Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

La terre mère

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2021

Denis Thibault (Namun), La terre mère, 2019.

.

Terre,
Calme, cuite et tannée
Tu es labourée de soleil
Unique et à nulle autre pareille
Si belle, si peinte, si peinturée
Tellement ornementée
Finement configurée
Tu existes, dense et diverse
Calmement, tu agresses
L’inerte éternité.

Mère,
Généreuse et engrossée
Tu câlines une toile
Qui volette et s’étale, sous ton étoile
Entre tourmente et sérénité
Nul ne saurait oublier
Ce que fut la riche volupté
De la danse du début des existences
Dont tu fus la cruciale instance
Rituellement livrée, décorée.

Terre mère
Tu nous as tout donné
Il faut tellement te protéger.
Que faire?

.

.

Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

 

.

.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Pastiches, Philosophie, Poésie, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 15 Comments »

BRUISSEMENTS DE L’INFINI (Diane Boudreau)

Posted by Ysengrimus sur 10 mai 2021

Les êtres continuent de vivre
Quand même ils changent de maison
(p 55)

.

La poésie de Diane Boudreau se présente comme une suite de courts textes jouant de sobriété et de dépouillement. Les thèmes abordés touchent le quotidien et la concrétude. Ce sont des poèmes calmes mais qui laissent habituellement sentir une tension, une intensité tellurique, qui couve. Il s’en dégage une solide harmonie entre poéticité et écriture ordinaire. Les luttes sociales y manifestent parfois la prégnance de leur douloureuse existence.

Tu me diras

Tu me diras
Que la terre est bien dure
Le pain trop sec
Le vin trop cher

Toi qui possèdes maison
Et jardin
Manges à ta faim
Bois chaque jour

Le mal à ton dos
Fais-en cadeau
À ceux qui n’ont plus rien

Frères et sœurs de Bosnie,
Haïti, Somalie…
Tes maux de tête
…à ceux et celles couchés dehors
Ici,
Près du vieux port.

(p. 29 — typographie et disposition modifiées)

.

Le souci monde est discret mais présent et ferme. La souffrance du monde est une réalité inique, insupportable et qui ne se laisse pas oublier ou taire. Les origines modestes de la poétesse expliquent en partie ces manifestations critique. Elle ne renie en rien ses origines de classe et, notamment, elle se souvient vivement qu’il fut un temps, pas si lointain, où elle ne disposait même pas de son propre écritoire.

Sans demeure

Écrire un jour
À un pupitre
Un vrai

Et cesser de mendier
Dans ma propre maison
Une pièce.

Essayer d’échapper
Au tourbillon
Où idées de papier
Disparaissent

…si ce n’était ces bouts d’écrits
À la fin d’un cahier

Pareils à des enfants sans demeure.

(p. 70 — typographie et disposition modifiées)

.

Sans concession mais aussi sans ostentation, la poétesse est, tout simplement, la voix d’un temps, son temps. Les manifestations de conscience sociale émanent donc aussi directement de la réalité socio-historique que nous subissons tous. Le cas des guerres de théâtre est particulièrement exemplaire, sur ce point. Il est toujours frustrant et angoissant de se retrouver, par simple effet des forces objectives, du côté de l’oppresseur.

Irak

Dépotoir planétaire
Volcan fumant de haine
La guerre

J’ai honte des humains
Qui frappent dans le noir

J’ai honte de ma race
Et de ses jeux barbares

Ignorer?
Oublier?

Quand donc viendra le jour
Où chaque humain aura sa place?

Et, s’il en vient,
Restera-t-il assez d’air pur
Assez d’eau claire

Pour y croire?

(p. 26 — typographie et disposition modifiées)

.

La lancinante perplexité, face aux crimes contre l’humanité toujours en cours, manifeste son aigreur mais ne bascule jamais vraiment dans un désespoir insondable. S’installe en filigrane et sans concession, la résilience, la résistance. Le fait est que le fait de ne pas pouvoir tout régler ne rend pas nécessairement apathique. À l’impuissance factuelle répond le tourment des idées. La confrontation avec les crises sociales raccorde la poétesse avec son héritage, notamment avec celui se transmettant de femme â femme.

Courte échelle

Elle a des gestes d’une précision
Un regard d’un aplomb
Que je n’ai jamais eu à son âge,

Cette femme
Qui vient de moi
Sans avoir mon visage

Et qui ira plus loin encore
Que tous mes chemins à la fois.

(p. 37 — typographie et disposition modifiées)

.

La sensibilité femme est de toute façon omniprésente. L’être-femme prend sa place sans se tirailler pour ou la revendiquer. Il s’agit simplement de faire tourner sa facette d’existence dans l’angle que l’histoire lui a voué, angle qui, lui, se place de plus en plus sur l’axe de la plénitude. La femme fera ce que la femme a toujours voulu faire. Et ainsi, par exemple, témoin moderne de la féminité moderne, la femme contemporaine assume pleinement son aspiration au voyage.

Sur la route

Un matin de juillet,
Ressentir cette allégresse du départ
Cette ivresse de tout laisser derrière
Au hasard…

Abandonner sa vieille peau et se confondre
À l’infini sur la route…

Si ce n’était des gens que j’aime
De cette longue attente
Avant de les revoir

Je pourrais tout quitter heureuse
Dès ce soir…

(p. 63 — typographie et disposition modifiées)

.

La force vient du monde où l’on assume l’extase du voyage, bien sûr. Mais un regard femme sur ce monde reste un enjeu de première importance. Le travail de l’écriture féminine s’articule depuis les profondeurs tranquilles, les soubassements ordinaires, chez Diane Boudreau. Elle tire sa force de son appréhension personnelle de la nature, du monde, des faits. Mai il vient des moment où cela ne suffit pas. La poétesse se ressource alors au sein du collectif humain. Elle tire sa force de l’humain. Elle tire aussi sa force des particularités cruciales de la sororité. C’est le stable et solide chemin de Nadie, qui, elle, entend bien ne pas exister comme femme convenue.

Nadie

«Quand bien même je suis femme
Ne dites pas madame
Ni vous, ni bonsoir

Ni talons hauts
Ni rouge aux lèvres
Ou robe du soir…

Je suis timide
J’aime la mer
Et les blés d’or
Dans les roseaux

Jambes qui dansent jusqu’aux étoiles
Bras comme branches de bouleau

…et les doigts effilés de celle
Qui cherche à tout connaître
Avec un jour d’avance
Sur la vie.

Bien essoufflée,
Inquiète,
Bien frêle aussi.»

(p. 68 — typographie et disposition modifiées)

.

La mer et les blés d’or se centrent sur cette précieuse construction qui est femme. C’est ainsi que la constellation femme s’installe sans tambour ni trompette au sein de la poéticité fondamentale de Diane Boudreau. C’est pourquoi que la poétesse alloue une attention soutenue à ses amitiés féminines.

Gîte

Dans le cœur de ta maison
Ma Lise
Les gens vont et viennent
S’arrêtent, se reposent
Rêvassent, rient et causent

Et font le plein d’amour
Avant de repartir

Pour le grand tour du monde…

(p. 50 — typographie et disposition modifiées)

.

Le modernisme des amitiés féminines regardant demain bien en face ne doit pas pour autant faire oublier les traditions du monde des femmes. La poétesse sent toujours solidement la ferme prise, dans le sol nourricier, de ses racines. Son héritage, notamment celui se transmettant de femme â femme, c’est aussi le rapport crucial à la mère de la mère.

Mamie bonheur

Toujours affairée
À penser, à chercher
À écrire ou à lire
À coudre, à tricoter

Sans cesse attirée
Par la vie, les défis
Nouvel air au piano
Voyages, vieux pays

Avec à côté d’elle
Les fleurs sur le patio
Les oiseaux dans la cour
Et les biscuits au four

Elle a depuis longtemps
Chassé de sa demeure
L’ennui et le malheur.

(p. 59 — typographie et disposition modifiées)

.

La sagesse s’installe. Et le nouvel air de piano en vient à imposer sa loi. Il viendra éventuellement, le voyage final. On s’en avise. On y pense. On en vit. Et c’est de prendre la mesure de l’onctueux éphémère du moment que l’on s’enrichit subtilement de la voix du guide perdu, mirifiquement dissimulée dans les petits replis du temps passé, assis sur sa valise. La fusion principielle entre amitié et ardeur du voyage fonde les éléments clefs du cheminement.

Issue

Où es-tu
Guide des jours gris
Ami de toujours
Alors que le chemin ici s’arrête?

Sur ma valise, assise,

L’horizon collé au front,

Je cherche l’issue
De l’intérieur,

Le passage secret
Imprévisible…

(p. 47 — typographie et disposition modifiées)

.

Le voyage poétique ne s’interrompt jamais vraiment. Le recueil de poésie Bruissement de l’infini contient 45 poèmes. Il se subdivise en quatre petits sous-recueils: Venus d’ailleurs (p 11 à 19), Par une brèche (p 21 à 31), Au-delà de l’horizon (p 33 à 43), et Avant la traversée (p 45 à 75). Ils sont précédés d’une dédicace (p 7) et d’un poème liminaire d’une page intitulé Bruissements de l’infini (p 9), et suivis d’une table des matières (p 77 et 78) et de remerciements (p 79). Le recueil est illustré d’une peinture à l’huile de Paul Marie en page couverture ainsi que de onze photographies en noir et blanc (dont la teinte intégrale vire volontairement au verdâtre). Ces photographies sont de Claire Blanchard, Julie Charest, Denis Pelchat, Denis Tessier et Sophie Tessier.

