Le Carnet d'Ysengrimus

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Émile Nelligan comme sous-traitant poétique gnagnan

Posted by Ysengrimus sur 23 mars 2015

BLACK CAT, BLACK BIRD, céramique de Kathryn Blackmun

BLACK CAT, BLACK BIRD, céramique gnagnan de Kathryn Blackmun

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Émile Nelligan (1879-1941), ce poète mautadit de mon blanc et glacial pays, fleuron national, et tout le bataclan-carnaval, ben… hum… j’ai la tristesse hautement contrite de vous annoncer qu’on le voit un petit peu plus gros qu’il n’est. Regardons cela un petit brin, si vous le voulez bien. D’abord, si je vous demande de me nommer, comme ça, sans googlage, des titres de poèmes de Nelligan eh ben, les plus forts d’entre vous m’en nommeront à tout rompre grosso mode trois: La Romance du vin, Le Vaisseau d’Or (qui rappelle, en bien moins bon, Le Bateau Ivre d’Arthur Rimbaud) et le très ânonné Soir d’hiver (Ah, comme la neige a neigé…). Passé ça, on crampe déjà. Or, prenez ma parole, les autres textes, c’est souvent de la blasse de petite poésie plate, ravaudée de cléricalisme, difficultueuse, pompeuse et, l’un dans l’autre, pas très inspirée, à mon sens.

En toute modestie personnelle, je dirais que le Nelligan utile, ça se ramène, en fait, à une vingtaine de poèmes. Pour tout vous dire, ce sont les suivants. Dans le recueil LE JARDIN DE L’ENFANCE: Le Regret des joujoux, La Passante. Dans le recueil VIRGILIENNES: Château rural. Dans le recueil RÉCITALS ÉTRANGES: Tarentelle d’automne. Dans le recueil PETITE CHAPELLE: Les Carmélites (beau petit sonnet esquinté, gorgé de concrétude, au sein d’un recueil d’autre part hautement cléricaleux et neuneu), Rondel à ma pipe. Dans le recueil RÊVES D’ART: Vieille Romanesque, Vieille Armoire, Le Roi du souper. Dans le recueil VESPÉRALES FUNÈBRES: La Belle Morte, Les Vieilles Rues. Dans le recueil SOIRS DE NÉVROSE: Paysage fauve (très passable sonnet nordique. En plein ce qu’on attend d’un poète canadien qui a du ventre), Soirs hypocondriaques. Dans le recueil SE SAVOIR POÈTE (de loin le moins mauvais recueil. Le plus baudelairien aussi): Clair de lune intellectuel, Sous les faunes, Devant le feu (sa plus poignante évocation de l’enfance… et pourtant il en a vessé une couple), Je veux m’éluder dans les rires, Déraison. Vous pouvez évidemment —c’est votre droit le plus strict— vous taper les quelques cent soixante (160) poèmes de l’intégrale Nelligan (elle est publiée de gauche et de droite, chez différents éditeurs) mais je vous promets des bâillements chroniques en vous laissant flotter au dessus des textes autres que ceux que je viens de sciemment vous nommer. Inutile d’ajouter que si vous avez lu Coppée, Lamartine, Verlaine, Rimbaud, et surtout Baudelaire, rien de ce que vous aurez découvert chez ces cinq là ne sera accoté par Nelligan. Et vlan.

