Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Le grand canot légendaire

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2022

Denis Thibault (Namun), Le grand canot légendaire, 2019.

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Oh, le grand canot légendaire
Transporte mes sœurs et mes frères.
Ils caracolent sur les eaux
Ils sont humains et animaux.

Ils vivent pourtant dans le même monde
Cette carcasse d’étrave oblongue
L’ours et le lapin se côtoient
Le poisson de chair touche le poisson de bois.

Et sous cette lune qui sent si bon
Ils regardent tous dans la même direction
Les castors, les humains, les wapitis
Les petits oiseaux du nord, et l’ours aussi.

Admettons-le, il y a de quoi être assez fier
Qu’en cette rivière des harmonies
Histoire et Nature cogitent et s’associent
Dans une sorte de grand canot légendaire.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Dialogue intemporel entre Peppone et Don Camillo

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2022

Don Camillo (Fernandel) et Peppone (Gino Cervi)

Don Camillo (Fernandel) et Peppone (Gino Cervi)

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Il y a soixante-dix ans (en 1952) s’amorçait le très populaire cycle cimématographique de Don Camillo, mettant en vedette Fernandel (dans le rôle de Don Camillo) et Gino Cervi (dans le rôle de Peppone). Le canon (si on me passe le mot) des films incorporant ces deux personnages tels que joués par ces deux acteurs est: Le petit monde de Don Camillo (1952), Le retour de Don Camillo (1953), La grande bagarre de Don Camillo (1955). Don Camillo Monseigneur (1961) et Don Camillo en Russie (1965). Ces deux personnages du notable laïc et républicain (ou communiste) et du curé réactionnaire et irrationaliste (ou légitimiste) se chamaillant sans fin, parfois de façon stérile parfois de façon un petit peu plus féconde, pour l’influence et l’ascendant sur une commune de province ont au moins un duo de grands ancêtres. En effet, dans Madame Bovary de Gustave Flaubert (1857), l’abbé Bournisien et le pharmacien Homais, deux notables en vue de la commune fictive de Yonville, nous servent un peu la même mixture interactive, avec des résultats tout aussi incertains. Et il en existe d’autres exemples. Mais il reste que Don Camillo et Peppone ont porté ce dualisme taquin et railleur de la lutte des classes au niveau éthéré d’un grand stéréotype culturel. À mesure qu’il rapetisse tout doucement dans nos mémoires, tout le siècle dernier, en fait, s’y encapsule.

Don Camillo et Peppone sévissent eux dans la commune italienne bien réelle de Brescello. Leur interaction se joue principalement entre 1943 et 1963 (du temps de la Résistance au temps de la Détente). Ici, juste ici, dans le petit monde d’Ysengrimus, leur échange se veut indissolublement intemporel. Ils sont silencieusement revenu dans leur pays, entre la rivière et la montagne, le temps d’une dernière passe d’arme savoureusement ambivalente, enchevêtrant, comme toujours, le vouvoiement et le tutoiement, la complicité et la lutte, la ferveur bouillante et le calme olympien…

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Don Camillo, curé de Brescello: Monsieur le maire?

Giuseppe Bottazzi dit Peppone, maire de Brescello: Monsieur le curé?

Don Camillo: Qu’est-ce que vous fichez-là?

Peppone: Mais… je vous renvoie la question, mon archiprêtre.

Don Camillo: Je ne le sais pas trop, pour le coup. Mais, ouf… as-tu vu la date en entête de cette feuille? Quinze janvier de l’an de grâce 2022.

Peppone: Y a pas… c’est passablement futuriste et moderniste comme date.

Don Camillo: Il n’y a pas de doute possible. Nous voici au paradis.

Peppone: Oh dites. Vous n’allez pas encore vous mettre à me ressasser vos légendes réactionnaires. Il n’y a absolument aucune preuve de ce que vous affirmez.

Don Camillo: Doux seigneur Jésus, expliquez-lui une bonne fois que nous sommes en paradis.

Voix de Jésus: Ne me mêle pas à tout ceci, Don Camillo.

Don Camillo: Mais seigneur… tout de même…

Peppone: Vous continuez d’entendre des voix dans le jubé bringuebalant de votre caboche, mon archiprêtre?

Don Camillo: Oh toi, de voix, tu es sur le point d’en entendre une aussi, tiens, celle de ta conscience, et nulle autre. Mais… mais… parlant de conscience. On dirait que la mienne s’élargit soudainement.

Peppone: La mienne aussi. Toutes les informations historiques se tenant entre 1962 et 2022 défilent en rafale dans ma tête. Soixante ans d’histoire viennent de débouler tapageusement sur le tambour de ma mémoire, d’un seul bloc.

Don Camillo: Moi aussi. Oh, oh… Effondrement et démantèlement de l‘URSS et de tout le bloc de l’Est, à partir de 1991. Mais c’est extrêmement intéressant.

Peppone: Montée en force de l’athéisme et déréliction généralisée dans toutes les cultures de la terre. Très intéressant. En effet.

Don Camillo: Oh, monsieur le maire. Voyez-vous ce que je vois, à travers tout ce tourbillonnant bazar socio-historique? Il y a une statue en bronze de vous grandeur nature dans une rue de notre belle petite commune de Brescello.

Peppone: il y en a aussi une de vous, mon archiprêtre. Mais c’est charmant et pittoresque tout plein.

Don Camillo: Oui, oui… Je vois la mienne, maintenant aussi, oui. Elle est bien mieux que la vôtre. Je suis mille fois plus ressemblant.

Peppone: Chacun son opinion.

Don Camillo: Sinon, ils sont drôlement vêtus, nos petits compatriotes de Brescello, tu ne trouves pas, Peppone?

Peppone: Oh que si. Mais pourquoi ils parlent tous d’un air pensif dans cet étrange talkie-walkie vitré, sans antenne. Ils en ont tous un.

Don Camillo: C’est pas un talkie-walkie, dis, patate. Regarde-les plus attentivement. C’est un petit appareil photo.

Peppone: Mazette. Il me semble bien que c’est un peu les deux. Qu’est-ce que c’est que ce monde?

Don Camillo: Je ne le sais pas du tout. En tout cas, ma belle petite chapelle, elle, elle est toujours à sa place. Mais elle me semble bien vide et désâmée.

Peppone: Pas la moindre insigne, affiche ou bannière avè le marteau et la faucille.

Don Camillo: Mais qu’est-ce que c’est que cette époque?

Peppone: Oh… on… on me fera quand même pas croire qu’une réalité aussi fondamentale et universelle que la lutte des classes est disparue. Té, je sens qu’on nous cache quelque chose, dans ce petit monde d’ici et de maintenant.

Don Camillo: Dieu aussi est une réalité universelle, mon bon ami. Qu’on ne vienne pas nous chanter qu’il n’existe plus ou, pire, qu’il est mort ou quelque fadaise dans le genre. Je ne marche pas.

Peppone: Oh mademoiselle! Vous pouvez m’indiquer ou se trouve le secrétariat du parti?

Don Camillo: Voulez-vous venir vous confesser? Hé?

Peppone: Ils ne nous entendent pas.

Don Camillo: Nous sommes comme des fantômes.

Peppone: Nous sommes des statues qui ne sont plus que de pâles spectres investis de vagues visées touristiques, sous notre beau soleil éternel.

Don Camillo: Ah, ben dis donc. Ça valait bien la peine de se polochonner comme on l’a fait, pendant toute cette éternité de vingtième siècle, té.

Peppone: Vous me le dites. On dirait que nos enjeux font ici figure de réminiscence en perte accélérée de densité.

Don Camillo: Ah, triste époque, va. Pauvre jeunesse d’un siècle nouveau.

Peppone: Luttes oubliées. Peine perdue.

Don Camillo: Ça me rappelle terriblement quand j’étais devenu Monseigneur et que tu étais devenu Sénateur. Tu te souviens?

Peppone: Eh comment. On trônait tout les deux comme des coqs en pâte à Rome et on se barbait pour mourir. On ne reprenait vie que quand on revenait au pays. Et surtout, par-dessus tout, quand je vous servais une bonne empoigne pour vous remettre votre petite mauvaise foi bien à sa place.

Don Camillo: Oh dis. Tu ne te présentais sous mon nez froncé que flanqué de ta bande de serviles malabars rouges. Tu n’as jamais osé affronter ma modeste personne seul à seul, d’homme à homme.

Peppone: C’est que vous étiez pas un homme, vous étiez un curé. Vous aviez toujours votre maudit Jésus en croix au fond de la chapelle, et qui servait de faire-valoir à votre très élastique conscience.

Don Camillo: Oh… Hé… Maudit Jésus en croix… Soit poli si t’es pas joli, là, Peppone.

