Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for décembre 2012

Doctrine florale

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2012

Une rose oui, certes, mais une rose adéquatement doctrinale…

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Quidam de sexe masculin, ces quelques lignes s’adressent à toi. Si ton œil s’y attarde, c’est que tu as décidé de t’autocritiquer. Si tu n’as pas spécialement envie de t’autocritiquer, replie ces feuillets tout de suite et passe les à un ami mâle de ton acabit, un autre quidam dans ton genre. Il les lira, t’en reparlera, et dira à ses comparses de se les procurer. Observe ensuite leurs actions, puis reprend ce texte. Médite. Compulse. Mûrit. Prend ton temps surtout.

 Il s’agit, sur un cas d’espèce microscopique, de t’inviter à penser avant d’agir en matière galante. Il s’agit de cesser de gâcher la beauté. Il s’agit de laisser l’incurie au vestiaire. Il s’agit d’entrer dans le siècle. Il s’agit de se hausser au mieux. Lis, lis donc. Je te parle ici d’homme à homme, de façon frontale, comme un père à son fils. Mais ne nous illusionnons pas. Je me parle à moi-même en fait et je n’ai pas fini de devoir me répéter. En matière galante donc, puisque le mot est lâché, tout est complètement à refaire. La catastrophe est omniprésente, la faillite est entière, la ruine est intégrale. Comme il faut commencer en faisant simple (pour toi comme pour moi) on se contentera céant pour le moment de la doctrine florale. Étudie ceci consciencieusement et qu’on ne réplique pas.

L’amour des femmes pour les fleurs est un mystère insondable. Assume-le sans chercher à le comprendre, il te dépasse de toute façon. Ne le discute surtout pas, ne le remets pas en question. Des remarques comme: Je ne vois toujours pas ce que vous trouvez à toute cette broussaille épineuse, odoriférante et aux couleurs criardes sont prohibées, d’urgence. Trop faible intellectuellement ou émotionnellement que tu es pour en être intimement tributaire, tu te dois de trancher le dilemme floral en chirurgien aveugle. Il te faut donc en passer, sur ce mystère, par les voies de la basse recette comportementale, vu que, je te le redis, la nature et la culture t’ont cruellement privé de sa ci-devant compréhension intime. Et il n’y a, dans tout ce fatras floral, qu’un fait qui te concerne vraiment: il te faut à un moment ou à un autre offrir des fleurs à l’aimée. Et là, la doctrine exemplaire en dix points que je t’expose ici est implacable. Suis-la fidèlement ou grille, ton petit bouquet inepte à la main.

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 1-    Ne jamais donner de fleurs pour se faire pardonner, ou à la suite d’une dispute. Jamais, ce qui s’appelle jamais. Le plaisir de recevoir des fleurs se corrompt si on le détourne en baume pour cautériser la colère. L’aimée pourra réagir positivement en surface, mais au fond d’elle-même elle sera amère, car elle sentira bien que tu cherches à étouffer sa révolte en lui forçant la main vers un moment de plaisir détourné, trahi, truqué.

2-    Ne donner des fleurs à la Noël, à la Saint Valentin, ou à l’anniversaire de l’aimée qu’une seule fois à vie ou jamais. Te forcer plutôt les méninges pour donner un présent original à chacune de ces occasions sensibles. Il faut prudemment éviter de se débarrasser d’une obligation convenue en y gaspillant la fleur. Pour que son potentiel séduisant reste intact, le don d’une fleur doit apparaître comme libre des contraintes extérieures de la convenance festive.

3-    Ne pas donner trop de fleurs à la fois. Rien n’amplifie l’impact émotionnel d’une rose unique.

4-    Entre donner des fleurs trop souvent et pas assez souvent, vaut mieux pas assez souvent. Trop souvent assassine l’impact du don floral sans espoir de retour et la récipiendaire rage à chaque fois intérieurement de se faire gâcher un tel plaisir par ta bêtise. Ne pas en donner assez souvent a ses risques aussi mais ils se ramènent tous à laisser languir, ce qui est, l’un dans l’autre, fondamentalement bon. L’idéal évidemment est de trouver le juste dosage mais un peu vaut toujours mieux que trop en matière florale.

5-    Donner une ou quelques fleurs de façon complètement fortuite, sans raison particulière détectable. Elle cherchera presque toujours une raison. La laisser chercher. Ne pas trouver ladite raison augmentera immensément son plaisir car elle finira par croire que la seule raison, c’est elle et ton sentiment pour elle. C’est seulement alors que l’impact floral comme indice attentionné du sentiment amoureux se convertit en séduction effective. Ceci est crucialement corrélé au point 1.

