Le Carnet d'Ysengrimus

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«Je dis: les intellectuels morts n’ont pas à intervenir dans nos débats actuels»… Réponses de mes pastiches de DIALOGUS

Posted by Ysengrimus le 21 mai 2015

Du temps de la gloire de DIALOGUS, le journal français LE MONDE avait publié, dans son édition papier, la caricature suivante. Les personnalités de DIALOGUS produisirent alors, sur le coup et dans les années qui suivirent, une cascade de réponses à ce court dialogue caricatural. Voici donc la réplique de certains de mes pastiches sur cette question concernant l’intervention des intellectuels disparus dans les débats modernes.

 caricature

-Moi, je dis que les intellectuels morts n’ont pas à intervenir dans nos débats actuels.
-Faut voir.
-Posons-leur la question.

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Belle

Ah ça!

Alors là, il faut poser cette question à Madame Leprince de Beaumont.
La Belle

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Juliet-Capulet

Quel homme est donc assez puissant et assez empli de sagesse pour se permettre de se passer de la sagesse des anciens? Non, nul amour ne peut faire abstraction de ce que vous appelez «les intellectuels morts».

Intellectuelle, je le fus peu, j’en conviens… Mais l’expérience des années n’est-elle pas nécessaire à tout être? N’est-il pas essentiel pour l’avancée d’une civilisation de s’appuyer sur son passé? Glorieux ou non? Vraiment, je pense que nos aïeux sont les fondations solides sur lesquelles nous construisons notre futur, si court et si tragique fut-il…

Votre dévouée,
Juliette Capulet
Vérone, 1595

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H-D-LandruCher ami,

Moi qui ai guidé dans une mort habituellement douce et consentie des personnes du beau sexe très posées et ayant, assez souvent, des lettres à revendre, je peux répondre à cette interrogation de vos journalistes sous un angle incongru dont je vous laisse seul juge de la valeur dans ce brillant débat.

Je vous signale en effet qu’il m’a été donné de constater qu’au dernier moment de notre vie, nos références intellectuelles passées remontent à la surface et viennent nous turlupiner sous forme de citations incongrues et intempestives qui révèlent bien plus qu’une simple influence des penseurs disparus… je dirais, en pesant encore mes mots: une hantise.

Respectueusement,
Henri-Désiré Landru
1919

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MarxMonsieur le directeur de publication,

La question est donc de savoir si les intellectuels disparus devraient intervenir dans les débats présents. Ce genre de question de déontologie profonde bascule directement dans la spéculation cruement inane si on ne se décide pas à les poser d’abord factuellement. Avant de se demander s’ils « devraient » le faire ou ne pas le faire, demandons nous simplement: « le font-ils? ».

Les intellectuels du passé, plus précisément la pensée des intellectuels du passé pèse-t-elle de son poids mort ou vif sur les débats présents. Tenter d’isoler l’opinion privée ou publique de tel clerc ou priva-dozent du seizième ou du dix-neuvième siècle, pour ensuite se demander si sa petite ritournelle revient encore sur les lèvres des promeneurs du dimanche contemporains me semble tout simplement inepte. La formulation devrait plutôt se faire en termes de catégories générales, d’influences philosophiques globales, non seulement sur la pensée, mais aussi sur la vie pratique. Mais cultivons cette ineptie, si tel est l’enjeu circonscrit par cette question. Alors, et vous m’excuserez une formulation aussi crue, quiconque se lave les mains au sortir des latrines par peur des « germes » ne subit-il pas l’influence de la pensée de Pasteur? On pourrait fournir des milliers d’exemples de ce type révélant une banalisation des vues de Newton, Copernic, Galilée, Lavoisier, Fleming, et Alii. Ainsi savez-vous comment les anglo-américains dénomment le lapsus? Ils disent Freudian slip. Cela dit tout sur l’influence de certains de mes jeunes compatriotes sur le cuiseur de rosbif moyen… Il va sans dire qu’il en est tout autant des idées fausses ou délirantes. Quel obscur rond de cuir chrétien accroupi sur son prie-dieu est conscient, en marmottant distraitement ses incantations sur la sainte trinité, qu’il ânonne des idées introduites tardivement dans son culte par Platon. Bon, je n’épilogue pas. Notre idéologie actuelle, jusqu’au dernier de ses locus communi, est un magma compact de l’héritage intellectuel des âges précédents. Un intriquât des idées les plus rigoureuses et des superstitions les plus grossières. Toutes ces formulations, maximes, et postulats, ont un auteur, et des propagateurs, historiquement localisés. Il y a donc indéniablement un héritage intellectuel ayant émergé des modes de productions antérieurs, et agissant longtemps après l’effondrement de ces derniers.

Les intellectuels du passé nous influencent. Pour savoir s’ils « devraient » le faire ou non, dans une sorte de monde de perfection, quoi de mieux que de se demander s’il serait simplement possible qu’ils ne le fassent pas. Comme aucun peuple n’est exempt de représentations intellectuelles héritées du passé, fussent-elles mythologiques ou superstitieuses, je conclus qu’il est impossible aux intellectuels du passé de ne pas exercer une influence (partielle, variable mais toujours présente) sur la pensée présente. Conséquemment, face à la question de savoir s’ils « devraient » le faire dans un monde qui serait de perfection, il ne me reste plus qu’à dire, comme jadis le vieux Spinoza, QUE PAR PERFECTION ET EXISTENCE J’ENTENDS UNE SEULE ET UNIQUE MÊME CHOSE. Et qu’ainsi, dans cette existence effective où, entre autres péripéties et rodomontades du destin, les intellectuels du passé nous influencent, ils « doivent » nécessairement le faire puisqu’ils le font inévitablement…

Bien à vous,
Karl Marx
1878

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A-socratesPour ma part j’ai un peu envie d’inverser la question. Les vivants ont-ils le droit de transmettre la pensée des intellectuels morts, de la gloser, de la déformer, de se l’approprier en l’ingérant et la régurgitant comme un pissenlit trop vert, de la relayer comme on donne une branche torve et pelée de son écorce. Les traditions sont importantes, et il faut les préserver au sein de la Polis. Mais vous, les Platon, les Xénophon, les Aristophane, avez-vous le droit de me traiter ainsi?

Je vous renvoie la question. Car tel est mon rôle.
SOKRATES, dit Socrate

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BdeSpinoza Oui, ils le doivent. C’est le fondement de la sagesse. Mais la présence et le compagnonnage des penseurs du passé ne doit pas se faire au détriment de notre propre activité intellective. Il est des penseurs du passé comme des contemporains: ils se manifestent à nous soit de par une réputation quelque peu surfaite, celle d’être des figures connues de notre horizon culturel interpellant notre attention dans la voix de nos maîtres et de ceux qui nous forment, soit de par la force interne et la validité essentielle de leur pensée propre. Il va sans dire que c’est exclusivement de par ce second fait et au détriment du premier que les intellectuels du passé doivent s’imposer à nous et nous influencer. Qu’on me parle de Socrate, de Platon, d’Aristote en me disant: ploie, penche-toi devant ces monuments car ils te dominent. Que je me tourne vers les écrits de ces susdites éminences pour m’aviser qu’ils croient aux fantômes, aux basses activités des sorcières, aux vertus curatives de l’imposition des mains et à une foule d’autres simagrées superstitieuses. Il s’avèrera que de cette influence je ne saurais vouloir car elle heurte mon cheminement vers la sagesse, et ligote ma pensée plutôt qu’elle ne lui assène un sain ascendant. Mais que, en ces expériences chimiques dont les Hollandais sont si friands, je découvre le caractère corpusculaire de certaines substances crues initialement uniformes, et qu’alors le souvenir de l’atomiste Démocrite me revienne en mémoire, voilà un raccord entre mon activité intellective du moment et la sagesse d’un penseur disparu depuis des siècles qui me semble de bonne tenue, valide, et méritant pleinement d’être préconisée.

Benedict de Spinoza
1656

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L’IMAGIAIRE DES EAUX ET DES PIERRES par LauBer (Paul Laurendeau, Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus le 15 mai 2015

Imagiaire eaux-pierres

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Après L’Imagiaire vergner et L’Imagiaire des pimprenelles parus chez ÉLP en 2014, nous publions, Allan Erwan Berger et moi, L’Imagiaire des eaux et des pierres (pictopoèmes).  Le principe pictopoétique tel que nous le développons ici vient de Guillaume Apollinaire. La dernière partie du recueil Alcools (1913), intitulée Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée présente trente images (qu’on appelle techniquement des bois) du dessinateur Raoul Dufy suivies chacune d’un titre et de quatre vers du poète, en octosyllabiques ou en alexandrins. Cent ans plus tard, nous avons complexifié la démarche en rallongeant le bout rimé à deux petites pages et surtout en travaillant plus dynamiquement le titrage. Si Apollinaire commentait le lapin, l’image et la petite épigramme s’intitulaient tout simplement Le lapin, sans plus. Nous avons enrichi le jeu en lui insufflant une dimension plus aléatoire et plus automatiste de déclencheur poétique. L’imagier prend la photo et l’intitule selon son inspiration mais en évitant sciemment les intitulés descriptifs univoques au profit de vrais titres, au sens fort. Ainsi un papillon bleu sur une fougère ne s’intitulera pas Papillon bleu sur une fougère mais Dans la lande des langues. En procédant ainsi, en plus de fournir le crucial cadre visuel, mon imagier, qui est aussi un brillant écrivain, avance d’un cran dans le projet poétique en formulant sans tergiverser la direction déterminante de ce que fera le poème. Ajoutons que les connaissances entomologiques, zoologiques et botaniques manifestées et exprimées ici viennent aussi de l’imagier.

Les photographies naturalistes d’Allan Erwan Berger se prêtent superbement à l’exercice auquel nous nous adonnons ici. Il est clair qu’un courant important de la poésie moderne évolue vers la miniature. Du temps d’Homère et aussi du temps de Malherbe on pouvait écrire des ouvrages entiers en vers. Victor Hugo et Alfred de Vigny, Louis Fréchette et Octave Crémazie, dans le monde francophone, ferment cette marche tonitruante de l’ode, de l’élégie et de la stance. Maintenant, avec Verlaine et Vigneault, le poème aborde le monde du petit, du fin, de l’intériorisé. Et aussi, maintenant, avec Queneau et Gauvreau, il s’approprie, Dada, le grotesque, le bouffon, le cabot le foufou autant que la langueur, le vague à l’âme et la sagesse. La poésie n’est plus un art majeur mais, de ce fait, elle est maintenant vraiment plus libre que jamais. Faire du vers libre, c’est se donner toutes les structures appropriées, de la plus stricte à la plus lâche, de la plus héritée à la plus improvisée, fonction du problème à régler. Nous avons procédé sans hésiter et sans se complexer. C’est pas le devoir qui prime. C’est le plaisir. La joie de la rencontre fatale, universelle, du mot et de l’image. Vous trouverez ici du comique, du tragique et du lyrique.

