Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Grandeurs et limites du principe syncrétique en Indonésie

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2016

Indonesie

Le plus grand pays musulman au monde c’est l’Indonésie, 240 millions d’habitants répartis dans un immense archipel de 13,000 îles au gouvernement cependant très unifié et centralisé (capitale: Jakarta). Les grandeurs et les limites du syncrétisme religieux indonésien se formulent comme suit, si on les résume. T’as pas le droit d’être officiellement athée là-bas. Tu dois avoir une religion d’affiliation (que tu choisis par contre librement. Il n’y a pas de religion d’état). Et pas seulement ça, tu dois explicitement déclarer une religion sur ta fiche d’identité obligatoire. Et, aux vues de la loi indonésienne, il y a que six religions reconnues. Tu dois donc choisir une de celles-ci aux fins de ton identification à l’état civil. Les choix sont les suivants (les pourcentages ont été arrondis) :

Islam (87% de la population)
Protestantisme (7% de la population)
Catholicisme (3% de la population)
Hindouisme (2% de la population)
Bouddhisme (0.75% de la population)
Confucianisme (0.05% de la population)
Résidu non déclaré (0.2% de la population)

Carrefour de commerce maritime fort ancien, le très vaste territoire qui constitue aujourd’hui l’Indonésie a d’abord produit son lot de religions contemplatives vernaculaires locales dont la prégnance se perpétue en partie jusqu’à nos jours, dans certaines îles, notamment à Java. Ces cultes n’ont aucun statut officiel ou légal mais ils forment le fond éclectique ondoyant et mouvant sur lequel se configurera graduellement la culture de tolérance confessionnelle de l’archipel. Pour tout envahisseur ou «découvreur», c’était une nouvelle île, un nouveau culte, un nouveau lot de fétiches, une nouvelle aventure interactionnelle.

La première grande religion historique à pénétrer en Indonésie fut l’Hindouisme (aujourd’hui 2% de la population). Les premières traces de cette religion datent des années 400 à 500 de notre ère. Corps de croyances polythéistes élitaire, circonscrit, peu implanté, elle articula le système de représentations des dirigeants de certains royaumes insulaires. On la retrouve aujourd’hui surtout à Bali et un petit peu à Java. Vers 600, le Bouddhisme (aujourd’hui (0.75% de la population) fait son apparition, relayé par des moines indiens ou chinois. Il ne s’implantera pas en profondeur, lui non plus.

Pour l’Islam on peut citer trois dates jalons. La plus vieille stèle musulmane connue date de 1082 (à Lehran, à l’est de Java). Le navigateur Marco Polo fait escale dans le nord de Sumatra en 1292 et constate que le roitelet local est musulman. En 1770, le dernier prince Hindou de Blambangan (sur la pointe orientale de l’île de Java) se convertit à l’Islam. Ces trois dates indicatives s’associent au fait que toutes les traces archéologiques et ethnologiques connues attestent une pénétration lente, feutrée et graduelle de l’Islam dans l’immense archipel et ce, sur 700 ans environ. Rien de fulgurant, d’abrupt ou de spectaculaire mais plus d’un demi-millénaire pour s’installer et s’imprégner en profondeur. Et surtout, capital, c’est le premier des trois monothéismes classiques à se positionner dans L’Asie du Sud-Est insulaire. Pour cet immense groupe humain diversifié, le passage au monothéisme, toujours hautement sensible intellectuellement, fut islamique, point barre. Le très ancien port malais de Malacca, situé dans un détroit géographiquement crucial, au nord de l’île de Sumatra et au sud de la Malaisie, est un passage obligé du commerce venu d’Arabie, de Perse, d’Inde (notamment vers la Chine). Les activités de commerce portuaires sont choses subtiles et spécifiques et les musulmans sont des signeux de contrats patentés et méthodiques. Toute une culture commerciale accompagne leur vision du monde et l’Indonésie s’en imprégnera tout doucement, sans assimilation linguistique cependant, les initiateurs musulmans parlant déjà, de fait, des langues diverses. Il est net que l’essor indonésien de l’Islam s’associe intimement au commerce maritime, à l’import-export et à l’organisation marchande des villes portuaires. Les musulmans qui implantent leur doctrine en Indonésie sont principalement des sunnites soufistes (arabes ou, surtout, indiens) dont la vision sapientale, contemplative et imbue de moralité pratique est fort compatible avec les cultes locaux. Une deuxième étape du fameux syncrétisme indonésien se met donc alors subtilement en marche. Après l’éclectisme tranquille, c’est la lente unification sans heurts.

Les premières poussées colonialistes occidentales sur l’Indonésie viendront des Portugais catholiques qui prennent Malacca en 1511 (3% de la population de l’Indonésie est encore catholique). Sans surprise, de par une culture de résistance vernaculaire assez courante face à ce nouveau type d’invasion, c’est l’Islam comme facteur identitaire beaucoup plus anciennement implanté qui va se trouver avantagé par les premières offensives occidentales. Les Portugais ne l’auront pas facile avec les chefs locaux indonésiens. Un autre moment syncrétique crucial va se disposer avec les occupants coloniaux hollandais. De 1602 à 1945, les Pays-Bas vont mettre en place les Indes Orientales Néerlandaises ou Insulinde. En 1641, ils prennent Malacca aux Portugais et stabilisent, pour près de 340 ans, leur puissant dispositif colonial, configurant de fait solidement la future identité nationale de cet immense espace maritime pas tout de suite évident. Les Hollandais sont protestants (aujourd’hui 7% de la population de l’Indonésie l’est encore) mais ce ne sont pas des sectateurs. Au contraire, leur capitale, Amsterdam, patrie de Spinoza, est une des places religieuses les plus tolérantes d’Europe. Les Hollandais sont des gars de comptoirs commerciaux. Ce sont des extorqueurs fermes et méthodiques mais ethno-culturellement translucides. Ce qui compte pour eux, c’est de tenir les cruciales îles aux épices et les routes commerciales maritimes sensibles vers l’Asie profonde et notamment vers le Japon (qu’ils contrôleront commercialement pendant 120 ans, sans s’y implanter culturellement, encore une fois). Les Hollandais, l’impact démographique de leur nation ou de leur langue, le préchi-précha, le sectarisme, c’est pas leur truc. Ils sont les champions des échanges commerciaux avec les peuples plus articulés d’Asie, qui résistent sourdement à l’assimilation coloniale classique (comme en Indonésie), ou la rejettent sèchement (comme au Japon). Ce sont les premiers grands affairistes occidentaux quasi-invisibles de l’histoire moderne. La culture de tolérance religieuse des néerlandais va insidieusement compléter le tableau syncrétique indonésien et durablement influencer, sans tambour ni trompette, l’intendance de l’Islam local pour en faire un des plus spécifiquement tolérants et «multiculturels» du monde.

Après 1945 (défaite de l’envahisseur japonais en Indonésie), la dictature de Suharto va graduellement se déployer, décoloniser l’île, sortir les Hollandais, et s’installer comme premier grand nationalisme indonésien. Dictateur adulé mais brutal, Suharto, en place officiellement de 1967 à 1998, est musulman certes (de la même façon que Pinochet est catholique, si vous voyez ce que je veux dire) mais là s’arrête son ardeur doctrinale. Ce n’est ni un intégriste, ni un islamiste, ni un théocrate. Il est bien trop occupé à militariser la société civile, servir les grands conglomérats compradore américains et casser du communiste menu pour s’occuper de religion. En ce temps là, en Indonésie, la mairie est un lieu de rigidité doctrinaire et constabulaire, la mosquée est un lieu de souplesse intellectuelle et de combines feutrées. La riche tradition syncrétique et tolérante des multi-insulaires indonésiens s’accommode mal de militarisme et d’autoritarisme. Ces gens sont pauvres, exploités. Ils travaillent dur, gagnent leur vie modestement et ne se comportent pas comme des sectateurs. C’est Suharto, sourcilleux face aux éventualités de mise en place de diasporas commerçantes non-nationales (notamment de souche chinoises) dans ses villes portuaires, qui va instaurer la fiche d’identité obligatoire incorporant les religions à cocher. Son administration autoritaire le fera tout prosaïquement, y voyant un indicateur démographique stable, parlant, et commode à gérer, sans plus. Peu ouverte aux variations et fluctuations historiques, cette fiche n’inclura notamment pas le confucianisme, ce qui fait que maints chinois desdites villes portuaires vont devoir, un temps, se déclarer «bouddhistes» pour ne pas faire de vagues involontaires face au court corpus des choix religieux obligatoires d’état. Cette habitude de recensement un peu boiteuse finira par s’installer et survivra au régime Suharto.

Dans l’Indonésie hautement urbanisée d’aujourd’hui, tout comme dans ses nombreuses régions et sous-régions restées sauvages et naturelles, l’Islam se modernise et mobilise toute cette tradition de représentations syncrétiques implicites typiquement indonésienne qui fait, entre autres, que la charia, malgré quelques tentatives après la décolonisation, ne fut jamais retenue comme formule juridique ou gouvernementale. La déréliction chemine aussi, compagne sereine de toutes modernités, sans faire de bruit, comme à son habitude. Il faut faire observer que les «attentats islamistes» contre des intérêts touristiques compradore à Bali en 2002 (ayant tué 202 personnes, principalement des touristes australiens – L’ambassade d’Australie fit aussi l’objet d’un attentat — ceci NB) font un peu tache ici. D’aucun ont voulu y voir le pétard mouillé d’une internationale islamiste mal implantée localement et peu enracinée dans l’hinterland des musulmans indonésiens. On verra ce que l’avenir de la ci-devant Jemaah Islamiyah indonésienne (fondée en 1993 par un marchand de batik javanais de souche yéménite) nous dira mais, personnellement, j’ai tendance à fortement seconder cette hypothèse d’un terrorisme islamiste mais non musulman et pas vraiment trop indonésien non plus… sauf, quand même, dans sa touche assez nettement anti-australienne (plus nationaliste qu’islamiste, donc), bien plus indicative, elle, d’enjeux géopolitiques locaux que nos médias d’intox veulent bien nous le laisser croire. C’est à suivre.

L’intégrisme, comme la tolérance religieuse, sont affaires historiques, économiques et socio-politiques bien longtemps avant d’être des affaires religieuses (ou «théologiques», ayoye). Encore grippé par le souvenir d’un dispositif politique autoritaire un peu toc, chamarrant ses législations civiles, le syncrétisme religieux indonésien, de fait dense, ancien, original, historiquement configuré, n’en reste pas moins souple et sans acuité conflictuelle effective. Non, l’Islamie ne porte pas ici la burqa odieuse que l’intoxidentale propagandiste lui colle malhonnêtement à la peau partout ailleurs. Méditons et observons ce qui se joue et s’annonce, là-bas, dans les îles du plus grand pays musulman au monde.

Jakarta (capitale de l’Indonésie)

Jakarta (capitale de l’Indonésie)

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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THE COLOR OF MONEY, cet imperceptible chassé-croisé entre deux âges

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2016

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Dora Maar, la mère de mes fils, est une inconditionnelle, profonde et ardente, de Paul Newman (1925-2008). Huit ans après la disparition de celui-ci, jour triste, on décide donc de revoir ensemble, commémorativement, le seul film de Newman lui ayant valu un Oscar d’acteur: The Color of Money de Scorsese, long-métrage lui-même âgé de trente ans pile-poil cette année. Reinardus-le-goupil participant ce samedi soir là à un rave en ville, ce sera mon fils aîné Tibert-le-chat, sa mère Dora Maar et moi qui procéderont à ce pèlerinage des cœurs.

Nous suivons Carmen (Mary Elizabeth Mastrantonio, qui fournit un superbe travail d’actrice de soutien) et observons ce qu’elle observe. Carmen tire le diable par la queue et porte au cou le pendentif qu’elle a volé dans la maison qu’elle tenta jadis de cambrioler avec son ancien ami de cœur. Son nouvel ami de cœur, qui s’étonne candidement qu’elle porte un pendentif identique à celui de sa mère, a fait sa connaissance à la gendarmerie ou il est allé porter plainte… pour le cambriolage de la maison de sa mère (le pendentif que Carmen porte EST celui de la mère de ce gogo naïf!). Ce nouvel ami de cœur de Carmen, cet homme-enfant sémillant et impulsif, c’est Vincent Lauria (Tom Cruise, vif et tonique, au zénith de son ardeur juvénile). Dans le couple, c’est Carmen qui a l’intelligence et c’est Vincent… qui joue au billard. Con comme une queue de billard lui-même, Vincent entre dans un tripot et lance invariablement un tonitruant défi au meilleur joueur. Il le bat alors à plate couture trois ou quatre fois, se donne en spectacle ostensiblement en faisant des mouvements de sabre, de carabine et de nunchaku avec sa queue de billard après chacun de ses coups fumants, rameute tout le tripot et en centre l’attention sur sa petite personne. Il gagne ainsi quelques dizaines de dollars puis… plus rien, car tous les autres joueurs sont terrorisés par ce petit matamore invincible et ne veulent plus jouer contre lui, même s’il les supplie et leur promet de mirobolants handicaps. Vincent est un surdoué du billard à neuf billes (où il faut entrer les billes dans leur ordre numérique, de la 1 à la 9 donc) mais c’est un petit coq frétillant qui monte sur ses ergots s’il perd. Et surtout, il ne comprend pas le premier mot du hustling au billard et cela fait que, malgré son immense talent sur le tapis vert, il ne voit jamais la couleur de l’argent…

Ce soir là, le personnage vieillissant du chef-d’œuvre cinématographique de 1961 The Hustler, Fast Eddy Felson (un Paul Newman moustachu, mûr et immense) est à tenter de vendre des liqueurs à une tenancière de tripot (il est maintenant représentant en boissons alcoolisées et ne joue plus au billard) quand il aperçoit Vincent Lauria faire son cirque inutile sous le regard calme et dépité de Carmen. Cette dernière va alors découvrir en Felson, le hustler c’est-à-dire, comme l’indique le titre de la version française de ce vieux film culte de 1961: l’arnaqueur. Finasseur et méthodique, l’arnaqueur au billard procède comme suit dans un tripot donné. Il évite les meilleurs joueurs, joue contre des joueurs intermédiaires et triche pour perdre. Il agit discrètement, sans faire de vagues, joue la vulnérabilité, dissimule jalousement son omnipotence, met en scène des limitations et des faiblesses factices, ne se met à gagner que quand il a convaincu de jouer contre lui un pigeon suffisamment argenté et accro du tapis vert pour qu’il puisse le plumer en douce en le faisant miser à quitte ou double l’espoir de se refaire contre un joueur qui parait moins solide qu’il n’est en réalité. Les victoires de l’arnaqueur doivent être inexorables mais rampantes et feutrées. Elles doivent apparaître par phases graduelles, comme les effets d’un hasard cosmique incontrôlable. C’est ainsi que le pigeon se prend au jeu, double la mise, double la mise encore, comme il le ferait à la table de Black Jack, de roulette ou devant une machine à sous.  Il se fait vider en douce, et sans trompettes.

Vive, rouée, et hautement intéressée par le gain, Carmen comprend en un éclair l’astuce de l’arnaqueur. Vincent non. Obtus, primaire, bestial (I’m an animal, criera-t-il à Fast Eddy lors de l’une de leurs explications-disputes), il se laisse emporter par l’ardeur immédiate et concrète du jeu. Il se sent humilié de perdre, même quand c’est arrangé, et n’arrive tout simplement pas à conceptualiser la notion d’une défaite temporaire menant à un gain plus substantiel plus tard. Malgré leur peu d’affinité émotionnelle (Fast Eddy Felson aime une autre femme et est fidèle en amour, en toute simplicité), Carmen et le vieil arnaqueur deviendront implacablement des alliés objectifs pour tenter d’inculquer à Vincent les subtilités du hustling. L’affaire est d’autant plus importante qu’une grande compétition de billard à neuf billes se prépare sur Atlantic City et qu’il est important que Vincent s’y présente comme un inconnu (secrètement omnipotent), sans attrait pour les parieurs. En effet, ses gains promettent d’être plus rondelets si les mises le désavantagent, selon la vieille arithmétique probabiliste voulant que les mises sûres gagnante rapportent des gains plus modestes que les mises risquées gagnantes. Carmen louvoie prudemment entre deux hommes. L’homme qu’elle aime, beau comme un cador mais sot et sans méthode et l’homme qu’elle admire la tête bien froide, un aigrefin d’un autre âge mais subtil et intelligent. Fast Eddy Felson cherchera à faire de Carmen à la fois son estafette et son appât auprès de Vincent, faisant valoir que si ledit Vincent ne gagne pas un peu en fini subtil, Carmen risque de finir par le saquer pour cause d’indigence intellectuelle et matérielle. Carmen pour sa part  ira jusqu’à menacer Vincent de faire la grève du sexe pour qu’il se décide à entrer dans la logique byzantine mais lucrative de l’arnaqueur.

Et, pour compliquer un peu plus l’accès à la couleur de l’argent, les beaux plans raisonnés de Fast Eddy Felson vont se trouver complètement brouillés par un imprévu de taille. De voir Vincent Lauria se vautrer sans calcul ni malice dans le jeu et la victoire, Fast Eddy va sentir de plus en plus la passion du billard se remettre à bouillir en lui. Le claquement des billes au début d’une partie va se mettre à avoir un effet euphorisant aussi inattendu qu’irrésistible. Chassé-croisé. Plus il cherchera à inculquer le second degré de l’arnaqueur en Vincent, plus il sentira la force ancienne du premier degré du joueur vif et ardent renaître en lui. Un soir, Carmen remarque que le vieil arnaqueur contemple fixement le jeune freluquet bousiller une autre arnaque et gagner contre le grée de tous. Carmen sent alors le changement qui s’opère en Fast Eddy et lui demande, agacée. Tu fais quoi exactement là. Tu médites? Sous le regard froid et lucide de Carmen, une inversion dialectique entre le roquet et son dresseur couve. Elle culminera à Atlantic City dans les circonstances les plus inattendues… C’est que, très centré sur le personnage incarné par Newman en fin de compte, The color of Money perpétue le thème de la confrontation entre le calcul et la passion, entre le renoncement à un assouvissement immédiat versus le retour aux premiers amours de la roue de la vie. Carmen servant de moyeu et de témoin lucide, brillant, stoïque, le ballet se joue entre l’homme mûr et le jeunot, entre le seigneur et le foutriquet qui dorment au fond de chacun de nous. La couleur de l’argent, c’est le vert. Et green c’est la couleur du petit étourneau inexpérimenté (autant que celle de la surface des tapis de billard)… On pourrait encore dire que Fast Eddy Felson est fondamentalement encore «vert» mais ça, c’est une interprétation valide certes, mais aussi franco-française… Le fond de l’affaire est que ce Paul Newman, qui pourtant nous a quitté pour toujours, démontre ici, sous la houlette sûre et fine de Martin Scorcese, que la jeunesse et la passion, elles, ne nous quittent jamais et nous retrouvent en fait au moment du retour d’âge.

Quand je pense que maintenant Paul Newman est parti. Il n’est plus mais son superbe souvenir sur pellicule reste avec nous. Il est avec nous. Il est avec Dora Maar. Il est avec Tibert-le-chat. Il est avec nous tous. Sa prestation, son œuvre, nous hantent. Et, en pensant à lui, on crochit l’index, on se le frotte sur le rebord du nez, l’oeil rieur. Une extraordinaire clarinette se met alors à jouer THE ENTERTAINER  de Scott Joplin en solo dans notre coeur… Salut Henry Gondorff. Salut Cold Hand Luke. Salut Fast Eddy Felson. Salut Paul Newman.

The Color of Money, 1986, Martin Scorsese, film américain avec Paul Newman, Tom Cruise, Mary Elizabeth Mastrantonio, Helen Shaver, John Turtoro, 119 minutes.

