Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Monde’ Category

Arsène Darmesteter sur la ligne sinueuse du bleu tramway de Montpellier

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2017

montpellier-france

Il s’agissait, dans ce cas-ci, d’un colloque très savant et très confidentiel sur le linguiste, grammairien et lexicographe Arsène Darmesteter (1846-1888), enfant roussillon du cru et éminent co-auteur du Dictionnaire général de la langue française, un des quatre joyaux de la lexicographie française du 19ième siècle, avec le Dictionnaire National de Bescherelle, le Grand Littré, et le Grand Larousse. Le colloque, co-organisé par le laboratoire sociolinguistique DIPRALANG de l’Université Paul Valéry, et la Revue des langues romanes qui en publiera les actes, se tenait en la salle Jourda du Bâtiment de la Recherche de l’Université Paul Valéry-Montpellier III, il y a de cela une toute petite quinzaine d’années. Ce fut un colloque limpide et captivant, pas d’esbroufe hagiographique, pas de cirque, pas de cadences. Six solides conférences d’une heure si fascinantes que, une fois n’est pas coutume, je cède à l’envie épormiable de vous les résumer toutes.

Pierre BOUTAN ouvre la marche avec une présentation intitulée Bréal, lecteur de Darmesteter portant sur la relation entre le fondateur de la sémantique française et notre lexicographe. Fourmillant de détails biographiques tirés en grande partie de le correspondance de James Darmesteter, frère d’Arsène, cet exposé d’un spécialiste de l’histoire de l’enseignement français nous fait sentir le solide fond instituteur jacobin d’Arsène Darmesteter, et son soucis aussi militant que sourcilleux de la promotion d’une langue française une et indivise.

Pierre CASADO, propriétaire de chevaux passionné, méridional bouillant dont un des grands-pères était éleveur de taureaux et l’autre philologue, est arrivé avec, sous le bras, une édition originale du Dictionnaire général léguée par un de ses susdits grands-pères (devinez lequel). Il nous a fait un solide topo sur les mots provençaux dudit Dictionnaire général et leur traitement par Darmesteter et un de ses lexicographes subalternes du nom de Thomas. 350 provençalismes sur une nomenclature de 10,000 entrées. Certains provençalismes absents ici, mais présents chez Littré, d’autres traités comme des mots d’origine italienne, espagnole, ou même haut-allemande ou gothique. Une évidente hypertrophie des termes de pêche et de labeur maritime perpétuant le stéréotype du méridional riverain et marinier. Aucun mot paysan, alors que notre personnage est montpelliérain et a potaché à l’école communale. Quoi de nouveau sous le beau soleil du traitement des régionalismes lexicaux dans notre cher Hexagone centralisé et normatif.

Au déjeuner, comme je suis le seul non-européen du colloque, on me fait tâter des merveilles de la table régionale, succulente comme de bien prévisible. Je goûte à tout sauf aux vins, pour ne pas somnoler au moment de ma conférence, qui est la première à lever le rideau d’aprème. Intitulé Darmesteter et la néologie: sémantique lexicale et dérivationnelle mon topo vise à montrer que, dans un contexte intellectuel hautement réfractaire à l’idée de créativité lexicale, et en laissant clairement de côté le programme dialectologique et le phénomène encore mal perçu des français régionaux, Arsène Darmesteter, sous la puissante pression de la linguistique historique, se propose d’étudier la néologie en français acrolectal. En dépit de nombreux avatars, l’analyse produite s’articule comme une sémantique générale dont la base sémasiologique repose principalement sur la dérivation lexicale, et dont la base onomasiologique est fondamentalement extralinguistique.

Dans un exposé intitulé Au service de la linguistique historique du français: Léopold Sudre, réviseur de l’œuvre d’Arsène Darmesteter, l’historien de la linguistique belge Pierre SWIGGERS nous parle ensuite de ce Sudre, agrégé de grammaire, qui fut donc un des réviseurs de Darmesteter et qui, dans une grammaire historique écrite en 1906, manifeste déjà tous les symptômes que charriera la grande crise vingtiémiste de la description grammairienne des langues modernes.

Ensuite, sous le titre La construction sémantique dans le Dictionnaire général d’Hatzfeld et Darmesteter: nouveautés sémantiques et héritage lexicographique, la très pétulante et très compétente métalexicographe Élisabeth GRIMALDI nous sert une comparaison serrée des marques lexicographiques et de l’organisation des articles chez Littré, Bescherelle et Hatzfeld-Darmesteter. Bien positionnés entre la plurisémie fourmillante et fouillée/fouillis de Littré, et le synonymisme anecdotique et mal documenté du Dictionnaire de l’Académie française de 1835, Hatzfeld-Darmesteter et, dans une moindre mesure Bescherelle, apparaissent comme les deux premiers dictionnaires semi-portatifs vraiment polysémiques, c’est-à-dire soucieux d’une description systématisée et homogène des contenus sémantiques, le tout s’établissant à l’inévitable détriment du détail technicien et encyclopédisant des usages.

L’organisateur et hôte du colloque, Teddy ARNEVIELLE, ferme la marche avec À propos du Cours de Grammaire Historique de Darmesteter et Sudre – Sur une note de Marc Décimo. Notre maestro nous avance une lecture sélective du Cours de Grammaire Historique de Darmesteter et Sudre, mettant en relief les germes d’idées qui allaient plus tard faire la gloire de la linguistique structurale et de la linguistique énonciative.

Et le bleu tramway de Montpellier dans tout cela? Frappé du petit oiseau symbolisant le transport en commun montpelliérain, il traverse sinueusement cette superbe ville méditerranéenne de part en part, rappelant pour méditation que si certains des enfants du pays ont raté le rendez-vous des français régionaux, d’autres par contre n’ont pas raté celui du développement durable du cadre de vie urbain. Élégance sobre et commode de l’Europe moderne, dans tes philologies excessives comme dans tes transports modérés, tu as encore bien des choses à nous dire.

montpellier-tramway

Publicités

Posted in Culture vernaculaire, France, Monde | Tagué: , , , , , , , | 18 Comments »

Un verre de vin rouge italien (en pensant à Sacco et Vanzetti)

Posted by Ysengrimus sur 23 août 2017

Sacco-Vanzetti

Il y a quatre-vingt-dix ans pilepoil mourraient, sur la chaise électrique, Sacco et Vanzetti. Cette histoire navrante, révoltante, des années 1920, qui m’avait tant écœuré à la fin de l’enfance, lors de la sortie du film Sacco et Vanzetti de Giuliano Montaldo (1971), reste toujours une grande stigmate d’injustice sociale. Woody Guthrie (1912-1967) ne s’y est pas trompé qui, en 1946, l’a évoqué, en sa qualité imprenable de témoin du temps (à la fin de l’enfance, lui aussi). La traduction en poésie rythmique que je propose ici de sa chanson Red Wine (le texte de la version originale suit) encapsule solidement la douleur et la colère vive suscitées par le drame des deux anarchistes italo-américains d’autrefois. Tout se dit ici avec cette candeur et cette indéfinissable nuance de pureté authentique dont Woody Guthrie a toujours eu le fin secret.

Un verre de vin rouge italien (en pensant à Sacco et Vanzetti)
Paroles et musique de Woody Guthrie (1946)

.

Oh, verse-moi donc un verre de vin rouge italien
Que j’y goûte un petit peu et en vienne à me remémorer,
Me remémorer encore en mon âme et en mes pensées
Cette histoire si grande, peut-être la plus grande, hein…

Associated Press, les nouvelles du 24 juin
Parlent d’Earl J. Vaugh, un patrouilleur de ce temps là
Qui est monté
Dans un wagon du trolley
De la rue principale.
Pourquoi?
Pour arrêter
Sacco et Vanzetti,
Pardi.

L’article raconte que Earl J. Vaugh, ma foi,
Prend aujourd’hui sa retraite, comme représentant de la loi.
Ce flic à mes yeux passera à l’histoire
Pour avoir arrêté Sacco et Vanzetti, ce jour là.

C’était en 1920, le 5 mai
Les flics et leurs suppôts les ont épinglé.
Il les ont tiré du wagon,
Les ont flanqué sur le quai
Puis les ont flanqué en prison
Dans la commune
De Brockton.

Il y a eu vol à main armée avec pertes de vies
À Slater Morrill, l’usine de cordonnerie.
Vous deux, messieurs, portez des revolvers
Et vous ne vous êtes pas présentés pour le service militaire.

Oui, oh oui, exact, messieurs les flics.
On s’est cassés en direction du Mexique.
Les guerres de rupins, nous, c’est pas notre affaire.
On s’est donc portés disparus, de l’autre bord de la frontière…

Vous êtes connus, vous deux, comme des enfants de radicalisés.
Vous devez bien être des tueurs, voyez…
Vous êtes armés.

Je suis veilleur de nuit.
Lui,
Il est un marchand
De poissons ambulant.
Il porte un flingue quand il défend
Une grosse recette en argent
Comptant.

.

Oh, verse moi une choppe de bonne bière allemande
Ou bien encore un verre de vodka russe, limpide et brûlante.
Oh, verse-moi donc un verre de vin blanc palestinien, tiens,
Ou de je ne sais quelle bibine frelatée, issue de quelque alambic incertain.

Maintenant, laisse moi réfléchir un petit peu, que je repense à tout ça.
Comment ont-ils bien pu finir par les juger coupables, ces deux gars?
Comment cent soixante témoins ont-ils été appelés?
Et comment, d’entre eux, cent cinq arrivaient à les disculper?

Les cinquante autres ont joué aux devinettes. Bien oui, dans le doute…
Et, sur les cinq dont la version fut étroitement vérifiée,
Un seul a vu son baratin minimalement corroboré.
Les cent cinquante neuf autres témoignages n’ont pas tenu la route.

Et ce témoin unique,
Une femme, hésitante
Et tremblante
A vu une tire
Pleine de bandits,
Du moins c’est ce qu’elle affirme.
Et un an plus tard, elle reconnaît sa livide
Bobine
Après avoir vu filer ce bolide
Pendant une seconde trente…

Et de développer sur ses mains, son flingue, son automobile.
Et de nous parler de la chemise, de la coiffure du type.
Et elle évoque ses joues, ses yeux, et ses lèvres mobiles.
Et le récit de cette Eva Splaine les envoie tous les deux au casse-pipe.

Le soir de leur mort, j’étais ici, dans la bonne ville de Boston.
Et je ne suis pas près d’oublier cette incroyable tension.
J’ai bien cru que ces foules immenses mettraient la ville à sac.
J’espérais qu’ils le fassent en fait, j’espérais qu’ils se braquent.

J’espérais qu’ils descendent le juge Thayer de son perchoir,
Le fassent courir comme un éperdu, tout autour d’un grand chêne
Et le poursuivent à grands coups de lattes dans les flancs, dans le noir.
Qu’ils le rossent pour de vrai. Qu’il en prenne pour ma peine.

.

Oh, verse-moi donc un autre verre de ce vin rouge italien
Que j’y goûte un petit peu et en vienne à me remémorer,
Me remémorer encore en mon âme et en mes pensées
Cette histoire si injuste, peut-être la plus injuste, tiens…

 

Woodie Guthrie (1912-1967)

Woodie Guthrie (1912-1967)

Red Wine
Words and Music by Woody Guthrie (1946)

Oh, pour me a drink of Italian red wine,
And let me taste it and call back to mind
Once more in my thoughts, once more to my soul
This story as great, if not greater, than all.

The AP news on June 24th
Told about a Patrolman named Earl J. Vaugh,
He stepped on a Main Street Trolley Car
To arrest Sacco and Vanzetti there.

The article tells how Earl J. Vaugh
Is now retiring as officer of the law
This cop goes down in my history
For arresting Sacco and Vanzetti that day.

It was nineteen twenty, the fifth of May,
The cop and some buddies took these two men away
Off of the car and out and down,
Down to the jail in Brockton town.

There’s been a killing and a robbery
At the Slater Morrill’s shoe factory.
You two gents are carrying guns,
And you dodged the draft when the war did come.

Oh yes, ’tis so, ’tis so, ’tis so
We made for the borders of Mexico.
The rich man’s war we could not fight,
So we crossed the border to keep out of sight.

You men are known as radical sons,
You must be killers, you both carry guns.
I am a night watchman, my friend peddles fish,
He carries his gun when he’s go lots of cash.

Oh, pour me a glass of Germany’s beer,
Russia’s hot vodka, so strong and clear,
Oh, pour me a glass of Palestine’s Hock,
Or just a moonshiner’s bucket of Chock.

Now, let me think, and let me see,
How these two men were found guilty,
How a hundred and sixty witnesses passed by,
And the ones that spoke for them was a hundred and five.

Out of the rest, about fifty just guessed,
Out of the five that were put to the test,
Only the story of one held true,
And a hundred and fifty-nine got through.

And on this one, uncertain and afraid,
She saw the carload of robbers, she said,
One year later, she remembered his face,
After seeing this car for a second and a half.

She told of his hand, and his gun, and his ears,
She told of his shirt, and the cut of his hair,
She remembered his eyes, his lips, and his cheeks,
And Eva Splaine’s tale sent these men to the chair.

I was right here in Boston the night that they died.
I never seen such a sight in my life.
I thought those crowds would pull down the town,
I was hoping they’d do it and change things around.

I hoped they’d pull Judge Thayer on down
From off of his bench and chase him around.
I hoped they’d run him around the stump
And stick him with devils tails ’bout every jump.

Oh, pour me a drink of Italian red wine,
Let me taste it and call back to mind
Once more in my thoughts, once more to my soul
This story as great, if not greater, than all.

.
.
.

Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Cinéma et télé, Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Culture vernaculaire, Lutte des classes, Monde, Multiculturalisme contemporain, Traduction, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 17 Comments »

Logique d’engendrement du courant rouge-brun

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2017

Rouge-brun-un

Le courant rouge-brun n’est ni homogène ni nouveau. On se souviendra du national-bolchevisme des années trente. On peut aussi mentionner, dans une arabesque plus bourgeoise et plus large, Perón et Duplessis. Il faudrait en fait un copieux traité pour rendre compte du développement historique fourmillant, polymorphe et multinational du courant rouge-brun. Quand je parle de courant, d’ailleurs, je le conceptualise plutôt en termes de tendance ou de mouvance que de quelque chose qui serait articulé dans l’unicité politique. De fait, pour bien faire sentir le caractère non-unitaire du courant rouge-brun, il convient de bien s’aviser du fait qu’il n’est pas (ou pas encore) une bannière de ralliement. Personne ne dit Nous, les Rouges-bruns et il n’y a pas de Manifeste Rouge-brun. Le mouvement rouge-brun existe moins en saillie qu’en creux. C’est plus une dérive qu’une articulation. C’est un phénomène sociologique plutôt qu’un mouvement politique.