Mais il y a plus. Comme certains autres de mes compatriotes, Nelligan fonctionne inévitablement comme une manière de sous-traitant. Le phénomène de la sous-traitance intellectuelle et artistique est généralisé, dans notre belle culture québécoise. Riopelle est un sous-traitant de Jackson Pollock, comme Claude Gauvreau est un sous-traitant de Tristan Tzara, comme Louis Fréchette fut un sous-traitant de Victor Hugo, comme Jean Carignan (gnagnan) fut un sous-traitant des violoneux écossais et irlandais qu’il admirait, comme la nuée d’orchestres yéyés québécois furent des sous-traitants du rock’n’roll britannique et anglo-américain, comme Olivier Guimond fut un sous-traitant de Jackie Gleason (et Cré Basile une hautement intensive sous-traitance de The Honeymooners), comme Paolo Noël fut un sous-traitant de Tino Rossi, comme Jean-Pierre Ferland fut un sous-traitant de Jacques Brel, comme Robert Charlebois fut un temps un sous-traitant du rock pété californien, comme Mitsou Gélinas fut, un temps, une sous-traitante de Madonna, comme Michel Girouard est (re)devenu un sous-traitant de Perez Hilton. Ce phénomène de sous-traitance québécoise se manifeste dans les arts élitaires comme dans les arts populaires. Il fut jadis généralisé mais il s’amenuise au jour d’aujourd’hui, à mesure que la culture québécoise se particularise. Il n’y a aucun complexe et aucune aigreur à dire haut et fort que la sous-traitance intellectuelle et artistique fut un trait saillant de la culture « civilisationnelle » québécoise des dix-neuvième et vingtième siècles (la culture française a aussi ses fiers fleurons en la matière. Voltaire et Condillac sous-traitants de John Locke, Jean-Paul Sartre sous-traitant de Husserl, Althusser sous-traitant de Marx, Johnny Halliday sous traitant d’Elvis). La chose se faisait parfois ouvertement (Paolo Noël chantant Petit Papa Noël sans se complexer et, bon, pourquoi non), parfois cela dégoudinait plus subtilement, plus insidieusement, plus perfidement. Nelligan nous fournit, surtout dans le recueil SE SAVOIR POÈTE, un percutant exemple de son statut de sous-traitant à la fois d’Edgar Allan Poe et de Charles Baudelaire. Suivez-moi, vous ne le regretterez pas. C’est de la sous-traitance considérée comme un des Beaux-Arts. Très curieux et passablement joussif, dans son registre. C’est gnagnan mais c’est grand, quelque part…

On va exemplifier l’affaire avec le poème The Raven, d’Edgar Allan Poe. Publié en 1845, ce récitatif célèbre fit l’objet de deux traductions françaises au dix-neuvième siècle, une par Baudelaire l’autre par Mallarmé. Ces deux poètes français majeurs, en utilisant le vers libre et de fines altérations du sens, ont tiré ce texte vers le fantastique et/ou le symbolisme en en sacrifiant la musicalité d’origine. Aussi le résultat procède d’eux bien plus que de Poe. La traduction proposée ici est due pour la première fois à un francophone d’Amérique, intime avec le sens du grotesque et de l’autodérision inhérents à la sensibilité intellectuelle de Poe, et exempt de la typique sensiblerie sacralisante européenne. Le rythme et le sens sont scrupuleusement respectés. À réciter à haute voix, le cœur hanté de la perdue Lénore.

LE CORBEAU

(Edgar Allan Poe — traduction: Paul Laurendeau)

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C’était par une triste nuit, las je méditais mon ennui,
Penché sur les sombres écrits d’une science révolue.
Le sommeil montait lentement, quand j’entendis un frottement.
Je tressautai: « Est-ce un passant qui frotte contre mon huis?
C’est cela! Voilà! Un passant qui gratte contre mon huis.
C’est cela et rien de plus. »
 
Ah souvenirs, venez ensemble évoquer ce glacial décembre
Où les tisons sertis de cendres illuminaient l’ombre nue.
Troublé, j’attendais le matin car j’avais demandé en vain
Aux pages jaunies des bouquins: « Buvez mes pleurs pour Lénore!
Mes pleurs pour ce soleil éteint que les saints nomment Lénore,
Qu’ici nul ne nomme plus ».
 
Et les tristes et riches plis ondulant dans les draperies
M’emplissaient de frissons ourdis par des terreurs inconnues.
Et pour calmer mon coeur battant je me levai en répétant:
« Ce n’est jamais rien qu’un passant qui frotte contre mon huis,
Jamais rien qu’un tardif passant tapotant contre mon huis.
C’est cela et rien de plus. »
 
Mon coeur s’affermit sur le champs et n’hésitant pas plus longtemps,
« Sire ou Dame » dis-je, plaisant, « pardonnez cette bévue
Mais je sommeillais, le fait est, vous avez doucement frappé,
Si finement effectué, ce geste, contre mon huis
Dans la nuit me fit hésiter! » Ici j’ouvre grand mon huis.
Noir de nuit! Et rien de plus!
 
