Le Carnet d'Ysengrimus

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Mon pastiche de SPINOZA

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2017

BdeSpinoza
Il y a 340 ans pilepoil mourrait Bénédict de Spinoza. Je le salue ici en reproduisant l’intégralité du pastiche de Spinoza que j’ai produit pour le site non-wiki DIALOGUS. Respect grand maître à voir clair et à penser en mobilisant le tout de la rationalité ordinaire.

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LETTRE D’ACCEPTATION DE SPINOZA

À La Haye, ce 17 décembre 1676
Chez mon ami respecté le dévoué et talentueux peintre Van der Spick

Aux très nobles et très savants Sinclair Dumontais et Philibert Delapravda

Messieurs,
L’honneur que vous me faites me trouble. Ma santé est défaillante au point où je viens de renoncer à finaliser la traduction hollandaise des livres de Moïse. Je vis seul et, puisque nous parlons librement, depuis que Guillaume III est devenu stathouder des Cinq Provinces Unies, je ne vis pas exactement dans la quiétude. Je sens une hostilité chez les notables, dans le peuple, même chez mes alliés politiques. La mort dans l’âme, je me suis résigné à brûler certains de mes manuscrits. Je sors peu et ne reçois plus.

Comprenons-nous messieurs, je ne suis pas malheureux, au contraire. Le fruit que j’ai retiré de mon pouvoir naturel de connaître, sans l’avoir jamais trouvé une seule fois en défaut, a fait de moi un homme heureux. J’en éprouve en effet de la joie et je m’efforce de traverser la vie non dans la tristesse et les larmes, mais dans la quiétude de l’âme. Cette quiétude s’accompagne de la conscience raisonnée de vivre en des temps de libertés restreintes, des temps, aurait dit Cartesius en soupirant sous son faix, de bien lourde police.

C’est en cela que votre invitation me trouble. Car voilà que vous m’offrez la liberté de parole, la communion avec un millénaire moderne, à la fois curieux et renseigné, respectueux et pénétrant eu égard aux penseurs qui comme moi, vivent et survivent en ce siècle de contraintes. Je n’ai pas fait l’objet d’une proposition aussi importante depuis qu’en 1672, par l’entremise du respecté Fabricius, le très noble Charles-Louis Électeur Palatin, m’avait offert une chaire de philosophie à l’Académie de Heidelberg, que j’avais dû refuser car il me priait de ne pas parler de religion. Je comprends que, pour votre part, vous ne dictez aucune contrainte, autre que celle toute élémentaire de la déférence dans l’échange et de la sérénité du propos. Cela, je dois l’admettre, me séduit.

Malgré ma santé défaillante, votre invitation me trouble et me séduit, Messieurs Dumontais et Delapravda. Je l’accepte donc, et attends dès maintenant les correspondants de votre «forum de dialogue» dit aussi, en latin de basoche, DIALOGUS.

Adieu,
Benedict de Spinoza

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DIALOGUE AVEC LA RÉDACTION DE DIALOGUS

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Au très industrieux et très diligent Philibert Delapravda

Cher monsieur,

Je reçois avec joie et un grand intérêt toutes les missives que vous me faites si généreusement suivre, et me déclare hautement satisfait de la teneur de mes échanges avec les correspondants de DIALOGUS. J’observe cependant que vous m’avez fait parvenir les dernières missives en omettant d’y inclure les noms patronymiques des penseurs qui m’écrivent. Or une coutume hollandaise dicte le protocole d’une interpellation pré-épistolaire explicite adressée au correspondant, où on lui signale d’une façon directe et superlative les traits saillants de notre admiration et de notre amitié pour lui. J’essaie de m’accoutumer à la disparition en votre temps de cette belle pratique mais cela me coûte fort. Et, en l’absence de toute désignation patronymique explicite, je suis réduit à interpeller mon correspondant d’un lapidaire «Monsieur» qui circonscrit le danger de le titrer trop haut ou trop bas, mais a le regrettable avatar d’une rudesse de ton dont je me vois contrit de déclarer que je suis inapte à l’acquérir. Vous serait-il possible de remédier à cette infime contrariété. Je vous remercie par avance de votre générosité et de votre mansuétude.

Benedict de Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Malheureusement la rapidité des communications qui caractérise notre époque dite «avancée» ne comporte pas que des avantages. Vous avez certainement constaté que les échanges se limitent souvent à leur plus simple expression, peu de formules de politesse et de préambules, le lecteur en vient directement et rapidement au but de son intervention en oubliant le reste.

Ce phénomène se retrouve également dans la signature qui ne semble plus pour plusieurs être une forme de politesse élémentaire. En effet, on semble croire que l’adresse de la résidence électronique fait automatiquement acte de signature ce qui n’est pas toujours le cas. Il est parfois très difficile, voire impossible de déchiffrer une signature ou un nom dans l’adresse de la personne qui vous écrit par l’entremise de DIALOGUS. Lorsque cela est possible, j’essaie d’ajouter le nom de votre correspondant au bas de sa missive.

Dans le cas qui nous occupe, j’ai probablement omis soit de copier directement la signature en vous transmettant votre question ou de la transcrire au bas de votre message à partir de l’adresse de votre correspondant. Je m’en excuse sincèrement et je vais y porter une attention particulière, croyez-moi.

Je vous remercie de me l’avoir signalé et n’hésitez pas à me faire part de tous autres commentaires ou suggestions quant à la gestion de notre site. Sachez, Monsieur Spinoza, que votre présence parmi nous est un privilège qui nous honore et que mon travail consiste à faciliter le vôtre.

Votre tout dévoué,

Philibert Delapravda

Éditeur adjoint

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Au très généreux et très affable Philibert Delapravda

Je prends acte de vos contraintes et vous remercie de votre célérité industrieuse. Vous êtes le cicérone de choix qui fait de ma visite du monde du futur une escapade joyeuse.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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CORRESPONDANCE ORDINAIRE

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1- ATHÉE

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Bonjour,

Beaucoup de vos ennemis et de vos adeptes vous ont considéré et vous considèrent comme «athée»; qu’en pensez-vous? Vous considérez-vous comme athée religieux seulement ou aussi au sens philosophique? D’autre part, vous estimez-vous plus proche du bouddhisme que du judéo-christianisme, actuellement?

Merci de votre réponse.

Respectueusement,

Bernard Goldstein

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Au très pénétrant et très sage Bernard Goldstein

En voici une «bien raide» pour utiliser la langue libre de votre temps. On m’avait prévenu que votre époque discutait ouvertement et avec une grande labilité d’esprit les questions les plus délicates. J’admire cet état de fait mais n’y suis pas accoutumé. Veuillez pardonner ma nervosité. Il m’a été donné d’observer l’exactitude de votre prémisse. Entre mon siècle et le vôtre un certain nombre d’adeptes —certains d’entre eux extrêmement sagaces— et d’adversaires de ma pensée me placeront au nombre des athées. Je retiens entre autres la notion d’athéisme «de système» qui sera utilisée pour décrire les fondements philosophiques de ma métaphysique.

Je salue dans votre intervention la distinction que vous suggérez entre théologie et philosophie sur la question de Dieu. J’ai affirmé dès 1663 que cette distinction devait se faire et, puisque nous parlons librement selon les critères intellectuels de votre siècle et non du mien, j’ai signalé, discrètement mais fermement, que mon intérêt et ma vocation intellective se concentraient exclusivement sur la dimension philosophique du problème. Accordons-nous donc d’abord pour congédier les diverses théologies, chrétiennes ou autres, et les religiosités de diverses natures. Cela va obliger le bouddhisme à descendre du coche ici aussi, sans plus.

Nous sommes alors amenés au centre du problème. Mon système philosophique est-il athée? Je ne vous apprendrai pas que la première partie de mon OPUS MAXIMUS en philosophie s’intitule DE DIEU, et que vous n’y trouverez nulle part la moindre tentative de réfuter l’existence de l’Être suprême. Mais en même temps la systématicité et la recherche de rigueur qui caractérisent ma méthode réflexive m’obligent à traiter comme superstitions, légendes, ou jeux rhétoriques un grand nombre de faits afférents, considérés par maintes doctrines théologiques comme articles de foi. Je vous renvoie à mon TRACTACUS THEOLOGICO-POLITICUS pour les développements sur les miracles, les propos des prophètes, etc. Je crois que ce sont ces patents corollaires périphériques, et non le cœur de mon système qui m’ont valu la réputation d’athée. Les théocrates cultivant la fâcheuse propension à réclamer que la totalité de leur prise de parti soit reçu avec le statut de foi. C’est l’aspiration à l’intégral de l’intégrisme, ce dernier étant fort bien nommé. Je pense donc que l’imputation que l’on me fait en matière d’athéisme procède plus de l’accusation lapidaire que de la démonstration raisonnée.

Mais j’aimerais vous entendre sur la question, homme du futur. Précisez, si vous le pouvez, la chaîne de raisonnement nous menant de la première partie de l’ÉTHIQUE à un athéisme philosophique… abstraction faite, encore une fois, des coups portés aux aspirations et hantises des différentes théologies, que nous devons d’ores et déjà considérer comme exclues de notre échange. Sauf si vous les ré-introduisez, ce qui me coûterait.

Vôtre, et dans l’attente de vous lire,

Benedict de Spinoza

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Cher Maître!

Je suis très honoré et ravi que, par-delà les siècles vous daigniez répondre à ma lettre. Voilà qui confirme ce que vous écriviez dans votre Éthique, au Livre 5, propositions 21, 22 et 23. Dois-je les rappeler pour mémoire?: «L’esprit ne peut rien imaginer et ne peut se souvenir des choses passées que pendant la durée du corp» et «Il y a nécessairement en Dieu une idée qui exprime l’essence de tel ou tel corps sous l’espèce de l’éternité», et enfin: «L’esprit humain ne peut être absolument détruit avec le corps, mais il en subsiste quelque chose qui est éternel». Et votre célèbre affirmation dans le Scolie de la dite proposition: «Néanmoins, nous sentons et nous expérimentons (certains traduisent: nous faisons l’épreuve) que nous sommes éternels».

Mais vous savez, cher Maître, que ces propositions du Livre 5 donnent pas mal de fil à retordre à nos modernes commentateurs qui font de votre œuvre une lecture matérialiste et athéiste. Car enfin vous y démontrez, clair comme eau de roche, que quelque chose de notre être n’est pas détruit à la mort et que notre éternité se situe en Dieu sous forme de notre essence corporelle singulière. Nous subsisterions donc en Dieu à condition d’avoir atteint le troisième genre de connaissance, «l’Amour intellectuel de Dieu». Pratiquement, le vulgaire pourrait vous demander, ce que nous devenons après notre mort, si nous subsistons dans un monde différent de celui-ci, ou si notre esprit «se réincarne» indéfiniment. En ce dernier cas, votre doctrine ne rejoint-elle pas la croyance bouddhiste?

Je salue dans votre intervention la distinction que vous suggérez entre théologie et philosophie sur la question de Dieu. Mais on vous la doit, cher Maître, et à quelques autres avant vous!

Nous sommes alors amenés au centre du problème. Mon système philosophique est-il athée. Je ne vous apprendrai pas que la première partie de mon OPUS MAXIMUS en philosophie s’intitule DE DIEU, et que vous n’y trouverez nulle part la moindre tentative de réfuter l’existence de l’être suprême. J’en prends acte.

Mais en même temps la systématicité et la recherche de rigueur qui caractérisent ma méthode réflexive m’obligent à traiter comme superstitions, légendes, ou jeux rhétoriques un grand nombre de faits afférents, considérés par maintes doctrines théologiques comme articles de foi. Je vous renvoie à mon TRACTACUS THEOLOGICO-POLITICUS pour les développements sur les miracles, les propos des prophètes, etc.

C’est donc plus en raison de vos prises de position dans cet ouvrage que de votre philosophie dans L’Éthique, que l’on vous a taxé d’«athée». Seulement au sens religieux, parce que vous dégagiez l’idée divine de l’anthropomorphisme biblique? Cependant, certains ont-ils raison de pousser plus loin votre pensée en affirmant que votre supposé athéisme serait d’ordre métaphysique, ontologique… et que vous n’employez le mot «Dieu» que comme un masque, un subterfuge vis-à-vis des autorités religieuses et des croyants qui vous persécutaient?

Mais j’aimerais vous entendre sur la question, homme du futur. Précisez, si vous le pouvez, la chaîne de raisonnement nous menant de la première partie de l’ÉTHIQUE à un athéisme philosophique… abstraction faite, encore une fois, des coups portés aux aspirations et hantises des différentes théologies, que nous devons d’ores et déjà considérer comme exclues de notre échange. Sauf si vous les réintroduisez, ce qui me coûterait.

Je crois savoir que la raison en serait l’assimilation que vous faites de Dieu avec la Nature. On néglige la distinction que vous faites entre «Nature naturante et Nature naturée», pour identifier complètement Dieu à la Nature naturée, la nature physique, sous «l’Attribut» exclusif de l’«Étendue», conçue comme substance unique, infinie et éternelle, auto-créatrice de ses modes, cause immanente… La nature se suffisant à elle-même, la négation d’un Dieu, cause première et transcendante, extérieure à cette nature, cette négation paraît s’imposer. Personnellement, je pense qu’en réduisant Dieu-substance à la Nature naturée on falsifie (sans doute par idéologie) votre pensée, mon cher Maître. Il est vrai que pour la science moderne, il n’existe que l’univers, ses phénomènes et ses énergies, donc une nature intégralement matérielle. Donc on réduit la substance à ses modes sous le seul attribut de l’Étendue. Qu’en dites-vous?

J’aurais encore mille et une questions, mais cela suffit pour cette lettre. Je vous assure de toute mon attention et de mon profond respect.

Bernard Goldstein

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Merci de votre réponse généreuse et rapide

Je suis prêt à admettre que certains développements de mon système sont des concessions à la pensée policée et étroite de mon temps. Je déclare aussi que, attendu mon ignorance des possibilités et des limitations de circulation des présents échanges, il m’est pour le moment difficile de tamiser ces éléments du reste de ma doctrine. Le masque, Monsieur, me colle si étroitement au visage que l’arracher de façon subite me causerait une douleur cuisante, que je crains. Ce serait arracher sa barbe à un négociant d’Amsterdam, tout en requérant qu’il ne perde rien de son allure chafouine…

Je dégage de vos développements sur l’éternité et sur Dieu une sorte de jubilation théiste qui me semble suspecte. De plus, laisser entendre, même à mi-mots, que la substance telle que je la conçois se réduirait à l’étendue procède, à mon sens, d’un réductionnisme cartésien qui ne me sied guère. Quant aux matérialistes, vous les congédiez presque aussi hâtivement que vous convoquez le Bouddha dans nos affaires. Vous me citez bel et bien, en une scolastique qui a toute la surface de la fidélité. Mais je sors de l’exercice biscornu et avançant clopin-clopant sous votre plume.

Le fait que mon système philosophique puisse être exploité pour légitimer des religiosités, triomphantes, ou rampantes, me laisse un goût très amer. Je crois, Monsieur, que nous nous sommes compris. Le reste serait ferraillage tatillon qui ne susciterait qu’humeur et déconvenue.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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Cher et honoré Maître.

Je vous remercie très sincèrement de votre lettre; je me sens si peu digne de l’attention que porte à ma médiocrité un si profond esprit que le vôtre, et je vous prie de ne me point tenir rigueur des bévues que je puis commettre dans l’interprétation de votre pensée, compte tenu de plus de trois siècles qui nous séparent. Je me permettrai donc, avec votre autorisation infiniment complaisante, de vous interpeller de nouveau sur certains points de votre doctrine qui me posent question. Par exemple, (ce que vous écrivez au chapitre 19 de votre ATP Autorités Théologique et Politique), doit-on le prendre comme l’expression de votre pensée véritable ou une concession au Pouvoir religieux et politique qui enserrait la société de votre temps dans ses mailles de fer? Un masque, en quelque sorte!

Je vous cite: «On devra donc bien nous concéder que, comme nous le voulions, Dieu règne sur les hommes par l’intermédiaire des Autorités politiques.» Et plus loin: «Nous arrivons donc sans hésiter aux conclusions suivantes: la religion, qu’elle soit révélée par la lumière naturelle ou par la lumière prophétique, n’acquiert de force de commandement qu’en vertu du vouloir des personnes qui ont le droit de gouverner; en second lieu, Dieu n’exerce de règne particulier sur les hommes que par l’intermédiaire des Autorités politiques (etc…) Mais si, comme l’établissent l’expérience et la raison, la législation divine (positive) prend sa source dans le vouloir des souveraines Puissances, il s’ensuit que ces mêmes Puissances sont qualifiées pour l’interpréter.»

Alors je me demande si, aujourd’hui, les «intégristes» religieux de tous bords, et je pense particulièrement aux Islamistes, dont la puissance ne fait que croître dans le monde, ne trouveraient pas dans votre Traité, la justification de la théocratie qu’ils voudraient établir? (c’est patent en Arabie Saoudite, en Afghanistan et ailleurs… et ce que souhaiteraient les Juifs pieux en Israël). Il est vrai que votre chapitre 20, fait entendre un tout autre son de cloche, qui s’intitule: «Dans une libre république chacun a toute latitude de penser et de s’exprimer».

Si je vous comprends bien, honoré Maître, le régime idéal serait donc un État qui, à la fois, conjuguerait le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, (ce qui est contraire à notre conception de la laïcité: séparation du religieux et du politique) et en même temps garantirait la liberté de penser et d’expression des citoyens. N’est-ce pas un idéal impossible, irréaliste, comme on le constate partout où existent et ont existé des États théocratiques?

Il me paraît y avoir là une contradiction qu’avec toute la déférence que je ressens pour votre grand esprit, je vous prie de m’éclaircir. Je manque de temps pour répondre au reste de votre communication et vous prie humblement de m’en excuser, mais je pense y répondre ultérieurement. En attendant je vous serais infiniment reconnaissant d’examiner la question que je vous soumets…

Respectueusement, votre attentionné lecteur,

Bernard Goldstein

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Au très savant et très subtil Bernard Goldstein

Vous semblez vouloir accorder licence à une interprétation théocratique de mes propos explicites en matière de pouvoir politique. Je m’autoriserai de deux observations, l’une externe à mon argumentation, l’autre interne. De l’extérieur de mon système, il faut s’aviser de la haute improbabilité d’une mobilisation de ma pensée par des intégristes musulmans. Ne suis-je pas un Juif, excommunié, suspect d’athéisme, et, bon an mal an, flanqué de Bacon et de Cartesius, l’une des figures héraldiques de la pensée rationaliste occidentale? Voilà autant de stigmates, admettez-le, qui m’éliminent comme source ou référence chez des zélateurs qui, moins de par l’islam en soi que de par l’état d’esprit rigide particulier aux sectateurs de toutes tenues, rejettent d’emblée par préjugés superficiels et attention excessive aux particularités biographiques les légions et théories de penseurs qui ne sont pas de la mouture transmise par les sermons des maîtres attitrés du culte. De l’intérieur de ma pensée maintenant, je me dois d’insister sur le fait que de par la volonté d’un Dieu pour qui perfection et existence sont une seule et unique chose, ne se manifeste la volonté politique dudit Dieu qu’à travers l’action politique des instances investies dans cette activité particulière, à savoir l’action de politique et de gouvernement, et ce au sens le plus large des susdits termes. Ceci donc à l’exclusion d’une intervention divine de nature surnaturelle ou miraculeuse via des canaux inhumains, ou humains. Ce premier cas de figure faisant référence à toute manifestation directe de l’action divine dont je rejette la réalité comme distorsion légendaire ou superstition. Et ce dernier cas de figure incluant tant les transes des chefs de guerres ou de sectes, que les jeux de coulisses des divers ministres des cultes et autres derviches, cherchant constamment, de par des pulsions les retirant fort abruptement de leur champ de compétence strict, à s’approprier le pouvoir «temporel» (pour reprendre le mot de vogue dans les cercles chrétiens).

Méditez attentivement la pensée telle qu’elle se déploie dans mon Traité des autorités théologique et politique, ce sera pour vous aviser que rien ne s’y trouve pour asseoir les prémisses doctrinales des théocraties qui de plus, rappelons-le à notre tristesse commune, n’argumentent pas rationnellement mais décrètent ex cathedra en toutes matières, et surtout en matières relatives aux pouvoirs.

Respectueusement vôtre,

Benedict de Spinoza

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Très honoré Maître,

Vous écrivez dans votre réponse à ma lettre du 31: «Vous semblez vouloir accorder licence à une interprétation théocratique de mes propos explicites en matière de pouvoir politique. Je m’autoriserai de deux observations, l’une externe à mon argumentation, l’autre interne».

J’acquiesce à votre argumentation «externe». On voit mal, en effet, les islamistes et «sectateurs» de toutes farines se référer explicitement à votre TTP, pour légitimer philosophiquement leurs ambitions théocratiques! Vous seriez au contraire leur «bête noire», l’homme à abattre, pour terminer la tâche du fanatique qui vous poignarda lâchement, pour avoir osé enseigner, à la suite de notre grand Descartes, la tolérance et la liberté de pensée et d’expression! Je désirais seulement soulever une question à propos de ce qui m’apparaît comme une contradiction entre, justement, cette revendication si moderne et certaines de vos propositions qui semblaient suggérer qu’il revenait aux Autorités publiques de garantir l’exercice de la religion dans la société. Cette conception d’un lien étroit entre «pouvoir temporel» (ou civil) et «pouvoir spirituel» me paraissait risquer d’aboutir à la légitimation, d’abord d’une religion dominante, puis d’une transformation de celle-ci en religion d’État, enfin en religion exclusive, dont l’exclusivité serait assurée par le pouvoir politique. C’est bien ce qui s’est toujours passé dans l’Histoire, partout, dans la Chrétienté aussi bien que chez les mahométans, et encore aujourd’hui en Arabie et ailleurs.

«De l’intérieur de ma pensée maintenant, je me dois d’insister sur le fait que de par la volonté d’un Dieu pour qui perfection et existence sont une seule et unique chose, ne se manifeste la volonté politique dudit Dieu qu’à travers l’action politique des instances investies dans cette activité particulière, à savoir l’action de politique et de gouvernement, et ce au sens le plus large des susdits termes. Ceci donc à l’exclusion d’une intervention divine de nature surnaturelle ou miraculeuse via des canaux inhumains, ou humains. Ce premier cas de figure faisant référence à toute manifestation directe de l’action divine dont je rejette la réalité comme distorsion légendaire ou superstition. Et ce dernier cas de figure incluant tant les transes des chefs de guerre ou de secte, que les jeux de coulisses des divers ministres des cultes et autres derviches, cherchant constamment, de par des pulsions les retirant fort abruptement de leur champ de compétence strict, à s’approprier le pouvoir «temporel» (pour reprendre le mot de vogue dans les cercles chrétiens). Méditez attentivement la pensée telle qu’elle se déploie dans mon Traité des autorités théologique et politique, ce sera pour vous aviser que rien ne s’y trouve pour asseoir les prémisses doctrinales des théocraties qui de plus, rappelons-le à notre tristesse commune, n’argumentent pas rationnellement mais décrètent ex cathedra en toutes matières, et surtout en matières relatives aux pouvoirs».

Je constate que votre pensée d’une part puise sa source dans la Bible (les prophéties plus précisément) et, d’autre part, s’est élaborée dans le contexte socio-politique des Pays-Bas, à votre époque, où régnait heureusement le pluralisme religieux, la coexistence quasi-pacifique des communautés juive, catholique et protestante. Votre TTP consacre beaucoup de place à l’exégèse de l’Écriture sainte, source commune de ces trois confessions. Dans le but évident d’en dégager une conception de la Foi religieuse épurée des superstitions produites par des interprétations archaïques et anthropomorphiques de la Divinité. Aussi, je me permets de vous soumettre la conclusion que de mes réflexions, suscitées par votre savant et très profond ouvrage, sur lesquelles je vous prie humblement de me donner votre avis hautement autorisé, sans complaisance.

Je crois donc:

1) que pour vous la Religion est indispensable dans une société. Je pense que c’est une vérité admise par les philosophes de tout temps (même dans l’Antiquité, par Épicure ou Lucrèce) et au moins jusqu’à Kant, en Europe. L’Histoire ne connaît aucune société sans religion, et les régimes politiques qui ont voulu s’en passer en notre siècle, par d’affreuses tyrannies, n’y ont pas réussi longtemps. Au contraire leurs persécutions n’ont fait que renforcer dans les masses le sentiment d’appartenance à leur religion ancestrale;

2) qu’il est nécessaire qu’il existe «plusieurs religions», afin que la Révélation de la Vérité absolue (ou ce que les croyants tiennent pour la «Parole de Dieu») puissent cheminer par des voies diverses, car l’Esprit du monde qui s’exprime par les Cultures particulières aux multiples Peuples, prend des formes diverses et très contrastées;

3) que, cependant, ces cultes prônent et respectent une commune éthique humaniste, fondée sur les idées de liberté et d’égalité de dignité des individus;

4) que pouvoir civil et pouvoir religieux sont liés, car la religion a un rôle éthique nécessaire, (bien qu’indirect dans nos États laïcisés) dans la vie de la société;

5) mais que le pouvoir civil reste indépendant de tous les dogmes, que sa législation puise sa source dans une Constitution laïque, et que lui-même n’intervienne pas dans les affaires religieuses;

6) que, cependant, il importe que le pouvoir civil garantisse la pluralité des religions constituées, et assure la tolérance mutuelle, par l’égalité devant la loi, sans qu’aucune ne devienne dominante et menace l’existence des autres;

7) enfin, je crois qu’une société comme celle des États-Unis, fondamentalement religieuse, réalise cette union très souple, dialectique, du civil et du religieux.

Je vous adresse avec mes déférentes salutations tous mes vœux de meilleure santé et de sérénité pour la nouvelle année.

Bernard Goldstein

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Cher monsieur,

Vous dites que la religion est indispensable, je dis qu’elle fut jusqu’à nouvel ordre inévitable. Vous préconisez le syncrétisme religieux, je valorise le pluralisme religieux car il favorise l’un des fondements de la raison: le relativisme. Vous idéalisez des États-Unis dont je ne peux que très vaguement m’imaginer la nature. Vous préservez la religiosité, je la subis. Sans complaisance: nos pensées se ressemblent en surface, mais les quelques conclusions exposées ici sont strictement vôtres.

Respectueusement,

Benedict de Spinoza

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Cher monsieur Spinoza

Je reconnais que le terme «indispensable» est un peu excessif, il vous a probablement… indisposé! Je m’en excuse.

Vous dites «jusqu’à nouvel ordre inévitable», ce qui ne résout pas la question: pourquoi «inévitable»? Considérez que si la religion vous paraissait «inévitable» en votre siècle, depuis on a vraiment fait tout, en Occident, pour s’en débarrasser. Je rappelle, pour mémoire (je ne doute pas que vous ne jouissiez dans l’éternité de cette mémoire…du futur :-)) : la philosophie des «Lumières» au 18ième siècle, dix ans de déchristianisation virulente qui ont suivi notre Révolution de 1789, les philosophes «athées» du 19ième siècle, et pas des moindres: Feuerbach, Marx et Engels, Nietzsche, A. Comte et tutti quanti; le Scientisme positiviste; la Révolution Bolchéviste et 70 ans de Communisme féroce et d’athéisme officiel se proposant d’éradiquer définitivement la «superstition» dans tout l’Empire soviétique et soviétisé; le Nazisme, qui, aussi, se voulait anti-religieux, pour remplacer le vieux judéo-christianisme «dégénéré» par d’obscurs cultes païens «de la guerre, du sang et de la race». Et pour prendre des exemples actuels: à Cuba comme en Chine, échec des entreprises totalitaires pour extirper les religions des mentalités, que ce soit le catholicisme là ou le bouddhisme au Tibet.

Voyez-vous, cher Maître, il ne vous a manqué que de vivre trois siècles de plus, pour nous expliquer pourquoi la religion serait «inévitable», qu’on la chasse par la porte et qu’elle revienne par la fenêtre, voire par les interstices des murs et les fentes des parquets. Mais peut-être que vos épigones de DIALOGUS pourraient nous l’expliquer cette résistance du «religieux» à tous les efforts pour le supprimer dans les esprits. Et pis même ne pouvoir l’empêcher de revenir en force, en ce début du troisième millénaire (Un nouveau Moyen-âge?), non seulement, avec les grandes religions instituées, de vieilles traditions, mais une foultitude de mouvements charismatiques et de sectes, avec la résurgences d’archaïques superstitions comme l’astrologie et autres pratiques charlatanesques de divination, médecines magiques et sorcelleries, satanisme, et j’en passe…; non seulement dans les pays pauvres, arriérés, illettrés, mais chez nous, dans les pays riches et développés sur tous les plans: certains observateurs, après André Malraux, allant jusqu’à faire de la religion une caractéristique de la «post-modernité» (Attali, je crois). Après cinq siècles d’un rationalisme appuyé sur les sciences de la nature, que Bacon, Galilée, Descartes, vous-même, et d’autres, avez mis en place.

Enfin, je ne «préconise» pas «la religiosité» (dont je sais que vous avez souffert -et bien d’autres avant vous, y compris les Prophètes d’Israël, et Jésus-Christ lui-même), mais un aménagement convivial, tant qu’on n’a pas répondu à la question, pas seulement théoriquement mais pratiquement, sans coercition: pourquoi les religions sont-elles «inévitables»? Alors, il me semble que le pluralisme religieux, constitutionnellement garanti par les États, me paraît le moindre mal. Non?

Je reste votre attentif et amical lecteur, mais… de mon temps.

Bernard Goldstein

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Non. Et je me dois d’ajouter que l’énumération très difficile à comprendre parce que fort allusive de ce que vous avancez semble donner l’impression que la pulsion religieuse, force interne, motivation intime, aurait subi des attaques extérieures à l’essence humaine. Cela est, si vous y pensez avec la prudence et l’attention nécessaire, un contresens insoluble. Il est en effet contraire à toute raison d’imaginer des motivations externes à Dieu s’en prenant à ce dernier, sans renoncer à la définition de Dieu dans son essence. Il est possible de généraliser en saine symétrie ce raisonnement à l’homme, ce qui oblige de penser la déréliction comme au moins aussi intime à l’essence humaine que la religiosité. Il n’y a donc pas là une entité dont on ne se débarrasse guère, mais deux. Je vous laisse le soin de décider pour vous et pour votre temps des lieux et champs de l’existence humaine ou chacune de ces deux propensions se doivent de se disposer.

Benedict de Spinoza

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2- L’AMOUR INTELLECTUEL DE DIEU

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Cher Baruch,

Auriez-vous l’obligeance de me transmettre la recette de la confiture au chanvre dont je crois savoir que vous la consommez avec plaisir? Pourriez-vous également m’expliquer ce que vous entendez par amour intellectuel de Dieu? Je ne comprends pas bien ces notions. Enfin, permettez-moi de prendre un peu de vos nouvelles… Vous êtes-vous bien remis de votre coup de couteau?

Attendant impatiemment votre réponse, recevez monsieur mon respect le plus grand.

Addé

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Au très pénétrant et généreux Addé

Je n’ai pas la chance de savoir cette recette mais je suis bien certain que vous la connaissez, étant d’une époque très profondément informée des choses pratiques. Il y a vingt ans [Rappelons que M. de Spinoza nous écrit depuis l’année 1676. Voir à ce sujet sa lettre d’acceptation – Note de la rédaction] dans le contexte très tendu qui allait mener à mon bannissement de la synagogue, un fidèle zélote me frappa d’une courte rapière. Je soupçonne cette seconde question d’être aussi chargée d’ironie de votre part, attendu qu’il est de notoriété que le fil de la lame n’a pas atteint mes chairs, mais a simplement percé mon manteau. J’ai gardé ce dernier précieusement, artefact témoignant des excès du zèle et de l’unilatéralité des idées extrêmes. Je profite de l’opportunité pour vous signaler que je préfère désormais être interpellé Benedictus ou Benedict.

Il faut entendre par amour intellectuel de Dieu une attitude déterminée par l’effort consistant à retirer de notre rapport à l’Être suprême toute dimension anthropomorphisante. Le sentiment ressenti à l’égard de Dieu découle nécessairement de la définition de ce dernier, que vous retrouverez comme sixième définition de la première partie de l’ÉTHIQUE. Nul ressenti passionnel ne peut se dégager du rapport établi à l’entité divine. Acceptation et compréhension sont les sentiments primordiaux en ces matières. Ceux-ci relèvent exclusivement de l’intellect. Je vous soupçonne de ne pas avoir établi entre cette question et les avatars subis par mon manteau en 1656 une corrélation complètement fortuite! Et je vous supplie de ne voir dans toutes ces réticences et tous ces soupçons de ma part à l’égard de votre intervention rien d’autre que la manifestation d’une curiosité amusée face à la surprenante indolence d’idées de votre siècle.

Vu votre sagacité et votre grande connaissance, je serais très intéressé et intrigué de poursuivre cet échange.

Benedict de Spinoza

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3- L’AMOUR DE VOTRE VIE

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Une femme a refusé votre offre de mariage. Vous êtes resté roide et digne, mais vous avez aussi renoncé au commerce des femmes pour le reste de vos jours. Pourriez-vous nous en parler?

Isabelle Cohen

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Je crains ne pas comprendre à quoi vous faites référence, madame. Pourriez-vous préciser l’identité de cette personne?

Benedict de Spinoza

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Elle s’appelait, je crois, Clara Maria Van den Enden.

Isabelle Cohen

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Il s’agit de la brillante épouse du très savant Dick Kerckrinck. Une jeune femme particulièrement douée pour la langue latine et à propos de laquelle j’ai exprimé à maintes reprises mon admiration pour l’acuité de ses dons philologiques. Mais je nie avoir fait le type de proposition que vous m’imputez. On vous aura mal informée. C’était en 1652. Je n’ai guère revu Clara Maria depuis.

Benedict de Spinoza

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Vous niez donc avoir ressenti le moindre sentiment pour elle?

Isabelle Cohen

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Je le nie sans ambages. Et me vois dans l’obligation de vous signaler respectueusement que je préférerais ne pas discuter ces matières plus avant.

Benedict de Spinoza

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Je comprends. Pour clore la discussion: donc, vous confirmez bien être resté célibataire.

Isabelle Cohen

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Je le confirme.

Benedict de Spinoza

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Merci, savant homme.

Isabelle Cohen

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Mes respects, madame.

Benedict de Spinoza

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4- MODERNITÉ

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Monsieur,

Les philosophes me semblent aujourd’hui une espèce en voie de disparition. Psychanalystes, psychologues et autres psychothérapeutes ont pris leur place. Mais ces amis de la sagesse n’ont-ils pas eux-mêmes scié la branche sur laquelle ils étaient assis en affirmant que «l’existence précède l’essence»? Qui oserait encore aujourd’hui affirmer que, je vous cite: «la substance est première par rapport à ses affections»? Et ne faut-il pourtant pas l’admettre pour accéder à la Béatitude promise par la connaissance du troisième genre? Mais ceci est un autre débat. Je souhaitais seulement vous interroger sur la modernité de votre pensée. Un numéro récent du Magazine Littéraire vous consacrait encore il y a peu un dossier entier, titrant «Spinoza, un philosophe pour notre temps». Justement, auriez-vous l’obligeance de me donner quelques bonnes raisons de poursuivre plus avant ma lecture ardue de votre Éthique?

Soyez assuré de ma profonde considération et recevez pour ce nouveau millénaire mes meilleurs vœux.

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Monsieur,

Donner des motifs pour vous convaincre de lire un ouvrage qui vous semble ardu, dont je suis de surcroît l’auteur, est une tâche ingrate, tant en vertu du fait qu’elle a l’ampleur d’un programme que de par l’étrangeté d’un comportement visant à convaincre quelqu’un de prendre connaissance d’un écrit par la production d’un autre écrit. Vous me concéderez qu’une partie de la question que vous soulevez, dans l’angle où vous l’amenez, impose une corrélation qui est vouée à m’échapper: celle à établir entre des penseurs de ma nature et votre temps. Je ne peux que vous répondre par des impressions qui risquent de ne guère s’imposer à vous avec la stature et l’amplitude qu’aurait un raisonnement. En mon 17ième siècle européen, j’ai si souvent l’impression, le sentiment chargé d’amère émotion d’être entouré de gens retardés, qui sont comme des enfants perdus dans la valse démoniaque de leurs croyances et de leur savoir, que je ne m’étonne qu’à demi de voir un siècle futur me qualifier de penseur de son temps… Or chez mes gens, mon ÉTHIQUE, pour le peu que j’en ai laissé filtrer, suscite une haine si compacte que votre indifférence à son égard me semble pour tout dire badine et reposante. Ne pouvant guère convaincre mes contemporains de l’importance de cet opus, je vous laisse à conclure sereinement sur ce que je pourrais vous en dire pour vous le «vendre» (c’est le mot, n’est-ce pas), à vous qui semblez y voir quelque brindille par trop fanée pour qu’on s’arrête à la humer. Serais-je donc par trop moderne pour mes contemporains et obsolète au futur? Paradoxale destinée que la mienne.

Mais dites-moi un peu. Qu’y a-t-il de si choquant dans la préséance de la substance sur ses attributs? Éclairez-moi, que je m’instruise!

Benedict de Spinoza

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5- GAGNE-PAIN

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Cher Benedict,

Voici quelques questions:

  1. Pour gagner ta pitance, tu polissais des lentilles. Comment t’y prenais-tu?
  2. Je trouve curieux qu’un Juif porte un nom de chrétien, Benedict. Pourquoi?
  3. Est-il exact que tu aurais été expulsé, excommunié de la communauté juive d’Amsterdam?
  4. Ces trois questions précédentes sont de la foutaise. Il en faut cependant pour nourrir mon humain esprit. MAIS il y faut aussi du plus profond. Donc, naviguons un peu sur ton panthéisme: ta notion est de ton temps; si ton système est valable, il doit l’être encore aujourd’hui; alors, comment pourrais-tu concilier la notion que tu avais de ton temps du panthéisme avec la notion que certains philosophes imbus de physique quantique en ont aujourd’hui?

À bientôt,

Henri Parent

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Monsieur,

Sur votre première question je doute que vous vous attendiez à ce que j’entre dans le détail du polissage et de l’ajustement des lentilles de lunettes. Cela impliquerait des développements sur un certain nombre de notions d’optique et de physique d’autant plus ardues que je commence à soupçonner que les technologies de la vision et de la lumière ont bien changé entre mon temps et le vôtre. Je voudrais signaler cependant que votre référence un peu lourde à la «pitance» pourrait donner l’impression que je polis des lentilles comme on casse du petit bois ou cueille des fagots. Ce serait une idée regrettable et profondément erronée. Mon art est un métier de haute tenue qui signifie beaucoup pour moi et pour mes pairs.

Sur votre seconde question, il me semble léger de décréter chrétien un prénom ayant comme seule caractéristique assurée d’être formulé dans la langue latine. S’il y a lieu de désigner comme chrétiens certains prénoms, il faudrait donner la priorité aux noms d’apôtres comme Jean ou Luc, aux noms des grands fondateurs du christianisme comme Paul ou Étienne, aux noms de saints comme Hilaire, Cutbert, ou Augustin. On pourrait y ajouter les prénoms engageant une allusion à la personne du Christ ou de la Vierge, comme Christophe ou Jean-Marie. Bénedictus signifie simplement le bien heureux, et réfère en toute simplicité à une grande joie. Vous n’êtes pas sans savoir que ce prénom a un équivalent juif —Baruch— ce qui proscrit tout exclusivité chrétienne en ce qui le concerne.

J’ai été excommunié de ma synagogue en 1656 pour mes vues rationalistes. Les zélateurs chrétiens de toutes confessions ne m’ont guère mieux traité tout au long de ma vie. Même les sectes se donnant comme les plus tolérantes deviennent une meute de loups quand certaines questions sont abordées. C’est à cette occasion que j’ai traduit mon prénom dans la langue la plus neutre et universelle de l’Europe: le latin.

Si les physiciens auxquels vous faites référence travaillent à démontrer l’unicité de la substance et le caractère inéluctable des lois de l’existence, ils sont avec moi. S’ils cherchent à farcir la connaissance rationnelle du monde de superstition religieuse sous couvert de «panthéisme», ils sont contre moi. La référence à une entité divine dans l’étude de la physique la rend à priori suspect de la seconde tendance, car on semble se comporter de la même manière que je me comporterais si je cherchais à polir une lentille et à la monter sur une lunette afin de voir scintiller les lumières de l’étoile épiphane.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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Cher Benedict,

J’oublie les lentilles et le sens de ton nom, comme sujets forts médiocres ne méritant pas que je leur consacre ton précieux temps et aussi le mien. Je retiens par contre la question de ton excommunication et celle de ton panthéisme.

Si l’on connaît le moindrement la mentalité de la communauté juive d’Amsterdam l’on devra admettre que l’excommunication prononcée contre toi n’avait rien de bien terrible. Refuge de Juifs et de non Juifs réfugiés de leur pays pour leurs idées avancées comme toi-même, cette communauté était très tolérante sauf que tu l’étais encore plus que l’ensemble de ses membres. Tu étais ce que l’on a appelé plus tard un libre-penseur à la recherche de la vérité en dehors des voies classiques. Toi, Juan de Prado et Daniel Ribera formiez un trio dérangeant; vous PRÉFIGURIEZ LES LUMIÈRES. En fait la synagogue ne savait pas trop comment régler ton cas et d’autres cas semblables prise qu’elle était dans ses rites étroits. Il lui a fallu l’avis des Rabbins de Venise auprès de qui fut dépêché Saul Levi Mortiera. L’avis fut d’utiliser des mots pour la forme, d’imposer une sorte d’amende ou de pénitence et de réintégrer les coupables. À Amsterdam encore plus qu’à Venise on voulait la paix. C’est ainsi que dans ton siècle plus de 280 excommunications furent prononcées et tous les coupables furent réintégrés sauf quelques-uns dont toi-même qui ne vouliez pas plier. Fus-tu traité durement pour cela comme tu me le laisses entendre dans ta lettre du 13 février? Je ne le crois pas car tu as reparu dans la synagogue qui était celle de la communauté juive la plus émancipée de tout l’Occident et plus un club de businessmen que de dévots Juifs. Ton excommunication était tellement une petite formalité que tu n’en n’as jamais parlé… sauf aujourd’hui après 250 ans pour te poser en martyr. Reviens-en! Oublies-tu que en somme tu as mené une vie assez agréable de libre-penseur excommunié pro forma et continuant sa vie d’intellectuel aimant le farniente dont encore tu fus l’un des précurseurs. Ça te plaisait n’est-ce pas d’être qualifié de ce que par la suite des temps l’on a nommé agnosticisme, déisme et même athéisme!

Assez pour maintenant. J’attends tes commentaires et une autre fois j’aborderai la question de ton panthéisme.

Henri Parent            

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Monsieur,

Vous fournissez une présentation intéressante de l’excommunication… du point de vue de celui qui ne la subit pas, et qui vit bien à son aise dans une société civile établie, où elle n’est plus qu’un mot un peu creux renvoyant à des coercitions juridiques du passé. Sur le terrain, c’est autre chose. Uriel da Costa fut flagellé —légèrement direz-vous de votre point de vue, une flagellation formelle— et cela l’a éprouvé assez profondément pour qu’il décide de se suicider. On ne se suicide pas formellement, vous admettrez. J’ai vécu pendant des années entouré de fanatiques, l’un d’entre eux m’a même frappé d’un coup de couteau. Jan de Witt et son frère ont eu moins de chance en 1672. Ils ont été déchirés par la populace intégriste et irrationnelle. Certaines de ces avanies constantes ont bien dû accéder jusqu’à vous sous une forme atténuée. N’avez-vous donc pas accès à ma correspondance? J’ai reçu des lettres d’insultes fort révélatrices écrites par des zélotes divers. Alors «en revenir», c’est chose aisée quand on n’y a jamais été… quand le poids omniprésent et dense de l’obscurantisme n’est désormais plus qu’un halo spéculatif sans prise précise sur l’entendement.

Vous avez raison au niveau du principe: il faut revenir de la terreur que nous suscitent les idées obsolètes et leurs suppôts. Votre époque y est parvenue, mais c’est un peu d’avoir eu la mienne entre les siècles barbares et elle…

Benedict de Spinoza

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Cher Baruch,

Nos échanges jusqu’à présent n’ont pas touché le fond de ta pensée. Par exemple je pourrais te confronter avec succès sur la question de l’excommunication que tu dis plus pénible dans ton temps qu’aujourd’hui. De nombreux exemples contemporains dont j’ai été témoin prouveraient le contraire, mais passons. Passons également sur les sévices physiques tels la flagellation ayant conduit de ton temps à un certain suicide dont tu fais état; sache qu’aujourd’hui c’est pire, mais passons. Tu parles des fanatiques qui t’ont harcelé; sache encore qu’aujourd’hui c’est pire avec les médias, mais passons.

Passons donc au fond de votre pensée ce qui me place dans la situation d’être votre élève plutôt que de jouer le rôle précédent de pédant qui a voulu vous en mettre plein les yeux. J’insiste sur votre œuvre majeure: L’ÉTHIQUE. Ma question: en quoi cette œuvre est-elle originale à vous par rapport à Descartes? Ou mieux, que devez-vous à Descartes, dans cette œuvre?

Et, question suivante rattachée à la précédente: il y aurait lignée de vous à Wittgenstein. En quoi Wittgenstein vous est-il redevable? Ou mieux, qu’est-ce que Wittgenstein vous doit dans son TRACTATUS LOGICO-PHILOSOPHICUS?

Mon sujet porte donc sur la filiation DESCARTES-SPINOZA-WITTGENSTEIN.

Maître Baruch, j’attends votre réponse avec impatience. Et je me permets de vous signaler que les analyses par ordinateur (savez-vous ce que c’est?) des sujets traités par les philosophes vous placent au sixième rang après Kant, Aristote, Hegel, Descartes et Aquinas. Ce n’est pas peu dire!

Henri Parent

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Au très curieux et très sagace Henri Parent

Monsieur,

L’idée que le XXième siècle serait plus obscurantiste que le XVIIième est certainement nouvelle et peu ordinaire. Je ne m’attacherai pas à la réfuter car cela impliquerait des développements peu agréables à ressasser. Je me contenterai d’affirmer que si votre connaissance de l’excommunication et de l’obscurantisme est si concrète et si intime, elle est en mauvaise compagnie avec l’idée légère et frivole d’«en revenir». Par contre, si cette idée d’«en revenir» persiste dans votre esprit, c’est que votre intimité avec la laideur de l’obscurantisme et les douleurs découlant de l’excommunication est lacunaire, superficielle, abstraite. On ne tergiverse pas avec ces choses-là. Je note simplement que vous persistez à m’interpeller Baruch malgré mon choix propre, ce qui tend à confirmer la superficialité de votre compréhension de certaines choses. Mais, comme vous dites, passons…

Sur mon rapport à Cartesius [Descartes – NDLR], il est notable d’observer à quel point votre époque nous associe, malgré que je me sois exprimé très clairement en 1663, dans un opuscule adressé d’ailleurs à un lecteur peu informé, sur mes vues critiques par rapport à la pensée de Cartesius. Pour résumer, disons que Cartesius est un théologien qui s’est occupé de mécanique et de mathématiques, alors que je suis un rationaliste (pour employer le mot moderne) qui s’est penché sur les écritures saintes. À cause de son objet d’étude, Cartesius passe pour le rationaliste. À cause de mon objet d’étude, je passe pour le théologien. Voilà monsieur qui est fort plaisant, et qui révèle combien votre époque s’enracine, comme certaines herbes, sur la fine surface des choses. Il n’est que de revoir ce que Cartesius et moi-même disons de Dieu pour distinguer clairement qui perpétue les vues de l’École et qui les bouscule. Cartesius finirait enseigné en Sorbonne que cela ne me surprendrait guère, vu la logique interne de son système. Quant à moi…

Sur Wittgenstein, dont l’excellent Dumontais a vu à me faire parvenir les deux principaux opus par ces canaux «électroniques» auxquels vous faites aussi allusion à la fin de votre missive, voilà un penseur qui organise son propos sous forme d’aphorismes numérotés selon un dispositif savant mais à la réflexion peu systématique. On a en fait affaire à une pensée débridée, se présentant en lambeaux, en échancrures, et à laquelle un jeu de numérotations et de classifications donne l’allure externe de la systématicité. Je me plais à croire que ma philosophie se déploie de façon plus organiquement méthodique. Sur la substance des idées, ajoutons que voilà un penseur qui en donne trop au langage et pas assez aux choses dont on parle et qui SONT sans qu’on en parle pour que notre parenté soit directe. Ses attaques sur la métaphysique sont aussi peu affinitaires avec ma conception de la démarche intellective et de ses résultats. Voilà pour un premier aperçu fondé sur une lecture préliminaire.

