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Les deux drapeaux du Canada. Vexillologie, sémiologie et philosophie

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2020


Voici qu’on me demande pourquoi il y a une feuille d’érable sur le drapeau du Canada. La réponse courte, c’est que l’érable est l’arbre national du Canada donc que sa feuille se retrouve sur son drapeau. Mais il y a une réponse longue beaucoup plus passionnante. Laissez-moi vous la raconter. Vexillologie, sémiologie et philosophie se rencontrent dans cette étonnante petite arène. Vous n’allez pas vous ennuyer.

La Nouvelle-France est conquise par les Britanniques, en 1760. Nous faisons donc partie des colonies britanniques d’Amérique du Nord depuis un bon moment quand, en 1867, l’Angleterre victorienne décide de mettre en place le Dominion du Canada. Il s’agit de taponner ensemble toutes les colonies situées au nord du quarante-neuvième parallèle et n’ayant pas embrassé les valeurs de la république américaine. Les dites colonies sont alors au nombre de quatre et le Québec forme alors environ la moitié de la population de cet ensemble. Ce qui deviendra le Canada moderne est né (1867) mais pour le moment, tout est putatif dans ce conglomérat de colonies qui est un pseudo-pays, plutôt un dominion. Il s’appelle officiellement British North America, Amérique du Nord Britannique, et, en lui, pour le moment, tout est officieux. Nom putatif (Dominion of Canada ou Canada), capitale putative (Ottawa), hymne national putatif (Ô Canada) et… drapeau putatif.

Par principe général, quand on se réclame de la vaste obédience impériale britannique et que l’on veut engendrer un nouveau drapeau, cela fonctionne un peu comme une usine à saucisses. Les drapeaux coloniaux britanniques disposent en effet d’un modèle d’engendrement, un principe génératif, littéralement. Aux périphéries de l’empire, on part habituellement de fanions maritimes britanniques. Il y en a deux types. Le Blue Ensign (qui est un fanion des marines civiles et militaires britanniques) et le Red Ensign (qui est un fanion des compagnies maritimes britanniques). Pour produire un Blue Ensign, vous prenez un rectangle de tissu bleu. Vous placez en quartier (soit dans le coin supérieur gauche) de ce rectangle bleu, l’Union Jack (soit le drapeau du Royaume-Uni, avec les trois croix superposées), et, dans le battant du drapeau, vous placez l’écusson, le logo, l’acronyme, ou l’écu de votre club de voile, votre marina de yachts, votre île, votre phare, votre principauté, votre colonie, votre dominion, ou votre pays. Vous voici doté d’un étendard dans les règles, qui démarque votre spécificité, tout en vous affiliant ouvertement au vaste parapluie de l’Empire Britannique. Les drapeaux de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande sont des Blue Ensigns.

un Blue Ensign

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Maintenant, pour produire un Red Ensign, c’est exactement le même principe d’engendrement.  Vous prenez un rectangle de tissu rouge. Vous placez en quartier (soit dans le coin supérieur gauche) de ce rectangle rouge, l’Union Jack (soit le drapeau du Royaume-Uni, avec les trois croix superposées), et, dans le battant du drapeau, vous placez l’écusson, le logo, l’acronyme ou l’écu de votre club de voile, votre marina de yachts, votre île, votre phare, votre principauté, votre colonie, votre dominion, ou votre pays. Vous voici, ici aussi, doté d’un étendard dans les règles, qui démarque votre spécificité tout en vous affiliant ouvertement au vaste parapluie de l’Empire Britannique. Or une vieille compagnie maritime coloniale britannique existait (en 1867, et existe encore aujourd’hui) sous nos hémisphères: la Compagnie de la Baie d’Hudson. Cette vénérable institution commerciale coloniale, fer de lance vif de la pénétration britannique dans les Amériques, fut fondée en 1670 (oui, oui, la Nouvelle France était alors sous Louis XIV). Or, elle avait pour drapeau un Red Ensign dont l’insigne de battant était l’acronyme en lettres blanches de la compagnie: HBC (Hudson Bay Company).

le drapeau de la Compagnie de la Baie d’Hudson

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Nos petits putatifs du Dominion du Canada partirent donc de ce Red Ensign séculaire et ils construisirent le premier drapeau du Canada, sur cette base d’engendrement. Ils remplacèrent d’abord l’acronyme des hudsonistes par une sorte d’écusson à tiroirs. Chaque fois qu’une nouvelle province s’agglutinait au Dominion du Canada, on ajoutait un segment de ses armoiries dans l’écusson à tiroirs qui en grossissait d’autant. Un jour, cet écusson à tiroirs devint trop gros et on le remplaça tout simplement par un écusson officiel stable pour les armoiries même du Canada. Cet écusson d’armoiries canadiennes subit certaines modifications mineures au cours des années mais le principe restait. Le drapeau du Canada fut un Red Ensign colonial pendant presque cent ans (1868-1965).

le vieux Red Ensign avec l’écusson à tiroirs

Red Ensign canadien définitif

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Tout le monde était très content de cela, en 1868, dans le Dominion du Canada, sauf les Québécois. Nous, les Québécois, que voulez-vous, l’Union Jack, pour nous, c’est et ça reste un drapeau d’occupant. Ça nous fait un effet trop durement Kommandantur de le voir pendouiller au dessus de nos têtes pour qu’on avale le truc. Le Red Ensign était donc peu arboré au Québec, qui disposa d’ailleurs, à partir de 1890 environ, de diverses versions d’un vieux drapeau colonial français à fleur de lys, dont une fut mise en forme et officialisée comme drapeau du Québec, en 1948. Nous en reparlerons un autre jour. Comme les bourgeois fédéraux du Canada anglais nous avaient imposé la constitution, la confédération, le parlementarisme de type britannique, la monarchie, la capitale, le nom de la capitale, la Gendarmerie Royale, le chemin de fer transcontinental, et le cheddar (to name a few), nous imposer le Red Ensign flottant par-dessus le tas n’était pas au dessus de leurs forces. Ils le firent donc, sans se complexer. Le Red Ensign canadien fut donc le fanion qui flotta gloriolleusement au dessus de nos troupes canadiennes à la Guerre des Boers, lors de la Première Guerre Mondiale, notamment à la bataille de Vimy (le Mémorial de Vimy arbore d’ailleurs encore les deux drapeaux du Canada, l’ancien et le moderne), et sur le glorieux cargo de Réal Laurendeau (et de tous ses concitoyens canadiens) lors de la terrible Bataille de l’Atlantique. L’âme canadienne (surtout canadienne anglaise) était solidement chevillée au Red Ensign. Pourquoi ce vieux drapeau fripé de gloire changerait-il? Pour apaiser ces râleurs de Québécois? Nah…

Pour comprendre l’étonnante conjoncture qui mena à l’apparition du drapeau canadien moderne, dont le nom officiel est l’Unifolié (en anglais: Maple Leaf Flag), il va falloir s’imprégner de toute la saveur subtile et complexe d’une époque, celle de l’après-guerre. Entre alors en piste un personnage dont le rôle sera central dans la mise en place de toute la problématique vexillologique, sémiologique et philosophique du drapeau canadien. J’ai nommé Lester Bowles Pearson (1897-1972). Ancien officier aviateur de la Grande Guerre, Lester B. Pearson, que ses compagnons d’arme surnommaient Mike Pearson —je sais pas pourquoi, c’était son nom de guerre— est, à partir de 1946, un diplomate canadien. Il circule dans les circuits feutrés de la diplomatie canado-américano-britannique. C’est la Guerre Froide et c’est aussi la décolonisation. Entre 1946 et 1966, les deux nations les plus copieusement honnies en Afrique et en Asie sont deuxièmement la France et premièrement, cardinalement, le Royaume-Uni. Les anciens empires coloniaux français et britannique sont ardemment rejetés et combattus par de nombreux peuples luttant pour leur décolonisation. On en vient aux mains, sur cette question, dans plusieurs recoins du monde et Lester B. Pearson se rend discrètement compte qu’il ne fait pas trop bon, dans la période 1946-1966, de se réclamer de l’héritage britannique, un peu partout dans un monde en pleine ébullition moderniste.

Le Canada est un pays neuneu et sympa-sympa qui peut se vanter du fait qu’un bon nombre des événements historiques déterminants pour son histoire nationale sont survenus… en dehors de son territoire national. Ce sera le cas de l’impulsion initiale menant à la mise en forme du drapeau du Canada moderne. En 1956, le diplomate Lester B. Pearson est devenu une figure éminente de l’ONU et il est un des architectes de la mise en place des Casques Bleus, ces bons petits soldoques de pays gentils-gentils qui se braquent entre les belligérants de conflits de théâtres pour crucialement calmer le jeu. (Lester B. Pearson obtiendra même le Prix Nobel de la Paix, en 1957, comme co-fondateur des Casques Bleus). La crise internationale qui sera déterminante pour l’apparition du nouveau drapeau du Canada, ce sera la Crise de Suez (1956). Turlupinée dans ses détails douloureux, cette crise spécifique de la décolonisation est finalement assez simple dans son principe. Le président Nasser d’Égypte en a plein le dos que les deux anciennes puissances coloniales en collaboration, France et Angleterre, fassent de l’argent comme de l’eau avec le canal de Suez. Le président Nasser saisit donc Suez, l’occupe militairement, et le nationalise. Les vieux coloniaux se rebiffent et la chiasse prend par là. Ensuite, ça devient vite compliqué, notamment quand les deux belligérants pesants de la Guerre Froide, USA et URSS, fourrent leur nez dans l’histoire. L’ONU, discrètement pilotée par Lester B. Pearson, envoie, à un certain moment, des régiments de Casques Bleus pour calmer le jeu. On utilise les bons gars de service à la tête froide habituels, des Danois, des Norvégiens, des Finlandais… des Canadiens. Nos petits gars se pointent donc en Égypte en arborant sur leurs véhicules et à l’épaulette, le drapeau canadien… le Red Ensign. Ils se font vite pointer des mousquetons égyptiens dans les naseaux et c’est: Vous êtes des troupiers coloniaux britanniques, vous dégagez. Réplique: On est pas des troupiers britanniques on est des Casques Bleus canadiens. Réplique: Regarde ton drapeau, baquais, c’est un Union Jack, tu es britannique, et tu dégages. Lester B. Pearson fronce le sourcil, depuis le fond de son officine onusienne. Cette belle obédience britannique si explicitement symbolisée dans la charpente intime du drapeau canadien est désormais un emmerdement potentiel permanent à l’international. Il ne l’oubliera pas.

Il est donc piquant de constater que ce ne sont pas des enjeux nationaux mais bien des enjeux internationaux qui instillèrent dans le premier cerveau décisionnel l’idée de changer le drapeau canadien. Lester B. Pearson, devenu homme politique, après le petit coup de prestige de sa prestation onusienne, va inscrire dans le programme de son parti, le Parti Libéral du Canada, la mise en place d’un drapeau distinctif pour le Canada. Mais cette priorité sera un peu enterrée par tout le reste de l’immense plate-forme libérale du temps, tous les détails complexes de la mise en place de ce qui deviendra l’état providence des Trente Glorieuses. En 1963, le Parti Libéral du Canada gagne ses élections et Lester B. Pearson devient premier ministre du Canada. C’est un gouvernement minoritaire. Cela signifie que les conservateurs de John Diefenbaker sont encore puissants en chambre. Les Libéraux, au début, mettent en place leur grand chantier de réformes sociales et ne pensent plus trop au drapeau. Mais, assez vite, Lester B. Pearson, qui est resté très branché politique internationale, constate que les militaires canadiens seront bientôt requis pour intervenir comme Casques Bleus dans une nouvelle crise régionale, la Crise de Chypre de 1963-64. Chypre c’est cette île porte-avion de l’OTAN au fond de la cuvette méditerranéenne. La chiasse inter-communautaire est pognée là-bas et ce, depuis 1955 environ. Il y a les Turcs au nord, les Grecs au sud, une ligne de démarcation se dessine inexorablement entre ces deux groupes qui, pour le moment, revendiquent tous les deux l’intégralité de l’île. En même temps, Chypre, qui fut longtemps occupée par les Britanniques (décolonisation survenue seulement en 1960, après cinq ans de guerre de libération), a encore une concession britannique sur son territoire, c’est-à-dire qu’il y a une portion de l’île que les Britanniques tiennent encore et gardent pour eux, comme ça. Les chypriotes grecs et turcs, en plus de se combattre les uns les autres, sont donc aussi très remontés contre les Britanniques. Lester B. Pearson ne peut pas envoyer les petits gars la dedans avec le Red Ensign à l’épaulette et sur les véhicules et les baraquements. Ils vont se faire tirer dessus et ce, à cause d’un drapeau, un vieux drapeau totalement pas rapport (comme disent les petits jeunes d’aujourd’hui).

Lester B. Pearson va donc devoir activer ce segment de ses promesses électorales plus tôt que prévu. Il convoque un Comité du Drapeau Canadien et c’est alors: Messieurs, il faut un nouveau drapeau distinctif pour le Canada et ça presse. Vous avez un an. Vaste programme. Ce Comité du Drapeau est un comité parlementaire. Sa composition reflète donc la composition du parlement canadien. Autant dire que le rapport des forces entre les Libéraux et les Conservateurs y est quasiment égal. Il y a aussi, une troisième force politique, progressiste et remuante, le glorieux Nouveau Parti Démocratique, de Tommy Douglas, plus ou moins l’équivalent canadien des travaillistes britanniques. Le comité du drapeau est présidé par un epsilon mais il est surtout animé (chaired) par un dénommé John Matheson (1917-2013), député de l’Ontario énergique, et fidèle comparse du premier ministre Lester B. Pearson.

Le comité du drapeau va d’abord et avant tout faire un grand appel populaire. Envoyez-nous vos maquettes de drapeau. La réponse est massive. Les gens font ça sur des chiffons ou sur du papier blanc avec des crayons à colorier. Environ 3,500 maquettes de drapeau sont soumises. C’est le carnaval joyeux des années 1960 et tout y passe, des loups, des ours, des castors, des outardes, des sapins, des érables, des étoiles polaires, des aurores boréales, des drapeaux dans le drapeau, des cartes du Canada stylisées, des dessins non figuratifs, courbes, lignes, arabesques de couleurs. Il y aura même un drapeau du Canada Beatles. Sur fond blanc à la croix symétrique rouge (croix de Saint George) et avec une fleur de lys bleue au centre, un Beatle par quartier. Ça va être une vraie fête. John Matheson ne retiendra pas grand-chose de ce débordement d’enthousiasme populaire et de créativité débridée mais il va quand même procéder à une sorte de petit sondage informel et non scientifique. Il va colliger et dénombrer tous les symboles apparaissant dans ces 3,500 propositions. Ce sera pour observer que, seule ou accompagnée, la feuille d’érable arrive largement première, devant les castors, les outardes, les fleurs de lys et autres étoiles polaires. Matheson va aussi observer que les Union Jack seules ou accompagnées ne figurent pas très haut au classement. On dirait que les canadiens sont prêts pour un changement des symbolismes. John Matheson rapportera le résultat de ces observations à Lester B. Pearson qui s’en réjouira.

La feuille d’érable est un symbole ancien au Canada. C’est tout d’abord un trait d’imagerie canadien-français. Elle décore notamment, en boisseau ou en couronne ornementale, les Unes de certains journaux canadiens-français dès le XVIIIe siècle. Il s’agit de l’érable sucrière (Acer saccharum), celle dont les feuilles se colorent si vivement, en automne. Elle fournit cette eau sucrée (dont on fait le sirop d’érable) que les aborigènes nous faisaient boire autrefois, quand nous crevions de froid dans nos bourgades mal fortifiées, au tout début de la colonie. C’est un symbole subtil d’entraide collective et de fraternité de l’ancien temps. Comme ce fut le cas pour l’hymne national, les canadiens anglais se sont graduellement appropriés le symbole de la feuille d’érable, au cours du XIXe siècle. Et, dès le début du XXe siècle, elle apparaît comme un signe de ralliement canadien et ce, tant pour les anglophones que pour les francophones. Ravi de l’importance qu’elle semble désormais revêtir dans les masses, Lester B. Pearson va prendre une grave initiative vexillologique qui va passer proche de tout faire capoter.

Il faut comprendre que le premier ministre à cette époque est un personnage prestigieux. Le premier ministre, c’est celui qui parle au roi ou à la reine. Il est une figure d’autorité tranquille et les canadiens, peuple mouton par excellence, sont respectueux de ce genre de figure. Aujourd’hui, le premier ministre, c’est le saltimbanque en costard qui fait cuire des chiens-chauds devant le Tour de la Paix lors des Fêtes du Canada. Mais du temps de Lester B. Pearson, le premier ministre était une figure qu’on ne barouettais pas comme ça. Quand il engageait son prestige, cela avait un poids. Et c’est ce que Lester B. Pearson va faire, justement. Il va engager tout son prestige de premier ministre dans un choix vexillologique décisif. Il va faire concevoir un projet de drapeau du Canada selon ses idées et ses spécifications. Cette maquette de drapeau est passée à l’Histoire sous le nom de Pearson Pennant, le Fanion de Pearson.

le Pearson Pennant

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C’est ici que s’instaure crucialement l’élévation vexillologique, sémiologique et même philosophique du problème du drapeau canadien. Lester B. Pearson veut faire neuf et distinctif. Il veut se donner un drapeau réduisant au strict minimum les symbolismes et éliminant intégralement les codes héraldiques hérités. Pour ce faire, il va jouer la carte d’un drapeau iconique, un tableau indubitablement, stylisé naturellement, mais un tableau. Un rameau de feuilles d’érables d’automne, rouges donc, stylisé en un trifolié, est délicatement déposé sur un lit de neige hivernale, blanche, entre deux cours d’eau, bleus, deux océans en fait, l’Atlantique et le Pacifique, en référence attendrie à la devise du Canada D’un océan à l’autre, Coast to coast, A mari usque ad mare. Fuyant ouvertement les symboles, le premier ministre canadien mise sur l’image picturale stylisée. Ce sera le tollé.