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Douze succès souvenirs musicaux

Posted by Ysengrimus sur 7 juin 2016

la batterie de Reinardus-le-goupil dans notre maison de ville torontoise (vers 2005)

la batterie de Reinardus-le-goupil dans notre maison de ville torontoise (vers 2005)

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Attention, ceci est moins évident qu’il n’y parait. Et il ne faut vraiment pas rater son coup car c’est aussi plus ténu et plus subtil qu’il n’y parait. On ne parle pas ici de chansons ou de musiques qu’on aimerait ou admirerait pour elles-mêmes, de tête et de cœur. On ne parle surtout pas de la réalité fondamentale de la musique qui est de nous exalter sensoriellement avec le son SANS PLUS. On parle ici de cette inévitable impureté ethnoculturelle qu’est l’effet parasitaire mémoriel de la musique (ou plus précisément: de la chanson populaire). On parle ici de ce qui fait que la musique se fout en l’air pour nous, se scrape, se gâche, se perturbe et nous perturbe, dans le torrent de la vie. On parle du succès souvenir.

Alors le succès souvenir tel que j’entends le cerner ici est déterminé par six paramètres définitoires profonds qui sont autant de liens de fer ligotant cet objet très spécial et circonscrivant pour jamais ses toutes éventuelles vertus artistiques. Sans ordre hiérarchique particulier, voici ces contraintes:

  • Vous n’aimez pas nécessairement le succès souvenir. Vous vous en souvenez, tout simplement, à cause de ce qui vous apparaît comme son impact d’époque. Vous vous foutez éventuellement de cette pièce ou de ces artistes, même. C’est de la musique populaire. Le flonflon lancinant de vos goguettes. Le son parasitaire d’un temps. La bande sonore d’un court segment du film de votre vie.
  • Le succès souvenir vous rappelle impérativement un moment NON MUSICAL, un plan, une atmosphère d’époque, une anecdote touchante et ineffable dont il apparaît rétrospectivement comme la musique de fond. Un repas, une rencontre, un voyage, une saison (l’été, souvent), une personne émouvante perdue ou disparue… Le succès souvenir vaut exclusivement pour le souvenir qu’il encapsule et que vous sentez remonter en vous avec un sourire vague, plutôt que pour lui-même (musicalement ou artistiquement).
  • Il vous manque éventuellement des détails sur l’identité de cette musique ou chanson populaire. Vous ne vous souvenez pas nécessairement de son titre, ou de l’orchestre, ou de la date d’enregistrement (celle-ci précède habituellement votre souvenir, de quelques années même parfois). Le souvenir est, en vous, aussi tangible que la connaissance descriptive ou musicologique de la pièce musicale est diffuse.
  • Vous n’avez pas (vraiment) acheté le disque. C’était plutôt à la radio, ou chez des amis, ou au boulot, ou tout partout, comme dans l’air. N’ayant pas le disque (ou son équivalent moderne), vous n’écoutez jamais cette pièce musicale aujourd’hui. Elle est cernée dans un temps, pour vous, comme un poisson dans un bocal. Si c’est une chanson, vous ne vous souvenez pas nécessairement des paroles.
  • Vous regardez quiconque ne connaît pas cette pièce musicale pourtant imparable comme s’il tombait de la planète Mars. Vous ne comprenez pas comment on peut être passé à travers les trois, quatre ou cinq dernières décennies sans avoir entendu cet air, en boucle, un temps. Inutile de dire que, même si des recoupements sont inévitables, à âges constants (ou pas!), mes succès souvenir ne seront pas nécessairement les vôtres.
  • Éventuellement, d’autres pièces musicales se regroupent dans votre esprit autour de celle-ci, en grappe, mais de façon plus lointaine ou diffuse. C’est l’effet galaxie du succès souvenir. Entre deux étoiles apparaît souvent toute une galaxie, mais plus loin, plus flou, plus vague. Il faut alors scruter. Or c’est seulement le succès souvenir vif (dans mon allégorie: les étoiles, plus tangibles) qui compte vraiment pour vous, ici. On ne parle donc que de celui pour lequel il ne faut pas scruter car il est là, entier, tonitruant, tatoué, scotomisé.

Dans le monde francophone, l’hymne cardinal au succès souvenir reste le fameux ROCKOLLECTION de Laurent Voulzy (1977 – qui n’est pas lui-même un de mes succès souvenir mais pas loin). Le sujet de cette balade à rallonges est justement l’énumération d’une suite de citations de succès souvenirs, selon le jeu de critères que je viens juste de formuler. Ce qu’on recherche ici (et trouve fatalement) c’est notre propre rock collection ou tune collection selon la formule immortalisée en chanson par Voulzy. Les douze miens, au jour d’aujourd’hui, sont ceux-ci:

  • Yesterday des Beatles (1965). J’avais sept ans en 1965 et je n’ai perceptiblement entendu cette chanson que quelques années plus tard. On était en vacance aux États-Unis, toute la famille en roulotte caravane, et cette pièce joua à la radio, un peu avant le repas. Quand je l’ai entendue, cette fameuse fois, comme pour la première fois, j’ai eu l’impression mystérieuse et indescriptible de l’avoir toujours entendu.
  • Hocus Pocus de Focus (1971). Le yodel très sympathique du vocaliste de cet orchestre néerlandais pété me ramène chez un de mes confrères de collège chez qui on se retrouvait pour répéter les monologues de notre prochaine revue. La pochette du disque montrait en concert un perso fluo sous cape avec un masque-casque en forme de triangle. Fondamentalement tripatif.
  • The Mexican de Babe Ruth (1972). Les boumes étudiantes. Les danses. Les cubes de hash qu’on gratte au couteau. Les filles en cheveux. Cette pièce reste un instant jouissif car elle incorporait, en position solo, le fameux For a few dollars more d’Ennio Morricone, qu’on ne connaissait que sifflé (et qu’on ne pouvait entendre que furtivement, quand le film daignait passer à la télé). Je me vois dans une danse enfumée, en train d’attendre, l’œil au plafond, ce solo sublime qui me rendait cet air morriconien si accessible, tout en le coulant puissamment dans le rock.
  • The Hustle de Van McCoy (1974). Le disco. Incontournable et lancinant disco. Avec les copains de notre petite troupe de revues, on suivait un court de ballet-jazz. Une des chorégraphies se faisait sur cette pièce. Je me souviens de certaines des séquences de mouvements proposées par l’instructeur, un moustachu maigrelet et mobile. Je me souviens aussi du nom et du corps souple et vif de la meilleure danseuse (ils sont imprimés dans mon cœur). Mes deux copains acteurs et moi on se plaçait derrière elle et ce, en toute innocence admirative, pas pour mater. Pour choper les mouvements qu’elle déployait si adroitement. Elle vous faisait un de ces moon walk. Jackson n’a rien inventé, il faut me croire. The Hustle pour moi, c’est cette danseuse disparue, un pick up à aiguille et une petite salle de ballet-Jazz.
  • A Fifth of Beethoven de Walter Murphy (1976). Un de mes amis contrebassiste (mort aujourd’hui) s’en voulait tellement d’aimer cette pièce. Elle était partout, y compris sur la bande sonore du film Saturday night fever. Des copains l’avaient incorporée dans une de leurs pièces de théâtre. J’avais eu la chance de les voir faire, en répétition. Ils se lançaient des sacs de faux détritus en faisant des motions dans un escalier large mais court. On s’était ensuite rendus au show pour les voir travailler, avec accessoires et costumes, sur cet air magique. Mais la sono tomba en panne ce soir là, et ils durent performer leur chorégraphie, sur le tas, dans un silence opaque. Par impact de contraste, cela me fit une encore plus forte impression qu’en répétition, sur la musique.
  • Beat the Clock de Sparks (1979). Étudiant universitaire, je travaillais l’été chez Les Vendeurs de Tapis Économique (une braderie de tapis montréalaise disparue aujourd’hui). Le fils du patron admirait pieusement, sous le soleil estival, les mags (enjolivures chromées) de sa petite voiture et quand il me faisait y monter, c’est cet air qui jouait sur la radio de bord, qu’il montait alors au coton. J’ai roulé et déroulé du tapis et du prélart en écoutant cet air. Quand il partait à la radio, le fils du patron admirateur de ses mags jubilait et en bossait subitement plus vite. Beat the clock l’énergisait, comme il le disait alors.
  • 99 Luftballons de Nena (1982). Je suis à Paris pour mon doctorat. Cité universitaire du quatorzième arrondissement. Je me rends de temps en temps de l’autre côté du boulevard Jourdan dans un petit café qui a l’air fait en plastique et qui s’appelle le Fleurus. Une grande fille en pantalons moulants se penche majestueusement sur le juke box, l’actionne et c’est Nena, sosie lointain de ladite fille du juke box, qui nous ensorcèle en allemand sur un rythme inévitable. Je savais pas, alors, que c’était une protest song. Respect intellectuel pour cela, dans l’intangibilité de ce si langoureux et sensuel souvenir.
  • Wake me Up before you Go-Go de Wham! (1984). Gosport (Angleterre). Je suis là (depuis Paris) pour un court séjour linguistique estival avec le British European Centre. J’oublierai jamais les pauvres français ouvrant les sandwiches anglais au pain tranché de leurs casse-croûte-de-famille-d’accueil, comme si c’était de mauvais romans, en commentant le contenu, tout tristement. L’un d’eux était un admirateur inconditionnel de l’orchestre ABBA. Je lui avais alors dit: «ABBA, c’est de la musique pour les pieds». Je regardais tous ces orchestre disco et post-disco de bien haut… Et le soir, on se faisait tous aller lesdits pieds au son de Jitterbug! Jitterbug!
  • Take my Breath Away de Berlin (1986). Pas de souvenir particulier sur cette pièce, dont je me fous copieusement. J’ai jamais vu le film Top Gun auquel elle est historiquement chevillée. Le truc est intégralement diffus, intangible. Simplement, succès souvenir abstrait, suprême, j’ai l’impression crue, inexpugnable, d’avoir absolument toujours entendu cette rengaine, chopée l’année de ma soutenance de thèse, de mon mariage et de mon retour au Canada qu’elle ne me rappelle pourtant pas.
  • American Pie dans la version de Madonna (2000). Tibert-le-chat a dix ans, Reinardus-le-goupil, sept. C’est mon épouse Dora Maar qui conduit la petite bagnole rouge vif et on s’en va s’amuser sur la plus grande plage en eau douce au monde. La plage Wasaga, sur le Lac Huron. Merveilleux et ineffable bonheur pur de notre belle jeunesse parentale, en rythme et en soleil.
  • American Idiot de Green Day (2004). Les enfants sont maintenant adolescents. Ils nous font découvrir leur corpus musical. Cette pièce y culmine. Elle synthétise, en moi, l’adolescence revêche et brillante de mes enfants, avec l’apparition des MP3 et sous le boisseau de la grande lassitude politico-sociale des années George W. Bush.
  • Poker face de Lady Gaga (2008). Ma dernière année à Toronto. Dans le rez-de-jardin de cette coquette maison de ville que j’allais bientôt quitter pour toujours, en train de lancer le Carnet d’Ysengrimus, Mademoiselle Germenotta, que je respecte beaucoup, y compris comme artiste, me martelait imperturbablement une toute nouvelle balafre souvenir. Inoubliable. C’est sur cet air, la même année, que le coup de tonnerre Obama gagnera ses élections. Ardeurs perdues. Souvenir qui perdure. Et la vie continue.

Lady-Gaga

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Tu pourrais avoir des petits problèmes

Posted by Ysengrimus sur 3 juin 2016

Montreal

Il y a quatre-vingt dix ans pile-poil naissait Allen Ginsberg (1926-1997). Je veux le saluer du fond du cœur avec cette adaptation montréalaise de son poème new-yorkais,“You Might Get in Trouble” tiré du recueil Ego Confessions, 1974-1977):

TU POURRAIS AVOIR DES PETITS PROBLÈMES

En ouvrant une fenêtre d’autobus à Montréal,
Tu pourrais t’infliger une infection virale fatale.
Les bras écartés, juste devant la rue Berri,
Tu pourrais te ballonner une hernie.
En traversant la rue Ontario,
Tu pourrais trébucher dans un nid-de-poule vaste, ample, costaud.
Ou encore, tu pourrais te faire rouler sur la gueule par un taxi,
Dans la côte Saint-Denis.
Ce serait quand même quelque chose de magistral
Que d’agoniser, tragique, fatal,
Juste à côté
Du Carré Saint Louis,
Ventre-Saint-Gris.
Bon, bon, enfin, pas besoin de devenir aussi blême.
Le fait est qu’effectivement tu pourrais avoir des petits problèmes.

En labourant ton champ, dans le coin de Sainte Dorothée,
Ta charrue pourrait capoter
Et te tomber en plein sur une oreille.
Tu pourrais aussi te faire sectionner la susdite oreille
En arrêtant un toxicomane
Qui, avec un couteau brandi, titube, se pavane.
Ou tu pourrais mourir subitement, au milieu d’une conversation rageuse, assassine
Avec un des multiples chauffards de la rue Sainte-Catherine.
Ou encore, pendant que tu plaides ta cause perdue devant la Cour d’appel,
Quelque flingueur perfide pourrait te brûler la cervelle.

Il n’y a rien que tu puisses faire pour rester intégralement net.
En prenant des bains de glace et de neige,
Tu pourrais te pogner un de ces coups de frette.
L’épidémie de grippe-cochon est très en vogue en ce moment,
Enfin, d’après les autorités, évidemment.

(Tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), 2013)

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QUELLE EST LA SOURCE DE TOUTES CONNAISSANCES? (Débat entre Ysengrimus et un pastiche du philosophe antique PYRRHON)

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2016

Paradoxe-de-Pyrrhon

Mon cher Pyrrhon,

C’est un grand plaisir que de vous connaître. Je brûle de vous poser une question depuis des lustres. Que pensez-vous, depuis votre position antique mais fraîche et tranchée, des vues des grands sceptiques modernes. Je pense à l’empirisme anti-spéculatif de Hume, et à l’agnosticisme de Kant. Je suis tout à fait conscient de commettre ici un anachronisme multimillénaire et j’en fais in petto amende honorable. Mais en tant que rédacteur en chef de DIALOGUS, je suis honoré de vous annoncer que si ces dignes héritiers de votre lumineux baguenaudage ontologique échappent à votre connaissance, nous nous ferons un honneur et un plaisir de vous tuyauter à leur sujet et de recueillir à chaud les gemmes de vos réactions.

René Pibroch, dit Chapeau-Bas

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Chapeau bas, Chapeau-Bas!

Kant sceptique! Pourquoi pas Hegel, tant que vous y êtes! Si Kant est sceptique, je suis dogmatique, assurément!

Mais, me direz-vous, laissons là toutes ces pages, écrites par distraction. Ce qui compte, c’est qu’il ait savouré la vie, qu’il ait atteint l’ataraxie. Voilà un homme qui a su oublier toute ligne de conduite, tout devoir, toute morale: un homme qui s’est laissé aller à l’arbitraire de ses impulsions! Sans foi, ni loi, ni heure, il se levait quand bon lui semblait et courait le guilledou si l’envie lui en venait. Et heureux qui comme Emmanuel a fait de longs voyages! Ses élèves et ses disciples ne se sont-ils pas révélés sans jugement, sans inclination d’aucun côté, inébranlables comme de bons sceptiques?

Vous parlez de son agnosticisme. Ouais. Saint Anselme et Descartes aussi étaient agnostiques, puisque, pour prouver l’existence de Dieu, ils ont dû opter pour une attitude de recherche et de doute (C’est le «dubito, ergo Deus est» de Descartes.), cette pose «zététique» (qui est aussi une pause) que l’on attribue souvent —hélas— aux sceptiques. Et lorsque Kant affirme que la preuve physico-téléologique nous guide vers un auteur intelligent du monde dont la preuve morale produit la conviction de l’existence, il atteste qu’il a d’abord dû adopter une posture agnostique (ce dont témoigne La critique de la raison pure). Mais à ce compte là, même les catholiques les plus fervents qui récitent le credo pendant la messe sont agnostiques, puisqu’ils proclament continûment leur foi en raison de l’hypothèse qu’à tout moment ils pourraient la perdre.

Pour ce qui est de Hume, c’est différent. À certains égards, il mérite probablement d’être appelé sceptique. Mais de quel scepticisme s’agit-il? Je serais tenté de le rapprocher de Sextus Empiricus, évidemment (le club des empiristes!). Lorsque Hume énonce que «les relations sont extérieures à leurs termes», ne serait-il pas en train de remuer la même idée que Sextus quand celui-ci écrit que, «puisque nous avons montré que toutes choses sont relatives, de toute évidence nous ne pouvons dire ce qu’est chaque objet par sa propre nature et absolument, mais ce qu’il apparaît en relation avec quelque chose»?

Seulement voilà: ce scepticisme là que Sextus m’attribue n’est pas le mien. Il y est question d’apparences des étants, de l’évidence de ces apparences et d’un doute qui plane sur les étants. Or, j’admets volontiers les apparences, mais rien de plus: ni étants, ni doute à leur propos.

Bref, laissez-moi vous détromper: ces deux-là, Hume et Kant, ne sont pas mes héritiers. D’ailleurs, pour avoir des héritiers, encore faut-il avoir quelque chose à léguer. Et je n’ai rien à léguer, surtout pas les dogmes d’une quelconque sagesse. Je laisse ça au jeune Épicure. Et, pour tout vous dire, j’enrage qu’Épicure ait tenté de convaincre mon bon Nausiphane lorsque celui-ci est allé l’écouter à Téos.

Quant à mon «lumineux baguenaudage ontologique», je trouve l’éloge hardi. Qu’en savez-vous? Qui vous a raconté que je baguenaudais, de manière lumineuse de surcroît? Si je n’ai pas pris la peine d’écrire quoi que ce soit, ce n’est pas pour m’entendre accuser de frivolité, fusse-t-elle lumineuse. Ironie? Bon sang, mais c’est bien sûr! Chapeau bas, Chapeau-Bas!

Pyrrhon

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Monsieur Pyrrhon,

J’aimerais voler au secours du rédacteur en chef. de DIALOGUS. Il s’exprime comme un fat, mais n’a pas toujours tort. Je voudrais d’abord soumettre à votre attention soutenue le fragment suivant de la cinquième section, du second chapitre, du Livre 2, de la Deuxième Division de la CRITIQUE DE LA RAISON PURE de Kant Cette section est intitulée for opinément Représentation sceptique des questions cosmologiques par les quatre idées transcendantales:

Nous nous passerions volontiers qu’on fit à nos questions une réponse dogmatique, si nous comprenions bien d’avance que, quelle que fût la réponse, elle ne ferait qu’augmenter notre ignorance, nous précipiter d’une incompréhensibilité dans une autre, d’une obscurité dans une plus grande encore, et peut-être en des contradictions. Si notre question comporte simplement une affirmation ou une négation, c’est agir avec prudence que de laisser là provisoirement les raisons apparentes de la réponse et de considérer ce que l’on gagnerait, si la réponse était dans un sens ou dans l’autre. Or, s’il se trouve que, dans les deux cas, on aboutit à un pur non-sens, nous avons alors un juste motif d’examiner notre question elle-même critiquement et de voir si elle ne repose pas elle-même sur une supposition sans fondement et si elle ne joue pas avec une idée, qui trahit mieux sa fausseté dans son application et dans ses conséquences que dans sa représentation abstraite. Telle est la grande utilité qui résulte de la manière sceptique de traiter les questions que la raison pure adresse à la raison pure, et par ce moyens on peut, à peu de frais, se débarrasser d’un grand fatras dogmatique pour y substituer une critique modeste qui, comme un vrai catharticon, fera disparaître facilement la présomption, en même temps que sa compagne, la polymathie.

Vous admettrez que si cela n’est pas le scepticisme chevillé dans les tréfonds les plus intimes de la doctrine de la connaissance, c’est rudement bien imité… Mais, comme vous diriez peut-être: qui sait?…

Sur l’agnosticisme de Kant, il y a aussi maldonne. Le bon Pibroch ne fait pas ici référence à l’incurie cultuelle du mécréant, mais bien à l’agnosticisme philosophique, celui qui conclut non pas de dieu, ce mythe vulgaire, mais de la totalité de l’existence, qu’elle est inconnaissable. George NoëL, LA LOGIQUE DE HEGEL, Paris, 1897:

Chez Kant, nous avons le réalisme agnosticiste […]. C’est du point de vue de l’agnosticisme que Kant définit le dogmatisme. Est dogmatique quiconque prétend déterminer la chose en soi, connaître l’inconnaissable.

