Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Archive for février 2010

SOCIÉTÉ (allégorie philosophique d’un ado de seize ans)

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2010

De l’autre bord de la montagne, il y a… un autre château!

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Mon fils puîné de seize ans, le bien nommé Reinardus-le-goupil, vient de faire parvenir l’allégorie philosophique suivante à Ysengrimus (on ira nous raconter après que ces cabots là ne font que du jeu vidéo). Notre jeune auteur aimerait bien que l’éminent aréopage du Carnet d’Ysengrimus commente. Je vous remercie de le faire ici même. Voici:

Ce qu’il est important de noter est que le monde qui est décrit dans le texte suivant n’est pas la réalité. Il est fictif et purement utilisé pour expliquer le point de vue de l’auteur. Comme la caverne de Platon, ce monde n’existe pas.

Imaginons un monde, où il y a une toute petite vallée. La vallée se trouve complètement entourée de montagnes. Des montagnes énormes et infranchissables. Au milieu de cette vallée, se trouve un bonhomme. Le sexe de ce personnage n’est pas important parce qu’il s’applique à tous. Ce bonhomme, nous l’appellerons Ray. Ray se trouve au milieu de la vallée, complètement entouré de montagnes. Il existe paisiblement, il n’a pas besoin de se nourrir, ou de boire, ou rien. Mais il se trouve dans un endroit qu’il ne comprend pas trop. Un beau jour, Ray entend des sons bizarres qui viennent de l’autre bord des montagnes. Des sons épeurant, il ne comprend pas c’est quoi mais il a peur. Il décide donc de se construire un château, pour se protéger du possible danger. Avec la puissance de son esprit, il fait apparaître un trou dans la terre. Ce trou, il décide, sera la fondation de son château. Il commence donc à graduellement compléter la fondation. Mais, après de longues périodes de travail, il se trouve fatigué. Mais toujours, il entend les mots de l’extérieur de la montagne et il panique. Finalement la fondation est faite, et la construction débute. Après un court moment, il a un toit au-dessus de sa tête. Content, il se sent bien, en sécurité. Mais il n’ose toujours pas sortir dehors. Quelques jours après, il entend de plus en plus de bruits épeurants. Il décide alors de se construire une plus grande forteresse. Pour que la majesté de son royaume fasse peur au rugissement. Il continue donc à construire. Deuxième étage, troisième, quatrième. Mais en montant les échelons, en construisant son château, il remarque que les rugissements sont de plus en plus intenses. Il a donc trop peur de descendre dans les étages plus bas de son château. Il regarde donc de l’extérieur d’une fenêtre la vallée où il résidait avant. Il ne voit aucun danger physique, mais les rugissements continuent. Il décide donc de construire un château tellement grand qu’il pourra voir au dessus des montagnes. La construction débute la seconde même que ceci lui vient à l’idée. Cinquième, sixième, septième, il finit par construire tellement d’étages qu’il en perd le compte. Ceci n’est pas grave tout de même parce qu’il y est bientôt. Après avoir construit un énorme bâtiment, il regarde par sa nouvelle fenêtre, au plus haut étage du château, et ce qu’il voit le laisse perplexe. De l’autre bord de la montagne, il y a… un autre château! Mais ce château est plus grand que celui de Ray. Il décide donc de faire le sien plus grand que celui de “monsieur là-bas”. Une autre centaine d’étages et il y parvient. Mais ce qu’il remarque est que le château de l’autre a commencé à grandir aussi. Il se remet donc à construire, mais en observant son adversaire de sa fenêtre il remarque que l’autre grandit à la même vitesse que lui. Ceci laisse Ray complètement bouleversé. Finalement Ray ne comprend pas comment ça marche exactement mais il est déterminé à être le vainqueur, les rugissements sont extrêmement intenses en ce moment et Ray se trouve à avoir peur de tout. Il se souvient de son enfance, où toute la vie lui paraissait belle, où il était ignorant du danger, des rugissements. La construction continue, et continue et continue. Jusqu’à temps que Ray soit très vieux. Il regarde finalement par sa fenêtre, et voit le château de l’autre dans la distance. Le château de l’autre plie, il grince, plie encore, craque et s’effondre. En regardant le château de l’autre tomber, Ray est content. Il a finalement vaincu son adversaire. Le château de l’autre tombe en morceaux, il s’effondre et se trouve maintenant encore une fois, derrière les énormes montagnes, dont les pics sont à peine visibles à cause de l’incroyable altitude où se trouve Ray. Victorieux, Ray se tape dans le dos. Il a combattu l’autre château toute sa vie et l’a finalement battu. Mais, pauvre Ray, il voit derrière les ruines du château du mort. « Mais qu’est-ce que c’est? Un autre château! Mais non! Pas un, mais deux, non, trois, quatre, cinq! ». Il y a des châteaux à perte de vue. Tous aussi grands que celui de Ray. Mais tout de même, comment est-ce que Ray peut combattre ceux-ci? Les rugissements n’ont pas arrêté, ce doit être de la faute des autres châteaux! Ray arrête de bouger pour une seconde, et se demande finalement. « Quand j’étais plus jeune, les rugissements était à peine audibles et maintenant, je ne peux pas dormir la nuit parce qu’ils me tracassent tellement. Est-ce que la réponse à mon problème se trouve dans la vallée? Je sais que si j’avais su quand j’étais plus jeune ce que je sais maintenant, j’aurais fait les choses différemment. Mais quoi faire maintenant? Détruire mon château? Je suis rendu au… combientième étage? Comment veux-tu que je fasse ça? Je suis vieux. » Ray décide donc, dans les quelques heures qui lui restent, de détruire son château. Celui qui l’a protégé contre une force inconnue, toute sa vie. Il veut maintenant retourner à zéro. Il arrache une brique, et une autre, et une autre. Mais son château résiste et ne tombe pas. Ray sent alors son vieux cœur qui bat de plus en plus fort. Il panique, il commence à arracher des briques et des briques, il varge sur son château avec toutes ses forces. Il le frappe, avec marteau, pieds, mains, doigts. Mais à quoi bon, il ne peut pas le briser. Ray sent son cœur qui explose dans son torse. Plus vite, plus vite, plus vite, plus vite. Finalement, plus rien. Ray s’effondre sur le plancher. Le regard vers le haut. Il observe la vie qui finit. Il voit finalement le ciel. Et il le remarque pour la première fois. Le ciel est gris, de couleur terreuse. Le gris est en forme de gros rectangle. Un rectangle ayant les mêmes dimensions qu’une brique, mais énorme. Il voit alors que le toit de son château touche à la brique. Le toit y touche, mais non seulement ça, pousse sur la brique. Comme si d’une façon ou d’une autre le château de Ray soutenait la grosse brique en place. Il remarque finalement que tous les autres châteaux eux aussi poussent sur une brique, que le ciel entier, est couvert de briques. Que tous les châteaux autour de lui soutiennent une énorme entité. Il remarque finalement, qu’en construisant son château, il poussait en fait sur le ciel. En poussant sur le ciel, la friction que produisaient ses efforts forçait et faisait gronder le monde. Avec tous ces châteaux qui poussent en même temps, le ciel est maintenu. Mais le bruit aussi, la peur. Avec cette idée qui sort de la tête de Ray, il entend un grincement. Celui-ci ne vient pas du ciel. Il vient d’en dessous. Des craques apparaissent sur les murs de son château. Un grondement énorme se produit. La tour sur laquelle travaillait Ray tombe et s’effondre. Il meurt. Dans les ruines de ce qu’il croyait le protéger.