Tout en scrutant l’obscurité, frémissant de perplexité
Je fus de rêves habité. Rêves, pour l’homme, inconnus.
Mais nul son, nul signal, nul bruit, ne provint de la dense nuit
Et l’unique mot qui fut dit, fut chuchoté, fut: « Lénore… »
Et ce fut par moi qu’il fut dit. Fut répété, ce « Lénore… »
Par l’écho et rien de plus.
 
M’en retournant vers ma demeure, mon âme émanant son ardeur
J’entendis encor mon frotteur qui frottait rien qu’un peu plus.
« Sûrement » dis-je « sûrement, c’est quelque bris de mes auvents
Cherchons source à ce grincement, investiguons ce mystère.
Que mon cœur se taise un moment, enquêtons sur ce mystère.
C’est le vent! Et rien de plus! »
 
Je poussai, violent, les auvents, alors d’un vol cinglant, bruissant,
Pénétra un corbeau puissant digne des saints jours perdus.
Il ne fit le moindre salut, n’arrêta, n’hésita non plus.
L’air mi-altier, mi-parvenu se percha par dessus l’huis.
Se percha sur le crâne nu de Pallas; non pas sur lui,
Mais son buste! Rien de plus.
 
Alors ma triste rêverie en devint presque réjouie
La sérieuse ébénisterie du volatile me plut!
« Tu n’as pas de plume au chapeau mais derrière ton noir jabot
Semble siéger un fier corbeau, fantomal et courageux.
Allez dis moi ton nom, oiseau, fils du Pluton ténébreux? »
Le corbeau dit: « Jamais plus! »
 
Surpris que ce laid volatile à m’entendre fut si habile
Et bien que jugeant fort stérile cette réponse incongrue,
Séduit, je convins que, vraiment, jamais un être humain vivant
Avant moi, n’avait vu, campant, sérieux par dessus son huis,
Un oiseau ou autre vivant perché par dessus son huis
Et s’appelant Jamais plus!
 
Or le corbeau, gardant sa pose au buste, ne dit pas de chose
Autre que cette unique prose, ayant mis son âme à nu.
Il demeura roide et muet, ne bruissa le moindre duvet.
Et je chuchotai en secret: « Bien des amis disparus
S’envolèrent en catimini comme rêves… Il fera ainsi! »
L’oiseau cria: « Jamais plus. »
 
Effrayé qu’un silence mat fut rompus par mots si exacts
Force me fut de trouver là —en ce vocable exigu—
Les seules complètes paroles qu’un maître éduqué en l’école
De vie et miné des véroles du désespoir le plus grand,
Enseigna à ce noir volant. Ah quel triste et sépulcral chant
Que celui de « Jamais plus ».
 
Mais le corbeau, encor perché, distrayait mon âme attristée.
Un fauteuil vite je poussai vers lui, l’huis, et Pallas nu.
Et m’y établissant d’emblée, dès lors je me mis a tresser
Chapelets de brusques pensées sur le propos du message
Que cet augural envoyé me souffletait au visage
Par ce cri de « Jamais plus! »
 
Je débattais cette question en contemplant, sans bruit ni son,
Cet oiseau dont l’oeil en tison si vif me brûlait menu.
Mes réflexions cherchaient le jour. J’abandonnais mon crâne lourd
Sur les verts coussins de velours que la lumière inondais,
Sur ces verts coussins de velours que ses chers cheveux de jais
N’inonderons jamais plus.
 
