Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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  • Intendance

Pourquoi un buste de Louis XIV devant l’église Notre-Dame-des-Victoires à Québec?

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2017

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Bon alors c’est la minute d’historiographie touristique. D’aucuns se demandent pourquoi il y a un buste de Louis XIV devant la petite chapelle Notre-Dame-des-Victoires à Québec. Comme le tout est retapé et fraîchement requinqué, c’est absolument pas un buste d’époque. On a donc là un dispositif exprimant un choix assez contemporain. Quel en est le symbolisme? Les québéciens (citadins de la ville de Québec) et les québécois (citoyens de la nation du Québec) sont-ils des absolutistes? C’est improbable, gentils et décontractes comme le sont mes compatriotes. C’est quoi le flash alors. Pourquoi le Roy Soleil?

D’abord comme cette petite Place Royale évoque le Régime Français (1599-1760), il fallait y mettre un roy de France… ça s’imposait. On allait quand même pas planter là George III ou la Reine Victoria, simple question de cohérence thématique élémentaire. Alors voyons ceux qui se trouvaient fatalement en lice. Il n’y en a pas tant que ça. Bon, l’explorateur Jacques Cartier touche le Canada en 1534-1536. C’était sous François Premier (période de règne: 1515-1547). Mais l’aventure symbolique et percutante du navigateur malouin à la barbichette et au couvre-chef comme une écuelle est relativement sans lendemain, c’est pourquoi le vainqueur de Marignan, lui, d’ailleurs amplement plus branché Italie que Cap Diamant au demeurant, n’a pas été retenu pour figurer sur le socle du petit buste des Victoires. Passent deux générations. Le poste de traite de Tadoussac est fondé en 1599, et l’Abitation de Québec en 1608 soit, dans ce second cas, deux ans avant la mort de Henri IV. Le Vert Galant aurait-il pu être candidat? Possible. Ceci ouvre en fait la séquence des possibilités les plus tangibles pour le statut sensible de petit buste des Victoires. Les quatre roys de notre cher Régime Français, si aimé, si essentiel, si principiel, si québécien, si profond en nous, sont Henri IV (période de règne: 1589-1610), Louis XIII (période de règne: 1610-1643), Louis XIV (période de règne: 1643-1715) et Louis XV (période de règne: 1715-1774). Ce sera donc fatalement un de ces quatre-là. Revoyons-les, un par un, en commençant par les périphériques, soit celui du début et celui de la fin de l’aventure coloniale française dans les Amériques.

Henri IV: Certes Samuel de Champlain, fondateur du poste de traite de Tadoussac et de la ville de Québec, était un sujet du bon roy Henri le Grand. Sauf que si on regarde l’affaire avec le recul requis, on est bien obligé de se dire que Henri IV n’était pas vraiment orienté nouveau monde ou colonisation. C’est pas de sa faute, en plus. Il ne faut pas oublier que ce roy navarrais, gascon ferrailleur concentré et sans peur, menait ses troupes lui-même au combat sur son cheval blanc (le fameux cheval blanc d’Henri IV dont on questionne si souvent la couleur). Et pourquoi donc? Eh ben, c’est que cet époux politique de la ci-devant Reine Margot, était coincé et enfoncé jusqu’au cou fraisé dans les guerres de religion qui ravageaient son pays. Il a lui-même changé de religion aussi souvent que politiquement nécessaire et possible (catholique, protestant, catholique, protestant, tic, tac, tic, tac) et il a passé la plus grande partie de son règne besogneux, compliqué et intense à reconquérir son propre royaume. Seul roy de France à ne pas avoir été sacré à Reims, tenue ferme par les factieux cathos du temps (il fut sacré à Chartres), il a même dû s’allier aux anglais pour pouvoir reprendre les commandes de la France. Il n’avait pas une minute à lui. Sa postérité coloniale fut donc aussi sommaire que l’était sa vision personnelle sur la question. Si les Espagnols et les Portugais étaient déjà si durablement implantés dans les Amériques, si les Hollandais et les Anglais y prenaient pied déjà solidement, alors que la France y balbutiait encore, c’est la crise intérieure socio-religieuse que Henri IV incarne qui en fut largement la cause. Donc non.

Louis XV: De l’autre bord du rebord de la coupe coloniale, Quinze ne fait pas le poids non plus et pour des raisons inverses. Ce ne sont pas celles du pas encore mais plutôt celles du déjà plus. Sous Quinze, la joute est effectivement déjà jouée en Amérique du Nord. La supériorité démographique et militaire des Anglais les avantage maximalement. Ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’ils ne dominent le continent. Les priorités coloniales françaises sont désormais autres. Les Indes Orientales les inspirent plus que les Indes Occidentales et la portion des Indes Occidentales qui les inspire le plus, ce sont les Antilles, pas la Nouvelle-France. C’est sous Quinze que nous perdons la ci-devant French and Indian War (comme la désigne les Américains), la Guerre de la Conquête, comme on dit chez nous, le pendant colonial de la Guerre de Sept Ans. Nous devenons sujet du roy britannique George III suite au Traité de Paris passé justement sous Quinze (en 1763). C’est, en plus, disent les langues de couleuvres, ce brave Quinze, qui aurait prêté une oreille attentive au fameux apophtegme de Voltaire: On va quand même pas aller se faire chier pour quelques arpents de neige (glose libre). Tout ça ne favorise pas tellement sa cause pour la modeste position sur le socle de ce petit buste des Victoires qui, pourtant, décore la façade d’une églisette dont la construction fut achevée sous son règne (tout juste à la fin de la Régence, en fait, en 1723). Clarté touristique diurne oblige, que voulez-vous, on cherche à pérenniser une image du Régime Français qui marche, qui tient, pas qui barbotte dans les neiges voltairiennes sous les bordées en forme de ces boulets de canons anglais qui justement si souvent démolirent la toiture et les parois de cette petite chapelle bombardable depuis le fleuve et qu’il fallut si souvent rebâtir. On la commémore quand même ici deboute [sic], pas en ruines. Donc, non et non.

Louis XIII: La joute se joue donc désormais entre Treize et Quatorze et, à travers eux, entre deux visions fondamentalement distinctes du colonialisme français dans les Amériques. Voici un duo de roys puissants, ayant fait trembler la terre et les mers jusque dans notre bel estuaire. Treize avait pour conseiller le cardinal de Richelieu dont on a dit et fait de très grandes choses, y compris dénommer une de nos magnifiques rivières de son nom mémorable, le Richelieu. C’est quand même dire l’impact. Sauf que, sous Treize, la formule coloniale locale ira clopin-clopant. C’est qu’elle repose exclusivement sur les mandats des compagnies à privilèges. Celles-ci se font allouer par la couronne des territoires en Nouvelle-France où elles viendront courir la pelleterie avec monopoles et, en retour, elles s’engagent à implanter des colons et à subvenir à leurs besoins. L’affaire marche à moitié. Les compagnies à privilèges sont bien partantes pour instaurer des postes de traite et pénétrer les réseaux de course de pelleterie des aborigènes mais elles se font tirer l’oreille pour coloniser, forçant de facto les missions religieuses à prendre le relais. La formule coloniale française reste donc tiraillée entre la colonie comptoir (style hollandais et suédois), la colonie mission (style espagnol et portugais) et la colonie de peuplement (style anglais). Ces compagnies sont si peu efficaces pour assurer la mise en place d’un bassin démographique colonial que Richelieu, en 1627, en bazarde une, la Compagnie de Montmorency et en met une autre en place, la plus célèbre d’entre elles, la Compagnie des Cent-Associés de la Nouvelle-France. Ça n’ira pas mieux… tant et tant que le règne de Treize reste celui de ce boitillement du concept colonial entre poste de traite, mission religieuse et colonie de défricheurs-agriculteurs. Et cela lui fera rater de peu le socle du petit buste des Victoires.

Louis XIV: Ce dispositif colonial en tripode bancal va traîner pendant la régence de la maman de Quatorze. En 1663, trois ans après le début de son règne personnel, Quatorze, désormais régalien, y met fin. Il dissout la Compagnie des Cent-Associés (le modèle colonial suédo-hollandais est terminé) et il décide qu’il va gérer la colonie tout simplement comme il le ferait d’une région française éloignée dotée d’une cohérence culturelle, comme le Limousin, par exemple. Il nomme un intendant (le plus célèbre sera Jean Talon, non, non pas la station de métro montréalaise) et un gouverneur (le plus célèbre sera Frontenac, non, non pas l’hôtel de luxe québécien, dit château, signe distinctif de la ville). Quatorze met aussi les missions au pas (elles n’ont pas pu venir à bout de l’hostilité des Iroquois ni compenser la faiblesse militaire des Hurons — le modèle colonial hispano-portugais est terminé) et il traite directement avec les peuples aborigènes (Paix de Montréal, 1701, dont il ne faut surtout pas surestimer le caractère amical ou pacifique). Le ministre de la marine de Quatorze, Jean-Baptiste Colbert, envoie en Nouvelle France le Régiment de Carignan-Salières et surtout il met en place une implantation durable et adéquatement encadrée de colons français en Nouvelle-France. Le commerce triangulaire est solidifié et institutionnalisé avec les Antilles et une forme primitive de mercantilisme, le colbertisme, est instaurée. Bon an mal an, aime aime pas (c’est du colonialisme, hein, avec tout ce que cela implique d’implacable, de rapace et d’ethnocentriste), c’est Quatorze et son administration étatique qui sont à l’origine de ce qui sera l’armature démographique et sociale instaurant ce qu’on appelait alors le Canada. Mon ancêtre Jean Rolandeau est arrivé depuis La Rochelle (Aunis) en Nouvelle-France en 1673, sous le règne de Quatorze. Les ancêtres de beaucoup de québécois ont fait comme lui. De fait, si nous sommes ici d’un bord et de l’autre de l’Atlantique pour causer de ceci, c’est largement le résultat des initiatives commerciales, administratives, militaires et vernaculaires prises sous le long règne de Quatorze. La construction de cette petite chapelle Notre-Dame-des-Victoires fut amorcée en 1687 sur les ruines de la seconde Abitation de Champlain mais le roy figurant sur le socle du petit buste des Victoires symbolise bien plus que le fait d’avoir été le lointain initiateur de l’érection de cette structure minuscule. Il est la figure déterminante de l’implantation et de la perpétuation de la présence française en Amérique du Nord. Il est le Louis de la forteresse de Louisbourg et du Territoire de la Louisiane. Ce buste ambivalent ne représente pas plus l’absolutisme que la maldonne des fleur de lys du drapeau québécois ne représentent le monarchisme… Sauf que… le paradoxe des symboles ne nous échappe pas, pas plus que nous ne nous en échappons nous même…

C’est comme ça. On se refait pas…

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ROSE? VERT? NOIR!… L’histoire de ce roi Marco qu’on aime tant tellement détester

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2017

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De l’auteur de ce roman d’anticipation ou d’orientation-sexuelle-fiction, paru il y a tout juste dix ans, il faut d’abord dire ouvertement qu’il est gai lui-même, de la même façon que Louis Armstrong est noir quand il chante ironiquement qu’il est blanc à l’intérieur de lui-même mais que cela n’arrange pas ses affaires vu que sa gueule ne change pas de couleur (dans What did I do to be so black and blue), que Woody Allen est juïf quand il plaisante à propos de son père devant donner de substantielles sommes d’argent à la synagogue pour pouvoir s’asseoir plus près de Dieu (dans Manhattan) et que Renaud Séchan est bel et bien français quand il chante que le roi des cons est indubitablement français (dans Hexagone).

Il faut bien dire cela en prologue parce que, dans ce roman étonnant, avec un humour particulièrement caustique et serré (un humour incorporant donc un fort élément d’ironie et d’autodérision antithétique), Francis Lagacé nous donne à nous émouvoir sur les péripéties drolatiques et insolites de la vie des sujets de la première dictature gaie connue de ce monde fictionnel torrentiel. Dans le pays de Norwet, quatre-vingt-dix pour cent de la population est homosexuelle. L’homosexualité masculine et féminine étant la seule orientation sexuelle socialement légitime, l’autre dix pour cents de la population, les zétés (diminutif ostracisant pour les hétérosexuels), vit dans des ghettos dorés où elle est astreinte aux tâches reproductives. L’homosexualité étant ni plus ni moins que l’Orientation Sexuelle d’État, les zétés ne sont pas autorisés à se manifester en dehors de leurs zones assignées. Et comme les zétés subissent au quotidien toutes sortes d’avanies discriminatoires, il ne fait pas très bon être ou paraître hétérosexuel dans cette civilisation. Qui plus est, Norwet est une monarchie autoritaire dont le petit potentat, le roi Marco, vit en son palais, dans une ambiance de surveillance inquiète et de soupçons permanents, entouré d’une camarilla superficiellement docile et servile (au sein de laquelle figure son mari Paolo, qui fréquente un peu trop les femmes au goût du roi). Sa cour roulant en permanence de noirs desseins de trahison, de sédition et d’intrigues, le roi Marco se doit de soigneusement faire surveiller un peu tout le monde, notamment par Védrine, son espionne mercenaire favorite. De plus, le roi n’a pas lui-même la conscience très tranquille. De compromettantes lettres d’amour écrites à une femme par lui dans sa toute prime jeunesse circulent et pourraient bien être mises à profit par ses nombreux ennemis politiques dans une tentative de coup d’état qui couve. Marco, crypto-hétéro? La guerre civile que cela ferait! On en jase déjà… Et, pour compliquer les affaires déjà bien délicates du roi Marco, l’archéologie se met de la partie dans une possible démonstration, par l’audacieuse historienne Sigma, du fait troublant et révoltant que l’hétérosexualité fut peut-être l’orientation sexuelle prédominante de la culture préhistorique de Norwet.