Ce troisième imagiaire fut pour moi l’opportunité cardinale de m’adonner à un autre exercice particulièrement intéressant en poésie: faire le parolier. Plus qu’ailleurs, je me suis coulé ici dans l’univers intérieur d’Allan Erwan Berger. Je me suis insinué, comme un discret mais dense flux verbal, dans son monde de spéléologie, de géologie, d’archéologie, d’histoire locale, d’éco-tourisme international même. Quand je dis «je», c’est Berger qui parle. Quand je dis «toi» c’est à son amoureuse que je le dis. Je suis leur parolier et c’est ainsi que j’existe ici, sans complexe. J’adore faire ça. Il n’y a que Monsieur Laforêt (souvenir de mon vieux père) qui est de moi ici… et un tout petit peu le chat Alaska aussi. Pour le reste c’est Berger qui vous parle de ses marottes, bien en selle sur son dada… à tout le moins, c’est Berger tel que je l’ai imaginé à partir de ce puissant monde d’images qui a la profondeur et la densité du vrai et de l’étrange. L’exercice poétique fut donc ici aussi un bel exercice d’empathie. Le fait est que la caverne de Platon, comme celle de Berger, n’est plus vraiment la prison du savoir si on accepte sans préjugé de s’y enfoncer jusqu’au col, même indirectement… Telle fut ma tentative ici, sur images de vieilles pierres des vieux pays et souvenir sempiternel et universel des eaux.

Venez donc avec nous rêver et rimailler, dans L’Imagiaire des eaux et des pierres.

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Avant-propos de Ber (Allan Erwan Berger):

La pierre naît et meurt continuellement. Elle naît du monde, elle meurt du temps, puis renaît de sa loi. L’eau est ce qui la tue principalement: l’eau transforme la pierre en sable, en argiles, puis en vases au fond des grandes fosses océaniques.

Là, des soubresauts de la Terre la font émerger, et la revoici plateau calcaire, «immense cimetière» (Casteret) que la pluie ronge en cavernes, en puits, en gorges et ravines, en sable, en argiles, en vases au fond des grandes fosses océaniques.

La pierre renferme la vie: à l’état de traces fossiles ou de dessins sculptés, mais aussi, bien entendu, sous la forme d’êtres vivants qui s’y abritent, s’y aiment et s’y endorment. Quand ceux-ci sont des humains (Anthropos), la pierre leur devient tour, antre, moulin, temple défiant le temps; mais l’eau, qui jamais n’interrompt son ouvrage, pulvérise les témoignages de nos vies et les réduit en sable, en argiles, en vases au fond des grandes fosses océaniques.

Devant ce lent tourbillon qui ne cesse de malaxer jusqu’aux plus grandioses des manifestations du monde, l’esprit des plus faibles d’entre nous se tourne vers son coeur, où il souhaite y rencontrer de quoi espérer survivre par-delà le mur de la mort. Les humains tranquilles n’ont que faire de ces frayeurs; ils roulent avec les éléments, et font leurs vies dans le flux sans emmerder personne plus que de raison.

Berger

Image de couverture: ce gouffre semble régulièrement inondé; les parois de la faille sont en effet recouvertes de boue laissée par la rivière souterraine lorsqu’elle est en crue. Eau, pierre, argile…

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LauBer (2015), L’Imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Dialogue avec Moshe Berg au sujet du MÉMORIAL DE L’HOLOCAUSTE à Berlin

Posted by Ysengrimus le 10 mai 2015

Berlin-Holocaust-Memorial

 Il y a dix ans pile-poil, on inaugurait le Mémorial berlinois aux juifs assassinés d’Europe ou Mémorial de l’Holocauste. Cette gigantesque installation extérieure est située au centre de Berlin (Allemagne), au sud de la Porte de Brandebourg, entre cette dernière et la Place Potsdamer. Elle a été aménagée sur les terrains rendus disponibles dans les anciens Jardins des Ministres par la démolition des installations frontalières est-allemandes en 1989-1990. Érigé en 2003-2005, cet important monument s’étend sur 19,000 mètres carrés (4.7 acres). Il est constitué d’un maillage régulier de 2,711 stèles monochromes de huit pieds (2 mètres 40) de longueur par trois pieds (un mètre) de largeur. Les plus hautes de ces stèles parallélépipédiques (des cubes rectangulaires, quoi, des rectangles à trois dimensions) font seize pieds (4 mètres 80) de haut, les plus basses font huit pouces (20 centimètres) de haut.

Les stèles les plus hautes du Mémorial de l’Holocauste font environ seize pieds (4 mètres 80) de haut

Les stèles les plus hautes du Mémorial de l’Holocauste font environ seize pieds (4 mètres 80) de haut

Les stèles  les plus basses du Mémorial de l’Holocauste font environ huit pouces (20 centimètres) de haut

Les stèles les plus basses du Mémorial de l’Holocauste font environ huit pouces (20 centimètres) de haut

La totalité du Mémorial de l’Holocauste couvre 19,000 mètres carrés (4.7 acres)

La totalité du Mémorial de l’Holocauste couvre 19,000 mètres carrés (4.7 acres)

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Ysengrimus: Bon alors, Moshe Berg, tu es peintre et graphiste et tu reviens de Berlin. Tu as des choses à nous dire sur le Mémorial de l’Holocauste.

Moshe Berg: Je peux dire un mot sur moi-même d’abord?

Ysengrimus: Je t’en prie.

Moshe Berg: Je vis à Toronto, au Canada. Mes ancêtres sont des ashkénazes d’Europe Centrale mais ils sont arrivés en Amérique du Nord (États-Unis et Canada) vers 1885. J’ai des ancêtres qui ont vécu à Montréal, à New York, au Minnesota, à Calgary même. Mais aucun d’entre eux n’est mort dans les camps nazis.

Ysengrimus: Entendu.

Moshe Berg: Un de mes grands-pères fut un ancien combattant de la Deuxième Guerre Mondiale. Il est revenu du front et a ensuite vécu sa vie, sans moins sans plus, comme ton père je crois savoir, Ysengrimus.

Ysengrimus: Oui, un gars qui est allé à la guerre parce que c’était la chose à faire, qui est revenu, a fondé un foyer, sans se faire mousser.

Moshe Berg: Voilà.

Ysengrimus: Ce que t’es en train de me dire, c’est que t’es pas Anne Frank et que t’as pas l’intention de te faire passer pour Anne Frank.

Moshe Berg: Exactement. Je suis ni Anne Frank, ni Elie Wiesel, ni Martin Gray et aucun de mes ancêtres directs ne l’est.

Ysengrimus: Et, si je te suis bien, tu n’as aucunement l’intention de faire vibrer cette corde.

Moshe Berg: Voilà. Je respecte les morts. Je suis conscient du drame historique qui s’est joué autrefois en Europe. Mais, je suis né en 1970 à Duluth (Minnesota). Pour moi, tout ça, c’est de l’histoire, pas de l’histoire ancienne mais, quand même, de l’histoire. Quand je suis allé à Berlin, pour affaires, j’ai visité un peu les monuments de la capitale et je me suis retrouvé là. Je ne me suis pas esquivé. Mais j’ai alors abordé ce mémorial en peintre, en dessinateur, en monteur-graphiste.

Ysengrimus: En artiste.

Moshe Berg: J’espère bien, oui, modestement.

Ysengrimus: De toutes façon, les gens qui sont à l’origine de cette colossale initiative artistique prétendent que cette intervention tridimensionnelle gigantesque est exempte de tout symbolisme.

Moshe Berg: C’est comme ça que je l’approche, moi, oui… mais je suis pas certain que tout le monde respecte cet engagement.

Ysengrimus: Qu’est-ce que tu veux dire?

Moshe Berg: On va y revenir plus tard, si tu veux.

Ysengrimus: Bien sûr. Le monument d’abord. L’objet d’art avant tout.

Moshe Berg: C’est un très bel objet. C’est puissant, c’est brut. C’est très prenant. C’est fort.

Ysengrimus: C’est vaste en surface?

Moshe Berg: Ouf, gigantesque. L’équivalent de deux terrains de football. On ne peut pas s’approprier l’œuvre. On peut seulement se perdre en elle. J’y ai passé quatre heures, à faire des croquis, à rêvasser, à digresser… à transgresser. Mais j’aurais pu y rester bien plus longtemps. On s’y engloutit et c’est incroyablement monotone mais riche en détails aussi. Les détails qu’on y trouve malgré ce que l’artiste nous fait, qui est, par opposition à notre recherche, uniformisant.

Ysengrimus: Tu as aimé?

Moshe Berg: Beaucoup. Je crois que c’est remarquablement réussi. Mais c’est pas spécialement juif, hein, ou même allemand, ou européen. C’est un monument d’art universel. Une réflexion implicite sur la puissance et la souffrance. Le monument s’impose à nous, il nous enveloppe, il nous enserre, il nous tourmente, il nous possède, il s’appesantit sur nous. Mais on pense pas obligatoirement à l’Holocauste. Moi, j’ai surtout pensé à la dépression.

Ysengrimus: La dépression? Laquelle? [en anglais, depression, renvoie autant à une condition psychologique qu’à la crise économique]

Moshe Berg: La dépression mentale, oui? La détresse psychologique… sous le poids omniprésent des contraintes du monde contemporain. On peut penser à la dépression économique aussi, tiens, ta réaction me fait faire le rapprochement. Tout ce qui est de l’ordre d’une puissance lourde et inexorable, d’un son lancinant et monocorde qui nous obsède et finit par lentement nous rendre fou.

Ysengrimus: On sent la concrétude de l’œuvre?

Moshe Berg: Oh solidement. C’est le plus grand morceau d’art concret au monde. [concrete art, jeu de mot signifiant «art concret ou «art en béton»]

Ysengrimus: Et son uniformité, on la sent aussi?

Moshe Berg: Oui… mais là, et c’est l’aspect le plus intéressant, notre entendement entre dans une révolte, sourde d’abord puis de plus en plus ouverte. On se lance dans ce labyrinthe d’uniformité et on y recherche les particularités, les incongruités, les bizarreries. On se raccroche aux fluctuations de disposition, la merveilleuse variation de la hauteur des stèles (alors que largeur et longueur, elles, ne changent pas, pour dire). On se braque de plus en plus souvent les yeux sur l’horizon urbain, qui annonce fatalement le moment où, bon an mal an, on se sortira de ce truc. Mon ami, que ça peut être rassurant parfois des petits immeubles ordinaires au but de la vue. Ou alors, on se replonge dans le sein du monstre et on s’y prend à se chercher des rigoles d’eau, des fissures, des craquelures. On devient un véritable combattant des doigts et des yeux, contre l’uniformisation. Et là, oui là, il y a comme une lointaine et fugitive esquisse de ce qui devait fonder le quotidien subtilement résistant, dans un camps concentrationnaire. Inutile de dire que, si on rencontre quelqu’un, il ou elle nous tire d’une sorte de cauchemar, mais un cauchemar éteint, comme si on rêvait à des cendres, à une mer de boue, ou à un mur sans fin.