.

Texte de la quatrième de couverture:
«Ces poèmes éveillent une nostalgie de l’intouchable de l’au-delà… réveillent force, courage et goût de poursuivre… Je les sens comme ces bouquets de fleurs fraîches que l’on veut éternelles.»
Pierrette Martel Giroux

.

Diane Boudreau, Bruissements de l’infini, Élisa Blanche Éditions, 1997, 79  p.

.
.
.

Posted in Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Fiction, Poésie, Sexage | Tagué: , , , , , , , , | 9 Comments »

De la dialectique napoléonienne

Posted by Ysengrimus sur 5 mai 2021


Le nationalisme, c’est la guerre…
Francois Mitterrand
.

Il y a exactement deux siècles mourrait Napoléon. La quête napoléonienne (1795-1815), difficilement séparable de son mythe, francocentré ou non, a été narrée ad nauseam. Mais les subtiles leçons de dialectique historique qui en émanent sont souvent moins perceptibles qu’on ne le pense. Le tapage, le clinquant, la gloriole et la boucane empêchent largement de discerner les faits fondamentaux qui opèrent, massivement mais en douce, dans tout ce patatras. On en a trop donné à l’ambition, au destin, à la bonne étoile de la diva individuelle mythologisée et pas assez aux formidables forces historiques souterraines dont le bonapartisme fut le superficiel et conjoncturel vecteur. Regardons cela au niveau des principes fondamentaux plutôt qu’au niveau du factuel et du linéaire.

Mathématiques, géographie, modernité, artillerie. Bon, Napoléon enfant (un grand petit enfant de son temps) était un premier de classe. Il s’intéressait surtout aux mathématiques et à la géographie. Fils d’un petit notable corse désargenté, il ne fit que l’école militaire, même enfant. Dans ce temps-là, l’armée royale française se subdivisait principalement en infanterie et cavalerie. Ces deux segments, surtout le second, avantageaient les aristocrates de haut rang et les fils de familles ayant des connexions. Puis, bien, il y avait l’artillerie, la petite dernière, enfantée par le monde industriel en cours de constitution. Vers 1780, le canon sur roues était encore largement perçu comme une grosse arquebuse appuyant l’infanterie. Et les artilleurs n’étaient rien de plus que des caporaux, chargeurs de canons. Napoléon se dirigea malgré tout vers ce segment de spécialisation qui, en fait, était celui de la modernité et des progrès de la rigueur guerrière. Tout s’y trouvait, encore en germes, mathématiques, géométrie, mécanique, cartographie, topographie, géographie physique, ainsi que la nette possibilité de monter vite en grade, dans une sous-spécialité des armées initialement peu prestigieuse et qui donc n’était pas encombrée par des aristos à plumes et à jabots. Homme des courants émergents du monde militaire de son temps donc, Napoléon, après des études solides, à l’École Militaire de Paris, glisse en son sillon et devient lieutenant d’artillerie, à seize ans. Porté par l’époque, il va autonomiser la fonction offensive des canonnières et en fera un art militaire à part. Un art des combinaisons savantes, diront ses supérieurs, qui iront parfois jusqu’à le surnommer Capitaine Canon.

Problématique du césarisme. Jeune officier pendant et après la révolution, Napoléon est calmement robespierriste, sereinement ultra-montagnard. Sans le savoir, il se prépare tout doucement à devenir le Staline militarisant du Lénine, incorruptible, génial mais sans repères, de la Révolution française. Napoléon est un homme d’ordre, sans états d’âme, pour qui la révolution ne vaut que comme transition vers des résultats. Et la Terreur, pour lui, c’est simplement un moyen, ferme et nécessaire, de mater, en méthode, la pagaille passéiste des royalistes. On impute à Napoléon, l’aphorisme suivant: toute révolution se conclut dans une dictature absolue. De l’intérieur, privément, il est donc déjà pleinement tributaire de la problématique du césarisme. Les différents gouvernements révolutionnaires, Constituante, Directoire, craignent, implicitement ou explicitement, l’apparition d’un César, c’est-à-dire d’un personnage au statut étatique semi-improvisé mais dont les victoires militaires établiront la crédibilité politique aux yeux d’un peuple ébloui. En 1794, la réaction thermidorienne guillotine Robespierre en le traitant d’ailleurs de tyran et ce, justement quand des premières victoires militaires récoltent les fruits de la Terreur et protègent un peu mieux la France révolutionnaire des agressions des autres monarchies d’Europe. Quand les soulèvements royalistes gagneront Paris, le Directoire se servira pourtant, sans hésiter, de Bonaparte, fraichement crédibilisé par le nettoyage de la rade de Toulon, pour les mater, au canon. Il est nommé général de brigade. La capitale intègre ainsi parmi son beau monde, le petit constable roide et boudeur qui finira par le lui vendre, ce fameux césarisme honni et ce, notamment lors du fameux 18 Brumaire.

L’insulaire qui redoutait la mer. Napoléon, qui pourtant est un insulaire, ne comprend fichtre rien à la guerre sur mer. Pour lui, la marine, c’est un ramassis de barges qui sert à transporter les troupes vers le théâtre des affrontements, qui, eux, sont crucialement terrestres. Quand il nettoie la rade de Toulon de la marine anglaise, il ne le fait pas dans une bataille navale mais bien par des tirs d’artillerie subtils, depuis des positions terrestres. Sur Aboukir, il laisse sa flotte jouer les palissades inertes devant le port et, tandis qu’il guerroie en Égypte, la marine britannique (de Nelson) incendie tous ses navires. Sur Saint-Domingue, il envoie des troupes par mer (sans les commander en personne) pour combattre la révolte des esclaves et il n’utilise pas la flotte pour étrangler les installations portuaires de cette colonie sucrière prospère. Il se contente de faire descendre les troupes et celles-ci se font décimer, sur terre, par la fièvre jaune et les guérilleros discrètement pro-américains de Toussaint Louverture. Finalement, au large de Trafalgar, la flotte coalisée (noter ce mot) franco-espagnole de Napoléon est battue par celle, nationalement homogène, d’Horatio Nelson qui, lui, est littéralement le Bonaparte du combat naval. Il est crucial de noter que le grand art militaire européen du début du dix-neuvième siècle se révolutionne simultanément dans la guerre sur terre (Bonaparte) et dans la guerre sur mer (Nelson) mais que cela se réalise en toute dissymétrie politique, vu que cela se déploie et se répartit… dans les camps opposés.

Du General républicain, au Premier Consul réformateur, à l’Empereur autoritaire. La contradiction existentielle la plus spectaculaire (et la plus commentée) de Napoléon reste celle de ses trois grandes mues politiques. Le général libérateur des peuples de 1795 deviendra le Premier Consul organisateur et législateur français de 1799 puis l’Empereur européen de 1804. On va passer de l’égyptologue observateur, au juriste pointilleux rédigeant le Code Civil, au Charlemagne concordataire à la manque cherchant à fonder une dynastie. Ce passage, spectaculairement dialectique, va du rationnel à l’irrationnel et on n’a pas fini d’en discuter les motivations fondamentales. La réflexion bonapartiste se dégageant de cette très complexe inversion porte fondamentalement sur le statut émotionnel du rapport des peuples à un dirigeant. Toutes ces monarchies européennes que Napoléon combat en méthode ne désarriment pas et les masses européennes restent, elles, compulsivement accrochées à leurs rois et à leurs empereurs. Elles continuent de mourir pour leurs chefs locaux, même après que le message émancipateur de la Révolution française soit devenu pleinement intelligible à leur esprit… et les influence… Aporie de la logique collective? Bonaparte en tire en tout cas, à moyen terme, des conclusions assez fatales, au sujet de la pulsion émotionnelle des peuples dans le rapport qui les cheville à leurs dirigeants étatiques. Il voudra impérativement s’approprier cette immense charge symbolique que visiblement l’intendance révolutionnaire ne livre tout simplement pas. Ce n’est pas juste une question d’ordre social (et encore moins une petite affaire de destin personnel), c’est une question de cohésion viscérale profonde de la vie politique ordinaire, intime, totale. Devenu Empereur, suite à un sacre spectaculaire, Napoléon Premier épousera une princesse autrichienne, une Habsbourg du cru, et cherchera à fonder une dynastie. Mais cela lui mettra tous les républicains d’Europe à dos et ne lui gagnera pas les royalistes du vieux monde. On ne fabrique pas de toute pièce un délire monarchiste sociologiquement opérationnel. Celui-ci se place lentement, percole durablement, au cours de vastes phases historiques (féodales, de préférence). L’Aiglon ne règnera jamais et les Empires français (le Premier puis le Second) deviendront, dans leur existence effectives et leur action objective, la plus spectaculaire démonstration de facto de la pantalonnade vide, toc et pro forma que sont imperceptiblement devenues toutes les monarchies d’Europe, au sein d’un ordre social bourgeois de plus en plus omniprésent.

