Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Monde’ Category

Que penser des penseurs salariés?

Posted by Ysengrimus sur 7 septembre 2019

Bon, parler directement des minus institutionnels en les nommant explicitement, c’est pas trop mon truc. Ça donne rien de plus au fond des débats et ça leur alloue, à eux, ces minus, des bâtons pour me battre, en mobilisant leur petit système judiciaire pour plouto-baillonneurs de merde. C’est pour ça que, comme Montesquieu, comme Voltaire, moi j’affectionne particulièrement les romances ruritaniennes. En plantant ton histoire dans un passé lointain, dans un duché montagnard improbable, dans une Turquie de fiction, ou dans un Orient de toc, tu dis tout ce que tu as à dire, bien à l’abri des lâches, des pense-petit et des enquiquineurs.

Une honnête romance ruritanienne pour le genre de description du monde contemporain à laquelle je vous convie aujourd’hui, c’est encore le monde du passé pré-tertiarisé. Royaume de France, première moitié du dix-neuvième siècle. Nous sommes sous la Monarchie de Juillet. S’industrialisant rapidement, la France est en plein progrès social mais son pouvoir politique est en pleine réaction. Et l’université, dominée par la Philosophie de l’Éclectisme de Victor Cousin, sert docilement ses maîtres réacs. Un petit franc-tireur de bretteur de philosophie politique du nom de Joseph Ferrari écrit, puis publie tout juste après la chute de Louis-Philippe, un pamphlet rageur intitulé Les Philosophes salariés. Sa réflexion, toute prosaïque, consacre le grand remplacement savant, pas trop surprenant au demeurant, des valeurs de conviction par les valeurs d’argent. Impuissant à faire des prosélytes, l’éclectisme en créa de vive force par la grâce du salaire. Il confisqua l’école normale, il confisqua les concours d’agrégation, il siégea au conseil de l’université; il forma une faction à l’Institut, et la perfide combinaison de ces quatre mesures accapara toutes les places, et assura à l’éclectisme le revenu net d’un million et demi. Aucun sentiment, aucune considération n’arrêta l’éclectisme: il sacrifia Bac réduit au désespoir du suicide; il mutila Jouffroy, qui se réhabilita en mourant. (Joseph Ferrari, Les Philosophes salariés, p 161). Quoi de nouveau sous le soleil, hein, hein?

Alors patatras. J’ai pas besoin de vous faire un dessin. Opérons la transposition contemporaine dans les sciences universitaires subventionnées du moment, où nos petits carriéristes égomanes, noyautés par les industries, pétrochimique, militaire ou autre, publient ou périssent en se tirant dans les pattes les uns les autres… et goûtons la suave transmissibilité de l’ire et des constats de notre philosophe politicailleur tirailleur d’autrefois.

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Hommes de collèges, hommes de salaires, que voulez-vous que je dise de vous? J’ai parcouru vos thèses, vos préfaces et vos commentaires; depuis de longues années, vous vous êtes consacrés à la philosophie, aux frais de la France. Qu’avez-vous fait? Vous avez été impuissants et stériles; avouez-le, le maître et la place vous ont tué. Pas un éclectique qui ait tendu la main à une théorie proscrite, pas un éclectique qui ait défendu un collègue frappé par un ministre; l’école a toujours manœuvré à l’unanimité contre les vaincus. Les plus libéraux parmi les professeurs se sont réunis pour nourrir une revue qui s’intitule: La Liberté de penser. Quelle en est la pensée? Quelle en est la liberté? J’y ai lu toutes les pensées rétrogrades qui ont préparé la réaction.

Ferons-nous l’honneur à l’éclectisme de le comparer aux doctrines qu’il combat? Ce serait comparer la mort à la vie. Saint-Simon, dans la misère, inspirait toute une société d’hommes nouveaux: il écrivait, et l’on prodiguait des millions à la propagande de son idée. Vingt hommes d’élite se jetaient dans le mouvement: arrêté de mille manières, le mouvement se propageait encore, et conduisait la France à la révolution de février. Charles Fourier vit dans la pauvreté; il est victime d’une théorie qui le subjugue par les hallucinations de la folie. Mais il est convaincu, et la conviction seule fonde à elle seule toute une école. Le maître la compromet, et l’école redouble de ferveur pour joindre avec son drapeau le saint-simonisme dans la révolution de février. Buchez crée d’autres convictions; sans intrigue, sans argent, il compte comme une puissance. Lamennais veut être seul; il se suffit. Pierre Leroux inspire George Sand, le grand poëte de la démocratie; il éclaire par la lumière qui jaillit de son cœur. Il faut que toute la bourgeoisie se coalise pour imposer silence à Proudhon; sa voix ébranle la société. Qui l’a payé? Quelle est l’intrigue qui lui a donné des disciples? Quel est le salaire des proudhoniens? Ce salaire, dira-t-on, c’est la révolution. Restons dans la science. La philosophie allemande a fait plus pour l’humanité en cinquante ans, que toute la philosophie officielle de France depuis trois siècles. Où était sa force? Dans les ministères, dans les gouvernements? C’est à peine s’ils la toléraient, et la vérité créait des légions de prosélytes; elle dictait mille travaux d’histoire et d’érudition; elle renouvelait l’Encyclopédie toute entière, depuis les sciences physiques jusqu’à la vie de Jésus Christ.

Ne nous étonnons pas de voir l’éclectisme si stérile; on l’a payé pour se taire, et il s’est tu; on lui a dit de marcher en silence et il a formé une bureaucratie philosophique; on lui a dit d’exposer, de compiler, de commenter, il a exposé, compilé, commenté. Le maître tenait les engagements pris avec le juste milieu; les disciples tenaient les engagements contractés avec le maître. Ils ont été admirables de discipline, d’obéissance; ils ont formé une confrérie plus exemplaire, plus unanime que celle des jésuites; ils ont été tous inaccessibles à la double révolution du socialisme français et de l’idéologie allemande.

(Joseph Ferrari, Les Philosophes salariés, Slatkine Reprints, 1980, Collection Ressources [ouvrage paru initialement en 1849], pp 116-117)

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Notre université ruritanienne de jadis fut donc l’usine à saucisses des conformismes et des soumissions scolastico-politiciennes. Encore une fois: quoi de neuf, docteur Boniface? Le boursouflement parasitaire actuel est un peu nouveau, peut-être. Les penseurs salariés d’autrefois étaient payés par l’état et travaillaient servilement pour l’état. C’était presque cohérent. Aujourd’hui, les penseurs salariés sont payés par l’état mais le résultat de leur travail docile est chapardé par l’entreprise privée qui se l’accapare ouvertement, au nez et à la barbe des administrations universitaires, et aux frais du contribuable. Faiblardes et timorées, les facs s’émeuvent de plus en plus des conflicts of commitment de leurs corps enseignants. Notre petit prof de pétrochimie est payé à 70% par sa fac et à 30% par l’entreprise qu’il sert… et ce, pour une implication aux pourcentages diamétralement inverses, vu qu’il trouve toutes les combines pour ne jamais se présenter devant ses étudiants et pour passer le clair de son temps dans son labo d’usine.

Les penseurs salariés sont au jour d’aujourd’hui toujours des suppôts. Ils servent de front leur arrivisme académique et les entreprises qui les noyautent (cette double priorité carriériste et entrepreneuriale ne fait tout simplement qu’un, dans leur esprit). Ce double service de forbans se fait au détriment du public (contribuable) et des étudiants qui eux, se tapent les chargés de cours, le cyber-enseignement, les supports de cours cryptiques, les TP absurdes, et les amphis surchargés. Le monde universitaire est, aujourd’hui plus que jamais, un monde de soumission veule et de conformisme feutré. Un aréopage de ronds de cuir aux pratiques confidentielles. La foire aux esquives devant la société civile. La cornue fumante du capital.

Mais si le parasitisme institutionnel ceinturant les penseurs salariés s’aggrave, se provigne, son principe intellectuel de fonctionnement, lui, reste parfaitement stable, dans cette version modernisée de notre temps. Les penseurs salariés sont des petits rouages d’entreprises payés avec de l’argent public. Ils se couvrent le cul, vivent sous la houlette patronale, ne font pas de vagues, n’innovent pas, tremblent comme des feuilles. Ils exposent, ils compilent, ils commentent. La tyrannie putative du patron s’est simplement substituée à celle du maître d’autrefois. Les écoles de philosophie de Victor Cousin sont devenu les écoles d’administration de monsieur ou madame le Ministre de la Conformité Économique et du Plan Industriel Aplani.

Conséquemment, le pronostic est relativement infaillible. Aujourd’hui comme autrefois, rien de vif, de novateur, de radical ou de révolutionnaire ne sortira du monde universitaire. Cette machine à fagoter du conformisme et de la soumission va continuer de ronronner, sans intermittence. Une telle moissonneuse laminoir a d’ailleurs ses effets directs sur le militantisme étudiant contemporain. Observez effectivement le militantisme de campus. Toutes ces causes réformistes sociétales semi-fachisées à base de moi-je et de ma-cause-est-plus-louable-que-la-tienne. De la concurrence publicitaire en tenue de ville. Il n’y a rien là de vraiment distinct ou démarqué par rapport au consensus sociétal contemporain AINSI QU’au ronron machinal et dociliste du tout du monde universitaire même. L’autorité victimaire a maintenant ses chaires universitaires. Et on se polochonne comme des bons pour s’asseoir dessus. Carriérisme victimaire ou carriérisme entrepreneurial: même combat. On ne lutte plus pour changer la société mais pour altérer le regard de la société envers ego. Ego sert le capital mais voudrait tellement qu’on l’adule comme dépositaire du souverain bien.

Alors, que penser des penseurs salariés, actuels ou futurs? Ce qu’on voudra, tiens. Mais… pas ce qu’ils pensent d’eux même en tout cas. Et pour ce qui est de les juger, ça, bien, l’histoire l’a déjà fait. Conférer Les Philosophes salariés, 1849…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Aspectualité et temporalité, au rythme élégant et sobre des vélocipèdes de Gröningen

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2019

Groningen

Un mot quand même de cette présentation d’une communication, il y a dix-sept ans qui sonnent, intitulée CATÉGORIES ASPECTUO-TEMPORELLES DU VERBE ET CONTRAINTES DE FONCTIONNEMENT DU TEXTE au Cinquième Colloque CHRONOS tenu du 19 au 21 juin 2002, à l’Université d’État de Gröningen (Pays-Bas). Il s’agissait d’explorer, pour les circonscrire, les fondements théoriques qui permettent de décrire la transcatégorialité sémantico-énonciative marquée dans la morpho-syntaxe du verbe. Le texte s’est avéré un lieu central de cette exploration. J’ai traité trois problèmes intimement intriqués.

1) Temps, ordre de procès et repérage homodiégétique. Il y a une propriété textuelle de l’ordre de procès qui a de grandes conséquences pour l’étude de la morphosyntaxe du verbe: la coïncidence de procès est un co-repérage des procès ne faisant pas exclusivement diégèse. Dans J’avais faim, donc je mangeais…, on attend infalliblement une suite au récit. Corollairement, la succession de procès est une caractéristique incontournable du récit, même du micro-récit clos: j’avais faim donc j’ai mangé. On ne peut pas avoir de coïncidences sans successions, sans s’exposer à déclencher des requêtes de poursuite de récit chez le co-énonciateur. Les conséquences de ce fait en syntaxe du verbe sont multiples et complexes.

2) Aspects accompli, inaccompli et repérage hétérodiégétique. L’alternance aspectuelle accompli/inaccompli est un facteur majeur d’homodiégèse. Le présent raisonnement est dissymétrique et se synthétise comme suit: une combinaison de procès accomplis et inaccomplis, ou une combinaison de procès accomplis (Je suis rentrée, j’ai mangé, je me suis couchée) sont des garants de l’homodiégèse. Une accumulation de procès inaccomplis appelle l’hétérodiégèse. Je rentre, je mange, je me couche est soit générique et gnomique comme dans Moi d’habitude, je rentre, je mange, je me couche, mais ce soir là…, soit spécifique et cataphorique d’une rupture narrative comme dans Ce soir là, je rentre, je mange, je me couche, quand soudain…, soit finalement exceptionnel et démarqué comme tel, comme dans Moi, pour changer ce soir, je rentre, je mange, je me couche.

3) Ponctualité, itération, quantification, qualification et diégèse composite. Du fortuit, au répétitif aléatoire, à l’itératif habituel, au gnomique les quantifications du procès impliquent une certain charge qualitative. Toute quantification de procès, autre que strictement ponctuelle, déborde sur du qualitatif et, corollairement, quitte le plan narratif au profit du plan descriptif. Se manifeste alors dans le texte ce que Gérard Genette nomme anisochronie: une rupture du rythme du récit à visée fondamentalement descriptive. Situées ou aoristiques, ces ruptures sont un trait dominant de la diégèse composite. J’ai mangé dans ce restaurant raconte un récit renvoyant à une quantité de procès, autant qu’il décrit qualitativement la pratique occasionnelle que je suis.

J’ai analysé les conséquences descriptives de ces trois propositions de portée générale sur le lien entre trois catégories sémantico-énonciatives du verbe (l’ordre, la limite et la quotité) et la typologie des textes, ou plus précisément des tendanciels textuels. Et cela s’est passé en douceur, comme sur un vélocipède… Car, sobrement mais sans ambages, les citadins des Pays-Bas ont vaincu la voiture. De l’étudiante élégante, portant souvent une copine sur son porte-bagages, au doyen de la faculté, ils vont tous à vélo. Et des vélos à l’ancienne encore. Pas des dix-vitesses où on se tient courbés comme des bossus en moule-carcasse polychrome. Plutôt de grands trois vitesses à rayons, sur lesquels on se tient droit et roide, comme une fin de siècle qui a bien pris son temps. Il fallait bien aller au colloque Chronos pour voir le temps futur vaincre le temps présent en mobilisant le temps passé.

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À propos de la posture victimaire dans la fachosphère

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2019

fachosphere-tendance

 

On ne présente plus la fachosphère. Elle est omniprésente sur internet, rampante, gluante, sirupeusement implicite. Elle est dispersée, saupoudrée, vermiculaire. Elle se dit, se dit et se redit. Les arguments de ces doctrinaires, obtus ou cinglants, solaires ou lunaires, eux aussi sont rebattus, résurgents, symptomatiques de la pourriture sociétale d’un temps, révoltants, pitoyables. On connaît bien ce contenu socialement régressant, anti-capi-mais-par-la-droite, pro-PME-anti-«bancaire», libertinophobe, gynoclaste, hétérosexiste, xéno-ethnocidaire (ce dernier trait hautement variable et sélectif, au grée des sources de financements internationales), «catholique-culturel», populiste-pingouin-de-baseux, post-GUDeux, militariste de casernes (en affectant de conspuer les états-majors). Pas grand chose de vraiment, effectivement, original. Ou… un peu quand-même…

S’il y a quelque chose de nouveau en la fachosphère du moment, là indubitablement, c’est moins le détail fin de ce contenu doctrinal fétide que le style oratoire ou argumentatif de sa mise en ligne. La fachosphère contemporaine a pignon sur rue, le sait et a le triomphe l’un dans l’autre modeste, l’insistance tendue mais discrète. Ses colères sont froides. Ses tribuns se déguisent désormais en penseurs maudits, profonds, sombres et songés. Elle ne s’énerve pas, ne s’emporte pas. Elle ne «milite» plus, elle explique. Elle éduque doctement les masses. Et surtout, aussi christique que chrétienne (helléno-chrétienne, hein, pas de gourance), elle construit patiemment sa martyrologie, tisse tout doucement sa toile à capturer les larmes. Au jour d’aujourd’hui, les bouillants, les virulents, les éructifs, les pulsionnels, c’est les autres. C’est les oppresseurs, les orateurs, les politiques, les médiatiques, les atterrés, les éberlués. La fachosphère ronronne puissant, se ratiocine doucement et ne fait plus le coup de poing. Apaisée, décomplexée, elle la joue victimaire. Voyons les grandes lignes de ce nouveau ton murmurant du chœur des vicaires cyber-fachos.