Bienvenue maintenant au segment explicatif. Vous voyez, ce texte est purement philosophique. Il cherche à expliquer comment fonctionne la société. Ray est un diminutif, pour Raison. Les montagnes sont une force extrêmement puissante qui ne cherche qu’à empêcher Ray de mourir. Ray se trouve donc contraint par les montagnes, comme la raison d’un homme ou d’une femme est contrainte par son corps. La montagne est le corps humain. La science nous démontre que le corps humain a des propriétés de reconstruction et de prévention de la mort incroyables, de même qu’elles ne sont pas encore tout à fait comprises de nos jours. Le château que construit Ray est le château mental que construit tout le monde en vivant des événements de leur vie quotidienne. Quand nous sommes jeunes, confrontés à des bruits étranges venant de la société, nous nous réfugions dans les croyances transmises par nos parents qui “fondent” notre être. Voilà donc ce qu’est la fondation du château au début. Ensuite en construisant le château comme un malade, nous adhérons malgré nous à la conformité de la société. Tout le monde construit le château parce que tout nous pousse à le construire. En construisant notre château nous poussons sur une entité. Nous lui donnons du pouvoir en la menant à de nouvelles hauteurs. Cette entité qui nous fait tellement peur est ce qui gouverne notre vie. Nous, seuls, n’allons jamais être plus grand que celle-ci et nous ne pouvons pas contrôler son existence. Cette entité est la société. Tout ce que nous croyons de nos jours, toute peur, tout cela est fondamentalement causé par la société. Nous nous cachons dans nos châteaux, et essayons de combattre ce que nous créons. Mais c’est seulement en construisant le château et en adhérant à nos peurs que l’on fait vivre la société, l’ordre établi. Si nous arrêtons tous la construction mentale de notre château, le ciel dans l’histoire, la société ne sera plus soutenue. Elle tombera de ces altitudes énormes et sera finalement exposée pour ce qu’elle est. Juste des briques. Juste un mensonge.

