Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Émile Nelligan comme sous-traitant poétique gnagnan

Posted by Ysengrimus le 23 mars 2015

BLACK CAT, BLACK BIRD, céramique de Kathryn Blackmun

BLACK CAT, BLACK BIRD, céramique gnagnan de Kathryn Blackmun

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Émile Nelligan (1879-1941), ce poète mautadit de mon blanc et glacial pays, fleuron national, et tout le bataclan-carnaval, ben… hum… j’ai la tristesse hautement contrite de vous annoncer qu’on le voit un petit peu plus gros qu’il n’est. Regardons cela un petit brin, si vous le voulez bien. D’abord, si je vous demande de me nommer, comme ça, sans googlage, des titres de poèmes de Nelligan eh ben, les plus forts d’entre vous m’en nommeront à tout rompre grosso mode trois: La Romance du vin, Le Vaisseau d’Or (qui rappelle, en bien moins bon, Le Bateau Ivre d’Arthur Rimbaud) et le très ânonné Soir d’hiver (Ah, comme la neige a neigé…). Passé ça, on crampe déjà. Or, prenez ma parole, les autres textes, c’est souvent de la blasse de petite poésie plate, ravaudée de cléricalisme, difficultueuse, pompeuse et, l’un dans l’autre, pas très inspirée, à mon sens.

En toute modestie personnelle, je dirais que le Nelligan utile, ça se ramène, en fait, à une vingtaine de poèmes. Pour tout vous dire, ce sont les suivants. Dans le recueil LE JARDIN DE L’ENFANCE: Le Regret des joujoux, La Passante. Dans le recueil VIRGILIENNES: Château rural. Dans le recueil RÉCITALS ÉTRANGES: Tarentelle d’automne. Dans le recueil PETITE CHAPELLE: Les Carmélites (beau petit sonnet esquinté, gorgé de concrétude, au sein d’un recueil d’autre part hautement cléricaleux et neuneu), Rondel à ma pipe. Dans le recueil RÊVES D’ART: Vieille Romanesque, Vieille Armoire, Le Roi du souper. Dans le recueil VESPÉRALES FUNÈBRES: La Belle Morte, Les Vieilles Rues. Dans le recueil SOIRS DE NÉVROSE: Paysage fauve (très passable sonnet nordique. En plein ce qu’on attend d’un poète canadien qui a du ventre), Soirs hypocondriaques. Dans le recueil SE SAVOIR POÈTE (de loin le moins mauvais recueil. Le plus baudelairien aussi): Clair de lune intellectuel, Sous les faunes, Devant le feu (sa plus poignante évocation de l’enfance… et pourtant il en a vessé une couple), Je veux m’éluder dans les rires, Déraison. Vous pouvez évidemment —c’est votre droit le plus strict— vous taper les quelques cent soixante (160) poèmes de l’intégrale Nelligan (elle est publiée de gauche et de droite, chez différents éditeurs) mais je vous promets des bâillements chroniques en vous laissant flotter au dessus des textes autres que ceux je viens de sciemment vous nommer. Inutile d’ajouter que si vous avez lu Coppée, Lamartine, Verlaine, Rimbaud, et surtout Baudelaire, rien de ce que vous aurez découvert chez ces cinq là ne sera accoté par Nelligan. Et vlan.

Mais il y a plus. Comme certains autres de mes compatriotes, Nelligan fonctionne inévitablement comme une manière de sous-traitant. Le phénomène de la sous-traitance intellectuelle et artistique est généralisé, dans notre belle culture québécoise. Riopelle est un sous-traitant de Jackson Pollock, comme Claude Gauvreau est un sous-traitant de Tristan Tzara, comme Louis Fréchette fut un sous-traitant de Victor Hugo, comme Jean Carignan (gnagnan) fut un sous-traitant des violoneux écossais et irlandais qu’il admirait, comme la nuée d’orchestres yéyés québécois furent des sous-traitants du rock’n’roll britannique et anglo-américain, comme Olivier Guimond fut un sous-traitant de Jackie Gleason (et Cré Basile une hautement intensive sous-traitance de The Honeymooners), comme Paolo Noël fut un sous-traitant de Tino Rossi, comme Jean-Pierre Ferland fut un sous-traitant de Jacques Brel, comme Robert Charlebois fut un temps un sous-traitant du rock pété californien, comme Mitsou Gélinas fut, un temps, une sous-traitante de Madonna, comme Michel Girouard est (re)devenu un sous-traitant de Perez Hilton. Ce phénomène de sous-traitance québécoise se manifeste dans les arts élitaires comme dans les arts populaires. Il fut jadis généralisé mais il s’amenuise au jour d’aujourd’hui, à mesure que la culture québécoise se particularise. Il n’y a aucun complexe et aucune aigreur à dire haut et fort que la sous-traitance intellectuelle et artistique fut un trait saillant de la culture « civilisationnelle » québécoise des dix-neuvième et vingtième siècles (la culture française a aussi ses fiers fleurons en la matière. Voltaire et Condillac sous-traitants de John Locke, Jean-Paul Sartre sous-traitant de Husserl, Althusser sous-traitant de Marx, Johnny Halliday sous traitant d’Elvis). La chose se faisait parfois ouvertement (Paolo Noël chantant Petit Papa Noël sans se complexer et, bon, pourquoi non), parfois cela dégoudinait plus subtilement, plus insidieusement, plus perfidement. Nelligan nous fournit, surtout dans le recueil SE SAVOIR POÈTE, un percutant exemple de son statut de sous-traitant à la fois d’Edgar Allan Poe et de Charles Baudelaire. Suivez-moi, vous ne le regretterez pas. C’est de la sous-traitance considérée comme un des Beaux-Arts. Très curieux et passablement joussif, dans son registre. C’est gnagnan mais c’est grand, quelque part…

On va exemplifier l’affaire avec le poème The Raven, d’Edgar Allan Poe. Publié en 1845, ce récitatif célèbre fit l’objet de deux traductions françaises au dix-neuvième siècle, une par Baudelaire l’autre par Mallarmé. Ces deux poètes français majeurs, en utilisant le vers libre et de fines altérations du sens, ont tiré ce texte vers le fantastique et/ou le symbolisme en en sacrifiant la musicalité d’origine. Aussi le résultat procède d’eux bien plus que de Poe. La traduction proposée ici est due pour la première fois à un francophone d’Amérique, intime avec le sens du grotesque et de l’autodérision inhérents à la sensibilité intellectuelle de Poe, et exempt de la typique sensiblerie sacralisante européenne. Le rythme et le sens sont scrupuleusement respectés. À réciter à haute voix, le cœur hanté de la perdue Lénore.

LE CORBEAU

(Edgar Allan Poe — traduction: Paul Laurendeau)

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C’était par une triste nuit, las je méditais mon ennui,
Penché sur les sombres écrits d’une science révolue.
Le sommeil montait lentement, quand j’entendis un frottement.
Je tressautai: « Est-ce un passant qui frotte contre mon huis?
C’est cela! Voilà! Un passant qui gratte contre mon huis.
C’est cela et rien de plus. »
 
Ah souvenirs, venez ensemble évoquer ce glacial décembre
Où les tisons sertis de cendres illuminaient l’ombre nue.
Troublé, j’attendais le matin car j’avais demandé en vain
Aux pages jaunies des bouquins: « Buvez mes pleurs pour Lénore!
Mes pleurs pour ce soleil éteint que les saints nomment Lénore,
Qu’ici nul ne nomme plus ».
 
Et les tristes et riches plis ondulant dans les draperies
M’emplissaient de frissons ourdis par des terreurs inconnues.
Et pour calmer mon coeur battant je me levai en répétant:
« Ce n’est jamais rien qu’un passant qui frotte contre mon huis,
Jamais rien qu’un tardif passant tapotant contre mon huis.
C’est cela et rien de plus. »
 
Mon coeur s’affermit sur le champs et n’hésitant pas plus longtemps,
« Sire ou Dame » dis-je, plaisant, « pardonnez cette bévue
Mais je sommeillais, le fait est, vous avez doucement frappé,
Si finement effectué, ce geste, contre mon huis
Dans la nuit me fit hésiter! » Ici j’ouvre grand mon huis.
Noir de nuit! Et rien de plus!
 
Tout en scrutant l’obscurité, frémissant de perplexité
Je fus de rêves habité. Rêves, pour l’homme, inconnus.
Mais nul son, nul signal, nul bruit, ne provint de la dense nuit
Et l’unique mot qui fut dit, fut chuchoté, fut: « Lénore… »
Et ce fut par moi qu’il fut dit. Fut répété, ce « Lénore… »
Par l’écho et rien de plus.
 
M’en retournant vers ma demeure, mon âme émanant son ardeur
J’entendis encor mon frotteur qui frottait rien qu’un peu plus.
« Sûrement » dis-je « sûrement, c’est quelque bris de mes auvents
Cherchons source à ce grincement, investiguons ce mystère.
Que mon cœur se taise un moment, enquêtons sur ce mystère.
C’est le vent! Et rien de plus! »
 
Je poussai, violent, les auvents, alors d’un vol cinglant, bruissant,
Pénétra un corbeau puissant digne des saints jours perdus.
Il ne fit le moindre salut, n’arrêta, n’hésita non plus.
L’air mi-altier, mi-parvenu se percha par dessus l’huis.
Se percha sur le crâne nu de Pallas; non pas sur lui,
Mais son buste! Rien de plus.
 
Alors ma triste rêverie en devint presque réjouie
La sérieuse ébénisterie du volatile me plut!
« Tu n’as pas de plume au chapeau mais derrière ton noir jabot
Semble siéger un fier corbeau, fantomal et courageux.
Allez dis moi ton nom, oiseau, fils du Pluton ténébreux? »
Le corbeau dit: « Jamais plus! »
 
Surpris que ce laid volatile à m’entendre fut si habile
Et bien que jugeant fort stérile cette réponse incongrue,
Séduit, je convins que, vraiment, jamais un être humain vivant
Avant moi, n’avait vu, campant, sérieux par dessus son huis,
Un oiseau ou autre vivant perché par dessus son huis
Et s’appelant Jamais plus!
 
Or le corbeau, gardant sa pose au buste, ne dit pas de chose
Autre que cette unique prose, ayant mis son âme à nu.
Il demeura roide et muet, ne bruissa le moindre duvet.
Et je chuchotai en secret: « Bien des amis disparus
S’envolèrent en catimini comme rêves… Il fera ainsi! »
L’oiseau cria: « Jamais plus. »
 
Effrayé qu’un silence mat fut rompus par mots si exacts
Force me fut de trouver là —en ce vocable exigu—
Les seules complètes paroles qu’un maître éduqué en l’école
De vie et miné des véroles du désespoir le plus grand,
Enseigna à ce noir volant. Ah quel triste et sépulcral chant
Que celui de « Jamais plus ».
 
Mais le corbeau, encor perché, distrayait mon âme attristée.
Un fauteuil vite je poussai vers lui, l’huis, et Pallas nu.
Et m’y établissant d’emblée, dès lors je me mis a tresser
Chapelets de brusques pensées sur le propos du message
Que cet augural envoyé me souffletait au visage
Par ce cri de « Jamais plus! »
 
Je débattais cette question en contemplant, sans bruit ni son,
Cet oiseau dont l’oeil en tison si vif me brûlait menu.
Mes réflexions cherchaient le jour. J’abandonnais mon crâne lourd
Sur les verts coussins de velours que la lumière inondais,
Sur ces verts coussins de velours que ses chers cheveux de jais
N’inonderons jamais plus.
 
Alors l’air sembla s’embuer du parfum d’un encens caché
Issu d’un encensoir porté par de petits anges nus.
« Malheureux » fis-je « réjouis toi. Ton dieu, par ces anges, t’envoie
Le répit, népenthès béat, en mémoire de Lénore.
Bois ce népenthès! Bois encor! Oublie la perdue Lénore!
Le corbeau dit: « Jamais plus. »
 
« Devin! » dis-je, « Oiseau du Malin! Corbeau ou démon mais devin!
Envoyé du Satan vilain ou, des typhons, détritus!
Toi, désolé mais indompté, en ce désert ensorcelé,
En ce logis d’horreur hanté, dis moi, vraiment je t’implore
Est-il un baume en la Judée pour moi, dis moi, je t’implore. »
Le corbeau dit: « Jamais plus. »
 
« Devin! » dis-je, « Oiseau du Malin! Corbeau ou démon mais devin!
Par ce ciel pesant sur nos fronts, par ce dieu que nous adorons
Dis de mon sein lourd de chagrin si, dans le paradis lointain,
Si la pauvre âme qu’il contient pourra étreindre Lénore,
Étreindre ce soleil éteint que les saints nomment Lénore? »
Le corbeau dit: « Jamais plus. »
 
« Qu’entre nous ce mot soit l’ultime, oiseau ou démon cacochyme
Comme la nuit ou nous nous vîmes! M’écriai-je, éperdu.
« Retourne en ton lointain typhon ou chez le ténébreux Pluton
Ne laisse plume en ma maison… testament de ton mensonge!
Bec, laisse moi draper mes songes, pars loin de mon buste nu! »
Le corbeau dit: « Jamais plus. »
 
Et le corbeau, comme figé, est, depuis lors, toujours perché
Au dessus de mon huis fermé sur Pallas, le buste nu.
Et ses yeux sont ceux du démon quand le rêve naît sous son front
Et la lumière des tisons fait jaillir son ombre nue.
Et mon âme hors de ce rayon, de ce rayon d’ombre nue,
Ne s’élèvera… jamais plus.

Bien vu?  Alors il est clair qu’Émile Nelligan connaissait ce texte qu’il a pu lire soit dans la version originale de Poe, soit dans la traduction de Charles Baudelaire, soit les deux. Totalement tributaire de la sacralisation, symbolisation, fantasticisation franco-canado-française dont ma traduction s’efforce d’expurger le texte de Poe, Nelligan va nous sortir alors le texte suivant, vers la fin du plus baudelairien de ses recueils. Pour bien masquer le fait qu’on pompe intensif, bien on change l’animal (le corbeau est troqué pour un chat, plus cliché, il faut l’admettre), on fait disparaître Lénore (C’est certainement aussi un choix thématique, attendue l’orientation sexuelle de Nelligan). Mais les courbes narrative et thématique (cette dernière plus unilatérale et mortuaire chez Nelligan) restent très sensiblement analogues et certaines ressemblances de formulations ne mentent pas. C’est pas de s’inspirer, c’est pas de plagier, c’est de faire quelque chose entre les deux: sous-traiter. Matez moi ça. Savoureux.

LE CHAT FATAL

(Émile Nelligan)

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Un soir que je fouillais maint tome
Y recherchant quelque symptôme
De morne idée, un chat fantôme
Soudain sur moi sauta,
Sauta sur moi de façon telle
Que j’eus depuis en clientèle
Des spasmes d’angoisse immortelle
Dont l’enfer me dota.
 
J’étais très sombre et j’étais ivre
Et je cherchais parmi ce livre
Ce qui ci-bas parfois délivre,
De nos âcres soucis.
Il me dit lors avec emphase
Que je cherchais la vaine phrase
Que j’étais fou comme l’extase
Où je rêvais assis.
 
Je me levai dans mon encombre
Et j’étais ivre et j’étais sombre;
Lui vint danser au fond de l’ombre;
Je brandissais mon coeur
Et je pleurais: démon funèbre,
Va-t-en, retourne en le ténèbre,
Mais lui, par sa mode célèbre,
Faisait gros dos moqueur.
 
Ma jussion le fit tant rire,
Que j’en tombai pris de délire,
Et je tombai, mon coeur plein d’ire,
Sur le parquet roulant.
Le chat happa sa proie, alerte,
Mangea mon coeur, la gueule ouverte,
Puis s’en alla haut de ma perte
Tout joyeux miaulant.
 
Il est depuis son vol antique
Resté cet hôte fantastique
Que je tuerais, si la panique
Ne m’atterrait vraiment;
Il rejoindrait mes choses mortes
Si j’en avais mains assez fortes,
Ah ! mais je heurte en vain les portes
De mon massif tourment.
 
Pourtant, pourtant parfois je songe
Au pauvre coeur que sa dent ronge
Et rongera tant que mensonge
Engouffrera les jours,
Tant que la femme sera fausse.
Puisque ton soulier noir me chausse,
Vie, ouvre-moi donc la fosse
Que j’y danse à toujours!
Cette terreur du chat me brise;
J’aurai bientôt la tête grise
Rien qu’à songer que son poil frise,
Frise mon corps glacé.
Et plein d’une crise émouvante
Les cheveux dressés d’épouvante
Je cours ma chambre qui s’évente
Des horreurs du passé.
 
Mortels, âmes glabres de bêtes,
Vous les aurez aussi ces fêtes,
Vous en perdez les coeurs, les têtes,
Quand viendra l’hôte noir
Vous griffer tous comme à moi-même
Selon qu’il fit dans la nuit blême
Où je rimai l’étrange thème
Du chat du Désespoir!

Ressemblant mais pas identique, démarqué mais pas libéré. C’est comme quand notre sempiternel Jean-Pierre Ferland chante Je reviens chez nous, il est juste un petit peu trop brellien mais sans être Brel. Il ménage amplement la contestation de son statut de sous-traitant. Il est moins fort aussi, plus léger, plus poids-plume. Ferland c’est pas Brel, Mitsou c’est pas Madonna, Nelligan c’est pas Baudelaire (ou Poe). Méditez le topo. Le débat de la sous-traitance intellectuelle et artistique est ouvert.  Bon, alors, en plus, comme j’en fais du pareil au même et que pasticher n’est pas jouer, je vais maintenant vous asséner, en fermeture, un sonnet dans le pur style des poèmes cléricaleux neuneu (quoique pas toujours cléricalistes) de Nelligan qu’on retrouve dans le recueil PETITE CHAPELLE. Comme de quoi on est tous le sous-traitant gnagnan d’un autre… au fond… quelque part…

MATURITÉ

(Paul Laurendeau, en pastichant Nelligan)

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Le vieil abbé lit son missel et fait la moue.
Sait-il lui-même, en compulsant son triste tome,
Qu’il marche des couloirs où l’éternité joue
À changer les abbés en cléricaux fantôme?
 
Pendant que cet abbé grignote ses prières,
Des cascades de sang, des éclats de tripailles
Jaillissent en pustules de toutes batailles,
Remplissant à ras bords calices et patères.
 
J’ai suivi cet abbé chenu et inconscient
Sur des dalles de roc où claquait le silence
Comme souliers d’abbé, comme gouttes de sang.
 
J’ai tant aimé ce grand abbé pur! Et je sens
M’étreindre ma Terreur autant que ma Puissance
À l’idée du Combat qui maintenant m’attend.

affiche-nelligan-vous-observe

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Un film sur l’émeute Maurice Richard de 1955, ce bizarre symbole d’une époque

Posted by Ysengrimus le 17 mars 2015

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Il y a soixante ans, le jour de la Saint-Patrick 1955, éclatait la fameuse émeute Maurice Richard à Montréal. Il y a dix ans aujourd’hui (cinquante ans après l’émeute donc), une film remarquable était tourné sur ce bizarre symbole d’une époque. Devenir l’incarnation sublimée de tous les espoirs libérateurs d’un peuple n’est pas quelque chose qui se décide ou s’improvise. Cela arrive, tout simplement. Cela se manifeste sans préavis, cela se met en place sans être orchestré, le plus souvent dans les conditions les plus biscornues imaginables. On passe ensuite une vie à reconstituer ce que fut la teneur de notre espace ordinaire quand la foudre a frappé. Un ensemble complexe de circonstances historiques impossibles à reproduire dans la vie contemporaine et hautement difficiles à représenter cinématographiquement ont fait du joueur de hockey sur glace Maurice «The Rocket» Richard (1921-2000) le totem emblématique du peuple canadien-français, au milieu du siècle dernier. L’athlète au départ est un monstre sacré dans l’enceinte circonscrite de son sport même. Dans le film de Charles Binamé, l’entraîneur unilingue anglophone des Canadiens de Montréal, Dick Irvin (joué magistralement par Stephen McHattie) dit un jour à Maurice Richard (joué hiératiquement par un Roy Dupuis de roc): «You are the Babe Ruth of hockey». Ce n’est déjà vraiment pas peu de choses au niveau du poids du symbole strictement sportif… On parle donc ici d’un athlète qui, dans la sphère restreinte de son activité, déjà, la révolutionne, la redéfinit (comme le fit Babe Ruth pour le baseball). La différence cruciale apparaît cependant quand on se met, sans le vouloir ni le souhaiter, à assurer l’intendance symbolique de ce grand talent. Le sport professionnel est un exercice public, un étalage ouvert à tous les remous de la fantasmatique collective. Babe Ruth jouait pour les mythiques Yankees de New York, une équipe et une ville au faîte de la gloire et de la plus solide des sécurités symboliques imaginables. Maurice Richard jouait pour le Canadien de Montréal, une équipe et une ville aux tréfonds de son insécurité symbolique et à l’aube (encore largement inconsciente) des plus grands moments émancipateurs de son histoire. Voici donc que l’athlète surdoué joue pour une ville en laquelle s’incarne intensément un peuple occupé, prolétarien, acculturé, sans gloire, sans victoire, modeste jusqu’à la frustration, frustre jusqu’à une simplicité quasi enfantine. Vos ingrédients sont en place. Il ne reste plus qu’à chauffer à blanc. La surchauffe qui provoquera l’étincelle, ce sera l’incroyable, l’inimaginable, l’inconcevable culture d’ethnocentrisme et de discrimination du hockey professionnel des années 1950. Les gibbons de l’establishment (anglophone) du hockey professionnel de ce temps se grattent le dos entre eux. Ils forment un cercle sélect à l’éthique fort élastique qui triche ouvertement les statistiques pour faire mousser les équipes des villes anglophones qu’ils promeuvent cyniquement et ostentatoirement. Un joueur anglophone moyen fait facilement l’équipe. Pour faire l’équipe quand on est canadien-français, il faut être un Maurice Richard, c’est-à-dire une figure sportive en laquelle il est incontestable que les qualités athlétiques pèsent plus lourd sur un des plateau de la balance que le poids de la discrimination systémique, sur l’autre plateau. Notons, en passant, que la mystérieuse magie des canadiens-français hockeyeurs surdoués est en grande partie un artéfact discriminatoire. Le filtre ethnocentriste du hockey professionnel de l’époque ne retient que les canadiens-français hautement talentueux dans les ligues professionnelles, et ceux-ci, immanquablement reconnaissables à la consonance de leur nom, passent pour les représentants ordinaires d’un peuple de génies du hockey. Ironique revirement de la chose discriminatoire et passage involontaire de celle-ci en son contraire, la mise en place de la gloire mythique des Flying Frenchmen… Bref, les canadiens-français contemporains de Maurice Richard se retrouvent avec, étalé au grand jour sous leurs yeux experts (car les canadiens-français savent regarder une joute de hockey), le spectacle artificiellement suractivé et bien visible de la culture discriminatoire sur laquelle repose, plus discrètement, leur triste histoire sociale depuis le milieu du 18ième siècle. Involontairement, inexorablement, une joute entre les Maple Leaf de Toronto et le Canadien de Montréal de cette époque devient une sorte de guerre de libération sublimée. Les Canadiens (le mot désignait plus naturellement les francophones du Canada à cette époque) font face aux Anglais. Les voici survoltés. En 1955, Maurice Richard frappe un arbitre anglophone qui n’a pas puni le joueur anglophone qui vient de le tabasser rudement. Le directeur anglophone de la ligue le bannit pour la saison, l’empêchant ainsi de devenir le premier canadien-français à remporter le championnat des compteurs de la Ligue Nationale de Hockey. Émeute. Montréal est mise à sac.