Alors l’air sembla s’embuer du parfum d’un encens caché
Issu d’un encensoir porté par de petits anges nus.
« Malheureux » fis-je « réjouis toi. Ton dieu, par ces anges, t’envoie
Le répit, népenthès béat, en mémoire de Lénore.
Bois ce népenthès! Bois encor! Oublie la perdue Lénore!
Le corbeau dit: « Jamais plus. »
 
« Devin! » dis-je, « Oiseau du Malin! Corbeau ou démon mais devin!
Envoyé du Satan vilain ou, des typhons, détritus!
Toi, désolé mais indompté, en ce désert ensorcelé,
En ce logis d’horreur hanté, dis moi, vraiment je t’implore
Est-il un baume en la Judée pour moi, dis moi, je t’implore. »
Le corbeau dit: « Jamais plus. »
 
« Devin! » dis-je, « Oiseau du Malin! Corbeau ou démon mais devin!
Par ce ciel pesant sur nos fronts, par ce dieu que nous adorons
Dis de mon sein lourd de chagrin si, dans le paradis lointain,
Si la pauvre âme qu’il contient pourra étreindre Lénore,
Étreindre ce soleil éteint que les saints nomment Lénore? »
Le corbeau dit: « Jamais plus. »
 
« Qu’entre nous ce mot soit l’ultime, oiseau ou démon cacochyme
Comme la nuit ou nous nous vîmes! M’écriai-je, éperdu.
« Retourne en ton lointain typhon ou chez le ténébreux Pluton
Ne laisse plume en ma maison… testament de ton mensonge!
Bec, laisse moi draper mes songes, pars loin de mon buste nu! »
Le corbeau dit: « Jamais plus. »
 
Et le corbeau, comme figé, est, depuis lors, toujours perché
Au dessus de mon huis fermé sur Pallas, le buste nu.
Et ses yeux sont ceux du démon quand le rêve naît sous son front
Et la lumière des tisons fait jaillir son ombre nue.
Et mon âme hors de ce rayon, de ce rayon d’ombre nue,
Ne s’élèvera… jamais plus.

Bien vu?  Alors il est clair qu’Émile Nelligan connaissait ce texte qu’il a pu lire soit dans la version originale de Poe, soit dans la traduction de Charles Baudelaire, soit les deux. Totalement tributaire de la sacralisation, symbolisation, fantasticisation franco-canado-française dont ma traduction s’efforce d’expurger le texte de Poe, Nelligan va nous sortir alors le texte suivant, vers la fin du plus baudelairien de ses recueils. Pour bien masquer le fait qu’on pompe intensif, bien on change l’animal (le corbeau est troqué pour un chat, plus cliché, il faut l’admettre), on fait disparaître Lénore (C’est certainement aussi un choix thématique, attendue l’orientation sexuelle de Nelligan). Mais les courbes narrative et thématique (cette dernière plus unilatérale et mortuaire chez Nelligan) restent très sensiblement analogues et certaines ressemblances de formulations ne mentent pas. C’est pas de s’inspirer, c’est pas de plagier, c’est de faire quelque chose entre les deux: sous-traiter. Matez moi ça. Savoureux.

LE CHAT FATAL

(Émile Nelligan)

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Un soir que je fouillais maint tome
Y recherchant quelque symptôme
De morne idée, un chat fantôme
Soudain sur moi sauta,
Sauta sur moi de façon telle
Que j’eus depuis en clientèle
Des spasmes d’angoisse immortelle
Dont l’enfer me dota.
 
J’étais très sombre et j’étais ivre
Et je cherchais parmi ce livre
Ce qui ci-bas parfois délivre,
De nos âcres soucis.
Il me dit lors avec emphase
Que je cherchais la vaine phrase
Que j’étais fou comme l’extase
Où je rêvais assis.
 
Je me levai dans mon encombre
Et j’étais ivre et j’étais sombre;
Lui vint danser au fond de l’ombre;
Je brandissais mon coeur
Et je pleurais: démon funèbre,
Va-t-en, retourne en le ténèbre,
Mais lui, par sa mode célèbre,
Faisait gros dos moqueur.
 
Ma jussion le fit tant rire,
Que j’en tombai pris de délire,
Et je tombai, mon coeur plein d’ire,
Sur le parquet roulant.
Le chat happa sa proie, alerte,
Mangea mon coeur, la gueule ouverte,
Puis s’en alla haut de ma perte
Tout joyeux miaulant.
 
Il est depuis son vol antique
Resté cet hôte fantastique
Que je tuerais, si la panique
Ne m’atterrait vraiment;
Il rejoindrait mes choses mortes
Si j’en avais mains assez fortes,
Ah ! mais je heurte en vain les portes
De mon massif tourment.
 