De quoi s’agit-il, en fait. Disons, en évitant de se formuler de façon trop tranchée, qu’on est dans le rouge-brun quand la formulation doctrinale d’un mouvement politique allie, de la façon la plus fluide possible, si possible, des éléments théoriques et pratiques communistes (lutte des classes, révolution prolétarienne, anti-capitalisme progressiste, doctrine historique élaborée, égalitarisme citoyen) et fascistes (populisme réactionnaire, putchisme autoritaire, ethnocentrisme radical, phallocratisme patriarcal, militarisme). Les rouges-bruns rebrassent les cartes et font opérer ensemble les éléments disparates d’un cadre d’analyse et d’une doctrine d’action dont on s’attendrait à ce qu’ils soient politiquement et sociétalement incompatibles. Cette attente d’ailleurs, fatalement un peu ahurie, envers la monstruosité du rouge-brun s’appuie tant sur un héritage historique ou historiographique (souvent mal dominé et passablement idéalisé) que sur une analyse un peu schématique. La ligne théorique sous-tendant ladite analyse mangue justement cruellement de prise sur la situation concrète, attendu que le courant rouge-brun se manifeste, qu’il existe et qu’il agit. On est donc bien obligés de dire que c’est désormais simplement dans l’abstrait que le rouge-brun serait une impossibilité logique.

L’est-il tant que ça, au fait? Force est, la mort dans l’âme (et qu’importent nos âmes), d’admettre que l’illogisme du courant rouge-brun est imperturbablement infirmé par son existence factuelle contemporaine autant que par sa récurrence historique tendancielle. S’il y a une réalité du courant rouge-brun, c’est inévitablement qu’il y a une logique concrète d’engendrement dudit courant rouge-brun dans la vie sociale. Nous nous devons donc de la comprendre, pour mieux la voir venir devant nous, comme derrière nous et même en nous. Au niveau des principes de fonctionnement, et par delà la cuisante contrariété que cela avive en nous, nous devons prendre froidement connaissance des facteurs de convergence qui favorisent le courant rouge-brun. J’en discerne cinq.

1- Caractère généralisable du cadre marxiste. Le cadre d’analyse marxiste du développement historique et des sociétés tient la route. On a voulu maintes fois le traiter en chien crevé, notamment après la chute de l’Union Soviétique (1991), il perdure et continue de parfaitement s’appliquer à la description de la crise du capitalisme crépusculaire. On ne va pas épiloguer, le marxisme tient et s’il tient c’est qu’il représente l’analyse adéquatement scientifique (selon la logique non positiviste des sciences humaines et sociales) de la crise contradictoire de l’existence sociale dans l’Histoire. Mais un cadre scientifique, c’est comme de la poudre à canon. On peut s’en servir pour percer des routes utilement ou pour faire des  guéguerres inutilement. Un cadre scientifique, ça circule, s’implante, se répand, devient mainstream, lot commun, monnaie courante. Il est du domaine public. On peut se l’approprier. Il peut donc tomber entre de mauvaises mains et continuer de tenir, comme un flingue, une pelle, de l’aspirine ou un boisseau de blé. Une des grandes illusions militantes du siècle dernier a été celle de croire que le matérialisme historique (le marxisme) était, comme magiquement, chevillé à la pensée progressiste et au militantisme révolutionnaire. Non, ce n’est pas le cas. Preuves en main, on peut observer que le cadre scientifique du matérialisme historique a servi des intérêts réactionnaires. Sa force et sa pertinence opèrent à tout coup. Le matérialisme primera sur l’idéalisme, quels que soient vos objectifs politiques de dernière instance. Le recul du temps permet maintenant à des penseurs d’extrême-droite d’invoquer Marx, Marcuse, Debord, Clouscard, Baudrillard et compagnie et de mettre leurs analyses au service de leurs objectifs. Le caractère généralisable du cadre marxiste transforme les historiens et les philosophes marxistes en éléments du lot commun de la culture universelle. Les fachos peuvent parfaitement en mobiliser les acquis intellectuels et ils s’en privent de moins en moins (en les tronquant à leur guise). Ils ne font pas de complexes sur cette question, contrairement à leurs prédécesseurs du siècle dernier, qui pliaient plus devant le prestige révolutionnaire du marxisme. Aujourd’hui, la gauche devient la droite, la droite devient la gauche et tout s’entrecroise, dans le grand hocus-pocus théorique rouge-brun.

2- Délabrement théorique de la pensée d’estrême-droite. Sans coût symbolique particulier désormais, l’extrême-droite pillera donc allègrement des théoriciens marxistes et communistes en perte accélérée de leur acuité connotative révolutionnaire ou prolétarienne. Elle les pillera d’autant plus qu’elle trouvera dans ce cadre qui tient, une formulation doctrinale à même de plâtrer au mieux son propre délabrement théorique. Jugement de valeur à part, on doit observer que c’est le lot fatal des modèles intellectuels réactionnaires de souffrir d’obsolescence chronique à répétition. L’extrême-droite tend à s’appuyer sur ce qui est arriéré, retarde, et bloque des quatre fers. Religion, nationalisme, ethnocentrisme, hétérosexisme, régionalisme, ruralisme. Or, le progrès social objectif (qui, même au ralenti, reste inexorable) force souvent l’extrême-droite à bazarder des pans entiers de sa ligne doctrinale irrationnelle de souche, l’obligeant à subrepticement se recycler et à renouveler le fond de commerce de ses idées. Pas facile quand on est exemplairement rétrograde de faire jouer la corde de la pensée avancée. Paradoxal en diable, en plus. Un exemple: le racisme. Maintenant que la clientèle réac est largement d’origine ethnique, pas le choix, il faut bien pieusement ranger des pans entiers des doctrines raciales et racialistes d’autrefois sur les prudentes étagères de l’Histoire. Ça ne collerait tout simplement plus, avec les clientèles contemporaines… Les différents courants du féminisme de droite font que le fond sexiste réac est sur le point de subir le même type de mise au rancart, accroissement de la clientèle féminine oblige. Les philosophes, sociologues, historiens et théologiens réacs font vieux, vioques, foutus, ringards, datés, excessivement parcheminés. Leurs idées faisandées ne collent plus à la réalité contemporaine et s’ajustent souvent fort mal à l’espèce de faux modernisme clinquant et toc que brandit la culture d’extrême-droite, dans ses affectations populistes actuelles. Non, c’est vraiment pas facile de se donner une galerie d’ancêtres irrationalistes, fachos et délirants. Hitler dit tellement de mal des français et des africains dans Mein Kampf que c’est carrément pas présentable (la version française de cet ouvrage est d’ailleurs souvent expurgée de pans entiers de ses développements francophobes). La majorité des éventuels grand ancêtres maîtres penseurs d’extrême-droite sont atteint ici ou là du même mal. Et comme tout n’est pas dans la Bible et qu’il faut bien trouver un cadre d’analyse quelque part…

3- Soucis syncrétique et messianique du tercérisme. À ces phénomènes nouveaux (disponibilité de plus en plus idéologiquement neutre du marxisme) ou constamment renouvelés (obsolescence répétée des penseurs d’extrême-droite) va s’ajouter un facteur lourd plus traditionnel. On appelle tercérisme (recherche de la troisième voie) l’attitude intellectuelle de courants politiques cherchant une solution tierce entre capitalisme et communisme (au siècle dernier) ou encore entre social-démocratie inopérante et néo-libéralisme rapace (au siècle présent). Traditionnellement, le tercérisme est d’extrême-droite et usuellement nostalgique, passéiste, traditionaliste. Mais une autre de ses caractéristiques fondamentales est son messianisme syncrétique. Le tercérisme aspire habituellement à réunir et à envelopper toute la constellation disparate des voix dissidentes, pour tendre au mieux à en faire une force de coalition susceptible de peser sur son ennemi principal du moment. C’est dans le cadres de cette sorte de tradition implicite du vieux militantisme de résistance qu’apparaissent des Unions Sacrées ou des Union Nationales ayant en commun de faire primer le fait de s’unifier (pour frapper mieux un ennemi commun) au dessus des éventuelles radicalités irréconciliables susceptibles de lézarder le mouvement. Le souci syncrétique va mettre en relief les traits fatalement communs au rouge et au brun: résistance, dissidence, appui sur les classes populaires, recherche de simplicité anti-consumériste, retour à la nature ruraliste et/ou écologiste, grogne ploutoclastique, militantisme de la rue. Des passerelles idéologiques tendront alors à se construire. Une clientèle largement commune, des objectifs fondamentaux superficiellement proches et la permanence d’une culture de résistance mi-victimaire mi-frondeuse, tout cela tend à faire du tercérisme un constant creuset de rapprochement et de mélange des poudres rouge et des poudres brunes.

4- Tactiques trublionnes internationales. Un facteur actif en solide émergence est le fait que de nombreux groupes politiques du courant rouge-brun sont internationalement financés. Il y a, ici aussi, toute une tradition en mutation. Le vieux stalinisme reste le champion incontesté de la pratique assez ancienne consistant à faire fleurir des partis ou groupuscules trublions dans le sein de la vie politique des pays occidentaux. Héritière parfaitement décomplexée de la longue et solide tradition de noyautage stalinien, la Russie actuelle continue de faire jouer des mécanismes similaires, en les mettant désormais au service de ses intérêts nationaux propres. Aujourd’hui, le régime russe se pose ostentatoirement en sauveur des peuples mais il finance et s’appuie lourdement sur tout ce qui est d’extrême-droite, en Europe occidentale notamment. La Russie non-soviétique choisit donc de jouer la réaction pour déstabiliser son ennemi. Elle le fait en bonne partie par conviction, en plus. C’est socialement régressant et, effet aussi indésiré qu’inavouable, ça donne aux Américains (qui restent l’impérialisme de loin le plus nuisible) une solide base d’autolégitimation, notamment dans le vaste cloaque du centrisme occidental. Mais surtout, ces tactiques trublionnes internationales actuelles fonctionnent comme la plus insensible des realpolitiks. La Russie non-soviétique ne cultive plus cette fameuse unicité doctrinale dia-mat qui avait fait du stalinisme un si beau faux champion de la révolution prolétarienne mondiale. Plus de ça, aujourd’hui. Les masques sont tombés et c’est maintenant l’efficace trublion qui prime. Aussi, le fait que les visions rouges-brunes se mélangent, que la recette soit bizarre et que ça gâte la sauce doctrinale, c’est pas si grave finalement aux yeux du bailleur de fonds international. Si le facteur trublion joue à plein et que son efficace déstabilisateur opère, il sera rouge, brun, carreauté ou rayé, peu importera. Les bailleurs de fonds trublions, genre Russie ou Iran, se soucient finalement assez peu de l’efficace sociologique effectif des mouvements qu’ils entretiennent. Les retombées sociétales ne se manifesteront pas chez eux de toute façon, donc, qu’importe. Tant que ça fout la merde, c’est bon à prendre. Les bailleurs de fonds internationaux du courant rouge-brun ne sont pas en train de construire des grandes mosquées blanches et unitaires, genre Arabie Saoudite. Le cynisme russe et le cynisme américain se rejoignent ultimement ainsi aussi, dans l’intendance des germes politiques qu’ils inoculent sans scrupule et sans soucis du lendemain, dans les pays des autres.

5- Blocage bourgeois. Ceci dit et bien dit, il reste que l’émergence de la pensée rouge-brune, notamment à gauche, est déterminée par un facteur capital. La solidité (toute relative mais encore malheureusement effective) de la société bourgeoise même. S’arc-boutant sur le bloc de granit du capitalisme bourgeois, les bruns d’un bord, les rouges de l’autre, buttent, plient, flageolent, mais n’arrivent pas à faire bouger grand-chose. Leur substance doctrinale et militante, trop molle, fusionne alors autour de l’obstacle inamovible et les conceptions théoriques se mélangent. Autrement dit, en ahanant avec peine sur l’obstacle encore trop solide du tout de la société bourgeoise, le militant et la militante de gauche sentent monter, avec le découragement et les piétinements, une sourde fureur fasciste en soi. Perdant sa perspective analytique et embrouillant les crayons de son marxisme dans la rage irrationnelle du brun qui, lui, pousse de l’autre bord en gueulant ses slogans, notre combattant rouge exacerbé se met, presque involontairement, à chercher lui aussi des boucs émissaires (communautaires, bancaires… on connaît la chanson) et il bouffe sans joie la soupe froide des lendemains qui déchantent. Comme disait Mao, chauffe un caillou, cela restera un caillou. Chauffe un œuf, cela deviendra un poussin. Tant que le libéralisme bourgeois aura la dureté d’un gros caillou, le rouge et le brun s’échineront dessus en vain, se loveront autour, et se perdront l’un en l’autre, ce faisant.

Tant et tant que la putréfaction interne du capitalisme bourgeois sera la vraie cause déterminante d’une nouvelle et radicale séparation du brun et du rouge et de la remise en marche d’une perspective révolutionnaire authentique, non corrompue par la frustration délétère des passéistes, des ethnocidaires et des phallocrates si représentatifs des époques résurgentes et des perspectives sociétales désespérées parce que bloquées. Aussi, la disparition du rouge-brun ambiant ne sera pas la cause du changement fondamental en cours au sein du capitalisme tardif. Il en sera le symptôme. Un jour viendra.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Lutte des classes, Monde, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , | 18 Comments »

Il y a cinquante ans: VIVE LE QUÉBEC LIBRE!

Posted by Ysengrimus sur 24 juillet 2017

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Je ne suis pas devenu Président de la République
pour faire la distribution des portions de macaroni…

Commentaire attribué à Charles de Gaulle

.

C’était il y a cinquante ans, pilepoil. On a dit bien des choses, compliments onctueux et autres sombres quolibets, sur cet événement spectacle. Les pour et les contre se sont amplement polochonnés. On va pas remettre ça, justement quand on est en train de se dire combien le temps a passé. Faudrait en venir un petit peu au recul historique, si tant est. Alors, bien, on va laisser les émotions frémissantes des anglo-canadiens un petit peu en dehors du truc, ici (ils étaient furax, c’est reçu. On va pas en faire une tartine). On va plutôt, si vous le voulez bien, concentrer notre attention sur les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec) et les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française) en cette année là de rencontre, entre toutes, sur Montréal. Ils sont fort disjoints, ces deux bouquets d’objectifs… jusqu’au malentendu, presque. Il va bien falloir finir par un peu s’en aviser.