Pour vous, bon philosophe antique, il s’agit moins pour l’instant de connaître que de reconnaître. Ne reconnaissez vous pas ici, Pyrrhon, dans ce Kant lestement cité et glosé, l’un de vos dignes héritiers?

Ysengrimus

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Monsieur Ysengrimus,

Je m’en voudrais d’apparaître comme un contempteur de Kant. Imaginez la difficulté que représente pour moi la lecture d’une œuvre aussi complexe, si éloignée de mon époque! Il serait bien présomptueux de ma part de prétendre en détenir le fin mot. Reste que la lecture posthume que j’en ai faite m’a souvent réjoui par l’astuce raisonneuse qu’elle exhibe. Sans me convaincre, bien sûr. Mais ce n’est pas «nécessaire», pour reprendre un mot qui lui est cher.

Vous avez bien sûr raison de dire que les quatre idées transcendantales dont il est question dans le chapitre de La critique de la raison pure consacré à l’antinomie de la raison pure sont de nature sceptique. Le commencement du monde, la grandeur du monde, la causalité première, la nécessité absolue, voilà bien des questions évidemment indécidables. Mais concédez-moi que ce scepticisme ne concerne que ce qui est en défaut d’expérience. Et il vise à mieux asseoir l’idéalisme transcendantal aux termes duquel «les objets de l’intuition extérieure existent réellement». Chez Kant, la scission (scission que le langage réitère «par son seul fait», d’où mon goût non tu pour le silence) de l’être et du paraître est plus forte que jamais, même s’il laisse la chose en soi hors des prises de la faculté de connaître. Mon scepticisme est un scepticisme de l’indivision: rien n’est derrière l’apparence.

Il m’était demandé ce que je pensais de Kant, un philosophe qui aurait eu l’heur de me plaire (non de me convaincre) sur bien des points s’il n’avait écrit que La critique de la raison pure. Mais il ne s’est pas arrêté là. Et plus vous insistez sur l’anti-dogmatisme de la première critique, plus vous laissez supposer quelque chose comme de la duplicité par rapport aux autres critiques, lesquelles ressuscitent (une fois de plus) un dieu unique bien plus encombrant que nos chers Dieux olympiens (et infernaux). Je pose la question: à quoi bon baptiser agnostique le chantre de certaines «inconnaissabilités», si celui-ci se ménage l’occasion de proclamer une foi qui – soit dit en passant – n’a rien de vulgaire? Par contre, parler de réalisme agnosticiste à propos de l’anti-dogmatisme de La critique de la raison pure comme le fait George Noël, pourquoi pas?

Pyrrhon

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Pyrrhon,

Grand merci. Nous nous comprenons mieux. Et notre opinion de Kant est fort semblable. Je trouve que vous percez très bien à jour son objectivisme (d’autres ont même dit: son matérialisme honteux). Si donc vous affirmez que rien n’est derrière l’apparence, je ne résiste pas à l’envie de vous entendre commenter sur un autre moderne: un certain «fellow» de Trinity College (Dublin), l’immatérialiste George Berkeley. En voilà un champion de l’indivision de la perception et du perçu!

Est-il, lui, votre héritier?

Ysengrimus

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Monsieur Ysengrimus,

Berkeley! En voilà un qui a dû forcer sur l’eau de goudron! Je vous trouve intrépide de tenter un rapprochement entre son immatérialisme et mon scepticisme de l’indivision.

L’indivision dont je parle n’est pas celle du moniste —matérialiste ou immatérialiste— qui, face à l’être et au paraître, choisit résolument l’un des deux termes. C’est plutôt celle qui, n’inclinant pas plus pour l’un que pour l’autre, se borne à constater le rien, unique et universel, et à l’appeler «apparence». Et cette apparence n’est en rien l’apparence de quelque chose, pas plus qu’elle n’est apparence pour quelqu’un. Elle n’est pas réductible à un terme extérieur à elle-même.

Même si j’éprouve bien des difficultés à me faire une idée claire des conceptions philosophiques de Berkeley (qui oscille entre le sensualisme et le nominalisme d’abord, entre l’immatérialisme et un idéalisme spiritualiste ensuite), je crois bien n’avoir rien de commun avec celui que Philippe Devaux a fort joliment appelé le «nouveau cosmographe de l’être et du néant».

La seule trace de scepticisme que l’on trouve chez lui tient dans une disposition testamentaire: cet immatérialiste —peu conséquent, en l’occurrence— avait prescrit qu’il soit sursis à l’inhumation de sa dépouille mortelle pendant cinq jours au moins. On ne sait jamais!

Pyrrhon

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Remarquable. Mais prétendre que vous rejetez le PARAÎTRE pour désigner le néant ainsi dégagé APPARENCE, cela me semble un distinguo plus verbaliste que conceptuel, pour parler crûment. Prenons donc l’affaire à la racine. Comment définissez-vous ce RIEN que vous vous «bornez» (une notion fort ontologique, admettez-le) à «constater» (un concept bien gnoséologique, reconnaissez-le), en renvoyant ainsi dos a dos l’être et le paraître?

Respectueusement,

Ysengrimus

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Monsieur Ysengrimus,

Qu’elle est belle, l’occasion que vous me donnez de préciser mon rapport à la parole et au silence!

Une notion ontologique m’a échappé? Un concept gnoséologique s’est glissé dans mon discours? Damnation, je suis fait? Que nenni!

Mi-sérieux, mi-ironique, je pourrais commencer par vous dire que les contradictions ne m’émeuvent pas. Repartons d’Aristote contre la pensée de qui j’ai dû vivre. De quelle façon peut-on connaître la vérité? Par les sens? Par la raison? Ou par les deux? En schématisant, on pourrait distinguer quatre conceptions:

À celle qui tient compte des deux; c’est la position d’Aristote;

À celle qui ne tient compte que de la raison; c’est la position de Parménide;

À celle qui ne tient compte que des sens; c’est la position de Protagoras;

À enfin celle qui rejette tant les sens que la raison; c’est ma position.

La position d’Aristote figure pour l’essentiel dans l’argumentation dialectique développée dans la Métaphysique, particulièrement dans les livres Gamma et Kappa. C’est là qu’il pose les principes de la pensée, les règles d’une pensée qui pense, c’est-à-dire qui ne pense pas rien, mais qui pense ce qui est: le principe de contradiction et le principe du tiers exclu. «Il n’est pas possible», écrit-il, «que la même chose soit et ne soit pas, en un seul et même temps, et il en est de même pour tout autre couple semblable d’opposés.» «A est», «A n’est pas» ne peuvent être vrais en même temps. Pas plus d’ailleurs que «A est B» et «A n’est pas B». Mais remarquons d’emblée deux choses. La première, c’est que pour énoncer le principe de contradiction, je suis obligé de dire «est» ou «n’est pas». Il s’agit donc d’un principe ontologique qui concerne ce qui est et que la pensée aura à respecter pour penser ce qui est, c’est-à-dire pour penser. La deuxième, qui en découle, c’est que ce principe n’est pas démontrable. Aristote lui-même en convient. «De telles vérités», écrit-il, «ne comportent pas de démonstration proprement dite, mais seulement une preuve ad hominem.» Autrement dit, elles peuvent tout au plus être défendues contre leurs négateurs. Dans une certaine mesure, on en revient donc, même chez Aristote, à l’évidence: est vrai ce qui est évident, ce qui n’est somme toute rien d’autre que l’argument des stoïciens et aussi, plus tard, celui de Descartes. (Voyez donc Marcel CONCHE, Pyrrhon ou l’apparence, Ed. de Mégare, 1973, PUF, Perspectives critiques, 1994. à qui j’emprunte sur ce sujet certaines formules tant il me paraît qu’il pense bien mieux encore ma pensée que je ne la pense).

Pour être franc, je dois néanmoins dire que, LORSQUE JE PARLE, les contradictions m’émeuvent, puisque la parole (le logos) n’est rien d’autre que l’effort fait, au mépris du vrai, pour les exclure. La contradiction première est donc bien que je doive passer par la parole pour dire qu’il faut se taire. Et, ce faisant, je m’expose continûment à proférer des assertions ou, à tout le moins, des choses qui y ressemblent. Mais comme l’ont rapporté Diogène Laërce et Sextus Empiricus, ces paroles et ces pseudo assertions doivent —à l’instar d’un purgatif qui est lui-même évacué avec ce qu’il a mission d’évacuer— être abandonnées avec ce qu’elles permettent d’abandonner, au profit de l’indifférence et de l’inébranlabilité.

Si j’ai eu des élèves —et j’en ai eu—, c’est pour qu’ils me voient vivre et non pour qu’ils professent ce qu’ils m’entendent dire. Ce brave Timon a cru bien faire en mettant par écrit tant de ces éloges du silence, mais ses écrits ont été ultérieurement perdus: le temps est plus convaincant que moi.

Le «rien» sur lequel vous vous interrogez —vous l’avez probablement compris— n’est pas le néant. C’est ce qui reste lorsque vous n’avez pas plus de raisons d’admettre l’être que d’admettre le non-être. Ce «rien» est donc ce qui est opposé aux prédicats des philosophes. Et s’il faut s’opposer aux prédicats (plutôt que se borner à «constater» leur inanité), c’est aussi parce que les prédicats sont des massues qui blessent et qui tuent.

Haro sur les prédicateurs!

Haro sur les prédicateurs en religion et en philosophie!

Haro, deux fois haro sur les prédicateurs en politique!

Haro, trois fois haro sur les prédicateurs en science!

Haro, mille fois haro sur nos propres prédications, celles qui nous «échappent», que nous infligeons aux autres et à nous-mêmes par la magie d’une pensée qui n’a de cesse de dire que «ceci est cela»!

Telle la chair qui n’est jamais si saine que lorsqu’elle apparaît souple et tendre, exempte de ces indurations suspectes de malignité, telle l’esprit devrait rester souple et tendre, sans points durs, sans ces durillons de certitude sur lesquels la pensée se fixe, s’entête, s’obsède et dévore peu à peu tout ce que les parties moelleuses et malléables contenaient de sincérité balbutiante, de richesses obscures, de «rapiècement et bigarrure» comme a si bien dit Montaigne.

Alors vous, à votre époque, vous que la science, l’idéologie, la publicité matraquent de leurs prédicats. Plutôt que d’avaler tout cela, ne vaudrait-il pas encore mieux que vous ayez l’esprit en capilotade? Vous accepter tel quel, avec rapiècement et bigarrure? Si ce n’est pas la garantie absolue de l’ataraxie, c’est au moins celle d’un plaisir à vivre qui n’est pas négligeable. Du bonheur, je suis porté à croire qu’on peut tout au plus dire qu’il n’est pas plus qu’il n’est pas, ou qu’il est et n’est pas, ou qu’il n’est ni n’est pas. Chercher à être heureux, n’est-ce pas s’avouer qu’on ne l’est pas? Et se dire heureux, n’est-ce pas une parole paradoxale en quelque sorte qui détruit un peu ce qu’elle énonce? Mais lorsqu’on jouit de vivre, encore devrait-on peut-être se garder de flétrir sa jouissance de certitudes vaines et vaniteuses.

Pyrrhon

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Alors Pyrrhon,

Soit une figure tracée sur un mur de plâtre au noir de charbon, et difficile à distinguer dans la pénombre. Il se présentera bien au portillon:

Ceux qui disent que ce n’est ni un cercle ni un carré

Ceux qui disent que c’est un cercle

Ceux qui disent que c’est un carré

Ceux qui disent que c’est un cercle carré

Voilà le brelan logique que vous nous imposez dans votre raisonnement sur la lutte entre les doctrines rationaliste et sensualiste de la genèse de connaissance. Dans mon analogie votre position sur le débat gnoséologique fondamental ressemble à la quatrième option, comme si ici, vous optiez pour le cercle carré. C’est-à-dire, pour la doctrine de l’astucieux sophiste qui construit tapageusement une voie nouvelle, mais qui esquive le fait que cette voie nouvelle, si subversive en apparence, propose en fait à notre problème FACTUEL une solution strictement VERBALE. «Cercle carré» ici. «Ni sensation ni raison» chez vous, voilà qui est plus poétique que prosaïque. On comprend le ton durement glottophilosohique dans lequel vous vous réfugiez soudain (sujet-prédicat, blablaba. On croirait lire une sorte de Wittgenstein de troquet…) Pour échapper à l’accusation de sophisme qui vous pend au bout du nez ici, il faudrait que vous fassiez ce qu’il est impossible de faire pour un cercle carré. Que vous fournissiez une description positive de la source de toutes connaissances. Ni sens, ni raison, dites-vous. Tout bon. Alors quoi?

Ysengrimus

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Monsieur Ysengrimus,

L’hypothèse de votre théorème contient un élément savoureux: c’est le «difficile à distinguer dans la pénombre». Permettez-moi de ne pas opter pour le cercle carré, pas plus d’ailleurs que pour une autre des quatre assertions (curieux brelan!) que vous proposez. Ma position en pareille hypothèse est que je vois une figure difficile à distinguer dans la pénombre et que je ne sais pas plus s’il s’agit d’un cercle que je ne sais s’il s’agit d’un carré.

Ce qui ressemble à un cercle, par contre, c’est votre façon de revenir au point de départ de la discussion, comme si je n’avais rien dit jusqu’à présent de ce que je pense des sources de la connaissance. Que vous me trouviez plus poétique que prosaïque, voilà qui m’enchante! Encore qu’à s’attarder sur de pareils propos, on finirait par se donner bien de l’importance.

Wittgenstein, le sophisme, voilà des thèmes qui ne sont pas dénués d’intérêt. Mais je répugne à les aborder sur la défensive, alors qu’ils ont été introduits sous forme d’accusation. D’autant que si j’ai accepté de répondre à des questions sur ce site «extra temporel», ce n’est pas pour y faire mine de détenir une parcelle de ce savoir dont je suis enclin à croire qu’il n’a pas d’objet.

Il est bien probable que je n’ai pas toujours été clair dans les réponses que je vous ai faites jusqu’à présent. Et je reste prêt à m’expliquer sur les aspects de mon attitude qui vous paraissent faibles. J’ajoute que je n’ai nulle prétention à avoir raison —bien entendu— et que mes propos ne s’adressent qu’à ceux qui en sont curieux.

Cela dit, votre dernier courrier me donne l’envie de citer Sextus (Esquisses pyrrhoniennes, Livre I, 19): «Ceux qui disent que les sceptiques rejettent les choses apparentes me semble ne pas avoir écouté ce que nous disons.»

Pyrrhon

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Je vois,

La formule de la prise de parti pyrrhonnienne se formalise donc comme suit:

Donnez à Pyrrhon un nombre d’options n, et demandez-lui laquelle est celle qu’il retient. Il vous répondra, avec un remarquable esprit de système, qu’il promeut (n+1) ou ~(n), en niant l’identité autant que le caractère mécaniquement formaliste de ces deux solutions, et aussi, on ne se méfie jamais assez, en niant l’avoir fait. Voilà certainement qui aide à mieux saisir la notion cartésienne de «doute méthodique»!

Ô grand et respecté penseur, que je ne continue à solliciter que par admiration pour sa pensée autant que pour sa faconde, je me dois ici de vous signaler que si je suis circulaire, vous êtes pour votre part fort elliptique! Je reformule donc ma question demeurée inassouvie, et je vous fiche ensuite la paix, quelle que soit la réponse.

Quelle est la source de toutes connaissances?

Respectueusement,

Ysengrimus

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Cher Monsieur Ysengrimus,

Quelle est la source de toutes connaissances?

Voilà une question qui, peut-être, ne sera jamais épuisée. Elle fut posée déjà par Héraclite et reste très présente dans la philosophie, dans la sémiologie et dans la linguistique de votre époque, par exemple. Cela signifie-t-il pour autant qu’elle corresponde en tout temps à la même interrogation? Peut-être bien que non; peut-être bien que oui.

Ce que Timon a recueilli de mes propos témoigne de mon opposition aux conceptions d’Aristote et, plus tard, aux assertions dogmatiques de Zénon et d’Épicure. Ai-je besoin de vous dire que le combat que j’ai mené contre les péripatéticiens lorsque j’ouvrais mon école, peu de temps après mon retour d’Asie, fut bien différent de celui que je menai cinq olympiades plus tard contre les épicuriens et les stoïciens? La question du savoir occupe une place toute différente chez Aristote, où elle sert de fondement à une recherche qu’on appellerait sans doute scientifique à votre époque, et chez Épicure, par exemple, où elle représente principalement un moyen d’écarter les craintes superstitieuses.

Ainsi, s’il ne peut être reproché au premier maître du Lycée d’avoir ménagé sa peine pour accumuler ce qu’on appelle des connaissances, il est par contre «frappant» —surtout pour quelqu’un comme moi qui ai accompagné Alexandre— que son savoir l’ait porté à conseiller à son élève «de conduire les Grecs en roi, et les Barbares en maître, de traiter les premiers comme des proches ou des amis, et les autres, comme des animaux ou des plantes» (Cf. Plutarque, «Sur la fortune ou la vertu d’Alexandre», I, 6, 329b). Et croyez bien que je ne cherche nullement ici à jeter le discrédit sur Aristote en me conciliant les bien-pensants de votre époque. Il s’agit simplement de soulever une question: n’est-ce pas tout le savoir d’Aristote —et le fondement même de ce savoir— qui s’écroule, lorsque Alexandre cesse d’écouter les conseils de Callisthène (le neveu d’Aristote) et lui préfère ceux d’Anaxarque qui conforte sa vision cosmopolite du monde? Question: que vaut un savoir qui s’écroule devant un conquérant?

À l’inverse, le savoir d’Épicure est un savoir qui n’écrase pas, mais qui, au contraire, veut apaiser et rassurer. Davantage encore que dire ce que les choses sont, il dit surtout ce qu’elles ne sont pas. Il énumère des hypothèses pour mieux en évacuer d’autres. Son but n’est pas vraiment le savoir: son but est moral. D’où un savoir simple —simpliste diront certains— qui est censé permettre de placer le rapport que l’homme entretient avec la nature sous le signe de la sérénité. À l’instar en somme d’un certain christianisme qui —à partir d’une foi qui se veut savoir— placera le rapport de l’homme avec Dieu sous le signe du salut. Question: que vaut un savoir auquel la santé serait plus redevable que la vérité?

Lorsque Énésidème a écrit ses Discours pyrrhoniens, quelques dizaines d’années après Jésus-Christ, le contexte (dans lequel il a tenté de transcrire mes propos) avait bien changé. Et que dire alors des circonstances dans lesquelles Sextus Empiricus et Diogène Laërce parlèrent de moi? Permettez-moi d’être bref et de ne pas accumuler les motifs de douter, non seulement du savoir, mais surtout du sens que la question de la source des connaissances a pu avoir au fil de l’histoire.

Seulement voilà: si votre époque pose encore la question —et elle ne cesse de la poser— dans un contexte encore bien plus étranger à celui que j’ai connu (notamment en raison des caractéristiques de cette nouvelle forme de savoir qu’on a progressivement appelé «savoir scientifique»), elle le fait aussi, me semble-t-il, d’une manière qui rappelle au moins un aspect de la «question pyrrhonienne» (excusez l’expression qui «me» problématise!), je veux parler de sa dimension morale. De même que le Grec que je suis recherche cette puissance qu’on appelle vertu et qui devrait me donner la force de supporter le bonheur s’il advenait, de même l’homme de votre époque semble rechercher cette puissance qu’il appelle le savoir et qui devrait lui donner la force de vaincre la mort. Nous ne recherchons pas du tout la même chose, mais nous cherchons peut-être pour des raisons assez similaires et qui, en tout cas, sont bien éloignées de la connaissance pour la connaissance. Je cherche hors de la connaissance —à l’abri de ses illusions— «d’où vient pour l’homme la vie la plus égale». Les savants de votre époque cherchent dans la connaissance d’où vient l’homme… et où il va.

Alors, me direz-vous, quelle est la source de toutes connaissances? Je vous parais probablement de plus en plus elliptique. c’est qu’il importe de vous faire comprendre que la question de la connaissance, autour de laquelle tourne ce qu’on a appelé le pyrrhonisme, n’est pas —et de loin— la question la plus importante. Sauf à considérer qu’il convient de s’en libérer.

