Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Entretien à bâtons rompus avec Bérénice Einberg, personnage principal du roman L’AVALÉE DES AVALÉS de Réjean Ducharme (1966)

Posted by Ysengrimus sur 16 septembre 2016

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Ysengrimus: Alors Bérénice Einberg, il y a cinquante ans pile-poil aujourd’hui paraissait chez Gallimard le magnifique roman L’Avalée des avalés de Réjean Ducharme. Vous en êtes le personnage principal.

Bérénice Einberg: Oui, vacherie de vacherie. Ça nous rajeunis pas, tout ça. Je peux faire une petite mise au point ferme, farme, furme à vos lecteurs et lectrices avant qu’on aille plus loin?

Ysengrimus: Je vous en prie, faites.

Bérénice Einberg: Je suis fictive. Ne me cherchez pas nulle part. Je suis bidon. Du vent. Un feu de printemps dans la folle avoine de l’île fluviale de mon enfance. Une poussée de rage primale dans nos enfers les plus intimement intérieurs.

Ysengrimus: Absolument, je seconde. Et, de fait, vous êtes vermiculairement fictive, multiple, labile, tripative, bouquetée, filiforme. Vous êtes incroyablement difficile à cerner. Je suppose d’autre part que, telle (la vraie) Margaret Sinclair-Trudeau, vous êtes (fictivement) née en 1948.

Bérénice Einberg: Pas mal, Grimus, pas mal. Plus précisément je suis née en 1946-1947-1948. Oui, vacherie de vacherie. Ça nous rajeunis pas, tout ça.

Ysengrimus: Voilà.

Bérénice Einberg: Gros écornifleux de vous, vous avez fait comment pour ainsi me deviner mon âge?

Ysengrimus: Vous aviez neuf-dix-onze ans au moment de la Guerre de Suez de 1956-1957. Et vous êtes dans la toute jeune vingtaine au moment de votre implication personnelle comme soldate israélienne dans les escarmouches de 1966 qui déboucheront sur la Guerre des Six Jours de 1967. J’ai tiré au jugé.

Bérénice Einberg: Alors là, bien visé. Mautadites saligaudefrites turpisanguinolentesques de guerres. Je les hais en soi et les hais de surcroît attendu que je hais tout. On devrait changer promptement de sujet. J’ai une jolie anecdote non-guerrière sur moi, pour vous. Ça me Ça, les anecdote Surmoi, Moi. Et vous?

Ysengrimus: Totalement. Je vous écoute.

Bérénice Einberg: Cette année-là (dont je terrai la numérobibite), il fait nuit noire et je suis en train de trinquer grave avec une bande de rupins et rupines sur un charmant petit yacht privé lui-même en train de descendre le majestueux fleuve Guadalquivir. Passablement éméchées, moi et très exactement cinq-six autres filles un peu fofolles, on décide qu’on est prises de l’envie irrésistible de tester un des grands coquillages blancs de sauvetage de l’embarcation somptuaire. On mouille donc une chaloupe de sauvetage dans un total embrun éthylique. Nous voici, vite fait bien fait, sur les eaux noires, calmes et clapotantes du merveilleux grand fleuve andalou. Les lumières de Séville scintillent au loin. Nos cheveux volent au vent et nous rions comme des escogrifettes. Sur le yacht qui s’éloigne déjà, comme tout le monde fait la fête, en goguette, dans les flonflons assourdissants et les lumières aveuglantes, personne ne remarque exactement notre disparition. Nous nous retrouvons vite franchement isolées, sur notre esquif, dans la houle fluviale. La trouvant de moins en moins drôle, nous ramons vite en flageolante cadence vitevitevite, pour tenter de rejoindre le yacht. Il se déplace rapidement, fluidement, insensiblement et fatalement vers Séville et le vent ou le courant ou je ne sais trop nous pousse plutôt dans la direction opposée. Il devient vite indubitable qu’on y arrivera pas. Nous allons devoir accoster, et ensuite rentrer en ville par nos propres moyens.

Ysengrimus: Ça me sonne une clochette, votre histoire, Bérénice.

Bérénice Einberg: Ne grognez pas sur mon monde et écoutez plutôt. Motus Grimus. Rendues sans anicroche sur la berge, mon galop naturel revient à son naturel galop. On m’a entraînée dans cette aventure hydro-soulographique sans que je n’y comprenne trop rien. Mais maintenant j’ai bien envie d’en découdre avec les cinq autres ciboulottes-faribolles qui nous ont envoyé dans ce pétrin de berge isolée, en pleine nuitte, et loin, bien trop loin de Séville illuminée sur l’horizon. Je me mets à vertement engueuler mes cinq-six acolytes encore ahuries d’alcool. Je les traite, de zygomardes, d’échancrures à roulettes, de blusturizes multipatrides, de mosus de niklosuss, de micro-chamomors mortifères, de ronromules fétides et de pataquès renchrognisantes. Elles le prennent vraiment très mal. L’affaire vive vire promptement au crêpage. Comme nous sommes toutes plus ou moins braquées et enragées les unes contre les autres, en bouquet, en cascade, en estocade ibérique, nous nous entrechoquons aléatoirement, puis revolons dans tous les angles de la table du monde, comme des boules de billards polycrhomatiques fessées raide par la boule blanche. Nous nous mettons alors ensuite en route-déboulade, vers Séville, par des chemins séparés ou distanciés. Je me retrouve vite fin seule, marchant dans la direction vague de la ville dans la nuit opaque, chaude et vile.

Ysengrimus: Je vous assure que je vous vois venir.

Bérénice Einberg: C’est après une heure de marche, en dégrisant et en vitupérant titanesquement contre le Cosmos et la Totalité que je me rends compte subitement que j’ai oublié mon sac à main dans ma cabine de yacht. Vacherie de vacherie, me voici en pleine nuit, en tenue de goule, en Espagne, pompette, sans passeport, sans pièce d’identité et sans fric. Quand j’arrive aux portes de Séville, le jour se lève et je suis vannée, fourbu, crevée, rampante, ruisselante. Toute fierté bue, savez vous ce que j’ai fait alors?

Ysengrimus: Oui, je le sais.

Bérénice Einberg: J’ai passé toute l’avant-midi à faire la manche aux portes de Séville pour pouvoir picosser piécette par piécette de quoi me payer un maigre petit déjeuner et un ticket de bus me permettant de retrouver la marina, le yacht des copains-copines, mon sac à main et le peu de prestance flageolante que j’arrive à maintenir minimalement en voyage. J’y suis arrivée mais quelle galère de luxe ce fut.

Ysengrimus: Je le savais.

Bérénice Einberg: Mais pourquoi vous le saviez tant que ça?

Ysengrimus: C’est que votre merveilleuse et paranormale amie Constance Chlore vous l’avait prédit, aux temps joyeux et mutuels de votre ardente enfance. Elle avait dit texto qu’elle vous voyait en train de mendier aux portes de Séville. Clairvoyance magistralement concrétudisée.

Bérénice Einberg: C’est parfaitement exact, Loup Grimus. Vous connaissez vos modernes. J’en reste sans voix… vocalement et vocalisement naturellement.

Ysengrimus: Et pan. L’avez-vous revue, Constance Chlore?

Bérénice Einberg: Constance Chlore alias Constance Exsangue, le grand rayon lumineux spéculaire de ma chienne de bâtarde de croûte molle de vie, vie, vie est morte, morte, morte, Grimus. Je ne peux aucunement l’avoir revue.

Ysengrimus: Même pas dans votre imaginaire?

Bérénice Einberg: Surtout pas dans le gouffre-cloaque fétide et purulent de mon mælstrom imaginaire. Non, non et non. La barbe.

Ysengrimus: Me permettez-vous de me reformuler, Bérénice?

Bérénice Einberg: S’il le faut tant, faites donc.

Ysengrimus: L’avez-vous revue, Constance Kloür?

Bérénice Einberg: Ah là, c’est tout autre chose. Ah là… Ah là… Ah là… Ah là…

Ysengrimus: Me permettez-vous de rappeler brièvement qui est Constance Kloür, pour le bénéfice/bérénice de mes lecteurs et lectrices?

Bérénice Einberg: Faites donc, surtout pour celui de vos lectrices car ce sont elles qui m’intéressent le plus.

Ysengrimus: Jeune fille, vous étiez institutrice de gym à New York. Vous enseigniez à des petites filles. Parmi elles, votre gentille d’entre les gentilles, votre chouchoute, c’était Constance Kloür. Car, de fait, foudroyée par la paronymie…

Bérénice Einberg: Bien dit! Fourvoyée par la paramécie, si vous m’en permettez une autre, justement, de paronymie.

Ysengrimus: …votre amour largement nostalgique (de Constance Chlore) envers Constance Kloür devient si grand qu’un jour, vous foxez une de vos séances, devant toutes les autres gamines, et l’amenez elle seule en promenade, notamment dans le tunnel Lincoln, réservé aux voitures.

Bérénice Einberg: Je corrobore. Sa petite main crispée dans la mienne et ses scintillants éclats de rire dans le tunnel Lincoln. Inoubliable.

Ysengrimus: Vous la ramenez très tard le soir, chez ses parents.

Bérénice Einberg: Très tort le soir, faudrait-il encore paronymiser.

Ysengrimus: Ceux-ci, irrémédiablement remontés, portent plainte à l’école qui vous emploie.

Bérénice Einberg: En bon bourgeois sommaires et lourdement infanticides et enfantômatiques qu’ils furent.

Ysengrimus: Et cela mit abruptement fin à votre vocation d’instite gymnaste.

Bérénice Einberg: Pléonaste… euh…nasme. Voilà qui est dit et bien dit. Maintenant pour garder le fil d’Ariane solidement noué à la corne du Minotaure d’abondance et, de ce fait, répondre à votre question, Grimus. J’ai effectivement revu Constance Kloür.

Ysengrimus: Oui?

Bérénice Einberg: Oh, que oui… Il y a dix ou douze ans, je déambulais sur la Promenade des Gouverneurs, à Québec, comme la vraie nénette dentue aimant les voyages que je suis. Je me dirigeais tout doucement vers la base principielle du Château Frontenac, ma face livide tournée vers le fleuve, si majestueux en ce point. C’était la fin de l’été et il faisait un soleil magnifique. Le vent soufflait très fort, par contre. Soudain, une petite forme vaguement cataplasmement anthropomorphe me vole directement au visage. J’ai juste le temps de la capturer de ma main preste et défensive d’ancienne combattante surentraînée. C’est une petite poupée de chiffon jolie mais bien légère, colorée, souriante, exorbitée et hébétée. Je la tiens maintenant bien serrée dans ma main et je me laisse immerger dans le scintillant éclat de rire de la petite fille qui courrait derrière, cherchant à voler plus vite que le vent pour tenter de capturiser sa catin cerf-volant en cavale dans la bourrasque. Je me penche devant moi pour sourire à la petite fille aux tresses blondes qui tend la main en me demandant joyeusement de lui rendre son enfant. C’est la copie carbone contemporaine de la petite Constance Kloür de ma jeunesse. Les pieds joints, elle se présente poliment à moi tandis que je lui rends sa poupée de chiffon. Elle s’appelle, je vous le donne en mille: Bérénice Vernon-Kloür.

Ysengrimus: Oh, oh!

Bérénice Einberg: Ah, ah, Hu, hu… La petite Bérénice n’est pas longue à prendre la grande Bérénice par la main et à l’amener rencontrer sa maman, assise sur un long banc vert, sous le radieux soleil québécien, en compagnie d’un petit garçon (le petit Christian Vernon-Kloür). La dame se lève gracieusement, me félicite rieusement de ma providentielle attrapée de poupée de chiffon venteuse dont elle a tout vu, et me fait une bise sentie. C’est Constance Kloür, adulte.

Ysengrimus: La Constance Kloür de votre mésaventure passionnelle new-yorkaise?

Bérénice Einberg: Elle-même telle qu’en elle-même en personne sur le sommet d’elle-même et d’absolument aucune autre. J’ai passé le reste de ma journée de villégiature québécienne en la compagnie de Constance Kloür et de ses deux merveilleux bambins (Monsieur Vernon ne fit pas son apparition et il n’en fut pas fait grande mention). C’était comme se promener dans une tarentelle de kaléidoscope psychédélique de jubilation orgastiques. On se souriait, on se matait, on se marrait, on parlait de tout et de rien et ses yeux se perdaient dans mes yeux et j’entendais des symphonies de fin du monde sur fond cospotonitruriopellesque. Ce fut merveilleux, touchant, toucan caquetant, sublime, archi-hyper-maritime. Moi qui ai depuis si longtemps renoncé à aimer, j’ai failli renoncer à ce renoncement ce beau jour là. Je ne vous dis que ça.

Ysengrimus: C’est très touchant, Bérénice.

Bérénice Einberg: On s’est promis de s’appeler, de s’écrire, de se cornilocomperturlufariner. Cela fait dix ou douze ans, and nothing happened since.

Ysengrimus: How sad! How come?

Bérénice Einberg: Peu importe honey comb, c’est comme ça, voilà. Vite, grimus, vite une autre question là avant que je me mette à battre des yeux comme la poupée Fanfreluche toujours sur le point d’avoir l’air de s’apprêter à se préparer à se mettre en train pour pleurer.

Ysengrimus: Euh… euh… disons… vos autres anciens amours, Dick Dong, Jerry de Vignac, Gloria (dite la Lesbienne), vous les avez revus, eux aussi?

Bérénice Einberg: Gloria (comme vous devriez le savoir) et Dick Dong (comme vous l’ignorez certainement) ne sont plus. Quand à Jerry de Vignac en tutu, ce que je signifie pour lui signifie que je ne lui suis qu’un grand rien attendu que je suis femme.

Ysengrimus: Merveilleusement femme, du reste. Indubitablement une des plus significatives de toutes les femmes.

Bérénice Einberg: Merci Grimus, vous êtes vraiment un chou, un chou rave, le chou rave rémoulade d’une entièreté d’estropiade de végétale vie.

Ysengrimus: Je suis très profondément touché de ce compliment idiomatique bérénicesque titanesque de choc.

Bérénice Einberg: Et vous avez bien raison de l’être. Pas de question à me poser au sujet de mon frère Christian?

Ysengrimus: Si, justement. J’ai une seule question le concernant qui me brûle les lèvres. Mais je ne voudrais pas être indiscret.

Bérénice Einberg: Je vous suis toute ouverte.

Ysengrimus: Ces centaines de lettres d’amour incestueux et torride que vous lui avez écrit autrefois et qui vous valurent tant de déboires avec votre oncle et votre père. Qu’en est-il advenu?

Bérénice Einberg: Ce cochon fétide d’Einberg père me raconta sur tous les tons qu’il les avait interceptées et détruites. Il ne les avait qu’interceptées. À sa mort, j’ai mis la patte sur un gros classeur vert les contenant toutes, bien rangées en ordre chrono, comme l’aurait fait un numismate, un jardinier paysagiste, ou un photographe amateur. Et vous savez ce qu’il avait fait, ce porc immonde. Il les avait lu et relu pieusement et vachement annoté. Il envisageait même visiblement d’en faire une sorte d’édition critique vu que j’ai retrouvé, dans le même classeur, quelque chose comme une préface explicative.

Ysengrimus: Tiens donc! Mais… l’idée n’est pas si mauvaise. Envisageriez-vous vous-même de reprendre cette idée de publication?

Bérénice Einberg: Je ne sais pas. Je les relis parfois, ces lettres de feu follette hirsute. Je fais de moins en moins la distinction entre la part de provoque bravache et de passion torride qu’il y a de tortillonné dans cette vaste correspondance à sens unique. Je ne sais pas. Je m’identifie toujours profondément au contenu de ces missive fleuves et les revendique fermement. J’y penserai. Laissez moi votre carte. Carte blanche, bien blanche.

Ysengrimus: En tout cas je suis très content que vous ne les ayez pas perdu. C’est un aspect crucialement important de votre existence. Je suis tout simplement rassuré que ce corpus soit sauf.