Nous sommes en 1967, l’année de l’Exposition Universelle de Montréal. De Gaulle (1890-1970), il lui reste trois ans à vivre. Johnson (1915-1968), il lui reste un an à vivre. Sans vraiment s’en aviser, ce jour de gloire, pour ces deux hommes, est un petit peu aussi leur chant du cygne à chacun et, en même temps, le point final d’une certaine conception et de la France et du Québec. Pourtant ces deux hommes politiques semblent ouvrir une ère, plutôt que de fermer une époque. Ils se retrouvent autour de la priorité commune de renforcer les liens entre le Québec et la France et tout cela semble se tourner ostensiblement vers demain. Sauf qu’en fait, ces deux figures conservatrices des Trente Glorieuses servent des objectifs moins futuristes qu’on ne le croit. On va regarder un petit peu tout ça.

Commençons par le texte intégral de l’allocution de l’Hôtel de ville de Montréal. On observe alors que, dans ce court discours, trop souvent charcuté et édité dans les bandes d’actualité, le Général mentionne très explicitement le gouvernement du Québec, [celui] de mon ami Johnson. Lisons plutôt, à froid.

Discours de De Gaulle sur le balcon de la mairie de Montréal (intégral)

C’est une immense émotion qui remplit mon cœur en voyant devant moi la ville de Montréal française [acclamations]. Au nom… au nom du vieux pays, au nom de la France, je vous salue [acclamations]. Je vous salue de tout mon cœur [acclamations]. Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas [acclamations et rires]. Ce soir, ici, et tout le long de ma route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération [acclamations]. Et tout le long… et tout le long de ma route, outre cela, j’ai constaté quel immense effort de progrès, de développement et par conséquent d’affranchissement vous accomplissez [acclamations]… vous accomplissez ici. Et c’est à Montréal qu’il faut que je le dise, parce que [acclamations]… parce que s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre [acclamations]. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre [acclamations]. Si vous saviez quelle confiance la France, réveillée après d’immenses épreuves, porte maintenant vers vous [acclamations]. Si vous saviez, si vous saviez quelle affection elle recommence à ressentir pour les Français du Canada [acclamations]. Et si vous saviez à quel point elle se sent obligée de concourir à votre marche en avant, à votre progrès. C’est pourquoi elle a conclu, avec le gouvernement du Québec, avec celui de mon ami Johnson [acclamations] des accords… des accords pour que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française [acclamations]. Et d’ailleurs, le concours que la France va tous les jours un peu plus prêter ici, elle sait bien que vous le lui rendrez parce que vous êtes en train de vous constituer des élites, des usines, des entreprises, des laboratoires qui feront l’étonnement de tous et qui, un jour j’en suis sûr, vous permettront d’aider la France [acclamations]. Voilà ce que je suis venu vous dire ce soir, en ajoutant que j’emporte de cette réunion inouïe de Montréal un souvenir inoubliable. La France entière sait, voit, entend ce qui se passe ici. Et je puis vous dire qu’elle en vaudra mieux. Vive Montréal. Vive le Québec [acclamations]. Vive le Québec libre [acclamations]. Vive… vive… vive le Canada Français et vive la France [acclamations].

Les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec). Alors qui donc est ce Johnson qui reçoit, ce fameux soir là, ce coup de képi un peu oublié du Général. Malgré son nom anglais (irlandais, en fait), c’est un francophone pur poudre. Il avait été le principal homme lige du Premier Ministre Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959), dont le parti, la très conservatrice Union Nationale avait régné sur le Québec entre 1936 et 1939 puis entre 1944 et 1960. Évincée du pouvoir en 1960 par le fédéraliste Jean Lesage, l’Union Nationale de Johnson faisait figure de chien crevé archaïque quand, contre toutes attentes, elle reprend le pouvoir en 1966. La formule du Général, on le notera, sonne un peu comme un le gouvernement de mon ami Johnson, à l’exclusion de tout autre… Ceci est l’occasion de signaler qu’on assiste, de fait, en 1967, à la DEUXIÈME VISITE du Président De Gaulle au Québec (et au Canada). Lors de la première visite (entendre: première visite de De Gaulle comme président. Il est aussi venu au Canada comme gars ordinaire, si tant est), survenue, elle, en 1960, le Général était tombé sur le fédéraliste Jean Lesage et l’accueil avait été beaucoup plus froid et surtout, moins configuré, moins théâtral. Le Jean Lesage de l’impétueuse Révolution Tranquille et le Charles de Gaulle de l’archi-emmerdante Guerre d’Algérie s’étaient un peu regardés en chiens de fusils, cette fois-là. Et le passage à Ottawa (qui avait alors eu lieu, ce qui ne sera pas le cas en 1967) chez Lester B. Pearson avait été tout aussi frigorifique. On ajoutera que, dès 1959, le gouvernement De Gaulle avait approché le gouvernement Duplessis pour mettre en place des collaborations Québec-France. De Gaulle avait de la suite dans les idées sur ses affaires québécoises (comme sur toute sa politique internationale d’ailleurs). Et surtout, il préférait les unionistes nationalistes québécois aux libéraux fédéralistes canadiens.

Il y a donc une compatibilité idéologique profonde entre Johnson et De Gaulle. Ce sont des populistes, des nationalistes, des conservateurs, d’ardents cocardiers de la chose française. Ajoutons, et l’affaire est alors piquante, qu’il y a, chez Johnson, petit lombric effacé, une véritable attitude de sbire. Il a vécu sa longue maturation politique dans l’ombre d’un chef autoritaire (Duplessis) et, en regardant les images de ce spectacle de 1967, il est patent à tout québécois d’une certaine génération que, dans le regard pieux et servile de Johnson envers le Général, perdure le fait que cette ample figure oratoire française, matoise et tonitruante, est enveloppée, pour le petit québécois moustachu et pour une portion importante du reste de l’audience canadienne-française du temps, du suaire fantômatique éthéré mais encore implacable de Maurice Duplessis.

Quoi qu’il en soit de la fantasmatique interne de Johnson et de ses compatriotes face au Général, il reste que l’Union Nationale, même mourante, peut encore faire sentir son imprégnation sur le Québec moderniste naissant. Le parti de Johnson, tentaculaire, réactionnaire mais autonomiste, reste solidement implanté dans les campagnes. Il y fonctionne depuis l’après-guerre comme une sorte de pègre. Un jour de congé ad hoc a été décrété pour la visite du Général (qui a lieu un lundi). Le petit peuple patronal et syndical a suivi. Tout a été organisé au ratapoil. Il est évident, criant, que les communes traversées par la grande décapotable du Général ont été décorées, pavoisées et achalandées, par la vieille machine campagnarde de l’Union Nationale. En brimballes (des arcs de triomphes en branches de sapins avec des fleurs de lys géantes, je vous demande un peu), en êtres humains le long des routes (brandissant le fleurdelysé, ce drapeau nostalgique donné au Québec moins de vingt ans auparavant par Duplessis) et en fanfares (chaque harmonie de village est tenue par l’Union Nationale, bien au fait de l’impact populiste des flonflons de la fête), on acclame le grand visiteur, le long du Chemin du Roy, dans une couleur locale et une liesse populaire parfaitement orchestrées. Il s’agissait, pour Johnson, cette fois-ci, de ne pas rater son coup dans le rendez-vous ostensible avec la francophilie de tête.

C’est que tout va mal, en fait, pour l’Union Nationale. Sa carène vermoulue vient de se prendre deux torpilles qui vont, à très court terme, lui être fatales. Première torpille: la Révolution Tranquille de Jean Lesage (1960-1966), ostensiblement appuyée par les fédéralistes (notamment par les ci-devant Trois Colombes), fait maintenant apparaître le parti de Johnson comme ce qu’il est effectivement: un dispositif rétrograde, autoritaire, ruraliste et de plus en plus inadapté aux progrès en cours (ces élites, ces usines, ces entreprises, ces laboratoires dont parle justement le Général). Seconde torpille: le nationalisme québécois, fond de commerce classique de l’Union Nationale, est en train de prendre un solide virage socialisant. Un puissant tonnerre de gauche et de centre-gauche roule en effet de plus en plus fort sur l’horizon politique fleurdelysé: fondation de l’Union des Forces Démocratiques (1959), de l’Action Socialiste pour l’Indépendance du Québec (1960), du Rassemblement pour l’Indépendance Nationale (1960), du Mouvement Laïc de Langue Française (1961), du Nouveau Parti Démocratique (doté alors d’une remuante aile québécoise — 1961), de la revue Parti Pris (1963), du Mouvement Souveraineté-Association (1966), puis plus tard du Parti Québécois (1968). Début des actions directes violentes du Front de Libération du Québec (de 1963 à 1970). Le souverainisme québécois est à son comble. Il se démarque vigoureusement du vieux nationalisme traditionaliste, immobiliste et réactif, à la papa. Malgré les Johnson et les Lesage, voici donc que l’affirmation québécoise, embrassée par toute une jeunesse, déborde à gauche. Le tumultueux Mai 68 des québécois se fait au nom de l’émancipation nationale. Il y a eu et il y aura encore, jusqu’en 1970, des attentats terroristes. Le Québec veut se libérer. C’est Vive le Québec libre all the way, certes, mais plus du tout selon la doctrine sociale de l’Union Nationale. Il faut absolument tout faire pour chercher à se redonner l’initiative, sur la lancinante question nationale.

 Le coup de poker de la visite du Général est donc, dans le corpus des objectifs de Johnson, un moyen un peu intempestif pour reprendre le nationalisme québécois en main et ce, à droite. C’est que si le progressisme des Trente Glorieuses colle au fédéralisme, et si le nationalisme québécois, lui, se barre à gauche, notamment en devenant souverainiste, l’Union Nationale va se retrouver devant rien à défendre. Son passéisme est discrédité par les libéraux, son nationalisme est pillé par le R.I.N (dont les pancartes seront très visibles dans la foule acclamant le Général sur Montréal… pas en région, par contre). Le souverainisme, (appelé séparatisme par ses adversaires), ce nationalisme programmatique, émancipateur et gauchisant, ne faisant pas partie de la palette politique de Johnson, il faut tenter de faire gigoter devant les québécois un intervenant international prestigieux, francophone, dominateur mais libérateur… populaire mais conservateur. De Gaulle assurera, le temps d’un court été, ce rôle semi-conscient de flageolant funambule idéologique. Johnson, on le voit à sa sale trogne sagouine lors de la fameuse montée de la décapotable du Général sur le Chemin du Roy, boit littéralement du petit lait. Il s’illusionne largement d’ailleurs. Ça ressemble à un triomphe. C’est, en fait, un baroud. Après la mort subite de Johnson en 1968, son parti politique foutu, dirigé par un sbire de sbire, est battu aux élections de 1970, ne reprendra plus jamais le pouvoir, et disparaîtra en 1989. Si aujourd’hui, en France, un demi-siècle après la mort du Général, il est encore possible de se prétendre Gaulliste, il ne fait plus bon, au Québec, un demi-siècle après la mort de Daniel Johnson, de se dire Duplessiste…

.

Les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française). Le Général, lui, pour sa part, évolue dans de toutes autres sphères. Et mes compatriotes québécois dorment aux gaz ben dur s’ils commettent la boulette hautement naïve d’interpréter son action de cabot à Montréal dans une perspective excessivement localiste. De Gaulle est un régalien. Avec lui, il faut savoir prendre de la hauteur pour suivre la manœuvre. En plus, et corollairement, il est essentiel de comprendre que tout ce qu’il bricole sur le continent nord-américain concerne au premier chef… les Américains, et personne d’autre. Ses visites au Québec en 1960 et en 1967, sa visite au Mexique en 1964, tout ça c’est pour picosser les Ricains, principalement sinon exclusivement. C’est assez turlupiné mais rien n’est improvisé. Il faut bien suivre. Aussi arrêtons nous une seconde à ce qui définit le De Gaulle de 1958-1970. Ce sont, en politique extérieure, principalement deux choses: le Paradoxe de la décolonisation et le Fantasme de la Troisième Voie. Détaillons ceci.