Pourtant, pourtant parfois je songe
Au pauvre coeur que sa dent ronge
Et rongera tant que mensonge
Engouffrera les jours,
Tant que la femme sera fausse.
Puisque ton soulier noir me chausse,
Vie, ouvre-moi donc la fosse
Que j’y danse à toujours!
Cette terreur du chat me brise;
J’aurai bientôt la tête grise
Rien qu’à songer que son poil frise,
Frise mon corps glacé.
Et plein d’une crise émouvante
Les cheveux dressés d’épouvante
Je cours ma chambre qui s’évente
Des horreurs du passé.
 
Mortels, âmes glabres de bêtes,
Vous les aurez aussi ces fêtes,
Vous en perdez les coeurs, les têtes,
Quand viendra l’hôte noir
Vous griffer tous comme à moi-même
Selon qu’il fit dans la nuit blême
Où je rimai l’étrange thème
Du chat du Désespoir!

Ressemblant mais pas identique, démarqué mais pas libéré. C’est comme quand notre sempiternel Jean-Pierre Ferland chante Je reviens chez nous, il est juste un petit peu trop brellien mais sans être Brel. Il ménage amplement la contestation de son statut de sous-traitant. Il est moins fort aussi, plus léger, plus poids-plume. Ferland c’est pas Brel, Mitsou c’est pas Madonna, Nelligan c’est pas Baudelaire (ou Poe). Méditez le topo. Le débat de la sous-traitance intellectuelle et artistique est ouvert.  Bon, alors, en plus, comme j’en fais du pareil au même et que pasticher n’est pas jouer, je vais maintenant vous asséner, en fermeture, un sonnet dans le pur style des poèmes cléricaleux neuneu (quoique pas toujours cléricalistes) de Nelligan qu’on retrouve dans le recueil PETITE CHAPELLE. Comme de quoi on est tous le sous-traitant gnagnan d’un autre… au fond… quelque part…

MATURITÉ

(Paul Laurendeau, en pastichant Nelligan)

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Le vieil abbé lit son missel et fait la moue.
Sait-il lui-même, en compulsant son triste tome,
Qu’il marche des couloirs où l’éternité joue
À changer les abbés en cléricaux fantôme?
 
Pendant que cet abbé grignote ses prières,
Des cascades de sang, des éclats de tripailles
Jaillissent en pustules de toutes batailles,
Remplissant à ras bords calices et patères.
 
J’ai suivi cet abbé chenu et inconscient
Sur des dalles de roc où claquait le silence
Comme souliers d’abbé, comme gouttes de sang.
 
J’ai tant aimé ce grand abbé pur! Et je sens
M’étreindre ma Terreur autant que ma Puissance
À l’idée du Combat qui maintenant m’attend.

affiche-nelligan-vous-observe

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Posted in Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Fiction, France, Pastiches, Poésie, Québec, Traduction | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 29 Comments »

Poésie, Francophilie, Carré Saint Louis…

Posted by Ysengrimus sur 14 juillet 2011

Français, soyez Français…

Roger Belval alias Wézo (le batteur du groupe de rock Offenbach, joué par Roberto Mei), dans le film Gerry (2011) d’Alain Desrochers et Nathalie Petrowski

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Montréal, un autre petit Quatorze Juillet ensoleillé et frémissant. Ah, que les Québécois aiment les Français. Tant et tant d’indices le prouvent, l’attestent, le corroborent, le confirment. On pourrait en causer sans fin. Bon, allez, cette fois-ci, je vais me fendre d’un ostensible exemple. Vraiment balèze. Du franc, du massif. Je vais déployer pour vous une portion, un pétale, un flocon, une raclure du pesant feuilleté historique d’amour des Québécois pour les Français. Cela va se faire, en verdure, en fontaine, en statues, en strates et… en vers. Je vais vous narrer un moment de francophilie québécoise parmi tant et tant d’autres: deux bustes de poètes dans le Carré Saint Louis, à Montréal. Ils disent le tout du tout de notre viscéral amour des Coqs, en silence autant qu’en poésie.