 

C’est le plus grand morceau d’art concret au monde

C’est le plus grand morceau d’art concret au monde

On se braque de plus en plus souvent les yeux sur l’horizon urbain. Mon ami, que ça peut être rassurant parfois des petits immeubles ordinaires au bout de la vue.

On se braque de plus en plus souvent les yeux sur l’horizon urbain. Mon ami, que ça peut être rassurant parfois des petits immeubles ordinaires au bout de la vue.

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Ysengrimus: Tu sembles renouer avec le symbolisme.

Moshe Berg: Oui et c’est là que je trouve que ceux qui disent que ce monument est exempt de symbolisme le trahissent un peu. C’est quoi encore la formule consacrée des dépliants touristiques?

Ysengrimus: Bouge pas, j’ai ça ici: «Ce mémorial vise à représenter un système présumément ordonné mais ayant perdu le contact avec toute rationalité humaine». Tout un symbole, en effet. Mais, bon… m’autorise-tu une petite clarification, Moshe?

Moshe Berg: Je t’écoute.

Ysengrimus: Je crois qu’il y a maldonne ici parce qu’on confond le symbolique et le figuratif. Je crois que la description de la charge symbolique du dépliant publicitaire peut parfaitement s’appliquer, tout en émanant d’une pièce d’art brut, non figurative. Je dis ça, en ce sens que cette installation ne représente pas je sais pas, des tables de loi, un ange, un golem, des soldats, des résistants, une armée d’ombres, un ghetto, la facade d’un camp de concentration. Ce sont des rectangles de béton disposés comme on disposerait des rectangles de béton si on instaurait quelque chose comme un ordre bétonné.

Moshe Berg: C’est pas une sculpture, un montage, un dessin, un tableau ou un graphisme. C’est clair. Ça ne représente pas autre chose que soi. Certains ont dit que ça ressemblait à un cimetière, c’est pas vrai. Ça ressemble plus à des camions poids-lourds dans un grand embouteillage qu’à un cimetière. Un cimetière, c’est un espace dont la disposition est complètement différente. De haut, ça ressemble plus à une ville.

Ysengrimus: Et cette ressemblance à des camions ou à une ville est un investissement ex post que fabrique notre entendement contemporain. Ils n’ont pas sculpté des esquisses de camions ou de villes, ces artistes là, juste là.

Moshe Berg: Non, non. Aucunement. Toute ressemblance à quoi que ce soit dans ce projet est parfaitement fortuite. Cela ne représente pas. Cela est… passivement… et tout simplement.

Ysengrimus: Voilà. Comme tu l’as dit tout à l’heure, c’est pas de l’art figuratif, c’est de l’art brut. Mais ce que je cherche à te dire c’est que le fait d’être exempt de dimension figurative ne le rend pas exempt de dimension symbolique. Tu comprends parfaitement, en tant qu’artiste éduqué dans les cadres de l’art moderne, que ce n’est pas figuratif mais tu nous décris en même temps, en faisant état de ton expérience d’appréhension intime de l’œuvre lors de ta longue promenade, son implacable dimension de symbole, de prise de parti [statement] philosophique presque.

Moshe Berg: Oui, je pense que je comprends ce que tu veux dire.

Ysengrimus: Et cette charge symbolique, le fait, bon, de «viser à représenter un système présumément ordonné mais ayant perdu le contact avec toute rationalité humaine» est voulu par les concepteurs, lui, contrairement à nos moments figuratifs parasitaires (cimetière, embouteillage de camions, ville).

Moshe Berg: Je te suis mais il y a une dimension symbolique du concept initial que je ne reconnais pas.

Ysengrimus: Laquelle?

Moshe Berg: La judéité…

Ysengrimus: La judéité? Mais elle n’est pas imposée par l’œuvre, la judéité.

Moshe Berg: Non, tu ne trouves pas non plus? Elle est imposée par quoi alors?

Ysengrimus: Par son titre. Par son titre et par toutes les décisions afférentes. Présence d’un musée de l’Holocauste sous l’œuvre, urgence et souci légitime de commémorer magistralement la Shoah au cœur de l’ancienne capitale du Reich. Les transgressions même sont des échos malpolis, toc et dissonants de la judéité de l’œuvre. Graffitis, commentaires idiots, objections agressives. Quenelle d’Alain Soral.

Moshe Berg: C’est tout ça qui judéise et re-judéise cette œuvre. Oui, oui, je te suis, là-dessus.

Ysengrimus: Tu vois, si c’était intitulé Depression et c’était planté dans un terrain vague de la banlieue de Duluth (Minnesota), même par un artiste juif…

Moshe Berg: Il y en a beaucoup, à Duluth.

Ysengrimus: Ce serait alors parfaitement exempt de judéité… tout en ne perdant rien de cette dimension symbolique oppressante et «dépressante» que tu as décrit si bien et qui, elle, s’installe en nous de par l’œuvre.

Moshe Berg: C’est ce que tu as dit. C’est pas un Golem ou des tables de loi. La judéité de ce monument lui est donc extérieure. Elle est là par obligation, par décision…

Ysengrimus: Par devoir, Moshe, par devoir de mémoire.

Moshe Berg: Oui, oui. C’est donc pour ça que je suis ému malgré ma ferme distance critique, légitime elle aussi, de juif moderne face à la larmoyance d’Anne Frank et de Martin Gray.

Ysengrimus: Tu es ému dans l’universel, en tant qu’artiste.

Moshe Berg: Et, d’autre part, j’exécute, un peu mécaniquement, mon devoir de mémoire en tant que juif. Ce sont deux choses séparables.

Ysengrimus: Deux dimensions distinctes de l’œuvre, pour causer ronron.

Moshe Berg: J’aime pas Anne Frank ni Martin Gray mais j’aime ce monument. Je suis pas un juif passéiste et larmoyant pour autant.

Ysengrimus: Aucunement, ton émotion d’artiste et ton regard critique sur l’intendance de la mémoire de la Shoah coexistent parfaitement, sans se nuire.

Moshe Berg: Je vais te confier un petit secret, alors.

Ysengrimus: À mes lecteurs et lectrices aussi?

Moshe Berg: Bien sûr.

Ysengrimus: On t’écoute.

Moshe Berg: Je suis pas allé voir le musée, sous terre. Ça me barbait de me gâcher cette belle expérience plastique par du rituel, de retourner me plonger dans ces atermoiements de juifs d’Europe du siècle dernier, qui me concernent finalement peu, moi, juif canado-américain du siècle présent.

Ysengrimus: M’autorises-tu une petite analogie parisienne.

Moshe Berg: Je t’écoute.

Ysengrimus: Quand je suis monté au sommet de l’Arc de Triomphe à Paris, monument autrement plus ronron, vieillotte [sic] et nunuche que le Mémorial de L’Holocauste de Berlin, il y avait un petit musée de la guerre, au bout de l’escalier en colimaçon. De Napoléon à nos jours etc… J’ai pris poliment acte de la présence de ce dispositif commémoratif mais je l’ai pas visité.

Moshe Berg: Je te suis.

Ysengrimus: Je suis monté directement au sommet de l’Arc, sur le dessus, à l’extérieur. L’Avenue des Champs-Élysées devant moi, l’Avenue de la Grande-Armée derrière moi, et cette extraordinaire Place de l’Étoile, dont j’étais temporairement le centre et le sommet, m’ont touché par leur géométrie convergente interne, pas par leur symbolisme externe. Je sais ce que je suis, depuis cette visite. Je suis de la Place de l’Étoile mais pas de la Place Charles-de-Gaulle-Étoile…

Moshe Berg: Excellente analogie, mon bonhomme. On s’en fiche un peu de la «grande armée» bonapartiste mais on s’émeut encore des grands architectes et des grands urbanistes «empire».

Ysengrimus: Voilà. Tu me fais comprendre, cher Moshe, que le Monument de l’Holocauste de Berlin est d’abord une œuvre d’art, ensuite un cénotaphe. L’admirer, c’est se camper dans le grand. Controverser sur lui sans fin, pour ou contre ou mitoyen, c’est se cantonner dans le mesquin.

Moshe Berg: Et je te dis que même des juifs pensent de plus en plus qu’il est parfaitement légitime de s’émouvoir face au beau sans avoir à se culpabiliser face à l’absurdité cruelle, même celle que nos semblables ont subi.

Ysengrimus: Alors… cette installation artistique monumentale, elle le vaut, le détour?

Moshe Berg: Oh absolument.

Ysengrimus: Si je passe à Berlin la voir, j’irai voir le musée du dessous aussi, tiens. Si un juif peut prendre de la distance face au drame absolu, un non-juif peut aussi, tout aussi légitimement, s’en imprégner.

Moshe Berg: Absolument. Je respecte ça totalement.

Ysengrimus: Je te raconterai.

Moshe Berg: J’y compte bien. Merci de ton accueil, Ysengrimus.

Ysengrimus: Shalom et paix.

Moshe Berg: Shalom et paix. Et vive le beau, le simple et le vrai.

 

[Dialogue traduit de l’anglais par Paul Laurendeau (Ysengrimus)]

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Athanase et moi (Pavillon Athanase-David, Montréal)

Posted by Ysengrimus le 5 mai 2015

Pavillon Athanase-David (rectorat de l’UQÀM), Rue Saint-Denis, Montréal

Pavillon Athanase-David (rectorat de l’UQÀM), Rue Saint-Denis, Montréal

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Athanase et moi

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J’ai visité Athanase.
Il était tout renfrogné.
Il avait cet air un peu naze
Des grands souvenirs un peu oubliés.

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Dans son pur style Art Classique
Post-Néo-Ravala-Plapla,
Il m’est apparu insondablement sympathique
Une sorte de Normale Sup’ à la papa.

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Il contenait un rectorat
Qui succédait à l’École
Polypatatechnique Artisticompliquée
Et au Cégep de Faribole
Du Montréal d’Autrefois.

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Construit en mil-neuf-cent-trois
Par des Mistigris brossés,
J’y ai vu un patrimoine
Chamarré d’austérité.
En tout cas, c’est de la cabane.

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Sur son pur ton bureaucrate,
Athanase m’a inscrit au fichier.
Il m’a fredonné sa petite chanson plate
Après m’avoir prié de m’essuyer les pieds.

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Lui et moi, on s’est découvert par phases.
Et on a appris à s’entre-aimer.
Aussi allez pas trop le graffiter,
Mon vieux poteau Athanase.