Le Paradoxe de la décolonisation. De Gaulle revient aux affaires en 1958, dans des conditions complexes (pour tout dire: dialectiques) quoique trop oubliées. C’est la Guerre d’Algérie. La France a déjà décolonisé l’Indochine (suite à une brutale défaite militaire), la Tunisie et le Maroc. La puissance militaire française, excessivement excentrée, se concentre donc alors en Algérie. Il souffle sur Alger une sorte d’ambiance para-franquiste. Souvenons-nous que le dictateur espagnol Francisco Franco avait lancé son putsch de 1936 depuis le Maroc espagnol, où il était en garnison en compagnie de ses factieux. Des généraux franco-algériens menacent, vingt ans plus tard (vers 1956-1958), de faire pareil si le gouvernement faiblard et constamment effrité de la Quatrième République ose chercher à décoloniser la dernière possession française d’Afrique du Nord. Sur Alger, parmi les Pieds-noirs, on crie Algérie française! mais aussi L’Armée au pouvoir! Les factieux d’Alger jugent qu’il faut remilitariser tout le pouvoir français, pour que de sains objectifs coloniaux perdurent. Pour ce faire, ils réclament le retour du Général De Gaulle aux commandes. Beaucoup plus politicien que soldoque, ce dernier va, assez perversement, se laisser porter par la vague factieuse des militaires d’Algérie. Bon, je vous coupe les détails. De Gaulle finit par mettre en place cette Cinquième République qu’il préconisait déjà en 1946 (il a de la suite dans les idées, on l’a déjà dit). Il fait plébisciter sa nouvelle constitution par référendum, se fait solidement élire président de la république, puis… il ne renvoie tout simplement pas l’ascenseur aux factieux d’Alger. Général-président, il leur ordonne de rentrer dans leurs casernes et engage, sans états d’âme, la décolonisation de l’Algérie. Bordel et bruits de bottes, O.A.S., attentats contre le Général, anti-gaullisme durable à l’extrême droite. Complications ruineuses et sanglantes (un million de morts algériens entre 1954 et 1962). De Gaulle œuvre, par étapes, à se débarrasser de ce problème ruineux pour son budget militaire et pour son image. Il veut commencer au plus vite à circuler dans le monde. Mais il est encore couvert du sang algérien quand il vient niaiser au Canada, en 1960. Cela légitime Lesage et Pearson de le regarder d’un drôle d’air et ils ne s’en priveront pas. De Gaulle se dépatouille finalement du drame colonial en lâchant l’Algérie, en 1962. C’est alors et alors seulement que devient perceptible le feuilleté subtil et un peu couillon du tout de sa doctrine coloniale. Malgré la lourde parenthèse algérienne, il s’avère que le Général n’est pas si décolonisateur que ça, finalement. Plus finasseur que décolonisateur, pour tout dire. Il faut se recycler. Il faut maintenir des rapports avec les anciennes colonies. Les dorloter plutôt que de les réprimer, les flirter, se faire aimer d’elles, et la jouer copain-copain. C’est une sorte de Vatican II du colonialisme, en somme. Ce délicat paradoxe de la décolonisation cherchera vraiment, chez le Général, à fonctionner comme une méthode, carrément. Un système strict et uniforme… à généraliser d’ailleurs à toutes les anciennes colonies franchouillardes, MÊME CELLES PERDUES DE LONGUE DATE, NOTAMMENT DANS LES AMÉRIQUES (clin d’œil, clin d’œil). La décolonisation-recolonisation dialectique gaullienne (que le vent de sable algérien rendait passablement invisible, entre 1958 et 1962) nous concerne nous aussi, donc, tout à coup. Comme il ne s’agit plus de conquérir militairement mais de séduire politiquement, le Général jouera désormais de l’héritage français se perpétuant de par le monde. Ce sera: je décolonise militairement d’un coup assez sec ET rapido-rapido je recolonise par la coopération internationale, d’un coup assez doux, avec tout ce qui parle français au monde. Avez-vous dit: ballet diplomatique? Cela inclura évidemment, sans s’y réduire, ceux qu’il appelle, sans se complexer ou s’enfarger dans nos nuances, les français du Canada. Voyons, sur ce point, quelques courts fragments de discours, lors du fameux crescendo oratoire de la montée en décapotable sur le Chemin du Roy (les italiques gras sont de moi mais ils correspondent à des accentuations fort appuyées du Général):

Discours de De Gaulle à la mairie de Québec (extraits)

De tout mon cœur… de tout mon cœur, je remercie Québec de son magnifique accueil, de son accueil français [acclamations]. Nous sommes liés par le présent, parce qu’ici, comme dans le vieux pays, nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes. Nous sommes liés par notre avenir… Mais on est chez soi, ici, après tout [acclamations].

.

Discours de De Gaulle à la mairie de Trois-Rivières (extraits)

Nous sommes maintenant à l’époque où le Québec, le Canada français, devient maître de lui-même [acclamations]. C’est le génie de notre temps, c’est l’esprit de notre temps que chaque peuple, où qu’il soit, et quel qu’il soit, doit disposer de lui-même [acclamations].

On goûtera le sel fin du paradoxe de la décolonisation, notamment dans le second extrait. Dans l’esprit de notre temps, je vous fais disposer de vous-même par rapport à l’occupant anglo-canadien… tout en vous recolonisant tout doucement, gentil-gentil, comme si on relevait, nous tous, d’un seul et même pays (comme dans le vieux pays). C’est pousse toi de là, Lester, que je m’y (re)mette, en somme. Ces effets français rendent tout autant leur sonorité dans le discours de Montréal, cité supra: en voyant devant moi la ville de Montréal française. On y souhaite explicitement que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française. La recolonisation en douce et l’idée que tu t’en pousse et que je m’y (re)mette y est bien sentie elle aussi, presque de façon lourdingue: s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre. Explicite dans l’art de s’inviter. Mais on est chez soi, ici, après tout…

Donc De Gaulle sera très fort pour, une fois sa propre décolonisation bouclée (après des guerres de théâtres ruineuses et sanglantes), se retourner sur un mouchoir de poche et prôner la décolonisation chez les autres, notamment British (conférer le discours de Montréal) et Ricains (conférer le discours de Phnom-Penh). Cela va nous amener à son ultime grand fantasme.

Le Fantasme de la Troisième Voie. Après la Guerre d’Algérie (1954-1962) va donc apparaître le De Gaulle 2.0. Dépatouillé de la crise grave qui l’a mis en selle, comme une ogive bien débarrassée de son propulseur, il va maintenant déployer la courbure autonome de sa vision de la politique internationale. Guerre Froide oblige, on pourrait la résumer, sans rire, comme ceci: Les Américains, les Russes et Nous. Au plan symbolique, tout commence avec la mort de Kennedy. Ce dernier, qui, on l’oublie trop souvent, ne fut président que deux ans (1961-1963), se laissait un peu paterner par De Gaulle. Il admirait en lui la dernière grande figure du temps de la seconde guerre mondiale gnagnagnagna. De Gaulle a donc pu s’imaginer un temps que les Ricains verraient en lui une sorte de grand sage européen, oscillant, bonhomme, au juste milieu des choses. Cette illusion tombera raide quand il se heurtera à Lyndon B. Johnson (président de 1963 à 1968), sudiste baveux et cassant qui va le remettre à sa place, l’espionner, lui intimer de se mêler de ses affaires sur le Vietnam et l’enguirlander quand De Gaulle va aller voir les Russes. De Gaulle va donc se particulariser (…nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes) et il va engager la ci-devant Troisième Voie. Il va tout simplement jouer au Grand. Il va sortir de l’OTAN, se doter de la bombe nucléaire et ne pas laisser sa diplomatie dormir sous le parapluie ricain. Il retardera l’entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun Européen, la jugeant trop atlantiste. Une ligne idéologique assez crue se dessine ici aussi, de fait, car, en 1969-1970, Kissinger et Nixon, réacs tonitruants, seront bien plus indulgents envers la doctrine extra-atlantiste gaulliste (sortie de l’OTAN, politique nucléaire, etc) que les démocrates américains. En un mot, des libéraux anglo-saxons, amerloques ou assimilés (genre Lyndon B. Johnson, son paronyme Lester B. Pearson et dans le mouvement, Jean Lesage), c’est pas trop son truc, à De Gaulle.

Furthermore… il faut, selon De Gaulle, pas juste se démarquer,  à la française, de ces Ricains et de leurs laquais. Il faut aussi les enquiquiner, les picosser, les invectiver, leur jouer le jeu incessant de la mouche du coche. De Gaulle fera ça, entre autres, au Mexique, en 1964, et… au Québec, en 1967. Son incartade québécoise et montréalaise n’avait absolument rien de spontanéiste ou de maboule. Elle faisait modestement partie de la scénarisation d’un bouquet d’objectifs très précis, dans l’ambitieuse politique internationale gaullienne. Même la formule Vive le Québec libre ne venait pas de nulle part… observateur matois des hinterlands qu’il dragouille, le Général l’avait tout simplement lue sur les affiches des manifestants l’ayant accueilli dès sa descente du navire de guerre le Colbert, dans le port de Québec… car notre illustre visiteur a préféré venir sur un croiseur, justement pour mouiller l’ancre directement à Québec, dans les pattes de Daniel Johnson, plutôt que de prendre la Caravelle et d’atterrir à Ottawa, dans les pattes de Lester B. Pearson. C’est dire… Rien n’était laissé au hasard et peu de choses étaient spécifiquement orientées québécoises dans tout son tintouin, en fait.

De Gaulle fut un as dans le jeu de cartes rogné de la politique intérieure du courtaud Johnson. Et Johnson fut un pion sur l’échiquier international chambranlant du longiligne De Gaulle. Cinquante ans plus tard, tout ceci est fort défraîchi, racorni… déformé aussi, par les fantasmatiques laudatives et dépréciatives des uns et des autres. Et aujourd’hui, que voulez-vous, la France ne représente plus la moindre troisième voie internationale et le Québec n’est pas plus libre qu’avant. Il faut bien finir par admettre que les avancées sociales et civiques se feront par d’autres acteurs politiques et par d’autres moyens collectifs. Chou blanc et gros Jean comme devant, en somme. De tout ceci, il nous reste le souvenir affadi d’un grand spadassin inimitable d’autrefois donnant, un peu malhabilement mais avec cet insondable panache, un ample coup de croix de Lorraine dans l’eau bleue et glauque d’un fleuve Saint-Laurent scintillant et largement illusoire, cet été là, l’été de toutes les rencontres, à la hauteur de Montréal…

.

Dossier complémentaire

Le chemin du Roy (Luc Cyr et Carl Leblanc)

.

De Gaulle au Québec en 1967 (présentation didactique, très efficace)

.

La véritable histoire du «Vive le Québec libre» de De Gaulle (suavement mythifiant)

https://www.youtube.com/watch?v=1nmnvAvGnYc

.

Discours intégral du balcon de l’hôtel de ville de Montréal

https://www.youtube.com/watch?v=0l1EYNoHY1A

.

De Gaulle parle du Québec lors de sa conférence de presse régulière, le 28 novembre 1967

https://www.youtube.com/watch?v=atulwu6uAOI

.

Voyage de De Gaulle au Québec (fresques de l’INA)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00136/voyage-du-general-de-gaulle-au-quebec.html

.

Il y a quarante ans, de Gaulle au Québec (journal français de droite Le Figaro)

http://www.lefigaro.fr/international/2007/07/23/01003-20070723ARTFIG90209-il_y_a_quarante_ans_de_gaulle_enflammait_le_chemin_du_roy_au_quebec.php

.

De Gaulle et «Vive le Québec libre» (Encyclopédie canadienne)

http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/de-gaulle-et-vive-le-quebec-libre/

.

La visite du Général De Gaulle au Canada en 1960 dans l’ombre de la crise algérienne

http://quod.lib.umich.edu/w/wsfh/0642292.0036.022/–visite-du-general-de-gaulle-au-canada-en-1960-dans-lombre-de?rgn=main;view=fulltext

.

De Gaulle au Mexique (1964)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00091/voyage-au-mexique.html

.

johnson-de-gaulle-3

.
.
.

Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, France, Monde, Montréal, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 28 Comments »

Qu’est-ce que le populisme?

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2017

Populisme-Coca

Le président Obama, à la fin du sommet dit des Trois Amigo (juillet 2016), s’est lancé dans un développement bizarroïde et auto-justificateur qu’il a qualifié lui-même, d’un ton boudeur et blasé, de bougonnade (rant). «Si vous me permettez, j’aimerais dire une dernière chose parce que ça vire en boucle dans un bon nombre de questions posées en ce moment. Il s’agit de cette fameuse affaire du populisme.» Il a ensuite suggéré qu’on jette un coup d’œil pour se renseigner (ce qu’il n’a visiblement pas fait lui-même) sur la signification de la notion de populisme. Il y voit en effet le fait de représenter les intérêts des hommes et des femmes du commun. Sur la base de cette définition superficielle et bébête, il s’est alors mis à se justifier. Il a expliqué qu’il s’était lancé en politique pour aider les gens, pour s’assurer que le nécessiteux ait les mêmes chances de succès que le rupin, que la mère travailleuse dispose de garderies fiables, que le système fiscal soit équitable, que les babis aient une éducation décente… etc… etc… Faites lirer les violons. «Now, I suppose that makes me a populist» a-t-il ouvertement insisté.

Et de poursuivre: «Quelqu’un d’autre n’a jamais démontré le moindre respect pour les travailleurs, ne s’est jamais battu pour la justice sociale, n’a jamais fait l’effort de permettre aux enfants pauvres d’avoir leur chance dans la vie, ou de disposer de soins de santé (de fait le quelqu’un en question a ouvertement œuvré contre les opportunités économiques pour les travailleurs et les gens ordinaires). Un tel quelqu’un ne devient pas soudainement un populiste sous prétexte qu’il tient des propos controversés pour engranger des votes. Ceci n’est en rien la mesure du populisme. C’est du nativisme, ou de la xénophobie ou pire encore. Ou alors c’est tout simplement du cynisme.» Obama a ensuite justifié son intervention en 2008 lors du rachat de certaines compagnies ricaines de bagnoles. Il a limoné en expliquant qu’il ne faisait pas plaisir à la bourgeoisie en effectuant ces rachats agressifs et unilatéraux mais qu’il les avait fait quand même pour le bien commun et non pas pour faire plaisir à tel groupe spécifique ou tel autre. Et bla… et bla…. et blablabla.

Alors… bon… passons sur la conception bourgeoise, ou centriste, ou radical-bourgeoise de la justice sociale et de la lutte, réelle ou feinte, pour le souverain bien d’un Obama en fin de trajectoire et concentrons notre attention sur la définition du populisme qui sous-tend la bougonnade auto-justificatrice de ce jour là. Il est assez net que, dans l’esprit de ce politicien sans science politique, populisme s’oppose ici à élitisme. Dans ce type de sociologie simplette, binarisée et réactionnaire dont les américains ont le sublime secret, le populiste travaille pour le peuple et l’élitiste travaille pour l’élite, point final. Cherchez pas plus loin. Et, manichéisme axiologique gnagnan oblige, l’un est un bon et l’autre est un méchant. Et Obama de se vexer de ne pas lui, être qualifié de populiste, donc de bon.

Le problème ici est qu’Obama politicien se pose en acteur sur la société, alors que la notion de populisme renvoie, elle, à une façon de penser la société. Il s’agit moins de savoir qui on sert (ou prétend servir) que qui on est. Le populisme est une ontologie qui s’ignore, bien longtemps avant d’être une pragmatique qui s’assume. La vieille notion de PEUPLE (catégorie descriptive centrale du populisme) est une notion unificatrice mais non organisatrice, simplificatrice mais non descriptive, nivelante, globalisante, abstraite, volontariste, simpliste et creuse. Le populiste, le vrai tribun populiste, nie ouvertement ou implicitement que le peuple (tout le peuple, «ses» élites inclusivement) soit traversé de contradictions internes, de guerres intestines, de conflits radicaux, de rapports de forces définitoires. Niant la contradiction, ce que le populiste nie fondamentalement c’est la réalité motrice de la lutte des classes.