Bérénice Einberg: C’est gentil de nous souhaiter tant de bien comme ça, à moi et à mon corpus, Grimus. Ça repose vachement (de vachement) du poids pesant et empesé du reste du monde.

Ysengrimus: C’est un grand honneur et une joie immense de vous rencontrer, Bérénice Einberg. Est-ce que TOUT VOUS AVALE toujours?

Bérénice Einberg: Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Tout… tout… tout… Tchou-tchou…

Ysengrimus: Je vous embrasse tendrement.

Bérénice Einberg: Réciproquement… et en ne se gênant aucunement pour bien se toquer les dents.

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Le film de STAR TREK que je recommande à l’intégralité du genre humain

Posted by Ysengrimus sur 8 septembre 2016

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Il y a cinquante ans sujourd’hui, le 8 septembre 1966 exactement, débutait ce qui allait devenir la monstrueuse saga télévisuelle et cinématographique STAR TREK. Et alors un beau jour se pose la question de savoir ceci: si je voulais introduire à l’émotion utopique et à la joie futuriste de la susdite culture Star Trek une personne n’y connaissant rien et ayant un intérêt tout minimal pour la science-fiction, je ferais comment? J’ai discuté le coup avec Reinardus-le-goupil, entre un plat de cochon grillé, des nouilles et notre petit écran diffusant Star Trek IV, The Voyage Home, le quatrième long métrage de la saga cinéma des increvables personnages de la Fédération Unie des Planètes. Pourquoi privilégier cet opus cinématographique pour suggérer un contact initial avec le monde de Star Trek? Pour trois raisons. D’abord la dynamique de ce film spécifique met fortement en relief les acteurs et leurs personnages et ce, au dessus des effets spéciaux et des tics zap-boom galactiques usuels de la space opera. Cela permet une approche plus intimiste de Kirk, Spock, McCoy et de toute leur bande. Cette valorisation de l’acteur et de sa façon de travailler son personnage est un des charmes constants de la saga Star Trek. Elle est justement particulièrement bien installée dans ce film-ci. Ensuite, le thème traité, écologique, baleinier, environnementaliste est touchant, poignant, embrassé à la fois avec une tendresse et une ironie critique qui synthétise merveilleusement l’utopie Star Trek. Finalement, atout majeur, le film est dirigé par Leonard Nimoy (l’acteur brillant jouant Spock). Nimoy est un metteur en scène sensible, qui dirige finement ses acteurs et ses actrices et qui a une touche imparable pour les personnages et les thèmes féminins (on lui doit notamment The Good Mother, et le superbe Three men and a baby, version USA particulièrement réussie de Trois hommes et un couffin). La combinaison est ici parfaitement gagnante et fait de Star Trek IV un film irrésistible que je recommande chaleureusement à tous les non-trekkies de notre vaste monde.

Les quinze premières minutes sont un peu turlupinées car elles se raccordent directement en suite sur l’opus précédent, sans que cela revête une importance particulière aux fins de l’exercice présent. Ce qu’il faut savoir est que James T. Kirk, qui est maintenant amiral, et ses principaux officiers, se sont comportés comme des factieux de première tenue en désobéissant aux ordres, en chapardant leur vieux navire en cale sèche (la toute mythique Enterprise) et en courant à la rescousse de Spock, dont ils ont sauvé la vie. Les circonstances épiques de cette succession de coups tordus a impliqué le sabotage vandale d’un autre navire de la Fédération (l’Excelsior), une escarmouche désastreuse avec un croiseur de combat Klingon, le sabordage meurtrier de l’Enterprise, la destruction d’une planète, la mort du fils de Kirk et un incident diplomatique catastrophique avec l’Empire Klingon. Quand notre film commence, nos factieux affligés, pas fiers pour deux sous, sont réfugiés sur Vulcain, planète natale de Spock, avec une frégate klingonne volée qu’ils ont rebaptisée The Bounty. Sur Terre, l’ambassadeur Klingon exprime la colère de l’Empire et exige que Kirk et ses factieux soient mis en accusation, devant le plus haut tribunal de la Fédération Unie des Planètes. L’ambassadeur fait même de cette mise en accusation une condition sine qua non de la continuation des négociations de paix entre l’Empire Klingon et la Fédération. C’est aussi gros que ça… Intègres jusqu’au petit linge, l’amiral James Tiberius Kirk (William Shatner), le médecin de bord Leonard McCoy (DeForest Kelley – 1920-1999), l’ingénieur de bord en chef Montgomery Scott (joué par l’acteur canadien James Doohan – 1920—2005), l’officière aux communications Nyota Uhura (Nichelle Nichols), le pilote Hikaru Sulu (George Takei) et l’artilleur et attaché scientifique en second Pavel Chekov (Walter Koenig) décident de se rendre et de faire face à leur procès. L’officier en second et attaché scientifique Spock (Leonard Nimoy – 1931-2015), en rémission de sa douloureuse mésaventure du film précédent, se joint à eux, tout en cherchant à renouer avec sa facette humaine, incarnée en lui par sa mère terrienne. On se rend donc vers la Terre, à bord de cette frégate klingonne qui crachote de partout, vu qu’elle n’est pas dans les meilleures conditions mécaniques.

Dans l’orbite de la Terre se manifeste entre temps une sonde inconnue qui s’en approche en émettant des sonorités singulières, détruisant tout sur son passage, en ciblant surtout les océans. Le contrôle de commandement de la Fédération y perd son latin et perd aussi du jus par toutes ses antennes. Cette sonde étrange, qui lui pompe toutes ses ressources énergétiques, semble sur le point de détruire la Terre et, culminement du drame, cela ne semble même pas être un acte offensif ou même volontaire. Dans la frégate klingonne se rapprochant de la Terre, Spock découvre que ce que la sonde émet, ce sont les sons du chant de la baleine à bosses. La sonde cherche visiblement à prendre contact avec une des formes de vie terrestres les plus intelligentes qui soit, soit la… baleine à bosses. Cette espèce qui, au vingt troisième siècle, est en complète extinction, est ce avec quoi la sonde aspire à renouer contact, et elle risque de tout casser si elle ne trouve pas vite fait ce qu’elle cherche. Kirk demande à Spock s’il ne pourrait pas imiter le son des baleines. Spock répond qu’il pourrait imiter leur chant, mais pas leur langage. La réponse serait en galimatias. Rien à faire. Au risque de faire voler la frégate klingonne crachotante en éclats, il va falloir remonter dans le temps, jusqu’en 1986, cueillir deux baleines à bosses, les convaincre, via une communication de télépathie vulcaine, de collaborer, et les ramener au vingt troisième siècle pour qu’elles conversent avec cette sonde inconnue et la convainquent de se calmer le pompon. Un programme sublime.

1986, donc, par un beau soir calme au dessus de la baie de San Francisco, la frégate klingonne, rendue intégralement invisible de par son mécanisme de camouflage défensif, atterrit doucement dans un parc de la ville, écrasant une poubelle et effarouchant des éboueurs dans l’action. C’est que nos héroïques aventuriers cosmologiques ont détecté des baleines à bosse dans le vaste bassin d’un parc d’attraction océanographique de San Francisco. L’Amiral Kirk explique à ses officiers: C’est un monde sauvage, primitif, archaïque, imprévisible. Soyez prêts à tout. C’est ici que le vrai spectacle savoureux démarre. Kirk et Spock vont faire la connaissance de la docteure Gillian Taylor (Catherine Hicks, actrice totalement étrangère à l’univers Star Trek et qui, littéralement, porte une portion significative de ce pur délice sur ses solides épaules), de l’Institut des Cétacés (Cetacean Institute) de San Francisco. La docteure Taylor veille sur George et Gracie, deux baleines à bosses qui, pour raisons de coupures budgétaires, sont sur le point d’être relâchées dans la nature, où elles devront «tenter leur chance» face aux différents chasseurs de baleines de ce vaste monde. Oh oui, c’est ici qui le scénario exulte. Les officiers de Kirk, en uniformes de guignol, vont devoir interagir avec la population ordinaire de Frisco. Chekov va se faire prendre pour un espion soviétique (on sent le ton déjà détendu et plus bouffon des années Gorbatchev), McCoy va se chamailler sur des diagnostics avec des médecins «moyenâgeux», Sulu va piloter un hélico, Scotty va pianoter sur un petit Macintosh blanc des années 1980. Mais surtout, Kirk et Spock vont cuisiner la docteure Taylor pour connaître le détail de la remise à l’eau des baleines à bosses. Celle-ci va bien se méfier de ce garçon roublard de l’Iowa se tenant avec un grand escogriffe fantomatique et omniscient qui l’interpelle amiral. La réflexion et l’émotion vont d’ailleurs vite graviter autour du rapport que la docteure Taylor établit avec ces baleines à bosses qu’elle aspire tant à protéger de l’humanité cruelle de son temps. Elle en viendra alors graduellement à se demander ceci: ce que son époque ne peut donner et arrache même cruellement, ces bouffons utopiques, dans leur frégate invisible, pourraient-ils le fournir? Personnalité sagace et déterminée, Gillian ne perdra pas le nord une seconde et tirera de sa manche tremblante des as qui forceront même un James T. Kirk à replier ses cartes.

Imaginez que vous êtes une femme du siècle dernier, angoissée par ses contraintes protectrices pour deux animaux immenses, doux, innocents et menacés de toutes parts, et que vous rencontrez une bande d’extra-terrestres liants, attachants, ratoureux, qui vous promettent une mer sans chasse et un monde sans harpons pour vos enfants putatifs adorés. Que feriez-vous? Résisteriez-vous? Ce film EST la rencontre du public contemporain non-trekkie (incarné par Gillian Taylor, à laquelle on s’identifie irrésistiblement) avec les personnages savoureux, improbables, formidables et entreprenants de la fantasmagorie Star Trek… Le charme opère entièrement et Reinardus-le-goupil approuve. Il ne faut pas résister à l’utopie qui séduit. Car ce faisant, c’est aussi qu’elle s’annonce.

L’officière trekkie aux communication Nyota Uhura (Nichelle Nichols) et l’océanographe vingtiémiste Gillian Taylor (Catherine Hicks)

L’officière trekkie aux communications Nyota Uhura (Nichelle Nichols) et l’océanographe vingtiémiste Gillian Taylor (Catherine Hicks)

Star Trek IV – The Voyage Home, 1986, Leonard Nimoy, film américain avec William Shatner, Leonard Nimoy, Catherine Hicks, DeForest Kelley, Nichelle Nichols, George Takei, James Doohan, Walter Koenig, 119 minutes.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Il y a cinquante ans: LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2016

Lee-Van-Cleef

Le film de Sergio Leone Le bon, la brute et le truand (Il buono, il brutto, il cattivo — The Good, the Bad and the Ugly) date de 1966. J’avais huit ans et j’en ai entendu l’extraordinaire musique (composée par Ennio Morricone) bien avant de prendre connaissance de l’opus. Dans ces années là, il fallait attendre que le film passe à la télé, en surveillant attentivement le guide télé pour le choper. Il faudrait évidemment, l’heureux jour venu, se le taper coupé de pubes (ces dernières empiétaient souvent sur le temps de film même. On se retrouvait donc avec une version petit écran brutalement éditée par les pubards). J’ai eu la chance de le revoir plusieurs fois depuis ma tendre enfance, dans la ci-devant extended edition qui dure trois heures. Ce truc est sans âge. Possiblement le meilleur western de tous les temps.

Nous sommes en 1862 et la Guerre de Sécession bat son plein. De fait, elle s’étend vers l’ouest. Les sudistes venus du Texas attaquent le territoire du Nouveau-Mexique, tenu par les nordistes, qui les refoulent, notamment en canonnant les bleds occupés pas l’armée sudiste chez laquelle on sent déjà les premiers signes du vacillement. Nous suivons trois individus peu fréquentables au sort initialement épars. Tuco (Eli Wallach) est un petit truand de sac et de corde. Il est recherché dans tous les bleds du coin pour une kyrielle de crimes épars. Toutes sortes d’olibrius veulent lui régler son sort. Sa tête est mise à prix. Éventuellement, il s’associe à Blondie (Clint Eastwood) en une astuce risquée mais payante. Le bon Blondie livre Tuco et touche la prime. Quand Tuco, le cul sur un cheval, est pendu haut et court sur la place du bled, Blondie, à bonne distance, coupe la corde d’un coup de Winchester. On se regroupe dans le désert et on renouvelle la combine, dans la commune suivante. Dans une de ces communes passe justement Angel Eyes (Lee Van Cleef) qui observe Blondie et Tuco d’un air amusé. Angel Eyes, dit aussi Sentenza, c’est une brute livide qui vient de descendre un type en se mettant au service d’un autre type qu’il descend aussi après coup pour se conformer aux doléances du premier type, déjà mort par ses soins. C’est qu’en entrechoquant ces deux cadavres, Angel Eyes finit par apprendre l’existence d’un soldat sudiste avec un bandeau sur l’œil (un certain Bill Carson) qui a sauté la somme de 200,000 dollars en pièces d’or, la paye des soldats sudistes, et l’a enterrée dans un endroit inconnu. Angel Eyes, après avoir ainsi soigneusement trucidé les détenteurs de ce secret, se met en quête.

L’association entre Blondie et Tuco se détériore. Blondie tire un malin plaisir à humilier Tuco, à le trahir, à l’abandonner. Tuco, qui est une bête acharnée et hargneuse devient vindicatif. Il traque Blondie, le retrace, le cerne. En point d’orgue de ce jeu du chat et de la souris, on retrouve Tuco en selle, gourde en main et petit parasol rose au dessus de la tête, en train de faire marcher un Blondie assoiffé et désarmé dans les dunes du désert. Au moment où Tuco va se décider à descendre Blondie, une carriole bourrée de sudistes agonisants se fait voir sur l’horizon. Au nombre de ces mourants, un étrange personnage avec un bandeau sur l’œil. Il parle à Tuco d’un pactole en pièces d’or enterré dans un cimetière. Il confie à Tuco le nom du cimetière. Négligeant Blondie, le petit truand court chercher sa gourde pour faire boire le sudiste au bandeau. Imbroglio. C’est à Blondie que ce dernier confie le nom inscrit sur la tombe où se trouve le grisbi et il meurt dare-dare. Impasse des savoirs. Tuco ne peut plus éliminer Blondie. Ils détiennent chacun une portion du secret à l’intégralité duquel l’autre aspire: Tuco le nom du cimetière, Blondie le nom écrit sur la tombe sous laquelle se trouve le trésor. Les voici derechef soudés, forcés de devenir ou redevenir les meilleurs amis du monde.

Et c’est ici que la Storia s’en mêle. Après avoir fait soigner un Blondie gravement déshydraté, dans un monastère du voisinage, Tuco assume l’identité du sudiste au bandeau et les voici, fringués en sudistes, qui se dirigent en douce, dans la carriole des agonisés vidée de son contenu, vers le cimetière non-nommé. Manque de bol, ils se font épinglés par les nordistes et incarcérer dans un camp de prisonniers sudistes dont le sous-chef est nul autre qu’Angel Eyes, devenu officier nordiste pour mieux retrouver son sudiste au bandeau. Il a corrompu une portion de la garnison du camp et s’est constitué une petite pègre qui fait des passages à tabacs méthodiques pour pister le susdit sudiste au bandeau. Comme Tuco se fait passer pour ce dernier, mort, notamment en portant son bandeau, il se prend une dégelée et finit par avouer le nom du cimetière à Angel Eyes et par lui couler que Blondie connaît le nom de la tombe sous laquelle est le pactole. On déporte ensuite Tuco, menotté à un gros sergent, que, dans sa rage constante et entière, Tuco finira par descendre et dont il parviendra à se libérer. Pour remettre tout de go le cap sur le cimetière non-nommé.

