Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Pastiches’ Category

Des textes imitant la voix, le discours, les contenus de personnalités disparues ou fictives. Ces matériaux proviennent principalement de l’aventure DIALOGUS dont je suis un des fondateurs sous le pseudonyme de René Pibroch (1998-2008).

Il était une fois, SYMPHORIEN

Posted by Ysengrimus sur 28 mars 2017

Aurore Sylvain (Juliette Huot), Symphorien Laperle (Gilles Latulippe), Éphrem Laperle (Fernand Gignac), Berthe L’Espérance (Janine Sutto)

Aurore Sylvain (Juliette Huot), Symphorien Laperle (Gilles Latulippe), Éphrem Laperle (Fernand Gignac), Berthe L’Espérance (Janine Sutto)

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Aurore Sylvain (Juliette Huot): Mon Dieu, Symphorien, Éphrem, mademoiselle L’Espérance, vous devinerez jamais ce qui vient d’arriver. Janine Sutto vient de mourir.

Symphorien Laperle (Gilles Latulipe): Pas vrai!

Éphrem Laperle (Fernand Gignac): Terrible.

Berthe L’Espérance (Janine Sutto): Oh elle, la vieille fatikante. Je vas pas pleurer pour elle. A l’avait pas mal faite son temps.

Aurore Sylvain: Ben voyons donc, mademoiselle L’Espérance, vous pouvez pas parler d’une façon aussi frivole d’une des figures les plus achevées de notre belle culture théâtrale.

Symphorien Laperle: Une figure achevée pis aboutie aussi.

Éphrem Laperle: Aboutie, pas mal aboutie… pis pas mal au boutte mais, bon, passablement au boutte de sa corde aussi, hein, y faut ben l’dire.

Berthe L’Espérance: Ben je vous le fais pas dire, Éphrem. Voyons donc, madame Sylvain, Janine Sutto, c’est une figure d’un autre temps. En quelle année qu’on est, donc? Un instant que je regarde au haut de la page là, juste au dessus de la belle photo de nous quatre en gris rosâtre et blanc, là. 2017. Ben franchement était pas mal due, la madame Sutto, bon… enfin.

Madame Sylvain: Hein, quessé ça, cette date là. Êtes-vous en train de me dire qu’on est projetés quek quarante-cinq ans dans le futur?

Symphorien: Ça ben de l’air que c’est pas mal ça.

Éphrem: Ben là c’est clair et net: on est tous morts.

Mademoiselle L’Espérance: On dirait ben. La Sutto a été la dernière de nous quatre à y passer.

Madame Sylvain: Les restants seront toujours les restants, je suppose.

Mademoiselle L’Espérance: Ben je vous demande ben pardon, madame Sylvain. Vous êtes mal placée pour parler de restants. Je vous permets pas.

Symphorien: Hey! Woupélaille, Hey! Ça me rappelle une blague. Euh… Savez-vous comment on appelle ça, des chaussures d’enterrement?

Éphrem: Sais pas.

Mademoiselle L’Espérance: Je ne vois pas.

Madame Sylvain: Aucune idée

Symphorien: Des pompes funèbres!

Éphrem: J’a pogne pas.

Mademoiselle L’Espérance: Oh, elle est bonne celle-là, Symphorien. Il va falloir que je la raconte à Oscar Bellemare. Il va bien la rire, je pense.

Madame Sylvain: C’est une boutade de français, ça, Symphorien.

Symphorien: Pis? On sait pas exactement où c’est qu’on est, icitte. On est toute ben dans un espace cyber super branché francôphônie.

Éphrem: On est sur un blogue. Veux-tu ben me dire quessé ça?

Mademoiselle L’Espérance: Oh! C’est un site de rencontre, peut-être!

Madame Sylvain: Ben voyons donc, mademoiselle L’Espérance. Calmez-vous un peu.

Symphorien: À ce que je comprends. C’est une sorte de journal cybernétique mondial du futur. Des milliers de lecteurs nous découvrent icitte, toute en même temps, ça ben d’l’air.

Éphrem: Ah oui! Ah bon! Ben d’abord Il faut absolument que je leur raconte ta boutade… euh… funéraire là, Symphorien. Une blague sur un blogue, franchement, ça s’impose…

Symphorien: Vas-y, mon frère.

Éphrem: Euh… Hum… Savez-vous comment on appelle ça, des cordonniers funéraires?

Symphorien: Pas des… non…

Mademoiselle L’Espérance: Je vois pas.

Éphrem: Des pompiers funèbres. Ha, ha, ha, ha…

Madame Sylvain: Elle est pas drôle du tout, votre blague, Éphrem. Et elle est bien macabre, en plus

Symphorien: Tu viens d’en flopper une autre, mon Éphrem. Non, franchement… Bon, laissons faire ça. Mais, bon, euh… si on lâchait les blagues et si on revenait au sujet du blogue, ce journal cybernétique mondial du futur où des milliers de lecteurs nous découvrent.

Mademoiselle L’Espérance: Mon dieu, tous ces gens, tous ces hommes. J’espère au moins que ma coiffure est en ordre.

Madame Sylvain: Vous inquiétez donc pas, mademoiselle L’Espérance, vous pouvez pas être ni meilleure ni pire que vous-même.

Symphorien: Je pense quand même qu’on devrait se présenter.

Éphrem: Ben voyons donc, on se connaît depuis tellement longtemps.

Symphorien: Non, Éphrem. Je pense qu’on devrait se présenter aux lecteurs et lectrices du blogue.

Éphrem: Ah bon… Ah bon…

Mademoiselle L’Espérance: C’est une excellente idée, ça, Symphorien. Il faut d’abord dire qui l’on est. Nous sommes quelques-uns des personnages d’un feuilleton télévisé du Québec du siècle dernier intitulé Symphorien (1970-1977).  Euh… ben continuez donc, madame Sylvain, vous êtes bonne là dedans, vous, les présentations.

Madame Sylvain: Eh bien je vais poursuivre en me présentant moi-même, si vous me permettez. Je suis Aurore Sylvain, jouée par Juliette Huot (1912-2001). Je suis propriétaire d’une pension de chambres dans l’est de Montréal. C’est autour de ma pension que gravite une kyrielle de personnages. Je suis un peu la coordonnatrice de ce grand cirque, en quelques sortes. Mon cher et chambranlant fiancé, monsieur Jules Crépeau, est joué par Jean-Pierre Masson (1918-1995)… et la bonne et cuisinière de ma pension de chambres, mademoiselle Marie-Ange Boisclair, est jouée par Janine Mignolet (1928-1994). À toi, Symphorien.

Symphorien: Ben moi, je suis Symphorien Laperle, joué par Gilles Latulippe (1937-2014). Je suis concierge et homme à tout faire de la pension de Madame Sylvain. Mon épouse s’appelle Marie-Madeleine et elle est jouée par Denise Proulx (1928-1993). J’ai quatorze enfants, un mode de vie prolétarien et simple et une forte propension à servir de souffre-douleur à toutes les figures de mon cher petit univers, et notamment au constable Placide Beaulac, joué par Yves Létourneau (né en 1928). J’ai aussi —fatalement— une belle-mère, madame Agathe Lamarre, jouée par Suzanne Langlois (1928-2002), sur laquelle je n’épiloguerai pas.

Éphrem: Ben, moi, pour ma part, je suis Éphrem Laperle, le frère de Symphorien. Je suis joué par Fernand Gignac (1934-2006). Je suis reconnu pour faire co-exister les onomatopée monosyllabiques les plus vides et niaiseuses avec les orchidées acrolectales les plus relevées, sophistiquées et parfumées imaginables. Je m’adonne usuellement à la manducation de bonnes boutades et blagues diverses et je les régurgite avec de singuliers et insolites effets de ratage qui rehaussent tant la dimension surréaliste de ces saillies que mon statut indécrottable de grand incompris sociétal.

Mademoiselle L’Espérance: Voilà qui est superbement bien dit, tous autant que vous êtes. Je vous reconnais tous bien là. Mon nom à moi c’est Berthe L’Espérance, jouée par Janine Sutto (1921-2017). Je suis reconnue pour mon durable potentiel séducteur. Ce dernier est si durable, du reste justement… euh… que, voyez-vous, je suis restée assez longtemps célibataire, entourée de frelons aussi bourdonnants que fascinants, comme une toute mielleuse reine abeille. Les choses sont cependant en train de changer vu que je suis intensivement courtisée par l’entrepreneur de pompes funèbres local, monsieur Oscar Bellemare, joué par Jean-Louis Millette (1935-1999). Ce dernier est entravé dans sa pulsion attractive envers moi par une mère excessivement enveloppante du nom de Blanche Bellemare, jouée par Béatrice Picard (née en 1929). Celle-ci, ma trépidante Némésis en fait, ne parvient pas à se faire adéquatement distraire par son mariage récent avec le millionnaire du West Island Dollard Tassé, joué par Léo Rivest (1913-1990). J’étais, pour ma part, anciennement associée en affaire avec madame Sylvain mais j’ai fini par ouvrir ma propre pension de chambres, histoire de voler de mes propres ailes. Mon existence est…

Madame Sylvain: Bon, ça suffit comme ça, mademoiselle L’Espérance. Vous avez pas besoin de tapageusement vous étaler sur les détails infinis de votre petite existence. Il y a encore bien d’autres choses à dire sur notre feuilleton d’autrefois à ces bonnes personnes du futur qui ont la patience et la mansuétude d’encore un peu s’intéresser à nous.

Mademoiselle L’Espérance: Mais quelles choses donc (autres que des choses me concernant directement) y a t’il à dire tant que ça?

Madame Sylvain: Bien par exemple que les 269 épisodes d’une demi-heure de notre feuilleton ont vu circuler, en sept ans (1970-1977), une ribambelle d’acteurs et d’actrices venus du monde du cabaret et du burlesque montréalais autant que du théâtre institutionnel le plus caparaçonné. Le très populaire feuilleton Symphorien a incorporé, dans sa fluctuante troupe, des acteurs et des actrices de cinéma…

Symphorien: Des comédiens de la scène des variétés…

Éphrem: Des chanteurs de charme…

Mademoiselle L’Espérance: Ainsi que des théâtreuses carabinées à la longévité tenace…

Madame Sylvain: Voilà. Nous sommes donc littéralement une sorte de who’s who du petit monde du spectacle québécois des années 1970.

Symphorien: Bien dit. C’est très bien dit, ça, madame Sylvain.

Éphrem: Je seconde.

Mademoiselle L’Espérance: Et tout ça, ça se perd tout doucement dans la nuit des temps.

Madame Sylvain: Exactement. La mort récente de Janine Sutto marque une étape importante dans la délicate et implacable fermeture du mausolée de toute cette époque.

Éphrem: Oui… oh moi, j’ai encore une chose à dire concernant madame Janine Sutto.

Mademoiselle L’Espérance: Quoi donc, Éphrem.

Éphrem: Ben on peut dire qu’al a finalement fini par se faire pogner par l’entrepreneur de pompes funèbres qui lui courait après depuis tant d’années… Hu… hu… hu…

Mademoiselle L’Espérance: Ha, ha… très drôle. En tout cas, je vous embrasse tous et toutes et je remercie le public assidu et fidèle qui nous a assuré des moments si beaux, si mémorables, si drôles et si durables.

Madame Sylvain: Bon, Symphorien, va me chercher une boite de mouchoirs. Je sens qu’elle va me faire brailler celle-là.

Symphorien: Tout de suite, Madame Sylvain.

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Il y a deux cent vingt ans, JACQUES LE FATALISTE ET SON MAITRE (Denis Diderot)

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2017

Jacques-Diderot

Comment s’étaient-ils rencontrés? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils? Que vous importe? D’où venaient-ils? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils? Est-ce que l’on sait où l’on va? Que disaient-ils? Le maître ne disait rien qui ne fut captable sur magnéto ou sur téléphone et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était programmé (ou quelque chose de la sorte) là-haut.

LE MAITRE: Savais-tu Jacques, que nous voici très officiellement entrés dans l’intemporel.

JACQUES: Et pour cause, mon maître, un tout petit peu moins d’un quart de millénaire que nous causons ainsi. Ça se jubile un peu tout de même.

LE MAITRE: Tu me le dis. Quelle incroyable et incongrue postérité que la nôtre!

JACQUES: Ah, il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que notre conversation en échancrure se déploierait longuement sur le monde, comme la pulpeuse et fraîche brume matinale sur un lagon poissonneux cerné d’un bois giboyeux.

LE MAITRE: Le grand serveur? Ce n’est plus un rouleau, ton implacable mécanisme fataliste?

JACQUES: Non, ce n’ai plus un rouleau, monsieur. En matière de rouleau, comme pour le reste, comme aurait très bien pu le dire Jean-Louis Lebris de Kérouac en ricanant comme un sagouin: il faut savoir se mettre à la page.

Le maître n’a pas le temps de commenter le mot fin et subtil de Jacques car voici que la chaîne du vélo de Jacques débarque de son dérailleur, encore une fois. Le Fataliste passe à deux doigts de débouler et de s’étamper dans le fossé. Il rétablit difficultueusement sa trajectoire en jouant fermement du guidon et arrive à s’immobiliser, après force tremblotements. Il descend promptement de selle, perche son vélo sur sa béquille, retire son casque protecteur et inspecte son dérailleur en se grattant le front. Son maître l’imite. Les voici tous les deux à l’arrêt, en travers de l’air d’aller, casques en main, au centre de la piste cyclable, qui, elle-même, longe une charmante route de campagne non identifiée. Mais voici que sur cette route s’avance en sens contraire un bruyant véhicule. Et voyez comme les choses sont, amis lecteurs. Je pourrais faire de ce véhicule une auto patrouille de gendarmerie. Il en descendrait ouateusement un policier et une policière polis mais fermes qui, constatant l’avarie du dérailleur du vélo de Jacques et de son maître, les aviseraient et, après mille palabres et péripéties, verbaliseraient pour cette chaîne de vélo intempestivement débarquée d’un dérailleur partiellement inopérant. Ce pourrait être encore un de ces autobus hippies fleuris qui reviennent en vogue, pétaradant de musique et d’incantations joyeuses. Une allègre bande de filles et de garçons en cheveux, frais et rieurs, sortis directement d’un grand ballet psychédélique sur l’Ère du Verseau, entourerait alors le Fataliste et son maître et emporterait à bout de bras en vagues dansantes les vélos, les chaînes et les dérailleurs des deux hommes pour aller les réparer, les laissant pantois et seuls sur la piste cyclable désertée, une colombe sur l’épaule. Ce pourrait aussi être la voiture-photographe d’un site de localisation géo-cybernétique qui, captant tout sur images, nous choperait un snap shot incongru du Fataliste et de son maître, casques sous le bras, contemplant leurs vélos sur béquilles en se grattant le front d’un air ahuri. Le tout se retrouverait éventuellement sur un de ces sites de curiosités Cyber-map avec les chiens crevés, les transatlantiques en pleine cambrousse et les petites filles déguisées en squelettes fluo sur des chemins de terre. Mais soyez sans inquiétude, nous allons nous épargner cette fois-ci ces solutions digressantes bien dignes du français Denis Diderot et de sa muse irlandaise Laurence Sterne. Il s’agira simplement d’une bourdonnante voiture électrique bleu piscine dont le gros du bruit sera causé quasi-exclusivement par ses quatre occupants, tous engagés dans des conversations téléphoniques distinctes. Elle passe puis se tait. Jacques réengage sa chaîne de vélo sur le dérailleur, fait jouer le pédalier en l’air pour voir si ça marche et les deux hommes reprennent l’air d’aller de leur randonnée.

LE MAITRE: Il faudrait penser à la resserrer plus intimement sur le dérailleur.

JACQUES: Mais j’y pense constamment. Sauf que ce n’est pas d’y penser qui assure que ça se fasse.

LE MAITRE: Je m’en avise. Ceci dit, il reste louable déjà d’y penser. Ça en augmente tout de même les possibilités empiriques de réalisation ultérieure.

JACQUES: Si peu.

LE MAITRE: Comment? Comment? Serais-tu en train d’admettre la possibilité d’une bourrasque d’aléatoire vouée à te faire oublier de resserrer une chaîne de vélo à laquelle tu songes sans arrêt autour d’un dérailleur qui ne quitte jamais tes pensées?

JACQUES: J’affirme plutôt qu’il est saisi et bien saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel le nombre entier, fixe et fini, de fois où ma chaîne de vélo débarquera de ce dérailleur. Je postule aussi que ce nombre, qui m’est inconnu mais est possiblement supérieur au nombre de ces incidents déjà effectivement réalisés, ne manquera pas de continuer de s’imposer à moi.

LE MAITRE: Tu t’y retrouves, dans ce galimatias?

JACQUES: Au mieux. Tant qu’on se borne à méticuleusement suivre la ligne principielle.

LE MAITRE: Ah bon. Je te reconnais là tout un mérite. Tu n’as pas un petit peu plus limpide, comme aphorisme de sagesse?

JACQUES: Voyons toujours… Hmmm… Mon capitaine disait: on devrait laisser les guerres de théâtres aux bateleurs se battant avec des sabres de beurre.

LE MAITRE: Un peu mieux déjà.

JACQUES: Vous ne me dites pas! Je sentais de façon très sentie que celui-là vous le sentiriez.

LE MAITRE: Beaucoup moins belliqueux qu’autrefois, ton capitaine, du reste.

JACQUES: Ben, vous comprenez. Après les guerres napoléoniennes, les invasions coloniales, la guerre de Crimée, la Guerre Septante, deux guerres mondiales, la Corée, l’Indochine, l’Algérie, le Vietnam, les Malouines, l’Iran, l’Irak, l’Afghanistan, tutti quanti, il est passablement plus mou dans les articulations, mon capitaine.

LE MAITRE: Comme la chaîne de ton vélo sur son dérailleur, en somme.

JACQUES: Absolument. Inutile d’ajouter que son vieux coupe-chou à pompons de rideaux du temps de la bataille de Berg-op-Zoom en a pris un sérieux coup de rouille sur la question de l’ajustement aux technologies de guerre.

LE MAITRE: J’arrive à voir cela.

JACQUES: Et les expansions tentaculaires du complexe militaro-industriel, il n’y détecte goutte, mon capitaine. Bondance, encore ce maudit dérailleur qui se remet à déconner.

Ici, Jacques et son maître, flageolants sur leurs bécanes, pourraient entrer dans de grands développements pacifistes à rallonges, tous parfaitement valides et légitimes au demeurant. On connaît désormais la formule. Ces dialogues digressants n’ont un peu que ça à faire, de faire passer des idées, en douce habituellement. Souvenons-nous de Ray Smith et de Japhy Rider, de Simone de Beauvoir et d’Élizabeth Mabille. Les exemples sont légions et la jurisprudence culturelle est dense. Ces couples dialoguistes ne se valent qu’au diapason de l’écho d’une des tiges dudit diapason sur l’autre et des harmoniques intellectuelles qui en émanent, comme si de rien… En plus, après l’auto électrique bleue piscine, c’est un jeep ou un char qui pourrait les croiser depuis la route. Et Jacques le Fataliste et son maître, l’invectiveraient de slogans mi-soixante-huitards mi-néo-indignés en lui jetant des trognons de pomme biologiques et des bouteilles de plastique d’eau distillée. L’auto patrouille de ma modalité de tout à l’heure, avec son policier et sa policière polis mais fermes, pourrait finir par revenir et les pincer en flagrant délit d’enquiquinade de nos pauvres soldoques verts tachetés de vert, qui ne peuvent tuer qu’outre-mer. Suivez la fatale courbure tracée par les anneaux de votre gourmette, ce sera pour conclure que la dérive dialogico-narrative ne se déglue jamais d’une certaine forme de raideur logique. J’ai appris la chose en Sorbonne. — En Sorbonne? — Comme je vous le dis, car j’ai vu la Sorbonne de mes yeux, comme je vous vois. — Et qu’en avez-vous observé? — Que les numéros des portes des bureaux sorbonnards ne sont pas en ordre et que c’est une véritable trappe à feu. — Mais encore? — Qu’il ne se passe pas grand-chose dans les amphis. Le type en avant lit ses notes d’un ton monocorde. — Et le contenu de cette lecture est cohérent? — Pas très. — Quel rapport alors avec la logique que vous invoquiez tout à l’heure avec vos contes concernant les anneaux de ma gourmette? — Une large portion de cette corrélation logique est enfouie dans l’implicite — D’où tenez-vous donc cela? — D’un éminent sémanticien de la Sorbonne qui nous assurait que si on disait tricolore, l’intégralité du monde francophone pensait fatalement au drapeau français (plutôt, par exemple, qu’au drapeau italien ou irlandais, pourtant trichromes eux aussi). — L’observation n’était pas sans mérite. — Non, mais le tricolore de ce cocorico de l’implicite logico-connotatif outrecuidant vira au gris de la grise mine de l’éminent sémanticien en question quand je me levai, en plein amphi, et déclarai, avec la ouateuse tonalité du Survenant, que moi, francophone canadien, tricolore, ça me faisait penser bien plus rondement à l’uniforme de l’équipe de hockey de Montréal. — Il en découla des débats? — Tumultueux. — Dites, dites… — Mais, et la dérive pacifiste du présent récit? — Votre marotte, pas la mienne. — Mais et la suite des mésaventures découlant des avaries du dérailleur de Jacques? — Qu’il le répare une bonne fois et que vous me rameniez en Sorbonne! — Mais moi, la Sorbonne, je n’en suis pas. — Non pas? — Que non. Je suis un diplômé doctoral (nouveau régime. Ahem…) de L’Université Denis Diderot (Paris 7). — Voilà qui, avoué candidement ici, est tout de même un comble. — Vous ne me le faites pas dire. Mais revoici notre Quichotte et notre Sancho qui en remettent…

LE MAITRE: Fais attention. Tu oscilles trop, là. Droit devant, il y a une côte descendante assez accusée.

JACQUES: Je la discerne, vous êtes marrant. La chaîne est sur le point de débarquer derechef de mon dérailleur.

LE MAITRE: Freine, freine!

JACQUES: Je crains qu’il ne soit saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que ce freinage ne se fera pas.

LE MAITRE: Fonce alors. Je te suis… oh, oh… et adieu vat.

Et nos deux cyclistes de s’engager rondement, carrément (même s’il faut que toute la géométrie planaire y passe) dans le dénivelé imprévu, dont on ne voit pas encore le fond, faisant de leur piste cyclable de campagne une manière de toboggan involontaire. En contrebas il y a… une église? Non. Une station-service? Encore moins. Un abribus? N’importe quoi. Un jamboree scout? Démodé. Une manif syndicale? Déclassé. Un kiosque touristique proposant des excusions terroir? On s’approche. Un grill en plein air? Vous brûlez. Un grill artisanal en plein air proposant des hambourgeois nature, des merguez santé avec, juste à côté, une table à condiments sous un parasol et de jolie glacières multicolores remplies de bouteilles de bières de micro brasseries bien fraîches? Nous y sommes. Tenu par un hôte viandeur et une hôtesse panetière en costume d’époque, le grill portatif artisanal, dont on sent maintenant la pourléchante odeur de graillon songé et subtil est posé sur une vaste surface de pelouse. Jacques, qui descend très vivement, les jambes grandes ouvertes, le cul oscillant sur sa selle, ne peut plus freiner car sa chaîne est derechef en quenouille sur son dérailleur. Mais il mise sur le fait qu’un long circuit sur cette grande surface gazonnée amortira imperceptiblement son roulement en une graduelle décélération, bringuebalante, certes, mais l’un dans l’autre assurée. Il quitte donc la piste cyclable au bas du dénivelé et entreprend de tracer un grand cercle ayant le grill artisanal pour centre approximatif. Son maître le suit, un peu à l’aveuglette, confirmant bien le fameux bon mot de Félix Leclerc (et d’autres): c’est son valet qui a le génie. Le gazon, qui est long, vert et gras a tôt fait de ralentir les deux bécanes. Le Fataliste et son maître se retrouvent exactement devant le grill artisanal après avoir fait un grand tour quasi-complet tout autour. Les vélos, finalement immobilisés, tombent d’eux même, dans un petit fracas de ferraille, entre les jambes ouvertes des deux cyclistes qui se reçoivent sur les pieds en riant comme des escogriffes.

JACQUES: Il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que nous ne mourrions pas aux tréfonds de cette vaste virgule de balade là. Ah, ah, ah…

LE MAITRE: Magnifique circuit. Freinage phénoméniste impeccable. Ah, ces merveilleuses lois de la physique.

JACQUES: Monsieur l’hôte… Mademoiselle l’hôtesse…

LA PANETIÈRE: Messieurs les cyclistes équilibristes déséquilibrés…

JACQUES: Que nous offrez-vous donc de bon à croquer de si grand midi? Je meurs de faim.

LA PANETIÈRE: Mon collègue ici présent est votre joyeux hôte viandeur. Il est très concentré à faire virevolter ses bourgeois et ses saucisses, dans la sporadique et crissante boucane de grill. Ne l’interpellez pas trop directement, il déconcentrerait et brûlerait la soupe. Je suis la panetière. Je prépare tout simplement les petits pains de blé entier de vos hambourgeois ou chiens chauds et me charge de votre distraction.

JACQUES: Et cette jolie bouffe de ce temps, c’est à l’œil?

LA PANETIÈRE: Absolument. C’est aux frais de la Princesse Patricia dont on sait pas exactement qui elle est mais dont on sait que son bataillon se déplume passablement depuis la Fission de l’Atome.

JACQUES: Ah, mon capitaine disait que l’Atome, cela marquerait la fin de toutes guerres et de tous bataillons.

LE MAITRE: Il se prenait pour Jean-Paul Sartre, ton capitaine?

JACQUES: Non, mon maître. Mon capitaine se prenait pour Démocrite à peu près autant que je me prends pour Spinoza.

LA PANETIÈRE: Un hambourgeois bœuf nature ou un chien chaud merguez santé?

JACQUES: Hambourgeois bœuf nature…

LE MAITRE: Chien chaud merguez santé…

LE VIANDEUR: Ils marchent.

LA PANETIÈRE: On se fait donc une petite balade philosophique à deux hommes sur nos belles pistes cyclables en bosses de dromadaires?

LE MAITRE: Exactement. Et rien ne semble fonctionner comme il le faudrait.

LA PANETIÈRE: Rien ne semble fonctionner comme il le faudrait. Rigolo, vous sonnez comme notre belle et sérieuse Madame de la Pommeraye.

LE MAITRE: Tiens donc. Que nous en dites vous donc tant?

JACQUES: Ce nom me rappelle quelque chose. Comme une sorte de retour en boucle de ce bourrin de cheval de bourreau, qu’on nous fourgua jadis, et qui bifurquait vers tous les gibets de notre vaste voisinage. Vous vous souvenez, mon maître?

LE MAITRE: Cesse de ressasser, referme ce tiroir-là sitôt ouvert, et laisse plutôt causer notre hôtesse panetière.

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye, c’est une personnalité livide et roide qui fait partie du mobilier inamovible de nos journaux à potins. Dans sa jeunesse elle a vécu un grand amour impossible, pas trop loin d’ici au demeurant et ce, dans les conditions les plus bizarres imaginables.

LE MAITRE: Non pas!

JACQUES: Mais encore?

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye était la sœur cadette d’un chef d’entreprise boursicoteuse un peu fantasque qui s’était fiancé avec une travailleuse sociale sur un coup de tête à l’étranger et devait ramener sa promise à son manoir où il avait agglutiné des tas d’invités en leur disant, un peu candidement, de commencer à faire la fête et qu’il arriverait en grandes pompes, en fin de soirée, avec sa douce socialisante.

JACQUES: Ça me sonne une clochette.

LE MAITRE: Moi de même.

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye trouvait cette fête aussi ennuyeuse qu’elle jugeait les possibilités de fiançailles populaires de son frère hasardeuses. Elle s’apprêtait à présider sans joie réelle les débuts de ces festivités outrecuidantes, myopes et ronflantes quand, au beau milieu de tout, des flonflons et de rien, elle se retrouva, comme au cinéma ou dans un rêve, flanquée d’un beau, discret et solide gaillard en queue-de-pie, à la voix feutrée et aux yeux d’un bleu insondable. Elle ne le connaissait pas mais ce fut le coup de foudre le plus subit, le plus secret et le plus exclusif de sa longue existence… Et, trois fois hélas, dans le brouhaha calamiteux qui suivit les fiançailles finalement totalement ratées de son frangin (dont la promise ne fit jamais surface hors de la lie), Madame de la Pommeraye ne revit jamais le mystérieux party crasher d’une nuit, en queue de pie.

LE MAITRE: Je l’ai! Je l’ai!

JACQUES: Moi aussi! Elle est en train de nous refaire Le grand Meaulnes.

LE MAITRE: Absolument exact. Mais elle nous le sert capté dans l’angle féminin.

LA PANETIÈRE: Oh… Oh… Je ne vous «refais» en rien Le grand Meaulnes, mes bons petits messieurs. C’est bien plutôt Le grand Meaulnes qui se fait et se refait sans cesse, dans la psyché et dans le cœur de toutes vos femmes, attendu que vous les privez si ouvertement de ce romanesque sublime qui est le crucial comburant de leur existence intérieure.

LE MAITRE: Euh… Je veux biens vous suivre là-dessus.

JACQUES: Ahem… Ça arrive à se concevoir.

LA PANETIÈRE: Voilà. On va en rester là. Messieurs, vos repas. Bon appétit. Les condiments sont sur la petite table sous le parasol. Vous avez droit à une bière glacée chacun. Je vous laisse à vos méditations sur l’homme, la sagesse et la femme. Une bonne continuation de promenade à tous les deux.

JACQUES: Il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que l’histoire de Madame de la Pommeraye nous serait servie, cette fois-ci, avec un lance-pierre.

LE MAITRE: Et en un développement particulièrement dense en intertexte, ajouterais Roland Barthes…

JACQUES: Roland qui?

La panetière et le viandeur continuent de sourire radieusement sous le soleil éclatant, tout en se mettant à diligemment servir d’autres plaisanciers. Leurs repas engloutis, sous le parasol et sur le pouce, leurs petites bières sifflées sans façon, Jacques le Fataliste et son maître n’ont plus qu’à reprendre la route. Un plaisancier plus bricoleur qu’un autre tire du coffre de sa voiture quelques menus outils et en un tournemain il raccourcit de deux maillons la chaîne du dérailleur de Jacques. Il la remet ensuite en place, sous bonne tension, cette fois. Avec ces deux maillons de sautés, amis lecteurs et lectrices (voyons à intérioriser adéquatement les fines observations critiques de notre panetière), c’est une de mes principales ficelles narratives qui, elle, me claque justement au visage. Mais qu’à cela ne tienne attendu que la digression, c’est une rivière… et le maître de Jacques va se charger de bien nous remettre mon tirage à la ligne en selle. Ils le sont tous les deux, justement, Jacques et son maître, en selle, roulant calmement désormais sur le ruban assurément infini d’une piste cyclable sans histoire.

LE MAITRE: Cette cuisante, fugitive mais poignante et passionnelle histoire de Madame de la Pommeraye m’amène à subitement me souvenir d’une chose, Jacques.

JACQUES: Laquelle donc?

LE MAITRE: Il faut absolument que tu finisses par finir de me raconter l’histoire de tes amours.

JACQUES: Ah non! On va quand même pas remettre ça, après deux cent vingt ans.

LE MAITRE: Mais pourquoi pas?

JACQUES: Ah… Mais… Ah… C’était écrit là-haut qu’il me reviendrait avec cette foutue de chienne de ritournelle là.

LE MAITRE: C’était saisi là-haut…

JACQUES: C’était saisi au serveur de là-haut. Exact. Vous êtes d’une précision digitale, mon maître.

LE MAITRE: Noblesse oblige.

JACQUES: Roture collige…

Derailleur-de-bicyclette

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Mon pastiche de SPINOZA

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2017

BdeSpinoza
Il y a 340 ans pilepoil mourrait Bénédict de Spinoza. Je le salue ici en reproduisant l’intégralité du pastiche de Spinoza que j’ai produit pour le site non-wiki DIALOGUS. Respect grand maître à voir clair et à penser en mobilisant le tout de la rationalité ordinaire.

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LETTRE D’ACCEPTATION DE SPINOZA

À La Haye, ce 17 décembre 1676
Chez mon ami respecté le dévoué et talentueux peintre Van der Spick

Aux très nobles et très savants Sinclair Dumontais et Philibert Delapravda

Messieurs,
L’honneur que vous me faites me trouble. Ma santé est défaillante au point où je viens de renoncer à finaliser la traduction hollandaise des livres de Moïse. Je vis seul et, puisque nous parlons librement, depuis que Guillaume III est devenu stathouder des Cinq Provinces Unies, je ne vis pas exactement dans la quiétude. Je sens une hostilité chez les notables, dans le peuple, même chez mes alliés politiques. La mort dans l’âme, je me suis résigné à brûler certains de mes manuscrits. Je sors peu et ne reçois plus.

Comprenons-nous messieurs, je ne suis pas malheureux, au contraire. Le fruit que j’ai retiré de mon pouvoir naturel de connaître, sans l’avoir jamais trouvé une seule fois en défaut, a fait de moi un homme heureux. J’en éprouve en effet de la joie et je m’efforce de traverser la vie non dans la tristesse et les larmes, mais dans la quiétude de l’âme. Cette quiétude s’accompagne de la conscience raisonnée de vivre en des temps de libertés restreintes, des temps, aurait dit Cartesius en soupirant sous son faix, de bien lourde police.

C’est en cela que votre invitation me trouble. Car voilà que vous m’offrez la liberté de parole, la communion avec un millénaire moderne, à la fois curieux et renseigné, respectueux et pénétrant eu égard aux penseurs qui comme moi, vivent et survivent en ce siècle de contraintes. Je n’ai pas fait l’objet d’une proposition aussi importante depuis qu’en 1672, par l’entremise du respecté Fabricius, le très noble Charles-Louis Électeur Palatin, m’avait offert une chaire de philosophie à l’Académie de Heidelberg, que j’avais dû refuser car il me priait de ne pas parler de religion. Je comprends que, pour votre part, vous ne dictez aucune contrainte, autre que celle toute élémentaire de la déférence dans l’échange et de la sérénité du propos. Cela, je dois l’admettre, me séduit.

Malgré ma santé défaillante, votre invitation me trouble et me séduit, Messieurs Dumontais et Delapravda. Je l’accepte donc, et attends dès maintenant les correspondants de votre «forum de dialogue» dit aussi, en latin de basoche, DIALOGUS.

Adieu,
Benedict de Spinoza

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DIALOGUE AVEC LA RÉDACTION DE DIALOGUS

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Au très industrieux et très diligent Philibert Delapravda

Cher monsieur,

Je reçois avec joie et un grand intérêt toutes les missives que vous me faites si généreusement suivre, et me déclare hautement satisfait de la teneur de mes échanges avec les correspondants de DIALOGUS. J’observe cependant que vous m’avez fait parvenir les dernières missives en omettant d’y inclure les noms patronymiques des penseurs qui m’écrivent. Or une coutume hollandaise dicte le protocole d’une interpellation pré-épistolaire explicite adressée au correspondant, où on lui signale d’une façon directe et superlative les traits saillants de notre admiration et de notre amitié pour lui. J’essaie de m’accoutumer à la disparition en votre temps de cette belle pratique mais cela me coûte fort. Et, en l’absence de toute désignation patronymique explicite, je suis réduit à interpeller mon correspondant d’un lapidaire «Monsieur» qui circonscrit le danger de le titrer trop haut ou trop bas, mais a le regrettable avatar d’une rudesse de ton dont je me vois contrit de déclarer que je suis inapte à l’acquérir. Vous serait-il possible de remédier à cette infime contrariété. Je vous remercie par avance de votre générosité et de votre mansuétude.

Benedict de Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Malheureusement la rapidité des communications qui caractérise notre époque dite «avancée» ne comporte pas que des avantages. Vous avez certainement constaté que les échanges se limitent souvent à leur plus simple expression, peu de formules de politesse et de préambules, le lecteur en vient directement et rapidement au but de son intervention en oubliant le reste.

Ce phénomène se retrouve également dans la signature qui ne semble plus pour plusieurs être une forme de politesse élémentaire. En effet, on semble croire que l’adresse de la résidence électronique fait automatiquement acte de signature ce qui n’est pas toujours le cas. Il est parfois très difficile, voire impossible de déchiffrer une signature ou un nom dans l’adresse de la personne qui vous écrit par l’entremise de DIALOGUS. Lorsque cela est possible, j’essaie d’ajouter le nom de votre correspondant au bas de sa missive.

Dans le cas qui nous occupe, j’ai probablement omis soit de copier directement la signature en vous transmettant votre question ou de la transcrire au bas de votre message à partir de l’adresse de votre correspondant. Je m’en excuse sincèrement et je vais y porter une attention particulière, croyez-moi.

Je vous remercie de me l’avoir signalé et n’hésitez pas à me faire part de tous autres commentaires ou suggestions quant à la gestion de notre site. Sachez, Monsieur Spinoza, que votre présence parmi nous est un privilège qui nous honore et que mon travail consiste à faciliter le vôtre.

Votre tout dévoué,

Philibert Delapravda

Éditeur adjoint

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Au très généreux et très affable Philibert Delapravda

Je prends acte de vos contraintes et vous remercie de votre célérité industrieuse. Vous êtes le cicérone de choix qui fait de ma visite du monde du futur une escapade joyeuse.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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CORRESPONDANCE ORDINAIRE

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1- ATHÉE

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Bonjour,

Beaucoup de vos ennemis et de vos adeptes vous ont considéré et vous considèrent comme «athée»; qu’en pensez-vous? Vous considérez-vous comme athée religieux seulement ou aussi au sens philosophique? D’autre part, vous estimez-vous plus proche du bouddhisme que du judéo-christianisme, actuellement?

Merci de votre réponse.

Respectueusement,

Bernard Goldstein

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Au très pénétrant et très sage Bernard Goldstein

En voici une «bien raide» pour utiliser la langue libre de votre temps. On m’avait prévenu que votre époque discutait ouvertement et avec une grande labilité d’esprit les questions les plus délicates. J’admire cet état de fait mais n’y suis pas accoutumé. Veuillez pardonner ma nervosité. Il m’a été donné d’observer l’exactitude de votre prémisse. Entre mon siècle et le vôtre un certain nombre d’adeptes —certains d’entre eux extrêmement sagaces— et d’adversaires de ma pensée me placeront au nombre des athées. Je retiens entre autres la notion d’athéisme «de système» qui sera utilisée pour décrire les fondements philosophiques de ma métaphysique.

Je salue dans votre intervention la distinction que vous suggérez entre théologie et philosophie sur la question de Dieu. J’ai affirmé dès 1663 que cette distinction devait se faire et, puisque nous parlons librement selon les critères intellectuels de votre siècle et non du mien, j’ai signalé, discrètement mais fermement, que mon intérêt et ma vocation intellective se concentraient exclusivement sur la dimension philosophique du problème. Accordons-nous donc d’abord pour congédier les diverses théologies, chrétiennes ou autres, et les religiosités de diverses natures. Cela va obliger le bouddhisme à descendre du coche ici aussi, sans plus.

Nous sommes alors amenés au centre du problème. Mon système philosophique est-il athée? Je ne vous apprendrai pas que la première partie de mon OPUS MAXIMUS en philosophie s’intitule DE DIEU, et que vous n’y trouverez nulle part la moindre tentative de réfuter l’existence de l’Être suprême. Mais en même temps la systématicité et la recherche de rigueur qui caractérisent ma méthode réflexive m’obligent à traiter comme superstitions, légendes, ou jeux rhétoriques un grand nombre de faits afférents, considérés par maintes doctrines théologiques comme articles de foi. Je vous renvoie à mon TRACTACUS THEOLOGICO-POLITICUS pour les développements sur les miracles, les propos des prophètes, etc. Je crois que ce sont ces patents corollaires périphériques, et non le cœur de mon système qui m’ont valu la réputation d’athée. Les théocrates cultivant la fâcheuse propension à réclamer que la totalité de leur prise de parti soit reçu avec le statut de foi. C’est l’aspiration à l’intégral de l’intégrisme, ce dernier étant fort bien nommé. Je pense donc que l’imputation que l’on me fait en matière d’athéisme procède plus de l’accusation lapidaire que de la démonstration raisonnée.

Mais j’aimerais vous entendre sur la question, homme du futur. Précisez, si vous le pouvez, la chaîne de raisonnement nous menant de la première partie de l’ÉTHIQUE à un athéisme philosophique… abstraction faite, encore une fois, des coups portés aux aspirations et hantises des différentes théologies, que nous devons d’ores et déjà considérer comme exclues de notre échange. Sauf si vous les ré-introduisez, ce qui me coûterait.

Vôtre, et dans l’attente de vous lire,

Benedict de Spinoza

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Cher Maître!

Je suis très honoré et ravi que, par-delà les siècles vous daigniez répondre à ma lettre. Voilà qui confirme ce que vous écriviez dans votre Éthique, au Livre 5, propositions 21, 22 et 23. Dois-je les rappeler pour mémoire?: «L’esprit ne peut rien imaginer et ne peut se souvenir des choses passées que pendant la durée du corp» et «Il y a nécessairement en Dieu une idée qui exprime l’essence de tel ou tel corps sous l’espèce de l’éternité», et enfin: «L’esprit humain ne peut être absolument détruit avec le corps, mais il en subsiste quelque chose qui est éternel». Et votre célèbre affirmation dans le Scolie de la dite proposition: «Néanmoins, nous sentons et nous expérimentons (certains traduisent: nous faisons l’épreuve) que nous sommes éternels».

Mais vous savez, cher Maître, que ces propositions du Livre 5 donnent pas mal de fil à retordre à nos modernes commentateurs qui font de votre œuvre une lecture matérialiste et athéiste. Car enfin vous y démontrez, clair comme eau de roche, que quelque chose de notre être n’est pas détruit à la mort et que notre éternité se situe en Dieu sous forme de notre essence corporelle singulière. Nous subsisterions donc en Dieu à condition d’avoir atteint le troisième genre de connaissance, «l’Amour intellectuel de Dieu». Pratiquement, le vulgaire pourrait vous demander, ce que nous devenons après notre mort, si nous subsistons dans un monde différent de celui-ci, ou si notre esprit «se réincarne» indéfiniment. En ce dernier cas, votre doctrine ne rejoint-elle pas la croyance bouddhiste?

Je salue dans votre intervention la distinction que vous suggérez entre théologie et philosophie sur la question de Dieu. Mais on vous la doit, cher Maître, et à quelques autres avant vous!

Nous sommes alors amenés au centre du problème. Mon système philosophique est-il athée. Je ne vous apprendrai pas que la première partie de mon OPUS MAXIMUS en philosophie s’intitule DE DIEU, et que vous n’y trouverez nulle part la moindre tentative de réfuter l’existence de l’être suprême. J’en prends acte.

Mais en même temps la systématicité et la recherche de rigueur qui caractérisent ma méthode réflexive m’obligent à traiter comme superstitions, légendes, ou jeux rhétoriques un grand nombre de faits afférents, considérés par maintes doctrines théologiques comme articles de foi. Je vous renvoie à mon TRACTACUS THEOLOGICO-POLITICUS pour les développements sur les miracles, les propos des prophètes, etc.

C’est donc plus en raison de vos prises de position dans cet ouvrage que de votre philosophie dans L’Éthique, que l’on vous a taxé d’«athée». Seulement au sens religieux, parce que vous dégagiez l’idée divine de l’anthropomorphisme biblique? Cependant, certains ont-ils raison de pousser plus loin votre pensée en affirmant que votre supposé athéisme serait d’ordre métaphysique, ontologique… et que vous n’employez le mot «Dieu» que comme un masque, un subterfuge vis-à-vis des autorités religieuses et des croyants qui vous persécutaient?

Mais j’aimerais vous entendre sur la question, homme du futur. Précisez, si vous le pouvez, la chaîne de raisonnement nous menant de la première partie de l’ÉTHIQUE à un athéisme philosophique… abstraction faite, encore une fois, des coups portés aux aspirations et hantises des différentes théologies, que nous devons d’ores et déjà considérer comme exclues de notre échange. Sauf si vous les réintroduisez, ce qui me coûterait.

Je crois savoir que la raison en serait l’assimilation que vous faites de Dieu avec la Nature. On néglige la distinction que vous faites entre «Nature naturante et Nature naturée», pour identifier complètement Dieu à la Nature naturée, la nature physique, sous «l’Attribut» exclusif de l’«Étendue», conçue comme substance unique, infinie et éternelle, auto-créatrice de ses modes, cause immanente… La nature se suffisant à elle-même, la négation d’un Dieu, cause première et transcendante, extérieure à cette nature, cette négation paraît s’imposer. Personnellement, je pense qu’en réduisant Dieu-substance à la Nature naturée on falsifie (sans doute par idéologie) votre pensée, mon cher Maître. Il est vrai que pour la science moderne, il n’existe que l’univers, ses phénomènes et ses énergies, donc une nature intégralement matérielle. Donc on réduit la substance à ses modes sous le seul attribut de l’Étendue. Qu’en dites-vous?

J’aurais encore mille et une questions, mais cela suffit pour cette lettre. Je vous assure de toute mon attention et de mon profond respect.

Bernard Goldstein

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Merci de votre réponse généreuse et rapide

Je suis prêt à admettre que certains développements de mon système sont des concessions à la pensée policée et étroite de mon temps. Je déclare aussi que, attendu mon ignorance des possibilités et des limitations de circulation des présents échanges, il m’est pour le moment difficile de tamiser ces éléments du reste de ma doctrine. Le masque, Monsieur, me colle si étroitement au visage que l’arracher de façon subite me causerait une douleur cuisante, que je crains. Ce serait arracher sa barbe à un négociant d’Amsterdam, tout en requérant qu’il ne perde rien de son allure chafouine…

Je dégage de vos développements sur l’éternité et sur Dieu une sorte de jubilation théiste qui me semble suspecte. De plus, laisser entendre, même à mi-mots, que la substance telle que je la conçois se réduirait à l’étendue procède, à mon sens, d’un réductionnisme cartésien qui ne me sied guère. Quant aux matérialistes, vous les congédiez presque aussi hâtivement que vous convoquez le Bouddha dans nos affaires. Vous me citez bel et bien, en une scolastique qui a toute la surface de la fidélité. Mais je sors de l’exercice biscornu et avançant clopin-clopant sous votre plume.

Le fait que mon système philosophique puisse être exploité pour légitimer des religiosités, triomphantes, ou rampantes, me laisse un goût très amer. Je crois, Monsieur, que nous nous sommes compris. Le reste serait ferraillage tatillon qui ne susciterait qu’humeur et déconvenue.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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Cher et honoré Maître.

Je vous remercie très sincèrement de votre lettre; je me sens si peu digne de l’attention que porte à ma médiocrité un si profond esprit que le vôtre, et je vous prie de ne me point tenir rigueur des bévues que je puis commettre dans l’interprétation de votre pensée, compte tenu de plus de trois siècles qui nous séparent. Je me permettrai donc, avec votre autorisation infiniment complaisante, de vous interpeller de nouveau sur certains points de votre doctrine qui me posent question. Par exemple, (ce que vous écrivez au chapitre 19 de votre ATP Autorités Théologique et Politique), doit-on le prendre comme l’expression de votre pensée véritable ou une concession au Pouvoir religieux et politique qui enserrait la société de votre temps dans ses mailles de fer? Un masque, en quelque sorte!

Je vous cite: «On devra donc bien nous concéder que, comme nous le voulions, Dieu règne sur les hommes par l’intermédiaire des Autorités politiques.» Et plus loin: «Nous arrivons donc sans hésiter aux conclusions suivantes: la religion, qu’elle soit révélée par la lumière naturelle ou par la lumière prophétique, n’acquiert de force de commandement qu’en vertu du vouloir des personnes qui ont le droit de gouverner; en second lieu, Dieu n’exerce de règne particulier sur les hommes que par l’intermédiaire des Autorités politiques (etc…) Mais si, comme l’établissent l’expérience et la raison, la législation divine (positive) prend sa source dans le vouloir des souveraines Puissances, il s’ensuit que ces mêmes Puissances sont qualifiées pour l’interpréter.»

Alors je me demande si, aujourd’hui, les «intégristes» religieux de tous bords, et je pense particulièrement aux Islamistes, dont la puissance ne fait que croître dans le monde, ne trouveraient pas dans votre Traité, la justification de la théocratie qu’ils voudraient établir? (c’est patent en Arabie Saoudite, en Afghanistan et ailleurs… et ce que souhaiteraient les Juifs pieux en Israël). Il est vrai que votre chapitre 20, fait entendre un tout autre son de cloche, qui s’intitule: «Dans une libre république chacun a toute latitude de penser et de s’exprimer».

Si je vous comprends bien, honoré Maître, le régime idéal serait donc un État qui, à la fois, conjuguerait le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, (ce qui est contraire à notre conception de la laïcité: séparation du religieux et du politique) et en même temps garantirait la liberté de penser et d’expression des citoyens. N’est-ce pas un idéal impossible, irréaliste, comme on le constate partout où existent et ont existé des États théocratiques?

Il me paraît y avoir là une contradiction qu’avec toute la déférence que je ressens pour votre grand esprit, je vous prie de m’éclaircir. Je manque de temps pour répondre au reste de votre communication et vous prie humblement de m’en excuser, mais je pense y répondre ultérieurement. En attendant je vous serais infiniment reconnaissant d’examiner la question que je vous soumets…

Respectueusement, votre attentionné lecteur,

Bernard Goldstein

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Au très savant et très subtil Bernard Goldstein

Vous semblez vouloir accorder licence à une interprétation théocratique de mes propos explicites en matière de pouvoir politique. Je m’autoriserai de deux observations, l’une externe à mon argumentation, l’autre interne. De l’extérieur de mon système, il faut s’aviser de la haute improbabilité d’une mobilisation de ma pensée par des intégristes musulmans. Ne suis-je pas un Juif, excommunié, suspect d’athéisme, et, bon an mal an, flanqué de Bacon et de Cartesius, l’une des figures héraldiques de la pensée rationaliste occidentale? Voilà autant de stigmates, admettez-le, qui m’éliminent comme source ou référence chez des zélateurs qui, moins de par l’islam en soi que de par l’état d’esprit rigide particulier aux sectateurs de toutes tenues, rejettent d’emblée par préjugés superficiels et attention excessive aux particularités biographiques les légions et théories de penseurs qui ne sont pas de la mouture transmise par les sermons des maîtres attitrés du culte. De l’intérieur de ma pensée maintenant, je me dois d’insister sur le fait que de par la volonté d’un Dieu pour qui perfection et existence sont une seule et unique chose, ne se manifeste la volonté politique dudit Dieu qu’à travers l’action politique des instances investies dans cette activité particulière, à savoir l’action de politique et de gouvernement, et ce au sens le plus large des susdits termes. Ceci donc à l’exclusion d’une intervention divine de nature surnaturelle ou miraculeuse via des canaux inhumains, ou humains. Ce premier cas de figure faisant référence à toute manifestation directe de l’action divine dont je rejette la réalité comme distorsion légendaire ou superstition. Et ce dernier cas de figure incluant tant les transes des chefs de guerres ou de sectes, que les jeux de coulisses des divers ministres des cultes et autres derviches, cherchant constamment, de par des pulsions les retirant fort abruptement de leur champ de compétence strict, à s’approprier le pouvoir «temporel» (pour reprendre le mot de vogue dans les cercles chrétiens).

Méditez attentivement la pensée telle qu’elle se déploie dans mon Traité des autorités théologique et politique, ce sera pour vous aviser que rien ne s’y trouve pour asseoir les prémisses doctrinales des théocraties qui de plus, rappelons-le à notre tristesse commune, n’argumentent pas rationnellement mais décrètent ex cathedra en toutes matières, et surtout en matières relatives aux pouvoirs.

Respectueusement vôtre,

Benedict de Spinoza

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Très honoré Maître,

Vous écrivez dans votre réponse à ma lettre du 31: «Vous semblez vouloir accorder licence à une interprétation théocratique de mes propos explicites en matière de pouvoir politique. Je m’autoriserai de deux observations, l’une externe à mon argumentation, l’autre interne».

J’acquiesce à votre argumentation «externe». On voit mal, en effet, les islamistes et «sectateurs» de toutes farines se référer explicitement à votre TTP, pour légitimer philosophiquement leurs ambitions théocratiques! Vous seriez au contraire leur «bête noire», l’homme à abattre, pour terminer la tâche du fanatique qui vous poignarda lâchement, pour avoir osé enseigner, à la suite de notre grand Descartes, la tolérance et la liberté de pensée et d’expression! Je désirais seulement soulever une question à propos de ce qui m’apparaît comme une contradiction entre, justement, cette revendication si moderne et certaines de vos propositions qui semblaient suggérer qu’il revenait aux Autorités publiques de garantir l’exercice de la religion dans la société. Cette conception d’un lien étroit entre «pouvoir temporel» (ou civil) et «pouvoir spirituel» me paraissait risquer d’aboutir à la légitimation, d’abord d’une religion dominante, puis d’une transformation de celle-ci en religion d’État, enfin en religion exclusive, dont l’exclusivité serait assurée par le pouvoir politique. C’est bien ce qui s’est toujours passé dans l’Histoire, partout, dans la Chrétienté aussi bien que chez les mahométans, et encore aujourd’hui en Arabie et ailleurs.

«De l’intérieur de ma pensée maintenant, je me dois d’insister sur le fait que de par la volonté d’un Dieu pour qui perfection et existence sont une seule et unique chose, ne se manifeste la volonté politique dudit Dieu qu’à travers l’action politique des instances investies dans cette activité particulière, à savoir l’action de politique et de gouvernement, et ce au sens le plus large des susdits termes. Ceci donc à l’exclusion d’une intervention divine de nature surnaturelle ou miraculeuse via des canaux inhumains, ou humains. Ce premier cas de figure faisant référence à toute manifestation directe de l’action divine dont je rejette la réalité comme distorsion légendaire ou superstition. Et ce dernier cas de figure incluant tant les transes des chefs de guerre ou de secte, que les jeux de coulisses des divers ministres des cultes et autres derviches, cherchant constamment, de par des pulsions les retirant fort abruptement de leur champ de compétence strict, à s’approprier le pouvoir «temporel» (pour reprendre le mot de vogue dans les cercles chrétiens). Méditez attentivement la pensée telle qu’elle se déploie dans mon Traité des autorités théologique et politique, ce sera pour vous aviser que rien ne s’y trouve pour asseoir les prémisses doctrinales des théocraties qui de plus, rappelons-le à notre tristesse commune, n’argumentent pas rationnellement mais décrètent ex cathedra en toutes matières, et surtout en matières relatives aux pouvoirs».

Je constate que votre pensée d’une part puise sa source dans la Bible (les prophéties plus précisément) et, d’autre part, s’est élaborée dans le contexte socio-politique des Pays-Bas, à votre époque, où régnait heureusement le pluralisme religieux, la coexistence quasi-pacifique des communautés juive, catholique et protestante. Votre TTP consacre beaucoup de place à l’exégèse de l’Écriture sainte, source commune de ces trois confessions. Dans le but évident d’en dégager une conception de la Foi religieuse épurée des superstitions produites par des interprétations archaïques et anthropomorphiques de la Divinité. Aussi, je me permets de vous soumettre la conclusion que de mes réflexions, suscitées par votre savant et très profond ouvrage, sur lesquelles je vous prie humblement de me donner votre avis hautement autorisé, sans complaisance.

Je crois donc:

1) que pour vous la Religion est indispensable dans une société. Je pense que c’est une vérité admise par les philosophes de tout temps (même dans l’Antiquité, par Épicure ou Lucrèce) et au moins jusqu’à Kant, en Europe. L’Histoire ne connaît aucune société sans religion, et les régimes politiques qui ont voulu s’en passer en notre siècle, par d’affreuses tyrannies, n’y ont pas réussi longtemps. Au contraire leurs persécutions n’ont fait que renforcer dans les masses le sentiment d’appartenance à leur religion ancestrale;

2) qu’il est nécessaire qu’il existe «plusieurs religions», afin que la Révélation de la Vérité absolue (ou ce que les croyants tiennent pour la «Parole de Dieu») puissent cheminer par des voies diverses, car l’Esprit du monde qui s’exprime par les Cultures particulières aux multiples Peuples, prend des formes diverses et très contrastées;

3) que, cependant, ces cultes prônent et respectent une commune éthique humaniste, fondée sur les idées de liberté et d’égalité de dignité des individus;

4) que pouvoir civil et pouvoir religieux sont liés, car la religion a un rôle éthique nécessaire, (bien qu’indirect dans nos États laïcisés) dans la vie de la société;

5) mais que le pouvoir civil reste indépendant de tous les dogmes, que sa législation puise sa source dans une Constitution laïque, et que lui-même n’intervienne pas dans les affaires religieuses;

6) que, cependant, il importe que le pouvoir civil garantisse la pluralité des religions constituées, et assure la tolérance mutuelle, par l’égalité devant la loi, sans qu’aucune ne devienne dominante et menace l’existence des autres;

7) enfin, je crois qu’une société comme celle des États-Unis, fondamentalement religieuse, réalise cette union très souple, dialectique, du civil et du religieux.

Je vous adresse avec mes déférentes salutations tous mes vœux de meilleure santé et de sérénité pour la nouvelle année.

Bernard Goldstein

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Cher monsieur,

Vous dites que la religion est indispensable, je dis qu’elle fut jusqu’à nouvel ordre inévitable. Vous préconisez le syncrétisme religieux, je valorise le pluralisme religieux car il favorise l’un des fondements de la raison: le relativisme. Vous idéalisez des États-Unis dont je ne peux que très vaguement m’imaginer la nature. Vous préservez la religiosité, je la subis. Sans complaisance: nos pensées se ressemblent en surface, mais les quelques conclusions exposées ici sont strictement vôtres.

Respectueusement,

Benedict de Spinoza

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Cher monsieur Spinoza

Je reconnais que le terme «indispensable» est un peu excessif, il vous a probablement… indisposé! Je m’en excuse.

Vous dites «jusqu’à nouvel ordre inévitable», ce qui ne résout pas la question: pourquoi «inévitable»? Considérez que si la religion vous paraissait «inévitable» en votre siècle, depuis on a vraiment fait tout, en Occident, pour s’en débarrasser. Je rappelle, pour mémoire (je ne doute pas que vous ne jouissiez dans l’éternité de cette mémoire…du futur :-)) : la philosophie des «Lumières» au 18ième siècle, dix ans de déchristianisation virulente qui ont suivi notre Révolution de 1789, les philosophes «athées» du 19ième siècle, et pas des moindres: Feuerbach, Marx et Engels, Nietzsche, A. Comte et tutti quanti; le Scientisme positiviste; la Révolution Bolchéviste et 70 ans de Communisme féroce et d’athéisme officiel se proposant d’éradiquer définitivement la «superstition» dans tout l’Empire soviétique et soviétisé; le Nazisme, qui, aussi, se voulait anti-religieux, pour remplacer le vieux judéo-christianisme «dégénéré» par d’obscurs cultes païens «de la guerre, du sang et de la race». Et pour prendre des exemples actuels: à Cuba comme en Chine, échec des entreprises totalitaires pour extirper les religions des mentalités, que ce soit le catholicisme là ou le bouddhisme au Tibet.

Voyez-vous, cher Maître, il ne vous a manqué que de vivre trois siècles de plus, pour nous expliquer pourquoi la religion serait «inévitable», qu’on la chasse par la porte et qu’elle revienne par la fenêtre, voire par les interstices des murs et les fentes des parquets. Mais peut-être que vos épigones de DIALOGUS pourraient nous l’expliquer cette résistance du «religieux» à tous les efforts pour le supprimer dans les esprits. Et pis même ne pouvoir l’empêcher de revenir en force, en ce début du troisième millénaire (Un nouveau Moyen-âge?), non seulement, avec les grandes religions instituées, de vieilles traditions, mais une foultitude de mouvements charismatiques et de sectes, avec la résurgences d’archaïques superstitions comme l’astrologie et autres pratiques charlatanesques de divination, médecines magiques et sorcelleries, satanisme, et j’en passe…; non seulement dans les pays pauvres, arriérés, illettrés, mais chez nous, dans les pays riches et développés sur tous les plans: certains observateurs, après André Malraux, allant jusqu’à faire de la religion une caractéristique de la «post-modernité» (Attali, je crois). Après cinq siècles d’un rationalisme appuyé sur les sciences de la nature, que Bacon, Galilée, Descartes, vous-même, et d’autres, avez mis en place.

Enfin, je ne «préconise» pas «la religiosité» (dont je sais que vous avez souffert -et bien d’autres avant vous, y compris les Prophètes d’Israël, et Jésus-Christ lui-même), mais un aménagement convivial, tant qu’on n’a pas répondu à la question, pas seulement théoriquement mais pratiquement, sans coercition: pourquoi les religions sont-elles «inévitables»? Alors, il me semble que le pluralisme religieux, constitutionnellement garanti par les États, me paraît le moindre mal. Non?

Je reste votre attentif et amical lecteur, mais… de mon temps.

Bernard Goldstein

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Non. Et je me dois d’ajouter que l’énumération très difficile à comprendre parce que fort allusive de ce que vous avancez semble donner l’impression que la pulsion religieuse, force interne, motivation intime, aurait subi des attaques extérieures à l’essence humaine. Cela est, si vous y pensez avec la prudence et l’attention nécessaire, un contresens insoluble. Il est en effet contraire à toute raison d’imaginer des motivations externes à Dieu s’en prenant à ce dernier, sans renoncer à la définition de Dieu dans son essence. Il est possible de généraliser en saine symétrie ce raisonnement à l’homme, ce qui oblige de penser la déréliction comme au moins aussi intime à l’essence humaine que la religiosité. Il n’y a donc pas là une entité dont on ne se débarrasse guère, mais deux. Je vous laisse le soin de décider pour vous et pour votre temps des lieux et champs de l’existence humaine ou chacune de ces deux propensions se doivent de se disposer.

Benedict de Spinoza

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2- L’AMOUR INTELLECTUEL DE DIEU

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Cher Baruch,

Auriez-vous l’obligeance de me transmettre la recette de la confiture au chanvre dont je crois savoir que vous la consommez avec plaisir? Pourriez-vous également m’expliquer ce que vous entendez par amour intellectuel de Dieu? Je ne comprends pas bien ces notions. Enfin, permettez-moi de prendre un peu de vos nouvelles… Vous êtes-vous bien remis de votre coup de couteau?

Attendant impatiemment votre réponse, recevez monsieur mon respect le plus grand.

Addé

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Au très pénétrant et généreux Addé

Je n’ai pas la chance de savoir cette recette mais je suis bien certain que vous la connaissez, étant d’une époque très profondément informée des choses pratiques. Il y a vingt ans [Rappelons que M. de Spinoza nous écrit depuis l’année 1676. Voir à ce sujet sa lettre d’acceptation – Note de la rédaction] dans le contexte très tendu qui allait mener à mon bannissement de la synagogue, un fidèle zélote me frappa d’une courte rapière. Je soupçonne cette seconde question d’être aussi chargée d’ironie de votre part, attendu qu’il est de notoriété que le fil de la lame n’a pas atteint mes chairs, mais a simplement percé mon manteau. J’ai gardé ce dernier précieusement, artefact témoignant des excès du zèle et de l’unilatéralité des idées extrêmes. Je profite de l’opportunité pour vous signaler que je préfère désormais être interpellé Benedictus ou Benedict.

Il faut entendre par amour intellectuel de Dieu une attitude déterminée par l’effort consistant à retirer de notre rapport à l’Être suprême toute dimension anthropomorphisante. Le sentiment ressenti à l’égard de Dieu découle nécessairement de la définition de ce dernier, que vous retrouverez comme sixième définition de la première partie de l’ÉTHIQUE. Nul ressenti passionnel ne peut se dégager du rapport établi à l’entité divine. Acceptation et compréhension sont les sentiments primordiaux en ces matières. Ceux-ci relèvent exclusivement de l’intellect. Je vous soupçonne de ne pas avoir établi entre cette question et les avatars subis par mon manteau en 1656 une corrélation complètement fortuite! Et je vous supplie de ne voir dans toutes ces réticences et tous ces soupçons de ma part à l’égard de votre intervention rien d’autre que la manifestation d’une curiosité amusée face à la surprenante indolence d’idées de votre siècle.

Vu votre sagacité et votre grande connaissance, je serais très intéressé et intrigué de poursuivre cet échange.

Benedict de Spinoza

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3- L’AMOUR DE VOTRE VIE

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Une femme a refusé votre offre de mariage. Vous êtes resté roide et digne, mais vous avez aussi renoncé au commerce des femmes pour le reste de vos jours. Pourriez-vous nous en parler?

Isabelle Cohen

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Je crains ne pas comprendre à quoi vous faites référence, madame. Pourriez-vous préciser l’identité de cette personne?

Benedict de Spinoza

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Elle s’appelait, je crois, Clara Maria Van den Enden.

Isabelle Cohen

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Il s’agit de la brillante épouse du très savant Dick Kerckrinck. Une jeune femme particulièrement douée pour la langue latine et à propos de laquelle j’ai exprimé à maintes reprises mon admiration pour l’acuité de ses dons philologiques. Mais je nie avoir fait le type de proposition que vous m’imputez. On vous aura mal informée. C’était en 1652. Je n’ai guère revu Clara Maria depuis.

Benedict de Spinoza

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Vous niez donc avoir ressenti le moindre sentiment pour elle?

Isabelle Cohen

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Je le nie sans ambages. Et me vois dans l’obligation de vous signaler respectueusement que je préférerais ne pas discuter ces matières plus avant.

Benedict de Spinoza

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Je comprends. Pour clore la discussion: donc, vous confirmez bien être resté célibataire.

Isabelle Cohen

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Je le confirme.

Benedict de Spinoza

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Merci, savant homme.

Isabelle Cohen

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Mes respects, madame.

Benedict de Spinoza

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4- MODERNITÉ

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Monsieur,

Les philosophes me semblent aujourd’hui une espèce en voie de disparition. Psychanalystes, psychologues et autres psychothérapeutes ont pris leur place. Mais ces amis de la sagesse n’ont-ils pas eux-mêmes scié la branche sur laquelle ils étaient assis en affirmant que «l’existence précède l’essence»? Qui oserait encore aujourd’hui affirmer que, je vous cite: «la substance est première par rapport à ses affections»? Et ne faut-il pourtant pas l’admettre pour accéder à la Béatitude promise par la connaissance du troisième genre? Mais ceci est un autre débat. Je souhaitais seulement vous interroger sur la modernité de votre pensée. Un numéro récent du Magazine Littéraire vous consacrait encore il y a peu un dossier entier, titrant «Spinoza, un philosophe pour notre temps». Justement, auriez-vous l’obligeance de me donner quelques bonnes raisons de poursuivre plus avant ma lecture ardue de votre Éthique?

Soyez assuré de ma profonde considération et recevez pour ce nouveau millénaire mes meilleurs vœux.

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Monsieur,

Donner des motifs pour vous convaincre de lire un ouvrage qui vous semble ardu, dont je suis de surcroît l’auteur, est une tâche ingrate, tant en vertu du fait qu’elle a l’ampleur d’un programme que de par l’étrangeté d’un comportement visant à convaincre quelqu’un de prendre connaissance d’un écrit par la production d’un autre écrit. Vous me concéderez qu’une partie de la question que vous soulevez, dans l’angle où vous l’amenez, impose une corrélation qui est vouée à m’échapper: celle à établir entre des penseurs de ma nature et votre temps. Je ne peux que vous répondre par des impressions qui risquent de ne guère s’imposer à vous avec la stature et l’amplitude qu’aurait un raisonnement. En mon 17ième siècle européen, j’ai si souvent l’impression, le sentiment chargé d’amère émotion d’être entouré de gens retardés, qui sont comme des enfants perdus dans la valse démoniaque de leurs croyances et de leur savoir, que je ne m’étonne qu’à demi de voir un siècle futur me qualifier de penseur de son temps… Or chez mes gens, mon ÉTHIQUE, pour le peu que j’en ai laissé filtrer, suscite une haine si compacte que votre indifférence à son égard me semble pour tout dire badine et reposante. Ne pouvant guère convaincre mes contemporains de l’importance de cet opus, je vous laisse à conclure sereinement sur ce que je pourrais vous en dire pour vous le «vendre» (c’est le mot, n’est-ce pas), à vous qui semblez y voir quelque brindille par trop fanée pour qu’on s’arrête à la humer. Serais-je donc par trop moderne pour mes contemporains et obsolète au futur? Paradoxale destinée que la mienne.

Mais dites-moi un peu. Qu’y a-t-il de si choquant dans la préséance de la substance sur ses attributs? Éclairez-moi, que je m’instruise!

Benedict de Spinoza

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5- GAGNE-PAIN

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Cher Benedict,

Voici quelques questions:

  1. Pour gagner ta pitance, tu polissais des lentilles. Comment t’y prenais-tu?
  2. Je trouve curieux qu’un Juif porte un nom de chrétien, Benedict. Pourquoi?
  3. Est-il exact que tu aurais été expulsé, excommunié de la communauté juive d’Amsterdam?
  4. Ces trois questions précédentes sont de la foutaise. Il en faut cependant pour nourrir mon humain esprit. MAIS il y faut aussi du plus profond. Donc, naviguons un peu sur ton panthéisme: ta notion est de ton temps; si ton système est valable, il doit l’être encore aujourd’hui; alors, comment pourrais-tu concilier la notion que tu avais de ton temps du panthéisme avec la notion que certains philosophes imbus de physique quantique en ont aujourd’hui?

À bientôt,

Henri Parent

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Monsieur,

Sur votre première question je doute que vous vous attendiez à ce que j’entre dans le détail du polissage et de l’ajustement des lentilles de lunettes. Cela impliquerait des développements sur un certain nombre de notions d’optique et de physique d’autant plus ardues que je commence à soupçonner que les technologies de la vision et de la lumière ont bien changé entre mon temps et le vôtre. Je voudrais signaler cependant que votre référence un peu lourde à la «pitance» pourrait donner l’impression que je polis des lentilles comme on casse du petit bois ou cueille des fagots. Ce serait une idée regrettable et profondément erronée. Mon art est un métier de haute tenue qui signifie beaucoup pour moi et pour mes pairs.

Sur votre seconde question, il me semble léger de décréter chrétien un prénom ayant comme seule caractéristique assurée d’être formulé dans la langue latine. S’il y a lieu de désigner comme chrétiens certains prénoms, il faudrait donner la priorité aux noms d’apôtres comme Jean ou Luc, aux noms des grands fondateurs du christianisme comme Paul ou Étienne, aux noms de saints comme Hilaire, Cutbert, ou Augustin. On pourrait y ajouter les prénoms engageant une allusion à la personne du Christ ou de la Vierge, comme Christophe ou Jean-Marie. Bénedictus signifie simplement le bien heureux, et réfère en toute simplicité à une grande joie. Vous n’êtes pas sans savoir que ce prénom a un équivalent juif —Baruch— ce qui proscrit tout exclusivité chrétienne en ce qui le concerne.

J’ai été excommunié de ma synagogue en 1656 pour mes vues rationalistes. Les zélateurs chrétiens de toutes confessions ne m’ont guère mieux traité tout au long de ma vie. Même les sectes se donnant comme les plus tolérantes deviennent une meute de loups quand certaines questions sont abordées. C’est à cette occasion que j’ai traduit mon prénom dans la langue la plus neutre et universelle de l’Europe: le latin.

Si les physiciens auxquels vous faites référence travaillent à démontrer l’unicité de la substance et le caractère inéluctable des lois de l’existence, ils sont avec moi. S’ils cherchent à farcir la connaissance rationnelle du monde de superstition religieuse sous couvert de «panthéisme», ils sont contre moi. La référence à une entité divine dans l’étude de la physique la rend à priori suspect de la seconde tendance, car on semble se comporter de la même manière que je me comporterais si je cherchais à polir une lentille et à la monter sur une lunette afin de voir scintiller les lumières de l’étoile épiphane.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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Cher Benedict,

J’oublie les lentilles et le sens de ton nom, comme sujets forts médiocres ne méritant pas que je leur consacre ton précieux temps et aussi le mien. Je retiens par contre la question de ton excommunication et celle de ton panthéisme.

Si l’on connaît le moindrement la mentalité de la communauté juive d’Amsterdam l’on devra admettre que l’excommunication prononcée contre toi n’avait rien de bien terrible. Refuge de Juifs et de non Juifs réfugiés de leur pays pour leurs idées avancées comme toi-même, cette communauté était très tolérante sauf que tu l’étais encore plus que l’ensemble de ses membres. Tu étais ce que l’on a appelé plus tard un libre-penseur à la recherche de la vérité en dehors des voies classiques. Toi, Juan de Prado et Daniel Ribera formiez un trio dérangeant; vous PRÉFIGURIEZ LES LUMIÈRES. En fait la synagogue ne savait pas trop comment régler ton cas et d’autres cas semblables prise qu’elle était dans ses rites étroits. Il lui a fallu l’avis des Rabbins de Venise auprès de qui fut dépêché Saul Levi Mortiera. L’avis fut d’utiliser des mots pour la forme, d’imposer une sorte d’amende ou de pénitence et de réintégrer les coupables. À Amsterdam encore plus qu’à Venise on voulait la paix. C’est ainsi que dans ton siècle plus de 280 excommunications furent prononcées et tous les coupables furent réintégrés sauf quelques-uns dont toi-même qui ne vouliez pas plier. Fus-tu traité durement pour cela comme tu me le laisses entendre dans ta lettre du 13 février? Je ne le crois pas car tu as reparu dans la synagogue qui était celle de la communauté juive la plus émancipée de tout l’Occident et plus un club de businessmen que de dévots Juifs. Ton excommunication était tellement une petite formalité que tu n’en n’as jamais parlé… sauf aujourd’hui après 250 ans pour te poser en martyr. Reviens-en! Oublies-tu que en somme tu as mené une vie assez agréable de libre-penseur excommunié pro forma et continuant sa vie d’intellectuel aimant le farniente dont encore tu fus l’un des précurseurs. Ça te plaisait n’est-ce pas d’être qualifié de ce que par la suite des temps l’on a nommé agnosticisme, déisme et même athéisme!

Assez pour maintenant. J’attends tes commentaires et une autre fois j’aborderai la question de ton panthéisme.

Henri Parent            

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Monsieur,

Vous fournissez une présentation intéressante de l’excommunication… du point de vue de celui qui ne la subit pas, et qui vit bien à son aise dans une société civile établie, où elle n’est plus qu’un mot un peu creux renvoyant à des coercitions juridiques du passé. Sur le terrain, c’est autre chose. Uriel da Costa fut flagellé —légèrement direz-vous de votre point de vue, une flagellation formelle— et cela l’a éprouvé assez profondément pour qu’il décide de se suicider. On ne se suicide pas formellement, vous admettrez. J’ai vécu pendant des années entouré de fanatiques, l’un d’entre eux m’a même frappé d’un coup de couteau. Jan de Witt et son frère ont eu moins de chance en 1672. Ils ont été déchirés par la populace intégriste et irrationnelle. Certaines de ces avanies constantes ont bien dû accéder jusqu’à vous sous une forme atténuée. N’avez-vous donc pas accès à ma correspondance? J’ai reçu des lettres d’insultes fort révélatrices écrites par des zélotes divers. Alors «en revenir», c’est chose aisée quand on n’y a jamais été… quand le poids omniprésent et dense de l’obscurantisme n’est désormais plus qu’un halo spéculatif sans prise précise sur l’entendement.

Vous avez raison au niveau du principe: il faut revenir de la terreur que nous suscitent les idées obsolètes et leurs suppôts. Votre époque y est parvenue, mais c’est un peu d’avoir eu la mienne entre les siècles barbares et elle…

Benedict de Spinoza

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Cher Baruch,

Nos échanges jusqu’à présent n’ont pas touché le fond de ta pensée. Par exemple je pourrais te confronter avec succès sur la question de l’excommunication que tu dis plus pénible dans ton temps qu’aujourd’hui. De nombreux exemples contemporains dont j’ai été témoin prouveraient le contraire, mais passons. Passons également sur les sévices physiques tels la flagellation ayant conduit de ton temps à un certain suicide dont tu fais état; sache qu’aujourd’hui c’est pire, mais passons. Tu parles des fanatiques qui t’ont harcelé; sache encore qu’aujourd’hui c’est pire avec les médias, mais passons.

Passons donc au fond de votre pensée ce qui me place dans la situation d’être votre élève plutôt que de jouer le rôle précédent de pédant qui a voulu vous en mettre plein les yeux. J’insiste sur votre œuvre majeure: L’ÉTHIQUE. Ma question: en quoi cette œuvre est-elle originale à vous par rapport à Descartes? Ou mieux, que devez-vous à Descartes, dans cette œuvre?

Et, question suivante rattachée à la précédente: il y aurait lignée de vous à Wittgenstein. En quoi Wittgenstein vous est-il redevable? Ou mieux, qu’est-ce que Wittgenstein vous doit dans son TRACTATUS LOGICO-PHILOSOPHICUS?

Mon sujet porte donc sur la filiation DESCARTES-SPINOZA-WITTGENSTEIN.

Maître Baruch, j’attends votre réponse avec impatience. Et je me permets de vous signaler que les analyses par ordinateur (savez-vous ce que c’est?) des sujets traités par les philosophes vous placent au sixième rang après Kant, Aristote, Hegel, Descartes et Aquinas. Ce n’est pas peu dire!

Henri Parent

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Au très curieux et très sagace Henri Parent

Monsieur,

L’idée que le XXième siècle serait plus obscurantiste que le XVIIième est certainement nouvelle et peu ordinaire. Je ne m’attacherai pas à la réfuter car cela impliquerait des développements peu agréables à ressasser. Je me contenterai d’affirmer que si votre connaissance de l’excommunication et de l’obscurantisme est si concrète et si intime, elle est en mauvaise compagnie avec l’idée légère et frivole d’«en revenir». Par contre, si cette idée d’«en revenir» persiste dans votre esprit, c’est que votre intimité avec la laideur de l’obscurantisme et les douleurs découlant de l’excommunication est lacunaire, superficielle, abstraite. On ne tergiverse pas avec ces choses-là. Je note simplement que vous persistez à m’interpeller Baruch malgré mon choix propre, ce qui tend à confirmer la superficialité de votre compréhension de certaines choses. Mais, comme vous dites, passons…

Sur mon rapport à Cartesius [Descartes – NDLR], il est notable d’observer à quel point votre époque nous associe, malgré que je me sois exprimé très clairement en 1663, dans un opuscule adressé d’ailleurs à un lecteur peu informé, sur mes vues critiques par rapport à la pensée de Cartesius. Pour résumer, disons que Cartesius est un théologien qui s’est occupé de mécanique et de mathématiques, alors que je suis un rationaliste (pour employer le mot moderne) qui s’est penché sur les écritures saintes. À cause de son objet d’étude, Cartesius passe pour le rationaliste. À cause de mon objet d’étude, je passe pour le théologien. Voilà monsieur qui est fort plaisant, et qui révèle combien votre époque s’enracine, comme certaines herbes, sur la fine surface des choses. Il n’est que de revoir ce que Cartesius et moi-même disons de Dieu pour distinguer clairement qui perpétue les vues de l’École et qui les bouscule. Cartesius finirait enseigné en Sorbonne que cela ne me surprendrait guère, vu la logique interne de son système. Quant à moi…

Sur Wittgenstein, dont l’excellent Dumontais a vu à me faire parvenir les deux principaux opus par ces canaux «électroniques» auxquels vous faites aussi allusion à la fin de votre missive, voilà un penseur qui organise son propos sous forme d’aphorismes numérotés selon un dispositif savant mais à la réflexion peu systématique. On a en fait affaire à une pensée débridée, se présentant en lambeaux, en échancrures, et à laquelle un jeu de numérotations et de classifications donne l’allure externe de la systématicité. Je me plais à croire que ma philosophie se déploie de façon plus organiquement méthodique. Sur la substance des idées, ajoutons que voilà un penseur qui en donne trop au langage et pas assez aux choses dont on parle et qui SONT sans qu’on en parle pour que notre parenté soit directe. Ses attaques sur la métaphysique sont aussi peu affinitaires avec ma conception de la démarche intellective et de ses résultats. Voilà pour un premier aperçu fondé sur une lecture préliminaire.

Bien à vous,

Benedict de Spinoza

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6- SPÉCULATEUR

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Monsieur,

Vous intitulez l’œuvre que la postérité considère comme centrale dans votre pensée Éthique, et supposez ainsi un lien indissoluble entre la pensée et l’action. Votre manière d’appréhender la notion de liberté semble attester de cette position. Cependant, si votre œuvre tend finalement à la définition d’une éthique, vers l’action, pourquoi avoir privilégié dans cet ouvrage l’ordre ontologique, à la différence de Descartes? Il semble que si le sub specie aeternitatis est soumis à l’action humaine, l’ordre épistémologique des Méditations Métaphysiques était plus approprié. En effet, l’épistémologie favorise le rapport à l’homme, l’ontologie le rapport à l’absolu (d’un point de vue strictement didactique). Pourquoi avoir choisi cet ordre?