Bien à vous,

Benedict de Spinoza

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6- SPÉCULATEUR

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Monsieur,

Vous intitulez l’œuvre que la postérité considère comme centrale dans votre pensée Éthique, et supposez ainsi un lien indissoluble entre la pensée et l’action. Votre manière d’appréhender la notion de liberté semble attester de cette position. Cependant, si votre œuvre tend finalement à la définition d’une éthique, vers l’action, pourquoi avoir privilégié dans cet ouvrage l’ordre ontologique, à la différence de Descartes? Il semble que si le sub specie aeternitatis est soumis à l’action humaine, l’ordre épistémologique des Méditations Métaphysiques était plus approprié. En effet, l’épistémologie favorise le rapport à l’homme, l’ontologie le rapport à l’absolu (d’un point de vue strictement didactique). Pourquoi avoir choisi cet ordre?

Zapatou

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Monsieur,

Vous passez insensiblement de l’idée d’un lien indissoluble entre la pensée et l’action à l’idée de la soumission de la substance éternelle à l’action humaine. Voilà deux vues fort distinctes que vous semblez donner comme identiques, et c’est sur l’idée de leur identité que vous prétendez réclamer que j’imitasse Cartesius en ses Méditations. Or mandez-moi, s’il vous est loisible, les fragments de mon Éthique, ou de tous les autres textes de ma philosophie, où je donne la substance comme soumise à l’action humaine. Ma description de la liberté, que vous interpellez dans votre argumentation dans une économie quelque peu obscure, veut dire tout le contraire, car elle fait son sort à l’impression de libre arbitre constamment expérimentée par les hommes par pure ignorance de ce qui les détermine et prise fautivement pour une absence de détermination. Il découle fatalement de cette définition de la liberté que ce n’est pas l’action qui domine la substance, mais bien les replis insoupçonnés de la substance qui influent sur l’action et l’infléchissent malgré nous. Il en découle tout aussi fatalement que je me devais d’asseoir ontologiquement le développement de l’éthique pour donner de ce dispositif intérieur à l’homme, mais issu de l’unité de l’être, l’adéquate description rationnelle qu’il attendait.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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7- C’EST UN PEU COURT

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Monsieur Baruch,

Je ne peux considérer que vous soyez un simple penseur du déterminisme, qui sape les bases de toute réflexion plus avancée. Certes l’homme est déterminé par des passions, mais est-il le dernier maillon de la chaîne? La liberté lui est-elle totalement refusée (pour moi, mon idée -philosophique, j’entends- est faite, mais je ne sais trop comment lire vos textes) et se destine-t-il à une sorte d’animalité en ce qui regarde sa liberté? Peut-on dire que parce que l’homme croit être libre dans l’ignorance des passions qui déterminent ses actes, il n’atteint jamais une liberté (qui n’exclut pas la nécessité, évidemment, et sur laquelle elle repose), même la plus infime?

J’aimerais savoir ce que vous pensez du texte de Chestov Les pierres douées de conscience (La Seconde dimension de la pensée, in Athènes et Jérusalem), et considérez bien que Chestov n’est pas un obscurantiste (pardonnez-moi de vous le signaler). Plus loin que la négation évidente de votre texte qu’il prend à contre-pied, refuserez-vous la tonalité purement polémique du texte (et donc le fait qu’il ne fait qu’exprimer le soupçon de spéculation qu’il a contre les philosophes), vous posez-vous en désaccord absolu à la pensée de Chestov, êtes-vous un penseur de la prison?

Je ne peux me résigner à penser cela du terrible exilé qui vécut dans la douleur de sa liberté. La nécessité temporelle dans laquelle je me trouve ne me permet pas de me pencher assez sérieusement sur vos œuvres dès maintenant, mais ne pensez-vous pas que la connaissance spéculative permet la liberté, par laquelle l’homme se pâme dans l’onde de la nécessité?

Croyez bien à mon éternelle admiration.

Un schizophrène

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Au placide et intrigant anonyme qui se désigne «schizophrène»,

De ce Chestov dont on me rapporte qu’il naîtra un peu moins de deux siècles après ma propre mort, il faudra ne pas vous formaliser que je ne dise mie. S’il a cependant de la liberté une idée similaire à la vôtre, voilà un penseur bien moderne charriant des idées bien éculées. Je me dois de vous signaler que je ne vois pas par quelle chaîne de raisonnement vous arrivez à une «animalité» humaine à partir du sort que je fais à cette vaine idée de liberté. Je ne les prive pas de leur humanité en leur imputant la croyance en la liberté, comme je le démontre explicitement dans ma Philosophie. Les hommes se trompent en ce qu’ils pensent être libres; et cette opinion consiste uniquement pour eux à être conscients de leurs actions, et ignorants des causes par lesquelles elles sont déterminées. L’idée de leur liberté c’est donc qu’ils ne connaissent aucune cause à leurs actions. Conséquemment l’idée de liberté n’est qu’une manifestation de leur courte ignorance, susceptible de se trouver éventée par une meilleure connaissance. Il en découle directement que ce serait de rabattre l’être humain à un rang qui ne lui sied guère que de lui attribuer une «animalité» simplement parce qu’il ignore. Admettez qu’à ce sévère régime, la plus étroite des ruelles d’Amsterdam serait un bestiaire innommable.

Je ne comprends pas pourquoi vous perpétuez cette idée de liberté contre toute raison. Tout autant je ne vois pas ce qui vous pousse à stigmatiser si ardemment la simple réalité du déterminisme. S’il vous plaisait de me l’expliquer je ne me priverais pas de vous entendre attentivement.

En attendant je reste vôtre,

Benedict de Spinoza

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8-AMOUR ET PASSION

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Cher Monsieur de Spinoza,

Un monsieur que j´aime beaucoup m´a parlé de vous alors que je dois reconnaître qu´il y a encore trois mois je ne savais pas que vous aviez existé. J’espère que vous me pardonnerez mon ignorance.

J´ai deux questions à vous poser et j’espère que vous pourrez m´y répondre? Si nous ne sommes pas libres comment pouvons-nous accéder au troisième genre de connaissance? Vous qui n’avez jamais eu de femme dans votre lit, d´enfants à nourrir, comment pouvez-vous parler de sentiments et dire qu´ils ne sont que des passions?

À bientôt, cher Benoît

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Très sagace et spontanée correspondante,

Sachez d’abord qu’on n’a pas à pardonner une ignorance. Celle-ci se perpétue ou s’élimine, et je ne peux que me féliciter de constater que votre pair et vous-même liez sainement élévation intellective et proximité sentimentale. Je vois dans cette particularité de votre activité les premiers éléments de réponse au problème que vous soulevez.

Voyons d’abord l’idée qu’il faudrait être libre pour accéder à des niveaux supérieurs de connaissance. Cela me semble entrer en contradiction abrupte avec la définition que l’on cherche à mettre en place de la notion de liberté. Il compte d’abord de signaler que l’inexistence de la liberté rend une stabilisation de cette idée plus ardue que le sens commun ne s’autorise à l’admettre. Convenons malgré tout de cette fiction qu’elle consiste en une intégrale autonomie par rapport aux contraintes du monde. Elle est alors, dans son inexistence autant que dans ce que l’on voudrait lui faire être, à l’exact opposé de l’idée de connaissance qui, elle, comme je m’en suis fréquemment expliqué, n’est rien d’autre qu’une soumission toujours plus profonde et plus intime aux contraintes et aux exigences du monde. Polira le mieux une lentille, l’opticien qui ne sera pas dégagé mais au contraire lié aux difficultés du polissage des lentilles, et saura moins s’abstraire de ces contraintes qu’en faire la synthèse. Il découle que l’approfondissement de la connaissance ne s’accommode pas de l’inexistence de la liberté, mais requiert bel et bien cette inexistence, car la saisie de l’être requiert la proximité et l’intimité avec l’être. Voir la chose autrement n’est autre que de la mauvaise abstraction.

Mauvaise abstraction justement est cette idée que la «liberté» par rapport à la vie matrimoniale et à la paternité rendrait inapte à conceptualiser une adéquate définition de la corrélation entre sentiments et passions. C’est isoler la sentimentalité à fort peu de frais, convenez-en. Immergé comme je suis, comme nous sommes tous, dans un ensemble touffu et dense de rapports humains à la fois contraignants et instructifs. Étant fils, coreligionnaire, membre de différents corps, ami, édile, voire pair, copain, comparse, mon aptitude à voir la question du sentiment est celle de tout humain contraint, avec, vous le signalez adroitement, des atouts et des manques qui ne rendent la compréhension du problème posé que plus cuisante par moment.

Respectueusement,

Benedict de Spinoza

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9- TOUT CE QUI EST DIEU

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Monsieur De Spinoza,

J’essaye d’étudier votre principale œuvre: L’Éthique qui je l’avoue n’est pas facile à comprendre. Ma question est la suivante: si Dieu est le TOUT et donc nous les hommes inclus et que ce TOUT est parfait pourquoi notre monde est-il si imparfait? Ou plutôt posons la question autrement: pourquoi si nous venons de Dieu sommes-nous si imparfaits, ça veut dire alors que Dieu n’est pas parfait donc il ne serait pas Dieu et ce serait absurde, pas vrai? Et puisque je me suis permis de vous déranger dans votre repos éternel, une autre question, non deux autres: d’abord, pourquoi n’avoir pas appelé votre œuvre «pensées» et surtout si vous êtes si sûr de ce que vous affirmez, pourquoi de grands philosophes de tous les temps n’ont-ils pas admis votre premier livre de l’éthique comme vérité vraie. J’ai la chance de connaître un de vos plus fidèles «disciples», un homme charmant et admirable qui se reconnaîtra et que je salue.

Évidemment, cher Maître, je vous salue aussi.

Merci et avec tous mes respects,

Catherine, une lectrice pas encore convaincue de votre pensée

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À la très subtile et très attentionnée Catherine,

Il appert que le débat que vous introduisez, argutie théologique assez ancienne, fait stigmate et souffre de sa constante et répétitive résurgence du simple fait d’un malentendu durable sur l’idée de perfection. Examinez cette idée attentivement et cherchez rigoureusement à la définir. Ce sera pour vous apercevoir que nous n’avons de la perfection, dont nous nous réclamons tant, aucune notion claire. Il en découle que, sans nous en aviser et de la meilleure foi du monde, nous entendons par perfection tout ce qui est conforme à l’idée que nous nous forgeons au mieux de nos efforts du souverain bien. Nous définissons par perfection: «ce qui nous semble bon», sans plus. Prenez l’exemple de notre mort. La mort nous apparaît comme une des imperfections de notre être, et il en est ainsi strictement en vertu du fait que cette mort, c’est-à-dire la simple disparition de notre intégrité subjective nous apparaît comme chose déplaisante, si bien que l’idée qu’elle puisse résulter d’une perfection universelle qui nous outrepasse nous répugne, et nous la rejetons d’office. Or, comme je m’en explique dans ma Philosophie, j’entends par perfection et existence, une seule et unique chose. La contradiction parasitaire de notre opinion subjective est alors éliminée et l’existence découle de Dieu sans que le problème que vous prétendez soulever ne se pose.

Quand à notre mort, le fait que sa contribution nécessaire à la perfection de l’univers nous échappe n’en fait en rien une imperfection de notre existence, mais bien plutôt une affliction marrie de notre opinion privée.

Il eut été de mauvaise tenue d’intituler ma philosophie «pensées» car elle se propose de décrire objectivement et méthodiquement la réalité du monde et non de saupoudrer de façon éparse des considérations subjectives sur la connaissance ou sur la morale. Finalement, je ne fonde pas un dogme, il est donc compréhensible que l’on ne s’incline pas servilement devant mes vues. Mais je me flatte d’un petit aphorisme que l’on doit à un philosophe du vingtième siècle [Henri Bergson – NDLR]. Il disait: «tout penseur a deux systèmes, le sien et celui de Spinoza». Cela ne me pose pas en maître universel, mais révèle une influence qui légitime certainement vos lectures et vos efforts, que je salue respectueusement au passage.

Benedict de Spinoza

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10- MERCI POUR TOUT

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Bonsoir Maître Spinoza,

Je suis moi aussi d’origine juive et j’ai subi la même pression de l’orthodoxie durant toute mon éducation religieuse. J’ai énormément souffert de ce conditionnement et après des mois de travail pour m’en défaire je dois vous dire que votre traité (Traité Théologico-politique) a été un déclic psychologique important. Comme vous aussi j’ai subi l’intolérance des religieux et de ma famille, une sorte d’excommunication officieuse mais ressentie lourdement malgré tout. En cela votre parcours se rapproche du mien et je suis touché pour tout ce que vous avez fait pour les générations à venir.

À votre époque la science ne possédait pas les affirmations en ce qui concerne l’apparition de l’homme, à la vue de toute cette vérité qui éclate, les différents jougs dogmatiques, que ressentez-vous et comment l’expliquez-vous?

Merci pour tout,

Michael Abitbol

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Au très intense et très sincère Michael Abitbol,

C’est très probablement à moi de vous remercier pour ainsi assurer une perpétuation et une pérennité de mon traité théologico-politique, dont vous n’êtes pas sans savoir qu’il m’a attiré bien des contrariétés en son temps. Cette étonnante doctrine de l’émergence naturelle de l’homme choque, et cela bouscule notre sensibilité de citoyen ordinaire. Mais malgré l’étonnement qu’elle me suscite, je suis obligé d’admettre qu’elle est conforme à une réflexion rationnelle sur l’existence. Il est évident que les théologies la reçoivent mal et voici pourquoi.

Il faut se donner comme point de départ une idée que j’ai déjà développée dans mon traité théologique, selon laquelle il y a une différence fondamentale entre la réalité essentielle de Dieu et le traitement qu’en fournissent les écritures pour le bénéfice du vulgaire. Je vous renvoie sur la question à mes développements, notamment sur les prophéties et les miracles. Apparaissent à notre vue deux explications à la rigidité des théologiens face à toute doctrine de l’émergence naturelle de l’homme. D’abord les faits dont j’ai déjà traités, et qui incriminent lourdement les théocraties, vont tous dans le sens d’une interprétation littérale des Écritures qui, malgré les différents contresens et irrationalités flagrantes auxquelles elles mènent, se perpétuent d’une façon tenace. Je ne développerai pas sur la non conformité de l’héliocentrisme et de cette doctrine de l’émergence naturelle de l’homme au mythe de la Genèse car je craindrais de vous lasser avec cette explication, vu que je la crois fort notoire. En avançant ma seconde explication, je voudrais cependant faire comprendre que l’on a peut-être un peu surestimé la première. L’expérience prouve, et vous avez certainement vécu cela vous aussi dans votre vie, que les priorités temporelles amènent les différents cultes à assouplir et à adapter l’explication théologique des Écritures aux divers besoins de compréhension ordinaire du monde et de notre rôle en ce dernier. Si une telle souplesse d’interprétation a pu s’appliquer à des époques diverses à telle ou telle partie des Écritures, il est certain que le passage du mythe de la Genèse aurait pu s’y soumettre aussi pour rencontrer des explications nouvelles de la réalité humaine, si celle-ci avait servi le culte et ses besoins.

On est donc forcé d’admettre qu’une doctrine de l’émergence naturelle de l’homme frappe de plein fouet l’idée que l’on se donne de la divinité à un niveau de profondeur qui est plus cuisant et plus grave que celui d’une conformité scolastique aux Écritures, celle-ci étant toujours rétractable et adaptable. Quelle est donc cette idée de la divinité que la doctrine de l’émergence naturelle de l’homme frappe si crûment. Je réponds que l’idée d’une émergence naturelle de l’homme frappe au cœur la croyance en un anthropomorphisme divin. L’homme créé —façonné ou engendré— par un dieu à son image, ayant puissance active et démiurgique sur son apparition, est remplacé par l’homme émergeant d’une nature insondable dans sa différence essentielle à l’homme, ainsi qu’à la lubie d’un dieu à forme humaine.

Or les «jougs dogmatiques», pour reprendre votre mot, ont tout intérêt à perpétuer l’idée d’un dieu anthropomorphe pour une raison simple. C’est qu’un dieu d’allure humaine, tel quelque monarque ou patriarche, dicte ses volontés d’une manière similaire à celle de l’homme temporel. Ces volontés sont donc relayées et véhiculées par des serviteurs ne souhaitant rien d’autre, pour se perpétuer eux-mêmes, que de maintenir l’idée d’une nature humaine de l’ordre divin. On est donc forcé de constater que, pour les théocrates, le problème n’en est plus un ici de subtilité scolastique et de flexibilité des Écritures, mais de principe et, lâchons le mot, de survie. La fondamentale non conformité de la volonté divine à la moindre volonté humaine, la simple inexistence d’une volonté divine dans l’interprétation humaine de ce terme, dévoilent les serviteurs du culte sous leur vrai jour d’usurpateurs du fait théologique et de sa transmission parmi les hommes.

Je me suis déjà prononcé, au péril de ma tranquillité, sur le caractère fondamentalement erroné d’une anthropomorphisation de la réalité divine. Dieu et la nature sont une seule et unique chose, et rien ne confirme cette idée de façon plus éclatante que cette doctrine moderne de l’émergence naturelle de l’être humain.

Respectueusement,

Benedict de Spinoza

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Cher Maître,

Merci d’avoir pris le temps de me répondre, votre développement a confirmé mon point de vue au sujet de la théocratie et de ses dérives. D’après vous comment expliquer l’apparition de la croyance en un Dieu créateur et anthropomorphique, pourquoi les hommes ont-ils eu ce besoin de se déresponsabiliser en mettant leur destin entre les mains d’un être supérieur?

À mon niveau j’essaie d’œuvrer dans le sens ou si l’homme veut survivre, il devra abandonner toutes les religions, car elles sont le ferment du plus grands nombres de conflits de par le monde. Même si je concède à la religion qu’elle poussait l’homme à réfléchir sur sa condition, elle devra s’en aller d’elle-même, un peu comme l’homo erectus a permis à l’homo sapiens d’émerger, des religions doit naître un nouveau type d’être humain. La nature tout entière fonctionne par essais, évolution, adaptation, nouvelle espèce, chaque espèce nouvelle bénéficie des caractéristiques de l’ancienne pour émerger avec de nouvelles propriétés. Pour la religion c’est à mon sens la même chose, de l’homo religius nous devrions passer à l’homo spiritus. La spiritualité étant totalement différente de la religiosité, la spiritualité s’acquiert par un travail sur soi, sur le raisonnement, la réflexion de l’esprit au contraire de la religiosité qui s’appuie sur des données passéistes et se laisse assister par une torpeur divine.

Ma sœur est mariée à un rabbin ultra-orthodoxe, et je suis bien placé pour voir le conditionnement qu’elle a subi et celui que subissent mes chers neveux. Vous imaginez les réunions de famille, entre le fils renégat et la fille ultra-croyante, ça fait des étincelles. Mais avec le temps j’ai appris à me taire, car j’ai constaté à quel point ils vivaient comme des enfants apeurés, cela m’a fait de la peine lorsque j’ai réalisé cela. Sans leurs croyances, tout s’écroulerait autour d’eux, tout leur petit monde factice s’effondrerait, donc je respecte et je me tais à présent, l’avenir n’est pas en eux. Et de toute manière l’évolution se fera sans mon intervention, ou ils s’adapteront ou ils s’éteindront. D’ailleurs déjà, les enfants commencent à vouloir voir dehors ce qui se passe, donc ce n’est qu’une question de temps et de patience, s’ils ne viennent pas au monde, le monde viendra à eux.

En tout cas merci encore pour tout, je ferai tout mon possible pour prolonger ce que vous avez commencé, pour leur offrir votre cadeau aux générations futures.

Très sincèrement,

Michael Abitbol

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Au très sincère et très explicite Michael Abitbol,

La compréhension anthropomorphisante de dieu est aussi séculaire que la compréhension zoomorphisante des divinités anciennes. Il semble que le lent passage du polythéisme au monothéisme se soit fait au prix de ce rapprochement identifiant dieu à l’homme. La perpétuation tenace de ces conceptions procède donc moins de la dérive que de la régression pure et simple sur des représentations archaïques du divin. Je vous renvoie à mon développement, dans le traité théologico-politique, sur la vieille désignation du divin par le terme Élohim, chez les anciens Juifs.

Sans avoir l’audace et la liberté d’âme de les exprimer aussi crûment que vous, j’ai tendance à partager vos vues sur l’intégrisme. Votre serein détachement et votre capacité à comprendre que la pensée rationnelle accompagne de facto et comme librement une meilleure connaissance du monde me rassure beaucoup sur ce futur où tout progresse si doucement.

Respectueusement,

Benedict de Spinoza

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Cher Benedict de Spinoza,

Tout d’abord je vous souhaite mes vœux les plus sincères en cette nouvelle année.

Vous avez raison les choses avancent, lentement mais elles avancent, le monde est en pleine mutation et la libre-pensée en est le moteur principal. La science nous apporte tous les jours des preuves qui font voler en éclats les preuves désuètes des écrits «sacrés» des religions. Mais, malgré tout l’intérêt que je porte à la science j’ai peur que l’on passe d’un extrême à l’autre du dogmatisme de l’irrationnel au dogmatisme rationnel de la science moderne qui analyse tout, même les sentiments qui forment notre humanité. Malgré toutes les erreurs commises par les religions elles donnaient un sens aux sentiments humains comme l’amour, l’amitié et la compassion. La science quand elle ramène tout cela à des mécanismes physiologiques et psychologiques nous déshumanisant peu à peu, transformant l’homme en une machine pensante.

Et il n’y a qu’à voir la société telle qu’elle est actuellement, les bonnes mœurs, l’éthique paraît bien loin dans notre société du «toutoutd’suite». Cette libération apportée par la science et ces faits a entraîné une sorte de phase dépressionnaire, où les gens oublient les valeurs et tombent dans de graves excès. Avant, la religion structurait les familles, maintenant chacun au nom d’une liberté qui pour la plupart est égoïstement déclarée, des familles sont brisées et des enfants grandissent sans aucun repère, faisant d’eux les proies de la délinquance et autres dérives.

Avant «dieu» était une sorte de garde-fou, le paradis une carotte qui poussait les hommes à bien se conduire pour être récompensés dans un au-delà. Maintenant, la science leur a enlevé cela, et les hommes ne voyant plus pourquoi ils feraient des efforts pour rien. Voilà dans quel monde nous sommes à présent, votre apport fut considérable, mais trop peu de gens y sont sensibles, l’homme n’a pas évolué en 300 ans, il est toujours aussi mesquin, égoïste et lâche. Les lois peuvent réprimer son attitude face au système, les lois protègent l’État premièrement mais elles ne sanctionnent pas l’égoïsme et l’égocentrisme. Elles ne sermonnent pas un mari qui rend malheureux son épouse, elles ne sanctionnent pas un homme qui joue avec les sentiments des femmes, les lois ne sanctionnent pas le manque de compassion ambiant dans notre cité, tout cela c’était un peu le rôle de la religion et ensuite de l’éthique et de la morale que vous chérissiez tant.

Nous sommes dans une période charnière, et malheur à la perte des valeurs, le manque de sens dans la vie des gens, causé par une société élitiste qui prône un darwinisme incompris, les pousse à régresser dans les vieilles idéologies dérivant dans le sectarisme. Il faut être honnête, les hommes de force de caractère se font plus rares à notre époque où tout est bon pour essayer de s’en sortir sans aucun effort. En fait le passé se répercute, les riches de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, rien de nouveau, mais ce qui change c’est cette dérive pernicieuse de la jeunesse qui ne sait plus où aller, l’école ne joue plus son rôle formateur de citoyen et elle tente tant bien que mal de limiter les dégâts. Si ce n’était encore que cela, la mondialisation ultra-libérale de l’économie se sert de votre «raison» pour justifier l’exploitation des peuples du tiers-monde. À coups d’arguments scientifiques on justifie les cultures des OGM et le besoin de rendement et de productivité des entreprises. J’ai la sensation que la science a le dos aussi large pour justifier la vie que l’avait dieu à une époque, les régimes changent, les hommes eux ne changent pas. On a eu le cléricalisme, le communisme, le capitalisme, toutes sortes d’ismes pour en être là, à se poser les mêmes questions pour les mêmes problèmes, et chacun passe sa vie à défendre son «isme» pour justifier son existence.

Finalement le véritable problème ce n’est pas de croire au rationnel ou à l’irrationnel, le problème de l’être humain dans son entier, c’est «l’écho», ce mécanisme frileux en chacun de nous qui a peur et qui désire. La philosophie a apporté de grandes discussions à ce sujet mais dans les écoles et les universités désormais on apprend cela comme un savoir à ingurgiter pour obtenir sa maîtrise et c’est réglé. À force de tout démystifier on a mis les valeurs humaines dans des tubes à essai que l’on analyse comme une équation.

À votre époque il était nécessaire d’être aussi intransigeant sur l’irrationnel et c’était normal, mais comme l’humain possède deux cerveaux, un rationnel et l’autre irrationnel, il faut équilibrer la balance. La religion c’était uniquement l’irrationnel, la science, que le rationnel. Maintenant il nous faut à tout prix équilibrer le tout pour sortir du marasme dans lequel nous sommes à présent, et je ne vois que la spiritualité pour relever le défi de notre temps. Une spiritualité qui réconciliera nos deux lobes du cerveau et redonnera un sens à nos vies. Je ne vous cacherai pas que je pratique la méditation taoïste et bouddhiste, car ces pratiques qui sont reconnues théistes pour les religions sont les seules à accepter entièrement la science et le rationalisme. Bien entendu leurs versions originelles et non leurs versions religieuses qui sont une déformation des enseignements des fondateurs. La spiritualité permet à mon sens de se reconnecter avec ce que vous appeliez la nature, faire qu’un avec les éléments dont nous sommes issus. Rappeler à l’homme moderne qu’il est un animal avant tout et qu’il a besoin de retrouver ses véritables racines. La science a prouvé les bienfaits de la méditation sur le psychisme et sur l’état général. La méditation permet de cultiver la compassion et le respect du prochain, elle casse cette froideur du monde moderne. Les croyances n’existent plus, plus de prières, plus de dieux, rien du tout, juste le calme et un cœur qui bat. Je souhaiterais avoir votre avis sur cet exposé.

Sincèrement,

Michael Abitbol

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Au très prolixe et pénétrant Michael Abitbol,

Vous me semblez disposer de l’opposition entre l’irrationnel et le rationnel de façon bien trop mécanique, en l’appliquant sans aucune fluctuation sur l’opposition religion/science. Il me semble que votre époque souffre moins à cause de la rationalité qu’à cause d’une irrationalisation des sciences et de leur érection au niveau des dogmes religieux. Il me semble aussi que les sciences ne se réduisent pas, comme vous semblez fort le croire, à la médecine et à la mécanique. Il y a aussi les arts libéraux, dont la rationalité n’a fait qu’augmenter entre votre époque et la mienne.

De plus, mon expérience de vie et de pensée m’obligent à ne pas partager votre nostalgie de la chose religieuse. Quand à votre rejet de la science, il me semble ne s’appliquer qu’à un petit ensemble de techniques qui, de toute évidence, ne peuvent aucunement servir de fondement à un système de philosophie satisfaisant pour guider la connaissance et l’action. Le savoir est souvent une chose abusée ou distordue, mais ne saurait en aucune façon être une chose regrettable. Distordu, il faut le redresser. Abusé, il faut le rendre à sa décence. Mais il ne vaut de rien, face aux maux du savoir, de regretter les temps de plus grande ignorance, en s’exclamant «En ces temps, au moins…»

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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Cher Benedict de Spinoza,

Si je vous ai paru si virulent face à la science ce fut dans le but d’affiner ma propre réflexion en me faisant un peu l’avocat du diable et soutenir l’antithèse qui fera apparaître la clarté du phare au-delà de la tempête, mais je suis bien entendu d’accord avec vous sur bon nombre de points.

Je suis pour une laïcisation des cultures et un métissage des ethnies, c’est à mon sens la voie contre le fascisme et le dogmatisme idéologique, un enfant issu de deux ethnies rivales ne peut que les réconcilier et amener la paix. Croyez que je ne vous comprends que trop en ce qui concerne le fait religieux pour moi-même l’avoir éprouvé, j’ai parfois des sentiments assez confus en moi sur le sujet. J’ai de la haine envers tous ces religieux qui m’ont brimé pendant mon enfance, j’ai de la haine quand je vois mes neveux suivre le même chemin de l’ultra-orthodoxie et je reste là impuissant. Ma sœur est mariée à un rabbin ultra-orthodoxe, mais c’est ma sœur, les rabbins ne sont que des hommes après tout, j’essaye de contrôler cette rancœur, mais faut-il tolérer l’intolérance?

Le phénomène de sécularisation des cultures commence à faire son effet, d’après un sondage, le nombre de sans religion a énormément augmenté ces trente dernières années, d’autre part, la dernière statistique mondiale a fait apparaître que 16% de la population mondiale (environ 1 milliard d’êtres humains) se réclamaient de l’athéisme, contre 33% pour les confessions chrétiennes. Les choses avancent et nous vous devons toutes et tous beaucoup.

Nous est-il permis d’espérer un jour un monde sans religions, sans clivages, sans nations et sans guerre?

Très sincèrement,

Michael Abitbol

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Oui.

Benedict de Spinoza

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11-HUMILITÉ ET TRISTESSE

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Monsieur De Spinoza,

Vous dites que l’humilité n’est pas vraiment bonne puisqu’elle est une tristesse (je reprends le philosophe Alain qui a analysé votre pensée). Est-ce bien vrai?

Cordialement,

Rodilard

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Au très savant et pénétrant Rodilard,

Vous confondez l’interprétation de ma pensée et sa simple description directe. Permettez-moi d’expliciter mes vues ici telles qu’elles sont clairement formulées dans ma Philosophie.

À la proposition 55 de la troisième partie de mon opus, je dis: lorsque l’esprit imagine son impuissance, il est par là même attristé. Si vous regardez ensuite les définitions que je fournis des sentiments, vous constaterez que la vingt-sixième définition que je donne se lit comme suit: l’humilité est la tristesse qui naît de ce que l’homme considère son impuissance ou sa faiblesse; et que la troisième se lit comme suit: la tristesse est le passage de l’homme d’une plus grande à une moindre perfection. Vous n’êtes de plus certainement pas sans savoir que la perfection est dans mon système une intensité d’être, et que je la pense sans l’oindre du jugement fatalement mélioratif que lui assigne la pensée ordinaire.

Il découle de tout ceci que notre humilité est notre tristesse face au constat de notre impuissance, et que notre tristesse est notre passage à une moindre perfection. Il en découle surtout que la question de savoir si je juge ces faits bons ou mauvais ne figure pas dans mon propos. Je suis donc forcé de conclure que votre Alain suture cette question à mes vues initiales sur l’humilité, ce qui est sa responsabilité mais non la mienne.

Pour user d’un trait d’esprit typique à votre temps, j’ajouterais que son manque d’humilité m’attriste, mais que je me dis —impuissant— que rien n’est parfait…

Bien à vous,

Benedict de Spinoza

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Maître,

J’entends avec vous que les joies, selon la définition que vous en donnez, peuvent seules amener à la perfection et je vois bien que votre philosophie est amorale. Laissez-moi d’ailleurs ajouter (je suis pragmatique) que toute quête du bonheur est illusoire et toute recherche de la joie estimable. Ceci dit, n’existerait-il pas aussi une joie dans la perception que chaque individu peut avoir d’être une partie «participante» et «puissante» certes, mais infime de la totalité du monde? Et ce sentiment joyeux ne pourrait-il pas être qualifié d’humilité? Je ne reprends pas ici les termes de Blaise Pascal qui justement insiste trop sur l’aspect négatif et «triste» de la condition humaine. Qu’en pensez-vous?

Merci de votre attention bienveillante,

Rodilard

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Que la définition rigoureuse des sentiments cherche encore sa voie, et que l’analogie qui s’établit dans la vie ordinaire entre certaines émotions et entre ces émotions et les faits dont elles découlent n’est pas le garant le plus assuré sur lequel puisse s’asseoir leur dite définition rigoureuse.

Benedict de Spinoza

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12- LA PLUS COURANTE DES CRITIQUES

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Quelle est la ou les plus courantes critiques reçues particulièrement à notre époque, quant au Traité des autorités théologique et politique?

Infiniment merci,

Melissa-Ann McFarland

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À la très sagace Melissa-Ann McFarland,

Cet essai continue de me causer bien des tourments. On me traita de mauvais croyant en mon temps, on me traite comme un mauvais athée au vôtre. Trop de nature me disent les miens, trop de substance divine me disent les vôtres. Le Traité cherche à associer rationalité et croyance, et cela fait mal à toutes les époques. Pour un ennemi de la contradiction comme moi, cela est bien douloureux.

Vous êtes la bienvenue d’ajouter vos critiques. Nous ne sommes pas à cela près. Je m’efforcerai d’y répondre au mieux.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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13- DEUS SIVE NATURE

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Très estimé Maître,

Depuis plus de deux ans, je scrute vos œuvres et je dois avouer que l’écoute de vos textes sur cassettes m’a apporté beaucoup de sérénité. En effet, certains soutiennent qu’il est nécessaire de transcrire à la main vos textes pour vraiment les comprendre. Quant à moi, je les lis à haute voix pour les enregistrer sur cassettes que je réécoute chaque jour en prenant ma marche quotidienne de dix kilomètres. Et il va de soi que cela donne beaucoup à penser. Il ne reste que vos 84 lettres à lire et enregistrer mais votre présence sur Internet pallie à cette carence.

Pendant de nombreuses années j’ai été sceptique, voire agnostique. Après avoir complété un bac en théologie et un autre en histoire, je me suis tournée vers la philosophie pour donner un sens à la place de l’homme dans l’univers. Je souscris avec vous que tout ce qui est et arrive est sous l’emprise des lois de la nature. Albert Einstein disait de son côté que «Dieu ne joue pas aux dés» et mon prof de philo me confiait que vous étiez son philosophe préféré.

Mais voici mon problème: votre «Deus sive natura» me perturbe et me place dans le dilemme de l’âne de Buridan et je m’explique. Au début, je n’y voyais pas de problème car vos lecteurs peuvent s’alimenter soit à l’autel de l’amour intellectuel de Dieu, et s’ils y voient là une forme de dualisme, ils peuvent se replier sur les lois implacables de la nature. Mais en approfondissant votre pensée, je vois bien que la nature ne peut me faire communier à la connaissance du troisième genre. Pour moi, c’est clair que si Dieu existe, il ne peut être beaucoup différent de celui que vous définissez. Ici, permettez-moi de citer un de vos admirateurs, André Comte-Sponville dans un article intitulé «Morale sans fondement»: «Dans le christianisme, le vrai Dieu et le bon Dieu ne font qu’un! À bien y réfléchir, on pourrait envisager au moins abstraitement deux dieux différents: un Dieu théorique, le vrai Dieu qui dominerait toutes les vérités, et un Dieu pratique, le bon Dieu qui dominerait toutes les valeurs. Mais ceci serait impossible: ce ne serait plus Dieu.» Il est clair que vous souscrivez au premier Dieu et pourfendez le deuxième comme «l’asile de l’ignorance» dans votre appendice de la première partie de l’Éthique.

Vous pouviez considérer que votre éminent collègue Descartes avait fait appel au dualisme quand il avait opté pour deux substances soit l’étendue et la pensée, ce qui lui permettait d’asseoir le siège de l`âme dans la glande pinéale. Ne pourrait-on pas vous accuser du même stratagème quand vous arrivez au bout de la chaîne quasi infinie des causes de la nature pour faire intervenir un Dieu créateur qui constitue la seule substance qui englobe toute la nature? Je me doute que vous allez me répondre que je raisonne à l’envers en partant de mes premières observations sur la nature pour arriver à celui qui l’a engendrée. Mais dites-moi, avec tout le respect que je vous dois, quelle est la différence entre celui qui fait l’inspection d’un édifice en commençant soit du sous-sol au crête et celui qui commence de la crête pour terminer au sous-sol de l’édifice? Mon exemple est vulgaire, j’en conviens, mais il s’agit toujours du même édifice.

Pourquoi alors cette constante que la nature a présidé à toutes les étapes naturantes de la création incluant bien sûr l’indéterminisme et le chaos? Pourquoi dois-je faire appel à un Être suprême pour amorcer et régir les lois de la nature? Est-ce que les lois de la nature pourraient réellement être différentes de ce qu’elles sont? Un carré contient quatre angles droits ou 360º et si je bissecte deux de ses angles, j’obtiendrai deux triangles qui contiendront chacun une somme de leurs angles de 180º. Est-ce que dans quelque univers autre que le nôtre, cela pourrait être différent? Saint-Exupéry, dans Le petit Prince, ironise ce roi qui n’ordonne que des décrets pour lesquels il est certain d’être obéi comme: «J’ordonne au soleil de se lever demain matin à 5 heures quarante-cinq». Certainement que ces idées ont dû vous hanter. Et votre rigueur intellectuelle n’a certainement pu fléchir devant l’hostilité de votre siècle à toute forme d’athéisme non-équivoque. Vous étiez théiste et on vous accusa d’être athée.

Freud nous assure que c’est pour ne pas briser le lien paternel que nous avons inventé Dieu. De mon côté, je soutiens que c’est pour échapper à la crainte de la finitude mais vous semblez très bien l’accepter et ce, en harmonie avec la nature.

En concluant, je reviens à mon âne de Buridan: mon cœur a faim de cet amour intellectuel de Dieu, mais mon intellection me ramène à l’idée d’une nature qui s’auto-génère éternellement ou à un monisme intégral. Je sais que vous pourriez me répondre, cher Maître que ce choix ultime est laissé à chacun, mais 325 ans après votre décès, maintenez-vous encore votre option pour Dieu?

Mais alors, pourquoi ce «sive natura»?

Andrée-Marie Laforest

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À la très savante et très pénétrante Andrée-Marie Laforest,

Je suis assez soulagé, à la lecture de cette suite de commentaires, de constater qu’en votre temps ma pensée n’est pas constamment déformée. Il me semble avoir été ici assez finement compris de vous, et vous souffrirez quelques respectueux commentaires de détails, qui nous mèneront au cœur de la question que vous soulevez.

Vous me qualifiez de théiste. C’est là une formulation imprécise qui risque de mener à des conclusions erronées sur ma pensée. Dans ce tapageur jargon moderne, dont la barbarie n’est pas parfois sans faire un effet similaire à l’ancien galimatias des scolastiques, il est impérativement requis de me qualifier plutôt de déiste. En effet, le théiste adhère à la batterie de représentations anthropomorphisantes de Dieu, vision errante et superstitieuse faisant une place surfaite à ce que vous nommez, avec une ironie fort judicieuse, le «bon dieu». Le déisme, au contraire, rejette toute omnipotence active de l’être suprême, au profit de sa simple omniprésence naturelle. Telle est plutôt ma position, la seule qui me semble reposer sur quelque rationalité.

Je dois aussi m’en prendre à votre métaphore de l’édifice, moins pour sa vulgarité —les images triviales sont fort souvent les plus fortes— que pour son inexactitude. C’est qu’à y penser dans le propre état d’esprit, il s’avère que de parcourir un édifice de la base au sommet ou du sommet à la base disons, pour en faire une inspection sanitaire, mènera à un résultat identique et n’instruira en rien sur la question centrale de ses conditions d’engendrement. L’image aurait eu prise si vous m’aviez fait état d’une recherche sur les matériaux de construction, leurs carrières d’origine, sur une discussion avec les architectes et les maçons, etc. Je ne m’étends pas sur ce problème strictement formel par crainte de vous ennuyer, autant que par certitude d’être parfaitement compris de vous en cette critique.

L’identification de Dieu à la réalité naturelle est le fondement de mon système de philosophie. Vous me demandez pourquoi… la réponse est plus simple que la question. L’omnipotence divine lorsque libérée des ses oripeaux anthropomorphiques nous laisse face à face avec l’impérieuse nécessité de la réalité naturelle. Toute réduction de ce fait inexorable renoue inévitablement avec la superstition volontariste du dieu-éloim acteur-punisseur, des théistes, avec son cortège de distorsions de la connaissance et autres penchants extrêmes. Et c’est tout simplement mon tour de vous demander alors pourquoi…

Pourquoi voudrait-on perpétuer une si barbare chimère?

Benedict de Spinoza

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14- UNE CONCLUSION À TIRER

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Cher Benedict,

Plongé dans vos théories depuis quelque temps, je m’interroge sur la conclusion que je dois en tirer. Si le monde est déterminé et mécanique, comme on l’admet lorsqu’on atteint le second genre de connaissance, doit-on en déduire que l’on n’est point maître de sa vie? Doit-on penser que rien, ni l’amour, ni l’amitié, ni le plaisir ne découle d’un choix volontaire, mais d’un pur hasard? Dois-je conclure, que lorsque je me lève de mon fauteuil pour prendre une bière dans le frigo, cette action est le résultat d’un désir extérieur à ma conscience, et que ce n’est donc pas moi qui décide de boire un peu de ce liquide doré?

Certes mes exemples ne sont peut-être pas les plus parlants pour un philosophe de votre grandeur, mais j’espère que vous serez en mesure, malgré tout, de m’aider dans l’avancée de ma démarche philosophique personnelle!

Bien à vous, amicalement.

Fred

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Au très prosaïque et sagace Fred,

Outre le fait que la consommation d’hydromel nécessite un ensemble de limitations qui ne se restreignent pas à l’espace délimité de l’appareil réfrigérant qui la contient, je dois aussi signaler que le qualificatif «mécanique» assigné au fonctionnement du monde est un terme extrême qui outrepasse mes vues sur la question, surtout eu égard à la perspective moderne qui est la vôtre et, aux vues de laquelle, les arts mécaniques sont très étroitement circonscrits.

Mais le problème principal de votre commentaire réside dans l’opposition, que vous semblez vouloir diamétrale, entre «choix volontaire» et «pur hasard». Dois-je vous démontrer que certains choix volontaires se font par pur hasard, et que certaines réalités nécessaires sont extérieures à toute volonté des hommes. On pourrait, par exemple, citer la mort comme exemple de ce second cas, le fait de jeter une piécette à un mendiant qui passait par là comme exemple satisfaisant du premier cas.

La conclusion que je vous suggère —si je la formule dans votre élégante terminologie moderne— serait: tout est corrélé. La prochaine fois que vous consommerez un bon hydromel frais, méditez l’ensemble des corrélations proches et lointaines qui le porta jusqu’à vos lèvres, et vous retrouverez la fraîcheur inexorable de ma philosophie.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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Maître de Spinoza,

Merci pour votre élégante réponse qui m’a apporté certains éclaircissements sur des questions existentielles. J’ai suivi attentivement votre conseil: désormais, je pense à tous les faits qui m’ont amené à boire un délectable hydromel à chaque fois que j’en porte un à mes lèvres. Votre explication, sur la compatibilité du «pur hasard» et de «la volonté consciente» est d’une clarté lapidaire qui me permet d’avancer grandement sur le chemin de la philosophie… Grâce à des personnes de votre grandeur d’esprit, le monde me paraît de plus en plus intéressant, et je parviens à y puiser de plus en plus de joie quotidienne…

Dans la continuation de ma démarche, je vous retourne une nouvelle question dans ma présente missive: Que voulez-vous signifier exactement par le troisième genre de connaissance? Un homme de qualité normal peut-il l’atteindre (autrement que par l’absorption d’une quantité énorme d’hydromel, cela va sans dire, si vous me permettez la plaisanterie!)…

Bien à vous,

Fred (le sagace et prosaïque)

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Il s’agit fondamentalement du raisonnement. Il est accessible à tout humain normalement constitué. Il se manifeste aussitôt que vous cherchez un objet, ou supposez qu’une bougie se rallumera ce soir pour s’être allumée hier soir et les soirs précédents.

Il fonctionne mieux en l’état de nature que sous l’effet de substances euphorisantes qui ont comme résultat d’introduire brouillage entre la conscience des choses du raisonnement et l’élaboration des choses de l’imagination.

Benedict de Spinoza

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15- CITATIONS

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Cher Maître,

Je suis amateur de citations de grands auteurs et philosophes divers. Elles permettent en effet de synthétiser, malheureusement parfois de manière tronquée, la quintessence d’un concept. À ce propos, laquelle de ces phrases, ou tout autre similaire, peut-on vous attribuer et ce sans trop trahir votre pensée? «Ne pas aimer, ne pas haïr, mais comprendre» ou «Ne pas rire, ne pas pleurer, mais comprendre».

Pourriez-vous aussi me donner le titre d’un de vos ouvrages qui résumerait l’essentiel de votre pensée et que je pourrais consulter afin de mieux vous connaître?

Merci de votre réponse.

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À l’amateur de citations.

Le titre de mon opus est L’ÉTHIQUE. Investiguez-en plus particulièrement les Scolies, ces explications subsidiaires au raisonnement. Elles devraient vous fournir moult de ces aphorismes dont vous semblez friand.

Sans me souvenir des deux que vous m’imputez ici, je considère que c’est encore «Ne pas aimer, ne pas haïr, mais comprendre» qui me sied le plus. Les passions en effet sont déplorables lorsque, comme elles le font trop souvent, elles se substituent à une connaissance appropriée du réel dans son essence. Le rire et les pleurs pour leur part étant susceptibles de survenir en toutes autres occasions, distinctes de l’acquisition de connaissance —Je pense par exemple à cet important effet esthétique nommé catharsis par les Grecs— il paraît de moins bonne tenue de vouloir les tenir en contrôle que l’amour et la haine.

Mes respects,

Benedict de Spinoza

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16- TU ME FASCINES

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Cher Baruch, Bento, ou Benedict, je ne sais comment t’appeler, sache que ton mystérieux personnage est délibérément fascinant, et que je n’ai de cesse de percer l’énigme de ton caractère. Une question me travaille en particulier: pourquoi faisais-tu combattre des araignées entre elles? Par sadisme, et dans ce cas, ton propre cas relève de la psychothérapie, ou simplement pour les comparer au monde humain, i.e homo homini lupus?

Je te remercie de me répondre,

Maud

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Chère Maud,

Je nie m’être adonné à ce type de pratique, et vous prie sciemment de citer vos preuves.

Benedict de Spinoza

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17- AMITIÉS DANGEREUSES

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Je m’interroge depuis quelque temps sur l’origine de votre pensée. À quoi ressemblait Spinoza jeune? Quelle relation avec Michael d’Espinoza? Avec votre frère? Vous êtes tenu pour un mauvais marchand par Minc. C’est un écrivaillon qui sait où s’inspirer mais qui soulève parfois de vrais problèmes… À quoi pensiez-vous pendant votre herem? Ennui? Peur? Le sentiment d’un devenir inexorable que vous ne pouviez guère que comprendre sans le changer?

De quoi parliez-vous avec De Prado? Moi je parie sur les causes de la liberté à Amsterdam ou bien l’acharnement des rabbins à appliquer coûte que coûte la loi, la loi, la loi en tout…

Bien à vous, Baruch,

Stephan Bonnet

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Au bien curieux Stephan Bonnet,

Mes conversations avec De Prado sont de nature strictement privées et les pensées qui me traversèrent au cours du herem méritent d’être oubliées de tous comme elles le furent de moi. Ma jeunesse fut paisible et heureuse. Mes relations avec père et frère furent harmonieuses. Les autres questions semblent relever du détail mesquin plus que de quoi que ce soit d’autre.

Spinoza

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18- QUE PENSEZ-VOUS DU VÉGÉTARISME

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Cher Benedict,

Je vous écris car je m’interroge à propos des propres actions dans le monde, et je me demande ce que vous en pensez. Je ne suis pas un spécialiste de votre système philosophique (je ne suis d’ailleurs spécialiste d’aucun système philosophique), mais il me convient la plupart du temps.

Faute de temps et d’érudition, je n’ai pas lu tous vos ouvrages; je me suis récemment mis à lire La morale de Spinoza de Sylvain Zac, professeur à l’Université Paris-X, pour m’instruire de vos pensées et j’y ai lu:

«[La raison] nous unit aux autres. En effet les hommes conduits par la raison sont unis non seulement par leurs moyens de vivre —comme le sont tous les hommes sous la pression de la nécessité— mais aussi surtout par la fin qu’ils poursuivent: ils recherchent d’un accord unanime le bien commun, accessibles à tous les hommes dans toute sa plénitude, à savoir la connaissance vraie. Rien ne nous est plus utile que le commerce avec les autres hommes, car toutes nos puissances s’ajoutent alors pour assurer notre effort commun dans notre ascension vers la connaissance adéquate.»

