Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Monde’ Category

Le JULIUS CAESAR de 1970, avec Charlton Heston et Jason Robards

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2020

julius_ceasar

De nouveau la problématique de Shakespeare au cinéma. De nouveau l’embarras du choix. De nouveau mes fils Reinardus-le-goupil et Tibert-le-chat… Ascèse romaine oblige, nous voici, avec nouilles au tofu et copie modernisée du texte de la pièce de Shakespeare en main, devant le remarquable Julius Caesar de Stuart Burge. Il existe quinze versions cinématographiques majeures du Jules César de Shakespeare. La plus vieille date de 1908, la plus récente, de 1994. Nous arrêtons, une fois de plus, notre choix sur une version des années 1970 et cette fois-ci nous en payons le prix, pour des raisons techniques un peu chiantes. Ce disque vieillot n’a pas les sous-titres anglais pour malentendants. Il va donc falloir se taper le salmigondis shakespearien acapella exclusivement. Dressons bien l’oreille alors… Ce petit ennui est vite oublié. La cinématographie incroyablement léchée, intermédiaire heureux entre le grand déploiement de nos américains-romains des années 1950 et le remarquable Macbeth de Polanski, déjà en cours de tournage à ce moment, s’allie à une distribution et une direction d’acteurs hautement satisfaisantes. Anecdote savoureuse pour les téléphages de ma génération. Il est particulièrement piquant et charmant de voir des étoiles des séries télévisées populaires de notre jeunesse donner leur mesure dans le drame shakespearien. Robert Vaughn (le Napoléon Solo de Des agents très spéciauxThe man from U.N.C.L.E.) et Diana Rigg (la Madame Peel de Chapeau melon et bottes de cuirThe Avengers) nous prouvent, si nécessaire, que s’ils furent des cabotins télévisuels de haute volée, ils furent aussi des acteurs cinématographiques de parfaite tenue.

C’est le dilemme, douloureux mais crucial, des options politiques fondamentales. Jules César (fragile, presque gracile dans le traitement discret et effacé qu’en propose John Gielgud) revient de ses fameuses campagnes victorieuses de 44 avant Jésus-Christ et Rome lui fait un triomphe. Cassius (Richard Johnson, tonitruant) voit, dans la popularité quasi-irrationnelle de César un cul-de-sac politique et un danger ouvert pour la profonde logique républicaine de Rome. Il approche Brutus (à la fois passionnel et stoïque dans l’interprétation initialement glaciale puis de plus en plus ardente de Jason Robards) et lui expose le problème avec une vigueur dénuée du moindre calcul personnel. Cela n’empêche pas Cassius de manipuler ouvertement les émotions de Brutus, lui faisant valoir qu’un César ne mérite pas plus de tenir Rome qu’un Brutus. Cassius, politicien méthodique et calculateur, établit donc sa jonction avec Brutus, qui aime César personnellement et doit mettre en place en lui-même une douloureuse hiérarchie des priorités. La chose ne s’arrangera pas pour Brutus quand son épouse Portia (Diana Rigg, sublimement shakespearienne) lui réclamera l’inexorable équilibre matrimonial des connaissances de la trame politique en cours d’occulte déploiement. Calme mais intérieurement tourmenté, les cheveux presque aussi blancs que ceux de César même, Brutus est déchiré. Il doit faire la part du feu au sein de ses émotions douloureuses. Rome se trouve devant le danger tangible de régresser vers la monarchie. Il faut agir. L’inquiétude, l’angoisse palpable de Cassius et de Brutus culmine quand le vif et subtil Casca (Robert Vaughn, aussi brillant et chafouin que méconnaissable) vient leur faire rapport du triomphe de César, dont, des trois futurs conspirateurs, il est le seul témoin visuel. Superbe aptitude de Shakespeare à faire passer le tout d’une tempête historique dans l’échange verbal de trois acteurs. Dosage équilibré de la cinématographie de Burge qui montre les scènes de foule en ne montrant rien, préservant, amplifiant même, l’impact du texte shakespearien. Casca explique à Cassius et à Brutus que, lors du défilé du triomphe de César, trois fois le peuple de Rome a proposé la couronne à son populaire triomphateur et que trois fois le puissant général l’a refusée. Le dilemme cardinal de Rome, de son peuple, de ses légionnaires, de son Sénat, de son dictateur potentiel est entier dans ces trois offres populaires, suivies de trois refus. Couronner, ne pas couronner? Voilà la question. Tout Rome tremble. Tout Rome hésite. Mais le calcul de Cassius et de Brutus n’échappe pas à l’inquiétude politique panique. Ils voient surtout, dans ce rapport circonstancié de Casca, la vive propension monarchique régressante du peuple romain. La conspiration est décidée.

Du côté de César, ça ne marche pas trop fort non plus. Flanqué de la vivante incarnation des ses incomparables légions, son fidèle acolyte Marc-Antoine (Charlton Heston, gigantesque et, mystérieusement, roux comme un fauve) et de toute une camarilla au sein de laquelle les espions sénatoriaux pullulent, César s’avance pour son bain de foule historique. La parade de son triomphe commence sur un couac bizarre en la personne d’un mystérieux vieillard qui lui hurle, à travers la foule, de se méfier des Ides de Mars. Le matin desdites Ides de Mars, César s’apprête à se rendre au Sénat. Son épouse Calpurnia (Jill Benett, qui sait nous transmettre épidermiquement sa vive terreur) lui relate un cauchemar sanglant qu’elle a eu et César en décide presque de rester au logis. Presque… car, quand un des conspirateurs se pointe et lui fait valoir mensongèrement que le Sénat aussi entend lui proposer la couronne que le peuple lui a déjà offert, César se retourne comme une crêpe et rabroue la pauvre Calpurnia, qui n’en mène vraiment pas large. Il est intéressant de noter que Brutus et César sont les deux seuls personnages de ce drame que l’on nous montre en interaction avec cette facette féminine d’eux même que sont ici leurs épouses. La scène de l’assassinat en plein Sénat est à la fois sobre et sanglante. C’est la fragilité personnelle de César, en contraste patent avec la puissance de la dictature qu’il risque d’établir, qui ressort. Pour abattre la dictature il faut percer les chairs du dictateur, aura marmotté Brutus plus tôt. Pour tuer l’esprit de César, il faut le frapper dans sa chair. Les conspirateurs s’en chargent, sans joie, sans haine, mais drapés d’une gravité épidermique et d’une intense peur contenue. César tombé sous les traits des séditieux, c’est la panique au Sénat tandis que les tueurs se rincent stoïquement les mains du sang de leur victime, si innocente et si coupable.

C’est alors que l’aigle, aussi puissant que patient, Marc-Antoine va ouvrir ses formidables ailes. Les sénateurs qui ne sont pas de la conspiration se sont égayés en panique. Marc-Antoine entre dans l’hémicycle et vient serrer les mains sanglantes des conspirateurs. Le fidèle sbire de César, le statuesque soldat, costaud mais d’allure si naïve, s’engage à rappeler au peuple la remise en liberté de la république romaine que l’on doit aux dagues involontairement coupables de Cassius et de Brutus. Soulagement immédiat des conjurés. L’investissant dare-dare de cette mission cruciale de communicateur, on s’entend pour charger Marc-Antoine du discours funéraire de César. Ce sera exactement la tribune requise pour le légionnaire exalté. Et ce sera la trahison des traîtres, bien dosée et bien tempérée, à grand déploiement. Véritable problème de logique en forme de poème, le discours de Marc-Antoine devant le peuple romain répond au paradoxe du meurtre du dictateur pour tuer la dictature par la rhétorique récurrente et antithétique du compagnon d’arme endeuillé, culminant dans la description de Cassius et de Brutus, ces deux hommes honorables perçant César de leurs dagues hypocrites et celle de César dont ils ont dit qu’il était ambitieux mais qui, la veille, a pourtant refusé trois fois la couronne que le peuple romain lui offrait. Montés ainsi par Marc-Antoine, les romains sont vite exacerbés contre les conspirateurs. Les demeures des sénateurs insurgés sont mises à sac et incendiées. En une envolée unique et terrible, Marc-Antoine a brutalement fait basculer la fragile tendance qui favorisait les républicains séditieux. Brutus avait pourtant insisté dès le début auprès des conspirateurs pour qu’ils épargnent Marc-Antoine. Inconscience, autopunition, ultime soumission à l’ordre de César? Ondoiement complexe du fils putatif meurtrier tourmenté face à son frère putatif sereinement dogmatique? Marc-Antoine soulève durablement le peuple de Rome contre Cassius, Brutus et les autres conspirateurs. Dans la guerre civile, hautement cinématographique avec scènes équestres et glorieux foutoir des chocs de combat, qui s’ensuit, Marc-Antoine s’allie à Octave et pousse Cassius et Brutus à l’autodestruction. Brutus dira en agonisant que l’ordre de César est, de fait, toujours en place, que de tuer son corps n’a fait que perpétuer et répandre la densité de son esprit.

Cette remarquable pièce de Shakespeare, écrite en 1599, pourrait en fait s’intituler Brutus. C’est lui qui en est en effet le pivot central. Sur la gauche de Brutus se tient Cassius, défenseur décidé des valeurs civiles de la république romaine. Cassius imposera en ouverture la cardinale notion de liberté et les catégories politiques anti-monarchiques qui sont censée fonder de longue date le dispositif du pouvoir romain. Et César y sera sacrifié. Sur la droite de Brutus se dresse Marc-Antoine, défenseur décidé de la fidélité à César, de l’esprit de corps semi-factieux soudé autour du chef, de l’âme ardente des campagnes militaires, et des relations d’homme à homme. Il dira en point d’orgue de Brutus aussi, qu’il était un homme. Entre Marc-Antoine et Cassius, décidés et fermes dans leurs options et leurs certitudes, se dresse Brutus, déchiré par le dilemme. Et César, joué par l’acteur qui jouait justement Brutus dans la fameuse production de 1953 du même drame, s’installe dans un effet de ressemblance physique (notamment capillaire) et comportementale avec le Brutus de ce jour. Jeux de reflets de par une tradition cinématographique, transmission d’échos de par un texte. Cela laisse deviner que le dilemme explicite de Brutus est possiblement le dilemme implicite de César même. C’est aussi le drame durable de toute la société civile, de ses grands serviteurs et de ses dirigeants admirés qui se déploie ici devant nous. Plus que Rome jadis, c’est le monde d’aujourd’hui qui en est tragiquement tributaire.

Julius Caesar, 1970, Stuart Burge, film britannique avec Charlton Heston, Jason Robards, John Gielgud, Richard Johnson, Robert Vaughn, Diana Rigg, Jill Bennett, 117 minutes.

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Tibert-le-chat, trentenaire

Posted by Ysengrimus sur 18 mai 2020

Change is the essential process of all existence
Spock

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Aujourd’hui, gare au choc, c’est l’anniversaire de mon fils ainé, Tibert-le-chat. Il vient d’avoir ses trente ans. Trente ans, c’est une tranche synchronique en linguistique historique, la délimitation formelle d’une génération. Ce facteur joue à fond, de fait, vu que, de par Tibert et sa merveilleuse conjointe, me voici une première fois grand-père (et avec une seconde bonne nouvelle en chemin). La roue des générations tourne donc, à plein régime.

Pour son anniversaire, j’ai offert à ce bourreau de travail de Tibert-le-chat, ce mème bonapartesque. C’est qu’effectivement Tibert-le-chat travaille dur. C’est un bucheur, méthodique, généreux, exigeant envers lui-même et les autres. Je ne vais pas me mettre à vous raconter ce qu’il fait dans la vie, attendu que l’étalage biographique figuratif, c’est pas trop mon truc… surtout depuis le moment cardinal où le susdit Tibert-le-chat, enfant visionnaire qui sentait bien son temps, m’a fermement ordonné de parler le moins souvent possible de lui sur Internet. On peut donc parfaitement se contenter du résumé anonymisé, qui est, en soi, une véritable synthèse d’époque: cet homme et sa conjointe travaillent dur, ils ont des priorités, une vision du monde et de l’idéal.

L’enfant de Tibert-le-chat est une petite fille et mon fils n’hésite pas à se définir comme le père d’une petite fille. Il est très content d’être le père d’une fille, cela lui va, lui sied. Il se sent compatible avec cette réalité. Tibert vit sa parentalité avec beaucoup de stature, une sorte de majesté, presque. C’est très touchant. Je suis très confiant pour la stabilité des femmes de demain, si elles ont la chance d’avoir des pères comme Tibert-le-chat.

C’est que Tibert-le-chat est une des belles intelligences que j’ai rencontré dans ma vie. Un cerveau logique, raisonneur, ratiocineur parfois même. Il est exigeant en matière de pensée articulée et en même temps très à l’écoute de ses émotions profondes, de ses inquiétudes face au développement du monde, des aspirations du cœur. C’est un esprit bien balancé. Une tête à la fois bien faite et bien meublée. On aurait dit autrefois: un humaniste. Sur la rencontre intime du ratiocinage et de la sentimentalité, il faut absolument que je vous raconte l’histoire des pouvoirs de Superman. Elle dit tout sur la cérébralité du zèbre. Tibert-le-chat devait avoir neuf ou dix ans. Il me demande, un jour, comme ça, d’où viennent les pouvoirs de Superman. La question était sciemment posée dans un cadre de fiction. Tibert, peu enclin au vagabondage fidéiste, ne croyait pas en Superman, à proprement parler. Simplement, il s’informait, sans malice et sans illusion, au sujet du paramétrage de ses caractéristiques descriptives, comme être de fiction. Je lui réponds le peu que je sais… que Superman est un extraterrestre de la planète Krypton et que cette planète avait un soleil rouge. Après la destruction de Krypton, Superman se retrouve sur la Terre, qui a un soleil jaune. C’est ce soleil jaune qui, mystérieusement, lui insuffle ses superpouvoirs. Après avoir bien stabilisé dans son esprit le fait que Superman est un gars ordinaire sur Krypton et un gars surnaturel (seulement) sur la Terre, Tibert-le-chat me demande ce qu’il arriverait à quelqu’un de la Terre s’il se retrouvait sur la planète Krypton. Selon le canon du corpus Superman, comme Krypton a été détruite exactement au moment où Superman en a été évacué, je ne dispose pas de données (de données narratives) décrivant ce que des terriens auraient pu ressentir sur Krypton. Tibert-le-chat adopte le petit air de condescendance onctueuse et patiente qui deviendra un jour la marque de commerce de son charme tranquille et m’explique méthodiquement qu’il y a trois possibilités. Soit A) le soleil rouge de Krypton a un effet inverse sur les kryptoniens et les terriens et nous nous retrouvons avec des superpouvoirs sur Krypton comme les kryptoniens se retrouvent avec des superpouvoirs sur Terre… B) le soleil rouge a un effet identique sur les kryptoniens et les terriens et nous nous retrouvons tout malingres et amoindris sur Krypton, subissant une diminution de pouvoirs (sur la bases de nos petites capacités humaines) sur ce monde, très exactement comme Superman, que cette planète affaiblit aussi… C) rien ne se passe, Superman et les autres kryptoniens étant les seuls êtres susceptibles de subir des fluctuations de pouvoirs sous l’effet des soleils, les humains étant inertes sur cette dimension de leur être. Tibert me réclame alors de choisir une des options A, B, ou C. Je valorise le poids égal de ces possibles et de leur validité et je renonce à sélectionner une de ces trois éventualités logiques. Je me souviens alors que Tibert-le-chat tira de mon indécision volontaire une vive (mais saine) contrariété. Il s’inquiétait authentiquement pour le sort du genre humain sur la planète Krypton. La fusion entre le logique, l’humain et l’émotionnel était très intime, en lui. Perso, j’étais passablement soufflé de voir un moutard de cet âge construite un raisonnement relativiste si perfectionné. Le Cogito de Tibert-le-chat était déjà solidement en place.