Vous accédez au Carré Saint Louis, à Montréal, depuis la station de métro Sherbrooke sur la ligne Montmorency-Côte Vertu (dite Ligne Orange). Vous touchez de la semelle l’intersection Saint-Denis et Rigaud, juste au haut du dénivelé de la côte Saint-Denis (orientée nord-sud, la rue Saint-Denis longe le Carré Saint Louis sur sa bordure est). Le petit parc est alors sur votre droite et le buste de votre premier poète vous toise déjà de loin, sur un pesant piédestal tapageusement griffé de son blaze et de ses datations:
Photo: la Lettrée voyageuse

Un buste sur un piédestal, bizarre, bizarre. Ça se veut altier-songé-penseur-songeur et monument patriotard dans le même souffle. Le buste de ce grand poète «canadien» francophile, ronflant et qui en a, justement, du souffle, repose donc sur une colonne conique genre monument de guerre, devant laquelle, ou mieux, au pied de laquelle agonise un soldat français du 18ième siècle, juste en dessous de la devise Pour mon drapeau, je viens ici mourir. Comment est-on si certain que le susdit mourant est un soldat colonial français du 18ième siècle? Bien, outre que son tricorne repose non loin de lui, décoiffé, inversé, renversé (sa coiffe formant un tout petit lac, une toute petite coupe de bronze dans laquelle des écureuils, arrogants comme tous les écureuils gras-durs de parcs, viennent boire après une averse), il a une fleur de lys ostensiblement gravée sur un pan de son pourpoint. Non, non, on ne peut vraiment pas la rater, sa francité, à ce tragique clamsé de bronze. Il serre la hampe de son étendard flétri et agonise en se pâmant. Crémazie le fera bien revivre, allez, vous en faites pas… et tenez-vous bien. L’amour des Français explose ici avec fracas, littéralement, et s’exprime statuesquement dans le ronron patriotard larmoyant et pantelant des hardis conquis coloniaux de jadis. En contemplant béatement le buste hiératique d’Octave Crémazie matant l’horizon insondable, si vous avez de la mémoire à revendre (il en faut…), c’est son tonitruant chant du vieux soldat canadien (publié en 1855), qui roulera alors en rafale sur votre lippe, troublée et tremblotante. Accrochez-vous, c’est le grand Anne, ma soeur Anne français des Amériques…

Le chant du vieux soldat canadien

Pauvre soldat, aux jours de ma jeunesse,
Pour vous, Français, j’ai combattu longtemps;
Je viens encor, dans ma triste vieillesse,
Attendre ici vos guerriers triomphants.
Ah! bien longtemps vous attendrai-je encore
Sur ces remparts où je porte mes pas?
De ce grand jour quand verrais-je l’aurore?
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?

Qui nous rendra cette époque héroïque
Où, sous Montcalm, nos bras victorieux
Renouvelaient dans la jeune Amérique
Les vieux exploits chantés par nos aïeux?
Ces paysans qui, laissant leurs chaumières,
Venaient combattre et mourir en soldats,
Qui redira leurs charges meurtrières?
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?

Napoléon rassasié de gloire
Oublierait-il nos malheurs et nos voeux?
Lui dont le nom, soleil de la victoire,
Sur l’univers se lève radieux?
Seront-nous seuls privés de la lumière
Qu’il verse à flots aux plus lointains climats
Ô ciel? Qu’entend-je? Une salve guerrière
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?

Quoi? C’est, dis-tu, l’étendard d’Angleterre,
Qui vient encor, porté par ces vaisseaux,
Cet étendard que moi-même naguère
À Carillon, j’ai détruit en lambeaux.
Que n’ai-je, hélas! au milieu des batailles
Trouvé plutôt un glorieux trépas
Que de le voir flotter sur nos murailles
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?

Le drapeau blanc, la gloire de nos pères,
Rougi depuis dans le sang de mon roi,
Ne porte plus aux rives étrangères
Du nom français la terreur et la loi.
Des trois couleurs l’invincible puissance
T’appellera pour de nouveaux combats,
Car c’est toujours l’étendard de la France.
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?