Peppone: Euh… tu as un petit peu raison, quand même, pour le coup. Pardon Seigneur.

Don Camillo: Il ne te répondra pas. Il ne parle que dans le jubé de ma caboche, comme tu dis.

Peppone: Hé bé… on a la tête qu’on a, hé.

Don Camillo: Oh, dites, monsieur le maire. Vous la rameniez moins ces fois ou, nuitamment, en vous cachant soigneusement de vos camarades du parti, vous veniez brûler des cierges gros comme des troncs d’arbres, pour prier notre Jésus en croix, justement comme vous dites, de vous faire remporter une de vos satanées campagnes électorales.

Peppone: Et alors? Vous vous êtes bien commis une ou deux fois pour la cause prolétarienne, vous. Alors, moi, j’avais bien droit à mon petit zeste de religion.

Don Camillo: Commis avec la cause prolétarienne, moi?

Peppone: Oui, oui, vous. Parfaitement. On vous a pris à maintes reprises en flagrant délit, défendant ardemment les travailleurs agricoles pauvres contre les propriétaires fonciers qui les exploitent. Vous oseriez le nier?

Don Camillo: Non, je ne le nie pas. Mais j’œuvrais alors au nom de la charité chrétienne.

Peppone: Oh, elle a bon dos, la charité chrétienne.

Don Camillo: Le bolchevisme aussi, il a bon dos, mon cher. Ose dire que tu ne t’es pas rendu compte, notamment lors de notre fameux voyage commun en Russie, qu’il avait passablement de vodka dans son gaz, ton cher bolchevisme.

Peppone: Té, de la vodka mélangée adéquatement avè du gazole, cela pourrait faire un combustible moderne aux effets surprenants. Ils nous indiquent toujours un peu la voie, nos camarades russes.

Don Camillo: De bien brave gens, ces Russes, dans le fond. Ce fut un bien beau voyage que celui-là, hein, Peppone.

Peppone: Passablement oui. Formateur et utile, en tout cas. On a eu de beaux moments, ensemble, finalement, vous et moi, depuis notre première rencontre en 1943, dans la Résistance.

Don Camillo: Que veux-tu, mon brave Peppone. Faire la synthèse d’un siècle en l’entortillant sans trop faire de manières dans de la vis comica, cela ne peut pas laisser indifférent les acteurs en goguette qui s’y adonnent.

Peppone: Ah, oui. Il faut ben l’admettre tout de même.

Don Camillo: Viens, mon bon Peppone. Je suis certain qu’il me reste une ou deux modestes burettes d’un vin ancien, devenu aussi fantomatique que toi et moi, tout au fond de ma vieille sacristie. Je t’en offre une petite lampée, en souvenir du bon vieux temps.

Peppone: Ben, c’est pas de refus, Don Camillo.

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 Et les voici qui se mettent tout doucement en marche. Et ils coulent comme la rivière, quand elle se met elle aussi tout doucement en marche entre les montagnes, sous le soleil, vers la mer. Des histoires vraies se transforment alors en narrations fictives, des narrations fictives se transforment alors en histoires vraies, tandis que le mouvement de la susdite rivière tourbillonne en silence, pour aller ne se dire qu’à la mer. Et Don Camillo et Peppone, continuent, encore un temps, de marcher, en noir et blanc (on ne s’est pas encore avisé de les coloriser). Chacun d’eux se tient de sont côté de la route, allant son train de Sénateur et/ou de Monseigneur. Ils argumentent tapageusement, avec force gestes muets, tout en continuant de s’avancer ensemble vers quelque chose ressemblant incroyablement (il ne faut pas trop le leur dire) à une direction commune…

brescello

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OCCUPONS MONTRÉAL — RÉFLEXIONS (John Mallette)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2022

Que reste-t-il, quelques dix années plus tard, du recueil de poésie militante qu’avait concocté John Mallette dans la mouvance des Carrés Rouges et du Mouvement des Indignés de 2012? Subdivisé en dix parties (Le rêve, La guerre, Camping citadin, Le présent, La Bourse, Démocratie, Religion, Médias, Grève des étudiants, Épilogue), ce court recueil de quatre-vingt-deux poèmes exprime les émotions et les réflexions d’un militant ordinaire, parfois perplexe, parfois timoré, souvent révolté, rarement survolté. Ancien ouvrier d’usine (ferblantier) et militant syndical, John Mallette est désormais homme de lettres dans la couronne nord de Montréal. Le tout de sa réflexion globale, il s’en faut de beaucoup, n’est pas exempt de sagesse sociale.

D’abord, bon, le recueil touche incontestablement le sujet qu’il annonce, l’occupation de Montréal par les Indignés de 2012.

MES PAS D’HIER
 
J’occupe Montréal
Dans la neige
Jusqu’aux genoux
Un pas pénible
Après l’autre
 
Blanc, blanc de neige,
Qui couvre tout
Même mes pas d’hier
 
Un passé éblouissant effacé
Mais pas oublié
Un soleil éclatant
Me désigne le chemin.
 
Mon ombre sombre
Et mélancolique…
 
Reste derrière.
(p. 65)

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La concrétude habite profondément l’évocation. La conscience est bien là au sujet de ce qui est difficile, de ce qui requiert effort et persévérance, de ce qui traîne derrière soi, comme des casseroles. C’est que le militant n’est ni rêveur, ni juvéniliste, ni triomphaliste. Il sait parfaitement que son action opère au sein d’un ensemble circonscrit de strictes et dures limitations d’époque.

LE SYMBOLE

Le monument reste en place
Et les manifestants
Se promènent autour
 
À la fin, les pancartes
Sont rangées ou brûlées
Mais le monument reste bien visible
 
Symbole de l’autorité
Que personne ne contredit.
 
Le symbole persiste…
(p. 47)

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C’est vu. C’est dit. Les symboles de la puissance bourgeoise arrogante et braquée ne bronchent pas. Les manifs, les chahuts, les charivaris, les tintamarres tonnent puis, fatalement, diminuent, s’esquivent, se perdent. Ils ne suffisent pas. Le poète militant le sait… il manque quelque chose.

L’INCONTESTABLE ÉVIDENCE
 
Guitare dans un coin
De ma tente glaciale
Toute reluisante
Et prête à jouer
Quel est ton sens
Ta raison d’être?
 
La logique te dicte
De jouer de la musique.
Ta perception acoustique
C’est ton inutilité réelle
L’incontestable évidence
Qu’il manque quelque chose…
 
Un musicien habile
Avec deux mains exercées
Qui chante…
 
La révolution.
(p. 57)

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En attendant ainsi la radicalisation des choses, l’acteur côtoie patiemment l’observateur. Le fait d’être un demi-combattant oblige, comme langoureusement, à se faire aussi demi-témoin. La révolte contenue, c’est toujours un peu le petit mal, ou un éternuement qui ne sort pas vraiment. Ainsi, le militant observe son espace. Plein de choses s’y passent, dans l’organisation comme dans la spontanéité du mouvement. Il remarque alors que, par exemple, les enfants ne décodent pas nécessairement l’activité d’occupation comme il le fait lui. La gué-guerre infantile, elle, elle traîne partout. Elle rode.

JOUER À LA GUERRE
 
Les enfants jouent
À la guerre entre les tentes
Aux pieds de la Bourse
Comme si les morts
Ressusciteront
Le lendemain?
 
Et le jeu continue
Vingt ans plus tard
Avec de nouveaux ennemis
Inventés par
Les médias assoiffés
Du sang des autres.
 
Finalement,
Tout se vend.
Fusils en plastique
Ou fusils véritables.
 
Entre deux commerciaux…
Nous sommes en guerre.
(p. 35)

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Le rendez-vous n’est alors pas raté avec l’opportunité, pour le poète militant, d’amplifier la réflexion, de se dégager de la praxis ocularisée et cernée du moment, et d’exprimer sa vision générale de la guerre, du bellicisme d’affaire et du cynisme froid les enrobant médiatiquement.

ÉHONTÉ
 
La guerre commence
Par un simple malentendu…
Ou un mensonge éhonté
 
Et c’est parti
Pour le pire
Comme d’habitude
 
Et tout le monde perd
Sauf, les marchands d’armes.
(p. 39)

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Il ne s’agit pas de se lamenter stérilement en pleurnichant contre les conflits de théâtres. Il est plutôt question de mettre solidement en connexion conflits, propagande, affairisme, cynisme bourgeois et perpétuation des soumissions. Et le poète élargit inexorablement son regard critique au sempiternel discours médiatique.

CONTENIR
 
Contenir
Voilà le rôle
Des médias
Vendus au profit.
 