Dialectique des coalitions I. S’insinuer entre deux instances. Venons-en au génie stratégique de Napoléon. Il s’y manifeste une méthode unique qui joue d’abord au plan militaire, ensuite au plan politique. L’armée française, homogène, exaltée, disciplinée, combat des coalitions qui, sur le champ de bataille, prennent souvent la formes d’armées distinctes, disjointes, aux commandements séparés, mal coordonnés et qui doivent établir leur jonction. Napoléon, incisif et fulgurant, insinue son armée entre les deux armées ennemies, bat d’abord la plus faible ou la moins fine stratège, puis se jette sur l’autre, elle-même en plein désarroi de trouver l’ennemi en lieu et place de l’armée qu’elle devait joindre. Des campagnes d’Italie à Austerlitz, cette dialectique des coalitions opère sur à peu près tous les théâtres d’opérations napoléoniens. Deux ennemis valent mieux qu’un, dira un jour Mao. On s’insinue donc entre les armées coalisées et on les plante une par une. Ensuite, brandissant ostensiblement le drapeau tricolore de la Révolution française, Napoléon, le politique, va là aussi s’insinuer… mais là ce sera entre les peuples et leurs dirigeants aristocratiques. Et ce sera: nous ne sommes pas contre vous mais contre vos oppresseurs. Ce procédé d’insinuation militaire réussira en Italie en 1796 et ratera à Waterloo en 1815. Ce procédé d’insinuation politique réussira à Milan en 1798 et ratera à Madrid en 1808. La recette militaire et politique de Napoléon ne change pas vraiment. C’est diviser pour conquérir. C’est pousse toi de là que je m’y mette. Simplement, l’Europe s’en surprend de moins en moins et y résiste de plus en plus, au fil des années.

L’inertie diplomatique du libérateur des peuples. Globalement, la force de Napoléon va devenir sa faiblesse. Hérault de la Révolution française, il dit aux peuples d’Europe: vous n’existez pas pour vos ducs, vos rois ou vos empereurs, vous existez pour vous-mêmes, en tant que nations. Mais, comme commandant militaire, il prendra constamment la fin des batailles pour la fin des guerres… comme si la troupe existait indépendamment de la nation ou encore comme représentante exclusive de celle-ci. Ce sera donc le règne de la multiplicité des traités de paix et de l’irrespect systématique de ces derniers. On se bat, fait la paix, entre dans une concorde formelle qu’on renie plus tard et tout recommence, avec des troupes fraiches, tirées derechef du sein de la nation. Napoléon instaure des républiques, favorise des régimes modernes bourgeois et nationalistes. Il dissout le Saint Empire Romain Germanique et… les peuples qu’il libère se défendront de plus en plus comme nations, contre les envahisseurs et les empereurs, y compris, eh bien, contre l’empereur des Français lui-même. L’Espagne va instaurer, en 1808, cette nouvelle tonalité politique et la faire résonner dans toute l’Europe. Quand Napoléon leur impose son frère Joseph Bonaparte comme roi intrus, les Espagnols se soulèvent. Initialement des alliés d’égal à égal, on veut maintenant les traiter comme un protectorat. Ce sera non. Ce sera une guerre de résistance sans merci qui durera, qui usera l’Empire. Négociateur trop sommaire, Napoléon n’a pas intimement compris ces peuples. Sa diplomatie reste une propagande unilatérale de soldatesque. Il n’échappe pas à ses compulsions de politicien militariste. Décrets, diktats autoritaires, répressions, mouchardages policiers. C’est pas comme ça qu’on se fabrique des alliés durables, dans les différents hinterlands de la diversité des peuples modernes. Cette inertie diplomatique du libérateur des peuples finira par faire de lui la principale instance dont les peuples voudront… se libérer.

Dialectique des coalitions II. L’incomparable homogénéité des Russes. L’Empire français restant immense, le coup des coalitions friables va, lui aussi, finir par changer de bord. Quand Napoléon décide d’envahir la Russie, en 1812, il mise sur sa belle feuille de route victorieuse contre les Russes. Or antérieurement, les Russes se battaient hors de leur territoire national et au sein de dispositifs coalisés aux prérogatives compliquées. Au moment de la campagne de Russie, les choses se sont inversées. Les Russes se battent maintenant seuls, chez eux, et selon leur logique propre, unique, folle ou, à tout le moins, partiellement irrationnelle. Napoléon les attaque aujourd’hui avec une armée… coalisée (Français, Autrichiens, Prussiens et toutim). D’abord introuvables sur leur immense territoire qu’ils dévastent eux-mêmes par la procédure de la terre brulée, les Russes se battront ensuite frontalement (bataille de la Moskova) puis fouteront eux-mêmes le feu à Moscou. Le tsar, aussi introuvable que ses troupiers, ignore les émissaires d’un Napoléon interloqué qui, lui maintenant, ne comprend plus ces nouvelles lois de la guerre. Ainsi, pour le meilleur et pour le pire, les Russes contrôlent intégralement leur défaite, un immense jeu d’esquive phénoméniste de leur cru qui, misant en plus sur l’impact du climat (la chaleur puis le froid), force Napoléon au repli. Napoléon, en retraite, fait face aux désertions par blocs nationaux (la fragilité des coalitions, c’est pour lui maintenant), aux cosaques harceleurs, et aux glaces ambivalentes de la Bérézina. De ses 600,000 hommes, il n’en reviendra que 80,000. Une minorité de ces infortunés sera tuée par les quelques chocs de combats. Cet immense désastre matériel et symbolique n’échappera à personne en Europe. Les Russes n’ont rien gagné mais Napoléon a tout perdu.

L’école napoléonienne des armées d’Europe. C’est que la chose militaire et historique a bien changé, en vingt ans (1795-1815). En 1796, lors des premières campagnes d’Italie, le sentiment dominant des Piémontais et des Autrichiens devant les charges napoléoniennes, c’est la surprise interloquée. Cette bande de va-nu-pieds français ignore toutes les règles de la guerre aristocratique conventionnelle. Ils attaquent par surprise, sur les flancs, par derrière, n’importe quand, incluant la nuit. Ils frappent pour détruire. Ils se comportent comme des brigands, se ravitaillant par des pillages. L’artillerie, indépendante des autres branches, est une surprise perpétuelle, aléatoire, imprévisible, maximale. Le commandement franchouillard est direct, populiste, il joue de compagnonnage, pour ne pas dire de démagogie. Le déplacement des troupes est fluide et incroyablement rapide (les procédures françaises de marche forcée sont mathématiquement calculées). Sauf que, sur vingt ans, cet effet de surprise va nettement se résorber. Tous les états-majors d’Europe vont minutieusement étudier, sans l’admettre, toutes les techniques de guerre napoléoniennes. Ces dernières émergent historiquement en un point spécifique (ici français) mais elles se répandent, au sein d’une civilisation européenne de plus en plus déféodalisée et aux forces productives désormais largement symétriques. Tout sera revu et, chez les coalisés aussi, on adoptera la levée en masse, la marche forcée méthodique, l’artillerie autonome, la stratégie cartographiée. Au ravitaillement par pillage on répliquera par la terre brulée. Vers 1815, toutes les armées qui se battent en Europe sont des armées de facto napoléoniennes. Elles sont tenues et commandées par des officiers de toutes nations qui, ayant tous plus ou moins subi son occupation et adopté sa doctrine, sont devenus, bon an mal an, des élèves de Napoléon. Le nivellement historique aidant, l’élève a fini par dépasser le maitre. Et, ainsi, Napoléon plafonne d’avoir été rejoint. Waterloo ne surprendra plus personne.

Les cent jours d’un roi qu’on ne décapita pas. Le tout se termine en catastrophe totale. Cinq millions de morts, en vingt ans (1795-1815), dont près de deux millions de Français. Statu quo ante bellum. La France, défaite, occupée, rançonnée, est ramenée aux frontières de 1789, avec un manque démographique qui ne se résorbera qu’en 1914. Dans notre perspective moderne, on ne comprend pas trop pourquoi ce personnage historique terrible ne fut pas tout simplement passé par les armes (comme le fut, par exemple, son vieux complice, le roi de Naples Murat)… ou guillotiné. Mais, la propagande insidieuse, ça fonctionne dans les deux sens. En 1815, les monarchies d’Europe viennent tout juste de remettre Louis XVIII en place sur le trône de France et le souvenir de son frangin décapité flotte sinistrement sur toutes les mémoires. Les diplomaties réactionnaires autrichienne et anglaise veulent bel et bien montrer aux peuples comment on traite un chef d’état et aussi, que ce sont les élites aristocratiques qui mènent le monde et non la populace sans-culotte. Ce gaillard qui a fait trembler l’Europe fut empereur, il fut l’un des nôtres et même si son couronnement-spectacle ne fut jamais qu’un gadget-symbole pour tenter de se gagner frauduleusement le respect des cours monarchiques d’Europe (après avoir bien flagorné leur hinterland, dans le sens du poil républicain), il faut le traiter en chef d’état. On le refoule donc dans ses terres d’origine et on lui alloue une petite principauté, l’Ile d’Elbe. On connait la suite. Cela autorisera son retour et son baroud, le Vol de l’aigle, les Cent-Jours et Waterloo. On a voulu éviter de décapiter un roi. Mais Napoléon n’était pas un roi. Il était l’incarnation, tant factuelle que symbolique, de la mise en place brutale, cynique et généralisable du monde bourgeois moderne. Sans le savoir, il préfigurait Staline et Hitler. Autant de figures-catastrophes qu’il faut analyser moins comme destins individuels d’exceptions que comme indices, superficiels mais vectoriels, de la profondeur dialectique des grands mouvement historiques de classes.

.
.
.

Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Commémoration, France, Lutte des classes, Monde | Tagué: , , , , , , , , , , | 6 Comments »

HISTOIRE DE TÉNÈBRES ET DE LUMIÈRE (Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2021

Berger-tenebres-lumiere

…mais nous tenons malgré tout à honorer nos archaïsmes.
Ô toi qui remues sous la peau des cités, prends donc aussi un peu la parole.