Angel Eyes considère qu’il est inutile de torturer Blondie, dur à cuir intemporel qui, contrairement à Tuco, petit épicurien rustaud et sensible, ne parlera, lui Blondie, jamais. Angels Eyes invite plutôt ledit Blondie à se joindre à la bande de six déserteurs nordistes qu’il s’est constitué pour monter chercher le trésor sudiste. Comme il va falloir se faufiler entre les deux armées de la grande Guerre Civile américaine, on passe par un bled qu’elles se disputent au canon. Blondie, ouvertement cerné par les sbires d’Angel Eyes, entend au loin les détonations de la pétoire inimitable du fringuant Tuco (qui est à se débarrasser d’un autre des multiples enquiquineurs voulant lui faire un sort). Blondie part retrouver Tuco dans les décombres de la ville bombardée et à deux, il se mettent à méthodiquement cartonner un à un les sbires d’Angel Eyes. Ce dernier se débine en douce et s’en va tranquillement les attendre au cimetière toujours non-nommé.

Et Tuco et Blondie de se rendre au même endroit par une autre route. Manque de bol, ils doivent franchir un pont stratégique que justement les deux armées se disputent en se refusant à le détruire. Tuco et Blondie détruiront aux explosifs ledit pont, histoire de tasser le front de dans leurs jambes et de pouvoir se rendre au cimetière non-nommé. Ils s’y retrouveront enfin et rejoindront Angel Eyes pour l’ultime confrontation à trois, devant fatalement déterminer qui mettra la patte sur les sacs de dollars-or.

On suit donc le cheminement de trois cyniques insensibles qui, au mépris de la Storia et des causes sociales ou nationales, vaquent à leur propre enrichissement compétitif personnel en s’engageant dans des alliances circonstancielles de larrons, sans plus. Comme, en plus, les trois persos sont incroyablement attachants, il est difficile de ne pas admettre que Sergio Leone fait ici l’apologie de leur quête égotiste. On avait prévenu Leone, incidemment, contre les films de Guerre de Sécession qui font, parait-il, fours sur fours. La victoire éclatante de Leone ici est que, non-américain, il ne s’est pas empêtré dans les langueurs barbantes de la mythologisation sécessionniste et/ou yankee (dont les ricains, eux, ne se sortent jamais vraiment). Sans prendre parti sur le grand schisme américain en bleu et en gris (vu que, comme nous tous, il s’en tape souverainement), Leone a su, comme l’aurait fait par exemple un petit immigrant italien, décrire froidement le grand cynisme américain fondamental, dans toute sa splendeur livide. Le succès fut tonitruant. Ce film est aujourd’hui un des fiers fleurons du corpus mythique de la cinématographie de masse du siècle dernier.

Et, pour en tartiner une couche supplémentaire, il est absolument indispensable de mentionner derechef l’incroyable puissance d’évocation de la bande sonore d’Ennio Morricone. J’ai trippé sur ce disque, dans mon enfance, longtemps avant que de voir le film. Sergio Leone avait dit une fois de Morricone: il n’est pas mon compositeur de bande sonore, il est mon scénariste… On peut ajouter qu’il fut aussi, en quelque sorte, son agent publicitaire, parce que c’est en écoutant cette musique magistrale que j’en suis venu à mourir d’envie de voir le film. Et de le voir et de le revoir sans fin, juste pour admirer Tuco courant follement entre les tombes concentriques du cimetière de Sad Hill, sur le thème extraordinaire et magnifiquement ouvré de L’Estasi Dell’Oro

Good-Bad-Ugly-disque

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Ma rencontre avec Diane Larose, artiste peintre

Posted by Ysengrimus sur 21 août 2016

Petite-ecole-jaune

On ne peut pas encore tout à fait dire que l’été se termine mais disons qu’il avance. Cet été 2016 aura été absolument magnifique. Je décide donc, ce matin là, de faire une petite promenade badine en direction de la Petite École Jaune, galerie d’art miniature installée sur le chemin d’Oka, dans une ancienne école de rang deux-montagnaise, aujourd’hui réaménagée et, je vous le donne en mille, peinte en jaune. Depuis un moment, je me dis que je dois aller l’écornifler un petit brin, avant qu’elle ne ferme, avec la fin de la saison. Et ce jour là, sur le balcon avant de la Petite École Jaune, il y a Diane Larose, artiste peintre, installée, assise, concentrée, une brosse à la main, devant un chevalet bas perché. La toile est blanche mais ne le restera pas longtemps. Cette artiste me confiera en effet bientôt que le syndrome de la toile blanche ne la turlupine pour tout dire comme qui dirait absolument pas.

Cherchant à éviter de la déranger dans son travail en gestation, j’entre, la contourne silencieusement, et investis la petite galerie. Diane Larose me suit aussitôt et bientôt voici que nous conversons arts. Elle me parle de son fils, un irlandais tonique qui écrit parfois de la poésie en se basant sur les œuvres picturales et plastiques de sa maman. Parfaitement charmant. Elle me fait voir une de ses œuvres picturales exposée, dont voici la reproduction photographique, tirée du catalogue de Diane Larose.

Diane Larose. PLUIES ACIDES (2013). Acrylique sur toile. Dimension sans cadre: 30’’ X 24’’

Diane Larose. PLUIES ACIDES (2013). Acrylique sur toile. Dimension sans cadre: 30’’ X 24’’

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Prostrée, funeste, la toile est passablement prenante. On y sent presque tactilement la facture saillante, dure, ployable mais fixe, sensuelle mais aigre, de l’acrylique. Et ce ciel incandescent et ces dégoudines (avec d, j’insiste) lavasses, livides et volontairement négligées sont cuisants. Tristes. Amer. Forclos. Urbain à l’ancienne. On dirait pourtant que ça irradie fort, que ça a mal. Ce serait Montréal avant la construction de la Place Ville-Marie, me dit-elle. C’est surtout une protestation implicite envers ce qu’un certain temps fait de nos villes. Diane Larose me demande si je suis artiste. Je lui susurre avec aise que je fais plus dans le verbal que dans le pictural et qu’ainsi, si ça l’amuse, je clopine un petit saut chez moi et lui écris ipso facto un court poème, basé sur la toile Pluies acides ici présente. Elle semble intriguée par l’idée et comme les paroles me roulent déjà assez furieusement dans la tête, je m’empresse de rentrer à la maison pour éviter que des giclées de texte ne me dégoudinent [sic] par les oreilles et se perdent dans de la terre sale, comme la pluie en pleurs sur l’œil de tristesse et de rage de la toile de Diane Larose. Chemin d’Oka. Cottage blanc. Écritoire. Poulet plié. Stylo-bille. Je couche alors, sans rature selon mon habitude, le petit jeu de demis-alexandrins suivant:

Les rougeurs de la ville

Les rougeurs de la ville
Ensanglantent une toile
Pour qu’un ciel sans étoile
Chuinte sa vile bile.

L’industrie de la mort
S’urbanise de bon ton
Et le noir du charbon
Rougit au feu des torts.

Puis il ne reste qu’un vide
Sous des gouttes mises à plat.
Vous méprisez nos lois,
Pluies de sang, pluies acides.

Ça tient. Je tire alors de ma bibliothèque un des exemplaires gracieux de mon recueil Poésie d’outre-ville. Je l’ouvre à la première page de garde et y recopie le poème, suivi d’une signature. Je retourne dare-dare à la Petite École Jaune. La peintre Diane Larose y est toujours. Nous nous posons devant son tableau et je lui lis mon court poème. Elle semble particulièrement satisfaite. Elle prétend même en ressentir quelque chose comme des picotements cutanés. Merveilleux vibrato charnel du verbe…

Et Diane Larose attrape alors le ballon et, sportive, le renvoie, aérien, en arabesque. Ainsi, elle décide avec naturel et délié, dans la spontanéité du mouvement, de faire répondre la bergère au berger. Elle me suggère de revenir la voir dans quelques heures. Elle aura alors peint un tableau pour moi, qu’elle me donnera en échange amical de ce poème et de ce recueil. Je disparais et reviens à l’heure qu’elle m’a indiquée.

La toile est là. Une eau fluviale froide et tumultueuse nous y sépare d’une petite chaîne de montagnes précambriennes noire vif et d’un ciel plus doux que l’eau qui, elle, est dure et puissante. Peint de mémoire, l’espace évoqué procèderait partiellement (semi-figurativement, semi-imaginairement) de la région de Kamouraska. Sur bâbord, un feuillu effeuillé, maigre et tourmenté, lacère le côté jardin du premier plan, comme une balafre annonçant fatalement toutes les ouvertures de nos débuts de fins d’automne. Autant Pluies acides est urbain, industriel, chimique, torride. Autant celui-ci est nature, atavique, torrentiel, glacial. Pluies acides est monochrome dans les rouge (pas vraiment, hein, car il y a du noir et d’autres couleurs aussi, qui cherchent, dans la flotte stagnante au ras du sol, à percer outre-ville). Celui-ci est monochrome dans les bleus (et les noirs de montagnes et les blancs de nuages et d’écume). Il s’intitule La bleutée du fleuve. Et c’est peint au couteau. En voici la reproduction photo.

Diane Larose. LA BLEUTÉE DU FLEUVE (2016). huile sur toile monochrome peinte au couteau. Dimension sans cadre: 14’’ X 18’’.

Diane Larose. LA BLEUTÉE DU FLEUVE (2016). huile sur toile monochrome peinte au couteau. Dimension sans cadre: 14’’ X 18’’.

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Diane Larose me parle alors un peu du dosage des luminosités dans le monochrome. Elle le fait en me montrant d’un geste ami et magistral le superbe ciel au beau fixe de ce si bel été 2016. Il semble que, lors de la mise en forme d’un tableau paysager, il faille infailliblement décider d’où le soleil se manifeste, même si on ne le dépeint pas ouvertement dans le cadre. Sur le tableau La bleutée du fleuve, le soleil est franchement à tribord, côté cour et, en l’air, fatalement. La teinte du ciel et celle du fleuve s’en trouvent subtilement altérées. Ah, mais rien n’est simple dans les replis de ces mondes qui reproduisent nos mondes.

On parle quelque temps de peinture, et du travail des musiciens (Diane Larose joue aussi de la guitare six cordes) et des paroliers (votre humble serviteur en patins de la dive parole). Puis on se fixe un autre rendez-vous, deux jours plus tard, même lieu, pour que je récupère mon tableau, quand il sera sec.

[Le surlendemain]… Et… une fois n’est pas coutume hic et nunc, je fais dans le blogging instantanéiste. Trempé comme une soupe, je viens tout juste de me rendre aujourd’hui à la Petite École Jaune pour y prendre livraison de mon tableau. Le temps est de fait fort maussade pour dire que, pour le coup, il pleut des cordes (J’espère de tout cœur que c’est pas de la pluie acide). Le personnel est en train d’attendre les artistes qui vont venir démonter la petite galerie d’exposition. Diane Larose, en grande forme, plante deux petits pitons (un en haut et un en bas) et noue une corde dans le dos de mon tableau, afin que je puisse le convoyer face contre le sol, un plastique dans le dos. La saison estivale est bel et bien finie et je ramène ma toile, qui prendra une autre semaine pour finir de sécher, au pas de charge, sous la pluie battante. Bon, vlan, c’est fait. J’ai maintenant la toile La bleutée du fleuve avec moi. Derrière, il est écrit: M. Laurendeau. En remerciement de votre générosité. Diane Larose, 2016.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Goscinny, dans mon style et dans ma vie

Posted by Ysengrimus sur 14 août 2016

Rene-Goscinny au journal pilote

Le scénariste et dialoguiste de bande dessinée René Goscinny aurait eu quatre-vingt dix ans aujourd’hui. Il pourrait encore être avec nous si, en 1977, à l’âge de cinquante et un ans, il n’avait pas involontairement produit son ultime gag. Il est monté sur le tapis roulant du médecin cardiologue qui assurait le suivi de sa condition cardiaque… et il y est mort subitement d’une crise cardiaque, pendant la session d’exercices. Pas drôle, je sais. Mais savez-vous pourquoi, c’est pas marrant? Parce que c’est un gag de situation et que Goscinny, son forte, lui, c’était, en fait, le gag verbal. Quoi qu’il savait créer la situation-gag aussi. Et à grand déploiement, dans certains cas, encore. Pour exemple…

Sur ma photo d’entête ici, on voit Goscinny, bourreau de travail impénitent, en train de bosser au Journal Pilote, dont il devint éventuellement le rédacteur en chef. Avec sa couverture noire, son lettrage sobre, son petit Astérix en logo et son slogan songé Le journal qui s’amuse à réfléchir, Pilote arrivait à nous amener nous, les ados de la francophonie lointaine qui aimaient la BD sans complexe, à nous prendre pour quelque chose comme des intellectuels. Cet hebdo, c’était une sorte de perversion douceâtre et subtile à l’humour fortement décalé, souvent pince-sans-rire. Je ne résiste donc pas à l’envie de vous le livrer, ce petit exemple de situation-gag pilotienne, pour la bonne bouche. Un jour de 1974 (ou quelque part par là) le numéro du Journal Pilote de la semaine se présente comme suit:

Pilote-Gadget

Soudain, pour une fois unique, il n’est plus noir, il est rouge. Il ne se présente plus comme un journal mais comme un organe. Mais surtout, il est emballé dans un cellophane, laissant entendre ou supposer que, comme il l’affirme, il incorpore un joujou quelconque dans les replis de ses pages. Pilote s’amuse ici à imiter Pif Gadget, hebdomadaire de BD populaire qui appartenait alors au Parti Communiste français (d’où le nom organe et la couleur rouge). On se jette là-dessus, déchire le cellophane pour trouver le gadget. C’est pour ne rien trouver du tout puis lire en page éditoriale, le développement suivant, signé Goscinny. Ne reculant devant aucune des exaltantes innovations contemporaines, le Journal Pilote vous offre cette semaine un GADGET. Il s’agit de cette remarquable enveloppe cellophane parfaitement souple et translucide qui enserre moelleusement chaque exemplaire du tirage de cette semaine de votre hebdo favori. Ce superbe gadget peut servir pour emballer un sandwich, faire transiter votre poisson rouge ou obstruer temporairement tout orifice. Si, dans une bouffée d’enthousiasme parfaitement compréhensible et excusable, vous avez intempestivement déchiré votre emballage-gadget, nous vous invitons cordialement à faire l’acquisition d’une toute nouvelle copie du Journal Pilote de cette semaine dotée, elle, d’une version intacte de votre gadget. C’était ça l’humour de Pilote, sous la houlette de Goscinny. Marrant… mais en la jouant fin et subtil dans les coins. J’adorais ça. il y avait là-dedans un exotisme français à la fois très amusant, dépaysant et hautement savoureux.

Ceci dit, le souvenir de René Goscinny, pour moi, c’est encore plus les albums de BD que le Journal Pilote qui le perpétuent. Je pense ici à trois œuvres distinctes. Astérix, Lucky Luke et Iznogoud. Je revois le moelleux fauteuil, dans un coin de ma chambre, au sous-sol de la maison familiale, où j’ai lu, relu et relu ces extraordinaires bandes dessinées, pendant les tendres années de la fin de l’enfance et de l’adolescence. Avec le recul, je me dis que j’ai passé certaines de mes heures (et mes heures, et mes heures…) de plus grand bonheur, dans ce fauteuil sous la petite fenêtre au ras des mottes, engloutis à l’intérieur du monde extraordinaire des récits de Goscinny. C’est que Goscinny savait tellement tourner une histoire. Il avait un sens remarquable du scénario. Sur cela, Iznogoud, qui misait sur des narrations courtes et récurrentes où l’infâme vizir Iznogoud subissait à tous les coups un sort catastrophique dans le style de Wile E. Coyote dans Road Runner, était le plus faible des trois. C’est Lucky Luke et Astérix, se déployant tous deux sur des scénarios longs, occupant un album entier, qui permettaient à Goscinny de donner sa formidable mesure. Dans Lucky Luke, le travail goscinnyen était cependant largement pondéré par l’incontournable stature de Morris, le créateur et scénariste initial de Lucky Luke. Morris filtrait plusieurs des calembours de son scénariste et, surtout, il imprégnait l’œuvre d’une sorte de gravité américaine amplement dominée, mais quand même, aussi, largement étrangère au ton de Goscinny. Les contraintes de sobriété étant ce qu’elles étaient, dans Lucky Luke, c’est Goscinny le scénariste (plus que le dialoguiste) qui ressortait et le travail se faisait en fait en grande partie à deux. Certains de ces albums de Lucky Luke pourraient d’ailleurs fournir, encore aujourd’hui, des scénarios de westerns parfaitement honorables, enlevants même. Mais Goscinny n’y brillerait pas seul et n’y jubilerait pas intégralement.