Contenir la foule indignée
Contenir les manifestants
Contenir les progressistes
Contenir les écologistes
Contenir les idées nouvelles
Contenir les sentiments
 
Contenir les larmes
Par des humoristes
Grassement payés
(p. 115)

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L’image est flétrie. Le rire est vicié, intoxiqué. Il grince. C’est d’ailleurs un clown casqué qu’on retrouve sur la page couverture du recueil de John Mallette. On ne croit pas au rire stipulé par contrat social. Il y a toujours quelque chose qui cloche, quand on laisse passer les clowns… surtout les clowns orateurs. Et de là, graduellement, la voix du poète militant s’ouvre sur les vicissitudes et turpitudes infinies de la politique politicienne.

DU RÉCHAUFFÉ
 
Un peu partout
Les choses semblent changer
Mais en regardant le passé
On s’aperçoit que c’est
Du pareil au même…
 
Du réchauffé!
 
Les braves gens le remarquent
En passant devant ma tente
Mais rapidement, ils oublient,
Et ils votent pour les mêmes partis.
(p. 94)

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Politisé, aseptisé, cerné, le simple citoyen perd ses repères. Et, entre deux poussées de fièvre protestataire, il redevient apathique. Il s’isole, se désole, retourne sautiller dans sa cornu. Il y stagne, s’y concocte. Le citoyen tertiarisé contemporain est en fait abandonné à la cage de verre qui l’enserre et hors de laquelle nulle voix ne le rejoint vraiment.

ABANDONNÉ
 
Je tourne en rond
Et je me demande pourquoi
Personne ne répond
À mes cris de désespoir?
 
Je cherche, sans trouver,
La bonne porte
Où cogner
Pour avoir de l’aide.
 
C’est pire au téléphone!
On me met sur «attente»
Et j’attends
Des heures!
 
Au secours!
Je me noie
Dans la bureaucratie
Inventée
Pour propager…
 
Le désespoir.
(p. 30)

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On ne sait plus que faire. La vague retombe. La dépression revient. Et, frustration… rien ne semble avoir vraiment bougé. L’intangible dicte sa lourdeur au mouvant qui, pourtant, s’annonce, même à perte, à lourdes pertes. Éventuellement, Montréal n’est plus occupé. Les gratte-ciels perdurent, immobiles, roides et glacés. Que faire? S’esquiver? Oh, la fuite hors de l’urb et de son inconscience dépersonnalisée ne donnerait rien de plus. En Canada, ce serait pour aller se taper la margoulette sur les perversités veules et secrètes du néo-colonialisme économico-régional le plus rapace imaginable.

LE NORD
 
Étendue de glace et de neige,
Immaculée et cristalline.
Blanc d’argent,
 
Phénomène optique
Noble perspective
Mûre pour le développement.
 
Immensité
À découvrir
À exploiter.
 
Je cherche
Dans toutes les directions
Et je perçois
 
Notre propre insignifiance
Cavité noire
Dans un entonnoir blanc.
(p. 98)

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Le nord est cerné, le sud est englué, l’est et l’ouest perdent leurs repères autant que leurs distinctions. Le monde est cybernétisé, cyberNETisé. Il n’y a pas de sortie, pas d’esquive, pas de défense assez solide pour perpétuer l’intégrité de l’être. C’est que tout s’engouffre dans cette satané fissure pseudo-leonardcohenesque.

BRÈCHE
 
Il y a une brèche
Dans nos défenses
Une faiblesse
Un peu trop visible
Un troisième œil
Musique à l’appel
 
Vite, fermez les persiennes
Et ouvrez les rideaux
Il n’y a pas de protection
Contre les épines de la rose,
Son éblouissement
Crève… les yeux!
(p. 112)

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Le troisième œil a indubitablement un pieu dans le front. Il n’est nullement et aucunement la solution. Le poète militant, malgré tout et bon an mal an, accède à une dimension philosophique. Mais cette dimension procède bel et bien du matérialisme historique. Le penseur fourbu entre en poésie concrète, dictant la fatale exigence d’une appropriation enrichie de la radicalité de l’étant.

SENTIR LE PRÉSENT
 
Je lance des cailloux
Dans l’eau glacée
Du printemps
 
Nul ne revient!
Partis pour toujours
Dans le fond du fleuve
 
C’est comme la vie
On prend le présent
Pour acquis
 
On a hâte
De s’en débarrasser
Pour arriver…
 
L’endroit choisi
Pour s’orienter
Sur terre,
Dans l’espace
Ou dans le temps,
Se trouve dans
Ce qui se passe…
 
Maintenant!
(p. 76)

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Tout se dit et tout se dira. Rien n’est réglé, il faut encore et encore refaire la vie, et un autre jour viendra. Ah, bondance… il est assez indubitable que le titre choisi en 2012 pour ce dense recueil de poésie militante le sert assez mal, à terme. On retrouve en ces textes vifs et fulgurants un ensemble de développements d’une très grande validité, au sein du tonnerre de la réflexion de critique sociale contemporaine. N’enfermons pas ce précieux recueil de John Mallette dans une actualité anecdotique, restrictive et circonscrite. Rendons-le fougueusement à l’historicité plus ample dont il est tributaire.

Mallette, John (2012), Occupons Montréal — Réflexions, Louise Courteau éditrice, Saint Zénon, 127 p.

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Il y a cent trente ans, Louis Fréchette nous présentait ses ORIGINAUX ET DÉTRAQUÉS

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2022

originaux-et-detraques

On a commémoré assez vaguement naguère, en 2008, le centenaire de la mort du poète institutionnel canadien-français Louis-Honoré Fréchette (1839-1908), qui flamba le gros de son énergie intellectuelle et artistique à pesamment tenter de devenir le Victor Hugo de la Vallée du Saint Laurent… pour un résultat longuet, fondamentalement soporifique, et fort peu mémorable. Nos critiques littéraires actuels, toujours prêts à calfater une coque vermoulue si celle-ci est de circonstance, donnent au quart de tour la prose de Fréchette comme étant encore lisible, et bien apprécié, et bien marrante et «populaire». Voulant finalement voir ce qu’il en est tant (et comme les Contes de Jos Violon du même auteur sont épuisés – conclueurs, concluez), je me suis l’un dans l’autre délecté des inévitables Originaux et détraqués de 1892. La prose de Fréchette passe mieux que sa po-wé-sie, ça, c’est parfaitement indubitable. Il s’agit en fait ici d’une galerie de douze portraits présentant et décrivant douze personnages ayant «vécu» à Québec, à Lévis, à Montmagny, à Rivière Ouelle, à Kamouraska et dans différents bleds avoisinants du Bas du Fleuve, lors de l’enfance et de la jeunesse de l’auteur (entre 1850 et 1865 principalement). Cela vous intrigue? Bon ben, sans plus jongler, les voici ces fameux persos fréchettiens dont on nous jase tant dans toutes les anthologies de la prose du boutte. Jugez librement de la curiosité et de la déroute qu’ils vous suscitent:

JEAN BAPTISTE ONEILLE était bedeau de la cathédrale de Québec et barbier-perruquier de l’évêché de Québec, dans les années 1780 (c’est le seul des douze personnages que Fréchette ne prétend pas avoir personnellement rencontré). C’était un cabotin pugnace, doublé d’un plaisantin perpétuel, qui s’adonnait en permanence à ce que les américains appellent de nos jours practical jokes, c’est-à-dire qu’il jouait, disons la chose comme elle est, d’épouvantables tours pendables à étages à ses pauvres concitoyens. Son seul loisir et sa seule joie étaient, semble-t-il, de provoquer une bonne risée individuelle ou collective et il investissait pour ce faire une énergie et une industrie peu communes. Oneille, qui ressemble en fait beaucoup à un personnage comique du vieux fond théâtral français, rend une odeur passablement livresque ou, comme on dit dans le jargon littéraire, savante.

MICHEL LANGLOIS dit GRELOT (en fait GORLOT) était une sorte de clochard urbain à Québec vers 1850. Quand on l’interpellait par son surnom dénigrant Grelot/Gorlot  (synonyme québécois de crétin, stupide, cloche), il entrait dans des colères incontrôlables. Les garnements du temps ne manquait pas de le harceler jusqu’à l’épuisement en le pourchassant, lui lançant ce quolibet à satiété, jusqu’à ce qu’il perde la totalité de sa contenance. Même les adultes tombaient, volontairement ou involontairement, dans cet excès qui mettait le pauvre hère hors de lui. La scène d’ouverture de ce récit, où Grelot vieillissant houspille la parade encadrant le Prince de Galles lors de sa visite de la ville de Québec en 1860, est une des plus spectaculaires et des plus symboliquement poignantes de tout le recueil.