Zapatou

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Monsieur,

Vous passez insensiblement de l’idée d’un lien indissoluble entre la pensée et l’action à l’idée de la soumission de la substance éternelle à l’action humaine. Voilà deux vues fort distinctes que vous semblez donner comme identiques, et c’est sur l’idée de leur identité que vous prétendez réclamer que j’imitasse Cartesius en ses Méditations. Or mandez-moi, s’il vous est loisible, les fragments de mon Éthique, ou de tous les autres textes de ma philosophie, où je donne la substance comme soumise à l’action humaine. Ma description de la liberté, que vous interpellez dans votre argumentation dans une économie quelque peu obscure, veut dire tout le contraire, car elle fait son sort à l’impression de libre arbitre constamment expérimentée par les hommes par pure ignorance de ce qui les détermine et prise fautivement pour une absence de détermination. Il découle fatalement de cette définition de la liberté que ce n’est pas l’action qui domine la substance, mais bien les replis insoupçonnés de la substance qui influent sur l’action et l’infléchissent malgré nous. Il en découle tout aussi fatalement que je me devais d’asseoir ontologiquement le développement de l’éthique pour donner de ce dispositif intérieur à l’homme, mais issu de l’unité de l’être, l’adéquate description rationnelle qu’il attendait.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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7- C’EST UN PEU COURT

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Monsieur Baruch,

Je ne peux considérer que vous soyez un simple penseur du déterminisme, qui sape les bases de toute réflexion plus avancée. Certes l’homme est déterminé par des passions, mais est-il le dernier maillon de la chaîne? La liberté lui est-elle totalement refusée (pour moi, mon idée -philosophique, j’entends- est faite, mais je ne sais trop comment lire vos textes) et se destine-t-il à une sorte d’animalité en ce qui regarde sa liberté? Peut-on dire que parce que l’homme croit être libre dans l’ignorance des passions qui déterminent ses actes, il n’atteint jamais une liberté (qui n’exclut pas la nécessité, évidemment, et sur laquelle elle repose), même la plus infime?

J’aimerais savoir ce que vous pensez du texte de Chestov Les pierres douées de conscience (La Seconde dimension de la pensée, in Athènes et Jérusalem), et considérez bien que Chestov n’est pas un obscurantiste (pardonnez-moi de vous le signaler). Plus loin que la négation évidente de votre texte qu’il prend à contre-pied, refuserez-vous la tonalité purement polémique du texte (et donc le fait qu’il ne fait qu’exprimer le soupçon de spéculation qu’il a contre les philosophes), vous posez-vous en désaccord absolu à la pensée de Chestov, êtes-vous un penseur de la prison?

Je ne peux me résigner à penser cela du terrible exilé qui vécut dans la douleur de sa liberté. La nécessité temporelle dans laquelle je me trouve ne me permet pas de me pencher assez sérieusement sur vos œuvres dès maintenant, mais ne pensez-vous pas que la connaissance spéculative permet la liberté, par laquelle l’homme se pâme dans l’onde de la nécessité?

Croyez bien à mon éternelle admiration.

Un schizophrène

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Au placide et intrigant anonyme qui se désigne «schizophrène»,

De ce Chestov dont on me rapporte qu’il naîtra un peu moins de deux siècles après ma propre mort, il faudra ne pas vous formaliser que je ne dise mie. S’il a cependant de la liberté une idée similaire à la vôtre, voilà un penseur bien moderne charriant des idées bien éculées. Je me dois de vous signaler que je ne vois pas par quelle chaîne de raisonnement vous arrivez à une «animalité» humaine à partir du sort que je fais à cette vaine idée de liberté. Je ne les prive pas de leur humanité en leur imputant la croyance en la liberté, comme je le démontre explicitement dans ma Philosophie. Les hommes se trompent en ce qu’ils pensent être libres; et cette opinion consiste uniquement pour eux à être conscients de leurs actions, et ignorants des causes par lesquelles elles sont déterminées. L’idée de leur liberté c’est donc qu’ils ne connaissent aucune cause à leurs actions. Conséquemment l’idée de liberté n’est qu’une manifestation de leur courte ignorance, susceptible de se trouver éventée par une meilleure connaissance. Il en découle directement que ce serait de rabattre l’être humain à un rang qui ne lui sied guère que de lui attribuer une «animalité» simplement parce qu’il ignore. Admettez qu’à ce sévère régime, la plus étroite des ruelles d’Amsterdam serait un bestiaire innommable.

Je ne comprends pas pourquoi vous perpétuez cette idée de liberté contre toute raison. Tout autant je ne vois pas ce qui vous pousse à stigmatiser si ardemment la simple réalité du déterminisme. S’il vous plaisait de me l’expliquer je ne me priverais pas de vous entendre attentivement.

En attendant je reste vôtre,

Benedict de Spinoza

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8-AMOUR ET PASSION

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Cher Monsieur de Spinoza,

Un monsieur que j´aime beaucoup m´a parlé de vous alors que je dois reconnaître qu´il y a encore trois mois je ne savais pas que vous aviez existé. J’espère que vous me pardonnerez mon ignorance.

J´ai deux questions à vous poser et j’espère que vous pourrez m´y répondre? Si nous ne sommes pas libres comment pouvons-nous accéder au troisième genre de connaissance? Vous qui n’avez jamais eu de femme dans votre lit, d´enfants à nourrir, comment pouvez-vous parler de sentiments et dire qu´ils ne sont que des passions?

À bientôt, cher Benoît

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Très sagace et spontanée correspondante,

Sachez d’abord qu’on n’a pas à pardonner une ignorance. Celle-ci se perpétue ou s’élimine, et je ne peux que me féliciter de constater que votre pair et vous-même liez sainement élévation intellective et proximité sentimentale. Je vois dans cette particularité de votre activité les premiers éléments de réponse au problème que vous soulevez.

Voyons d’abord l’idée qu’il faudrait être libre pour accéder à des niveaux supérieurs de connaissance. Cela me semble entrer en contradiction abrupte avec la définition que l’on cherche à mettre en place de la notion de liberté. Il compte d’abord de signaler que l’inexistence de la liberté rend une stabilisation de cette idée plus ardue que le sens commun ne s’autorise à l’admettre. Convenons malgré tout de cette fiction qu’elle consiste en une intégrale autonomie par rapport aux contraintes du monde. Elle est alors, dans son inexistence autant que dans ce que l’on voudrait lui faire être, à l’exact opposé de l’idée de connaissance qui, elle, comme je m’en suis fréquemment expliqué, n’est rien d’autre qu’une soumission toujours plus profonde et plus intime aux contraintes et aux exigences du monde. Polira le mieux une lentille, l’opticien qui ne sera pas dégagé mais au contraire lié aux difficultés du polissage des lentilles, et saura moins s’abstraire de ces contraintes qu’en faire la synthèse. Il découle que l’approfondissement de la connaissance ne s’accommode pas de l’inexistence de la liberté, mais requiert bel et bien cette inexistence, car la saisie de l’être requiert la proximité et l’intimité avec l’être. Voir la chose autrement n’est autre que de la mauvaise abstraction.

Mauvaise abstraction justement est cette idée que la «liberté» par rapport à la vie matrimoniale et à la paternité rendrait inapte à conceptualiser une adéquate définition de la corrélation entre sentiments et passions. C’est isoler la sentimentalité à fort peu de frais, convenez-en. Immergé comme je suis, comme nous sommes tous, dans un ensemble touffu et dense de rapports humains à la fois contraignants et instructifs. Étant fils, coreligionnaire, membre de différents corps, ami, édile, voire pair, copain, comparse, mon aptitude à voir la question du sentiment est celle de tout humain contraint, avec, vous le signalez adroitement, des atouts et des manques qui ne rendent la compréhension du problème posé que plus cuisante par moment.

Respectueusement,

Benedict de Spinoza

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9- TOUT CE QUI EST DIEU

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Monsieur De Spinoza,

J’essaye d’étudier votre principale œuvre: L’Éthique qui je l’avoue n’est pas facile à comprendre. Ma question est la suivante: si Dieu est le TOUT et donc nous les hommes inclus et que ce TOUT est parfait pourquoi notre monde est-il si imparfait? Ou plutôt posons la question autrement: pourquoi si nous venons de Dieu sommes-nous si imparfaits, ça veut dire alors que Dieu n’est pas parfait donc il ne serait pas Dieu et ce serait absurde, pas vrai? Et puisque je me suis permis de vous déranger dans votre repos éternel, une autre question, non deux autres: d’abord, pourquoi n’avoir pas appelé votre œuvre «pensées» et surtout si vous êtes si sûr de ce que vous affirmez, pourquoi de grands philosophes de tous les temps n’ont-ils pas admis votre premier livre de l’éthique comme vérité vraie. J’ai la chance de connaître un de vos plus fidèles «disciples», un homme charmant et admirable qui se reconnaîtra et que je salue.

Évidemment, cher Maître, je vous salue aussi.

Merci et avec tous mes respects,

Catherine, une lectrice pas encore convaincue de votre pensée

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À la très subtile et très attentionnée Catherine,

Il appert que le débat que vous introduisez, argutie théologique assez ancienne, fait stigmate et souffre de sa constante et répétitive résurgence du simple fait d’un malentendu durable sur l’idée de perfection. Examinez cette idée attentivement et cherchez rigoureusement à la définir. Ce sera pour vous apercevoir que nous n’avons de la perfection, dont nous nous réclamons tant, aucune notion claire. Il en découle que, sans nous en aviser et de la meilleure foi du monde, nous entendons par perfection tout ce qui est conforme à l’idée que nous nous forgeons au mieux de nos efforts du souverain bien. Nous définissons par perfection: «ce qui nous semble bon», sans plus. Prenez l’exemple de notre mort. La mort nous apparaît comme une des imperfections de notre être, et il en est ainsi strictement en vertu du fait que cette mort, c’est-à-dire la simple disparition de notre intégrité subjective nous apparaît comme chose déplaisante, si bien que l’idée qu’elle puisse résulter d’une perfection universelle qui nous outrepasse nous répugne, et nous la rejetons d’office. Or, comme je m’en explique dans ma Philosophie, j’entends par perfection et existence, une seule et unique chose. La contradiction parasitaire de notre opinion subjective est alors éliminée et l’existence découle de Dieu sans que le problème que vous prétendez soulever ne se pose.

Quand à notre mort, le fait que sa contribution nécessaire à la perfection de l’univers nous échappe n’en fait en rien une imperfection de notre existence, mais bien plutôt une affliction marrie de notre opinion privée.

Il eut été de mauvaise tenue d’intituler ma philosophie «pensées» car elle se propose de décrire objectivement et méthodiquement la réalité du monde et non de saupoudrer de façon éparse des considérations subjectives sur la connaissance ou sur la morale. Finalement, je ne fonde pas un dogme, il est donc compréhensible que l’on ne s’incline pas servilement devant mes vues. Mais je me flatte d’un petit aphorisme que l’on doit à un philosophe du vingtième siècle [Henri Bergson – NDLR]. Il disait: «tout penseur a deux systèmes, le sien et celui de Spinoza». Cela ne me pose pas en maître universel, mais révèle une influence qui légitime certainement vos lectures et vos efforts, que je salue respectueusement au passage.

Benedict de Spinoza

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10- MERCI POUR TOUT

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Bonsoir Maître Spinoza,

Je suis moi aussi d’origine juive et j’ai subi la même pression de l’orthodoxie durant toute mon éducation religieuse. J’ai énormément souffert de ce conditionnement et après des mois de travail pour m’en défaire je dois vous dire que votre traité (Traité Théologico-politique) a été un déclic psychologique important. Comme vous aussi j’ai subi l’intolérance des religieux et de ma famille, une sorte d’excommunication officieuse mais ressentie lourdement malgré tout. En cela votre parcours se rapproche du mien et je suis touché pour tout ce que vous avez fait pour les générations à venir.

À votre époque la science ne possédait pas les affirmations en ce qui concerne l’apparition de l’homme, à la vue de toute cette vérité qui éclate, les différents jougs dogmatiques, que ressentez-vous et comment l’expliquez-vous?

Merci pour tout,

Michael Abitbol

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Au très intense et très sincère Michael Abitbol,

C’est très probablement à moi de vous remercier pour ainsi assurer une perpétuation et une pérennité de mon traité théologico-politique, dont vous n’êtes pas sans savoir qu’il m’a attiré bien des contrariétés en son temps. Cette étonnante doctrine de l’émergence naturelle de l’homme choque, et cela bouscule notre sensibilité de citoyen ordinaire. Mais malgré l’étonnement qu’elle me suscite, je suis obligé d’admettre qu’elle est conforme à une réflexion rationnelle sur l’existence. Il est évident que les théologies la reçoivent mal et voici pourquoi.

Il faut se donner comme point de départ une idée que j’ai déjà développée dans mon traité théologique, selon laquelle il y a une différence fondamentale entre la réalité essentielle de Dieu et le traitement qu’en fournissent les écritures pour le bénéfice du vulgaire. Je vous renvoie sur la question à mes développements, notamment sur les prophéties et les miracles. Apparaissent à notre vue deux explications à la rigidité des théologiens face à toute doctrine de l’émergence naturelle de l’homme. D’abord les faits dont j’ai déjà traités, et qui incriminent lourdement les théocraties, vont tous dans le sens d’une interprétation littérale des Écritures qui, malgré les différents contresens et irrationalités flagrantes auxquelles elles mènent, se perpétuent d’une façon tenace. Je ne développerai pas sur la non conformité de l’héliocentrisme et de cette doctrine de l’émergence naturelle de l’homme au mythe de la Genèse car je craindrais de vous lasser avec cette explication, vu que je la crois fort notoire. En avançant ma seconde explication, je voudrais cependant faire comprendre que l’on a peut-être un peu surestimé la première. L’expérience prouve, et vous avez certainement vécu cela vous aussi dans votre vie, que les priorités temporelles amènent les différents cultes à assouplir et à adapter l’explication théologique des Écritures aux divers besoins de compréhension ordinaire du monde et de notre rôle en ce dernier. Si une telle souplesse d’interprétation a pu s’appliquer à des époques diverses à telle ou telle partie des Écritures, il est certain que le passage du mythe de la Genèse aurait pu s’y soumettre aussi pour rencontrer des explications nouvelles de la réalité humaine, si celle-ci avait servi le culte et ses besoins.

On est donc forcé d’admettre qu’une doctrine de l’émergence naturelle de l’homme frappe de plein fouet l’idée que l’on se donne de la divinité à un niveau de profondeur qui est plus cuisant et plus grave que celui d’une conformité scolastique aux Écritures, celle-ci étant toujours rétractable et adaptable. Quelle est donc cette idée de la divinité que la doctrine de l’émergence naturelle de l’homme frappe si crûment. Je réponds que l’idée d’une émergence naturelle de l’homme frappe au cœur la croyance en un anthropomorphisme divin. L’homme créé —façonné ou engendré— par un dieu à son image, ayant puissance active et démiurgique sur son apparition, est remplacé par l’homme émergeant d’une nature insondable dans sa différence essentielle à l’homme, ainsi qu’à la lubie d’un dieu à forme humaine.

Or les «jougs dogmatiques», pour reprendre votre mot, ont tout intérêt à perpétuer l’idée d’un dieu anthropomorphe pour une raison simple. C’est qu’un dieu d’allure humaine, tel quelque monarque ou patriarche, dicte ses volontés d’une manière similaire à celle de l’homme temporel. Ces volontés sont donc relayées et véhiculées par des serviteurs ne souhaitant rien d’autre, pour se perpétuer eux-mêmes, que de maintenir l’idée d’une nature humaine de l’ordre divin. On est donc forcé de constater que, pour les théocrates, le problème n’en est plus un ici de subtilité scolastique et de flexibilité des Écritures, mais de principe et, lâchons le mot, de survie. La fondamentale non conformité de la volonté divine à la moindre volonté humaine, la simple inexistence d’une volonté divine dans l’interprétation humaine de ce terme, dévoilent les serviteurs du culte sous leur vrai jour d’usurpateurs du fait théologique et de sa transmission parmi les hommes.

Je me suis déjà prononcé, au péril de ma tranquillité, sur le caractère fondamentalement erroné d’une anthropomorphisation de la réalité divine. Dieu et la nature sont une seule et unique chose, et rien ne confirme cette idée de façon plus éclatante que cette doctrine moderne de l’émergence naturelle de l’être humain.

Respectueusement,

Benedict de Spinoza

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Cher Maître,

Merci d’avoir pris le temps de me répondre, votre développement a confirmé mon point de vue au sujet de la théocratie et de ses dérives. D’après vous comment expliquer l’apparition de la croyance en un Dieu créateur et anthropomorphique, pourquoi les hommes ont-ils eu ce besoin de se déresponsabiliser en mettant leur destin entre les mains d’un être supérieur?

À mon niveau j’essaie d’œuvrer dans le sens ou si l’homme veut survivre, il devra abandonner toutes les religions, car elles sont le ferment du plus grands nombres de conflits de par le monde. Même si je concède à la religion qu’elle poussait l’homme à réfléchir sur sa condition, elle devra s’en aller d’elle-même, un peu comme l’homo erectus a permis à l’homo sapiens d’émerger, des religions doit naître un nouveau type d’être humain. La nature tout entière fonctionne par essais, évolution, adaptation, nouvelle espèce, chaque espèce nouvelle bénéficie des caractéristiques de l’ancienne pour émerger avec de nouvelles propriétés. Pour la religion c’est à mon sens la même chose, de l’homo religius nous devrions passer à l’homo spiritus. La spiritualité étant totalement différente de la religiosité, la spiritualité s’acquiert par un travail sur soi, sur le raisonnement, la réflexion de l’esprit au contraire de la religiosité qui s’appuie sur des données passéistes et se laisse assister par une torpeur divine.

Ma sœur est mariée à un rabbin ultra-orthodoxe, et je suis bien placé pour voir le conditionnement qu’elle a subi et celui que subissent mes chers neveux. Vous imaginez les réunions de famille, entre le fils renégat et la fille ultra-croyante, ça fait des étincelles. Mais avec le temps j’ai appris à me taire, car j’ai constaté à quel point ils vivaient comme des enfants apeurés, cela m’a fait de la peine lorsque j’ai réalisé cela. Sans leurs croyances, tout s’écroulerait autour d’eux, tout leur petit monde factice s’effondrerait, donc je respecte et je me tais à présent, l’avenir n’est pas en eux. Et de toute manière l’évolution se fera sans mon intervention, ou ils s’adapteront ou ils s’éteindront. D’ailleurs déjà, les enfants commencent à vouloir voir dehors ce qui se passe, donc ce n’est qu’une question de temps et de patience, s’ils ne viennent pas au monde, le monde viendra à eux.

En tout cas merci encore pour tout, je ferai tout mon possible pour prolonger ce que vous avez commencé, pour leur offrir votre cadeau aux générations futures.

Très sincèrement,

Michael Abitbol

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Au très sincère et très explicite Michael Abitbol,

La compréhension anthropomorphisante de dieu est aussi séculaire que la compréhension zoomorphisante des divinités anciennes. Il semble que le lent passage du polythéisme au monothéisme se soit fait au prix de ce rapprochement identifiant dieu à l’homme. La perpétuation tenace de ces conceptions procède donc moins de la dérive que de la régression pure et simple sur des représentations archaïques du divin. Je vous renvoie à mon développement, dans le traité théologico-politique, sur la vieille désignation du divin par le terme Élohim, chez les anciens Juifs.

Sans avoir l’audace et la liberté d’âme de les exprimer aussi crûment que vous, j’ai tendance à partager vos vues sur l’intégrisme. Votre serein détachement et votre capacité à comprendre que la pensée rationnelle accompagne de facto et comme librement une meilleure connaissance du monde me rassure beaucoup sur ce futur où tout progresse si doucement.

Respectueusement,

Benedict de Spinoza

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Cher Benedict de Spinoza,

Tout d’abord je vous souhaite mes vœux les plus sincères en cette nouvelle année.

Vous avez raison les choses avancent, lentement mais elles avancent, le monde est en pleine mutation et la libre-pensée en est le moteur principal. La science nous apporte tous les jours des preuves qui font voler en éclats les preuves désuètes des écrits «sacrés» des religions. Mais, malgré tout l’intérêt que je porte à la science j’ai peur que l’on passe d’un extrême à l’autre du dogmatisme de l’irrationnel au dogmatisme rationnel de la science moderne qui analyse tout, même les sentiments qui forment notre humanité. Malgré toutes les erreurs commises par les religions elles donnaient un sens aux sentiments humains comme l’amour, l’amitié et la compassion. La science quand elle ramène tout cela à des mécanismes physiologiques et psychologiques nous déshumanisant peu à peu, transformant l’homme en une machine pensante.

Et il n’y a qu’à voir la société telle qu’elle est actuellement, les bonnes mœurs, l’éthique paraît bien loin dans notre société du «toutoutd’suite». Cette libération apportée par la science et ces faits a entraîné une sorte de phase dépressionnaire, où les gens oublient les valeurs et tombent dans de graves excès. Avant, la religion structurait les familles, maintenant chacun au nom d’une liberté qui pour la plupart est égoïstement déclarée, des familles sont brisées et des enfants grandissent sans aucun repère, faisant d’eux les proies de la délinquance et autres dérives.

Avant «dieu» était une sorte de garde-fou, le paradis une carotte qui poussait les hommes à bien se conduire pour être récompensés dans un au-delà. Maintenant, la science leur a enlevé cela, et les hommes ne voyant plus pourquoi ils feraient des efforts pour rien. Voilà dans quel monde nous sommes à présent, votre apport fut considérable, mais trop peu de gens y sont sensibles, l’homme n’a pas évolué en 300 ans, il est toujours aussi mesquin, égoïste et lâche. Les lois peuvent réprimer son attitude face au système, les lois protègent l’État premièrement mais elles ne sanctionnent pas l’égoïsme et l’égocentrisme. Elles ne sermonnent pas un mari qui rend malheureux son épouse, elles ne sanctionnent pas un homme qui joue avec les sentiments des femmes, les lois ne sanctionnent pas le manque de compassion ambiant dans notre cité, tout cela c’était un peu le rôle de la religion et ensuite de l’éthique et de la morale que vous chérissiez tant.

Nous sommes dans une période charnière, et malheur à la perte des valeurs, le manque de sens dans la vie des gens, causé par une société élitiste qui prône un darwinisme incompris, les pousse à régresser dans les vieilles idéologies dérivant dans le sectarisme. Il faut être honnête, les hommes de force de caractère se font plus rares à notre époque où tout est bon pour essayer de s’en sortir sans aucun effort. En fait le passé se répercute, les riches de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, rien de nouveau, mais ce qui change c’est cette dérive pernicieuse de la jeunesse qui ne sait plus où aller, l’école ne joue plus son rôle formateur de citoyen et elle tente tant bien que mal de limiter les dégâts. Si ce n’était encore que cela, la mondialisation ultra-libérale de l’économie se sert de votre «raison» pour justifier l’exploitation des peuples du tiers-monde. À coups d’arguments scientifiques on justifie les cultures des OGM et le besoin de rendement et de productivité des entreprises. J’ai la sensation que la science a le dos aussi large pour justifier la vie que l’avait dieu à une époque, les régimes changent, les hommes eux ne changent pas. On a eu le cléricalisme, le communisme, le capitalisme, toutes sortes d’ismes pour en être là, à se poser les mêmes questions pour les mêmes problèmes, et chacun passe sa vie à défendre son «isme» pour justifier son existence.

Finalement le véritable problème ce n’est pas de croire au rationnel ou à l’irrationnel, le problème de l’être humain dans son entier, c’est «l’écho», ce mécanisme frileux en chacun de nous qui a peur et qui désire. La philosophie a apporté de grandes discussions à ce sujet mais dans les écoles et les universités désormais on apprend cela comme un savoir à ingurgiter pour obtenir sa maîtrise et c’est réglé. À force de tout démystifier on a mis les valeurs humaines dans des tubes à essai que l’on analyse comme une équation.

À votre époque il était nécessaire d’être aussi intransigeant sur l’irrationnel et c’était normal, mais comme l’humain possède deux cerveaux, un rationnel et l’autre irrationnel, il faut équilibrer la balance. La religion c’était uniquement l’irrationnel, la science, que le rationnel. Maintenant il nous faut à tout prix équilibrer le tout pour sortir du marasme dans lequel nous sommes à présent, et je ne vois que la spiritualité pour relever le défi de notre temps. Une spiritualité qui réconciliera nos deux lobes du cerveau et redonnera un sens à nos vies. Je ne vous cacherai pas que je pratique la méditation taoïste et bouddhiste, car ces pratiques qui sont reconnues théistes pour les religions sont les seules à accepter entièrement la science et le rationalisme. Bien entendu leurs versions originelles et non leurs versions religieuses qui sont une déformation des enseignements des fondateurs. La spiritualité permet à mon sens de se reconnecter avec ce que vous appeliez la nature, faire qu’un avec les éléments dont nous sommes issus. Rappeler à l’homme moderne qu’il est un animal avant tout et qu’il a besoin de retrouver ses véritables racines. La science a prouvé les bienfaits de la méditation sur le psychisme et sur l’état général. La méditation permet de cultiver la compassion et le respect du prochain, elle casse cette froideur du monde moderne. Les croyances n’existent plus, plus de prières, plus de dieux, rien du tout, juste le calme et un cœur qui bat. Je souhaiterais avoir votre avis sur cet exposé.

Sincèrement,

Michael Abitbol

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Au très prolixe et pénétrant Michael Abitbol,

Vous me semblez disposer de l’opposition entre l’irrationnel et le rationnel de façon bien trop mécanique, en l’appliquant sans aucune fluctuation sur l’opposition religion/science. Il me semble que votre époque souffre moins à cause de la rationalité qu’à cause d’une irrationalisation des sciences et de leur érection au niveau des dogmes religieux. Il me semble aussi que les sciences ne se réduisent pas, comme vous semblez fort le croire, à la médecine et à la mécanique. Il y a aussi les arts libéraux, dont la rationalité n’a fait qu’augmenter entre votre époque et la mienne.

De plus, mon expérience de vie et de pensée m’obligent à ne pas partager votre nostalgie de la chose religieuse. Quand à votre rejet de la science, il me semble ne s’appliquer qu’à un petit ensemble de techniques qui, de toute évidence, ne peuvent aucunement servir de fondement à un système de philosophie satisfaisant pour guider la connaissance et l’action. Le savoir est souvent une chose abusée ou distordue, mais ne saurait en aucune façon être une chose regrettable. Distordu, il faut le redresser. Abusé, il faut le rendre à sa décence. Mais il ne vaut de rien, face aux maux du savoir, de regretter les temps de plus grande ignorance, en s’exclamant «En ces temps, au moins…»

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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Cher Benedict de Spinoza,

Si je vous ai paru si virulent face à la science ce fut dans le but d’affiner ma propre réflexion en me faisant un peu l’avocat du diable et soutenir l’antithèse qui fera apparaître la clarté du phare au-delà de la tempête, mais je suis bien entendu d’accord avec vous sur bon nombre de points.

Je suis pour une laïcisation des cultures et un métissage des ethnies, c’est à mon sens la voie contre le fascisme et le dogmatisme idéologique, un enfant issu de deux ethnies rivales ne peut que les réconcilier et amener la paix. Croyez que je ne vous comprends que trop en ce qui concerne le fait religieux pour moi-même l’avoir éprouvé, j’ai parfois des sentiments assez confus en moi sur le sujet. J’ai de la haine envers tous ces religieux qui m’ont brimé pendant mon enfance, j’ai de la haine quand je vois mes neveux suivre le même chemin de l’ultra-orthodoxie et je reste là impuissant. Ma sœur est mariée à un rabbin ultra-orthodoxe, mais c’est ma sœur, les rabbins ne sont que des hommes après tout, j’essaye de contrôler cette rancœur, mais faut-il tolérer l’intolérance?

Le phénomène de sécularisation des cultures commence à faire son effet, d’après un sondage, le nombre de sans religion a énormément augmenté ces trente dernières années, d’autre part, la dernière statistique mondiale a fait apparaître que 16% de la population mondiale (environ 1 milliard d’êtres humains) se réclamaient de l’athéisme, contre 33% pour les confessions chrétiennes. Les choses avancent et nous vous devons toutes et tous beaucoup.

Nous est-il permis d’espérer un jour un monde sans religions, sans clivages, sans nations et sans guerre?

Très sincèrement,

Michael Abitbol

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Oui.

Benedict de Spinoza

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11-HUMILITÉ ET TRISTESSE

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Monsieur De Spinoza,

Vous dites que l’humilité n’est pas vraiment bonne puisqu’elle est une tristesse (je reprends le philosophe Alain qui a analysé votre pensée). Est-ce bien vrai?

Cordialement,

Rodilard

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Au très savant et pénétrant Rodilard,

Vous confondez l’interprétation de ma pensée et sa simple description directe. Permettez-moi d’expliciter mes vues ici telles qu’elles sont clairement formulées dans ma Philosophie.

À la proposition 55 de la troisième partie de mon opus, je dis: lorsque l’esprit imagine son impuissance, il est par là même attristé. Si vous regardez ensuite les définitions que je fournis des sentiments, vous constaterez que la vingt-sixième définition que je donne se lit comme suit: l’humilité est la tristesse qui naît de ce que l’homme considère son impuissance ou sa faiblesse; et que la troisième se lit comme suit: la tristesse est le passage de l’homme d’une plus grande à une moindre perfection. Vous n’êtes de plus certainement pas sans savoir que la perfection est dans mon système une intensité d’être, et que je la pense sans l’oindre du jugement fatalement mélioratif que lui assigne la pensée ordinaire.

Il découle de tout ceci que notre humilité est notre tristesse face au constat de notre impuissance, et que notre tristesse est notre passage à une moindre perfection. Il en découle surtout que la question de savoir si je juge ces faits bons ou mauvais ne figure pas dans mon propos. Je suis donc forcé de conclure que votre Alain suture cette question à mes vues initiales sur l’humilité, ce qui est sa responsabilité mais non la mienne.

Pour user d’un trait d’esprit typique à votre temps, j’ajouterais que son manque d’humilité m’attriste, mais que je me dis —impuissant— que rien n’est parfait…

Bien à vous,

Benedict de Spinoza

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Maître,

J’entends avec vous que les joies, selon la définition que vous en donnez, peuvent seules amener à la perfection et je vois bien que votre philosophie est amorale. Laissez-moi d’ailleurs ajouter (je suis pragmatique) que toute quête du bonheur est illusoire et toute recherche de la joie estimable. Ceci dit, n’existerait-il pas aussi une joie dans la perception que chaque individu peut avoir d’être une partie «participante» et «puissante» certes, mais infime de la totalité du monde? Et ce sentiment joyeux ne pourrait-il pas être qualifié d’humilité? Je ne reprends pas ici les termes de Blaise Pascal qui justement insiste trop sur l’aspect négatif et «triste» de la condition humaine. Qu’en pensez-vous?

Merci de votre attention bienveillante,

Rodilard

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Que la définition rigoureuse des sentiments cherche encore sa voie, et que l’analogie qui s’établit dans la vie ordinaire entre certaines émotions et entre ces émotions et les faits dont elles découlent n’est pas le garant le plus assuré sur lequel puisse s’asseoir leur dite définition rigoureuse.

Benedict de Spinoza

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12- LA PLUS COURANTE DES CRITIQUES

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Quelle est la ou les plus courantes critiques reçues particulièrement à notre époque, quant au Traité des autorités théologique et politique?

Infiniment merci,

Melissa-Ann McFarland

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À la très sagace Melissa-Ann McFarland,

Cet essai continue de me causer bien des tourments. On me traita de mauvais croyant en mon temps, on me traite comme un mauvais athée au vôtre. Trop de nature me disent les miens, trop de substance divine me disent les vôtres. Le Traité cherche à associer rationalité et croyance, et cela fait mal à toutes les époques. Pour un ennemi de la contradiction comme moi, cela est bien douloureux.

Vous êtes la bienvenue d’ajouter vos critiques. Nous ne sommes pas à cela près. Je m’efforcerai d’y répondre au mieux.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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13- DEUS SIVE NATURE

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Très estimé Maître,

Depuis plus de deux ans, je scrute vos œuvres et je dois avouer que l’écoute de vos textes sur cassettes m’a apporté beaucoup de sérénité. En effet, certains soutiennent qu’il est nécessaire de transcrire à la main vos textes pour vraiment les comprendre. Quant à moi, je les lis à haute voix pour les enregistrer sur cassettes que je réécoute chaque jour en prenant ma marche quotidienne de dix kilomètres. Et il va de soi que cela donne beaucoup à penser. Il ne reste que vos 84 lettres à lire et enregistrer mais votre présence sur Internet pallie à cette carence.

Pendant de nombreuses années j’ai été sceptique, voire agnostique. Après avoir complété un bac en théologie et un autre en histoire, je me suis tournée vers la philosophie pour donner un sens à la place de l’homme dans l’univers. Je souscris avec vous que tout ce qui est et arrive est sous l’emprise des lois de la nature. Albert Einstein disait de son côté que «Dieu ne joue pas aux dés» et mon prof de philo me confiait que vous étiez son philosophe préféré.

Mais voici mon problème: votre «Deus sive natura» me perturbe et me place dans le dilemme de l’âne de Buridan et je m’explique. Au début, je n’y voyais pas de problème car vos lecteurs peuvent s’alimenter soit à l’autel de l’amour intellectuel de Dieu, et s’ils y voient là une forme de dualisme, ils peuvent se replier sur les lois implacables de la nature. Mais en approfondissant votre pensée, je vois bien que la nature ne peut me faire communier à la connaissance du troisième genre. Pour moi, c’est clair que si Dieu existe, il ne peut être beaucoup différent de celui que vous définissez. Ici, permettez-moi de citer un de vos admirateurs, André Comte-Sponville dans un article intitulé «Morale sans fondement»: «Dans le christianisme, le vrai Dieu et le bon Dieu ne font qu’un! À bien y réfléchir, on pourrait envisager au moins abstraitement deux dieux différents: un Dieu théorique, le vrai Dieu qui dominerait toutes les vérités, et un Dieu pratique, le bon Dieu qui dominerait toutes les valeurs. Mais ceci serait impossible: ce ne serait plus Dieu.» Il est clair que vous souscrivez au premier Dieu et pourfendez le deuxième comme «l’asile de l’ignorance» dans votre appendice de la première partie de l’Éthique.

Vous pouviez considérer que votre éminent collègue Descartes avait fait appel au dualisme quand il avait opté pour deux substances soit l’étendue et la pensée, ce qui lui permettait d’asseoir le siège de l`âme dans la glande pinéale. Ne pourrait-on pas vous accuser du même stratagème quand vous arrivez au bout de la chaîne quasi infinie des causes de la nature pour faire intervenir un Dieu créateur qui constitue la seule substance qui englobe toute la nature? Je me doute que vous allez me répondre que je raisonne à l’envers en partant de mes premières observations sur la nature pour arriver à celui qui l’a engendrée. Mais dites-moi, avec tout le respect que je vous dois, quelle est la différence entre celui qui fait l’inspection d’un édifice en commençant soit du sous-sol au crête et celui qui commence de la crête pour terminer au sous-sol de l’édifice? Mon exemple est vulgaire, j’en conviens, mais il s’agit toujours du même édifice.

Pourquoi alors cette constante que la nature a présidé à toutes les étapes naturantes de la création incluant bien sûr l’indéterminisme et le chaos? Pourquoi dois-je faire appel à un Être suprême pour amorcer et régir les lois de la nature? Est-ce que les lois de la nature pourraient réellement être différentes de ce qu’elles sont? Un carré contient quatre angles droits ou 360º et si je bissecte deux de ses angles, j’obtiendrai deux triangles qui contiendront chacun une somme de leurs angles de 180º. Est-ce que dans quelque univers autre que le nôtre, cela pourrait être différent? Saint-Exupéry, dans Le petit Prince, ironise ce roi qui n’ordonne que des décrets pour lesquels il est certain d’être obéi comme: «J’ordonne au soleil de se lever demain matin à 5 heures quarante-cinq». Certainement que ces idées ont dû vous hanter. Et votre rigueur intellectuelle n’a certainement pu fléchir devant l’hostilité de votre siècle à toute forme d’athéisme non-équivoque. Vous étiez théiste et on vous accusa d’être athée.

Freud nous assure que c’est pour ne pas briser le lien paternel que nous avons inventé Dieu. De mon côté, je soutiens que c’est pour échapper à la crainte de la finitude mais vous semblez très bien l’accepter et ce, en harmonie avec la nature.

En concluant, je reviens à mon âne de Buridan: mon cœur a faim de cet amour intellectuel de Dieu, mais mon intellection me ramène à l’idée d’une nature qui s’auto-génère éternellement ou à un monisme intégral. Je sais que vous pourriez me répondre, cher Maître que ce choix ultime est laissé à chacun, mais 325 ans après votre décès, maintenez-vous encore votre option pour Dieu?

Mais alors, pourquoi ce «sive natura»?

Andrée-Marie Laforest

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À la très savante et très pénétrante Andrée-Marie Laforest,

Je suis assez soulagé, à la lecture de cette suite de commentaires, de constater qu’en votre temps ma pensée n’est pas constamment déformée. Il me semble avoir été ici assez finement compris de vous, et vous souffrirez quelques respectueux commentaires de détails, qui nous mèneront au cœur de la question que vous soulevez.

Vous me qualifiez de théiste. C’est là une formulation imprécise qui risque de mener à des conclusions erronées sur ma pensée. Dans ce tapageur jargon moderne, dont la barbarie n’est pas parfois sans faire un effet similaire à l’ancien galimatias des scolastiques, il est impérativement requis de me qualifier plutôt de déiste. En effet, le théiste adhère à la batterie de représentations anthropomorphisantes de Dieu, vision errante et superstitieuse faisant une place surfaite à ce que vous nommez, avec une ironie fort judicieuse, le «bon dieu». Le déisme, au contraire, rejette toute omnipotence active de l’être suprême, au profit de sa simple omniprésence naturelle. Telle est plutôt ma position, la seule qui me semble reposer sur quelque rationalité.

Je dois aussi m’en prendre à votre métaphore de l’édifice, moins pour sa vulgarité —les images triviales sont fort souvent les plus fortes— que pour son inexactitude. C’est qu’à y penser dans le propre état d’esprit, il s’avère que de parcourir un édifice de la base au sommet ou du sommet à la base disons, pour en faire une inspection sanitaire, mènera à un résultat identique et n’instruira en rien sur la question centrale de ses conditions d’engendrement. L’image aurait eu prise si vous m’aviez fait état d’une recherche sur les matériaux de construction, leurs carrières d’origine, sur une discussion avec les architectes et les maçons, etc. Je ne m’étends pas sur ce problème strictement formel par crainte de vous ennuyer, autant que par certitude d’être parfaitement compris de vous en cette critique.

L’identification de Dieu à la réalité naturelle est le fondement de mon système de philosophie. Vous me demandez pourquoi… la réponse est plus simple que la question. L’omnipotence divine lorsque libérée des ses oripeaux anthropomorphiques nous laisse face à face avec l’impérieuse nécessité de la réalité naturelle. Toute réduction de ce fait inexorable renoue inévitablement avec la superstition volontariste du dieu-éloim acteur-punisseur, des théistes, avec son cortège de distorsions de la connaissance et autres penchants extrêmes. Et c’est tout simplement mon tour de vous demander alors pourquoi…

Pourquoi voudrait-on perpétuer une si barbare chimère?

Benedict de Spinoza

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14- UNE CONCLUSION À TIRER

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Cher Benedict,

Plongé dans vos théories depuis quelque temps, je m’interroge sur la conclusion que je dois en tirer. Si le monde est déterminé et mécanique, comme on l’admet lorsqu’on atteint le second genre de connaissance, doit-on en déduire que l’on n’est point maître de sa vie? Doit-on penser que rien, ni l’amour, ni l’amitié, ni le plaisir ne découle d’un choix volontaire, mais d’un pur hasard? Dois-je conclure, que lorsque je me lève de mon fauteuil pour prendre une bière dans le frigo, cette action est le résultat d’un désir extérieur à ma conscience, et que ce n’est donc pas moi qui décide de boire un peu de ce liquide doré?

Certes mes exemples ne sont peut-être pas les plus parlants pour un philosophe de votre grandeur, mais j’espère que vous serez en mesure, malgré tout, de m’aider dans l’avancée de ma démarche philosophique personnelle!

Bien à vous, amicalement.

Fred

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Au très prosaïque et sagace Fred,

Outre le fait que la consommation d’hydromel nécessite un ensemble de limitations qui ne se restreignent pas à l’espace délimité de l’appareil réfrigérant qui la contient, je dois aussi signaler que le qualificatif «mécanique» assigné au fonctionnement du monde est un terme extrême qui outrepasse mes vues sur la question, surtout eu égard à la perspective moderne qui est la vôtre et, aux vues de laquelle, les arts mécaniques sont très étroitement circonscrits.

Mais le problème principal de votre commentaire réside dans l’opposition, que vous semblez vouloir diamétrale, entre «choix volontaire» et «pur hasard». Dois-je vous démontrer que certains choix volontaires se font par pur hasard, et que certaines réalités nécessaires sont extérieures à toute volonté des hommes. On pourrait, par exemple, citer la mort comme exemple de ce second cas, le fait de jeter une piécette à un mendiant qui passait par là comme exemple satisfaisant du premier cas.

La conclusion que je vous suggère —si je la formule dans votre élégante terminologie moderne— serait: tout est corrélé. La prochaine fois que vous consommerez un bon hydromel frais, méditez l’ensemble des corrélations proches et lointaines qui le porta jusqu’à vos lèvres, et vous retrouverez la fraîcheur inexorable de ma philosophie.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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Maître de Spinoza,

Merci pour votre élégante réponse qui m’a apporté certains éclaircissements sur des questions existentielles. J’ai suivi attentivement votre conseil: désormais, je pense à tous les faits qui m’ont amené à boire un délectable hydromel à chaque fois que j’en porte un à mes lèvres. Votre explication, sur la compatibilité du «pur hasard» et de «la volonté consciente» est d’une clarté lapidaire qui me permet d’avancer grandement sur le chemin de la philosophie… Grâce à des personnes de votre grandeur d’esprit, le monde me paraît de plus en plus intéressant, et je parviens à y puiser de plus en plus de joie quotidienne…

Dans la continuation de ma démarche, je vous retourne une nouvelle question dans ma présente missive: Que voulez-vous signifier exactement par le troisième genre de connaissance? Un homme de qualité normal peut-il l’atteindre (autrement que par l’absorption d’une quantité énorme d’hydromel, cela va sans dire, si vous me permettez la plaisanterie!)…

Bien à vous,

Fred (le sagace et prosaïque)

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Il s’agit fondamentalement du raisonnement. Il est accessible à tout humain normalement constitué. Il se manifeste aussitôt que vous cherchez un objet, ou supposez qu’une bougie se rallumera ce soir pour s’être allumée hier soir et les soirs précédents.

Il fonctionne mieux en l’état de nature que sous l’effet de substances euphorisantes qui ont comme résultat d’introduire brouillage entre la conscience des choses du raisonnement et l’élaboration des choses de l’imagination.

Benedict de Spinoza

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15- CITATIONS

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Cher Maître,

Je suis amateur de citations de grands auteurs et philosophes divers. Elles permettent en effet de synthétiser, malheureusement parfois de manière tronquée, la quintessence d’un concept. À ce propos, laquelle de ces phrases, ou tout autre similaire, peut-on vous attribuer et ce sans trop trahir votre pensée? «Ne pas aimer, ne pas haïr, mais comprendre» ou «Ne pas rire, ne pas pleurer, mais comprendre».

Pourriez-vous aussi me donner le titre d’un de vos ouvrages qui résumerait l’essentiel de votre pensée et que je pourrais consulter afin de mieux vous connaître?

Merci de votre réponse.

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À l’amateur de citations.

Le titre de mon opus est L’ÉTHIQUE. Investiguez-en plus particulièrement les Scolies, ces explications subsidiaires au raisonnement. Elles devraient vous fournir moult de ces aphorismes dont vous semblez friand.

Sans me souvenir des deux que vous m’imputez ici, je considère que c’est encore «Ne pas aimer, ne pas haïr, mais comprendre» qui me sied le plus. Les passions en effet sont déplorables lorsque, comme elles le font trop souvent, elles se substituent à une connaissance appropriée du réel dans son essence. Le rire et les pleurs pour leur part étant susceptibles de survenir en toutes autres occasions, distinctes de l’acquisition de connaissance —Je pense par exemple à cet important effet esthétique nommé catharsis par les Grecs— il paraît de moins bonne tenue de vouloir les tenir en contrôle que l’amour et la haine.

Mes respects,

Benedict de Spinoza

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16- TU ME FASCINES

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Cher Baruch, Bento, ou Benedict, je ne sais comment t’appeler, sache que ton mystérieux personnage est délibérément fascinant, et que je n’ai de cesse de percer l’énigme de ton caractère. Une question me travaille en particulier: pourquoi faisais-tu combattre des araignées entre elles? Par sadisme, et dans ce cas, ton propre cas relève de la psychothérapie, ou simplement pour les comparer au monde humain, i.e homo homini lupus?

Je te remercie de me répondre,

Maud

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Chère Maud,

Je nie m’être adonné à ce type de pratique, et vous prie sciemment de citer vos preuves.

Benedict de Spinoza

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17- AMITIÉS DANGEREUSES

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Je m’interroge depuis quelque temps sur l’origine de votre pensée. À quoi ressemblait Spinoza jeune? Quelle relation avec Michael d’Espinoza? Avec votre frère? Vous êtes tenu pour un mauvais marchand par Minc. C’est un écrivaillon qui sait où s’inspirer mais qui soulève parfois de vrais problèmes… À quoi pensiez-vous pendant votre herem? Ennui? Peur? Le sentiment d’un devenir inexorable que vous ne pouviez guère que comprendre sans le changer?

De quoi parliez-vous avec De Prado? Moi je parie sur les causes de la liberté à Amsterdam ou bien l’acharnement des rabbins à appliquer coûte que coûte la loi, la loi, la loi en tout…

Bien à vous, Baruch,

Stephan Bonnet

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Au bien curieux Stephan Bonnet,

Mes conversations avec De Prado sont de nature strictement privées et les pensées qui me traversèrent au cours du herem méritent d’être oubliées de tous comme elles le furent de moi. Ma jeunesse fut paisible et heureuse. Mes relations avec père et frère furent harmonieuses. Les autres questions semblent relever du détail mesquin plus que de quoi que ce soit d’autre.

Spinoza

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18- QUE PENSEZ-VOUS DU VÉGÉTARISME

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Cher Benedict,

Je vous écris car je m’interroge à propos des propres actions dans le monde, et je me demande ce que vous en pensez. Je ne suis pas un spécialiste de votre système philosophique (je ne suis d’ailleurs spécialiste d’aucun système philosophique), mais il me convient la plupart du temps.

Faute de temps et d’érudition, je n’ai pas lu tous vos ouvrages; je me suis récemment mis à lire La morale de Spinoza de Sylvain Zac, professeur à l’Université Paris-X, pour m’instruire de vos pensées et j’y ai lu:

«[La raison] nous unit aux autres. En effet les hommes conduits par la raison sont unis non seulement par leurs moyens de vivre —comme le sont tous les hommes sous la pression de la nécessité— mais aussi surtout par la fin qu’ils poursuivent: ils recherchent d’un accord unanime le bien commun, accessibles à tous les hommes dans toute sa plénitude, à savoir la connaissance vraie. Rien ne nous est plus utile que le commerce avec les autres hommes, car toutes nos puissances s’ajoutent alors pour assurer notre effort commun dans notre ascension vers la connaissance adéquate.»

Les hommes ont intérêt à être amis les uns avec les autres et même généreux, afin justement d’être amis: la générosité est le «désir par lequel chacun s’efforce d’après le seul commandement de la raison d’aider les autres hommes et de se lier d’amitié avec eux» [Éthique, III, pr LIX, Scolie]

C’est-à-dire que les humains ont intérêt à s’unir pour être plus puissants. Ainsi liés, les hommes sont capables de bien vivre dans le monde. Ils peuvent satisfaire leurs besoins et se défendre des dangers que les autres parties de la nature représentent pour eux. Mais j’ai l’impression que vous prenez la décision arbitraire de faire de l’humain une partie qui forme un tout dans le reste de la Nature. De quel droit, lorsque l’on veut faire preuve de rigueur intellectuelle, peut-on découper dans ce qui existe une partie et la considérer en opposition avec ce qui l’entoure?

J’ai lu que vous étiez opposé à l’ascétisme, ce que je partage avec vous. Néanmoins, est-ce à dire que l’humain peut profiter du reste de la nature, en détruisant certaines de ses parties, tant qu’il ne court pas lui-même de risque? Par exemple, un homme peut-il décider de tuer un singe inoffensif dans les bois pour son simple plaisir tant qu’un risque écologique n’est pas encouru par la mort d’un singe? Ne peut-on pas tuer dans ce cas un pauvre homme sur un lit d’hôpital, qui, même s’il aspire à la survie, n’apporte plus rien au reste de l’humanité, vu l’affligeant effondrement de ses capacités mentales?

Et, question plus cruciale à mes yeux, l’homme muni du savoir que la viande ou le poisson (il ne s’agit pas du lait ou des œufs) est inutile à sa survie (voire souvent néfaste en raison de toxines ou autres) doit-il continuer de tuer des bœufs pour son plaisir personnel? J’ai du mal à voir pourquoi il ne faudrait pas tuer les animaux ou les «gens inutiles à la communauté des hommes» en dehors d’une certaine pitié, pitié que je subis, même s’il s’agit d’une certaine faiblesse de mon âme. Suis-je victime d’une passion qui nuit à ma vertu lorsque je décide d’épargner la vie des êtres sans intérêt?

J’attends une réponse de votre part!

Alexandre

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Au très judicieux et sagace Alexandre,

Il y a lieu de profiter des atouts de la nature dans une mesure qui ne rend pas ce profit nuisible. Les exemples que vous me soumettez reposent sur une prémisse que je me suggère de contester. On y parle de tuer des bêtes pour la stricte obtention de plaisir. J’ai démontré par ailleurs que plaisir et bien-être effectif étaient deux choses fort distinctes, et qu’après de nombreux et éphémères plaisirs venaient souvent des douleurs souvent aussi cuisantes qu’inattendues. Attendu que l’intensité éphémère d’un plaisir est très régulièrement en proportion avec le degré d’amertume, de douleur et de morbidité succédant, une fois ce plaisir passé, et assumant que le meurtre de l’animal par le chasseur est vécu par ce chasseur comme un plaisir à la fois vif et soudain, une présomption raisonnable autorise à dire que le meurtre gratuit d’animaux mènera quasi indubitablement à quelque malaise: culpabilité, frustration, discrédit social.

Aussi, attendu le caractère stérile et inutile d’une telle activité, et déférence obligée pour la règle d’effet en retour qui semble caractériser l’ensemble des plaisir vifs, il me semble de bonne tenue de prohiber ce dernier, autant pour son ineptie constatée que pour les tristesses imprévues qu’il suscitera en vertu de la présente démonstration.

Bien à vous,

Spinoza

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D’accord. Mais qu’est le nuisible? Tuer une vache pour se nourrir lorsque le monde nous environnant est submergé de végétaux bon marché (dont on ne peut pas dire qu’ils souffrent au sens animal du terme). Dans le monde occidental, la plupart des gens ont l’argent nécessaire pour se nourrir seulement de légumes, de laitages et d’œufs. Or, ils préfèrent utiliser leur argent pour acheter des cadavres d’animaux par l’industrie, pour leur plaisir gastronomique.

C’est vrai dans que le meurtre d’animaux est peu utile dans le cadre de la chasse. Mais qu’en est-il de la bonne mère de famille qui va acheter les muscles saignants d’une vache que l’on vient d’arracher et de broyer et qu’elle ne se représente que comme steak haché; se représente-t-elle un instant les faits séparant ce qu’elle considère comme étant «vache» (jolie, broutant dans le pré, dont les veaux sont mignons) et ce qu’elle considère comme «steak haché»?

Je pense que toute culpabilité repose sur une croyance. La croyance que le fait d’aller acheter de la viande chez le boucher est normal retire toute culpabilité à la dame… Au mieux, après le plaisir ressenti du fait d’avoir accompli une partie de la mission qu’elle s’était donnée (aller faire les courses pour nourrir les petits), elle sera triste, pas du fait d’avoir indirectement mené au meurtre d’animal, mais d’avoir dépensé de l’argent, ou simplement d’avoir fini une action et de devoir se mettre à autre chose…

«Aussi, attendu le caractère stérile et inutile d’une telle activité, et déférence obligée pour la règle d’effet en retour qui semble caractériser l’ensemble des plaisir vifs, il me semble de bonne tenue de prohiber ce dernier, autant pour son ineptie constatée que pour les tristesses imprévues qu’il suscitera en vertu de la présente démonstration.»

Voilà donc où se pose mon problème… Manger de la viande et participer à la culture de l’élevage est-il raisonnable? Ou bien doit-on considérer que seuls les humains méritent la vie, car pouvant participer à la communauté générale que nous souhaitons tous pour être heureux? Dans ce cas, doit-on garder en vie des handicapés mentaux inactifs et aimés par personne? Doit-on garder les êtres «inutiles» car les tuer nous rend malheureux? Qu’en est-il alors des animaux…

Alexandre

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En situation de prospérité alimentaire où le choix entre alimentation carnée et alimentation végétale existe sans contrainte, il semble préférable d’opter pour l’alimentation végétale.

Benedict de Spinoza

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19- BENEDICT OU BARUCH

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Votre véritable prénom n’est-il pas Baruch? Baruch signifie en hébreu «bénédiction», peut-être avez-vous préféré la version latine… Je ne vous connais que sous le pseudonyme de Baruch, ai-je tort?

Je vous remercie de me répondre.

Cordialement,

Déborah

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Mademoiselle Déborah,

Je vous renvoie respectueusement à ma première répartie du dialogue épistolaire intitule «Gagne-pain» dans mon officine sur DIALOGUS. Vous y trouverez réponse à vos interrogations sur mon prénom.

Respectueusement,

Spinoza

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20- CONSEIL POUR UN IGNORANT

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Cher Benedict,

J’ai manqué le rendez-vous que j’aurais pu avoir avec vous lorsque j’étais à l’école, plus préoccupé de survivre que de nourrir ma connaissance.

Certains de mes contemporains favoris, essayistes ou éditorialistes, me recommandent régulièrement vos écrits, et je ne sais par quel bout aborder votre œuvre. Je ne puis les interroger directement, alors je me tourne vers vous: par quelle porte me conseilleriez-vous d’entrer dans votre œuvre?

Très respectueusement,

Olivier Brunet

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Au très studieux Olivier Brunet,

Si vous êtes proche des superstitions religieuses, lisez tranquillement et sans vous énerver le Traité théologico-politique. C’est là que je suis le moins abstrait et le plus cru. Si la spéculation philosophique vous attire plutôt, allez-y pour le Traité de la Réforme de l’entendement.

Gardez mon Éthique pour la fin. Les gens de votre temps la disent fort abstruse. Si vous vous y hasardez, lisez bien les scolies, j’y cache des trésors qui étaient plus destinés à votre temps qu’au mien.

Benedict de Spinoza

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21- JUDAÏSME

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Bonjour Monsieur Spinoza,

Je m’intéresse de près à votre enseignement, surtout en ce qui concerne votre critique du phénomène religieux. Je souhaiterais connaître les raisons historiques et personnelles qui vous poussèrent à critiquer la religion et en particulier votre religion de naissance, le judaïsme.

Cordialement,

Michael

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Au très sagace et très pénétrant Michael,

Passant sur l’inexactitude questionnable du terme «religion de naissance» qui, notons-le au passage, inclut une contradiction fondamentale, je dois répondre à votre question, aussi délicate que passionnante, en des termes que je résumerai sommairement, vous renvoyant à mon incontournable Traité théologico-politique pour les développements fins.

Le judaïsme n’est critiqué par moi ni plus ni moins que n’importe quelle autre religiosité. Je vous prie de détacher la réflexion que je dédie au judaïsme de toutes considérations personnelles. Si le judaïsme fait face à des critiques de ma part c’est d’être une religion, sans plus. Le fait que les religionnaires en lui soient des co-religionnaires est un détail au-dessus duquel vous et moi, je pense, pouvons et devons nous élever.

C’est donc sur la religion, dans l’entendement le plus large et stable que l’on puisse accorder à cette idée, que porte ma critique. Elle se fonde, comme vous le dites fort bien, sur des raisons historiques. S’il est reçu que Dieu fonde la nature de l’être humain, il en découle comme net et fort nécessaire que toute émanation découlant de l’histoire des hommes relève de Dieu et de son vouloir. L’idée du vouloir de Dieu se ramenant à la simple manifestation du réel dans son déploiement effectif, comme je m’en suis amplement expliqué dans ma Philosophie.

Or justement une des pures émanations de l’histoire des hommes a pour nom: rationalité. Il s’agit d’une attitude visant à baser la connaissance du non constaté sur un dispositif corrélant et logiquement organisé partant du constaté et en découlant inexorablement. La rationalité, bien grandie historiquement de mon temps a, en tout instant, un impact constant sur les méandres de ma vie personnelle.

Or les religions font à la rationalité un sort qui n’est pas conforme à la nature du vouloir divin telle que je l’ai préalablement définie. En effet les religions —et en elles surtout les religionnaires— rejettent le regard rationnel porté sur elles comme ne relevant pas du vouloir divin. Ce faisant, les religions confondent grossièrement le vouloir prosélyte de l’humain religionnaire et le vouloir divin dans ce qu’il a à la fois d’inexorable et de sûr. Ce n’est pas là le moindre de leurs avatars anthropomorphisants.

L’héritage historique et personnel de la rationalité est donc ce qui me force à critiquer les religions. Il me faut ajouter d’ailleurs que cette critique est strictement défensive, et qu’au départ il ne s’est jamais agi pour moi que de procéder à une lecture rationnelle des Écritures. Toutes les persécutions intempestives et mal avisées que m’ont valu cette tentative de rapprochement entre rationalité et Saintes Écritures est le garant le plus patent du rejet zélote par les religions du joyau le plus précieux qu’ait produit le vouloir divin en mon siècle: le savoir rationnel.

Benedict de Spinoza

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Cher Benedict de Spinoza,

Avez-vous souffert dans votre jeunesse du conditionnement religieux que votre famille vous a imposé? Comment votre famille a-t-elle perçu votre refus de la religion familiale? Quels rapports avez-vous gardés avec votre famille après votre fuite?

Cordialement,

Michael

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Beaucoup.

Mal.

Des rapports distants mais cordiaux.

J’ajoute que les sectes chrétiennes, même celles dites progressistes, ne m’ont guère mieux traité. Le prosélytisme aveugle ignore les frontières religionnaires, et les cultes, souvent si prompts à s’empoigner, en arrivent finalement à se rejoindre en un postulat épouvantable: celui du fanatisme. Votre époque en témoigne aussi.

Spinoza

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Cher Benedict de Spinoza,

Pour quelles raisons avez-vous ressenti de la répulsion envers le Judaïsme? Qu’est-ce qui vous a progressivement amené à le critiquer?

En effet, ma génération n’est pas épargnée par le fanatisme religieux, mais des hommes comme vous ont tellement fait avancer les choses en éclairant les consciences que l’espoir est toujours permis. Pour ma part je lutte à mon niveau contre l’obscurantisme religieux, et principalement le Judaïsme dont je suis issu tout comme vous, et si je peux affirmer haut et fort mon anticléricalisme je le dois un peu à vous. Grâce à vos écrits j’ai réussi à me déconditionner de l’endoctrinement religieux et ainsi réussir à penser par moi-même aujourd’hui, merci pour tout.

Cordialement,

Michael

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À cause de la répulsion que j’ai ressentie de front pour toutes les religions comme propensions anthropomorphisantes de la nature naturante de Dieu.

Spinoza

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Cher Benedict de Spinoza,

Concernant votre Traité théologico-politique que j’ai fort apprécié, votre objectif premier hormis l’apport philosophique fut lequel lors de l’élaboration ce celui-ci?

Amicalement,

Michael

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Au très pénétrant et sagace Michael,

Je visais dans ce traité à décanter des Écritures rien d’autre que la définition rationnelle de Dieu, en établissant la distinction entre ce que les prophètes dirent de Dieu pour fin d’élévation du vulgaire, et ce qu’ils surent de Dieu dans sa réalité essentielle. Or, il semble bien que les zélateurs de tous crins confondent encore ces deux courants de la pulsion théologique, et cela m’a valu bien des déboires avec ce traité, comme vous vous en doutez.

Benedict de Spinoza

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22- TOURMENT

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Très cher Benedict,

J’aurais aimé poser une question à M. Descartes mais comme il n’est plus là pour y répondre, je voudrais avoir votre avis à ce sujet. N’y voyez aucun manque de respect envers votre personne si je vous la pose dans ces conditions, mais plutôt parce que vous êtes une autre de mes références philosophiques.

Bien à vous,

Paolo

En voici la copie:

Cher Monsieur Descartes, J’ai une question qui me torture l’esprit depuis des années et j’espère que voudriez y répondre malgré tout. Si l’âme est immatérielle donc sans influence par rapport à l’état du corps, pourquoi peut-on constater qu’à un moment donné l’esprit est influencé par une maladie dite cérébrale? Je crois au fond de moi être de votre avis mais cette particularité empoisonne mon esprit.

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Au très dubitatif Paolo,

Vous m’adressez cette question portant sur l’union de l’esprit et du corps alors que vous la destiniez à Cartesius, qui, je pense, ne vous mérite point tant que vous le pensez. Vraiment je ne puis assez m’étonner que ce philosophe, qui s’était fermement résolu à ne rien déduire que de principes connus en eux-mêmes, et à ne rien affirmer qu’il ne perçût clairement et distinctement, et qui avait si souvent fait reproche aux Scolastiques de vouloir expliquer les choses obscures par des qualités occultes, soutienne une hypothèse plus occulte que toute qualité occulte. Qu’entend-il, je le demande, par union de l’esprit et du corps? Quel concept clair et distinct, dis-je, a-t-il d’une pensée très étroitement unie à certaines petites portions de la quantité? Je voudrais vraiment qu’il eût expliqué cette union par sa cause prochaine. Mais il avait conçu l’esprit tellement distinct du corps, qu’il ne put assigner aucune cause singulière ni à cette union ni à l’esprit lui-même et qu’il lui a été nécessaire d’avoir recours à la cause de l’Univers entier, c’est-à-dire à Dieu. Il en résulta sa perplexité autant que la vôtre.

Retirez la portion divine —l’âme— de votre question, et il devient limpide que la maladie du cerveau et de tout le corps affecte l’esprit comme la déficience de la source de lumière affecte la lumière même. Voilà qui est répondu autant pour le bénéfice de votre problème, que pour celui de la bonne distance à maintenir entre mes vues et celles de Cartesius.

Vôtre,

Spinoza

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23- LES PLAISIRS SENSUELS

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Très cher et très honoré Monsieur de Spinoza,

Je sais que vous n’êtes ni psychologue ni psychiatre, mais grâce à un professeur bien particulier et privé, je me suis hasardée à l’étude de votre œuvre et certaines de mes certitudes ont été ébranlées.

Je m’explique. Mariée depuis plusieurs années et mère de deux enfants, je me suis aperçu que je n’aimais pas vraiment l’homme que j’avais épousé. En effet, une affection plus grande est venue détruire les sentiments que j’avais pu avoir pour lui. Pire, je suis tombée follement amoureuse de mon professeur qui, en plus d’être un vrai sage, a la particularité d’être en prison et ce pour de longues années encore.

Ce professeur spinoziste qui désire atteindre la béatitude, a décidé de suivre un autre chemin et de faire comme vous: supprimer autant que possible, les honneurs, la richesse et les plaisirs sensuels. Il me répète sans arrêt que l’amour peut se passer de sexualité et qu’il ne s’agit que d’une mode. Que la sexualité doit servir d’abord à la reproduction de l’espèce humaine. Je comprends que sa situation est particulière et que la prison est un lieu peu propice à l’amour sensuel même s’il est possible. Je comprends aussi que moins il aura d’affections liées à l’extérieur, plus il supportera l’enfermement. Mais, vous avez dit que le corps et la pensée sont deux modes d’expression de l’homme. Comment alors nier le désir corporel lorsque la pensée aime? Comment tuer le désir qui est en moi sans tuer l’amour que j’ai pour cet homme? Un homme et une femme peuvent-ils s’aimer sans sexualité? Parfois, il me dit que la sexualité doit être raisonnée et utile comme vous l’avez dit. Qu’est-ce que veut dire un acte sexuel utile, raisonné? Deux adultes qui s’aiment et qui assument leurs responsabilités ne sont-ils pas raisonnables? Voilà, peut-être m’aiderez-vous à trouver des réponses car j’aime cet homme et je désire plus que tout, l’aider à passer les années de prison qui lui restent à faire le mieux possible, donc lui envoyer beaucoup de joie mais parfois, je suis si triste que je n’y arrive pas.

Merci beaucoup.

Une fidèle étudiante de votre œuvre,

Miss Chaussettes

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Madame,

Il ne s’agit pas pour moi de me prononcer sur les circonvolutions du drame poignant que vous m’exposez. Aimer le prisonnier et ne plus aimer l’homme libre vous place dans une situation qui, de par son caractère fatal et douloureusement antinomique, ne peut qu’imposer à la dure les arcanes du détachement philosophique le moins artificiel imaginable.

Je dois, par contre, m’inscrire en faux face à toute assimilation des développements initiaux de mon Traité de la Réforme de l’entendement avec une ascèse intégrale, et détrimentale de la pulsion amoureuse ordinaire. jouir des plaisirs dans la seule mesure convenable pour conserver la santé est ce que je propose, sans plus certes, mais aussi, sans moins. En m’excusant de ma sévérité de ton, je me dois d’insister fermement sur le fait que quiconque réduit les fonctions des plaisirs sensuels à des priorités exclusives de reproduction, ou rejette intégralement les transports des plaisirs au nom de quelque béatitude abstraite n’est pas un spinoziste.

Si votre professeur pratique cette abstinence en mon nom, trahissant ma pensée, négligeant les traits les plus nets de ma doctrine, il est clair que Spinoza ne lui est plus inspiration mais prétexte, caution, paravent, couverture. Couverture pour quelle doctrine, ou plutôt pour quelle option, voilà Madame qui procède certainement moins de la sphère philosophique que de la sphère privée. Je me garderai donc d’épiloguer, de conjecturer, ou de juger…

Benedict de Spinoza

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24- L’ÉTERNITÉ

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Cher Benedict,

Mille idées me traversent l’esprit, et une question se pose. Je pense que la mort donne la vraie valeur à la vie.

Je m’explique, nous sommes tentés de profiter au maximum de notre vie car elle a une fin. D’autant plus que nous ne contrôlons pas notre longévité. Une certaine théorie prétend que nos actes servent les générations futures, que nous nous efforçons de construire un monde meilleur. Je crois au contraire que pour la plupart d’entre nous, nous profitons de l’acquis de nos pères afin d’assouvir notre soif de connaissances, dans le domaine auquel nous avons choisi de nous consacrer, et ce, pour une raison ou pour une autre. Je pense plutôt que c’est ce processus que l’on appelle l’évolution. J’aimerais comme beaucoup d’autres croire à une vie éternelle après la vie terrestre. Voici ma question. Si la mort donne le goût à la vie, quelle serait la logique d’une vie éternelle après celle-ci?

Je n’ai cité que quelques-unes de mes idées, et j’avoue qu’elles ne sont ni développées ni approfondies. Néanmoins j’espère avoir réussi à vous faire saisir l’idée générale.

Bien à vous, très cher Maître…

Paolo

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Votre postulat assigne à la vie terrestre des qualités qui devraient découler de son caractère fini. Il est questionnable en ce sens que de nombreuses facettes louables de la vie valent pour elles-mêmes plus que dans leurs limites, ou dans celles de la vie. Mais si j’assume malgré tout ce postulat questionnable, j’en conclus que la vie éternelle perd de l’intérêt, ce qui, je l’avoue un peu sous cape, me sied passablement.

Vous confirmez donc de façon piquante un fait maintes fois observé chez les plus sots comme chez les plus sages: il est possible dans le sein du raisonnement naturel de tirer une conclusion raisonnable d’une prémisse fausse, incomplète, inexacte, ou frivole.

Benedict de Spinoza

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25-ÉMOTIONS ET SENTIMENTS

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Cher Benedict,

Votre œuvre est une lumière pour l’humanité. Vous apportez, parmi d’autres, un éclairage particulier sur la notion d’émotion et celle de sentiment. Ma question est la suivante: l’émotion est-elle un préalable au sentiment, ou est-ce l’inverse?

Je vous remercie à l’avance pour votre contribution.

Jean Lachampt

Paris

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Au très généreux Jean Lachampt de Paris,

Par sentiments, j’entends les affections du corps, par lesquelles la puissance d’agir de ce corps est augmentée ou diminuée, aidée ou contenue. Sur cette prémisse s’impose la décision que les émotions émanent des sentiments.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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26- ET SI L’ÉTERNITÉ ÉTAIT EN FAIT LE PRÉSENT

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Et si l’éternité était en fait le présent? Je commence progressivement à découvrir votre pensée qui m’apparaît comme très rigoureuse et, en même temps, dépourvue de toutes idées superstitieuses. Ce qui, selon moi, est un exploit pour un homme de votre époque, compte tenu des contraintes imposées par les autorités religieuses qui dominaient encore à la fin de cette sombre période appelée Moyen-Âge.

Pour moi, la notion d’éternité ne se définit pas par une durée infinie. Le temps que l’on peut compter est absolument dépendant de l’espace. Par exemple, l’espace parcouru par l’aiguille de l’horloge durant une heure, le temps que met la terre pour accomplir sont orbite… Tout ce qui est mesurable en terme de durée, se doit d’être cyclique. C’est-à-dire, d’avoir un début et une fin arbitraires pour que nous puissions en prendre la mesure. Mais qu’en est-il du présent? Quand je pense au présent, il me vient cette idée de la vacuité; non pas un trou noir où il n’y a rien mais, seulement une absence de mesure, de dimensionnement. Rien de mystérieux, de mystique, d’obscur! Seulement la réalité telle qu’elle est et non telle qu’assimilée comme information. Bien sûr, le mouvement n’est pas qu’apparent, il est bien réel mais le mouvement incessant de notre pensée peut être ignoré un temps pour que nous puissions jouir de cette réalité qui jamais ne s’éloigne de soi.

Michel Provencher

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Au très sagace et pénétrant Michel Provencher,

Il m’est difficile d’admettre que les cycles temporels soient affectés de débuts et de fins arbitraires. Si, comme vous le signalez, le mouvement est réel, il s’avère que celui de notre perception l’est aussi, et que celle-ci dispose d’un accès aux cycles temporels qui se fonde non dans des débuts et des fins arbitraires, mais tout aussi réels que le mouvement lui-même. La naissance d’un enfant, ou la fin des récoltes n’ont rien d’arbitraire dans la vie pratique.

Je ne peux que vous recommander la plus extrême prudence face à cette idée de cycle qui peut aisément installer notre esprit dans le confort d’un mouvement pendulaire, symétrique et non progressif de l’être. Rien ne serait plus erroné. Au cœur de la réversibilité du cycle repose l’irréversibilité de l’inéluctable. Le fait que votre montre s’use de par son mouvement même en témoigne sans ambages. On peut encore ici penser aux enfants et aux récoltes.

Quand à l’impression du présent, méditez cette idée au plus profond de votre être avec la prudence sagace que vous m’avez manifesté, ce sera pour constater que c’est à elle plus qu’à tout autre que s’accole le plus adéquatement la notion d’arbitraire dont vous faites usage. Le sentiment du présent est une impression subjective de saisie du flux qui reste fluant quoi qu’on en pense.

Respectueusement,

Spinoza

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27- MOUVEMENTS CYCLIQUES

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C’est seulement l’observateur en nous qui, pour élaborer une conception, se doit de mettre des «marqueurs» arbitraires, sans quoi sa pensée n’aurait ni queue ni tête et serait à toutes fins pratiques, incommunicable. Je doute que la nature possède quelque notion que ce soit de début et de fin. Nous donnons une naissance à l’univers «Big Bang» et certains parlent de «Big Crunch», un retour vers l’arrière, mais j’ai le sentiment que la nature n’a jamais connue de naissance et par conséquent ne connaîtra jamais de mort. De notre point de vue, de part notre expérience, nous savons que nous sommes nés et que nous allons mourir. Il semble en être de même pour tout ce qui nous est observable et que, d’une simple déduction, nous pouvons dire que RIEN n’est éternel! C’est là que je fais intervenir ma notion de vacuité: RIEN, serait cet être qui, d’un point de vue dualiste, n’a aucune chance d’exister.

Michel Provencher

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Vos vues sur la caractère incréé du monde s’accordent mal avec cette idée un peu confuse de «marqueurs arbitraires» dont vous vous aviserez, si vous l’analysez avec la rigueur requise, qu’elle réintroduit l’idée de «création» dans l’espace subjectif. Le caractère incréé du monde n’élimine pas pour autant la réalité des attributs de la substance qui, quoique se donnant à l’observation de nos sensibilités perceptibles, n’en est pas moins saillante en soi.

Spinoza

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28- UN PANTHÉISME?

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Cher monsieur Spinoza et Maître,

Si je considère votre doctrine comme un panthéisme, est-ce que je me trompe? Plusieurs indices m’y incitent. Vous assimilez Dieu d’une part à l’idée de Substance unique, infinie et éternelle, et d’autre part à la Nature. Or un des Attributs par quoi notre intellect conçoit la Substance est la Pensée. Conclusion: la Nature telle que vous la voyez est «pensante». Ce qui d’ailleurs implique la distinction entre Nature naturante et Nature naturée, qui me semble reproduire la dualité d’Attributs Pensée/Étendue. De plus, peut-il y avoir pensée sans conscience de soi? Je ne crois pas, d’après notre expérience. Croyez-vous que nos connaissances scientifiques actuelles permettent une telle métaphysique de la nature?

Je vous remercie si vous avez le loisir de me répondre et me permettez de vous poser d’autres questions sur votre œuvre que je ne cesse de relire avec beaucoup d’intérêt et de plaisir.

Avec ma respectueuse considération,

Golding Ber

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Au très déférent et pénétrant Golding Ber,

L’idée que ma philosophie puisse être un «panthéisme» ouvre, je le crains, la porte à un certain nombre de préjugés particulièrement dangereux. Tous ces préjugés dépendent en fait d’un seul: les hommes supposent communément que toutes les choses naturelles, agissent comme eux mêmes, en vue d’une fin, et bien plus ils considèrent que Dieu lui-même dispose tout en vue d’une certaine fin, car ils disent que Dieu a fait toute chose en vue de l’homme, mais il a fait l’homme pour en recevoir un culte.

Cette notion de «panthéisme» risque de garnir la totalité de l’existence des caractéristiques anthropocentrées dont je m’évertue à dévêtir Dieu dans ma tentative d’une description rationnelle du réel. Je ne vois pas par conséquent où, dans mon système de philosophie, vous détectez que la Nature naturante est «pensante», ou pire consciente de «soi». Voilà bien de ces anthropomorphisations de Dieu que je dénonce et que les panthéismes restituent en leur qualité d’ultime soubresaut cultuel lacérant la pensée rationnelle et compromettant le raisonnement géométrique.

Vôtre,

Spinoza

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Cher philosophe,

D’abord je vous remercie de votre réponse (mais je m’étonne qu’elle ne paraisse pas dans le forum). Je connais suffisamment votre œuvre et pas seulement L’Éthique mais aussi le Traité Théologico-politique, pour savoir que votre effort vise à désanthromorphiser vigoureusement l’idée de Dieu. En quoi je vous suis tout à fait; arracher Dieu à la gangue des superstitions religieuses, n’est-ce pas le restituer dans son ineffable transcendance? Cependant vous rejetez pour votre doctrine le qualificatif de «panthéiste», mais est-ce que vous n’y prêtez pas le flanc quand on lit la proposition E. II, 3 :«En Dieu est nécessairement l’idée tant de son essence que de tout ce qui suit nécessairement de cette essence». Et dans le scolie vous affirmez tout naturellement que «Dieu se comprend lui-même». Et dans la lettre 32, vous écrivez: «Il est donné dans la nature une puissance infinie de penser et que cette puissance contient objectivement, dans son infinité, la nature tout entière.» Et dans la lettre 56: «…personne en effet ne peut nier que Dieu ne se connaisse et connaisse toutes choses librement et cependant tous conviennent que Dieu se connaît nécessairement lui-même.»

Comme Dieu-substance est selon votre conception identique à la Nature (Deus sive Natura) et plus précisément à la Nature naturante, il s’ensuit, selon mon humble logique que celle-ci est bien «pensante».

Voilà ce qui me fait penser que votre doctrine peut s’interpréter dans un sens panthéiste.

Je vous pris de croire, Cher Maître, à ma profonde et respectueuse considération.

Golding Ber

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Au très pénétrant et documenté Golding Ber,

C’est de mon propre chef que je me tiens en retrait du forum, car je préfère l’officine à l’hémicycle. En réfléchissant avec la prudence requise sur les citations que vous me réservez, vous vous aviserez que si Dieu —c’est-à-dire la nature naturante— pense et connaît, c’est qu’il ne le fait nulle part autrement qu’a travers ce qui est naturellement sorti de lui, notamment les entités pensantes issues de nature, vous et moi au premier chef…

Si un mot en -isme vous tient tant à cœur pour désigner ma doctrine de l’être, nommez la sans hésiter naturalisme, cela sera encore moins risqué et tendancieux que le terme que vous proposez.

Vôtre,

Spinoza

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Cher Maître,

Vous me répondez que Dieu se «pense à travers des entités, vous et moi» et que votre philosophie se caractérise par «le naturalisme». Donc, j’en infère que votre doctrine serait un humanisme (puisque nous sommes des hommes) naturaliste. Normal puisque l’homme «n’est pas un empire dans un empire» mais bien un mode fini (une partie de la Nature naturée) des deux Attributs de l’Étendue par son corps et de la Pensée par son entendement. Voilà qui me paraît clair: ni panthéisme, ni matérialisme —je pense que tous ces «ismes» vont vous faire sourire, mais c’est une manie de notre temps 🙂 — néanmoins, il me semble que nous restons dans le réalisme cartésien, non au niveau substantiel mais modal. Il me semble que même si, comme vous l’affirmez «l’esprit (l’âme, selon les traducteurs — au fait comment traduiriez-vous «mens» aujourd’hui?) l’esprit n’est que l’Idée d’un Corps», il y a tout de même une différence entre une idée et l’objet dont elle est l’idée, non? À quoi tient cette différence? Aux Attributs, puisqu’il y a comme vous l’écrivez une idée de l’esprit dans l’entendement de Dieu, donc une idée d’idée du Corps (et de ses affections).

Je suis vraiment un peu gêné de vous interpeller de nouveau, je me dis que j’abuse de votre temps, mais j’ai une telle fascination pour votre pensée que je voudrais bien la comprendre à fond.

Croyez, cher Maître, à mes sentiments de profond respect.

Golding Ber

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Ô persévérant Golding Ber,

Vous voilà bien rapide à éliminer le matérialisme. Il me semble pourtant bien moins inadéquat que cet «humanisme» que vous m’imputez, en une pirouette ma foi fort peu raisonnable.

-isme pour -isme, il ne faudrait tout de même pas fourvoyer ma barque dans un isthme où elle ne saurait vouloir entrer. Conséquemment, notez bien: mon monisme fait que mon naturalisme et mon matérialisme éliminent votre humanisme pour ce qu’il est: un regrettable anthropomorphisme…

Vôtre,

Spinoza

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29- ÉTHIQUE OU MORALE

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Ô cher Maître!

Bien souvent, je fais référence à vos écrits pour savoir comment m’assurer une bonne conduite. J’applique au mieux votre grand principe, le conatus: «Il faut persévérer dans son être». Je cherche à acquérir de nouvelles connaissances qui puissent m’éloigner de mes affectations. Toutefois, mes passions me pèsent, la peur, la petitesse d’esprit me guettent à chaque coin de rue. J’essaie d’augmenter ma puissance car je sais que seule celle-ci me permettra de découvrir une joie pleine et entière.

Ce travail sur moi-même est certes salutaire, mais ne devrais-je pas rattacher ma volonté à des valeurs universelles? Que ma volonté devienne bonne volonté, de telle sorte que la maxime de mes actions puisse être érigée en loi universelle. J’aimerais que cette volonté qui me donne le chemin de la connaissance devienne une fin et non un moyen, de telle sorte que je traite l’humanité en moi et chez les autres toujours comme une fin et jamais seulement comme un moyen et aussi que je sois en même temps le législateur et le sujet dans la république des volontés.

Mon éthique, dictée par vos réflexions, cher Maître ne pourrait-elle pas se marier avec de profondes valeurs d’humanité? Soyez certain que de vous écrire m’a donné une satisfaction sans pareil, je serais particulièrement heureux de pouvoir encore converser avec vous.

Votre très dévoué,

Émile Meirieu

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Au très docte et digne Émile Meirieu,

L’inspiration qu’on suscite peut se mêler parfois aux conséquences qu’on engendre pour… donner une poudre délétère. Il me coûterait que votre interprétation de la valorisation que j’assigne à notre intensité d’être exerce sur votre âme le poids indu et austère d’une ascèse. En y regardant bien, vous observerez que l’intensité de l’être ne saurait exclure les plaisirs modérés (j’entends par là ceux ne débouchant pas sur des douleurs) et l’assouvissement des aspirations de tout calibre. Que votre quête d’humanité ne vous pousse pas vers la pulsion déshumanisante des spectres et vous resterez un disciple pondéré de ce Spinoza qui vous parle et qui vous dit qu’il faut savoir le lire et l’interpréter correctement et sans excès… comme tous les autres plaisirs.