Le Fanion de Pearson va parvenir à faire consensus… contre lui. Quand Lester B. Pearson va le présenter à une assemblée d’anciens combattants dans l’ouest canadien, ils vont passer proche de se faire écharper, lui et son fanion. Les Conservateurs, qui sont viscéralement réacs, n’acceptent tout simplement pas que le glorieux étendard du Dominion, vétéran de toutes les guerres impériales, se fasse intempestivement remplacer par une espèce de zinzin pop qui ressemble à une étiquette de canisse de sirop d’érable. Non. C’est non. Les Libéraux, les hommes même de Lester B. Pearson, ressentent, eux, un malaise plus étoffé et subtil. Sans malice et comme instinctivement, ils recherchent des symbolismes dans la maquette de drapeau de leur premier ministre. D’abord, ils demandent, pourquoi trois feuilles d’érables? Est-ce que cela représente les trois peuples fondateurs du Canada, les Indiens, les Français et les Anglais? Et alors, la feuille d’érable du dessus, c’est celle qui symbolise les Anglais et elle domine les deux autres, qui se penchent? Lester B. Pearson essaie d’expliquer que non, qu’il n’y a absolument aucun symbolisme là. Que c’est juste la représentation visuelle d’un bouquet de feuilles d’érables (comme sur les armoiries du Canada) et que, comme cette représentation visuelle est stylisée pour être bien visible quand le drapeau flotte, ça sort comme un trifolié. Pas de symbolisme ouvert ou secret du chiffre 3, aucun. Mais il n’arrive pas à se débarrasser de la symbolique parasitaire des soi-disant trois peuples fondateurs. Un autre problème important, ce sera celui des couleurs. Oh, du bleu, du blanc, du rouge… on vous voit, monsieur le premier ministre. Vous êtes en train d’insidieusement nous républicaniser. C’est l’américanisation des temps modernes? Il faut dire qu’au Canada, la combinaison convenue des couleurs bleu, blanc, rouge, c’est de la poudre à canon. D’abord, ça fait français, ensuite ça fait américain et surtout, surtout par-dessus tout, ça fait république. Or le Canada est une monarchie qui se définit intrinsèquement par négation des poussées républicaines en terre américaine. Donc, ça ne passe pas, ce tricolore furtif. Lester B. Pearson s’évertue à expliquer qu’il n’y a pas de symbolisme tricolore dans sa maquette de drapeau. C’est juste, exclusivement, iconiquement, le bleu de l’océan, le blanc de la neige, et le rouge des feuilles d’automne, sans plus. Rien n’y fait. Le Pearson Pennant est perçu, par ceux qui sont pourtant censés le défendre, comme la demi-trahison d’une sorte de tricolore américanophile maladroitement déguisé. Voilà un autre symbolisme parasitaire dont on n’arrive pas à se débarrasser. Lester B. Pearson découvre à ses dépends qu’un drapeau, c’est un rectangle aux symboles et que, quand on prétend évacuer les symbolismes par la porte, en un tel espace, ils rentrent par la fenêtre, spontanés, vernaculaires, réinvestis, incontrôlés, parasitaires. Personne ne voudra du Pearson Pennant. Les seuls qui lui réservent un accueil relativement favorable sont les Québécois. Ils tapent sur les cuisses de leur premier ministre anglo-canadien et se félicitent de le voir enfin retirer l’Union Jack du drapeau fédéral. Les Québécois ricaneurs, goguenards et contents, c’est pas nécessairement les meilleurs alliés pour convaincre le ROC (rest of Canada, soit le Canada anglais) d’une idée, quelle qu’elle soit. Mais en tout cas, l’apparition de la maquette du drapeau du premier ministre vient de faire abruptement passer son petit problème international au plan national. Les Québécois n’accepteront plus l’Union Jack sur le drapeau du Canada. Et dans leur cas aussi, le temps commence à sérieusement presser. C’est que le Québec aussi connaît —d’autre part— sa cuisante phase de décolonisation. Les attentats terroristes du FLQ se multiplient et, bon, tous les efforts (même les plus symboliques et les plus dérisoires) doivent désormais être fait pour que le Québec se retrouve des pulsions d’identification à l’ensemble canadien, si tant est. Aussi, sur le drapeau comme sur tout le reste, la boîte de Pandore est maintenant ouverte. Le Grand Débat du Drapeau du Canada est déclenché. Et les positions vont vite se polariser.

Cette question, un peu pinailleuse, de la couleur bleu sur le drapeau sera l’astuce argumentative qu’utilisera John Matheson pour s’objecter insidieusement et diplomatiquement au projet de drapeau de son chef et premier ministre. C’est alors que Matheson produira sa fameuse phrase historique: Blue is not an official canadian color (eh oui, on a les phrases historiques qu’on a). Cette réactivation de la question des couleurs officielles canadiennes par Matheson pour canaliser et légitimer l’hésitation libérale de 1963-1964 sur le Pearson Pennant mérite qu’on s’y arrête. Il faut, pour ce faire, reculer un peu dans le temps. En 1921, il n’y a pas de problème de drapeau au Canada. Le drapeau (putatif) du Canada, c’est le Red Ensign et personne ne s’objecte. D’ailleurs dans trois ans (en 1924), ledit Red Ensign obtiendra le statut de drapeau quasi-officiel, vu qu’il ne flottera plus seulement sur les navires et véhicules militaires mais aussi sur les édifices gouvernementaux fédéraux. Il n’y a pas encore de problème de drapeau au Canada, dans l’entre-deux-guerres, donc. Par contre, et indépendamment de la question vexillologique, en 1921, se manifeste soudain le besoin de couleurs officielles pour le Canada. Il faut effectivement des couleurs nationales stabilisées pour les bandes de parchemins, les rubans et les pourtours de médailles, les uniformes protocolaires, même les murs et cloisons de certains intérieurs officiels. Le Canada recherche ses couleurs officielles. Là, le roi va s’en mêler. Le roi d’alors, c’est George V (le grand-père d’Elizabeth II). George V (1865-1936), c’est peut-être le dernier vrai roi de l’Empire Britannique. Il s’occupe de tout, fourre son nez dans tout, s’intéresse à tout ce qui se tambouille jusqu’aux confins de l’empire. Il aborde toutes les questions, est au four et au moulin, se lève à cinq heure du matin tous les jours pour s’asseoir à son bureau et fricoter ses bébelles impériales. Il fourre son nez et sa grosse barbe dans toutes les affaires de son vaste monde sur lequel le soleil ne se couche jamais. Intelligent, vif, matois, touche-à-tout doué, chafouin, hyperactif, sémillant, hypervitaminé, c’est une sorte de roi-Sarkozy. Alors, la question des couleurs officielles de son grand dominion nordique des Amériques se retrouve éventuellement sur son bureau et il la règle ainsi. Qu’est-ce que le Canada? Le Canada c’est la rencontre calme et rassérénée des deux plus grandes cultures politiques et historiques d’Europe en terre américaine: la Culture Anglaise et la Culture Française. Les couleurs officielles du Canada seront donc l’union constante et indissoluble des couleurs anglaises (entendre: couleurs de la monarchie anglaise) et des couleurs françaises (entendre: couleurs de la monarchie française, hein, pas celles du peuple français ou de sa république). Comme le roi est un roi, il pense et visualise les couleurs depuis le fond de son petit bocal monarchique. La couleur officielle anglaise c’est le rouge. En effet, depuis plusieurs siècles, la couleur des rois d’Angleterre est le pourpre vif. C’est pour cela que les salles sénatoriales et autres House of Lords sont des Salons rouges. On raconte d’ailleurs qu’au Moyen-Âge, la teinture rouge était rare et chère. Les rois anglais en décoraient donc les murs de leurs salles publiques pour faire sentir leur puissance à leurs vassaux, un peu comme avec de l’hermine ou de l’or. La couleur officielle française, pour sa part, c’est le blanc. En effet, la couleur du drapeau des rois Bourbons est le blanc uni, sans aucun motif. La seule couleur française visible aux yeux royaux de George V ce sera donc le blanc. Les couleurs officielles du Canada seront donc le rouge et le blanc, ensemble, unis mais distincts. Quand, quelques quarante ans plus tard, John Matheson agitera cette marotte des couleurs officielles du Canada et l’appliquera, pour la toute première fois, à la question spécifique du drapeau, cette sémiologie des origines anglaise et française des deux couleurs officielles se sera un petit peu obscurcie. Le blanc et le rouge ensemble sont désormais perçus comme fondamentalement et indissolublement canadiens. Pas le bleu. De fait, pour bien montrer que le blanc (français) et le rouge (anglais) ont perdu dès 1963-64 la valeur sémiologique que leur avait assigné le roi en 1921, intéressons nous brièvement à une des nombreuses maquettes de drapeau canadien qui ne fut pas retenue.

maquette de drapeau des Native Sons of Canada

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Cette maquette, soumise en 1963-64 par les Native Sons of Canada, en est une qui, justement, sémiologise très ouvertement les couleurs officielles du Canada, dans l’encodage qu’en avait fait initialement le roi, en 1921. Si on lit, de gauche à droite comme un texte, la narration que cette maquette produit, elle est particulièrement limpide. Les Français (blanc, avant mais en dessous) apparaissent en premier et les Anglais (rouge, après mais au dessus) arrivent ensuite et prennent place. Malgré cette situation historique de domination, les droits des deux peuples fondateurs sont égaux (symétrie en volume de la répartition des deux couleurs répondant, malgré la démographie, à la hiérarchie temporelle et spatiale de leur disposition). La feuille d’érable, qui est rouge (ceci NB), est centrale. Elle verrouille le lien entre le blanc français et le rouge anglais et elle suture l’unité canadienne. Cette maquette ne fut pas retenue pour des raisons vexillologiques (feuille d’érable à demi rouge sur rouge et donc très difficilement discernable quand le drapeau flotte) mais aussi sémiologiques (obscurcissement de l’analyse initiale de George V sur la sémiologie biculturelle des couleurs officielles). Cette maquette aurait été vexillologiquement et sémiologiquement indiscernable. Les couleurs officielles ne symbolisent plus vraiment les deux peuples fondateurs. Elles valent désormais strictement pour le Canada lui-même. And blue is not an official canadian color.

Nous revoici donc en 1963-64 et les positions continuent de se polariser, sur la question du drapeau. Le problème, de plus en plus passionnel, a maintenant une ampleur nationale et il faudrait maintenant arriver à le résoudre alors que, de fait, il s’enlise. D’un côté, on a les Libéraux du Comité du Drapeau qui défendent, mollement et sans joie, le choix de leur chef et premier ministre. De l’autre, les Conservateurs du Comité du Drapeau vont se cabrer encore plus fort dans la réaction. Comme il semble qu’il faille se résigner à reléguer le Red Ensign, les réacs vont formuler plus fermement leur choix de drapeau. Nous sommes britanniques, nous sommes impérialistes (au sens technique du terme, des suppôts revendiqués de l’Empire Britannique), nous sommes une colonie. Nous proposons donc de prendre l’Union Jack en quartier, de l’étirer, et de l’étendre à tout le drapeau. Le drapeau du Canada sera le drapeau du Royaume-Uni. Poils aux sourcils. L’Algérie c’est la France, mes estis. Lester B. Pearson se pogne la tête. C’est là le contraire diamétral de ce qu’il recherchait. Le Comité du Drapeau est coincé. Projet 1: le Pearson Pennant défendu sans ardeur par les Libéraux. Projet 2: l’Union Jack plein défendu farouchement par les Conservateurs. We’re stuck. Et rien ne bouge. Et le temps passe.

C’est alors que va se manifester une sorte de personnage providentiel. Et, bien souvent, au Canada, les personnages providentiels, se nomment Stanley. C’est pas pour rien que la toute consensuelle coupe de hockey sur glace s’appelle la Coupe Stanley. Ici notre lutin salvateur de service, ce sera donc un certain George Stanley (1907-2002). Il contacte John Matheson et, en substance, il lui dit: Johnny, I’ve got your flag! (ceci est évidemment un tour apocryphe. Stanley a, en fait, écrit à Matheson une lettre très officielle et très formelle de quatre pages). George Stanley était alors doyen de faculté aux très réac et très pompeux Collège Royal Militaire du Canada de Kingston (Ontario). C’est un historien militaire, un peu vexillologue, un peu gars d’héraldique… mais surtout, ce monsieur est un conservateur indubitable. Si quelqu’un peut apprivoiser les réacs canadiens et les amener en douce à opter pour un nouveau drapeau, c’est lui. D’ailleurs ce collège militaire où il est doyen de faculté est une institution parfaitement honorable. C’est un peu le petit West Point du nord. C’est une institution bien réac et bien ronron. Tous les conservateurs, galonnés, culottes de peaux et autres bellicolâtres sont passés par là, sont des anciens de cette institution là, ou rêvent de l’être ou de l’avoir été. Le prestige symbolique du Collège Royal Militaire du Canada de Kingston ne pourra pas être contesté ou contestable par tout ce qui grouille de conservateurs et de nostalgiques impériaux au Canada. Stanley et Matheson se rencontrent à Kingston en 1964 et Stanley montre à Matheson, le fanion du Collège Royal Militaire du Canada, nommément l’horreur suivante:

fanion du Collège Royal Militaire du Canada

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Délicatement déposé sur un bâton de canne de bonbon nouant intimement les deux couleurs officielles du Canada, un bras d’armure tient solidement et irréversiblement une touffe de feuilles d’érables canadiennes (encore largement perçues comme canadiennes-françaises) sous la couronne impériale britannique. Avec un tel fanion, le Collège Royal Militaire du Canada formule explicitement son rôle et sa fonction qui est celui d’instruire les galonnés sourcilleux chargés d’occuper le Canada et de le maintenir fermement dans le giron de l’empire. Redisons-le, l’institution dont cet étendard est le fanion est une institution parfaitement indubitable et irréfutable. Tandis que John Matheson blêmit, George Stanley lui explique l’astuce qu’il couve. Pour que les réacs canadiens lâchent l’Union Jack une bonne fois, il faut leur donner, en compensation émotionnelle et idéologique, un solide fond de drapeau sécurisant, issu d’une institution irréprochable. Ce fond de drapeau, il est ici, à Kingston. Bande de mât rouge, pal (c’est-à-dire bande verticale centrale du drapeau) blanc, bande de battant rouge, illustration encadrée, au centre. Votre problème de bleu est réglé dans le mouvement, et nos réacs sont rassérénés car le fond de drapeau provient d’un des fleurons sûrs de notre glorieuse histoire militaire. Et ensuite, sur ce fond de drapeau bichrome, rassurant pour les réacs, on procède au fameux dépouillement des symboles tant revendiqué par le premier ministre. On y parviendra en rapprochant prudemment l’illustration du pal de ce que le bon Pearson propose dans son fanion. Compromis. Matheson se dit alors que le coup est peut-être jouable. Il contacte le premier ministre et un ping-pong s’instaure, entre Kingston et Ottawa. Lester B. Pearson en profite pour faire éliminer les symbolismes parasitaires qui le turlupinent depuis un moment —sous la pression assez vociférante du public— dans sa propre maquette. Il admet la disparition du bleu, fait remplacer le trifolié par un unifolié (au diable cette complication infinie et hasardeuse de trois peuples fondateurs avec un des trois dominant les deux autres — les canadiens sont un peuple unique, point), et surtout il insiste bien pour que les autres symboles coloniaux du fanion du Collège Royal Militaire du Canada, notamment la couronne impériale, soient soigneusement retirés de la maquette finale. Stanley procède à tous les rajustements, dans le cadre de son concept de départ. On en arrive donc à une troisième proposition à soumettre au comité, un unifolié bichrome, dont la feuille d’érable sucrière (Acer saccharum) était initialement plus figurative. C’est donc finalement George Stanley qui est crédité, par l’Histoire, de la conception de l’unifolié canadien définitif.

le vieil unifolié (le fanion de Stanley)

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Matheson va ensuite produire l’unanimité de son comité sur ce troisième choix, contre les deux autres choix. Ce sera une unanimité fabriquée de toutes pièces, mise en place en faisant croire à un côté du comité que l’option trois permettra de battre l’autre côté du comité en nullifiant ses priorités. Aux réacs, on fait valoir qu’ils écrabouillent le chiffon tricolore du premier ministre en mobilisant la force conservatrice, monarchiste et fiable du fanion militariste du Collège Royal Militaire du Canada. Aux libéraux et progressistes, on fait valoir que l’on se retrouve avec un Fanion de Pearson amélioré, dépouillé, débarrassé de ses symbolismes impropres et parasitaires… et surtout le saudit Union Jack est enfin bazardé. Des deux choix, on prend… le troisième. Et l’unanimité du comité parlementaire —cette unanimité armée, chamarrée d’astuces et de jeux de coulisses— se fait donc sur l’Unifolié. En voici la version moderne (feuille d’érable plus stylisée, pour une meilleure visibilité quand le drapeau flotte).

l’unifolié moderne (drapeau du Canada actuel)

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Le problème n’est pas tout de suite résolu. John Diefenbaker, chef conservateur de l’opposition, va fustiger ses membres du Comité du Drapeau. Il va leur faire valoir qu’ils se sont fait avoir, que l’Union Jack est tombée, qu’ils se sont fait fourguer une version à peine atténuée de l’étiquette de sirop d’érable à Pearson. La bataille va donc reprendre de plus belle, à la Chambre des Communes. Après une procédure d’Obstruction Systématique des Conservateurs et 250 discours souvent rageurs, le drapeau sera voté à la majorité simple de la chambre, les Libéraux et les Néo-démocrates ayant voté ensemble. Il est hissé le 15 février 1965. Les canadiens l’adoptent très vite. Ils étaient prêts, eux aussi, pour leur petite décolonisation, au moins dans les signes.