6-    Éviter de donner tes fleurs en public comme quelque pharisien ostentatoire. Le don d’une fleur est un acte intime. Les personnes y étant conviées doivent donc faire partie du cercle des intimes de l’aimée, pas du tien. Agir seul à seul est toujours le cas d’espèce préférable.

7-    Les fleurs cueillies dans les champs sont hautement recommandées. C’est bucolique à souhait, et quand tu les offres, elle rêve de toi les cueillant juste pour elle. Conséquemment, les cueillir en son absence. Ou encore les cueillir en sa présence mais là, de façon ostentatoirement prémédité (Marchons vers cette clairière secrète, chère amie, il s’y trouve quelque chose que je vous réserve à vous seule depuis un petit moment). Il s’agit moins ici de donner des fleurs que de montrer, grâce aux fleurs, qu’on pense toujours à elle, même enfin seul au champ. Aussi, l’erreur à ne pas commettre, c’est celle d’apercevoir subitement une fleur au champ et de la lui cueillir hâtivement, alors que vous étiez en promenade et que tu ne pensais à rien de précis, surtout pas à ces fichues fleurs. Tu seras alors suspect d’avoir pensé à lui offrir une fleur uniquement parce que tu en as vu une au bord du chemin et ta bêtise éclatera encore une fois au grand jour. Dans un tel cas, ne rien dire, ou dire: Oh, la jolie fleur! sans y toucher. La laisser la cueillir elle même, sauf si elle te demande d’aller la lui chercher. Ces deux cas de figures ne valent alors pas comme don de fleur réel, car cette fleur est désormais comptabilisée par elle comme ayant été cueillie par elle-même, même si tu te couvres de boue pour la lui capturer. Autrement, si tu as la chance qu’elle la contemple et l’admire sans la cueillir, là par contre, tu tiens ton affaire. Attendre alors le soir, aller la lui cueillir en douce et la lui rapporter le lendemain.

8-    Si tu donnes des fleurs à deux femmes en même temps (seuls cas autorisés: l’aimée et sa mère, ou l’aimée et sa fille — cas fortement prohibés: l’aimée et sa sœur ou l’aimée et sa meilleure amie) que les fleurs soient identiques en nombre et en beauté. Compter de toute façon ce coup hasardeux comme ne valant pas comme don de fleur réel à l’aimée. Faut-il te dire aussi de ne jamais donner de fleur à une personne du beau sexe autre que l’aimée, en sa présence, sauf si cette personne est une petite fille.

9-    Si l’aimée s’est fait donner des fleurs par quelqu’un d’autre ou si elle se les ai procurées elle-même, remarquer les jolies fleurs, les humer, les complimenter sans questionner sur leur origine, et écraser le coup. Ne surtout pas en donner alors, ça ferait doublet, plagiat, suivisme. Il faut savoir attendre patiemment la disette des fleurs. Elle finira toujours par venir. Une femme se procurant régulièrement des fleurs aura toujours la subtilité indéchiffrable de cesser un temps de s’en procurer, pour te laisser le champ libre et observer comment tu négocies ce passage. Déchiffrer l’indéchiffrable ou simplement attendre le bon temps creux et bien la voir venir, cette satanée disette. Qu’elle soit effective ou planifiée, tu t’en moques, ce détail t’indiffère. La susdite disette venue, donner des fleurs différentes et plus modestes que celles qu’elle se procure elle-même ou par une autre source. Jouer alors éventuellement des proximités mais non des identités. Si elle avait sept roses rouges, donner trois roses blanches, ou l’inverse. Il faut savoir s’inspirer sans avoir l’air d’imiter. Il faut aussi savoir innover radicalement, risquer, ça paie toujours. Mais surtout: éviter très soigneusement d’entrer dans la compétition des fleurs. On perd toujours, uniquement d’y être entré. La fleur n’est pas une marchandise quantifiable. C’est une mystérieuse et délicate manifestation de la spécificité irréductible de ton amour pour elle. La fleur la plus charnue, la plus belle, la plus mémorable sera toujours la fleur remise au bon moment et en bonne conformité avec la doctrine florale.