Et, un jour, inévitablement, un demi-siècle plus tard, il faut expliquer les tenants et les aboutissants de cette incompréhensible tempête sociologique à nos enfants, qui n’y voient goutte. Une émeute sportive pour eux, que voulez-vous, c’est du hooliganisme et une guerre sublimée dans le sport c’est une manifestation de bêtise primaire en mondovision et point barre. Et ils ont parfaitement raison. Ils sont le produit d’un Québec et d’un Canada francophone plus serein, plus solide, affranchi, multiculturel, qui aujourd’hui a des peintres, des musiciens, des poètes, des athlètes professionnels et olympiques, des architectes, des artistes de cirque, des concepteurs de mode, des cinéastes, une gastronomie, une littérature, une musique, un cinéma, une culture. Comment comprendre que ces gens n’avaient rien, sauf un petit poste de radio pour écouter la joute? Comment comprendre que, dans l’enceinte de l’aréna de hockey dont ils détenaient un billet à petit tarif, ces gens du commun étaient séparés des détenteurs de billets de saison plus riches par une clôture de grillage métallique? Il faut à nos enfants monsieur Tony Bergeron (savoureux sous les traits de l’infaillible Rémi Girard), le subtil barbier-coiffeur de Maurice Richard  pour leur expliquer tout ça simplement. Les hommes de ma génération se faisaient raconter le drame de Maurice Richard par leurs pères ou leurs oncles (mon père, né en 1923 est un homme ayant littéralement l’intégralité du profil sociologique du Rocket – la communication et la transmission de la mémoire s’en trouve grandement facilitée). Une génération plus tard, la marche est plus haute. Il faudrait pouvoir asseoir les petits enfants de ce ti-boutte canadien-français que fut mon père devant un bon film qui leur mettrait tout ça à plat en les immergeant dans ce contexte étrange et suranné sans perdre la perspective ni la sérénité du recul historique. Eh bien ce film, on l’a maintenant…

J’ai donc assis mes fils Tibert-le-chat et Reinardus-le-goupil devant le film Maurice Richard. Le plaisir cinématographique (ce film a une cinématographie toute particulière, misant beaucoup sur les teintes froides, les bleus, les vert olive et les gris) se complète ici d’un résumé historique et d’une documentation ethnologique parfaitement en ordre. D’ailleurs  Reinardus-le-goupil avait déjà vu le film dans le cadre d’un cours sur l’histoire du Canada dans son école franco-ontarienne. Quiconque veut comprendre ces événements, quiconque veut découvrir la vie familiale, sociale, professionnelle d’un hockeyeur du siècle dernier, qui travaillait à l’usine le jour et poussait le rondelle le soir, trouvera en ce film la synthèse idéale, le compendium limpide. S’y ajoute, ce qui n’est pas rien, l’étude à la fois nette et subtile du phénomène de la sublimation nationale dans le sport. S’il fallait pinailler, on pourrait reprocher à monsieur Roy Dupuis d’être trop grand et trop majestueux pour jouer le Rocket, qui était un ti-boutte fringuant et populacier (quoique simple, discret, modeste, pudique même). Mais le gigantisme du symbole et la justesse du jeu de Dupuis compensent amplement le manque cruel d’ingratitude de son physique outrageusement idéal. En regardant travailler mademoiselle Julie LeBreton, l’actrice très douée qui joue l’épouse de Maurice Richard, Tibert-le-chat s’est exclamé: «Je vois en elle la québécoise typique. C’est incroyablement juste». Le film Maurice Richard, à l’instar du personnage qu’il dépeint, a une façon toute naturelle, limpide et fraîche de faire émaner l’archétype hors du coutumier. C’est un document plus que satisfaisant: jubilatoire.

Le travail d’un type particulier d’acteurs de soutien est à signaler ici aussi. Des joueurs de hockey contemporains superbement dirigés incarnent des figures emblématiques du hockey sur glace de jadis. Vincent LeCavalier campe un Jean Béliveau remarquable, Ian Laperrière joue Bernard «BoumBoum» Geoffrion avec brio. Un ancien joueur de football collégial devenu acteur du nom de Charles Rooke campe le terrible James «Kilby» MacDonald des Rangers de New York. Les acteurs (tous excellents patineurs) ne sont cependant pas en reste dans ces positions mythiques, si bien que Randy Thomas devient Hector «Toe» Blake et Patrice Robitaille nous livre un Émile «Boutch» Bouchard plus grand que nature. Le résultat de cette rencontre en dégradé entre acteurs et athlètes est fulgurant. On retrouve ce plaisir jouissif du mélange des genres vécu autrefois lorsque l’équipe olympique de hockey féminin (la vraie, la médaillée d’or) était venu flanquer une raclée mémorable à la mythique ligue de garage de Stan dans Les Boys III (2001).

Hommes et femmes de ma génération (je suis né trois ans après l’émeute de Montréal et deux ans avant que le Rocket n’accroche ses patins), asseyez vos enfants devant ce superbe et serein exercice de mémoire. Tout y est. Pur, fin, net et beau.

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Charles Binamé, Maurice Richard, 2005, film canadien avec Roy Dupuis, Julie LeBreton, Stephen McHattie, Rémi Girard, Michel Barrette, 124 minutes.

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Je suis Charlie… Parker (1920-1955)

Posted by Ysengrimus le 12 mars 2015

Idoles-Parker

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And tired young sax-players sold their instruments of torture,
sat in the station sharing wet dreams of
Charlie Parker, Jack Kerouac, René Magritte.
To name a few of the heroes
who were too wise for their own good,
left the young brood
to go on living without them.

Jethro Tull (1976)

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Il y a soixante ans pilepoil aujourd’hui mourrait une de mes idoles, Charlie Parker (1920-1955) dit Bird (l’Oiseau). Ce saxophoniste alto a reconfiguré le Jazz moderne. Il est l’artisan principal de la ci-devant Révolution des Boppers. C’est Mozart, de tous points de vues. Pour la première fois dans l’aventure jazziste, Parker parait suspendre des parcelles de mélodie dans le vide. En réalité, par des liens ténus, au premier regard invisibles, les éléments communiquent entre eux et entretiennent des relations étroites. Pour apercevoir cette logique dissimulée, il faut liquider bien des préjugés et convertir bien des attitudes anciennes: à ce prix seulement le puzzle se reconstruit pour nous, le récit dilacéré, déchiqueté, reprend forme, ce qui était divisé, séparé, se replace en l’unité retrouvée d’un ensemble. Parker affectionne du reste le mystère. C’est un maître du sous-entendu, comme on le sent bien aussi lorsqu’il suggère des notes qu’il eût pu exprimer réellement. Le musicien nous laisse l’exquis plaisir de deviner. Qu’on ne voie pas en cela quelque alibi que se donnerait une insuffisance technique. À vrai dire, on ne connaît guère de virtuose plus sûr de lui-même que Charlie Parker. L’un de ses plaisirs consiste très précisément à faire succéder aux périodes d’austérité mélodique des périodes de prodigalité où la phrase déferle comme un flot agité, se gonfle et se brise en une fastueuse gerbe de notes. Au cours de ces moments de faconde étourdissante, certaines notes accentuées hors du temps ajoutent encore à la confusion d’un auditeur habitué aux conceptions rythmiques du «middle jazz». Il n’est pas jusqu’à la sonorité qui ne surprenne, sonorité unie, impitoyable, forte comme l’airain, et qui ne vibre largement que dans les temps calmes [Lucien Malson, HISTOIRE DU JAZZ ET DE LA MUSIQUE AFRO-AMÉRICAINE]. Rappelons une ou deux choses, en acrostiche:

P our tout dire, c’était un de ces saxophonistes du Missouri qui
A vait la biscornue habitude de jouer, en les distordant fort, des
R engaines de compositeurs. Un gros oiseau matois et subtil qui débarquait de
K ansas City et qui avait juste pas envie de payer les droits d’auteur,
E t tout le tremblement, sur les partitions qu’il déconstruisait. Il
R évolutionna donc tout le Jazz, comme ça, pour pas se faire chier.

Charlie Parker. Charlie Yardbird. Je pense à son art en l’écoutant. Il joue, il compose. Tout se raccorde. C’est comme ça, à mon sens que la musique se fait. J’aime tant quand les conditions de performance restent proches des conditions d’engendrement (de composition). Le moins on est distrait de la musique par des clochettes et des fanfreluches orchestrales, ou vocales, ou éditoriales, le mieux je me porte. Le Bebop, ce style de jazz radical, crucial, exploratoire et all’improviso, lancé par Charlie Parker et Dizzy Gillespie dans l’immédiat après-guerre est tellement profondément ce que je suis, qu’il devient presque difficile de trouver les mots pour l’exprimer. C’est à cause de quelque chose comme le fait que le ton du Bebop est plus libre, moins composé et orchestré que ce que faisaient, par exemple, Duke Ellington et ses semblables avant-guerre (les orchestres de Bebop sont des petites formations, quand Ellington est un pianiste de grand orchestre). Mingus et Roach sont des boppers. Gillespie et Powell aussi. On va y revenir. Un remarquable moment de synthèse jazzique va se mettre en place avec le susdit Bebop, entre 1940 et 1955 (mort de Parker). On ne retrouvera plus jamais ce son, cette pulsion de fond dans l’idiome, et on va ensuite passer deux générations à y repenser, notamment grâce au disque. Toute l’Amérique va un peu y penser, même si c’est juste dans son subconscient radiophonique ou cinématographique. Dans un fameux passage télé sur une partie de basketball qu’il vient de jouer avec des amis, le président Obama parle brièvement du Jazz, en expliquant que basketball et Jazz, comme traits de la culture afro-américaine, impliquent un certain rapport au sens tactique et à l’impro. Cela s’applique certainement aussi à sa propre façon de parler en public et, alors, indubitablement l’esprit lumineux de Charlie Parker flotte sur ce commentaire subtil et sublime.

Charlie Parker, c’est toute la problématique du glissendi intérieur, de la dérive latérale, de la variation lacératoire, du contretemps enchâssé dans le contretemps. Certains instruments de Jazz se prêtent naturellement au glissement. On peut citer le trombone à coulisse qui, contrairement au trombone à piston, son frère à touches discrètes, fait glisser les notes l’une vers l’autre et peut donc produire le continuum des intermédiaires. On peut aussi citer la contrebasse. Et le violon, le violoncelle et évidemment… notre voix, cet instrument multiforme magnifique. Mais, à contre courant de cette mécanique des instruments, comme fatalement, Charlie Parker est l’homme du saxophone alto, donc des clefs, des touches. Il transforme du discret en flux. Il transforme du composé en mouvance. Il transforme, avec ses susdites clefs de saxe, un escalier en rivière. C’est… c’est… Il faut l’entendre.

Je suis Charlie. Je suis le Bebop absolu, dans le caveau enfumé de mon thorax. Je suis donc ce quintet, fatal, sublime, éternel:

Charlie Parker (1920-1955): saxophone alto
John Birks alias Dizzy Gillespie (1917-1993): trompette
Earl Rudolph « Bud » Powell (1924-1966): piano
Charlie Mingus (1922-1979): contrebasse
Max Roach (1924-2007): batterie

Et ce symposium de titans, vous me croirez si vous le voulez, joua ensemble un soir d’été, le 15 mai 1953, au Massey Hall de Toronto (Canada). Ce fut the greatest jazz concert ever. L’album Jazz at Massey Hall, qu’on constitua à partir d’un enregistrement du concert que l’on doit à l’autre Charlie que je suis, Charlie Mingus, reste avec nous, en nous. C’est la seule trace enregistrée qu’on détient du raccord fugitif absolu des cinq immenses artisans difractants du Bebop. Grand.

Quand j’écoute Charlie Parker et Dizzy Gillespie travailler ensemble avec une section rythmique de géants ou de nains, c’est tout simple, je me sens bien. Tout le beau et le bon du son en moi se réunit, s’émulsionne et se dépose. Et je suis Charlie.

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Il y a soixante-dix ans: le film LES ENFANTS DU PARADIS de Marcel Carné sort en salles. Sublime…

Posted by Ysengrimus le 1 mars 2015

Enfants-du-paradis

Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, dans le petit cinéma de poche de son Manoir de Milton, sur l’Escarpement du Niagara, fronce les sourcils en penchant légèrement la tête et en claquant des doigts. Elle cherche quelque chose dans sa mémoire. Elle se décide, un peu contrite, à se tourner vers l’aile francophone de sa compagnie, et dit: I am trying to remember the title of that seventy years old masterpiece of post-war French cinema. There is enfants… in the title. Nous nous écrions tous en cœur: Les enfants du paradis de Marcel Carné. Mademoiselle Griffith claque des doigts une fois ultime en s’écriant. There you go! Is it as sublime as they say it is? And what is with the paradis bit. It is not a religious flick, I hope. Nous nous empressons de rassurer la sensibilité athée de Mademoiselle Griffith. Paradis dans Les enfants du paradis c’est le nom ironique donné à la haute et «céleste» section des balcons du fin fond d’un théâtre, celle se trouvant le plus loin possible de la scène. Les enfants du paradis, ce sont les fous de théâtre les moins fortunés, ceux qui ne peuvent voir le spectacle que depuis les plus mauvaises place, celles du perchoir lointain. Oh! I see. The Pit! Where the «Gods» are. Mademoiselle Griffith aime bien cela, trouve cela joli, le paradis, pour ceux qu’on appelle, usant de la même ironie, en anglais, les dieux. Elle se pâme un peu. Nous expliquons surtout à Mademoiselle Griffith qu’avec ce film, elle va vivre une expérience cinématographique qui va changer ses vues du septième art à jamais. Emballée par notre enthousiasme, Mademoiselle Griffith réclame qu’on lui déniche le disque de ce film pour sa prochaine séance de projection. Naturellement, ainsi fut fait. On lui apporta la très belle copie restaurée, avec sous-titres anglais, établie en 2002 pour la fameuse collection new-yorkaise Criterion, et ciblant spécifiquement le public nord-américain.

Le film se déploie en deux tableaux. Le premier tableau, intitulé Le Boulevard du Crime nous amène, en 1829, sur le Boulevard du Temple à Paris, surnommé «boulevard du crime» à cause de toutes les histoires criminelles alors mises en scène dans les nombreux théâtres de cette artère bondée du Paris populaire. Le second tableau s’intitule L’homme blanc, en référence à Pierrot, personnage lunaire, immaculé et… vierge. Il a lieu, toujours à Paris, en 1835, donc six ans après le premier tableau. Dès ledit premier tableau, on voit apparaître trois personnages ayant existé historiquement: le pantomime Baptiste Duburau (1796-1846, joué par Jean-Louis Barrault), l’acteur de théâtre Frédérick Lemaître (1800-1876, joué par Pierre Brasseur) et l’escroc et assassin Pierre-François Lacenaire (1800-1836, joué par Marcel Herrand). S’ajoute une quatrième figure, le comte Édouard de Montray (joué par Louis Salou), basé, lui aussi, sur un personnage historique du nom de Charles, duc de Morny (1811-1865). Tous ces fougueux personnages masculins de conséquence vont vivre le choc de leur vie en rencontrant la femme suprême, Garance (jouée par Arletty), fille de vie sans le sous qui, au début de l’histoire, joue «la vérité», assise nue dans un «puit» plein d’eau claire que des forains font mater au public, sous une tente, pour un prix d’ami. L’influence mutuelle entre ces quatre hommes et cette femme, éblouissante mais incroyablement triste et décalée, sera la force motrice de notre histoire. Au début, elle est amie avec Pierre-François Lacenaire, qui l’aime secrètement. Ils se promènent un beau jour, comme deux vieux comparses, et l’escroc incorrigible vole une montre à un gros bourgeois, dans la foule du Boulevard du Crime, juste devant le tréteau extérieur des bonimenteurs du Théâtre des Funambules. Lacenaire s’esquive dans la foule avec son petit butin, le gros bourgeois éructe, les gendarmes accourent, Garance est accusée. C’est alors que, depuis le tréteau, le petit pantomime Baptiste, qui participait au boniment en silence en compagnie de son vieux père qui le dénigrait ouvertement en public, s’active, se déploie, prend vie. Par la pantomime, il explique aux gendarmes et à la foule que la montre a été volée par un autre, venu de l’autre côté, un moustachu délié, qui s’est défilé. Garance, sauvée par cet acte de communication impromptue qui lui gagne spontanément la sympathie de tous, lance une petite rose sur le tréteau et voici notre deuxième homme amoureux. Devant le même théâtre, un troisième larron s’active déjà. Frédérick Lemaître, inconnu, méconnu mais déjà flamboyant, sait sans l’ombre d’un doute qu’il sera un des acteurs les plus adulés du 19ième siècle. Le reste de l’univers ne le sait pas encore, par contre. Le pauvre Lemaître se chamaille, devant la porte du Théâtre des Funambules, avec le régisseur de salle. Il veut voir le directeur. Il veut devenir acteur. Il ne vit que pour jouer la comédie. Mais… il aperçoit soudain Garance dans la foule. Elle vient de jeter une fleur sur le tréteau extérieur des bonimenteurs et se retire majestueusement. Voilà notre troisième homme ébloui. Il fonce dans la foule et baratine Garance comme un vrai matou, verbeux et charmeur. Elle s’en débarrasse tout en douceur et s’esquive. On n’échappe pas à la suite. Frédérick Lemaître, inconnu, méconnu, entre dans le théâtre et finit par trouver le directeur des Funambules, qui met systématiquement à l’amende quiconque parle ou fait un bruit sur son plateau ou dans ses coulisses. Le directeur, prévenu qu’un inconnu cherche à le voir, toise Lemaître de pieds en cap en disant: Ah, c’est celui-là? Ce mirliflore! De son côté, Baptiste, méprisé du grand pantomime Anselme Duburau son père, rentre dans le théâtre aussi, sa rose à la main, une nouvelle vie insufflée en lui. Dans la salle, un drame éclate alors. Deux clans d’acteurs se disputent, à cause d’un accrochage involontaire survenu lors d’une pantomime. Paroxysme des frustrations. C’est la bagarre générale sur scène (devant le public) et en coulisses. On baisse le rideau en catastrophe et on tente une réconciliation sur le tas, mais tout le monde est bien remonté. L’un des clans d’acteurs démissionne en bloc et vide intempestivement les lieux. Le théâtre des Funambules vient de perdre d’un coup sec la moitié de sa distribution. C’est la chance de Lemaître, qui s’insinue dans une défroque de lion. C’est la chance de Baptiste, à qui l’on confiera ses premières pantomimes, sur la foi du charme inattendu et incroyable qu’il déploya sur le tréteau extérieur, lors du sauvetage de Garance. Cette dernière est éventuellement, elle aussi, embauchée par les Funambules. Elle joue une Grâce, immobile sur un piédestal, avec Baptiste en Pierrot et Lemaître (qui déteste déjà ces rôles muets, imposés par la loi de fer de la répartition des genres dramatiques sur le Boulevard du Crime) en Arlequin. C’est ainsi qu’un soir Garance est aperçue, depuis le parterre, par notre quatrième homme, le comte Édouard de Montray, riche et influente figure de la Monarchie de Juillet. Il visite l’actrice en coulisse et lui offre amour, protection et confort matériel.

Garance est aimée de quatre homme mais, elle, elle n’en aime qu’un seul. Lequel? Ah, ça, allez demander au marchand d’habits ambulant Jéricho dit trompe-la-mort, dit vend la mèche, dit mouton blanc, dit treize à table (joué par Pierre Renoir, le fils du peintre Auguste Renoir), ou alors à Fil de Soie, le faux aveugle (Ayez pitié d’un paaauuuvre aveugle!), qui as tout vu, lui aussi, ou encore à Nathalie, l’épouse de Baptiste (jouée par Maria Casarès) qui a ses doutes, elle aussi. Moi, je continue avec mes deux incroyables acteurs. Le deuxième tableau, L’homme blanc décrit, six ans plus tard, l’accession sociale de toutes ces figures. Garance, est devenue la protégée du comte Édouard de Montray. Fini le temps des soucis matériels, le «bon vieux temps des coudées franches», comme le disait si bien Brassens. Baptiste triomphe avec une étrange pantomime intitulé [Mar]chand d’habits, où un Pierrot quasi-freudien tue d’un coup de rapière un marchand d’habits ambulant inspiré de Jéricho (et joué par Anselme, le père de Baptiste), pour aller retrouver la femme qu’il aime (jouée par Nathalie, l’épouse de Baptiste) dans un bal de salon chic. Le bateleur Baptiste, troublé mais génial, est en train de recréer littéralement le personnage du Pierrot lunaire et de faire de l’artisanat populaire de la pantomime, un art, au sens fort. Frédérick Lemaître a quitté les Funambules et fait maintenant du bon gros répertoire parlant institutionnel, au Grand Théâtre. Son individualité tonitruante triomphe sur les planches mais ce n’est pas encore exactement le délire. Le délire, le délire absolu, va s’installer, dans son cas, quand il sera obligé par contrat de jouer le bandit Robert Macaire dans un obscur drame moral intitulé l’Auberge des Adrets. Ennuyé pour mourir par cette fable sans vie, Lemaître et un comparse complice décident, sans consulter ni le directeur du théâtre ni les trois auteurs de la pièce, de cabotiner leurs rôles d’un bout à l’autre, transformant de facto ce drame ennuyeux et sombre en une farce loufoque aussi irrésistible qu’insensée. C’est le triomphe délirant d’un conformisme coincé qui jubile de cette apologie du bandit de grand chemin au cœur tendre. Robert Macaire, sous les traits de Frédérick Lemaître, devient instantanément un héros populaire voué à une longue postérité. Pendant que les acrobates muets deviennent des artistes fins aux Funambules, le drame institutionnel parlant bascule dans la pantalonnade goguenarde de baratineurs au Grand Théâtre. Joyeux croisement et fécondation mutuelle des genres. Mais les forces obscures de la tristesse grondent. Le comte Édouard de Montray sait que Garance aime un seul homme et il a de plus en plus peur que ce ne soit pas lui. Il croise, dans l’escalier de sa résidence parisienne, Pierre-François Lacenaire venu saluer Garance qui séjourne temporairement à Paris (sa résidence permanente étant maintenant l’Écosse). C’est la haine ouverte automatique entre les deux hommes. Est-ce ce voleur et cet assassin qu’elle aime? Où est-ce ce cabotin verbeux de Lemaître, qui triomphe maintenant au Grand Théâtre dans le rôle d’Othello? Ou quelque obscur fantoche des Funambules? Le comte Édouard de Montray est un homme implacable. Quand quelqu’un ne fait pas son affaire, il s’arrange pour le tuer en duel. Garance est consciente du danger sourd et cruel émanant de cet homme roide, puissant, frustré, dévoré par la tristesse la plus insondable. Elle fait donc tout pour protéger ses anciens amis du Boulevard du Crime. C’est qu’elle aime peut-être un peu tous ces hommes, finalement, chacun à sa manière: amour filial, amour sororal, amour sensuel, amour platonique. On se souviendra des extraordinaires observations de Garance sur l’amour: Oh, moi j’aime tout le monde. Et le pur et beau: C’est si simple, l’amour.