Nous ne sommes pas racistes, vous l’êtes. Au sens littéral, le seul valide et le seul invoqué, la fachosphère n’est ni raciste ni antisémite. Vous avez bien lu. Si on l’accuse de faire du racisme et de l’antisémitisme, on soumet ses «analyses» au chantage (chantage au racisme, chantage à l’antisémitisme). D’ailleurs savez-vous quoi. C’est largement vrai et attesté que la race n’est plus un repoussoir fachosphérique opératoire. Le racisme, le vrai racisme racialiste, vous savez, celui des formes de crânes, de la force des bras et des dents, des courbures de nez, des couleurs de peau, des hiérarchie ethno-intellectuelles, eh bien il n’a plus tellement cours. La civilisation est désormais tellement racialement diversifiée… et plus vive et matoise que jamais! La fachosphère est tellement racialement diversifiée, elle aussi! C’est un fait net qu’il est désormais inepte, creux et inefficace de la ramener en invoquant les critères qui furent ceux de Gobineau et/ou de la solution finale et de l’espace vital. Même le fascisme contemporain, sous le poids puissant des faits historiques, a du avancer d’un gros cran, sur ces questions. Maintenant ethniquement plurielle (ce qui est la confirmation imparable du fait que les idées, même les plus rétrogrades, ne sont justement pas des monopoles raciaux), la fachosphère racialise désormais sa démarcation dans l’autre sens. Entendre par là qu’elle va narquoisement à la pêche au racisme crétin chez ses adversaires. Et elle trouve de quoi bien remplir ses nasses. Injures nullardes, mots malencontreux, attitudes inadéquates, réminiscences boiteuses, nostalgies colonialistes sous-jacentes, théories courtichettes mal ficelées, coups de gueules foireux… et vlan. C’est maintenant le bon petit blanc ramolli du cognitif qui se fait piéger au jeu de la rectitude politique dont il prétendait tendre les rets et dicter les règles. Certains intervenants fachosphériques sont des as dans l’art mutin de colliger les bourdes télévisuelles de blancs crétins dont nous nous foutons tous mais qui, bien rehaussées, deviennent le repoussoir victimaire idéal d’une extrême-droite multiforme, matoise-sournoise, qui n’a aucune pudeur à identifier son idéologie délétère à rien de moins qu’un antiracisme nouveau genre. Et la bonne conscience de disjoncter. Et le chantage de s’inverser. «Je suis pas blanc et je suis explicitement fachosphérique. Tu dois penser comme moi sinon tu roules avec les blancs, contre la pensée ‘nouvelle’ issue de la conscience de l’humain planétaire».

Nous sommes non-conformistes. Les fachosphériques sont soit des jeunes, soit de vieux juvénilistes. Ils ont donc pour eux, pour un temps, la vigueur du (re-re)nouveau, du faux-frais, du pseudo-vif. Ils sont les néo-réacs 2.0. Et ils en jouent à fond. La gauche désormais, c’est la république à la papa, c’est le Mai archaïque-68 de Dany LeGris, c’est les baby-boomers, c’est croulant, c’est déliquescent, et c’est suspect d’être entré profond, bien profond, dans l’intégralité des canaux de corruption institutionnalisés. Je ne vais pas me fatiguer à exposer qu’il y a des jeunes de gauche, dont l’action est hautement révélatrice de tendances sociétales profondes et neuves. Mes enfants et le Québec de 2012 en font foi. Mais les fachosphériques «expliquent» à la jeune gauche qu’elle fait preuve de conformisme social, qu’elle fait jouer les vieux réflexes libertaires, fatigués, alanguis et démodés, qu’elle est bobo, gauche-caviar, liseuse du Monde Diplo, écolo-gentillette et hipstérisante, donc snobinarde, donc bourgeoise. Contre ce qu’il expose alors comme un conformisme bourgeois de gauche, le fachosphérique se pose en fringuant dépositaire de tous les anticonformismes populaires contemporains. Désormais, résister, combattre le «système», c’est libérer notre droit d’avoir un Peuple, une Religion et un Sexe (contre le mondialisme, contre l’athéisme trivialisé en laïcité, contre la «théorie du genre», institutionnalisés, perlant partout de l’école au palais présidentiel). S’en prendre aux fachos aujourd’hui c’est, dans la perspective fachosphérique, s’en prendre à une jeunesse cyber-éduquée, alternative, un peu punk (dans le bon sens), sympa, voyoute-muscu, potache-résistante, et qui se laissera pas faire par les barbons Trotsky et les pimbêches de Beauvoir qui regardent les banlieues de haut.

Vous nous insultez, nous marginalisez, nous rejetez. Le troll est mort. Vive le débatteur fachosphérique onctueux, poli, patient, collant, politicien. Cyber-éduquée, bien imprégnée de la trajectoire incurvée —fulgurante— du monde de l’internet, la fachosphère actuelle comprend intimement qu’on n’est plus en 2006 pour s’envoyer des vannes à la gueule jusqu’à ce que le forum devienne engorgé ou qu’il ferme. L’intervenant fachosphérique actuel opère de facto sur des cyber-espaces de plus en plus fliqués et judiciarisés. Il s’ajuste. Il s’adapte. Il joue donc de politesse, d’implicite, de faconde onctueuse. Il parle d’ananas, d’index levé en l’air, d’ «empire» et de «banque». Qui vous poursuivra pour avoir levé un index en l’air ou avoir abstraitement dénoncé une banque? Et c’est ici que le modus operandi victimaire de la fachosphère entre en mode force tranquille. Toute objection, toute opposition aux propos fachosphériques est une insulte non motivée, une méchanceté gratuite, une marginalisation, une discrimination, une attaque personnelle ad hominem. Le troll c’est toi! Toi qui t’énerve un peu, toi qui t’objecte en sursautant, toi qui combat encore, toi qui picosse un rien dans le saindoux faussement déférent pour y retrouver les idées à abattre. Témoin de Jéhovah collé à ta porte et ayant fait semblant d’entendre ta salve, le fachosphérique t’englue désormais dans la sienne, mollement mais sans mollir. Et le brutal, c’est toi. Le hargneux, c’est toi. Celui qui se tient pas et sort de ses gongs, c’est toi. Et moi, le fachosphérique, monsieur le modérateur, je ne suis que la victime, innocente et douce qui cherchait juste à penser différemment et à le dire, tout simplement.

Comme vous rejetez pas l’empire comme nous, les impérialistes, c’est vous. Les fachosphériques ont de fait tout inversé. Ils nous présentent Dresde 1945 comme si c’était Berlin 1931. Pauvre de nous, nous sommes des dupes intoxiquées et endormies par une démocratie menteuse et une culture de masse sciemment dévoyée et qui nous manipule. Hitler est un brillant économiste désormais, vous saviez pas? Il était le seul à avoir su tenir tête à Wall Street et il a payé pour. La guerre s’est pas fait contre lui mais pour ses ennemis, pour ainsi dire. Lui aussi, il est la victime, dans toute cette grosse affaire distordue du siècle dernier. Tout s’inverse et, en cela, la fachosphère contemporaine est bien l’indice purulent, le symptôme malodorant mais crucialement loquace et lancinant de la déliquescence de tout ce cadre de représentations jovialiste et prospériste des Trente Glorieuses qui ne reviendront plus et dont plus personne ne veut. Le summum de la conceptualisation victimaire des fachosphériques, c’est le fameux phénomène du rouge-brun. Criss-cross! Marx est un penseur fasciste et le Front National est le plus grand parti de gauche de France. Vous le saviez pas? Vous saviez pas que c’est ça, désormais, la seule façon valide de penser l’impérialisme? Ce n’est pas la production capitaliste mondiale qui est en crise. Ce n’est pas la baisse tendancielle du taux de profit qui continue de se déployer. Non, non, C’est l’empire qui panique devant le retour des vraies valeurs… et comme vous rejetez pas l’empire comme nous le faisons, eh bien, les impérialistes, c’est vous.

Que faire? Donc le nouveau dialogue cyber-classique contemporain du débat politique c’est ceci: un fachosphérique onctueux, larmoyant et victimoïde traite d’étroit d’esprit et de brutal un gars ordinaire juste parce qu’il ose être atterré par la résurgence brune. De la rationalité inversée à son meilleur. Alors que faire? Simple. Ne pas les victimiser plus et, surtout, répondre un peu, juste un petit peu, pas trop non plus. Les faire parler, surtout, bien parler, tout vomir, tout éructer. Qu’ils sortent du cyber-maquis et s’exposent un tantinet, qu’on médite. Il faut les amener à extirper leurs idées du brouillard victimaire. Qu’on nous la livre plus clair, plus net, la doctrine dure, la pensée bleue acier et noir charbon, dans sa raideur simplette et sa limpidité inoriginale. On la perd un peu, dans tout ce ballet de pixels et de courriels et c’est pourtant elle qui doit reprendre le dessus, la pensée, l’analyse sociopolitique du monde contemporain. Dis-moi, petit fachosphérique, dis-moi quels sont tes angles de vue, tes options, tes maîtres, tes points doctrinaux, tes bailleurs de fonds, ton programme. Comme la pose victimaire est le seul élément un peu nouveau du corps conceptuel fachosphérique, c’est à elle qu’il ne faut pas laisser reprendre corps et envahir tout le champ. Tu n’es pas une victime, mon facho. Tu es un indice et, de par cela, tu es interlocutif et, oui, je l’affirme, tout en m’en affligeant, c’est la faillite de l’époque qui parle à travers toi. Parle donc. Cesse de te lamenter dans le sous-entendu lourdingue et de faire de l’ad hominem et des procès d’intention à rallonges. Expose-le, ton contenu. Laisse lentement sortir la bête nuisible du lagon des ambivalences interactionnelles. Ce gros poisson, pourquoi tu le noies? Il faut qu’on la voie bien au clair, qu’on la contemple ouvertement, cette conception crépusculaire, indicative, nuisible, nocive et surtout, ancienne, dépassée, tellement ancienne, dépassée, vermoulue et démodé que cela l’aide à terriblement revenir à la mode auprès de la courte mémoire de nos politicards hagards qui s’égarent et de leurs thuriféraires infantiles et minables…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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L’ordre établi est facho-compatible

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2019

L’ordre établi contemporain pseudo-moderne et éclairé est en fait hautement facho-compatible. Il génère les fascismes, les nostalgies du capitalisme de papa, les phalanges xénophobes, les groupes armés, les 3% et autres meutes grondantes et rampantes. C’est une hypocrisie intégrale de dirigeants centristes sans intégrité ni entrailles que de prendre des grands airs affligés quand ces phénomènes sociologiques brunâtres se manifestent et viennent faire leur petit tour dans les médias. Nos gouvernants hypocrites et véreux nous racontent que ces groupes qui se baladent dans la nature en portant des armes sont surveillés par la police et tout et tout. Le fait est que si ces colonnes armées s’appelaient Organisation Drapeau Rouge Anticapitaliste, leurs membres seraient déjà tous en taule pour port d’arme illégal et soi-disant encouragement au soi-disant terrorisme. Mais comme ce sont des fachos, on les laisse bien tranquilles, en se lamentant qu’ils ont droit à leur petite liberté d’expression suspecte et gna et gna et gnagnagna. C’est exactement comme les radios poubelles. Si les radios poubelles prônaient la révolution prolétarienne, elles seraient déjà fermées, claquemurées, cadenassées. Elles gueulent facho, miso, omniphobe et xéno. On les laisse faire. Notre petit ordre établi propret et fausset est totalement facho-compatible. Mais pourquoi donc? J’y vois deux grandes raisons.

REMPART DE CONFORMITÉ: Fondamentalement, l’ordre établi est de droite. Il sert le capital, l’autoritarisme entrepreuneurial, et est un agent veule et translucide des intérêts nationaux bourgeois. Les mouvements fachos font exactement la même chose. La facho-compatibilité de l’ordre établi est donc d’abord et avant tout une grande harmonie d’idées, une profonde histoire d’amour inavouée. Les mouvements et tendances fachos expriment les mêmes vues que l’ordre établi, simplement ils le font en plus nostalgique, en plus roide, en plus caricatural, en plus explicite, en plus sommaire, en plus grossier. Ce n’est pas une nouveauté. Ils disent tout haut ce que le tout de la société bourgeoise bon chic bon teint pense tout bas. Les fachos apparaissent donc, pour l’ordre établi, comme une sorte de haut-parleur tapageur, diffusant le son de sa vision du monde en grotesque, en distordu et en bruyant. Et ce faisant, on se donne le parfait REMPART DE CONFORMITÉ. En effet, si des groupes fachos se manifestent et que personne ne réagit trop, c’est bien que l’ordre établi arrive à imposer en sous-main le consensus de vision du monde qu’expriment les susdits fachos. Brandissant leur version plus vive du phénomène de conformité ambiante, les fachos donnent la tonalité d’un temps, surtout dans le silence ambiant. Des antifas se pointent soudain de l’autre bord de la rue? Qu’à cela ne tienne. On les bloque et on arrête leurs meneurs. Les lois bourgeoises sont aussi facho-compatibles que le reste de l’ordre bourgeois et, patatras… ce sont les antifas qui se retrouvent en position objective de désobéissance civile, en s’en prenant, sur un modus militant, à la merde brune légalistement couverte. La société bon chic bon teint, elle, ne bouge pas. C’est bien, encore une fois, qu’on arrive à perpétuer un consensus implicite, craintif ou indulgent, en faveur des valeurs brunes et réacs. Voyez l’ordre établi comme le bouteur, avec son moteur et son pilote. Et voyez les groupuscules fachos comme la pelle du bouteur. Adéquatement incurvée, la pelle du bouteur permet au pouvoir bourgeois d’avancer à contre-côte et de pousser dans l’autre sens tout ce qui est progressiste, sans que le consensus social bon chic bon teint ne soit compromis. Regardez la boue, la terre et la merde après la balade nivelante du bouteur. Elle est où? Elle est pas sur le bouteur, le moteur ou le pilote. Elle est simplement sur la pelle. Les fachos (pelle du bouteur bourgeois) se salissent eux-mêmes en servant involontairement leurs maîtres. Ils sont les troupiers utiles du REMPART DE CONFORMITÉ sociale des bourgeoisies qui les engendrent.

IDIOTS UTILES: Les fachos ne sont pas seulement des troupiers utiles. Ils sont aussi des IDIOTS UTILES. En effet, s’ils poussent le bouchon trop loin, sortent de leurs gongs et se mettent à s’agiter par trop, ils font automatiquement passer nos dirigeants institutionnels, qui sont des minus, des rétrogrades et des suppôts, pour de remarquables progressistes. La campagne présidentielle de 2017 en France fut la représentation criante, flamboyante et évidente de ce phénomène. Macron, qui est un laquais chronique du capital, passe pour un scintillant progressiste, compétent et éclairé, simplement parce qu’il se retrouve avec Madame LePen comme faire-valoir. Elle donne une image visuellement accrocheuse et tapageusement exploitable de positions exagérées, expressives, torgnoleuses, trublionnes et pisse-vinaigre. Elle devient la méchante de guignol à abattre, qui bonifie le crossouilleur en costard qui, lui, a le dessus, en bout de piste. Pas besoin d’épiloguer. Les fachos sont les IDIOTS UTILES de l’ordre établi. Ils lui permettent de nettement définir la position extrême, grossière, grotesque, caricaturale qui fait passer la condition de serviteur soumis du capital pour une vision éclairé, progressiste, modérée et viable. L’ordre établi sent bien que les vraies forces motrices de la société civile sont des forces de  progrès. Ces forces sont sourdes, sociétales, profondes, occultées aussi. Gestionnaire d’image en crise permanente, l’ordre établi, crypto-réactionnaire et trouillard, souhaite qu’on l’identifie, lui et personne d’autre, aux forces de progrès qu’il trahit ouvertement en sous-main. Il a donc besoin d’un solide croquemitaine social lui permettant de faire passer son centrisme de centre-droite (donc de droite) pour un centrisme de centre-gauche. Classique, ancienne, faisandée au possible, la mobilisation des fachos comme IDIOTS UTILES est une manière de jeu de contrastes. Tout se chipote en fausse demi-teinte, dans la perspective sempiternellement auto-engendrée de la politique du moins pire. C’est: de la doctrine du moins pire comme une des ritournelles de la politique contemporaine. On fera mieux demain, demain, après-demain. Pour l’instant, voyez, voyez… il faut encore et encore se démarquer du sinistre repoussoir facho.