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Le mot qui compromet irrémédiablement toutes guerres impérialistes: VIETNAM

Posted by Ysengrimus le 30 avril 2015

Saigon, 1975

Saigon, 1975

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Il y a quarante ans aujourd’hui tombait Saigon, capitale du ci-devant «sud-Vietnam». Se terminait alors minablement ce qui aura été la plus lourdement symbolique et absurde de toutes les guerres de théâtres post-colonialistes du siècle dernier: la guerre du Vietnam. J’avais seize ans au moment de l’annonce à la fois subite et tant attendue de la paix au Vietnam. Ce fut tonitruant. Mes confrères et consœurs collégiens et collégiennes courraient partout dans les corridors de la vénérable institution, ce 30 avril 1975, euphoriques, débordants, colportant la nouvelle joyeuse et sans mélange du retour de la paix, de salles de classe en salles de jeux. La paix, la paix. On s’en tapait passablement, sur le coup, que les ricains se soient rétamés. La paix était revenue et c’était la concorde universelle qui s’imposait aux masses mondiales depuis cette onde de fond venue de la toujours mystérieuse Asie du Sud-Est. Cela nous remplissait d’une pure et simple grande joie. Pour quelques temps, c’est une limpide certitude, nous avons tous été Vietnamiens. Le courage et la détermination historiques de ces quelques millions d’hommes et de femmes restent, on peut le dire aujourd’hui comme on le scandait hier, un modèle, un exemple tout simple tout modeste mais magistral, pour tous les peuples opprimés par des plus puissants, des plus opulents et des plus brutaux qu’eux.

Souvenons-nous, sans lésiner ou chipoter et avec la plus respectueuse des déférences. Dans l’ancienne Indochine française, le colonialisme français à l’ancienne se fait d’abord sortir fermement par les partisans vietnamiens, à la bataille de Dien Bien Phû (1953). La Chine de Mao Zedong (1993-1976) brille alors comme un soleil ardent et la logique de confrontation du bloc de l’ouest (pro-ricain) et du bloc de l’est (pro-soviétique) est déjà solidement en place. Les Américains prendront donc le relais des Français pour tenter de garder le Vietnam dans le camp occidental. Le pays se retrouve vite coupé en deux, comme la Corée, l’Irlande, le Yémen, l’Allemagne. Hô Chi Minh, (1890-1969) chef du Vietcong fait de Hanoï sa capitale provisoire. Il travaille avec les chinois, tout discrètement. Mais surtout, il est «communiste». Les Américains eux, occupent ouvertement, brutalement, Saigon et le Vietnam du sud. Dans l’existence de petits pays dits «communistes» comme le Vietnam, tout se joue, à cette époque, dans un monde en guerre froide, au rythme des lourds soubresauts de l’impérialisme américain. Entre 1965 et 1968, les États-Unis renforcent lourdement leur présence au Vietnam. C’est l’époque sinistre de Good Morning Vietnam! Les américains sont pris dans un paradoxe qu’ils ne pourront pas résoudre: comment gagner cette guerre contre des résistants pugnaces, dans la jungle indochinoise, sans la tourner en conflit international généralisé? Comment faire sauter une bombe dans un aquarium sans casser l’aquarium et tout éclabousser? Pour ne rien simplifier, un autre problème devient de plus en plus ardu pour les pouvoirs américains vers 1969-1970. Leur propre opinion publique est désormais bien moins docile et va-t-en-guerre que du temps du Débarquement de Normandie. Bob Dylan (né en 1941) et Joan Baez (née en 1941) chantent contre la guerre et toute la génération du Peace and Love devient Draft Dodgers. En 1975, les américains ne peuvent plus tenir cette équation en équilibre. Ils perdent donc, en catastrophe, la guerre du Vietnam. Saigon est rebaptisée Hô-Chi-Minh-Ville et le Vietnam est unifié et pacifié, sous le drapeau rouge.

Mais c’est alors que VIETNAM va littéralement devenir un mot-clef sociopolitique universel et ce, dès la fin de la guerre. Comme frapper son Waterloo signifie faire face à une défaire aussi cuisante que limpide et définitive, rencontrer son Vietnam se dit désormais de la déroute d’une puissance en conflit avec une contrée beaucoup moins établie ou organisée qui, elle, parviendra, avec patience, méthode, courage et détermination, à emmêler le géant dans les filets strangulatoires de sa guerre de résistance. Depuis que les Américains ont décampé de Saigon, dans le désordre le plus chaotique, on ne conceptualise tout simplement plus la guerre impérialiste moderne de la même façon. Des gens qui se battent chez eux, dans leur hinterland, pour protéger leurs familles, leurs hameaux et leurs communautés peuvent indubitablement vaincre et ce, sur le terrain des opérations tout autant que dans l’opinion du village global. Depuis le 30 avril 1975, les grandes puissances, et particulièrement, l’impérialisme américains, sont circonspects, timorés, fantasques, nerveux, grippés. Les roys n’ont plus leurs aises depuis l’abrupt départ de Louis XVI. Plus rien ne sera jamais comme avant dans les chancelleries chics. Aussi, les puissances d’agressions et d’occupations contemporaines engagent de plus en plus des ressources colossales pour soulever un caillou dans les guerres de théâtre. Le gâchis financier et humain atteint désormais des proportions pharaoniques, pour des résultats géopolitiques de plus en plus confus, déstabilisants, minus, stériles et nuisibles. N’enthousiasmant plus que le bellicisme d’affaire, les faucons américains font désormais dans la guéguerre toxique, asociale, mercenaire et factieuse. Le Vietnam leur a collé au ventre une trouille durable et emblématique, une allergie sentie au discrédit sociopolitique et sociohistorique planétaire. Ceci ne se dément pas au fil du temps qui passe et de la mondialisation qui opère, elle, de plus en plus, dans les espaces de solidarité citoyenne, pas juste dans les petits réseaux feutrés des officines impériales foutues. Le mot VIETNAM synthétise désormais la foutaise futile de toutes guerres impérialistes

Mais il y a plus, beaucoup plus. L’incontournable message que nous transmet l’héritage historique du Vietnam est d’une actualité brûlante, urgente. Méditons-le donc, un petit peu, sans préjugés d’intox pour changer, ce message de fond. Moi, dans mon enfance, j’ai vu mes premiers cadavres ensanglantés en couleur, lors des couvertures, aux actus, du ronron quotidien de la guerre du Vietnam. C’était aussi saisissant que révoltant. Tragique. Inique. Incompréhensible. Inhumain. Tout, dans la propagande d’époque, cherchait à légitimer la guerre. Cela se faisait grossièrement, frontalement, en proclament sur tous les tons que, si Saigon tombait, ce serait le chaos anarcho-communiste absolu et que plus rien n’irait plus au Vietnam autant que dans le reste de cette cruciale portion d’Orient. Et aujourd’hui, le Vietnam est un des pays les plus prospères d’Asie, toujours sous la houlette politique d’un parti dit «communiste». Rien des prédictions propagandistes apocalyptiques du temps ne s’est réalisé. Zéro. Nada. Aujourd’hui les Vietnamiens vivent tranquilles et font leurs affaires sans faire chier personne. Même le napalm ricain n’est plus qu’un lointain souvenir pour eux. Leurs horizons magnifiques sont désormais une de nos destinations touristiques les plus courues. Quelle tonitruante leçon.

Voici donc, justement, le message que nous impose, toujours avec autant de puissance tranquille, Saigon, avril 1975. QUAND LA GRANDE PUISSANCE SOI-DISANT SALVATRICE SE FAIT LA MALLE SANS QUE RIEN NE SOIT «RÉGLÉ» SELON SES VUES, LA CATASTROPHE NE SURVIENT TOUT SIMPLEMENT PAS. ELLE S’INTERROMPT, EN FAIT. ET TOUT SE REMET À FONCTIONNER RONDEMENT ET ABSOLUMENT RIEN NE CLOCHE PLUS. Fatalement c’est bien que, pour employer un jargonnage barbant qu’ils ont inventé eux-mêmes, les impérialistes occidentaux FONT PARTIE DU PROBLÈME, PAS DE LA SOLUTION.

Il nous faut aujourd’hui, en tous les points de conflit de ce monde en pleine ébullition des consciences, des Saigon 1975, des tas et des tas de Saigon 1975. Il faut que les impérialistes occidentaux sortent des théâtres de guerre. Abruptement. Tout de suite, sans pinailler ni tergiverser. Qu’ils mettent les bouts, point. Tire-toi, barre-toi, casse-toi, taille-toi, arrache-toi, dégage, déboule, cul par-dessus tête, avec armes et bagages ou sans. Immédiatement, inconditionnellement. Zou. Basta. Du vent. Du balai. Qu’ils retournent au bercail, qu’ils rentrent dans leurs terres. Ruban jaune, les gars, fissa, fissa. Qu’ils démobilisent et ne rempilent pas, une bonne fois. On n’a pas besoin d’eux dans les portions du monde en guerre. De fait, c’est quand ils décrissent et vont se foutre le camps que’elle s’en va elle aussi, la guerre. Et c’est seulement alors que l’on s’entend, que l’on s’organise, que l’on vit un peu et que l’on prospère. Alors, une bonne fois, rembarquez dans vos bateaux, vos coucous, vos carrioles et fouette cocher.

C’est elle par dessus tout, la grande leçon de l’anti-impérialisme objectif, empirique et factuel que nous impose la Paix du Vietnam. Solidarité avec tous les résistants du monde. Courage. Et demain est un autre jour. Le jour ou tous nos Saigon redeviendront d’un seul coup d’un seul tous nos Ho Chi Minh Ville.

Saigon, 2015

Saigon, 2015

 

 

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Les CONTES de Jacques Ferron, toujours avec nous, toujours en nous

Posted by Ysengrimus le 22 avril 2015

ferron

Il y a trente ans pile-poil mourrait Jacques Ferron. Or, ce jour là on me demande qui donc serait LE conteur québécois du vingtième siècle, alliant adroitement tradition et modernité des thèmes et des structures. Voici donc notre homme: Jacques Ferron (1921-1985). Et voici vos ouvrages: ses Contes du pays incertain (de 1962), ses Contes anglais et autres (de 1964), et tous ses contes inédits, taqués ensemble dans la fameuse édition abordable et de grande diffusion BQ (Bibliothèque Québécoise). Précurseur du micro-récit, sorte de hockeyeur de la narration, Ferron se vide en quelques pages, nous laissant des scripts superbement habillées, d’une imagination fébrile, d’un drolatique caustique et d’une drôlerie envoûtante et déroutante. Héritier honorable de Louis Fréchette, d’Honoré Beaugrand et de Pamphile Lemay tout en se montrant un compatriote non surpassé d’Hubert Aquin, de Victor-Lévy Beaulieu, d’André Langevin et de Michel Tremblay, Ferron nous emporte dans un terroir en effiloche, une campagne distordue, fourbue de sa propre bizarrerie, mortifiée et gauchie par la capilotade étrange de son errance historique. Il fut médecin, ses personnages le sont souvent (pas toujours…) aussi. Cela ouvre un angle totalement incongru et charnel qui se coupe dans le vif des chairs de la comédie humaine. Le tout du ton se dégage parfaitement des deux premiers paragraphes du conte Une fâcheuse compagnie qui se lisent comme suit:

J’étais nouveau dans la pratique; par une air de suffisance je cachais les inquiétudes que me causait mon personnage. Un jour je fus appelé à Saint Yvon, un des villages de la paroisse de Cloridorme, dans le comté de Gaspé-Nord. On était en hiver; la mer formait un immense champ de glace avec, ça et là, des trouées noires et fumantes.

