Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Comment le professeur Henri Gazon m’a (bien involontairement) enseigné la circonspection intellectuelle

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2020

Une des pochettes de disques du Professeur Henri Gazon (1973)

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Le professeur Henri Gazon (1909-1982) est un fameux charlatan de ma jeunesse, un petit peu oublié aujourd’hui. C’était un astrologue ou plutôt, libération sexuelle de l’époque oblige, un sexologue-astrologue. Il œuvrait, avec une ostentation toute flegmatique, à corréler la libido de ces dames avec quelque chose comme leur carte astrale. Et ça fonctionnait. Ça roulait sur les chapeaux de roues. Le public féminin, des dames de la génération de ma mère (1924-2015), marchait à fond dans la combine. Les bonnes dames se présentaient aux conférences du professeur Henri Gazon, suivaient ses émissions de télé, achetaient ses livres et même ses disques. Rationaliste au ras de mottes et cartésienne des plus terre à terre, ma mère, elle-même, ne poissonnait pas une seule seconde dans le baratin du professeur Gazon. Je l’entends encore expliquer à notre voisine, par-dessus la haie, avec une conviction non feinte: Ben voyons donc! Vous vous laissez avoir parce qu’il a de la prestance et qu’il s’habille bien. Ça vous fait le même effet que les curés d’autrefois… Et tout était dit.

Le professeur Gazon s’habillait effectivement en noir et cultivait jusqu’à l’affectation une prestance bonhomme à l’ancienne. On aurait dit une sorte d’Edgar Cayce francophone. Il avait un sens discrètement efficace de son image médiatique. C’était un sphinx. Il était littéralement impossible de le démonter ou de le faire sortir de ses gongs, sur un plateau de télévision. Toujours impavide, onctueux, la voix grave, le geste à la fois ample et économique, il captivait. On le voyait très souvent dans les émissions estivales de semaine, les émissions s’adressant de fait à la clientèle féminine, encore largement domestique à l’époque. Faussement éminent, il exposait, dans ces programmes du midi, ses analyses sexologiques bidons et son astrologie fumeuse. Parfois, il répondait à des questions de lignes ouvertes, parfois on le confrontait à d’autres invités, moins charismatiques que lui et qui cherchaient habituellement, sans trop y parvenir, à démonter ses diverses charlataneries à la mode.

En 1973, j’avais quinze ans. On me pardonnera le caractère lacunaire du contexte du souvenir, pourtant vif et tangible lui, que je vais évoquer. Il y avait à l’époque une sorte de boutefeu télévisuel de service que nous appellerons, faute de mieux, monsieur Piquet. Hargneux, vif, roué, habituellement efficace dans ses réparties, Piquet servait souvent d’avocat du diable de service, à la télé du midi. Il avait lui-même une émission de lignes ouvertes dont j’oublie le titre mais que je ne ratais pas (j’en entend encore la musique de générique dans ma tête). La hargne de Piquet et sa couverture hoqueteuse de l’actualité nationale et internationale, en compagnie de ses téléspectateurs redondants au téléphone, s’accompagnaient parfaitement d’un bon sandwich jambon fromage, les jours pluvieux ou même ensoleillés d’été.

Alors, un jour, quelqu’un d’autre a l’heureuse idée d’inviter monsieur Piquet à débattre sur son émission avec le Professeur Henri Gazon. Je n’allais pas rater cette joute. Sans trop me soucier de son contenu, je me demandais surtout lequel des deux, l’irascible Piquet ou le flegmatique Gazon, aurait le dessus. Cela s’annonçait comme une savoureuse empoigne entre Woody Woodpecker et Yogi Bear, si vous voyez ce que je veux dire. Ça promettait d’être à la fois parfaitement divertissant et sans grandes conséquences. J’étais à mille lieux de m’apprêter à vivre une des révolutions intellectuelles majeures de ma vie, qui me détermine encore pleinement aujourd’hui.

Dès le début, la joute remplit superbement ses promesses. Piquet attaque Gazon avec virulence et ne le lâche pas d’une semelle. L’aptitude habituelle de Gazon à occuper et dominer l’espace est promptement déstabilisée par la virulence de Piquet. Le Professeur Gazon ne perd fichtre rien de sa bonhomie usuelle mais il est clair que son monologue tranquille est échancré voire déchiqueté par l’action argumentative, corrosive et interruptive, de Piquet. On en est encore autour de la fameuse corrélation entre pulsions libidineuses et impact des astres. Piquet mène la charge (je reproduis approximativement le dialogue).

Piquet: Mais enfin, à peu près n’importe quoi, dans notre quotidien, peut impacter sur la libido et en incurver les tendances.

Gazon: Que voulez vous dire?

Piquet: Eh bien… je me réfère ici à la fameuse Méthode de Psychologie Populaire du grand psychologue français Lecarnaie. Vous connaissez le docteur Pierre Lecarnaie.

Gazon: Oui, oui.

Piquet: Ses travaux sur la psychologie des masses font autorité.

Gazon: Absolument, c’est incontestable.

Piquet: Eh bien le docteur Lecarnaie corrèle la libido de certains de ses patients avec leur activité de jardinage. Dans d’autres cas, il y a rapprochement entre le rythme sexuel et le rythme des parties de tennis de la patiente. Ou de ses périodes de lecture.

Gazon: Bon, je veux bien.

Piquet: De là à pieusement conditionner sa charge libidineuse à la lecture des Horoscopes du Professeur Gazon, il n’y a qu’un pas, vous ne me direz pas.

Gazon: Ah non. Je vous demande pardon, mon brave. C’est totalement différent. Les prédictions que je propose dans mes cartes du ciel sont faites longtemps à l’avance. Pas à la petite semaine, comme dans vos exemples.

Etc…

Et le débat se poursuit encore ainsi pendant une bonne quinzaine de minutes. Seize minutes plus tard, au beau milieu de tout et de rien, Piquet s’exclame, triomphal: Quoi qu’il en soit, Professeur Gazon, je détiens la preuve irréfutable de votre malhonnêteté. J’ai fait référence tout à l’heure aux travaux inexistants d’un docteur Lecarnaie de mon invention, en vous demandant si vous connaissiez cet être totalement imaginaire. Et vous m’avez répondu oui, sans frémir. Comment peut-on alors faire confiance à un menteur aussi frontal et aussi impudent que vous. Futé, Gazon reste de marbre, ne se laisse nullement démonter et opte, sans frémir, pour la feinte par extinction. Entendre qu’il continue de débattre sur le sujet principal du moment comme s’il ne venait tout simplement pas d’entendre cet aparté assassin de son adversaire. Comme l’émission touche déjà à sa fin, Piquet ne dispose pas de l’occasion de replanter le couteau en cette plaie perfide. Gazon s’en tire donc parfaitement indemne. Les choses continuèrent, comme si de rien n’était, de bien se passer pour lui, ce jours-là et les jours suivants. Ses ventes de livres et de disques ne se trouvèrent nullement altérées par un tel flagrant délit. Ses conférences ultérieures ne furent nullement désertées.

Par contre le petit Po-pol, lui, il était intégralement sidéré, devant son poste. Je découvrais littéralement cette stratégie argumentative perfide. On vous fait croire à l’existence d’une réalité imaginaire et lorsque vous acquiescez, patatras, on vous prend au piège dans le gluau fatal de votre propre cuistrerie. Avant ce chemin de Damas télévisuel fatidique, j’avais souvent fait semblant de connaître des choses dont j’ignorais tout, notamment face aux tikus de la rue. Oh, je m’étais bien fait pincer une ou deux fois, à faire croire aux epsilons du coin que j’avais vu un épisode de Batman dont je ne connaissais pas le premier mot. Profits et pertes de ma petite vie sociale neuneu de ce temps. Cela n’avait pas vraiment porté à conséquence. Je n’y avais jamais vraiment repensé. Mais subitement, ici, en quadraphonie, un digne monsieur vêtu de noir qui vendait des livres et des disques venait de se faire capturer en flagrant délit d’ignorance mal gérée par un adversaire argumentatif, en direct, dans le collimateur du téléviseur, devant les masses. Cela me fit une très grosse impression.

Bien abruptement et bien involontairement, le professeur Henri Gazon venait de m’enseigner la circonspection intellectuelle. C’est dit et cela résonne encore au jour d’aujourd’hui. Il n’est pas payant de prétendre connaître quelque chose qu’on ne connaît pas. Cela pourrait toujours être un piège. Je me le tins pour dit. Je m’efforçai, suite à cette leçon édifiante, de ne plus jamais faire semblant de savoir ou de connaître des choses que je ne savais pas ou que je ne connaissais pas. Ce fut difficile, en ouverture de partie. Le cuistre ado se piquant d’ardeur intellective souffre toujours un peu, au début, d’admettre frontalement qu’il ne sait pas. Mais je tentai, par douloureuses étapes, de tourner le désavantage de mes béances en avantage. Le fait de ne pas connaître un truc qu’un Diafoirus quelconque m’enseignait me permettait de pieusement m’en imprégner, pour la fois suivante. Et graduellement, comme imperceptiblement, l’envie de montrer qu’on sait céda pas à pas le pas devant le simple plaisir d’apprendre, pur, nu et vrai. Au jeune Alcibiade se substituait tout doucement le vieux Socrate.

En commettant cette erreur de gros cuistre opaque, Henri Gazon ne m’avait pas vraiment prouvé sa malhonnêteté, disons la chose comme elle est. Cette dernière se nichait ailleurs, dans ses livres, dans ses disques, dans ses conférences. Sur le coup, c’est Piquet qui me parut bien plus malhonnête, vicieux et retors d’entraîner ainsi, dans le feu de l’action, sa lourde victime, sa dupe repue, dans un piège aussi grossier et facile. C’est nul autre que le cartésianisme de ma mère qui m’avait prévenu, d’assez longue date, contre l’astrologie à la Henri Gazon… oui, oui, longtemps avant cette algarade télévisuelle un peu vide avec ce monsieur Piquet bien oublié. Le jour où je syntonisai ce programme, je jugeais déjà en conscience que le bon et affable Professeur Gazon n’avait plus rien à m’apprendre. Ce fut une grande surprise de découvrir ainsi le contraire. Ce fut aussi une leçon de modestie supplémentaire. On a toujours besoin d’un plus cuistre que soi…

 

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RENCONTRE ONIRIQUE (par Claude Bolduc et Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2020

SIMÉLIDONTE, LE POÈTE ET LE PEINTRE VENUS D’EN BAS (RENCONTRE ONIRIQUE) de Claude Bolduc, 2019

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The poet and the painter
Casting shadows on the water
As the sun plays on the infantry
Returning from the sea…

Ian Anderson, Thick as a Brick, 1971

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Presentation. L’ouvrage Rencontre onirique articule la fécondation mutuelle de deux modes d’expression: peinture et poésie. Soixante-dix tableaux par le peintre Claude Bolduc ont mené à l’engendrement de soixante-dix poèmes par le poète Paul Laurendeau. Le lieu de rencontre est l’espace onirique. Les deux artistes ont fusionné leurs hantises et obsessions et les ont amenées à opérer de concert, dans deux dispositifs créatifs distincts. Le principe volontaire guidant ce travail est que l’hermétisme n’est pas une fin en soi mais un moyen de lacérer le propos artistique de toute la densité voulue de sa douleur. Aussi, l’hermétisme d’un des modes d’expression se résout souvent dans la clarté de l’autre. Les deux arts s’arc-boutent et s’entraident pour livrer l’image aux preneurs de mots et susurrer le mot aux capteurs d’images. Rencontre de deux arts vénérables, rencontre de deux artistes impétueux, rencontre onirique tant dans l’espace de l’irréel que dans le monde des faits.

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De la pictopoésie dans l’univers visuel de Claude Bolduc. Le principe pictopoétique tel que nous le développons ici vient de Guillaume Apollinaire (1880-1918). La dernière partie du recueil Alcools (1913), intitulée Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée présente trente images (qu’on appelle techniquement des bois) du dessinateur Raoul Dufy (1877-1953) suivies chacune d’un titre et de quatre vers du poète, en octosyllabiques ou en alexandrins. Plus d’un siècle plus tard, nous avons complexifié la démarche en rallongeant et modernisant le bout rimé et surtout en travaillant plus dynamiquement le titrage. Si Apollinaire commentait le lapin, l’image et la petite épigramme s’intitulaient tout simplement Le lapin, sans plus. Nous avons enrichi le jeu, en lui insufflant une dimension plus aléatoire et plus automatiste de déclencheur poétique. Ici, le titre du poème vient tout simplement du peintre, de son monde, de son processus d’engendrement. En procédant ainsi, en plus de fournir le crucial cadre visuel, mon imagier, qui est aussi un solide concepteur de récits, avance d’un cran dans le projet poétique en formulant sans tergiverser la direction déterminante de ce que fera le poème. Ajoutons que les connaissances picturales, ethnoculturelles et thématiques manifestées et exprimées ici viennent aussi de l’imagier.

Outre ses qualités plastiques spécifiques, le travail de Claude Bolduc déploie, de fait, une grande richesse narrative. Le trait précis, voire ciselé, construit des univers interactifs complexes, peuplés de figurines étranges aux modus operandi multiples et fréquemment indéfinissables. L’œuvre picturale de Bolduc se prête ainsi, par plusieurs de ses aspects, à un compagnonnage avec l’écriture. D’abord les tableaux de Bolduc, qui sont souvent conceptualisés comme des récits visuels, font fréquemment l’objet de scripts ou de synopsis, rédigés par le peintre, antérieurement à la mise sur toile de l’œuvre. De plus, les œuvres de Bolduc, sont souvent des fresques polymorphes, faisant appel à un large héritage ethnoculturel. Mythologie, paganisme, imagerie judéo-chrétienne, tarots etc… toutes ces facettes visuelles et symboliques sont mobilisées et forment régulièrement le fond allusif ou la trame centrale des tableaux de Bolduc. Plusieurs des toiles se répondent entre elles, comme le ferait, par exemple, un chemin de croix ou une tapisserie médiévale. Claude Bolduc lui-même a, d’autre part, dans certains cas, produit des textes descriptifs et explicatifs visant à fournir le décodage herméneutique des fables ou des trames de ses propres œuvres. Parfois hermétiques, parfois explicites, il est indéniable que les tableaux de Bolduc sont logogènes (en ce sens qu’ils sont des déclencheurs de parole, verbale ou textuelle).

La pictopoésie acquiert donc, dans notre travail, une configuration méthodologique très précise que l’on peut résumer en trois points: 1) le tableau ou le dessin préexiste au pictopoème et est l’exclusive source d’engendrement (ou source d’inspiration) du texte. 2) Le tableau ou le dessin est intitulé par le peintre et le titre du tableau ou du dessin devient automatiquement le titre du pictopoème. Le seul élément de discours passant du peintre au poète, avant la rédaction du pictopoème, est le titre du tableau ou du dessin. 3) Le pictopoème est court, subordonné. Il ne revendique aucune dimension justificative ou explicative du tableau ou du dessin (l’explication interprétative de l’œuvre du peintre reste la prérogative du peintre). Si le pictopoème retient des éléments descriptifs et narratifs du tableau ou du dessin, il les mobilise au sein d’un travail textuel alternatif, distinct, et qui préserve intégralement l’autonomie de l’œuvre peinte ou dessinée par rapport à l’œuvre écrite.

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Claude Bolduc. Claude est peintre et dessinateur. Sa vision résulte exclusivement de son imagination. Son œuvre présente des figures zoomorphes et anthropomorphes qui sont souvent enchevêtrées dans des collectifs complexes autant que dans des formes et des structures géométriques. Un symbolisme très riche émane de son travail. La dimension religieuse de certains de ses tableaux et dessins procède habituellement moins du sacré que du profane. Sexualité, mythologie et onirisme sont aussi des éléments clefs de son œuvre.

Paul Laurendeau. Paul est co-auteur de l’ouvrage collectif Entretien avec quatre philosophes, (Éditions Hurtubise HMH). Il a aussi publié un certain nombre de romans, d’essais et de recueils de poésie aux Éditions ELP. En pictopoésie, il a notamment travaillé avec le photographe français Allan Erwan Berger pour produire des imagiaires (sous le pseudonyme-valise LauBer). Il a produit avec le peintre Namun le recueil de pictopoésie picturale en fascicule Imagiaire Tshinanu. Il anime et rédige le blogue d’opinion Le Carnet d’Ysengrimus.

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Claude Bolduc, Paul Laurendeau, (2019), RENCONTRE ONIRIQUE, Les Éditions du Grand Élan, coll. Vues d’Artistes, 166 p.

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Erreur de jeunesse

Posted by Ysengrimus sur 20 mai 2020

Jacques Parizeau (1930-2015) et René Lévesque (1922-1987), quelque part entre 1976 et 1980

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Elle est très intéressante cette question des erreurs de jeunesse. Sans trop réfléchir, on y engouffre souvent un peu n’importe quoi. On connait la formule rebattue sur ce genre de question. On passe sommairement sa vie en revue, d’un ton boudeur, et tout ce qui nous contrarie au jour d’aujourd’hui, on cherche à se le déraciner du passé en criant à l’erreur de jeunesse. Vous voyez un peu l’affaire, j’ai pas besoin de m’étaler sans fin. Les champs sentimentaux et professionnels de nos modestes vies sont jonchés de petits et de grands moments qu’on juge plus sévèrement aujourd’hui qu’autrefois. Certains poussent le bouchon jusqu’à regretter bien des choses. Les regrets, je vous le dis tout de suite, c’est pas trop mon truc. Je ne regrette pas une contrariété passée. Je me contente de la dédaigner. La vie est trop courte (et aussi, admettons-le: trop marrante) pour cultiver cette niaiserie inénarrable que sont les regrets.

On a donc tous, au plan sentimental, intellectuel, professionnel, artistique, politique… des portions de notre héritage personnel dont on se dit: bon… pas vargeux. Ou, pour revisiter le beau mot de Laurent Fabius après son désastreux débat avec Jacques Chirac en 1985: Il y a des fois avec et il y a des fois sans. Mais, pour autant et pour le coup, ces fois sans sont-elles nécessairement des erreurs? Là, je crois qu’il faut faire attention. La notion d’erreur est une notion grave, une idée qu’il faut traiter avec sagesse et neutralité. Avec respect même. Ce serait une… erreur que de ramener tout ce qui nous contrarie, à ce jour, dans nos actions raplapla d’autrefois, à des erreurs.

Pour la bonne et sereine compréhension de la notion d’erreur telle que je la conçois ici, je vais invoquer le plus beau de tous les sports, le baseball. Imaginons que je suis un joueur défensif, disons un arrêt-court. L’adversaire au marbre frappe la balle et elle me tombe directement dans le gant. Or, la balle est trop vive (ou je suis trop distrait) et elle sautille et me tombe des mains. Je l’ai échappée. Le frappeur, devenu coureur, est donc toujours au jeu (je ne suis pas parvenu à le retirer en captant la balle en vol) et le temps que je me ressaisisse, reprenne la balle sur le sol et puisse la relayer, le coureur est déjà au deuxième but. Il est donc resté au jeu non pas grâce à son adresse mais bien à cause de ma maladresse. Ma fiche statistique de joueur défensif est alors (dis)créditée d’une erreur, au sens tout technique de ce terme. Même ceux et celles qui ne sont pas intimes avec le baseball comprendront que l’erreur ici n’est pas soumise à des sentimentalités subjectives. Vous ne vous retrouvez pas avec, sur les bras, des vapes individuelles larmoyantes à rallonges, qui y voient une erreur et d’autre pas, et débattent, et discutaillent le coup sans fin. Non. Il n’y a pas, sur tout ceci, le moindre relativisme émotionnel de l’erreur. L’erreur est intégralement identifiable par des critères objectifs et factuels (comme dire: 2+2=5, c’est une erreur arithmétique, pour quiconque décode adéquatement les chiffres arabes et les signes d’opérations). Dans mon analogie au baseball, l’erreur est aussi —et ceci est crucial— un résultat interactif. Il s’agit donc de la finalisation d’un échange entre groupes (dans mon exemple, les deux équipes de baseball en joute, et leurs représentants, ainsi que tous ceux et celles qui comprennent le code du jeu). Ce qui est suggéré ici est qu’on ne fait pas une erreur tout seul. L’erreur est un rapport social.