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En cherchant la martingale qui raviverait leur capitalisme patapon de barbons-barbouzes, les fachos sont assez souvent de bonne foi. Pire que la mauvaise foi: la bonne foi. Les fachos se font croire et font croire à leurs sectateurs ahuris qu’ils combattent le système (mondialiste, financiariste, ploutolâtre, etc). En réalité, ils en sont les apologues les plus virulents. D’abord le facho est pro-capitaliste. Il est pour l’entreprise, contre le déclin (y compris le déclin passant pas une phase financiariste) du capitalisme historique. Ensuite le facho est militariste. Nationaliste, il est candidement d’accord avec la guerre et les budgets militaires. Le facho défend l’autonomie des corps constitués. Autant dire que c’est un factieux potentiel permanent. Le facho est contre l’immigration. Il promeut la prédominance du blanc, de l’euro-aryen, du redneck. Il est contre les bonnes femmes, les métèques et les tafioles. L’ordre établi bien pensant adore tout ça. Il bave du désir de revoir ces valeurs d’autrefois revenir en grande. Aussi l’ordre établi aime bien que le thermomètre facho soit bien planté dans le fion de la société civile, pour tester en permanence où en est sa fièvre hargneuse. Une chose est limpide  (et là, tout le monde le reconnaît, même les fachos): l’ordre établi est hypocrite. Pour lui, la valorisation des groupes sociaux à base ethnoculturelle, c’est de la rectitude politique, donc, de la relation publique, sans plus. L’ordre établi ne veut pas vraiment d’un progrès social sociétal (avancées pour les femmes, les gays, les groupes ethniques, les instance victimaires de toutes farines) et encore moins d’un progrès social post-capitaliste radical (avancées vers un socialisme effectif, pouvoir démocratique direct et non feint du prolétariat). L’ordre établi ne veut d’absolument rien de tout ça. Pour lui, tout ça, quand ça s’impose malgré lui, c’est un fatras de concessions qu’on fait, la mort dans l’âme, parce que la société avance implacablement, progresse comme une force objective, et qu’on y peut fichtre rien. Ce que l’ordre établi veut (sans le dire) c’est ce que les fachos manifestent (en le disant). Mieux, l’apparition tendancielle, largement tolérée, des fachos EST le symptôme patent de ce que l’ordre établi recherche. L’ordre établi freine le progrès social tout simplement parce que le progrès social nous mène vers la fin du capitalisme et vers rien d’autre. L’ordre établi se sert du boulet facho au pied du monde, pour retarder l’échéance. La soumission de l’ordre établi à la classe bourgeoise, sa conformité factice et pro forma à toutes formes de progrès social est l’explication motrice du fait que l’ordre établi est, en fait, fondamentalement facho-compatible.

Et pourtant, jouer avec le fascisme, c’est jouer avec le feu (aussi au sens littéral du terme). Le dernier siècle et ses dizaines de millions de morts en témoignent mieux que quiconque. Bien philistin et bien ignare, l’ordre établi courtichet contemporain n’en a cure. Il faut voir là la netteté myope de ses choix. Tout ce qui, sociologiquement sert le capital en freinant les avancées (REMPART DE CONFORMITÉ) ou en donnant au capitalisme et à ses thuriféraires des allures de visionnaires modérés (IDIOTS UTILES) légitime le maintient vivoteur d’un bouillon de culture fasciste. L’ordre établi assume le risque. C’est comme pour une centrale nucléaire. Et après tout, si ça s’aggrave, on donnera la garde nationale et ce sera un autre bon coup de légitimation des uniformes verts par résorption fracassante des uniformes bruns. Les groupuscules et autres phalanges fachos sont tout bénèf pour notre ordre établi veule de serviteurs des pouvoirs bourgeois. C’est bien pour ça que l’engeance fasciste n’est pas près de nous décoller des basques. Tant que ses conditions objectives d’engendrement ne seront pas analysées et déracinées, elle persistera. Or, le capitalisme étant ce qu’il est surtout en ces temps de dérive usuraire, l’extrême-droite, c’est la droite qui l’engendre. Point final. Nier ça, c’est tourner le dos à la compréhension la plus élémentaire des rapports de classes dans les sociétés tertiarisées contemporaines. Profitons aussi de l’occasion présente pour dénoncer cette mensongère symétrie des extrêmes qui fait que l’ordre établi faux-centriste met l’extrême gauche (anticapitaliste) et les fachos (procapitalistes) dans le même sac et secoue le tout, en pleurnichant. Il s’agit de bien salir les rouges par les bruns et de produire le genre de merdasse idéologique indiscernable que nos médias conventionnels de baratineurs serviles relaient ensuite docilement, sans conscience, sans analyse et sans vergogne.

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Requiem pour Capharnaüm

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2019

Capharnaüm
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Requiem pour Capharnaüm

Entends ton requiem, Capharnaüm grotesque
Au pavé abreuvé de cervelles à képi.
Vers ton corps, fourmillant de noire soldatesque,
Un canon tire sans répit.
Le vent a charrié sur ton front de muraille
Des poudreries brûlantes, des odeurs de sang.
Ton minaret pointu, baïonnette en bataille,
Déchire le soleil levant.

Entends ton requiem, Capharnaüm symbole.
Dans tes rues, des gamins (ils ont la mort au front!)
Comme Gendarme sots, violents comme Guignol
Se chamaillent pour un ballon.
Ta matrice est pourrie, tes seins saignent de guerre.
Quand même ton enfant essuie un vieux couteau.
À quoi bon te l’emplir de finesses cachères
S’il se vide pour un drapeau?

Entends ton requiem, Capharnaüm humaine,
Riche bourg de l’Honneur et bas-fond de la Plaie.
Si, du canon, bientôt s’envolera l’haleine
Au parfum d’éphémères paix,
S’éteint, s’allume, meurt et brûle ton brasier
Où se fondent fusils, où se cuisent chairs blêmes.
Tu ne guérira pas ta peste dédoublée.
Attends ton dernier requiem.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (le film): pro-Danton, anti-Robespierre, pour un bilan fatalement réactionnaire

Posted by Ysengrimus sur 14 juillet 2019


George Jacques Danton (joué par Klaus Maria Brandauer)

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Il y a trente ans, sortait, pour le bicentenaire de la Révolution Française, le film en deux parties LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (Première partie: Les années lumières, réalisé par Robert Enrico — deuxième partie: Les années terribles, réalisé par Richard T. Heffron). Le film n’a pas trop mal vieilli en ce sens qu’il est toujours grosso modo dans le ton gentil-gentil contemporain. C’est un spectacle méthodique et léché, l’un dans l’autre fort enlevant. Factuel en apparence, son astuce biaisée ne se manifeste qu’à l’usure.

Exposé flamboyant donc, c’est aussi une présentation adroitement didactique (et sélective) du fouillis d’événements de la période 1789-1794. Jouant finement du raccourci, voire du stéréotype historique, l’opus parvient à nous faire mettre un peu d’ordre dans cette tempête révolutionnaire cruciale aux vues de l’histoire universelle. En 1789, le roi Louis XVI (Jean-François Balmer) est cassé comme un clou. Il a engagé 2000 millions de livres dans la Révolution américaine, alimentant copieusement la flamme républicaine dans le Nouveau Monde pour bien enquiquiner les Anglais… sans se douter qu’il va finir par se brûler la culotte avec les effets locaux de cette même ardeur novatrice. Son ministre des finances Jacques Necker (Raymond Gérôme) lui expose les deux possibilités dont il dispose dans le marasme actuel. Soit désavouer le paiement de la dette, soit convoquer les états généraux pour leur réclamer de nouveaux impôts. Le roi opte pour la seconde solution. C’est comme ça qu’il va faire sortir le terrible génie de la bouteille…

Paquetés tous ensemble au château de Versailles (à l’Hôtel des Menus-Plaisirs), les représentants du Tiers-état vont vite se mettre à envisager une réorganisation en profondeur des pouvoirs. Ils œuvrent depuis un bon moment déjà, dans leurs communes et leurs cantons, à remplir les cahiers de doléances. Le peuple a faim. Il n’y a pas de pain. Les privilèges aristocratiques et ecclésiastiques étouffent la nation bourgeoise naissante. On suit un avocat parisien, un certain Georges Danton (Klaus Maria Brandauer) et un de ses brillants jeunes assistants, Camille Desmoulins (François Cluzet). Ce dernier va retrouver un de ses anciens compagnons de collège, Maximilien de Robespierre (Andrzej Seweryn), qui est déjà député d’Arras pour le Tiers, et qui va l’initier à la politique. George Danton, pour sa part, est approché par un certain Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau (Peter Ustinov), aristocrate mais député de Provence, aussi pour le Tiers. La mise en place d’une Assemblée Nationale est envisagée. Le roi, qui se veut ferme, sent vite qu’il perd le contrôle. Il fait verrouiller les grilles de l’Hôtel des Menus-Plaisirs, empêchant les députés du Tiers de s’y réunir. On se rend au local du jeu de paume, on tasse deux aristos qui jouaient au tennis et on y improvise une assemblée délibérante. C’est le Serment du Jeu de paume (on jure de ne pas se séparer avant la mise en place d’une Constitution pour la France). Le roi, raidi, refuse de reconnaître les délibérations de cette ci-devant Assemblée Nationale en cours de constitution. En plénière, il exige la dissolution des états généraux. Mais le Tiers ne quitte pas la salle de l’Hôtel des Menus-Plaisirs et il poursuit les délibérations sous la présidence de Jean Sylvain Bailly (Michel Duchaussoy). La Constituante s’autonomise graduellement du monarque. Mirabeau: Nous sommes ici par la volonté du peuple…

Furax, le comte d’Artois (frère du roi et lui-même futur Charles X, un gros réac incurable joué par André Penvern), veut faire dissoudre l’Assemblée Nationale par la force. Necker penche pour le compromis, Marie-Antoinette (Jane Seymour), pour la temporisation. Le roi fait marcher la troupe, des régiments de mercenaires suisses et allemands, qui ne parlent pas français. Le peuple de Paris leur sert une intifada de première. Le roi obtient la démission du ministre Jacques Necker, favorable au Tiers. Cela provoque une tempête à Paris. On craint que cela ne soit le signal de la Saint-Barthélemy des patriotes (selon le mot de Camille Desmoulins). Les parisiens se donnent une feuille de chêne comme cocarde et crient Aux armes! L’insurrection dévalise les principaux arsenaux de Paris, et en emporte les fusils. Mais il faut aussi de la poudre… et la poudre est dans la forteresse de la Bastille. Au Club des Cordeliers, Danton exacerbe la foule en fustigeant ceux qui s’en prennent aux élus du peuple. Il organise l’insurrection. Danton: les fusils sont aux Invalides, et la poudre est à la Bastille. Le peuple de Paris se rend sur la Bastille en scandant La poudre! La poudre! Le gouverneur de la Bastille a ses canons pointés vers les rues, depuis ses tours. Mais ses soudards tireront-ils sur le peuple de Paris? Pas certain. Un ballet diplomatique surréaliste va alors s’engager lors de la mise en place d’une des anecdotes historiques les plus célèbres de l’Histoire de France, de l’Histoire universelle même.

Le Comité Permanent de l’Hôtel de Ville de Paris (tout fraîchement constitué par les électeurs parisiens) envoie une délégation dans la forteresse de la Bastille, cernée par le peuple de Paris. Le marquis Bernard-René Jourdan de Launay (Henri Serre), gouverneur de la Bastille n’a jamais entendu parler de ce comité mais il accepte de déjeuner avec les trois délégués portant la cocarde bleue et rouge. En dégustant le rôti, les délégués parisiens demandent au gouverneur de retirer les canons des tours. Le gouverneur pinaille, louvoie mielleusement, puis il finit par accepter. Il fait retirer les canons et fermer les embrasures. Le peuple dans la rue, en voyant les canons disparaître des meurtrières, n’y voit pas un signe d’apaisement mais une manœuvre hostile. Il croit qu’on les recule pour les charger et ensuite tirer sur la foule, comme dans le cas de canons de navires. C’est la panique et la colère dans la foule immense. Apparaît alors un délégué national de district qui, lui, monte sur les tours et dit à Launay de rendre la forteresse. Launay se tourne vers les trois parisiens avec lesquels il vient de finir de déjeuner et la bisbille s’installe entre les deux instances révolutionnaires. Launay: Comprenez messieurs qu’avec toutes ces innovations, il est bien difficile à un officier du roi de savoir où est son devoir. Refusant finalement que le peuple entre dans la Bastille, le gouverneur demande à ses hommes de signaler, en brandissant leurs chapeaux, au peuple de s’en aller. Le peuple voit dans ces signaux bizarres du haut des tours de la forteresse une invitation à entrer dans la Bastille. Le peuple avance au lieu de reculer. Launay est contrarié et accuse les délégués parisiens de lui avoir fait un coup fourré. Il fait pointer les mousquetons du haut des tours vers le peuple. L’officier de district est prié de prouver son autorité et d’aller dire au peuple de se retirer.

Entre-temps, des astucieux qui ont fait le mur font descendre un des ponts-levis de la Bastille et le peuple s’engouffre dans la citadelle. L’officier de district et le personnel du gouverneur sont débordés. Le gouverneur, paniqué, se laisse convaincre par un de ses sous-offs de tirer sur la foule du haut des tours, au mousqueton uniquement. C’est le carnage. La foule rend le feu mais ses résultats sont dérisoires. Les sous-offs, sans demander l’avis du gouverneur, tirent maintenant sur la foule au canon. Survient alors un régiment battant tambour et marchant en bon ordre. Le gouverneur, du haut des tours, le prend pour un corps légitimiste. Manque de bol pour lui, c’est un escadron de la Constituante, avec des soldats portant cocardes. Au cri de Vive la Nation! ils fraternisent avec la foule dans la cours de la Bastille. On s’apprête à canonner la forteresse depuis la rue. Le gouverneur fait alors transmettre un message écrit aux insurgés les menaçant de faire sauter la Bastille si le peuple n’accepte pas les termes d’une capitulation. Les soldats du gouverneur l’empêchent de faire quoi que ce soit de plus. Le peuple prend finalement la Bastille et y danse autour de grands feux et de la tête du gouverneur Bernard-René Jourdan de Launay, plantée au bout d’une longue pique. Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt (Yves-Marie Maurin) décrit nuitamment au roi ces événements insurrectionnels et celui-ci n’y comprend goutte.

Le 17 juillet 1789, le roi quitte Versailles et se rend à la mairie de Paris pour se réconcilier solennellement avec son peuple. Dans une ambiance glaciale, le maire Jean Sylvain Bailly ne ploie pas le genoux devant lui et lui remet les clefs de la ville. Le roi se surprend du fait que Paris ait maintenant un maire. Il rencontre aussi le marquis Gilbert de Lafayette (Sam Neill), ce dernier portant la cocarde et expliquant que les volontaires qui assurent la défense de Paris s’appellent maintenant Garde Nationale et l’ont désigné lui, Lafayette, comme leur commandant général. On explique au roi la symbolique de la cocarde tricolore. Rouge et bleu pour le peuple de Paris auquel on vient maintenant de faire ajouter le blanc de la monarchie. Le roi accepte, sans enthousiasme excessif, de se faire épingler une cocarde au bicorne. Il annonce aussi qu’il retire ses troupes de la capitale et qu’il reprend Jacques Necker à son service, comme ministre des finances. Le roi rentre ensuite à Versailles.

En août 1789, les nobles et le clergé réunis aux états généraux avec le Tiers, renoncent solennellement à leurs privilèges. La liberté de culte et la liberté de la presse sont instaurées. Camille Desmoulins décide de fonder un journal et Danton s’engage à le financer. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est proclamée. Mais le roi refuse de signer les décrets sur l’abandon des privilèges et la Déclaration des Droits de l’Homme. Il va commencer à se mériter le surnom ironique de Monsieur Véto, car il va tendre à tout encombrer de son droit de véto. Son attitude intransigeante et vétillarde va graduellement pousser les instances constituantes vers l’idée d’abolition de la monarchie. Le roi fait venir le régiment de Flandres tandis que Mirabeau cherche à convaincre Camille Desmoulins de la légitimité constitutionnelle du véto royal.