Mademoiselle Griffith est estomaquée. Elle commente à plusieurs reprises l’incroyable densité de ces personnages, leur complexité polymorphe, leur inextricable richesse. La modernité éblouissante du personnage de Garance. Les dialogues extraordinaires de Jacques Prévert. La cinématographie lumineuse de Marcel Carné. Cette harmonie incroyable entre théâtre et cinéma. Cette singulière synthèse dynamique des scènes de foules. Cette puissance incomparable des tête-à-tête. Cette distribution prodigieuse, immense, mythique, tout le monde en piste, même les acteurs de soutien. Une enfant du paradis de plus est née… on ne peut rien dire de plus car il faudrait tellement tout dire. Il faut voir et voir et revoir ce film unique. C’est le Gone with the Wind français. On en sort absolument transporté, transformé.

Oui, sublime, chère Lindsay Abigaïl. Sublime, sublime, sublime.

Les enfants du paradis, 1945, Marcel Carné, film français avec Arletty, Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur, Marcel Herrand, Louis Salou, Pierre Renoir, Maria Casarès, 190 minutes.

Baptiste Duburau (Jean-Louis Barrault) jouant le Pierrot lunaire

Baptiste Duburau (Jean-Louis Barrault) jouant Pierrot

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LA FOURMI ÉGARÉE – NOUVELLES (Frédérick Maurès)

Posted by Ysengrimus le 21 février 2015

On a, au départ, une analogie ouvertement établie entre le type d’exploration très particulière à laquelle s’adonne le texte court de fiction et les errements erratiques de ce qu’on appelle en vieux québécois une tite frémille pardue (une petite fourmi égaré). Le texte est, lui-même, tout petit et il semble se promener sur une savane de poils de bras humains, en voyant le tout du tout comme si c’était du gigantesque mais en ne craignant pas de prendre de la hauteur et de vivre des aventures ordinaires rendues extraordinaires de par les divers aléas et avatars du statut miniature. Comprenons-nous bien, la fourmi en question, ici, est strictement métaphorique. Il ne s’agit effectivement en rien, dans cette œuvre charmante, d’une expérience entomologique ou zoomorphique. Les dix textes de ce court recueil concernent de plain pieds des êtres humains de tous les jours, vivant des aventures n’ayant strictement rien de fantastique, d’onirique ou de féerique. C’est bien plus le regard et son rendu textuel qui est frémillant que l’action ou ses péripéties.

Frédérick Maurès nous donne à lire une écriture proche du journal, de l’échange de courriels, de la micro-chronique de voyage, du récit de souvenirs potaches. Ne nous laissons pas tromper par cette proximité avec les courts textes non fictifs, émaillant les phases de nos vies. Ladite proximité est sciemment voulue et singulièrement maîtrisée. Elle fonde l’armature figurative de ce limpide exercice d’observation. C’est que ce recueil nous emporte dans les méandres de l’engrangement du banal pas si banal, des mécanismes de la réminiscence et de l’intendance des souvenirs. On fait acte de lecture non cursive, en compagnonnage étroit avec le fonctionnement de tels dérapages mentaux, omniprésents dans la vie courante. C’est que ledit banal n’est plus si lisse, justement, sous l’œil d’une écriture fourmi.

Par principe général, superbement exemplifié ici, la nouvelle est habituellement de deux types. C’est soit un texte d’ambiance (La parenthèse, Blanchard), soit un texte à chute (Pen friends, Puisque la messe est dite). Mais, ici spécifiquement, dans les quelques textes à chute, l’ambiance compte toujours, tandis que les textes d’ambiance nous font prendre nos distance envers cette satané soif de la chute en fiction courte… Ici, l’aspiration du récit est moins de créer des effets dramatiques percutants ou surprenants, et plus d’avancer une mimésis, à la fois calibrée et granuleuse, du réel.

C’est le vent du réel qui vient apporter un peu de piquant à notre vie comme à notre peau, parce que le sel réside aussi dans la volonté de maîtriser notre destinée et toutes les étapes intermédiaires. Parce que l’illusion du contrôle nous permet finalement de continuer à vivre.

Me relevant nonchalamment, je prends soin de replacer ma fourmi complice sur la voie qu’elle avait quittée, sans doute par distraction !

(extrait du prologue)

Illusion de contrôle sur nos petites vies qui dérivent et se déploient pas mal plus dans l’étrange qu’on ne le croit. Pas d’illusion de contrôle sur la plume, par contre. L’écriture est ciselée, jouissive, magnifiquement visualisable, sans sobriété excessive. On sait très bien s’exalter du verbe et de l’exposition, dans le micro univers de Frédérick Maurès. La fourmi est petite. Cela ne la rend pas moins complexe et articulée. On n’a même pas besoin de loupe pour s’en aviser. Cet ouvrage ouvragé se lit en un éclair mais reste avec nous un bon moment. N’est ce pas là le lot de toutes les miniatures, quand elles existent, un petit peu obsessivement, pour avoir été gravées à l’eau forte?

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Frédérick Maurès, La fourmi égarée – nouvelles, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF.

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Il y a (approximativement) cent trente ans, l’invention vernaculaire de la batterie

Posted by Ysengrimus le 15 février 2015

inventon-de-la-batterie

Qu’elle soit culinaire (le pain, le vin, les nouilles), technique (machine à coudre, bicyclette) ou musicale, une invention n’apparaît jamais d’un seul coup. Elle s’avère plutôt un lent cumul combiné d’inventions antérieures avançant graduellement vers des inventions subséquentes. Au sein de ces accumulations quantitatives, un bond qualitatif prend subitement place, stimulant une reconfiguration plus cruciale que les autres, et ce qui apparaît empiriquement comme une nouvelle invention jaillit devant nous, comme de nulle part. L’exemple de l’invention de la batterie (drum set) ici est particulièrement représentatif du phénomène.

Nous sommes aux environs de 1885 à la Nouvelle-Orléans. La musique de fanfare est omniprésente. La percussion de ces vastes ensembles musicaux mobiles que sont les flamboyantes harmonies néo-orléanaises est principalement assurée alors par trois instrumentistes. Le cymbaliste, qui tient ses deux cymbales à pleines mains, par des sangles de cuir. Le joueur de grosse caisse (bass drum), qui porte son tambour, lié par une sorte de jeu de bretelles, sur le ventre et le frappe des deux côtés avec des maillets coussinés (en une astuce qui annonce déjà la batterie moderne, une cymbale est souvent posée sur le sommet de la grosse caisse, faisant de son instrumentiste un tout premier cumulard ès percussions, accompagnant le cymbaliste, ou s’y substituant). Et le joueur de caisse claire (snare drum), qu’on appelle plus communément le tambour, qui porte la caisse claire autour du cou et l’alimente de roulements de baguettes, au rythme du pas. Ce dernier instrument est l’héritier direct des tambours de charge qui, avec la flûte, scandaient la marche sur les champs de bataille des révolutionnaires américains.

La fanfare ici s’est graduellement séparée de sa fonction strictement militaire d’origine et contribue à assurer le fond musical scandant toutes sortes de parades récréatives ou funéraires. Souvent la fanfare termine sa portion de la parade (où les musiciens, inévitablement, doivent s’organiser pour jouer en marchant) en se regroupant sous un pavillon dans un parc et assurant alors l’accompagnement musical des danses et des pique-niques en plein air succédant à ladite parade. Se séparant de sa fonction (et de son style musical) de marche, la fanfare deviendra donc graduellement une bastringue fixe assurant la musique d’accompagnement d’un événement localisé ou même, plus simplement, jouant un concert, en plein air ou en salle.

Toutes sortes de légendes apparaissent alors autour du sort de la section des tambours. Une de ces légendes veut qu’un beau matin, le joueur de caisse claire d’une de ces bastringues ne se présente pas pour le concert. Le joueur de grosse caisse s’organise donc avec un bout de ficelle, raccorde son maillet de grosse caisse à cette dernière en une sorte de grossière pédale, pose la grosse caisse couchée sur le sol devant lui (inutile de dire qu’il ne marche plus, qu’il est assis), installe la caisse claire à côté de lui sur une chaise ou entre ses jambes et décide de jouer les deux tambours seul. Une nouveauté, promise à un grand retentissement, vient alors de jaillir en toutes simplicité et presque inconsciemment des contraintes pratiques les plus ordinaires: impliquer les pieds de l’instrumentiste dans la percussion et, conséquemment, l’engager dans un exercice nouveau et spectaculaire de cumul des tâches. Tous les musicologues s’accordent pour dire que l’invention anonyme de la pédale de grosse caisse (kick pedal) marque la mise en place de la batterie moderne. Vers 1895, les affiches et programmes des fanfares et bastringues de la Nouvelle-Orléans n’enregistrent plus qu’un seul joueur de tambours, un batteur en fait, mais cela passe relativement inaperçu, comme un phénomène isolé, à cause de l’attention suscitée par l’apparition d’un nouveau ton dans le traitement de la musique de danse, le playing hot (où les cuivres sont joués dans une sorte de style syncopé, comme s’ils brûlaient les doigts des instrumentistes), ou jazz… La batterie moderne sera vite associée au nouveau type de showmanship fringuant que les musiciens de jazz mettent en place au tournant des deux siècles.

Papa Jack Laine (1873-1966)

Papa Jack Laine (1873-1966)

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Quand on cherche à citer des noms pour tenter de personnaliser le phénomène d’invention de la pédale de grosse caisse, on mentionne des gens comme Papa Jack Laine (1873-1966), batteur et chef d’orchestre du Reliance Brass Band, une fanfare ayant pignon sur rue à la Nouvelle-Orléans dans les années 1890 et un certain Edward Dee Dee Chandler (1866-1925), batteur et proto-percusionniste dans l’orchestre de John Robichaux (1886-1939). John Robichaux lui-même est un candidat inventeur parfaitement valable aussi. Il joua la grosse caisse à la Nouvelle-Orléans pour le Excelsior Brass Band entre 1892 et 1903. En fait, on comprendra que, comme toutes les inventions vernaculaires, la pédale de grosse caisse (et conséquemment toute la configuration de la batterie moderne) est indubitablement apparue en divers points chaque fois que le besoin s’en fit sentir socialement et artistiquement, à son lieu et en son heure. L’invention du trépied ajustable pour la caisse claire (qui se retrouve désormais plus souvent qu’à son tour entre les jambes du percussionniste assis) est imputée pour sa part à un certain Ulysse Leedy et daterait de 1898.

Vers 1920, apparaîtra le hi-hat, ce duo de cymbales embrassées monté sur un trépied et actionné, lui aussi, par une pédale, et qu’on appelle en français le charleston (le mot rime avec menton ou Gaston) parce qu’il utilisait initialement des cymbales de type charleston. La forme moderne de la batterie se finalisera grosso modo par cette projection sur les cymbales de la formule déjà institutionnalisée de la percussion par le pied. De fait l’apparition du charleston est un ajout strictement de sophistication, un apport exclusivement quantitatif, en quelque sorte, le bond crucial ayant été assuré il y a (approximativement) cent trente ans par la mise en place de la pédale de grosse caisse dans ce type de contexte de mutation artistique et sociale complexe qui préside à l’émergence de toute (les étapes d’une) invention.

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BEWITCHED, toujours ensorcelant envers et contre tous

Posted by Ysengrimus le 7 février 2015

bewitched

Il y a des films qui méritent mieux que leur sort au guichet ou face à cette mitraille de stéréotypes biaisés que peut parfois éructer la critique cinématographique de nos folliculaires papiers et électroniques. Vieux déjà de dix ans, Bewitched est un de ceux-là. Équarri par la critique, boudé du public, cette réminiscence de la fameuse série télévisé Bewitched (Ma sorcière bien aimée) fait l’objet de mon approbation entière, joyeuse, amie et inconditionnelle. Mais un mot d’abord sur ce qui fit sa perte. J’y vois trois causes. D’abord ces films réminiscences de vieilles séries télévisuelles marchent toujours sur des œufs. La phalange dense et rigide des admirateurs de la série télévisée originale va se rameuter, en marchant au pas de l’oie, et campera sans concession un paradoxe insoluble: si le film s’éloigne trop de la série initiale il aura trahi, s’il colle trop à la série initiale il aura fait preuve d’un suivisme sans imagination. Aussi, on ne gagne pas bien souvent à ce petit jeu là. Ici c’est la première condamnation qui se manifestera, Bewitched, le film, sera accusé d’avoir trahi l’esprit de la série télévisuelle d’origine. Second problème: la comédie sentimentale est un genre qui n’a pas que des amis. Les hommes s’y ennuient, les intellectuels la méprisent, les critiques en vivent, tout en la raillant. Elle est l’équivalent cinéma du vieux vaudeville boulevardier, et les comédies sentimentales qui font des succès au guichet sont presque toujours des films cendrillon qu’on n’attendait pas et dont, d’une certaine façon, l’industrie cinématographique, qui cible encore passablement un bon gros public masculin bien couillu, ne veut pas vraiment. Bewitched ne bénéficia pas de cette chance largement imprévisible qu’ont eu certaines comédies sentimentales, cette fois. On y verra un chick flick (film de filles), au pire sens du terme, sans plus. Troisième et ultime problème: madame Nora Ephron (1941-2012), la réalisatrice. Pour toutes sortes de raisons tataouinantes procédant des arcanes fumeuse et byzantines du bottin mondain, la critique journalistique était braquée contre cette réalisatrice. Tant et tant que, dans certain cas, la critique du temps semble avoir vomi son fiel sur madame Nora Ephron en personne plutôt que d’avoir effectivement regardé le film. Bewitched est, disons la chose comme elle est, un des films où mon jugement personnel s’est inscrit le plus ouvertement en faux face à celui des critiques à la mode qui le commentèrent.

Jouons le jeu s’il vous plait et laissons nous ensorceler, sans autre forme de procès. La toute ingénue, mais fermement déterminée, Isabel Bigelow (une Nicole Kidman éblouissante et pétillante comme un champagne fin) monte sur son balai et quitte le monde des sorciers et des sorcières. L’omnipotence des pouvoirs magique, dont elle est bien plus dépendante qu’elle n’accepte de se l’admettre à elle-même, la lasse. Elle veut vivre sur terre et connaître et découvrir les vertus de l’effort réel et du travail effectif. Elle veut, d’une certaine façon, sortir de l’enfance de la féminité mythologique traditionnelle. Son père, Nigel Bigelow (Michael Caine, toujours aussi juste), homme à la fois doux et insistant, se lance à ses trousses, dans un effort visant à lui démontrer le caractère futile et irréalisable d’un renoncement à quelque chose d’aussi indécrottable que l’omnipotence magique. Tandis que le débat entre ces deux là nous emplis déjà de toute la tendresse chafouine et chamailleuse des relations père-fille, nous découvrons les déboires et arguties, celles-là toutes terrestres, auxquels est confronté un autre protagoniste. L’acteur cinématographique Jack Wyatt (Will Farrell, parfaitement supportable pour une fois, parce que très bien dirigé) vit la crise majeure de sa carrière. Les navets ineptes, cabotins et creux, dans lesquels il joue depuis quelques années, font bides par dessus bides et son agent le convainc de se tenir loin du grand écran et de prendre un prudent tournant télévisuel. La combine qu’on lui recommande est donc la suivante: mettre sur pied une reprise télé du grand succès du siècle dernier Bewitched (Ma sorcière bien aimée) mais en recentrant l’histoire sur le protagoniste masculin, par le simple fait de donner le rôle titre d’autrefois, celui de la sorcière Samantha, à une parfaite inconnue. En travaillant au niveau du script, on amènera la linotte sélectionnée à œuvrer inconsciemment à faire mousser le vedettariat de ce partenaire masculin dont elle est vouée, dès le départ de toute cette entreprise, à devenir la faire valoir involontaire. Désormais prévisible, la suite n’en reste pas moins parfaitement savoureuse. Isabel Bigelow, sorcière incognito, est sélectionnée pour le rôle de Samantha, évente le pot au rose, se fâche, fait tonner la magie qu’elle devait ne plus mobiliser et craque, malgré tout, pour la vulnérabilité (toute mentale et intellectuelle) du cabotin Jack Wyatt. Loi du genre oblige: l’idylle des deux personnages principaux percole puis éclot. Le sorcier Nigel Bigelow, toujours sur les basques de sa fille, s’empêtre les pinceaux dans les jupons de la mystérieuse Iris Smythson (Shirley MacLaine), l’actrice jouant Endora, mère de Samantha, dans la série télé qu’on œuvre à reproduire. L’idylle des deux personnages de soutien percole puis éclot, elle aussi. Le tout se termine sous le globe de la série télé qu’on a finalement mis en branle et qui semble refermer son monde magique sur les acteurs et les actrices de plus en plus ferrés par l’ensorcellement inhérent à leurs personnages.

Un délice, mais un pur et simple délice. Une portion significative de cet extraordinaire délice tient à la superbe, à l’irrésistible prestation fine, nuancée, toute en dentelle, de Nicole Kidman. Cette fragilité, cette ingénuité, solidifiées magistralement par le fait que c’est une femme qui tient la caméra, nous transporte, nous coupe le souffle, nous plante sur la gueule un sourire indéfectible. Et que les sceptiques méditent simplement ceci. Un film où les acteurs de soutien sont Michael Caine et Shirley MacLaine ne peut quand même pas se porter si mal que cela… On entre si joyeusement dans ce monde de filles: son papa, ses copines, sa maison, ses problèmes de boulot, son idylle chancelante. Filles, filles, filles, magie pétillante du film de filles. Ne visionnez pas Bewitched si vous n’aimez pas les filles, les femmes, les vieilles tantes, les belles-mères, les toutous affectueux, les tangos langoureux, les bonshommes qui tombent à la renverse et se font remettre à leur place, les femmes d’âge mûr qui trouvent la combine imparable pour que leur vieil amoureux cesse de mater les petites jeunes, les copines de filles qui sautillent et poussent des hurlements de joie quand votre idylle prend. Tout est là. Rien ne manque. Même le balai télescopique de la sorcière et la sorcellerie lui permettant de raccorder magiquement, aériennement, tous les fils de son complexe DVD/téléviseur sans se lamenter pour qu’un homme le fasse pour elle. Magique. Jouissif. Transcendant. Autant le Bewitched de jadis enfermait son principal personnage masculin dans une sorte de panique misogyne sourde et durable, manifestée abruptement par le fait que sa femme, sa belle-doche et sa gamine étaient des sorcières en sabbat permanent et, de ce fait, déplorait sournoisement ce mélange subtil d’omnipotence et de fragilité féminine qui fait que la sorcière bien aimée est tant aimée… autant le Bewitched contemporain est un hymne ami à l’affranchissement de la femme fluette, distraite, éperdue mais déterminée, dans son abandon d’une omnipotence mythologique factice au profit d’une affirmation de soi bien réelle, dans le monde concret de la vie effective des humains, des hommes et des pères…

Ah, que la critique est dont vite sur la gâchette quand les femmes s’amusent un peu sans façon, dans le cercle rose et parfumé de leur culture intime, sans concéder ni rendre de comptes. Si une vie grisâtre et tristounette ne voit qu’un seul de ces chick flicks (films de filles) qui sont en train de devenir véritablement un genre en soi, il faut que ce soit Bewitched, et cette vie renouera sans arrière pensée avec la douceur frivole et folâtre de la magie la plus légère, la plus féroce, la plus coquine et la plus gratuite qui soit.

Bewitched, 2005, Nora Ephron, film américain avec Nicole Kidman, Will Ferrell, Michael Caine, Shirley MacLaine, Carole Shelley, 102 minutes.

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Ce que la laïcité dit (respectueusement mais fermement) aux ci-devant grandes religions

Posted by Ysengrimus le 1 février 2015

Trois monotheismes

Les braves gens se réclamant des fameuses trois «grande religions» (il y en a bien plus que trois, au fait, ne l’oublions pas, s’il-vous-plait) devraient faire l’effort minimal louable que nous, les athées, faisons en permanence, qui est celui de lire ou relire leurs textes sacrés et de réfléchir un tant soit peu sur ce qu’on y trouve. Il n’est pas long qu’on observe, dans les principes fondamentaux des fameuses trois grandes religions, des orientations programmatiques ouvertement odieuses et intolérables, qui n’ont pas grand-chose à voir avec la sagesse ou avec le respect de ce qui est humain. La laïcité ne dit rien d’autre que cela. Revoyez un petit peu la copie de vos propres doctrines avant de vous mettre à jouer les martyrs innocents qu’on tourmenterait pour des raisons fallacieuses. Parlons-en librement, pour faire changement… Que je vous soumette trois petits exemples, tout simples mais parfaitement imparables.

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JUDAÏME. Lisons Le Pentateuque.

3. Moïse faisait paître le petit bétail de Jéthro, son beau-père, prêtre de Madiân; il l’emmena par delà le désert et parvint à la montagne de Dieu, l’Horeb. L’ange de Yahvé lui apparut, dans une flamme de feu, du milieu d’un buisson. Moïse regarda: le buisson était embrasé mais le buisson ne se consumait pas. Moïse dit: «Je vais faire un détour pour voir cet étrange spectacle, et pourquoi le buisson ne se consume pas». Yahvé vit qu’il faisait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson. «Moïse! Moïse!», dit-il et il répondit: «Me voici». Il dit: «N’approche pas d’ici, retire tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte». Et il dit: «Je suis le Dieu de tes pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob.» Alors Moïse se voila la face, car il craignait de fixer son regard sur Dieu.

Yahvé dit: «J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J’ai entendu son cris devant ses oppresseurs; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre plantureuse, vers une terre qui ruisselle de lait et de miel, vers la demeure des Cananéens, des Hittites, des Amorites, des Périzzites, des Hivvites et des Jébuséens. Maintenant, le cri des Israélites est venu jusqu’à moi, et j’ai vu l’oppression que font peser sur eux les Égyptiens. Maintenant va, je t’envoies auprès de Pharaon, fais sortir d’Égypte mon peuple, les Israélites.