Le Red Ensign n’est pas parti se cacher dans les musées pour autant. Deux provinces canadiennes anglaises, l’Ontario et le Manitoba, se sont rebiffées de voir disparaître le glorieux étendard du premier Canada. Plus tard dans l’année 1965, ces deux provinces canadiennes ont donc activé l’usine à saucisses vexillologique à leur tour et se sont chacune données un Red Ensign comme drapeau provincial. Avec écusson de l’Ontario dans le battant du Red Ensign de l’Ontario et avec écusson du Manitoba dans le battant du Red Ensign du Manitoba. Ainsi va ce qui va. Ces deux drapeaux flottent encore aujourd’hui sur ces deux parlements provinciaux.

drapeau de l’Ontario

drapeau du Manitoba

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Que dire aujourd’hui, deux générations plus tard. Eh bien, l’esprit de Lester B. Pearson flotte toujours un petit peu tout de même, dans les replis du drapeau canadien actuel. Quand on le regarde flotter, dans la brume ou dans la boucane de nos trop nombreuses guéguerres locales, on a vaguement l’impression de discerner une sorte de drapeau de la Croix rouge, gentil, modeste, impartial et hiératique, en réminiscence des priorités de paix internationale et de neutralité qui présidèrent à son émergence. Le drapeau du Canada est solidement distinctif et il est aussi bel et bien exempt de symboles héraldiques vieillots. En cela, il vieillit bien (ses origines militaires kingstoniennes, astuce de départ pour atteindre une cause plus haute, tombent doucement dans l’oubli). Là aussi, Lester B. Pearson a gagné son pari.

Mais la victoire n’est pas intégrale. La première version de l’Unifolié (Le fanion de Stanley) valorisait spécifiquement l’érable sucrière (Acer saccharum). Or cet érable ne poussait effectivement, en 1965, que dans deux des dix provinces canadiennes, l’Ontario et le Québec, berceaux historiques du Canada. Il y eut donc alors des voix pour dire que le vieux colonialisme impérial avait été remplacé par un second colonialisme, plus insidieux, celui de l’est du pays sur l’ouest du pays. Depuis que la feuille d’érable est stylisée, elle symbolise n’importe quel érable de n’importe quelle essence. Et, priorité du symbolisme national oblige, dans le dernier demi-siècle, différentes essences d’érables ont été pieusement importées et implantées au Canada, terre d’immigration même pour les érables! Tant et tant qu’il y a maintenant, dans tout ce vaste pays, au moins une douzaine d’essences érablières distinctes et il pousse des érables d’une espèce ou d’une autre dans les dix provinces canadiennes. Mais les trois territoires, le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest, et le Nunavut, n’ont pas d’érables et ne pourront probablement jamais en avoir. En effet, dans ces espaces titanesques, c’est la toundra, c’est le pergélisol, c’est la banquise, c’est le troisième océan canadien, l’Océan Arctique. Et il flotte, sur ces espaces infinis et purs, un drapeau bien intentionné mais qui symbolise désormais un petit peu un troisième colonialisme canadien, celui de son sud prospère et urbain sur son grand nord aborigène, sous-développé, désertique, fragile, immémorial et mystérieux.

Non, Lester B. Pearson et tous les progressistes ronron qui luttèrent à ses côtés pour décoloniser notre sémiologie fédérale ne l’emportèrent pas complètement. Mais quel joli bouquet philosophique nous ont-ils laissé en héritage attendrissant de leur si dérisoire mais si louable effort de définition collective de soi.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Lettre ouverte à ma nièce et à son conjoint, sur la maternité

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2019

Ma nièce est enceinte de cinq mois environ. Après avoir eu l’honneur de devenir grand-père, je vais maintenant devenir grand-oncle. Je connais peu ma nièce et son conjoint mais ce sont des personnes que j’estime et respecte beaucoup. Je vais donc me décider à coucher par écrit mes lignes de sagesse (si tant est) sur la question de la jeune maternité. Évidemment, les petites âmes légitimistes questionneront la validité du commentaire d’un homme (pas femme) vieux (pas jeune) sur l’essence d’une réalité crucialement intime, concernant fondamentalement, et comme fatalement… la femme jeune. Or, —qui s’en étonnera— les atermoiements légitimistes ne m’ont jamais empêché de parler… et c’est qui m’aime me suive, au bout du compte… Les autres sourcilleux et sourcilleuses sont les bienvenus et bienvenues de prendre le gros bateau au bout du quai… il appareille pour les brumes frissonnantes de la tergiversation conforme et frileusement amuïe.

Aux fins de l’anonymat du Carnet d’Ysengrimus, ma nièce s’appelle Iphigénie Civile et sont conjoint s’appelle Iréné Lagare. Les piliers inamovibles de la camarilla d’Ysengrimus se souviendront de ma nièce, c’est la sagace personnalité familiale qui me fit autrefois cadeau de ce fameux interrupteur lumineux ready-made dont je ne me sépare désormais plus jamais. Notons que la présente lettre ouverte n’est pas privée mais générique (c’est bien pour cela que je la publie). Et elle porte plus sur la maternité (que sur la parentalité). Elle se trouve donc fatalement centrée sur Iphigénie Civile, comme figure de femme d’une génération.

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Chère Iphigénie, cher Iréné,

Je voudrais d’abord faire une chose qu’on ne fait pas assez souvent, envers un jeune couple qui va avoir un enfant. Je voudrais tout simplement vous remercier. Vous vous apprêtez à mettre en place votre contribution décisive à notre grande entité d’existence humaine. C’est là l’apport le plus précieux et le plus déterminant qu’on puisse imaginer. J’ai la chance d’être grand-père et déjà je suis profondément altéré et bonifié par la simple existence de ma petite-fille. Je ne la vois pas souvent (elle est encore toute petite et elle vit à l’étranger), elle ne me parle pas encore mais, à jamais, ma vision du monde et des perspectives sur le monde est radicalement révolutionnée par sa seule présence sur l’agora. Je profite de l’occasion pour envoyer un coup de chapeau senti à mon fils Tibert-le-chat et à ma bru Agrégée-du-sourire en leur disant qu’eux et leur petite (qui n’a pas encore son sobriquet ysengrimusien) sont une inspiration motrice capitale de la présente lettre ouverte. L’apparition d’un babi lance une vague émotionnelle et rationnelle durable, qui altère, à partir du cercle familial, de loin en loin, par phases de vie, l’humanité toute entière. Donc, Iphigénie, Iréné, c’est au nom de l’humanité, justement, et de sa vieille garde, que je vous redis merci. Vous êtes des preux. Voici mes lignes pour vous maintenant, sans prétention.

1- Une révolution dans vos vies. Vous vous apprêtez à entrer dans une tempête dont vous ne soupçonnez aucunement le paramétrage. Aucune imagination, même la plus débridée, ne peut adéquatement anticiper le tourbillon cataclysmique que peut représenter l’entrée d’un babi dans la vie d’une personne ou d’un couple. Pour au moins deux ans, tous vos projets professionnels et personnels vont se trouver dérangés, chamboulés, chambardés, perturbés, bordélisés, foutoirisés. Votre maison sera dans un désordre permanent. Tout, dans vos références ordinaires, sera compromis. La vie dont vous vivez en ce moment les derniers mois tranquilles va bientôt vous sembler l’île déserte douce et paradisiaque que vous aurez irrémédiablement quittée pour entrer, à trois, sur un esquif chambranlant et mal gouverné, dans une tempête océanique bleu marin foncé. Rien, absolument rien (et surtout pas mes paroles actuelles), ne peut vous préparer pour un pareil tourbillon. Vous ne vous reposerez plus, vous ne vivrez plus, votre intimité individuelle et interpersonnelle va disparaître au profit d’un univers nouveau, radical, intransigeant, révolutionnaire et inouï. La toute prioritaire mission parentale va s’installer, pour toujours. Colligez bien vos souvenirs, dans l’album de photos des temps présents. Il va se refermer, silencieusement. Deux ans (deux ans PAR babi — mais c’est l’apparition du premier qui reste la plus tumultueuse) foutus en l’air. Et, comme la chèvre de Monsieur Séguin, vous vous imaginez que VOUS détenez le secret, la formule, la martingale. Vos illusions vont voler en éclat. Au cœur du délire hectique que vous n’aurez pas le choix de traverser en équipe, je vous demande de vous répéter cette phrase d’Ysengrimus: LE CALME REVIENDRA. Ma vie ne sera plus jamais la même mais LE CALME REVIENDRA. Courage. Cette situation n’est pas éternelle. Elle est au contraire bien plus éphémère qu’il n’y parait. Les choses vont finir par se re-stabiliser. Souvenez-vous bien de ça.

2- Dans la douleur? Euh… un peu pas trop, non plus là. Le fantasme biblique (ou pseudo-naturaliste) de l’accouchement dans la douleur, lâchez moi, une bonne fois avec ça. Je recommande l’épidurale, point final. Je n’oublierai jamais la perplexité que me suscita, en compagnie de mon épouse, en 1990, la contemplation (sous épidurale) de la courbe perturbatrice d’une contraction, sur un écran de téléviseur. La préposée nous expliquait gentiment alors que, sans l’épidurale, madame se tordrait en ce moment de douleurs. Ce petit spectacle télévisuel incongru dura des heures et des heures. Probant. Et, de toutes façons, Iphigénie, l’épidurale, c’est pas un élixir magique. Au moment du travail même, tu auras des douleurs, des douleurs indescriptibles. L’épidurale te permet simplement d’abréger cette phase de souffrance et de bien ménager ton focus et ton énergie pour le combat final. Ma toute belle, crois-en un vieil homme qui ne les a jamais vécu mais se les est fait expliquer par un certain nombre de femmes rationnelles, sérieuses et méritantes: les douleurs de l’accouchement, même abrégées par l’épidurale, ne ressemblent à rien de connu. C’est un incroyable mystère physiologique, profond, radical, et on le sent passer. Et toi, Iréné (je présume que tu seras présent pour ce moment, où ta compagne de vie aura besoin de ta proximité comme jamais auparavant), prépare-toi à ton rôle ardu de compagnon de route. Fais-le sans outrecuidance. Je me permets de te citer ce mot de sagesse formulé autrefois par le père de mon autre neveu, l’Arbitre Existentiel. Ce vieux sage disait, de l’accouchement accompagné par l’homme: C’est le moment ou le gros macho qui se fait des illusions sur lui-même prend le bord. C’est le moment où on s’aperçoit que la vraie force, c’est la femme. Modestie circonspecte hautement recommandée, chez le gars. Je sais pas si vous prévoyez suivre des cours prénataux (c’est jamais une mauvaise idée), mais si vous le faite, Iréné, visionne bien les films d’accouchements. Ne prend pas ta capacité à faire face à cette situation inédite pour acquis. Voir notre conjointe livrer la vie est la plus perturbante des expériences masculines imaginable.

3- Problématique de la catégorie de maternité. Une fois ton enfant au monde, Iphigénie, tu va subitement revoir et réviser en profondeur la catégorie de maternité. Ce sera pour toi une crise pratique et intellectuelle permanente. Tout sera à apprendre. Rien ne pourra opérer dans l’abstrait. Il n’y aura pas vraiment d’automatismes. L’instinct maternel a bien souvent quelque chose d’une fausse idée. Tu va alors découvrir que cette situation sidérante —le fait d’être mère toi-même— opère inexorablement une refonte en profondeur de ton rapport aux figures maternelles de ta propre vie et, au premier chef, ta propre mère. Toute la dynamique enfantine de tes rapports mère-fille va se trouver fracassée, pulvérisée. Les problèmes réglés seront engrangés, les problèmes pas réglés vont se trouver reportés. Dans l’urgence, ta mère va devenir une cruciale personne ressource et ce, tant dans l’approbation que dans la démarcation. Il ne s’agira pas uniquement d’une référence pratique qui te montre comment positionner un babi sur une table à langer. C’est plus essentiel que ça. Ta mère sera aussi quelque chose comme une instance définitoire. Tout ce qui est ta mère en toi va se trouver mobilisé, activé. La maternité va s’installer en toi, pour toujours, irréversiblement. Cela va engager une séquence cruciale de relation avec ta propre mère. Une des interactions humaines les plus profondes qu’on puisse imaginer, la relation mère-fille, va entrer dans une phase déterminante et inaltérable, pour toi. Ressource-toi auprès de ta mère et de toutes les figures maternelles et maternantes de ton village personnel. Ce sont elles qui vont guider tes pas, ta praxis, toute la solidification de ta propre conscience maternante. Cela procède d’une sorte de trêve sacré, si tu veux, en ce sens que ça transcende et sublime toutes les algarades et tous les débats plus petits qu’on a pu avoir. Un fait nouveau s’impose, ferme et tranquille. La mère maintenant, c’est toi. Tu es aux commandes. Mobilise tes ressources en conformité avec tes besoins. Ta mère et les autres figures maternelles de ton existence vont se trouver intellectuellement magnifiées dans le tout de ta nouvelle vision du monde. C’est que désormais elles définissent la catégorie de maternité dont tu œuvres inexorablement à t’approprier la concrétude. Ce collectif implicite des mères est un des collèges invisibles duquel l’humanité est la plus redevable. Tu en fais partie désormais. À Jamais.

4- Un second violon temporaire. Iréné, mon camarade, toi, moi, et le bonhomme de neige, on est initialement des figurants, dans l’ouverture de cet incroyable spectacle. Ton épouse est profondément engagée physiquement, charnellement, dans la situation présente. Elle s’engrosse. Elle respire et mange ce qui lui permet de protéger en elle, ce babi en devenir, comme une lionne son lionceau. Et ce n’est que le début. Le babi sanglant et le placenta frémissant vont jaillir de son corps. Le babi va plus tard s’agripper à ses seins pour se nourrir. Il ne cessera de pleurer que dans ses bras. Devant tout ça, toi et moi, au début, on est une caméra. On est le hallebardier qui monte la garde devant la salle du château où se trame le foutoir sanglant. Le degré de profondeur intime que la femme établit avec l’enfant naissant va t’éblouir, te dérouter peut-être aussi. Rien n’égale cela. Rien. C’est la force de l’atavisme le plus profond imaginable. La redéfinition corporelle et émotionnelle que cela entraîne est immense, inaltérable, irréversible. Notre responsabilité d’homme et de compagnon de vie est d’assumer sereinement et solidement cette étape de second violon. On s’avancera plus tard, quand le babi s’articulera et s’émerveillera dans l’entrée en enfance. Pour l’instant, tout est centré sur la femme et l’enfant. C’est la loi du genre. Le second rôle masculin de cette séquence est d’une sidérale importance. Ta conjointe a besoin de toi maximalement mais sa capacité de s’engager émotionnellement dans ta direction est au minimum, totalement mobilisée et accaparée qu’elle est par le babi. Il faut trouver l’équilibre, à la fois solide et léger, de ce grand paradoxe de vie. Danger. Beaucoup d’hommes s’y prennent les pieds. En tout respect, je te recommande prudence, discipline, empathie, solidité, patience et vision. Ton objet d’amour désormais n’est plus nuptial. Il est familial.

5- Pour le moment: dormez. Voilà, j’ai dis mes lignes. Encore bravo à vous deux. Pour le moment, bouclez vos projets non-matrimoniaux les plus importants, lâchez le party et rentrez pas trop tard, le soir. Et surtout dormez paisiblement des nuits pleines et entières. Parce que, dans les vingt-quatre prochains mois, vous ne dormirez plus. Vous serez trop occupés à mettre en branle la plus extraordinaire aventure qu’il soit donné à un duo humain de vivre. Et vous allez faire ça comme des champions. Tiens, je pense que, moi aussi, je vais aller faire la sieste.

Avec respect et amour,

Ysengrimus

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Catherine McKenna en moi

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2019

Catherine McKenna (Photo: Boris Minkevich)

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Il y a quelque chose d’important qui m’arrive à propos de Catherine McKenna. C’est quelque chose d’indéfinissable, de passablement envoûtant et de particulièrement difficile à saisir. C’est complexe, en tout cas, et c’est véritablement important. J’écoute madame McKenna attentivement, notamment quand elle intervient à la Chambre des Communes du Canada. Pour mes lecteurs et lectrices européens, je signale que Madame McKenna, née en 1971, est députée de la circonscription d’Ottawa-Centre et Ministre de l’Environnement et de la lutte aux changements climatiques du Canada (2015-2019).

Ce que je ressens, plus précisément la portion de Catherine McKenna qui vibre en moi, n’a rien à voir avec une quelconque harmonie des visions politiques ou une toute éventuelle communion idéologique. Au plan intellectuel et doctrinal, madame McKenna (comme madame Freeland, comme Justin Trudeau lui-même) me suscite plutôt des objections que des accords. Que fait madame McKenna au sein du cabinet de centre-droite (Parti Libéral du Canada) de Justin Trudeau? Eh bien, elle développe des considérations à rallonges sur l’urgence des changements climatiques, pour mieux dissimuler les effets environnementaux directs et indirects du foutoir pétrolier canadien. Comme ministre, Catherine McKenna sert la ligne de son parti, qui, l’un dans l’autre, est celle de sauver le gros des apparences de progrès consensuel pour mieux dissimuler au grand public le fait que les politiques mises en place par le parti qu’elle représente (et sert avec rectitude, tonus et discipline) sont des politiques de droite. Ce point est limpide dans mon esprit. Ce n’est pas politiquement ou intellectuellement que Catherine McKenna me travaille de l’intérieur.