Le fait est que le vrai univers verbal et humoristique de Goscinny reste Astérix. Dans cette œuvre irrésistible, au succès colossal, en compagnie de la bouffonnerie bien tempérée des personnages souriants et rondouillards d’Uderzo, on entrait pleinement dans l’univers de Goscinny scénariste ET dialoguiste. Tout y était. C’était intégral. On tombait sous l’emprise d’une sorte de totalité situationnelle et verbale imprégnée d’une tension et d’un sens du timing comique inimitables. Il ne faut jamais parler sèchement à un Numide (le Domaine des dieux). Peut-être sont-ils allés au fond des choses (Astérix chez les helvètes). Mais, est-ce que notre langue va rester bleue? J’espère simplement que notre langue va rester une langue vivante (Astérix aux Jeux Olympiques). Ils n’on rien trouvé. Ils sont sombres (Le bouclier Arverne). Je me désintéresse de la question (ici j’oublie l’album. Je cite tout ça de mémoire). Soyons audacieux (Même commentaire). Car voilà… ou plutôt… (Astérix le gaulois). La formule, la formule. Un sens insondable de la formule qui clique, qui tient, comme mystérieusement et qui reste en nous, pour toujours. C’est ça qui fait rien de moins que les grands écrivains. Astérix chez les bretons reste le florilège absolu de formules désopilantes. L’histoire se passant en (Grande) Bretagne, l’ouvrage est construit en grande partie sur des dialogues incorporant ces phrases bidons de manuels d’apprentissage de l’anglais, genre Mon tailleur est riche. Astérix signale à Jolitorax qu’il admire la maniabilité de son petit bateau. Quand Jolitorax réagit à ce compliment, on a droit à: Il est plus petit que la maison de mon oncle mais il est plus grand que le casque de mon neveu. C’est à en crever de rire.

Le petit gaulois, c’était Goscinny lui-même, en fait. Mais il aurait aussi pu être un redoutable sociolinguiste. Dans Le cadeau de César, il faut relire attentivement toutes les répliques de l’optione Claudius Bouilleurdecrus. Ce sous-off, vermoulu mais énervé, qui vient de rempiler, est en situation d’insécurité linguistique. Toutes ses interventions sont un corpus très précis mettant en vedette un locuteur dissimulant mal ses origine populaires en maniant inadéquatement l’acrolecte (la langue élitaire) de ses supérieurs hiérarchiques. D’une précision de dentelle et, évidemment, à hurler de rire. Totalement libre de ses mouvements dans Astérix, Goscinny opérait sur trois fronts: le scénario (ses péripéties, ses rebondissements, son sens aigu des tensions et des chutes), les dialogues et le texte (les calembours en rafales, notamment sur toponymes et anthroponymes, les jeux de mots fins, les répliques et les réparties avec leur bagou et leur timing inimitables, les registres textuels, notamment le ton pseudo-historique toc ou cocasse), les allusions (politique française, scène culturelle et artistique française, lettres françaises et latines). En ma qualité d’ado québécois des années 1970, j’étais largement aveugle à cette troisième dimension. Parfois le dessin faisait infailliblement caricature ou encore l’interaction des personnages laissait planer «autre chose» qui restait opaque (César, du monde… dans Le tour de Gaule). On sentait bien alors un gag allusif (franco-français, fatalement), on le palpait, on en percevait les contours sans pouvoir le situer, le saisir… et cela suffisait. On s’en passait parfaitement, gardant notre jouissance badine pour les deux autres dimensions. Je tiens à témoigner ici, en toute simplicité, de l’universalité humoristique et littéraire du Goscinny d’Astérix. Et quand on pense au nombre de fois où René Lévesque fut caricaturé en Astérix et flanqué de Jacques Parizeau caricaturé en Obélix, on comprend bien qu’il y avait quelque chose pour moi aussi au sein de ce petit village peuplé d’irréductibles ceci ou cela, résistant encore et toujours à un envahisseur…

En termes stricts d’écriture, il est indubitable qu’il y a un ton, un angle et un pitch Goscinny et que ceux-ci ne se restreignent pas, il s’en faut de beaucoup, aux calembours et aux jeux de mots. La formulation de soi et du monde à la Goscinny est profondément entrée dans ma vie de scripteur et de locuteur et ce, justement, dès l’âge le plus tendre. Aussi, en toute quiétude joyeuse et avec un grand respect ami, je cite René Goscinny au nombre de mes influences stylistiques et intellectuelles.

Asterix_Obelix_edelweiss

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Casey au bâton (Ernest Lawrence Thayer)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2016

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Écrit il y a plus de cent-vingt ans ans, ce poème mi-lyrique mi-satirique, très connu aux USA, attendait encore sa traduction française. Et pour cause. Le problème qu’il pose est moins linguistique qu’ethnoculturel. Il s’agit de traduire le baseball, jeu et institution culturelle strictement américains dont la terminologie française n’existe qu’en un endroit au monde: le Québec (et le Canada francophone). Ce texte, version américaine de la leçon universelle véhiculée depuis Ésope dans Le lièvre et la tortue, est doté d’une chute qui en fait en soi une petite rareté de la littérature continentale. Beaucoup d’américains et de canadiens anglophones connaissent d’ailleurs par cœur la si triste dernière strophe de la version originale de ce poème. La présente traduction de ce délice insolite se veut un hommage à tous ces commentateurs sportifs qui ont bercé les langueurs radiophoniques estivales de notre enfance dans la belle langue de chez nous, qui peut tout dire et trouve toujours les mots pour le dire.

Casey au bâton
Ernest Lawrence Thayer (titre original: Casey at the bat)
Traduction : Paul Laurendeau – 2008
Paru initialement dans le San Francisco Examiner, le 3 juin 1888.

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Ça n’aillait pas fort pour les joueurs de Mudville ce jour là.
Juste une dernière manche à jouer, sur un compte de cinq à trois.
Cooney meurt au premier but, Barrow rate le même coussin.
Et un silence opaque et dense envahit les gradins.

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Quelques personnes s’en vont déjà, ne comptant plus sur rien.
Mais la plupart garde l’espoir, cet éternel lot humain.
Ils se disent, si seulement Casey pouvait monter au front
Ça changerait l’enjeu des mises d’avoir Casey au bâton.

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Mais Flynn et Jimmy Blake précèdent Casey dans l’alignement.
Le premier est un incapable. L’autre est un impotent.
Et la foule mélancolique ne se fait pas d’illusion.
Il semble quasi impossible que Casey vienne au bâton.

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Mais soudain Flynn cogne un simple, à la surprise générale.
Puis Blake le mal aimé déchiquette le cuir de la balle.
Quand la poussière retombe et qu’on voit ce qui s’est passé,
Blake étreint le deuxième but, Flynn au troisième est perché.

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Issue de cinq mille gorges, une unanime clameur jaillit.
Elle roule dans la vallée, elle fait frémir les verts taillis,
Elle percute le flanc des montagnes, résonne dans les vallons
Car Casey, le grand Casey va s’avancer au bâton.

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Élégant, très à l’aise Casey marche et prend position.
Il sourit, assure une pose de complète décontraction,
Ajuste son couvre-chef sous un tonnerre d’acclamations.
Plus de doute dans le moindre esprit : Casey est au bâton.

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Dix mille yeux ronds se braquent sur lui. Il empoigne la poussière,
Se frotte les mains, se claque les paumes. Cinq mille voix vocifèrent.
Quand le lanceur lève le bras et que la balle quitte sa main,
Casey a l’oeil plein de mépris et le sourire en coin.

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La sphère gainée de cuir fend l’air, propulsée promptement
Et Casey la regarde voler, d’un air indifférent.
Le long du frappeur impavide file le projectile.
«Une prise!» crie l’arbitre. Casey dit : « Elle était trop facile ».

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De l’estrade noire de monde jaillit un cri tonitruant
Comme quand la mer frappe les falaises par un jour de gros temps.
«Mort à l’arbitre» peste une voix quelque part sur les gradins.
On mettrait bien l’arbitre à mal, mais Casey lève une main.

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Il signale ainsi que le jeu continue et qu’il faut
Faire preuve de charité chrétienne. On se tait tout là haut.
Casey fait signe au lanceur de lancer. Celui-ci vise.
Casey ne s’élance toujours pas. L’arbitre annonce : « Deux prises ! »

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«Vendu!» s’écrie la multitude. L’écho répond «Vendu!»
Mais le regard de Casey fait taire la foule éperdue.
On voit que le frappeur tendu, livide prend position.
La prochaine balle sera frappée par Casey pour de bon.

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Casey ne sourit plus. Il hait. Il a les dents serrées.
Au dessus du marbre, un bâton se met à s’agiter.
Voici que le lanceur agit et que la balle s’échappe.
Voici que ce bâton fend l’air. Casey s’élance et frappe.

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Quelque part dans ce beau pays, le soleil brille et luit.
Quelque part un concert a lieu. Quelque part on sourit.
Quelque part des gens chantent, des enfants sautent à cloche-pied.
Mais Mudville est sans joie : le grand Casey est retiré.

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MÊME LES SANS ABRIS ONT DES PÈRES (Donnet Sisa-Nzenzo)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2016

sans abris

C’est sur un captivant ton de témoignage à l’emporte-pièce, décousu, syncopé, presque déstructuré dans son intensité et sa colère rentrée, que Donnet Sisa-Nzenzo nous livre ce texte remarquable de vérité et de spontanéité. Sur une période de quelques années (entre 2009 et 2011 environ), nous suivons Donnet qui nous relate, presque sans reprendre son souffle, ses mésaventures en Occident. Originaire du Congo Kinshasa (l’ancien Zaïre), ce tout jeune homme, à peine entré dans la vie adulte, se rend en France officiellement pour ses études. Sitôt sur le territoire français, c’est la mise en place abrupte et irréversible, comme fatale, des combines, des irrégularités et de la démerde précaire. Sensé s’inscrire en fac à Lille, Donnet descend à Toulouse et y fait toutes sortes de petits boulots. On comprend, bien sûr, qu’il est rejeté par la France. Mais la grande découverte que l’on fait, c’est, en fait, qu’il est cerné par l’Afrique…

Fils déclassé d’un haut cadre de banque africain retombé au bas de l’échelle suite à des déboires financiers, Donnet doit subir la présence autoritaire de son frère et la présence indifférente de sa sœur, sur Toulouse. On entre graduellement, inexorablement, dans la vie intérieure de Donnet. On découvre l’incroyable réseautage de contraintes et d’obligations archaïsantes que le jeune africain monté en Occident maintient, comme obligatoirement, envers sa mère, son père, ses frères et soeurs, la communauté congolaise expatriée, et un florilège d’amis et de faux amis restés au pays. Ces conceptions d’une autre époque sont radicalement ébranlées par le choc et les désillusions modernistes de toc du faux miracle occidental, lui-même gros de ses propres mensonges, aussi unilatéraux qu’involontairement propagandistes. Ainsi, quand Donnet arrive en fac, il s’imagine que les choses vont se passer comme dans le film American Pie: les copains foufous mais fidèles, les filles joyeuses et faciles, les boums torrides et la grosses rigolade. Sa sensibilité d’africain reçoit l’attitude des étudiants occidentaux comme une froideur morne et, vite, rien ne va. Il n’a pas d’amis, pas d’amoureuse. Il souffre d’une douloureuse combinaison de solitude sociale et de pression des pairs. Il veut absolument s’affirmer, se promouvoir, se mettre en valeur. Donnet quitte donc ses études et se met à se chercher du travail, tout en continuant de faire croire à sa mère restée au pays qu’il est encore en fac, qu’il passe les examens, qu’il poursuit sa formation. Il entre dans les arcanes de l’administration policière française pour tenter de faire changer son statut d’étudiant pour un statut de travailleur. Comme il est jeune, inexpérimenté et sans permis de travail, il emprunte littéralement l’identité (empruntant aussi CV et documents d’identité, incluant les documents avec photos) de son frère aîné, pour se trouver des boulots de cantonnier et de plongeur. Pleinement complice de cette embrouille, son frère ne prend pas ce genre de risque légal par grandeur d’âme. Il considère Donnet comme un investissement et entend faire main basse sur une partie significative de son salaire à venir. Une autre partie de ce revenu anticipé devra aller au pays, pour ses parents qui sont dans l’indigence. La culture du métayage implicite et du parasitisme institutionnalisé est omniprésente. Le jeune africain finit déchiré psychologiquement et mis en éclisses socialement entre ceux qui l’exploitent, ceux qui le ponctionnent, ceux qui affectent de parfaire son éducation, ceux qui le rejettent, ceux qui le méprisent et ceux qui s’illusionnent à son sujet. Et cette incroyable complexité, ce poids séculaire de l’Afrique intérieure, ne doit pas faire oublier la France qui, elle, maintenant, l’entoure et l’environne. C’est alors l’exploitation prolétarienne frontale et éhontée, les heures de travail interminables, les arguties vétillardes et kafkaïennes des administrations universitaire et constabulaire et (notamment sur le lieu de travail) le racisme le plus brutal et le plus crasse. Il y a là tout un lot de mésaventures imprévues et cuisantes pour le jeune ego déboussolé d’un enfant de dix-neuf ans. Bienvenue en enfer, avait dit l’epsilon congolais venu le cueillir à l’aéroport le jour de son arrivée. Et c’était cyniquement bien dit.

Le ton de ce témoignage est d’une fraîcheur inimitable. Sans jouer les victime, sans cultiver une autocritique excessive non plus (mais avec une lucidité croissante sur ses propres limitations), Donnet Sisa-Nzenzo nous donne à lire les saisissants éléments autobiographiques d’un jeune proto-clandestin africain ordinaire (l’ouvrage se termine juste avant son entrée effective dans la vrais clandestinité légale). Ce court récit, fulgurant, enlevant, déroutant et navrant, en remontre haut la main et sans même chercher à le faire à maints copieux traités de sociologie sur les immigrants africains en France. La langue écrite de ce texte est, elle aussi, déconcertante. D’ailleurs, en sa qualité d’éditeur de la francophonie, ÉLP se fait un devoir de respecter les particularités historiques et ethnoculturelles des variétés de français du monde. Cet ouvrage a donc été rédigé par un jeune homme instruit du Congo Kinshasa. L’éditeur en a scrupuleusement respecté le rythme, le ton, la syntaxe et l’élocution, dans toutes leurs inflexions. Même les sans abris du monde francophone sont francophones et leur langue vigoureuse est de plain pied un objet tant vernaculaire que littéraire. Pour des raisons linguistiques, culturelles, sociologiques et historiques, on a ici une lecture en tout point dépaysante, un témoignage hautement parlant dont l’amertume, la tristesse, la détresse et la force en disent bien long, comme indices de la vaste crise sociale, humanitaire et humaine qui est de plus en plus la nôtre.

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Donnet Sisa-Nzenzo, Même les sans abris ont des pères, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF.

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Mon «pastiche» de l’australopithèque LUCY

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2016

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Nous présentons ici trente échanges épistolaires entre l’australopithèque LUCY et les correspondants et correspondantes du site pré-Wiki DIALOGUS.

LETTRE D’ACCEPTATION DE LUCY

Je ne sais pas si c’est intellectuel ou simplement éthique de faire ça, mais je sens qu’il va bien falloir que je m’extirpe de mon tumulus éthiopien —tumulus naturel, il va sans dire— pour contribuer à leur faire comprendre que leur belle histoire de pithécanthrope, c’est de la foutaise. Holà, pithécanthrope, vous imaginez, le chaînon manquant: l’homme-singe, il n’y a que ces pauvres sapiens pour élucubrer une légende pareille. Oh mais moi, je n’ai pas de religion à saborder, moi, pas d’anges à congédier, pas de thèse évolutionniste à vendre. Ça permet de garder les idées claires, nettes, natures. Alors pourquoi les taire?