Sur un ton à la fois comique et sulfureux, dans un style mordant, cynique, très second degré, louvoyant adroitement entre science-fiction, insolite, fantasy et anticipation, Lagacé nous fait partager les angoisses coupables et autocrates du roi Marco dans sa lutte crispée et tendue pour garder sa couronne sur sa tête et sa tête sur ses épaules. Le malaise est permanent. De plus, à ma grande joie, les personnages féminins (Védrine, Sigma, etc…) engagés dans la vaste entreprise de complot et de contre-complot visant ce monarque que l’on adore détester, sont particulièrement solides et originaux. Parmis elles figure en bonne place la toute distante et distanciante Madame Ngyuen, une dame tout ce qu’il y a de plus ordinaire et bien, qui vient d’acheter le roman de Lagacé dans une gare anonyme et qui le lit en notre compagnie en écarquillant les yeux. À la fois roman revanche et roman dérision, assis le cul bien serré entre deux chaises multicolores, Rose? Vert? Noir! est le signe soulageant et jubilatoire que la culture gaie sait rire, ironiser et ne pas se lamenter. Savoureux, décapant, captivant et très intriguant.

Francis Lagacé (2007), Rose? Vert? Noir!, Les Écrits francs, Montréal, 163 p.

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Pibroch (chapeau bas)

Posted by Ysengrimus sur 7 juin 2017

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Une lumière, dans la chaumière, dans la forêt, dans la vallée
Une pensée dans la tête de l’homme
Qui charrie ses rêves comme le manteau qu’il transporte pendouillant sur son épaule
Il vous convoie l’amour, dans ce chapeau qu’il tient à la main.

Et chacun de ses pas est une moitié de vie
Et pas un seul des mots qu’il dirait ne vous serait compréhensible
Si bien qu’il empaquette tous ses regrets en un seul geste triste
Et vous porte l’amour, chapeau bas.

Le souffle court, il jette un œil par la fenêtre de cette salle à dîner
La table d’un repas aux chandelles est dressée, pour deux…
Et il y a ces étranges pantoufles près du feu
Et il y a ces étranges bottes dans le portique.
Je pose le chapeau sur ma tête
Me retourne,
Me retire…

Pibroch (Cap in hand), huitième plage de l’album Songs from the Wood de Jethro Tull (1977), Paroles et musique: Ian Anderson, traduit de l’anglais par Paul Laurendeau

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Pourquoi LIRE MEIN KAMPF?

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2017

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Ça y est, Mein Kampf d’Adolf Hitler (1889-1945) vient de tomber domaine public. On va conséquemment amplement en parler, comme si cette histoire de domaine public changeait tant de choses (en fait, depuis un bon moment déjà, il est parfaitement possible de lire cet ouvrage en ligne). Battage, battage. Le plus atterrant dans tout ce battage, c’est qu’il semble bien que l’héritage intellectuel de Hitler, tacite ou explicite, se porte à merveille, par les temps qui courent. En 1977, lors du soixantième anniversaire de la révolution bolcheviste, Mein Kampf était un ouvrage ridicule. En 2017, pour le centenaire de cette dernière, Mein Kampf est désormais un ouvrage dangereux. Il n’y a pas là de quoi pavoiser. Que s’est-il donc passé? Vers quoi avons-nous tant dérivé?

Aujourd’hui, le lourd brûlot d’Adolf Hitler, écrit (dicté en fait) en prison, en 1924, est dense d’un contenu dont il faut prendre le contre-pied. Ce contenu délétère est partout. Plus précisément: il est cyber-partout… Autobiographie autant que précis de propagande, Mein Kampf est, de nos jours, discrètement glosé. Il fait cogiter et spéculer. Il influence. Il fascine. On ne le cite presque jamais et pourtant on s’y réfère presque toujours. La fachosphère lui fait inexorablement relever la tête. Et pas seulement en Occident… Africains, Arabes, Perses, Orientaux, Sud-américains lisent Mein Kampf. Et ils le relaient. Tout cela se fait de plus en plus ouvertement d’ailleurs. La stratégie de l’édredon ne marche tout simplement plus, à propos de la vision du monde d’Adolf Hitler. Il n’est plus possible de déclarer unilatéralement que le petit caporal de 14-18 n’est pas un auteur sensible et qu’on peut le ranger au nombre des olibrius, sur les tablettes de l’histoire. Il faut en fait désormais cesser de laisser entendre, en jouant de l’autoritarisme feutré de la censure implicite, que d’en parler, ce serait automatiquement, comme magiquement, de le promouvoir. Il faut en parler, en reparler. Il faut notamment associer explicitement ces idées qui traînent à l’auteur hautement suspect dont elles émanent.

Encore et encore, pour reprendre le mot de Lénine, l’histoire se développe par son mauvais côté. L’intellectuel doit donc cesser de bougonner hautainement ou de ricaner disgracieusement, en un amusement qui grince de plus en plus. L’intellectuel, s’il revendique minimalement la dignité de son rôle sociétal, doit derechef assumer ses responsabilités civiques et effectuer son travail critique. Allons-y, donc. Revenons sur cet ouvrage au contenu irrationnel et rebattu, puisque sa pensée suinte de partout dans les replis avachis du monde contemporain, cynique, inconscient, illusionné. Qui était Adolf Hitler? Et surtout: que se passe-t-il donc tant en nous quand on se met à lire Mein Kampf

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Entretien
entre Moshe Berg
et Paul Laurendeau (Ysengrimus)
sur la parution de l’ouvrage
Lire Mein Kampf (2017)

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Moshe Berg: Alors mon cher ami Paul on a un gros morceau à décortiquer aujourd’hui.

Paul Laurendeau: Oui, je pense. D’abord je te remercie Moshe d’avoir accepté de mener cette entrevue avec moi. Les lecteurs du Carnet d’Ysengrimus te connaissent déjà. Les autres vont te découvrir ici. Tu es très sympa d’avoir accepté d’aborder avec moi ce sujet pas facile.

Moshe Berg: Bah, c’est un sujet intellectuel comme un autre. Il procède de l’histoire et du devoir de mémoire et ça me gêne aucunement de parler de ces questions qu’il faut savoir regarder en face. Donc Paul, tu publies chez ÉLP Éditeur un essai intitulé Lire Mein Kampf. Qu’est-ce qui t’a motivé à faire ça?

Paul Laurendeau: Bien d’abord ça a été cette histoire de passage dans le domaine public. Soixante-dix ans révolus après la mort de leurs auteurs, deux importants ouvrages procédant du devoir de mémoire viennent de tomber dans le domaine public. Il s’agit du Journal d’Anne Frank et de Mein Kampf d’Adolf Hitler. Anne Frank est morte du typhus dans un camp de concentration (la pauvre pourrait encore être avec nous. Elle est née en 1929. Je connais des gens nés en 1929 qui sont encore en vie). Adolf Hitler (né en 1889) s’est suicidé dans son bunker de Berlin, en 1945 aussi. Les deux ouvrages sont donc tombés dans le domaine public au premier janvier 2016.

Moshe Berg: Je suppose que les répercussions ne sont pas les mêmes pour les deux ouvrages.

Paul Laurendeau: Non, pas du tout. Dans le cas d’Anne Frank, les conséquences sont surtout pécuniaires. Les droits appartenaient à la Maison Anne Frank d’Amsterdam, un organisme sans but lucratif qui gère aussi le musée du mémorial d’Anne Frank. Pour cette structure, les conséquences sont avant tout commerciales. Le Journal d’Anne Frank, qui est traduit dans un grand nombre de langues et qui se vend à des millions d’exemplaires pourra maintenant être exploité commercialement par d’autres éditeurs.

Moshe Berg: Mais Mein Kampf aussi.

Paul Laurendeau: Oui, mais dans son cas les répercussions sont plus compliqués, plus sociopolitiques, si on peut dire. D’abord, il faut dire que les droits de Mein Kampf appartiennent au Land de Bavière.

Moshe Berg: Au Land de Bavière?

Paul Laurendeau: Oui. La trajectoire éditoriale de cet ouvrage est assez tortueuse. Veux-tu que je t’en dise un mot?

Moshe Berg: Vas-y donc. Tu m’intrigues.

Paul Laurendeau: Tout commence en 1922, avec le gros Benito Mussolini. Il marche sur Rome avec ses sbires, engueule le gouvernement et, dans des conditions dignes d’une opérette grotesque, il se fait remettre les pleins pouvoirs par le roi d’Italie. Il les gardera vingt ans, dictatorialement, avec les conséquences tragiques que l’on sait. Hitler est alors à Munich, capitale du Land de Bavière. Il est le chef de son Parti Nazi, qui n’est alors qu’un groupuscule remuant. Il se dit qu’il est pas plus fou que le gros Musso et qu’il peut très bien faire un putsch, lui aussi. En 1923, avec sa gang, il se garroche dans Munich depuis une brasserie avec des flingues et tente donc un putsch. Les policiers bavarois ne l’entendent pas de cette oreille et il y a des coups de feu. Hitler voit plusieurs de ses factieux mourir à côté de lui. Il se fait mettre la main au paletot. Suite à un procès dont il se sert passablement pour se faire mousser, il est condamné à cinq ans de prison (il ne fera que huit mois). Il se retrouve immobilisé dans une prison plutôt confortable. Il dispose d’un espace de travail et d’une machine à écrire. Il décide donc d’écrire un livre, ce qu’il n’aurait jamais fait sans cette tapageuse séquence d’événements.

Moshe Berg: Nous y voici.

Paul Laurendeau: Oui. Nous sommes en 1924 et, en Allemagne aussi, ce sont les années folles. Il y a la prospérité économique éphémère du premier après-guerre et l’opinion publique est frivole et évaporée. Elle est curieuse aussi, de mille choses et parmi celles-ci, pas plus et pas moins, d’une curieuse rumeur qui concerne le putsch manqué de la brasserie de cet olibrius, ce caporal Hitler. Des membres hauts placés de l’état-major militaire auraient trempé dans ce putsch. Le public allemand est intrigué. C’est une des nombreuses curiosités de l’actualité. Tu me suis?

Moshe Berg: Je te suis.

Paul Laurendeau: Et on raconte maintenant que le chef des putschistes est en taule et qu’il est en train d’écrire un gros livre. Cela crée, chez le public, une attente, mais une attente mondaine si tu veux, journalistique. Les gens pensent que Hitler va leur fournir des détails fumants sur ce fait divers politique et ses possibles ramifications dans le pouvoir malhabile et chambranlant de Weimar… et cela les intrigue et les amuse.

Moshe Berg: Une sorte d’effet de buzz d’autrefois.

Paul Laurendeau: Exactement. Or Hitler, toujours en taule, est pas au courant de ce petit effet de mode et il écrit un gros livre indigeste et mal organisé de sept cent pages qui gueule contre les français, les slaves, les parlementaires allemands et les juifs et qui tient des propos ouvertement belliqueux, agressifs, racialistes, eugénistes, pseudo-théoriques et, finalement rasoirs au possible. Pas un mot en plus sur les magouilles du putsch de 1923. Barbant. Les allemands se désintéressent rapidement de ce gros livre plate, indigeste, mal organisé et interminable.

Moshe Berg: Bien fait.

Paul Laurendeau: Absolument. Faux départ, donc, pour Mein Kampf. Les années passent. À partir de 1929, la crise économique (qui va durer dix ans — 1929-1939) frappe l’Allemagne très durement. Il y a 30% de chômeurs dans toute l’Europe centrale. Les Allemands se tirent alors vers les partis politiques simplistes à solutions sommaires. Après des élections et des tractations assez compliquées dont je te coupe le détail, Hitler devient chancelier d’Allemagne, en 1933.

Moshe Berg: Dix ans après son putsch manqué d’olibrius.

Paul Laurendeau: Pilepoil. En un an, il va dissoudre le parlement de Weimar, abolir les partis politiques et instaurer un régime de dictature. Entre-temps, les Allemands veulent soudain mieux comprendre qui est ce gars et où il veut en venir. Ils se mettent donc à acheter son livre. Les années 1933 et 1934 seront les deux premières grosses années de ventes réelles pour Mein Kampf.

Moshe Berg: Années de ventes réelles? Il va vivre des années de ventes irréelles, ce bouquin?

