Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘essai-fiction’ Category

Ici, on prend un dispositif notionnel de départ dont on veut a priori faire la démonstration et on enrobe cette dite démonstration dans un récit fictif, à valeur allégorique ou symbolique ou générique ou métaphorique, qui make the point, avec plus de percutant et en jouissant mieux. Je mets habituellement essai-fiction entre parenthèses alors, pour qu’il n’y ait pas la moindre ambivalence. Cela reste un texte où le fictif est intégralement subordonné au démonstratif. Un conte didactique presque (ce sont toujours des textes courts, chez moi).

Le pacte secret de mademoiselle Sarah (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2021

Mademoiselle Sarah (représentation imaginaire)

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Mon nom est Constance de C***. Dans ma prime jeunesse, vers vingt-deux ans environ, je faisais partie du personnel diplomatique rattaché au Comte de Vergennes. Oh, je n’occupais pas des fonctions bien mirobolantes. J’étais préceptrice vacataire de langue française. Le Secrétariat aux Affaires Étrangères du Royaume de France, dans ce temps-là, était une ruche bourdonnante et un grand nombre de ses habitués, ou de leurs subordonnés, avaient une connaissance assez lacunaire de notre langue. Ma fonction était de les former, en les familiarisant à la conversation courante et à l’esprit français… sans qu’il n’y paraisse trop, car certains de ces visiteurs de marque étaient parfois assez susceptibles.

Un peu avant que le peuple de Paris ne prenne la Bastille, pendant le si bel été de 1789, je me présentais tous les lundis à l’Hôtel de Langeac, la résidence officielle de l’ambassadeur de la république des états unifiés de l’Amérique du nord. Ne vous méprenez surtout pas. Je ne faisais pas faire la conversation de salon à la fille de l’ambassadeur. Je ne connaissais pas vraiment cette dernière car, fort susceptible justement, elle ne s’abaissait pas à étudier les langues. Non, non, depuis un peu plus d’un an, je rencontrais plutôt celle de ses suivantes qui lui servait parfois d’interprète. C’était une fort jolie virginienne, qui devait avoir quelques années de moins que moi. Sang-mêlé, elle avait une masse de cheveux bruns, mousseux et aériens, qui se déversait fort joliment sur ses bonnes épaules. Des yeux noirs très profonds, des lèvres pulpeuses. Elle aurait fait tourner bien des têtes perruquées dans les salons de la capitale mais on ne l’y voyait jamais. Attachante, naturelle, elle avait le port un peu rustique, un peu campagne, et beaucoup de fraicheur. C’était une intelligence discrète mais vive, acérée, curieuse de tout. Elle s’appelait Sarah.

Je rencontrais ainsi cette demoiselle Sarah, pour des séances conversationnelles hebdomadaires de deux heures environ et ce, depuis une petite année, déjà. Ces échanges me plaisaient grandement. On s’entendait à merveille, elle et moi. On bavardait très librement. J’aimais beaucoup sa compagnie. Son français était excellent et, avant de mettre ici en forme l’échange que je tiens à confier à l’Histoire, je dois vous rapporter deux petites anecdotes curieuses qui en disent assez long sur l’état d’esprit et les conditions de vie fort exotiques de mademoiselle Sarah. D’abord, elle portait des toilettes bien choisies et bien mises mais jamais de fard. Elle me rapporta une fois qu’il lui était strictement interdit de se blanchir la peau. Son teint hâlé, vraiment superbe, aurait pourtant facilement pu être atténué ou dissimulé, par amusette ou par coquetterie, avec un maquillage discret ou un peu de poudre. Il n’en était strictement pas question. Ordres de l’ambassadeur. Ces coloniaux ont des pratiques bien étranges. Quelle sorte d’ambassadeur se soucie de la couleur de peau d’une de ses demoiselles?

D’autre part, nos conversations avaient lieu dans un petit salon, modeste mais fort commode, qui était attenant à l’officine de l’ambassadeur américain. Quoique l’officine dispose d’une salle d’attente spacieuse, certains des dignitaires qui devaient voir l’ambassadeur préféraient l’attendre ici, plutôt que dans la salle d’attente attitrée. Nous étions donc parfois dérangées par des personnages de conséquence qui, sans trop se soucier de nous, déambulaient dans le petit salon, en contemplant les boiseries, le mobilier ou les tableaux. Mademoiselle Sarah et moi étions assises face à face et nous conversions, habituellement sans nous soucier de l’intru. Si c’était un Français, nous poursuivions notre conversation à bâtons rompus sans réagir à sa présence. Par contre, si un membre américain de la suite de l’ambassadeur venait flâner en notre espace, là, l’attitude de Sarah se métamorphosait radicalement. Elle adoptait une posture gauche et une dégaine ostensible de fausse sotte très comique et elle transformait subitement sa conversation, d’autre part excellente et pleine d’esprit, en un baragouin anglicisé creux et quasiment inintelligible. À tous les coups, je devais me mordre les lèvres pour ne pas pouffer. Tant que le dignitaire américain était présent autour de nous, la bouffonne aux yeux arrondis gesticulait, tergiversait, mais, surtout, elle feignait de déployer les efforts les plus compliqués pour parler français. Son manège cessait, aussitôt que le dignitaire américain entrait dans le bureau de l’ambassadeur. Un jour, je lui ai demandé, au sujet de cette petite mascarade un peu grotesque: Mais vous jouez à quoi exactement? Avec un infime reflet de terreur contenue pétillant dans ses yeux magnifiques, elle me répondit vivement: Je ne veux pas que tous ces mouchards de l’ambassadeur ne se fassent une idée adéquate de ma connaissance de la langue française. Je vous en supplie, Constance, ne me trahissez pas. Cette seconde anecdote, fort révélatrice elle aussi, montre bien que mademoiselle Sarah, superbe mulâtresse rouée, enfant du soleil et des plantations de Virginie, ne s’amusait pas vraiment, à Paris. Même sans fard et sans poudre sur le visage, elle vivait cachée et s’avançait masquée.

Avec le temps, j’ai pris l’habitude de faire des notes au sujet de mes échanges avec mademoiselle Sarah. Je n’arrivais pas, à l’époque, à me départir du sentiment que des choses importantes gravitaient autour de cette figure. J’ai brûlé aujourd’hui bon nombre de ces papiers d’autrefois. Ils se sont avérés peu importants, avec le recul du temps. Mais, déférence obligée envers cette personne étonnante pour laquelle j’ai ressenti du respect et de l’amitié, je ne peux me retenir de recopier ici, et de confier à l’Histoire, le dialogue suivant. Il date de juillet 1789.

Constance : Vous êtes bien pimpante, ce matin.

Sarah : Bien sûr, Constance. Je donne le change, comme d’habitude.

Constance : Je m’en doute un peu. Je vous sens tellement gorgée de secrets.

Sarah : De bien petits secrets, allez.

Constance : Ah, mais ils vous pèsent quand-même.

Sarah : Ce ne sont pas mes secrets qui me pèsent.

Constance : Non?

Sarah : Non. Ce sont mes dilemmes.

Constance : Voudriez-vous qu’on en parle?

Sarah : Ça dépend.

Constance : Ça dépend de quoi?

Sarah : Ça dépend de votre discrétion, pardi! Je voudrais bien parler à l’Histoire mais je ne voudrais pas faire d’aveux au présent.

Constance : Ma discrétion est intégrale. Je suis parfaitement apte à oublier tout ce que vous me confierez.

Sarah : Mais, je ne le veux pas.

Constance : Pardon?

Sarah : Je ne veux pas que vous oubliiez un mot de ce que je souhaite vous dire.

Constance : Bon… Euh…

Sarah : Je ne veux pas que vous le colportiez mais je veux que vous le reteniez. Vous pourrez ainsi, le jour venu, le rapporter.

Constance : Entendu. Mais euh… le rapporter à qui, et quand?

Sarah : À tous. Après ma mort.

Constance : Entendu.

Sarah : Je peux compter sur vous?

Constance : Intégralement. Je vous écoute.

Sarah : Regardez-moi d’abord, Constance.

Constance : Mais je ne fais que ça.

Sarah : En me regardant, que voyez-vous?

Constance : Une jeune femme.

Sarah : Une jeune femme noire.

Constance : Enfin, noire… légèrement foncée, disons…

Sarah : Je suis une femme noire, Constance. Je suis une négresse officielle. Ce n’est pas la teinte naturelle qui compte. C’est le stigmate social.

Constance : Je ne vois pas le…

Sarah : Je suis une esclave, Constance.

Constance : Pardon?

Sarah : Je suis esclave. Est-ce que cela me salit à vos yeux, que je sois une esclave?

Constance : Non, mais non… aucunement!

Sarah : Bon. Je vous crois.

Constance : Qu’est-ce que vous me racontez, exactement? De qui êtes-vous donc l’esclave?

Sarah : De l’ambassadeur américain.

Constance : Qu’est-ce que c’est que cette histoire? Il n’y a pas d’esclaves à Paris. C’est pas Saint-Domingue, ici, tout de même.

Sarah : Techniquement, vous avez raison. Depuis que mon frère et moi faisons partie de la suite de l’ambassadeur américain à Paris, on nous paie des gages. Je touche douze livres par mois, que je peux dépenser à ma guise.

Constance : Eh bien, voilà.

Sarah : Ça ne change rien à l’essence des choses, Constance.

Constance : Quelle essence des choses?

Sarah : Moi, et tous les gens comme moi dans mon pays, tout comme à la périphérie de votre propre empire colonial, nous sommes des esclaves.

Constance : Vous n’êtes pas esclave, ici.

Sarah : Sauf qu’ici, je ne signifie plus rien. Vivre ici, dans cette capitale européenne somptuaire, c’est, pour moi, comme individu, rien de plus qu’une forme de marronnage.

Constance : Hmmm… Je le sens un petit peu venir, le dilemme, là.

Sarah : Vraiment? Je crois plutôt que tout ceci vous échappe complètement, en fait, ma pauvre Constance.

Constance : C’est… c’est fort possible, en effet.

Sarah : Et ça va pas se simplifier. Je… je peux me taire, si vous voulez.

Constance : Ah, non. Je vous en supplie, non. Je découvre subitement que je ne savais strictement rien de vous et il importe maintenant à mon cœur d’en connaitre le plus possible. Je vous conjure de continuer de parler.

Sarah : Bon. Alors, on va parler. Et on va commencer par le commencement. L’ambassadeur américain.

Constance : Un homme qui, admettons-le, a de la stature.

Sarah : Oui, en effet. Et je vous le dis du fond du cœur, chère amie, cet homme, dont je suis l’esclave, est une des plus grandes intelligences que ce siècle ait porté.

Constance : Je veux bien le croire. Un beau quadragénaire, en plus.

Sarah : Très beau. Et voulez-vous maintenant un très beau paradoxe?

Constance : Je vous écoute.

Sarah : Cet homme, dont je suis l’esclave, est opposé à l’esclavage. Il a affirmé, contre toutes les forces réactives de ce siècle, que tous les êtres humains sont nés égaux. Il a même inscrit cette affirmation solennelle dans le préambule de la constitution de notre pays.

Constance : Ah bon…

Sarah : Eh oui. Et pourtant, il a plusieurs centaines d’esclaves sur sa grande plantation virginienne. Et, malgré les principes qu’il a formulés, il ne les affranchira pas.

Constance : Non?

Sarah : Oh non. C’est qu’il se ruinerait, se livrerait pieds et poings liés à ses farouches compétiteurs. Le monde terrien ne fait pas de quartiers, vous savez. Notre homme ne va certainement pas aller dilapider sa postérité familiale en cherchant, comme ça, à matérialiser des grandes idées directrices. Non, non. Bien installé dans son temps, il va léguer ses esclaves à sa fille légitime, comme son hacienda, son fond de terre, ses appentis, ses mules, ses mâtins, ses outils, ses semailles, ses bras d’eau.

Constance : Il ment, alors. Il ne considère pas vraiment que les humains sont nés égaux.

Sarah : Oh non, il ne ment pas. Je sais très intimement qu’il ne ment pas.

Constance : Comment le savez-vous?

Sarah : Il m’aime.

Constance : Il…

Sarah : Il m’aime, Constance. Il est mon amant. Je suis sa concubine.

Constance : Oh… oh…

Sarah : Plait-il?

Constance : Excusez-moi, Sarah. Mais vous permettrez à la petite courtisane parisienne qui percole solidement au fond de moi de s’insurger un peu.

Sarah : Je vous écoute.

Constance : Enfin, parlons franc. Vous êtes, et de loin, la plus jolie femme de sa suite. Vous voici, de surcroit, ouf… son esclave, sa propriété. Cet homme puissant, qui, en plus, est votre ainé de… quoi… trente ans environ, eh bien, il fait de vous ce qu’il veut bien. Et il ne s’en prive pas.

Sarah : Ça ne fonctionne pas comme ça.

Constance : Non? Vraiment, non? Vous êtes bien certaine de ne pas être en train de vous illusionner là, sur tout ceci?