Je vais donc devoir payer de ma modeste personne et les amener patiemment à conceptualiser que si nous avons un lointain ancêtre commun, je ne suis pas cet ancêtre. Car je ne suis qu’une petite guenon du sud, une australopithèque contemplative qui confirme, avec sa mâchoire prognathe et ses hanches graciles de bipède, que le singe n’est pas obligatoirement quadrumane, que le primate bipède n’est pas obligatoirement humain et surtout, bon sang de bonsoir, que l’homme et la femme ne jailliront jamais du singe et de la guenon.

En un mot, qui d’autre que moi pour leur faire piger que la bêtise est humaine?

Lucy

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2- OÙ ÉTAIS-TU PARTIE?

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Eh bien Lucy,

Où étais-tu partie, pendant si longtemps?

Nicolas Weinberg

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Pas dans un arbre en tout cas, car je ne suis pas arboricole. Pas dans un temple ou au pied d’un dolmen car la religiosité ne me pollue pas encore la vie. Pas sur les épaules de mon mâle, car il est trop grand, ça me donne le vertige. Pas au lagon, j’ai peur de l’eau. Pas dans une grotte, car je ne suis pas encore troglodyte.

J’étais peut-être perdue dans mon monde intérieur. J’en ai déjà un. Il est doux comme un fruit. Sauf quand le smilodon aux dents longues guette. Mon monde est alors épouvante et hideur… J’y étais. J’en suis sûre.

Mais je suis revenue maintenant. À nous deux donc, sapien…

Lucy

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3- LUCY IN THE SKY…

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Bonjour Lucy!

Tu as fait le bonheur des mes premiers cours d’histoire…. et aussi mon malheur…! Je t’explique…

On pense bien que c’est toi le premier Homme (en l’occurence, là, tu es une femme) et donc c’est passionnant d’apprendre de telles choses. Comble du bonheur ou du malheur, au moment où on t’a découvert, les Beatles passaient en boucle avec leur titre «Lucy…» et donc tu as pris le doux prénom de Lucy (à l’anglaise). Pourtant j’ai été un peu charriée à l’école primaire et aussi un peu au collège à cause de ton prénom. Moi Lucie. Toi Lucy. Il y a quelque chose de ressemblant non? Donc j’étais la fille «préhistorique». Les gens sont bêtes n’est-ce pas?

Enfin, tu sais, je t’en veux un peu mais presque pas. Portes-toi bien. La vie et les hommes sont déchaînés ici-bas!

Lucie Turiot

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Chère Lucie,

C’est triste ce que tu m’apprends là, mais console-toi en te disant que tu es toujours une femme alors que je suis encore une guenon. C’est pas que ça me dérange, au contraire. C’est toi qui souffres. Ce que tu as ressenti à mon égard, je ne le ressens que pour les prédateurs de la jungle. Chacun ses emmerdements.

Console-toi en te disant aussi que notre nom signifie «lumière». Tes confrères et consœurs de classe n’en étaient pas une en te comparant à moi, et je vais te confier un secret: moi aussi j’en suis vexée, mais pour des raisons différentes…

Amicalement,

Lucy

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4- MALINS LES SAPIENS!

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Chère Lucy,

Je voulais savoir comment vous viviez à cette époque. Je m’appelle Lucie aussi et je suis très intéressée par la préhistoire.

Chez nous, tout le monde dit que nous sommes plus intelligents et débrouillards que vous, car les machines et autres outils évolués ont envahi la planète…

Je ne suis pas d’accord! J’ai bien réfléchi et je pense que ceux qui fabriquent ces choses sont plus débrouillards, certes, mais pas ceux qui s’en servent! Nous ne pourrions pas vivre sans téléphone, Internet, etc…

Une dernière question: que mangiez-vous (viandes et autres)?

Lucie Simonnet

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Bonjour Lucie,

Je vis dans la savane, mais une savane où il y a de grands arbres, où je peux grimper pour cueillir des fruits ou me cacher des prédateurs. J’aime aussi les insectes, et les petits animaux, surtout sur un lieu où la foudre a frappé, car ils sont alors chauds, tendres et appétissants. Nous vivons en fratries et nous nous déplaçons en groupe pour cueillir et chasser. Les mecs au pourtour, les femmes et les enfants au centre. Nos mecs sont deux fois plus grands que nous, ce qui en fait des estafettes et des sentinelles fort utiles. Ils sont bêtes mais ils sont gentils. Ils aiment tendrement et sont vachement fidèles pour des mecs. Ils se tiennent debout très droit, les bras ballants, et quand on les séduit, ils ont les yeux qui brillent. À mon sens, ce sont les plus beaux bipèdes imaginables.

Nous vivons très bien, Lucie. Nous sommes nus et libres. La vaste savane résonne de nos cris d’appel qui sont aussi doux que le vent et aussi frais que les averses venues du ciel. Notre chance, notre vraie chance est que nous ne sommes pas encore sapiens. Notre absence d’outillage est parfaitement compensée par nos talents naturels. Nous n’avons peut-être pas autant d’avenir que vous, mais nous avons un présent vraiment extraordinairement joyeux.

Lucy

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Chère Lucy,

Je suis ravie de voir à quel point vous aimez les mecs.

Ceux de nos jours sont un peu moins cools que les vôtres mais bon… on peut pas tout avoir! Déjà nous avons Internet, et on ne peut pas demander grand-chose de plus de nos jours…

À ce propos, comment se fait-il que vous ayez Internet? Quand j’ai étudié la préhistoire en 6ième je n’avait pas appris cela…. Mais bon, peut- être bien que les Historiens… ont quelquefois tort!

Bon, au revoir, je vous quitte car l’ordi est au collège et donc….

BISES,

Lucie Simonnet

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Voici. Cela m’intimide un peu, parce que c’est encore une histoire d’arbre.

Je ne vis pas dans les arbres, Lucie, en ce sens que je ne suis pas du tout arboricole. J’ai horreur de la jungle, je ne passe pas d’arbre en arbre pour exister et me définir moi-même et… oh frémissement d’horreur… je ne suis pas quadrumane. Je suis bimane, bipède, mes hanches sont droites et grêles et j’en suis très fière.

C’est important, vois-tu, parce que les quadrumanes de la jungle forniquent et ne reconnaissent pas leurs partenaires d’une fois à l’autre. Je ne sais pas où vous en êtes sur ces questions parmi les sapiens, mais nous nous avons un mec unique et nous n’en changeons que lorsque le léopard ou le smilodon nous a arraché le premier. Nous sommes très pointilleuses sur ces matières. Je ne t’en dis pas plus car c’est aussi une question hautement secrète que celle du sentiment d’amour.

J’insiste donc, chère amie, je ne vis pas dans les branches. Mais, avec mes excuses pour la grossièreté de ce que je m’apprête à dire, je dois admettre que de temps en temps je ne peux résister à l’envie de grimper lestement dans un de ces gros arbres puissants et noueux de la savane où pendent de beaux fruits et qui sont autant de citadelles imprenables face aux fauves qui se cachent dans la longue broussaille ondoyante et me cherchent. C’est… c’est extrêmement vulgaire de grimper aux arbres, je le sais, et je contrôle cette pulsion du mieux que je peux. Je te supplie de me croire que je ne le fais pas trop souvent.

L’un des arbres de notre territoire auquel je reviens de temps en temps contient entre ses plus grosses branches une sorte de petit caillou cubique qui émet des sons. Ces sons sont souvent stridents et inélégants, mais parfois ce sont de joli cris bien modulés qui me susurrent tes messages et ceux d’autres sapiens. J’y réponds sur le même ton, en approchant ma bouche de la boite. Je le fais justement en ce moment même et… c’est tout ce que je sais sur notre canal d’échange.

Il parait —selon une voix de la boite qui se désigne DIALOGUS— que je suis une sorte de personnage historique auprès des sapiens qui sont très curieux de filiations et de chaînes évolutives. Trois millions de passages de la grande saison stable de pluies nous sépare toi et moi. C’est touchant, n’est ce pas. C’est tout ce que je sais sur moi et sur ce que je signifie pour toi, et les autres sapiens du futur.

Si tu m’en disais plus long, je dresserais l’oreille avec une curiosité qui ne serait pas exclusivement bestiale…

Ton amie,

Lucy

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5- SOLITUDE

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Bonjour petite Lucy…

J’espère que tu vas bien et que la survie n’est pas trop pénible. Encourage-toi, la survie est beaucoup plus difficile lorsqu’on vit, comme moi, parmi un peuple décadent.

Je voudrais savoir s’il existe des êtres solitaires parmi ceux de ton espèce. Est-il possible dans le monde où tu évolues, de survivre seul, sans appartenir à un groupe?

Amicalement,

Catherine

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Non, Catherine, pas nous.

Je sais que certains quadrumanes arrivent à accomplir ce que tu décris. Ils vivent seuls pendus sur un arbre et ne se rencontrent qu’une ou deux fois par année pour copuler. La notion de phratrie est inexistante pour eux. Leur mode de vie secret et opulent fait qu’ils ne craignent ni la disette ni les prédateurs, mais surtout, misère Catherine, ils ne craignent pas l’ennui!

Nous, on vit en savane. Pour cueillir, pour chasser, pour se protéger des fauves, il faut infailliblement faire équipe. Même lorsque nous nous perdons momentanément de vue, nous sommes toujours reliés par nos cris, nos chants, nos psalmodies. J’ai toujours nos sentinelles, mon mec, plusieurs de mes copines, et nos petits dans mon coeur et dans ma tête en permanence. Et la plupart du temps je suis en leur compagnie physique. Je suis grégaire, Catherine, et le gros de ma joie de vivre réside dans mon grégarisme.

Je ne pourrais pas vivre autrement. Je doute d’ailleurs que vous les sapiens y arriviez. Il faut être une bête pour valoriser ce genre de programme de vie solitaire.

Lucy

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Ma chère petite Lucy…

Considères-tu cela comme une bonne chose que de craindre l’ennui? Et si ton mec mourrait dans une périlleuse sortie de chasse, en ressentirais-tu un trouble profond ou laisserais-tu un autre prendre sa place et coucher à tes côtés? Est-ce chose naturelle que de s’associer pleinement à un être du sexe opposé et pas seulement en vue d’une reproduction?

D’ailleurs, comment il est ton mec? Comment il te traite? Et tes copines? Et tes enfants? Mais que voilà un bel interrogatoire.

Pardonne ma vive curiosité, c’est que je suis plus chat que femme.

Catherine

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Mon mec est grand et fort. Il est de deux fois ma taille, c’est comme ça chez mon espèce. Il est bête, mais il est gentil. Il me traite avec douceur et il est toujours avec moi, même quand il n’y est pas. La reproduction n’est pas notre seul objectif, voyons Catherine… Le compagnonnage de mon mec est, pour moi, une valeur. Quand il va mourir, car il va mourir de mort violente, c’est comme ça pour nous, je vais hurler ma tristesse aux quatre horizons de la savane. Je vais ensuite attendre deux ou trois saisons avant de me laisser approcher par un autre mec. Quand je vais mourir, de mort violente aussi, mon mec sera moins triste, mais il sera quand même affecté. Il sera affecté en mec…

Mes copines sont bien. Elles sont industrieuses et généreuses. Nous nous aimons autant qu’avec les mecs. Les enfants sont fouineurs et indisciplinés. Ils attirent les fauves avec leurs bêtises. Nous en perdons trop souvent aux fauves, et pourtant je te jure que nous veillons. Toute notre énergie grégaire est investie à notre protection…

En un mot, nos conceptions des sentiments mutuels sont beaucoup plus raffinées que celles des quadrumanes arboricoles…

Lucy

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Lucy,

C’est vrai que de s’asseoir dans un arbre éloigne des autres; c’est peut-être parce qu’alors on est entre ciel et terre. Il faut avoir les deux pieds bien ancrés sur terre pour avoir envie d’être avec les autres. N’y montes-tu jamais pour cueillir un fruit ou regarder au loin?

Ta vie semble bien mouvementée et pourtant, tu trouves le temps de me répondre rapidement, merci, j’apprécie énormément.

Combien as-tu eu d’enfants et combien ont survécu? Cela doit être bien pénible de perdre un enfant. Qu’est-il d’après toi plus ardu, perdre son mec ou son enfant?

Prends soin de toi,

Catherine

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Catherine,

Ça me gêne un peu de parler de mes aventures dans les arbres. Tu poses des questions bien crues à leur sujet. Va découvrir l’échange intitulé MALINS LES SAPIENS avec mon homonyme Lucie, tu y découvriras mes histoires d’arbres…

J’ai déjà eu quatre enfants et deux mecs. Ils sont tous morts de mort violente sauf un enfant, une fille. C’est toujours douloureux de perdre un membre de la phratrie, bien sûr. Mais cela ne se compare en rien à la joie que représentent ceux et celles qui vivent. Je les entends chanter en ce moment même. Je les adore.

Moi aussi je vais mourir de mort violente. Je serai frappée à la hanche par un léopard. Il n’aura pas le temps de me dévorer parce que la phratrie va trouver moyen de leur soustraire mon corps, à lui et aux chiens de la savane rongeurs d’os. Tu vas mourir toi aussi Catherine. Mais pour le moment vivons, chantons, amusons-nous.

Lucy

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Lucy,

Mais qu’est-ce qui te gêne tant dans l’évocation de tes aventures dans les arbres…? Explique-moi. Je suis allée lire le message comme tu me l’avais recommandé, mais je ne suis pas plus éclairée.

Comment est ta fille? Est-elle toute petite? Comment est son caractère? Vive et emportée ou douce et soumise?

Quelle est ta nourriture préférée? Regardes-tu la lune parfois? As-tu des insomnies? Aimes-tu la pluie?

Je ne sais pas pourquoi tu me fascines. Peut-être parce que quelque part entre toi et moi, quelque chose s’est brisé, perdu. La chaîne est plus lourde que jamais, Lucy, apprécies bien ton monde et ta vie.

Catherine

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Catherine, voici.

Me faire traiter d’arboricole c’est un peu comme quand vous, on vous traite de singes. Tu dois bien de temps en temps faire la guenon comme nous toutes, mais tu ne t’en vantes pas et c’est normal, c’est légitime. Il en est autant pour moi quand je grimpe aux arbres…

Ma fille est frivole, mais elle n’est pas bête. Elle est vive et railleuse. Elle se gausse des fauves, en sotte et en écervelée, mais elle vivra, car elle a des ressources. Quand je plante mes yeux dans les siens, il y a comme une grande joie lumineuse qui irradie en tout mon être. Elle n’est ni plus grande ni plus petite que les autres petiots et petiotes. Je vais hurler très fort quand elle mourra.

Ma nourriture préférée est un gros fruit jaune et oblong qui éclate quand on le crève et me barbouille la frimousse de ses tessons savoureux. La lune est très importante car elle vibre quand nous chantons. C’est sur elle que nos psalmodies rebondissent et portent si loin la nuit. La lune est conséquemment un objet fort glauque mais fort utile.

Je ne dors que d’un œil, à cause des fauves, si bien que je me réveille souvent en sursaut, mais quand je dors je dors. La pluie nous abreuve et effarouche les prédateurs. Elle est belle, sauf si la savane rouille. Il faut savoir tout doser.

Je suis très heureuse de cette rupture de la chaîne et que le côté bestial me reste. Il est sain, libre, simple et écru.

Ton amie Lucy

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Lucy

De cette belle vie, libre et saine, nous laisseras-tu quelques dessins pour en témoigner? Toi et les tiens vous amusez-vous à tracer sur les roches des images de ce que vous connaissez et aimez?

Que crois-tu qu’est la lune? Si j’ai bien compris, tu ne vénères pas un être suprême, mais si tu avais à en reconnaître un, est-ce que ça pourrait être la lune?