Paul Laurendeau: Ah oui, tu peux dire ça. Car quand le régime nazi sera bien en selle, Mein Kampf, l’ouvrage du dictateur, deviendra une sorte de bible-gadget. Le régime va en acheter des millions d’exemplaires. À partir de 1936, quand un couple aryen se marie, l’état nazi donne aux heureux tourtereaux, un exemplaire de Mein Kampf en guise de présent de noces. Dans l’entreprise et dans l’armée, quand quelqu’un monte en grade ou prend du galon, un exemplaire de Mein Kampf lui est remis comme cadeau de promotion. Les bibliothèques, les mairies de communes, les établissements publics, tout le monde a sa copie. Il y a même des copies avec papier surfin et couverture en marbre pour les hauts dignitaires nazis. Hitler se retrouve avec en main une fortune personnelle fort rondelette, venue exclusivement de la vente de son ouvrage. On calcule que vingt ans après sa parution, en 1944 donc, le livre de Hitler est présent sur les tablettes d’un foyer sur deux, en Allemagne. Cet ouvrage a, de fait, beaucoup plus de propriétaires que de lecteurs.

Moshe Berg: Comme une bible, un almanach ou le bottin téléphonique.

Paul Laurendeau: Exactement. Vers la fin de la guerre, les Allemands changent subitement leur fusil d’épaule. Ils se rendent vite compte qu’il ne faut surtout pas se faire pogner avec ça dans sa maison par les Américains, et encore moins par les Soviétiques. Les gens jettent alors le livre par lots entiers dans les rivières, creusent une grande fosse à l’orée de leur village et l’y balancent en vrac, ou encore l’enveloppent dans du papier ciré et l’enterrent individuellement, presque pieusement, au fond du jardin. Quand la question du transfert des droits pour ce titre se posera aux autorité américaines d’occupation, comme ils ne connaissent pas de famille directe à Hitler (Paula Hitler vit alors encore sous un faux nom), on assigne les droits au lieu d’écriture de l’ouvrage. Comme il a été écrit à Munich, capitale de la Bavière, les droits en reviennent au Land de Bavière. Tout le monde s’en fiche passablement, au demeurant. On a un tas d’autres choses à penser et, surtout, on s’imagine que cet ouvrage est foutu et ne trouvera plus de lecteurs. Grave erreur.

Moshe Berg: Ah bon?

Paul Laurendeau: Ah oui. Car malheureusement, cet ouvrage va connaître, dans les sept décennies suivant la mort de son auteur, un succès mondial foudroyant. Il sera traduit en plusieurs langues dont le perse, le turc et l’arabe.

Moshe Berg: Et… c’est toujours le Land de Bavière qui palpe les droits?

Paul Laurendeau: Non. Car le Land de Bavière s’est donné comme tâche, comme mission, de circonscrire au maximum la circulation de cet ouvrage. Il en restreint la publication et traque patiemment toutes les éditions non autorisées. En 2007, par exemple, il a fait interrompre une édition turque, justement. Le Land de Bavière a des fonctionnaires assignés spécifiquement à l’intendance de cette problématique meinkampfienne. Il s’agit nommément de faire garde-fou à la circulation mondiale de Mein Kampf.

Moshe Berg: Et en 2016, avec le passage dans le domaine public, le garde-fou vient de sauter.

Paul Laurendeau: Poils au nez. On craint donc que tout le monde va se garrocher pour publier Mein Kampf et palper les dividendes juteux, qui serviront alors à des causes parfois fort louches.

Moshe Berg: Cette crainte est-elle fondée?

Paul Laurendeau: Elle est parfaitement fondée mais aussi, elle me fait un peu rigoler. Les bootleggers de Mein Kampf n’ont tout simplement pas attendu 2016 pour passer à l’action. La première traduction non autorisée fut faite en français, avant-guerre, du vivant même de Hitler. Ce dernier, crois-le ou non, a alors porté plainte devant un tribunal français pour faire valoir ses droits d’auteur et il a gagné sa cause. Les traducteurs français non autorisés de Mein Kampf  (des fachos français maurassiens qui voulaient —soi-disant— qu’on connaisse la morbidité francophobe du facho allemand) ont du mettre leur traduction pirate au pilon.

Moshe Berg: Hallucinant.

Paul Laurendeau: Oui. Tout ça pour dire que des Mein Kampf illicites, il y en a partout. J’ai basé mon analyse du texte sur une cyber-version de la traduction française non-critique de la version 1926 de l’ouvrage allemand. Et elle avait pas attendu janvier 2016 pour monter en ligne, celle-là. Moi, par contre, j’ai patiemment attendu le passage de l’ouvrage de Hitler dans le domaine public pour ne pas me retrouver avec le Land de Bavière sur le dos, alors que je publie des fragments de cet ouvrage pour en faire une critique.

Moshe Berg: Mais on en arrive au cœur de notre problème: pourquoi se soucier de produire une critique d’une ineptie comme Mein Kampf?

Paul Laurendeau: Parce que, crois-le ou non mon cher, cet ouvrage revient en vogue dans le monde occidental. Les petits jeunes s’y intéressent. Dans, l’ambiance fachosphérique contemporaine, il fascine… tout en continuant d’être mal lu, mal glosé, cité hors contexte et fort imparfaitement compris.

Moshe Berg: Je m’imagine bien la chose.

Paul Laurendeau: Alors moi je me suis dit, bon, laissons tomber la politique de l’édredon sur Hitler, Ça marche pas, la loi du silence, dans une telle situation. Ouvrons plutôt le jeu au maximum. Ramenons ce penseur à sa dimension de gars ordinaire. Cassons son ouvrage au milieu et regardons un petit peu ce qu’il y a dans ce livre. Prenons la mesure de ce que Hitler dit, tant que ça, en sept cent pages.

Moshe Berg: Bon.

Paul Laurendeau: C’est quoi la pensée de Hitler? C’est quoi sa vision du monde? C’est quoi qu’il nous communique, en 1924, à trente-six ans, comme penseur et comme futur acteur sociopolitique et socio-historique catastrophique?

Moshe Berg: Je vais pas te demander de nous résumer sa pensée, tu le fais dans ton livre. On ira lire ça. J’ai une question plus délicate à te poser, par contre.

Paul Laurendeau: Vas-y toujours.

Moshe Berg: Tu as donc lu Mein Kampf très attentivement, page par page.

Paul Laurendeau: Oui, fatalement, stylo en main. Je l’ai lu en version française (je ne comprends pas l’allemand). C’est passablement chiant à lire, d’ailleurs.

Moshe Berg: Voici donc ma question. J’espère qu’elle ne va pas te vexer.

Paul Laurendeau: J’en doute. Je t’écoute.

Moshe Berg: As-tu trouvé, dans Mein Kampf, des choses que tu approuves, avec lesquelles tu es en accord?

Paul Laurendeau: Non. Je réprouve l’intégralité du contenu de cette merde rebattue, réactionnaire, narcissique et raciste. Par contre il y a quelque chose chez Hitler écrivain qui fait bien mon affaire.

Moshe Berg: Ah oui? Quoi donc?

Paul Laurendeau: Son explicite. Il est cru, limpide, il ne met pas de gants. Il est frontal, virulent. Et il donne l’heure juste sur sa vision de brute.

Moshe Berg: Ah oui?

Paul Laurendeau: Oh oui. Il est limpide et direct. Cela ne veut pas du tout dire qu’il soit sincère ou authentique, hein. Ne nous méprenons pas. Il ment souvent. C’est prouvé. Mais même quand il ment, il ment frontalement. Ça repose des petits fachosphériques contemporains qui font les finasseurs, les tataouineurs, les casuistes, les victimaires. Hitler a de la merde dans la tête et il la crache d’un jet, sans tergiverser.

Moshe Berg: Pourrais-tu me donner un exemple?

Paul Laurendeau: Bien sûr. Je vais te donner un exemple original, qui a, en plus, la qualité d’exemplifier aussi comment Hitler fusionne, de façon un peu brouillonne, ses considérations pseudo-théoriques et ses compulsions autobiographiques.

Moshe Berg: Vas-y en grande.

Paul Laurendeau: Hitler développe sur le rôle de la violence dans l’action politique. Il dit qu’il la juge essentielle à l’intendance d’un mouvement politique conséquent. C’est là, pour Hitler, un important point de méthode. Un parti politique cohérent et efficace, selon lui, incorpore, tout naturellement, la violence dans son fonctionnement. Il tient les masses en sujétion grâce à des corps armés qui fracassent les têtes qui dépassent, sans se complexer.

Moshe Berg: Explicite, en effet.

Paul Laurendeau: Vigoureusement explicite. Hitler illustre ensuite cet enjeu de la violence dans l’action politique à partir du cas de son militantisme personnel, dans les années 1920. Il faisait alors des conférences dans de grandes brasseries munichoises. Il parlait contre le Traité de Versailles, contre le parlementarisme, contre la République de Weimar, contre tout ce qui lui tombait sous la main pour faire avancer ses vues politiciennes. Il parlait donc ainsi, une fois, devant deux mille personnes attablées dans une grande brasserie. Il n’y avait même pas d’estrade. Hitler se tenait derrière une table ordinaire sur laquelle il y avait un pichet et des verres de bière, comme sur toutes les autres tables.

Moshe Berg: Ambiance de forum populaire allemand de l’entre-deux-guerres.

Paul Laurendeau: Exactement. Hitler nous raconte ensuite, en jubilant passablement, qu’il avait un service d’ordre d’environ deux cent jeunes matamores habillés en brun qui circulaient parmi les deux mille convives. Alors supposons que quelqu’un se levait et formulait une objection à ce que disait Hitler. Le conférencier ne répondait même pas. Il ne disait rien. Le service d’ordre pognait le gars par le collet et le fond de culotte et le câlissait en dehors de la brasserie. C’en était fini et de l’objecteur et de son objection. L’intervention corporelle violente du service d’ordre fonctionnait tout naturellement comme moyen d’appuyer, par une percussion bien matérielle, les arguments et l’autorité du conférencier. Il nous raconte tout ça sans tataouiner, frontalement.

Moshe Berg: Je vois. Et pourquoi ça fait ton affaire?

Paul Laurendeau: Parce que —je te le redis— ça change des petits fachosphériques qui pensent exactement la même chose mais qui emploient toutes sortes d’astuces verbales de finasseurs pour se formuler. Ils pleurnichent pour qu’on respecte en eux une liberté d’expression qu’ils seraient les tout premiers à abolir d’un coup sec, s’il leur arrivait de pogner le manche. Or s’il avait fallu que Hitler —qui reste leur maître à penser, qu’ils l’admettent ou non— soit aussi tataouineux qu’eux, on n’en finirait jamais de détricoter ses idées hors du cocon verbal autoprotecteur infini.

Moshe Berg: Je vois un peu ce que tu veux dire. Hitler te facilite le travail d’analyse, en somme.

Paul Laurendeau: Exactement. Hitler est explicite et cet explicite de lumière crue facilite le regard critique. Il suffit souvent de le laisser parler. Très fier de lui, genre capitan de Commedia, il est surtout très efficace pour se couler lui-même, sans complexe et sans artifice.

Moshe Berg: Encore faut–il le lire.

Paul Laurendeau: Ben justement… voilà pourquoi lire Mein Kampf… Pour voir cette pensée raciste, brutale et inique en action, sans détour, presque candidement.

Moshe Berg: Je comprends. Mais il ne t’est pas arrivé de te dire que c’était probablement juste un fou et que tu étais en train de perdre ton précieux temps à finement décortiquer la pensée d’un fou?

Paul Laurendeau: Il faut faire très attention à cette idée du chef d’état fou. Il y avait un roi de France fou. Charles VI. Cet homme était dément. Il pouvait subitement prendre son épée et taper sur tous ceux autour de lui, en gueulant. Or, Charles VI fou n’a aucune signification politique. Malade mentalement, on l’a assit dans un petit coin et on a simplement attendu que sa folie, ou son règne, passent. Vois aussi le roi d’Angleterre George III. Atteint de porphyrie aiguë intermittente, il a fini par perdre la raison. Un beau film a été fait sur cette question, il y a quelques années (The madness of King George, 1994). Or la folie de George III n’est pas significative politiquement ou historiquement. C’est une anecdote de palais, sans plus. Avec Hitler, on a affaire à un tout autre type de folie (si tant est qu’on puisse se donner une notion claire de cette réalité). Il a entraîné des millions de compatriotes dans sa susdite folie. Il les a convaincus de rempiler dans une guerre mondiale dont ceux-ci ne voulaient strictement pas. La folie hitlérienne fut un vecteur socio-historique majeur au siècle dernier et son impact intellectuel (note ce mot) se fait encore largement sentir aujourd’hui.

Moshe Berg: Une folie collective donc. Ça fait de lui en fait le porte-parole de la folie d’un peuple et d’un temps.

Paul Laurendeau: Tout à fait. D’un temps d’ailleurs qui est aussi notre temps, hein. Il serait trop facile et trop commode de nous dédouaner nous-même de cette folie-là qui couve un peu en nous tous, en la projetant sur un temps éloigné, un peuple du passé, ou un seul petit bonhomme en noir et blanc, gueulard, fou de service, idiot utile. D’ailleurs lire Mein Kampf c’est justement aussi se donner l’opportunité en or de formuler l’état d’esprit de son auteur en termes psychologiques. Si je devais décrire la condition mentale de Hitler dans des termes procédant de la psychologie individuelle, je dirais qu’il est pathologiquement FRUSTRÉ et HUMILIÉ donc perpétuellement FÂCHÉ. Il était, de ce fait, le porte-voix verbal, mental et intellectuel de millions d’Allemands de 1918-1924.

