Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Pour une masculinologie non-masculiniste

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2015

Pere-fils

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Tombons d’abord d’accord sur deux définitions qui n’ont rien de neutre et qui expriment une prise de parti ferme et ouvertement féministe (ce qui n’empêche en rien une critique amie et respectueuse dudit féminisme). Les voici:

MASCULINISME: Attitude du sursaut androhystérique consistant à démoniser l’augmentation du pouvoir social des femmes et le lent rééquilibrage en sexage en faveur du positionnement social et socio-économique des femmes. «Lutte» anti-féministe explicite et virulente, le masculinisme se formule habituellement dans la polémique, la provoque, la bravade pseudo-novatrice et la toute patente obstruction néo-réac. Comme tous les combats d’arrière-garde, le masculinisme ne dédaigne ni la violence physique (non-armée ou armée, domestique ou médiatique) ni la mauvaise foi intellectuelle. Cette dernière se manifeste, avec une vigueur soutenue, dans les diverses tentatives faites par les semi-doctrinaires du masculinisme pour présenter leur vision du monde comme une converse symétrique et faussement progressiste du féminisme (qu’on accuse, du même souffle, d’être à la racine de tous les maux sociaux contemporains). La recherche de légitimation que se donne le masculinisme en se posant en pourfendeur des «abus» féministes est une promotion feutrée de la myopie micro-historique au détriment d’une compréhension du développement historique large (et effectif). La micro-histoire réparatrice-restauratrice, c’est là une vieille lune réactionnaire et les masculinistes ne diffèrent guère, en ce sens, des dénonciateurs tapageurs et gluants du «racisme anti-blanc» de «l’athéisme anti-chrétien mais (soi-disant) islamophile» ou de la «discrimination positive». S’il y a tension interne entre un féminisme de gauche et un féminisme de droite (ce dernier parfaitement répréhensible), le masculinisme, lui, est exempt de la moindre tension interne de cette nature. Il est, en effet, inévitablement de droite, nostalgique et rétrograde, donc intégralement répréhensible. La fausse richesse dialectique que le masculinisme affecte de porter à bout de bras dans le débat social n’existe tout simplement pas. La seule attitude que je vous recommande ici, le concernant, c’est celle de le combattre.

MASCULINOLOGIE: Attitude de recherche et d’investigation aspirant à produire une compréhension explicite, descriptive et opératoire des éléments spécifiques de la culture intime masculine qui seront susceptibles de perdurer au-delà des ères phallocrates et machiques. La masculinologie est appelée à se développer à mesure que les postulats masculins seront de moins en moins pris pour acquis et/ou automatiquement implicites dans la société. On voit déjà que la civilisation contemporaine commence à exprimer l’urgence d’une masculinologie proprement formulée. Cela s’observe notamment de par la perte de repères et le désarroi des petits garçons à l’école. Il est indubitable que la masculinologie était inexistante aux temps du phallocratisme tranquille, attendu que ce dernier n’en avait pas plus besoin en son heure de gloire que le colonialisme occidental n’avait eu besoin d’une doctrine multiculturelle… Cette situation de dissymétrie historique (cette surdétermination historique, dirait un althussérien) fait que la masculinologie est appelée à se développer dans l’urgence et, bien souvent, sur le tas. Les masculinologues les plus assidues pour le moment sont encore les mères monoparentales de garçons et les éducatrices en contexte scolaire mixte. Pourquoi les meilleures masculinologues sont-elles pour le moment des femmes? Parce que leur non-initimité avec les implicites mecs, que détiennent imparablement les hommes, les forcent comme inexorablement à produire une connaissance de tête. Si je sais que je ne sais rien, je ferai en sorte d’en savoir d’avantage (Lénine). La masculinologie repose sur le postulat selon lequel une égalité intégrale des droits n’est pas une identité intégrale des cultures intimes. Entendre par là, entre autres, que, même hors-machisme, les gars ont leurs affaires/lubies/bibites de gars et que comme les affaires de gars ne sont plus automatiquement les affaires de la société entière (et comme l’hystérie, cette culture intime freinée, frustrée, rentrés, change doucement de bord), il va de plus en plus falloir une discipline descriptive rendant les affaires de gars discernables et compréhensibles aux non-gars…

Notre réflexion sur le tas débute donc ce jour là au supermarché. Mon fils de dix-neuf ans, Reinardus-le-goupil et moi, Ysengrimus-le-loup, au milieu de tout et de rien, nous bombons subitement le torse, portons les ailes vers l’arrière et nous arc-boutons l’un contre l’autre. Nos regards se croisent, nos deux torses se percutent et nous poussons, face contre face. Reinardus-le-goupil est plus grand que moi et au moins aussi fort, mais je suis plus lourd. Misant méthodiquement sur mon poids, j’avance lentement, inexorablement. Comme je ne l’empoigne pas, il ne m’empoigne pas. C’est une sorte de règle implicite et improvisée. Il faut pousser, torse contre torse, sans impliquer les bras. J’avance, il recule, et le Reinardus se retrouve le cul dans une pyramide de boites de conserves. Implacable, je l’assois bien dedans pendant qu’elle se démantibule avec fracas et nous rions tous les deux aux éclats. Nous interrompons cette brève escarmouche et Reinardus-le-goupil se relève, crampé de rire. Le préposé qui vient nous aider à rebâtir la pyramide de boites de conserves commente et rit comme un sagouin, lui aussi. Nous allons ensuite rejoindre mon épouse et, un peu interdit moi-même, je dis: Affaires de gars. Elle répond, sereine, sans se démonter: Je ne m’en mêle pas… mais maintenant que vous avez vu à vos affaires de gars, on peut continuer l’épicerie? Et nous la continuons, et tout le monde est de fort bonne humeur. Je suis certain que toutes mes lectrices qui vivent avec des hommes, conjoint et/ou fils, ont, à un moment ou à un autre, pris connaissance de ces curieux comportements de gars, en apparence inanes et (souvent) un peu brutaux ou rustauds. La signification psychologique et intellectuelle de ces petites saillies masculines de la vie quotidienne serait justement un des objets de la masculinologie. L’étude de l’impact de leur manque (et corollairement de l’erreur fatale consistant à chercher à les éradiquer intégralement) en serait un objet aussi, crucialement. Les ancêtres maternels de Reinardus-le-goupil, qui étaient des hobereaux russes, ses ancêtres paternels, qui étaient des cultivateurs et des bûcherons canadien-français, trouvaient tout naturellement les modes d’expression de ces traits de culture intime dans l’ambiance dominante, couillue et tonique, des activités ordinaires des hobereaux russes et des cultivateurs et bûcherons canadien-français d’autrefois, entre le lever et le coucher du soleil. Ce genre de petit outburst, manifestation sereine de la vie banale de nos ancêtres mâles, pétarade pour nous ici, un peu hors-cadre, entre deux allées de supermarché, en présence d’une mère et épouse à l’œil glauque. Un film remarquable de la toute fin du siècle dernier évoque les désarrois de mon fils et de moi en ce monde tertiarisé contemporain. Il s’agit de Fight Club (1999) de David Fincher avec Brad Pitt et Helena Bonham Carter. À voir et à méditer. La masculinologie des temps contemporains s’y annonce.

Un petit traité de masculinologie à l’usage des non-mâles de tous sexes et de tous genres serait indubitablement à écrire. Un jour peut-être. Pour le moment contentons nous de l’invitation à une refonte de nos attitudes que portent les allusions subtiles, voulues ou non, au besoin naissant et pressant pour une masculinologie. Cela sera pour vous recommander un autre film remarquable, Monsieur Lazhar (2011) de Philippe Falardeau. Ceux et celles qui ont vu ce film subtil, aux thématiques multiples, avez-vous remarqué la discrète leçon de masculinologie qu’il nous sert? Oh, oh… Je ne vais certainement pas vous éventer l’histoire, il faut impérativement visionner ce petit bijou. Sans risque pour votre futur plaisir de visionnement, donc, je peux quand même vous dire qu’un réfugié algérien d’âge mûr est embauché, dans l’urgence, dans une école primaire québécoise, pour remplacer au pied levé une instite qui vient de se suicider. L’homme n’est même pas instituteur lui-même (c’est son épouse, temporairement coincée en Algérie, qui l’est). Monsieur Bachir Lazhar (joué tout en finesse par Mohamed Fellag) va donc s’improviser prof au Québec, avec, en tête, les représentations scolaires d’un petit garçon nord-africain de la fin des années soixante. Sans complexe, et avec toute la ferme douceur qui imprègne sa personnalité droite et attachante, il enseigne donc, ouvertement à l’ancienne. Cela va soulever un florilège de questions polymorphes, toutes finement captées et  traitées. Et on déniche alors, perdue, presque planquée, dans cette flopée: la problématique masculinologique. Outre monsieur Lazhar, il y a deux autres hommes dans cette école, le concierge et le prof de gym. Ce dernier, pédophobe grinçant mais assumé, a capitulé sous le poids de la bureaucratie scolaire et civilisationnelle. Il fait tourner les gamins en rond dans le gym et évite soigneusement de les toucher ou de les regarder dans les yeux. Le concierge, pour sa part, ne se mêle de rien et proclame haut et fort son respect inconditionnel pour la petite gynocratie scolaire tertiarisée de notre temps. Dans ce contexte de renoncement masculin apeuré, monsieur Lazhar va involontairement représenter le beau risque du retour serein de la masculinité paterne et droite, en bois brut. L’impact sur les petits garçons et les petites filles sera tonitruant. Sans passéisme mais sans concession, on nous fait solidement sentir le manque cruel résultant de l’absence masculine, en milieu scolaire. C’est magnifiquement tempéré et imparable. Je meurs d’envie de vous raconter la trajectoire de la principale petite fille (au père absent et à la mère pilote de ligne) et du principal petit garçon de cette fable. Ils vivront un changement de polarité issu du magnétisme bénéfique de monsieur Lazhar. Je vais me retenir de trahir leur beau cheminement. C’est qu’il faut le voir. Un mot cependant sur une importante assertion masculinologique de ce brillant opus. C’est que cette assertion là, vous risquez de la rater car il se passe des tas de choses et, elle, elle est bien planquée dans les replis du cheminement d’un des personnages secondaires. J’ai nommé, le grand & gros de la classe. Le grand & gros de la classe a un grand-père chilien qui a subit les violences policières sous Pinochet et a plus ou moins fait de la guérilla, dans le temps. Le grand & gros de la classe, que tout le monde ridiculise et conspue pour ses bêtises quotidiennes, ne sait même pas qu’il détient un trésor narratif mirifique, hautement susceptible de le rendre super cool, en l’héritage de son grand père guérillero. Le grand & gros de la classe ne pourra jamais devenir cool avec cet héritage parce que, dans le milieu scolaire aseptisé contemporain, t’as pas le droit de parler de: guérilla, terrorisme, guerre, soldats, officiers, tank, mitraillettes, canons, pirates, cow-boys, indiens (il faut dire amérindiens et ne jamais parler de leurs conflits), boxe, lutte, guerre mondiale, révolution, insurrection, répression, foire d’empoigne de quelque nature, esquintes, accidents violents, meurtres, deuils ou… suicides (y compris le suicide odieux que tous ces gamins et gamines ont sur le cœur – tabou suprême, ils doivent se planquer pour en discuter). La violence, même dans les arabesques de témoignages, de narrations, de littérature orale, de lettres ouvertes ou de fictions, est prohibée. So much pour l’héritage guérilléro du grand & gros. Plus tard, le grand & gros de la classe accède presque, sans le savoir toujours, au statut cool tant convoité. Sur l’immense banc de neige du fond de la cour de récréation, les petits gars jouent au Roy de la Montagne. Le grand & gros est arrivé à se positionner au centre de la citadelle-congère et parvient à repousser l’offensive de tous ses adversaires. Tout le monde se marre comme des bossus, en cette petite guéguerre hivernale spontanée et folâtre. On a là une sorte de version multidirectionnelle de ma bataille de coq de supermarché de tout à l’heure avec Reinardus-le-goupil. Le grand & gros de la classe pourrait en tirer un leadership de cours d’école et une popularité imprévus. Mais non. Les enseignantes, outrées et myopes, interrompent abruptement ce «jeu violent» et le grand & gros de la classe finit derechef conspué. Un jour (j’extrapole ici), GrandGros se retrouvera dépressif, veule, imprévisible et violent… et ni sa maman, ni sa nuée d’instites ne comprendront ce qui lui arrive. Et son père absent, seule solution implicite et (encore trop) mystérieuse à cette portion de son faix, n’en reviendra pas pour autant.

Des réflexions masculinologiques nuancées comme celles du film Monsieur Lazhar (2011) vrillent doucement leur chemin dans nos sociétés. Elles représentent la portion intelligente, articulée et critique de ce que l’androhystérie masculiniste actuelle fait irrationnellement jaillir, sans le savoir ni le vouloir, de crucialement révélateur par rapport au phallocratisme tranquille, au machisme et à la misogynie «classiques» de jadis (qui, eux, sont foutus et ne reviendront plus dans l’espace légitime). Il y a une crise aiguë de la masculinité de par l’arrachement à vif qui décante, sans régression possible, le phallocratisme hors d’elle. Personne ne veut d’un retour au passé. L’ordre malsain des boulés de cours d’école et de la fleur au fusil n’est pas ce qui est promu ici. Ce sont là d’autres temps. Même les masculinistes les plus virulents l’ont de fait en grande partie oublié, cet âge d’or mystérieux et fatal, en cherchant encore à y croire. Ce qui se joue en fait ici c’est que nous en arrivons carrément à Égalité des sexes 2.0. Et cette ère nouvelle ne pourra pas se passer de cette description adéquate des spécificités irréductibles de la masculinité que sera obligatoirement une masculinologie non-masculiniste encore totalement à faire.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Sur le gouvernement par les sages et sur le mal involontaire (pastiche maïeutique de Socrate)

Posted by Ysengrimus sur 25 août 2015

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Un moment d’interaction respectueux mais critique entre Florence (jouée par une correspondante anonyme) et le vieux sage grec qui n’écrivait jamais. Cet échange est cité depuis l’officine de correspondance de Socrate (pastiché par Paul Laurendeau/Ysengrimus) sur DIALOGUS.

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Bonjour, Ô Socrate…

Dis-moi Socrate… J’ai lu diverses choses à ton sujet, et je crois que je peux dire que j’adhère totalement à ta manière de penser. Vois en moi une disciple qui souhaite avancer plus loin grâce à toi. Mais, cependant, il y a quelques points qui me heurtent… Cher Socrate, aide-moi à y voir plus clair!

Voilà… Tes discours au sujet de la démocratie, où tu dis qu’en vérité, la démocratie n’est pas véritablement juste et qu’au contraire, il faudrait nommer des sages, qui n’attendent rien de particulier et qui veulent le bonheur des citoyens… Eh bien, cette phrase-là, bien que je sois totalement d’accord avec toi, est impossible à mettre en pratique! Voyons Socrate, soyons réalistes! Crois-tu vraiment qu’un jour, nous élirons les «sages» et que nous mangerons de l’herbe parce qu’il faut avoir du respect pour les animaux, qui sont, selon toi, animés d’une âme et d’une conscience?

Vois-tu, j’ai lu quantité de bouquins, et quantité de dialogues… Je te rassure en te disant que dans l’idéal, je pense comme toi, et que si tu étais vivant, je passerais des heures à te suivre et t’écouter… Mais quant à la question de la mise en pratique, ou d’un retour en arrière pour vivre selon tes dires, eh bien c’est là que j’ai le plus de problèmes, car je n’en vois pas l’issue finale. Se faire gouverner par des sages mettrait le chaos, à mon avis bien sûr! Car dans la vie, qu’on le veuille ou non, on a besoin d’un berger qui guide ses moutons. Il peut employer certainement tout son verbe pour amener à lui ses chers protégés, mais un bâton sera peut-être nécessaire pour les récalcitrants… qui ne verront aucunement l’intérêt d’écouter la voix de la sagesse.

Et puis, Socrate, j’ai besoin de ton avis, sur un autre point… j’ai beaucoup réfléchi, et j’en suis arrivée à la conclusion que l’homme n’existait que par le sens qu’il donne à sa vie. Je m’explique: je suis un être vivant, doué d’une conscience. Je me lève le matin, et je vais me coucher le soir. Mais si en définitive, je ne donne pas un sens véritable à ma vie, un leitmotiv… eh bien ma vie ne sert à rien, et je dirai, pour aller aux extrêmes, que je peux me comparer à un animal qui, dépourvu de conscience, ne donnera aucun sens à sa vie sur cette terre…

Aide-moi Socrate, mon Maître à penser!

Je te salue et m’incline, attendant sur ta réponse!