 Sarah : Ouf… comme vous dites… S’il y a une personne qui ne s’illusionne de rien ici, c’est bien moi. Alors là…

Constance : Euh… Bon… Je m’en voudrais beaucoup de vous vexer… mais permettez-moi juste de douter…

Sarah : Vous ne me vexez en rien et j’apprécie votre sincérité. Mais laissez-moi vous dire, douce amie, que Paris n’est pas le monde…

Constance : Ah non? Mais encore?

Sarah : Je veux dire… Il y a bien, en des pans entiers de cette colossale capitale qui est la vôtre, cette légèreté des mœurs et des idées. Mais cette dernière ne doit pas faire illusion.

Constance : Non?

Sarah : Non, non. Parlons franc, comme vous dites. Vos noblaillons ne se mêleraient pas, eux non plus, à votre populace. Les clivages ici sont fermes. Pour que le tout Paris s’affirme vraiment, il devra en venir, un jour ou l’autre, à casser le mobilier de ses dirigeants.

Constance : J’arrive, avec votre aide, à entrevoir cela.

Sarah : Le Comte de Vergennes franchirait-il la barrière des classes pour faire l’amour à une de ses soubrettes?

Constance : De corps, oui, certes… de cœur, non, probablement pas.

Sarah : Dans mon pays, ça ne fonctionne pas comme ça.

Constance : Expliquez-moi.

Sarah : Si mon amant, un dignitaire blanc, un grand propriétaire terrien du sud, surmonte sa révulsion profonde pour ma peau noire et se donne à moi, il y a une seule raison.

Constance : Laquelle?

Sarah : Il m’aime. Il m’aime et, dans cet amour, se rencontrent tant la passion de son cœur que son sens de l’Histoire. Tous les êtres humains sont nés égaux… et il me le prouve tous les soirs, au lit, par sa fougue sublime. Il y a des faits intimes qui ne mentent pas, Constance.

Constance : Bon…

Sarah : Ceci dit, cela ne rend pas ma situation moins dangereuse.

Constance : Non?

Sarah : Ah non. Cet homme, important, incontournable, reste à la fois mon maitre et un rutilant dignitaire américain, soumis à de fortes pressions de ses pairs. Et je ne lui suis rien. Vous l’avez dit, je lui appartiens, comme son bétail et ses carrosses… sans plus…

Constance : C’est quand même pas facile à avaler, ça, dites donc.

Sarah : C’est comme ça, pourtant. Et… mes enfants lui appartiendront aussi. Ma progéniture fera partie de son futur cheptel d’esclaves. Et…

Constance : Et…

Sarah : Et voici justement que je suis enceinte de lui.

Constance : Oh… Mais enfin Sarah, ça… ça change tout. Une telle condition de servilité ne peut pas se perpétuer ainsi. C’est inique. Il vous faut absolument faire des arrangements pour rester à Paris.

Sarah : Non.

Constance : Non?

Sarah : Non, que non. Ce serait faillir au sens de l’Histoire.

Constance : Au sens de…

Sarah : Vous me paraissez interloquée, Constance. Et je vous comprends. Qui demanderait à une petite mulâtresse des plantations de Virginie de mobiliser le sens de l’Histoire? C’est pour les grand messieurs blancs en culottes et perruques poudrées, ce genre de visée sublime.

Constance : Je n’ai pas dit ça.

Sarah : Je ne vous l’impute pas. Je… je rumine tout haut, rien de plus. Ah, Constance, ma douce et sereine Constance, si belle, si fraiche, si blanche, si urbaine, si libre. Savez-vous quel est le but fondamental d’une femme noire de Virginie?

Constance : Non.

Sarah : Que ses enfants, ses chers enfants présents et à venir, se fassent affranchir, légalement, dans les formes, par le maitre. Et qu’ils vivent ensuite, officiellement libres, dans notre pays, le plus beau du monde.

Constance : Je… Je vous entends.

Sarah : Et moi, je vais réaliser cela. Je porte en mon sein l’enfant d’un des hommes les plus éminents de notre jeune république. Il va affranchir mon enfant. C’est inévitable, car cet enfant est aussi le sien. Et cela résonnera comme un coup de tonnerre, dans le tout de notre conscience collective.

Constance : Oh, l’aventureux programme… Qui vous prouve qu’il le réalisera?

Sarah : Nos homme sont moins faux que les vôtres, Constance. Pardonnez-moi, je vous dis cela en tout respect.

Constance : Ça va parfaitement. Je ne peux pas vous donner tout à fait tort. La France nobiliaire part en quenouilles, c’est de plus en plus patent. Votre singulière civilisation, elle, par contre, est droite, rustique, carrée. Elle n’est pas encore vraiment décadente. Ça viendra bien un jour, mais bon…

Sarah : Oui, probablement. Mais, en attendant, pour le moment, chez nous, un engagement reste un engagement. Quand je lui ai annoncé ma grossesse, l’ambassadeur américain, ému, tout joyeux, m’a tendrement pris dans ses bras et il m’a assurée que, si je rentrais avec lui en Virginie, si je restais en sa servitude… il affranchirait, à leur majorité, cet enfant, ainsi que tous les autres enfants qu’il me ferait. Je ne doute pas une seconde ni de son amour ni de sa sincérité.

Constance : Bien, très bien. Tout bon. Bravo. Formidable. Il n’y a plus de dilemme, donc.

Sarah : Non, plus vraiment, en effet. Et c’est un peu grâce à vous, Constance. Grâce à cette vision commune du monde qu’ont toutes les femmes de ce temps, mais aussi de par ces subtiles différences de la raison et des sens entre vous et moi qui m’aident tant à mieux me comprendre moi-même. J’hésitais bien encore un petit peu mais, là, ma décision est finalement prise. Je vais l’embrasser, ce pacte secret avec mon amant, si encombrant, si imposant. Le maintien de ma condition servile auprès de lui, en échange de la liberté pour nos enfants.

Constance : C’est une sacrée gageure. Je vous trouve bien courageuse.

Sarah : Et vous, je vous trouve bien généreuse de m’avoir écouté ainsi. J’ai beaucoup appris de vous en une seule année, ma bonne Constance. Je n’oublierai jamais nos si précieux échanges. Et vous voici maintenant la dépositaire officieuse de ce susdit pacte secret. Si je suis trahie, je ne pourrai jamais rien en dire. Et pourtant, il faudra bien que l’Histoire le sache.

Constance : Comptez sur moi.

Sarah : Voilà. Maintenant, à regret, je dois vous congédier plus tôt que prévu. J’ai des tas de préparatifs à faire. À lundi prochain donc, mon amie.

Constance : Adieu.

Je ne le savais pas exactement encore mais cet adieu était, de fait, définitif. Mademoiselle Sarah et son amant et maitre, l’ambassadeur américain Thomas Jefferson, quittèrent Paris quelques temps après cet ultime entretien, entre elle et moi. Après 1789, je ne les ai jamais revus. Et tant de choses sont survenues depuis, dans l’histoire tumultueuse de nos deux grandes nations. J’espère de tout cœur que les rouages du pacte secret de mademoiselle Sarah auront cliqueté à son avantage. De cœur et de tête, elle le méritait vraiment.

Constance de C***
Décembre 1835

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La virginienne, Sarah Hemings (fréquemment surnommée Sally, 1773-1835), esclave et concubine du troisième président américain, Thomas Jefferson (1743-1828), respecta sa part du pacte secret qu’ils avaient contracté à Paris, quand il y était ambassadeur. Elle rentra en Virginie en 1789, en compagnie de son maitre et amant. Les deux ne retournèrent jamais en Europe. Mademoiselle Sarah ne quitta la vie servile que lorsque la fille légitime de Thomas Jefferson en vint à l’affranchir, assez longtemps après avoir elle-même hérité de la plantation de feu son père.

Thomas Jefferson respecta lui aussi sa part du pacte secret, mais il le fit en homme politique retors et calculateur, qui avait flairé le sens de l’Histoire chez sa subtile partenaire. Il inscrivit, dans son grand registre fermier, tous les enfants de mademoiselle Sarah, enfants dont il n’admit jamais la paternité, en leur assignant le nom de famille Hemings. Les autres esclaves du registre, eux, ne portaient que des prénoms, comme les mâtins ou les mules. Méthodiquement, le temps de leur majorité venu, Jefferson enregistra aussi tous ces enfants Hemings, ainsi explicitement démarqués, comme étant en marronnage. Ce statut de fugitifs non retracés et non recherchés correspondait objectivement au fait de les affranchir, mais la chose se jouait alors discrètement, sans trompettes, et donc, sans qu’il en ressorte le retentissement national que mademoiselle Sarah aurait peut-être escompté. Attendu la teneur de certaines législations locales, cette solution mitoyenne força les quatre enfants de mademoiselle Sarah ayant vécu jusqu’à l’âge adulte à quitter définitivement la Virginie. Ils ne vécurent libres que comme citoyens d’un autre état de l’Union.

Sarah et Thomas restèrent secrètement concubins jusqu’à la fin des jours de ce dernier. Leur relation problématique est encore aujourd’hui circonscrite en un diaphane halo d’amertume et de mystère. Pour tout dire, l’effet émotionnel et symbolique de cet épisode historique sensible sur le tout de la conscience collective n’a tout simplement pas fini de croitre, de percoler et de fermenter. Si le passé glorieux retient Thomas Jefferson sous sa coupole, force est d’observer que l’avenir tangible appartient de plus en plus à mademoiselle Sarah.

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Le luth de carton (ces instruments de musique en moi)

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2020

La Musique hante la mémoire, n’est pas résumable, et est indéfinissable.
Paul Valéry (Analecta, aphorisme XCIV, note 2)
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En écrivant les «églogues instrumentales» (cinquante poèmes sur cinquante instruments de musique), le troisième sous-recueil de mon ouvrage Ressacs Poétiques (2019), un flot de faits biscornus, tangibles et denses m’est revenu, en tourbillons, en cascades. J’ai dû me rendre à l’évidence: en toute indépendance du lyrisme poétique qui m’a fait écrire sur les instruments de musique, j’ai dans la tête, en vrac et en fanfare, un ensemble, matériel et intellectuel, de faits musicologiques ordinaires et vernaculaires, tous vécus par le petit bout de la lorgnette. Sur une période de soixante ans (1960-2020), j’ai ressenti intensément la musique, à travers le lot extraordinaire et mirifique de ses instruments, vieux et neufs, beaux et laids, forts et faibles, grands et petits. Je les ai touchés, je les ai palpés, je les ai entendus, je les ai regardés, je les ai supportés, je les ai révérés, je les ai cogités, je les ai médités. Je les ai trouvés évidents ou je les ai trouvés ambivalents. Je ne les ai jamais pris pour acquis et je les ai tous appréciés et aimés. La musique passe et se transmet crucialement à travers ses instruments et ses instrumentistes. Et cette voix est toujours la voix d’un temps… un temps qui, déroulé, révolu, en vient de plus en plus à vouloir se dire.

Vous allez un peu lire, dans cet ouvrage, quelque chose comme les mémoires sur le tas d’un modeste musicien raté. Vous allez me saisir sur images interrompues, me capter en flagrant délit de cesser de jouer de la musique. C’est que, fondamentalement autant que viscéralement, la musique, je préfère la regarder et l’écouter. Pour tout dire, ma priorité est de la contempler. J’ai donc appris à renoncer à la musique, comme acteur. En musique (comme en gastronomie, en peinture, en sculpture, en parfumerie, en cinéma) je suis public. Et le public ne joue pas la musique. Il en parle. C’est ce que je fais, dans ce petit livre. Et ma musique —au sens métaphorique, cette fois-ci— se joue, entre ces pages, sur un instrument irréel, largement fantasmé, un petit peu toc, même… un luth. Et le luth que je vous joue ici est un luth de carton.

Parler de musique me laisse toujours ce goût onctueux et étrange dans le fond du cerveau. Duke Ellington disait: votre meilleur instrument de musique, c’est votre oreille. Moi, ma joie et ma tristesse combinées résident dans le fait que mon oreille, c’est aussi mon seul instrument de musique…. Dont acte d’écriture. Le forban compense toutes ses pauvretés. C’est bien pour ça qu’il cherche des trésors.

Au sein de cette joyeuse galerie de souvenirs, on va vite noter des petits absents (comme le tanbura ou le cor anglais) et des grands absents (comme la guitare électrique et la trompette). Les petits absents, je les aime profondément mais je n’ai pas vraiment de souvenir tangible les concernant. J’ai donc dû un petit peu les abandonner sur le bord de la route. Dans le cas des grands absents, j’ai tout simplement trop de souvenirs à leur sujet, un tintamarre de souvenirs. Ça aurait fait cacophonique et cataclysmique de chercher à tous les empiler, puis les faire défiler. La trompette (la reine du Jazz) et la guitare électrique (la reine du Rock), les mélomanes de ma génération et de la génération précédente les entendent tous le temps, dans leur tête. Un jour (en 1983), dans une salle de séminaire de l’École Normale Supérieure de Paris, un instrument diffus et quasiment imperceptible se fit entendre. Le conférencier (mort depuis — il avait l’âge de mon père) s’interrompit alors parce que, selon ses dires, il entendait une trompette lointaine. J’entendais, pour ma part, une guitare électrique lointaine. Parallaxe auditive et diffraction des lectures. Le conférencier était avec Boris Vian, j’étais avec John Lennon. Chacun le son de son temps.