Dans les vieux comtés, où règne l’habitant casanier et chatouilleux sur la propriété, on ne partagera jamais avec ses voisins d’autre bétail que les oiseaux du ciel. À Saint Yvon, il n’en va pas de même; on subit l’influence de la mer, qui est à tous et à chacun. Cela donne un régime moins mesquin, favorisant l’entraide et la société. Par exemple, chats et chiens sont aux soins de tout le monde; et les cochons aussi, hélas!

(p. 60)

S’ensuivra une déconstruction fulgurante, digne des gambades les plus paumées de La grande séduction, de la contenance de ce personnage un peu précieux de médecin ambulant, due au fait que les porcs et porcelets du village qu’il découvre ont une inexplicable propension à le suivre partout où il va, fâcheuse compagnie pour l’ego dépaysé et désespérément en maraude, en quête des déférences locales.

Il faut, par-dessus le tas, avoir vécu au Canada anglais pour goûter toute la justesse et la rouerie taquine et satirique du second recueil de l’ouvrage. Les Contes anglais donne à lire, ouvertement ou en filigrane, la vision que le canadien-français des vieilles terres entretient, comme inexorablement, dans sa découverte de la culture de la frontière. Entre Fenimore Cooper, John Steinbeck et Jack Kerouac, les abasourdissantes surprises sociologiques ne manquent pas. Mais le monde des hommes et des femmes de Ferron, c’est encore bien plus que celui de la nouvelle en peinture sociale, figurative, réaliste ou naturaliste. Tant dans le mouvement des plans, le ton et la texture de l’imagerie, que dans le traitement et les thèmes, nous sommes bel et bien dans du conte. Les animaux parlent souvent, se convertissent en formes anthropomorphes, et, si le surnaturel ensorcelé, hostile et menaçant des vieux conteux de pipes d’autrefois n’y est plus, il reste qu’un au-delà biscornu, torve, parfois opulent, parfois miséreux, parfois poétique, parfois carnavalesque se fait souvent sentir.

Il partit donc. L’automne était avancé. Bientôt la neige tomba et la drôle de maison, se détachant de Fontarabie, se mit à flotter; elle passa lentement au dessus de la génération perdue, arche dérisoire, barque des impuissants, au dessus du bonhomme au fond du déluge, qui brandissait son terrible bâton.

(p. 157)

Jacques Ferron, plus que quiconque, donne la mesure de ce que sont le pitch et le rythme d’un récit court. Timing is everything et les circonlocutions crochues et adroites du scénario en miniature se marient ici avec une vigueur et un coloris de l’expression qui gardent constamment en alerte et pèlent l’imaginaire du lecteur interloqué, comme le conquérant dérouté pela jadis, sans trop le savoir ou le vouloir, en se retirant comme une eau saumâtre, le fond cuisant de nos pays incertains…

Jacques Ferron (1993), Contes, BQ, Coll. Littérature, Montréal, 295p [Édition originale: 1968].

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Les principes de la théorie de la relativité d’Einstein expliqués par la poupée Barbie

Posted by Ysengrimus le 18 avril 2015

Barbie-Architect

Il y a soixante ans pile-poil mourrait Albert Einstein (1879-1955). Qui de mieux aujourd’hui que la poupée mannequin Barbie pour nous expliquer les principes de la pensée de ce grand scientifique. Lisons plutôt (tiré du corpus de DIALOGUS, officine de Barbie).

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Bonjour Barbie,

Je me demande ce que tu penses de l’opinion que les autres ont de toi; es-tu, comme la plupart des gens le croient, superficielle et refaite de partout?

Merci!

Marie-Christine

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Refaite de partout… Franchement, Marie-Christine, c’est vexant. Je ne suis refaite de nulle part. Je suis moi-même. Je ne fais certainement pas la promotion de la chirurgie esthétique. Celle-ci, en effet, est une violence contre nature imposée aux femmes par des abrutis cruels qui, vu leurs sales gueules, ne se la sont certainement pas appliquée à eux-mêmes! Je suis athlétique, sportive, coquette et autonome. Je suis prête à cultiver une discussion de fond avec toi sur n’importe quel sujet. On va bien voir si je suis superficielle. Non mais, oh…

Barbie

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Je voulais seulement savoir si l’idée des gens était vraie… je me demandais seulement…

Marie-Christine

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Excuse-moi. Je me suis emportée. Je suis désolée. Je ne suis pas superficielle. Je suis intelligente, Marie-Christine, je suis très intelligente. Je peux t’expliquer la théorie de la relativité de mon bon ami monsieur Einstein, si tu veux. Pas les formules et le charabia, mais le principe. Tu pourras l’expliquer à toutes tes amies après. C’est si simple et si intelligent. Ce sera certainement une façon moins agressive de répondre à ta question. Tu veux?

Barbie

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Je veux bien!

Marie-Christine

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Très bien! (Je suis toute excitée). Imagine une perle de collier qui roule sur le bord de ta coiffeuse. Tu la vois. Une jolie perle blanche qui roule. Pense ensuite à une variable physique dans son mouvement: sa vitesse. La perle accélère, ralentit, s’arrête, roule de nouveau si tu la chiquenaudes. Sa vitesse de roulement sur le bord de ta coiffeuse est inévitablement variable. Plus précisément: elle est relative, car elle dépend de la force de ta chiquenaude (pour son accélération) et de la force d’inertie de la surface de ta coiffeuse (pour sa décélération). Si la vitesse de roulement de la perle est relative, le reste semble constant. Son poids ne change pas quand elle roule, et le temps ne change pas non plus autour d’elle. Le poids de la perle et le temps dans lequel elle roule sont des constantes, du moins à nos yeux limités de femme et de poupée. Avec cela, tu as la mécanique de Newton: vitesse relative, mais poids et temps constants. Prends la même perle et amène-la sur la lune, elle est six fois moins lourde, amène là sur Jupiter, elle est vingt fois plus lourde. Lâche-la dans une navette spatiale, elle n’a plus de poids. C’est que le poids, comme la vitesse, n’est pas constant. Il dépend de l’astre sur lequel la perle se trouve. C’est que le poids n’est pas une réalité toute seule comme ça. Il est la relation gravitationnelle entre deux masses (celle de la perle et celle de la planète où elle se trouve). Le poids de la petite masse est RELATIF à celui de la grosse masse. Il n’y a pas plus de poids stable qu’il n’y a de vitesse stable. La vitesse est relative aux forces en présence, le poids est relatif aux masses en présence. Newton avait déjà pressenti cela.

Mais c’est alors que le très gentil Monsieur Einstein survient et applique un raisonnement tout simple. Si la vitesse est relative aux forces et le poids qu’on croyait constant est relatif aux masses, je suis obligé d’envisager que TOUT EST RELATIF et qu’il n’y a pas de constante physique en fait. Il était facile d’observer directement que la vitesse est relative aux forces. Il suffit encore de faire rouler la perle directement sur la surface de ta coiffeuse puis ensuite de la faire rouler sur ton mouchoir. La seconde fois, elle roulera moins loin à cause de la force d’inertie de ton mouchoir. On fait fréquemment cette expérience dans la vie. C’est la notion de vitesse constante que Newton a dû abstraire. Dans un monde où tout accélère et ralentit, il a dû imaginer une perle volant dans l’espace sans friction. C’était déjà une très bonne abstraction pour un homme du 18ième siècle. Elle est prouvée aujourd’hui en apesanteur. Il est en effet moins facile d’observer que le poids est relatif aux masses. Pour cela il faut aller taper une balle de golf sur la lune ou se lancer un tube de dentifrice dans une navette spatiale. Newton n’a pas pu faire cela. Sa physique fonctionne donc à poids constant, malgré le fait que Newton a compris par des calculs que le poids dépendait des masses en présence via la gravité. Monsieur Einstein, aussi avec des calculs, sans pouvoir observer non plus, s’est attaqué à la plus stable des variables physiques: le temps. Il s’est dit: si toutes les constantes physiques sont en fait variables, le temps n’y échappe pas. Il est aussi relatif. À quoi? À la vitesse. Quand on se déplace à très haute vitesse, le temps change… C’est difficile à accepter mais les contemporains de Newton avaient autant de difficulté à visualiser une bille flottant dans l’apesanteur. Ils l’imaginaient constamment en train de tomber vers le «sol». Dans une navette spatiale, il n’y a plus de sol.

Toutes les constantes physiques sont en fait des variables relatives dans un monde où tout change. C’est pour cela que la théorie de Monsieur Einstein s’appelle la théorie de la RELATIVITÉ GÉNÉRALISÉE. Il est mort en 1955 et n’a pas pu connaître l’horloge atomique. Celle-ci mesure des fractions infimes de secondes. On en laisse une par terre, on en met une dans un avion. On les actionne en même temps. L’horloge de l’avion, quand il atterrit, n’indique plus exactement la même heure que l’horloge au sol. La vitesse de l’avion a altéré son temps. Le temps n’est pas stable, c’est une corrélation entre des vitesses, et les vitesses sont des corrélations entre des forces, et les forces sont des corrélations entre des masses, et… etc. Tout est OBJECTIVEMENT relatif… Simple et génial comme principe, non?

Ta Barbie

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Merci!

J’ai bien aimé la façon dont tu me l’as expliquée.