Catherine

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Catherine,

Je vois mon image dans la mare mais elle me terrorise. Je sais que c’est un autre moi parce que mes oreilles ont une forme unique et l’image a exactement la même forme d’oreilles et elle fait tout ce que je fais. J’ai peur de la mare et j’ai peur de mon image. Quand elle me suit sous le soleil, j’en ai moins peur. Il faut dire qu’elle est alors plus familière et plus esquissée. Enfin le sentiment dominant que me suscite cette image est une grande inquiétude. L’idée de la reproduire me semble donc peu attrayante et, en plus, je ne saurais pas comment le faire.

La lune est un grand disque qui fait résonner les sons de nos voix. C’est un objet pratique, sans plus. Elle nous permet de psalmodier à plus grande distance, la nuit. C’est commode et c’est joli.

Il n’y a pas d’être suprême, Catherine. C’est de la calembredaine pour sapiens ces histoires-là. Les miens et moi, on ne s’y frotte pas.

Ta Lucy

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Lucy,

Alors, pas de dessin sur les murs? Mais peut-être graves-tu des formes imprécises dans la terre à l’aide de tes doigts ou d’une pierre? Pas de fabrication inutile?

Excuse-moi, je dois te paraître terriblement sotte, mais en quoi la lune vous est-elle utile? Jolie, d’accord, mais commode? Vraiment?

Je suis bien contente que tu n’aies pas d’être suprême. C’est une bonne chose. Je suis triste que les hommes aient créé les dieux! Ils devaient trouver ça joli et commode…

En terminant, une dernière petite demande: décris-moi ton dernier repas de fête.

Bien à toi,

Catherine

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Quand la lune est visible la nuit nos psalmodies sont audibles à plus grande distance. C’est la lune qui fait que les sons portent loin. C’est très commode.

Mon dernier repas de fête fut mon dernier repas. J’ai cueilli une poignée de baies et me les suis fourrées dans la bouche tout ensemble. C’était sublime.

Ta Lucy

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Mais dis-moi, petite Lucy, est-ce que tu te déplaces la nuit? En fait, te déplaces-tu beaucoup tout court?

Je suis très brève aujourd’hui.

Merci pour l’image des baies, très rafraîchissante!

Catherine

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Nous occupons un territoire de cueillette pendant la saison des fruits et nous relocalisons dans la savane pendant la saison de la chasse. Nous allons ensuite occuper un autre territoire de cueillette, puis à la saison suivante un autre territoire de chasse. Je crois que les sapiens diraient de nous que nous menons une vie de transhumance. Les promenades solitaires étant bien trop dangereuses, la phratrie se déplace toujours collectivement.

Autrement, quand nous sommes à demeure, nos cueillons ou chassons la nuit, dormons le jour et copulons n’importe quand car nous ne sommes pas restreints à une saison de rut spécifique comme ces tartes de quadrumanes arboricoles.

Lucy

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Tu me fais rire Lucy, merci.

Dans ma grange, une bande de chats sauvages se sont, avec les années, installés. Je les nourris et leur procure de la chaleur l’hiver. Ils ne se laissent pas approcher, à part une vieille chatte un peu sénile, mais ils me tolèrent et je peux ainsi mieux les observer. Je dois te dire au départ que l’être que je suis qui se croit humaine était un peu choquée par leur attitude, leurs lois, leur hiérarchie, mais je suis à présent tout à fait confortable. Ce que je me demande, pour finalement en venir à ma question, c’est si, comme les chattes, tu te nourris avant de procurer de la bouffe à tes petits, des très petits qui n’arrivent pas encore à le faire eux-mêmes? Disons que tu tombes sur une superbe carcasse encore fraîche, mais qu’il n’y en a que pour une personne. Que feras-tu?

Catherine

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Je mange d’abord et en donne à un enfant quand je suis rassasiée. Y a-t-il une autre posture concevable? Si oui, je ne vois pas ce que ça pourrait être.

Lucy

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6- SALUT LE MACAQUE!

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Chère Lucy, je ne pense pas que tu existes. N’as-tu pas honte de faire de l’ombre à cette malheureuse Ève? Sais-tu qu’Adam te cherche pour te tabasser? Non, franchement avoue que t’es qu’une guenon et que t’as rien d’humaine, ça arrangera tout le monde.

Amicalement,

Dylan

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Je suis une guenon, Dylan, je ne l’ai jamais nié. Mais je suis une guenon qui vous pose un problème particulier à vous, les sapiens. Et, pour parler cru comme toi, je te dirai que le problème c’est pas ma tête. C’est mon cul. Guenon, je suis pourtant bipède, j’ai les jambes sveltes et les hanches galbées. Pour me rabaisser à ton niveau polisson je dirai simplement que je suis Cheetah pour la gueule, le cerveau et la hauteur, mais avec les pieds, les hanches et les organes génitaux d’Ève. Alors tu comprends ça fait intensément fantasmer les évolutionnistes…

Mais j’existe, ça il n’y a pas à gamberger. Et j’ai mes limitations. Par exemple je ne comprends rien à tes légendes inanes et m’en fiche souverainement.

Lucy

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7- PETITE…

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Bijour !

Nous voudrions te poser une question: pourquoi es-tu aussi petite?

Anjou Demon

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Euh… je ne suis pas spécialement petite. Je suis juste de la taille qu’il faut. C’est vous les sapiens qui êtes un peu longilignes, là, pour le coup, puisqu’on en parle. Et vos femelles sont presque aussi grandes que vos mâles. Étranges caractéristiques qui doivent vous imposer une vie sexuelle et amoureuse bien insolite…

Lucy

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8- CHAÎNON MANQUANT

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Où est le chaînon manquant?

Fraise4

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Il est en Afrique, ça c’est certain. Et l’Afrique c’est grand. Il est aussi saupoudré dans des strates géologiques qui se sont fait sacrément fricasser entre ton époque et la mienne. Alors il a les os un peu pulvérisés depuis le temps. Il est surtout un peu plus compliqué que tu ne te l’imagines. Ce n’est pas qu’un petit chaînon tout con, c’est probablement tout un maillage de chaînons enchevêtrés.

Ce… ce n’est pas moi, si tu te le demandes. Moi je suis une guenon, je suis en deçà et je m’en félicite. Il n’est donc pas dans mon entourage immédiat.

Mais il est là pour sûr, quelque part…

Lucy

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Je vous ai posé une question auparavant pour vous demander où était le chaînon manquant et, suite à votre réponse, j’aimerais vous faire part d’une interrogation. Vous avez dit: «Il a les os un peu pulvérisés depuis le temps…», vous parlez également d’un maillage de chaînons enchevêtrés, mais le considérez-vous le chaînon au sens propre comme étant un objet ou comme un phénomène ou une créature? Comment pouvez-vous réellement me dire que pour sûr il est quelque part, peut-être n’est-ce qu’une illusion… On ne sait pas s’il nous manque des informations sur l’être venu après ou avant le «chaînon», si ce n’est qu’un malentendu de l’histoire humaine? Toi qui as vécu tout près de cet événement, tu devrais m’éclairer un peu.

Fraise4

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Je dis et je ne me dédis point. Le sapien provient d’un autre primate. Les étapes intermédiaires ont donc toutes existé. Que ce soit un chaînon, un glissement, un saut de puce, un toron ou une cascade, il y a eu transition et les traces paléontologiques de cette transition te manquent. Ce n’est pas que l’histoire est malentendue, c’est que votre recherche est malentendante…

Mais un jour viendra.

Lucy

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9- RELIGION

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Bonjour Lucy! Voilà, j’ai une question pour toi. Est-ce que tu crois en Dieu? Où plutôt as-tu une religion ou crois-tu en une divinité quelconque?

Merci d’avance pour ta réponse.

Caroline

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Non, non, Caroline. Aucunement. Il n’y a que les sapiens qui sont assez prétentiards pour se fabriquer des dieux. Moi, disons que… quand je vois mon ombre, avec ses pieds collés à mes pieds, je roule une petite angoisse, quand même. Je me demande un petit peu pourquoi elle me suit toujours partout, celle là. Mais mes pulsions mystiques s’arrêtent là. Dieu merci (si j’ose dire)…

Lucy

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10- L’ANCÊTRE COMMUN

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Salut Lucy,

Je voulais te demander si tu ne pourrais pas te renseigner autour de toi, et demander le nom de l’ancêtre commun des Australopithèques et des Homo Sapiens. Parce qu’ici, tous les scientifiques bûchent, et mon prof de bio ça le rend fou…

Merci du tuyau.

Osenna

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Osenna,

Voici que je gueule cette question aux quatre coins de la savane depuis des semaines maintenant. Et je ne reçois en guise de réponse que des cris interrogatifs et inarticulés. J’ai bien peur de ne rien pouvoir faire pour toi.

Je suis la guenon que je suis, mais je n’ai aucun moyen de me transformer en ma propre anthropologue… J’ai fait ce que j’ai pu avec les moyens que j’ai… Désolée…

Amicalement,

Lucy

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11- AS-TU DES ÉMOTIONS?

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Bonjour Lucy,

Je t’ai déjà écrit mais j’ai une autre question pour toi. J’aimerais savoir si toi, qui es une australopithèque, es capable de ressentir de l’amour. Je parle de l’amour envers un être du sexe opposé, de l’amour maternel envers tes enfants, de l’amitié envers quelques-uns de ta tribu. Ressens-tu une affection exclusive et particulière envers certains membres de ton groupe? Est-ce que des ancêtres des humains comme les australopithèques avaient des émotions ou des sentiments?

Merci de ta réponse.

Caroline

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Je dirais que oui. Par contre elles sont moins durables que chez la «sapienne» qui chouchoute son mec et ses enfants pendant de longues années. Que veux-tu, Caroline, je suis déjà deux fois veuve, quatre fois orphelande (tu vois, je suis même obligée d’inventer un mot pour décrire une mère perdant ses enfants). J’ai vu mes meilleures copines se faire déchirer par des fauves. Il faut bien comprendre que cette conjoncture violente, ce statut de proie constante, m’obligent à limiter mon investissement émotionnel dans ces membres de mon entourage qui seront morts demain.

Mais je les distingue, les reconnais et les aime, absolument… à ma mesure, qui est la mesure de la démesure des contraintes de l’état de nature.

Lucy

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12- CRÉATIONISME

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Chère Lucy,

Que pensez-vous de cette doctrine pseudo-scientifique appelée «créationnisme» (selon laquelle l’évolution n’existerait pas et c’est Dieu qui aurait créé ex nihilo l’humanité Sapiens Sapiens d’un coup de baguette magique)?

Je pense que l’individu qui vous a dit «salut le macaque» est créationniste.

Gérard Lison

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Je crois que ce n’est pas vrai. Nier l’évolution, c’est nier la vie.

Lucy

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13- CROYANCES ET VIE QUOTIDIENNE

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Bonjour!

Ma question est de savoir quelles étaient tes croyances, ta religion et ta vie quotidienne…

À quoi se résumaient tes journées?

Merci de me répondre.

Marie Trommer

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Je suis une guenon. Je laisse donc les histoires de religion aux sapiens et ne m’en porte pas plus mal. Je passe le clair de mes journées à dormir et le clair de mes nuits à cueillir et à protéger des prédateurs les petits de la fratrie. C’est bien plus commode de se déplacer la nuit parce que je ne vois pas cette inquiétante silhouette sombre qui me suit sans arrêt et dont les pieds se collent aux miens, les jours de grand soleil. Elle m’angoisse car on dirait qu’elle veut me voler mon esprit. La nuit, la silhouette est toujours là, mais elle devient abstraite et c’est plus tolérable.

Lucy

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14- LE CHAÎNON MANQUANT

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J’insiste. Où est le chaînon manquant?

Fraise4

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Où est le chaînon manquant entre la carriole chevaline et la voiture automobile? Une sorte de véhicule mystérieux avec un cheval sur le devant et un moteur derrière?

Où est le chaînon manquant entre l’appareil photo et la caméra?

Où est le chaînon manquant entre le rasoir lame et le rasoir électrique?

Où est le chaînon manquant entre la chaussure et la botte?

On se comprend?

Lucy

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15- MON CŒUR

Lucy,

Je ne sais pas comment te dire ces choses. J’y ai longtemps réfléchi, ça m’a un peu torturé. J’avais pensé t’inviter à «y’a que la vérité qui compte» mais ils ne m’ont pas sélectionné. J’ai passé des petites annonces, j’ai eu plein de réponses sauf la tienne.

Alors finalement je te l’écris. Lucy, je crois que rarement une personne ne m’aura plu autant que toi. Certes physiquement je ne suis pas ton style, pas assez poilu m’ont dit les amis chers à qui j’en ai parlé, mais Lucy, je repose ma question:

«Voudrais-tu de moi, Lucy?»

Vincent Debard

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Je suis très flattée de cet aveu passionnel, vraiment. Mais du fond du cœur: je ne sais pas.

Voyez-vous, je suis une guenon, Vincent. Pensez-y très sérieusement. La frontière entre humanité et animalité nous sépare. Dans plusieurs États de votre monde moderne vous seriez un zoophile, un dénaturé, un pervers. Du côté de mes pairs, ce ne serait guère plus brillant. Ils ont une forte propension à mordre, à brutaliser, à tabasser du sapiens. Ce serait dur, cruel. Et puis, il y a les prédateurs, les maladies, la sécheresse.

Vraiment, je ne sais pas. Il faut en parler plus avant… Que me trouvez-vous donc tant, à moi si peu humaine?

Lucy

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Lucy,

Votre message me désole par le peu d’espoir qu’il nous laisse.

Pensez-vous vraiment que les différences qui nous séparent constituent une barrière insurmontable? Heureusement que le monde n’est pas ainsi fait. Je suis prêt à briser toutes les barrières sociales pour vous, Lucy. Et je constate que vous avez atteint un niveau de réflexion, toute guenon que vous êtes, qui devrait vous le permettre également. On ne vous a pas donné un prénom humain pour rien.

Faites-moi confiance, Lucy. Mon entourage proche a pris l’habitude des situations inédites. Et ils seront peut être surpris de me voir leur présenter une guenon, comme vous dites. Mais ils oublieront vite cette différence lorsqu’ils vous connaîtront mieux. Quant aux créatures qui vous entourent, je suis persuadé, Lucy, que la force de votre amour peut m’en protéger jusqu’à m’en faire accepter.

Je vous trouve si peu et éternellement humaine en même temps, Lucy. Vous connaissant depuis plusieurs dizaines d’années, nous avons pris l’habitude de vous considérer comme une des nôtres. Seuls quelques intellectuels grisonnants pourront y trouver à redire au titre de votre animalité. Mais nous n’avons que faire des convenances sociales. La différence d’âge? Certes, vous pourriez être mon arrière… puissance 10000… grand-mère. Et après?

Soyons à la fois Harold et Maude, Greg FOCKER et Pam BYRNES, Lolita et Frank LANGUELLA. Je vous raconterai l’histoire de ces personnages.

Vincent Debard

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Vous me trouvez peut-être humaine, Vincent. Mais je… je ne vous trouve pas simiesque du tout, voyez-vous. Ce serait très difficile pour moi moralement de me trimballer dans la savane avec un petit moche rosâtre et désherbé dans votre genre. Pardonnez ma franchise, mais j’ai bien peur de ne pas vouloir ce dont vous m’offrez: l’humanité, cette faillite meurtrière. Non, vraiment. Sans façon… Pas de cela ni pour moi ni pour les rejetons étranges que vous me feriez. Je ne suis pas du tout attirée par l’idée. Désolée.

Lucy

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16- AS-TU AIMÉ, LUCY?

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Très chère Lucy,

As-tu aimé? As-tu été aimée? Moi, je t’embrasse tendrement.

Wilcomb Bunce of Brockenborings

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Oui, dans les deux cas. Passionnément, bestialement.

Lucy

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17- DURANT LA PRÉHISTOIRE

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Très chère Lucy,

Est-il vrai que tu ne serais pas notre ancêtre?