Un banquet d’aristos réacs a lieu à Versailles où on trinque au roi, à la reine, et piétine la cocarde tricolore. Danton soupçonne la reine Marie-Antoinette, qui est une aristocrate autrichienne, de fomenter la contre-révolution. Celle-ci se répand, tandis que le peuple a toujours faim. Danton appelle à l’insurrection. Il fait placarder Paris. Ce sont alors les parisiennes qui répondent à l’appel. Elles marchent de Paris à Versailles. C’est avant tout une révolte de la faim, méthodique et directe. Allons chercher la boulangère et le boulanger… et le petit mitron! Danton exacerbe les Cordeliers pour qu’ils se joignent aux parisiennes et marchent eux aussi sur Versailles, tandis que la Commune de Paris exige de la garde royale qu’elle rapatrie la famille royale sur Paris. C’est qu’à Versailles, Louis XVI est louche. Il reçoit des émissaires, écrit des lettres, envoie des courriers, convoque des régiments étrangers, tripote avec les autres têtes couronnées du monde. Si le roi est à Paris, la nation le contrôle. Le roi symbolise le pouvoir. Il ne peut plus s’autonomiser du peuple. Il y a une vingtaine de kilomètres entre Paris et Versailles. Les parisiennes le marchent, sous la pluie, dans des routes défoncées. Elles arrivent dans la cours du palais de Versailles exacerbées et épuisées. Quatre femmes sont autorisées à rencontrer le roi, en compagnie de Jean-Joseph Mounier (Jacques Penot), président de l’Assemblée Nationale. La jeune porte-parole des parisiennes s’effondre au sol en disant, Du pain, du pain… Le roi est touché, secoué. La scène est poignante, naïve. Mounier ne parvient pas vraiment à la récupérer politiquement. Mais, un peu plus tard, Mounier parvient à faire revenir le roi sur plusieurs de ses vétos. Lafayette et des représentants de la Commune de Paris viennent chercher le roi. Ils entendent le ramener dans la capitale sous escorte de la Garde Nationale (et non de ses régiments mercenaires).

Le 6 octobre 1789, les parisiennes prennent les versaillais de vitesses. Elles déjouent la garde royale et entrent en force dans le palais de Versailles, armées de haches et de piques. Face à face avec les gardes royaux. Exacerbés par Jean-Paul Marat (Vittorio Mezzogiorno), les parisiens et les parisiennes se regroupent dans la cours du palais de Versailles. Lafayette est avec le roi et la garde royale. La foule exige que le roi se montre au balcon. Encouragé par Lafayette, ce dernier s’exécute. Puis la foule réclame la reine au balcon. Marie-Antoinette s’exécute aussi. Une voix de femme crie: Tirez-la, tirez-la. Abattez la putain! Mille mousquetons se pointent sur la reine mais aucun coup de feu n’est tiré. Il faut admettre que les deux figures ont livré la marchandise. On craignait en effet qu’ils se soient enfuis à l’étranger pour y établir leur jonction traîtresse avec l’internationale aristo mais… ils sont encore là, fidèles au poste. La foule exige que le roi rentre à Paris. Lafayette s’engage, au nom du roi, à le faire revenir dans la capitale. C’est que ses objectifs et ceux du peuple convergent.

Paris, juin 1790. Le roi et sa famille sont maintenant au Palais des Tuileries, à Paris. Le roi rencontre l’inventeur Joseph Ignace Guillotin (Jacques Ciron). Féru de mécanique, le roi améliore lui-même le couperet de la nouvelle invention du bon médecin (qui initialement imitait la forme d’une lame de hache de bourreau), pour qu’elle décapite mieux grâce à une astucieuse lame en biseau. Il s’agit de bien voir à ce que les suppliciés souffrent le moins possible. Camille Desmoulins lance son journal. Danton est élu député de la Commune de Paris à l’Assemblée Nationale. Mirabeau rencontre secrètement Marie-Antoinette à Saint-Cloud. Il négocie sec, en faveur d’une monarchie constitutionnelle. Il voudrait que le roi accepte la Constitution Nationale. Mais la reine se rebiffe. Elle trouve les idées de Mirabeau paradoxales. Le peuple et le roi auraient des intérêts communs? Vraiment? Ceci dit. Le roi finira par accepter la Constitution.

Le 14 juillet 1790, c’est la Fête de la Fédération. Tout semble harmonieux, renouvelé, fraternel. Le jour après la nuit, dit Camille Desmoulins. Lafayette est le centre d’attention des cérémonies. Le roi et la reine sont présents. Tout reste solidement monarchiste. Et les députés du Tiers font quand même un petit peu la moue. Mirabeau lui, jubile discrètement. Son idée de monarchie constitutionnelle semble prendre corps.

Mais à Nancy, en août 1790, l’aristocrate François Claude de Bouillé fait bastonner et pendre des soldats insurgés qui réclamaient leur solde, détournée par leurs officiers corrompus. Danton soulève la question à l’Assemblée Nationale. Il exige la démission de ministres royalistes au nom de Paris. Mirabeau, pour sa part, tripote pour en maintenir un en poste, et continue de servir secrètement les intérêts du roi. Camille Desmoulins épouse Lucille Laridon Duplessis (Marie Bunel) et, lors de son repas de mariage, Danton et Robespierre fraternisent, s’exprimant une admiration révolutionnaire mutuelle. Mirabeau, possiblement empoisonné par un des aristos qu’il a aidé, tombe malade. Vite, il agonise. Lafayette et Danton se rencontrent fortuitement chez Mirabeau. Le mourant tente de les allier (pour sauver la monarchie) mais ça ne colle pas vraiment. Lafayette traite Danton de corrompu. Danton traite Lafayette de militariste. Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau meurt en 1791.

Des conspirateurs aristos trament avec Marie-Antoinette l’évasion du roi de France vers l’Autriche. Pour sa part, le roi se fait comparer à Henri VIII par un cureton du haut clergé qui lui relaie un message du pape contre les prêtres jureurs (les prêtres qui admettent la constitution civile du clergé). Le journal de Marat, L’ami du peuple, dénonce alors la collusion entre le roi et la haute calotte. On brûle des curetons en effigie. On les bardasse dans leurs églises. Le 21 juin 1791, on annonce à Lafayette, qui fait la grasse matinée, que le roi a fui Paris. Danton dira: Monsieur de Lafayette, vous avez répondu du roi sur votre tête. Le peuple veut le roi, ou votre tête. On ne veut pas que le roi fuie à l’étranger. Il pourrait revenir avec une armée de forces extérieures. Le roi qui fuit, c’est le pouvoir aristocratique qui échappe à la nation et se niche ailleurs, en attendant de faire son prochain mauvais coup. Dans un coup de frime sublime, Lafayette fait publiquement croire que le roi a été enlevé par les ennemis de la France. Il ordonne à tous les français de retrouver le roi et de le ramener à l’Assemblée Nationale. Et ça marche. Le roi est pincé à Varennes par des gens ordinaires (dont notamment un certain Jean-Baptiste Drouet) et il est ramené à Paris. Sauf que, maintenant, quelque chose s’est cassé dans la petite mécanique monarchiste. Désormais, tout ce qu’il y a de décideurs politiques dans la nation considère ouvertement Louis comme un dangereux ennemi intérieur. Robespierre, dont le flair politique est sûr, a maintenant la certitude que cette tentative d’évasion conspirée révèle que le roi a de solides appuis à l’intérieur même du pays. Et cela va avoir de lourdes conséquences sur les politiques futures de l’Incorruptible (Robespierre).

Jean-Paul Marat, à la tribune du Club des Cordeliers, appelle désormais le roi Louis Capet et affirme devant un auditoire survolté qu’il doit être déchu de son titre. Il réclame une république et veut que le peuple de Paris signe une pétition à cet effet au Champ-de-Mars. Lafayette considère cela dangereux et réclame de l’Assemblée Nationale qu’elle instaure la loi martiale. Danton et Robespierre ne s’entendent pas sur le choix qui s’annonce: monarchie ou république? On sent que les deux penseurs de la révolution hésitent. Le 17 juillet 1791, sous la loi martiale, les gardes nationaux, commandés par Lafayette et arborant le drapeau rouge, tirent sur la foule réunie au Champ-de-Mars. C’est la fusillade du Champ-de-Mars. Paris est alors survolté et paniqué. Robespierre se fait presque piétiner par la foule qui fuit dans Paris mais il est sauvé in extremis par le bourgeois charpentier Maurice Duplay (Jean Bouise), un membre, comme lui, du Club des Jacobins. Marat, qui avait défié Lafayette au Champs-de-Mars, fuit la Garde Nationale par les égouts et il en contractera la maladie de peau qu’on lui connaît. Il se réfugie à Londres. Camille Desmoulins se cache à la campagne. Robespierre est toujours sur Paris mais il n’est plus député. Les choses se tassent un peu. En 1791, une amnistie générale est proclamée. Danton rencontre Marat à Londres. Il lui signale le danger imminent de guerre internationale contre la révolution et il le convainc de revenir sur Paris.

Le Club des Jacobins réclame que les armées d’immigrés soient détruites pour que le roi finisse par accepter de gouverner selon la constitution au lieu de s’imaginer que des poudrés en armes vont venir le remettre sur son trône. La thèse de l’union des ennemis extérieurs et intérieurs se raffermit. Il est de plus en plus admis que le roi mise sur des envahisseurs émanant de pays aristocratiques européens hostiles aux révolutions populaires pour raffermir son pouvoir sur la France. Jacques Pierre Brissot (Jean-Pierre Stewart) du parti des Girondins est favorable à la guerre dont il juge qu’elle purgera la France à la fois de ses ennemis intérieurs et extérieurs. Robespierre s’objecte à la guerre. Il la juge contre-révolutionnaire et, finalement, favorable au monarque parce qu’insidieusement consensuelle. Il n’a pas tort. En effet, le 20 avril 1792, le roi se présente à l’Assemblée Nationale et propose, d’un ton contrit mais explicite, que la France entre en guerre. L’Assemblée l’acclame.

Gabrielle Danton (Marianne Basler) essaie de convaincre Danton de ne pas se rendre à Paris car l’imminence de la guerre représente un danger tangible pour les chefs révolutionnaires. Danton la somme de fuir en Angleterre (où ils ont du fric entassé) si les choses tournent mal. À la frontière belge, les fantassins français se font planter par une armée de cavaliers autrichiens. Marie-Antoinette fait pression sur le roi (qui hésite constamment entre son peuple et sa classe) pour qu’il tripote avec les puissances extérieures qui commencent à envahir la France. Elle coule des secrets d’états aux autrichiens, par lettres. Jean-Paul Marat, à la tribune du Club des Cordeliers, réclame dix mille têtes de ces ennemis intérieurs qui mettent le peuple français en danger en tripotant avec les envahisseurs. Au nombre desdits ennemis intérieurs, il nomme au premier chef: Louis Capet, son espionne autrichienne et son valet Lafayette. La journée du 20 juin 1792, le peuple de Paris exacerbé envahit le Palais des Tuileries. Louis Legendre (Jean-François Stévenin) exige du roi qu’il retire un autre de ses vétos. On fait porter au roi un bonnet phrygien et le maire de Paris surgit à la dernière minute pour s’excuser au roi de ce débordement populaire soi-disant imprévu.

Le condescendant et arrogant duc prussien Brunswick (Hans Meyer) signe le Manifeste de Brunswick rédigé pour lui par un aristo français. Ce manifeste menace Paris des pleines représailles militaires de la Prusse si la sécurité du roi de France et de sa famille est compromise. L’Assemblée Nationale conspue ce manifeste de menaces et promet une humiliante défaite à la Prusse. Pendant que l’Assemblée ergote et que Robespierre fait la moue, le peuple des régions de France s’organise. Un immense bataillon de fédérés marseillais levé localement, formé de sans-culottes et de gardes nationaux, rencontre en route vers Paris un gamin qui leur enseigne sur le tas un hymne guerrier strasbourgeois. Allons enfants de la patrie… etc… Les volontaires nationaux marseillais marchent vers Paris en entonnant cet hymne. Devant la puissance et le caractère méthodique et vernaculaire de la mobilisation populaire pour la défense nationale, Robespierre rectifie son analyse. La victoire contre les envahisseurs prussiens et autrichiens coalisés servira la cause de la révolution mais Robespierre juge qu’il faut détruire l’ennemi intérieur avant de détruire l’ennemi extérieur. Un débat prend corps entre Danton, Desmoulins et Robespierre sur la nature et la puissance de cet ennemi intérieur. Robespierre le croit très puissant. Danton est moins certain. Dans un quart de siècle, en 1815, la Restauration de la monarchie donnera finalement raison à l’analyse de Robespierre contre celle de Danton. En tout cas, pour le moment, les trois sont d’accord sur un point: l’ennemi intérieur de la révolution en question est incarné par Gilbert de Lafayette. Il faut absolument empêcher le monarchisme qu’il incarne d’insidieusement redresser la tête entre les fissures des instances révolutionnaires institutionnalisées.

La journée du 10 août 1792. Danton et un groupe insurrectionnel entrent donc à la mairie de Paris, dissolvent la commune et la remplacent par une commune insurrectionnelle. Cette commune insurrectionnelle doit maintenant voir à la prise de contrôle du Palais des Tuileries. Danton mobilise alors le fameux bataillon des marseillais. Celui-ci va prendre les Tuileries à la Garde Nationale et ce, au nom des forces de cette seconde révolution. La garde du palais refuse de toute façon de combattre les nouveaux venus et elle retourne ses canons contre le palais, en fraternisant avec le peuple et en s’appuyant sur les fédérés marseillais et bretons. Le roi est obligé de se terrer derrière ses gardes suisses. On lui recommande de se rendre tout simplement à l’Assemblée Nationale, dernier rempart de protection que peut lui assurer la nation. Il le fait, avec sa famille, fendant prudemment la foule des gardes nationaux et du peuple de Paris. La bataille du Palais des Tuileries n’a lieu qu’après le départ du roi et de sa famille, que tout le monde a pourtant vu se retirer. L’Assemblée Nationale abrite le roi et sa famille dans un petit cagibi et, en même temps, elle abolit la monarchie et met en place la Convention Nationale. [Fin de la première partie]

Le 13 août 1792, le roi et sa famille sont enfermés à la prison de la Tour du Temple sur ordres de la commune insurrectionnelle de Paris. Au sein d’un conseil de six ministres, Danton est ministre de la justice. Robespierre explique à Desmoulins que ceci n’est que le début d’un long processus de mutation révolutionnaire de la nation. Lafayette, dans un petit bivouac militaire en campagne, annonce à ses sbires qu’il n’a plus sa place en France, parmi ces hommes qui ont détruit la couronne. Il se barre en Autriche (notons que, contrairement à bien d’autres, il ne mourra qu’en 1834, de mort naturelle). Le roi se fait discrètement annoncer, en prison, par son barbier, que Lafayette a déserté et que les prussiens marchent vers Paris. Dans deux semaines, vous serez libre… Les membres du gouvernement national envisagent de fuir Paris mais Danton les harangue en leur disant qu’il faut faire sentir à ceux qui montrent leur peur que la terreur est pire encore. L’idée de terreur prend corps, donc. Il faut effrayer l’ennemi intérieur (y compris le lâche au fond de nous) plus que tout. La terreur révolutionnaire doit être plus puissante que la peur réactionnaire. Bientôt Robespierre mènera cette doctrine jusqu’à ses plus tragiques aboutissements. On organise la défense de Paris. Et on appréhende les lâches et les traîtres, réels ou présumés. Danton lance son: De l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace. Camille Desmoulins trouve que Danton pousse la répression intérieure trop loin. Robespierre, qui appuie Danton sur ce point, dit à Desmoulins: Nous ne pouvons pas faire une guerre avec un second ennemi dans le dos. La doctrine de l’ennemi intérieur n’est pas une paranoïa, du moins pas encore. C’est, pour le moment, une analyse.

Les prussiens et les autrichiens mettent les campagnes françaises à feu et à sang. Brunswick perçoit toujours sa mission comme une ratonnade pour tabasser une populace en révolte contre ses dirigeants légitimes. Les prussiens prennent Verdun. Les parisiens ne peuvent rien faire sur le front militaire. Ils vont donc se concentrer sur le front intérieur. Harangués par Marat, ils vont aller massacrer tous les aristos dépenaillés qui sont en prison, pour bien s’assurer que le front intérieur est aplani. Le ministre de la justice Danton laisse faire, au grand dam de Camille Desmoulins. Ledit ministre de la justice Danton ferme les yeux sur ces exactions plutôt que de prouver son impuissance en tentant de les freiner. La tête de la princesse de Lamballe est promenée au bout d’une pique sous les fenêtres de la cellule de Marie-Antoinette. On massacre ainsi le ci-devant ennemi intérieur, au mieux, quand on le trouve. Pour le reste, ce sera aux soldats fédérés de jouer leur carte dans les campagnes. Et l’ennemi extérieur, lui, continue d’avancer.