Pour le coup, c’est comme pour le nom des instruments. Un jour (vingt ans auparavant, en 1963), j’ai décidé que le nom guitare allait beaucoup mieux au violon que le nom violon et que le nom violon allait beaucoup mieux à la guitare que le nom guitare. J’ai donc interverti ces deux noms, de ma propre initiative, et de mon propre chef. Une fois ce correctif radical instauré, en moi, le plus simple restait à faire. Convaincre la terre entière que, fait inédit, le violon s’appelait en fait guitare et que la guitare s’appelait en fait violon. Rien n’est impossible, quand on a cinq ans. Je commençai cette grande œuvre de rectification lexicale avec une de mes cousines, une grande, qui me gardait, un soir. Elle lisait un livre en ma compagnie. Je me vois encore sur le sofa du salon, avec elle. Tout va bien car cette cousine me connaît assez bien et elle ne sous-estime pas trop mon intelligence, comme le font si souvent ces grandes. Elle me montre un guitariste dans le livre et me demande le nom de l’instrument. Je réponds: un violon. Elle me lit la page sans broncher et j’ai le temps de me dire intérieurement que ça marche, que l’intervertissement du nom de ces deux instruments est amorcé, qu’il s’enclenche, qu’il est en cours. Juste avant de tourner la page du livre d’images, ma cousine pose le doigt sur l’image de l’instrument et dit: C’est une guitare, Paul. Tâche de ne pas te tromper à l’avenir. Ah, me dis-je intérieurement, c’est cette pauvre dame qui ne comprend rien de l’essence radicale des choses et de la crise des dénominations l’enveloppant et l’enserrant comme une brume ouateuse. Peste alors!

Aujourd’hui, les instruments de musique portent leurs noms, en moi, leurs vrais petits noms dénotatifs. Ils jouent aussi leur musique, leur vraie musique de ritournelle et rien d’autre. Mais la folie qu’ils me suscitent reste, elle aussi, avec moi et elle ne me quittera jamais. Cela me fait rêver un peu et chantonner beaucoup.

Cela me fait aussi écrire. D’où ce recueil de cinquante textes sur cinquantes instruments de musique, que je soumets aujourd’hui à votre sagacité amie.…

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Paul Laurendeau (2020), Le luth de carton, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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Clément Monaye (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 30 octobre 2020

Age is a matter of feeling, not of years…
Washington Irving

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On rapporte, dans la Repentigny d’autrefois, l’histoire biscornue et curieuse, d’un certain Clément Monaye, le bon gars du village du temps. Notre récit débute en juillet 1975. Clément Monaye a alors environ cinquante ans. C’est un petit commissionnaire interlope qui transporte, sur son vélo triporteur, de menus paquets précieux, parfois de bonne tenue, souvent hautement suspects. L’homme ne pose jamais de questions sur ses transports et tout le monde du monde souterrain lui fait confiance parce qu’il est discret, peu loquace et qu’il a une bonne bouille d’honnête citoyen, du genre suavement insondable.

Monaye ne s’intéresse qu’à ses petites commissions. Évidemment, la voix de sa conscience lui susurre souvent qu’un homme de sa stature et de sa génération devrait plutôt se trouver un boulot régulier et cesser de transporter ainsi des colis de haute valeur pour les petits patibulaires du coin de pays. Eh oui, Monaye est un peu comme le vieux Socrate. Il entend une voix dans sa tête, qui le tourmente et lui suggère en permanence de changer de vie. Il n’écoute pas cette voix, pour le coup. Mais ne pas écouter c’est souvent entendre encore plus fort.

Ce jour-là, Monaye commence sa journée, décalée comme à l’ordinaire, vers quatre heures de l’après-midi en se rendant, en triporteur, à la brasserie La Sarcelle. Là, il retrouve les habitués qu’il y fréquente. Des quinquagénaires de sac et de corde dans son genre. Il y a là Norbert Caisse qui parle fort, selon son habitude, Guy Tardivel, Maya du Bélize, Burrough Pelletier et aussi la Traviata de Fond de Cours. Ils sont tous et toutes attablés devant de grosses chopes de bière bien blondes et bien mousseuses. Et ça jacasse sérieusement politique. Tout le monde râle contre le régime Bourassa, crépusculaire, corrompu, magouilleur, indéracinable et insupportablement fédéraste. L’ambiance fataliste est généralisée. Tout le monde, sauf Monaye (qui, lui, aime bien monsieur Robert Bourassa, même s’il ne le dit pas trop fort), juge en conscience que rien ne bougera avant un bon moment et que la vie politique de notre cher Québec séculaire est bien coincée, profondément engoncée, enfargée, dans le béton des compagnies de ciment qui sont de collusion ouverte avec ce gouvernement provincial fendant. La conclusion collective est universelle. Rien ne change. Et conséquemment, il n’est de paradis ici-bas que les paradis artificiels.

Aux vues de ces vues fatalement fatalistes, Monaye se dit qu’il est déjà six heures du soir et qu’il va devoir se mettre sur sa partance s’il ne veut pas complètement perdre sa journée, comme il le fait si souvent. Il quitte donc ses pairs de la brasserie La Sarcelle et se lance sur son vélo triporteur de commissionnaire en direction de son autre lieu de détente favori, le Plessis aux Cèdres Souples. C’est une belle fin de journée de juillet et la soirée s’annonce fort agréable. Arrivé en vue du Plessis aux Cèdres Souples, Monaye saute la chaine de trottoir avec son véhicule et roule sur le gazon raboteux en direction des grands arbres ondoyants. Arrivé sous le couvert des amples cèdres touffus, il laisse son vélo triporteur derrière lui et fait quelques pas en direction de la partie la plus dense du grand plessis, qui, lui-même, trône comme une sorte de bouquet rectangulaire gigantesque, au centre d’un parc urbain encore plus vaste que lui. Le soleil descend déjà sur l’horizon et Monaye se sent comme somnolent. Il s’assoit au pied d’un cèdre et étale ses jambes croisées sur le sol, les mains posées derrière la tête. Il sent qu’il va s’assoupir quand il entend une voix aigre qui lui crie: Monaye, Monaye, arrive icitte, Monaye. J’ai affaire à toé.

Monaye s’avance plus loin dans le plessis aux cèdres et il avise un petit escogriffe en tenue de pilier de discothèques. Le type a les cheveux à la fois gominés et bombés, un complet trois pièces couleur saumon et une cravate fleurie au nœud strangulatoire proéminent. Monaye ne reconnait pas le petit perso mais il s’approche de lui sans crainte. Le type revendique son aide pour convoyer une charge délicate: une enveloppe de buvards d’acide. Le petit pilier de discothèques montre à Monaye deux enveloppes de buvards d’acide. Il en empoche une et tend l’autre à Monaye qui l’empoche aussi. Monaye retourne sur ses pas, enchaine et cadenasse son vélo triporteur au tronc d’un des cèdres du plessis et emboite le pas au petit pilier de discothèques. Ce dernier ne pipe pas mot mais Monaye comprend clairement la manœuvre. Il s’agit de convoyer chacun son enveloppe de buvards d’acide vers un point précis, décidé par le petit pilier de discothèques. Si un des deux convoyeurs se fait capturer, eh bien, au moins la moitié de la cargaison demeure sécurisée. Le vieux truc des navires messagers du Roy Soleil, en somme. De toute façon, en cette soirée estivale magnifique, la ville est déserte. Tout le monde est à la plage ou devant son poste de télé, en train de mater langoureusement la partie de balle aux buts du moment. Le petit pilier de discothèques entraine Monaye vers un endroit que ce dernier ne connait pas, un sombre et patibulaire immeuble rectangulaire.

De l’extérieur, l’immeuble ressemble à un vaste entrepôt. Seule une affiche tapageusement lumineuse épingle un minimum de dégaine festive au lieu. L’affiche dit: La Roulathèque. Monaye entre dans l’endroit inconnu et il est aussitôt frappé par une explosion de la savante combinatoire lumière et son. Une chanson disco à la mode joue à tue-tête. Honte, honte, honte, honte, honte, honte, honte… honte à toi, si tu ne danses pas… et une centaine de garçons et de filles en tenues multicolores font du patin à roulette sur un anneau de béton laiteux, lisse et luisant, illuminé de projos laser en dispersions aléatoires. L’ambiance est tonitruante et tous ces petits farfadets de 1975 donnent nettement l’impression que leur culture disco triomphante confine à l’éternel. Monaye suit le petit pilier de discothèques qui l’entraine dans le bureau de l’ambivalent gérant de la Roulathèque. Les deux enveloppes de buvards d’acide sont déposées sur le bureau de ce patron de gang de vendeurs de rêves qui, goguenard, distribue un buvard d’acide à chaque personne présente. Tout le monde se met à intensivement chiquer du buvard d’acide, y compris Monaye.

L’effet récréatif du sympathique hallucinogène se fait à peine sentir que la voix intérieure de notre Socrate repentignois se remet à vociférer. Elle explique à Monaye que quand il fait ainsi le commissionnaire patibulaire, il doit absolument éviter de se faire payer en nature, car, habituellement, il y perd au change. Monaye veut donc se mettre à expliquer au gérant de la Roulathèque qu’il va devoir lui régler ses services en argent comptant mais le taulier psychédélique vient tout juste de se transformer en crapaud rieur bleu fluo. Deux de ses sbires qui, désormais, ressemblent comme deux gouttes d’acide à des brocolis vert vif agités par des vents contraires, saisissent Monaye par les aisselles et le jettent promptement dehors. Malgré le fait que Monaye se retrouve tout seul dans les ténèbres, le dispositif son et lumière de la piste de patin à roulettes disco continue de le suivre dans sa nuit et de résonner tout autour de lui comme si notre expulsé intoxiqué girait en son centre. Honte, honte, honte, honte, honte, honte, honte… honte à toi, si tu comprends pas…

Monaye va se remettre en marche en direction du Plessis aux Cèdres Souples. Cela lui sera toute une aventure. La Repentigny qu’il traverse maintenant est un univers polychrome, bigarré, onirique, ondoyant. Ce qu’il vit, c’est un voyage, dans tous les sens du terme. Il mettra plusieurs heures à couvrir une distance qui se fait, à pieds, en conditions non récréatives, en cinquante minutes environ. Il finira par percuter son vélo triporteur, toujours enchainé à son arbre au cœur du plessis de cèdres et il s’effondrera dans le vaste bosquet, sous le poids d’un sommeil lourd, encombrant, agité et durable.

Les rayons du soleil matinal papillonnant sur ses paupières closes réveillent subitement Monaye. Il sort de son bosquet et regarde tout autour de lui. Tandis qu’il tourne la tête de gauche et de droite, sa barbe s’encombre dans les branchages du bosquet, qui, lui, semble singulièrement agrandi, comme magnifié. Sa barbe? Monaye se palpe le menton et découvre qu’il porte, en effet, une barbe de trente centimètres de long. Ce n’est pas une postiche, en plus. Quand il tire dessus, elle ne joue pas du tout. Renonçant à s’expliquer ce phénomène post-hallucinatoire, il avise son triporteur. La chaine qui le lie au cèdre est rouillée et le cadenas est si bouffi de rouille, lui aussi, que Monaye ne peut plus y enfoncer la clef. Son véhicule est prisonnier à l’attache. De toute façon, bizarrement, ce zinzin tombe en ruine. Les pneus sont à plat, le panier de bois est vermoulu et fendillé et la chaine et le pédalier sont desséchés et eux aussi bouffés par la rouille. Qu’est-ce qui se passe ici exactement? Mystère. En tout cas, il faudra revenir plus tard avec un sécateur pour sectionner ce cadenas inopérant.

Comme la matinée est déjà assez avancée, Monaye décide d’aller deviser de sa mésaventure vespérale avec ses compagnons et compagnes de la brasserie La Sarcelle, qui sont déjà certainement attablés. Il se rend à pied au point de rencontre des bons amis de toujours. Mais il a l’impression de littéralement continuer d’halluciner, comme hier soir. La ville a grossi. Les anciens bungalows de briques rouges sont recouverts d’un fatras de revêtements modernes, prétentiards et toc, qui semble aspirer à les embellir. Les façades se bombent de baies vitrées bizarres, se compliquent de balcons à rallonges. Les automobiles ont rapetissé et les arbres ont grandi. Qu’est-ce que c’est que ce carnaval? Monaye rencontre des gens mais il ne reconnait personne. Il va de surprise en surprise et ça ne va pas s’arranger.

Arrivé à l’adresse de la brasserie La Sarcelle, il tombe en arrêt devant un terrain vague. Le souvenir esquissé de ruines y perle de ci, de là, entre les herbes folles. Une petite brise ironique met en relief le caractère parfaitement désertique de l’endroit. Approche une jeune élégante, habillée fort étrangement et qui promène un petit chien d’une race extraterrestre. Monaye lui demande ce qu’il est advenu de la brasserie. La jeune dame lui explique patiemment que l’établissement a passé au feu il y a six ou sept ans, un feu de pègre probablement, dit-elle, d’un petit air entendu. Elle explique aussi à Monaye qu’il peut se rendre à la brasserie La Nouvelle Sarcelle, sur le Chemin du Roy. L’ambiance de l’ancien établissement y est reproduite fort honorablement, croit-elle. Monaye remercie la jeune personne, si polie de cette politesse qu’on réserve aux bons caciques ramollis… et il décide de suivre ce conseil avisé.