Moshe Berg: Bon, je te comprends. Une folie à impact historique collectif récurrent doit être comprise adéquatement. On ne peut pas se contenter de la dénigrer abstraitement. C’est une responsabilité qu’il faut prendre et c’est incontestablement une des exigences du devoir de mémoire. Je voudrais conclure en restant, comme on l’a fait depuis le début, à la périphérie de ton ouvrage, si tu veux bien. Je voudrais dire un mot de son titre. Je trouve que le titre Lire Mein Kampf, ça fait quand même un peu promotionnel. On pense au Lire le Capital d’Althusser, Balibar, Macherey et les autres. C’était une invitation à lire le chef-d’œuvre de Marx, une invitation laudative, valorisante. Tu ne risques pas de sembler promouvoir Mein Kampf avec un tel titre (la couverture n’arrange rien en plus)?

Paul Laurendeau: Je te suis. Réglons d’abord le cas de la couverture. Allan Erwan Berger, notre graphiste, est parti d’une photo prise à Berlin en 1937 par Thomas Neumann, un journaliste norvégien. C’est un édifice municipal quelconque. Il est pavoisé pour la fête du travail. Pour nous, ceux du recul historique, c’est une parfaite horreur visuelle. Mais, tout juste avant les Accords de Munich, c’était là jamais que des pavois allemands passablement ronron, pour une festivité municipale. Je trouve qu’il en est de ces banderoles de 1937 comme des idées néo-fascisantes de 2017. Elles pendouillent parmi nous, se gondolent au vent, comme innocemment. C’est seulement un recul historique et critique acéré qui nous fait prendre la mesure de leur monstruosité. La symbolique me semble parfaite et j’endosse pleinement ce choix de notre graphiste.

Moshe Berg: Je vois. Et le titre?

Paul Laurendeau: Tu proposerais quoi toi, comme titre?

Moshe Berg: Je sais pas moi. Quelque chose de plus argumentatif. Contre Mein Kampf ou L’Anti-Mein Kampf.

Paul Laurendeau: Argumentatif? Non, Moshe. Juste non. Je ne suis pas ici pour polémiquer avec Adolf Hitler ou pour m’appesantir sur la fausseté puante de ses idées. Pour ma plus grande affliction, Hitler dure et ce, non pas à cause d’une originalité intellectuelle qu’il aurait eu (dans le genre Nietzsche ou Richard Wagner) et dont il faudrait interminablement prendre le contre-pied. Non, non. C’est plutôt, disons… comme la saleté dans une maison. Hitler perdure parce que sa pensée est rien d’autre que ce tapon compact de lieux communs réactionnaires, à base de racialisme élucubrant, de psycho-sociologie sommaire, de social-darwinisme niaiseux et de cherchage simpliste de boucs émissaires ethniques. Un tel dépôt de lieux communs sociopolitiques rejaillit, comme un herpès intellectuel, chaque fois que des conditions économiques déprimantes favorisent la recherche improvisée et abrupte de solutions faciles. On ne débat pas avec Hitler. On le lit. On le lit pour se souvenir et pour bien discerner notre hitlérisme ordinaire actuel, quand il rejaillit sous nos pas nouveaux comme les plus insidieux et les plus venimeux des mauvais insectes.

Moshe Berg: Et lire Lire Mein Kampf nous permet-il de faire fonctionner ce devoir de mémoire… tout en nous permettant de faire l’économie de lire l’indigeste Mein Kampf même?

 Paul Laurendeau: Je le crois, oui. C’est là ma modeste tentative, en tout cas.

Moshe Berg: Ce n’est donc pas là la moindre qualité de ton essai. Merci, Paul.

Paul Laurendeau: Merci mon camarade. Shalom et paix.

Moshe Berg: Amicalement à toi.

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Paul Laurendeau (2017), Lire Mein Kampf, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Autoroute et soleil

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2017

autoroute-et-soleil

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Autoroute et soleil

Sur le torse de cauchemar
De quelque Amérique insensée,
Une autoroute sans départ,
Cicatrice d’asphalte noire,
Love son méandre lacé.

Cette autoroute est rutilante
Comme le chrome des chansons
Crécellant, cymbales cinglantes,
Dans les radios intermittentes
Des tableaux de bord des nations.

Cette autoroute est le boyau
Des dures fourmis de vitesse
Carapacées en oripeaux
De métal peint, lustré et chaud,
Fonçant vers d’ultimes caresses.

Au bout du terrible ruban,
Un soleil dévore le ventre
D’un ciel d’où gicle le vieux sang
Lumineux. Les châssis brûlants
Brillent sous cette pluie puissante.

* * * *

Voici les camions barrissants,
Bardés de chaînes et de planches.
Ils vont, lourds et lascifs géants,
Scandant leur bestial olifant
En dévorant les lignes blanches.

Voici les félines corvettes
Nues et dorées comme des bronzes.
Elles sont femmes et fluettes.
Ivres d’amour, elles sécrètent
L’eau de néon, laiteuse et ponce.

Voici les trains, les réactés,
Chauves-souris et scolopendres.
Les gratte-ciels et les cités,
Les fanions, les publicités
Au dernier rendez-vous se rendent.

Tous ils foncent vers ce soleil
Qui vient de finir un repas
Et lèche babines vermeilles
D’une grand’langue sans pareil
De macadam et de gravats.

* * * *

Quand les transistors hystériques
Scandent cette marche dernière,
Dans des scintillements chroniques,
Leurs musiques épidermiques
Métallisent le cri des chairs.

Autoroute de l’Amérique,
Ton horizon n’est pas un mur
Mais un gouffre dialectique
Où l’ample succion historique
Te boit, en fracassant murmures.

* * * *

À la frontière du soleil,
Une station-service, un litre,
Un restaurant, quelques bouteilles
Attendent. On entend une abeille
Tapoter au coin d’une vitre.

L’autoroute d’asphalte gris
S’étend entre ces deux bâtisses.
À l’horizon, un cliquetis
Souffle, chante, monte et puis crie.
La route se tord et se plisse.

Regarde chuter l’Amérique.
Observe ce magma qui glisse
À grands fracas cataclysmiques.
Le vieux restaurant de plastique
Éclate. Et la station service

Explose. Et le ruban de route
Se gondole comme un boa,
Se craquelle comme une croûte.
Descend, grinçante banqueroute
Vers un soleil en contrebas.

* * * *

Les gros camions craquent, se fendent,
S’abattent, glissent sur le flanc,
Crient, pivotent. Leurs roues se tendent
Vers des cieux rouges qui n’entendent
Rien à leur trépas d’éléphants.

Les fines corvettes de race,
Féminins pantins disloqués,
Crient. Leurs hanches se décarcassent.
Elles plient, se voilent la face
Comme des esclaves enlevées.

Les trains, les avions, les épaves,
Le fer et le béton armé
Crient, dans le feu poisseux qui bave.
Les flancs du soleil Baal boivent
Les enfants du lacet damné.

Dans un hurlement électrique,
Les transistors fendent leur transe.
Ils ont suivi leur Amérique
Dans des flammèches de musique
Vers l’agonie et le silence.

* * * *

Une autoroute sans départ
De sa matrice s’est vidée.
Un soleil au feu rouge et noir
Digère le sang et l’espoir
De trois continents névrosés.

Pendant que remonte la nuit
À l’autre bout de l’horizon,
Un long serpent de route gît.
La pomme d’un soleil poursuit
Son vol d’étoile ou d’électron.

* * * *

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Tire du recueil Poésie d’Outre-ville (ÉLP éditeur, 2009). Paru aussi dans Les 7 du Québec.

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Il y a cinquante ans: IN THE HEAT OF THE NIGHT

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2017

Virgil Tibbs (Sidney Poitier)

Virgil Tibbs (Sidney Poitier)

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Virgil Tibbs (Sidney Poitier) vient d’aller rendre visite à sa mère à Brownsville au Mississippi et il rentre maintenant chez lui, dans le nord. En pleine nuit, il attend sa correspondance ferroviaire abstraite pour Memphis (Tennessee) sur le quai de la gare fermée d’un bled paumé du nom de Sparta (Mississippi). Il se fait alors remarquer par un constable local enquêtant à l’emporte-pièce sur un meurtre qui vient tout juste d’avoir lieu dans le patelin. Un noir inconnu en costard et cravate assis avec une valise sur le quai d’une gare déserte? Il n’y a aucun doute possible dans l’idéologie du coin, c’est l’assassin. Virgil Tibbs se fait donc braquer, fouiller et amener, sans ménagement ni vérification d’identité, au poste de police de Sparta. Il ne s’insurge pas mais il ne fraternise pas non plus. Il répond froidement au dédain raciste par le mépris de classe. C’est le début de son aventure dans la chaleur de la nuit qui sera en même temps, pour lui, une cavale au fin fond des campagnes et une sorte d’étrange et cauchemardesque recul dans le temps historique.

Bill Gillespie (Rod Steiger) est le chef de la police de la petite commune de Sparta. Il est évidemment peu doté en ressources, peu avancé intellectuellement, instable émotionnellement et il en est parfaitement conscient. C’est un bon gros gars du sud qui s’efforce de garder son patelin en ordre en évitant que ses hommes, aussi peu ressourcés que lui, fassent trop de gaffes dans les coins. Bill Gillespie est bien emmerdé, ce soir là. On vient d’assassiner, dans son patelin, un gros industriel de Chicago qui était sensé ouvrir une usine devant assurer mille nouveaux emplois locaux. Et voici qu’on lui amène un noir en costard en affirmant tout net qu’il est le meurtrier. C’est un grand gaillard hautain à l’accent du nord, qui dit whom et qui est originaire de Philadelphie (en Pennsylvanie, hein, pas Philadelphia, Mississippi,  si vous captez la nuance). Pataquès et maldonne. Non seulement ce noir est un officier de la très respectée Police Municipale de Philadelphie mais en plus c’est un expert en homicides, ayant notamment ses entrées au FBI.

Les deux hommes n’ont rien en commun. Leur répulsion mutuelle est immédiate. Pour clarifier la situation, on téléphone au supérieur hiérarchique de Virgil Tibbs. Ledit supérieur hiérarchique, après une conversation avec Bill Gillespie, a son employé au bout du fil. Virgil Tibbs se fait dire par son supérieur que comme il a de toute façon raté son train, il est prié de se mettre au service de la force municipale de Sparta pour mener l’enquête sur ce meurtre. Virgil Tibbs s’insurge. Il ne veut rien savoir de travailler avec ces culs terreux. Il retourne attendre son train à la gare. Quelques heures passent et Bill Gillespie se retrouve aussi avec de sérieux problèmes avec sa hiérarchie. Il se fait dire par le maire de la commune que la veuve de la victime du meurtre est furax et que si ce crime n’est pas adéquatement élucidé, on peut dire adieu à l’usine aux mille employés. Gillespie est incapable de résoudre ce mystère seul… et il le sait. Tibbs s’en voudrait à mort de désobéir à son chef et de laisser tomber une enquête qui l’intrigue déjà passablement… et il le sait aussi. Les deux hommes vont se sentir implacablement obligés de collaborer, en passant par-dessus tout ce qui les horripile et tout ce qui les oppose, psychologiquement et sociologiquement.

Imaginez Barack Obama et Donald Trump obligés de travailler main dans la main sur une question sensible concernant l’Amérique profonde. Main dans la main… Lequel des deux protagonistes aurait alors la main dans la marde? Ne répondez pas trop vite parce que c’est vraiment pas si simple. Ce film extraordinaire, du canadien Norman Jewison (né à Toronto en 1926), a obtenu l’Oscar du meilleur film en 1967, en pleine crise des droits civiques. Cinquante ans plus tard, il n’a pas pris une ride. Et les deux protagonistes vont donc mener l’enquête. Je ne vous dirai rien de celle-ci pour ne pas gâcher votre plaisir de visionnement. Elle est enlevante, complexe, riche en rebondissements et elle n’a, elle aussi, pas pris une ride, malgré la savoureuse patine du temps enrobant désormais ce grand classique du cinéma américain. On réussit ici à combiner magistralement un thriller policier et un drame social. C’est une superbe rencontre de genres.