Florence

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On me rapporte Florence qu’en ton temps des hommes et des femmes très puissants possèdent des empires économiques qu’on nomme, je crois, «entreprise». Ils dominent des secteurs d’activité immenses, prennent des décisions affectant des millions de gens et ne sont même pas élus. Ils contrôlent même les élus comme des marionnettes. La voilà ta belle démocratie: un théâtre de pantins déjà pleinement manipulé par les «sages» de Socrate. Elle est bien complètement là, cette «mise en pratique» que tu réclames. Il ne manque plus qu’une petite chose pas trop anodine: que ces sages soient vraiment sages… Ils ne le seront certainement jamais tant qu’ils perpétueront l’illusion démocratique sous l’oeil exorbité des naïfs.

Autrement, je comprends parfaitement qu’il faille donner un sens à ta vie mais n’oublie pas que le vrai sens de toutes nos vies c’est celui de voir la vérité vraie derrière le buisson bruissant des apparences fallacieuses.

Socrate

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Cher Socrate,

Merci pour ta réponse. Je comprends très bien ce que tu me dis. Permets-moi d’y ajouter ma déduction. Il me semble bel et bien impossible qu’un jour nous soyons gouvernés par des hommes qui ne seront attirés ni par le pouvoir, ni par l’argent ni par la gloire, qui auront trouvé le bonheur et qui désireront nous voir avancer sur ce chemin… Et si par hasard, certains en ont l’ambition, ils étaient écrasés à court terme par tous les autres, qui forment l’immense majorité. Penses-tu comme moi?

J’ai encore d’autres choses que j’aimerais que tu m’aides à éclaircir. Tu dis: «Je suis Grec, Mademoiselle. Pour moi, l’amour égalitaire ne peut exister qu’entre deux hommes. Si vous venez d’une époque mythique où les hommes et les femmes sont égaux, peut-être m’annoncerez-vous demain que les êtres humains volent dans le ciel, ou qu’on fait cuire le brouet en moins d’une minute. Vous me parlerez alors d’un monde que je ne comprends pas, que je suis incapable de comprendre. Un monde fou et fulgurant. Un rêve.»

Peut-être penseras-tu que je veux défendre la position des femmes; en fait, pas vraiment, j’ai plutôt un parallèle à faire. Tu parles d’amour égalitaire, n’est-ce pas? Accepteras-tu si je dis que bien que je sois d’accord lorsque tu dis que l’amour égalitaire ne peut exister qu’entre deux hommes, je pense alors que l’amour est aussi égalitaire entre deux femmes. Mais en disant cela, nous allons contre la nature… car la nature a fait l’homme… et puis la femme. Deux hommes ou deux femmes ensemble ne procréeront pas, et nous pourrons dès lors tourner en rond. Mais, je pense soudain à une chose… l’argument phallique est bien ce qui te fait soutenir cela, non?

Je ne conteste pas la supériorité de l’homme. Il est plus fort, et je pense qu’il est normal qu’il domine sa femme dans le respect de sa personnalité, bien entendu. Et pour moi, qui vit dans le 21ième siècle, c’est une thèse que je soutiens pleinement, toute femme que je suis!

Et encore une chose, sur un tout autre sujet. Après réflexion, je pense que «tout» et «rien», veulent dire la même chose. Qu’en penses-tu?

Et aussi, un autre thème qui me tient à cœur, tu dis que nul n’est méchant volontairement, ou qu’il le fait par ignorance. Mais, dis-moi, ô Socrate, de quelle sorte d’ignorance parles-tu? Pour moi, il y a en a plusieurs.

Au plaisir de te lire… et de débattre avec un Maître tel que toi.

Florence

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Ta déduction pessimiste sur le régime des sages est aussi fallacieuse que la déduction qui me mène à affirmer —bien intempestivement, selon toi et les gens de ton temps— que les humains ne voleront jamais dans le ciel, que le brouet ne cuira jamais en une minute et que la femme ne sera jamais l’égale de l’homme. Dans l’univers bien hasardeux de la prospective, il faut se méfier intensément de nos certitudes. Ces dernières sont du présent alors que la tentative prospective est censée se prononcer sur le futur. Le régime des sages viendra. Il est simplement une utopie pour toi autant que pour moi. Si une impossibilité ahurissante comme l’égalité entre l’homme et la femme est réalisable, c’est qu’absolument rien n’est en soi impossible dans la vie sociale.

Imparable est ton raisonnement par analogie voulant que si l’amour égalitaire ne peut exister qu’entre deux hommes il ne peut aussi exister qu’entre deux femmes. Je suis tout à fait prêt à accepter cela sans réserve aucune. Sur la suite de ce développement que tu soulèves par contre, je te demande simplement ceci: qui a dit que la procréation et l’amour de cœur devaient être réalisés avec la même personne? La procréation est un devoir civique. L’amour est une pulsion privée. Presque tout les sépare.

«Tout» signifie la chose et «rien» signifie l’absence de chose. Ces deux mots s’opposent. Affirmer qu’ils ont le même sens revient à assigner une existence solide au rien, ce qui est insoutenable, ou à nier l’existence du tout, ce qui a été soutenu par maints penseurs fallacieux qui continuent quand même de manger des matières solides et de dormir sur des surfaces molles pour ne pas esquinter une douillette carcasse dodue qui est bien loin de leur être rien.

Sur ta dernière observation, je dirai que d’aucuns pourraient prétendre que tu es bien méchante en parlant d’«argument phallique». Je me contente de te dire qu’il n’y a pas d’argument phallique. Il n’y a que des organes phalliques. Or j’ai la certitude qu’en attaquant mes organes alors que tu souhaitais t’en prendre à mes arguments, tu as posé un geste d’une méchanceté parfaitement involontaire! Il mobilisait simplement tous les types d’ignorances auxquelles tu peux bien vouloir rêver.

Si tu m’énumérais ces dernières, puisque tu prétends qu’il y en a plusieurs, je pourrais peut-être un peu rêver avec toi…

Socrate

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Socrate,

Je dois me rallier à toi pour admettre que nous ne pouvons pas clamer une chose ou un évènement impossible, car, qui sait, nous ne serons certainement pas là pour voir leur éventuel accomplissement. Un point pour toi. Je constate simplement que tu juges que le régime des sages est une utopie, pour le moment. C’est bien ce que je voulais te dire avec mes mots maladroits lors de mon précédent message. Socrate, il te faudra me pardonner, car bien souvent je ne m’exprime pas très clairement…

Concernant ce que tu me dis sur la procréation et l’amour de cœur, voilà les pensées qui me viennent à l’esprit: prétendrais-tu que l’amour de cœur n’est venu qu’avec la nouvelle civilisation? Les gens de ton temps avaient donc de multiples vies? La fidélité ne comptait-elle pas? Car de nos jours, pour ton information, l’amour de cœur est devenu beaucoup plus important que la procréation. J’aurais même tendance à dire que la procréation, surtout dans les pays riches, régresse et perd son sens. Qu’est-ce qui est, selon toi, l’élément de cassure entre ces deux notions? Par contre, je me dis une chose: nous sommes des êtres humains, et ce qui peut nous différencier des animaux, ce sont nos sentiments, notre conscience, n’est-ce pas? Alors je pense tout de même que pour mettre au monde un bébé et s’en occuper, cela exige un minimum d’amour. Bien sûr, j’exclus de cette phrase, tous les accidents de parcours qui peuvent arriver involontairement et qui sont seulement primaires et sexuels. Mais un enfant a besoin de parents pour grandir sainement. Donc, logiquement, je crois qu’on ne peut pas dire que la procréation et l’amour sont séparés. Car si c’était vraiment le cas, eh bien, cela donnerait une société débridée où régnerait le chaos. Penses-tu que j’exagère?

Pour le «tout» et le «rien», il faut que je précise ma pensée. Ton raisonnement est juste, mais quelquefois, même souvent les contraires se trouvent côte à côte. En disant cela, je pense surtout à la haine, située à une respiration de l’amour… Voilà… un peu simple, peut-être?

Bon, maintenant, viens rêver avec moi… concernant l’ignorance… Faire le mal par ignorance: il y a l’ignorance du mot même: le mal, l’ignorance, ou plutôt la méconnaissance de la personne que nous côtoyons, l’ignorance de ce qu’est le bien… Dire qu’on fait le mal par ignorance, n’est pas complet, on peut rajouter qu’on fait du mal par mépris, indifférence, manque de tact, sadisme, égoïsme, etc. Tu sais très bien comme moi, que des gens ont plaisir à voir et à faire souffrir les autres (tortures…), alors c’est à toi de me dire… dans ces cas-là, qui sont volontaires, de quelle ignorance me parles-tu, toi Socrate, mon Maître?

Je m’incline et te salue,

Florence

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Sur le rêve auquel tu me convies, ainsi que sur le reste, je dirai simplement que tu fais bel et bien le mal par ignorance en enchevêtrant amour privé et passionnel pour l’amant de ton choix et amour sapiential, paternel et civique pour ta femme et ton enfant. C’est ta conception qui est le vivier de toutes les infidélités. Dans ma conception, ce mot n’a pas de sens, car chacune des fidélités requise à chacune des étages est intégrale, comme le sont la fidélité à la patrie et à la tribu, qui ne s’enchevêtrent pas non plus avec le reste.

Socrate

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Je lis ton message… mais c’est un concentré que je n’arrive pas bien à comprendre.Peux-tu, s’il te plaît, me donner un exemple? Ce que tu as l’air de me reprocher, c’est d’être multiple, de m’égarer. Je pensais pourtant être logique. Où est par conséquent le mal que je suis censée commettre par ignorance? Et en quoi ma conception est-elle le vivier de toutes les infidélités?

Merci, Maître, d’éclairer ma lanterne,

Je m’incline et te salue,

Florence

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Florence voici,

En étant fidèle envers ma patrie, je ne trahis pas ma tribu. En étant fidèle envers ma tribu, je ne trompe pas ma femme. En aimant ma chère épouse Xanthippe comme je le fais, je ne dupe pas mon amant. En rêvant de mon amant, je ne trahis pas mon fils. Mon amour pour ce dernier reste entier, inaltéré, inégalé. Et mon amant m’aime, sans trahir sa tribu, sa patrie, sa femme ou ses enfants. Pourquoi? Tout simplement parce que, comme aucune de ces instances ne s’est liée par un serment d’exclusivité unilatérale, l’infidélité n’existe pas.

L’infidélité n’apparaît que lorsque, un serment d’exclusivité unilatérale ayant été ouvertement engagé, il s’avère irréalisable à terme et la nature et la subtilité de la vie nous obligent à le trahir. L’infidélité subversive requiert la fidélité exclusive comme repoussoir de sa propre existence.

C’est ton monde ça, Florence, pas le mien. Ton ignorance de mon monde inscrit donc un petit mal dans ton raisonnement. Mais il n’y a pas de quoi en faire un malaise. Généralise simplement adéquatement sur ce que tu vis toi-même. Trahis-tu ton amant en aimant ta sœur? Trahis-tu ta sœur en aimant ton enfant? Trahis-tu ton enfant en adorant ta meilleure amie? Celle-ci est-elle flétrie par le grand amour que tu ressens pour ta mère? Bien sûr que non. Élargis simplement ce cercle à quelques personnes et quelques instances de plus, et te voici en Grèce antique…

Socrate

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Socrate,

Merci, j’ai compris ce que tu voulais dire. Tu as totalement raison.

Puis-je te solliciter pour encore deux choses, Maître? J’ai bien conscience que ton temps est précieux, mais j’ai besoin de comprendre et j’ai besoin de conseils et d’une façon de voir. Explique-moi, patiemment, ta théorie sur le mal que l’on fait par ignorance, ou involontairement. Je mets de côté mes œillères et mes préjugés, et je rends mon esprit libre et ouvert pour comprendre. Car c’est un point que je trouve des plus importants, et surtout, un point central des problèmes de notre monde, et de l’humanité depuis la nuit des temps.

Et puis, Socrate, j’aimerais t’aborder pour un problème d’ordre personnel, et avoir ton opinion. Chaque jour qui passe, je me bats contre un certain non-sens qui m’habite, source d’une grande souffrance. J’ai cette sensation que je dois trouver un sens à chaque jour, à la vie en général. Il y a beaucoup de lucidité, il y a eu beaucoup de questionnements. Tu n’as certainement pas un remède contre le non-sens d’une existence, mais peut-être ma situation t’inspirera quelques mots.

Bien à toi

Florence

P.S. si mes questions commencent à t’importuner, fais-le moi savoir, car je ne veux en aucun cas te déranger.

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Tes questions ne m’importunent aucunement, Florence. La force et l’intelligence du dialogue qu’elles provoquent me laissent avec l’impression que les yeux qui reflètent ton âme doivent être d’une grande beauté humaine.

Je suis, plus que toute autre chose, un ancien combattant. Sparte a attaqué, submergé et occupé ma cité et en a ruiné l’empire commercial. De grandes souffrances ont émané de ces actions guerrières. Et pourtant, martial et belliqueux comme il est, le soldat spartiate ménage toujours ses coups. Il a la sobriété défensive du contre-attaquant et rien dans son comportement, de hoplite ou d’occupant, n’est l’action d’un assaillant. D’un bout à l’autre, Sparte a détruit Athènes, ce joyau de civilisation, en croyant ferme comme fer de lance faire le bien du Péloponnèse.

Athènes aussi croyait faire le bien quand elle étouffait Corinthe, Thèbes et toutes les cités de la confédération spartiate sous son joug commercial. C’est que le mal involontaire porte un autre nom bien plus trivial, Florence. Il s’appelle: la bonne foi. Tu comprends?

Ton impression de non-sens est parfaitement valide. Exister n’a pas un «sens» comme une salutation ou une missive. L’existence n’est pas un message ou un langage. Elle est simplement, sans plus. Ce n’est pas de constater le non-sens d’exister que tu te tortures inutilement. C’est de t’en affliger.

Socrate

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Cher Socrate

Je me dois de te dire merci, du fond du cœur. Pour deux raisons:

– Parce que j’ai compris, (enfin! tu vas me dire…) pour la question du mal par ignorance ou involontairement. Il est vrai que la «bonne foi» peut être à double tranchant. Je n’y avais pas pensé. Cependant, je continue néanmoins à penser que parfois, on fait aussi du mal volontairement, pour le plaisir de voir souffrir, de faire souffrir, et ainsi s’élever par ce moyen au-dessus de l’autre, de l’écraser et prendre le pouvoir. Seras-tu d’accord cette fois-ci avec moi? Exemple: quelqu’un en déteste un autre, et organise une rencontre où il le battra et le laissera pour mort. Le mal, dans ce cas-là est volontaire, non?

 – Et puis, concernant la question du non-sens, ta réponse est un baume pour moi et pour cette plaie béante qui est en moi. Peut-être que dorénavant, je cesserai de vouloir à tout prix mettre un sens à l’existence, il me faudra accepter cette idée «d’être» et c’est tout. C’est déjà beaucoup, je crois. Tout simplement «être», sans chercher autre chose… et accepter ce vide, et le remplir si possible.

Pourrais-je, si un jour j’ai de nouvelles questions, te solliciter à nouveau, Maître? En tous les cas, merci Socrate, de tout ce temps que tu m’as consacré.

Je te salue et m’incline, et t’assure de mon respect.

Florence

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Une personne en déteste une autre au point de la battre à mort, Florence. Pourquoi? Elle a été abusée, violentée, elle se défend de quelque chose. Une telle violence ne peut, en raison, être gratuite. C’est comme à la guerre et personne ne fait la guerre volontairement, cela je peux te le dire. On n’accède pas à un tel degré de haine active sans qu’il y ait une cause. Or on ne veut pas nécessairement céder à cette causalité terrible, mais elle s’impose à nous, est plus forte que nous, que notre volonté.

Pour sa part, le plaisir de voir souffrir, de faire souffrir, d’abuser d’un pouvoir est un plaisir, une jouissance, une manière torve de bien donc. C’est comme le plaisir exagéré du vin, de la table ou des étreintes charnelles. Le cruel est comme l’ivrogne ou le sensuel, il est prisonnier de pulsions qui le poussent au mal malgré lui. C’est plus fort que lui. Il ne peut prendre le contrôle de lui-même volontairement. S’il le pouvait, il redeviendrait doux.

Il ne s’agit pas ici de nier les crimes et la violence. Il s’agit de nier la gratuité du crime et de la violence. Il s’agit surtout de nier fermement que la violence soit une option libre. C’est une option contrainte. Prends des humains sans contraintes et regroupe-les en un attroupement de ton choix. Ils seront tout naturellement placides et débonnaires les uns avec les autres. Si un brutal apparaît, il sera perçu automatiquement comme étant celui du groupe ayant un «problème».

Je suis toujours à ta disposition pour débattre de tout.

Socrate

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Cher Socrate, cher Maître,

Je reviens à toi, te souviens-tu de nos dialogues précédents? Si je t’écris aujourd’hui c’est pour te dire ceci. À mesure que le temps passe, je n’arrive plus à me poser toutes ces questions que je me posais jadis. Et je crois maintenant qu’à toutes ces interrogations, seul le silence peut faire face. Car plutôt que d’ouvrir la bouche et d’expliquer ce que je pense, ce que je ressens, je sais que le silence prévaudra, parce que parler, en fin de compte, ne sert à rien. Je n’ai plus de plaisir à parler. On naît seul, et on mourra seul, finalement. À quoi bon chercher?