CHARLES PLACIDE dit DRAPEAU était un anglophobe braqué descendant d’anglophobes braqués. Son grand-père n’avait pas pu encaisser la défaite de la Conquête de 1760, son père s’était fait bonapartiste jusqu’en 1815 dans l’espoir que le petit caporal reprenne le Canada, et lui-même avait côtoyé et coudoyé du mieux qu’il avait pu les Patriotes des Rébellions de 1837-38. Pour Drapeau, Québec était une ville occupée et il s’évertuait à chanter à qui voulait bien l’entendre de vieilles chansons françaises véhiculant pompeusement le rêve ancien de bouter l’anglais dehors.  Drapeau apparaît comme une sorte de version revancharde de l’irascible Grelot.

OLIVIER CHOUINARD bénéficiait d’une habitude encore fréquente au milieu du 19ième siècle, celle de confier une lettre importante à un commissionnaire fiable que l’on connaissait personnellement, plutôt qu’à la Société Canadienne des Postes. Plus ou moins quêteux itinérant, Chouinard devenait une sorte de facteur informel pour le territoire du Bas du Fleuve qu’il couvrait dans son errance semi-vagabonde tant estivale qu’hivernale. Fait inusité: Chouinard ne savait pas lire. Il reconnaissait pourtant infailliblement les lettres et leurs destinataires à la forme, la couleur et l’épaisseur des plis qu’il acheminait. Quand cet homme simple livrait leur courrier aux collégiens dont Fréchette était, ceux-ci s’amusaient à faire faire à Chouinard toutes sortes de cabrioles verbales et physiques curieuses. On aimait aussi, dans les auberges et ailleurs où le hasard du voyage faisait rencontrer Chouinard, lui faire décliner, un peu sur le ton de la devinette, l’identité des destinataires des lettres qu’il convoyait. Cet illettré hautement inusité participait de bonne grâce à toutes ces amusettes malicieuses qu’on lui imposait sans jamais rien perdre de sa rustique contenance.

COTTON était un ermite au sens le plus classique du terme. Il vivait dans une caverne des environs pittoresques et escarpés de Kamouraska, en une espèce de solitude religieuse semi-tartuffesque. Cotton se réclamait d’une sorte de vœux de pauvreté autoproclamé mais vous recevait pourtant toujours dans son antre avec un repas mirifiques d’origine mystérieuse servi sur des nappes de tissu fin. La visite rendue par Fréchette jeune et deux de ses amis à l’ermite Cotton donne lieu à la scène la plus inusitée de tout le recueil. Pour prouver le fond Tartuffe de Cotton, les jeunes hommes qu’accompagne Fréchette tirent à distance des coups de carabine près de la tête de l’ermite (les pipes qu’ils fument et les carabines qu’ils portent et manient librement apparaissent comme des objets parfaitement ordinaires pour ces jeunes fils de familles de 1860, qui n’ont pourtant pas la vingtaine). Cotton reçoit ensuite les trois tirailleurs comme si absolument rien d’anormal n’était survenu et les fait bénéficier de ses agapes habituelles en les recommandant au seigneur.

LE PERE DUPIL était un modeste ferblantier ambulant qui entrait dans des colères incontrôlables quand on l’interpellait père Dupil. Il niait alors être père et le gros de son mystère résidait dans cette dénégation abrupte, ambivalente et obstinée. Comme dans le cas de Grelot, de nombreux plaisantins jeunes et moins jeunes profitaient de cette fixation dénégative pour s’amuser à exacerber le pauvre homme qui ne demandait qu’à exercer son modeste métier itinérant sans se faire enquiquiner par des fâcheux souvent bien obstinés. La ressemblance comportementale frappante entre Grelot, Drapeau et Dupil nous pousse éventuellement à nous demander si Fréchette n’a pas plus ou moins démultiplié certains de ses personnages… dans la fiction ou dans le souvenir.

GROSPERRIN est indubitablement le plus artificiel et le moins crédible de tous les personnages campés par Fréchette. Prétendument illettré, l’homme, savetier de son état, récitait verbalement (sans jamais les mettre sur papier) des poèmes ronflants, vitrioliques et interminables, en décasyllabiques ou en alexandrins, qu’il adressait habituellement aux grands personnages politiques mondiaux du temps (Victor-Emmanuel roi d’Italie, Garibaldi, Napoléon III). La cible la plus constante des vitupérations lourdement versifiées de Grosperrin était, je vous le donne en mille: Victor Hugo (comme par hasard le modèle littéraire inatteignable de Fréchette). Cela donne à lire des rimaillages typiquement fréchettiens dans ce genre:

De Hugo le grand vers engraisse son jardin,
Mais moi, le ver rongeur va dévorer le mien.
Un immense roman rend Hugo populaire;
C’est un petit tyran qui flatte la misère. (p. 151)

Et ils sont censés sortir spontanément de la caboche ardente d’un cordonnier de la Basse-Ville… On se demande un peu qui on insulte le plus avec ce genre de fable oiseuse, Victor Hugo, les cordonniers ou le lecteur…

MONSIEUR LEROUX dit CARDINAL était chef des huissiers (ou encore: messager en chef) au Parlement de la ville de Québec (dont on découvre ou redécouvre qu’il abritait au milieu du 19ième siècle rien de moins que la chambre fédérale canadienne). Exécuteur des basses œuvres du parlement, intendant de toute une valetaille obséquieuse et servile qui tenait la place bien nette, Cardinal côtoyait immanquablement des hommes politiques et, de mettre la chambre en ordre, il se crut de fil en aiguille impliqué dans les affaires de la Chambre en l’illustre compagnie de tous ces personnages. Larbin imbu, laquais infatué, domestique ayant graduellement perdu le sens de la distance subalterne, Cardinal manifestait son illusoire hauteur à travers un jargon formel macaronique dont le difficultueux souci de raffinement produisait les calembours les plus désopilants imaginables. Fréchette exemplifie amplement la parlure enflée, maladroitement acrolectale et néologique du personnage, dont la gloire s’effondra avec les repères familiers quand le Parlement Canadien fut finalement transféré à Ottawa en 1864. Cardinal suivit alors, bon an mal an, mais perdit toute contenance dans le nouveau dispositif que lui imposa ce départ involontaire de Québec, où il revint pérorer en fin de compte après sa mise à la retraite.

MARCEL AUBIN était une version plus vernaculaire (et aussi bien plus crédible) de Grosperrin. C’était un mendiant faiseur de rimes qui s’exprimait quasi exclusivement dans une variété de vers naïfs assez proches de certains types de chansons populaires. Ses avances poétiques ciblaient quasi exclusivement les dames, qui toléraient ses esbroufes —strictement verbales— de quêteux charmeur. Il leur tenait des propos onctueux et candides, genre:

Quand j’passe chez mam’ Laporte,
J’veux que l’bon Dieu m’emporte,
Faut qu’j’arrête à sa porte
Pour savoir comment ell’ s’porte! (p. 176).

Particulièrement tendre et savoureux est le récit d’un repas vespéral chez les Fréchette où, en l’absence sourcilleuse (et habituellement peu avenante envers les propres à rien) de son père, le petit Louis convainquit, pas tout à fait honnêtement, sa grand-mère de convier à table l’intarissable rimailleur Marcel Aubin.

DOMINIQUE GUÉNARD était un détraqué épisodique, plus précisément: saisonnier. L’été, il travaillait sur son caboteur fluvial et vaquait à ses activités commerciales dans la plus irréprochable des normalités. L’hiver, il était hanté par une lubie bien triste. Une frégate miniature qui avait décoré pendant des années un des murs de l’église de la paroisse de Saint Joseph de Lévis, et que le grand-père de souche italienne de Guénard avait fabriquée de ses mains, avait été mise au rencard par quelque curé sourcilleux. Chaque hiver, Guénard lançait campagnes et cabbales pour que la délicate maquette maritime soit extirpée du lieu où elle était remisée et aille décorer le mur d’une autre église, dans une paroisse moins hostile à l’inspiration batelière. Sur un mode semi-bouffon, l’on embarquait péremptoirement dans la cabbale de Dominique Guénard, en s’amusant à la compliquer de toutes sortes de contraintes plaisantines. Inutile de dire que la frégate miniature de Dominique Guénard ne refit jamais surface. Elle fut même, semble-t-il, volée des combles de la sacristie d’où elle aurait pourtant pu ressortir dans toute sa gloire, si seulement…

BURNS était ce que les américains appellent communément un con artist (quelqu’un qui vous jouera un confidence trick, c’est-à-dire un type particulier d’«arnaque amicale» du genre de celles évoquées dans le fameux film américain The Sting, quoiqu’ici sur une échelle et pour un gain beaucoup plus modestes). Version artisanale, interactive, mondaine, charmeuse (et bien moins lucrative) des arnaques que l’on rencontre de nos jours sur l’internet, les combines de Burns consistaient principalement à faire croire à quelque victime qu’il s’apprêtait à engager une somme importante à l’avantage de ladite victime mais que, pour ce faire, il se devait de lui emprunter très temporairement une somme plus modeste, quasi ridicule en comparaison de ce que le scénario campé par Burns faisait miroiter. Son chiche gain obtenu, Burns laissait sa dupe en plan et utilisait cette modeste pitance acquise illicitement pour picoler sans remords (son alcoolisme l’empêchait, disait-on, d’avoir une profession moins hasardeuse). Fréchette s’amuse de la variation des combines et de l’énumération des victimes de l’arnaqueur à la petite semaine Burns, parmi lesquelles figure en bonne place Monsieur Fréchette père. Notons que la plus lucrative des petites arnaques décrites ici rapporta à Burns dix modestes dollars.