Comme individu, sauf son respect, je m’en fiche un petit peu aussi, d’une certaine façon. Mère de trois enfants, dont deux filles, elle fait du cyclisme et de la natation. Bon. Anglophone de langue première, son français est passable, sans plus. C’est la grande canadienne anglaise athlétique et tonique, comme il y en a tant. C’est une avocate de formation qui a varnoussé dans l’international. Rien d’extraordinaire, ni dans les fonds ni dans les combles. Elle a du charisme, par contre. Un bon charisme, en plus. Un charisme frais et sain. Un charisme qui chante. Elle a une façon de se communiquer qui me fascine à chaque fois. Un style tribun, un petit peu, la voix rauque, un sens indéniable de l’effet de manches, mais sans excès. Jolie femme, elle ne flirte pas son interlocuteur. Lindsay Abigaïl Griffith, qui connaît bien la mode et le style, me confie que Catherine McKenna n’en joue pas, qu’elle s’y perd peut-être un peu, même. Tout en elle fait franc, droit et simple. Une canadienne du cru, en somme. Elle est une bonne communicatrice et elle survit passablement aux difficultés incroyablement épineuses des bobards climato-environnementaux qu’elle doit communiquer, redire, marteler, ânonner presque.

Syllogisme. Catherine McKenna travaille les hommes, je suis un homme donc… etc… Elle travaille les hommes, en effet, comme le corrobore une anecdote bizarre qui remonte déjà à quelque temps. Des réacs (masculins naturellement) se sont amusés à la surnommer Climate Barbie (Barbie environnementale ou Barbie climatique) et, pas achalée, elle leur a tenu tête avec brio et intelligence. Elle ne s’est pas laissée faire… sans pour autant trop en faire. Elle a expliqué qu’elle avait deux filles et que, comme modèle maternel, elle jugeait que si ses filles envisageaient une carrière politique, ce ne serait pas pour aller se faire parler de leurs cheveux ou de leur apparence. C’est après cette anecdote, hautement significative du point de vue sociétal, que Catherine McKenna s’est mise à vraiment remuer en moi. De fait, c’est seulement après ça que j’ai commencé à vraiment m’intéresser à sa signification philosophique, si on peut dire.

Les femmes en politique, notamment au siècle dernier, ont du, au début, se masculiniser et plus ou moins devenir one of the boys. Je ne vais pas épiloguer sur cette question, bien connue. On sort graduellement de cette culture transitoire d’ajustement et on commence à voir émerger des femmes politiques qui féminisent nos espaces de représentations, sans trompette et sans façon. Je me suis donc remis à observer Catherine McKenna, dans l’éclairage biscornu et inattendu qu’ont jeté sur elle ces ineptes masculinistes avec leurs insultes faiblardes crûment révélatrices d’une androhystérie d’époque. C’est la communicatrice (plus que le contenu convenu qu’elle communique) qui ressort, au bout du compte, en madame McKenna. Sans faire ni la chieuse ni la sinueuse, elle dégage un charme indubitable. Dosage de fermeté éloquente et de vulnérabilité non dissimulée. Ça me rappelle quelque chose, mais quoi donc? Je fouille dans ma mémoire encombrée pour essayer de retrouver quelle personnalité publique canadienne ou québécoise cela me ramène en mémoire. Je trouve, finalement: René Lévesque. Oh, oh, Catherine McKenna, quand elle se communique, me fait penser à René Lévesque. Pas simple, ça! Une sensibilité interpersonnelle souple et liante, presque à fleur de peau, côtoyant efficacement un sens oratoire juste, qui frappe net et qui répond à la susdite sensibilité de base, en la répercutant comme un efficace et symétrique effet d’harmoniques.

Comparer cette grande gigue anglophone, blonde et tonique de ce siècle à un René Lévesque, petit bonhomme québécois, chafouin et ratoureux du siècle dernier, est une saillie hautement inattendue. Vous me le concéderez. Mais c’est ça aussi, le Canada, la rencontre percutante et imprévue entre deux solitudes qui ne s’étaient pas trop vues au départ. L’analogie est d’ailleurs fort féconde, dans les deux sens. Il y avait, l’un dans l’autre, quelque chose de très féminin dans René Lévesque et je suis prêt à admettre, sans trop trembloter, qu’il annonçait hier les Catherine McKenna de demain. Dans cette rencontre, il y a bien la cigarette du vieux nationaliste qui vieillit assez mal. Catherine McKenna ne s’envelopperait pas de ces volutes là.

Ce que j’essaie de dégager, à coup d’analogies maladroites, de rapprochements hasardeux, et de tâtonnements empiriques et exploratoires, c’est qu’il y a quelque chose chez Catherine McKenna, femme publique, qui est à la fois ordinaire, banal, pris pour acquis et extrêmement important, beaucoup plus important que les petites lignes politiques qu’elle dessine et schématise du mieux qu’elle peut. Ces dernières, elles, resteront emberlificotées dans son temps historique (comme les lignes politiques de René Lévesque sont restées emberlificotées dans le sien). Ce qu’il y a de si suavement crucial dans cette femme politique, si je peux finir par mettre le doigt dessus, c’est du naturel. Voilà. Catherine McKenna est une femme politique et elle l’est de façon toute naturelle. Elle reste elle-même. Elle reste femme. Elle se domine comme telle, sans résidu. Elle est femme en politique comme Barack Obama fut noir en politique. On oublie la femme et le noir et on fait de la politique, tout naturellement, sans flafla.

D’autres femmes du peloton Justin Trudeau de 2015-2019 représentent aussi une telle réalité. On va pas toutes les nommer. C’est là un trait transversal d’époque, de toutes façons. Du côté des réacs aussi (les conservateurs parlementaires), il y a des femmes calibrées comme ça, tout autant. Au NPD et chez les Verts aussi. C’est bien d’une tendance sociétale qu’on parle. La tendance: femme en politique au naturel. Mais je trouve que, de ce peloton 2015-2019, c’est indubitablement Catherine McKenna qui remue le plus profondément en moi. Encore une fois: pourquoi? Elle est d’une intelligence moyenne, d’une cohérence politique assez étroite mais elle tient parfaitement. Non seulement elle est une femme politique mais elle est une femme politique ordinaire. Elle banalise inexorablement la féminité en politique. Toute la féminité, sans résidu et sans concession ni sur le centre ni sur la périphérie de la culture intime en cause. C’est important. Comme tous les événements ordinaires d’un progrès historique tranquille, c’est crucial, capital.

Nos androhystériques réactionnaires ne s’y sont pas trompés, finalement. Cochons qui s’en dédit, ils ont flairé les truffes du progrès social fondamental porté de façon toute ordinaire par Catherine McKenna. C’est elle qu’ils ont attaquée. Ils ont senti, en elle, le danger pour l’ordre patriarcal contre lequel ils se recroquevillent encore. C’est bien pour ça qu’ils se sont mis à farfouiller en s’énervant. Ils ont essayé de remettre Catherine McKenna dans une petite boite de carton et de cellophane. Oh, la futile tentative. Je leur dédis ici un petit mème, tiens, pour qu’ils ne se sentent pas pleinement inutiles, au sein du processus qui continue d’inexorablement se déployer.

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Catherine McKenna qui remue en moi, c’est la féminisation ordinaire de nos représentations politiques et politiciennes, finalement. La fin des token women, la fin aussi des wonder women. Pour être une femme en politique, il n’est plus nécessaire ni de faire le service ni de faire des merveilles. Il s’agit tout simplement d’être une citoyenne et de fréquenter l’agora.

Il nous faut plus de femmes comme Catherine McKenna en politique. Elle incarne ce que nous tendons à devenir collectivement, dans nos bons coups comme dans nos nunucheries. Il faut l’écouter parler, l’observer se dire. Ce sera pour constater que se manifeste en elle une profonde aptitude à représenter ce que nous sommes, sans malice et sans extraordinaire. Le fait est que 52% de ce que je suis manquait et manque encore largement à la Chambre des Communes. C’est bien pour ça que Catherine McKenna remue si fortement en moi, finalement. C’est qu’elle œuvre à sortir de cette prison archaïque que je lui suis, bien involontairement.

Catherine McKenna

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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COMMENT JE SUIS DEVENU MUSULMAN (Théâtre du Rideau vert, Septembre 2019)

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2019


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On va d’abord poser nos protagonistes. Ysengrimus (votre humble serviteur, 61 ans), Reinardus-le-goupil (son fils), la Dame à la Guitare (épouse de Reinardus) et Clef de Sagesse (grande amie de l’épouse de Reinardus). Ces trois jeunes gens (26 ans en moyenne) ont eu la gentillesse de m’inviter à auditionner la pièce de théâtre Comment je suis devenu musulman de Simon Boudreault, au Théâtre du Rideau vert (Septembre 2019).

Comprenons bien maintenant l’armature philosophique et intellectuelle du solide petit quatuor critique qui s’est mis en branle ce soir là, au milieu des spectateurs du grand dispositif scénique historique de madame Filiatrault. Clef de Sagesse et la Dame à la Guitare sont toutes les deux des kabyles algériennes de seconde génération, étudiantes au second cycle en Science Santé. Reinardus-le-goupil, étudiant à Polytechnique, est un athée explicite fraîchement islamisé pour fins maritales (il vient de convoler avec sa douce moitié). Quant à Ysengrimus, votre humble serviteur, il reste le modeste auteur de l’ouvrage L’Islam, et nous les athées, présentation critique de la culture musulmane ayant les occidentaux rationalistes pour lecteurs cibles. Reinardus-le-goupil me glisse à l’oreille, juste avant la levée du rideau: Ce sont mes beaux-parents qui m’ont recommandé ça… à cause de la similarité de situation entre le principal protagoniste et moi. Je ne sais pas du tout ce que ça vaut. Si ça se trouve, c’est nul. La dent scintillante, je lui réponds: même nul, ça promet d’être sociologiquement hautement intéressant. Et le spectacle démarre.

Que dire. L’intention est bonne. L’effort est louable. L’écriture et la conception sentent un peu la lampe mais elles ne sont pas exemptes de mérites. La mise en scène est imaginative et enlevante et la distribution est parfaitement satisfaisante. Il y a incontestablement de bons moments et ce, tant pour les théâtreux que pour les philosophes (le quiz comparatif de l’image de la femme dans les grandes religions est dévastateur. Les numéros promo-gadget de l’historique du Frère André et de l’agence de voyage des pèlerinages sont savoureux). Malgré les réserves que je vais devoir malheureusement formuler, ce spectacle, marrant et —redisons-le— bien intentionné, vaut incontestablement le détour.

Jean-François (Jean-François Pronovost), québécois du cru, catholique non pratiquant et athée de fait, et sa conjointe Maryam (Sounia Balha), musulmane culturelle d’origine marocaine, attendent un bébé. Les voici donc qui jonglent, sans enthousiasme réel, avec l’idée de se marier. Se profilent alors deux univers. L’univers de la certitude contrite des obligations maritales, le papa (Belkacem Lahbaïri) et la maman (Nabila Ben Youssef) de Maryam. L’univers de l’aquoibonisme occidental en déréliction avancée quoiqu’incomplète, nommément le papa (Michel Laperrière), fidéiste vieux genre, et la maman (Marie Michaud) agnostique et cancéreuse, les parents divorcés de longue date de Jean-François. On nous sert alors le tourbillon habituel des comédies de boulevard, dans une version rencontre des cultures. Dans le contexte d’explosions émotives type des situations pré-maritales de tréteaux, tout le monde se met à débloquer et à se lancer dans les grandes mises au point champion d’usage. L’intensité joue d’excès. Le programme critique mobilise la caricature. C’est ici que le risque s’installe. Le beau risque? Voire. Le risque, en tout cas.

C’est que la caméra, la tête de lecture, est tenue par l’homme occidental. Lapidaire, Reinardus-le-goupil dira, un peu plus tard: ça reste un show de blancs. Et pourtant cette caméra, cette lecture, cette écriture se veulent équilibrées, symétriques et omniscientes. Qu’en est-il? De fait, le spectacle donne à voir une schématisation accusée de la culture québécoise, pognée entre ses références catholiques lourdingues et vieillottes et une déréliction aussi galopante que mal dominée. Ça ne passe pas toujours. C’est parfois trop gros. Mais Ysengrimus, 61 ans, sait faire jouer le filtre et ne craint pas de se faire fourguer, sur son propre bagage ethnologique, de la soupe de stéréotypes (sauf que, qu’en est-il de la perception de ses trois jeunes hôtes?). Et, d’autre part, on nous montre aussi, comme au premier degré, des femmes musulmanes entre elles (notamment pendant le hammam… ça, monsieur Boudreault, ça s’appelle une prosopopée et c’est toujours, oh, oh, hautement risqué), ou encore la famille musulmane (de souche marocaine) dans son intimité. Les débats y font rage. On découvre un univers tendre et intense mais dévoré par le conservatisme et ravaudé par les contraintes de conformité sociale. Un univers des apparences. Qui se soucie de la vérité? dira à Jean-François, son nouveau beau-père. Et Jean-François, poussant des rideaux pour tenter de voir sa promise en habit de mariée se fait gueuler dessus en arabe par des femmes que l’on ne voit pas. Qui sont-elles? Existent-elles réellement dans le monde réel, celui du réel?

Au sortir de la pièce, je me suis tourné vers la Dame à la Guitare et Clef de Sagesse et je leur ai dit directement: Mesdemoiselles, mon jugement final sur ce spectacle va dépendre de vous. Sur tout le segment concernant la culture musulmane, je suis totalement dans le noir. Que me sert-on ici exactement: du truculent ou du stéréotype? La réussite ou l’échec de ce genre d’exercice se joue sur ce point-là et sur aucun autre, dans mon regard. Car les hypertrophies caricaturales présentées au sujet de la culture québécoise, je sais parfaitement les discerner et les dominer. C’est le traitement de la culture musulmane qui est en jeu ici, pour moi. Sur toutes ces questions sensibles, je n’ai vraiment pas envie de me faire servir un Minstrel Show. Clef de Sagesse m’a alors demandé: Qu’est ce que c’est que ça? Ma réponse: Tu sais, une roulotte de saltimbanques où des acteurs noirs, ou pire des acteurs blancs peints en noir, sautillent et nous re-servent à nous blancs, la confirmation de nos stéréotypes de blancs sur les noirs. Le beau visage de Clef de Sagesse s’est alors rembruni.

Et mon échantillon sociologique s’est alors fragmenté. Sans hésiter, Clef de Sagesse annonce qu’elle considère que le traitement des principaux traits de la culture musulmane a été trivialisé, esquissé sur un ton toc, superficiel et exempt d’analyses effectives. Elle citera notamment l’explication que le père de Maryam produit de la signification du pèlerinage à la Mecque, ramené, assez grossièrement effectivement, à quelque chose qui coûte vachement cher et est donc sensé livrer une rédemption efficace et indubitable de tous les péchés, quelle que soit leur gravité. Le cheminement intérieur associé au pèlerinage et sa signification profonde sont perdus, dira Clef de Sagesse. Je me suis senti insultée. La Dame à la Guitare, plus critique de son héritage culturel, signalera quelques bons moments, notamment les engueulades anti-patriarcales de Maryam avec son papa. La Dame à la Guitare dira avoir eu mille fois ce genre d’empoigne avec son propre paternel. Mais elle rejoindra Clef de Sagesse sur le point du charriage et de la superficialité des comportements et des idées et déclarera, elle aussi, avoir senti qu’on se payait sa poire ou l’insultait un peu, par moments. Inutile de dire, les petits amis, que l’analyse de ces deux personnalités intelligentes et nuancées tue cette production raide à mes yeux. Il va sérieusement falloir revoir la copie, monsieur Boudreault. Les humains ne sont pas des marionnettes.

Reinardus-le-goupil n’est pas resté en retrait. Après tout, bondance, ceci est censé raconter son histoire, articuler son regard, du moins partiellement… Athée, bien athée, élevé dans un cadre athée (et certainement pas «non pratiquant» de quelque culte culturellement transmis que ce soit), mon goupil est resté insatisfait face à cette présentation tronquée et courtichette du jeune athée virulent et compulsif qui ne croit en rien (foutaise canonique sur l’athéisme), n’a pas fait la synthèse, et apparaît plus comme un iconoclaste mouche du coche picossant au talon les grandes religions plutôt que comme l’agent puissamment relativisant et historicisant qu’il est effectivement. Ici aussi, l’athée est caricaturé, trivialisé. Il est traité de façon grossière et simpliste. Il n’est pas analysé. Je seconde Reinardus-le-goupil entièrement sur ces points.

On s’efforce de renvoyer les religions dos à dos, en méthode, mais au bout du compte, c’est encore l’athéisme qui y perd. La Dame à la Guitare nous fournira la conclusion synthèse la plus juste. Le fait de caricaturer et de miser sur les effets dramatiques de l’excès a eu un coût pour tout le monde. Toutes les cultures se sont trouvées esquissées à gros traits et personne n’y a finalement vraiment trouvé son compte. Je donne 7/10 pour l’effort et les bonnes intentions mais je me demande quand même… à part m’avoir un petit peu amusé et diverti, qu’est ce que ce show m’apporte, au bout du compte?