Pauvre vieillard, dont la force succombe,
Rêvant encor l’heureux temps d’autrefois,
J’aime à chanter sur le bord de ma tombe
Le saint espoir qui réveille ma voix.
Mes yeux éteints verront-ils dans la nue
Le fier drapeau qui couronne leurs mâts?
Oui, pour le voir, Dieu me rendra la vue!
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?

Un jour, pourtant, que grondait la tempête,
Sur les remparts on ne le revit plus.
La mort, hélas! vint courber cette tête
Qui tant de fois affronta les obus.
Mais, en mourant, il redisait encore
À son enfant qui pleurait dans ses bras:
«De ce grand jour tes yeux verront l’aurore,
Ils reviendront! et je n’y serai pas!

Tu l’as dit, ô vieillard! la France est revenue.
Au sommet de nos murs, voyez-vous dans la nue
Son noble pavillon dérouler sa splendeur?
Ah! ce jour glorieux où les Français, nos frères
Sont venus, pour nous voir, du pays de nos pères,
Sera le plus aimé de nos jours de bonheur.

Voyez sur les remparts cette forme indécise,
Agitée et tremblante au souffle de la brise:
C’est le vieux Canadien à son poste rendu!
Le canon de France a réveillé cette ombre,
Qui vient, sortant soudain de sa demeure sombre,
Saluer le drapeau si longtemps attendu.

Et le vieux soldat croit, illusion touchante!
Que la France, longtemps de nos rives absente,
Y ramène aujourd’hui ses guerriers triomphants,
Et que sur notre fleuve elle est encor maîtresse:
Son cadavre poudreux tressaille d’allégresse,
Et lève vers le ciel ses bras reconnaissants.

Tous les vieux Canadiens moissonnés par la guerre
Abandonnent ainsi leur couche funéraire,
Pour voir réalisés leurs rêves les plus beaux.
Et puis on entendit, le soir, sur chaque rive,
Se mêler au doux bruit de l’onde fugitive
Un long chant de bonheur qui sortait des tombeaux.

Et vlan dans les dents. Un peu sonné(e) quand même par cette dense passion, ce regret tangible et transit, ce vibrant appel, cet amour en cuisante fanfare, cette fidélité indéfectible qui transcende les régimes, les agiotages et les bureaucraties, vous quittez ce flamboyant cénotaphe à notre ardent nationalisme perdu (il n’en reste que notre francophilie contemporaine, régalienne, épidermique, inaltérée, pantelante, reconnaissante) et vous marchez en direction de la Rue Saint Louis (sud). Vous vous avancez alors sur la frange sud du Carré (le mot «français» Square, figurant dans l’affichage municipal montréalais officiel, ne vit pas du tout dans l’usage vernaculaire effectif. Allez savoir pourquoi…) et vous jetez un dernier regard abasourdi en direction du buste de Crémazie, sur son piédestal. De l’autre côté du parc, sur la rue Saint Louis (nord), une sorte de castel écossais miniature avec tours crénelées vous toise et n’en a cure. N’en ayant cure vous non plus, vous longez la rue Saint Louis (sud) sur un des trottoirs du parc qui lui est parallèle, vers l’ouest. Direction: l’embouchure de la rue piétonnière Prince Arthur. En déambulant, vous découvrez, sur votre droite, une vue imprenable sur l’espace encerclant la fontaine du centre du parc, le tout, lumineusement verdoyant, et de style anglais pure poudre. C’est ceci:

Vous longez doucement cette miniature enchanteresse. Ensuite, ce qui apparaît comme un ancien kiosque de kermesse (c’est une ancienne vespasienne, en fait) en vient à apparaître, toujours sur votre droite. C’est La Bulle au Carré – petit marché des saveurs, un marché de produits fins québécois fin-du-fin-finesse garantis d’inspiration intégralement et infinitésimalement française. Juste avant d’atteindre la rue Laval (en référence à François de Montmorency Laval, hein, pas à l’autre Pierrôt-le-Pas-Beau, parfait inconnu ici), qui longe le parc sur sa face ouest, voici le buste d’Émile Nelligan, le petit Rimbaud du Québec. Érigé en 2005, sur un socle, lui, moderne, sobre, lisse, dépouillé, pur, brut, c’est le visage, en métal comme martelé (d’ailleurs coulé dans une fonderie française), du poète jeune et langoureux, du temps de ses fulgurants débuts au sein de l’École Littéraire de Montréal (1895-1935). Sur le socle, sous le buste, simplement, on lit: Émile Nelligan, poète (1879-1941).