Comme je suis celui que je suis, si mon erreur est sentimentale, elle concerne une femme, si mon erreur est artistique, elle concerne un texte (qui a fatalement été lu et critiqué, disons, mal reçu), si mon erreur est médicale, c’est que j’ai négligé les consignes ou les protocoles de mon médecin ou de mon dentiste. Cherchez l’erreur, ce sera toujours pour dénicher, en l’analysant adéquatement, la dialectique du rapport social qui couve, en son sein. L’erreur est un produit collectif et historique, une réalisation commune, presque consentie. On la contemple tous ensemble, on la voit, on la conçoit, on la pense, on en vit. Un autre élément clef va d’ailleurs jouer ici, c’est celui du caractère mental de l’erreur. Ce dernier est directement corrélé au statut d’intellectuel que je revendique, tant pour moi que pour l’époque. Les ci-devant hommes d’actions contemporains sont bien souvent des guérilleros de salon ou leurs équivalents affairistes ou sportifs. Par contre, de nos jours, tout le monde pense, tout le monde apprend, tout le monde s’informe, tout le monde observe la vie naturelle et sociale. Nous ne nous en rendons pas toujours compte mais nous vivons une période historique hautement intellectuelle, en soi. On ne passe pas une journée sans lire un texte ou le cogiter. Ici non plus, je n’ai pas besoin d’épiloguer. Regardez simplement ce que vous faites en ce moment. Conséquemment, l’erreur aura nécessairement une cruciale facette intellectuelle. Ce sera une erreur du savoir, de la compréhension du monde avant même, fort probablement, d’être une erreur d’action. Et ce, à plus forte raison si c’est une erreur de jeunesse. La jeunesse n’est-elle jamais autre chose que la préparation tâtonnante à l’action?

Arrivons-en justement à la susdite jeunesse. La voilà derrière nous, si vite. Et elle, elle est bien moins difficile à définir que la notion d’erreur. Il s’agit moins d’ailleurs de définir la jeunesse que de la délimiter. Dans la présente réflexion, les enfants ne font pas, au sens strict, des erreurs de jeunesse. Les enfants apprennent et n’apprennent pas certaines choses, dans leur petit monde. Mais, en tout et partie, on en reste là, de leurs errances. Les pots cassés des petiots ne sont pas des erreurs de jeunesse. Si un enfant se blesse ou s’enconne, c’est plus là l’erreur de ses parents que la sienne. Cette option descriptive fermement arrêtée, on délimitera, un peu arbitrairement, la jeunesse comme couvrant la décennie suivant le passage immédiat au statut d’adulte légal. On dira donc que la jeunesse, c’est entre 18 ans et 28 ans. Et vlan.

Attendu tous ces attendus, vous voici fins prêts à prendre connaissance de ma grande erreur de jeunesse. Elle s’est déployée entre mes 18 ans (1976, l’année où j’ai voté pour la toute première fois) et mes 26 ans (1984). Elle se formule comme suit:

ERREUR DE JEUNESSE

J’ai pris le Parti Québécois pour un parti socialiste
et j’ai orienté mon militantisme politique en conséquence.

Baseball oblige, cette erreur de jeunesse résulte de ma maladresse (de jeunesse aussi) plus que de l’adresse d’un des types dont vous voyez ci-haut la photo (le monsieur aux cheveux blancs et sans moustache). Ce personnage, René Lévesque (1922-1987), et son équipe de beaux parleurs se faisaient implicitement passer pour des socialistes. Leur parti politique chercha même, un temps, à devenir membre de l’Internationale Socialiste. Pourtant, de nombreux indices d’époque font que j’aurais dû (on sait que le principal verbe conjuguant l’erreur se formule toujours en j’aurais dû) voir que le Parti Québécois était un parti bourgeois comme les autres. J’avais même lu des textes militants groupusculaires très explicites en ce sens à l’époque et je n’ai pas voulu en tenir compte. Intellectuel de classe moyenne mal formé et outrecuidant, j’ai bel et bien échappé la balle à l’arrêt-court, sur cette question politique et historique, qui fut un petit peu l’enjeu d’un temps. En 1977, tous mes copains et copines d’université, jeunes guérilleros et guérillerettes de salon dans mon genre, flottaient collectivement sur la même erreur de jeunesse. On appelait alors le Parti Québécois, le Parti, tout simplement, parce que ça faisait plus léninien comme ça. On considérait donc, tous et toutes, en conscience, que le Parti Québécois était un parti social-démocrate (au sens fort que ce terme revêtait à l’époque) et que son programme souverainiste ne valait que comme projet de société (c’était le terme consacré du temps). Il s’agissait de libérer le Québec de ses entraves continentales capitalistes pour en faire une société socialiste, rien de moins. Je me souviens vivement du propos militant, généreux et senti, d’une de mes consœurs de classe, sur la quête du souverainisme: On fait pas ça pour remplacer les boss anglais par des boss québécois, on fait ça pour se donner collectivement une société sans boss. Et on appuyait notre sidérale candeur doctrinale sur une ligne hautement euphémisante restée célèbre de René Lévesque: Le Parti Québécois a un préjugé favorable à l’égard des travailleurs. Ce préjugé favorable résonnait, sur le terre-plein de notre naïveté juvénile, comme le plus tonitruant des claquements du drapeau rouge. Quand j’y pense avec le recul, c’était assez pathétique dans l’illusoire béat.

Je vous coupe le détail du déploiement vermiculaire de mon erreur de jeunesse. J’ai voté pour Jacques Parizeau (1930-2015), en 1976 (dans L’Assomption — sur la photo ci-haut, c’est le monsieur avec la moustache). J’ai milité dans le MéOui, le Mouvement Étudiant pour le Oui au Référendum (celui de 1980, dont on commémore justement les quarante ans aujourd’hui) et j’ai vu la défaite référendaire de la même année comme une vaste faillite des instances du progrès devant les forces obscures de la réaction. Ce n’est que lorsque le Parti Québécois ne fut pas retenu par l’Internationale Socialiste que j’ai commencé à me rendre compte que c’était un parti de suppôts bourgeois comme les autres. On nous avait menés en bateau, nous faisant passer la nef bleue et blanche pour une nef rouge. On nous avait tout juste fait rêver le pays libéré, selon la mode idéologique post-guevariste d’un temps, sans plus. C’était là le résultat court et mesquin d’une stratégie de communication électorale comme une autre, finalement. Désillusionné, j’ai par la suite découvert que même l’Internationale Socialiste c’était pas fort fort non plus, comme instance de progrès social. Tout devenait verdâtre et putride. Je devenais adulte. Je devenais marxiste. Et, en tout cas, adulte et marxiste, je ne ferais plus jamais ce genre de compromission politicienne illusoire.

Quand je repense à 1976 et à 1980, quand je repense tendrement à mon erreur de jeunesse de ce temps, je suis, en plus, bien obligé de me dire que mon père m’avait (pourtant) un petit peu prévenu. Eh oui… Je le vois encore me dire, d’un ton un peu malicieux et, bof, sans vraiment s’énerver, de faire bien attention à ce nationalisme québécois. Que nationalisme et socialisme ne marchaient pas très bien ensemble et qu’il y avait des gens qui étaient morts à la guerre autrefois, à cause de ce cocktail-là. Ceci dit, le vieux, lui-même ancien combattant de la susdite seconde guerre, ne s’inquiétait pas trop trop de mon erreur de jeunesse. Il se doutait bien que, dans l’ambiance feutrée, bourgeoise, prospère et encore bien tranquille du lent crépuscule des Trente Glorieuses, mes errements de jeunesse n’auraient pas trop de conséquences néfastes. Tout cela était de couleur bien pastel, à son œil. Il ne s’en faisait pas trop. L’amplitude de mes erreurs de jeunesse ne devait pas papillonner bien haut quand il les comparait secrètement aux siennes.

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Tibert-le-chat, trentenaire

Posted by Ysengrimus sur 18 mai 2020

Change is the essential process of all existence
Spock

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Aujourd’hui, gare au choc, c’est l’anniversaire de mon fils ainé, Tibert-le-chat. Il vient d’avoir ses trente ans. Trente ans, c’est une tranche synchronique en linguistique historique, la délimitation formelle d’une génération. Ce facteur joue à fond, de fait, vu que, de par Tibert et sa merveilleuse conjointe, me voici une première fois grand-père (et avec une seconde bonne nouvelle en chemin). La roue des générations tourne donc, à plein régime.

Pour son anniversaire, j’ai offert à ce bourreau de travail de Tibert-le-chat, ce mème bonapartesque. C’est qu’effectivement Tibert-le-chat travaille dur. C’est un bucheur, méthodique, généreux, exigeant envers lui-même et les autres. Je ne vais pas me mettre à vous raconter ce qu’il fait dans la vie, attendu que l’étalage biographique figuratif, c’est pas trop mon truc… surtout depuis le moment cardinal où le susdit Tibert-le-chat, enfant visionnaire qui sentait bien son temps, m’a fermement ordonné de parler le moins souvent possible de lui sur Internet. On peut donc parfaitement se contenter du résumé anonymisé, qui est, en soi, une véritable synthèse d’époque: cet homme et sa conjointe travaillent dur, ils ont des priorités, une vision du monde et de l’idéal.

L’enfant de Tibert-le-chat est une petite fille et mon fils n’hésite pas à se définir comme le père d’une petite fille. Il est très content d’être le père d’une fille, cela lui va, lui sied. Il se sent compatible avec cette réalité. Tibert vit sa parentalité avec beaucoup de stature, une sorte de majesté, presque. C’est très touchant. Je suis très confiant pour la stabilité des femmes de demain, si elles ont la chance d’avoir des pères comme Tibert-le-chat.

C’est que Tibert-le-chat est une des belles intelligences que j’ai rencontré dans ma vie. Un cerveau logique, raisonneur, ratiocineur parfois même. Il est exigeant en matière de pensée articulée et en même temps très à l’écoute de ses émotions profondes, de ses inquiétudes face au développement du monde, des aspirations du cœur. C’est un esprit bien balancé. Une tête à la fois bien faite et bien meublée. On aurait dit autrefois: un humaniste. Sur la rencontre intime du ratiocinage et de la sentimentalité, il faut absolument que je vous raconte l’histoire des pouvoirs de Superman. Elle dit tout sur la cérébralité du zèbre. Tibert-le-chat devait avoir neuf ou dix ans. Il me demande, un jour, comme ça, d’où viennent les pouvoirs de Superman. La question était sciemment posée dans un cadre de fiction. Tibert, peu enclin au vagabondage fidéiste, ne croyait pas en Superman, à proprement parler. Simplement, il s’informait, sans malice et sans illusion, au sujet du paramétrage de ses caractéristiques descriptives, comme être de fiction. Je lui réponds le peu que je sais… que Superman est un extraterrestre de la planète Krypton et que cette planète avait un soleil rouge. Après la destruction de Krypton, Superman se retrouve sur la Terre, qui a un soleil jaune. C’est ce soleil jaune qui, mystérieusement, lui insuffle ses superpouvoirs. Après avoir bien stabilisé dans son esprit le fait que Superman est un gars ordinaire sur Krypton et un gars surnaturel (seulement) sur la Terre, Tibert-le-chat me demande ce qu’il arriverait à quelqu’un de la Terre s’il se retrouvait sur la planète Krypton. Selon le canon du corpus Superman, comme Krypton a été détruite exactement au moment où Superman en a été évacué, je ne dispose pas de données (de données narratives) décrivant ce que des terriens auraient pu ressentir sur Krypton. Tibert-le-chat adopte le petit air de condescendance onctueuse et patiente qui deviendra un jour la marque de commerce de son charme tranquille et m’explique méthodiquement qu’il y a trois possibilités. Soit A) le soleil rouge de Krypton a un effet inverse sur les kryptoniens et les terriens et nous nous retrouvons avec des superpouvoirs sur Krypton comme les kryptoniens se retrouvent avec des superpouvoirs sur Terre… B) le soleil rouge a un effet identique sur les kryptoniens et les terriens et nous nous retrouvons tout malingres et amoindris sur Krypton, subissant une diminution de pouvoirs (sur la bases de nos petites capacités humaines) sur ce monde, très exactement comme Superman, que cette planète affaiblit aussi… C) rien ne se passe, Superman et les autres kryptoniens étant les seuls êtres susceptibles de subir des fluctuations de pouvoirs sous l’effet des soleils, les humains étant inertes sur cette dimension de leur être. Tibert me réclame alors de choisir une des options A, B, ou C. Je valorise le poids égal de ces possibles et de leur validité et je renonce à sélectionner une de ces trois éventualités logiques. Je me souviens alors que Tibert-le-chat tira de mon indécision volontaire une vive (mais saine) contrariété. Il s’inquiétait authentiquement pour le sort du genre humain sur la planète Krypton. La fusion entre le logique, l’humain et l’émotionnel était très intime, en lui. Perso, j’étais passablement soufflé de voir un moutard de cet âge construite un raisonnement relativiste si perfectionné. Le Cogito de Tibert-le-chat était déjà solidement en place.

Et cette armature de l’intelligence se manifestait autant dans sa vision personnelle du monde que dans sa vie sociale. Ainsi, dans la fameuse dyade clownesque Clown Blanc versus Auguste, Tibert-le-chat est imparablement le Clown Blanc. Articulé, précis, aérien, lumineux, ratiocineur, adulte, Tibert-le-chat sait mettre les choses en ordre sans rigidité mais sans complaisance non plus. Dans le duo disparu (ou juste distendu… par les aléas de la vie adulte) que formaient mes deux fils enfants, Tibert-le-chat était le Clown Blanc, donc, et Reinardus-le-goupil, était l’Auguste. Mais il y a plus. Je me dois d’avouer que, seul à seul, avec Tibert-le-chat, la position de l’Auguste était souvent occupée… par moi… Je me rappelle d’un commentaire de Tibert-le-chat faisant crûment la synthèse de cette réalité: Ysengrimus, arrête de faire le pitre. J’ai l’impression d’être en compagnie d’une version géante de Reinardus.

Cela m’oblige fatalement à vous raconter une anecdote que je ressasse tout le temps, celle de l’orang-outang en peluche chez le dentiste. Ce jour-là, Tibert-le-chat (qui devait avoir environ douze ans) et moi avions deux commissions à faire. Nous devions d’abord aller récupérer un gros orang-outang en peluche chez la dame Couture où il avait fait l’objet d’une réparation délicate. Puis nous devions ensuite nous rendre chez le dentiste pour une inspection des dents de Tibert-le-chat. Nous commençons par aller récupérer l’orang-outang en peluche, parfaitement réparé et emballé dans un grand cellophane tout ballonné et bien translucide. Nous nous dirigeons alors vers le cabinet du dentiste. Stoïque, flegmatique, Tibert-le-chat me formule alors ses instructions, fermes et sans appel: Bon, là, cet orang-outang-là, je veux pas de cabotinage avec ça, au cabinet du dentiste, hein. Le terrible Clown Blanc avait parfaitement décodé les rêves secrets de l’Auguste, je me préparais effectivement à faire des amusettes avec l’orang-outang en peluche pour faire rire les secrétaires du dentiste. Il n’en fut strictement pas question. Pour la première fois (et pas la dernière), j’avais l’impression que mon fils était l’adulte et que moi, le père, j’étais l’enfant. Un autre type d’étrange inversion kryptonienne s’opéra alors dans la substance verdâtre de mon vieux surmoi filandreux et lacéré. Et elle perdure.

Aujourd’hui, quand j’interagis avec Tibert-le-chat, j’ai toujours l’impression d’être en présence d’un phénix. C’est un homme moderne, à la conscience sociale acérée, respectueux de sa conjointe et de sa fille. Mon sentiment de fond est que j’ai beaucoup à apprendre de lui et que sa stature ne fait que croitre. Né à Toronto (Canada), vivant aujourd’hui dans un pays francophone d’Europe, il me confiait récemment que le fait qu’il ne pouvait pas beaucoup s’exprimer, en ce moment, en anglais lui donnait l’impression que quelque chose d’important se détruisait graduellement en lui-même. Oh, cher fils, je ne m’inquiète pas trop pour la langue anglaise. Dans ton cerveau comme dans celui de millions d’autres êtres humains, elle ne se détruira pas, va. Elle a une bonne pérennité devant elle… et tu la reparleras amplement, au cours de ta vie.

Mais, en ce jour solennel, je suis bien obligé de te l’avouer, oui, il y a bel et bien quelque chose de très important qui se détruit irrémédiablement au fond de toi. C’est ta jeunesse. Et ça, comme nous tous, il va falloir que tu apprennes à tout doucement vivre avec cette insidieuse déplétion-là… Bon anniversaire à toi, mon amour et ma fierté. Et, pour citer le très logique monsieur Spock une seconde fois: Longévité et Prospérité.

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Il y a cinquante ans: JESUS CHRIST SUPERSTAR

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2020

J’avais douze ans quand j’ai découvert cet opus absolument extraordinaire. On se retrouvait, quelques copains et moi, dans le grand bureau collectif de trois profs, au collège, et on démarrait un de ces magnifiques magnétophones à bobines d’autrefois, sur lequel Jesus Christ Superstar jouait alors, puissamment. Mais on ne disposait que du temps d’une récré pour en écouter un segment, si bien qu’on n’entendait que la magistrale ouverture instrumentale et une portion de la première pièce, chantée superbement par Murray Head jouant Judas (titre: Heaven on Their Minds). À la récré suivante, eh ben, personne n’avait eu la présence d’esprit de laisser le ruban en place sur les bobines du magnéto (ce qui aurait pourtant été très facile). Il avait été rembobiné, on ne sait trop par qui. Si bien qu’on se refaisait l’ouverture et la première pièce. Sempiternellement. Cela a finit que tous le mondes qui se tenait là, y compris les trois profs, achetèrent le disque pour finir par… finir par… en découvrir enfin la suite. Et quelle suite. J’ai écouté cet opus non pas des dizaines, mais des centaines de fois, dans ma belle jeunesse. J’en ai discuté amplement avec mon père Réal Laurendeau (1923-2015), homme crypto-pieux certes mais, ma foi (ou plutôt: sa foi!) philosophiquement ouvert, de l’ouverture saine et fraîche du charbonnier. C’est là un souvenir inoubliable et quelle magnifique réflexion transversale sur le christianisme. Car, non, nom de nom, non, Jesus Christ Superstar, mes bons amis, c’est pas de la petite pop-song post-yéyé pour se secouer les pieds à sandales. C’est un opus à thèse, rien de moins. Couillon et mal embouché de mal informé de pense-petit qui s’en dédit. Les sous-produits et différentes parodies apparus à l’époque, notamment dans le monde francophone, comme Jésus-Fric Supercrack (1972, pièce de théâtre de Alain Scoff intéressante elle aussi en soi, sous d’autres rapports) ou encore Jésus Christ est un hippie (1970, chansonnette du piteux suiveux de modes musicales Johnny Hallyday, sans intérêt, elle, par contre) ne doivent surtout pas faire illusion sur l’importance intellectuelle et la portée culturelle de l’opus de départ.