GEORGE LÉVESQUE était le frugal propriétaire d’un petit hôtel balnéaire ouvert en 1854 en coïncidence avec la construction par le gouvernement fédéral d’un long quai d’amarrage à la Rivière Ouelle. Semi-indigent, George Lévesque était une sorte de misanthrope paradoxal. D’une voix sereine, douce, gentille, patiente, il disait du mal de tous les gens qu’il connaissant (sans que ceux–ci ne s’en affligent le moindrement, car ils le connaissaient aussi et l’estimaient) et de tous les quêteux qui venaient se rassasier à l’œil dans son hôtel… Toujours modeste, George Lévesque s’exprimait ainsi calmement et sans jamais arriver à manifester une agressivité réelle ou même à refuser quoi que ce soit à ceux qu’il nourrissait et abreuvait si généreusement. Il ponctuait ses diatribes dénigrantes, serinées avec la plus benoîte des placidités, de toutes sortes de gros mots plus crus, colorés et pittoresques les uns que les autres (mais jamais blasphématoires, car en plus il avait de la religion). Les chapelets de jurons de George Lévesque corroboraient au mieux une ambivalente mauvaise humeur que sont ton de voix suave, sa posture avenante, sa déférence et sa douce candeur contredisaient pourtant ouvertement.

Tels sont les douze. Qui se souviens d’eux au Québec de nos jours? À peu près personne. Et soyons honnête, il y a ici à boire et à manger. Les stéréotypes livresques les plus plats et une nette condescendance bourgeoise de collégien ou de jeune avoué (parfois assez difficile à supporter) côtoient une vérité dépouillée, raboteuse, ancienne et ronde qui, tout simplement, ne s’invente pas. Mais bon, l’un dans l’autre, et par devers tous ses tics de plumitif, Fréchette parle plutôt juste, dans cette petite série de récits, surtout, oh surtout, dans la très touchante préface-dédicace qu’il adresse à un ami d’enfance et qui nous donne à lire l’émoi d’un quinquagénaire des années 1890 revoyant tendrement la ville de Québec des années 1850-1860 de sa prime jeunesse s’effilocher devant une «modernité» architecturale et paysagère qui, même elle, ne nous affecte plus guère. Le caractère à la fois décalé et universel de cette nostalgie aigre-douce nous fait entrevoir une ville de Québec méconnue, cossue, bourgeoise, élitaire, dont quelques lambeaux se sont malgré tout rendus jusqu’à nous. Cette évocation en ouverture, ainsi que la «fameuse» galerie de portraits, fait de cette œuvre de mémorialiste, partiellement truquée mais charmante, un petit quelque chose qui vaut indubitablement un détour ami.

La postface de 1992 de Réjean Beaudoin, intitulée «Un écrivain dans le siècle: Louis Fréchette», une bibliographie et une chronologie complètent le petit délice d’un appareillage critique utile et parfaitement exempt de la moindre lourdeur.

Louis Fréchette (1992), Originaux et détraqués, Boréal, Coll. Compact Classiques, Montréal, 277 p [Édition originale: 1892].

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Petit Papa Noël

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2021

Notre histoire débute vingt-cinq ans après le lancement de la chanson Petit Papa Noël par Tino Rossi (1907-1983). Nous voici donc en 1971, j’ai treize ans et je flâne, quelques semaines avant la Noël, dans le magasin de musique du vieux centre d’achats de Repentigny. Je barbotte dans la musique en feuilles et je tombe sur des partitions de Petit Papa Noël, en feuillets reliés. La quatrième de couve d’un de ces feuillets explique que cette rengaine archi-connue est une œuvre immense, rien de moins que le plus important succès de toute la chanson française. J’apprends aussi qu’elle a été popularisée, en 1946, par un certain Tino Rossi, dont je ne sais absolument rien. La musique est pour piano mais je n’achète pas le feuillet. Je suis à suivre des cours de piano depuis un moment mais ça me barbe au possible. Pas question que je me colle un pensum musical supplémentaire sur le dos, en attirant l’attention de mon instite de piano par ce qui me semblerait fatalement une initiative bien trop intempestive. La barbe. Profil bas, sur ces matières. Je remets prudemment la partition bien en place… et ce nom charmant et hautement exotique se fiche dans ma solide jeune mémoire: Tino Rossi.

Deux ans plus tard (en 1973), voici ma mère au téléphone avec une de ses collègues de travail. C’est la grande nouvelle: Tino, notre Tino, passe à la télévision, ce soir. Un spécial français, au canal 2 (Radio-Canada) ou bien au canal 10 (Télé Métropole), je suis pas certaine. Je hausse un peu le sourcil. Ma maman n’est pas très musique. Elle n’écoute jamais de disques et la chanson populaire contemporaine l’indiffère passablement. C’est bien la première fois (et la dernière) que je l’entends se pâmer ainsi sur un chanteur populaire quelconque. Notre Tino… tiens, tiens, il s’agit de nul autre que ce Tino Rossi rencontré furtivement par moi, sur musique en feuilles, deux ans auparavant. Je ne connais toujours strictement rien de ce gars. Je n’entends pas son son dans ma tête. Mais l’enthousiasme de maman m’intrigue passablement. Je me promets bien de ne pas rater ce spécial télévisé, car je suis hautement curieux d’entendre comment sonne notre Tino si chéri de maman.

Nous voici donc ce soir là, quelques jours avant la Noël de 1973, devant la téloche, toute la famille. Maman (1924-2015) est très excitée, limite méconnaissable. Papa (1923-2015) est plus calme, mais il ne veut pas rater le truc, lui non plus. Les types du canal 2 ou du canal 10 ont mené leur barque astucieusement. Ils ont repris un spécial français diffusé plus tôt dans l’année et intitulé Tino Rossi pour toujours et ils l’ont soigneusement charcuté puis lardé de capsules de présentation (visiblement je ne suis pas le seul québécois de 1973 qui ne connaît pas le premier mot du corpus de notre Tino et qui a besoin de se faire introduire le bonhomme). Le tout prend la forme d’une sorte de reportage-concert présentant les séquences chantées du spécial télévisuel français, sur le ton de chez nous. De la vraie téloche collage-tapisserie comme il s’en faisait tant, dans nos jeunes années. Le tout est évidemment amplement coupé d’interruptions publicitaires. Ah, le bon vieux temps de la bonne boîte de contreplaqué à images d’autrefois.

Je découvre donc un gros sexagénaire tiré à quatre épingles, joufflu, bonhomme et décontracté, qui chante au micro, dans une sorte de style bel canto vieillotte et propret, des chansons en français mais… qui font mystérieusement italiennes, espagnoles ou corses. Je ne connais rien et ne reconnais que nouille de ce corpus. Terra incognita intégrale. Papa et maman semblent parfaitement familiers avec le tout. Surtout maman, qui fredonne en cadence plusieurs des chansonnettes. J’écoute, en silence, les doux flonflons de cette autre facette crépusculaire du temps lointain de la jeunesse de mes parents, dont je ne sais fichtre rien. Soudain, le petit freluquet de la capsule de présentation nous annonce: Après la pause publicitaire, nous vous ferons entendre le plus grand de tous les succès de Tino Rossi. Pendant les pubes de shampoing et de bagnoles, un petit débat doux et tendre s’instaure, entre papa et maman, sur l’identité de ce succès suprême du dodu ensoleillé. Papa opte pour Le plus beau tango du monde, une chansonnette de 1951 qu’il avait interprété lui-même autrefois, sur guitare hawaïenne. Maman penche plutôt pour Marinella, grand succès sentimental d’avant-guerre (1936) qui la fit jadis tant rêver. Je ne connais alors aucune de ces deux pièces et je me dis que si le tube est si immense que ça, même moi, qui n’y connais rien, je devrais l’avoir à l’esprit. La musique en feuilles de 1971 se remet alors à me bruisser dans la tête et je romps mon silence opaque d’une intervention unique. Non, vous l’avez pas ni un ni l’autre. C’est PETIT PAPA NOËL. Les pubes se terminent et le gros gars en costard entonne la rengaine de Noël bien connue. Papa ne bronche pas mais maman ronchonne tout de même un petit peu. Primeur d’entre les primeurs. Elle IGNORAIT tout simplement que Petit Papa Noël, chansonnette rebattue, séculaire et intégralement banalisée, était initialement une goualante de son cher Tino Rossi. Chacun nos segments de savoir et d’ignorance sur le gros corse, idole de la jeunesse maternelle d’un autre temps.