Se rendre à pieds à la brasserie La Nouvelle Sarcelle, sur le Chemin du Roy, ne sera pas de tout repos. La circulation automobile semble avoir triplé, en une nuit. Ces voitures incongrues sont plus menues mais elles sont aussi plus nombreuses. Sur le Chemin du Roy, c’est pare-chocs à pare-chocs. La brasserie La Nouvelle Sarcelle est bondée. Il y a là une sorte de rallye politique incompréhensible. Tout le monde n’a qu’un nom à la bouche: Lucien Bouchard. Un grand escogriffe portant un gaminet bleu sur lequel est écrit en blanc le mot OUI mène le bal. Il avise Monaye et, pour couvrir le brouhaha agité de tous ces militants politiques, il crie: Toi, le petit vieux fringué comme Elvis Gratton là, tu es fédéraste ou nationaleux? Monaye, qui ne comprend rien du tout à tout ce dualisme tonitruant, semble y déceler comme une baisse de l’hostilité envers son premier ministre provincial favori. Il hasarde donc un: Moi, j’aime bien monsieur Robert Bourassa. Il passe alors à deux doigts de se faire proprement écharper.

Dans la bousculade qui s’ensuit, le gaillard au gaminet bleu au OUI blanc s’avise du fait que l’homme à la barbe blanche de trente centimètres de long ne semble pas avoir toute sa tête. Il lui demande alors d’où il vient. Le vieil homme, que personne ne connait, répond: De Repentigny. Il ajoute: Je cherche mes amis. Le gaillard au gaminet bleu Québec poursuit: Mais qui sont vos amis? Norbert Caisse, répond Monaye. Toutes les personnes présentes secouent la tête légèrement, affichant la plus totale ignorance de qui peut bien être ce Caisse. La Traviata de Fond de Cours, poursuit Monaye. Même silence interloqué. Guy Tardivel… un vieil homme s’approche alors. Guy Tardivel, je l’ai bien connu. Il s’est tué dans une collision frontale sur le Chemin du Roy il y a douze ou treize ans environ. Flottement dans la petite foule. Qui d’autre? Monaye s’approche du vieil homme qu’il ne connait pas: Burrough Pelletier. Le vieil homme: Ah, Burrough Pelletier, le vexillologue, oui… il a quitté Repentigny depuis un bon moment. Il est à Québec. Il travaille aux archives de l’Assemblée Nationale. Atterré, Monaye termine en disant: Maya du Bélize. Je la connais, dit une jeune femme, elle n’est plus jeune jeune elle non plus, un peu comme vous. Elle tient un salon de coiffure à l’intersection des boulevards Brien et Iberville.

Monaye commence tout doucement, inexorablement, à comprendre ce qui lui arrive. Le gaillard au gaminet bleu frappé d’un OUI blanc lui demande, plus poliment: Qui êtes-vous donc monsieur, qui êtes-vous exactement? Un peu paniqué, Monaye répond: Je le sais plus, je le sais plus qui je suis. Je sais surtout pas s’il m’est possible de continuer d’être celui que j’ai été. Puis, devant la douceur croissante de ce groupe de jeunes militants inconnus, il s’enhardit: Quelqu’un ici sait-il qui est… Clément Monaye? On lui répond: Ben, Clément Monaye, c’est le fils de Maya du Bélize, justement. C’est aussi le député provincial péquiste de la circonscription locale. Il est pas ici, ce soir, il milite à l’Assomption. Tout le monde se détend. Le vieil homme mystérieux semble finalement disposer de son assez fiable lot d’affinités péquistes, ce qui est de fort bon augure pour lui en ce beau jour de… juillet toujours. On montre une affiche électorale de Clément Monaye au vieil homme. Il a l’impression de s’y discerner lui-même, en plus jeune, en trentenaire, disons. Il est fort ému d’apprendre qu’il a un descendant dans le coin, un fils, sans doute (si ses souvenirs sont bons, concernant certaines petites batifoles nocturnes avec Maya du Bélize, dans les temps lointains d’Expo 1967). Mais le problème de Monaye reste entier. Il exige alors qu’on lui parle de Clément Monaye, père. Le vieil homme qui avait connu Guy Tardivel et Burrough Pelletier, reprend la parole: Clément Monaye père, on l’a jamais revu. Il a participé à des transactions louches avec la petite pègre des vendeurs de rêves de la Roulathèque, aux temps de l’âge d’or du disco psychédélique et il a fini par disparaitre sans laisser de traces. Ils ont du le calisser dans le fleuve, le pauvre. Monaye s’efforce ensuite de rectifier ces croyances extrêmes, excessives, amplement exagérées le concernant, en les remplaçant au mieux par son histoire extravagante, extraordinaire et pourtant si vraie.

Dans les jours qui suivent, la voix intérieure de Clément Monaye, père, lui dicte de se rendre impérativement à l’intersection des boulevards Brien et Iberville, au salon de coiffure Chez Maya du Bélize. Quand Monaye y entre, son ancienne flamme secrète le reconnait tout de suite et elle établit sa jonction avec lui, sans hésiter une seule seconde sur quoi que ce soit, même pas sur la véracité de son conte crépusculaire fantastique. Le bon Clément a fait une sieste de vingt ans dans le Plessis aux Cèdres Souples et tout est dit. Il y a des lutins et des feux follets dans ce plessis, ça fait longtemps que ça se dit, à Repentigny. Bonjour. Merci. Peu de temps après, Monaye fait la connaissance de son fils, une sorte de commissionnaire lui aussi mais, en sa qualité de député provincial, chargé de commissions bien plus hallucinantes encore et concernant une petite pègre de vendeurs de rêves de bien plus haute volée. Le père et le fils deviennent rapidement des amis inséparables. Le vieil homme ne se rasera plus jamais la barbe et entendra bien moins souvent ses tyranniques voix intérieures.

Et… oui… quelques trois mois plus tard, Clément Monaye père, votera OUI, au référendum malchanceux mais glorieux d’octobre 1995, sur la souveraineté du Québec.

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OÙ VA LE VENT (Raymonde Cloutier)

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2020

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Raymonde Cloutier (2017), Où va le vent, À compte d’auteur, Laval, 336 p [Édition originale: 2007].

On nous présente ici la Grande Noirceur par le petit bout de la lorgnette. Michel Cloutier a une terre, une carrière de pierres et un moulin à scie à Saint-Octave-de-Métis, dans le Bas Saint-Laurent. Il est marié depuis 1910 à Eugénie Charest. C’est un mariage rural tout ce qu’il y a de plus conforme, dans le dispositif traditionaliste du Québec d’antan. Ils seront mariés trente ans. Mais le mariage est infécond et, imperceptiblement, cela le mine. Arrive, à la toute fin des années 1930, une jeune fille engagée de vingt printemps, Marguerite Proulx. Entre la jeune femme fraîche, vive et déliée, qui respire déjà une modernité encore à venir, et son employeur de trente ans son aîné, ce sera le coup de foudre. Ils vivront de beaux et doux moments bucoliques inoubliables… dont l’effet se fait vite sentir. Marguerite est amanchée (enceinte).

Il s’agit donc ici de l’histoire véridique de Michel Cloutier et de Marguerite Proulx, un couple en union de fait, relocalisé de Saint-Octave-de-Métis à Grand-Remous (non pas en Outaouais mais bien toujours sur la rivière Métis, en Gaspésie). Or grand remous, c’est bien le mot car nous sommes maintenant dans les années 1940, dans le vaste diocèse de Rimouski, sous l’autorité unilatérale et ouvertement rétrograde de Monseigneur Georges-Alexandre Courchesne. Vite, le curé de Saint-Octave-de-Métis, le chanoine David Michaud, établira la jonction idéologique et pratique avec son évêché. Il faut dissoudre, intercepter, détruire ce couple illégitime. Il faut convaincre la jeune épivardée de donner son enfant en adoption, convaincre le cultivateur austère de chasser son employée, faire taire les rumeurs villageoises et, pour ce faire, mobiliser toutes les ressources sociologiques du bras ecclésiastique, afin de parvenir à ces fins fatales de rectifications conformistes. Une machine sinistrement huilée se met en marche.

Amour fou, prospective subconsciente, impunité élitaire, anticléricalisme rampant ou soucis désespéré de s’assurer une descendance (ce qui n’est plus possible avec une épouse quinquagénaire et inféconde), il est difficile de se représenter le corps de motivations de Michel Cloutier. Homme en bois brut de son temps, personnage terrible à sa manière, patriarche buté en devenir, il parle peu, n’écrit pas et reste insondable. Il est durablement désavantagé par le fardeau compromettant de ce lien extra-marital, qui est un fort facteur de discrédit, dans l’univers communal forclos de l’époque. Mais, en contrepartie, ce propriétaire terrien industrieux et actif reste partiellement avantagé par la force tranquille du patriarcat dogmatique de ce temps-là. Contre toutes attentes, il garde Marguerite Proulx, enceinte, dans sa maison de campagne. Un étrange ménage à trois, feutré et douloureux, s’instaure. Michel Cloutier, la rage au ventre, est catégorique. Il n’est pas question que son enfant, que ses enfants à venir (il en aura neuf avec Marguerite, entre 1941 et 1953) ne se retrouvent éparpillés, en adoption. Surtout, il n’est pas question d’occulter la réalité cruciale de sa paternité.

Discrétionnaires et discriminatoires, les blattes ecclésiastiques vont alors riposter, en méthode, de façon implacable, insidieuse et durable. Tout le dispositif bureaucratique de l’église catholique va se mettre en branle. Même le pape sera impliqué. Il confirmera très officiellement l’excommunication de cet illicite couple gaspésien. Le banc Cloutier dans l’église du village sera verrouillé. L’accès du couple stigmatisé et de leurs enfants aux sacrements (eucharistie, communion, mariages, funérailles) sera prohibé. Les documents baptismaux des susdits enfants seront systématiquement bizounés (on les enregistrera parfois sans noms de famille ou avec des mentions inanes comme née de parents inconnus et en grappillant des parrains et marraines de sac et de corde pour signer le registre). Tous les espaces de pouvoir que le clergé parasite de sa pesante emprise seront engagés dans l’action ostracisante systématique: chapelle, clinique, école, état civil. La vie du couple illicite en sera durablement perturbée. Ils seront forcés à vivre leur vie maritale et familiale au ban de la société. Pendant des années, le curé Michaud rencontrera périodiquement Michel Cloutier au sommet et le sommera de quitter Marguerite Proulx, de mettre ses enfants en adoption, de se confesser, et de rentrer dans le rang. L’homme et sa solide conjointe ne céderont pas. Ils finiront brisés, non pas par la calotte, instance infâme mais flageolante qui, elle aussi, marche graduellement à sa perte. Ils finiront plutôt brisés par la vie rude de ces temps difficiles et terribles, où gagner sa vie c’était souvent le pire moyen de la perdre.

Cet ouvrage poignant, dont l’écriture d’une grande fraîcheur respire la sincérité autobiographique la plus authentique, est une sidérante promenade au sein du contexte social de cette époque déterminante allant de l’entre-deux-guerres à la Révolution tranquille. Un passionnant regard crucialement féminin jeté sans concession sur une importante et douloureuse portion de l’histoire du Québec.

L’ouvrage contient aussi, en appendice, un petit recueil de 38 courts poèmes abordant notamment des thématiques de critique sociale (pp 310-331).

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Fiche descriptive tirée de l’argumentaire de l’ouvrage:

Où va le vent? L’histoire de Michel et de Marguerite, un couple ayant osé donner naissance à des enfants hors des liens du mariage. Témoignage révélateur de la réalité socio-économique québécoise au temps de la grande noirceur et de l’emprise du clergé catholique sur la vie quotidienne de la Gaspésie, il révèle les démarches de l’évêque de Rimouski, Georges Courchesne, et du curé, David Michaud, pour parvenir à l’excommunication de Michel et de Marguerite, le couple maudit. Toutes les histoires du monde ont leur zone d’ombre et le Québec n’y échappe pas.

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 Raymonde Cloutier (2017), Où va le vent, Édition à compte d’auteur, Laval, 336 p.

Ouvrage disponible chez l’auteure

r-cloutier@videotron.ca

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Nietzsche: le chameau, le lion, l’enfant

Posted by Ysengrimus sur 25 août 2020

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Il y a cent vingt ans mourrait Friedrich Nietzsche (1844-1900), d’une pneumonie, à cinquante-six ans. Une vie douloureuse et tragique, s’il en fut. Dans un segment célèbre de l’ouvrage Ainsi parlait Zarathoustra (écrit entre 1883 et 1885), Nietzsche nous fait découvrir un des sermons de son Zarathoustra fictif (très différent du vrai Zarathoustra). Ce sermon, intitulé Les trois métamorphoses, est une manière d’essai-fiction gnoséologique en forme de prose rythmée. Les métamorphoses en question, ce sont celles dites de l’esprit, c’est-à-dire, en fait, de la subjectivité connaissante, au cours du déploiement d’une vie. Je vais me permettre de surnommer cette instance particulière Gnoséos.