Le principe narratif retenu (qui sera d’ailleurs amplement repris lors du film Jesus Christ Superstar de 1973, un délicieux morceau de bravoure brechtienne truffé de mitrailleuses, de chars d’assaut, d’acteurs en autobus dans le désert palestinien, de casques de troupiers rutilants et de billets de banque sur des présentoirs de temple) consiste à installer un solide choc anachronique, tant langagier que conceptuel, entre la sensibilité moderne (ou intemporelle) et l’héritage narratif étroit du corpus chrétien. Paradoxale, la situation est la suivante. Un des membres de la bande à Jésus, Judas Iscariote, va fatalement devoir se couler et se discréditer de toute éternité, pour le trahir et lui permettre ainsi de vivre son drame préprogrammé d’agneau pascal de toc. Corollairement, un constable, obtus mais pas spécialement perfide, Ponce Pilate, préfet romain de Judée, va devoir passablement distordre les lois locales pour permettre au petit prophète hystéro d’assouvir sa grande autodestruction aussi déterminante qu’insondablement incompréhensible. Qu’est-ce que c’est que ce carnaval? À quoi ça rime? Dans un monde où l’on veut vibrer et vivre et où on souhaite que les récits se tiennent minimalement, la sensibilité moderne ne décode pas (ou plus) la signification transcendante que peut revêtir ce genre de suicide orchestré en quadraphonie, censé fonder la redéfinition contractuelle entre les humains et le dieu du monothéisme. Je vous demande un peu. Et l’opus, ici, le dit ouvertement, qu’on ne pige plus du tout ce qui se passe dans cette histoire christique. De fait, même Jésus lui-même en perd partiellement le sens et il s’en insurge ouvertement (notamment dans la sublime chanson Gethsemane — I only want to say).

Loi du genre oblige, on est ici dans du frais, du vif, du sharp, et du cool. Il s’agit donc de ne plus rien postuler mécaniquement ou prendre pour acquis cultuellement et de bel et bien questionner cette affaire Jésus dans l’angle de vue mordant et décapant de la jeunesse ardente de 1970. On va donc, pour ce faire, solidement cheviller la caméra sur l’épaule de ce Judas (qui en gagnera significativement en densité et en ampleur tragique) et aussi sur l’épaule de Marie de Magdala, cette femme de vie qui comprend Jésus mieux que quiconque et dont il fut dit qu’on la mentionnerait toujours quand on raconterait les affaires chambranlantes du petit martyr galiléen (cela apportera ici une force féminine sans pareil au tout de la quête en cours). L’opus combine donc une adaptation modernisée de séquences reçues évangéliquement (Pilate’s dream, The Temple, Gethsemane, The Arrest, Peter’s denial. Judas’ Death etc) avec des séquences —absolument cruciales dans la réflexion avancée— campant et formulant la réflexion de la modernité, contemplative ou cynique, à travers des personnages marginaux dans la tradition évangélique de souche, mais devenus pivots ici (Heaven on Their Minds, What’s The Buzz, I don’t Know How to Love Him, King Herod’s Song etc). Allons, allons, regardons l’affaire par le menu (je suis ici, pas à pas, la scénarisation de la version originale de l’opéra rock de 1970).

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Overture – orchestre.    Présentation, en instrumental orchestral, des principaux phrasés thématiques de l’œuvre, selon la procédure habituelle des opéras classiques. Nous sommes ici dans le rythme et l’instrumentation d’un opéra rock. La musique est d’Andrew Lloyd Webber. Le texte et le scénario sont de Tim Rice.

Heaven on Their Minds – Judas.   Judas Iscariote est un personnage absolument crucial dans le tout de la présente réflexion. Il incarne la vision matérialiste, sociale et militante du monde. Dans cette pièce introductive très importante, Judas (Murray Head) reproche à Jésus (Ian Gillan) la dimension mystique et fétichiste que commence insidieusement à prendre leur mouvement (I remember when this whole thing began. No talk of God, then. We called you a man). Judas n’aime pas ce qu’il constate. Il trouve la foule trop agitée et de plus en plus incontrôlable. Il considère que Jésus les a trop fait rêver, leur a mis trop de paradis dans la tête (Heaven on Their Minds) et Judas juge que les masses vont l’écharper, lui, le petit prophète, quand elles vont finir par se rendre compte que c’est du pipeau, tout ça. En plus, on est occupés par les Romains. Ils peuvent nous tomber sur le dos n’importe quand, si on agite trop la populace. En un mot, Jésus est en train de perdre le contrôle des foules qu’il a entraîné dans son sillage et Judas s’en afflige très explicitement. Le feu est pris. Ils croient maintenant à tes niaiseries et s’imaginent que tu es le messie!

What’s the Buzz? / Strange Thing Mystifying – les apôtres, Jésus, Marie de Magdala, Judas, les femmes des apôtres.   Un peu déroutés par la tournure des événements qui se précipitent au moment de l’approche vers Jérusalem, les apôtres, se demandent qu’est-ce qui se passe exactement (What’s the Buzz?). Ils se demandent aussi quand est-ce qu’ils vont attaquer Jérusalem. Jésus leur dit de cesser de ne penser qu’à la bagarre et de prendre les choses comme elles viennent. Du reste, il n’a pas de prédictions à leur faire, ni de préparatifs à leur proposer, ni de comptes à leur rendre. Point final. Marie de Magdala (Yvonne Elliman), qui observe que Jésus pompe comme un bon et semble presque en panique, propose de lui rafraîchir le visage. Jésus est soulagé par cette intervention sensorielle de la Magdaléenne dont il dit qu’elle est la seule personne à lui avoir apporté le bien-être qui lui manquait au moment présent. Judas ne voit là que la continuation de ce comportement bizarre et mystificateur (Strange Thing Mystifying) en cours de mise en place et qui pousse de plus en plus les disciples à fétichiser la personne physique de Jésus, au détriment de sa pensée, de ses actions et de sa parole. Judas déplore, en plus, que Jésus se tienne avec des femmes comme Marie de Magdala qu’il juge nuisible pour l’image de marque du mouvement. Jésus lui répond de ne lancer la pierre que si sa propre ardoise est propre. Furax, il traite ensuite tous ses disciples de connards, de bouchés et d’ignares et il leur dit que personne ne comprend ce qui se passe vraiment, ici, en ce moment même. Les disciples le prennent très mal.

Everything’s Alright – Marie de Magdala, les femmes des apôtres, Judas, Jésus.   Marie de Magdala et les femmes des apôtres disent à Jésus, en chantant tout doucement en chœur, de se calmer le pompon, de se détendre, de se relaxer, que tout va aller très bien et que ses disciples vont parfaitement pouvoir se démerder sans lui, s’ils se forcent le beigne un petit peu pour s’extirper de toute cette incompréhension qui, incontestablement, est un thème passablement lancinant, dans le coin. Dans une dynamique qui annonce déjà discrètement l’embaumement, elles l’enduisent de myrrhe et de parfums. Judas déplore que tant de pognon ait été dépensé pour tous ces produits de luxe. Sans duplicité aucune mais sans aménité non plus, il juge que tout cela aurait du être distribué aux pauvres. Jésus lui réplique que des pauvres, il y en aura toujours, que leur petit mouvement n’a tout simplement pas les ressources pour éradiquer la pauvreté et que lui, lui Jésus, ne sera pas toujours là, qu’ils vont le perdre un jour et qu’ils s’en mordront bien les pouces, le jour fatal venu. La tension entre un Judas matérialiste, prosaïque et militant et un Jésus mystique, messianique, auto-fétichisé, et campé dans l’intemporel se perpétue ici, tandis que Marie de Magdala et les femmes des apôtres continuent leur lyrique et harmonieux appel au calme (Close your eyes, close your eyes and relax).

This Jesus Must Die – Anân, Caïphe, les prêtres, la foule.   Réunion du Sanhédrin. Les grands prêtres Caïphe et Anân discutent le cas Jésus avec les autres prêtres, tandis que la foule au dehors scande Hosanna Superstar! Le problème est limpide. Ce Jésus de Nazareth est au sommet de sa popularité, il est à Jérusalem pour lever des appuis, et on envisage que la foule, pour laquelle le mépris du Sanhédrin est tangible, le couronne tout simplement roi. À ce moment là, son mouvement prendrait une coloration dangereusement politique (He’s dangerous). La suite se prévoit alors ainsi: les Romains rentrent dans le tas et le Sanhédrin risque fortement de se trouver balayé comme fétu, dans le torrent répressif qui s’ensuivrait (Our elimination because of one man). Il ne faut tout simplement pas que ça se joue comme ça. Il faut trouver une solution permanente et définitive à ce fichu problème de Jesusmania. Pour éviter ce scénario catastrophe, donc, Caïphe (Victor Brox) conclut que, comme Jean le Baptiste avant lui, ce Jésus, ce Carpenter King, doit mourir. Sauf que le Sanhédrin ne dispose pas du droit de mise à mort (seul l’occupant romain détient ce droit).

Hosanna – les apôtres, Caïphe, Jésus, la foule.   C’est donc le dimanche des rameaux. L’euphorie christique se poursuit. Jésus entre glorieusement dans Jérusalem sur le dos d’un petit âne et la foule scande Hosanna! («Sauve donc!»). Elle demande aussi à Jésus s’il est prêt à lui sourire et même… à mourir pour elle. Caïphe interpelle frontalement Jésus, l’intimant de faire taire cette meute sacrilège dont les débordements risquent de virer à l’émeute. Jésus lui répond que si toutes les langues se figeaient dans toutes les bouches, ce seraient les roches et les caillasses du sol et des chemins qui se mettraient à scander Hosanna! Et Jésus de chanter avec la foule.

Simon Zealot / Poor Jerusalem – Simon le Zélote, Jésus, la foule.   Sous les acclamations de la foule en liesse, c’est la rencontre entre Jésus et Simon le Zélote. Simon (John Gustafson) affirme que Jésus dispose de l’appui de cinquante mille personnes. On l’aime, on lui sourit, on lui envoie la main. On croit en lui et en Dieu. Il suffirait simplement de maintenir l’intensité de cette dévotion, tout en y ajoutant une petite touche de haine envers Rome et tout le monde serait en marche vers la libération de ce pays. Ce serait rien de moins que le pouvoir et la gloire. Or Jésus en a strictement rien à foutre de convertir l’effet de masse qu’il suscite en mouvement politique. Il fait valoir que personne ici ne comprend exactement ce que sont le vrai pouvoir et la vraie gloire. C’est ensuite la lamentation de Jésus sur Jérusalem (Poor Jerusalem) dont il dit qu’elle est proprement foutue, qu’elle va conquérir sa propre mort, sans moins sans plus. Il est clair que Jésus se place ici à un haut niveau de mysticisme intemporel qui l’amène à considérer comme non avenu, vétillard, neuneu et insignifiant tout ce qui procède de la conjoncture politique ou socio-historique locale. Simon le Zélote apparaît, pour sa part, comme une version politique et belliciste du promoteur des thèses matérialistes déjà avancée par Judas dans Heaven on Their Mind. Le Zélote représente une autre voix de cette jeunesse interrogeant le mystère Jésus. C’est quoi? C’est un mouvement de libération politique? Ben non… Même pas…

Pilate’s Dream – Pilate.   Ponce Pilate, le préfet romain de Judée, entre alors ici en scène, par la petite porte. Il ne comprend strictement rien à tout ce tintouin religieux des populations locales qu’il doit garder en contrôle et qui, subitement, s’agitent. Et, cette nuit là, en plus, il a fait un rêve étrange. Et Pilate (Barry Dennen) nous le raconte, sur un magnifique petit air de guitare sèche, ce rêve un peu inquiétant qu’il a fait, la veille. Il a rêvé à une sorte de galiléen halluciné qu’il rencontrait dans des circonstances brumeuses. Il lui demandait de lui expliquer ce qui se tramait, sans obtenir de réponse. Des gens en colère semblaient ensuite en vouloir à mort à ce gars et lui tombaient dessus à bras raccourci. Puis ensuite, Pilate voyait, toujours en rêve, des millions de gens qui pleuraient pour ce gars et qui jetaient le blâme de son sort universel cuisant et malheureux sur lui, Ponce Pilate. On introduit ici, en Pilate, l’impartialité un peu carrée du policier en service, qui cherchera à clarifier les choses mais qui restera contraint par des obligations politiques abstraites et répressives qui nuiront grandement à son traitement impartial du dilemme christique. Pilate est un autoritaire imprécis, que devra faire la part du feu et ne sera pas vraiment à la hauteur de la complexité du topo en cours de déploiement. Sa compréhension des événements à venir sera aussi lacunaire que l’est son fugitif souvenir onirique du moment.

The Temple – les vendeurs du temple, Jésus, les infirmes et les indigents.   Nous voici dans le temple de Jérusalem. Des commerçants y fourguent leurs merdes, sur un thème musical spécifique. Jésus les chasse du temple (My temple should be a house of prayer. But you have made it a den of thieves). Là, il hurle. Il est ensuite submergé par des infirmes et des indigents qui, sur le même thème musical, lui demandent des miracles, de l’amour, des guérisons, des solutions, du pognon. Jésus, un peu niqué, marmonne que son temps achève et qu’il a trimé pour trois ans mais que cela lui en a paru trente. Submergé, il finit par dire aux infirmes et aux indigents de se soigner eux-mêmes. Il ne va pas bien du tout, le petit prophète. Surmené, il est. Noter qu’on ne le voit pas faire le moindre miracle. Les miracles dans cet opus, c’est l’arlésienne. On en parle en masse mais on ne les voit jamais.

Everything’s Alright (reprise) – Marie de Magdala, Jésus.   Marie de Magdala intime donc, voluptueusement derechef, Jésus de se calmer. Celui-ci assume mieux qu’il doit décompresser, que tout ce beau monde finira bien, un jour ou l’autre, par se démerder sans lui, d’une façon ou d’une autre. Il s’endort. Il n’entendra pas la pièce suivante. C’est aussi bien, probablement…

I Don’t Know How to Love Him – Marie de Magdala, Jésus (silencieux).   Ceci est le temps fort de la quête spirituelle et émotionnelle de Marie de Magdala. Elle ne sait pas comment aimer Jésus (I Don’t Know How to Love Him). Doit-elle l’aimer comme un amant qu’on prend, ou comme un dieu qu’on révère? Elle nous formule explicitement l’ampleur de son trouble. Elle, si maîtresse d’elle-même habituellement, dans toutes les situations, elle, qui a eu tant d’amants auparavant, elle perd ses moyens devant cet homme insondablement étrange. Elle le désire charnellement, certes (He is just a man), mais elle l’aime aussi dans l’abstrait, le spirituel. La rencontre entre ces deux tensions est cuisante, douloureusement problématique, pour elle. Jésus la déroute, la trouble, la terrifie. Cette pièce installe la figure de Marie de Magdala comme point central d’intersection entre un Judas matérialiste et terrestre et un Jésus spiritualiste et autoporteur. Cette femme, exaltée mais lucide, fonde et articule une synthèse de compréhension de la crise christique. Mais cette synthèse est difficile, lancinante, impossible peut-être. Le drame de Marie de Magdala, est incontestablement donné ici comme formulant rien de moins que le paradoxe amoureux du chrétien moderne. Mais, enfin, qu’est-ce qui se passe? (What’s it all about?) Cette pièce musicale magnifique eut un solide succès sur les palmarès anglo-saxon, en 1970-1971.

Damned for All Time / Blood Money – Judas, Anân, Caïphe, le chœur intemporel.    Judas rencontre maintenant les grands prêtres Caïphe et Anân, aux fins de la trahison. Judas est incroyablement réfractaire, enragé, hystérique. Il fait tout ça du reculons, par peur des débordements de foules, sans joie, sans perversité. Mais le fait est que les prêtres et lui se rejoignent en cela justement: la peur des masses, le souhait de tenir en sujétion la pulsion populaire. Judas se justifie sans fin. Il sait que Jésus est parfaitement conscient de ce que lui, Judas, est en train de faire et, surtout, Judas comprend qu’il se damne pour l’éternité, en ce moment même (Damned for All Time). Il exprime son intense horripilation face au prix du sang (Blood Money). Les deux prêtres le rassurent au mieux mais ils ne se gênent pas pour le bousculer un peu aussi, lui faisant valoir qu’il pourra faire la charité avec tout ce pognon qu’il va toucher pour la trahison. Judas finit par cracher le morceau. Il signale le lieu et le jour où Jésus sera capturable, isolé, sans la foule pour le protéger. Le chœur intemporel, qui chantera au moment de sa mort (la mort de Judas), le remercie alors ostensiblement, langoureusement, pour son beau geste.

The Last Supper – les apôtres, Jésus, Judas.    Les apôtres, au domaine de Gethsémani, veulent maintenant se reposer. L’ambiance est au bilan. Ils envisagent de prendre leur retraite et d’écrire les évangiles. C’est la Cène. Jésus, un peu las lui aussi, instaure la métaphore eucharistique du pain et du vin (This is my blood you drink, this is my body you eat). Puis subitement, Jésus s’énerve. Il enguirlande ses sbires. Je suis bien fou de croire que vous vous souviendrez de moi. Un de vous va ma renier, un de vous va me trahir… C’est alors la prise de bec avec Judas. L’échange, violent, intense, est finement construit, pour établir une ambivalence sur les motivations des deux figures. Est-ce que Jésus dénonce ou ordonne la trahison de Judas? Le texte est volontairement incertain. Les deux interprétations sont possibles. Mais, en tout cas, l’engueulade est vive. Judas exprime tout son dépit amer et son ressentiment déçu (To think I admired you. For now, I despise you). Jésus n’est pas en reste (You liar, you Judas). Judas envisage de ne pas aller le trahir, juste pour bien le faire chier et lui foutre en l’air ses belles ambitions fatalistes. Mais Jésus insiste fortement pour qu’il y aille. Oh, oh, il ne faut surtout pas se mettre à mollir dans les déterminismes de la quête. Judas finit par partir, après le grand déballage (You sad pathetic man. Our ideal died around us, just because of you) et l’expression consternée de son incompréhension (Everytime I look at you I don’t understand). Les apôtres s’endorment après le repas et Jésus déplore que personne ne veille avec lui. Le voici fin seul, devant la terreur mortuaire qui implacablement s’approche.

Gethsemane (I Only Want to Say) – Jésus.   Ici se formule le désarroi suprême de Jésus, qui est aussi le grand questionnement interloqué du chrétien moderne. Jésus demande à Dieu, si possible, de lui éviter le supplice fatal (I only want to say: if there is a way, take this cup away from me). Cet épisode est évangélique au départ. La légende chrétienne raconte même que Jésus aurait sué du sang en suppliant Dieu de l’épargner, lors d’une prière solitaire au domaine de Gethsémani. Mais ici on surinvestit la supplique d’un questionnement tout moderne. La notion d’agneau pascal est esquivée, édulcorée, sa signification est oubliée, il y a perte de ces repères judaïques surannés. Conséquemment, la quête de l’autodestruction christique apparaît comme une absurdité franchement incompréhensible (If I die, what will be my reward?). Si bien que même Jésus ne pige pas exactement pourquoi il faut qu’il meure supplicié, au bout de sa quête (Why should I die?). Et, porte-voix objectif du jeune chrétien en cours de déréliction, il ne se prive pas pour bien questionner Dieu (qui reste insondablement muet) sur cette affaire du supplice ultime. Il semble que Dieu soit plus branché sur préciser comment Jésus doit mourir plutôt que sur pourquoi (You’r far too keen on where and how but not so hot on why). Jésus finit par dire qu’il va bel et bien se laisser massacrer, si Dieu y tient tant que ça. Mais il est très ferme sur le fait qu ça le contrarie au plus haut point et qu’il vaut mieux que ça se fasse assez vite vu que, l’un dans l’autre, il est à deux doigts de changer d’idée sur le tout du zinzin et que, bon, pour tout dire, y en a marre.