Unissons nous, arrêtons les châteaux!

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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La pilule érectile s’accompagne-t-elle d’une augmentation du pouvoir des femmes?

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2010

Question percussive. Apparue au tournant du siècle (vers 1998), la pilule érectile (type: Viagra, Cialis, Lévitra etc) est indubitablement avec nous pour rester, et elle prend une importance ethnologique de plus en plus déterminante. La révolution des moeurs qu’elle introduit, subrepticement mais sans ambivalence, est aussi cruciale, et, dans un sens, beaucoup plus radicale, que celle que l’on doit à la pilule anticonceptionnelle, apparue cinquante ans avant. Cette dernière, ultime produit d’un phallocratisme en capilotade, séparait la femme de sa fonction de génitrice et la convertissait en atout autonome de plaisir, pour l’homme d’abord, puis, ensuite, la pulsion libératrice de l’évolution sociale aidant, pour la femme elle-même. La pilule érectile sépare l’homme de quelque chose de bien plus enraciné: ses bonnes vieilles certitudes génitalistes. La forteresse masculine est ébranlée sous la poussée de nouveaux postulats concernant le séculaire flageolement viril et les divers inconforts qu’il engendre. La pilule érectile questionne la masculinité en son épicentre et oblige son chambranlant dépositaire à regarder ses limitations et ses inaptitudes bien en face, puis à se remuer et à agir. Il appert que, pour dissiper son angoisse croissante, homo viris doit effectivement mettre en place une action, un suivi. Il appert aussi que notre bonhomme n’est plus là simplement pour prendre son plaisir de par la femme mais pour servir le plaisir de cette dernière aussi, l’un dans l’autre…

Or, ce point est justement débattu. Dans les rapports de sexage actuels, on accuse effectivement souvent l’usage de la pilule érectile de perpétuer, d’accentuer, de pérenniser le pouvoir (y compris le pouvoir abuseur ou abusif) des hommes sur les femmes (pensons au stéréotype déjà rebattu de la vieille dame exténuée qui ne veut pas que son satyre vermoulu obtienne sa prescription). Si le regard critique, qui anime cette idée d’une corrélation entre utilisation de la pilule érectile et abus de la «chose» chez l’homme, est parfaitement légitime, l’analyse elle-même, sur laquelle repose cette croyance, cloche quand même un peu. En effet, il semble bien que s’y manifeste une présomption faussée de ce qui se passe dans les abysses de la physiologie et de la psychologie masculine, lors de l’absorption d’une pilule érectile. L’erreur présomptive la plus commune ici est de confondre cette médication avec un aphrodisiaque, ce qu’elle n’est aucunement. Disons la chose comme elle est. La dureté artificielle de l’organe a un coût physiologique dont on parle moins dans les pubes: sa nette et indubitable insensibilisation. La virilité manufacturée se paye du prix d’une perte de l’intégralité physique de l’extase orgastique masculin. Donnant, donnant… Tant et tant que, jouir ou faire jouir, voilà finalement la question fondamentale qui se profile. pour notre homme. Et comme on ne peut pas feindre une érection et une éjaculation masculines (alors qu’on peut parfaitement feindre un orgasme féminin), cette question devient vite une hantise lancinante pour notre petit menteur compulsif et séculairement hypergénitaliste de bonhomme. On notera le triste corollaire ici: tout cela ne va rien arranger pour une remise en question du vieux préjugé cultivant la confusion brouillonne entre orgasme masculin et simple éjaculation, mais bon, l’ère de l’épanouissement sexuel exclusif de l’homme touche son crépuscule, cela a ses petite contraintes, que voulez-vous.