Les hommes ont intérêt à être amis les uns avec les autres et même généreux, afin justement d’être amis: la générosité est le «désir par lequel chacun s’efforce d’après le seul commandement de la raison d’aider les autres hommes et de se lier d’amitié avec eux» [Éthique, III, pr LIX, Scolie]

C’est-à-dire que les humains ont intérêt à s’unir pour être plus puissants. Ainsi liés, les hommes sont capables de bien vivre dans le monde. Ils peuvent satisfaire leurs besoins et se défendre des dangers que les autres parties de la nature représentent pour eux. Mais j’ai l’impression que vous prenez la décision arbitraire de faire de l’humain une partie qui forme un tout dans le reste de la Nature. De quel droit, lorsque l’on veut faire preuve de rigueur intellectuelle, peut-on découper dans ce qui existe une partie et la considérer en opposition avec ce qui l’entoure?

J’ai lu que vous étiez opposé à l’ascétisme, ce que je partage avec vous. Néanmoins, est-ce à dire que l’humain peut profiter du reste de la nature, en détruisant certaines de ses parties, tant qu’il ne court pas lui-même de risque? Par exemple, un homme peut-il décider de tuer un singe inoffensif dans les bois pour son simple plaisir tant qu’un risque écologique n’est pas encouru par la mort d’un singe? Ne peut-on pas tuer dans ce cas un pauvre homme sur un lit d’hôpital, qui, même s’il aspire à la survie, n’apporte plus rien au reste de l’humanité, vu l’affligeant effondrement de ses capacités mentales?

Et, question plus cruciale à mes yeux, l’homme muni du savoir que la viande ou le poisson (il ne s’agit pas du lait ou des œufs) est inutile à sa survie (voire souvent néfaste en raison de toxines ou autres) doit-il continuer de tuer des bœufs pour son plaisir personnel? J’ai du mal à voir pourquoi il ne faudrait pas tuer les animaux ou les «gens inutiles à la communauté des hommes» en dehors d’une certaine pitié, pitié que je subis, même s’il s’agit d’une certaine faiblesse de mon âme. Suis-je victime d’une passion qui nuit à ma vertu lorsque je décide d’épargner la vie des êtres sans intérêt?

J’attends une réponse de votre part!

Alexandre

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Au très judicieux et sagace Alexandre,

Il y a lieu de profiter des atouts de la nature dans une mesure qui ne rend pas ce profit nuisible. Les exemples que vous me soumettez reposent sur une prémisse que je me suggère de contester. On y parle de tuer des bêtes pour la stricte obtention de plaisir. J’ai démontré par ailleurs que plaisir et bien-être effectif étaient deux choses fort distinctes, et qu’après de nombreux et éphémères plaisirs venaient souvent des douleurs souvent aussi cuisantes qu’inattendues. Attendu que l’intensité éphémère d’un plaisir est très régulièrement en proportion avec le degré d’amertume, de douleur et de morbidité succédant, une fois ce plaisir passé, et assumant que le meurtre de l’animal par le chasseur est vécu par ce chasseur comme un plaisir à la fois vif et soudain, une présomption raisonnable autorise à dire que le meurtre gratuit d’animaux mènera quasi indubitablement à quelque malaise: culpabilité, frustration, discrédit social.

Aussi, attendu le caractère stérile et inutile d’une telle activité, et déférence obligée pour la règle d’effet en retour qui semble caractériser l’ensemble des plaisir vifs, il me semble de bonne tenue de prohiber ce dernier, autant pour son ineptie constatée que pour les tristesses imprévues qu’il suscitera en vertu de la présente démonstration.

Bien à vous,

Spinoza

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D’accord. Mais qu’est le nuisible? Tuer une vache pour se nourrir lorsque le monde nous environnant est submergé de végétaux bon marché (dont on ne peut pas dire qu’ils souffrent au sens animal du terme). Dans le monde occidental, la plupart des gens ont l’argent nécessaire pour se nourrir seulement de légumes, de laitages et d’œufs. Or, ils préfèrent utiliser leur argent pour acheter des cadavres d’animaux par l’industrie, pour leur plaisir gastronomique.

C’est vrai dans que le meurtre d’animaux est peu utile dans le cadre de la chasse. Mais qu’en est-il de la bonne mère de famille qui va acheter les muscles saignants d’une vache que l’on vient d’arracher et de broyer et qu’elle ne se représente que comme steak haché; se représente-t-elle un instant les faits séparant ce qu’elle considère comme étant «vache» (jolie, broutant dans le pré, dont les veaux sont mignons) et ce qu’elle considère comme «steak haché»?

Je pense que toute culpabilité repose sur une croyance. La croyance que le fait d’aller acheter de la viande chez le boucher est normal retire toute culpabilité à la dame… Au mieux, après le plaisir ressenti du fait d’avoir accompli une partie de la mission qu’elle s’était donnée (aller faire les courses pour nourrir les petits), elle sera triste, pas du fait d’avoir indirectement mené au meurtre d’animal, mais d’avoir dépensé de l’argent, ou simplement d’avoir fini une action et de devoir se mettre à autre chose…

«Aussi, attendu le caractère stérile et inutile d’une telle activité, et déférence obligée pour la règle d’effet en retour qui semble caractériser l’ensemble des plaisir vifs, il me semble de bonne tenue de prohiber ce dernier, autant pour son ineptie constatée que pour les tristesses imprévues qu’il suscitera en vertu de la présente démonstration.»

Voilà donc où se pose mon problème… Manger de la viande et participer à la culture de l’élevage est-il raisonnable? Ou bien doit-on considérer que seuls les humains méritent la vie, car pouvant participer à la communauté générale que nous souhaitons tous pour être heureux? Dans ce cas, doit-on garder en vie des handicapés mentaux inactifs et aimés par personne? Doit-on garder les êtres «inutiles» car les tuer nous rend malheureux? Qu’en est-il alors des animaux…

Alexandre

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En situation de prospérité alimentaire où le choix entre alimentation carnée et alimentation végétale existe sans contrainte, il semble préférable d’opter pour l’alimentation végétale.

Benedict de Spinoza

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19- BENEDICT OU BARUCH

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Votre véritable prénom n’est-il pas Baruch? Baruch signifie en hébreu «bénédiction», peut-être avez-vous préféré la version latine… Je ne vous connais que sous le pseudonyme de Baruch, ai-je tort?

Je vous remercie de me répondre.

Cordialement,

Déborah

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Mademoiselle Déborah,

Je vous renvoie respectueusement à ma première répartie du dialogue épistolaire intitule «Gagne-pain» dans mon officine sur DIALOGUS. Vous y trouverez réponse à vos interrogations sur mon prénom.

Respectueusement,

Spinoza

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20- CONSEIL POUR UN IGNORANT

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Cher Benedict,

J’ai manqué le rendez-vous que j’aurais pu avoir avec vous lorsque j’étais à l’école, plus préoccupé de survivre que de nourrir ma connaissance.

Certains de mes contemporains favoris, essayistes ou éditorialistes, me recommandent régulièrement vos écrits, et je ne sais par quel bout aborder votre œuvre. Je ne puis les interroger directement, alors je me tourne vers vous: par quelle porte me conseilleriez-vous d’entrer dans votre œuvre?

Très respectueusement,

Olivier Brunet

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Au très studieux Olivier Brunet,

Si vous êtes proche des superstitions religieuses, lisez tranquillement et sans vous énerver le Traité théologico-politique. C’est là que je suis le moins abstrait et le plus cru. Si la spéculation philosophique vous attire plutôt, allez-y pour le Traité de la Réforme de l’entendement.

Gardez mon Éthique pour la fin. Les gens de votre temps la disent fort abstruse. Si vous vous y hasardez, lisez bien les scolies, j’y cache des trésors qui étaient plus destinés à votre temps qu’au mien.

Benedict de Spinoza

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21- JUDAÏSME

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Bonjour Monsieur Spinoza,

Je m’intéresse de près à votre enseignement, surtout en ce qui concerne votre critique du phénomène religieux. Je souhaiterais connaître les raisons historiques et personnelles qui vous poussèrent à critiquer la religion et en particulier votre religion de naissance, le judaïsme.

Cordialement,

Michael

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Au très sagace et très pénétrant Michael,

Passant sur l’inexactitude questionnable du terme «religion de naissance» qui, notons-le au passage, inclut une contradiction fondamentale, je dois répondre à votre question, aussi délicate que passionnante, en des termes que je résumerai sommairement, vous renvoyant à mon incontournable Traité théologico-politique pour les développements fins.

Le judaïsme n’est critiqué par moi ni plus ni moins que n’importe quelle autre religiosité. Je vous prie de détacher la réflexion que je dédie au judaïsme de toutes considérations personnelles. Si le judaïsme fait face à des critiques de ma part c’est d’être une religion, sans plus. Le fait que les religionnaires en lui soient des co-religionnaires est un détail au-dessus duquel vous et moi, je pense, pouvons et devons nous élever.

C’est donc sur la religion, dans l’entendement le plus large et stable que l’on puisse accorder à cette idée, que porte ma critique. Elle se fonde, comme vous le dites fort bien, sur des raisons historiques. S’il est reçu que Dieu fonde la nature de l’être humain, il en découle comme net et fort nécessaire que toute émanation découlant de l’histoire des hommes relève de Dieu et de son vouloir. L’idée du vouloir de Dieu se ramenant à la simple manifestation du réel dans son déploiement effectif, comme je m’en suis amplement expliqué dans ma Philosophie.

Or justement une des pures émanations de l’histoire des hommes a pour nom: rationalité. Il s’agit d’une attitude visant à baser la connaissance du non constaté sur un dispositif corrélant et logiquement organisé partant du constaté et en découlant inexorablement. La rationalité, bien grandie historiquement de mon temps a, en tout instant, un impact constant sur les méandres de ma vie personnelle.

Or les religions font à la rationalité un sort qui n’est pas conforme à la nature du vouloir divin telle que je l’ai préalablement définie. En effet les religions —et en elles surtout les religionnaires— rejettent le regard rationnel porté sur elles comme ne relevant pas du vouloir divin. Ce faisant, les religions confondent grossièrement le vouloir prosélyte de l’humain religionnaire et le vouloir divin dans ce qu’il a à la fois d’inexorable et de sûr. Ce n’est pas là le moindre de leurs avatars anthropomorphisants.

L’héritage historique et personnel de la rationalité est donc ce qui me force à critiquer les religions. Il me faut ajouter d’ailleurs que cette critique est strictement défensive, et qu’au départ il ne s’est jamais agi pour moi que de procéder à une lecture rationnelle des Écritures. Toutes les persécutions intempestives et mal avisées que m’ont valu cette tentative de rapprochement entre rationalité et Saintes Écritures est le garant le plus patent du rejet zélote par les religions du joyau le plus précieux qu’ait produit le vouloir divin en mon siècle: le savoir rationnel.

Benedict de Spinoza

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Cher Benedict de Spinoza,

Avez-vous souffert dans votre jeunesse du conditionnement religieux que votre famille vous a imposé? Comment votre famille a-t-elle perçu votre refus de la religion familiale? Quels rapports avez-vous gardés avec votre famille après votre fuite?

Cordialement,

Michael

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Beaucoup.

Mal.

Des rapports distants mais cordiaux.

J’ajoute que les sectes chrétiennes, même celles dites progressistes, ne m’ont guère mieux traité. Le prosélytisme aveugle ignore les frontières religionnaires, et les cultes, souvent si prompts à s’empoigner, en arrivent finalement à se rejoindre en un postulat épouvantable: celui du fanatisme. Votre époque en témoigne aussi.

Spinoza

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Cher Benedict de Spinoza,

Pour quelles raisons avez-vous ressenti de la répulsion envers le Judaïsme? Qu’est-ce qui vous a progressivement amené à le critiquer?

En effet, ma génération n’est pas épargnée par le fanatisme religieux, mais des hommes comme vous ont tellement fait avancer les choses en éclairant les consciences que l’espoir est toujours permis. Pour ma part je lutte à mon niveau contre l’obscurantisme religieux, et principalement le Judaïsme dont je suis issu tout comme vous, et si je peux affirmer haut et fort mon anticléricalisme je le dois un peu à vous. Grâce à vos écrits j’ai réussi à me déconditionner de l’endoctrinement religieux et ainsi réussir à penser par moi-même aujourd’hui, merci pour tout.

Cordialement,

Michael

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À cause de la répulsion que j’ai ressentie de front pour toutes les religions comme propensions anthropomorphisantes de la nature naturante de Dieu.

Spinoza

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Cher Benedict de Spinoza,

Concernant votre Traité théologico-politique que j’ai fort apprécié, votre objectif premier hormis l’apport philosophique fut lequel lors de l’élaboration ce celui-ci?

Amicalement,

Michael

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Au très pénétrant et sagace Michael,

Je visais dans ce traité à décanter des Écritures rien d’autre que la définition rationnelle de Dieu, en établissant la distinction entre ce que les prophètes dirent de Dieu pour fin d’élévation du vulgaire, et ce qu’ils surent de Dieu dans sa réalité essentielle. Or, il semble bien que les zélateurs de tous crins confondent encore ces deux courants de la pulsion théologique, et cela m’a valu bien des déboires avec ce traité, comme vous vous en doutez.

Benedict de Spinoza

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22- TOURMENT

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Très cher Benedict,

J’aurais aimé poser une question à M. Descartes mais comme il n’est plus là pour y répondre, je voudrais avoir votre avis à ce sujet. N’y voyez aucun manque de respect envers votre personne si je vous la pose dans ces conditions, mais plutôt parce que vous êtes une autre de mes références philosophiques.

Bien à vous,

Paolo

En voici la copie:

Cher Monsieur Descartes, J’ai une question qui me torture l’esprit depuis des années et j’espère que voudriez y répondre malgré tout. Si l’âme est immatérielle donc sans influence par rapport à l’état du corps, pourquoi peut-on constater qu’à un moment donné l’esprit est influencé par une maladie dite cérébrale? Je crois au fond de moi être de votre avis mais cette particularité empoisonne mon esprit.

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Au très dubitatif Paolo,

Vous m’adressez cette question portant sur l’union de l’esprit et du corps alors que vous la destiniez à Cartesius, qui, je pense, ne vous mérite point tant que vous le pensez. Vraiment je ne puis assez m’étonner que ce philosophe, qui s’était fermement résolu à ne rien déduire que de principes connus en eux-mêmes, et à ne rien affirmer qu’il ne perçût clairement et distinctement, et qui avait si souvent fait reproche aux Scolastiques de vouloir expliquer les choses obscures par des qualités occultes, soutienne une hypothèse plus occulte que toute qualité occulte. Qu’entend-il, je le demande, par union de l’esprit et du corps? Quel concept clair et distinct, dis-je, a-t-il d’une pensée très étroitement unie à certaines petites portions de la quantité? Je voudrais vraiment qu’il eût expliqué cette union par sa cause prochaine. Mais il avait conçu l’esprit tellement distinct du corps, qu’il ne put assigner aucune cause singulière ni à cette union ni à l’esprit lui-même et qu’il lui a été nécessaire d’avoir recours à la cause de l’Univers entier, c’est-à-dire à Dieu. Il en résulta sa perplexité autant que la vôtre.

Retirez la portion divine —l’âme— de votre question, et il devient limpide que la maladie du cerveau et de tout le corps affecte l’esprit comme la déficience de la source de lumière affecte la lumière même. Voilà qui est répondu autant pour le bénéfice de votre problème, que pour celui de la bonne distance à maintenir entre mes vues et celles de Cartesius.

Vôtre,

Spinoza

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23- LES PLAISIRS SENSUELS

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Très cher et très honoré Monsieur de Spinoza,

Je sais que vous n’êtes ni psychologue ni psychiatre, mais grâce à un professeur bien particulier et privé, je me suis hasardée à l’étude de votre œuvre et certaines de mes certitudes ont été ébranlées.

Je m’explique. Mariée depuis plusieurs années et mère de deux enfants, je me suis aperçu que je n’aimais pas vraiment l’homme que j’avais épousé. En effet, une affection plus grande est venue détruire les sentiments que j’avais pu avoir pour lui. Pire, je suis tombée follement amoureuse de mon professeur qui, en plus d’être un vrai sage, a la particularité d’être en prison et ce pour de longues années encore.

Ce professeur spinoziste qui désire atteindre la béatitude, a décidé de suivre un autre chemin et de faire comme vous: supprimer autant que possible, les honneurs, la richesse et les plaisirs sensuels. Il me répète sans arrêt que l’amour peut se passer de sexualité et qu’il ne s’agit que d’une mode. Que la sexualité doit servir d’abord à la reproduction de l’espèce humaine. Je comprends que sa situation est particulière et que la prison est un lieu peu propice à l’amour sensuel même s’il est possible. Je comprends aussi que moins il aura d’affections liées à l’extérieur, plus il supportera l’enfermement. Mais, vous avez dit que le corps et la pensée sont deux modes d’expression de l’homme. Comment alors nier le désir corporel lorsque la pensée aime? Comment tuer le désir qui est en moi sans tuer l’amour que j’ai pour cet homme? Un homme et une femme peuvent-ils s’aimer sans sexualité? Parfois, il me dit que la sexualité doit être raisonnée et utile comme vous l’avez dit. Qu’est-ce que veut dire un acte sexuel utile, raisonné? Deux adultes qui s’aiment et qui assument leurs responsabilités ne sont-ils pas raisonnables? Voilà, peut-être m’aiderez-vous à trouver des réponses car j’aime cet homme et je désire plus que tout, l’aider à passer les années de prison qui lui restent à faire le mieux possible, donc lui envoyer beaucoup de joie mais parfois, je suis si triste que je n’y arrive pas.

Merci beaucoup.

Une fidèle étudiante de votre œuvre,

Miss Chaussettes

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Madame,

Il ne s’agit pas pour moi de me prononcer sur les circonvolutions du drame poignant que vous m’exposez. Aimer le prisonnier et ne plus aimer l’homme libre vous place dans une situation qui, de par son caractère fatal et douloureusement antinomique, ne peut qu’imposer à la dure les arcanes du détachement philosophique le moins artificiel imaginable.

Je dois, par contre, m’inscrire en faux face à toute assimilation des développements initiaux de mon Traité de la Réforme de l’entendement avec une ascèse intégrale, et détrimentale de la pulsion amoureuse ordinaire. jouir des plaisirs dans la seule mesure convenable pour conserver la santé est ce que je propose, sans plus certes, mais aussi, sans moins. En m’excusant de ma sévérité de ton, je me dois d’insister fermement sur le fait que quiconque réduit les fonctions des plaisirs sensuels à des priorités exclusives de reproduction, ou rejette intégralement les transports des plaisirs au nom de quelque béatitude abstraite n’est pas un spinoziste.

Si votre professeur pratique cette abstinence en mon nom, trahissant ma pensée, négligeant les traits les plus nets de ma doctrine, il est clair que Spinoza ne lui est plus inspiration mais prétexte, caution, paravent, couverture. Couverture pour quelle doctrine, ou plutôt pour quelle option, voilà Madame qui procède certainement moins de la sphère philosophique que de la sphère privée. Je me garderai donc d’épiloguer, de conjecturer, ou de juger…

Benedict de Spinoza

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24- L’ÉTERNITÉ

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Cher Benedict,

Mille idées me traversent l’esprit, et une question se pose. Je pense que la mort donne la vraie valeur à la vie.

Je m’explique, nous sommes tentés de profiter au maximum de notre vie car elle a une fin. D’autant plus que nous ne contrôlons pas notre longévité. Une certaine théorie prétend que nos actes servent les générations futures, que nous nous efforçons de construire un monde meilleur. Je crois au contraire que pour la plupart d’entre nous, nous profitons de l’acquis de nos pères afin d’assouvir notre soif de connaissances, dans le domaine auquel nous avons choisi de nous consacrer, et ce, pour une raison ou pour une autre. Je pense plutôt que c’est ce processus que l’on appelle l’évolution. J’aimerais comme beaucoup d’autres croire à une vie éternelle après la vie terrestre. Voici ma question. Si la mort donne le goût à la vie, quelle serait la logique d’une vie éternelle après celle-ci?

Je n’ai cité que quelques-unes de mes idées, et j’avoue qu’elles ne sont ni développées ni approfondies. Néanmoins j’espère avoir réussi à vous faire saisir l’idée générale.

Bien à vous, très cher Maître…

Paolo

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Votre postulat assigne à la vie terrestre des qualités qui devraient découler de son caractère fini. Il est questionnable en ce sens que de nombreuses facettes louables de la vie valent pour elles-mêmes plus que dans leurs limites, ou dans celles de la vie. Mais si j’assume malgré tout ce postulat questionnable, j’en conclus que la vie éternelle perd de l’intérêt, ce qui, je l’avoue un peu sous cape, me sied passablement.

Vous confirmez donc de façon piquante un fait maintes fois observé chez les plus sots comme chez les plus sages: il est possible dans le sein du raisonnement naturel de tirer une conclusion raisonnable d’une prémisse fausse, incomplète, inexacte, ou frivole.

Benedict de Spinoza

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25-ÉMOTIONS ET SENTIMENTS

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Cher Benedict,

Votre œuvre est une lumière pour l’humanité. Vous apportez, parmi d’autres, un éclairage particulier sur la notion d’émotion et celle de sentiment. Ma question est la suivante: l’émotion est-elle un préalable au sentiment, ou est-ce l’inverse?

Je vous remercie à l’avance pour votre contribution.

Jean Lachampt

Paris

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Au très généreux Jean Lachampt de Paris,

Par sentiments, j’entends les affections du corps, par lesquelles la puissance d’agir de ce corps est augmentée ou diminuée, aidée ou contenue. Sur cette prémisse s’impose la décision que les émotions émanent des sentiments.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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26- ET SI L’ÉTERNITÉ ÉTAIT EN FAIT LE PRÉSENT

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Et si l’éternité était en fait le présent? Je commence progressivement à découvrir votre pensée qui m’apparaît comme très rigoureuse et, en même temps, dépourvue de toutes idées superstitieuses. Ce qui, selon moi, est un exploit pour un homme de votre époque, compte tenu des contraintes imposées par les autorités religieuses qui dominaient encore à la fin de cette sombre période appelée Moyen-Âge.

Pour moi, la notion d’éternité ne se définit pas par une durée infinie. Le temps que l’on peut compter est absolument dépendant de l’espace. Par exemple, l’espace parcouru par l’aiguille de l’horloge durant une heure, le temps que met la terre pour accomplir sont orbite… Tout ce qui est mesurable en terme de durée, se doit d’être cyclique. C’est-à-dire, d’avoir un début et une fin arbitraires pour que nous puissions en prendre la mesure. Mais qu’en est-il du présent? Quand je pense au présent, il me vient cette idée de la vacuité; non pas un trou noir où il n’y a rien mais, seulement une absence de mesure, de dimensionnement. Rien de mystérieux, de mystique, d’obscur! Seulement la réalité telle qu’elle est et non telle qu’assimilée comme information. Bien sûr, le mouvement n’est pas qu’apparent, il est bien réel mais le mouvement incessant de notre pensée peut être ignoré un temps pour que nous puissions jouir de cette réalité qui jamais ne s’éloigne de soi.

Michel Provencher

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Au très sagace et pénétrant Michel Provencher,

Il m’est difficile d’admettre que les cycles temporels soient affectés de débuts et de fins arbitraires. Si, comme vous le signalez, le mouvement est réel, il s’avère que celui de notre perception l’est aussi, et que celle-ci dispose d’un accès aux cycles temporels qui se fonde non dans des débuts et des fins arbitraires, mais tout aussi réels que le mouvement lui-même. La naissance d’un enfant, ou la fin des récoltes n’ont rien d’arbitraire dans la vie pratique.

Je ne peux que vous recommander la plus extrême prudence face à cette idée de cycle qui peut aisément installer notre esprit dans le confort d’un mouvement pendulaire, symétrique et non progressif de l’être. Rien ne serait plus erroné. Au cœur de la réversibilité du cycle repose l’irréversibilité de l’inéluctable. Le fait que votre montre s’use de par son mouvement même en témoigne sans ambages. On peut encore ici penser aux enfants et aux récoltes.

Quand à l’impression du présent, méditez cette idée au plus profond de votre être avec la prudence sagace que vous m’avez manifesté, ce sera pour constater que c’est à elle plus qu’à tout autre que s’accole le plus adéquatement la notion d’arbitraire dont vous faites usage. Le sentiment du présent est une impression subjective de saisie du flux qui reste fluant quoi qu’on en pense.

Respectueusement,

Spinoza

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27- MOUVEMENTS CYCLIQUES

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C’est seulement l’observateur en nous qui, pour élaborer une conception, se doit de mettre des «marqueurs» arbitraires, sans quoi sa pensée n’aurait ni queue ni tête et serait à toutes fins pratiques, incommunicable. Je doute que la nature possède quelque notion que ce soit de début et de fin. Nous donnons une naissance à l’univers «Big Bang» et certains parlent de «Big Crunch», un retour vers l’arrière, mais j’ai le sentiment que la nature n’a jamais connue de naissance et par conséquent ne connaîtra jamais de mort. De notre point de vue, de part notre expérience, nous savons que nous sommes nés et que nous allons mourir. Il semble en être de même pour tout ce qui nous est observable et que, d’une simple déduction, nous pouvons dire que RIEN n’est éternel! C’est là que je fais intervenir ma notion de vacuité: RIEN, serait cet être qui, d’un point de vue dualiste, n’a aucune chance d’exister.

Michel Provencher

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Vos vues sur la caractère incréé du monde s’accordent mal avec cette idée un peu confuse de «marqueurs arbitraires» dont vous vous aviserez, si vous l’analysez avec la rigueur requise, qu’elle réintroduit l’idée de «création» dans l’espace subjectif. Le caractère incréé du monde n’élimine pas pour autant la réalité des attributs de la substance qui, quoique se donnant à l’observation de nos sensibilités perceptibles, n’en est pas moins saillante en soi.

Spinoza

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28- UN PANTHÉISME?

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Cher monsieur Spinoza et Maître,

Si je considère votre doctrine comme un panthéisme, est-ce que je me trompe? Plusieurs indices m’y incitent. Vous assimilez Dieu d’une part à l’idée de Substance unique, infinie et éternelle, et d’autre part à la Nature. Or un des Attributs par quoi notre intellect conçoit la Substance est la Pensée. Conclusion: la Nature telle que vous la voyez est «pensante». Ce qui d’ailleurs implique la distinction entre Nature naturante et Nature naturée, qui me semble reproduire la dualité d’Attributs Pensée/Étendue. De plus, peut-il y avoir pensée sans conscience de soi? Je ne crois pas, d’après notre expérience. Croyez-vous que nos connaissances scientifiques actuelles permettent une telle métaphysique de la nature?

Je vous remercie si vous avez le loisir de me répondre et me permettez de vous poser d’autres questions sur votre œuvre que je ne cesse de relire avec beaucoup d’intérêt et de plaisir.

Avec ma respectueuse considération,

Golding Ber

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Au très déférent et pénétrant Golding Ber,

L’idée que ma philosophie puisse être un «panthéisme» ouvre, je le crains, la porte à un certain nombre de préjugés particulièrement dangereux. Tous ces préjugés dépendent en fait d’un seul: les hommes supposent communément que toutes les choses naturelles, agissent comme eux mêmes, en vue d’une fin, et bien plus ils considèrent que Dieu lui-même dispose tout en vue d’une certaine fin, car ils disent que Dieu a fait toute chose en vue de l’homme, mais il a fait l’homme pour en recevoir un culte.

Cette notion de «panthéisme» risque de garnir la totalité de l’existence des caractéristiques anthropocentrées dont je m’évertue à dévêtir Dieu dans ma tentative d’une description rationnelle du réel. Je ne vois pas par conséquent où, dans mon système de philosophie, vous détectez que la Nature naturante est «pensante», ou pire consciente de «soi». Voilà bien de ces anthropomorphisations de Dieu que je dénonce et que les panthéismes restituent en leur qualité d’ultime soubresaut cultuel lacérant la pensée rationnelle et compromettant le raisonnement géométrique.

Vôtre,

Spinoza

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Cher philosophe,

D’abord je vous remercie de votre réponse (mais je m’étonne qu’elle ne paraisse pas dans le forum). Je connais suffisamment votre œuvre et pas seulement L’Éthique mais aussi le Traité Théologico-politique, pour savoir que votre effort vise à désanthromorphiser vigoureusement l’idée de Dieu. En quoi je vous suis tout à fait; arracher Dieu à la gangue des superstitions religieuses, n’est-ce pas le restituer dans son ineffable transcendance? Cependant vous rejetez pour votre doctrine le qualificatif de «panthéiste», mais est-ce que vous n’y prêtez pas le flanc quand on lit la proposition E. II, 3 :«En Dieu est nécessairement l’idée tant de son essence que de tout ce qui suit nécessairement de cette essence». Et dans le scolie vous affirmez tout naturellement que «Dieu se comprend lui-même». Et dans la lettre 32, vous écrivez: «Il est donné dans la nature une puissance infinie de penser et que cette puissance contient objectivement, dans son infinité, la nature tout entière.» Et dans la lettre 56: «…personne en effet ne peut nier que Dieu ne se connaisse et connaisse toutes choses librement et cependant tous conviennent que Dieu se connaît nécessairement lui-même.»

Comme Dieu-substance est selon votre conception identique à la Nature (Deus sive Natura) et plus précisément à la Nature naturante, il s’ensuit, selon mon humble logique que celle-ci est bien «pensante».

Voilà ce qui me fait penser que votre doctrine peut s’interpréter dans un sens panthéiste.

Je vous pris de croire, Cher Maître, à ma profonde et respectueuse considération.

Golding Ber

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Au très pénétrant et documenté Golding Ber,

C’est de mon propre chef que je me tiens en retrait du forum, car je préfère l’officine à l’hémicycle. En réfléchissant avec la prudence requise sur les citations que vous me réservez, vous vous aviserez que si Dieu —c’est-à-dire la nature naturante— pense et connaît, c’est qu’il ne le fait nulle part autrement qu’a travers ce qui est naturellement sorti de lui, notamment les entités pensantes issues de nature, vous et moi au premier chef…

Si un mot en -isme vous tient tant à cœur pour désigner ma doctrine de l’être, nommez la sans hésiter naturalisme, cela sera encore moins risqué et tendancieux que le terme que vous proposez.

Vôtre,

Spinoza

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Cher Maître,

Vous me répondez que Dieu se «pense à travers des entités, vous et moi» et que votre philosophie se caractérise par «le naturalisme». Donc, j’en infère que votre doctrine serait un humanisme (puisque nous sommes des hommes) naturaliste. Normal puisque l’homme «n’est pas un empire dans un empire» mais bien un mode fini (une partie de la Nature naturée) des deux Attributs de l’Étendue par son corps et de la Pensée par son entendement. Voilà qui me paraît clair: ni panthéisme, ni matérialisme —je pense que tous ces «ismes» vont vous faire sourire, mais c’est une manie de notre temps 🙂 — néanmoins, il me semble que nous restons dans le réalisme cartésien, non au niveau substantiel mais modal. Il me semble que même si, comme vous l’affirmez «l’esprit (l’âme, selon les traducteurs — au fait comment traduiriez-vous «mens» aujourd’hui?) l’esprit n’est que l’Idée d’un Corps», il y a tout de même une différence entre une idée et l’objet dont elle est l’idée, non? À quoi tient cette différence? Aux Attributs, puisqu’il y a comme vous l’écrivez une idée de l’esprit dans l’entendement de Dieu, donc une idée d’idée du Corps (et de ses affections).

Je suis vraiment un peu gêné de vous interpeller de nouveau, je me dis que j’abuse de votre temps, mais j’ai une telle fascination pour votre pensée que je voudrais bien la comprendre à fond.

Croyez, cher Maître, à mes sentiments de profond respect.

Golding Ber

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Ô persévérant Golding Ber,

Vous voilà bien rapide à éliminer le matérialisme. Il me semble pourtant bien moins inadéquat que cet «humanisme» que vous m’imputez, en une pirouette ma foi fort peu raisonnable.

-isme pour -isme, il ne faudrait tout de même pas fourvoyer ma barque dans un isthme où elle ne saurait vouloir entrer. Conséquemment, notez bien: mon monisme fait que mon naturalisme et mon matérialisme éliminent votre humanisme pour ce qu’il est: un regrettable anthropomorphisme…

Vôtre,

Spinoza

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29- ÉTHIQUE OU MORALE

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Ô cher Maître!

Bien souvent, je fais référence à vos écrits pour savoir comment m’assurer une bonne conduite. J’applique au mieux votre grand principe, le conatus: «Il faut persévérer dans son être». Je cherche à acquérir de nouvelles connaissances qui puissent m’éloigner de mes affectations. Toutefois, mes passions me pèsent, la peur, la petitesse d’esprit me guettent à chaque coin de rue. J’essaie d’augmenter ma puissance car je sais que seule celle-ci me permettra de découvrir une joie pleine et entière.

Ce travail sur moi-même est certes salutaire, mais ne devrais-je pas rattacher ma volonté à des valeurs universelles? Que ma volonté devienne bonne volonté, de telle sorte que la maxime de mes actions puisse être érigée en loi universelle. J’aimerais que cette volonté qui me donne le chemin de la connaissance devienne une fin et non un moyen, de telle sorte que je traite l’humanité en moi et chez les autres toujours comme une fin et jamais seulement comme un moyen et aussi que je sois en même temps le législateur et le sujet dans la république des volontés.

Mon éthique, dictée par vos réflexions, cher Maître ne pourrait-elle pas se marier avec de profondes valeurs d’humanité? Soyez certain que de vous écrire m’a donné une satisfaction sans pareil, je serais particulièrement heureux de pouvoir encore converser avec vous.

Votre très dévoué,

Émile Meirieu

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Au très docte et digne Émile Meirieu,

L’inspiration qu’on suscite peut se mêler parfois aux conséquences qu’on engendre pour… donner une poudre délétère. Il me coûterait que votre interprétation de la valorisation que j’assigne à notre intensité d’être exerce sur votre âme le poids indu et austère d’une ascèse. En y regardant bien, vous observerez que l’intensité de l’être ne saurait exclure les plaisirs modérés (j’entends par là ceux ne débouchant pas sur des douleurs) et l’assouvissement des aspirations de tout calibre. Que votre quête d’humanité ne vous pousse pas vers la pulsion déshumanisante des spectres et vous resterez un disciple pondéré de ce Spinoza qui vous parle et qui vous dit qu’il faut savoir le lire et l’interpréter correctement et sans excès… comme tous les autres plaisirs.

Vôtre,

Spinoza

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30-QU’EST-CE QUE L’HISTOIRE?

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Monsieur Spinoza,

J’ai une question pour vous. Qu’est-ce que l’histoire et qu’a-t-elle de réellement humain? À quoi sert-t-elle? Est-ce qu’elle a de l’importance dans le présent même si elle est du passé?

Merci d’avance!

Louise Lavergne

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À la très déférente et industrieuse Louise Lavergne

Madame,

L’histoire est l’évolution interne des sociétés organisées. En effet, puisque toujours en tout lieu, les êtres humains, qu’ils soient barbares ou non, nouent entre eux des relations et forment une société organisée d’un genre quelconque, on n’ira pas chercher les causes et principes naturels des États dans les enseignements généraux de la raison. Mais on les déduira de la nature, c’est-à-dire de la condition humaine ordinaire. Cette nature naturée de l’humain, dans son inexorable déploiement, EST l’histoire. Il serait de plus aussi vain de réduire l’histoire au simple passé que de croire que la vitesse acquise par un projectile fonçant dans une direction est séparée de la course actuelle et de la destination future du susdit projectile.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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31- TRAITÉ THÉOLOGICO-POLITIQUE

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Cher Spinoza,

Tout d’abord bonjour et respect à toi,

J’ai un texte dont tu es l’auteur qui s’intitule Traité théologico-politique (1665) à étudier et j’avoue que j’ai beaucoup de mal à le cerner. J’aimerais savoir pourquoi la superstition paraît-elle la source de «nombreux troubles et guerres atroces», aussi savoir ce que tu reproches aux différentes religions et enfin savoir pourquoi cela te conduit-il à entreprendre un examen des écritures (textes sacrés)?

Merci, j’espère que tu pourras m’aider à saisir l’essence de ton texte

Asy

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Respecté et admirable Asy,

En y regardant attentivement il apparaîtra clairement que le nerf de la superstition réside dans l’imputation de caractéristiques humaines à Dieu. L’être assurant la cohérence de l’existence fait alors l’objet d’une appropriation intempestive qui le transpose en chef suprême de la tribu fanatique prête à se ruer sur l’autre tribu fanatique en l’accusant d’adorer en idolâtrie un faux chef. Le mal superstitieux ahane bien plus des faux dieux que du vrai. Et l’inévitable doctrine pérorant sur les faux dieux des autres n’est pas la moindre chose que je reproche aux religions.

Or il semble clair à ma réflexion sur les textes sacrés que ce genre de pulsion superstitieuse n’en émane pas sur la base d’une lecture raisonnée mais en vertu de distorsions et ajouts qui émanent plutôt de l’extérieur des écritures. Je lis donc ces dernières pour les protéger et les défendre en ce qu’elles valent comme contradiction de la démarche brutale et étroite des zélateurs qui prétendent y trouver ce qu’ils cherchent à leur faire dire.

Vôtre,

Spinoza

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32- APPRENDRE À DEVENIR SOI-MÊME

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Je voudrais savoir ce que vous pensez M. Spinoza sur cela: «doit-on apprendre à devenir soi-même»?

Merci de votre future réponse.

Michel Bruzzo

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Au très pénétrant et sage Michel Bruzzo

Une appréhension raisonnée du problème que vous soulevez oblige à observer que notre être est formé d’une combinaison à géométrie variable d’éléments dont nous devons nous accommoder et qui introduisent de facto en nous des contraintes inexorables, et d’éléments qui résultent ou résulteront de nos actions passées, présentes et futures. Appelons les premiers, nos limitations, et les seconds l’aptitude à produire nos œuvres, et reconnaissons que leur combinaison subtile est l’existence du soi.

La réponse à votre interrogation coule alors de source. Nous devons apprendre à encadrer nos limitations, à les assumer, à les connaître. Nous n’avons pas à apprendre, par exemple, à devenir mortel, ou limité spatialement si nous le sommes et n’en dérogerons pas. Nous devons plus simplement accepter ces dites limitations, ce qui n’est que saine modestie. Il appert donc que la seule partie du soi que nous devons apprendre à devenir est celle vouée à mettre en mouvement l’aptitude à réaliser nos œuvres. Car celles-ci, on peut les rater ou les faire.

Vôtre,

Spinoza

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33- JE T’AI AIMÉ

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C’est juste pour te dire que depuis toujours (mon année d’hypokhâgne) je t’ai aimé, que tu m’as apporté plus de joie et de réponses que n’importe qui.

Ce que j’aime, c’est «vivre à la Spinoza» c’est-à-dire pratiquer aussi un travail manuel. La beauté, la poésie, l’intérêt que tu trouvais à polir des lentilles, travail qui te procurait des contacts, autant que le rayonnement de ta pensée, j’ai la chance de les connaître en faisant des broderies (qui plaisent). La fréquentation de ta pensée m’a établie dans la constance et la sérénité. C’est-à-dire que je m’efforce d’adopter ton point de vue «sub specie aeternitatis» Voilà! Mais je ne me considère pas comme «éternelle» moi-même, ayant beaucoup de joie à me sentir éphémère. Je ne m’interdis pas de penser à ma propre mort: n’est-ce pas un événement comme un autre?

Et je veux te dire merci,

Jacqueline

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À la très sensible et très droite Jacqueline

D’évidence Madame, en plus de m’aimer, ce qui est une pulsion respectable mais somme toute commune, surtout chez votre sexe, vous avez fait immensément plus. Vous m’avez compris. Peu de femmes —et même peu d’hommes— y sont arrivés…

Je suis d’ailleurs ébloui par la puissance intellectuelle des femmes de votre siècle. Et —de moi à vous— en vous lisant séant et en lisant moult de vos semblables, je me sens presque sur le point de ravaler certains de mes propos sur la faiblesse naturelle des femmes rédigés un peu à la hâte en chute de mon Traité de l’autorité politique.

C’est que vous me semblez tout faire en égale de l’homme. Vous vous posez avec un déconcertant naturel en être humain plutôt qu’en femme. C’est une chose difficile à comprendre pour un homme de 1676. Pourriez-vous m’expliquer cela? Il me serait très utile d’apprendre de vous sur ce sujet. Vous me rendriez une sorte de politesse philosophique en somme, et je vous en remercie par avance.

Dans l’espoir de vous relire et de méditer votre sagesse,

Spinoza

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Puis-je me permettre de faire une remarque sur votre prénom: vous le partagez avec le charmant héros d’une des plus gracieuses comédies de sir William Shakespeare, le Benedict de Beaucoup de bruit pour rien (qui devint amoureux par persuasion de la très moqueuse Béatrice).

N’ayant pas lu le Traité de l’autorité politique, je ne savais pas que vous aviez émis quelques doutes sur la force morale et les capacités intellectuelles des femmes. Votre prédécesseur, René Descartes, avait beaucoup d’estime pour une de ses correspondantes féminines, la princesse Elizabeth; que dire de l’ascendant que prit sur lui la reine Christine de Suède? Les salons des nobles dames de votre temps étaient ouverts aux savants et aux penseurs… La science était fort «à la mode» grâce à elles. Quand nous avons un peu de loisir, que l’âge de la retraite est venu, nous ne sommes plus astreintes aux soucis du ménage, des enfants… Nous pouvons consacrer une partie de notre temps à de profitables lectures et à la réflexion. C’est un professeur de philosophie qui m’a fait entrevoir de façon inoubliable (il y a de cela bien longtemps) tous les trésors de lucidité et de sérénité que l’on pouvait trouver dans votre œuvre, mais la compréhension n’est venue qu’au bout d’une longue fréquentation. Ne me faites pas plus futée que je ne suis; persévérante, oui!

Bien que je me sente infiniment redevable à votre Éthique, je ne peux souscrire à cette affirmation (que je cite à la fois de mémoire et de travers): la musique est «bonne pour le mélancolique, mauvaise pour l’affligé; pour le sourd, elle est indifférente». Même le sourd perçoit la beauté des rythmes, son diaphragme est sensible aux vibrations, etc.

Sincèrement vôtre,

Jacqueline

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À la très sereine et très savante Jacqueline,

Passons sur la justesse de la citation de mon opus sur la musique car il compte de peu que vous en dictiez la lettre exacte si vous en avez capté l’esprit. Or, qu’en est-il exactement de cette compréhension, Jacqueline?

Permettez-moi de faire observer que l’aphorisme incriminé ne porte pas sur l’acuité auditive des sourds, mais sur la musique. Il vise à affirmer que les combinaisons sonores harmonieuses que produisent les instrumentistes ne charrient pas, comme on le croit communément, des sentiments inhérents, mais se trouvent investies des émotions de ceux qui les découvrent dans l’état d’esprit du moment. Si le sourd a, selon votre science, accès à une portion de la pulsion sonore, cela ne le fait pas pour autant échapper à la teneur de mon aphorisme qui dit simplement que si lesdites pulsions sonores agitent pour lui des émotions, il s’agit d’émotions qui sont déjà imprégnées en lui et non qui s’y injectent avec le flux sonore. S’il existe un sourd réel qui, comme mon sourd abstrait, vit dans un silence intégral ou n’entend simplement rien parce que l’orchestre est trop loin, il sera le seul a n’avoir pour la musique qu’indifférence.

D’autre part je ne sais pas si l’ascendant des reines et des princesses sur Cartesius sont des indications de la force de caractère de ces dames ou de la faiblesse intellectuelle dudit Cartesius, mais je peux vous assurer qu’en mon temps hormis en quelque reine nordique il n’est guère de force intellectuelle morale ou physique en la femme. Vous m’avez répondu, Jacqueline, en me parlant de mon temps, sur lequel je sais tout ce qu’il faut savoir. Je ne vous demandais que de me parler du vôtre, qui est pour moi de concert avenir, utopie, et grand mystère. Car enfin observez le savoir des femmes qui m’interpellent sur le présent forum. Ce sont les Ninon et les Lisette de votre temps et elles font pâlir en intelligence et en sagacité les reines de Suède et les princesses de Bohème du mien.

Comprenez la déroute de Spinoza, elle est celle de l’avant-garde de son siècle, et éclairez-moi. En votre temps la femme sert son ménage et ses enfants toute sa vie, puis au moment de la retraite elle est promue égale de l’homme, en action et en philosophie?

Mes correspondantes sur DIALOGUS sont donc toutes des retraitées, ce qui confirme leur sagesse? Expliquez-moi, ne me laissez pas dans l’ignorance, ébouriffé et en déroute comme ce Benedict de tréteaux forains auquel vous m’identifiez comme en raillant…

Spinoza

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C’est une grande joie pour moi de pouvoir entrer plus avant dans la voie suivant laquelle vous conduisez votre raisonnement, et d’éviter les contresens que (après quelques siècles) je puis être amenée à commettre.

Mais avant tout, je dois vous demander de ne pas imputer à la raillerie la remarque que j’ai eu la maladresse de faire touchant à l’homonymie que vous entretenez avec un personnage créé par sir William Shakespeare. Vous n’appartenez point à la secte janséniste, qui a fait grand bruit au royaume de France, illustrée qu’elle fut par de très bons esprits, dont le remarquable Blaise Pascal (un véritable puits de science! et ses écrits polémiques seront toujours des modèles de rhétorique et d’efficacité), aussi, rien ne vous empêche de trouver du plaisir à ces aimables fictions surtout lorsqu’elles révèlent de profondes vérités sur l’être humain et ses affects, comme c’est ici le cas. Je citais à dessein Beaucoup de bruit pour rien car on peut voir dans cette comédie une illustration bien claire des propositions XI à XXX de la troisième partie de votre Éthique: De l’origine et de la nature des affections de l’âme, c’est-à-dire les effets de l’imagination: Benedict croit être «librement» amoureux de Béatrice, il ne sait pas qu’il a été manipulé «per jocum» par des amis qui lui ont fait croire que ladite Béatrice l’aimait (alors qu’elle ne cesse de le larder de ses impertinents lazzis). Et le spectateur sourit d’être au courant de ce qui fait réagir le personnage.

Sur la comparaison des mérites intellectuels des dames du temps jadis et des nôtres, sachez que je voue une immense estime à celles de votre siècle (je ne connais que les françaises) qui eurent tant d’influence sur les arts, les mœurs et les lettres: La Fayette, Sévigné, mademoiselle de Lenclos, madame Acarie… Si j’ai attendu l’heure de la retraite pour avoir le loisir de reprendre vos écrits, n’en soyez pas étonné. «Primum vivere, dein, philosophari», c’est un commun proverbe. Je ne généralise pas, ce fut mon cas!

Sur un point j’ai besoin que vous éclairiez mon esprit. (Le corps de votre doctrine est pour moi cohérent et —je vous l’ai dit— suffisant pour m’établir dans la sérénité.) J’achoppe lorsqu’il est question des «préjugés relatifs au bien et au mal, au mérite et au péché…» (fin de la première partie de L’Éthique). «… les hommes jugent suivant la disposition de leur cerveau… Si, par exemple, le mouvement, que reçoivent les nerfs, des objets qui nous sont représentés par les yeux, convient à la santé, alors les objets qui sont en cause sont appelés beaux…»

Peut-on faire autrement? N’est-ce pas légitime? Vous n’appartenez pas à la secte que j’ai citée, où l’on se fait une gloire de paraître indifférent au plaisir que nous donne cette harmonie entre les objets et nos sens. J’entends des petits malins proclamer que ce qui est «mauvais pour l’homme peut être bon pour plasmodium malariae.» Je les entends répandre que vous êtes un tenant du relativisme, alors que les dernières propositions de L’Éthique touchent au sublime et sont bien éloignées de telles sottises.

Benedict carissime, le jeu du dialogue stimule et renforce la réflexion: soyez-en remercié.

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Voilà, Dame du futur, que vous m’enfermez à votre tour dans une petite cage, non celle du lazzi de la flamme de votre Benedict bateleur, mais plutôt celle de vos postulats philosophiques un peu abrupts. Vous semblez d’abord supposer que j’ai questionné la légitimité de la relativité de l’opinion sur le beau, quand il n’en est rien. Vous affirmez ensuite —sans les citer— que des passages de mon opus principal me confirment comme non relativiste de par leur caractère sublime. La relativité de l’opinion sur le beau s’appliquant à tout, y compris à vos propres émotions en me lisant, il découle implacablement que le «sublime» n’est pas obligatoirement le «vrai». Et je peux corollairement vous assurer que certains zélateurs de mon temps ont trouvé la finale de mon Éthique du même tonneau que son milieu et son ouverture, c’est-à-dire fort laide… Ils ont su dès lors confirmer, crûment et sans ambivalence, que le beau n’a pas d’existence objective, contrairement à ce que l’on nomme le «vrai», qui lui, dans son mouvement inexorable, vous en conviendrez avec moi, ne souffre la corrosion d’aucun relativisme.