The Arrest – Judas, Jésus, Pierre, les apôtres, les soudards du Sanhédrin, Anân, Caïphe.   C’est l’arrestation de Jésus, le baiser de Judas et ce qui s’ensuit (Judas must you betray me with a kiss?). Les apôtres veulent se battre pour défendre Jésus mais celui-ci leur dit de cesser de toujours songer à la bagarre, de dégager, et, bon, de se remettre à la pêche, une bonne fois (Stick to fishing from now on). Les soudards du Sanhédrin et la foule narguent Jésus. On ridiculise son apathie, son manque d’initiative, ses erreurs d’anticipation, son inaptitude à se défendre et à gagner à la fin. Il semble avoir tout perdu, soudain, de sa superbe et de sa faconde. De le voir ainsi impuissant, pantelant et démuni, la foule, déçue, change de bord. Ce que Judas appréhendait prend corps… mais on dirait que ça aussi, ça fait partie du plan christique. On emporte Jésus chez Caïphe. Caïphe lui demande s’il est le fils de Dieu. L’autre répond: c’est toi qui le dis. L’ambiguïté de la réponse suffit amplement aux accusateurs (There you have it, gentlemen. What more evidence do we need?). On le traîne donc chez Ponce Pilate.

Peter’s Denial – Une femme, Pierre, un soldat, un vieillard, Marie de Magdala.   Pierre nie connaître Jésus devant une femme, puis devant un soldat, puis devant un vieillard. Marie de Magdala observe la scène et se demande dubitativement comment Jésus a bien pu faire pour prédire ce petit fait furtif, infime, presque incongru (It’s what he told us you would do. I wonder how he knew…). De fait, il est très important de noter que ceci est une des seules manifestations tangibles du surnaturel christique dans tout l’opus. Rappelons, en effet, que toutes les scènes évangéliques de miracles, de guérisons, de divinations, et de résurrections ont été soigneusement excisées de l’opéra rock. Matérialisme du traitement dramatique oblige. Et ceci fait donc acquérir à la prédiction par Jésus du reniement de Pierre un saisissant relief de mystère.

Pilate and Christ – Pilate, un garde romain, Jésus, la foule.   Jésus comparait maintenant devant Pilate (Barry Dennen). Ce dernier, lui aussi, tout juste comme le chrétien moderne, comme nous tous, est parfaitement interloqué par cette histoire du plus haut bizarre. Qu’est ce qu’a pu glandouiller cet infortuné pour qu’on veuille tant lui faire la peau ainsi. C’est vraiment pas limpide. Pour bien forcer la main de Pilate au sujet de Jésus, on le lui présente comme étant Un certain Christ, roi des Juifs. Pilate le trouve petit, petit, petit, pour un roi de Juifs. Il lui demande s’il est effectivement roi des Juifs. L’autre lui sert son désormais classique c’est toi qui le dis. Mais Pilate ne mord pas et il considère que le suspect n’a rien avoué (What do you mean by that? That is not an answer!). Et de toute façon, la barbe. Ponce Pilate est préfet de Judée. Or, ce gars est un galiléen. C’est donc au roitelet de Galilée de régler cette histoire (You’r Herod’s race, you’r Herod’s case). Sous les Hosanna et les You had everything, where is it now? Pilate ne fait ni une ni deux et il envoie Jésus comparaître devant Hérode, tétrarque (peti roi sous protectorat romain) de Galilée.

King Herod’s Song (Try It and See) – Hérode, sa cours et ses danseurs, Jésus (silencieux).   Hérode Antipas va prendre l’affaire très à la légère, pour tout dire: sur le ton du charleston, en dansant et en chantant, justement, le charleston. Il considère Jésus comme une bête curieuse, un animal de cirque, un bateleur adroit, un prestidigitateur distrayant. Il lui demande donc des miracles en pagaille (Prove to me that you’r no fool. Walk across my swiming pool). Comme Jésus ne fait strictement rien, vite, Hérode (Mike d’Abo) se vexe (Hey, are’nt you scared of me, Christ, Mister Wonderful Christ?) et il renvoie Jésus, sans autre forme de procès, dans les pattes de Pilate. Hérode amplifie ici deux apories déjà avancées dans l’opus, en mettant en relief leur dimension pathétique. On a d’abord l’aporie de l’incompréhension interloquée devant l’absurdité de la quête christique. L’incompréhension déjà exprimée par Judas, par Pilate, par Simon le Zélote (et même par Jésus lui-même, dans la pièce Gethsemane) touche ici à la bouffonnerie grotesque. C’est l’indifférence par l’absurde. On ne comprend pas ce qu’il fout exactement, ce Superstar, mais, pour le coup, il fait des miracles et ça, au moins, c’est marrant… à tout le moins s’il s’exécute. La seconde aporie avancée par Hérode, c’est celle de l’impuissance et de l’incompétence des pouvoirs politiques (déterminés et contrôlés par un empereur abstrait, distant, qu’on ne voit jamais, transposition terrienne du dieu monothéiste même). Hérode, roitelet impuissant sous protectorat impérial, fait écho à Pilate, préfet vétillard et temporisateur, qui tremble en fait devant son César, comme il le prouvera très bientôt. Tous ces personnages politiciens sont des marionnettes tragi-comiques sur le tréteau de la fatalité inexorable de l’autodestruction christique qui, elle, est tout sauf politicienne, ou même politique.

Judas’ Death – Judas, Anân, Caïphe, le chœur intemporel.   Judas Iscariote retourne une dernière fois se lamenter chez Caïphe et Anân. Judas souffre atrocement de voir son alter ego Jésus souffrir aussi, depuis l’arrestation. Les deux prêtres le rabrouent plus sèchement et lui disent de cesser de se faire du mouron, que tout s’est passé rondement avec la populace (The mob turned against him. You backed the right horse) et qu’il a fait un bon petit profit dans toute cette affaire. Mais Judas est miné. Il est frappé de mort. Il ne se relèvera pas de cette immense culpabilité historique, implacablement destructrice (I should be dragged through the slime and the mud). Éploré, fou de Jésus, il reprend même brièvement  le thème du I don’t know how to love him de Marie de Magdala (Réal Laurendeau avait un peu sursauté, à l’époque, d’entendre le susdit thème amoureux et passionnel de Marie de Magdala repris par un homme). Judas parle, en fait, à Dieu, dans la douleur de son implacable agonie, lui reprochant amèrement d’avoir fait de lui un… Judas (Why did you choose me for your crime, for your fool bloody crime?). Le chœur intemporel chante graduellement et langoureusement au revoir à Judas, perte collatérale inexpliquée et révoltante de l’insondable autodestruction christique. On ne sait pas exactement de quoi Judas meurt. Il semble fondre, se dissoudre, s’aplatir, comme écrabouillé par le chant, dense et puissant, du chœur intemporel lui récitant ses adieux. De discrets effets de musique atonale annoncent ceux qui s’intensifieront au moment de la mort de Jésus.

Trial Before Pilate (including the Thirty-Nine Lashes) – Pilate, Caïphe, Anân, Jésus, la foule.   Ponce Pilate se retrouve avec Jésus comparaissant devant lui derechef. Caïphe réclame sa crucifixion (un supplice romain) qu’il ne peut faire exécuter lui-même (We have no law to put a man to death). Tentative perturbée de débat philosophique entre Pilate et Jésus car l’attitude évasive du premier et la pression bruyante de la foule réduit la marge de discussion dont disposerait Pilate. Quand la foule exige, elle aussi, la crucifixion et que Pilate leur demande pourquoi ils veulent crucifier leur roi, la foule répond qu’elle n’a que César comme roi. Devant la pression de ces vautours (selon le mot de Pilate même), et malgré le fait criant, reconnu explicitement par Pilate, que ce prévenu —indubitablement dérangé mentalement— est inoffensif et n’a absolument rien fait de mal, Pilate fait fouetter Jésus. Ce sont les Thirty-Nine Lashes, pièce musicale enlevante et astucieuse où les coups de fouets sont assurés par une cymbale légèrement étranglée. L’interrogatoire fébrile se poursuit ensuite, dans l’incompréhension intégrale. D’où est-ce que tu sors, Jésus? Qu’est-ce que tu veux, Jésus? Pilate demande en ces termes à Jésus de s’expliquer mieux, attendu que lui, Pilate, a maintenant sa vie entre ses mains. Jésus lui dit qu’il n’a absolument rien entre ses mains (You have nothing in your hands. Any power you have comes to you from far beyond. Everything is fixed and you can’t change it). La foule brandit devant Pilate la peur de César. (Remember Cesar. You’ll be demoted, you’ll be deported. Crucify him!). De guerre lasse, Pilate concède cette condamnation à mort, que tout le monde semble si ardemment réclamer, Jésus le premier (Don’t let me stop your great self-destruction. Die, if you want to, you misguided martyr. I wash my hands of your demolition. Die if you want to, you innocent puppet). Éclate alors le magistral thème orchestral de Superstar.

Superstar – Judas, le chœur intemporel, Jésus (silencieux).   Ceci est l’hymne par excellence du chrétien moderne dérouté, déconnecté, interloqué. Un Judas intemporel revient dire à un Jésus intemporel que, mon gars, ton zinzin on y comprend strictement fichtre rien. Pourquoi avoir tout laissé déraper ainsi? Pourquoi avoir choisi une époque si reculée pour diffuser ton message? Quel est le statut de Bouddha et de Mahomet dans ton zinzin? Sont-ils aussi fortiches que toi, au sommet du monde? En un mot, Jésus, qui es-tu et qu’est-ce que tu as foutu, de te faire supplicier ainsi? (Jesus Christ, Jesus Christ, who are you? What have you sacrificed?). Tout ceci est incompréhensible, insoluble, ubuesque. Ça a ni queue ni tête. Comme Dieu envers Jésus, dans la pièce Gethsemane, Jésus ici, reste muet devant les questions de Judas, en rafale. Il ne répond pas aux interrogations modernes du gars ordinaire qui voudrait juste comprendre (I only want to know!). On en reste là, avec ces questions universelles que nous pose avec constance le problème chrétien (Réal Laurendeau dixit — sa problématique, pas la mienne). On a surtout, dans cette chanson titre (qui fit, elle aussi, les palmarès en son temps), l’expression fondamentale et radicale de ce que cet opéra rock exprime. Une immense contrariété interloquée face au sort cruel, biscornu, turlupiné et inutile de figures d’autre part attachantes pour leur sincérité, leur générosité, et leur ardeur. Judas détruit, Jésus détruit, Marie de Magdala abandonnée, Pilate destitué, Hérode et Simon le Zélote ignorés, Caïphe et Anân discrédités, oubliés. Qu’est-ce que c’est que ce scénario de tragédie-mystère à la manque? À quoi ça rime? On n’y comprend rien. En plus, ce n’est pas du tout ce qu’on nous a raconté dans nos traditions respectives… Et surtout, pour reprendre le mot de Marie de Magdala: What’s it all about?

The Crucifixion – Jésus, le chœur intemporel, orchestre.   Sur une musique arythmique, lancinante et atonale impliquant des chœurs et des bruitages, Jésus est cloué sur la croix. Il y vit son agonie. Il crie sa soif et il affirme ne plus se souvenir de qui est sa mère. Il pardonne à ses tourmenteurs et, finalement, il remet son esprit à Dieu. À ce moment exact, la musique coupe abruptement, nous faisant sentir qu’elle sonorisait en fait le tourment intérieur de son agonie.

John, Nineteen: Forty-One – orchestre.   L’orchestre reprend doucement, sans parole, le thème de la pièce Gethsemane. Le titre de cette pièce-ci est une invitation à prendre connaissance du chapitre dix-neuf, verset quarante et un de l’Évangile selon Saint Jean qui se lit comme suit: Or, au lieu où Jésus avait été crucifié, il y avait un jardin, et dans le jardin un sépulcre neuf, où personne n’avait encore été mis. C’est là, à cause de la Préparation des Juifs, qu’ils déposèrent Jésus, parce que le sépulcre était proche (il s’agit en fait des versets 41 et 42). Il n’est fait aucunement référence, dans l’opus, à tout événement ultérieur à celui de cette mise au tombeau. Conséquemment, le seul élément illusoire expliquant et justifiant ex post Jésus dans sa quête autodestructrice (la résurrection comme ultime acte miraculeux et thaumaturgique) est ainsi soigneusement excisé du propos. C’est là évidemment une des composantes majeures de l’argumentaire critique de tout l’opus.

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Voilà. L’opéra rock Jésus Christ Superstar fut pour moi une occasion magnifique et profondément satisfaisante et touchante de dire un au revoir définitif et magistral, ferme mais respectueux (un adieu, si vous me passez le mot) aux croyances religieuses nunuches et dogmatisées qu’on avait tant cherché à me faire bouffer dans ma petite enfance. Cette œuvre de 1970 marque d’ailleurs, pour les nord-américains et les nord-américaines de ma génération, une sorte de bilan culturel et philosophique conclusif, à propos du christianisme. Elle synthétise et problématise les questionnements non résolus (parce qu’insolubles, tronqués, foutus, effrités, lézardés, désormais inopérants) que posait la bringuebalante tradition chrétienne à nos jeunes sensibilités frondeuses de la fin des Trente Glorieuses. Devenu jeune adulte, circa 1977-1978, quand j’étais étudiant de théâtre, il y avait Martine Verget (non fictif) qui, chaque fois qu’elle me rencontrait en coulisse ou en régie, m’interpellait d’un cristallin et tonique I think I’v seen you somewhere. I remember. You were with that man, they took away… Nous nous lancions alors dans un petit Peter’s Denial (le reniement de Pierre) impromptu et acapella, bien à nous. Je faisais les voix masculines (le soldat, le vieillard, Pierre) et Martine campait, magnifiquement, les voix féminines (la femme qui ouvre la courte séquence de dialogues et Marie de Magdala, qui la conclut). Ce beau souvenir spontané, datant du temps de mon fugitif mais intense accompagnement de jeunesse des artistes de la scène, confirme, si nécessaire, que, oui, nous étions bel et bien la génération Jésus Christ Superstar. Cet opus permet encore aujourd’hui de conceptualiser (et de tendrement mettre sous globe, pour fins muséologiques) la phase de déréliction chrétienne telle qu’elle se formulait, intellectuellement et artistiquement, dans la culture de masse, il y a un demi-siècle, en terre américaine.

Quoi? Un demi-siècle déjà? Mais moi, je m’en tape. Dans ma tête, j’ai toujours douze ans et j’écoute Jésus Christ Superstar dans mon sous-sol perdu d’autrefois. Et Jésus, Judas et Marie de Magdala virevoltent interminablement, en moi, pour faire triompher et exulter l’inexorable effilochement de leur imperturbable mystère.

Nazareth, your famous son
Should have stayed a great unknown
Like his father carving wood
He’d have made good.
Tables, chairs, and oaken chests
Would have suited Jesus best.
He’d have caused nobody harm,
No one alarm.

(Judas, dans Heaven on Their Mind)

Marie de Magdala (Yvonne Elliman) et Jésus (joué, dans le film, par Ted Neeley), dans JESUS CHRIST SUPERSTAR, le film (1973)

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Les deux drapeaux du Canada. Vexillologie, sémiologie et philosophie

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2020


Voici qu’on me demande pourquoi il y a une feuille d’érable sur le drapeau du Canada. La réponse courte, c’est que l’érable est l’arbre national du Canada donc que sa feuille se retrouve sur son drapeau. Mais il y a une réponse longue beaucoup plus passionnante. Laissez-moi vous la raconter. Vexillologie, sémiologie et philosophie se rencontrent dans cette étonnante petite arène. Vous n’allez pas vous ennuyer.

La Nouvelle-France est conquise par les Britanniques, en 1760. Nous faisons donc partie des colonies britanniques d’Amérique du Nord depuis un bon moment quand, en 1867, l’Angleterre victorienne décide de mettre en place le Dominion du Canada. Il s’agit de taponner ensemble toutes les colonies situées au nord du quarante-neuvième parallèle et n’ayant pas embrassé les valeurs de la république américaine. Les dites colonies sont alors au nombre de quatre et le Québec forme alors environ la moitié de la population de cet ensemble. Ce qui deviendra le Canada moderne est né (1867) mais pour le moment, tout est putatif dans ce conglomérat de colonies qui est un pseudo-pays, plutôt un dominion. Il s’appelle officiellement British North America, Amérique du Nord Britannique, et, en lui, pour le moment, tout est officieux. Nom putatif (Dominion of Canada ou Canada), capitale putative (Ottawa), hymne national putatif (Ô Canada) et… drapeau putatif.

Par principe général, quand on se réclame de la vaste obédience impériale britannique et que l’on veut engendrer un nouveau drapeau, cela fonctionne un peu comme une usine à saucisses. Les drapeaux coloniaux britanniques disposent en effet d’un modèle d’engendrement, un principe génératif, littéralement. Aux périphéries de l’empire, on part habituellement de fanions maritimes britanniques. Il y en a deux types. Le Blue Ensign (qui est un fanion des marines civiles et militaires britanniques) et le Red Ensign (qui est un fanion des compagnies maritimes britanniques). Pour produire un Blue Ensign, vous prenez un rectangle de tissu bleu. Vous placez en quartier (soit dans le coin supérieur gauche) de ce rectangle bleu, l’Union Jack (soit le drapeau du Royaume-Uni, avec les trois croix superposées), et, dans le battant du drapeau, vous placez l’écusson, le logo, l’acronyme, ou l’écu de votre club de voile, votre marina de yachts, votre île, votre phare, votre principauté, votre colonie, votre dominion, ou votre pays. Vous voici doté d’un étendard dans les règles, qui démarque votre spécificité, tout en vous affiliant ouvertement au vaste parapluie de l’Empire Britannique. Les drapeaux de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande sont des Blue Ensigns.

un Blue Ensign

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Maintenant, pour produire un Red Ensign, c’est exactement le même principe d’engendrement.  Vous prenez un rectangle de tissu rouge. Vous placez en quartier (soit dans le coin supérieur gauche) de ce rectangle rouge, l’Union Jack (soit le drapeau du Royaume-Uni, avec les trois croix superposées), et, dans le battant du drapeau, vous placez l’écusson, le logo, l’acronyme ou l’écu de votre club de voile, votre marina de yachts, votre île, votre phare, votre principauté, votre colonie, votre dominion, ou votre pays. Vous voici, ici aussi, doté d’un étendard dans les règles, qui démarque votre spécificité tout en vous affiliant ouvertement au vaste parapluie de l’Empire Britannique. Or une vieille compagnie maritime coloniale britannique existait (en 1867, et existe encore aujourd’hui) sous nos hémisphères: la Compagnie de la Baie d’Hudson. Cette vénérable institution commerciale coloniale, fer de lance vif de la pénétration britannique dans les Amériques, fut fondée en 1670 (oui, oui, la Nouvelle France était alors sous Louis XIV). Or, elle avait pour drapeau un Red Ensign dont l’insigne de battant était l’acronyme en lettres blanches de la compagnie: HBC (Hudson Bay Company).

le drapeau de la Compagnie de la Baie d’Hudson

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Nos petits putatifs du Dominion du Canada partirent donc de ce Red Ensign séculaire et ils construisirent le premier drapeau du Canada, sur cette base d’engendrement. Ils remplacèrent d’abord l’acronyme des hudsonistes par une sorte d’écusson à tiroirs. Chaque fois qu’une nouvelle province s’agglutinait au Dominion du Canada, on ajoutait un segment de ses armoiries dans l’écusson à tiroirs qui en grossissait d’autant. Un jour, cet écusson à tiroirs devint trop gros et on le remplaça tout simplement par un écusson officiel stable pour les armoiries même du Canada. Cet écusson d’armoiries canadiennes subit certaines modifications mineures au cours des années mais le principe restait. Le drapeau du Canada fut un Red Ensign colonial pendant presque cent ans (1868-1965).

le vieux Red Ensign avec l’écusson à tiroirs

Red Ensign canadien définitif

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Tout le monde était très content de cela, en 1868, dans le Dominion du Canada, sauf les Québécois. Nous, les Québécois, que voulez-vous, l’Union Jack, pour nous, c’est et ça reste un drapeau d’occupant. Ça nous fait un effet trop durement Kommandantur de le voir pendouiller au dessus de nos têtes pour qu’on avale le truc. Le Red Ensign était donc peu arboré au Québec, qui disposa d’ailleurs, à partir de 1890 environ, de diverses versions d’un vieux drapeau colonial français à fleur de lys, dont une fut mise en forme et officialisée comme drapeau du Québec, en 1948. Nous en reparlerons un autre jour. Comme les bourgeois fédéraux du Canada anglais nous avaient imposé la constitution, la confédération, le parlementarisme de type britannique, la monarchie, la capitale, le nom de la capitale, la Gendarmerie Royale, le chemin de fer transcontinental, et le cheddar (to name a few), nous imposer le Red Ensign flottant par-dessus le tas n’était pas au dessus de leurs forces. Ils le firent donc, sans se complexer. Le Red Ensign canadien fut donc le fanion qui flotta gloriolleusement au dessus de nos troupes canadiennes à la Guerre des Boers, lors de la Première Guerre Mondiale, notamment à la bataille de Vimy (le Mémorial de Vimy arbore d’ailleurs encore les deux drapeaux du Canada, l’ancien et le moderne), et sur le glorieux cargo de Réal Laurendeau (et de tous ses concitoyens canadiens) lors de la terrible Bataille de l’Atlantique. L’âme canadienne (surtout canadienne anglaise) était solidement chevillée au Red Ensign. Pourquoi ce vieux drapeau fripé de gloire changerait-il? Pour apaiser ces râleurs de Québécois? Nah…

Pour comprendre l’étonnante conjoncture qui mena à l’apparition du drapeau canadien moderne, dont le nom officiel est l’Unifolié (en anglais: Maple Leaf Flag), il va falloir s’imprégner de toute la saveur subtile et complexe d’une époque, celle de l’après-guerre. Entre alors en piste un personnage dont le rôle sera central dans la mise en place de toute la problématique vexillologique, sémiologique et philosophique du drapeau canadien. J’ai nommé Lester Bowles Pearson (1897-1972). Ancien officier aviateur de la Grande Guerre, Lester B. Pearson, que ses compagnons d’arme surnommaient Mike Pearson —je sais pas pourquoi, c’était son nom de guerre— est, à partir de 1946, un diplomate canadien. Il circule dans les circuits feutrés de la diplomatie canado-américano-britannique. C’est la Guerre Froide et c’est aussi la décolonisation. Entre 1946 et 1966, les deux nations les plus copieusement honnies en Afrique et en Asie sont deuxièmement la France et premièrement, cardinalement, le Royaume-Uni. Les anciens empires coloniaux français et britannique sont ardemment rejetés et combattus par de nombreux peuples luttant pour leur décolonisation. On en vient aux mains, sur cette question, dans plusieurs recoins du monde et Lester B. Pearson se rend discrètement compte qu’il ne fait pas trop bon, dans la période 1946-1966, de se réclamer de l’héritage britannique, un peu partout dans un monde en pleine ébullition moderniste.