Gnoséos est donc d’abord un chameau. Il baraque et dit: allez-y chargez-moi, je suis capable d’en prendre. Je suis costaud, robuste et je vais vous le montrer. Je me lève et je marche. Ma force se déploie. J’ai pas peur de me mettre modestement à genoux pour prendre les charges de la connaissance. J’ai pas peur de foncer, de bouffer de la petite merde, de me priver d’amour, de grimper dans des montagnes, de plonger dans des cloaques pleins de bouette et de crapottes. Parce que cette petite bouffe, ces montagnes, ces cloaques bouetteux et ces crapottes sont le vrai, le réel. Chameau, je me charge ledit chameau et je fonce vers mon désert. Au désert, Gnoséos connaît alors sa seconde métamorphose. Il devient un lion. Il est le lion qui en veut, qui aspire à assumer son arbitraire et à faire son trip dans son désert en créant de nouveaux systèmes de valeurs. Mais Gnoséos devenu lion va rencontrer un ennemi redoutable. Ce sera le dragon Devoir. Le dragon Devoir va écoeurer à la planche le lion avide de liberté. Il va se battre avec, en lui montrant ses écailles scintillantes formées de toutes les petites volitions des autres qui ont fini étampées sur lui, pour devenir sa carapace de cliquetant Devoir. Le lion ne se laisse pas faire. Il entend conquérir griffes au clair le droit de créer des valeurs nouvelles. Fauve, bête de proie, il est parfaitement armé pour affronter férocement cet enquiquineur déontique dragonesque. On ne nous précise pas l’issu de ce combat aux amplitudes éternelles entre Vouloir et Devoir. Surtout que Gnoséos entre derechef en métamorphose. Il devient un enfant. Mais que peut donc faire de plus au désert un modeste babi que ne firent déjà un chameau besogneux et un lion rageur? L’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation. Mais surtout, par-dessus tout, le babi Gnoséos est une volonté pleinement subjectivée. Il aspire à ce que le monde devienne son propre monde. Ainsi parla, cette fois-là sur cette question là, Zarathoustra.

La première chose qui frappe dans cette allégorie originale, c’est sa saisissante similitude avec la trajectoire de vie et de connaissance de Nietzsche même. Les trois étapes de la métamorphose allégorique se découpent avec une remarquable limpidité dans la vie tragique du philosophe aux grosses moustaches en personne.

Chameau (1858-1879): Collégien et universitaire, Nietzsche étudie intensément la théologie, la philologie et la musique. Il s’intéresse de surcroît à un tas d’autres sujets (géologie, astronomie, latin, hébreu, science militaire, philosophie). À partir de vingt-quatre ans, il est professeur extraordinaire de philologie à l’université de Bâle (Suisse).

Lion (1879-1889): Il obtient un congé pour raisons de santé. Il voyage en Allemagne, en Italie, en Suisse et en France, seul ou avec des amis. Il produit alors une œuvre totalement inclassable aux yeux des représentations intellectuelles et académiques conventionnelles de son temps.

Enfant (1889-1900): Atteint de la maladie de Binswanger, il retourne vivre chez sa maman et reste assis tranquillement dans le jardin, à ne rien dire et à ne rien faire, comme le plus inoffensif des babis, tandis que la renommé européenne et mondiale de son œuvre ne cesse de croître.

Trajectoire effective et/ou anticipée de son propre Gnoséos, l’allégorie nietzschéenne du chameau, du lion et de l’enfant se centre incontestablement sur un cheminement tourmenté de la subjectivité connaissante. Le sujet pensant est ici la star et la lutte pour son individualité (ou liberté individuelle) est la trame tressée solide de l’allégorie. Croyant perso à la dimension implacablement collective de la connaissance et au fait qu’il n’y a pas vraiment de désert en matière de vie sociale, je vais faire ici le trip de compléter les trois métamorphoses de l’individu connaissant nietzschéen en trois étapes de la mouvance du collectif connaissant qui l’enveloppe.

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La Caravane, la Prédation et le Jardinage.

La Caravane. Devenu d’abord chameau, Gnoséos, robuste et capable d’en prendre, est vite impliqué dans la circulation des caravanes. On le couvre de lourdes marchandises et, en équipe avec des chameaux toniques, de son calibre, de sa puissance et souvent de sa génération aussi, il circule à travers d’immenses espaces désertiques et ne fait pause pour manger et boire que dans de grandes villes multicolores et industrieuses. Le poids et le volume des marchandises qu’il transporte varient fonction des fluctuations du transport et du commerce. Ce sont les chameliers, servants de méhari et caravaniers, qui décident cela. Gnoséos n’a, à toute fin pratique, aucun droit de regard sur les contenus qu’il porte sur son dos. Ce sont des réalités du lot commun, des notions reçues, des idées en demande. Gnoséos le chameau n’est d’ailleurs là que pour les faire transiter, sans apport, altération ou enrichissement. Et, en fait, il apprend bien plus de ce qu’il découvre collectivement dans les villes, de par ses yeux et de par ses sens, que de ce qu’il porte individuellement sur son dos, avec les copains, au désert.

La Prédation. Après sa transformation en lion, Gnoséos se trouve tributaire d’une toute autre dynamique. Lui qui, autrefois, était soigneusement nourri et abreuvé par le personnel caravanier doit maintenant chasser pour vivre. La prédation est un exercice complexe, subtil et hautement interactif. En effet, on ne capture vraiment que les proies qui se donnent. L’interaction est implicite, secrète, nuancée. Ce n’est pas du plagiat, c’est de l’inspiration. Gnoséos lion n’est en plus un fauve solitaire qu’en apparence. Il fait en fait partie d’une distante tribu de lions dont le code est feutré, complexe mais très articulé. On s’échange des viandes et des savoirs et on ne se bat que lorsque cela est strictement nécessaire. Il y a aussi les charognards, canidés et oiseaux rapaces, qui volent une partie non négligeable de la production de Gnoséos. Ce lion est effectivement dans la phase de sa vie qui impliquera les plus épiques combats. Nombreux seront celles et ceux, toujours agressifs, qui chercheront à le faire rentrer dans le rang. Force tranquille et originalité vive seront les deux atouts majeurs de Gnoséos.

Le jardinage. En tant qu’enfant, Gnoséos ne pourra plus rester dans le désert. Il rentrera au bercail. Heureux qui comme Ulysse… etc… etc… et aussi: Il faut cultiver notre jardin… etc… etc… Redevenu petit babi, Gnoséos veillera jalousement et attentivement au jardin. Mais il ne fera strictement rien. Comme Nietzsche dans sa chaise d’osier, il laissera sa maman s’occuper du jardinage. Gnoséos sera alors tout à sa pureté existentielle, sa candeur, son mystère. Monade apparente, isolat illusoire, il est alors plus dépendant que jamais de la vaste dimension collective des connaissances et des reconnaissances. Sa maman est pensionnée par le tout du dispositif civique et Gnoséos est redevenu intégralement dépendant de sa maman. Cela a inévitablement un coût gnoséologique. Les idées sont plus convenues, moins incisives, calmes, assagies, un petit peu retardataires même parfois. La muséologie du bercail les guette un peu. Mais l’ardeur des héritiers sapientiaux, leur enthousiasme, leur angle d’approche, coupant et vif, compensent largement, par leur intensité juvénile, les lenteurs du vieil enfant.

La raison humaine qui, pour se former et s’exercer, demande des expériences et des réflexions multipliées et réitérées, ne peut être l’effet que de la Vie Sociale. En vivant avec les hommes, nous sommes à portée de cultiver notre esprit et notre cœur, d’apprendre à distinguer le vrai du faux, l’utile du nuisible, l’ordre du désordre. L’homme isolé n’acquiert que très peu d’idées; il est à tout moment exposé sans défense à mille dangers auxquels il ne peut se soustraire. L’homme en société s’électrise; son activité se déploie, son esprit se remplit d’une foule d’idées, son cœur apprend à sentir; la conversation l’enrichit des pensées et lui découvre les sentiments des autres; s’agit-il de repousser un danger ou d’exécuter une entreprise? il se trouve bientôt fortifié de l’industrie, de l’expérience, des secours de ses associés. Plus une société est nombreuse, plus elle a d’activité, de lumières, d’industrie, de vices et de vertus, et plus l’homme y trouve d’appuis.

Paul-Henri Thiry Baron d’Holbach, Système social ou Principes naturels de la Morale et de la Politique, 1773 (Fayard, p.214).

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Tourisme non-empirique dans le Vieux Québec

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2020

Au départ, Fragonard évoque le colin-maillard, qui a tout à voir avec le fait de ne pas voir

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La question du tourisme non-empirique gagne en importance. De quoi s’agit-il? Mazette, du contraire du tourisme empirique, quoi d’autre? Le tourisme empirique veut voir quelque chose. Un monument. Une cataracte. Le Mont Fuji-Yama. La Tour Eiffel. Le tourisme empirique revendique un objet monumental, se l’approprie, le photographie, s’en amuse. Puis, il partage ultérieurement l’émotion qui en émane. On connaît amplement la chanson.

Le tourisme non-empirique, lui, va plutôt se retrouver sur un espace où un événement historique important a eu lieu… mais il n’y a plus rien à voir. Il faut alors s’investir mentalement de la charge historique et/ou de connaissance qui amène à ressentir l’importance du lieu et du moment, tout en renonçant à voir de grandes choses sans abandonner pour autant l’émotion touristique. Une de mes amies s’est rendue autrefois sur le site d’une importante bataille de la Guerre de Sécession. Elle n’a vu que des grands arbres en périphérie d’un beau champ ordinaire. Elle s’est dit, en toute simplicité: C’était ici. Je ne vois plus rien mais je sens l’importance historique de cet espace. Puis, un peu par hasard, elle s’est mise à farfouiller dans le sol et elle a trouvé des cartouches de carabines de 1862. Des cartouches de pierre. Le sol de ce champ en était truffé. Elle m’en a même ramenée une, en souvenir. Moment suave. Son expérience de tourisme non-empirique est redevenue subitement empirique, de la façon la plus insolite possible, grâce à ces petits objets inattendus. L’éternel retour du concret.

Arrivons-en au Vieux Québec. Me voici en compagnie de Madeleine Riopelle (nom fictif), dans la portion intérieure de la petite ville fortifiée. Madeleine n’aime pas trop le tourisme conventionnel. Elle trouve d’ailleurs Québec un peu pas mal submergée et ravaudée par le surtourisme. Elle est parfaitement ouverte à l’idée de l’expérience du tourisme non-empirique. Dans cet état d’esprit de saine curiosité, nous allons investir six espaces.

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La chapelle Notre-Dame des Victoires tout au fond de la Place Royale. Photo: Madeleine Riopelle

1- La chapelle Notre-Dame des Victoires. Nous nous rendons dans la Basse-Ville, sur la Place Royale. La petite chapelle, toute neuve, toute coquette, toute pimpante continue de se laisser regarder ombrageusement par le buste de Louis XIV, fort tonique, lui aussi. Je m’évertue à évoquer les bombardements, au dix-huitième siècle, de cet espace par les navires des bostonnais de Nouvelle-Angleterre depuis le fleuve qui, lui, n’est plus visible aujourd’hui sur la Place Royale, car il est désormais caché par les pans des jolis pâtés de maisons. Mais, dis-je à Madeleine, vous vous doutez bien que je ne vous ai pas amenée ici pour vous parler d’une petite chapelle démolie par des boulets de canons anglais et dix ou douze fois réparée ou reconstruite depuis. Non, non, l’intérêt non-empirique du moment présent réside dans le fait que la susdite petite chapelle Notre-Dame des Victoires se trouve sur le site exact de la toute première Abitation de Samuel de Champlain. Vous respirez en ce moment le même air (enfin, pas vraiment, mais on se comprend) que les tous premiers Français établis dans les Amériques. Madeleine prend une grande respiration et regarde subitement la petite chapelle avec plus d’attention, même si son secret profond n’est toujours pas perceptible.

Trace langagière restituant explicitement. le non-empirique enfouis. Photo: Madeleine Riopelle

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Le restaurant Aux anciens canadiens. Photo: Madeleine Riopelle

2- Le restaurant Aux anciens canadiens. Il ne s’agit pas d’y manger mais de simplement le voir, sur la rue Saint-Louis. La réputation architecturale française du Vieux Québec est largement surfaite. Depuis 1760, l’occupant britannique a considérablement reformaté la disquette Vieux Québec. Tant et tant que, même s’il ne faut pas le dire trop fort, le Vieux Québec ressemble beaucoup plus au Vieux Boston qu’à je ne sais quelle petite ville provinciale française. De fait, des maisons datant du Régime Français, il n’y en a plus tant que ça intra-muros. Le restaurant Aux anciens canadiens est justement une d’entre elles. L’expérience non-empirique consiste donc ici à découvrir la Maison Jacquet (1677) dans laquelle est aménagé ce resto fin et, à travers elle, l’architecture inattendue et secrètement distinctive des maisons québéciennes du fond français disparu du Vieux Québec.