Vôtre,

Spinoza

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30-QU’EST-CE QUE L’HISTOIRE?

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Monsieur Spinoza,

J’ai une question pour vous. Qu’est-ce que l’histoire et qu’a-t-elle de réellement humain? À quoi sert-t-elle? Est-ce qu’elle a de l’importance dans le présent même si elle est du passé?

Merci d’avance!

Louise Lavergne

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À la très déférente et industrieuse Louise Lavergne

Madame,

L’histoire est l’évolution interne des sociétés organisées. En effet, puisque toujours en tout lieu, les êtres humains, qu’ils soient barbares ou non, nouent entre eux des relations et forment une société organisée d’un genre quelconque, on n’ira pas chercher les causes et principes naturels des États dans les enseignements généraux de la raison. Mais on les déduira de la nature, c’est-à-dire de la condition humaine ordinaire. Cette nature naturée de l’humain, dans son inexorable déploiement, EST l’histoire. Il serait de plus aussi vain de réduire l’histoire au simple passé que de croire que la vitesse acquise par un projectile fonçant dans une direction est séparée de la course actuelle et de la destination future du susdit projectile.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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31- TRAITÉ THÉOLOGICO-POLITIQUE

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Cher Spinoza,

Tout d’abord bonjour et respect à toi,

J’ai un texte dont tu es l’auteur qui s’intitule Traité théologico-politique (1665) à étudier et j’avoue que j’ai beaucoup de mal à le cerner. J’aimerais savoir pourquoi la superstition paraît-elle la source de «nombreux troubles et guerres atroces», aussi savoir ce que tu reproches aux différentes religions et enfin savoir pourquoi cela te conduit-il à entreprendre un examen des écritures (textes sacrés)?

Merci, j’espère que tu pourras m’aider à saisir l’essence de ton texte

Asy

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Respecté et admirable Asy,

En y regardant attentivement il apparaîtra clairement que le nerf de la superstition réside dans l’imputation de caractéristiques humaines à Dieu. L’être assurant la cohérence de l’existence fait alors l’objet d’une appropriation intempestive qui le transpose en chef suprême de la tribu fanatique prête à se ruer sur l’autre tribu fanatique en l’accusant d’adorer en idolâtrie un faux chef. Le mal superstitieux ahane bien plus des faux dieux que du vrai. Et l’inévitable doctrine pérorant sur les faux dieux des autres n’est pas la moindre chose que je reproche aux religions.

Or il semble clair à ma réflexion sur les textes sacrés que ce genre de pulsion superstitieuse n’en émane pas sur la base d’une lecture raisonnée mais en vertu de distorsions et ajouts qui émanent plutôt de l’extérieur des écritures. Je lis donc ces dernières pour les protéger et les défendre en ce qu’elles valent comme contradiction de la démarche brutale et étroite des zélateurs qui prétendent y trouver ce qu’ils cherchent à leur faire dire.

Vôtre,

Spinoza

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32- APPRENDRE À DEVENIR SOI-MÊME

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Je voudrais savoir ce que vous pensez M. Spinoza sur cela: «doit-on apprendre à devenir soi-même»?

Merci de votre future réponse.

Michel Bruzzo

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Au très pénétrant et sage Michel Bruzzo

Une appréhension raisonnée du problème que vous soulevez oblige à observer que notre être est formé d’une combinaison à géométrie variable d’éléments dont nous devons nous accommoder et qui introduisent de facto en nous des contraintes inexorables, et d’éléments qui résultent ou résulteront de nos actions passées, présentes et futures. Appelons les premiers, nos limitations, et les seconds l’aptitude à produire nos œuvres, et reconnaissons que leur combinaison subtile est l’existence du soi.

La réponse à votre interrogation coule alors de source. Nous devons apprendre à encadrer nos limitations, à les assumer, à les connaître. Nous n’avons pas à apprendre, par exemple, à devenir mortel, ou limité spatialement si nous le sommes et n’en dérogerons pas. Nous devons plus simplement accepter ces dites limitations, ce qui n’est que saine modestie. Il appert donc que la seule partie du soi que nous devons apprendre à devenir est celle vouée à mettre en mouvement l’aptitude à réaliser nos œuvres. Car celles-ci, on peut les rater ou les faire.

Vôtre,

Spinoza

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33- JE T’AI AIMÉ

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C’est juste pour te dire que depuis toujours (mon année d’hypokhâgne) je t’ai aimé, que tu m’as apporté plus de joie et de réponses que n’importe qui.

Ce que j’aime, c’est «vivre à la Spinoza» c’est-à-dire pratiquer aussi un travail manuel. La beauté, la poésie, l’intérêt que tu trouvais à polir des lentilles, travail qui te procurait des contacts, autant que le rayonnement de ta pensée, j’ai la chance de les connaître en faisant des broderies (qui plaisent). La fréquentation de ta pensée m’a établie dans la constance et la sérénité. C’est-à-dire que je m’efforce d’adopter ton point de vue «sub specie aeternitatis» Voilà! Mais je ne me considère pas comme «éternelle» moi-même, ayant beaucoup de joie à me sentir éphémère. Je ne m’interdis pas de penser à ma propre mort: n’est-ce pas un événement comme un autre?

Et je veux te dire merci,

Jacqueline

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À la très sensible et très droite Jacqueline

D’évidence Madame, en plus de m’aimer, ce qui est une pulsion respectable mais somme toute commune, surtout chez votre sexe, vous avez fait immensément plus. Vous m’avez compris. Peu de femmes —et même peu d’hommes— y sont arrivés…

Je suis d’ailleurs ébloui par la puissance intellectuelle des femmes de votre siècle. Et —de moi à vous— en vous lisant séant et en lisant moult de vos semblables, je me sens presque sur le point de ravaler certains de mes propos sur la faiblesse naturelle des femmes rédigés un peu à la hâte en chute de mon Traité de l’autorité politique.

C’est que vous me semblez tout faire en égale de l’homme. Vous vous posez avec un déconcertant naturel en être humain plutôt qu’en femme. C’est une chose difficile à comprendre pour un homme de 1676. Pourriez-vous m’expliquer cela? Il me serait très utile d’apprendre de vous sur ce sujet. Vous me rendriez une sorte de politesse philosophique en somme, et je vous en remercie par avance.

Dans l’espoir de vous relire et de méditer votre sagesse,

Spinoza

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Puis-je me permettre de faire une remarque sur votre prénom: vous le partagez avec le charmant héros d’une des plus gracieuses comédies de sir William Shakespeare, le Benedict de Beaucoup de bruit pour rien (qui devint amoureux par persuasion de la très moqueuse Béatrice).

N’ayant pas lu le Traité de l’autorité politique, je ne savais pas que vous aviez émis quelques doutes sur la force morale et les capacités intellectuelles des femmes. Votre prédécesseur, René Descartes, avait beaucoup d’estime pour une de ses correspondantes féminines, la princesse Elizabeth; que dire de l’ascendant que prit sur lui la reine Christine de Suède? Les salons des nobles dames de votre temps étaient ouverts aux savants et aux penseurs… La science était fort «à la mode» grâce à elles. Quand nous avons un peu de loisir, que l’âge de la retraite est venu, nous ne sommes plus astreintes aux soucis du ménage, des enfants… Nous pouvons consacrer une partie de notre temps à de profitables lectures et à la réflexion. C’est un professeur de philosophie qui m’a fait entrevoir de façon inoubliable (il y a de cela bien longtemps) tous les trésors de lucidité et de sérénité que l’on pouvait trouver dans votre œuvre, mais la compréhension n’est venue qu’au bout d’une longue fréquentation. Ne me faites pas plus futée que je ne suis; persévérante, oui!

Bien que je me sente infiniment redevable à votre Éthique, je ne peux souscrire à cette affirmation (que je cite à la fois de mémoire et de travers): la musique est «bonne pour le mélancolique, mauvaise pour l’affligé; pour le sourd, elle est indifférente». Même le sourd perçoit la beauté des rythmes, son diaphragme est sensible aux vibrations, etc.

Sincèrement vôtre,

Jacqueline

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À la très sereine et très savante Jacqueline,

Passons sur la justesse de la citation de mon opus sur la musique car il compte de peu que vous en dictiez la lettre exacte si vous en avez capté l’esprit. Or, qu’en est-il exactement de cette compréhension, Jacqueline?

Permettez-moi de faire observer que l’aphorisme incriminé ne porte pas sur l’acuité auditive des sourds, mais sur la musique. Il vise à affirmer que les combinaisons sonores harmonieuses que produisent les instrumentistes ne charrient pas, comme on le croit communément, des sentiments inhérents, mais se trouvent investies des émotions de ceux qui les découvrent dans l’état d’esprit du moment. Si le sourd a, selon votre science, accès à une portion de la pulsion sonore, cela ne le fait pas pour autant échapper à la teneur de mon aphorisme qui dit simplement que si lesdites pulsions sonores agitent pour lui des émotions, il s’agit d’émotions qui sont déjà imprégnées en lui et non qui s’y injectent avec le flux sonore. S’il existe un sourd réel qui, comme mon sourd abstrait, vit dans un silence intégral ou n’entend simplement rien parce que l’orchestre est trop loin, il sera le seul a n’avoir pour la musique qu’indifférence.

D’autre part je ne sais pas si l’ascendant des reines et des princesses sur Cartesius sont des indications de la force de caractère de ces dames ou de la faiblesse intellectuelle dudit Cartesius, mais je peux vous assurer qu’en mon temps hormis en quelque reine nordique il n’est guère de force intellectuelle morale ou physique en la femme. Vous m’avez répondu, Jacqueline, en me parlant de mon temps, sur lequel je sais tout ce qu’il faut savoir. Je ne vous demandais que de me parler du vôtre, qui est pour moi de concert avenir, utopie, et grand mystère. Car enfin observez le savoir des femmes qui m’interpellent sur le présent forum. Ce sont les Ninon et les Lisette de votre temps et elles font pâlir en intelligence et en sagacité les reines de Suède et les princesses de Bohème du mien.

Comprenez la déroute de Spinoza, elle est celle de l’avant-garde de son siècle, et éclairez-moi. En votre temps la femme sert son ménage et ses enfants toute sa vie, puis au moment de la retraite elle est promue égale de l’homme, en action et en philosophie?

Mes correspondantes sur DIALOGUS sont donc toutes des retraitées, ce qui confirme leur sagesse? Expliquez-moi, ne me laissez pas dans l’ignorance, ébouriffé et en déroute comme ce Benedict de tréteaux forains auquel vous m’identifiez comme en raillant…

Spinoza

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C’est une grande joie pour moi de pouvoir entrer plus avant dans la voie suivant laquelle vous conduisez votre raisonnement, et d’éviter les contresens que (après quelques siècles) je puis être amenée à commettre.

Mais avant tout, je dois vous demander de ne pas imputer à la raillerie la remarque que j’ai eu la maladresse de faire touchant à l’homonymie que vous entretenez avec un personnage créé par sir William Shakespeare. Vous n’appartenez point à la secte janséniste, qui a fait grand bruit au royaume de France, illustrée qu’elle fut par de très bons esprits, dont le remarquable Blaise Pascal (un véritable puits de science! et ses écrits polémiques seront toujours des modèles de rhétorique et d’efficacité), aussi, rien ne vous empêche de trouver du plaisir à ces aimables fictions surtout lorsqu’elles révèlent de profondes vérités sur l’être humain et ses affects, comme c’est ici le cas. Je citais à dessein Beaucoup de bruit pour rien car on peut voir dans cette comédie une illustration bien claire des propositions XI à XXX de la troisième partie de votre Éthique: De l’origine et de la nature des affections de l’âme, c’est-à-dire les effets de l’imagination: Benedict croit être «librement» amoureux de Béatrice, il ne sait pas qu’il a été manipulé «per jocum» par des amis qui lui ont fait croire que ladite Béatrice l’aimait (alors qu’elle ne cesse de le larder de ses impertinents lazzis). Et le spectateur sourit d’être au courant de ce qui fait réagir le personnage.

Sur la comparaison des mérites intellectuels des dames du temps jadis et des nôtres, sachez que je voue une immense estime à celles de votre siècle (je ne connais que les françaises) qui eurent tant d’influence sur les arts, les mœurs et les lettres: La Fayette, Sévigné, mademoiselle de Lenclos, madame Acarie… Si j’ai attendu l’heure de la retraite pour avoir le loisir de reprendre vos écrits, n’en soyez pas étonné. «Primum vivere, dein, philosophari», c’est un commun proverbe. Je ne généralise pas, ce fut mon cas!

Sur un point j’ai besoin que vous éclairiez mon esprit. (Le corps de votre doctrine est pour moi cohérent et —je vous l’ai dit— suffisant pour m’établir dans la sérénité.) J’achoppe lorsqu’il est question des «préjugés relatifs au bien et au mal, au mérite et au péché…» (fin de la première partie de L’Éthique). «… les hommes jugent suivant la disposition de leur cerveau… Si, par exemple, le mouvement, que reçoivent les nerfs, des objets qui nous sont représentés par les yeux, convient à la santé, alors les objets qui sont en cause sont appelés beaux…»

Peut-on faire autrement? N’est-ce pas légitime? Vous n’appartenez pas à la secte que j’ai citée, où l’on se fait une gloire de paraître indifférent au plaisir que nous donne cette harmonie entre les objets et nos sens. J’entends des petits malins proclamer que ce qui est «mauvais pour l’homme peut être bon pour plasmodium malariae.» Je les entends répandre que vous êtes un tenant du relativisme, alors que les dernières propositions de L’Éthique touchent au sublime et sont bien éloignées de telles sottises.

Benedict carissime, le jeu du dialogue stimule et renforce la réflexion: soyez-en remercié.

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Voilà, Dame du futur, que vous m’enfermez à votre tour dans une petite cage, non celle du lazzi de la flamme de votre Benedict bateleur, mais plutôt celle de vos postulats philosophiques un peu abrupts. Vous semblez d’abord supposer que j’ai questionné la légitimité de la relativité de l’opinion sur le beau, quand il n’en est rien. Vous affirmez ensuite —sans les citer— que des passages de mon opus principal me confirment comme non relativiste de par leur caractère sublime. La relativité de l’opinion sur le beau s’appliquant à tout, y compris à vos propres émotions en me lisant, il découle implacablement que le «sublime» n’est pas obligatoirement le «vrai». Et je peux corollairement vous assurer que certains zélateurs de mon temps ont trouvé la finale de mon Éthique du même tonneau que son milieu et son ouverture, c’est-à-dire fort laide… Ils ont su dès lors confirmer, crûment et sans ambivalence, que le beau n’a pas d’existence objective, contrairement à ce que l’on nomme le «vrai», qui lui, dans son mouvement inexorable, vous en conviendrez avec moi, ne souffre la corrosion d’aucun relativisme.

Cette distinction entre le «beau» subjectif et relatif et le «vrai» objectif et indépendant de tout point de vue même lorsque méconnu, compte pour beaucoup dans ma philosophie. N’est-ce pas là —cette distinction— une observation (pour parler selon votre manière) «légitime»?

Benedict

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34- LA CONSCIENCE

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Cher Monsieur Spinoza,

Je voudrais que vous répondiez à mes questions sur la conscience et la raison. Qu’est-ce que la conscience? Qu’est-ce que la raison? Écouter la voie de la conscience, est-ce écouter celle de la raison? Et quel serait le point de vue des empiristes et des rationalistes à cette dernière question?

Merci à l’avance

J’attends votre réponse avec impatience.

France Lalande

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À la très méthodique et inquisitrice France Lalande

La conscience est la capacité de la matière pensante à se refléter ses propres conditions particulières d’existence et à s’aviser du réel. La conscience voit le soleil se lever à l’est, monter au zénith, se coucher à l’ouest.

La raison est une aptitude à reconstruire, spéculativement et avec adéquation, les motivations imperceptibles du perceptible. En cela, la raison est la réalisation ultime de la conscience. La raison découvre éventuellement que la terre tourne autour du soleil, et non l’opposé.

Le fait d’avoir posé cette axiomatique et de m’y tenir m’oblige ensuite à vous faire observer que vous n’entendez pas l’idée de conscience dans le même sens dans votre tierce interrogation que dans le résultat qu’appelle vos voeux par votre prime interrogation. Cette «voix de la conscience» que vous évoquez ressemble fort à celle de la «bonne ou mauvaise» conscience qui pousse, par exemple, le pauvre hère ayant chapardé un pain au temple à courir le rendre au derviche bien nourri en tremblant et en invoquant pardon. Laissons, si vous voulez bien, ces «voix», coupables ou bien intentionnées, là où elles sont, dans la portion irrationnelle de notre être collectif. Avisons-nous ensemble que conscience et raison sont sans «voix», car elles sont de faits, d’actions et de pensées, plutôt que de paroles, et autorisez-moi alors à reformuler votre tierce question ainsi. La conscience est-elle raison, pour dire: la conscience perçoit-elle ce que la raison dégage de façon directe et automatique?

Et c’est ici qu’on se doit de convoquer les empiristes et les rationalistes de votre quatrième interrogation. En effet les premiers répondent «oui» à cette interrogation, car ils croient que ce que la conscience perçoit est le seul réel méritoire. Les rationalistes répondent «non» à la même interrogation, qui considèrent que sur la base de ce que la conscience observe doit s’échafauder le beau risque méthodique de l’explication spéculative.

En m’entendant mentionner, Madame, qu’il y a beaucoup plus dans ces quatre petites questions faussement anodines que ne le laisserait croire leur lecture cursive par le commun, vous déduirez de vous-même dans lequel de ces deux camps je me range.

Vôtre,

Benedictus de Spinoza

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35- COURT TRAITÉ

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Très honoré Maître,

Je me permets de venir déranger votre béatitude éternelle parce qu’une question occupe mon esprit. Êtes-vous l’auteur du Court traité ou bien avez-vous laissé un de vos disciples l’écrire à votre place, grâce aux notes des cours suivis chez vous? Le Court traité, a-t-il été écrit en latin ou en hollandais? Pourquoi parlez-vous de L’Éthique dans vos correspondances alors que vous pensez au Court Traité? N’avez-vous pas choisi le titre de: korte verhandeling? Je vous demande humblement pardon de vous poser tant de questions, comme si vous étiez un vulgaire criminel aux prises avec un interrogatoire de police. Mais il y a des circonstances atténuantes: je vous pose ces questions au nom d’un ami très cher qui est empêché. Il est en prison et étudie votre œuvre avec joie depuis plusieurs années. D’ailleurs à mes yeux, il est le seul disciple vivant que je vous connaisse. Il est vrai que je connais peu de gens.

Très cher et très honoré Maître, je vous remercie de prendre le temps de répondre à la simple mortelle que je suis. Mais en fait, c’est à l’un de vos disciples que vous répondrez car je me chargerai de communiquer votre réponse à mon ami dès que je l’aurai.

Sincères amitiés,

Catherine

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À la très inquisitrice et déférente Catherine,

Je vous écris du présent, de l’année 1676 très précisément. Il n’y a aucune béatitude à cela, car ce sont des temps très durs, tout comme les vôtres probablement. De fait, votre époque est, pour sûr, pour moi, un mystère et une utopie, mais ce n’est certainement pas un paradis terrestre. Qu’il en soit autant pour vous de la mienne…

J’ai fini, en vous lisant et relisant, par comprendre une chose très grave: le gros de la publication de mon oeuvre est posthume, et la configuration dans laquelle vous vous la représentez m’est singulièrement étrangère. Je ne sais donc mie de ce «Court traité» dont vous me parlez… Sur cette question, plus délicate qu’il n’y paraît, tout ce que je suis arrivé à tirer de mes hôtes de DIALOGUS (des gens de haute vertu, et très pudiques sur tout ce qui concerne la mort de leurs hôtes historiques) est que mes précieux manuscrits seront emportés, sitôt après ma mort, par l’excellent Louis Meyer, homme droit et rangé, qui les fera publier à Amsterdam sous le sigle B. de S., grâce à un don anonyme.

En conditions normales, j’écris tout moi-même, l’idée d’un disciple porte-plume m’est étrangère. Le susdit traité est donc certainement de moi. Pour savoir en quoi consiste le traité auquel vous pensez, et s’il se distingue ou s’identifie à celui auquel je pense moi même, il va falloir m’en faire parvenir le premier paragraphe.

Respectueusement vôtre, et avec tous mes regrets,

Benedict de Spinoza

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36- NOUVELLES PHILOSOPHIES

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Monsieur Spinoza,

Je viens tout juste de terminer la lecture d’un de vos livres, soit le Traité Politique. Depuis, vous hantez mon esprit. Je prends donc la liberté d’aller vous rejoindre dans le temps, en sautant trois siècles, confiante que vous me recevrez… non pas à bras ouverts, mais à esprit ouvert.

Je sais que vous avez été polisseur de verres de lunettes pour gagner votre pitance quotidienne. Se peut-il que ces gestes répétés de polissage vous aient amené à la constatation de l’aveuglement humain due à l’étroitesse de ses champs de vision? Je sais également que la publication de vos livres vous a attiré l’hostilité des autorités religieuses. Cela ne me surprend pas du tout. Mais consolez-vous, cher Maître, car peu après votre mort, des libres-penseurs firent paraître d’autres de vos œuvres.

Votre pensée s’offre comme un message libérateur à l’égard de toutes les servitudes. Il est porteur de la joie que procure la connaissance. Votre conception de la vie en société me plaît. En effet, vous la voyez comme la réunion d’êtres qui se sont acceptés et qui ont le droit de protester, quand les libertés publiques ou autres, sont bafouées. Pendant que je faisais la lecture d’un de vos livres, j’ai eu envie de voir votre visage. J’ai donc pris le dictionnaire et me suis arrêté à votre regard qui interroge et à vos lèvres où flotte un certain sourire. Est-ce de l’ironie ou de l’espoir? Enfin, votre sourire est indéfinissable!

Je dois vous quitter pour aller à mes occupations terrestres, qui, soyez assuré, ne sont pas vaines. Je m’interroge, moi aussi, sur le monde et sur sa fragilité et reste confiante en l’avenir.

Recevez, Monsieur, mes salutations distinguées. Peut-être pourriez-vous venir visiter notre siècle et par le fait même vous mettre au parfum des nouvelles philosophies?

Au revoir et à très bientôt!

Mireille, femme des 20ième et 21ième siècles.

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À la très renseignée Mireille,

J’ai peine à me représenter par quelles canalisations compliquées a pu se transmettre mon sourire jusqu’à vous, mais l’option consistant à y voir un espoir prospectif, détaché des tristesses cruelles du présent, est l’option juste.

Je vous supplie cependant d’agréer que mes travaux d’optique et de confection de verres à lunettes n’ont rien à voir avec la quête souffreteuse de quelque pitance. Ma technique de polissage de verre est réputée dans toute l’Europe, et, au plan des considérations générales sur cette matière, il ne me paraît nullement sain de rabattre le travail manuel de précision aux tâches obligées, grossières et indésirées de la basse survie. Inutile de vous dire que le dédain méprisant, ouvert ou ourdi, à l’égard du travail de l’œil et des mains procède d’une philosophie peut-être «nouvelle» mais qui n’est certainement pas la mienne.

Il est de fait que cette idée de «nouvelle philosophie» me paraît plus plaisante que sérieuse. Mais je serais fort curieux et intrigué de discuter de cette question avec vous, Mireille. Mandez-moi, s’il vous est loisible, les grandes lignes des thèses de ces susdites philosophies «nouvelles» dont vous faites si grand cas, que je m’abreuve à l’eau fraîche et cristalline de votre siècle en pensées…

Démontrez-moi, si faire se peut, par cascades qui scintillent et fontaines bruissantes, machineries automates et saults merveilleux, que l’eau n’est pas toujours de l’eau…

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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37- À PROPOS DE L’ÉTHIQUE

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Monsieur De Spinoza,

Peut-être pourriez-vous, par quelque conseil ou autre prescription, guider vers les portes de votre œuvre le jeune lecteur méditatif avide de connaissance que je suis. Dans l’état actuel des choses, l’usage de la raison, et donc la philosophie, se présentent à moi comme une voie obligée à emprunter pour prétendre, peut-être un jour, à la sérénité de l’âme, et à m’arracher ainsi à la mélancolie. Je vogue dans mes pensées, à défaut de vivre, chose qui m’est pour l’instant d’un accès difficile. C’est au détour de nombreuses lectures (et en fouillant hardiment dans mes souvenirs de terminale) que mon intérêt s’est soudain focalisé sur vous, et plus particulièrement sur votre Éthique qui se présente à moi comme un des plus solides édifices de pensée ayant été publié (de ce qu’on en dit).

C’est là que les choses se gâtent un peu, et que la motivation laisse place à la frustration. Quelle difficulté! Je ne baisse pas encore les bras, mais j’avoue qu’un nombre conséquent de lectures (nombre qui ne cesse de croître) des quatre premières pages de la première partie ne m’ont pas suffit pour les comprendre… Et je ne puis continuer sans être convaincu de vos premières affirmations, sans quoi mon entreprise serait vaine et futile. Je bute sur bon nombre de vos définitions, en particulier celles concernant ce que vous appelez «attributs» et «affections». Je côtoie peut-être les limites de ma compréhension…

Quels sont donc vos conseils? Comment assimiler correctement ces objets abstraits et les confronter convenablement dans mon esprit, pour pouvoir effectivement me mettre d’accord avec vous sur vos propositions et suivre votre cheminement sans douter sans cesse? Pourquoi avez-vous si peu eu recours à des exemples pour le commencement de votre œuvre, qui n’auraient pas condamné cette dernière, comme je le pense, à ne pouvoir être véritablement assimilée que par l’élite intellectuelle? Cela découle sans doute de votre souci de rigueur, qu’on dit «géométrique», cependant les traités philosophiques devraient, pour moi, être mis à la disposition d’un maximum de personnes. Je pense notamment à la clarté des dialogues socratiques, et à l’enthousiasme qui s’empare du lecteur pendant leur lecture. Votre rigueur est terriblement rebutante, et fait sans doute défaut à l’universalité (potentielle) de vos propos.

Bien à vous,

Antonin

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Au très méticuleux et patient Antonin,

Mon OPUS MAXIMUS s’adresse à l’élite intellectuelle. Ceci ne souffre pas débat. La question de savoir si le vulgaire peut y accéder est donc extérieure au champ de la réflexion didactique que vous m’imposez, et je vais d’office postuler que vous disposez des capacités requises pour comprendre mon ouvrage.

Vous me semblez commettre l’erreur de basculer dans une de ces lectures sapientiales où se lie la fidélité dogmatique du cœur et le doute honteux de la raison. Cela vous engonce et alourdit votre vol. Or, l’œuvre forme un tout organique qui agit en avancée et en ressac. Voilà que vous butez —comme vous dites— sur une définition, un axiome, une idée, n’en campez pas pour autant au pied du mont de la sagesse. Vous vous y gèleriez les membres de ne plus avancer. Poursuivez, poursuivez la lecture. Reposez votre esprit dans les scolies, qui sont autant de cachettes de vivre en marge du raisonnement géométrique pour mes bons amis du futur. Lisez, lisez. Le caractère organique de l’opus ne vous trahira pas. Ne vous comportez pas en épigone frileux, mais en explorateur allègre.

Quand une première lecture douloureuse, échancrée, incomplète sera terminée, revenez me voir, et nous causerons plus avant.

Courage.

Spinoza

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38- FINITUDE DE DIEU

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Cher Monsieur Spinoza,

Croyez-vous que Dieu soit infini au sens grec, c’est-à-dire illimité, ou croyez-vous plutôt que c’est notre incompréhension de Dieu qui le rende infini?

Je suis actuellement, suite à la lecture du livre de Job, aux prises avec ce dilemme. Prière de m’éclairer.

Le Grand Irshmourth

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Au très spéculatif et investigatif Irshmourth,

L’identification de Dieu à la réalité naturelle est le fondement de mon système de philosophie. Il découle de ce fait que l’infinité de la réalité de la nature est DE FACTO l’infinité divine. Celle-ci est donc d’Être et non de connaissance, et notre incompréhension n’a pas grand chose à y faire, autre que de s’affliger de la si mal embrasser.

Spinoza

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Cher Spinoza,

Moi qui croyait vous tendre un piège. Vous sachant d’arrière-plan Juif, j’avais en tête que pour vous Dieu était infini par l’impossibilité que nous avons de Le comprendre. Cette idée se manifeste chez un certain monsieur Lévinas, que vous avez peut-être croisé au fil de vos pérégrinations temporelles.

Ceci dit, si Dieu est infini au sens où il est illimité, c’est qu’il possède une infinité d’attributs. Or, je vous prie d’excuser mon scepticisme, la nature ne semble pas dotée d’une si grande diversité. J’ai tenté par moult méditations de comprendre cet ordre naturel afin d’y conformer mon propre esprit, mais je n’y suis guère parvenu.

Doit-on croire que cette infinie diversité existe en Dieu comme puissance d’être? Hélas, cette idée me déplaît d’avance et je ne saurais vous prier assez de l’expurger de mon esprit par quelque argument.

Amicalement,

Irshmourth

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Au très docte et très circonspect Irshmourth,

Il me semble que vous décrétez la finitude de la nature sur ce ton péremptoire qui est celui des drapiers d’Amsterdam qui affirment, à qui veut bien les entendre, que leurs toiles sont les plus douces et les plus moelleuses de tout l’Orient et de tout l’Occident. Force est à l’esprit rationnel de se questionner sur l’exhaustivité de la vérification sur laquelle se base ces affirmations de commerçants. Le fait est que la nature ne se réduit en rien à ce maigre potager qu’est notre entourage immédiat. Avisez vous du fait qu’il y a lieu d’entendre par nature rien de moins que la totalité de l’existence. Sa finitude en temps et en espace n’est rien de moins que l’attestation cruelle de la finitude de nos sens et de notre capacité spéculative. Il est de l’être existant que notre savoir a encore à atteindre. La finitude de cet être non-rejoint n’est pas démontrée. Le contraire semble la notion la plus juste à se donner de l’intégralité de l’existant.

Pour ce qui est de la puissance de dieu, il est impossible de ré-introduire cette idée sans de nouveau anthropomorphiser l’entité assurant la cohésion de l’existence. Cela n’est pas acceptable, comme je m’en suis amplement expliqué dans ma Philosophie.

Spinoza

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39- TROIS QUESTIONS QUI ME CHIFFONNENT

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Bonjour,

Donc voici ces trois questions:

— pourquoi personne n’est tenu d’avoir une religion plutôt qu’une autre?

— pourquoi personne n’est tenu d’avoir une religion plutôt qu’aucune?

— pourquoi personne n’est tenu de n’avoir aucune religion?

Merci

Au plaisir de te lire!

Del-123321

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Au très méthodique et géométrique Del-123321

Sur la première question je me vois obligé de contester la prémisse. Un grand nombre de gens sont tenus d’avoir une religion plutôt qu’une autre, attendu que la religion que nous embrassons nous est imposée sans choix par les co-religionnaires que nous côtoyons pendant les premières années de notre vie.

Sur la seconde question, je dois aussi contester la prémisse. Nombreux sont ceux qui seraient naturellement affinitaires avec le fait de n’avoir aucune religion mais se voient imposer d’en embrasser une par les zélateurs qu’ils côtoient.

Quant à la troisième question, je partage de tout cœur le regret qui s’en dégage. Personne n’est tenu de n’avoir aucune religion en vertu du fait que le prosélytisme est actif et offensif alors que la déréliction est passive, silencieuse et inoffensive. En assumant que jamais la vérité n’a engendré de fanatisme, il te sera facile de dégager la vraie option de la fausse au cœur du débat lancé par ta troisième question.

Bien à toi,

Spinoza

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40- INFLUENCE DU KABBALISME ET D’ÉPICURE

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À l’illustre et célèbre B. de Spinoza

L’inventaire des biens que vous avez laissés après votre disparition nous permet de contempler une excellente collection d’ouvrages savants allant de la physique à la linguistique. Ma question ne se veut pas indiscrète mais qu’en est-il de votre intérêt pour les écrits kabbalistiques dont l’influence sur vos œuvres ne peut à mon sens être absolument écartée si on en mesure la teneur gnostique. Je ne voudrais pas abuser de votre temps, ni de votre grande bonté, mais qu’en est-il du magnifique Épicure et de sa vision matérialiste du monde?

J’espère que vous passez des jours emplis de joie suprême et vous assure de ma plus sincère reconnaissance.

DGsu

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Au très docte et très incisif DGsu

En me référant à la lecture kabbaliste des écritures, je suis prêt à admettre qu’il y a quelques ressemblances de surface entre l’entreprise des sectateurs de la Kabbale et mon traitement des textes, en ce sens que la volonté de dégager une compréhension autonome et indocile de la tradition nous anime et que, pour parler cru, nous le faisons sans avoir froid aux yeux. Ceci dit, j’insiste fermement sur le fait que là s’arrête toute ressemblance. Je nie la moindre influence de la Kabbale sur ma pensée. En effet, les Kabbalistes ont une propension accusée à surcharger les textes sacrés de symboles tarabiscotés de calembredaines. Cela s’amplifie au fil de leur progression doctrinale à un point qui brouille la compréhension et grippe la saine rationalité à laquelle ma propre lecture des Écritures aspire.

Plus profonde et plus lumineuse est sur moi l’influence du grec Épicure, penseur central dont l’œuvre de plusieurs milliers de pages fut détruite avec un tel acharnement par ceux qui avaient peur de la raison qu’il ne nous en reste que quelques minces feuillets préservés courageusement par des épigones. Pour arriver à citer un seul exemple de cette immense sagesse, je devrai le faire en évoquant mes poumons malades qui me font de plus en plus souvent dire avec Épicure: ne te soucie pas de la mort. Quand elle est là, tu t’es éteint et elle ne t’est déjà plus rien, comme la vie même. Quand tu vis, c’est qu’elle n’est pas là et t’en inquiéter n’est alors que surfaite spéculation.

Outre la plus valeureuse des sagesses, il y a aussi en ces vérités sur vie et mort une saine opposition de l’être et du non-être qui fonde une compréhension fondamentale qui, depuis le fond jusqu’aux combles, illumine comme clou d’or toute la philosophie.

Respectueusement,

Spinoza

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41- SINGULARITÉ OU COMMENCEMENT

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Salut

La Question, celle que l’on s’est posée des milliers de fois, celle qui engendre une kyrielle d’hypothèses. La Question primordiale d’après moi, celle qui passe avant toutes les autres, frustrante et fascinante à la fois, trouvera-t-elle un jour une réponse valable et concevable?

La matière, le plasma, ou l’énergie, la Genèse —basée pourquoi pas sur un Big Bang qui aurait pu ou pas se répéter à «l’infini», créant chaque fois un Univers différent (?) si tel est le cas, subissant l’accrétion de la matière (si les lois qu’il aurait engendrées le permettent selon la masse critique et la Force de Gravitation) jusqu’au Point Critique, au seuil ultime, pour recommencer un nouveau cycle— ne peut provenir de rien (?).

Que notre Univers soit une bulle parmi un océan de milliards d’autres univers, que les scénarii scientifiques, aussi complexes soient-ils, se succèdent, peu importe, il faut bien une étincelle? Que quelque chose, une entité, une force apporte la «poudre magique»! (vous voyez ce que je veux dire?) Pour effectuer la circonférence d’un cercle indéfiniment, il faut bien poser le doigt à un endroit et un moment précis.

On parvient à remonter les événements de l’Histoire Universelle jusqu’au Mur de Planck (concept historique admis aujourd’hui mais toutefois sans certitude…), cependant notre logique ou notre début de compréhension se cogne inexorablement contre un Mur de l’Esprit!

Quelle est la logique de tout ça? Quel est le «rôle» de notre Univers (ou des autres s’ils existent)? Unique ou pas, notre Univers n’a pu provenir du Néant, Big Bang ou pas! Y a-t-il réellement une Entité qui soit à la base de la Genèse? Et si c’est le cas, comment cette Entité est-elle apparue? J’ai du mal avec les concepts infinis… L’Homme doit-il toujours en fin de compte mettre la création du Monde entre les mains d’une Force qu’il ne comprend pas?

Merci pour votre réponse,

Mickey Noospirat

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Au très pénétrant et savant Mickey Noospirat

Sur la question cosmologique que vous soulevez, il est des principes stables qui ne se dénient pas, quelles que soient les options adoptées sur les affaires de détails (si tant est qu’une question si vaste et cyclopéenne souffre l’investigation du détail).

Convenons de nommer COSMOS la portion de l’entité universelle accessible à nos connaissances naturelles et spéculatives et de nommer UNIVERS la totalité de la même entité, c’est à dire le COSMOS même, plus la partie qui nous reste mystérieuse soit parce qu’elle est trop éloignée, trop ancienne, trop dense ou trop minuscule. Il découle alors de ceci trois faits implacables:

1- L’UNIVERS inclut le COSMOS et cette proposition n’est pas réversible. Le seul fait qu’il reste encore des choses à connaître confirme que les conclusions astronomiques présentes et futures sont circonscrites au seul COSMOS et le seront encore pour fort longtemps.

2- Toute idée d’un «bang» initial ne peut concerner que le COSMOS. Nous n’avons aucun moyen de proclamer que le «bang» d’origine, que nous croyons connaître, est celui de l’UNIVERS intégral. Le seul fait que nous ne voyons pas en deçà de ce dit «bang» interdit à la spéculation méthodique d’y asseoir le point de départ UNIVERSEL. L’existence n’est, après tout, peut-être qu’une longue suite de pétards de fête cosmologiques. Vos savants modernes manquent cruellement de modestie quand ils vous affirment le contraire de ceci. Ils ne vous ont pas leurré et je m’en félicite.

3- Les notions de «début» et de «fin» sont aussi vouées à être restreintes à l’espace strictement cosmologique. Notez qu’en saine philosophie, il en est de toute façon toujours ainsi des idées de début et de fin, que l’on parle du début d’un incendie, de la fin des récoltes, ou des deux extrémités en temps de l’entité cosmologique. Ne débutent et ne se terminent que des découpages effectués par la vue que notre esprit se fait des choses en mouvement. L’exemple de la «fin» de l’enfance et du «début» de la sagesse sont particulièrement éloquents sur ce point, Mais il y a d’innombrables autres preuves de cette réalité du caractère limitatif des débuts et des fins.

De tout cela, il découle que l’infini existe autant en espace qu’en temps. Ce qui a débuté, ce qui se terminera c’est le COSMOS. L’UNIVERS est et fluctue, sans plus.

Allez vous détendre au bord de la mer et cultivez la petite analogie suivante. Dites vous que chaque vague est un COSMOS avec son bang initial, sa crête et son déclin. Et voulez admettre que l’UNIVERS est la totalité de l’océan que vous contemplez. La préséance du fini sur l’infini est la seule limitation de cette analogie. Autrement, elle représente au mieux le principe cosmologique. Cultivez donc sereinement cette image.

Votre connaissance des détails du problème n’en sera pas nécessairement amplifiée de tant, mais une grande paix spéculative vous gagnera sur ce qu’il en est du cadre rationnel fondamental à donner aux principes axiomatiques de votre cosmologie.

Vôtre,

Spinoza

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Merci pour cette réponse si rapide et concise (je vois que vous avez aussi le haut-débit là où vous êtes… ;-))

Cependant, je dois admettre que vous ne répondez pas exactement à la question «centrale» du sujet, même si j’en pose plusieurs en effet… Donc, en ce qui concerne le Cosmos, vous m’avez mis en accord avec votre axiome convenant parfaitement à ma compréhension. Ce Cosmos restera toujours aussi proportionnellement vaste et étendu que nos appareils et notre logique (avec un ou deux génies de temps à autre pour mettre un peu de kérosène dans la machine «Science») nous en donneront un aperçu et une vision globale ou détaillée.

Mais l’Univers, oui, l’Univers. Le Tout si vous voulez, celui qui englobe le Cosmos, les autres s’ils existent et autres choses encore, n’a pu provenir du Néant (qui reste Lui-aussi difficile à concevoir), ou alors faudrait-il surnommer ce mot «Néant», et le rebaptiser «Dieu» ou «Entité», ou mieux encore «Force», qui sait… Je m’efforce à trouver un début, c’est lassant je sais!

J’admets que notre vie et notre logique restent basées sur l’expérience de nos sens, et il est assez ardu de tenter une pensée nouvelle qui irait à l’encontre de résultats et de faits naturels que l’on a suivis tout au long de notre existence.

Alors, essayons simplement de suivre le chemin qui a amené l’Homme jusqu’ici et tentons de percer le mur qui encombre son passage… Naissance, vie, mort… Ces trois concepts qui réunissent une même entité, un même organisme, ou un même astre, sont propres à chacun, et ils se vérifient expérimentalement, que ce soit pour un minéral, un végétal, un animal, une planète ou une étoile… Alors pourquoi pas pour notre Univers? Même si les lois diffèrent selon l’agencement des particules et des lois fondamentales de cosmos non semblables, il est «évident» que tous respecteront les lois de la naissance, de la vie et de la mort, car il y a une évolution et une entropie!

Le modèle de l’Univers doit forcément contenir cette suite logique, c’est pourquoi ma priorité n’est pas de savoir ce qu’il deviendra (quoique…), ou ce qu’il est à l’état actuel des choses (forme, grandeur(s), limite(s)… et son but, mmhhh oui, j’aimerais savoir en fait), mais avant tout comment il a commencé, et donc s’il a commencé, qu’est-ce qui l’a fait commencer… Qui ou quoi a «allumé l’interrupteur», qui a fait la Genèse, la Matière, les Lois globales, doit-on parler d’un… Dieu? (sans rapport aucun avec les religions, vous en convenez tout autant que moi…)

C’est à s’en taper la tête contre les murs! J’attends avec ferveur votre magistrale argumentation qui, je l’espère, répondra, même approximativement, aux questions qui torturent mon esprit depuis ma tendre enfance…

P.S.: Et cette Force ou cette Entité, d’où vient-elle? L’infini et l’éternité resteraient-ils la réponse à toutes ces questions?

@pluche

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Mon bon et patient Mickey,

Simplicio demandait aux deux autres [Salviati et Sagredo, dans le célèbre dialogue de Galilée sur les Mondes. Monsieur de Spinoza n’a pas voulu daigner nous dire s’il avait connu ce texte, très subversif en son temps, de lui-même ou via la documentation de DIALOGUS – NDLR] la question suivante: «Si nous ne suivons pas Aristote, qui suivre alors? Donnez-nous un autre Maître à suivre, si Aristote a failli». Les autres, par prudence, n’ont pas osé crûment lui répondre: «Nous ne te demandons pas de suivre un autre Maître, Simplicio. Nous te demandons, plus radicalement, plus fondamentalement, de cesser de suivre aveuglément le moindre Maître et de juger par ta propre expérience». Sans comprendre la radicale fausseté de son programme, Simplicio perpétuait, par réflexe d’opinion, les prémisses que les deux autres venaient de déraciner.

Vous commettez, cher correspondant, la même erreur que Simplicio, mais sur le principe cosmologique plutôt que sur l’attitude scolastique. Vous dites: «Je suis prêt à cesser de chercher où commence le Cosmos et je comprends que son commencement est faux vu que l’Univers englobe ce commencement. Je demande alors: où commence l’Univers?» Ce qu’il vous faut comprendre c’est que c’est la prémisse que vous perpétuez, cette idée même de commencement, qui est fallacieuse. L’invitation ici est d’y renoncer et d’accepter que l’univers est non créé, non déclenché, non enclenché, non amorcé, non démarré. Il est, de toute éternité, succession purulente et foisonnante des transformations et mutations des différents cosmos.

Votre inquiétude face à cette idée de l’inexistence objective du commencement tient au fait que vous contraignez le tout de votre réflexion à l’écorce humaine qui naît, croît et meurt. Il faut libérer votre spéculation de cette contrainte. Pensez par exemple simplement à la ligne du temps. Il est assez concevable qu’elle n’ait jamais débuté. Généralisez ensuite à la totalité de l’univers matériel ce raisonnement, assez confortable pour l’esprit sur le sujet de la seule ligne du temps, et vous tenez votre affaire.

Vous ne vous souciez pas de la fin de l’univers, dites-vous, conscient dans votre sagesse naissante du fait qu’elle n’est pas. Appliquez en toute sérénité cette même idée à l’autre côté du segment, celui des commencements. Abandonnez le commencement ultime comme vous avez dédaigné, en un sain réflexe d’opinion fondamentalement juste, la fin ultime et vous vous donnerez alors le début de la saine et droite spéculation sur la dense question des causes et des effets cosmologiques.

Je suis avec vous dans cet effort libérateur qui, avisez vous-en, est plus d’opinion opiniâtre que d’esprit pur.

Spinoza

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42- JEAN-LOUIS DE SAINTE-AUBERT

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Au très pénétrant et sage Benedict de Spinoza,

C’est en 1519 que naquit Jean Louis de Sainte-Aubert. Il me semblait bon de vous le faire savoir car il me semble que cette connaissance n’était plus à votre disposition intellectuelle.

Votre affectionné Jean-Guy de la Barte

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Mon excellent Jean-Guy,

Je prends bon acte de ce renseignement. De là à dire qu’il va introduire un changement radical dans ma vie, il y a la marge requise. Mais le savoir est toujours bon à prendre, alors, faute de mieux de votre part, je prends.

Mes respects,

Spinoza

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43- ÉTHIQUE III

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Salut M. Baruch Spinoza,
Je suis en train de lire votre livre
Éthique III, Proposition 59. Je souhaiterais avoir un exposé beaucoup plus général sur votre proposition 59. Et ensuite j’ai lu les Affects mais je n’arrive pas à cerner le fond des affects. Quel est le lien entre les affects primaires tels la joie, le désir et la tristesse avec les affects secondaires tels la joie et la haine. Pourriez-vous me donner une définition des affects.

Merci,
Ketsia Duvers

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À la très pénétrante et méticuleuse Ketsia Duvers,

Je me félicite que, dans la première partie de votre question, vous fournissiez la numérotation du point de mon OPUS MAXIMUS sur lequel vous me priez de commenter. Je m’autorise à signaler pour mémoire que la proposition LIX (59) de la troisième partie de mon ouvrage, que vous connaissiez sous le titre ÉTHIQUE, se lit comme suit: Parmi tous les sentiments qui se rapportent à l’esprit en tant qu’il est actif, il n’en est pas qui ne se rapportent à la joie ou au désir.

Je suis obligé, par contre, de m’étonner que vous réclamiez un «exposé plus général» de cette proposition, qui me semble d’un degré de généralité parfaitement satisfaisant. Relisez, s’il vous est loisible, le scolie suivant cette proposition et revenez-en tributaire d’un questionnement plus articulé et plus précis, que nous puissions discuter le problème par le menu. Car en l’état de votre requête, je ne vois pas comment je pourrais reformuler ladite proposition LIX (59) pour vous satisfaire.

Sur cet autre passage à propos des «Affects», je suis obligé de vous réclamer le renvoi chiffré à mon opus, comme vous le fîtes si heureusement en votre première interrogation. En effet, attendu l’inévitable perte en traduction [Monsieur de Spinoza, qui pense tout ce qu’il nous écrit dans son Latin de Lettré du Grand Siècle, n’arrive par à décoder si par «Affects» il faut entendre ce qu’il appelle en latin AFFECTIONES, c’est-à-dire les modifications corporelles résultant des sentiments, ou simplement les émotions elles-mêmes qui, en français moderne, se nomment effectivement «affects». NDLR] qui s’impose à nous par delà les siècles qui nous séparent, je suis dans l’incapacité la plus cruelle de comprendre à quel fragment de mon œuvre vous faites référence par ce titre évasif d’étrange Escorche-Latin.

Avec l’espoir ardent de pouvoir vous aider plus avant,
Spinoza

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44- BÉATITUDE

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Cher maître,

Votre béatitude telle que vous la définissez est-elle si différente de l’ivresse en Dieu et de Dieu en les hommes, telle qu’elle est parfois décrite par les soufis?

Benjamin KOSKAS

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Il est une distinction radicale entre l’ivresse du soufisme et la béatitude telle que je la conçois. Ma conception de la béatitude enchâsse et intègre harmonieusement tous les éléments réflexifs de la propension rationnelle, de la généralisation corrélante au doute méthodique, en passant par l’investigation par observations et tentatives. Cette intégration de la raison en la nef de la béatitude m’est primordiale et manque à l’ivresse soufie moins parce qu’elle est soufie que parce qu’elle est pulsion de religiosité, donc ouvertement encline à l’élan unitaire, fidéiste et sans repli dubitatif, des irrationalités.

Respectueusement,

Spinoza

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45- ÉTERNELLE ESSENCE

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Très cher ami,

Certains neurobiologistes semblent aujourd’hui pouvoir prouver, par l’expérimentation, la matérialité de l’âme, qui serait «une sécrétion du corps». Ils donneraient ainsi raison à votre inspirateur Démocrite, pour qui «l’âme est un corps», et du coup validerait votre axiome «l’âme et le corps sont la même chose vue sous les deux attributs: étendue/pensée». Ne peut-on démontrer d’un point de vue matérialiste (scientifique) une autre de vos propositions très prémonitoires en votre temps «l’éternité de notre essence»?

Si on définit notre essence par «notre gène élémentaire» (qui nous particularise) les lois de la génétique —la logique de la filiation— et les théories de l’évolution, ne nous conduisent-elles pas à penser que notre essence est comme partie intégrante du premier être vivant (l’organisme unicellulaire originel) que la science de notre temps identifie?

Puis, en remontant le temps et l’évolution, penser notre essence comme partie de la «masse initiale» objet du Big Bang, que vous définissez par la substance? Notre essence aurait donc toujours existé! Et comme dans la nature rien ne se perd mais tout se transforme… notre essence, nécessairement, nous survivrait. Ainsi, «matériellement» nous serions éternels!

CQFD

Pierre ÉGLANTINE

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Au très savant et très tonique Pierre Églantine,

Du fond de ce pétaradant galimatias neurobiologique, génétique et jovialement bigbanguesque, je décode une tentative unificatrice qui me sourit. Il est en effet fort doux à mon oreille qu’une réflexion s’énonce dans le sens d’une continuité stable de l’être et en toute déférence envers une substance commune pour l’ensemble des facettes de l’existence humaine. Cela repose l’esprit de ce plat dualisme cartésien, dont il est plus que patent, que la saine rationalité n’en a trop que faire. Je me félicite aussi fortement que le titre fort plaisant de «matérialiste» apparaisse, sous votre plume, exempt de la moindre pointe de péjoration. Il y a là une fraîcheur du ton et une sagacité de la pensée qui ne manquent pas de me rassurer sur ce lointain avenir que vous m’annoncez si triomphalement.

À vous lire, la notion d’âme sort cependant singulièrement altérée.

Tant et tant que, strictement entre nous et de mon siècle au vôtre sans effet de rétroaction souhaitée, j’en viens à me demander (sur la notion d’âme) s’il y a tant que cela lieu de la perpétuer.

Vôtre,

Spinoza

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Très cher ami,

En effet, foin de génétique et de darwinisme, disons que nous descendons tous d’Adam! Enfin, pour ne pas déraisonner avec les chrétiens, oublions Adam et substituons-lui le premier être vivant, appelons le «particule élémentaire».

Or, par «descendre de» j’entends «être inclus dans». Donc, ce qui singularise chaque être vivant, son «essence», est incluse dans cette particule élémentaire. Je veux dire: matériellement incluse par le processus génétique.

Si l’univers n’était composé que d’êtres vivants, nous pourrions appeler cette particule élémentaire «substance unique». Or, votre attribut de l’étendue est composé de bien d’autres modes tels les minéraux… Qui plus est, il y a une infinité d’attributs! C’est pourquoi je postule la substance comme «la masse initiale» la «soupe d’attributs» dont notre essence est nécessairement issue. Si notre essence est partie de la substance, nous avons l’âge de la substance… et sa durée.

Est-ce clair cher Beneto?

Pierre Églantine

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Sphérique, lisse et onctueusement moniste.

Spinoza

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46- UNE QUESTION ESPINEUSE

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Monsieur,

Notre professeure de philosophie est une de vos grandes admiratrices («votre plus grand fan», comme on dit chez DIALOGUS) et nous ne demanderions pas mieux que de faire comme elle si nous comprenions quelque chose. Au début de l’année elle nous a donné le sujet suivant:

«Qu’avez-vous voulu dire au juste par cette maxime? — Si j’eusse voulu en dire davantage, je l’eusse fait.» Expliquez ce que Jean Rostand a voulu dire au juste par cette maxime.

Nous ne vous demandons pas de nous aider puisque nous avons déjà remis notre devoir (où nous avons toutes eu zéro), mais nous nous demandons comment un grand philosophe comme vous aurait pu s’en tirer avec une telle question.

Nous vous remercions à l’avance de votre réponse, même si nous n’y comprenons rien: ce sera la preuve que c’est de la philosophie.

Béatrice, Catherine, Claire, Évita, Martine, Mia, Nicole

Élèves de Terminale au Lycée de Jeunes Filles de Romorantin

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Aux très pétulantes et incisives Béatrice, Catherine, Claire, Évita, Martine, Mia et Nicole,

Vous vous interrogez, très légitimement, sur la teneur intellectuelle de l’aphorisme suivant:

— Si j’eusse voulu en dire davantage, je l’eusse fait,

que je gloserai ainsi, si vous me le permettez, pour mieux le corréler à la suite de mon propos à son sujet:

— Je ne voulais pas en dire davantage, sinon je l’aurais fait.

À y regarder abstraitement, une telle affirmation semble en effet rien moins qu’un truisme creux et, libres et joyeuses comme je vous devine, vous n’avez certainement pas été loin de vous dire que votre professeure (qui, si vous étiez vraiment de Vieille France, serait, «un professeur» même si femme — vous excuserez cet aparté taquin venant d’un Hollandais) vous convoquait à «jaser», toute cuistrerie au clair, sur une pure ineptie. Aussi, à sa décharge, je vous invite à méditer le bref commentaire suivant.

Le dire est motivé par le vouloir dire et il semble bien que l’implication entre avoir voulu dire et avoir dit s’impose comme de soi. La réflexion émanant du raisonnement géométrique oblige cependant à envisager deux cas d’espèce diamétralement opposés à l’aphorisme initial. Les voici:

— Je ne voulais pas en dire davantage et pourtant je l’ai fait,

— J’aurais voulu en dire davantage et pourtant je ne l’ai pas fait,

auxquels le mouvement des alternances logiques oblige à ajouter un cas d’espèce non-converse de l’aphorisme initial et fort plus redondant:

— Je voulais en dire davantage et justement je l’ai fait.

On note vite que ce dernier aphorisme est absurde, sauf si l’auteur du susdit aphorisme est à ouvrir un tiroir secret contenant une liasse inédite de ses écrits qu’il nous jette au nez. Postulons, pour la suite, que ce Rostand parle plutôt de travaux connus sur lesquels tombe dru la plus diurne des lumières. Le quatrième de mes aphorismes est donc au pire absurde au mieux quelque doublet maladroit de celui que vous m’avez si gentiment cité.

Il n’en est pas autant des deux autres que je vous ai, moi, soumis. Ceux-ci, par les vertus intellectives de l’IN CONTRASTO, vont nous permettre de mieux sonder ce que l’aphorisme initial voulait tant dire. Évoquons sans équivoque les situations possibles d’engendrement des deux converses que je viens de confronter à votre attention sagace.

— Je ne voulais pas en dire davantage, et pourtant je l’ai fait. Ceci ne peut être que les paroles contrites d’un homme ou d’une femme ayant été contraint, malgré son gré, à parler ou à écrire. On peut même en aller jusqu’à penser à un prisonnier ayant été torturé et avouant tristement à ses compagnons d’infortune que ses paroles ont traversé l’enclos endolori de sa volonté et du souhait initial de se taire.

— J’aurais voulu en dire davantage et pourtant je ne l’ai pas fait. Voici, d’autre part, des paroles qui expliquent sans doute pourquoi vous vous êtes tournées vers moi. En effet, cet aphorisme pourrait être signé Spinoza. À cause d’une conjoncture théologico-politique contraire dont je vous épargne le triste détail, car j’ai cru comprendre qu’une bonne partie de ce que je défends et promeus agace en fait les potaches en révolte que vous êtes ou prétendez être, j’ai dû, récemment encore, à ma grande tristesse, brûler certains de mes travaux. Je n’ai pas parlé ou écrit de moultes questions sensibles parce que je craignais pour ma sécurité dans une Hollande devenue un domaine de bien lourde police.

Un fait alors frappe de plein fouet le raisonneur strict et méthodique qui médite toujours cet aphorisme de votre monsieur Rostand. Il appert, sans le moindre doute possible, que ses deux converses impliqueraient imparablement un univers social répressif et policé, où torture, contrainte, obscurantisme et censure figureraient en bonne position parmi les implicites profonds des deux susdits converses.

Par mouvement en contraste du raisonnement, on est donc forcé de conclure que ce monsieur Rostand chercha simplement à affirmer qu’il avait parlé haut et clair et dit ce qu’il avait à dire sans ressentir de pression particulière de la part des instances scientifiques, politiques ou philosophiques de son temps.

En cela, je vous assure que je l’envie de tout mon coeur.

Vôtre, nobles et badines demoiselles,

Spinoza

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47- LA LIBERTÉ OU LA LIBÉRATION

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Très cher ami,

Le placide Zapatou n’est peut-être pas familier de votre langage, et méconnaît le sens que vous donnez au terme «liberté». Certes, le libre arbitre n’existe pas, c’est une des grandes illusions humaines «la conscience de notre indépendance n’est que l’inconscience de notre dépendance», nous subissons un double déterminisme: interne-vertical: race, sexe, santé… externe-horizontal: milieu social, économique, géographique…

Mais si nous ne sommes pas libres du choix de nos gènes ou de notre environnement, ne peut-on pas dire que nous sommes libres de nos actes: par exemple, libres de nous intoxiquer ou d’avoir une vie saine? Vous nous dites bien que l’essentiel de nos actes sont des actes «nécessaires», car guidés (contraints) par notre désir, notre instinct. Ce sont des actes d’automates. Cependant, pour vous, il existe des actes que nous réalisons «librement» (sans qu’ils nous soient imposés par notre désir instinctif) ceux qui nous sont inspirés par la raison.

La raison, selon vous, est véritable «verbe de dieu», elle vise à notre utilité propre, qui est de réaliser toute notre potentialité, cheminer vers notre perfection. Pour vous, notre utilité propre n’a pas un sens étroit, «égoïste», car on ne vit pleinement heureux que dans l’harmonie avec la nature et les hommes. Ce qui nous est réellement utile ne peut nuire à autrui car, vous nous rappelez que «rien n’est plus utile à l’homme vivant sous la conduite de la raison qu’un autre homme vivant sous la conduite de la raison»

Vous dites qu’agir «librement» c’est apporter la réponse adéquate au choix qui s’offre à nous. Ainsi, nous développons toute notre puissance, et de réponses adéquates en réponses adéquates, notre effort pour conserver notre être (notre conatus) atteint son maximum. La réponse inadéquate, qui diminue notre perfection nous aliène. Ainsi, la réponse adéquate nous permet de nous affranchir de notre déterminisme «horizontal», de ne plus être esclave d’autrui, de notre environnement, encore que nous restions déterminés par notre propre nature.

Selon l’exemple, le fait de nous intoxiquer n’est pas l’expression d’une liberté mais d’une aliénation. Vous nous montrez la distinction entre le droit et/ou le pouvoir d’agir (s’intoxiquer n’est pas interdit, bien que déraisonnable) et la liberté d’agir qui elle, vise à augmenter notre utilité propre, notre puissance et notre perfection (avoir une vie saine est raisonnable). Dire que nous sommes libres de nous aliéner est un non-sens. Nous comprenons que pour vous, la liberté n’est pas un simple droit ou un simple pouvoir d’agir, mais une expression adéquate de ce droit ou de ce pouvoir d’agir, qui nous libère, nous affranchit, nous désaliène.

Ce que vous dites est grand, est beau, est vrai.

Amitiés,

Pierre ÉGLANTINE

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C.Q.F.D.

Spinoza

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48- L’AMOUR ET LA HAINE

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Cher Spinoza, que pensez-vous de cela: l’amour est-il plus fort que la haine?

Anaïs Rousselet

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À la très directe et très profonde Anaïs Rousselet,

Si la question de la force des sentiments ne se pose pas de façon similaire à la question des forces mécaniques, l’esprit peut quand même s’autoriser d’une analogie dont je vous soumets ici la teneur. Avisez-vous de l’incongruité d’une question générale comme «Le câble est-il plus fort que la poulie?» Ce sera pour observer qu’il n’est pas avenu de décréter plus fort soit câble soit poulie par principe et que c’est dans l’action et la concrétude des câbles et des poulies spécifiques que se manifesteront la symétrie ou la dissymétrie des forces de ces deux instruments. Il en est semblablement ici des sentiments dont vous prétendez soupeser les valeurs. En un certain nombre de ces brutales et viles émeutes survenues ces dernières années en Hollande, on a bien vu la haine envers la rationalité surpasser chez les émeutiers l’amour de leur prochain. Mais d’autre part, si une personne qui m’est chère me sert une salade de pissenlits, mets que je n’affectionne guère, mon amour pour cette personne sera plus fort que ma haine des pissenlits. Je mangerai en souriant sans mesurer quoi de la corde ou de la poulie soulève ma paupière et ma mâchoire dans l’effort secret qui m’anime.

Il faut se garder de penser les affects et les sentiments trop abstraitement, surtout lorsque le dosage de leurs forces et de leurs faiblesses est la question sur laquelle on aspire à spéculer.

Vôtre,

Spinoza

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49- UNE “COLLE”

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Tiens? Salut, Baruch!

Tu as eu un jour cette idée pleine de drôlerie: «J’ai de Dieu une idée aussi claire que celle que j’ai d’un triangle». C’était réellement très marrant, ça oui alors! Mais que dirais-tu de savoir que Dieu a une idée de toi aussi claire que celle qu’il a d’un atome de zirconium, hein?

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Anonyme et pétulant correspondant, salut

J’en dis que votre «dieu» est un drôle. D’abord il pense… Il pense dans sa tête? Il a une tête avec un cerveau dedans? Des cheveux dessus? C’est donc un fétiche anthropomorphe, un faux dieu irrationnel.

Ensuite, il délègue ses actions (donc il agit: encore une anthropomorphisation). Il m’envoie un petit derviche, un zélateur sautillant et grinçant qui me cite ce qu’il pense de moi, ce à quoi il me compare. Naturellement le «glosateur» en question —vous— «cite dieu» sans renvoi direct à la source dont il affecte de se réclamer. Vous vous prenez pour quelque Gabriel cocasse et vous faites de moi un bien torve Mahomet… Ne savez-vous donc pas que l’intégrisme commence chez les dépositaires exclusifs de la parole de «dieu». Plus ils sont assurés, plus ils sont invérifiables, plus ça va saigner!

Votre «dieu» ratiocineur qui m’envoie un petit facteur farceur n’est pas le dieu substantiel de Spinoza. Spinoza n’en a donc cure. CQFD. Basta.

Signé: Benedict (et non plus Baruch)

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Ha! Ha! Ha! Sacré vieux Baruch!

Tout de suite, tu montes sur tes grands chevaux —aïe! J’ai touché là où ça fait mal, m’est avis!— tu fais ta pucelle offensée et tu en oublies tes lorgnons!… Allez, redeviens un peu philosophe et revoyons ensemble ta misérable copie (si indigne de ta fameuse réputation, serait-elle usurpée, hum?)…

Où diable as-tu lu, dans mon message, que Dieu pensait? J’ai écrit «Dieu a une idée», ce qui est, conviens-en, un tantinet radicalement pas la même chose du tout, du tout! Les roseaux, les écureuils et les anémones de mer pensent (sans pour autant nécessairement avoir des cheveux sur la tête, ou même une tête), Dieu, Lui, a une idée.

Et quand bien même il Lui viendrait la fantaisie de prendre l’apparence d’un fétiche anthropomorphe, pourquoi et au nom de quel dogme Lui dénierais-tu cette merveilleuse liberté? Cela en ferait-il un vrai dieu rationnel? Qui t’a soufflé, d’ailleurs qu’il était rationnel, ton petit doigt? Ou bien as-tu accès à une liste tenue secrète de ce qu’Il est ou ce qu’Il n’est pas?…

Tu as fort mal interprété mes paroles: je ne te compare nullement à un atome de zirconium!… Ou bien, pire encore, tu n’as pas bien peser tes propres paroles! Tu étais pourtant plein d’humour en affirmant avoir une idée de Dieu aussi claire que celle que tu as d’un triangle! Ton discours était lumineusement prodigieusement truismement apocalyptiquement un progrès dans la conception du non-antropomorphique vieillard sans tête, sans cheveux et sans cervelle (puisqu’ainsi tu le conçois mieux). Moi, j’avais bien ri, oui! De joie et de contentement! Enfin une parole sensée au milieu de ces tonnes de verbiage enfantin, la perle dans les coquilles!… Et toi! Comment réagis-tu à ma légitime félicité? En me traitant comme un vulgaire valet d’écurie (ce que je me glorifie quelquefois d’être, au demeurant), comme un Gabriel moquant un Mahomet! Si tu veux parler d’Ange Gabriel, l’architecte du Petit Trianon, alors, merci du compliment, je veux bien être cet homme. Quant à Mahomet, je te laisse la paternité du qualificatif torve!…

Tu parles à présent de «la parole» de dieu (avec une minuscule et entre guillemets dans le texte, pourquoi Lui fixer de telles exiguës limites?): je te renvoie ton accusation dominicaine: Dieu a donc une parole sortie d’une bouche avec une langue et avec des dents? …Non, je rigole, là!…

Ensuite, tu crois pouvoir t’en tirer en brandissant l’intégrisme sanguinaire des sabreurs de toutes les confessions laïques ou religieuses confondues… Ouais…

Enfin, tu évoques ton dieu «substantiel»…Tu ajoutes que Spinoza n’en a cure (du dieu substantiel?)… Tiens? Tu parles de toi à la troisième personne? Symptôme de la schizophrénie, ça!… En plus d’avoir rompu avec ta racine judaïque, tu ne facilites pas le travail des analystes qui auront le courage de se pencher sur tes pathologies…

Je suppose que ce «CQFD» est ta version du Tétragramme?…Et «basta» le résumé ultime de toute ta noble et sublime sapience? … Attention, pauvre Baruch, tu es envoûté! Un quelconque diablotin s’est emparé de ton esprit! Ha! Ha! Ha! Ha! Ha!…

Au fait, ma seconde question, même si tu n’as pas su répondre à la première, est: à quel triangle fais-tu allusion plus particulièrement? (avec la maigre espérance que celle-ci sera entendue et qu’elle recevra réponse intelligible… et courtoise!)

Signé: Élie (le petit derviche sautillant, grinçant, farceur et cocasse)

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Commencez par tracer un triangle sur la vôtre de copie et on verra si la géométrie vous autorise autant d’arguties que votre théocratie irrationnelle et faussement iconoclaste. Profitez-en dans le mouvement pour revoir l’écriture du mot suivant: BENEDICTUS.

Spinoza

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Ha! Ha! Ha! Ha! Ha! Sacré vieux Baruch, comme tu es drôle en vieux maître d’école en piteuse blouse grisâtre, vilipendant le pire cancre du lycée Papillon! Il faut dire qu’ingurgiter de force ton abominable logorrhée (j’ai failli dire diarrhée), ça donne envie de prendre la clé des champs buissonniers… Tu n’es pas philosophe pour deux sous, garçon!… Tu professes des vagues leçons grandiloquentes de morale chrétiennisantes bien mémorisées et te gargarises de tes adjectifs sagacistiques et pénétrantesques… Je mets en garde quiconque essaierait de te prendre au sérieux. Tu dissimules sous tes airs de docte hibou poussiéreux un véritable tartuffe censurogène doublé d’un sicaire qui ne demande qu’à passer à l’acte, et là tu es nettement moins drôlatique!…

Je constate —avec fatalité— que tu t’es une fois encore, mépris sur mes nobles et louables intentions. Mon gentil propos n’a pas trouvé grâce à tes vénérables yeux de savant patenté… Tu as dû confondre, comme le fait ordinairement le ratiocinateur ordinaire, le fond et la forme de mon message… Tu t’es laissé abuser par la pantalonnade de mes glyphes! Tu es tombé dans le plus grossier des pièges qu’un homme véritable aurait tout de suite écarté!… Il aurait peut-être fallu me prosterner sept fois front contre terre devant ton auguste figure, avant d’avoir l’outrecuidance d’oser m’adresser à toi, ô césar de la sérénissime pensée! De m’adresser, que dis-je? De bafouiller, de bredouiller, de babiller ma grotesque ignorance jusqu’à ta sublime oreille condescendante, car c’est ainsi que tu envisages le dialogue entre immortels, sans doute… Mais la raison en est, je le soupçonne, que tu ne parviens guère à y apporter de réponse JUSTE!… Tu n’as rien compris à mon interrogatoire, voilà le fin mot de l’affaire!…

Je crains que mes deux questions ne demeurent pour toi une énigme insoluble, et pour moi un mauvais moment passé en ta sinistre compagnie… Le sphinx est mécontent de tes réponses… Continue à polir tes besicles, grand Baruch, tu en as besoin! … Oh, pas Baruch, c’est vrai! Eh bien salut, benêt, puisque tu tiens tant à ce nom!

Signé: «le facteur faussement iconoclaste».

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50- QUELQUES LIGNES SUR VOUS

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Bonjour Monsieur Spinoza,

À ma grande honte, je n’ai pas l’honneur de vous connaître, je sais seulement que vous êtes un philosophe. Pouvez-vous en quelques lignes me parler de vous? De vos idées?

Recevez, Monsieur Spinoza, mon respect et mes salutations

Florence

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À la très saillante et très sincère Florence,

Je suis le modeste auteur d’une lecture rationaliste des saintes écritures et d’un système de philosophie. On associe souvent mon nom à celui de Cartesius. C’est un tort. Cartesius est un curé ayant fait des mathématiques et, à cause de son sujet d’étude, il passe pour scientifique. Je suis un rationaliste m’étant intéressé à la philologie des saintes écritures et, aussi à cause de mon sujet d’étude, je passe pour le mystique.

Que dire de plus face à une interrogation si virginale de votre part? Le fait est que je crois profondément que la vérité n’engendre aucun fanatisme. C’est pourquoi je renonce de facto à me promouvoir plus avant à vos yeux. La saine géométrie de l’existence fera que vous saurez bien adéquatement me découvrir.

Vôtre,

Benedictus de Spinoza

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Bonjour Monsieur Spinoza,

Je vous remercie du petit aperçu que vous m’avez, avec bonté, donné de vous.

Peut-être pourrons-nous commencer un dialogue si je vous dis comment, pour ma part, je vois la vie. En fait, je vois la vie comme un théâtre. Une pièce de théâtre qui se joue, avec notre modeste participation. Le but, car il y en a un, c’est de se rendre compte de cela, c’est de briser le cercle. On la prendrait bien moins au sérieux, et ce qui n’a pas d’importance véritable serait très vite démasqué. Seul l’Essentiel, se fera connaître à nous. Pour ma part, je résume Dieu en plusieurs mots: Amour, Vie, Tout, Univers. Chaque homme et chaque femme, malgré sa religion ou son credo pourra s’y reconnaître s’il le désire. Car cette classification des religions me gêne plus qu’autre chose. Je comprends mal pourquoi seuls les chrétiens seraient sauvés parce qu’ils ont le Christ, et les autres, non.

Quand on pratique, dans une religion, il faut en comprendre le sens véritable. Cela veut dire que nous reconnaissons «plus grand que nous». Que ce soit, au culte, à la messe, le fait de donner de son temps pour une cause plus grande, c’est cela la pratique. C’est reconnaître et comprendre notre place véritable, sur Terre et dans l’Univers. Mais pour cela, il faut beaucoup d’humilité, et peut-être de remises en questions.

Voilà, j’avais envie, en ce jour, de vous dire ces mots. Je n’ai pas fait de plus amples recherches sur vous, car je suis de ceux et celles qui pensent que seul le dialogue permet de faire avancer.

Dans l’attente de vous lire, je vous envoie, cher Monsieur Spinoza, mes amitiés

Florence

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À la très sincère et très explicite Florence,

Le pluralisme religieux inhérent à vos propos est bien doux et agréable à la rationalité universelle qui m’habite. Mais l’explicite presque désinvolte avec lequel vous en faites la promotion effarouche l’homme de mon temps, prisonnier de bien des contraintes et espionné par bien des polices. Douloureux paradoxe que celui-là.

Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Il est vrai que je me plais à être désinvolte lorsque je parle de la vie, du tragique, de la religion. Mais, évidemment, il y a une raison à cela. C’est la seule solution que j’ai trouvée pour que la vie me soit acceptable et douce. Ne soyez pas effarouché par mes propos, dites librement ce que vous pensez. Ici sur DIALOGUS, il n’y a que la liberté d’expression, aucune police, aucune contrainte, si ce n’est un minimum de politesse et de pertinence exigé. Ce qui est très normal.

Ainsi donc, vous pensez comme moi concernant le pluralisme religieux. J’en suis bien aise. Comment pensaient les hommes de votre temps? Étiez-vous en contradiction avec eux, pour me faire part, à ce point, de cette peur?

Pourquoi pensez-vous que les êtres humains manipulent ainsi la religion? Pour dominer? Faire peur? Manipuler? Moi, je pense que la religion, plutôt que de rassembler les hommes, les disperse. On se bat pour les détails, mais le principal, on l’oublie, et on l’oublie facilement en plus! Alors, dans cette optique, on instaurera des interdictions de communier pour les divorcés, une interdiction aux femmes de la prêtrise, etc… les exemples ne manquent pas. Alors que Dieu est simplement Amour. Réfléchissez avec moi, Monsieur Spinoza. Il n’y aurait pas besoin des dix commandements si les hommes s’aimaient. Parce que puisqu’ils s’aimeraient, ils ne se voleraient pas, ils ne se tueraient pas, il n’y aurait pas non plus d’adultères, pas d’adoration exagérée. Vous me suivez? L’amour résoudrait tout, dans l’idéal. Hélas, ce n’est qu’utopie, car c’est sans compter les contraires, la jalousie, l’orgueil, l’égoïsme, qui sont des obstacles terribles sur nos routes et qui peuvent briser bien des vies.

Je reste persuadée que l’Indien perdu au fond de sa jungle, sera aussi sauvé qu’un autre, s’il se conduit de manière juste. Même s’il n’a connu aucun de nos dieux, il a les siens, et c’est le principal.

Au plaisir de vous lire, Monsieur Spinoza

Mes respects

Florence

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À la très libertaire et folâtre Florence,

En mon temps, le prosélytisme est particulièrement ardent. On en vient fort facilement aux mains pour des questioniculae théologiques. À vous lire, je suis estomaqué par le morcellement, la fragmentation granuleuse qui semble exister en vous sur les choses du culte, les choses de la décence, la chose publique, les conventions et les convictions. Mon temps fusionne très étroitement ce que le vôtre semble avoir soigneusement tamisé. «Manipuler», cela implique une pâte et un manipulateur. Ce dualisme, que vous postulez allègrement, sans souci aucun, et qui vous permet toutes les démarcations joyeuses dont vous faites état, échappe cruellement à mon temps.

Mais laissons là un moment les zélateurs. Ils reviendront bien assez vite. Qu’ils manipulent ou qu’ils percolent intimement dans leur jus, ils nous ennuient et nous agressent. Arrivons-en au fondement philosophique qui vous sépare de moi et vous rapproche involontairement d’eux. En disant que dieu est amour, vous assignez fort intempestivement à l’être suprême des sentiments humains dont rien ne confirme la présence. En disant que dieu est nature, je tiens compte, avec la circonspection requise, de l’altérité radicale de dieu qui invalide toutes les «manipulations» et «dominations» prosélytes dont nous déplorons la propension vous et moi d’une voix commune.

La genèse des zélateurs de toute farine (les revoici. Je vous avais bien prévenue qu’ils reviendraient très vite!) est, à mon sens, enracinée dans leur définition anthropomorphisante de dieu. S’ils sont de mauvaise foi en votre époque, ils sont de bonne foi en la mienne. Or la bonne foi est pire que la mauvaise foi. Toujours.

Vôtre,

Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Je vous demande pardon pour le choc que mes propos peut causer chez vous. Ayez simplement en tête que je parle le plus naturellement possible, et qu’à aucun moment, je ne vous manquerais de respect.

Quand vous dites que Dieu est Nature, eh bien je trouve que c’est vrai. La notion est bien plus exacte que la mienne! Je dirai même qu’elle est beaucoup plus universelle, et plus adaptée à chaque être humain, quelles que soient sa confession et sa foi.

Je voudrais néanmoins que vous m’expliquiez plus en détail ce que vous m’écrivez dans le dernier paragraphe. Je vous avouerai humblement que je n’ai rien compris de ce que vous voulez dire des zélateurs ainsi que de leur bonne foi. Pouvez-vous m’éclairer? Et puis, votre dernière phrase m’intrigue. Pourquoi la bonne foi serait-elle toujours pire que la mauvaise?

Au plaisir, Monsieur Spinoza

Florence

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À la très méthodique et systématique Florence,

Quand j’affirme que la genèse des zélateurs de toute farine est enracinée dans leur définition anthropomorphisante de dieu, j’avance que cette dernière n’est pas uniquement une faute descriptive mais un moyen subreptice d’instiller la volonté humaine en dieu. N’avez-vous jamais noté que quiconque impute des traits humains à dieu est tout aussi prompt à s’instaurer porte-parole dudit dieu anthropomorphe que rétif à admettre l’interprétation des autres zélateurs en la matière? Cette convergence des pratiques, inhérente à moult cultes, n’est en rien fortuite. Anthropomorphiser dieu, c’est introniser tel zélateur en glosateur exclusif de dieu et le ferment de la violence fanatique est alors installé au cœur même de la doctrine, sans rémission possible ou souhaitée.

Si je dis que les zélateurs sont de mauvaise foi en votre époque, c’est qu’il semble bien que vous vivez au temps de tous les baratineurs, accapareurs et esbroufeurs de la chose religieuse. Si je dis qu’ils sont de bonne foi en la mienne époque, c’est que mes zélateurs à moi sont des enragés, des fervents, des enthousiastes qui lapident, flagellent et excommunient pour bien peu, au tout premier degré et sans duplicité aucune. La bonne foi est pire que la mauvaise car cette dernière, foncière fourberie, peut être abattue comme on abat des dés dans un trictrac de fourbes. La bonne foi est aveugle. Elle fonde le fanatisme dans ce qu’il a de plus compact et de plus unitaire. La mauvaise foi se déploie sur un tréteau de théâtre qu’on peut toujours démonter. La bonne foi sévit dans les incantations de temples faits de lourdes pierres inamovibles.

Vôtre,

Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Merci beaucoup pour ces explications. J’ai bien compris cette fois, vous n’avez pas tort pour la mauvaise et la bonne foi…

Merci de m’avoir consacré toutes ces lignes, et bonne continuation.

Florence

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51- PENSER LE SENS

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Cher penseur,

Je me permets une question, alors que je vous connais mal, mais que je vous trouve cité par des gens respectables: que cherche-t-on si l’on ne cherche pas de sens?

Quelques mots en réponse me raviront. D’avance, merci, par delà les ans et l’espace.

Boris

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Au très profond et très serein Boris,

Quand on ne cherche pas du «sens», c’est que l’on a compris que l’existence n’est pas langage mais fait. C’est là le début de la vraie rationalité. Je vous salue respectueusement, juste pour cela, car c’est très pur et très rare.

Spinoza

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52- MODESTIE

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Cher monsieur Spinoza,

J’aimerais savoir ce que vous pensez de la modestie. Est-ce que le fait d’être modeste n’est pas une vanité en soi? Je m’explique. Lorsqu’on affirme être modeste, c’est une prétention et, donc, ce n’est pas une preuve de modestie. Pour être vraiment modeste, faut-il ne pas s’en rendre compte et laisser autrui le découvrir?

Merci de m’éclairer sur ce sujet.

David Derrier

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Au très fin et subtil David Derrier,

Vous avez formulé fort heureusement le tout de la contradiction motrice inhérente à la modestie. Pour compléter votre propos fort raisonnable sur la question, souffrez un bref codicille sur la vanité.

Acceptons d’admettre que la vraie modestie, justement celle que vous réclamez de vos sages vœux, s’acquiert et que, si non acquise, si spontanée, primesautière, enfantine, elle n’est qu’une ignorance un peu sotte et falote des tentations et des charmes futurs de ce monde. Il découle de ce caractère acquis de la modestie l’idée voulant que la vanité soit une étape décisive dans le cheminement vers la modestie à laquelle vous pensez. La grande modestie profonde et sincère, celle du vieillard serein ayant vu la vie, est fondamentalement une fracture de vanité. On peut citer ici, pour comparaison et réflexion, l’image archétypique et légendaire de Paul de Tarse, citoyen romain infatué et matamore, accédé à la toute simple modestie chrétienne par un foudroiement divin le désarçonnant du destrier de sa vanité belliqueuse.

Conséquemment, je ne saurais trop vous recommander un peu d’indulgence envers la vanité, surtout la vanité de la jeunesse. Nombre de vaniteux évaporés de ce jour sont les futurs grands modestes de demain, qui se tortillent simplement parce qu’ils ne sont pas encore sortis de leur œuf.

Vôtre.