Perso, je crois que ce show pétri de bonne conscience vise discrètement à rassurer les occidentaux (ici, les québécois) à propos des immigrants musulmans. Si vous allez voir cette pièce de théâtre, écoutez attentivement l’accent de Maryam. Cette jolie marocaine, très typée arabe (et jouée superbement), parle français comme une québécoise de souche. Elle a la langue d’une pure laine intégrale. Le message est bien là, latent, gentil-gentil, imperceptible mais net. Bien de chez nous, surtout. La superficialité en est la clef. Vous énervez pas trop le poil des jambes avec nos immigrants musulmans. Ils vont peut-être nous islamisouiller un peu, comme ça, à la surface des choses, pour rencontrer leurs propres contraintes de conformité ridicules et vieillottes… mais au fond, c’est nous qui allons bel et bien les assimiler, à la fin de la course. Écoutez et observez attentivement Maryam, la seule immigrante de seconde génération de tout cet opus, ce sera pour constater que c’est une québécoise, maritalement, comportementalement, idéologiquement et discursivement, pleinement convertie et que sa culture marocaine, elle n’en veut plus vraiment. Une autre victoire pour la bonne vieille ligne doctrinale du Théâtre du Rideau vert.

Mon échantillon sociologique, jeune, tonique, brillant, autonome et sourcilleux, ne rencontre ce programme que fort imparfaitement. Enfin, la barbe un peu aussi. Qui veut se faire assimiler, finalement? Pas les québécois ou les québécoises, en tout cas. Or, sur ce point, nous sommes TOUS ET TOUTES québécois et québécoises ici… Poils aux sourcils…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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À propos de la dimension symbolique des personnages de FORREST GUMP et de JENNY CURRAN

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2019

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Il y a vingt-cinq ans, le film Forrest Gump (1994) faisait un solide succès au guichet, s’installant rapidement dans les mémoires comme un classique de la culture populaire américaine. Il est indubitable que ce morceau de savoureuse bravoure tragi-comique déploie une cruciale dimension symbolique. Forrest Gump (joué par Tom Hank) et son insaisissable amoureuse Jenny Curran (jouée par Robin Wright) sont bien des entités plus grandes que nature, oui, oui, oui. On le sent nettement et vite, dans le déploiement du récit. Mais que symbolisent-elles tant, ces deux figures? Le problème apparaît subitement plus ardu qu’on pense. Un débat va en effet implicitement prendre place sur ce point. Forrest Gump, le personnage, est né en 1944 et la narration qu’il nous livre, tout au long du film, sur son banc d’arrêt d’autobus, a lieu en 1982. Gardons donc à l’esprit que c’est cette période historique 1944-1982 qui est couverte et que c’est sa bringuebalante traversée par la fameuse génération du boom des bébés qui nous est narrée.

Un certain discours réactionnaire a voulu voir en Forrest et Jenny l’incarnation de la droite et de la gauche américaines de cette période. Forrest, né de père inconnu en Alabama dans une grande maison sudiste (sa mère y loue des chambres aux touristes), est prénommé d’après un des fondateurs du Ku Klux Klan. Il a le profil type d’un conservateur américain. Moineau du village à cause d’un retard mental, il entre au high school régulier parce que sa mère séduit le principal. Plus vieux, il court très vite, ce qui lui permettra d’aller à l’université avec 75 de QI car il y jouera au prestigieux football collégial. Il fait ensuite l’armée. Blessé au combat, lors de la guerre du Vietnam, il est décoré et devient ambassadeur de bonne volonté pour le gouvernement américain. Joueur de tennis sur table, il fait partie de l’aile sportive du corps diplomatique lors de la visite présidentielle en Chine. Il fait ensuite un premier coup d’argent en s’associant à une pube de raquettes de ping-pong. Devenu homme d’affaire, il achète un navire de pêche. Capitaine crevettier, il survit à l’ouragan Carmen alors que toute l’industrie de la pêche à la crevette est dévastée. Ça lui permet de s’acheter une flotte de chalutiers et de fonder la Bubba & Gump Shrimp Company. Son argent est ensuite investi, par les bons soins de son acolyte ancien combattant du Vietnam comme lui, le lieutenant Dan, dans la compagnie Apple naissante. Le voici rentier prospère avant même d’avoir atteint quarante ans. Il s’adonne alors à des activités d’olibrius, genre Howard Hughes, notamment un marathon pédestre de bord en bord du continent américain, largement médiatisé. Une lecture simplette peut donc parfaitement voir en la trajectoire de Forrest Gump le cheminement gagnant du bon petit ricain de droite des Trente Glorieuses.

Jenny Curran pour sa part, vire assez vite à gauche et cela se passe plutôt mal. Enfant molestée par son père et n’ayant pas connu sa mère, elle est renvoyée du high school pour avoir posé dans Playboy avec le chandail officiel du susdit high school, dans une séance de photos un peu allumée. Elle rêve de faire chanteuse comme Joan Baez mais elle en vient surtout à chanter nue dans un troquet de Memphis, au Tennessee, sous le pseudo de Bobbie Dylan. Elle s’embarque ensuite dans la grande aventure hippie. Elle touche le pacifisme, les expériences de drogue et le militantisme radical, notamment avec les Black Panther. Elle se coltaille toujours avec des amoureux abuseurs et instables. Ses rencontres avec Forrest sont épisodiques. Dans les années 1970, c’est le disco et la cocaïne et elle passe à deux doigts de se suicider en se jetant en bas d’un immeuble. Elle ne le fait pas finalement et elle revoit Forest en Alabama, avec qui elle baise ponctuellement et se fait mettre enceinte. Elle fuit de nouveau le pays natal et va s’installer à Savannah en Georgie où elle fait serveuse de restaurant, en élevant son fils, en mère monoparentale désormais un brin BCBG. Elle est atteinte d’un Sida qu’on ne nomme pas. Un peu après la tentative d’assassinat sur Ronald Reagan, elle retrouve Forrest Gump, lui remet son fils, se marie avec lui et meurt de cette maladie incurable qui inquiéta tant les années 1980. L’analyse symboliste réac interprète alors ce destin et cette mort comme une victoire de la droite sur la gauche, renoncement au militantisme, réconciliation néoconservatrice, retour au bercail, fin de la monoparentalité, conformisme matrimonial et mort d’un idéal.

Jenny Curran (en hippie) et Forrest Gump (en ancien combattant de la guerre du Vietnam)

Jenny Curran (en hippie) et Forrest Gump (en ancien combattant de la guerre du Vietnam)

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Cette analyse n’est pas sans mérite mais elle me parait pécher en confondant la portion FACTUELLE et la portion SYMBOLIQUE de l’opus. Le développement que je viens de rapporter relate ce qui est arrivé, cursivement et linéairement, à Forrest et à Jenny pendant ces tumultueuses années. Mais je ne crois pas qu’on touche au fondement symbolique (ou, osons le mot: philosophique) de l’exercice en s’en tenant ainsi à cette dynamique simplette et pendulaire d’un dualisme politicien gauche-droite. Certains aspects cruciaux et déterminants de ces deux personnages sont encore à fouiller, pour que leur dimension symbolique se dégage vraiment.

Un fait capital est que Forrest Gump n’est pas un héros prométhéen. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’a pas le contrôle intellectif de la nature motrice de sa quête. Il ne conquiert pas le monde, il est ballotté par celui-ci. Forrest nous raconte son histoire sur son banc d’arrêt de bus, en toute simplicité, sans la comprendre. Pétri de candeur et de naïveté, il ne voit pas la saleté, la perversité, la motricité et les ressorts structurants du monde. Il représente une innocence, une inconscience et un non-savoir, fondamentalement populaires et lumpen, de la formidable puissance objective de l’Amérique. En Alabama, il rend, devant les caméras, un cahier échappé par Vivian Malone, sans se rendre compte que la fac est en cours de déségrégation. Au Vietnam, il ne sait pas exactement ce qu’on fiche là. Il croit qu’on est à la recherche d’un certain Charlie. Plus tard, à Washington, il participera fortuitement à un immense rallye pacifiste, en compagnie du Yippie Abbie Hoffman, sans se rendre compte qu’il est en train de subvertir la cause qu’il a servi. Il devient un héros médaillé en sauvant tout son peloton parce qu’il ramasse des types tant qu’il n’a pas retracé son ami afro-américain Bubba, le seul qu’il cherche. Capitaine crevettier incompétent (c’est Bubba, finalement mort au combat, qui était dépositaire des compétences crevettières), Forrest fait fortune dans la pêcherie simplement parce que l’ouragan Carmen détruit d’un seul coup toute la concurrence. À cause de son logo, il prend la compagnie Apple pour une entreprise fruitière. C’est le lieutenant Dan qui fait les placements fructueux. Forrest aime Jenny tout en ayant une conscience hautement embryonnaire de la nature tragique et cruelle de sa souffrance. Candide, il a une compréhension fort approximative tant de la chose sexuelle que de la chose sociopolitique et/ou politico-économique. Il est entraîné par la tourmente historique de l’Amérique sans mener la marche. Il est un pur produit conjoncturel. Un immense chançard historique.

L’autre fait capital concernant Forrest est qu’il est un personnage catalyseur déclenchant inconsciemment et passivement les événements significatifs. Bougeant étrangement dans ses attelles d’infirme, il inspire son jeu de jambes à Elvis. Fuyant des malabars, il traverse à haute vitesse un terrain de football, se fait repêcher par un recruteur vedette, et change le sort de l’équipe de football de l’Université de l’Alabama. Logé â l’hôtel Watergate par Nixon, après son championnat de ping-pong amical en Chine, il téléphone au concierge de l’hôtel parce que des types avec des lampes de poche l’empêchent de dormir dans la chambre d’en face. Il attire ainsi, sans le savoir, l’attention collective sur le braquage du Watergate. Par une suite d’échanges verbaux biscornus et involontaires, lors d’une entrevue télé à l’emporte-pièce, il inspire John Lennon pour la composition de la chanson Imagine. Lors de son marathon hypermédiatisé de trois ans, il fait jaillir, au nez et à la barbe d’un des olibrius de sa camarilla de suiveux, le fameux slogan Shit happens. Puis sa face boueuse devient, par le bizarre effet marie-magadaléen d’une tache de boue dans un gaminet, l’émoticon souriant accompagnant la formule Have a nice day. Plus qu’un chançard, il est une manière de porte-bonheur permanent. Incarnation non-volontariste du mythe américain, Forrest Gump est comme ces petits lutins de légendes qui, quand ils apparaissent dans une situation, la voient se dénouer d’elle-même sans rien y faire. Il est l’incarnation imagée des forces objectives qui couvent dans les entrailles sociales, complexes et inouïes, du peuple américain.

Jenny, pour sa part, ce sera le contraire. Elle représente la conscience vive et cuisante, la conscience sociale aussi. Elle sait. Elle voit. Elle pige lucidement tous les arcanes du monde cruel. Elle est témoin de l’effondrement impérialiste du rêve américain. Elle comprend tout ce qui se passe et, entre autres, elle comprend que Forrest ne comprend rien. Elle souffre parce que sa conscience subjective constate tout et ne peut rien faire. Quand elle meurt, ce n’est pas la gauche qui meurt, c’est une certaine interprétation analytique du monde. Et elle meurt, entre autres, d’avoir fuit toute sa vie la portion porte-bonheur d’elle-même qu’est Forrest. Forrest, c’est le côté enfant, réac, soldoque, parce qu’infantile. Jenny c’est le côté adulte, progressiste, militant, parce que mûri. Et, tout au long de cette période historique, Jenny fuit Forrest parce que son savoir et sa puissance de compréhension à elle risquent d’écorcher et d’esquinter son innocence à lui et de lui faire perdre sa baraka qui, elle non plus, n’échappe pas à Jenny. Mordre le fruit de la connaissance décourage et nuit à l’action. C’est l’innocence en action qui paie.

L’analyse symboliste est ici non pas dualiste mais moniste. Elle est aussi plus gnoséologique que politicienne. Jenny et Forrest sont les deux facettes d’une entité unique qu’on pourrait appeler: la masse sociétale. Une portion de la masse sociétale sait, comprend adéquatement, analyse et voit venir ce qui se passe. Mais cette portion souffre, s’exacerbe, piétine, erre et n’arrive à rien. Une autre portion se contente de vivre en se laissant porter par les immenses forces objectives de l’Histoire. Et c’est celle-là qui monte, c’est celle là qui vainc, comme en se jouant, spontanée béate dans son optimisme, la conjoncture spécifique des Trente Glorieuses étant évidemment ce qu’elle est. La thèse fondamentale du film Forrest Gump consiste à exposer le primat du déploiement des forces historiques objectives sur la subjectivité consciente. Et ladite subjectivité consciente se meurt de n’avoir pas compris ça, à tout le moins entre 1944 et 1982. Et Forrest Gump reste seul en compagnie de Forrest Gump Junior, encore bien petit mais dont on sait déjà qu’il est très très intelligent. La symbolique de l’opus est profondément matérialiste, au plan philosophique, et elle n’a, à mon sens, rien de particulièrement réactionnaire. Ce n’est pas parce que Forrest et sa maman (jouée par Sally Field) sont des sudistes du cru avec un accent de cultivateurs que le film dans lequel ils jouent est un brûlot réac. Les choses sont beaucoup plus complexes que ça. Le succès daté de l’Amérique ne procède pas d’un mérite subjectif (Jenny) mais bien de la puissance objective, massive et gargantuesque du monstre (Forrest). La conscience de l’Amérique est déficiente, attristée et malingre (Jenny). Elle se marie encore fort mal avec sa force brute, carrée et niaise (Forrest).

Et Forrest Gump Junior s’assoit avec son papa au bord de la rivière, comme l’avait plus ou moins fait Jenny autrefois. Et la fusion de Jenny et de Forrest que cet enfant réalise, cette jonction des forces objective placides et de la conscience subjective acérée, grandira. C’est que l’histoire de l’Amérique continue. Et, justement, elle rapetisse face au monde. Son impérialisme aussi. Tous les espoirs de progrès et de synthèse sont permis, donc. Forrest et Jenny ont fini de courir dans toutes les directions sans savoir, (lui), sans pouvoir (elle). Cet enfant unique les a enfin unis. Et le roulement de tonnerre des catégories fondamentales de se poursuivre.

Jenny Curran (jouée par Robin Wright) et Forrest Gump (joué par Tom Hanks), vers 1962

Jenny Curran (Robin Wright) et Forrest Gump (Tom Hanks), vers 1962

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Que penser des penseurs salariés?

Posted by Ysengrimus sur 7 septembre 2019

Bon, parler directement des minus institutionnels en les nommant explicitement, c’est pas trop mon truc. Ça donne rien de plus au fond des débats et ça leur alloue, à eux, ces minus, des bâtons pour me battre, en mobilisant leur petit système judiciaire pour plouto-baillonneurs de merde. C’est pour ça que, comme Montesquieu, comme Voltaire, moi j’affectionne particulièrement les romances ruritaniennes. En plantant ton histoire dans un passé lointain, dans un duché montagnard improbable, dans une Turquie de fiction, ou dans un Orient de toc, tu dis tout ce que tu as à dire, bien à l’abri des lâches, des pense-petit et des enquiquineurs.

Une honnête romance ruritanienne pour le genre de description du monde contemporain à laquelle je vous convie aujourd’hui, c’est encore le monde du passé pré-tertiarisé. Royaume de France, première moitié du dix-neuvième siècle. Nous sommes sous la Monarchie de Juillet. S’industrialisant rapidement, la France est en plein progrès social mais son pouvoir politique est en pleine réaction. Et l’université, dominée par la Philosophie de l’Éclectisme de Victor Cousin, sert docilement ses maîtres réacs. Un petit franc-tireur de bretteur de philosophie politique du nom de Joseph Ferrari écrit, puis publie tout juste après la chute de Louis-Philippe, un pamphlet rageur intitulé Les Philosophes salariés. Sa réflexion, toute prosaïque, consacre le grand remplacement savant, pas trop surprenant au demeurant, des valeurs de conviction par les valeurs d’argent. Impuissant à faire des prosélytes, l’éclectisme en créa de vive force par la grâce du salaire. Il confisqua l’école normale, il confisqua les concours d’agrégation, il siégea au conseil de l’université; il forma une faction à l’Institut, et la perfide combinaison de ces quatre mesures accapara toutes les places, et assura à l’éclectisme le revenu net d’un million et demi. Aucun sentiment, aucune considération n’arrêta l’éclectisme: il sacrifia Bac réduit au désespoir du suicide; il mutila Jouffroy, qui se réhabilita en mourant. (Joseph Ferrari, Les Philosophes salariés, p 161). Quoi de nouveau sous le soleil, hein, hein?

Alors patatras. J’ai pas besoin de vous faire un dessin. Opérons la transposition contemporaine dans les sciences universitaires subventionnées du moment, où nos petits carriéristes égomanes, noyautés par les industries, pétrochimique, militaire ou autre, publient ou périssent en se tirant dans les pattes les uns les autres… et goûtons la suave transmissibilité de l’ire et des constats de notre philosophe politicailleur tirailleur d’autrefois.

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Hommes de collèges, hommes de salaires, que voulez-vous que je dise de vous? J’ai parcouru vos thèses, vos préfaces et vos commentaires; depuis de longues années, vous vous êtes consacrés à la philosophie, aux frais de la France. Qu’avez-vous fait? Vous avez été impuissants et stériles; avouez-le, le maître et la place vous ont tué. Pas un éclectique qui ait tendu la main à une théorie proscrite, pas un éclectique qui ait défendu un collègue frappé par un ministre; l’école a toujours manœuvré à l’unanimité contre les vaincus. Les plus libéraux parmi les professeurs se sont réunis pour nourrir une revue qui s’intitule: La Liberté de penser. Quelle en est la pensée? Quelle en est la liberté? J’y ai lu toutes les pensées rétrogrades qui ont préparé la réaction.