Le Canada est un pays neuneu et sympa-sympa qui peut se vanter du fait qu’un bon nombre des événements historiques déterminants pour son histoire nationale sont survenus… en dehors de son territoire national. Ce sera le cas de l’impulsion initiale menant à la mise en forme du drapeau du Canada moderne. En 1956, le diplomate Lester B. Pearson est devenu une figure éminente de l’ONU et il est un des architectes de la mise en place des Casques Bleus, ces bons petits soldoques de pays gentils-gentils qui se braquent entre les belligérants de conflits de théâtres pour crucialement calmer le jeu. (Lester B. Pearson obtiendra même le Prix Nobel de la Paix, en 1957, comme co-fondateur des Casques Bleus). La crise internationale qui sera déterminante pour l’apparition du nouveau drapeau du Canada, ce sera la Crise de Suez (1956). Turlupinée dans ses détails douloureux, cette crise spécifique de la décolonisation est finalement assez simple dans son principe. Le président Nasser d’Égypte en a plein le dos que les deux anciennes puissances coloniales en collaboration, France et Angleterre, fassent de l’argent comme de l’eau avec le canal de Suez. Le président Nasser saisit donc Suez, l’occupe militairement, et le nationalise. Les vieux coloniaux se rebiffent et la chiasse prend par là. Ensuite, ça devient vite compliqué, notamment quand les deux belligérants pesants de la Guerre Froide, USA et URSS, fourrent leur nez dans l’histoire. L’ONU, discrètement pilotée par Lester B. Pearson, envoie, à un certain moment, des régiments de Casques Bleus pour calmer le jeu. On utilise les bons gars de service à la tête froide habituels, des Danois, des Norvégiens, des Finlandais… des Canadiens. Nos petits gars se pointent donc en Égypte en arborant sur leurs véhicules et à l’épaulette, le drapeau canadien… le Red Ensign. Ils se font vite pointer des mousquetons égyptiens dans les naseaux et c’est: Vous êtes des troupiers coloniaux britanniques, vous dégagez. Réplique: On est pas des troupiers britanniques on est des Casques Bleus canadiens. Réplique: Regarde ton drapeau, baquais, c’est un Union Jack, tu es britannique, et tu dégages. Lester B. Pearson fronce le sourcil, depuis le fond de son officine onusienne. Cette belle obédience britannique si explicitement symbolisée dans la charpente intime du drapeau canadien est désormais un emmerdement potentiel permanent à l’international. Il ne l’oubliera pas.

Il est donc piquant de constater que ce ne sont pas des enjeux nationaux mais bien des enjeux internationaux qui instillèrent dans le premier cerveau décisionnel l’idée de changer le drapeau canadien. Lester B. Pearson, devenu homme politique, après le petit coup de prestige de sa prestation onusienne, va inscrire dans le programme de son parti, le Parti Libéral du Canada, la mise en place d’un drapeau distinctif pour le Canada. Mais cette priorité sera un peu enterrée par tout le reste de l’immense plate-forme libérale du temps, tous les détails complexes de la mise en place de ce qui deviendra l’état providence des Trente Glorieuses. En 1963, le Parti Libéral du Canada gagne ses élections et Lester B. Pearson devient premier ministre du Canada. C’est un gouvernement minoritaire. Cela signifie que les conservateurs de John Diefenbaker sont encore puissants en chambre. Les Libéraux, au début, mettent en place leur grand chantier de réformes sociales et ne pensent plus trop au drapeau. Mais, assez vite, Lester B. Pearson, qui est resté très branché politique internationale, constate que les militaires canadiens seront bientôt requis pour intervenir comme Casques Bleus dans une nouvelle crise régionale, la Crise de Chypre de 1963-64. Chypre c’est cette île porte-avion de l’OTAN au fond de la cuvette méditerranéenne. La chiasse inter-communautaire est pognée là-bas et ce, depuis 1955 environ. Il y a les Turcs au nord, les Grecs au sud, une ligne de démarcation se dessine inexorablement entre ces deux groupes qui, pour le moment, revendiquent tous les deux l’intégralité de l’île. En même temps, Chypre, qui fut longtemps occupée par les Britanniques (décolonisation survenue seulement en 1960, après cinq ans de guerre de libération), a encore une concession britannique sur son territoire, c’est-à-dire qu’il y a une portion de l’île que les Britanniques tiennent encore et gardent pour eux, comme ça. Les chypriotes grecs et turcs, en plus de se combattre les uns les autres, sont donc aussi très remontés contre les Britanniques. Lester B. Pearson ne peut pas envoyer les petits gars la dedans avec le Red Ensign à l’épaulette et sur les véhicules et les baraquements. Ils vont se faire tirer dessus et ce, à cause d’un drapeau, un vieux drapeau totalement pas rapport (comme disent les petits jeunes d’aujourd’hui).

Lester B. Pearson va donc devoir activer ce segment de ses promesses électorales plus tôt que prévu. Il convoque un Comité du Drapeau Canadien et c’est alors: Messieurs, il faut un nouveau drapeau distinctif pour le Canada et ça presse. Vous avez un an. Vaste programme. Ce Comité du Drapeau est un comité parlementaire. Sa composition reflète donc la composition du parlement canadien. Autant dire que le rapport des forces entre les Libéraux et les Conservateurs y est quasiment égal. Il y a aussi, une troisième force politique, progressiste et remuante, le glorieux Nouveau Parti Démocratique, de Tommy Douglas, plus ou moins l’équivalent canadien des travaillistes britanniques. Le comité du drapeau est présidé par un epsilon mais il est surtout animé (chaired) par un dénommé John Matheson (1917-2013), député de l’Ontario énergique, et fidèle comparse du premier ministre Lester B. Pearson.

Le comité du drapeau va d’abord et avant tout faire un grand appel populaire. Envoyez-nous vos maquettes de drapeau. La réponse est massive. Les gens font ça sur des chiffons ou sur du papier blanc avec des crayons à colorier. Environ 3,500 maquettes de drapeau sont soumises. C’est le carnaval joyeux des années 1960 et tout y passe, des loups, des ours, des castors, des outardes, des sapins, des érables, des étoiles polaires, des aurores boréales, des drapeaux dans le drapeau, des cartes du Canada stylisées, des dessins non figuratifs, courbes, lignes, arabesques de couleurs. Il y aura même un drapeau du Canada Beatles. Sur fond blanc à la croix symétrique rouge (croix de Saint George) et avec une fleur de lys bleue au centre, un Beatle par quartier. Ça va être une vraie fête. John Matheson ne retiendra pas grand-chose de ce débordement d’enthousiasme populaire et de créativité débridée mais il va quand même procéder à une sorte de petit sondage informel et non scientifique. Il va colliger et dénombrer tous les symboles apparaissant dans ces 3,500 propositions. Ce sera pour observer que, seule ou accompagnée, la feuille d’érable arrive largement première, devant les castors, les outardes, les fleurs de lys et autres étoiles polaires. Matheson va aussi observer que les Union Jack seules ou accompagnées ne figurent pas très haut au classement. On dirait que les canadiens sont prêts pour un changement des symbolismes. John Matheson rapportera le résultat de ces observations à Lester B. Pearson qui s’en réjouira.

La feuille d’érable est un symbole ancien au Canada. C’est tout d’abord un trait d’imagerie canadien-français. Elle décore notamment, en boisseau ou en couronne ornementale, les Unes de certains journaux canadiens-français dès le XVIIIe siècle. Il s’agit de l’érable sucrière (Acer saccharum), celle dont les feuilles se colorent si vivement, en automne. Elle fournit cette eau sucrée (dont on fait le sirop d’érable) que les aborigènes nous faisaient boire autrefois, quand nous crevions de froid dans nos bourgades mal fortifiées, au tout début de la colonie. C’est un symbole subtil d’entraide collective et de fraternité de l’ancien temps. Comme ce fut le cas pour l’hymne national, les canadiens anglais se sont graduellement appropriés le symbole de la feuille d’érable, au cours du XIXe siècle. Et, dès le début du XXe siècle, elle apparaît comme un signe de ralliement canadien et ce, tant pour les anglophones que pour les francophones. Ravi de l’importance qu’elle semble désormais revêtir dans les masses, Lester B. Pearson va prendre une grave initiative vexillologique qui va passer proche de tout faire capoter.

Il faut comprendre que le premier ministre à cette époque est un personnage prestigieux. Le premier ministre, c’est celui qui parle au roi ou à la reine. Il est une figure d’autorité tranquille et les canadiens, peuple mouton par excellence, sont respectueux de ce genre de figure. Aujourd’hui, le premier ministre, c’est le saltimbanque en costard qui fait cuire des chiens-chauds devant le Tour de la Paix lors des Fêtes du Canada. Mais du temps de Lester B. Pearson, le premier ministre était une figure qu’on ne barouettais pas comme ça. Quand il engageait son prestige, cela avait un poids. Et c’est ce que Lester B. Pearson va faire, justement. Il va engager tout son prestige de premier ministre dans un choix vexillologique décisif. Il va faire concevoir un projet de drapeau du Canada selon ses idées et ses spécifications. Cette maquette de drapeau est passée à l’Histoire sous le nom de Pearson Pennant, le Fanion de Pearson.

le Pearson Pennant

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C’est ici que s’instaure crucialement l’élévation vexillologique, sémiologique et même philosophique du problème du drapeau canadien. Lester B. Pearson veut faire neuf et distinctif. Il veut se donner un drapeau réduisant au strict minimum les symbolismes et éliminant intégralement les codes héraldiques hérités. Pour ce faire, il va jouer la carte d’un drapeau iconique, un tableau indubitablement, stylisé naturellement, mais un tableau. Un rameau de feuilles d’érables d’automne, rouges donc, stylisé en un trifolié, est délicatement déposé sur un lit de neige hivernale, blanche, entre deux cours d’eau, bleus, deux océans en fait, l’Atlantique et le Pacifique, en référence attendrie à la devise du Canada D’un océan à l’autre, Coast to coast, A mari usque ad mare. Fuyant ouvertement les symboles, le premier ministre canadien mise sur l’image picturale stylisée. Ce sera le tollé.

Le Fanion de Pearson va parvenir à faire consensus… contre lui. Quand Lester B. Pearson va le présenter à une assemblée d’anciens combattants dans l’ouest canadien, ils vont passer proche de se faire écharper, lui et son fanion. Les Conservateurs, qui sont viscéralement réacs, n’acceptent tout simplement pas que le glorieux étendard du Dominion, vétéran de toutes les guerres impériales, se fasse intempestivement remplacer par une espèce de zinzin pop qui ressemble à une étiquette de canisse de sirop d’érable. Non. C’est non. Les Libéraux, les hommes même de Lester B. Pearson, ressentent, eux, un malaise plus étoffé et subtil. Sans malice et comme instinctivement, ils recherchent des symbolismes dans la maquette de drapeau de leur premier ministre. D’abord, ils demandent, pourquoi trois feuilles d’érables? Est-ce que cela représente les trois peuples fondateurs du Canada, les Indiens, les Français et les Anglais? Et alors, la feuille d’érable du dessus, c’est celle qui symbolise les Anglais et elle domine les deux autres, qui se penchent? Lester B. Pearson essaie d’expliquer que non, qu’il n’y a absolument aucun symbolisme là. Que c’est juste la représentation visuelle d’un bouquet de feuilles d’érables (comme sur les armoiries du Canada) et que, comme cette représentation visuelle est stylisée pour être bien visible quand le drapeau flotte, ça sort comme un trifolié. Pas de symbolisme ouvert ou secret du chiffre 3, aucun. Mais il n’arrive pas à se débarrasser de la symbolique parasitaire des soi-disant trois peuples fondateurs. Un autre problème important, ce sera celui des couleurs. Oh, du bleu, du blanc, du rouge… on vous voit, monsieur le premier ministre. Vous êtes en train d’insidieusement nous républicaniser. C’est l’américanisation des temps modernes? Il faut dire qu’au Canada, la combinaison convenue des couleurs bleu, blanc, rouge, c’est de la poudre à canon. D’abord, ça fait français, ensuite ça fait américain et surtout, surtout par-dessus tout, ça fait république. Or le Canada est une monarchie qui se définit intrinsèquement par négation des poussées républicaines en terre américaine. Donc, ça ne passe pas, ce tricolore furtif. Lester B. Pearson s’évertue à expliquer qu’il n’y a pas de symbolisme tricolore dans sa maquette de drapeau. C’est juste, exclusivement, iconiquement, le bleu de l’océan, le blanc de la neige, et le rouge des feuilles d’automne, sans plus. Rien n’y fait. Le Pearson Pennant est perçu, par ceux qui sont pourtant censés le défendre, comme la demi-trahison d’une sorte de tricolore américanophile maladroitement déguisé. Voilà un autre symbolisme parasitaire dont on n’arrive pas à se débarrasser. Lester B. Pearson découvre à ses dépends qu’un drapeau, c’est un rectangle aux symboles et que, quand on prétend évacuer les symbolismes par la porte, en un tel espace, ils rentrent par la fenêtre, spontanés, vernaculaires, réinvestis, incontrôlés, parasitaires. Personne ne voudra du Pearson Pennant. Les seuls qui lui réservent un accueil relativement favorable sont les Québécois. Ils tapent sur les cuisses de leur premier ministre anglo-canadien et se félicitent de le voir enfin retirer l’Union Jack du drapeau fédéral. Les Québécois ricaneurs, goguenards et contents, c’est pas nécessairement les meilleurs alliés pour convaincre le ROC (rest of Canada, soit le Canada anglais) d’une idée, quelle qu’elle soit. Mais en tout cas, l’apparition de la maquette du drapeau du premier ministre vient de faire abruptement passer son petit problème international au plan national. Les Québécois n’accepteront plus l’Union Jack sur le drapeau du Canada. Et dans leur cas aussi, le temps commence à sérieusement presser. C’est que le Québec aussi connaît —d’autre part— sa cuisante phase de décolonisation. Les attentats terroristes du FLQ se multiplient et, bon, tous les efforts (même les plus symboliques et les plus dérisoires) doivent désormais être fait pour que le Québec se retrouve des pulsions d’identification à l’ensemble canadien, si tant est. Aussi, sur le drapeau comme sur tout le reste, la boîte de Pandore est maintenant ouverte. Le Grand Débat du Drapeau du Canada est déclenché. Et les positions vont vite se polariser.