En plus, le cheminement psychologique de Virgil Tibbs et de Bill Gillespie fait proprement accéder cet opus à une dimension philosophique. D’abord, il faut dire que, pour un enquêteur noir qui farfouille dans ce petit hinterland sudiste pour y dénicher un assassin du cru, la situation est dangereuse, explosive même. De la poudre à canon. La réalité évoquée est d’ailleurs si tangible que Sidney Poitier (le vrai Sidney Poitier, l’acteur) a refusé d’aller jouer dans le sud. Faisant valoir qu’il n’irait pas se faire écharper chez les culs terreux pour un film, il a exigé et obtenu que le gros de l’opus soit tourné à Sparta mais à Sparta, Illinois, dans le nord donc. Son personnage, Virgil Tibbs, n’a pas cette chance. À tous les coins de rue, il risque de se faire assommer, dans la chaleur de la nuit, par ces blancs hargneux arborant le drapeau sudiste sur leurs plaques minéralogiques. Pour Virgil Tibbs, c’est une perte complète de ses références ordinaires, une descente aux enfers. Il se fait interpeller boy (alors qu’à Philadelphie on l’appelle Monsieur Tibbs) et on lui brandit des barres de fer au dessus du chef et lui pointe des flingues sous le nez plus souvent qu’à son tour. Bill Gillespie n’est pas en reste pour ce qui est de la déroute morale. Il se rend vite compte que cet afro-américain nordiste, roide et flegmatique, est un limier hors-norme. Gillespie se retrouve donc dans la posture paradoxale, politiquement emmerdante, et fort irritante pour sa psychologie sommaire ainsi que pour celle de ses commettants, de protéger paternalistement ce noir antipathique qui lève les pistes comme un surdoué et marche à la victoire. Les deux hommes ne fraterniseront pas. La distance est trop grande. Mais ils verront clair malgré tout et ils arriveront ainsi à comprendre froidement leur intérêt mutuel et à le faire opérer au mieux.

Pour Virgil Tibbs, Bill Gillespie est un raciste irrécupérable. Minable, lumpen, limité intellectuellement et matériellement par sa condition de classe, ce chef de police villageois miteux à casquette anguleuse et lunettes fumées jaune pipi est du mauvais côté de l’histoire, point. Virgil Tibbs le méprise copieusement et le lui fait bien sentir. Et, d’autre part, pour Bill Gillespie, Virgil Tibbs est un colored, donc fondamentalement un nègre et, même en costard, beau parleur et surdoué, un nègre reste un nègre, c’est-à-dire quelqu’un qui, même s’il est le plus malin, travaille pour les blancs, finit par la boucler au bout du compte, et le reste n’est que littérature. Bon, Virgil Tibbs se fait gifler par un planteur. Il le gifle en retour. Et quoi? Croit-il rétablir une injustice séculaire par ce geste intempestif? Non que non. Pragmatique, c’est bien lui qui finira par dire en privé à l’avorteuse noire des tréfonds du hameau que la prison pour les colored et la prison pour les blancs, c’est tout simplement pas la même prison. Et elle, elle lui répliquera que les blancs l’ont dévidé de tout ce qu’il avait en lui, et l’ont retourné contre lui-même. Mais, mais mais… toujours d’autre part, Bill Gillespie peut bien ironiser, rire du prénom Virgil et railler les compétences de cet expert tout en les exploitant, il reste que ce noir en costard de Philadelphie, simple officier, fait plus en une semaine que le chef de police Gillespie ne fait en un mois. Et quand ceci est dit, tout est dit. Nous sommes en Amérique. L’argent est le baromètre froid et inerte de tout ce qui est définitif socialement et ici l’argent a très explicitement parlé en faveur du professionnel noir urbain contre le col bleu blanc campagnard.

In the heat of the night, c’est le film qui nous dit que rien n’est résolu mais que tout est soluble. Notre histoire contemporaine récente a magnifié ce film et amplifié sa problématique. Aujourd’hui, un brillant et éloquent constitutionnaliste noir peut devenir président des États-Unis et, qu’à cela ne tienne, un aigrefin blanc mal coiffé, trapu, véreux, sexiste et fort en gueule lui succédera sans sourciller, et la galère de voguer continuera. Comment cela est-il simplement possible? Visionnez In the heat of the night et vous vous imprégnerez douloureusement de l’explication au sujet de ce tragique dead lock civilisationnel. Ce film vaut un traité d’histoire américaine et un cours de sociologie américaine, à lui tout seul.

Le tout se joue, en plus, au cœur d’une prestation d’acteurs et d’actrices à vous couper le souffle. La complicité de travail entre Sidney Poitier (né en 1927) et Rod Steiger (1925-2002) n’a eu d’égal que la force de leur prestation pour camper deux irréconciliables ennemis séculaires en situation d’active paix armée. Tous les acteurs et actrices de soutien sont remarquables aussi. On regarde ce film-culte perché au bout de son strapontin, la gueule béante. Un magnifique morceau du grand cinéma du siècle dernier.

 

In the heat of the night, 1967, Norman Jewison, film américain avec Sidney Poitier, Rod Steiger, Warren Oates, Lee Grant, Larry Gates, James Patterson, 109 minutes.

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Bill Gillespie (Rod Steiger)

Bill Gillespie (Rod Steiger)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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LA LIBÉRATION EXPLOSIVE DE L’ÂME – UNE AVENTURE DE MAX PEINE (par Lordius)

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2017

Je vous laisse, les hommes, dit Sonia avec tact…

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Alors là attention, ceci n’est pas un roman de gare. C’est un roman de gars. Une des seules femmes qui s’exprime dans cette œuvre parfaitement savoureuse, c’est une jolie péripatéticienne hautement surdouée… et ce qu’elle dit de vraiment crucial, bien, c’est ce que je vous ai juste mis ici en exergue. Alors, il faut assumer, hé. Sonia (avec tact) nous a laissé. Nous sommes entre hommes, et tout est dit. C’est ça l’égalité des sexes: c’est aussi l’égalité dans l’adversité. Je cite Max Peine dans le texte ici, dont la mère ne s’est visiblement pas beaucoup occupée dans son enfance… Et, donc, si une femme lit ce roman météore, c’est qu’elle est (légitimement) curieuse de ce qui se trame de fondamental, de simplet et de cardinal dans la tête des petits mecs. De tous ces petits mecs que sont, quelque part au fond d’eux-mêmes, tous les hommes, on s’entend. Les vieux, les jeunes, les sportifs, les intellos, les petits, les gros, les beurs, les blanc-cassis, les tendres, les durs, les rationnels, les pulsionnels. Absolument tous les hommes fantasment leur univers, leur approche des grands et petits problèmes de leur vie, sous le globe limpide et net du gabarit mental et comportemental de cette toute première aventure de Max Peine. Soyez averti(e)s.

 C’est un roman jeune, français, contemporain, urbain, un roman des cités, de la came, de la castagne, de la boxe clandestine à mains nues, des descentes de policiers véreux qui tournent mal, du cynisme sociétal, et de l’embrouille généralisée. C’est aussi une écriture d’un rythme, d’une vigueur et d’un souffle indéniable. Ces jeunes français des rues jouent tellement à être américains. Ils le font notamment en maculant poisseusement leur prose, d’autre part lumineuse, vernaculaire et vive, de ces petits anglicismes scintillants qui, croient-ils, vous masculinisent (gun, black, deal, shit, clean, cash, man, cool, look, safe, heavy metal, smartphone, flash-bang, head shot, LOL, no life) et, aussi, ils le font en bouffant du mauvais hamburger. Bon, comme, je suis fondamentalement et inévitablement pas mal plus américain qu’eux, j’ai, dès le début de la brutale quête-évasion de Max Peine et de son comparse un peu demeuré, le gros rouquin Jules, inexorablement pensé à George Milton et à Lennie Small, les deux protagonistes de Of Mice and men («Des souris et des hommes») de Steinbeck. Simplement ici, l’équivalent de George, notre bon Max en personne, est un ancien garde du corps hyperspécialisé, enfermé en hôpital psychiatrique pour le meurtre sans préméditation (ni concession, ni compassion) de son épouse (…peu de femmes, on a dit). Narrateur et personnage principal, Max Peine (dont le blaze est un calembour bien senti et bien assumé sur peine maximale tout en se donnant aussi comme fortuitement homophone de Max Payne, nom du personnage d’un jeu vidéo millénariste finlandais), c’est une véritable machine à tuer qui se regarde aller. Il lit du Carl Gustav Jung dans ses temps libres et il formule froidement l’aphorisme fondamental de son existence dans les termes suivants. La liberté est ma priorité. L’égocentrisme est ma doctrine. Morale et compassion ne me tempèrent plus. C’est impératif à la survie en milieu très hostile. Il nous entraîne donc, quand on a bien accepté de jouer le jeu du genre, dans un pur régal hyperactif, salace et violent… et philosophique, et psychologique, et fulgurant.

 Ceci dit, au fil de cette lecture qui, vraiment, vous capture, une fois mon premier frisson steinbeckien passé, je m’avise du fait que les choses s’avèrent plus tramées et biscornues que je ne l’avais cru initialement. Ma problématique George/Lennie, de fait, se complexifie, s’amplifie, se perpétue, se problématise mais aussi se transpose, se subvertit et s’effiloche, au fil du déploiement et des trucages du récit. Cela prend corps notamment avec l’apparition imparable de Joe le Dealer et des terribles frères Kamsky, avec lesquels ledit Joe entretient une relation d’amour-haine fort malaisée. Dans cette cavalcade parisienne des ninjas du bitume (Max Peine dixit) qui nous mène directement de la maison de santé aux logis des cités, on étudie sans concession, et croyez-moi, c’est fait avec un brio remarquable, l’amalgame de la pulsion agressive archibrutale et de la cogitation cynique, calculatrice et lente, dans les tréfonds purulents, percolants, volcaniques de l’âme masculine. On vit, ébahi, la rencontre cérémonielle et passionnelle du Psychopathe et du Parrain… Je vous le dis et vous le redis, il faut aimer le poil de gars se hérissant sous la flamme crépitante de l’action converse des forces adverses pour lire ce novella (très court roman – ceci sera mon seul anglicisme personnel). Ce texte simple, fraternel, brutal et franc se renifle d’un coup, comme une ligne de coke, en grognant d’aise. C’est une lecture jubilante, carrée, superbement visualisée, vraiment, à ne pas manquer. On savoure jouissivement l’abrupt déploiement de cette courte tranche de vie, que Max nomme fort judicieusement le temps de l’épanouissement carnassier. On se paie une féroce et délétère inversion collective des valeurs morales, professionnelles et comportementales, cucul-gnagnan de notre temps. Et aussi, oh, on retrouve l’effet, donc pourtant durable, des vieilles amitiés de mauvais garçons de ces films en noir et blanc d’autrefois, avec Gabin et Ventura. Le tout, évidemment, est traité dans la version paumée, mondialisée, démoralisée, exacerbé contemporaine. Et, entre Max, Jules, Joe, Ali, Akmed et les autres, amis et ennemis, on arrive finalement à se dire… c’est un peu de la thérapie de groupe, comme à l’hôpital psychiatrique (Max Peine toujours dixit).

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Lordius, La libération explosive de l’âme – Une aventure de Max Peine, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF.

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Lettre ouverte aux jeunes idéalistes d’extrême-droite

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2017

extreme-droite

Vieux marxiste qui ne changera pas de bord, je n’aurais jamais cru ça possible: de l’idéalisme à l’extrême-droite. Pour les gens de ma génération, l’extrême-droite, ça a toujours été des milices patentées, des Pinkerton du capital, défendant brutalement la loi et l’ordre. Des suppôts de la réaction ne pouvaient absolument pas promouvoir un idéal. Les fachos de mon temps se contentaient de monter la garde devant la forteresse croupissante des valeurs de grand-papa. L’extrême-droite, ce sont des milices pour grands bourgeois, des mercenaires. Des fanatisés sans ligne définie. Certainement pas des idéalistes.

Et pourtant, voici maintenant que se présentent au portillon sociétal des petits jeunes en habits de ville, proprets, toniques, conscientisés, doctrinaires. Ils se donnent comme anti-système et ils aspirent à rien de moins qu’une refonte en profondeur de l’occident. Ils croient en un idéal et, tumultueux, cet idéal se canalise à travers le tuyau le plus brunâtre imaginable: antisémitisme (retour en force de la grande conspiration financière sioniste), xénophobie (les terroristes se planquent parmi les réfugiés des guerres impériales comme les hommes d’Ulysse parmi les brebis du cyclope éborgné), isolationnisme national (les grands ensembles sont des suppôts du supra-nationalisme extorqueur), anti-capitalisme droitier (oui à la boutique de papa. Non à la grande entreprise exporteuse d’emplois), moralisme sociétal (non au pour tous, sous toutes ses formes), religiosité rampante (catholiques culturels pour ne pas dire catholiques tout court). C’est le sursaut, la révolution sociale des droites, l’opération drapeau brun, avec toutes les évanescences oniroïdes que cela entraîne et charrie.

Le cœur serré d’une infinie tristesse, je vais postuler que ces petits jeunes sont de bonne foi. On a d’ailleurs trop voulu qu’ils soient de mauvaise foi, qu’ils soient des agents cyniques et livides de forces populistes troubles, mi-trublionnes mi-carriéristes, assurant leur avenir bureaucratico-entrepreneurial dans un occident froidement re-fascisé. On a trop voulu que les petits jeunes d’extrême-droite d’aujourd’hui fassent de la politique calculatrice, mièvre et foireuse comme leurs aînés, qu’ils s’avancent sur l’échiquier aux combines, de façon biaiseuse, médiocre, arriviste, hédoniste et onaniste. Non, les petits jeunes d’extrême-droite contemporains ne sont pas des cyniques et des fatalistes. Ils sont finalistes. Ils marchent au pas, l’œil sur la ligne d’horizon. Ils croient en leur camelote. Ils ont de l’idéal.