Marie-Christine

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Le trouble persistant que semble nous susciter THE TROUBLE WITH HARRY

Posted by Ysengrimus le 10 avril 2015

troublewithharry

Vermont, 1955 (il y a donc de cela soixante ans pile-poil). Un paysage d’automne enchanteur, bucolique, paradisiaque, incroyablement siècle dernier. Petit village dans une vallée, petite chapelle, petit promontoire de colline, petit port d’armes prohibé (nos valeurs morales sur les flingues se sont diamétralement inversées, en deux génération, on s’en avise tout juste, ici). Le vieux capitaine Albert Wiles (Edmund Gwenn, parfaitement onctueux) parle tout seul dans la nature, d’une voix douce, feutrée, sereine, amorale. Il assure, pour nous, la narration commentée des petites choses qui lui arrivent. Il chasse le garenne (c’est encore un acte libertaire et libérateur, en son temps, que de chasser en catimini un gibier qu’on dégustera, avec une arme qu’on astiquera soi-même). C’est bizarre d’ailleurs, car le bon capitaine chasse le garenne à la carabine. Pas facile, ça. Il faut savoir viser plus juste qu’à la chevrotine… Trois cartouches sont tirées. Une dans la pancarte prohibant et le port d’armes et la chasse (ah, le doux flingue libertaire de jadis!). Une dans une boite de conserve qui passait par là. Une troisième… Le capitaine Wiles se trouve subitement un peu perturbé par un homme bien mis, assez classe d’allure, étendu sereinement dans l’humus automnal. C’est Harry Worp (rôle inexorablement muet tenu par Phillip Truex. Hitchcock dut un peu se chamailler avec la production pour que le cadavre de Harry soit joué par un vrai acteur  –  ce dernier ne fut d’ailleurs pas crédité à l’époque. L’Histoire a heureusement retenu son nom). Or il y a indubitablement un petit problème ennuyeux concernant Harry. Il est raide mort. Sans nécessairement s’énerver, on s’autocritique toujours un petit peu dans ce genre de situation, face à ce genre de découverte. Le capitaine Wiles pense indubitablement à sa troisième cartouche, dont il ne retrace pas exactement la trajectoire. Balle perdue, pour tout dire. Pas pour tout le monde visiblement. L’élasticité de notre morale prend cependant vite le dessus sur tout autre sentiment. Le capitaine Wiles s’apprête donc à discrètement escamoter Harry, qui fait vraiment tache sur ce promontoire de colline aux couleurs vives et contrastées. C’est alors que jaillit de nulle part Mademoiselle Ivy Gravely (Mildred Natvick), dame mûre, roide, stoïque, contenue. Elle émet alors ce que la légende décrit comme la réplique préférée d’Hitchcock, de tous les films… d’Hitchcock: What seems to be the problem, Captain Wiles? Le pauvre capitaine Wiles, qui était déjà en train de tirer Harry par les pieds, n’en mène vraiment pas large. Le film d’Alfred Hitchcock qui sera son plus gros succès au guichet de tous les temps, vient de camper sa toute drolatique ambiance d’ouverture.

Au village, le peintre Sam Marlowe (John Forsythe, masculin jusqu’au bout des ongle) discute ses petits problèmes avec madame Wiggs dite Wiggy (Mildred Dunnock), la bonne tenancière du magasin général qui lui fait crédits sur crédits, parce qu’il est un génie artistique. Ce peintre, décontracté et indolent, n’arrive à caser aucune des jolies croûtes jacksonpollockesques qu’il exhibe sur un bel étal, près de la rue principale du village. Il y a d’ailleurs lieu de noter, entre ce superbe paysage d’automne du Vermont et ces toiles particulièrement léchées et saisissantes, une véritable jouissance de la couleur, dans la cinématographie de ce film spécifique. Même la pointe des chaussettes de Harry (il s’est fait chaparder ses chaussures par un vagabond, peu après sa mystérieuse mort) est d’un rouge éclatant. Il faut le dire aussi, nous sommes bien les seuls, au jour d’aujourd’hui, à comprendre l’inspiration artistique du peintre Marlowe. Qu’à cela ne tienne, le voilà qui se rend sur le promontoire de colline qui, du reste, semble devenu un véritable hall de gare depuis qu’Harry y gît, raide mort. Le peintre inspiré fera même un portrait du macchabée, en écorniflant cette situation incongrue qui ne semble en rien lui faire perdre sa faconde débonnaire. L’artiste établira évidemment sa jonction avec le pauvre capitaine Wiles et l’aidera à creuser une fosse pour y bazarder Harry. Le problème Harry rebondira cependant intégralement, quand le petit Arnie Rogers (Jerry Mathers, âgé de sept ans à l’époque) trouvera un garenne de bonne taille indubitablement percé d’une cartouche. La troisième cartouche du capitaine Wiles! Ce dernier n’a donc rien à voir avec le passage de Harry de vie à trépas. Le peintre Marlowe est de plus en plus intrigué par tout ceci et décide de fouiller la question. C’est la mère du petit Arnie, Jennifer Rogers (une Shirley MacLaine de vingt-et-un ans, campant gaillardement son tout premier rôle) qui croit avoir assommé Harry, avec une bouteille de lait. Le capitaine Wiles fait aussi ses découvertes. C’est Mademoiselle Ivy Gravely qui croit l’avoir assommé avec une de ses chaussures de marche. Le problème avec Harry c’est que, devant son drame, tout le monde introspecte son propre petit monde coupable, croyant sincèrement avoir quelque chose à voir dans la mort violente du susdit Harry qui, du reste, n’était visiblement pas un petit saint, surtout dans son interaction avec les dames. Le sheriff adjoint Calvin Wiggs, le fils de la tenancière du magasin général (joué par Royal Dano – ce lumpen-constable un peu obtus subira ouvertement le mépris de classe des autres, d’ailleurs), va s’en mêler, ainsi qu’un deus ex machina fort improbable, comme tous ses semblables. Et l’histoire, autant que la compréhension de ses tenants et de ses aboutissants, va se complexifier, sans qu’on perde ce ton calme et patiemment méthodique des rythmes villageois séculaires, qui regardent passer le traintrain des choses comme un mystérieux et fantasmagorique fleuve tranquille.

C’est une réflexion sur l’intendance feutrée de la culpabilité collective, cette affaire, en fait. C’est aussi une analyse des tendances profondément amorales qui existent tout naturellement en chacun de nous. Les trois personnes croyant ou ayant cru avoir joué un rôle dans la mort de Harry, le capitaine Wiles, Mademoiselle Gravely et Jennifer Rogers vont souder une complicité de plus en plus solide, dont le peintre Sam Marlowe sera le tonique ciment. Le sheriff adjoint Calvin Wiggs fournira cette raideur constabulaire qui fait infailliblement remonter toutes nos circonlocutions coupables à la surface (L’autorité, c’est le gendarme. Pas de gendarme, pas d’autorité). L’enfant Arnie Rogers incarnera le risque constant de se couper et de tout éventer. Et Harry… eh bien, Harry, ce sera le problème, naturellement. Ce qui est particulièrement savoureux dans ce film, suavement théâtral, c’est que l’analyse des tendances amorales de tous ces gens ordinaires, confrontés à l’extraordinaire, ne s’effectuera pas seulement dans le déploiement de leurs actions mais aussi dans le ton de leurs interactions. Le jeu particulièrement étrange et décalé de Shirley MacLaine donnera à cette dynamique un relief patent, confinant ouvertement au bizarre. Une jeunesse, une nervosité de tempérament co-existent, en Jennifer Rogers, avec un calme singulier, irréel, comme insouciant devant la réalité, éventuelle ou effective, de l’entrée dans le crime. Le problème posé par Harry, fondamentalement, c’est celui posé par l’homicide involontaire. Dans une situation d’homicide involontaire, on fait quoi? On enterre le cadavre pour s’éviter des emmerdements excessifs ou on l’exhume pour s’éviter une accusation de préméditation que le simple geste de dissimulation fabrique, comme inexorablement, plutôt qu’elle ne la révèle.

Le traitement de cette question incongrue est ici tout léger et il volette sur les ailes éthérées d’une direction d’acteurs particulièrement adroite et judicieuse. Mais cette légèreté de ton et de traitement ne doivent pas faire illusion. Le problème abordé ici, frontalement, nous suscite des bouffées d’angoisse pure et denses. The trouble with Harry, c’est surtout, par-dessus tout, du Hitchcock à l’état pur.

The trouble with Harry, 1955, Alfred Hitchcock, film américain avec Edmund Gwenn, John Forsythe, Mildred Natvick, Mildred Dunnock, Shirley MacLaine, Royal Dano, Jerry Mathers et Phillip Truex (dans le rôle de Harry), 99 minutes.

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Jésus dans le Coran II: la vie et la «mort» d’Îsâ Ibn Maryam

Posted by Ysengrimus le 5 avril 2015

oiseau dans les mains

Les musulmans surnomment le prophète Îsâ Ibn Maryam (Jésus fils de Marie), le messie. Je vais donc préférer ici ce terme à l’hellénisant christ («oint» en grec) qui n’a pas de statut dans le texte coranique. J’ai déjà évoqué la naissance du fils de Marie, selon l’Islam. Dans l’esprit des pâques, je veux me concentrer ici sur la vie et la «mort» du messie, dans le Coran. On sait déjà (si on a lu le texte Jésus dans le Coran I) que Jésus n’est pas dieu, qu’il n’est pas le fils de dieu et qu’il ne fait pas partie d’une trinité, divine ou autre, attendu que dieu est unique. Voyons maintenant ce que Jésus fait effectivement de ses journées, ce qui ne sera pas grand-chose, en fait, car le Coran parle l’un dans l’autre assez peu de ce prophète, pourtant donné comme majeur.

Jésus (Îsâ), ou Jésus, fils de Marie, (Îsâ Ibn Maryam) est l’avant-dernier prophète de l’Islam. Comme tel, il annonce, ouvertement et explicitement, la venue du dernier prophète, le Saint Prophète Mahomet.

Jésus, fils de Marie, dit:
«Ô fils d’Israël!
Je suis, en vérité le Prophète de Dieu
envoyé vers vous
pour confirmer ce qui, de la Tora, existait avant moi;
pour vous annoncer la bonne nouvelle
d’un Prophète qui viendra après moi
et dont le nom sera ‘Ahmad».
 
Mais lorsque celui-ci vint à eux
Avec des preuves incontestables,
ils dirent:
«Voilà une sorcellerie évidente!»

(Le Coran, Sourate 61, Le rang, verset 6, traduction D. Masson)

La fameuse bonne nouvelle messianique c’est donc, d’abord et avant tout, la venue, future et triomphale, de Mahomet. Jésus est donc lui-même un prophète majeur qui vient rectifier la Tora et annoncer l’Islam. Le détail explicite de sa quête n’est pas toujours clairement fourni mais on discerne assez nettement que Jésus est aussi, de fait, un humain ordinaire. Si quelque chose le caractérise nettement, dans sa mission messianique, c’est le fait qu’on ne tient pas trop compte de son message prophétique quand il le prêche et qu’on se détourne fort abruptement de lui. Pour tout dire, Jésus parle un peu dans le vide et cela fait indubitablement monter l’ire divine.

Lorsque le fils de Marie leur est proposé en exemple,
ton peuple s’en détourne;
ils disent:
«Nos divinités ne sont-elles pas meilleures que lui?»

Ils ne t’ont proposé cet exemple que pour discuter.
Ce sont des amateurs de disputes.
 
Lui n’était qu’un serviteur
auquel nous avions accordé notre grâce
et nous l’avons proposé en exemple aux fils d’Israël.

Si nous l’avions voulu,
nous aurions fait, d’une partie d’entre vous,
des anges,
Et ils vous remplaceraient sur la terre.

Jésus est, en vérité, l’annonce de l’Heure.
N’en doutez pas et suivez-moi.
Voilà un chemin droit!

Que le Démon ne vous écarte pas.
Il est votre ennemi déclaré.
 
Lorsque Jésus est venu avec des preuves manifestes,
il dit:
«Je suis venu à vous avec la Sagesse
pour vous exposer une partie des questions
sur lesquelles vous n’êtes pas d’accord.
Craignez Dieu et obéissez-moi!