Spinoza

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Merci de votre réponse. Donc, si je comprends bien, la modestie est une vertu uniquement si elle est naturelle. Si cette modestie n’est pas naturelle et malhonnête, elle peut être comparée à un stratagème dont le dessein serait de faire dire par d’autres tout le bien que l’on pense de soi-même.

On pourrait en dire autant d’autres qualités du genre humain, telles que la simplicité qui, lorsqu’elle est provoquée et pas naturelle, est futile, ne pensez-vous pas?

Amicalement.

David Derrier

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Oui, je le crois. N’est éthique, de toute manière chez l’humain, par principe axiomatique, que ce qui découle de la nature de l’humain.

Spinoza

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53- VOUS VERREZ BIEN!

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Bonjour Monsieur,

Je me permets de vous écrire, car à la lecture de vos réponses, quelque chose me dit que vous serez susceptible de m’aider un peu. Si l’existence n’est que faits, position dont vous vous faites je crois le défenseur (à mon grand regret, je n’ai encore jamais trouvé la disponibilité nécessaire pour vous lire), tout ce qui découle du langage n’est que construction informationnelle et, partant, reflet de la réalité auquel il serait sans doute un peu léger de confier sa gouverne. Comme vous le dites à l’un de vos correspondants, la question du «sens» serait ainsi nulle et non avenue. Je partage ce point de vue, théoriquement du moins.

Car il faut bien constater que notre volonté de saisir l’ensemble de nos déterminations est vouée à l’échec: pour réussir, il faudrait être capable de comprendre l’intégralité des processus qui nous gouvernent, chose impossible par définition, puisque tout appareil cognitif, qu’il soit cerveau ou ordinateur, ne peut se réfléchir lui-même en temps réel. De plus, il est à peu près certain que notre appareil perceptif est largement insuffisant à nous révéler toutes les facettes de la réalité, laquelle nous détermine pourtant. C’est sur cette impossibilité fondatrice que sont venu buter, jusqu’à aujourd’hui, tous les systèmes à prétention exhaustive, à commencer par les religions qui la nomment «mystère»; certains pratiquants du bouddhisme parvinrent à aller plus loin que la moyenne en identifiant des niveaux de conscience différents selon la profondeur de la concentration, voire même en parvenant à contrôler ou quasi-stopper certaines zones d’activité de leur cerveau, leur procurant ainsi une perception du réel que je qualifierais de totale, extatique. Tchouang-Tseu, pour sortir du bouddhisme, ne dit pas autre chose quand il raconte l’histoire de la mort de l’empereur du milieu, qui perdait de sa substance chaque fois que l’on lui perçait des ouvertures sur le dehors pour communiquer. L’état mental décrit ici pourrait sans doute être rapproché de celui du nourrisson, pour qui tout reste indéterminé et libre. Mais cette recherche ne sort pas de l’impossibilité décrite précédemment, elle ne fait qu’en annuler toute qualité.

La question est donc (tout simplement): «Dans quelle mesure est-il encore possible de s’en référer au «sens» pour maintenir ou développer une société (celle-ci ne pouvant se passer d’une vision commune à tous ses membres pour exister, même restreinte), avec tout ce qu’une telle opération comporte de factice et d’artificiel, si l’on considère que la panarchie logique est une fiction qui ne sera jamais réalisée sur le plan de la conscience singulière?» Ou alors, pour évacuer une bonne fois pour toute la question du «sens» qui conserve des relents d’absolutisme nauséabonds, serait-il par exemple intéressant de développer un concept du type «zone d’incertitude nécessaire», comme on le voit par exemple en jardinage où le fait de laisser une zone du jardin à l’abandon est la meilleure garantie pour préserver la diversité biologique de ce petit milieu? Pour ma part je suis très attaché à cette idée, ne serait-ce que parce qu’elle me paraît la seule capable de nous sauver de l’ennui mortel que nous procurerait une société intégralement utile. Quoi qu’il en soit, j’attends votre réponse avec beaucoup d’impatience.

Vôtre,

Nepigo

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Au fort volubile et documenté Nepigo,

Je me vois d’abord dans l’obligation de contester une de vos prémisses: celle voulant qu’il soit impossible «de comprendre l’intégralité des processus qui nous gouvernent» et sa conséquence dans votre raisonnement, l’idée voulant que «notre volonté de saisir l’ensemble de nos déterminations soit vouée à l’échec.» Vous admettrez avec moi que vous ne faites reposer ces deux affirmations d’une grande amplitude que sur un fort vague regret selon lequel «tout appareil cognitif, qu’il soit cerveau ou ordinateur, ne peut se réfléchir lui-même en temps réel», regret à la fois étroitement limitatif et parfaitement non étayé. Je ne sais pas ce qu’est un «ordinateur», mais le simple raisonnement m’autorise à supposer qu’il s’agit de quelque appareil servant à amplifier la connaissance, encore inconnu en mon temps. Le même raisonnement, tout simple, devrait normalement vous venir pour anticiper que le problème de «mesure en temps réel» que vous soulevez, si tant est qu’il ait quelque importance fondamentale, ce qui demande encore preuve, sera résolu un jour pour vous dans le futur de la même façon que, sans nul doute, votre «ordinateur» règle pour moi des problèmes ardus de mon époque devenus légers en la vôtre de par lui.

Pour la suite, je me vois dans l’obligation contrite de vous prier de reformuler la question-fleuve que vous déversez en fin d’exposé de façon plus groupée et plus concise. Je la sais profondément ravaudée de la prémisse que je viens de contredire, mais, autrement, je n’y comprends goutte. Or, comme contrairement à vous, je juge que tout est éventuellement connaissable, je vous prie amicalement de me la gloser, ne fusse qu’animé du malicieux objectif de vous transformer en une industrieuse machine à démontrer la non-adéquation de l’impossibilité de connaître et de faire connaître.

Vôtre,

Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Je vous prie tout d’abord de bien vouloir excuser la rapidité avec laquelle je suis passé sur le terme «ordinateur»: il s’agit de l’évolution très aboutie d’une simple machine à calculer, capable d’opérer des millions de calculs à la seconde. Cette machine, par ses capacités toujours grandissantes, tend à prendre une place de plus en plus importante dans notre société: ce qui n’était qu’une aide précieuse aux comptables est devenue un outil de communication (avec lequel je peux vous écrire), de maîtrise des machines (vos verres de lunette sont ainsi aujourd’hui polis avec des diamants dont le mouvement est contrôlé par un ordinateur), etc. Pour autant, il ne s’agit pas non plus encore d’un instrument servant à «augmenter la connaissance» mais simplement d’un auxiliaire zélé, d’un outil qui nous facilite grandement l’accession à cette connaissance: nous n’avons pas encore trouvé le moyen de connecter le cerveau humain et les ordinateurs, ce qui pourrait effectivement nous permettre d’accéder à des niveaux de connaissance sans commune mesure avec aujourd’hui, ne serait-ce que grâce à une capacité de stockage des informations démultipliée.

Je ne m’étonne pas du tout de ce que vous contestiez la première partie de mon raisonnement: la connaissance que nous avions des propriétés de la matière à votre époque est sans commune mesure avec celle que nous avons maintenant. Je vais donc développer davantage mon raisonnement. Lorsque je dis que «tout appareil cognitif, qu’il soit cerveau ou ordinateur, ne peut se réfléchir lui-même en temps réel», il ne s’agit pas là d’une supposition de ma part, mais, si mes sources sont fiables, d’un des principes de base d’une science apparue à mon époque, les sciences cognitives, qui, ce qui vous fera sans doute plaisir, sont un champ interdisciplinaire intégrant la philosophie. Pour ce que j’en ai compris, une connaissance peut être ramenée au fait de nommer une interaction, celle entre l’objet observé et le sujet observant. Cette connaissance ne peut absolument pas être réifiée, c’est-à-dire abstraite du contexte dans lequel elle a été formulée: si vous vous êtes opposé de votre vivant aux tenants du réalisme métaphysique, du dualisme corps-esprit, vous serez heureux d’apprendre que ces beaux messieurs ont pour l’essentiel perdu la partie (même si cette croyance est durablement ancrée dans les représentations collectives, mais patience!). De cela découle le fait que, si l’appareil cognitif observant est une condition nécessaire de production de la connaissance, toute connaissance de cet appareil cognitif par lui-même butera sur l’inconnue de l’état de cet appareil au moment de son observation. Il y aura toujours un temps de retard: l’objet se dérobe à la conscience.

Pour revenir à ma prémisse principale, selon laquelle tout ne saurait être connaissable, une autre façon de la poser sera encore une fois de mettre en contraste l’étroitesse de notre appareil perceptif, qui ne connaît que quatre dimensions, et l’étendue du champ de ce qui peut nous déterminer, qui est virtuellement illimité (certains mathématiciens contemporains parlent assez tranquillement d’un univers à douze dimensions dont la forme, voire même l’unicité ne sont à l’heure actuelle que de pures hypothèses). Je ne vois absolument pas comment nous pourrions prétendre connaître l’ensemble de nos déterminations; nous pouvons tout au plus en concevoir l’espérance.

Pour en revenir à ma question, il me faut encore préciser que nos sociétés occidentales ont connu, depuis votre époque, un délaissement du religieux assez massif, malgré quelques retours de flamme actuels: le religieux n’opère plus aujourd’hui le rôle régulateur qu’il opérait de votre temps, et la notion même de limite (morale, par exemple) est devenue quelque chose de très difficile à supporter pour mes concitoyens (je ne m’en exclus d’ailleurs pas). Les effets de cette croyance selon laquelle l’homme serait en mesure de tout maîtriser, le monde comme lui-même, sont à l’origine d’une dévastation de notre planète assez inimaginable dans son extension et sa profondeur. Pour vous citer un exemple, nous avons mis au point des engins explosifs d’une puissance telle que l’explosion simultanée de quelques centaines de ces engins suffirait à détruire l’espèce humaine tout entière. C’est cette démesure (au sens de l’hubris grecque), cette perte d’une sorte d’instinct de conservation, qui est à mon avis le phénomène le plus préoccupant du moment; vous comprendrez donc aisément qu’il ne m’est guère possible d’entendre votre déclaration de foi en les possibilités illimitées de compréhension de l’humanité sans sursauter un peu: une connaissance n’est jamais neutre, et je n’aime guère jeter d’huile sur le feu!

Ma question, essentiellement politique, est donc la suivante. Dans l’impossibilité de déterminer rationnellement l’organisation optimale d’une société donnée et le danger qu’il y aurait à tenter de le faire en l’état insuffisant de nos connaissances sur l’homme et ce qui le rend heureux, est-il possible d’échapper à la notion de «sens», autrement dit de mythe partagé, pour faire cohabiter des hommes? Et si non, quels seraient pour vous les mythes les plus fertiles et les plus susceptibles de générer de la paix et de l’harmonie entre les êtres et leur milieu?

Vôtre,

Walter Nepigo

P.S.: Je m’excuse de la longueur de mes questions, mais je pense que toute séparation est en quelque sorte factice et que passer sous silence certains aspects d’un problème peut revenir à perdre en précision ce que l’on gagne en clarté. Wittgenstein, philosophe du 20ième siècle, n’a-t-il pas dit que la description était l’exercice philosophique par excellence?

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Au très savant et très pondéré Walter Nepigo,

Je vois une faiblesse en votre exposé sur la connaissance et une autre en votre question sur le ci-devant «sens». À vous lire, on conclut que vous ramenez le «tout connaître» à un «tout percevoir». Or percevoir n’est pas le tout de la connaissance et j’en veux pour exemple, parmi tant, celui des anciens qui virent de leurs yeux tout écarquillés le soleil «se lever» pendant des millénaires alors que nous commençons à peine à comprendre et à accepter que c’est peut-être nous qui tournons autour de lui. Je vous assure que vos propos prouvent déjà que vous n’avez pas besoin de tout voir «en temps réel» pour en venir à le comprendre et que votre rationalité saura toujours comment compenser pour les manques subsidiaires et finalement de peu de conséquences des éclairs sporadiques de votre perception.

Sur votre question, la lire attentivement ne peut que la rendre finalement fort suspecte. Voici que vous me demandez par quelle mythologie la religiosité agonisante de votre temps devrait être remplacée. Je réponds pectoralement: aucune. Aucune, car en la coquille de ses prémisses viciées qu’il faut justement briser, elle ne serait jamais remplacée en l’état de cause mais perpétuée, ce qui n’est pas mon souhait et, je l’espère, pas le vôtre non plus. Que l’humain s’ouvre à la riche simplicité du monde de l’humain et, n’y cherchant ni «sens» ni «motif» ni «volonté», il s’ouvrira comme tout naturellement à la priorité de l’organisation rationnelle et sereine de sa propre existence terrestre, la seule, celle qui ne signifie rien mais est tout.

Ces deux faiblesses de vos vues procèdent d’un manque commun dans votre réflexion. De fait, dans les deux cas, il vous manque l’acceptation du fait que quelque chose de radicalement distinct émerge au-delà de ce qui est empiriquement perçu ou de ce qui est traditionnellement reçu et qu’un ensemble frais de représentations est appelé par ce crucial dispositif qualitativement nouveau qui pointe, fend et dépasse ce qui était pourtant donné.

Bien à vous,

Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Je vous remercie pour votre réponse et vous prie d’excuser le délai avec lequel je vous réponds; je ne voulais pas le faire à la légère, et j’ai été fort occupé.

Pardonnez-moi d’utiliser cet argument, mais il me faut bien réaliser, à vous lire, ce que représente l’espace de temps qui nous sépare. Tout d’abord, sur la dissociation que vous faites entre le «tout percevoir» et le «tout connaître»: je ne crois pas qu’il soit possible de séparer les deux. Tout d’abord pour une raison sémantique: il me semble qu’il faut distinguer entre le savoir, qui est le fruit de la pensée, et la connaissance, qui représente pour moi l’expérience pour nous de ce savoir, sa traduction dans le réel.

Mais également pour une raison de logique: l’exemple que vous citez, la découverte de la rotation de la Terre autour du Soleil au lieu de l’inverse comme en étaient persuadés nos anciens, est justement le fruit d’une perception humaine améliorée par un outil que vous connaissez bien: la lunette astronomique. De manière générale, il me semble que la pensée n’existe qu’en tant que perception de la perception, une perception supérieure si vous préférez. Pour autant, elle n’est qu’une interaction entre les fruits de la perception et une langue; elle ne peut donc en aucun cas s’abstraire complètement du référentiel physique dans lequel la perception a lieu. On ne peut donc pas les séparer radicalement comme vous le faites et, en l’état, je ne peux approuver votre dernière proposition.

Sur votre critique à ma question, vous avez raison de souligner le risque qu’il y aurait à tenter de réinventer quelque chose de l’ordre de la religiosité. Pourtant, ce que je déplore n’est pas tant la perte de la religiosité que la remise en cause du sacré contemporain, ce qui est différent: selon R. Girard (mais pas seulement), un penseur de mon époque, le sacré est «toute forme de norme collective endiguant le processus de vengeance au sein des membres d’un groupe donné». Depuis à peu près votre époque, une telle norme s’était fondée sur la croyance en la toute-puissance de la raison humaine; croyance en la capacité de l’homme à être juste, par exemple. Une telle croyance déboucha sur un déplacement fondamental de la pensée: celle-ci quitta la question de l’être pour se consacrer à celle du connaître. La question du savoir, dès lors, est devenue un enjeu de pouvoir fondamental, ce qui constitue une rupture radicale avec les sociétés antérieures; la puissance d’intervention de l’homme sur la nature qui s’ensuivit fut, elle aussi, sans égale. Pourtant, depuis à peu près le début du 20ième siècle, de nouveaux paradigmes physiques sont venu battre en brèche cette croyance; l’incertitude, puisque telle est son nom, est sortie des laboratoires de physique pour envahir le quotidien de l’homme et la femme de la rue; notre société n’a jamais été aussi perfectionnée, aussi technologiquement avancée qu’elle l’est aujourd’hui; pourtant, force est de constater que cette extrême maîtrise est illusoire, on pourrait presque dire qu’elle est d’autant plus illusoire qu’elle prétend maîtriser et, en tant que telle, que sa nocivité est à la hauteur de sa prétention. Notre société est absolument hantée par le risque et celui-ci est, par définition, radicalement imprévisible. Pour citer un article de M. Benasayag, H. Akdag et C. Secroun («Titi est-il x-tolérant?», disponible sur Internet, vous y avez accès je crois?), «plus personne ne prétend désormais que la raison puisse, depuis sa tour d’ivoire, programmer le déroulement des différentes situations du monde et encore moins imaginer ou créer des mondes nouveaux».

Aussi, lorsque vous dites que l’homme «s’ouvrira comme tout naturellement à la priorité de l’organisation rationnelle et sereine de sa propre existence terrestre, la seule, celle qui ne signifie rien mais est tout», je ne peux vous suivre — sur la première partie tout au moins: la raison humaine trouve ses limites tous les jours, comment ne compter que sur elle? Pour reprendre ma paraphrase de l’article que je vous ai cité, la véritable décision n’est jamais fondée rationnellement; seuls les choix le sont, et choisir n’est pas décider. Toute décision suppose un acte de croyance, un pari dans lequel la raison peut être une aide, une indication probabiliste éventuellement, en aucun cas la conclusion. La nouvelle conscience de ce processus a, potentiellement, des effets ravageurs: exit le mythe du progrès, par exemple.

Pour en revenir à ma question, je me pose donc la question de savoir quelle pourrait bien être cette nouvelle norme sacrée qui, à la fois, rompt avec cette croyance en un homme tout-puissant ou en voie de le devenir, par trop dangereuse, et ne retombe pas dans les travers d’un sacré «révélé» au nom duquel on s’est suffisamment étripé, du moins me semble-t-il. Me comprenez-vous mieux?

Bien à vous,

Nepigo

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Monsieur,

Il est piquant —mais au fond bien peu surprenant— de voir un apologue du «tout percevoir» se lamenter de la perte d’un intangible aussi éthéré et creux que le sacré. Les petits façonneurs de fétiches spéculent certainement d’une façon semblable à la vôtre quand ils décrètent tabou pour motifs impalpables la statuette de leur cru qu’ils brandissent en gesticulant sous notre œil inquiet.

Connaissant justement très bien —mieux que quiconque dans l’Europe de mon temps en fait— les lunettes grossissantes, je peux vous assurer candidement qu’on ne verra jamais la rotation de la Terre au bout de ces dernières. On y verra plutôt un ensemble complexe et ample de mouvements sur lesquels il faudra raisonner pour les expliquer adéquatement puis vérifier, par l’observation d’autres mouvements, pour valider ces raisonnements ou les rectifier. Cette alternance d’observations et de spéculations généralisantes finira par nous amener à une rotation terrestre que nous n’observons pas directement dans son ensemble, car elle dépasse nos sens, même amplifiés par la lunette que vous invoquez fort abstraitement.

La «monstration» existe, nous l’avons tous rencontrée. Mais sa validité de connaissance est encadrée et déterminée par la démonstration. Notez, pour la bonne bouche, que nous conversons depuis un moment sur des questions fort complexes par-delà temps et espace et qu’aucun de nous deux n’a encore montré empiriquement quoi que ce soit à son interlocuteur, ni visage, ni mains, ni objet naturel ou fabriqué.

Et pourtant nous apprenons l’un de l’autre.

Spinoza

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Monsieur,

Je crains de m’être mal fait comprendre. Je ne critique pas l’existence de la raison, fille de l’interaction entre une langue et un corps percevant doté d’une mémoire, mais sa prétention à épuiser le champ de l’explicable et son investissement par une foi qui n’est pas moins aveugle que celles qu’elle a remplacées. De plus, je ne déplore aucunement la perte du sacré, puisque je considère que celui-ci n’a jamais disparu, mais n’a fait que changer d’objet, passant d’un dieu extérieur à l’homme aux visions universalisantes de l’homme lui-même, telles qu’elles sont nées à votre époque.

Nous vivons aujourd’hui la fin de ce mouvement; mon époque, je le dis non sans inquiétude, contrairement à ce que vous insinuez, regorge à nouveau de «façonneurs de fétiches» qui s’engouffrent dans la brèche laissée par la défunte raison reine (c’est un mouvement très vaste: aux États-Unis et en Europe, on en constate des aspects amusants chez les néo-païens new age, mais tous ne sont pas si inoffensifs: le renouveau des mouvements évangéliques, qui ont à peu près autant de recul critique sur les textes sacrés qu’un kamikaze islamiste vis-à-vis du Coran, n’a pas fini de faire parler de lui). Inutile de dire que cela fait bien l’affaire de certains pour qui un peuple qui a de la religion est un peuple qui se tient tranquille; mais, d’une part, cela ne nous grandit pas et, d’autre part, voir des mécanismes potentiellement aussi violents reprendre du poil de la bête à l’ère du feu atomique n’a rien de rassurant.

Vous pouvez décider de ne rien voir au motif que cela ne cadre pas avec votre vision de vous-même: nous en sommes tous là. Mais vous vous condamnez à analyser improprement des mouvements qui, touchant à la violence du groupe, risquent fort de vous apparaître de si près que vous n’aurez besoin d’aucune lunette grossissante pour les voir. Ne rechercher de libération que pour soi-même est un non-sens dans la mesure où nous ne sommes rien sans les autres; du moins est-ce là mon avis, et la raison de ma préoccupation.

Vôtre,

Nepigo

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Je vous laisse vous débattre avec les problèmes de votre temps comme vous me laissez inexorablement, vous qui n’êtes pas encore, me débattre avec ceux du mien. Visiblement, le sacré vous inquiète parce qu’il vous fascine. Or, le fait est qu’il me fascine parce qu’il m’inquiète. Notre point de contact philosophique ne peut donc être que fort fugace.

Vôtre,

Spinoza

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54- EN SIMPLIFIÉ

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Bonjour!

J’ai beaucoup entendu parler de vous, mais je ne me suis jamais attaqué à l’un de vos livres. Mon ami l’a fait et, au bout d’une vingtaine de pages, n’arrivant pas à comprendre, il s’est lassé. Toutefois, je crois savoir que votre conception de Dieu (auquel Einstein adhérait) semble plutôt semblable à la mienne. Pourriez-vous m’en dire plus? Merci.

Gigi Backpacker

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Par dieu, j’entends un être absolument infini, c’est-à-dire une substance consistant en une infinité d’attributs, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie. Conséquemment, dieu est nature naturante. Par nature naturante, il faut entendre ce qui est en soi et est conçu par soi, autrement dit les attributs de la substance qui expriment une essence éternelle et infinie, c’est-à-dire dieu en tant qu’il est considéré comme cause libre. Corollairement, par nature naturée, j’entends tout ce qui suit de la nécessité de la nature de dieu, autrement dit de la nécessité de chacun des attributs de dieu, c’est-à-dire tous les modes des attributs de dieu en tant qu’ils sont considérés comme des choses qui sont en dieu et qui ne peuvent ni être, ni être conçues sans dieu tel que défini ici antérieurement.

En simplifié, comme vous dites: dieu est nature. Toute autre description de dieu est stérile déviation anthropomorphisante de prosélyte, comme je m’en suis amplement expliqué dans la présente correspondance.

Spinoza

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55- CQFD

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Bonjour, Monsieur de Spinoza.

Plusieurs questions sont en moi. CQFD, tel figurait à la fin de vos démonstrations: ce qu’il fallait démontrer. Faut-il démontrer? L’existence de Dieu, peut-on la démontrer à l’échelle d’un raisonnement rationnel? À l’échelle d’un entendement, d’une raison humaine, finie? Est-ce que le fini peut vraiment démontrer l’infini? CQFD?

David

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Au très vif et profond David,

Une réflexion adéquate sur votre propre question vous amènera à conclure que la connaissance descriptive ne peut s’adonner qu’à deux actions: soit montrer, soit démontrer. De la prémisse voulant qu’il faille remplacer l’ignorance et la croyance au fallacieux (qui sont des variantes du même manque) par une connaissance adéquate du monde, il découle comme de source que toute entité ne pouvant être montrée doit être démontrée.

CQFD!

Scolie: Cet impératif de la connaissance descriptive s’applique à la question de l’infini comme à tout autre fait du monde et notre propre finitude n’a pas grand-chose à voir avec les limitations éthiques que notre quête de connaissance accepta, de tout temps, de ne pas se donner. Observez aussi qu’historiquement quiconque a combattu l’activité démonstrative procéda en fait à la promotion, ouverte ou feutrée, d’un maintien de l’ignorance, obscurantiste ou autre. Ceci est en parfaite conformité avec le raisonnement exposé supra.

Spinoza

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À M. de Spinoza,

Vous parlez de connaissance adéquate du monde dans votre axiome. Ceci étant, comment définir une connaissance adéquate du monde dans un monde où même ce qui est sûr ne l’est pas?

Je n’irais pas jusqu’à revendiquer la docte ignorance, mais le monde est un monde interprété par l’humain, et il est légitime de s’interroger sur la véracité de la certitude. Trouver la vérité, est-ce vraiment possible? Quoi qu’il en soit, l’homme ne pourra jamais être sûr de la démonstration, il pourra être sûr uniquement de ce qu’il a montré, car ce qui est montré existe. Tout dépend encore de ce qu’on entend par «existe», si les sens ne permettent pas d’accéder à la certitude, est-ce que la raison le peut vraiment? Il faudrait une assurance que ce que je démontre est vrai. Et je ne peux pas dire cela sans démontrer que Dieu existe. Ainsi comme avant de démontrer l’existence de Dieu, je n’ai pas pu démontrer que ce que je démontre est sûr, alors je ne peux pas faire confiance à ma raison, à cette existence, à cette démonstration. Descartes recherche l’existence de Dieu afin de pouvoir être sûr de toutes les vérités rationnelles. Mais il considère également cette existence comme une vérité rationnelle.

Le rationnel ne peut pas démontrer le rationnel. Dieu est, on ne peut pas dire qu’il existe, sinon, on renie les termes de foi et de croyance. Il faut ainsi prendre du recul sur tout ce qu’on prétend démontrer, en un mot il faut réfléchir (au sens premier du terme).

David

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Au très sceptique et très dubitatif David,

Sachez que le frémissement constant de la certitude s’applique à toute option dans la connaissance, y compris la ci-devant omniprésence de l’incertitude à laquelle vous adhérez avec tant d’enthousiasme. Il n’est pas du tout certain que notre connaissance soit si… incertaine. Je vous demande simplement de placer un florin dans la poche de votre pourpoint et de marcher six pas. Palpez ensuite la poche du susdit pourpoint, vous y sentez la forme de la piécette. Il est indubitable que la poche n’est pas percée. Aucun tintement ne s’est fait entendre sur le sol bien dallé que vous foulez. Ces menues monstrations progressent inexorablement vers la démonstration qui les attend, comme l’implication implacable qu’elle est. Tout bon. Marchez encore d’une douzaine de pas puis arrêtez-vous doucement. Pousserez-vous le pyrrhonisme embrouillé jusqu’à prétendre que vous doutez que ce florin soit encore dans votre poche? Allons, allons, ceci n’est pas un cauchemar ou une fantasmagorie mais la vie.

Rendez-vous au marché, c’est le seul endroit où vous vous séparerez de cette forte somme. Marchez, marchez, CQFD, CQFD…

À force de vouloir douter de tout à votre manière, vous finirez, en clopinant et butant constamment des pieds et du chef dans les plus petites de nos certitudes ordinaires, par effectuer, par l’absurde, la démonstration la plus éclatante de la validité de la susdite démonstration rationnelle.

Spinoza

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Assoupissez-vous quelques instants, vous rêvez que vous avez placé un florin dans votre poche. Vous marchez quelques pas, et palpez votre poche, le florin y est bien. Vous en êtes sûr, vos sens vous l’indiquent, vos sens vous le montrent. Marchez une dizaine d’autres pas, vous remettez la main dans la poche, le florin est là vous en êtes sûr. Vous pouvez même sortir le florin de votre poche, il est bien là. Vous êtes à présent certain de la réalité de ce fait. Vous avez la certitude que ce que vous vivez est réel. Alors CQFD…

Réveillez-vous! Palpez votre poche quelques secondes, plus de florin, plus rien! Vous étiez pourtant sûr d’y avoir placé un florin. Je viens de vous montrer la non-véracité de la certitude.

Ce qu’il ne fallait pas démontrer.

Ceci étant: il est vrai qu’on ne peut être sûr que tout soit incertain. Mais on ne peut non plus être sûr que tout soit certain. On a donc une incertitude sur la certitude et non pas une certitude sur l’incertitude. Je ne pense pas qu’il faille douter de tout, mais il est indispensable de comprendre qu’on ne peut pas tenir pour vrai ce qui est certain. À l’état conscient, je palpe ma poche, mon florin est bien là, j’en suis certain. Je vis dans cette certitude. Mais est-ce bien vrai? Est-ce que j’existe vraiment? Est-ce que le monde existe vraiment dans cet univers, dans cet atome?

Tout ce qu’on a démontré est vrai dans notre monde, mais on ne peut garantir que les règles qui régissent notre monde ne sont pas que pure imagination. Et peut-être que c’est Dieu qui a tout imaginé.

David

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Les rêves sont rarement aussi précis. Des brouillages leur donnent une allure bien plus chimérique et fantasmagorique que ce que vous en prétendez. Le rêveur s’en avise fort souvent lui-même avant même de quitter l’état de sommeil. Votre description du rêve est donc fort inadéquate et ne peut servir de postulat pour rien. Ajoutez à cela que le réveil rectifie toujours le flou onirique et que c’est sans hésitation aucune que nous préférons l’information perçue dans l’état de veille à celle venue du rêve.

Réveillez-vous! Palpez votre poche quelques secondes, plus de florin, plus rien! Vous étiez pourtant sûr d’y avoir placé un florin… Je viens de vous démontrer la véracité de la certitude… du réveil abrupt.

Spinoza

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Mais la vie va peut-être trouver son réveil elle aussi un jour…

La mort, c’est le réveil de la vie, comme le matin est le réveil du rêve. On était sûr de quelque chose et paf! on se rend compte qu’on avait tort. Qui sait si dans la vie il ne se passe pas la même chose? Je dois sûrement faire allusion à quelqu’un que vous avez bien étudié, non?

Si le rêve a un aspect chimérique, c’est parce que son degré de certitude est moins fort que celui de la vie. Mais le jour où vous vous réveillerez, vous comprendrez (ou non) que la vie avait (ou non) un aspect chimérique. La vie n’est pas certaine, comme le rêve qui n’est pas certain et de temps en temps faux.

Sincèrement,

David

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Je me rend surtout compte dans tout ceci que l’irrationalisme a le cuir bien dur… mais cela ne veut en rien dire qu’il ne puisse être percé. De jour en jour, il l’est… cela s’observe et votre affectation de l’ignorer n’y altère mie.

Spinoza

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56- LE DIALOGUE EST-IL LE CHEMIN DE LA VÉRITÉ?

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Bonjour Monsieur,

Je voudrais obtenir de l’aide de votre part avant le samedi premier octobre 2005. Je ne suis pas une philosophe, loin de là, mais je suis une lycéenne en terminale et je fais pour la première fois de la philosophie. En cours, la prof nous a demandé si «le dialogue est le chemin vers la vérité». Si vous pouviez m’aider, je vous en supplie, car franchement, je n’y comprends rien et je serai incapable de répondre à cette question étant donné que c’est mon premier contrôle de philosophie. Je vous demande juste de m’aider et non de me donner la réponse totale, mais quelques axes, mais surtout si ce n’est pas trop vous demander avant samedi le premier octobre 2005.

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Très pressée et très inquiète correspondante anonyme,

Comme nous sommes aujourd’hui en décembre 1676, cela me donne 329 ans moins quelques semaines pour entamer imperturbablement le susdit dialogue avec votre respectable personne. Nous pourrons ainsi voir, vous et moi tranquillement, s’il s’en dégage graduellement quelque émanation sapientiale de conséquence. Je prends donc le temps de vous saluer ostentatoirement et de vous souhaiter une bonne fin d’année en attendant patiemment votre salve d’ouverture.

Spinoza

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J’ai reçu votre message, mais je ne comprends pas pourquoi vous n’avez pas répondu à ma question.

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Chère anonyme,

Ces bons intendants du futur me rapportent que vous m’écrivez depuis une huitaine après le délai «urgent» de notre premier échange. La question est donc suffisamment cruciale pour vous qu’elle vous hante même après la chute de vos priorités scolaires et cela me semble bon. Vous méritez enfin quelque réponse saillante.

Je juge, contrairement aux anciens, qui disposaient de peu de connaissance objective, que le dialogue est un moyen médiocre d’accession à la vérité. Il faut conclure ceci si on le compare non pas à la harangue «monologuale» qui, sur ce point, est encore pire que lui, mais à l’observation et à la manipulation directe des objets du monde. Des vérités bien plus sûres que tout ce que nous ont légué les scolastiques, et les «palabreurs» qui les suivent, émergent de l’observation directe. Le dialogue se soucie trop de convaincre. C’est l’observation et l’expérimentation qui se soucient de connaître.

Je suis Spinoza, et je ne suis pas déjà mort. C’est plutôt vous qui n’êtes pas encore né. Veuillez relire attentivement ma première réponse. Ce sera pour constater qu’elle n’est pas du tout hors sujet.

Mes respects,

Spinoza

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57- DIEU

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«Quant à la métaphysique, je vous répondrai ce que j’ai déjà répondu à un rabbin qui me demandait mon opinion sur Dieu: « Je crois au dieu de Spinoza, qui se révèle dans l’harmonie des lois de ce qui est, et non en un dieu qui s’occupe des destins et des actions des hommes ». Ici vous avez un privilège extraordinaire: on me dit que Spinoza est également joignable au moyen du vortex DIALOGUS. Demandez-lui de vous décrire son dieu.» Albert Einstein

Pouvez-vous le décrire, s.v.p.?

David Sebaoun

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D’un mot: nature.

Spinoza

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Pouvez-vous développer s’il vous plaît?

David Sebaoun

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L’intégralité de l’existence naturelle est dieu et l’intégralité des contraintes de l’existence naturelle est le «vouloir» de dieu. Pour un développement plus substantiel, il faut lire ou relire la première partie de mon traité de Philosophie, celui que votre époque intitule Éthique.

Spinoza

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58- COMMENT ENVISAGER?

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Bonjour cher Spinoza,

Je voudrais une explication plus ample sur le salut de l’homme par la connaissance de Dieu. Merci.

Cordialement,

Vincent

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Au très radical et fondamental Vincent,

L’investigation méthodique de dieu est l’investigation de la nécessité naturelle dans son déploiement infini. Tendre —même si cette tendance reste asymptotique— vers la connaissance adéquate de l’infini de la nature est le seul salut auquel l’humain doit entendre aspirer. Toute autre solution à ce problème du salut est déviation nuisible, superstitieuse et irrationnelle de prosélyte.

Spinoza

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59- SENS

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Monsieur,

J’aimerais savoir ce que vous pensez si je vous dis: «Je n’existe que par le sens que je donne à mon existence».

D’avance un grand merci pour votre réponse.

Florence

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À la très perplexe et perturbée Florence,

Une réflexion approfondie sur cet aphorisme vous démontrera sans ambivalence qu’il est absurde. Il repose sur la prémisse voulant que la direction à donner à une existence puisse être sous le contrôle déterminant de la personne existante. Une simple observation de la vie ordinaire vous permettra de vite noter qu’il n’en est rien. Remplacez donc votre aphorisme par celui-ci: «Je n’existe que par le sens que mon existence m’impose» et vous verrez combien votre réflexion sur votre sort effectif s’en trouvera subitement enrichie.

Spinoza

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60- LA VERTU

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Très vénérable Monsieur Benedict de Spinoza,

Je serais de ce monde qui est infortuné d’une ignorance abyssale concernant votre répertoire sagace, a priori votre inclination naturelle pour les sujets portant sur l’être humain et les nombreuses épreuves que lui sont ses fardeaux terrestres.

Avec la plus grande déférence, je serais très reconnaissante si vous pouviez m’éclairer sur la validité de ce qu’est la vertu?

Je reste votre humble apprentie,

Évelyne

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À la très modeste et contrite Évelyne,

Il en est de la vertu comme d’une foule de catégories relevant de la chose morale. Elle fait l’objet d’enflures et de superfétations peu communes dans le jeu des empoignades intellectuelles de mon temps et du vôtre. La saine rationalité requiert pourtant simplement que la vertu ne soit rien d’autre que notre aptitude à nous conformer aux contraintes que fait régner sur nous la Nature de l’Être. Sera vertueux celui ou celle qui profitera des plaisirs de façon raisonnable et ne se baignera à la rivière que lorsqu’elle n’est pas excessivement froide. Vertu et simplicité s’accompagnent toujours et rien n’est moins vertueux que d’agir de façon ordinaire et conforme à l’usage commun.

Spinoza

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61- STATUT DE L’ESSENCE

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Monsieur le très pénétrant et très prudent Benedict de Spinoza,

Je me permets de vous écrire, parce que je travaille actuellement sur votre philosophie, en la comparant à celle d’un jeune (freluquet) que vous vîtes quelques jours dans les années 1660 — un certain Leibniz. J’envisage vos points de vue respectifs sur le problème de l’expression —que vous-même ne théorisez pas comme tel—, mais un excellent commentateur a bien remarqué que vous y pensiez très souvent…

Ma question est la suivante: peut-on concevoir le statut de l’essence, dans L’Éthique, comme n’étant déterminant qu’à titre heuristique et non pas ontologique — ou si vous préférez, comme étant antérieur d’une façon non chronologique (mais éternelle…) par rapport à ce qui l’exprime (le mode en tant qu’il occupe un certain espace et dure un certain temps).

Si l’on conçoit l’individualité comme ayant trois «étages»

1) les parties extensives (physiques et mentales) qui constituent (au sens propre) son existence actuelle,

2) les rapports sous lesquels ces parties appartiennent à cette individualité et la caractérisent et

3) l’essence qui s’exprime dans ces rapports,

on arrive vite à ce problème, qui est en fait le problème de la réciprocité (excusez le peu de poésie) ou la réversibilité du rapport d’expression: d’un côté, l’essence (3) s’exprime dans les rapports (2) qui l’expriment donc et sont à leur tour exprimés par les parties extensives actuelles (1); mais ne peut-on pas concevoir une relation en sens inverse, les rapports (et leur devenir dans l’existence: en fonction des rencontres (au sens le plus large du terme) avec lesquelles ces rapports se composent ou se décomposent) pouvant, me semble-t-il, s’exprimer eux aussi et déterminer en un sens l’essence même de l’individu, essence conçue du coup comme purement relationnelle — Dieu seul ayant «de toute éternité» une idée adéquate du devenir de cette essence. L’éternité exclut-elle le devenir?

En espérant que ces propos vous sembleront justes et corrects au regard de votre philosophie, mes hommages les plus sincères,

Un apprenti

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Très volubile et inquisiteur apprenti,

Il n’est pas rationnellement recevable de réduire l’essence à un facteur heuristique. Le faire place l’essence en contradiction frontale avec sa propre définition. J’observe aussi, corollairement, que vous associez séant, fort intempestivement, l’heuristique et le relationnel, ce qui procède aussi d’une fort pauvre compréhension de ma doctrine ontologique. Je vous annonce avec regret qu’il est fort difficile de tenir la suite de raisonnements que vous hasardez ici sans quitter l’enceinte de ma pensée.

Spinoza

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62- IGNORANCE

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Maître,

Ce que vous désignez par «ignorance», est-il l’état d’un homme resté au stade de la connaissance du premier ordre?

Merci

AS

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À la très directe et sincère AS,

En ouverture à ma réponse à votre interrogation, je dois faire observer que la connaissance du premier ordre est, de par sa nature inhérente, fort instable. Il est donc difficile d’imaginer un esprit, même rudimentaire, engagé dans la vie pratique et qui resterait figé, comme quelque statue ou image, en l’étape du premier stade. Aussi, plutôt qu’une manière de stade artificiellement interrompu, comme vous la concevez, il faut voir l’ignorance comme une affectation susceptible de saisir dans sa pince chaque niveau de la connaissance et de l’affecter selon sa modalité spécifique. Bien naïf et fort outrecuidant est le penseur qui s’imagine ne plus avoir à combattre les perversions de l’ignorance, torves et délétères, une fois le premier stade de la connaissance franchi.

Spinoza

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Au très pénétrant et savant philosophe B. de Spinoza,

Vous avez touché juste. À savoir mon ignorance de votre œuvre, que je ne découvre vraiment que depuis dix-neuf jours, mais qui accompagne désormais mon existence. Je vous remercie pour la patience que vous me témoignez: votre réponse est parfaitement claire. Je prends la liberté, dites-moi si mon audace vous importune et je m’effacerai, de vous poser les deux questions suivantes: ai-je bien compris la notion de superstition dont vous faites état dans la préface de votre Traité théologico-politique, si j’en déduis que la superstition entraîne «l’acceptation que puisse déraisonner la Nature»? Et donc Dieu? Est-ce la raison pour laquelle vous semblez considérer que la superstition est le fondement de la situation religieuse, en votre époque troublée? Avez-vous défini cette notion dans L’Éthique?

Adieu, Monsieur, ayez pour moi un peu d’amitié.

AS

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À la très directe et sincère AS,

Non pas. J’utilise la notion de superstition en son sens trivial. Si ce sens vous échappe, c’est que vous êtes de loin la plus heureux des femmes.

Spinoza

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63- SUBSTANCE-DIEU

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À l’un des plus grands penseurs par qui la substance s’est exprimée de manière divine,

Je fus très jeune jeté dans l’œuvre d’un autre grand, Nietzsche, lequel a d’ailleurs affirmé, le temps d’une pulsion de lucidité, voir en vous-même un précurseur de sa pensée. Mais l’ivresse dionysiaque et l’exaltation hystérique consubstantielles à l’affirmation tragico-joyeuse de l’éternel retour de la vie sont difficilement tenables pour qui n’a encore que dix-sept ans. Aussi ai-je trouvé très vite beaucoup plus de sérénité, si ce n’est de force, dans la pratique rigoureusement rationaliste de votre système et son sérieux méthodique. De longues études de philosophie et celles de l’allemand m’ont, bien sûr, permis d’explorer bien d’autres horizons que les vôtres. Mais néanmoins, vous fûtes et êtes toujours à mes côtés, un peu comme si tout penseur avait deux philosophies, la sienne mais aussi (et surtout) la vôtre, selon la formule bergsonienne. Je prépare aujourd’hui les concours par lesquels les institutions reconnaîtront, je l’espère, mon aptitude à enseigner la «philosophie».

Il m’a toujours semblé évident que penser, c’était lier entre elles des idées de façon à en exposer la nécessité de connexion. Comprendre et expliquer les faits humains plutôt que des les railler ou mépriser, voilà un des mots d’ordre de la philosophie, que vous sûtes proclamer avec une sagesse divine, en un temps où les guerres de religion n’ont eu de cesse de vouloir punir ou redresser l’homme selon ce qu’il devait être, le tenant intégralement responsable de l’état d’ignominie qui est le sien. Comprendre, c’est aussi comprendre et accepter la nécessité de ce qui est compris: le spinozisme est un hymne à la philosophie.

Mais de ce Dieu, qui fonde et structure la totalité de votre système, et qui ne peut-être objet de révélation extérieure à l’esprit qui le pense, mais bien plutôt se donne à vivre intérieurement comme l’aboutissement d’un effort existentiel pour atteindre l’intelligence intuitive de ce que vous nommez le troisième genre de connaissance, j’aimerais discuter.

Vous constatez qu’il y a de l’être; partant qu’une totalité de ce qui est doit pouvoir se concevoir unitairement comme substance, qui sera dite être et se concevoir en et par soi. Aucune extériorité ne peut entraver son déploiement puisque totalité inclusive de tout ce qui est. Cette substance est ainsi libre, puisque que sa nature se réalise pleinement et parfaitement selon la nécessité de ce qu’elle doit être.

Voyons de plus près le travail théorique affirmant l’existence d’une substance infinie. Vous expliquez que deux substances distinctes ne peuvent l’être que par la diversité des attributs qui constituent leur essence. Il n’en existerait qu’une de même attribut. Elles ne pourraient en tout cas être distinguées par la diversité de leurs affections, puisque la substance est antérieure aux affections. Donc, vous en concluez très justement qu’une substance est cause d’elle-même car sinon, elle recevrait l’existence par une cause qui lui serait extérieure mais qui aurait avec elle quelque chose de commun. Or si cette cause a quelque attribut de commun avec la substance-effet, alors elles ne se distinguent plus toutes les deux substantiellement. Elles ne sont plus deux entités substantielles distinctes. Donc une substance ne peut être produite par autre chose qu’elle même. De là vous en tirez la nécessité d’existence de la substance qui est cause d’elle-même, car en elle essence et existence se confondent puisque aucune extériorité ne peut empêcher, limiter l’existence de ce dont l’essence est d’exister par soi. Jusque là tout est irréprochable, et l’on vous suit parfaitement. Il n’existe qu’une seule substance de même nature. Vous dites ensuite que plus une chose possède de réalité ou d’être, plus elle a d’attributs. Ceci, l’intuition me permet encore de le comprendre. Je le tiens pour vrai. Et donc il est tout à fait possible que l’essence d’une substance soit constituée de plusieurs attributs, chacun se concevant par soi. Mais c’est à partir de la proposition XI que ma raison ne peut plus vous suivre. Car c’est ici précisément que vous posez l’existence nécessaire de Dieu. Tant que vous en posiez la définition comme tel d’un être absolument infini, c’est à dire une substance consistant en une infinité d’attributs, cela allait. Vous définissiez une idée, un objet de pensée tel que vous l’entendiez. Mais ici vous passez de la simple possibilité logique d’une existence de substance ayant plusieurs attributs (voire même une infinité si l’on conçoit la substance possédant le plus de perfection, telle qu’aucune de plus grande puisse être conçue) à la nécessaire existence d’une substance constituée par une infinité d’attributs. Je dis que cette existence est possible, mais que la raison ne peut en fonder la nécessité. Car si je suis certain de l’existence d’une Nature-totalité de ce qui est, que je peux nommer substance selon vos raisonnements, et consistant en plusieurs attributs, dont les deux que je puisse connaître et qui se conçoivent chacun par soi sont la pensée et l’étendue, je ne suis pas pour autant certain rationnellement qu’elle soit, en acte, infinie, que son essence soit constituée d’une infinité d’attributs. Rien ne l’empêche certes, mais rien n’en fonde rationnellement la nécessité.

Mais si elle n’est pas infinie, c’est qu’elle est finie me direz-vous, par conséquent que quelque chose la limite. Ce quelque chose d’autre qu’elle qui la limiterait devrait, pour cela, avoir quelque chose de commun avec elle, par quoi les deux ne seraient plus distinctes substantiellement. Donc vous dites que toute substance est infinie. Ce à quoi je répondrais que la substance-totalité de ce qui est pourrait très bien n’avoir que deux attributs dont chacun serait infini en leur genre. Qu’elle existerait et se concevrait effectivement en et par soi, de sorte que son existence soit dite nécessaire puisque cause d’elle même, mais que rien ne nous dit qu’une infinité d’attributs constitue son essence, ni même que ces affections singulières que sont les modes soient en nombre infini.

Je m’explique plus clairement: même si plus que de faire simplement sens, votre substance-Dieu-infinie m’est donnée à éprouver par ce que l’on pourrait nommer une «intuition intellectuelle», il n’en reste pas moins que rationnellement, les possibilités logiques sont telles qu’il nous est tout à fait concevable une substance totalité de ce qui est, qui existe nécessairement en vertu de son essence, mais qui pourrait être bornée par le vide, le rien, le néant, lequel permettrait même mieux de concevoir son «déploiement», mouvement d’expression (mouvement-déployer de Dieu que Hegel essaya de penser). Mais là est encore un autre débat. Bref, si l’on s’entend à dire que dès lors que nous constatons qu’il y a de l’être, y étant nous-mêmes, êtres questionnant, jetés, il nous est possible de concevoir la totalité de ce qui est comme devant nécessairement exister et se concevoir en et par soi, nous ne sommes pas tenus, par un principe ou une déduction rationnels, d’appeler cette totalité «Dieu», ou de lui conférer une infinité d’attributs et d’affections. Ce pourrait être une substance ayant indéfiniment plus d’être que les modes singuliers qui la constituent et par lesquels elle s’exprime, éternelle car ne rencontrant aucune extériorité pouvant limiter son déploiement, mais non infinie, au sens où une infinité d’attributs, réellement distincts, constitueraient son essence. En fait tout tient à cette oxymore que vous voudriez donner à penser par l’exposé géométrique: une totalité infinie. Mon avis est que cette intuition qui était vôtre ne peut être éprouvée qu’intérieurement, par l’effort existentiel, et non découverte, mise à jour, révélée par le processus rationnel d’enchaînement des vérités exposé et communiqué de manière discursive. Peut-être est-il encore légitime d’appeler Dieu une substance totalité de ce qui est bien que n’étant pas constituée d’une infinité d’attributs, mais ceci touche à des problèmes de mots. Bref, de votre preuve ontologique ma raison ne peut se satisfaire, même si mon esprit intuitionne votre Dieu. Par conséquent aucun traité selon la méthode géométrique, exposant rationnellement une chaîne de vérités éternelles, ne peut être condition suffisante, voire peut-être même nécessaire, d’accessibilité à la Substance.

Qu’en pensez-vous, avec recul?

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Systématique et méthodique anonyme,

Arrêtons-nous en exclusivité à la cheville faible de votre raisonnement. Voici que vous me donnez la réalité d’une infinité d’attributs comme possible plutôt que nécessaire.

Vous continuez par contre, et implacablement, de vous défier de l’assertion contraire, celle imposant une finitude radicale de l’être. Vous n’acceptez pas de l’admettre, cette assertion contraire, comme nécessaire, attendu que vous êtes conscient que le fini substantiel sera obligatoirement limité par son autre, ce qui est incompatible avec les axiomes de la réflexion sur le fini et l’infini. Mais pensez à la difficulté de votre affirmation voulant que l’infini soit possible. Vous admettez déjà que le fini exclusif ne peut pas être indubitablement et vous vous contentez justement de faire flotter un moiré dubitatif sur cette affirmation, en jouant le «possible» contre le nécessaire. Je me dois de vous dire que connaître l’existence d’un argument contraire et le réfuter sont deux choses fort distinctes. Et je ne vous vois pas ici réfuter l’idée que le fini est inévitablement restreint par autre chose qui le limite, ce qui le contraint inexorablement à la localité.

Méditez soigneusement le fait que, à travers cette notion de «possible», vous ne me parlez pas de l’être, mais de votre doute privé sur l’inexorable rationalité dudit être.

Spinoza

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Très cher Spinoza,

Je ne me vois pas «jouer» le possible contre le nécessaire, car je ne pose rien qui ne soit ce à quoi nous ouvrent les seules voies de la raison. Ce n’est pas à moi de démontrer la non-nécessité de ce que vous, vous mettez en jeu, à savoir la nécessité d’existence de l’infini, d’un certain infini défini. Vous usez de ce que l’on pourrait nommer un principe de non-raison contrariante: de ce que nous ne trouvons rien qui puisse empêcher l’existence d’une infinité d’attributs, nous en tirons la nécessaire nécessité de leur existence.

Je ne puis réfuter l’idée que le fini est inévitablement restreint par autre chose qui le limite, le contraignant inexorablement à la localité, mais affirme une «indéfinitude» essentielle de la Substance. Croyez bien que ma raison ne demande qu’à connaître de manière définie tout objet de pensée qui s’offre à elle, aussi ne pourrait-elle que se réjouir de penser la nécessité d’existence de l’infini. Totalité inclusive de tout ce qui est, la substance ne peut faire face à un autre qui la limiterait, néanmoins, ne pouvons-nous pas concevoir un certain «autre», d’un tout autre ordre, et qui serait le rien. Celui-ci ne produisant aucune résistance au déployer divin, ce dernier ne pourrait être dit limité positivement par une altérité, mais ne se concevrait pas moins comme indéfiniment vaste. Disons que je puis concevoir de nommer infini ce qui dépasse indéfiniment notre finitude radicale, mais qu’il n’est pas possible, par les seules armes de la raison, d’affirmer l’existence nécessaire d’un infini défini comme tel. L’indéfinité me semble inhérente à l’infini, d’où la nécessaire réserve de la raison qui se doit de rester humblement ouverte à tous les possibles qui lui sont offerts, sans pour autant sombrer dans le scepticisme le plus mortifère, puisqu’ayant accepté la nécessité comme seule modalité de l’être indéfini comme du fini, et toutes les conséquences ontologiques et éthiques qui en découlent.

Comprenez qu’il ne s’agit pas tant pour moi de réfuter votre objet de pensée, que d’en affirmer l’instable consistance, l’indéfinie forme aux contours estompés, si bien que la raison seule se voit contrainte de le ranger parmi les possibles.

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Il faudrait définir «indéfinitude» et ce, en des termes moins radicalement empiriste que les vôtres. L’affaire devient douloureusement paradoxale.

Spinoza

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64- QU’EST-CE QUE L’HISTOIRE?

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Monsieur Spinoza,

J’ai un problème philosophique à résoudre: qu’est ce que l’histoire?

Nicohardi

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Monsieur,

L’histoire est l’évolution interne des sociétés organisées. En effet, puisque toujours et en tout lieu, les êtres humains, qu’ils soient barbares ou non, nouent entre eux des relations et forment une société organisée d’un genre quelconque, on n’ira pas chercher les causes et principes naturels des États dans les enseignements généraux de la raison. Mais on les déduira de la nature, c’est-à-dire de la condition humaine ordinaire. Cette nature naturée de l’humain, dans son inexorable déploiement, EST l’histoire. Il serait, de plus, aussi vain de réduire l’histoire au simple passé que de croire que la vitesse acquise par un projectile fonçant dans une direction est séparée de la course actuelle et de la destination future du susdit projectile.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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65- LE DÉSIR

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Cher Monsieur,

Auriez-vous l’obligeance, durant l’un de vos rares moments libres, de bien vouloir m’accorder une réponse à la question suivante. Selon vous, faut-il libérer le désir ou se libérer du désir?

Merci de votre réponse,

Michka, apprenti philosophe.

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Au très sage Michka,

Il faut libérer le désir POUR se libérer du désir. Il faut le faire régulièrement et toujours avec la plus saine modération. Il faut agir en la matière comme on boit une eau claire et froide un jour de grand soleil, en voyant prudemment à ne pas se rendre migraineux d’avoir eu soif.

Spinoza

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66- PRÉNOM

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Mon cher Baruch,

Aurais-tu «francisé» ton prénom pour plaire à ton lectorat? Qu’en est-il de Baruch?

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Mon nom n’est pas francisé, mais latinisé. Autrement, ayant déjà répondu à cette requête, je vous renvoie à ma correspondance céans.

Benedictus de Spinoza

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67- ET LA PEINTURE

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Cher Spinoza,

Après lecture de quelques-uns de vos ouvrages, je suis fort déçu. Pour un homme de votre stature, vous portez peu d’intérêt à la peinture. J’aimerais toutefois profiter de cet entretien pour provoquer chez vous cette réflexion, et je vous demande donc de bien vouloir m’éclairer sur la valeur que vous accordez à la peinture.

Bien à vous,

Pierre-Yves.

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Au très sévère et exigeant Pierre-Yves,

La peinture, art figuratif, reflète notre perception de l’être. Elle est la matérialisation de ce que notre œil perçoit et de ce dont notre esprit rêve. Je ne la méprise pas, elle m’habite comme une chose ordinaire. Elle m’habite si profondément qu’elle est ma seconde conscience. Peindre, c’est prouver que la pâte matérielle peut encapsuler tous les savoirs.

Spinoza

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68- LIBERTÉ, MORT, PSYCHANALYSE, BONBONS, CRÈMES GLACÉES…

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Monsieur de Spinoza,

Je vous prierai, tout d’abord, d’excuser la naïveté de mes questions. Je suis encore jeune et mon initiation à la philosophie est récente. Bon, j’allais commencer par vous demander d’expliquer votre définition de la liberté, que je comprenais mal, mais votre correspondance passée m’a aidé à mieux situer ce qui m’échappait.

J’ai cependant une autre question: vous dites qu’il subsiste quelque chose d’éternel de l’esprit après la mort du corps (L’Éthique, 5e livre, proposition XXXIII), en expliquant que c’est (j’essaye de restituer ça de mémoire, pardonnez-moi si ce ne sont pas exactement les termes employés) l’essence de cet être humain précis en dieu. Or, si je puis m’autoriser une comparaison quelque peu hasardeuse, si vous faites deux gâteaux avec le même moule, la même recette et les mêmes ingrédients, vous n’aurez que deux gâteaux identiques: ce ne sera en aucun cas le même gâteau. De même pour l’esprit: mon esprit est fatalement amené à disparaître au terme de l’existence de mon corps, même s’il peut y en avoir ensuite un similaire, ce ne sera pas «le mien».

D’autre part, vous affirmez que la tristesse est dans ce qui diminue la perfection, ou encore la puissance d’agir (3e définition, 3e partie de L’Éthique). Vous affirmez d’autre part que l’homme, mené par la raison, prend autant en compte les sentiments présents que les sentiments à venir (proposition LXVI de la partie 4, toujours dans L’Éthique). Dès lors, comment ne pas craindre la mort lorsque l’on est guidé par la raison? En effet, rien ne diminue autant la puissance de l’esprit que sa destruction: CQFD, pour reprendre une expression qui vous est chère.

Bon, permettez que je m’écarte un peu du sujet, mais il existe sur DIALOGUS un certain Sigmund Freud avec lequel vous pourriez, à mon avis, avoir une correspondance intéressante, notamment sur le fonctionnement de l’esprit et des émotions.

Pour finir, et juste pour vous enquiquiner, parce que vous êtes extrêmement logique et parfois même un petit peu trop, j’attaquerai la scolie II de la proposition XL (Partie 2), dans laquelle vous dites: «Soient les nombres 1, 2, 3, il n’est personne qui ne voie que le quatrième nombre proportionnel est 6». Moi, comme ça, j’aurais plutôt dit 4…

Respectueusement, et avec même une bonne dose d’admiration pour votre «putain de bouquin».

Alexis Piat

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Au très sagace et futé Alexis Piat,

Voici: 1+2=3, 1+2+3=6. Vous le voyez maintenant, ce qui ne se voit pas tout de suite? Vous en viendrez de similaire manière à voir à ne plus craindre la mort.

Pour ce qui en est de ce monsieur Freud, là, c’est moi qui ne vois pas. Et pour tout le reste de votre intervention, qu’en dire, sinon merci de lire ma correspondance antérieure avant de questionner. Peu le font et c’est fort dommage.

Spinoza

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69- DU FUTUR

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Pensiez-vous, franchement, avoir autant de succès dans le futur, voir votre théorie sur les bienfaits de la démocratie ainsi triompher? Plus personne aujourd’hui, en Europe, ne croit en la religion. Vous avez gagné. Je voudrais vous en remercier.

Je vous prie d’agréer, cher Monsieur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Augustin Dercrois

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Au très généreux et dithyrambique Augustin Dercrois,

Merci, mais je n’ai rien fait que de voir et de réfléchir inexorablement sur ce que j’avais vu. Ce sont vous et vos semblables des siècles qui nous séparent qui avez œuvré au triomphe de la Raison.

Je l’espérais, je m’en doutais, je l’ai voulu. Vous l’avez fait. Merci pour Cartesius, merci pour Bacon, merci pour Galilei, merci pour moi.

Votre respectueux ancêtre,

Spinoza

B-SpinozaBanknote

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Mon «pastiche» de l’australopithèque LUCY

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2016

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Nous présentons ici trente échanges épistolaires entre l’australopithèque LUCY et les correspondants et correspondantes du site pré-Wiki DIALOGUS.

LETTRE D’ACCEPTATION DE LUCY

Je ne sais pas si c’est intellectuel ou simplement éthique de faire ça, mais je sens qu’il va bien falloir que je m’extirpe de mon tumulus éthiopien —tumulus naturel, il va sans dire— pour contribuer à leur faire comprendre que leur belle histoire de pithécanthrope, c’est de la foutaise. Holà, pithécanthrope, vous imaginez, le chaînon manquant: l’homme-singe, il n’y a que ces pauvres sapiens pour élucubrer une légende pareille. Oh mais moi, je n’ai pas de religion à saborder, moi, pas d’anges à congédier, pas de thèse évolutionniste à vendre. Ça permet de garder les idées claires, nettes, natures. Alors pourquoi les taire?

Je vais donc devoir payer de ma modeste personne et les amener patiemment à conceptualiser que si nous avons un lointain ancêtre commun, je ne suis pas cet ancêtre. Car je ne suis qu’une petite guenon du sud, une australopithèque contemplative qui confirme, avec sa mâchoire prognathe et ses hanches graciles de bipède, que le singe n’est pas obligatoirement quadrumane, que le primate bipède n’est pas obligatoirement humain et surtout, bon sang de bonsoir, que l’homme et la femme ne jailliront jamais du singe et de la guenon.

En un mot, qui d’autre que moi pour leur faire piger que la bêtise est humaine?

Lucy

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2- OÙ ÉTAIS-TU PARTIE?

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Eh bien Lucy,

Où étais-tu partie, pendant si longtemps?

Nicolas Weinberg

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Pas dans un arbre en tout cas, car je ne suis pas arboricole. Pas dans un temple ou au pied d’un dolmen car la religiosité ne me pollue pas encore la vie. Pas sur les épaules de mon mâle, car il est trop grand, ça me donne le vertige. Pas au lagon, j’ai peur de l’eau. Pas dans une grotte, car je ne suis pas encore troglodyte.

J’étais peut-être perdue dans mon monde intérieur. J’en ai déjà un. Il est doux comme un fruit. Sauf quand le smilodon aux dents longues guette. Mon monde est alors épouvante et hideur… J’y étais. J’en suis sûre.

Mais je suis revenue maintenant. À nous deux donc, sapien…

Lucy

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3- LUCY IN THE SKY…

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Bonjour Lucy!

Tu as fait le bonheur des mes premiers cours d’histoire…. et aussi mon malheur…! Je t’explique…

On pense bien que c’est toi le premier Homme (en l’occurence, là, tu es une femme) et donc c’est passionnant d’apprendre de telles choses. Comble du bonheur ou du malheur, au moment où on t’a découvert, les Beatles passaient en boucle avec leur titre «Lucy…» et donc tu as pris le doux prénom de Lucy (à l’anglaise). Pourtant j’ai été un peu charriée à l’école primaire et aussi un peu au collège à cause de ton prénom. Moi Lucie. Toi Lucy. Il y a quelque chose de ressemblant non? Donc j’étais la fille «préhistorique». Les gens sont bêtes n’est-ce pas?

Enfin, tu sais, je t’en veux un peu mais presque pas. Portes-toi bien. La vie et les hommes sont déchaînés ici-bas!

Lucie Turiot

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Chère Lucie,

C’est triste ce que tu m’apprends là, mais console-toi en te disant que tu es toujours une femme alors que je suis encore une guenon. C’est pas que ça me dérange, au contraire. C’est toi qui souffres. Ce que tu as ressenti à mon égard, je ne le ressens que pour les prédateurs de la jungle. Chacun ses emmerdements.

Console-toi en te disant aussi que notre nom signifie «lumière». Tes confrères et consœurs de classe n’en étaient pas une en te comparant à moi, et je vais te confier un secret: moi aussi j’en suis vexée, mais pour des raisons différentes…

Amicalement,

Lucy

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4- MALINS LES SAPIENS!

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Chère Lucy,

Je voulais savoir comment vous viviez à cette époque. Je m’appelle Lucie aussi et je suis très intéressée par la préhistoire.

Chez nous, tout le monde dit que nous sommes plus intelligents et débrouillards que vous, car les machines et autres outils évolués ont envahi la planète…

Je ne suis pas d’accord! J’ai bien réfléchi et je pense que ceux qui fabriquent ces choses sont plus débrouillards, certes, mais pas ceux qui s’en servent! Nous ne pourrions pas vivre sans téléphone, Internet, etc…

Une dernière question: que mangiez-vous (viandes et autres)?

Lucie Simonnet

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Bonjour Lucie,

Je vis dans la savane, mais une savane où il y a de grands arbres, où je peux grimper pour cueillir des fruits ou me cacher des prédateurs. J’aime aussi les insectes, et les petits animaux, surtout sur un lieu où la foudre a frappé, car ils sont alors chauds, tendres et appétissants. Nous vivons en fratries et nous nous déplaçons en groupe pour cueillir et chasser. Les mecs au pourtour, les femmes et les enfants au centre. Nos mecs sont deux fois plus grands que nous, ce qui en fait des estafettes et des sentinelles fort utiles. Ils sont bêtes mais ils sont gentils. Ils aiment tendrement et sont vachement fidèles pour des mecs. Ils se tiennent debout très droit, les bras ballants, et quand on les séduit, ils ont les yeux qui brillent. À mon sens, ce sont les plus beaux bipèdes imaginables.

Nous vivons très bien, Lucie. Nous sommes nus et libres. La vaste savane résonne de nos cris d’appel qui sont aussi doux que le vent et aussi frais que les averses venues du ciel. Notre chance, notre vraie chance est que nous ne sommes pas encore sapiens. Notre absence d’outillage est parfaitement compensée par nos talents naturels. Nous n’avons peut-être pas autant d’avenir que vous, mais nous avons un présent vraiment extraordinairement joyeux.

Lucy

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Chère Lucy,

Je suis ravie de voir à quel point vous aimez les mecs.

Ceux de nos jours sont un peu moins cools que les vôtres mais bon… on peut pas tout avoir! Déjà nous avons Internet, et on ne peut pas demander grand-chose de plus de nos jours…

À ce propos, comment se fait-il que vous ayez Internet? Quand j’ai étudié la préhistoire en 6ième je n’avait pas appris cela…. Mais bon, peut- être bien que les Historiens… ont quelquefois tort!

Bon, au revoir, je vous quitte car l’ordi est au collège et donc….

BISES,

Lucie Simonnet

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Voici. Cela m’intimide un peu, parce que c’est encore une histoire d’arbre.

Je ne vis pas dans les arbres, Lucie, en ce sens que je ne suis pas du tout arboricole. J’ai horreur de la jungle, je ne passe pas d’arbre en arbre pour exister et me définir moi-même et… oh frémissement d’horreur… je ne suis pas quadrumane. Je suis bimane, bipède, mes hanches sont droites et grêles et j’en suis très fière.

C’est important, vois-tu, parce que les quadrumanes de la jungle forniquent et ne reconnaissent pas leurs partenaires d’une fois à l’autre. Je ne sais pas où vous en êtes sur ces questions parmi les sapiens, mais nous nous avons un mec unique et nous n’en changeons que lorsque le léopard ou le smilodon nous a arraché le premier. Nous sommes très pointilleuses sur ces matières. Je ne t’en dis pas plus car c’est aussi une question hautement secrète que celle du sentiment d’amour.

J’insiste donc, chère amie, je ne vis pas dans les branches. Mais, avec mes excuses pour la grossièreté de ce que je m’apprête à dire, je dois admettre que de temps en temps je ne peux résister à l’envie de grimper lestement dans un de ces gros arbres puissants et noueux de la savane où pendent de beaux fruits et qui sont autant de citadelles imprenables face aux fauves qui se cachent dans la longue broussaille ondoyante et me cherchent. C’est… c’est extrêmement vulgaire de grimper aux arbres, je le sais, et je contrôle cette pulsion du mieux que je peux. Je te supplie de me croire que je ne le fais pas trop souvent.

L’un des arbres de notre territoire auquel je reviens de temps en temps contient entre ses plus grosses branches une sorte de petit caillou cubique qui émet des sons. Ces sons sont souvent stridents et inélégants, mais parfois ce sont de joli cris bien modulés qui me susurrent tes messages et ceux d’autres sapiens. J’y réponds sur le même ton, en approchant ma bouche de la boite. Je le fais justement en ce moment même et… c’est tout ce que je sais sur notre canal d’échange.

Il parait —selon une voix de la boite qui se désigne DIALOGUS— que je suis une sorte de personnage historique auprès des sapiens qui sont très curieux de filiations et de chaînes évolutives. Trois millions de passages de la grande saison stable de pluies nous sépare toi et moi. C’est touchant, n’est ce pas. C’est tout ce que je sais sur moi et sur ce que je signifie pour toi, et les autres sapiens du futur.

Si tu m’en disais plus long, je dresserais l’oreille avec une curiosité qui ne serait pas exclusivement bestiale…

Ton amie,

Lucy

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5- SOLITUDE

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Bonjour petite Lucy…

J’espère que tu vas bien et que la survie n’est pas trop pénible. Encourage-toi, la survie est beaucoup plus difficile lorsqu’on vit, comme moi, parmi un peuple décadent.

Je voudrais savoir s’il existe des êtres solitaires parmi ceux de ton espèce. Est-il possible dans le monde où tu évolues, de survivre seul, sans appartenir à un groupe?

Amicalement,

Catherine

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Non, Catherine, pas nous.

Je sais que certains quadrumanes arrivent à accomplir ce que tu décris. Ils vivent seuls pendus sur un arbre et ne se rencontrent qu’une ou deux fois par année pour copuler. La notion de phratrie est inexistante pour eux. Leur mode de vie secret et opulent fait qu’ils ne craignent ni la disette ni les prédateurs, mais surtout, misère Catherine, ils ne craignent pas l’ennui!

Nous, on vit en savane. Pour cueillir, pour chasser, pour se protéger des fauves, il faut infailliblement faire équipe. Même lorsque nous nous perdons momentanément de vue, nous sommes toujours reliés par nos cris, nos chants, nos psalmodies. J’ai toujours nos sentinelles, mon mec, plusieurs de mes copines, et nos petits dans mon coeur et dans ma tête en permanence. Et la plupart du temps je suis en leur compagnie physique. Je suis grégaire, Catherine, et le gros de ma joie de vivre réside dans mon grégarisme.

Je ne pourrais pas vivre autrement. Je doute d’ailleurs que vous les sapiens y arriviez. Il faut être une bête pour valoriser ce genre de programme de vie solitaire.

Lucy

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Ma chère petite Lucy…

Considères-tu cela comme une bonne chose que de craindre l’ennui? Et si ton mec mourrait dans une périlleuse sortie de chasse, en ressentirais-tu un trouble profond ou laisserais-tu un autre prendre sa place et coucher à tes côtés? Est-ce chose naturelle que de s’associer pleinement à un être du sexe opposé et pas seulement en vue d’une reproduction?

D’ailleurs, comment il est ton mec? Comment il te traite? Et tes copines? Et tes enfants? Mais que voilà un bel interrogatoire.

Pardonne ma vive curiosité, c’est que je suis plus chat que femme.

Catherine

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Mon mec est grand et fort. Il est de deux fois ma taille, c’est comme ça chez mon espèce. Il est bête, mais il est gentil. Il me traite avec douceur et il est toujours avec moi, même quand il n’y est pas. La reproduction n’est pas notre seul objectif, voyons Catherine… Le compagnonnage de mon mec est, pour moi, une valeur. Quand il va mourir, car il va mourir de mort violente, c’est comme ça pour nous, je vais hurler ma tristesse aux quatre horizons de la savane. Je vais ensuite attendre deux ou trois saisons avant de me laisser approcher par un autre mec. Quand je vais mourir, de mort violente aussi, mon mec sera moins triste, mais il sera quand même affecté. Il sera affecté en mec…

Mes copines sont bien. Elles sont industrieuses et généreuses. Nous nous aimons autant qu’avec les mecs. Les enfants sont fouineurs et indisciplinés. Ils attirent les fauves avec leurs bêtises. Nous en perdons trop souvent aux fauves, et pourtant je te jure que nous veillons. Toute notre énergie grégaire est investie à notre protection…

En un mot, nos conceptions des sentiments mutuels sont beaucoup plus raffinées que celles des quadrumanes arboricoles…

Lucy

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Lucy,

C’est vrai que de s’asseoir dans un arbre éloigne des autres; c’est peut-être parce qu’alors on est entre ciel et terre. Il faut avoir les deux pieds bien ancrés sur terre pour avoir envie d’être avec les autres. N’y montes-tu jamais pour cueillir un fruit ou regarder au loin?

Ta vie semble bien mouvementée et pourtant, tu trouves le temps de me répondre rapidement, merci, j’apprécie énormément.

Combien as-tu eu d’enfants et combien ont survécu? Cela doit être bien pénible de perdre un enfant. Qu’est-il d’après toi plus ardu, perdre son mec ou son enfant?

Prends soin de toi,

Catherine

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Catherine,

Ça me gêne un peu de parler de mes aventures dans les arbres. Tu poses des questions bien crues à leur sujet. Va découvrir l’échange intitulé MALINS LES SAPIENS avec mon homonyme Lucie, tu y découvriras mes histoires d’arbres…

J’ai déjà eu quatre enfants et deux mecs. Ils sont tous morts de mort violente sauf un enfant, une fille. C’est toujours douloureux de perdre un membre de la phratrie, bien sûr. Mais cela ne se compare en rien à la joie que représentent ceux et celles qui vivent. Je les entends chanter en ce moment même. Je les adore.

Moi aussi je vais mourir de mort violente. Je serai frappée à la hanche par un léopard. Il n’aura pas le temps de me dévorer parce que la phratrie va trouver moyen de leur soustraire mon corps, à lui et aux chiens de la savane rongeurs d’os. Tu vas mourir toi aussi Catherine. Mais pour le moment vivons, chantons, amusons-nous.

Lucy

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Lucy,

Mais qu’est-ce qui te gêne tant dans l’évocation de tes aventures dans les arbres…? Explique-moi. Je suis allée lire le message comme tu me l’avais recommandé, mais je ne suis pas plus éclairée.

Comment est ta fille? Est-elle toute petite? Comment est son caractère? Vive et emportée ou douce et soumise?

Quelle est ta nourriture préférée? Regardes-tu la lune parfois? As-tu des insomnies? Aimes-tu la pluie?

Je ne sais pas pourquoi tu me fascines. Peut-être parce que quelque part entre toi et moi, quelque chose s’est brisé, perdu. La chaîne est plus lourde que jamais, Lucy, apprécies bien ton monde et ta vie.

Catherine

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Catherine, voici.

Me faire traiter d’arboricole c’est un peu comme quand vous, on vous traite de singes. Tu dois bien de temps en temps faire la guenon comme nous toutes, mais tu ne t’en vantes pas et c’est normal, c’est légitime. Il en est autant pour moi quand je grimpe aux arbres…

Ma fille est frivole, mais elle n’est pas bête. Elle est vive et railleuse. Elle se gausse des fauves, en sotte et en écervelée, mais elle vivra, car elle a des ressources. Quand je plante mes yeux dans les siens, il y a comme une grande joie lumineuse qui irradie en tout mon être. Elle n’est ni plus grande ni plus petite que les autres petiots et petiotes. Je vais hurler très fort quand elle mourra.

Ma nourriture préférée est un gros fruit jaune et oblong qui éclate quand on le crève et me barbouille la frimousse de ses tessons savoureux. La lune est très importante car elle vibre quand nous chantons. C’est sur elle que nos psalmodies rebondissent et portent si loin la nuit. La lune est conséquemment un objet fort glauque mais fort utile.

Je ne dors que d’un œil, à cause des fauves, si bien que je me réveille souvent en sursaut, mais quand je dors je dors. La pluie nous abreuve et effarouche les prédateurs. Elle est belle, sauf si la savane rouille. Il faut savoir tout doser.

Je suis très heureuse de cette rupture de la chaîne et que le côté bestial me reste. Il est sain, libre, simple et écru.

Ton amie Lucy

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Lucy

De cette belle vie, libre et saine, nous laisseras-tu quelques dessins pour en témoigner? Toi et les tiens vous amusez-vous à tracer sur les roches des images de ce que vous connaissez et aimez?

Que crois-tu qu’est la lune? Si j’ai bien compris, tu ne vénères pas un être suprême, mais si tu avais à en reconnaître un, est-ce que ça pourrait être la lune?

Catherine

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Catherine,

Je vois mon image dans la mare mais elle me terrorise. Je sais que c’est un autre moi parce que mes oreilles ont une forme unique et l’image a exactement la même forme d’oreilles et elle fait tout ce que je fais. J’ai peur de la mare et j’ai peur de mon image. Quand elle me suit sous le soleil, j’en ai moins peur. Il faut dire qu’elle est alors plus familière et plus esquissée. Enfin le sentiment dominant que me suscite cette image est une grande inquiétude. L’idée de la reproduire me semble donc peu attrayante et, en plus, je ne saurais pas comment le faire.

La lune est un grand disque qui fait résonner les sons de nos voix. C’est un objet pratique, sans plus. Elle nous permet de psalmodier à plus grande distance, la nuit. C’est commode et c’est joli.

Il n’y a pas d’être suprême, Catherine. C’est de la calembredaine pour sapiens ces histoires-là. Les miens et moi, on ne s’y frotte pas.

Ta Lucy

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Lucy,

Alors, pas de dessin sur les murs? Mais peut-être graves-tu des formes imprécises dans la terre à l’aide de tes doigts ou d’une pierre? Pas de fabrication inutile?

Excuse-moi, je dois te paraître terriblement sotte, mais en quoi la lune vous est-elle utile? Jolie, d’accord, mais commode? Vraiment?

Je suis bien contente que tu n’aies pas d’être suprême. C’est une bonne chose. Je suis triste que les hommes aient créé les dieux! Ils devaient trouver ça joli et commode…

En terminant, une dernière petite demande: décris-moi ton dernier repas de fête.

Bien à toi,

Catherine

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Quand la lune est visible la nuit nos psalmodies sont audibles à plus grande distance. C’est la lune qui fait que les sons portent loin. C’est très commode.

Mon dernier repas de fête fut mon dernier repas. J’ai cueilli une poignée de baies et me les suis fourrées dans la bouche tout ensemble. C’était sublime.

Ta Lucy

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Mais dis-moi, petite Lucy, est-ce que tu te déplaces la nuit? En fait, te déplaces-tu beaucoup tout court?

Je suis très brève aujourd’hui.

Merci pour l’image des baies, très rafraîchissante!

Catherine

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Nous occupons un territoire de cueillette pendant la saison des fruits et nous relocalisons dans la savane pendant la saison de la chasse. Nous allons ensuite occuper un autre territoire de cueillette, puis à la saison suivante un autre territoire de chasse. Je crois que les sapiens diraient de nous que nous menons une vie de transhumance. Les promenades solitaires étant bien trop dangereuses, la phratrie se déplace toujours collectivement.

Autrement, quand nous sommes à demeure, nos cueillons ou chassons la nuit, dormons le jour et copulons n’importe quand car nous ne sommes pas restreints à une saison de rut spécifique comme ces tartes de quadrumanes arboricoles.

Lucy

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Tu me fais rire Lucy, merci.

Dans ma grange, une bande de chats sauvages se sont, avec les années, installés. Je les nourris et leur procure de la chaleur l’hiver. Ils ne se laissent pas approcher, à part une vieille chatte un peu sénile, mais ils me tolèrent et je peux ainsi mieux les observer. Je dois te dire au départ que l’être que je suis qui se croit humaine était un peu choquée par leur attitude, leurs lois, leur hiérarchie, mais je suis à présent tout à fait confortable. Ce que je me demande, pour finalement en venir à ma question, c’est si, comme les chattes, tu te nourris avant de procurer de la bouffe à tes petits, des très petits qui n’arrivent pas encore à le faire eux-mêmes? Disons que tu tombes sur une superbe carcasse encore fraîche, mais qu’il n’y en a que pour une personne. Que feras-tu?

Catherine

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Je mange d’abord et en donne à un enfant quand je suis rassasiée. Y a-t-il une autre posture concevable? Si oui, je ne vois pas ce que ça pourrait être.

Lucy

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6- SALUT LE MACAQUE!

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Chère Lucy, je ne pense pas que tu existes. N’as-tu pas honte de faire de l’ombre à cette malheureuse Ève? Sais-tu qu’Adam te cherche pour te tabasser? Non, franchement avoue que t’es qu’une guenon et que t’as rien d’humaine, ça arrangera tout le monde.

Amicalement,

Dylan

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Je suis une guenon, Dylan, je ne l’ai jamais nié. Mais je suis une guenon qui vous pose un problème particulier à vous, les sapiens. Et, pour parler cru comme toi, je te dirai que le problème c’est pas ma tête. C’est mon cul. Guenon, je suis pourtant bipède, j’ai les jambes sveltes et les hanches galbées. Pour me rabaisser à ton niveau polisson je dirai simplement que je suis Cheetah pour la gueule, le cerveau et la hauteur, mais avec les pieds, les hanches et les organes génitaux d’Ève. Alors tu comprends ça fait intensément fantasmer les évolutionnistes…

Mais j’existe, ça il n’y a pas à gamberger. Et j’ai mes limitations. Par exemple je ne comprends rien à tes légendes inanes et m’en fiche souverainement.

Lucy

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7- PETITE…

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Bijour !

Nous voudrions te poser une question: pourquoi es-tu aussi petite?

Anjou Demon

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Euh… je ne suis pas spécialement petite. Je suis juste de la taille qu’il faut. C’est vous les sapiens qui êtes un peu longilignes, là, pour le coup, puisqu’on en parle. Et vos femelles sont presque aussi grandes que vos mâles. Étranges caractéristiques qui doivent vous imposer une vie sexuelle et amoureuse bien insolite…

Lucy

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8- CHAÎNON MANQUANT

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Où est le chaînon manquant?