Le politicien populiste sera donc d’abord un bourgeois ou un homme du peuple roulant pour les bourgeois. Cela ne lui semblera nullement contradictoire… justement. Pas de lutte de classes cela veut dire pas de conflit existentiel dans l’idée paradoxale d’un rupin plein aux as prétendant mener la plèbe en guenilles vers ses lendemains qui chantent. Le populiste est moins anti-élitiste qu’anti-classe. Il n’analyse pas la société qu’il prétend diriger. Il la prend d’un bloc, en se guidant comme d’instinct sur son idéologie dominante (qui, subconsciemment ici, reste toujours l’idéologie de la classe dominante). L’ennemi de classe étant nié, il restera à stigmatiser l’ennemi national, l’ennemi populaire (du moment), l’ennemi de race, l’agneau pascal inamical, l’ennemi fantasmé sur tous les axes imaginaires permettant à la propagande populiste d’enterrer soigneusement la lutte des classes dans la gadoue xéno, nationaleuse et ethnocentriste. Oui, monsieur Obama, le fait de tenir des propos xéno vous rend populiste, incontestablement. Mais c’est pas pour les raisons mal formulées que vous ne conceptualisez aucunement dans votre rhétorique tristounette, tout en les déplorant tout de même. C’est plutôt que la fabrication martelée et martelante de l’ennemi imaginaire soude illusoirement le Peuple en lui masquant ses cuisantes luttes internes au profit de cette fleur au fusil fallacieuse et matamore qui, justement, sert tellement les élites. Disons la chose dans la langue de nos bons ricains, la seule qu’ils décodent vraiment. It is the oldest trick in the book…

Corollairement et accessoirement, l’amalgame populiste se fait autant dans l’intellect que dans le sociétal. Aussi, le politicien populiste n’aime pas plus la pensée critique (entendre la sociologie philosophiquement fondée, c’est-à-dire principalement sinon exclusivement le matérialisme historique, marxiste surtout) dans les têtes qu’il n’aime la lutte des classes dans l’action. Le politicien populiste est donc, corollairement et accessoirement, un solide et tonitruant anti-intellectuel. Regardez-le simplement interagir avec les journalistes, même les journalistes croupions qui lui lancent des balles molles. Ce sera pour constater que le politicien populiste préfère la phraséologie à la pensée. Il ne fait pas cogiter. Il fait rêver. Ce n’est pas une intendance sociétale qu’il avance. C’est un show. Le politicien populiste ne fait pas cela par bêtise d’ailleurs. Il fait cela par rouerie. Il sait, d’instinct ou autrement, que la pensée fondamentale est contradictoire. Il se tient loin d’elle donc, lui préférant le ci-devant sens commun ou bon sens, ce caramel unilatéral et superficiel apte, un temps, à figer les crises historico-sociales, les empêchant temporairement de fendiller le vernis de surface de tout programme politicien simpliste.

L’affectation des élitistes co-optés et désillusionnés genre Obama face au populisme durillon est assez parlante à son sujet, de fait… une fois qu’on en a saisi les ressorts. L’Obama crépusculaire se réclame ostentatoirement du populisme. Il dit: pourquoi dites-vous que le populiste c’est l’autre quand le vrai ami du peuple c’est moi? C’est qu’Obama est assez astucieux pour comprendre que le populisme, c’est la planque élitaire parfaite, finalement. Mazette, s’il n’y a plus de bourgeois, plus de prolétaires, plus de paysans, plus de banquiers, d’industriels, de commerçants, d’aigrefins militaro-industriels, de lobbyistes, de financiers, de clochards… S’il n’y a plus que Nous, le Peuple, c’est bien que, le temps de l’union sacrée du moment, c’est la nuit et que tous les chats son gris. Le bourgeois, qui cherche de plus en plus désespérément à se couler dans la masse, n’en demandait pas tant. Le populisme est toujours bon à prendre pour la bourgeoisie. Il transforme le petit peuple en soldat de ses intérêts de classe aveuglé par la démagogie et le scintillement illusoire des boucs émissaires antinationaux, anti-américains, anti-blancs, anti-nous…

Ceci dit, il reste que ce qui est est. Le Peuple n’existe pas plus comme notion socio-historique que la Race. C’est un artefact bourgeois dont la fonction est exclusivement de servir de base à un consensus de classe toc, rapace, tape-à-l’œil et mensonger. La limpidité et la tonitruance de la démagogie populiste parlent d’elles-mêmes. La démagogie populiste s’y montre telle qu’elle est. Le citoyen calme, informé, le travailleur imprégné de ses priorités civiques ordinaires n’y adhère pas. C’est que le populisme reste ancré dans une idée de la nation qui est fondamentalement archaïsante. Ce n’est pas une idée progressiste. Aussi, quand Obama pleurniche de ne pas, lui, se voir qualifié de populiste, il tourne ouvertement le dos au progrès social qu’il aurait pu éventuellement autrefois incarner. Lui aussi, à sa façon, comme Bill Clinton ayant (soi-disant) fumé du cannabis sans l’inhaler, il a parlé au peuple sans vraiment l’incarner. Obama a autrefois nié être socialiste. Aujourd’hui il rêve d’être étiqueté populiste. Ces deux manifestations de science politique déficiente en lui posent déjà les jalons du jugement sévère que l’Histoire s’apprête à porter sur ce faux progressiste en costard. Populiste, mais oui il l’est, comme tous les thuriféraires bourgeois de la toute ploutocratique classe politique américaine. Et cela ne fait en rien de lui ou de ses semblables les bons gars et les bonnes filles populaires tributaires de cette axiologie simplette et gnagnan qu’on cherche tant à nous faire bouffer par tous les orifices.

.

populisme-dans-les-journaux

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Lutte des classes, Monde, Philosophie, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , | 16 Comments »

Pourquoi un buste de Louis XIV devant l’église Notre-Dame-des-Victoires à Québec?

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2017

louis-14-notre-dame-des-victoires

Bon alors c’est la minute d’historiographie touristique. D’aucuns se demandent pourquoi il y a un buste de Louis XIV devant la petite chapelle Notre-Dame-des-Victoires à Québec. Comme le tout est retapé et fraîchement requinqué, c’est absolument pas un buste d’époque. On a donc là un dispositif exprimant un choix assez contemporain. Quel en est le symbolisme? Les québéciens (citadins de la ville de Québec) et les québécois (citoyens de la nation du Québec) sont-ils des absolutistes? C’est improbable, gentils et décontractes comme le sont mes compatriotes. C’est quoi le flash alors. Pourquoi le Roy Soleil?

D’abord comme cette petite Place Royale évoque le Régime Français (1599-1760), il fallait y mettre un roy de France… ça s’imposait. On allait quand même pas planter là George III ou la Reine Victoria, simple question de cohérence thématique élémentaire. Alors voyons ceux qui se trouvaient fatalement en lice. Il n’y en a pas tant que ça. Bon, l’explorateur Jacques Cartier touche le Canada en 1534-1536. C’était sous François Premier (période de règne: 1515-1547). Mais l’aventure symbolique et percutante du navigateur malouin à la barbichette et au couvre-chef comme une écuelle est relativement sans lendemain, c’est pourquoi le vainqueur de Marignan, lui, d’ailleurs amplement plus branché Italie que Cap Diamant au demeurant, n’a pas été retenu pour figurer sur le socle du petit buste des Victoires. Passent deux générations. Le poste de traite de Tadoussac est fondé en 1599, et l’Abitation de Québec en 1608 soit, dans ce second cas, deux ans avant la mort de Henri IV. Le Vert Galant aurait-il pu être candidat? Possible. Ceci ouvre en fait la séquence des possibilités les plus tangibles pour le statut sensible de petit buste des Victoires. Les quatre roys de notre cher Régime Français, si aimé, si essentiel, si principiel, si québécien, si profond en nous, sont Henri IV (période de règne: 1589-1610), Louis XIII (période de règne: 1610-1643), Louis XIV (période de règne: 1643-1715) et Louis XV (période de règne: 1715-1774). Ce sera donc fatalement un de ces quatre-là. Revoyons-les, un par un, en commençant par les périphériques, soit celui du début et celui de la fin de l’aventure coloniale française dans les Amériques.

Henri IV: Certes Samuel de Champlain, fondateur du poste de traite de Tadoussac et de la ville de Québec, était un sujet du bon roy Henri le Grand. Sauf que si on regarde l’affaire avec le recul requis, on est bien obligé de se dire que Henri IV n’était pas vraiment orienté nouveau monde ou colonisation. C’est pas de sa faute, en plus. Il ne faut pas oublier que ce roy navarrais, gascon ferrailleur concentré et sans peur, menait ses troupes lui-même au combat sur son cheval blanc (le fameux cheval blanc d’Henri IV dont on questionne si souvent la couleur). Et pourquoi donc? Eh ben, c’est que cet époux politique de la ci-devant Reine Margot, était coincé et enfoncé jusqu’au cou fraisé dans les guerres de religion qui ravageaient son pays. Il a lui-même changé de religion aussi souvent que politiquement nécessaire et possible (catholique, protestant, catholique, protestant, tic, tac, tic, tac) et il a passé la plus grande partie de son règne besogneux, compliqué et intense à reconquérir son propre royaume. Seul roy de France à ne pas avoir été sacré à Reims, tenue ferme par les factieux cathos du temps (il fut sacré à Chartres), il a même dû s’allier aux anglais pour pouvoir reprendre les commandes de la France. Il n’avait pas une minute à lui. Sa postérité coloniale fut donc aussi sommaire que l’était sa vision personnelle sur la question. Si les Espagnols et les Portugais étaient déjà si durablement implantés dans les Amériques, si les Hollandais et les Anglais y prenaient pied déjà solidement, alors que la France y balbutiait encore, c’est la crise intérieure socio-religieuse que Henri IV incarne qui en fut largement la cause. Donc non.

Louis XV: De l’autre bord du rebord de la coupe coloniale, Quinze ne fait pas le poids non plus et pour des raisons inverses. Ce ne sont pas celles du pas encore mais plutôt celles du déjà plus. Sous Quinze, la joute est effectivement déjà jouée en Amérique du Nord. La supériorité démographique et militaire des Anglais les avantage maximalement. Ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’ils ne dominent le continent. Les priorités coloniales françaises sont désormais autres. Les Indes Orientales les inspirent plus que les Indes Occidentales et la portion des Indes Occidentales qui les inspire le plus, ce sont les Antilles, pas la Nouvelle-France. C’est sous Quinze que nous perdons la ci-devant French and Indian War (comme la désigne les Américains), la Guerre de la Conquête, comme on dit chez nous, le pendant colonial de la Guerre de Sept Ans. Nous devenons sujet du roy britannique George III suite au Traité de Paris passé justement sous Quinze (en 1763). C’est, en plus, disent les langues de couleuvres, ce brave Quinze, qui aurait prêté une oreille attentive au fameux apophtegme de Voltaire: On va quand même pas aller se faire chier pour quelques arpents de neige (glose libre). Tout ça ne favorise pas tellement sa cause pour la modeste position sur le socle de ce petit buste des Victoires qui, pourtant, décore la façade d’une églisette dont la construction fut achevée sous son règne (tout juste à la fin de la Régence, en fait, en 1723). Clarté touristique diurne oblige, que voulez-vous, on cherche à pérenniser une image du Régime Français qui marche, qui tient, pas qui barbotte dans les neiges voltairiennes sous les bordées en forme de ces boulets de canons anglais qui justement si souvent démolirent la toiture et les parois de cette petite chapelle bombardable depuis le fleuve et qu’il fallut si souvent rebâtir. On la commémore quand même ici deboute [sic], pas en ruines. Donc, non et non.

Louis XIII: La joute se joue donc désormais entre Treize et Quatorze et, à travers eux, entre deux visions fondamentalement distinctes du colonialisme français dans les Amériques. Voici un duo de roys puissants, ayant fait trembler la terre et les mers jusque dans notre bel estuaire. Treize avait pour conseiller le cardinal de Richelieu dont on a dit et fait de très grandes choses, y compris dénommer une de nos magnifiques rivières de son nom mémorable, le Richelieu. C’est quand même dire l’impact. Sauf que, sous Treize, la formule coloniale locale ira clopin-clopant. C’est qu’elle repose exclusivement sur les mandats des compagnies à privilèges. Celles-ci se font allouer par la couronne des territoires en Nouvelle-France où elles viendront courir la pelleterie avec monopoles et, en retour, elles s’engagent à implanter des colons et à subvenir à leurs besoins. L’affaire marche à moitié. Les compagnies à privilèges sont bien partantes pour instaurer des postes de traite et pénétrer les réseaux de course de pelleterie des aborigènes mais elles se font tirer l’oreille pour coloniser, forçant de facto les missions religieuses à prendre le relais. La formule coloniale française reste donc tiraillée entre la colonie comptoir (style hollandais et suédois), la colonie mission (style espagnol et portugais) et la colonie de peuplement (style anglais). Ces compagnies sont si peu efficaces pour assurer la mise en place d’un bassin démographique colonial que Richelieu, en 1627, en bazarde une, la Compagnie de Montmorency et en met une autre en place, la plus célèbre d’entre elles, la Compagnie des Cent-Associés de la Nouvelle-France. Ça n’ira pas mieux… tant et tant que le règne de Treize reste celui de ce boitillement du concept colonial entre poste de traite, mission religieuse et colonie de défricheurs-agriculteurs. Et cela lui fera rater de peu le socle du petit buste des Victoires.