C’est bien là le tout du drame. Pire que la mauvaise foi, il y a la bonne foi. La mauvaise foi au moins, on peut en désamorcer l’astuce. La bonne foi, on ne peut que rester baba, les bras ballants et la gueule béante. Un aigrefin insidieusement xénophobisant qui s’adonne à un lobbying mercantile en faveur d’un groupe pour en faire chanter un autre, ça se décode et conséquemment ça s’affronte.  Un authentique xénophobe ardent qui croit de bonne foi à la ré-immigration pour fins de protection des valeurs de la race blanche, cela vous laisse frigorifié et sans voix dans sa terrible bonne foi. Au fin fond, il n’y a pas pire ferveur que la ferveur patriote authentique. Et oh, oh, elle n’est nullement garante de vérité et de pertinence descriptive, cette ardente authenticité.

Jeunes d’extrême-droite, votre ferveur est imparablement symptomatique du recul socio-historique de l’occident. Celui-ci est calmement irréversible. Dans l’économie-monde de demain, l’Europe et l’Amérique seront de plus petits ensembles devant l’Eurasie et l’Afrique. En 1950, les États-Unis assuraient 53% de la production industrielle mondiale. Aujourd’hui, c’est 22% en baisse graduelle. Cela ne va pas s’inverser pour plaire au président réac du moment conjoncturel que l’on voudra. Croire contrer de telles tendances lourdes est désarmant de naïveté. C’est pourtant dans cette voie patriotarde sans issue que vous vous engagez, jeunes idéalistes d’extrême-droite. Je ne vous dirai jamais assez combien les politicards conventionnels que vous exécrez tant sont suavement complaisants envers vous, dans cette démarche globale. Les politiciens professionnels véreux et manœuvriers adorent votre ferveur. Vous les servez. Quand vous êtes trop sages, vous faites ouvertement avancer les valeurs putrides qu’ils promeuvent en sous-main. Quand vous êtes trop remuants, vous leur servez de repoussoirs et vous légitimez leurs propres dérives répressives aussi pleurnicheuses qu’implacables.

Sur ce point spécifique, la culture internet, dont vous vous gargarisez tant, est un symptôme particulièrement lancinant. Elle s’approche de plus en plus, la fin de la récré des trolls fachos et des intempestifs utra-droitiers cyber-anonymes. Le flicage institutionnalisé de l’internet qui s’en vient, vous en aurez été les agents provocateurs idéaux… les artisans objectifs, en fait. Par vos pratiques et votre fachosphérisme, exacerbé ou victimaire, vous aurez légitimé tous ceux qui veulent tant avoir le doigt sur l’interrupteur de l’internet. Je ne vous lance pas la pierre, au demeurant. C’est largement impondérable, cette affaire. C’est comme les radios pirates d’autrefois ou tout autre type de Far West conjoncturel. La civilisation finit toujours par rentrer dans le tas, avec ce genre de dispositif. Et, jusqu’à nouvel ordre, la civilisation sert ouvertement sa bourgeoisie et ce, sans se complexer. On s’en souviendra un jour avec une sorte de nostalgie acide, des années trolls…

Ce que je vous dis frontalement ici, jeunes idéalistes d’extrême-droite, c’est que vous vous faites sciemment manipuler par l’ordre établi. Aucune génération n’y a échappé, du reste, et il viendra bien un jour, le moment amer où vous cesserez de vous croire, vous aussi, plus fins que tous les autres. Il faut dire que votre cause est bien mal partie, bien mal engagée. Embrasser en partant l’extrême-droite, en la prenant pour un facteur de changement, il faut vouloir s’en envoyer toute une d’erreur de jeunesse en quadraphonie. L’extrême-droite n’est pas structurellement anti-système. Elle sert le système à fond les ballons. Que fit la seconde guerre mondiale hitlérienne dans toute sa ferveur torride pendant six ans (1939-1945), si ce ne fut faire le lit objectif du libéralisme triomphant des Trente Glorieuses (1945-1975) et de sa suite de crises contemporaines. Penser changer le monde avec une programmatique de fachos éculés venu de Russie ou d’Iran, ma foi, il faut vraiment vouloir rêver.

Mais que voulez-vous? Il n’y en a plus vraiment de théorie économico-politique, hein. Allez pas vous imaginer que vous allez pas devoir retourner vos poches devant le tiroir-caisse, pour avoir remplacé le marxisme par le catholicisme. Tout ce qui est méthodiquement effectivement anti-capitaliste et/ou post-capitaliste, tout ce qui est authentiquement radical et subversif, vos saltimbanques extorqueurs et vos politicards pseudo-patriotes sont arrivés à vous faire croire que c’était bobo, dépassé, suranné, intellectualiste, condescendant, casuiste. Le marxisme, la lutte des classes, l’abolition de la propriété privée des moyens collectifs de production, la saisie sans compensation des grandes fortunes pour utilisation civique immédiate, la révolution des travailleurs, vous avez en commun avec le ci-devant système de ne pas vouloir en entendre parler. Hé bé, les alliances objectives seront ce qu’elles seront, sans moins sans plus… On vous a refait une vieille entourloupe de passe-passe sans que vous ne vous en rendiez compte vraiment. On vous a dit qu’il ne fallait plus penser, qu’il fallait simplement la jouer passionnel, pseudo-novateur, soi-disant dissident, et patriote. Vous allez payer pour ça aussi. Renoncer à la pensée analytico-critique effective, cela ne peut mener qu’à un seul état de conscience: celui du dur réveil.

Jeunes idéalistes d’extrême-droite, croyez-en un vieux qui a embrassé intimement ses causes et qui, ce faisant, s’est bien souvent fait baiser par elles: vous allez vous faire fourrer. Les politicards professionnels d’extrême-droite vont se servir de vous pour se positionner dans le mainstream politicien… puis ils vont tout doucement se recentrer, en vous prenant sournoisement pour acquis. Rien ne sortira de novateur ou d’utile de tout le flafla de la cause que vous avez si naïvement pris en charge. L’extrême-droite ne peut pas être un facteur de progrès. C’est là une contradiction dans les termes. Mais niaisez, allez. Tournez en rond dans le bac à sable. On en reparlera quand vous aurez pris conscience de votre erreur de jeunesse et lui aurez piteusement tourné le dos. Mais là, c’est votre jeunesse elle aussi qui n’y sera plus.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Lire le Coran (quand on est occidental)

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2017


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Je ne vais pas vous chanter de chanson: le Coran est un texte insupportable à lire, surtout pour des occidentaux irréligieux. Le premier sentiment qu’il suscite au lecteur spontané et inexpérimenté est de la colère et de la répulsion. Il faut y revenir et y revenir encore et rester toujours très patient. Je vais expliquer pourquoi dans une seconde. Mais avant, je tiens à partager un souvenir qui en dit long sur certaines des petites difficultés du dialogue culturel au sujet de ces fausses évidences collectives que sont les textes sacrés.

Quand j’étais en fac circa 1979-1980, j’avais bien fraternisé avec une consoeur de classe d’origine arabe. Appelons-la Rahmah. On avait, entre autres, discuté cette question des textes sacrés. Rahmah, qui me savait athée donc impartial, m’avait explicitement demandé de lui conseiller un texte chrétien, un seul, qui ferait la synthèse de ce que cette religion exprime, formule et promeut. Je lui avais recommandé, sans hésiter, l’Évangile selon Saint Marc. Texte bref, solide, prenant, limpide, le plus dépouillé et le moins bavard des trois synoptiques. De bonne grâce, Rahmah s’était prêtée au jeu. Elle avait lu attentivement et patiemment l’Évangile selon Saint Marc en français d’abord, dans la magnifique version de la traduction Chouraqui si orientale d’allure, et ensuite en arabe, dans la version d’un éditeur libanais du temps dont j’oublie hélas le nom. Quand je lui demandai finalement ce qu’elle en tirait, Rahmah me répondit en toute candeur (c’était l’époque où les intellectuels disaient ce qu’ils pensaient, pas ce qu’ils se sentaient obligés de dire pour faire bien): «C’est insupportable, intolérable. C’est linéaire, simpliste, sensualiste, grossier, bêta, flagorneur. C’est crétin en fait. Une insulte à l’intelligence. On dirait une historiette pour écoliers. Ce texte traite son lecteur comme un ignorant infantile». Devant mon silence respectueux, ma consoeur arabo-musulmane de vingt-deux printemps s’était sereinement enhardi. Elle avait ajouté, comme en disant la chose la plus ordinaire et la plus évidente du monde: «En plus c’est contre la religion, ce genre de texte». Et ce fut tout.

J’ai souvent repensé à l’opinion agacée et sereinement irrévérencieuse de Rahmah sur l’Évangile, surtout quand je me suis mis à une lecture sérieuse du Coran. C’est que, voyez-vous, le Coran m’horripile pour les raisons inverses de celles qui font que l’Évangile horripile Rahmah. Elle trouvait l’Évangile simplet et linéaire. Je trouve le Coran éclaté et désorganisé. Elle trouvait l’Évangile sensualiste et flagorneur. Je trouve le Coran austère et autoritaire. Elle trouvait que l’Évangile ressemblait à une historiette pour enfants d’écoles. Je trouve que le Coran sonne comme le discours d’un vieillard en chaire. C’est en cela que le souvenir de Rahmah me détermine encore solidement ici. Grâce à la lecture patiente et au commentaire irrité de Rahmah sur l’Évangile ­—un commentaire ouvertement et sereinement biaisé et orienté par sa lecture antérieure du Coran, naturellement— je me suis rendu compte que ma propre lecture du Coran était justement… biaisée et orientée par ma lecture antérieure de l’Évangile! Les enfants du Jesus-freak-out se sont retrouvés, finalement et l’un dans l’autre, avec une façon bien au ras des mottes, et bas de gamme, et indigente intellectuellement de lire un texte sacré, sans trop s’en aviser. Ceci dit, pour ne rien arranger, mes fils n’ont jamais lu le moindre texte sacré (chrétien ou autre) et quand ils se sont mis le nez dans le Coran, ils ont très mal réagi. Ils ont trouvé cela autoritaire, abrupt, hostile, fendant, dogmatique. Donc les liseux d’Évangile (texte simplet et linéaire, je seconde pleinement le commentaire musulman sur ce point) AINSI QUE les athées de formation n’ayant subi le conditionnement d’aucun texte religieux particulier ont une caractéristique en commun. Ils sont très mal préparés pour la lecture du Coran et, mettez vous ça dans la tête une bonne fois pour toute: le premier contact avec le texte sacré des musulmans se passera très mal, pour un lecteur occidental. C’est fatal.

Les chrétiens brunâtres contemporains n’en ratent d’ailleurs pas une pour miser sur ce caractère hautement rébarbatif du Coran aux yeux de leurs ouailles à la noix. Aussi soucieux de leurs arguments de vente que les musulmans, en ces temps tristement résurgents, les suppôts du gentil Jésus nous bassinent souvent avec des développements à rallonge selon lesquels le Coran est un ouvrage fondamentalement belliqueux, courroucé, guerrier, conquérant, etc. On connaît la salade occidentale (bien mal placée pour parler) au sujet du christianisme, religion d’amour et de l’Islam, religion de guerre. Je demande aux chrétiens qui se lamentent du ton effectivement remonté et roide du Coran de relire et de méditer (par exemple — et ceci n’est qu’un tout petit exemple parmi bien d’autres) dans le Livre de Jérémie la section intitulée Introduction aux oracles contre les nations. Le ton virulent et le propos incendiaire sont là, l’un dans l’autre, passablement analogues à ceux du Coran. Et si le Coran est une longue jérémiade, souvenons-nous qu’il n’y a pas meilleure jérémiade que dans le texte sacré des héritiers du prophète Jérémie… tous testaments, ancien et nouveau, confondus. Souvenons nous de Jésus amenant le glaive et la bisbille dans les familles, des Actes des Apôtres tordeurs de bras de sectateurs, des Épîtres obscurantistes de saint Paul, de l’Apocalypse… et la barbe à la fin. Les textes sacrés, qui sont archaïques et vermoulus, incorporent leurs lots copieux de propos catastrophistes, tonitruants, virulents, courroucés et belliqueux et que celui dont l’ardoise est propre lance le premier pleurnichement bien intentionné…

Alors laissons là ces coups fourrés sectaires entre cultes fondamentalement similaires et allons à l’essentiel. Que fait le Coran, finalement? Que rapporte ce texte? Que nous dit-il? Oublions une seconde le mythe ex post de sa genèse (parole divine transmise au Saint Prophète par un ange, dans la langue de dieu, dictée, transcrite, consignée). Regardons simplement ce qui se passe, ce que nous avons sous les yeux, dans la traduction française ou anglaise de ce texte sacré que nous venons de nous décider à découvrir. Dans ce texte, dont le titre signifie lecture ou récitation, un orateur nous fait lire ou entendre une sourate, c’est-à-dire, en fait, un prêche, un sermon circonscrit autour du thème appelé par le titre de la sourate (il y a 114 sourates dans le Coran et elles sont disposées non pas en ordre chronologique ou thématique mais en ordre décroissant de longueur). Il faut vraiment lire le Coran comme on lirait une collection, un peu éparse, de sermons. Le sermonneur (qui est soit dieu, soit, le Saint Prophète, soit un imam ordinaire nous parlant de dieu et du Saint Prophète, cela varie au fil du texte) nous dit (et redit — faut pas craindre la redite quand on approche ce type d’ouvrage) de craindre dieu, de respecter ses prophètes, et il nous explique comment manifester adéquatement notre religiosité (y compris comment renoncer aux superstitions pré-islamiques, faire confiance à la miséricorde divine sans douter de son omniscience, prêcher le dieu unique aux incroyants) et comment organiser nos vies (y compris matrimonialement, juridiquement, pécuniairement mais aussi intellectuellement). Quand des exemples historico-légendaires sont invoqués, ils ne valent pas en soi (comme ce serait le cas, par exemple, dans une mythologie) mais ils servent exclusivement à appuyer l’argument mis en place dans le cadre du sermon en cours. Le Coran est un texte largement prescriptif, et indubitablement plus argumentatif que démonstratif.