Fraise4

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Il est en Afrique, ça c’est certain. Et l’Afrique c’est grand. Il est aussi saupoudré dans des strates géologiques qui se sont fait sacrément fricasser entre ton époque et la mienne. Alors il a les os un peu pulvérisés depuis le temps. Il est surtout un peu plus compliqué que tu ne te l’imagines. Ce n’est pas qu’un petit chaînon tout con, c’est probablement tout un maillage de chaînons enchevêtrés.

Ce… ce n’est pas moi, si tu te le demandes. Moi je suis une guenon, je suis en deçà et je m’en félicite. Il n’est donc pas dans mon entourage immédiat.

Mais il est là pour sûr, quelque part…

Lucy

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Je vous ai posé une question auparavant pour vous demander où était le chaînon manquant et, suite à votre réponse, j’aimerais vous faire part d’une interrogation. Vous avez dit: «Il a les os un peu pulvérisés depuis le temps…», vous parlez également d’un maillage de chaînons enchevêtrés, mais le considérez-vous le chaînon au sens propre comme étant un objet ou comme un phénomène ou une créature? Comment pouvez-vous réellement me dire que pour sûr il est quelque part, peut-être n’est-ce qu’une illusion… On ne sait pas s’il nous manque des informations sur l’être venu après ou avant le «chaînon», si ce n’est qu’un malentendu de l’histoire humaine? Toi qui as vécu tout près de cet événement, tu devrais m’éclairer un peu.

Fraise4

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Je dis et je ne me dédis point. Le sapien provient d’un autre primate. Les étapes intermédiaires ont donc toutes existé. Que ce soit un chaînon, un glissement, un saut de puce, un toron ou une cascade, il y a eu transition et les traces paléontologiques de cette transition te manquent. Ce n’est pas que l’histoire est malentendue, c’est que votre recherche est malentendante…

Mais un jour viendra.

Lucy

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9- RELIGION

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Bonjour Lucy! Voilà, j’ai une question pour toi. Est-ce que tu crois en Dieu? Où plutôt as-tu une religion ou crois-tu en une divinité quelconque?

Merci d’avance pour ta réponse.

Caroline

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Non, non, Caroline. Aucunement. Il n’y a que les sapiens qui sont assez prétentiards pour se fabriquer des dieux. Moi, disons que… quand je vois mon ombre, avec ses pieds collés à mes pieds, je roule une petite angoisse, quand même. Je me demande un petit peu pourquoi elle me suit toujours partout, celle là. Mais mes pulsions mystiques s’arrêtent là. Dieu merci (si j’ose dire)…

Lucy

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10- L’ANCÊTRE COMMUN

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Salut Lucy,

Je voulais te demander si tu ne pourrais pas te renseigner autour de toi, et demander le nom de l’ancêtre commun des Australopithèques et des Homo Sapiens. Parce qu’ici, tous les scientifiques bûchent, et mon prof de bio ça le rend fou…

Merci du tuyau.

Osenna

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Osenna,

Voici que je gueule cette question aux quatre coins de la savane depuis des semaines maintenant. Et je ne reçois en guise de réponse que des cris interrogatifs et inarticulés. J’ai bien peur de ne rien pouvoir faire pour toi.

Je suis la guenon que je suis, mais je n’ai aucun moyen de me transformer en ma propre anthropologue… J’ai fait ce que j’ai pu avec les moyens que j’ai… Désolée…

Amicalement,

Lucy

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11- AS-TU DES ÉMOTIONS?

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Bonjour Lucy,

Je t’ai déjà écrit mais j’ai une autre question pour toi. J’aimerais savoir si toi, qui es une australopithèque, es capable de ressentir de l’amour. Je parle de l’amour envers un être du sexe opposé, de l’amour maternel envers tes enfants, de l’amitié envers quelques-uns de ta tribu. Ressens-tu une affection exclusive et particulière envers certains membres de ton groupe? Est-ce que des ancêtres des humains comme les australopithèques avaient des émotions ou des sentiments?

Merci de ta réponse.

Caroline

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Je dirais que oui. Par contre elles sont moins durables que chez la «sapienne» qui chouchoute son mec et ses enfants pendant de longues années. Que veux-tu, Caroline, je suis déjà deux fois veuve, quatre fois orphelande (tu vois, je suis même obligée d’inventer un mot pour décrire une mère perdant ses enfants). J’ai vu mes meilleures copines se faire déchirer par des fauves. Il faut bien comprendre que cette conjoncture violente, ce statut de proie constante, m’obligent à limiter mon investissement émotionnel dans ces membres de mon entourage qui seront morts demain.

Mais je les distingue, les reconnais et les aime, absolument… à ma mesure, qui est la mesure de la démesure des contraintes de l’état de nature.

Lucy

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12- CRÉATIONISME

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Chère Lucy,

Que pensez-vous de cette doctrine pseudo-scientifique appelée «créationnisme» (selon laquelle l’évolution n’existerait pas et c’est Dieu qui aurait créé ex nihilo l’humanité Sapiens Sapiens d’un coup de baguette magique)?

Je pense que l’individu qui vous a dit «salut le macaque» est créationniste.

Gérard Lison

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Je crois que ce n’est pas vrai. Nier l’évolution, c’est nier la vie.

Lucy

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13- CROYANCES ET VIE QUOTIDIENNE

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Bonjour!

Ma question est de savoir quelles étaient tes croyances, ta religion et ta vie quotidienne…

À quoi se résumaient tes journées?

Merci de me répondre.

Marie Trommer

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Je suis une guenon. Je laisse donc les histoires de religion aux sapiens et ne m’en porte pas plus mal. Je passe le clair de mes journées à dormir et le clair de mes nuits à cueillir et à protéger des prédateurs les petits de la fratrie. C’est bien plus commode de se déplacer la nuit parce que je ne vois pas cette inquiétante silhouette sombre qui me suit sans arrêt et dont les pieds se collent aux miens, les jours de grand soleil. Elle m’angoisse car on dirait qu’elle veut me voler mon esprit. La nuit, la silhouette est toujours là, mais elle devient abstraite et c’est plus tolérable.

Lucy

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14- LE CHAÎNON MANQUANT

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J’insiste. Où est le chaînon manquant?

Fraise4

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Où est le chaînon manquant entre la carriole chevaline et la voiture automobile? Une sorte de véhicule mystérieux avec un cheval sur le devant et un moteur derrière?

Où est le chaînon manquant entre l’appareil photo et la caméra?

Où est le chaînon manquant entre le rasoir lame et le rasoir électrique?

Où est le chaînon manquant entre la chaussure et la botte?

On se comprend?

Lucy

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15- MON CŒUR

Lucy,

Je ne sais pas comment te dire ces choses. J’y ai longtemps réfléchi, ça m’a un peu torturé. J’avais pensé t’inviter à «y’a que la vérité qui compte» mais ils ne m’ont pas sélectionné. J’ai passé des petites annonces, j’ai eu plein de réponses sauf la tienne.

Alors finalement je te l’écris. Lucy, je crois que rarement une personne ne m’aura plu autant que toi. Certes physiquement je ne suis pas ton style, pas assez poilu m’ont dit les amis chers à qui j’en ai parlé, mais Lucy, je repose ma question:

«Voudrais-tu de moi, Lucy?»

Vincent Debard

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Je suis très flattée de cet aveu passionnel, vraiment. Mais du fond du cœur: je ne sais pas.

Voyez-vous, je suis une guenon, Vincent. Pensez-y très sérieusement. La frontière entre humanité et animalité nous sépare. Dans plusieurs États de votre monde moderne vous seriez un zoophile, un dénaturé, un pervers. Du côté de mes pairs, ce ne serait guère plus brillant. Ils ont une forte propension à mordre, à brutaliser, à tabasser du sapiens. Ce serait dur, cruel. Et puis, il y a les prédateurs, les maladies, la sécheresse.

Vraiment, je ne sais pas. Il faut en parler plus avant… Que me trouvez-vous donc tant, à moi si peu humaine?

Lucy

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Lucy,

Votre message me désole par le peu d’espoir qu’il nous laisse.

Pensez-vous vraiment que les différences qui nous séparent constituent une barrière insurmontable? Heureusement que le monde n’est pas ainsi fait. Je suis prêt à briser toutes les barrières sociales pour vous, Lucy. Et je constate que vous avez atteint un niveau de réflexion, toute guenon que vous êtes, qui devrait vous le permettre également. On ne vous a pas donné un prénom humain pour rien.

Faites-moi confiance, Lucy. Mon entourage proche a pris l’habitude des situations inédites. Et ils seront peut être surpris de me voir leur présenter une guenon, comme vous dites. Mais ils oublieront vite cette différence lorsqu’ils vous connaîtront mieux. Quant aux créatures qui vous entourent, je suis persuadé, Lucy, que la force de votre amour peut m’en protéger jusqu’à m’en faire accepter.

Je vous trouve si peu et éternellement humaine en même temps, Lucy. Vous connaissant depuis plusieurs dizaines d’années, nous avons pris l’habitude de vous considérer comme une des nôtres. Seuls quelques intellectuels grisonnants pourront y trouver à redire au titre de votre animalité. Mais nous n’avons que faire des convenances sociales. La différence d’âge? Certes, vous pourriez être mon arrière… puissance 10000… grand-mère. Et après?

Soyons à la fois Harold et Maude, Greg FOCKER et Pam BYRNES, Lolita et Frank LANGUELLA. Je vous raconterai l’histoire de ces personnages.

Vincent Debard

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Vous me trouvez peut-être humaine, Vincent. Mais je… je ne vous trouve pas simiesque du tout, voyez-vous. Ce serait très difficile pour moi moralement de me trimballer dans la savane avec un petit moche rosâtre et désherbé dans votre genre. Pardonnez ma franchise, mais j’ai bien peur de ne pas vouloir ce dont vous m’offrez: l’humanité, cette faillite meurtrière. Non, vraiment. Sans façon… Pas de cela ni pour moi ni pour les rejetons étranges que vous me feriez. Je ne suis pas du tout attirée par l’idée. Désolée.

Lucy

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16- AS-TU AIMÉ, LUCY?

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Très chère Lucy,

As-tu aimé? As-tu été aimée? Moi, je t’embrasse tendrement.

Wilcomb Bunce of Brockenborings

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Oui, dans les deux cas. Passionnément, bestialement.

Lucy

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17- DURANT LA PRÉHISTOIRE

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Très chère Lucy,

Est-il vrai que tu ne serais pas notre ancêtre?

Peux-tu nous dire comment était la vie durant la préhistoire, comment se formaient les couples?

En t’embrassant bien affectueusement

Xavier & Odile

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Bonjour Xavier et Odile,

Il semble bien que, malgré le fait que je marche en me tenant droite, je sois une guenon. Tes petits copains sapiens m’ont rangée au nombre des Grands Singes du Sud. Je ne suis donc pas ton ancêtre, Odile, mais nous avons, toi et moi, une aïeule commune, une primate.

Les couples de la savane se forment en toute simplicité. Un cri d’appel poignant et langoureux, un regard tendre, quelques moments doux et joyeux en pose coïtale au pied d’un grand arbre ombrageant, et tout est dit.

Nous vivons simplement et sans arguties.

Lucy

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18- HOMO SAPIENS SAPIENS

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Salut maman!

Nous, les Homo Sapiens Sapiens sommes sur le point de détruire la planète. La technologie et la soif de pouvoir auront fini par avoir raison de nous. Si tu avais su cela, aurais-tu changé ton mode de vie?

Vincent Leclerc, ton arrière-arrière-arrière-… (je pense qu’on a saisi le message)…-fils

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Non, j’aurais vécu ce que je me dois de vivre dans une insouciance identique.

Lucy

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19- QUE FAIS-TU DE BEAU?

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Bonjour Lucy,

Comment vas-tu? Moi, je vais très bien. J’espère que tu vas bien, mais enfin, que fais-tu de beau? Moi, en général, je vais à l’école, je vais me promener (faire les magasins…). Bon, je vais te laisser, réponds-moi vite.

Sévigne

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Je me promène dans la savane, je fais l’amour avec mon mec, je mange de gros fruits jaunes et appétissants et je me cache des prédateurs. Toute ma horde est avec moi et nous nous crions en permanence les indications essentielles de la survie et de la vie.

Je te salue de si loin, mais avec tout mon amour,

Lucy

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Tu es super même si on ne te connaît pas. Tu es admirable.

Sévigne

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Tu n’es pas mal non plus, dans ton genre.

Lucy

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20- ET SI C’ÉTAIT NOUS?

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Bonjour Lucy,

«Bonjour», c’est notre salut à nous, qui nous nommons «humains» aujourd’hui, cette habitude maintenant vidée de sens de souhaiter à l’humain que l’on rencontre une bonne journée, jusqu’au coucher du soleil, ce même soleil qui le soir chez toi aussi se couche, laissant l’Homo aux ombres de la nuit.

Plusieurs de ces humains te titillent avec ce chaînon manquant… sans prendre la peine auparavant de décliner leur lien de parenté avec toi! Cela aurait déjà permis d’éclaircir quelques malentendus… puisque tu es surtout une grand-tante pour nous. Il m’est venu cette question à ce propos: et si c’était nous, le chaînon manquant? Entre le singe et l’homme.

À te regarder depuis notre temps, on te parle comme à une créature limitée, pas finie, presque avec de la condescendance… quelle pitié! Que savons-nous de ta vie? Qui de nous peut dire qu’il aurait survécu et su faire les choix que tu as eu à faire? Nous avons certes tellement progressé avec nos outils pour conquérir le monde… nous oubliant nous-mêmes… En aurions-nous oublié que si l’univers dévale la pente du temps depuis ces milliards d’années sans que rien ne puisse ébranler sa course et l’évolution de la vie, il n’est pas d’humain aujourd’hui qui puisse se prétendre étape ultime de cette évolution?

Peut-être sommes-nous les plus évolués de ce que l’on connaît de l’histoire de la vie… sauf pour nos arrières-arrières-arrières-… petits-enfants! Ne l’oublions pas…

Avec toi à travers le temps.

Rodolphe, humain

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Ah, si tous les plantigrades avaient ta sagesse!

Lucy, primate

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21- OÙ ÊTES-VOUS?

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Chère Lucy,

Je me pose, aujourd’hui une question comme tant d’autres. Vous m’intriguez extrêmement, car vous êtes «le premier homme» (femme)! Je connais très peu votre histoire. Je sais seulement que vous mourûtes en traversant un fleuve, emportée par le courant. Récemment, (un siècle environ), un scientifique vous a découverte. Je voudrais savoir: où êtes-vous? Où se trouve votre squelette? Cela m’intrigue énormément.

Répondez-moi au plus vite.

Mes salutations distinguées.

Maximilien Ami

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Mon squelette est dans mon corps et mon corps est dans la nature…

Lucy

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22- DIALOGUE D’INTELLECTUELS

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Chère Lucy,

Tu dis, dans ta lettre d’acceptation, que tu es là pour «interroger en nous tous le devenir de ta famille, c’est-à-dire l’homme, dans la nature et dans sa civilisation, qui est elle-même devenue une sorte de milieu naturel à part entière».

Ma question est la suivante. Comment peux-tu tenir des dialogues d’intellectuelle avec tes correspondants de DIALOGUS, alors qu’à l’époque où tu vivais, vous étiez tous plus proches des animaux que des humains actuels? De plus, étiez-vous conscients…. d’avoir une conscience? Pratiquiez-vous les rites funéraires? La mort avait-elle un sens pour toi et les tiens?

Au plaisir de pouvoir te lire.

Florence

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Je suis une guenon. Fin de citation.

Lucy

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23- MOI AUSSI

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Chère Lucy,

Je voudrais savoir si tu étais morte. Tu es mon actrice préférée, surtout dans le film «Seul au monde» car tu es l’actrice principale. Moi aussi je m’appelle Lucie. J’ai 12 ans. Il y a 27 élèves dans ma classe et je suis la vingt-septième et je suis une sans-amis, mais je ne comprends pas pourquoi.

J’espère que tu me répondras.

Gros bisous,

Lucie, de Paris

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Mais Lucie, c’est quoi une «actrice»?

Lucy

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Chère Lucy,

C’est quelqu’un qui joue dans un film.

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Lucie

Et un film, c’est quoi?

Lucy

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24- VOUS SOIGNER

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Bonjour (je ne sais pas comment ça se dit en langage préhistorique). J’ai 9 ans. Je m’appelle Oriane.

Ma question est la suivante: à votre époque, vous n’avez pas de chauffage, donc vous devez souvent être malade. Comment faîtes-vous pour vous soigner?                    

Merci,          

Oriane

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Malade? Hum.

Il arrive que l’un de nous ne puisse plus creuser à la recherche de bonnes racines ou cueillir les fruits jaunes. On le garde avec nous, et je me souviens même d’une grand-mère pas beaucoup plus vieille que toi qui connaissait quelques herbes. Même que ça marchait pas toujours. Voilà.

Nous sommes plutôt du genre à nous serrer les coudes, mais si un smilodon ou un léopard attaque… C’est le moins rapide à la course qui y passe. Et il n’aura plus jamais ni rhume, ni bronchite! Au fait, je n’ai pas très bien compris ton histoire de chauffage, mais ça a l’air vraiment important pour toi. Dire qu’on a réussi à s’en passer pendant 170 000 générations! Ah la saine chaleur animale.

En tout cas, je te rassure, je suis en pleine forme.

Porte-toi pour le mieux,

Ta Lucy

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25- EST-CE VRAI?

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Bonjour, Être qui n’a pas connu les problèmes du XXIe siècle.

Dans le film l’Odyssée de l’espèce j’apprends, à ma grande déception, que vous n’étiez pas notre ancêtre car, enceinte de quelques mois, vous vous êtes noyée dans un cours d’eau.

Est-ce vrai?

J’attends votre réponse avec hâte!

Un Homo Sapiens Sapiens

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Bonjour,

Tu sais, les problèmes de mon temps ne sont pas folichons non plus. Ils se résument, en ce qui me concerne, à un seul impératif: survivre!

Tu m’annonces d’ailleurs que je vais mourir noyée dans le grand torrent. Pourquoi pas? Je préfère ce sort à la griffe et la dent d’un fauve. Pour l’heure, je suis accroupie sur la colline et le torrent coule à mes pieds. Il court vers son destin comme chacun de nous.

Il est vrai que j’attends un petit. Va-t-il transmettre mon sang aux générations futures et à toi, étonnant sapiens? Je n’en sais rien et peu importe. De toute façon, notre arbre généalogique est bien trop compliqué pour que je puisse affirmer être la grand-mère, la tante ou la petite sœur de ce que vous appelez si optimistement l’humanité.

Ce dont je suis certaine en revanche, c’est que nous sommes en train d’inventer une nouvelle façon de vivre et de prospérer dans la nature. La savane résonne des cris d’êtres mieux adaptés que moi à leur milieu. Ils sentent, ils voient, ils volent, ils courent comme le vent et certains peuvent m’arracher la tête d’un simple coup de patte. Nous n’avons rien de tout cela, mais nous sommes malins et surtout solidaires. Les autres animaux forment des meutes ou des hordes, nous nous vivons en communauté. Si nous oublions le groupe, nous mourrons parce que la nature reprendra ses droits et la vie cherchera d’autres voies.

Tes « problèmes du XXIe siècle » auraient-ils un rapport avec ça, la souvenance ou l’oubli de la communauté humaine? Si c’est le cas, c’est grave. Accroupie sur ma colline, j’en frémis pour vous.

Comme le soleil est haut maintenant! Je vais peut-être aller me baigner.

Bien à toi,

Lucy

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26- CLAIR DE LUNE

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Chère Lucy,

Le monde a changé depuis ton temps. Les hommes ont évolué au point qu’aujourd’hui, le plus grand prédateur de l’homme, c’est l’homme.

Toi tu as connu une époque où il fallait composer avec la nature, une époque où la nuit était bien plus effrayante qu’aujourd’hui. Récemment, alors qu’il faisait nuit et que j’étais assise dans mon jardin, je me suis dit que nous partagions encore quelque chose. Là-haut dans le ciel brillait une lune magnifique et, en la contemplant, j’ai ressenti une émotion particulière, qui me prenait les tripes, quelque chose qui m’a semblé ancien, instinctif…

Alors, je me suis demandé si tu contemplais la lune et ce que tu ressentais en la voyant s’arrondir et estomper les ténèbres.

Affectueusement,

Nout

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Bonjour Nout

L’homme est un rêve que j’ai fait et, s’il est devenu un prédateur pour ses semblables, alors il reste à inventer. Mais un jour il existera car il balbutie déjà dans cette esquisse qui s’agite aujourd’hui sur la terre, cet homoncule vagissant né de mes instincts, de mes espérances, de mon désir de vie et d’autres choses encore que je ne sais pas nommer.

Je les trouve bien pessimistes les singes de ton temps, et bien définitifs aussi dans leurs jugements. Tu écris « les hommes ont évolué » comme si on était tous déjà au bout du voyage… Or il y a probablement moins de différences entre toi et moi qu’entre toi et le premier homme digne de ce nom. Et le voyage, et l’évolution, continuent: tu peux leur faire confiance.

La nuit. La nuit est une chose terrible mais grandiose: c’est le temps des prédateurs. Et quand la lune est grosse, c’est le grand sabbat des fauves, l’apogée de la curée aux quatre coins de ma grande plaine. On entend des souffles lourds, des piétinements frénétiques. Les mâchoires claquent: c’est la pleine lune. Elle excite les carnivores au point qu’ils se dévorent parfois entre eux et je me fais toute petite au creux d’une grosse anfractuosité, serrée contre mes congénères. Certes c’est très joli, cette sphère rougeoyante, sur la plaine éclairée presque comme en plein jour. Mais comment se cacher? Comment leur échapper? L’émotion « instinctive » que tu décris confirme le début de ton message: on dirait que les hommes ont changé de camp depuis très longtemps…

Ah quand je n’aurai plus peur… Ils verront bien, les soirs de pleine lune, je ne me cacherai plus, je danserai en dépeçant mes proies…

Ce que tu ressens, c’est un peu un mélange de tout cela. Ou ce qu’il en reste.

Ta Lucy

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Ha Lucy,

Je partage tes rêves, lorsque lovée dans mon monde intérieur, je caresse l’idée d’une humanité consciente de la part de magie qu’elle recèle: la vie.

Les singes de mon temps sont bien compliqués, peut-être parce qu’ils ont cru maîtriser leur univers en le construisant au gré de leurs besoins.

J’ai parfois l’impression qu’ils oublient qu’ils appartiennent au règne animal et que cela les prive de tant d’émotions, que cela les ampute d’une part de leur sensibilité, celle-là même qui transpire de tes mots, chère Lucy. Et lorsque je te lis, je me dis en effet qu’il y a peu de différence entre toi et moi, si peu…

Il n’y a que la nuit qui nous différencie réellement, cette nuit qui a cessé de me faire peur, même si parfois mon estomac se serre sous la lune, sans que je sache pourquoi. Et il y a ces soirs où je danse sous la lune en dépeçant mes mauvais souvenirs. Ce soir je sortirai et je marcherai sur l’herbe en fixant l’astre nocturne; je penserai à toi et à toutes ces peurs que la nuit lâche sur toi. Comme j’aimerais pouvoir te tendre la main et t’offrir un refuge pour qu’enfin tu goûtes la beauté de la lune sans aucune crainte.

Reste bien blottie contre les tiens, ma Lucy; je suis près de toi, tout près, en pensée.

Nout

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Mazette!

Je ne suis qu’une frustre guenon, mais à te lire, j’ai l’impression que le bipède n’a pas fait que progresser depuis mon joyeux temps.

Quels que soient les rêves que tu caresses, je t’accepte volontiers sous mon arbre.

Mais sommes-nous vraiment du même genre?

Ta Lucy

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Ma Lucy,

Si nous sommes du même genre? Toutes les questions que nous pourrions nous poser sur ton humanité ne m’empêcheraient pas de partager ta branche. Et si tu souhaites me classer, alors on pourrait dire que je suis une guenon pas bien poilue et moyennement douée pour grimper aux arbres… il faudra que tu m’aides un peu à rejoindre le tien! Mais mes doigts sont agiles, ce qui est bien pratique pour épouiller!

Ta Nout

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Les spécialistes te répondraient que nous ne sommes pas sur la même branche de l’arbre, mais peu importe… Je veux bien grimper d’un ou deux niveaux si c’est pour me soumettre à tes expertes menottes de sapiens. Nous autres pithèques sommes très tactiles et volontiers taquins. Et qui sait si ces petites séances de papouilles en groupes ne sont pas le secret de notre réussite?

J’ai l’impression que le goût de la chatouille a perduré chez vous, sapiens… Tant mieux, continuez comme ça et l’évolution vous sourira!

Je te gratte affectueusement sous l’omoplate gauche,

Lucy

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27- VOUS NE POUVEZ QUE CROIRE EN DIEU, IMPOSTEUR

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Lucy,

Comment pouvez-vous dire que vous ne croyez pas en Dieu?

L’homme, depuis sa création, a en lui le désir de vivre après la mort, ou au moins de savoir ce qu’il y a après la mort. Cela s’appelle le désir d’éternité. Et l’éternité, c’est la petite graine que VOTRE CRÉATEUR a mis en vous.

Vous connaissez Dieu, Lucy, puisque vous avez vécu il y a longtemps. Seul un être encore vivant sur terre peut ne pas connaître Dieu… qui êtes-vous donc?

Audrey,

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Audrey,

Vous savez, nous les préhominiens vivons surtout dans le présent. Or le présent, c’est pour moi une colline couverte d’arbustes et de hautes herbes, au pied de laquelle coule un torrent au cours imprévisible. Jusqu’à preuve du contraire, je ne suis pas morte [selon le principe de base dialogusien qui se fonde sur le voyage extra-temporel] et si les fauves m’épargnent, j’ai encore de belles années à donner à mes petits et à mon clan.

Je ne comprends pas des mots comme dieu et éternité et j’en suis désolée car ils ont l’air très importants pour vous. Ce qui me désole aussi, c’est que vous semblez savoir mieux que moi-même qui je connais et ce que je ressens! Vous parlez aussi de créateur et là je veux bien essayer d’imaginer ce que vous voulez dire, mais j’ai bien du mal. Qu’a-t-il créé, au juste, une Lucy ou une Audrey?

Peu importe au fond. La saison sèche a été courte et les arbres donnent cette année beaucoup de fruits bien lourds et bien jaunes.

Bien à vous,

Lucy

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28- TA FILLE

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Bonjour,

Savez-vous que l’on a retrouvé votre fille dans une caverne? Que mangez-vous?

Merci de me répondre au revoir.

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Au revoir?

C’est dommage, j’aurais pu t’adresser une réponse un peu plus civilisée, en te disant que ma fille va très bien, merci, et que je mange des fruits, des racines, des insectes, de la viande quand les hyènes m’en laissent quelques morceaux pas trop faisandés… en fait tout ce que je trouve un tant soit peu appétissant. Mais bon, si tu y tiens vraiment, je peux aussi te répondre: Au revoir.

Bien à toi quand même,

Lucy

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29- PARLER ET LIRE

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Comment peux-tu savoir parler et lire?

Chtimi

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C’est un jeu, Chtimi. Juste un jeu, ne t’en fais pas.

Ta Lucy

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30- MÊME PRÉNOM QUE TOI

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Bonjour,

Tu étais petite et moche mais pourtant tu as été utile à la progression de l’homme; maintenant je prends le relais… j’ai eu énormément honte en CE1 quand j’ai appris la préhistoire: ma maîtresse parlait de toi et mes camarades se moquaient de moi à cause de toi car nous portons le même prénom.

Maintenant je ne t’en veux plus, c’est pour cela que je t’écris.

Au revoir,

Lucy

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Bonjour Lucy, luciole,

La honte, c’était parce qu’on me qualifiait de petite et de moche dans tes cours? J’espère que tes enseignants et tes camarades auront quand même retenu d’autres aspects de ma vie. Une existence de lutte, de solidarité pré-humaine et d’éveil à la vie communautaire. C’est vrai que je n’ai rien d’une anthropo-midinette, mais de votre côté vous êtes complètement piégées dans votre élégance un peu puériles et surtout, par trop mondaine. Pour moi, la seule beauté qui vaille, c’est la vitalité d’un être en santé, capable d’assurer sa sécurité et le confort des siens. C’est mon talent pour la vie. Et me voici, si belle et si fragile dans ma savane impitoyable, qui me rend désirable aux yeux de tel ou tel mâle. Et je défie les grandes blondes pulpeuses qui gloussaient autrefois dans tes classes de survivre plus d’une heure dans le monde qui est le mien.

C’est quand même gentil de ne plus m’en vouloir.

Affectueusement,

Lucy

Lucy-bones

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QUELLE EST LA SOURCE DE TOUTES CONNAISSANCES? (Débat entre Ysengrimus et un pastiche du philosophe antique PYRRHON)

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2016

Paradoxe-de-Pyrrhon

Mon cher Pyrrhon,

C’est un grand plaisir que de vous connaître. Je brûle de vous poser une question depuis des lustres. Que pensez-vous, depuis votre position antique mais fraîche et tranchée, des vues des grands sceptiques modernes. Je pense à l’empirisme anti-spéculatif de Hume, et à l’agnosticisme de Kant. Je suis tout à fait conscient de commettre ici un anachronisme multimillénaire et j’en fais in petto amende honorable. Mais en tant que rédacteur en chef de DIALOGUS, je suis honoré de vous annoncer que si ces dignes héritiers de votre lumineux baguenaudage ontologique échappent à votre connaissance, nous nous ferons un honneur et un plaisir de vous tuyauter à leur sujet et de recueillir à chaud les gemmes de vos réactions.

René Pibroch, dit Chapeau-Bas

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Chapeau bas, Chapeau-Bas!

Kant sceptique! Pourquoi pas Hegel, tant que vous y êtes! Si Kant est sceptique, je suis dogmatique, assurément!

Mais, me direz-vous, laissons là toutes ces pages, écrites par distraction. Ce qui compte, c’est qu’il ait savouré la vie, qu’il ait atteint l’ataraxie. Voilà un homme qui a su oublier toute ligne de conduite, tout devoir, toute morale: un homme qui s’est laissé aller à l’arbitraire de ses impulsions! Sans foi, ni loi, ni heure, il se levait quand bon lui semblait et courait le guilledou si l’envie lui en venait. Et heureux qui comme Emmanuel a fait de longs voyages! Ses élèves et ses disciples ne se sont-ils pas révélés sans jugement, sans inclination d’aucun côté, inébranlables comme de bons sceptiques?

Vous parlez de son agnosticisme. Ouais. Saint Anselme et Descartes aussi étaient agnostiques, puisque, pour prouver l’existence de Dieu, ils ont dû opter pour une attitude de recherche et de doute (C’est le «dubito, ergo Deus est» de Descartes.), cette pose «zététique» (qui est aussi une pause) que l’on attribue souvent —hélas— aux sceptiques. Et lorsque Kant affirme que la preuve physico-téléologique nous guide vers un auteur intelligent du monde dont la preuve morale produit la conviction de l’existence, il atteste qu’il a d’abord dû adopter une posture agnostique (ce dont témoigne La critique de la raison pure). Mais à ce compte là, même les catholiques les plus fervents qui récitent le credo pendant la messe sont agnostiques, puisqu’ils proclament continûment leur foi en raison de l’hypothèse qu’à tout moment ils pourraient la perdre.

Pour ce qui est de Hume, c’est différent. À certains égards, il mérite probablement d’être appelé sceptique. Mais de quel scepticisme s’agit-il? Je serais tenté de le rapprocher de Sextus Empiricus, évidemment (le club des empiristes!). Lorsque Hume énonce que «les relations sont extérieures à leurs termes», ne serait-il pas en train de remuer la même idée que Sextus quand celui-ci écrit que, «puisque nous avons montré que toutes choses sont relatives, de toute évidence nous ne pouvons dire ce qu’est chaque objet par sa propre nature et absolument, mais ce qu’il apparaît en relation avec quelque chose»?

Seulement voilà: ce scepticisme là que Sextus m’attribue n’est pas le mien. Il y est question d’apparences des étants, de l’évidence de ces apparences et d’un doute qui plane sur les étants. Or, j’admets volontiers les apparences, mais rien de plus: ni étants, ni doute à leur propos.

Bref, laissez-moi vous détromper: ces deux-là, Hume et Kant, ne sont pas mes héritiers. D’ailleurs, pour avoir des héritiers, encore faut-il avoir quelque chose à léguer. Et je n’ai rien à léguer, surtout pas les dogmes d’une quelconque sagesse. Je laisse ça au jeune Épicure. Et, pour tout vous dire, j’enrage qu’Épicure ait tenté de convaincre mon bon Nausiphane lorsque celui-ci est allé l’écouter à Téos.

Quant à mon «lumineux baguenaudage ontologique», je trouve l’éloge hardi. Qu’en savez-vous? Qui vous a raconté que je baguenaudais, de manière lumineuse de surcroît? Si je n’ai pas pris la peine d’écrire quoi que ce soit, ce n’est pas pour m’entendre accuser de frivolité, fusse-t-elle lumineuse. Ironie? Bon sang, mais c’est bien sûr! Chapeau bas, Chapeau-Bas!

Pyrrhon

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Monsieur Pyrrhon,

J’aimerais voler au secours du rédacteur en chef. de DIALOGUS. Il s’exprime comme un fat, mais n’a pas toujours tort. Je voudrais d’abord soumettre à votre attention soutenue le fragment suivant de la cinquième section, du second chapitre, du Livre 2, de la Deuxième Division de la CRITIQUE DE LA RAISON PURE de Kant Cette section est intitulée for opinément Représentation sceptique des questions cosmologiques par les quatre idées transcendantales:

Nous nous passerions volontiers qu’on fit à nos questions une réponse dogmatique, si nous comprenions bien d’avance que, quelle que fût la réponse, elle ne ferait qu’augmenter notre ignorance, nous précipiter d’une incompréhensibilité dans une autre, d’une obscurité dans une plus grande encore, et peut-être en des contradictions. Si notre question comporte simplement une affirmation ou une négation, c’est agir avec prudence que de laisser là provisoirement les raisons apparentes de la réponse et de considérer ce que l’on gagnerait, si la réponse était dans un sens ou dans l’autre. Or, s’il se trouve que, dans les deux cas, on aboutit à un pur non-sens, nous avons alors un juste motif d’examiner notre question elle-même critiquement et de voir si elle ne repose pas elle-même sur une supposition sans fondement et si elle ne joue pas avec une idée, qui trahit mieux sa fausseté dans son application et dans ses conséquences que dans sa représentation abstraite. Telle est la grande utilité qui résulte de la manière sceptique de traiter les questions que la raison pure adresse à la raison pure, et par ce moyens on peut, à peu de frais, se débarrasser d’un grand fatras dogmatique pour y substituer une critique modeste qui, comme un vrai catharticon, fera disparaître facilement la présomption, en même temps que sa compagne, la polymathie.

Vous admettrez que si cela n’est pas le scepticisme chevillé dans les tréfonds les plus intimes de la doctrine de la connaissance, c’est rudement bien imité… Mais, comme vous diriez peut-être: qui sait?…

Sur l’agnosticisme de Kant, il y a aussi maldonne. Le bon Pibroch ne fait pas ici référence à l’incurie cultuelle du mécréant, mais bien à l’agnosticisme philosophique, celui qui conclut non pas de dieu, ce mythe vulgaire, mais de la totalité de l’existence, qu’elle est inconnaissable. George NoëL, LA LOGIQUE DE HEGEL, Paris, 1897:

Chez Kant, nous avons le réalisme agnosticiste […]. C’est du point de vue de l’agnosticisme que Kant définit le dogmatisme. Est dogmatique quiconque prétend déterminer la chose en soi, connaître l’inconnaissable.

Pour vous, bon philosophe antique, il s’agit moins pour l’instant de connaître que de reconnaître. Ne reconnaissez vous pas ici, Pyrrhon, dans ce Kant lestement cité et glosé, l’un de vos dignes héritiers?

Ysengrimus

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Monsieur Ysengrimus,

Je m’en voudrais d’apparaître comme un contempteur de Kant. Imaginez la difficulté que représente pour moi la lecture d’une œuvre aussi complexe, si éloignée de mon époque! Il serait bien présomptueux de ma part de prétendre en détenir le fin mot. Reste que la lecture posthume que j’en ai faite m’a souvent réjoui par l’astuce raisonneuse qu’elle exhibe. Sans me convaincre, bien sûr. Mais ce n’est pas «nécessaire», pour reprendre un mot qui lui est cher.

Vous avez bien sûr raison de dire que les quatre idées transcendantales dont il est question dans le chapitre de La critique de la raison pure consacré à l’antinomie de la raison pure sont de nature sceptique. Le commencement du monde, la grandeur du monde, la causalité première, la nécessité absolue, voilà bien des questions évidemment indécidables. Mais concédez-moi que ce scepticisme ne concerne que ce qui est en défaut d’expérience. Et il vise à mieux asseoir l’idéalisme transcendantal aux termes duquel «les objets de l’intuition extérieure existent réellement». Chez Kant, la scission (scission que le langage réitère «par son seul fait», d’où mon goût non tu pour le silence) de l’être et du paraître est plus forte que jamais, même s’il laisse la chose en soi hors des prises de la faculté de connaître. Mon scepticisme est un scepticisme de l’indivision: rien n’est derrière l’apparence.

Il m’était demandé ce que je pensais de Kant, un philosophe qui aurait eu l’heur de me plaire (non de me convaincre) sur bien des points s’il n’avait écrit que La critique de la raison pure. Mais il ne s’est pas arrêté là. Et plus vous insistez sur l’anti-dogmatisme de la première critique, plus vous laissez supposer quelque chose comme de la duplicité par rapport aux autres critiques, lesquelles ressuscitent (une fois de plus) un dieu unique bien plus encombrant que nos chers Dieux olympiens (et infernaux). Je pose la question: à quoi bon baptiser agnostique le chantre de certaines «inconnaissabilités», si celui-ci se ménage l’occasion de proclamer une foi qui – soit dit en passant – n’a rien de vulgaire? Par contre, parler de réalisme agnosticiste à propos de l’anti-dogmatisme de La critique de la raison pure comme le fait George Noël, pourquoi pas?

Pyrrhon

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Pyrrhon,

Grand merci. Nous nous comprenons mieux. Et notre opinion de Kant est fort semblable. Je trouve que vous percez très bien à jour son objectivisme (d’autres ont même dit: son matérialisme honteux). Si donc vous affirmez que rien n’est derrière l’apparence, je ne résiste pas à l’envie de vous entendre commenter sur un autre moderne: un certain «fellow» de Trinity College (Dublin), l’immatérialiste George Berkeley. En voilà un champion de l’indivision de la perception et du perçu!

Est-il, lui, votre héritier?

Ysengrimus

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Monsieur Ysengrimus,

Berkeley! En voilà un qui a dû forcer sur l’eau de goudron! Je vous trouve intrépide de tenter un rapprochement entre son immatérialisme et mon scepticisme de l’indivision.

L’indivision dont je parle n’est pas celle du moniste —matérialiste ou immatérialiste— qui, face à l’être et au paraître, choisit résolument l’un des deux termes. C’est plutôt celle qui, n’inclinant pas plus pour l’un que pour l’autre, se borne à constater le rien, unique et universel, et à l’appeler «apparence». Et cette apparence n’est en rien l’apparence de quelque chose, pas plus qu’elle n’est apparence pour quelqu’un. Elle n’est pas réductible à un terme extérieur à elle-même.

Même si j’éprouve bien des difficultés à me faire une idée claire des conceptions philosophiques de Berkeley (qui oscille entre le sensualisme et le nominalisme d’abord, entre l’immatérialisme et un idéalisme spiritualiste ensuite), je crois bien n’avoir rien de commun avec celui que Philippe Devaux a fort joliment appelé le «nouveau cosmographe de l’être et du néant».

La seule trace de scepticisme que l’on trouve chez lui tient dans une disposition testamentaire: cet immatérialiste —peu conséquent, en l’occurrence— avait prescrit qu’il soit sursis à l’inhumation de sa dépouille mortelle pendant cinq jours au moins. On ne sait jamais!

Pyrrhon

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Remarquable. Mais prétendre que vous rejetez le PARAÎTRE pour désigner le néant ainsi dégagé APPARENCE, cela me semble un distinguo plus verbaliste que conceptuel, pour parler crûment. Prenons donc l’affaire à la racine. Comment définissez-vous ce RIEN que vous vous «bornez» (une notion fort ontologique, admettez-le) à «constater» (un concept bien gnoséologique, reconnaissez-le), en renvoyant ainsi dos a dos l’être et le paraître?

Respectueusement,

Ysengrimus

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Monsieur Ysengrimus,

Qu’elle est belle, l’occasion que vous me donnez de préciser mon rapport à la parole et au silence!

Une notion ontologique m’a échappé? Un concept gnoséologique s’est glissé dans mon discours? Damnation, je suis fait? Que nenni!

Mi-sérieux, mi-ironique, je pourrais commencer par vous dire que les contradictions ne m’émeuvent pas. Repartons d’Aristote contre la pensée de qui j’ai dû vivre. De quelle façon peut-on connaître la vérité? Par les sens? Par la raison? Ou par les deux? En schématisant, on pourrait distinguer quatre conceptions:

À celle qui tient compte des deux; c’est la position d’Aristote;

À celle qui ne tient compte que de la raison; c’est la position de Parménide;

À celle qui ne tient compte que des sens; c’est la position de Protagoras;

À enfin celle qui rejette tant les sens que la raison; c’est ma position.

La position d’Aristote figure pour l’essentiel dans l’argumentation dialectique développée dans la Métaphysique, particulièrement dans les livres Gamma et Kappa. C’est là qu’il pose les principes de la pensée, les règles d’une pensée qui pense, c’est-à-dire qui ne pense pas rien, mais qui pense ce qui est: le principe de contradiction et le principe du tiers exclu. «Il n’est pas possible», écrit-il, «que la même chose soit et ne soit pas, en un seul et même temps, et il en est de même pour tout autre couple semblable d’opposés.» «A est», «A n’est pas» ne peuvent être vrais en même temps. Pas plus d’ailleurs que «A est B» et «A n’est pas B». Mais remarquons d’emblée deux choses. La première, c’est que pour énoncer le principe de contradiction, je suis obligé de dire «est» ou «n’est pas». Il s’agit donc d’un principe ontologique qui concerne ce qui est et que la pensée aura à respecter pour penser ce qui est, c’est-à-dire pour penser. La deuxième, qui en découle, c’est que ce principe n’est pas démontrable. Aristote lui-même en convient. «De telles vérités», écrit-il, «ne comportent pas de démonstration proprement dite, mais seulement une preuve ad hominem.» Autrement dit, elles peuvent tout au plus être défendues contre leurs négateurs. Dans une certaine mesure, on en revient donc, même chez Aristote, à l’évidence: est vrai ce qui est évident, ce qui n’est somme toute rien d’autre que l’argument des stoïciens et aussi, plus tard, celui de Descartes. (Voyez donc Marcel CONCHE, Pyrrhon ou l’apparence, Ed. de Mégare, 1973, PUF, Perspectives critiques, 1994. à qui j’emprunte sur ce sujet certaines formules tant il me paraît qu’il pense bien mieux encore ma pensée que je ne la pense).

Pour être franc, je dois néanmoins dire que, LORSQUE JE PARLE, les contradictions m’émeuvent, puisque la parole (le logos) n’est rien d’autre que l’effort fait, au mépris du vrai, pour les exclure. La contradiction première est donc bien que je doive passer par la parole pour dire qu’il faut se taire. Et, ce faisant, je m’expose continûment à proférer des assertions ou, à tout le moins, des choses qui y ressemblent. Mais comme l’ont rapporté Diogène Laërce et Sextus Empiricus, ces paroles et ces pseudo assertions doivent —à l’instar d’un purgatif qui est lui-même évacué avec ce qu’il a mission d’évacuer— être abandonnées avec ce qu’elles permettent d’abandonner, au profit de l’indifférence et de l’inébranlabilité.

Si j’ai eu des élèves —et j’en ai eu—, c’est pour qu’ils me voient vivre et non pour qu’ils professent ce qu’ils m’entendent dire. Ce brave Timon a cru bien faire en mettant par écrit tant de ces éloges du silence, mais ses écrits ont été ultérieurement perdus: le temps est plus convaincant que moi.

Le «rien» sur lequel vous vous interrogez —vous l’avez probablement compris— n’est pas le néant. C’est ce qui reste lorsque vous n’avez pas plus de raisons d’admettre l’être que d’admettre le non-être. Ce «rien» est donc ce qui est opposé aux prédicats des philosophes. Et s’il faut s’opposer aux prédicats (plutôt que se borner à «constater» leur inanité), c’est aussi parce que les prédicats sont des massues qui blessent et qui tuent.

Haro sur les prédicateurs!

Haro sur les prédicateurs en religion et en philosophie!

Haro, deux fois haro sur les prédicateurs en politique!

Haro, trois fois haro sur les prédicateurs en science!

Haro, mille fois haro sur nos propres prédications, celles qui nous «échappent», que nous infligeons aux autres et à nous-mêmes par la magie d’une pensée qui n’a de cesse de dire que «ceci est cela»!

Telle la chair qui n’est jamais si saine que lorsqu’elle apparaît souple et tendre, exempte de ces indurations suspectes de malignité, telle l’esprit devrait rester souple et tendre, sans points durs, sans ces durillons de certitude sur lesquels la pensée se fixe, s’entête, s’obsède et dévore peu à peu tout ce que les parties moelleuses et malléables contenaient de sincérité balbutiante, de richesses obscures, de «rapiècement et bigarrure» comme a si bien dit Montaigne.

Alors vous, à votre époque, vous que la science, l’idéologie, la publicité matraquent de leurs prédicats. Plutôt que d’avaler tout cela, ne vaudrait-il pas encore mieux que vous ayez l’esprit en capilotade? Vous accepter tel quel, avec rapiècement et bigarrure? Si ce n’est pas la garantie absolue de l’ataraxie, c’est au moins celle d’un plaisir à vivre qui n’est pas négligeable. Du bonheur, je suis porté à croire qu’on peut tout au plus dire qu’il n’est pas plus qu’il n’est pas, ou qu’il est et n’est pas, ou qu’il n’est ni n’est pas. Chercher à être heureux, n’est-ce pas s’avouer qu’on ne l’est pas? Et se dire heureux, n’est-ce pas une parole paradoxale en quelque sorte qui détruit un peu ce qu’elle énonce? Mais lorsqu’on jouit de vivre, encore devrait-on peut-être se garder de flétrir sa jouissance de certitudes vaines et vaniteuses.

Pyrrhon

.

Alors Pyrrhon,

Soit une figure tracée sur un mur de plâtre au noir de charbon, et difficile à distinguer dans la pénombre. Il se présentera bien au portillon:

Ceux qui disent que ce n’est ni un cercle ni un carré

Ceux qui disent que c’est un cercle

Ceux qui disent que c’est un carré

Ceux qui disent que c’est un cercle carré

Voilà le brelan logique que vous nous imposez dans votre raisonnement sur la lutte entre les doctrines rationaliste et sensualiste de la genèse de connaissance. Dans mon analogie votre position sur le débat gnoséologique fondamental ressemble à la quatrième option, comme si ici, vous optiez pour le cercle carré. C’est-à-dire, pour la doctrine de l’astucieux sophiste qui construit tapageusement une voie nouvelle, mais qui esquive le fait que cette voie nouvelle, si subversive en apparence, propose en fait à notre problème FACTUEL une solution strictement VERBALE. «Cercle carré» ici. «Ni sensation ni raison» chez vous, voilà qui est plus poétique que prosaïque. On comprend le ton durement glottophilosohique dans lequel vous vous réfugiez soudain (sujet-prédicat, blablaba. On croirait lire une sorte de Wittgenstein de troquet…) Pour échapper à l’accusation de sophisme qui vous pend au bout du nez ici, il faudrait que vous fassiez ce qu’il est impossible de faire pour un cercle carré. Que vous fournissiez une description positive de la source de toutes connaissances. Ni sens, ni raison, dites-vous. Tout bon. Alors quoi?

Ysengrimus

.

Monsieur Ysengrimus,

L’hypothèse de votre théorème contient un élément savoureux: c’est le «difficile à distinguer dans la pénombre». Permettez-moi de ne pas opter pour le cercle carré, pas plus d’ailleurs que pour une autre des quatre assertions (curieux brelan!) que vous proposez. Ma position en pareille hypothèse est que je vois une figure difficile à distinguer dans la pénombre et que je ne sais pas plus s’il s’agit d’un cercle que je ne sais s’il s’agit d’un carré.

Ce qui ressemble à un cercle, par contre, c’est votre façon de revenir au point de départ de la discussion, comme si je n’avais rien dit jusqu’à présent de ce que je pense des sources de la connaissance. Que vous me trouviez plus poétique que prosaïque, voilà qui m’enchante! Encore qu’à s’attarder sur de pareils propos, on finirait par se donner bien de l’importance.

Wittgenstein, le sophisme, voilà des thèmes qui ne sont pas dénués d’intérêt. Mais je répugne à les aborder sur la défensive, alors qu’ils ont été introduits sous forme d’accusation. D’autant que si j’ai accepté de répondre à des questions sur ce site «extra temporel», ce n’est pas pour y faire mine de détenir une parcelle de ce savoir dont je suis enclin à croire qu’il n’a pas d’objet.

Il est bien probable que je n’ai pas toujours été clair dans les réponses que je vous ai faites jusqu’à présent. Et je reste prêt à m’expliquer sur les aspects de mon attitude qui vous paraissent faibles. J’ajoute que je n’ai nulle prétention à avoir raison —bien entendu— et que mes propos ne s’adressent qu’à ceux qui en sont curieux.

Cela dit, votre dernier courrier me donne l’envie de citer Sextus (Esquisses pyrrhoniennes, Livre I, 19): «Ceux qui disent que les sceptiques rejettent les choses apparentes me semble ne pas avoir écouté ce que nous disons.»

Pyrrhon

.

Je vois,

La formule de la prise de parti pyrrhonnienne se formalise donc comme suit:

Donnez à Pyrrhon un nombre d’options n, et demandez-lui laquelle est celle qu’il retient. Il vous répondra, avec un remarquable esprit de système, qu’il promeut (n+1) ou ~(n), en niant l’identité autant que le caractère mécaniquement formaliste de ces deux solutions, et aussi, on ne se méfie jamais assez, en niant l’avoir fait. Voilà certainement qui aide à mieux saisir la notion cartésienne de «doute méthodique»!

Ô grand et respecté penseur, que je ne continue à solliciter que par admiration pour sa pensée autant que pour sa faconde, je me dois ici de vous signaler que si je suis circulaire, vous êtes pour votre part fort elliptique! Je reformule donc ma question demeurée inassouvie, et je vous fiche ensuite la paix, quelle que soit la réponse.

Quelle est la source de toutes connaissances?

Respectueusement,

Ysengrimus

.

Cher Monsieur Ysengrimus,

Quelle est la source de toutes connaissances?

Voilà une question qui, peut-être, ne sera jamais épuisée. Elle fut posée déjà par Héraclite et reste très présente dans la philosophie, dans la sémiologie et dans la linguistique de votre époque, par exemple. Cela signifie-t-il pour autant qu’elle corresponde en tout temps à la même interrogation? Peut-être bien que non; peut-être bien que oui.

Ce que Timon a recueilli de mes propos témoigne de mon opposition aux conceptions d’Aristote et, plus tard, aux assertions dogmatiques de Zénon et d’Épicure. Ai-je besoin de vous dire que le combat que j’ai mené contre les péripatéticiens lorsque j’ouvrais mon école, peu de temps après mon retour d’Asie, fut bien différent de celui que je menai cinq olympiades plus tard contre les épicuriens et les stoïciens? La question du savoir occupe une place toute différente chez Aristote, où elle sert de fondement à une recherche qu’on appellerait sans doute scientifique à votre époque, et chez Épicure, par exemple, où elle représente principalement un moyen d’écarter les craintes superstitieuses.

Ainsi, s’il ne peut être reproché au premier maître du Lycée d’avoir ménagé sa peine pour accumuler ce qu’on appelle des connaissances, il est par contre «frappant» —surtout pour quelqu’un comme moi qui ai accompagné Alexandre— que son savoir l’ait porté à conseiller à son élève «de conduire les Grecs en roi, et les Barbares en maître, de traiter les premiers comme des proches ou des amis, et les autres, comme des animaux ou des plantes» (Cf. Plutarque, «Sur la fortune ou la vertu d’Alexandre», I, 6, 329b). Et croyez bien que je ne cherche nullement ici à jeter le discrédit sur Aristote en me conciliant les bien-pensants de votre époque. Il s’agit simplement de soulever une question: n’est-ce pas tout le savoir d’Aristote —et le fondement même de ce savoir— qui s’écroule, lorsque Alexandre cesse d’écouter les conseils de Callisthène (le neveu d’Aristote) et lui préfère ceux d’Anaxarque qui conforte sa vision cosmopolite du monde? Question: que vaut un savoir qui s’écroule devant un conquérant?

À l’inverse, le savoir d’Épicure est un savoir qui n’écrase pas, mais qui, au contraire, veut apaiser et rassurer. Davantage encore que dire ce que les choses sont, il dit surtout ce qu’elles ne sont pas. Il énumère des hypothèses pour mieux en évacuer d’autres. Son but n’est pas vraiment le savoir: son but est moral. D’où un savoir simple —simpliste diront certains— qui est censé permettre de placer le rapport que l’homme entretient avec la nature sous le signe de la sérénité. À l’instar en somme d’un certain christianisme qui —à partir d’une foi qui se veut savoir— placera le rapport de l’homme avec Dieu sous le signe du salut. Question: que vaut un savoir auquel la santé serait plus redevable que la vérité?

Lorsque Énésidème a écrit ses Discours pyrrhoniens, quelques dizaines d’années après Jésus-Christ, le contexte (dans lequel il a tenté de transcrire mes propos) avait bien changé. Et que dire alors des circonstances dans lesquelles Sextus Empiricus et Diogène Laërce parlèrent de moi? Permettez-moi d’être bref et de ne pas accumuler les motifs de douter, non seulement du savoir, mais surtout du sens que la question de la source des connaissances a pu avoir au fil de l’histoire.

Seulement voilà: si votre époque pose encore la question —et elle ne cesse de la poser— dans un contexte encore bien plus étranger à celui que j’ai connu (notamment en raison des caractéristiques de cette nouvelle forme de savoir qu’on a progressivement appelé «savoir scientifique»), elle le fait aussi, me semble-t-il, d’une manière qui rappelle au moins un aspect de la «question pyrrhonienne» (excusez l’expression qui «me» problématise!), je veux parler de sa dimension morale. De même que le Grec que je suis recherche cette puissance qu’on appelle vertu et qui devrait me donner la force de supporter le bonheur s’il advenait, de même l’homme de votre époque semble rechercher cette puissance qu’il appelle le savoir et qui devrait lui donner la force de vaincre la mort. Nous ne recherchons pas du tout la même chose, mais nous cherchons peut-être pour des raisons assez similaires et qui, en tout cas, sont bien éloignées de la connaissance pour la connaissance. Je cherche hors de la connaissance —à l’abri de ses illusions— «d’où vient pour l’homme la vie la plus égale». Les savants de votre époque cherchent dans la connaissance d’où vient l’homme… et où il va.

Alors, me direz-vous, quelle est la source de toutes connaissances? Je vous parais probablement de plus en plus elliptique. c’est qu’il importe de vous faire comprendre que la question de la connaissance, autour de laquelle tourne ce qu’on a appelé le pyrrhonisme, n’est pas —et de loin— la question la plus importante. Sauf à considérer qu’il convient de s’en libérer.

La connaissance est-elle possible? Sans entrer dans le dédale des théories cognitives, on peut —me semble-t-il— distinguer deux sortes de connaissances: d’une part, celle qui coïncide avec un affect et dont la pertinence se traduit dans les savoir-faire (elle me permet de faire la soupe au miel et elle permet à certains de vos contemporains de construire des bombes atomiques); d’autre part, celle qui répondrait au besoin de savoir de l’homme et qui ne peut contenir une vérité ou un sens que si elle reposait sur un savoir de la totalité. Seulement voilà: il n’y a pas de totalité; il n’y a rien qui ne soit plus qu’il ne soit pas. Vis-à-vis de ce type de connaissance, il n’y a rien à connaître, rien qui ne mérite d’être dit «être». Quant aux connaissances du premier type, elles ne nous apprennent rien. Tout au plus nous bercent-elles de l’illusion que nous savons — un peu à la manière de fourmis qui s’enorgueilliraient de découvrir qu’elles connaissent la manière de construire une fourmilière.

Quelle est la source de toutes connaissances? Aucune. La connaissance n’a pas d’objet et ne peut donc avoir de source.

Mais, cher Ysengrimus, vous qui vous apprêtez à «me ficher la paix» (insinuant par là, bien à tort, que vous m’importunez), puis-je vous retourner la question? Selon vous, dont l’avis vaut bien le mien et celui de toutes les célébrités que le monde a compté (s’il ne fallait qu’une seule raison de se taire, ce serait certes d’éviter la célébrité!), quelle est la source des connaissances? Et aussi: qu’est-ce qu’une connaissance?

Pyrrhon

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Disons…

La connaissance est le reflet dans notre conscience des caractéristiques mondaines. Avant d’être une entéléchie philosophique, la connaissance est un phénomène ordinaire, pratique, domestique. C’est un GNOSÉOS avant d’être un EPISTÈME, si j’ose dire. La connaissance implique une conscience, subjective mais toujours collective, et une réalité objective extérieure à cette, ou ces, conscience(s) et existant indépendamment d’elles. Cette réalité objective est intégralement connaissable mais jamais intégralement connue, vu son caractère infiniment polymorphe. La connaissance est donc une tendance dynamique du sujet vers l’objet.

La source de toute connaissance est la PRAXIS, et son canal initial est l’ensemble combiné des perceptions sensorielles. Ce canal des sens, opératoire exclusivement quand la praxis transforme l’objet (la connaissance n’est JAMAIS passivement contemplative), se complexifie d’une PRAXIS COGNITIVE qui manipule, détache, combine, associe, dissocie mentalement les éléments d’origine sensorielle, autorisant des réorganisations pouvant inclure la fiction. La tradition des philosophies de l’entendement parle souvent ici d’abstraction, mais ce terme est réducteur. Conceptualisation serait plus exact.

Rappelons que la conscience opérant la connaissance étant toujours collective (penser la subjectivité connaissante comme individuelle est un sophisme hautement nuisible menant à l’aporie solipsiste, et à une foule d’autres contresens gnoséologiques dont notre tradition philosophique est tristement jonchée), il résulte qu’une bonne partie des connaissances d’un sous-groupe donné sont indirectes, c’est-à-dire, simplement issues de la praxis d’autres groupes et transmises, historiquement ou synchroniquement, à travers des canaux symboliques, directement langagiers, ou relevant de sémiologies plus larges.

Signalons encore, pour rester bref, que le sort de la soi-disant connaissance hypothético-déductive qui serait indépendante de toute praxis initialement appréhendée par les canaux sensoriels, et dont un certain (pseudo) rationalisme, étroitement cartésianiste, a fait son sel, ce sort, dis-je, est fermement scellé par Étienne Bonnot de Condillac, qui affirme dans sa LOGIQUE (1780): «Parce que les idées que nous nommons abstraites, cessent de tomber sous les sens, nous croirons qu’elles n’en viennent pas; et parce qu’alors nous ne verrons pas ce qu’elles peuvent avoir de commun avec nos sensations, nous nous imaginons qu’elles sont quelque autre chose. Préoccupés de cette erreur, nous nous aveuglons sur leur origine et leur génération…» Je souscris entièrement à cet aphorisme de Condillac, mais je rejette les éléments empiristes et nominalistes de sa pensée. Une fois détachés de la gangue de leur origine praxique, les concepts non empiriques sont lancés dans l’exercice spéculatif avec toute la joie et la décontraction de la saine rationalité.

Concluons que toutes tentatives de troisième voie, type intuitionnisme bergsonien et autres transes égotistes, comme canaux de connaissance, sont à mes yeux pure foutaise. Ce qui ne réduit en rien leur statut de révélateurs ethnoculturels utiles à la réflexion philosophique.

Respectueusement,

Ysengrimus

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Cher Monsieur Ysengrimus,

Fichtre! Vous semblez en savoir des choses!

La connaissance IMPLIQUE donc, dites-vous, une conscience et une réalité objective extérieure. Cette copule —implique— est admirable. Ce serait donc parce qu’il y a connaissance qu’il y a aussi «réalité objective extérieure». Ai-je bien compris?

Et cette réalité —juste retour des choses— est intégralement connaissable, même si elle n’est jamais intégralement connue! Dites-moi donc, entre nous: comment avez-vous su que cette partie de la réalité qui n’est jamais connue est néanmoins intégralement connaissable? La partie connaissable et connue fournirait-elle sur la partie inconnue de quoi en inférer qu’elle est connaissable? J’en suis ébloui!

La «praxis», j’avoue que ça me plaît. Chez moi (dans la Grèce antique), on opposait la praxis (l’action) à la connaissance et à l’être. Pour vous, ce serait la source de la connaissance. Je suis prêt à admettre qu’elle nous forge probablement l’esprit et que ce que nous pensons, disons et faisons doit beaucoup à l’influence de ce qui nous entoure et de ce qui nous a entouré. Mais je ne vois pas de connaissance dans tout cela, si ce n’est ce «savoir-faire» dont je parlais dans mon dernier courrier. (Votre époque appréhende facilement le savoir comme quelque chose qui a trait à la technique. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’à mon époque, il s’agissait de tout autre chose. À praxis différentes, conceptions différentes…) C’est plutôt de l’opinion, de la doxa, des faux savoirs…

Quant à la conscience collective, la preuve de son existence mérite peut-être plus qu’un simple rappel! «Rappelons que la conscience opérant la connaissance étant toujours collective…», écrivez-vous. Tout doux, cher Monsieur Ysengrimus! À moi qui l’ignore, ne le rappelez pas: prouvez-le! Votre «rappelons» laisse abusivement entendre que si l’on avait omis de prendre en compte la conscience collective (et le caractère indirect des connaissances), ce serait par simple distraction, tant il s’agirait là d’évidences.

Permettez-moi d’admirer votre façon de proclamer vos certitudes et de renvoyer les certitudes d’autrui au rayon des foutaises, voire au rayon des curiosités exotiques. N’y aurait-il pas là un de ces effets de lucidité et d’aveuglement croisés, caractéristique de l’estime bien peu critique que l’on porte si volontiers à nos propres opinions?

Pyrrhon

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Excellent Pyrrhon,

La fumée implique du feu; un arbre implique un sol fécond; nous pensons, cela implique que nous sommes. Et ces trois aphorismes, qui sont de fait non de logos, ne sont pas réversibles. Vous jouez de la possibilité —toute verbale— d’une ambivalence dans la direction du mouvement implicatif. Pas de cela entre nous! D’où découle la présente glose de ma position depuis votre formulation: c’est parce qu’il y a réalité objective extérieure à notre conscience (sans guillemet!), qu’il y a connaissance. Cet aphorisme, encore une fois non réversible, fonde une dissymétrie entre être et connaître, au profit du premier terme. Pas de lumière sans source de lumière. Mais la lanterne peut rester éteinte…

«Comment avez vous su?…» Je formule ici moins un savoir empirique direct qu’une prise de partie axiomatisée. Le caractère intégralement connaissable du réel est mon hypothèse de départ. Et certes, la partie connaissable et connue fournit sur la partie inconnue de quoi inférer qu’elle est connaissable. C’est superbement formulé. Vous êtes un Maître. La chose en soi kantienne figure dans mon organon, mais l’agnosticisme kantien demeure au vestiaire.

Ce «rappel» du caractère collectif de la connaissance, de la «conscience collective» dans votre formulation, reprenait simplement son énoncé initial dans ma propre formulation. L’idée est novatrice, j’en suis fort avisé (et fier de l’être!). La prouver? Savez-vous que le héros Achille court plus vite qu’une tortue, que l’eau humecte, que la poussière du chemin vole au vent les jours de soleil? Je le sais aussi, comme des millions d’autres. Voilà notre collectif connaissant…

La formulation «curiosité exotique» est vôtre. Pour ma part, je ne connais pas meilleure stimulation gnoséologique qu’une belle foutaise bien ficelée. Croyez-vous que notre présente action mutuelle prouve autre chose? Tant et bien que, pour continuer sur cette lancée, je vous renvoie le refrain: comment savez-vous, vous, qu’il n’y a rien?

Respectueusement,

Ysengrimus

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Cher Monsieur Ysengrimus,

Je prends bonne note du sens dans lequel doit s’entendre l’implication dont vous parlez: c’est donc —selon vous— parce qu’il y a «réalité objective» qu’il y a connaissance.

«La fumée implique du feu; un arbre implique un sol fécond; nous pensons, cela implique que nous sommes», ajoutez-vous… avec la tranquille assurance de celui qu’aucun doute n’effleure. Et d’affirmer en passant que ces trois aphorismes «sont de fait non de logos». En langage courant, on a l’habitude de distinguer les jugements de fait et les jugements de valeur. Selon ce critère, vos deux premiers aphorismes sont des jugements de fait. (Laissons provisoirement le troisième de côté; j’y reviendrai peut-être dans un prochain courrier.) Mais lorsque vous dites qu’ils sont «de fait non de logos», vous paraissez dire que ces aphorismes sont à ce point de l’ordre du simple constat qu’ils échappent en quelque sorte au langage pour adhérer indissolublement à la réalité objective dont ils témoignent. Or, «la fumée implique du feu» n’est pas un constat capté par les sens, mais bien plutôt l’affirmation d’un rapport de causalité qui peut se traduire comme suit: s’il advenait que je constate de la fumée, je serais EN DROIT de penser qu’il y a du feu.

La question qui se pose ici est de savoir DE QUEL DROIT penser qu’il y a du feu. Autrement dit, lorsque je désigne la cause d’un événement, le fais-je en vertu d’une nécessité dont je comprends les impératifs ou simplement pour tenir compte de la constance que j’ai cru déceler entre cette cause et son effet? Cause et effet, qu’est-ce que cela veut dire? Le principe de causalité —sur lequel repose la démarche scientifique— est-il approprié au réel?

Retournons à Kant (celui de La Critique de la raison pure, bien sûr) puisque vous vous en revendiquez. Kant écrit que le concept de cause «exige absolument qu’une chose A soit telle qu’une autre B en dérive «nécessairement» et suivant une «règle absolument universelle» (Critique de la raison pure, trad. Tremesaygues-Pacaud, 10e éd., PUF, Quadrige, 1984, p. 104). Or, en y réfléchissant bien (Si je dis «en y réfléchissant bien», ce n’est pas pour laisser entendre que les difficultés dont je vais parler échappent à ceux qui ne réfléchissent pas —ou pas suffisamment—, mais bien pour marquer à quel point vous êtes tous tentés —à l’époque où vous vivez— d’ignorer ces difficultés, tant le principe de causalité apparaît fécond, et donc fondé, à ceux qui assimilent la démarche scientifique à la voie vers la vérité), on est amené à constater que cette définition se heurte à deux difficultés fondamentales.

Première difficulté: une chose A d’où dérive une chose B. Comment une chose B, qui n’est pas A, peut-elle dériver de A? Il faudrait pour cela qu’il y ait «plus» dans l’effet que dans la cause. Et d’où vient ce «plus»? Pas de A. Car, s’il s’y trouvait, A mériterait d’être appelé B. De rien, alors. Si quelque chose naissait de rien, ce quelque chose serait sans cause. Parménide déjà allait dans ce sens. Lucrèce aussi qui a écrit: «Le principe qui nous servira de point de départ, c’est que rien ne peut être engendré de rien par l’effet d’une puissance divine» (De la nature, trad. H. Clouard, Garnier-Flammarion, GF 30, 1964, p. 22). Descartes ne dit pas autre chose: «…si nous supposons qu’il se trouve quelque chose dans l’idée, qui ne se trouve pas dans la cause, il faut donc qu’elle tienne cela du néant» (Méditation troisième, Aubier, 1951, p. 162). Il y aurait donc autant dans l’effet que dans la cause. Et le principe de causalité serait donc un principe d’identité (Les principes « premiers » de la science post-cartésienne sont d’ailleurs tous des principes de conservation: conservation du mouvement, conservation de la masse, conservation de l’énergie, etc). Somme toute, chaque chose restant ce qu’elle EST, quoi que révèlent les apparences, il ne se passe rien. Et puisque l’effet ne diffère pas de la cause, il n’y a pas de cause. Et rien ne bouge… Et pourtant, tout bouge!

Deuxième difficulté: nécessairement. Si une chose B, qui n’est pas A, dérive de A, elle est différente de A. Cette différence exclut qu’il soit possible d’expliquer en quoi et comment B dérive de A. J’entends par «expliquer» donner à comprendre pourquoi B dérive de A. Tout au plus puis-je constater que B dérive de A. l’aurais-je constaté un nombre très élevé de fois, je ne puis cependant exclure qu’il advienne une occurrence où B dérive de Z. Sommes-nous des millions à «savoir» «que le héros Achille court plus vite qu’une tortue, que l’eau humecte, que la poussière du chemin vole au vent les jours de soleil» que je ne sais pas si cela restera vrai, puisque je ne sais pas pourquoi cela s’est ainsi produit jusqu’aujourd’hui. Ce savoir ne contient pas de vérité. L’effet n’est donc pas nécessaire; il est contingent.

«Tout s’écoule» selon Héraclite. Et Montaigne d’insister: «Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse: la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Égypte […]. La constance mesme n’est autre chose qu’un branle plus languissant.» («Essais», textes établis par Thibaudet et Rat, Gallimard, La Pléiade, 1962, p. 782) Voilà peut-être ce que l’ÊTRE nous empêche de voir (Voilà pourquoi surtout j’ose dire que, là où certains placent l’ÊTRE (derrière l’apparence), je ne vois RIEN. Ce qui ne veut évidemment pas dire que je SAIS qu’il n’y a rien). Voilà peut-être ce que le langage masque. Voilà peut-être à côté de quoi l’on passe lorsqu’on parle d’une chose A et d’une chose B, inventant des choses qui SONT, qui restent ce qu’elles sont, en dépit du «continuum» qu’évoque Nietzsche. «Un intellect qui verrait la cause et l’effet comme un « continuum », non pas à notre manière comme une division et un morcellement arbitraires, qui verrait le fleuve des événements, rejetterait le concept de cause et d’effet, et nierait toute conditionnalité» (Cité par Marcel Conche in L’aléatoire», PUF, Perspectives critiques, 1999, p. 188) Dire que tout est déterminé, à la manière des stoïciens, ou dire que tout est aléatoire, n’est-ce pas dire la même chose: «nous n’avons aucune communication à l’estre…» (Montaigne, op. cit., p. 586) c’est dire de la même façon que nous ne pouvons dire l’un plus que l’autre.

Le principe de causalité, qui nous aide tant à faire du pain et à construire notre maison, ne nous est d’aucun secours pour atteindre la vérité tragique de l’homme. Nous nous berçons pourtant facilement de l’illusion qu’il peut nous guider jusque là. qu’il est difficile de «dépouiller l’homme»!

Cher Monsieur Ysengrimus, polémiquer en philosophie est à certains égards plus violent que polémiquer en politique ou en affaires. Car si nous voulons discuter philosophiquement, il faut mettre «en jeu» ce qui nous relie à la vérité. Et l’ardeur que nous pouvons mettre à défendre nos vues ressemble alors parfois à l’ardeur que nous pouvons mettre à sauver notre vie. Tant la vérité et la vie ne font qu’un.

Voilà pourquoi je suis porté à croire que la philosophie ne conduit pas à la sagesse, mais plutôt qu’elle postule la sagesse. Pour accepter de mettre «en jeu» le rapport qu’on entretient avec la vérité, il faut accepter de mettre en suspens le rapport qu’on entretient avec ses intérêts contingents (familiaux, professionnels, sociaux, etc.). Pour accepter d’explorer nos désaccords sur ce qui fonde notre rapport à la vérité —exploration épique s’il en est— il faut s’armer, de sagesse à tout le moins. Car peut venir le moment où l’un de nous —tel Achille répondant à Lycaon— dira à l’autre:

«Va, mon ami, meurs à ton tour. Pourquoi gémir ainsi? Patrocle aussi est mort, qui était bien meilleur que toi.» («Iliade», XXI, 106-107)

Pyrrhon

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À Ysengrimus, salut!

Réflexions faites, je voudrais revenir sur les propos que je vous ai tenus au sujet du caractère violent de la polémique philosophique. Je crains qu’ils soient mal compris.

Lorsque je dis que polémiquer en philosophie est à certains égards plus violent que polémiquer en politique ou en affaires, je veux dire que la polémique philosophique nous expose au «franc parler» (parhèsia) cher à Diogène et réclame de «blesser» sans ménagement l’autre pour ne pas taire ce que nous pensons vrai. Voilà d’ailleurs pourquoi il n’est pas opportun de philosopher avec n’importe qui (contrairement à ce que faisait Diogène).

Mais loin de moi l’idée que la polémique philosophique serait source de malheurs comme peuvent l’être la guerre, le pouvoir ou l’argent. Et ce disant, j’inclus dans le pouvoir cet ascendant que confère l’orthodoxie idéologique, laquelle n’a pas fini de répandre la mort et la misère.

Lorsque j’ai cité Homère («Va, mon ami, meurs à ton tour…»), il s’agissait d’insister tant sur le fait que, en philosophie, il ne sied pas de s’épargner que sur le caractère universel et inéluctable de la mort. L’Iliade illustre admirablement le rôle du politique dans les malheurs du monde. Imaginez simplement que les dieux qui y figurent tiennent le rôle des politiciens et vous découvrirez qu’Homère avait compris le politique bien avant Machiavel. Zeus y est un symbole de justice et de loyauté, mais c’est lui qui manigance la rupture du pacte (dont il était le garant) pour que, après le duel entre Pâris et Ménélas, la guerre reprenne. Le Prince n’aurait pas agi autrement.

Pyrrhon

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«Et pourtant, tout bouge!» Y compris notre connaissance de ce qui bouge. Grand merci de m’avoir instruit, y compris par l’anti-exemple scolastique (cette pluie de citations pour nier la connaissance indirecte qu’on mobilise pourtant si intensément) et la (re)découverte de la superficialité empirique de tous paradoxes.

Ysengrimus

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Tiré de l’officine (du pastiche anonyme) de Pyrrhon dans l’ancien site interactif (non wiki) DIALOGUS (échanges intitulés Les sceptiques modernes et Kant, sceptique?). René Podular Pibroch est un des pseudonymes de Paul Laurendeau et Ysengrimus (Paul Laurendeau) s’appelle là-bas, Éloi Morin.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Quand Belzébuth rencontre Méphistophélès

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2016

Mephistopheles
Dialoque entre Belzébuth (Paul Laurendeau) et Méphistophélès (pastiche anonyme de DIALOGUS) sur un certain nombre de questions de démonologie.

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Méphisto! Ma vieille ganache!

Je suis bien content depuis le temps que je me dandine au sommet du Mont Chauve, scandalisé que je suis par cette affligeante ambiguïté. Je suis une figure issue de Moloch, déité philistine, alors que tu dérives de quelque lutin romain, si je ne dis pas de conneries (n’hésite pas à me corriger publiquement: j’ai le cuir dur). J’en parlais justement l’autre jour avec Satan, qui lui, ça se voit sur sa tronche, est le satyre des Sylves d’Asie Mineure tout craché. Ces connards là nous confondent sans arrêt. C’est purement scandaleux. Je sais aussi sans ambivalence que Lucifer est furax. Le pauvre ne s’en remet tout simplement pas. Tu penses un peu, lui qui était au départ le Christ en personne, le «Porteur de Lumière», excusez moi-caca-d’oie, avant de passer à l’état d’ange obscur et ambivalent émergeant des élucubrations d’Isaïe, puis de plonger, déçu sinon déchu, dans cet enfer outrageant. Et le voilà maintenant qui s’englue aussi à moi, à toi, et à l’autre là, dans leur pandémonium filandreux et déficient. C’est littéralement à se flinguer.

Mais tu vas nous tirer ça au net, mon Méphisto. Maintenant que tu es un caïd, que tu as accès à une tribune de rayonnement respectable, sans doute la meilleure depuis que les sphincters du bon Goethe te servirent de corne de brume, tu vas nous exorciser cette basoche innommable en vitesse, et clarifier ce différend regrettable! La démonologie doit reprendre ses droits, et il faut qu’ils arrêtent de tout amalgamer comme cela à tout bout de psaume. Ça confine à la foutaise pure. Je me fiche de l’âme de ton Faust comme de celle d’un lombric, et les flammes de ma géhenne te roussissent les poils du cul d’indifférence. Méphistophélès, toi qui as du panache, dis-leur un peu…

Ton ami admiratif, et éternel compagnon de débauche,

Belzébuth, seigneur des mouches et démon atrabilaire

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Cher Monsieur,

Je vous sais très savant des choses de l’ombre comme de celles des lumières, grand connaisseur de toutes les philosophies théologiques et éthiques propres à votre monde terrestre. J’admire en vous la futilité des humains, pour qui comptent les années. Vous vous bercez des illusions d’une pensée libre, mais lui tournez le dos aussitôt que le temps se gâche et que l’orage menace. J’en connais de toutes les époques, de votre misérable espèce qui se plaît à écouter aux portes de l’enfer dans l’espoir de frissons passagers, mais sans jamais oser y pénétrer et connaître la vérité.

Votre espèce a la particularité des êtres inférieurs de vouloir expliquer l’étroitesse de leur vision en ramenant à leur niveau ce qui les entoure. Et comme vous êtes habiles en cette matière! Vous vous insérez dans une bulle unique, transparente, increvable et extensible à l’infini, sorte de gobe-tout métaphysique et réducteur de ce que votre imagination ne peut même pas entrevoir. Comme tous les autres, pour dorer votre nullité, vous cherchez à encadrer le chaos. Votre terreur de la nuit éternelle oriente votre esprit jusqu’aux portes de l’ignorance. Oser codifier le mal en lui donnant une lignée bâtarde, une descendance mythologique quelconque, est la marque de votre innocence, pour ne pas dire votre simplicité. Et la délicieuse preuve de ma toute-puissance…

Vos semblables, dans leur balbutiement d’une pensée cohérente, ont tenté de me cerner, de découvrir mes origines afin de pouvoir m’imaginer et de là mieux me contrer. Ils ont voulu connaître ce qui me guidait, me flattait, m’influençait, m’effrayait et me chassait. J’ai eu tous les noms, tous les épithètes, toutes les origines. J’ai eu des frères et des soeurs par centaines, des serviteurs par milliers. Ils ont inventé l’écriture pour me décrire, la musique pour composer des incantations, des prières pour retenir mon pouvoir, et ils sont allés jusqu’à créer le Bien pour tenter in extremis de me réduire à une antithèse. Toujours vous avez échoué, erré dans vos hypothèses et raconté les histoires les plus anguilleuses pour revenir constamment à votre point de départ: l’ignorance.

À présent, et votre lettre le démontre très bien, vous choisissez comme arme la dérision, la familiarité et la négation. Vous vous croyez parvenu à un stade avancé de développement et de spiritualité et vous vous croyez autorisé à clamer votre victoire sur le Mal. Vous croyez que votre invention cent fois millénaire, le Bien, a vaincu. Vous croyez que votre éternité se cache dans la conquête de l’univers et vous espérez ainsi pouvoir me nier.

Je ne suis ni lutin romain, ni ange déchu. Je suis votre miroir, je suis celui qui nie… Ce n’est que justice car tout ce qui existe est digne d’être détruit.

Mes salutations à vous, chasseur de mouches. Et pour faire honneur à votre espèce, continuez de vous asperger les yeux avec votre bombe insecticide. Vous ne risquez rien puisque déjà vous ne voyez rien. Quant à Belzébuth, que vous feignez de connaître, dites-lui de ma part que le diable n’écrit pas au diable et que contrairement à votre Seigneur il n’a pas besoin d’être plusieurs pour réussir à être Un.

Méphistophélès,

L’esprit qui toujours nie

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Sacré Méphi va. Vieille trogne. «Un»: tu m’en passes un papier. Jamais que le même en un mot! Toujours ta bonne vieille dégaine seigneuriale qui pue de la Mâchoire. Mais arrête de déconner! C’est moi Belzé! Ton Bubuth! Les Grandes Folles du Valhallah, la Chasse-Gallerie Ambivalente, le Seau d’Eau Lustrale sur les torches à Prométhée, la poudre scintillante dans les godets à Nicolas Flamel. Enfin, vieille pomme, tu ne vas quand même pas me dire que tu as tout oublié dans tes vapes vitupérantes de Misanthropie Convulsionnaire! C’est la vastité de l’audience qui te dope, ma parole. Internet: le Cimetière de Saint Médard à Méphi. Là où le Cairn du Diâcre Paris est remplacé par un miroir à facettes! Allez, mon Méphi, quitte un peu tes grandes toises. La sonnette de Fin de la Récré de l’Irrationalité a quand même un peu retenti! Choppe un bon bol d’air et répète après moi: Je Suis Un Illusionniste!