Et cette armature de l’intelligence se manifestait autant dans sa vision personnelle du monde que dans sa vie sociale. Ainsi, dans la fameuse dyade clownesque Clown Blanc versus Auguste, Tibert-le-chat est imparablement le Clown Blanc. Articulé, précis, aérien, lumineux, ratiocineur, adulte, Tibert-le-chat sait mettre les choses en ordre sans rigidité mais sans complaisance non plus. Dans le duo disparu (ou juste distendu… par les aléas de la vie adulte) que formaient mes deux fils enfants, Tibert-le-chat était le Clown Blanc, donc, et Reinardus-le-goupil, était l’Auguste. Mais il y a plus. Je me dois d’avouer que, seul à seul, avec Tibert-le-chat, la position de l’Auguste était souvent occupée… par moi… Je me rappelle d’un commentaire de Tibert-le-chat faisant crûment la synthèse de cette réalité: Ysengrimus, arrête de faire le pitre. J’ai l’impression d’être en compagnie d’une version géante de Reinardus.

Cela m’oblige fatalement à vous raconter une anecdote que je ressasse tout le temps, celle de l’orang-outang en peluche chez le dentiste. Ce jour-là, Tibert-le-chat (qui devait avoir environ douze ans) et moi avions deux commissions à faire. Nous devions d’abord aller récupérer un gros orang-outang en peluche chez la dame Couture où il avait fait l’objet d’une réparation délicate. Puis nous devions ensuite nous rendre chez le dentiste pour une inspection des dents de Tibert-le-chat. Nous commençons par aller récupérer l’orang-outang en peluche, parfaitement réparé et emballé dans un grand cellophane tout ballonné et bien translucide. Nous nous dirigeons alors vers le cabinet du dentiste. Stoïque, flegmatique, Tibert-le-chat me formule alors ses instructions, fermes et sans appel: Bon, là, cet orang-outang-là, je veux pas de cabotinage avec ça, au cabinet du dentiste, hein. Le terrible Clown Blanc avait parfaitement décodé les rêves secrets de l’Auguste, je me préparais effectivement à faire des amusettes avec l’orang-outang en peluche pour faire rire les secrétaires du dentiste. Il n’en fut strictement pas question. Pour la première fois (et pas la dernière), j’avais l’impression que mon fils était l’adulte et que moi, le père, j’étais l’enfant. Un autre type d’étrange inversion kryptonienne s’opéra alors dans la substance verdâtre de mon vieux surmoi filandreux et lacéré. Et elle perdure.

Aujourd’hui, quand j’interagis avec Tibert-le-chat, j’ai toujours l’impression d’être en présence d’un phénix. C’est un homme moderne, à la conscience sociale acérée, respectueux de sa conjointe et de sa fille. Mon sentiment de fond est que j’ai beaucoup à apprendre de lui et que sa stature ne fait que croitre. Né à Toronto (Canada), vivant aujourd’hui dans un pays francophone d’Europe, il me confiait récemment que le fait qu’il ne pouvait pas beaucoup s’exprimer, en ce moment, en anglais lui donnait l’impression que quelque chose d’important se détruisait graduellement en lui-même. Oh, cher fils, je ne m’inquiète pas trop pour la langue anglaise. Dans ton cerveau comme dans celui de millions d’autres êtres humains, elle ne se détruira pas, va. Elle a une bonne pérennité devant elle… et tu la reparleras amplement, au cours de ta vie.

Mais, en ce jour solennel, je suis bien obligé de te l’avouer, oui, il y a bel et bien quelque chose de très important qui se détruit irrémédiablement au fond de toi. C’est ta jeunesse. Et ça, comme nous tous, il va falloir que tu apprennes à tout doucement vivre avec cette insidieuse déplétion-là… Bon anniversaire à toi, mon amour et ma fierté. Et, pour citer le très logique monsieur Spock une seconde fois: Longévité et Prospérité.

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Florence Nightingale (1820-1910), de Henry Longfellow à Aline Laurendeau

Posted by Ysengrimus sur 12 mai 2020

Florence Nightingale, vers 1854

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Il y a deux cents ans pilepoil naissait Florence Nightingale, infirmière, statisticienne et fondatrice lointaine du nursing moderne. En hommage à cette figure déterminante de notre histoire vernaculaire, je vais, si vous le voulez bien, confronter deux visions diamétralement opposées de son héritage, celle d’Henry Wadsworth Longfellow (1807-1892) et celle d’Aline Laurendeau (1924-2015).

Tout d’abord, pour bien comprendre la vision émue, généreuse mais aussi turlupinée et vieillotte que le poète américain Longfellow se faisait de Florence Nightingale, il faut remonter aux temps lointains et trop oubliés de la Guerre de Crimée. Nightingale, à cette époque, outre qu’elle doit imposer l’idée toute prosaïque d’une femme prenant des initiatives sociales, se lance dans une œuvre qui n’est pas tout de suite évidente, en son temps: celle de rendre l’hôpital opérationnel. Il faut bien comprendre qu’au milieu du dix-neuvième siècle, les gens de la haute société (et Nightingale en était, c’était une fille de bonne famille) se faisaient soigner chez eux, par leurs médecins itinérants, point final. Les hôpitaux, habituellement taponnés dans les villes, c’était des mouroirs pour les pauvres, sans plus. On regroupait là tous ces malingres et ces éclopés pour éviter qu’ils ne diffusent plus avant les épidémies. Fin de l’intervention. Nightingale a pris cet implicite sociétal à bras le corps et s’est donnée comme objectif de le retourner, de l’inverser. Son but d’infirmière puis d’infirmière-chef londonienne était de faire porter l’intervention sanitaire directement sur la salubrité des hôpitaux. Dans un hôpital urbain ou rural en temps de paix —et, à plus forte raison, dans un hôpital de campagne en temps de guerre— à cette époque, un travailleur, un paysan ou un soldat entrait avec un blessure légère et en sortait les pieds devant, tué par les maladies percolant dans ces viviers insalubres. En 1854, Nightingale et une quarantaine d’infirmières qu’elle a formé arrivent dans le principal hôpital de campagne britannique de la Guerre de Crimée, l’Hôpital de Scutari, sur Istanbul (Turquie). Le combat, si on peut dire, se porte alors sur les égouts, la ventilation, la crasse des murs et des plafonds, le nettoyage de la chair et des blessures des patients, la salubrité de l’alimentation. C’est l’intégralité de l’immense instrument hospitalier qu’il faut mettre sur pied, littéralement et ce, contre la guerre, contre les maladies endémiques, contre l’incurie des états-majors, contre l’indifférence des bourgeoisies, et contre les préjugés masculins. Vaste programme.

La Guerre de Crimée fut aussi le premier conflit majeur (un million de morts en trois ans) qui vit l’intervention des correspondants de guerre et des photographes de front. L’impact de ce conflit sur l’opinion publique, via le tout nouveau canal journalistique, fut inégalé, en son temps. Entre autres activités complexes, Florence Nightingale faisait, dans son hôpital de campagne, la tournée de ses patients. Cette image de la dame à la lampe frappa d’abord l’imaginaire des correspondants de guerre puis, relayée par eux, celle du poète américain Longfellow. La traduction que je vous livre ici de son poème traitant de la question, intitulé Santa filomena, s’est avérée un exercice philologique finalement assez ardu. Il faut se remettre dans l’état d’esprit vieillot et parcheminé d’un homme de lettres vivant loin du théâtre du conflit et recherchant, dans la femme intervenante en santé, une image relativement convenue de compassion, de bienveillance, d’empathie, de douceur et de générosité un peu béate. L’infirmière moderne en émergence n’est pas, ici, décrite dans la nature fondamentale de sa quête scientifique, encore largement mécomprise. On la démarque plutôt par rapport à une sainte (qui fut aussi une thaumaturge), Sainte Philomène. Rien de moins. Accrochons-nous.

De la bonne Philomène (Santa filomena)
Henry Wadsworth Longfellow, 1857
(Traduction: Paul Laurendeau, 2020)

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Quand un grand œuvre est accompli
Quand des mots de sagesse sont dit
Nos cœurs, tout étonnés
Vers le haut sont portés

Une si torrentielle vague de fond
Emporte notre âme en tourbillon
Nous élève haut et loin
De tout ce qui est mesquin

Honneur aux mots et aux actions
De ceux et de celles qui nous font
Monter par leur puissance
Toucher cette transcendance

Justement, en lisant, ce soir
Je revois des troupiers en noir
Dans leurs tranchées boueuses
Viles, affamées, hideuses

Ces estropiés de foires d’empoignes
Hante leur hôpital de campagne
Aux couloirs torves et verts
Aux froids planchers de pierres

Mais au fond de ces locaux rances
Une dame avec une lampe s’avance
Des reflets noirs et ambres
Circulent de chambre en chambre

Lentement, dans une sorte d’extase
Les blessés loqueteux embrassent
L’ombre mobile et pure
Qui s’esquive sur les murs

La porte du paradis coulisse
Puis se referme, dure et lisse
La vision passe puis part
Toute lumière, puis tout noir

Du fond de nos annales anglaises
Dans nos chansons et dans nos laisses
Cette lumière brillera
Au portail d’autrefois

La dame à la lampe passera
À l’histoire de ce pays-là
Noblesse féminine
Bénéfique héroïne

Aussi… nul n’est besoin ici
Du palmier, de l’épée, du lys
De la bonne Philomène…
Symbolique forte mais vaine.

Voilà. Pas tout de suite évident à gloser. On nous raconte en gros qu’on a plus vraiment besoin de la bonne Philomène et de ses gadgets symboliques d’autrefois maintenant qu’on a Florence (jamais nommée au demeurant) avec sa lampe. Un stéréotype féminin prend le relais d’un autre… mais rien ne change vraiment dans le rôle assigné à la femme. Il faut admettre que le poème de Longfellow est intéressant ici strictement d’un point de vue historique. Il eut pourtant, en son temps, un grand retentissement et il contribua durablement à stabiliser la vision d’Épinal que se faisait de Florence Nightingale, son époque, encore largement engoncée dans le cliché convenu de la bonne infirmière pieuse et affable dont les bed side manners douces et attentives comptent plus que son attitude scientifique sous-jacente et que sa lutte sourde et méthodique pour la santé publique.

Sans s’en douter une seconde, c’est ma mère, Aline Laurendeau, et les infirmières de sa génération qui vont contribuer à définitivement faire disparaître dans les brumes de l’histoire (en compagnie de la Charge de la Brigade Légère et du j’y suis, j’y reste apocryphe de la Bataille de Malakoff) l’image rebattue de Florence Nightingale, bonne nurse affable, visitant, avec une lampe, ses malades un par un, dans la nuit souffreteuse de leur désespoir fatal.

Florence Nightingale meurt (en 1910) quatorze ans avant la naissance de maman (en 1924). Pourtant, quand maman parlait de Florence Nightingale, on aurait dit que la fondatrice du nursing moderne était encore en vie. Le nom de Nightingale est associé à la mise en place d’écoles de nursing dans tous les racoins de l’ancien empire britannique… cela inclut le Canada. Maman, qui ne comprenait pas l’anglais, n’a jamais pu lire les copieux écrits scientifiques et féministes de Nightingale, dans le texte. Et pourtant, passionnée de sa profession, maman connaissait son Notes on Nursing comme si elle l’avait écrit elle-même. La vision du monde de maman incorporait tout naturellement la mise en place d’un univers social où un hôpital, salubre et géré selon les critères de la saine scientificité appliquée, n’était plus un mouroir mais un lieu de soins. Ma mère —dont je suis très fier— est de la première génération des nurses laïques au Québec. Celles qui ne géraient plus les hôpitaux selon le modus operandi limitatif de la fatalité religieuse. Maman invoquait Florence Nightingale (je la vois encore se tordre la mâchoire pour prononcer au mieux ce nom anglais) comme un élément déterminant de sa formation d’infirmière et littéralement comme rien de moins qu’une compagne de combat la ramenant aux temps des premières unités sanitaires mobiles de sa prime jeunesse. Et, par dessus tout, maman ne m’a jamais, au grand jamais, parlé de la lampe de Florence Nightingale. C’est peut-être tout simplement parce qu’elle me parlait plutôt de sa lumière…

Tout naturellement extraite du stéréotype archaïque qui avait tant fait fantasmer ce Longfellow dont elle ne connaissait goutte, maman assumait la solidité tranquille et désormais tout naturellement implicite de la pensée pratique de Nightingale. Il ne s’agissait pas, pour maman, de visiter des soldats agonisants avec une lampe, mais bien de gérer l’hôpital comme ce lieu ordinaire, et désormais adéquatement dominé, de santé publique. Maman existait tout naturellement dans l’univers d’intervention sanitaire qu’avait si crucialement anticipé Nightingale.

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Garde Berthe-Aline Rioux, vers 1944

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PLANET OF THE HUMANS, l’inexorable autocritique du militantisme vert

Posted by Ysengrimus sur 5 mai 2020


The takeover of the environmental movement by capitalism is now complete
Jeff Gibbs

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Ce réquisitoire dévastateur a pour auteur un acolyte de longue date du cinéaste Michael Moore, un certain Jeff Gibbs (notre excellent Michael Moore a le statut de executive producer, sur ce film). Monsieur Gibbs nous la joue sinueusement à la dialectique interne semi-abasourdie. Il se donne (tout au long d’un commentaire off à la fois savoureux, onctueux et impitoyablement grinçant) comme un gars ordinaire qui croyait de tout cœur à l’écologie. Il a organisé sa cabane dans le bois en conséquence et il a écrit des articles de jeunesse sur la question. Il nous explique ensuite qu’en avançant pas à pas dans son militantisme vert, il en est venu à douloureusement se rendre compte que le jeu était insidieusement truqué. Et, graduellement, presque imperceptiblement, le commentaire environnementaliste contemplatif se transforme en une analyse critique imparable de la mythologie verte contemporaine. De plus en plus mordant et acide, l’opus en vient à défendre les trois thèses suivantes:

  • Le militant écologiste de base est un naïf et un rêveur. Il s’imagine illusoirement que les énergies renouvelables revêtent une sorte de dimension magique qui extirpe, comme par enchantement, ce nouveau modèle (promu) hors du cadre industriel contemporain. En réalité, les ci-devant énergies renouvelables (panneaux solaires, éoliennes, voitures électriques, biomasse) sont parfaitement polluantes et dépendantes des industries fossiles et de leurs travers écologiquement nuisibles. Tant au littéral qu’au symbolique, on fait croire à des festivaliers écolos que leur évènement militant est alimenté par des panneaux solaires quand, en fait, il est tout simplement raccordé au réseau électrique conventionnel. On ment ouvertement aux militants verts et ceux-ci se laissent berner comme des enfants.
  • Il existe une collusion profonde entre l’industrie fossile traditionnelle et les industries renouvelables. De fait, avec un cynisme qui confine littéralement à l’indifférence criminelle, l’industrie traditionnelle utilise les énergies renouvelables soi-disant propres comme paravent pour couvrir la perpétuation de ses activités les plus nuisibles. Exemple: de vieux moulins à pulpe de papier sont reconvertis en brûleurs de biomasse qui continuent d’abattre des arbres et peuvent même servir de couverture à des incinérateurs à déchets faussement verts. Le leadership écolo procède ouvertement de cette collusion et un certain nombre de figures historiques de l’environnementalisme américain (que nous ne nommerons pas ici) sont ouvertement dénoncées comme pantins de l’industrie sale.
  • Le passage mythique d’une énergie traditionnelle polluante à une énergie écolo faussement durable est une position qui postule et perpétue l’illusion d’une croissance industrielle infinie sur une planète aux ressources finies. L’écologisme ne veut pas d’une simplicité effective (corrélée à une baisse indispensable des profits industriels). On voudrait passer d’une voiture à carburant fossile à une voiture électrique… sans prendre le transport en commun ou marcher. Les industries faussement renouvelables ratent donc et le rendez-vous de la décroissance et celui d’une critique radicale de nos conditions de production et de nos modes de vie. Elles sont un moyen pour les profiteurs de se perpétuer, sans vraiment envisager de remettre en question l’ordre social capitaliste.