Cette question, un peu pinailleuse, de la couleur bleu sur le drapeau sera l’astuce argumentative qu’utilisera John Matheson pour s’objecter insidieusement et diplomatiquement au projet de drapeau de son chef et premier ministre. C’est alors que Matheson produira sa fameuse phrase historique: Blue is not an official canadian color (eh oui, on a les phrases historiques qu’on a). Cette réactivation de la question des couleurs officielles canadiennes par Matheson pour canaliser et légitimer l’hésitation libérale de 1963-1964 sur le Pearson Pennant mérite qu’on s’y arrête. Il faut, pour ce faire, reculer un peu dans le temps. En 1921, il n’y a pas de problème de drapeau au Canada. Le drapeau (putatif) du Canada, c’est le Red Ensign et personne ne s’objecte. D’ailleurs dans trois ans (en 1924), ledit Red Ensign obtiendra le statut de drapeau quasi-officiel, vu qu’il ne flottera plus seulement sur les navires et véhicules militaires mais aussi sur les édifices gouvernementaux fédéraux. Il n’y a pas encore de problème de drapeau au Canada, dans l’entre-deux-guerres, donc. Par contre, et indépendamment de la question vexillologique, en 1921, se manifeste soudain le besoin de couleurs officielles pour le Canada. Il faut effectivement des couleurs nationales stabilisées pour les bandes de parchemins, les rubans et les pourtours de médailles, les uniformes protocolaires, même les murs et cloisons de certains intérieurs officiels. Le Canada recherche ses couleurs officielles. Là, le roi va s’en mêler. Le roi d’alors, c’est George V (le grand-père d’Elizabeth II). George V (1865-1936), c’est peut-être le dernier vrai roi de l’Empire Britannique. Il s’occupe de tout, fourre son nez dans tout, s’intéresse à tout ce qui se tambouille jusqu’aux confins de l’empire. Il aborde toutes les questions, est au four et au moulin, se lève à cinq heure du matin tous les jours pour s’asseoir à son bureau et fricoter ses bébelles impériales. Il fourre son nez et sa grosse barbe dans toutes les affaires de son vaste monde sur lequel le soleil ne se couche jamais. Intelligent, vif, matois, touche-à-tout doué, chafouin, hyperactif, sémillant, hypervitaminé, c’est une sorte de roi-Sarkozy. Alors, la question des couleurs officielles de son grand dominion nordique des Amériques se retrouve éventuellement sur son bureau et il la règle ainsi. Qu’est-ce que le Canada? Le Canada c’est la rencontre calme et rassérénée des deux plus grandes cultures politiques et historiques d’Europe en terre américaine: la Culture Anglaise et la Culture Française. Les couleurs officielles du Canada seront donc l’union constante et indissoluble des couleurs anglaises (entendre: couleurs de la monarchie anglaise) et des couleurs françaises (entendre: couleurs de la monarchie française, hein, pas celles du peuple français ou de sa république). Comme le roi est un roi, il pense et visualise les couleurs depuis le fond de son petit bocal monarchique. La couleur officielle anglaise c’est le rouge. En effet, depuis plusieurs siècles, la couleur des rois d’Angleterre est le pourpre vif. C’est pour cela que les salles sénatoriales et autres House of Lords sont des Salons rouges. On raconte d’ailleurs qu’au Moyen-Âge, la teinture rouge était rare et chère. Les rois anglais en décoraient donc les murs de leurs salles publiques pour faire sentir leur puissance à leurs vassaux, un peu comme avec de l’hermine ou de l’or. La couleur officielle française, pour sa part, c’est le blanc. En effet, la couleur du drapeau des rois Bourbons est le blanc uni, sans aucun motif. La seule couleur française visible aux yeux royaux de George V ce sera donc le blanc. Les couleurs officielles du Canada seront donc le rouge et le blanc, ensemble, unis mais distincts. Quand, quelques quarante ans plus tard, John Matheson agitera cette marotte des couleurs officielles du Canada et l’appliquera, pour la toute première fois, à la question spécifique du drapeau, cette sémiologie des origines anglaise et française des deux couleurs officielles se sera un petit peu obscurcie. Le blanc et le rouge ensemble sont désormais perçus comme fondamentalement et indissolublement canadiens. Pas le bleu. De fait, pour bien montrer que le blanc (français) et le rouge (anglais) ont perdu dès 1963-64 la valeur sémiologique que leur avait assigné le roi en 1921, intéressons nous brièvement à une des nombreuses maquettes de drapeau canadien qui ne fut pas retenue.

maquette de drapeau des Native Sons of Canada

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Cette maquette, soumise en 1963-64 par les Native Sons of Canada, en est une qui, justement, sémiologise très ouvertement les couleurs officielles du Canada, dans l’encodage qu’en avait fait initialement le roi, en 1921. Si on lit, de gauche à droite comme un texte, la narration que cette maquette produit, elle est particulièrement limpide. Les Français (blanc, avant mais en dessous) apparaissent en premier et les Anglais (rouge, après mais au dessus) arrivent ensuite et prennent place. Malgré cette situation historique de domination, les droits des deux peuples fondateurs sont égaux (symétrie en volume de la répartition des deux couleurs répondant, malgré la démographie, à la hiérarchie temporelle et spatiale de leur disposition). La feuille d’érable, qui est rouge (ceci NB), est centrale. Elle verrouille le lien entre le blanc français et le rouge anglais et elle suture l’unité canadienne. Cette maquette ne fut pas retenue pour des raisons vexillologiques (feuille d’érable à demi rouge sur rouge et donc très difficilement discernable quand le drapeau flotte) mais aussi sémiologiques (obscurcissement de l’analyse initiale de George V sur la sémiologie biculturelle des couleurs officielles). Cette maquette aurait été vexillologiquement et sémiologiquement indiscernable. Les couleurs officielles ne symbolisent plus vraiment les deux peuples fondateurs. Elles valent désormais strictement pour le Canada lui-même. And blue is not an official canadian color.

Nous revoici donc en 1963-64 et les positions continuent de se polariser, sur la question du drapeau. Le problème, de plus en plus passionnel, a maintenant une ampleur nationale et il faudrait maintenant arriver à le résoudre alors que, de fait, il s’enlise. D’un côté, on a les Libéraux du Comité du Drapeau qui défendent, mollement et sans joie, le choix de leur chef et premier ministre. De l’autre, les Conservateurs du Comité du Drapeau vont se cabrer encore plus fort dans la réaction. Comme il semble qu’il faille se résigner à reléguer le Red Ensign, les réacs vont formuler plus fermement leur choix de drapeau. Nous sommes britanniques, nous sommes impérialistes (au sens technique du terme, des suppôts revendiqués de l’Empire Britannique), nous sommes une colonie. Nous proposons donc de prendre l’Union Jack en quartier, de l’étirer, et de l’étendre à tout le drapeau. Le drapeau du Canada sera le drapeau du Royaume-Uni. Poils aux sourcils. L’Algérie c’est la France, mes estis. Lester B. Pearson se pogne la tête. C’est là le contraire diamétral de ce qu’il recherchait. Le Comité du Drapeau est coincé. Projet 1: le Pearson Pennant défendu sans ardeur par les Libéraux. Projet 2: l’Union Jack plein défendu farouchement par les Conservateurs. We’re stuck. Et rien ne bouge. Et le temps passe.

C’est alors que va se manifester une sorte de personnage providentiel. Et, bien souvent, au Canada, les personnages providentiels, se nomment Stanley. C’est pas pour rien que la toute consensuelle coupe de hockey sur glace s’appelle la Coupe Stanley. Ici notre lutin salvateur de service, ce sera donc un certain George Stanley (1907-2002). Il contacte John Matheson et, en substance, il lui dit: Johnny, I’ve got your flag! (ceci est évidemment un tour apocryphe. Stanley a, en fait, écrit à Matheson une lettre très officielle et très formelle de quatre pages). George Stanley était alors doyen de faculté aux très réac et très pompeux Collège Royal Militaire du Canada de Kingston (Ontario). C’est un historien militaire, un peu vexillologue, un peu gars d’héraldique… mais surtout, ce monsieur est un conservateur indubitable. Si quelqu’un peut apprivoiser les réacs canadiens et les amener en douce à opter pour un nouveau drapeau, c’est lui. D’ailleurs ce collège militaire où il est doyen de faculté est une institution parfaitement honorable. C’est un peu le petit West Point du nord. C’est une institution bien réac et bien ronron. Tous les conservateurs, galonnés, culottes de peaux et autres bellicolâtres sont passés par là, sont des anciens de cette institution là, ou rêvent de l’être ou de l’avoir été. Le prestige symbolique du Collège Royal Militaire du Canada de Kingston ne pourra pas être contesté ou contestable par tout ce qui grouille de conservateurs et de nostalgiques impériaux au Canada. Stanley et Matheson se rencontrent à Kingston en 1964 et Stanley montre à Matheson, le fanion du Collège Royal Militaire du Canada, nommément l’horreur suivante:

fanion du Collège Royal Militaire du Canada

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Délicatement déposé sur un bâton de canne de bonbon nouant intimement les deux couleurs officielles du Canada, un bras d’armure tient solidement et irréversiblement une touffe de feuilles d’érables canadiennes (encore largement perçues comme canadiennes-françaises) sous la couronne impériale britannique. Avec un tel fanion, le Collège Royal Militaire du Canada formule explicitement son rôle et sa fonction qui est celui d’instruire les galonnés sourcilleux chargés d’occuper le Canada et de le maintenir fermement dans le giron de l’empire. Redisons-le, l’institution dont cet étendard est le fanion est une institution parfaitement indubitable et irréfutable. Tandis que John Matheson blêmit, George Stanley lui explique l’astuce qu’il couve. Pour que les réacs canadiens lâchent l’Union Jack une bonne fois, il faut leur donner, en compensation émotionnelle et idéologique, un solide fond de drapeau sécurisant, issu d’une institution irréprochable. Ce fond de drapeau, il est ici, à Kingston. Bande de mât rouge, pal (c’est-à-dire bande verticale centrale du drapeau) blanc, bande de battant rouge, illustration encadrée, au centre. Votre problème de bleu est réglé dans le mouvement, et nos réacs sont rassérénés car le fond de drapeau provient d’un des fleurons sûrs de notre glorieuse histoire militaire. Et ensuite, sur ce fond de drapeau bichrome, rassurant pour les réacs, on procède au fameux dépouillement des symboles tant revendiqué par le premier ministre. On y parviendra en rapprochant prudemment l’illustration du pal de ce que le bon Pearson propose dans son fanion. Compromis. Matheson se dit alors que le coup est peut-être jouable. Il contacte le premier ministre et un ping-pong s’instaure, entre Kingston et Ottawa. Lester B. Pearson en profite pour faire éliminer les symbolismes parasitaires qui le turlupinent depuis un moment —sous la pression assez vociférante du public— dans sa propre maquette. Il admet la disparition du bleu, fait remplacer le trifolié par un unifolié (au diable cette complication infinie et hasardeuse de trois peuples fondateurs avec un des trois dominant les deux autres — les canadiens sont un peuple unique, point), et surtout il insiste bien pour que les autres symboles coloniaux du fanion du Collège Royal Militaire du Canada, notamment la couronne impériale, soient soigneusement retirés de la maquette finale. Stanley procède à tous les rajustements, dans le cadre de son concept de départ. On en arrive donc à une troisième proposition à soumettre au comité, un unifolié bichrome, dont la feuille d’érable sucrière (Acer saccharum) était initialement plus figurative. C’est donc finalement George Stanley qui est crédité, par l’Histoire, de la conception de l’unifolié canadien définitif.

le vieil unifolié (le fanion de Stanley)

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Matheson va ensuite produire l’unanimité de son comité sur ce troisième choix, contre les deux autres choix. Ce sera une unanimité fabriquée de toutes pièces, mise en place en faisant croire à un côté du comité que l’option trois permettra de battre l’autre côté du comité en nullifiant ses priorités. Aux réacs, on fait valoir qu’ils écrabouillent le chiffon tricolore du premier ministre en mobilisant la force conservatrice, monarchiste et fiable du fanion militariste du Collège Royal Militaire du Canada. Aux libéraux et progressistes, on fait valoir que l’on se retrouve avec un Fanion de Pearson amélioré, dépouillé, débarrassé de ses symbolismes impropres et parasitaires… et surtout le saudit Union Jack est enfin bazardé. Des deux choix, on prend… le troisième. Et l’unanimité du comité parlementaire —cette unanimité armée, chamarrée d’astuces et de jeux de coulisses— se fait donc sur l’Unifolié. En voici la version moderne (feuille d’érable plus stylisée, pour une meilleure visibilité quand le drapeau flotte).

l’unifolié moderne (drapeau du Canada actuel)

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Le problème n’est pas tout de suite résolu. John Diefenbaker, chef conservateur de l’opposition, va fustiger ses membres du Comité du Drapeau. Il va leur faire valoir qu’ils se sont fait avoir, que l’Union Jack est tombée, qu’ils se sont fait fourguer une version à peine atténuée de l’étiquette de sirop d’érable à Pearson. La bataille va donc reprendre de plus belle, à la Chambre des Communes. Après une procédure d’Obstruction Systématique des Conservateurs et 250 discours souvent rageurs, le drapeau sera voté à la majorité simple de la chambre, les Libéraux et les Néo-démocrates ayant voté ensemble. Il est hissé le 15 février 1965. Les canadiens l’adoptent très vite. Ils étaient prêts, eux aussi, pour leur petite décolonisation, au moins dans les signes.

Le Red Ensign n’est pas parti se cacher dans les musées pour autant. Deux provinces canadiennes anglaises, l’Ontario et le Manitoba, se sont rebiffées de voir disparaître le glorieux étendard du premier Canada. Plus tard dans l’année 1965, ces deux provinces canadiennes ont donc activé l’usine à saucisses vexillologique à leur tour et se sont chacune données un Red Ensign comme drapeau provincial. Avec écusson de l’Ontario dans le battant du Red Ensign de l’Ontario et avec écusson du Manitoba dans le battant du Red Ensign du Manitoba. Ainsi va ce qui va. Ces deux drapeaux flottent encore aujourd’hui sur ces deux parlements provinciaux.

drapeau de l’Ontario

drapeau du Manitoba

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Que dire aujourd’hui, deux générations plus tard. Eh bien, l’esprit de Lester B. Pearson flotte toujours un petit peu tout de même, dans les replis du drapeau canadien actuel. Quand on le regarde flotter, dans la brume ou dans la boucane de nos trop nombreuses guéguerres locales, on a vaguement l’impression de discerner une sorte de drapeau de la Croix rouge, gentil, modeste, impartial et hiératique, en réminiscence des priorités de paix internationale et de neutralité qui présidèrent à son émergence. Le drapeau du Canada est solidement distinctif et il est aussi bel et bien exempt de symboles héraldiques vieillots. En cela, il vieillit bien (ses origines militaires kingstoniennes, astuce de départ pour atteindre une cause plus haute, tombent doucement dans l’oubli). Là aussi, Lester B. Pearson a gagné son pari.

Mais la victoire n’est pas intégrale. La première version de l’Unifolié (Le fanion de Stanley) valorisait spécifiquement l’érable sucrière (Acer saccharum). Or cet érable ne poussait effectivement, en 1965, que dans deux des dix provinces canadiennes, l’Ontario et le Québec, berceaux historiques du Canada. Il y eut donc alors des voix pour dire que le vieux colonialisme impérial avait été remplacé par un second colonialisme, plus insidieux, celui de l’est du pays sur l’ouest du pays. Depuis que la feuille d’érable est stylisée, elle symbolise n’importe quel érable de n’importe quelle essence. Et, priorité du symbolisme national oblige, dans le dernier demi-siècle, différentes essences d’érables ont été pieusement importées et implantées au Canada, terre d’immigration même pour les érables! Tant et tant qu’il y a maintenant, dans tout ce vaste pays, au moins une douzaine d’essences érablières distinctes et il pousse des érables d’une espèce ou d’une autre dans les dix provinces canadiennes. Mais les trois territoires, le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest, et le Nunavut, n’ont pas d’érables et ne pourront probablement jamais en avoir. En effet, dans ces espaces titanesques, c’est la toundra, c’est le pergélisol, c’est la banquise, c’est le troisième océan canadien, l’Océan Arctique. Et il flotte, sur ces espaces infinis et purs, un drapeau bien intentionné mais qui symbolise désormais un petit peu un troisième colonialisme canadien, celui de son sud prospère et urbain sur son grand nord aborigène, sous-développé, désertique, fragile, immémorial et mystérieux.

Non, Lester B. Pearson et tous les progressistes ronron qui luttèrent à ses côtés pour décoloniser notre sémiologie fédérale ne l’emportèrent pas complètement. Mais quel joli bouquet philosophique nous ont-ils laissé en héritage attendrissant de leur si dérisoire mais si louable effort de définition collective de soi.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Lettre ouverte à ma nièce et à son conjoint, sur la maternité

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2019

Ma nièce est enceinte de cinq mois environ. Après avoir eu l’honneur de devenir grand-père, je vais maintenant devenir grand-oncle. Je connais peu ma nièce et son conjoint mais ce sont des personnes que j’estime et respecte beaucoup. Je vais donc me décider à coucher par écrit mes lignes de sagesse (si tant est) sur la question de la jeune maternité. Évidemment, les petites âmes légitimistes questionneront la validité du commentaire d’un homme (pas femme) vieux (pas jeune) sur l’essence d’une réalité crucialement intime, concernant fondamentalement, et comme fatalement… la femme jeune. Or, —qui s’en étonnera— les atermoiements légitimistes ne m’ont jamais empêché de parler… et c’est qui m’aime me suive, au bout du compte… Les autres sourcilleux et sourcilleuses sont les bienvenus et bienvenues de prendre le gros bateau au bout du quai… il appareille pour les brumes frissonnantes de la tergiversation conforme et frileusement amuïe.

Aux fins de l’anonymat du Carnet d’Ysengrimus, ma nièce s’appelle Iphigénie Civile et sont conjoint s’appelle Iréné Lagare. Les piliers inamovibles de la camarilla d’Ysengrimus se souviendront de ma nièce, c’est la sagace personnalité familiale qui me fit autrefois cadeau de ce fameux interrupteur lumineux ready-made dont je ne me sépare désormais plus jamais. Notons que la présente lettre ouverte n’est pas privée mais générique (c’est bien pour cela que je la publie). Et elle porte plus sur la maternité (que sur la parentalité). Elle se trouve donc fatalement centrée sur Iphigénie Civile, comme figure de femme d’une génération.

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Chère Iphigénie, cher Iréné,

Je voudrais d’abord faire une chose qu’on ne fait pas assez souvent, envers un jeune couple qui va avoir un enfant. Je voudrais tout simplement vous remercier. Vous vous apprêtez à mettre en place votre contribution décisive à notre grande entité d’existence humaine. C’est là l’apport le plus précieux et le plus déterminant qu’on puisse imaginer. J’ai la chance d’être grand-père et déjà je suis profondément altéré et bonifié par la simple existence de ma petite-fille. Je ne la vois pas souvent (elle est encore toute petite et elle vit à l’étranger), elle ne me parle pas encore mais, à jamais, ma vision du monde et des perspectives sur le monde est radicalement révolutionnée par sa seule présence sur l’agora. Je profite de l’occasion pour envoyer un coup de chapeau senti à mon fils Tibert-le-chat et à ma bru Agrégée-du-sourire en leur disant qu’eux et leur petite (qui n’a pas encore son sobriquet ysengrimusien) sont une inspiration motrice capitale de la présente lettre ouverte. L’apparition d’un babi lance une vague émotionnelle et rationnelle durable, qui altère, à partir du cercle familial, de loin en loin, par phases de vie, l’humanité toute entière. Donc, Iphigénie, Iréné, c’est au nom de l’humanité, justement, et de sa vieille garde, que je vous redis merci. Vous êtes des preux. Voici mes lignes pour vous maintenant, sans prétention.

1- Une révolution dans vos vies. Vous vous apprêtez à entrer dans une tempête dont vous ne soupçonnez aucunement le paramétrage. Aucune imagination, même la plus débridée, ne peut adéquatement anticiper le tourbillon cataclysmique que peut représenter l’entrée d’un babi dans la vie d’une personne ou d’un couple. Pour au moins deux ans, tous vos projets professionnels et personnels vont se trouver dérangés, chamboulés, chambardés, perturbés, bordélisés, foutoirisés. Votre maison sera dans un désordre permanent. Tout, dans vos références ordinaires, sera compromis. La vie dont vous vivez en ce moment les derniers mois tranquilles va bientôt vous sembler l’île déserte douce et paradisiaque que vous aurez irrémédiablement quittée pour entrer, à trois, sur un esquif chambranlant et mal gouverné, dans une tempête océanique bleu marin foncé. Rien, absolument rien (et surtout pas mes paroles actuelles), ne peut vous préparer pour un pareil tourbillon. Vous ne vous reposerez plus, vous ne vivrez plus, votre intimité individuelle et interpersonnelle va disparaître au profit d’un univers nouveau, radical, intransigeant, révolutionnaire et inouï. La toute prioritaire mission parentale va s’installer, pour toujours. Colligez bien vos souvenirs, dans l’album de photos des temps présents. Il va se refermer, silencieusement. Deux ans (deux ans PAR babi — mais c’est l’apparition du premier qui reste la plus tumultueuse) foutus en l’air. Et, comme la chèvre de Monsieur Séguin, vous vous imaginez que VOUS détenez le secret, la formule, la martingale. Vos illusions vont voler en éclat. Au cœur du délire hectique que vous n’aurez pas le choix de traverser en équipe, je vous demande de vous répéter cette phrase d’Ysengrimus: LE CALME REVIENDRA. Ma vie ne sera plus jamais la même mais LE CALME REVIENDRA. Courage. Cette situation n’est pas éternelle. Elle est au contraire bien plus éphémère qu’il n’y parait. Les choses vont finir par se re-stabiliser. Souvenez-vous bien de ça.