Maintenant… attentifs et attentives comme je vous devine, une question cruciale s’impose. Si je ne tiens pas Petit Papa Noël de ce bon Tino Rossi (ni même de ma vieille musique en feuilles de 1971, vu que la rengaine m’était déjà amplement connue même alors), de qui est-ce que je la tiens donc tant? Eh bien, je vous le donne en mille. Je tiens cette ritournelle française du temps des fêtes d’un des sous-traitants québécois du bon gros corse séculaire. Et, oh finesse sublime, pour ne pas être en reste avec le folklore saisonnier du moment, cet interprète post-rossiesque s’appelait Paolo Noël. Vous admettrez avec moi que ça ne s’invente pas. Ce bon monsieur Noël avait fait un disque sur le thème attendri de la saison éponyme et c’est sa version de Petit Papa Noël et aucune autre qui berça ma tendre enfance.

Pour moi, donc, Petit Papa Noël fut, est, et restera, une chanson de Paolo Noël. Notre Paolo… et, comme maman, je ne me refais pas. Et, et, et… je vous raconte tout ceci, ici, l’âme attendrie, parce que Petit Papa Noël (celle de Rossi, de 1946, hein, pas celle de l’artiste local opinément dénommé Noël) jubile aujourd’hui, tout au fond de nos cœurs de vieux enfants, sa soixante-quinzième année d’existence qui sonne. Oh comme la vie défile et… faut profiter quand il est temps, Catarinetta tchi-tchi… Merci.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Gong

Posted by Ysengrimus sur 21 décembre 2021

Gong
Monstre
Trombe
Fronce
Le sourcil
Gong
Sans merci.
Guerre.

Bonne
Blonde
Tombe
L’homme
Claquement des chairs
Gong
D’or et de fer.
Terre.

Mort
Morne
Tombe
Ronde
Choc des époques
Gong
De qui on se moque.
Verre.

Bonne
Blonde
Tombe
Ronde
Cadavre exquis
Gong
Bonsoir merci.
Nerf.

Fronce le sourcil
Gong
Choc des époques
Gong
De qui on se moque.
Gong
Cadavre exquis
Gong.

Soucis
Vie
De qui on rit
Gong.
Émeri
Envie
C’est fini
Gong.

(reprises ad lib, notamment à plusieurs voix et en canon)

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Le festin

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2021

Denis Thibault (Namun), Le festin, 2019.

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Le festin qui s’annonce ne s’oubliera pas
Il sera bien plus dense qu’un simple repas.
Il nous verra marcher sur la racine des choses
Il sera la rencontre qui se donne et qui ose.

L’ours jouera du tambour. Le caribou danseur
Grimpera dans un arbre. Et mon frère, et ma sœur
Se joindront au gueuleton. Les oiseaux, en un cri
Annonceront cette vieille union de la matière et de l’esprit.

Le festin qui s’annonce et danse et se déhanche
Nous regroupe près de l’arbre, sous le toit de ses branches.
Humains et animaux, ici, ont bien compris
Que le banquet des temps ne se vit qu’entre amis.

Archaïque est la fête qui n’a pas sa pareille
Pour concilier ainsi les bouches et les oreilles.
Humains et animaux vont rire et ondoyer
Ils ont enfin compris comme il faut festoyer.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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MES MOTS POUR TE DIRE (Mariette Théberge)

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2021


Parle-moi et que les mots
Ne se fassent jamais silence
Raconte-moi la vie
(plage 6, extrait de la chanson)

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Après un premier recueil, puis un second recueil de poésie, Mariette Théberge produit en 2017 un CD-ROM contenant 19 poèmes et une chanson. La qualité sonore du produit est tout à fait satisfaisante, remarquable en fait. Le travail récitatif de Mariette Théberge est très achevé. La voix est chaude, solide, fort bien cadrée, posée, envoûtante. Le thème central de la réflexion est, cette fois-ci, celui de la rupture amoureuse. Cette dernière est traitée dans ses différentes facettes évolutives. Elle s’installe tout d’abord en amont, dans l’anticipation. Ainsi, avant de faire le saut terrible, on refait le plein de langoureux souvenirs.

Tant de mots (plage numéro 17)

Entre ce qui fut et qui sera
Le temps viendra de finir notre éternité
Car malheureusement tout doit s’effacer
De l’épaisseur des nuages
Au cailloux sur la grève
Tout devient relatif alors
Les nuages au moment de nous quitter
Tout ce qu’on se refuse et que l’on laisse
Devient mélange de couleur
Que marque l’angélique trace
En se déplaçant au-delà des montagnes
Je caresse le silence de mes rêves
Je file droit vers toi
Dans un dernier tête à tête
Comme je le veux si beau dans le paysage de mon cœur
Puisque l’eau coule de nos yeux attristés
Pourquoi ne pas pour toujours l’assécher
M’échappant de tes bras je repose désormais ma tête
Remplie de tant de souvenirs heureux
Le bruit de ton cœur doux à mon oreille
Alors s’imprime à jamais dans ma mémoire.

La crise de couple s’amorce dans le torrent passionnel le plus intense. C’est que ladite crise de couple s’instaure fatalement, au tout premier jour, dans la mise en place du couple même. Et quelle que soit la nature de la progression en cours, il demeure que le souvenir du choc des débuts reste imprimé en soi, comme la plus vive et la plus rouge des taches.

Extase (plage numéro 2)

Dans ce paisible jardin
Où mes yeux ont croisé les siens
Une fleur rouge vermeil
Offre son cœur aux rayons du soleil
Et le mien alors enveloppé dans l’extase d’une nuit
Ne sait plus compter les jours ni les heures qui fuient
Désormais je ne vous parlerai de ces matins
Que mon âme s’étiolant dans sa peau de chagrin
Se croyant perdue à jamais dans l’écume du temps

La passion brille de mille feux tranquilles. Puis graduellement se mettent en place les épineux problèmes de communication. On leur propose ici des solutions poétiques. Se donner une surface de sable comme écritoire assume fatalement le beau risque de l’éphémère. Mais pourtant, la chance d’encore se rejoindre perdure. Il vaut donc plus ou moins le coup d’essayer.

Des mots dans le sable (plage numéro 4)

Si des mots ton cœur ont blessé
Écris les vite dans le sable
Afin que le vent de ta mémoire les efface
Lorsqu’il viendra bercer la marée
Faisant ainsi tanguer les vagues sur le quai
J’écrirai à mon tour dans le sable
Des mots t’étant destinés
Au lever du jour, lorsque tu les liras imprimés sur les dunes
Déjà j’aurai pris le large
Emportant bien gravés dans la mémoire
Ces doux moments passés sur ce rivage
Ton prénom sur mon âme, comme tatouage
Empreinte à jamais insculpée de ton visage
Tel un talisman sur ma vie niellée
Me préservant désormais de tout naufrage

Puis s’installe imperceptiblement l’éloignement. Il est assez inévitable, dans la dramatisation mise en place ici, que c’est la femme qui va devoir s’exprimer, expier, poursuivant et perpétuant inlassablement l’écoute due à ses émotions les plus profondes et les plus radicales. La majorité des poèmes portent sur le départ unilatéral de l’autre. L’un d’entre eux pourtant, à contre-courant de cette thématique du départ unique, s’installe dans la symétrie presque mécanique de la séparation implacable. Le Quai des Brumes est déjà une plate-forme des solitudes… tout en étant, au moins minimalement, un espace relativement égalitaire.

Quai des Brumes (plage numéro 10)

Deux âmes pressées l’une contre l’autre
Pourtant à la fois silencieuses et recluses
Autant l’une et l’autre éprises de liberté
Observent la mer
Roulant ses moutons d’écume blanche
Tanguant tel un bateau à la dérive
Épaves au mat et voile épars et déchirés
Deux cœurs qui chavirent emportés
Par cet épais brouillard qui les conscrit
Maintenant chacun de son côté s’éloignent l’un de l’autre
Sous le pâle rayon d’un réverbère sur le Quai des Brumes
Deux être hier encore réunis
S’apprêtent aujourd’hui à reprendre chacun sa vie.