La démonstration de ces trois points est parfaitement imparable et proprement atterrante. J’irais même jusqu’à affirmer qu’on assiste, avec cet opus, à la fin de l’Illusion Verte pour la génération de mes enfants comme l’effondrement des socialismes marqua, au siècle dernier, la fin de l’Illusion Rouge, pour ma génération. Je ne comprends pas comment il serait possible de rester un militant écologiste bon teint après le visionnement de cet exposé autocritique décapant. Tout y est. Et tout se joue quasi-exclusivement sur le théâtre américain (impossibilité complète, donc, de cultiver le refuge xénophobe, patriotique ou ethnocentriste). Cela rehausse encore plus les solides aptitudes subversives de ce remarquable exercice.

Reprenons un petit peu certaines des étapes de l’exposé (tout en évitant, encore une fois, de nommer des personnes ou de pointer des institutions du doigt — pour ça, quand vous irez voir le film, vous serez servis). Voici qu’on nous montre un merveilleux dispositif de miroirs solaires pour alimenter une tour portant une sorte de capteur d’énergie aussi futuriste qu’imprécis. Tout le monde est content et joyeux au moment du lancement de ce maxi zinzin, sous le soleil californien. Mais nos investigateurs cinématographiques creusent la question un petit peu. Ils constatent d’abord que cette structure de production d’énergie solaire requiert, pour s’enclencher, plusieurs heures quotidiennes d’alimentation au gaz naturel. C’est comme ça. Elle est installée dans un désert ensoleillé mais, pour l’établir et la déployer, il a fallu détruire des Yuccas (arbres de Josué) vieux de cinq cents ans et uniques au monde, en faisant table rase sur une surface de terrain circulaire énorme. Bon, ce sont des sortes de panneaux solaires ou de miroirs d’énergie. On nous expose donc, au préalable, les ingrédients requis pour les fabriquer. Oubliez ça, le sable, le sable est trop impur. Il faut du quartz, du graphite, du charbon fin (entre autres). Tout cela s’extrait de mines à ciel ouvert polluantes. Pour usiner le miroir ou panneau solaire, il faut le chauffer à mille degrés ou plus, dans un dispositif industriel parfaitement conventionnel. On pollue de tous bords tous côtés pour mettre en place cette source d’énergie-spectacle. Quelques années plus tard, les types reviennent sur le lieu de ce dispositif. Le bide. Tout est cassé, débretté, démolis, abandonné. Les miroirs en miettes polluent l’espace de désert désormais dénudé où ils avaient été déployés. Un désastre intégral. De la frime. Du toc.

La formule communicative de Michael Moore, sa cinématographie, son ton, sa faconde, sont ici pleinement opérationnels. Je les trouve même bonifiés, mieux pondérées, plus subtils, moins prompts à cultiver la tendance que Moore avait parfois à charrier trop loin. On découvre, en ce monsieur Jeff Gibbs, un épigone créatif, un élève efficace, un perpétuateur imaginatif de la formule Moore. Et ça fonctionne. De la description détaillée des collusions et des tireurs de ficelles, aux images forces de dispositifs polluants, en passant par les entretiens gênants avec des personnalités censées représenter la vision écologiste éclairée de notre temps, tout y passe. Cette portion de la démonstration est d’ailleurs saisissante. On fait la connaissance, tant chez les militants de base que chez les grands sachems écolos, d’un sacré lot de pseudo-spécialistes patentés qui, quand on gratte le vernis, s’avèrent être des ignares balbutiants et des cuistres sans expertise particulière. Encore une fois, cela m’a tellement rappelé les belles années rouges, quand tout le monde se prenait pour un grand économiste ou un éminent théoricien de la sociologie révolutionnaire. Aujourd’hui ils se prennent pour des nutritionnistes et des ingénieurs. Le cercle du faux savoir s’est déplacé. Il y a que le grotesque de la chose qui perdure.

Le film PLANET OF THE HUMANS (intitulé ainsi par allusion évidente a Planet of the Apes, selon une procédure titrologique à la Fahrenheit 9/11) provoque déjà sa petite tempête, dans l’écolo-sphère auto-sanctifiée contemporaine. Les commentateurs environnementalistes de la chaire réclament déjà que ce film soit retiré de YouTube et exigent ex cathedra, d’un ton hautain, des excuses publiques (là, faut vraiment se prendre pour les nouveaux nonces du Souverain Bien. Du temps des rouges, au moins, on se contentait de polémiquer). Les journaux de droite appliquent la procédure devenue usuelle devant un opus de l’atelier Michael Moore: picosser sur les questions périphériques en chipotant au sujet d’éventuelles erreurs de détails. Absolument personne ne réfute les trois thèses fondamentales du film que je vous ai exposé plus haut. On notera aussi que les journaux de droite défendent pugnacement les écolos, ce qui est en soi hautement révélateur au sujet de l’urgence militante de ce film.

Je fais un seul reproche à cet exposé important. Il bascule, discrètement mais ouvertement, dans la dérive malthusienne. Ma réplique acide à ces développements: je suis bien fatigué de me faire dire par des petits profs de facs occidentaux sans imagination intellectuelle particulière, avachis dans leurs grands bureaux aérés, qu’il y a trop de monde sur la planète. S’il y a trop de monde tant que ça, montez donc sur l’échafaud les premiers, mesdames et messieurs les grands penseurs de l’ordre établi, nous vous cédons respectueusement le pas (fin de ma réplique acide). Fortuites ou non, les quelques insinuations malthusiennes malencontreuses du commentaire off resteront indubitablement le talon d’Achille doctrinal de cet exercice. Je n’épiloguerai pas. L’opus est d’ailleurs discret (ses critiques disent: faible) sur les solutions qu’il proposerait. Là n’est d’ailleurs pas son propos. Son propos est de montrer ce que les solutions contemporaines ne sont certainement pas. L’écologisme n’est pas écologique et l’énergie renouvelable n’est pas renouvelable du tout. Cessons de mentir aux gens et cessons de nous mentir à nous-même. La question du capitalisme est effleurée en un raisonnement dépouillé, minimal, mais imparable. Décroissance effective signifie baisse des profits privés. On préfère donc inventer un nouveau segment d’industrie, même semi-déliré, et le vendre aux gogos comme on vend du tourisme, des colifichets ou du cola light plutôt que de regarder en face des solutions dont la radicalité effectivement durable ne sied pas plus aux milliardaires dans leur course en avant qu’à vous et moi, dans nos maisons chauffées et nos voitures individuelles.

Ce film est indubitablement un capteur d’époque. Il dit tout ce qui doit être dit sur les militants écologistes. Ce sont soit des rêveurs, soit des arnaqueurs, soit un cocktail imprécis des deux. Les enfants des guérilleros de salon sont devenus des cyber-jardiniers tertiarisés. Gauche sociétale sans radicalité effective, croupion tu fus, croupion tu restes.

Planet of the Humans, documentaire américain de Jeff Gibbs, 2019, Rumble Media, Huron Mountain Films, 100 minutes.

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Il y a cinquante ans: JESUS CHRIST SUPERSTAR

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2020

J’avais douze ans quand j’ai découvert cet opus absolument extraordinaire. On se retrouvait, quelques copains et moi, dans le grand bureau collectif de trois profs, au collège, et on démarrait un de ces magnifiques magnétophones à bobines d’autrefois, sur lequel Jesus Christ Superstar jouait alors, puissamment. Mais on ne disposait que du temps d’une récré pour en écouter un segment, si bien qu’on n’entendait que la magistrale ouverture instrumentale et une portion de la première pièce, chantée superbement par Murray Head jouant Judas (titre: Heaven on Their Minds). À la récré suivante, eh ben, personne n’avait eu la présence d’esprit de laisser le ruban en place sur les bobines du magnéto (ce qui aurait pourtant été très facile). Il avait été rembobiné, on ne sait trop par qui. Si bien qu’on se refaisait l’ouverture et la première pièce. Sempiternellement. Cela a finit que tous le mondes qui se tenait là, y compris les trois profs, achetèrent le disque pour finir par… finir par… en découvrir enfin la suite. Et quelle suite. J’ai écouté cet opus non pas des dizaines, mais des centaines de fois, dans ma belle jeunesse. J’en ai discuté amplement avec mon père Réal Laurendeau (1923-2015), homme crypto-pieux certes mais, ma foi (ou plutôt: sa foi!) philosophiquement ouvert, de l’ouverture saine et fraîche du charbonnier. C’est là un souvenir inoubliable et quelle magnifique réflexion transversale sur le christianisme. Car, non, nom de nom, non, Jesus Christ Superstar, mes bons amis, c’est pas de la petite pop-song post-yéyé pour se secouer les pieds à sandales. C’est un opus à thèse, rien de moins. Couillon et mal embouché de mal informé de pense-petit qui s’en dédit. Les sous-produits et différentes parodies apparus à l’époque, notamment dans le monde francophone, comme Jésus-Fric Supercrack (1972, pièce de théâtre de Alain Scoff intéressante elle aussi en soi, sous d’autres rapports) ou encore Jésus Christ est un hippie (1970, chansonnette du piteux suiveux de modes musicales Johnny Hallyday, sans intérêt, elle, par contre) ne doivent surtout pas faire illusion sur l’importance intellectuelle et la portée culturelle de l’opus de départ.

Le principe narratif retenu (qui sera d’ailleurs amplement repris lors du film Jesus Christ Superstar de 1973, un délicieux morceau de bravoure brechtienne truffé de mitrailleuses, de chars d’assaut, d’acteurs en autobus dans le désert palestinien, de casques de troupiers rutilants et de billets de banque sur des présentoirs de temple) consiste à installer un solide choc anachronique, tant langagier que conceptuel, entre la sensibilité moderne (ou intemporelle) et l’héritage narratif étroit du corpus chrétien. Paradoxale, la situation est la suivante. Un des membres de la bande à Jésus, Judas Iscariote, va fatalement devoir se couler et se discréditer de toute éternité, pour le trahir et lui permettre ainsi de vivre son drame préprogrammé d’agneau pascal de toc. Corollairement, un constable, obtus mais pas spécialement perfide, Ponce Pilate, préfet romain de Judée, va devoir passablement distordre les lois locales pour permettre au petit prophète hystéro d’assouvir sa grande autodestruction aussi déterminante qu’insondablement incompréhensible. Qu’est-ce que c’est que ce carnaval? À quoi ça rime? Dans un monde où l’on veut vibrer et vivre et où on souhaite que les récits se tiennent minimalement, la sensibilité moderne ne décode pas (ou plus) la signification transcendante que peut revêtir ce genre de suicide orchestré en quadraphonie, censé fonder la redéfinition contractuelle entre les humains et le dieu du monothéisme. Je vous demande un peu. Et l’opus, ici, le dit ouvertement, qu’on ne pige plus du tout ce qui se passe dans cette histoire christique. De fait, même Jésus lui-même en perd partiellement le sens et il s’en insurge ouvertement (notamment dans la sublime chanson Gethsemane — I only want to say).

Loi du genre oblige, on est ici dans du frais, du vif, du sharp, et du cool. Il s’agit donc de ne plus rien postuler mécaniquement ou prendre pour acquis cultuellement et de bel et bien questionner cette affaire Jésus dans l’angle de vue mordant et décapant de la jeunesse ardente de 1970. On va donc, pour ce faire, solidement cheviller la caméra sur l’épaule de ce Judas (qui en gagnera significativement en densité et en ampleur tragique) et aussi sur l’épaule de Marie de Magdala, cette femme de vie qui comprend Jésus mieux que quiconque et dont il fut dit qu’on la mentionnerait toujours quand on raconterait les affaires chambranlantes du petit martyr galiléen (cela apportera ici une force féminine sans pareil au tout de la quête en cours). L’opus combine donc une adaptation modernisée de séquences reçues évangéliquement (Pilate’s dream, The Temple, Gethsemane, The Arrest, Peter’s denial. Judas’ Death etc) avec des séquences —absolument cruciales dans la réflexion avancée— campant et formulant la réflexion de la modernité, contemplative ou cynique, à travers des personnages marginaux dans la tradition évangélique de souche, mais devenus pivots ici (Heaven on Their Minds, What’s The Buzz, I don’t Know How to Love Him, King Herod’s Song etc). Allons, allons, regardons l’affaire par le menu (je suis ici, pas à pas, la scénarisation de la version originale de l’opéra rock de 1970).

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Overture – orchestre.    Présentation, en instrumental orchestral, des principaux phrasés thématiques de l’œuvre, selon la procédure habituelle des opéras classiques. Nous sommes ici dans le rythme et l’instrumentation d’un opéra rock. La musique est d’Andrew Lloyd Webber. Le texte et le scénario sont de Tim Rice.

Heaven on Their Minds – Judas.   Judas Iscariote est un personnage absolument crucial dans le tout de la présente réflexion. Il incarne la vision matérialiste, sociale et militante du monde. Dans cette pièce introductive très importante, Judas (Murray Head) reproche à Jésus (Ian Gillan) la dimension mystique et fétichiste que commence insidieusement à prendre leur mouvement (I remember when this whole thing began. No talk of God, then. We called you a man). Judas n’aime pas ce qu’il constate. Il trouve la foule trop agitée et de plus en plus incontrôlable. Il considère que Jésus les a trop fait rêver, leur a mis trop de paradis dans la tête (Heaven on Their Minds) et Judas juge que les masses vont l’écharper, lui, le petit prophète, quand elles vont finir par se rendre compte que c’est du pipeau, tout ça. En plus, on est occupés par les Romains. Ils peuvent nous tomber sur le dos n’importe quand, si on agite trop la populace. En un mot, Jésus est en train de perdre le contrôle des foules qu’il a entraîné dans son sillage et Judas s’en afflige très explicitement. Le feu est pris. Ils croient maintenant à tes niaiseries et s’imaginent que tu es le messie!

What’s the Buzz? / Strange Thing Mystifying – les apôtres, Jésus, Marie de Magdala, Judas, les femmes des apôtres.   Un peu déroutés par la tournure des événements qui se précipitent au moment de l’approche vers Jérusalem, les apôtres, se demandent qu’est-ce qui se passe exactement (What’s the Buzz?). Ils se demandent aussi quand est-ce qu’ils vont attaquer Jérusalem. Jésus leur dit de cesser de ne penser qu’à la bagarre et de prendre les choses comme elles viennent. Du reste, il n’a pas de prédictions à leur faire, ni de préparatifs à leur proposer, ni de comptes à leur rendre. Point final. Marie de Magdala (Yvonne Elliman), qui observe que Jésus pompe comme un bon et semble presque en panique, propose de lui rafraîchir le visage. Jésus est soulagé par cette intervention sensorielle de la Magdaléenne dont il dit qu’elle est la seule personne à lui avoir apporté le bien-être qui lui manquait au moment présent. Judas ne voit là que la continuation de ce comportement bizarre et mystificateur (Strange Thing Mystifying) en cours de mise en place et qui pousse de plus en plus les disciples à fétichiser la personne physique de Jésus, au détriment de sa pensée, de ses actions et de sa parole. Judas déplore, en plus, que Jésus se tienne avec des femmes comme Marie de Magdala qu’il juge nuisible pour l’image de marque du mouvement. Jésus lui répond de ne lancer la pierre que si sa propre ardoise est propre. Furax, il traite ensuite tous ses disciples de connards, de bouchés et d’ignares et il leur dit que personne ne comprend ce qui se passe vraiment, ici, en ce moment même. Les disciples le prennent très mal.