Ferons-nous l’honneur à l’éclectisme de le comparer aux doctrines qu’il combat? Ce serait comparer la mort à la vie. Saint-Simon, dans la misère, inspirait toute une société d’hommes nouveaux: il écrivait, et l’on prodiguait des millions à la propagande de son idée. Vingt hommes d’élite se jetaient dans le mouvement: arrêté de mille manières, le mouvement se propageait encore, et conduisait la France à la révolution de février. Charles Fourier vit dans la pauvreté; il est victime d’une théorie qui le subjugue par les hallucinations de la folie. Mais il est convaincu, et la conviction seule fonde à elle seule toute une école. Le maître la compromet, et l’école redouble de ferveur pour joindre avec son drapeau le saint-simonisme dans la révolution de février. Buchez crée d’autres convictions; sans intrigue, sans argent, il compte comme une puissance. Lamennais veut être seul; il se suffit. Pierre Leroux inspire George Sand, le grand poëte de la démocratie; il éclaire par la lumière qui jaillit de son cœur. Il faut que toute la bourgeoisie se coalise pour imposer silence à Proudhon; sa voix ébranle la société. Qui l’a payé? Quelle est l’intrigue qui lui a donné des disciples? Quel est le salaire des proudhoniens? Ce salaire, dira-t-on, c’est la révolution. Restons dans la science. La philosophie allemande a fait plus pour l’humanité en cinquante ans, que toute la philosophie officielle de France depuis trois siècles. Où était sa force? Dans les ministères, dans les gouvernements? C’est à peine s’ils la toléraient, et la vérité créait des légions de prosélytes; elle dictait mille travaux d’histoire et d’érudition; elle renouvelait l’Encyclopédie toute entière, depuis les sciences physiques jusqu’à la vie de Jésus Christ.

Ne nous étonnons pas de voir l’éclectisme si stérile; on l’a payé pour se taire, et il s’est tu; on lui a dit de marcher en silence et il a formé une bureaucratie philosophique; on lui a dit d’exposer, de compiler, de commenter, il a exposé, compilé, commenté. Le maître tenait les engagements pris avec le juste milieu; les disciples tenaient les engagements contractés avec le maître. Ils ont été admirables de discipline, d’obéissance; ils ont formé une confrérie plus exemplaire, plus unanime que celle des jésuites; ils ont été tous inaccessibles à la double révolution du socialisme français et de l’idéologie allemande.

(Joseph Ferrari, Les Philosophes salariés, Slatkine Reprints, 1980, Collection Ressources [ouvrage paru initialement en 1849], pp 116-117)

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Notre université ruritanienne de jadis fut donc l’usine à saucisses des conformismes et des soumissions scolastico-politiciennes. Encore une fois: quoi de neuf, docteur Boniface? Le boursouflement parasitaire actuel est un peu nouveau, peut-être. Les penseurs salariés d’autrefois étaient payés par l’état et travaillaient servilement pour l’état. C’était presque cohérent. Aujourd’hui, les penseurs salariés sont payés par l’état mais le résultat de leur travail docile est chapardé par l’entreprise privée qui se l’accapare ouvertement, au nez et à la barbe des administrations universitaires, et aux frais du contribuable. Faiblardes et timorées, les facs s’émeuvent de plus en plus des conflicts of commitment de leurs corps enseignants. Notre petit prof de pétrochimie est payé à 70% par sa fac et à 30% par l’entreprise qu’il sert… et ce, pour une implication aux pourcentages diamétralement inverses, vu qu’il trouve toutes les combines pour ne jamais se présenter devant ses étudiants et pour passer le clair de son temps dans son labo d’usine.

Les penseurs salariés sont au jour d’aujourd’hui toujours des suppôts. Ils servent de front leur arrivisme académique et les entreprises qui les noyautent (cette double priorité carriériste et entrepreneuriale ne fait tout simplement qu’un, dans leur esprit). Ce double service de forbans se fait au détriment du public (contribuable) et des étudiants qui eux, se tapent les chargés de cours, le cyber-enseignement, les supports de cours cryptiques, les TP absurdes, et les amphis surchargés. Le monde universitaire est, aujourd’hui plus que jamais, un monde de soumission veule et de conformisme feutré. Un aréopage de ronds de cuir aux pratiques confidentielles. La foire aux esquives devant la société civile. La cornue fumante du capital.

Mais si le parasitisme institutionnel ceinturant les penseurs salariés s’aggrave, se provigne, son principe intellectuel de fonctionnement, lui, reste parfaitement stable, dans cette version modernisée de notre temps. Les penseurs salariés sont des petits rouages d’entreprises payés avec de l’argent public. Ils se couvrent le cul, vivent sous la houlette patronale, ne font pas de vagues, n’innovent pas, tremblent comme des feuilles. Ils exposent, ils compilent, ils commentent. La tyrannie putative du patron s’est simplement substituée à celle du maître d’autrefois. Les écoles de philosophie de Victor Cousin sont devenu les écoles d’administration de monsieur ou madame le Ministre de la Conformité Économique et du Plan Industriel Aplani.

Conséquemment, le pronostic est relativement infaillible. Aujourd’hui comme autrefois, rien de vif, de novateur, de radical ou de révolutionnaire ne sortira du monde universitaire. Cette machine à fagoter du conformisme et de la soumission va continuer de ronronner, sans intermittence. Une telle moissonneuse laminoir a d’ailleurs ses effets directs sur le militantisme étudiant contemporain. Observez effectivement le militantisme de campus. Toutes ces causes réformistes sociétales semi-fachisées à base de moi-je et de ma-cause-est-plus-louable-que-la-tienne. De la concurrence publicitaire en tenue de ville. Il n’y a rien là de vraiment distinct ou démarqué par rapport au consensus sociétal contemporain AINSI QU’au ronron machinal et dociliste du tout du monde universitaire même. L’autorité victimaire a maintenant ses chaires universitaires. Et on se polochonne comme des bons pour s’asseoir dessus. Carriérisme victimaire ou carriérisme entrepreneurial: même combat. On ne lutte plus pour changer la société mais pour altérer le regard de la société envers ego. Ego sert le capital mais voudrait tellement qu’on l’adule comme dépositaire du souverain bien.

Alors, que penser des penseurs salariés, actuels ou futurs? Ce qu’on voudra, tiens. Mais… pas ce qu’ils pensent d’eux même en tout cas. Et pour ce qui est de les juger, ça, bien, l’histoire l’a déjà fait. Conférer Les Philosophes salariés, 1849…

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L’œuvre picturale de Nelly Roy: ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2019

MIRAGE (copyright © Nelly Roy)

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L’art moderne est réifiant. Sa propension historique de tendance est donc de s’orienter vers le parti pris des choses. On a amplement développé sur les rapports de l’art moderne à l’industrie, à l’objet préfabriqué, au ready-made, au design, au monde des objets. La peintre Nelly Roy choisit de s’exprimer selon le modus operandi de l’art moderne. On a même parlé, pour qualifier son œuvre, de peinture surréaliste. Comme toujours dans un tel univers, c’est peut-être là parler pour ne rien dire ou pour dire la bonne chose. Le travail de Nelly Roy est, en effet, figuratif mais pas que. Elle a soigneusement choisi son style et ses thèmes. Et, de fait, nos choix nous choisissent toujours un peu aussi. C’est fatal. Les contraintes de l’art moderne comme idiome et comme tradition (eh oui, il faut déjà proférer ce gros mot concernant l’art moderne) vont s’exercer sur le travail de Nelly Roy. Mais elle va aussi arc-bouter une jolie résistance qui va démarquer son art de façon particulièrement intéressante.

Comme maints peintres modernes, Nelly Roy a des scotomes. Il s’agit de ces objets de fixation qui virevoltent un peu et viennent hanter le travail par leur récurrence visuelle et plastique. On connaît les exemples: les yeux rapprochés de Picasso, ou le petit personnage en gabardine chez Magritte, ou les grands hommes longilignes qui marchent de Giacometti, ou les immenses petits chiens sculptés dans des ballons oblongs de Koons. L’art semi-figuratif, moderne et contemporain, tant du fait d’avoir fait éclater les contraintes d’une représentation excessivement cadrée que de par une certaine dimension soit automatiste soit préfabriquée de la production, facilite la mise en place des scotomes. Cela se passe un peu comme dans la vie onirique. Même quand on traite ouvertement et explicitement un thème spécifique, l’esprit rêveur se laisse aller et ne se gène pas pour fixer sur ses fixations, si vous me passez l’insistant petit pléonasme. Chez Nelly Roy, on peut suggérer que les scotomes sont principalement les suivants: les doigts de mains et les doigts de pieds, les barques, les petits escaliers irréguliers, les oiseaux de profil, les fruits éparpillés des coupes de nature morte. Il faut bien faire attention de discerner ce qui distingue les scotomes des tableaux des thèmes (eux aussi récurrents) ouvertement traités par la peintre (sur lesquels je vais revenir dans un instant), nommément: les figures zoomorphes et (par-dessus tout) anthropomorphes.

Ce qui facilite la pêche aux scotomes dans ce corpus spécifique, c’est le fait que les tableaux de Nelly Roy sont très souvent des fresques-agoras, c’est-à-dire de grands ensembles humanisants, chargés de fourmillants détails. On peut donc aisément y chercher ce qu’on y cherche et y trouver ce qu’on y trouve. Contrairement aux fresques-agoras humoristiques bien connu de l’univers Où est Charlie?, la contrainte figurativiste d’une unité de temps ou de lieu ne joue pas ici. On se retrouve donc avec un vrac beaucoup plus libre, semi-figuratif, associatif, serein ou tourmenté, et configuré sur un mode plus onirique que platement réaliste. Une telle configuration est hautement favorable à l’apparition, habituellement périphérique, des scotomes. Ceux-ci se manifestent de toute façon même dans les toiles les plus dépouillées. Observer la toile MIRAGE placée supra (entête du billet). Elle déploie le problème que je vous expose ici, de façon sobre et limpide. Devant les figures humaines apparaissent le scotome de leurs mains doitues, distordues et intenses. Derrière ce thème net du collectif humain (sur lequel je reviendrai) se profilent les barques et les oiseaux faisant à la fois scotome et configuration périphérique. J’insiste sur ces derniers (scotome et configuration périphérique, intimement corrélés) parce qu’ils représentent ce que Nelly Roy concède à la dimension réifiante de l’art moderne. Et, du fait de cette concession, ils seront présents mais se tiendront habituellement dans les marges ou en fond de scène. Quand j’ai eu l’occasion de discuter la question de ses scotomes avec Nelly Roy, elle a d’abord mis de l’avant la nette dimension symbolique de ces récurrences. La main et les superpositions de mains (gantées ou non — souvent une petite main dans une grande, en tout cas. Certaines mains ont parfois six doigts) symboliseraient l’entraide. Les petits escaliers, eux, vaudraient pour l’accession à une situation améliorée. La barque serait là pour symboliser le voyage, notamment le voyage migratoire. Très généreuse et soucieuse de partager la nature profonde de son travail, Nelly Roy en vient vite à expliquer qu’elle est originaire de la Gaspésie, pays des barques se posant sur les plages et des oiseaux se posant sur les barques… À propos du scotome des doigts de pieds, elle est encore plus explicite: dans mon enfance, une chaussure, c’était comme une prison. Nous vivions pieds nus (notamment sur nos plages). On mettait des chaussures en septembre, quand c’était le temps de retourner à l’école. Le scotome retrouve donc sa manifestation naturelle, notamment en peinture automatiste. Il est bel et bien la récurrence semi-consciente d’une sensualité secrète. Mais, perfectionnée, la symbolisation habillant le scotome est ouvertement revendiquée par l’artiste, ce qui ne sera certainement pas à négliger.

On a donc affaire, en fait, à un surréalisme bien tempéré. Les pulsions automatistes, le facteur réification, et la transgression du figuratif y sont mais il ne s’agit pas ici de se laisser porter ou emporter n’importe où. C’est que Nelly Roy a des choses à dire. S’il fallait résumer son propos de peintre moderniste en une seule phrase synthèse, celle-ci serait: ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN… Le corpus, formulé dans un idiome pictural réifiant, va s’arc-bouter et inverser la tendance. La réification étant le fait de transformer l’humain en chose, sa converse dialectique sera la fétichisation (au sens strictement marxiste du terme): transformer les choses en réalités humaines, humaniser les choses, les historiciser. Concentrons, pour exemple, notre attention sur la toile BABYLONE:

BABYLONE (copyright © Nelly Roy)

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On part (sans trop le savoir) de la nature morte cézannienne, disons, trois poires bien chosifiées dans une coupe. Puis la réification éclate. La coupe disparaît et les trois poires virevoltent dans les racoins du tableau, une au sol, côté jardin, une dans le décors lui-même, une troisième épinglée dans la tourelle, côté cours. Oh, et puisque nous sommes à régler nos comptes avec les scotomes du tableau, observer, au premier plan, la main ouverte tronçonnée du reste et, plus bas, les trois pieds nus (deux dans le sable et un troisième plus petit à l’intérieur d’un grand), ainsi que les petits escaliers irréguliers menant vers quelque choses d’autre. Le fond choral périphérique bien auditionné, passons au thème central du tableau. Il s’agit d’un espace convivial fétichisé (humanisé). Ma maison est devenu un grand totem humain. Le monde de mon humanité domine donc pleinement le monde de mes objets (sable extérieur, poires de nature morte, mobilier, escaliers, arches, configurations architecturales antiques). L’espace ici n’est pas seulement un espace humain (construit, architecturé, historique même). C’est aussi un espace humanisé et dominé par la figure gigantale et tutélaire du fétiche. Notons, en guise de souvenir réifiant rappelant les lois de l’idiome pictural mobilisé, les yeux intégralement noirs, comme chez le fameux Portrait de Madame Gagnon de Paul-Émile Borduas. S’il y a Babylone dans tout ceci, ses flonflons lointains, blanchâtres, émulsionnés, se font vaguement sentir au fond du torse de ce grand totem féminin. Le collectif antique babylonien (du titre) est réifié, pour ne pas dire mythifié, occulté. Il est marginal. Si quelque chose rappelle la pose hiératique (archéologique, mythique) de Babylone ici, c’est bien cette femme-chaise et son espace. Elle, elle est centrale. Conséquence inéluctable: le dispositif architectural est fétichisé. La figure humaine n’est plus dominée par son monde domestique ou archéologique (comme dans la peinture moderniste de l’ère industrielle) mais elle domine derechef celui-ci, dans une dynamique à la fois archaïsante, post-industrielle et, admettons-le, passablement triomphante. Retournement. On retourne à l’humain et on en vibre.

L’étude des figures humaines est de fait un aspect clef du travail de Nelly Roy. L’acte global de réification de la peinture moderne se subordonne à l’acte spécifique, fétichisant lui, de la démarche originale en cours. Bon, qu’est-ce que cela signifie concrètement? Revoyons le petit collectif humain du tableau MIRAGE (en entête du billet). Il y a là sept visages humains manifestant une intensité émotive peu commune des expressions faciales. Or, deux de ces figures sont soumises à un processus réifiant (d’ailleurs lui aussi récurrent dans l’œuvre). À deux reprises, on se trouve avec deux têtes siamoises qui semblent partiellement émerger l’une de l’autre comme, disons, les deux portions d’un brocoli ou d’un bourgeon. Le procédé est fatalement réifiant (chosifiant), en ce sens qu’il gère ces têtes humaines selon un traitement qui ne parviendrait à être factuellement figuratif que s’il s’agissait d’objets (de statues, par exemple). Et pourtant, malgré ce procédé, devenu plus ou moins convenu depuis Picasso, c’est la force humanisée, à la fois intime et ouverte, de ce collectif qui ressort, qui rejaillit. Un procédé pictural jadis fortement réifiant est mobilisé ici pour s’arc-bouter, inverser un vaste mouvement culturel, et retourner vers une humanisation semi-figurative (qui, cependant, préserve précieusement la sagesse moderniste de ne par retomber dans un réalisme plat). On notera que les effets de couleurs contribuent massivement au jeu, ici. Il y a de la chair et de la mer mais absolument aucun danger de se croire dans du photographique. La dimension anti-réaliste et semi-figurative est pleinement assumée. Le matériau bringuebalant et intransigeant du traitement moderniste est intégralement mis au service de l’aphorisme ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN… Le résultat est saisissant. On dirait que ces émouvantes figures, esquissées mais puissantes, vont se mettre à nous parler. Et c’est bel et bien parce qu’elles ont des choses à nous dire. N’épiloguons pas.

Concluons plutôt notre réflexion sur LE MARIAGE, une très belle fresque-agora évoquant la vie sociale d’immigrants du Congo-Kinshasa.