Belzebuth, Seigneur des Mouches et Carogne Baratinante

P.S. pour Nier, ça tu Nies Durillon! C’est vu! Mais de là à RENIER tes vieux camarades de Galvaude, il y a quand même une ligne. Tu n’incarnes quand même pas le Mal à ce point là… Ça ne serait pas sport…

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Monsieur,

Je suis perplexe. Votre jeu cache-t-il une terreur quelconque? Vous avez quelque chose à me vendre, votre âme peut-être, et vous n’osez me proposer directement un tel marché? Vous avez besoin de quelque service obscur que moi seul peux offrir? Ne dissimulez donc pas votre timidité dans des échanges vulgaires et trop familiers. Exprimez-vous simplement avec votre coeur et selon votre accoutumance. Car, mettez-vous vraiment à ma place et réfléchissez un instant, que feriez-vous si je vous répondais ainsi: «Belzébuth! Ma couille! Mon miroir grossissant! Quelle joie de te retrouver en aussi grande forme, cher faigneur des mouches!»? Avouez-le, vous chanteriez aussitôt victoire de m’avoir posé ce magnifique lapin. Allons, soyons sérieux, c’est faible, d’un mauvais goût inqualifiable et peu digne d’un mortel tel que vous. De plus, ce n’est pas une manière d’entamer des discussions d’affaires si tel est votre véritable dessein.

Ne cachez pas non plus votre identité en essayant d’usurper celle d’un autre: la mienne, en particulier. Cela pourrait vous jouer de forts mauvais tours et je n’aurais pas à débourser grand écu pour vous faire frire à petit feu l’éternité durant. Certes, vous avez beaucoup de talent, une langue rouge de Cardinal en conclave que vous manipulez, ma foi, avec brio. Ainsi, vous flirtez gentiment avec Brassens en vous prenant pour un mat de cocagne, vous citez des ouvrages savants pour persécuter ce pauvre Céline, vous piquez Heidegger avec volupté sur la philosophie humanitaire du National-Socialisme et vous lavez les mains de Pilate en portant pour lui un casque de légionnaire. Puis, étrangement, vous vous couvrez d’un autre plumage pour vous adresser à moi, un peu comme si vous alliez incognito vous dévergonder à un bal masqué. Encore là, cette manière d’agir démontre un trouble certain, un désir inavoué de me demander une faveur, d’intervenir pour régler une situation délicate.

Permettez-moi de vous dire qu’il ne s’agit pas de la meilleure façon de me flatter et d’obtenir quelque privilège. Je me considère donc magnanime en me limitant à vous demander simplement qui est le véritable illusionniste dans cet échange épistolaire…

Je constate également que vous n’avez pas entièrement saisi l’objet de ma première lettre. J’ai cherché à être clair pourtant. Je n’incarne pas le Mal et c’est là que vous faites tous fausse route: je le suis totalement et entièrement. Le reste, les bons sentiments, les droits de la personne, la démocratie et les autres élucubrations propres à votre époque me laissent entièrement froid, si je peux m’exprimer ainsi. Ce n’est pour moi qu’enfantillage et fanfreluche, de la mauvaise littérature pour âmes perdues afin de se donner bonne conscience et tenter encore de nier ma globalité. Vous tirez vos dernières cartouches, vous donnez votre dernier coup de goupillon, mais je peux comprendre cette attitude de refus, cette fuite perpétuelle pour échapper au destin de votre espèce. Il s’agit de la stratégie que vous avez choisie, elle se défend et correspond parfaitement à votre véritable nature.

Enfin, vous me demandez d’être sport. Allons donc, la conception humaine de cette activité n’est-elle pas encore et toujours basée sur la tricherie, la performance à outrance, l’appât du gain et la gloire à tout prix? Vous ne pouvez vous imaginer le nombre de demandes que je reçois à ce sujet. Laissez-moi vous dire que le vieux slogan romain du pain et des jeux, la populace le réclame plus que jamais. Être sport, cher mortel, c’est jouer ce jeu, ne l’oubliez surtout pas. Mais, si cela vous chante, vous pouvez aussi jouer l’avenir de votre âme avec moi contre un quelconque avantage. Je suis ouvert à toute proposition honnête de votre part.

Méphistophélès,

L’esprit qui toujours nie

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Ah mon bon Méphi. Ça fait plaisir de voir que tu as des lectures… Évidemment ton petit effet d’omniscience énumérative s’en tient strictement à «ses» interventions signées, au détriment de «ses» alias. Diabolique mais vachement empirique quand même… Ah, ah, ah. Vieille barbaque va. Te voilà perplexe en plus. Pas clair tout ça. Remarque on le serait à moins: s’entêter à commercer un objet qui n’existe pas. L’âme. Mais tu m’as un peu cerné, je l’admets. Je cherche quelque chose de toi. Je ne suis qu’un escogriffe dentu et couvert de vermine, qui jette des épouvantails faméliques dans une fournaise inepte. Rien de comparable à la haute mouture, au cépage fin de MOSSIEU Méphi, qui n’aime pas frayer avec le Vulgaire, et s’offusque du Grossier comme un vilain Rastignac de salon-couperose-velour en maraude. Admis: je ne suis qu’un guignol avec, tu le signales pesamment, une main dedans. Alors que toi, c’est autre chose. Tu es une pure catégorie philosophique: le Mal. Excuse-moi-caca. Pas rien, ça! On comprend que tu la ramènes. Un enjeu pareil, ça ne mange pas à la cantine! La catégorie centrale de l’Axiologie. Le Veau d’Or. La Hantise. Tu m’as donc bel et bien cerné. Bravo! Rédition! Je veux quelque chose de mon vieux compagnon, renégat aux oeillères d’or. Une définition, simplement. C’est quoi, ça: le Mal.

Belzébuth, Fâcheux, Raseur, et Seigneur indéfectible des A Rimbaldiens qui bombinent

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Monsieur,

Votre incohérence ajoute nécessairement à la lourdeur de mon style, cher mortel. Avouez que vous devenez de plus en plus confus dans votre cheminement intérieur. Vous contestez, puis vous admettez du bout des lèvres, puis vous abandonnez la partie. Ensuite vous revenez, et vous tournez en rond tel un chien après sa queue. Finalement, vous grimpez, vous redescendez et vous plongez afin de boucler la boucle en vous la nouant autour du cou. À ce que je constate, vous serez bientôt fin prêt pour le grand passage.

Vous ne voudriez tout de même pas que je m’attarde à divulguer votre intimité juste pour satisfaire ma vanité. D’ailleurs, je doute fortement que mon éditeur laisse passer des étalements de ce genre. Nous sombrerions rapidement dans un niveau d’échange peu souhaitable, même si cela n’est pas dénué d’intérêt. Il me semble que vous agissez comme un curé de campagne quelque peu frustre qui cherche à faire le plein de fidèles. Le problème, c’est que vous avez égaré le mode d’emploi sur le contrôle et la harangue de vos ouailles, troupeau bêlant de peur ou soupirant d’aise, tout dépendant de l’origine des indulgences. Peut-être cherchez-vous le chapitre concernant les douceurs du paradis? Et vous ne trouvez que celui des enfers? Cherchez encore! Vous n’y êtes pas tout à fait…

Vous me traitez de collet monté maintenant. Songez que cela est peut-être voulu et que c’est sous cette forme que j’ai décidé de m’adresser au pauvre mortel que vous êtes. Je vous suggère, dans tout ce bavardage inutile, de ne pas oublier le nom et le titre de votre interlocuteur. Car je n’ai pas du tout l’intention de m’abaisser à un niveau de langage inférieur uniquement pour vous faire plaisir. D’ailleurs, à admirer votre approche à mon endroit, il me semble avoir eu tout à fait raison.

Le fait de ne pas croire à l’âme m’importe peu. Ce n’est pas mon problème, mais le vôtre. Que vous le vouliez ou non, le simple geste de vous adresser à moi démontre tout de même un certain intérêt pour la chose. Je dirais qu’une couche épaisse et graisseuse de poussière judéo-chrétienne vous colle toujours à la peau. Par contre, Je comprends fort bien qu’il soit difficile de faire fi du passé et de renier ses origines culturelles du revers de la main. Il importe, cependant, d’avoir la modestie de l’admettre. Ainsi, dans votre cas précis, cela expliquerait en partie la singularité de vos propos. Mais ne vous en formalisez surtout pas car, quoi qu’il arrive, je serai près de vous lorsque le temps sera venu de recueillir votre dernier souffle. Et là, vous et moi, face à face, nous verrons tout cela dans les détails.

Quant à vendre des choses qui n’existent pas, permettez-moi de vous signaler que votre espèce est passée maître en la matière. Je n’ai plus rien à lui apprendre à ce sujet. Et qui plus est, je trouve que cela frise parfois le mauvais goût et la stupidité chronique alors que moi, je me limite habituellement à des valeurs plutôt nobles: l’esprit, l’âme, la Foi et l’éternité. Admettez que mes attentes, contrairement à celles de votre genre, ne sont nullement à prétention mercantile. Je ne trafique pas n’importe quelle peccadille afin de satisfaire des intérêts bassement populaires.

Le Mal? Contemplez-vous dans un miroir et vous me reconnaîtrez. Regardez-vous vivre et agir et vous me rejoindrez. Admirez l’évolution de votre humanité et vous comprendrez que le Bien n’est que théâtre, variété, opéra bouffe que vous entretenez avec fierté pour chasser l’ennui qu’engendre votre médiocrité. Le Mal, c’est l’atmosphère qui entoure votre planète et que vous respirez avec bonheur; c’est ce qui assure la survie et la grandeur de votre minable existence.

C’est aussi l’accumulation millénaire de votre prétention à me surpasser tout en me craignant. À présent, c’est votre hypocrisie à vouloir me nier pour asseoir la totalité de votre domination sur l’univers et ne la partager avec nul autre que votre suffisance. Vous enrobez vos philosophies de chansonnettes à la mode en les érigeant en dogmes immuables. Vous construisez vos civilisations sur le sang, le mensonge et la haine. Et pour vous donner bonne conscience, pour couvrir l’odeur de putréfaction qui remonte des fondations, vous dressez des palais à la gloire de la paix, de l’amour et de la vérité. Vous me faites… divinement rire.

Le Mal, c’est le cuisinier qui a concocté le potage engendrant votre émergence. Allez, multipliez-vous et que Dieu vous conserve à son image. Vous êtes presque à point pour la grande dégustation.

Méphistophélès,

L’esprit qui toujours nie

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Merci mon Méphi. La poussière judéo-zinzin du Marchand-de-sable Méphi vient de me gicler dans les yeux et j’en tombe endormi raide. À une prochaine.

Belzébuth, seigneur incontesté de celles qui craignent le Fly-Tox pédantesque à l’élégant renégat Méphi…

Enculade-de-mouches

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Dialogue anachronique entre Alice Asbury et Juliette Capulet au sujet de maintes choses, dont la possibilité ou l’impossibilité d’un voyage en train…

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2016

Trian-possible-impossible
Un respectueux et amical moment d’interaction entre Alice Asbury, présumément de Londres, Angleterre (jouée par une correspondante anonyme) et Juliette (du drame Roméo et Juliette). Cet échange est cité depuis l’officine de correspondance de Juliette Capulet (pastichée par Paul Laurendeau) sur DIALOGUS.

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Ah Juliette, Belle Juliette, Comme je vous admire, belle, jeune, innocente, amoureuse. Comme votre histoire me touche profondément… Et comme vous seule pouvez me comprendre. L’amour, qu’est ce que l’amour? Ce sentiment qui nous traverse, qui même nous transperce de part en part et nous achève, parfois. Belle Juliette, comment donc supportez-vous l’absence de Roméo? Comment faites-vous pour tenir loin de lui? Occuper mon esprit à autre chose? Penser à lui? Comprenez, chère Juliette, que je me pose plus ces questions à moi-même que je ne les pose à vous. Mais elles sont sans réponses, malgré le fait que je cherche. Je suis tellement admirative de votre personne que je ne voudrais vous importuner…

Sincèrement vôtre,

Alice Asbury, Londres

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Chère Alice,

Vous ne m’importunez aucunement. C’est un plaisir et un honneur de communiquer avec vous. Vous me faites si bien sentir, à un demi-millénaire de distance, l’impact inaltérable des émotions éternelles. Je ne m’occupe pas à «autre chose» qu’au sentiment qui me lie à mon amant. Tout ce que je fais, tout ce par quoi j’existe se définit et s’articule par le fait de l’aimer. Chaque petit geste du quotidien est un cérémonial en hommage à cet amour. Chaque parole, chaque soupir est l’hymne éclatant d’une femme trouvère à son damoiseau adoré. Ce dernier me manque évidemment terriblement, cruellement. Le mien s’appelle Roméo. Le vôtre s’appelle comment?

Juliette

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Ma chère Juliette,

Votre plume m’enchante, sincèrement. J’apprécie beaucoup votre écriture. Elle me semble magique. Vous me donnez une définition si poétique que cela me transporte. J’ai remarqué, effectivement, que quoi que je fasse, quoi que je dise, mes pensées sont toutes pleines de lui, même si mon action momentanée n’a absolument aucun lien avec cet être que j’aime, que j’idolâtre par-dessus tout. Je ne veux pas vous faire de peine, mais cela me fait tellement plaisir que je me sens obligée, mon esprit me pousse à vous dire: demain je vois mon bien-aimé. Que je suis heureuse! Cet homme qui est le sens de ma vie, l’unique sens de ma vie, cet homme qui enchante mes jours, je vais enfin pouvoir le voir à nouveau, sentir sa fragrance, pouvoir goûter à ses lèvres… Il s’appelle Robin.

Sincèrement vôtre,

Alice Asbury, Londres

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Vous ne me faites pas de peine, voyons, chère Alice. Au contraire, C’est vous qui me transportez de joie. Je n’ai aucune peine à tirer du fait que voici une femme comme moi qui vit sereinement les ardeurs de son amour… moins la vénalité de Vérone, moins les spadassins brutaux qui s’interposent, moins le patriarcat intransigeant qui strangule, moins le désespoir et l’angoisse du petit pépin cruel érigé bien malgré lui au statut insupportablement intemporel de tragédie. Vous me confirmez que mon ordre fluet et terrorisé a malgré tout vaincu celui de la brute masculine dont l’omnipotence aristocratique n’est qu’un leurre ensanglanté et méprisable. Alice qui m’écrit librement sur Robin depuis ces siècles lointain du futur, c’est Juliette et Roméo, inaltérables dans leur amour et enfin affranchis de leur drame ronflant de petit fait divers minable. Je ne peux qu’en ressentir un immense plaisir. Mieux, si vous m’excusez le mot un peu cru, mais nous sommes déjà entre amies: de la jubilation! Je suis très très heureuse pour vous, Alice. Aimez, aimez et n’ayez cure. Je suis vôtre à jamais car vous me réalisez, m’épanouissez, m’incarnez par ce libre amour. C’est tout simplement merveilleux.

Juliette

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Ma chère Juliette, vous êtes vraiment une femme admirable. Votre manière d’exprimer vos idées et sentiments est, je me répète, magique. Pensez-vous à écrire quelque poème, roman ou essai? Oh oui, nous sommes déjà entre amies. Hier je suis revenue chez moi, après avoir passé quatre jours avec mon bien-aimé. Sans même avoir eu votre message, j’ai suivi votre conseil. «Aimez, aimez et n’ayez cure». Vous avez tellement raison. Pourquoi se poser tant de questions, au fond? Vivons notre amour du mieux que nous pouvons, et ne prenons pas garde aux quolibets extérieurs. Vous me voyez enchantée, Juliette, de savoir que je vous incarne, dans mon siècle du futur. Je vous en prie, parlez-moi de votre époque. Pour nous, gens du futur, votre époque est assez floue, assez magique je dois dire. Mais j’admire les époques du passé. La brute masculine est effectivement méprisable. À quoi sert d’être fort physiquement si l’on est faible intellectuellement? L’intellect a des chances de l’emporter sur le physique.

Sincèrement Vôtre,

Alice Asbury

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Là, Alice, comprenez que pour vous parler de mon… temps, je me vois obligée de vous parler de mon… plan. C’est une grosse faveur que je vous fais là, parce que c’est vraiment très angoissant pour moi de m’ouvrir comme cela. Mais une femme compréhensive et subtile comme vous devrait voir ou je veux en venir.

Je suis censée exister à travers un numéro de tréteaux que ce cher Shakespeare construisit, en 1595, comme une farce mais qui (semble-t-il) se termine en tragédie. Or le fait est que Shakespeare a tiré son histoire d’un poème narratif intitulé «Tragical History of Romeus and Juliet» écrit en 1562 par Arthur Brooke. Ce dernier a tout pompé d’une nouvelle de Matteo Bandello écrite en 1554 (d’où la date de ma présente signature). Matteo Bandello tient lui-même son précieux avoir d’un certain Luigi da Porto qui, dans son «Istoria novellamente ritrovata di due Nobili Amanti» donne à mon histoire sa forme moderne en introduisant les noms Romeus et Giulietta et en nous installant à Vérone (d’où mon présent lieu d’existence). C’est qu’avant cela, nous nous appelions Mariotto et Gianozza et notre drame avait lieu en 1476 à Siena, sous la plume d’un dénommé Masuccio Salernitano qui, lui-même, a tiré le gros de son inspiration de différentes sources populaires dont le fil se perd dans un passé encore plus fumeux…

Vous me comprenez Alice, parce que vous êtes mon amie, même si vous, vous avez la chance immense de ne pas subir ce petit problème existentiel. C’est vraiment épouvantable d’être un personnage de fiction et de voir ainsi le tout de son existence s’effriter comme plâtre quand on cherche à en faire la genèse… Vraiment, cela me terrorise. Alors j’ai tiré mon trait à peu près au milieu:

Vérone, 1554, comme dans la nouvelle de Matteo Bandello. Voilà: on n’en parle plus. Ça ne vous dérange pas, j’espère? Vous n’allez pas vous mettre à me prendre pour une petite menteuse simplement parce que je suis fictive. Il y a plus que cela entre nous, n’est-ce pas? Je vous confie tout cela justement parce que je sens votre finesse et votre mansuétude. C’est un secret terrible, mais il vous aidera à comprendre pourquoi je n’écris pas des poèmes, des romans ou des essais. C’est que je ne suis pas celle qui écrit, mais celle sur laquelle on écrit. C’est mon lot. Je l’assume. Bon, je me répète: il ne faut plus en parler. C’est bien trop douloureux pour moi de faire craquer mon intégrité comme cela. Même pour le bénéfice de quelqu’un d’aussi bien que vous.

Ah, Vérone en 1554, Alice. C’est si joli. Nous relevons de la suzeraineté des Doges de Venise, mais nous sommes à mi-chemin entre cette dernière et Milan, ce qui fait de nous une des fleurs les plus suaves de l’Italie du Nord. Nous avons de belles montagnes et des ruines romaines absolument superbes. La vie ici est douce, indolente, paradisiaque, surtout si on est de l’aristocratie…

Ah! si seulement je ne brûlais pas de ce fol amour qui m’attire tant d’avanies brutales. Mais, dites moi, chère amie, on dirait, à vous lire, que je ne suis pas la seule dans ce pétrin. Vous me ressemblez encore plus que je ne le pense. Ne parlez vous pas de «quolibets extérieurs» s’interposant dans votre amour?

Voudriez vous m’en dire un mot?

Votre Juliette (bien réelle malgré tout)

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Ma chère Juliette,

Que de précisions vous me donnez là! Moi qui suis une admiratrice de Shakespeare, et une admiratrice de sa pièce «Roméo et Juliette», je ne pensais pas que cette histoire venait de si loin! Vraiment, je vous remercie du fond du cœur de cet «historique», qui me ravit. Je vais vous avouer quelque chose: cela fait quatre ans maintenant que je prends des cours de théâtre, et mon rêve est d’interpréter le personnage de Juliette sur les planches, ou tréteaux comme vous les appelez. Et je vous remercie aussi de m’avoir avoué tout ça, ça me touche beaucoup. En effet quelle difficulté cela doit être de ne pas savoir où se placer. C’est promis, je ne vous en parlerai plus. Je ne voudrais pas vous faire de peine.

Comme vous décrivez admirablement Vérone, Juliette. C’est si poétique. Ah si je pouvais la voir de mes propres yeux!

Oui, je vous parlais tantôt de «quolibets extérieurs»… Disons que même à mon époque, quand on est encore jeune, on subit la dictature parentale. Ah que n’ai-je deux années de plus! Ce serait tellement magnifique… Voyez-vous, Robin et moi sommes séparés par quelque deux cents kilomètres. Je comprends bien que mes parents comme les siens refusent de faire deux cents kilomètres en voiture pour nous emmener chez l’un, chez l’autre. Mais ils refusent le train. Ils refusent que nous communiquions trop (notre moyen de communication est Internet, vous connaissez?), se moquent de moi. Cela m’est insupportable, car je sais que Robin est l’homme de ma vie. Cela peut sembler ridicule comme qualification, mais c’est la vérité. C’est si difficile. Si tout se passe bien, dans deux semaines je pourrais le revoir. Sinon, il me faudra attendre cinq semaines… C’est bien difficile parfois, mais le véritable amour surmonte toutes les limites! Comment faites-vous, de votre côté?

Votre Alice.

Pour moi, vous êtes bel et bien réelle, ma chère.

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Chère Alice, chère amie,

Nous ne sommes plus censées en parler, mais je dois quand même faire allusion au fait que je vous suis profondément reconnaissante de me rappeler que des actrices et des ballerines me permettent de me perpétuer à travers elles depuis bientôt un demi-millénaire. Leur ardeur et leur générosité me sont un mystère aussi opaque qu’émouvant. Si jamais vous deveniez l’une d’entre elles, ce serait pour moi un immense honneur. Nos coeurs battraient ensembles et nous existerions, même fugitivement, en une vie unique. Ce serait suprêmement exaltant. Je vous le souhaite et me le souhaite de tout coeur. Voilà. Ne parlons plus de cela. Cela me terrorise vraiment trop.

Venons-en plutôt au problème que vous abordez. Pour comprendre les choses très compliquées que vous me racontez, j’ai dû faire appel au tout dévoué Cappel in Mano [littéralement «Le chapeau à la main», en Italien du Nord. Il s’agit de notre Chef Recherchiste René Podular Pibroch, dit Chapeau Bas. – Note de DIALOGUS], dont le savoir encyclopédique est consacré, en ce forum DIALOGUS, à guider les personnalités quand vous, correspondants du futur, commettez, sans le faire exprès, des anachronismes. Grâce aux patientes explications de Cappel in Mano, je comprends qu’il y a, entre votre amant et vous, une distance correspondant à peu près à la distance entre Vérone et Florence. Je croyais initialement que vous vouliez parcourir cet abîme insondable en voiture de poste et, pour tout vous avouer, je comprenais un peu vos parents d’hésiter à se lancer dans un voyage de cinq jours sur une route certainement cahoteuse et bien peu sûre. Cappel in Mano m’a alors expliqué que la «voiture» en question, dans votre propos, est un véhicule à traction automate ultra-rapide du futur qui, grâce aussi à une incroyable amélioration des voiries, couvrirait ladite distance en environ deux heures. Pour la suite, je dois vous citer in petto le dialogue entre l’encyclopédiste et moi, pour que vous en goûtiez le sel. Ce dialogue s’est effectué, un peu comme le nôtre, grâce à cet «Internet» auquel vous avez fait allusion, sans que je sache exactement comment car, pour ma part, je gratte le tout de ma partie à la simple plume d’oie…

Juliette: Très bien. Je vois. C’est formidable comme progrès. Et dites moi donc un peu maintenant, mon bon, ce que c’est qu’un «train»?

Cappel in Mano: C’est un long véhicule articulé, monté sur de solides madriers de fer et qui peut transporter des centaines de voyageurs à une vitesse fulgurante. Le train est utilisé surtout pour relier les villes entre elles en un grand réseau de transport motorisé fort efficace.

Juliette: Je vois, je vois. Proprement sidérant. Mais alors… expliquez moi donc un peu ce que mon amie Alice, parlant de ses parents, entend par: «ils refusent le train».

Cappel in Mano: Il semble bien que les parents de votre amie ne veulent pas qu’elle… se déplace en train.

Juliette: Tiens, pourquoi donc? Il y a des brigands?

Cappel in Mano: Aucunement. Le train est un moyen de transport très sûr, exempt de toute vie interlope.

Juliette: Des… des déficiences mécaniques peut-être? À des vitesses inconcevables de ce genre, cela se comprendrait…

Cappel in Mano: Je ne crois pas. Le train est un véhicule très hautement sécuritaire, beaucoup plus sécuritaire que la voiture automobile, qu’il faut piloter prudemment et qui est plus soumise aux intempéries et aux aléas du manque de carburant.

Juliette: Expliquez moi alors —je vous en prie, vous m’obligeriez— pourquoi les parents de mon amie «refusent le train».

Cappel in Mano: Cela… cela me semble inexplicable.

Juliette: Cela vous semble inexplicable, à vous si savant?

Cappel in Mano: Cela me semble complètement inexplicable et pour tout dire une parfaite absurdité.

Juliette: Une absurdité! Dites, Cappel in Mano, vous y allez tout de même un peu fort. Ce n’est pas très respectueux ça!

Cappel in Mano: Non pas… mais je ne me dédis pas.

Juliette: Fort bien, je vais devoir demander à Alice de m’expliquer cela, alors. Cela me parait un peu injuste tout de même de se priver d’un moyen aussi formidable d’éliminer les distances entre deux amants. Bon… Au revoir et merci, docte page.

Cappel in Mano: Je partage parfaitement votre opinion sur ce point spécifique. À bientôt Demoiselle Capulet.

Voilà, Alice, j’en suis donc là. Mon encyclopédiste et moi-même y perdront nos chiots de par ce «ils refusent le train» incompréhensible. Il va falloir que vous soyez assez gentille de m’expliquer si le mot et l’humeur, vraiment fort vifs sur cette question, de Cappel in Mano sont méritoires ou impertinents.

Avec Roméo, que voulez-vous que je vous en dise, nous ne nous voyons que depuis deux jours et trois nuits (mais quelles nuits!), vous comprenez donc que nous n’en sommes pas encore à ce genre de problèmes d’intendance. Mais nos familles étant des ennemies séculaires, vous vous doutez, douce amie, que j’en connais un toron sur les parents qui vous entravent cruellement et en toute mauvaise foi.

Or j’ai un peu le sentiment que c’est ce qui vous arrive céans, avec ce… «train» qu’on vous «refuse». Si j’erre, corrigez moi vertement en pardonnant mon insolence. Je vous embrasse.

Votre Juliette

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Ma très chère Juliette,

Si jamais je devenais une actrice vous incarnant, ce serait pour moi un immense honneur et une joie sans limite! Mais ne parlons définitivement plus de cela, cela vous dérange. Vous faites aussi allusion aux ballerines… J’aurais aimé être une ballerine, mais malheureusement mon avenir en a décidé autrement…

Oh, vous me voyez vraiment très gênée, je vous ai mise dans l’embarras en commettant des anachronismes! J’avoue que lorsque j’ai évoqué la voiture, voiture actuelle, l’idée m’a traversé l’esprit de vous expliquer ce que c’était. Peut être aurais-je dû… Vraiment si vous le pouvez, transmettez, je vous prie tous mes remerciements au Cappel in Mano, il est très admirable. Ses mots sur la question du train sont malheureusement véridiques. Mes parents n’acceptent pas que je prenne le train seule, ils me trouvent trop jeune pour cela, je crois que peut-être ils ne me font pas confiance, ils n’ont pas confiance, pourtant j’estime être digne de confiance pour cela… mais peut-être que je me trompe. Ils ont peur pour moi et sont trop effrayés par ce qu’il pourrait m’arriver. Vous savez actuellement on trouve des hommes (ou femmes) qui enlèvent des jeunes filles, ils ont peur que cela m’arrive aussi. Je sais aussi que le fait qu’un homme soit entré dans ma vie ne sied guère à mon père. Il est un peu jaloux, il faut le comprendre, je suis sa fille aînée. Mais il me semble que lui n’essaie pas de son côté de me comprendre.

Les parents de nos jours sont très stricts et souvent n’ont pas confiance en leurs enfants. J’ai décidé que quand j’aurais des enfants, je leur ferai confiance. Ils deviendront ainsi autonomes. Les parents de mon temps couvent leurs enfants, ont peur de les voir partir. À 18 ans, beaucoup sont encore immatures et incapables de vivre seuls. Malheureusement, je n’ai pas encore 18 ans mais suis peut être trop mature…

Je vous embrasse,

Votre dévouée Alice

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Ma pauvre Alice,

Les parents de NOS jours (1554) sont très stricts et souvent n’ont pas confiance en leurs enfants! Plus je vous lis, plus je trouve que nos situations se ressemblent fort. Il faut faire de deux choses l’une. Ou bien il y a effectivement des brigands dans vos trains, même si ce bon Cappel in Mano semble en douter, ou bien vos parents se servent du vieux réflexe de la peur pour vous garder sous leur coupe. Je ne peux pas juger pour votre temps et votre monde. J’évite —de ma modeste personne— de déambuler dans les ruelles de Vérone la nuit, non pas pour obéir à ma mère mais bien parce que chaque fois que je l’ai fait en compagnie du comte Pâris, une des fines lames du clan Capulet, nous avons eu, de sac ou de corde, maille à partir avec des coupe-jarret ou quelques autres louches épéistes. Mon obéissance sur ce point s’appuie donc en un constat direct et s’en alimente. Il y a là un vrai danger: je le sais.

Je sais aussi que le fait qu’un homme soit entré dans ma vie ne sied guère à mon père. Il est un peu jaloux, il faut le comprendre, je suis sa fille aînée. Mais il me semble que lui n’essaie pas de son côté de me comprendre… Je vous chaparde vos paroles, douce Alice, parce qu’elles rendent merveilleusement l’attitude de mon propre père depuis que j’ai ouvertement rejeté le mari qu’il me destinait (ce même comte Pâris, un excellent ami, mais que je n’aime pas d’amour) et que je me suis donnée à Roméo Montaigu, mon ennemi de clan, tout entière et pour toujours. Nous sommes au fond très semblables, vous et moi, il n’y a pas de mystère.

Le seul mystère avec lequel je ne communie pas dans votre dernière missive, mon amie Alice, c’est: pourquoi êtes vous si obsédée par le chiffre 18?

Je vous étreins tout de même, en amie qui vous comprend du fond du cœur,

Votre Juliette

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Ma très chère Juliette,

J’espère de tout cœur que vous me pardonnerez mon retard, je vous avais envoyé une missive, qui, m’a-t-on appris, s’est perdue en route… J’en suis désolée, et je vais tenter de vous réécrire tout ce que je vous avais dit du mieux que je peux.

Quant au train, disons que les deux hypothèses sont valables, avec mes parents. Il y a d’infimes risques pour que je rencontre un satyre, ou un personnage peu recommandable, mais si je reste en public, avec du monde, il n’y a pas de raison qu’il m’arrive quelque chose. Je suis bien consciente que le danger existe, ça, je l’admets. Mais ils me couvent trop, ils sont effrayés, et ont peur de me voir voler de mes propres ailes. Je pense que c’est normal dans la société française actuelle. Je discutais il n’y a pas si longtemps avec un ami allemand qui est actuellement en France, il est d’accord avec moi: les parents français sont très stricts et très apeurés par l’avenir de leurs enfants. Mes parents refusent que je fasse mes études à Paris (je vous expliquerai cela dans une prochaine lettre, n’ayez crainte!)

Si je suis «obsédée» par le chiffre 18, c’est que dans notre société actuelle, 18 ans est l’âge de la majorité, l’âge auquel on devient citoyen, l’âge où on devient son propre responsable légal. Avant 18 ans, nous sommes considérés comme mineurs, et sous la responsabilité de nos parents, qui peuvent donc prendre les décisions à notre place. Comprenez-vous? 18 ans est un symbole de liberté pour moi.

Je vous embrasse, chère amie,

Votre Alice

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Libre à 18 ans! Oh! quelle merveille futuriste! Une femme de mon temps n’est jamais libre. Elle est une éternelle enfant, même adulte. Elle est la féale de son père et de son clan pour toujours. En aimant un ennemi, je trahis ces lois mais je m’en moque fort. Je n’ai plus aucun respect pour mon père. Il a complètement perdu mon allégeance en répugnant à prendre acte du fait que je me donne à Roméo et à nul autre. Tant pis pour lui, tant pis pour son ordre.

Je m’étonne, douce Alice Asbury, de vous voir parler si vertement de la France et de Paris. Ne m’écrivez-vous pas de Londres, ville capitale du pays des Anglois?

Juliette

Juliet-Capulet

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La nostalgie onctueuse et la tendresse vénéneuse d’Henri-Désiré Landru

Posted by Ysengrimus sur 7 avril 2016

Femme-avec-ombrelle

Un tendre mais distant moment d’interaction entre Marie Fernande Catherine (jouée par une correspondante anonyme) et le sombre meurtrier des Yvelines. Cet échange est cité depuis l’officine de correspondance d’Henri-Désiré Landru (pastiché par Paul Laurendeau) sur DIALOGUS.

Monsieur Landru,

Je ne sais trop de quelle manière vous aborder; je ne voudrais surtout pas que vous me regardiez venir comme une peste à votre porte, comme tous ceux qui viennent demander des comptes, cherchent dans tous les coins des preuves d’absence de vertu, pillant les secrets comme des truffes; je ne suis pas, monsieur, de cette sorte. Je laisse à d’autres l’étrange plaisir de jouer les juges. Je voudrais que vous mettiez de côté l’univers entier et me parliez comme à une inconnue perdue dans le néant.

Ce sont vos certitudes les plus intimes que je vous demande de me livrer. Vos certitudes sur la nature de la vie, l’essence pure de l’existence à vos yeux. Les émotions qui vous accompagnent à chacune de vos inspirations, les pensées qui vous assaillent dès que le silence s’étend, l’impression que vous avez de ce monde.

Est-ce trop demander? Suis-je trop gourmande de ce qui ne me regarde pas du tout?

Catherine

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La douce, la bonne et honnête question, Catherine, chère, chère Catherine. Cela me change vraiment de tous les cabotins ineptes qui m’écrivent d’ici… Eh bien voici:

Le monde est petit, gris, mesquin, désespérant. Nous sortons d’une guerre mondiale absurde qui a ruiné l’Europe. Les valeurs se déglinguent. La France part en quenouilles. De vieilles fortunes familiales pourrissent et se dévaluent comme le blé rouille dans les champs. Il pleut. J’ai un petit rhume. Quel sale temps!

Je marche dans la ville. J’aperçois soudain la dernière manifestation de la beauté, assise sur un banc de fer. C’est une femme, Catherine, une femme comme vous. Belle, avec son petit chapeau à fleurs en perchoir latéral et ses jambes croisées et bien dessinées sous ses jupes aux gros traits oranges et noir. Je la salue poliment, lui parle d’une voix douce, m’assied auprès d’elle. Mon attitude d’un autre siècle la rassure et la change de tous ces jeunes goujats démobilisés qui lui susurrent des grossièretés à l’oreille. Je ne susurre rien. Je l’écoute. Je l’écoute pour vrai, car elle m’intéresse pour vrai. Et ça, c’est si rare, Catherine: être vraiment écoutée… Et que pensez-vous qu’elle me raconte? De quelle façon vous imaginez-vous qu’elle se vide le coeur?

Croyez-le ou non elle me dit: «Oh Monsieur, le monde est petit, gris, mesquin, désespérant. Nous sortons d’une guerre mondiale absurde qui a ruiné l’Europe. Les valeurs se déglinguent. La France part en quenouilles. De vieilles fortunes familiales pourrissent et se dévaluent comme le blé rouille dans les champs. Il pleut. J’ai un petit rhume. Quel sale temps!»

Quand elle sent à quel point je la comprends, nous franchissons doucement le rideau vaporeux de la confidence. Elle dit alors, l’oeil moins sec: «Je suis déprimée. J’en ai tellement marre. Que me reste-t-il à faire de cette fortune en charpie? Me remarier avec un de ces ex-poilus, abrutis par le tonnerre des shrapnells? Mais j’en ai par-dessus la tête de faire la bonniche pour un molosse malodorant qui me boit mon avoir. Ah si j’avais le courage de quitter cette vie inutile, à l’horizon obstrué et borgne.»

Vous comprenez, Catherine, je n’ai pas plus de courage qu’elle, mais je suis tout aussi déprimé. Alors de fil en aiguille nous nous levons, elle prend mon bras, je l’amène faire un petit tour unilatéral à ma villa. Si nous signons quelques papiers, c’est vraiment parce qu’elle insiste. Je vous jure que j’ai souvent agi ainsi sans être dédommagé. La suite de ce minutieux processus, je crois qu’il est bien connu de vos historiens.

Il y a une chose de bien plus déprimante que d’être un homme dans l’Europe croupissante de 1919: être une femme dans l’Europe croupissante de 1919. Elles ne veulent plus de l’ordre ancien et ne peuvent joindre l’ordre moderne. Elles sont vraiment bien piégées. Je fais donc mon petit effort pour éviter un tel piège à certaines de nos belles. Elles sont si tristes de cette platitude de creux de vague de transition historique qui traîne sans fin.

Telle est ma vision de mon monde, chère Catherine. Pardonnez-en l’étroitesse. Je ne suis qu’un homme de ce temps qui respecte le désespoir insondable des femmes de ce temps. Je les aime. Je suis leur féal. Elles sont déprimées. Il faut ce qu’il faut…

Respectueusement,

Henri Désiré Landru

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Je crois bien, cher Henri-Désiré, que je vous aurais suivi moi aussi à une certaine époque de ma vie. On a tous notre petite année 1919, j’imagine.

Mais dites-moi, et gardez bien à l’esprit que je ne juge rien et ne catalogue rien en posant cette question, êtes-vous bien certain que la mort de toutes ces femmes était désirée par la femme en question? Était-ce réellement une sorte de suicide assisté? Vous les aidiez à mourir, mais désiraient-elles vraiment mourir ou voulaient-elles seulement dormir un bon coup et se faire réveiller par un petit café au lit? Car votre tendresse, et vous l’évoquez vous-même, aurait pu illuminer cette Europe croupissante, non?

Je vous remercie de m’avoir livré si poétiquement votre pensée, je vous suis infiniment reconnaissante…

Catherine

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La question que vous posez, Catherine, est terriblement légitime et d’un plausible épais et poisseux qui m’inquiéterait presque si mon cynisme n’était pas là pour faire blindage. Je ne peux vous répondre. Car enfin, ni l’ombre ni l’ectoplasme d’aucune d’entre elles ne sont revenus me hanter pour me réclamer le caoua du bidasse anonyme mort dans l’oubli, dans son trou d’obus boueux et bête.

Il va donc vous falloir spéculer…

Henri Désiré Landru

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Mon cher Henri-Désiré,

Suite à votre invitation à le faire, j’ai spéculé. Mais pas au sujet de ce que vous pourriez croire. J’ai spéculé, imaginez-vous donc, sur les conséquences d’une éventuelle spéculation. En bout de ligne, j’ai préféré m’abstenir. Monsieur, je vous annonce donc que j’abandonne les «si». Pardonnez-moi même de vous avoir suggéré ces hypothétiques cafés au lit.

Parlez-moi plutôt, très cher, de votre relation avec Fernande, dans la mesure où vos confidences ne menaceraient pas la pudeur de votre fiancée.

En passant, savez-vous que mon deuxième nom est Fernande? Je n’en suis pas particulièrement fière, mais bon, on ne choisit pas son nom…

Amicalement,

Catherine

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Il n’y a pas plus saine spéculation que l’investigation empirique, bonne amie. D’avoir spéculé excessivement en spirale, vous vous seriez en effet fort possiblement étourdie et cela vous aurait sans doute fait tomber dans la toile.

Allons-y donc gaiement avec votre propos neuf…

J’ai donc connu six Fernande, une Fernande-Amélie et une Ferdinande. Pour compléter, j’ai connu sept Catherine et quatre Marie-Catherine, dont Madame Marie-Catherine Landru née Rémy, ma cousine et épouse qui m’a fait des enfants qui ont eu des enfants. Nos premiers ébats furent furtifs et vifs tant et tant que j’ai bien peur que nos fiançailles aient été bien courtes, pour de tristes raisons tenant au cintre étriqué de la morale ambiante…

Il faudrait donc me clarifier un peu sur quelle Fernande vous jetez si unilatéralement le dévolu de votre curiosité aussi incisive que légitime.

Vous avez un fort joli prénom, Catherine Fernande. Restez avec moi. Vous me captivez et m’inspirez.

Votre Henri-Désiré

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Cher ami, puis-je me permettre une si familiale appellation?

Pardonnez mon délai à vous répondre, mais de grandes transformations chez moi m’ont beaucoup occupée. Je suis certaine que vous ne m’en tiendrez pas rigueur.

Je parlais bien entendu de Fernande Segret, cette blonde pâle avec qui vous entretenez une relation depuis deux ans, si je ne me trompe pas. Comment est-elle, qu’aimez-vous chez cette femme? Comment vous sentez-vous lorsque vous êtes avec elle, avez-vous des moments d’inconfort?

J’attends votre réponse et j’espère qu’elle ne tardera pas autant que la mienne.

Amicalement,

Catherine

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Fernande, bien sûr, «ma» Fernande. Ah, allez donc donner le change avec ces correspondantes du futur. Il semble qu’il n’y ait pas un traversin de votre alcôve qu’elles n’aient retourné. Forcément, vous n’êtes plus là pour émettre le jet d’encre du poulpe, alors elles en profitent. C’est inexorable. Enfin c’est là le côté sursaut de la gloire historique, je suppose…

Fernande, donc, puisque vous êtes si bien informée, chère Catherine, eh bien figurez-vous que Fernande me fait rire. Nous rions ensemble, nous nous amusons de tout, surtout du dérisoire, du mondain, du moderne. Je me sens joyeux avec elle, badin, folâtre. C’est d’un inhabituel étourdissant qui m’exalte, Elle m’est comme une drogue hilarante. Mon anti-narcotique d’amour et de vie.

Des moments d’inconfort avec Fernande? Que le Rabouin me hante, je n’en ai absolument jamais et je ne comprends pas ce qui vous amène à poser une question si biscornue, vous qui me semblez pourtant ne pas manquer d’astuce. Pourriez-vous vous expliquer sur cette portion insondable de votre interrogation, bonne amie? Vous m’en obligeriez immensément.

Votre Henri Désiré qui, en ce moment, pense bien moins à Fernande qu’à vous…

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Cher Henri-Désiré,

Ainsi donc, Fernande vous fait rire? Et vous trouvez cela inhabituellement délassant… Comment cela se fait-il? Aucune autre femme ne vous avait fait rire avant?

Que faites-vous lorsque vous êtes ensemble? Où allez-vous? De quoi parlez-vous? Que mangez-vous? Que buvez-vous? Combien d’heures dormez-vous?

Je crois que toutes ces questions sauront vous occuper pendant au moins une petite heure, bien assis au coin du feu. J’espère surtout que vous n’y verrez pas une curiosité déplacée.

Votre amie,

Marie Fernande Catherine

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J’y vois surtout une de ces vieilles combines de fuyardes qui me font bâiller ample. En effet, je me languis de vous, Marie Fernande Catherine. Et vous me jetez Fernande dans les jarrets, en vous imaginant je ne sais quoi… me distraire, me meubler l’esprit, me rappeler à mes devoirs, me doucher, me faire lâcher la proie pour l’ombre. Quelle billevesée que l’illusion qu’entretient l’esquive féminine! Sur sa dérisoire capacité à faire déraper nos idées fixes d’ardents foutriquets, avec du bavardage sur nos femmes du moment.

Bon, je m’exécute, puisque vous insistez. Les autres femmes ne me font pas rire surtout quand elles me traitent comme vous me traitez. Nous jouons aux cartes et au tric-trac. Nous allons au Jardin des Tuileries et nous nous asseyons sur des chaises de fer en regardant voguer les petites frégates dans le bassin. Nous parlons du temps qu’il fait et de rubans. Fernande a une fort jolie collection de rubans. Nous mangeons des frites et des moules dans un vaste troquet au coin Saint-Michel et Soufflot qui s’appelle le Maheu. Nous buvons du blanc avec les moules et une petite anisette dans l’après-midi. Nous dormons entre cinq et sept heures par nuits. Et vous avouer ceci m’a occupé pendant exactement quatre interminables et lassantes minutes.

Si on parlait de vous et moi maintenant. Vous aimez les aquarelles de Watteau?

Landru

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Henri-Désiré,

Je vous ai peut-être fait bâiller, mais vous, vous ne m’avez pas ennuyée et j’ai grandement apprécié ces petits détails de votre vie. Et si je me suis divertie à lire votre réponse, cela ne peut que vous apporter plaisir, n’est-ce pas?

Ainsi donc, vous voulez parler de nous? Fort bien. Parlons de nous.

J’aime beaucoup la peinture et justement, je possède quelques tableaux de valeur que je souhaiterais écouler contre de l’argent liquide. Peut-être pourriez-vous m’être utile en la matière? Nous pourrions nous fixer un rendez-vous sur un banc de parc, par exemple, d’où nous irions grignoter un morceau avant de passer chez moi pour l’examen de mes possessions revendables.

Sachez que j’aime les fleurs et les bijoux et que mon anniversaire approche. Sans vouloir mettre de la pression, si vous désirez qu’il y ait un «nous», il vous faudra songer sérieusement à me cajoler avec plus d’application.

Aussi, je déteste les rivales. Êtes-vous prêt à laisser tomber votre blonde lavasseuse et vos promenades aux Tuileries en sa compagnie?

J’attends votre réponse avec impatience,

Marie Fernande Catherine

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Ah chère amie, je suis prêt à éliminer toutes vos rivales de la manière la plus radicale imaginable…

Notre hiatus spatial ne devrait pas poser de problème particulier, quitte à prendre un navire. J’ai bien peur, par contre, d’être prisonnier sous la coupole brumeuse de l’année 1919, comme un mauvais grillon sous un ballon à rouge. J’irais même de plus jusqu’à hasarder que l’année 1922 m’est une muraille chronotopique cruellement infranchissable.

Il va vous falloir trouver, pour mirer vos croûtes et les caser, un vendeur de vélocipèdes placide et hirsute qui vous soit moins anachronique… Croyez que j’en suis suprêmement contrit.

Votre Riri

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Riri,

Vous avez raison, comme toujours. Mais sachez que je ne trouverai pas un autre barbu hirsute. C’est inutile, je n’en connais aucun et je doute qu’il ait votre charme.

Puisque nous devrons nous contenter de nos échanges via DIALOGUS, voudriez-vous passer le temps en me racontant des souvenirs d’enfance peut-être?

Vôtre toujours.

Catherine

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Il y a un souvenir d’enfance particulièrement vivace, qui revient bien souvent me hanter.

Nous sommes aux environs des années 1880, j’ai dix ou onze ans et mon jeu favori est le cerceau. Vous connaissez certainement cette amusette ancienne. Elle consiste banalement à pousser devant soi un grand cerceau métallique en le guidant avec un petit manche. Un pur bonheur. J’adore pousser le cerceau mais aussi, plus originalement, j’affectionne de le lancer comme un grand lasso et d’y capturer des gens.

Surtout des femmes.

Des femmes adultes, élégantes, provinciales, un peu guindées déambulent sur la petite place au kiosque de notre patelin. La majorité connaît mes parents. Je les entoure de mon cerceau par surprise et elles rient aux éclats à chaque fois. Il faut dire que je suis très adroit. Le cerceau vole haut, s’abat joliment et s’entoure autour d’elles sans jamais les toucher. C’est un art. Ah, ces amusements badins auxquels tous et toutes se prêtaient pendant les vertes années!

Il y avait une exception: Madame Du Pas. Une belle dame avec une jolie coiffe praline et une crinoline aussi frémissante que l’écume océanique. Chaque fois que je lançais mon cerceau vers elle, elle le parait adroitement de sa fine ombrelle refermée. Il y avait un petit «cling!» et mon tendre piège retombait dérisoire sur le gazon près de la promenade. Mille fois, j’ai cru capturer Madame Du Pas. Mille et une fois sa diablesse de rapière d’ombrelle m’a frustré de cette proie cardinale, qui aurait bien été le clou de ma collection. J’en pleurais de rage en secret.

Puis un jour, un jour sans aspérité, comme tous les autres jours, un jour d’été au soleil banal, Madame Du Pas se plante devant moi, pointe mon cerceau de son ombrelle refermée et dit:

Jette-le par terre.

J’obéis sans crainte. Madame Du Pas s’avance, majestueuse et… se pose juste au milieu du cerceau. Le choc moral! Je crois en mourir d’ardente jubilation. Elle dit alors:

Capturée! Voilà, Henri-Desiré, tu me tiens! Parfois il faut savoir attendre que femme soit consentante. Mais de femme consentante tu feras tout, absolument et intégralement tout.

Je la revois encore, souriante, radieuse, superbe, avec coiffe et ombrelle dans l’enceinte de mon petit cerceau aussi tenace que fallacieux. Une pure merveille ineffable. Cet extraordinaire consentement, Catherine, je le cherche depuis ce jour fatal. Je n’ai jamais pu en retrouver une version aussi intégrale.

À vous. Un souvenir d’enfance…

Landru

Landru face et profil

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Mon pastiche de SOCRATE

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2016

A-socrates

LETTRE D’ACCEPTATION DE SOCRATE A L’ÉDITEUR DE DIALOGUS

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Athènes, au deux cent dix-septième jour du pouvoir du Conseil des Trente Tyrans,

Qui cherches-tu à connaître, ami Sinclair?

Le fils du tailleur de pierres Sophroniscus, ou celui de l’accoucheuse Phaenarete? Le disciple d’Anaxagore ou celui des Sophistes? Le mari de Xanthippe ou le coureur de banquets? L’amoureux passionné d’Alcibiade, celui de Phédon, ou celui d’Aristippe? Le vigoureux hoplite ou le mauvais coucheur? Le fruit mollet et amer du mensonge de la Pythie de Delphes, celui de son délire, ou celui de sa vérité divine? Il n’y a pourtant qu’une vérité, Sinclair. Il faudrait donc que tu te décides.

Tu devrais pourtant savoir que je n’écris jamais.

Aucune de ces portions de mon être ne te mérite. Mais je sais que ce à quoi tu aspires est stable et distinct de ces tessons de facettes. Sois en paix. C’est oui.

SOKRATES dit Socrate

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1- DANS MES BRAS!

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Dans mes bras! Je suis si heureux de rencontrer mon égal, mon frère de sang et de neurones. Le grand penseur qui a compris que l’Aristocratisme est l’exclusive voie politico-sociale. Les démago-crates sont des trublions et des tricheurs, mais ces nuées heurteront leurs crânes creux sur ton buste de pierre. Ô Socrate.

Dis-moi un peu, cette maïeutique, c’est du pipi de chat! Tu n’y croyais pas vraiment, n’est-ce pas? Il fallait composer avec la plèbe… C’est cela?

Loïc LeMesnil

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Ami Loïc!

Avez-vous quelque chose à reprocher à ma maïeutique? Auriez-vous des arguments percutants et vifs pour me démontrer que cette méthode d’extraction du savoir latent de l’être ressemble à un liquide jaunâtre puant? Il me serait fort captivant de les entendre.

Votre Serviteur,

Socrate

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Enfin mon ami, mon frère, mon alter ego, mon second moi-même, tu as beau presser les disciples et les niais comme des agrumes, tu n’en tireras jamais de la sagesse! Celle-ci descend, mais ne monte pas. Pourquoi leur faire croire qu’ils ont dans l’amphore ce que tu y as toi-même subrepticement déversé. Ça se voulait une forme de thérapeutique? Ou un style antique de modestie? Tu cherchais à ne pas leur asséner ton ointe supériorité?

Loic LeMesnil

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Je ne tire pas des gens la sagesse, comme on tire les vers du nez de quelqu’un. Mon but est surtout de leur faire connaître leur être. Cela ne fait pas pour autant de moi un être supérieur ou quoi que ce soit. Je les laisse exister et laisse leur conscience en prendre conscience, sans trop bousculer…

Et vous très cher Loïc, vous connaissez-vous vous-même?

Socrate

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2- POURQUOI

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J’ai une question à te poser, pourquoi?

Emma (rayon de soleil) onze ans et qui vient de lire le monde de Sophie qui lui a beaucoup plus.

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Chère Emma,

Pourquoi penser? Pourquoi exister? Pourquoi mourir? Pourquoi être heureux? Pourquoi philosopher? Pourquoi savoir? Pourquoi? Je ne sais rien de plus que toi, car je ne sais rien, et c’est la seule chose que je sais.

Socrate

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3- VOIX DIVINE

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Socrate,

Dans ses Sokratische Denkwurdigkeintein, Hamann —homme de lettres et philosophe du XVIIIe siècle— s’est beaucoup attardé à réfléchir sur cette voix mystérieuse et divine qui sous forme d’avertissements dirigeait votre conduite en vous interdisant certaines actions. Selon Hamann, tous les génies ont obéi à cette voix de qualité divine à des degrés et des intensités différents. Quels étaient les vôtres?

Monsieur l’éditeur, Sinclair Dumontais, s’est offert, spontanément, à traduire lui-même quelques belles pages de cet ouvrage, à votre attention. Qu’il en soit ici vivement remercié.

Fabrice Verzières

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Socrate,

Vous trouverez ci-joint une traduction, en grec de votre époque, de quelques pages de l’ouvrage auquel votre correspondant fait allusion. Il s’agit notamment des passages qui ont inspiré monsieur Verzières dans la formulation de sa question. Il s’agit bien sûr d’une traduction libre. Je vous demanderai d’être indulgent car souvent les termes utilisés par l’auteur n’ont pas d’équivalent dans votre langue. J’espère vous avoir rendu ces textes compréhensibles.

Si vous avez besoin de renseignements supplémentaires, n’hésitez pas à le demander. Je me ferai un plaisir de vous aider, dans la mesure de mes possibilités.

Bien à vous,

Sinclair Dumontais

Éditeur

DIALOGUS

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Toi, Verzières,

Certains font courir la rumeur autour de moi, que je ne crois pas aux dieux de la cité, mais que je crois en mon daïmon. C’est mensonger et malotru. Je vénère les dieux de la cité, je ne nie pas leur existence et en aucun cas je n’agirais sans leur approbation. D’ailleurs, ce sont eux qui m’ont révélé à moi-même à Delphes en parlant au travers de la Pythie. Le daïmon est seulement mon guide intellectuel, pour causer moderne. Chacun en a un, mais tout le monde ne l’entend pas ou du moins ne l’écoute pas. J’ai toujours suivi cette voix et je la suivrai toujours, car elle ne m’a jamais trahi.

Socrate

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4- VOTRE PREMIÈRE RENCONTRE AVEC PLATON

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Socrate,

Pourriez-vous s’il vous plaît me préciser dans quelles circonstances vous avez rencontré Platon?

Merci,

Louis Martineau

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Kalé émèra, Louis!

Vous m’avez demandé de vous raconter ma rencontre avec Platon. Ce qui m’embarrasse le plus, c’est que parmi les gens qui me suivent, je ne connais point de Platon…

Socrate

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Merci Socrate,

Je me reprends donc. Quand avez-vous rencontré Aristoclès, cet élève dont vous nous apprendrez ici le nom réel, et dont on nous enseigne de nos jours la pensée sous le nom de Platon.

Louis Martineau

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Je l’ai rencontré à ma soixante-cinquième année lunaire… Je crois qu’Aristoclès n’en avait alors qu’une vingtaine. Jeune, riche, bien éduqué, indolent, il ne lui manquait plus pour compléter son éducation que l’apprentissage de l’art de manier les mots. M’ayant écouté discourir sur l’agora, il fut très enthousiasmé par mes propos. Il en parla à ses parents, qui me firent venir chez eux. Ils avaient par ailleurs une très belle fresque peinte sur les murs de la cour intérieure… Ils me proposèrent donc de parfaire l’éducation de leur fils. Avec beaucoup de joie, j’acceptai. Bien sûr, comme tout le monde le sait, mes relations avec ses parents seront de plus en plus tendues par la suite, puisque Aristoclès a abandonné la politique pour faire de la philosophie. Il me suit toujours d’ailleurs, et m’aide dans mon œuvre qui consiste seulement à montrer aux hommes qui ils sont réellement. Il n’est pas toujours génial, d’ailleurs. Mais de cela nous reparlerons probablement…

Socrate

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5- LES ANDROGYNES

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Cher Socrate,

J’ai souvenance d’un certain banquet où vous aviez tergiversé à propos des origines des êtres humains. C’est alors que naquit le mythe de l’androgyne. Étiez-vous sérieux ou aviez-vous tout simplement abusé des denrées de Dionysos? Comprenez-moi bien: votre théorie constitue une superbe métaphore poétique, mais pour ce qui est de la logique, on peut repasser.

Merci de bien vouloir m’éclairer à ce sujet.

Michèle

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Vos souvenances sont plus précises que les miennes, et j’ai participé à maints banquets et bu à maintes coupes, ce qui grise et rend les idées fort vagues. La question des origines humaines en est une où la modestie nous gagne à mesure que la réflexion s’approfondit. Quoi qu’il en soit de nos origines, je prétends qu’un élément homme et un élément femme habitent chacun de nous et que notre rapport au Beau et à l’Eros se trouve imprimé en cette dualité d’éléments comme un pied sur un sable ondoyant et inégal.

Je suis laid, Madame, mais j’aime les beaux garçons. Ils me le rendent de leur mieux et nous renouons de concert avec nos origines. C’est là le produit de ma vie. Les glosateurs qui ont lancé le mythe des androgynes n’ont produit qu’un mot. Or, sur ce qui en est de la compréhension de ma doctrine de l’Eros sous le couvert de ce simple mot, pour employer votre charmante et vigoureuse tournure: on peut repasser.

Socrate

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6- ÉPIMELIA

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Socrate,

Vous avez dit en substance que la plupart des êtres se trouvent dans l’erreur à propos de l’essentiel de leur vie. Comment selon vous peut-on unifier la pensée et l’action? Croyez-vous vraiment que cette unification puisse exister?

Merci de votre attention,

Béatrice Leach

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Béatrice,

Voilà que tu fabriques des tuniques. Tu marches sur l’agora, le souk. Les couleurs et les coupes te sautent à la paupière. Sur une rue, le courant humain est un flot d’étoffes, de soieries. L’Homme pour toi, est un animal qui se revêt.

Mais voilà que tu es conductrice de chars. Tout pour toi hennit, rue et piaffe. Le craquement des boiseries des véhicules sur la voie amène à ta conscience les frais des réparations de roues et de moyeux. Les cris de charretiers caressent ton âme comme la normalité fluide, qui te repose des silences entendus et des murmures hypocrites des portions plus policées de la polis.

C’est que l’unité entre notre pensée et notre action est du même mouvement permanent mais roturier, intime mais vernaculaire. Lacérée de l’usure des mains de la tisserande. Poussiéreuse et sentant le cheval du conducteur de chars. Évidente et évitée…

Et la honte monte en nous. On se cache les mains. On se lave à grande eau. On renie père et mère. On sépare la pensée de l’action pour plaire à nos maîtres, et, de fuir ce qui gît en nous-mêmes, on perpétue cette sèche erreur sur l’essence de notre vie.

Mais cette unification dont tu parles ne peut qu’exister. Elle a pour nom: vivre.

Socrate

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7- TU ES OÙ?

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Ça va Socrate?

Alors ke passa la forme?

Tu es où en ce moment?

Bon a+

Marie Bohn   

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Nulle part ailleurs qu’en tes pensées, ô toi qui lit ceci ici.

Socrate

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8- VOS IDÉES

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Socrate, quelles sont vos idées sur l’univers? Votre conception de l’être humain? Ainsi que votre morale?

freezy

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L’univers est un objet créé, fabriqué par un immense artisan. Le génie et la volonté harmonisatrice de cet artisan sont révélés dans chaque repli de la réalité existante.

L’être humain n’est pas unique et sa nature n’est pas symétrique. Les hommes sont supérieurs aux femmes, les nobles sont supérieurs à la plèbe, les hommes libres sont supérieurs aux esclaves, Athènes dépasse en mérite toutes les autres cités de Grèce. Il faut que ces inégalités soient, car elles fondent l’ordre. Je me sais prêt à prendre le glaive pour les défendre.

Le devoir moral suprême est la connaissance. Il faut y aspirer comme à la plus suprême des vertus. L’obscurantisme, le sophisme, le mal, l’incurie populacière sont des crimes honteux.

Telles sont mes idées. Elles échauffent bien des esprits frileux face au vrai, mais gagnent en impact dans la jeunesse. Je ne les diffuse pas par soif de gloire mais par respect pour le Vrai. Nulle force ne me les fera répudier.

Socrate

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9- LA VÉRITÉ

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Cher philosophe,

Sachant que vous avez passé votre vie à prouver que ce n’est pas toujours la majorité qui a raison, je suis vraiment outré de savoir que la majorité des terriens n’approuvent pas votre théorie.

J’ai vraiment besoin de vous… Quand je vois que dans certains jeux idiots comme «Qui veut gagner des millions» sur TF1 avec Foucault, le candidat peut utiliser comme joker le vote du public… et c’est un exemple parmi tant d’autres…

J’attends de vos nouvelles, vite, c’est urgent…

Emmanuel Mendonca

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J’ai mis du temps à te comprendre. Mais comprends-moi à ton tour. Foucault est coryphée, le public de TF1 est chœur. Il n’y a pas symétrie entre le coryphée et le chœur. Foucault semble suivre le chœur. Il le dirige en fait. Ou plutôt le soumet aux forces qui le dirigent lui-même. L’origine du joker demeure donc bien plus obscure qu’il ne semble, mon ami. C’est ce qui fonde son caractère crypto-autocratique, clef de voûte de sa nature idiote. Et, par ce biais, il faut se demander si ces gens sont tous des idiots de choisir (et, via le joker, de faire choisir) ainsi de ne faire que se taire: qui es-tu toi, devant ton poste?

Tu vois juste en ma pensée quand tu me décris comme aristocrate en matière de connaissance. Cela me soulage de la réputation surfaite de démocrate que l’on m’assène dans ta culture altérée dans sa modernité. Tes pairs ont fait de moi un escogriffe biscornu et méconnaissable. Un autre Foucault.

Mais il ne faut pas négliger l’effet dialectique en retour: les auditeurs de Foucault ont tort, ce qui ne donne pas à Foucault raison. De ni l’un et ni l’autre ne viendra la force requise pour éteindre le poste. Celle-ci est en toi.

Salut,

Socrate

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10- VOTRE VIE

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Bonjour Socrate,

J’aimerais que vous me racontiez votre vie, où vous êtes né et en quelle année et l’aspect géographique où vous avez vécu. J’aimerais que vous me le racontiez parce que j’ai une recherche à faire sur vous.

En espérant de vos nouvelles.

Bye,

Audrey

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Je suis mon meilleur ami, mais mon pire biographe. Tu vas devoir consulter mes doxographes. Et n’oublie pas que la recherche essentielle sur un «maître» de pensée consiste à circonscrire la partie de sa doctrine qui le transforme en un «serviteur» de la vérité.

Socrate

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11- ES-TU PEUREUX?

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Cher Socrate,

Je dois avouer que je ne te connais pas aussi bien que ton renom m’y oblige. Pardonne-moi si ma question est ingénue, mais elle me presse.

Ne peut-on dire que ton monde des idées, des essences éternelles, est un ailleurs réconfortant, assez difficile à atteindre pour ne pas être découvert en sa totalité, pour que le découragement atteigne la plupart avant d’y accéder et qu’ils s’abandonnent à la simple croyance, lors de ton passage sur terre?

N’est-ce pas un antidote dont tu poses l’existence relativement gratuitement contre les ignorances de l’homme, et ses peurs? «Qu’advient-il de cette absence de mystère?», a demandé Mallarmé. J’ose répondre que c’est la liberté créatrice qui est en jeu. Et tu sembles la nier vertement dans ton système à une voix. Même, j’oserai dire que tu t’institues unique créateur, le créateur de la terre, qui ne sait rien parce qu’il a tout créé (Chestov parle en ces termes de Dieu), et ta réminiscence serait la tentative de découvrir les conséquences irréparables de ta création?

Socrate, en un mot, es-tu le plus bon des hommes peureux, qui par charité a éliminé la peur (et par là même la liberté) pour les autres, en créant ce joli monde où tout est beau, et où tout est expliqué là-haut? Ta philosophie n’est-elle pas un gros: «Ne vous inquiétez pas si vous ne comprenez rien sur terre —enfin, essayez quand même, mais bon c’est pas facile— car là-haut, tout est fait pour le mieux»? «À ceux qui méprisent le corps, je ne leur demande pas de changer d’opinion, ni même de quitter leur doctrine, je leur demande juste de se défaire de leur propre corps, ce qui les rendra muets», a écrit Nietzsche. En l’occurrence, la mort ne t’a pas désocratisé, j’espère donc une réponse.

Un déféré apprenti,

Zapatou

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Ah encore ces essences éternelles comme ailleurs réconfortant… Si tu veux une réponse à cette question, écris à celui que ton siècle nomme Platon!

Mais d’autre part, je reconnais fièrement que je pense le monde avec des catégories humaines. Oui je donne âme à l’univers et nous érige tous deux, toi et moi, mesure du monde. Système à une voix certes: celle d’Anthropos. Et tu vises assez juste en suggérant qu’un tel traitement de l’être est motivé par la peur. Peur de laisser dépasser l’inconnaissable au bout des mondes, peur de la démesure, du flux, de la populace, peur de la perte de l’immortalité de l’âme, peur du mal comme extra-humain inhumain. Les temps sont troubles. Il y a matière à bien des peurs.

Mais socratiser la peur, pour filer sur ta drôle de tournure, c’est faire accoucher le courage. D’avoir eu peur d’un univers inhumain, de l’avoir vêtu de la tunique de l’ego, au moment terrible, je ne fuirai pas. Voilà d’ailleurs une velléité qui ne m’honore guère. Elle habite le cœur de tout Athénien patriote.

Socrate

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12- PLATON-LOIS-OEDIPE

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Bonsoir,

Puis-je vous poser deux petites questions (je pense que vous avez les réponses, malgré votre en oida, ti esti ouden oida, kai touto oida), non plutôt trois:

Monsieur Platon (aka Aristoclès) retranscrit dans ses oeuvres beaucoup de discussions que vous auriez eues avec lui. Dès lors, ne déforme-t-il pas vos propos? N’introduit-il pas sa vision des choses, son jugement?

La deuxième question dépend de la première réponse, mais aussi de la chronologie, car je ne sais si vous avez vécu les événements suivants: lorsque Criton vient vous voir dans votre cellule, après votre procès, il tente de vous convaincre de vous évader. Vous évoquez pour lui répondre votre croyance inébranlable à l’équité des lois athéniennes. À ce moment êtes-vous dans un état de détachement total, un stoïcisme final avant que le bateau sacré revienne de Délos? Ou bien cachez-vous vos sentiments humains de peur et d’angoisse?

La troisième question est: que pensez-vous de la quête du savoir par Oedipe? Est-il homme?

(très) respectueusement,

Sébastien Molière

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Salut,

De ta première question je te dirai que rien ne lie ce garçon à une fidélité servile à ma parole. Vous l’avez renommé Platon, pourquoi ne ferait-il pas de mon enseignement un canal pour diffuser sa propre vision de la vérité. Ce faisant, il me traite comme mes pairs traitent les dieux, les héros, et les rois. C’est là le relais inévitable des choses dites. Pourquoi t’en formalises-tu autant?

Ces événements que tu évoques sont probablement FUTURS pour moi. Tu m’y apprends qu’on me condamne de par la loi athénienne pour mes idées. C’est maintenant, juste à ce moment de ma vie, que je ressens angoisse et peur. Mais comme désormais, je sais, je t’assure que je serai prêt. Sois remercié.

C’est quand il met sa main sur l’épaule d’Antigone qu’Oedipe devient vraiment homme. Quand il a compris qu’il n’y voit pas, n’y a jamais vu, et que sa descendance le guide comme il guida jadis Jocaste. Avant ce crucial moment, Oedipe n’est pas maître de la destinée qui le porte. Il est donc monstre polymorphe, bariolé, disparate, et contradictoire, tel le Sphinx —son net reflet— qui, vaincu au jeu de l’énigme, se jette au bas d’un précipice et meurt de ne pas avoir fait battre des ailes que sa nature et sa définition lui avaient pourtant cousues aux épaules.

Socrate

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Monsieur Socrate,

Tout d’abord je vous remercie de vos réponses et je m’excuse platement de la manière abrupte par laquelle je vous ai exposé un peu de votre futur; mais je me permets de revenir sur le mythe d’Oedipe, car c’est quelque chose qui m’intrigue. Il montre encore une fois que le destin de chaque homme est scellé avant la naissance, c’est donc le destin. Mais vous parlez dans votre interprétation, je cite «des ailes que sa nature et sa définition lui avaient pourtant cousues aux épaules». Il y aurait donc moyen d’échapper à ce déterminisme? Qu’en pensez-vous?

C’est un plaisir d’entendre vos réponses.

Sébastien Molière

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Voilà la bonne façon de poser la question. Il y a de la destinée et il y a de la possibilité de s’en extraire. La tentation sophiste consisterait à suggérer qu’on a donc un peu des deux, que ça dépend, que ça varie. Mais ce genre de solution probabiliste, pour parler votre beau jargon moderne, tu ne vas pas me dire qu’elle te satisfait entièrement? Il faudrait que tu fasses ton choix, tu ne penses pas?

Socrate

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L’homme: un manchot ou un albatros?

Sébastien Molière

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Qui pose les questions ici? Qui est le maître? Qui est le disciple?

Socrate

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Qui a les réponses? Moi j’ai une question: l’homme a-t-il perdu ses ailes originelles (manchot) ou sont-elles trop lourdes et inhumaines (albatros)?

Sébastien Molière

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Pourquoi compares-tu l’homme, animal noble, à une volée d’oiseaux? Es-tu en train de me resservir l’homme de Platon, les plumes en plus? [Socrate ironise ici sur la définition donnée par son disciple Platon de l’homme. Dans une envolée célèbre, Platon avait défini l’homme: «bipède sans plume». Le cynique Diogène avait alors plumé un poulet et l’avait jeté dans l’agora en s’écriant: «Voici l’homme de Platon!» – NDLR]

Socrate

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13- LAIDEUR

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Bonjour Socrate,

Est-ce votre laideur qui a causé la méchanceté chez votre femme?

Naima

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Non, non, c’est la laideur de la civilisation grecque canalisée en moi qui vient sur les nerfs de ma tendre mie.

Socrate

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14- DÉFINITION

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J’aimerais savoir la définition de «matérialisme et spiritualisme» ainsi que «rationalisme et affectionnisme».

Merci.

Mathie

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Voilà des désignations bien modernes et singulièrement tapageuses qui m’échappent un peu, car je m’exprime toujours en des termes simples et dépouillés, et me défie des terminologies des sophistes et des maîtres de philosophie de toutes époques et de tous tonneaux. Mais je crois savoir qu’il y a en cet aréopage un Herr Doktor Karl Marx qui, me dit-on, est passé maître dans ce genre de distinguo. Je le sais des plus volontaires et volubiles. Posez-lui donc votre question que l’on s’instruise tous.

Salut,

Socrate

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15- AH L’AMOUR!

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Bonjour Socrate,

Je vis depuis quelques temps des choses difficiles, ce qui m’amène à remettre en question une foule de concepts. Voici donc ma question: pourquoi aime-t-on? Difficile de répondre je sais mais j’ai confiance.

Merci d’avance

Cat

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Une façon de procéder pour aborder cette question serait de se demander ce qu’il en serait de notre espèce si nous n’aimions pas. La femme cesserait aussitôt de nourrir son mari. Elle abandonnerait ses enfants à tous venants. Le monarque, non qu’il ne le fasse parfois par abus, tyranniserait son peuple plus qu’il ne serait soutenable. Ce dernier, exacerbé, déposerait les tyrans les uns après les autres à défaut de s’y attacher, et la polis perdrait vite toute organisation. Et combien de poussées d’élévation philosophique seraient à jamais perdues si deux hommes n’étaient attirés l’un vers l’autre par cette pulsion d’amour les poussant à mettre en branle de si riches échanges, qui seront eux aussi demain objets d’amour, de dévotion, de respect?

Il semble assez patent que l’amour est un facteur de cohésion. Il est, avec le respect des traditions, des mânes et des lares la grande assurance d’une perpétuation du grégarisme humain, autant dire de l’humanité dans ce qu’elle a de plus profond. Si tu l’as perdu momentanément, il te reviendra. Car il est une pulsion universelle.

Socrate

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16- PO

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Bonjour,

J’aimerais savoir ce que signifie: Po.

Ginette

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Ou bien il s’agit d’un fleuve de l’ancien pays des Étrusques se jetant dans l’Adriatique, ou bien il s’agit d’un de ces mots de charabia de koinè grecque que ta culture à la fois mal informée et fort outrecuidante prend pour la langue que je parle, ou bien il s’agit d’une autre clopinette que Platon m’a imputée à tort, ou bien il s’agit là d’une ellipse excessive, et dans ce dernier cas (hautement probable, et de toutes façons logiquement compatible avec les trois autres): tu vas devoir reformuler ta question…

Car je sais que je ne sais rien, et ce Po contient un oint qui ne m’en fait une fois de plus pas douter…

Socrate

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Quand je vous ai demandé ce que voulait dire la phrase suivante: «Nous nous sommes débarrassés de la vie sauvage», j’aurais aimé savoir ce que vous vouliez dire par «Nous», «débarrassés» et «vie sauvage». De qui parliez-vous? De vous et de Dieu, de l’humanité ou encore d’un de vos amis ou autres?

Merci,

Ginette

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Voilà, chère Ginette, qui est mieux formulé. Je ne sais pas dans lequel de vos opuscules on me cite ainsi, et je n’ai pas souvenir de la textualité de cet aphorisme. Par contre son esprit est tout à fait dans mes vues, et je l’endosse plutôt. Maints sophistes se sont réclamés de la nature et d’une vision de l’être soumise aux lois du monde inhumain, littéralement à la sauvagerie. Je combats cette vision, car je considère que l’humanité est la mesure du monde. Ce dernier est balisé par un démiurge procédant d’une volonté identique à celle de l’homme. Et l’homme de par la vie domestique, citoyenne, patriote, se débarrasse des pulsions du monde sauvage, en conformité avec la perspective globale du démiurge.

Socrate

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17- CONNAIS-TOI, TOI-MÊME

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Socrate,

J’ai une question de mauvais discuteur: as-tu dit «Connais-toi, toi-même»? Platon aurait-il alors inventé le Charmide?

Zapatou

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Je l’ignore. Ce qui fait de moi le plus mauvais des socratiques…

Socrate

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18- LES TROIS PASSOIRES

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Qu’est-ce que les trois passoires de Socrate?

Brigitte

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Je n’ai que deux mains. Je mange mes légumes sans les essorer. Je n’ai même pas un peigne pour mettre de l’ordre dans mes cheveux. Comment pourrais-je posséder trois passoires? Sois généreuse. Raconte-moi cette nouvelle légende me concernant. Elle m’intrigue vraiment beaucoup.

Socrate

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Je connaissais cette histoire. J’aimerais la raconter à mes élèves avec plus de précision. Pourriez-vous me la faire parvenir?

Merci,

Brigitte, enseignante de 4ème année.

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Mais pourriez-vous en faire autant?

Socrate

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Très cher Socrate,

Comme tu le sais, un certain nombre de correspondants de DIALOGUS nous écrivent et veulent s’informer sur un court dialogue philosophique que l’on t’impute et qui aurait pour titre LES TROIS PASSOIRES DE SOCRATE. En voici un des nombreux libellés (celui qui m’a semblé le plus compréhensible pour toi):

Quelqu’un arriva un jour, tout agité, auprès du sage Socrate:

—Écoute Socrate, en tant qu’ami, je dois te raconter…

—Arrête. As-tu passé ce que tu as à me dire à travers les trois passoires?

—Trois passoires?

—Oui, mon ami: trois passoires. La première est celle de la vérité. As-tu examiné si tout ce que tu vas me raconter est vrai?

—Non, je l’ai entendu raconter et…

—Bien, bien, mais assurément tu l’as fait passer à travers la deuxième passoire. C’est celle de la bonté. Est-ce que, même si ce n’est pas tout à fait vrai, ce que tu veux me raconter est du moins quelque chose de bon?

—Non pas, au contraire…

—Essayons donc de nous servir de la troisième passoire et demandons-nous s’il est utile de me raconter ce qui t’agite tant.

—Utile, pas précisément…

—Eh bien, dit le sage, si ce que tu as à me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, oublie-le et ne t’en soucie pas plus que moi.

Voilà, maintenant nos correspondants voudraient t’entendre sur cette pièce de la culture de l’Internet. Véridique, apocryphe, légendaire, fidèle? Dis-nous tout et au plaisir de te lire.

Mes plus chaleureuses salutations

Philibert Delapravda

Éditeur-adjoint

DIALOGUS

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C’est un beau dialogue, et je suis heureux de le découvrir. Il est intéressant et intrigant d’être un personnage semi-légendaire. Cela réserve des surprises plaisantes.

Socrate

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19- QUEL SOCRATE

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Franchement, comment écrire au nom de Socrate quand la question du Socrate historique est depuis longtemps (dix-neuf siècles) délaissée par les spécialistes du domaine du fait que toute préconceptualisation du Socrate historique se base sur une pétition de principe. Alors, lequel des Socrate est votre modèle: Platon, Xénophon, Aristote? Car sur bien des thèses ces auteurs entretiennent de fortes contradictions, tel entre Platon et Xénophon sur la modération de Socrate dans leur Banquet respectif. Dans celui de Platon, Socrate peut boire tant qu’il le veut car l’alcool n’a que peu d’effet sur lui; tandis que pour Xénophon, Socrate modère sa consommation et c’est pour cela qu’il est vertueux. De plus, plusieurs des textes qui témoignent de Socrate, dit sokratikos, sont des pures parodies du genre d’homme public qu’il fut vraiment. Socrate n’a rien écrit, il est donc très facile de donner un sens allégorique, arbitraire, à son existence dû aux nombreux mythes qu’on entretient à son sujet. Quelle fut la philosophie de Socrate? Celle de la vertu morale, ou peut-être des formes intelligibles, qu’en savons-nous exactement? Cela n’empêche aucunement le discours à propos de ces personnages mythiques comme réels, mais il faut du moins, à mon sens, ne pas prétendre détenir en mains leurs témoignages comme si nous n’avions pas un regard gauchi sur l’objet par notre éloignement temporel.

Cela n’empêche aucunement que j’aime votre site, il est riche en informations. Je souhaitais seulement souligner le manque de précision à ce propos.

Amicalement,

Raskolnikov

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Je n’ai pas à me soucier de ces arguties savantes. Je suis Socrate. Le vrai. C’est moi qui parle ici. Ou plutôt c’est mon daïmonion. Une seule observation sur tes remarques. Tu cites des disciples, mais aussi des gens tristes et irrévérencieux qui me décrivent, me citent, me glosent, ou me farcissent de leurs propres idées, comme un mauvais poulet. N’oublie pas Aristophane: c’est mon ami, mais il me contredit et il fait rire. Cela est beaucoup plus dans ma continuation que ton époque ne s’en avise.

Socrate, l’ami du vrai et des vertus

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20- MODERNITÉ

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Socrate,

Je me demande comment vous auriez vécu votre vie dans l’Occident du 21ième siècle plutôt qu’il y a deux mille cinq cents ans. Autrement dit, iriez-vous encore au devant des passants pour les accueillir avec vos questionnements ironiques? Iriez-vous toujours vous balader dans les bois avec vos compères et disciples pour y discuter des grands mystères de l’existence, du Bien, du Beau et du Vrai?

Portez-vous bien, ô ventru barbu!

Dionysos

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Oui, Ô Dieu torve,

En 1950, j’aurais été un beatnik, en 1960, un hippie, en 1970, un freak, en 1980, un punk, de 1990 à 2000, un itinérant…

Se serait-on rencontrés?

Socrate

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21- LA CIGUË

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Vivre, c’est tuer, mon cher Socrate. Alors pourquoi succomber au désir de ses bourreaux, sans leur laisser l’odieux ou le plaisir, c’est selon, d’aller au bout de leur inhumanité, et leur laisser faire eux-mêmes le sale travail?

Enfin, quelle était la recette de votre ciguë?

Au plaisir.

Richard Aubry

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Je ne comprends pas cette question. Mais tu me confirmes que dans un futur prochain, je vais mourir de mort violente. Si tu me disais ce que tu sais de cet avenir que d’autres correspondants m’ont fait pressentir, je te lirais avec attention. Autrement, je ne suis pas familier des plantes des chemins et des décombres, mais la mère d’un de mes amants s’occupe de plantes médicinales. Je lui en parlerai si on se rencontre…

Socrate

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22- QUI ÊTES-VOUS RÉELLEMENT?

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Comment pourrais-je faire votre portrait et savoir un peu mieux qui vous êtes? Cerner un peu mieux la personne que vous êtes, vos différents traits de personnalité à partir du récit de Platon se rapportant à vos propos durant votre procès (Apologie de Socrate) et qui devait mener à votre condamnation à mort?

Jim

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Lâchez Platon et tous ces doxographes et commentateurs indirects. Vous m’avez là, sous la main. Posez-moi vos questions. Ce sera à la fois plus marrant et plus réel, comme on dirait à votre époque.

Socrate

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23- CÉLIBATAIRE

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Bien à vous Socrate,

J’ai une simple question à vous poser: comment avez-vous pu vivre tout ce temps sans femme dans votre vie? L’amour est si beau… et de plus je trouve que les hommes philosophes sont tellement craquants! C’est sûr qu’on ne s’ennuie pas à parler sur un sujet avec eux.