L’omerta masculine sur la question (que je trahis ici allègrement) ne change rien au fait que l’homme paye un coût sexuel et émotionnel passablement important dans toute cette histoire de pilule érectile (sans compter le coût encore largement méconnu, sur sa santé à long terme). Je défends donc ouvertement ici l’idée que la pilule érectile procède, en fait, d’une augmentation du pouvoir des femmes sur leur vie, dans leurs rapports avec les hommes, dans l’espace du sexage et de la séduction. J’irai même jusqu’à dire que la pilule érectile n’a pu apparaître et se répandre mondialement si rapidement qu’en vertu du pouvoir actuel des femmes sur leurs propres pratiques sexuelles. Je commencerai par faire une toute petite observation qui est loin de manquer de charme autocritique déjà: cette fois-ci, c’est l’homme qui doit prendre une pilule

Cette fois-ci, c’est l’homme qui doit prendre une pilule…

Reportons nous d’abord aux temps, désormais quasi-immémoriaux, où les dysfonctions érectiles ne faisaient pas l’objet d’un traitement au moyen d’une médication. Inutile de dire qu’elles ne faisaient pas l’objet d’une conscience bien précise non plus. On les occultait massivement et, quand il n’était vraiment plus possible de faire autrement, on les conceptualisait sous une notion aussi vieillotte que rigolote: celle d’impuissance. Quand je pense à cette vieille notion, sacralisante, ontologisante et stigmatisante, d’impuissance, il me revient le tendre souvenir de l’acteur cinématographique Clark Gable (1901-1960). Cette figure culturelle, symbole au siècle dernier, s’il en fut un, de la masculinité flamboyante, était, aux dire de son épouse du temps, parait-il, un impuissant. La notion semble alors porter une sorte de vigueur iconoclaste, doublée d’une critique fondamentale de l’homme, et parait le frapper en l’épicentre de sa mythologie phallocrate. Mais, hélas, cette critique tombait vite court. Le fait est que, si l’épouse de Clark Gable pouvait déjà se permettre de critiquer ouvertement, au sein des réseaux mondains du temps, les capacités sexuelles de son illustre mari, dans le traintrain usuel des couples ordinaires, la situation était toute autre. On assistait en fait, bien plus souvent qu’autrement, à la mise en place de la vieille posture contrite du roy privé d’héritier, et l’absence d’ardeur sexuelle de l’homme faisait souvent une accusée qu’on n’attendrait plus guère aujourd’hui: sa femme. Si un homme ne bandait pas, autrefois, c’était la faute à sa copine et c’est elle qui intériorisait la culpabilisation «inhérente» à la chose. Pas assez séduisante, pas assez engageante, pas assez perverse, pas assez salace, pas assez imaginative, pas assez constante, pas assez patata, pas assez patati. Je n’ai pas besoin de m’étendre, c’est le cas de le dire, sur la question. On voit bien le tableau. Alors que, hum, hum… au jour d’aujourd’hui, quand un homme ne bande pas, bien, c’est son problème, son petit problème personnel, individuel, exclusif et privé et, comme pour une surdité naissante, une verrue encombrante ou une cheville arthritique, eh bien, qu’il voie son médecin (ou son dealer)

Maintenant, si vous me permettez, on va s’autoriser un petit détour qui nous fera furtivement passer par les aventures intimes d’un jeune couple de torontois charmant de ma connaissance et que nous nommerons, pour ne pas les offusquer ni les trahir, Duncan et Roberta. Dans le vestiaire de la salle d’arme médiévale, un beau jour, comme ça, au beau milieu de tout et de rien, Duncan s’exclame à la cantonade: What the fuck is a stretch mark anyway? (Finalement, qu’est-ce que c’est donc qu’une vergeture?). Aucun des spadassins ne sait exactement de quoi il s’agit, en fait. Ce sont donc les spadassines, fort informées, quand à elles, sur la question, qui se chargent d’expliquer au bouillant Duncan ce que c’est qu’une vergeture. Pressé ensuite de questions par les épéistes des deux sexes, Duncan se met ensuite à nous raconter, tout triste, que son amie de cœur Roberta a terriblement peur qu’il soit révulsé par des vergetures qu’elle aurait, selon ses dires propres, en stries sur les pourtours des fesses et dont, de fait, Duncan n’arrive même pas à commencer de conceptualiser l’existence. Mes lectrices me comprendront ici parfaitement. Il y a un grand nombre de menues caractéristiques physiologiques que les femmes dissimulent pudiquement le plus longtemps possible à leurs amants, croyant que ceux-ci vont les critiquer, les enquiquiner et les pinailler sur icelles, alors que lesdits amants, je vous le dit haut et fort mesdames, NE VOIENT RIEN DE CELA EN VOUS. Le détour à travers l’aventure des vergetures de la douce Roberta, indétectables par le sémillant Duncan, force ici une observation de portée générale: c’est un trait éminemment féminin que de cacher chafouinement certaines particularités de son anatomie et de s’angoisser outre mesure de l’opinion éventuelle du partenaire intime sur ces dernières. Encore une fois, je n’ai pas besoin d’épiloguer. Bien des lampes d’alcôve soigneusement éteintes s’expliquent par ce simple petit aphorisme. Or, cette angoisse de la caractéristique corporelle honnie et cachée, qui était si étrangère à l’homme jadis, ne l’est plus totalement aujourd’hui. Car, voyez-vous, comme il ne peut ni dissimuler son absence d’érection ni en feindre une, il cache au moins une chose jalousement à sa partenaire et c’est justement l’absorption de la pilule érectile aux fins du retour imparable de ladite érection. La pilule érectile, son manque et ses ratés (car cela ne marche pas toujours…) font donc l’objet, pour l’homme, d’une angoisse d’apparence aussi forte, aussi empirique et aussi intériorisée que l’angoisse de la femme pour ses vergetures (ou ses varices, ou ses formes, ou sa ligne, ou l’épaisseur de ses lèvres, ou la racine non teinte de ses cheveux, ou etc)…