Cette distinction entre le «beau» subjectif et relatif et le «vrai» objectif et indépendant de tout point de vue même lorsque méconnu, compte pour beaucoup dans ma philosophie. N’est-ce pas là —cette distinction— une observation (pour parler selon votre manière) «légitime»?

Benedict

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34- LA CONSCIENCE

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Cher Monsieur Spinoza,

Je voudrais que vous répondiez à mes questions sur la conscience et la raison. Qu’est-ce que la conscience? Qu’est-ce que la raison? Écouter la voie de la conscience, est-ce écouter celle de la raison? Et quel serait le point de vue des empiristes et des rationalistes à cette dernière question?

Merci à l’avance

J’attends votre réponse avec impatience.

France Lalande

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À la très méthodique et inquisitrice France Lalande

La conscience est la capacité de la matière pensante à se refléter ses propres conditions particulières d’existence et à s’aviser du réel. La conscience voit le soleil se lever à l’est, monter au zénith, se coucher à l’ouest.

La raison est une aptitude à reconstruire, spéculativement et avec adéquation, les motivations imperceptibles du perceptible. En cela, la raison est la réalisation ultime de la conscience. La raison découvre éventuellement que la terre tourne autour du soleil, et non l’opposé.

Le fait d’avoir posé cette axiomatique et de m’y tenir m’oblige ensuite à vous faire observer que vous n’entendez pas l’idée de conscience dans le même sens dans votre tierce interrogation que dans le résultat qu’appelle vos voeux par votre prime interrogation. Cette «voix de la conscience» que vous évoquez ressemble fort à celle de la «bonne ou mauvaise» conscience qui pousse, par exemple, le pauvre hère ayant chapardé un pain au temple à courir le rendre au derviche bien nourri en tremblant et en invoquant pardon. Laissons, si vous voulez bien, ces «voix», coupables ou bien intentionnées, là où elles sont, dans la portion irrationnelle de notre être collectif. Avisons-nous ensemble que conscience et raison sont sans «voix», car elles sont de faits, d’actions et de pensées, plutôt que de paroles, et autorisez-moi alors à reformuler votre tierce question ainsi. La conscience est-elle raison, pour dire: la conscience perçoit-elle ce que la raison dégage de façon directe et automatique?

Et c’est ici qu’on se doit de convoquer les empiristes et les rationalistes de votre quatrième interrogation. En effet les premiers répondent «oui» à cette interrogation, car ils croient que ce que la conscience perçoit est le seul réel méritoire. Les rationalistes répondent «non» à la même interrogation, qui considèrent que sur la base de ce que la conscience observe doit s’échafauder le beau risque méthodique de l’explication spéculative.

En m’entendant mentionner, Madame, qu’il y a beaucoup plus dans ces quatre petites questions faussement anodines que ne le laisserait croire leur lecture cursive par le commun, vous déduirez de vous-même dans lequel de ces deux camps je me range.

Vôtre,

Benedictus de Spinoza

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35- COURT TRAITÉ

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Très honoré Maître,

Je me permets de venir déranger votre béatitude éternelle parce qu’une question occupe mon esprit. Êtes-vous l’auteur du Court traité ou bien avez-vous laissé un de vos disciples l’écrire à votre place, grâce aux notes des cours suivis chez vous? Le Court traité, a-t-il été écrit en latin ou en hollandais? Pourquoi parlez-vous de L’Éthique dans vos correspondances alors que vous pensez au Court Traité? N’avez-vous pas choisi le titre de: korte verhandeling? Je vous demande humblement pardon de vous poser tant de questions, comme si vous étiez un vulgaire criminel aux prises avec un interrogatoire de police. Mais il y a des circonstances atténuantes: je vous pose ces questions au nom d’un ami très cher qui est empêché. Il est en prison et étudie votre œuvre avec joie depuis plusieurs années. D’ailleurs à mes yeux, il est le seul disciple vivant que je vous connaisse. Il est vrai que je connais peu de gens.

Très cher et très honoré Maître, je vous remercie de prendre le temps de répondre à la simple mortelle que je suis. Mais en fait, c’est à l’un de vos disciples que vous répondrez car je me chargerai de communiquer votre réponse à mon ami dès que je l’aurai.

Sincères amitiés,

Catherine

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À la très inquisitrice et déférente Catherine,

Je vous écris du présent, de l’année 1676 très précisément. Il n’y a aucune béatitude à cela, car ce sont des temps très durs, tout comme les vôtres probablement. De fait, votre époque est, pour sûr, pour moi, un mystère et une utopie, mais ce n’est certainement pas un paradis terrestre. Qu’il en soit autant pour vous de la mienne…

J’ai fini, en vous lisant et relisant, par comprendre une chose très grave: le gros de la publication de mon oeuvre est posthume, et la configuration dans laquelle vous vous la représentez m’est singulièrement étrangère. Je ne sais donc mie de ce «Court traité» dont vous me parlez… Sur cette question, plus délicate qu’il n’y paraît, tout ce que je suis arrivé à tirer de mes hôtes de DIALOGUS (des gens de haute vertu, et très pudiques sur tout ce qui concerne la mort de leurs hôtes historiques) est que mes précieux manuscrits seront emportés, sitôt après ma mort, par l’excellent Louis Meyer, homme droit et rangé, qui les fera publier à Amsterdam sous le sigle B. de S., grâce à un don anonyme.

En conditions normales, j’écris tout moi-même, l’idée d’un disciple porte-plume m’est étrangère. Le susdit traité est donc certainement de moi. Pour savoir en quoi consiste le traité auquel vous pensez, et s’il se distingue ou s’identifie à celui auquel je pense moi même, il va falloir m’en faire parvenir le premier paragraphe.

Respectueusement vôtre, et avec tous mes regrets,

Benedict de Spinoza

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36- NOUVELLES PHILOSOPHIES

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Monsieur Spinoza,

Je viens tout juste de terminer la lecture d’un de vos livres, soit le Traité Politique. Depuis, vous hantez mon esprit. Je prends donc la liberté d’aller vous rejoindre dans le temps, en sautant trois siècles, confiante que vous me recevrez… non pas à bras ouverts, mais à esprit ouvert.

Je sais que vous avez été polisseur de verres de lunettes pour gagner votre pitance quotidienne. Se peut-il que ces gestes répétés de polissage vous aient amené à la constatation de l’aveuglement humain due à l’étroitesse de ses champs de vision? Je sais également que la publication de vos livres vous a attiré l’hostilité des autorités religieuses. Cela ne me surprend pas du tout. Mais consolez-vous, cher Maître, car peu après votre mort, des libres-penseurs firent paraître d’autres de vos œuvres.

Votre pensée s’offre comme un message libérateur à l’égard de toutes les servitudes. Il est porteur de la joie que procure la connaissance. Votre conception de la vie en société me plaît. En effet, vous la voyez comme la réunion d’êtres qui se sont acceptés et qui ont le droit de protester, quand les libertés publiques ou autres, sont bafouées. Pendant que je faisais la lecture d’un de vos livres, j’ai eu envie de voir votre visage. J’ai donc pris le dictionnaire et me suis arrêté à votre regard qui interroge et à vos lèvres où flotte un certain sourire. Est-ce de l’ironie ou de l’espoir? Enfin, votre sourire est indéfinissable!

Je dois vous quitter pour aller à mes occupations terrestres, qui, soyez assuré, ne sont pas vaines. Je m’interroge, moi aussi, sur le monde et sur sa fragilité et reste confiante en l’avenir.

Recevez, Monsieur, mes salutations distinguées. Peut-être pourriez-vous venir visiter notre siècle et par le fait même vous mettre au parfum des nouvelles philosophies?

Au revoir et à très bientôt!

Mireille, femme des 20ième et 21ième siècles.

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À la très renseignée Mireille,

J’ai peine à me représenter par quelles canalisations compliquées a pu se transmettre mon sourire jusqu’à vous, mais l’option consistant à y voir un espoir prospectif, détaché des tristesses cruelles du présent, est l’option juste.

Je vous supplie cependant d’agréer que mes travaux d’optique et de confection de verres à lunettes n’ont rien à voir avec la quête souffreteuse de quelque pitance. Ma technique de polissage de verre est réputée dans toute l’Europe, et, au plan des considérations générales sur cette matière, il ne me paraît nullement sain de rabattre le travail manuel de précision aux tâches obligées, grossières et indésirées de la basse survie. Inutile de vous dire que le dédain méprisant, ouvert ou ourdi, à l’égard du travail de l’œil et des mains procède d’une philosophie peut-être «nouvelle» mais qui n’est certainement pas la mienne.

Il est de fait que cette idée de «nouvelle philosophie» me paraît plus plaisante que sérieuse. Mais je serais fort curieux et intrigué de discuter de cette question avec vous, Mireille. Mandez-moi, s’il vous est loisible, les grandes lignes des thèses de ces susdites philosophies «nouvelles» dont vous faites si grand cas, que je m’abreuve à l’eau fraîche et cristalline de votre siècle en pensées…

Démontrez-moi, si faire se peut, par cascades qui scintillent et fontaines bruissantes, machineries automates et saults merveilleux, que l’eau n’est pas toujours de l’eau…

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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37- À PROPOS DE L’ÉTHIQUE

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Monsieur De Spinoza,

Peut-être pourriez-vous, par quelque conseil ou autre prescription, guider vers les portes de votre œuvre le jeune lecteur méditatif avide de connaissance que je suis. Dans l’état actuel des choses, l’usage de la raison, et donc la philosophie, se présentent à moi comme une voie obligée à emprunter pour prétendre, peut-être un jour, à la sérénité de l’âme, et à m’arracher ainsi à la mélancolie. Je vogue dans mes pensées, à défaut de vivre, chose qui m’est pour l’instant d’un accès difficile. C’est au détour de nombreuses lectures (et en fouillant hardiment dans mes souvenirs de terminale) que mon intérêt s’est soudain focalisé sur vous, et plus particulièrement sur votre Éthique qui se présente à moi comme un des plus solides édifices de pensée ayant été publié (de ce qu’on en dit).

C’est là que les choses se gâtent un peu, et que la motivation laisse place à la frustration. Quelle difficulté! Je ne baisse pas encore les bras, mais j’avoue qu’un nombre conséquent de lectures (nombre qui ne cesse de croître) des quatre premières pages de la première partie ne m’ont pas suffit pour les comprendre… Et je ne puis continuer sans être convaincu de vos premières affirmations, sans quoi mon entreprise serait vaine et futile. Je bute sur bon nombre de vos définitions, en particulier celles concernant ce que vous appelez «attributs» et «affections». Je côtoie peut-être les limites de ma compréhension…

Quels sont donc vos conseils? Comment assimiler correctement ces objets abstraits et les confronter convenablement dans mon esprit, pour pouvoir effectivement me mettre d’accord avec vous sur vos propositions et suivre votre cheminement sans douter sans cesse? Pourquoi avez-vous si peu eu recours à des exemples pour le commencement de votre œuvre, qui n’auraient pas condamné cette dernière, comme je le pense, à ne pouvoir être véritablement assimilée que par l’élite intellectuelle? Cela découle sans doute de votre souci de rigueur, qu’on dit «géométrique», cependant les traités philosophiques devraient, pour moi, être mis à la disposition d’un maximum de personnes. Je pense notamment à la clarté des dialogues socratiques, et à l’enthousiasme qui s’empare du lecteur pendant leur lecture. Votre rigueur est terriblement rebutante, et fait sans doute défaut à l’universalité (potentielle) de vos propos.

Bien à vous,

Antonin

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Au très méticuleux et patient Antonin,

Mon OPUS MAXIMUS s’adresse à l’élite intellectuelle. Ceci ne souffre pas débat. La question de savoir si le vulgaire peut y accéder est donc extérieure au champ de la réflexion didactique que vous m’imposez, et je vais d’office postuler que vous disposez des capacités requises pour comprendre mon ouvrage.

Vous me semblez commettre l’erreur de basculer dans une de ces lectures sapientiales où se lie la fidélité dogmatique du cœur et le doute honteux de la raison. Cela vous engonce et alourdit votre vol. Or, l’œuvre forme un tout organique qui agit en avancée et en ressac. Voilà que vous butez —comme vous dites— sur une définition, un axiome, une idée, n’en campez pas pour autant au pied du mont de la sagesse. Vous vous y gèleriez les membres de ne plus avancer. Poursuivez, poursuivez la lecture. Reposez votre esprit dans les scolies, qui sont autant de cachettes de vivre en marge du raisonnement géométrique pour mes bons amis du futur. Lisez, lisez. Le caractère organique de l’opus ne vous trahira pas. Ne vous comportez pas en épigone frileux, mais en explorateur allègre.

Quand une première lecture douloureuse, échancrée, incomplète sera terminée, revenez me voir, et nous causerons plus avant.

Courage.

Spinoza

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38- FINITUDE DE DIEU

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Cher Monsieur Spinoza,

Croyez-vous que Dieu soit infini au sens grec, c’est-à-dire illimité, ou croyez-vous plutôt que c’est notre incompréhension de Dieu qui le rende infini?

Je suis actuellement, suite à la lecture du livre de Job, aux prises avec ce dilemme. Prière de m’éclairer.

Le Grand Irshmourth

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Au très spéculatif et investigatif Irshmourth,

L’identification de Dieu à la réalité naturelle est le fondement de mon système de philosophie. Il découle de ce fait que l’infinité de la réalité de la nature est DE FACTO l’infinité divine. Celle-ci est donc d’Être et non de connaissance, et notre incompréhension n’a pas grand chose à y faire, autre que de s’affliger de la si mal embrasser.

Spinoza

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Cher Spinoza,

Moi qui croyait vous tendre un piège. Vous sachant d’arrière-plan Juif, j’avais en tête que pour vous Dieu était infini par l’impossibilité que nous avons de Le comprendre. Cette idée se manifeste chez un certain monsieur Lévinas, que vous avez peut-être croisé au fil de vos pérégrinations temporelles.

Ceci dit, si Dieu est infini au sens où il est illimité, c’est qu’il possède une infinité d’attributs. Or, je vous prie d’excuser mon scepticisme, la nature ne semble pas dotée d’une si grande diversité. J’ai tenté par moult méditations de comprendre cet ordre naturel afin d’y conformer mon propre esprit, mais je n’y suis guère parvenu.

Doit-on croire que cette infinie diversité existe en Dieu comme puissance d’être? Hélas, cette idée me déplaît d’avance et je ne saurais vous prier assez de l’expurger de mon esprit par quelque argument.

Amicalement,

Irshmourth

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Au très docte et très circonspect Irshmourth,

Il me semble que vous décrétez la finitude de la nature sur ce ton péremptoire qui est celui des drapiers d’Amsterdam qui affirment, à qui veut bien les entendre, que leurs toiles sont les plus douces et les plus moelleuses de tout l’Orient et de tout l’Occident. Force est à l’esprit rationnel de se questionner sur l’exhaustivité de la vérification sur laquelle se base ces affirmations de commerçants. Le fait est que la nature ne se réduit en rien à ce maigre potager qu’est notre entourage immédiat. Avisez vous du fait qu’il y a lieu d’entendre par nature rien de moins que la totalité de l’existence. Sa finitude en temps et en espace n’est rien de moins que l’attestation cruelle de la finitude de nos sens et de notre capacité spéculative. Il est de l’être existant que notre savoir a encore à atteindre. La finitude de cet être non-rejoint n’est pas démontrée. Le contraire semble la notion la plus juste à se donner de l’intégralité de l’existant.

Pour ce qui est de la puissance de dieu, il est impossible de ré-introduire cette idée sans de nouveau anthropomorphiser l’entité assurant la cohésion de l’existence. Cela n’est pas acceptable, comme je m’en suis amplement expliqué dans ma Philosophie.

Spinoza

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39- TROIS QUESTIONS QUI ME CHIFFONNENT

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Bonjour,

Donc voici ces trois questions:

— pourquoi personne n’est tenu d’avoir une religion plutôt qu’une autre?

— pourquoi personne n’est tenu d’avoir une religion plutôt qu’aucune?

— pourquoi personne n’est tenu de n’avoir aucune religion?

Merci

Au plaisir de te lire!

Del-123321

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Au très méthodique et géométrique Del-123321

Sur la première question je me vois obligé de contester la prémisse. Un grand nombre de gens sont tenus d’avoir une religion plutôt qu’une autre, attendu que la religion que nous embrassons nous est imposée sans choix par les co-religionnaires que nous côtoyons pendant les premières années de notre vie.

Sur la seconde question, je dois aussi contester la prémisse. Nombreux sont ceux qui seraient naturellement affinitaires avec le fait de n’avoir aucune religion mais se voient imposer d’en embrasser une par les zélateurs qu’ils côtoient.

Quant à la troisième question, je partage de tout cœur le regret qui s’en dégage. Personne n’est tenu de n’avoir aucune religion en vertu du fait que le prosélytisme est actif et offensif alors que la déréliction est passive, silencieuse et inoffensive. En assumant que jamais la vérité n’a engendré de fanatisme, il te sera facile de dégager la vraie option de la fausse au cœur du débat lancé par ta troisième question.

Bien à toi,

Spinoza

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40- INFLUENCE DU KABBALISME ET D’ÉPICURE

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À l’illustre et célèbre B. de Spinoza

L’inventaire des biens que vous avez laissés après votre disparition nous permet de contempler une excellente collection d’ouvrages savants allant de la physique à la linguistique. Ma question ne se veut pas indiscrète mais qu’en est-il de votre intérêt pour les écrits kabbalistiques dont l’influence sur vos œuvres ne peut à mon sens être absolument écartée si on en mesure la teneur gnostique. Je ne voudrais pas abuser de votre temps, ni de votre grande bonté, mais qu’en est-il du magnifique Épicure et de sa vision matérialiste du monde?

J’espère que vous passez des jours emplis de joie suprême et vous assure de ma plus sincère reconnaissance.

DGsu

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Au très docte et très incisif DGsu

En me référant à la lecture kabbaliste des écritures, je suis prêt à admettre qu’il y a quelques ressemblances de surface entre l’entreprise des sectateurs de la Kabbale et mon traitement des textes, en ce sens que la volonté de dégager une compréhension autonome et indocile de la tradition nous anime et que, pour parler cru, nous le faisons sans avoir froid aux yeux. Ceci dit, j’insiste fermement sur le fait que là s’arrête toute ressemblance. Je nie la moindre influence de la Kabbale sur ma pensée. En effet, les Kabbalistes ont une propension accusée à surcharger les textes sacrés de symboles tarabiscotés de calembredaines. Cela s’amplifie au fil de leur progression doctrinale à un point qui brouille la compréhension et grippe la saine rationalité à laquelle ma propre lecture des Écritures aspire.

Plus profonde et plus lumineuse est sur moi l’influence du grec Épicure, penseur central dont l’œuvre de plusieurs milliers de pages fut détruite avec un tel acharnement par ceux qui avaient peur de la raison qu’il ne nous en reste que quelques minces feuillets préservés courageusement par des épigones. Pour arriver à citer un seul exemple de cette immense sagesse, je devrai le faire en évoquant mes poumons malades qui me font de plus en plus souvent dire avec Épicure: ne te soucie pas de la mort. Quand elle est là, tu t’es éteint et elle ne t’est déjà plus rien, comme la vie même. Quand tu vis, c’est qu’elle n’est pas là et t’en inquiéter n’est alors que surfaite spéculation.

Outre la plus valeureuse des sagesses, il y a aussi en ces vérités sur vie et mort une saine opposition de l’être et du non-être qui fonde une compréhension fondamentale qui, depuis le fond jusqu’aux combles, illumine comme clou d’or toute la philosophie.

Respectueusement,

Spinoza

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41- SINGULARITÉ OU COMMENCEMENT

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Salut

La Question, celle que l’on s’est posée des milliers de fois, celle qui engendre une kyrielle d’hypothèses. La Question primordiale d’après moi, celle qui passe avant toutes les autres, frustrante et fascinante à la fois, trouvera-t-elle un jour une réponse valable et concevable?

La matière, le plasma, ou l’énergie, la Genèse —basée pourquoi pas sur un Big Bang qui aurait pu ou pas se répéter à «l’infini», créant chaque fois un Univers différent (?) si tel est le cas, subissant l’accrétion de la matière (si les lois qu’il aurait engendrées le permettent selon la masse critique et la Force de Gravitation) jusqu’au Point Critique, au seuil ultime, pour recommencer un nouveau cycle— ne peut provenir de rien (?).

Que notre Univers soit une bulle parmi un océan de milliards d’autres univers, que les scénarii scientifiques, aussi complexes soient-ils, se succèdent, peu importe, il faut bien une étincelle? Que quelque chose, une entité, une force apporte la «poudre magique»! (vous voyez ce que je veux dire?) Pour effectuer la circonférence d’un cercle indéfiniment, il faut bien poser le doigt à un endroit et un moment précis.

On parvient à remonter les événements de l’Histoire Universelle jusqu’au Mur de Planck (concept historique admis aujourd’hui mais toutefois sans certitude…), cependant notre logique ou notre début de compréhension se cogne inexorablement contre un Mur de l’Esprit!

Quelle est la logique de tout ça? Quel est le «rôle» de notre Univers (ou des autres s’ils existent)? Unique ou pas, notre Univers n’a pu provenir du Néant, Big Bang ou pas! Y a-t-il réellement une Entité qui soit à la base de la Genèse? Et si c’est le cas, comment cette Entité est-elle apparue? J’ai du mal avec les concepts infinis… L’Homme doit-il toujours en fin de compte mettre la création du Monde entre les mains d’une Force qu’il ne comprend pas?

Merci pour votre réponse,

Mickey Noospirat

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Au très pénétrant et savant Mickey Noospirat

Sur la question cosmologique que vous soulevez, il est des principes stables qui ne se dénient pas, quelles que soient les options adoptées sur les affaires de détails (si tant est qu’une question si vaste et cyclopéenne souffre l’investigation du détail).

Convenons de nommer COSMOS la portion de l’entité universelle accessible à nos connaissances naturelles et spéculatives et de nommer UNIVERS la totalité de la même entité, c’est à dire le COSMOS même, plus la partie qui nous reste mystérieuse soit parce qu’elle est trop éloignée, trop ancienne, trop dense ou trop minuscule. Il découle alors de ceci trois faits implacables:

1- L’UNIVERS inclut le COSMOS et cette proposition n’est pas réversible. Le seul fait qu’il reste encore des choses à connaître confirme que les conclusions astronomiques présentes et futures sont circonscrites au seul COSMOS et le seront encore pour fort longtemps.

2- Toute idée d’un «bang» initial ne peut concerner que le COSMOS. Nous n’avons aucun moyen de proclamer que le «bang» d’origine, que nous croyons connaître, est celui de l’UNIVERS intégral. Le seul fait que nous ne voyons pas en deçà de ce dit «bang» interdit à la spéculation méthodique d’y asseoir le point de départ UNIVERSEL. L’existence n’est, après tout, peut-être qu’une longue suite de pétards de fête cosmologiques. Vos savants modernes manquent cruellement de modestie quand ils vous affirment le contraire de ceci. Ils ne vous ont pas leurré et je m’en félicite.

3- Les notions de «début» et de «fin» sont aussi vouées à être restreintes à l’espace strictement cosmologique. Notez qu’en saine philosophie, il en est de toute façon toujours ainsi des idées de début et de fin, que l’on parle du début d’un incendie, de la fin des récoltes, ou des deux extrémités en temps de l’entité cosmologique. Ne débutent et ne se terminent que des découpages effectués par la vue que notre esprit se fait des choses en mouvement. L’exemple de la «fin» de l’enfance et du «début» de la sagesse sont particulièrement éloquents sur ce point, Mais il y a d’innombrables autres preuves de cette réalité du caractère limitatif des débuts et des fins.

De tout cela, il découle que l’infini existe autant en espace qu’en temps. Ce qui a débuté, ce qui se terminera c’est le COSMOS. L’UNIVERS est et fluctue, sans plus.

Allez vous détendre au bord de la mer et cultivez la petite analogie suivante. Dites vous que chaque vague est un COSMOS avec son bang initial, sa crête et son déclin. Et voulez admettre que l’UNIVERS est la totalité de l’océan que vous contemplez. La préséance du fini sur l’infini est la seule limitation de cette analogie. Autrement, elle représente au mieux le principe cosmologique. Cultivez donc sereinement cette image.

Votre connaissance des détails du problème n’en sera pas nécessairement amplifiée de tant, mais une grande paix spéculative vous gagnera sur ce qu’il en est du cadre rationnel fondamental à donner aux principes axiomatiques de votre cosmologie.

Vôtre,

Spinoza

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Merci pour cette réponse si rapide et concise (je vois que vous avez aussi le haut-débit là où vous êtes… ;-))

Cependant, je dois admettre que vous ne répondez pas exactement à la question «centrale» du sujet, même si j’en pose plusieurs en effet… Donc, en ce qui concerne le Cosmos, vous m’avez mis en accord avec votre axiome convenant parfaitement à ma compréhension. Ce Cosmos restera toujours aussi proportionnellement vaste et étendu que nos appareils et notre logique (avec un ou deux génies de temps à autre pour mettre un peu de kérosène dans la machine «Science») nous en donneront un aperçu et une vision globale ou détaillée.

Mais l’Univers, oui, l’Univers. Le Tout si vous voulez, celui qui englobe le Cosmos, les autres s’ils existent et autres choses encore, n’a pu provenir du Néant (qui reste Lui-aussi difficile à concevoir), ou alors faudrait-il surnommer ce mot «Néant», et le rebaptiser «Dieu» ou «Entité», ou mieux encore «Force», qui sait… Je m’efforce à trouver un début, c’est lassant je sais!

J’admets que notre vie et notre logique restent basées sur l’expérience de nos sens, et il est assez ardu de tenter une pensée nouvelle qui irait à l’encontre de résultats et de faits naturels que l’on a suivis tout au long de notre existence.

Alors, essayons simplement de suivre le chemin qui a amené l’Homme jusqu’ici et tentons de percer le mur qui encombre son passage… Naissance, vie, mort… Ces trois concepts qui réunissent une même entité, un même organisme, ou un même astre, sont propres à chacun, et ils se vérifient expérimentalement, que ce soit pour un minéral, un végétal, un animal, une planète ou une étoile… Alors pourquoi pas pour notre Univers? Même si les lois diffèrent selon l’agencement des particules et des lois fondamentales de cosmos non semblables, il est «évident» que tous respecteront les lois de la naissance, de la vie et de la mort, car il y a une évolution et une entropie!

Le modèle de l’Univers doit forcément contenir cette suite logique, c’est pourquoi ma priorité n’est pas de savoir ce qu’il deviendra (quoique…), ou ce qu’il est à l’état actuel des choses (forme, grandeur(s), limite(s)… et son but, mmhhh oui, j’aimerais savoir en fait), mais avant tout comment il a commencé, et donc s’il a commencé, qu’est-ce qui l’a fait commencer… Qui ou quoi a «allumé l’interrupteur», qui a fait la Genèse, la Matière, les Lois globales, doit-on parler d’un… Dieu? (sans rapport aucun avec les religions, vous en convenez tout autant que moi…)

C’est à s’en taper la tête contre les murs! J’attends avec ferveur votre magistrale argumentation qui, je l’espère, répondra, même approximativement, aux questions qui torturent mon esprit depuis ma tendre enfance…

P.S.: Et cette Force ou cette Entité, d’où vient-elle? L’infini et l’éternité resteraient-ils la réponse à toutes ces questions?

@pluche

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Mon bon et patient Mickey,

Simplicio demandait aux deux autres [Salviati et Sagredo, dans le célèbre dialogue de Galilée sur les Mondes. Monsieur de Spinoza n’a pas voulu daigner nous dire s’il avait connu ce texte, très subversif en son temps, de lui-même ou via la documentation de DIALOGUS – NDLR] la question suivante: «Si nous ne suivons pas Aristote, qui suivre alors? Donnez-nous un autre Maître à suivre, si Aristote a failli». Les autres, par prudence, n’ont pas osé crûment lui répondre: «Nous ne te demandons pas de suivre un autre Maître, Simplicio. Nous te demandons, plus radicalement, plus fondamentalement, de cesser de suivre aveuglément le moindre Maître et de juger par ta propre expérience». Sans comprendre la radicale fausseté de son programme, Simplicio perpétuait, par réflexe d’opinion, les prémisses que les deux autres venaient de déraciner.

Vous commettez, cher correspondant, la même erreur que Simplicio, mais sur le principe cosmologique plutôt que sur l’attitude scolastique. Vous dites: «Je suis prêt à cesser de chercher où commence le Cosmos et je comprends que son commencement est faux vu que l’Univers englobe ce commencement. Je demande alors: où commence l’Univers?» Ce qu’il vous faut comprendre c’est que c’est la prémisse que vous perpétuez, cette idée même de commencement, qui est fallacieuse. L’invitation ici est d’y renoncer et d’accepter que l’univers est non créé, non déclenché, non enclenché, non amorcé, non démarré. Il est, de toute éternité, succession purulente et foisonnante des transformations et mutations des différents cosmos.

Votre inquiétude face à cette idée de l’inexistence objective du commencement tient au fait que vous contraignez le tout de votre réflexion à l’écorce humaine qui naît, croît et meurt. Il faut libérer votre spéculation de cette contrainte. Pensez par exemple simplement à la ligne du temps. Il est assez concevable qu’elle n’ait jamais débuté. Généralisez ensuite à la totalité de l’univers matériel ce raisonnement, assez confortable pour l’esprit sur le sujet de la seule ligne du temps, et vous tenez votre affaire.

Vous ne vous souciez pas de la fin de l’univers, dites-vous, conscient dans votre sagesse naissante du fait qu’elle n’est pas. Appliquez en toute sérénité cette même idée à l’autre côté du segment, celui des commencements. Abandonnez le commencement ultime comme vous avez dédaigné, en un sain réflexe d’opinion fondamentalement juste, la fin ultime et vous vous donnerez alors le début de la saine et droite spéculation sur la dense question des causes et des effets cosmologiques.

Je suis avec vous dans cet effort libérateur qui, avisez vous-en, est plus d’opinion opiniâtre que d’esprit pur.

Spinoza

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42- JEAN-LOUIS DE SAINTE-AUBERT

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Au très pénétrant et sage Benedict de Spinoza,

C’est en 1519 que naquit Jean Louis de Sainte-Aubert. Il me semblait bon de vous le faire savoir car il me semble que cette connaissance n’était plus à votre disposition intellectuelle.

Votre affectionné Jean-Guy de la Barte

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Mon excellent Jean-Guy,

Je prends bon acte de ce renseignement. De là à dire qu’il va introduire un changement radical dans ma vie, il y a la marge requise. Mais le savoir est toujours bon à prendre, alors, faute de mieux de votre part, je prends.

Mes respects,

Spinoza

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43- ÉTHIQUE III

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Salut M. Baruch Spinoza,
Je suis en train de lire votre livre
Éthique III, Proposition 59. Je souhaiterais avoir un exposé beaucoup plus général sur votre proposition 59. Et ensuite j’ai lu les Affects mais je n’arrive pas à cerner le fond des affects. Quel est le lien entre les affects primaires tels la joie, le désir et la tristesse avec les affects secondaires tels la joie et la haine. Pourriez-vous me donner une définition des affects.

Merci,
Ketsia Duvers

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À la très pénétrante et méticuleuse Ketsia Duvers,

Je me félicite que, dans la première partie de votre question, vous fournissiez la numérotation du point de mon OPUS MAXIMUS sur lequel vous me priez de commenter. Je m’autorise à signaler pour mémoire que la proposition LIX (59) de la troisième partie de mon ouvrage, que vous connaissiez sous le titre ÉTHIQUE, se lit comme suit: Parmi tous les sentiments qui se rapportent à l’esprit en tant qu’il est actif, il n’en est pas qui ne se rapportent à la joie ou au désir.

Je suis obligé, par contre, de m’étonner que vous réclamiez un «exposé plus général» de cette proposition, qui me semble d’un degré de généralité parfaitement satisfaisant. Relisez, s’il vous est loisible, le scolie suivant cette proposition et revenez-en tributaire d’un questionnement plus articulé et plus précis, que nous puissions discuter le problème par le menu. Car en l’état de votre requête, je ne vois pas comment je pourrais reformuler ladite proposition LIX (59) pour vous satisfaire.

Sur cet autre passage à propos des «Affects», je suis obligé de vous réclamer le renvoi chiffré à mon opus, comme vous le fîtes si heureusement en votre première interrogation. En effet, attendu l’inévitable perte en traduction [Monsieur de Spinoza, qui pense tout ce qu’il nous écrit dans son Latin de Lettré du Grand Siècle, n’arrive par à décoder si par «Affects» il faut entendre ce qu’il appelle en latin AFFECTIONES, c’est-à-dire les modifications corporelles résultant des sentiments, ou simplement les émotions elles-mêmes qui, en français moderne, se nomment effectivement «affects». NDLR] qui s’impose à nous par delà les siècles qui nous séparent, je suis dans l’incapacité la plus cruelle de comprendre à quel fragment de mon œuvre vous faites référence par ce titre évasif d’étrange Escorche-Latin.

Avec l’espoir ardent de pouvoir vous aider plus avant,
Spinoza

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44- BÉATITUDE

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Cher maître,

Votre béatitude telle que vous la définissez est-elle si différente de l’ivresse en Dieu et de Dieu en les hommes, telle qu’elle est parfois décrite par les soufis?

Benjamin KOSKAS

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Il est une distinction radicale entre l’ivresse du soufisme et la béatitude telle que je la conçois. Ma conception de la béatitude enchâsse et intègre harmonieusement tous les éléments réflexifs de la propension rationnelle, de la généralisation corrélante au doute méthodique, en passant par l’investigation par observations et tentatives. Cette intégration de la raison en la nef de la béatitude m’est primordiale et manque à l’ivresse soufie moins parce qu’elle est soufie que parce qu’elle est pulsion de religiosité, donc ouvertement encline à l’élan unitaire, fidéiste et sans repli dubitatif, des irrationalités.

Respectueusement,

Spinoza

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45- ÉTERNELLE ESSENCE

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Très cher ami,

Certains neurobiologistes semblent aujourd’hui pouvoir prouver, par l’expérimentation, la matérialité de l’âme, qui serait «une sécrétion du corps». Ils donneraient ainsi raison à votre inspirateur Démocrite, pour qui «l’âme est un corps», et du coup validerait votre axiome «l’âme et le corps sont la même chose vue sous les deux attributs: étendue/pensée». Ne peut-on démontrer d’un point de vue matérialiste (scientifique) une autre de vos propositions très prémonitoires en votre temps «l’éternité de notre essence»?

Si on définit notre essence par «notre gène élémentaire» (qui nous particularise) les lois de la génétique —la logique de la filiation— et les théories de l’évolution, ne nous conduisent-elles pas à penser que notre essence est comme partie intégrante du premier être vivant (l’organisme unicellulaire originel) que la science de notre temps identifie?

Puis, en remontant le temps et l’évolution, penser notre essence comme partie de la «masse initiale» objet du Big Bang, que vous définissez par la substance? Notre essence aurait donc toujours existé! Et comme dans la nature rien ne se perd mais tout se transforme… notre essence, nécessairement, nous survivrait. Ainsi, «matériellement» nous serions éternels!

CQFD

Pierre ÉGLANTINE

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Au très savant et très tonique Pierre Églantine,

Du fond de ce pétaradant galimatias neurobiologique, génétique et jovialement bigbanguesque, je décode une tentative unificatrice qui me sourit. Il est en effet fort doux à mon oreille qu’une réflexion s’énonce dans le sens d’une continuité stable de l’être et en toute déférence envers une substance commune pour l’ensemble des facettes de l’existence humaine. Cela repose l’esprit de ce plat dualisme cartésien, dont il est plus que patent, que la saine rationalité n’en a trop que faire. Je me félicite aussi fortement que le titre fort plaisant de «matérialiste» apparaisse, sous votre plume, exempt de la moindre pointe de péjoration. Il y a là une fraîcheur du ton et une sagacité de la pensée qui ne manquent pas de me rassurer sur ce lointain avenir que vous m’annoncez si triomphalement.

À vous lire, la notion d’âme sort cependant singulièrement altérée.

Tant et tant que, strictement entre nous et de mon siècle au vôtre sans effet de rétroaction souhaitée, j’en viens à me demander (sur la notion d’âme) s’il y a tant que cela lieu de la perpétuer.

Vôtre,

Spinoza

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Très cher ami,

En effet, foin de génétique et de darwinisme, disons que nous descendons tous d’Adam! Enfin, pour ne pas déraisonner avec les chrétiens, oublions Adam et substituons-lui le premier être vivant, appelons le «particule élémentaire».

Or, par «descendre de» j’entends «être inclus dans». Donc, ce qui singularise chaque être vivant, son «essence», est incluse dans cette particule élémentaire. Je veux dire: matériellement incluse par le processus génétique.

Si l’univers n’était composé que d’êtres vivants, nous pourrions appeler cette particule élémentaire «substance unique». Or, votre attribut de l’étendue est composé de bien d’autres modes tels les minéraux… Qui plus est, il y a une infinité d’attributs! C’est pourquoi je postule la substance comme «la masse initiale» la «soupe d’attributs» dont notre essence est nécessairement issue. Si notre essence est partie de la substance, nous avons l’âge de la substance… et sa durée.

Est-ce clair cher Beneto?

Pierre Églantine

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Sphérique, lisse et onctueusement moniste.

Spinoza

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46- UNE QUESTION ESPINEUSE

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Monsieur,

Notre professeure de philosophie est une de vos grandes admiratrices («votre plus grand fan», comme on dit chez DIALOGUS) et nous ne demanderions pas mieux que de faire comme elle si nous comprenions quelque chose. Au début de l’année elle nous a donné le sujet suivant:

«Qu’avez-vous voulu dire au juste par cette maxime? — Si j’eusse voulu en dire davantage, je l’eusse fait.» Expliquez ce que Jean Rostand a voulu dire au juste par cette maxime.

Nous ne vous demandons pas de nous aider puisque nous avons déjà remis notre devoir (où nous avons toutes eu zéro), mais nous nous demandons comment un grand philosophe comme vous aurait pu s’en tirer avec une telle question.

Nous vous remercions à l’avance de votre réponse, même si nous n’y comprenons rien: ce sera la preuve que c’est de la philosophie.

Béatrice, Catherine, Claire, Évita, Martine, Mia, Nicole

Élèves de Terminale au Lycée de Jeunes Filles de Romorantin

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Aux très pétulantes et incisives Béatrice, Catherine, Claire, Évita, Martine, Mia et Nicole,

Vous vous interrogez, très légitimement, sur la teneur intellectuelle de l’aphorisme suivant:

— Si j’eusse voulu en dire davantage, je l’eusse fait,

que je gloserai ainsi, si vous me le permettez, pour mieux le corréler à la suite de mon propos à son sujet:

— Je ne voulais pas en dire davantage, sinon je l’aurais fait.

À y regarder abstraitement, une telle affirmation semble en effet rien moins qu’un truisme creux et, libres et joyeuses comme je vous devine, vous n’avez certainement pas été loin de vous dire que votre professeure (qui, si vous étiez vraiment de Vieille France, serait, «un professeur» même si femme — vous excuserez cet aparté taquin venant d’un Hollandais) vous convoquait à «jaser», toute cuistrerie au clair, sur une pure ineptie. Aussi, à sa décharge, je vous invite à méditer le bref commentaire suivant.

Le dire est motivé par le vouloir dire et il semble bien que l’implication entre avoir voulu dire et avoir dit s’impose comme de soi. La réflexion émanant du raisonnement géométrique oblige cependant à envisager deux cas d’espèce diamétralement opposés à l’aphorisme initial. Les voici:

— Je ne voulais pas en dire davantage et pourtant je l’ai fait,

— J’aurais voulu en dire davantage et pourtant je ne l’ai pas fait,

auxquels le mouvement des alternances logiques oblige à ajouter un cas d’espèce non-converse de l’aphorisme initial et fort plus redondant:

— Je voulais en dire davantage et justement je l’ai fait.

On note vite que ce dernier aphorisme est absurde, sauf si l’auteur du susdit aphorisme est à ouvrir un tiroir secret contenant une liasse inédite de ses écrits qu’il nous jette au nez. Postulons, pour la suite, que ce Rostand parle plutôt de travaux connus sur lesquels tombe dru la plus diurne des lumières. Le quatrième de mes aphorismes est donc au pire absurde au mieux quelque doublet maladroit de celui que vous m’avez si gentiment cité.

Il n’en est pas autant des deux autres que je vous ai, moi, soumis. Ceux-ci, par les vertus intellectives de l’IN CONTRASTO, vont nous permettre de mieux sonder ce que l’aphorisme initial voulait tant dire. Évoquons sans équivoque les situations possibles d’engendrement des deux converses que je viens de confronter à votre attention sagace.

— Je ne voulais pas en dire davantage, et pourtant je l’ai fait. Ceci ne peut être que les paroles contrites d’un homme ou d’une femme ayant été contraint, malgré son gré, à parler ou à écrire. On peut même en aller jusqu’à penser à un prisonnier ayant été torturé et avouant tristement à ses compagnons d’infortune que ses paroles ont traversé l’enclos endolori de sa volonté et du souhait initial de se taire.

— J’aurais voulu en dire davantage et pourtant je ne l’ai pas fait. Voici, d’autre part, des paroles qui expliquent sans doute pourquoi vous vous êtes tournées vers moi. En effet, cet aphorisme pourrait être signé Spinoza. À cause d’une conjoncture théologico-politique contraire dont je vous épargne le triste détail, car j’ai cru comprendre qu’une bonne partie de ce que je défends et promeus agace en fait les potaches en révolte que vous êtes ou prétendez être, j’ai dû, récemment encore, à ma grande tristesse, brûler certains de mes travaux. Je n’ai pas parlé ou écrit de moultes questions sensibles parce que je craignais pour ma sécurité dans une Hollande devenue un domaine de bien lourde police.

Un fait alors frappe de plein fouet le raisonneur strict et méthodique qui médite toujours cet aphorisme de votre monsieur Rostand. Il appert, sans le moindre doute possible, que ses deux converses impliqueraient imparablement un univers social répressif et policé, où torture, contrainte, obscurantisme et censure figureraient en bonne position parmi les implicites profonds des deux susdits converses.

Par mouvement en contraste du raisonnement, on est donc forcé de conclure que ce monsieur Rostand chercha simplement à affirmer qu’il avait parlé haut et clair et dit ce qu’il avait à dire sans ressentir de pression particulière de la part des instances scientifiques, politiques ou philosophiques de son temps.

En cela, je vous assure que je l’envie de tout mon coeur.

Vôtre, nobles et badines demoiselles,

Spinoza

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47- LA LIBERTÉ OU LA LIBÉRATION

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Très cher ami,

Le placide Zapatou n’est peut-être pas familier de votre langage, et méconnaît le sens que vous donnez au terme «liberté». Certes, le libre arbitre n’existe pas, c’est une des grandes illusions humaines «la conscience de notre indépendance n’est que l’inconscience de notre dépendance», nous subissons un double déterminisme: interne-vertical: race, sexe, santé… externe-horizontal: milieu social, économique, géographique…

Mais si nous ne sommes pas libres du choix de nos gènes ou de notre environnement, ne peut-on pas dire que nous sommes libres de nos actes: par exemple, libres de nous intoxiquer ou d’avoir une vie saine? Vous nous dites bien que l’essentiel de nos actes sont des actes «nécessaires», car guidés (contraints) par notre désir, notre instinct. Ce sont des actes d’automates. Cependant, pour vous, il existe des actes que nous réalisons «librement» (sans qu’ils nous soient imposés par notre désir instinctif) ceux qui nous sont inspirés par la raison.

La raison, selon vous, est véritable «verbe de dieu», elle vise à notre utilité propre, qui est de réaliser toute notre potentialité, cheminer vers notre perfection. Pour vous, notre utilité propre n’a pas un sens étroit, «égoïste», car on ne vit pleinement heureux que dans l’harmonie avec la nature et les hommes. Ce qui nous est réellement utile ne peut nuire à autrui car, vous nous rappelez que «rien n’est plus utile à l’homme vivant sous la conduite de la raison qu’un autre homme vivant sous la conduite de la raison»

Vous dites qu’agir «librement» c’est apporter la réponse adéquate au choix qui s’offre à nous. Ainsi, nous développons toute notre puissance, et de réponses adéquates en réponses adéquates, notre effort pour conserver notre être (notre conatus) atteint son maximum. La réponse inadéquate, qui diminue notre perfection nous aliène. Ainsi, la réponse adéquate nous permet de nous affranchir de notre déterminisme «horizontal», de ne plus être esclave d’autrui, de notre environnement, encore que nous restions déterminés par notre propre nature.

Selon l’exemple, le fait de nous intoxiquer n’est pas l’expression d’une liberté mais d’une aliénation. Vous nous montrez la distinction entre le droit et/ou le pouvoir d’agir (s’intoxiquer n’est pas interdit, bien que déraisonnable) et la liberté d’agir qui elle, vise à augmenter notre utilité propre, notre puissance et notre perfection (avoir une vie saine est raisonnable). Dire que nous sommes libres de nous aliéner est un non-sens. Nous comprenons que pour vous, la liberté n’est pas un simple droit ou un simple pouvoir d’agir, mais une expression adéquate de ce droit ou de ce pouvoir d’agir, qui nous libère, nous affranchit, nous désaliène.

Ce que vous dites est grand, est beau, est vrai.

Amitiés,

Pierre ÉGLANTINE

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C.Q.F.D.

Spinoza

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48- L’AMOUR ET LA HAINE

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Cher Spinoza, que pensez-vous de cela: l’amour est-il plus fort que la haine?

Anaïs Rousselet

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À la très directe et très profonde Anaïs Rousselet,

Si la question de la force des sentiments ne se pose pas de façon similaire à la question des forces mécaniques, l’esprit peut quand même s’autoriser d’une analogie dont je vous soumets ici la teneur. Avisez-vous de l’incongruité d’une question générale comme «Le câble est-il plus fort que la poulie?» Ce sera pour observer qu’il n’est pas avenu de décréter plus fort soit câble soit poulie par principe et que c’est dans l’action et la concrétude des câbles et des poulies spécifiques que se manifesteront la symétrie ou la dissymétrie des forces de ces deux instruments. Il en est semblablement ici des sentiments dont vous prétendez soupeser les valeurs. En un certain nombre de ces brutales et viles émeutes survenues ces dernières années en Hollande, on a bien vu la haine envers la rationalité surpasser chez les émeutiers l’amour de leur prochain. Mais d’autre part, si une personne qui m’est chère me sert une salade de pissenlits, mets que je n’affectionne guère, mon amour pour cette personne sera plus fort que ma haine des pissenlits. Je mangerai en souriant sans mesurer quoi de la corde ou de la poulie soulève ma paupière et ma mâchoire dans l’effort secret qui m’anime.

Il faut se garder de penser les affects et les sentiments trop abstraitement, surtout lorsque le dosage de leurs forces et de leurs faiblesses est la question sur laquelle on aspire à spéculer.

Vôtre,

Spinoza

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49- UNE “COLLE”

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Tiens? Salut, Baruch!

Tu as eu un jour cette idée pleine de drôlerie: «J’ai de Dieu une idée aussi claire que celle que j’ai d’un triangle». C’était réellement très marrant, ça oui alors! Mais que dirais-tu de savoir que Dieu a une idée de toi aussi claire que celle qu’il a d’un atome de zirconium, hein?

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Anonyme et pétulant correspondant, salut

J’en dis que votre «dieu» est un drôle. D’abord il pense… Il pense dans sa tête? Il a une tête avec un cerveau dedans? Des cheveux dessus? C’est donc un fétiche anthropomorphe, un faux dieu irrationnel.

Ensuite, il délègue ses actions (donc il agit: encore une anthropomorphisation). Il m’envoie un petit derviche, un zélateur sautillant et grinçant qui me cite ce qu’il pense de moi, ce à quoi il me compare. Naturellement le «glosateur» en question —vous— «cite dieu» sans renvoi direct à la source dont il affecte de se réclamer. Vous vous prenez pour quelque Gabriel cocasse et vous faites de moi un bien torve Mahomet… Ne savez-vous donc pas que l’intégrisme commence chez les dépositaires exclusifs de la parole de «dieu». Plus ils sont assurés, plus ils sont invérifiables, plus ça va saigner!