Allan Erwan Berger

.
.
.

Bon alors posons la question tout benoîtement, sans artifice: pourquoi lit-on de la fiction? Oh, les âmes Belles Lettres nous diront que c’est pour se prévaloir de la suave possibilité de se faire rouler du beau texte sous les yeux et dans l’intellect. Et c’est vrai, c’est valide. Du beau texte vous roulant dans l’intellect, c’est comme de la belle musique dans les pavillons d’oreilles ou du bon miel de culture dans le gosier. Et Allan Erwan Berger, dont la plume est aussi acérée qu’enlevante, nous fera rouler du beau texte sous les yeux et dans l’intellect. Ça, c’est une garantie. Esthètes sémillants, fourbissez vos émotions en boutons polychromes car elles ne pourront ici que fleurir, sous une ondée fraîche quoique quelque peu inattendue: celle de l’étrange.

Car, moi, en lisant un recueil de nouvelles comme les Histoires de ténèbres et de lumière, je m’ouvre subitement aux souvenirs enfants et adolescents fondant cette fameuse interrogation: pourquoi une partie de moi lit et lira toujours de la fiction? Et c’est pour pouvoir appréhender intellectuellement, mentalement, presque sensoriellement, des aventures que je ne voudrais pas vivre moi-même, en vrai. Allan Erwan Berger, comme le Edgar Allan Poe d’Arthur Gordon Pym et le Jean Ray des Contes du whisky, nous emporte, comme une tempête emporte un fétu, dans un monde souterrain, troglodyte et maritime, qu’on raffole de découvrir et d’aimer… sans nécessairement avoir envie de réellement se le farcir en vrai.

Que je m’explique soigneusement. On parle ici d’hommes et de femmes qu’il faut qualifier, dans un style fatalement pata-nietzschéen et faute d’un meilleur terme, de spéléologues-archéologues-géologues-biologistes vernaculaires. On me pardonnera cette longue chaînette de traits d’union quand on prendra une mesure plus tangible des mecs et des nanas hautement inclassables que le recueil de Berger nous fait ici découvrir dans leurs obsessions et côtoyer dans leurs quêtes. Ils apparaissent d’abord comme des sortes de trippeux cavernicoles. Ils vont, assez erratiquement en apparence, sous terre avec des lampes, des sacs et des combinaisons, dans des grands trous de gravats, de bouette et d’eau aux parois friables et aux plafonds plus que douteux. Grognards de Bonaparte d’un nouveau genre (toutes ces histoires se déroulent en Europe: bassin parisien, France profonde, Crète), ils râlent et se lamentent sans cesse quand leur couloirs sont trop immergés ou que quelque chose finit par fatalement dégringoler du plafond. Ils râlent sans cesse mais ils rempilent toujours.

C’est quand ils se mettent à barboter dans les os flacotants d’un immense ossuaire intempestif d’autrefois qu’on commence à doucement prendre la mesure de la subtilité de ces esprits paradoxaux. Leur gravité droite, et exempte de toute ironie macabre, face aux traces, attendues ou inattendues, de nos disparus en pagaille, nous rejoint. Ils cherchent quelque chose, finalement. Quelque chose qui est d’abord et avant tout de l’ordre de l’humain: outils brisés, graffitis, aphorismes, sculptures de souche ou de toc… C’est alors qu’on passe tout doucement du spéléologue dur à l’archéologue fin et délicat. D’ailleurs les sites que ces hommes et ces femmes investissent sont souvent moins des gouffres naturels que des fosses humaines: carrières désaffectées, champignonnières abandonnées, cryptes de chapelles médiévales hyper-mythologisées, monuments scientistes se déclenchant à date fixe et frimant les édiles. À n’en pas douter, rien de ce qui est humain ne leur est étranger, et toute cette sorte de chose…

Puis, croyant avoir cerné nos explorateurs et exploratrices —humains, trop humains—, voici qu’on renoue imperceptiblement avec l’appel des grandes phases. C’est une motte médiévale, certes, mais elle repose sur le lit profond, bigarré et biscornu d’un tas de choses mystérieuses en empilade cyclopéenne qui confirment qu’il y a peu, eu égard non plus à l’horloge historique mais bien à l’horloge planétaire, notre petit coin de France méconnu existait dans les brumes forestières d’un climat analogue à celui de la Gambie. Le géologue prend alors place et, en s’insinuant sinueusement dans son trou inondé, il voit, en bon théoriseur, le mouvement des grandes phases, des amples plaques, des vastes choses, devenues, de longue date, non-empiriques (donc fatalement philosophiques, un petit peu quand même) parce que trop vieilles, trop astronomiques, ou trop spéculées. Et nos ami(e)s de l’immense globe se configurant mentalement dans nos petits crânes se mettent à mobiliser leurs ultimes complices, pour tracer dans le sable impalpable et immémorial les stries et les rainures de leurs hypothèses hardies mais sereines. Ce sont maintenant les coquillages, crustacés, colimaçons et animalcules de tous tonneaux de way back when… qui viennent dire de nouveaux secrets, des millions d’années après avoir vécu leur propre petite quête dans le grand tout. Et les biologistes débarquent enfin. Et ma chaînette de traits d’union, explicitement liée, finit de s’étirer et se dépose, se love, sur une plage du grand autrefois de toujours. Et la mer tonne et bruisse au loin, comme si de rien.

Les speléologues-archéologues-géologues-biologistes vernaculaires qu’on rencontre et côtoie dans Histoires de ténèbres et de lumière ne sont pas des professionnels. Cela ne les empêche pas de solidement dominer leur savoir (Allan Erwan Berger domine aussi solidement le sien et nous le fait joyeusement partager, à la fois avec simplicité et force, sans jamais l’asséner). Ce sont un peu des fous et des folles, en fait, pour tout avouer. Guides touristiques marrons et partiellement élucubrants, faux descendants d’experts s’emmêlant les crayons quand on les coince sur des questionculae, petits cartésianistes carrés faisant dans leur froc inexpérimenté aussitôt que l’épouvante s’en mêle, semi-dilettantes d’âge mûr devant se gagner la confiance de local lads sourcilleux et embrasser le lot bringuebalant de coutumes locales opaques pour pouvoir avancer dans leurs quêtes de l’insondable géant. Mais ces fous et ces folles de l’underground inattendu de notre histoire et de notre géologie collectives ont un cœur d’or. Aussi leur amour des animaux de biologistes et de citoyens nous ramène, en bouclant la boucle du bigorneau pensif, vers leur radicale et transcendante humanité. Droits, vrais et simples qu’ils sont, qu’ils trouvent seulement un vieux chien fatalement anthropomorphe en train de crever au fond du gouffre de ténèbres qu’ils croyaient investir selon un plan défini… et vous verrez ledit plan voler en éclats de par les efforts de forçats dégingandés qu’ils livreront pour ramener Cerbère, fragile, précieux, sublime, vers le monde ordinaire des villes, de l’eau du robinet, de l’amour et de la lumière.

Moi, je ne suivrai jamais —empiriquement, concrètement, factuellement— les hommes et les femmes uniques que m’a fait rencontrer le recueil Histoires de ténèbres et de lumière (six récits, sept en fait avec le texte d’introduction). Mais je suis bien heureux d’avoir pu les découvrir et les aimer en profondeur (dans tous les sens du terme), depuis ma tranquille officine de liseur de fiction voyageant tumultueusement… dans sa tête.

 

.
.
.

Allan Erwan Berger, Histoires de ténèbres et de lumière, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

.
.
.

Posted in Fiction, France, Monde, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , | 11 Comments »

ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Cuillères

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2021

Les cuillères nous en disent long
Sur les percussionnistes du village.
Si elles sont sans yeux et sans visage
Elles savent quand même tirer les leçons.

Les cuillères disent de Ti-Mé
Qu’il a encore son alambic
Dans le vieux hangar de brique
Du côté du trécarré.

Les cuillères disent de Solange
Qu’elle organise ses affaires
Pas mal mieux qu’au temps d’hier
Quand les filles souriaient aux anges.

Les cuillères ont vu l’amour
S’épivarder dans tous les sens
Et ce que les cuillères en pensent
Elles m’ont l’air d’être plutôt pour.

Pour les cuillères, la politique
C’est pas mal le discrédit.
Quand on leur parle de pays
Elles deviennent mélancoliques,
Antipathiques,
Neurasthéniques,
Et peu patriotiques.

Les cuillères font cliqueter
Les virages et les changements.
Elles se rythment au son des vents
Qui vous charrient des brassées
De modernité,
De fraternité,
Et de sororité.

Oui, les cuillères sont d’autrefois
De bonne soupe, de tradition
Mais quand même, leurs percussions
Savent rythmer le temps qui va.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Fiction, Musique, Poésie, Québec | Tagué: , , , , , , | 13 Comments »

Michabou, le grand lièvre créateur du monde

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2021

Denis Thibault (Namun), Michabou, le grand lièvre créateur du monde, 2019.

.

Michabou
Était venu du froid
Il regarda de ci de là
Et stabilisa sa faconde
En créant le monde
Comme ça.

Il se disait, faiblard
Qu’il allait pas grelotter, transit et furibard
Jusqu’au fond des éternités.
C’eut été
Des fatalités
Faire bien pessimiste bombance.