Louis XIV: Ce dispositif colonial en tripode bancal va traîner pendant la régence de la maman de Quatorze. En 1663, trois ans après le début de son règne personnel, Quatorze, désormais régalien, y met fin. Il dissout la Compagnie des Cent-Associés (le modèle colonial suédo-hollandais est terminé) et il décide qu’il va gérer la colonie tout simplement comme il le ferait d’une région française éloignée dotée d’une cohérence culturelle, comme le Limousin, par exemple. Il nomme un intendant (le plus célèbre sera Jean Talon, non, non pas la station de métro montréalaise) et un gouverneur (le plus célèbre sera Frontenac, non, non pas l’hôtel de luxe québécien, dit château, signe distinctif de la ville). Quatorze met aussi les missions au pas (elles n’ont pas pu venir à bout de l’hostilité des Iroquois ni compenser la faiblesse militaire des Hurons — le modèle colonial hispano-portugais est terminé) et il traite directement avec les peuples aborigènes (Paix de Montréal, 1701, dont il ne faut surtout pas surestimer le caractère amical ou pacifique). Le ministre de la marine de Quatorze, Jean-Baptiste Colbert, envoie en Nouvelle France le Régiment de Carignan-Salières et surtout il met en place une implantation durable et adéquatement encadrée de colons français en Nouvelle-France. Le commerce triangulaire est solidifié et institutionnalisé avec les Antilles et une forme primitive de mercantilisme, le colbertisme, est instaurée. Bon an mal an, aime aime pas (c’est du colonialisme, hein, avec tout ce que cela implique d’implacable, de rapace et d’ethnocentriste), c’est Quatorze et son administration étatique qui sont à l’origine de ce qui sera l’armature démographique et sociale instaurant ce qu’on appelait alors le Canada. Mon ancêtre Jean Rolandeau est arrivé depuis La Rochelle (Aunis) en Nouvelle-France en 1673, sous le règne de Quatorze. Les ancêtres de beaucoup de québécois ont fait comme lui. De fait, si nous sommes ici d’un bord et de l’autre de l’Atlantique pour causer de ceci, c’est largement le résultat des initiatives commerciales, administratives, militaires et vernaculaires prises sous le long règne de Quatorze. La construction de cette petite chapelle Notre-Dame-des-Victoires fut amorcée en 1687 sur les ruines de la seconde Abitation de Champlain mais le roy figurant sur le socle du petit buste des Victoires symbolise bien plus que le fait d’avoir été le lointain initiateur de l’érection de cette structure minuscule. Il est la figure déterminante de l’implantation et de la perpétuation de la présence française en Amérique du Nord. Il est le Louis de la forteresse de Louisbourg et du Territoire de la Louisiane. Ce buste ambivalent ne représente pas plus l’absolutisme que la maldonne des fleur de lys du drapeau québécois ne représentent le monarchisme… Sauf que… le paradoxe des symboles ne nous échappe pas, pas plus que nous ne nous en échappons nous même…

C’est comme ça. On se refait pas…

louis-14-notre-dame-des-victoires-detail

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, France, Monde, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 18 Comments »

Pibroch (chapeau bas)

Posted by Ysengrimus sur 7 juin 2017

116

Une lumière, dans la chaumière, dans la forêt, dans la vallée
Une pensée dans la tête de l’homme
Qui charrie ses rêves comme le manteau qu’il transporte pendouillant sur son épaule
Il vous convoie l’amour, dans ce chapeau qu’il tient à la main.

Et chacun de ses pas est une moitié de vie
Et pas un seul des mots qu’il dirait ne vous serait compréhensible
Si bien qu’il empaquette tous ses regrets en un seul geste triste
Et vous porte l’amour, chapeau bas.

Le souffle court, il jette un œil par la fenêtre de cette salle à dîner
La table d’un repas aux chandelles est dressée, pour deux…
Et il y a ces étranges pantoufles près du feu
Et il y a ces étranges bottes dans le portique.
Je pose le chapeau sur ma tête
Me retourne,
Me retire…

Pibroch (Cap in hand), huitième plage de l’album Songs from the Wood de Jethro Tull (1977), Paroles et musique: Ian Anderson, traduit de l’anglais par Paul Laurendeau

Posted in Monde, Musique, Poésie, Traduction | Tagué: , , , | 27 Comments »

Pourquoi LIRE MEIN KAMPF?

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2017

lire-mein-kampf

Ça y est, Mein Kampf d’Adolf Hitler (1889-1945) vient de tomber domaine public. On va conséquemment amplement en parler, comme si cette histoire de domaine public changeait tant de choses (en fait, depuis un bon moment déjà, il est parfaitement possible de lire cet ouvrage en ligne). Battage, battage. Le plus atterrant dans tout ce battage, c’est qu’il semble bien que l’héritage intellectuel de Hitler, tacite ou explicite, se porte à merveille, par les temps qui courent. En 1977, lors du soixantième anniversaire de la révolution bolcheviste, Mein Kampf était un ouvrage ridicule. En 2017, pour le centenaire de cette dernière, Mein Kampf est désormais un ouvrage dangereux. Il n’y a pas là de quoi pavoiser. Que s’est-il donc passé? Vers quoi avons-nous tant dérivé?

Aujourd’hui, le lourd brûlot d’Adolf Hitler, écrit (dicté en fait) en prison, en 1924, est dense d’un contenu dont il faut prendre le contre-pied. Ce contenu délétère est partout. Plus précisément: il est cyber-partout… Autobiographie autant que précis de propagande, Mein Kampf est, de nos jours, discrètement glosé. Il fait cogiter et spéculer. Il influence. Il fascine. On ne le cite presque jamais et pourtant on s’y réfère presque toujours. La fachosphère lui fait inexorablement relever la tête. Et pas seulement en Occident… Africains, Arabes, Perses, Orientaux, Sud-américains lisent Mein Kampf. Et ils le relaient. Tout cela se fait de plus en plus ouvertement d’ailleurs. La stratégie de l’édredon ne marche tout simplement plus, à propos de la vision du monde d’Adolf Hitler. Il n’est plus possible de déclarer unilatéralement que le petit caporal de 14-18 n’est pas un auteur sensible et qu’on peut le ranger au nombre des olibrius, sur les tablettes de l’histoire. Il faut en fait désormais cesser de laisser entendre, en jouant de l’autoritarisme feutré de la censure implicite, que d’en parler, ce serait automatiquement, comme magiquement, de le promouvoir. Il faut en parler, en reparler. Il faut notamment associer explicitement ces idées qui traînent à l’auteur hautement suspect dont elles émanent.

Encore et encore, pour reprendre le mot de Lénine, l’histoire se développe par son mauvais côté. L’intellectuel doit donc cesser de bougonner hautainement ou de ricaner disgracieusement, en un amusement qui grince de plus en plus. L’intellectuel, s’il revendique minimalement la dignité de son rôle sociétal, doit derechef assumer ses responsabilités civiques et effectuer son travail critique. Allons-y, donc. Revenons sur cet ouvrage au contenu irrationnel et rebattu, puisque sa pensée suinte de partout dans les replis avachis du monde contemporain, cynique, inconscient, illusionné. Qui était Adolf Hitler? Et surtout: que se passe-t-il donc tant en nous quand on se met à lire Mein Kampf

.
.
.

Entretien
entre Moshe Berg
et Paul Laurendeau (Ysengrimus)
sur la parution de l’ouvrage
Lire Mein Kampf (2017)

.

Moshe Berg: Alors mon cher ami Paul on a un gros morceau à décortiquer aujourd’hui.

Paul Laurendeau: Oui, je pense. D’abord je te remercie Moshe d’avoir accepté de mener cette entrevue avec moi. Les lecteurs du Carnet d’Ysengrimus te connaissent déjà. Les autres vont te découvrir ici. Tu es très sympa d’avoir accepté d’aborder avec moi ce sujet pas facile.

Moshe Berg: Bah, c’est un sujet intellectuel comme un autre. Il procède de l’histoire et du devoir de mémoire et ça me gêne aucunement de parler de ces questions qu’il faut savoir regarder en face. Donc Paul, tu publies chez ÉLP Éditeur un essai intitulé Lire Mein Kampf. Qu’est-ce qui t’a motivé à faire ça?

Paul Laurendeau: Bien d’abord ça a été cette histoire de passage dans le domaine public. Soixante-dix ans révolus après la mort de leurs auteurs, deux importants ouvrages procédant du devoir de mémoire viennent de tomber dans le domaine public. Il s’agit du Journal d’Anne Frank et de Mein Kampf d’Adolf Hitler. Anne Frank est morte du typhus dans un camp de concentration (la pauvre pourrait encore être avec nous. Elle est née en 1929. Je connais des gens nés en 1929 qui sont encore en vie). Adolf Hitler (né en 1889) s’est suicidé dans son bunker de Berlin, en 1945 aussi. Les deux ouvrages sont donc tombés dans le domaine public au premier janvier 2016.

Moshe Berg: Je suppose que les répercussions ne sont pas les mêmes pour les deux ouvrages.

Paul Laurendeau: Non, pas du tout. Dans le cas d’Anne Frank, les conséquences sont surtout pécuniaires. Les droits appartenaient à la Maison Anne Frank d’Amsterdam, un organisme sans but lucratif qui gère aussi le musée du mémorial d’Anne Frank. Pour cette structure, les conséquences sont avant tout commerciales. Le Journal d’Anne Frank, qui est traduit dans un grand nombre de langues et qui se vend à des millions d’exemplaires pourra maintenant être exploité commercialement par d’autres éditeurs.

Moshe Berg: Mais Mein Kampf aussi.

Paul Laurendeau: Oui, mais dans son cas les répercussions sont plus compliqués, plus sociopolitiques, si on peut dire. D’abord, il faut dire que les droits de Mein Kampf appartiennent au Land de Bavière.

Moshe Berg: Au Land de Bavière?

Paul Laurendeau: Oui. La trajectoire éditoriale de cet ouvrage est assez tortueuse. Veux-tu que je t’en dise un mot?

Moshe Berg: Vas-y donc. Tu m’intrigues.

Paul Laurendeau: Tout commence en 1922, avec le gros Benito Mussolini. Il marche sur Rome avec ses sbires, engueule le gouvernement et, dans des conditions dignes d’une opérette grotesque, il se fait remettre les pleins pouvoirs par le roi d’Italie. Il les gardera vingt ans, dictatorialement, avec les conséquences tragiques que l’on sait. Hitler est alors à Munich, capitale du Land de Bavière. Il est le chef de son Parti Nazi, qui n’est alors qu’un groupuscule remuant. Il se dit qu’il est pas plus fou que le gros Musso et qu’il peut très bien faire un putsch, lui aussi. En 1923, avec sa gang, il se garroche dans Munich depuis une brasserie avec des flingues et tente donc un putsch. Les policiers bavarois ne l’entendent pas de cette oreille et il y a des coups de feu. Hitler voit plusieurs de ses factieux mourir à côté de lui. Il se fait mettre la main au paletot. Suite à un procès dont il se sert passablement pour se faire mousser, il est condamné à cinq ans de prison (il ne fera que huit mois). Il se retrouve immobilisé dans une prison plutôt confortable. Il dispose d’un espace de travail et d’une machine à écrire. Il décide donc d’écrire un livre, ce qu’il n’aurait jamais fait sans cette tapageuse séquence d’événements.

Moshe Berg: Nous y voici.

Paul Laurendeau: Oui. Nous sommes en 1924 et, en Allemagne aussi, ce sont les années folles. Il y a la prospérité économique éphémère du premier après-guerre et l’opinion publique est frivole et évaporée. Elle est curieuse aussi, de mille choses et parmi celles-ci, pas plus et pas moins, d’une curieuse rumeur qui concerne le putsch manqué de la brasserie de cet olibrius, ce caporal Hitler. Des membres hauts placés de l’état-major militaire auraient trempé dans ce putsch. Le public allemand est intrigué. C’est une des nombreuses curiosités de l’actualité. Tu me suis?

Moshe Berg: Je te suis.

Paul Laurendeau: Et on raconte maintenant que le chef des putschistes est en taule et qu’il est en train d’écrire un gros livre. Cela crée, chez le public, une attente, mais une attente mondaine si tu veux, journalistique. Les gens pensent que Hitler va leur fournir des détails fumants sur ce fait divers politique et ses possibles ramifications dans le pouvoir malhabile et chambranlant de Weimar… et cela les intrigue et les amuse.

Moshe Berg: Une sorte d’effet de buzz d’autrefois.

Paul Laurendeau: Exactement. Or Hitler, toujours en taule, est pas au courant de ce petit effet de mode et il écrit un gros livre indigeste et mal organisé de sept cent pages qui gueule contre les français, les slaves, les parlementaires allemands et les juifs et qui tient des propos ouvertement belliqueux, agressifs, racialistes, eugénistes, pseudo-théoriques et, finalement rasoirs au possible. Pas un mot en plus sur les magouilles du putsch de 1923. Barbant. Les allemands se désintéressent rapidement de ce gros livre plate, indigeste, mal organisé et interminable.

Moshe Berg: Bien fait.

Paul Laurendeau: Absolument. Faux départ, donc, pour Mein Kampf. Les années passent. À partir de 1929, la crise économique (qui va durer dix ans — 1929-1939) frappe l’Allemagne très durement. Il y a 30% de chômeurs dans toute l’Europe centrale. Les Allemands se tirent alors vers les partis politiques simplistes à solutions sommaires. Après des élections et des tractations assez compliquées dont je te coupe le détail, Hitler devient chancelier d’Allemagne, en 1933.

Moshe Berg: Dix ans après son putsch manqué d’olibrius.

Paul Laurendeau: Pilepoil. En un an, il va dissoudre le parlement de Weimar, abolir les partis politiques et instaurer un régime de dictature. Entre-temps, les Allemands veulent soudain mieux comprendre qui est ce gars et où il veut en venir. Ils se mettent donc à acheter son livre. Les années 1933 et 1934 seront les deux premières grosses années de ventes réelles pour Mein Kampf.

Moshe Berg: Années de ventes réelles? Il va vivre des années de ventes irréelles, ce bouquin?

Paul Laurendeau: Ah oui, tu peux dire ça. Car quand le régime nazi sera bien en selle, Mein Kampf, l’ouvrage du dictateur, deviendra une sorte de bible-gadget. Le régime va en acheter des millions d’exemplaires. À partir de 1936, quand un couple aryen se marie, l’état nazi donne aux heureux tourtereaux, un exemplaire de Mein Kampf en guise de présent de noces. Dans l’entreprise et dans l’armée, quand quelqu’un monte en grade ou prend du galon, un exemplaire de Mein Kampf lui est remis comme cadeau de promotion. Les bibliothèques, les mairies de communes, les établissements publics, tout le monde a sa copie. Il y a même des copies avec papier surfin et couverture en marbre pour les hauts dignitaires nazis. Hitler se retrouve avec en main une fortune personnelle fort rondelette, venue exclusivement de la vente de son ouvrage. On calcule que vingt ans après sa parution, en 1944 donc, le livre de Hitler est présent sur les tablettes d’un foyer sur deux, en Allemagne. Cet ouvrage a, de fait, beaucoup plus de propriétaires que de lecteurs.

Moshe Berg: Comme une bible, un almanach ou le bottin téléphonique.