La connaissance est-elle possible? Sans entrer dans le dédale des théories cognitives, on peut —me semble-t-il— distinguer deux sortes de connaissances: d’une part, celle qui coïncide avec un affect et dont la pertinence se traduit dans les savoir-faire (elle me permet de faire la soupe au miel et elle permet à certains de vos contemporains de construire des bombes atomiques); d’autre part, celle qui répondrait au besoin de savoir de l’homme et qui ne peut contenir une vérité ou un sens que si elle reposait sur un savoir de la totalité. Seulement voilà: il n’y a pas de totalité; il n’y a rien qui ne soit plus qu’il ne soit pas. Vis-à-vis de ce type de connaissance, il n’y a rien à connaître, rien qui ne mérite d’être dit «être». Quant aux connaissances du premier type, elles ne nous apprennent rien. Tout au plus nous bercent-elles de l’illusion que nous savons — un peu à la manière de fourmis qui s’enorgueilliraient de découvrir qu’elles connaissent la manière de construire une fourmilière.

Quelle est la source de toutes connaissances? Aucune. La connaissance n’a pas d’objet et ne peut donc avoir de source.

Mais, cher Ysengrimus, vous qui vous apprêtez à «me ficher la paix» (insinuant par là, bien à tort, que vous m’importunez), puis-je vous retourner la question? Selon vous, dont l’avis vaut bien le mien et celui de toutes les célébrités que le monde a compté (s’il ne fallait qu’une seule raison de se taire, ce serait certes d’éviter la célébrité!), quelle est la source des connaissances? Et aussi: qu’est-ce qu’une connaissance?

Pyrrhon

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Disons…

La connaissance est le reflet dans notre conscience des caractéristiques mondaines. Avant d’être une entéléchie philosophique, la connaissance est un phénomène ordinaire, pratique, domestique. C’est un GNOSÉOS avant d’être un EPISTÈME, si j’ose dire. La connaissance implique une conscience, subjective mais toujours collective, et une réalité objective extérieure à cette, ou ces, conscience(s) et existant indépendamment d’elles. Cette réalité objective est intégralement connaissable mais jamais intégralement connue, vu son caractère infiniment polymorphe. La connaissance est donc une tendance dynamique du sujet vers l’objet.

La source de toute connaissance est la PRAXIS, et son canal initial est l’ensemble combiné des perceptions sensorielles. Ce canal des sens, opératoire exclusivement quand la praxis transforme l’objet (la connaissance n’est JAMAIS passivement contemplative), se complexifie d’une PRAXIS COGNITIVE qui manipule, détache, combine, associe, dissocie mentalement les éléments d’origine sensorielle, autorisant des réorganisations pouvant inclure la fiction. La tradition des philosophies de l’entendement parle souvent ici d’abstraction, mais ce terme est réducteur. Conceptualisation serait plus exact.

Rappelons que la conscience opérant la connaissance étant toujours collective (penser la subjectivité connaissante comme individuelle est un sophisme hautement nuisible menant à l’aporie solipsiste, et à une foule d’autres contresens gnoséologiques dont notre tradition philosophique est tristement jonchée), il résulte qu’une bonne partie des connaissances d’un sous-groupe donné sont indirectes, c’est-à-dire, simplement issues de la praxis d’autres groupes et transmises, historiquement ou synchroniquement, à travers des canaux symboliques, directement langagiers, ou relevant de sémiologies plus larges.

Signalons encore, pour rester bref, que le sort de la soi-disant connaissance hypothético-déductive qui serait indépendante de toute praxis initialement appréhendée par les canaux sensoriels, et dont un certain (pseudo) rationalisme, étroitement cartésianiste, a fait son sel, ce sort, dis-je, est fermement scellé par Étienne Bonnot de Condillac, qui affirme dans sa LOGIQUE (1780): «Parce que les idées que nous nommons abstraites, cessent de tomber sous les sens, nous croirons qu’elles n’en viennent pas; et parce qu’alors nous ne verrons pas ce qu’elles peuvent avoir de commun avec nos sensations, nous nous imaginons qu’elles sont quelque autre chose. Préoccupés de cette erreur, nous nous aveuglons sur leur origine et leur génération…» Je souscris entièrement à cet aphorisme de Condillac, mais je rejette les éléments empiristes et nominalistes de sa pensée. Une fois détachés de la gangue de leur origine praxique, les concepts non empiriques sont lancés dans l’exercice spéculatif avec toute la joie et la décontraction de la saine rationalité.

Concluons que toutes tentatives de troisième voie, type intuitionnisme bergsonien et autres transes égotistes, comme canaux de connaissance, sont à mes yeux pure foutaise. Ce qui ne réduit en rien leur statut de révélateurs ethnoculturels utiles à la réflexion philosophique.

Respectueusement,

Ysengrimus

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Cher Monsieur Ysengrimus,

Fichtre! Vous semblez en savoir des choses!

La connaissance IMPLIQUE donc, dites-vous, une conscience et une réalité objective extérieure. Cette copule —implique— est admirable. Ce serait donc parce qu’il y a connaissance qu’il y a aussi «réalité objective extérieure». Ai-je bien compris?

Et cette réalité —juste retour des choses— est intégralement connaissable, même si elle n’est jamais intégralement connue! Dites-moi donc, entre nous: comment avez-vous su que cette partie de la réalité qui n’est jamais connue est néanmoins intégralement connaissable? La partie connaissable et connue fournirait-elle sur la partie inconnue de quoi en inférer qu’elle est connaissable? J’en suis ébloui!

La «praxis», j’avoue que ça me plaît. Chez moi (dans la Grèce antique), on opposait la praxis (l’action) à la connaissance et à l’être. Pour vous, ce serait la source de la connaissance. Je suis prêt à admettre qu’elle nous forge probablement l’esprit et que ce que nous pensons, disons et faisons doit beaucoup à l’influence de ce qui nous entoure et de ce qui nous a entouré. Mais je ne vois pas de connaissance dans tout cela, si ce n’est ce «savoir-faire» dont je parlais dans mon dernier courrier. (Votre époque appréhende facilement le savoir comme quelque chose qui a trait à la technique. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’à mon époque, il s’agissait de tout autre chose. À praxis différentes, conceptions différentes…) C’est plutôt de l’opinion, de la doxa, des faux savoirs…

Quant à la conscience collective, la preuve de son existence mérite peut-être plus qu’un simple rappel! «Rappelons que la conscience opérant la connaissance étant toujours collective…», écrivez-vous. Tout doux, cher Monsieur Ysengrimus! À moi qui l’ignore, ne le rappelez pas: prouvez-le! Votre «rappelons» laisse abusivement entendre que si l’on avait omis de prendre en compte la conscience collective (et le caractère indirect des connaissances), ce serait par simple distraction, tant il s’agirait là d’évidences.

Permettez-moi d’admirer votre façon de proclamer vos certitudes et de renvoyer les certitudes d’autrui au rayon des foutaises, voire au rayon des curiosités exotiques. N’y aurait-il pas là un de ces effets de lucidité et d’aveuglement croisés, caractéristique de l’estime bien peu critique que l’on porte si volontiers à nos propres opinions?

Pyrrhon

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Excellent Pyrrhon,

La fumée implique du feu; un arbre implique un sol fécond; nous pensons, cela implique que nous sommes. Et ces trois aphorismes, qui sont de fait non de logos, ne sont pas réversibles. Vous jouez de la possibilité —toute verbale— d’une ambivalence dans la direction du mouvement implicatif. Pas de cela entre nous! D’où découle la présente glose de ma position depuis votre formulation: c’est parce qu’il y a réalité objective extérieure à notre conscience (sans guillemet!), qu’il y a connaissance. Cet aphorisme, encore une fois non réversible, fonde une dissymétrie entre être et connaître, au profit du premier terme. Pas de lumière sans source de lumière. Mais la lanterne peut rester éteinte…

«Comment avez vous su?…» Je formule ici moins un savoir empirique direct qu’une prise de partie axiomatisée. Le caractère intégralement connaissable du réel est mon hypothèse de départ. Et certes, la partie connaissable et connue fournit sur la partie inconnue de quoi inférer qu’elle est connaissable. C’est superbement formulé. Vous êtes un Maître. La chose en soi kantienne figure dans mon organon, mais l’agnosticisme kantien demeure au vestiaire.

Ce «rappel» du caractère collectif de la connaissance, de la «conscience collective» dans votre formulation, reprenait simplement son énoncé initial dans ma propre formulation. L’idée est novatrice, j’en suis fort avisé (et fier de l’être!). La prouver? Savez-vous que le héros Achille court plus vite qu’une tortue, que l’eau humecte, que la poussière du chemin vole au vent les jours de soleil? Je le sais aussi, comme des millions d’autres. Voilà notre collectif connaissant…

La formulation «curiosité exotique» est vôtre. Pour ma part, je ne connais pas meilleure stimulation gnoséologique qu’une belle foutaise bien ficelée. Croyez-vous que notre présente action mutuelle prouve autre chose? Tant et bien que, pour continuer sur cette lancée, je vous renvoie le refrain: comment savez-vous, vous, qu’il n’y a rien?

Respectueusement,

Ysengrimus

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Cher Monsieur Ysengrimus,

Je prends bonne note du sens dans lequel doit s’entendre l’implication dont vous parlez: c’est donc —selon vous— parce qu’il y a «réalité objective» qu’il y a connaissance.

«La fumée implique du feu; un arbre implique un sol fécond; nous pensons, cela implique que nous sommes», ajoutez-vous… avec la tranquille assurance de celui qu’aucun doute n’effleure. Et d’affirmer en passant que ces trois aphorismes «sont de fait non de logos». En langage courant, on a l’habitude de distinguer les jugements de fait et les jugements de valeur. Selon ce critère, vos deux premiers aphorismes sont des jugements de fait. (Laissons provisoirement le troisième de côté; j’y reviendrai peut-être dans un prochain courrier.) Mais lorsque vous dites qu’ils sont «de fait non de logos», vous paraissez dire que ces aphorismes sont à ce point de l’ordre du simple constat qu’ils échappent en quelque sorte au langage pour adhérer indissolublement à la réalité objective dont ils témoignent. Or, «la fumée implique du feu» n’est pas un constat capté par les sens, mais bien plutôt l’affirmation d’un rapport de causalité qui peut se traduire comme suit: s’il advenait que je constate de la fumée, je serais EN DROIT de penser qu’il y a du feu.

La question qui se pose ici est de savoir DE QUEL DROIT penser qu’il y a du feu. Autrement dit, lorsque je désigne la cause d’un événement, le fais-je en vertu d’une nécessité dont je comprends les impératifs ou simplement pour tenir compte de la constance que j’ai cru déceler entre cette cause et son effet? Cause et effet, qu’est-ce que cela veut dire? Le principe de causalité —sur lequel repose la démarche scientifique— est-il approprié au réel?

Retournons à Kant (celui de La Critique de la raison pure, bien sûr) puisque vous vous en revendiquez. Kant écrit que le concept de cause «exige absolument qu’une chose A soit telle qu’une autre B en dérive «nécessairement» et suivant une «règle absolument universelle» (Critique de la raison pure, trad. Tremesaygues-Pacaud, 10e éd., PUF, Quadrige, 1984, p. 104). Or, en y réfléchissant bien (Si je dis «en y réfléchissant bien», ce n’est pas pour laisser entendre que les difficultés dont je vais parler échappent à ceux qui ne réfléchissent pas —ou pas suffisamment—, mais bien pour marquer à quel point vous êtes tous tentés —à l’époque où vous vivez— d’ignorer ces difficultés, tant le principe de causalité apparaît fécond, et donc fondé, à ceux qui assimilent la démarche scientifique à la voie vers la vérité), on est amené à constater que cette définition se heurte à deux difficultés fondamentales.

Première difficulté: une chose A d’où dérive une chose B. Comment une chose B, qui n’est pas A, peut-elle dériver de A? Il faudrait pour cela qu’il y ait «plus» dans l’effet que dans la cause. Et d’où vient ce «plus»? Pas de A. Car, s’il s’y trouvait, A mériterait d’être appelé B. De rien, alors. Si quelque chose naissait de rien, ce quelque chose serait sans cause. Parménide déjà allait dans ce sens. Lucrèce aussi qui a écrit: «Le principe qui nous servira de point de départ, c’est que rien ne peut être engendré de rien par l’effet d’une puissance divine» (De la nature, trad. H. Clouard, Garnier-Flammarion, GF 30, 1964, p. 22). Descartes ne dit pas autre chose: «…si nous supposons qu’il se trouve quelque chose dans l’idée, qui ne se trouve pas dans la cause, il faut donc qu’elle tienne cela du néant» (Méditation troisième, Aubier, 1951, p. 162). Il y aurait donc autant dans l’effet que dans la cause. Et le principe de causalité serait donc un principe d’identité (Les principes « premiers » de la science post-cartésienne sont d’ailleurs tous des principes de conservation: conservation du mouvement, conservation de la masse, conservation de l’énergie, etc). Somme toute, chaque chose restant ce qu’elle EST, quoi que révèlent les apparences, il ne se passe rien. Et puisque l’effet ne diffère pas de la cause, il n’y a pas de cause. Et rien ne bouge… Et pourtant, tout bouge!

Deuxième difficulté: nécessairement. Si une chose B, qui n’est pas A, dérive de A, elle est différente de A. Cette différence exclut qu’il soit possible d’expliquer en quoi et comment B dérive de A. J’entends par «expliquer» donner à comprendre pourquoi B dérive de A. Tout au plus puis-je constater que B dérive de A. l’aurais-je constaté un nombre très élevé de fois, je ne puis cependant exclure qu’il advienne une occurrence où B dérive de Z. Sommes-nous des millions à «savoir» «que le héros Achille court plus vite qu’une tortue, que l’eau humecte, que la poussière du chemin vole au vent les jours de soleil» que je ne sais pas si cela restera vrai, puisque je ne sais pas pourquoi cela s’est ainsi produit jusqu’aujourd’hui. Ce savoir ne contient pas de vérité. L’effet n’est donc pas nécessaire; il est contingent.

«Tout s’écoule» selon Héraclite. Et Montaigne d’insister: «Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse: la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Égypte […]. La constance mesme n’est autre chose qu’un branle plus languissant.» («Essais», textes établis par Thibaudet et Rat, Gallimard, La Pléiade, 1962, p. 782) Voilà peut-être ce que l’ÊTRE nous empêche de voir (Voilà pourquoi surtout j’ose dire que, là où certains placent l’ÊTRE (derrière l’apparence), je ne vois RIEN. Ce qui ne veut évidemment pas dire que je SAIS qu’il n’y a rien). Voilà peut-être ce que le langage masque. Voilà peut-être à côté de quoi l’on passe lorsqu’on parle d’une chose A et d’une chose B, inventant des choses qui SONT, qui restent ce qu’elles sont, en dépit du «continuum» qu’évoque Nietzsche. «Un intellect qui verrait la cause et l’effet comme un « continuum », non pas à notre manière comme une division et un morcellement arbitraires, qui verrait le fleuve des événements, rejetterait le concept de cause et d’effet, et nierait toute conditionnalité» (Cité par Marcel Conche in L’aléatoire», PUF, Perspectives critiques, 1999, p. 188) Dire que tout est déterminé, à la manière des stoïciens, ou dire que tout est aléatoire, n’est-ce pas dire la même chose: «nous n’avons aucune communication à l’estre…» (Montaigne, op. cit., p. 586) c’est dire de la même façon que nous ne pouvons dire l’un plus que l’autre.

Le principe de causalité, qui nous aide tant à faire du pain et à construire notre maison, ne nous est d’aucun secours pour atteindre la vérité tragique de l’homme. Nous nous berçons pourtant facilement de l’illusion qu’il peut nous guider jusque là. qu’il est difficile de «dépouiller l’homme»!

Cher Monsieur Ysengrimus, polémiquer en philosophie est à certains égards plus violent que polémiquer en politique ou en affaires. Car si nous voulons discuter philosophiquement, il faut mettre «en jeu» ce qui nous relie à la vérité. Et l’ardeur que nous pouvons mettre à défendre nos vues ressemble alors parfois à l’ardeur que nous pouvons mettre à sauver notre vie. Tant la vérité et la vie ne font qu’un.

Voilà pourquoi je suis porté à croire que la philosophie ne conduit pas à la sagesse, mais plutôt qu’elle postule la sagesse. Pour accepter de mettre «en jeu» le rapport qu’on entretient avec la vérité, il faut accepter de mettre en suspens le rapport qu’on entretient avec ses intérêts contingents (familiaux, professionnels, sociaux, etc.). Pour accepter d’explorer nos désaccords sur ce qui fonde notre rapport à la vérité —exploration épique s’il en est— il faut s’armer, de sagesse à tout le moins. Car peut venir le moment où l’un de nous —tel Achille répondant à Lycaon— dira à l’autre:

«Va, mon ami, meurs à ton tour. Pourquoi gémir ainsi? Patrocle aussi est mort, qui était bien meilleur que toi.» («Iliade», XXI, 106-107)

Pyrrhon

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À Ysengrimus, salut!

Réflexions faites, je voudrais revenir sur les propos que je vous ai tenus au sujet du caractère violent de la polémique philosophique. Je crains qu’ils soient mal compris.

Lorsque je dis que polémiquer en philosophie est à certains égards plus violent que polémiquer en politique ou en affaires, je veux dire que la polémique philosophique nous expose au «franc parler» (parhèsia) cher à Diogène et réclame de «blesser» sans ménagement l’autre pour ne pas taire ce que nous pensons vrai. Voilà d’ailleurs pourquoi il n’est pas opportun de philosopher avec n’importe qui (contrairement à ce que faisait Diogène).

Mais loin de moi l’idée que la polémique philosophique serait source de malheurs comme peuvent l’être la guerre, le pouvoir ou l’argent. Et ce disant, j’inclus dans le pouvoir cet ascendant que confère l’orthodoxie idéologique, laquelle n’a pas fini de répandre la mort et la misère.

Lorsque j’ai cité Homère («Va, mon ami, meurs à ton tour…»), il s’agissait d’insister tant sur le fait que, en philosophie, il ne sied pas de s’épargner que sur le caractère universel et inéluctable de la mort. L’Iliade illustre admirablement le rôle du politique dans les malheurs du monde. Imaginez simplement que les dieux qui y figurent tiennent le rôle des politiciens et vous découvrirez qu’Homère avait compris le politique bien avant Machiavel. Zeus y est un symbole de justice et de loyauté, mais c’est lui qui manigance la rupture du pacte (dont il était le garant) pour que, après le duel entre Pâris et Ménélas, la guerre reprenne. Le Prince n’aurait pas agi autrement.

Pyrrhon

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«Et pourtant, tout bouge!» Y compris notre connaissance de ce qui bouge. Grand merci de m’avoir instruit, y compris par l’anti-exemple scolastique (cette pluie de citations pour nier la connaissance indirecte qu’on mobilise pourtant si intensément) et la (re)découverte de la superficialité empirique de tous paradoxes.

Ysengrimus

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Tiré de l’officine (du pastiche anonyme) de Pyrrhon dans l’ancien site interactif (non wiki) DIALOGUS (échanges intitulés Les sceptiques modernes et Kant, sceptique?). René Podular Pibroch est un des pseudonymes de Paul Laurendeau et Ysengrimus (Paul Laurendeau) s’appelle là-bas, Éloi Morin.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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POUR L’AMNISTIE (Victor Hugo, 1876)

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2016

Hugo-amnistie

Je vous invite à la lecture ou à la relecture de Pour l’amnistie, discours prononcé il y a exactement cent-quarante ans, en mai 1876, par Victor Hugo devant le Sénat de la République Française en faveur de l’amnistie générale des communards de 1870-1871. Nous le présentons ici en deux versions, la version annotée/corrigée par l’orateur et la version telle qu’elle fut effectivement prononcée publiquement.