Michabou se dit plutôt qu’un monde plus dense
Méritait de se faire habiter
Il suffisait de tortillonner
Complexifier
Diversifier
Et qu’ainsi, pour notre bonheur
Il en jaillirait bien quelque dynamique chaleur…

Oui, oui, Michabou venait du froid
Du froid tout à la ronde
Mais, créateur du monde
Il ne se contenta pas
D’un tout petit ceci-cela…

.

.

Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

.

.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Peinture, Philosophie, Poésie, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 15 Comments »

À propos de la cyber-vindicte

Posted by Ysengrimus sur 7 avril 2021

.

On parle beaucoup en ce moment de cyber-vindicte et cette question lancinante semble bien être en train de devenir la manifestation d’une sorte de nouvelle normalité malsaine. Ce qui est passablement saisissant, à propos de ce problème, c’est bien de constater combien les gens qui subissent cette contrariété semblent être sensibles, frémissants, inquiets, perclus, atteints. On a constamment l’impression qu’un groupe de cagoules inconnues, méconnues, minoritaires mais très bruyantes, exerce une sorte de pression, presque un contrôle, sur un ensemble de plus en plus large de personnalités publiques. Personne ne semble vraiment échapper au phénomène: vedettes, artistes, gens ordinaires, personnalités mondaines et même représentants du monde politique. Alors, bien évidemment, les fondements démocratiques de ce genre d’exercice de grognasse collective restent complets et c’est pourquoi il faut en traiter d’une façon extrêmement prudente. Le fait est que cette question est beaucoup plus délicate qu’il n’y paraît.

Le premier problème que pose la question de la cyber-vindicte c’est celui de son impact quantitatif réel, par rapport à la large masse de la population commentatrice et observante. Sur ceci, je peux vous dire une chose que mon expérience de blogueur m’a permis de nettement dégager. Les gens favorables, les gens satisfaits, les gens intéressés, n’écrivent pas. Ils lisent et restent silencieux. Ils ne font pas de tapage. Aussi, ceux qui font du tapage sont souvent les éléments les plus frustrés, les plus contrariés, les plus insatisfaits de la situation évoquée. Devant ce fait, de plus en plus reconnu, la solution sommaire, et illusoirement sécurisante, consiste à seriner qu’il s’agit-là d’une minorité insignifiante, qu’il faut ne pas trop s’en faire avec tout ça… etc. Une telle cyber-version de la Méthode Coué n’est pas vraiment viable. La cyber-vindicte reste un problème entier. Qu’elles proviennent de grands groupes inorganisés ou de petites phalanges pointues, son impact est stable. Ledit impact se déploie par rayonnements, par ondulations. La cyber-vindicte se réverbère, vu qu’elle est relayée même par ceux et celles qui n’en endossent pas les prémisses. Son incidence sur l’action publique, pour ne pas dire sur la vie ordinaire, des personnalités qui la subissent est de plus en plus senti.

Bon, c’est en observant l’époustouflante fragilité d’un assez grand nombre de personnalités subissant la cyber-vindicte que je me suis finalement interrogé sur toute cette affaire. Le fait est que les personnes qui sont si impressionnables par la cyber-vindicte sont en fait un petit peu nos statues de cristal de l’ordre ancien, c’est à dire que ce sont des personnages publics qui ont grandi dans l’ère, aujourd’hui bien oubliée, de l’adulation implicite et/ou de la réprobation silencieuse. La cohorte de cette génération (si vous me pardonnez cette notion de génération, par trop galvaudée) n’est tout simplement pas habituée à la manifestation d’une rétroaction instantanée par son public. La complexité de la cyberculture n’est pas encore pénétrée si profondément que ça, dans certains cerveaux inquiets de leur image publique. Les personnalités les plus sensibles à la cyber-vindicte sont celles qui ont poussé sous serre, en dehors de la pression constante de ce vaste grommellement collectif, et qui ne prennent pas encore tout à fait la mesure de cette nouvelle époque, dans ses grandeurs autant que dans ses limitations.

Je ne suis pas en train de dire que les personnes qui s’inquiètent d’une cyber-vindicte qu’ils subissent sont faibles de caractère ou qu’elles manquent d’aplomb. Là n’est pas l’argument. L’argument se déploie plutôt au plan des grandes phases sociologiques. Un ensemble hétéroclite de personnalités est encore amplement déphasé par rapport à la nouvelle réalité de la rétroaction instantanée par le grand public, rétroaction vive, naturellement, souvent virulente mais pas toujours. Le fait que l’ensemble des personnalités publiques ne soit pas encore adéquatement ajusté à la cyber-réverbération fait qu’elles ne sont pas encore ajustées non plus à sa banalisation, à son caractère évanescent, superficiel, capricieux et temporaire. Aussi, ce qui met vraiment en relief la cyber-vindicte actuelle c’est le fait qu’elle surprend encore, qu’elle déroute encore, et qu’elle est souvent perçue, avec une naïveté désarmante, comme un message personnel, comme une opinion réfléchie, comme un lot d’idées exprimées par quelqu’un ayant formulé et signalé son identité. Cela n’est tout simplement pas le cas.

J’aimerais, sur ceci, revenir un petit peu sur mon expérience de blogueur. Je tiens un carnet d’opinion depuis maintenant treize ans (2008-2021). Et, oui, j’ai appris non seulement à vivre avec une certaine dimension de rififi cybernétique mais aussi à filtrer le flux. Bon, il ne s’agit pas de donner des conseils à qui que ce soit mais juste d’évoquer, un petit peu, pour la bonne bouche, comment je procède et de quelle façon je suis arrivé à faire face au phénomène de la cyber-vindicte et, surtout, à le réduire. La procédure est finalement assez simple. Si le personnage vindicatif s’en prend à moi, je le laisse s’exprimer et m’astine même avec lui, un tout petit peu. Je ne retire son commentaire que s’il est vide. C’est-à-dire que si mon grognâtre écrit pauvre idiot sans plus, j’enlève le pauvre idiot parce que c’est de l’espace-lecture creux et donc gaspillé pour les autres lecteurs. Mais si mon vindicatif me dit quelque chose comme: pauvre idiot, vous ne comprenez rien, laissez-moi vous expliquer le tout de la situation. Vous êtes un ignare et que s’ensuit un solide développement contradictoire, bien amené, je le garde précieusement, imprécations inclues. Après tout, le vindicatif peut parfaitement enchevêtrer des idées valides avec une pulsion hargneuse invétérée. Moi-même, j’ai mes moments grognasses. Ysengrimus est un carnetiste qui grogne sur le monde, alors mon public y a bien droit aussi. Par contre, là où j’interviens, de façon vive, ferme et sans appel, c’est lorsque mes cyber-vindicatifs se mettent à se chamailler entre eux. Alors là, je n’autorise pas un agresseur à agresser une autre personne (que moi). Surtout que, bon, c’est très souvent genré, cette affaire-là. En effet, assez fréquemment, ce qui survenait (et ça, ça ne se passe plus sur mon carnet, aujourd’hui) c’était un homme qui agressait verbalement une femme. Or, les femmes de la cyberculture ne perdent pas leur temps avec ce genre de niaiseries. Aussitôt qu’on se met à les agresser verbalement, elles ne commentent plus ou même ne se présente plus sur votre plateforme… et tout est dit. On reste alors pogné avec les dépositaires de la vindicte, les autres s’étant repliées tout simplement parce qu’elles ont autre chose à foutre de leur vie que de se cyber-chamailler avec des butors.

Je suis donc toujours méthodiquement intervenu, de façon très ferme, contre les gens qui se chamaillaient entre eux, beaucoup plus que contre les gens qui venaient ferrailler avec moi. Ensuite, j’ai toujours procédé au retrait d’un commentaire ET NON d’une personne. Autrement dit, si quelqu’un intervient et que le commentaire est jugé non conforme au protocole explicite du carnet, on caviarde le commentaire, en le stigmatisant à l’aide de la petite icône suivante:

.

Celle-ci se trouve épinglée en lieu et place du commentaire rejeté, mais bel et bien sous le nom du commentateur qui, lui, reste en place. Et la messagerie de ce commentateur n’est pas retirée ou bloquée. Bloquer un intervenant est inutile car un commentateur vindicatif pourra toujours ouvrir un autre compte d’utilisateur, sous un autre pseudo, et recommencer son picossage. Pour le coup, autant le laisser s’exprimer et tranquillement caviarder ses impairs, au cas par cas, sans le désactiver, lui, de sa personne. Et, de fait, ce que j’ai observé, sur le long terme, c’est que le commentateur qui se fait caviarder son commentaire ouvertement (il est important que ce soit ouvert, visible, ostensible), tout en étant maintenu actif, se met à gérer ses interventions un peu comme dans une sorte de jeu vidéo. Il y a des coups qu’on rate, des coups qu’on réussit et notre joueur revient, avec une intervention souvent plus nuancée, plus atténuée, ou différente, pour voir si ça va passer… et éventuellement, ça passe. Et, imperceptiblement, soit il s’en va, soit il se dompte. Je ne m’en prends pas aux personnes, je m’en prends aux propos. Et, de cette façon, effectivement, un certain nombre de personnes finissent par se lasser de voir leurs commentaires vitrioliques constamment caviardés et elles finissent par trouver la tonalité. Mes scrogneugneux comprennent qu’on peut attaquer Ysengrimus librement mais qu’on ne peut pas attaquer les différents participants et participantes de son carnet aussi librement. Au fil des années, cet ajustement a mené à l’atténuation du ton d’un certain nombre d’éléments qui se sont mis à produire des interventions particulièrement intéressantes, stimulantes et souvent fort riches en force dialectique.