Paul Laurendeau: Exactement. Vers la fin de la guerre, les Allemands changent subitement leur fusil d’épaule. Ils se rendent vite compte qu’il ne faut surtout pas se faire pogner avec ça dans sa maison par les Américains, et encore moins par les Soviétiques. Les gens jettent alors le livre par lots entiers dans les rivières, creusent une grande fosse à l’orée de leur village et l’y balancent en vrac, ou encore l’enveloppent dans du papier ciré et l’enterrent individuellement, presque pieusement, au fond du jardin. Quand la question du transfert des droits pour ce titre se posera aux autorité américaines d’occupation, comme ils ne connaissent pas de famille directe à Hitler (Paula Hitler vit alors encore sous un faux nom), on assigne les droits au lieu d’écriture de l’ouvrage. Comme il a été écrit à Munich, capitale de la Bavière, les droits en reviennent au Land de Bavière. Tout le monde s’en fiche passablement, au demeurant. On a un tas d’autres choses à penser et, surtout, on s’imagine que cet ouvrage est foutu et ne trouvera plus de lecteurs. Grave erreur.

Moshe Berg: Ah bon?

Paul Laurendeau: Ah oui. Car malheureusement, cet ouvrage va connaître, dans les sept décennies suivant la mort de son auteur, un succès mondial foudroyant. Il sera traduit en plusieurs langues dont le perse, le turc et l’arabe.

Moshe Berg: Et… c’est toujours le Land de Bavière qui palpe les droits?

Paul Laurendeau: Non. Car le Land de Bavière s’est donné comme tâche, comme mission, de circonscrire au maximum la circulation de cet ouvrage. Il en restreint la publication et traque patiemment toutes les éditions non autorisées. En 2007, par exemple, il a fait interrompre une édition turque, justement. Le Land de Bavière a des fonctionnaires assignés spécifiquement à l’intendance de cette problématique meinkampfienne. Il s’agit nommément de faire garde-fou à la circulation mondiale de Mein Kampf.

Moshe Berg: Et en 2016, avec le passage dans le domaine public, le garde-fou vient de sauter.

Paul Laurendeau: Poils au nez. On craint donc que tout le monde va se garrocher pour publier Mein Kampf et palper les dividendes juteux, qui serviront alors à des causes parfois fort louches.

Moshe Berg: Cette crainte est-elle fondée?

Paul Laurendeau: Elle est parfaitement fondée mais aussi, elle me fait un peu rigoler. Les bootleggers de Mein Kampf n’ont tout simplement pas attendu 2016 pour passer à l’action. La première traduction non autorisée fut faite en français, avant-guerre, du vivant même de Hitler. Ce dernier, crois-le ou non, a alors porté plainte devant un tribunal français pour faire valoir ses droits d’auteur et il a gagné sa cause. Les traducteurs français non autorisés de Mein Kampf  (des fachos français maurassiens qui voulaient —soi-disant— qu’on connaisse la morbidité francophobe du facho allemand) ont du mettre leur traduction pirate au pilon.

Moshe Berg: Hallucinant.

Paul Laurendeau: Oui. Tout ça pour dire que des Mein Kampf illicites, il y en a partout. J’ai basé mon analyse du texte sur une cyber-version de la traduction française non-critique de la version 1926 de l’ouvrage allemand. Et elle avait pas attendu janvier 2016 pour monter en ligne, celle-là. Moi, par contre, j’ai patiemment attendu le passage de l’ouvrage de Hitler dans le domaine public pour ne pas me retrouver avec le Land de Bavière sur le dos, alors que je publie des fragments de cet ouvrage pour en faire une critique.

Moshe Berg: Mais on en arrive au cœur de notre problème: pourquoi se soucier de produire une critique d’une ineptie comme Mein Kampf?

Paul Laurendeau: Parce que, crois-le ou non mon cher, cet ouvrage revient en vogue dans le monde occidental. Les petits jeunes s’y intéressent. Dans, l’ambiance fachosphérique contemporaine, il fascine… tout en continuant d’être mal lu, mal glosé, cité hors contexte et fort imparfaitement compris.

Moshe Berg: Je m’imagine bien la chose.

Paul Laurendeau: Alors moi je me suis dit, bon, laissons tomber la politique de l’édredon sur Hitler, Ça marche pas, la loi du silence, dans une telle situation. Ouvrons plutôt le jeu au maximum. Ramenons ce penseur à sa dimension de gars ordinaire. Cassons son ouvrage au milieu et regardons un petit peu ce qu’il y a dans ce livre. Prenons la mesure de ce que Hitler dit, tant que ça, en sept cent pages.

Moshe Berg: Bon.

Paul Laurendeau: C’est quoi la pensée de Hitler? C’est quoi sa vision du monde? C’est quoi qu’il nous communique, en 1924, à trente-six ans, comme penseur et comme futur acteur sociopolitique et socio-historique catastrophique?

Moshe Berg: Je vais pas te demander de nous résumer sa pensée, tu le fais dans ton livre. On ira lire ça. J’ai une question plus délicate à te poser, par contre.

Paul Laurendeau: Vas-y toujours.

Moshe Berg: Tu as donc lu Mein Kampf très attentivement, page par page.

Paul Laurendeau: Oui, fatalement, stylo en main. Je l’ai lu en version française (je ne comprends pas l’allemand). C’est passablement chiant à lire, d’ailleurs.

Moshe Berg: Voici donc ma question. J’espère qu’elle ne va pas te vexer.

Paul Laurendeau: J’en doute. Je t’écoute.

Moshe Berg: As-tu trouvé, dans Mein Kampf, des choses que tu approuves, avec lesquelles tu es en accord?

Paul Laurendeau: Non. Je réprouve l’intégralité du contenu de cette merde rebattue, réactionnaire, narcissique et raciste. Par contre il y a quelque chose chez Hitler écrivain qui fait bien mon affaire.

Moshe Berg: Ah oui? Quoi donc?

Paul Laurendeau: Son explicite. Il est cru, limpide, il ne met pas de gants. Il est frontal, virulent. Et il donne l’heure juste sur sa vision de brute.

Moshe Berg: Ah oui?

Paul Laurendeau: Oh oui. Il est limpide et direct. Cela ne veut pas du tout dire qu’il soit sincère ou authentique, hein. Ne nous méprenons pas. Il ment souvent. C’est prouvé. Mais même quand il ment, il ment frontalement. Ça repose des petits fachosphériques contemporains qui font les finasseurs, les tataouineurs, les casuistes, les victimaires. Hitler a de la merde dans la tête et il la crache d’un jet, sans tergiverser.

Moshe Berg: Pourrais-tu me donner un exemple?

Paul Laurendeau: Bien sûr. Je vais te donner un exemple original, qui a, en plus, la qualité d’exemplifier aussi comment Hitler fusionne, de façon un peu brouillonne, ses considérations pseudo-théoriques et ses compulsions autobiographiques.

Moshe Berg: Vas-y en grande.

Paul Laurendeau: Hitler développe sur le rôle de la violence dans l’action politique. Il dit qu’il la juge essentielle à l’intendance d’un mouvement politique conséquent. C’est là, pour Hitler, un important point de méthode. Un parti politique cohérent et efficace, selon lui, incorpore, tout naturellement, la violence dans son fonctionnement. Il tient les masses en sujétion grâce à des corps armés qui fracassent les têtes qui dépassent, sans se complexer.

Moshe Berg: Explicite, en effet.

Paul Laurendeau: Vigoureusement explicite. Hitler illustre ensuite cet enjeu de la violence dans l’action politique à partir du cas de son militantisme personnel, dans les années 1920. Il faisait alors des conférences dans de grandes brasseries munichoises. Il parlait contre le Traité de Versailles, contre le parlementarisme, contre la République de Weimar, contre tout ce qui lui tombait sous la main pour faire avancer ses vues politiciennes. Il parlait donc ainsi, une fois, devant deux mille personnes attablées dans une grande brasserie. Il n’y avait même pas d’estrade. Hitler se tenait derrière une table ordinaire sur laquelle il y avait un pichet et des verres de bière, comme sur toutes les autres tables.

Moshe Berg: Ambiance de forum populaire allemand de l’entre-deux-guerres.

Paul Laurendeau: Exactement. Hitler nous raconte ensuite, en jubilant passablement, qu’il avait un service d’ordre d’environ deux cent jeunes matamores habillés en brun qui circulaient parmi les deux mille convives. Alors supposons que quelqu’un se levait et formulait une objection à ce que disait Hitler. Le conférencier ne répondait même pas. Il ne disait rien. Le service d’ordre pognait le gars par le collet et le fond de culotte et le câlissait en dehors de la brasserie. C’en était fini et de l’objecteur et de son objection. L’intervention corporelle violente du service d’ordre fonctionnait tout naturellement comme moyen d’appuyer, par une percussion bien matérielle, les arguments et l’autorité du conférencier. Il nous raconte tout ça sans tataouiner, frontalement.

Moshe Berg: Je vois. Et pourquoi ça fait ton affaire?

Paul Laurendeau: Parce que —je te le redis— ça change des petits fachosphériques qui pensent exactement la même chose mais qui emploient toutes sortes d’astuces verbales de finasseurs pour se formuler. Ils pleurnichent pour qu’on respecte en eux une liberté d’expression qu’ils seraient les tout premiers à abolir d’un coup sec, s’il leur arrivait de pogner le manche. Or s’il avait fallu que Hitler —qui reste leur maître à penser, qu’ils l’admettent ou non— soit aussi tataouineux qu’eux, on n’en finirait jamais de détricoter ses idées hors du cocon verbal autoprotecteur infini.

Moshe Berg: Je vois un peu ce que tu veux dire. Hitler te facilite le travail d’analyse, en somme.

Paul Laurendeau: Exactement. Hitler est explicite et cet explicite de lumière crue facilite le regard critique. Il suffit souvent de le laisser parler. Très fier de lui, genre capitan de Commedia, il est surtout très efficace pour se couler lui-même, sans complexe et sans artifice.

Moshe Berg: Encore faut–il le lire.

Paul Laurendeau: Ben justement… voilà pourquoi lire Mein Kampf… Pour voir cette pensée raciste, brutale et inique en action, sans détour, presque candidement.

Moshe Berg: Je comprends. Mais il ne t’est pas arrivé de te dire que c’était probablement juste un fou et que tu étais en train de perdre ton précieux temps à finement décortiquer la pensée d’un fou?

Paul Laurendeau: Il faut faire très attention à cette idée du chef d’état fou. Il y avait un roi de France fou. Charles VI. Cet homme était dément. Il pouvait subitement prendre son épée et taper sur tous ceux autour de lui, en gueulant. Or, Charles VI fou n’a aucune signification politique. Malade mentalement, on l’a assit dans un petit coin et on a simplement attendu que sa folie, ou son règne, passent. Vois aussi le roi d’Angleterre George III. Atteint de porphyrie aiguë intermittente, il a fini par perdre la raison. Un beau film a été fait sur cette question, il y a quelques années (The madness of King George, 1994). Or la folie de George III n’est pas significative politiquement ou historiquement. C’est une anecdote de palais, sans plus. Avec Hitler, on a affaire à un tout autre type de folie (si tant est qu’on puisse se donner une notion claire de cette réalité). Il a entraîné des millions de compatriotes dans sa susdite folie. Il les a convaincus de rempiler dans une guerre mondiale dont ceux-ci ne voulaient strictement pas. La folie hitlérienne fut un vecteur socio-historique majeur au siècle dernier et son impact intellectuel (note ce mot) se fait encore largement sentir aujourd’hui.

Moshe Berg: Une folie collective donc. Ça fait de lui en fait le porte-parole de la folie d’un peuple et d’un temps.

Paul Laurendeau: Tout à fait. D’un temps d’ailleurs qui est aussi notre temps, hein. Il serait trop facile et trop commode de nous dédouaner nous-même de cette folie-là qui couve un peu en nous tous, en la projetant sur un temps éloigné, un peuple du passé, ou un seul petit bonhomme en noir et blanc, gueulard, fou de service, idiot utile. D’ailleurs lire Mein Kampf c’est justement aussi se donner l’opportunité en or de formuler l’état d’esprit de son auteur en termes psychologiques. Si je devais décrire la condition mentale de Hitler dans des termes procédant de la psychologie individuelle, je dirais qu’il est pathologiquement FRUSTRÉ et HUMILIÉ donc perpétuellement FÂCHÉ. Il était, de ce fait, le porte-voix verbal, mental et intellectuel de millions d’Allemands de 1918-1924.

Moshe Berg: Bon, je te comprends. Une folie à impact historique collectif récurrent doit être comprise adéquatement. On ne peut pas se contenter de la dénigrer abstraitement. C’est une responsabilité qu’il faut prendre et c’est incontestablement une des exigences du devoir de mémoire. Je voudrais conclure en restant, comme on l’a fait depuis le début, à la périphérie de ton ouvrage, si tu veux bien. Je voudrais dire un mot de son titre. Je trouve que le titre Lire Mein Kampf, ça fait quand même un peu promotionnel. On pense au Lire le Capital d’Althusser, Balibar, Macherey et les autres. C’était une invitation à lire le chef-d’œuvre de Marx, une invitation laudative, valorisante. Tu ne risques pas de sembler promouvoir Mein Kampf avec un tel titre (la couverture n’arrange rien en plus)?

Paul Laurendeau: Je te suis. Réglons d’abord le cas de la couverture. Allan Erwan Berger, notre graphiste, est parti d’une photo prise à Berlin en 1937 par Thomas Neumann, un journaliste norvégien. C’est un édifice municipal quelconque. Il est pavoisé pour la fête du travail. Pour nous, ceux du recul historique, c’est une parfaite horreur visuelle. Mais, tout juste avant les Accords de Munich, c’était là jamais que des pavois allemands passablement ronron, pour une festivité municipale. Je trouve qu’il en est de ces banderoles de 1937 comme des idées néo-fascisantes de 2017. Elles pendouillent parmi nous, se gondolent au vent, comme innocemment. C’est seulement un recul historique et critique acéré qui nous fait prendre la mesure de leur monstruosité. La symbolique me semble parfaite et j’endosse pleinement ce choix de notre graphiste.

Moshe Berg: Je vois. Et le titre?

Paul Laurendeau: Tu proposerais quoi toi, comme titre?

Moshe Berg: Je sais pas moi. Quelque chose de plus argumentatif. Contre Mein Kampf ou L’Anti-Mein Kampf.