Mais les emplumés aristo vont subitement se heurter au peuple révolutionnaire. À la bataille de Valmy, le 20 septembre 1792, les troupiers de Brunswick se font tailler en pièces par les fédérés français et leurs canonnières. Le duc en tombe quasiment de son cheval. Il vient de subitement comprendre que… non, la Révolution Française n’est pas une algarade de guenilleux. Il en reste sur le cul et se retire promptement du jeu. Danton est porté en triomphe à l’Assemblée Nationale et la monarchie est officiellement abolie en France. 1792 sera l’An 1 de la République Française.

Robespierre et Danton ont un repas intime. Robespierre exprime son inquiétude. Il dit à Danton que lui, Danton, est en ce moment le chef de la république révolutionnaire mais qu’en même temps il se rapproche dangereusement des éléments les plus conservateurs. Robespierre lui demande d’envisager la mort du roi, si la guerre se poursuit. Danton n’est pas chaud chaud pour jouer les régicides. Apparaît ensuite dans l’hémicycle Louis Antoine de Saint-Just, représentant du département de l’Aisne. Sa parole est limpide: Tant qu’il vivra, Louis Capet sera un signe de ralliement pour les traîtres. L’Assemblée approuve Saint-Just et on annonce au roi dans sa cellule qu’il va être jugé. Les principaux éléments d’accusation sont: tentative de corruption des députés (dont Mirabeau), tentative d’évasion, massacre du Champ-de-Mars, appui aux émigrés faisant la guerre à la France dont ses frères (le futur Louis XVIII et le futur Charles X) des ennemis de la nation, appel aux régiments défendant la patrie à déserter, véto sur la loi contre les prêtres réfractaires, avoir fait doubler la garde suisse aux Tuileries et fait tirer sur les Français. Les députés votent la mort.

Louis XVI est guillotiné, Place de la Révolution, en 1793. Après sa mort, Marie-Antoinette s’agenouille devant le petit Charles, devenu implicitement Louis XVII. Le cycle fou est alors enclenché. Jugements puis décapitations, le tout de plus en plus sommaire, expéditif, arbitraire, surréaliste. On dirait que, dans une incroyable hystérie de guillotinades, ces hommes vont s’appliquer entre eux et à eux-mêmes le jugement historique qu’ils ont appliqué à leur roi. Comme en une sorte de course du drogué vers sa surdose, ils vont accumuler les exécutions capitales rassembleuses, consensuelles et populaires, de moins en moins rassembleuses, de moins en moins consensuelles, de moins en moins populaires. Ils vont même devoir rendre la guillotine itinérante, les gens se plaignant de l’odeur du sang, en Place de la Révolution. Cet appareil va devenir le plus incongru, le plus imprévu et le plus involontaire de tous les grands symboles de la Révolution Française.

Danton, devenu subitement veuf, se met brièvement en retrait. Robespierre lui rend visite et lui explique que les ennemis de la révolution redressent la tête et que lesdits ennemis sont maintenant les modérés. Des mesures exceptionnelles s’imposent. Robespierre veut que Danton convainque l’Assemblée Nationale de la nécessité d’un nouveau tribunal révolutionnaire. Danton va le faire, en manœuvrant en coulisse. À ceux qui l’accuseront de vouloir instaurer une sorte d’inquisition espagnole, il expliquera qu’un tribunal révolutionnaire va permettre d’encadrer les mises à mort et donc de faire cesser tous ces massacres aléatoires à coups de triques dans les prisons et ailleurs. Jean-Paul Marat gueule encore à la tribune qu’il faut faire tomber cent mille têtes royalistes et Danton en profite discrètement pour expliquer qu’un tribunal révolutionnaire tiendrait en sujétion ce genre de débordement. Jacques Pierre Brissot et les Girondins appuient la mise en place du Tribunal révolutionnaire si et seulement si Marat est immédiatement jugé par ce dernier. Danton accepte et c’est fait. Marat est arrêté mais promptement acquitté par le tribunal spécial. Marat est innocenté (ce dont Danton se doutait bien) mais Robespierre dispose maintenant de son tribunal spécial. Celui-ci deviendra une formidable machine de destruction.

Les Girondins font fouiller le bureau de Danton. Ils le soupçonnent de protéger Dumouriez, passé aux autrichiens. On confie le petit Charles (Louis XVII) au citoyen Antoine Simon (Alain Frérot), pour qu’il devienne cordonnier. Il deviendra surtout un cadavre introuvable. En effet, le roitelet mourra bel et bien en 1795, dans un contexte fumeux et gorgé de légendes. Robespierre veut se débarrasser de Jacques Pierre Brissot et des Girondins modérés qui cherchent à instaurer une république fédérale à l’américaine. Pour ce faire, Robespierre s’allie de nouveau Danton, en lui laissant entendre qu’il sait qu’il a accepté des pots-de-vin et qu’il est corrompu. Danton accepte de suivre une fois de plus Robespierre, en affirmant qu’il veut la tête de Brissot, lui aussi. La Commune de Paris envoie la Garde Nationale appréhender vingt-deux traîtres protégés par l’Assemblée Nationale. Marie-Jean Hérault de Séchelles (Jean-Philippe Chatrier) tente bien de s’objecter mais il doit plier devant la force de la Garde Nationale commandée par François Hanriot (Jean-Pierre Laurent) et appuyée par le peuple de Paris. Les vingt-deux traîtres, dont Jacques Pierre Brissot, sont passés en jugement et guillotinés.

Ensuite, lors d’un rassemblement à Caen, un Girondin fuyard du camp Brissot se lamente publiquement contre Marat, disant qu’un gars comme ça qui réclame cent mille têtes aléatoirement est un nuisible et un dangereux. Cela tombe dans l’œil et l’oreille de Charlotte Corday. Elle se procure un couteau, monte à Paris et, sous le prétexte de lui moucharder des traîtres girondins de province, elle se fait mener dans la salle de bain de Marat. Tandis qu’il jubile en disant que les types qu’elle lui nomme seront morts demain, elle le poignarde dans le cœur et dans son bain. Elle est elle aussi promptement jugée et guillotinée. Robespierre prononce l’éloge funèbre de Marat et y dénonce les spéculateurs sur les grains.

Se sentant peut-être visé par ces attaques contre les spéculateurs, Danton quitte le Comité du Salut Public et rentre subitement dans ses terres. Le 15 octobre 1793, Marie-Antoinette est jugée. Jacques-René Hébert (qui, il faut le dire, est présenté dans ce film comme un sbire et un toc sans envergure alors qu’il est une figure cruciale de la Révolution Française — une figure très à gauche, ceci expliquant cela) vient accuser la reine d’avoir eu des pratiques sexuelles pédo-incestueuses avec son fils. Dans ce constant effort de faire consensus populaire par des condamnations à mort en cascades, Marie-Antoinette est guillotinée, dans une ambiance largement indifférente, presque foraine.

Robespierre prend un thé vespéral avec Maurice Duplay. Il se questionne et se tourmente au sujet de la compréhension que le peuple a de la révolution. Il pense aux vendéens anti-révolutionnaires. Il se demande si le peuple entier peut être traître? Cela lui semble paradoxal, insoluble. Duplay pense à une mécompréhension de masse de la révolution plutôt qu’à une trahison de masse. Robespierre conclut, douloureusement, que si la vertu veut triompher, elle doit s’accompagner de la terreur. Louis Antoine de Saint-Just, qui fonctionne de plus en plus comme sbire intellectuel et oratoire de Robespierre, propose à l’Assemblée une littérale inversion de l’habeas corpus. Désormais, les acteurs politiques doivent démontrer leur innocence. Plus explicitement: ils doivent faire la preuve tangible et concrète de leur dévotion limpide pour la révolution, sinon ils deviendront passibles d’arrestation. La dimension insidieusement paranoïde de la recherche de l’ennemi intérieur s’intensifie. C’est que cet ennemi contre-révolutionnaire est bel est bien là mais comme on détruit un par un tous ses pôles perceptibles de ralliement (Louis Capet, Marie-Antoinette, les Girondins), l’ennemi intérieur devient de plus en plus intangible, impalpable et insaisissable. Il se disperse, se diffuse, s’enfonce plus profondément dans le derme social et national. Le danger est effectif. C’est la solution —la Terreur— qui est de plus en plus irrationnelle. Robespierre, vertueux, y croit pourtant: La Vertu sans laquelle la Terreur est funeste, la Terreur sans laquelle la Vertu est impuissante.

Intensives guillotinades. Robespierre, Saint-Just et les Montagnards mènent maintenant l’Assemblée. Danton se remarie à la campagne et ne s’occupe plus de politique. C’est ici qu’on commence tout doucement à se foutre de notre gueule dans ce film. Danton apparaît comme un bon gars, droit, vertueux, sympathique, fidèle en amour, paternel avec les babis, roublard, bonhomme, sympa, pas terroriste pour deux sous. Robespierre apparaît comme roide, sec, crispé, un narcissique qui s’occupe de ses perruques et est fasciné par des statues, des bustes et des portraits de lui-même. Camille Desmoulins lui reproche la systématicité de la Terreur et l’Incorruptible est de plus en plus insensible à ses arguments. Camille Desmoulins part chercher Danton dans sa campagne. On nous donne donc le retour de Danton sur Paris comme une tentative, venue de lui et de Desmoulins, pour raisonner Robespierre et atténuer ses pulsions paranoïdes. Ces moments de narration simpliste font bien sentir qu’on promeut ici une lecture bourgeoise et réac de la Révolution Française, au détriment des cruciales radicalités robespierristes, hébertistes et babouviennes. Danton est la star gentille-gentille de ce film. On en reparlera quand on reviendra sur la période historique couverte.

Pour le moment, la contradiction interne du gouvernement révolutionnaire va se creuser. Robespierre et Saint-Just d’un côté, Danton et Desmoulins de l’autre. Robespierre craint Danton, meneur populiste aimé des bourgeois comme de la plèbe. L’Incorruptible sait que la charpente de son organisation politique est fragile et que les poussées démagogiques d’un chef comme Danton peuvent la faire jeter par terre par les coups de boutoir du peuple. Le retour de Danton, combinard affairiste enrichi de façon douteuse et politicien tout terrain, va alors exacerber un autre publiciste: Jacques-René Hébert (Georges Corraface). Son journal, Le Père Duchesne, va porter l’attaque contre Danton et ses combines politiques et économiques. Au Club des Jacobins, Hébert attaque Danton. On joue cette confrontation entre Hébert et Danton comme un peu anecdotique ici. On la marginalise discrètement. On minimise en douce le fait que c’est ce débat là, juste là, qui incarne oratoirement la lutte de classe fondamentale entre le peuple travailleur et la bourgeoisie exploiteuse et affairiste. Et Robespierre, fraternel et mielleux avec Danton et Desmoulins, se porte à la défense de son vieil ami. Et Hébert alors est enfoncé. Il cherche à déclencher une insurrection dans Paris. Robespierre le fait arrêter (pour monarchisme, un gag), juger et guillotiner.

C’est une manœuvre, en fait. Le Comité du Salut Public avait besoin de l’appui du Danton droitier pour détruire le Hébert gauchisant. Ces gens sont dangereux. Ils sont écoutés, leurs journaux sont lus. C’est pourquoi il faut prudemment les manœuvrer les uns contre les autres. Une fois cela fait, Hébert et Danton ne risquent plus de s’unir contre le gouvernement. Danton est bel et bien la prochaine cible de l’Incorruptible. Lucille Desmoulins flaire le coup fourré quand Hébert est arrêté (pour monarchisme, redisons-le: un gag). Elle tente de prévenir Desmoulins mais celui-ci, se croyant toujours libre de s’exprimer, fait la sourde oreille. Le journal de Camille Desmoulins, Le Vieux Cordelier, critique le Comité du Salut Public et se fait le porte parole des Indulgents, les anciens du Club des Cordeliers qui remettent aujourd’hui en question la Terreur. Saint-Just fait observer ceci à Robespierre, qui voit Danton se profiler derrière les textes de Desmoulins. Robespierre envoie des fier-à-bras anonymes tabasser Desmoulins dans une ruelle. Desmoulins en rajoute pourtant dans son journal. Robespierre s’offusque et Saint-Just continue d’exacerber Robespierre. Une rencontre est organisée en ville par Louis Legendre entre Danton et Robespierre mais le contact ne s’établit plus. On s’échange surtout des invectives peu reluisantes…

Saint-Just attaque Danton au Comité du Salut Public. L’arrestation surprise de Danton et de Desmoulins y est décidée. Louis Legendre prévient Danton mais celui-ci refuse de fuir Paris. Il juge que son procès lui permettra de détruire Robespierre. Il a totalement raison de faire cette analyse. Il a totalement tort de croire qu’il survivra à cette aventure… Les deux grandes figures révolutionnaires sont maintenant sur une trajectoire ultrarapide de destruction mutuelle. Danton et Desmoulins sont arrêtés. Le procès est un cabotinage populiste où Danton fait tout pour soulever le public contre le tribunal révolutionnaire. Robespierre et Saint-Just se font crier Mort aux tyrans et Vive Danton sur une petite place publique. Saint-Just produit des faux documents inculpant Danton. Même le Comité du Salut Public trouve le coup grossier et foireux. Robespierre dit: Si Danton gagne, cette république qui a survécu à toutes les attaques de toutes les monarchies d’Europe sera détruite de l’intérieur, par la corruption. Nous n’avons pas d’autre choix. On interdit de surcroît aux prisonniers de plaider leur cause en public. Le cabotinage de Danton est verrouillé (il fait bizarrement un ultime discours, d’ailleurs fort cinématographique et peu crédible, le public chante La Marseillaise, bon, bref, c’est un film, hein…). Et pour bien en rajouter, Lucille Desmoulins est arrêtée. Et finalement George Danton, Camille Desmoulins et d’autres dantoniens sont guillotinés. Lucille Desmoulins montera sur l’échafaud un petit peu plus tard.

Robespierre se met maintenant à déconner sur dieu. Se réclamant de la Raison et de Jean-Jacques Rousseau, il lance le culte de l’Être suprême. Lors de la grande et pompeuse cérémonie de ce lancement, le peuple se fait chier et se paie copieusement sa poire. Les créatures se mettent alors à douter de leur créateur. Le Comité du Salut Public se retourne contre Robespierre. On lui reproche le grand nombre d’exécutions, leur caractère expéditif, la dimension de plus en plus policière et confidentielle du mode de gouvernement. Indisposé, Robespierre tombe malade et il est alité quand Maurice Duplay lui annonce la victoire de Fleurus, qui met fin aux attaques extérieures contre la France. Robert Lindet (qui appelle désormais Robespierre un dictateur) et d’autres membres du Comité du Salut Public considèrent que cette fin de la menace extérieure confirme que la politique criminelle de Robespierre, à l’intérieur, est désormais inutile. Un des seuls qui défend encore Robespierre, c’est Saint-Just. Robespierre prend la parole à l’Assemblée Nationale. Il se défend d’être un tyran et un dictateur. Citoyens, je suis né pour combattre le crime et non pour le gouverner. Il défend sa doctrine et son bilan, affirme que la lutte doit continuer. Il dénonce alors une soi-disant conspiration des comités politiques et il exige, un peu soudainement, que l’Assemblée Nationale reprenne les pleins pouvoirs. Le président de l’Assemblée exige alors qu’il nomme ceux qu’il accuse. Robespierre refuse de le faire et se fait conspuer par l’Assemblée. Les membres des Comités, tous présents, sont furax de se faire accuser ainsi, dans le vague, le flou, et selon une procédure diffuse, paranoïde, sournoise et finalement fort peu crédible. Robespierre se fait crier Mort au tyran! et quand il cherche à parler de nouveau, il s’étouffe. Louis Legendre lui crie alors: C’est le sang de Danton qui t’étouffe! On met Saint-Just et Robespierre en accusation, tandis que ceux-ci fuient l’Assemblée. C’est la chute de Robespierre. Robespierre, Saint-Just et ses derniers alliés se réfugient à l’Hôtel de ville de Paris. Encore une fois se manifeste la virulente contradiction entre l’Assemblée Nationale et la Commune de Paris. François Hanriot et ses troupes tentent d’aller cueillir Robespierre. Ce sera finalement Paul Barras qui s’en chargera. Les portes de l’Hôtel de ville sont défoncées au canon. Dans la confusion qui s’ensuit, Robespierre tombe au sol et se casse la mâchoire avec son propre flingue. On le rafistole sommairement. Il ne pourra pas dire un mot, lors de son exécution. Saint-Just et Robespierre sont finalement guillotinés, dans une ambiance de liesse populaire. L’opus se termine sur une reprise en off du discours apocryphe de George Danton. [Fin de la seconde partie]

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Bon alors, pour conclure brièvement, normalement la période de la Révolution française, c’est la décennie 1789-1799 (de la Prise de la Bastille au Consulat). Dans ce film, on s’arrête, assez abruptement, à 1794 (exécution de Robespierre et fin de la Terreur). Pourquoi ce coup d’arrêt subit dans la présentation? Simple. Pour finir de couvrir la période, il aurait fallu se mettre à parler de Napoléon Bonaparte, notamment de son ascension sous le Directoire. Or cela aurait fait de l’ombre au vedettariat de Danton. C’est que c’est George Danton qui est la vedette gentille-gentille de ce film et à travers lui, c’est la conception bourgeoise, affairiste et ouvertement corruptible de la Révolution Française qu’on promeut. C’est pour cela, entre autres, qu’on y amplifie le rôle du Club des Cordeliers (dantonien) ou détriment du Club des Feuillants (réactionnaire) et du Club des Jacobins (robespierriste). Aussi, il n’y a rien sur les sans-culottes (on voit vaguement leur costume de ci de là, sans plus), rien sur les enragés, rien sur Gracchus Babeuf, rien sur les ressorts sociaux et socio-économiques fondamentaux de ce grand mouvement historique. On s’en est tenu à une présentation insidieusement droitière et atténuative du spectacle politique parisien et de sa jonglerie de symboles.