10- Et surtout, par dessus tout, ne jamais lui révéler qu’il existe quelque part une telle doctrine florale, écrite, transmise, méditée froidement et peut-être même —hideur funeste— conceptualisée avec un petit doigt de cynisme arriviste. Comme partout ailleurs, elle adore la séduction bien huilée, ce qui veut dire qu’elle a profondément horreur d’en sentir grincer la méthode.

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Voilà. Tout simple. À toi de jouer maintenant, en cette première d’une longue série d’étapes sainement réformatrices. Et, je te le redis, garde bien présent à l’esprit qu’en matière galante, tout est désormais à refaire, jusque dans les moindres détails, de cette exacte manière.

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MODERN TIMES (Les Temps Modernes) de Charlie Chaplin (1936)

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2012

Un autre devoir universitaire de mon fils, Tibert-le-chat. Dans le cadre d’un cours sur la corrélation entre travail industrialisé et vie intime, on le charge de visionner Modern Times de Chaplin. Occasion en or de revoir cette petite merveille, vieille de trois quarts de siècle. Train d’enfer. On suit le cheminement du travailleur d’usine (Charlie Chaplin, dans son personnage du Little Tramp, connu en français sous le sobriquet affectueux de Charlot) et les épisodes rocambolesques de ses démêlés avec les autorités constabulaires et de sa rencontre ostensiblement romantique avec la lumpen-gamine (the Gamin, orpheline voleuse de pain campée, avec un expressionnisme archaïque et féroce, par une jeune Paulette Goddard de vingt-six ans absolument spectaculaire). Les décors, vastes, somptuaires, tout de fer, de béton et d’acier que ce noir et blanc léché rehausse, frappent par leur aspect hautement métropolisesque. On se laisse emporter par la chaîne de montage et ses effets débilitants sur le corps contracté et trépidant du travailleur. On glisse avec lui dans les séquences mirobolantes de la fameuse scène culte du machinisme, où Chaplin est absorbé par les rouages et les engrenages d’un titanesque mécanisme. On sent le traitement futuriste, pessimiste, orwellien du drame drolatique et grotesque qui s’impose à nous et, subitement, un fait incongru et rare se manifeste à notre attention. Le cinéma parlant existant depuis maintenant presque une décennie, Chaplin a le choix de ses ressources. Ciné parlant moderne avec bruitages, ou cinématographe muet à l’ancienne, avec musique de fond en continu et panneaux intercalaires fournissant éléments descriptifs ou narratifs et dialogues. Chaplin se trouve, en fait, avec le son, dans la position de liberté de choix que Woody Allen cultivera plus tard avec la couleur. Or, en un geste aussi exquis que rare, Chaplin retient LES DEUX FORMULES et trouve, en plus, moyen de donner une coloration thématique centrale à ce choix. C’est Tibert-le-chat qui nous fait observer que, dans Modern Times, les bruitages sont exclusivement soit des sons de machines, flammèches, pétillements, déclics, détonations d’armes à feux, sirènes de polices, grondements de moteurs (y compris les borborygmes de la machine corporelle), soit des voix retransmises, voix sur écran, ordres diffusés par intercom, diatribes téléphoniques, radiophoniques, gramophoniques, imprécations autoritaires mais nécessairement médiatisées, injectées au coeur de la bête usinière par le relais machine. Quand les personnages parlent d’homme à homme, ou d’homme à femme, on retrouve le procédé interactif du muet, avec gesticulations, articulations expressionnistes inaudibles et panneaux intercalaires. Il ne s’agit pas là de quelque difficultueuse transition technique. Il est criant que Chaplin avait parfaitement les ressources -et les moyens- de faire un film entièrement parlant comme il le fera, quatre ans plus tard, avec The Dictator. On a bien ouvertement affaire ici à un choix thématique. La transition cinématographique met en scène et symbolise la transition moderniste et son malaise. La machine bruite, grésille, gronde et parle, l’humain sautille, agite les lèvres et hurle en silence, ses gesticulations, désespérées et inanes, étant comme couvertes par le tapage totalitaire et automatisé des temps modernes… L’effet thématique, même s’il reste semi-conscient pour l’auditoire, est absolument saisissant. Le cinéma ancien est coutumier et humain. Le cinéma à bruitage est machinal et procède, lui, de la cruauté froide et livide desdits temps modernes… Ce traitement n’acceptera, en finale, qu’une exception majeure, qui nous fera découvrir l’organe de Chaplin débitant un esperanto bizarre qui annonce déjà l’allemand fantaisiste et macaroni du dictateur. Pourquoi Charlot se met-il à chanter ainsi, d’une voix fort agréable, en «espéranto» d’opérette. Je vous laisse le plaisir de la découverte. Une crise du savoir et de la communication est à la clef. Et aussi, une femme…