Everything’s Alright – Marie de Magdala, les femmes des apôtres, Judas, Jésus.   Marie de Magdala et les femmes des apôtres disent à Jésus, en chantant tout doucement en chœur, de se calmer le pompon, de se détendre, de se relaxer, que tout va aller très bien et que ses disciples vont parfaitement pouvoir se démerder sans lui, s’ils se forcent le beigne un petit peu pour s’extirper de toute cette incompréhension qui, incontestablement, est un thème passablement lancinant, dans le coin. Dans une dynamique qui annonce déjà discrètement l’embaumement, elles l’enduisent de myrrhe et de parfums. Judas déplore que tant de pognon ait été dépensé pour tous ces produits de luxe. Sans duplicité aucune mais sans aménité non plus, il juge que tout cela aurait du être distribué aux pauvres. Jésus lui réplique que des pauvres, il y en aura toujours, que leur petit mouvement n’a tout simplement pas les ressources pour éradiquer la pauvreté et que lui, lui Jésus, ne sera pas toujours là, qu’ils vont le perdre un jour et qu’ils s’en mordront bien les pouces, le jour fatal venu. La tension entre un Judas matérialiste, prosaïque et militant et un Jésus mystique, messianique, auto-fétichisé, et campé dans l’intemporel se perpétue ici, tandis que Marie de Magdala et les femmes des apôtres continuent leur lyrique et harmonieux appel au calme (Close your eyes, close your eyes and relax).

This Jesus Must Die – Anân, Caïphe, les prêtres, la foule.   Réunion du Sanhédrin. Les grands prêtres Caïphe et Anân discutent le cas Jésus avec les autres prêtres, tandis que la foule au dehors scande Hosanna Superstar! Le problème est limpide. Ce Jésus de Nazareth est au sommet de sa popularité, il est à Jérusalem pour lever des appuis, et on envisage que la foule, pour laquelle le mépris du Sanhédrin est tangible, le couronne tout simplement roi. À ce moment là, son mouvement prendrait une coloration dangereusement politique (He’s dangerous). La suite se prévoit alors ainsi: les Romains rentrent dans le tas et le Sanhédrin risque fortement de se trouver balayé comme fétu, dans le torrent répressif qui s’ensuivrait (Our elimination because of one man). Il ne faut tout simplement pas que ça se joue comme ça. Il faut trouver une solution permanente et définitive à ce fichu problème de Jesusmania. Pour éviter ce scénario catastrophe, donc, Caïphe (Victor Brox) conclut que, comme Jean le Baptiste avant lui, ce Jésus, ce Carpenter King, doit mourir. Sauf que le Sanhédrin ne dispose pas du droit de mise à mort (seul l’occupant romain détient ce droit).

Hosanna – les apôtres, Caïphe, Jésus, la foule.   C’est donc le dimanche des rameaux. L’euphorie christique se poursuit. Jésus entre glorieusement dans Jérusalem sur le dos d’un petit âne et la foule scande Hosanna! («Sauve donc!»). Elle demande aussi à Jésus s’il est prêt à lui sourire et même… à mourir pour elle. Caïphe interpelle frontalement Jésus, l’intimant de faire taire cette meute sacrilège dont les débordements risquent de virer à l’émeute. Jésus lui répond que si toutes les langues se figeaient dans toutes les bouches, ce seraient les roches et les caillasses du sol et des chemins qui se mettraient à scander Hosanna! Et Jésus de chanter avec la foule.

Simon Zealot / Poor Jerusalem – Simon le Zélote, Jésus, la foule.   Sous les acclamations de la foule en liesse, c’est la rencontre entre Jésus et Simon le Zélote. Simon (John Gustafson) affirme que Jésus dispose de l’appui de cinquante mille personnes. On l’aime, on lui sourit, on lui envoie la main. On croit en lui et en Dieu. Il suffirait simplement de maintenir l’intensité de cette dévotion, tout en y ajoutant une petite touche de haine envers Rome et tout le monde serait en marche vers la libération de ce pays. Ce serait rien de moins que le pouvoir et la gloire. Or Jésus en a strictement rien à foutre de convertir l’effet de masse qu’il suscite en mouvement politique. Il fait valoir que personne ici ne comprend exactement ce que sont le vrai pouvoir et la vraie gloire. C’est ensuite la lamentation de Jésus sur Jérusalem (Poor Jerusalem) dont il dit qu’elle est proprement foutue, qu’elle va conquérir sa propre mort, sans moins sans plus. Il est clair que Jésus se place ici à un haut niveau de mysticisme intemporel qui l’amène à considérer comme non avenu, vétillard, neuneu et insignifiant tout ce qui procède de la conjoncture politique ou socio-historique locale. Simon le Zélote apparaît, pour sa part, comme une version politique et belliciste du promoteur des thèses matérialistes déjà avancée par Judas dans Heaven on Their Mind. Le Zélote représente une autre voix de cette jeunesse interrogeant le mystère Jésus. C’est quoi? C’est un mouvement de libération politique? Ben non… Même pas…

Pilate’s Dream – Pilate.   Ponce Pilate, le préfet romain de Judée, entre alors ici en scène, par la petite porte. Il ne comprend strictement rien à tout ce tintouin religieux des populations locales qu’il doit garder en contrôle et qui, subitement, s’agitent. Et, cette nuit là, en plus, il a fait un rêve étrange. Et Pilate (Barry Dennen) nous le raconte, sur un magnifique petit air de guitare sèche, ce rêve un peu inquiétant qu’il a fait, la veille. Il a rêvé à une sorte de galiléen halluciné qu’il rencontrait dans des circonstances brumeuses. Il lui demandait de lui expliquer ce qui se tramait, sans obtenir de réponse. Des gens en colère semblaient ensuite en vouloir à mort à ce gars et lui tombaient dessus à bras raccourci. Puis ensuite, Pilate voyait, toujours en rêve, des millions de gens qui pleuraient pour ce gars et qui jetaient le blâme de son sort universel cuisant et malheureux sur lui, Ponce Pilate. On introduit ici, en Pilate, l’impartialité un peu carrée du policier en service, qui cherchera à clarifier les choses mais qui restera contraint par des obligations politiques abstraites et répressives qui nuiront grandement à son traitement impartial du dilemme christique. Pilate est un autoritaire imprécis, que devra faire la part du feu et ne sera pas vraiment à la hauteur de la complexité du topo en cours de déploiement. Sa compréhension des événements à venir sera aussi lacunaire que l’est son fugitif souvenir onirique du moment.

The Temple – les vendeurs du temple, Jésus, les infirmes et les indigents.   Nous voici dans le temple de Jérusalem. Des commerçants y fourguent leurs merdes, sur un thème musical spécifique. Jésus les chasse du temple (My temple should be a house of prayer. But you have made it a den of thieves). Là, il hurle. Il est ensuite submergé par des infirmes et des indigents qui, sur le même thème musical, lui demandent des miracles, de l’amour, des guérisons, des solutions, du pognon. Jésus, un peu niqué, marmonne que son temps achève et qu’il a trimé pour trois ans mais que cela lui en a paru trente. Submergé, il finit par dire aux infirmes et aux indigents de se soigner eux-mêmes. Il ne va pas bien du tout, le petit prophète. Surmené, il est. Noter qu’on ne le voit pas faire le moindre miracle. Les miracles dans cet opus, c’est l’arlésienne. On en parle en masse mais on ne les voit jamais.

Everything’s Alright (reprise) – Marie de Magdala, Jésus.   Marie de Magdala intime donc, voluptueusement derechef, Jésus de se calmer. Celui-ci assume mieux qu’il doit décompresser, que tout ce beau monde finira bien, un jour ou l’autre, par se démerder sans lui, d’une façon ou d’une autre. Il s’endort. Il n’entendra pas la pièce suivante. C’est aussi bien, probablement…

I Don’t Know How to Love Him – Marie de Magdala, Jésus (silencieux).   Ceci est le temps fort de la quête spirituelle et émotionnelle de Marie de Magdala. Elle ne sait pas comment aimer Jésus (I Don’t Know How to Love Him). Doit-elle l’aimer comme un amant qu’on prend, ou comme un dieu qu’on révère? Elle nous formule explicitement l’ampleur de son trouble. Elle, si maîtresse d’elle-même habituellement, dans toutes les situations, elle, qui a eu tant d’amants auparavant, elle perd ses moyens devant cet homme insondablement étrange. Elle le désire charnellement, certes (He is just a man), mais elle l’aime aussi dans l’abstrait, le spirituel. La rencontre entre ces deux tensions est cuisante, douloureusement problématique, pour elle. Jésus la déroute, la trouble, la terrifie. Cette pièce installe la figure de Marie de Magdala comme point central d’intersection entre un Judas matérialiste et terrestre et un Jésus spiritualiste et autoporteur. Cette femme, exaltée mais lucide, fonde et articule une synthèse de compréhension de la crise christique. Mais cette synthèse est difficile, lancinante, impossible peut-être. Le drame de Marie de Magdala, est incontestablement donné ici comme formulant rien de moins que le paradoxe amoureux du chrétien moderne. Mais, enfin, qu’est-ce qui se passe? (What’s it all about?) Cette pièce musicale magnifique eut un solide succès sur les palmarès anglo-saxon, en 1970-1971.

Damned for All Time / Blood Money – Judas, Anân, Caïphe, le chœur intemporel.    Judas rencontre maintenant les grands prêtres Caïphe et Anân, aux fins de la trahison. Judas est incroyablement réfractaire, enragé, hystérique. Il fait tout ça du reculons, par peur des débordements de foules, sans joie, sans perversité. Mais le fait est que les prêtres et lui se rejoignent en cela justement: la peur des masses, le souhait de tenir en sujétion la pulsion populaire. Judas se justifie sans fin. Il sait que Jésus est parfaitement conscient de ce que lui, Judas, est en train de faire et, surtout, Judas comprend qu’il se damne pour l’éternité, en ce moment même (Damned for All Time). Il exprime son intense horripilation face au prix du sang (Blood Money). Les deux prêtres le rassurent au mieux mais ils ne se gênent pas pour le bousculer un peu aussi, lui faisant valoir qu’il pourra faire la charité avec tout ce pognon qu’il va toucher pour la trahison. Judas finit par cracher le morceau. Il signale le lieu et le jour où Jésus sera capturable, isolé, sans la foule pour le protéger. Le chœur intemporel, qui chantera au moment de sa mort (la mort de Judas), le remercie alors ostensiblement, langoureusement, pour son beau geste.

The Last Supper – les apôtres, Jésus, Judas.    Les apôtres, au domaine de Gethsémani, veulent maintenant se reposer. L’ambiance est au bilan. Ils envisagent de prendre leur retraite et d’écrire les évangiles. C’est la Cène. Jésus, un peu las lui aussi, instaure la métaphore eucharistique du pain et du vin (This is my blood you drink, this is my body you eat). Puis subitement, Jésus s’énerve. Il enguirlande ses sbires. Je suis bien fou de croire que vous vous souviendrez de moi. Un de vous va ma renier, un de vous va me trahir… C’est alors la prise de bec avec Judas. L’échange, violent, intense, est finement construit, pour établir une ambivalence sur les motivations des deux figures. Est-ce que Jésus dénonce ou ordonne la trahison de Judas? Le texte est volontairement incertain. Les deux interprétations sont possibles. Mais, en tout cas, l’engueulade est vive. Judas exprime tout son dépit amer et son ressentiment déçu (To think I admired you. For now, I despise you). Jésus n’est pas en reste (You liar, you Judas). Judas envisage de ne pas aller le trahir, juste pour bien le faire chier et lui foutre en l’air ses belles ambitions fatalistes. Mais Jésus insiste fortement pour qu’il y aille. Oh, oh, il ne faut surtout pas se mettre à mollir dans les déterminismes de la quête. Judas finit par partir, après le grand déballage (You sad pathetic man. Our ideal died around us, just because of you) et l’expression consternée de son incompréhension (Everytime I look at you I don’t understand). Les apôtres s’endorment après le repas et Jésus déplore que personne ne veille avec lui. Le voici fin seul, devant la terreur mortuaire qui implacablement s’approche.

Gethsemane (I Only Want to Say) – Jésus.   Ici se formule le désarroi suprême de Jésus, qui est aussi le grand questionnement interloqué du chrétien moderne. Jésus demande à Dieu, si possible, de lui éviter le supplice fatal (I only want to say: if there is a way, take this cup away from me). Cet épisode est évangélique au départ. La légende chrétienne raconte même que Jésus aurait sué du sang en suppliant Dieu de l’épargner, lors d’une prière solitaire au domaine de Gethsémani. Mais ici on surinvestit la supplique d’un questionnement tout moderne. La notion d’agneau pascal est esquivée, édulcorée, sa signification est oubliée, il y a perte de ces repères judaïques surannés. Conséquemment, la quête de l’autodestruction christique apparaît comme une absurdité franchement incompréhensible (If I die, what will be my reward?). Si bien que même Jésus ne pige pas exactement pourquoi il faut qu’il meure supplicié, au bout de sa quête (Why should I die?). Et, porte-voix objectif du jeune chrétien en cours de déréliction, il ne se prive pas pour bien questionner Dieu (qui reste insondablement muet) sur cette affaire du supplice ultime. Il semble que Dieu soit plus branché sur préciser comment Jésus doit mourir plutôt que sur pourquoi (You’r far too keen on where and how but not so hot on why). Jésus finit par dire qu’il va bel et bien se laisser massacrer, si Dieu y tient tant que ça. Mais il est très ferme sur le fait qu ça le contrarie au plus haut point et qu’il vaut mieux que ça se fasse assez vite vu que, l’un dans l’autre, il est à deux doigts de changer d’idée sur le tout du zinzin et que, bon, pour tout dire, y en a marre.

The Arrest – Judas, Jésus, Pierre, les apôtres, les soudards du Sanhédrin, Anân, Caïphe.   C’est l’arrestation de Jésus, le baiser de Judas et ce qui s’ensuit (Judas must you betray me with a kiss?). Les apôtres veulent se battre pour défendre Jésus mais celui-ci leur dit de cesser de toujours songer à la bagarre, de dégager, et, bon, de se remettre à la pêche, une bonne fois (Stick to fishing from now on). Les soudards du Sanhédrin et la foule narguent Jésus. On ridiculise son apathie, son manque d’initiative, ses erreurs d’anticipation, son inaptitude à se défendre et à gagner à la fin. Il semble avoir tout perdu, soudain, de sa superbe et de sa faconde. De le voir ainsi impuissant, pantelant et démuni, la foule, déçue, change de bord. Ce que Judas appréhendait prend corps… mais on dirait que ça aussi, ça fait partie du plan christique. On emporte Jésus chez Caïphe. Caïphe lui demande s’il est le fils de Dieu. L’autre répond: c’est toi qui le dis. L’ambiguïté de la réponse suffit amplement aux accusateurs (There you have it, gentlemen. What more evidence do we need?). On le traîne donc chez Ponce Pilate.

Peter’s Denial – Une femme, Pierre, un soldat, un vieillard, Marie de Magdala.   Pierre nie connaître Jésus devant une femme, puis devant un soldat, puis devant un vieillard. Marie de Magdala observe la scène et se demande dubitativement comment Jésus a bien pu faire pour prédire ce petit fait furtif, infime, presque incongru (It’s what he told us you would do. I wonder how he knew…). De fait, il est très important de noter que ceci est une des seules manifestations tangibles du surnaturel christique dans tout l’opus. Rappelons, en effet, que toutes les scènes évangéliques de miracles, de guérisons, de divinations, et de résurrections ont été soigneusement excisées de l’opéra rock. Matérialisme du traitement dramatique oblige. Et ceci fait donc acquérir à la prédiction par Jésus du reniement de Pierre un saisissant relief de mystère.