En 1876, Victor Hugo a soixante-quatorze ans. C’est déjà un vieux routier de la vie publique (il fait grosso modo de la politique, avec des bonheurs variables, depuis qu’il a été nommé Pair de France par Louis-Philippe en 1845). Implacablement, sa force tranquille est quelque peu lisérée d’une certaine lassitude désillusionnée. Mais la ferveur généreuse et la «filière populaire» de l’auteur des Misérables sont parfaitement intactes et sa requête inconditionnelle en faveur d’une amnistie intégrale des communards en fait ici foi. La conjoncture dans laquelle Victor Hugo prononce ce discours est toute particulière et, l’un dans l’autre, finalement assez favorable à un épanchement des nuances quasi byzantines de sa sensibilité politique multiforme. Nous sommes sous une Troisième République encore naissante MAIS sous la houlette d’un Président du Conseil qui est un royaliste explicite, le bien nommé Patrice de Mac-Mahon, MAIS qui ne fait rien de net pour re-restaurer la susdite monarchie (J’y suis, j’y reste… semble bien être un aphorisme s’appliquant autant à l’enceinte de Malakoff qu’aux sommets du pouvoir constitutionnel, toute ironie à part). On sait aussi que le profil des options politiques de Victor Hugo est particulier. Du temps de Danton, de Robespierre et de Lafayette on l’eut appelé un anglomane, un promoteur d’une monarchie constitutionnelle à l’anglaise. Aujourd’hui (1876) il est une sorte d’orléaniste gauchisant (ce qui le positionne à peu près au centre du camembert), un fidèle de la première heure de la Monarchie de Juillet s’accommodant au mieux d’une république dont l’écheveau reste vivement coloré, tout en contrastes passablement tonitruants mais, finalement, encore bien bleu et blanc quand même, sur son ample centre-droite.

Totor, comme d’aucuns et d’aucunes le surnomment affectueusement, sent parfaitement son hémicycle. Une fois bien campés les appels amples, généraux et abstraits à la compassion et à la pitié envers la masse populaire souffreteuse et privée de ses chefs de familles, il va avancer son argumentation intégrale et inconditionnelle en deux temps. Primo: aux sensibilités républicaines de l’hémicycle, il expliquera que la Grâce, la Grâce Inflexible, celle qui efface non pas la punition mais la faute, fut autrefois un strict apanage royal. Il laisse ensuite frontalement entendre que ce qui procéda jadis du roi procède en ce jour du Peuple et que de ne pas s’approprier le beau geste sublimissime et régalien de gracier c’est tout simplement abdiquer un pouvoir majeur dont le roi autrefois ne se priva pourtant pas. La république vaut-elle moins qu’un roi? Deuxio: chez les monarchistes, sciemment spoliés par ce coup de bicorne pesamment roturier, il attise le souvenir frustré et amer de Napoléon III qu’il présente, sans le nommer (et surtout sans lui assigner de titre autre que celui d’empereur avec un petit «e»), selon une tonalité, là, toute royaliste, comme un aventurier ayant injustement usurpé une posture de prince qui, fondamentalement, ne lui revenait pas, tout en ne se privant pas de commettre les crimes de droit commun les plus grossiers, dont le moindre ne fut pas la catastrophe de la défaite de Sedan devant les Prussiens. Mettant en parallèle les exactions de Napoléon III (vols, meurtres, spoliations etc…) et ceux dont on accusa la Commune de Paris, il ne se gène pas alors pour laisser entendre qu’on couvrit les premier de gloire tout en se refusant de simplement oublier (son mot) les seconds. Équarrir Louis-Napoléon est chose aisée, quasi-consensuelle en fait, en mai 1876, d’autant plus que les bonapartistes sont minoritaires à la chambre et qu’ils n’ont pas trop la cote au sein d’une enceinte à la fois constitutionnellement républicaine et dominée, encore pour un temps, par les orléanistes et les légitimistes (dont Hugo se garde d’ailleurs bien d’attiser la contradiction, pourtant purulente).

Sur la Commune elle-même, Hugo va prudemment éviter les envolées exaltées. Poète plus que philosophe, homme de mots plus que théoricien politique, astucieux plus que conceptuel, il jouera du rapprochement, tout sémiotique, entre Commune, Cité, Urbs pour laisser entendre que Paris ne voulut jamais que ce que voulurent Rome, Londres, autant que le plus modeste des hameaux de nos campagnes: être une commune. Sibyllin, opaque, pour ne pas dire cryptique, l’argument ne dut pas soulever la chambre mais il eut la vertu prudente d’éviter soigneusement d’entrer dans le détail sanglant et compliqué des aléas et des ifs and buts d’une des plus amères guerres civiles de l’Histoire de France. Il semble bien finalement que Victor Hugo n’ait pas obtenu la relaxation des communards avec cette demande d’amnistie là. Elle n’aboutira pas plus que les précédentes; mais la plume qui l’a soutenue lui donne un éclat nouveau, et touche des esprits plus nombreux. Finalement, le 11 juillet 1880, l’amnistie pleine et entière sera votée et prononcée pour tous les faits relatifs à l’insurrection du 18 mars 1871 (Préface d’Allan Erwan Berger).

Le fait est que le père Hugo nous montre, dans ce texte daté mais solide et poignant, malgré tout et par delà les petitesses conjoncturelles, un sens de l’élévation politico-historique et de l’ampleur de vues qu’on jugera imparablement comme peu commun, rafraîchissant, et toujours maximalement salutaire. En effet, il faut bien le dire, notre époque est politicienne, journalistico-minable, socialement mesquine, gangrenée de toutes les partisaneries étroites et veules, ouverte aux coteries les plus étriquées, et philistine-manichéenne à un niveau qui confine à la névrose étranglée ou à la pure cécité intellectuelle collective. Conséquemment, notre époque a indubitablement besoin de s’asseoir un moment sur son petit cyber-strapontin et de prendre quelques minutes pour relire Victor Hugo, homme politique, homme de cœur, fraternel, vrai, grand et franc.

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Victor Hugo, Pour l’amnistie, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF [texte original de 1876 édité par Allan Erwan Berger].

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Quand Belzébuth rencontre Méphistophélès

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2016

Mephistopheles
Dialoque entre Belzébuth (Paul Laurendeau) et Méphistophélès (pastiche anonyme de DIALOGUS) sur un certain nombre de questions de démonologie.

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Méphisto! Ma vieille ganache!

Je suis bien content depuis le temps que je me dandine au sommet du Mont Chauve, scandalisé que je suis par cette affligeante ambiguïté. Je suis une figure issue de Moloch, déité philistine, alors que tu dérives de quelque lutin romain, si je ne dis pas de conneries (n’hésite pas à me corriger publiquement: j’ai le cuir dur). J’en parlais justement l’autre jour avec Satan, qui lui, ça se voit sur sa tronche, est le satyre des Sylves d’Asie Mineure tout craché. Ces connards là nous confondent sans arrêt. C’est purement scandaleux. Je sais aussi sans ambivalence que Lucifer est furax. Le pauvre ne s’en remet tout simplement pas. Tu penses un peu, lui qui était au départ le Christ en personne, le «Porteur de Lumière», excusez moi-caca-d’oie, avant de passer à l’état d’ange obscur et ambivalent émergeant des élucubrations d’Isaïe, puis de plonger, déçu sinon déchu, dans cet enfer outrageant. Et le voilà maintenant qui s’englue aussi à moi, à toi, et à l’autre là, dans leur pandémonium filandreux et déficient. C’est littéralement à se flinguer.

Mais tu vas nous tirer ça au net, mon Méphisto. Maintenant que tu es un caïd, que tu as accès à une tribune de rayonnement respectable, sans doute la meilleure depuis que les sphincters du bon Goethe te servirent de corne de brume, tu vas nous exorciser cette basoche innommable en vitesse, et clarifier ce différend regrettable! La démonologie doit reprendre ses droits, et il faut qu’ils arrêtent de tout amalgamer comme cela à tout bout de psaume. Ça confine à la foutaise pure. Je me fiche de l’âme de ton Faust comme de celle d’un lombric, et les flammes de ma géhenne te roussissent les poils du cul d’indifférence. Méphistophélès, toi qui as du panache, dis-leur un peu…

Ton ami admiratif, et éternel compagnon de débauche,

Belzébuth, seigneur des mouches et démon atrabilaire

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Cher Monsieur,

Je vous sais très savant des choses de l’ombre comme de celles des lumières, grand connaisseur de toutes les philosophies théologiques et éthiques propres à votre monde terrestre. J’admire en vous la futilité des humains, pour qui comptent les années. Vous vous bercez des illusions d’une pensée libre, mais lui tournez le dos aussitôt que le temps se gâche et que l’orage menace. J’en connais de toutes les époques, de votre misérable espèce qui se plaît à écouter aux portes de l’enfer dans l’espoir de frissons passagers, mais sans jamais oser y pénétrer et connaître la vérité.

Votre espèce a la particularité des êtres inférieurs de vouloir expliquer l’étroitesse de leur vision en ramenant à leur niveau ce qui les entoure. Et comme vous êtes habiles en cette matière! Vous vous insérez dans une bulle unique, transparente, increvable et extensible à l’infini, sorte de gobe-tout métaphysique et réducteur de ce que votre imagination ne peut même pas entrevoir. Comme tous les autres, pour dorer votre nullité, vous cherchez à encadrer le chaos. Votre terreur de la nuit éternelle oriente votre esprit jusqu’aux portes de l’ignorance. Oser codifier le mal en lui donnant une lignée bâtarde, une descendance mythologique quelconque, est la marque de votre innocence, pour ne pas dire votre simplicité. Et la délicieuse preuve de ma toute-puissance…

Vos semblables, dans leur balbutiement d’une pensée cohérente, ont tenté de me cerner, de découvrir mes origines afin de pouvoir m’imaginer et de là mieux me contrer. Ils ont voulu connaître ce qui me guidait, me flattait, m’influençait, m’effrayait et me chassait. J’ai eu tous les noms, tous les épithètes, toutes les origines. J’ai eu des frères et des soeurs par centaines, des serviteurs par milliers. Ils ont inventé l’écriture pour me décrire, la musique pour composer des incantations, des prières pour retenir mon pouvoir, et ils sont allés jusqu’à créer le Bien pour tenter in extremis de me réduire à une antithèse. Toujours vous avez échoué, erré dans vos hypothèses et raconté les histoires les plus anguilleuses pour revenir constamment à votre point de départ: l’ignorance.

À présent, et votre lettre le démontre très bien, vous choisissez comme arme la dérision, la familiarité et la négation. Vous vous croyez parvenu à un stade avancé de développement et de spiritualité et vous vous croyez autorisé à clamer votre victoire sur le Mal. Vous croyez que votre invention cent fois millénaire, le Bien, a vaincu. Vous croyez que votre éternité se cache dans la conquête de l’univers et vous espérez ainsi pouvoir me nier.

Je ne suis ni lutin romain, ni ange déchu. Je suis votre miroir, je suis celui qui nie… Ce n’est que justice car tout ce qui existe est digne d’être détruit.

Mes salutations à vous, chasseur de mouches. Et pour faire honneur à votre espèce, continuez de vous asperger les yeux avec votre bombe insecticide. Vous ne risquez rien puisque déjà vous ne voyez rien. Quant à Belzébuth, que vous feignez de connaître, dites-lui de ma part que le diable n’écrit pas au diable et que contrairement à votre Seigneur il n’a pas besoin d’être plusieurs pour réussir à être Un.

Méphistophélès,

L’esprit qui toujours nie

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Sacré Méphi va. Vieille trogne. «Un»: tu m’en passes un papier. Jamais que le même en un mot! Toujours ta bonne vieille dégaine seigneuriale qui pue de la Mâchoire. Mais arrête de déconner! C’est moi Belzé! Ton Bubuth! Les Grandes Folles du Valhallah, la Chasse-Gallerie Ambivalente, le Seau d’Eau Lustrale sur les torches à Prométhée, la poudre scintillante dans les godets à Nicolas Flamel. Enfin, vieille pomme, tu ne vas quand même pas me dire que tu as tout oublié dans tes vapes vitupérantes de Misanthropie Convulsionnaire! C’est la vastité de l’audience qui te dope, ma parole. Internet: le Cimetière de Saint Médard à Méphi. Là où le Cairn du Diâcre Paris est remplacé par un miroir à facettes! Allez, mon Méphi, quitte un peu tes grandes toises. La sonnette de Fin de la Récré de l’Irrationalité a quand même un peu retenti! Choppe un bon bol d’air et répète après moi: Je Suis Un Illusionniste!

Belzebuth, Seigneur des Mouches et Carogne Baratinante

P.S. pour Nier, ça tu Nies Durillon! C’est vu! Mais de là à RENIER tes vieux camarades de Galvaude, il y a quand même une ligne. Tu n’incarnes quand même pas le Mal à ce point là… Ça ne serait pas sport…

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Monsieur,

Je suis perplexe. Votre jeu cache-t-il une terreur quelconque? Vous avez quelque chose à me vendre, votre âme peut-être, et vous n’osez me proposer directement un tel marché? Vous avez besoin de quelque service obscur que moi seul peux offrir? Ne dissimulez donc pas votre timidité dans des échanges vulgaires et trop familiers. Exprimez-vous simplement avec votre coeur et selon votre accoutumance. Car, mettez-vous vraiment à ma place et réfléchissez un instant, que feriez-vous si je vous répondais ainsi: «Belzébuth! Ma couille! Mon miroir grossissant! Quelle joie de te retrouver en aussi grande forme, cher faigneur des mouches!»? Avouez-le, vous chanteriez aussitôt victoire de m’avoir posé ce magnifique lapin. Allons, soyons sérieux, c’est faible, d’un mauvais goût inqualifiable et peu digne d’un mortel tel que vous. De plus, ce n’est pas une manière d’entamer des discussions d’affaires si tel est votre véritable dessein.

Ne cachez pas non plus votre identité en essayant d’usurper celle d’un autre: la mienne, en particulier. Cela pourrait vous jouer de forts mauvais tours et je n’aurais pas à débourser grand écu pour vous faire frire à petit feu l’éternité durant. Certes, vous avez beaucoup de talent, une langue rouge de Cardinal en conclave que vous manipulez, ma foi, avec brio. Ainsi, vous flirtez gentiment avec Brassens en vous prenant pour un mat de cocagne, vous citez des ouvrages savants pour persécuter ce pauvre Céline, vous piquez Heidegger avec volupté sur la philosophie humanitaire du National-Socialisme et vous lavez les mains de Pilate en portant pour lui un casque de légionnaire. Puis, étrangement, vous vous couvrez d’un autre plumage pour vous adresser à moi, un peu comme si vous alliez incognito vous dévergonder à un bal masqué. Encore là, cette manière d’agir démontre un trouble certain, un désir inavoué de me demander une faveur, d’intervenir pour régler une situation délicate.

Permettez-moi de vous dire qu’il ne s’agit pas de la meilleure façon de me flatter et d’obtenir quelque privilège. Je me considère donc magnanime en me limitant à vous demander simplement qui est le véritable illusionniste dans cet échange épistolaire…

Je constate également que vous n’avez pas entièrement saisi l’objet de ma première lettre. J’ai cherché à être clair pourtant. Je n’incarne pas le Mal et c’est là que vous faites tous fausse route: je le suis totalement et entièrement. Le reste, les bons sentiments, les droits de la personne, la démocratie et les autres élucubrations propres à votre époque me laissent entièrement froid, si je peux m’exprimer ainsi. Ce n’est pour moi qu’enfantillage et fanfreluche, de la mauvaise littérature pour âmes perdues afin de se donner bonne conscience et tenter encore de nier ma globalité. Vous tirez vos dernières cartouches, vous donnez votre dernier coup de goupillon, mais je peux comprendre cette attitude de refus, cette fuite perpétuelle pour échapper au destin de votre espèce. Il s’agit de la stratégie que vous avez choisie, elle se défend et correspond parfaitement à votre véritable nature.

Enfin, vous me demandez d’être sport. Allons donc, la conception humaine de cette activité n’est-elle pas encore et toujours basée sur la tricherie, la performance à outrance, l’appât du gain et la gloire à tout prix? Vous ne pouvez vous imaginer le nombre de demandes que je reçois à ce sujet. Laissez-moi vous dire que le vieux slogan romain du pain et des jeux, la populace le réclame plus que jamais. Être sport, cher mortel, c’est jouer ce jeu, ne l’oubliez surtout pas. Mais, si cela vous chante, vous pouvez aussi jouer l’avenir de votre âme avec moi contre un quelconque avantage. Je suis ouvert à toute proposition honnête de votre part.

Méphistophélès,

L’esprit qui toujours nie

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Ah mon bon Méphi. Ça fait plaisir de voir que tu as des lectures… Évidemment ton petit effet d’omniscience énumérative s’en tient strictement à «ses» interventions signées, au détriment de «ses» alias. Diabolique mais vachement empirique quand même… Ah, ah, ah. Vieille barbaque va. Te voilà perplexe en plus. Pas clair tout ça. Remarque on le serait à moins: s’entêter à commercer un objet qui n’existe pas. L’âme. Mais tu m’as un peu cerné, je l’admets. Je cherche quelque chose de toi. Je ne suis qu’un escogriffe dentu et couvert de vermine, qui jette des épouvantails faméliques dans une fournaise inepte. Rien de comparable à la haute mouture, au cépage fin de MOSSIEU Méphi, qui n’aime pas frayer avec le Vulgaire, et s’offusque du Grossier comme un vilain Rastignac de salon-couperose-velour en maraude. Admis: je ne suis qu’un guignol avec, tu le signales pesamment, une main dedans. Alors que toi, c’est autre chose. Tu es une pure catégorie philosophique: le Mal. Excuse-moi-caca. Pas rien, ça! On comprend que tu la ramènes. Un enjeu pareil, ça ne mange pas à la cantine! La catégorie centrale de l’Axiologie. Le Veau d’Or. La Hantise. Tu m’as donc bel et bien cerné. Bravo! Rédition! Je veux quelque chose de mon vieux compagnon, renégat aux oeillères d’or. Une définition, simplement. C’est quoi, ça: le Mal.

Belzébuth, Fâcheux, Raseur, et Seigneur indéfectible des A Rimbaldiens qui bombinent

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Monsieur,

Votre incohérence ajoute nécessairement à la lourdeur de mon style, cher mortel. Avouez que vous devenez de plus en plus confus dans votre cheminement intérieur. Vous contestez, puis vous admettez du bout des lèvres, puis vous abandonnez la partie. Ensuite vous revenez, et vous tournez en rond tel un chien après sa queue. Finalement, vous grimpez, vous redescendez et vous plongez afin de boucler la boucle en vous la nouant autour du cou. À ce que je constate, vous serez bientôt fin prêt pour le grand passage.

Vous ne voudriez tout de même pas que je m’attarde à divulguer votre intimité juste pour satisfaire ma vanité. D’ailleurs, je doute fortement que mon éditeur laisse passer des étalements de ce genre. Nous sombrerions rapidement dans un niveau d’échange peu souhaitable, même si cela n’est pas dénué d’intérêt. Il me semble que vous agissez comme un curé de campagne quelque peu frustre qui cherche à faire le plein de fidèles. Le problème, c’est que vous avez égaré le mode d’emploi sur le contrôle et la harangue de vos ouailles, troupeau bêlant de peur ou soupirant d’aise, tout dépendant de l’origine des indulgences. Peut-être cherchez-vous le chapitre concernant les douceurs du paradis? Et vous ne trouvez que celui des enfers? Cherchez encore! Vous n’y êtes pas tout à fait…

Vous me traitez de collet monté maintenant. Songez que cela est peut-être voulu et que c’est sous cette forme que j’ai décidé de m’adresser au pauvre mortel que vous êtes. Je vous suggère, dans tout ce bavardage inutile, de ne pas oublier le nom et le titre de votre interlocuteur. Car je n’ai pas du tout l’intention de m’abaisser à un niveau de langage inférieur uniquement pour vous faire plaisir. D’ailleurs, à admirer votre approche à mon endroit, il me semble avoir eu tout à fait raison.

Le fait de ne pas croire à l’âme m’importe peu. Ce n’est pas mon problème, mais le vôtre. Que vous le vouliez ou non, le simple geste de vous adresser à moi démontre tout de même un certain intérêt pour la chose. Je dirais qu’une couche épaisse et graisseuse de poussière judéo-chrétienne vous colle toujours à la peau. Par contre, Je comprends fort bien qu’il soit difficile de faire fi du passé et de renier ses origines culturelles du revers de la main. Il importe, cependant, d’avoir la modestie de l’admettre. Ainsi, dans votre cas précis, cela expliquerait en partie la singularité de vos propos. Mais ne vous en formalisez surtout pas car, quoi qu’il arrive, je serai près de vous lorsque le temps sera venu de recueillir votre dernier souffle. Et là, vous et moi, face à face, nous verrons tout cela dans les détails.