Peux-tu nous dire comment était la vie durant la préhistoire, comment se formaient les couples?

En t’embrassant bien affectueusement

Xavier & Odile

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Bonjour Xavier et Odile,

Il semble bien que, malgré le fait que je marche en me tenant droite, je sois une guenon. Tes petits copains sapiens m’ont rangée au nombre des Grands Singes du Sud. Je ne suis donc pas ton ancêtre, Odile, mais nous avons, toi et moi, une aïeule commune, une primate.

Les couples de la savane se forment en toute simplicité. Un cri d’appel poignant et langoureux, un regard tendre, quelques moments doux et joyeux en pose coïtale au pied d’un grand arbre ombrageant, et tout est dit.

Nous vivons simplement et sans arguties.

Lucy

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18- HOMO SAPIENS SAPIENS

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Salut maman!

Nous, les Homo Sapiens Sapiens sommes sur le point de détruire la planète. La technologie et la soif de pouvoir auront fini par avoir raison de nous. Si tu avais su cela, aurais-tu changé ton mode de vie?

Vincent Leclerc, ton arrière-arrière-arrière-… (je pense qu’on a saisi le message)…-fils

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Non, j’aurais vécu ce que je me dois de vivre dans une insouciance identique.

Lucy

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19- QUE FAIS-TU DE BEAU?

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Bonjour Lucy,

Comment vas-tu? Moi, je vais très bien. J’espère que tu vas bien, mais enfin, que fais-tu de beau? Moi, en général, je vais à l’école, je vais me promener (faire les magasins…). Bon, je vais te laisser, réponds-moi vite.

Sévigne

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Je me promène dans la savane, je fais l’amour avec mon mec, je mange de gros fruits jaunes et appétissants et je me cache des prédateurs. Toute ma horde est avec moi et nous nous crions en permanence les indications essentielles de la survie et de la vie.

Je te salue de si loin, mais avec tout mon amour,

Lucy

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Tu es super même si on ne te connaît pas. Tu es admirable.

Sévigne

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Tu n’es pas mal non plus, dans ton genre.

Lucy

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20- ET SI C’ÉTAIT NOUS?

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Bonjour Lucy,

«Bonjour», c’est notre salut à nous, qui nous nommons «humains» aujourd’hui, cette habitude maintenant vidée de sens de souhaiter à l’humain que l’on rencontre une bonne journée, jusqu’au coucher du soleil, ce même soleil qui le soir chez toi aussi se couche, laissant l’Homo aux ombres de la nuit.

Plusieurs de ces humains te titillent avec ce chaînon manquant… sans prendre la peine auparavant de décliner leur lien de parenté avec toi! Cela aurait déjà permis d’éclaircir quelques malentendus… puisque tu es surtout une grand-tante pour nous. Il m’est venu cette question à ce propos: et si c’était nous, le chaînon manquant? Entre le singe et l’homme.

À te regarder depuis notre temps, on te parle comme à une créature limitée, pas finie, presque avec de la condescendance… quelle pitié! Que savons-nous de ta vie? Qui de nous peut dire qu’il aurait survécu et su faire les choix que tu as eu à faire? Nous avons certes tellement progressé avec nos outils pour conquérir le monde… nous oubliant nous-mêmes… En aurions-nous oublié que si l’univers dévale la pente du temps depuis ces milliards d’années sans que rien ne puisse ébranler sa course et l’évolution de la vie, il n’est pas d’humain aujourd’hui qui puisse se prétendre étape ultime de cette évolution?

Peut-être sommes-nous les plus évolués de ce que l’on connaît de l’histoire de la vie… sauf pour nos arrières-arrières-arrières-… petits-enfants! Ne l’oublions pas…

Avec toi à travers le temps.

Rodolphe, humain

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Ah, si tous les plantigrades avaient ta sagesse!

Lucy, primate

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21- OÙ ÊTES-VOUS?

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Chère Lucy,

Je me pose, aujourd’hui une question comme tant d’autres. Vous m’intriguez extrêmement, car vous êtes «le premier homme» (femme)! Je connais très peu votre histoire. Je sais seulement que vous mourûtes en traversant un fleuve, emportée par le courant. Récemment, (un siècle environ), un scientifique vous a découverte. Je voudrais savoir: où êtes-vous? Où se trouve votre squelette? Cela m’intrigue énormément.

Répondez-moi au plus vite.

Mes salutations distinguées.

Maximilien Ami

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Mon squelette est dans mon corps et mon corps est dans la nature…

Lucy

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22- DIALOGUE D’INTELLECTUELS

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Chère Lucy,

Tu dis, dans ta lettre d’acceptation, que tu es là pour «interroger en nous tous le devenir de ta famille, c’est-à-dire l’homme, dans la nature et dans sa civilisation, qui est elle-même devenue une sorte de milieu naturel à part entière».

Ma question est la suivante. Comment peux-tu tenir des dialogues d’intellectuelle avec tes correspondants de DIALOGUS, alors qu’à l’époque où tu vivais, vous étiez tous plus proches des animaux que des humains actuels? De plus, étiez-vous conscients…. d’avoir une conscience? Pratiquiez-vous les rites funéraires? La mort avait-elle un sens pour toi et les tiens?

Au plaisir de pouvoir te lire.

Florence

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Je suis une guenon. Fin de citation.

Lucy

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23- MOI AUSSI

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Chère Lucy,

Je voudrais savoir si tu étais morte. Tu es mon actrice préférée, surtout dans le film «Seul au monde» car tu es l’actrice principale. Moi aussi je m’appelle Lucie. J’ai 12 ans. Il y a 27 élèves dans ma classe et je suis la vingt-septième et je suis une sans-amis, mais je ne comprends pas pourquoi.

J’espère que tu me répondras.

Gros bisous,

Lucie, de Paris

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Mais Lucie, c’est quoi une «actrice»?

Lucy

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Chère Lucy,

C’est quelqu’un qui joue dans un film.

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Lucie

Et un film, c’est quoi?

Lucy

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24- VOUS SOIGNER

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Bonjour (je ne sais pas comment ça se dit en langage préhistorique). J’ai 9 ans. Je m’appelle Oriane.

Ma question est la suivante: à votre époque, vous n’avez pas de chauffage, donc vous devez souvent être malade. Comment faîtes-vous pour vous soigner?                    

Merci,          

Oriane

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Malade? Hum.

Il arrive que l’un de nous ne puisse plus creuser à la recherche de bonnes racines ou cueillir les fruits jaunes. On le garde avec nous, et je me souviens même d’une grand-mère pas beaucoup plus vieille que toi qui connaissait quelques herbes. Même que ça marchait pas toujours. Voilà.

Nous sommes plutôt du genre à nous serrer les coudes, mais si un smilodon ou un léopard attaque… C’est le moins rapide à la course qui y passe. Et il n’aura plus jamais ni rhume, ni bronchite! Au fait, je n’ai pas très bien compris ton histoire de chauffage, mais ça a l’air vraiment important pour toi. Dire qu’on a réussi à s’en passer pendant 170 000 générations! Ah la saine chaleur animale.

En tout cas, je te rassure, je suis en pleine forme.

Porte-toi pour le mieux,

Ta Lucy

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25- EST-CE VRAI?

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Bonjour, Être qui n’a pas connu les problèmes du XXIe siècle.

Dans le film l’Odyssée de l’espèce j’apprends, à ma grande déception, que vous n’étiez pas notre ancêtre car, enceinte de quelques mois, vous vous êtes noyée dans un cours d’eau.

Est-ce vrai?

J’attends votre réponse avec hâte!

Un Homo Sapiens Sapiens

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Bonjour,

Tu sais, les problèmes de mon temps ne sont pas folichons non plus. Ils se résument, en ce qui me concerne, à un seul impératif: survivre!

Tu m’annonces d’ailleurs que je vais mourir noyée dans le grand torrent. Pourquoi pas? Je préfère ce sort à la griffe et la dent d’un fauve. Pour l’heure, je suis accroupie sur la colline et le torrent coule à mes pieds. Il court vers son destin comme chacun de nous.

Il est vrai que j’attends un petit. Va-t-il transmettre mon sang aux générations futures et à toi, étonnant sapiens? Je n’en sais rien et peu importe. De toute façon, notre arbre généalogique est bien trop compliqué pour que je puisse affirmer être la grand-mère, la tante ou la petite sœur de ce que vous appelez si optimistement l’humanité.

Ce dont je suis certaine en revanche, c’est que nous sommes en train d’inventer une nouvelle façon de vivre et de prospérer dans la nature. La savane résonne des cris d’êtres mieux adaptés que moi à leur milieu. Ils sentent, ils voient, ils volent, ils courent comme le vent et certains peuvent m’arracher la tête d’un simple coup de patte. Nous n’avons rien de tout cela, mais nous sommes malins et surtout solidaires. Les autres animaux forment des meutes ou des hordes, nous nous vivons en communauté. Si nous oublions le groupe, nous mourrons parce que la nature reprendra ses droits et la vie cherchera d’autres voies.

Tes « problèmes du XXIe siècle » auraient-ils un rapport avec ça, la souvenance ou l’oubli de la communauté humaine? Si c’est le cas, c’est grave. Accroupie sur ma colline, j’en frémis pour vous.

Comme le soleil est haut maintenant! Je vais peut-être aller me baigner.

Bien à toi,

Lucy

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26- CLAIR DE LUNE

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Chère Lucy,

Le monde a changé depuis ton temps. Les hommes ont évolué au point qu’aujourd’hui, le plus grand prédateur de l’homme, c’est l’homme.

Toi tu as connu une époque où il fallait composer avec la nature, une époque où la nuit était bien plus effrayante qu’aujourd’hui. Récemment, alors qu’il faisait nuit et que j’étais assise dans mon jardin, je me suis dit que nous partagions encore quelque chose. Là-haut dans le ciel brillait une lune magnifique et, en la contemplant, j’ai ressenti une émotion particulière, qui me prenait les tripes, quelque chose qui m’a semblé ancien, instinctif…

Alors, je me suis demandé si tu contemplais la lune et ce que tu ressentais en la voyant s’arrondir et estomper les ténèbres.

Affectueusement,

Nout

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Bonjour Nout

L’homme est un rêve que j’ai fait et, s’il est devenu un prédateur pour ses semblables, alors il reste à inventer. Mais un jour il existera car il balbutie déjà dans cette esquisse qui s’agite aujourd’hui sur la terre, cet homoncule vagissant né de mes instincts, de mes espérances, de mon désir de vie et d’autres choses encore que je ne sais pas nommer.

Je les trouve bien pessimistes les singes de ton temps, et bien définitifs aussi dans leurs jugements. Tu écris « les hommes ont évolué » comme si on était tous déjà au bout du voyage… Or il y a probablement moins de différences entre toi et moi qu’entre toi et le premier homme digne de ce nom. Et le voyage, et l’évolution, continuent: tu peux leur faire confiance.

La nuit. La nuit est une chose terrible mais grandiose: c’est le temps des prédateurs. Et quand la lune est grosse, c’est le grand sabbat des fauves, l’apogée de la curée aux quatre coins de ma grande plaine. On entend des souffles lourds, des piétinements frénétiques. Les mâchoires claquent: c’est la pleine lune. Elle excite les carnivores au point qu’ils se dévorent parfois entre eux et je me fais toute petite au creux d’une grosse anfractuosité, serrée contre mes congénères. Certes c’est très joli, cette sphère rougeoyante, sur la plaine éclairée presque comme en plein jour. Mais comment se cacher? Comment leur échapper? L’émotion « instinctive » que tu décris confirme le début de ton message: on dirait que les hommes ont changé de camp depuis très longtemps…

Ah quand je n’aurai plus peur… Ils verront bien, les soirs de pleine lune, je ne me cacherai plus, je danserai en dépeçant mes proies…

Ce que tu ressens, c’est un peu un mélange de tout cela. Ou ce qu’il en reste.

Ta Lucy

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Ha Lucy,

Je partage tes rêves, lorsque lovée dans mon monde intérieur, je caresse l’idée d’une humanité consciente de la part de magie qu’elle recèle: la vie.

Les singes de mon temps sont bien compliqués, peut-être parce qu’ils ont cru maîtriser leur univers en le construisant au gré de leurs besoins.

J’ai parfois l’impression qu’ils oublient qu’ils appartiennent au règne animal et que cela les prive de tant d’émotions, que cela les ampute d’une part de leur sensibilité, celle-là même qui transpire de tes mots, chère Lucy. Et lorsque je te lis, je me dis en effet qu’il y a peu de différence entre toi et moi, si peu…

Il n’y a que la nuit qui nous différencie réellement, cette nuit qui a cessé de me faire peur, même si parfois mon estomac se serre sous la lune, sans que je sache pourquoi. Et il y a ces soirs où je danse sous la lune en dépeçant mes mauvais souvenirs. Ce soir je sortirai et je marcherai sur l’herbe en fixant l’astre nocturne; je penserai à toi et à toutes ces peurs que la nuit lâche sur toi. Comme j’aimerais pouvoir te tendre la main et t’offrir un refuge pour qu’enfin tu goûtes la beauté de la lune sans aucune crainte.

Reste bien blottie contre les tiens, ma Lucy; je suis près de toi, tout près, en pensée.

Nout

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Mazette!

Je ne suis qu’une frustre guenon, mais à te lire, j’ai l’impression que le bipède n’a pas fait que progresser depuis mon joyeux temps.

Quels que soient les rêves que tu caresses, je t’accepte volontiers sous mon arbre.

Mais sommes-nous vraiment du même genre?

Ta Lucy

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Ma Lucy,

Si nous sommes du même genre? Toutes les questions que nous pourrions nous poser sur ton humanité ne m’empêcheraient pas de partager ta branche. Et si tu souhaites me classer, alors on pourrait dire que je suis une guenon pas bien poilue et moyennement douée pour grimper aux arbres… il faudra que tu m’aides un peu à rejoindre le tien! Mais mes doigts sont agiles, ce qui est bien pratique pour épouiller!

Ta Nout

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Les spécialistes te répondraient que nous ne sommes pas sur la même branche de l’arbre, mais peu importe… Je veux bien grimper d’un ou deux niveaux si c’est pour me soumettre à tes expertes menottes de sapiens. Nous autres pithèques sommes très tactiles et volontiers taquins. Et qui sait si ces petites séances de papouilles en groupes ne sont pas le secret de notre réussite?

J’ai l’impression que le goût de la chatouille a perduré chez vous, sapiens… Tant mieux, continuez comme ça et l’évolution vous sourira!

Je te gratte affectueusement sous l’omoplate gauche,

Lucy

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27- VOUS NE POUVEZ QUE CROIRE EN DIEU, IMPOSTEUR

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Lucy,

Comment pouvez-vous dire que vous ne croyez pas en Dieu?

L’homme, depuis sa création, a en lui le désir de vivre après la mort, ou au moins de savoir ce qu’il y a après la mort. Cela s’appelle le désir d’éternité. Et l’éternité, c’est la petite graine que VOTRE CRÉATEUR a mis en vous.

Vous connaissez Dieu, Lucy, puisque vous avez vécu il y a longtemps. Seul un être encore vivant sur terre peut ne pas connaître Dieu… qui êtes-vous donc?

Audrey,

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Audrey,

Vous savez, nous les préhominiens vivons surtout dans le présent. Or le présent, c’est pour moi une colline couverte d’arbustes et de hautes herbes, au pied de laquelle coule un torrent au cours imprévisible. Jusqu’à preuve du contraire, je ne suis pas morte [selon le principe de base dialogusien qui se fonde sur le voyage extra-temporel] et si les fauves m’épargnent, j’ai encore de belles années à donner à mes petits et à mon clan.

Je ne comprends pas des mots comme dieu et éternité et j’en suis désolée car ils ont l’air très importants pour vous. Ce qui me désole aussi, c’est que vous semblez savoir mieux que moi-même qui je connais et ce que je ressens! Vous parlez aussi de créateur et là je veux bien essayer d’imaginer ce que vous voulez dire, mais j’ai bien du mal. Qu’a-t-il créé, au juste, une Lucy ou une Audrey?