Tout reste à dire sur cette question, donc. Absolument tout… Ce film somptuaire et pédagogique est un tout petit début de mise en forme schématique des matériaux historiques, rien de plus. Et c’est tout un morceau de propagande bourgeoise, rien de moins. C’est pro-Danton, anti-Robespierre, pour un bilan fatalement réactionnaire. Une fois ces préventions bien présentes à l’esprit, on peut quand même dire que l’œuvre atteint ses objectifs (à défaut d’atteindre les nôtres) et, qu’en cela, elle vaut parfaitement le détour.

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Louis-Antoine de Saint-Just (joué par Christopher Thompson)

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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L’œuvre picturale de Nelly Roy: ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2019

MIRAGE (copyright © Nelly Roy)

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L’art moderne est réifiant. Sa propension historique de tendance est donc de s’orienter vers le parti pris des choses. On a amplement développé sur les rapports de l’art moderne à l’industrie, à l’objet préfabriqué, au ready-made, au design, au monde des objets. La peintre Nelly Roy choisit de s’exprimer selon le modus operandi de l’art moderne. On a même parlé, pour qualifier son œuvre, de peinture surréaliste. Comme toujours dans un tel univers, c’est peut-être là parler pour ne rien dire ou pour dire la bonne chose. Le travail de Nelly Roy est, en effet, figuratif mais pas que. Elle a soigneusement choisi son style et ses thèmes. Et, de fait, nos choix nous choisissent toujours un peu aussi. C’est fatal. Les contraintes de l’art moderne comme idiome et comme tradition (eh oui, il faut déjà proférer ce gros mot concernant l’art moderne) vont s’exercer sur le travail de Nelly Roy. Mais elle va aussi arc-bouter une jolie résistance qui va démarquer son art de façon particulièrement intéressante.

Comme maints peintres modernes, Nelly Roy a des scotomes. Il s’agit de ces objets de fixation qui virevoltent un peu et viennent hanter le travail par leur récurrence visuelle et plastique. On connaît les exemples: les yeux rapprochés de Picasso, ou le petit personnage en gabardine chez Magritte, ou les grands hommes longilignes qui marchent de Giacometti, ou les immenses petits chiens sculptés dans des ballons oblongs de Koons. L’art semi-figuratif, moderne et contemporain, tant du fait d’avoir fait éclater les contraintes d’une représentation excessivement cadrée que de par une certaine dimension soit automatiste soit préfabriquée de la production, facilite la mise en place des scotomes. Cela se passe un peu comme dans la vie onirique. Même quand on traite ouvertement et explicitement un thème spécifique, l’esprit rêveur se laisse aller et ne se gène pas pour fixer sur ses fixations, si vous me passez l’insistant petit pléonasme. Chez Nelly Roy, on peut suggérer que les scotomes sont principalement les suivants: les doigts de mains et les doigts de pieds, les barques, les petits escaliers irréguliers, les oiseaux de profil, les fruits éparpillés des coupes de nature morte. Il faut bien faire attention de discerner ce qui distingue les scotomes des tableaux des thèmes (eux aussi récurrents) ouvertement traités par la peintre (sur lesquels je vais revenir dans un instant), nommément: les figures zoomorphes et (par-dessus tout) anthropomorphes.

Ce qui facilite la pêche aux scotomes dans ce corpus spécifique, c’est le fait que les tableaux de Nelly Roy sont très souvent des fresques-agoras, c’est-à-dire de grands ensembles humanisants, chargés de fourmillants détails. On peut donc aisément y chercher ce qu’on y cherche et y trouver ce qu’on y trouve. Contrairement aux fresques-agoras humoristiques bien connu de l’univers Où est Charlie?, la contrainte figurativiste d’une unité de temps ou de lieu ne joue pas ici. On se retrouve donc avec un vrac beaucoup plus libre, semi-figuratif, associatif, serein ou tourmenté, et configuré sur un mode plus onirique que platement réaliste. Une telle configuration est hautement favorable à l’apparition, habituellement périphérique, des scotomes. Ceux-ci se manifestent de toute façon même dans les toiles les plus dépouillées. Observer la toile MIRAGE placée supra (entête du billet). Elle déploie le problème que je vous expose ici, de façon sobre et limpide. Devant les figures humaines apparaissent le scotome de leurs mains doitues, distordues et intenses. Derrière ce thème net du collectif humain (sur lequel je reviendrai) se profilent les barques et les oiseaux faisant à la fois scotome et configuration périphérique. J’insiste sur ces derniers (scotome et configuration périphérique, intimement corrélés) parce qu’ils représentent ce que Nelly Roy concède à la dimension réifiante de l’art moderne. Et, du fait de cette concession, ils seront présents mais se tiendront habituellement dans les marges ou en fond de scène. Quand j’ai eu l’occasion de discuter la question de ses scotomes avec Nelly Roy, elle a d’abord mis de l’avant la nette dimension symbolique de ces récurrences. La main et les superpositions de mains (gantées ou non — souvent une petite main dans une grande, en tout cas. Certaines mains ont parfois six doigts) symboliseraient l’entraide. Les petits escaliers, eux, vaudraient pour l’accession à une situation améliorée. La barque serait là pour symboliser le voyage, notamment le voyage migratoire. Très généreuse et soucieuse de partager la nature profonde de son travail, Nelly Roy en vient vite à expliquer qu’elle est originaire de la Gaspésie, pays des barques se posant sur les plages et des oiseaux se posant sur les barques… À propos du scotome des doigts de pieds, elle est encore plus explicite: dans mon enfance, une chaussure, c’était comme une prison. Nous vivions pieds nus (notamment sur nos plages). On mettait des chaussures en septembre, quand c’était le temps de retourner à l’école. Le scotome retrouve donc sa manifestation naturelle, notamment en peinture automatiste. Il est bel et bien la récurrence semi-consciente d’une sensualité secrète. Mais, perfectionnée, la symbolisation habillant le scotome est ouvertement revendiquée par l’artiste, ce qui ne sera certainement pas à négliger.

On a donc affaire, en fait, à un surréalisme bien tempéré. Les pulsions automatistes, le facteur réification, et la transgression du figuratif y sont mais il ne s’agit pas ici de se laisser porter ou emporter n’importe où. C’est que Nelly Roy a des choses à dire. S’il fallait résumer son propos de peintre moderniste en une seule phrase synthèse, celle-ci serait: ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN… Le corpus, formulé dans un idiome pictural réifiant, va s’arc-bouter et inverser la tendance. La réification étant le fait de transformer l’humain en chose, sa converse dialectique sera la fétichisation (au sens strictement marxiste du terme): transformer les choses en réalités humaines, humaniser les choses, les historiciser. Concentrons, pour exemple, notre attention sur la toile BABYLONE:

BABYLONE (copyright © Nelly Roy)

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On part (sans trop le savoir) de la nature morte cézannienne, disons, trois poires bien chosifiées dans une coupe. Puis la réification éclate. La coupe disparaît et les trois poires virevoltent dans les racoins du tableau, une au sol, côté jardin, une dans le décors lui-même, une troisième épinglée dans la tourelle, côté cours. Oh, et puisque nous sommes à régler nos comptes avec les scotomes du tableau, observer, au premier plan, la main ouverte tronçonnée du reste et, plus bas, les trois pieds nus (deux dans le sable et un troisième plus petit à l’intérieur d’un grand), ainsi que les petits escaliers irréguliers menant vers quelque choses d’autre. Le fond choral périphérique bien auditionné, passons au thème central du tableau. Il s’agit d’un espace convivial fétichisé (humanisé). Ma maison est devenu un grand totem humain. Le monde de mon humanité domine donc pleinement le monde de mes objets (sable extérieur, poires de nature morte, mobilier, escaliers, arches, configurations architecturales antiques). L’espace ici n’est pas seulement un espace humain (construit, architecturé, historique même). C’est aussi un espace humanisé et dominé par la figure gigantale et tutélaire du fétiche. Notons, en guise de souvenir réifiant rappelant les lois de l’idiome pictural mobilisé, les yeux intégralement noirs, comme chez le fameux Portrait de Madame Gagnon de Paul-Émile Borduas. S’il y a Babylone dans tout ceci, ses flonflons lointains, blanchâtres, émulsionnés, se font vaguement sentir au fond du torse de ce grand totem féminin. Le collectif antique babylonien (du titre) est réifié, pour ne pas dire mythifié, occulté. Il est marginal. Si quelque chose rappelle la pose hiératique (archéologique, mythique) de Babylone ici, c’est bien cette femme-chaise et son espace. Elle, elle est centrale. Conséquence inéluctable: le dispositif architectural est fétichisé. La figure humaine n’est plus dominée par son monde domestique ou archéologique (comme dans la peinture moderniste de l’ère industrielle) mais elle domine derechef celui-ci, dans une dynamique à la fois archaïsante, post-industrielle et, admettons-le, passablement triomphante. Retournement. On retourne à l’humain et on en vibre.

L’étude des figures humaines est de fait un aspect clef du travail de Nelly Roy. L’acte global de réification de la peinture moderne se subordonne à l’acte spécifique, fétichisant lui, de la démarche originale en cours. Bon, qu’est-ce que cela signifie concrètement? Revoyons le petit collectif humain du tableau MIRAGE (en entête du billet). Il y a là sept visages humains manifestant une intensité émotive peu commune des expressions faciales. Or, deux de ces figures sont soumises à un processus réifiant (d’ailleurs lui aussi récurrent dans l’œuvre). À deux reprises, on se trouve avec deux têtes siamoises qui semblent partiellement émerger l’une de l’autre comme, disons, les deux portions d’un brocoli ou d’un bourgeon. Le procédé est fatalement réifiant (chosifiant), en ce sens qu’il gère ces têtes humaines selon un traitement qui ne parviendrait à être factuellement figuratif que s’il s’agissait d’objets (de statues, par exemple). Et pourtant, malgré ce procédé, devenu plus ou moins convenu depuis Picasso, c’est la force humanisée, à la fois intime et ouverte, de ce collectif qui ressort, qui rejaillit. Un procédé pictural jadis fortement réifiant est mobilisé ici pour s’arc-bouter, inverser un vaste mouvement culturel, et retourner vers une humanisation semi-figurative (qui, cependant, préserve précieusement la sagesse moderniste de ne par retomber dans un réalisme plat). On notera que les effets de couleurs contribuent massivement au jeu, ici. Il y a de la chair et de la mer mais absolument aucun danger de se croire dans du photographique. La dimension anti-réaliste et semi-figurative est pleinement assumée. Le matériau bringuebalant et intransigeant du traitement moderniste est intégralement mis au service de l’aphorisme ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN… Le résultat est saisissant. On dirait que ces émouvantes figures, esquissées mais puissantes, vont se mettre à nous parler. Et c’est bel et bien parce qu’elles ont des choses à nous dire. N’épiloguons pas.

Concluons plutôt notre réflexion sur LE MARIAGE, une très belle fresque-agora évoquant la vie sociale d’immigrants du Congo-Kinshasa.

LE MARIAGE (copyright © Nelly Roy)

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Tout est dit, ici. On retrouve les mains, au moins un pied nu et les petits escaliers, en guise de scotomes… mais aussi, au premier plan, les barques, désormais subtilement réinvesties et habillées en pirogues africaines et assumant ainsi plus explicitement leur chaloupeuse mission symbolique. Les figures humaines, hiératiques et solennelles en leur gestus social indubitable (un mariage), dominent calmement et solidement le tableau mais cela se fait comme par transparence ou par transcendance, au sein de la trame sémillante des petits objets de la fresque. Le propos nouveau ici, ce sont les figures animalières. Quand une figure animalière apparaît chez Nelly Roy, si elle n’est pas un des scotomes oiseaux conventionnels, elle est habituellement fortement anthropomorphisée, du fait d’être ouvertement fétichisée. Regardez les animaux dans ce tableau, un zèbre, un éléphant, d’autres figures de bestiaire moins directement figuratives et plus complexes. Elles ne sont pas si bestiales, ces bêtes. Elles ressemblent toutes plus ou moins à des jouets, des dessins encadrés, des toutous façonnés, ou des totems soigneusement fabriqués de main d’homme. Observez maintenant deux des trois figures humaines au bas du tableau. Côté cours, les deux figures humaine ont le visage assombri, comme peint ou ombragé. Elles ressemblent un peu à des poupées. Ici, tout partout, les animaux et les humains semblent ouvragés par l’Humain. Et leur passage par la phase réifiée (jouet, toutou, dessin, poupée) sert à rien d’autre qu’à les ramener tous et toutes vers l’humanité, comme dimension déterminante. Et ainsi, la fresque-agora sera de la densité, du bigarré et du complexe que l’on voudra, l’ensemble sobre et stable des déterminations travaillant l’œuvre de Nelly Roy la traversera, comme un inévitable flot de couleurs. Le torrent des petits objets est comme fracassé. L’humain en émerge. Le parti pris des choses est remplacé par le parti pris des hommes et des femmes. Que dire de plus?

ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN… L’art pictural moderne, réifié, industriel, matériel, redevient, chez Nelly Roy, fétichisant, post-industriel, social. La pulsion intime de peindre rencontre le devoir civique de dépeindre. Et ce faisant, cet art pictural moderne, déjà crucialement démarqué face à sa propre tradition, parle derechef de ce qui humanise.

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Les lièvres et le troupeau de moutons dans une inondation

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2019

En Nouvelle Zélande, des lièvres ont fui une inondation en s’agrippant sur le dos de moutons (juillet 2017)

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Une fort vallonneuse contrée
Était, ce matin là, totalement inondée
Et sa population de lièvres touchait le désespoir
Comment vous raconter
Sans pleurer
Cette histoire?

Sous les crues torrentielles
Une noyade cruelle
Guettait sournoisement
Nos bonnes gens
Aux longues oreilles.
Leur fin tragicomique eut été à nulle autre pareille.

Un troupeau de moutons traversa alors la contrée
Collectivement frémissant
Et fébrilement
Fort pressé
De courir dare-dare s’abriter
En ses terres, en ses bergeries.
En période sinistre, chacun court pour sa vie.

Les lièvres à demi noyés et livides
S’avisent soudain de la massive et impavide
Certitude des ovidés.
Ils imaginent donc de s’agripper
Sans un dit, sans un mot
En la lourde laine de leur dos.

Grâce leur en fut rendue car ils furent sauvés ainsi
Les moutons transportèrent les lièvres vers leur abri
Et l’histoire fit grand bruit
Chez tous les folliculaires à la ronde.
Pour tout vous dire, elle fit le tour du monde.