Quant à vendre des choses qui n’existent pas, permettez-moi de vous signaler que votre espèce est passée maître en la matière. Je n’ai plus rien à lui apprendre à ce sujet. Et qui plus est, je trouve que cela frise parfois le mauvais goût et la stupidité chronique alors que moi, je me limite habituellement à des valeurs plutôt nobles: l’esprit, l’âme, la Foi et l’éternité. Admettez que mes attentes, contrairement à celles de votre genre, ne sont nullement à prétention mercantile. Je ne trafique pas n’importe quelle peccadille afin de satisfaire des intérêts bassement populaires.

Le Mal? Contemplez-vous dans un miroir et vous me reconnaîtrez. Regardez-vous vivre et agir et vous me rejoindrez. Admirez l’évolution de votre humanité et vous comprendrez que le Bien n’est que théâtre, variété, opéra bouffe que vous entretenez avec fierté pour chasser l’ennui qu’engendre votre médiocrité. Le Mal, c’est l’atmosphère qui entoure votre planète et que vous respirez avec bonheur; c’est ce qui assure la survie et la grandeur de votre minable existence.

C’est aussi l’accumulation millénaire de votre prétention à me surpasser tout en me craignant. À présent, c’est votre hypocrisie à vouloir me nier pour asseoir la totalité de votre domination sur l’univers et ne la partager avec nul autre que votre suffisance. Vous enrobez vos philosophies de chansonnettes à la mode en les érigeant en dogmes immuables. Vous construisez vos civilisations sur le sang, le mensonge et la haine. Et pour vous donner bonne conscience, pour couvrir l’odeur de putréfaction qui remonte des fondations, vous dressez des palais à la gloire de la paix, de l’amour et de la vérité. Vous me faites… divinement rire.

Le Mal, c’est le cuisinier qui a concocté le potage engendrant votre émergence. Allez, multipliez-vous et que Dieu vous conserve à son image. Vous êtes presque à point pour la grande dégustation.

Méphistophélès,

L’esprit qui toujours nie

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Merci mon Méphi. La poussière judéo-zinzin du Marchand-de-sable Méphi vient de me gicler dans les yeux et j’en tombe endormi raide. À une prochaine.

Belzébuth, seigneur incontesté de celles qui craignent le Fly-Tox pédantesque à l’élégant renégat Méphi…

Enculade-de-mouches

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Êtes-vous encore marxistes?

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2016

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Le Capital de Karl Marx (écrit en 1867) est un ouvrage copieux et difficile à lire. Il en est ainsi à cause de raisons que je vais expliquer dans une petite minute. Pour le moment osons un mot de synthèse sur Le Capital. En un mot donc, et sans fioriture, la position fondamentale qui fonde l’opus principal de Karl Marx (1818-1883) est que l’organisation de notre vie matérielle détermine les replis les plus intimes de notre conscience et de notre vie intellectuelle et mentale. Les êtres humains configurent et manufacturent leurs conditions d’existences et se donnent ensuite les lois qui les légitiment, les cultes qui les sacralisent, l’esthétique qui les anoblit. On a beaucoup dit, à cause justement du contenu factuel du Capital, que Marx ramenait tout à l’économie, que sa doctrine, pour reprendre un mot qu’on utilise souvent pour décrire sa théorie, était un «économisme». C’est inexact. Ce que Marx dit –et tente d’assumer dans Le Capital– c’est que comme l’organisation de la vie matérielle en perpétuel développement historique détermine notre conscience, il faut étudier l’économie politique (plutôt que le droit, la métaphysique ou la théologie) pour comprendre comment le monde se transforme et comment on peut intervenir sur cette transformation. Mais des pans entiers de ce que l’on nomme fort vulgairement «économie» sont en fait déterminés par les conditions matérielles d’existence plutôt que déterminants sur elles. La Bourse en est un exemple patent, qui suit servilement et irrationnellement les tendances de la production plutôt qu’elle ne les suscite.

Maintenant, si Le Capital est si ardu à lire, c’est à cause d’une des forces de Marx qui était aussi une de ses faiblesses. Il lisait cent fois plus qu’il n’écrivait. Il dépouillait vingt ouvrages pour écrire dix lignes. Il avait une compulsion maladive à l’exhaustivité. Et cette exhaustivité de connaissance, il tenait à en reproduire la teneur dans le produit littéraire fini. Ainsi, Le Capital est gorgé de ces précieux matériaux économiques tirés de la fameuse bibliothèque du British Museum de Londres. Comme, en plus, l’ouvrage procède à une critique de toute l’économie politique antérieure, Marx mobilise (et cite), questionne et altère un volumineux ensemble de connaissances qui ne tombent pas immédiatement sous le sens pour le lecteur contemporain. De tout cela, il résulte implacablement que les arbres empêchent un peu de voir la forêt, dans ce gros traité d’économie politique. Toutes les formidables intelligences qui se réunissaient régulièrement chez Marx, vers 1878, dans sa petite maison de Maitland Park, le lui disaient sans arrêt. Le cordial Friedrich Engels (1820-1895) se sacrifia intellectuellement à rendre la pensée de Marx plus accessible. Il le fit notamment, d’une façon globale et synthétique, dans son essai mordant et caustique contre Ernst Dühring (1878). C’est aussi Engels qui paracheva Le Capital à partir des matériaux laissés par Marx après la mort de ce dernier. La Baronne Jenny von Westphalen (1814-1881), l’épouse de Marx, le très grand amour de sa vie, fut une des critiques les plus explicites du foisonnement démonstratif de Marx. S’il y a un être humain qui a lu et profondément compris la totalité de l’œuvre marxienne, c’est bien Jenny von Westphalen. Un texte de Marx n’était pas fait quand il n’avait pas reçu son satisfecit, le seul vrai imprimatur gouvernant intellectuellement Marx. Jenny était aussi une des seules personnes arrivant à décoder la main d’écriture de Marx. Ceci fit d’elle sa copiste quasi exclusive. Les trois filles de Marx finalement, Jennychen Longuet, née Marx, Laura Lafargue, née Marx, et Eléanor Marx étaient des ferrailleuses de première qui ne laissaient pas une pierre non retournée dans l’édifice mouvant de toutes les réflexions verbales, libres, débridées de leur père. Elles étaient de solides commentatrices, intellectuelles et humaines. L’effort conjuré de toutes ces personnalités fortes contribua à la source, comme celui de millions de travailleurs et de travailleuses par la suite, à rendre la pensée de Marx finalement discernable. Et les principes de celle-ci finirent par se dégager avec une rigoureuse netteté. Et au jour d’aujourd’hui, ces principes ne seraient plus avec nous? Bon, il faut voir…

Une des conséquences directes de la position théorique fondamentale de Marx est qu’il n’y a pas de concept stable, que toute idée «métaphysique» se développe comme halo des conditions matérielles qui l’engendrent. Il inverse son maître à penser Hegel (1770-1831) dans une perspective matérialiste, tout en continuant de s’inspirer de lui. Prenons un exemple: l’idée de justice. Au Haut Moyen-Âge, quand un conflit foncier éclatait entre deux hommes de guerre, la pratique voulait qu’on les enfermât sous un petit chapiteau et les laisse combattre à l’épée courte. Il était reconnu que la justice était du côté du vainqueur, dont le bras avait été guidé par un dieu. Empêcher un homme d’assumer ce rituel combatif aurait été perçu comme une grave entorse à la justice et au droit. Une autre coutume voulait que le meurtrier d’un homme pouvait se dédouaner de toute contrainte en payant à la famille de l’assassiné le wergeld, une sorte de compensation à la mort violente. Ces coutumes se perpétuent aujourd’hui mais sont soit illégales (le duel) soit encadrées dans un dispositif social intégralement distinct, qui altère complètement l’idée de justice qui y est reliée. De nos jours on compense financièrement après des poursuites pour sévices, mais cela ne s’accompagne plus du moindre dédouanement moral. L’idée de justice du capitalisme monopolistique et celle des hobereaux moyenâgeux n’a tout simplement rien en commun. Le développement des conditions matérielles d’existence les relativise radicalement. On peut aussi citer brièvement la notion de «droit d’auteur» que les scribes de l’Antiquité, du Moyen-Âge, de la Renaissance auraient considéré comme une ineptie incompréhensible, et que les hommes et les femmes de l’ère du ci-devant Internet finiront bien aussi par mettre en charpie.

Voilà pour le fondement, pour la base de l’édifice du Capital. Maintenant on peut toujours concentrer notre attention plus spécifiquement sur les grands principes de la doctrine économique formulée dans le susdit Capital. En sabrant dans le détail fourmillant, on peut même justement, si c’est une stimulation pour nous tous, faire la chose en soulevant la question ritournelle de savoir si lesdits principes sont toujours valides en notre temps. Testons-en benoîtement la validité par quatre petits paquets de questions que je vous pose très respectueusement, chers lecteurs et lectrices. Cela pourrait indubitablement s’intituler: Êtes-vous encore marxistes?

1- Considérez-vous toujours que l’action de grandes forces objectives historiques plus vastes que les consciences déterminent le développement des sociétés? Que, dans ces dernières, l’action des «grands hommes» n’est jamais qu’un symptôme, qu’une conséquence déterminée par le mouvement des masses?

2- Jugez-vous toujours qu’une société produit des contradictions internes qui, utiles dans une certaine phase de développement, finissent par lui nuire, et la mener à sa perte? Exemple: la soif de profit, grand stimulateur du capitalisme industriel finit par étrangler l’industrie même, quand il devient plus important de mettre sur le marché un produit profitable que de bonne qualité parce qu’inusable, performant, ou supérieur. Le profit bancaire, basé sur la circulation des capitaux, dégénère en extorsion usuraire quand ses gains ne se font plus par l’investissement productif mais par la multiplication des frais aux usagers et des embrouilles spéculatives abstraites.

3- Croyez-vous toujours à l’existence de l’extorsion de la plus-value, c’est-à-dire au fait qu’une entreprise ne survit que si elle s’approprie une quantité de surtravail issu de son secteur productif et l’accumule dans son secteur non productif? Considérez-vous qu’il y a toujours une séparation entre ceux qui produisent et ceux qui possèdent la richesse produite? Jugez-vous en votre âme et conscience que les travailleurs sont exploités, mais surtout que le capitalisme est voué à les exploiter ou à s’autodétruire?

4- Croyez-vous au caractère transitoire et historiquement limité des classes sociales, ce qui implique que la société de classe elle-même pourrait en venir à disparaître, très probablement suite à une série de chocs violents, de nature révolutionnaire? Êtes-vous de l’opinion voulant que la monnaie, les bons et les assignats, seront un jour des objets de musée comme la couronne, le sceptre, l’épée et l’écu du hobereau?

Si vous répondez «oui» à ces quatre questions, c’est que la pensée mise en forme dans Le Capital peut encore vous stimuler dans vos analyses. Si vous répondez «non» de cœur à une seule d’entre elles, il faut vous demander si vous avez déjà simplement compris ou accepté la racine de la conception marxiste de l’histoire. Voilà. Tout simplement. Alors amis lecteurs, amies lectrice, au jour d’aujourd’hui, êtes-vous encore marxistes?

Et, bon, voyons un petit peu maintenant, en neuf mèmes, ce que Karl Marx (1818-1883) nous dirait de la conjoncture mondiale actuelle:

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Paru aussi dans Les 7 du Québec ici et ici

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L’intelligence de Mahomet

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2016

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Quand on prend la mesure de l’apport culturel et intellectuel de l’Islam, la première figure qui prend de l’importance aux yeux de celui ou celle qui découvre cet univers unique, magnifique, c’est la figure de Mahomet (570-632). À travers le récit hagiographique, dont la lourdeur nuit passablement à l’image historique du fondateur de l’Islam (bien plus qu’elle ne la sert), on arrive malgré tout à prendre la mesure d’un personnage extrêmement intéressant, humain, solide, articulé, fin, patient, modeste et, disons le mot: aimable.

On parle d’abord d’un enfant n’ayant pas connu son père et dont la mère est morte quand il était fort jeune. Élevé par son grand-père, puis par un de ses oncles, il n’attire pas spécialement l’attention des membres de sa tribu ou de la communauté plus large. C’est assez jeune, dans la vingtaine, qu’il devient pourtant l’intendant commercial de la notable mecquoise Khadîdja bint Khuwaylid (555-619). Khadîdja était tellement riche, disent les textes, que quand les Mecquois regroupaient leurs caravanes dans le désert, celle de Khadîdja était plus grande que celles de tous les autres Mecquois réunis. C’est ici quand même qu’on commence à froncer le sourcil. Comment un homme si jeune a-t-il pu accéder à des fonctions commerciales si sensibles et si importantes si vite. Ça sent déjà un petit peu le surdoué sur les bords. Il semble que Mahomet avait une conception élevée et solidement rationnelle du commerce. Ainsi, il ne trichait jamais dans les transactions et respectait toujours strictement ses engagements contractuels. C’était là une chose hautement inhabituelle. Les Arabes de cette époque fonctionnaient par tribus distinctes et ce qui avantageait une tribu spécifique primait souvent sur toute autre priorité, même celle d’éviter de tourner les coins ronds dans une entente de négoce. Il y avait alors une petitesse sectaire, un sens compulsif de la courte vue commerciale (et politique) dont Mahomet s’extirpait comme naturellement, déterminé par un dispositif historique profond, qui ne faisait encore que poindre. Cette tête pensante a représenté un ordre social nouveau bien longtemps avant de s’en aviser consciemment. Aimant le bel ouvrage, Mahomet, l’intendant de caravane, semble n’avoir eu comme priorité d’action rien d’autre que le négoce rondement mené et le bon commerce. Ceux-ci valaient en soi, comme principes supérieurs, susceptibles d’engendrer prioritairement le bien commun et, corollairement, la satisfaction mutuelle des contractants. Menés adéquatement, efficacement, de façon limpide et sans embrouille, les échanges de biens et d’idées finissent par apporter une bonification matérielle à tous. La bonification spirituelle: à l’avenant.

En s’imprégnant de la documentation, on finit par comprendre que la réputation d’honnêteté et de rigueur de Mahomet, intendant de caravane, ne venait pas d’une bonté un peu creuse, qui aurait été la bonasserie du charbonnier, mais bien plutôt d’une intelligence profonde, abstractive, un sens impérieux des priorités supérieures, mutuelles, communes, globales. Quoi qu’il en soit, cette intelligence, ce tact et cette sensibilité envers les besoins et les soucis de toutes les parties d’une négociation devaient avoir un haut potentiel séduisant… attendu que sa patronne devint éventuellement son épouse, dans des conditions, il faut le dire sans hésiter, particulièrement touchantes et romantiques. Mahomet n’a alors que vingt-cinq ans, la dame en a quarante et nous avons parlé de cette magnifique histoire d’amour, une des plus belles et des plus biscornues, atypiques et curieusement modernes de l’histoire orientale.

Mais retrouvons Mahomet à quarante ans. Toujours mecquois, mari et père, il est gras dur. Prospère, il pourrait en avoir rien à foutre et continuer de filer les vingt-cinq années qu’il lui reste à vivre en se la coulant douce et sans se faire chier. Mais qui dit intelligence supérieure dit aussi hantises supérieures. Et il faut reconnaître que La Mecque pose un défi intellectuel très particulier. Immense carrefour caravanier, place commerciale suprême des Arabes, cette ville vénérable incorpore, comme fatalement, dans son fonctionnement municipal profond, l’accueil. Toutes les tribus de la Péninsule Arabique y convergent périodiquement, en bonne méthode, pour s’y adonner à des activités complexes et diversifiées qu’on peut rapprocher, dans le cadre du Moyen-âge occidental, par exemple, des Foires de Champagne. Tous ces gens parlent, grosso modo, la même langue. Ce qui les unit plus que tout c’est d’ailleurs justement cela, la langue, la capacité qu’ils auraient tous, sans distinctions tribales, à décoder un texte unique. Les rapprocher, c’est leur parler ou leur écrire (notamment des contrats… les arabes du septième siècle sont déjà très contrats). Malgré cette langue commune, fait ethnoculturel ancien fortement homogène qui ne peut manquer d’intriguer un observateur ayant beaucoup communiqué et voyagé, comme Mahomet, tout divise les Arabes. Obligations envers le clan, politique tribale, concurrence commerciale, guerroyage et rapines (des commerçants se volent leurs marchandises entre eux, c’est une contrainte qui les détermine beaucoup plus radicalement qu’elle ne déterminerait des agriculteurs ou des artisans), et surtout: religion. L’espace de synthèse intellectuelle cardinal des hommes et des femmes du Moyen-Âge, l’espace du cadre de représentations religieuses, est, pour le moment, totalement conflictuel, chez les Arabes.

Les Arabes contemporains de Mahomet sont ce qu’il convient d’appeler des polythéistes éclectiques. Chaque clan adore une déité spécifique, souvent représentée par un objet artistique anthropomorphe (statue, bas-relief, tableau). On dit de ce polythéisme qu’il est éclectique (et non unifié comme ceux des grecs ou des Hindous, eux-mêmes graduellement stabilisés dans des mythologies organisatrices) parce que ce polythéisme est sans panthéon. La seule tentative connue d’unifier la doctrine des croyances des Arabes avant l’Islam se matérialise dans la Kaaba, grand espace commun des cultes, sorte de temple à la fois neutre et multi-tâche, mis en place de longue date à La Mecque pour calmer les ardeurs et atténuer la bisbille entre groupes commerçants de passage, aux cultes incompatibles. C’est le syncrétisme absolu mais hyper-relativiste et vide de segments de peuplades isolées voués, encore un temps, à des échanges strictement superficiels et épisodiques. Tous les dieux et déesses de toutes les tribus d’Arabie et du monde sont tolérés à La Mecque, le tout, déjà abstraitement, sans distinction, sans hiérarchie et sans théologie. On les dispose tous et toutes dans la Kaaba sans primauté, comme on le ferait de marchandises dans un bazar, et chacun vient faire sa petite affaire en se contentant de tolérer/ignorer les autres. Trêve commerçante, trêve des tribus, trêve des cultes. Pas de chicane dans ma Kaaba et même, de fait, une lucrative organisation des multiples activités de culte par les autorités municipales. La documentation hagiographique raconte qu’il y avait dans la Kaaba, trois cent soixante statues et idoles distinctes et surtout, fait fatidique, Mahomet observera vite qu’aucun Arabe n’adorait les trois cent soixante en même temps.