La première difficulté de lecture de ce texte réside dans le fait que le Coran s’adresse à un auditoire savant, cultivé, très instruit même de tous les détails profonds de l’histoire sainte judéo-christiano-musulmane. Contrairement à l’Évangile, le Coran n’est pas un texte pour incultes. Ce n’est pas une biographie ou un compendium narratif ou explicatif. C’est un texte qui s’adresse à un auditoire non seulement solidement renseigné sur ce qu’il formule mais, en fait, déjà musulman. La Coran n’annonce pas, il partage et redistribue un corps de doctrine déjà largement disposé dans les esprits de ses lecteurs ou de son auditoire. C’est donc un texte fatalement et involontairement marqué au coin de l’implicite et de l’effet de connivence. Le Coran est très sereinement allusif. Il fait ses renvois en assumant que son auditoire les capte au vol et en décode le contenu, prosaïque ou allégorique. Il est erroné de croire que le Coran peut initier le lecteur ignorant de la culture musulmane. Dire à des occidentaux du tout venant lisez le Coran, en croyant qu’il instruit l’ignorant, c’est foncer vers un mur d’incompréhension et le choc sera fort abrupt. C’est en cela que, sans amertume aucune, ni ironie, ni irrespect, je dis que les sourates du Coran doivent être approchées comme un corpus de sermons. Si vous vous lancez dans la lecture disons, d’un recueil de sermons de Bossuet, vous serez confrontés à un intervenant oratoire original qui mobilise tout un fatras théologique convenu, postulé connu, et l’organise en fonction de la configuration originale de son intervention spécifique. Et alors, un conseil: apportez votre sac de biscuits documentaires. Bossuet, c’est ni un didacticien ni un vulgarisateur. Sur le Coran: même observation. Vite, bien vite, les renvois allusifs, éclatés, rhizomatiques, glosés et redits (souvent avec de significatives différences au fil des redites) que l’iman récitant le sermon de la sourate fait, en plus à un rythme de charge et dans un total désordre apparent… tout ça va vite nous faire perdre le fil.

L’autre difficulté de lecture majeure du Coran pour des occidentaux, c’est le ton. Autoritaire, lapidaire, cassant, percutant, menaçant, tonnant. Encore une fois: pensez aux prophètes de l’ancien testament quand ils pérorent. Vous retrouverez un ton fort similaire dans le Coran. Cela rappelle de bien mauvais souvenirs aux anticléricaux de ma génération et ça ne dit rien de bien engageant aux athées de formation de la génération de mes fils. On a donc là un dialogue mal engagé, s’il en fut. Pour des exemples limpides de cet état de fait, je vous renvoie aux quatre citations du Coran sur lesquelles repose mon propos descriptif dans le texte. Islam et incroyance. En vérité, je vous le dis: lire la sourate Çad (sourate 38), c’est littéralement un test de personnalité, pour un occidental. Prendre connaissance de cette sourate sans bouillir de rage n’est vraiment pas évident, surtout si, comme moi et mes fils, on ne croit ni à diable ni à dieu. Parce que soyons redondant mais limpide sur ce point: le Coran parle de dieu. Et pas un petit peu…

Alors pourquoi lire le Coran, s’il est si rébarbatif et nous casse les oreilles avec dieu? Oh, un petit instant, quand même… Pourquoi lire Spinoza, s’il est si rébarbatif et nous casse (lui aussi!) les oreilles avec dieu? Réponse: à cause de la rationalité. Pourquoi lire Hegel, s’il est si abstrus et nous casse les oreilles avec sa fadaise de l’Idée Absolue? Réponse: à cause de l’urgence de la dialectique. Si on se met à laisser de côté tout texte fondamental sous prétexte qu’il est rebutant à lire et nous casse les oreilles avec quelque chose, on va passer à côté de segments colossaux de la pensée universelle… car celle-ci est toujours datée et problématique parce que datée. Aime, aime pas, c’est comme ça. On ne s’informe pas que sur ce qui nous amuse, ou nous divertit, ou confirme nos croyances, nos espoirs et nos valeurs. Moi, je lis le Coran parce qu’une fois passé dieu, le ton pète-sec et les allusions théogoneuses absconses, j’y trouve des moments comme ceci:

 

N’imitez pas celle qui défaisait le fil de son fuseau
après l’avoir solidement tordu.
Ne considérez pas vos serments
comme un sujet d’intrigues entre vous,
en estimant que telle communauté
l’emportera sur telle autre.

(Le Coran, Sourate 16, Les abeilles. verset 92, traduction D. Masson)

 

Et via ceci, j’accède à la vraie raison pour laquelle je lis le Coran: les musulmans. Je lis le Coran à cause de mes compatriotes musulmans de partout. Ils sont avec moi et en moi dans ce vaste monde et ils sont un milliard cinq-cent millions à asseoir leur cadre de représentations intellectuelles et émotionnelles sur le fondement du Coran. Et moi, comme me le signale justement, fort opinément, la sagesse coranique ici, je ne crois pas que telle communauté l’emportera sur telle autre. Je crois que, planétairement comme localement, les communautés vont coexister. Et de coexister, elles vont échanger. Et d’échanger, elles vont faire l’effort de se comprendre et ce, même quand c’est bizarre, même quand c’est incongru, même quand c’est révoltant, même quand c’est enquiquinant, même quand ça tiraille. Je lis le Coran parce que les musulmans m’intéressent et que leur apport à la pensée universelle et à la sagesse des nations me fait réfléchir. Et je le fais en restant moi-même (je lis le Coran pour m’instruire, pas pour me convertir) et en ne cherchant pas non plus à les faire cesser d’être eux-mêmes (je parle du Coran en occidental, aux occidentaux, pas aux musulmans qui en savent bien plus long que moi sur la question).

Pour comprendre nos compatriotes musulmans, il faut éventuellement se décider à lire le Coran. Cela nous fait entrer dans les profondeurs les plus intimes de leur vision du monde, comme on entre dans la résidence étrange, bigarrée mais magnifique, d’un voisin incongru, dépaysant mais respecté. Ceci dit, ce que je vous dis ici c’est que le Coran, ça se lit pas comme un roman. Accrochez-vous.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam et nous, les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi ans Les 7 du Québec

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Bouddha, en joual

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2017

M’en va te dire de quoi moé: l’histoire de Bouddha, que son vrai ti-nom c’est Siddhârta Gautama (566 avant J.C. — 486 avant J.C.). Siddhârta se trouvait à être un ti-pit que y était le fils d’in roi, dans le boutte d’une place qui s’appelait Lumbini, au Népal. Y vivait dans l’enclos du château royal, sortait jamais en dehors, connaissait rien des dures réalités d’la vie. Le roi son pére, le Bonhomme Gautama, y voulait pas qu’y allume ses lumiéres. Voulait qu’y reste épais, nono, confortabe, planqué, en déhors du troube. Siddhârta était tellement naïf pis pas déniaisé qu’y connaissait rien des afféres d‘la vie pis d’la mort. Vla ti pas qu’in jour in d’ses fréres y capote in cygne avec son arc. Le cygne y tombe aux pieds d’Siddhârta aec la flèche bord en bord du corps, le sang qui pisse, pi toutte. Siddhârta dit: ça pas de saint grand bon sang tirer un pauv’moéneau de même avec in arc. Ça doit être mes saudit frère qu’y a faite ça encore. Fak Siddhârta y soigne le cygne mais ses frére gui dit: c’est mon cygne, c’est moé qui l’a tiré. Siddhârta gui dit: fame ta boite, ce cygne là y est pus le même cygne depuis qu’y a été capoté pis soigné. Y est différent pis y est à moé, touche zy pas. Crisse zy patience. Vas te cacher. La chicane pogne. Y vont charcher l’arbitrage du roi Gautama su l’histoire du cygne pis le Bonhomme donne raison à Siddhârta. Y dis à l’autre qu’y a pas d’affére à tirer des cygnes de même pis qu’y aille se cacher dans l’garde-robe.

Mais vlà ti pas que c’t’affére de cygne soigné, ça met Siddhârta dans un grand troube. Du sang, une blessure. Y ava jamais vu ça avant. Commence à se gratter a tête pis à se demander si y a pas d’aut’z’affaires de même qu’y connaît pas, l’autre bord de l’enclos du château du roi, ses pére, de par le vaste monde. Y l’sait pas encore mais les Népalais pis les Indiens, qui sont de religion hindoue, adorent toutes sortes de dieux différents. Y font des sacréfices sanglants à leu dieux, des sacréfices d’animaux pis toute ben même des sacréfices d’êtres zhumains aussi. Siddhârta, ça va pas mal gui fesser dans mitaine quand y va apprendre que y a pas juss des ti cygnes blancs qui se font trouer pis saigner, de par le vaste monde. Connaissait pas ça, lui, la cruauté pis la vialence, dans sa tite vie de gras dur. Bon, pour le moment, y en fait pas plus de cas que ça, malgré que ça continue de gui trotter dans tête.

Toujours est-y ben que, quand y pogne ses seize ans, ses pére décide de l’marier. Y gui fait prendre poliment contact avec des milliers de filles en processions, dans trois grand palais mais c’est une fille qu’y rencontre de même en se promenant dans l’clôs qu’y décide de marier. Y était tout de ben pas vraiment en amour avec elle là mais au moins c’était son choix, pas celui de ses pére ou des autres. A s’appelait Yashodhara pis était gardienne de vaches. Siddhârta la marie pis y fini par gui faire un babi qui s’appelle Raoul. Un beau ti nom ben joual ça, Raoul. C’est pas de la chique. Chu pas en train de te niaiser, le babi à Bouddha s’appelle Raoul. Parait que ça veut dire celui qui t’empêche de vraiment faire sek’t’as envie de faire. Symbolique en ta… La pogne c’est que le roi ses père l’a faitte se marier le plus tôt possibe pour pas qu’y quitte le château. Le Bonhomme Gautama commençait à flairer que son ti-pit avait de plus en plus envie de partir s’épivarder de par le vaste monde pis y faisait toute pour gui stâler sa partance.

Quand Siddhârta pogne vingt-neuf ans, y est toujours pas sorti de l’enclos du château du simonaque de Bonhomme Gautama. Y continue de vive une vie de gras dur hors du vrai monde mais y commence à sérieusement s’dire qu’y gui en manque un sapré boutte pour comprendre la vraie guire d’la vie. Si ben qu’in jour, y finit par obtenir la parmission de ses pére de sortir de l’enclos du château pis d’aller faire une tite promenade dans quekzuns des villages du boutte, en compagnie d’un sbire. Siddhârta se promène icitte et là pis un m’ment d’nné y voit in homme toute décrissé qui boitillait su le chemin. Y demande au sbire: quessé ça ce gars là toute décrissé qui boitille su le chemin? C’est un malade, mon prince. Siddhârta: Ah bon! Tout le monde y peut ti virer malade de même ou c’est juste le cas de cte pauvre gars là? Le sbire: Non, mes prince, tout le monde y peut virer malade n’importe quand, ça fa partie de nos conditions d’existence. Siddhârta est sidéré, atterré. Y a trouve pas drôle pantoute. Y continue de se promener icitte et là pis un aut’moment donné y voit in homme toute fripé pis flasque pis pu de dents pis toute chauve pis tout blanc. Y demande au sbire: quessé ça ce gars là toute fripé toute chauve pis tout blanc? C’est un vieillard, mon prince. Siddhârta: Ah bon! Tout le monde y peut ti virer vieillard de même ou c’est juste le cas de cte pauvre gars là? Le sbire: Non, mes prince, tout le monde y vieillit inexorâblement, ça fa partie de nos conditions d’existence. Siddhârta est encore plus sidéré pis atterré. Y se dit que le monde est ben éphémère, genre boucane ou eau de pluie. Y a trouve pas drôle non plus, celle là. Y continue de se promener icitte et là pis un aut’moment donné y voit in homme couvert de belles fleurs jaunes couché su un grabat que d’autres transportent en marmottant une belle chanson triss. Y demande au sbire: quessé ça ce gars là couché qui bouge pas pis qu’on transporte en chantant des chansons triss? C’est un mort, mon prince. Son esprit a quitté son corps, pour toujours. Siddhârta: Ah bon! Tout le monde y peut ti virer mort de même ou c’est juste le cas de cte pauvre gars là? Le sbire: Non, mes prince, tout le monde y meurt inexorâblement, ça fa partie de nos conditions d’existence. Siddhârta est encore plus sidéré pis atterré. Y a trouve pas drôle non plus, celle là. Y continue de se promener icitte et là pis un aut’moment donné y voit in homme maigre qui a l’air de méditer avec un ti sourire ratoureux, pis les yeux dans graisse de binnes, pis une manière de grande paix intérieure. Y dit au sbire: en vlà au moins un qu’a l’air de faire un bon trip dans vie. Y a l’air quasiment heureux. Quessé ça ce gars là? C’est un ascète, mon prince. Siddhârta: Ah bon! Tout le monde y peut ti virer ascète de même ou c’est juste le cas de ce bon gars là? Le sbire: Ah là, y a pas beaucoup d’ascètes par rapport au reste du monde, dans le monde. Pis de devenir ascète, c’est le résultat d’un vrai choix personnel. Siddhârta est touché pis ému parce que sa vocation personnelle vient d’y fesser dans mitaine. Y rentre au château avec une idée en tête: devenir ascète.