Que penses-tu de cela?

Florence

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«Te souviens-tu de nos dialogues précédents? À quoi bon chercher? Que penses-tu de cela?» Voilà des questions fort profondes pour celle qui se donne comme ayant renoncé à questionner… Là où tu te fabriques un déni dépité et acerbe de ton questionnement, je vois son approfondissement, son dépouillement, son accession à l’essentiel…

Socrate

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Son accession à l’essentiel? C’est comme cela que tu appelles ce sentiment d’impuissance et d’inutilité qui m’habite? Ce sentiment qui dit que les mots n’ont plus le pouvoir d’exprimer la réalité? Oui, Socrate, tu as peut-être raison en fin de compte. Même très probablement, mais dis-moi Maître, je vais où exactement, sachant cela? Car il faut pouvoir faire face à ce dépouillement dont tu parles, et trop souvent je me sens seule face à cela, parce que personne ne peut comprendre, s’il ne passe pas par le même chemin. Comme j’envie votre aplomb, votre aisance, votre sans-gêne et votre liberté, à vous, les philosophes grecs. Comme je peux me sentir en prison dans ma société! Tu es un exemple pour moi! Et l’idée et le fait de connaître ta vie et comment tu l’as menée, me donnent une force pour continuer à marcher sur ma propre voie. Merci.

Je te salue et m’incline.

Florence

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Eh bien voilà, Florence, tu n’es pas seule dans ta quête finalement. Les philosophes grecs t’accompagnent. Et des philosophes grecs, il y en a bel et bien partout, dans tous les pays et de tout temps. C’est une sorte de folle diaspora. Et sache qu’ils sont comme les vérités fichées dans les éructations de la Pythie de Delphes. Il faut quand même un petit peu… savoir les trouver.

Alors dis-moi: tu vas où exactement maintenant, sachant cela?

Socrate

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Trouverai-je un jour la réponse? D’ailleurs, y a-t-il nécessairement une réponse à trouver? Je crois finalement que non. Quel que soit notre chemin de vie, nos réflexions, les questions surgiront sans cesse, et le cycle n’aura pas de fin. Seule notre finitude y mettra définitivement un terme. Et l’important est de pouvoir un jour l’accepter.

Mes hommages et mon respect, Socrate, mon Maître à penser.

Florence

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N’oublie jamais de transgresser ton fameux maître.

Socrate

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Il n’y a rien à transgresser chez toi Socrate.

Un homme qui prêche qu’il ne faut pas rendre le mal pour le mal, l’injustice par l’injustice… a tout compris. Un homme qui ne se targue pas de tout savoir et qui dit au contraire qu’il ne sait rien est digne de mon respect. Et il y aurait encore beaucoup d’exemples comme cela, mais cela concerne surtout ton futur, et je ne peux t’en parler ici. Sache en tout cas que ton attitude à la fin de ta vie me rend admirative. Mais rassure-toi, je ne fais de personne mon idole. Je fais de toi un exemple, il y a une différence.

Vois-tu un élément que je devrais transgresser chez toi, Maître?

Florence

.

Le rapport de la disciple à son maître. Si tu t’intéresses tant à ma volonté, entend qu’il n’y est pas conforme. La nature même de ce rapport corrode mon programme philosophique. Pense cette question à sa racine, Florence, et tu verras le chemin qu’il te reste à faire. Qu’il nous reste à faire à tous les deux…

Socrate (qui, en fait, se devra de mourir pour mériter)

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Je vais sûrement te paraître stupide, mais je ne comprends pas en quoi mon rapport avec toi n’est pas conforme et pourquoi je devrais le transgresser. Moi j’ai besoin d’un maître à penser, sinon je n’ai plus de repères, et ma vie tombe dans le néant. Alors, c’est quoi, ta volonté au juste, j’ai dû louper un chapitre? Je sais qu’il me reste un bout de chemin à faire, (oh pas très long à ce que je sais, mais ça me suffira) mais j’essaierai de le suivre au mieux.

Et puis, pourquoi dans ta signature tu mets que tu devras mourir pour mériter? C’est faux. Tu es un sage homme et ce n’est pas ta mort qui te rendra plus sage encore! Au mieux, elle te rendra éternel aux yeux des générations qui suivront…

Toi, Socrate, noble accoucheur des esprits, je t’écoute. Ton précédent message noie ce que tu veux me dire avec des sous-entendus que j’ai peine à comprendre… Aide-moi à éclaircir tout cela! (si notre conversation t’apporte également, bien entendu)

Mes respects, Maître

Florence

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Aide-toi toi-même, Florence, seule et unique Maîtresse de Florence… Écris-le, ce chapitre que tu crois avoir manqué. Il est déjà là.

Socrate (vivant)

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Vivant? Mais moi, je connais un philosophe qui a été condamné à mort à cause de ses idées. Le tribunal lui reprochait de corrompre la jeunesse; ce n’était nullement vrai, bien entendu. Il aurait pu éviter la mort, mais pour vivre sa pensée et ses prêches jusqu’au bout, il ne l’a pas fait. Il s’est donc donné la mort en buvant la cigüe en compagnie de ses plus chers amis, et sans une once d’hésitation.

Que penses-tu d’un homme qui sans hésiter mourut pour ses idées?

Mes respects, Maître

Florence

.

J’en pense surtout que le fait qu’il en meure ainsi indique que ses idées rencontrent pour le moins des résistances au sein des pouvoirs. J’en observe aussi que ceux qui s’opposent à ces susdites idées le font en s’en prenant matériellement au penseur plutôt qu’intellectuellement à sa pensée. Or, il est toujours douloureux et déplorable que l’objection capitale à des idées ne soit pas exprimée… elle aussi sous forme d’idées.

Socrate (qui sait parfaitement de qui tu parles)

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Et de qui est-ce que je parle?

Florence

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Du plus humble et du plus tourmenté des hommes: celui qui n’est plus en harmonie avec la pression de la Polis parce que cette dernière compromet son intégrité.

Socrate

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Je suis jeune, Socrate, j’ai vingt-trois ans. Qu’as-tu envie de me dire pour mon avenir, quel comportement dois-je adopter face à la vie? Face aux épreuves? Quels espoirs dois-je avoir et nourrir? Quel but dois-je viser?

Je compte sur toi et tes réponses pour avancer, Maître

Florence

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Le but cardinal à viser, c’est celui de la connaissance. Une connaissance adéquate de ton existence est la puissance la plus assurée pour prendre possession de ta destinée. Mais sais-tu seulement comment connaître?

Socrate

.

Est-ce que je sais connaître? Pour ma part, j’essaie d’avancer dans l’existence en posant ouvertement les questions, sans hésiter à me remettre en cause si nécessaire. Mais cela ne soigne pas tous les maux, malheureusement. Et la connaissance n’est rien sans la lucidité. Ces deux choses vont de pair, et l’une n’est rien sans l’autre. La connaissance amène à la lucidité, et cette lucidité même donne et entretient cette soif incessante de comprendre pour atténuer le choc des éléments appris. Quel doux cercle… cela remplit une vie, je pense…

Comment «connais-tu», toi? En posant des questions? En suivant le principe de la maïeutique?

Mes respects, Maître

Florence

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Les principes de la quoi?

Socrate

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La méthode d’accouchement des esprits, que tu comparais au métier de ta chère maman. La différence dans ton cas, c’est que c’était en paroles et par des questionnements que tu accouchais les esprits.

Florence

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Ah bon! Mais… de quelle façon?

Socrate

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Eh bien… de la même manière que tu fais actuellement avec moi. Tu poses des questions, en avançant d’abord le fait que tu n’en sais pas plus que l’autre, que moi, dans ce cas. De par ton questionnement, tu vas l’amener à aller plus loin dans son raisonnement et à se rendre compte des éléments qu’il avait occultés jusqu’alors.

Reste à voir si tu sauras faire accoucher mon esprit. Parce que, Socrate, je suis comme ces jeunes que tu abordais sans complexe sur l’agora. Je tourne mes yeux innocents vers toi, et j’attends le verdict du Maître.

Florence

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Oui, et alors? Quel est-il?

Socrate

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Socrate,

Je ne sais pas à quel jeu tu joues. Si tu ne désires pas poursuivre la conversation avec moi, il serait bien plus simple de me le dire. J’aime les dialogues constructifs.

Florence

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Réponds à ma question alors, s’il te plaît, Florence.

Socrate

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Tu me demandes de me dire ton verdict? Je ne le sais pas. Peut-être que c’est à moi seule de me débrouiller? Que je suis assez grande pour cela? La seule chose que je sais, c’est que je suis très fatiguée, et que chaque jour qui passe, pour moi, est un combat perpétuel pour rester en vie.

Florence

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Je le sais. Ma civilisation a précédé la tienne sur ce malaise aussi.

Socrate

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Et alors c’est quoi le verdict?

Florence

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Quel verdict, Florence?

Socrate

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Que penses-tu de moi?

Florence

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Du bien. Et toi, que penses-tu de toi-même?

Socrate

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Je pense que je suis bien compliquée. Et toi, que penses-tu de toi? Dans quel domaine penses-tu que tu puisses t’améliorer?

Florence

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Dans un seul: l’existence humaine.

Socrate

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Claude Gauvreau: l’Épormyable

Posted by Ysengrimus sur 19 août 2015

Il est facile d’accepter Claude Gauvreau et
de se décider à être SOI

Janou Saint-Denis (1978, p. 194)

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Claude Gauvreau

Il y a quatre-vingt dix ans tout juste naissait à Montréal le poète Claude Gauvreau (1925-1971). Ce fut un casse-pieds indubitable doté d’un talent verbal et cabotinal incroyablement envoûtant. Il suscita, en son temps, les contre (ses lectures de poésies étaient souvent abruptement claquées) et les pour. Au nombre des pour figura, en bonne place, la dramaturge et poétesse Janou Saint-Denis (1930-2000), une inconditionnelle de Gauvreau et pas la première venue elle non plus. Elle oeuvra sans relâche, notamment par des séances de lecture de poésie, dans les années 1970, sur la mythique rue Saint-Denis à Montréal, à perpétuer la mémoire de l’Épormyable. Claude Gauvreau se suicida en 1971 par défenestration (on le retrouva empalé sur une grille, au pied de l’immeuble où il bossait sur un script de film). Cela contribua assez malencontreusement à la mise en place de sa légende mondaine, un peu affadie aujourd’hui au demeurant. Janou Saint-Denis ne se gêne d’ailleurs pas pour tapageusement nous servir le brouet sacralisant du poète maudit mécompris, à propos de Gauvreau. On se met en frais de nous annoncer une fausseté factuelle, qui était déjà une ritournelle creuse du temps de François Villon, j’ai nommé l’atermoiement selon lequel la masse n’aurait pas accès à la poésie:

la masse ignore la poésie et les poètes
on ne peut la blâmer
les quelques poèmes lus
au hasard d’une scolarité
plus ou moins efficace
sont loin d’être suffisants
comment créer un  entendement réel
entre l’individu et le poète
quand l’énergie créatrice est sapée
par toutes sortes de propagandes
à la mode du jour

[…]

le poète est un être habité
dangereux
qui nuit aux cadres établis
de n’importe laquelle des sociétés étroitement structurées…
le poète fait chambranler bien des murs
il n’obéit pas à une masse…
ni n’impose une dictature
ou autre discipline forcenée…
il est un témoin et non un propagandiste…
le poète est un IMMENSE PROVOCATEUR
qui abolit les portes murs barreaux plafonds planchers
il est l’instigateur de la GRANDE OUVERTURE
secouant les ombres
il attire les passions
joue avec la lumière
met à jour les cellules cérébrales
endormies dans la sclérose
et suspend le chatouillement du nombril
devenu pour plusieurs leur unique préoccupation

(Janou Saint-Denis 1978, pp. 135 et 171)

Blablablabla, cliché… Parlons donc du nombril des autres à travers le relais amplificateur du nôtre… Ah, cette vieille lune du bobo-clerc larmoyant, selon laquelle parce que vous ne lisez pas MES poèmes, vous êtes des sclérosés endormis qui n’ont pas accès à la Poésie… Il va sans dire que, dans la vision qu’en promeut Janou Saint-Denis et bien d’autres de nos chantres contrits du poétisme-élitisme, Claude Gauvreau (que d’aucuns surnommèrent, un tout petit peu perfidement, le mythocrate) est la victime intégrale et déchiquébarouettécontenancée de ce mépris sociologique brunâtre, générique et acide envers le Poète. Ici c’est Claude Gauvreau lui-même qui parle de lui-même à la troisième personne en fustigeant les caves (bien caves, réacs et ignares, au demeurant, là n’est pas la question) qui l’emmerdèrent et l’encombrèrent dans l’échafaudagefistolagechambranlage de son fabuleu-neu-neu-meuh mythe:

Il fut un temps (et ça peut être utile encore) où il suffisait de décocher quelque petite saligauderie bien sucrée, de perfidie persifleuse à l’adresse de Paul-Émile Borduas ou de Claude Gauvreau ou de l’automatisme en général pour se voir aussitôt octroyer du galon par les sommets de la vieille hiérarchie bien installée dans le statut quo. Et il semble que, même de nos jours, alors que l’automatisme n’a plus pour le représenter sans le gauchir et tâcher de le pâlir que quelques minimes énergies réputées désarmées, le vieux procédé soit encore employé fréquemment et qu’il donne auprès de la non vieille extrême-droite esthétique, en dépit de toute vraisemblance, toujours un rendement considérable surprenant en matière d’arrivisme sans rêvasserie encombrante réussie.

(Claude Gauvreau, Réflexions d’un dramaturge débutant, 1970, cité dans Saint-Denis 1978, p. 241)

Barbé à la planche par ce type de développement rebattu sur la poésie objet-de-mépris et sur le poète-victime-des-saligauds, je réponds à ce genre de thuriféraire pâmé(e) (dont Madame Saint-Denis n’est qu’un exemple parmi tant d’autres) et de dictateur-non-je-ne-dicte-rien-mais… montreur des bons et des méchants ès Arts (dont Gauvreau, dans ses pulsions autobiographes, chant-du-CYGNEuses et proto-suicidantes, est un exemple ardemment cuisant) juste ceci. J’ai pas besoin de ce genre de ratafia-fardoche-effiloche pour aller chercher MON Claude Gauvreau. Gauvreau l’écrivain automatiste, Gauvreau le théâtreux tonitruant, Gauvreau le flaflatuvesseux de mots. J’en veux, j’en savoure, j’en absorbe, j’en jouis et je m’en réclame. Je suis un verbeux post-gauvreaulogique et je m’assume dans toute la protubérance que cela engage, je ne vous dirai pas jusqu’aux tréfonds d’où:

Claude Gauvreau: gros

Claude Gauvreau était gros.
C’était un gros, Gauvreau, un taureau.
Il défonçait des portes, tête baissée,
Genre bélier,
En gueulant comme un diable.
C’est lui qui la donnait,
La susdite charge de l’orignal épormyable.
Et les huis éclataient.
Et son Lui s’éclatait.

Claude Gauvreau, c’était gros.
C’était verbal, c’était torrentiel.
Ça montait à l’assaut du ciel
Peinturluré bleu poudre dans le plafond théâtral
De je ne sais quelle salle paroissiale
Inévitablement, implacablement provinciale.
Ça gueulait, Gauvreau.
Ça vomissait, ça vombrissai.
Ça cacophonisait à larges brasses
C‘était tu gros!
Et plus c’est gros, plus ça passe.

Gauvreau, c’est niché ici.
Ça s’agglutine solide au tapon de mon parti pris.
Gauvreau c’est gros, ça fonce dans la danse
En se faisant
Ostentatoirement
Citer au nombre de mes influences.
Hénaurme poésie qui se crie et fait plus.
En ce sens qu’elle s’extirpe aussi de nos anus.
Et pas discrètement
Mais impitoyablement.
Comme disait Latraverse: un autobus.

Gauvreau gros, est ici, l’animal.
Tenez-vous le pour dit.
Honni soit qui mal y chie.
On a des oranges vertes sur nos étals.

(tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé, 2013)

J’expurge ouvertement et sciemment mon limpide agacement face à ces artistes hyper-égomanes (genre Bataille, Artaud, Robbe-Grillet, Gauvreau) qui bizounent ouvertement leur œuvre (d’autre part habituellement importante) en voulant convulsionnairement perpétuer, à leur strict bénéfice, ce sacré Sacré dont on avait pourtant si fermement dépouillé la prêtraille malodorante et réfractaire. Voilà qui est dit et ne se dédie… Maintenant, totalement à la décharge de Janou Saint-Denis, et déférence obligée pour l’originalité de son témoignage, il faut s’aviser du fait qu’un certain nombre de ses observations sur ce Claude Gauvreau, dont elle fut l’intime pendant ses années les plus vives, rejoignent intégralement l’authenticité de cet acteur culturel majeur du Québec du siècle dernier qui, il faut s’en aviser, pourrait tant tellement être encore parmi nous et nous parler de plus en plus (mon père, né en 1923, était encore frais et vif à quatre-vingt dix ans). Sur Claude Gauvreau, le communicateur naturel de la plus fulgurante des pulsions artistiques, madame Saint-Denis (qui, sans s’en aviser, se corrige presque) dit enfin:

Claude ne cessait de m’accompagner
implicitement
peu de rendez-vous fixés
quand je le voyais
il captait mon attention
par son authenticité
sa nature saine et globale
canalisant mes lectures
chaque fois que je le rencontrais
il avait toujours un nouvel auteur
dont il ne tarissait pas
et pour appuyer ses dires
il me prêtait les livres
qu’il avait le plus appréciés
 
BRETON    TZARA    DE NERVAL    JARRY
GHELDERODE    APOLLINAIRE    SADE
LAUTRÉAMONT    ARTAUD
 
Comme pour partager
Ses plaisirs intellectuels
 
érudit entre tous
sans étalage de sa compétence
il communiquait aux esprits chercheurs
toutes ses trouvailles voluptueusement
mais j’affirme qu’il ne m’a jamais rien imposé
sous prétexte de mode ou de propagande
m’acheminant plutôt vers la découverte de mon ego
et vers le choix d’une discipline propre à mon rythme
il m’a littéralement défrichée
balayant sans fausse pudeur
mes retenues mes préjugés
acquis chez les bonnes soeurs
creusant vigoureusement dans mon potentiel
pour y mettre à jour les racines de l’intelligence
du raffinement et de la lucidité
 
Claude n’imposait pas de dogme
il alimentait les désirs
en moi je vous le témoigne
il suscitait l’éveil de chaque cellule cérébrale
le besoin d’aérer pour meilleure réceptivité
et de rendre toutes cellules actives…….
 
ni égoïste ni tendancieux
Claude partageait hardiment
les fines fleurs de la connaissance
dispos à les cueillir
autant dans les livres
qu’avec les primitives
 
formuler sa pensée    la palper
jouir de chaque humeur
ne pas se laisser happer
par les convenances et les tabous
combattre pour des idées en évolution
plutôt que pour une idéologie théorique
la conscience toujours à l’affût
une manière de courage peu commune
marginale et difficile
une manière de Claude Gauvreau
 
s’il savait dire
il savait aussi entendre
attentif aux propos des autres
volontairement sourd aux potineries mesquines
des « sans cervelle » évitant de se tourmenter
de la futilité des imbéciles
surtout de leur négativisme
il ne commérait pas, n’intriguait pas
ne calculait pas, ne marchait pas sur les autres
il jouait face à face
la traîtrise l’a toujours étonné
 
Claude Gauvreau souriait beaucoup
grave et digne
sans l’affabilité hypocrite des meneurs de jeux
son rire parfois plus sonore
que sa voix si retentissante
dans les colloques publics
venait du profond de ses entrailles
ravageur tel un souffle de feu
détruisant les amères… inutiles

(Janou Saint-Denis 1978, pp. 53, 56, 58)

Voilà. Ben, c’est un peu lui, mon Gauvreau. J’avais treize ans quand il est mort mais ce que je lui dois, c’est encapsulé là, juste là, en ces rencontres vécues si intensément par Janou Saint-Denis circa 1952. Ce que cette poétesse sensible et sororale a eu la chance de palper en l’homme, je l’ai reçu, pour ma part, plus modestement, à travers l’œuvre et ce, références intellectuelles inclues. Bon, allez, j’ai pas à m’étaler sans fin. Vous avez mordu le topo. Le message, au fond, n’est pas nouveau nouveau. Il faut s’imprégner de l’art de Claude Gauvreau sans perdre vainement notre temps dans le filin-gluau-éructo-tamis-treille de son autopromotion frustrée, datée, barbée et contrite. Je vous laisse ainsi, sur deux échantillons de sa si puissante poésie semi-figurative, suivis d’un petit conseil cardinal.

Les serpents de neige

Fripés par le plat
Cernés par la lentille
Ils et il mangent dans le turchon de la malaisie histoïque
Abât les histrions ou que leur pisse surnage sur nos visages
bleus
La liqueur du courage coule sur les jalousies aux verts d’eau
rebords
La pinaïèche a relevé le col et sa massue veut du suc pour les
ourdis de la sonde
Ah         aaaaaaa        Arrêtez l’irisation
L’aveuglement vient pour les extasiés des beaux rums
processionnants
Ah la saison estivale est pour moi
Je serai un dieu de mon été
Lasssch !!!!!

Claude Gauvreau, recueil: Poèmes de détention, 1961.

(cité dans Saint-Denis 1978, p. 141)

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Notule sur l’Épormyable et sur le Je

L’agape ligaturée crache à chat et déjante
Hippartiri d’ermatel en talent recalé
Sibel rotol et calchimine cochinchiquette
Kermesse pâle et châles il m’est inné d’hennir
Cirer servimir jaunir jamais
Je suis crabure je suis irisé
J’allume des chalands au bout des bobèches d’arstride
J’allana jarnac alla jalna là
Je suis crabure je gis aporisé
Jaunir jamais Je non
Jehe jehanne je henni hànné
Je suis l’Épormyable
Et le Je.

Claude Gauvreau, recueil: J’ai ratéussi ma plonge, 1971.

(cité dans Saint-Denis 1978, p. 18)

Et voici maintenant, en point d’orgue, mon petit conseil cardinal. Plus que tout, il faut écouter Claude Gauvreau réciter lui-même ses textes. Tout ce qui compte est là. Qu’est-ce que c’est gros. Mais aussi, ouf, qu’est-ce que c’est grand. Indubitablement, Claude Gauvreau est épormyable. Pointfinalbâton. J’ai dit.

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SOURCE

Saint-Denis, Janou (1978), Claude Gauvreau, le cygne, Presses de l’Université du Québec, Montréal et Éditions du Noroît, Saint-Lambert, 295 p.

claude gauvreau le cygne

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AUTREFOIS (v.f. de YESTERDAY des Beatles)

Posted by Ysengrimus sur 6 août 2015

Beatles-yesterday
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Autrefois
Pour moi les problèmes n’existaient pas.
Maintenant j’en ai tellement. Je crois
Oh oui, je crois
En Autrefois.

Subitement
Je n’suis plus celui qu’j’étais avant.
Je me sens dans un brouillard pesant.
Oh reviens-moi
Mon Autrefois.

Sans même s’expliquer elle m’a quitté. Mais pourquoi?
J’ai fait un faux pas… et là je regrette Autrefois.

Autrefois
L’amour était un jeu si plaisant
Maintenant je cherche des faux-fuyants.
Oh oui, je crois
En Autrefois.

Sans le moindre mot elle me quitta mais pourquoi?
J’ai fait ce faux pas… et là je regrette Autrefois

Autrefois
L’amour était un jeu si fripon
Maintenant je cherche des solutions.
Oh reviens-moi
Mon Autrefois

Il y a cinquante ans pilepoil aujourd’hui, sortie du 45 tours YESTERDAY des Quatre Titans dans le Vent.

Traduire les Beatles. Convertir les Quatre Titans dans le Vent dans la langue de Brassens. Qui oserait oser…. C’est que c’est la musique pure. Mais aussi, le rythme, la dérision, l’anecdotique, la fraîcheur anodine d’un texte si badin qu’on n’ose y croire. L’allemand est la seule langue dans laquelle les Fab Four d’origine se sont traduits eux mêmes. I want to hold your hand devint Komm, Gib Mir Deine Hand et She loves you devint Sie Liebt Dich en 1963-1964 (cette dernière pièce décevra les quatre musiciens au point de les décider à ne plus jamais s’autotraduire – vous avez bien raison, les gars, laissez ça à ceux que ça excite). Les textes des Beatles sont encore un chantier de découverte pour le francophone. Et comme il faut bien commencer quelque part. À vos guitares, à vos semelles pour taper du pied (le rythme est cardinal, crucial). Chantons en cœur. Ce n’était pas des dieux psychédéliques. C’était des baladins. Eh bien en français aussi on peut faire le baladin…

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AMIGOLO, CHAMAN DES ABEILLES (Nicolas Hibon)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2015

Amigolo-abeilles

Les derniers aborigènes de la jungle de Guyane française perpétuent, bon an mal an, leur mode de vie ancestral. Ils le font le plus sereinement qu’ils peuvent, dans les circonstances contemporaines, et ce, en dépit des orpailleurs (chercheurs d’or clandestins) brésiliens brutaux et insensibles qui gorgent les rivières de rejets de mercure, et en dépit des hélicos de la Gendarmerie guyanaise qui survolent les pirogues pour prétendument inspecter l’état de santé de ceux qui cherchent à les faire nager sur le torrent nouveau des rivières anciennes. Le jeune Amigolo est le petit-fils de la vieille chamane des abeilles de son village. Celle-ci connaît le fin et subtil secret curatif des miels et sait sinueusement contourner le dard des terribles ouvrières, pour faire agir les reines et leurs essaims selon ses desseins. Amigolo vient tout juste, de par l’affront de douleurs cuisantes, d’accéder au statut de jeune guerrier. Il passerait bien le reste de sa douce vie à jouer avec les abeilles de sa grand-mère. Mais une quête inattendue l’attend, une quête terrible et mystérieuse qui mettra justement au défi, comme si de rien n’était, sa connaissance de la nature, mais surtout, par-dessus tout, son mystérieux ascendant savant sur les insectes de la jungle.

L’écriture magnifiquement vive et sensorielle de Nicolas Hibon nous entraîne, le souffle court, dans cette cavalcade exaltante qui nous fera traverser presque toute la Guyane dans le sens de sa longitude, une fois en fonçant vers le mystère, et une autre fois en en revenant. Dans un monde en lente déglingue, cerné par des forces tutélaires, contraires, inquiétantes et lointaines, menacé par la pollution et le cynisme des prospecteurs miniers illégaux, nous allons renouer avec la noblesse de la fin de l’enfance, le haut sentiment abnégatif, l’amour chaste, et le paradis, abstrait mais vif, des priorités supérieures. On assiste à une magnifique reprise de la quête du petit garçon qui s’avance pour devenir un homme. Il s’avance même avec son chien, ses bestioles en boîte, son couteau de poche, et ce qui furent les jouets et les amusettes de son enfance. Sauf que, soudain, sans transition et dans une explosion sensuelle et luxuriante, tout devient subitement immense, archaïque, atavique, tragique. On peut dire sans se tromper qu’Amigolo ne connaît pas encore la peur. Mais il va sans dire aussi qu’on se chargera bien, nous, tout au long de sa quête, d’avoir peur pour lui. Il faut aussi observer qu’à force de ramer (surtout au sens littéral du terme), notre garçon qui devient un homme va graduellement orienter nombre de ses comportements dans le sens de cette droite ligne qui est l’assise de toute l’économie méthodique des forces.

Cinq à six jours jusqu’à Antékum pata.

Seul.

Et autant de nuits.

Ce qui semblait un détail au premier abord est maintenant une réalité bien concrète, et ce qui n’était qu’insouciance il y a une semaine encore est désormais un impératif de survie.

Pagayer sur le bord pour ne pas s’épuiser dans une lutte incessante, et profiter ainsi du reflux naturel qui coule à contre-sens le long de la berge.

La pagaie de bois brut qui plonge dans l’eau alterne de droite et de gauche avec une régularité de métronome. La pirogue est bien équilibrée. Si ça n’avait pas été le cas, Amigolo aurait dû lutter contre les remous et rectifier sans cesse la trajectoire de l’embarcation.

Et puis Amigolo sera de moins en moins seul. Au fil de son cheminement va se profiler, d’entre les branches de la jungle, l’adulte. Ami ou ennemi? Exploiteur insidieux ou adjuvant sincère? Vieux chef sage ou baderne égoïste? Orpailleur brutal et absurde ou force implacable et tranquille du carcan aveugle du vrai? Grand-maman mensonge ou grand-maman vérité? La nature forestière et lacustre, sauvage et immense, va subitement se peupler d’ombres anthropomorphes, pour le meilleur et pour le pire. Et le jeune chaman des abeilles, matois mais inquiet, ingénu mais industrieux, luttera froidement pour accéder à l’amour, à la survie des ancêtres en soi et hors de soi, à la mise en forme de cette fragile gaufre de cire, fine et armaturée, qu’est le travail bien fait et mené à son terme. Au cours de cette quête, de cette lutte ardue et épuisante comme une pente boueuse, à la fois visqueuse, squameuse, dérapante et glissante, Amigolo, jeune aborigène guyanais de ce temps, prendra la mesure, inexorable et terrible, de ce qu’il faudra irréversiblement concéder pour vaincre, si ce n’est pour simplement survivre, ou plus simplement encore: pour vivre.

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Nicolas Hibon, Amigolo, chaman des abeilles, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF.

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Mon pastiche du SURVENANT et de ses correspondants et correspondantes

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2015

le-Survenant-homme

Note d’Ysengrimus: Il y a soixante-dix ans pilepoil était publié le roman LE SURVENANT (1945) de Germaine Guèvremont. Quoi de mieux, pour commémorer cela en force, en ardeur et en joie, que de relire la courte mais prenante correspondance du Survenant, sur DIALOGUS. Ici, le travail de pastiche, je le partage avec un inconnu venu des vents que je salue très respectueusement au passage. J’ai fait une partie du Survenant, cet(te) inconnu(e) a fait l’autre (et notamment la fort savoureuse lettre d’acceptation). J’ai joué aussi, ici-dedans, bon nombre des correspondants et correspondantes du Grand-dieu-des routes, beau dommage. Et, comme d’habitude, des Venants et des Venantes du tout venant ont fait les autres. On a ici une œuvre collective. Lisez sans démêler ou démêlez sans lire, c’est selon le goutteux de tout un chacun…  Salut et respects à tous les Grand(e)s Itinérant(e)s du monde.

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LETTRE D’ACCEPTATION DU SURVENANT À L’ÉDITEUR DE DIALOGUS

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Bien le bonswoer msieu Dumontais.

 Vous savez chus pas ben élevé pis cultivé, j’ai lâché ma maîtresse, d’école j’veux dire, en cinquième, mé j’sé quand même compter, lire et écrire pas aussi savamment que tout vot’râréopage de DIALOGUS comme que vous dites. Vous m’escusrez don de mé fautes pis de ma tournure de phrase, la terre m’a élevé pis les outardes et le fleuve m’ont entraîné.

J’ai ben aimé lire ce que j’ai pu comprendre. Ben entendu, dieu pis toute cé saint me sont pas des étranges. On n’é un peupe très pieux icitte, pis on les implore souvent. Si j’vous écris cé parsque, quand j’ai descendu le fleuve au début du sciècle dernier pis pris la mer, j’ai abouti à Vineyard pis j’ai rencontré le capt’n Slocum de vot gang. Y ma faite grande impression. Pour moé c’était le grand dieu des mers, mé y’était ben taciturne… On a parlé de cé nombreux voyages et de tout cq’yavait vu. Ensuite j’ai djumppé une barge, rluqué la Liberté, remonté le courant d’Hudson comme un somon, travarsé le lac de not’fondateur à Québec, pis descendu le courant du grand cardinal. Rendu à Sorel, j’ai pris une sacrament de tasse… J’avais assé bourlingué pour me tanner, c’était le temps de me câser pour l’hiver. Ben dégrisé, mon paqueton su le dos, j’ai allongé la jambe vers Sainte-Anne… à la brunante j’étais au chnail du Moine. J’avais juss mangé du résin de grève pis j’avais l’estoma din talon, à drette su la ptit butte, de la lumière et de la boucane dans la cheminée, je m’avancé dans l’allé aux bruits du jappeux puis: toc toc toc… Si je peux agrémenter, cé le bess. Si non neveurmagne.

Venant je signe

Le Survenant

Toujours vivant et non revenant

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1- QUI ES-TU?

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Excuse-moi de te formuler la question de cette manière-là, mais qui es-tu?

Merci à toi!

Issacar

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Ben le bonjour Issa Car

Qui suis-je?

Eh ben pour certains c’est le Venant aux Beauchemin, d’autres c’est le fend-le-vent, le beau marle, le rouget frisé, pas l’enfant-Jésus de Prague, l’aventurier et pis neveurmagne.

Salut.

Le Survenant

Grand-dieu-des-routes

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2- LA BEAUTÉ DES ÎLES

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Cher Survenant!

Je suis native de vot’coin de pays (Sorel) comme vous auriez probablement dit! Grâce aux écritures d’une certaine Berthe Beauchemin, votre vie nous a été racontée, portée à l’écran et c’est un peu par votre biais que notre belle région s’est fait connaître. Saviez-vous que nos belles 103 îles ont été reconnues comme réserve nationale de l’Unesco? De quoi sauvegarder notre végétation et la beauté des ces Îles! Une journée à se promener en bateau sur ces eaux est une des choses les plus relaxantes et agréables durant nos étés! Sur quelle île vous êtes-vous installé le plus longtemps?