 Des catégories philosophico-historiques comme unité, véracité, dépouillement, sobriété, solidité, simplicité ont dut fortement percoler dans l’esprit supérieur de Mahomet, face à cette réalité du caractère disparate et éclaté des religions idolâtres des Arabes. Ceci étant dit, occidentaux rationalistes que nous sommes, il ne faut surtout pas s’imaginer que cet homme, qui incontestablement dépassait ses contemporains d’une tête, pensait comme un bon petit successeur de Descartes, de Bacon, de Spinoza ou de Galilée. Nous sommes bien loin avant les ruptures galiléenne ou cartésienne, ici. Mahomet sent les choses en homme de son temps, son subconscient critique opère dans le dispositif mental qui est le sien. Si bien que, à l’instar d’un certain nombre de mystiques monothéistes en émergence dans ces années là, les hanifistes, lors de ses promenades et de ses cogitations, notamment à la grotte de Hira, Mahomet va, assez abruptement et fort tangiblement, rencontrer un ange (un ange de la tradition abrahamique en plus: Gabriel). On peut se mettre à chipoter sans fins sur la nature de cette expérience. Qui a dicté? Qui a mis en mots? (dans les deux cas dans la langue divine: l’arabe — rien n’est écrit, à ce point-ci, du reste. On récite verbalement, de mémoire)… Qui a ensuite commencé à consigner? Aux historiens de chercher. Il reste cependant un point crucial qui, lui, interpelle avant tout le philosophe. La première commotion d’angoisse passée (notamment grâce à l’intervention cruciale de Khadîdja. Eh oui, L’Islam est un acquis de couple. On en parle aussi), Mahomet va, de sa personne, tirer la synthèse limpide et cruciale d’un exercice intellectuel et textuel bringuebalent et compliqué: les Arabes doivent passer au monothéisme. On ne dira jamais assez la profonde révolution intellectuelle abstractive que représente le passage maïeutique du polythéisme au monothéisme. Dans le cas du programme mahométan, on dit qu’il est un passage maïeutique des Arabes au monothéisme parce que les Arabes prennent conscience par eux-mêmes de l’importance d’embrasser la doctrine unifiante originale qui s’annonce déjà sourdement dans leur vie politique et leur organisation économique et intellectuelle, même s’ils ne s’en aviseront que de par la vision traditionaliste passablement chaloupeuse de l’allégorie religieuse abrahamique. Contrairement, par exemple, aux amérindiens (qui se font prêcher/imposer le passage au monothéisme par une instance conquérante, un occupant brutal venu de l’extérieur), les Arabes, via le délicat brassage d’intelligence de Mahomet et des premiers musulmans, amèneront, en un temps historiquement fort court, la mayonnaise monothéiste à prendre en eux, massivement, profondément, radicalement, durablement. Ce sera une des plus importantes mutations historiques du Moyen-Âge. Une véritable révolution. Et comme toutes les révolutions, cela s’exportera puissamment de son terroir de départ… et connaîtra ses plus grandes gloires comme ses plus douloureux avatars justement en s’exportant (rappelons, pour mémoire, qu’au jour d’aujourd’hui, seulement 15% des musulmans sont Arabes).

Alors si Mahomet était aussi profondément intelligent que je le prétends, on devrait pouvoir, même en forant dans le lourd saindoux hagiographique, avoir l’opportunité d’échantillonner sa finesse, sa sagacité, de la voir briller, scintiller, nous bluffer, nous instruire. C’est le cas et, pour bien appuyer mon propos, je vais brièvement présenter un exemple «pratique» (si vous me pardonnez une telle trivialité chez une figure historique de cette stature) de l’intelligence de Mahomet. Cet exemple dit tout du sens de l’anticipation et de la compréhension supérieure qu’avait ce chef religieux et politique des déterminations profondes qui gouvernaient sa quête. Cet exemple, en plus, concerne justement un moment crucial du passage collectif des Arabes au monothéisme.

Nous sommes en 628. L’Arabie est encore au cœur de ce que, si l’on se formule en termes modernes, on est bien obligé d’appeler une guerre civile (musulmans contre non-musulmans — et ces gens sont tous plus ou moins parents entre eux, du reste, par le sang ou par les allégeances tribales). Le sort des armes a varié. Les musulmans ont eu des victoires et des défaites. Les Mecquois aussi. Ceci dit, l’idée de se débarrasser des destructeurs d’idoles au dieu intangible en les éradiquant corps et biens perd du terrain. Les musulmans sont encore minoritaires mais ils font maintenant partie du paysage politique d’Arabie et même si elles y résistent encore ouvertement, un bon nombre de tribus arabes commencent à sérieusement gamberger leur message qui est abstrait, simple, magnanime, radical, passionnel, transcendant et unificateur. Mahomet est maintenant le saint prophète de l’Islam. Ses volontés subconscientes et les messages divins transmis à lui sous forme de visions oniriques ou de topos angéliques se confondent étroitement désormais, en lui. Or le saint prophète juge qu’il est temps d’entrer en négociation avec les Mecquois pour le droit solennel à la procession circulaire autour de la Kaaba. Les musulmans sont installés depuis plusieurs années à Médine. Ils négocient épisodiquement avec les Mecquois par émissaires interposés. Les voies de communications sont ouvertes, malgré le conflit.

Les patriciens mecquois flairent de moins en moins confusément le danger que représente cette secte transversale, pan-tribale, populiste et populaire, de destructeurs d’idoles et ce, non plus pour l’unité et la paix armée des tribus arabes, mais bien pour l’ordre social qui les avantage, eux, patriciens mecquois. Ils refusent donc d’abord l’accès des sectateurs musulmans à la Kaaba, même si ceux-ci se présentaient le crâne rasé et sans armes, comme des pèlerins et non comme des soldats. Les tribus arabes avoisinantes de La Mecque, toujours polythéistes, expriment alors leur vif désaccord avec la position des autorités municipales. En effet, ces hommes frustres ne voient pas le bond qualitatif qu’annonce l’Islam. Pour eux, le dieu des musulmans est désormais le dieu d’un clan constitué de plus et il n’est jamais qu’un trois cent soixante et unième fétiche local. Il est donc sensé pouvoir bénéficier de la trêve sacrée mecquoise comme tous les autres. Cernés par ces pressions logiques formulées par les tribus arabes avoisinantes qui, elles, tiennent à leurs propres privilèges et ne voient pas encore La Mecque comme autorisée à légiférer sur la question des cultes, les patriciens mecquois doivent céder. Tout le monde sans distinction est censé pouvoir faire le circuit de la Kaaba et y prier. Il n’y a pas d’exception à cela. Il va falloir s’entendre.

Les patriciens mecquois sentent bien que l’hinterland de leur ville leur échappe graduellement. Ils savent que l’attrait de l’Islam s’exerce désormais solidement sur deux segments importants de la population municipale: les pauvres et la jeunesse (celle-ci, de toutes classes). Mahomet semble en position de force à ce moment-ci. La grande conjoncture historique bascule tout doucement dans son sens. Un contrat, le Traité d’Houdaybiya, va être signé avec les autorités de La Mecque, encadrant l’autorisation pour les musulmans de venir faire le circuit de la Kaaba qui reste, aux yeux de toute la Péninsule Arabique, le moment cardinal de reconnaissance collective pour un culte religieux. La victoire semble si proche. L’entourage de Mahomet, le bouillant Omar, futur conquérant de la Perse, et tous les escogriffes dépenaillés et exaltés qui croient ardemment au dieu unique tout en restant largement, intellectuellement et matériellement, des arabes à l’ancienne avec des réflexes carrés et convenus, s’imaginent que leur chef militaire, politique et religieux va enfin triompher. Dialecticien, subtil, supérieur en intelligence, Mahomet négocie et obtient une précieuse trêve militaire de dix ans (quoi, une trêve, quand la victoire est si proche?). Il va ensuite ostensiblement reculer sur trois points majeurs, au grand dam d’Omar et de tous les soudards musulmans.

D’abord les patriciens mecquois refusent que Mahomet signe le contrat Mahomet, Prophète du Dieu Unique. Les négociateurs mecquois font valoir que s’ils le considéraient comme le prophète du dieu unique, il n’y aurait pas de contrat à négocier vu qu’ils ne l’auraient pas combattu. Mahomet ne s’astine même pas. Voyant, dans cette situation curieuse, l’opportunité inattendue de bien mettre en relief sa discrétion toute humaine de serviteur de dieu, il signera, plus pudiquement, Mahomet, fils d’Abdallah. Ça, ça passe encore, pour Omar et les soudards musulmans, familiers avec la modestie interpersonnelle et doctrinale de leur saint prophète. Ensuite, dictent toujours les mecquois, le premier circuit de la Kaaba pour les musulmans n’aura pas lieu cette année là mais l’année suivante. Désolé, les gars, disent les négociateurs mecquois, c’est à prendre ou à laisser. Mahomet sait parfaitement que bien des plébéiens et des jeunes hommes et femmes mecquois appellent l’Islam en eux, et le retour de leurs proches médinois de leurs vœux, depuis de longues années. Ils le sentent tout proche et voici que, vétillardes, les autorités mecquoises dictent qu’il faut encore temporiser. Ce report du pèlerinage et des retrouvailles, imposé par les patriciens mecquois, se retournera contre eux à terme, en intensifiant une pression de l’hinterland qui les désavantage déjà pas mal. Mahomet voit cela. Il cède donc sur ceci aussi, sans broncher. Omar et les soudards musulmans la prennent moins bien, celle-là. Il faut dire que l’emmerdement logistique n’est pas mince. Les musulmans campent justement déjà à Houdaybiya, pas très loin de La Mecque, au moment de ces fameux pourparlers. Maintenant il va falloir lever le camp, virer de bord et retourner à Médine attendre une autre année. Il est indubitable qu’à ce point ci, Omar commence à sérieusement pomper.

Les négociateurs mecquois, conscients, même grossièrement, du problème sociologique que l’Islam leur pose, voient assez clairement les risques de cette ultime temporisation qu’ils viennent d’obtenir. Ils continuent donc sur la fatale lancée autoritaire dont ils ne peuvent plus se sortir. Ils formulent alors l’exigence suivante. Si, pendant cette année d’attente de l’accès des musulmans au circuit de la Kaaba ou ultérieurement, des jeunes hommes de moins de vingt et un ans (le contrat dit seulement: jeunes hommes. Les femmes n’existent pas contractuellement, pour les patriciens mecquois) quittent La Mecque et se rendent à Médine pour embrasser l’Islam, les musulmans devront rendre ces jeunes hommes à leurs familles mecquoises car, enfants légalement, mineurs, ils ne sont pas en âge de décider ainsi, sur le sujet de leur foi. Par contre si des jeunes hommes médinois de la même tranche d’âge quittent les musulmans et veulent retourner à leurs pratiques idolâtres en rentrant à La Mecque auprès de leurs familles, ils pourront le faire sans qu’on doive les rendre aux musulmans. La dissymétrie de la clause est patente. Et Mahomet l’accepte, sans broncher.

Omar n’en peut plus. Il demande et obtient un entretien particulier avec le saint prophète. Il lui reproche alors de céder sur tout. Le saint prophète, qui pourrait alors vraiment se pogner les yeux et réagir comme dans la brillante caricature du regretté Cabu ci-jointe, ne le fait justement pas. Visionnaire tranquille, il explique patiemment au bouillant Omar qu’il doit, lui, Omar, faire l’effort de réformer ses cadres de pensée «classiques». Les musulmans ne sont pas une tribu guerroyeuse de plus ou une secte idolâtre de plus cherchant à investir une place forte de plus mais bien les porteurs d’une foi qualitativement distincte, globalisante, unificatrice et qui est en fait latente dans la pensée actuelle de tous les Arabes. Céder sur sa désignation de titre prophétique renforce l’affirmation du caractère exclusivement divin d’Allah et modestement humain de son prophète. Attendre encore un an pour un pèlerinage et des retrouvailles que tous, médinois et mecquois, appellent de leurs voeux et croyaient tellement possibles, crée une tension de ferveur, une soif à l’étanchement reporté qui n’avantage que les musulmans et ne désavantage que les notables mecquois qui refusent encore l’Islam avec leur administration obstructrice. Finalement, sur la clause des jeunes hommes transfuges dans un sens ou l’autre, le saint prophète fait valoir à Omar qu’on sait parfaitement qu’aucun de leurs jeunots ne quittera Médine pour retourner astiquer les statues foutues de la Kaaba de leurs tontons et de leurs papas. Ou alors, si, très éventuellement, ça arrivait, autant laisser filer un apostat qui n’a plus rien de bon à faire pour l’Islam que de rester pris avec. Pour ce qui est des jeunes mecquois voulant embrasser la foi montante en l’Islam et qu’on force à retourner chez eux, en respectant scrupuleusement un contrat imposé par les patriciens mecquois et personne d’autre… mais mon bon Omar, c’est là le moyen en or de faire entrer de jeunes militants musulmans exaltés dans La Mecque qui, comme tu le sais bien, n’est pas spécialement ville ouverte, pour nous. Que feront ces jeunots, rétrocédés contre leur grée, une fois cernés dans l’enceinte de La Mecque par ordre de leurs oncles et pères encore polythéistes? Toniques, novateurs et débrouillards, ils vont promouvoir l’Islam comme des dingues, dans le ventre de la bête, et continuer de préparer le terrain pour la suite. Ils nous seront bien plus utiles là-bas qu’ici. Ce contrat nous sert donc dans toutes ces clauses dont tu te plains tant pour des raisons un peu dépassées procédant de ta chère superficialité nobiliaire. Cette entente a, par-dessus le marché, l’avantage indéniable de faire passer lesdites clauses pour des concessions qui, elles, nous feront obtenir l’essentiel: le pèlerinage, les retrouvailles mecquoises et la paix civile. Intellectuellement dominé, Omar ne peut que s’incliner devant l’analyse radicale et intangible du saint prophète. C’est que ce dernier ne niaise plus empiriquement avec l’Arabie qui est, il pense prospectivement l’Arabie qui vient. Et les musulmans se replient, rentrent à Médine, pour une autres années de patiente et industrieuse attente. À moyen terme, ils ne le regretterons pas. Un millénaire et demi après la manœuvre, eh ben, on en cause encore…

En voulez-vous de l’intelligence dialectique profonde, un sens de la vision historique large, complexe, supérieure. En voilà. Et pourquoi pas, une petite dose de rouerie astucieuse avec ça, pour parachever le topo? Un jour, quelque temps après cette entente historique qui lui rouvrira l’accès (d’abord comme pèlerin, plus tard comme chef triomphant) à La Mecque, un jeune homme de moins de vingt et un ans se présente à Médine. Venant de la Mecque, il veut devenir musulman. Le saint prophète lui explique que l’Islam n’est pas une nation ou une ville localisée, qu’il est partout et que, dans son éthique, il exige, entre autres, qu’on respecte scrupuleusement la parole donnée, même donnée à des ennemis politiques. Il renvoie ensuite le jeunot à sa famille mecquoise, sans tergiverser. Plus tard, une femme (la documentation ne stipule pas si elle avait moins de vingt et un ans ou pas — infantilisation implicite des femmes, incontestablement) de La Mecque se présente à Médine. Elle veut devenir musulmane. Le saint prophète l’intègre immédiatement à la Oumma, sans sourciller. Quand les sbires des patriciens mecquois se rameutent pour récupérer cette enfant (implicitement majeure ou mineure, infantilisée de toute façon), le saint prophète fait bruisser les feuillets du contrat. On y stipule jeunes hommes… sans plus. Il n’y a donc pas ici infraction à la lettre du contrat, par les musulmans. Il est respecté comme du papier à musique. Rentrez chez vous, les gars. Les femmes n’ont pas d’existence contractuelle pour vos patriciens mecquois? Elles auront une existence contractuelle désormais, en Islam. Nous sommes à revoir le tout de leur statut matrimonial (plus que sommaire dans le monde arabe pré-islamique) ainsi qu’un certain nombre d’autres questions: hygiène générale et organisation sanitaire des villes, alphabétisation de leurs enfants, égalité des droits successoraux, limitation restrictive de la polygamie, responsabilité maritale des maris, etc…

La suite de l’histoire est toujours à l’avantage de l’intelligence et de la cohérence intellectuelle et logique de Mahomet. Les autorités mecquoises, de plus en plus débordées, rompent le Traité d’Houdaybiya deux ans après l’avoir signé et, en fin de compte, avantagé par la lente maturation de l’hinterland mecquois et le discrédit politique de ses édiles, Mahomet parvient à prendre la ville (630). Il maintient pieusement la Kaaba (ce symbole unificateur ancien, corroborant que l’Islam s’en venait bien avant l’Islam) et la fait simplement nettoyer de tout le bazar de fatras d’idoles. Et quand il y entre en compagnie d’Omar pour prendre connaissance du travail accompli, il voit un portrait du Patriarche Ibrahim (Abraham) peint sur un des murs. J’imagine d’ici le dialogue avec Omar.

Mahomet: C’est quoi ça?
Omar: C’est Ibrahim, le premier prophète du dieu unique.
Mahomet: Non, Omar. Tu me débarques le portrait d’Ibrahim, comme celui de tous les autres.
Omar: La Kaaba doit vraiment être vide?
Mahomet: Complètement vide de toutes statues, peintures ou idoles, oui. On rend hommage ici au dieu intangible et à lui seul.
Omar: Bon, bon…
Mahomet: Cohérence, Omar, cohérence. Limpidité et unicité abstractive, aussi. Oui?
Omar: Oui, oui, évidemment. Je le savais, remarque…

Etc… Il y a indubitablement des dialogues dignes de Goscinny qui se perdent, dans tout ceci… On peut pas faire de BD sur tout ça, il parait… Enfin, bref…

Ceci dit, moi, pour tout dire, j’observe qu’on parle beaucoup de Mahomet comme d’un homme de foi. Perso, je le vois surtout comme un homme de cohérence, d’intelligence, de clarté et de patience. On présente souvent son autorité comme un pouvoir. Je pense pour ma part que son autorité était avant tout un ascendant intellectuel sur les hommes et les femmes de son temps. Il parlait d’autorité, comme on dit, et on se rendait à la démonstration, pour des raisons de tête. Et Mahomet devait bien soupirer parfois aussi de la nunucherie contemporaine qui le cernait inévitablement de partout. Mais les hommes ne savent rien! est une exclamation qui revient assez souvent dans le Coran. C’est quand même parlant.

On dira ce qu’on voudra, Mahomet, fils d’Abdallah et saint prophète de l’Islam, fut certainement, de tous points de vue, une personne extrêmement intéressante à côtoyer. Cela eut lieu, en plus, en des temps de profondes et fulgurantes mutations historiques et cela devait inévitablement susciter une grande exaltation. Aussi, il faut quand même un peu se demander: ceux qui caricaturent tant ce personnage historique crucial, cette figure complexe et articulée, euh… le connaissent-ils vraiment?

La seule caricature de Mahomet que je supporte vraiment c'est celle-ci, du regretté Cabu. Je la trouve respectueuse et je suis certain qu'elle est pleinement conforme à la réelle intelligence du personnage historique... Et qu'est-ce qu'elle est expressive. Elle dit tout. Il faut la méditer, aujourd'hui plus que jamais.

La seule caricature de Mahomet que je supporte vraiment c’est celle-ci, du regretté Cabu. Je la trouve respectueuse et je suis certain qu’elle est pleinement conforme à la réelle intelligence du personnage historique… Et qu’est-ce qu’elle est expressive. Elle dit tout. Il faut la méditer, aujourd’hui plus que jamais.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Dialogue anachronique entre Alice Asbury et Juliette Capulet au sujet de maintes choses, dont la possibilité ou l’impossibilité d’un voyage en train…

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2016

Trian-possible-impossible
Un respectueux et amical moment d’interaction entre Alice Asbury, présumément de Londres, Angleterre (jouée par une correspondante anonyme) et Juliette (du drame Roméo et Juliette). Cet échange est cité depuis l’officine de correspondance de Juliette Capulet (pastichée par Paul Laurendeau) sur DIALOGUS.

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Ah Juliette, Belle Juliette, Comme je vous admire, belle, jeune, innocente, amoureuse. Comme votre histoire me touche profondément… Et comme vous seule pouvez me comprendre. L’amour, qu’est ce que l’amour? Ce sentiment qui nous traverse, qui même nous transperce de part en part et nous achève, parfois. Belle Juliette, comment donc supportez-vous l’absence de Roméo? Comment faites-vous pour tenir loin de lui? Occuper mon esprit à autre chose? Penser à lui? Comprenez, chère Juliette, que je me pose plus ces questions à moi-même que je ne les pose à vous. Mais elles sont sans réponses, malgré le fait que je cherche. Je suis tellement admirative de votre personne que je ne voudrais vous importuner…

Sincèrement vôtre,

Alice Asbury, Londres

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Chère Alice,

Vous ne m’importunez aucunement. C’est un plaisir et un honneur de communiquer avec vous. Vous me faites si bien sentir, à un demi-millénaire de distance, l’impact inaltérable des émotions éternelles. Je ne m’occupe pas à «autre chose» qu’au sentiment qui me lie à mon amant. Tout ce que je fais, tout ce par quoi j’existe se définit et s’articule par le fait de l’aimer. Chaque petit geste du quotidien est un cérémonial en hommage à cet amour. Chaque parole, chaque soupir est l’hymne éclatant d’une femme trouvère à son damoiseau adoré. Ce dernier me manque évidemment terriblement, cruellement. Le mien s’appelle Roméo. Le vôtre s’appelle comment?