Votre «dieu» ratiocineur qui m’envoie un petit facteur farceur n’est pas le dieu substantiel de Spinoza. Spinoza n’en a donc cure. CQFD. Basta.

Signé: Benedict (et non plus Baruch)

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Ha! Ha! Ha! Sacré vieux Baruch!

Tout de suite, tu montes sur tes grands chevaux —aïe! J’ai touché là où ça fait mal, m’est avis!— tu fais ta pucelle offensée et tu en oublies tes lorgnons!… Allez, redeviens un peu philosophe et revoyons ensemble ta misérable copie (si indigne de ta fameuse réputation, serait-elle usurpée, hum?)…

Où diable as-tu lu, dans mon message, que Dieu pensait? J’ai écrit «Dieu a une idée», ce qui est, conviens-en, un tantinet radicalement pas la même chose du tout, du tout! Les roseaux, les écureuils et les anémones de mer pensent (sans pour autant nécessairement avoir des cheveux sur la tête, ou même une tête), Dieu, Lui, a une idée.

Et quand bien même il Lui viendrait la fantaisie de prendre l’apparence d’un fétiche anthropomorphe, pourquoi et au nom de quel dogme Lui dénierais-tu cette merveilleuse liberté? Cela en ferait-il un vrai dieu rationnel? Qui t’a soufflé, d’ailleurs qu’il était rationnel, ton petit doigt? Ou bien as-tu accès à une liste tenue secrète de ce qu’Il est ou ce qu’Il n’est pas?…

Tu as fort mal interprété mes paroles: je ne te compare nullement à un atome de zirconium!… Ou bien, pire encore, tu n’as pas bien peser tes propres paroles! Tu étais pourtant plein d’humour en affirmant avoir une idée de Dieu aussi claire que celle que tu as d’un triangle! Ton discours était lumineusement prodigieusement truismement apocalyptiquement un progrès dans la conception du non-antropomorphique vieillard sans tête, sans cheveux et sans cervelle (puisqu’ainsi tu le conçois mieux). Moi, j’avais bien ri, oui! De joie et de contentement! Enfin une parole sensée au milieu de ces tonnes de verbiage enfantin, la perle dans les coquilles!… Et toi! Comment réagis-tu à ma légitime félicité? En me traitant comme un vulgaire valet d’écurie (ce que je me glorifie quelquefois d’être, au demeurant), comme un Gabriel moquant un Mahomet! Si tu veux parler d’Ange Gabriel, l’architecte du Petit Trianon, alors, merci du compliment, je veux bien être cet homme. Quant à Mahomet, je te laisse la paternité du qualificatif torve!…

Tu parles à présent de «la parole» de dieu (avec une minuscule et entre guillemets dans le texte, pourquoi Lui fixer de telles exiguës limites?): je te renvoie ton accusation dominicaine: Dieu a donc une parole sortie d’une bouche avec une langue et avec des dents? …Non, je rigole, là!…

Ensuite, tu crois pouvoir t’en tirer en brandissant l’intégrisme sanguinaire des sabreurs de toutes les confessions laïques ou religieuses confondues… Ouais…

Enfin, tu évoques ton dieu «substantiel»…Tu ajoutes que Spinoza n’en a cure (du dieu substantiel?)… Tiens? Tu parles de toi à la troisième personne? Symptôme de la schizophrénie, ça!… En plus d’avoir rompu avec ta racine judaïque, tu ne facilites pas le travail des analystes qui auront le courage de se pencher sur tes pathologies…

Je suppose que ce «CQFD» est ta version du Tétragramme?…Et «basta» le résumé ultime de toute ta noble et sublime sapience? … Attention, pauvre Baruch, tu es envoûté! Un quelconque diablotin s’est emparé de ton esprit! Ha! Ha! Ha! Ha! Ha!…

Au fait, ma seconde question, même si tu n’as pas su répondre à la première, est: à quel triangle fais-tu allusion plus particulièrement? (avec la maigre espérance que celle-ci sera entendue et qu’elle recevra réponse intelligible… et courtoise!)

Signé: Élie (le petit derviche sautillant, grinçant, farceur et cocasse)

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Commencez par tracer un triangle sur la vôtre de copie et on verra si la géométrie vous autorise autant d’arguties que votre théocratie irrationnelle et faussement iconoclaste. Profitez-en dans le mouvement pour revoir l’écriture du mot suivant: BENEDICTUS.

Spinoza

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Ha! Ha! Ha! Ha! Ha! Sacré vieux Baruch, comme tu es drôle en vieux maître d’école en piteuse blouse grisâtre, vilipendant le pire cancre du lycée Papillon! Il faut dire qu’ingurgiter de force ton abominable logorrhée (j’ai failli dire diarrhée), ça donne envie de prendre la clé des champs buissonniers… Tu n’es pas philosophe pour deux sous, garçon!… Tu professes des vagues leçons grandiloquentes de morale chrétiennisantes bien mémorisées et te gargarises de tes adjectifs sagacistiques et pénétrantesques… Je mets en garde quiconque essaierait de te prendre au sérieux. Tu dissimules sous tes airs de docte hibou poussiéreux un véritable tartuffe censurogène doublé d’un sicaire qui ne demande qu’à passer à l’acte, et là tu es nettement moins drôlatique!…

Je constate —avec fatalité— que tu t’es une fois encore, mépris sur mes nobles et louables intentions. Mon gentil propos n’a pas trouvé grâce à tes vénérables yeux de savant patenté… Tu as dû confondre, comme le fait ordinairement le ratiocinateur ordinaire, le fond et la forme de mon message… Tu t’es laissé abuser par la pantalonnade de mes glyphes! Tu es tombé dans le plus grossier des pièges qu’un homme véritable aurait tout de suite écarté!… Il aurait peut-être fallu me prosterner sept fois front contre terre devant ton auguste figure, avant d’avoir l’outrecuidance d’oser m’adresser à toi, ô césar de la sérénissime pensée! De m’adresser, que dis-je? De bafouiller, de bredouiller, de babiller ma grotesque ignorance jusqu’à ta sublime oreille condescendante, car c’est ainsi que tu envisages le dialogue entre immortels, sans doute… Mais la raison en est, je le soupçonne, que tu ne parviens guère à y apporter de réponse JUSTE!… Tu n’as rien compris à mon interrogatoire, voilà le fin mot de l’affaire!…

Je crains que mes deux questions ne demeurent pour toi une énigme insoluble, et pour moi un mauvais moment passé en ta sinistre compagnie… Le sphinx est mécontent de tes réponses… Continue à polir tes besicles, grand Baruch, tu en as besoin! … Oh, pas Baruch, c’est vrai! Eh bien salut, benêt, puisque tu tiens tant à ce nom!

Signé: «le facteur faussement iconoclaste».

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50- QUELQUES LIGNES SUR VOUS

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Bonjour Monsieur Spinoza,

À ma grande honte, je n’ai pas l’honneur de vous connaître, je sais seulement que vous êtes un philosophe. Pouvez-vous en quelques lignes me parler de vous? De vos idées?

Recevez, Monsieur Spinoza, mon respect et mes salutations

Florence

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À la très saillante et très sincère Florence,

Je suis le modeste auteur d’une lecture rationaliste des saintes écritures et d’un système de philosophie. On associe souvent mon nom à celui de Cartesius. C’est un tort. Cartesius est un curé ayant fait des mathématiques et, à cause de son sujet d’étude, il passe pour scientifique. Je suis un rationaliste m’étant intéressé à la philologie des saintes écritures et, aussi à cause de mon sujet d’étude, je passe pour le mystique.

Que dire de plus face à une interrogation si virginale de votre part? Le fait est que je crois profondément que la vérité n’engendre aucun fanatisme. C’est pourquoi je renonce de facto à me promouvoir plus avant à vos yeux. La saine géométrie de l’existence fera que vous saurez bien adéquatement me découvrir.

Vôtre,

Benedictus de Spinoza

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Bonjour Monsieur Spinoza,

Je vous remercie du petit aperçu que vous m’avez, avec bonté, donné de vous.

Peut-être pourrons-nous commencer un dialogue si je vous dis comment, pour ma part, je vois la vie. En fait, je vois la vie comme un théâtre. Une pièce de théâtre qui se joue, avec notre modeste participation. Le but, car il y en a un, c’est de se rendre compte de cela, c’est de briser le cercle. On la prendrait bien moins au sérieux, et ce qui n’a pas d’importance véritable serait très vite démasqué. Seul l’Essentiel, se fera connaître à nous. Pour ma part, je résume Dieu en plusieurs mots: Amour, Vie, Tout, Univers. Chaque homme et chaque femme, malgré sa religion ou son credo pourra s’y reconnaître s’il le désire. Car cette classification des religions me gêne plus qu’autre chose. Je comprends mal pourquoi seuls les chrétiens seraient sauvés parce qu’ils ont le Christ, et les autres, non.

Quand on pratique, dans une religion, il faut en comprendre le sens véritable. Cela veut dire que nous reconnaissons «plus grand que nous». Que ce soit, au culte, à la messe, le fait de donner de son temps pour une cause plus grande, c’est cela la pratique. C’est reconnaître et comprendre notre place véritable, sur Terre et dans l’Univers. Mais pour cela, il faut beaucoup d’humilité, et peut-être de remises en questions.

Voilà, j’avais envie, en ce jour, de vous dire ces mots. Je n’ai pas fait de plus amples recherches sur vous, car je suis de ceux et celles qui pensent que seul le dialogue permet de faire avancer.

Dans l’attente de vous lire, je vous envoie, cher Monsieur Spinoza, mes amitiés

Florence

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À la très sincère et très explicite Florence,

Le pluralisme religieux inhérent à vos propos est bien doux et agréable à la rationalité universelle qui m’habite. Mais l’explicite presque désinvolte avec lequel vous en faites la promotion effarouche l’homme de mon temps, prisonnier de bien des contraintes et espionné par bien des polices. Douloureux paradoxe que celui-là.

Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Il est vrai que je me plais à être désinvolte lorsque je parle de la vie, du tragique, de la religion. Mais, évidemment, il y a une raison à cela. C’est la seule solution que j’ai trouvée pour que la vie me soit acceptable et douce. Ne soyez pas effarouché par mes propos, dites librement ce que vous pensez. Ici sur DIALOGUS, il n’y a que la liberté d’expression, aucune police, aucune contrainte, si ce n’est un minimum de politesse et de pertinence exigé. Ce qui est très normal.

Ainsi donc, vous pensez comme moi concernant le pluralisme religieux. J’en suis bien aise. Comment pensaient les hommes de votre temps? Étiez-vous en contradiction avec eux, pour me faire part, à ce point, de cette peur?

Pourquoi pensez-vous que les êtres humains manipulent ainsi la religion? Pour dominer? Faire peur? Manipuler? Moi, je pense que la religion, plutôt que de rassembler les hommes, les disperse. On se bat pour les détails, mais le principal, on l’oublie, et on l’oublie facilement en plus! Alors, dans cette optique, on instaurera des interdictions de communier pour les divorcés, une interdiction aux femmes de la prêtrise, etc… les exemples ne manquent pas. Alors que Dieu est simplement Amour. Réfléchissez avec moi, Monsieur Spinoza. Il n’y aurait pas besoin des dix commandements si les hommes s’aimaient. Parce que puisqu’ils s’aimeraient, ils ne se voleraient pas, ils ne se tueraient pas, il n’y aurait pas non plus d’adultères, pas d’adoration exagérée. Vous me suivez? L’amour résoudrait tout, dans l’idéal. Hélas, ce n’est qu’utopie, car c’est sans compter les contraires, la jalousie, l’orgueil, l’égoïsme, qui sont des obstacles terribles sur nos routes et qui peuvent briser bien des vies.

Je reste persuadée que l’Indien perdu au fond de sa jungle, sera aussi sauvé qu’un autre, s’il se conduit de manière juste. Même s’il n’a connu aucun de nos dieux, il a les siens, et c’est le principal.

Au plaisir de vous lire, Monsieur Spinoza

Mes respects

Florence

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À la très libertaire et folâtre Florence,

En mon temps, le prosélytisme est particulièrement ardent. On en vient fort facilement aux mains pour des questioniculae théologiques. À vous lire, je suis estomaqué par le morcellement, la fragmentation granuleuse qui semble exister en vous sur les choses du culte, les choses de la décence, la chose publique, les conventions et les convictions. Mon temps fusionne très étroitement ce que le vôtre semble avoir soigneusement tamisé. «Manipuler», cela implique une pâte et un manipulateur. Ce dualisme, que vous postulez allègrement, sans souci aucun, et qui vous permet toutes les démarcations joyeuses dont vous faites état, échappe cruellement à mon temps.

Mais laissons là un moment les zélateurs. Ils reviendront bien assez vite. Qu’ils manipulent ou qu’ils percolent intimement dans leur jus, ils nous ennuient et nous agressent. Arrivons-en au fondement philosophique qui vous sépare de moi et vous rapproche involontairement d’eux. En disant que dieu est amour, vous assignez fort intempestivement à l’être suprême des sentiments humains dont rien ne confirme la présence. En disant que dieu est nature, je tiens compte, avec la circonspection requise, de l’altérité radicale de dieu qui invalide toutes les «manipulations» et «dominations» prosélytes dont nous déplorons la propension vous et moi d’une voix commune.

La genèse des zélateurs de toute farine (les revoici. Je vous avais bien prévenue qu’ils reviendraient très vite!) est, à mon sens, enracinée dans leur définition anthropomorphisante de dieu. S’ils sont de mauvaise foi en votre époque, ils sont de bonne foi en la mienne. Or la bonne foi est pire que la mauvaise foi. Toujours.

Vôtre,

Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Je vous demande pardon pour le choc que mes propos peut causer chez vous. Ayez simplement en tête que je parle le plus naturellement possible, et qu’à aucun moment, je ne vous manquerais de respect.

Quand vous dites que Dieu est Nature, eh bien je trouve que c’est vrai. La notion est bien plus exacte que la mienne! Je dirai même qu’elle est beaucoup plus universelle, et plus adaptée à chaque être humain, quelles que soient sa confession et sa foi.

Je voudrais néanmoins que vous m’expliquiez plus en détail ce que vous m’écrivez dans le dernier paragraphe. Je vous avouerai humblement que je n’ai rien compris de ce que vous voulez dire des zélateurs ainsi que de leur bonne foi. Pouvez-vous m’éclairer? Et puis, votre dernière phrase m’intrigue. Pourquoi la bonne foi serait-elle toujours pire que la mauvaise?

Au plaisir, Monsieur Spinoza

Florence

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À la très méthodique et systématique Florence,

Quand j’affirme que la genèse des zélateurs de toute farine est enracinée dans leur définition anthropomorphisante de dieu, j’avance que cette dernière n’est pas uniquement une faute descriptive mais un moyen subreptice d’instiller la volonté humaine en dieu. N’avez-vous jamais noté que quiconque impute des traits humains à dieu est tout aussi prompt à s’instaurer porte-parole dudit dieu anthropomorphe que rétif à admettre l’interprétation des autres zélateurs en la matière? Cette convergence des pratiques, inhérente à moult cultes, n’est en rien fortuite. Anthropomorphiser dieu, c’est introniser tel zélateur en glosateur exclusif de dieu et le ferment de la violence fanatique est alors installé au cœur même de la doctrine, sans rémission possible ou souhaitée.

Si je dis que les zélateurs sont de mauvaise foi en votre époque, c’est qu’il semble bien que vous vivez au temps de tous les baratineurs, accapareurs et esbroufeurs de la chose religieuse. Si je dis qu’ils sont de bonne foi en la mienne époque, c’est que mes zélateurs à moi sont des enragés, des fervents, des enthousiastes qui lapident, flagellent et excommunient pour bien peu, au tout premier degré et sans duplicité aucune. La bonne foi est pire que la mauvaise car cette dernière, foncière fourberie, peut être abattue comme on abat des dés dans un trictrac de fourbes. La bonne foi est aveugle. Elle fonde le fanatisme dans ce qu’il a de plus compact et de plus unitaire. La mauvaise foi se déploie sur un tréteau de théâtre qu’on peut toujours démonter. La bonne foi sévit dans les incantations de temples faits de lourdes pierres inamovibles.

Vôtre,

Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Merci beaucoup pour ces explications. J’ai bien compris cette fois, vous n’avez pas tort pour la mauvaise et la bonne foi…

Merci de m’avoir consacré toutes ces lignes, et bonne continuation.

Florence

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51- PENSER LE SENS

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Cher penseur,

Je me permets une question, alors que je vous connais mal, mais que je vous trouve cité par des gens respectables: que cherche-t-on si l’on ne cherche pas de sens?

Quelques mots en réponse me raviront. D’avance, merci, par delà les ans et l’espace.

Boris

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Au très profond et très serein Boris,

Quand on ne cherche pas du «sens», c’est que l’on a compris que l’existence n’est pas langage mais fait. C’est là le début de la vraie rationalité. Je vous salue respectueusement, juste pour cela, car c’est très pur et très rare.

Spinoza

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52- MODESTIE

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Cher monsieur Spinoza,

J’aimerais savoir ce que vous pensez de la modestie. Est-ce que le fait d’être modeste n’est pas une vanité en soi? Je m’explique. Lorsqu’on affirme être modeste, c’est une prétention et, donc, ce n’est pas une preuve de modestie. Pour être vraiment modeste, faut-il ne pas s’en rendre compte et laisser autrui le découvrir?

Merci de m’éclairer sur ce sujet.

David Derrier

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Au très fin et subtil David Derrier,

Vous avez formulé fort heureusement le tout de la contradiction motrice inhérente à la modestie. Pour compléter votre propos fort raisonnable sur la question, souffrez un bref codicille sur la vanité.

Acceptons d’admettre que la vraie modestie, justement celle que vous réclamez de vos sages vœux, s’acquiert et que, si non acquise, si spontanée, primesautière, enfantine, elle n’est qu’une ignorance un peu sotte et falote des tentations et des charmes futurs de ce monde. Il découle de ce caractère acquis de la modestie l’idée voulant que la vanité soit une étape décisive dans le cheminement vers la modestie à laquelle vous pensez. La grande modestie profonde et sincère, celle du vieillard serein ayant vu la vie, est fondamentalement une fracture de vanité. On peut citer ici, pour comparaison et réflexion, l’image archétypique et légendaire de Paul de Tarse, citoyen romain infatué et matamore, accédé à la toute simple modestie chrétienne par un foudroiement divin le désarçonnant du destrier de sa vanité belliqueuse.

Conséquemment, je ne saurais trop vous recommander un peu d’indulgence envers la vanité, surtout la vanité de la jeunesse. Nombre de vaniteux évaporés de ce jour sont les futurs grands modestes de demain, qui se tortillent simplement parce qu’ils ne sont pas encore sortis de leur œuf.

Vôtre.

Spinoza

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Merci de votre réponse. Donc, si je comprends bien, la modestie est une vertu uniquement si elle est naturelle. Si cette modestie n’est pas naturelle et malhonnête, elle peut être comparée à un stratagème dont le dessein serait de faire dire par d’autres tout le bien que l’on pense de soi-même.

On pourrait en dire autant d’autres qualités du genre humain, telles que la simplicité qui, lorsqu’elle est provoquée et pas naturelle, est futile, ne pensez-vous pas?

Amicalement.

David Derrier

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Oui, je le crois. N’est éthique, de toute manière chez l’humain, par principe axiomatique, que ce qui découle de la nature de l’humain.

Spinoza

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53- VOUS VERREZ BIEN!

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Bonjour Monsieur,

Je me permets de vous écrire, car à la lecture de vos réponses, quelque chose me dit que vous serez susceptible de m’aider un peu. Si l’existence n’est que faits, position dont vous vous faites je crois le défenseur (à mon grand regret, je n’ai encore jamais trouvé la disponibilité nécessaire pour vous lire), tout ce qui découle du langage n’est que construction informationnelle et, partant, reflet de la réalité auquel il serait sans doute un peu léger de confier sa gouverne. Comme vous le dites à l’un de vos correspondants, la question du «sens» serait ainsi nulle et non avenue. Je partage ce point de vue, théoriquement du moins.

Car il faut bien constater que notre volonté de saisir l’ensemble de nos déterminations est vouée à l’échec: pour réussir, il faudrait être capable de comprendre l’intégralité des processus qui nous gouvernent, chose impossible par définition, puisque tout appareil cognitif, qu’il soit cerveau ou ordinateur, ne peut se réfléchir lui-même en temps réel. De plus, il est à peu près certain que notre appareil perceptif est largement insuffisant à nous révéler toutes les facettes de la réalité, laquelle nous détermine pourtant. C’est sur cette impossibilité fondatrice que sont venu buter, jusqu’à aujourd’hui, tous les systèmes à prétention exhaustive, à commencer par les religions qui la nomment «mystère»; certains pratiquants du bouddhisme parvinrent à aller plus loin que la moyenne en identifiant des niveaux de conscience différents selon la profondeur de la concentration, voire même en parvenant à contrôler ou quasi-stopper certaines zones d’activité de leur cerveau, leur procurant ainsi une perception du réel que je qualifierais de totale, extatique. Tchouang-Tseu, pour sortir du bouddhisme, ne dit pas autre chose quand il raconte l’histoire de la mort de l’empereur du milieu, qui perdait de sa substance chaque fois que l’on lui perçait des ouvertures sur le dehors pour communiquer. L’état mental décrit ici pourrait sans doute être rapproché de celui du nourrisson, pour qui tout reste indéterminé et libre. Mais cette recherche ne sort pas de l’impossibilité décrite précédemment, elle ne fait qu’en annuler toute qualité.

La question est donc (tout simplement): «Dans quelle mesure est-il encore possible de s’en référer au «sens» pour maintenir ou développer une société (celle-ci ne pouvant se passer d’une vision commune à tous ses membres pour exister, même restreinte), avec tout ce qu’une telle opération comporte de factice et d’artificiel, si l’on considère que la panarchie logique est une fiction qui ne sera jamais réalisée sur le plan de la conscience singulière?» Ou alors, pour évacuer une bonne fois pour toute la question du «sens» qui conserve des relents d’absolutisme nauséabonds, serait-il par exemple intéressant de développer un concept du type «zone d’incertitude nécessaire», comme on le voit par exemple en jardinage où le fait de laisser une zone du jardin à l’abandon est la meilleure garantie pour préserver la diversité biologique de ce petit milieu? Pour ma part je suis très attaché à cette idée, ne serait-ce que parce qu’elle me paraît la seule capable de nous sauver de l’ennui mortel que nous procurerait une société intégralement utile. Quoi qu’il en soit, j’attends votre réponse avec beaucoup d’impatience.

Vôtre,

Nepigo

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Au fort volubile et documenté Nepigo,

Je me vois d’abord dans l’obligation de contester une de vos prémisses: celle voulant qu’il soit impossible «de comprendre l’intégralité des processus qui nous gouvernent» et sa conséquence dans votre raisonnement, l’idée voulant que «notre volonté de saisir l’ensemble de nos déterminations soit vouée à l’échec.» Vous admettrez avec moi que vous ne faites reposer ces deux affirmations d’une grande amplitude que sur un fort vague regret selon lequel «tout appareil cognitif, qu’il soit cerveau ou ordinateur, ne peut se réfléchir lui-même en temps réel», regret à la fois étroitement limitatif et parfaitement non étayé. Je ne sais pas ce qu’est un «ordinateur», mais le simple raisonnement m’autorise à supposer qu’il s’agit de quelque appareil servant à amplifier la connaissance, encore inconnu en mon temps. Le même raisonnement, tout simple, devrait normalement vous venir pour anticiper que le problème de «mesure en temps réel» que vous soulevez, si tant est qu’il ait quelque importance fondamentale, ce qui demande encore preuve, sera résolu un jour pour vous dans le futur de la même façon que, sans nul doute, votre «ordinateur» règle pour moi des problèmes ardus de mon époque devenus légers en la vôtre de par lui.

Pour la suite, je me vois dans l’obligation contrite de vous prier de reformuler la question-fleuve que vous déversez en fin d’exposé de façon plus groupée et plus concise. Je la sais profondément ravaudée de la prémisse que je viens de contredire, mais, autrement, je n’y comprends goutte. Or, comme contrairement à vous, je juge que tout est éventuellement connaissable, je vous prie amicalement de me la gloser, ne fusse qu’animé du malicieux objectif de vous transformer en une industrieuse machine à démontrer la non-adéquation de l’impossibilité de connaître et de faire connaître.

Vôtre,

Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Je vous prie tout d’abord de bien vouloir excuser la rapidité avec laquelle je suis passé sur le terme «ordinateur»: il s’agit de l’évolution très aboutie d’une simple machine à calculer, capable d’opérer des millions de calculs à la seconde. Cette machine, par ses capacités toujours grandissantes, tend à prendre une place de plus en plus importante dans notre société: ce qui n’était qu’une aide précieuse aux comptables est devenue un outil de communication (avec lequel je peux vous écrire), de maîtrise des machines (vos verres de lunette sont ainsi aujourd’hui polis avec des diamants dont le mouvement est contrôlé par un ordinateur), etc. Pour autant, il ne s’agit pas non plus encore d’un instrument servant à «augmenter la connaissance» mais simplement d’un auxiliaire zélé, d’un outil qui nous facilite grandement l’accession à cette connaissance: nous n’avons pas encore trouvé le moyen de connecter le cerveau humain et les ordinateurs, ce qui pourrait effectivement nous permettre d’accéder à des niveaux de connaissance sans commune mesure avec aujourd’hui, ne serait-ce que grâce à une capacité de stockage des informations démultipliée.

Je ne m’étonne pas du tout de ce que vous contestiez la première partie de mon raisonnement: la connaissance que nous avions des propriétés de la matière à votre époque est sans commune mesure avec celle que nous avons maintenant. Je vais donc développer davantage mon raisonnement. Lorsque je dis que «tout appareil cognitif, qu’il soit cerveau ou ordinateur, ne peut se réfléchir lui-même en temps réel», il ne s’agit pas là d’une supposition de ma part, mais, si mes sources sont fiables, d’un des principes de base d’une science apparue à mon époque, les sciences cognitives, qui, ce qui vous fera sans doute plaisir, sont un champ interdisciplinaire intégrant la philosophie. Pour ce que j’en ai compris, une connaissance peut être ramenée au fait de nommer une interaction, celle entre l’objet observé et le sujet observant. Cette connaissance ne peut absolument pas être réifiée, c’est-à-dire abstraite du contexte dans lequel elle a été formulée: si vous vous êtes opposé de votre vivant aux tenants du réalisme métaphysique, du dualisme corps-esprit, vous serez heureux d’apprendre que ces beaux messieurs ont pour l’essentiel perdu la partie (même si cette croyance est durablement ancrée dans les représentations collectives, mais patience!). De cela découle le fait que, si l’appareil cognitif observant est une condition nécessaire de production de la connaissance, toute connaissance de cet appareil cognitif par lui-même butera sur l’inconnue de l’état de cet appareil au moment de son observation. Il y aura toujours un temps de retard: l’objet se dérobe à la conscience.

Pour revenir à ma prémisse principale, selon laquelle tout ne saurait être connaissable, une autre façon de la poser sera encore une fois de mettre en contraste l’étroitesse de notre appareil perceptif, qui ne connaît que quatre dimensions, et l’étendue du champ de ce qui peut nous déterminer, qui est virtuellement illimité (certains mathématiciens contemporains parlent assez tranquillement d’un univers à douze dimensions dont la forme, voire même l’unicité ne sont à l’heure actuelle que de pures hypothèses). Je ne vois absolument pas comment nous pourrions prétendre connaître l’ensemble de nos déterminations; nous pouvons tout au plus en concevoir l’espérance.

Pour en revenir à ma question, il me faut encore préciser que nos sociétés occidentales ont connu, depuis votre époque, un délaissement du religieux assez massif, malgré quelques retours de flamme actuels: le religieux n’opère plus aujourd’hui le rôle régulateur qu’il opérait de votre temps, et la notion même de limite (morale, par exemple) est devenue quelque chose de très difficile à supporter pour mes concitoyens (je ne m’en exclus d’ailleurs pas). Les effets de cette croyance selon laquelle l’homme serait en mesure de tout maîtriser, le monde comme lui-même, sont à l’origine d’une dévastation de notre planète assez inimaginable dans son extension et sa profondeur. Pour vous citer un exemple, nous avons mis au point des engins explosifs d’une puissance telle que l’explosion simultanée de quelques centaines de ces engins suffirait à détruire l’espèce humaine tout entière. C’est cette démesure (au sens de l’hubris grecque), cette perte d’une sorte d’instinct de conservation, qui est à mon avis le phénomène le plus préoccupant du moment; vous comprendrez donc aisément qu’il ne m’est guère possible d’entendre votre déclaration de foi en les possibilités illimitées de compréhension de l’humanité sans sursauter un peu: une connaissance n’est jamais neutre, et je n’aime guère jeter d’huile sur le feu!

Ma question, essentiellement politique, est donc la suivante. Dans l’impossibilité de déterminer rationnellement l’organisation optimale d’une société donnée et le danger qu’il y aurait à tenter de le faire en l’état insuffisant de nos connaissances sur l’homme et ce qui le rend heureux, est-il possible d’échapper à la notion de «sens», autrement dit de mythe partagé, pour faire cohabiter des hommes? Et si non, quels seraient pour vous les mythes les plus fertiles et les plus susceptibles de générer de la paix et de l’harmonie entre les êtres et leur milieu?

Vôtre,

Walter Nepigo

P.S.: Je m’excuse de la longueur de mes questions, mais je pense que toute séparation est en quelque sorte factice et que passer sous silence certains aspects d’un problème peut revenir à perdre en précision ce que l’on gagne en clarté. Wittgenstein, philosophe du 20ième siècle, n’a-t-il pas dit que la description était l’exercice philosophique par excellence?

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Au très savant et très pondéré Walter Nepigo,

Je vois une faiblesse en votre exposé sur la connaissance et une autre en votre question sur le ci-devant «sens». À vous lire, on conclut que vous ramenez le «tout connaître» à un «tout percevoir». Or percevoir n’est pas le tout de la connaissance et j’en veux pour exemple, parmi tant, celui des anciens qui virent de leurs yeux tout écarquillés le soleil «se lever» pendant des millénaires alors que nous commençons à peine à comprendre et à accepter que c’est peut-être nous qui tournons autour de lui. Je vous assure que vos propos prouvent déjà que vous n’avez pas besoin de tout voir «en temps réel» pour en venir à le comprendre et que votre rationalité saura toujours comment compenser pour les manques subsidiaires et finalement de peu de conséquences des éclairs sporadiques de votre perception.

Sur votre question, la lire attentivement ne peut que la rendre finalement fort suspecte. Voici que vous me demandez par quelle mythologie la religiosité agonisante de votre temps devrait être remplacée. Je réponds pectoralement: aucune. Aucune, car en la coquille de ses prémisses viciées qu’il faut justement briser, elle ne serait jamais remplacée en l’état de cause mais perpétuée, ce qui n’est pas mon souhait et, je l’espère, pas le vôtre non plus. Que l’humain s’ouvre à la riche simplicité du monde de l’humain et, n’y cherchant ni «sens» ni «motif» ni «volonté», il s’ouvrira comme tout naturellement à la priorité de l’organisation rationnelle et sereine de sa propre existence terrestre, la seule, celle qui ne signifie rien mais est tout.

Ces deux faiblesses de vos vues procèdent d’un manque commun dans votre réflexion. De fait, dans les deux cas, il vous manque l’acceptation du fait que quelque chose de radicalement distinct émerge au-delà de ce qui est empiriquement perçu ou de ce qui est traditionnellement reçu et qu’un ensemble frais de représentations est appelé par ce crucial dispositif qualitativement nouveau qui pointe, fend et dépasse ce qui était pourtant donné.

Bien à vous,

Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Je vous remercie pour votre réponse et vous prie d’excuser le délai avec lequel je vous réponds; je ne voulais pas le faire à la légère, et j’ai été fort occupé.

Pardonnez-moi d’utiliser cet argument, mais il me faut bien réaliser, à vous lire, ce que représente l’espace de temps qui nous sépare. Tout d’abord, sur la dissociation que vous faites entre le «tout percevoir» et le «tout connaître»: je ne crois pas qu’il soit possible de séparer les deux. Tout d’abord pour une raison sémantique: il me semble qu’il faut distinguer entre le savoir, qui est le fruit de la pensée, et la connaissance, qui représente pour moi l’expérience pour nous de ce savoir, sa traduction dans le réel.

Mais également pour une raison de logique: l’exemple que vous citez, la découverte de la rotation de la Terre autour du Soleil au lieu de l’inverse comme en étaient persuadés nos anciens, est justement le fruit d’une perception humaine améliorée par un outil que vous connaissez bien: la lunette astronomique. De manière générale, il me semble que la pensée n’existe qu’en tant que perception de la perception, une perception supérieure si vous préférez. Pour autant, elle n’est qu’une interaction entre les fruits de la perception et une langue; elle ne peut donc en aucun cas s’abstraire complètement du référentiel physique dans lequel la perception a lieu. On ne peut donc pas les séparer radicalement comme vous le faites et, en l’état, je ne peux approuver votre dernière proposition.

Sur votre critique à ma question, vous avez raison de souligner le risque qu’il y aurait à tenter de réinventer quelque chose de l’ordre de la religiosité. Pourtant, ce que je déplore n’est pas tant la perte de la religiosité que la remise en cause du sacré contemporain, ce qui est différent: selon R. Girard (mais pas seulement), un penseur de mon époque, le sacré est «toute forme de norme collective endiguant le processus de vengeance au sein des membres d’un groupe donné». Depuis à peu près votre époque, une telle norme s’était fondée sur la croyance en la toute-puissance de la raison humaine; croyance en la capacité de l’homme à être juste, par exemple. Une telle croyance déboucha sur un déplacement fondamental de la pensée: celle-ci quitta la question de l’être pour se consacrer à celle du connaître. La question du savoir, dès lors, est devenue un enjeu de pouvoir fondamental, ce qui constitue une rupture radicale avec les sociétés antérieures; la puissance d’intervention de l’homme sur la nature qui s’ensuivit fut, elle aussi, sans égale. Pourtant, depuis à peu près le début du 20ième siècle, de nouveaux paradigmes physiques sont venu battre en brèche cette croyance; l’incertitude, puisque telle est son nom, est sortie des laboratoires de physique pour envahir le quotidien de l’homme et la femme de la rue; notre société n’a jamais été aussi perfectionnée, aussi technologiquement avancée qu’elle l’est aujourd’hui; pourtant, force est de constater que cette extrême maîtrise est illusoire, on pourrait presque dire qu’elle est d’autant plus illusoire qu’elle prétend maîtriser et, en tant que telle, que sa nocivité est à la hauteur de sa prétention. Notre société est absolument hantée par le risque et celui-ci est, par définition, radicalement imprévisible. Pour citer un article de M. Benasayag, H. Akdag et C. Secroun («Titi est-il x-tolérant?», disponible sur Internet, vous y avez accès je crois?), «plus personne ne prétend désormais que la raison puisse, depuis sa tour d’ivoire, programmer le déroulement des différentes situations du monde et encore moins imaginer ou créer des mondes nouveaux».

Aussi, lorsque vous dites que l’homme «s’ouvrira comme tout naturellement à la priorité de l’organisation rationnelle et sereine de sa propre existence terrestre, la seule, celle qui ne signifie rien mais est tout», je ne peux vous suivre — sur la première partie tout au moins: la raison humaine trouve ses limites tous les jours, comment ne compter que sur elle? Pour reprendre ma paraphrase de l’article que je vous ai cité, la véritable décision n’est jamais fondée rationnellement; seuls les choix le sont, et choisir n’est pas décider. Toute décision suppose un acte de croyance, un pari dans lequel la raison peut être une aide, une indication probabiliste éventuellement, en aucun cas la conclusion. La nouvelle conscience de ce processus a, potentiellement, des effets ravageurs: exit le mythe du progrès, par exemple.

Pour en revenir à ma question, je me pose donc la question de savoir quelle pourrait bien être cette nouvelle norme sacrée qui, à la fois, rompt avec cette croyance en un homme tout-puissant ou en voie de le devenir, par trop dangereuse, et ne retombe pas dans les travers d’un sacré «révélé» au nom duquel on s’est suffisamment étripé, du moins me semble-t-il. Me comprenez-vous mieux?

Bien à vous,

Nepigo

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Monsieur,

Il est piquant —mais au fond bien peu surprenant— de voir un apologue du «tout percevoir» se lamenter de la perte d’un intangible aussi éthéré et creux que le sacré. Les petits façonneurs de fétiches spéculent certainement d’une façon semblable à la vôtre quand ils décrètent tabou pour motifs impalpables la statuette de leur cru qu’ils brandissent en gesticulant sous notre œil inquiet.

Connaissant justement très bien —mieux que quiconque dans l’Europe de mon temps en fait— les lunettes grossissantes, je peux vous assurer candidement qu’on ne verra jamais la rotation de la Terre au bout de ces dernières. On y verra plutôt un ensemble complexe et ample de mouvements sur lesquels il faudra raisonner pour les expliquer adéquatement puis vérifier, par l’observation d’autres mouvements, pour valider ces raisonnements ou les rectifier. Cette alternance d’observations et de spéculations généralisantes finira par nous amener à une rotation terrestre que nous n’observons pas directement dans son ensemble, car elle dépasse nos sens, même amplifiés par la lunette que vous invoquez fort abstraitement.

La «monstration» existe, nous l’avons tous rencontrée. Mais sa validité de connaissance est encadrée et déterminée par la démonstration. Notez, pour la bonne bouche, que nous conversons depuis un moment sur des questions fort complexes par-delà temps et espace et qu’aucun de nous deux n’a encore montré empiriquement quoi que ce soit à son interlocuteur, ni visage, ni mains, ni objet naturel ou fabriqué.

Et pourtant nous apprenons l’un de l’autre.

Spinoza

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Monsieur,

Je crains de m’être mal fait comprendre. Je ne critique pas l’existence de la raison, fille de l’interaction entre une langue et un corps percevant doté d’une mémoire, mais sa prétention à épuiser le champ de l’explicable et son investissement par une foi qui n’est pas moins aveugle que celles qu’elle a remplacées. De plus, je ne déplore aucunement la perte du sacré, puisque je considère que celui-ci n’a jamais disparu, mais n’a fait que changer d’objet, passant d’un dieu extérieur à l’homme aux visions universalisantes de l’homme lui-même, telles qu’elles sont nées à votre époque.

Nous vivons aujourd’hui la fin de ce mouvement; mon époque, je le dis non sans inquiétude, contrairement à ce que vous insinuez, regorge à nouveau de «façonneurs de fétiches» qui s’engouffrent dans la brèche laissée par la défunte raison reine (c’est un mouvement très vaste: aux États-Unis et en Europe, on en constate des aspects amusants chez les néo-païens new age, mais tous ne sont pas si inoffensifs: le renouveau des mouvements évangéliques, qui ont à peu près autant de recul critique sur les textes sacrés qu’un kamikaze islamiste vis-à-vis du Coran, n’a pas fini de faire parler de lui). Inutile de dire que cela fait bien l’affaire de certains pour qui un peuple qui a de la religion est un peuple qui se tient tranquille; mais, d’une part, cela ne nous grandit pas et, d’autre part, voir des mécanismes potentiellement aussi violents reprendre du poil de la bête à l’ère du feu atomique n’a rien de rassurant.

Vous pouvez décider de ne rien voir au motif que cela ne cadre pas avec votre vision de vous-même: nous en sommes tous là. Mais vous vous condamnez à analyser improprement des mouvements qui, touchant à la violence du groupe, risquent fort de vous apparaître de si près que vous n’aurez besoin d’aucune lunette grossissante pour les voir. Ne rechercher de libération que pour soi-même est un non-sens dans la mesure où nous ne sommes rien sans les autres; du moins est-ce là mon avis, et la raison de ma préoccupation.

Vôtre,

Nepigo

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Je vous laisse vous débattre avec les problèmes de votre temps comme vous me laissez inexorablement, vous qui n’êtes pas encore, me débattre avec ceux du mien. Visiblement, le sacré vous inquiète parce qu’il vous fascine. Or, le fait est qu’il me fascine parce qu’il m’inquiète. Notre point de contact philosophique ne peut donc être que fort fugace.

Vôtre,

Spinoza

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54- EN SIMPLIFIÉ

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Bonjour!

J’ai beaucoup entendu parler de vous, mais je ne me suis jamais attaqué à l’un de vos livres. Mon ami l’a fait et, au bout d’une vingtaine de pages, n’arrivant pas à comprendre, il s’est lassé. Toutefois, je crois savoir que votre conception de Dieu (auquel Einstein adhérait) semble plutôt semblable à la mienne. Pourriez-vous m’en dire plus? Merci.

Gigi Backpacker

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Par dieu, j’entends un être absolument infini, c’est-à-dire une substance consistant en une infinité d’attributs, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie. Conséquemment, dieu est nature naturante. Par nature naturante, il faut entendre ce qui est en soi et est conçu par soi, autrement dit les attributs de la substance qui expriment une essence éternelle et infinie, c’est-à-dire dieu en tant qu’il est considéré comme cause libre. Corollairement, par nature naturée, j’entends tout ce qui suit de la nécessité de la nature de dieu, autrement dit de la nécessité de chacun des attributs de dieu, c’est-à-dire tous les modes des attributs de dieu en tant qu’ils sont considérés comme des choses qui sont en dieu et qui ne peuvent ni être, ni être conçues sans dieu tel que défini ici antérieurement.

En simplifié, comme vous dites: dieu est nature. Toute autre description de dieu est stérile déviation anthropomorphisante de prosélyte, comme je m’en suis amplement expliqué dans la présente correspondance.

Spinoza

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55- CQFD

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Bonjour, Monsieur de Spinoza.

Plusieurs questions sont en moi. CQFD, tel figurait à la fin de vos démonstrations: ce qu’il fallait démontrer. Faut-il démontrer? L’existence de Dieu, peut-on la démontrer à l’échelle d’un raisonnement rationnel? À l’échelle d’un entendement, d’une raison humaine, finie? Est-ce que le fini peut vraiment démontrer l’infini? CQFD?

David

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Au très vif et profond David,

Une réflexion adéquate sur votre propre question vous amènera à conclure que la connaissance descriptive ne peut s’adonner qu’à deux actions: soit montrer, soit démontrer. De la prémisse voulant qu’il faille remplacer l’ignorance et la croyance au fallacieux (qui sont des variantes du même manque) par une connaissance adéquate du monde, il découle comme de source que toute entité ne pouvant être montrée doit être démontrée.

CQFD!

Scolie: Cet impératif de la connaissance descriptive s’applique à la question de l’infini comme à tout autre fait du monde et notre propre finitude n’a pas grand-chose à voir avec les limitations éthiques que notre quête de connaissance accepta, de tout temps, de ne pas se donner. Observez aussi qu’historiquement quiconque a combattu l’activité démonstrative procéda en fait à la promotion, ouverte ou feutrée, d’un maintien de l’ignorance, obscurantiste ou autre. Ceci est en parfaite conformité avec le raisonnement exposé supra.

Spinoza

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À M. de Spinoza,

Vous parlez de connaissance adéquate du monde dans votre axiome. Ceci étant, comment définir une connaissance adéquate du monde dans un monde où même ce qui est sûr ne l’est pas?

Je n’irais pas jusqu’à revendiquer la docte ignorance, mais le monde est un monde interprété par l’humain, et il est légitime de s’interroger sur la véracité de la certitude. Trouver la vérité, est-ce vraiment possible? Quoi qu’il en soit, l’homme ne pourra jamais être sûr de la démonstration, il pourra être sûr uniquement de ce qu’il a montré, car ce qui est montré existe. Tout dépend encore de ce qu’on entend par «existe», si les sens ne permettent pas d’accéder à la certitude, est-ce que la raison le peut vraiment? Il faudrait une assurance que ce que je démontre est vrai. Et je ne peux pas dire cela sans démontrer que Dieu existe. Ainsi comme avant de démontrer l’existence de Dieu, je n’ai pas pu démontrer que ce que je démontre est sûr, alors je ne peux pas faire confiance à ma raison, à cette existence, à cette démonstration. Descartes recherche l’existence de Dieu afin de pouvoir être sûr de toutes les vérités rationnelles. Mais il considère également cette existence comme une vérité rationnelle.

Le rationnel ne peut pas démontrer le rationnel. Dieu est, on ne peut pas dire qu’il existe, sinon, on renie les termes de foi et de croyance. Il faut ainsi prendre du recul sur tout ce qu’on prétend démontrer, en un mot il faut réfléchir (au sens premier du terme).

David

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Au très sceptique et très dubitatif David,

Sachez que le frémissement constant de la certitude s’applique à toute option dans la connaissance, y compris la ci-devant omniprésence de l’incertitude à laquelle vous adhérez avec tant d’enthousiasme. Il n’est pas du tout certain que notre connaissance soit si… incertaine. Je vous demande simplement de placer un florin dans la poche de votre pourpoint et de marcher six pas. Palpez ensuite la poche du susdit pourpoint, vous y sentez la forme de la piécette. Il est indubitable que la poche n’est pas percée. Aucun tintement ne s’est fait entendre sur le sol bien dallé que vous foulez. Ces menues monstrations progressent inexorablement vers la démonstration qui les attend, comme l’implication implacable qu’elle est. Tout bon. Marchez encore d’une douzaine de pas puis arrêtez-vous doucement. Pousserez-vous le pyrrhonisme embrouillé jusqu’à prétendre que vous doutez que ce florin soit encore dans votre poche? Allons, allons, ceci n’est pas un cauchemar ou une fantasmagorie mais la vie.

Rendez-vous au marché, c’est le seul endroit où vous vous séparerez de cette forte somme. Marchez, marchez, CQFD, CQFD…

À force de vouloir douter de tout à votre manière, vous finirez, en clopinant et butant constamment des pieds et du chef dans les plus petites de nos certitudes ordinaires, par effectuer, par l’absurde, la démonstration la plus éclatante de la validité de la susdite démonstration rationnelle.

Spinoza

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Assoupissez-vous quelques instants, vous rêvez que vous avez placé un florin dans votre poche. Vous marchez quelques pas, et palpez votre poche, le florin y est bien. Vous en êtes sûr, vos sens vous l’indiquent, vos sens vous le montrent. Marchez une dizaine d’autres pas, vous remettez la main dans la poche, le florin est là vous en êtes sûr. Vous pouvez même sortir le florin de votre poche, il est bien là. Vous êtes à présent certain de la réalité de ce fait. Vous avez la certitude que ce que vous vivez est réel. Alors CQFD…

Réveillez-vous! Palpez votre poche quelques secondes, plus de florin, plus rien! Vous étiez pourtant sûr d’y avoir placé un florin. Je viens de vous montrer la non-véracité de la certitude.

Ce qu’il ne fallait pas démontrer.

Ceci étant: il est vrai qu’on ne peut être sûr que tout soit incertain. Mais on ne peut non plus être sûr que tout soit certain. On a donc une incertitude sur la certitude et non pas une certitude sur l’incertitude. Je ne pense pas qu’il faille douter de tout, mais il est indispensable de comprendre qu’on ne peut pas tenir pour vrai ce qui est certain. À l’état conscient, je palpe ma poche, mon florin est bien là, j’en suis certain. Je vis dans cette certitude. Mais est-ce bien vrai? Est-ce que j’existe vraiment? Est-ce que le monde existe vraiment dans cet univers, dans cet atome?

Tout ce qu’on a démontré est vrai dans notre monde, mais on ne peut garantir que les règles qui régissent notre monde ne sont pas que pure imagination. Et peut-être que c’est Dieu qui a tout imaginé.

David

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Les rêves sont rarement aussi précis. Des brouillages leur donnent une allure bien plus chimérique et fantasmagorique que ce que vous en prétendez. Le rêveur s’en avise fort souvent lui-même avant même de quitter l’état de sommeil. Votre description du rêve est donc fort inadéquate et ne peut servir de postulat pour rien. Ajoutez à cela que le réveil rectifie toujours le flou onirique et que c’est sans hésitation aucune que nous préférons l’information perçue dans l’état de veille à celle venue du rêve.

Réveillez-vous! Palpez votre poche quelques secondes, plus de florin, plus rien! Vous étiez pourtant sûr d’y avoir placé un florin… Je viens de vous démontrer la véracité de la certitude… du réveil abrupt.

Spinoza

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Mais la vie va peut-être trouver son réveil elle aussi un jour…

La mort, c’est le réveil de la vie, comme le matin est le réveil du rêve. On était sûr de quelque chose et paf! on se rend compte qu’on avait tort. Qui sait si dans la vie il ne se passe pas la même chose? Je dois sûrement faire allusion à quelqu’un que vous avez bien étudié, non?