Bon retour M. Le Survenant!

Marie Hébert

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Merci ben Marily pour vot’lettre du vingt courant.

D’abord j’voudrais pas vous faire des accroires, çé pas mon coin de pays où chus né, mais cé ben vrai que j’yé passé un bon bout de temps, pis que j’en ai des souvenirs intenses. J’ai pas souvenance de Berthe, c’était p’t-être une ptite cousine de mon ami Didace, ah! Didace. C’est lui qui me comprenait le plus, on a ben ravauder et marauder ensemble dans tous les chenaux et rigolets du coin. Que ce soit par les bons soins d’la Noire de Berthe ou ben de Germaine qu’on m’a raconté çé trop d’honneur pis neveurmagne çé vivant les îles.

J’y repasse encore de temps en temps, mé j’rtouve pu tout ce qui y’avait failli me retenir pis on ne me reconnaît pus, pis çé pu aussi sauvage… et nerveurmagne faut pas être trop égoïste, la beauté çé comme l’âme, faut la partager… mais faut aussi la protéger. Une journée çé pas assez… que ce soit à rame, à perche, à godille ou ben à l’aviron, faut y retourner… mais l’essentiel faut pas de bruit…

Comme j’vous disais tantôt, j’ai ben ravauder dans les îles. Quand le temps le permettait, j’embarquais sus la verchère du pére Didace, pis je traversais le grand chenal, j’avais mon coin à pointe de l’Île de Grâce, je barbotais comme un plongeur pis ça faisait jaser les habitants de la commune. Ah nerveurmagne. D’autres fois, avec le ptit canot, je dépassais l’île d’Embarras pis je me rendais à cabane à Zoel, j’attrapais queques barbottes à ligne pis on se cuisait une bonne bouillabaisse sur sa ptite truie et ben sûr agrémenté d’un peu de Saint-Pierre. J’en dis trop, les gars de barges sront pas content et pis nerveurmagne ça fait tellement longtemps.

À la vie,

Le Survenant

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3- ALEXIS LABRANCHE

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Salut Venant,

Germaine était la cousine de Claude-Henri Grignon et je me suis toujours demandé si tu avais déjà «dravé» avec Alexis Labranche. Vous avez tous les deux un peu le même genre.

Guy

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Bonsoer Guy,

Marci pour les histoires de la famille. Eh ben non, j’ai pas dravé avec Jos Branch, j’pense que je tétais encore m’man dans ce temps-là. Pour la drave j’ai plus entendu à propos du ptit Jason, mé y’a pas fait vieux os.

Marci pour ton mot.

Venant

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4- GIBELOTTE

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Survenant,

Je n’en suis pas certain, mais je crois me souvenir que dans le bout de Sorel, on mangeait de la gibelotte et non de la bouillabaisse.

Gaston Guévremont

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Bonsoir Monsieur Guèvremont.

J’vous contrarirez pas en vous disant que vous avez pas tord, mais… Une bonne connaissance à moé, un francé qu’iétait coq s’une barge m’avait donné sa recette de bouillabaisse remodé aux poissons d’icitte, ça fait que quand j’ai mijoté ça pour Zoel, y ma dit: que cé que ste gibelotte que t’as préparé là Venant? Alors neveurmagne, ça peu ben porter deux noms, pas vré?

Le Survenant

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5- TOI ET JÉSUS

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Salut le Venant,

Dans un cours de littérature, ma prof a effectué un parallèle entre toi et le Christ, notamment dans la manière dont tu t’es lavé en entrant chez les Beauchemin, dans ces gens qui venaient de tout le chenail pour t’entendre raconter tes histoires, dans ta chasteté, malgré toutes les mignonnes qui t’auraient voulu pour homme… Angelina par dessus toutes. J’avais trouvé ce lien intéressant. T’en penses quoi toi, de te faire comparer à Jésus dans les grandes écoles modernes? La barre est haute, non?

Amicalement,

M

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Salut à toi,

Mignonne ou Madeleine, chus pas ben ben dans les bondieuseries même si j’porte mon ptit crucifix… c’est ti plus dur d’aimer que d’être aimé? L’histoire de Jésus m’avait fait une ben grosse impréssion au ti cathéchisme, alors je penserais que cé pas rassurant d’être trop voulu… Ah Angélina, tente moé pas. J’ai pas grand pouvoir sus le futur pi les comparaisons dans les grandes écoles, je connais pas d’autres façons pour me laver les mains et de raconter les nouvelles, ces races de monde prendront ben la meilleure partie qui voudront, alors le saut de l’ange, neveurmagne.

Ben respectueusement,

Survenant

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6- CETTE ÎLE

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Très cher Survenant,

Ce que j’aurais aimé causer un moment avec vous! Vous, personnage fictif de Germaine Guèvremont que j’apparente à Zorba le Grec de Nikos Kazanzaki et à ce Dompteur d’ours d’Yves Thériault. Tous trois, vous représentez l’Homme, l’homme différent des autres hommes en ce que vous ignorez le poison de la routine. Tous trois, vous dérangez, vous suscitez tout à la fois amour et haine… Dieu pour les uns, diable pour les autres. Qui étiez-vous donc, cher Survenant?

Angélina, un des personnages-clé de ce roman, vous appelle si joliment Grand-Dieu-des-Routes; Amable, personnage falot, jaloux, vous qualifie de fend-le-vent. C’est à travers les yeux d’Angélina que l’auteure vous décrit: «… le Survenant exprimait le jour et la nuit: l’homme des routes se montrait un bon travaillant capable de chaude amitié pour la terre. L’être insoucieux, sans famille et sans but, se révélait habile artisan de cinq ou six métiers… Non seulement adroit à l’ouvrage et agréable aux filles, mais encore habile à se battre et aussi fort qu’un boeuf.» Qu’exiger de plus d’un homme?

Vous aurez permis au père Didace de transgresser les diktats de la religion du curé et de finir un veuvage étouffant. Vous aurez permis à Angélina —la boiteuse— de se croire femme, femme qu’un homme peut aimer. Vous aurez réveillé le village. Pour un temps, plusieurs se sont mis à rêver. Quel beau cadeau leur avez-vous fait! Mais, que cachaient donc vos mémorables soûlographies, cet attachement à «la bouteille» presque aussi fort que votre amour des femmes? D’où vous vient ce refus de l’amour passionné d’Angélina, de l’amitié de Didace? Pourquoi ce départ sans même un adieu?

Itinérant comme Zorba, comme le Dompteur d’ours, vous habiterez longtemps notre inconscient collectif. Je me demande même, si Charles Dumont, ce poète chanteur songeait à vous en écrivant ce refrain?

Passager clandestin
De l’amour quotidien
Interdit de séjour
Des banales amours
Passager clandestin
Voyageur incertain
Est-ce qu’il existe une île
Au bout de votre exil?
Cette île aurait-elle pu exister pour vous?

Madeleine Gousy

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Bonjour

Le Survenant a existé et existera toujours, que ce soit l’île des gauchers ou l’île à la dérive, c’est un cri d’humanité, encore plus maintenant où tous semblent devenir l’outil de leurs outils… La mouvance est le salut…

Humainement,

Survenant

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7- ANGELINA DANS SA FENÊTRE

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Bonjour Monsieur le Survenant,

Quand j’étais collégienne, une fille qui pleurnichait la face dans le cadre de la vitre du corridor aux amoureux parce que son gars varnoussait ailleurs puis s’occupait pas d’elle, on appelait ça une Angélina-dans-sa-fenêtre… Vous y êtes pour quelque chose?

Cégismonde Lamothe

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Le bonsoir,

Non j’y suis pour rien… Le destin cé le destin. Y’en a qui rgardent passer, dé s’autres qui passent. Nervermagne. Chacun son chemin.

Grand-dieu-des-routes

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C’est-tu du niaisage ça, en monde! «Le cossin c’est le cossin». Franchement! Pas assez homme pour er’connaitre ses torts envers Angélina, en plus. Never more, oui! Peut ben avoir une belle ptite gueule de frau. Rien en arrière, par exemple. Amanché d’même t’es-t-aussi ben d’aller t’cacher pis d’pu survenir en nulle part.

Cégismonde —en criss— Lamothe

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Soir monde en criss…

J’ai ben jonglé à ta lettre de bêtise, y répondre en pareil, gueule de frau tête de fru, mé, ça mène à rien… Je me souviens, quand j’étais ti gars, de l’histoir’du pendu, qu’y avait un fond de vrai… la belle ne l’aimait pas, té clever tu devine le reste… As-tu déjà pensé que c’était pas la noire que je cherchais…

Survenant. Non redresseur de tord.

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Tu m’pinces au coeur là, Surprenant, euhh… Survenant. Tu m’fesses dans mite là. J’en chique la guénille un peu là. Mes airs de Rose Latulipe sapre leu camps à terre un peu là.

Une aut’? Tu… tu vrai ça? C’est… c’est qui tu cherchas après, mon pau’ ti-coune?

Cegismonde, la méméreuse sué bords

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Airs de Rose,

J’te contredirai point dans tes qualificatifs à toé… le yable aurait ben dû t’les amener… J’pense ben que té pire que la mére du pot au beurre noir, toujours un ti mot pour plaire… Té une vré créature, curieuse sans bon sens, mé jte le dirai pas…

À diou va,

Survenant

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Eï non, eï Survenant. Tu vas pas m’chier dins mains d’même! Juss un ti prénom, Survenant. Juss un ti boutte de prénom pi j’te sak patience. Si tu mel’dit m’a t’confier in vieux secret d’sorciére. M’a t’apprendre comment susciter les Jacks Mistigris. C’est toujours utile de pouvoir app’ler les Jacks Mistigris à son secours pour in interlope dans ton genre, qui passe grand temps tou seu su des ch’mins pas sûrs sûrs. Deal?

Cégismonde «pâl au Maudit» Lamothe

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Son ptit nom c’est Sakmouépatience, pis son nom de batèche c’est Blasse. Sakmouépatience Blasse. Tu clair ça, la Monde en monde?

Survenant

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8- D’OU VIENS-TU?

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D’où viens-tu, Survenant?

Louis Martineau

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Comme tu dis si ben mon Louwis j’ai pas mal trotté par route de terre ou ben d’eau, trottant encor cé bin la cause de mon retard. Tu sais bin qu’la souvenance des histoires r’viennent avec un ti boire… Ça pourrait ête la route à tabac, la morue des Sablons, les fers de la Gatineau, la tristesse de Maria ou les chantiers de la Clova… Mé pour ta question cé par le chemin des Patriotes.

Grand-dieu-des-routes

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Vinyenne, Survenant, tu vas pas m’niaiser de même! Si tu veux pas m’parler d’youss que tu rsous, palle-moé au moins in ti brin d’ta trajectoère. Su quelle sorte de route que t’as trotté avant de rsoude au Ch’nal-du-Moène?

Louis Martineau

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Ben voyons Louis!

Les Écureux donnent pas leux cachettes! De l’aval et de l’amont du chemin qui marche, du nord ou ben du sud, l’Acayenne même le sé pas….

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Alors d’Où sé qu’je viens?

Louis Martineau

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Chus toujours là…

Grand dieux des routes

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Pis t’as fait quoi: la drave, le bûchage, le cassage du tabac, les tanneries, les shoppes de sciage?

Ti-Oui

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Cé right true Louis, pis encore plus trente-six de plus… Si t’étais pas loin j’pense ben que j’t’offrirais une ptite shot de la veuve, ma souvenance rviendrait. Quand j’jongle à toute cté années, dé fois chu nostalgique, comme la noire à sa fenêtre… j’me dis que j’aurais plus de mousse si, mais… je pense pareil à bohémienne… Et pis nervermagne, pas de regrets on né comme on né, je demeure…

Survenant

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9- QU’EST-OU QU’O L’E QU’TCHOU GARS? [QU’EST-CE DONC QUE CET INDIVIDU]

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Mé c’ment qu’te caouses, mon gars? À chaque cot’ quand i t’entends, i cré tantôt qu’té dou Poétou, coume moé, tantôt qu’te veï d’mé logne; i pourrais pas dire d’avour. I é ou moins ène chaouse à t’dire: les étranghers, et pis encore les étranghers qu’étant poé de ché nous, i les aimons pas. I te d’mandrons poèt: «D’avour te veï?» ou «D’avour te surveï?», i prendrons nos fourches é i te courrons apras. Veï poé vouler nos poumes itchi.

L’père Matthieu, dans sa farme dou Poétou.

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Je regrette que le père Matthieu ait voulu envoyer à DIALOGUS une lettre rédigée dans son dialecte poitevin. Malgré la proximité de ce parler avec ceux du Québec, il pourrait surgir des problèmes d’intercompréhension; aussi ai-je jugé préférable de placer ici une traduction en un français plus digne d’un site comme celui-ci. J’ose espérer qu’on m’en saura gré.

Louis Roubiac, dialectologue

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«Mais comment parlez-vous, mon cher? À chaque fois que je vous entends il me semble, ou bien que vous venez du Poitou, comme votre serviteur, ou bien que vous arrivez de plus loin; je ne saurais dire de quel endroit. Il est au moins un point que je veux vous préciser: les étrangers, et pire encore les étrangers qui viennent d’ailleurs, nous ne nous sentons aucune affection à leur endroit. Nous ne vous demanderons point: «D’où venez-vous» ou encore «D’où survenez-vous?», nous saisirons nos fourches et nous courrons à votre poursuite. Ne venez point dans nos parages dérober nos pommes.

Matthieu, dans sa ferme du Poitou»

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Ben le salut l’pér Mattiou

On a ben dé vieux malcomodes icitte itou. Le grand dieux dé routes sé comment lé s’amadoué, piqué une ptite pom cé pas ben grave… z’êtes pas si radin en Poitou… d’aprés lé dire P’êtr ben qu’un étrange s’confondrait vec vous’otre. Si tu voué un grand gaillard blanc pi rouquin dans le coin, sors pas ta pique tu suites, faudré causé: d’in coup qu’on aurait in brin d’parenté!

À la revoyure,

Venant

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Bonsoir père Mathieu

Je reviens tout juste de chez Évangéline, mon ancienne maitresse d’école du rang IV. Bien entendu je lui ai montré vos écrits. Tout en flânant aux alentours, ma surprise fut grande en voyant des 200 et 250 ans de fondation avec, vous l’aurez deviné, des noms d’ancêtres venant du Poitou. Évangéline m’a confirmé ses origines poitevines, mais étant survenu toute jeune dans sa région, elle ne m’a rien révélé sur le Survenant. Il y avait dans la région bien des «Races de monde». Alors père Mathieu rangez piques et fourches et sortons l’eau de feu ou de vie.

Survenant

P.S. Ma maîtresse m’a grondé en voyant mon verbe et m’a un peu correctionner…

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Ol é bé vréï itchu! Étchuse-moué. I avé poé pensé qu’i pouvions béï êt’ cousins. Mais o changhe tout’. Te comprends: les étranghers tchi v’nant poué d’ché nous, o faout s’méfier. Les frères et les surs, on est toujours brouillé avec à caouse des tchestions d’héritaghe. Mais in cousin, o l’é poué d’même! Alors te pé v’ni, surtout’ pendant l’hivarte, i avons poué grand chaouse à faire é i nous mettrons ou couin do fû pour que te racontes dou zistouères. Et pi, entre nous: t’en as pas assez d’survenir itchi pi là? T’as pas envie d’avouér ta ferme à toué? Eh bin j’vais ten dire ène boune: l’père Mathurin, mon voésin, l’a qu’ène feuille; o l’é poué in prix d’biâté, mais o l’ét ène solide gaillarde tchi travaille dur. É ale pourra t’apporter ène farme, dou vaches, in tractur é pié d’aout’ chaouses; i pé t’envoéyer les photos, poué d’la feuille mé dou reste.

I t’attends cousin

Père Matthieu.

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Comme je l’avais fait une première fois, je vous envoie une traduction en français; ainsi le public cultivé qui lit DIALOGUS aura-t-il plus de facilité à comprendre.

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Mais cela est vrai. Veuillez recevoir mes excuses. Il ne m’était pas venu à l’esprit que nous pouvions être cousins. Voilà qui change tout. Comprenez, je vous prie: avec les étrangers qui viennent d’ailleurs il est nécessaire de se tenir sur ses gardes. Nous sommes toujours en froid avec nos frères et nos soeurs pour des querelles de succession. Mais avec un cousin il en va autrement. Alors vous pouvez venir, surtout pendant l’hiver: le travail n’est pas pressant, nous nous installerons devant l’âtre pour que vous régaliez l’auditoire de vos récits. Et puis, que cela soit dit en confidence: n’êtes-vous point las de surgir brusquement à un endroit puis à un autre? N’avez-vous point envie de posséder une ferme à votre nom? Eh bien, j’ai une suggestion intéressante à vous faire: mon voisin, le père Mathurin, n’a qu’une fille; il ne s’agit point d’une rivale de Vénus mais c’est une rude travailleuse. Elle pourra vous apporter une ferme, des vaches, un tracteur, et la liste n’est pas close. Je suis à même de vous envoyer les photos, non de la jeune fille mais de tout le reste. Je vous attends, mon cher cousin.