Pilate and Christ – Pilate, un garde romain, Jésus, la foule.   Jésus comparait maintenant devant Pilate (Barry Dennen). Ce dernier, lui aussi, tout juste comme le chrétien moderne, comme nous tous, est parfaitement interloqué par cette histoire du plus haut bizarre. Qu’est ce qu’a pu glandouiller cet infortuné pour qu’on veuille tant lui faire la peau ainsi. C’est vraiment pas limpide. Pour bien forcer la main de Pilate au sujet de Jésus, on le lui présente comme étant Un certain Christ, roi des Juifs. Pilate le trouve petit, petit, petit, pour un roi de Juifs. Il lui demande s’il est effectivement roi des Juifs. L’autre lui sert son désormais classique c’est toi qui le dis. Mais Pilate ne mord pas et il considère que le suspect n’a rien avoué (What do you mean by that? That is not an answer!). Et de toute façon, la barbe. Ponce Pilate est préfet de Judée. Or, ce gars est un galiléen. C’est donc au roitelet de Galilée de régler cette histoire (You’r Herod’s race, you’r Herod’s case). Sous les Hosanna et les You had everything, where is it now? Pilate ne fait ni une ni deux et il envoie Jésus comparaître devant Hérode, tétrarque (peti roi sous protectorat romain) de Galilée.

King Herod’s Song (Try It and See) – Hérode, sa cours et ses danseurs, Jésus (silencieux).   Hérode Antipas va prendre l’affaire très à la légère, pour tout dire: sur le ton du charleston, en dansant et en chantant, justement, le charleston. Il considère Jésus comme une bête curieuse, un animal de cirque, un bateleur adroit, un prestidigitateur distrayant. Il lui demande donc des miracles en pagaille (Prove to me that you’r no fool. Walk across my swiming pool). Comme Jésus ne fait strictement rien, vite, Hérode (Mike d’Abo) se vexe (Hey, are’nt you scared of me, Christ, Mister Wonderful Christ?) et il renvoie Jésus, sans autre forme de procès, dans les pattes de Pilate. Hérode amplifie ici deux apories déjà avancées dans l’opus, en mettant en relief leur dimension pathétique. On a d’abord l’aporie de l’incompréhension interloquée devant l’absurdité de la quête christique. L’incompréhension déjà exprimée par Judas, par Pilate, par Simon le Zélote (et même par Jésus lui-même, dans la pièce Gethsemane) touche ici à la bouffonnerie grotesque. C’est l’indifférence par l’absurde. On ne comprend pas ce qu’il fout exactement, ce Superstar, mais, pour le coup, il fait des miracles et ça, au moins, c’est marrant… à tout le moins s’il s’exécute. La seconde aporie avancée par Hérode, c’est celle de l’impuissance et de l’incompétence des pouvoirs politiques (déterminés et contrôlés par un empereur abstrait, distant, qu’on ne voit jamais, transposition terrienne du dieu monothéiste même). Hérode, roitelet impuissant sous protectorat impérial, fait écho à Pilate, préfet vétillard et temporisateur, qui tremble en fait devant son César, comme il le prouvera très bientôt. Tous ces personnages politiciens sont des marionnettes tragi-comiques sur le tréteau de la fatalité inexorable de l’autodestruction christique qui, elle, est tout sauf politicienne, ou même politique.

Judas’ Death – Judas, Anân, Caïphe, le chœur intemporel.   Judas Iscariote retourne une dernière fois se lamenter chez Caïphe et Anân. Judas souffre atrocement de voir son alter ego Jésus souffrir aussi, depuis l’arrestation. Les deux prêtres le rabrouent plus sèchement et lui disent de cesser de se faire du mouron, que tout s’est passé rondement avec la populace (The mob turned against him. You backed the right horse) et qu’il a fait un bon petit profit dans toute cette affaire. Mais Judas est miné. Il est frappé de mort. Il ne se relèvera pas de cette immense culpabilité historique, implacablement destructrice (I should be dragged through the slime and the mud). Éploré, fou de Jésus, il reprend même brièvement  le thème du I don’t know how to love him de Marie de Magdala (Réal Laurendeau avait un peu sursauté, à l’époque, d’entendre le susdit thème amoureux et passionnel de Marie de Magdala repris par un homme). Judas parle, en fait, à Dieu, dans la douleur de son implacable agonie, lui reprochant amèrement d’avoir fait de lui un… Judas (Why did you choose me for your crime, for your fool bloody crime?). Le chœur intemporel chante graduellement et langoureusement au revoir à Judas, perte collatérale inexpliquée et révoltante de l’insondable autodestruction christique. On ne sait pas exactement de quoi Judas meurt. Il semble fondre, se dissoudre, s’aplatir, comme écrabouillé par le chant, dense et puissant, du chœur intemporel lui récitant ses adieux. De discrets effets de musique atonale annoncent ceux qui s’intensifieront au moment de la mort de Jésus.

Trial Before Pilate (including the Thirty-Nine Lashes) – Pilate, Caïphe, Anân, Jésus, la foule.   Ponce Pilate se retrouve avec Jésus comparaissant devant lui derechef. Caïphe réclame sa crucifixion (un supplice romain) qu’il ne peut faire exécuter lui-même (We have no law to put a man to death). Tentative perturbée de débat philosophique entre Pilate et Jésus car l’attitude évasive du premier et la pression bruyante de la foule réduit la marge de discussion dont disposerait Pilate. Quand la foule exige, elle aussi, la crucifixion et que Pilate leur demande pourquoi ils veulent crucifier leur roi, la foule répond qu’elle n’a que César comme roi. Devant la pression de ces vautours (selon le mot de Pilate même), et malgré le fait criant, reconnu explicitement par Pilate, que ce prévenu —indubitablement dérangé mentalement— est inoffensif et n’a absolument rien fait de mal, Pilate fait fouetter Jésus. Ce sont les Thirty-Nine Lashes, pièce musicale enlevante et astucieuse où les coups de fouets sont assurés par une cymbale légèrement étranglée. L’interrogatoire fébrile se poursuit ensuite, dans l’incompréhension intégrale. D’où est-ce que tu sors, Jésus? Qu’est-ce que tu veux, Jésus? Pilate demande en ces termes à Jésus de s’expliquer mieux, attendu que lui, Pilate, a maintenant sa vie entre ses mains. Jésus lui dit qu’il n’a absolument rien entre ses mains (You have nothing in your hands. Any power you have comes to you from far beyond. Everything is fixed and you can’t change it). La foule brandit devant Pilate la peur de César. (Remember Cesar. You’ll be demoted, you’ll be deported. Crucify him!). De guerre lasse, Pilate concède cette condamnation à mort, que tout le monde semble si ardemment réclamer, Jésus le premier (Don’t let me stop your great self-destruction. Die, if you want to, you misguided martyr. I wash my hands of your demolition. Die if you want to, you innocent puppet). Éclate alors le magistral thème orchestral de Superstar.

Superstar – Judas, le chœur intemporel, Jésus (silencieux).   Ceci est l’hymne par excellence du chrétien moderne dérouté, déconnecté, interloqué. Un Judas intemporel revient dire à un Jésus intemporel que, mon gars, ton zinzin on y comprend strictement fichtre rien. Pourquoi avoir tout laissé déraper ainsi? Pourquoi avoir choisi une époque si reculée pour diffuser ton message? Quel est le statut de Bouddha et de Mahomet dans ton zinzin? Sont-ils aussi fortiches que toi, au sommet du monde? En un mot, Jésus, qui es-tu et qu’est-ce que tu as foutu, de te faire supplicier ainsi? (Jesus Christ, Jesus Christ, who are you? What have you sacrificed?). Tout ceci est incompréhensible, insoluble, ubuesque. Ça a ni queue ni tête. Comme Dieu envers Jésus, dans la pièce Gethsemane, Jésus ici, reste muet devant les questions de Judas, en rafale. Il ne répond pas aux interrogations modernes du gars ordinaire qui voudrait juste comprendre (I only want to know!). On en reste là, avec ces questions universelles que nous pose avec constance le problème chrétien (Réal Laurendeau dixit — sa problématique, pas la mienne). On a surtout, dans cette chanson titre (qui fit, elle aussi, les palmarès en son temps), l’expression fondamentale et radicale de ce que cet opéra rock exprime. Une immense contrariété interloquée face au sort cruel, biscornu, turlupiné et inutile de figures d’autre part attachantes pour leur sincérité, leur générosité, et leur ardeur. Judas détruit, Jésus détruit, Marie de Magdala abandonnée, Pilate destitué, Hérode et Simon le Zélote ignorés, Caïphe et Anân discrédités, oubliés. Qu’est-ce que c’est que ce scénario de tragédie-mystère à la manque? À quoi ça rime? On n’y comprend rien. En plus, ce n’est pas du tout ce qu’on nous a raconté dans nos traditions respectives… Et surtout, pour reprendre le mot de Marie de Magdala: What’s it all about?

The Crucifixion – Jésus, le chœur intemporel, orchestre.   Sur une musique arythmique, lancinante et atonale impliquant des chœurs et des bruitages, Jésus est cloué sur la croix. Il y vit son agonie. Il crie sa soif et il affirme ne plus se souvenir de qui est sa mère. Il pardonne à ses tourmenteurs et, finalement, il remet son esprit à Dieu. À ce moment exact, la musique coupe abruptement, nous faisant sentir qu’elle sonorisait en fait le tourment intérieur de son agonie.

John, Nineteen: Forty-One – orchestre.   L’orchestre reprend doucement, sans parole, le thème de la pièce Gethsemane. Le titre de cette pièce-ci est une invitation à prendre connaissance du chapitre dix-neuf, verset quarante et un de l’Évangile selon Saint Jean qui se lit comme suit: Or, au lieu où Jésus avait été crucifié, il y avait un jardin, et dans le jardin un sépulcre neuf, où personne n’avait encore été mis. C’est là, à cause de la Préparation des Juifs, qu’ils déposèrent Jésus, parce que le sépulcre était proche (il s’agit en fait des versets 41 et 42). Il n’est fait aucunement référence, dans l’opus, à tout événement ultérieur à celui de cette mise au tombeau. Conséquemment, le seul élément illusoire expliquant et justifiant ex post Jésus dans sa quête autodestructrice (la résurrection comme ultime acte miraculeux et thaumaturgique) est ainsi soigneusement excisé du propos. C’est là évidemment une des composantes majeures de l’argumentaire critique de tout l’opus.

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Voilà. L’opéra rock Jésus Christ Superstar fut pour moi une occasion magnifique et profondément satisfaisante et touchante de dire un au revoir définitif et magistral, ferme mais respectueux (un adieu, si vous me passez le mot) aux croyances religieuses nunuches et dogmatisées qu’on avait tant cherché à me faire bouffer dans ma petite enfance. Cette œuvre de 1970 marque d’ailleurs, pour les nord-américains et les nord-américaines de ma génération, une sorte de bilan culturel et philosophique conclusif, à propos du christianisme. Elle synthétise et problématise les questionnements non résolus (parce qu’insolubles, tronqués, foutus, effrités, lézardés, désormais inopérants) que posait la bringuebalante tradition chrétienne à nos jeunes sensibilités frondeuses de la fin des Trente Glorieuses. Devenu jeune adulte, circa 1977-1978, quand j’étais étudiant de théâtre, il y avait Martine Verget (non fictif) qui, chaque fois qu’elle me rencontrait en coulisse ou en régie, m’interpellait d’un cristallin et tonique I think I’v seen you somewhere. I remember. You were with that man, they took away… Nous nous lancions alors dans un petit Peter’s Denial (le reniement de Pierre) impromptu et acapella, bien à nous. Je faisais les voix masculines (le soldat, le vieillard, Pierre) et Martine campait, magnifiquement, les voix féminines (la femme qui ouvre la courte séquence de dialogues et Marie de Magdala, qui la conclut). Ce beau souvenir spontané, datant du temps de mon fugitif mais intense accompagnement de jeunesse des artistes de la scène, confirme, si nécessaire, que, oui, nous étions bel et bien la génération Jésus Christ Superstar. Cet opus permet encore aujourd’hui de conceptualiser (et de tendrement mettre sous globe, pour fins muséologiques) la phase de déréliction chrétienne telle qu’elle se formulait, intellectuellement et artistiquement, dans la culture de masse, il y a un demi-siècle, en terre américaine.

Quoi? Un demi-siècle déjà? Mais moi, je m’en tape. Dans ma tête, j’ai toujours douze ans et j’écoute Jésus Christ Superstar dans mon sous-sol perdu d’autrefois. Et Jésus, Judas et Marie de Magdala virevoltent interminablement, en moi, pour faire triompher et exulter l’inexorable effilochement de leur imperturbable mystère.

Nazareth, your famous son
Should have stayed a great unknown
Like his father carving wood
He’d have made good.
Tables, chairs, and oaken chests
Would have suited Jesus best.
He’d have caused nobody harm,
No one alarm.

(Judas, dans Heaven on Their Mind)

Marie de Magdala (Yvonne Elliman) et Jésus (joué, dans le film, par Ted Neeley), dans JESUS CHRIST SUPERSTAR, le film (1973)

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ULYSSE (1954) ou Kirk Douglas au temps de la censure insidieuse

Posted by Ysengrimus sur 6 février 2020

ulyssesdouglas

Kirk Douglas (1916-2020) vient de mourir à l’âge de cent trois ans. Il fut une des proéminentes figures du grand cinéma hollywoodien d’autrefois. Un monstre sacré, en son temps. Que reste-t-il tant des œuvres cinématographiques auxquelles il s’associa. Eh bien, il en persiste le mode d’expression d’un temps… avec les contraintes imbéciles d’un temps. On va regarder ça par le menu, un petit peu.

Kirk Douglas excellait dans les péplums, ces films de tuniques, de glaives et de sandales, l’équivalent (pseudo) gréco-romain des westerns. Dans le cas de Kirk Douglas, on citera amplement Spartacus de Stanley Kubrick (1960) qui représenta une sorte de culminement du genre. Je trouve beaucoup plus piquant de m’attarder au Ulysse de Mario Camerini (1954) parce qu’il est hautement représentatif de comment Hollywood et ses sous-traitants européens foutaient en l’air des œuvres colossales en les remplaçant ouvertement et sans complexe  par leurs inepties. Oh, le film Ulysse (1954) est enlevant, énergique, vif, opulent, gaillard, bien monté, convainquant au niveau des effets spéciaux et du rythme. C’est un excellent divertissement. Kirk Douglas y est au sommet de sa splendide forme et en le voyant sauter, grimper, ricaner et combattre ainsi au milieu du siècle dernier, on se dit que oui, ce type tonique, viril et attachant est bien parti pour vivre cent trois ans. Simplement vouloir faire un péplum inoffensif avec un poème de l’aède Homère en le montant en grand film cinémascope des temps du maccarthysme, cela le condamne sciemment à proprement se faire foutre en l’air. Pour preuve.

Dans l’Odyssée, le poème d’Homère, Ulysse est un personnage complexe et lacéré. Il est rusé, fourbe même. L’honnêteté et la fidélité maritale ne sont pas son fort. Il ment frontalement quand ça fait son affaire et rien ne lui est loi ou contrainte, ni chez les hommes ni chez les dieux. C’est un bandit, ni plus ni moins, une crapule. Mais comme il est roi d’Ithaque et un des vainqueurs cruciaux de la guerre de Troie (le grand cheval de bois truqué, c’est lui qui en a eu l’idée) on le traite en héros. Or Homère nous campe ouvertement dans son poème un personnage ambivalent, tourmenté et confronté aux conséquences nuisibles et auto-punitives de son propre banditisme réflexe. Dans le poème d’Homère, Ulysse est un humain douloureusement problématisé dans ses contradictions intérieures.