Quelle qu’ait été la dynamique des départs, il reste que le retour à la solitude est un grand déchirement chagriné qu’il faut graduellement apprendre à dominer, à dompter. C’est le vent du large qui apportera les relents du large et de la marée lointaine, graduellement, comme imperceptiblement.

Apaisement (plage numéro 16)

Exorciser cet immense chagrin
Que la blessure infligée à une âme mortifiée
Cherchant sans fin refuge sur un rivage mouillé
Enveloppée, lovée dans la chaleur de ce mi-été
Écorchée, étouffée chinant la fraîcheur ne sachant l’apaiser
Et le vent du large vient soudain et l’affranchie
Lui redonnant enfin l’espace d’un instant
Le temps d’un espoir perdu et retrouvé
La sensation soudaine d’un merveilleux moment d’éternité.

Et évidemment, la résurgence de la réminiscence ne peut pas —comme ça— disparaître en un furtif instant. La nouvelle solitude n’est en rien à l’abri des lourds et denses reflux sentimentaux, qui rôdent, qui guettent. Mais où se cache le bonheur, quand le souvenir de nos pas sur le sable a été irrémédiablement emporté par toutes nos futiles tempêtes?

Préambules nocturnes (plage numéro 18)

Mon âme alourdie déambule
Seule et triste dans l’épais brouillard
Immergeant de la nuit froide
À la fois bercée par cette mélancolie
Insécable au son de ta voix perçue jadis
Dans la profondeur du silence

Fidèle comme mon cœur, ils se rappellent
Le parfum et la douceur de ces nuits d’été
De nos pas posés lentement sur le sable
Et qu’une mer déchaînée hélas
Depuis longtemps déjà aura effacés
Enfermant au creux de ses vagues tout souvenir
Ton corps, tes yeux, ton sourire

Toujours elle avance telle une somnambule
Pénétrée d’une intense souffrance
Engourdie toute entière par l’autre saison
Vêtue de ses tristes habits de novembre
Dénudée et sans couleur
Que préambules sinistres en cette nuit sans chaleur

Voilà que maintenant elle se replie,
Cherchant encore un bref instant
Mais où se cache le bonheur?
Elle croit à nouveau l’entendre

Mais hélas ta voix fait toujours silence
Pour l’instant elle veut vivre d’espoir
Elle cessera alors d’y croire
Pansera alors sa blessure
Étouffant ainsi sa souffrance.

Cependant l’âme, jadis torturée, retrouve imperceptiblement la paix. On notera la stable récurrence de l’imagerie maritime, instrument à la fois atavique, universel et solide pour rendre la palette contrastée de toutes les émotions ainsi que l’ample effet de cycle tourmenté emporté par l’ensemble des thématiques traitées.

Voyage d’âme (plage numéro 12)

Accoudée au bastingage
Bien installée sur son voiler
Amarrée à la jetée près du pont d’or
Une âme jadis torturée
Accueille en elle la paix
Longtemps inhibée
Par son trop grand mal de vivre
Lentement, maintenant, elle apprend
Pouvoir enfin s’approprier et de plein droit
La sérénité et la quiétude si souvent rêvées
Aujourd’hui elle prend le large
Le vent gonflera sa voile
La mer immensément bleue
La bercera et l’enveloppera
Et cette solitude tant désirée
Compose son unique bagage
Elle voyage désormais sans amertume
Vers de nouveaux cieux et d’inconnus rivages
Au petit matin de ce jour nouveau
Atteignant enfin son apogée
Se rappelant qu’au loin derrière, elle entendit jadis
Le chant de la corne de brume sur le rocher

La dense cohérence thématique de ce recueil de récitatifs ne peut tout simplement pas se passer de l’évocation tendue et riche de  la remise en place d’une routine réinventée. Salutaire, le nouveau dispositif comblera graduellement la terrible prise de distance face à l’arrachement.

Éphémérides (plage numéro 14)

Un bonheur tendre et timide à la fois
Installé à l’aube d’une nouvelle saison
Au plein cœur de ma vie sans monition
Et alors je le croyais indéfectible
Mon être entier épris le temps d’un été
Par des promesses empruntées
À ces héros figés dans l’éternité
À qui nous ressemblions un peu plus chaque jour
J’y ai cru intensément
Je l’ai savouré ce bonheur enfiévré
J’en dévorais chaque goûlé
Hélas, je continue seule d’avancer
L’âme en bandoulière écartant toutes chimères
Un nouvel enchantement se voudrait-il qu’éphémère?
Une fleur encore plus belle au jardin de ma vie
Venue de nulle part et que je cueillerais à nouveau
Je le veux sans attentes, sans promesses, sans intumescences
Et si c’était ça le vrai bonheur?

On est merveilleusement bercé par la sublime langueur de ces textes, récités par cette poétesse sereinement et solidement installée dans l’oralité du verbe, notamment de par son riche héritage amérindien. Le CD-ROM de Mariette Théberge Mes mots pour te dire contient 19 poèmes et une chanson. La réalisation de l’album, la musique et les arrangements sont de Stéphane Pilon. L’album a été enregistré à Saint-Eustache, au Québec

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Mariette Théberge, Mes mots pour te dire, Mariette Théberge (textes), Stéphane Pilon (musique et réalisation de l’album), CD-ROM, 2017, 20 plages (19 poèmes et une chanson), Durée: une trentaine de minutes.

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LOTUS — POÉSIE ÉROTIQUE PASSIONNELLE (Claude Bolduc et Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2021

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J’avais écrit, il y a de cela quelques années, un recueil de cinquante poèmes érotiques, très explicites, très crus et très assumés, inspirés par des moments intimes sublimement intenses, vécus allègrement en compagnie d’un certain nombre de personnes parfaitement merveilleuses, dont nous garderons discrètement l’identité sous le dense boisseau de l’anonymat le plus opaque. Le temps passait sur les ardeurs mais pas sur les mémoires. Et j’avais toujours ces cinquante poèmes sur la conscience et dans le cœur. Ils percolaient, avec leur impudence de toujours, dans mon ordinateur, depuis ces quelques lustres, et je n’avais pas trouvé moyen de leur faire prendre un envol adéquat. Pour le coup, je ne savais plus trop quoi faire de ce charmant brûlot sensuel. Je ne voulais pas publier ces poèmes, très explicites et très torrides donc, à l’intérieur d’un recueil plus large. C’est que, généralement, mes recueils de poésie sans images font cent-cinquante poèmes (habituellement trois sous-recueils de cinquante poèmes chacun) et cela me permet de cultiver certains mélanges de thèmes. Selon mon approche habituelle, le recueil LOTUS se serait donc retrouvé en compagnie de deux autres sous-recueils traitant de sujets non-érotiques. Je ne voulais absolument pas publier ces textes comme ça, tout simplement parce que je n’aime pas passer la poésie érotique en contrebande, camouflée parmi des sujets moins sensibles ou plus anodins.

Il faut comprendre que l’expression érotique n’est pas une chose qu’on dissimule ou qu’on esquive. La poésie érotique, tout comme le roman érotique et le conte érotique, ce n’est pas, non plus, quelque chose que l’on faufile, en catimini, en douce, comme en passant, en donnant l’impression que c’est pas si sensible. Mes menues aventures dans la république des lettres me prouvent que quand on écrit érotique, il faut s’annoncer érotique, explicitement et sans esquive. Il faut faire comme ça et pas autrement tout simplement parce qu’il est très important que les lecteurs et les lectrices puissent s’approcher de ce genre de corpus très spécifique seulement s’ils en ont envie. Il n’est ni utile ni plaisant de prendre les lecteurs et les lectrices au piège de l’écriture érotique. Il faut montrer le drapeau, annoncer les couleurs, sonner le tocsin, au sujet de ce merveilleux genre qui, de plusieurs points de vue, est tout à fait à part. La chose est sensible et on n’abuse vraiment pas de la formule pour public averti, en la commentant. Le problème de la pornographie nous accompagne aussi, fatalement, quand on touche ce genre de question. Je me suis prononcé, sur mon carnet, au sujet de la distinction entre pornographie et érotisme. Cette prise de position philosophique m’anime pleinement, au moment de publier ces textes. On me retrouve donc, serein mais pantois, avec ces textes adorables sur les bras. Je les aime profondément. Je ne sais pas trop quoi en faire. Je les garde près de moi, les serrant contre mon sein palpitant, en attendant, pour eux et pour la sublime Lotus, la venue d’une saison plus clémente, plus chaude.