Moïse dit à Dieu: «Qui suis-je pour aller trouver Pharaon et faire sortir d’Égypte les Israélites?» Dieu dit: «Je serai avec toi, et voici le signe qui te montrera que c’est moi qui t’ai envoyé. Quand tu feras sortir le peuple d’Égypte, vous servirez Dieu sur cette montagne.»

Moïse dit à Dieu: «Voici, je vais trouver les Israélites et je leur dis: ‘Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous’. Mais, s’ils me disent: ‘Quel est son nom?’, que leur dirai-je?» Dieu dit à Moïse: «Je suis celui qui est». Et il dit: «Voici ce que tu diras aux Israélites: ‘Je suis’ m’a envoyé vers vous.» Dieu dit encore à Moïse: «Tu parleras ainsi aux Israélites: ‘Yahvé, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob m’a envoyé vers vous. C’est mon nom pour toujours, c’est ainsi que l’on m’invoquera de génération en génération.

«Va, réunis les anciens d’Israël et dis-leur: ‘Yahvé, le Dieu de vos pères, m’est apparu —le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob— et il a dit: Je vous ai visités, et j’ai vu ce qu’on vous fait en Égypte, alors j’ai dit: Je vous ferai monter de l’affliction d’Égypte, vers la terre des Cananéens, des Hittites, des Amorites, des Périzzites, des Hivvites et des Jébuséens, vers une terre qui ruisselle de lait et de miel. Ils écouteront ta voix et vous irez, toi et les anciens d’Israël, trouver le roi d’Égypte et vous lui direz: ‘Yahvé, le Dieu des Hébreux, est venu à notre rencontre. Toi, permets-nous d’aller à trois jours de marche dans le désert pour sacrifier à Yahvé notre Dieu. Je sais bien que le roi d’Égypte ne vous laissera aller que s’il y est contraint par une main forte. Aussi j’étendrai la main, et je frapperai l’Égypte par les merveilles de toute sorte que j’accomplirai au milieu d’elle; après quoi, il vous laissera partir.

«Je ferai gagner à ce peuple la faveur des Égyptiens, et quand vous partirez, vous ne partirez pas les mains vides. La femme demandera à sa voisine et à celle qui séjourne dans sa maison des objets d’argent, des objets d’or et des vêtements. Vous les ferez porter à vos fils et à vos filles et vous en dépouillerez les Égyptiens.

(L’Exode, 3, second livre du Pentateuque, dans La Bible de Jérusalem)

Il est limpide qu’on est ici, de plain pied, dans la dynamique du peuple élu. Dieu s’occupe d’un peuple spécifique et n’a rien à faire avec les autres peuples. Contrairement au christianisme et à l’islam qui aspirent à l’universalité (façon pétante de dire qu’ils veulent endoctriner tout le monde, sans distinction), le judaïsme fonde son dispositif légendaire sur le mythe élitiste d’un peuple aimé de dieu et littéralement instruit par lui pour frayer son chemin à travers la racaille incroyante et s’en préserver hermétiquement, en lui prenant, au passage, ses terres et ses objets d’argent et d’or, sans faire de complexes. De la légende de Noé et de Sodome et Gomorrhe (dieu retenant un petit groupe de bons disciples et éradiquant le reste) au mythe de la tour de Babel (dieu introduisant la multiplicité culturelle pour punir les hommes d’avoir érigé des tours) en passant par les pérégrinations guerroyeuses de l’arche d’alliance et par l’intégralité du drame de Moïse menant les israélites vers la terre promise sans y entrer lui-même, il est limpide et amplement attesté que, pour le judaïsme, il y a ceux qui en sont et ceux qui n’en sont pas. J’ai pas besoin de m’étendre sur la question. Les exemples et les applications de ce principe fondamental sont légion et affectent toutes les facettes de la vie quotidienne et ce, jusque de nos jours. Le peuple élu doit se soumettre à l’autorité frontale du dieu unique, lui dictant une vérité absolue certes, mais à dépositaires circonscrits… Les autres peuples n’ont qu’à se démerder et, même si on peut pas dire cela trop fort de nos jours, à aller se faire foutre, en fait. Il y a ici une incompatibilité principielle avec toute forme d’intégration culturelle. Et cette fracture de principe est d’autant plus cuisante et illogique qu’elle détermine les dictats de croyance d’un peuple qui, d’autre part, est le champion effectif toutes catégories de l’intégration historique au sein de cultures réceptrices. La notion de peuple élu est une catastrophe mythologique de plus en plus indéfendable, intellectuellement et pratiquement, dans le monde multilatéral contemporain. La laïcité combat ce principe autoritaire et inégalitaire et est obligée de respectueusement signaler au judaïsme qu’il incorpore des éléments fondamentaux dans son fonctionnement qui le mènent directement sur la pente de l’illégalité civile.

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CHRISTIANISME. Lisons Le Nouveau Testament.

5. Un certain Ananie, d’accord avec Saphire sa femme, vendit une propriété; il détourna une partie du prix, de connivence avec sa femme, et apportant le reste, il le déposa aux pieds des apôtres. «Ananie, lui dit alors Pierre, pourquoi Satan a-t-il rempli ton coeur, que tu mentes à l’Esprit Saint et détourne une partie du prix du champ? Quand tu avais ton bien, n’étais tu pas libre de la garder, et quand tu l’as vendu, ne pouvais-tu disposer du prix à ton grée? Comment donc cette décision a-t-elle pu naître dans ton cœur? Ce n’est pas à des hommes que tu as mentis mais à Dieu. En entendant ces paroles, Ananie tomba et expira. Une grande crainte s’empara alors de tous ceux qui l’apprirent. Les jeunes gens vinrent envelopper le corps et l’emportèrent, pour l’enterrer.

Au bout d’un intervalle d’environ trois heures, sa femme, qui ne savait pas ce qui était arrivé, entra. Pierre l’interpela: «Dis-moi, le champ que vous avez vendu, c’était tant?» Elle dit: «Oui, tant.» Alors Pierre: «Comment donc avez-vous pu vous concerter pour mettre l’Esprit du Seigneur à l’épreuve? Eh bien! Voici à la porte les pas de ceux qui ont enterré ton mari: ils vont aussi t’emporter. À l’instant même elle tomba à ses pieds et expira. Les jeunes gens qui entraient la trouvèrent morte; ils l’emportèrent et l’enterrèrent auprès de son mari. Une grande crainte s’empara alors de l’Église entière et de tous ceux qui apprirent ces choses.

(Les Acte des Apôtres, 5, cinquième livre du Nouveau Testament, dans La Bible de Jérusalem)

Brutal et sereinement explicite. On dirait une séquence cinématographique sur la pègre. Un bien drôle de modèle moral pour nos «jeunes gens», en tout cas. Saint Pierre (dont on raconte qu’il fut le premier pape) et les apôtres sont à constituer les assises financières de leur mouvement et ils exigent un abandon matériel total de leurs adhérents. S’ils ne l’obtiennent pas, voilà ce qu’ils font de leur puissance thaumaturgique. On décrit les débuts ouvertement assumés du régime de peur. C’est écrit en toutes lettres. Les chrétiens nous bassinent constamment avec l’évangile, ce roman-savon portant sur un prêcheur semi-subversif et héroïque soignant les malades, défiant les autorités religieuses et militaires, et mourant sur la croix romaine, au nom de quelque rédemption pascale fumeuse. Ils croient avoir fondé une religion d’amour universel sur la base circonscrite et hypertrophiée de la légende bringuebalante de leur personnage principal. Ces mêmes chrétiens sont bien prompts à oublier que Les Actes des Apôtres et les Épîtres de Saint Paul (qui, lui, est le véritable fondateur organisé et méthodique du christianisme et qui, de fait, formula une mystique aussi intensive envers l’église dite apostolique qu’envers le christ même) font pleinement partie du canons du ci-devant Nouveau Testament et sont littéralement truffés de manifestations brutalement autoritaires du type de celle exemplifiée ici (et dont l’énumération deviendrait vite lassante). Ces pratiques de sectes extrémistes sont parfaitement installées dans le canon chrétien et ce, depuis ses origines. C’est d’ailleurs tout à fait explicable historiquement. Comme ce programme spécifique s’est développé en résistance sourde et méthodique à l’empire d’une Rome d’abord hostile qui a fini par s’imbiber du nouveau culte au point de devenir la capitale de son dispositif autoritaire, les chrétiens n’ont pas fait de cadeaux. Les pratiques décrites ici sont dans le principe du fonctionnement fondamental de leur culte et les exemples d’applications, coloniaux notamment, sont légion. Il n’y a absolument rien ici de marginal ou d’anecdotique. Ce n’est pas à des hommes que tu as menti mais à Dieu… on croirait entendre les jérémiades totalitaristes du dernier de nos curés de village occupé. La laïcité combat ce principe autoritaire et inégalitaire et est obligée de respectueusement signaler au christianisme qu’il incorpore des éléments fondamentaux dans son fonctionnement qui le mènent directement sur la pente de l’illégalité civile.

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ISLAM. Lisons Le Coran.

32. Ne convoitez pas les faveurs dont Dieu a gratifié certains d’entre vous de préférence aux autres: une part de ce que les hommes auront acquis par leurs œuvres leur reviendra; une part de ce que les femmes auront acquis par leurs œuvres leur reviendra. Demandez à Dieu qu’il vous accorde sa grâce. Dieu connaît toute chose.

33. Nous avons désigné pour tous des héritiers légaux: les père et mère, les proches, et ceux auxquels vous êtes liés par un pacte. Donnez-leur la part qui doit leur revenir. —Dieu est témoin de toute chose—

34. Les hommes ont autorité sur les femmes, en vertu de la préférence que Dieu leur a accordée sur elles, et à cause des dépenses qu’ils font pour assurer leur entretien. Les femmes vertueuses sont pieuses: elles préservent dans le secret ce que Dieu préserve.

Admonestez celles dont vous craignez l’infidélité; reléguez-les dans des chambres à part et frappez-les. Mais ne leur cherchez plus querelle, si elles vous obéissent. —Dieu est élevé et grand—

(Le Coran, Sourate 4, Les femmes, verset 32 à 34, traduction D. Masson)

C’est explicite et c’est frontal. Il faut ajouter que, selon la vision de la foi coranique, le texte cité ici serait intégralement et littéralement la parole de dieu, dont le prophète Mahomet ne serait que le modeste scribe. C’est révoltant, c’est insupportable, inacceptable. Quand les musulmans se décideront à regarder leur héritage culturel avec le recul du matérialisme historique, le seul requis, le seul valable, il reliront Le Coran, notamment cette très intéressante sourate 4, Les Femmes, et y verront ce qui s’y trouve vraiment. Des dirigeants du septième siècle, en Arabie, se décarcassant pour policer et mettre de l’ordre dans les coutumes dévoyées et tumultueuses de tribus semi-nomades encore passablement hors contrôle. Quand on s’informe minimalement sur les mâles enragés que l’islam mit sur le chemin d’une civilisation durable, on regarde la sourate sur les femmes avec, en fait —et je pèse mes mots— un recul respectueux. Lisez la complètement (elle ne fait jamais qu’une petite trentaine de pages, en format livre de poche), c’est très instructif. Dire: une part de ce que les hommes auront acquis par leurs œuvres leur reviendra; une part de ce que les femmes auront acquis par leurs œuvres leur reviendra dans le contexte sociohistorique ouvertement phallocrate qui fut celui du saint prophète est une intervention d’une remarquable modernité. Il faut approcher la sourate 4 (comme le reste du Coran) en historien, pas en sectateur. Je vous assure qu’on sent, dans son déploiement, un effort constant pour, de fait, limiter la polygamie des peuplades pré-islamiques, pour la circonscrire en direction du marital, la policer, l’encadrer, instiller un sens de la responsabilité du couillu tribal triomphant envers son épouse et ses filles. En approchant ce texte comme un document écrit par des hommes de loi d’autrefois, dans une conjoncture radicalement contraire, on comprend que l’effort formulé ici ait eu un impact certain pour faire sortir des millions d’hommes et de femmes du Moyen-âge. Ce n’est pas pour rien que l’islam influence aujourd’hui environ un milliard et demi d’humains. Il faut voir la courbe abrupte qu’ils ont remontée et les concessions tactiques qu’ils ont du inévitablement assumer. SAUF QUE… SAUF QUE… SAUF QUE… prendre au pied de la lettre les énormités que je cite ici en leur donnant le statut de dogme religieux obligatoire devant déterminer les pratiques de la vie contemporaine, c’est purement et simplement impossible. Dieu préfère les hommes aux femmes. Si elles sont infidèles, enfermez-les et battez-les. S’il-vous-plait… La laïcité combat ce principe autoritaire et inégalitaire et est obligée de respectueusement signaler à l’islam qu’il incorpore des éléments fondamentaux dans son fonctionnement qui le mènent directement sur la pente de l’illégalité civile.

Trois exemples parmi des centaines. On pourrait en tirer d’absolument tous les textes sacrés du monde, d’orient comme d’occident. C’est que ce sont des textes vieux, datés, dépassés, déphasés, foutus. Tous, sans exception. Il n’est plus possible d’imposer l’héritage religieux au premier degré, de l’incorporer à l’existence contemporaine sans fatalement s’en distancier et le relativiser. La décence la plus élémentaire interdit de faire primer des principes archaïques aussi iniques et aussi vermoulus sur nos chartes des droits humains, si imparfaites soient-elles d’autre part. C’est immoral et révoltant. Dans le respect mais aussi dans la fermeté, il faut le dire. C’est, en fait, la chose fondamentale qu’il faut dire aux petits esprits larmoyants de toutes affiliations religieuses qui se mêlent de réclamer un primat des principes du culte sur les droits civils fondamentaux. Je me suis déjà prononcé en faveur d’une articulation entre laïcité ouverte et laïcité définie. Voici un rappel de cette articulation, la seule valable pour incorporer la richesse des contenus culturels hérités avec l’incontournable priorité du vrai respect des droits fondamentaux.

Laïcité ouverte pour toutes particularités ethnoculturelles sans conséquences juridiques effectives: vêtements, façades de temples, arbres de Noël, Menora, citrouilles d’Halloween, Ramadan, croix dans le cou, grigris, papillotes, fétiches, totems et statues, moulins à prières, turbans, voiles, hidjab, tchador, niqab, burqa, sari, brimborions et colifichets, minarets et clochers (avec cloches et crieurs inclus, sauf la nuit), yoga, occultisme, horoscope, pèlerinages, baptême collectif en piscine olympique, les chrysanthèmes du culte, en un mot.

Laïcité définie et fermement imposée as the law of the land dans le strict espace de portée juridique citoyenne: droits des femmes, droits des enfants, instruction publique, soins hospitaliers, banques, héritage, justice, vie politique et/ou politicienne, sécularisation intégrale de tous les corps administratifs, interdiction de la théocratie, prohibition du port d’armes (y compris les armes blanches…), crime organisé, code civil, code criminel, taxation, chartre des droits, les choses sérieuses du tout de la vie civile, en un mot.

Le fait que le cadre de représentation religieux dura ne garantit en rien qu’il soit éternel. Il faut désormais qu’il reste au temple et que le temple devienne un musée. Et… pour faveur, par pitié, tournons cette page déjà écrite une bonne fois et passons à autre chose.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Chapeau bas à DIALOGUS!

Posted by Ysengrimus le 21 janvier 2015

Dialogus-A

Alors, j’ai eu le plaisir d’être un des co-fondateurs d’une intervention sur Internet qui est devenue une aventure passionnante: DIALOGUS. En vous rendant sur ce site, vous aviez la possibilité de voyager dans le temps et de prendre contact avec des personnalités historiques disparues. Vous pouviez aussi voyager sur le plan modal et entrer en interaction avec des archétypes de fiction, figures mythologiques ou grands personnages de films ou de romans. Vous leur postiez alors un petit électro-pli et ils vous répondaient, en quelques jours ou quelques semaines, depuis le point du temps où ils et elles se trouvaient. Il leur arrivait aussi fréquemment d’interagir entre eux à travers les méandres du temps. Le chevalier Lancelot a par exemple un jour proposé à Meursault d’aller le libérer dans sa geôle.

Amorcé comme une amusette entre lettrés férus de pastiche, DIALOGUS avait vite pris une ampleur peu commune. Ce fut, pour un temps, une vaste entreprise culturelle impliquant des animateurs bénévoles dans cinq pays francophones et une remarquable équipe d’édition bien soudée, bénévole aussi, constituée de gens qui ne se sont habituellement jamais rencontrés en personne. Je vous présente ici des entrevues avec René Podular Pibroch, directeur du comité éditorial du site entre 1998 et 2008. Ce noms percutant ne doit pas surprendre car nous opérions tous, à DIALOGUS, sous un pseudo de plume. Les lecteurs pouvaient, lors de leurs visites, entre autres, essayer de deviner qui fut René Podular Pibroch, il parait que son style est si détectable…

DIALOGUS, ce fut aussi cinq ouvrages publiés en 2004 et 2005 chez HMH Hurtubise: Entretiens avec cinq écrivains, Entretiens avec trois couronnes, Entretiens avec trois hommes d’état contemporains, Entretiens avec Trois Chansonniers (Brassens, Brel, Ferré) et Entretiens avec Quatre philosophes (Machiavel, Marx, Nietzsche, Socrate). Comme une sorte de Bernard Pivot extratemporel, Sinclair Dumontais nous présente, dans ces ouvrages, un dialogue épistolaire avec les figures du passé qu’il a la chance et la joie de nous introduire.

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Les huit entretiens suivants entre une des intendantes anonymes de DIALOGUS et Paul Laurendeau (dans le rôle de René Podular Pibroch) documentent commémorativement mieux que tout autre dialogue l’aventure du site internet interactif (pré-wiki) DIALOGUS. Ils ont eu lieu par écrit il y a dix ans (entre janvier et août 2005).

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1— Présentation de DIALOGUS

Le site internet DIALOGUS est un jeu de correspondance où le moderne et l’ancien se mêlent avec une délicieuse harmonie. Les internautes ont le choix parmi de nombreuses personnalités connues ou moins connues du passé. Parmi les invités de marque qui se prêtent au jeu des questions-réponses, se trouvent des personnages fictifs, que ce soit de cinéma, de littérature ou de bande dessinée. Les visiteurs peuvent se contenter de lire les échanges publiés ou participer plus activement en questionnant eux-mêmes leurs favoris. Cette belle aventure, rendue possible grâce à l’imagination et la persévérance de Sinclair Dumontais et de René Podular Pibroch, dure maintenant depuis six ans [1999-2005] et propose plus de onze milles lettres publiées.

Premièrement, il faut savoir que DIALOGUS se targue d’avoir découvert le secret du voyage dans le temps car, en effet, les célèbres personnalités ne sont pas encore mortes. Toutes nous écrivent de leur vivant. Ainsi, Marie-Antoinette répond à ses correspondants en attendant son procès, Meursault croupit en prison et l’impératrice Sissi a maintenant une soixantaine d’années. Alors pour ceux qui désiraient résoudre l’énigme Presley, il faudra repasser!

L’un des deux fondateurs de DIALOGUS, l’incontournable René Podular Pibroch, responsable du comité éditorial, a accepté de répondre à mes questions.

Q- Cher monsieur Pibroch, tout d’abord, merci de vous prêter au jeu et de répondre à mes questions. Étant un des fondateurs de DIALOGUS, pouvez-vous me dire quelles ont été vos impressions lorsque vous avez décidé de vous lancer dans le jeu? Pensiez-vous que DIALOGUS vivrait si longtemps et prendrait une ampleur telle qu’on la connaît aujourd’hui?

R- J’étais sereinement ouvert à toutes les possibilités de réussite ou d’échec. Voyez-vous, chère madame, c’était le siècle dernier, 1998, 1999 par là. L’internet et toutes ses fanfreluches afférentes étaient encore une marmite de sorcier un peu mystérieuse à cette époque. On avait donc l’esprit ouvert, le coeur léger et l’âme sautillante. L’idée d’un contact —intime, réel— avec toutes ces personnes du monde historique et fictif m’exaltait. Je ne voyais rien d’autre. Disons que le succès actuel de l’entreprise a dépassé mes ambitions sans dépasser mon imagination. Cela vous donne à conclure sur laquelle des deux est plus enflée que l’autre!

Q- Parlons-en de l’imagination! Croyez-vous qu’elle soit nécessaire à l’internaute qui vient se balader chez DIALOGUS? Pensez-vous que le visiteur moyen soit à l’avance conquis et prêt à se livrer au jeu ou au contraire s’agit-il d’un sceptique à convaincre? Cette exaltation dont vous avez fait mention est-elle inhérente à chaque échange?

R- Nous voici bel et bien au cœur de notre affaire. Il y a sur cette délicate et passionnante question que vous soulevez un artéfact d’observation. Je ne peux commenter que sur l’internaute que DIALOGUS a déjà conquis. L’autre, celui que ça indiffère, est resté dans les cyber-lymbes, hors de ma portée, de la vôtre et de celle de tous les autres dialogusiens et dialogusiennes. Votre question reste pourtant entière, malgré cet inévitable artéfact. En effet on observe que ceux qui plongent, en choisissant la personnalité qu’ils aiment et en entrant en interaction avec elle, la confrontent très souvent à son stéréotype. On parle à Louis XIV de ses perruques, à Landru de son fourneau, à Beethoven de pièces musicales dont il ignore le titre, à Cassandre de la virilité d’Apollon. Ces personnalités se fichent de tout cela, parce que c’est le stéréotype dont l’histoire les a chargées et que, situées comme elles le sont en leur temps et en leur vie, elles ignorent bien souvent tout de ce stéréotype à venir. Nos personnalités du passé ne veulent que communiquer avec le futur et exprimer qui elles sont réellement. L’internaute qui dialogue est déjà convaincu que c’est intéressant, certes, mais il reste quand même «un sceptique à convaincre», comme vous dites, sur une question bien plus cruciale, celle voulant que les grandes personnalités de l’histoire ne correspondent pas au stéréotype qu’ils en cultivent dans leur coeur et dans leur mémoire. Le choc est parfois vif, mais oui, l’exaltation est toujours au rendez-vous.

Q- En bout de ligne, c’est ça la véritable motivation: explorer des vérités que le temps a inévitablement transformées, voire déformées. C’est ça le grand désir qui se cache derrière l’invention de la machine à voyager dans le temps. Revenir en arrière, balancer livres d’histoire et autres biographies austères et s’abreuver directement à la source. DIALOGUS a une fonction essentiellement ludique, mais pensez-vous que des étudiants gagneraient à le consulter pour leurs travaux?