2- Dans la douleur? Euh… un peu pas trop, non plus là. Le fantasme biblique (ou pseudo-naturaliste) de l’accouchement dans la douleur, lâchez moi, une bonne fois avec ça. Je recommande l’épidurale, point final. Je n’oublierai jamais la perplexité que me suscita, en compagnie de mon épouse, en 1990, la contemplation (sous épidurale) de la courbe perturbatrice d’une contraction, sur un écran de téléviseur. La préposée nous expliquait gentiment alors que, sans l’épidurale, madame se tordrait en ce moment de douleurs. Ce petit spectacle télévisuel incongru dura des heures et des heures. Probant. Et, de toutes façons, Iphigénie, l’épidurale, c’est pas un élixir magique. Au moment du travail même, tu auras des douleurs, des douleurs indescriptibles. L’épidurale te permet simplement d’abréger cette phase de souffrance et de bien ménager ton focus et ton énergie pour le combat final. Ma toute belle, crois-en un vieil homme qui ne les a jamais vécu mais se les est fait expliquer par un certain nombre de femmes rationnelles, sérieuses et méritantes: les douleurs de l’accouchement, même abrégées par l’épidurale, ne ressemblent à rien de connu. C’est un incroyable mystère physiologique, profond, radical, et on le sent passer. Et toi, Iréné (je présume que tu seras présent pour ce moment, où ta compagne de vie aura besoin de ta proximité comme jamais auparavant), prépare-toi à ton rôle ardu de compagnon de route. Fais-le sans outrecuidance. Je me permets de te citer ce mot de sagesse formulé autrefois par le père de mon autre neveu, l’Arbitre Existentiel. Ce vieux sage disait, de l’accouchement accompagné par l’homme: C’est le moment ou le gros macho qui se fait des illusions sur lui-même prend le bord. C’est le moment où on s’aperçoit que la vraie force, c’est la femme. Modestie circonspecte hautement recommandée, chez le gars. Je sais pas si vous prévoyez suivre des cours prénataux (c’est jamais une mauvaise idée), mais si vous le faite, Iréné, visionne bien les films d’accouchements. Ne prend pas ta capacité à faire face à cette situation inédite pour acquis. Voir notre conjointe livrer la vie est la plus perturbante des expériences masculines imaginable.

3- Problématique de la catégorie de maternité. Une fois ton enfant au monde, Iphigénie, tu va subitement revoir et réviser en profondeur la catégorie de maternité. Ce sera pour toi une crise pratique et intellectuelle permanente. Tout sera à apprendre. Rien ne pourra opérer dans l’abstrait. Il n’y aura pas vraiment d’automatismes. L’instinct maternel a bien souvent quelque chose d’une fausse idée. Tu va alors découvrir que cette situation sidérante —le fait d’être mère toi-même— opère inexorablement une refonte en profondeur de ton rapport aux figures maternelles de ta propre vie et, au premier chef, ta propre mère. Toute la dynamique enfantine de tes rapports mère-fille va se trouver fracassée, pulvérisée. Les problèmes réglés seront engrangés, les problèmes pas réglés vont se trouver reportés. Dans l’urgence, ta mère va devenir une cruciale personne ressource et ce, tant dans l’approbation que dans la démarcation. Il ne s’agira pas uniquement d’une référence pratique qui te montre comment positionner un babi sur une table à langer. C’est plus essentiel que ça. Ta mère sera aussi quelque chose comme une instance définitoire. Tout ce qui est ta mère en toi va se trouver mobilisé, activé. La maternité va s’installer en toi, pour toujours, irréversiblement. Cela va engager une séquence cruciale de relation avec ta propre mère. Une des interactions humaines les plus profondes qu’on puisse imaginer, la relation mère-fille, va entrer dans une phase déterminante et inaltérable, pour toi. Ressource-toi auprès de ta mère et de toutes les figures maternelles et maternantes de ton village personnel. Ce sont elles qui vont guider tes pas, ta praxis, toute la solidification de ta propre conscience maternante. Cela procède d’une sorte de trêve sacré, si tu veux, en ce sens que ça transcende et sublime toutes les algarades et tous les débats plus petits qu’on a pu avoir. Un fait nouveau s’impose, ferme et tranquille. La mère maintenant, c’est toi. Tu es aux commandes. Mobilise tes ressources en conformité avec tes besoins. Ta mère et les autres figures maternelles de ton existence vont se trouver intellectuellement magnifiées dans le tout de ta nouvelle vision du monde. C’est que désormais elles définissent la catégorie de maternité dont tu œuvres inexorablement à t’approprier la concrétude. Ce collectif implicite des mères est un des collèges invisibles duquel l’humanité est la plus redevable. Tu en fais partie désormais. À Jamais.

4- Un second violon temporaire. Iréné, mon camarade, toi, moi, et le bonhomme de neige, on est initialement des figurants, dans l’ouverture de cet incroyable spectacle. Ton épouse est profondément engagée physiquement, charnellement, dans la situation présente. Elle s’engrosse. Elle respire et mange ce qui lui permet de protéger en elle, ce babi en devenir, comme une lionne son lionceau. Et ce n’est que le début. Le babi sanglant et le placenta frémissant vont jaillir de son corps. Le babi va plus tard s’agripper à ses seins pour se nourrir. Il ne cessera de pleurer que dans ses bras. Devant tout ça, toi et moi, au début, on est une caméra. On est le hallebardier qui monte la garde devant la salle du château où se trame le foutoir sanglant. Le degré de profondeur intime que la femme établit avec l’enfant naissant va t’éblouir, te dérouter peut-être aussi. Rien n’égale cela. Rien. C’est la force de l’atavisme le plus profond imaginable. La redéfinition corporelle et émotionnelle que cela entraîne est immense, inaltérable, irréversible. Notre responsabilité d’homme et de compagnon de vie est d’assumer sereinement et solidement cette étape de second violon. On s’avancera plus tard, quand le babi s’articulera et s’émerveillera dans l’entrée en enfance. Pour l’instant, tout est centré sur la femme et l’enfant. C’est la loi du genre. Le second rôle masculin de cette séquence est d’une sidérale importance. Ta conjointe a besoin de toi maximalement mais sa capacité de s’engager émotionnellement dans ta direction est au minimum, totalement mobilisée et accaparée qu’elle est par le babi. Il faut trouver l’équilibre, à la fois solide et léger, de ce grand paradoxe de vie. Danger. Beaucoup d’hommes s’y prennent les pieds. En tout respect, je te recommande prudence, discipline, empathie, solidité, patience et vision. Ton objet d’amour désormais n’est plus nuptial. Il est familial.

5- Pour le moment: dormez. Voilà, j’ai dis mes lignes. Encore bravo à vous deux. Pour le moment, bouclez vos projets non-matrimoniaux les plus importants, lâchez le party et rentrez pas trop tard, le soir. Et surtout dormez paisiblement des nuits pleines et entières. Parce que, dans les vingt-quatre prochains mois, vous ne dormirez plus. Vous serez trop occupés à mettre en branle la plus extraordinaire aventure qu’il soit donné à un duo humain de vivre. Et vous allez faire ça comme des champions. Tiens, je pense que, moi aussi, je vais aller faire la sieste.

Avec respect et amour,

Ysengrimus

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Catherine McKenna en moi

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2019

Catherine McKenna (Photo: Boris Minkevich)

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Il y a quelque chose d’important qui m’arrive à propos de Catherine McKenna. C’est quelque chose d’indéfinissable, de passablement envoûtant et de particulièrement difficile à saisir. C’est complexe, en tout cas, et c’est véritablement important. J’écoute madame McKenna attentivement, notamment quand elle intervient à la Chambre des Communes du Canada. Pour mes lecteurs et lectrices européens, je signale que Madame McKenna, née en 1971, est députée de la circonscription d’Ottawa-Centre et Ministre de l’Environnement et de la lutte aux changements climatiques du Canada (2015-2019).

Ce que je ressens, plus précisément la portion de Catherine McKenna qui vibre en moi, n’a rien à voir avec une quelconque harmonie des visions politiques ou une toute éventuelle communion idéologique. Au plan intellectuel et doctrinal, madame McKenna (comme madame Freeland, comme Justin Trudeau lui-même) me suscite plutôt des objections que des accords. Que fait madame McKenna au sein du cabinet de centre-droite (Parti Libéral du Canada) de Justin Trudeau? Eh bien, elle développe des considérations à rallonges sur l’urgence des changements climatiques, pour mieux dissimuler les effets environnementaux directs et indirects du foutoir pétrolier canadien. Comme ministre, Catherine McKenna sert la ligne de son parti, qui, l’un dans l’autre, est celle de sauver le gros des apparences de progrès consensuel pour mieux dissimuler au grand public le fait que les politiques mises en place par le parti qu’elle représente (et sert avec rectitude, tonus et discipline) sont des politiques de droite. Ce point est limpide dans mon esprit. Ce n’est pas politiquement ou intellectuellement que Catherine McKenna me travaille de l’intérieur.

Comme individu, sauf son respect, je m’en fiche un petit peu aussi, d’une certaine façon. Mère de trois enfants, dont deux filles, elle fait du cyclisme et de la natation. Bon. Anglophone de langue première, son français est passable, sans plus. C’est la grande canadienne anglaise athlétique et tonique, comme il y en a tant. C’est une avocate de formation qui a varnoussé dans l’international. Rien d’extraordinaire, ni dans les fonds ni dans les combles. Elle a du charisme, par contre. Un bon charisme, en plus. Un charisme frais et sain. Un charisme qui chante. Elle a une façon de se communiquer qui me fascine à chaque fois. Un style tribun, un petit peu, la voix rauque, un sens indéniable de l’effet de manches, mais sans excès. Jolie femme, elle ne flirte pas son interlocuteur. Lindsay Abigaïl Griffith, qui connaît bien la mode et le style, me confie que Catherine McKenna n’en joue pas, qu’elle s’y perd peut-être un peu, même. Tout en elle fait franc, droit et simple. Une canadienne du cru, en somme. Elle est une bonne communicatrice et elle survit passablement aux difficultés incroyablement épineuses des bobards climato-environnementaux qu’elle doit communiquer, redire, marteler, ânonner presque.

Syllogisme. Catherine McKenna travaille les hommes, je suis un homme donc… etc… Elle travaille les hommes, en effet, comme le corrobore une anecdote bizarre qui remonte déjà à quelque temps. Des réacs (masculins naturellement) se sont amusés à la surnommer Climate Barbie (Barbie environnementale ou Barbie climatique) et, pas achalée, elle leur a tenu tête avec brio et intelligence. Elle ne s’est pas laissée faire… sans pour autant trop en faire. Elle a expliqué qu’elle avait deux filles et que, comme modèle maternel, elle jugeait que si ses filles envisageaient une carrière politique, ce ne serait pas pour aller se faire parler de leurs cheveux ou de leur apparence. C’est après cette anecdote, hautement significative du point de vue sociétal, que Catherine McKenna s’est mise à vraiment remuer en moi. De fait, c’est seulement après ça que j’ai commencé à vraiment m’intéresser à sa signification philosophique, si on peut dire.

Les femmes en politique, notamment au siècle dernier, ont du, au début, se masculiniser et plus ou moins devenir one of the boys. Je ne vais pas épiloguer sur cette question, bien connue. On sort graduellement de cette culture transitoire d’ajustement et on commence à voir émerger des femmes politiques qui féminisent nos espaces de représentations, sans trompette et sans façon. Je me suis donc remis à observer Catherine McKenna, dans l’éclairage biscornu et inattendu qu’ont jeté sur elle ces ineptes masculinistes avec leurs insultes faiblardes crûment révélatrices d’une androhystérie d’époque. C’est la communicatrice (plus que le contenu convenu qu’elle communique) qui ressort, au bout du compte, en madame McKenna. Sans faire ni la chieuse ni la sinueuse, elle dégage un charme indubitable. Dosage de fermeté éloquente et de vulnérabilité non dissimulée. Ça me rappelle quelque chose, mais quoi donc? Je fouille dans ma mémoire encombrée pour essayer de retrouver quelle personnalité publique canadienne ou québécoise cela me ramène en mémoire. Je trouve, finalement: René Lévesque. Oh, oh, Catherine McKenna, quand elle se communique, me fait penser à René Lévesque. Pas simple, ça! Une sensibilité interpersonnelle souple et liante, presque à fleur de peau, côtoyant efficacement un sens oratoire juste, qui frappe net et qui répond à la susdite sensibilité de base, en la répercutant comme un efficace et symétrique effet d’harmoniques.

Comparer cette grande gigue anglophone, blonde et tonique de ce siècle à un René Lévesque, petit bonhomme québécois, chafouin et ratoureux du siècle dernier, est une saillie hautement inattendue. Vous me le concéderez. Mais c’est ça aussi, le Canada, la rencontre percutante et imprévue entre deux solitudes qui ne s’étaient pas trop vues au départ. L’analogie est d’ailleurs fort féconde, dans les deux sens. Il y avait, l’un dans l’autre, quelque chose de très féminin dans René Lévesque et je suis prêt à admettre, sans trop trembloter, qu’il annonçait hier les Catherine McKenna de demain. Dans cette rencontre, il y a bien la cigarette du vieux nationaliste qui vieillit assez mal. Catherine McKenna ne s’envelopperait pas de ces volutes là.

Ce que j’essaie de dégager, à coup d’analogies maladroites, de rapprochements hasardeux, et de tâtonnements empiriques et exploratoires, c’est qu’il y a quelque chose chez Catherine McKenna, femme publique, qui est à la fois ordinaire, banal, pris pour acquis et extrêmement important, beaucoup plus important que les petites lignes politiques qu’elle dessine et schématise du mieux qu’elle peut. Ces dernières, elles, resteront emberlificotées dans son temps historique (comme les lignes politiques de René Lévesque sont restées emberlificotées dans le sien). Ce qu’il y a de si suavement crucial dans cette femme politique, si je peux finir par mettre le doigt dessus, c’est du naturel. Voilà. Catherine McKenna est une femme politique et elle l’est de façon toute naturelle. Elle reste elle-même. Elle reste femme. Elle se domine comme telle, sans résidu. Elle est femme en politique comme Barack Obama fut noir en politique. On oublie la femme et le noir et on fait de la politique, tout naturellement, sans flafla.

D’autres femmes du peloton Justin Trudeau de 2015-2019 représentent aussi une telle réalité. On va pas toutes les nommer. C’est là un trait transversal d’époque, de toutes façons. Du côté des réacs aussi (les conservateurs parlementaires), il y a des femmes calibrées comme ça, tout autant. Au NPD et chez les Verts aussi. C’est bien d’une tendance sociétale qu’on parle. La tendance: femme en politique au naturel. Mais je trouve que, de ce peloton 2015-2019, c’est indubitablement Catherine McKenna qui remue le plus profondément en moi. Encore une fois: pourquoi? Elle est d’une intelligence moyenne, d’une cohérence politique assez étroite mais elle tient parfaitement. Non seulement elle est une femme politique mais elle est une femme politique ordinaire. Elle banalise inexorablement la féminité en politique. Toute la féminité, sans résidu et sans concession ni sur le centre ni sur la périphérie de la culture intime en cause. C’est important. Comme tous les événements ordinaires d’un progrès historique tranquille, c’est crucial, capital.

Nos androhystériques réactionnaires ne s’y sont pas trompés, finalement. Cochons qui s’en dédit, ils ont flairé les truffes du progrès social fondamental porté de façon toute ordinaire par Catherine McKenna. C’est elle qu’ils ont attaquée. Ils ont senti, en elle, le danger pour l’ordre patriarcal contre lequel ils se recroquevillent encore. C’est bien pour ça qu’ils se sont mis à farfouiller en s’énervant. Ils ont essayé de remettre Catherine McKenna dans une petite boite de carton et de cellophane. Oh, la futile tentative. Je leur dédis ici un petit mème, tiens, pour qu’ils ne se sentent pas pleinement inutiles, au sein du processus qui continue d’inexorablement se déployer.

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Catherine McKenna qui remue en moi, c’est la féminisation ordinaire de nos représentations politiques et politiciennes, finalement. La fin des token women, la fin aussi des wonder women. Pour être une femme en politique, il n’est plus nécessaire ni de faire le service ni de faire des merveilles. Il s’agit tout simplement d’être une citoyenne et de fréquenter l’agora.

Il nous faut plus de femmes comme Catherine McKenna en politique. Elle incarne ce que nous tendons à devenir collectivement, dans nos bons coups comme dans nos nunucheries. Il faut l’écouter parler, l’observer se dire. Ce sera pour constater que se manifeste en elle une profonde aptitude à représenter ce que nous sommes, sans malice et sans extraordinaire. Le fait est que 52% de ce que je suis manquait et manque encore largement à la Chambre des Communes. C’est bien pour ça que Catherine McKenna remue si fortement en moi, finalement. C’est qu’elle œuvre à sortir de cette prison archaïque que je lui suis, bien involontairement.

Catherine McKenna

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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COMMENT JE SUIS DEVENU MUSULMAN (Théâtre du Rideau vert, Septembre 2019)

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2019


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On va d’abord poser nos protagonistes. Ysengrimus (votre humble serviteur, 61 ans), Reinardus-le-goupil (son fils), la Dame à la Guitare (épouse de Reinardus) et Clef de Sagesse (grande amie de l’épouse de Reinardus). Ces trois jeunes gens (26 ans en moyenne) ont eu la gentillesse de m’inviter à auditionner la pièce de théâtre Comment je suis devenu musulman de Simon Boudreault, au Théâtre du Rideau vert (Septembre 2019).

Comprenons bien maintenant l’armature philosophique et intellectuelle du solide petit quatuor critique qui s’est mis en branle ce soir là, au milieu des spectateurs du grand dispositif scénique historique de madame Filiatrault. Clef de Sagesse et la Dame à la Guitare sont toutes les deux des kabyles algériennes de seconde génération, étudiantes au second cycle en Science Santé. Reinardus-le-goupil, étudiant à Polytechnique, est un athée explicite fraîchement islamisé pour fins maritales (il vient de convoler avec sa douce moitié). Quant à Ysengrimus, votre humble serviteur, il reste le modeste auteur de l’ouvrage L’Islam, et nous les athées, présentation critique de la culture musulmane ayant les occidentaux rationalistes pour lecteurs cibles. Reinardus-le-goupil me glisse à l’oreille, juste avant la levée du rideau: Ce sont mes beaux-parents qui m’ont recommandé ça… à cause de la similarité de situation entre le principal protagoniste et moi. Je ne sais pas du tout ce que ça vaut. Si ça se trouve, c’est nul. La dent scintillante, je lui réponds: même nul, ça promet d’être sociologiquement hautement intéressant. Et le spectacle démarre.

Que dire. L’intention est bonne. L’effort est louable. L’écriture et la conception sentent un peu la lampe mais elles ne sont pas exemptes de mérites. La mise en scène est imaginative et enlevante et la distribution est parfaitement satisfaisante. Il y a incontestablement de bons moments et ce, tant pour les théâtreux que pour les philosophes (le quiz comparatif de l’image de la femme dans les grandes religions est dévastateur. Les numéros promo-gadget de l’historique du Frère André et de l’agence de voyage des pèlerinages sont savoureux). Malgré les réserves que je vais devoir malheureusement formuler, ce spectacle, marrant et —redisons-le— bien intentionné, vaut incontestablement le détour.

Jean-François (Jean-François Pronovost), québécois du cru, catholique non pratiquant et athée de fait, et sa conjointe Maryam (Sounia Balha), musulmane culturelle d’origine marocaine, attendent un bébé. Les voici donc qui jonglent, sans enthousiasme réel, avec l’idée de se marier. Se profilent alors deux univers. L’univers de la certitude contrite des obligations maritales, le papa (Belkacem Lahbaïri) et la maman (Nabila Ben Youssef) de Maryam. L’univers de l’aquoibonisme occidental en déréliction avancée quoiqu’incomplète, nommément le papa (Michel Laperrière), fidéiste vieux genre, et la maman (Marie Michaud) agnostique et cancéreuse, les parents divorcés de longue date de Jean-François. On nous sert alors le tourbillon habituel des comédies de boulevard, dans une version rencontre des cultures. Dans le contexte d’explosions émotives type des situations pré-maritales de tréteaux, tout le monde se met à débloquer et à se lancer dans les grandes mises au point champion d’usage. L’intensité joue d’excès. Le programme critique mobilise la caricature. C’est ici que le risque s’installe. Le beau risque? Voire. Le risque, en tout cas.