Merci

Caro Chagnon

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J’ai une femme. Elle a pour nom Xanthippe. Elle me sert merveilleusement, est une excellente cuisinière, et une bonne amie. J’ai beaucoup de respect pour elle, même quand elle a ses nerfs. Il est vrai que mon style de vie peut parfois donner l’impression factice que je suis célibataire. Mais c’est une erreur. Je suis un citoyen aussi respectueux des coutumes maritales, que je suis interpellé par les passions fougueuses.

Socrate, l’ami de toutes les options

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24- LA VRAIE CONNAISSANCE

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Pourquoi pensez-vous que le plus intelligent est celui qui sait qu’il ne sait rien? Est-ce que c’est parce que celui qui admet son ignorance a conscience qu’il a encore bien des choses à apprendre?

Anouk

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Oui. Mais aussi celui qui voit sereinement cette vérité, critique vertement tous ceux qui lui ont enseigné. Si je sais que je ne sais rien, je sais aussi que mes maîtres m’ont leurré en se leurrant eux-mêmes.

Socrate

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25- THÉORIE DU MICROCOSMOS — JE NE SAIS QU’UNE CHOSE, C’EST QUE JE NE SAIS RIEN

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Bien à vous Socrate,

Ici un modeste étudiant de dix-sept ans la tête bourrée de questions dont je n’aurais probablement jamais la réponse claire! Mais je suis satisfait, tout comme vous, je crois, d’au moins tenter de «savoir le monde» d’une manière toujours de plus en plus précise. Je ne sais pas si vous avez déjà eu la chance d’entendre parler d’une théorie du nom de Microcosmos, car j’y ferai ici référence. Cette théorie, en somme, se définit par l’infiniment grand dans l’infiniment petit. Le système solaire serait donc comparable à un atome qui fait lui-même partie d’un plus grand ensemble et ainsi de suite. Je crois que le concept vous est maintenant assez clair, et il n’est pas nécessaire pour me répondre d’en savoir plus, je crois. Donc, si vous argumentez que l’homme se doit d’au moins essayer d’atteindre une vérité ultime, et que la vérité est donc infinie en accord avec la théorie du Microcosmos —puisque la vérité serait toujours à parfaire, dans un système de grosseurs relatives, et ce, infiniment—, n’est-il donc pas inutile d’essayer de connaître? (la comparaison est ici, je l’avoue, poussée à l’extrême et peut-être d’une importance minime en fonction des besoins réels de l’homme à connaître le monde, reste que je suis curieux de votre réponse)

Tout mon respect,

Alexandre Gendron

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Mon bon Alexandre,

Je ne parviens pas à saisir en quoi si le monde est une gigogne, il est plus inutile de chercher à le connaître que s’il est une carène ou une coupole. Peux-tu me préciser en quoi tes options cosmologiques (ou les miennes, ou celles de ce bon Xénophon) peuvent mener vers l’abandon de l’activité de connaissance, et la quête sereine de son perfectionnement?

Socrate

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Socrate,

Comme je l’ai dit, je ne faisais qu’imposer une limite à la connaissance en me servant de l’infiniment grand. Tu as sûrement raison lorsque tu dis que l’homme n’a aucune raison d’abandonner la quête du savoir parce que le cosmos, étant infiniment grand, ne pourra jamais se révéler entièrement à lui. Je comprends cependant que j’ai peut-être posé une question sur un sujet inutile, puisque moi-même je la définissais incongrue face aux besoins de l’Homme. Alors je me permets donc de vous poser une autre question plus appropriée aux besoins de l’Homme. Il y a des réalités qui dépassent l’Homme sur une échelle quasi-intemporelle, comment ce dernier devrait-il se comporter face à ces premières, puisque savoir est en quelque sorte une vertu à développer, mais qu’il ne pourra jamais expliquer ces réalités?

Alexandre Gendron

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Je te comprends mieux, et conséquemment je vois mieux la faille dans ton raisonnement. Savoir pour toi semble se réduire à une connaissance tangible, ce que certains des penseurs présents dans cet aréopage appelleraient «perception empirique». L’infiniment grand, l’intemporel ne procédant pas du tangible, tu dis: à quoi bon l’analyser. Mais l’âme humaine dispose d’un autre puissant instrument de connaissance: c’est le raisonnement spéculatif. Celui-ci, inextinguible, perce l’enveloppe de l’intangible et y pénètre avec l’acharnement de l’armée spartiate découvrant un nouveau lieu de campagne. Crois-tu vraiment que nous devrions renoncer à cette capacité qui nous distingue des bêtes, sous prétexte que certains objets de connaissance défient nos sens?

Socrate

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26- ON NE FAIT PAS LE MAL VOLONTAIREMENT

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Cher Socrate,

Je vous estime beaucoup. Toutefois je reste songeur lorsque je vous entends dire (car on dit bien que c’est vous qui affirmiez cela) que nul ne fait le mal volontairement. La vertu ne peut pas être science: il y a des ignorants qui sont vertueux et des savants qui sont vicieux. Enfin, sur ce point, je pense qu’Aristote avait beaucoup plus raison que vous. Vous ne l’avez pas connu mais votre auguste élève, Platon, lui a enseigné.

Au plaisir,

Serge Tisseur

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Bon Serge,

Rester songeur est un état hautement appréciable. Ne perdez pas cette grâce, qui est celle de la flamme ne vacillant que légèrement. Nul ne fait le mal volontairement, je dis et je ne dédis point. Donne-moi un exemple d’acte mauvais qui serait volontaire et je me fais fort de défendre mon option, faits en main.

Socrate

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Cher Socrate,

Merci d’avoir répondu à mon message. Un exemple? Il y en a tout plein dans l’histoire des grands procès, je crois. Et pourquoi pas celui du procès de Nuremberg? On ne va quand même pas dire que les nazis ont fait ce qu’ils ont fait sans avoir conscience que ce qu’ils faisaient était mal, même s’ils disaient le faire pour le peuple allemand. Je veux bien me prêter au jeu de la dialectique avec vous. Sachez cependant que je joue en suivant les règles déterminées par Platon qui a mis vos paroles par écrit. Si vos règles ne sont pas celles-là, dites-le avant le début de la partie.

Au plaisir, ô agathé.

Serge Tisseur

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Les règles de Platon me sont inconnues et m’indiffèrent. Les nazis étaient des fanatiques. Ils croyaient sincèrement que leurs crimes servaient l’Allemagne. Ce n’est pas volontairement qu’ils ont mené leur pays au pilonnage de Dresde et au mur de Berlin. Et exterminer des Juifs et des Tziganes n’est pas «mauvais» quand on est raciste et antisémite. Comme vous voyez, je suis renseigné. La preuve que l’Holocauste ne peut pas être pensé en termes volontaristes est bien présente dans la façon dont l’Europe surveille l’antisémitisme en votre temps. Comme une maladie ou comme une invasion de vermine. L’abjection involontaire, c’est bien là l’épicentre de la Shoah. Son point culminant de monstruosité repose justement dans son horrible bonne foi. Ce crime n’était pas une transgression, mais la manifestation froide et répugnante de la terrible sincérité du monstre. Et combien d’Allemands honnêtes se sont réveillés en 1945, ayant engendré la boucherie concentrationnaire sans même l’avoir voulu ou su…

Socrate

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27- SPÉCULATIF?

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Socrate,

Je dois avouer ne pas bien être sûr de comprendre la notion de raisonnement spéculatif et j’aimerais que vous me fournissiez un exemple concret afin de confirmer mes pensées.

Bien à vous,

Alexandre

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Je vais vous fournir un exemple qui m’a frappé d’autant plus que je suis le fils d’une accoucheuse. On me rapporte que les femmes des villes des deux siècles précédant le vôtre mouraient souvent en couches. Il s’avéra, de par la loi terrible de la médecine empirique (essais et erreurs), que ces morts en couches diminuaient dramatiquement quand la personne officiant l’accouchement s’était lavé les mains à l’eau savonneuse. Un savant ayant, je crois, pour nom Pasteur, construisit sur cette concomitance de faits empiriques un raisonnement spéculatif «concret» (pour reprendre votre mot). Il suggéra que sur les mains de l’accoucheuse comme un peu partout se trouvait un nombre infini de petits animalcules qu’il nomma microbes, et qu’il accusa des maux des parturientes. On le traita de fou, on l’inculpa de spéculer sans preuve, d’élucubrer. Mais on me rapporte que son induction de l’invisible à partir du visible s’avère en votre temps fondée. Pasteur découvrit le microbe par raisonnement spéculatif. Il combattit la pointe de ce raisonnement sans la voir, et trouva, me dit-on, de cette seule manière un moyen de purifier le lait par la chaleur (dont il avait hypothétiquement spéculé qu’elle tuait les animalcules) qui sauva des milliers de vies. Voilà qui est savoir sans voir…

Socrate

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Merci Socrate de votre réponse, je ne peux être autre chose que satisfait par cette dernière!

Passez un joyeux temps des fêtes, peu importe s’il existe ou pas en votre époque!

Alexandre

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Il y a certes un temps des fêtes à mon époque, il s’appelle: la vie.

Salut,

Socrate

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28- ALCIBIADE ET XÉNOPHON SONT-ILS AUPRÈS DE TOI?

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Cher Socrate,

J’espère de tout cœur qu’Alcibiade se trouve auprès de toi et que ton ami Xénophon soit reconnu au moins autant que Platon, ne serait-ce pas justice?

Bien à toi,

Aurore

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Aurore

Alcibiade est toujours avec moi. De corps ou de cœur. Et je partage ton opinion sur l’excellent Xénophon. C’est un homme modeste, discret, très doxographe de sa personne. Il m’admire un petit peu trop. Mais il a le très grand mérite de ne pas avoir mis sur pied des cultes délirants et barbares… comme l’autre. Je me sens profondément en harmonie avec tes sages paroles, Aurore.

Socrate

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29- SUPÉRIEUR ET INFÉRIEUR

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Bonjour Socrate,

À la question «vos idées», vous répondiez à Freezy ceci: «L’univers est un objet créé, fabriqué par un immense artisan. Le génie et la volonté harmonisatrice de cet artisan sont révélés dans chaque repli de la réalité existante. L’être humain n’est pas unique et sa nature n’est pas symétrique. Les hommes sont supérieurs aux femmes, les nobles sont supérieurs à la plèbe, les hommes libres sont supérieurs aux esclaves, Athènes dépasse en mérite toutes les autres cités de Grèce. Il faut que ces inégalités soient, car elles fondent l’ordre. Je me sais prêt à prendre le glaive pour les défendre.»

J’aimerais savoir en quoi les hommes sont supérieurs aux femmes? (entre autres)

Il faut que les inégalités soient!? Oui (elles sont) mais non (elles ne devraient pas être), et pourquoi y ajouter une valeur de supériorité ou d’infériorité?! Pourquoi ne pas parler de différences complémentaires?

Bien à vous,

Aurore

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Je suis très étonné mais toujours prêt à apprendre. Pourrais-tu avancer tes arguments en faveur de l’idée d’une égalité entre l’homme et la femme?

Socrate

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Il n’y aura jamais égalité sur un plan physique! Mais sur un plan politique ou citoyen, il n’y a pas de raison valable à ce que les femmes et les hommes ne soient pas égaux en droits.

Mais ce qui me chiffonne c’est le qualificatif de supérieur (par rapport à quoi?); les hommes sont supérieurs en muscles et les femmes en masse graisseuse, physiologiquement et sans parler d’autres détails physiques…

Trouvez-vous que les femmes sont inférieures parce qu’elles enfantent? Puisque c’est la différence principale entre l’homme et la femme!

Aurore

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Ô Aurore,

Les femmes sont plus menues, plus faibles, inaptes au combat et à la politique, bavardes, sensuelles, superficielles, colériques, et incapables de comprendre le vrai amour entre deux hommes. Il faut les protéger car elles portent la vie, mais leur égalité avec l’homme est une impossibilité naturelle. Je te le dis en toute candeur. C’est là une vérité universelle. Tu critiques mes formulations mais je ne vois pas très bien se déployer tes arguments en faveur d’une démonstration de l’égalité entre la femme et l’homme.

Socrate, le vrai, le sincère, sans glose ni déformation

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30 LES PHÉNOMÈNES

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Les phénomènes sont-ils purement esprit ou sont-ils matériels, ou encore un mélange des deux, mais alors comment cohabitent-ils pour animer les êtres?

Mathilde Descour

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Veuille donc faire pénétrer ta connaissance dans le fondement des phénomènes matériels! Cela te sera bientôt aussi ardu et désespérant que de chercher à enfoncer ton propre corps dans les replis intimes d’une masse rocheuse. Tu verras alors à atténuer tes ambitions, à renoncer à égaler les dieux en érudition, et tu te rabattras modestement sur le monde de l’Homme, qui est aussi celui de l’esprit. Tu y verras encore de grands mystères à sonder, et des mystères auxquels il faut croire aussi docilement qu’il faut croire à la justesse et à la profondeur des visions de la Pythie de Delphes.

Socrate

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31- DIX SECONDES

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Bonjour à toi de nouveau Socrate,

J’aimerais connaître tes réactions face à la situation suivante. Je parlais de cela dernièrement avec un ami: crois-tu qu’il est possible de donner un sens à sa vie, si on ne l’a pas déjà fait auparavant, quand il nous reste inévitablement dix secondes à vivre?

Gendron

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Ta vie à ce moment crucial prend une orientation très claire et unique. Tu dois concentrer toute ta volonté à trouver un moyen de rallonger cet insoutenable et inacceptable délai. Le sens à donner à ta vie c’est alors la quête du sursis. Car la sagesse est le résultat de la réflexion, et la réflexion n’est pas instantanée. Elle a besoin du temps pour s’établir et s’affermir.

Socrate

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32- LA THÉORIE ET LA PRATIQUE

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Socrate,

J’aimerais aujourd’hui te poser une question face à ton attitude. Lors des nombreuses discussions et entretiens sur l’Agora, il ne doit pas être rare que tu puisses arriver à différentes conclusions sur différents sujets. Alors même que la constatation semble alors évidente, t’arrive-t-il cependant, parfois de ne pas suivre la voie que cette dernière t’ouvre. Par exemple, tu as déjà atteint la conclusion que l’homme ne pourra jamais atteindre avant longtemps la vérité ultime (je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien), dès lors, tu en es venu à la conclusion que l’homme se devait d’au moins tenter d’atteindre cette dernière vérité. Bref, t’arrive-t-il parfois de te refuser à agir en fonction de tes découvertes, de te refuser de croire en une de tes constatations rationnelles et logiques, même si tu sais qu’elle est vérité (Oui, je sais que tu ne sais rien, mais bon, je crois que tu comprends tout de même le sens de ma question 🙂

Merci encore une fois,

Alexandre

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Mon beau Alexandre,

Je suis admiratif face à la fine qualité maïeutique de ta question, car tu y inclus la plus belle des réponses. Je sais que la complétude du moindre savoir est inaccessible, et pourtant je n’en renonce pas pour autant à tout connaître. Mais que je te titille en te présentant un autre exemple. Je me suis déjà trouvé impliqué dans une confrontation oratoire avec un très beau mirliflore sur le sujet de la beauté physique. J’étais perdu d’avance. Moi si laid, je devais démontrer par raisonnement que ma beauté était supérieure à celle de mon magnifique adversaire. Les applaudissements de l’agora devaient sceller le sort du vainqueur et du vaincu. J’ai perdu, mais je me suis battu comme un vrai hoplite. Il est évident qu’en m’engageant dans une telle amusette, je marchais froidement à l’encontre du plat constat empirique que je fais chaque fois que je me penche sur la moindre flaque. Mais j’ai mené cette joute à contre-courant, parce que la défaite oratoire a ceci de distinct de la défaite militaire qu’elle renforce le vaincu autant que le vainqueur, et incite les témoins à des réflexions inattendues plutôt qu’à de folles et futiles terreurs.

Socrate

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33- DE L’ESPRIT ET DU CORPS

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J’observe les hommes, cher Socrate, car je pratique l’art de guérir. Je les observe et je constate bien que leur esprit influence le corps et que leur corps influence également l’esprit. Alors je te demande quelle est la continuité, le rapport entre les deux? Dans les confins du Levant j’ai rencontré ceux qui suivent un sage appelé le Muni, selon eux l’intégralité de notre expérience n’est qu’esprit, la projection de l’esprit. Ce que l’on appelle matière n’est qu’un degré plus grossier, ainsi donc c’est en connaissant l’esprit qu’on se connaît soi-même. Qu’en penses-tu?

Mathilde Descour

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Que ton Muni rêve mais qu’il fait un rêve utile. Car son rêve lui révèle l’importance de l’esprit, sans toutefois lui faire voir sa discontinuité d’avec la matière ni la complexité de cette dernière. Il doit donc dormir encore un peu…

Socrate

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34- LA CONFIANCE

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Cher Socrate,

Je vis des choses difficiles dans ma vie autant en amour que professionnellement. Je perds confiance en beaucoup de choses comme l’amour des autres car après plusieurs expériences amoureuses catastrophiques je me rends compte que l’amour c’est vouloir construire une maison sans clou ni ciment, cela peut être solide mais lorsqu’elle va tomber ça va faire mal. Qu’est-ce que la confiance envers les autres, envers soi-même, je ne sais pas et vous?

Vegeto

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L’autre est autre. C’est là le fondement de tout raccord humain. Autre, il n’est pas totalement prévisible, il est inattendu, frais, rêche, et libre de nos contraintes. La juste confiance c’est d’abord la connaissance du fait que l’autre défiera les prédictions, et fera émerger sa propre vérité de vie et d’action au-delà de moi et malgré moi. Le hoplite au combat se méfie rarement de l’ennemi. Il sait que ce dernier agira selon sa conscience et son rôle, et frappera droitement pour abattre. Je ne crois pas dire cela simplement pour m’être battu contre les Spartiates, qui sont nobles, et je crois que ma remarque est de toutes guerres. Ce sont nos proches, nos intimes, ceux que nous traitons de façon erronée comme nos assimilés qui nous enseignent la vraie méfiance.

Socrate

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35- VIN ROUGE OU VIN BLANC

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Socrate

Est-ce bien toi? Non je ne crois pas, ou du moins trop de vin peut-être as-tu pris? Toutes ces perles de savoir que ces gens te quémandent, et toi de répondre comme un jeune lycéen plein de hargne et de moquerie. Où est le discours que tu peux tenir des heures durant? Où sont ton sens de la réplique et ton goût de la philosophie? Ô Socrate comme je ne te reconnais pas. Exprime-toi, aide le monde à évoluer par la philosophie, expose la tienne pour que le monde s’en forge une. Tout le monde a besoin d’exemple et tout le monde se doit d’enseigner. Pense à Aristote et Platon. Pense à tous les sophismes qui pullulent dans ce monde, tu te dois d’aider les gens, Socrate, libre penseur. Ton esprit a par ce site une fenêtre ouverte sur les gens, ne rate pas cette occasion. Bien qu’on puisse te lire, découvrir ta philosophie dans des livres (parchemins reliés), je crois qu’il est normal de te lire ici sur Internet (fabulation électronique). En passant je viens de lire ta réponse pour la passoire et j’ai le vague souvenir qu’une amie m’en a parlé, au moins corrige-moi si je me trompe: la première c’est: «es-tu sûr que ce que tu as à me dire est vrai?» La deuxième: «est-ce utile que tu me dises ce que tu sais?» La troisième: «est-ce bien ce que tu vas me dire?» Bon bon, j’en ai assez écrit, je vais lire tes autres réponses, mais Socrate si c’est bien toi, arrête le vin et «philosophe» dans ces pages.

Un homme qui pense,

Agagne

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Voilà un oiseau rare qui mérite qu’on lui jette du pain: un déçu. Un qui trouve que Socrate n’est pas à la hauteur de ses rêves. Un qui me cite des enfants vagissant comme des grands hommes: Platon, Aristote. Un qui est à la quête du sage, du grand penseur, et qui considère que le clochard aviné n’est pas de l’aréopage. Un qui voit clair les bons et les méchants: les philosophes et les sophistes. Mange bien, Beau Déçu, picore bien tout ce que tu trouveras à ma table, fourres-en même sous ta tunique. Tout ce que tu grappilleras, tu le mérites au quintuple, Fin Déçu à la mielleuse amertume, qui me crie mes faiblesses, mes limites, ma faillite.

Car tu as profondément compris Socrate.

Socrate

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36- QUI ES-TU?

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Cher Socrate,

Ton univers ne se borne-t-il pas, d’après l’usure de tes sandales, à l’aire pour ainsi dire microscopique de ta maison, du trajet entre celle-ci et l’Agora et de l’Agora à ta maison? Une seule fois, d’après mes observations (est-ce que je me trompe?), tu es allé à la guerre, une guerre où un leader lève des troupes d’hommes libres et part en campagne contre un quelconque adversaire. J’ai l’impression que si tu t’es faufilé à travers les héros, ce fut parce qu’il t’était impossible de faire autrement. Cette fois donc, la seule (?), la troupe dont tu étais, sortit d’Athènes, se promena quelques heures pour rendre l’expédition glorieuse puis revint doucement aux douceurs du foyer et aux palabres de l’Agora. Où étais-tu dans la troupe pour en être revenu sain et sauf? En tête, sur les flancs, ou bien protégé au centre, ou encore dans l’arrière-garde traînante bien près des provisions et des plaisirs du genre militaire? J’ai questionné sans réussir à savoir la réponse.

Cette sortie militaire est le seul fait physique d’importance que je sais de toi. Le reste de ta vie au foyer et à l’Agora, bien confortable, laisse entendre que tu es une sorte de débile physique bien que ton nom inclue l’idée de force. Cette vie ressemble beaucoup à un ruisselet, presqu’à un ru qui se laisse couler lentement sans cascades ni luttes vers son destin. Même ta femme et tes enfants te fatiguent. Tu les renvoies à la maison car ils te dérangent dans tes grandes et intéressantes discussions avec des adolescents dont, évidemment, l’esprit n’est pas assez développé ni les expériences assez nombreuses et valables pour te confronter. Tant pis pour toi si on t’accuse d’être trop proche des jeunes! Ne serais-tu pas par hasard un peu… mais le terme ne veut pas sortir de ma bouche!

Cher Socrate, ton apparente débilité physique si contrastante avec la signification de ton nom, n’est peut-être qu’une excuse à une grande paresse. Je soupçonne même que le petit effort que cela te demande de traîner tes sandales de chez toi à l’Agora et de l’Agora à chez toi est encore trop pour toi. Ne serait-ce pas pour cela que tu souhaites rejoindre dans l’au-delà ces beaux esprits avec qui tu voudrais discourir, SANS EFFORT et SANS FEMME NI MARMAILLE à supporter, et échanger dans la félicité céleste? Tu peux éviter ta condamnation à mort, mais tu vas préférer mourir par la ciguë; est-ce que ce sera vraiment afin de ne pas donner raison à tes ennemis de t’accuser de corrompre la jeunesse ou bien plutôt pour échapper aux misères de ta vie et pour rejoindre là-haut ce que tu appelles des esprits intéressants avec qui palabrer? Si vraiment tu désires tant les rejoindre, pourquoi ne t’es-tu pas suicidé auparavant afin de hâter ces heureux moments tant souhaités? Socrate, en plus d’être un paresseux, un peureux et un dilettante, serais-tu un lâche? Socrate, que vont penser les générations futures de toi si tu ne fais rien d’autre que ce que tu fais actuellement? C’est vrai qu’au ciel tu pourras ironiser sans fin et sans réaction, mais pense un peu à ta renommée terrestre pour les siècles à venir et trouve quelque chose à quoi ton nom pourrait se rattacher glorieusement.

Socrate, c’est en ami que je te parle, écoute-moi et essaie de changer, du moins un peu sinon ton nom sera perdu à jamais dans le tourbillon des dizaines sinon des centaines de milliards d’êtres humains qui peupleront la Terre à venir.

Ton ami qui voudrait te préserver du poison dont tu corromps ta vie,

Alexitère

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Excellent Alexitère, toi qui te dis mon ami,

Sache d’abord que la signification de mon nom n’a qu’un rapport fort lâche avec la nature de mon être. Et tu n’apprendras pas grand-chose sur mon être en chipotant sur le sens de mon nom. Connaître de quelle manière on doit apprendre ou découvrir les choses qui sont est peut-être au-dessus de mes forces et des tiennes. Contentons-nous de convenir que ce n’est pas des noms qu’il faut partir, mais qu’il faut et apprendre et rechercher les choses en partant d’elles-mêmes bien plutôt que des noms. [On retrouve ce développement imputé à Socrate presque au mot près dans le CRATYLE de Platon. Cela mérite d’autant plus d’être noté que Socrate, lorsqu’il prend la parole dans DIALOGUS, semble ordinairement ne pas faire grand cas de ce que la tradition platonicienne lui impute. – NDLR]

Sache ensuite, toi qui me sommes de changer, que je le fais sans arrêt sous la pression d’une force que je ne contrôle pas, et qui se nomme: existence.

Autrement, ta description de ce que je suis et ce que je fais me plaît assez. Ta vision de mon rôle et de mon action lorsque j’avais l’honneur de figurer parmi les hoplites a choqué certains membres de mon entourage, auprès desquels j’ai cette réputation de courage qui alimente les rêves résistants des peuples déchus. Il suffit de dire que nous fûmes vaincus ce qui, à mon sens, te donne raison de décrire ma marche parmi les hoplites comme une promenade de débile physique. C’est ce que nous avons été pour notre nation en ces lieux et temps, et seul cela compte.

As-tu une question pour moi, Alexitère, mon ami?

Socrate

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Cher Socrate,

C’est bien toi avec tes entourloupettes qui n’as jamais eu le courage d’écrire. C’est drôle n’est-ce pas, que les plus grands noms conservés par les peuples et utilisés à toutes sortes de sauces sont entre autres Socrate, Jésus-Christ et Mahomet! Pas un mot d’écrit par eux. Ils ont parlé, paraît-il, laissant à de supposés disciples le soin et la dangereuse tâche de formuler dans des textes ce qu’eux-mêmes n’ont pas osé faire, à cause, peut-on supposer, des conséquences. On peut faire dire à ces braves types comme toi n’importe quoi, ils s’en tirent toujours en disant que ce n’est pas eux qui ont dit cela ou ceci, mais d’autres qui leur prêtent toutes sortes d’intentions. Les chicanes que cela soulève se passent au niveau de leurs interprètes sans qu’eux-mêmes soient remis en cause. Et, ils doivent bien rigoler dans leur Olympe ou Ciel de voir des milliards d’humains se chicaner sur le sens de tel ou tel mot qui leur sont attribués par voie latérale et dont peut-être ils sont les premiers surpris d’apprendre qu’ils les auraient dits eux-mêmes. Comme Wittgenstein l’a dit, l’exégèse ou la science des textes en est rendue à une vulgaire dispute sur le sens philologique de tel ou tel mot alors que pendant ce temps se perd la recherche de l’intention, du principe, de l’idéologie du sens profond des messages supposément créés par des illustres personnages qui ne les ont jamais écrits. Dans tout cela, qu’est-ce qu’il y a de sérieux? Des fleuves de sang humain ont coulé à propos de disputes sur le sens d’un mot qui n’a jamais été dit, du moins par ceux à qui on les attribue.

Tu me demandes de te poser une question. En voilà une: pourquoi n’as-tu rien écrit afin que l’on puisse discuter de tes propres paroles et non pas de ce que les autres ont dit ou disent de toi? Souviens-toi que dans un litige, les on-dit et les ouï-dire sont automatiquement rejetés.

À bientôt,

Alexitère

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Je pourrais te répondre, et je ne trahirais pas mon opinion en le faisant, qu’écrire tue le duel verbal, fige le débat, et donne à l’échange une allure sèche et truquée de drame théâtral. Je serais conforme à mes vues en ajoutant que l’écriture fait perdre le timbre de voix, n’échauffe pas les oreilles, ne se perçoit que par un individu isolé, ne rend aucun écho sur l’agora, n’attire ni tiers ni témoins ni badauds, et interdit cruellement la possibilité de la réplique à chaud inattendue et inespérée, enchaînant tout le dialogue en claquant comme le tonnerre.

Mais il y a pire, mon ami. Je connais très mal les lettres et manie le stylet de façon brouillonne et malpropre… Me pencher sur un feuillet me donne de surcroît de la somnolence. Tomber endormi pour avoir voulu pérenniser sa gloire, voilà ne trouves-tu pas, un bien taquin et bien significatif message des dieux!

Mais dis-moi un peu. Qui est donc ce Wittgenstein? A-t-il écrit autre chose que des aphorismes?

Socrate

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Ouais, ouais, ouais!

Socrate, tu te déshonores en usant de ce que le Stagirite (qui lui, a osé écrire et qui est dans la deuxième génération de ta lignée) a si bien décrit: le sophisme. Tu es un mauvais accoucheur de tes propres élucubrations mentales, car tu n’as rien accouché du tout. Tu aurais été et tu serais encore maintenant plus avisé de laisser ce métier à ta mère. Après vingt-cinq siècles, tu réponds à mes propos en te basant sur ce que tes soi-disant épigones ont écrit de toi. Si tu avais eu le courage d’écrire, tu pourrais au moins te citer toi-même. Je t’accorde cependant la rouerie d’avoir compris et utilisé l’axiome «verba volent, scripta manent». Ainsi, comme il n’y a rien de toi que l’on puisse utiliser, rien ne peut t’être reproché. Comme un enfant tu peux toujours dire: «c’est pas moi, c’est Platon qui a dit cela!»

Un éminent helléniste de mes amis à qui j’exposais mes griefs à ton endroit, a dû convenir que je pouvais avoir raison, du moins partiellement. Il a cependant su atténuer mes sarcasmes à ton endroit par d’habiles et judicieuses réparties que tu aurais pu me servir toi-même si tu connaissais mieux le personnage que tu as été et que tu es encore et que tu seras éternellement. Comme ici-bas je ne peux avoir prise sur toi, j’attends patiemment ma mort pour te rejoindre dans cet Olympe que tu as tant désiré comme lieu de ces palabres que tu aimais tant. Nous palabrerons et au moins, moi, j’aurai des écrits que tu pourras utiliser pour me confondre si POSSIBLE: je te donnerai donc des armes que tu n’as pas eu le courage de donner toi-même à tes adversaires, des écrits. J’espère au moins que là-haut dans le rayonnement des divinités, lors de nos discussions, tu ne te laisseras pas aller à la somnolence; et si tu osais alors me servir ton excuse habituelle que c’est ton démon intérieur qui te contrôle, je le prendrai comme l’injure suprême à mon intelligence et une grossière incivilité à l’endroit de nos hôtes, les déités et les déesses.

Enfin, si tu n’as pas écrit, tu n’as pas dû lire et j’en suis certain tu n’écris pas plus ni ne lis plus maintenant que de ton temps terrestre. C’est pourquoi Wittgenstein est un inconnu pour toi. Qui donc es-tu SOCRATE pour être si dépourvu d’écrits et si illettré?

Salut!

Alexitère

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Mon bon Alexitère

Si tu me cites du latin, tu risques encore de me faire errer! Dans le même ordre d’idée, nous ne nous retrouverons pas dans l’Olympe mais dans l’Hadès… Mais laissons cela. La compagnie de ton camarade helléniste t’est préférable à la mienne, s’il te stimule mieux. Tu décris mon ignorance et mes limitations avec une grâce et un mordant qui «me bottent», comme on dit dans le dialecte moderne. Je t’écouterais des heures durant, et tant pis pour Wittgenstein…

Socrate

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37- LES ÉTOILES

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Socrate,

Que pensez-vous des étoiles, des constellations, de l’espace? Quel rôle occupent-ils, selon vous, dans notre univers semblant obéir à tant de règles?

Alexandre

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Voilà une question assez simple. Le ciel est une voûte. Imagine-toi une immense toile, comme celle des tentes des armées en campagne. Cette voûte est épinglée de petites sphères fixes, purulentes de luminosité, comme des gouttes déposées sur un feuillage. Elles tomberont un jour, mais dans des siècles. Quand le soleil jaillit des confins de l’horizon, la voûte est éblouie de bleu, comme le toit du temple est ébloui de blanc lorsqu’on y allume les torches. D’aucuns ont vu des dieux, des déesses, et des héros disparus dans ces petits clous brillants. Au risque de m’attirer encore des ennuis, je me dois de te signaler que cela est questionnable. Les dieux sont proches de nous, ils nous accompagnent sur l’agora, comme le souffle du souvenir de nos ancêtres. Il faut se méfier des apparences et de ce que notre imagination insuffle en nous, surtout lorsqu’on regarde le ciel! Cette idée nouvelle des dieux dans le ciel est une affabulation moderniste qui bouscule les traditions les plus vénérables.

Socrate

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38- ILLUSION

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Bonjour de nouveau Socrate,

Depuis quelque temps, je suis confronté à quelques intéressantes théories, fictives ou scientifiques. Par exemple, mon professeur de physique nous explique que le temps n’est qu’un concept humain, et que le passé et le futur n’existent pas: la mémoire étant tout simplement un courant électrique. Celui-ci nous a donc expliqué qu’il pourrait donc être possible que quelqu’un puisse programmer nos mémoires, nous donnant l’illusion d’un passé vécu. (J’espère que de votre cercle d’existence, vous pouvez avoir accès à certaines sources d’information pouvant vous éclairer sur notre époque; quoi qu’il en soit, si quelque chose vous semble obscur, n’hésitez pas à me le faire remarquer). Bref, il serait possible que certains individus puissent régir notre vie en altérant notre mémoire et autres paramètres s’y rattachant directement. Outre que sur le point de vue scientifique, religieusement, le bouddhisme argue depuis le début des siècles que tout est illusion sur terre, la littérature et le cinéma de la science-fiction nous proposent des hommes contrôlés par des êtres invisibles qui régissent l’univers ambiant. (Pensons à la Matrice ou au jeu de rôle Mage: the Ascension). Vous le voyez, on véhicule beaucoup de choses concernant l’illusion de notre réalité. J’aimerais donc savoir vos positions face à cette vision d’un univers ambiant illusoire, de la non-existence du temps physique et du terme illusion en général. Cela est-il plausible?

Merci,

Alexandre

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Mon beau Alexandre,

Le monde comprend un élément illusoire. Pour t’en aviser fais l’expérience suivante. Prends une coupe de brouet liquide bien lisse et bien noir, celui que les Spartiates boivent d’un trait, et un grand vase plein à ras bord de bon lait de chèvre. Pose le grand vase sur une roche plate de façon à bien voir la surface blanche du lait. Fais ensuite tomber des gouttes de brouet noir une à une à intervalles bien distincts dans le vase de lait, en redressant la coupe à chaque fois pour bien séparer les gouttes. C’est seulement à la sixième ou à la septième goutte de brouet noir que la surface de lait commencera à se griser quelque peu, alors qu’il est évident pour notre pensée que le brouet commence à noircir le lait dès la première goutte… Cet élément illusoire des six premières gouttes de brouet noir versées dans le grand vase de lait finit d’autre part quand même par bel et bien se résorber à la septième, et le retard de nos sens à percevoir le changement de couleur en vient à se rajuster sur la réalité du monde. Je crois qu’il en est autant de toutes ces doctrines du monde illusoire, du temps inexistant, etc. Elles érigent en illusion pure et intégrale ce qui n’est qu’une subtile distorsion de nos sens et de notre entendement. Tu me comprends, Alexandre?

Socrate

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Bref,

L’illusion ne serait que l’incapacité à décrire, selon nos standards et notre niveau d’interprétation, les différents éléments subtils de notre environnement? Donc l’illusion n’est que temporaire et serait un voile couché sur la vérité?

Alexandre

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Un voile tissé par dix mille mains, parmi lesquelles celles de nos maîtres furent les plus industrieuses.

Socrate

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39- RÉVÉLATION

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Cher Socrate,

Dans le Phédon (69 B-C + 85 C-D) Platon te fait dire que la source de la réalité vraie, de la vérité est dans la révélation divine. J’aimerais que tu m’expliques ce que tu entendais par Révélation Divine et ce qu’aujourd’hui tu en entends.

Alexitère

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Mon bon Alexitère,

Platon me fait le grand honneur de m’ériger en porte-parole de ses vues sur le monde. Je sais que dans ton temps cela serait perçu comme plutôt vexatoire, mais pour des hommes comme nous c’est un honneur que d’être traité ainsi par un disciple… même un disciple aussi indépendant et imaginatif que celui que vous nommez Platon. Ceci dit, révélation divine, là à te dire franchement je ne vois pas trop, pour le coup. Alors clarifie-moi un peu ton désir, excellent Alexitère. Tu veux que je t’explique les vues de Platon sur la révélation divine, ou mes propres vues sur la source de la vérité?

Socrate

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Cher Socrate,

Voici ma réponse à ta question. D’abord je dois reconnaître que c’est bien là ta méthode, la maïeutique, de poser des questions alors que tu connais mieux que quiconque les réponses. Je me prête cependant volontiers à ton jeu dialogico-dialectique.

Je laisse de côté le problème de savoir si c’est toi ou Platon qui aurait dit des choses. Partons de l’entente qu’il s’agit de tes dires à toi. Demeurons-en donc sur la question de la révélation.

Platon dans Phédon 69 B-C + 85 C-D te fait dire qu’il est d’une extrême difficulté sinon impossible d’arriver à une connaissance certaine dans la vie présente et que c’est dans l’au-delà que la certitude nous serait révélée s’il plaît à Dieu. Et tu ajoutes que dans la poursuite de la vérité que tu appelles aussi la réalité vraie, la préparation à l’au-delà consiste à se faire instruire par des maîtres ou à chercher par soi-même par la pensée critique, la pensée étant l’instrument humain par excellence. Quant à celui qui n’est capable ni de l’un ni de l’autre de ces deux moyens, il lui faut puiser dans les humaines traditions ce qu’il y a de meilleur et de moins contestable. Toutefois, tu conclus que la source de la réalité vraie, de la certitude réside dans la révélation divine. Et c’est de quoi il s’agit ici.

Certains interprètes prenant leurs rêves pour des réalités ont prétendu que tu préfigurais la révélation chrétienne. Comment gober une telle méconnaissance des mœurs de ton temps? En effet, de ton temps, les songes et les poussées internes attribuées par chacun à son propre démon (daïmon) étaient reconnus comme des révélations divines. C’était le paganisme et les religions du temps. Eschyle, Sophocle et Euripide sont d’excellents illustrateurs de ces révélations dites divines mais aucunement dans le sens d’aujourd’hui.

Il y a donc confusion sur ce thème de la réalité. Tu parles de la réalité vraie par opposition à d’autres réalités. La réalité vraie réside pour toi dans la pensée humaine motivée (terme d’aujourd’hui) pour chacun par son propre démon à savoir chacun ses songes et ses intuitions pris pour de la révélation divine. C’est le cas classique des fondateurs de religions. Tu n’as pas fondé de religion car tu as mis dans la puissance de la pensée ce qu’il peut y avoir de meilleur dans le monde. C’est ainsi que tu as fondé la philosophie. Si certains en mal de prosélytisme se servent de tes paroles pour appuyer certains dogmes chrétiens, c’est à titre gratuit et sans valeur à moins de retourner à l’apologétique dépassée des siècles précédents.

Cher Socrate, dans notre temps actuel, ce que tu nommes réalité vraie est un inconnu que même les philosophes et les scientifiques ne peuvent solutionner, ce qui laisse place à toutes sortes de superstitions et supercheries. Si quelqu’un veut être certain de certaines choses il doit s’en remettre à une croyance. Or, une croyance est un point de vue, une certitude constamment variable chez un même individu et infiniment variable entre les individus; lorsqu’il y a apparence de solidarité en une croyance ce n’est qu’en apparence et pour satisfaire des besoins individuels et sociaux.

La philosophie que tu as fondée a pris de l’ampleur de sorte que la question du réel, de la réalité, de la réalité vraie, du vrai, est plus avancée que de ton temps sans cependant trouver plus de réponses. Quine, Kuhn et Feyerabend seraient à consulter là-dessus et discuter avec eux serait profitable à la question de la réalité vraie.

Alexitère qui reconnaît en toi le fondateur de la philosophie.

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Alexitère,

Je me félicite du beau sophisme que tu as commis. Tu commences par postuler que j’ai tenu ces propos de révélation divine, pour ensuite magistralement démontrer qu’ils n’ont pas pu tomber de mes lèvres. Je ne sais pas exactement ce qu’est le paganisme mais je te suis quand tu me distancies des fondateurs de religions nouvelles. La religion est une chose ancienne, héritée, sur laquelle on ne tisse pas des doctrines comme des toiles de tapis. Ces «chrétiens» sont fort irrévérencieux envers les justes traditions.

Le fond de la question reste notre impossibilité à connaître en ce monde vu les limitations de nos sens, la faiblesse de notre entendement, et notre constante inaptitude à spéculer correctement. Ainsi quand tu me poses en fondateur de doctrine, tu spécules incorrectement. Tu fais refluer l’ampleur et la complexité d’un résultat sur l’étroitesse et la simplicité de sa cause. Tu fais comme Platon: tu m’imputes ce que tu crées, parce que je l’inspire. Je suis un clochard, tu me fais philosophe. Il y a bien là distorsion des perceptions et faiblesse de l’entendement.

Socrate

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40- ASSOMMONS LES PAUVRES

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Bonjour et bien à vous Socrate!

Aujourd’hui, je lis un recueil de poésie du poète Baudelaire intitulé Le Spleen de Paris. L’un de ses textes, «assommons les pauvres», fait référence au philosophe que vous êtes, Socrate. Ce texte fait référence à votre démon et sa nature. Je n’ose pas trop m’aventurer sur mes suppositions quant à la signification de tout cela tant le sujet m’est peu clair. Je crois cependant que le démon dont il est question, votre démon, jouait le rôle d’un quelconque intermédiaire entre l’homme et les dieux, mais il se peut également que ce fait soit erroné. Je vous laisse ici un extrait du texte, ainsi que l’adresse où vous pourrez trouver le texte intégral, s’il vous est accessible encore une fois de votre sphère d’existence.

EXTRAIT DU POÈME EN PROSE: ASSOMMONS LES PAUVRES: «En même temps, j’entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une voix que je reconnus bien; c’était celle d’un bon Ange, ou d’un bon Démon, qui m’accompagne partout. Puisque Socrate avait son bon Démon, pourquoi n’aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n’aurais-je pas l’honneur, comme Socrate, d’obtenir mon brevet de folie, signé du subtil Lélut et du bien-avisé Baillargé? Il existe cette différence entre le Démon de Socrate et le mien, que celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour défendre, avertir, empêcher, et que le mien daigne conseiller, suggérer, persuader. Ce pauvre Socrate n’avait qu’un Démon prohibiteur; le mien est un grand affirmateur, le mien est un Démon d’action, un Démon de combat.»

Merci!

Alexandre

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Votre poète est un drôle. Il parle d’anges et de démons comme s’ils avaient figure humaine, et me présente comme freiné par ce ci-devant «démon». Nous sommes bel et bien entourés par des entités d’origine ancienne, qui nous enveloppent et agissent sur nous. Mais elles guident la totalité de nos agissements familiers, y compris dans le sens de l’assouvissement de ce qu’il y a en nous de plus débridé et passionnel. Sois assuré que ces idées de «freinage» et d’«empêchement» sont étrangères à ma philosophie.

Socrate

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41- L’HOMME

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Salut Socrate,

J’aimerais te poser la question suivante. Est-ce que tu crois que la vie est une simple erreur de mathématiques?

Une future philosophe,

Anne-Marie Himbeault

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Salut philosophe actuelle,

Je crois plutôt que ce sont les mathématiques qui sont une vérité complexe issue de la vie.

Socrate

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42- ACCOUCHEMENT SANS DOULEURS

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Cher Socrate,

Fais accoucher mon âme sans césarienne.

Daishi Kaszer

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Daishi,

À lire ce mot je me dis: c’est fait!

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43- TON AVIS?

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Salut mon cher Socrate,

J’ai composé quelques phrases et je voudrais savoir si tu étais d’accord avec moi. En voici quelques-unes:

L’indifférence et l’insouciance sont deux grandes causes de la destruction terrestre. Les mathématiques sont les seules façons de définir la vie et le monde, car il n’existe aucune matière absolue. La plus grande chose que l’Homme a faite est la guerre. Le seul dieu qui existe est celui que nous avons en nous et on le nomme âme. Une ligne est infinie, car elle est composée de points et le nombre de points dans une ligne est infini. La meilleure politique est la dictature, mais il n’y aura jamais un bon dictateur.

Merci de ta patience.

Une futur philosophe,

Anne-Marie Himbeault

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Elles ont chacun leur mérite. Mais leur réunion étonne.

Socrate

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44- LE SENS DE TA MORT

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Bonjour Socrate!

C’est la première lettre que j’envoie à un être illustre de ce site.

Tu as déjà dit à un de tes disciples je crois: «Connais-toi toi-même!». Qu’est-ce que tu as voulu lui signifier précisément?

Les dignitaires de ta ville t’ont condamné à boire la ciguë. Pourquoi l’as-tu fait au lieu de fuir cette ville? Et puis la dernière phrase que tu as dite avant de t’empoisonner: «tu iras sacrifier un coq à Esculape» ou quelque chose comme cela, tu voulais signifier quoi au juste?

Au plaisir de te lire Socrate même si tu n’as pas laissé d’écriture de ton vivant.

Joseph

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La majorité des événements que tu rapportes sont futurs pour moi. Mais j’approuve ma dernière phrase, car il faut respecter les traditions, surtout dans les moments graves. D’autre part un vrai hoplite ne fuit pas le conflit, et une condamnation est le plus cuisant des conflits, car elle engage toute la polis contre un seul homme. Quant à l’impérieuse nécessité de se connaître soi-même, je te dois beaucoup en l’occurrence en ce moment même, car j’ai beaucoup appris sur Socrate à la lumière des révélations que tu me fais ici. Sois-en remercié.

Socrate

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45- CONNAIS-TOI TOI-MÊME

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Qui suis-je?

Comment mieux me connaître?

Robert

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Tu es humain. Tu as accès aux vertus, à la justice, au rire, à l’amour de tes pairs, à la cohésion de la polis. Mais, sinon, qui es-tu? Pour mieux te connaître la formule est simple, quoique parfois assez difficilement applicable. Préfère toujours les gens aux choses. Si tu n’entrechoques que des glaives, des vaisselles, ou de la joaillerie, tu ne découvriras rien sur toi. Mais si tu entrechoques des âmes, ta connaissance de toi-même deviendra vite aussi aiguë qu’une lame. Parce qu’on médite seul à propos du monde, mais on se découvre soi-même dans les banquets et sur l’agora.

Socrate

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46- UN ÉGALE-T-IL DEUX?

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Salut cher Socrate,

J’ai une simple petite question à vous poser. Croyez-vous que d’une façon ou d’une autre, 1 pourrait égaler 2?

Nicolas

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Nicolas,

Être vivant c’est être mortel. Je suis donc à la fois en train de vivre et en train de mourir, un (la vie) égale deux (la vie et la mort).

Ne crois-tu pas que tu pourrais trouver d’autres exemples de ce phénomène? Ils sont comme les flots de la mer, mouvants et innombrables.

Socrate

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47- QUESTION DE DISSERTATION

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Bonjour,

J’aimerais connaître votre point de vue sur la question suivante: la présence de personnages comme Socrate dans la société d’aujourd’hui est-elle une richesse ou une calamité?

Merci,

Valérie W.

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Une richesse calamiteuse d’une catastrophique opulence. En effet je suis, dirait-on dans votre langue moderne, un clochard, un tire-au-flanc, un pique-assiette, un itinérant. Je purule la sédition, je corromps la jeunesse, je tonitrue que l’humain est la mesure de toutes choses, je combats sophisme et dogmatisme. Je suis laid et j’inquiète. Voilà de l’or des plus nuisibles. En voudriez-vous?

Socrate

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48- FEMME

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Qu’est la femme pour toi?

svp… c’est assez urgent!

Eykel

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Un être placé dans notre vie depuis les temps les plus reculés de l’existence pour assouvir nos besoins, grands et petits. Or comme les tiens semblent justement plutôt pressants en ce moment même, je ne développerai pas plus avant pour l’heure…

Socrate

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49- CONNAIS-TOI TOI-MÊME

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Bonjour,

Je suis enseignant au secondaire et j’aimerais permettre à mes élèves de comprendre la portée de l’expression «connais-toi toi-même». Pourriez-vous me transmettre une explication plus actuelle que philosophique (21ième siècle) ou une analogie qui pourrait la leur faire saisir.

Luc Woodbury

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La meilleure analogie c’est presque toujours au gymnase qu’on la retrouve. Vous avez bien de ces jeux de balles, qui se jouent par équipe où il faut placer le projectile dans quelque but ou filet. Imagine-toi sur un de ces jeux de balles, fonçant vers le filet, trois défenseurs devant toi. En un éclair l’alternative se pose: foncer dans les rangs ennemis au risque d’être bousculé et de perdre la balle, ou passer à un camarade de jeu mieux placé ou plus agile. Toutes les questions que tu te poses alors relèvent du «connais-toi toi-même» le plus pur. Suis-je plus lourd que ces défenseurs, suis-je moins agile ou moins bien placé que mon camarade?

Connaître tes forces et tes limites dans ce type de situation, avec la clarté et la modestie requises, est la seule voie vers la victoire au jeu. Et «connais-toi toi-même» c’est aussi connaître tes adversaires et tes comparses et les mesurer d’une férule aussi droite et sévère que celle que tu appliques à toi-même dans ton jugement et dans ton action.

Socrate

P.S. Tes élèves sont libres de venir débattre avec moi, s’ils aiment la discussion franche, profonde et simple.

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50- L’EMPIRE DES SENS

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Cher Socrate,

J’ai récemment lu le dialogue que tu as eu avec un certain Alexandre qui se posait la question de savoir si les théories sur les illusions de la réalité (comme la non-existence du temps physique ou le terme illusion en général) étaient plausibles. Tu lui as alors répondu que «l’illusion n’était qu’une subtile distorsion de nos sens». J’ai alors réfléchi et je me suis dit que la perception sensorielle était peut-être aussi une illusion en soi (le flux nerveux n’est-il pas un simple signal électrique), c’est pourquoi il serait plausible que chaque être humain ait une perception différente et personnelle du monde qui nous entoure. Ce qui apparaît rouge à l’un peut apparaître vert à un autre… Mais la question qui me tracasse est de savoir si les sensations que nous ressentons sont directement liées au monde extérieur ou simplement une sensation qui serait contenue en nous et libérée par le cerveau par tel ou tel signal nerveux? Les sentiments comme l’amour pour une personne sont-ils dus à ce qui est contenu en nous et qui n’aurait rien à voir avec la personne en elle-même (ce qui impliquerait que l’on ressente exactement le même sentiment pour une autre personne)?

Merci,

François

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Ma réponse, François, est la suivante: si tu es seul avec toi-même en ce monde pourquoi m’écris-tu? Si jusqu’à ma réponse est une part de toi-même comment ne la sais-tu pas déjà? Interromps ici ta lecture. Trouves-tu au fond de toi ce que sera la suite de ma répartie? Cherche bien: la voici. Si je promets à mille Athéniens de leur donner un drachme s’ils mangent la pomme verte et me rapportent la rouge, cela me coûtera possiblement 997 drachmes pour retracer trois ilotes ayant les sens dérangés et compensant ce drame depuis leur enfance avec l’aide de leur famille et des autres membres de la cité. Mais à la réflexion cela me coûtera probablement mille drachmes tout rond. C’est cher payer la démonstration de ce nivellement statistique de l’action des sens que chaque acte ordinaire de la vie confirme sans ambages.

Socrate

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51- LA PLACE DU DIALOGUE DANS LA PHILOSOPHIE MODERNE

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Socrate,

Bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis que vous erriez dans les rues d’Athènes, semant le trouble sur l’Agora, exaspérant les uns, émerveillant les autres, et amenant les hommes à comprendre qu’il y avait en eux infiniment plus que tout ce qu’ils pouvaient imaginer. Depuis lors, la philosophie a connu toutes sortes d’évolutions et de révolutions, et elle est aujourd’hui bien différente de ce qu’elle était à ses origines. Au moment de sa naissance en Grèce, ses objectifs étaient simples et compréhensibles; aujourd’hui, elle donne le plus souvent l’impression de ne plus savoir où elle va, ni même ce qu’elle cherche.

Or, vous étiez le premier à avoir mis vos élèves en garde, lorsque vous leur disiez qu’ils pouvaient autant qu’ils voulaient chercher à percer les secrets de l’univers, tant qu’ils n’oubliaient pas de toujours se soucier en premier lieu des hommes. Les hommes et leurs doutes, les hommes et leurs peurs, que vous avez constamment dissipées en montrant que l’âme n’était pas un puits noir qu’il fallait craindre, mais une source de lumière et de vérité qui s’écoule librement aussitôt qu’on la libère de la gangue des préjugés qui l’étouffent.

Eh bien, cette leçon essentielle, nous l’avons aujourd’hui oubliée, car s’il y a bien quelque chose dont personne ne se soucie plus, c’est l’Homme. Nous ne faisons que parler de lui, mais nous sommes déjà en train de le remplacer par autre chose, car nous sommes devenus comme des dieux aveugles, qui possèdent un pouvoir immense, mais qui se méfient tellement de leur propre nature qu’ils sont sur le point de le retourner contre eux-mêmes.

Le dialogue est quelque chose de très simple. Mais c’est aussi quelque chose de tellement difficile qu’en plus de deux millénaires d’histoire de la pensée, vous restez le seul à être allé au bout de ce qu’il impliquait, alors que toute notre tradition se réclame de vous. Quelle triste ironie.

Métatron

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Te voilà, bon Metatron, bien amer à constater le déclin des valeurs comme je le faisais quelques millénaires avant toi. Toi et moi sommes prompts à regretter des temps meilleurs, des jadis sertis d’or. Si les miens sont perdus pour nous tous, je me demande, en te lisant, si les tiens ne sont pas mon temps, mon ère. Si tel est le cas je te supplie de te détromper. Comme je me détrompe en m’avisant que ta complainte comme démarche infirme son propre propos. Il y a inévitablement encore du dialogue si tu as fini par retrouver Socrate.

Un Athénien nostalgique, surpris d’être la cible de la nostalgie d’une personne du futur.

Le vrai Socrate

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Ah! Il est vrai que lorsqu’on se réfère à un âge d’or qui nous aurait précédés, on découvre souvent que l’époque où on le projette vivait elle-même dans la nostalgie d’un âge d’or. À se demander si ce n’est pas là un des plus grands mythes que l’humanité se soit inventée vis-à-vis de l’histoire! Ce ne serait en tous les cas pas une vaine question que de savoir d’où nous vient le besoin d’une telle représentation…

Quoi qu’il en soit, vous avez raison de me faire remarquer que ma nostalgie est, de ce point de vue, bien stérile et déplacée. Mais, en vérité, je ne crois pas souhaiter un retour en arrière. Votre époque était, à sa façon, très dure, et, si l’on excepte quelques rares décennies de calme, traversée de conflits constants. Par ailleurs, la façon dont la cité a répondu au fait même de votre existence de philosophe bohémien, consacrée à une recherche toute franche de la vérité, montre suffisamment son degré réel de tolérance à cet égard. Nous ne sommes pas forcément mieux lotis pour autant, mais ce serait se faire des illusions que de voir dans l’Antiquité une époque fondamentalement plus lumineuse et meilleure que la nôtre.

Pourtant, je maintiens ce que j’ai dit. Car d’un point de vue au moins, votre ère avait quelque chose que nous avons aujourd’hui perdu. Et il me semble bien que c’est précisément ce quelque chose qui fait que toute notre tradition de pensée, après ces millénaires, se réfère toujours à vous avec autant d’insistance. Une intuition harmonieuse de l’Homme et de la nature a progressivement fait place à un univers de plus en plus fragmenté, de plus en plus soumis au hasard, de plus en plus dévitalisé et absurde. S’il fallait faire la liste des domaines de pensée qui ont été aujourd’hui déclarés zones interdites par l’épistémologie (notre belle heuristique moderne), la logique analytique et le positivisme, cela n’en finirait pas. Les vérités qui se dévoilaient progressivement sous la pression réciproque des esprits et qui faisaient l’honneur de vos dialogues sont aujourd’hui perçues comme des délires métaphysiques et subjectifs. Au nom de l’exactitude scientifique, nous nous sommes retiré le droit de voir en l’Homme autre chose qu’une triste machine, déterminée de toute part par la société, son inconscient, ses gènes ou que sais-je encore… À tel point que j’en viens parfois à me demander si ce projet d’élucidation totale de la nature par la science ne porte pas en lui quelque chose de presque dément, puisqu’il nous amène petit à petit à ne voir en l’Homme qu’imperfection, et à le mépriser toujours plus.

Métatron

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Mon bon Métatron,

Après m’être fait longuement expliquer par quelques autres personnalités du forum DIALOGUS ce que c’est que le «positivisme», j’ai commencé à mieux cerner les motivations de ton amertume envers la «science». L’Homme étant la mesure de toutes choses, je parviens à saisir que tu t’insurges contre l’allocation de cette même stature de mesure du monde à des entités abstraites et barbares dont je saisis à peine le sens: technicité, bureaucratisme, atomisme. Je reste confiant que tu n’ostracises pas ici l’intégralité du gnoseos.

Une simple promenade sur un chemin de campagne te rappellera en effet que la connaissance ne se limite en rien à cette science positive que ton époque hypertrophie et dans laquelle la mienne tâtonne à peine.

Socrate

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52- UN CITOYEN EXEMPLAIRE

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Cher Monsieur Socrate,

J’aimerais savoir qu’est-ce qu’un bon citoyen selon vous?

Je vous remercie infiniment!

Doviane

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Un bon citoyen ne meurt pas pour la polis, il reste vivant pour elle. Il se bat en hoplite non pour les grades ou l’honneur, mais pour que le mur de la ville ne crève pas et ne tombe pas sur les femmes et les enfants. Si les moeurs se dissolvent, il ne donne pas cela pour un progrès mais pour une perte, et compense cette perte à tout prix. Un bon citoyen maintient la femme dans sa position d’obéissance et l’esclave dans sa position de soumission. Il ne cède ni aux modes ni à la rigueur autoritaire. Il tient sa maison d’une main ferme mais non crispée. Il veille au respect des mânes avec ferveur mais sans ostentation. Finalement un citoyen exemplaire rencontre sur la route vers le bain un nombre respectable de citoyens exemplaires. C’est en se penchant sur son reflet dans l’eau des thermes qu’il s’exclame: «tiens en voilà un qui a encore à faire pour mériter de notre polis aimée».

Socrate

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Très cher énigmatique Monsieur Socrate,

Je vous remercie pour l’information que vous m’avez transmise. Je m’en souviendrai.

Doviane

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53- VOTRE RÉPUTATION

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Je me demandais en quoi votre réputation de sophiste et de physicien vous a-t-elle nui? Et pourquoi?

Laforet

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Ma réputation, en grande partie surfaite, de «sophiste», de «physicien», de «plastronneur», de «batteur d’estrade», de «saltimbanque», de «dépraveur», d’«argumentateur» m’ont énormément nui…

Peut-être parce que tous ces quolibets se lient pour me cuisiner une réputation de «penseur»…

Socrate

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54- L’ÊTRE ET LA CONSOMMATION

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Bonjour Monsieur Socrate,

J’aimerais que vous me définissiez votre conception philosophique de l’être humain dans le monde contemporain, c’est-à-dire où il y a de la consommation.

Merci

Laforet

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Un animal raisonnable qui déraisonne, qui substitue le vouloir torve à l’être droit. Ce qui est crève-coeur dans cette définition, c’est qu’elle capte l’homme de mon temps autant que celui du tien. Ton homme consomme, le mien conquiert. Ce qui est est…

Socrate

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55- RENSEIGNEMENT DEMANDÉ

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Bonjour Socrate!

C’est un grand plaisir pour moi de faire votre connaissance. Je suis un élève de cinquième secondaire faisant partie d’un groupe «international». À la fin de mon cours secondaire, je me dois de faire un travail nommé «projet personnel». J’ai décidé de faire ce travail sur vous après avoir lu Le monde de Sophie. J’aurais besoin de plus de renseignements sur vous.

Si vous pouviez, par le fait même, répondre à la problématique de mon travail: Est-ce que les pensées de Socrate influencent encore le monde d’aujourd’hui?

Merci beaucoup!

Olivier Huot

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Jeune homme,

Sur moi, je ne peux guère te dire plus que ce que les doxographes ont déjà acheminé jusqu’à ton époque. Je pourrais t’en dire autrement, car les doxographes déforment et altèrent. Mais qui t’assurerait que des propos sur ma vie et sur mon être seraient moins distendus et corrompus parce qu’ils tombent directement de mes lèvres. Si je te dis que je suis mon pire doxographe, en seras-tu si étonné, toi qui étudies la pensée de Socrate?

Sur mon influence sur le futur, là c’est à toi de me le dire. Et je voudrais bien l’entendre. Cette doxographie en retour, en quelque sorte, me serait fort plaisante. Alors je t’écoute. Qu’en est-il donc de mon influence sur toi?

Socrate

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56- UN HOMME QUI PENSE JUSTE

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Cher Socrate,

Je suis désolé de ne pas avoir précisé mon sujet. Je te poserai donc une question plus précise: qu’entends-tu par «Un homme qui pense juste sera juste»? Est-ce que tu entends par là que chaque homme est fondamentalement soit bon ou mauvais? Pour ma part, je pense que l’homme naît dans la neutralité, par exemple il n’est ni bon, ni mauvais. Tout dépendra de son éducation. Aussi, la notion même de bien absolu ou de mal absolu n’existe point. Pour certaines personnes, certaines choses seront bonnes, alors que pour d’autres, elles seront mauvaises. On n’a qu’à penser à la monogamie pratiquée par les catholiques par rapport à la polygamie chez les musulmans. Les idéaux sont donc fixés par l’entourage de la personne ainsi que par le type de personnes. Car, un bébé naissant qui frappe un autre bébé se fera certainement réprimander par sa mère. Imaginons que l’enfant ne se fasse pas réprimander, il ne déduira pas que ce qu’il vient de faire est mauvais. L’homme n’a pas de conscience du bien ou du mal à l’origine. C’est en vivant dans une société qu’il apprend ou du moins fait une différence entre les deux. Un homme ne peut être méchant ou gentil de par lui-même.

Merci d’avoir pris la peine de lire mon message.

Olivier Huot

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La justesse de la connaissance fonde la justice du jugement. Pour bien trancher une question il faut la connaître dans toute sa finesse. En cet aphorisme, je me prononce moins comme toi, sur la question de l’objectivité du bien ou du mal, que sur la précision ou l’imprécision de l’action de l’être humain qui juge.

Socrate

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57- INCONTI(N)ENCE

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Que pensez-vous de l’incontience collective?

Cotelaroche

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Si vous parlez de l’incontinence collective, je la juge de beaucoup préférable à la constipation individuelle. Si vous parlez de l’inconscience collective, je la juge identique à l’inconscience individuelle: curable.

Socrate

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58- L’ESSENCE DE LA VIE

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Ma question est bien simple, quelle est l’essence même de la vie?

Merci de votre sincère collaboration et mes salutations distinguées.

Bellerose

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La possibilité d’accéder exactement au type de questionnement réflexif que tu me sers ici. S’agit-il d’une simple propension ou d’une douce aptitude, là c’est à mon tour d’activer l’essence de la vie sur la question…

Socrate

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59- LA VÉRITÉ (2)

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Socrate,

J’ai trois questions pour vous. Tout d’abord, la vérité est-elle relative ou universelle? Existe-t-il un critère de vérité? La raison permet-elle d’atteindre la vérité?

J’aimerais bien en discuter avec vous.

Sincèrement,

Marc-André

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Oui, aux trois. Maintenant discutons.

Socrate

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Pourquoi croyez-vous que la vérité est universelle? Pourquoi croyez-vous que la vérité peut être atteinte par la raison? Quels sont vos arguments?

Sincèrement,

Marc-André

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La vérité est d’univers parce que le mensonge est personnel, restreint à notre humaine mesure. L’univers ne te ment pas. Il se contente de soustraire ses replis à la limitation de tes sens. Mais il attend la justesse de ta connaissance, qui, lorsque mise en place, saisit l’univers qui ne se dérobe pas.

Voici que j’égare le petit cordon qui noue ma tunique à l’épaule. Je cherche, je furète, je musarde, je m’inquiète. Rien. Je m’assois au bord de la fontaine et passe en revue dans ma mémoire tous mes gestes au moment du déshabillage d’hier. Confusion complète de mes sens et de mon souvenir. Le réminiscence de ce dernier se confond avec la réminiscence de ce geste répété tous les jours où je place le petit cordon à l’endroit où je ne le retrouve plus justement maintenant. La recherche tâtonnante, que ce soit dans mon environnement ou dans ma mémoire, ne me sert de rien pour clarifier une vérité si effroyablement infime.

C’est alors qu’entre en jeu ma raison. Je me calme, élimine un par un tous les endroits où le petit cordon a pu finir. Je vais du plus certain au plus impossible, par étapes méthodiques, et sans concession à mes impressions ou à mon humeur. Je finis par le retrouver dans l’encoignure de ma couche et du mur de la demeure. Un lieu que j’aurais négligé ou rejeté sans le recours du systématisme raisonnable et de la paix de l’esprit résigné qui l’accompagne.

S’il en est ainsi de la recherche du plus petit apparat de ma modeste tenue vestimentaire, comment n’en serait-il pas des lois profondément plus cachées et fugaces de l’univers et de la conscience?

Socrate

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60- LA PRISON

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Socrate,

Pourquoi tu ne t’es pas échappé de ta cellule en prison, alors que tu en avais la chance?

Marc-André

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Je ne comprends pas cette question. Je te signale que je ne suis pas en prison. Ton intervention fait sans doutes référence à des événements futurs de ma vie. Pourrais-tu s’il te plaît me les préciser, pour que je les commente?

Socrate

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Socrate,

Le disciple que notre époque nomme Platon, celui que tu avais rencontré lors de ta soixante-cinquième année, écrit sur ta condamnation à mort par les lois athéniennes. Comme tu le sais, tu as été condamné à mort pour avoir «corrompu la jeunesse», et c’est là que tu as été forcé de boire de la ciguë, alors que tu avais soixante-et-onze ans.

Tu avais été enfermé en prison à Athènes, et Platon nous raconte que l’un de tes amis, nommé Criton, essaya de te convaincre de t’évader de prison afin que tu puisses éviter la condamnation à mort et dénoncer l’injustice dont tu étais victime.

Mais peut-être cette question concerne, en effet, des événements futurs de ta vie. Tu nous parles comme si tu étais en vie, c’est que tu n’es donc pas une réincarnation. Par conséquent, peux-tu donc me dire quel est ton âge en ce moment, afin que je puisse te poser une question sur ce qui n’est pas ton futur mais bien ton présent et ton passé?

Sincèrement,

Marc-André

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Bonjour,

Malheureusement, Socrate m’informe qu’il préfère ne pas discuter d’événements qui pour lui sont encore en devenir. En effet, vous n’êtes pas devant une réincarnation du philosophe, mais plutôt en présence d’un processus technique exclusif à DIALOGUS. En effet, nous sommes maintenant en mesure de communiquer avec diverses personnalités de notre histoire à une période bien précise de leur vie et ils ont gentiment accepté de répondre aux lettres de nos lecteurs. Toutefois, vous comprendrez que ces derniers peuvent difficilement écrire sur un sujet aussi délicat que celui de leur propre disparition.

Quant à l’âge de Socrate, je vous invite à lire sa lettre d’acceptation à participer à notre grand projet collectif de réunir sur un même site, les plus grandes personnalités de l’humanité.

En espérant que vous accepterez cette situation et, dans les circonstances, le silence de Socrate à votre question.

Sincèrement,

Philibert Delapravda

Éditeur adjoint de DIALOGUS

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61- LE RESPECT

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Premièrement, je voudrais vous dire qu’à mon avis, vous avez manqué à la vertu en refusant l’exil lors de votre procès, incapable que vous étiez de pardonner les hommes de n’avoir pas su voir en vous l’océan de sagesse que vous êtes.

Cela dit, j’ai une question, qu’est-ce qui est le plus important, le respect de soi-même ou celui des autres?

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J’y penserai quand cela m’arrivera. Pour le moment, je ne saurais juger d’un événement inconnu parce qu’à venir. Mais n’en est-il pas autant d’un événement méconnu parce qu’ancien?

Le plus important est de voir à ce que le respect de soi-même et le respect des autres s’harmonisent, et n’entrent jamais en opposition diamétrale.

Socrate

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Maître Socrate, êtes-vous présentement en train de chercher à comprendre le message de la Pythie de Delphes? Êtes-vous conscient de la supériorité de votre cerveau, je dis cela car vous semblez ne jamais vous laisser aller à vos premières réactions, bannissant vos instincts, vous restez en mode rationnel, et très activement, 100% du temps, pourrait-on croire…

Finalement, vers quel âge avez-vous vu poindre la vérité aux limites de votre inconscience?

Merci

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Je cherche la vérité depuis mon tout jeune âge. Cela s’applique au message de la Pythie comme au reste du monde. Ce qui m’amène à te signaler que, comme je suis toujours curieux de m’instruire, je me vois dans l’allègre obligation de te poser une question à mon tour.

Qu’est-ce donc qu’un cerveau?

Socrate

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62- SILENCE

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Se taire et penser

Penser et dialoguer

Se renfermer ou guerroyer

Se comprendre et ne pas comprendre

S’ignorer se connaissant

Savoir où l’autre va sans savoir où l’on va

L’errance de l’homme est-elle conforme à votre pensée?

Jean-Pierre Blanchard

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Alors là, je n’aurai qu’un mot: oui.

Socrate

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63- PARMÉNIDE

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Cher Socrate,

Est-il possible qu’en votre tendre jeunesse vous côtoyassiez Parménide d’Élée? Dans l’affirmative, pourriez-vous m’en parler?

France Beaulieu

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Il est possible que je l’aie connu et il est possible que je ne l’aie point connu. Si je l’ai connu cette connaissance est, si je ne l’ai point connu cette connaissance n’est pas. C’est l’occasion de constater que si l’être est, plutôt que le non-être, il demeure dépendant de ce qui l’implique.

Ajoute à ta réflexion que je ne suis jamais allé en Italie.

Socrate

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64- UN MOT

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Certes.

Zapatou

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C’est un peu hâtif… peut-être!

Socrate

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Pardonne mon goût pour le laconique, mais le bon sens de ta réponse m’a désarmé. Simplement, je parlais dans un autre «plan d’immanence», qui ne saisissait pas le problème politique. Je vais tenter de le définir: je parlais de l’origine (et non du fondement) de ta pensée. Bien sûr, les conséquences de ta pensée sont plus… conséquentes, et justes, en ce qui concerne les implications citoyennes, politiques. Mais je me questionne sur ce qui t’a poussé à penser cela.

Je reste attaché à la vigueur des pré-toi (les «pré-socratiques»: Héraclite, Parménide, Anaxagore – que tu satirises), même si leur pensée prêtait le flanc aux attaques des sophistes. Et je sais aussi que c’est toi (ou Platon?) qui les a défendus d’eux-mêmes contre ces sophistes. Mais (pardonne mon anachronique modernité, je saisis bien l’absurdité de la discussion) lorsque j’observe l’implacable sérénité avec laquelle Platon te fait parler, je ne peux m’empêcher de me dire que, dans une certaine mesure, tu as écarté la difficulté du monde (notamment le problème de la connaissance), l’altérité, l’étrangeté du monde pour te reposer sur la staticité du langage. Et ce refus de l’altérité, de ce qui ne rentre pas dans les catégories linguistiques me fait m’interroger sur la validité du mouvement qui t’a amené à la philosophie. N’y avait-il pas cette peur de l’autre?

Je saisis aussi la stupidité de ma remarque, qui confond l’origine psychologique et la teneur philosophique de ta pensée (mais cette confusion n’était-elle pas propre à ton époque?), et sa limite puisqu’elle consiste à t’incriminer avec des moyens conceptuels qui sont nés bien après ta mort.

Je te salue avec reconnaissance.

Zapatou

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La seule remarque stupide ici est celle donnant la remarque précédente pour stupide. N’en donne pas trop au langage, Zapatou. Dans n’importe quelle langue, il y aura des Socrate. Ne les admire pas trop, ce serait les surestimer.

Socrate

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65- PHILOSOPHER

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Pourquoi philosopher?

Loutre

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Parce qu’être sans penser n’est pas notre lot.

Socrate

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66- LA DIALECTIQUE ET L’IRONIE SOCRATIQUE

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En lisant la définition du mot «ironie» avec mes élèves de cinquième secondaire en classe de français dans le dictionnaire Larousse, j’ai appris qu’il existe une ironie «socratique». Il s’agit, selon les auteurs dudit dictionnaire, en une «manière de philosopher propre à Socrate, qui posait des questions apparemment éloignées entre elles, pour mettre l’interlocuteur en contradiction avec lui-même.»

Donnez-moi un exemple de ces questions, d’un échange où votre opposant s’est contredit. Je voudrais illustrer cette ironie.

On associe en outre votre nom à la «dialectique». Pouvez-vous me citer un exemple de ce type de raisonnement?

Merci.

Louise Morneau

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Allez-vous me contredire si je vous affirme que je viens juste de répondre à vos deux questions?

Socrate

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67- LE COQ D’ASCLÉPIOS

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Socrate,

Permets-moi d’abord de te signifier ma profonde et sincère admiration. Cela étant dit, voici ma question. Tu ne le sais peut-être pas encore, et je m’en veux de te forcer à pénétrer toi-même dans ton intimité future en me tenant la main alors même que tu ne me connais pas, mais tes disciples ont rapporté que tes dernières paroles avaient été: «Nous sommes le débiteur d’Asclépios pour un coq». Quel était ce coq? S’agissait-il d’un sacrifice dont tu étais redevable envers le dieu et dont tu ne t’étais pas acquitté? Il y a des personnes à l’époque où je vis qui prétendent que tu as prononcé cette phrase en proie au délire, craignant soudain de n’être pas bien vu des dieux au seuil de la mort. Mais ce geste peureux te sied mal, et je veux croire que cette phrase signifie en réalité autre chose. Sauras-tu me dire quoi?

Merci,

Benjamin

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Ces événements sont futurs pour moi. Donc, je ne puis les commenter de façon assurée. Mais ma position est bien que ce n’est pas parce qu’on est à mourir qu’il faut laisser les affaires domestiques péricliter. Tu ne penses pas, beau Benjamin?

Socrate

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68- VOIX DIVINE (2)

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Cher Socrate,

Je suis présentement en plein examen sur toi. J’aimerais que tu me définisses réellement ce qu’est ta voix divine et en quoi ce dieu est-il différent de ceux honorés dans la cité.

Merci à l’avance,

Laroche, philo 101

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La seule voix divine que je révère est celles des mânes. Si elle diffère de celle de la cité, c’est bien que la cité s’est détournée des mânes. Pour voir comment, il suffit de s’intéresser aux intrigues et compromissions qui sont le lot de toute cité.

Socrate

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69- CONNAIS-TOI TOI-MÊME

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Je recherche la signification de la citation de Socrate «Connais-toi toi-même». Si vous pouviez me répondre tout de suite cela m’arrangerait.

Merci

Philippe Cerf

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Tout beau, mon beau Philippe,

Dans ton cas spécifique il est clair qu’elle signifie: apprends à organiser ton emploi du temps…

Socrate

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70- POUR QUE LA PHILOSOPHIE VIVE

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Pourquoi fallait-il que Socrate meure pour que la philosophie vive?

Jean

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Pourquoi te soucier de la survie d’un individu mortel si la philosophie est si vivace?

Socrate

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71- LES LIONS

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Est-ce qu’il y a des lions en Grèce? J’ai lu beaucoup de romans dans lesquels des héros comme Alexandre Le Grand chassent des lions. Vous en avez vu quelques-uns chez vous?

Pepo

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Pourrais-tu me décrire cet animal, excellent Pepo?

Socrate

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72- SUPÉRIEURE ET INFÉRIEURE

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«Ô Aurore,

Les femmes sont plus menues, plus faibles, inaptes au combat et à la politique, bavardes, sensuelles, superficielles, colériques, et incapables de comprendre le vrai amour entre deux hommes. Il faut les protéger car elles portent la vie, mais leur égalité avec l’homme est une impossibilité naturelle. Je te le dis en toute candeur. C’est là une vérité universelle. Tu critiques mes formulations mais je ne vois pas très bien se déployer tes arguments en faveur d’une démonstration de l’égalité entre la femme et l’homme.

Socrate, le vrai, le sincère, sans glose ni déformation.»

Mon cher Socrate,

Il me semble que tu ne répondes que partiellement à la question d’Aurore.

Tu avances, si je t’ai bien compris, qu’à des hommes supérieurs doivent être confiées les clés de la cité. Pourtant, si je me rappelle bien, à ton époque, on attribuait certaines charges par tirage au sort afin d’assurer l’égalité des citoyens. Pourquoi n’organisait-on pas plutôt des concours ou des joutes afin de déterminer qui avait les plus grandes qualités pour assumer telle ou telle charge?

Aurore te demande si tu ne vois pas de distinction entre l’inégalité de fait entre l’homme et la femme, et l’inégalité de droit. Pourquoi penses-tu que le fait qu’un individu soit supérieur à un autre d’une façon ou d’une autre, devrait lui donner plus de droits? Ne devrait-il pas à la rigueur, en avoir moins, afin de rétablir un équilibre?

N’est-ce pas que les gens de ton époque pensent que l’on est un homme par essence et dès la naissance quand ceux de la mienne pensent qu’on le devient?

Novalis

Lorsque je donne à l’ordinaire un sens élevé, au commun un aspect mystérieux, au connu la dignité de l’inconnu, au fini, l’apparence de l’infini, alors je les romantise.

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Voilà qui est bien nouveau, de la part d’un dénommé Novalis. Il y a des esclaves dans mon monde. C’est un fait reçu de tous les hommes libres. Mais certains naïfs ne voient pas clairement ce que la condition d’esclave a d’inexorable. Je crois devoir te compter au nombre de ces naïfs, joli Novalis. D’où que tu sois, regarde attentivement autour de toi, et si tu secoues le joug de tes illusions, tu apercevras celui des esclaves de ton lieu et de ton temps.

Et soudain la condition de ces esclaves fera voler en éclats tes belles fantasmagories sur l’homme libre, la démocratie, la détention des clefs de la cité, et le reste.

Socrate

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Très cher Socrate,

Tu es bien à ton aise pour distinguer ce qui est fantasmagorie de ce qui ne l’est pas. Comment distingues-tu l’un de l’autre? Je suis surpris de ce que tu répondes à nos questions sur la condition de la femme par des considérations sur celle des esclaves. Je comprends bien qu’au fond, nous parlons d’un sujet plus large mais as-tu choisi en toute conscience cette mutation de l’objet?

Enfin je partage ton jugement sur le fait que, où que porte notre regard, on trouve des hommes qui ne sont pas libres. Penses-tu que cela vienne d’une organisation inexorable des sociétés humaines ou bien chaque homme ne contient-il pas en lui-même son désir d’être esclave?

 Ton disciple Aristoclès se plaignait je crois, de ce que la Démocratie ne proposât aucun choix à celui qui ne souhaitait point de maître. Toi-même, lorsque tu défendis ta cité les armes à la main, que défendais-tu?

Bien à toi,

Novalis

Se juger soi-même d’après ses actes réels et non d’après le tissu interne. N’est-elle pas belle la surface du corps et écoeurante sa nature interne!

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Je défendais ma patrie et ses traditions. Je défendais le fait que la démocratie n’a jamais inclus les esclaves, et le fait que la femme est la servante de l’homme. Tu me demandes comment je dissipe les fantasmagories. Bien, le fait d’avoir mené cette guerre et d’avoir été vaincu en a certainement fait disparaître quelques-unes!

Socrate

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Mon bien cher Socrate,

J’ai moi-même admiré le courage et la beauté de ces braves chevaliers et soldats partant en chantant pour le champ de bataille pour défendre l’honneur de la reine Louise. Cependant, je crois aujourd’hui qu’il est d’autres façons encore plus nobles et puissantes de changer le monde dont je ne te parlerai pas ici pour ne pas tergiverser.

Tes réponses à mes interrogations en éveillent en moi de nouvelles concernant ta pensée: considères-tu les idées que tu exposais selon lesquelles la femme doit être la servante de l’homme et la démocratie suppose l’existence d’esclaves, comme des croyances, des constatations découlant de l’expérience ou bien des propositions démontrables à l’aide de la raison?

Enfin, selon qu’elles appartiennent à l’une ou à l’autre de ces catégories, doivent-elles être, selon toi, défendues par les armes?

Novalis

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On ne défend par les armes que sa patrie. Les traditions se défendent toutes seules. J’ai répondu aux deux questions.

Pourquoi tiens-tu tant à changer le monde?

Socrate

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Mon cher Socrate,

Je vois que tu sais répondre de manière concise et que la réputation de grands rhéteurs des Athéniens n’est pas usurpée!

Donc les choses dont nous parlions sont selon toi des traditions et en ce sens relèvent à la fois de la croyance et de l’expérience. Et tu ne vois pas l’utilité de les défendre à l’inverse de ta patrie.