Sauf que, dans l’Inde pis le Népal féodaux de ce temps là, c’était pas si simpe. Toute marchait par castes pis ça, depuis des millénaires. T’étais pas sensé te mettre à faire des afféres en dewors de ta caste. Y avait la caste des brahmanes, les hommes de religions. Y avait la caste des kshatriya (dirigeants), la caste de Siddhârta justement, fils de roi donc voué à devenir roi lui-même. Pis y avait la caste des intouchabes, les empestés, la majorité du monde que tu peux pas les toucher parce qu’y sont sales vu qu’y travaillent comme des chiens ou des mulets pour faire vivre les gras durs des deux autres castes. Siddhârta, de la caste des kshatriya (dirigeants), en voulant devenir ascète, va vouloir tende à se comporter comme un brahmane. Cte désir là de changer de caste va gui attirer un blast de shit, surtout qu’en plus, y veut aussi se rapprocher des intouchabes parce qu’y pogne pas c’est quoi le buzz de pas vouloir les toucher. Tu faisais pas ça dans le monde des hindous du sixième sièk avant Jésus Christ. Sauf que Siddhârta (qui, c’est important de le dire, est plus ou moins contemporain des grandes figures philosophiques suivantes: Confucius, Héraclite, Ézéchiel, Lao Tseu, Parménide, Pythagore, Zoroaste — les types se sont mis à pas mal travailler du chapeau dans ces années là, in peu partout dans l’monde), son idée est faite pis ben faite. Ignarant des lois de fer de son temps, pour avoir vécu son enfance en dewors du monde, y va ête ascète pis mangez un char de shnoute si vous êtes pas contents. Y est comme inconsciemment révolté par sa condition de gras dur pis y veut rejoindre le monde ordinaire. Y s’en rend pas compte encore tout à fait mais son cheminement strictement personnel va avoir un retentissement collectif immense. Loose cannon involontaire, y va faire péter des coches à tout un ordre ancien, sans vraiment s’en apercevoir tu suite.

Toujours est ti ben que son but désormais c’est de quitter le château du Bonhomme Gautama. Y va voir le Bonhomme pis y gui dit: puissant roi, je veux quate afféres: que tu m’protèges de la maladie, que tu m’empêches de vieillir, que tu m’empêches de mourir, pis que tu m’protèges du désir, de l’avarice, de la haine pis de la colère. Le Bonhomme Gautama tu me comprends-tu qu’y attrape son air. Y répond, avec une face de pitou piteux: ben voyons donc mon ti-pit, même les dieux peuvent pas donner ça. Prend mes palais, mes villes, mes peuples, mes richesses mais demande moé pas des afféres de même. C’est juste trop fort pour ma tite tête. Siddhârta: si t’es pas capabe fournir des afféres aussi simples, va falloir me laisser saprer mon camp d’icitte, pour que je charche des solutions ailleurs, dans le vaste monde. Le Bonhomme Gautama est obligé de cramper pis de laisser Siddhârta décrisser. Siddhârta laisse sa femme pis son babi au château pis y décrisse.

En faite, pour toute te dire, y profite du party de la naissance de son fils pour saprer son camp sa pointe des pieds. Y donne ses bijoux pis ses épées à son sbire pis y gui dit de donner tout ça à ses parents. Y saute la riviére qui fait frontière avec l’Inde. Y se rtrouve dans vallée du Gange. Pas mal de mystiques faisaient ça dans ce temps là, au fait, partir de leu demeure pis charcher leu voie sué grands chemins. Siddhârta va commencer par se charcher des gourous. Y va en suivre six, un après l’aute. Des anti-brahmanes trippeux alternatifs, dans ce temps là, y en traîne un char pis une barge, un peu partout bord en bord de l’Inde. Y a même des athées dans le tas. C’est une tendance sociale. Siddhârta se retrouve à Rajgir, dans un royaume indien tenu par un roi éclairé, sensible aux nouvelles doctrines de sagesse. Cte roi là est impressionné par Siddhârta. Ça calme le pompon à Siddhârta, in ti brin. Ben oui, enfin, in roi qui semble le voèr comme in ascète, pis pas comme in futur dirigeant. Illusion. Le roi de Rajgir trouve Siddhârta nobe, sage pis beau. Y voudrait le marier à sa fille. Y promet la moitié de son royaume à Siddhârta. Mais Siddhârta gui dit: j’ai lâché les domaines du Bonhomme Gautama, c’est pas pour vnir icitte niaiser à faire la même affére que j’ai lâché là-bas. La moitié de ton avouèr, m’en câlisse. Chu pas icitte pour ça. Laisse faire. Fak y sacre son camp de la cour du roi. Y tombe ensuite, toujours à Rajgir, sur un gourou de la vieille religion jaïniste. Siddhârta embarque dans cte trip là, un boutte de temps. Ce courant de pensée là le plogue durablement sur un choix important de sa future doctrine: la non-vialence.

Mais, bon, rien de ce qu’y renconte dans les mystiques de son temps fait vraiment son affaire. Fak Siddhârta décrisse encore, tanné, un peu. Il s’était faite dire comment respirer, comment faire des motions, du fakir, du yoga, de la méditation, toutes sortes de trips de trippeux du bon vieux temps dans toués sens. Les gourous le tiraient par icitte pis le tiraient par là mais ça fouèrait tout le temps. Lui, pis des chums tannés comme lui, ont finit par doser de toute ça. Cinq chums l’accompagnent asteur, qui méditent, comme lui. Y vivent comme des quêteux sans culte précis pis y descendent le Gange. Y se retrouvent à Gaya, une ville dédiée au grand dieu hindou Vishnou, un important cente de pèlerinage. La patente des patentes. C’est pas follow the money, c’est follow the mystique… Y suivent alors la track sensée libérer le karma, le cycle quasi-infini des réincarnations punitives, mais ça, donc, toujours dans le framework hindou. C’est comme une sorte de conclusion inconsciente, pour eux-autes, mais, genre, pas très concluante. À Gaya, les brahmanes tiennent la place, bord en bord de ce haut lieu de pèlerinage. Leur gamick est évidente. Leur racket est florissant. Y endorment le ptit monde, avec leu zhistoires de réincarnation culpabilisante. C’est liche mes pieds docilement, sinon tu vas te réincarner en lombric ou en souris, si tu voies le genre. Siddhârta est ben en maudit de voir ça. Y décide que tous les dieux, hindous ou autes, c’est de la crosse. Y renonce à l’idée même de dieu. Le bouddhisme c’est pas une religion, au sens polythéiste ou monothéiste du terme. Les six chums ascètes se répartissent alors dans des cavarnes du boutte pis on médite au boutte. Pour Siddhârta, c’est le jeûne au coton. Y bouffe des feuilles d’arbes, y boit de l’eau de pluie. Y devient maigre comme in manche de pelle, squelettique. Les gens ordinaires du boutte sont attentifs à ces ascètes là, qui sont pas des brahmanes. Ces étranges là sont importants pour eux-autes parce qu’y représentent une alternative de plus en plus sérieuse au système d’oppression que les gens subissent. On encourage avec tendresse ces ascètes quêteux là. On les aide. On les appuie discrètement. On se taponne en arrière d’eux-autes, sans le dire trop fort. Un jour, une tite gogole qui s’appelle Sujata apporte à Siddhârta dans sa cavarne du riz au lait pis au miel pis a gui dit qu’y charrie trop loin, qu’y faut qu’y mange, que ça pu de saint grand bon sang, son affére. Siddhârta mange le tapon de riz au lait pis au miel donné par la tite gogole pis y se rend soudain compte qu’y a charrié trop loin dins’extrêmes. Le vlà qui flacotte dans le manche. Y s’ouvre plus au monde. Les gens qui s’inspirent de lui l’inspirent de plus en plus, en retour. Siddhârta sort de sa cavarne. Y voit su le grand chemin des musiciennes qui ont des instruments à cordes. La cheftaine musicienne dit aux autes filles instrumentistes qu’y faut tendre les cordes, un tit peu pas trop. Trop tendue, la corde pète. Pas assez tendue, la toune joue mal. Y faut trouver le bon équilibre de tension, le juste milieu. Siddhârta intériorise la leçon de la tite gogole nourricière pis de la cheftaine musicienne. Trop gras dur pendant son enfance, trop ascétique pendant ses six années de quête mystique, y décide de pogner un slaque dans poulie pis y se dit qu’y faut qu’y s’aligne sur la voie du milieu.

Sa nouvelle doctrine de juste milieu, ça met ses cinq chums en beau joualvert, par exemple. Eux autes, y trouvent que Siddhârta a lâché la méditation ascétique, pis ça vient de s’éteindre, point final. Fak y l’envoyent su l’bonhomme. Siddhârta s’est alors retrouvé tout seul comme un codinde. Y s’est alors câlissé au pied d’un arbe pis y a décidé de trouver la vérité par lui-même. Tant pis pour le reste, tant pis pour les rois, tant pis pour les gourous, tant pis pour les chums qui me comprennent pas, tant pis pour les metteux dans le son. Je me plante en dessous de mon arbe pendant des semaines pis je la médite comme un bon. Siddhârta veut comprende le principe fondamental de la souffrance. L’arbe avec Siddhârta en dessous en train de méditer se trouvait pas loin d’une ville indienne qui s’appelle Bodhgaya. C’est là que le câble a pèté, que le flash a blasté, que le piton a buzzé. Siddhârta renonce aux quate poisons de l’esprit: le désir sensuel, le souci matériel, les fausses notions pis l’ignarance. Toutes ses milliers de réincarnations se déroulent comme une guire de toupie, dans sa caboche. Y réalise qu’y se réincarnera pus jama, autant dire qu’y est pu hindou pantoute, sans trop le savoir encore. Arrive alors le nirvana. Y devient l’Illuminé, l’Éveillé, le Bouddha. Y a trente-cinq ans.

Après son expérience de super-conscience, Siddhârta Gautama reste un boutte de temps en dessous de son arbre, flyé, comblé, relax. Les babis, les villageois viennent le voir. Y finit par partir à la recherche de ses cinq chums. Y se garroche alors à Varanasi (Bénarès), un maxi méga cente religieux hindou ancien, une patente incroyable, un carrefour de gourous. Y finit par retrouver ses cinq chums là-bas, dans une sorte de parc. Ses chums gui font un peu des faces de beus. Y le prennent pour un niaiseux qui médite pus mais, bon, y finissent par comprendre qu’y est devenu un Bouddha. Alors, Siddhârta yeu droppe sa bette les quate grandes vérités bouddhistes. Un: la souffrance existe. Deux: y faut charcher la racine de la souffrance sans la fuir. Trois: y faut comprendre que la souffrance peut ête éliminée. Quate: y faut éliminer la souffrance en la combattant de façon concrète, limpide pis simpe. Éblouis par ces belles évidences là, ses cinq chums rtrouvent leu bonne humeur. Y deviennent les cinq premiers discipes du Bouddha.

Siddhârta va, apra ça, se garrocher dans toute l’Inde du nord pis enseigner la voie du Bouddha. Y rameute des discipes pis y se part des chapites de moines-quêteux. Tout le monde, de tous sexes pis de toutes origines sociales peut atteindre le nirvana. Pas de chicane dans sa cabane, pas de discrimination pis, surtout, pas de castes. Le dharma, c’est pour les humains de tout partout dans l’existence. C’est subversif en ti pépère, dans une société rigoureusement féodale, une patente intellectuelle universaliste pis transversale comme celle-là. Siddhârta est à la fois le Jésus pis le Saint Paul de sa réligion. Je veux dire par là: y est d’abord le mystique trippeux démarcatif pis ensuite le fondateur de communautés efficace, méthodique pis organisé. Son fils Raoul finit par venir le rejoindre dans son mouvement réformateur. Siddhârta, qu’a jamais rien écrit, c’est un parleur simple, clair pis punché. Y cacasse dans le joual du temps, pas de langue ampoulée, pas de jargon de secte, le langage du ptit peuple. Siddhârta organise toute sa patente pendant quarante ans. Y cante à quatre-vingt ans. Quand y meurt, le bouddhiss est déjà solidement implanté au Népal pis dans le nord de l’Inde. La vision du monde de toute l’humanité va s’en trouver crucialement changée.

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