Le péplum hollywoodien va aplatir cette problématique et très ouvertement la nullifier. On fera d’Ulysse un héros unidimensionnel, ronron, solaire, simplet, bon mari, bon père, bon roi, grand chef, innocent en tout, soucieux de retrouver son épouse et peu enclin à foutre la merde. Pour arriver à transformer un perso aussi glauque et déchiqueté en modèle comportemental tonique et gnagnan, il va falloir passablement esquinter la fable initiale. Le péplum ne se gênera pas pour le faire et le ridicule qui en résulte ne tue pas et est même parfois à pisser de rire. Voyez plutôt.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Au début du drame homérique un homme seul et à demi-nu arrive sur l’île des Phéaciens. C’est Ulysse. Il est conscient qu’il est proche d’Ithaque mais il n’a plus de bateau et il a perdu tous ses compagnons. Il rencontre Nausicaa, la fille du roi Antinoos. Il ne se gène pas pour la charmer, la séduire. Il ment sur ses origines. Il se fait passer pour un pauvre naufragé. Comme partout où il passe, Ulysse joue au poker avec ces hommes et au tombeur avec ces femmes. Il va tout faire pour les convaincre de le mener à Ithaque.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Il n’est pas question qu’Ulysse-Kirk soit un crossouilleur et un dragouilleur. Arrivé naufragé sur la rive du pays des Phéaciens, il sera donc fort opinément amnésique. Nausicaa (jouée par Rossana Podestà) peut donc pleinement s’épancher à son idylle avec Ulysse et elle va même jusqu’à envisager des noces. On a donc droit à un solide baiser hollywoodien entre Ulysse-Kirk et Nausicaa, le pauvre innocent étant toujours sous amnésie. On lui assigne même une sorte de soigneur thérapeute. Ulysse-Kirk est toute candeur.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Pendant ce temps, chez Pénélope et Télémaque, les prétendants qui veulent épouser la femme d’Ulysse font la pluie et le beau temps. Dans le poème d’Homère, Pénélope, reine d’Ithaque, est carrément assiégée dans son palais, depuis dix ans, par une bande de hobereaux qui ne se feraient pas trop prier pour se la partager comme ils se partagent festins sur festins. L’ambiance est bestiale, amorale. Le climat est ouvertement cynique et orgiaque. Parmi eux figurent un certain Antinoüs, aussi brutal et aviné que les autres, il fait simplement plus de bruit et apparaît comme une manière de chef de bande factieux, sans plus. Si Pénélope envisage de céder et de se prendre un mari dans le tas, c’est pour que le bordel politique se calme et c’est sans ferveur matrimoniale ou monogame particulière.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Pénélope (jouée très honorablement par Silvana Mangano) doit apparaître comme maritalement programmée en profondeur. Il est facile de mettre le focus sur sa fidélité (c’est quand même Pénélope) mais quand, vers la fin, elle se met à flancher, il va falloir atténuer son cynisme, sa froideur politicienne et son nihilisme. On configurera donc Antinoüs (joué par Anthony Quinn) sous la forme d’un personnage noble et droit. Il apparaîtra comme une alternative monogame passable pour Pénélope. En cas de veuvage de la reine, le schéma marital conventionnel pourra être préservé au dessus du foutoir des prétendants et malgré eux. Pénélope pourra cultiver des sentiments maritaux conformes pour celui-là. On a même droit à un baiser hollywoodien raté entre Pénélope et Antinoüs. Croyez-le ou non, la reine d’Ithaque se tasse la bouche au dernier moment mais se prend le bécot sur la joue. Elle est donc quand même un petit peu troublée. On sent qu’une idylle de bon droit reste possible.

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L’Ulysse de l’Odyssée: La cour phéacienne doit décider si elle va aller reconduire par navire cet inconnu à Ithaque. La cour va donc longuement interroger Ulysse, le cuisiner, le mettre à table. Il va finir par céder par à coups et leur raconter ses voyages. Et c’est le récit d’Ulysse se révélant à la cour et aux sages de cette île voisine d’Ithaque qui formera le poème même de l’Odyssée. Ce sera là un long interrogatoire où il faudra graduellement amener ce bandit compulsif à se mettre en confiance et à se raconter.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Pas bandit pour deux sous, Ulysse-Kirk amnésique se promène seul au bord de la mer. Soudain patatras, tous les souvenirs de ses voyages lui reviennent d’un coup sec, en contemplant les flots. Exempt de la moindre duplicité, le malade guérit subitement et le retour frontal du tout de son savoir sera notre péplum. Ici, c’est pas mal comme idée. Dans l’Odyssée le récit est un TEXTE graduellement avoué par Ulysse à la cour phéacienne. Ici, le récit est un FILM vu intégralement par Ulysse-Kirk retrouvant visuellement la mémoire comme d’un bloc.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse déjoue le cyclope Polyphème par une ruse particulièrement perfectionnée. Il les nargue ensuite explicitement, lui et son père le dieu Poséidon, pour les humilier ouvertement et se moquer cruellement d’eux.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: La ruse, la cruauté et la fourberie d’Ulysse-Kirk sont largement atténuées dans l’épisode d’interaction avec le cyclope. Ulysse-Kirk semble plus vouloir charmer le monstre que le duper et le trahir. Et quand Ulysse-Kirk révèle sa vraie identité au cyclope et à son père le dieu Neptune, il le fait uniquement pour faire triompher le bon droit factuel du à la victoire d’un roi humain sur les monstres et les dieux et certainement pas par raillerie ou par arrogance.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse met de la cire dans les oreilles de ses hommes et se fait attacher sur le mat de son navire pour pouvoir entendre le chant des sirènes. Ce dernier, enlevant, poignant, particulièrement sexy et salace, le laisse durablement émoustillé.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Ulysse-Kirk met de la cire dans les oreilles de ses hommes et se fait attacher sur le mat de son navire pour pouvoir entendre le chant des sirènes. Le chant est une vocalise non-verbale ronron sans texte sur laquelle se pose une voix audible qui raconte qu’elle est Pénélope et qu’elle est Télémaque. Le grand moment salace est ainsi transformé ici en attaque de nostalgie familiale chez Ulysse-Kirk, qui sort de la mésaventure en s’ennuyant de sa femme et de son fils. Parfaitement grotesque.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse se retrouve chez l’enchanteresse Circé. Il passera un an avec elle tandis que ses hommes l’attendront patiemment en campant dans l’île. Ulysse vit maritalement avec cette compagne magique.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Quand Ulysse-Kirk se retrouve chez Circé, on découvre avec stupeur et enchantement qu’elle est jouée par la même actrice que celle qui joue Penélope (Silvana Mangano). Ulysse-Kirk lui annonce stupéfait qu’elle ressemble incroyablement à sa tendre épouse Pénélope. Très commode et hautement moral, quelque part. Inutile de dire qu’il ne se passe rien de bien perceptible à l’écran. Notre Ulysse-Kirk passe son année avec Circé mais, comme l’enchanteresse contrôle le temps, il ne se rend pas compte que les mois passent. Il ne les sent que comme des jours ou des heures. Sa bonne foi n’est donc, encore une fois, pas questionnable. Tout vient de la supercherie féminine, sans résidu. Et quand ses compagnons l’accusent de les faire poirauter, il les regarde en toute bonne foi avec une stupéfaction bien sentie. Ceux-ci finissent par se barrer sans lui et font alors naufrage.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse et ses hommes rencontrent les lotophages. Ce sont des dopeys qui tirent une poudre blanche d’une fleur, le lotus, et s’éclatent avec, genre héroïnomanes. Certains des marins prennent de la poudre de lotus et il faut les ramener au bateau une main au paletot et l’autre au fond de culotte. Le lendemain, en mer, ils sont en manque, un temps.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Cet épisode n’apparaît pas dans les aventures d’Ulysse-Kirk. Raisons évidentes.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse rencontre Éole, le dieu des vents, qui lui propose de lui remettre dans une outre tous les vents contraires pour que le reste de son voyage soit sans encombre si et seulement si il n’est pas en conflit avec un autre dieu. Ulysse ment frontalement et dit n’avoir de conflit avec aucun dieu (lui qui est en chamaille ouverte avec Poséidon, dieu des mers, père de Polyphème, cyclope dont Ulysse a crevé l’œil unique). Arrivé en rade d’Ithaque, les sbires d’Ulysse crèvent l’outre aux vents contraires, la prenant pour une poche contenant un trésor. La tempête qui surgit de l’outre les éloigne de leur but et la galère reprend.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Cet épisode n’apparaît pas dans les aventures d’Ulysse-Kirk. Raisons peu claires mais on peu présumer qu’il la foutait mal de montrer Ulysse-Kirk comme un vrai de vrai petit menteur frontal et minable.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse arrive dans l’île de la nymphe Calypso suite au naufrage de son navire et à la perte de tous ses compagnons. Il vivra maritalement sept ans avec la nymphe insulaire.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Cet épisode n’apparaît pas dans les aventures d’Ulysse-Kirk. Les compagnons d’Ulysse font naufrage seuls au sortir de l’île de Circé. On pouvait pas faire le coup du sosie de Pénélope deux fois quand même… et sept ans, c’est un peu longuet dans les bras d’une autre femme, pour un mari moral et fidèle…

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L’Ulysse de l’Odyssée: Quand Ulysse retrouve Pénélope, il se fait passer pour un vieux quêteux. Il ne veut pas que son épouse le reconnaisse, de peur qu’elle le trahisse, par duplicité ou par erreur. Pénélope le reconnaît tout de suite quand même et elle est vraiment très frustrée qu’il ne se révèle pas à elle. Elle fait sa fidèle Pénélope depuis vingt ans (dix ans de guerre de Troie, dix ans d’Odyssée) et Ulysse ne lui fait même pas minimalement confiance au moment de la retrouver? Fais chier… Engeance de mec. Pénélope ne se gène pas pour bien râler sur la chose, à son mari et à son fils.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Ce genre de regard critique de la femme envers l’homme n’est pas jouable dans le monde phallocratique d’Ulysse-Kirk. On nous la transposera donc avec une Pénélope rendue livide de peur par la violence d’Ulysse tuant tous les prétendants sans pitié, en ricanant malicieusement, lui si gentil et si gnagnan autrefois. Il faut dire que Kirk Douglas est terrifiant quand il cartonne, en point d’orgue, ses ennemis dans la grande salle du palais, avec son vieil arc. Faute de grives psychologiques on mange des merles comportementaux, je suppose.

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Voilà. On ne dira jamais combien Hollywood et ses sous-produits sont une catastrophe culturelle inénarrable. Dort bien Kirk Douglas au fond des océans sur lesquels voguèrent les galères illusoires de toutes nos cinématographies d’autrefois. Une chance que ce triste lot de niaiseries n’efface pas les poèmes et tableaux importants qui leur servent (parfois, rarement en fait) d’inspiration initiale. Enfin… il le font hélas parfois, évidemment. Ouvrons l’œil et le bon, donc… pas celui du cyclope Polyphème!

Ulysse, 1954, Mario Camerini, film franco-italo-américain avec Kirk Douglas, Silvana Mangano, Rossana Podestà, Anthony Quinn, Jacques Dumesnil, Daniel Ivernel, 117 minutes.

Ulysse (Kirk Douglas), fort opinément amnésique, en compagnie de Nausicaa (Rossana Podestà)

Ulysse (Kirk Douglas), fort opinément amnésique, en compagnie de Nausicaa (Rossana Podestà)

 

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LES SUPERHÉROÏNES DE DC (DC Superhero Girls, 2015—2018)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2020

Batgirl, Supergirl, Wonder Woman, Harley Quinn, Poison Ivy, Katana, Bumble Bee

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C’est une question finalement assez vieille, vieillotte presque, dans la culture superhéroique. Est-il possible de mobiliser cette cosmologie de science-fiction et de magie et la faire ouvertement fonctionner dans un univers de filles, et selon les particularités effectives de la culture intime des filles? Les premières tentatives en ce sens sont anciennes. On comprend, par exemple, que Hawkgirl (créée en 1940), Supergirl (créée en 1958) et Batgirl (créée en 1961) sont le résultat de formules, louables quoi que peu subtiles, visant à féminiser vaille que vaille des figures comme Hawkman, Superman et Batman. D’autre part, Wonder Woman (créée en 1941), sans équivalent masculin, peut être considérée comme la toute première superhéroïne majeure typiquement féminine. Cela ne règle pas notre problème pour autant. Wonder Woman fonctionne en effet trop souvent comme confirmatrice involontaire du fameux Syndrome de la Schtroumpfette, au sein de la Ligue de la Justice. En un mot, elle existe dans un monde qui donne faussement l’impression que les femmes représentent 20% de la population active. Cela ne féminise nos espaces mentaux superhéroïques que de façon toute minimale. Notre question reste donc entière: comment transformer le monde explosif, picaresque et échevelé des superhéros et des superhéroïnes en un univers de filles, c’est-à-dire un dispositif social sciemment abordé dans l’angle féminin.

Les écrivaines Shea Fontana, Lisa Yee, Aria Moffly et les metteuses en scène d’animation Jennifer Coyle et Cecilia Aranovich ont relevé le défi, dans DC Superhero Girls (ensemble de 112 courts dessins animés lancés en 2015). On se donne ici comme point de départ les superhéroïnes du monde de DC (Detective Comics, séries d’illustrés apparus en 1937 et devenues depuis —sous l’abréviation DC Comics— un gigantesque conglomérat culturel). On se propose spécifiquement donc de reprendre les superhéroïnes de ce vaste corpus et d’ouvertement les mettre en valeur comme jeunes filles — tout en maintenant les déterminismes et les paramétrages descriptifs les définissant dans le canon DC. Le premier problème qui va se manifester alors est que, misogynie implicite d’autrefois oblige, le monde de DC fourmille bien plus de supervilaines que de superhéroïnes. Les Catwoman (créée en 1940), Cheetah (créée en 1943), Star Sapphire (créée en 1962), Poison Ivy (créée en 1966), Big Barda (créée en 1971), Lady Shiva (créée en 1975), Frost (créée en 1978) et autres Harley Quinn (créée en 1993) encombrent cet univers et font, au départ, des personnages féminins les plus passionnants des emmerdeuses de première. C’est là le premier ajustement qu’il va falloir opérer. Et on y verra. Ces supervilaines, toutes en ambivalences et demi-teintes, se retrouveront donc pêle-mêle en compagnie d’une flopée de bonnes filles du cru, telles Hawkgirl (créée en 1940), Mera (créée en 1963), Bumble Bee (créée en 1976), Raven (créée en 1980), Starfire (créée en 1980), Katana (créée en 1983), Miss Martian (créée en 2006), pour n’en nommer que quelques-unes. Les redresseuses de torts droites et volontaires devraient alors, bon an mal an, parvenir à exercer une saine influence sur les super-voyoutes.

On va donc se retrouver à  Métropolis, au Collège des Superhéros (Super High), où les versions jeunes filles de l’intégralité de ces personnages suivent une formation intensive dans ce véritable ENA des superpouvoirs. Elles sortent donc toutes du même atelier, c’est ce qu’on nous avoue ici. Une ligne doctrinale hautement spinozienne est, de fait, formulée: les superpouvoirs ne sont ni bons ni mauvais, en soi. Ils sont, simplement. C’est toi, après, qui fait tes choix de vie les incorporant. Certaines supervilaines persisteront dans leur déviance, comme, par exemple, Giganta (créée en 1944), Granny Goodness (Mamie Bonheur, créée en 1971), Lashina (créée en 1972), Mad Harriet (créée en 1972), Blackfire (créée en 1982), Artemiz (créée en 1989) et plusieurs autres. Mais l’ambivalence de plusieurs des supervilaines mentionnées plus haut les fera finalement pencher du bon côté, notamment grâce, justement, à la solide sororité et à la saine amitié entre filles qui se déploiera au Super High, institution ferme, structurée, enveloppante et très orientée vers une vision moderne et féminisée de la morale civique. Notons, pour la bonne bouche intellective, que si la quasi-totalité des enseignants de cette institution sont des hommes, la Principale —à l’autorité ferme mais bien balancée— est une femme (Amanda Waller, créée en 1966) et son principal-adjoint est un gorille (le Gorille Grodd, créé en 1959)… un vrai gorille, qui parle. Parlant.