Monsieur Matthieu

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Ben le bonjour cousin Mattiou.

J’accueil vos s’excus, vous pouviez point sawoir, j’pense ben qu’Je dvais pas êt’le seul à galvauder par mers, monts et vals, la parenté y’en a quasi partout. Pis aussi le patrimoine on sé jamais, yé tellement en dettes que dé fois vaut mieux pas y succédé. Ya pas frousse à avoir avec moé. J’aimerais ben r’soude chez vous, pt’êt ben dans l’an qui vient… Nous ôtes icitt en hiver çé ben tranquil din farme itou, pis y’a pu de chantier, y rest que dé curepic dans le bois, comme çé le temps dé fêtes, ça fait qu’on se visit’pis qu’on festoye: du pâté, dla tourtiére, du cipail du ptit blanc un peu caribou, une ptit danse carré pis ça contitue à gauch pi à drette, faut êt’un vrai gargantua pour vivre icitte. Ast’heur citte on se calme en gârdant passer la poudrerie sous lé pagé de clôture, pis le feu de l’âtre nous réchauffe.

Concernant vos entremets à propos dla file de vot voisin, Je vous rmercie grandement, j’espére ben que vous êt’pas compromis avec msieu Mathurin, faudra pas vous met’en brouille à cause de moé. Ya déjà icitte une créature qui me charche le troube parce qui parrait qu’Je rfuse çé zavance. Une farme à mon nom avec tout’le roulant pi le reste ça mé djà arrivé dans le temps ya tré longtemps faudra que je remcontre vot’msieu Bovais pour savoir coment s’en sortir maintenant, dans le temps çétait déjà ben dure… pi j’écoute le parleur mécanic ça pas pas encor maintenant en tout cas… Yé déjà le moment dvous laisser ya encore la fêt à soir à survenir.

Grand-dieu-des-routes

P.S. À propos de «La complainte de la nuit» Évangéline consulte tous ses amis érudits, ça ne chaume pas dans les chaumières, E.N. nous a mis sur les dents.

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10- EN 2005, QUI SERAIS-TU?

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Je voudrais savoir qui tu serais si tu existais en 2005, à quel personnage te rapporterais-tu le plus? Merci à l’avance pour ta réponse.

Vanessa

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Depuis toujours je suis moi. Le Survenant a toujours existé ad vitam aeternam, c’est comme le comte de Saint-Germain et le Fantôme qui marche, mais en mieux, alors je reformule ta question: «que sommes-nous en 2005?» Des hommes et des femmes libres et différents «en quête» de l’inaccessible. Beaucoup d’artistes et de poètes en sont, des circumnavigateurs, des aviateurs de brousse et déjà de jeunes étudiants et étudiantes. En nommer pourrait être discriminatoire ou préjudiciable.

Survenant

P.S. Revu par Évangéline, maîtresse d’école du Rang quatre

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11- LA COMPLAINTE DE LA NUIT

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Sais-tu que souvent je t’envie:
Au moins tu es toujours en vie
Et mieux vaut être Survenant
Que revenant.
Pour les mines émerveillées
Qui t’entourent dans les veillées
Tu fais le joyeux compagnon
Jamais grognon.
Tel peut crier à l’anathème
Mais tu sais qu’une fille t’aime
Et voudrait bien pour l’avenir
Te retenir.
Un jour, pourtant, la route est belle,
Tu t’en iras, calme rebelle,
Et le soir tu t’endormiras
Dans d’autres draps.
Mais s’il arrive que tu sentes
Que des âmes évanescentes
Pour te guider sur ton chemin
Prennent ta main,
Si leur voix te disent: «C’est l’heure,
Prends pitié d’un garçon qui pleure»,
Laisse-les diriger tes pas
N’hésite pas.
Près des croix de mon cimetière
Viens passer une nuit entière;
Tu réciteras du Rimbaud
Sur mon tombeau;
Alors dis-toi si, par la brune,
Tu vois, dans un rayon de lune,
Passer l’ombre d’un korrigan:
«C’est Nelligan».

É. N.

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C’est du gros pètage de bretelles
Du flafla d’intellectuel
Mais ca s’laisse lire comme de raison
Dans l’fourgon,
Dans charette ou ben dans machine.
Ça soulage pas les maux d’échine
Ça fait jusse accrère qu’on vous aime.
C’t’in powème…

Survenant

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12- ONCLE ZÉPHYR

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J’aimerais connaître le patois de l’oncle Zéphyr dans les émissions du Survenant. Merci

Claude

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Su ton raspect, Ti-Claude. Chu pas dans mes grandes illuminations de me figurer de quossé que peuvent aitre c’tes susdites «émissions du Survenant». J’ose en sulement m’adonner à espérer que ces émissions seillent pas trop flatulentes à narine du bon monde du fond de l’alentour. Pis quossé ajouter d’aut’ que de faittte en effet, Zéphyr pale dans son patois, pis qu’on l’a toujours standé d’même.

Tourelou,

Venant

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13- LA MAISON QUE TU AS VU EN RÊVE

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Dis donc, le Survenant, tu crois avoir déjà vu en rêve la maison de Didace. Tu n’aurais pas aimé t’installer là avec la Angélina, et puis la Phonsine et le si gentil Amable —comme il porte bien son nom, celui-là!— ? Sûrement que Didace t’aurait accepté comme un Beauchemin, tu crois pas?

Alex

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Tôrnon, je vas te dire Alex que la chambranle de flagossage de ce que je rêve c’est rien de moins que comme une tempête… surtout quand c’est une shotte de bagosse de trop qu’a knocké le bonhomme pis qui l’a couché drette endormi en travers des tracks du chantier ou ailleurs. Y a ben des engeances de Jack Mistigris pis de trente-six autres types de créatures là-dedans mais que le diable m’enfourche si j’ai déjà rêvé de la maison du père Didace du-dedans ou du-dehors, pis ça, avant comme après que j’y aille été rien de moins que modeste Survenant. Quant à l’idée de m’installer puis de me settler en famille, mets dans ta pipe dret-là qu’avant de seulement l’envisager je voudrais me retrouver en compagnie des Jack Mistigris pis des esquelettes de mes pires cauchemars de boisson ou dans une géhenne sempiternelle.

Venant. Libre pis à tous vents

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14- QUE CHERCHES TU?

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Survenant,

Que cherches-tu en voyageant ainsi, inlassablement, sur les routes? As-tu pensé que le bonheur que tu poursuis pourrait être trouvé en-dedans de toi? À moins que tu ne cherches à te fuir…

Francine

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Francine, ma belle fendante, pense pas que j’couraille apras queuk bonheur foufou en épivarde ou quek paradis pardu fardoché vas savouer comment dins breumes des rangs fermiers pis des routes de portage, rapport qu’tu srais complètment dins pétates avec ça. Pour c’quyen est d’fuir le chien errant qu’est dans mes culottes, t’as ben assez d’jarnigoine de jugeotte pour t’aviser qu’c’est pas ça entoute étou rapport qu’c’est yienk pas faisable en monde in affaire pareille. Dis toé que s’t’apras la libarté qu’j’charche comme tit mouton apras ses méres. La libarté. La libarté pure. Pis ça, ça’s’trouve pas en restant immobile enteur quat’cléons à bailler aux corneilles.

Su vot’respect, tout mon respect,

Venant

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15- UN MET DE SOREL

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Je n’aime pas déranger les gens, surtout les légendes comme vous Survenant, mais est-ce que la «gibelotte» est un mets de chez vous? À moins que j’me trompe, n’est-ce pas du poisson bouilli?

Pierre

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M’a’t’dire mon Pierre, j’ai varnoussé dans trente-six métiers, trente-six miséres pis entre autres jobbines que j’me sus déjâ ramassé pour faire ya eu rien en moins que cook de chantiers. Je peux juss t’en dire que le nom gibelotte est employé pour tant de sortes de concoctions diverses bord en bord d’la province que si fallait qu’tu timbes dans l’lot de tsa t’en finirais drett neyé. J’ai ben peur de pas savoir t’en dire pluss quessa sus l’item.

Lâche pas l’charchage pour autant pis tourelou,

Venant, fend le vent

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Oui, t’as bin raison, mais j’mé trompé j’voulais dire «ratatouille». C’é pas d’la barbotte ça? Continue à meubler nos souvenir d’enfance! Merci!

Pierre

J’y pense-là Survenant, pourquoi tu parles fort de même?

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Pour fend’le vent, mes Pierre. Est bin bonne. Fa l’bon garçon mon p’tit copain. Coudon y’é déyou mon verre? J’en vois deux… Jette tes cartes.

Venant

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T’es tu trompé de question, Venant?

Pierre

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Non, j’me sus trompé d’bouteille…

Venant

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Incorrigible Venant!

Mais tu n’as pas répondu à ma question, Venant, c’est quoi de la ratatouille?

Ti-Pierre

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Une magnierre de mangeaille de je ne sais trop. Gosse les criyatures pour des patentes pareilles.

Venant

le-Survenant-roman

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GOUINES COQUINES DE CE MONDE (Corinne LeVayer)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2015

Gouine-coquine-de-ce-monde

Voici cent cinquante poèmes érotiques lesbiens qui assument sereinement leurs prises de positions et l’ardeur sans ambivalence de leur explicite. Ce recueil s’inscrit dans une dynamique ouvertement libertine, homosexuelle, femme (au sens, classique désormais, de l’écriture femme), tout en cultivant la touche féministe requise et, surtout, tout en parlant ouvertement et très librement d’amour, de béguins, de passion, d’intimité sexuelle et de séduction. Et on en parle ouvertement et crûment.

Je suis une tribade

 Je suis une tribade
C’est dire que j’aspire à me frotter
Sur une autre tribade
Et, scintillante, à me refléter
Dans le lac brumeux de son regard.
Et à lui chanter mes aubades.
Et à lui narrer mes bobards.
 
Je suis une tribade.
Je veux me faire masturber
Par une autre tribade.
Elle, elle ne sera pas constamment déconcertée
Par mon trou ardent, purulent, mystérieux.
Je veux qu’elle décode le tout de l’amoureuse parade
Et s’y adonne sans faille, en m’aspergeant de ses longs cheveux.
 
Je suis une tribade.
Messieurs, passez votre chemin.
Seule une autre tribade
Me prendra, légère, par la main
Et me fera valdinguer, le cœur volage, le con serein,
En m’emportant, frivole, sur sa route, en son voyage, en sa ballade.
Vagin, je ne me donne qu’à un autre vagin, point.

Il n’y a pas d’ambivalence, tant sur le propos que sur sa formulation. Machos égocentriques et mijaurées pusillanimes, s’abstenir… L’exercice, remarquablement mené, se déploie en une versification irrégulière syncopée, sinueuse et coupante, un peu comme un solo jazzique de contrebasse ou de piano (l’auteure joue d’ailleurs ces deux instruments). Imaginez, pour la forme (pour la forme, hein, pas pour le contenu!), pour la structure poétique, une fusion, hachée et chantante, entre un grand ancien du vers irrégulier (Jean de Lafontaine) et un grand moderne de l’imagerie atonale en vrac (Jacques Prévert). Plus moderne qu’ancienne dans son écriture, en fait, Madame LeVayer cite pourtant, au nombre de ses inspirations: Clément Marot, Pierre de Ronsard (on sait que ce dernier ne dédaignait pas la poésie érotique), François de Malherbe, Vincent Voiture, Edgar Allan Poe et, bien sûr, Sappho. Ces cinq poètes et cette poétesse font d’ailleurs l’objet d’une très courte adaptation moderne/lesbienne chacun. Ces petits pastiches-pochades sont parfaitement savoureux et magnifiquement dominés (surtout ceux de Poe et de Sappho). Mais là, attention, il ne faut pas aller se leurrer au jeu, obligé et parfois trompeur, des références et des sources d’inspiration. La poésie de Corinne LeVayer est en fait, immensément et sidéralement originale, fraîche, vraie, neuve. Si elle invoque, de ci de là, les nymphes, les fées, l’imagerie bucolique et trois ou quatre figures lesbianisables de la mythologie antique (Diane, Atalante, Minerve et, dans une moindre mesure et indirectement, Astarté), cette poésie, d’un ciselé et d’une vigueur remarquables, s’inscrit plutôt, ouvertement et nettement, dans une modernité urbaine évoquant les boites de nuit lesbiennes, la consommation de drogues dures (comme la cocaïne ou les amphétamines), la prostitution homosexuelle, et le jazz (sont d’ailleurs mentionnés, avec un amour sans mélange, les seuls hommes qu’on daigne laisser entrer en ce cénacle: Charlie Mingus, Jimmy Blanton, Thelonious Monk, Miles Davis). L’évocation verbale, parfois dansante, parfois gutturale, toujours vive et juste, de la musique est particulièrement précise, inspirée et sentie.

 Une contrebasse
Ça s’empare des sons filés, ça les concasse.
Ça joue des règles, des rythmes. Les outrepasse.
C’est fluide, ça feule, c’est méconnu. Mais alors là, je vous passe
Les effets libidineux que ça charrie.
 
Je suis grande, j’ai les mains fortes
Mon instrument de bois, à peine audible, c’est une sorte
De grande femme aux grosses hanches
Et sans visage.
En jouant, je remue, je me déhanche,
Je suis en nage.
Je vous dis pas l’effet que ça leur fait.
Aux louves du Lutin Rouge. Mais pourtant on dirait
Qu’elles n’écoutent pas vraiment
L’intense musique
Jaillie de mon instrument,
Sauf lors de mes portions soliques.

(extrait du poème Contrebasse)

En plus de recevoir de plein fouet une poésie déconcertante et fascinante par sa puissance, sa sensualité torride, sa verve criée et sa formidable volubilité de formulation, libertaire et crâneuse, on vit aussi, de surcroît, une singulière expérience de poésie narrative. Chacun de ces cent cinquante poèmes lesbiens peut se lire isolément, comme le permet classiquement toute expérience poétique élémentaire. Lire ces poèmes (très souvent des portraits de femmes, parfois des évocations descriptives passives ou contemplatives, parfois des micro-récits singulièrement fluides et vifs, toujours surprenants) en les butinant dans le désordre est déjà en soi une jubilation fort intense. Mais le fait est que ces textes s’agencent aussi dans un ordre de déploiement construisant une combinaison agencée de miniatures et mettant en place, par touches, un récit plus large.

Nous suivons donc Corinne qui est contrebassiste dans un petit quintet de jazz qui se nomme, sans complexe, THE SWINGING DYKES (jeu de mot: les gouines qui ont du rythme et/ou les gouines qui changent constamment de partenaires sexuelles). Ledit quintet se produit dans un bastringue lesbien (traduction, ma foi fort heureuse, pour dyke joint) qui s’appelle Le Lutin Rouge et se trouve non loin du port d’une ville côtière non nommée (l’auteure travailla de nombreuse années comme musicienne et productrice de spectacles à Atlantic City, New Jersey). Ces musiciennes, toutes homosexuelles, terminent habituellement la soirée en draguant et/ou se prostituant (uniquement avec des femmes, de discrètes bourgeoises la plupart du temps). Dans un tourbillon de joie bruyante et bigarrée, rendue partiellement grotesque et artificielle par l’effet des drogues dures qui neigent à profusion, on rencontre l’interlope et internationale faune de femmes venues s’encanailler ou se retrouver, ouvertement ou secrètement, dans cette boite de nuit homosexuelle portuaire. De texte en texte, des liens se nouent entre les cinq musiciennes (Lydie au cornet, Élouade à la clarinette, Doudou à la batterie, Inferno au piano et Corinne, notre narratrice, à la contrebasse) et avec le flot fantastique, polymorphe et planétaire, des gouines coquines urbaines, prolétariennes ou mondaines, venant se trémousser au son de ce be-bop nerveux, pour femmes seulement. Des idylles se nouent et se dénouent, des conflits éclatent, des débats sur l’homosexualité, le consumérisme sexuel, l’inconscient phallolâtre, les fantasmes lesbiens et les modes capillaires se formulent ouvertement et se tranchent aussi net. Reconnue parmi ses pairs pour sa langue bien pendue et son aplomb indémontable, Corinne est une libertine, mais une libertine qui menace…

Ce qui fait monter le libertinage: mûrir.
Ce qui ralentit inexorablement le libertinage: vieillir.
Et surtout, ce qui tue le libertinage, ce n’est pas, absolument pas, un nouvel amour,
C’est le retour
Incessant
Et lancinant
Du petit jour.