Peu importe au fond. La saison sèche a été courte et les arbres donnent cette année beaucoup de fruits bien lourds et bien jaunes.

Bien à vous,

Lucy

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28- TA FILLE

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Bonjour,

Savez-vous que l’on a retrouvé votre fille dans une caverne? Que mangez-vous?

Merci de me répondre au revoir.

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Au revoir?

C’est dommage, j’aurais pu t’adresser une réponse un peu plus civilisée, en te disant que ma fille va très bien, merci, et que je mange des fruits, des racines, des insectes, de la viande quand les hyènes m’en laissent quelques morceaux pas trop faisandés… en fait tout ce que je trouve un tant soit peu appétissant. Mais bon, si tu y tiens vraiment, je peux aussi te répondre: Au revoir.

Bien à toi quand même,

Lucy

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29- PARLER ET LIRE

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Comment peux-tu savoir parler et lire?

Chtimi

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C’est un jeu, Chtimi. Juste un jeu, ne t’en fais pas.

Ta Lucy

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30- MÊME PRÉNOM QUE TOI

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Bonjour,

Tu étais petite et moche mais pourtant tu as été utile à la progression de l’homme; maintenant je prends le relais… j’ai eu énormément honte en CE1 quand j’ai appris la préhistoire: ma maîtresse parlait de toi et mes camarades se moquaient de moi à cause de toi car nous portons le même prénom.

Maintenant je ne t’en veux plus, c’est pour cela que je t’écris.

Au revoir,

Lucy

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Bonjour Lucy, luciole,

La honte, c’était parce qu’on me qualifiait de petite et de moche dans tes cours? J’espère que tes enseignants et tes camarades auront quand même retenu d’autres aspects de ma vie. Une existence de lutte, de solidarité pré-humaine et d’éveil à la vie communautaire. C’est vrai que je n’ai rien d’une anthropo-midinette, mais de votre côté vous êtes complètement piégées dans votre élégance un peu puériles et surtout, par trop mondaine. Pour moi, la seule beauté qui vaille, c’est la vitalité d’un être en santé, capable d’assurer sa sécurité et le confort des siens. C’est mon talent pour la vie. Et me voici, si belle et si fragile dans ma savane impitoyable, qui me rend désirable aux yeux de tel ou tel mâle. Et je défie les grandes blondes pulpeuses qui gloussaient autrefois dans tes classes de survivre plus d’une heure dans le monde qui est le mien.

C’est quand même gentil de ne plus m’en vouloir.

Affectueusement,

Lucy

Lucy-bones

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LE CYCLE DOMANIAL (Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2016

Le Cycle Domanial, paru chez ÉLP en 2013, vit en fait en moi depuis plusieurs années maintenant. Créer un monde, un univers ethnologique et social, c’est le faire comme on veut qu’il lutte pour se mettre en place lui-même, selon son propre ordre de justice et de splendeur. La seule chose qu’il me reste à faire maintenant c’est de laisser cette emprise sociopolitique de fantaisie figurative et de réalisme insolite se déployer en vous et vous parler, comme il a notamment parlé à Allan Erwan Berger qui en parle justement ici. Et voici toujours un petit aperçu de ce qui vous attends en République Domaniale.

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Tome 1: Le thaumaturge et le comédien. Le Domaine, vieille contrés fictive, est sur le point de faire éclater la révolution qui le verra se transformer en la République Domaniale. Deux femmes de la haute aristocratie déclinante, la Rainette Dulciane et sa première dame de compagnie, la vicomtesse Rosèle Paléologue, s’aiment d’un amour interdit, fort et indissoluble que rien, pas même la conflagration sociale qui approche, ne détruira. Mais la Rainette du Domaine a aussi un amant, torride et terrible, Cégismond Novice, dit le thaumaturge, personnage trouble, vif et brutal. La cruelle et cuisante soif de cet homme étrange est consommée tandis que la passion envers la suivante reste pudiquement cérébrale et verbale. Mais alors, où donc est l’amour? Quelle est la nature des sentiments qui motivent des trajectoires et des choix si torves? Huit décennies plus tard, une des descendantes de la suivante aimée, une cinéaste du Ministère des Arts Visuels qui s’appelle elle aussi Rosèle Paléologue, cherche à reconstituer, pour un film, ce que fut le contexte social, sentimental et émotionnel de cette torrentielle passion saphique blessée, de portée historique. Il faudra, entre autres, dénicher le comédien trempé qui pourra jouer le fameux thaumaturge, cette épine au pied, cet insondable mystère masculin. Cela ne se fera pas sans de nouvelles et parfois douloureuses explosions émotionnelles. La compréhension et la perpétuation du drame ambivalent de l’amour peuvent-ils survivre aux changements d’époques?

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Tome 2: Édith et Atalante. Le tabellion Eutrope Tarbe, esprit systématique et peu impressionnable, juge en conscience que la Firme de Diffusion des Traditions Historiques Domaniales raconte l’histoire de la République Domaniale n’importe comment. Cette institution à péage fausse ouvertement le savoir collectif et ce, notamment, en ce qui concerne le rôle que jouèrent dans l’Histoire la Rainette Dulciane et sa suivante, la vicomtesse Rosèle Paléologue. Eutrope Tarbe se met à rectifier les choses dans de grandes conférences publiques et, ce faisant, il se fait tirer dessus à la carabine par des séides indéterminés. S’interpose alors la chasseuse Édith, célibataire endurcie et fonctionnaire intègre, qui deviendra vite sa garde du corps attitrée. On se lance alors dans une incroyable cavale terrestre, aérienne et maritime visant à protéger de la méthodologie froidement destructrice des historiens privés un précieux document historique, écrit du temps de la Révolution Domaniale par une noble chroniqueuse qui s’appelle, elle aussi, Édith. La tonique factionnaire et son protégé s’embarqueront sur la Rebuffeuse, un caboteur à voile et à vapeur à bord duquel le tabellion Tarbe ne trouvera rien de moins que le sens de son existence. Entraînée jusque dans la mystérieuse Île Arabesque, pour protéger le tabellion dont elle a la charge, la chasseuse Édith, pour sa part, fera, hors de toute attente, la connaissance de la débardeuse arabesquoise Atalante et, là, tout volera en éclats.

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Tome 3: Le Brelan d’Arc. Clio Tarbe, la timonière du caboteur la Rebuffeuse, va aider, le tabellion Eutrope Tarbe à résoudre le mystère historique ayant la plus grande importance émotionnelle pour tous les citoyens et citoyennes de la République Domaniale. La quatrième dame de compagnie de la Reinette Dulciane, la baronnette Cordula d’Arc, est une héroïne révolutionnaire révérée dont, pourtant, la trajectoire effective de vie reste obscure et mal documentée. Pour des raisons qui s’avéreront peu reluisantes, la Firme de Diffusion des Traditions Historiques Domaniales donne Cordula d’Arc comme morte sans progéniture, lors des premières journées de la Révolution Domaniale. Mais pourtant, une des actrices ayant joué dans les deux films historiques Le Thaumaturge et la Chronique d’Édith se nomme justement… Cordula d’Arc. Il est indubitable, pour le tabellion Tarbe, que cette actrice cinématographique est la dernière descendante de l’héroïne révolutionnaire dont la propagande privée a fait une icône inféconde. En retraçant le fatal brelan des descendant(e)s de la baronnette d’Arc, les historiens de la Rebuffeuse feront remonter à la surface les secrets historiques les plus émotionnellement chargés et les plus subversifs de toute l’histoire domaniale. C’est une chose que de dire l’histoire des hommes et des femmes, c’est une autre chose que de mieux comprendre qu’il n’y a pas que des hommes et des femmes dans l’Histoire…

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Paul Laurendeau (Ysengrimus), Le Cycle Domanial, tome 1: Le thaumaturge et le comédien ; tome 2: Édith et Atalante ; tome 3: Le Brelan d’Arc, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF.

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La «démocratie» électorale américaine comme obstruction bourgeoise systématique

Posted by Ysengrimus sur 4 juillet 2016

Sur les questions électorales, la constitution américaine fonctionne comme une horlogerie abstraite implacable. Tout y est organisé de façon à ce que la classe politique ne puisse pas faire dépôt, comédon, caillot, et, ainsi, coller, se déposer, perdurer. Les élections sont à dates fixes (si un président meurt ou est destitué, son vice-président termine le mandat — impossible, donc, soit d’étirer un mandat pour affronter une conjoncture contraire, soit de déclencher des élections anticipées pour profiter d’une conjoncture favorable), les mandats présidentiels sont restreints à deux (Franklin Delano Roosevelt tira sur la corde un peu trop dans les années de guerre et on vit, par le 22ième amendement, à ce que ça ne se reproduise pas), le dispositif bicaméral est intégralement électif (pas de sénat nommé et inamovible, donc), le bipartisme est solidement institutionnalisé (fausse alternance politique, centre-droitisme et continuité de fait). Tout, dans ce dispositif, semble conçu pour assurer un roulement bien huilée de la classe politique. À cela s’ajoute, et la notion n’est pas banale, le fait que le président, un civil, est le commandant en chef des armées (ce rôle ne revient à un militaire que si ce dernier troque la gabardine galonnée pour le costard présidentiel — notons d’ailleurs qu’il y a eu un bon lot de bidasses gradés devenus de non-négligeables présidents: George Washington, Andrew Jackson, Ulysse Grant, Dwight D. Eisenhower, pour ne nommer que les plus éminents). La constitution américaine est un automate transcendant, hautement perfectionné, visant, sans malice apparente, à protéger la république des putchs, des juntes, des grands guides politiques inamovibles, des patriciens non-élus, des politburos de sarcophages sempiternels, des dictateurs parano et tentaculaires genre Richard Nixon… On veut que le personnel politique roule, change, se renouvelle. Et il le fait effectivement. C’est que la machine le broie, le concasse, le remplace, le redeem, le reconfigure.

Fondamentalement bourgeoise, affairiste, yankee trader et toutim, la culture politique américaine véhicule une longue tradition de rejet convulsionnaire face à tout ce qui est appareil étatique, classe politique, carcan gouvernemental. Les stentors du mouvement de droite du TEA PARTY sont très explicites et très ostensibles sur cette question. Leur pesante référence au fameux BOSTON TEA PARTY (équivalent américain de la Prise de la Bastille ou de la mutinerie du cuirassé Potemkine) est particulièrement malhonnête, au demeurant. En 1773, du thé anglais en ballots arrive par navires dans le havre de Boston. Ce thé, provenant des Indes en passant par le centre de l’Empire, est déjà taxé. Tu l’achètes, la taxe est automatiquement intégrée dans le prix de vente et c’est non négociable. Les bostonnais du temps sont hautement réfractaires à l’idée de payer des taxes à des personnages qu’ils n’ont pas élu. Ils exigent —comme d’autres ports coloniaux du continent l’avaient fait auparavant avec succès d’ailleurs— que ce thé pré-taxé soit tout simplement rembarqué pour l’Angleterre. Devant le refus des autorités coloniales, un commando jette nuitamment les ballots de thé dans la rade de Boston. On préfère détruire le produit de consommation plutôt que de payer dessus une taxe implicite à une puissance (déjà perçue comme) étrangère. Sauf que les bostonnais de 1773 ne refusaient aucunement de payer la taxe si les avoirs financiers allaient aux personnages qu’ils avaient élu ou allaient élire. En se référant abusivement à cet incident historique symbolique, la grosse droite ronflante contemporaine fait donc passer une appropriation du pouvoir de taxation par un état républicain naissant pour un rejet sans alternative ET de la taxation ET de l’état. C’est du bricolage historique médiocre et de la calomnie pure. En un mot, les tea-partiers contemporains transforment le fameux slogan, tonitruant mais malgré tout subtil, NO TAXATION WITHOUT REPRESENTATION en NO TAXATION tout court, biaisant totalement, de ce fait, l’idée d’organisation et de répartition des richesses fondant leur si chère république… Inutile de redire que, ce faisant, ils mettent leur rejet hargneux et égoïste des responsabilités les plus élémentaires de la vie civile au service, encore une fois, de la sempiternelle bastonnade à l’américaine du politique, de l’étatique, du gouvernemental.

Culture politique de l’anti-politique, donc… on ne se refait pas. Et on a bel et bien une situation où une machinerie constitutionnelle précise et perfectionnée, conçue au départ pour protéger les institutions électives du dépôt encrassant et freinant d’une classe politique nomenklaturesque, finit par basculer dans un autre type d’obstruction, bien plus lourd et nuisible: celui de la classe bourgeoise même. Il est d’abord assez évident, quand on regarde la facture électorale (grosso-modo un milliard de dollars par candidat présidentiel en 2012, le chiffre montant à six milliards quand on inclut les diverses aventures électorales de représentants et de sénateurs, lors du même scrutin), que l’électoralisme américain est désormais profondément et durablement ploutocratisé. Ce qu’il faut bien voir, c’est combien la structure fondamentale du dispositif constitutionnel, conçu initialement pour protéger la bourgeoisie coloniale de jadis du frein du politique, s’inverse et sert aujourd’hui à la bourgeoisie même pour contrôler les leviers politiques. Il faut du fric, et conséquemment des amis puissants, pour arriver à émerger dans un système constitutionnel si glissant, si fluide, ne donnant prise à aucune assise politicienne durable, se présentant devant l’électorat tout les vingt-quatre mois, sans faute (une législative, une présidentielle, une législative, une présidentielle – même les guerres mondiales n’ont pas empêché cette clepsydre de continuer de palpiter sans heurt). La constitution américaine, dans son intendance électorale permanentisée, se protège bel et bien d’un Tito ou d’un Perón, mais c’est au prix de rendre un Barack Obama, élu puis réélu tout à fait dans les formes, totalement inopérant. Il est bloqué, certes, par l’électorat sudiste crétin, qui roule pour le Parti Républicain en confondant niaisement conservatisme social et conservatisme fiscal. Il est coincé, certes, par l’obstruction systématisée émanant du bras de fer bicaméral (sénat démocrate, chambre républicaine – cohabitation à rallonge, souque à la corde sempiternel). Mais ne vous y trompez pas. Ce qui rend le plus sciemment un président de la trempe d’Obama totalement inopérant, c’est la collusion fondamentale de l’Horloge (le temps) et de l’Horlogerie (la machine constitutionnelle américaine abstraite servant, sans délai et sans répit, le constant plouto-recyclage des cadres politiques).

Avez vous dit Constitution Bourgeoise? Je réponds: passage de l’anti-monarchisme méthodique des pères fondateurs au court-circuitage affairiste de l’état, par certains de leurs impudents héritiers… Et notez finalement que, comme tous les dispositifs bien-pensant à autolégitimation translucide, ce système politique pervers se protège parfaitement des objecteurs superficiels. Personne de sérieux ne voudrait qu’on revienne à un sénat nommé, que le président soit élu à vie, ou que sa camarilla de laquais colle au pouvoir pour une décennie, comme en Chine! La «protection de la constitution» (une des ci-devant cruciales responsabilités présidentielles) est donc un enjeu faisant massivement consensus, du simple fait qu’il est impossible de s’y objecter sans sortir de la roue. Et c’est justement cela qui fait de la «démocratie» électorale américaine une obstruction bourgeoise systématique. Tout le caramel que la bourgeoisie fait passer dans la structure pour bien l’engluer à son avantage exclusif (action feutrée des intérêts spéciaux, ploutocratisation électorale, obstruction camérale, philibuster médiatique) n’a pas d’existence constitutionnelle. Tout ce qu’on a devant soi, c’est une classe politique, obligée constitutionnellement de se glisser dans le dispositif, en dansant la gigue sur un parquet toujours penché et bien luisant, devant une bourgeoisie à qui rien n’interdit de coller, elle, au susdit dispositif. La solution de cet immense problème structurel sera peut-être politique (socio-politique) mais elle ne sera certainement pas politicienne ou «démocratique» (au sens truqué, électoral et bourgeois de ce terme chausse-trappe).

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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