Trente-six métiers, trente-six misères. Charlot est successivement ouvrier en usine, bagnard, veilleur de nuit, chômeur, mécanicien, serveur de restaurant, chanteur de variétés. Tout le prolétariat des secteurs secondaire et tertiaires y passe. Toutes les interactions entre hommes sont avec des petits chefs, gardes-chiourmes, singes, flics, chefs de rayon et patrons sourcilleux et irascibles… et tous les rebondissements consistent à retomber dans sa condition de misère. Le flux des émotions s’articule visuellement dans le spectaculaire contraste entre la ville et la campagne. La nostalgie rêveuse et folâtre de l’avant modernité se manifeste avec toute la bouffonnerie expressionniste inimitable qu’on connaît à Chaplin. Une scène se déployant dans une sorte de taudis steinbeckien isolé dans la campagne semi-désertique nous rappelle les inoubliables vicissitudes da la si fameuse cabane de bois rond dans Gold Rush. Les scènes totalement antiréalistes de retour intimiste à la terre et au mode de vie rural sont mises en contraste avec le désespoir miséreux et les plans de foules tumultueux de l’urb, d’une façon à la fois si directe et si fantaisiste qu’on y lit moins quelque thèse rousseauiste ou nostalgique qu’un mode d’expression, un décorum visuel de la souffrance du travailleur et du contraste entre ses émotions personnelles et le trépidement de la vie moderne. L’idylle amoureuse se donne l’idyllique bucolique pour cadre et les allures de sauvageonne guenilleuse de la gamine assurent un singulier relief au procédé. Il y a un net quiproquo entre l’amour des fleurs et les fleurs de l’amour. Tout le dispositif de l’exposé de Modern Times joue de toute façon de quiproquo, comme si le rythme fou de la vie du monde industrialisé ne permettait même plus de minimalement se comprendre et/ou de s’expliquer. On navigue en eaux socialement troubles dans une sorte d’erreur judiciaire permanente. Tentant de rendre à un camionneur l’ayant perdu sur la chaussée le petit fanion rouge qui rend visible les madriers dépassant de la caisse de son véhicule, le pauvre Charlot se retrouve à la tête d’une manif et semble diriger la foule en brandissant le drapeau rouge. Il se retrouve en tôle aussi sec, pour agitation communiste. Au réfectoire des prisonniers, il prend la cocaïne d’un revendeur de drogue pour du sucre en poudre… une scène étonnante, incroyablement contemporaine, où la poudre sautille dans toutes les directions pendant le «voyage» d’un Charlot qui flippe vraiment raide. Sidérant. Tibert-le-chat flippait aussi de tant de jeunesse chafouine et narco-ironique planté au beau milieu d’une œuvre aussi ancienne et vénérable.

C’était le temps d’avant nos chers effets spéciaux animatroniques. On reste littéralement éblouis par l’incroyable multiplicité des talents de Chaplin. Outre qu’il met en scène, signe le scénario et joue le rôle principal, il faut observer qu’il signe la composition de la bande musicale, chante, danse, fait du mime, de l’équilibrisme, de l’acrobatie (on le voit même plonger sur la tête dans un lagon ne faisant pas un pied de profond, comme le faisaient autrefois les bateleurs de foire du Moyen Age) et il nous montre même qu’il est un superbe patineur (à roulettes). C’est le saltimbanque intégral, d’une si riche et si subtile bouffonnerie. Éclater de rire au cinéma, c’est fréquent. Se tenir les côtes devant un film tourné l’année du Front Populaire, trois ans après l’entrée d’Hitler au Reichstag et l’élection de Roosevelt à la présidence américaine, c’est pas mal plus rare. Intelligence, vigueur critique, humour caustique, pathos bien tempéré, clownerie sérieuse, synthèse sociale du siècle dernier en soi, Modern Times continue indubitablement de pleinement mériter son apocalyptique titre.

The Gamin (Paulette Goddard) et The Little Tramp (Charlie Chaplin) lors de leur nostalgique et romanesque retour à la terre

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Modern times, 1936, Charlie Chaplin, film américain avec Charlie Chaplin, Paulette Goddard, Henry Bergman, Tiny Sandford, Chester Conklin, 87 minutes.

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