C’est que la caméra, la tête de lecture, est tenue par l’homme occidental. Lapidaire, Reinardus-le-goupil dira, un peu plus tard: ça reste un show de blancs. Et pourtant cette caméra, cette lecture, cette écriture se veulent équilibrées, symétriques et omniscientes. Qu’en est-il? De fait, le spectacle donne à voir une schématisation accusée de la culture québécoise, pognée entre ses références catholiques lourdingues et vieillottes et une déréliction aussi galopante que mal dominée. Ça ne passe pas toujours. C’est parfois trop gros. Mais Ysengrimus, 61 ans, sait faire jouer le filtre et ne craint pas de se faire fourguer, sur son propre bagage ethnologique, de la soupe de stéréotypes (sauf que, qu’en est-il de la perception de ses trois jeunes hôtes?). Et, d’autre part, on nous montre aussi, comme au premier degré, des femmes musulmanes entre elles (notamment pendant le hammam… ça, monsieur Boudreault, ça s’appelle une prosopopée et c’est toujours, oh, oh, hautement risqué), ou encore la famille musulmane (de souche marocaine) dans son intimité. Les débats y font rage. On découvre un univers tendre et intense mais dévoré par le conservatisme et ravaudé par les contraintes de conformité sociale. Un univers des apparences. Qui se soucie de la vérité? dira à Jean-François, son nouveau beau-père. Et Jean-François, poussant des rideaux pour tenter de voir sa promise en habit de mariée se fait gueuler dessus en arabe par des femmes que l’on ne voit pas. Qui sont-elles? Existent-elles réellement dans le monde réel, celui du réel?

Au sortir de la pièce, je me suis tourné vers la Dame à la Guitare et Clef de Sagesse et je leur ai dit directement: Mesdemoiselles, mon jugement final sur ce spectacle va dépendre de vous. Sur tout le segment concernant la culture musulmane, je suis totalement dans le noir. Que me sert-on ici exactement: du truculent ou du stéréotype? La réussite ou l’échec de ce genre d’exercice se joue sur ce point-là et sur aucun autre, dans mon regard. Car les hypertrophies caricaturales présentées au sujet de la culture québécoise, je sais parfaitement les discerner et les dominer. C’est le traitement de la culture musulmane qui est en jeu ici, pour moi. Sur toutes ces questions sensibles, je n’ai vraiment pas envie de me faire servir un Minstrel Show. Clef de Sagesse m’a alors demandé: Qu’est ce que c’est que ça? Ma réponse: Tu sais, une roulotte de saltimbanques où des acteurs noirs, ou pire des acteurs blancs peints en noir, sautillent et nous re-servent à nous blancs, la confirmation de nos stéréotypes de blancs sur les noirs. Le beau visage de Clef de Sagesse s’est alors rembruni.

Et mon échantillon sociologique s’est alors fragmenté. Sans hésiter, Clef de Sagesse annonce qu’elle considère que le traitement des principaux traits de la culture musulmane a été trivialisé, esquissé sur un ton toc, superficiel et exempt d’analyses effectives. Elle citera notamment l’explication que le père de Maryam produit de la signification du pèlerinage à la Mecque, ramené, assez grossièrement effectivement, à quelque chose qui coûte vachement cher et est donc sensé livrer une rédemption efficace et indubitable de tous les péchés, quelle que soit leur gravité. Le cheminement intérieur associé au pèlerinage et sa signification profonde sont perdus, dira Clef de Sagesse. Je me suis senti insultée. La Dame à la Guitare, plus critique de son héritage culturel, signalera quelques bons moments, notamment les engueulades anti-patriarcales de Maryam avec son papa. La Dame à la Guitare dira avoir eu mille fois ce genre d’empoigne avec son propre paternel. Mais elle rejoindra Clef de Sagesse sur le point du charriage et de la superficialité des comportements et des idées et déclarera, elle aussi, avoir senti qu’on se payait sa poire ou l’insultait un peu, par moments. Inutile de dire, les petits amis, que l’analyse de ces deux personnalités intelligentes et nuancées tue cette production raide à mes yeux. Il va sérieusement falloir revoir la copie, monsieur Boudreault. Les humains ne sont pas des marionnettes.

Reinardus-le-goupil n’est pas resté en retrait. Après tout, bondance, ceci est censé raconter son histoire, articuler son regard, du moins partiellement… Athée, bien athée, élevé dans un cadre athée (et certainement pas «non pratiquant» de quelque culte culturellement transmis que ce soit), mon goupil est resté insatisfait face à cette présentation tronquée et courtichette du jeune athée virulent et compulsif qui ne croit en rien (foutaise canonique sur l’athéisme), n’a pas fait la synthèse, et apparaît plus comme un iconoclaste mouche du coche picossant au talon les grandes religions plutôt que comme l’agent puissamment relativisant et historicisant qu’il est effectivement. Ici aussi, l’athée est caricaturé, trivialisé. Il est traité de façon grossière et simpliste. Il n’est pas analysé. Je seconde Reinardus-le-goupil entièrement sur ces points.

On s’efforce de renvoyer les religions dos à dos, en méthode, mais au bout du compte, c’est encore l’athéisme qui y perd. La Dame à la Guitare nous fournira la conclusion synthèse la plus juste. Le fait de caricaturer et de miser sur les effets dramatiques de l’excès a eu un coût pour tout le monde. Toutes les cultures se sont trouvées esquissées à gros traits et personne n’y a finalement vraiment trouvé son compte. Je donne 7/10 pour l’effort et les bonnes intentions mais je me demande quand même… à part m’avoir un petit peu amusé et diverti, qu’est ce que ce show m’apporte, au bout du compte?

Perso, je crois que ce show pétri de bonne conscience vise discrètement à rassurer les occidentaux (ici, les québécois) à propos des immigrants musulmans. Si vous allez voir cette pièce de théâtre, écoutez attentivement l’accent de Maryam. Cette jolie marocaine, très typée arabe (et jouée superbement), parle français comme une québécoise de souche. Elle a la langue d’une pure laine intégrale. Le message est bien là, latent, gentil-gentil, imperceptible mais net. Bien de chez nous, surtout. La superficialité en est la clef. Vous énervez pas trop le poil des jambes avec nos immigrants musulmans. Ils vont peut-être nous islamisouiller un peu, comme ça, à la surface des choses, pour rencontrer leurs propres contraintes de conformité ridicules et vieillottes… mais au fond, c’est nous qui allons bel et bien les assimiler, à la fin de la course. Écoutez et observez attentivement Maryam, la seule immigrante de seconde génération de tout cet opus, ce sera pour constater que c’est une québécoise, maritalement, comportementalement, idéologiquement et discursivement, pleinement convertie et que sa culture marocaine, elle n’en veut plus vraiment. Une autre victoire pour la bonne vieille ligne doctrinale du Théâtre du Rideau vert.

Mon échantillon sociologique, jeune, tonique, brillant, autonome et sourcilleux, ne rencontre ce programme que fort imparfaitement. Enfin, la barbe un peu aussi. Qui veut se faire assimiler, finalement? Pas les québécois ou les québécoises, en tout cas. Or, sur ce point, nous sommes TOUS ET TOUTES québécois et québécoises ici… Poils aux sourcils…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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À propos de la dimension symbolique des personnages de FORREST GUMP et de JENNY CURRAN

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2019

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Il y a vingt-cinq ans, le film Forrest Gump (1994) faisait un solide succès au guichet, s’installant rapidement dans les mémoires comme un classique de la culture populaire américaine. Il est indubitable que ce morceau de savoureuse bravoure tragi-comique déploie une cruciale dimension symbolique. Forrest Gump (joué par Tom Hank) et son insaisissable amoureuse Jenny Curran (jouée par Robin Wright) sont bien des entités plus grandes que nature, oui, oui, oui. On le sent nettement et vite, dans le déploiement du récit. Mais que symbolisent-elles tant, ces deux figures? Le problème apparaît subitement plus ardu qu’on pense. Un débat va en effet implicitement prendre place sur ce point. Forrest Gump, le personnage, est né en 1944 et la narration qu’il nous livre, tout au long du film, sur son banc d’arrêt d’autobus, a lieu en 1982. Gardons donc à l’esprit que c’est cette période historique 1944-1982 qui est couverte et que c’est sa bringuebalante traversée par la fameuse génération du boom des bébés qui nous est narrée.

Un certain discours réactionnaire a voulu voir en Forrest et Jenny l’incarnation de la droite et de la gauche américaines de cette période. Forrest, né de père inconnu en Alabama dans une grande maison sudiste (sa mère y loue des chambres aux touristes), est prénommé d’après un des fondateurs du Ku Klux Klan. Il a le profil type d’un conservateur américain. Moineau du village à cause d’un retard mental, il entre au high school régulier parce que sa mère séduit le principal. Plus vieux, il court très vite, ce qui lui permettra d’aller à l’université avec 75 de QI car il y jouera au prestigieux football collégial. Il fait ensuite l’armée. Blessé au combat, lors de la guerre du Vietnam, il est décoré et devient ambassadeur de bonne volonté pour le gouvernement américain. Joueur de tennis sur table, il fait partie de l’aile sportive du corps diplomatique lors de la visite présidentielle en Chine. Il fait ensuite un premier coup d’argent en s’associant à une pube de raquettes de ping-pong. Devenu homme d’affaire, il achète un navire de pêche. Capitaine crevettier, il survit à l’ouragan Carmen alors que toute l’industrie de la pêche à la crevette est dévastée. Ça lui permet de s’acheter une flotte de chalutiers et de fonder la Bubba & Gump Shrimp Company. Son argent est ensuite investi, par les bons soins de son acolyte ancien combattant du Vietnam comme lui, le lieutenant Dan, dans la compagnie Apple naissante. Le voici rentier prospère avant même d’avoir atteint quarante ans. Il s’adonne alors à des activités d’olibrius, genre Howard Hughes, notamment un marathon pédestre de bord en bord du continent américain, largement médiatisé. Une lecture simplette peut donc parfaitement voir en la trajectoire de Forrest Gump le cheminement gagnant du bon petit ricain de droite des Trente Glorieuses.

Jenny Curran pour sa part, vire assez vite à gauche et cela se passe plutôt mal. Enfant molestée par son père et n’ayant pas connu sa mère, elle est renvoyée du high school pour avoir posé dans Playboy avec le chandail officiel du susdit high school, dans une séance de photos un peu allumée. Elle rêve de faire chanteuse comme Joan Baez mais elle en vient surtout à chanter nue dans un troquet de Memphis, au Tennessee, sous le pseudo de Bobbie Dylan. Elle s’embarque ensuite dans la grande aventure hippie. Elle touche le pacifisme, les expériences de drogue et le militantisme radical, notamment avec les Black Panther. Elle se coltaille toujours avec des amoureux abuseurs et instables. Ses rencontres avec Forrest sont épisodiques. Dans les années 1970, c’est le disco et la cocaïne et elle passe à deux doigts de se suicider en se jetant en bas d’un immeuble. Elle ne le fait pas finalement et elle revoit Forest en Alabama, avec qui elle baise ponctuellement et se fait mettre enceinte. Elle fuit de nouveau le pays natal et va s’installer à Savannah en Georgie où elle fait serveuse de restaurant, en élevant son fils, en mère monoparentale désormais un brin BCBG. Elle est atteinte d’un Sida qu’on ne nomme pas. Un peu après la tentative d’assassinat sur Ronald Reagan, elle retrouve Forrest Gump, lui remet son fils, se marie avec lui et meurt de cette maladie incurable qui inquiéta tant les années 1980. L’analyse symboliste réac interprète alors ce destin et cette mort comme une victoire de la droite sur la gauche, renoncement au militantisme, réconciliation néoconservatrice, retour au bercail, fin de la monoparentalité, conformisme matrimonial et mort d’un idéal.

Jenny Curran (en hippie) et Forrest Gump (en ancien combattant de la guerre du Vietnam)

Jenny Curran (en hippie) et Forrest Gump (en ancien combattant de la guerre du Vietnam)

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Cette analyse n’est pas sans mérite mais elle me parait pécher en confondant la portion FACTUELLE et la portion SYMBOLIQUE de l’opus. Le développement que je viens de rapporter relate ce qui est arrivé, cursivement et linéairement, à Forrest et à Jenny pendant ces tumultueuses années. Mais je ne crois pas qu’on touche au fondement symbolique (ou, osons le mot: philosophique) de l’exercice en s’en tenant ainsi à cette dynamique simplette et pendulaire d’un dualisme politicien gauche-droite. Certains aspects cruciaux et déterminants de ces deux personnages sont encore à fouiller, pour que leur dimension symbolique se dégage vraiment.

Un fait capital est que Forrest Gump n’est pas un héros prométhéen. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’a pas le contrôle intellectif de la nature motrice de sa quête. Il ne conquiert pas le monde, il est ballotté par celui-ci. Forrest nous raconte son histoire sur son banc d’arrêt de bus, en toute simplicité, sans la comprendre. Pétri de candeur et de naïveté, il ne voit pas la saleté, la perversité, la motricité et les ressorts structurants du monde. Il représente une innocence, une inconscience et un non-savoir, fondamentalement populaires et lumpen, de la formidable puissance objective de l’Amérique. En Alabama, il rend, devant les caméras, un cahier échappé par Vivian Malone, sans se rendre compte que la fac est en cours de déségrégation. Au Vietnam, il ne sait pas exactement ce qu’on fiche là. Il croit qu’on est à la recherche d’un certain Charlie. Plus tard, à Washington, il participera fortuitement à un immense rallye pacifiste, en compagnie du Yippie Abbie Hoffman, sans se rendre compte qu’il est en train de subvertir la cause qu’il a servi. Il devient un héros médaillé en sauvant tout son peloton parce qu’il ramasse des types tant qu’il n’a pas retracé son ami afro-américain Bubba, le seul qu’il cherche. Capitaine crevettier incompétent (c’est Bubba, finalement mort au combat, qui était dépositaire des compétences crevettières), Forrest fait fortune dans la pêcherie simplement parce que l’ouragan Carmen détruit d’un seul coup toute la concurrence. À cause de son logo, il prend la compagnie Apple pour une entreprise fruitière. C’est le lieutenant Dan qui fait les placements fructueux. Forrest aime Jenny tout en ayant une conscience hautement embryonnaire de la nature tragique et cruelle de sa souffrance. Candide, il a une compréhension fort approximative tant de la chose sexuelle que de la chose sociopolitique et/ou politico-économique. Il est entraîné par la tourmente historique de l’Amérique sans mener la marche. Il est un pur produit conjoncturel. Un immense chançard historique.

L’autre fait capital concernant Forrest est qu’il est un personnage catalyseur déclenchant inconsciemment et passivement les événements significatifs. Bougeant étrangement dans ses attelles d’infirme, il inspire son jeu de jambes à Elvis. Fuyant des malabars, il traverse à haute vitesse un terrain de football, se fait repêcher par un recruteur vedette, et change le sort de l’équipe de football de l’Université de l’Alabama. Logé â l’hôtel Watergate par Nixon, après son championnat de ping-pong amical en Chine, il téléphone au concierge de l’hôtel parce que des types avec des lampes de poche l’empêchent de dormir dans la chambre d’en face. Il attire ainsi, sans le savoir, l’attention collective sur le braquage du Watergate. Par une suite d’échanges verbaux biscornus et involontaires, lors d’une entrevue télé à l’emporte-pièce, il inspire John Lennon pour la composition de la chanson Imagine. Lors de son marathon hypermédiatisé de trois ans, il fait jaillir, au nez et à la barbe d’un des olibrius de sa camarilla de suiveux, le fameux slogan Shit happens. Puis sa face boueuse devient, par le bizarre effet marie-magadaléen d’une tache de boue dans un gaminet, l’émoticon souriant accompagnant la formule Have a nice day. Plus qu’un chançard, il est une manière de porte-bonheur permanent. Incarnation non-volontariste du mythe américain, Forrest Gump est comme ces petits lutins de légendes qui, quand ils apparaissent dans une situation, la voient se dénouer d’elle-même sans rien y faire. Il est l’incarnation imagée des forces objectives qui couvent dans les entrailles sociales, complexes et inouïes, du peuple américain.

Jenny, pour sa part, ce sera le contraire. Elle représente la conscience vive et cuisante, la conscience sociale aussi. Elle sait. Elle voit. Elle pige lucidement tous les arcanes du monde cruel. Elle est témoin de l’effondrement impérialiste du rêve américain. Elle comprend tout ce qui se passe et, entre autres, elle comprend que Forrest ne comprend rien. Elle souffre parce que sa conscience subjective constate tout et ne peut rien faire. Quand elle meurt, ce n’est pas la gauche qui meurt, c’est une certaine interprétation analytique du monde. Et elle meurt, entre autres, d’avoir fuit toute sa vie la portion porte-bonheur d’elle-même qu’est Forrest. Forrest, c’est le côté enfant, réac, soldoque, parce qu’infantile. Jenny c’est le côté adulte, progressiste, militant, parce que mûri. Et, tout au long de cette période historique, Jenny fuit Forrest parce que son savoir et sa puissance de compréhension à elle risquent d’écorcher et d’esquinter son innocence à lui et de lui faire perdre sa baraka qui, elle non plus, n’échappe pas à Jenny. Mordre le fruit de la connaissance décourage et nuit à l’action. C’est l’innocence en action qui paie.

L’analyse symboliste est ici non pas dualiste mais moniste. Elle est aussi plus gnoséologique que politicienne. Jenny et Forrest sont les deux facettes d’une entité unique qu’on pourrait appeler: la masse sociétale. Une portion de la masse sociétale sait, comprend adéquatement, analyse et voit venir ce qui se passe. Mais cette portion souffre, s’exacerbe, piétine, erre et n’arrive à rien. Une autre portion se contente de vivre en se laissant porter par les immenses forces objectives de l’Histoire. Et c’est celle-là qui monte, c’est celle là qui vainc, comme en se jouant, spontanée béate dans son optimisme, la conjoncture spécifique des Trente Glorieuses étant évidemment ce qu’elle est. La thèse fondamentale du film Forrest Gump consiste à exposer le primat du déploiement des forces historiques objectives sur la subjectivité consciente. Et ladite subjectivité consciente se meurt de n’avoir pas compris ça, à tout le moins entre 1944 et 1982. Et Forrest Gump reste seul en compagnie de Forrest Gump Junior, encore bien petit mais dont on sait déjà qu’il est très très intelligent. La symbolique de l’opus est profondément matérialiste, au plan philosophique, et elle n’a, à mon sens, rien de particulièrement réactionnaire. Ce n’est pas parce que Forrest et sa maman (jouée par Sally Field) sont des sudistes du cru avec un accent de cultivateurs que le film dans lequel ils jouent est un brûlot réac. Les choses sont beaucoup plus complexes que ça. Le succès daté de l’Amérique ne procède pas d’un mérite subjectif (Jenny) mais bien de la puissance objective, massive et gargantuesque du monstre (Forrest). La conscience de l’Amérique est déficiente, attristée et malingre (Jenny). Elle se marie encore fort mal avec sa force brute, carrée et niaise (Forrest).

Et Forrest Gump Junior s’assoit avec son papa au bord de la rivière, comme l’avait plus ou moins fait Jenny autrefois. Et la fusion de Jenny et de Forrest que cet enfant réalise, cette jonction des forces objective placides et de la conscience subjective acérée, grandira. C’est que l’histoire de l’Amérique continue. Et, justement, elle rapetisse face au monde. Son impérialisme aussi. Tous les espoirs de progrès et de synthèse sont permis, donc. Forrest et Jenny ont fini de courir dans toutes les directions sans savoir, (lui), sans pouvoir (elle). Cet enfant unique les a enfin unis. Et le roulement de tonnerre des catégories fondamentales de se poursuivre.

Jenny Curran (jouée par Robin Wright) et Forrest Gump (joué par Tom Hanks), vers 1962

Jenny Curran (Robin Wright) et Forrest Gump (Tom Hanks), vers 1962

 

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