R- Bien sûr. D’ailleurs le ludique et le pédagogique ne sont pas du tout incompatibles, comme l’enseignement moderne l’a amplement prouvé. Mais pour accéder à une saine consultation pédagogique de DIALOGUS, il faudrait procéder à une petite réforme des mentalités chez les internautes. Hé oui, déjà des mentalités à reformer en un medium si moderne! En effet, beaucoup de gens tombent sur le Bonaparte ou le Mozart de DIALOGUS parce qu’ils ont googlisé ce personnage sur lequel ils doivent, habituellement vite, terminer un devoir de semestre. On questionne alors DIALOGUS comme on questionne une grande banque de données contemporaine et Mozart, de l’autre côté, en échappe sa flûte enchantée et elle se brise… Les gens qui viennent s’amuser avec Merlin l’Enchanteur et Le Petit Prince devraient prêter leur état d’esprit à ceux qui ont des devoirs de semestre à finir. C’est là que la vraie pédagogie interactive potentielle de DIALOGUS se mettrait en place. On y est d’ailleurs arrivé, en de beaux moments quand des enseignants, déjà dialogusiens eux-mêmes, nous ont envoyé leurs élèves dans une démarche déjà joyeusement interactive.

Q- À plusieurs reprises, certains correspondants ont qualifié l’entreprise d’outrageante ignominie, considérant comme un crime capital que des personnalités décédées correspondent avec les âmes du futur. Ces esprits offusqués ont-ils raison de s’indigner, selon vous?

R- Certainement pas. Voyez-vous, il y a parfois une petite maldonne concernant DIALOGUS qu’on pourrait nommer le «Malentendu Paradisiaque». Un certain nombre de correspondants, bien intentionnés à notre égard mais mal renseignés, croient que les personnalités de DIALOGUS écrivent post-mortem, depuis quelques paradis éthérés, en se penchant benoîtement sur notre monde. Cela a pu choquer certaines sensibilités morales. Or, il n’y a rien de plus inexact que ce Malentendu Paradisiaque. Comme vous l’avez mentionné précédemment, madame, il s’agit ici bel et bien de la machine à remonter le temps, sans plus. Chaque personnalité nous écrit depuis un point précis de son histoire et est aussi ignorante de son futur que vous et moi. Aussi, pour retracer ce point du temps et s’ajuster en conséquence dans l’échange, le correspondant doit d’abord lire attentivement la Lettre d’Acceptation de la personnalité avant de s’adresser à lui ou à elle. Ce sera alors pour constater que les personnalités de DIALOGUS nous écrivent généralement depuis le pinacle de leur culminement historique, depuis le moment d’où elles se communiquent déjà maximalement à l’histoire. Nous ne faisons donc que capter et enrichir un flux d’informations et d’émotions qui se donne déjà. Je vous assure que ce n’est pas de la métempsychose ou du spiritisme. Il n’y a absolument rien de macabre ou de mystique dans notre entreprise. Conséquemment, il n’y a absolument aucun état d’âme moral à en tirer, autre que la grande joie sans mélange de pouvoir enfin aborder LA question qui nous taraude avec LA personne qui nous fascine depuis si longtemps.

Q- Dans cette perspective, que conseilleriez-vous à la personne qui visite DIALOGUS pour la première fois?

R- D’abord flâner, visiter, baguenauder, lire des échanges. Puis doucement laisser monter en vous, échantillons en main, le choix de la personnalité que vous voulez rencontrer sur DIALOGUS. Il faut ensuite soigneusement lire sa Lettre d’Acceptation pour bien capter sa période, mais aussi ses émotions, ses disponibilités, son humeur. Ensuite, il est impératif, avant de vous lancer, de lire la plus grande partie de la correspondance déjà attestée. Cela m’amène, madame, à vous dire un mot du principal défaut de DIALOGUS. Il est inattendu, imparable et lancinant. Il vient involontairement des correspondants. On pourrait l’appeler le «Phénomène de la Question Récurrente». Croyez-le ou non, nos personnalités se font poser sans arrêt la même question. Cette «même question» varie évidemment avec les personnalités, comme de tout naturellement: Marx se fait demander de commenter la chute du communisme, Achille se fait demander ce qu’il pense de Brad Pitt, Jésus se fait demander pourquoi un monde si cruel, Barbie se fait demander pourquoi elle a les cheveux blonds. Il faut donc lire la correspondance, car la hantise que vous avez à l’esprit est une hantise historique et LA question destinée à LA personne, eh bien tout le monde l’a posée et il y a déjà de fort intéressantes variations de LA réponse dans la correspondance attestée. Cela a évidemment à voir avec la dynamique du stéréotype soulevé tout à l’heure. Donc: lisez la correspondance, toute la correspondance si possible. Là, ayant lu au moins le gros de la correspondance, vous êtes prêt à demander toutes les clarifications que vous souhaitez sur LA question ou… à en introduire une autre, plus originale, plus nouvelle, plus conforme aux caractéristiques concrètes de votre illustre correspondant(e).

Q- Merci infiniment monsieur Pibroch de votre gentillesse et… longue vie à DIALOGUS!

R- Ce fut un plaisir. Je ne sais pas si je dois vous exprimer le souhait paradoxal: «On se reverra sur DIALOGUS». En effet, si je brûle de vous le dire, c’est par déférence pour la grande dame que vous êtes vouée à devenir face à l’Histoire. Mais si j’hésite à vous le dire, c’est parce que c’est à vous, chère amie, que je souhaite une longue vie!

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2— L’anachronisme chez DIALOGUS

Q- Bonjour René Podular Pibroch. Merci de participer à cette deuxième entrevue. Nous avons exploré ensemble le monde de DIALOGUS où les internautes questionnent des personnalités du passé. La principale règle à retenir consiste à prendre conscience que les personnalités participant aux échanges le font à partir d’un moment précis de leur vie. La correspondance entre des humains de notre siècle et ceux d’un monde révolu, qu’il s’agisse de l’antique Jules César ou du plus moderne Karl Marx, peut générer beaucoup d’incompréhension. Croyez-vous que ce fossé entre les époques puisse nuire aux correspondances?

R- Nuire, pas exactement. Plutôt: introduire du piquant. Et le piquant ici c’est comme en gastronomie. Tout est dans le dosage. Toutes les personnalités de DIALOGUS sont conscientes d’interagir avec des correspondant(e)s des siècles futurs. Elles savent aussi que le personnel de DIALOGUS est très discret et que les informations sur leur avenir ne seront fournies qu’avec une parcimonie très circonspecte. Vous mentionnez Karl Marx. Dans les premiers temps du site, le bouillant fondateur du matérialisme historique a eu une passe d’armes avec notre directeur Sinclair Dumontais. Il tenait mordicus à savoir l’année de sa mort. Sinclair tint bon et ce fut non. Marx a pesté mais se l’est tenu pour dit. Ce fut bel et bien, à la réflexion, une forme de nuisance. Une autre forme de nuisance fut le cas historique où un autre bouillant personnage, Beethoven, se fit parler de la «Sonate au clair de lune». Je ne vous dis pas la foire d’empoigne que ce fut avec le grand compositeur pour lui faire accepter ce titre ringard pour une œuvre qu’il avait conceptualisée et aimée sans titre. Vous avez donc raison, madame, l’anachronisme peut parfois nuire.

Q- Mais pour qui sait jouer le jeu, ça peut s’avérer aussi assez rigolo. Avez-vous une bonne anecdote à nous raconter? Que fait-on quand un vocabulaire inconnu est employé ou lorsque le correspondant évoque une technologie moderne? DIALOGUS instruit-il ses personnalités afin qu’elles comprennent de quoi il retourne?

R- Une anecdote particulièrement spectaculaire et fort représentative de ce que vous mentionnez est arrivée récemment à Juliette Capulet. Juliette attire des lectrices de son âge et qui partagent ses sentiments et l’ardeur de ses émotions. L’une d’entre elles explique un jour à Juliette que son jeune amoureux vit à deux cent kilomètres et que ses parents refusent de la conduire en voiture pour aller le voir et n’acceptent pas non plus de la laisser prendre le train. Demoiselle Capulet me contacte, un peu atterrée. Des notions comme «kilomètre» et «train» ne lui disent rien de précis et elle craint même de ne pas comprendre «voiture» dans le même sens que sa correspondante. Je dois lui expliquer, en revêtant ma pèlerine «Italie du Nord – 1554» sous le nom de Capel in Mano (Chapeau bas – mon petit surnom académique) dans un petit échange parallèle en quoi tout cela consiste. Alors Juliette ne fait ni une ni deux. Elle reproduit cet échange parallèle avec le Capel in Mano dans la missive suivante à sa correspondante pour bien lui faire sentir son désarroi face à l’anachronisme. Cette dernière se l’est aussitôt tenu pour dit et est devenue toute délicatesse pour bien expliquer à Juliette, les innovations de l’histoire dont elle dispose. De fait, DIALOGUS autorise un anachronisme contrôlé. Sinclair et moi-même expliquons aux personnalités tout mot obscur ou objet abscons, mais nous le faisons exclusivement à leur demande. Comme vous le dites si bien, ne pas intégrer l’anachronisme nous priverait d’échanges particulièrement rigolos. Il est si suave de demander au Général de Gaulle ce qu’il pense de la présidence de Chirac ou à Maurice Duplessis s’il est content de sa statue devant le parlement de Québec.

Q- Certains internautes ont poussé l’audace jusqu’à mettre en garde leurs personnages favoris contre certains évènements de leur futur. Dans la majorité des cas, les personnalités nient ou ignorent ces allusions funestes. Doutent-elles de la véracité de ces faits ou préfèrent-elles faire la sourde oreille? Selon vous, si Sinclair avait révélé à Karl Marx le moment et les circonstances de sa mort, celui-ci l’aurait-il cru?

R- Karl Marx écrit depuis l’année 1877 et est déjà très malade. Si jamais il apprend via DIALOGUS qu’il meurt en 1883, il ne sera pas trop sceptique, je pense. Mais le plus douloureux serait de lui avouer que son épouse adorée, Jenny von Westphalen, meurt un an avant lui, que sa fille aînée, Jennychen Longuet, meurt quelques mois avant lui aussi. Puis que ses deux autres filles se suicident au poison, respectivement en 1898 (Eleanor Marx) et en 1911 (Laura Lafargue). On ne peut pas assener un coup de maillet pareil sur la tête de quelqu’un. Ça ne se fait pas, il ne pourrait pas l’encaisser… et la majorité des correspondants de Marx qui nous sont contemporains s’en avisent et restent discrets. Mais, comme vous l’avez bien observé, madame, d’autres correspondants, et c’est leur droit aussi, font des révélations à la personnalité sur son futur. Et, comme je viens de le dire, la personnalité n’encaisse pas… Allez donc écrire à Robespierre, le chef incontesté du Comité du Salut Public, le Pur d’entre les Purs qui intronise les traîtres guillotinés par centaines et incarne infailliblement la République de France. Annoncez-lui, pour rigoler, qu’il mourra lui-même sous peu sur l’échafaud. Il ne va pas décoder, le bon et intransigeant député d’Arras. La connexion ne se fera pas. Il va penser que vous vous payez sa tête ou que vous avez fait une coquille dans votre électro-pli. L’avenir est une chose bien biscornue et bien mystérieuse… pour nous, comme pour eux. Et… ce n’est pas une affaire de sourde oreille. C’est bien plus une affaire de capacité à encaisser mentalement des faits que l’histoire toute entière n’a pas encore intégrés matériellement. Ceci dit, il y a un cas où nous avons littéralement soudoyé une personnalité en échangeant sa présence sur DIALOGUS contre la révélation de son avenir… et sans même qu’il le sache en plus. Voudriez vous savoir de qui il s’agit?

Q- Bien sûr! Dites, dites!

R- Il s’agit de Louis Armstrong, dans la portion anglophone de DIALOGUS. Le grand trompettiste de Jazz, qui nous écrit depuis l’année 1958, ne fait rien par lui-même pour ce qui est des affaires. Tout s’est donc négocié à travers son gérant Joe Glaser. Un homme roué et retors qui gère la carrière d’Armstrong depuis 1937. Joe Glaser nous disait, d’un ton têtu: «C’est bien beau la communication avec le futur, mais qu’est-ce que ça nous rapporte à nous ici, au présent?» Comme il ne sortait pas de cette approche mercantile, on a fini par être obligés de l’informer sur l’avenir d’Armstrong, notamment sur le fait qu’il coifferait les Beatles en 1964 à 66 ans avec le plus gros tube de sa carrière déjà si riche, Hello Dolly. Joe Glaser, sachant désormais qu’il devait orienter son vieux poulain vers la chanson de variété, nous a remercié du lucratif tuyau et a autorisé l’entrée de Louis Armstrong à DIALOGUS… sans rien dire à ce dernier de ces obscures tractations. Sordide, non? Marrant aussi. L’anachronisme est en fait inhérent à DIALOGUS. Il est généralement bienvenu parce qu’on le gère très prudemment. Il est ni plus ni moins que la base de l’effort que les personnalités et leurs correspondants font pour se comprendre, pour se rejoindre. Tout le monde joue le jeu et ça s’harmonise parfaitement.

Q- Il vaut mieux alors se renseigner sur l’année d’où nous écrit la dite personnalité et essayer de cadrer dans cette époque, en oubliant son futur, notre passé. Qui a dit que le voyage dans le temps était facile? Monsieur Pibroch, je vous remercie de votre participation. Notre prochaine entrevue traitera des femmes chez DIALOGUS, un sujet que vous affectionnez particulièrement, si je ne me trompe.

R- Tout à fait. Et anachronisme pour anachronisme on peut faire nous aussi un peu de prospective si les personnalités de DIALOGUS en font en communiquant avec nous. La mienne (de prospective) est la suivante: ce millénaire sera le millénaire de la femme…

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3— Les femmes chez DIALOGUS

Q- Bonjour René Podular Pibroch. Aujourd’hui nous évoquerons les femmes chez DIALOGUS, peu nombreuses, mais dont la population s’accroît malgré tout. À votre avis, quelle est la raison de leur présence restreinte par rapport aux personnalités masculines? Certainement pas à cause de leur manque de participation à l’histoire!

R- Nous avons en ce moment en chiffres arrondis une quarantaine de femmes, trois déesses, une guenon, une poupée, et un personnage de BD. Le nombre n’est pas paritaire, n’est pas conforme à la réalité de l’histoire, vous avez tout à fait raison, madame, et la cause, je vais vous la dire. Vers 1978-1980 un dictateur militaire du nom de Morales Bermudez fut déposé au Pérou et la démocratie fut restaurée. Cet évènement, aussi important que bien d’autres, mais parfaitement oublié, fut le résultat de l’action collective, directe, modeste et rudement efficace des femmes péruviennes. Aucun nom spectaculaire ne fut retenu, mais ce qui fut, fut. On pourrait citer des centaines d’exemples de ce phénomène. En Chine, en Inde, en Iran, en Afrique et ailleurs dans les Amériques. La femme agit, mais ne se fait pas mousser. Elle joue un rôle crucial mais ne plastronne pas. Or, que voulez-vous, DIALOGUS, c’est un peu un village de plastronneurs… Vous voyez le topo?

Q- Peut-être alors vous faudrait-il accueillir des collectivités! Un peu comme les Troyennes, dont les voix se mêleraient pour clamer leur message. Mais si les hommes surpassent en nombre les femmes chez DIALOGUS, on ne peut pas dire qu’il en est de même pour la qualité! Elles sont toutes exquises! Puis-je vous demander vers quelle personnalité féminine va votre préférence personnelle?

R- Il faudrait pouvoir accueillir les Troyennes, les Parques, les épouses de Mahomet, les miraculées de Fatima, les soeurs de Nietzsche, les victimes de Landru et de Jack l’éventreur, les étudiantes de piano de Beethoven, les soubrettes et les amantes de tous ces monarques et de tous ces plumitifs. Mais pour le moment le seul collectif que nous avons, ce sont les frères Marx qui viennent d’entrer. Vous voyez bien que, sur ce point, DIALOGUS est défectueux. C’est un espace pour tribun individuel, pour instrumentiste soliste, plutôt que pour choriste. Où sont les femmes, pensez-vous, dans cette musique-là? La qualité des femmes de DIALOGUS est extraordinaire. Mais il y a une autre observation de nature qualitative qui s’impose. Quand on entre dans le champ restreint des sous-ensembles de personnalités, il y a deux espaces où la parité est bien plus sensible. C’est celui des têtes couronnées (nous avons huit reines et un nombre significatif de princesses, duchesses et comtesses) et des personnages fictifs. Je crois que cela en dit beaucoup sur la portion de l’imaginaire des femmes qui est interpelée en DIALOGUS. Il s’agit moins pour elles de témoigner raplapla sur des conquêtes et des piles de bouquins tartinés que de s’épanouir et de rêver. Ma femme de DIALOGUS cardinale, puisque vous me posez la question, c’est la princesse Cassandre. J’aime le personnage depuis fort longtemps. Et, chez DIALOGUS, j’aime son traitement, j’aime sa dimension mythologique et symbolique. Cassandre c’est la Femme de DIALOGUS. Pour ne pas dire la Femme tout court. Un joyau. Je relis sa correspondance souvent, le cœur serré d’émotion.

Q- Même lorsqu’elles sont absentes de la façade, les personnalités féminines prennent une place significative dans les échanges. Je pense à Karl Marx qui discute chacune des lettres de DIALOGUS avec sa femme et ses filles, à Séraphin Poudrier qui parle de sa créature, à Landru dont la vie tourne littéralement autour des femmes, etc. Ce phénomène est fort représentatif de l’humanité en général, les grandes femmes derrière les grands hommes. Dans quelle catégorie souhaiteriez-vous voir les femmes s’afficher plus activement?

R- L’histoire bien sûr et indubitablement la philosophie. Mais voyez la foutaise dans laquelle nous baignons. René Descartes a correspondu pendant des années avec une princesse suédoise qui l’inspira énormément dans son cheminement philosophique. Les lettres de Descartes à cette brillante aristocrate sont publiées depuis des siècles, mais on attend encore une publication sérieuse des réponses de la dame… Denis Diderot a correspondu pendant près de quarante ans avec Sophie Volland. Elle ne devait certainement pas lui répondre que des fadaises pendant tout ce temps. Les lettres de Sophie Volland à Diderot sont encore inédites. C’est comme ça tout le long. Alors vous vous doutez que les éclaireurs extratemporels de DIALOGUS ont du travail à faire. Les femmes sont à notre époque sur le point de cesser d’être méprisées par l’histoire mais elles le sont encore un peu… C’est particulièrement saillant dans le cas de bien des compagnes de philosophes. Il y en a des tas de Simone de Beauvoir à son Jean-Paul encore méconnues… C’est justement le cas d’une autre femme hors du commun à laquelle vous venez de faire allusion indirectement. Chère amie, on s’est amplement gargarisé sur la millième lettre de DIALOGUS, puis la dix millième, etc. Et c’est très bien. Mais savez-vous qui a écrit la première lettre de DIALOGUS? La toute première. La PRIMA MAXIMA. La Numéro UN, adressée à Sinclair Dumontais et qui a lancé toute l’aventure. Une superbe missive, qui est toujours sur le site. C’est une femme… Vous voyez qui c’est?

Q- Assurément que je sais qui c’est, cher Pibroch. Il s’agit de Jenny Marx, femme pour qui votre admiration s’enflamme, si je ne m’abuse.

R- Jenny Marx, née baronne von Westphalen, absolument exact. L’épouse d’un des vieux chevaux de retour de DIALOGUS, l’implacable Karl Marx, trop timide au tout début pour tartiner sa lettre d’acceptation lui-même et qui, comme vous le signalez fort bien, est littéralement piloté à DIALOGUS par cette philosophe aussi forte que lui et leurs trois filles, Jennychen Longuet, née Marx, Laura Lafargue, née Marx et Eleanor Marx. Mais puisque nous nous attardons au chapitre des pamoisons admiratives méritées pour les Dialogusiennes Millésimées, je vous renvoie votre question de tout à l’heure, chère amie. Votre femme de DIALOGUS cardinale, ce serait qui?

Q- Ma femme chérie ressemble à peine à une femme lorsqu’on la regarde vite, mais c’est la toute première, la plus belle et la plus vraie, notre ancêtre à tous, dont la sagesse est aussi imposante que les poils de sa toison. Qu’elle soit la personnalité la plus âgée de DIALOGUS et la seule femme présente dans la catégorie «Des origines à la fin de l’Antiquité» me remplit de joie. C’est l’admirable Lucy, la mère de l’humanité. Je dois cependant confesser que la princesse Antigone la suit de peu dans mon cœur, mais j’imagine qu’il s’agit de mon penchant féminin pour l’imaginaire… Maintenant, dites-moi, quelle est la femme dont vous désirez ardemment la venue sur DIALOGUS?

R- Je vais vous étonner, un vieil athée comme moi. Il s’agit de Lucia Dos Santos, qui vient juste de mourir à 97 ans dans l’indifférence générale. C’est la petite Lucia du fameux miracle de Fatima de 1917, qui a vu des choses dans sa tête et dans son coeur et qui l’a payé d’une interminable incarcération au Carmel avec interdiction de parler avec qui que ce soit sans autorisation écrite du pape. Foin des théocrates avec leurs salades, je trouve que Lucia véhicule, à travers la plus explosive des manifestations de religiosité populaire du dernier siècle, une image d’intégrité simplette et d’imperturbable sérénité qui m’émeut très profondément. Comme j’y ai un peu fait allusion tout à l’heure, elles pourraient même venir à trois. Lucia, sa mère, et Jacintha Marto. Cette dernière, morte enfant en 1920 de la grippe espagnole, est la deuxième petite miraculée de Fatima, qui voyait la dame vêtue d’or avec son étrange jupe mauresque aux genoux sur les marches de l’escalier qui menait au petit grenier où elle allait dormir. J’aurais vraiment une ou deux questions à poser à ces trois mystérieuses merveilles. Fatima attire encore quatre millions de pèlerins par année, et ce sont en majorité des femmes… Dans un autre registre, il y a Rosa Luxembourg qui se repose en ce moment aux archives de DIALOGUS. Le jour où elle revient, je pavoise en rouge vif. Je vous renvoie la question: vos souhaits?

Q- J’aimerais énormément m’entretenir avec la reine Boudicca, qui tint tête aux Romains au début de notre ère. J’admire ces femmes qui passent à l’histoire coûte que coûte, malgré la mémoire sélective de notre monde. Je voudrais aussi discuter avec un collectif féminin, les suffragettes, les anciennes et les modernes. Je crois que je devrai attendre encore un peu… Après tout, ça ne fait même pas un siècle que nous avons le droit de vote, impatiente que je suis! Merci, cher Pibroch, pour ce délicieux échange.

R- À propos de collectifs féminins, je m’en voudrais, avant de conclure de ne pas en mentionner deux d’une très grande importance. Eh bien, d’abord il y a les correspondantes. Elles sont nombreuses, jeunes, articulées et elles ne se gênent pas pour soumettre l’histoire dans sa version dialogusienne à la saine torsion de la version des femmes. Cela donne aux échanges un sel féminin et parfois même féministe remarquable. Il y a ensuite les femmes de l’équipe de DIALOGUS, qui, elles, sont nettement en majorité. Catherine, Josée, Martine, Claire, Nicole, la très humaine et généreuse Évita et l’extraordinaire et géniale Anne Guélikos dont la chronique accueille ces entrevues sur le site de DIALOGUS. À ces deux collectifs féminins cruciaux pour la vie tonique de DIALOGUS, je dis respectueusement: Chapeau Bas!