(extrait du poème Ce qui tue le libertinage)

De plus en plus éreintée, esquintée, démontée, lasse, taraudée par la drogue et l’affaiblissement inexorable de ses grandes mains de musicienne, Corinne ne cherche pas du tout le grand amour. Cela, on le sait tous et toutes, est souvent le meilleur moyen de le trouver et de voir sa vie d’autrefois abruptement fracassé par lui… Je ne vous en dis pas plus.

Ce recueil étonnant, extraordinaire, unique, se lit d’une traite. La passion, la folie, l’homosexualité, la drogue et la musique nous y prennent au corps, du début à la fin. À ne pas mettre entre toutes les mains ou entre toutes les oreilles… seulement les mains les plus agiles, seulement les oreilles les plus exercées.

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Corinne LeVayer (2012), Gouines coquines de ce monde, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Logique dialectique de la bisexualité

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2015

Le drapeau bi d'une femme bisexuelle: j'aime les filles, je ne suis pas mélangée, j'aime les garçons

Le drapeau bi d’une femme bisexuelle: j’aime les fille, je ne suis pas mélangée, j’aime les garçons.

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Entendons nous d’abord sur le fait universel que l’orientation sexuelle n’est pas un choix. C’est une détermination qui s’impose à nous comme une force objective. De ce point de vue, le terme orientation est malheureux si on le décode comme «orientation-option-choix» mais heureux si on le décode comme «orientation-tendance-force». Avoir des (petites) tendances était d’ailleurs la tournure utilisée ironiquement dans mon enfance en parlant de quelqu’un qui manifestait une propension bisexuelle, ouvertement affichée ou non. La formulation était cruellement «tendancieuses» en ce sens qu’elle s’appuyait bien tranquillement sur les assises discriminatoires du temps. Mais son principe descriptif reste fondamentalement correct. L’orientation sexuelle est une tendance. Comme la rivière tend vers l’aval et le gland tend vers devenir un chêne, la solide dimension socio-historicisée de l’orientation sexuelle ne l’empêche pas, au contraire, de s’imprégner en nous comme la plus cruciale et inéluctable des fatalités.

Pour camper le modeste exercice logico-dialectique auquel je vous convie ici, rien de mieux qu’une petite description de la symbolique du drapeau étendard de la bisexualité. La bande rose symbolise l’attraction pour une personne du même sexe, la bande bleue symbolise l’attraction pour une personne de sexe opposé, la bande mauve, intermédiaire, symbolise l’attraction pour un sexe ou l’autre, sans distinction, sans exclusivité, et sans confusion du corps ou de l’esprit. Le tout fonctionne comme le yin et le yang, principes opposés, polarisés mais incluant dans la logique binaire l’idée qu’un peu du yin se retrouve dans le yang et vice-versa et son contraire. Le drapeau étendard de la bisexualité reste symétriste tout simplement parce qu’il énonce l’équivalidité en droit de tous les possibles (certains observateurs préfèrent d’ailleurs le terme de pansexualité à celui, perçu comme encore restrictif, de bisexualité). Ce drapeau n’est en rien une prise de parti descriptive sur une éventuelle symétrie factuelle de la bisexualité. Il parle de droits plutôt que de faits. Ce point est important, comme la suite devrait le démontrer.

Voyons d’abord l’exclusivisme ou unilatéralité de l’orientation sexuelle (la NON-bisexualité). On a donc des unilatéraux hétéros et des unilatéraux homos. Ils se regardent encore passablement en chiens de faïence dans la culture contemporaine mais il faut bien insister sur le fait que de nombreuses analogies se font jour dans leur situation. On peut mentionner, faute d’un meilleur terme, leur «ardeur militante». Les hétéros doctrinaires (habituellement réactionnaires – la tradition patriarcale hétérosexiste leur servant usuellement de soliveau principiel implicite) ont tendance à mépriser les homos. Plus veule qu’avant, cette haine feutrée (jadis ouverte et flamboyante, aujourd’hui plus prudente) ne se gène pas pour jouer de minauderie et de triches biaiseuses. On dira de tel homosexuel en vue qu’il aime les (petits) garçons attendu que le discriminer sur son orientation n’est plus faisable mais le traiter, ouvertement ou implicitement, de pédophile reste encore pleinement jouable. On tirera la même ficelle pour s’en prendre à un vieil hétéro fréquentant une femme plus jeune que lui. Les tactiques d’attaque anti-homo et anti-hétéro manifestent de singulières similarités et familiarités. L’hétéro ne peut plus attaquer l’homo aussi frontalement que dans mon enfance (époque où un personnage homo, réel ou fictif, était obligatoirement stéréotypé et négatif) mais cela ne rend pas la marge d’autodéfense de l’homo plus grande ou solide. Le fond de l’affaire est que, tristement, homos et hétéros ont une chose cruciale en commun: ils N’AIMENT PAS quelque chose. Les hétéros, classiquement, n’aiment pas les personnes ambivalentes sexuellement. Homos et bis sont la cible de leurs attaques, ouvertes ou feutrées. Plus fondamentalement, mais tout aussi fatalement, les homos n’aiment pas les personnes de l’autre sexe. Les hommes gays ont de la difficulté avec la femme. Ils en font ressortir les défauts: une castratrice, une contrôlante, une manipulatrice, une égocentriste. Les lesbiennes ont de la difficulté avec l’homme. Elles en font ressortir les défauts: brutal, patriarcal, phallocrate, autoritaire, égocentriste. Les observations critiques des homos au sujet de l’homme et de la femme traditionnels manifestent de très grands mérites. Mais le conservatisme ajustable de l’hétérosexisme bien tempéré a tôt fait de traiter les hommes gays de misogynes et les lesbiennes de misandres. C’est le coup, classique mais toujours actif, de l’opprimé(e) que son oppresseur fait passer pour un oppresseur parce qu’il a osé se défendre avec des armes similaires à celle de son susdit oppresseur. Le fond douloureux de la profonde identité logique entre homos et hétéros unilatéraux est qu’ils doivent se battre pour promouvoir leur droit (exclusiviste) à NE PAS AIMER quelque chose ou quelqu’un. C’est un droit qui existe fatalement mais il reste qu’il est bien triste de devoir lever des armes militantes pour défendre un tel droit, que je ne me gênerai pas pour qualifier d’aussi légitime que passablement douloureux.

De leur côté, les bis font valoir qu’ils ne sont pas contraints par cette dynamique de lutte vu qu’eux, ils aiment tout le monde. Logiquement, tous les bis aiment les hommes, les femmes, les hommes gays et les lesbiennes. Il y a d’ailleurs gros à parier que ce soit la culture bi ou crypto-bi, encore bien peu visible, qui ait contribué à une avancée des cultures homosexuelles dans nos sociétés. Un gay-friendly c’est souvent un bi qui s’ignore ou ne se dévoile pas ou pas trop. L’histoire clarifiera un jour ces choses. Ceci dit, l’omnivalence apparente des bis est loin, très loin, d’être exempte de difficultés débouchant sur des tensions conflictuelles, même au sein de nos sociétés plus libertaires. C’est le vieux principe de la souris ayant circulé dans un labyrinthe à trois dimensions et devant s’adapter au labyrinthe à deux dimension. Le principe démonstratif fonctionne ici d’ailleurs à rebours du principe actif. Les bis (souris du labyrinthe tridimensionnel) sont pris habituellement pour argumenter avec des unilatéraux (hétéros ou homos binaristes, souris du labyrinthe bidimensionnel). La logique se polarise souvent bien vite. Les bis sont pris pour des homos par les hétéros, pour des hétéros par les homos… mais cela se joue selon des modalité légèrement distinctes. Les hétéros ne reconnaissent tout simplement pas la bisexualité. Pour eux, si tu es un(e) bi, tu es en fait un(e) homo ou un(e) crypto-homo dont le masque tombe enfin. Les homos sont plus conscient(e)s de la puissante pression des postulats hétérosexistes. Ils ont donc développé la notion de mélangé(e) (mixed up ou confused), pour décrire la bisexualité. Le bi serait un(e) homo n’ayant pas encore bien compris ou assumé la fatalité de son orientation et cédant encore sous le poids conformiste de l’hétérosexisme ambiant. Il est aussi difficile pour un(e) bi de démontrer à un(e) homo qu’il n’est pas mélangé(e) (d’où un des cris de ralliement bi: I’m not confused!) que de démontrer à un(e) hétéro qu’il ne va pas se jeter sur son fils, qu’elle ne va pas se jeter sur sa fille, sous prétexte qu’il ou elle vous annonce qu’il ou elle est bi. Cela ouvre la porte sur l’autre grand problème démonstratif rencontré par les bis. Ils doivent expliquer qu’ils ne sont pas des goinfres (greedy) sexuels, des insatiables dont l’appétit libidineux les ferait se jeter sur tout ce qui bouge myopement, indistinctement (d’où un autre des cris de ralliement bi: I’m not greedy!).

À ces problèmes démonstratifs onctueux et pesants s’ajouteront, pour les bis, des problèmes plus profonds encore, procédant de la dialectique fondamentale de la logique bisexuelle. La symétrie est toujours un fait de surface qui recouvre le fait dialectique profond et inéluctable de la dissymétrie et du torve. Sous la surface du réversible se cache toujours l’irréversible et l’équilibre est toujours une transition fondamentalement mouvante des actions ou des perceptions. Comme pour le bilinguisme ou le fait de jouer deux instruments de musique, au cœur de la multiplicité des manifestations d’actions tend à émerger une dominante. La bisexualité absolument symétrique est au mieux un slogan militant (un étendard bi, un drapeau), au pire un leurre logique. Dans les faits, on aura des bis hétérodominants et des bi homodominants. Et là oui, l’homodominance et l’hétérodominance d’un(e) bi pourra fluctuer au cours de sa vie adulte. Et ça aussi, c’est un droit fondamental. Le droit au changement, au flux dialectique des polarités au sein de l’enceinte bi. Le droit de ne pas se faire dire avec condescendance: c’est juste une phase

Se mettra en place finalement la crise au sein de laquelle, fatalement, les hétéros et les homos tendent de nos jours à se rejoindre contre les bis: la crise de la monogamie. Avec le mariage pour tous, droit fondamental sans équivoque, les homos parachèvent la démonstration de leur volonté et de leur aptitude à se lancer dans le beau risque sociologiquement banalisé de l’exercice monogame, avec son concert de jalousies, d’exclusivisme et de fidélités profondes, dans ce qu’elle ont de lourdingues mais de belles aussi. Par principe définitoire, les bis ne sauraient suivre les unilatéraux (homos et hétéros) sur cette voie de la monogamie forcée ou consentie. La bisexualité ne s’épanouira pleinement dans un dispositif matrimonial que si celui-ci rencontre des ajustements profonds de ses principes fondamentaux. À quand la prise en charge juridique de l’union libre pour tous? Heureusement que les faits n’attendent pas après les lois pour fleurir, dans leur complexité rhizomatique! Ils existent, ces couples bis, homodominants ou hétérodominants, qui, dans le sain et serein respect libertaire et en l’absence de toute jalousie, assument leur droit à la multiplicité de l’amour, même au sein d’un dispositif matrimonial qui, fatalement, ne peut être autre chose qu’ouvert (open, pour reprendre le mot consacré). Sauf que tout ça, ça ne se fait pas sans heurts émotionnels de multiples natures…

Some sort of flag

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Je m’en voudrais, pour bien faire sentir que je n’ai fait ici qu’effleurer la logique dialectique de la problématique bi, de ne pas faire parler la poétesse lesbienne Corinne LeVayer. Voici un de ses textes touchant ouvertement la question bi. Il nous rappelle que, comme toujours, le simple est dans le complexe, le complexe dans le simple, et que rien n’est dit tant qu’il reste des choses à dire…

Le paradoxe bi, dans la version de Coralie

Belle comme la nuit,
La superbe Coralie
Est bi.
Ça devrait lui plaire
Mais ça l’ennuie.

Trognonne comme un cœur,
Coralie cherche l’âme sœur.
Mais bi,
Il lui en faudrait deux.
Ça lui freine ses ardeurs.

Car, un peu exclusive,
Elle veut aimer les deux
Mais sans
Que les deux ne s’aiment entre eux.
Le cas est hasardeux.

Les passades fugitives
Sont donc le lot de Coralie.
Courant
Ses deux lièvres à la fois,
Elle vit le paradoxe bi.

La mort de la monogamie
C’est une tragicomédie
Bien bi.
La combinatoire au dessus de deux,
C’est vraiment pas facile, merci.

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tiré de Corinne LeVayer (2012), Gouines coquines de ce monde, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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«Qu’ils avalent leurs barbes!» (Érik Satie)

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2015

Érik Satie par Alfred Frueh

Érik Satie par Alfred Frueh

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Il y a quatre-vingt-dix ans pilepoil mourrait le compositracteur pianistologique Érik Satie (1866-1925). Si Dada disposait d’un son de piano, c’était fatalement le sien. Satie, saltimbanque et ami senti, on l’a fait doublement chier. On l’a fait chier quand il composait sans formation musicale particulière, puis on l’a fait contre-chier quand il a fait le trip d’aller s’instruire sur le contrepoint, chez Vincent d’Indy. C’était jamais correct. Il fallait toujours que tout le monde trouve quelque chose à redire, même Claude Debussy. Pourtant, moi, je prend Satie contre Debussy n’importe quand. Debussy, continuateur rampant et ronron de l’esti de lyrisme classique plate. À chier. Satie, c’est Dada. Et Dada est un Joual. Alors galopons, en faisant scintiller et tinter mille armures, en coassant avec les walkyries de sa colère.

Entre autres compositions, Satie a produit ce que le jargon musicologique appelle, faute de mieux, des fantaisies. Comme il sentait, densément, pesamment, l’hostilité ambiante que cette portion spécifique de son œuvre était susceptible de susceptiblement susciter chez ses contemporains, il ne se gêna pas pour émettre un certain nombre d’introductions préventives (pour euphémiser avant la tempête), histoire de bien exhorter la portion non disponible de son auditoire à bien se la foutre où je pense, en la compagnie bringuebalante du reste du contenu du garage de l’autobus brun. Ce qui est piquant et —à part de sa formidable musique à écouter en continu en se tapant le cul par terre— mérite toute la déférence d’une commémoration, c’est que chacun de ces petits épigrammes introducteurs présente autant de facettes distinctes et fines du dédain sublimissime que suscitent les enquiquineurs qui flûtent reflûtent ce que vous faites, comme si c’était le noir péteux de l’autre clebs. Matez moi ces six angles polygonaux de la nécessité impérieuse de Leur dire, à tous ces embastilleurs de l’art libre: «Qu’ils avalent leurs barbes!»

En encadré, les épigrammes introductoires de Satie, pour ses principales fantaisies. À leur suite, un commentaire glose venu du fond du cœur et du cul d’Ysengrimumu [sic]. En hyperlien, la pièce musicale en cause, quand elle est disponible (et qui, disponible ou non, ne méritait tout simplement pas toute cette fiente appréhendée).

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Véritables préludes flasques pour un chien [1912]
Je m’y livre aux douces joies de la fantaisie. Ceux qui ne comprendront pas sont priés par moi d’observer le plus respectueux silence et de faire montre d’une attitude toute de soumission, toute d’infériorité. C’est là leur véritable rôle.

Il est indubitable que, tout au fond de notre cœur rageur, quand on produit quelque chose de dimension philosophique ou artistique, ceux qui ne nous comprennent pas ou ne nous reçoivent pas adéquatement sont des inférieurs, des lombrics, des enfants de chœurs sans cœur. Je suis plus que fatigué d’écrire des textes ayant pour but d’expliquer des textes que j’ai écrit avant. Je suis las de me gloser et de rendre mes comptes à des pense-petits qui me regardent d’un air ahuri, du fond du cône cafardeux et vacarmeux de leur vision étriquée des choses. Si ce que je fais vous est incompréhensible, c’est tout simplement que c’est trop fort pour votre petite tête. Taisez-vous et allez vous coucher dans le garde-robe, au milieu des vieilles godasses oubliées et flétries.

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Descriptions automatiques [1913]
J’écrivis les Descriptions automatiques à l’occasion de ma fête. Il est de toute évidence que les Aplatis, les Insignifiants et les Boursouflés n’y prendront aucune plaisir. Qu’ils avalent leurs barbes! Qu’ils se dansent sur le ventre!

S’il faut encore tout expliquer, la fête c’est pas l’anniversaire (on est pas au Minnesota). Les Aplatis, ce sont les conformistes rampants et veules. Les Insignifiants ce sont ceux qui sont sans stature et sans densité. Les Boursouflés, inversement, ce sont ceux qui s’enflent en se croyant plus amples qu’ils ne le sont et qui sont surtout gros et épais, en fait. Le sentiment que ces trois fort judicieuses catégories d’observateurs et de commentateurs me suscite est une virulente et cuisante agressivité. Je suis las, tanné de les supporter et de leur laisser tout l’espace qu’ils accaparent. Qu’ils agissent donc grotesquement, à leur courte mesure. Qu’ils avalent leurs barbes!