Paul Laurendeau: Argumentatif? Non, Moshe. Juste non. Je ne suis pas ici pour polémiquer avec Adolf Hitler ou pour m’appesantir sur la fausseté puante de ses idées. Pour ma plus grande affliction, Hitler dure et ce, non pas à cause d’une originalité intellectuelle qu’il aurait eu (dans le genre Nietzsche ou Richard Wagner) et dont il faudrait interminablement prendre le contre-pied. Non, non. C’est plutôt, disons… comme la saleté dans une maison. Hitler perdure parce que sa pensée est rien d’autre que ce tapon compact de lieux communs réactionnaires, à base de racialisme élucubrant, de psycho-sociologie sommaire, de social-darwinisme niaiseux et de cherchage simpliste de boucs émissaires ethniques. Un tel dépôt de lieux communs sociopolitiques rejaillit, comme un herpès intellectuel, chaque fois que des conditions économiques déprimantes favorisent la recherche improvisée et abrupte de solutions faciles. On ne débat pas avec Hitler. On le lit. On le lit pour se souvenir et pour bien discerner notre hitlérisme ordinaire actuel, quand il rejaillit sous nos pas nouveaux comme les plus insidieux et les plus venimeux des mauvais insectes.

Moshe Berg: Et lire Lire Mein Kampf nous permet-il de faire fonctionner ce devoir de mémoire… tout en nous permettant de faire l’économie de lire l’indigeste Mein Kampf même?

 Paul Laurendeau: Je le crois, oui. C’est là ma modeste tentative, en tout cas.

Moshe Berg: Ce n’est donc pas là la moindre qualité de ton essai. Merci, Paul.

Paul Laurendeau: Merci mon camarade. Shalom et paix.

Moshe Berg: Amicalement à toi.

.
.
.

Paul Laurendeau (2017), Lire Mein Kampf, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

Posted in France, Lutte des classes, Monde, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , | 16 Comments »

Autoroute et soleil

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2017

autoroute-et-soleil

.

Autoroute et soleil

Sur le torse de cauchemar
De quelque Amérique insensée,
Une autoroute sans départ,
Cicatrice d’asphalte noire,
Love son méandre lacé.

Cette autoroute est rutilante
Comme le chrome des chansons
Crécellant, cymbales cinglantes,
Dans les radios intermittentes
Des tableaux de bord des nations.

Cette autoroute est le boyau
Des dures fourmis de vitesse
Carapacées en oripeaux
De métal peint, lustré et chaud,
Fonçant vers d’ultimes caresses.

Au bout du terrible ruban,
Un soleil dévore le ventre
D’un ciel d’où gicle le vieux sang
Lumineux. Les châssis brûlants
Brillent sous cette pluie puissante.

* * * *

Voici les camions barrissants,
Bardés de chaînes et de planches.
Ils vont, lourds et lascifs géants,
Scandant leur bestial olifant
En dévorant les lignes blanches.

Voici les félines corvettes
Nues et dorées comme des bronzes.
Elles sont femmes et fluettes.
Ivres d’amour, elles sécrètent
L’eau de néon, laiteuse et ponce.

Voici les trains, les réactés,
Chauves-souris et scolopendres.
Les gratte-ciels et les cités,
Les fanions, les publicités
Au dernier rendez-vous se rendent.

Tous ils foncent vers ce soleil
Qui vient de finir un repas
Et lèche babines vermeilles
D’une grand’langue sans pareil
De macadam et de gravats.

* * * *

Quand les transistors hystériques
Scandent cette marche dernière,
Dans des scintillements chroniques,
Leurs musiques épidermiques
Métallisent le cri des chairs.

Autoroute de l’Amérique,
Ton horizon n’est pas un mur
Mais un gouffre dialectique
Où l’ample succion historique
Te boit, en fracassant murmures.

* * * *

À la frontière du soleil,
Une station-service, un litre,
Un restaurant, quelques bouteilles
Attendent. On entend une abeille
Tapoter au coin d’une vitre.

L’autoroute d’asphalte gris
S’étend entre ces deux bâtisses.
À l’horizon, un cliquetis
Souffle, chante, monte et puis crie.
La route se tord et se plisse.

Regarde chuter l’Amérique.
Observe ce magma qui glisse
À grands fracas cataclysmiques.
Le vieux restaurant de plastique
Éclate. Et la station service

Explose. Et le ruban de route
Se gondole comme un boa,
Se craquelle comme une croûte.
Descend, grinçante banqueroute
Vers un soleil en contrebas.

* * * *

Les gros camions craquent, se fendent,
S’abattent, glissent sur le flanc,
Crient, pivotent. Leurs roues se tendent
Vers des cieux rouges qui n’entendent
Rien à leur trépas d’éléphants.

Les fines corvettes de race,
Féminins pantins disloqués,
Crient. Leurs hanches se décarcassent.
Elles plient, se voilent la face
Comme des esclaves enlevées.

Les trains, les avions, les épaves,
Le fer et le béton armé
Crient, dans le feu poisseux qui bave.
Les flancs du soleil Baal boivent
Les enfants du lacet damné.

Dans un hurlement électrique,
Les transistors fendent leur transe.
Ils ont suivi leur Amérique
Dans des flammèches de musique
Vers l’agonie et le silence.

* * * *

Une autoroute sans départ
De sa matrice s’est vidée.
Un soleil au feu rouge et noir
Digère le sang et l’espoir
De trois continents névrosés.

Pendant que remonte la nuit
À l’autre bout de l’horizon,
Un long serpent de route gît.
La pomme d’un soleil poursuit
Son vol d’étoile ou d’électron.

* * * *

.
.
.

Tire du recueil Poésie d’Outre-ville (ÉLP éditeur, 2009). Paru aussi dans Les 7 du Québec.

.
.
.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Fiction, Monde, Poésie, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , | 16 Comments »

Lettre ouverte aux jeunes idéalistes d’extrême-droite

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2017

extreme-droite

Vieux marxiste qui ne changera pas de bord, je n’aurais jamais cru ça possible: de l’idéalisme à l’extrême-droite. Pour les gens de ma génération, l’extrême-droite, ça a toujours été des milices patentées, des Pinkerton du capital, défendant brutalement la loi et l’ordre. Des suppôts de la réaction ne pouvaient absolument pas promouvoir un idéal. Les fachos de mon temps se contentaient de monter la garde devant la forteresse croupissante des valeurs de grand-papa. L’extrême-droite, ce sont des milices pour grands bourgeois, des mercenaires. Des fanatisés sans ligne définie. Certainement pas des idéalistes.

Et pourtant, voici maintenant que se présentent au portillon sociétal des petits jeunes en habits de ville, proprets, toniques, conscientisés, doctrinaires. Ils se donnent comme anti-système et ils aspirent à rien de moins qu’une refonte en profondeur de l’occident. Ils croient en un idéal et, tumultueux, cet idéal se canalise à travers le tuyau le plus brunâtre imaginable: antisémitisme (retour en force de la grande conspiration financière sioniste), xénophobie (les terroristes se planquent parmi les réfugiés des guerres impériales comme les hommes d’Ulysse parmi les brebis du cyclope éborgné), isolationnisme national (les grands ensembles sont des suppôts du supra-nationalisme extorqueur), anti-capitalisme droitier (oui à la boutique de papa. Non à la grande entreprise exporteuse d’emplois), moralisme sociétal (non au pour tous, sous toutes ses formes), religiosité rampante (catholiques culturels pour ne pas dire catholiques tout court). C’est le sursaut, la révolution sociale des droites, l’opération drapeau brun, avec toutes les évanescences oniroïdes que cela entraîne et charrie.

Le cœur serré d’une infinie tristesse, je vais postuler que ces petits jeunes sont de bonne foi. On a d’ailleurs trop voulu qu’ils soient de mauvaise foi, qu’ils soient des agents cyniques et livides de forces populistes troubles, mi-trublionnes mi-carriéristes, assurant leur avenir bureaucratico-entrepreneurial dans un occident froidement re-fascisé. On a trop voulu que les petits jeunes d’extrême-droite d’aujourd’hui fassent de la politique calculatrice, mièvre et foireuse comme leurs aînés, qu’ils s’avancent sur l’échiquier aux combines, de façon biaiseuse, médiocre, arriviste, hédoniste et onaniste. Non, les petits jeunes d’extrême-droite contemporains ne sont pas des cyniques et des fatalistes. Ils sont finalistes. Ils marchent au pas, l’œil sur la ligne d’horizon. Ils croient en leur camelote. Ils ont de l’idéal.

C’est bien là le tout du drame. Pire que la mauvaise foi, il y a la bonne foi. La mauvaise foi au moins, on peut en désamorcer l’astuce. La bonne foi, on ne peut que rester baba, les bras ballants et la gueule béante. Un aigrefin insidieusement xénophobisant qui s’adonne à un lobbying mercantile en faveur d’un groupe pour en faire chanter un autre, ça se décode et conséquemment ça s’affronte. Un authentique xénophobe ardent qui croit de bonne foi à la ré-immigration pour fins de protection des valeurs de la race blanche, cela vous laisse frigorifié et sans voix dans sa terrible bonne foi. Au fin fond, il n’y a pas pire ferveur que la ferveur patriote authentique. Et oh, oh, elle n’est nullement garante de vérité et de pertinence descriptive, cette ardente authenticité.

Jeunes d’extrême-droite, votre ferveur est imparablement symptomatique du recul socio-historique de l’occident. Celui-ci est calmement irréversible. Dans l’économie-monde de demain, l’Europe et l’Amérique seront de plus petits ensembles devant l’Eurasie et l’Afrique. En 1950, les États-Unis assuraient 53% de la production industrielle mondiale. Aujourd’hui, c’est 22% en baisse graduelle. Cela ne va pas s’inverser pour plaire au président réac du moment conjoncturel que l’on voudra. Croire contrer de telles tendances lourdes est désarmant de naïveté. C’est pourtant dans cette voie patriotarde sans issue que vous vous engagez, jeunes idéalistes d’extrême-droite. Je ne vous dirai jamais assez combien les politicards conventionnels que vous exécrez tant sont suavement complaisants envers vous, dans cette démarche globale. Les politiciens professionnels véreux et manœuvriers adorent votre ferveur. Vous les servez. Quand vous êtes trop sages, vous faites ouvertement avancer les valeurs putrides qu’ils promeuvent en sous-main. Quand vous êtes trop remuants, vous leur servez de repoussoirs et vous légitimez leurs propres dérives répressives aussi pleurnicheuses qu’implacables.

Sur ce point spécifique, la culture internet, dont vous vous gargarisez tant, est un symptôme particulièrement lancinant. Elle s’approche de plus en plus, la fin de la récré des trolls fachos et des intempestifs utra-droitiers cyber-anonymes. Le flicage institutionnalisé de l’internet qui s’en vient, vous en aurez été les agents provocateurs idéaux… les artisans objectifs, en fait. Par vos pratiques et votre fachosphérisme, exacerbé ou victimaire, vous aurez légitimé tous ceux qui veulent tant avoir le doigt sur l’interrupteur de l’internet. Je ne vous lance pas la pierre, au demeurant. C’est largement impondérable, cette affaire. C’est comme les radios pirates d’autrefois ou tout autre type de Far West conjoncturel. La civilisation finit toujours par rentrer dans le tas, avec ce genre de dispositif. Et, jusqu’à nouvel ordre, la civilisation sert ouvertement sa bourgeoisie et ce, sans se complexer. On s’en souviendra un jour avec une sorte de nostalgie acide, des années trolls…

Ce que je vous dis frontalement ici, jeunes idéalistes d’extrême-droite, c’est que vous vous faites sciemment manipuler par l’ordre établi. Aucune génération n’y a échappé, du reste, et il viendra bien un jour, le moment amer où vous cesserez de vous croire, vous aussi, plus fins que tous les autres. Il faut dire que votre cause est bien mal partie, bien mal engagée. Embrasser en partant l’extrême-droite, en la prenant pour un facteur de changement, il faut vouloir s’en envoyer toute une d’erreur de jeunesse en quadraphonie. L’extrême-droite n’est pas structurellement anti-système. Elle sert le système à fond les ballons. Que fit la seconde guerre mondiale hitlérienne dans toute sa ferveur torride pendant six ans (1939-1945), si ce ne fut faire le lit objectif du libéralisme triomphant des Trente Glorieuses (1945-1975) et de sa suite de crises contemporaines. Penser changer le monde avec une programmatique de fachos éculés venu de Russie ou d’Iran, ma foi, il faut vraiment vouloir rêver.

Mais que voulez-vous? Il n’y en a plus vraiment de théorie économico-politique, hein. Allez pas vous imaginer que vous allez pas devoir retourner vos poches devant le tiroir-caisse, pour avoir remplacé le marxisme par le catholicisme. Tout ce qui est méthodiquement effectivement anti-capitaliste et/ou post-capitaliste, tout ce qui est authentiquement radical et subversif, vos saltimbanques extorqueurs et vos politicards pseudo-patriotes sont arrivés à vous faire croire que c’était bobo, dépassé, suranné, intellectualiste, condescendant, casuiste. Le marxisme, la lutte des classes, l’abolition de la propriété privée des moyens collectifs de production, la saisie sans compensation des grandes fortunes pour utilisation civique immédiate, la révolution des travailleurs, vous avez en commun avec le ci-devant système de ne pas vouloir en entendre parler. Hé bé, les alliances objectives seront ce qu’elles seront, sans moins sans plus… On vous a refait une vieille entourloupe de passe-passe sans que vous ne vous en rendiez compte vraiment. On vous a dit qu’il ne fallait plus penser, qu’il fallait simplement la jouer passionnel, pseudo-novateur, soi-disant dissident, et patriote. Vous allez payer pour ça aussi. Renoncer à la pensée analytico-critique effective, cela ne peut mener qu’à un seul état de conscience: celui du dur réveil.

Jeunes idéalistes d’extrême-droite, croyez-en un vieux qui a embrassé intimement ses causes et qui, ce faisant, s’est bien souvent fait baiser par elles: vous allez vous faire fourrer. Les politicards professionnels d’extrême-droite vont se servir de vous pour se positionner dans le mainstream politicien… puis ils vont tout doucement se recentrer, en vous prenant sournoisement pour acquis. Rien ne sortira de novateur ou d’utile de tout le fla-fla de la cause que vous avez si naïvement pris en charge. L’extrême-droite ne peut pas être un facteur de progrès. C’est là une contradiction dans les termes. Mais niaisez, allez. Tournez en rond dans le bac à sable. On en reparlera quand vous aurez pris conscience de votre erreur de jeunesse et lui aurez piteusement tourné le dos. Mais là, c’est votre jeunesse, elle aussi, qui n’y sera plus.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, France, Lutte des classes, Monde, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , | 38 Comments »