LE MARIAGE (copyright © Nelly Roy)

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Tout est dit, ici. On retrouve les mains, au moins un pied nu et les petits escaliers, en guise de scotomes… mais aussi, au premier plan, les barques, désormais subtilement réinvesties et habillées en pirogues africaines et assumant ainsi plus explicitement leur chaloupeuse mission symbolique. Les figures humaines, hiératiques et solennelles en leur gestus social indubitable (un mariage), dominent calmement et solidement le tableau mais cela se fait comme par transparence ou par transcendance, au sein de la trame sémillante des petits objets de la fresque. Le propos nouveau ici, ce sont les figures animalières. Quand une figure animalière apparaît chez Nelly Roy, si elle n’est pas un des scotomes oiseaux conventionnels, elle est habituellement fortement anthropomorphisée, du fait d’être ouvertement fétichisée. Regardez les animaux dans ce tableau, un zèbre, un éléphant, d’autres figures de bestiaire moins directement figuratives et plus complexes. Elles ne sont pas si bestiales, ces bêtes. Elles ressemblent toutes plus ou moins à des jouets, des dessins encadrés, des toutous façonnés, ou des totems soigneusement fabriqués de main d’homme. Observez maintenant deux des trois figures humaines au bas du tableau. Côté cours, les deux figures humaine ont le visage assombri, comme peint ou ombragé. Elles ressemblent un peu à des poupées. Ici, tout partout, les animaux et les humains semblent ouvragés par l’Humain. Et leur passage par la phase réifiée (jouet, toutou, dessin, poupée) sert à rien d’autre qu’à les ramener tous et toutes vers l’humanité, comme dimension déterminante. Et ainsi, la fresque-agora sera de la densité, du bigarré et du complexe que l’on voudra, l’ensemble sobre et stable des déterminations travaillant l’œuvre de Nelly Roy la traversera, comme un inévitable flot de couleurs. Le torrent des petits objets est comme fracassé. L’humain en émerge. Le parti pris des choses est remplacé par le parti pris des hommes et des femmes. Que dire de plus?

ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN… L’art pictural moderne, réifié, industriel, matériel, redevient, chez Nelly Roy, fétichisant, post-industriel, social. La pulsion intime de peindre rencontre le devoir civique de dépeindre. Et ce faisant, cet art pictural moderne, déjà crucialement démarqué face à sa propre tradition, parle derechef de ce qui humanise.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a soixante-dix ans: LA MORT DANS L’ÂME de Jean-Paul Sartre (1949)

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2019

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En 1972, j’avais quatorze ans et le prof de français du temps m’enquiquinait constamment parce que je ne lisais, à son sens, que des romans-savon. Je décide un beau jour de prendre ses recommandations implicites en forme de rodomontades explicites au pied de la lettre et de me grayer d’un vrai roman sérieux. Au jugé, je me pointe à la tabagie du coin et ramasse Les chemins de la liberté tome III — La mort dans l’âme, de Jean-Paul Sartre. Un auteur hautement institutionnel et vraiment vraiment philosophico-littéraire. Le petit prof faillit en avoir une attaque. Il se mit alors à rétropédaler dans l’autre sens. Il grimaça et m’accusa en effet d’avoir retenu une œuvre, cette fois-ci, trop forte pour ma petite tête.

Remarquable fut, le soir même, l’attitude de mon père et de ma mère, mes adorables parents. Quand je leur rapportai l’anecdote à la table du souper, il se renfrognèrent dans une savoureuse harmonie. Tu devrais le lire quand même. Tu serais peut-être surpris d’y comprendre bien plus que tu ne t’imagines. Encouragé par un tel efficace stéréophonique chez deux figures qui, sans être des intellectuels, restent à mes yeux deux excellents échantillons de solide intelligence, je me mis à la lecture du roman. Cela se lisait assez facilement tant et tant que ce qui freina ma lecture, ce ne fut pas la difficulté mais bien la contrariété. Je vous demande un peu. Le premier plan se passe le 15 juin 1940 à New York. On suit, dans la rue, dans le bus, au troquet, un réfugié espagnol du nom de Gomez. C’est la canicule et le pauvre Gomez sue comme un cochon dans sa chemise. Il se sent puant et mal à l’aise, surtout quand des femmes le regardent. Ayant aussi cogité attentivement mes cours de géographie physique et humaine du temps, je suis tant tellement contrarié par le manque de réalisme apparent d’un vétéran de la guerre d’Espagne ayant trop chaud à New York. Cela m’irrite tant que je finis par laisser tomber ma lecture, après seulement quelques pages, révulsé par les sueurs factices d’un personnage pourtant solidement campé. Et cet ouvrage, je n’y ai pas retouché pendant plus de quarante ans. Cette sueur salée d’un espagnol à New York me donnait vraiment l’impression malodorante de ne pas comprendre quelque chose de crucial et d’insondablement subtil aux profondes visées sartriennes. Le petit prof crispé l’avait finalement emporté sur le papa et la maman enthousiastes. Du moins, pour un temps…

Mes parents sont tous les deux morts nonagénaires en octobre et novembre 2015. J’ai alors subitement décidé de suivre leur judicieux conseil, quarante-trois ans après sa si unanime formulation. J’ai donc repris mon Sartre de 1972… de fait exactement le même livre matériel, pieusement emballé dans une couverture plastifiée par ma mère, et qui m’a suivi pendant toutes ces années sans jamais se faire ouvrir. Je me le suis enfilé tout d’une traite. L’expérience fut plutôt satisfaisante et assez inoubliable. Aussi l’Ysengrimus de 2019 a décidé d’aller discuter le coup avec le petit Po-pol de 1972, histoire d’échanger un peu sur Sartre, dans l’intemporel:

Ysengrimus: Tu veux qu’on parle un peu de Sartre?

Po-pol: Vous avez lu du Sartre?

Ysengrimus: Un peu… Pas tout… De Sartre j’ai lu, à ce jour La Nausée (1938), Les Mouches (1943), L’Être et le Néant (1943), Huis clos (1944), L’Âge de raison (1945), L’existentialisme est un humanisme (1945), Baudelaire (1947), Qu’est-ce que la littérature? (1948), Le Diable et le Bon Dieu (1951), Saint Genet, comédien et martyr (1952), Les Mots (1964) et Les Troyennes (1965). Avec ça, j’en ai eu passablement ma dose d’un penseur qui fut plutôt hégémonique un temps mais avec lequel je me sens pas spécialement en harmonie. Mais, pour des raisons sentimentales, je me suis décidé à lire La mort dans l’âme (1949). Un vieil ami à toi, je crois savoir.

Po-pol: Ouais, ouais. Et vous m’en dites quoi?

Ysengrimus: D’abord qu’il faut oublier Sartre, l’existentialisme, la phénoménologie, le marxisme bizouné (par Sartre) en lisant cet ouvrage là. Il faut lire ce roman, c’est le cas de le dire librement… comme un roman justement. C’est pas Jean-Paul Sartre qui s’adresse à nous.

Po-pol: C’est qui alors?

Ysengrimus: C’est le mois de juin 1940…

Po-pol: OK, bon… On oublie Sartre. On est en train de lire un roman de guerre.

Ysengrimus: Voilà.

Po-pol: Vu la date, je dirais même: un roman de guerre triste.

Ysengrimus: Très triste, oui. Désespéré même. En juin 1940, la France vient tout simplement de perdre la guerre, subitement, presque sans malice, comme on perd son mouchoir ou le prénom d’une personne. Elle qui l’avait gagnée de haute lutte en 14-18, sur de longues années, vient de la perdre, devant les Allemands toujours, d’un seul coup d’un seul, en quelques courtes semaines. La déroute et la déboussolade sont totales. L’effet de nouveauté morose est tonitruant. Les gens ne comprennent pas encore nettement ce qui se passe. Ils ne savent pas exactement où se tirer. Tâchez d’abord de les comprendre: ils ont la mort dans l’âme, ces gars là, ils ne savent plus où donner de la tête… (p. 349).

Po-pol: D’accord. Et alors qu’est ce qui se passe dans le roman?

Ysengrimus: Pas grand choses de très précis. On se retrouve au milieu d’une étrange déroute, assez calme en fait. C’est la langueur vague et bourdonnante du ratage collectif intégral. Rien n’est plus monotone qu’une catastrophe (p. 145).

Po-pol: Vous allez pas essayer de me faire avaler qu’il se passe rien pendant trois cent quatre-vingt pages?

Ysengrimus: Oh, il se déroule des événements. La caméra romanesque, très précise, nous fait voir un certain nombre de plans. Ton ami Gomez, déjà mentionné, qui est critique d’art. Républicain espagnol réfugié à New York, il s’angoisse pour son épouse et son enfant restés coincés en France alors que Paris vient de tomber aux mains des Allemands. Puis l’épouse de Gomez avec son bambin, emmerdés au possible sur les routes de France, encombrées de réfugiés, pas tous très honnêtes, fuyant les combats. Puis on rencontre une poignée de bidasses désœuvrés, démobilisés. Il conversent, déconnent et jouent avec leurs zizis dans les champs. Puis on observe presque avec voyeurisme un dénommé Daniel, homosexuel parisien, draguant très explicitement et très ouvertement un jeune homme sur un des ponts de la Seine et finissant par l’amener dans son appartement.

Po-pol: Sérieux?

Ysengrimus: Ah oui, très sérieux. Un très beau plan. Le jeune homme est un déserteur qui doit maintenant se cacher. Tu te doutes que Daniel en profite pour bien fantasmer en sa compagnie. Ensuite, hop, on a une solide scène de guerre. Un petit contingent de soldats français se bat en tiraillant depuis un clocher contre une division d’artilleurs motorisés allemands. Le clocher, méthodiquement canonné, finit par leur tomber sur la tête.

Po-pol: Une vraie scène de guerre, donc.

Ysengrimus: Oui, oui. Et elle n’a absolument rien à envier à Ernest Hemingway. Ensuite, c’est plutôt à John Steinbeck qu’on pense, au moment de la longue dernière séquence. Dans un regroupement de vingt mille prisonniers français, fraîchement parqués dans le camp de Baccarat (Lorraine), des agitateurs communistes et socialistes cherchent difficultueusement à installer la subversion. Ils n’y arrivent pas, les Allemands ne remarquent rien de spécial, et les vingt mille prisonniers finissent par partir pour l’Allemagne en fourgon ferroviaire. L’un d’eux saute du fourgon et se fait tirer comme un lapin. Fin du roman. La cohérence de ces plans épars de récits est en fait assurée par le fait qu’ils nous présentent le sort de personnages qu’on est censé avoir découvert, approfondi et vachement suivi dans les deux tomes précédents de la trilogie Les chemins de la liberté.

Po-pol: Sauf qu’on en a rien à foutre de son esti de trilogie.

Ysengrimus: Tu me le dis. Et on en a pas spécialement besoin, en plus, pour bien sentir ce troisième tome. Le premier tome de ladite trilogie, L’âge de raison, est un des romans les plus crétins que j’aie lu dans ma vie. J’ai pas lu le second tome, Le sursis, parce que la barbe. La mort dans l’âme par contre, est parfaitement autonome et, ma foi, vaut honorablement le détour. Je l’admets la mort dans l’âme moi-même, du reste…

Po-pol: Vous diriez pourquoi qu’il vaut le détour?

Ysengrimus: À cause de son sens très authentique du drame collectif et de la force d’évocation d’une atmosphère. Sartre arrive à nous faire nous placer dans la situation bizarre et décalée des nationaux ordinaires de ce pays qui vient de recevoir d’un coup sec l’immense coup de marteau de la défaite sur la tête. Une sorte de liberté perverse et malsaine s’installe. Rien ne va plus. Rien n’est vrai, tout est permis. Surtout, tout est fucké vu que toute normalité est brisée. On entre dans l’étrangeté de ce moment incongru que l’histoire a furtivement insinué, tout juste entre le choc vif de la défaite et la brutalité frontale et totale de l’Occupation en cours d’installation.

Po-pol: Après la drôle de guerre, la drôle d’armistice.

Ysengrimus: Oui, oui, Po-pol. On peut dire ça comme ça. Je te retrouve bien là. Et Sartre a bien encapsulé ce moment là, fatalement très original. Et, de redécouvrir ce texte, soixante-dix ans après sa rédaction, ne manque pas de sel. C’est comme un crapaud immobile et hiératique au fond d’un terrarium. Tellement convainquant qu’on se dit que, oui, il pourrait encore nous faire un bond dans le visage.

Po-pol: Pas mal. Pas mal. Vous m’intriguez.

Ysengrimus: Veux-tu mon ultime conseil de lecture?

Po-pol: Je vous écoute.

Ysengrimus: Ne lis pas La mort dans l’âme avec un balai intellectuel planté dans le cul, comme en train de lire un crucial roman philosophique, en cherchant les clefs de lecture, la passe substile [sic] de sagesse, la pogne.

Po-pol: Non?

Ysengrimus: Non. Lis le tout simplement comme un de tes romans-savons d’autrefois. Un autre roman de guerre, comme ceux que tu as déjà dévorés. Ton petit prof trop sourcilleux avait tort et tes parents avaient raison contre lui, en ce fameux jour de 1972. Tu avais ramassé ce jour-là, à la tabagie, un roman d’action un peu différent, mais en fait toujours très proche de ce que tu pouvais comprendre. C’est en cherchant trop le grand et lourd message songé sartrien que tu t’es enlisé dans le cloaque-prestige et que tu as raté l’ensemble compact de sensations et d’émotions insolites, inusitées et douloureuses auxquelles on te conviait.

Po-pol: Bon. Je vais le lire.

Ysengrimus: Bonne idée.

Po-pol: Dans une quarantaine d’années… et avec le pseudo Ysengrimus à la clef.

Ysengrimus: Sale mioche.

Po-pol: Vieille barbe.

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France, 1940...

France, 1940…

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Les quarante premières additions aux «Pensées philosophiques» de Diderot

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2019

Denis Diderot

Écrite en 1762, L’Addition aux Pensées Philosophiques de Denis Diderot (1773-1784), fut publié anonymement en 1770 sous le titre Pensées sur la religion. Ce recueil fait suite aux Pensées philosophiques publiées, anonymement aussi, en 1746. Continuant de jouer de l’aphorisme, Diderot nous sert les raisonnements «spontanées» de l’homme simple pensant logiquement, sans malice, et ratiocinant les apories irréconciliables de son éducations religieuse. Manifeste athée en échancrures, ferme et acide, cette présentation syncopée apparaît aujourd’hui comme un texte humoristique pétillant de candeur satirique et d’intelligence, tout en ne perdant rien de la portée critique corrosive qui fit sa force et son immense succès d’époque. Bigots et fidéistes de toutes confessions s’abstenir…

1. Les doutes, en matière de religion, loin d’être des actes d’impiété, doivent être regardés comme de bonnes oeuvres, lorsqu’ils sont d’un homme qui reconnaît humblement son ignorance, et qu’ils naissent de la crainte de déplaire à Dieu par l’abus de la raison.

2. Admettre quelque conformité entre la raison de l’homme et la raison éternelle, qui est Dieu, et prétendre que Dieu exige le sacrifice de la raison humaine, c’est établir qu’il veut et ne veut pas tout à la fois.

3. Lorsque Dieu de qui nous tenons la raison en exige le sacrifice, c’est un faiseur de tours de gibecière qui escamote ce qu’il a donné.

4. Si je renonce à ma raison, je n’ai plus de guide: il faut que j’adopte en aveugle un principe secondaire, et que je suppose ce qui est en question.

5. Si la raison est un don du ciel, et que l’on en puisse dire autant de la foi, le ciel nous a fait deux présents incompatibles et contradictoires.

6. Pour lever cette difficulté, il faut dire que la foi est un principe chimérique, et qui n’existe point dans la nature.

7. Pascal, Nicole, et autres ont dit : «qu’un dieu punisse de peines éternelles la faute d’un père coupable sur tous ses enfants innocents, c’est une proposition supérieure et non contraire à la raison.» mais qu’est−ce donc qu’une proposition contraire à la raison, si celle qui énonce évidemment un blasphème ne l’est pas?

8. Égaré dans une forêt immense pendant la nuit, je n’ai qu’une petite lumière pour me conduire. Survient un inconnu qui me dit: mon ami, souffle ta bougie pour mieux trouver ton chemin. Cet inconnu est un théologien.

9.  Si ma raison vient d’en haut, c’est la voix du ciel qui me parle par elle; il faut que je l’écoute.

10. Le mérite et le démérite ne peuvent s’appliquer à l’usage de la raison, parce que toute la bonne volonté du monde ne peut servir à un aveugle pour discerner des couleurs Je suis forcé d’apercevoir l’évidence où elle est, et le défaut d’évidence où l’évidence n’est pas, à moins que je ne sois un imbécile; or l’imbécillité est un malheur et non pas un vice.

11. L’auteur de la nature, qui ne me récompensera pas pour avoir été un homme d’esprit, ne me damnera pas pour avoir été un sot.

12. Et il ne te damnera pas même pour avoir été un méchant. Quoi donc! N’as−tu pas déjà été assez malheureux d’avoir été méchant?

13. Toute action vertueuse est accompagnée de satisfaction intérieure; toute action criminelle, de remords; or l’esprit avoue, sans honte et sans remords, sa répugnance pour telles et telles propositions; il n’y a donc ni vertu ni crime, soit à les croire, soit à les rejeter.

14. S’il faut encore une grâce pour bien faire, à quoi a servi la mort de Jésus−Christ?

15. S’il y a cent mille damnés pour un sauvé, le diable a toujours l’avantage, sans avoir abandonné son fils à la mort.

16. Le dieu des chrétiens est un père qui fait grand cas de ses pommes, et fort peu de ses enfants.

17. Ôtez la crainte de l’enfer à un chrétien, et vous lui ôterez sa croyance.

18. Une religion vraie, intéressant tous les hommes dans tous les temps et dans tous les lieux, a dû être éternelle, universelle et évidente; aucune n’a ces trois caractères. Toutes sont donc trois fois démontrées fausses.

19. Les faits dont quelques hommes seulement peuvent être témoins sont insuffisants pour démontrer une religion qui doit être également crue par tout le monde.

20. Les faits dont on appuie les religions sont anciens et merveilleux, c’est−à−dire les plus suspects qu’il est possible, pour prouver la chose la plus incroyable.