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Embryons desséchés [1913]
Cette œuvre est absolument incompréhensible, même pour moi. Je l’ai écrite malgré moi, poussé par le Destin. Peut-être ai je voulu faire de l’humour? Cela ne me surprendrait pas et serait assez ma manière. Toutefois je n’aurai aucune indulgence pour ceux qui en feront fi. Qu’ils le sachent.

Une partie importante de ce qu’on écrit nous échappe, en fait. On ne comprend pas pourquoi on fait ça. On rit, on rit nerveusement. Et conséquemment, on pense que c’était peut-être pour rire, pour plaisanter. Mais le fait est qu’on ne sait pas ce qui anime cette pulsion qui nous hante et nous rend remuant, trépidant, et sans laquelle on aurait l’impression d’être un grabataire, moralement, intellectuellement et physiquement. Arrêtez de me demander de vous expliquer mon œuvre. Je ne la comprends pas vraiment vraiment, en fait. Elle va plus loin et plus profond que moi, dans ses limites comme dans ses grandeurs. Je ne suis ni mon propre historien, ni mon propre sociologue… et encore moins mon propre psychanalyste. Ceci dit, méprisez ce que je fais, sous prétexte que je ne me décode pas moi-même… et faites face aux conséquences qui s’ensuivront: mon dédain compact.

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Chapitres tournés en tous sens [1913]
Ils ont été taillés dans un rictus de trouble joie… Je demande qu’ils soient écoutés par gorgées, sans précipitation. Que la Modestie se pose sur les épaules moisies des Repliés et des Enfouis! Qu’ils ne s’embellissent pas de mon amitié. C’est une parure qui n’est pas pour eux.

Il y aurait presque toujours lieux de dicter des consignes très fermes sur la façon dont une de nos œuvres devrait être appréhendée ou découverte. Et il faudrait que cette appréhension ou découverte soit, fort préférablement, en conformité intime avec le ci-devant rictus de trouble joie ayant présidé à son engendrement. Tel poème doit être récité verbalement, en rythme, en pensant au contenu qu’on expose et en vivant ce qui se joue, sans précipitation. Ceux qui font pas ça sont pas mes amis. Les Enfouis (dans leur étroitesse) les Repliés (sur leurs préjugés) devraient approcher ce que je fais avec Modestie, en ne s’en croyant pas l’expert mais en s’en sachant l’apprenti. Et surtout: on est toujours l’usurpateur de la parure que les autres nous installent dans le crâne.

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Sonatine bureaucratique [1917]
Composée sur des thèmes empruntés à Clementi: un simple prêt, pas plus. Il ne faut voir là qu’une boutade, toute petite. Oui… Elle ne veut nullement attenter à la réputation et à l’honorabilité dudit Clementi.

Ben oui, souvent on s’inspire de ce que quelqu’un d’autre a fait, surtout si cette chose nous amuse. C’est ce que je fais ici, juste ici, en ce moment même (avec Satie). Il faut moins voir là admiration béate que détermination sourde. On fait pas ça parce qu’on imite mais parce qu’on emprunte. Et quand on emprunte, eh ben, on prévoit rendre (notamment à César), même si on rend ce qu’on rend passablement magané. Et foutez la paix une bonne fois au pauvre bon citoyen de qui j’ai emprunté. Allez surtout pas lui demander s’il m’endosse. C’est nul. Il n’est pas sali par ma barbaque et il n’est pas responsable de ce que je fais de ses petites affaires du tout venant. C’est moi qui vous envoie joyeusement vous faire foutre, ici. Pas Clementi, pas Satie. Foutez leur la paix, une bonne fois.

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Sports & Divertissements [1914]
Ceci est une œuvre de fantaisie
Qu’on n’y voit pas autre chose
Pour les Recroquevillés et les Abêtis j’ai écrit un choral grave et convenable. Ce choral est une sorte de préambule amer, une manière d’introduction austère et infrivole. J’y ai mis tout ce que je connais sur l’ennui. Je dédie ce choral à ceux qui ne m’aiment pas.
Je me retire
Érik Satie

Oui, parfois on fait un bout de ce qu’on fait parce qu’on cède sans joie aux emmerdeurs qui attendent imparablement de nous qu’on se comporte d’une certaine façon, habituellement grave et convenable. Alors on cède. On peut pas être le chêne de la fable tous les matins frileux. On plie, comme le roseau perfide. On se met dans le son du temps. Chiant. Comme un parti politique socialo-sempiterno-centriste, fallacieusement intangible… on amadoue pas le bourgeois avec ça et le prolo nous tourne le dos, pour notre manque de radicalité. On finit tout seul. On est planté là, avec notre petite musique plate dédiée à ceux qui ne nous aiment pas et ne nous en aimeront pas d’avantage. Et ceux qui nous aimeraient nous boudent. Alors tout le monde se fait chier et c’est là tout ce que moi, je connais sur l’ennui. Maudite petite vie.
Je salue Satie
Je vous emmerde à vie
Ysengrimini

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GONE WITH THE WIND: partie au vent, la si paradoxale civilisation du Vieux Sud

Posted by Ysengrimus sur 22 juin 2015

scarlett

There was a land of Cavaliers and Cotton Fields called the Old South… Here in this pretty world Gallantry took its last bow… Here was the last ever to be seen of Knights and their Ladies Fair, of Master and of Slave… Look for it only in books, for it is no more than a dream remembered. A Civilization gone with the wind… [C’était le pays des hardis cavaliers et des immenses champs de coton. On l’appelait le Vieux Sud. Dans ce beau monde, la Distinction joua son tout dernier acte… Ce fut là, l’ultime Foire aux Chevaliers et aux Belles Dames, aux Maîtres et aux Esclaves… Ne cherchez plus ce monde ailleurs que dans les pages des vieux bouquins, car il n’est plus qu’un rêve que l’on se remémore. Une civilisation partie au vent…]. Le titre français de cette œuvre immense devrait être justement cela: Partie au vent… (et non Autant en emporte le vent, mauvais sens qui fausse le ton et la perspective de l’idée du propos).

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Il y a cent cinquante ans pile-poil était tiré le dernier coup de feu de la Guerre de Sécession américaine (American Civil War – 1860-1865). Le film sublime et ultime évoquant ce drame historique couvre la période 1860-1875 et se passe en Georgie, dans la grande campagne avoisinant Atlanta, USA, ainsi que dans cette ville même. Le développement repose sur un certain nombre d’implicites qu’on peut résumer ainsi. Le Sud des États-Unis produit quasi-exclusivement du bétail et du coton, en grande partie pour le marché européen (principal port d’exportation: la Nouvelle-Orléans, dans le Golfe du Mexique). Les noirs y sont en esclavage et il faut bien distinguer les house negroes des field negroes, les gens de maison des journaliers des champs. En 1860, les vingt-cinq états du Nord yankee ont décrété que les onze états esclavagistes du Sud sont illégaux, et ceux-ci ont aussitôt fait sécession et créé leur propre Confédération. Et la Guerre de Sécession éclate ainsi, brutale, imprévisiblement catastrophique. Ce sera la première grande guerre moderne. Elle se jouera en trois phases. En ouverture, les sudistes, vifs, exaltés, mobiles, disposant de talentueuses brigades de cavalerie légère à l’ancienne, sont avantagés et se glorifient de victoires rapides que le nord n’a pas le choix que de concéder tactiquement, le temps de déplacer son imposante armée et sa lourde artillerie moderne vers le théâtre du conflit. Seconde phase, la bataille de Gettysburg (Pennsylvanie), tournant de la guerre, représente la fin de la guérilla, le vrai début de la guerre de positions, et la première défaite majeure du sud. S’installe alors la terrible prise de conscience du fait que la supériorité économique et militaire du nord industriel sur le sud agricole est, comme un haut fourneau, lente à faire démarrer mais d’une puissance à la croissance inexorable. Troisième phase, les bombardements menant à l’incendie d’Atlanta (synthèse d’effondrement, visuellement magistrale dans le film), la débâcle des troupes sudistes et la course du général nordiste William Tecumseh Sherman vers la mer. L’opération ne consiste plus alors seulement à neutraliser le sud militairement, mais à le détruire économiquement. Les champs de coton et les grandes haciendas seront pillés, dévastés et incendiés, avec une cruauté et un esprit de système qui se graveront profondément dans les mémoires locales. La guerre se termine en 1865 et, entre 1865 et 1875, c’est la ci-devant Reconstruction. Des aventuriers nordistes entreprenants et triomphalistes, les carpetbaggers, viendront s’installer dans le sud occupé pour le réactiver économiquement, selon la vision et les options du capitalisme affairiste moderne. On cherchera à convertir les noirs affranchis en petits fermiers, en leur promettant le fameux forty acres and a mule! Les house negroes souffriront plus de l’émancipation que les field negroes, mais n’en apprendront pas pour autant à cueillir le coton. Les anciens propriétaires terriens blancs devront remplacer leurs journaliers affranchis, s’ensanglantant les mains eux-mêmes dans les immenses champs en quasi-friche. Et un vent de fausse modernité soufflera sur le Vieux Sud, pour une petite décennie. Ensuite, dans une ambiance de pagaille sociale miséreuse, criminalisée et confuse, ce sera la mise en place de la ségrégation raciale, les vigilantes, les lois Jim Crow, le chacun pour soi et la course au fric.

Voilà la toile de fond, dont on ne nous parle qu’indirectement, mais qui pèse de tout son poids lancinant, terrible, implicite. On ne nous en parle qu’indirectement parce que nous percevons le monde indirectement, vu que nous l’appréhendons à travers la vie et les priorités de mademoiselle Scarlett O’Hara (Vivien Leigh — notre photo), fille de Gerald O’Hara, immigrant irlandais enrichi, et d’Élaine Robillard, aristocrate coloniale de souche, tous deux grands propriétaires terriens du Vieux Sud. Scarlett, de la maison Tara, qui a seize ans au début du drame, est insouciante, frivole, coquette, fantasque. Elle est entichée de son voisin Ashley Wilkes (Leslie Howard), de la maison Twelve Oaks, qui, lui, épousera, selon la coutume cliqueuse de sa maison, sa cousine Melanie Hamilton (Olivia de Havilland). De son côté, et d’autre part, Rhett Butler (Clark Gable) est un forceur de blocus prospère. Il traverse la forteresse maritime nordiste avec son schooner, petit voilier mobile et furtif, et approvisionne la Nouvelle-Orléans, au détriment de l’ennemi. Après sa radiation de l’école militaire de West Point pour insubordination, Rhett Butler a circulé, voyagé, bourlingué. Il connaît bien le Nord, sa froide détermination, sa tranquille puissance. Il est originaire de Charleston en Caroline du Sud, vit à la Nouvelle-Orléans dans des milieux peu fréquentables, bref, c’est un individu de sac et de corde, enrichi dans le négoce et la spéculation, qui n’est pas vraiment un gentleman (farmer) du pays, mais qui bénéficie du prestige tout frais et tout neuf que lui apporte, au sein de cette société fermée, son indispensable efficacité dans les choses de la guérilla maritime. Le Capitaine Butler, comme on l’appelle, ce jours là de 1860, à Twelve Oaks, a un peu forcé sur le brandy et s’est étendu sur un canapé tournant le dos à la porte d’un des vivoirs de la grande demeure d’Ashley Wilkes. Évidemment, c’est le jour et l’endroit que Scarlett choisit pour coincer Ashley en souricière et lui faire sa déclaration d’amour illicite, frondeuse, égoïste, folle et déphasée, en le priant, bec et ongles, de ne pas épouser sa satanée cousine, la bonne, la douce, la généreuse, la pure, la magnanime, l’immaculée Melanie Hamilton. Ashley se défile, vide les lieux et Rhett Butler se présente alors à Scarlett, plumes de coq au clair. Ce petit moment voyeuriste l’a amené à s’enticher aussi sec de la future maîtresse de Tara, qui le rebuffe tout aussi sec. C’est que Scarlett ne s’intéresse qu’aux hommes qu’elle peut directement manipuler. Un cadre social ancien, vieux sud, et tout et tout… mais un homme et une femme à la dynamique d’interaction singulièrement vive, tendue, biscornue et moderne. J’irais même jusqu’à dire que Scarlett O’Hara est probablement le tout premier personnage féminin vraiment moderne au cinéma. C’est extraordinaire de force et de naturel. C’est éblouissant de complexité et de justesse. L’impact et l’influence de cette figure anticonformiste, débrouillarde, rouée, novatrice, cynique et pugnace seront immenses. Ces deux hommes et ces deux femmes (Rhett, Ashley, Melanie, Scarlett) traverseront la tempête torrentielle de la guerre civile et le drame cruel, douloureux et dangereux de l’après-guerre. Ce faisant, il deviendront une partie les uns des autres mais surtout, je vous le jure, il deviendront une partie de vous, profondément, et pour toujours. J’ai vu ce film de quatre heures, six fois. Je le revois demain matin avec n’importe qui d’entre vous, autant de fois que vous le voudrez. C’est purement et simplement le plus grand film de tous les temps. De l’or fin. Je n’en dis pas plus sur ce scénario complexe, polymorphe, gigantesque, poignant, tragique, universel, documentant magistralement la douloureuse et cuisante transition de la vie terrienne à la vie bourgeoise. On pourrait en parler pendant des pages et des pages. Il faut simplement voir et s’imprégner… Rhett, Ashley, Melanie, Scarlett, c’est moi, c’est nous tous.

Le (seul et unique) roman de Margaret Mitchell (1900-1949), écrit en 1936, fait 733 pages. Ce fut un succès de librairie tonitruant. Le film qu’on en tira l’abrège inévitablement. La documentation nous apprend en plus que la production du film avait initialement intronisé Madame Mitchell en conseillère spéciale de la réalisation. Quand elle vit les façades monumentales des décors des deux haciendas du film, la maison familiale Twelve Oaks et la maison familiale Tara, elle jugea que cela était bien trop grandiose pour se conformer à ce qu’elle avait imaginé, sur la base des souvenirs des vieux vétérans de la Guerre de Sécession ayant hanté et obsédé son enfance. Elle signala la chose à la production qui, déjà bien hollywoodienne, s’empressa de faire la sourde oreille. Madame Mitchell décida donc qu’elle ne voulait plus perdre son temps à s’impliquer dans cet exercice tendancieusement mythologisant, tant et tant que, quand on lui demanda, lors d’une entrevue radiophonique, qui elle souhaitait voir retenu pour le rôle de Rhett Butler, elle répondit: Groucho Marx… La documentation nous apprend aussi, par contre, qu’elle exprima un net satisfecit sur la prestation de Vivien Leigh, que d’aucun trouvaient pourtant trop affirmée, incisive, déliée et puissante, pour l’interprétation du rôle d’une jeune Belle du Sud déclassée, en tout début de carrière…

On a aussi beaucoup dit que Gone with the Wind véhiculait une nostalgie du Vieux Sud implicitement raciste. Le fait que Hattie McDaniel, absolument époustouflante dans le rôle de l’intendante de Tara, fut la première afro-américaine à être nominée pour un Oscar et à l’obtenir, n’excuse que partiellement cette thématique et ce traitement risqués de la dernière grande civilisation de l’esclavage. J’hésite toujours un peu sur cette question. Racisme du Vieux Sud même, évoqué descriptivement sans concession, ou racisme insidieux du discours du film sur ledit Vieux Sud? Pas facile… Ce qui réhabilite passablement le discours du film pour moi, c’est le fait que la production ait refusé de faire explicitement référence au Ku Klux Klan, comme le fait le roman (parce que le roman est plus copieux, plus exhaustif et descriptif, plus soucieux d’une méticuleuse et riche précision historique). La production du film avait pour position, sur la base de certains souvenirs récents et amers de films mentionnant explicitement le KKK dans les années 1930, que la moindre mention de ces fachos racistes, même négative, leur faisait une pube implicite et que les thématiques profondes et fondamentales de Gone with the Wind pouvaient et devaient se passer de ça. C’est déjà ça…

Comme dans le cas de plusieurs des films d’Abel Gance de la même époque (on pense, entre autres, à J’accuse, 1938), Gone with the Wind nous dit fondamentalement ceci: N’idéalisez pas la guerre. La guerre détruit irrémédiablement tout ce qui fit nos bonheurs et le remplace par un cynisme cruel, un vide affamé, une blessure vive, puis une froideur et une peur latente qui font que le bonheur folâtre d’antan ne revient jamais, même avec le retour de la prospérité matérielle. Cadre ancien, leçon moderne… Je vous chuchote un secret en point d’orgue: il faut implacablement corréler ce chef-d’œuvre titanesque à la date de sa sortie en salles, elle aussi tristement titanesque: septembre 1939…

Gone with the Wind, 1939, Victor Fleming, film américain avec Vivien Leigh, Clark Gable, Hattie McDaniel, Butterfly McQueen, Olivia de Havilland, Leslie Howard, Evelyn Keyes, Ann Rutherford, 238 minutes.

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