Juliette

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Ma chère Juliette,

Votre plume m’enchante, sincèrement. J’apprécie beaucoup votre écriture. Elle me semble magique. Vous me donnez une définition si poétique que cela me transporte. J’ai remarqué, effectivement, que quoi que je fasse, quoi que je dise, mes pensées sont toutes pleines de lui, même si mon action momentanée n’a absolument aucun lien avec cet être que j’aime, que j’idolâtre par-dessus tout. Je ne veux pas vous faire de peine, mais cela me fait tellement plaisir que je me sens obligée, mon esprit me pousse à vous dire: demain je vois mon bien-aimé. Que je suis heureuse! Cet homme qui est le sens de ma vie, l’unique sens de ma vie, cet homme qui enchante mes jours, je vais enfin pouvoir le voir à nouveau, sentir sa fragrance, pouvoir goûter à ses lèvres… Il s’appelle Robin.

Sincèrement vôtre,

Alice Asbury, Londres

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Vous ne me faites pas de peine, voyons, chère Alice. Au contraire, C’est vous qui me transportez de joie. Je n’ai aucune peine à tirer du fait que voici une femme comme moi qui vit sereinement les ardeurs de son amour… moins la vénalité de Vérone, moins les spadassins brutaux qui s’interposent, moins le patriarcat intransigeant qui strangule, moins le désespoir et l’angoisse du petit pépin cruel érigé bien malgré lui au statut insupportablement intemporel de tragédie. Vous me confirmez que mon ordre fluet et terrorisé a malgré tout vaincu celui de la brute masculine dont l’omnipotence aristocratique n’est qu’un leurre ensanglanté et méprisable. Alice qui m’écrit librement sur Robin depuis ces siècles lointain du futur, c’est Juliette et Roméo, inaltérables dans leur amour et enfin affranchis de leur drame ronflant de petit fait divers minable. Je ne peux qu’en ressentir un immense plaisir. Mieux, si vous m’excusez le mot un peu cru, mais nous sommes déjà entre amies: de la jubilation! Je suis très très heureuse pour vous, Alice. Aimez, aimez et n’ayez cure. Je suis vôtre à jamais car vous me réalisez, m’épanouissez, m’incarnez par ce libre amour. C’est tout simplement merveilleux.

Juliette

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Ma chère Juliette, vous êtes vraiment une femme admirable. Votre manière d’exprimer vos idées et sentiments est, je me répète, magique. Pensez-vous à écrire quelque poème, roman ou essai? Oh oui, nous sommes déjà entre amies. Hier je suis revenue chez moi, après avoir passé quatre jours avec mon bien-aimé. Sans même avoir eu votre message, j’ai suivi votre conseil. «Aimez, aimez et n’ayez cure». Vous avez tellement raison. Pourquoi se poser tant de questions, au fond? Vivons notre amour du mieux que nous pouvons, et ne prenons pas garde aux quolibets extérieurs. Vous me voyez enchantée, Juliette, de savoir que je vous incarne, dans mon siècle du futur. Je vous en prie, parlez-moi de votre époque. Pour nous, gens du futur, votre époque est assez floue, assez magique je dois dire. Mais j’admire les époques du passé. La brute masculine est effectivement méprisable. À quoi sert d’être fort physiquement si l’on est faible intellectuellement? L’intellect a des chances de l’emporter sur le physique.

Sincèrement Vôtre,

Alice Asbury

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Là, Alice, comprenez que pour vous parler de mon… temps, je me vois obligée de vous parler de mon… plan. C’est une grosse faveur que je vous fais là, parce que c’est vraiment très angoissant pour moi de m’ouvrir comme cela. Mais une femme compréhensive et subtile comme vous devrait voir ou je veux en venir.

Je suis censée exister à travers un numéro de tréteaux que ce cher Shakespeare construisit, en 1595, comme une farce mais qui (semble-t-il) se termine en tragédie. Or le fait est que Shakespeare a tiré son histoire d’un poème narratif intitulé «Tragical History of Romeus and Juliet» écrit en 1562 par Arthur Brooke. Ce dernier a tout pompé d’une nouvelle de Matteo Bandello écrite en 1554 (d’où la date de ma présente signature). Matteo Bandello tient lui-même son précieux avoir d’un certain Luigi da Porto qui, dans son «Istoria novellamente ritrovata di due Nobili Amanti» donne à mon histoire sa forme moderne en introduisant les noms Romeus et Giulietta et en nous installant à Vérone (d’où mon présent lieu d’existence). C’est qu’avant cela, nous nous appelions Mariotto et Gianozza et notre drame avait lieu en 1476 à Siena, sous la plume d’un dénommé Masuccio Salernitano qui, lui-même, a tiré le gros de son inspiration de différentes sources populaires dont le fil se perd dans un passé encore plus fumeux…

Vous me comprenez Alice, parce que vous êtes mon amie, même si vous, vous avez la chance immense de ne pas subir ce petit problème existentiel. C’est vraiment épouvantable d’être un personnage de fiction et de voir ainsi le tout de son existence s’effriter comme plâtre quand on cherche à en faire la genèse… Vraiment, cela me terrorise. Alors j’ai tiré mon trait à peu près au milieu:

Vérone, 1554, comme dans la nouvelle de Matteo Bandello. Voilà: on n’en parle plus. Ça ne vous dérange pas, j’espère? Vous n’allez pas vous mettre à me prendre pour une petite menteuse simplement parce que je suis fictive. Il y a plus que cela entre nous, n’est-ce pas? Je vous confie tout cela justement parce que je sens votre finesse et votre mansuétude. C’est un secret terrible, mais il vous aidera à comprendre pourquoi je n’écris pas des poèmes, des romans ou des essais. C’est que je ne suis pas celle qui écrit, mais celle sur laquelle on écrit. C’est mon lot. Je l’assume. Bon, je me répète: il ne faut plus en parler. C’est bien trop douloureux pour moi de faire craquer mon intégrité comme cela. Même pour le bénéfice de quelqu’un d’aussi bien que vous.

Ah, Vérone en 1554, Alice. C’est si joli. Nous relevons de la suzeraineté des Doges de Venise, mais nous sommes à mi-chemin entre cette dernière et Milan, ce qui fait de nous une des fleurs les plus suaves de l’Italie du Nord. Nous avons de belles montagnes et des ruines romaines absolument superbes. La vie ici est douce, indolente, paradisiaque, surtout si on est de l’aristocratie…

Ah! si seulement je ne brûlais pas de ce fol amour qui m’attire tant d’avanies brutales. Mais, dites moi, chère amie, on dirait, à vous lire, que je ne suis pas la seule dans ce pétrin. Vous me ressemblez encore plus que je ne le pense. Ne parlez vous pas de «quolibets extérieurs» s’interposant dans votre amour?

Voudriez vous m’en dire un mot?

Votre Juliette (bien réelle malgré tout)

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Ma chère Juliette,

Que de précisions vous me donnez là! Moi qui suis une admiratrice de Shakespeare, et une admiratrice de sa pièce «Roméo et Juliette», je ne pensais pas que cette histoire venait de si loin! Vraiment, je vous remercie du fond du cœur de cet «historique», qui me ravit. Je vais vous avouer quelque chose: cela fait quatre ans maintenant que je prends des cours de théâtre, et mon rêve est d’interpréter le personnage de Juliette sur les planches, ou tréteaux comme vous les appelez. Et je vous remercie aussi de m’avoir avoué tout ça, ça me touche beaucoup. En effet quelle difficulté cela doit être de ne pas savoir où se placer. C’est promis, je ne vous en parlerai plus. Je ne voudrais pas vous faire de peine.

Comme vous décrivez admirablement Vérone, Juliette. C’est si poétique. Ah si je pouvais la voir de mes propres yeux!

Oui, je vous parlais tantôt de «quolibets extérieurs»… Disons que même à mon époque, quand on est encore jeune, on subit la dictature parentale. Ah que n’ai-je deux années de plus! Ce serait tellement magnifique… Voyez-vous, Robin et moi sommes séparés par quelque deux cents kilomètres. Je comprends bien que mes parents comme les siens refusent de faire deux cents kilomètres en voiture pour nous emmener chez l’un, chez l’autre. Mais ils refusent le train. Ils refusent que nous communiquions trop (notre moyen de communication est Internet, vous connaissez?), se moquent de moi. Cela m’est insupportable, car je sais que Robin est l’homme de ma vie. Cela peut sembler ridicule comme qualification, mais c’est la vérité. C’est si difficile. Si tout se passe bien, dans deux semaines je pourrais le revoir. Sinon, il me faudra attendre cinq semaines… C’est bien difficile parfois, mais le véritable amour surmonte toutes les limites! Comment faites-vous, de votre côté?

Votre Alice.

Pour moi, vous êtes bel et bien réelle, ma chère.

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Chère Alice, chère amie,

Nous ne sommes plus censées en parler, mais je dois quand même faire allusion au fait que je vous suis profondément reconnaissante de me rappeler que des actrices et des ballerines me permettent de me perpétuer à travers elles depuis bientôt un demi-millénaire. Leur ardeur et leur générosité me sont un mystère aussi opaque qu’émouvant. Si jamais vous deveniez l’une d’entre elles, ce serait pour moi un immense honneur. Nos coeurs battraient ensembles et nous existerions, même fugitivement, en une vie unique. Ce serait suprêmement exaltant. Je vous le souhaite et me le souhaite de tout coeur. Voilà. Ne parlons plus de cela. Cela me terrorise vraiment trop.

Venons-en plutôt au problème que vous abordez. Pour comprendre les choses très compliquées que vous me racontez, j’ai dû faire appel au tout dévoué Cappel in Mano [littéralement «Le chapeau à la main», en Italien du Nord. Il s’agit de notre Chef Recherchiste René Podular Pibroch, dit Chapeau Bas. – Note de DIALOGUS], dont le savoir encyclopédique est consacré, en ce forum DIALOGUS, à guider les personnalités quand vous, correspondants du futur, commettez, sans le faire exprès, des anachronismes. Grâce aux patientes explications de Cappel in Mano, je comprends qu’il y a, entre votre amant et vous, une distance correspondant à peu près à la distance entre Vérone et Florence. Je croyais initialement que vous vouliez parcourir cet abîme insondable en voiture de poste et, pour tout vous avouer, je comprenais un peu vos parents d’hésiter à se lancer dans un voyage de cinq jours sur une route certainement cahoteuse et bien peu sûre. Cappel in Mano m’a alors expliqué que la «voiture» en question, dans votre propos, est un véhicule à traction automate ultra-rapide du futur qui, grâce aussi à une incroyable amélioration des voiries, couvrirait ladite distance en environ deux heures. Pour la suite, je dois vous citer in petto le dialogue entre l’encyclopédiste et moi, pour que vous en goûtiez le sel. Ce dialogue s’est effectué, un peu comme le nôtre, grâce à cet «Internet» auquel vous avez fait allusion, sans que je sache exactement comment car, pour ma part, je gratte le tout de ma partie à la simple plume d’oie…

Juliette: Très bien. Je vois. C’est formidable comme progrès. Et dites moi donc un peu maintenant, mon bon, ce que c’est qu’un «train»?

Cappel in Mano: C’est un long véhicule articulé, monté sur de solides madriers de fer et qui peut transporter des centaines de voyageurs à une vitesse fulgurante. Le train est utilisé surtout pour relier les villes entre elles en un grand réseau de transport motorisé fort efficace.

Juliette: Je vois, je vois. Proprement sidérant. Mais alors… expliquez moi donc un peu ce que mon amie Alice, parlant de ses parents, entend par: «ils refusent le train».

Cappel in Mano: Il semble bien que les parents de votre amie ne veulent pas qu’elle… se déplace en train.

Juliette: Tiens, pourquoi donc? Il y a des brigands?

Cappel in Mano: Aucunement. Le train est un moyen de transport très sûr, exempt de toute vie interlope.

Juliette: Des… des déficiences mécaniques peut-être? À des vitesses inconcevables de ce genre, cela se comprendrait…

Cappel in Mano: Je ne crois pas. Le train est un véhicule très hautement sécuritaire, beaucoup plus sécuritaire que la voiture automobile, qu’il faut piloter prudemment et qui est plus soumise aux intempéries et aux aléas du manque de carburant.

Juliette: Expliquez moi alors —je vous en prie, vous m’obligeriez— pourquoi les parents de mon amie «refusent le train».

Cappel in Mano: Cela… cela me semble inexplicable.

Juliette: Cela vous semble inexplicable, à vous si savant?

Cappel in Mano: Cela me semble complètement inexplicable et pour tout dire une parfaite absurdité.

Juliette: Une absurdité! Dites, Cappel in Mano, vous y allez tout de même un peu fort. Ce n’est pas très respectueux ça!

Cappel in Mano: Non pas… mais je ne me dédis pas.

Juliette: Fort bien, je vais devoir demander à Alice de m’expliquer cela, alors. Cela me parait un peu injuste tout de même de se priver d’un moyen aussi formidable d’éliminer les distances entre deux amants. Bon… Au revoir et merci, docte page.

Cappel in Mano: Je partage parfaitement votre opinion sur ce point spécifique. À bientôt Demoiselle Capulet.

Voilà, Alice, j’en suis donc là. Mon encyclopédiste et moi-même y perdront nos chiots de par ce «ils refusent le train» incompréhensible. Il va falloir que vous soyez assez gentille de m’expliquer si le mot et l’humeur, vraiment fort vifs sur cette question, de Cappel in Mano sont méritoires ou impertinents.

Avec Roméo, que voulez-vous que je vous en dise, nous ne nous voyons que depuis deux jours et trois nuits (mais quelles nuits!), vous comprenez donc que nous n’en sommes pas encore à ce genre de problèmes d’intendance. Mais nos familles étant des ennemies séculaires, vous vous doutez, douce amie, que j’en connais un toron sur les parents qui vous entravent cruellement et en toute mauvaise foi.

Or j’ai un peu le sentiment que c’est ce qui vous arrive céans, avec ce… «train» qu’on vous «refuse». Si j’erre, corrigez moi vertement en pardonnant mon insolence. Je vous embrasse.

Votre Juliette

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Ma très chère Juliette,

Si jamais je devenais une actrice vous incarnant, ce serait pour moi un immense honneur et une joie sans limite! Mais ne parlons définitivement plus de cela, cela vous dérange. Vous faites aussi allusion aux ballerines… J’aurais aimé être une ballerine, mais malheureusement mon avenir en a décidé autrement…

Oh, vous me voyez vraiment très gênée, je vous ai mise dans l’embarras en commettant des anachronismes! J’avoue que lorsque j’ai évoqué la voiture, voiture actuelle, l’idée m’a traversé l’esprit de vous expliquer ce que c’était. Peut être aurais-je dû… Vraiment si vous le pouvez, transmettez, je vous prie tous mes remerciements au Cappel in Mano, il est très admirable. Ses mots sur la question du train sont malheureusement véridiques. Mes parents n’acceptent pas que je prenne le train seule, ils me trouvent trop jeune pour cela, je crois que peut-être ils ne me font pas confiance, ils n’ont pas confiance, pourtant j’estime être digne de confiance pour cela… mais peut-être que je me trompe. Ils ont peur pour moi et sont trop effrayés par ce qu’il pourrait m’arriver. Vous savez actuellement on trouve des hommes (ou femmes) qui enlèvent des jeunes filles, ils ont peur que cela m’arrive aussi. Je sais aussi que le fait qu’un homme soit entré dans ma vie ne sied guère à mon père. Il est un peu jaloux, il faut le comprendre, je suis sa fille aînée. Mais il me semble que lui n’essaie pas de son côté de me comprendre.

Les parents de nos jours sont très stricts et souvent n’ont pas confiance en leurs enfants. J’ai décidé que quand j’aurais des enfants, je leur ferai confiance. Ils deviendront ainsi autonomes. Les parents de mon temps couvent leurs enfants, ont peur de les voir partir. À 18 ans, beaucoup sont encore immatures et incapables de vivre seuls. Malheureusement, je n’ai pas encore 18 ans mais suis peut être trop mature…

Je vous embrasse,

Votre dévouée Alice

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Ma pauvre Alice,

Les parents de NOS jours (1554) sont très stricts et souvent n’ont pas confiance en leurs enfants! Plus je vous lis, plus je trouve que nos situations se ressemblent fort. Il faut faire de deux choses l’une. Ou bien il y a effectivement des brigands dans vos trains, même si ce bon Cappel in Mano semble en douter, ou bien vos parents se servent du vieux réflexe de la peur pour vous garder sous leur coupe. Je ne peux pas juger pour votre temps et votre monde. J’évite —de ma modeste personne— de déambuler dans les ruelles de Vérone la nuit, non pas pour obéir à ma mère mais bien parce que chaque fois que je l’ai fait en compagnie du comte Pâris, une des fines lames du clan Capulet, nous avons eu, de sac ou de corde, maille à partir avec des coupe-jarret ou quelques autres louches épéistes. Mon obéissance sur ce point s’appuie donc en un constat direct et s’en alimente. Il y a là un vrai danger: je le sais.

Je sais aussi que le fait qu’un homme soit entré dans ma vie ne sied guère à mon père. Il est un peu jaloux, il faut le comprendre, je suis sa fille aînée. Mais il me semble que lui n’essaie pas de son côté de me comprendre… Je vous chaparde vos paroles, douce Alice, parce qu’elles rendent merveilleusement l’attitude de mon propre père depuis que j’ai ouvertement rejeté le mari qu’il me destinait (ce même comte Pâris, un excellent ami, mais que je n’aime pas d’amour) et que je me suis donnée à Roméo Montaigu, mon ennemi de clan, tout entière et pour toujours. Nous sommes au fond très semblables, vous et moi, il n’y a pas de mystère.

Le seul mystère avec lequel je ne communie pas dans votre dernière missive, mon amie Alice, c’est: pourquoi êtes vous si obsédée par le chiffre 18?

Je vous étreins tout de même, en amie qui vous comprend du fond du cœur,

Votre Juliette

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Ma très chère Juliette,

J’espère de tout cœur que vous me pardonnerez mon retard, je vous avais envoyé une missive, qui, m’a-t-on appris, s’est perdue en route… J’en suis désolée, et je vais tenter de vous réécrire tout ce que je vous avais dit du mieux que je peux.

Quant au train, disons que les deux hypothèses sont valables, avec mes parents. Il y a d’infimes risques pour que je rencontre un satyre, ou un personnage peu recommandable, mais si je reste en public, avec du monde, il n’y a pas de raison qu’il m’arrive quelque chose. Je suis bien consciente que le danger existe, ça, je l’admets. Mais ils me couvent trop, ils sont effrayés, et ont peur de me voir voler de mes propres ailes. Je pense que c’est normal dans la société française actuelle. Je discutais il n’y a pas si longtemps avec un ami allemand qui est actuellement en France, il est d’accord avec moi: les parents français sont très stricts et très apeurés par l’avenir de leurs enfants. Mes parents refusent que je fasse mes études à Paris (je vous expliquerai cela dans une prochaine lettre, n’ayez crainte!)

Si je suis «obsédée» par le chiffre 18, c’est que dans notre société actuelle, 18 ans est l’âge de la majorité, l’âge auquel on devient citoyen, l’âge où on devient son propre responsable légal. Avant 18 ans, nous sommes considérés comme mineurs, et sous la responsabilité de nos parents, qui peuvent donc prendre les décisions à notre place. Comprenez-vous? 18 ans est un symbole de liberté pour moi.

Je vous embrasse, chère amie,

Votre Alice

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Libre à 18 ans! Oh! quelle merveille futuriste! Une femme de mon temps n’est jamais libre. Elle est une éternelle enfant, même adulte. Elle est la féale de son père et de son clan pour toujours. En aimant un ennemi, je trahis ces lois mais je m’en moque fort. Je n’ai plus aucun respect pour mon père. Il a complètement perdu mon allégeance en répugnant à prendre acte du fait que je me donne à Roméo et à nul autre. Tant pis pour lui, tant pis pour son ordre.

Je m’étonne, douce Alice Asbury, de vous voir parler si vertement de la France et de Paris. Ne m’écrivez-vous pas de Londres, ville capitale du pays des Anglois?

Juliette

Juliet-Capulet

Posted in Entretien, Fiction, France, Pastiches, Sexage | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , | 11 Comments »

 
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