Cette attitude de modérateur patient, cette saine et graduelle intendance, revêtent maintenant, en ma modeste personne, une dimension de normalité. C’est une sorte de seconde nature, pour moi, désormais. Mais ce que je comprenais mal autrefois, et que je comprends mieux maintenant, en observant la réaction de nos personnalités, de ces belles statues de cristal qui souffrent tant de la cyber-vindicte, et qui se cassent en mille miettes quand elles reçoivent des petits commentaires négatifs, c’est qu’en réalité ces braves gens ne sont PAS des blogueurs. Ce ne sont pas des carnetistes pianotteux qui gèrent, sciemment et méthodiquement, des interactions avec des intervenants qui viennent agir et réagir sur un espace de discussion qu’ils contrôlent, en conformité avec un protocole articulé. Au contraire, ces bonnes gens-là ont d’autres activités. Ils sont artistes, ils sont musiciens, ils sont politiciens, ils sont ce que tu voudras. Ils n’ont tout simplement ni le temps ni les compétences pour jouer au planton cohérent avec les boutefeux qui viennent les enquiquiner. Nos statues de cristal prennent tout en pleine gueule, sur un mode naïf, comme si elles avaient affaire à une situation de normalité banale, où on recevrait un courrier électronique ordinaire, envoyé par une personne qu’on connaît, un pair, un ami, un proche. Or, c’est pas du tout comme ça que ça fonctionne, la chimie percolante du cyber-cloaque…

Il y a donc une expérience, une expertise, un savoir-faire de l’intendance de la cyber-vindicte. Et ce savoir-faire ne vous produit pas son mode d’emploi bien souvent. Tout ce qu’on entend, de ci de là, ce sont des considérations fort vagues et sommaires sur le fait qu’il faut vivre avec la vindicte, qu’il faut la supporter, qu’il faut s’éloigner des médias sociaux, qu’il faut faire attention de ne pas se laisser émotionnellement maganer par tout ce barda. Or, en réalité, ce genre de phénomène se gère. Mais, bon, il devrait préférablement être géré par des gens qui détiennent l’expertise. C’est pourquoi, si j’ai une modeste suggestion à faire aux personnalités de cristal qui ont ce genre de problème: embauchez-vous un modérateur expérimenté et faites-lui confiance. Avec du temps (le facteur temps est primordial), votre modérateur arrivera graduellement à gérer le filtre de votre cyber-communication tel qu’il doit être géré. Ce genre de pratique ne s’improvise pas… ou plutôt: ne s’improvise plus.

J’ai déjà exprimé ailleurs le fait que je suis respectueux du cyber-anonymat. Je crois sincèrement que le cyber-anonymat favorise la liberté d’expression et fait que les gens ne craignent pas leur employeur, ou tout autre instance qui les menace implicitement, quand ils viennent s’exprimer. Ceci dit, et bien dit, un autre fait s’impose, par les temps qui courent. C’est celui qui nous oblige à constater que la cyber-vindicte ne se résorbera vraiment que le jour où il sera impossible de s’exprimer sur les médias sociaux sans que cette expression ne soit directement corrélée à notre vraie personne. Un jour, et c’est déjà un petit peu commencé, il faudra décliner une identité réelle, issue d’un compte effectif, pour pouvoir prendre la parole sur une plateforme ou sur une autre. Ce jour-là, vous verrez la vindicte se résorber d’elle-même, assez promptement. Je crois vraiment que l’agressivité excessive est, hélas, corrélée à une sorte d’impunité malheureuse de l’anonyme. C’est regrettable mais c’est comme ça. D’ailleurs, on observe aussi que beaucoup d’intervenants s’identifient de plus en plus à leur pseudo. Certains existent plus profondément en leur pseudo qu’en leur vrai nom. Ils portent une cape, sur la toile, si on peut dire. Et lorsque cette identification très intime à son pseudo est scellée, le personnage doté d’un pseudonyme, même s’il n’a pas décliné son identité effective, fonctionne comme s’il avait une sorte de seconde identité à préserver. Et, là aussi, très souvent, son attitude de cyber-vindicte tend alors à se résorber.

Cette grande aventure des médias sociaux tend à émaner collectivement d’un ensemble de personnes cultivant, assez sereinement, une vaste situation d’interaction et d’échange. Je ne crois vraiment pas que les pratiques répressives soient la solution, pour remédier à la cyber-vindicte. Redisons-le, ce qu’il faut, c’est une intendance expérimentée (humaine, pas robotique) qui gère, une par une, les interventions et ce, au contenu et non aux personnes. Cela ne s’improvise pas et je pense que beaucoup des gens qui souffrent de la cyber-vindicte sont tout simplement piégés dans leur situation d’amateurisme mal conscientisé. De plus en plus perfectionnée, médiatique au sens fort, l’interaction sur les médias sociaux est désormais quelque chose qui requiert une logistique intellectuelle spécifique, à la fois souple et ferme, à la fois délicate et solide. Sur le plus long terme, c’est seulement lorsque cette logistique non-robotique sera devenue le lot commun, comme, disons, l’utilisation d’un traitement de texte ou d’un téléphone intelligent, que ce problème disparaitra. Malgré ce qu’on s’imagine, on n’y est pas encore. Mais cela viendra, graduellement et implacablement.

.
.
.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Procédures et protocole de ce carnet, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , | 6 Comments »

Religion et morale… encore un mot, si vous me permettez

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2021

Le dieu-morale est une fiction anthropomorphe (pour ne pas dire: andromorphe)

.

Un argument qu’on entend constamment de la part des théogoneux contre l’athéisme a à voir avec la ci-devant dimension morale de la religion. Selon cet argument, du reste assez éculé, religion et morale seraient intimement connectées et l’athéisme serait soit immoral, soit amoral, ou encore il manquerait tout simplement de la décence la plus élémentaire. Cet argument d’une synonymie quasi complète entre athéisme et dépravation est souvent répété, en ritournelle, de façon un peu mécanique, sans que les implications philosophiques qui le sous-tendent ne soient regardées avec le sérieux requis. On va en dire encore un mot ici car il s’agit-là d’une conception à la fois bien mal contestée et faussement évidente. Et la chose révolte suffisamment l’entendement athée pour que, la mort dans l’âme, je me sente obligé d’y revenir.

La question de savoir s’il y a un raccord automatique entre religion et morale est une histoire assez ancienne mais qu’il serait, quand même, abusif de qualifier d’insondablement séculaire. En réalité, les enjeux de cette question prennent corps plus précisément au moment de la lente mise en place du monothéisme. Il ne s’agit pas ici de reprendre toute cette problématique mais simplement de bien insister sur le fait que les religions les plus moralisantes, les plus susceptibles de formuler des exigences comportementales et éthiques de la part de leurs religionnaires, sont les monothéismes. Dogmatisme religieux, exclusivité de l’unicité divine, et rigorisme moral se sont un jour rencontrés et s’accompagnent depuis lors. Les monothéismes sont en effet directement chevillés à l’existence d’une autorité, religieuse et/ou politique, dont la priorité est de régir les comportements des religionnaires. Ces derniers peuvent en venir graduellement à être considérés comme des nationaux, des citoyens, des compatriotes, à mesure que les grandes étapes historiques se déploient. Mais elle perdure de façon tenace, la volonté sourde et vieillotte de les maintenir soumis à un roi et à une foi.

Alors regardons un petit peu cette question de l’identification intempestive entre religion monothéiste et morale. Ce qu’il faut observer attentivement et que les théogoneux devront admettre, s’ils cultivent cet argument moralisant, c’est qu’on est ici dans une situation d’instrumentalisation autoritaire de l’être suprême. Dans cette mise en place du dieu-morale, l’être suprême, nécessairement anthropomorphe (et même carrément andromorphe), apparaît comme une autorité omnisciente, omnipotente, dotée, donc, d’une capacité de surveillance maximale. C’est le grand frère en quelque sorte, ou le père, qui commande et maintient en sujétion une piétaille irresponsable, implicitement brouillonne et potentiellement trublionne. On comprend parfaitement que ce genre d’être suprême pourra très facilement, dans cette conception largement infantilisante de la religiosité, apparaître comme le dépositaire exclusif des comportements moraux. En effet, ce qu’on observe ici c’est la mise en place où la perpétuation du dieu patron ou du dieu gendarme, autrement dit d’un être suprême dont la capacité à avoir bien en main l’intégralité des comportements des religionnaires fonctionne comme garant du moralisme revendiqué par les théogonies monothéistes.