Un vieux lièvre coétteux
Boiteux
Qu’on vous photographiait sans arrêt au milieu
Des tout boueux
Compères moutons
S’exclama: cette gloire me cloue littéralement le bec
De par son caractère incongru, ridicule, anormal
J’aurais mille fois préféré
Demeurer
Méconnu mais au sec.

Ceci sera notre morale.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Les aléas fonciers de l’agriculture bio

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2019

Nous allons suivre le cheminement d’Olivier Laframboise (non fictif), jeune agriculteur bio québécois. Monsieur Laframboise pense à son produit avant tout. Il n’est pas intéressé par la conception pragmatiste du marché bio. Arrêtons-nous pour commencer sur cette dernière. Un petit agriculteur veut se lancer dans le bio. La première chose qu’il fait, c’est de s’informer sur les attentes du public en matière de produits biologiques locaux. Il découvre alors que c’est la laitue bio qui pogne le plus dans les masses, en ce moment. Il se lance donc dans la production de laitue bio et connaît un succès commercial très passable. On voit bien l’ordonnancement de sa démarche: étude de marché d’abord, culture du produit retenu ensuite. Même en matière d’agriculture bio, la bonne vieille formule commerçante give people what they want reste une procédure peu originale mais relativement gagnante. Notre nouveau producteur de laitue n’a pas nécessairement mis en place quelque chose qui change le monde mais il a su doser survie commerciale et production agricole artisanale. C’est un pragmatiste. Peu importe ce qu’il cultive finalement, hein, si ça marche.

Plus innovateur, Olivier Laframboise ne raisonne pas comme ça. Il pense d’abord et avant tout au produit maraîcher qu’il veut faire. Il choisit donc des produits pointus qui le bottent bien et qui se caractérisent à la fois par leur intérêt culinaire effectif et leur aptitude naturelle à survivre et à s’implanter dans le milieu naturel québécois, qui est un écosystème nordique. Gastronome novateur autant que maraîcher imaginatif, Olivier Laframboise opte donc pour la fraise des Carpates, la petite orange nordique et la fameuse et savoureuse canneberge albanaise, qu’on peut même faire pousser sous la neige (ces trois produits maraîchers sont fictifs mais, hm, c’est tout juste). Solide dans sa décision de cultiver ces trois agrumes, et aucun autre, en plein air, au Québec, Olivier Laframboise va rencontrer sa première déconvenue. Ce sera moins une contrariété agricole ou gastronomique qu’une contrainte foncière. Autrement dit, il va perdre ses premières illusions au moment de tenter d’acheter son fond de terre de départ.

Notre petit producteur découvre en effet qu’il n’est tout simplement plus possible, au Québec, de s’acheter une parcelle. Il faut désormais s’approprier de la terre en grand volume, ou rien. Pour démarrer, Olivier Laframboise devrait dénicher un demi-million de dollars pour acquérir la copieuse surface de terre qu’on l’oblige à acheter. Il n’a évidemment pas ce genre de moyens. Mais pourquoi la terre est-elle si chère au Québec et d’où sort cette obligation de l’acheter ainsi, en bulk? Ça tient au marché lui-même et à sa dynamique, fatalement. Olivier Laframboise va creuser cette question. Il découvre alors qu’il est, veut veut pas, en compétition objective avec les puissances suivantes.

Promoteurs immobiliers. Jean Garon étant depuis longtemps sorti du corps des autorités agricoles québécoises contemporaines, la vieille notion vingtiémiste de zonage agricole n’est plus qu’un doux souvenir aisément contournable. Désormais, la grande périphérie des villes et villages des vieilles paroisses québécoises est le terrain de jeu des promoteurs immobiliers, industriels et surtout résidentiels. Ces instances peuvent acquérir de vastes surfaces de terre et les organiser pour en faire des logements qu’ils vendront ensuite à gros tarifs aux banlieusards tertiarisés fuyant les villes. Le paradoxe de la densification suburbaine étant ce qu’il est, il est incontestable qu’une portion importante des terres cultivables québécoises est tout doucement en train de perdre pour toujours sa vocation agricole.

Acheteurs spéculateurs fonciers. Il y a aussi des acheteurs de terres qui sont des spéculateurs fonciers. Olivier Laframboise vit dans une charmante commune riveraine que, inspiré par Gilles Vigneault, nous nommerons Saint-Dilon. Sur la petite rue tranquille où habite Olivier Laframboise, il y a une parcelle de terre grosse comme un ou deux bons espaces résidentiels. Cette terre est un petit boisé verdoyant et aucune maison n’y est construite. Olivier Laframboise s’y ballade souvent et il se dit qu’il pourrait y planter quelques jolies rangées de fraises des Carpates et ce, sans même toucher aux arbres qui y poussent. Quand il se renseigne au cadastre du village, il apprend que cette terre intouchable appartient à une héritière de l’Ohio qui n’en fait rien et qui attend tout simplement qu’on lui fasse une offre d’achat qui la satisfasse. Elle laisse le pourtour de cette terre qu’elle ne visite jamais s’urbaniser, se densifier. Elle laisse tout doucement les services villageois s’y perfectionner et, le temps venu, sur les conseils de son notaire local, elle la vendra avec un solide profit foncier à quelqu’un qu’elle ne rencontrera même pas, soit un riche particulier voulant se bâtir, comme on dit dans le pays, soit un promoteur immobilier. Il y a comme ça, dans les villes et villages québécois et sur leurs périphéries, des terres, habituellement en friche ou boisées, qui appartiennent à des américains, des chinois ou des saoudiens qui les ont achetées et se les sont revendues entre eux sur leurs ordis et qui attendent tranquillement la vente payante qui fera retomber cet espace foncier dans le monde empirique de la valeur d’usage. Olivier Laframboise n’a évidemment pas les moyens de faire l’offre alléchante que ces spéculateurs abstraits attendent sans se presser. La petite terre boisée de sa rue reste donc là, belle et inexploitable.

Nations procédant à de la délocalisation agricole. L’autre concurrent de notre petit producteur bio entreprenant mais peu ressourcé, ce sont les nations procédant, souvent intensivement, à de la délocalisation agricole. Imaginons une république pétrolière d’Europe centrale, disons, la Syldavie (nom fictif, bien connu des tintinologues). La Syldavie produit aujourd’hui du pétrole et du gaz naturel mais c’est un pays montagneux, peu apte à maintenir une agro-industrie vivrière performante. Traditionnellement, les syldaves sont de gros mangeurs de patates. Mais leur agriculture traditionnelle patatière est en déclin, bousculée par l’économie tyrannique des hydrocarbures, gourmande en bras, en terre et en eau. La Syldavie se contente initialement d’acheter ses patates sur le marché agricole international. Mais celui-ci oscille terriblement et cela rend ce petit pays à l’économie mono-orientée vulnérable à la fluctuation passablement imprévisible du prix mondial des pommes de terre. La Syldavie change donc de stratégie. Elle s’engage dans la délocalisation agricole. Elle achète d’immenses espaces terriens, par exemple au Québec (qui a la culture de la patate bien installée dans sa tradition terrienne) et y finance elle-même la culture de la patate, sur des terres dont elle est propriétaire et dont la production sera d’office réservée, exclusivement et à tarif fixe, au marché syldave. De plus en plus de pays riches mais peu dotés au plan agricole procèdent ainsi à la délocalisation agricole, pour contourner la variation internationale des prix. Ils le font souvent d’ailleurs au détriment de pays manquant cruellement de ressources vivrières. Ce phénomène éthiquement problématique est fort adéquatement analysé ICI.

Agriculteurs traditionnels ruinés. Finalement le dernier personnage institutionnel auquel Olivier Laframboise est confronté, c’est l’agriculteur traditionnel ruiné. Celui-ci prend sa retraite. Son fils n’a ni les moyens ni l’envie de reprendre le fond de terre. L’agriculture traditionnelle familiale est un apostolat menant trop souvent à la faillite ou à la dépression. Notre triste sire de cultivateur trado arrivé au bout de son rouleau regarde donc attentivement du côté des trois instances dont je parle plus haut et se prépare à vendre sa terre inexploitée et ses appentis vermoulus à l’une d’entre elles… si ce n’est pas tout simplement aux autorités fédérales ou provinciales qui s’apprêtent, par exemple, à faire passer une autoroute dans le coin, comme dans la fameuse chanson de Donald Lautrec. Soucieux strictement de prendre sa retraite et de se replier avec un sac de billes le plus rondelet possible, l’agriculteur traditionnel ruiné ou semi-ruiné ne s’intéresse aucunement à la toute exploratoire aventure entrepreneuriale bio d’Olivier Laframboise. Notre vieux farmer de souche va donc poliment mais fermement dire à notre jeune maraîcher entreprenant qui se cherche de la terre d’aller voir ailleurs si j’y suis. Pour un ensemble de raisons assez détectables, Olivier Laframboise ne pourra faire affaire avec aucune des quatre instances agraires contemporaines que je viens de mentionner. Il va donc devoir revoir de fond en comble son ci-devant modèle d’affaire.

Or, le village de Saint-Dilon, qui a, au jour d’aujourd’hui, une population d’environ 45 000 personnes, a, de disséminé dans ses flancs fourmillants et variables, quelque chose comme 68% de terres qui sont en friche. Il s’agit habituellement de parcelles de petits volumes, saupoudrées un peu partout, au grée de l’histoire du village. Certains de ces lopins sont sous la coupe attentiste des spéculateurs fonciers abstraits mentionnés plus haut mais ils ne le sont pas tous. Olivier Laframboise prend son petit calepin de notes et investigue méticuleusement les espaces verts de son village. Les parcs, les terrains de foot, les champs oubliés, les lamelles de bords de rivières, les jachères bizarres, les fonds de cours de casse. Il déniche alors des industries locales ou des services régionaux comme, disons, une entreprise de logiciels, un marché d’alimentation familial, une petite usine de palettes de bois, un garage, qui ont de la terre et dont certains segments de ladite terre sont en friche mais clôturables, et parfaitement exploitables pour une portion de micro-production maraîchère. Olivier Laframboise approche donc certaines de ces entreprises et leur propose de louer une partie de leur terrain non utilisée et d’y mettre en place une portion de sa production de petits fruits. Et ça fonctionne. Plusieurs de ces PME voient en effet parfaitement l’intérêt qu’elles ont à soutirer une mensualité locative pour une bande de terrain qui, au fil des années, ne leur sert à rien et qui, ce faisant, fera l’objet d’un entretien plus assidu. Olivier Laframboise, parce qu’il a bien compris et assumé la nature de ses contraintes de petit producteur agricole, fait ainsi d’une pierre deux coups. Il maximalise les micro-friches de son village, tout en s’assurant le fond foncier de petit volume que sa production hyper-spécialisée requiert, à tout le moins pour se lancer. Il lui restera ensuite à voir s’il arrivera à rencontrer ses débouchés, pour les produits originaux qu’il aspire à promouvoir. Si un de ses trois petits fruits ne marche pas bien, il sera toujours temps de clore l’entente locative le concernant et de se replier, avec une perte financière minime.

Olivier Laframboise (nom fictif) existe. Je l’ai rencontré, dans les Basses-Laurentides. C’est à lui que je dois le tout de la présente analyse. C’est un jeune entrepreneur maraîcher de trente-huit printemps qui vient de mettre en place la formule agricole originale dont j’ai esquissé ici la description. Il a tout mon respect et toute ma solidarité. Je trouve son analyse astucieuse et ses solutions adroites, tout en m’affligeant profondément de constater que le producteur bio local se doit, pour survivre, de laisser les lions spéculatifs, immobiliers et transnationaux se partager les gros morceau terriens et se contenter, lui, Olivier Laframboise, des petits champs de pissenlits de  bords de clôtures et de derrières de choppes dans lesquels on faisait du bicycle dans notre enfance, pour lancer, en douce, son hypothèse agricole contemporaine. Né pour un petit pain, disaient non ancêtres?… Voué à une petite terre et à ses minimes aléas fonciers, disent nos contemporains.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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QUARANTE-QUATRE COQUILLAGES DE MÉDITERRANÉE (par Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2019

CHICOREUS CORNUCERVI. Röding 1798. Synonyme : MONODON. 102-114mm. Photo: Allan Erwan Berger

CHICOREUS CORNUCERVI. Röding 1798. Synonyme: MONODON. 102-114mm. Photo: Allan Erwan Berger

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Ysengrimus (Paul Laurendeau): Alors Allan Erwan Berger, vous publiez chez ÉLP éditeur un ouvrage intitulé Quarante-quatre coquillages de Méditerranée. C’est indubitablement le texte passionnant d’un passionné. Parlez-nous donc d’abord un peu de ce qui, en vous, fait de vous un conchyliologue si ardent?

Allan Erwan Berger: C’est la lecture, c’est la découverte de la mer, et c’est le système des récompenses institué par mes parents. Chaque fois que j’avais de bonnes notes à l’école, en fin de mois je recevais un cadeau. Au début ce furent des livres sur les animaux, puis un jour ce fut, dans cette collection, le numéro sur les animaux marins: je découvris la faune magnifique et si étrange, si extra-terrestre, des mondes aquatiques. Au fond des images, comme de petites étoiles posées dans le paysage, apparurent les premiers coquillages de mon existence. Je me mis à rêver d’eux. On m’en offrit un. Puis on m’offrit un livre sur eux, livre qui reste une de mes références car l’auteur a parfaitement su cerner la fascination qui a été exercée sur les humains par ces êtres si particuliers. Il s’agit de Roderick Cameron: Les coquillages, Hachette, 1964, trad. M. Matignon. On y découvre des gravures d’anciens cabinets conchyliologiques des siècles passés: une profusion baroque qui comble l’esprit, et donne soif. Ainsi devins-je collectionneur. Puis, le temps passant, je devins conchyliologue amateur: m’intéressant non plus à la possession des objets, mais à leur étude comparée. Aujourd’hui, je me sépare d’à peu près tout ce que je reçois, enregistrant les nouveaux venus dans un atlas en ligne visité quotidiennement par des nuées de collectionneurs et d’amateurs, et corrigé constamment par les contributions amicales de ceux qui savent quelque chose que je ne savais pas, ou que je savais mal – en ce sens, Internet permet de faire bondir le niveau des connaissances à une vitesse sans mesure avec ce qui se pratiquait au temps des missives en papier, quand les recherches documentaires étaient obligatoirement menées en consultant des réceptacles non interactifs. Donc, je reçois des choses à tomber de ma chaise, j’en garde quelques unes, je relance le reste dans la mêlée. J’ai réussi par conséquent à échapper à la fascination de l’entassement, qui est une avidité sans fond; ceci me permet de rester plus froid, et peut-être alors plus amoureux. Voilà pourquoi je ne me décris plus comme un «collectionneur», mais comme un «conchyliologue amateur», qui agit de toutes ses petites forces dans le registre du dilettantisme cher à Daniel Ducharme.

Y.: Et, disons la chose comme elle est: transmet jubilativement son enthousiasme… Alors dans votre ouvrage on retrouve de magnifiques photos de coquillages. Vous les avez pris vous-même, elles proviennent d’ouvrages savants ou les deux? Comme corollaire à cette question, vous évoquez toutes les plages et fonds marins du monde (monde méditerranéen mais pas seulement) d’où proviennent ces petites merveilles. Elles ont été cueillies par vous, par d’autres, ou les deux? Comment se répartissent les dimensions directes et indirectes du savoir, ici?