Q- Je reprends vigoureusement ce touchant hommage! Dans notre prochaine entrevue, nous aborderons le personnage fictif et son traitement chez DIALOGUS.

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4— Le personnage fictif

Q- Bonjour René Podular Pibroch! Le site-forum DIALOGUS permet de correspondre avec des personnalités disparues à notre époque. Pour les sceptiques, c’est déjà un choc! Mais vous proposez aussi des échanges avec des personnages fictifs, de roman, de mythe, de BD, de cinéma. Croyez-vous que le personnage de fiction attire le lecteur plus ou moins que la personnalité réelle?

R- Beaucoup plus. Je dirais même que c’est en fait la part de fiction dans le personnage historique qui nous attire et nous interpelle, bien plus que le contraire. On croit que l’aventure est extratemporelle mais en fait elle est toujours modale. Nous ne sommes pas fascinés par une exploration du passé mais par une investigation des possibles et au nombre des possibles quoi de plus séduisant que l’impossible. Et c’est là que la fiction entre dans le tableau. Croyez-moi, converser avec Lucky Luke ou Rose DeWitt Bukater, c’est à vous couper le souffle d’exaltation.

Q- Les mythes ou les figures légendaires, au cours des siècles, ont adopté mille et un visages, mille et une interprétations différentes et c’est sans compter les adaptations cinématographiques modernes qui viennent brouiller le tableau. Comment ne pas se frapper à un mur d’incompréhension dans les échanges avec de tels personnages fictifs à la personnalité multiple? Je prends par exemple le cas de Morgane la fée, qu’on a dit tour à tour prêtresse du lieu de sérénité par excellence, Avalon, et sorcière maléfique ayant joué un rôle crucial dans la chute de Camelot. Où se situer entre le bénéfique et le maléfique qui l’environne?

R- Le dialogue entre la multiplicité des possibles est voué au beau risque cacophonique. D’interagir avec Morgane ou Merlin ou Achille on découvre vite que les personnages légendaires que l’on rencontre sur DIALOGUS ont déjà canalisé un faisceau d’options et l’a stabilisé. Vous ne rencontrerez pas Morgane-N’importe-Quoi ou Merlin-N’importe-Qui. D’interagir avec le personnage, de le sonder, de le creuser, vous allez vite découvrir que vous avez affaire à la Morgane de telle version spécifique, au Merlin de telle autre version spécifique. Cela vous causera joie ou déconvenue mais il faudra vivre avec. Les personnages de fiction et de légende de DIALOGUS ont une solidité: celle de l’option fondée dans un des faisceaux de la légende. Et quand les correspondant(e)s les confrontent à leurs préférences, si celles-ci sont autres, nos légendaires et nos fictionnels et fictionnelles résistent, les toisent et continuent leur chemin.

Q- Alors à nous, pauvres mortels réels de s’adapter et de se prêter au jeu en toute innocence, purgés de toutes nos idées préconçues! Mais puisque nous parlons de Morgane, dites-moi donc à quelle Morgane nous sommes confrontés chez DIALOGUS?

R- Vous avez bien raison d’insister sur Morgane, madame, car l’exemple est excellent. La Morgane de DIALOGUS est une fée amante de Merlin et capable de le battre à tous les jeux de la magie. Mais Morgane est aussi un tas d’autres choses, comme le corrobore clairement le monumental Arthurian Litterature in the Middle Ages: A Collaborative History édité en 1959 par Roger Sherman Loomis (Clarendon Press, Oxford, 574 pages). Cet ouvrage, qui fait autorité, montre que fonction des courants, des genres, et des traditions nationales, Morgane a pu être (la liste n’est pas exhaustive): une fée se changeant en corbeau à volonté (Loomis et Alii 1959, p. 43), une pure déesse dont le vrai nom serait Morganis (Loomis et Alii 1959, p. 55), une des filles sans frère du roi Avalloc (Loomis et Alii 1959, p. 66), une fée aquatique d’origine bretonne (Loomis et Alii 1959, p. 66), une fée qui attira Arthur à Avalon avec l’aide de ses huit sœurs, toutes fées comme elle (Loomis et Alii 1959, p. 92), la reine ou la cheftaine célibataire des dames d’Avalon (Loomis et Alii 1959, p. 108), la mère d’Yvain qu’elle n’a pas eu d’Arthur (Loomis et Alii 1959, p. 120), la maîtresse passionnée et amoureuse de Guinguamor, Seigneur d’Avalon (Loomis et Alii 1959, p. 163), la fée guérisseuse qui panse les plaie d’Érec, mais qui dans une source subsidiaire vire au mec, nommément le médecin d’Arthur du nom de Morgan Tud (Loomis et Alii 1959, p. 195), une nymphe surnommée la dame de Noiroison ou encore Morgain la Sage qui file un onguent magique à Yvain (Loomis et Alii 1959, p. 198), et enfin la soeur non incestueuse d’Arthur (Loomis et Alii 1959, p. 258). Une autre source qui échappe à ma mémoire fait de Morgane ou Morgausse la tante du roi Arthur. L’option défendue dans le remarquable film Excalibur de John Boorman (1981) d’une sœur ou d’une demi-sœur amante incestueuse d’Arthur est-elle aussi bien attestée. Mais il est difficile de décréter quoi que ce soit de façon unilatérale. Alors vous voyez d’ici le topo. Les correspondant(e)s ont jeté l’ancre dans une autre des versions et la vraie Morgane —la nôtre évidemment— ne se laisse pas forcer comme ça dans un faisceau de traditions autres que celle qu’elle sent et dont elle vibre. Alors le crêpage éclate. Cela donne des échanges particulièrement fascinants.

Q- Le moins qu’on puisse dire c’est que Morgane est un personnage extrêmement complexe, d’autant plus passionnant à découvrir et à déchiffrer. Dans le cas des personnalités historiques réelles, leur présence sur DIALOGUS dépend d’une condition inexorable: leur mort dans le monde réel, à notre époque. Dans le cas des fictifs, comment procédez-vous? Par exemple, un personnage de BD, dont l’auteur est encore vivant, ne peut être présent sur DIALOGUS, est-ce exact?

R- Absolument exact. Notre bon maître Dumontais est submergé sans arrêt par cette tempête ininterrompue des Roger Rabbit, Dragon Ball Zy et autres Harry Potter qui témoignent sans désemparer de la vigueur et de la jeunesse sans complexe du phénomène Internet. Tous ces braves et tous ces vaillants doivent rester au portillon parce que l’équipe impliquée dans leur création n’a pas encore pris ses justes distances avec la vie. Une autre option de DIALOGUS se manifeste sur les personnages de fiction à la pérennité en écho. L’exemple cardinal ici c’est Morticia Addams. La grande dame sombre fut l’héroïne de deux séries télévisées, de plusieurs films etc. Nous nous en tenons alors cap clair sur la Morticia Addams contrôlée d’origine, celle qui fut personnage de bande dessinée au New Yorker dans les années 1930. Tant pis pour les autres versions. DIALOGUS reste constant dans son rapport à la fiction comme dans son rapport à l’histoire. La saine distance est de mise.

Q- C’est tout à fait justifié. Ça me fait penser au cas de la Petite Sirène, du conte d’Andersen, mais que tous les jeunes de la nouvelle génération ne connaissent pas, pour avoir connu uniquement celle de Walt Disney. C’est une chance pour les dialogusiens avertis de revenir à la source et d’explorer la naissance de leurs personnages fictifs favoris, d’observer leurs évolutions, de constater leurs transformations, voire leurs métamorphoses, qui ont façonné leurs figures modernes.

R- Walt Disney est un saboteur inénarrable. Il a effacé notre imaginaire polymorphe et l’a remplacé par ses petits mickey monochromes, unidimensionnels, unilatéraux et déprimants. L’histoire va juger le personnage et son entreprise très sévèrement. Si jamais il sort de son cube de glace fictif et débarque à DIALOGUS, on va lui crier un peu dans la caverne des naseaux sur la question de la diversité de la fiction. Alors dites-moi, madame, votre personnage fictif favori de DIALOGUS, ça ressemble à qui?

Q- C’est difficile d’arrêter ma préférence sur un seul choix. J’aime le personnage des liaisons dangereuses, la marquise de Merteuil, ainsi que son célèbre correspondant, le vicomte de Valmont. J’adore Antigone, la princesse rebelle thébaine. Je m’esclaffe en lisant les réponses de Gaston Lagaffe. Je trouve La Belle irrésistible… Je les aime tous! Mais vous, cher ami, dites-nous plutôt vers quelle personnalité fictive va votre préférence.

R- Je suis fidèle à mes fixations: Cassandre, toujours Cassandre. Voyez-vous, ce qui est grand chez un personnage de fiction c’est la charge de la dimension fictive qui l’enrobe. Vous mentionnez fort pertinemment Gaston Lagaffe. L’extraordinaire aptitude qu’il a à métamorphoser la situation la plus anodine en un tumultueux désastre procède d’une puissance fictive sur laquelle repose le tout de notre plaisir et de nos attentes le concernant. C’est comme avec un super héros dont on attend qu’il déballe ses pouvoirs. Chez Cassandre, c’est évidemment l’aptitude qu’elle a à prédire l’avenir combiné au sort de n’être jamais crue qui nous enrobe d’un halo tragique paradoxal, poignant et remarquable. On a envie de descendre dans ce monde et de secouer chaque troyen et chaque troyenne par les épaules pour qu’ils croient Cassandre. À DIALOGUS, j’attends encore qu’un correspondant lui demande de prédire l’avenir et qu’elle nous dise quelque chose que personne ne croira. J’en reste la gorge nouée chaque fois que j’entre en son officine.

Q- Mais, Pibroch, ne savez-vous donc pas que Cassandre ne peut plus prédire l’avenir? Ou du moins, c’est ce qu’elle raconte! Elle dit que son don l’a abandonné depuis qu’elle a subi le viol d’Ajax le Locrien. La croyez-vous?

R- Bien sûr que non! Je suis complètement subjugué par le sort ensorcelant cette grande princesse. Il m’est donc impossible de croire Cassandre quand elle fait une prédiction, même une prédiction négative comme: «je ne prédirai plus jamais l’avenir». Mon oeil, grande princesse! Un jour (re)viendra! Voyez-vous ce qui se passe ici, madame? Vous me capturez en flagrant délit. J’exemplifie ce que je décrivais tout à l’heure sur le cas Morgane. J’ai jeté l’ancre sur Cassandre devineresse et je ne veux pas démordre de ce beau rêve. Que nous sommes donc têtus et fixistes quand il s’agit de ce qui reste pourtant la plus flexible des modalités: la fiction! Allons, vos souhaits maintenant. Le personnage de fiction que vous voudriez voir débarquer à DIALOGUS?

Q- Voyons voir… Je crois bien que si Lestat le vampire se présentait, j’en aurais une attaque de joie. Encore mieux, avoir la possibilité de discuter avec Jean-Baptiste Grenouille, l’homme aux fantastiques capacités nasales, du roman le Parfum, de l’Allemand Patrick Süskind. Et vous?

R- Moi, c’est Proserpine. Petite déesse agricole tranquille qui présidait à la montée des graines, la voilà qui se fait accrocher par Pluton. En ne lui demandant son avis qu’à demi, il la catapulte reine des enfers et son épouse. Cérès, mère de Proserpine, furax, couvre la terre de givre, de neige et de glace tant qu’on ne lui ramène pas sa petite fille aimée. Bordel planétaire, Jupiter s’en mêle. Proserpine, la seule à rester posée dans la tempête, fait froidement la part de sa responsabilité envers ses sujets du monde des ombres et l’amour riant de sa mère. On coupe l’entente en deux. Proserpine passera six mois avec un roi des enfers qu’elle aime de l’amour respectueux qu’inspire le devoir du statut de reine d’un royaume tumultueux. Elle passera les six autres mois sur la terre et dans les champs à exercer ses fonctions céréalières antiques. Cérès, fidèle à son amour maternel sans compromission, ne couvre désormais la terre de givre et de neige que la moitié du temps. L’autre moitié, c’est l’explosion de la joie printanière et estivale découlant du retour de Proserpine. La grande reine mythologique, belle et calme, dont le sort marital dicte le mouvement des saisons mérite un ou deux petits électro-plis respectueux, vous ne croyez pas?

Q- Sans aucun doute. En fait, je suis une grande passionnée de mythologie. Je pourrais vous nommer plusieurs personnages à qui je voudrais poser mille questions, mais peut-être aussi que je serais déçue… Savez-vous qu’Achille, dans une de ces lettres, a raconté cette belle histoire que vous venez d’évoquer? Sur ce, et bien que nous puissions continuer longtemps ainsi, je vous remercie et vous propose notre prochain thème: DIALOGUS et les sciences. Qu’en dites-vous?

R- Le bouillant Achille devait parler de Perséphone et de Déméter, les équivalentes grecques de mes romaines, Proserpine et Cérès. Je préfère les Romaines, à cause de cette petite déesse pousseuse de graines qu’était Proserpine dans le Latium avant que les mythologies grecques et latines ne fusionnent et qu’elle soit assimilée à Perséphone. On ne s’en sort pas avec la fiction, on accroche toujours son ancre en un point spécifique. DIALOGUS et les sciences, c’est un très beau thème. Mais avant de conclure sur la fiction, je m’en voudrais de ne pas mentionner l’accession d’un personnage central au statut d’être fictif: Dieu. Un collectif des personnalités historiques et fictives de DIALOGUS est arrivé de concert, lors d’un événement capital intitulé L’AFFAIRE DIEU, à la conclusion que le Dieu de DIALOGUS n’était pas un vrai Dieu. Ce dernier n’a pas démordu pour autant et il continue d’opérer chez nous avec un grand succès comme… Dieu de fiction. Le seul vrai Dieu, peut-être…

Q- Nous reparlerons de dieu, promis. Tiens, je vous annonce qu’après les sciences, nous parlerons des religions chez DIALOGUS. Ça vous va?

R- Bien sûr.

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5— DIALOGUS et les sciences

Q- Bonjour René Podular Pibroch. Comme prévu, je propose que nous discutions de DIALOGUS et des sciences. Il me semble que c’est un sujet très faiblement couvert chez DIALOGUS. Dans la section «Sciences», un seul homme, Albert Einstein, traite de ce sujet. Comment cela se fait-il?

R- Euh… avant de parler des sciences à DIALOGUS, permettez-moi de gentiment vous corriger en disant un mot sur les sciences tout court. Il y a deux grands types de sciences: les sciences de la nature (dites aussi, plus improprement, sciences positives, sciences «exactes», sciences dures) et les sciences sociales (dites aussi, plus improprement, sciences de l’homme ou sciences humaines). Si on tient compte de cette importante distinction, s’ajoutent obligatoirement, au sein de l’aréopage de DIALOGUS, à Einstein (physique), Sigmund Freud (psychologie), et Pierre Bourdieu (sociologie). Je considère aussi crucial de joindre à ce lot les fondateurs de sciences: Karl Marx (fondateur de la science de l’histoire) et Nicholas Machiavel (fondateur de la science politique). C’est un peu plus garni, mais c’est encore maigre. Votre question reste donc parfaitement valide. Ah… les scientifiques de toute farine sont tellement occupés. Et obnubilés… le voyage extratemporel leur est peut-être fadaise comparé à la découverte qu’ils sont sur le point de capturer au coeur de leur propre phase historique…

Q- Bien sûr, je réduisais à si peu l’étendue des sciences! L’expérience DIALOGUS peut jouer le rôle de vulgarisateur dans cet univers qui semble parfois bien inaccessible. Par contre, j’ai constaté que les correspondants s’acharnent à questionner nos scientifiques de tout acabit sur un point précis de leurs travaux. E=MC2 pour Einstein, le communisme pour Marx, Le Prince pour Machiavel, Le complexe d’Œdipe pour Freud, etc. Ne devriez-vous pas inciter les internautes à découvrir d’autres facettes de ces personnages parfois fort intimidants? Par exemple des pistes de questions…

R- Voici un exemple de question, à mon sens fascinante, pour chacun de ces scientifiques. Vous pouvez leur convoyer si ça vous amuse. Pour Einstein: «On interprète souvent l’idée de relativité comme une spiritualisation subjectivante de la matière. Tout étant relatif, tout serait supposé dépendre du point de vue d’un sujet sur le monde. Ce que vous défendez pourtant est une relativité objective. Une corrélation, une non indépendance bien réelle et matérielle des «constantes» physiques. Que répondez-vous à ceux qui croient que votre théorie fait «disparaître» la matière et en fait une affaire de points de vue subjectifs?» Pour Marx: «Lutte de classe apparaît à première vue comme une notion impliquant une action volontaire. Mais, pour vous, la lutte de classe est une réalité qui peut être involontaire et parfaitement indépendante des consciences. Pourriez-vous vous en expliquer?» Pour Freud: «Des esprits mutins pourraient suggérer que l’idée d’inconscient comme vous la mobilisez est rien de moins qu’un paradoxe insoluble. L’inconscient, disent-ils, est ce que j’ignore intégralement et ce que j’ignore intégralement ne peut pas me déterminer. Pourquoi ne pas alors lui préférer l’idée de subconscient, plus compatible avec la quête analytique?» Pour Bourdieu: «Le marché des biens symboliques est-il aussi autonome que vous le prétendez? Pourquoi ne serait-il pas qu’une magnification fétichisante du marché des biens matériels?» Pour Machiavel: «Une oligarchie est-elle inévitablement ploutocrate?» Vous avez tellement raison, madame. Au lieu de pinailler toujours sur les mêmes stéréotypes, il faut développer l’attitude de se nourrir du détail de la science de ces titans du passé. Le nombre de sujets que ces monstres peuvent aborder est infini. Ils ont habituellement une opinion très articulée sur tout.

Q- Merci pour ces passionnantes suggestions. Je vais voir à les relayer. Les sciences évoluant si rapidement, croyez-vous que l’apport de ces anciens puisse paraître démodé aux yeux de certains? Qu’arrive-t-il par exemple si on discute avec Einstein d’un sujet plus moderne dont le célèbre homme n’aura pas eu connaissance à son époque?

R- Einstein est un homme de principe, dans tous les sens du terme. Il élabore les principes (fondamentaux) d’une physique, donc un grand nombre des découvertes actuelles sur le cosmos et sur la microstructure de la matière se répercutent dans sa théorie. C’est un homme de principes aussi au sens moral. Il est improbable qu’il se ferme à une idée nouvelle issue du futur. L’esprit du scientifique reste toujours ouvert et sagace. C’est une sorte de serment tacite à la quête scientifique qui les lie très solidement. De plus, les faits du futur les passionnent car l’esprit scientifique est inévitablement un esprit prospectif. Mon esprit par contre est un esprit de l’escalier. Me permettez-vous d’ajouter un petit codicille à la question précédente? (Ici je présume que vous m’y autorisez, gentille comme vous êtes.) Eh bien une expérience fantastique, c’est aussi d’intervertir les champs scientifiques. Questionner Einstein (qui était socialiste) sur la lutte des classes ou Marx (grand admirateur de Darwin) sur les lois de la physique ou de la biologie. Questionner Bourdieu sur l’inconscient freudien ou Freud sur l’impact des champs sociologiques sur l’appareil mental. Ces personnages sont captivants. Il faudrait indubitablement plus de scientifiques à DIALOGUS.

Q- Quelle idée géniale! Dites-moi donc: quel est le scientifique, tous types confondus, que vous voudriez voir s’installer chez DIALOGUS?

R- J’en dénombre quinze: Marie Curie, Louis Pasteur, Charles Darwin, Antoine Laurent de Lavoisier, Galilée, pour les sciences de la nature; Évariste Galois (mort en duel à 20 ans), pour les mathématiques; Ferdinand de Saussure, Alexis de Tocqueville, Franz Boas, Bronislav Malinowski, pour les sciences humaines et sociales. Vous pouvez ajouter trois ancêtres des sciences: l’alchimiste Nicolas Flamel, le barbier et chirurgien Ambroise Paré et le «philosophe» Francis Bacon. J’ajoute un faux scientifique crétin qui a fait chier l’URSS sous sa dictature de biologiste anti-généticien pendant des années, qui est devenu célèbre par sa bêtise et que j’aimerais bien asticoter un peu: Trofim Denissovitch Lyssenko. Et je ferme la marche avec une championne de science appliquée qui a fait beaucoup pour la promotion de la rationalité scientifique, notamment en matière de nutrition des malades et d’intendance sanitaire (il faut lire et méditer ses remarquables NOTES ON NURSING), une vraie grande dame: Florence Nightingale. Et vous?

Q- Ouf! Difficile de vous égaler! Disons qu’en plus de Galilée que j’affectionne, il y a deux autres hommes à qui j’aimerais écrire. Tout d’abord au plus grand astronome de l’Antiquité, Hipparque, dont les découvertes sont fascinantes pour son époque et sans comparaison avec celles de ses contemporains. Puis, au médecin Hippocrate, à qui nous devons entre autre notre éthique médicale. En terminant, avez-vous un dernier conseil pour nos visiteurs tentés par les scientifiques de DIALOGUS?

R- Garder à l’esprit le fait que les scientifiques du passé ont une idée assez lacunaire de ce que l’histoire a retenu de leurs travaux. Le meilleur exemple de cela, c’est Kepler, l’astronome qui a eu la main heureuse en spéculant que les orbites des planètes étaient elliptiques plutôt que circulaires. Il nous annonce cette découverte en un galimatias opaque lui-même noyé dans un salmigondis irrationnel de numérologie planétaire et de spéculations diverses sur le contenu du cosmos. Il faut donc approcher notre homme de science en se mettant à son niveau, c’est-à-dire au niveau de son temps. Il est aussi toujours captivant d’aborder avec des scientifiques des sujets non scientifiques: goûts musicaux et picturaux, options politiques, loisirs, amours…

Q- Ce sont de très bons conseils, surtout le deuxième. Merci Pibroch pour cette éclairante perspective. À la prochaine donc!

R- J’y serai. Même si ce n’est pas celui d’Hippocrate, c’est quand même un serment que je vous fais là, chère amie.

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6— Les religions chez DIALOGUS

Q- Bonjour René Podular Pibroch! Nous voilà de nouveau réunis pour l’exploration d’une autre thématique, les religions chez DIALOGUSDIALOGUS compte maintenant six personnalités chez les dieux, démons et autres personnages connexes, et c’est sans compter les divinités dans la nouvelle section de mythologie gréco-romaine. Comment qualifieriez-vous l’engouement que provoquent ces personnages immortels chez les internautes dialogusiens?