Trace langagière restituant explicitement. le non-empirique enfouis. Photo: Madeleine Riopelle

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L’Escalier Casse-Cou vu depuis la Rue du petit Champlain. Photo: Madeleine Riopelle

3- L’Escalier Casse-Cou. Un élément capital de l’expérience mentale en tourisme non-empirique, c’est la prise de contact avec l’objet culturel à haute charge symbolique. Le cas suprême et extrême en la matière, dans la culture touristique occidentale, reste le Manneken-Pis. Cette statue d’un petit babi qui fait pipi située à Bruxelles (Belgique) est le paradoxe culturel par excellence. Elle dispose en effet d’un prestige symbolique planétaire alors qu’elle fait deux pieds de haut et n’est pas installée selon une configuration bien précise, ou esthétiquement significative. Avec Manneken-Pis, on dira que l’expérience de tourisme non-empirique réside dans le prestige symbolique immense et immatériel d’un zinzin exempt de la moindre stature monumentale perceptible. À son échelle, le Vieux Québec va nous donner à découvrir un problème analogue, avec deux de ses escaliers. Dans la Côte de la Montagne, long dénivelé incurvé qui descend vers la Basse-Ville, on croise deux escaliers extérieurs distincts. L’Escalier Frontenac est magnifique, somptueux mais sobre, victorien d’allure, tout de fer forgé. Dans sa splendeur vieillotte, il se raccorde joliment à la Côte de la Montagne et nous fait monter vers la spectaculaire Terrasse Dufferin. Plus bas, sur la Côte de la Montagne toujours, l’Escalier Casse-Cou nous fait, lui, descendre vers la Rue du Petit Champlain. La comparaison —la comparaison empirique— de ces deux escaliers est indubitable. Visuellement, Frontenac est plus majestueux et élégant que Casse-Cou, qui est en pierres et ciment gnagnan et parfaitement ordinaire. Frontenac vole et semble flotter, par paliers, au dessus de nous, parmi les arbres. Casse-Cou est engoncé dans son quartier et il descend, tout simplement. Mais, au plan non-empirique (entendre ici: au plan culturel et symbolique), Casse-Cou l’emporte en prestige haut la main sur Frontenac. L’Escalier Frontenac, personne sait c’est quoi alors que l’Escalier Casse-Cou du Vieux Québec est renommé dans toute l’Amérique Française. J’irais même jusqu’à dire sans vaciller que l’Escalier Casse-Cou, c’est rien de moins que le Manneken-Pis du Vieux Québec.

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Là où les eaux sont larges (vue depuis la Terrasse Dufferin). Photo: Madeleine Riopelle

4- La Terrasse Dufferin. Même le beau, le grandiose et le panoramique peuvent discrètement cacher leur imperceptible contraire non-empirique. Madeleine monte donc l’Escalier Frontenac sans s’essouffler (contrairement à moi) et se retrouve sur la Terrasse Dufferin, magnifique promenade de bois massif faisant belvédère. Elle aperçoit le fleuve gigantesque se déployant immensément par delà la portion est de la terrasse. Puis elle observe le fleuve plus étroit sur son versant sud, en le rebroussant empiriquement vers l’ouest. La vue est grandiose et la charge monumentale est dense et sublime. Du beau tourisme rétinien comme on l’aime. Et pourtant, ce qui se joue ici est crucialement non-empirique. En effet ce qui se déploie sous nos yeux est, de fait, linguistique autant que perceptuel. La motivation du nom même de la ville de Québec est en train de frapper nos sens. Québec viendrait d’un mot iroquoien qui signifie «l’endroit où les eaux se resserrent». On voit donc justement, là, devant nous, en contrebas majestueux, l’endroit où les eaux se resserrent devant Québec. Le dénommé se transpose calmement au niveau du constaté… Voici Québec, au plan de l’étymologie et de l’histoire, rehaussé dans la superficialité empirique du fait géographique qui, sans nous, aurait ébloui sans plus, et surtout sans livrer son secret le plus suave. Vous voulez finir par aller voir ce fleuve de plus près, chère Madeleine. Eh bien, descendez… tel est le second étymon possible (montagnais, celui-là) pour Québec… l’endroit où il faut descendre de sa barque.

Là où les eaux se resserrent (vue depuis la Terrasse Dufferin). Photo: Madeleine Riopelle

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5- La Place de Paris. Le tourisme non-empirique n’est pas toujours soigneusement planifié. Il s’en faut d’une marge. Parfois il résulte, au contraire, de catastrophes perceptuelles imprévues. C’est ce qui advient lorsque j’amène Madeleine voir la Place de Paris. Je veux absolument lui montrer la sculpture non-figurative Dialogue avec l’Histoire de Jean-Pierre Raynaud. J’affirme haut et fort que l’axe du cube par rapport à l’axe du parallélépipède de la statue, sur la petite place, correspond à l’axe du corps du Château Frontenac par rapport à son rempart, au sommet du promontoire. Vue du bord du fleuve, la statue apparaît donc comme une sensible abstraction-dialogue de son formalisme épuré avec l’immense hôtel-château au sommet du Cap Diamant. Eh bien, patatras, catastrophe empirique majeure. La statue Dialogue avec l’Histoire a tout simplement disparu de la Place de Paris. Elle a été détruite par les autorités québéciennes (vous avez bien lu) qui s’apprêtent à réaménager la susdite petite place. Une copie amplifiée de ladite statue, intitulée Autoportrait se retrouve, nous dit-on, devant le Grand Théâtre de Québec. Effondrement de l’affect. Tout mon échafaudage hypothético-non-empirique s’en trouve implicitement intégralement démantibulé. Cuisante contrariété. Nous n’irons pas. Trop loin, trop chiant et je me sens comme si je venais de recevoir cette statue directement sur la tête. Madeleine, qui, c’est bien le cas de la dire, n’a rien vu, écoute patiemment mes explications et extrapolations hagardes mais j’ai bien peur que, sur ce coup là, le non-empirique (criant ici — la petite place en rénovation est intégralement vide) ne se soit un peu perdu dans le non cohérent.

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6- La Porte Saint Jean. Rassurons-nous, elle, elle n’a pas bougé de son emplacement, au bout de la Rue Saint-Jean. En descendant cette dernière, je m’abandonne à réciter à Madeleine une portion de la magnifique chanson de Gilles Vigneault, La Rue Saint-Jean:

En descendant la rue Saint-Jean
J’ai rencontré mon père
Qui s’en allait sur son chemin de terre
Et moi sur ton ciment
Et moi sur mon ciment
Levé ma main pour l’arrêter
Mais il ne me vit guère
M’a doucement fait signe de me taire
Moi qui voulais parler
Moi qui voulais parler
Il a traversé le village
Et moi la ville en même temps
Perdu ni son pas ni son âge
Je n’en pourrais pas dire autant…

Un magnifique moment de rencontre non-empirique entre les générations, que cette belle chanson vignaltienne. Nous voici donc devant la Porte Saint Jean. Photographie. Clic. Clac. Une certitude empirique, une, enfin… Voire… Nouvelle manifestation des limites de l’empirique, en fait, si nécessaire. Porte française des murailles françaises de Québec, dirions-nous. Saint-Jean, je vous demande un peu. Eh bien, non. Oh que non. Notre civilisation québécoise nous impose derechef une autre de ses fichues observations (on goûtera le mot) non-empiriques: les murs français de Québec n’existent plus, eux non plus. Ils ont été soigneusement démolis par l’occupant, tout de suite après la Conquête, pour bien affirmer le statut de ville ouverte de l’ancienne capitale coloniale. La muraille actuelle fut construite par les Britanniques eux-mêmes circa 1775, qui craignaient la Révolution Américaine… eh oui… Oubliez ça, Québec, ville fortifiée française des Amériques. Rien n’est vraiment comme nous le suggèrent les apparences… et leur principal thuriféraire local: le tourisme superficiel, toc, empirique. Nous tentons toujours de fuir ce dernier, Madeleine et moi, à la terrasse d’un faux café français type, fort convainquant au demeurant… et dont nous tairons pudiquement le nom, justement pour les sauver encore un petit peu, ces fameuses apparences…

La Porte Saint Jean. Empirique? Voire… Photo: Madeleine Riopelle

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Comment le professeur Henri Gazon m’a (bien involontairement) enseigné la circonspection intellectuelle

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2020

Une des pochettes de disques du Professeur Henri Gazon (1973)

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Le professeur Henri Gazon (1909-1982) est un fameux charlatan de ma jeunesse, un petit peu oublié aujourd’hui. C’était un astrologue ou plutôt, libération sexuelle de l’époque oblige, un sexologue-astrologue. Il œuvrait, avec une ostentation toute flegmatique, à corréler la libido de ces dames avec quelque chose comme leur carte astrale. Et ça fonctionnait. Ça roulait sur les chapeaux de roues. Le public féminin, des dames de la génération de ma mère (1924-2015), marchait à fond dans la combine. Les bonnes dames se présentaient aux conférences du professeur Henri Gazon, suivaient ses émissions de télé, achetaient ses livres et même ses disques. Rationaliste au ras de mottes et cartésienne des plus terre à terre, ma mère, elle-même, ne poissonnait pas une seule seconde dans le baratin du professeur Gazon. Je l’entends encore expliquer à notre voisine, par-dessus la haie, avec une conviction non feinte: Ben voyons donc! Vous vous laissez avoir parce qu’il a de la prestance et qu’il s’habille bien. Ça vous fait le même effet que les curés d’autrefois… Et tout était dit.

Le professeur Gazon s’habillait effectivement en noir et cultivait jusqu’à l’affectation une prestance bonhomme à l’ancienne. On aurait dit une sorte d’Edgar Cayce francophone. Il avait un sens discrètement efficace de son image médiatique. C’était un sphinx. Il était littéralement impossible de le démonter ou de le faire sortir de ses gongs, sur un plateau de télévision. Toujours impavide, onctueux, la voix grave, le geste à la fois ample et économique, il captivait. On le voyait très souvent dans les émissions estivales de semaine, les émissions s’adressant de fait à la clientèle féminine, encore largement domestique à l’époque. Faussement éminent, il exposait, dans ces programmes du midi, ses analyses sexologiques bidons et son astrologie fumeuse. Parfois, il répondait à des questions de lignes ouvertes, parfois on le confrontait à d’autres invités, moins charismatiques que lui et qui cherchaient habituellement, sans trop y parvenir, à démonter ses diverses charlataneries à la mode.

En 1973, j’avais quinze ans. On me pardonnera le caractère lacunaire du contexte du souvenir, pourtant vif et tangible lui, que je vais évoquer. Il y avait à l’époque une sorte de boutefeu télévisuel de service que nous appellerons, faute de mieux, monsieur Piquet. Hargneux, vif, roué, habituellement efficace dans ses réparties, Piquet servait souvent d’avocat du diable de service, à la télé du midi. Il avait lui-même une émission de lignes ouvertes dont j’oublie le titre mais que je ne ratais pas (j’en entend encore la musique de générique dans ma tête). La hargne de Piquet et sa couverture hoqueteuse de l’actualité nationale et internationale, en compagnie de ses téléspectateurs redondants au téléphone, s’accompagnaient parfaitement d’un bon sandwich jambon fromage, les jours pluvieux ou même ensoleillés d’été.

Alors, un jour, quelqu’un d’autre a l’heureuse idée d’inviter monsieur Piquet à débattre sur son émission avec le Professeur Henri Gazon. Je n’allais pas rater cette joute. Sans trop me soucier de son contenu, je me demandais surtout lequel des deux, l’irascible Piquet ou le flegmatique Gazon, aurait le dessus. Cela s’annonçait comme une savoureuse empoigne entre Woody Woodpecker et Yogi Bear, si vous voyez ce que je veux dire. Ça promettait d’être à la fois parfaitement divertissant et sans grandes conséquences. J’étais à mille lieux de m’apprêter à vivre une des révolutions intellectuelles majeures de ma vie, qui me détermine encore pleinement aujourd’hui.

Dès le début, la joute remplit superbement ses promesses. Piquet attaque Gazon avec virulence et ne le lâche pas d’une semelle. L’aptitude habituelle de Gazon à occuper et dominer l’espace est promptement déstabilisée par la virulence de Piquet. Le Professeur Gazon ne perd fichtre rien de sa bonhomie usuelle mais il est clair que son monologue tranquille est échancré voire déchiqueté par l’action argumentative, corrosive et interruptive, de Piquet. On en est encore autour de la fameuse corrélation entre pulsions libidineuses et impact des astres. Piquet mène la charge (je reproduis approximativement le dialogue).

Piquet: Mais enfin, à peu près n’importe quoi, dans notre quotidien, peut impacter sur la libido et en incurver les tendances.

Gazon: Que voulez vous dire?

Piquet: Eh bien… je me réfère ici à la fameuse Méthode de Psychologie Populaire du grand psychologue français Lecarnaie. Vous connaissez le docteur Pierre Lecarnaie.

Gazon: Oui, oui.

Piquet: Ses travaux sur la psychologie des masses font autorité.

Gazon: Absolument, c’est incontestable.

Piquet: Eh bien le docteur Lecarnaie corrèle la libido de certains de ses patients avec leur activité de jardinage. Dans d’autres cas, il y a rapprochement entre le rythme sexuel et le rythme des parties de tennis de la patiente. Ou de ses périodes de lecture.