21. Prouver l’évangile par un miracle, c’est prouver une absurdité par une chose contre nature.

22. Mais que Dieu fera−t−il à ceux qui n’ont pas entendu parler de son fils? Punira−t−il des sourds de n’avoir pas entendu?

23. Que fera−t−il à ceux qui, ayant entendu parler de sa religion, n’ont pu la concevoir? Punira−t−il des pygmées de n’avoir pas su marcher à pas de géant?

24. Pourquoi les miracles de Jésus−Christ sont−ils vrais, et ceux d’Esculape, d’Apollonius de Tyane et de Mahomet sont−ils faux?

25. Mais tous les juifs qui étaient à Jérusalem ont apparemment été convertis à la vue des miracles de Jésus−Christ? Aucunement. Loin de croire en lui, ils l’ont crucifié. Il faut convenir que ces juifs sont des hommes comme il n’y en a point; partout on a vu les peuples entraînés par un seul faux miracle, et Jésus−Christ n’a pu rien faire du peuple juif avec une infinité de miracles vrais.

26. C’est ce miracle−là d’incrédulité des juifs qu’il faut faire valoir, et non celui de sa résurrection.

27. Il est aussi sûr que deux et deux font quatre, que César a existé; il est aussi sûr que Jésus−Christ a existé que César. Donc il est aussi sûr que Jésus−Christ est ressuscité, que lui ou César a existé. Quelle logique! L’existence de Jésus−Christ et de César n’est pas un miracle.

28. On lit dans la vie de Monsieur de Turenne, que le feu ayant pris dans une maison, la présence du saint−sacrement arrêta subitement l’incendie. D’accord. Mais on lit aussi dans l’histoire, qu’un moine ayant empoisonné une hostie consacrée, un empereur d’Allemagne ne l’eut pas plus tôt avalée qu’il en mourut.

29. Il y avait là autre chose que les apparences du pain et du vin, ou il faut dire que le poison s’était incorporé au corps et au sang de Jésus−Christ.

30. Ce corps se moisit, ce sang s’aigrit. Ce dieu est dévoré par les mites sur son autel. Peuple aveugle, égyptien imbécile, ouvre donc les yeux!

31. La religion de Jésus−Christ, annoncée par des ignorants, a fait les premiers chrétiens. La même religion, prêchée par des savants et des docteurs, ne fait aujourd’hui que des incrédules.

32. On objecte que la soumission à une autorité législative dispense de raisonner. Mais où est la religion, sur la surface de la terre, sans une pareille autorité?

33. C’est l’éducation de l’enfance qui empêche un mahométan de se faire baptiser; c’est l’éducation de l’enfance qui empêche un chrétien de se faire circoncire; c’est la raison de l’homme fait qui méprise également le baptême et la circoncision.

34. Il est dit dans Saint Luc, que Dieu le père est plus grand que Dieu le fils, pater major me est. Cependant, au mépris d’un passage aussi formel, l’église prononce anathème au fidèle scrupuleux qui s’en tient littéralement aux mots du testament de son père.

35. Si l’autorité a pu disposer à son gré du sens de ce passage, comme il n’y en a pas un dans toutes les écritures qui soit plus précis, il n’y en a pas un qu’on puisse se flatter de bien entendre, et dont l’église ne fasse dans l’avenir tout ce qu’il lui plaira.

36. Tu es petrus, etc. Est−ce là le langage d’un dieu, ou une bigarrure digne du seigneur des accords?

37. In dolore paries. Tu engendreras dans la douleur, dit Dieu à la femme prévaricatrice. Et que lui ont fait les femelles des animaux, qui engendrent aussi dans la douleur?

38. S’il faut entendre à la lettre, pater major me est, Jésus−Christ n’est pas Dieu. S’il faut entendre à la lettre, hoc est corpus meum, il se donnait à ses apôtres de ses propres mains; ce qui est aussi absurde que de dire que Saint Denis baisa sa tête après qu’on la lui eut coupée.

39. Il est dit qu’il se retira sur le mont des oliviers, et qu’il pria. Et qui pria−t−il? Il se pria lui−même.

40. Ce Dieu, qui fait mourir Dieu pour apaiser Dieu, est un mot excellent du baron de la Hontan. Il résulte moins d’évidence de cent volumes in−folio, écrits pour ou contre le christianisme, que du ridicule de ces deux lignes.

41. Dire que l’homme est un composé de force et de faiblesse, de lumière et d’aveuglement, de petitesse et de grandeur, ce n’est pas lui faire son procès, c’est le définir.

(Denis Diderot, Addition aux Pensées philosophiques, 1762)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Sur la RÉFUTATION DE L’ÉCLECTISME de Pierre Leroux (1839)

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2019

CRAZY PATCHWORK de Sharon Boggon

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On part d’une critique formulée, il y a cent-quatre-vingts ans, dans les premières décennies du dix-neuvième siècle, par le philosophe déiste et socialiste Pierre Leroux (1797-1871) à l’encontre de la philosophie institutionnelle française, représentée alors par l’école psychologisante de Victor Cousin (1792-1867). Ce dernier, philosophe de la chaire, universitaire bon teint, est un bidouilleur patenté qui varnousse pompeusement entre la gauche socialisante et la droite cléricale. Pas vraiment aligné, finasseur, verbeux mais globalement superficiel, il pêche de ci de là des idées philosophiques qui le bottent chez les grands philosophes de son temps et il en fait de la soupe. Après l’avoir personnellement rencontré outre-Rhin, Hegel a dit de Victor Cousin qu’il faisait ses commissions philosophiques en Allemagne. Ledit Victor Cousin a cependant aussi picoré chez Descartes, chez Locke, chez Malebranche, chez Condillac etc… sans jamais vraiment systématiser… ou même radicalement comprendre ce qu’il reprenait aux auteurs qu’il traduisait, glosait ou fréquentait. Aussi, comme il n’avait pas de système de pensée très original ou très précis, son adversaire idéologique Pierre Leroux le voyait, en fait, comme rien d’autre qu’une sorte de crypto-sceptique.

Il [Victor Cousin] est sceptique en effet, et jamais en vérité on ne le fut davantage. Seulement il n’ose pas le dire; en quoi il a vraiment tort, car il faut toujours paraître ce qu’on est. Mais, réduit à l’impuissance de comprendre la raison des diverses philosophies, il a fait de cette impuissance même un système, et il a appelé cela éclectisme. Dans sa bouche, ce mot équivaut donc à cette proposition: Il y a fatalement quatre systèmes de philosophie qui comprennent tous les systèmes, et qui sont également légitimes, savoir: le matérialisme, le spiritualisme, le mysticisme, et le scepticisme; prenez celui que vous voudrez, et ne m’en demandez pas davantage.

Pierre Leroux, Réfutation de l’éclectisme, 1839, p 273.

On se retrouve donc avec une philosophie de la picosse magasineuse. On ramasse ce qui fait notre affaire et on l’organise grosso modo, pour le show institutionnel, sans trop s’inquiéter des contradictions internes que ça charrie. En cordant linéairement ensemble ce que Pierre Leroux appelle quatre systèmes divergents nécessaires (le matérialisme, le spiritualisme, le mysticisme, et le scepticisme), on restreint la complexité du déploiement philosophique, on écrase des nuances cruciales, on interrompt le débat trop vite, en enchevêtre des problématiques, on fait du cherry-pick en se pensant intelligent, alors qu’en réalité, on produit à la fois de l’esquinte douloureuse et du mélange confus. Pour remettre (brièvement) ces quatre catégories —quatre désignations de courants philosophiques, en fait— en bon ordre, il faut rajouter celles qui manquent et remettre en place un certain nombre de niveaux étagés de la pensée fondamentale (ceci n’est en rien exhaustif — j’ai mis les catégories de Victor Cousin en gras italique, pour bien faire sentir l’effet de saupoudre éclectique):

 Au niveau de la philosophie ontologique (doctrine de l’être), le Matérialisme s’oppose en fait à l’Idéalisme (ce que Cousin appelle Spiritualisme). La question posée est alors celle de savoir si le monde matériel détermine le monde idéel ou spirituel (c’est la position du Matérialisme) ou si le monde idéel (ou spirituel) détermine le monde matériel (c’est la position de l’Idéalisme). Ceci est le débat ontologique fondamental de toute l’histoire connue de la philosophie et, de ce fait, cela sert d’assise à toute autre facette pouvant figurer dans un système de pensée fondamentale, vernaculaire ou savant.

Au niveau de la philosophie gnoséologique (doctrine de la connaissance), le Rationalisme s’oppose au Mysticisme (qui, lui-même, n’est jamais qu’une forme restreinte d’Irrationalisme). La question posée est alors celle de savoir si la connaissance de ce qui n’est pas immédiatement perceptible doit reposer sur des démonstrations corrélantes, éventuellement vérifiables (c’est la position du Rationalisme, comme doctrine mobilisant la Rationalité) ou sur des pulsions certifiantes de l’affect, ou encore des croyances traditionnellement reçues, mais invérifiables (c’est la position de l’Irrationalisme, prenant des dimensions de Mysticisme s’il se formule dans le cadre spécifique de certains dispositifs religieux restreints).

Au niveau de l’attitude critique (qui n’est jamais qu’un des segments de la gnoséologie), le Dogmatisme (il est possible de tout savoir vu que, justement et incidemment, je sais tout — on notera que le Mysticisme incorpore habituellement un forte tendance dogmatique) s’oppose au Scepticisme (mal préparé, je doute de tout, donc je ne sais rien et, en fait, je crois qu’on ne peut pas vraiment connaître les choses). Ces deux postures sont à renvoyer dos à dos, au profit d’une attitude dialectique tierce, concernant le mouvement contradictoire de la progression historique et collective de la connaissance (tout peut s’apprendre, rien n’est inconnaissable en soi, mais l’on ne sait pas tout encore, donc il faut prévoir que nos systèmes seront amplement à revoir).

Bon, je vais éviter de m’étendre. En effet, pas besoin de touiller la tradition philosophique très longtemps pour s’aviser du fait que ces ci-devant quatre systèmes divergents nécessaires (le matérialisme, le spiritualisme, le mysticisme, et le scepticisme) de Victor Cousin sont disposés, côte à côte sur une tablette, chez lui (en attendant d’être intempestivement immergés dans la soupière). Cela se joue de façon parfaitement lacunaire, bizounée et incohérente. Mais laissons plutôt Pierre Leroux continuer de s’insurger et d’exprimer son agacement.

De l’idée même de l’éclectisme comme moyen d’arriver à la vérité.

L’éclectisme système, consistant dans la constatation de quatre systèmes divergents nécessaires, est une si énorme absurdité que ni M. Cousin ni ses élèves n’ont pu s’y tenir. Aussi n’est-ce réellement pas à titre de système, mais plutôt à titre de méthode, que l’on a répété le mot d’éclectisme après M. Cousin. Lui-même, en 1829, après ses Préfaces et ses Cours, en est venu à déserter l’idée de système pour définir l’éclectisme une sorte de tentative d’accommodement entre des idées diverses. «Qu’est-ce que l’éclectisme» dit-il en tête du Manuel de Tennemann; «c’est ne repousser aucun système, et n’en accepter aucun en entier; négliger ceci, prendre cela, choisir dans tout ce qui parait vrai et bon, et par conséquent durable. Il est évident que chacun des systèmes que nous ont légué les dix-septième et dix-huitième siècles (systèmes aussi anciens que la philosophie et inhérents à l’esprit humain) n’est pas absolument faux puisqu’il a pu être; mais il est de toute évidence aussi que nul de ces systèmes n’est absolument vrai, puisqu’il a cessé d’être, à l’encontre de la vérité absolue, qui, si elle paraissait, éclairerait, rallierait, soumettrait toutes les intelligences.» Voilà donc, en 1829, M. Cousin qui reconnaît qu’il y a une vérité qui pourrait rallier les intelligences. Que devient, je le demande, son système de la nécessité absolue des quatre systèmes?

Considéré comme méthode, l’éclectisme ne supporte pas l’examen. Car pour choisir entre plusieurs systèmes, il faut avoir un motif de choisir, c’est-à-dire qu’il faut savoir d’une certaine façon ce que l’on cherche. M. Cousin lui-même a reconnu quelque part cette vérité: «Pour recueillir et réunir les vérités éparses dans les différents systèmes,» dit-il (Préface de 1826), «il faut d’abord les séparer des erreurs auxquelles elles sont mêlées; or pour cela il faut savoir les discerner et les reconnaître; mais pour reconnaître que telle opinion est vraie ou fausse, il faut savoir soi-même où est l’erreur, et où est la vérité; il faut donc être ou se croire déjà en possession de la vérité, et il faut avoir un système pour juger tous les systèmes. L’éclectisme suppose un système déjà formé qu’il enrichit et qu’il éclaire encore.» Malheureusement pour l’éclectisme de M. Cousin, son système consistant dans la nécessité de l’existence et du développement de plus en plus large de quatre systèmes inconciliables puisqu’ils sont nécessaires, il s’ensuit que M. Cousin est vraiment incompréhensible lorsqu’il parle de conciliation entre les systèmes!

Qu’est-il donc résulté de tant de contradictions? C’est que le public n’a entendu par éclectisme qu’une disposition à accepter indifféremment toutes sortes d’opinions. «L’éclectisme» dit un disciple de cette école, «s’applique aussi au goût tant physique qu’esthétique. Un gastronome qui, acceptant les jouissances de quelque part qu’elles lui viennent, ne dédaigne pas un mets par la seule raison qu’au lieu d’être un produit de la cuisine française, il appartient à la cuisine anglaise, italienne, espagnole, mérite la qualification d’éclectique, aussi bien que le littérateur qui, sachant bien qu’aucune nation n’a le monopole du génie des lettres ou des arts, et que les formes de la beauté peuvent varier, admet des genres divers, Shakespeare et Corneille, Racine et Schiller, Voltaire et Milton, à condition seulement que ces genres soient raisonnables et dignes d’intérêts. On connaît le charmant dessin de Charlet qui exprime ainsi cette idée:Déjeunons avec le classique et soupons avec le romantique: il y a d’excellents morceaux à manger dans les deux écoles (Encyclopédie des gens du monde.

Je ne connais pas, en effet, une meilleure définition de l’éclectisme.

Pierre Leroux, Réfutation de l’éclectisme, 1839, pp 261-263.

 Méfions-nous, si vous le voulez bien, des exemplifications (littéraires ou gastronomiques) un peu trop digestes. Comme philosophe —et comme philosophe strictement—, il faut bien voir comment Victor Cousin en est venu à ce genre de conception picosseuse et touristique de la philosophie. Il est une sorte de compilateur scolaire. Il a traduit des grands philosophes, glosé des grands philosophes, rencontré, même, des grands philosophes. Il a magasiné la philosophie comme on magasine de la bouffe, justement (sans s’en méfier, lui, de cette analogie comportementale). Or, ça marche pour la bouffe, justement, cette attitude. Il n’y a rien de nocif à tout essayer, en gastronomie. Cette dernière est une discipline pratique, concrète et empirique. On peut goûter des mets achevés, dans l’ordre ou dans le désordre, cela ne nous tuera pas car, en cuisine et en gastronomie, si tout n’est pas obligatoirement harmonieux, tout est nécessairement comestible. Les erreurs, les maladresses, sont donc soit voulues, soit hardies, soit innocentes. Et les possibilités d’empoisonner sont beaucoup plus rares que les possibilités de dissoner. C’est cela —cette sérénité multidirectionnelle du goûteur— qui épuise rapidement la métaphore culinaire en matière de pensée fondamentale.

C’est que, sur la question des catégories fondamentales, justement, l’erreur radicale de Victor Cousin consiste à partir des philosophes et à aller (dans un contexte de traduction textuelle, de dissertation universitaire, ou de rencontre mondaine) à la pêche aux choses intelligentes, donc aux catégories (qui passeront par là, si tant est). Or, en bonne méthode, il faut faire exactement le contraire: il faut partir des questions fondamentales (qui, elles-mêmes, émergent du monde) et aller, par la suite, plus tard, à la pêche aux philosophes ayant, au cours du développement des crises historiques, abordé les problèmes qu’elles nous posent, ces idées problématiques de fond. Le principe de départ ne doit pas être une démarche (scolaire, notamment) de collection de penseurs intelligents, de grosses bolles, d’amis savants, de grands sages (et, corollairement, de leurs conceptions philosophiques) mais bien un travail de synthèse philosophique (et, corollairement, l’approche des cohortes de penseurs ayant militer pour les idées incorporées au sein de notre synthèse). C’est de cette façon qu’il faut renouveler la pensée, tant dans l’empirique que dans le logique.

Oui, il doit y avoir un nouvel instrument logique, un nouvel organum, comme parlent Aristote et Bacon. Mais son nom est SYNTHÈSE, et non pas éclectisme. Il ne consiste pas à opérer mécaniquement pour ainsi dire sur les idées; mais il consiste à recueillir la vie cachée sous les idées, pour faire revêtir à cette vie d’autres idées, pour lui donner une nouvelle forme, une nouvelle manifestation.

Pierre Leroux, Réfutation de l’éclectisme, 1839, p 264.

Le ferment critique sous-tendant l’ouvrage Réfutation de l’éclectisme va beaucoup plus loin que le simple rapport de force, daté lui, entre Pierre Leroux et Victor Cousin. Il y a ici, sur la question de l’éclectisme et de la dialectique problématique de l’esprit de système, une crise gnoséologique permanente qui traverse radicalement l’intégralité de l’attitude philosophique et des méthodes (spéculatives ou heuristiques) s’y rattachant.

Aussi, restons à la fois modestes et prudents… comme le serait, éventuellement, je sais pas, moi… un automobiliste éléphant.

Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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