R- Il est immense, très intense et peu banal. L’étoile absolue c’est évidemment l’être absolu. Dieu est le champion incontestable pour ce qui en est de la réception quantitative de correspondance. Les amis, les ennemis, les pour, les contre, les sérénissimes agnostiques. Tour le monde veut en découdre avec Dieu. Il y a même eu une Affaire Dieu où la controverse sur son authenticité identitaire a défrayé les chroniques parmi les correspondants et les personnalités de DIALOGUS. Qu’on souffle le chaud et le froid, il n’y a rien à redire: Dieu est dans le vent. L’affaire est d’autant plus remarquable que DIALOGUS est un espace d’échange dont le caractère laïc est solidement senti. L’humain (et son reflet: le divin) étonneront toujours. Ceci dit, il y a une autre facette importante à votre question, madame. Le fait est que certains des immortels dont vous signalez l’existence et la stature à DIALOGUS sont bel et bien historiquement et techniquement des dieux ou des demi-dieux mais sont en fait sentis et approchés comme des personnages de fiction comme les autres. Les figures mythologiques sont certainement dans ce cas. Il me semble qu’elles assument alors dans notre imaginaire des fonctions assez similaires à celles qu’elles ont tenues depuis la plus haute antiquité… avec une inévitable petite touche moderniste naturellement.

Q- Dans le cas de dieu, il s’agit uniquement de l’idée de dieu. Il se défend bien d’être le dieu des chrétiens ou de n’importe quelle autre doctrine, c’est bien cela? Est-ce à dire que, chez DIALOGUS, la véritable divinité n’existe pas, n’est qu’un personnage de fiction parmi tant d’autres?

R- Le Dieu de DIALOGUS pose, pour tout dire, un intéressant problème théologique. Dans sa progression vers la déréliction, le monothéisme a classiquement connu deux phases. La première phase est le théisme. Elle se caractérise par un être suprême omnipotent et capable de sentiments comme la satisfaction ou la colère. En phase théiste, Dieu intercède et la prière exerce une fonction cardinale d’interaction avec la puissance divine. La seconde phase d’évolution du monothéisme est le déisme. Dans cette phase, plus moderniste, on insiste sur le caractère d’omniprésence de Dieu, sur son aptitude, toute passive, toute objective, à assurer sans tambour ni trompette la cohésion de l’univers. Le Dieu de la phase déiste c’est l’être suprême des francs-maçons, le «Dieu de Voltaire». Le Dieu interventionniste de la phase théiste est inscrit inévitablement dans un culte spécifique, apparu historiquement. Il a ses interprètes, son code, ses sectateurs. Le Dieu de la phase déiste est censé être là simplement, au-delà de tous les cultes spécifiques, les dépassant, les relativisant. C’est le Dieu de la mondialisation et du relativisme religieux. C’est ici que s’inscrit le paradoxe du Dieu de DIALOGUS. Il ne se raccorde à aucun culte spécifique, comme le Dieu de la phase déiste, mais il intervient verbalement sur demande comme le plus archaïque des fétiches théistes. Il n’a pas le choix, s’il veut être un personnage de DIALOGUS, il faut qu’il parle, qu’il réponde! Or répondre quand on est Dieu, cela sous-tend toute une option théologique… contraire à celle qu’il promeut dans ses propos, comme par hasard. Piégé dans ce paradoxe insoluble, il est obligé de se prouver Dieu du déisme par… le Verbe le faisant inévitablement régresser sur le théisme. Délicieuse à cet égard est l’attitude de la majorité des correspondants. Si on parle ouvertement à Dieu sur DIALOGUS, la prière, acte théiste traditionnel par excellence, est, elle, rarissime. On interpelle Dieu plus qu’on ne le prie. On lui demande des comptes plus qu’on ne lui en rend. Le Dieu de DIALOGUS ne fait pas l’objet d’un culte mais d’un débat. Il y a là une saine iconoclastie à laquelle la bonhomie de Dieu répond avec un brio particulièrement savoureux.

Q- DIALOGUS a reçu de nombreuses plaintes concernant ce dieu justement. Croyez-vous que DIALOGUS va trop loin en insérant parmi ses personnalités, une figure encore vivante dans notre société. Personne ne proteste contre Athéna ou Aphrodite, car, bien qu’elles soient encore vénérées par quelques adeptes dans le monde, elles n’ont pas une foule de croyants à leur suite. Je me rappelle une lettre d’une correspondante outragée qui accusait Sinclair de mal interpréter Yahvé. Et Sinclair de lui répondre que le dieu de DIALOGUS n’est pas Yahvé et que lorsque celui-ci viendra cogner à la porte, il l’accueillera bien gentiment. Ce genre de polémique ne vous fait pas trop peur?

R- Je vous prie de me pardonner, madame (enfin une vraie prière sur DIALOGUS!), tout à mon envolé théogonarde de tout à l’heure, j’ai oublié de répondre à la seconde portion de votre question, pourtant très importante. Le Dieu de DIALOGUS est-il conséquemment inexistant? Eh bien, responsable du comité éditorial de DIALOGUS, je serais bien concon de vous affirmer froidement que Tintin, le Petit Prince et Dracula sont bien réels (vu qu’ils interviennent à DIALOGUS) et que Dieu est inexistant parce que fictif. Je suis en harmonie avec mon athéisme mais je juge aussi qu’il faut rester sport et ne pas se mettre à faire du prosélytisme à rebours. Tous les personnages de DIALOGUS ont une modalité d’existence, Dieu est un personnage de DIALOGUS, donc Dieu… nos lecteurs pourront aisément compléter ce petit syllogisme par eux-mêmes. «Peste, j’enrage, vous n’avez rien compris à [placez ici la personnalité de DIALOGUS de votre choix]» est un commentaire critique que nous recevons en permanence à propos de tout l’aréopage de DIALOGUS. Évidemment quand Socrate (qui s’en moque comme d’un guigne) se fait reprocher de ne pas suivre la ligne de Platon, cela ne porte pas d’enjeu théologique particulier et on en tremble conséquemment moins. Dieu ici ne fait face à rien d’autre qu’au commentaire standard des admirateurs qui ne sont pas perchés sur la même modalité que lui. Souvenez-vous de Pibroch qui refuse de croire que Cassandre a perdu ses dons de devineresse. Il n’y a là pas plus que cela. Et ce n’est vraiment pas cela qui est susceptible de me faire peur. Arrêtons-nous un instant, puisque c’est censé être la minute métaphysique, sur mes peurs, justement. Les peurs de Pibroch! J’ai peur du ski, de l’alpinisme, des chiens errants qui bavent, des camions poids lourds lancés à fond de train sur l’autoroute et des couteaux trop aiguisés. J’ai peur de ce qui engage un danger réel, pas intellectuel. Je n’ai donc pas peur d’une bigote édentée qui grommelle parce qu’on lui tourne son Yahvé en guignol de foire. Ma peur sur ces questions c’est de voir se présenter au portillon de DIALOGUS un certain Monsieur Abu al-Qasim Muhhammad ibn’Abd Allah ibn Abd al-Muttalib ibn Hachim… Les Musulmans, très soucieux d’éviter toutes sortes de superstitions entourant leur prophète et jugeant que seul Allah mérite un culte, ont commencé par ne pas représenter Muhammad physiquement, pour éviter qu’il vire au fétiche (pour tout dire: comme Jésus et ses saints). Cette prudence de sectateur avisé a vite viré à l’interdit dogmatique. La prohibition d’une représentation physique du prophète (son incarnation dans une production cinématographique, par exemple) est une obligation, disons, extraterritoriale aux yeux des Musulmans. N’ayant peur que de ce qui engage un danger réel, j’ai peur que Muhammad se présente au portillon de DIALOGUS avec son paradoxe représentatif et les objecteurs de conscience actifs que cela susciterait… Je cède donc à cette peur et c’est d’autant plus douloureux et regrettable qu’il serait fascinant de pouvoir discuter avec ce personnage capital qui, si j’en juge par le récit de sa vie rapporté dans la Sîra, devait être d’une intelligence peu commune.

Q- Est-ce à dire que vous lui refuseriez l’entrée chez DIALOGUS?

R- Ce serait un sacré dilemme. Évidemment, j’ai déjà deux Jésus et deux Saint-Paul (comme il y avait douze saints prépuces éparpillés dans divers lieux de pèlerinages de l’Europe médiévale!), je serais conséquemment bien mal placé pour ne pas accepter le prophète de l’Islam à ma table. Il… il faudrait que je m’isole dans une caverne et que je médite la chose. J’aurais peur. Pour dire que toute peur doctrinale a de solides racines humaines…

Q- Parlant de peur, vous avez accepté dans votre petit groupe de personnalités hétéroclites, deux incarnations fameuses du mal, j’ai nommé Satan et Méphistophélès, fort différents l’un de l’autre. Quelle position prenez-vous face à ces deux figures démoniaques, dont la première est particulièrement farouche et mal élevée.

R- Je les aime beaucoup. Je les aime tendrement. Ce sont des manifestations de radicalité qui ont, elles aussi, énormément de mérite. Satan et Méphisto l’ont beaucoup moins facile qu’on pourrait le penser à DIALOGUS. Ils salivent, ils trépignent, ils éructent, ils jouent des griffes et des ongles. «Méprisables mortels». «Je suis le mal et je vous transcende». Ils restent des diables dans une boîte et la boîte s’appelle DIALOGUS… Dans le monde des stéroïdes au baseball, des guerres sales, et des réseaux d’esclavage sexuel et de pédophilie, il est bien difficile et dérisoire pour un personnage de tréteaux de se donner comme l’incarnation du mal absolu. Leur effort est fort méritoire même si, n’ayons pas peur des mots, c’est un effort strictement dialogusien, c’est-à-dire par-dessus tout… verbal.

Q- Nous avons abordé les dieux vivants, les dieux néfastes, il nous reste les vieux dieux, les dieux étrangers, Athéna, Aphrodite, Râ, Fenrir, Loki et Jack O’Lantern, qui tient plus du monde des ombres. Ces personnages, outre leur statut divin, présentent un intérêt historique passionnant. Considérez-vous qu’ils remplissent bien leur mission?

R- À fond! Leur seul défaut c’est qu’ils manquent de compagnie. Dites, selon une coutume désormais bien implantée entre nous, madame, de tout cet aréopage divino-démoniaque, votre favori, ça ressemble à qui?

Q- J’aime énormément dieu pour le calme et la réflexion qu’il m’inspire. J’aimerais mieux Aphrodite si ses correspondants arrêtaient de prendre son officine pour un courrier du cœur et Satan me fait rigoler! Et vous? Quant à la personnalité divine que j’attends impatiemment sur DIALOGUS, pouvez-vous deviner?

R- Ne lancez pas la pierre aux disciples d’Aphrodite. Ils lui font exercer ce genre de fonction depuis la plus haute antiquité je crois. Mon favori, c’est de loin le premier Jésus, le «Jésus le Nazaréen» qui se repose désormais aux archives. Je le trouve décapant et génial. Ce n’est pas une surprise qu’il soit ainsi tombé dans l’oubli, et aux archives. Pour vos attentes, je dirais hmmm… (pas simple ça), un candidat récent: Jean-Paul II!

Q- Non, mais je ne dis pas que je ne le questionnerai pas s’il arrive. Je pensais plutôt à la Déesse Mère, de n’importe quelle tradition. Et vous?

R- Au nombre des grandes figures, j’irais chercher Kali, la Noire déesse du Bengale, Hécate, la gorgone Méduse et les trois Parques. Ça me meublerait mon petit univers réflexif un brin. Au chapitre des petits saints besogneux (pour tenir compagnie à L’abbé Martin et à Frolo) j’irais chercher le mystérieux curé Jean Meslier (1664-1729) qui, du fond de sa paroisse de campagne, fut athée, matérialiste et anticartésien sous Louis XIV.

Q- Merci Pibroch. Oh, comme cela, jouez au devin et faites-moi une prédiction. Dans cent ans, si DIALOGUS existe encore, croyez-vous que dieu aura encore la cote?

R- Il ne sera dépassé de quelques longueurs que par… Sinclair Dumontais. Benoît XVI, pour sa part, ne recevra que quelques électro-plis redondants lui demandant sur tous les tons qui il est et une jolie lettre d’insulte assez bien tournée d’un théocrate contrarié qui lui reprochera de ne pas avoir résolu le paradoxe politicien irréconciliable de la démocratie chrétienne. Mais à ce moment-là, je serai loin!

Q- Prions pour que vous ne soyez pas aux archives!

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7— Les Gros Méchants chez DIALOGUS

Q- Bonjour René Podular Pibroch! Parmi les personnalités populaires auprès des lecteurs se trouve une catégorie particulière, celle du côté obscur. D’ailleurs, DIALOGUS possède maintenant une section destinée uniquement aux criminels. Mais dispersés un peu partout se trouvent d’autres mauvais sujets, repentis ou non, que les internautes prennent plaisir à asticoter. Qu’est-ce qui attire les correspondants dans ces confrontations d’après vous?

R- En fait c’est une affaire de règlement de comptes. Nos correspondants aspirent entre autres à régler leurs comptes avec l’histoire. C’est là une des grandes fonctions exutoires de DIALOGUS. Et régler ses comptes avec l’histoire c’est aussi en découdre avec les sales gueules historiques. Et puis la barrière extratemporelle est un facteur savoureux et utile. DIALOGUS permet d’aller tirer les moustaches à Hitler ou à Staline sans danger de finir purgé dans le prochain pogrom. Ça rassure ça. Ça fascine aussi.

Q- La fascination hitlérienne, ça se comprend. Croyez-vous que certains internautes espèrent secrètement modifier le cours de l’histoire en faisant changer d’idée à Hitler ou s’agit-il uniquement d’un règlement de compte?

R- C’est vraiment très intéressant cette idée généreuse de faire changer d’idée à un criminel au milieu de sa lancée grâce à la communication extratemporelle. Je n’y avais personnellement même pas pensé, mais ça ne veut rien dire… Y a-t-il des internautes assez candides pour croire pouvoir amener Jack l’Éventreur à remplacer son coutelas par un plumeau, ou amener Hitler à se comporter comme le petit barbier joué par Charlie Chaplin dans The great dictator? Je suis obligé de répondre: oui. Je suis obligé de m’aviser du fait que certains correspondants honnêtes s’intéressent peut-être bien aux criminels de DIALOGUS juste pour ça: leur rédemption. Si l’âne attire d’autres ânes, il peut peut-être en venir à éventuellement attirer des âniers… Ceci dit, nos criminels attirent aussi leurs admirateurs. Et ça, ça fait un peu froid dans le dos, quand même.

Q- Par exemple…?

R- Laissons de côte tous ces crypto-nazis et ces crypto-staliniens qui vont se frotter à nos moustachus. C’est assez gênant et en fait de peu d’intérêt. Mais méditons ensemble ceci: L’Éventreur et Landru, tueurs de femmes, reçoivent des électro-plis de femmes… C’est inénarrable quand on s’y arrête une minute. Pourriez-vous, en tant que femme, m’expliquer un peu ce sidérant mystère?

Q- Je ne m’épancherai pas sur le cas de Jack L’Éventreur. Par contre, Henri Désiré Landru, tueur de petites dames sans grandes histoires, affirme que ses victimes étaient consentantes. On le dit aussi grand séducteur. Peut-être les correspondantes cherchent-elles à vérifier l’exactitude de ces faits, à entrer et ressortir de la tanière sans égratignure, à se prouver, qu’ELLES, elles ne se seraient pas faites emberlificoter par le barbu enjôleur? Ou alors c’est qu’elles cherchent la vérité. Les victimes étaient-elles ou non consentantes? Et Oswald était-il ou non coupable? Etc.

R- Oui, oui. Je suis bien bête de ne pas y avoir pensé. Le roman policier, le polar avec ses crimes et ses mystères a un fort bassin féminin de lecteurs. Les femmes aiment bien résoudre le mystère, le vaincre. C’est très vrai, ça. Et résister au loup, comme la chèvre de Monsieur Séguin, c’est aussi une quête très féminine. Vous voyez très clair dans le coeur de ces dames, chère dame! Notre Landru, matois comme un singe, est particulièrement malodorant avec cette façon qu’il a de se justifier, de se donner comme un abnégatif champion du suicide assisté. Quel minable, quand même! On croirait entendre Papon ou Pinochet se justifiant sans fin à leur procès, sans le moindre remords. Maintenant, la grande Dame Batory étant tombée aux archives, nous n’avons plus qu’une seule criminelle femme, la petite Abigaïl Williams. Que pensez-vous d’elle?

Q- Ayant lu récemment une fiction sur les sorcières de Salem, je trouve le cas d’Abigaïl Williams fort passionnant. Jeune fille dans un village terne où la peur et la religion sont omniprésentes et entrelacées, elle s’amuse un peu, attire l’attention, dépayse le quotidien ennuyant à mourir. Mais voilà que la blague prend une tournure rocambolesque et plus de vingt innocents vont se faire pendre cet été-là. J’ai toujours trouvé intrigantes ces jeunes filles en manque d’excitation qui mentent un peu pour le «thrill» et se retrouvent coincées dans leurs inventions, bien obligées d’aller jusqu’au bout pour ne pas perdre la face. Et vous, que pensez-vous d’elle?

R- Eh bien, elle exemplifie très bien le problème que vous avez si bien décrit tout à l’heure, celui des motivations. Gaffe de gogole paniquée ou combine tortueuse de petite criminelle de génie? Difficile à décanter. La nature du crime aussi est peu banale. C’est la vindicte qui sert d’arme. Le résultat est quasi-génocidaire. On a là le miasme parfait à conjoncture historique contrainte, comme les guerres mondiales et les ruées vers l’or. Le crime se nourrit de la bêtise, ce drame-là le prouve de façon flamboyante. Une autre petite bêtise est qu’Abigaïl ne reçoit pas assez de courrier. Ce serait si intéressant de la voir se déployer. Votre criminel favori chez DIALOGUS, ça ressemble à qui?

Q- Eh bien, mon chouchou n’est pas dans les criminels reconnus, mais plusieurs le voient ainsi, c’est l’empereur Caligula. Il me fait mourir de rire! Il faut vraiment aller lire sa correspondance. Bien sûr, je le préfère là où il est, à une distance raisonnable de moi. À vous!

R- Je penche pour l’Éventreur. Le personnage historique m’horripile suprêmement, surtout quand il s’avère qu’il a de répugnants continuateurs et qu’il n’a lui-même jamais été pincé. Le Jack de DIALOGUS, impudent et brutal, reproduit bien, superbement même, cette horripilation chez moi. Et, aime, aime pas, c’est ça du grand DIALOGUS. Vive Jack L’Eventreur! Hélas! Et les criminels que vous voudriez voir débarquer chez nous?

Q- Il me faudra attendre quelques années, j’en ai bien peur. J’attends Karla Homolka et son sacripant de mari. J’imagine que vous avez pour nous une ribambelle de criminels à nous proposer?

R- Ceux-là, pour qu’ils joignent DIALOGUS, il va falloir qu’un plus bandit qu’eux les descende… Laissons tomber pour le moment. Je prendrais bien d’abord quelques pirates, Barbe Noire, Jean Laffitte. Les pirates sont captivants parce que les crimes graves qu’ils commettent selon nos critères (les meurtres) sont considérés mineurs par leur temps qui d’autre part leur reproche la piraterie, crime somme toute peu clair à nos yeux. Ainsi Jean Laffitte s’était taillé un véritable pays pirate quelque part dans la Louisiane du temps. Pays «illégal» naturellement. J’ajouterai quelques cow-boys, Jesse James, Billy the Kid. Je voudrais surtout converser avec Emmet Dalton, le plus jeune des (vrais) frères Dalton. Au moment où les Dalton se font abattre, Emmett prend vingt-huit pruneaux partout dans le corps mais survit. Taulard pendant des années, il finira gracié, deviendra voyageur de commerce et jouera même son propre rôle dans un Western. Hallucinant. Un autre criminel, tragique mais étonnant, c’est l’extraordinaire guitariste de blues Huddie Ledbetter dit Leadbelly. Génie musical, violent à cause d’une enfance douloureuse, il tue un mec. On le fout au bagne, il y passe quelques années. Puis, il joue un concert pour le gouverneur de l’état. Ébloui par son talent, ce dernier le gracie. Il tue quelqu’un d’autre et le cycle recommence. Il a fini hors de taule et a pu enregistrer beaucoup, mais dites donc, à quel prix. Dans les spots publicitaires pour sa musique on le représentait en costume rayé de bagnard. Effarant. De femme criminelle, je ne souhaite de tout mon coeur qu’une seule. Mais elle est cardinale, incontournable, sublime. Je pense à elle tous les jours. C’est la Magicienne Médée.

Q- En terminant, si vous étiez un criminel notoire sur DIALOGUS, quelle question aimeriez-vous qu’on vous pose?

R- Comment, cher René Podular Pibroch, êtes-vous arrivé à détourner les deux tiers de la fortune de Bill Gates sans tambour, sans trompette, sans perte de vie et… sans vous faire pincer!

Q- Ha! Excellent! Je la garde en mémoire, juste au cas où… Merci beaucoup, Pibroch, pour un autre entretien très intéressant.

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8— Pleurons sur les archives

Les archives de DIALOGUS, c’est l’ensemble des personnalités inactives. Pour une raison ou pour une autre, ces personnalités ne répondent plus aux questions, mais cela ne rend pas leur correspondance antérieure inintéressante pour autant.

Q- René Podular Pibroch, dites-moi, d’où vient cette idée fabuleuse de conserver les échanges du passé?

R- La connexion extratemporelle est une affaire sporadique, frémissante, épisodique, inadvertante. Sinclair et moi-même avons fait cette découverte douloureuse au tournant du siècle. Il n’y avait alors qu’une douzaine de personnalités dans l’aréopage de DIALOGUS et, un beau matin de printemps, le lien de Socrate nous a subitement claqué à la gueule. Nous sommes arrivés de peine et de misère à le rétablir mais quatre liens ont alors lâché coup sur coup. Il n’était plus possible de les rétablir tous. La question se posa alors du statut de la correspondance des personnages à nouveau disparus. C’est moi qui ai eu l’idée principielle des archives et c’est Sinclair qui leur a configuré l’astucieuse présentation actuelle. Celle-ci a très souvent eu l’effet heureux que nous escomptions: celui de rétablir le lien extratemporel perdu de certains de nos héros et héroïnes historiques. Surprenantes au début, les archives sont aujourd’hui un des mécanismes incontournables de DIALOGUS.

Q- Surprenantes en effet et peut-être pourrez-vous démystifier un petit phénomène pour nous. Ainsi que spécifié sur la page principale des archives, une personnalité peut s’extirper des cyberlimbes et reprendre une correspondance active, tandis que le dossier des échanges de sa «vie antérieure» demeure aux archives. Sinclair appelle cela un caprice. Que pouvez-vous nous en dire?