Gazon: Bon, je veux bien.

Piquet: De là à pieusement conditionner sa charge libidineuse à la lecture des Horoscopes du Professeur Gazon, il n’y a qu’un pas, vous ne me direz pas.

Gazon: Ah non. Je vous demande pardon, mon brave. C’est totalement différent. Les prédictions que je propose dans mes cartes du ciel sont faites longtemps à l’avance. Pas à la petite semaine, comme dans vos exemples.

Etc…

Et le débat se poursuit encore ainsi pendant une bonne quinzaine de minutes. Seize minutes plus tard, au beau milieu de tout et de rien, Piquet s’exclame, triomphal: Quoi qu’il en soit, Professeur Gazon, je détiens la preuve irréfutable de votre malhonnêteté. J’ai fait référence tout à l’heure aux travaux inexistants d’un docteur Lecarnaie de mon invention, en vous demandant si vous connaissiez cet être totalement imaginaire. Et vous m’avez répondu oui, sans frémir. Comment peut-on alors faire confiance à un menteur aussi frontal et aussi impudent que vous. Futé, Gazon reste de marbre, ne se laisse nullement démonter et opte, sans frémir, pour la feinte par extinction. Entendre qu’il continue de débattre sur le sujet principal du moment comme s’il ne venait tout simplement pas d’entendre cet aparté assassin de son adversaire. Comme l’émission touche déjà à sa fin, Piquet ne dispose pas de l’occasion de replanter le couteau en cette plaie perfide. Gazon s’en tire donc parfaitement indemne. Les choses continuèrent, comme si de rien n’était, de bien se passer pour lui, ce jours-là et les jours suivants. Ses ventes de livres et de disques ne se trouvèrent nullement altérées par un tel flagrant délit. Ses conférences ultérieures ne furent nullement désertées.

Par contre le petit Po-pol, lui, il était intégralement sidéré, devant son poste. Je découvrais littéralement cette stratégie argumentative perfide. On vous fait croire à l’existence d’une réalité imaginaire et lorsque vous acquiescez, patatras, on vous prend au piège dans le gluau fatal de votre propre cuistrerie. Avant ce chemin de Damas télévisuel fatidique, j’avais souvent fait semblant de connaître des choses dont j’ignorais tout, notamment face aux tikus de la rue. Oh, je m’étais bien fait pincer une ou deux fois, à faire croire aux epsilons du coin que j’avais vu un épisode de Batman dont je ne connaissais pas le premier mot. Profits et pertes de ma petite vie sociale neuneu de ce temps. Cela n’avait pas vraiment porté à conséquence. Je n’y avais jamais vraiment repensé. Mais subitement, ici, en quadraphonie, un digne monsieur vêtu de noir qui vendait des livres et des disques venait de se faire capturer en flagrant délit d’ignorance mal gérée par un adversaire argumentatif, en direct, dans le collimateur du téléviseur, devant les masses. Cela me fit une très grosse impression.

Bien abruptement et bien involontairement, le professeur Henri Gazon venait de m’enseigner la circonspection intellectuelle. C’est dit et cela résonne encore au jour d’aujourd’hui. Il n’est pas payant de prétendre connaître quelque chose qu’on ne connaît pas. Cela pourrait toujours être un piège. Je me le tins pour dit. Je m’efforçai, suite à cette leçon édifiante, de ne plus jamais faire semblant de savoir ou de connaître des choses que je ne savais pas ou que je ne connaissais pas. Ce fut difficile, en ouverture de partie. Le cuistre ado se piquant d’ardeur intellective souffre toujours un peu, au début, d’admettre frontalement qu’il ne sait pas. Mais je tentai, par douloureuses étapes, de tourner le désavantage de mes béances en avantage. Le fait de ne pas connaître un truc qu’un Diafoirus quelconque m’enseignait me permettait de pieusement m’en imprégner, pour la fois suivante. Et graduellement, comme imperceptiblement, l’envie de montrer qu’on sait céda pas à pas le pas devant le simple plaisir d’apprendre, pur, nu et vrai. Au jeune Alcibiade se substituait tout doucement le vieux Socrate.

En commettant cette erreur de gros cuistre opaque, Henri Gazon ne m’avait pas vraiment prouvé sa malhonnêteté, disons la chose comme elle est. Cette dernière se nichait ailleurs, dans ses livres, dans ses disques, dans ses conférences. Sur le coup, c’est Piquet qui me parut bien plus malhonnête, vicieux et retors d’entraîner ainsi, dans le feu de l’action, sa lourde victime, sa dupe repue, dans un piège aussi grossier et facile. C’est nul autre que le cartésianisme de ma mère qui m’avait prévenu, d’assez longue date, contre l’astrologie à la Henri Gazon… oui, oui, longtemps avant cette algarade télévisuelle un peu vide avec ce monsieur Piquet bien oublié. Le jour où je syntonisai ce programme, je jugeais déjà en conscience que le bon et affable Professeur Gazon n’avait plus rien à m’apprendre. Ce fut une grande surprise de découvrir ainsi le contraire. Ce fut aussi une leçon de modestie supplémentaire. On a toujours besoin d’un plus cuistre que soi…

 

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FOLLE À DÉLIER (Anna Louise Fontaine)

Posted by Ysengrimus sur 7 avril 2020

Anna Louise Fontaine descend ici dans la fosse de la déraison et de l’intensité autre, en entrant dans une conversation échancrée (non glosée) avec une personne psychiatrisée. Pourquoi provoquerais-je tes démons en duel si ce n’est qu’ils sont miens avec autre [sic] masque? (p. 63) Il s’agit imparablement d’une quête continue du monologue devant un gisant maternel muet vrillant lentement son chemin vers le dialogue avec une femme égale. Il s’agit, sans plus sans moins, de trouver la démence en soi de par la démence de l’autre. Effet de contraste du fallacieux et du véritable. L’ombre nous révèle la lumière. Et ce qui est caché nous mène vers la vérité. Vers notre vérité. (p. 16). La quête du vrai ne pourra rien faire d’autre que de girer sur elle-même et de revenir en soi.

Sauf qu’il est proprement terrifiant d’oser cette avancée en direction du déséquilibre de l’autre. On s’en avise et cela se dit. On ne parle pas ici d’un acte clinique (une distance critique corrosive et acide est de fait cultivée ici envers l’acte clinique) mais d’un cheminement ouvert et non protégé, en direction du gouffre mental de l’autre. Laisser le courant nous emporter et faire confiance. C’est là le plus difficile. Oser le premier pas sur le précipice rencontré sur notre chemin. Ne plus écouter la peur qui ne peut que nous retenir dans un passé qu’elle connaît bien. Elle veut nous garder dans un pays qu’elle a déjà exploré. Et tout semble suspect à l’extérieur de ses frontières (p. 53). La peur fait régresser. La rencontre de l’autre fait progresser. Il ne s’agira donc pas de retourner en enfance. Il n’y aura pas cercle mais spirale. Car, pourtant, ce sont les hantises de l’enfance (de la narratrice) qui vont se retrouver revisitée, déchiquetées, lacérées, lambrissées, refaites.

La narratrice en vient donc, par chocs, par heurts, à procéder à une descente crucialement vrillée dans la fosse de sa propre enfance. La première ruine craquelée que l’on retrouve alors, fatalement, c’est le cadavre roide et familier du vieux bouclier d’autoprotection. Je me rappelle pourquoi, enfant, j’ai caché avec tant d’acharnement ces pulsions, ces envies, ces curiosités suspectes qui m’auraient valu sans doutes des étiquettes comme celles qu’on a estampées sur ton front. Marquée à vie pour n’avoir pu se conformer. Condamnée à perpétuité pour le crime de dissemblance (p. 14). Il faut rester intime avec toute la problématique de la ci-devant folie et des pulsions discriminatoires la rencontrant, par vagues, frontalement. La psychologie individuelle est lacérée, balafrée, par l’obscurantisme nivelant tant la différence que la subversion.

Mais vite la réminiscence de l’enfance et de la jeunesse de l’enfant glaise ne se confine pas aux dérives du Je tourmenté. Inévitablement une lecture sociologique, anthropologique, de la situation de crise lancinante s’installe. Petite fille, la narratrice a des yeux pour voir. Et les effets d’époque de lourdement s’imposer. On est dans ce deux poids deux mesures que l’on connaît encore trop bien. Valait mieux un corps d’enfant ou de garçon. On exige moins d’eux qu’ils se conforment à des modèles.  Alors qu’à nous, il n’est pas permis de quitter les rangs. Il nous faut nous contenter de romans à l’eau de rose jusqu’à l’âge de trouver un mari. Lequel voudra que nous ayons dormi jusqu’à ce que son baiser nous réveille (p. 40). On retrouve alors la parole de femme, qui macule tout l’exercice, de son sang et de sa pulsion puissante, toujours pour dire que demain est un autre jour et que le petit jour approche, perce, pointe. Il ne sera pas dit que la cruelle et douloureuse distorsion des pensées et des attitudes ne laissera pas sur le chemin des bribes de combats.

Selon la formule chère à Anna Louise Fontaine, un récit fulgurant de quarante-cinq pages (en onze courts chapitres: Dérangeante, Indécente, Impuissante, Sacrifiée, Mal heureuse, Folle, Privée d’amour, Incomprise, Affamée, Seule, et Délivrée) est suivi d’un recueil (sans titre) de vingt-deux poèmes (Une longue histoire, Sœurs de larmes, La peur et moi, Le miroir brisé, Mon cri, Un jour ou l’autre, Nul autre, Derrière la mémoire, L’enfant glaise, Le pacte, Venir au monde, Hors-la-loi, Ma vie, Tempête, Mon seul alibi, Sens dessus dessous, Un petit tour, Confiance, Chacun son tour, Pourvu que le temps, Post-trauma, Comme un pont). La thématique traitée se formule donc dans les deux grand genres d’écritures qui hantent nos rêves et nos pensées depuis le Moyen-âge, ce cher vieux temps du pilori des corps et des cerveaux. La tempête se déploie en prose et en poésie.

Tempête

Lourds caprices de mon esprit
Qui donnent chair à mon corps
Et entrave à mon envol

Permission accordée à la peur
De saboter plaisir et connivence

Triste exigence des demains programmés
Pour refréner tout élan
Toute danse insouciante

Refus d’être
Et d’occuper l’espace
En toute légitimité

Confiance sabordée
Au fil des phrases assassines
Et des coups portés

Honte sournoise et laide
Qui s’insinue dans mes nuits
Dans mes entrailles
Pour chavirer l’esquif
Des rêves et des matins

Mots qui se terrent dans mon ventre
Majuscules et enflés de silence
Secrets tus au miroir même
Et à l’évidence autre
Tous vivants et grouillants
Dans la boîte
Que ni moi ni Pandore
Ne pouvons tenir fermée
Plus avant

Je vous libère
Comme un magicien la tempête
Qui va tout détruire
Rageusement
Pour cet instant soupçonné
De calme
En l’œil de son futur

(pp 97-98 — typographie et disposition modifiées)

Il s’agit imparablement, encore et toujours, de ce qui enserre la force libératrice des pulsions. Cette peur, cette terreur qui tue à petit feu, c’est toutes les touches perfides, à la fois cuisamment échancrées et froidement systématisée, de l’éducation patriarcale d’un temps, qui la guide, cette peur (Confiance sabordée au fil des phrases assassines et des coups portés), brutalement aussi… comme je ne sais quel berger torve de mythe de toc guide ses brebis tremblantes, à la baguette. Mais un geste, même un geste transgressif face au factuel, au réel (Je vous libère comme un magicien la tempête) va rupturer le sac plein de pus et tout va enfin jaillir. Enfin. Enfin?

Dédié À Marie, ce traité latéral de la folie nécessaire (selon le petit incipit personnalisé de la copie de l’ouvrage remise à Ysengrimus) porte en sautoir sa propre autocritique. Elle est à la fois très originale et impitoyable. Le cliché me guette. La parole qui veut tout expliquer. L’espoir entêté. C’est pourquoi mes mots ne te rejoignent pas toujours. Il suffit qu’une seule phrase ne soit pas sentie et tu ne m’écoutes plus. Il te faut la vérité plus que la réponse. Parce qu’alors, dans l’authentique parole, nous nous retrouvons en plein cœur. Et tu n’es plus seule (p. 31). Le traitement de tels sujets se doit de parler vrai. Mais le bouclier autoprotecteur déjà mentionné n’est pas aussi fissuré que ça. Il arrive à produire, à émettre encore, des résistances fantastiques. Ces dernières se sentent fatalement, surtout dans l’interaction et le dialogue… ce dialogue vrai, véridique, dont notre narratrice continue tout doucement de s’approcher. L’atteindra-t-elle? Y accédera-t-elle? Voire… On sait pourtant, depuis les Grecs, que c’est dans le dialogue à bâtons rompus que la Folie et la Raison se touchent enfin.