Si le rêve a un aspect chimérique, c’est parce que son degré de certitude est moins fort que celui de la vie. Mais le jour où vous vous réveillerez, vous comprendrez (ou non) que la vie avait (ou non) un aspect chimérique. La vie n’est pas certaine, comme le rêve qui n’est pas certain et de temps en temps faux.

Sincèrement,

David

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Je me rend surtout compte dans tout ceci que l’irrationalisme a le cuir bien dur… mais cela ne veut en rien dire qu’il ne puisse être percé. De jour en jour, il l’est… cela s’observe et votre affectation de l’ignorer n’y altère mie.

Spinoza

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56- LE DIALOGUE EST-IL LE CHEMIN DE LA VÉRITÉ?

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Bonjour Monsieur,

Je voudrais obtenir de l’aide de votre part avant le samedi premier octobre 2005. Je ne suis pas une philosophe, loin de là, mais je suis une lycéenne en terminale et je fais pour la première fois de la philosophie. En cours, la prof nous a demandé si «le dialogue est le chemin vers la vérité». Si vous pouviez m’aider, je vous en supplie, car franchement, je n’y comprends rien et je serai incapable de répondre à cette question étant donné que c’est mon premier contrôle de philosophie. Je vous demande juste de m’aider et non de me donner la réponse totale, mais quelques axes, mais surtout si ce n’est pas trop vous demander avant samedi le premier octobre 2005.

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Très pressée et très inquiète correspondante anonyme,

Comme nous sommes aujourd’hui en décembre 1676, cela me donne 329 ans moins quelques semaines pour entamer imperturbablement le susdit dialogue avec votre respectable personne. Nous pourrons ainsi voir, vous et moi tranquillement, s’il s’en dégage graduellement quelque émanation sapientiale de conséquence. Je prends donc le temps de vous saluer ostentatoirement et de vous souhaiter une bonne fin d’année en attendant patiemment votre salve d’ouverture.

Spinoza

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J’ai reçu votre message, mais je ne comprends pas pourquoi vous n’avez pas répondu à ma question.

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Chère anonyme,

Ces bons intendants du futur me rapportent que vous m’écrivez depuis une huitaine après le délai «urgent» de notre premier échange. La question est donc suffisamment cruciale pour vous qu’elle vous hante même après la chute de vos priorités scolaires et cela me semble bon. Vous méritez enfin quelque réponse saillante.

Je juge, contrairement aux anciens, qui disposaient de peu de connaissance objective, que le dialogue est un moyen médiocre d’accession à la vérité. Il faut conclure ceci si on le compare non pas à la harangue «monologuale» qui, sur ce point, est encore pire que lui, mais à l’observation et à la manipulation directe des objets du monde. Des vérités bien plus sûres que tout ce que nous ont légué les scolastiques, et les «palabreurs» qui les suivent, émergent de l’observation directe. Le dialogue se soucie trop de convaincre. C’est l’observation et l’expérimentation qui se soucient de connaître.

Je suis Spinoza, et je ne suis pas déjà mort. C’est plutôt vous qui n’êtes pas encore né. Veuillez relire attentivement ma première réponse. Ce sera pour constater qu’elle n’est pas du tout hors sujet.

Mes respects,

Spinoza

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57- DIEU

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«Quant à la métaphysique, je vous répondrai ce que j’ai déjà répondu à un rabbin qui me demandait mon opinion sur Dieu: « Je crois au dieu de Spinoza, qui se révèle dans l’harmonie des lois de ce qui est, et non en un dieu qui s’occupe des destins et des actions des hommes ». Ici vous avez un privilège extraordinaire: on me dit que Spinoza est également joignable au moyen du vortex DIALOGUS. Demandez-lui de vous décrire son dieu.» Albert Einstein

Pouvez-vous le décrire, s.v.p.?

David Sebaoun

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D’un mot: nature.

Spinoza

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Pouvez-vous développer s’il vous plaît?

David Sebaoun

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L’intégralité de l’existence naturelle est dieu et l’intégralité des contraintes de l’existence naturelle est le «vouloir» de dieu. Pour un développement plus substantiel, il faut lire ou relire la première partie de mon traité de Philosophie, celui que votre époque intitule Éthique.

Spinoza

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58- COMMENT ENVISAGER?

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Bonjour cher Spinoza,

Je voudrais une explication plus ample sur le salut de l’homme par la connaissance de Dieu. Merci.

Cordialement,

Vincent

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Au très radical et fondamental Vincent,

L’investigation méthodique de dieu est l’investigation de la nécessité naturelle dans son déploiement infini. Tendre —même si cette tendance reste asymptotique— vers la connaissance adéquate de l’infini de la nature est le seul salut auquel l’humain doit entendre aspirer. Toute autre solution à ce problème du salut est déviation nuisible, superstitieuse et irrationnelle de prosélyte.

Spinoza

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59- SENS

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Monsieur,

J’aimerais savoir ce que vous pensez si je vous dis: «Je n’existe que par le sens que je donne à mon existence».

D’avance un grand merci pour votre réponse.

Florence

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À la très perplexe et perturbée Florence,

Une réflexion approfondie sur cet aphorisme vous démontrera sans ambivalence qu’il est absurde. Il repose sur la prémisse voulant que la direction à donner à une existence puisse être sous le contrôle déterminant de la personne existante. Une simple observation de la vie ordinaire vous permettra de vite noter qu’il n’en est rien. Remplacez donc votre aphorisme par celui-ci: «Je n’existe que par le sens que mon existence m’impose» et vous verrez combien votre réflexion sur votre sort effectif s’en trouvera subitement enrichie.

Spinoza

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60- LA VERTU

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Très vénérable Monsieur Benedict de Spinoza,

Je serais de ce monde qui est infortuné d’une ignorance abyssale concernant votre répertoire sagace, a priori votre inclination naturelle pour les sujets portant sur l’être humain et les nombreuses épreuves que lui sont ses fardeaux terrestres.

Avec la plus grande déférence, je serais très reconnaissante si vous pouviez m’éclairer sur la validité de ce qu’est la vertu?

Je reste votre humble apprentie,

Évelyne

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À la très modeste et contrite Évelyne,

Il en est de la vertu comme d’une foule de catégories relevant de la chose morale. Elle fait l’objet d’enflures et de superfétations peu communes dans le jeu des empoignades intellectuelles de mon temps et du vôtre. La saine rationalité requiert pourtant simplement que la vertu ne soit rien d’autre que notre aptitude à nous conformer aux contraintes que fait régner sur nous la Nature de l’Être. Sera vertueux celui ou celle qui profitera des plaisirs de façon raisonnable et ne se baignera à la rivière que lorsqu’elle n’est pas excessivement froide. Vertu et simplicité s’accompagnent toujours et rien n’est moins vertueux que d’agir de façon ordinaire et conforme à l’usage commun.

Spinoza

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61- STATUT DE L’ESSENCE

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Monsieur le très pénétrant et très prudent Benedict de Spinoza,

Je me permets de vous écrire, parce que je travaille actuellement sur votre philosophie, en la comparant à celle d’un jeune (freluquet) que vous vîtes quelques jours dans les années 1660 — un certain Leibniz. J’envisage vos points de vue respectifs sur le problème de l’expression —que vous-même ne théorisez pas comme tel—, mais un excellent commentateur a bien remarqué que vous y pensiez très souvent…

Ma question est la suivante: peut-on concevoir le statut de l’essence, dans L’Éthique, comme n’étant déterminant qu’à titre heuristique et non pas ontologique — ou si vous préférez, comme étant antérieur d’une façon non chronologique (mais éternelle…) par rapport à ce qui l’exprime (le mode en tant qu’il occupe un certain espace et dure un certain temps).

Si l’on conçoit l’individualité comme ayant trois «étages»

1) les parties extensives (physiques et mentales) qui constituent (au sens propre) son existence actuelle,

2) les rapports sous lesquels ces parties appartiennent à cette individualité et la caractérisent et

3) l’essence qui s’exprime dans ces rapports,

on arrive vite à ce problème, qui est en fait le problème de la réciprocité (excusez le peu de poésie) ou la réversibilité du rapport d’expression: d’un côté, l’essence (3) s’exprime dans les rapports (2) qui l’expriment donc et sont à leur tour exprimés par les parties extensives actuelles (1); mais ne peut-on pas concevoir une relation en sens inverse, les rapports (et leur devenir dans l’existence: en fonction des rencontres (au sens le plus large du terme) avec lesquelles ces rapports se composent ou se décomposent) pouvant, me semble-t-il, s’exprimer eux aussi et déterminer en un sens l’essence même de l’individu, essence conçue du coup comme purement relationnelle — Dieu seul ayant «de toute éternité» une idée adéquate du devenir de cette essence. L’éternité exclut-elle le devenir?

En espérant que ces propos vous sembleront justes et corrects au regard de votre philosophie, mes hommages les plus sincères,

Un apprenti

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Très volubile et inquisiteur apprenti,

Il n’est pas rationnellement recevable de réduire l’essence à un facteur heuristique. Le faire place l’essence en contradiction frontale avec sa propre définition. J’observe aussi, corollairement, que vous associez séant, fort intempestivement, l’heuristique et le relationnel, ce qui procède aussi d’une fort pauvre compréhension de ma doctrine ontologique. Je vous annonce avec regret qu’il est fort difficile de tenir la suite de raisonnements que vous hasardez ici sans quitter l’enceinte de ma pensée.

Spinoza

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62- IGNORANCE

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Maître,

Ce que vous désignez par «ignorance», est-il l’état d’un homme resté au stade de la connaissance du premier ordre?

Merci

AS

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À la très directe et sincère AS,

En ouverture à ma réponse à votre interrogation, je dois faire observer que la connaissance du premier ordre est, de par sa nature inhérente, fort instable. Il est donc difficile d’imaginer un esprit, même rudimentaire, engagé dans la vie pratique et qui resterait figé, comme quelque statue ou image, en l’étape du premier stade. Aussi, plutôt qu’une manière de stade artificiellement interrompu, comme vous la concevez, il faut voir l’ignorance comme une affectation susceptible de saisir dans sa pince chaque niveau de la connaissance et de l’affecter selon sa modalité spécifique. Bien naïf et fort outrecuidant est le penseur qui s’imagine ne plus avoir à combattre les perversions de l’ignorance, torves et délétères, une fois le premier stade de la connaissance franchi.

Spinoza

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Au très pénétrant et savant philosophe B. de Spinoza,

Vous avez touché juste. À savoir mon ignorance de votre œuvre, que je ne découvre vraiment que depuis dix-neuf jours, mais qui accompagne désormais mon existence. Je vous remercie pour la patience que vous me témoignez: votre réponse est parfaitement claire. Je prends la liberté, dites-moi si mon audace vous importune et je m’effacerai, de vous poser les deux questions suivantes: ai-je bien compris la notion de superstition dont vous faites état dans la préface de votre Traité théologico-politique, si j’en déduis que la superstition entraîne «l’acceptation que puisse déraisonner la Nature»? Et donc Dieu? Est-ce la raison pour laquelle vous semblez considérer que la superstition est le fondement de la situation religieuse, en votre époque troublée? Avez-vous défini cette notion dans L’Éthique?

Adieu, Monsieur, ayez pour moi un peu d’amitié.

AS

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À la très directe et sincère AS,

Non pas. J’utilise la notion de superstition en son sens trivial. Si ce sens vous échappe, c’est que vous êtes de loin la plus heureux des femmes.

Spinoza

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63- SUBSTANCE-DIEU

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À l’un des plus grands penseurs par qui la substance s’est exprimée de manière divine,

Je fus très jeune jeté dans l’œuvre d’un autre grand, Nietzsche, lequel a d’ailleurs affirmé, le temps d’une pulsion de lucidité, voir en vous-même un précurseur de sa pensée. Mais l’ivresse dionysiaque et l’exaltation hystérique consubstantielles à l’affirmation tragico-joyeuse de l’éternel retour de la vie sont difficilement tenables pour qui n’a encore que dix-sept ans. Aussi ai-je trouvé très vite beaucoup plus de sérénité, si ce n’est de force, dans la pratique rigoureusement rationaliste de votre système et son sérieux méthodique. De longues études de philosophie et celles de l’allemand m’ont, bien sûr, permis d’explorer bien d’autres horizons que les vôtres. Mais néanmoins, vous fûtes et êtes toujours à mes côtés, un peu comme si tout penseur avait deux philosophies, la sienne mais aussi (et surtout) la vôtre, selon la formule bergsonienne. Je prépare aujourd’hui les concours par lesquels les institutions reconnaîtront, je l’espère, mon aptitude à enseigner la «philosophie».

Il m’a toujours semblé évident que penser, c’était lier entre elles des idées de façon à en exposer la nécessité de connexion. Comprendre et expliquer les faits humains plutôt que des les railler ou mépriser, voilà un des mots d’ordre de la philosophie, que vous sûtes proclamer avec une sagesse divine, en un temps où les guerres de religion n’ont eu de cesse de vouloir punir ou redresser l’homme selon ce qu’il devait être, le tenant intégralement responsable de l’état d’ignominie qui est le sien. Comprendre, c’est aussi comprendre et accepter la nécessité de ce qui est compris: le spinozisme est un hymne à la philosophie.

Mais de ce Dieu, qui fonde et structure la totalité de votre système, et qui ne peut-être objet de révélation extérieure à l’esprit qui le pense, mais bien plutôt se donne à vivre intérieurement comme l’aboutissement d’un effort existentiel pour atteindre l’intelligence intuitive de ce que vous nommez le troisième genre de connaissance, j’aimerais discuter.

Vous constatez qu’il y a de l’être; partant qu’une totalité de ce qui est doit pouvoir se concevoir unitairement comme substance, qui sera dite être et se concevoir en et par soi. Aucune extériorité ne peut entraver son déploiement puisque totalité inclusive de tout ce qui est. Cette substance est ainsi libre, puisque que sa nature se réalise pleinement et parfaitement selon la nécessité de ce qu’elle doit être.

Voyons de plus près le travail théorique affirmant l’existence d’une substance infinie. Vous expliquez que deux substances distinctes ne peuvent l’être que par la diversité des attributs qui constituent leur essence. Il n’en existerait qu’une de même attribut. Elles ne pourraient en tout cas être distinguées par la diversité de leurs affections, puisque la substance est antérieure aux affections. Donc, vous en concluez très justement qu’une substance est cause d’elle-même car sinon, elle recevrait l’existence par une cause qui lui serait extérieure mais qui aurait avec elle quelque chose de commun. Or si cette cause a quelque attribut de commun avec la substance-effet, alors elles ne se distinguent plus toutes les deux substantiellement. Elles ne sont plus deux entités substantielles distinctes. Donc une substance ne peut être produite par autre chose qu’elle même. De là vous en tirez la nécessité d’existence de la substance qui est cause d’elle-même, car en elle essence et existence se confondent puisque aucune extériorité ne peut empêcher, limiter l’existence de ce dont l’essence est d’exister par soi. Jusque là tout est irréprochable, et l’on vous suit parfaitement. Il n’existe qu’une seule substance de même nature. Vous dites ensuite que plus une chose possède de réalité ou d’être, plus elle a d’attributs. Ceci, l’intuition me permet encore de le comprendre. Je le tiens pour vrai. Et donc il est tout à fait possible que l’essence d’une substance soit constituée de plusieurs attributs, chacun se concevant par soi. Mais c’est à partir de la proposition XI que ma raison ne peut plus vous suivre. Car c’est ici précisément que vous posez l’existence nécessaire de Dieu. Tant que vous en posiez la définition comme tel d’un être absolument infini, c’est à dire une substance consistant en une infinité d’attributs, cela allait. Vous définissiez une idée, un objet de pensée tel que vous l’entendiez. Mais ici vous passez de la simple possibilité logique d’une existence de substance ayant plusieurs attributs (voire même une infinité si l’on conçoit la substance possédant le plus de perfection, telle qu’aucune de plus grande puisse être conçue) à la nécessaire existence d’une substance constituée par une infinité d’attributs. Je dis que cette existence est possible, mais que la raison ne peut en fonder la nécessité. Car si je suis certain de l’existence d’une Nature-totalité de ce qui est, que je peux nommer substance selon vos raisonnements, et consistant en plusieurs attributs, dont les deux que je puisse connaître et qui se conçoivent chacun par soi sont la pensée et l’étendue, je ne suis pas pour autant certain rationnellement qu’elle soit, en acte, infinie, que son essence soit constituée d’une infinité d’attributs. Rien ne l’empêche certes, mais rien n’en fonde rationnellement la nécessité.

Mais si elle n’est pas infinie, c’est qu’elle est finie me direz-vous, par conséquent que quelque chose la limite. Ce quelque chose d’autre qu’elle qui la limiterait devrait, pour cela, avoir quelque chose de commun avec elle, par quoi les deux ne seraient plus distinctes substantiellement. Donc vous dites que toute substance est infinie. Ce à quoi je répondrais que la substance-totalité de ce qui est pourrait très bien n’avoir que deux attributs dont chacun serait infini en leur genre. Qu’elle existerait et se concevrait effectivement en et par soi, de sorte que son existence soit dite nécessaire puisque cause d’elle même, mais que rien ne nous dit qu’une infinité d’attributs constitue son essence, ni même que ces affections singulières que sont les modes soient en nombre infini.

Je m’explique plus clairement: même si plus que de faire simplement sens, votre substance-Dieu-infinie m’est donnée à éprouver par ce que l’on pourrait nommer une «intuition intellectuelle», il n’en reste pas moins que rationnellement, les possibilités logiques sont telles qu’il nous est tout à fait concevable une substance totalité de ce qui est, qui existe nécessairement en vertu de son essence, mais qui pourrait être bornée par le vide, le rien, le néant, lequel permettrait même mieux de concevoir son «déploiement», mouvement d’expression (mouvement-déployer de Dieu que Hegel essaya de penser). Mais là est encore un autre débat. Bref, si l’on s’entend à dire que dès lors que nous constatons qu’il y a de l’être, y étant nous-mêmes, êtres questionnant, jetés, il nous est possible de concevoir la totalité de ce qui est comme devant nécessairement exister et se concevoir en et par soi, nous ne sommes pas tenus, par un principe ou une déduction rationnels, d’appeler cette totalité «Dieu», ou de lui conférer une infinité d’attributs et d’affections. Ce pourrait être une substance ayant indéfiniment plus d’être que les modes singuliers qui la constituent et par lesquels elle s’exprime, éternelle car ne rencontrant aucune extériorité pouvant limiter son déploiement, mais non infinie, au sens où une infinité d’attributs, réellement distincts, constitueraient son essence. En fait tout tient à cette oxymore que vous voudriez donner à penser par l’exposé géométrique: une totalité infinie. Mon avis est que cette intuition qui était vôtre ne peut être éprouvée qu’intérieurement, par l’effort existentiel, et non découverte, mise à jour, révélée par le processus rationnel d’enchaînement des vérités exposé et communiqué de manière discursive. Peut-être est-il encore légitime d’appeler Dieu une substance totalité de ce qui est bien que n’étant pas constituée d’une infinité d’attributs, mais ceci touche à des problèmes de mots. Bref, de votre preuve ontologique ma raison ne peut se satisfaire, même si mon esprit intuitionne votre Dieu. Par conséquent aucun traité selon la méthode géométrique, exposant rationnellement une chaîne de vérités éternelles, ne peut être condition suffisante, voire peut-être même nécessaire, d’accessibilité à la Substance.

Qu’en pensez-vous, avec recul?

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Systématique et méthodique anonyme,

Arrêtons-nous en exclusivité à la cheville faible de votre raisonnement. Voici que vous me donnez la réalité d’une infinité d’attributs comme possible plutôt que nécessaire.

Vous continuez par contre, et implacablement, de vous défier de l’assertion contraire, celle imposant une finitude radicale de l’être. Vous n’acceptez pas de l’admettre, cette assertion contraire, comme nécessaire, attendu que vous êtes conscient que le fini substantiel sera obligatoirement limité par son autre, ce qui est incompatible avec les axiomes de la réflexion sur le fini et l’infini. Mais pensez à la difficulté de votre affirmation voulant que l’infini soit possible. Vous admettez déjà que le fini exclusif ne peut pas être indubitablement et vous vous contentez justement de faire flotter un moiré dubitatif sur cette affirmation, en jouant le «possible» contre le nécessaire. Je me dois de vous dire que connaître l’existence d’un argument contraire et le réfuter sont deux choses fort distinctes. Et je ne vous vois pas ici réfuter l’idée que le fini est inévitablement restreint par autre chose qui le limite, ce qui le contraint inexorablement à la localité.

Méditez soigneusement le fait que, à travers cette notion de «possible», vous ne me parlez pas de l’être, mais de votre doute privé sur l’inexorable rationalité dudit être.

Spinoza

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Très cher Spinoza,

Je ne me vois pas «jouer» le possible contre le nécessaire, car je ne pose rien qui ne soit ce à quoi nous ouvrent les seules voies de la raison. Ce n’est pas à moi de démontrer la non-nécessité de ce que vous, vous mettez en jeu, à savoir la nécessité d’existence de l’infini, d’un certain infini défini. Vous usez de ce que l’on pourrait nommer un principe de non-raison contrariante: de ce que nous ne trouvons rien qui puisse empêcher l’existence d’une infinité d’attributs, nous en tirons la nécessaire nécessité de leur existence.

Je ne puis réfuter l’idée que le fini est inévitablement restreint par autre chose qui le limite, le contraignant inexorablement à la localité, mais affirme une «indéfinitude» essentielle de la Substance. Croyez bien que ma raison ne demande qu’à connaître de manière définie tout objet de pensée qui s’offre à elle, aussi ne pourrait-elle que se réjouir de penser la nécessité d’existence de l’infini. Totalité inclusive de tout ce qui est, la substance ne peut faire face à un autre qui la limiterait, néanmoins, ne pouvons-nous pas concevoir un certain «autre», d’un tout autre ordre, et qui serait le rien. Celui-ci ne produisant aucune résistance au déployer divin, ce dernier ne pourrait être dit limité positivement par une altérité, mais ne se concevrait pas moins comme indéfiniment vaste. Disons que je puis concevoir de nommer infini ce qui dépasse indéfiniment notre finitude radicale, mais qu’il n’est pas possible, par les seules armes de la raison, d’affirmer l’existence nécessaire d’un infini défini comme tel. L’indéfinité me semble inhérente à l’infini, d’où la nécessaire réserve de la raison qui se doit de rester humblement ouverte à tous les possibles qui lui sont offerts, sans pour autant sombrer dans le scepticisme le plus mortifère, puisqu’ayant accepté la nécessité comme seule modalité de l’être indéfini comme du fini, et toutes les conséquences ontologiques et éthiques qui en découlent.

Comprenez qu’il ne s’agit pas tant pour moi de réfuter votre objet de pensée, que d’en affirmer l’instable consistance, l’indéfinie forme aux contours estompés, si bien que la raison seule se voit contrainte de le ranger parmi les possibles.

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Il faudrait définir «indéfinitude» et ce, en des termes moins radicalement empiriste que les vôtres. L’affaire devient douloureusement paradoxale.

Spinoza

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64- QU’EST-CE QUE L’HISTOIRE?

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Monsieur Spinoza,

J’ai un problème philosophique à résoudre: qu’est ce que l’histoire?

Nicohardi

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Monsieur,

L’histoire est l’évolution interne des sociétés organisées. En effet, puisque toujours et en tout lieu, les êtres humains, qu’ils soient barbares ou non, nouent entre eux des relations et forment une société organisée d’un genre quelconque, on n’ira pas chercher les causes et principes naturels des États dans les enseignements généraux de la raison. Mais on les déduira de la nature, c’est-à-dire de la condition humaine ordinaire. Cette nature naturée de l’humain, dans son inexorable déploiement, EST l’histoire. Il serait, de plus, aussi vain de réduire l’histoire au simple passé que de croire que la vitesse acquise par un projectile fonçant dans une direction est séparée de la course actuelle et de la destination future du susdit projectile.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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65- LE DÉSIR

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Cher Monsieur,

Auriez-vous l’obligeance, durant l’un de vos rares moments libres, de bien vouloir m’accorder une réponse à la question suivante. Selon vous, faut-il libérer le désir ou se libérer du désir?

Merci de votre réponse,

Michka, apprenti philosophe.

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Au très sage Michka,

Il faut libérer le désir POUR se libérer du désir. Il faut le faire régulièrement et toujours avec la plus saine modération. Il faut agir en la matière comme on boit une eau claire et froide un jour de grand soleil, en voyant prudemment à ne pas se rendre migraineux d’avoir eu soif.

Spinoza

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66- PRÉNOM

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Mon cher Baruch,

Aurais-tu «francisé» ton prénom pour plaire à ton lectorat? Qu’en est-il de Baruch?

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Mon nom n’est pas francisé, mais latinisé. Autrement, ayant déjà répondu à cette requête, je vous renvoie à ma correspondance céans.

Benedictus de Spinoza

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67- ET LA PEINTURE

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Cher Spinoza,

Après lecture de quelques-uns de vos ouvrages, je suis fort déçu. Pour un homme de votre stature, vous portez peu d’intérêt à la peinture. J’aimerais toutefois profiter de cet entretien pour provoquer chez vous cette réflexion, et je vous demande donc de bien vouloir m’éclairer sur la valeur que vous accordez à la peinture.

Bien à vous,

Pierre-Yves.

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Au très sévère et exigeant Pierre-Yves,

La peinture, art figuratif, reflète notre perception de l’être. Elle est la matérialisation de ce que notre œil perçoit et de ce dont notre esprit rêve. Je ne la méprise pas, elle m’habite comme une chose ordinaire. Elle m’habite si profondément qu’elle est ma seconde conscience. Peindre, c’est prouver que la pâte matérielle peut encapsuler tous les savoirs.

Spinoza

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68- LIBERTÉ, MORT, PSYCHANALYSE, BONBONS, CRÈMES GLACÉES…

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Monsieur de Spinoza,

Je vous prierai, tout d’abord, d’excuser la naïveté de mes questions. Je suis encore jeune et mon initiation à la philosophie est récente. Bon, j’allais commencer par vous demander d’expliquer votre définition de la liberté, que je comprenais mal, mais votre correspondance passée m’a aidé à mieux situer ce qui m’échappait.

J’ai cependant une autre question: vous dites qu’il subsiste quelque chose d’éternel de l’esprit après la mort du corps (L’Éthique, 5e livre, proposition XXXIII), en expliquant que c’est (j’essaye de restituer ça de mémoire, pardonnez-moi si ce ne sont pas exactement les termes employés) l’essence de cet être humain précis en dieu. Or, si je puis m’autoriser une comparaison quelque peu hasardeuse, si vous faites deux gâteaux avec le même moule, la même recette et les mêmes ingrédients, vous n’aurez que deux gâteaux identiques: ce ne sera en aucun cas le même gâteau. De même pour l’esprit: mon esprit est fatalement amené à disparaître au terme de l’existence de mon corps, même s’il peut y en avoir ensuite un similaire, ce ne sera pas «le mien».

D’autre part, vous affirmez que la tristesse est dans ce qui diminue la perfection, ou encore la puissance d’agir (3e définition, 3e partie de L’Éthique). Vous affirmez d’autre part que l’homme, mené par la raison, prend autant en compte les sentiments présents que les sentiments à venir (proposition LXVI de la partie 4, toujours dans L’Éthique). Dès lors, comment ne pas craindre la mort lorsque l’on est guidé par la raison? En effet, rien ne diminue autant la puissance de l’esprit que sa destruction: CQFD, pour reprendre une expression qui vous est chère.

Bon, permettez que je m’écarte un peu du sujet, mais il existe sur DIALOGUS un certain Sigmund Freud avec lequel vous pourriez, à mon avis, avoir une correspondance intéressante, notamment sur le fonctionnement de l’esprit et des émotions.

Pour finir, et juste pour vous enquiquiner, parce que vous êtes extrêmement logique et parfois même un petit peu trop, j’attaquerai la scolie II de la proposition XL (Partie 2), dans laquelle vous dites: «Soient les nombres 1, 2, 3, il n’est personne qui ne voie que le quatrième nombre proportionnel est 6». Moi, comme ça, j’aurais plutôt dit 4…

Respectueusement, et avec même une bonne dose d’admiration pour votre «putain de bouquin».

Alexis Piat

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Au très sagace et futé Alexis Piat,

Voici: 1+2=3, 1+2+3=6. Vous le voyez maintenant, ce qui ne se voit pas tout de suite? Vous en viendrez de similaire manière à voir à ne plus craindre la mort.

Pour ce qui en est de ce monsieur Freud, là, c’est moi qui ne vois pas. Et pour tout le reste de votre intervention, qu’en dire, sinon merci de lire ma correspondance antérieure avant de questionner. Peu le font et c’est fort dommage.

Spinoza

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69- DU FUTUR

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Pensiez-vous, franchement, avoir autant de succès dans le futur, voir votre théorie sur les bienfaits de la démocratie ainsi triompher? Plus personne aujourd’hui, en Europe, ne croit en la religion. Vous avez gagné. Je voudrais vous en remercier.

Je vous prie d’agréer, cher Monsieur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Augustin Dercrois

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Au très généreux et dithyrambique Augustin Dercrois,

Merci, mais je n’ai rien fait que de voir et de réfléchir inexorablement sur ce que j’avais vu. Ce sont vous et vos semblables des siècles qui nous séparent qui avez œuvré au triomphe de la Raison.

Je l’espérais, je m’en doutais, je l’ai voulu. Vous l’avez fait. Merci pour Cartesius, merci pour Bacon, merci pour Galilei, merci pour moi.

Votre respectueux ancêtre,

Spinoza

B-SpinozaBanknote

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Réflexion sur les fondements interactifs et informatifs du cyber-journalisme

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2016

Extra-Extra
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Il y a quelques temps, lors d’un débat sur Les 7 du Québec, deux de nos plus assidus collaborateurs ont eu l’estoc suivant, parmi bien d’autres. C’était au cœur d’un de ces grands élans digressifs dont je me tiens bien loin désormais comme participant mais que je lis toujours très attentivement, car la sagesse y percole souvent. Après que Lambda ait déploré la sempiternelle rudesse des échanges, Epsilon lui dit ceci:

Mais Lambda, vous êtes tout autant rude avec vos interlocuteurs, et ça n’est pas grave. C’est une question de style. Et vous montrez que vous êtes particulièrement sensible à la rudesse d’autrui. Ce qui est bien.

Vous savez, sur internet, il ne faut pas prendre tout ça avec le même sérieux que dans la vie. Car tout est ajouté des émotions fantasmatiques sur le net, parce que nous n’avons pas la vraie personne en face de nous. Vraiment, il ne faut pas se focaliser sur des réponses un peu plus rudes que la coutume. Et ça fait partie du jeu. C’est sans conséquence. Et vous pourriez m’en dire autant que ça ne changerait pas l’opinion que j’ai de vous et mon comportement dans mes réponses à vos rudesses, le cas échéant.

Réponse de Lambda:

Vous parlez d’internet, Monsieur Epsilon, moi je vois un moyen de diffusion d’information, un journal, un magazine, un média d’information. Vous voyez ce site comme étant un média social, une sorte de Facebook où le discours citoyen se vautre dans les mondanités et l’opinion, avec bien entendu les accrochages d’usage. Votre vision ne correspond pas à la mienne.

Si on veut faire du Facebook, soit. Mais si on veut faire de l’information et pousser la réflexion, il faut un minimum de crédibilité et de sérieux. Comment voulez-vous concurrencer en crédibilité avec les médias de masse si on joue avec des clowns? Vous voyez beaucoup de professionnels de l’information insulter les gens? Moi, je n’en ai jamais vu.

Ces deux interventions, surtout la seconde, synthétisent toute la problématique actuelle du journalisme citoyen. Le problème journalistique se formule désormais comme suit, c’est inévitable. Comme suit, je dis bien, c’est à dire dans les termes fort peu anodins d’une crise existentielle. Le journalisme est-il un corps de comportements communicatifs normés, fatalement aseptisés, reçus, stabilisés historiquement, avec une certaine façon ritualisée de colliger l’information, de la synthétiser, de la disposer, de la desservir, qui serait constante. Est-il un comportement produisant un corpus circonscrit?… un peu comme la poésie en vers ou les recettes de cuisine sont constantes et à peu près stabilisables à travers le temps.

Ou alors le journalisme n’est-il pas lui-même rien d’autre qu’une vaste manifestation perfectionnée (une parmi d’autres), justement, de mondanité et de formulation d’opinion, dont les cyber-ressources actuelles ne révèlent jamais que la profonde mutation contemporaine. Le journalisme, malgré ce qu’il voudrait bien faire croire, c’est pas une discipline rigoureuse comme, disons, la géométrie. Cela implique d’importantes questions. Le caractère «professionnel» ou «informé» du journalisme traditionnel est-il jamais autre chose qu’une illusion un peu parcheminée de classe élitaire (bien entretenue par la frilosité classique de l’esprit de corps, lui-même effarouché par le progrès que l’explosion actuelle impose). Les divers journalismes jaunes, la presse poubelle ou potineuse ne sont pas des inventions très récentes. Les élucubrations bobardeuses journalistiques, les diffamations de personnalités politiciennes et les relations de rencontres d’OVNI, sont vieilles comme le journalisme. L’internet est loin, très loin, d’avoir inventé tout ça. L’internet n’a pas inventé non plus le discours polémique, dont en retrouve des traces virulentes jusque chez les Grecs et les Romains.

L’élément nouveau des conditions journalistiques contemporaines ne réside pas vraiment non plus dans le fait que n’importe quel ahuri peut s’improviser diffuseur d’information de presse. Rappelons-nous, un petit peu, de l’époque pas si lointaine où celui qui contrôlait le chantier de coupe de bois contrôlait la pulpe, que celui qui contrôlait la pulpe contrôlait le papier, et que celui qui contrôlait le papier contrôlait à peu près tout ce qui s’écrivait dessus. Le journalisme n’a JAMAIS existé dans un espace intellocratique serein et éthéré. Cela n’est pas. Et l’objectivité de la presse, depuis sa conformité au factuel jusqu’à l’équilibre des opinions qu’elle véhicule, a toujours été un leurre de classe, dont l’unique bonne foi, toute épisodique, fut de se laisser aller parfois à croire à sa propre propagande.

L’opposition entre mes deux intervenants ici pose de facto une triade critique Facebook/média citoyen/média élitaire et, nul ne peux le nier, c’est l’espace intermédiaire, celui du média citoyen, qui se cherche le plus et ce, à cause du poids des deux autres. Un mot sur ces trois facettes du tripode.

Médias journalistiques élitaires. Ils sont foutus en terme de crédibilité fondamentale et plus personne de sérieux ne cultive la moindre illusion au sujet de leur partialité de classe. En plus, ils se détériorent qualitativement, en misant de plus en plus sur des pigistes et des gloses et traductions-gloses d’agences de presse. L’électronique les tue lentement comme distributeurs d’un objet (commercial) matériel traditionnel, ce qui les compromet avec une portion significative de leurs lecteurs d’antan. L’éditorial d’autrefois, donnant péremptoirement la ligne d’un quotidien ou d’un hebdomadaire, n’est plus. Il a été remplacé par des chroniques de francs-tireurs vedettes portés plus par leur succès d’audimat que par une base doctrinale effective. À cause de tout cela, un temps, on croyait vraiment les journaux conventionnels condamnés. Mais ils ont manifesté une notable résilience. Mobilisant leurs ressources, ils se sont adaptés, étape par étape, aux différents cyber-dispositifs et, en s’appuyant sur des ressorts empiriques (apprentissage collectif graduel du fonctionnement des blogues journalistiques, menant à leur noyautage) et juridiques (intimidation de plus en plus virulente des formes de discours et de commerce alternatif), ils on refermé un par un les différents verrous de la liberté d’expression et d’action, tout en restant de solides instruments de diffusion de la pensée mi-propagandiste mi-soporifique de la classe bourgeoise. Une fois de plus on observe qu’une solution technique ne règlera jamais une crise sociale, elle s’y coulera comme instrument et la crise continuera de se déployer, dans ses contradictions motrices, sans moins, sans plus. Les médias élitaires n’ont donc pas perdu tant que ça leur aptitude à tout simplement faire taire. Ceci est la confirmation du fait que la qualité intrinsèque, l’adéquation factuelle ou la cohérence intellectuelle, ne sont pas du tout des obligations très nettes quand ton journal est le bras de la classe dominante.

Facebook (et tous ses équivalents tendanciels). L’immense espace où le discours citoyen se vautre dans les mondanités et l’opinion avec bien entendu les accrochages d’usage n’est pas déplorable à cause de l’empoigne qui y règne mais bien à cause de sa dimension de vaste soupe de plus en plus gargantuesque et inorganisée. Qui relit du stock émanant de ces dispositifs? Qui prend la mesure de la censure mécanique par mots-clés qui y sévit de plus en plus nettement. Et, malgré cette dernière, c’est fou l’information qui nous attend, en percolant, dans un corpus de type Facebook (ou équivalents). In magma veritas, si vous me passez le latin culinaire! Sauf que, allez la pêcher… Je me prends parfois à fantasmer une sorte de gros agrégateur hyper-fin (car il serait tributaire de la fulgurance de cette intelligence artificielle authentique qui est encore à être). J’entrerais, mettons «Croyance aux OVNI» ou «Arguments dénonçant la corruption politique» et mon super-agrégateur plongerait dans Facebook (et équivalents) et y pêcherait ces développements et les organiserait, les convoquerait, les corderait, par pays, par époques, par tendances politiques ou philosophiques. Le corpus informatif magnifique que ça donnerait. On s’en fiche un peu pas mal que ces gens se chamaillent entre eux. Ils parlent, ils s’informent, ils amènent des nouvelles, comme autrefois sur les places des villages et dans les grands chemins. Molière a appris la mort de Descartes d’un vagabond venant de Paris monté temporairement sur l’arrière d’un des charriots de son théâtre ambulant. Je peux parfaitement me faire enseigner les prémisses de la dissolution effective du capitaliste pas un gogo méconnu dont le texte dort en ce moment sur Facebook, MySpace ou myobscurewittyblog.com. Ne médisons pas trop des ci-devant médias sociaux. Ils sont la tapisserie du Bayeux de notre époque. Les historiens ne les jugeront absolument pas aussi sévèrement que nous le faisons.

Médias journalistiques citoyens. Entre les deux, il y a les médias citoyens. Un cadre présentatif journalistique un peu à l’ancienne, quoique «pour tous» (commentateurs et auteurs) sur lequel se déverse la tempête interactive, sabrée du cinglant blizzard de toutes les digressions, redites et empoignes. De fait, entre la redite-télex et l’édito de choc, les médias journalistiques citoyens cherchent encore leur formule, et maintes figures d’hier ont jeté la serviette, les concernant. Ces médias alternatifs, où tout est encore â faire, sont principalement cybernétiques bien évidemment. Et ils s’alimentent de deux héritages. Ce sont justement les deux héritages, complémentaires et interpénétrés, qui, bon an mal an, se rencontrent et se confrontent ici, dans mes deux citations d’ouverture: l’interactif et l’informatif. Il ne faut pas se mentir sur les médias citoyens, dont l’exaltation des débuts s’estompe. Les manifestations verbales et conversationnelles de la lutte des classes la plus aigüe y font rage. Rien n’est badin ici, rien n’est formel, rien n’est comportemental (courtois ou discourtois). Tout concerne la lutte des forces progressistes et des forces réactionnaires de notre société pour se positionner et se maintenir dans l’espace, secondaire certes, subordonné mais toujours sensible, de le communication de masse.

La lutte des classes se bridait pesamment, sous les piles de papier encré du journalisme conventionnel. Dans le journalisme citoyen, elle se débride allègrement dans les pixels. Pour le moment, cela ne rend pas la susdite lutte des classes nécessairement plus méthodique, avisée ou systématique mais subitement, ouf, quelle visibilité solaire!

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Pour une masculinologie non-masculiniste

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2015

Pere-fils

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Tombons d’abord d’accord sur deux définitions qui n’ont rien de neutre et qui expriment une prise de parti ferme et ouvertement féministe (ce qui n’empêche en rien une critique amie et respectueuse dudit féminisme). Les voici:

MASCULINISME: Attitude du sursaut androhystérique consistant à démoniser l’augmentation du pouvoir social des femmes et le lent rééquilibrage en sexage en faveur du positionnement social et socio-économique des femmes. «Lutte» anti-féministe explicite et virulente, le masculinisme se formule habituellement dans la polémique, la provoque, la bravade pseudo-novatrice et la toute patente obstruction néo-réac. Comme tous les combats d’arrière-garde, le masculinisme ne dédaigne ni la violence physique (non-armée ou armée, domestique ou médiatique) ni la mauvaise foi intellectuelle. Cette dernière se manifeste, avec une vigueur soutenue, dans les diverses tentatives faites par les semi-doctrinaires du masculinisme pour présenter leur vision du monde comme une converse symétrique et faussement progressiste du féminisme (qu’on accuse, du même souffle, d’être à la racine de tous les maux sociaux contemporains). La recherche de légitimation que se donne le masculinisme en se posant en pourfendeur des «abus» féministes est une promotion feutrée de la myopie micro-historique au détriment d’une compréhension du développement historique large (et effectif). La micro-histoire réparatrice-restauratrice, c’est là une vieille lune réactionnaire et les masculinistes ne diffèrent guère, en ce sens, des dénonciateurs tapageurs et gluants du «racisme anti-blanc» de «l’athéisme anti-chrétien mais (soi-disant) islamophile» ou de la «discrimination positive». S’il y a tension interne entre un féminisme de gauche et un féminisme de droite (ce dernier parfaitement répréhensible), le masculinisme, lui, est exempt de la moindre tension interne de cette nature. Il est, en effet, inévitablement de droite, nostalgique et rétrograde, donc intégralement répréhensible. La fausse richesse dialectique que le masculinisme affecte de porter à bout de bras dans le débat social n’existe tout simplement pas. La seule attitude que je vous recommande ici, le concernant, c’est celle de le combattre.

MASCULINOLOGIE: Attitude de recherche et d’investigation aspirant à produire une compréhension explicite, descriptive et opératoire des éléments spécifiques de la culture intime masculine qui seront susceptibles de perdurer au-delà des ères phallocrates et machiques. La masculinologie est appelée à se développer à mesure que les postulats masculins seront de moins en moins pris pour acquis et/ou automatiquement implicites dans la société. On voit déjà que la civilisation contemporaine commence à exprimer l’urgence d’une masculinologie proprement formulée. Cela s’observe notamment de par la perte de repères et le désarroi des petits garçons à l’école. Il est indubitable que la masculinologie était inexistante aux temps du phallocratisme tranquille, attendu que ce dernier n’en avait pas plus besoin en son heure de gloire que le colonialisme occidental n’avait eu besoin d’une doctrine multiculturelle… Cette situation de dissymétrie historique (cette surdétermination historique, dirait un althussérien) fait que la masculinologie est appelée à se développer dans l’urgence et, bien souvent, sur le tas. Les masculinologues les plus assidues pour le moment sont encore les mères monoparentales de garçons et les éducatrices en contexte scolaire mixte. Pourquoi les meilleures masculinologues sont-elles pour le moment des femmes? Parce que leur non-initimité avec les implicites mecs, que détiennent imparablement les hommes, les forcent comme inexorablement à produire une connaissance de tête. Si je sais que je ne sais rien, je ferai en sorte d’en savoir d’avantage (Lénine). La masculinologie repose sur le postulat selon lequel une égalité intégrale des droits n’est pas une identité intégrale des cultures intimes. Entendre par là, entre autres, que, même hors-machisme, les gars ont leurs affaires/lubies/bibites de gars et que comme les affaires de gars ne sont plus automatiquement les affaires de la société entière (et comme l’hystérie, cette culture intime freinée, frustrée, rentrés, change doucement de bord), il va de plus en plus falloir une discipline descriptive rendant les affaires de gars discernables et compréhensibles aux non-gars…

Notre réflexion sur le tas débute donc ce jour là au supermarché. Mon fils de dix-neuf ans, Reinardus-le-goupil et moi, Ysengrimus-le-loup, au milieu de tout et de rien, nous bombons subitement le torse, portons les ailes vers l’arrière et nous arc-boutons l’un contre l’autre. Nos regards se croisent, nos deux torses se percutent et nous poussons, face contre face. Reinardus-le-goupil est plus grand que moi et au moins aussi fort, mais je suis plus lourd. Misant méthodiquement sur mon poids, j’avance lentement, inexorablement. Comme je ne l’empoigne pas, il ne m’empoigne pas. C’est une sorte de règle implicite et improvisée. Il faut pousser, torse contre torse, sans impliquer les bras. J’avance, il recule, et le Reinardus se retrouve le cul dans une pyramide de boites de conserves. Implacable, je l’assois bien dedans pendant qu’elle se démantibule avec fracas et nous rions tous les deux aux éclats. Nous interrompons cette brève escarmouche et Reinardus-le-goupil se relève, crampé de rire. Le préposé qui vient nous aider à rebâtir la pyramide de boites de conserves commente et rit comme un sagouin, lui aussi. Nous allons ensuite rejoindre mon épouse et, un peu interdit moi-même, je dis: Affaires de gars. Elle répond, sereine, sans se démonter: Je ne m’en mêle pas… mais maintenant que vous avez vu à vos affaires de gars, on peut continuer l’épicerie? Et nous la continuons, et tout le monde est de fort bonne humeur. Je suis certain que toutes mes lectrices qui vivent avec des hommes, conjoint et/ou fils, ont, à un moment ou à un autre, pris connaissance de ces curieux comportements de gars, en apparence inanes et (souvent) un peu brutaux ou rustauds. La signification psychologique et intellectuelle de ces petites saillies masculines de la vie quotidienne serait justement un des objets de la masculinologie. L’étude de l’impact de leur manque (et corollairement de l’erreur fatale consistant à chercher à les éradiquer intégralement) en serait un objet aussi, crucialement. Les ancêtres maternels de Reinardus-le-goupil, qui étaient des hobereaux russes, ses ancêtres paternels, qui étaient des cultivateurs et des bûcherons canadien-français, trouvaient tout naturellement les modes d’expression de ces traits de culture intime dans l’ambiance dominante, couillue et tonique, des activités ordinaires des hobereaux russes et des cultivateurs et bûcherons canadien-français d’autrefois, entre le lever et le coucher du soleil. Ce genre de petit outburst, manifestation sereine de la vie banale de nos ancêtres mâles, pétarade pour nous ici, un peu hors-cadre, entre deux allées de supermarché, en présence d’une mère et épouse à l’œil glauque. Un film remarquable de la toute fin du siècle dernier évoque les désarrois de mon fils et de moi en ce monde tertiarisé contemporain. Il s’agit de Fight Club (1999) de David Fincher avec Brad Pitt et Helena Bonham Carter. À voir et à méditer. La masculinologie des temps contemporains s’y annonce.