C’est alors qu’en 2018-2019, j’ai eu le plaisir et l’honneur de travailler en équipe avec le peintre eustachois Claude Bolduc sur l’ouvrage de pictopoésie Rencontre onirique, paru en 2019. Lors de la mise en forme collective de ce premier opus, j’ai été frappé par la force érotique du travail pictural de Bolduc, qui s’exprime dans l’idiome artistique de l’Art Singulier. Claude Bolduc arrive à intégrer, très intimement et très profondément, la dimension sensuelle et sexuelle dans ses tableaux et ses dessins. L’éros s’y déploie d’une façon particulièrement puissante, vive, articulée et maîtrisée. D’autre part, le peintre Bolduc mobilise un univers extrêmement idiosyncrasique. Aussi, initialement, j’étais sous l’impression, d’ailleurs hautement déformante, que ce peintre était strictement ceinturé dans ses hantises, que la capsule de son imaginaire était un dôme isolant, autonome et imprenable. Je présumais donc qu’il lui serait difficile de s’ouvrir au monde tellurique d’un autre mode d’expression… alors que je l’avais, moi-même, si bien fait, en écrivant de solides poèmes à partir de ses tableaux. Erreur biscornue et maldonne clopinante. Tout au contraire, à ma grande joie, Claude Bolduc a réagi de façon très enthousiaste lorsque je lui ai soumis le recueil de poésie érotique LOTUS et que je lui ai poliment demandé de bien vouloir accepter, si c’était pas un effet de son immense bonté, de jouer les illustrateurs libres et fous, pour cette petite tempête des passions mâles. Notre monstre visuel, débordant et précis, a promptement associé à mes textes cinquante dessins magnifiques (trente-huit originaux et douze tirés de son imposant corpus antérieur). Ces cinquante œuvres en noir et blanc sont d’une force remarquable et d’une majesté somptuaire.

C’est cet opus que nous vous proposons aujourd’hui. Cinquante dessins en noir et blanc sur cinquante poèmes érotiques exprimant explosivement, et sans détours, le tout de l’amour, de l’ardeur et de la passion masculine, lorsque la femme qu’on aime culmine intensément en nous. Une amie intime de Lotus, à la plume acérée, Virginie Lavertue, signe une préface magistrale. Deux textes érotiques en prose, bien explicites et bien lascifs, qui sont aussi de votre humble serviteur, ouvrent ensuite la marche. Suivent les dessins et les poèmes. Vive la parole, vive la pulsion d’amour, vive éros, et vive le dense et capiteux tressaillement empirique que suscite en notre carcasse chenue et sur nos lèvres tremblantes la merveilleuse et capiteuse fleur de lotus, dans sa version tant textuelle que visuelle.

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Claude Bolduc et Paul Laurendeau, LOTUS poésie érotique passionnelle, Claude Bolduc éditeur, in-plano sur papier glacé, 120 pages.

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LE CYCLE DU RÉZO: LA PLANTE VERTE (Guilhem)

Posted by Ysengrimus sur 21 novembre 2021

La-plante-verte
La vie en cette année 2234 n’était pas forcément dure pour tous les hommes, seulement, comme depuis la nuit des temps, pour une immense majorité. Le gouvernement ministériel et la communauté scientifique de l’Europe unifiée sont, ce jour là, sur les dents. Une flotte extraterrestre est en train de se pointer aux confins du système solaire. Nous sommes au bord du tout premier de tous les premiers contacts. Mais quelle en sera la nature? Amical? Hostile? Rien n’est dit. On ne semble connaître avec certitude que le nom de ces visiteurs/envahisseurs: les Thétyens. Toutes les chancelleries sont aux abois mais on ne veut pas trop que l’information devienne intempestivement publique. On lance donc des fausses nouvelles scabreuses pour noyer l’info effective qui, initialement, ne coule, fétide et bizarre, que dans des cyber-tabloïdes foireux. C’est que l’énorme événement interplanétaire aux pourtours mal circonscrits est d’une haute sensibilité internationale. Il ne faudrait surtout pas qu’une ou l’autre nation locale ne se transforme involontairement en l’extraterrestre de toutes le autres.

En 2234, Europe et Asie (l’Amérique n’est pas trop dans le tableau) coexistent dans une relative harmonie sourcilleuse. Mais la lutte macroscopique aux changements climatiques a rendu, depuis plusieurs années, les grands gouvernements supranationaux intégralement dépendants de vastes conglomérats privés assurant la perpétuation artificiellement contrôlée d’un climat viable. Ces entreprises tentaculaires portent des noms percutants, courts et allusifs comme EcoTech ou NanoSoft. Elles sont l’incarnation contemporaine des anciens totalitarismes, en plus feutré, en plus branché, en plus technocrate. Elles pénètrent la société civile et ses pouvoirs traditionnels jusqu’au trognon. Que savent-elles exactement de cette visite d’extraterrestres? Le paradoxe virulent est que ces puissants conglomérats contrôlent intégralement l’appareillage et la technologie logicielle permettant de percevoir le vaste univers extérieur. De là à contrôler cet univers même…

D’autre part, et sur un autre plan, le quadragénaire Marhek Lorme est une sorte de rouage flottant, mi-détective privé, mi-barbouze à la retraite, qui enquête sur l’assassinat de son meilleur ami espion et de l’épouse de ce dernier par d’obscurs services non identifiés. Ici aussi, salmigondi analogue des perceptions, en la quête compréhensive. Qui a fait quoi? Qui tire les ficelles brutalement et arbitrairement plantées dans la tête de qui? C’est la valse des agents doubles, triples, quadruples. Ils s’expriment tous dans l’argot débridé et jubilatoire du romancier, en plus. C’est vif, c’est dur, c’est frontal, c’est brutal mais c’est pas triste. L’humour est là, grinçant, cynique, percussif. Et alors, dans le cas de Marhek Lorme et de son tonique jeune subalterne, le stagiaire Johnson, on est au ras des mottes. Ça castagne, ça explose, ça plonge à ses risques et périls dans un canal gorgé de polluants suspects, ça tabasse même des jeunes filles mi-espionnes mi-travailleuses temporaires. La caméra ici (la caméra plumitive!) nous entraîne dans des scènes visuellement enlevantes sur un rythme de tambour de charge. D’ailleurs, quand les enjeux politico-planétaires vont se complexifier et que des troupes, des flottes aériennes et des bataillons vont entrer en interaction, l’ambiance de visualisation à la lecture va devenir superbement cinétique. Ces nombreux éléments sur le terrain nous font inéluctablement penser à une étonnante et novatrice aptitude à convertir de complexes séquences de jeux vidéos en solides trames romanesques.

Pendant ce temps (comme on dit conventionnellement, pour rester dans le ton), dans le bureau d’un important homme d’état européen, il y a une plante verte enracinée d’assez longue date dans son pot. Elle vivote de son mieux, au rythme des arrosages sporadiques et des séquences de lueurs de la lumière artificielle. On la mentionne de temps en temps, dans le flux et le reflux des péripéties, comme par cycles. Elle apparaît comme une sorte de point nodal dans un imbroglio sociétal, syndical et militaire de plus en plus enchevêtré et tonitruant. Et elle en vient graduellement à nous obséder, cette plante verte. Pourquoi? Curieux. Et que dire des chats de la concierge néo-syndicaliste de Marhek Lorme. Porteurs de messages codés tressés dans leurs colliers, ils trouvent moyen d’involontairement s’infiltrer puis de fuir chafouinement dans les couloirs de l’eurobase. Cela va de nouveau activer la remarquable caméra cursive d’action. Nous voici un chat fort énervé, perdu dans la base robotisée d’un futur lointain. Et ça gaule. Et ça marche.

Ce copieux premier tome du Cycle Rézo renoue spectaculairement avec la riche et picaresque tradition de la sci-fi pulp novel. Tous les procédés s’y trouvent et ils fonctionnent magistralement. Les thématiques, en plus, sont intensivement modernisées: cyber-culture, micro-robotique, catastrophisme climatique, gouvernement supranational, paix armée, ésotérisme laborantin, amours furtifs, dialogue (de sourd) homme-femme, marasme économique, surarmement, privatisation à outrance, OVNI ou pire OVNIC (Objet Volant Non Intellectuellement Conceptualisé). Et infailliblement, l’originalité jaillit. On lit, on lit, on lit.

C’est que quand l’intelligence devient artificielle, quand la créature surclasse son créateur, eh bien un bon lot luisant et onctueux de surprises nous attend et ce, même dans les replis bruissants et parfumés des éléments narratifs les plus traditionnels d’un genre.

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Guilhem, Le cycle du Rézo: La plante verte, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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