Prenons un exemple. Il sera musulman en l’occurrence mais la situation concrète est loin d’être une exclusivité musulmane. Nous voici aux environs de l’an 900. Un marchand arabe approche tout doucement son navire des côtes d’un territoire qui sera un jour le Pakistan. Il rencontre un personnage local et se met à discuter commerce avec lui. Notre marchand arabe a besoin de se ravitailler, vu qu’en fait il se rend encore plus loin, vers l’Asie extrême-orientale nommément, genre en Indonésie ou quelque chose comme ça. Pour sa part, notre pakistanais (nous l’appellerons ainsi par commodité) observe que ce batelier marchand a de magnifiques objets à vendre ou à échanger, des soieries, des parfums, des métaux précieux, des outils, des armes. Le contenu de ce navire fin et élancé apparaît comme parfaitement mirifique. La discussion commerciale s’engage. Or, à un certain moment, le marchand arabe, qui veut, lui, récupérer des viandes salées, du blé, des légumes, et autres denrées alimentaires, pour pouvoir continuer son voyage, tient au pakistanais des propos insolites. Il lui dit des choses comme: mais là attention, tu ne dois surtout pas me tricher sur les quantités car, tu sais, Dieu nous voit. Il observe tout ce qu’on fait. Oh, mon petit dieu statuaire, Bouddha ou Ganesh, c’est selon, est planté à la périphérie du village et il ne discerne rien de ce qui se passe ici, lui répond le pakistanais, qui est un idolâtre assez vague et peu soucieux de corrélation entre sa divinité et une éventuelle moralité du commerce. Le marchand arabe se rembrunit: quoi, tu n’adhères pas aux vues selon lesquelles il y a un Dieu unique, omniscient et omnipotent? Alors bon, attention, là les copains, on remballe tout. Je fais pas affaire avec des mécréants qui ignorent la surveillance que Dieu, unique et omniprésent, exerce sur le sain commerce. Notre pakistanais, qui ne veut pas perdre l’affaire, dit alors: non, attention, houlà, faut pas le prendre sur ce ton-là. Calmons-nous, discutons. Qu’est-ce que c’est que ce Dieu? Parle-moi un peu de Lui, ça m’intrigue… Notre pakistanais se dit bien qu’un personnage avec un navire aussi performant et des marchandises aussi somptuaires bénéficie certainement des avantages que fournissent certaines accointances surnaturelles, alors, bon, il faut voir. Notre arabe explique que, oui. Dieu, dont le prophète Mahomet est l’ultime messager, existe pour tous et… etc… Le pakistanais dit: je vois, je vois… donc un Dieu unique, omniprésent, scrutateur, et qui gère et assure l’intendance de tous nos comportements, incluant naturellement le bon commerce. Mais alors, dit toujours le pakistanais, et votre système de castes dans tout ça? Et l’arabe répond: système de castes?… je comprends pas trop ce que tu me marmonnes-là. Bien oui, tu sais, la séparation obligatoire des différents groupes humains et leur soumission servile et éternelle aux autorités aristocratiques? Non, non, c’est de la superstition brahmanique, ton affaire, là, ça fonctionne pas comme ça. Nous sommes tous identiques devant Dieu et si tu vas prier à la mosquée, tu peux parfaitement prier à côté d’un grand chef de guerre ou d’un riche marchand et tout fonctionnera parfaitement. On ne se soumet qu’à Dieu, pas aux humains ou à leurs castes. Il y a pas de castes, en fait. Tout le monde est égal devant Dieu. Le pakistanais trouve tout cela vraiment très intéressant, tant théologiquement que sociologiquement, si on peut dire. Et, de fil en aiguille, finalement, notre futur converti comprend que s’il veut pouvoir continuer d’avoir des transactions commerciales avec un marchand arabe qui pourrait parfaitement aller accoster et négocier ailleurs, il se doit de rencontrer ses priorités religieuses, au demeurant passablement transversales, souples et plutôt simples. Lesdites priorités religieuses sont intimement chevillées aux contraintes morales du voyageur de commerce monothéiste. Dieu nous voit. Il est donc l’arbitre implicite et omnipotent du bon marchandage.

C’est assez tôt, dans ce qu’il convient d’appeler l’Histoire universelle, que la corrélation entre religion monothéiste et moralisme s’est mise en place. Bien évidemment, il faut comprendre que ce genre de représentation philosophique fonctionnait parfaitement dans une dynamique moyenâgeuse, où les rapports de force étaient très aigus, les conflits locaux fréquents, la ripaille et les pillages habituels, et où quiconque rencontré sur le chemin ou sur les mers apparaissait comme un ennemi potentiel. Inutile d’insister sur le fait que nous fonctionnons de nos jours dans une société beaucoup plus profondément organisée et implicitement policée. Le principe qui persiste cependant ici est bel et bien que le théogoneux contemporain établit une fusion rigoriste, vermoulue, et non questionnée entre autorité divine et morale. Autrement dit, la bonne morale ronron fonctionnerait parce qu’un grand contrôleur universel veillerait sur nous et verrait à régenter ce qui se passe.

Implacablement, les impairs factuels, les manifestations flagrantes d’incompétence divine et les incapacités effectives de cet être fictif à régenter réellement les comportements moraux ont trouvé des explications lourdes, tortueuses et lentes, au fil des siècles. On parla de punitions, de mansuétude, de miséricorde, de fatalité du mal, de voies divines tortueuses et impénétrables, de tout ce qu’on voudra. Le principe stable était que, dans le regard de l’héritage religieux, nous n’adoptons une attitude morale que parce que nous sommes régentés par une instance surnaturelle. Il s’agit en fait d’une morale transcendante, au sens où la morale nous est imposée de l’extérieur par une puissance abstraite, définie axiomatiquement, et à laquelle on ne peut ni confronter notre regard critique ni échapper. Il faut se soumettre. Et, pour sûr, ceux qui profiteront maximalement d’un tel dispositif moral seront nul autres que les porte-paroles, autoproclamés et hargneux, de cette puissance tutélaire aussi lourdingue que non-étayée.

L’objection fondamentale à cette explication sommaire de la moralité par une surveillance divine réside dans l’attitude civique de la pensée athée. La pensée athée, dans son émergence historique au cours des derniers siècles, accompagne les grands mouvements sociaux révolutionnaires, réformistes, progressistes. Le résultat intellectuel et moral de ces immenses développements historiques en vient, par bonds, à émietter la croyance en une autorité transcendante, en charge de monter la garde, au nom d’une espèce de gendarmisme éthéré et diffus. La morale religieuse à l’ancienne finit remplacée par une moralité immanente émanant implicitement du monde social même. On a bel et bien affaire ici à la confrontation finale entre la morale venue du ciel et la morale jaillie de terre. Et, sur cette question, quoi qu’on veuille en penser, le choix de l’Histoire mondiale est clairement fait.

Je tiens à dire à mes compatriotes de toutes croyances religieuses: s’il vous plaît, une bonne foi(s), cessez de nous casser les oreilles avec votre conception archaïsante de la morale. Du fait d’être religieux, vous n’avez pas le monopole de la sensibilité éthique. Au contraire, vous avez surtout le monopole d’un certain autoritarisme abstrait et d’une certaine légitimation de vos propres croyances locales par un être suprême fictif, qui sert en fait de caisse de résonnance à une vision du monde qui est, d’autre part, aussi ordinaire et terrestre que la mienne. Il est de plus en plus urgent de retirer la question du débat moral de celle du débat religieux. Ces deux problèmes sont des problèmes séparés. Et la question philosophique de savoir si oui ou non (en réalité: non) un être suprême diaphane et spirituel, a créé le monde matériel et en assure la cohérence doit être posée en termes ontologiques et non axiologiques. Il faut formuler cette question de façon rationnellement spéculative et à l’exclusion de toutes considérations de pragmatique morale. Il faut impérativement remplacer la question est-ce que dieu est une bonne chose? par la question est-ce que dieu existe? Que voulez-vous, redisons-le: l’Histoire a tranché. Les questions morales sont désormais assumées par les lois mais surtout par un consensus collectif de rigueur civique qui, malgré les hauts cris de certains thuriféraires de la régression mentale à tous crins, progresse et prend de plus en plus une dimension planétaire. Oui à la morale immanente. Non au dieu transcendant. Continuons de rester calmes et de discuter ces questions sans s’énerver. Après tout, toutes ces abstractions et ces élucubrations légendaires, intellectuellement héritées, ne valent vraiment pas la peine qu’on en vienne aux mains.

En somme, ce que je tiens à dire fermement à mes vis-à-vis religieux, c’est que l’athéisme n’est pas une immoralité. Il y a une moralité athée et cette moralité est civique. Elle est immanente. Elle est implicite. Elle est collective. Elle est évolutive. Sa qualité de rationalité supérieure réside dans le fait de ne pas requérir le gestus fallacieux du grand gendarme universel, du pion de collège cosmologique toisant, en ronchonnant, des enfants turbulents et sans conscience articulée. La moralité athée, comme résultat de l’organisation de la riche et complexe vie sociale contemporaine, c’est le mode de vie éthique du présent et de l’avenir.

.
.
.

Posted in Culture vernaculaire, L'Islam et nous, Monde, Philosophie, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , | 13 Comments »

Ton amour danse dans mon cœur

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2021

Denis Thibault (Namun), Ton amour danse dans mon cœur, 2019.

.

Ton amour danse dans mon cœur
Il a eu raison de mes peurs
De mes vêtements, il s’est emparé
Et il les a transformé en nudité

Ton amour danse sur ma vie
Il a métamorphosé mes soucis
En petites coccinelles discrètes
Qui se sont esquivées sans trompettes

Ton amour danse dans mon cœur
Il a ratatiné les années en heures
De l’éternité, il a fait un fugitif instant
Le tant terne est devenu tout éclatant

Ton amour danse au fond de moi
Viens t’emmitoufler dans mes bras
Ce monde, il nous faut le refaire
Commençons par nous aimer, et par ne pas le taire

Ton amour danse dans mon cœur
Et que rien n’éteigne cette vigueur
Que tes yeux se perdent dans les miens
Mon amour n’a d’égal que le tien.

.

.

Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

.