Un petit traité de masculinologie à l’usage des non-mâles de tous sexes et de tous genres serait indubitablement à écrire. Un jour peut-être. Pour le moment contentons nous de l’invitation à une refonte de nos attitudes que portent les allusions subtiles, voulues ou non, au besoin naissant et pressant pour une masculinologie. Cela sera pour vous recommander un autre film remarquable, Monsieur Lazhar (2011) de Philippe Falardeau. Ceux et celles qui ont vu ce film subtil, aux thématiques multiples, avez-vous remarqué la discrète leçon de masculinologie qu’il nous sert? Oh, oh… Je ne vais certainement pas vous éventer l’histoire, il faut impérativement visionner ce petit bijou. Sans risque pour votre futur plaisir de visionnement, donc, je peux quand même vous dire qu’un réfugié algérien d’âge mûr est embauché, dans l’urgence, dans une école primaire québécoise, pour remplacer au pied levé une instite qui vient de se suicider. L’homme n’est même pas instituteur lui-même (c’est son épouse, temporairement coincée en Algérie, qui l’est). Monsieur Bachir Lazhar (joué tout en finesse par Mohamed Fellag) va donc s’improviser prof au Québec, avec, en tête, les représentations scolaires d’un petit garçon nord-africain de la fin des années soixante. Sans complexe, et avec toute la ferme douceur qui imprègne sa personnalité droite et attachante, il enseigne donc, ouvertement à l’ancienne. Cela va soulever un florilège de questions polymorphes, toutes finement captées et  traitées. Et on déniche alors, perdue, presque planquée, dans cette flopée: la problématique masculinologique. Outre monsieur Lazhar, il y a deux autres hommes dans cette école, le concierge et le prof de gym. Ce dernier, pédophobe grinçant mais assumé, a capitulé sous le poids de la bureaucratie scolaire et civilisationnelle. Il fait tourner les gamins en rond dans le gym et évite soigneusement de les toucher ou de les regarder dans les yeux. Le concierge, pour sa part, ne se mêle de rien et proclame haut et fort son respect inconditionnel pour la petite gynocratie scolaire tertiarisée de notre temps. Dans ce contexte de renoncement masculin apeuré, monsieur Lazhar va involontairement représenter le beau risque du retour serein de la masculinité paterne et droite, en bois brut. L’impact sur les petits garçons et les petites filles sera tonitruant. Sans passéisme mais sans concession, on nous fait solidement sentir le manque cruel résultant de l’absence masculine, en milieu scolaire. C’est magnifiquement tempéré et imparable. Je meurs d’envie de vous raconter la trajectoire de la principale petite fille (au père absent et à la mère pilote de ligne) et du principal petit garçon de cette fable. Ils vivront un changement de polarité issu du magnétisme bénéfique de monsieur Lazhar. Je vais me retenir de trahir leur beau cheminement. C’est qu’il faut le voir. Un mot cependant sur une importante assertion masculinologique de ce brillant opus. C’est que cette assertion là, vous risquez de la rater car il se passe des tas de choses et, elle, elle est bien planquée dans les replis du cheminement d’un des personnages secondaires. J’ai nommé, le grand & gros de la classe. Le grand & gros de la classe a un grand-père chilien qui a subit les violences policières sous Pinochet et a plus ou moins fait de la guérilla, dans le temps. Le grand & gros de la classe, que tout le monde ridiculise et conspue pour ses bêtises quotidiennes, ne sait même pas qu’il détient un trésor narratif mirifique, hautement susceptible de le rendre super cool, en l’héritage de son grand père guérillero. Le grand & gros de la classe ne pourra jamais devenir cool avec cet héritage parce que, dans le milieu scolaire aseptisé contemporain, t’as pas le droit de parler de: guérilla, terrorisme, guerre, soldats, officiers, tank, mitraillettes, canons, pirates, cow-boys, indiens (il faut dire amérindiens et ne jamais parler de leurs conflits), boxe, lutte, guerre mondiale, révolution, insurrection, répression, foire d’empoigne de quelque nature, esquintes, accidents violents, meurtres, deuils ou… suicides (y compris le suicide odieux que tous ces gamins et gamines ont sur le cœur – tabou suprême, ils doivent se planquer pour en discuter). La violence, même dans les arabesques de témoignages, de narrations, de littérature orale, de lettres ouvertes ou de fictions, est prohibée. So much pour l’héritage guérilléro du grand & gros. Plus tard, le grand & gros de la classe accède presque, sans le savoir toujours, au statut cool tant convoité. Sur l’immense banc de neige du fond de la cour de récréation, les petits gars jouent au Roy de la Montagne. Le grand & gros est arrivé à se positionner au centre de la citadelle-congère et parvient à repousser l’offensive de tous ses adversaires. Tout le monde se marre comme des bossus, en cette petite guéguerre hivernale spontanée et folâtre. On a là une sorte de version multidirectionnelle de ma bataille de coq de supermarché de tout à l’heure avec Reinardus-le-goupil. Le grand & gros de la classe pourrait en tirer un leadership de cours d’école et une popularité imprévus. Mais non. Les enseignantes, outrées et myopes, interrompent abruptement ce «jeu violent» et le grand & gros de la classe finit derechef conspué. Un jour (j’extrapole ici), GrandGros se retrouvera dépressif, veule, imprévisible et violent… et ni sa maman, ni sa nuée d’instites ne comprendront ce qui lui arrive. Et son père absent, seule solution implicite et (encore trop) mystérieuse à cette portion de son faix, n’en reviendra pas pour autant.

Des réflexions masculinologiques nuancées comme celles du film Monsieur Lazhar (2011) vrillent doucement leur chemin dans nos sociétés. Elles représentent la portion intelligente, articulée et critique de ce que l’androhystérie masculiniste actuelle fait irrationnellement jaillir, sans le savoir ni le vouloir, de crucialement révélateur par rapport au phallocratisme tranquille, au machisme et à la misogynie «classiques» de jadis (qui, eux, sont foutus et ne reviendront plus dans l’espace légitime). Il y a une crise aiguë de la masculinité de par l’arrachement à vif qui décante, sans régression possible, le phallocratisme hors d’elle. Personne ne veut d’un retour au passé. L’ordre malsain des boulés de cours d’école et de la fleur au fusil n’est pas ce qui est promu ici. Ce sont là d’autres temps. Même les masculinistes les plus virulents l’ont de fait en grande partie oublié, cet âge d’or mystérieux et fatal, en cherchant encore à y croire. Ce qui se joue en fait ici c’est que nous en arrivons carrément à Égalité des sexes 2.0. Et cette ère nouvelle ne pourra pas se passer de cette description adéquate des spécificités irréductibles de la masculinité que sera obligatoirement une masculinologie non-masculiniste encore totalement à faire.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Rihanna posant sur l’esplanade de la Grande Mosquée d’Abou Dhabi. Non? Oui?

Posted by Ysengrimus sur 28 octobre 2014

Mosque Sheik Zayed

Il est de ces faits divers qui prennent, en leur fugitif instant de vie, une vive dimension de débat philosophique. Il n’est pas dans mes habitudes, surtout ici (et ce, quoi qu’en disent certains petits esprits) de faire dans le journalisme actualiste. Mais cette fois-ci, parce qu’un dilemme touchant le dialogue culturel en monde se dresse, il faut que la pensée marque une pause et se pose où l’œil se pose. Tout débute donc, il y a tout juste un an, avec le communiqué suivant, tombant sur mon petit fil de presse personnel.

GRANDE MOSQUÉE SHEIK ZAYED

(ABOU DHABI — ÉMIRATS ARABES UNIS)

COMMUNIQUÉ

 

Le Complexe de la Grande Mosquée Sheik Zayed tient à signaler clairement que la Mosquée qu’il administre est un des principaux monuments religieux, culturel et civilisationnel des Émirats Arabes Unis. Le Complexe s’est efforcé, depuis sa fondation, de faire la promotion de l’échange culturel avec les personnes d’autres cultures et, de ce fait, il est devenu un haut lieu du tourisme religieux dans la région. Depuis son ouverture officielle en 2007, la Mosquée est vite devenue un fleuron national et cela signifie qu’on très grand nombre de fidèles et de touristes venus de notre pays et du monde entier la visitent.

Dans le cadre de ses activités de nature culturelle, le Complexe de la Grande Mosquée Sheik Zayed est ouvert aux visiteurs de différentes nationalités, se présentant en délégations ou individuellement. Ces visiteurs sont invités à découvrir nos trésors d’art islamique dans un espace manifestant l’excellence de l’esthétique architecturale islamique. Ils sont aussi invités à participer à certaines activités culturelles spécifiques, comme le concours photographique ESPACES DE LUMIÈRE qui attire chaque année des milliers de photographes de partout dans le monde, qui viennent concentrer leur attention artistique sur l’esthétique visuelle spectaculaire de cet extraordinaire édifice.

Les gens sont donc autorisés à prendre des photos sur le site de la Mosquée et de son esplanade mais l’administration de la Mosquée leur demande de le faire d’une façon adéquatement déférente, en gardant constamment à l’esprit qu’il faut se comporter respectueusement, attendu la nature religieuse de l’endroit. Il faut donc éviter de prendre des photos d’une façon inappropriée ou en adoptant des poses qui ne sont pas conformes à la sainteté du lieu. Il faut aussi éviter de parler à voix haute. Il est aussi interdit de boire et de manger.

Le Complexe tient à attirer l’attention sur un incident ayant eu lieu lors de la visite, de nature individuelle, à la Mosquée, d’une éminente chanteuse populaire. La chanteuse en question n’avait pris aucun arrangement préalable avec l’administration de la Mosquée et y avait initialement accédé en passant par une entrée qui n’est pas prévue pour le public. Invitée à entrer dans la Mosquée par une voie d’entrés destinée aux visiteurs, la chanteuse a alors préféré ne pas entrer et s’adonner à une séance de photos sur l’esplanade. Nous avons du finalement la prier de se retirer, quand il s’est avéré que les photos qu’elle prenait n’étaient pas conformes aux exigences de déférence formulées par la Mosquée.

On doit ce petit couac, volontaire ou involontaire, de relations publiques, à la chanteuse Robyn Rihanna Fenty (née en 1988 à la Barbade) qui en était, ce jour là, à la portion moyen-orientale de sa tournée mondiale du moment. Voici un exemple représentatif des photos en questions, sur lesquelles ni la chanteuse populaire ni son service de relations publiques n’ont émis le moindre commentaire ultérieur.

Rihanna a Abou Dhabi

D’autres photos sont disponibles ici, dans un article qui, lui, à l’époque, avait indubitablement pris ouvertement parti contre ce geste de la chanteuse et de son équipe de relations publiques. Nous sommes de fait ici dans un dispositif visuel et sémiologique où absolument rien n’est fortuit. Aux signes ostensibles (noter ce mot, dans toute sa signification tant vive que toc) de fausse déférence que sont le voile cachant les cheveux, le noir uni, le tissu ample de la tenue et le fait que seuls le visage et les mains sont visibles se joignent sciemment et très ouvertement les transgressions: le maquillage, le vernis à ongles, le grand bijou d’or qui, sur certain des plans, est bien placé, pour briller (le Coran est explicite dans sa réprobation du caractère socialement arrogant de l’or), le jump suit (il n’est pas encore dans l’usage pour une femme de se présenter à la Mosquée en pantalons) et, bien entendu, les poses…

Très populaire dans le monde entier (y compris au Moyen-Orient où ses concerts font salles combles), Rihanna c’est aussi un corpus textuel véhiculant ouvertement et sans complexe un corps de valeurs hédonistes et sensualistes. Que je me permettre de vous en montrer un exemple représentatif.

Push Up On Me

We break, we’re breaking down
It’s getting later baby, and I’m getting curious
nobody’s looking at us, I feel delirious
’cause the beat penetrates my body
shaking inside my bones
and you pushing all my buttons, taking me outta my zone

The way that you stare, starts a fire in me
Come up to my room you sexy little thing
And let’s play a game, I won’t be a tease
I’ll show you the room, my sexy little thing

I wish you would push up on me
I wish you would light me up and say you want me
Push up on me

I know many guys just like ya, extremely confident
Got so much flavor with you, like you’re the perfect man
You wanna make me chase ya like it’s a compliment
But let’s get right down to it
I could be the girl that’ll break you down

We break, we’re breaking down
I wanna see how you move
Show me, show me how you do it
You really got me on it, I must confess
Baby there ain’t nothing to it
Baby, who you think you’re fooling?
You wanna come get me outta my dress

(Rihanna, chanson Push up on me, Album, Good girl gone bad, 2007)

Personne n’est dupe de la surface de l’image. Il y a inévitablement un segment non-négligeable des aboudabiens et aboudabiennes qui connaissent ce corpus, s’en démarquent ou s’en réclament (y compris dans sa dimension égalitaire face à l’homme), si les organisateurs des tournées de Rihanna ont épinglé les Émirats Arabes Unis sur la mappemonde de leur trajectoire de concerts. Il n’y a pas de naïveté ici. Aucune naïveté. Tout le monde, d’un côté comme de l’autre de ce conflit fondamental appliqué, sait parfaitement ce qu’il fait… et tout de même tout le monde s’avance un peu. Telle est donc la confrontation. Sa portée de généralité est loin d’être négligeable et on parle ici bien plus de symptôme que d’anecdote. Deux plaques tectoniques ethnoculturelles mondiales se touchent et la pression s’accumule. Sans aller décréter qui est «libéré(e)» et qui ne l’est pas, on a donc d’un côté une chanteuse «de charme» (s’il faut euphémiser) à l’allure et au contenu discursif et visuel sereinement sexualisés et libertins, et de l’autre côté un lieu de culte majeur du monde musulman (avec son esplanade d’une capacité de 40,000 espaces individuels de prière, la Grande Mosquée Sheik Zayed est la sixième plus grande mosquée du monde islamique contemporain) dont on peu supposer que les visiteurs s’y rendent pour des raisons intellectuellement et émotionnellement distinctes de celles dont cette chanteuse fait la description et la promotion.

Il n’y a pas que du subtil et du rationnellement avancé dans les replis conceptuels et commerciaux de la culture occidentale, il s’en faut de beaucoup. Et le théocratisme islamique des monarchies du Golfe, j’ai vraiment pas besoin de m’appesantir sur ses nombreux avatars. Ce genre d’événement montre ouvertement que l’Occident et ses valeurs hédonistes et sensualistes (mais aussi égalitaristes en sexage) pousse le bouchon et s’avance jusque sur l’esplanade d’une grande Mosquée d’un Émirat du Golfe Arabo-Persique. Qui charrie ici? Qui va trop loin? Qui exagère et abuse de la visibilité de l’autre? Où est le faux respect? Qui est la fausse victime? Un dialogue majeur des cultures se concentre dans cet événement d’actualité. Il va falloir prendre parti. Il va falloir s’ajuster. Le progressiste va devoir s’avancer. Le rétrograde va devoir reculer. Le colonialiste va devoir se rétracter, le bigot, se rajuster. Mais qui est qui ici?

En tout cas il y a une chose qui n’est pas anodine dans tout cela. Ce sont les femmes qui sont les reines en blanc et les reines en noir (la batterie la plus puissante donc) sur ce vaste échiquier contemporain. Alors… un an plus tard… Rihanna posant pour une séance de photos sur l’esplanade de la Grande Mosquée d’Abou Dhabi. Non? Oui? Je vous laisse juges…

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Le confirmationnisme

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2014

restez-calme-et-confirmez-le-tout

Il fut un temps (ma jeunesse!) où la pensée critique, notamment celle engageant des remises en question de nature sociopolitique et/ou sociohistorique, ne rencontrait jamais qu’une seule objection: la répression. Tout débat d’analyse se jouait sur le mode de la lutte ouverte et les pouvoirs répondaient à leurs objecteurs en les faisant tout simplement taire. Cela existe toujours, indubitablement, quoique, souvent, sur un mode plus feutré. Mais à la répression directe, frontale, assumée, s’est ajouté un tout nouveau jet d’encre doctrinal, remplaçant sciemment le répressif par l’argumentatif. C’est la Théorie de la Confirmation. Révolution des savoirs, interdit d’interdire et explosion des dispositifs d’information aidant, la pensée critique voit maintenant une pensée anti-critique s’articuler, se déployer, relever le gant, occuper le terrain.

J’appelle confirmationnisme une attitude descriptive visant à remettre sur pied la version convenue de l’analyse d’une situation sociopolitique ou sociohistorique donnée, en affectant de critiquer ceux qui la critiquèrent et ce, en se comportant comme si la version critique ou alternative se devait, comme urgemment, d’être dessoudée (debunked). Le confirmationnisme est une anti-critique post-critique. Son intervention, toujours réactive, est faussement innovante. En fait, tout ce qu’il fait, c’est remettre la version convenue sur pied, sans approfondissement original, mais en la rendant habituellement plus difficilement critiquable qu’auparavant. Toute l’apparence d’approfondissement du confirmationnisme provient en fait, par effet de rebond intellectuel, des analyses critiques qu’il cherche à parer. Le confirmationnisme est un colmatage descriptif et un verrouillage argumentatif, sans plus.

Commémoratif jusqu’au bout des ongles, on peut fournir, par exemple et pour exemple, l’exemple (entre mille) du documentaire THE KENNEDY ASSASSINATION: BEYOND CONSPIRACY, de la BBC (2003), qui reste, à ce jour, l’articulation la plus achevée de la version confirmationniste de l’explication de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy (bien noter, justement, le beyond…). Un tireur isolé, le «marxiste» Lee Harvey Oswald, a fait le coup dans l’ambiance exacerbée de la Guerre Froide, par strictes convictions personnelles (sans implication soviétique ou cubaine) et par narcissisme romantique exacerbé (le documentaire fournit une biographie troublante et détaillée d’Oswald). Il fut ensuite tué par un tenancier de cabaret d’effeuilleuses impulsif, Jack Ruby, qui voulait venger le président. L’exposé de cette remise sur rail de la version convenue des choses est brillant, crédible, indubitablement convainquant et il contrebalance solidement et efficacement la thèse d’un assassinat politique de nature intérieure impliquant plusieurs tireurs. Les dimensions politique (la Guerre Froide, entre autres) et même artistique (le film JFK de 1991 d’Olivier Stone, avec Kevin Costner) sont analysées, toujours dans l’angle confirmationniste. L’idée d’une «conspiration d’assassins» est donnée ici, en gros, comme une croyance collective, frondeuse, années-soixantarde, relayée et futilement perpétuée par quelques tribuns politiques et des artistes. Il faut visionner cet exposé confortablement articulé d’une heure trente (en anglais) pour prendre la mesure du degré de perfectionnement acquis désormais par le discours des anticorps conformistes. On a ici une application imparable de la Théorie de la Confirmation.

Bon, alors, comment fonctionne le confirmationnisme, cette anti-critique contemporaine, de plus en plus répandue, résolue et active? Je dégage cinq facettes à son modus operandi:

1-     Isoler et parcelliser l’événement analysé. Le confirmationnisme dispose confortablement des postulats de la version convenue des choses. Ceux–ci sont sur place, disponibles à chaque point du développement. Il s’agit donc de reprendre ces derniers, de façon étapiste et isolée (surtout isolée d’un tableau sociopolitique ou sociohistorique général), de les enrichir et de les étayer, en monade, pas à pas. On rebâtit calmement cette version des choses dont aucun des morceaux ne manque vu qu’elle était déjà là, avant qu’on ose la questionner. En affectant de tout revoir, de tout astiquer, de tout mettre à plat, comme en s’adressant à un auditoire qui n’aurait pas bien compris, on reprend, insidieusement et sans les nommer ouvertement, les arguments de la version critique qu’on attaque en douce, en en faisant les nouvelles étapes d’un développement neutre en apparence, discrètement influencé par la critique en fait. Le déploiement est donc solidement crypto-argumentatif. La charpente invisible de la version critique le balise. Une par une, monade par monade, les idées reçues, inévitablement présentes à l’esprit, comme lancinantes, retombent en place et la calme sagesse revient. Il s’agit de confirmer et d’étayer, froidement, sereinement, en laissant l’énervement dialectique et le beau risque de l’originalité juvénile, bouillante et tirailleuse se tortiller dans les pattes de l’objecteur, éventuel ou réel.

2-     Prestige et crédibilité implicite des sources conventionnelles. Le confirmationnisme est fondamentalement un conformisme. Il mise sur notre bonne vieille fibre conservatrice et scolastique. Vous pouvez être assurés qu’une description confirmationniste des faits verra à ouvertement (mais toujours discrètement, hein, sans tapage ostensible, comme quelque chose allant de soi) citer une batterie de sources rassurantes et confortantes. Le New York Times, la revue Times, la BBC, National Geographic, Anderson Cooper, le journal Le Monde. On évitera pudiquement certaines sources d’informations senties comme excessivement suspectes ou matamores: Wikipédia, la CIA, Voice of America, Michael Moore, Al Jazeera, et, bien sûr, nos bons vieux soviétiques, dont le fond de commerce ès discrédit reste toujours indécrottablement intact. Ronald Reagan reste un président de qui rien de faux ne peut sortir et Richard Nixon un président de qui rien de vrai ne peut sortir. On utilise ces deux sources à l’avenant, quand c’est possible. Un corollaire patent de cette citation compulsive et doucereusement ronflante de toutes les sources trado comme implicitement valides, sans recul ni questionnement sérieux, c’est la mobilisation ad hominem des éléments de discrédit afférents. Ainsi si votre penseur critique ou votre objecteur alternatif est un citoyen ou une citoyenne ordinaire, s’il est une sorte de franc-tireur et n’est pas bardé de diplômes ou de distinctions, s’il n’a que ses bras noueux, ses jarrets noirs et son intelligence de charbonnier, d’altermondialiste ou de syndicaliste, à brandir pour revendiquer une analyse citoyenne ou alternative d’un fait donné, on contourne prudemment ses arguments (surtout s’ils sont solides) et on l’attaque, lui ou elle. Jugeant l’arbre à son pedigree plutôt qu’à ses fruits, on nie très calmement à ce citoyen roturier le droit à la parole, sans se gêner pour lui signifier qu’il ne fait tout simplement pas partie du cercle des maîtres penseurs. Oui, on en est encore là. On en est revenus là.

3-     Ignorance ouverte ou simplification caricaturale de la version critique. Le discours confirmationniste reste un discours institutionnel et affecter d’ignorer l’existence d’une critique alternative des faits reste un réflexe, justement institutionnel, vieux comme le monde. Même quand certaines analyses critiques alternatives d’un événement ont pignon sur rue et gagnent solidement en crédibilité, les instances confirmationnistes, les journaux et la téloche notamment, n’en parlent tout simplement pas. C’est comme si ça n’existait pas. Si l’explosion de l’internet a pu, un temps, faire croire à une disparition de cette propagande par le silence, force est de constater que l’ordre établi s’est singulièrement ressaisi. Soif de visibilité et twitto-narcissisme obligent, le fameux journalisme citoyen se transforme graduellement en un gros télex des pouvoirs de communication conventionnels. La loi du silence dans le tapage s’y restaure, doucement mais implacablement. Si, la mort dans l’âme, le confirmationnisme se doit d’en venir à faire mention explicitement de la version critique alternative de l’événement, ce sera alors pour la désosser, la désarmaturer, y faire un cherrypick sélectif de traits épars, n’en retenir que les éléments les plus aisément caricaturables et susceptibles d’alimenter la cyber-vindicte implicite qui, elle, n’en rate pas une pour démarrer au quart de tour.

4-     Expansion hypertrophiante de la notion de «Théorie de la Conspiration». Ici, calmons-nous un peu et souvenons nous de la fameuse Commission Trilatérale de notre jeunesse, instance bouffonnement occulte mais surtout obligatoirement OMNIPOTENTE (sans concession aucune — ceci NB). Nos Théoriciens de la Confirmation sont bien prompts, au jour d’aujourd’hui, à oublier que le vrai conspirationnisme du cru pose toujours l’instance qu’il mythologise comme intégralement démiurgique sur le tout du développement historique. Une vraie Théorie de la Conspiration est une analyse fondamentalement totalitaire, une parano absolue, ronde, entière et sans aspérité. Elle postule que l’intégralité des événements historiques, incluant les crises et tout ce qui éclate sans avertir, est froidement décidé par une instance occulte de prédilection (Commission Trilatérale, Groupe Bilderberg, Secte des Illuminati, Sages de Sion, Rosicruciens, Templierspick your favorite, il en faut une en tout cas). Or, le confirmationnisme actuel importe massivement le ridicule paranoïaque de la Théorie de la Conspiration, tout en l’éviscérant de son contenu essentiel. Le programme confirmo ne retient de l’illusion conspiro que ce qui sert sa propre démarche de salissage: la grogne sceptique, le rejet réflexe de l’analyse superficielle des choses, l’ardeur critique en pétarades et la méfiance envers l’ordre établi. Tant et tant que, pour la vision désormais imposée par la Théorie de la Confirmation, quiconque doute un tant soi peu de la version officielle des choses est aussitôt un conspiro hirsute et farfelu. Et pourtant, le citoyen averti n’a pas besoin de croire, mythiquement, de par je ne sais quelle envolée parano stérile et si aisément discréditable, en quelque société secrète mégalo pour flairer le musc banal et peu reluisant de la magouille généralisée. Il est de ces chausse-trappes sociologiques et on en a une vraie bonne ici: la Théorie de la Conspiration 2.0, version édulcorée, multiforme et tout usage. C’est rendu aujourd’hui que la moindre observation critique est immédiatement étiquetée conspiro. Il y a là un baillonnage évident de la subversion intellectuelle collective qui ne dit pas son nom et qui ne se gêne pas pour ratisser large. Conformisme trouillard oblige, oser dénoncer une conspiration (une vraie, une toute petite, une ordinaire, une conspiration avec un petit «c») devient de nos jours un exercice risqué, un effroyable flux d’arguties, plus nuisible pour l’image de celui qui le fait que pour l’activité de celui qui conspira. C’est tout de même un monde.

5-     Se réclamer de la «science» et des «scientifiques». La Théorie de la Confirmation est très ouvertement scientiste. Elle se réclame tapageusement de la «science», souvent d’ailleurs plutôt les sciences de la nature, hein. Les sciences humaines et sociales ne font habituellement pas partie de son fond de commerce prestige (on connaît la chanson: Darwin est partout, Marx est nulle part). Le confirmationnisme se donne donc comme professant des «faits scientifiques», en imputant, très ouvertement, les «croyances» et les «opinions» à ses objecteurs critiques. Il argumente ouvertement ainsi, très abruptement, malgré le fait que le caractère scientifique de ses assertions est souvent hautement questionnable. Par dessus le tas, le confirmo n’est pas une seconde foutu, en plus, de s’aviser du fait que la science est, de fait, en crise. Bien oui… force est d’observer que la «science» contemporaine barbotte pas mal son grand œuvre. Elle peint des petites souris au crayon feutre en faisant passer ça pour de la greffe de peau, pour obtenir les subventions. Elle prouve «chimiquement» qu’il n’y a pas de corrélation entre tabac et cancer. Elle se crochit comme un croupion au service des intérêts industriels et politiques. En un mot: elle existe socialement. De plus, une somme phénoménale de ce qu’on nomme «science», dans le discours confirmo comme ailleurs, n’est jamais que technique, technicité, plomberie. Chers confirmationnistes, votre «science», elle ment. Elle sert ses employeurs et ses maîtres, elle n’est pas indépendante, abstraite, angélique, laborantine. Elle se déguise en vérité, mais n’est qu’un dogmatisme servile positionnant dans le champ une certaine version des choses. Et, ce que vous percevez comme une absence de débat vite clos par la science, n’est que le reflet, dans votre esprit, des certitudes de ce dogmatisme et de cette version. Douter, investiguer, ne jamais trop se fier aux connaissances indirectes, au diktats, à la fausse neutralité des sources, voilà pourtant le fondement radical de toute science. Qu’avez-vous fait de cette attitude? Vous l’avez ligotée, pour servir tous les pouvoirs et toutes les docilités.

Telle est la tactique d’attaque des confirmationnistes. Ils ont compris que le ridicule ne tue pas. Pire, il congèle, il intimide, il effarouche. On n’approche donc plus la pensée critique avec une matraque. On l’englue dans la gadoue onctueuse du dénigrement raisonné. Faites l’expérience. Essayez-vous à critiquer la version reçue des choses, sans parano totalisante, en toute sincérité, ponctuellement, juste pour la vraie raison honnête qui vous motive: vous la sentez pas et trouvez que ça cloche, un peu ou pas mal. Les confirmos vont se rameuter en rafale. Ils sont collants comme des mouches, en prime. Vous allez vite observer que la nuée grouillante des arguties de la Théorie de la Confirmation vous attend dans le tournant. Libre pensée, vous disiez? Conformisme lourdingue, oui…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Entretien avec une québécoise d’origine libanaise portant le voile

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2014

Qui merite respect

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Fatima Massoud, vous êtes de Laval, je suis des Basses-Laurentides. J’ai eu le plaisir de vous rencontrer, en compagnie de votre mari, quand, en compagnie de mon épouse, nous faisions nos courses au beau petit marché en plein air de Saint Eustache. D’abord merci d’avoir accepté cet entretien.

Fatima Massoud: Mais de rien. C’est avec plaisir.

P.L.: On peut donc dire de vous que vous êtes une citoyenne ordinaire québécoise, née à Tripoli (Liban) et immigrée au Québec à l’âge de quatre ans avec votre frère, qui en avait six, votre père et votre mère.

F.M.: Une personne tout à fait ordinaire. Pas intellectuelle et pas politique.

P.L.: Vous travaillez dans le secteur hospitalier.

F.M.: Oui, je suis technicienne de laboratoire dans… disons dans un hôpital de la grande région métropolitaine. Je n’ai pas besoin d’en dire plus sur mon employeur?

P.L.: Non, non, c’est amplement suffisant. Secteur hospitalier, dans le parapublic. Vous seriez donc directement affectée par la « charte ».

F.M.: Tout à fait.

P.L.: Vous êtes québécoise pur poudre. Vous avez été scolarisée à l’école publique. Je vous ai entendu parler, vous parlez un français québécois très semblable à celui de mes enfants. Quelle langue parlez-vous à la maison?

F.M.: Avec papa et avec mon frère c’est en français, coupé de mots arabes. Quand je suis seule avec maman, c’est plutôt en arabe. Maman parle un excellent français, mais elle tient à ce que mon frère et moi gardions notre arabe.

P.L.: Et, du fond du coeur, Fatima, je lui donne raison. C’est une grande langue de culture.

F.M.: Merci.

P.L.: Vos parents conversent entre eux en arabe?

F.M.: Oui, oui, toujours, quand ils sont seuls. Ils passent au français si on a des invités francophones.

P.L.: C’est la diglossie dans les chaumières montréalaises à son meilleur. Et avec votre mari, c’est en arabe aussi, ça, j’ai eu le plaisir de le constater au marché de Saint Eustache. Arabe libanais, dans tous les cas?

F.M.: Oui, oui, arabe dialectal du Liban dans tous les cas. J’ai d’ailleurs beaucoup de difficulté avec l’arabe classique. Je lis le Coran fort difficilement. Je comprends pas tout.

P.L.: Vous le lisez souvent?

F.M.: Rarement, peu et mal. Vous savez, je vais vous avouer un truc que peu d’arabes de la diaspora oseront admettre. Il y a pas beaucoup de musulmans par ici qui lisent vraiment le Coran. La langue du texte est rendue difficile à à peu près tous les arabophones. J’ose même pas imaginer comment s’arrangent avec ça les musulmans qui ne sont pas arabes.

P.L.: Vous êtes musulmane sunnite.

F.M.: Oui.

P.L.: Alors, on voit souvent sur Montréal des libanaises, des algériennes, des marocaines qui se disent ouvertement musulmanes mais ne portent pas le voile. Vous expliquez ça comment?

F.M.: Le port du voile est pas une obligation religieuse. C’est pas un des piliers de l’Islam. On va tendre à le porter si on va à la mosquée mais autrement tu peux ne pas porter le voile et être une pratiquante en bonne et due forme.

P.L.: Alors Fatima, cela nous amène à la question cruciale. Pourquoi portez-vous le voile?

F.M.: C’est un petit peu compliqué à expliquer…

P.L.: Bien sûr que c’est compliqué. C’est justement pour compenser le simplisme ambiant qu’on en parle. Sentez-vous parfaitement à l’aise.

F.M.: Ma famille a quitté le Liban à cause de la guerre. Mes parents, surtout ma mère, ont été très éprouvés. Ma mère a perdu deux frères et un troisième de mes oncles est resté infirme à cause des bombardements. Il y a eu aussi des viols, des atrocités, surtout dans les villages reculés. Je suis née dans la deuxième plus grande ville du pays mais maman vient d’un village de l’ouest du pays. Maman adore son pays et je respecte profondément cet héritage, même si je le connais trop mal.

P.L.: Le Liban est étroitement limitrophe de la Syrie, elle-même, en ce moment, en guerre civile. Cela doit amplifier les inquiétudes.

F.M.: Beaucoup. Vous avez raison de le mentionner. Il est pas possible de parler du Liban sans parler de la Syrie. On va pas entrer la dedans là, c’est trop compliqué, trop douloureux aussi. Ce qui est important c’est que mes parents ont quitté une terre, des amis et des villes et villages qu’ils adoraient à cause de conflits armés dont ils avaient rien à faire. On émigre pas par plaisir, Paul, on émigre, et, donc, immigre, poussés par une nécessité qui nous arrache à notre vie.

P.L.: Je comprends parfaitement. Et je sens aussi le profond respect que vous avez pour vos parents et pour votre héritage.

F.M.: Voilà. Bon… maintenant… Maman considère qu’une femme décente doit couvrir ses cheveux en public. Je ne me présenterais pas, en public ou en privé, en compagnie de maman, tête nue. Ce serait de l’indécence et une agression ouverte envers elle. Maman a cette conception de la pudeur et elle me l’a transmise. Je la respecte. C’est une affaire corporelle et vestimentaire. Une affaire de femmes.

P.L.: Mais la religion?

F.M.: Ne vous faites pas plus nono que vous n’êtes, Paul. J’ai lu votre excellent texte Une fois pour toute: le voile n’est pas un signe religieux et je sais que, contrairement à bien d’autres, vous comprenez parfaitement qu’on porte le voile pour des raisons culturelles. Mais il faut insister —et là votre texte ne le fait pas assez— sur le fait qu’on le porte pour des raisons familiales aussi, par respect pour notre groupe familial, notre communauté rapprochée, qui est une diaspora blessée mais fière, qui tient à son héritage.

P.L.: Cela nous amène à l’autre facette du problème. Certaines femmes —d’aucunes d’origine moyen-orientale— disent que l’obligation du port du voile serait une brimade patriarcale. Vous porteriez le voile par soumission à l’homme.

F.M.: Expliquez aux gens qui disent ça la choses suivante. L’homme auquel je me soumets, c’est mon mari. Lui seul. Allah est grand, et je me donne entièrement à mon mari par amour pour lui et par respect de nos lois. Il est le seul que j’autorise à voir mes cheveux, comme le reste de ma nudité. Je suis sienne. Il est l’homme de ma vie, pour toujours. Ma chair lui fournira ses enfants. Tout ça, c’est là…  Mais nous avons nos petits différends.

P.L.: Comme n’importe quel couple moderne…

F.M.: Voilà. Et il y a un de ces différends que je voudrais bien que vous fassiez découvrir à vos lecteurs ET LECTRICES.

P.L.: Je vous écoute et je sens que ça va les passionner.

F.M.: Bien, mon mari me dit : «Tu vas pas aller perdre ta job pour des histoires de voile. T’auras qu’à faire ce qu’ils te disent. Enlever le voile le jour pour aller au travail et tout sera dit.»

P.L.: Et votre père?

F.M.: Mais mon père il est plus dans le calcul, Paul. Je suis la femme de mon mari, vous comprenez. Si mon mari me dit de lâcher mon boulot pour rester à la maison avec nos enfants, je le fais. C’est lui, ici, le fameux homme aux commandes auquel s’en prennent les femmes féministes qui n’admettent pas que le voile est avant tout une affaire de femmes.

P.L.: Je vous suis, je vous suis.

F.M.: Papa, c’est pas compliqué. Papa, c’est pas un homme compliqué. Il s’occupe pas trop de ces choses là. Il m’aime comme je suis. Simplement, quand maman souffre, papa pleure.

P.L.: Je vous suis clairement. Donc votre mari dit: «t’auras qu’à enlever ton voile». Et vous refusez.

F.M.: Voilà. C’est là notre petit différend matrimonial. Il est pas mal hein?

P.L.: Ah, il est fortiche. On le voit pas souvent dans les médias, celui-là!

F.M.: Oh non! Et pourtant, il le faudrait. Il faudrait le dire plus que c’est pas parce que je suis voilée que je suis soumise. J’ai mon caractère et je bénéficie, moi aussi, de la modernité occidentale, sur ces questions.

P.P.: Mais alors, pourquoi ne pas enlever votre voile, Fatima. Si votre mari approuve?

F.M.: Mais j’irai pas bosser tête nue, comme une fille en cheveux, devant tous ces gens qui sont pas mes intimes. C’est contre tous mes principes de pudeur. Vous iriez au boulot en slip ou en camisole, vous?

P.L.: Non.

F.M.: Regardez. Et comprenez aussi mon mari, ici. Les hommes immigrants, traditionnellement, s’ajustent plus aux sociétés receveuses. Ils composent, ils louvoient. Ils veulent pas faire de trouble. Ils s’ajustent beaucoup plus qu’on vous le fait croire. Les femmes, elles, composent moins. Elles restent à la maison et gardent la langue et les coutumes. Le voile, c’est ma mère, c’est mon passé, c’est mes coutumes familiales, c’est ma décence, c’est mon respect et c’est mon droit.

P.L.: Et ce droit, vous entendez le défendre?

F.M.: Oui. La Charte Canadienne des Droits me protège. Notre communauté est déjà très active pour voir à la faire appliquer. Bon, ça fait un peu fédéraliste, là, je le sais….

P.L.: Oh moi, je suis un internationaliste. J’avoue, de surcroît, que quand la bêtise est provinciaste, je la joue fédéraste et que quand la bêtise est fédéraste, je la joue provinciaste. Pas de quartier. Deux ennemis valent mieux qu’un, disait Mao…

F.M.: Moi je suis profondément québécoise, toutes mes amies sont québécoises et mes amies qui m’aiment vraiment m’aiment avec mon voile et me prennent comme je suis.

P.L.: Et les gens sur la rue?

F.M.: Oh, leur attitude a empiré depuis que ces histoires de «charte» sont entrées dans l’actualité.

P.L.: C’est vrai donc.

F.M.: C’est très vrai. Et, hélas, la plupart du temps ce sont des femmes qui m’agressent. On a même tiré sur mon voile dans le métro. Je n’avais jamais vécu ça avant, et ça fait vingt-cinq ans que je porte le voile ici, à Montréal et à Laval.

P.L.: Un beau gâchis ethnocentriste qu’ils nous ont mis là. Et, pour conclure, que diriez-vous à ces femmes, vos compatriotes?

F.M.: Bien d’abord, je constate avec joie que vous avez mis au début de cet article l’image que je vous avais fait parvenir.

P.L.: Absolument. Très belle image.

F.M.: Je dis respectueusement à mes compatriotes québécois et québécoises: regardez cette image. Elle parle de l’égalité des femmes.

P.L.: Vous êtes pour l’égalité des femmes?

F.M.: Totalement pour. Je suis pour l’égalité de la femme et de l’homme. Mon mari aussi. Mais je suis aussi pour l’égalité des femmes ENTRE ELLES, face à leurs droits. Cette image dit: pas de citoyenne de seconde zone. Toutes les femmes sont souveraines sur leur apparence corporelle et ont LE DROIT de décider elles-mêmes quelle partie de leur corps elles montrent et quelle partie de leur corps elles cachent en public. Et ce droit, c’est un droit individuel, culturel, non religieux et que je vais défendre, simplement mais fermement, pour moi, pour ma mère et pour mes filles.

P.L.: Vous aurez toujours mon entière solidarité là-dessus. Merci de ce passionnant et éclairant échange.

F.M.: Merci à vous et à l’été prochain avec nos conjoints, au marché de Saint- Eustache.

P.L.: C’est un rendez-vous. On dansera sur les lambeaux de la «charte»!

F.M.: Joyeusement. Je serai alors de tout coeur laïque, mais toujours voilée.

P.L.: Pied de nez!

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Faites-vous du journalisme citoyen de type TÉLEX?

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2014

Bon, c’est déjà tendance de dire que le cyber-journalisme citoyen piétine. On cherche ostentatoirement des explications. On ne se gène pas pour le dénigrer dans le mouvement, ça fait toujours ça de pris. On suggère qu’il est trop de la marge et de la basse fosse. Qu’il fait dans la crispation systématique et la résistance par rejet en bloc. On lui reproche son sempiternel périphérisme. Personnellement, je pense que si le cyber-journalisme citoyen piétine et végète (ce qui reste encore en grande partie à prouver au demeurant), ce n’est pas à cause de son périphérisme, ou de sa marginalité, ou de sa résistite aiguë. Je crois plutôt que c’est le mimétisme qui, lentement, le tue.

Formulons la chose concrètement, sans apparat. Tout commentateur citoyen lit le journal du matin. C’est fatal. On s’informe à l’ancienne aussi. Nos coutumes ordinaires ne se déracinent pas comme ça. Y a pas de mal à ça, au demeurant. On parcoure les titres, on lisotte nos chroniques (honteusement) favorites. On se laisse instiller l’air du temps d’un œil, en faisant au mieux pour dominer la situation. On tressaute, comme tout le monde, au fait divers sociologiquement sensible du moment (il nous fait inévitablement tressauter, c’est justement pour ça qu’il est sociologiquement sensible). Alors, de fil en aiguille, entre la poire et le fromage, on accroche l’ordi portable et on commente à chaud. C’est si doux, si fluide, si facile. Comme on a du bagou et peu de complexes, première affaire que tu sais, un billet est né. Quelques clics supplémentaires et zag, le voici, sans transition, dans l’espace public. Se rend-on compte seulement de ce qui vient de nous arriver, en rapport avec le journal du matin? On vient tout simplement de lui servir la soupe en le glosant gentiment, en le répercutant, sans malice et sans percutant.

J’appelle cyber-journalisme de type TÉLEX l’action d’un repreneur de titres qui répercute la nouvelle du moment en croyant, souvent de bonne foi, l’enrober d’un halo critique. Ce susdit halo critique, bien souvent aussi, est une simple redite clopin-clopant des éditos conventionnels que notre journaliste de type TÉLEX n’a, au demeurant, pas lu. Les carnets de type TÉLEX existent depuis un bon moment (voir à ce sujet ma typologie des blogues de 2009) et certains d’entre eux sont de véritables exercices-miroirs de redite perfectionnée des médias conventionnels. Gardons notre agacement bien en bride, sur ceci. Plagiat parfois, la redite ne l’est pas toujours. Les Monsieur Jourdain de la redite sont légions. Que voulez-vous, on ne lit pas tous les éditos, fort heureusement d’ailleurs. On les redit bien souvent sans le savoir. Et le fait de s’y substituer, sans les lire, ne fait pas moins de soi la voix d’un temps… de la non-avant-garde d’un temps, s’entend.

La propension TÉLEX en cyber-journalisme citoyen rencontre d’ailleurs un allié aussi involontaire qu’inattendu: les lecteurs. Vous parlez du sujet que vous jugez vraiment crucial, sensible, important, vous collectez trente-deux visites. Vous bramez contre l’ancien premier ministre du Québec, prudemment retourné à la pratique du droit, Jean Charest (qui, au demeurant, ne mérite pas moins, là n’est pas la question), vous totalisez en un éclair sept cent cinquante sept visites, dans le même laps de temps. Ça prend de la force de caractère pour ne pas, à ce train là, subitement se spécialiser dans le battage à rallonge du tapis-patapouf. Give people what they want, cela reste une ritournelle qui se relaie encore et encore sur bien des petits airs. Automatiquement accessible, dans une dynamique d’auto-vérification d’impact instantanée, il est fort tentant, le chant des sirènes du cyber-audimat. Beaucoup y ont graduellement cédé, dans les huit dernières années (2006-2014). Et la forteresse cyber-citoyenne de lentement caler dans les sables actualistes rendus encore plus mouvants par ce bon vieux fond de commerce indécrottable de nos chers Bouvard & Pécuchet.

Je ne questionne pas les mérites intellectuels et critiques de la résistance tendue et palpable du polémiste cyber-journalistique. Il est sain, crucial même, de nier (au sens prosaïque et/ou au sens hégélien du terme) la validité du flux «informatif» journalier. C’est exactement au cœur de ce problème que mes observations actuelles se nichent. À partir de quel instant imperceptible cesse-t-on de critiquer le traitement ronron de l’actualité et se met-on à juste le relayer? À quel moment devient-on un pur et simple TÉLEX? Le fond de l’affaire, c’est que l’immense majorité des commentateurs citoyens n’est pas sur le terrain et c’est parfaitement normal. Tout le monde ne peut pas être en train de vivre à chaud le printemps arabe ou la lutte concertée et méthodique des carrés rouges québécois. Le journaliste citoyen n’est donc pas juste un reporter twittant l’action, il s’en faut de beaucoup. C’est aussi un commentateur, un analyste, un investigateur incisif des situations ordinaires. On notera d’ailleurs, pour complément à la réflexion, que les luttes, les rallyes, les fora, les printemps de toutes farines ne sont pas les seuls événements. Il est partout, l’événement. Il nous englobe et il nous enserre. Il nous tue, c’est bien pour ça qu’on en vit. Et le citoyen est parfaitement en droit universel de le décrire et de l’analyser, ici, maintenant, sans transition et sans complexe, dans ce qu’il a de grand comme dans ce qu’il a de petit. Il y a tellement énormément à dire. La force de dire est et demeure une manière d’agir, capitale, cruciale, précieuse. La légitimité fondamentale de ce fait n’est nullement en question. Ce qui est mis ici à la question, c’est le lancinant effet d’usure journalier, routinier. Le temps a passé et continue de passer sur la cyberculture. Les pièges imprévus de la redite chronique de la chronique vous guettent au tournant. Les échéances éditoriales vous tapent dans le bas du dos, que vous soyez suppôt folliculaire soldé ou simple observateur pianoteur de la vie citoyenne. Le premier éclat cyber-jubilatoire passé, ne se met-on pas alors à ressortir le vieux sac à malices journalistique, en moins roué, en moins argenté, et surtout en moins conscient, savant, avisé?

Retenez bien cette question et posez-là à votre écran d’ordi lors de votre prochaine lecture cyber-journalistique. Ceci est-il juste un TÉLEX, relayé de bonne foi par un gogo le pif étampé sur le flux, soudain intégralement pris pour acquis, du fil de presse? Que me dit-on de nouveau ici? Que m’apprend-on? Que subvertit-on en moi? Où est le vrai de vrai vrai, en ceci? Comment se reconfigure mon inévitable dosage d’idées reçues et de pensée novatrice dans cette lecture? Suis-je dans du battu comme beurre ou dans du simplement rebattu, ici, juste ici? Les impressions qu’on m’instille sur l’heure sont-elles des résurgences brunâtres hâtivement remises à la page ou des idées procédant d’une vision authentiquement socialement progressiste? Le fait est que, tous ceux qui on les doigts dansottant sur les boutons résultant du progrès ne sont pas nécessairement des agents de progrès… Il s’en faut de beaucoup.

La voici ici, justement (puisqu’on en cause, hein), mon idée force. Je vous la glose en point d’orgue et, pour le coup, n’hésitez pas à ne pas l’épargner. Mirez la sans mansuétude et demandez-vous si je la relaie, ouvertement ou insidieusement, du journal du matin (ce qui est la fonction essentielle d’un TÉLEX, gros être machinal, déjà bien vieillot et qui ne se pose pas de questions). Le cyber-journalisme citoyen ne piétine pas quand il résiste et se bat. Le cyber-journalisme citoyen se met à piétiner quand, entrant imperceptiblement en mimétisme, il se met à relayer ce qu’il aspirait initialement à ouvertement contredire, nommément la ligne «informative» des grandes agences de presse qui, du haut de leurs ressources perfectionnées et de leurs pharaoniques moyens, continuent d’ouvertement servir leurs maîtres. Le problème central, existentiel (n’ayont pas peur des mots), du cyber-journalisme citoyen n’est pas qu’on le marginalise (par acquis technique, rien sur l’internet ne se marginalise vraiment), c’est qu’on le récupère, en le remettant, tout doucement, dans le ton-télex du temps…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Accès électronique à l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert: investigation méthodique d’un maquis intellectuel

Posted by Ysengrimus sur 5 octobre 2013

Il y a deux cents ans pilepoil aujourd’hui naissait Denis Diderot (1713-1784). J’ai tellement pensé à lui quand j’ai écrit le texte suivant en 2002 et, pour tout dire, j’y pense encore….

Diderot-D'Alembert-Encyclopedie

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Ces hérésies sont comme les tonneaux vides qu’on jette à la baleine: tandis que le monstre terrible s’amuse de ces tonneaux, le vaisseau échappe au danger. Tandis que les esprits s’occupent de l’hérésie, le gros de la doctrine échappe à l’examen; mais il faut que le moment fatal arrive. C’est celui où la dispute cesse. Alors on tourne contre le tronc des armes aiguisées sur les branches; à moins qu’une nouvelle hérésie ne succède à la première, un nouveau tonneau qui amuse la baleine.

Denis Diderot, Réfutation suivie de l’ouvrage d’Helvétius intitulé L’HOMME [1774], dans Diderot, D. (1994) Oeuvres – Tome 1 – Philosophie, Robert Laffont, Collection Bouquins, p. 837.