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Tiens maudit de mautadit, le Crémazie, de l’autre bord du parc, est mort l’année de la naissance du Nelligan de ce bord-ci. Continuitaire autant qu’identitaire, l’affaire. Subtil et fin passage du lancinant relai des résistances. Nouveaux effluves mémoriels de correspondances et de réminiscences. Ici notre cardinal amour des Français pétille, scintille, virevolte, alors là, tout autrement que tout à l’heure. Il va se canaliser, chez notre sublime poète, en amour des Français, sublimes poètes. Takes one to notice another one comme disait l’autre homme-araignée. Après le 19ième siècle patriotique nostalgique du 18ième siècle héroïque, voici le 20ième siècle névrotique nostalgique du 19ième siècle programmatique et, vlan, derechef, Vive une autre France. De fait, aduler un poète français, s’en inspirer, le gloser, le pomper, le plagier, le singer, le téter, le piller, le pasticher, c’est une affaire. L’aimer, l’aimer d’amour pur, abnégatoire, cultuel, au point de lui consacrer un percutant sonnet, non plus comme mentor ou source mais ouvertement, carrément (!), comme muse, comme objet/sujet, comme égérie, c’est autre chose. Et c’est (carrément!) dans le Carré Saint Louis (que Nelligan sillonna dans sa jeunesse) que ça se fait. Le Charles Baudelaire (publié en 1903) d’Émile Nelligan nous percole alors dans l’esprit:

Charles Baudelaire

Maître, il est beau ton Vers; ciseleur sans pareil,
Tu nous charmes toujours par ta grâce nouvelle,
Parnassien enchanteur du pays du soleil,
Notre langue frémit sous ta lyre si belle.

Les Classiques sont morts; le voici le réveil;
Grand Régénérateur, sous ta pure et vaste aile
Toute une ère est groupée. En ton vers de vermeil
Nous buvons ce poison doux qui nous ensorcelle.

Verlaine, Mallarmé sur ta trace ont suivi.
Ô Maître tu n’es plus mais tu vas vivre encore,
Tu vivras dans un jour pleinement assouvi.

Du Passé, maintenant, ton siècle ouvre un chemin
Où renaîtront les fleurs, perles de ton déclin.
Voilà la Nuit finie à l’éveil de l’Aurore.

Fleurs stylistiques et frissonnant vibrato des sensibilités à part, c’est la même idée que chez Crémazie tantôt, vous observerez. La Vieille France revient, perdure et régénère la Nouvelle… Sauf que, oh, lâchez-moi, une minute. Faut-tu qu’il l’aime encore son grand poète français maudit, mautadit, pour le chanter ainsi? Non, non, je crampe ici, c’est dit… Jusque dans les profondeurs du derme historico-artistique, c’est de la grande, de la sublime, de la lancinante francophilie, ça, mes ami(e)s. De l’amour existentiel, substantiel et définitoire, ma joie, ma gloire. Oui, que oui. Merci. Voilà. CQFD. Voilà. Merci. C’est dit. Nous vous aimons, les Coqs. C’est comme ça. C’est intégral. C’est d’un bloc. C’est en nous. Ça se décrit mais ça ne s’explique pas, ça s’analyse mais ça ne transige pas. Donnez-nous–en encore longtemps de vos, de nos, Quatorze Juillets ensoleillés et frémissants. We will always have Paris, et toute cette sorte de choses…

Ouf, on en a la lèvre bien asséchée, du coup, de toute cette po-wé-zi franco(phile)-de-port. Aussi, le moment est venu de sortir du Carré Saint Louis (Saint Lou… tiens comme la grande ville du Missouri, bout d’hostie, mais aussi, bien sûr, comme l’autre justicier francien sous son chêne) et d’aller se rincer le sifflet dans un des nombreux troquets archisympas de la si charmante piétonnière Prince Arthur… Liberté, Liberté chérie! À la bonne vôtre.

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