.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Peinture, Philosophie, Poésie, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 18 Comments »

Il y a soixante-dix ans, A STREET CAR NAMED DESIRE

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2021

streetcar_named_desire

Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, dont le petit cinéma de poche en son manoir de Milton (sur l’escarpement du Niagara, au Canada) est un lieu de rencontre pour cinéphiles aguerris, n’est pas, elle-même, du genre à se fier abstraitement à la réputation des artistes. Bien sûr, elle cligne de ses grands yeux bleus, sombres comme des lacs avant une tempête, quand on lui mentionne que le long métrage de 1951 A Streetcar Named Desire implique un conjoncture dynamique et harmonieuses de forces passablement fantastiques: Elia Kazan (1909-2003) dirigeant, dans un film basé sur une pièce de Tennessee Williams (1911-1983), Vivian Leigh (1913-1967) et Marlon Brando (1924-2004). On fait valoir que même les acteurs de soutien, Kim Hunter (1922-2002) et Karl Malden (1912-2009), sont bien loin d’être les premiers venus. Ce n’est donc pas un abus d’aptitudes spéculatives que de dire que, dans une telle dynamique et avec un tel aréopage, les planètes sont effectivement solidement alignées. Mais, un segment de la compagnie de cinéphiles du manoir Griffith gâtera quand même un peu la sauce an bramant à tous vents: Brando, Brando, Brando, la masculinité torride de Brando, le gaminet déchiqueté de Brando, Brando gueulant dans la pénombre, les débuts cinématographiques tonitruants de Brando. Mademoiselle Griffith attend donc finalement de voir… car le cinéma, c’est cela: voir (et revoir). On s’installe donc.

La Nouvelle-Orléans, 1947, dans le Quartier Français, tout près de la gare ferroviaire. Blanche Dubois (Vivian Leigh), monte dans un tram portant le nom Desire. Un peu effarouchée par toute cette urbanité trépidante, elle arrive de la campagne pour s’installer «temporairement» chez sa sœur, Stella –Stella, comme une étoile!– Dubois (Kim Hunter), plus précisément, désormais, Madame Stanley Kowalski. Fragile et très Belle du Sud à l’ancienne, Blanche, enseignante d’anglais «en repos», cite Browning et Edgar Allan Poe en dissimulant, par des allures un tout petit peu précieuses, supérieures et mijaurées, son profond désarrois face à la rudesse de la vie urbaine et à la laideur de la résidence prolétarienne de sa sœur. L’impétueux Stanley Kowalski (Marlon Brando, terrifiant) en prendra vite ombrage. C’est un travailleur d’usine, fort en gueule et bagarreur, qui joue aux quilles, au poker, qui mange avec ses doigts, casse la vaisselle quand il se fâche et bois sec. Mais, dans le fond, c’est aussi un petit andro-hystérique, fouineur, potineur, tataouineur et prompt aux jugements de valeurs patriarcaux et moralistes. Il a, ou prétend avoir, toutes sortes de contacts avec toutes sortes de gens, notamment des hommes (des hommes, des hommes, des hommes), de bons notables de Auriol (Mississippi), contrée d’origine de Blanche. La sœur aînée de Stella était plus ou moins la dépositaire du domaine fermier de la famille Dubois, une propriété ancestrale du nom de Belle Rive. Blanche annonce à Stella que ladite propriété a été «perdue», dans des circonstances aussi douloureuses que nébuleuses. Stanley Kowalski, soudain cador, casuiste et procédurier, est d’abord fort intrigué par le contenu de l’immense malle de Blanche Dubois. On y trouve en effet un lot d’effets personnels qui ressemble plus au bazar d’une artiste de burlesque ou d’une effeuilleuse que d’une instite d’anglais: boas, étoles de fourrure, atours de tissus fins, tiares et bijoux. Stanley se donne comme ayant un copain joaillier qui pourra expertiser tout ça. Il réclame ensuite de voir les titres de propriété de Belle Rive, expliquant sur un ton ronflant que, en vertu du Code Napoléon, ayant (prétendument) cours en Louisiane, un mari se trouve automatiquement en communauté de biens intégrale avec son épouse. Il se donne comme ayant un copain avocat qui pourra clarifier la teneur des titres et documents divers que Blanche finit par lui jeter au visage. En fait de copains, Stanley a surtout un petit groupe de camarades d’usines qui viennent tapageusement jouer au poker avec lui, jusque tard dans la nuit. La maison du couple Kowalski étant de taille modeste, des rideaux y tenant lieu de portes, le raffut fait par les joueurs de cartes est une nuisance constante pour Blanche et Stella, pour ne pas mentionner la voisine de palier, Eunice Hubbel (jouée par Peg Hillias). Au nombre de ces joueurs de cartes figure l’incapable masculin type, que l’on retrouve toujours à un moment ou à un autre dans le théâtre de Tennessee Williams: Harold «Mitch» Mitchell (finement campé par Karl Malden). Bien mis, poli, un tout petit peu guindé, il attire plus ou moins l’attention de Blanche qui, d’évidence, se cherche un parti. Coquette et insécure, elle ne se montre à lui que dans la pénombre, par crainte qu’il voie qu’elle n’est plus une prime jeunesse. Ils se mettent à se fréquenter et, malgré leurs louables efforts, il est clair que cela ne clique tout simplement pas entre eux. Mitch s’intéresse moins à Blanche pour ce qu’elle est vraiment que pour vérifier si sa vieille mère malade verra en elle un parti honnête. Et Blanche vit dans la nostalgie triste et coupable de l’homme qu’elle épousa quand elle avait seize ans et qui s’est suicidé pour des raisons peu claires (disons, pour des raisons peu claires, dans le film. Dans la pièce de Tennessee Williams, le jeune homme en question s’est suicidé parce que Blanche l’a surpris au lit avec un autre homme – le thème homosexuel ne passa évidemment pas la rampe hollywoodienne du temps).

L’ambiance devient vite tendue et hargneusement promiscuitaire entre Kowalski et les deux femmes. Il est clair qu’il fait une chaleur étouffante dans cette ville et Blanche a l’habitude de prendre de longs bains chauds pour se détendre les nerfs. Elle accapare la salle de bain et rehausse la chaleur dans toute la petite maison. Elle aime aussi écouter de la musique à la radio, ce qui exacerbe Stanley au point qu’il finit par jeter le poste par la fenêtre. Stella, qui est enceinte, est de plus en plus épuisée par la tension permanente entre se sœur et son mari. Ce dernier continue d’ailleurs de bien alimenter ses préjugés au moulin à ragots du tout venant urbain. Il finit ainsi par «apprendre» que Blanche a en fait été saquée de l’institution où elle enseignait, parce qu’elle a eu une aventure avec un de ses élèves, un jeune homme de dix-sept ans. Il semble aussi qu’elle était une assidue d’un hôtel baroque d’Auriol, le Flamingo, où elle voyait des hommes. Stanley se fait un «devoir» de couler toutes ces informations à Stella et aussi, à Mitch. Ce dernier, l’imbécile cardinal en habits de ville, va montrer à Blanche toute l’ampleur inane de sa petite moralité étroite en venant à la fois lui faire des reproches et chercher à la violenter. Mitch ne veut plus épouser Blanche, mais il veut bien, désormais, batifoler avec elle. Mademoiselle Griffith et les femmes de sa compagnie de cinéphiles sont outrées. Des éclats de voix rageurs fusent de partout, dans l’obscurité du cinéma de poche. Voilà bien la moralité patriarcale dans toute son étroitesse. Tu es parfaite, je te marie et te cerne. Tu es imparfaite, je te baise et te jette. Je te dicte ta conduite dans les deux cas… Blanche résiste à Mitch, lui échappe et le congédie. Mais on sent de plus en plus qu’elle perd doucement la raison. Sans que cela ne soit explicitement montré à l’écran, il semble bien qu’elle soit affligée d’un alcoolisme sévère et, avec elle, on entend de plus en plus souvent dans notre tête, le petit air de bastringue qui jouait en fond, le soir du suicide du grand amour de sa vie. Je ne vais pas vous vendre la chute, simplement pour vous dire que l’hypocrisie, violente et insensible, de Stanley Kowalski y culminera magistralement et que la fragilité de Blanche, sa détresse, sa déroute et sa déchéance prendront une sublime amplitude tragique, la rangeant au nombre des grands personnages féminins de la dramaturgie du siècle dernier. La prestation de Vivian Leigh est éblouissante de justesse et de complexité. La puissance et la férocité du jeu de Brando la soutiennent parfaitement, solidement, impeccablement. Car fondamentalement, c’est Brando qui joue soutien. C’est Leigh qui mène le bal et ce, tout simplement parce que, Tennessee Williams oblige, cette histoire est une histoire de femme.

Bilan abasourdi de Mademoiselle Griffith: Cette femme a été façonnée par l’abus masculin. Ce sont les hommes qui l’ont faite ce qu’elle est. Elle préserve pourtant une innocence, une ingénuité, une pureté inaltérables qui percent et fissurent de partout le rôle étroit et aliéné qu’on la force à jouer, malgré elle. Cette prestation est extraordinaire et, sur A Streetcar Named Desire, il ne me reste plus qu’à dire haut et fort désormais: Vivian Leigh, Vivian Leigh, Vivian Leigh…

Je vous seconde de tout coeur, Lindsay Abigaïl. Cet immense chef d’œuvre septuagénaire n’a pas pris une ride.

A Streetcar Named Desire, 1951, Elia Kazan, film américain avec Vivian Leigh, Marlon Brando, Kim Hunter, Karl Malden, Peg Hillias, 125 minutes.

Posted in Cinéma et télé, Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Culture vernaculaire, Sexage, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , | 17 Comments »