Devenue, pour le plus grand plaisir des esprits subtils, non clivée et non manichéenne, cette nouvelle notion de superfille en fleurs nous invite donc à suivre et à accompagner —principalement mais pas exclusivement— la coexistence studieuse et collégiale de sept grandes copines de high school qui s’entraident toutes solidairement et amicalement pour combler leurs anxiétés et insécurités de jeunesse et devenir ainsi, de concert, des redresseuses de torts en bonne et due forme. Nous nommons (dans l’ordre de l’illustration supra, de gauche à droite):

Batgirl (Barbara Gordon). Exempte du moindre superpouvoir, mais sans peur et sans complexe, cette jeune fille très intelligente compense ce manque par une technologie perfectionnée qu’elle domine solidement. Batgirl, c’est le cerveau de la bande. Mathématicienne, informaticienne, technicienne et aviatrice, elle partage son savoir généreusement et veille attentivement et sororalement sur toutes ses copines. Son papounet monoparental est le chef de la police de Métropolis.

Supergirl (Kara Zor-El). Très puissante mais mal contrôlée, Supergirl est orpheline de ses parents kryptoniens qu’elle idéalise. Elle a pour parents adoptifs le couple de cultivateurs du Kansas qui a déjà éduqué son cousin Superman. Constamment foudroyée par la kryptonite qui traîne un peu partout sur le campus, notre Supergirl en baskets combine subtilement omnipotence et fragilité.

Wonder Woman (Diana Prince). Princesse insulaire, la jeune Wonder Woman a une relation assez compliquée avec sa mère, monarque amazone monoparentale guindée et peu soucieuse des détails de la vie sociale de sa fille. Solide, pure de cœur et dotée d’un leadership naturel au combat, Wonder Woman est aussi dépositaire du fameux lasso de la vérité, fort utile pour capturer mais aussi faire avouer les prévenu(e)s.

Harley Quinn (Harleen Frances Quinzel). Folle raide, Harley Quinn combat avec un immense maillet et introduit le délire enfantin et clownesque dans l’existence sérieuse et studieuse de ses copines. Ses origines de supervilaine ne sont jamais très loin et elle a une solide propension à faire les quatre cent coups. Mais sa vision des choses et son cran surprennent toujours et on en vient inexorablement à apprécier son apport.

Poison Ivy (Pamela Lillian Isley). Le côté supervilain de Poison Ivy est ici totalement résorbé au profit d’une jeune fille rêveuse, sereine et contemplative qui a plein contrôle sur les plantes, la verdure et la végétation. Écologiste et pacifique, Poison Ivy déploie ses pouvoirs de manieuse de lianes dans une perspective strictement défensive. C’est indubitablement la plus calme et passive de la bande.

Katana (Tatsu Yamashiro). C’est la spadassine orientale, la samouraïette de choc (voir illustration infra). Vive et forte, Katana a aussi la langue bien pendue et ne se gène pas pour dire ce qu’elle pense. C’est la plus garçonne du lot mais son sens artistique, son élégance et sa prestance impressionnent ses copines. C’est une compagne fidèle, un soldat solide dont le courage, la précision et l’abnégation sont sans faille.

Bumble Bee (Karen Beecher-Duncan). C’est super-abeille. Elle a des ailes diaphanes au dos et jette une sorte de jus électrique. Jeune afro-américaine sensible, à la coiffure sophistiquée et qui a la mystérieuse capacité de se miniaturiser en format insecte ou encore de mobiliser une armée d’abeilles costumières, pour elle-même ou pour ses copines, Bumble Bee adore la musique pop et la chose civique. Elle semble être la seule de la bande qui ait encore ses deux parents naturels.

Alors ensuite, en un juste retour des choses et des temps, on dirait désormais que ce sont les garçons qui représentent environ 20% de la population active de cet univers. On ne retrouve ici, en effet, que la brigade légère du cheptel masculin de DC. Et elle est toujours passablement discrète. Il s’agit notamment de Flash (créé en 1956), Beast Boy (créé en 1965), Cyborg (créé en 1980) et la version masculine initiale de l’interchangeable Green Lantern (créé en 1940), qui sera subséquemment remplacée par la cadreuse de la journaliste Lois Lane, la bien nommée Jessica Cruz (créée en 2014). Les supervilains, pour leur part, dont je vous épargne l’énumération, sont en bonne partie masculins (mais pas intégralement).

Les scénarios sont suaves, originaux, irrésistibles. On entre de plain pieds dans un univers de filles. Conversations de filles, projets de filles, petits (et gros) animaux domestiques de filles, sorties de filles, soirées dansantes de filles, dortoirs et salles de douches de filles, habillage et choix de couleurs de filles. Les superhéroïnes se soucient par-dessus tout des émotions de leurs copines. Elles se jouent des tours de collégiennes, certes, mais aussi elles se protègent entre elles, tant au niveau académique qu’émotionnel. La diversité et le rythme endiablé des scénarios parviennent à nous débarrasser de la tarte à la crème convenue des relations amoureuses. Ces jeunes filles sororales ne sont pas obsédées par les garçons mais plutôt par leur cheminement académique, leurs devoirs et projets, le bien-être de leurs copines, la sérénité de leurs parents et, surtout, la priorité cardinale de sauver le monde. Les supervilain(e)s, quant à eux, sont plus infantiles et mal lunés que vraiment méchants et les choses se règlent sans trop d’aigreur. Les conflits épiques, superhéroïques, se subliment souvent en compétitions sportives toniques (courses de voitures ou de véhicules volants, duels de robots télécommandés, derby de patins à roulettes, olympiades grandioses) quand ce n’est pas tout simplement en algarades de tartes à la crème. Même les petites espionnes et les petites traîtresses (notamment Lena Luthor, créée en 1961) sont attachantes et intelligentes. Chapeau, les scénaristes et les animatrices. Cet opus m’a fait renouer joyeusement avec le dessin animé, un mode d’expression que je ne cultive plus guère.

Ce spectacle télévisé est récent (2015—2018) mais il existe déjà en version française. Cette dernière est particulièrement juvénile, sympathique, vive et enlevante. Il faudra encore voir si DC Superhero Girls aura un impact de masse et une durabilité d’estime. En tout cas, impact de masse ou pas, le tout de cette superbe chose me parait hautement significatif sociologiquement. Si le monde des jeunes filles arrive à investir ainsi la superforteresse DC et à y imposer sa sensibilité et sa logique, c’est qu’il n’y aura rien —tant au plan fictif qu’au plan effectif— qui pourra lui résister demain, tout à l’heure, tout de suite…

Katana

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Il y a cinquante ans, AMICALEMENT VÔTRE (THE PERSUADERS!)

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2020

Curtis-Moore

Il y a cinquante ans, j’avais douze ans et je faisais stagner mes toutes dernières parcelles d’enfance devant le poste de télé familial, à mater Amicalement vôtre, dont le titre original (The Persuaders!) m’était alors inconnu. Sur la Côte d’Azur, à Cannes, ou en Italie, en Espagne, en Écosse ou même en Suède, deux dandys lourdement cravatés des temps modernes courraient les jupons et redressaient des torts, en s’envoyant des vannes et des crocs-en-jambe virtuels et réels. Le premier, c’est Brett Sinclair (Roger Moore), Pair du Royaume d’Angleterre, né coiffé, Lord, ancien de Harlow et d’Oxford, officier démobilisé des casques de poils, ayant fait de la course équestre, automobile et même avionneuse. Le second c’est Daniel «Dany» Wilde (Tony Curtis), ashkénaze new-yorkais de souche hongroise, né dans le Bronx (New York), ancien tiku pouilleux des rues devenu millionnaire dans le pétrole, tonique, effronté et canaille. Brett Sinclair c’est les costards élégants (dessinés par Moore lui-même), les coups de poings Queensberry et la pose mondaine. Dany Wilde c’est les gants de chauffard, les cascades corporelles (dont d’excellentes séquences d’escrime) et les coups de poings cow-boys. La fascination immense qu’ils ont l’un pour l’autre est dissimulée au mieux par leurs ostensibles comportements de dragueurs de ces dames impénitents, intensifs, omnidirectionnels, et aussi souvent chanceux que malchanceux.

Nos deux poseurs pleins aux as ne foutent rien de sérieux de leur vie si bien que, par la vertu d’un hasard largement arrangé par les instances du temps, ils se retrouvent convertis en redresseurs de torts chargés de missions biscornues impliquant soit la pègre, soit des arnaqueurs mondains de toutes farines, soit nos inévitables diplomates soviétiques (qui traitent Lord Sinclair de monarchiste décadent. Hurlant). Amicalement vôtre est un feuilleton de la Guerre Froide. Il vaudrait mieux dire que c’est un feuilleton de la Détente. Déjà en 1970-1971, on y traite l’espionnage et l’interaction avec les Soviétiques sur un ton particulièrement badin, foufou et cocasse. Tout le feuilleton en fait est une sorte de bouffonnerie euro-mondaine et on semble plus soucieux de nous y montrer des modèles de bagnoles, du prêt-à-porter masculin et des sites touristiques que de mettre en scène la tension est-ouest ou la lutte du Souverain Bien contre la Perfidie Ultime. De fait, les chefs d’entreprises minières et pétrolières y paraissent plus pervers et retors que les espions soviétiques. Ah, le bon vieux temps où même les badineries légères devaient payer leur obole à la grande conscience sociale généralisée.

Les personnages féminins de ce feuilleton sont particulièrement surprenants et rafraîchissants. Vu l’époque et la tonalité, on s’attendrait à ce que les femmes de cet exercice soient des gourdasses de bord de piscine sans grande densité ou intelligence. L’amusante erreur. Les femmes d’Amicalement vôtre méritent amplement les sentiments qu’elles déclenchent chez nos deux protagonistes. Espionnes méthodiques, militantes pro-soviétiques, photographes déjantées, dessinatrices talentueuses, héritières délurées, judokas radieuses, arnaqueuses mondaines, danseuses songées, secrétaires de direction intègres, journalistes archifouineuses, notables africaines polyglottes, princesses russes sérieuses, fausses épouses classes, agentes du service des fraudes en civil, auteures de polars prolifiques, détectives amateures en maraude, elles sont belles, vives, matoises, articulées et scriptées selon un modus vivendi étonnement rare en sexisme facile et en phallocratisme niaiseux. En fait, le seul comportement authentiquement bizarre et archaïque qu’on observe concernant les personnages féminins est que, deux fois, une d’entre elles se prend un gifle par un homme de peu (pas par un de nos deux as, naturellement)… la gifle genre calme toi, tu es hystérique qui ne rime à rien et ne passe plus du tout la rampe. On sent alors subitement qu’un demi-siècle a passé et on se dit, le cœur pincé, que ces fines mouches de vingt à trente printemps qui cernent la table de roulette du casino ont aujourd’hui entre soixante-dix et quatre-vingts ans. Cette saloperie de saligauderie de temps qui passe.

La formule (car formule il y a) concernant les personnages féminins se déploie ici comme suit. La femme de service (toujours différente, il n’y a pas vraiment de personnage féminin récurrent dans Amicalement vôtre) est soit du bon bord, soit du mauvais bord. Si elle est du bon bord, il faudra un certain temps à Brett et Dany pour prendre la mesure de la puissance et de l’importance de cette femme et lorsqu’ils finiront par comprendre qu’elle n’est pas du tout la gourdasse de bord de piscine qu’ils avaient initialement anticipé, ils n’en seront que plus intensément séduits. Ils se télescopent alors entre eux et la merveille part avec un troisième larron, ou seule, ou avec l’un des deux, qu’elle choisit alors elle-même. Si la femme de service est du mauvais bord, elle fait habituellement partie d’une bande de bandits qui s’apprête à faire un coup mais un coup de nature économique (arnaque, braquage, extorsion, corruption politique ou vol). La femme de service est alors pleinement dans le coup pour l’arnaque ou extorsion initialement planifiée mais, en cours de route, ses complices masculins mettent la patte sur Dany et Brett (qui, au pire, se mêlaient involontairement de leurs combines ou, au mieux, les pistaient) et ils envisagent sans frémir de les tuer, pour ne pas laisser de traces derrière eux. Aussitôt que la femme de service se rend compte que ses complices vont basculer sans scrupules (et sans lui avoir demandé son avis) dans le meurtre crapuleux, elle inverse ipso facto son allégeance, sans s’énerver, préférant aider Brett et Dany à foutre le coup en l’air que de voir l’entreprise initiale virer au crime sanglant. Le tout se fait dans un flegme britannique parfait et, cinquante ans plus tard, il y a quelque chose d’indéfinissable dans cette solide intégrité féminine, genre whistle blower, qui vit très bien la patine des ans.

Les femme sont des femmes donc, à la fois sexy et modernes, et les hommes son des hommes. Brett Sinclair est comme un cheval pur-sang à la longue crinière 1970, et qui donne des ruades. Dany Wilde est comme un chien pittbull qui fonce, les crocs en avant (Tony Curtis est en pleine forme, du reste, comme le montrent incontestablement certaines des cascades qu’il fait lui-même). Les fréquentes scènes de bagarres et d’évasions sont des moments de jubilation assurés. On comprend que ces deux personnages sont des enragés tranquilles, sans peur, sans reproche, sans cervelle aussi parfois. Leur charme est suave et leur brutalité savoureusement archaïque (les scènes de bagarres font incroyablement semi-improvisées, rien à voir avec les espèces de chorégraphies de karaté animatronique improbable qu’on nous assène aujourd’hui). Les deux types ont chacun leur bagnole, qui en vient graduellement à devenir un des traits de leur personnalité, et ils boivent constamment du champagne, du whisky et du cognac. Les voix de leurs doublures françaises sont parfaites aussi. On les entend dans notre tête, fort longtemps après la tombée du rideau. Taaaa Majestéééé…

Des hommes hommes, des femmes femmes, des bagnoles, des sites de rêve, des costards, du champagne et de la mondanité en pagaille. Tout est dit? Même pas. En revoyant adulte ces quelque vingt-quatre épisodes, j’ai été jubilativement amusé par le caractère imaginatif et surprenant des scénarios. J’attendais pourtant le contraire. Je croyais qu’on me servirait une narration qui, elle, justement, serait bel et bien gourdasse de bord de piscine, et donc gorgée de grand, de beau et de vide. Grave erreur. Les epsilons qui signent cette vingtaine de scripts méritent amplement leur petite paye. C’est savoureux d’originalité, de turlupinades et de rebondissements. Et cela me permet de revenir avec un regard critique sur une anecdote étrange concernant ce feuilleton. La documentation nous raconte que son succès fut très moyen aux USA. Bon, pourquoi pas. Par contre, en Europe, il décolla très solidement, dès 1972. La locomotive, toujours selon la documentation, semble avoir été la version allemande du feuilleton. On rapporte en effet que le doublage allemand fut largement improvisé et qu’il prit de grandes libertés sur le texte anglais d’origine. Le doublage français serait basé lui aussi sur ce doublage allemand largement refait dans un sens humoristique. Je veux bien croire ça et, encore une fois, pourquoi pas… sauf que attention à une chose. On voudrait nous faire croire que c’est cette humorisation du doublage qui aurait sauvé l’entreprise, en Europe continentale. Je dis alors: prudence. Le fait est que le scénario est tellement solide et ficelé serré que les improvisations verbales qui s’y surajoutent au doublage ne peuvent pas l’altérer radicalement. Elles ne peuvent que l’assaisonner, le pimenter, sans le changer dans sa structure (il est à la fois trop solide et trop complexe — sa solidité et sa complexité autorisent justement l’apparition de variations verbales et comportementales périphériques qui, de fait, sont sans risque pour lui). Les doublages allemand et français ont donc pu rehausser la sauce un brin, y ajouter de l’humour, de la cabotinette dans les coins et du bagou. Mais je crois fondamentalement que si ce feuilleton a marché en Europe, c’est qu’il est de fait très solidement euro-centré. Tony Curtis (1925-2010) y gravite autour de Roger Moore (1927-2017). L’américain y pigeonne autour de l’européen, en le valorisant tout plein et en s’immergeant intégralement dans son univers. Et ça, c’était inscrit dans le fond des tréfonds du fondement du script à la base et, bon, il y a cinquante ans, les ricains téléspectateurs ne s’intéressaient pas trop trop à un feuilleton qui ne les placerait pas, eux, comme par postulat, au centre du monde.