R- Le temps, madame, n’est pas une ligne simple, toron unique se déroulant comme une corde à linge grinçante sur sa poulie. Il s’agit plutôt d’un flux multiple, polymorphe et ondoyant. Voyez plutôt la rivière d’Héraclite avec ses courants chatoyants. DIALOGUS établit donc ses raccords, toujours aventureux, toujours au petit bonheur la chance, (imaginez un pêcheur de piranhas jetant courageusement sa ligne dans le torrent de l’Amazone) en un flux incroyablement intempestif. De plus, ce n’est pas exclusivement un flux temporel, c’est un flux modal. Le flux des envisageables, des possibles, des options. C’est ça aller à la pêche dans le maelström de l’histoire. Au nombre de ces canaux du passé circulent des courants légendaires, des frémissements hypothétiques, des bouillonnements fictionnels, des saults délirants. Un lien se rompt, puis se rétablit. Parfois, (assez rarement, en fait) la personnalité ne reconnaît plus son discours archivé. Celui-ci est d’un autre plan, il cristallise une autre modalité, il promeut une autre prise de parti historique. Notre revenant n’en veut pas et repart sur le plan qui est le sien. Nos archives se transforment ainsi doucement en une marmite où percole le choc réactif des versions historiques. Notez aussi que la majorité de nos archivés reprennent simplement leur petit bonhomme de chemin quand le raccord se rétablit.

Q- Ainsi, lorsque vos messagers –ou vos pêcheurs– arrivent à reprendre contact avec la dite personnalité et à la convaincre de continuer le dialogue, il s’agit plus d’un coup de chance que d’une réelle recherche acharnée. Mais si nous pouvions avoir le choix, laquelle souhaiteriez-vous voir revenir parmi nous? Est-ce Erzsebeth Bathory, Jésus le Nazaréen…?

R- C’est ici que le titre de la présente entrevue, pleurons sur les archives, prend tout son sel amer. C’est une vallée de larmes, un lagon saumâtre de tristesses multiples que ces archives de DIALOGUS. Je voudrais tous les voir revenir en bloc. Mais bon, pour jouer le jeu auquel vous me convoquez ici, je sélectionne un homme et une femme au lien rompu. L’homme que je ferais revenir, ce serait Saladin, grand politique arabe, l’un des monarques les plus civilisés et éclairés du Moyen-Âge. La femme que je ferais revenir, ce serait Camille Claudel, artiste extraordinaire encore trop méconnue. Et vous?

Q- Question ardue ainsi que vous l’avez mentionné. Ma préférence va vers George Sand, femme extraordinaire, mais dont le lien se rompt sans cesse et l’empereur Claude qui n’a malheureusement répondu qu’à deux petites questions. Si l’on se réjouit lorsque des personnalités sortent des archives et reprennent le dialogue, le contraire peut aussi être vrai. Il est probable que certains s’écrient «hip hip hip hourra!» lorsqu’une personnalité particulièrement détestée abandonne sa chaire. Pour vous, ce serait qui cet être dont la disparition vous ferait chanter de contentement?

R- Achille, héros grec infatué, couillu, phallocrate, enflé et auto-promotionnel me tape particulièrement sur les nerfs. La chose est d’autant plus paradoxale que le fat aux pieds légers qui me casse les miens vient de m’écrire pour me dire qu’il devait retourner au combat et qu’il ne pourrait plus s’occuper de sa correspondance. Mourant d’envie de le laisser se planter le casque au fond de la rivière, soudain subitement desséchée par mon dépit, des archives, j’ai, au contraire, tenu compte de sa grande popularité et de son incontournable impact légendaire pour le supplier de rester, ce qu’il a accepté. Que je suis donc professionnel quand même, hein, et notez que si j’ai appris à m’auto-admirer si obséquieusement ces derniers temps c’est à son contact. Et vous, vous casseriez son petit lien à qui?

Q- Ha! Eh bien, figurez-vous donc que je casserais un lien pour mieux en préserver un autre. J’enverrais ce barbu de Marx aux archives et je laisserais la parole aux délicieuses femmes qui l’entourent, j’ai nommé son épouse et ses filles, qui tiennent merveilleusement la barre lorsque le mâle de la maisonnée se renfrogne dans son plumard et refuse de répondre. Heureusement, Marx convoque toujours sa famille pour lire le courrier de DIALOGUS et la remarquable influence féminine de ses proches n’est jamais bien loin. Maintenant, voulez-vous répondre à une série de questions rafales?

R- Bien sûr. Mais juste avant, il reste une dernière catégorie de personnalités des archives. C’est le terrible «Il y est et qu’il y reste». Quelle personnalité des archives y croupit et dont vous en êtes bien contente? Moi, c’est Claude Frollo, personnage de fiction marginal du Notre Dame de Paris de cette grosse nouille imbibée de romantisme de Victor Hugo. Frollo est un théocrate mégalo, un tyran abusif et un raciste inepte. Il n’a rien de bon à apporter. Je l’exècre. À vous.

Q- Hum. Je dirais Descartes que je n’ai jamais aimé et qui m’a fait passer de douloureuses heures en cours de philosophie. Qu’il reste donc aux archives, ainsi je n’aurai jamais l’humiliante sensation de n’absolument rien comprendre face à ses lettres que d’ailleurs je ne lis pas, qu’elles soient aux archives ou ailleurs. Quelle est selon vous la personnalité la plus regrettée par les lecteurs?

R- Indubitablement: Jésus. Lequel des deux, le Nazaréen (le terrestre) ou le biblique, là c’est difficile à décider. Mais il(s) croulait sous les électro-plis le bon tesson d’hostie…

Q- Quelle est la ou le archivé(e) dont le retour prochain est le plus probable?

R- Il y a désormais sur le frontispice de DIALOGUS une capsule intitulée «temporairement aux archives». Y marinent au jour d’aujourd’hui une dizaine de cornichons, dont Hitler, Beethoven, Bakounine et Napoléon. Dans leur cas, croyez-le ou non, chère amie, le lien extratemporel est moins rompu que sporadiquement brouillé. Ce sont incontestablement, comme nous le signalons si explicitement, nos revenants les plus probables.

Q- Y a-t-il parmi ces archivés, les temporaires et les sous toute réserve permanents, quelques personnalités qui ont manifestement tout dit?

R- Non, aucun. Ils pourraient tous crier, du fond des archives de DIALOGUS, le beau mot de Gilles Vigneault: tout a été dit, mais pas par moi! La question que vous posez là est de la plus haute importance, madame, en ce sens qu’on pourrait effectivement imaginer que certaines personnalités de DIALOGUS se sont retrouvées aux archives à cause du vide quantitatif (ou même qualitatif!) de leur propos. Ce n’est pas du tout le cas. Croire cela ce serait se demander ce que les victimes d’une tragédie aérienne ou d’une panne de pacemaker avaient fait de mal. Rien. Ce qui est arrivé n’est pas de leur faute. C’est… la faute à pas-de-chance, comme disent les Français. AUCUNE PERSONNALITÉ DE DIALOGUS NE S’EST RETROUVÉE AUX ARCHIVES À CAUSE DE CE QU’ELLE AVAIT À DIRE OU PARCE QU’ELLE N’AVAIT PLUS RIEN À DIRE. La totalité des personnalités archivées le sont à cause d’une rupture du lien extratemporel éminemment et fondamentalement impondérable. Si nous avons la chance de rétablir ce lien, tout redémarre sans arrière-pensée.

Q- Ainsi donc, nous pouvons espérer un retour pour chacun d’eux. Un mot de la fin, cher Pibroch?

R- Une variante du mot de Sinclair, dans son descriptif des archives de DIALOGUS: Si vous, bouillant lecteur, bouillante lectrice, connaissez un moyen de raccorder le lien extratemporel avec toutes ces merveilleuses personnes, faites-nous le savoir!

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LE ROI CONTUMACE (par Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus le 15 janvier 2015

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Résumé du roman (par Laurendeau et Berger): Serge-Ours Noiseux, dit Sournois, quêteux, mandoliniste de rues et versificateur automatiste du Faubourg Saint-Laurent à Montréal, Québec, Canada, est abruptement propulsé roi d’un ensemble de mondes dans la lointaine constellation de Proxima Centauri. Il se donne alors le nom officiel de Contumace 1ier. Ce petit changement d’échelle dans l’appréciation qu’il est forcé de porter sur lui-même ne laisse par le personnage tout à fait de marbre mais enfin, on a connu plus estomaqué. Tout de suite, Serge-Ours égrène commentaires et questions, tandis que le protocole s’agite autour de lui, l’inondant de gros billets de banque et de facilités multiples, entremêlées d’un peu de mondanité et d’un solide petit ensemble, ardent et imprévisible, d’opportunité amoureuses.

Ce roman inattendu nous fait faire un petit tour en touristes dans le Montréal des artistes de rues autant que dans les hautes sphères de l’autocratie sidérale décomplexée. Une problématique politico-artistique s’y esquisse. C’est qu’en compagnie du roi Contumace, on fait plus ample connaissance avec ce petit morceau de bravoure fictionnelle, qu’est la monarchie constitutionnelle. On confirme que cette dernière vide le roi de ses pouvoirs alors que son peuple le garde, pantin scintillant, gonfalon flacotant, phare pulsionnel en rythme. Sous monarchie constitutionnelle, on charrie en pleine vie publique certains des éléments les plus tragicomiques des contes de fée. Le Roi Contumace, qui écrit en Je dans un style flamboyant, goguenard et lapidaire, nous parle de son court règne et ce, en le traitant ouvertement dans l’angle délirant, l’angle barbouilleur, l’angle narcomane, l’angle dadaïste, l’angle amoral aussi, cruel, roide, arbitraire, inquiétant. Le lecteur est ici, aussi, convié à une rencontre métissante entre l’héritage du sceptre anglais et de la guillotine française (sans oublier les tempêtes de neige soviétiques, donc nordiques). Le résultat est une petite satire bouffonnement post-coloniale autant que suavement cosmologique.

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LE POUVOIR RÊVÉ (compte-rendu d’Allan Erwan Berger): Le roi Contumace fait apparaître clairement que, tout comme Woody Allen joue avec ses psys, ses femmes, ses juifs et son New York, Laurendeau lui aussi tourne et retourne autour de thèmes et de supports de thèmes qui lui sont très chers, et sur lesquels il a beaucoup à dire par théâtre interposé. Ici, il en revient au pouvoir. Adultophobie et le Cycle domanial nous avaient parlé du pouvoir absolu, et de la solitude qu’il sécrète comme un cocon nécessaire ; Le roi Contumace plante au bord de ce jardin terrible une allégorie d’avertissement : toute pulsion, jusqu’à la plus sourdement constituée, en éclatant chez le souverain, s’y répand en toute impunité, légère et sans conséquences morales automatiques car elle ne peut se confronter qu’à une seule instance d’égale puissance, qui est le souverain lui-même.

Or, s’il n’a pas de conscience, s’il n’est pas adulte, s’il s’en fout de lui-même, s’il est Napoléon le Petit, alors il n’aura jamais honte, le souverain. D’autant plus que sa honte ne pourra même pas naître du regard des autres, puisqu’iceux ne verront jamais de lui que quelques pauvres pantomimes organisées : défilé, balcon, bénédiction, agitation de la royale papatte. Qu’il soit planqué au fond de la brousse comme dans Adultophobie ou isolé d’absolument tout comme dans les palais de Contumace, le souverain ne regrettera jamais rien à cause d’autrui puisqu’autrui ne peut lui peser. C’est seulement si le souverain porte en lui-même une éthique qu’il lui sera possible, éventuellement, de s’accuser, de se défendre, de s’analyser, d’avoir enfin honte et, s’il en ressent alors le besoin, de se punir, ou de se mentir. Nulle force extérieure à lui ne saurait le contenir, et il ne connaît qu’un juge, qui est lui-même, magistral ou fantoche selon le cas.

Cependant, ce super pouvoir conféré à un quidam, ça laisse des traces dans le monde. C’est d’ailleurs organisé pour ça. Non seulement par les morts que ça sème, mais aussi dans les mots que ça touche, dans les concepts que ça transmet, et donc dans la pensée politique que ça induit rien qu’en existant en tant que source. Le souverain porte donc en lui les conditions de sa propre évaluation venue de l’extérieur ; et voilà que lorsque celle-ci lui arrive, notre Contumace du roman Contumace en tient compte !… Aussi, après en avoir conféré avec lui-même, Contumace sera décapité par Contumace, et, cerise sur le gâteau, par contumace. Tout sera bien qui finira bien, la démocratie s’installera, vive la république et vive la musique. Contumace redeviendra Serge-Ours, peinturlureur, mandoliniste, amoureux comblé, petite célébrité du Plateau Mont-Royal à Montréal, Québec, Canada, sur un continent sis sur la petite motte de Terre dans la constellation du Soleil.

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QUE DEMANDE LE PEUPLE? (compte-rendu de Perrine Andrieux): L’uniforme acheté et enfilé, elle me ramène, presque distraitement, au Rectangle Saint-Louis. Kiosque, caverne pâlotte, trône-pensum (il porte vachement bien son nom, celui-là, par les temps qui courent). Me revoici sanglé et fin paré pour une autre ballade protocolaire. Roussette se penche sur moi et trouve encore moyen de me dire : «Vous êtes parfait. La duchesse Pierre va en tomber dans les pommes.» C’est ça, cruelle. Fais ta petite entremetteuse maintenant. Biboche-moi avec des vieilles pétasses dans ma tranche d’âge. Je ne lui dis pas ça explicitement, évidemment. Un roi ne dit pas des choses comme ça à ses sujets.

Serge-Ours Noiseux a arrêté la drogue, il le jure, il est droit comme un cèdre. Il le jure tellement qu’on en doute. Ancien acteur devenu clochard, il joue de la mandoline sur une place de Montréal. Pourtant, quand on le révèle roi des Sept Mondes et qu’il s’assoit sur son trône-pensum, on a envie d’y croire. Quand il enfile un costume et se coupe les cheveux à la George V, on a envie d’y croire. Quand son hologramme se promène de monde en monde auprès de ses sujets émerveillés, lui sanglé dans une cave montréalaise, on a encore envie d’y croire! Il est Contumace 1er. Et on le suit avec délice réprimer un mouvement absolutiste de groupuscules muscadins en culotte d’aristo moulante et fluo, visiter le Musée d’Art Dadaïste et Automatiste de Montréal en compagnie d’Olivia Cromwell, marier la belle Roussette à Édouard Septime… Lorsque soudain, le mythe s’écroule. Parce que même dans les Sept Mondes, il reste indivisible de ses valeurs et de ses vices d’avant. Perdant lentement sa légendaire placidité, il assassine ses deux petites pages – alors qu’il ne peut physiquement pas les toucher. Il s’immisce dans les pensées de ses sujets, contrôle tout, quoiqu’involontairement, par son omniscience de roi. Sa représentation holographique perd de sa superbe, de son éclat. Le peuple se révolte. On condamne le roi par contumace. On lui tranchera la tête aussi par contumace.

Ma petite surprise du jour, c’est que, ventre-saint-gris de sicroche, ils n’ont même pas de guillotine, mes bonnes gens des Sept Mondes.

Je dis, grave : « Tu montreras ma tête au peuple. Elle en vaut la peine. »

Paul Laurendeau fait preuve d’un style extravagant et déjanté, au service d’un texte symbolique. Le symbole, oui, de la liberté acquise qu’il faut protéger. Pour vivre heureux, vivons cachés, loin des trônes, des visites protocolaires et des pleins pouvoirs. Sous la drôlerie décadente de son hologramme, le roi Contumace est la métaphore, en joualonnais s’il vous plaît, de nos valeurs morales. Que demande le peuple?

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Commentaire de Paul Laurendeau sur l’écriture du ROI CONTUMACE: Alors, il faut admettre que je commence déjà à écrire en fonction démarcative de ce que j’ai écrit auparavant. L’idée était donc ici de façonner un personnage central qui soit une caricature directe de moi, mon âge, ma dégaine, ma bonhomie, ma faconde verbale et comportementale, mon héritage artistique personnel, mes fantasmes amoureux. C’est pas mon truc, habituellement, de servir personnellement de base à ma fiction, comme le font si merveilleusement Jack Kerouac ou Marjane Satrapi. J’ai pas fait ça souvent aussi ouvertement. Je me suis donc laissé dépayser par ça, ce traitement là, incongru pour moi. Le cadre montréalais s’est alors imposé de lui-même. J’en suis imprégné, à la fois anciennement et fraîchement. Amour d’un espace et envie d’écrire dedans vont ensemble. Il ne faut pas pousser l’envie d’écrire, de tête. Il faut la laisser venir des lieux et des gens qui nous écrinent, de corps. Le Carré Saint Louis (endroit où on rencontre deux types de gens, des vieux Contumace avec instruments à corde, et de jeunes et jolies Roussette qui promènent un chien — c’est saisissant), la promenade urbaine sur la Catherine, de l’intersection avec Saint-Hubert jusqu’au Quartier des Spectacles, les clodos du Faubourg Saint-Laurent, sagouins philosophico-musicaux incomparables, c’est ma place et ma gang, depuis six ans. Dans cette ville, je retrouve tellement d’émotions de mon adolescence, aussi, dont j’ai été sevré pendant vingt ans de Canada anglais. Oh, oh, Canada anglais, il me teinte et me freine, celui-là. Une idée s’esquisse. Attention, les québécois ont souvent traité ce thème. Il faut rester frais, dispos et surtout, sans hargne. Badin, chafouin. Enlevant.

Lors de la visite du Duc de Cambridge et de sa charmante épouse au Canada (en 2011 — deux pros de la relation publique qui coûtent cher à faire venir mais qui vous pètent un de ces show de fantasmatique nationale), ça a rouvert la plaie ancienne, fatale, de ma réflexion sur la monarchie constitutionnelle. C’est un petit morceau de bravoure fictionnelle, que la monarchie constitutionnelle. On dévide à fond le roi de ses pouvoirs mais on le garde, pantin scintillant, gonfalon flacotant, phare pulsionnel en rythme. Et on l’aime. Comme coupables d’avoir des droits et de les prendre, on l’adore. Rock star, il déplace les foules. Oh, il y a des rois et des reines dans les contes de fées, c’est pas pour rien. En monarchie constitutionnelle (pas absolue – cette dernière tue le mystère), on charrie en pleine vie publique certains éléments délirants desdits contes de fée. Il y a du fictionnel en pagaille là-dedans, tiens. Et on en parle pas si souvent dans l’angle délirant, justement, l’angle barbouilleur, l’angle narcomane, l’angle dadaïste, l’angle amoral aussi, cruel, roide, arbitraire (sans le jugement gnagnan usuel: suis-je pour, suis-je contre?). En plus, une rencontre métissante de l’héritage du sceptre anglais et de la guillotine française (sans oublier les tempêtes de neige soviétiques, donc nordiques) en un rutilant racoin satirique colonial, c’est tout moi ça. Précipité de l’idée. Soudain les choses s’imposent presque comme un devoir. Moins un devoir de mémoire qu’un devoir d’ironie grinçante et bouffonne, à l’irlandaise. Il faut vivre en pays occupé pour bien sentir ça.

Être un roi, donc, mais un roi passif, contemplatif, fabriqué de toute pièce par un délire, possiblement collectif, possiblement privé et hallucinatoire, certainement post-colonial dans les deux cas. Il y a de quoi à fouiller, là. Ensuite, houlà, pas envie de me faire accuser de fautes de réalisme historico-machin, la barbe (de George V)! Alors, mon roi constitutionnel sera celui d’un lot de mondes galactiques, genre cosmos de Bergerac, de Micromégas ou du Petit Prince. La fiction, tant intégrale qu’évasive, de certains segments, c’est le refuge parfait contre les critiques vétillardes du réalisme étroit. Un peu de science-fiction (pas trop! — la sf est un dangereux absorbatron) et on est couvert. Roi barbu vieillotte de Proxima Centauri la futuriste, empire sur lequel le Soleil ne se couche fatalement jamais (boutade), y en aura pas un esti pour me dire que j’ai «mal» décrit l’ambiance politico-sociale. La sainte paix fictionnelle, donc. Même mon Montréal incorpore des éléments délirants auto-protecteurs. Le restaurant La Galoche et le salon de coiffure Chez Moustache n’existent pas, la station De Montigny ne porte plus ce nom depuis des décennies, le MADAM et la Bibliothèque Neuve sont renommés, Ovide Érignaque (un petit peu basé sur Claude Gauvreau) et Cyprien Songe (un petit peu basé sur Jean-Paul Riopelle) sont pleinement à moi. J’en fais ce que j’en veux. On peut donc pas m’accuser d’avoir mal tué un Gauvreau et d’avoir mal «peint» un Riopelle. Le Malheureux Magnifique, le buste d’Émile Nelligan, les vespasiennes-sandwicherie du Carré Saint Louis et la statue de Mère Gamelin restent en place, eux. Que voulez-vous: je les aime.

Roussette et Olivia, là c’est de la fantasmatique personnelle profonde, mystérieuse, insondable. C’est le scotome lancinant devant mon œil-auteur. Elles, elles sont toujours un peu là, dans mes romans, en versions distinctes, comme les actrices de la petite compagnie d’un même tréteau, d’une pochade à l’autre. Ce sont des variations involontaires sur Dulciane et Rosèle, ceux qui m’ont lu le voient bien. Roussette, c’est pas compliqué, c’est mon déclencheur d’écriture. Quand Roussette prend place dans le script, tenez-vous bien c’est dit, la pianote démarre. Je sais pas pourquoi, je sais pas qui c’est (et je m’en fiche bien). Mes fantasmes, comme les vôtres, ça ne s’explique pas. Ça se vit et, si on écrit, ça se donne, sans tergiverser. Écrire est un trip intérieur, finalement, solitaire et égoïste. Comme c’est un trip de la jouissance fictionnelle de l’ego, pourquoi ne pas, parfois, faire de cela, justement aussi, un thème. Le monde de Contumace existe de par Contumace. C’est un peu sur l’écriture fictionnelle qu’on médite ici, en se marrant bien dans le monarchico-constituto-toc. Quand Olivia Cromwell se rend compte que sa pure et simple existence à elle sort possiblement de cette tête, eh ben, adepte involontaire du roman expérimental, elle entend la couper, pour voir. Pour voir plus clair. Pour voir ce qui se passe. Mais elle la coupe par contumace. Et donc, ben, la tête continue de déconner. Et Olivia n’y peut pas grand-chose, c’est si suave, quelque part.

Un cadre, une atmosphère qu’on laisse très lentement venir, monter, des personnages qu’on aime d’amour, un récit qui a du rythme, des thèmes auxquels on croit (ceci est crucial, souvent discret mais toujours crucial) et, indéfinissable lui, le fun, la jubilation, la joie folâtre. Écrire de la fiction, c’est vraiment pas de la tartinade de commande. Il faut prendre le temps et n’y aller que quand le plaisir y est. Pas une seconde avant.

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Paul Laurendeau (2015), Le roi Contumace, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Fiction, Montréal, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , | 35 Comments »

 
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