Extrait de la quatrième de couverture: Anna Louise Fontaine a vécu son enfance dans les ruelles de Montréal et les bois des Laurentides. Son désir d’aider les gens l’amène vers le travail communautaire et le militantisme, alors que son besoin de s’exprimer la pousse vers les arts visuels. Parallèlement, avec l’acupuncture et l’homéopathie, puis avec la biologie totale et l’approche transgénérationnelle, elle s’est consacrée à percer les mystères de l’âme et à comprendre l’influence de l’inconscient sur le corps. Fascinée par la différence, elle a toujours interrogé la norme et cherché à révéler la beauté et l’unicité. L’écriture lui permet de partager avec les autres son cheminement singulier et toutes les questions qui hantent l’humain.

Anna Louise Fontaine (2017), Folle à délier — Récit et poèmes, Les très mal entendus, 120 p.

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Karl Marx résume pédagogiquement la crise économique de 1929 (pastiche)

Posted by Ysengrimus sur 24 octobre 2019

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Cher Monsieur Marx,
Ma missive va sans doute vous paraître surprenante mais il me semble que vous êtes la personne la mieux à même de soustraire mon âme à l’angoisse qui l’étreint. Étant diplômé en histoire, je me suis inscrit à l’Université afin de présenter le concours de l’agrégation. Afin d’y parvenir, je suis obligé de présenter à une classe de jeunes gens de dix-huit ans une leçon qui a pour thème «La crise économique de 1929». Étant médiéviste de formation, je suis placé dans une situation peu confortable. Pour cette raison, je me permets de vous déranger dans votre étude (je vous imagine si bien attablé à votre cabinet, au milieu de livres nombreux) afin de solliciter votre conseil. Comment vous y prendriez-vous pour intéresser les étudiants susdits à la chose économique? Quels seraient les points à relever, et serait-il judicieux de lier mon propos à votre illustre apport à l’analyse de la société?

En vous remerciant d’avance pour l’intérêt que vous porterez à mon humble requête, je vous salue, Monsieur Marx.

Pierre-François Pirlet

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Ah, il faut prendre l’affaire à la racine. Ne perdez pas votre temps avec des chinoiseries d’étalon or, de boursicote et de flux monétaires. Il faut revenir aux conditions d’engendrement matérielles de cette crise.

C’est une crise de surproduction. C’est la première chose qu’il faut expliquer parce que le paupérisme est souvent relié à l’indigence et cela fait d’une crise de surproduction une notion un peu surprenante. C’est une crise du capitaliste sauvage. Il faut bien expliquer l’impunité des banques et des trusts industriels en ces temps, car je soupçonne qu’elle s’est passablement résorbée depuis. Finalement c’est une crise qui a confirmé les États-Unis d’Amérique du Nord comme cœur du capitalisme mondial. Il va donc falloir leur expliquer qu’il fut un temps ou ce n’était pas le cas. Voilà vos trois idées force.

Crise de surproduction. Le capitalisme manufacturier en est encore dans l’enfance à ce moment-là, pour ce qui est de la production de biens de consommation de masse. Il ne s’est pas encore avisé du fait que, pour la première fois de son histoire à une échelle aussi massive, il vend à son propre prolétariat. Extirper du charbon pour des locomotives à vapeur et extirper du pétrole pour des automobiles n’implique pas seulement une nuance technique. Il y a là un distinguo économique de taille. Le charbon, vous le vendez à une entreprise concurrente qui en dernière instance vous résorbe et vous évite de devenir trop puissant. Le pétrole, vous le vendez à votre ennemi de classe, ce prolétaire qui le paiera avec cette portion de plus value que vous ne lui aurez pas extirpée.

Crise du capitalisme sauvage. Or votre prolétariat, vous le paupérisez parce que vous l’exploitez sans contrôle. L’État ne vous encadre pas, ne vous impose pas de salaire minimum, ne restreint pas le mouvement pécuniaire des banques, ne supervise pas les transactions des trusts. Laissé à vous-même, vous poussez votre logique à fond. Vous vendez vos canards boiteux à des naïfs passéistes et enrichissez vos industries rentables. Vous détruisez vos concurrents directs, établissez des monopoles, spéculez sur vos valeurs et surproduisez. Et en gagnant, vous perdez. La richesse ne circule plus. Elle pourrit dans vos coffres. Votre principal client, le prolétariat ruiné que vous exploitez à fond n’a plus un liard pour vos automobiles, vos cottages, vos godasses et vos brosses à dents. Surproduction et déflation. Luttes sociales. Grèves, chômage massif, faillites en cascades. Il s’agit d’une crise INTERNE au fonctionnement capitaliste.

Puissance des États-Unis d’Amérique du Nord. La République Soviétique semble échapper à ce bordel parce que la République Soviétique a un PLAN. Aussi foireux que ledit plan puisse être, il suffit pour contrôler une portion cruciale de la crise, la portion capitalisme sauvage. Le ci-devant New Deal rooseveltien, tout en affectant de ne pas être un Plan à la soviétique, s’en prendra tant bien que mal aux deux tendances. Il résorbera le capitalisme sauvage en encadrant les transactions des banques et des trusts et en s’attaquant aux monopoles. Il affrontera la paupérisation en lançant des grands travaux publics.

Mais le cœur de la crise restera intact et incompris. Il faudra donc une destruction massive des résultats de la surproduction pour que le capitalisme, désormais encadré, redémarre. La boucherie de la Deuxième Guerre Mondiale assumera ce rôle économique inconscient et inexorable. Des millions de vies seront détruites dans le mouvement. Mais le capitalisme fétichiste est un Baal aveugle qui fait primer les mouvements de choses sur les mouvements humains. Il n’a donc cure de ce genre de détail.

Karl Marx

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Monsieur Marx,
Je vous savais homme d’idées, je vous découvre pédagogue. Sachez, Monsieur Marx, que votre verve littéraire servira de modèle à ma modeste leçon, et que l’édification des intelligences qui me seront confiées tiendra compte de votre judicieuse analyse économique.

Monsieur Marx, veuillez recevoir mes remerciements les plus chaleureux!

Pierre-François Pirlet

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Échange tiré de l’officine de Karl Marx dans le site de pastiche DIALOGUS. Karl Marx est pastiché ici par YSENGRIMUS (Paul Laurendeau). Il y a quatre-vingt dix ans pile-poil, c’était le jeudi noir.

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Timbre-de-4-kopeks-Karl-Marx-et-Capital

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Un petit aperçu de la lecture du linguiste

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2019

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À ÉLP nous relisons scrupuleusement les œuvres que nous éditons. Une de ces relectures est faite par un personnage très particulier que nous nommerons ici le linguiste de service. Notre linguiste de service corrige au mieux les fautes et coquilles qu’il attrape, certes, mais, comme son attention soutenue se concentre ailleurs, il ne les voit pas toutes (c’est de fait, un très mauvais relecteur d’épreuve, comme il n’a pas honte de candidement le reconnaître). Spécialiste des différentes variétés de français, notre linguiste, scrupuleux et hautement déférent envers les cultures du monde francophone, surveille attentivement les petits accidents stylistiques et les traits dialectaux. Il retire les premiers et garde les seconds en voyant à soigneusement les distinguer, sans jugement de valeur mais en mobilisant, en permanence, son lot de connaissances. C’est un travail de dentellière. Il a eu la gentillesse de nous l’exemplifier, un beau matin, à propos d’un roman écrit par un auteur congolais qu’il était en train de relire. Cela a déclenché le fort intéressant échange suivant:

LE LINGUISTE DE SERVICE À ÉLP: Juste pour le beau de la chose, pour ceux et celles que cela intrigue, un petit aperçu de la lecture du linguiste. Au début de l’ouvrage de notre premier auteur originaire du Congo-Kinshasa, le frère du principal protagoniste lui dit (phrase orale rapportée entre guillemets): «Remémores-toi ces instants, car c’est la première, et la dernière fois, qu’elle le fasse» en parlant d’un geste gentil de leur sœur. Le tour est archaïsant mais attesté dans la francophonie, le morphème de subjonctif correspond indubitablement à une prononciation effective, c’est dans du dialogue rapporté. L’erreur est quasi-impossible. Toutes les caractéristiques du trait dialectal y sont. On garde. Mais, un peu plus bas on lit: En vérité, je n’accordais pas d’attention à ses dires. Plus tôt, à ce que je voyais. Faux sens pour cause exclusivement graphique, homonymie effective, fausse paronymie strictement orthographique (nom technique: une homophonie), absence de prononciation distincte. Une petite particularité orthographique (ou faute) nuisible qui brouille la lecture, On corrige sur ceci, sans toucher au rythme syntaxique: En vérité, je n’accordais pas d’attention à ses dires. Plutôt, à ce que je voyais. Il faut les prendre un par un, graine à graine. Consulter des sources parfois, pas trop non plus. Se laisser dépayser sans se laisser endormir. Tout un thrill

UNE COLLÈGUE DU BUREAU DE DIRECTION: Whaou. Bonne chance, Linguiste. À part ça, le S à la fin de remémores c’est aussi un tour archaïsant?

LE LINGUISTE: Une hypercorrection par analogie. Je la fais souvent moi aussi. Suivez bien le mouvement. Première révolte de l’entendement. On a: Tu parles. Le S reste globalement senti comme un marqueur de pluriel loin au delà de l’espace nominal, or ici on l’exige sur du singulier, et sur un verbe en plus, en isolation complète. La chose devient kafkaïenne à l’impératif. Senti fortement comme une deuxième personne aussi, il perd pourtant le S préalablement si durement inculqué. Parle-moi. Notre soumission orthographique égare le sens de ce qui serait simple et adéquat (bazarder ce S partout, notamment à l’indicatif où il est absurde). On se méfie de notre propre simplicité immanente. On sent confusément que «bien écrire» c’est souvent ajouter des lettres. Oubliant donc le second diktat (celui prohibant le S à l’impératif), par analogie sur l’indicatif de deuxième personne, on hypercorrige: *Parles-moi. C’est ce que notre auteur a fait ici (et moi je l’ai pas vu car je rate habituellement les S – je suis mauvais lecteur d’épreuve, donc merci de la correction – on va bazarder ce S qui n’est pas un trait congolais, juste un trait de francophone tourmenté par ses instituteurs). Gardez une chose à l’esprit, chère collègue directrice. Du point de vue du linguiste, l’abcès de fixation récurrent des fautes d’orthographe est la critique immanente par notre partie illettrée mais logique (la logique de l’analogie) allant à l’encontre de notre partie lettrée, conforme mais incohérente (le conformisme traditionaliste et non motivé de l’anomalie entrée dans les mœurs). Oui?

LA COLLÈGUE DIRECTRICE: Euh, oui maître. Je suis pas sûre d’avoir tout compris mais je crois en gros que c’est une bataille idéologique entre cerveau gauche et droit, entre soumission aux règles même si elles sont crétines (verbe du premier groupe, donc pas de S à l’impératif) et… retour d’expérience, logique apprise à l’école primaire (quand TU es le sujet, on met un S, point barre). Pfff, c’est dur la linguistique!

LE LINGUISTE: Un diktat comme verbe du premier groupe donc pas de S à l’impératif n’est pas une règle linguistique en soi (les locuteurs ne «groupent» pas les verbes). C’est juste un aide-mémoire d’instituteur appuyant ex post une conformité orthographique installée bien avant dans les mœurs des scribes et sans motivation effective dans la langue même. Notez que l’immense majorité des «fautes» porte sur des lettres qui ne se prononcent plus, parfois depuis des siècles. C’est pour ça que les hispanophones font moins de «fautes» que nous. Ils ont la décence (la chance, en fait) d’avoir une écriture restée hautement efficace du seul point de vue valide pour le linguiste en matière graphique: un son – une lettre. Et pourtant qui traiterait Cervantès d’illettré et l’accuserait d’écrire au son?

LA COLLÈGUE DIRECTRICE: Ben pas moi…  Quel échange intéressant! Il m’empêche de travailler, dites voir!

LE LINGUISTE: Les fautes d’orthographe ont en commun avec le terrorisme d’avoir leur logique et de parfaitement s’expliquer ET AUSSI de faire face aux préjugés sommaires passionnels de leurs adversaires, qui les traitent, sans autocritique et à tort, comme des aberration exemptes de le moindre validité logique ou historique. Bon, je vous laisse bosser…

LA COLLÈGUE DIRECTRICE: Donc en fait l’orthographe c’est un truc de fachos, quoi…

LE LINGUISTE: Le résultat de onzième heure d’une culture autoritaire, oui. Ducale, puis monarchiste, puis jacobine, puis colonialiste. C’est un trait culturel comme un autre, remarquez. L’erreur qu’il ne faut pas commettre c’est de prendre la conformité (ou l’absence de conformité) orthographique pour un indicateur intellectuel quand elle est uniquement un indicateur culturel. C’est quand cette confusion là s’installe que la propension fascisante risque effectivement de se mettre en place et de faire dériver l’autoritarisme orthographique, que nous portons tous en nous, vers du ouvertement délirant. Maint instituteurs ont cédé à cette dérive, maint citoyens ordinaires aussi. Il est de notre devoir de francophones de garder un regard autocritique sur cette affaire, surtout quand l’éditeur occidental est en train de relire l’auteur africain!

LA COLLÈGUE DIRECTRICE: Bien dit!

LE LINGUISTE: Merci. Une dernière petite note:

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