Aujourd’hui, tout ça a bien changé. D’où la pittoresque et biscornue pérennité contemporaine d’Amicalement vôtre.

Amicalementvotre

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Le masque de Rothschild

Posted by Ysengrimus sur 21 novembre 2019

Rothschild-Mayer_Amschel

Bon encore et encore l’idée fixe de l’antisémitisme et de la grande conspiration «communautaire». Il faut bien en reparler, hein, vu que ça se répand en ce moment, comme une vermine. Ça me tente pas mais allons-y. Alors d’abord le point de départ de l’escroquerie à l’antisémitisme actuelle, c’est le fait que le système financier mondial est en mutation. Pas en révolution, hein: en mutation. C’est-à-dire qu’un certain nombre de puissances émergentes (Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire, Allemagne pseudo-européenne, etc) sont en train de s’y installer et de jouer aux bras avec les puissances en place (USA, Grande-Bretagne et pourritures associées) pour prendre leur place, sans moins, sans plus.

Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire, Allemagne pseudo-européenne (pour ne nommer qu’eux), c’est pas des petits saints, ça. C’est pas des agents de changements radicaux non plus. Des agents de rajustements, à la rigueur, des facteurs de réforme financière, des amplificateurs de mondialisation, sans plus. C’est pas parce que Poutine entend, sans doute légitimement dans sa logique (je n’en sais rien et m’en tape passablement), partir sa propre carte de crédit russe pour tasser Visa et racaille corrélative que ça va radicalement changer le monde du capital et du travail, et arranger les choses pour le 99% d’indigents. Ces puissances émergentes veulent jouer dans la cours des grands. Et vlan. Leur conception sur la question de la finance mondiale se résume en une formule bien connue (que les Yankees assénèrent à l’Europe occidentale au siècle dernier, au fil des guerres mondiales): pousse-toi de là que je m’y mette.

Cette bataille du pousse-toi de là que je m’y mette se joue sur plusieurs fronts. Dans les officines feutrées du monde de la finance, elle est déjà solidement engagée, et la collusion entre Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire, Allemagne pseudo-européenne (pour ne nommer qu’eux) d’une part et USA, Grande-Bretagne et pourritures associées d’autre part est en cours de solidification. Elle fait bien son chemin, la dynamique de transition. Mais il faut pas le dire trop fort. Il faut masquer ce qui se passe vraiment. Et pour masquer ce qui se passe au niveau de la finance mondiale, la collusion internationale est absolue et sans résidu. Personne ne joue honnêtement sur un tel terrain et pour de tels enjeux.

C’est que l’autre front de cette bataille, c’est le front de l’opinion. Pour se gagner l’opinion du 99%, Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire et Allemagne pseudo-européenne (pour ne nommer qu’eux) jouent le populisme et l’extrême droite. Sous couvert de «résistance» et de «dissidence», ils le jouent à fond et confirment, ce faisant, qu’ils n’ont absolument aucune aspiration révolutionnaire. Aucune mutation qualitative du capitalisme en autre chose ne sortira de leur démarche actuelle de promotion des nationalismes et du régionalisme économique. On s’en tiendra strictement au changement quantitatif (et peu reluisant) du pousse-toi de là que je m’y mette, déjà en cours d’ailleurs. Une autre confirmation du fait que rien de révolutionnaire ne sortira de tout ça réside dans le fait que nos nouveaux personnages émergents de la finance mondiale n’ont absolument aucun intérêt à procéder à une description effective et rationnellement analytique de comment elle fonctionne. Eh bé, ce serait devoir expliquer qu’elle est mondiale au sens fort, en ce sens qu’elle est totalement sans race, sans ethnie, sans nation et sans conscience, et que Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire et Allemagne pseudo-européenne (pour ne nommer qu’eux) sont déjà de plain pied en train de poser leurs piles de jetons sur le tapis vert de la Grande Boursicote. Pas de ça, Lisette. Il faut se gagner l’opinion, cela signifie qu’il faut l’endormir. Il faut donc éviter de lui démontrer qu’on ne tasse la pourriture financière actuelle que pour la réjuvéner, en fait, perpétuer son ordre en prenant tout doucement sa place. Il faudra donc poser un masque sur ce qui se passe réellement, en ce moment, dans les arcanes de la haute finance mondiale en mutation.

Ce masque, ce sera le masque de Rothschild…

En remettant dans son sillon l’aiguille diamantée, tristement inusable, du vieux gramophone antisémite, on fait d’une pierre deux coups. Primo, selon une approche propagandiste bien connue de l’extrême-droite, on se donne une cible militante simple, en focus, limpide et facile à ressasser. Et deusio, en jouant la carte de la faute à Rothschild, eh bien on masque parfaitement ce qui se passe vraiment. Braqué, mouton de Panurge, fonçant comme un seul homme, le 99%, bien remonté et endoctriné, s’en prend alors au bouc émissaire «ethnique» ou «communautaire» et, ce faisant, dans l’écran de fumée idéologique brunâtre que cela engendre, plus personne ne discerne ce qui se passe pour vrai. C’est une arnaque intégrale. The oldest trick in the book, la plus vieille des crosses sur la liste des crosses. Et tout le monde marche là dedans à fond, et s’y engage à bien perdre son temps (et le mien)…

Même les ténors à couacs juifs eux-mêmes tombent dans le panneau, en ce moment, et ils endossent en trépidant la logique rembrunie ambiante. Irresponsables et élitaires-myopes selon leur manière, les pseudo-intellectuels pseudo-juifs hypermédiatisés, qui assurent le recyclage mesquin de la compétition victimaire, pour des raisons de géopolitique minable et sans intérêt que nous tairons, se sont mis récemment à en rajouter, dans le même sens. Poussant le bouchon à fond, ils se mettent eux aussi à faire joujou avec le masque de Rothschild. Ce mannequin pitoyable de Bernard-Henri Lévy est le summum de cette propension. Résumons, sans plaisir et sans estime, les thèses dudit BHL dans son ouvrage de boutefeu sans intérêt intellectuel effectif, L’esprit du Judaisme:

  • Les juifs sont partout en France. Ils ont fondé la langue française et fait la France.
  • L’antisémitisme contemporain, c’est de s’opposer à Israël. Point.
  • La culpabilité face au souvenir de la Shoah est le seul moyen mental et pratique de tenir les violents en sujétion.
  • Les antisémites d’autrefois (Céline, Barrès, Giraudoux) avaient plus de stature et de panache que ceux d’aujourd’hui, qui sont des minus et des indigents intellectuels.

Ce personnage médiatique baveux et dogmatique jette de l’huile sur le feu. Il nuit à la tranquillité quotidienne du juif ordinaire (qui en a rien à foutre) et de ses enfants. Il devrait être interdit de médias. Je commence à vraiment trouver qu’il joue ouvertement le jeu du populisme antisémite russo-sino-irano-germano-etc… Il nargue ouvertement le petit antisémite contemporain, pour l’exacerber en fait, pour se faire mousser et aggraver les choses dans le sens de sa cynique vocation victimaire. C’est un irresponsable et un nocif. Millionnaire à compte d’auteur, il a détruit le marxisme français en 1977. Maintenant, c’est la société civile qu’il veut mettre sur le cul, ma parole. Il y a quelque chose de pourri dans la république, c’est indubitable, si même les intellectuels juifs ont quelque chose à gagner dans l’alimentation de l’antisémitisme. Ceci dit, bon, les français virent antisémites par les temps qui courent et ils le feraient même sans la provoque de ce perso douteux… pas juste les français, d’ailleurs. Le reste de l’Europe aussi. Ça commence à se manifester même aux États-Unis. Ça devient passablement sérieux, ce phénomène. Si on le résume: les gens en ont contre les pouvoirs financiers mais ils les conceptualisent comme «La Banque» et «Rothschild». J’ai jamais vu une affaire pareille de mon vivant. C’est elle, la vraie manipulation irrationnelle brouillant l’accès de notre pensée critique collective au fin fond des choses.

La finance mondiale n’est pas juive, elle est bourgeoise. C’est seulement en faisant tomber le masque de Rothschild, collé dessus par l’extrême droite propagandiste, qu’on verra vraiment ce qui s’y passe et découvrira que si les grands bourgeois nous laissent niaiser, bretter et nous ensanglanter dans les nationalismes et les régionalismes économiques, eux, ils ont bien compris que c’est d’être sans nation et sans région qui permet de vraiment s’enrichir dans un monde où les nations et les races, comme vecteurs économiques et financiers, sont pour les naïfs, les rétrogrades et les sectaires étroits. Les très discrètes éminences de la grande bourgeoisie mondiale sans nation et sans ethnie, internationale au sens fort, jugent que si nous, on a raté l’internationale des prolos eux, ils l’ont constituée, l’internationale du pognon. Et le grand Rothschild grimaçant qui se frotte les mains en ricanant sur son panneau, comme dans un mélodrame irrationnel et simpliste d’autrefois, les sert bien. Personnage vide, épinglé de longue date sur un rideau opaque, bouc émissaire creux, agneau pascal inepte, tête de judéo-turc, il leur sert de masque…

Je ne marche pas dans cette idée fixe. C’est une arnaque et un mensonge. C’est aussi un vide conceptuel, une absence d’analyse. L’analyse reste dont à faire.

success-kid-on-ne-dit-plus-capitalisme-commercial-industriel-et-financier-on-dit-pouvoir-bancaire

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Karl Marx résume pédagogiquement la crise économique de 1929 (pastiche)

Posted by Ysengrimus sur 24 octobre 2019

soupe-populaire

Cher Monsieur Marx,
Ma missive va sans doute vous paraître surprenante mais il me semble que vous êtes la personne la mieux à même de soustraire mon âme à l’angoisse qui l’étreint. Étant diplômé en histoire, je me suis inscrit à l’Université afin de présenter le concours de l’agrégation. Afin d’y parvenir, je suis obligé de présenter à une classe de jeunes gens de dix-huit ans une leçon qui a pour thème «La crise économique de 1929». Étant médiéviste de formation, je suis placé dans une situation peu confortable. Pour cette raison, je me permets de vous déranger dans votre étude (je vous imagine si bien attablé à votre cabinet, au milieu de livres nombreux) afin de solliciter votre conseil. Comment vous y prendriez-vous pour intéresser les étudiants susdits à la chose économique? Quels seraient les points à relever, et serait-il judicieux de lier mon propos à votre illustre apport à l’analyse de la société?

En vous remerciant d’avance pour l’intérêt que vous porterez à mon humble requête, je vous salue, Monsieur Marx.

Pierre-François Pirlet

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Ah, il faut prendre l’affaire à la racine. Ne perdez pas votre temps avec des chinoiseries d’étalon or, de boursicote et de flux monétaires. Il faut revenir aux conditions d’engendrement matérielles de cette crise.

C’est une crise de surproduction. C’est la première chose qu’il faut expliquer parce que le paupérisme est souvent relié à l’indigence et cela fait d’une crise de surproduction une notion un peu surprenante. C’est une crise du capitaliste sauvage. Il faut bien expliquer l’impunité des banques et des trusts industriels en ces temps, car je soupçonne qu’elle s’est passablement résorbée depuis. Finalement c’est une crise qui a confirmé les États-Unis d’Amérique du Nord comme cœur du capitalisme mondial. Il va donc falloir leur expliquer qu’il fut un temps ou ce n’était pas le cas. Voilà vos trois idées force.

Crise de surproduction. Le capitalisme manufacturier en est encore dans l’enfance à ce moment-là, pour ce qui est de la production de biens de consommation de masse. Il ne s’est pas encore avisé du fait que, pour la première fois de son histoire à une échelle aussi massive, il vend à son propre prolétariat. Extirper du charbon pour des locomotives à vapeur et extirper du pétrole pour des automobiles n’implique pas seulement une nuance technique. Il y a là un distinguo économique de taille. Le charbon, vous le vendez à une entreprise concurrente qui en dernière instance vous résorbe et vous évite de devenir trop puissant. Le pétrole, vous le vendez à votre ennemi de classe, ce prolétaire qui le paiera avec cette portion de plus value que vous ne lui aurez pas extirpée.

Crise du capitalisme sauvage. Or votre prolétariat, vous le paupérisez parce que vous l’exploitez sans contrôle. L’État ne vous encadre pas, ne vous impose pas de salaire minimum, ne restreint pas le mouvement pécuniaire des banques, ne supervise pas les transactions des trusts. Laissé à vous-même, vous poussez votre logique à fond. Vous vendez vos canards boiteux à des naïfs passéistes et enrichissez vos industries rentables. Vous détruisez vos concurrents directs, établissez des monopoles, spéculez sur vos valeurs et surproduisez. Et en gagnant, vous perdez. La richesse ne circule plus. Elle pourrit dans vos coffres. Votre principal client, le prolétariat ruiné que vous exploitez à fond n’a plus un liard pour vos automobiles, vos cottages, vos godasses et vos brosses à dents. Surproduction et déflation. Luttes sociales. Grèves, chômage massif, faillites en cascades. Il s’agit d’une crise INTERNE au fonctionnement capitaliste.

Puissance des États-Unis d’Amérique du Nord. La République Soviétique semble échapper à ce bordel parce que la République Soviétique a un PLAN. Aussi foireux que ledit plan puisse être, il suffit pour contrôler une portion cruciale de la crise, la portion capitalisme sauvage. Le ci-devant New Deal rooseveltien, tout en affectant de ne pas être un Plan à la soviétique, s’en prendra tant bien que mal aux deux tendances. Il résorbera le capitalisme sauvage en encadrant les transactions des banques et des trusts et en s’attaquant aux monopoles. Il affrontera la paupérisation en lançant des grands travaux publics.

Mais le cœur de la crise restera intact et incompris. Il faudra donc une destruction massive des résultats de la surproduction pour que le capitalisme, désormais encadré, redémarre. La boucherie de la Deuxième Guerre Mondiale assumera ce rôle économique inconscient et inexorable. Des millions de vies seront détruites dans le mouvement. Mais le capitalisme fétichiste est un Baal aveugle qui fait primer les mouvements de choses sur les mouvements humains. Il n’a donc cure de ce genre de détail.

Karl Marx

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Monsieur Marx,
Je vous savais homme d’idées, je vous découvre pédagogue. Sachez, Monsieur Marx, que votre verve littéraire servira de modèle à ma modeste leçon, et que l’édification des intelligences qui me seront confiées tiendra compte de votre judicieuse analyse économique.

Monsieur Marx, veuillez recevoir mes remerciements les plus chaleureux!

Pierre-François Pirlet

Échange tiré de l’officine de Karl Marx dans le site de pastiche DIALOGUS. Karl Marx est pastiché ici par YSENGRIMUS (Paul Laurendeau). Il y a quatre-vingt dix ans pile-poil, c’était le jeudi noir.

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Timbre-de-4-kopeks-Karl-Marx-et-Capital

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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