Dieu est, en vérité,
mon Seigneur et votre Seigneur.
Adorez-le!
Voilà un chemin droit!»

(Le Coran, Sourate 43, L’ornement, versets 57 à 64, traduction D. Masson)

L’indifférence humaine face aux prophéties messianiques pousse dieu (dont le Coran cite les paroles) à faire rouler le bon vieux thème de l’éradication de la race humaine et de son remplacement par des anges. Et, l’un dans l’autre, quoi qu’il en soit des heurs et des malheurs de son prêche sur terre, Jésus porte en fait un message à la fois rectificateur (pour vous exposer une partie des questions sur lesquelles vous n’êtes pas d’accord) et annonciateur. Disert comme pas un, parlant en verbe depuis la petite enfance, Jésus est aussi crucialement dépositaire d’un texte révélé: l’évangile. L’évangile ici n’est pas le récit ex post des aventures et mésaventures du messie en ce bas monde mais bien le texte sacré qu’il détient par avance, dont il est le messager, et qu’il est chargé, par dieu, de révéler.

Nous avons envoyé, à la suite des prophètes,
Jésus, fils de Marie,
pour confirmer ce qui était avant lui, de la Tora.

Nous lui avons donné l’Évangile
où se trouvent une Direction et une Lumière,
pour confirmer ce qui était avant lui de la Tora:
une Direction et un Avertissement
destinés à ceux qui craignent Dieu.
 
Que les gens de l’Évangile jugent les hommes
d’après ce que Dieu y a révélé.
Les pervers sont ceux qui ne jugent pas les hommes
D’après ce que Dieu a révélé.
Nous t’avons révélé le Livre et la Vérité,
pour confirmer ce qui existait du Livre, avant lui,
en le préservant de toute altération.

(Le Coran, Sourate 5, La table servie, versets 46 à 48, traduction D. Masson)

Jésus est donc chargé de rectifier le texte sacré qui lui est antérieur. C’est l’essence de sa mission. Elle est communicative et textuelle, avant tout. On voit bien qu’en réalité ce que la Coran fait, c’est qu’il mahométise l’avant-dernier prophète de l’Islam (comme il tend d’ailleurs à le faire, dans une certaine mesure, avec tous les autres prophètes, en fait). Cela se joue au prix d’une étrange distorsion de ce que peut être ou ne pas être l’évangile (pas les évangiles, hein, car, dans la présentation coranique, il n’y qu’un évangile et c’est une sorte de proto-Coran que prêche Jésus). Dans la même dynamique, les gens de l’Évangile, ce sont ceux qui ont fini par adhérer à la parole enseignée par le messie. Ils sont peu nombreux (ce sont surtout les apôtres, en fait) car le prêche messianique est donné comme, à toutes fins pratiques, raté. Même ouvertement islamisé de cette manière, Jésus va garder malgré tout un certain nombre de ses solides traits légendaires antérieurs. Ainsi, par exemple, il dispose très ouvertement d’aptitudes magiques. Fortifié par l’Esprit de sainteté, il a l’autorisation de dieu pour faire du hocus-pocus en masse, et il y va à fond.

Dieu dit :
«Ô Jésus fils de Marie!
Rappelle-toi mes bienfaits à ton égard
et à l’égard de ta mère.
Je t’ai fortifié par l’Esprit de sainteté.
Dès le berceau, tu parlais aux hommes
Comme un vieillard».

Je t’ai enseigné le Livre, la Sagesse,
La Tora et l’Évangile.

Tu crées, de terre, une forme d’oiseau
—avec ma permission—
Tu souffles en elle, et elle est: oiseau
—avec ma permission—

Tu guéris le muet et le lépreux
—avec ma permission—
Tu ressuscites les morts,
—avec ma permission—

J’ai éloigné de toi les fils d’Israël.
Quand tu es venu à eux avec des preuves irréfutables,
ceux d’entre eux qui étaient incrédules dirent:
«Ce n’est évidemment que de la magie!»

J’ai révélé aux Apôtres:
«Croyez en moi et en mon Prophète».

Ils dirent:
«Nous croyons!
Atteste que nous sommes soumis».

Les Apôtres dirent:
«Ô Jésus, fils de Marie!
Ton Seigneur peut-il, du ciel,
faire descendre sur nous une Table servie?»

Il dit:
«Craignez Dieu, si vous êtes croyants!»

Ils dirent:
«Nous voulons en manger
et que nos cœurs soient rassurés;
nous voulons être sûrs que tu nous a dit la vérité,
et nous trouver parmi les témoins».

Jésus, fils de Marie, dit:
«Ô Dieu, notre Seigneur!
Du ciel, fais descendre sur nous
une Table servie!

Ce sera pour nous une fête,
—pour le premier et pour le dernier d’entre nous—
et un Signe venu de toi.

Pourvois-nous des choses nécessaires à la vie;
Tu es le meilleur des dispensateurs de tous les biens».

Dieu dit:
«Moi, en vérité, je la fais descendre sur vous,
et moi, en vérité, je châtierai d’un châtiment
dont je n’ai encore châtié personne dans l’univers
celui d’entre vous qui restera incrédule après cela».

Dieu dit:
«Ô Jésus, fils de Marie!
Est-ce toi qui a dit aux hommes 
«Prenez, moi et ma mère, pour deux divinités,
en dessous de Dieu?»

Jésus dit:
«Gloire à toi!
Il ne m’appartient pas de déclarer
Ce que je n’ai pas le droit de dire.

Tu l’aurais su, si je l’avais dit.
Tu sais ce qui est en moi,
Et je ne sais ce qui est en toi.
Toi, en vérité, tu connais parfaitement
Les mystères incommunicables.

Je ne leur ai dit
que ce que tu m’as ordonné de dire:
«Adorez Dieu,
mon seigneur et votre seigneur!»

J’ai été contre eux un témoin,
Aussi longtemps que je suis resté avec eux,
et quand tu m’as rappelé auprès de toi,
C’est toi qui les observais,
Car tu es témoin de toute chose.
 
Si tu les châties…
Ils sont vraiment tes serviteurs.
 
Si tu leur pardonnes…
Tu es, en vérité, le Puissant, le Juste».

(Le Coran, Sourate 5, La Table servie, versets 110 à 118, traduction D. Masson)

Repris un certain nombre de fois au fil des sourates, l’épisode de l’oiseau tirée de la boue et amené à la vie par Jésus provient d’un ensemble d’évangiles apocryphes ayant amplement circulé dans le nord de l’Afrique, notamment en Éthiopie. Pour ce qui est de la Table servie (qui a donné son titre à la sourate V), elle est une astucieuse version miraculée et sublimée de la Cène qui permet de gommer tous les facteurs pratiques annonciateurs de la passion en recentrant le propos sur ce repas miraculeux que dieu, toujours bien contrarié par tout ce manque de foi, fait descendre du ciel pour démontrer sa puissance aux seuls vrais disciples ayant suivi le messie, tout en ne prenant pas Jésus ou Marie pour des divinités: les apôtres. Cependant, il n’y aura pas de mise à table effective, pas de reniement de Pierre, pas d’annonce de la trahison de Judas. Et pour cause… une rectification cultuelle majeure se met ici spectaculairement en place. C’est tout simplement que, selon le Coran, Jésus n’a pas été crucifié et n’est pas ressuscité après supplice, ledit supplice n’ayant tout simplement pas eu lieu. On laisse plutôt entendre que dieu a solennellement rappelé Jésus auprès de lui, comme c’est le cas, par exemple, du prophète Isaïe dans l’ancien testament. Toute la séquence pascale de la quête du messie est une sorte de vaste entourloupette, aux yeux de la tradition coranique. Cette entourloupette, elle aussi, ne manqua pas de déclencher l’ire punitive de dieu:

Nous les avons punis
parce qu’ils n’ont pas cru,
parce qu’ils ont proféré
Une horrible calomnie contre Marie
et parce qu’ils ont dit:
« Oui, nous avons tué le Messie,
Jésus, fils de Marie,
Le Prophète de Dieu».

Mais ils ne l’ont pas tué;
Ils ne l’ont pas crucifié,
Cela leur est seulement apparu ainsi.

Ceux qui sont en désaccord à son sujet
restent dans le doute;
ils n’ont pas une connaissance certaine;
ils ne suivent qu’une conjecture;
ils ne l’ont certainement pas tué,
mais Dieu l’a élevé vers lui:
Dieu est puissant et juste.
 
Il n’y a personne parmi les gens du Livre,
Qui ne croie en lui avant sa mort
et il sera un témoin contre eux
le Jour de la Résurrection.

(Le Coran, Sourate 4, Les femmes, versets 156 à 159, traduction D. Masson)

On nous rappelle fermement qu’il n’y a qu’une seule et unique résurrection dans le calcul, celle qui concernera tout le monde et les autres quand les temps seront révolus. On nous signale aussi, tout aussi fermement, que les gens du Livre (les monothéistes abrahamiques juifs et chrétiens, associés au message de la Bible mais mal avisés dans leurs croyances gauchies) auront Jésus en personne qui plaidera ou témoignera contre eux, au jugement dernier. Pour le reste de la passion ou de la non-passion, c’est le flou artistique (Cela leur est seulement apparu ainsi…). Et le torrent des interprétations fluctuantes n’arrange rien. Le choix qui ressort le plus nettement de la documentation exégétique coranique sur cette question de la passion c’est celui voulant que, comme aussi dans certains évangiles apocryphes, le messie ait été remplacé par un sosie (éventuellement rendu identique au messie par dieu), genre Simon de Cyrène ou autre, qui aurait été supplicié à sa place. Je vous épargne les différentes versions —toutes spéculées hors-Coran— du faux supplice du messie, plus tocs les unes que les autres. Le tout est digne d’une véritable intrigue policière à tiroirs.

Le texte coranique obéit ici à deux priorités majeures. La première c’est celle de continuer de dédiviniser le messie. Il faut éviter qu’il ressuscite comme dans le canon chrétien. Notons que ce problème là serait en fait «théologiquement» (si vous me passez le mot) soluble. Il suffisait d’une autorisation de plus d’Allah et l’affaire passait, sous couvert d’omnipotence divine et de soumission absolue de ses malléables et serviles créatures, comme pour le petit oiseau de boue et la table garnie descendue du ciel. On aurait pas été à ça près. La seconde priorité coranique qui opère ici, par contre, est plus délicate car elle est moins théologique que narrativo-thématique. Le Coran voit systématiquement à éviter de placer les prophètes dans la moindre situation susceptible de flétrir leur dignité. Un supplice romain, politique, juridique, populacier, bruyant, poisseux, malpropre, sanglant, longuet, tout ça ternit et brouillonne l’image prophétique et n’est pas recevable en Islam. On est, encore et toujours, dans ce rigorisme hagiographique si typique des textes musulmans. La chute du récit messianique s’ensuit logiquement: pas de crucifixion, pas de résurrection, pas de propos tenus sur une mort éventuellement naturelle de Jésus, élévation isaïquesque au ciel, ça vient de s’éteindre. L’hagiographe coranique unificateur est un champion du ballet d’esquive.