A.E.B.: Toutes les illustrations sont de Berger, et sont mises sous licence [CC BY-SA 3.0]. Les coquilles sont soit pêchées par moi (principalement les espèces de faible profondeur), soit par d’autres personnes (principalement les espèces de grands fonds). Mais dans mes tiroirs il y a des choses du monde entier, que je ne peux donc avoir toutes pêchées – il n’y a d’ailleurs pas que des coquilles. Par exemple les deux cornucervi de l’illustration supra ont été récoltés à la limite extrême d’une marée très basse, sur un récif envasé de la région de Dampier, au nord-ouest de l’Australie. Aller jusque là-bas, arracher un permis de pêche, passer par l’intermédiaire d’un commerçant agréé pour faire franchir les douanes à ces deux captures, les faire transiter d’un antipode à l’autre… Autant les commander. De tous temps, les conchyliologues ont reçu l’immense majorité de leurs coquilles sans sortir de leurs chers cabinets. Nous avons ici affaire à une population de cloportes, blanchis à l’ombre des études, qui passent leurs vies le nez dans les écrans et les bouquins, à tapoter sur leurs claviers au milieu des odeurs inquiétantes des coquilles mal vidées qui sèchent sous un bureau, des produits chimiques de fixation, des chairs pourrissantes parfumées à la putrescine tapies dans des placards suspects. J’ai en ce moment un paquet de spécimens récoltés aux Samoa il y a un an, stoppés dans un mélange d’alcools, qui s’impatientent dans la cave, rendant celle-ci aussi charmante à renifler qu’une morgue. Lorsqu’on collectionne des coquilles marines, il est difficile de ne pas répandre une certaine ambiance autour de soi. C’est un combat. Mais pour en revenir aux «plages et fonds marins du monde» que vous mentionnez, cela se réfère aux indications de capture, aux données environnementales, à tout le data sans lequel un item n’est plus rien qu’une enveloppe vide. En sciences naturelles, un item doit transporter avec lui toute son histoire, ce qui permet de comparer celle-ci avec les histoires d’autres items semblables, afin de lever des mystères sur la répartition, l’habitat, l’évolution des communautés, ce qu’elles mangent, ce dans quoi elles se cachent, comment et pourquoi elles se camouflent, avec quoi elles s’associent, quels sont leurs parasites et leurs commensaux.

Y.: Vous mentionnez les commerçants avec lesquels, donc, il faut implacablement composer. Ça semble d’ailleurs être tout un import-export que celui des coquillages. Vous évoquez d’ailleurs à plusieurs reprises, dans votre ouvrage, le peu recommandable impact de connaissance de la dimension commerciale de la conchyliologie. Il semble que certaines «sous-espèces» de coquillages soient littéralement fabriquées plus sous la pression des priorités d’esbroufe marchande que dans une perspective de vraie description biologique. Qu’est-ce que c’est exactement que cette combine?

A.E.B.: C’est tout simplement l’avidité, sous deux formes qui sont complémentaires. L’une agit dans le registre de la construction de la persona, et l’autre dans le registre de l’intérêt vénal. La seconde naît de la première. Il faut d’abord que des collectionneurs ou des conchyliologues se sentent la fringale de publier la description d’un nouveau groupe, que l’on qualifiera, au mépris de toutes les évidences évolutionnistes, de «sous-espèces», pour que les marchands embraient et, sachant pertinemment qu’un bon quart de leurs clients amateurs et amoureux vont se jeter dessus à n’importe quel prix du moment que c’est le plus tôt possible (pour faire les malins auprès des confrères malheureux ou moins argentés), répercutent le nouveau nom dans leurs listes même si celui-ci n’a aucune validité taxonomique. Nous avons donc Machin qui, prenant argument que telle espèce a colonisé un nouvel endroit isolé de son aire naturelle et que, dans ce nouvel endroit, la plupart des spécimens semblent partager des caractéristiques morphologiques légèrement différentes de celles habituellement rencontrées dans l’aire naturelle, en conclut qu’il est fondé à pouvoir inventer un nouveau taxon de sous-espèce qui, puisqu’il sera le premier à le publier, portera son nom d’auteur à lui: Escargotus normalus broceliandensis Berger 2014… sous le prétexte que Berger aurait rencontré, en forêt de Brocéliande, des exemplaires à la spire plus étirée que la normale (ce qu’on trouve partout, mais qu’on trouverait plus souvent à Brocéliande même, dans certains boisés, pour toutes sortes de raisons environnementales qui nous resteront obscures, et de toute façon on s’en fout). À ce compte, les humains des forêts congolaises à faibles ressources alimentaires seront nommés Homo sapiens pygmæus Théodule 1914, tandis que ceux, tout aussi graciles, des déserts d’Afrique du sud seront nommés Homo sapiens kalaharensis Tartempion 2027. C’est faire fi des strictes définitions de l’espèce et de la sous-espèce, pour le plaisir chez l’inventeur d’alimenter sa gloire, et chez les marchands peu scrupuleux de piquer beaucoup de fric à tous les idiots des listes de diffusion. Bof, bof, bof. Un bon collectionneur doit avoir lu Épictète.

Y.: L’intervention humaine tend à bien vous casser les pieds, donc, en matière de coquillages. Les impacts de la susdite intervention humaine ne se restreignent d’ailleurs pas au domaine gnoséologique, il semble bien. Votre ouvrage mentionne à quelques reprises la portée de l’activité maritime humaine sur la vie même des espèces de mollusques. Vous nous parlez de ballasts transporteurs, de cueilleurs de moules comestibles qui, jadis, cassèrent les rochers où elles habitaient au point de bizouner tout un pan entier d’habitat, y compris pour d’autres espèces. Mais comme l’attention de votre travail se concentre en Méditerranée, vous faites fréquemment référence au perçage du Canal de Suez (ayant eu lieu entre 1859 et 1869) entre ladite Méditerranée et la Mer Rouge. Cette intervention humaine d’envergure semble avoir graduellement ouvert un monde de migrations bilatérales inattendues chez la gent coquilleuse de deux petits mondes jadis séparés. Impact positif? Négatif? Mixte?

A.E.B.: Si, de toute évidence, la destruction des rochers est indubitablement un phénomène qu’on peut estimer négatif dans le temps court, immédiat, de la survie d’une espèce, comment juger bien ou mal de l’impact des transports de larves d’un océan à l’autre, puisque toute la géologie méditerranéenne atteste de telles migrations, venues soit du nord soit du sud, en fonction des impacts climatiques? La seule différence entre le bateau-stop et la migration au gré des courants est que la première façon de voyager, «artificielle», se fait de manière quasi instantanée par rapport à la seconde, qui est réputée «naturelle». Puis-je proposer un criterium adossé à la mise en échelle des conséquences de tel ou tel phénomène? Quand des humains décident, sur deux mille kilomètres de côtes, de bousiller des rochers pour récolter des douceurs qu’on vendra bien cher, c’est moche car ça détruit les habitats de centaines de milliards de gens. Mais quand des cargos déversent des larves étrangères dans une mer isolée, ça n’a pas plus d’impact que lorsque des hordes de Blancs bien bondieusards et armés de whisky se déploient dans un pays rempli de bisons et d’indigènes amérindiens qui ne supportent pas l’alcool: lesdits indigènes s’en prennent plein la poire, les bisons sont décimés, mais le monde n’est pas entièrement ravagé. Les chiens de prairie sont toujours là, quelques «indiens» aussi, et ladite prairie se reconstitue cahin-caha sous les sabots des chevaux, nouveaux arrivants. C’est dur, c’est tragique, c’est sale et c’est salaud, mais on peut encore faire à peu près avec. Par contre, quand, dans bien des endroits de l’océan Indien, il devient interdit de ramasser une simple valve de palourde morte depuis vingt ans sous peine d’amende énorme, tandis que pêcher à la dynamite dans les récifs de corail ne coûte que le prix de la corruption des rangers chargés de le garder, alors là on va vers une destruction qui est adossée à une course effrénée: détruire un maximum tant qu’il y a quelque chose à en tirer, et merde aux suivants, on leur glisse une bonne quenelle bien néo-libérale. Autant dire que je ne mets presque pas de différence entre l’autorisation implicite de contourner la loi si on a du fric, et celle de déverser des millions de litres d’eau contaminée dans un océan, que cette eau soit radioactive comme celle de Fukushima, ou qu’elle soit simplement empoisonnée aux nitrates, phosphates et métaux lourds comme celle qui se jette dans le Golfe du Mexique en provenance des égouts nord-américains. Dans le cas des rochers dynamités, de Fukushima ou du Mississippi, l’impact est massif et laissera des traces dans la roche; dans le cas des ballastages, l’impact est combattu, compensé, négocié, et prend un temps considérable avant de faire évoluer les grands ordres. Tout le monde a le temps de s’adapter, et même celui d’entrer en résilience dans les zones où la conflictualité aurait engendré des phénomènes bien véhéments. Des coquillages de la Mer Rouge trouvés en Crète ne sont rien d’autre que de nouvelles occasions de manger des trucs bons avec un peu d’ail et un chouette vin doré; tandis que des thons, pêchés au large de Bornéo, et farcis de particules radioactives, c’est imbattable, c’est incombattable, c’est invivable et ça devient presque irracontable. En outre, quand on retrouve les mêmes au large de San Diego, et que les bébés humains de l’Oregon sont atteints d’hypothyroïdie pour cause de pluies japonaises, on se dit que le bon Dieu a décidé de casser quelques milliards de kilomètres de cailloux pour nous vendre aux restaurants de Satan, et que le volcan de Fukushima vaut bien un lahar des temps préhistoriques, pour ce qui est des génocides. Après quoi l’on reporte son regard sur le Golfe du Mexique, et l’on constate que toute la zone périt sous la pollution nord-américaine, dont le niveau a plus que doublé depuis les années 1950. Ce que montrent les films de Cousteau n’existe souvent plus du tout. La surface en état d’hypoxie et même d’anoxie totale croît chaque année: tout être vivant qui y pénètre meurt sans échappatoire, à part quelques poissons rapides s’ils ont la chance de changer d’avis et de faire demi-tour. Voilà les effets du néo-libéralisme sans frein. Les porte-conteneurs et leurs ballasts sont donc bien inoffensifs en comparaison. Ah, tant que j’y suis, voyons quel est l’impact des vilains collectionneurs sur une pauvre plage innocente: je vous l’apprends, une simple tempête vaut dix ans de cueillette effrénée. Et une petite séance de beach-refreshing (dragage de sable marin extrait au large et répandu sur les plages pour enterrer les paquets de clopes, les crottes de chien et les mégots) ça vaut vingt tempêtes tropicales, plus trois tsunamis et deux tremblements de terre – je me demande si j’exagère assez pour être enfin réaliste?

Y.: En tout cas, ici comme dans votre ouvrage, vous nous montrez bien votre sens des grands cycles. Cette remarquable Méditerranée, notre vedette ici, est un exemple spectaculaire de ces flux de grands cycles, justement, révélés chacun à leur façon, par les séculaires mouvements de mollusques. Montées des eaux, baisses des eaux, hypersalinisations, glaciations, assèchements, engloutissements. Elle en a vécu des aventures macro-géologiques «notre Mer», depuis les temps connus ou supputés. Votre ouvrage fait fréquemment allusion aux variations de cette immense trajectoire stratifiée. Si je vous demandais, sans filet (oui, c’est un calembour…), à vous et à toutes vos petites amies ès savoir les coquilles, de nous résumer en diapo rapides la vie de la Mer Méditerranée des cent soixante millions de dernières années, ça s’esquisserait comment?

A.E.B.: L’Afrique se rapproche de l’Europe, comme une mâchoire qui, pendant au bout du monde, se referme. Pendant tout ce temps le niveau des océans ne cesse de monter et descendre au gré des variations climatiques. L’avant-dernière fois, le niveau a si bien monté qu’il a fracturé le col de Gibraltar, et produit une immense cataracte qui noya la plaine méditerranéenne, à une époque où celle-ci était presque hors d’eau suite à un intense épisode d’assèchement que l’on nomme la crise de salinisation messinienne. Plus récemment, le niveau ayant de nouveau monté au-delà de toute mesure, le col du Bosphore a été recouvert par l’eau, et une autre immense cataracte a creusé des cañons terribles dans les pentes qui menaient aux plaines de l’est, aujourd’hui recouvertes sous ce que l’on nomme la Mer Noire. À cinquante mètres sous le niveau de cette dernière mer, on découvre aujourd’hui des faciès de plages.

Y.: Super. Cela contribue à faire sentir la puissante modestie de l’anecdote aux chèvres chiquant des coquilles de Crète et vous menant à la découverte d’un quai antique en pleine campagne. C’est là un fugitif et étrange moment de quête et de soleil dont vos lecteurs auront la joie de découvrir la teneur empirique (et gnoséologiques). Ces (rares mais savoureux) apartés anecdotiques où vous vous mettez en scène, acteur fouisseur, investigateur, à la fois frondeur et respectueux, à la fois sérieux et folâtre, un peu comme dans votre beau texte liminaire, nous fait rêver à quelque chose comme Les carnets de voyages du conchyliologue amateur qui en voulait. De tels carnets, moins savants, plus émotivement impressionnistes, seraient-ils dans vos cartons pour l’avenir?

A.E.B.: Non. Je verrai dans quelques années. Pour l’instant, je termine un recueil de nouvelles centrées sur la mise en paix du Soi par l’acceptation des souterrains et de leurs vertus, acceptation qui n’a rien d’une fascination évidemment.

Y.: Car ce conchyliologue est aussi spéléologue… Ce sera à lire, ça aussi. Des gens spéciaux, de fait, ces conchyliologues. Voraces mais vachement humains, quelque part… Je pense sans discontinuer à ces douzaines d’entre eux qui se sont mis, lors d’un événement public, à vous aider spontanément, par paquets, à rechercher une petite coquille grosse comme une bille qui venait de rouler au sol et qui fut effectivement sauvée. Oui, des humains hors du commun. Alors, pour conclure sur eux et sur vous, faites nous donc le portrait–robot du conchyliologue amateur contemporain et, dans le même souffle conclusif, pourquoi pas aussi le portrait-robot du lecteur cible de votre ouvrage du jour, tel que vous le concevez, le fantasmez ou le rêvez.

A.E.B.: Des conchyliologues, je n’en connais que par correspondance. Ils m’alertent sur une erreur, me donnent une coquille, me demandent la traduction d’un article ou me supplient de leur filer un spécimen pour leurs études. On s’envoie des bêtes et des messages, des images et des questions. Je questionne beaucoup, ils répondent beaucoup. J’ai de bonnes relations avec le Museum d’Histoire Naturelle de Genève; un mien camarade, collectionneur et conchyliologue amateur, est en très bon termes avec le Museum d’Histoire Naturelle de Paris. Nous avons nos sources! Quant aux collectionneurs, les profils sont très divers. Je fournis en ce moment du sable coquillier à un ami allemand qui adore en extraire les centaines de petites espèces; avec un pinceau fin, une bonne loupe et quelques sachets, un bon saladier de shell grit fait passer l’hiver de la plus tranquille des manières. Un autre camarade m’envoie des images pour mon atlas en ligne. Un troisième m’inonde de ses trouvailles, et je lui envoie en retour un paquet de ce que j’ai reçu par ailleurs et qui me semble devoir l’intéresser. Un quatrième ne saurait concevoir son existence sans écumer telle famille de A jusqu’à Z, et doit impérativement produire les tous premiers articles à chaque nouvelle découverte vraie. Il possède chez lui plusieurs centaines de milliers de spécimens de cette seule famille, et est co-auteur des ouvrages de référence qui s’y rapportent. Comme je me sépare souvent des coquillages que j’ai en trop en les exposant sur un site de vente aux enchères, j’ai pu faire la connaissance de divers types d’acheteurs. Il y a celui qui a aussi peu de sous que moi, et qui établit ses commandes avec les soins les plus minutieux. Il y a ceux qui, loin de tout souci financier, désespèrent tout le monde en posant une enchère qui écrase tout dès le début, bien certains qu’une bonne outrance clôt toujours le bec à la concurrence. Quand deux de ces fauves s’empoignent, le vendeur peut s’attendre à faire un joli gain. L’un de ces grands acheteurs entasse les paquets qu’il reçoit, et m’avoue n’avoir pas le temps de les ouvrir – il anime une émission sur une chaîne de télévision dans le Benelux, ce qui explique sa vie trépidante. Avec beaucoup de ces gens je noue des relations d’amitié ou de camaraderie, basée sur l’estime: leurs études et leurs amours sont respectables, harmonieuses, éclairées et sereines. Ils sont fertiles et m’aident souvent dans mes identifications. Les compulsifs sont rares, et on essaie en général d’établir des circuits parallèles pour éviter qu’ils se manifestent et interceptent. Quant au lectorat rêvé du présent ouvrage, j’imagine avec plaisir qu’il s’agit d’un jeune humain qui, ouvrant au hasard les titres de ce fichier, tombera en arrêt devant une coquille qui lui parlera et lui chuchotera les mille promesses, qui toutes seront tenues, que la mer offre à celles et ceux qui la regardent avec les yeux d’enfants du vieux pêcheur de mon histoire liminaire.

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Allan Erwan Berger (2014), Quarante-quatre coquillages de Méditerranée, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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