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La pensée matérialiste moderne s’est développée sous la forme d’une culture de résistance à un ordre social n’hésitant pas, pour sa part, à appliquer des techniques de répression toutes matérielles face aux développements intellectuels jugés séditieux (HERRMANN-MASCARD 1968, KAFKER 1973, SHACKLETON 1975, DARNTON 1973: 333, DARNTON 1982: 28-31, SWIGGERS 1984: 86-90, DARNTON 1986). Cette culture de résistance a adopté à maintes reprises une forme -presque un genre littéraire- donnant une part centrale à la stratégie de la dissimulation (LEFEBVRE 1983: 103-112, GREEN 1990, LOJKINE 1999: 67-69). « Les Encyclopédistes excellent à cette petite guerre » (SOBOUL 1984: 20). Aussi, il est clair qu’il faut se féliciter que la censure royale n’ait pas disposé, à l’époque de la parution de l’Encyclopédie, de l’instrument en cours de finalisation par nos collègues de Chicago (ARTFL [En ligne], voir aussi MORRISEY, IVERSON et OLSEN 1998, ainsi que ANDREEV, IVERSON et OLSEN, 1999). En effet, c’eut été la parade parfaite à ce qui fut le principal exercice textuel appliqué systématiquement et à une grande échelle par les Encyclopédistes: la dissimulation d’idées novatrices sous couvert lexicographique. L’oeuvre des Encyclopédistes est un véritable maquis intellectuel, où la rationalité progressiste joue à cache-cache avec la censure, ou plus précisément avec la présomption de censure. Le copieux article Dieu, le docile article Christianisme ne disent rien de trop sulfureux (KAFKER 1964: 40-41 dit sans ambage des auteurs du second: « it was clear that their praise was insincere ». DARNTON 1982: 26 observe que les encyclopédistes sont « obligés d’user de subterfuges en enveloppant leurs articles de fausses protestations d’orthodoxie », voir aussi SOBOUL 1984: 21). Pendant ce temps, le petit article épi est une dénonciation en règle de l’obscurantisme et de ses contre-vérités. « C’est donc au nom de la vérité, et avec pour seule arme un dictionnaire de la langue française déjà censuré par ses éditeurs, que le combat s’est engagé… » (FILLOUX 1978: 58). On peut ajouter que son principal terrain philosophique fut la description de l’anodin. Une telle particularité de ce type spécifique de discours a été rendue possible par le fait qu’un grand nombre des articles de l’Encyclopédie sont très naturellement digressifs. Ce choix méthodologique et stylistique, d’autre part tout à fait de bonne tenue en son temps et ses circonstances (LOJKINE 1999: 65-67), fournit de surcroit, ici, comme d’ailleurs dans le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (ROSENBERG 1999: 234-235), et dans une multitude d’opuscules, almanachs, et calendriers (réformés notamment), la clef de la dimension crypto-subversive de l’oeuvre encyclopédique. On louvoie dans l’immense nomenclature lexicale, et en même temps on est digressif plutôt qu’allusif, conscients qu’on est de s’adresser à des alliés idéologiques qui aspirent à s’instruire (« Les lecteurs visés par Diderot étaient les laïcs intelligents sans aucune expérience dans le sujet expliqué », dit BIRN 1988: 640). Or, en utilisation non-électronique, la connaissance que nous avons de cette dimension crypto-subversive reste circonscrite par exactement les mêmes limitations qui contraignaient les censeurs de l’époque: la puissante propension à ne consulter un ouvrage lexicographique qu’en se limitant à l’appel « manuel » des quelques mots-vedette correspondant bon an mal an aux concepts recherchés. L’accès électronique va donc permettre aux chercheurs de toutes disciplines de crever le rideau de cette véritable nomenclature-planque, et d’accéder à des informations non encore dominées parce que nichées sous des articles ou mots-vedettes anodins, que les commentateurs n’ont put dépouiller méthodiquement que jusqu’aux lettres B ou C (« …les arguments contre la superstition et le fanatisme, la critique rationnelle de la foi sont en embuscade au coin d’articles tels qu’«Agnus Scythus», «Aigle», «Aius locutius», «Bramine» » dit SOBOUL 1984: 21; voir aussi les exemples fournis par LEFEBVRE 1983: 104-105, tous tirés de la lettre A). Nous proposons de baliser ici la procédure qu’il faut déployer pour sentir la malice (pour reprendre le beau mot de LEFEBVRE 1983: 105) de ce texte polymorphe et étonnant. Nous tentons ainsi de démontrer, sur quelques exemples circonscrits, les avenues ouvertes par la perspective d’une véritable investigation méthodique de cet immense manifeste déguisé en dictionnaire qu’est l’Encyclopédie.

Les mots-clefs: patronymes et noonymes. C’est qu’évidemment, rien ne se fait sans méthode, et l’exaltation que suscite la puissance de l’outil technique n’autorise en rien notre érudition et notre sens critique à s’assoupir. Il s’agit bien d’accéder à la pensée philosophique des Encyclopédistes en la débusquant là où elle se niche, de continuer de tourner contre le tronc des armes aiguisées sur les branches, de contourner les tonneaux vides sciemment jetés à la censure par nos philosophes-flibustiers. Mais il ne s’agit pas pour autant de contribuer -volontairement ou non- à cultiver le triomphalisme inepte et stérile de cette nouvelle cuistrerie Internet, de cette fausse culture du copier-coller, de cette inertie pianotante de la pensée critique, de cette jubilation suspecte du hacker-plagiaire-semi-volontaire qui picore aveuglément et éclectiquement des fragments épars de savoir au ratelier électronique. Nous entendons plutôt, sobrement, simplement et prudemment, procéder à la consultation assistée par ordinateur d’un ouvrage savant et volumineux dont une partie significative du contenu est en fait truquée, puisqu’elle n’est en place que pour leurrer une autorité doctrinale aux prioritée révolues. Le principe qui nous guide est dès lors assez prosaïque: un certain nombre de mots-clefs associés à une prise de parti philosophique sont susceptibles d’apparaître ailleurs que dans l’article traitant de la notion ou de la réalité à laquelle ils correspondent. Plat constat, au sujet duquel il est important de noter par ailleurs qu’on pourrait citer une multitude d’exemples le corroborant sans que la moindre procédure de dissimulation ne soit tant soit peu impliquée. Ainsi le mot patois (LAURENDEAU 1994) a, dans la totalité de l’Encyclopédie, 19 occurences, dont 9 figurent dans l’article patois même, et cela n’autorise en rien à suggérer que les Encyclopédistes avanceraient secrètement une promotion des parlers régionaux de France! Le fait pour un mot-clef d’apparaître ailleurs que sous le mot-vedette n’est pas le garant direct et mécanique d’une activité de dissimulation philosophique. Celle-ci dépend hautement de la nature même du mot-clef et de son entourage textuel. Conséquement, un retour au texte intégral, tome en main de préférence, est le parachèvement indispensable de la démarche proposée ici. Et, de plus, avant de se lancer dans la partie initiale du travail, la phase heuristique, celle dépendant directement du support machine, il faudra sélectionner les mots-clefs à appeller avec une particulière minutie. Minutie intellectuelle, mais aussi minutie philologique. Pour y parvenir, on se donnera d’abord deux grands types de mot-clefs qui nous permettrons de percer les premières sondes dans l’immense corpus, et de circonscrire les passages les plus riches du point de vue philosophique.

Le premier type de mot-clef est le patronyme. Le nom d’un penseur ou d’un auteur est hautement susceptible de figurer dans l’entourage immédiat d’une référence critique ou polémique à sa doctrine ou à son oeuvre. Les absents -comme Meslier (LEFEBVRE 1983: 23), La Mettrie, Lao Tseu- sont ici aussi intéressants et révélateurs que les présents. Mais la prudence s’impose. Ainsi, en s’intéressant au penseur matérialiste Giordano Bruno, on a d’abord la présence d’esprit de repérer les 8 occurences de son nom latinisé, Brunus. Puis, en appelant Bruno même, on semble dégager 18 nouvelles occurences. Mais celles-ci se détaillent ainsi: Saint Bruno (13 occurences, dont 2 dans l’expression Lis de Saint Bruno), Bruno, rivière d’Italie (2 occurences), Bruno Signiensis (1 occurence), Bruno Sanoé (1 occurence). Ce qui ne laisse qu’une seule occurence de plus pour Giordano Bruno. Maigre récolte, qui révèle bien, si nécessaire, les lacunes d’un dénombrement myope des formes. Toutes précautions de ce type prises par ailleurs, la collecte patronymique des principaux penseurs matérialistes (et empiristes. Sur cette importante distinction: LAURENDEAU 1997, 2000) auxquels on est en droit de s’intéresser en priorité se détaille comme suit: Holbach (3 occurences), Helvétius (10 occurences), Condillac (20 occurences), Alembert (28 occurences), Leucippe (33 occurences), Diderot (39 occurences), Gassendi (62 occurences), Anaxagore (58 occurences, dont 17 sous Anaxagoras), Thalès (71 occurences, dont 9 sous Thales), Hobbes (87 occurences), Locke (122 occurences, dont 6 sous Lock), Épicure (136 occurences), Fontenelle (153 occurences), Galilée (189 occurences), Spinoza (205 occurences, toutes sous Spinosa sauf 2), Buffon (233 occurences), Voltaire (308 occurences). On notera aussi, pour la curiosité: Socrate (330 occurences) et Descartes (501 occurences). En faisant la part égale au trop autant qu’ au trop peu, et à l’empirisme autant qu’au matérialisme, nous développerons le cas bicéphale de Bacon (171 occurences): Francis Bacon (155 occurences, dont 21 dans le Discours préliminaire et 11 dans l’article Baconisme ou Philosophie de Bacon), Roger Bacon (15 occurences), auquel on se doit d’ajouter bacon, viande de porc (1 occurence).

Le second type de mot-clef exploitable est le noonyme. Les noms de notions philosophiques ont un rôle capital à jouer dans le type d’investigation proposé ici. Les absences sont ici aussi hautement révélatrices. C’est qu’en appelant certains noonymes, on commet d’intéressants anachronismes, qui sont autant d’indices importants en histoire de la philosophie. Ainsi, il semble bien que ne figurent pas à l’Encyclopédie les noonymes suivants: agnostique/agnosticisme/agnostisme, rationalisme/rationalité, gnoséologie, épistémologie, fidéisme, sensualisme, sensualiste, sensoriel, nominalisme, dogmatisme, mentalisme, mentaliste, mentalité, mentaux. Pas moins intéressants sont les noonymes peu nombreux, dont voici un échantillon représentatif (pour les noonymes, nous avons arbitrairement fixé le « petit nombre » à moins de 500 occurences): idéalisme/idéaliste (4 occurences, incluant les pluriels), immatérialisme (5 occurences), mental (7 occurences), ontologie (8 occurences), éclectisme/éclectique (16 occurences), rationnel (28 occurences, dont 11 dans l’expression nombre rationnel, 8 dans l’expression horizon rationnel, 4 dans l’expression entier rationnel), empirisme (28 occurences), empirique (30 occurences), corpusculaire (30 occurences), matérialisme/matérialiste (33 occurences, incluant les pluriels), idéal (36 occurences), nominaux (40 occurences, dont 30 au sens de « nominalistes »), athéisme (129 occurences), rigoureux (152 occurences), fanatisme (173 occurences), matériel (187 occurences), athée (228 occurences, 98 au singulier, 130 au pluriel), tyrannie (234 occurences), spirituel (256 occurences), monarque (360 occurences), dogme/dogmatique (411 occurences, dont 71 à dogmatique). Les noonymes en surnombre sont d’un intérêt inestimable qu’il faudra encore des années à embrasser et à circonscrire: philosophie (2127 occurences, dont 10 au pluriel), société (2409 occurences), philosophe (2993 occurences, 1691 au pluriel, 1302 au singulier), pouvoir (4556 occurences), science (4667 occurences, 2611 au pluriel, 2056 au singulier), idée (8275 occurences, 4820 au singulier, 3455 au pluriel), sens (8515 occurences), dieu (8517 occurences), esprit (8972 occurences), raison (9078 occurences), matière (9181 occurences), nature (10000 occurences), roi (10045 occurences, 6900 au singulier, 3145 au pluriel). Nous exploiterons ici le benjamin des surnuméraires, le sulfureux noonyme superstition (505 occurences, dont 11 à l’article superstition).

Les articles digressifs et non digressifs contenant les mots-clefs retenus. Nous nous concentrons donc maintenant, strictement aux fins de la présente exemplification et sans préjudice pour les options philosophiques promues, sur les mots-clefs Bacon et superstition. L’étape suivante consiste alors à repérer les articles non digressifs et à les distinguer des articles digressifs, ces derniers étant les plus susceptibles de contenir les manifestations les plus intéressantes de dissimulation philosophique. Ainsi, si on nous explique, dans ces articles respectifs, que la céromancie est une superstition, ou que certains peuples portent des amulettes par superstition, voilà qui est de bonne tenue et nous n’y trouvons pas plus à tiquer que les censeurs du temps. Par contre, le fait que l’idée de superstition soit mentionnée -à chaque fois à trois reprise- dans des articles comme jour ou législateur suffira pour inviter le philosophe à attentivement lire, tome en main, l’intégralité de ces deux articles apparement anodins. Que l’article scholastique contienne sept fois le nom du penseur médiéval Roger Bacon, et on n’a naturellement rien à redire. Mais que Francis Bacon soit mentionné -à deux reprises dans les deux cas- dans les articles causes finales et mosaïque, augmente sensiblement la chance que des digressions dissimulatoires s’y manifestent.. Cette chance est d’autre part plus grande dans le second cas que dans le premier, car causes finales est le type de mot-vedette susceptible d’avoir attiré l’attention de censeurs consultant sélectivement les articles du dictionnaire par thèmes idéologiques, d’où une kirielle de trucages possibles distincts de la simple digression (cf l’article « faussement naïf » carême, et le commentaire qu’en font Soboul et Goujard dans DIDEROT, D’ALEMBERT, et alii 1984: 126). Pour les mots-clefs superstition et Bacon, la distinction entre articles digressifs et articles non-digressifs s’établit donc comme suit (on notera que certaines options pourraient ici être débattues, mais dans le doute, on n’hésitera pas à classer l’article comme possiblement digressif et on retournera aux tomes dans son cas également).

Les articles non-digressifs de l’Encyclopédie contenant superstition et Bacon sont les suivants. Contenant superstition: abraxas; adonie; alphitomancie; abrume; amulette; aniran; art de S.Anselme; astrologie; augurum; azabe-kaberi; baalite; céromancie; cleidomancie; colonne lactaire; critomance; cryptographie; déclamation des Anciens; déesse-mère; Delphes; divination; embaumement; enchantement; enfer; expiation; fanatisme; fazin; féries latines; fête des fous; feu sacré; géhenne; gui; héliognostique; hellequin; huscanaouiment; hydromantie; idole; idolâtre; idolâtrie; Junon; léthomancie; magie; magicien; marumba; mumbo-jumbo; ngambos; omphalomancie; oracle; dieux palices; panthées; paroles de mauvais augure; polythéisme; praemunire; pressentiment; prêtres; printemps sacrés; prodige physique; prophète de Baal; psychomancie; pyrophore; pyromancie; relique; riadhiat; serpent-fétiche; livres sybillins; Sommona-Kodom; sorcellerie; sort; sortilège; statue; superstition; tabra; temple; téphramancie; topilzin; toxcoal; vampire; vestale; zemzem; zoolatrie. Contenant Bacon: baconisme ou philosophie de Bacon (pour Francis Bacon); scholastique (pour Roger Bacon, dont le nom apparait 7 fois dans l’article); repas des Francs (pour la viande de porc).

Les articles digressifs de l’Encyclopédie dont la lecture a été encouragée par les filons superstition et Bacon, c’est-à-dire par la présence de ce noonyme ou de ce patronyme dans le texte, sont les suivants: Aigle à queue blanche (contient superstition 1 fois); athées (contient superstition 8 fois); Agnus Scythus (contient Bacon 3 fois – voir à son sujet les commentaires de Soboul et de Goujard dans DIDEROT, D’ALEMBERT et alii 1984: 56, ainsi que LEFEBVRE 1983: 105); art (contient Bacon 4 fois); causes finales (contient Bacon 2 fois); certitude (contient superstition 5 fois); conscience (contient superstition 1 fois); consolation (contient superstition 1 fois); crise (contient superstition 2 fois); cynique (contient superstition 5 fois); éclectisme (contient superstition 6 fois); épi (contient superstition 1 fois); épreuve (contient superstition 2 fois); AEquè (contient superstition 4 fois); fiction (contient superstition 1 fois); Genève (contient superstition 5 fois); gloire (contient superstition 2 fois); hippocratisme (contient superstition 3 fois); hobbisme (contient superstition 3 fois); illicite (contient superstition 1 fois); influence (contient superstition 3 fois); jour (contient superstition 3 fois); législateur (contient superstition 3 fois); libelle (contient superstition 2 fois); liberté de pensée (contient superstition 3 fois); lugubre (contient superstition 1 fois); luxe (contient superstition 2 fois); mérite (contient Bacon 1 fois); mosaïque (contient Bacon 2 fois); observation (contient superstition 1 fois); observation thérapeutique (contient superstition 2 fois); oeconomie politique (contient superstition 9 fois); oratoire (contient superstition 1 fois); platonisme (contient Bacon 1 fois); poème épique (contient superstition 1 fois); population (contient superstition 5 fois); pressentiment (contient superstition 4 fois); pythagorisme (contient superstition 2 fois); relation (contient Bacon 1 fois); Sébaste (contient superstition 1 fois); sensibilité (contient Bacon 1 fois); subside (contient Bacon 1 fois); télescope (contient Bacon 1 fois); test (contient superstition 1 fois); valeur (contient superstition 1 fois); Venise (contient superstition 1 fois); vie (contient superstition 1 fois); unitaire (contient superstition 1 fois); usure (contient superstition 1 fois); vicissitude (contient Bacon 1 fois); vingtième, imposition (contient superstition 4 fois).

Ce qu’on tire des articles. Au moment de retourner aux tomes, il est crucial de lire soigneusement l’intégralité de l’article, et de se distancier alors sans ambages du traitement en micro-contexte dont le support machine entretient imperceptiblement et inexorablement la coûteuse propension. Inutile de dire que les passages intéressants du point de vue philosophique ne contiendront pas nécessairement le mot-clef nous ayant mené à l’article retenu. Le mot-clef a débusqué les données à investiguer. Grâce au support machine, il a joué son rôle de déclencheur à l’investigation, de révélateur du ton et de la saveur de l’article, de nef pour la baleine, de brûlot du maquis. Mais l’affaire se joue désormais entre le philosophe actuel et son vis-à-vis dix-huitiémiste, comme depuis la nuit des temps. Trois brefs exemples (nous travaillons à partir de DIDEROT, D’ALEMBERT et alii, 1966-67, reproduction en fac-similé de l’édition originale):

Crise (article de 36 colonnes, signé par Bordeu, contient superstition 2 fois): Cet article du médecin Bordeu porte sur les crises dans la maladie, et sur le décompte des jours de répit et des jours de crise -les jours critiques– dans la progression d’un mal aigu. L’auteur résume et confronte les vues de Galien et d’Hippocrate sur la question. Le livre des épidémies d’Hippocrate entre en contradiction avec ses Aphorismes sur la périodicité des crises. L’auteur de l’article a alors ce mot: « Tout ce qu’on peut supposer de plus raisonnable en faveur d’Hippocrate, s’il est l’auteur de ces ouvrages dans lesquels on trouve des contradictions, c’est que ces contradictions sont dans la nature, & qu’il a dans toutes les occasions peint la nature telle qu’elle s’est présentée à lui; mais il a toûjours eut tort de se presser d’établir des regles générales: ses épidémies doivent justifier ses aphorismes, sans quoi ceus-ci manquent de preuves, ils peuvent être regardés comme des assertions sur lesquelles il ne faut pas compter« (tome 4, 474a). Depuis cette analyse finement dialectique, on glisse ensuite vers une critique de l’esprit de système et du dogmatisme. « Il y a apparence que les dogmes devinrent à la mode, qu’ils pénétrerent jusqu’au sanctuaire des sectes des médecins. Ceux-ci furent aussi surpris de découvrir quelques rapports entre les opinions des philosophes & leurs expériences, que charmés de se donner l’air savant: en un mot, ils payerent le tribut aux systèmes dominans de leur siècle, ce qui est arrivé tant de fois depuis… » (tome 4, 474a). Et on développe alors, en dénonçant l’influence de la doctrine des nombre pythagoricienne et de l’astrologie sur la médecine antique et moderne. En suivant l’évolution de la médecine et les bonheurs et les avatars de la doctrine des crises, l’auteur en arrive au médecin Stahl, et s’autorise alors l’aparté typique des Encyclopédistes: « …mais disons-le puisque l’occasion s’en présente: il seroit à souhaiter pour la mémoire de Stahl, qu’il se fût moins avancé au sujet de l’ame, ou qu’il eût trouvé des disciples moins dociles à cet égard; c’est là, il faut l’avoüer une tache dont le Stahlianisme se lavera difficilement. On pourroit peut-être le prendre sur le pié d’une sorte de retranchement, que Stahl s’étoit ménagé pour fuir les hypotheses, les explications physiques, & les calculs: mais cette ressource sera toujours regardée comme le rêve de Stahl; rêve d’un des plus grand génies qu’ait eu la Medecine, il est vrai, mais d’autant plus à craindre, qu’il peut jetter les esprits médiocres dans un labyrinthe de recherche & d’idées purement métaphysiques. » (tome 4, 478a). Et d’amorcer l’analyse détaillée de la perpétuation et de l’extinction de la doctrine des crises dans la médecine de son temps sur la remarque suivante: « En un mot il faut convenir qu’on s’égare presque nécessairement, lorsqu’on se livre sans réserve au raisonnement en Medecine. La dispute entre les anciens & les modernes, dont je viens de dire quelque chose, ne peut & ne doit être vuidée que par l’observation » (tome 4, 482a). Et, en conclusion, ceci: « En un mot, il est nécessaire pour terminer la question des crises, ou pour l’éclaircir, d’être libre » (tome 4, 489a)

Relation (article de 5 colonnes, initialé D.J, contient Bacon 1 fois.): L’auteur décrit les différents types de relations en voyant bien, au début de l’article, à faire « en sorte que la relation, dans quelque sens qu’on la prenne, ne réside toujours que dans l’esprit, & non pas dans les choses mêmes » (tome 14, 62a). Puis, au coeur de ce taillis idéaliste, se niche le relativisme moral: « C’est la conformité ou la disconvenance de nos actions à quelque loi (à quoi le législateur a attaché par son pouvoir & sa volonté, des biens ou des maux, qui est ce qu’on appelle récompense ou punision), qui rend ces actions moralement bonnes ou mauvaises. » (tome 14, 62b), suivi, sous le sous-titre Relation historique, du relativisme historique, complété d’um matérialisme gnoséologique dont on cite ouvertement la source: « …on ne peut souvent présenter que des conjectures à la place des certitudes; mais comme la plupart des révolutions ont constamment été traitées par des contemporains, que l’esprit de parti met toujours en contradiction, après que la chaleur des factions est tombée, il est possible de rencontrer la vérité au milieu des mensonges opposés qui l’enveloppent, & de faire des relations exactes avec des mémoires infideles. C’est une observation du chancelier Bacon; on ne saurait trop orner cet ouvrage des pensées de ce beau génie. » (tome 14, 63a-b).

Épi (article de 1 colonne, non signé, contient superstition 1 fois): Après la définition de l’épi comme touffe de poil rebelle, la remarque suivante, typique, mais toujours soigneusement dissimulée: « Il n’est pas étonnant que dans des tems de té[ne]bres & d’obscurité, la superstition ait pû ériger en maximes tout ce qu’elle suggere ordinairement à des esprits foibles & crédules; mais il est singulier que dans un siecle aussi éclairé que le nôtre, on puisse croire encore que les épis placés aux endroits que le cheval peut voir en pliant le cou, doivent dépriser l’animal, & sont incontestablement d’un très-sinistre présage. On ne peut persévérer dans de semblables erreurs, qu’autant qu l’on persévere dans son ignorance, & peut-être cette preuve n’est-elle pas la seule de notre constance à fuir toute lumière. » (tome 5, 775b)

…il faut que le moment fatal arrive. C’est celui où la dispute cesse.

Mené à une grande échelle et systématiquement, ce type d’investigation fera des merveilles pour la clarification des multiples facettes encore méconnues du matérialisme philosophique des Lumières, dans ce qu’il avait de collectif et de consensuel (sans que cela n’exclue de fermes débats internes, voir LE RU 1999) chez la foule déterminante des penseurs « mineurs » qui façonnèrent l’Encyclopédie (sur ces derniers, voir KAFKER 1963). Des trouvailles nous attendent, qui remettrons notamment en question la réputation « métaphysique » et « mécaniste » que l’on fait à ce matérialisme. La procédure d’investigation proposée ici est simple et rendue fulgurante par l’outil électronique. L’analyse et le débat philosophique, eux, se feront encore avec le bon vieil outil cortical… On peut conclure que la dispute sur l’importance heuristique de l’accès électronique à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert cessera bien vite. Pour sa part, le débat philosophique, notamment la lutte fondamentale entre matérialisme et idéalisme, continuera cependant de se développer et de s’approfondir. C’est que c’est le seul des deux engagements où la machine ne joue qu’un rôle ancillaire.

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RÉFÉRENCES

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La sculpture urbaine LES CLOCHARDS CÉLESTES fourvoyée dans le plus poche des parcs de poche de Montréal: le Parc Miville-Couture

Posted by Ysengrimus sur 22 août 2013

Les meurt-de-faim et les artistes
N’ont pour tout bien que leurs cœurs tristes.

Émile Nelligan
(Poésies complètes, BQ, 1992, p. 146)

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LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983). Le Grand Adjuvant pointe le ciel du doigt et tient la tête du Petit Aidé. Le Moyen Adjuvant pointe aussi le ciel du doigt et touche l’épaule du Petit Aidé. Le Petit Aidé regarde sereinement dans la direction que lui indiquent les Adjuvants.

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983). Le Grand Adjuvant pointe le ciel du doigt et tient la tête du Petit Aidé. Le Moyen Adjuvant pointe aussi le ciel du doigt et touche l’épaule du Petit Aidé. Le Petit Aidé regarde dans la direction que lui indiquent les Adjuvants.

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C’est pas mon genre de criticailler ce que me donne la ville. Mais là, le bouchon est poussé un peu loin quand même. Quand quelque chose est pas marrant, mal fagoté, tristounet, peu plaisant, godiche, barboté, minus ou raté, les québécois disent que c’est poche. Il faut donc dire sans tergiverser que c’est pas mal poche d’avoir casé la sculpture urbaine LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983), dans le parc de poche où elle se trouve fourvoyée, le Parc Miville-Couture à l’intersection de la rue Amherst et du Boulevard René Lévesque, à Montréal.

Un mot d’abord sur la sculpture elle-même. Elle fut façonnée il y a trente ans pilepoil cette année, elle mesure 6.4 mètres de haut et elle est du même artiste que LE MALHEUREUX MAGNIFIQUE. Elle procède d’ailleurs à la fois du même matériau que ce dernier, du même traitement anthropo-minimaliste (formes humaines dodues mais esquissées, sans vêtements, ni instruments, ni traits, ni pilosités. Certaines des mains n’ont pas cinq doigts) et de la même thématique tournant autour de la souffrance humaine. Mais les Clochards Célestes est un dispositif moins explicite, moins dépouillé, moins pétant que le Malheureux Magnifique de 1972. La sculpture de 1983 est plus compliquée, plus embrouillée, moins limpide. Mais bon, elle fonctionne. Et, entre autres, elle fonctionne comme une sorte d’antonyme de son parent esseulé de l’intersection Sherbrooke et Saint-Denis. Là-bas, le Malheureux Magnifique est accroupi, aplati et le perso est fin seul. Ici, les personnages sont trois — le Grand Adjuvant, le Moyen Adjuvant et le Petit Aidé — et ils se redressent les uns les autres, collectivement et comme par étapes, en s’ouvrant vers cette voûte céleste qui justement semblait peser si lourd sur le Malheureux Magnifique. C’est très moral, optimiste et socialement solidaire, moins dépressif, terrifié et paumé que le Malheureux Magnifique. Dans la scénarisation de la composition, le Grand Adjuvant et le Moyen Adjuvant pointent le ciel du doigt et/ou de la main, comme au bénéfice du Petit Aidé qu’ils tiennent à la nuque et à l’épaule et qui, lui, est assis (ses jambes semblent même tronçonnées) mais bombe vers le même ciel, un torse un peu moins esquissé que le reste des lignes corporelles du trio. Les trois acteurs font face au sud en tournant légèrement la tête vers l’est. Ils sont l’un derrière l’autre, intimement accolés, du sud au nord, du plus petit au plus grand. Ils s’appuient les uns sur les autres, anti-dominos se redressant: le Grand Adjuvant supporte le Moyen Adjuvant et les deux supportent le Petit Aidé. Ils sont comme empilés et partiellement enchevêtrés. Le Moyen Adjuvant, sandwiché au centre de la composition, est le moins discernable des trois. L’image globale ne se décode pas automatiquement. Il y a vraiment quelque chose de cryptique, de pas simple, d’ardu, de pas évident. Il faut regarder longuement la sculpture, tourner autour et, surtout, lui faire face pour finir par saisir ce qui se passe.

Le Malheureux Magnifique et les Clochards Célestes ont une autre caractéristique primordiale, primale, qui leur est commune. Ce sont des nus fessus. Les fesses indubitablement ont de l’importance dans ces deux œuvres qui sont, sans l’ombre d’un doute, chacune à sa manière, des aventures callipyges. Et c’est ici justement que l’aventure passe en mésaventure, vu qu’une insidieuse censure s’applique sans bruit, en douce… et qu’elle va prendre une tournure passablement nuisible, dans le cas des locataires gigantesques du Parc Miville-Couture, ce petit parc de poche pocheles Clochards Célestes sont fourvoyés. Pour discrètement censurer le Malheureux Magnifique, on l’a retiré, sans trompettes, de la petite place où il se trouvait auparavant et on l’a collé dos à un mur. Tant et tant qu’il n’y a eu que des photographes très assidus et méthodiques pour aller lui chercher les fesses (et, dans le même mouvement, pour problématiser celles-ci thématiquement). Dans le cas des Clochards Célestes, ce sont les fesses du Grand Adjuvant (les seules visibles), le point terminal nord de l’empilade humaine représentée, qui vont poser problème. Mais n’anticipons pas.

Passons plutôt sans transition à ce petit parc à l’intersection de la rue Amherst et du boulevard René Lévesque. Le Parc Miville-Couture est un modeste rectangle dont on voit facilement les quatre coins. Il est cerné par deux murs d’immeubles sur ses flancs nord et est, par le boulevard René Lévesque et la rue Amherst sur ses flancs sud et ouest. Dans le sens nord-sud, il se traverse en soixante pas ordinaires. Dans le sens est-ouest, en trente. En principe, je n’ai rien contre les parcs de poche. Il en est de fort jolis et, en soi, le Parc Miville-Couture ne fait pas exception. Quelques bons érables suffisent à l’ombrager très honorablement et, abstraction faite du bruit des voitures (le boulevard René Lévesque est une des plus grosses artères de la métropole – mais bon, il faut bien assumer la ville), il est tout à fait possible de s’y asseoir et d’y lire un livre ou son journal sans trop de difficulté. Le problème est ailleurs.

Ça commence à clocher avec la disposition des quelques bancs disponibles. Il y a des bancs tout autour de la statue mais tous ces bancs, sauf deux, tournent le dos à ladite statue. (comme on le discerne quand on regarde la statue depuis la rue Amherst — matez moi ce banc qui (nous) regarde (sur) Amherst et tourne le dos à l’oeuvre). Donc, quand on s’assoie sur ces susdits bancs tournant le dos à la statue, on discerne sans faillir les bagnoles qui passent sur la rue Amherst et/ou sur le boulevard René Lévesque. Tant et tant que, pour pouvoir regarder la statue, il faut, en fait, marcher autour du petit demi-ovale carrelé sur lequel l’œuvre est posée dans ce petit parc de poche duquel il faudrait, du reste, pouvoir sortir un peu pour voir cette masse de plus de six mètres de haut avec la perspective adéquate, c’est-à-dire depuis pas trop près de sa base. Quand on se décide finalement à aller s’asseoir sur un des deux seuls bancs depuis lesquels on peut regarder la statue, on se retrouve sous deux grands arbres nous cachant partiellement la partie supérieure de l’œuvre. Depuis ces bancs, qui sont côte à côte au nord du parc, ne nous sont visibles alors… que les longues jambes et les fesses plantureuses du Grand Adjuvant. Et ce, en gros plan (car nous sommes encore bien trop proches de la statue).

Les fesses du Grand Adjuvant des CLOCHARDS CELESTES telles que vues depuis un des deux seuls bancs du Parc Miville-Couture faisant «face» (si vous me passez le mot) à la statue. Photo: Robert Derome (la prise date un peu. Aujourd’hui, le feuillage d’un arbre cache le dos du perso)

Les fesses du Grand Adjuvant des CLOCHARDS CELESTES telles que vues depuis un des deux seuls bancs du Parc Miville-Couture faisant «face» (si vous me passez le mot) à la statue. Photo: Robert Derome (la prise date un peu. Aujourd’hui, le feuillage d’un arbre cache le dos du perso)

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Sur le coup, toujours bon public, j’ai voulu d’abord y voir une sorte de vengeance thématique antithétique du sort fait au Malheureux Magnifique, par le dispositif urbain… mais aussi par l’artiste même. Notre bon Malheureux est accroupi, les fesses cachées contre le sol (de par l’artiste) et devant un mur (de par son emplacement urbain). Ici, avec ces trois Clochards, loisir nous est donné de bien contempler des fesses triomphantes fièrement dressées entre les jolies feuilles de nos bons érables sains et verts (ou multicolores en automne). Cette idée d’une antinomie fessière entre les deux œuvres marcherait sans clopiner, possiblement, à la rigueur, si le Grand Adjuvant était fin seul dans la composition. Or il y a trois Clochards… et, trois fois hélas, depuis le point de vue des seuls bancs faisant face à l’œuvre, les deux autres persos, et, conséquemment toute la thématique complexe et symboliquement «céleste» de la composition, nous sont cachés par les jambes et le cul du Grand Adjuvant qui occupent, elles, tout notre champ de vision. L’œuvre nous tourne le dos, ni plus ni moins. C’est pas voulu, ça. La statue comme narration, ne peut pas être contemplées depuis ces seules places assises l’envisageant. On raterait alors le tout de sa théâtralité. Tout ce qu’elle fait, c’est de nous montrer son cul, ce qui ne fonctionnerait que si c’était là sa fonction exclusive.

C’est en retournant mentalement la statue de cent quatre-vingt degrés pour qu’elle me fasse face sur mon banc lui faisant «face» (la voici maintenant mentalement cul au sud) que j’ai commencé à me dire qu’il y avait là moins jubilation d’antonymie thématique fessue que censure urbaine insidieuse. Me projetant ensuite (mentalement toujours, hein, on peut pas vraiment y aller physiquement: trop de bagnoles) quelque part en un point situé entre les deux voies du boulevard René Lévesque, je me suis dis que quelqu’un se trouvant là, en voiture par exemple, ne verrait alors, de ma statue retournée (mentalement), qu’un grand cul blanc dressé dans le feuillage des érable. Comme l’avant de la composition, trop complexe narrativement et figurativement, ne peut pas être saisi efficacement depuis une voiture qui, elle, file et rate le tout du show dans son mouvement, force me fut de conclure que la priorité avait donc été moins de montrer la petite façade de l’œuvre aux automobilistes que de leur cacher son grand cul… C’est bien vrai de vrai que, depuis le boulevard, il aurait vraiment été difficile de donner un titre autre que cul immaculé sous les arbres à cette composition. Et comme en plus la rue Amherst est une des bonnes artères permettant d’accéder au cœur du Quartier Gai, situé lui-même un peu en contre-haut, à environ trois-cent cinquante pas ordinaires, sur la rue Sainte-Catherine, les interprétation folâtres de ce signal d’entrée vers le Village n’auraient pas manqué de fleurir… C’eut été cocasse, savoureux et drolatique mais il faut quand même aussi tenir un petit peu compte de ce que l’œuvre fait effectivement.

Sur la base de ce potentiel catastrophique ès malentendus & innuendo en rafales, j’ai laissé tombé l’idée de pouvoir simplement m’assoir devant cette œuvre, dans ce petit parc, sans tout y chambouler (du moins par la pensée). Renonçant donc à voir la statue de face depuis mon banc, je l’ai remise mentalement dans sa position initiale, cul dans ma direction (la voici maintenant revenue cul au nord). J’ai alors envisagé, mentalement toujours, de retourner les bancs se trouvant devant la statue, depuis l’autre côté du parc de poche (son côté sud), pour qu’ils regardent la scène avec les trois persos. Mais ces bancs sont bien trop proches du boulevard René Lévesque. On s’y retrouve au soleil, l’ombrage des arbres surplombant la statue ne les rejoint pas et on a le tapage du boulevard bien installé dans les oreilles. On n’est plus vraiment dans le parc, sur ces bancs du sud. Ces bancs sont de fait occupés par des gens attendant le bus (il y a aussi un abribus sur le boulevard, à bâbord du Grand Adjuvant). Retourner puis, ensuite, inévitablement, rapprocher ces bancs de l’avant du parc de la statue priverait ces gens de leur banc pour attendre le bus et ne donnerait rien de plus dans le parc de poche même. Ils seraient alors sous l’ombrage des arbres, certes, mais on y verrait l’avant de la statue de trop près, ratant complètement l’expérience qu’on vit pour embrasser la complexité de sa portion avant, quand on se tient debout aux pourtours de l’ovale carrelé qu’elle occupe au centre du parc. Le parc est trop petit, hostie. Inutile d’ajouter qu’il serait idiot et cruel d’élaguer les arbres pour rendre la statue plus visible, de cul ou de face. Le parc dessert très mal l’œuvre qui l’occupe mais gagne finalement passablement en agrément justement d’être ombragé par ce tout petit bouquet de vieux arbres.

Les deux bancs donnant sur la rue Amherst pourraient, eux, êtres retournés et permettraient au moins de contempler la statue de franc profil, ce qui est un angle intéressant. Pourquoi diable ces bancs là sont-ils tournés vers la rue Amherst plutôt que vers nos trois nudistes immaculés? Sais pas. Ou alors, serait-ce, oh… oh… que le Grand Adjuvant debout et penché légèrement vers l’avant, montrant fièrement le ciel à ses deux comparses, a, ici aussi, de profil, les fesses maximalement saillantes? La censure derechef aurait joué? La peur des plaintes à la mairie de ces bigots tapageurs et de ces pense-petits méthodiques qui, de facto, mènent le monde? C’est tristement envisageable. Enfin, ces deux autres bancs là regardent donc les bagnoles bifurquer en trombe dans l’intersection et ne profitent pas, eux non plus, de l’ombrage des arbres. Tout se passe comme si ces bancs avaient en fait été mis en place avant l’installation de la statue et qu’on avait négligé de les reconfigurer pour servir l’œuvre. Ça aussi, hélas, c’est tristement envisageable. Ah, mes amis, il faut le voir pour le croire… arbres, disposition des bancs, volume du parc, emplacement, positionnement de la statue, carence en espace piétonnier sur cette grosse intersection vacarmeuse, tout cloche dans ce parc de poche. Et c’est bien poche car c’est au détriment de la statue les Clochards Célestes, cette belle œuvre insolite, dense et généreuse qui, conséquemment, est mal connue et, vraiment, mériterait mieux… ou ailleurs… ou autrement…

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983). Photos: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983). Photos: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983) vus depuis... le banc de parc leur tournant le dos sur la rue Amherst. Photo: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983) vus depuis… le banc de parc leur tournant le dos sur la rue Amherst. Photo: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES (inquiétant détail) de Pierre-Yves Angers (1983). Photo: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES (inquiétant détail) de Pierre-Yves Angers (1983). Photo: Allan Erwan Berger

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Le nouveau totalitarisme du contrôle des appellations

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2013

Notre sidérante affaire débute il y a quelques années, quand l’actrice et chanteuse Lindsay Lohan intente une poursuite de cent millions de dollars américains contre une agence de publicité, pour l’utilisation du prénom LINDSAY dans un commercial du Super Bowl portant sur une petite bébé turbulente ayant tendance, disons, à abuser du biberon… Insistons fermement d’abord –en ouverture– sur un point. Ici, ce n’est pas mademoiselle Lohan qui déraille. C’est, plus nettement, la notion de propriété privée qui s’emballe et qui devient follement totalitaire… Il faut prudemment voir à ne pas se laisser influencer par un titre ou un sous-titre de canard racoleur et populiste. L’affirmation “The world revolves around Lindsay. [Le monde gravite autour de Lindsay]” est un commentaire d’ouverture poudre aux yeux, dans le genre de cette image bien connue du président Obama, ce bourgeois raffiné et un rien hautain, s’amenant en bras de chemise dans ses meeting populaires pour faire peuple lui-même. En ouvrant ici l’exposé de la nouvelle dans cet angle du ci-devant narcissisme de mademoiselle Lohan, un certain journalisme vous oriente sciemment la pensée. On dévie ouvertement de l’enjeu critique en cause et on manipule le propos au départ, dans la direction du petit potin sans portée. Le commentaire d’ouverture correct serait: Le prénom de Lindsay Lohan fait-il partie de la propriété intellectuelle (privée) de sa marque de commerce? La réponse reste non, mais le topo n’est plus détourné dans le style ad hominem et creux des feuilles de chou mondaines. Qui donc veut confondre ici l’entreprise qui poursuit avec l’ego de la petite vedette en cause dans la poursuite? Personne de vraiment sérieux. Pendant qu’on tape sur les doigts de mademoiselle Lohan tous en choeur, le totalitarisme privé lui, reste, en douce, bien niché dans les implicites non questionnés. Cela vient vieux à terme, ce genre de journalisme de surface. Ceci était MON ouverture sur cette question.

Traitons ladite question dans sa dimension radicalement ethnoculturelle (plutôt que superficiellement potino-anecdotique). Le problème est assez ancien. Il rejoint (sans s’y confondre) la question, toujours sensible, de l’antonomase sur marques de commerce (kodak, kleenex, et, en anglais, les verbes to hoover, to xerox, pour n’égrener que de maigres exemples qui, vieillots, ont la qualité, fort prisée vue l’ambiance, d’être sans risque). Alors, bon, les prénoms MICKEY, ELVIS et MADONNA sont-ils associés à des objets culturels spécifiques? Personnellement, je pense que oui. Par contre, cette poursuite-ci de cent millions (cela ne s’improvise pas par narcissisme individuel, une poursuite de cette amplitude) tente tout simplement le coup d’ériger LINDSAY en objet culturel similaire… À tort, je pense… mais il ne serait pas si facile de formuler un net critère démarcatif. Le problème, déjà fort emmerdant, se complique ici, en plus, d’une facette diffamatoire. On découvre, dans l’article que j’ai mis en lien, un résumé de l’argument de la poursuite. Il se lit comme suit: “They used the name Lindsay,” Ovadia said. “They’re using her name as a parody of her life. Why didn’t they use the name Susan? This is a subliminal message. Everybody’s talking about it and saying it’s Lindsay Lohan [Ils utilisent le prénom Lindsay pour parodier sa vie, a déclaré Ovadia. Pourquoi n’ont-ils pas pris le prénom Susan? C’est un message subliminal. Tout le monde en parle en disant qu’il s’agit de fait de Lindsay Lohan].” Bon, la légende urbaine du subliminal, on a compris ce que ça vaut, depuis un moment, allez. Mais ce qui m’ennuie le plus ici c’est le “Everybody’s talking about it [Tout le monde en parle]”. J’aimerais bien qu’on me cite les sources datées qui établissaient cette corrélation AVANT le buzz de cette poursuite même, qui lui, justement, désormais, impose cette susdite corrélation. En d’autre termes, bien… moquez vous de Lindsay Lohan ici et ailleurs, en rapport avec cette affaire, et vous alimentez simplement l’argumentation malhonnêtement victimisante sur laquelle se fonde justement la toute rapace poursuite en diffamation. Bonjour, le piège à con…

Cette affaire, cette flatulente énormité juridique, n’est aucunement anecdotique. Elle est bien plus qu’un fait divers. Elle a une portée qui va beaucoup plus loin que la simple trajectoire artistique ou mondaine de Lindsay Lohan. Mon tout petit rédacteur de journaux à potin qui ne veut pas voir plus loin, laisse moi maintenant t’expliquer. Tu ramènes le tout de la chose à du fricfrac interpersonnel, prouvant ici que tu n’y vois goutte. Il y a une notion que tu ne comprends pas: celle de jurisprudence. Je vais d’abord t’inviter à corréler ce débat sur la propriété commerciale du (fort répandu) prénom LINDSAY à cette poursuite-ci, agression ouverte procédant d’une dynamique similaire (sans narcissisme personnel de petite vedette à pointer du doigt, cette fois). Une entreprise privée, le Marché Saint-Pierre, poursuit une autre entreprise privé, l’éditeur d’un polar, sur la base diffamatoire: ne parle pas de moi, tu me dénigres. Une entreprise privée, l’estate de Lindsay Lohan, poursuit une autre entreprise privée, le publicitaire E-trade, sur la base diffamatoire: ne parle pas de moi, tu me dénigres. Comme le diraient ces bons ricains que, cher rédacteur de journaux à potins, tu adores et que tu prétends si bien comprendre: is there a pattern here? Dans les deux cas, une réalité publique du tout venant (un prénom, un lieu) est l’objet du délit au sein d’une poursuite en appropriation… La manœuvre juridique est identique (le reste, c’est, au pire, de l’anecdote, au mieux, de la nuance). La jurisprudence, elle aussi, est identique. Si le forban qui poursuit plante le forban qui se défend, moi, dans mon petit coin, je me prends de toute façon les tessons dans la gueule PARCE QUE LE RÉSULTAT FAIT JURISPRUDENCE. Notons au passage qu’on est finalement bien loin du narcissisme, plus proche du totalitarisme. Je pourrais, demain, ne plus avoir le droit de dire ni MARCHÉ SAINT-PIERRE (ni, la peur jurisprudente jouant: LOUVRE, TOUR EIFFEL, TOUR CN, PLACE VILLE-MARIE, CANAL RIDEAU, CANADA) ni LINDSAY (ni, la peur jurisprudente jouant: MICKEY, ELVIS, MADONNA, BRANGELINA, BARACK, YSENGRIM ou le chiffre SEPT – des 7 du Québec). Que l’objet du délit soit vague (y a pas que mademoiselle Lohan qui se prénomme Lindsay) ou clairement cerné (c’est bien du Marché Saint-Pierre qu’il s’agit dans ce polar), la constante qui se stabilise est hautement inquiétante. On peut vous accuser impunément (surtout si on a les moyens de se payer un service juridique somptuaire) de DÉNIGRER du seul fait d’AVOIR NOMMÉ. Paniquant…

Alors maintenant, avançons encore d’un cran dans l’abus de droit du «droit». Au lieu d’une entreprise attaquant une entreprise, on a une entreprise attaquant un individu ordinaire, un simple pingouin de base sans défense. C’est le cas, tout récent tout chaud, de cette pauvre institutrice française, madame FIGARO, qui vient de se prendre sur le coin de la tête, pour son petit blogue personnel sans revenu s’adressant à ses élèves, une mise en demeure… du Figaro. Oh, oh, mais vous me direz pas, après ça, que les entreprises privées contemporaines ne sont pas littéralement atteintes d’un syndrome totalitaire. Oh, mais faites excuses, voici que je m’expose moi-même à une poursuite du Collège de Médecine pour dénigrement de la notion de syndrome… Enfin, bon, je préserve mes quelques chances de non-lieu, puisque les restaurateurs d’Italie ne sont pas (encore) parvenus à imposer une appellation contrôlée sur la notion de pizza (comme il y en a une sur les notions de bordeaux, de bourgogne, de champagne, qui ne se barouettent pas comme ça). Je m’efforce ici de vous faire un peu rire avec ceci mais, batince, je la trouve pas drôle du tout, en fait, pour dire le fond de ma pensée. Privé, privé, privé! Le privé s’empare d’objets physiques ou mentaux du tout venant et dit: “c’est à moi, taisez-vous, n’en parlez plus. Silence. Baillon.”. C’est atterrant.

Et, en plus, c’est outrageusement enrichissant. Car, en conclusion de ce petit billet fort marri (en attendant les prochains abus juridiques impudents de l’hydre entrepreneuriale sur ce front), il faut signaler que mademoiselle Lohan et son estate ont fini par abandonner leur poursuite peu après l’avoir intentée mais ce, non sans avoir tiré des revenus non précisés de l’entente hors cours s’étant conclue sans trompette (the actress made some money out of the deal – noter, encore ici, le traitement incroyablement potineux et creux, sciemment minimiseur, en fait). Bilan: dans le cloaque néo-libéral du laxisme légal contemporain, il y a toujours moyen, pour une entreprise puissante, de poursuivre, de gagner, de bâillonner, d’extorquer. Le principe fondamental est singulièrement répugnant. C’est la dictature du silence culturel imposée par les accapareurs possédants. C’est puant et cela s’étend. Je demande: qui donc mettra la bride à ce nouveau totalitarisme du contrôle des appellations? Et je signe:

PAUL (Newman’s Own me guette ici)
LAURENDEAU (ici c’est le journal Le Devoir)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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