C’est une différence radicale des dispositifs fondamentaux de représentations entre Christianisme et Islam qui affleure ici. Le Christianisme est la religion geignarde et rampante de la victime des institutions humaines (romaines) faisant l’objet d’une rédemption divine dans la chair. L’Islam est la religion triomphante et jubilante de la graduelle mais inexorable victoire théocratique (arabe) de la parole révélée et de sa ribambelle d’annonciateurs fatalement concertés. Aucun prophète de l’Islam ne pourra apparaître comme un perdant, une victime, un flagellé, un supplicié, un ensanglanté, un cadavre. Ça ne colle tout simplement pas. C’est pas dans le son, pas dans le ton, pas dans le thème et c’est donc Jésus et toute la tradition rédemptrice qu’il mythologise ailleurs qui devra s’édulcorer et prendre sa place de bon et discret séide dans la succession des anticipateurs-annonceurs de la quête de Mahomet.

Le statut de Jésus dans l’Islam est finalement particulièrement intéressant et révélateur du fait que les religions reposent sur des thématiques mythiques stables, dogmatiques (au sens essentiel de ce terme) et que tout mouvement dans ces thématiques ne se fait pas sans des distorsions majeures et un vaste chambardement de tout l’ensemble. Malléabilité légendaire et rigidité doctrinaire peuvent parfaitement co-exister, les religions le confirment magistralement. On ne dira jamais assez qu’elles sont des phénomènes intellectuels et ethnologiques intéressants, surtout à cause de leur regrettable et durable impact de masse. Il s’agit simplement, pour l’observateur athée philosophiquement interpellé par leur prégnance, de les regarder se putréfier doucement (déréliction), s’engluer ensemble sans cohérence interne (syncrétismes) ou se corroder les unes après les autres sous prétexte de se moderniser (ratiocination et courte rationalité naïve des phases réformées).  Jésus dans l’Islam est le cas d’espèce le plus captivant pour nous du tout de cette problématique du syncrétisme et du développement légendaire par grandes phases.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Clin

Posted by Ysengrimus le 1 avril 2015

En québécois, un CLIN c’est quelqu’un qui vous regarde avec un air constamment ahuri et, par extension, tout simplement, justement: un ahuri, un conneau, un simple d’esprit…

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La vieille forme québécoise Clin n’apparaît plus guère, en québécois moderne, que dans l’expression ti-clin (ou tit-clin). Utilisé vocativement (Quessé tu penses que tu fais là, ti-clin!) ou nominativement (C’est une ben bonne idée mais les ti-clins du bureau vont-tu suivre?), cette tournure désigne une personne d’une intelligence et d’une stature jugée, disons, fort moyenne par ses pairs. Ti-Clin (ou Tit-Clin) peut aussi être le surnom d’une personne spécifique, plus usuellement, encore une fois, l’ahuri du village. Le remarquable groupe folklorique québécois Le Rêve du Diable, qui fête cette année ses quarante ans révolus de glorieuse existence, nous dépeint, sans ambivalence, les caractéristiques comportementales d’un (petit) clin.

Ti-Clin veut se marier

J’voudrais me marier, j’sais pas du tout comment
J’ai beau tout essayer, je suis trop ignorant
Je me suis présenté à la porte d’un couvent
«Que vous êtes pas gêné, allez allez vous-en!»

J’étais dans une veillé, chose qui arrive pas souvent
Je voulais m’dégêner, je vous le dis franchement
C’était une femme mariée, elle avait des enfants
L’mari est arrivé «BANG», j’ai perdu deux dents.

Je suis un bon garçon, mais je suis malchanceux
J’veillais chez Madelon, ah que j’étais heureux
J’lui demande pour m’embrasser, elle m’a répondu «NON!»
L’bonhomme est arrivé: «Passe la porte mon garçon».

Je frappe chez mon voisin pour faire une commission
Il me dit mon Ti-Clin tu es un bon garçon
J’voudrais marier ma fille au fils d’un habitant
Elle est fine et gentille tu seras ben content.

Je ne l’ai pas mariée car elle n’a pas voulu
J’vous dis qu’a décroché dès qu’a m’a aperçu
« T’as l’air d’un vrai tata, jamais j’te marierai »
J’ai pris mon p’tit paquet, pis j’me suis en r’etourné.

Vous qui êtes mariés dites-moi donc comment
Que vous avez trouvé les filles de votre temps
Moi j’ai tout essayé je suis trop innocent
J’voudrais me marier, j’sais pas du tout comment.

Le Rêve du Diable, Résurrection, Tamanoir, 1996.

Portrait parlant et éloquent, me direz-vous. Maintenant, qu’est-ce que c’est dont que ce clin et, surtout, comment peut-il enrichir notre réflexion fondamentale sur les choses et les êtres? Eh bien, tenez-vous bien, c’est tout simplement le même clin que dans clin d’œil ou dans le verbe cligner (des yeux). Imaginez un olibrius, comme celui de la photo supra, la bouche ouverte qui cligne des yeux compulsivement comme la poupée Fanfreluche, quand vous essayez de lui expliquer quelque chose. C’est lui, l’ultime clin…

Il y a donc, dans la sagesse vernaculaire ancienne, une corrélation entre ne pas voir clairement (visuellement) et ne pas comprendre les enjeux d’une situation. Pour bien exemplifier ceci, je ne résiste pas à l’envie de convoquer le vieil ennemi d’Ysengrim, le goupil Renart. Dans le second chapitre du Roman de Renart, le goupil cherche à capturer Chantecler, le coq. Or, imaginez-vous donc, que le père de Chantecler, que Renart prétend avoir bien connu, s’appelait Chanteclin, ce qui signifie littéralement «celui qui chante les yeux fermés». Cela ne s’invente tout simplement pas. Renart cherche donc, ce jour là, à attraper le coq Chantecler, fils de Chanteclin et, lorsqu’il le rate, car l’autre se méfie pas mal du goupil, Renart cherche à invoquer la fougue artistique de l’héritage comportemental de Chanteclin à son exclusif avantage. Matez-moi ça.

Renart voit avec dépit qu’il a manqué son coup; et maintenant, le moyen de retenir la proie qui lui échappe? «Ah! mon Dieu, Chantecler,» dit-il de sa voix la plus douce, «vous vous éloignez comme si vous aviez peur de votre meilleur ami. De grace, laissez-moi vous dire combien je suis heureux de vous voir si dispos et si agile. Nous sommes cousins germains, vous savez. »

Chantecler ne répondit pas, soit qu’il restât défiant, soit que le plaisir de s’entendre louer par un parent qu’il avait méconnu lui ôta la parole. Mais pour montrer qu’il n’avait pas peur, il entonna un brillant sonnet. «Oui, c’est assez bien chanté,» dit Renart, «mais vous souvient-il du bon Chanteclin qui vous mit au monde? Ah! c’est lui qu’il falloit entendre. Jamais personne de sa race n’en approchera. Il avoit, je m’en souviens, la voix si haute, si claire, qu’on l’écoutait une lieue à la ronde, et pour prolonger les sons tout d’une haleine, il lui suffisait d’ouvrir la bouche et de fermer les yeux. — Cousin,» fait alors Chantecler, « vous voulez apparemment railler. — Moi railler un ami, un parent aussi proche? ah! Chantecler, vous ne le pensez pas. La vérité c’est que je n’aime rien tant que la bonne musique, et je m’y connois. Vous chanteriez bien si vous vouliez; clignez seulement un peu de l’œil, et commencez un de vos meilleurs airs. — Mais d’abord» dit Chantecler, «puis-je me fier à vos paroles? éloignez-vous un peu, si vous voulez que je chante: vous jugerez mieux, à distance, de l’étendue de mon fausset. — Soit » dit Renart, en reculant à peine, «voyons donc cousin, si vous êtes réellement fils de mon bon oncle Chanteclin.»

Le coq, un oeil ouvert l’autre fermé, et toujours un peu sur ses gardes, commence alors un grand air. «Franchement», dit Renart, «cela n’a rien de vraiment remarquable; mais Chanteclin, ah! c’était lui: quelle différence! Dès qu’il avait fermé les yeux, il prolongeait les traits au point qu’on l’entendait bien au delà du plessis. Franchement, mon pauvre ami, vous n’en approchez pas.» Ces mots piquèrent assez Chantecler pour lui faire oublier tout, afin de se relever dans l’estime de son cousin: il cligna des yeux, il lança une note qu’il prolongeait à perte d’haleine, quand l’autre croyant le bon moment venu, s’élance comme une flèche, le saisit au col et se met à la fuite avec sa proie.

Le Roman de Renart, Gallimard, Folio Classique, 1986, p. 34-35 [ré-édition de Les aventures de Maître Renart et d’Ysengrin son compère mises en nouveau langage, traduction en prose modernisée du poème anonyme du XIIe siècle, établie par A. Paulin Paris en 1861]

Ne vous inquiétez pas trop pour Chantecler, ses yeux se rouvriront bien vite et il trouvera une combine ultérieurement pour s’échapper de la prise de Renart. Mais une autre observation s’impose ici. Chantecler s’écrit fort souvent Chanteclerc. Cela nous entraîne directement sur la piste de deux sens possibles pour le nom des coqs dans le monde de Renart et d’Ysengrim. Premier sens possible (descriptif): (Il) chante clair («Il chante fort») fils de (Il) chante clin («Il chante les yeux fermés»). Deuxième sens possible (impératif): Chante, (mon) clerc! («Chante, mon savant!») fils de Chante, (mon) clin! («Chante, mon sot»). Le clerc phrasidoteur est le fils d’un sot qui n’y voit goutte, ou encore: celui qui pérore d’une voix forte descend de celui qui ne voit pas clair. Rien de nouveau, dans la satire moyenâgeuse au sujet justement… des clercs.

L’un dans l’autre, il est limpide ici que le clin, c’est celui qui a les yeux fermés et qui, ce faisant, ne voit pas le danger tapi au fond du tableau global. Le Ti-Clin de la chanson du Rêve du Diable rate son coup parce qu’il ne discerne pas les écueils de sa vie sociale. Et Renart œuvre insidieusement, en fait, à vérifier si Chantecler est aussi sot (aussi clin…) que Chanteclin, dont on devine, avec tristesse, qu’il n’est pas mort de vieillesse…

Le clin d’oeil n’est pas chez nos ancêtres, comme dans la sensibilité moderne, signal de connivence mais plutôt, plus abruptement, indice de pure bêtise… surtout si on cligne des deux yeux. Méditons cette leçon. Il faut indubitablement garder l’œil ouvert et VOIR… à ne pas faire un clin de soi…


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