Ta question me montre que je me suis mal exprimé ou pas assez dévoilé. Je ne tiens pas tant à changer le monde. En fait, je suis probablement un peu «conservateur» si l’on me compare aux Français. Ce que je tiens à changer, ce serait plutôt notre rapport au monde, à ce que tu appelles la réalité par opposition aux fantasmagories. Imagine que nous puissions faire de nos fantasmagories la réalité! Quel pouvoir serait alors le nôtre!

Quand les nombres et les figures ne seront plus la clef de toute créature, quand, par les baisers et les chants nous en saurons plus long que les savants, quand à nouveau l’ombre et la lumière seront encore mariées dans la clarté première, quand à travers les poèmes et les légendes, nous connaîtrons la vraie histoire du monde, alors s’évanouira devant l’unique mot secret ce contresens que nous appelons réalité.

Cela doit te paraître un vrai charabia comme celui des barbares mais je te conjure de croire, mon cher Socrate, qu’il est le fruit de mûres réflexions.

Bien à toi,

Novalis

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Fais ce que doit, crois ce que peux…

Socrate

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73- VOTRE PERSONNAGE

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Bonjour à vous Socrate,

Je suis amenée à faire un travail sur vous. Je viens de lire quelques lettres écrites de votre main mais je ne cerne pas encore tout à fait votre personnage. Il m’est demandé de vous comparer à la célèbre Antigone. Mais vu la complexité du sujet, je me permets de demander votre aide pour m’éclairer quelque peu sur ce travail. En espérant avoir de vos nouvelles très bientôt, je vous dis au revoir.

Merci d’avance…

Bockn

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Ah, il n’y a pas à chipoter: je suis Antigone.

D’abord je suis la fille d’Oedipe et de Jocaste. Je suis un produit coupable et incestueux, méprisé et honni, mais j’existe. J’existe et je défie les lois de la nature les plus fondamentales.

Ce qui ne m’empêche pas de respecter les lois des hommes, même contre les autorités politiques qui les méprisent. Mon frère mort aura droit au rite qui le relie à nos mânes. Et si j’en meurs, ce sera ma décision de quitter la vie. Les tyrans ne sont pas nos lois, ils n’ont pas à interférer entre nous et nos plus anciennes coutumes.

Ensuite, je vois plus juste et plus loin. C’est pour cela que mon père, qui s’est crevé les yeux, marche en posant sa main sur mon épaule. Je ne le «guide» pas pour autant. Je me contente d’aller, et sa confiance en ma sagesse fait le reste de notre cheminement.

Finalement je suis Antigone parce que, comme elle, je suis profondément et intimement femme.

Socrate

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74- IRONIE ET MAÏEUTIQUE

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Monsieur Socrate,

Par quels procédés accouchiez-vous les esprits? Considérez-vous l’ironie (socratique) comme en étant un?

Merci beaucoup!

Mélanie

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Je veux bien répondre à votre question, radieuse Mélanie. Mais seulement si vous répondez à la mienne. L’ironie est-elle toujours socratique, y a-t-il de l’ironie non-socratique?

Socrate

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Cher Socrate,

Je pense que, lorsque nous sommes ironiques envers quelqu’un, c’est pour lui faire comprendre quelque chose, mais non de façon directe. Dès lors, oui, l’ironie est toujours socratique. Mais peut-être suis-je en train de me tromper? La philo et moi, ça fait deux, voyez-vous…

Donc, l’ironie dite socratique serait bien un procédé de votre maïeutique, cher Socrate?

Merci beaucoup,

Mélanie

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Je vous ai répondu, chère Mélanie!

Socrate

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75- À SOCRATE LE GREC

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Cher Socrate, contente de te savoir en vie. Je voudrais te demander si tu es bien sûr que tes images dans ta caverne, tes petites allégories, c’était pas un coup des frères Lumière?

C.

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Plutôt un coup de ma soeur, la Pythie de Delphes. Si ton époque projette des images oniriques mobiles sur une surface extérieure, la mienne ne dispose que de l’orifice ténu de la paroi des paupières closes pour animer ce genre de tableau. Mon monde est de spéculation, le tien est d’empirisme, mais nous rêvons tous deux.

Socrate

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76- MYTHE DE L’ANDROGYNE

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Cher Socrate,

J’ai lu votre lettre destinée à Michèle mais je n’ai pas eu de quoi assouvir ma soif de connaissances à propos du mythe de l’androgyne. J’ai essayé de le trouver sur Internet mais mes efforts ont été inutiles. Aussi je vous demande de me le raconter, de m’en parler (avec votre accord bien sûr) pour que je puisse prendre débat sur l’amour et ses formes (même si quelque part, j’ai déjà pris débat sur ce sujet mais je manque encore d’informations et en particulier sur le mythe de l’androgyne).

Avec mes sincères salutations.

Jean-Baptiste

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Je ne sais quel mythe tu cherches, mais on me rapporte, pour ma part, l’histoire ancienne suivante:

Il a été donné à une personne, dont nous oublierons le nom pour ne pas trahir sa sexualité génitale d’origine, d’être homme en une portion de sa vie, et femme en une autre. Il lui fut ensuite demandé lequel des deux états suscitait le plus de jouissance physique. Notre personne répondit que pour une coupe de jouissance en homme, il s’en était déversé cent sur son être en femme. Il lui fut ensuite demandé lequel des deux états lui suscitait le plus de satisfaction philosophique. Il ou elle répondit que les terreurs et les joies niaises de son état de femme ne lui valaient en rien les vues larges, sereines et profondes de son état d’homme. On lui demanda alors ce qu’il ou elle choisissait d’être pour le restant de sa vie, et la réponse fut: androgyne.

Socrate

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77- QUESTIONS PHILOSOPHIQUES

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Salut,

Je voudrais savoir si tu es d’accord pour dire que l’homme est né mauvais et que c’est plutôt l’éducation qui rend l’homme social? Je voudrais savoir ton opinion à ce sujet. J’attends impatiemment tes opinions.

Merci.

Cordialement,

Jack

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Non, je pense le contraire. L’homme naît bon. Le monde social le corrompt.

Socrate

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78- ENNUI

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Très cher Socrate,

Je t’écris à toi car je sais que tu m’apporteras une réponse: tu es comme moi et tu me parles comme je me parle. Mon problème est un certain ennui en communauté.

Voilà: Hegel (un futur collègue à toi, dans une autre vie) écrivit (écrira?) dans La Phénoménologie de l’Esprit: «Le passage se produit […] à partir de la fin [=finalité] de l’être […] qui a rejeté la communauté avec d’autres». (P. 350 de l’édition Gallimard 1993, je t’en enverrai une, si tu me donnes ton adresse).

Très bien. Mais pour s’intégrer (dans cette «communauté», je suis en internat), il ne suffit pas de ne pas rejeter l’autre, il faut aussi que lui accepte son autre: moi. Que faire? Si je ne lutte pas, je m’écrase. Si je lutte, lui m’écrase. Si je m’énerve, autant me taper la tête contre les murs d’un couloir obscur! Tu as écrit à quelqu’un, dans une autre réponse: «de ni l’un [Foucault dans son jeu TV sur TF1] et ni l’autre [le public] ne viendra la force requise pour éteindre le poste. Celle-ci est en toi.» Très bien! Nous avons la télé individuelle dans notre chambre, à l’internat. Quand je regarde «Qui veut gagner des millions?», j’éteins le poste des fois, quand même, hein (je ne suis pas un légume!). Ma question est alors: «Et après?».

Cette communauté n’est pas rompue parce que moi, j’éteins le poste et les autres pas. Certes. Mais après, la télé, je ne sais jamais quoi faire: il est trop tard pour mettre du Metallica (un groupe de musique de mon époque qui provoque des raz-de-marée là où il passe) parce que mes camarades verraient ça, à cette heure-ci, comme un manque de respect total (je me fais peut-être des idées, peut-être faut-il que je leur montre que c’est bien quand même?). Et puis soyons honnêtes: du Metallica en MP3, c’est dur à trouver sur Internet, de nos jours!

Et, toujours dans l’honnêteté, je me demande quand même plus souvent quand je vais arriver à l’éteindre cette fichue télé. Je me pose des questions: suis-je un vampire? Mes volets sont toujours fermés et j’avoue que j’aime le sang (dans les steaks hachés, bien sûr!). Suis-je narcissique? Je fais pourtant la part des choses entre les gens et le rôle qu’ils jouent. Tu vas me dire de donner aux autres ce qu’ils attendent de moi. Eh bien voilà! D’autant plus que si mes volets sont fermés, c’est à cause de la télé, tu avais compris…

Je te remercie, Socrate, rien que de t’avoir écrit m’a tiré un peu de mon ennui. J’avais pensé un moment à partir de l’internat en pleine nuit, mais non, je vais plutôt me coucher et éteindre cette fichue machine à traiter des informations que dans mon siècle on appelle «ordinateur». 😉

Pierre Goupil, qui se demande encore s’il a trouvé sa vérité

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Oui, tu la trouves, Pierre. Et ma maïeutique avec elle…

Socrate

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79- CONNAIS-TOI TOI-MÊME (5)

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Bonjour,

Je me présente, je m’appelle Hélène. Je suis actuellement en TS. Je me retrouve confrontée à mon premier sujet de dissertation de philosophie qui est le suivant: «Connais-toi toi-même.» À quels obstacles se heurte cette exigence? J’avoue que je suis un peu déroutée. J’ai cherché mon chemin comme j’ai pu, mais j’ai l’impression que je tourne en rond et/ou que je ne traite qu’une partie du sujet. Je me heurte moi-même à des obstacles, ne sachant pas trop comment m’y prendre. Je me demande entre autres si je dois baser ma disserte juste sur la réponse à cette question ou si au contraire je dois élargir le sujet. Je n’arrive pas non plus à formuler ma problématique de façon à ce que mes parties s’enchaînent convenablement.

Pour l’instant, j’envisage de faire une première partie sur ce que signifie «se connaître soi-même», ou peut-être simplement «se connaître». Une deuxième serait consacrée à répondre à la question elle-même, et enfin une dernière pourrait éventuellement déterminer les façons de contourner les obstacles (car je suppose qu’ils doivent pouvoir être contournés). De plus j’ai remarqué que le sujet laisse sous-entendre qu’on ne peut pas réellement se connaître.

Pour la première partie, j’ai quelques pistes, «se connaître» = connaître ses limites, connaître son caractère, connaître ses envies, ses peurs, sa façon de réagir devant telle ou telle situation, bref pouvoir prévoir ce que l’on fera. Cependant, cela contredit Sartre, qui écrit que l’homme est un projet perpétuel, ou quelque chose comme ça. Déjà, je coince ici. Dans ma deuxième partie, j’ai trouvé à proprement parler deux ou trois obstacles: tout d’abord, l’obstacle «matériel», à savoir comment faire pour se connaître nous-mêmes, quels moyens utiliser. Ensuite, et on peut peut-être le rattacher à celui qui précède, le fait qu’on ne peut se connaître tout seul, et que, comme le pense Sartre, autrui est nécessaire. Ici, je coince aussi, parce que je ne suis pas d’accord avec ce qu’on a étudié sur Sartre. Lui dit que, dans chacune de nos actions, on se ment à nous-mêmes aux autres. C’est ce qu’il appelle la mauvaise foi. Dans ce cas, je me dis que le regard et le jugement d’autrui sont erronés étant donné que ce que l’on montre n’est pas nous-mêmes… Le troisième obstacle serait plutôt d’ordre psychologique: a-t-on réellement envie de se connaître? Le problème d’une peur se pose, une peur de se trouver mauvais, mais aussi peut-être de se retrouver confronté à du vide, n’a rien de bien intéressant.

Quant à la troisième et dernière partie, je «m’arrache» les cheveux, parce qu’à ce stade de ma réflexion, c’est moi qui me retrouve face au vide absolu de mon esprit.

J’aimerais également savoir quel autre auteur je peux faire intervenir là-dedans, parce que pour l’instant, Sartre est le seul que j’arrive à relier.

Voilà, si tu as du temps, je te serais reconnaissante de bien vouloir m’aider… cela me permettrait d’avancer un peu plus. En te remerciant d’avance…

Hélène

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Tu sembles bien engagée. À un moment il faudrait cesser de travailler à une disserte et oeuvrer plutôt à la connaissance de toi. Tu seras soudain surprise des bonds de géant que tu feras alors… même pour la disserte. Je connais déjà au moins un auteur qu’il est urgent d’impliquer: elle s’appelle Hélène, ce qui signifie rayon de soleil…

Socrate

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80- CONSEIL

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Bonjour Maître,

Je m’adresse à toi car tu es mon favori parmi les sages. Depuis quelques jours un problème me tracasse grave, sur mon lieu de travail une jeune femme (de mon âge à peu près) sans me connaître du tout (excepté mon prénom) me coupe la parole de manière fort hautaine et vexante quand je parle au patron et montre manifestement son dédain, infondé naturellement. Avant d’oublier je tiens à te donner cher Maître un autre indice: la jeune femme est fort belle, ses yeux m’attirent particulièrement. Je pense à elle jour et nuit, que faire, pourquoi elle agit de la sorte?

Avec respect,

Jansen

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Je voudrais pouvoir te répondre mais il me manque un élément essentiel. Qu’est-ce donc qu’un patron?

Socrate

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81- MON RÊVE

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Ça y est, c’est arrivé: j’envoie une lettre à Socrate! Souvent, on pose la question: quel est votre rêve le plus cher? Et j’ai toujours répondu: parler avec Socrate. Depuis que je vous ai découvert, ma vision du monde a totalement changé. Vous incarnez une liberté, une vocation de pensée, vous avez consacré votre vie à la philosophie, vous n’êtes pas un spécialiste ou un érudit mais vous portez un intérêt à la connaissance… vous êtes presque mon père spirituel… et maintenant que je vous ai à ma portée, je ne sais même pas quoi vous dire… je ne suis pas préparée…

Raph Delaunay

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C’est la meilleure des préparations imaginables. Mais tu me surestimes…

Socrate

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82- VOTRE CONDAMNATION

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J’étudie présentement votre apologie de Platon. J’aimerais trouver de bons arguments qui justifieraient votre condamnation.

Pouvez-vous m’aider?

Gagnon

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J’ai horreur des démocrates et de leurs dieux modernes. S’ils me tuent un jour, ce sera pour cela.

Socrate

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83- QUELLE SURPRISE!

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Quelle chance de tomber sur vous, vous que je vais étudier principalement pendant toute mon année de terminale … En parlant de ça, j’ai une petite question, style dissertation «doit-on apprendre à devenir soi-même»? Très intéressant mais très difficile à traiter, alors si le grand maître a quelques suggestions sur la question…

Je vous salue bien bas…

Au plaisir de lire la réponse… et merci d’avance.

Élodie

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Élodie,

Avant d’aborder ta question «terminale», pour reprendre ton mot étrange, je voudrais te poser moi-même deux petites questions:

Existe-t-il des choses que l’on se doive de faire?

Est-il possible de ne pas apprendre à se connaître soi-même?

Médite ces deux questions, envoie-moi tes réponses, et tu auras ensuite droit —droit comme antonyme de devoir— à mes lumières sur la question «terminale».

Socrate

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Eh bien merci pour vos pistes… (c’est quand même très étrange de vouvoyer un philosophe quelque peu virtuel!) Je vais maintenant répondre à vos questions: j’ai pas mal réfléchi à la question depuis le premier mail: je pense qu’en effet nous devons apprendre à devenir nous-mêmes dans la mesure où quand on naît, nous sommes incomplets et donc heureusement perfectibles, le verbe devoir est employé dans la mesure où c’est à nous de faire cette démarche (évoluer), nous sommes donc le propre moteur de notre vie. Cependant, il y a un paradoxe entre le verbe devoir et les restes de la question car il ne s’agit pas ici d’un devoir moral, devenir soi-même est un acte incontournable, de plus, il ne suffit pas de devoir, mais surtout de vouloir et pouvoir… Voici mon plan qui est sûrement temporaire et lui aussi très perfectible.

Donc pour répondre précisément à vos questions, je pense qu’il existe des choses que l’on se doit de faire, mais ces actes ne représentent pas nécessairement des devoirs moraux, qui nous concernent directement car sinon nous aurions le choix d’agir ou non, ce ne serait donc pas une obligation. Je pense par contre qu’il est possible de ne pas apprendre à devenir soi-même, apprendre ne représente pas un devoir mais une recherche pour être capable de devenir soi-même, or la personne qui ne se posera pas de questions sur son existence n’apprendra pas à se connaître, si on part du principe que nous pouvons ne pas être nous-mêmes… (ce qui est fort possible de temps en temps ou en cas de schizophrénie)…

Voilà donc une réponse pas très claire, je m’en excuse… J’attends avec impatience de plus amples (ou fortes peut-être) lumières de votre part…

Élodie

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Si la simple possibilité de ne pas apprendre à se connaître soi-même existe, je ne vois pas pourquoi on devrait —d’un devoir moral ou autre— se priver d’une telle liberté nonchalante et clocharde, face à la douleur cruelle de la conscience réflexive.

Mais te connais-tu adéquatement toi-même en affirmant si ostentatoirement cette possibilité sidérante que serait celle de s’ignorer soi-même, chez les êtres humains, tes semblables?

Socrate

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84- PATERNITÉ ET PASSOIRES

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Cher Socrate,

On te prête entre autres l’allégorie des trois passoires. Est-ce Platon? Si tel est le cas, dans laquelle de ses œuvres?

Bien amicalement…

Gérard Orst

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Va voir dans ma correspondance cette histoire des trois passoires. Je crois qu’elle y filtre… Guide-toi sur les titres disposés par DIALOGUS

Socrate

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85- PAROLES

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Re-ave! (je ne connais pas le grec alors je vous sers mon latin). Supposons (ce n’est qu’une hypothèse) qu’on vous oblige à ingurgiter la ciguë, quelles seraient vos dernières paroles?

Merci,

Michèle

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Je dirais: tiens, pour le coup, ça me rappelle la Romaine Michelle avec ses hypothèses imbuvables…

Socrate

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Bien essayé, mais «Michèle» est un prénom hébreux qui signifie «qui cherche la vérité»…

Michèle

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Il signifie donc aussi implicitement «qui la trouve»…

Socrate

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Nous en revenons à notre discours antérieur sur la difficulté à définir la vérité…

Michèle

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Je vous écoute, Michèle.

Socrate

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Plus sérieusement, si, un jour, on vous condamnait à ingurgiter la ciguë sous prétexte que vous corrompez la jeunesse et que vous essayez d’introduire de nouveaux dieux au panthéon, ne trouveriez-vous pas une boutade sarcastique à balancer à la gueule de tous ces béotiens?

Michèle

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Grâce à ce DIALOGUS, ingénieux et matois, ce serait: vous ne me prenez pas par surprise. Depuis le temps qu’on me rapporte ces événements et qu’on me turlupine pour que je les commente!

Socrate.

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J’ai beau m’y prendre de toutes les façons, ce n’est pas grâce à vous que je vais réussir mon examen de philo…

Michèle

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La voilà la voie vers la vraie connaissance!

Socrate

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86- L’AMOUR

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Cher Socrate,

Selon vous, existe-t-il une nature humaine? Si oui, quelle est-elle?

Katie Tremblay

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La nature humaine réside dans la faculté de poser une question sous un titre suggérant une réponse distincte en apparence.

Nulle bête ne fait ça…

Socrate

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87- GNOTHI SEAUTON

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Cher et noble Socrate,

Encore moi! Dites, quel effet ça vous fait de savoir que l’adage de Delphes, ce fameux «Gnôthi Seauton» dont vous aviez fait votre étendard personnel, est considéré par la majorité de mes contemporains comme ayant été inventé par vous-même? Et puis, si je vous dis que son sens original a été complètement dénaturé? Que la plupart des gens n’y voient absolument pas une incitation à se conduire en être civilisé, soit quelque part entre la bête et le Dieu, mais quelque vague injonction à l’introspection, comment réagissez-vous?

Merci encore.

Michèle Tremblay

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Je sursaute. Je plisse les yeux, je me gratte le crâne, je prends le stylet, et je grave dans la cire: Je sursaute, je plisse les…

Mais je m’en voudrais de t’imposer plus avant quelque vague description introspective.

Socrate

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88- HERMAPHRODITE ET ANDROGYNE

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Cher et noble Socrate,

Est-ce moi qui ai trop sérieusement voulu tester la validité de «in vino veritas» ou perdez-vous réellement votre latin entre Hermaphrodite et l’androgyne? Mais que dis-je? Vous êtes Grec! Gnôthi Seauton, donc, et merci à l’avance de bien vouloir consentir à me démêler entre l’androgyne que je croyais né de votre banquet et Hermaphrodite que je croyais né d’une altercation entre Zeus et sa douce moitié…

Michèle Tremblay

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Tu t’emmêles dans de vagues légendes qu’on raconte aux enfants des ilotes quand il n’y a plus d’histoire terrifiante pour les endormir. Ne cherche pas l’androgynie chez ces pantins mythologiques qui ont remplacé nos mânes au palmarès du légendaire bariolé à la mode.

Plus humaine que tout, l’androgynie est au fond de chacun d’entre nous.

Socrate

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89- COMMENCEMENT DE LA PHILOSOPHIE

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Bonjour,

Ma question est la suivante. Si l’on vous considère comme étant le père de la philosophie, serait-ce exact de dire que c’est en lui ouvrant la voie de la réflexion que vous l’êtes devenu?

Et si l’on admet que cela est vrai, quel élément irréfutable vous différencie des sophistes et naturalistes venus avant vous?

Falcon

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Cher Falcon,

Je ne suis pas le père de la philosophie. J’en suis l’enfant vagissant. Je joue les sophistes et les naturalistes les uns contre les autres. J’impose l’aune des premiers aux seconds, et le regard des seconds aux premiers. Le ton sibyllin et évasif est ce qui ne me sépare d’aucun de ces deux courants.

J’ironise ici, mais c’est toujours en aspirant continuer de te répondre. Car c’est bien l’ironie qui me sépare des deux courants à la fois…

Socrate

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90- SAVOIR QUE L’ON NE SAIT RIEN

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Tout ce que je sais c’est que je ne sais rien. Cette assertion postulante m’a toujours agacé, et il faut la pousser au bout d’elle-même pour la finir «Tout ce que je sais c’est que je ne sais rien, et encore, c’est même pas sûr…» car je voudrais bien que tu m’expliques, Socrate, par quel miracle on pourrait justement savoir que l’on ne sait rien… mais pas le reste?

tdi755

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Ton interprétation est bien trop fixiste et éléatique. D’où ton vain malaise. Replace cet aphorisme dans sa dynamique fluente initiale: il n’y a rien de su tant qu’il reste des choses à savoir. Il ne s’en dégage alors qu’un constat de l’infinité des choses à connaître, doublé de l’insatisfaction insatiable de celui qui cherche. C’est choquant, mais ce n’est plus vain.

Socrate

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Bonsoir Socrate,

Je comprends bien ce que tu me dis en soulignant que l’infinité des choses à connaître prévaut sur l’infime partie des choses effectivement connues, au point que cette infime partie peut être considérée comme rien ou néant. Ainsi puisque je ne sais pas tout, c’est que je ne sais rien.

Si tu tiens mon interprétation pour trop fixiste, ton développement me paraît à moi excessivement imprégné de devenir et finalement assez insolent du point de vue de l’être, qui je te l’accorde en a vu d’autres mais enfin tout de même. Regarde et dis-moi ce que tu penses, car je constate que tu tiens de façon inattendue «tout» et «infini» pour synonymes, n’est-ce pas? Ne me dis pas le contraire c’est ce que tu écris… Ainsi si l’aphorisme discuté est bien celui-ci: «Tout» ce que je sais c’est que je ne sais «rien», il te faut me laisser conclure et admettre avec moi que tu regardes «infini» est «rien» pour une seule et même chose, car tu ne peux connaître l’infini comme étant rien sans qu’il ne s’agisse d’une seule et même chose. Ainsi, en substituant dans l’affirmation ce que tu substitues toi-même dans ton courrier, nous entendons maintenant ceci: l’infini que je sais c’est que je ne sais rien. Alors dis-moi Socrate, l’infini et le néant sont-ils une seule et même chose ou bien l’aphorisme en question préfère la rumeur à la rigueur? 🙂

tdi755

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J’ai une question moi-même, avant de répondre à la tienne. Qu’est-ce que la rigueur?

Socrate

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Bonsoir cher Socrate!

La rigueur est le rapport (asymptotique mais tendant malgré tout vers) entre la perception ou l’idée que j’ai d’une réalité et la réalité elle-même, réalité qui se passe complètement de la perception ou de l’idée que j’ai d’elle pour être ce qu’elle est. Ainsi la rigueur, en pratique, exige surtout de s’effacer devant la réalité, quelle qu’elle soit. J’ai, il n’y a pas très longtemps, expliqué à cet éternel dissipé peu enclin à la rigueur qu’est Sartre le «jugement d’existence» d’Aristote. Mais évidemment, tu n’as pas connu Aristote. Je crois que le texte est sur le site DIALOGUS, chez Sartre, titré «À chacun sa vérité». Mais, cher Socrate, je te remercie vraiment car j’apprécie ta question préalable de façon toute particulière. Je ne l’avais en effet jamais considérée comme tu viens aussi promptement que rigoureusement de l’asséner.

tdi755

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Selon cette définition, je sais que je ne sais rien d’autre que: la rigueur s’avance pour l’éternité, exactement cette éternité que nous mettrons sereinement, tous ensemble, à lui faire rejoindre sa ci-devant asymptote.

Socrate

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91- SUR LA VIE

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Bonjour,

J’aimerais savoir en quoi votre opinion sur la vie (plutôt un monde sensible) se différencie de celle de Platon (plutôt un monde intelligible)?

Nia Char

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La mienne est précise et tangible. Celle de Platon est vague et fumeuse.

Socrate

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92- EST-CE QUE LA CONNAISSANCE EST RÉELLE?

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Cher Socrate, j’ai deux questions à vous poser. Premièrement, est-il possible de connaître la réalité? Deuxièmement, est-il possible d’atteindre la vérité?

Merci d’avance.

Caroline

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En te disant que ces deux questions sont en fait la même, n’ai-je pas augmenté ta connaissance de la vérité?

Socrate

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93- LES CONNAISSANCES

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Bonjour,

J’aimerais savoir les principales raisons pourquoi pour vous les connaissances provenant de la raison sont supérieures à celles provenant des sens?

Bien à vous,

Claudia

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Claudia,

Pense à un être qui t’est cher. Disons ta meilleure amie. Tu aperçois ta meilleure amie au bout du chemin. Elle te semble petite comme un insecte, pourtant tu ne t’en inquiètes pas. La voici qui te serre contre elle. Vos visages sont très près. Elle te semble une vraie géante, mais cela ne te terrorise pas. Tu ne la vois plus. Elle est en retard à votre rendez-vous. Tu ne la crois pas disparue à jamais pour autant, malgré le néant que t’en montre ton œil. Oh, elle arrive enfin, mais c’est la nuit noire. Elle t’appelle. Tu ne la vois toujours pas, mais tu entends sa voix. Tu conclus à sa présence proche, malgré la finesse plus exagérée de ton oreille. Sa voix ne s’est pas séparée de son corps. Tu ne le constates pas, mais tu le sais…

Dans tous ces cas simples, ta raison t’a fourni une connaissance supérieure à celle de tes sens. Ceux-ci te guident très grossièrement. Ils te sondent et te tâtonnent le monde en première approximation. Mais ta raison redresse leurs distorsions inévitables, louables certes, mais fallacieuses.

Socrate

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94- À QUOI SERT LA PHILOSOPHIE?

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Bonjour,

Je m’appelle Caroline et j’ai dix-huit ans donc je suis en terminale. Vous êtes un philosophe! Pouvez-vous m’expliquer à quoi sert la philosophie parce que mon professeur en est incapable! Et ça serait sympa aussi, si je vous donnais mon sujet de philo, que vous m’aidiez à le faire… J’ai bien dit aider!

Merci de me répondre.

Au revoir.

Caroline

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Ton pauvre professeur est probablement un sophiste à péage, comme il y en a tant de tout temps. La philosophie, Caroline, n’est pas une chose tarabustée. C’est une chose toute simple. Elle sert simplement à se poser des questions de fond. Si tu dis: «pourquoi ce garçon me regarde et me sourit ainsi?», tu poses là une question pratique, et la réponse que tu y donnes a un effet sur ta vie ordinaire. Si, inspirée par le même événement, tu dis: «qu’est-ce qui amène les êtres humains à se manifester de tout temps une attraction mutuelle?», tu abordes la même question, mais dans sa dimension philosophique, car la philosophie n’est jamais que le traitement des questions générales de l’existence. Si tu le fais, si tu poses cette question sous l’angle philosophique, et y médites, cela aura aussi un effet sur ta vie ordinaire, mais d’une façon bien plus profonde, durable, et subversive. Ces questions générales, Caroline, sont partout dans ta vie, elles t’enveloppent à chaque instant. Il faut les voir, les saisir et ne pas laisser le sophisme professoral les noyer dans le tonneau des Danaïdes de la fadaise scolaire, tarabustée, verbaliste, et vaine. Beaucoup de professeurs s’occupent méticuleusement de submerger la subversion de la philosophie plutôt que de la faire jaillir.

Socrate

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95- ANNÉE DE NAISSANCE

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Sokrates,

Tous les dictionnaires, toutes les encyclopédies et tous les livres de références que j’ai consultés jusqu’à aujourd’hui nous donnent -470 comme année de naissance. Alors, d’où vient le -478 indiqué sous votre photo? N’êtes-vous pas mort en -399 avant J.-C. à l’âge de 71 ans?

Bien à vous,

Michael Chèvrefils,

fils espéré de Socrate

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Voilà qui est fort curieux. Je ne m’y retrouve pas trop dans vos mesures, mais je crois savoir que les procédés d’écriture de votre temps impliquent une petite surface que l’on pianote des doigts, avec d’étranges effets d’écriture instantanée. Je soupçonne que les ilotes doivent parfois se tromper de touche et pérenniser des maldonnes. Cela ne te semble-t-il pas plausible?

En mon temps, ici, j’écris au stylet sur une palette de cire. Transformer un 8 en zéro est une affaire fort simplette. J’utilise l’embout non aigu du stylet à cette fin, et remodèle la surface molle et docile de la cire. Mais sur l’immense palette irisée de mon excellent disciple Dumontais, je ne sais que dire. Surtout qu’en plus, je n’écris jamais.

Tu n’as pas par hasard une question moins compliquée pour moi?

Socrate

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96-AIME TON PROCHAIN

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Bonjour Socrate,

Je dois d’abord commencer par excuser la qualité de mon mail que je voudrais écrire comme à un ami, ainsi que toutes les fautes qui pourraient alors se glisser dans le mail. Je ne saurais aller plus loin sans me féliciter de cette initiative de discussion que vous nous mettez à la disposition. Maintenant pour me présenter, je suis étudiant en Allemagne, et quoique je n’étudies pas la philosophie j’ai un très grand intérêt pour les discussions philosophiques ou tout ce qui y a trait.

Ma question touche en fait un domaine autre que la philosophie: la religion. Quand Dieu nous dit: «aime ton prochain comme toi-même», est-ce que cela veut dire «aime ton prochain autant que tu t’aimes toi-même» ou bien «aime ton prochain et aime-toi toi-même»? Parce que nous pensons que la première n’exclurait pas le mal, car s’il faut définir le mal comme étant ce que nous faisons à autrui et que nous n’aimerions pas qu’on nous fasse, alors il y a des gens qui sont prêts à se faire -ou à accepter qu’on leur fasse- des choses mauvaises. Et ils s’aiment ainsi. Mais par contre, s’il font ces choses à autrui, cet autrui n’acceptera peut-être pas du tout, alors qu’il n’aura fait qu’aimer autrui autant qu’il s’aime; et par syllogisme, n’aurait pas fait de mal.

Je vous prie de m’aider un peu dans ce sens en me disant si un tel raisonnement est sensé. Je vous souhaite une très agréable journée ainsi qu’un très bon début d’année, cher Socrate.

Leopold Malcolm B.

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Salut Léopold,

Commençons par le commencement, pour tout dire. Qui donc est ce «Dieu» que tu cites ici?

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Bonjour Socrate,

Je te remercie pour ta dernière lettre. Je dois avouer qu’elle m’a vraiment confondu. Parler de Dieu semble évident mais la chose devient bien plus compliquée quand il faut savoir qui est-ce qu’il est en fait. Je reconnais que je ne peux pas affirmer avec certitude qui il est mais si je peux m’aider de ce que la religion m’a enseigné depuis l’enfance, je dirais qu’il semble être le créateur du ciel et de la terre et le maître de l’univers. Mais là-dessus je ne voudrais donner aucune certitude car il ne s’est jamais présenté à moi pour que je le certifie. Mais admettons l’hypothèse qu’il existe en effet et qu’il est effectivement ce que la religion nous dit qu’il est: que dirais-tu alors de ma question?

Bonne journée,

Leopold Malcolm B.

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Comment peux-tu citer si précisément les paroles d’un personnage dont tu connais la nature de façon si vague?

Socrate

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Bonjour Socrate,

J’avoue que le personnage que j’ai appelé Dieu est tellement abstrait que je ne peux plus l’admettre que de manière hypothétique. C’est-à-dire que j’admets de manière purement théorique qu’il y a un tel personnage et qu’il a effectivement affirmé ce que la Bible nous décrit comme étant ses commandements. Que dirais-tu alors de ses citations dont il était question dans ma première lettre?

Bonne journée.

Leopold Malcolm

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S’aimer est certainement une chose plus appréciable que se détester. Il n’est pas nécessaire, pour s’en aviser, d’être un être si suprême que cela, tu ne crois pas mon bon Léopold?

Socrate

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97- LE MYTHE DE L’ANDROGYNE

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Cher Socrate,

Pourrais-tu me dire qu’est-ce que le mythe de l’androgyne? Ça m’intéresse vraiment!

Je te remercie de me répondre!!

Au revoir.

Flavie

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Fouille bien ma correspondance de DIALOGUS, cherche les titres «Mythe de l’androgyne» et tu trouveras.

Socrate

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98- UN GRAND HOMME

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Pourquoi êtes-vous un grand homme?

Mario Galant

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Parce que je suis un petit philosophe, et m’en avise.

Socrate

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99- LA PEINE DE MORT

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Salut ô grand Socrate,

J’espère que tu te portes très bien. Je n’ai pas de mon côté de plainte à faire… Je ne sais pas s’il est possible de parler en direct avec toi on line; je veux dire s’il y a possibilité de prendre un rendez-vous avec toi pour «tchater».

De toutes les manières la question qui me tient aujourd’hui est celle de savoir ce que tu penses de la peine de mort. Ô grand Socrate, que penses-tu de la peine de mort, toi qui as aussi été condamné à cette peine capitale. Penses-tu qu’elle a lieu d’être ou penses-tu que les hommes n’ont pas le droit de décider de la vie d’autrui?

Porte-toi bien…

Leopold Malcolm B.

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Si je te dis qu’il n’est pas souhaitable de condamner à mort, j’en serai amené à dire qu’il n’est pas souhaitable que le hoplite combatte pour défendre sa patrie, et tue en situation dite de légitime défense. Or j’ai fait le contraire…

Te dire qu’il est souhaitable de condamner à mort ne m’est pas très agréable non plus, après que toi, et bien d’autres correspondants de DIALOGUS, m’avez fait comprendre que c’est là le sort peu reluisant qui conclura ma propre vie…

Note bien la situation, mon beau Leopold Malcom: ici Socrate cale…

Socrate

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100- LA FOI

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Ave Socrate,

Dans ton temps on se tutoyait. Je te salue. Dis-moi quel est le sens de la vie. Tu as proclamé ta foi dans les hommes malgré échecs, épreuves, désillusions. Crois-tu que par le raisonnement, on puisse accéder au bonheur? Ou par l’intuition de l’esprit?

Je veux que tu saches que malgré le temps, ta pensée reste vivante et nous aide à la découverte des valeurs de l’esprit.

Bonsoir.

Marie

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À ton premier paragraphe je réponds: oui. Au second je réponds: tant mieux, mais reste prudente car, comme le prouve ma première réponse, ma pensée peut parfois être bien courte…

Socrate

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101- PLATON, UN CANCRE?

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Boujour à vous,

J’aimerais savoir si Platon était un bon élève. Si au début il n’était pas un peu dissipé, un peu trouble-fête.

Voilà. C’est court mais c’est clair!

Edi

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Salut Edi,

Platon avait tendance à déconner pas mal, pour employer une expression un peu verte de votre temps. Il ne s’est pas amélioré, à ce que je constate. C’est ce qui fait son intérêt… Il est, de ce point de vue, bien plus philosophe que ses disciples. Platon n’a d’ailleurs pas assez ouvert ces derniers au dérisoire… d’ailleurs, d’ailleurs, d’ailleurs. C’est un tort regrettable…

Il n’y a pas assez de «cancres» parmi les épigones de Platon, justement.

Socrate

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102- LA RAISON

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La raison permet-elle d’atteindre la vérité? La réponse à cette question me sauverait la vie.

Merci d’avance.

Guillaume

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La réponse est: oui. Et, la raison émanant de la vie humaine, je te signale aussi qu’il est conséquemment raisonnable de vivre.

Socrate

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103- POURQUOI? (2)

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CALEMERA Socrate!

Bonjour, je m’appelle Émilie et à la suite d’un exposé fait sur toi je me pose pas mal de questions. J’espère que tu pourras y répondre (si elles ne sont pas trop indiscrètes)!

Pourquoi n’as-tu pas accepté l’amende, tu avais tes fils quand même!! La philosophie, oui, mais tes enfants! Et ta femme, pourquoi es-tu resté avec elle après tout ce qu’elle te faisait subir en public ou devant tes élèves? Ne te vexe pas mais il paraît que c’était une mégère d’après ce que j’ai lu dans les livres d’histoire. Mais bon elle n’était peut-être pas si acariâtre que ça, si tu es resté avec elle! Cela ne te dérange pas que tout le peuple se moque de tes idées et t’accuse à tort? Je trouve très dommage que tu n’aies laissé aucun écrit, car seuls tes disciples rapportent tes faits mais comment savoir si tout est bien vrai? Tu les as vus, tu es d’accord avec ce qu’ils ont écrit?

Je te remercie d’avance pour tes réponses et je te félicite pour ton courage envers la philosophie!

Émilie qui t’admire. J’aurais adoré te connaître et être une de tes disciples! (si je te convenais, bien sûr!)

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Ma femme est un amour. Elle est patiente, diligente, assidue, fidèle. Elle me sert comme une vraie Athénienne doit servir son ami et maître. Je n’ai aucunement à me plaindre d’elle. Les doxographes dont tu critiques si finement les distorsions auront été égarés par des ragots.

Sur ma mort, je suis comme tout autre homme: je ne sais rien.

Ton Socrate

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104- MON FRÈRE

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Mon frère, on lui a donné le surnom de Socrate de par son intelligence et sa réussite dans les études… Pouvez-vous m’expliquer pourquoi nous sommes sur terre?

À la compréhension de la science humaine, mon frère.

Supremk

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Entre autres pour se donner des surnoms! Les animaux ne le font pas, savais-tu?

Socrate

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Les animaux n’ont pas de noms… Tu n’es pas un animal… alors traite le sujet sans le détourner!

Supremk

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Les animaux ont le nom que leur donnent les hommes, qui sont la mesure de toutes choses. Nous sommes bien ici pour donner un nom aux animaux. Je suis toujours prêt à répondre à ta question. Je ne traite pas le sujet, parce que je ne suis pas un traiteur. J’ai trop de respect pour les animaux pour cela…

Socrate

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105- MAÏEUTIQUE

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Bonjour Socrate,

Je souhaite avoir ton avis. Actuellement, nous entendons beaucoup parler du coaching. Certains disent que ça nous vient du monde sportif et des États-Unis. D’autres te prennent comme le précurseur de cet art. Et toi? Qu’en penses-tu?

Au plaisir de te lire,

Claire Ferruel

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Ce «coach» n’est qu’un Magister de plus. Qu’il t’étouffe sous son autocratisme et te garrotte de ses vérités, il ne te sera rien. Qu’il laisse émerger en toi ta propre lumière, il sera tout.

Socrate

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106- LES VERTUS DES DROGUES DOUCES

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Salut, père Socrate…

J’ai eu à lire plein d’écrits de Platon sur différents sujets, mais j’ai jamais eu l’opportunité de lire un écrit sur les vertus des drogues «douces». Alors si c’est possible j’aimerais bien que vous me donniez votre avis sur cette question…

Merci.

Respectueusement,

Djilos

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Plus les drogues sont douces, plus elles sont vertueuses. Les pythagoriciens parleraient ici d’un mouvement asymptotique. À l’infini, on trouve la drogue la plus douce qui est l’absence de drogue. Elle correspond à la vertu intégrale, qui est un mystère aussi inconnu qu’ordinaire…

Voilà. Cette fois, il faudra se lever un autre jour pour attraper Socrate en flagrant délit de corruption de la jeunesse…

Ton ami Socrate, sophiste à ses heures…

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107- L’IGNORANCE

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Cher Socrate,

En observant le genre humain avec un peu de recul, je me suis rendu compte que l’ignorance est indissociable du bonheur. Où il y a du bonheur, si petit soit-il, il y a de l’ignorance. Je m’explique. N’est-il pas vrai que les personnes les plus heureuses sur Terre soient les enfants? Ces mêmes enfants sont, par le fait même, les personnes qui possèdent le moins de connaissances (en général, évidemment) et qui sont donc plus ignorants de la vie. Il en va de même pour les adeptes de la religion. La religion offre de belles opportunités de trouver les réponses à ses questions d’une manière facile et sans trop se préoccuper de penser trop loin. La foi, par exemple, ne peut exister sans un fondement d’ignorance. On ne peut croire en quelque chose qu’on sait qui existe.

Évidemment, je ne dis pas cela pour dénigrer les religieux, mais pour amener mon prochain point. Si l’ignorance est indissociable du bonheur, est-ce que la connaissance éloigne du bonheur? Autrement dit, est-ce que le fait de penser, donc de chercher la connaissance, nous empêcherait d’une certaine manière d’atteindre le bonheur que l’on espère atteindre en cherchant cette connaissance? Si oui, le fait de philosopher nous écarterait-il de notre quête de bonheur?

J’aimerais avoir votre avis sur ce sujet, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, bien sûr. Au plaisir de lire votre réponse et d’en tirer des leçons.

Kevin

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Tu vois les enfants plus heureux qu’ils ne sont. Les enfants souffrent de leur dépendance, se croient toujours la cause de tous les maux de leurs parents, et rongent leur frein de ne pouvoir participer aux activités régulières de la polis. Seule la connaissance les rassérène et leur donne le détachement requis face à tout ce qui leur paraît initialement gigantesque, fantastique, mystérieux, et d’un merveilleux illusoire.

L’être humain de ce point de vue, est un grand enfant. Fonder son bonheur dans son ignorance, c’est le méconnaître.

Socrate

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108- L’INSOUCIANCE DE MON JEUNE ÂGE!

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Cher Socrate,

Pourquoi certaines personnes se posent des questions existentielles et d’autres non? Cela voudrait-il dire que celles qui se posent ces questions ont du mal à être? Et que les autres se sentent bien et qu’elles n’ont point besoin de se torturer la tête avec ce genre de questions? Moi je le prends comme ça et je dois vous avouer que j’ai bien envie d’arrêter de penser à ça et de vivre normalement dans l’insouciance de mon jeune âge!

Mehni 

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Tout être humain se pose des questions existentielles. Celui ou celle qui croit avoir rencontré l’Insouciant est trop obnubilé par son propre souci pour s’aviser de celui qui hante son nouveau compagnon. Le Pauvre croit à l’insouciance du Riche, le Riche croit à l’insouciance du Pauvre. Un changement de condition rétablit chacun sans ambivalence dans l’omniprésence de la rumination philosophique et du souci.

Socrate

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109- LE BIEN ET LE MAUVAIS

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Bien cher Socrate, bonjour.

Si tu te portes bien, alors ce serait merveilleux car moi aussi je me porte bien. Ça fait vraiment un bon bout de temps que je ne t’ai pas écrit et la conséquence directe en est que j’ai actuellement tellement à te demander que je ne sais pas exactement par quoi commencer. Bien, de toutes les manières je vais aller pas à pas. Qu’est-ce qui à ton avis pourrait être qualifié de BIEN ou de MAUVAIS? Je veux dire dans quels contextes est-ce qu’on pourrait utiliser à ton avis ces adjectifs? Quand est-ce qu’une chose ou une action mérite-t-il (ou elle) d’être dit(e) BONNE ou MAUVAISE?

Je te souhaite d’ici à ta réponse de passer un très bon moment.

Leopold

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Un fruit va pourrir. Voilà qui n’est ni bon ni mauvais. Mais si le fruit pourrit dans la besace du voyageur qui devait s’en nourrir sur un chemin aride et ne peut plus le faire, ce pourrissement est mauvais. Si ce fruit pourrit d’avoir frappé le sol du verger, ce qui le fera crever, jeter ses pépins, et fournir de nouvelles pousses fruitières aux petits maraîchers des champs, voilà qui est bon.

Car le mauvais et le bon est toujours mesure à l’aune de l’humain.

Socrate

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110- POURQUOI L’EXISTENCE?

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Salut Socrate,

J’ai une question à te poser car elle tourmente mon esprit: quel est le sens de la finalité de l’existence de l’homme? S’il n’y en a pas, c’est que l’homme est inutile sur Terre et que donc il pourrait tout aussi bien ne pas exister. Auquel cas la nature se serait bien donné du mal pour rien en créant l’humanité.

Allez, peace.

Marijo Fulcons

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Le sens et la finalité de l’humain est d’accéder à la question que tu viens juste de poser.

Socrate

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111- LE BONHEUR

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Cher Socrate,

Quelle est ta définition du bonheur?

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T’amener à me servir la tienne.

Socrate

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112- SOCRATE VS NIETZSCHE

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Bonjour illustre Socrate,

J’ai le regret de vous informer que plus de deux mille ans après votre mort un personnage du nom de Friedrich Nietzsche vous a jugé fort sévèrement. Après avoir pris connaissance du texte «Le problème de Socrate» (vous avez tout de même quelques milliers d’années à rattraper), je vous serais très reconnaissant de me communiquer vos impressions.

Merci beaucoup.

Maxime Latour

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Quiconque me juge sévèrement me suscite d’emblée une impression positive. Mais votre Niet-je-ne-sais-trop (mon stylet s’embrouille) devrait faire attention. S’il ne surveille pas ses disciples, il risque de se retrouver momifié comme je l’ai été. Et ça, ça fait mal où ça passe. N’êtes-vous pas vous-même en train de lui faire le coup? Le fait est que façonner des idoles, c’est humain… trop humain…

Socrate

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113- VOS CINQ PRINCIPES

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Bonjour, je m’appelle Sylvie et je voulais savoir quels sont vos cinq principes importants qui vous guident dans vos activités philosophiques et aussi m’en expliquer leur signification.

Merci beaucoup

Sylvie

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Certainement Sylvie. Mais d’abord une question: m’autorises-tu à en avoir quatre ou six? Je te pose la question parce qu’un de mes principes est de respecter la consigne, et un autre est de ne pas m’imposer d’a priori, ce que ta consigne du nombre 5 semble faire. Alors tu comprends, je cale un peu là…

Socrate

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114- SOPHISTES

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Il paraît Socrate, que vous êtes responsable de ce monde déglingué où nous vivons, avec votre obsession pour la vérité, pour la classification, etc. Il paraît que les sophistes et les bouddhistes sont les seuls qui peuvent nous aider à arrêter notre course infernale et nous aider à reconnaître la qualité, le bien etc. Puisque vous avez démoli les sophistes dans vos discours, vous devez savoir qui ils sont et où je peux les trouver!

Anne   

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Bien Anne, voici:

Le monde est ancien, complexe, riche et diversifié. Il engendre une multitude hybride et biscornue d’êtres. Au nombre de ces milliers d’animalcules: Socrate. Le monde, passif, irresponsable et déglingué (pour reprendre ton mot), engendra Socrate. Si tu rencontres quelqu’un qui te dit que c’est Socrate qui est responsable pour ce susdit monde déglingué, tu viens de rencontrer un sophiste…

Socrate

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115- PEUT-ON PHILOSOPHER SANS LIRE LES PHILOSOPHES?

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SALUT à toi SOCRATE,

J’ai un petit problème de philosophie, mon professeur m’a donné cette question philosophique à faire et je sèche énormément: pourrais-tu m’aider s’il te plaît? La question est: peut-on philosopher sans lire les philosophes? Je ne sais pas trop comment m’y prendre car je n’ai jamais fait de philosophie. Pourrais-tu m’expliquer comment rédiger une dissertation philosophique s’il te plaît et m’aider pour la question? Je suis perdu! (car j’ai raté tout le début de l’année scolaire pour problèmes de santé donc je ne sais pas comment faire). C’est pourquoi je m’adresse à toi car je trouve que tu es un modèle en tant que philosophe. Pourrais-tu me répondre avant lundi 29 septembre s’il te plaît? Personne de ma classe ne veut m’expliquer car je n’ai pas beaucoup d’amis malheureusement…

Merci d’avance je compte sur toi!

Cordialement, une âme désespérée…

Nikko           

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Dis-lui:

Cher maître,

Mon bon ami Socrate, avec qui j’ai des échanges réguliers, lit peu et mal, mais est devenu, bon an mal an, l’un des philosophes les plus influents de la pensée universelle. Pourquoi? C’est que plutôt que de lire les questions de ses maîtres et d’y répondre par écrit, Socrate observe le monde, le monde de la nature et le monde de l’agora. Il parle avec les gens, mais surtout les fait parler. La philosophie pour Socrate est moins une affaire de tête bien pleine que de regard bien fait.

Les observations faites par Socrate se canalisent en considérations générales dans son esprit. On lui demande de combattre les spartiates, il comprend: devoir. Alcibiade lui donne un baiser ou une étreinte, il décode: amour. On lui raconte des foutaises indescriptibles sur le fonctionnement du monde, il entend: sophisme.

Socrate procède à des généralisations, a une activité de synthèse sur ce qu’il observe. Il philosophe donc, sans lire de traités. Ensuite Socrate juge ses connaissances, critique ses adversaires et prend parti. Il philosophe donc, sans lire de pamphlets. Finalement Socrate ironise, il rit de ses disciples et de lui-même, les parodie, les relativise. Ainsi Socrate philosophe, sans lire de bandes dessinées. Que ceci soit dit sans prétendre que les traités, les pamphlets, et les bandes dessinées ne sont pas aussi utiles à la philosophie. Mais Socrate fait simplement une distinction, d’ailleurs philosophique, entre l’utile et le nécessaire.

Explique cela calmement à ton maître. S’il ne le comprend pas, eh bien qu’il m’écrive.

Socrate

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Merci beaucoup, j’ai compris ce que vous vouliez me dire, merci beaucoup encore j’ai compris que philosopher ne s’apprend pas mais est une question de faire attention à ce qui se passe autour de nous en faisant mine de ne pas savoir ce qu’il en est afin d’approfondir le sujet! Donc tout le monde peut philosopher mais tout le monde ne philosophe pas forcément, et la philosophie est juste une question de débat sur le sujet de la raison! Merci beaucoup je crois que j’ai compris, merci.

Nikko

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N’oublie surtout pas de continuer d’hésiter.

Socrate

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116- TA SAGESSE

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Cher Socrate bonjour,

Je suis passionnée par ta façon de voir le monde, ta façon de découvrir et de faire entendre la vérité, et aujourd’hui j’aurais besoin de ta sagesse.

Follement amoureuse d’un homme depuis près de sept mois je ne sais si l’amour est vraiment raisonnable. J’ai peur de me faire aveugler par cette passion qui me trouble mais qui pourtant donne un sens à ma vie.

Merci d’avance pour tes conseils sages.

À bientôt,

Julia

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Julia,

Il n’y a qu’une façon de ne pas se laisser troubler par la faim et la soif: c’est de boire et manger. Assouvis au maximum toutes les facettes de cette situation. Vas-y à fond. Après, repue, abreuvée, tu auras les idées beaucoup plus claires, et ta rationalité en sortira fine et aiguisée, alors que si tu te refoules tu ne parviendras qu’à augmenter ton trouble et ta confusion.

Socrate

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117- LA VÉRITÉ EST-ELLE RELATIVE?

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Bonjour,

J’ai une question à vous poser: La vérité est-elle relative?

Comment trouver un bon plan à cette question?

Merci.

Christophe

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Christophe,

Si la vérité n’est pas relative c’est qu’il y a des vérités absolues. Si la vérité est relative, l’affirmation «la vérité est relative» l’est aussi, ce qui prévoit aussi la présence de vérités absolues.

La vérité n’est pas relative, elle est corrélée. C’est notre capacité à l’atteindre qui est toute relative…

Socrate

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Merci pour ta réponse. Mais comment pourrais-je établir un bon plan en trois parties? Que faire?

Merci.

Christophe

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Il faut d’abord te demander: POURQUOI un plan en trois parties?

Socrate

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Trois parties c’est par exemple une pour le non, une pour le oui et une pour les deux.

Christophe

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Mais si c’est non, pourquoi ne pas tout dire en une partie?

Socrate

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118- L’OUBLI

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Bonjour,

Pourriez-vous m’expliquer ce qu’un philosophe entend par «oubli»? Pensez-vous qu’il y ait une vertu dans l’oubli?

Je vous remercie d’avance.

Océane L.B.

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D’abord l’oubli existe. Pour être intégral, il doit être tout collectif. L’oubli est en place quand la totalité de la polis ne sait plus ce qui est oublié: les témoins sont morts, les doxographes pensent à autre chose, les stèles et les tablettes de cire ont été anéanties par les intempéries ou les guerres.

Les vertus de l’oubli dépendent de ce qui est oublié. Oublier une coutume barbare, une intention vengeresse excessive, un plan de conquête inique, une souffrance incurable est vertueux.

Mais l’oubli est le philtre brûlant corrodant la connaissance. Il porte toujours sa part de danger, de risque, de bêtise. Les pouvoirs abusifs misent constamment sur l’oubli. C’est pour cela que les peuple conquis et flétris sont les peuples qui résistent et… se souviennent.

Socrate

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119- UN DIALOGUE VÉRITABLE

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J’ai eu mon premier cours de philosophie il y a moins d’un mois, et mon professeur m’a fait vous découvrir vraiment. Je vous voyais vieux monsieur enfermé dans sa maison lugubre dans une ruelle d’Athènes, plongé dans ses livres et ne sortant jamais, enseignant à quelques rares élus sa science. Et vous êtes tout le contraire! (enfin selon mon professeur) un homme allant vers les gens sans cesse, et se questionnant sans penser détenir la moindre vérité, en essayant d’en trouver une avec le reste du monde.

J’ai donc une question à vous poser (question que je n’aurais jamais posée à un lugubre vieillard dans une ruelle athénienne), vous qui sans cesse cherchez à dialoguer, parler, discuter avec les gens, quelles sont les conditions favorables, pour ne pas dire parfaites, d’un dialogue véritable?

Merci,

Margaux, 16 ans

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L’intimité égalitaire. Il faut être détendus, étendus l’un contre l’autre après un bon repas, ou une belle étreinte amoureuse, et laisser les thèmes flotter entre nous, d’une voix calme, les bouches très proches. Il ne faut pas hésiter à s’éparpiller un peu. Il ne faut pas que ce soit une joute, ou un tournoi, encore moins une dispute… plutôt une recherche. Un peu comme si on cherchait ensemble une boucle de tunique égarée, plus amusés qu’agacés par la situation. Il n’y a pas d’aspiration polémique qui nous anime dans ces situations, juste la volonté toute simple, presque badine, de régler ensemble un problème.

Le meilleur de tous les dialogues, c’est la conversation, intime et douce, entre proches.

Socrate

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120- CONNAIS-TOI TOI-MÊME (6)

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Mon sujet est le même que celui d’Hélène: «connais-toi toi-même», à quels obstacles se heurte cette exigence? Malgré la pseudo-aide qu’est censé apporter Internet, je n’arrive toujours pas à faire ma dissertation comme je le voudrais alors si vous pouviez m’aider davantage ce serait pour moi un soulagement que d’être conseillée par un professionnel.

Charlotte Carrera

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Investigue donc l’Internet de toi-même. Assied-toi sans documentation avec un stylet ou devant une belle surface de sable et recherche ce que tu sais sur toi. Ne tergiverse pas avec des fadaises genre défauts/qualités. Sois descriptive: caractéristiques physiques, caractéristiques morales, caractéristiques émotionnelles, caractéristiques intellectuelles. Dresse-toi des petites listes, des petits sacs contenant chaque tesson de ton être. Des petits paquets de faits.

Puis reprend ces tessons un par un, mire-les au soleil et demande-toi: comment suis-je parvenue à savoir cela sur moi? Quelles histoires, quelles péripéties fondent la genèse de cette croyance que j’ai sur moi-même?

Si tu fais cela, sur la plage, avec simplicité, sincérité et méthode, tu seras ensuite prête à affronter l’océan tumultueux qui borde ton refuge. Il est salin et mordoré d’une question unique: maintenant qu’est-ce qui manque?

Socrate

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121- LA MÉTHODE D’AUGUSTE COMTE

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Peux-tu me donner la méthode d’Auguste Comte lorsqu’il parle de l’observation de soi-même, il donne sa méthode: s’isoler pour pouvoir réfléchir sur soi-même. Seulement un problème se pose, notre professeur de philosophie nous demande le nom de cette méthode. Pouvez-vous nous donner quelques renseignements à ce propos!

Il nous demande en fait de faire une explication de texte à ce sujet. Merci de nous répondre assez rapidement car le devoir est pour mercredi.

Katalinae

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Je suis désolé. Je ne sais pas qui est Auguste Comte. C’est un ami à vous?

Socrate

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NON, AUGUSTE COMTE EST UN PHILOSOPHE et je ne vois pas l’intérêt d’avoir une boîte e-mail où vous écrire sachant que vous n’êtes même pas capable de nous aider, SOCRATE DE MERDE OUI!

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Ah, enfin un qui m’a profondément compris!

Socrate

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122- QU’EST-IL MIEUX ET POURQUOI?

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Cher Socrate,

J’aimerais savoir, de ton point de vue, pourquoi est-il mieux d’être un Socrate insatisfait qu’un idiot heureux? L’idiot heureux ne se sent-il pas bien dans son ignorance alors que toi tu ne peux être qu’insatisfait devant le monde actuel et ce, même si tu vois la vérité?

Merci.

Élise

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Chère Élise,

Un Socrate insatisfait, cela me semble presque aussi déroutant qu’un Socrate musicien. Je me sens plus proche de ton idiot heureux que de ton Socrate insatisfait…

Je fais ce que j’aime, et soudain jaillit dans mon esprit comblé la question «Mais pourquoi ce bonheur?» et cette convulsion d’idiot heureux me plaît, pas à pas je pose d’autres questions et en cherche les réponses. Je me comporte comme un petit nourrisson qui furète partout, veut tout toucher et tout voir.

M’empêcher de musarder ainsi me ferait perdre toute joie, Élise. Pas toi?

Socrate

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123- L’ÉGALITÉ DES SEXES

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Bonjour,

J’ai lu une de vos réponses et j’aimerais savoir par rapport à quels critères jugez-vous la gente féminine inférieure à l’homme. Je suis moi-même une jeune femme et, vivant dans un siècle où hommes et femmes sans distinction sont égaux, j’ai des difficultés à comprendre.

Auriez-vous l’obligeance de m’expliquer vos raisons?

Merci d’avance.

P.S.: pourriez-vous m’expliquer en quoi votre enseignement a été jugé néfaste pour les jeunes gens.

Véronique Leconte , une jeune fille

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Bonjour,

Mon enseignement a été jugé néfaste pour les jeunes gens parce que je ne crois pas à cette démocratie moderne qui n’est qu’un vil avachissement d’Athènes déchue sous le joug de Sparte.

Je suis Grec, Mademoiselle. Pour moi, l’amour égalitaire ne peut exister qu’entre deux hommes. Si vous venez d’une époque mythique où les hommes et les femmes sont égaux, peut-être m’annoncerez-vous demain que les êtres humains volent dans le ciel, ou qu’on fait cuire le brouet en moins d’une minute. Vous me parlerez alors d’un monde que je ne comprends pas, que je suis incapable de comprendre. Un monde fou et fulgurant. Un rêve.

Voyez-vous, si vous êtes une jeune femme, je suis un très vieil homme. J’ai demandé aux autres de vos semblables, qui me bousculent parce que je considère la femme inférieure, de bien vouloir me présenter leurs arguments égalitaristes. Elles ne sont pas revenues échanger avec moi. Elles m’ont laissé dans le noir. Et ce genre d’air «supérieur» ne m’a guère instruit.

Alors dites-moi comment la femme, petite, faible, folâtre, irrationnelle, enfantine, babillarde, inapte à la guerre et aux affaires de l’agora peut-elle se prétendre l’égale de l’homme. Je ne vois tout simplement pas.

Éclairez-moi. Éclairez-moi, femme incomprise refluée d’un futur utopique.

Socrate

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124- CE QUE NOUS PENSONS ÊTRE

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Cher Socrate,

On a parlé du conscient et de l’inconscient en cours et la prof a vaguement abordé le sujet de «qui sommes-nous?» et «sommes-nous ce que nous pensons être?»

Qu’en pensez-vous?

Océane

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J’en pense que nous ne sommes pas ce que nous pensons être et que cela nous pousse à vouloir en savoir davantage sur nous-mêmes. Note que si je m’illusionne sur moi-même en disant cela, je dois conclure que je suis ce que je pense être, et comme je pense être ignorant sur moi-même et sur le reste, c’est bien que je ne m’illusionne pas en combattant sans merci cette ignorance.

Socrate

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125- CONNAIS-TOI TOI-MÊME (6)

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Bonjour!

Je m’appelle Aurélie et suis en Terminale Littéraire. Je vous écris car j’ai un petit souci, j’ai mon premier sujet de dissertation: «Connais-toi toi-même»: à quels obstacles se heurte cette exigence? J’ai réussi, pas sans mal il faut l’avouer, à rassembler quelques idées mais je ne sais pas si pour ma dissertation je dois garder cette question comme problématique ou en reformuler une autre. Si vous avez un peu de temps, est-ce que vous pourriez m’aider? Je vous remercie beaucoup d’avance!

Aurélie

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Si tu reformulais une question nouvelle, Aurélie, ce serait quoi? Dis voir un peu, ça m’intrigue.

Ton ami Socrate

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126- UNE QUESTION DE CHIEN

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Bonjour,

Pouvez-vous me dire si vous savez pourquoi mon beau-frère a appelé son chien «Socrate»? J’écarte tout de suite l’argument selon lequel c’est parce que c’était une année où il fallait que son chien ait un nom qui commence par «S». Pourquoi Socrate?

Connais-toi toi-même!

ssab                          

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Si ton frère avait appelé son chien «Diogène», il se serait comporté en pâle doxographe. En appelant son chien «Socrate», il déroute, fait rire, et manifeste la vraie sagesse chienne [En grec «du chien» ou «chien/chienne» comme qualifiant se disent CYNIQUE. Socrate ironise ici sur le fait que Diogène, fondateur de la philosophie cynique (la philosophie «du chien» donc) se voit préférer Socrate comme modèle pour nommer l’animal que Diogène s’était pourtant donné ouvertement comme symbole – NDLR.].

Le meilleur ami de l’homme, Socrate

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127- ADONIS

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Cher Socrate,

J’aimerais bien avoir votre opinion à savoir si des relations amoureuses entre un disciple et son maître peuvent altérer la qualité de l’enseignement qui y est prodigué.

Au plaisir d’avoir de vos nouvelles.

Adonis

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Une conception bien austère et magistrale de l’enseignement se dégage de ta question, beau Adonis. Sans vouloir faire de calembour facile, je vais te demander de prendre l’affaire par l’autre bout. Oublie tes maîtres. Pense à tes amants. Et dis-moi, te serait-il possible de ne rien apprendre du tout d’un homme dont tu es amoureux fou, quand ton attention à son égard est maximale, gigantesque, infinie? Te serait-il louable de ne rien lui inculquer quand tu es prêt à tout lui donner, tout lui céder, capituler intégralement à son irrésistible puissance, à sa tyrannique beauté?

Dis-moi, Adonis?

Socrate

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Cher Socrate,

Vraiment, je trouve votre réponse très logique d’autant plus qu’elle vient de vous, je vois que votre maïeutique ne vous quitte pas malgré les années. En effet, il est très facile d’apprendre d’une personne aimée.

Merci de votre réponse.

Votre Adonis

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128- SUIS-JE SORTI?

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Cher Socrate,

Je sais que je vous écris trop souvent mais vous m’impressionnez vraiment. Après avoir lu l’écrit de votre disciple, celui qui parlait de l’allégorie de la caverne, je n’ai pu m’empêcher de me poser la question suivante: suis-je sorti de la caverne?

À l’aide de vos questions qui font frémir les gens qui prennent conscience de leur ignorance, pourriez-vous savoir si je suis ignorant sans le savoir? En passant, puisque vous avez l’air de l’ignorer, ce sont les gens que vous avez piqués tel un taon qui réveille un cheval qui vous ont poursuivi en «justice» et un vote très serré vous a condamné à mort. Vous avez bu la ciguë après que vous avez refusé de vous enfuir de la prison.

À la prochaine.

Adonis

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Voilà qui est intéressant sur mon avenir. Le fait que j’aurais préféré ne pas l’apprendre te permet aussi d’observer que tu es bel et bien encore ignorant de certaines choses, en l’occurrence sur ce qu’il faut dire et ne pas dire à ce vieil homme condamné qu’est inévitablement Socrate.

C’est exactement, Adonis, cette ignorance pure et cristalline qui fait de toi l’interlocuteur socratique idéal.

Socrate

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129- SYSTÊME ÉTHIQUE

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Comment qualifies-tu ton système éthique?

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Je le qualifie de baguenaudage de pique-assiette momifié par des doxographes aussi bien intentionnés que myopes.

Socrate

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130- NOS CONCEPTIONS ÉTHIQUES

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En quoi le système socratique peut influencer nos conceptions éthiques actuelles? Comment qualifies-tu ton système éthique?

easyq98

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En le contredisant… Par exemple, si tu crois que mon attitude est un «système» c’est bien que tu juges que «système socratique» ça fait bien, ou ça fait mal.

Je suis Socrate, et alors je te réponds que cette idée de «système» c’est du pipi de chat. Naturellement, tu es un peu ébranlé par mon comportement autant que par mon argument, et le débat démarre.

Dans l’échange qui s’ensuivra, je te certifie que ton ethos n’en restera pas inaffecté. Tu veux vérifier?

Socrate

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131- ÇA VOUS PREND APRÈS 2500 ANS

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Cher Socrate,

Vous n’avez jamais écrit et c’est maintenant après deux mille cinq cents ans que ça vous prend et par l’intermédiaire du net! Évidemment en lisant vos correspondances je ne peux que douter de votre identité ou bien comprendre pourquoi c’était Platon qui écrivait et pas vous… mais je penche après quelques questionnements du côté de l’imposture. Ce si fameux Banquet à partir duquel se propage le mythe de l’androgyne souvenez-vous, vous n’étiez pas ivre pas plus que dans n’importe quelle rencontre où vous préfériez rester vif et piquant d’esprit.

Quant à ce mythe que vous nommez votre thèse sur l’EROS: ce mythe nous est conté par le grand auteur comique Aristophane ce qui explique que ce mythe n’a pas pour vous l’importance du mythe de l’Eros de Diotime qu’elle nous conta au cours de ce Banquet (nous sommes tous plus ou moins au courant de l’affront d’Aristophane envers vous et vos méthodes dans une de ces pièces comiques).

Je vous somme donc, imposteur, de ne plus répondre au nom d’un maître ou du moins de ne plus trahir sa mémoire par simple complexe de n’être seulement celui que vous êtes.

steph gnosis

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Voilà une sommation bien intempestive, mais fort plaisante. Je ne lui reproche que ce petit ton doxal qui fit tant de dommages à ma pensée au fil des siècles. Ledit ton doxal promptement retiré donc, je n’ai alors qu’une suggestion à faire. Et je vous la fais avec un sourire éperdu sur mon laid visage.

Appliquez-vous cette sommation de ne pas répondre pour votre maître à vous même, qu’on voie un peu ce que cela va donner dans la suite de l’échange…

Socrate

qui persiste mais ne signe pas, vu qu’il n’écrit pas.

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132- SORTIR DE LA CAVERNE

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Cher Socrate,

Je me demandais seulement comment vous avez fait pour me juger après que je vous ai écrit deux fois. Certes je suis ignorant et c’est assez facile à deviner puisque nul homme ne peut avoir la connaissance. Les connaissances de l’humanité entière sont très petites alors je n’ose pas imaginer les miennes. Cependant, j’avais eu quelques échos sur votre mort et je vous les ai communiqués. Je crois par contre avoir mal saisi votre allégorie puisque je croyais que d’être sorti voulait dire savoir la petitesse de nos connaissances alors que la définition que vous donnez dans votre dernier message est qu’être sorti de la caverne veut dire tout connaître.

Encore loin de moi est votre pensée.

Au plaisir,

Adonis

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En entendant ceci, je me suis levé d’un coup sec pour te crier ma réponse comme je le fais pour toutes mes correspondances avec le futur, et je me suis cogné le crâne sur cette conne de grotte. Aie, ah là là que c’est dur… et vachement peu spacieux, en plus…

 Ton Socrate, qui pense à toi beaucoup et qui te juge peu.

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133- UNE QUESTION ME CHIFFONNE!

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Bonjour monsieur Socrate,

Une question me chiffonne, que pensez-vous de la liberté, pensez-vous être libre, pensez-vous que tout le monde soit libre? On a une expression que pas mal de monde utilise de nos jours: «je suis libre de faire ce que je veux»! Mais cette expression ne serait-elle pas fondée par des droits, la liberté signifie-t-elle avoir des droits? En gros qu’est-ce que la liberté, je ne comprends plus, est-ce qu’être libre signifie faire ce que l’on veut? Dans ce cas, est-ce que l’on est libre de faire des crimes? Non, alors peut-on dire que l’on est libre de faire ce que l’on veut? Est-ce que le choix «entre» dans la définition ou l’essence du mot liberté! Vous et moi sommes-nous libres de faire ce que l’on veut, telle est la question que je pense être la principale. Je pense que la signification du mot liberté se situe dans cette expression!

Merci à vous de bien vouloir éclairer ma lanterne, êtes-vous d’accord avec mes suppositions? Merci à vous de bien vouloir m’en faire part… à la prochaine mon très cher ami!

Nikko

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Nikko, oublie un peu les crimes et autres fadaises faisables mais lourdes de conséquences.

Je te coupe un doigt, es-tu libre de le faire repousser comme le font les crustacés de leurs pinces? Monte sur une falaise et élance-toi dans l’air comme un petit oiseau, es-tu libre de faire cela? On rapporte que dans des pays lointains, de gros serpents avalent tout leur repas sans mâcher et le digèrent en trois semaines. Es-tu libre d’essayer cela? Es-tu libre de dormir tout l’hiver, comme l’ours, ou de ne dormir que par périodes de quatre minutes, comme la girafe? Pond-moi donc un œuf, tiens, comme la dernière des poules du jardin, que je constate l’ampleur de ton libre arbitre.

Alors Nikko, es-tu libre, toi homme, joyau de la création qui ne fait rien de tout cela?

Socrate

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134- QU’EST-CE QUE LE BEAU?

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Cher Socrate, bonjour!

Je m’appelle Aurélie et suis en terminale littéraire. Je vous écris car j’ai une dissertation de philosophie à faire mais le sujet reste obscur pur moi. Ce sujet est: «Le beau peut-il ne pas plaire?»

S’il vous plaît aidez-moi à trouver une problématique et quelques idées… Merci d’avance!

À bientôt…

Aurélie

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Très bien. Oublie ta dissertation de philosophie (deux mots fort peu compatibles, au fait) pour une minute et réponds pour moi, simplement et sans raisonner à l’excès, aux quatre petites questions suivantes:

1- Le laid peut-il parfois plaire?

2- Le beau est-il un absolu?

3- Le beau peut-il s’enlaidir, et le laid s’embellir?

4- Le laid est-il commun et le beau extraordinaire, ou l’inverse?

Réponds à chacune de ces questions en donnant un exemple concret pour chacune de tes options dans la réponse, et alors viens revoir ton ami Socrate.

Le laid Socrate, ce beau raisonneur

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135- LES ATHÉNIENS ONT EU RAISON

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Socrate avait plusieurs valeurs sur la conscience morale des gens, mais avec toutes ses valeurs, les Athéniens ont-ils eu raison de vouloir sa condamnation?

De plus, est-ce qu’on peut harmoniser la pensée, les lois et les règles de fonctionnements?

Caro

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As-tu déjà remarqué, Caro, que tuer pour des idées se conçoit plus facilement du côté du manche que du côté de la cognée. Si les Athéniens cherchent à me trucider, je vais leur servir la dialectique la plus tonitruante pour les en dissuader… Mais quand les Spartiates se sont présentés dans notre portion du Péloponnèse avec l’idée, finalement assez ingénue, d’intégrer Athènes à leur empire, je les ai combattus avec acharnement, et ai promptement trucidé moi-même tous les hoplites de Sparte qui se présentaient à ma portée sur la plaine, avec cette idée à l’esprit.

Alors avoir raison ou tort de vouloir la mort de quelqu’un dans de telles conditions engage des arguties délicates, tu ne trouves pas… Il semble bien d’ailleurs que la première partie du problème que tu me soumets en éclaire la seconde. On peut parfois harmoniser la pensée et les lois, mais il faut payer le prix de la décision toute humaine que cela engage. Un prix parfois mortel…

Socrate

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136- EST-CE QUE NOUS DEVONS TE RESSEMBLER?

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Bonjour Socrate,

Ce soir, j’aurais une question à te poser. Dans notre société actuelle, est-ce qu’il faudrait agir comme tu l’as fait ou non? Si oui, comment peut-on procéder pour agir ainsi et est-ce que tu peux me donner des raisons de l’importance d’agir et de se questionner comme tu l’as fait?

J’attends avec impatience ta réponse.

Krystel

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C’est peut-être bien moi qui te ressemble… Le fait est que ta question, Krystel, prouve qu’il faut le faire, qu’il est légitime de le faire, et surtout qu’il est indispensable de le faire. En effet, tu le fais. Alors je te demande à mon tour: pourquoi me poses-tu cette question?

Socrate

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137- L’AVENIR

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Cher Socrate,

J’ai une dissertation à faire en philosophie mais j’ai énormément de mal je ne vois pas quoi dire ni quoi raconter. Mon sujet est: sommes-nous prisonniers de notre passé?

Faut-il parler de notre passé c’est à dire individuel ou faut-il parler du passé collectif c’est à dire historique. J’ai besoin de toi, à l’aide…

Merci d’avance.

Asy

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Explique-moi la différence, si claire et si crue dans ton esprit en apparence, entre «passé collectif» et «passé individuel». Je te donnerai ensuite une réponse prompte et vive à ton dilemme de disserte.

Ton Socrate

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138- L’ÉCRITURE

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Bonjour Socrate!

Vous me corrigerez si je me trompe mais je crois que vous avez dit être contre l’écriture car elle suggère une façon de penser alors qu’on ne devrait pas être influencé et se former soi-même, à l’aide de la raison des réponses à nos questions. Si je ne me suis pas trompé, je suis d’accord avec vous car de toute façon aucune idée ne doit être immuable mais près de deux mille cinq cent ans après vous je peux dire que ce sont les écrits des différents philosophes (les philosophes sont ceux qui pensent de façon rationnelle, comme vous) que je me suis rendu compte qu’au fond, des idées aussi sensées les unes que les autres se contredisent et que finalement tout se vaut et tout vaut rien, ce qui revient à dire que la seule connaissance qui vaille la peine c’est celle de savoir à quel point nous sommes insignifiants. C’est donc deux millénaires après votre mort que ce que vous avez tenté de faire toute votre vie se réalise à petit feu et devinez quoi… à cause de l’écriture. C’est donc à cause de l’écriture que quelques hommes du futur dont moi comprennent à quel point ils sont ignorants, même ma propre langue n’est pas écrite sans faute de ma main même si cela est supposé faire partie de nos infimes connaissances qui ne servent à rien par rapport à la Vérité. Ma question est la suivante: seriez-vous déçu d’apprendre que votre élève a écrit une bonne partie de vos discussions avec des ignorants qui s’ignorent et qu’ainsi des générations d’humains suivent votre exemple?

Adonis           

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Tous ces symboles et toute cette machinerie me démontrent qu’écriture ça ne veut pas dire la même chose pour toi et pour moi. On me rapporte qu’un confrère de DIALOGUS, un dramaturge fameux du millénaire qui précéda le vôtre, un certain Molière, avait la dent très dure contre les médecins et contre la médecine. Sur le coup, cela étonne, mais il faut s’arrêter pour voir les incompétents moyenâgeux qui se penchaient à son chevet en débitant des sornettes scolastiques qui ne chassaient pas les malaises.

Les écrivassiers de mon temps sont de cet ordre. Comme votre Molière avec ses médecins je déplore chez le plumitif local sa posture, son attitude roide, dogmatique, faussement savante, arrogante et monologuale, son refus du débat verbal, sa certitude en sa rhétorique fixe. Mais, nous le prouvons en ce moment même, ton époque s’est approprié une réalité inconcevable pour mes contemporains: le dialogue écrit rapide et spontané. Je ne peux pas vraiment m’en prendre aux symboles scribouillés de toute éternité si maintenant l’ignorant les mobilise pour savoir, le fou pour rêver, l’enfant pour rire, et les amants pour se parler furtivement quand ils sont à distance.

Comme Molière doit laisser en paix les médecins de ton temps s’ils soignent, je dois assumer que mes vues sur l’action des scribes sont inscrites elles aussi dans mon temps. Il faut bien dire que toutes les époques se valent. Pas toutes les connaissances, par contre, et j’hésite fortement, Adonis, à t’accompagner dans tes conclusions cyniques sur les vertus de la quête du savoir.

Socrate

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Les médecins de l’an 2000 soignent et les écrivains de l’an 2000 sont tout aussi irréfléchis qu’à votre époque. Par contre, je suis d’avis que c’est la valeur historique des écrits qui la rend si belle. Certes, les scribes de votre époque écrivaient peut-être des choses insensées. Par contre, votre disciple, Platon, qui a mis sur papier vos thèses, a permis de vous faire connaître à travers les millénaires (et ce n’est pas fini). Ce n’est pourtant pas un écrivain contemporain (pour moi). D’un autre côté, je vous invite à faire vos recherches sur Internet et à regarder un peu les choses qu’écrivent les artistes de mon temps, ce n’est pas rose non plus. J’ai été surpris de voir que vous connaissiez les cyniques, peut-être pourrez-vous me parler aussi de Diogène qui, à mon avis, a une thèse qui se rapproche de la vôtre. Peut-être changerez-vous le cours de l’histoire, à force de DIALOGUER avec les gens des années futures. Passez une joyeuse année je ne sais trop laquelle.

Adonis

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Je ne sais pas lire, mon beau Adonis. Mais je sais écouter.

Socrate

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J’ai réfléchi bien longtemps à vos paroles, cher Socrate, et je n’ai pu en déchiffrer le sens. Au sens propre, c’est ridicule puisque nous dialoguons à l’aide d’un clavier alphabétique. Au sens figuré… est-ce là un signe que la personne qui se cache derrière Socrate est à court d’idées? Peu importe, je vous demande simplement d’être un peu moins figuré ou un peu plus concret s’il vous plaît.

Au plaisir.

Adonis

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La personne qui se cache derrière Socrate est à court d’idées depuis toujours. Elle se nomme: Socrate. C’est à toi de fournir les idées. Telle est la loi de lin de la maïeutique. Et rien ne rompt le toron de lin, cher Adonis.

Ton Socrate

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139- MYTHE DE L’AMOUR

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Bonjour,

Je cherche désespérément des pistes pour travailler sur l’amour. Plus précisément le moment où l’homme et la femme ne faisaient qu’un puis ont été partagés en deux êtres distincts qui devraient passer le restant de leurs jours à se rechercher. Je sais qu’il y a des choses dans Platon… Y a-t-il autre chose ailleurs dans d’autres mythologies?

Merci.

Caroline

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Mon disciple Platon en a remis cette fois-ci. L’homme et la femme séparés après avoir été unis. Quelles salades! Pour employer votre beau langage moderne, cette fois-ci il «charrie». Il n’y a rien de grec dans une telle doctrine. Je n’ai pas à épiloguer. Vous comprenez où je veux en venir.

Socrate

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140- JE VOUDRAIS SAVOIR

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Cher Socrate,

Je voudrais savoir si le procès au cours duquel vous avez été condamné était aussi dans un même temps une manière de condamner la philosophie, en d’autres termes si votre procès était celui de la philosophie.

Sos     

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Je vais donc être condamné à mort. C’est de plus en plus patent maintenant. Je doute que mon procès soit celui de la philosophie. Il sera plus celui de la droiture traditionnelle, de la simplicité rustique face à la fausse nouveauté en couleurs criardes des idées modernes.

Mais il faudra voir, le moment venu, le soir arrivé…

Socrate

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141- LE STRESS ACTUEL

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Socrate s’il te plaît aide-moi dans le cadre de mon travail de fin d’études. Parle-moi du stress actuel des gens par rapport à ta célèbre parole «connais-toi toi-même