Cette angoisse du paraître devient ensuite une peur panique ouverte quand le tourment masculin entre dans l’espace ancien, trouble et tempétueux de la compétition amoureuse. S’être inquiété du compétiteur séducteur qui est jeune, qui a des cheveux, qui cuisine, qui a une jolie voiture ou des lettres ou du prestige social, ce n’est rien, infinitésimalement rien, aux vues de l’homme, s’il faut maintenant craindre l’epsilon sans avantages particuliers qui loge au palier, tout simplement parce que, lui, il bande… On a envie de se rouler par terre et de crier androhystériquement que s’il bande, ce corniaud là, c’est exclusivement parce qu’il gobe des pilules érectiles comme… tiens, justement, tout juste comme une femme a bien souvent envie de crier que les nichons saillants de la voisine de palier sont des implants et que sa tignasse torsadée est une perruque. Pour la première fois de son existence ethnoculturelle, l’homme se tourmente intérieurement, se torture en continu, en se disant que, libre, plus que jamais historiquement, de sélectionner ses partenaires comme bon lui semble, sa conjointe pourrait tout simplement choisir un autre homme, plus à la hauteur sexuellement, si des carences «primordiales» (aux vues de l’homme, sa génitalité restant le soliveau essentialiste de toute existence en sexage) ne sont pas corrigées d’urgence, par l’intervention chimique appropriée…

Alors, si vous m’autorisez une petite pesanteur démonstrative qui s’impose ici plus qu’ailleurs, nous avons, de par la banalisation galopante de l’usage de la pilule érectile:

1-     Une généralisation absolue et totalement incontestable du syndrome de Clark Gable. Si tu ne bandes pas, gars, c’est uniquement et exclusivement ton problème. C’est une condition médicale privée et c’est intégralement à toi d’y voir. Passer la faute à l’autre sur ceci, c’est fini.

2-     Une généralisation absolue et totalement incontestable de l’effet vergetures. Il faut masquer ses petites imperfections discrètement et sans trompette, car (croit l’homme, outre mesure comme il se doit) elles pourraient soulever des arguties avec la partenaire et/ou le milieu social.

3-     Une généralisation absolue et totalement incontestable de la terreur compétitive. L’homme qui ne bande pas, quand, désormais, c’est remédiable, risque (croit l’homme, outre mesure comme il se doit) d’être distancé par l’homme qui bande, que ce soit naturellement ou parce qu’il y a justement (chimiquement) remédié.

Il est, dès lors, bien difficile de ne pas considérer cette analyse en trois points sans observer que désormais l’homme intériorise et magnifie des responsabilités, des peurs, des angoisses, un cadre de pensée qui étaient jadis des apanages exclusivement féminins. Si l’homme de ce siècle-ci commence à vivre des inquiétudes et des états d’âmes semblables à ceux d’une femme du siècle dernier, il n’y a pas de chanson à se chanter, c’est que son pouvoir s’étiole. Sceptiques? Oh, oh… Voyez simplement le topo dans l’angle de la question suivante, alors. Pensez-vous vraiment que le grand-père de l’homme contemporain se serait abaissé à prendre une pilule pour se faire bander? Mais poser la question, c’est y répondre. Voyons donc! Le machisme dans sa période doré n’aurait jamais cultivé ce genre de dérive involontairement autocritique pour lopette anxieuse puisant, dans une chimie suspecte, ce qu’elle ne trouve plus dans la «nature» (souvenons-nous des dénis masculins tonitruants face à une pilule anticonceptionnelle masculine. C’était tout simplement pas pour lui, ce genre de platitude routinière pharmaco-chiante)… Or, ce qui, pour son couillu d’aïeul, aurait été une humiliation absurde et inane, une incohérence mentale et un déni brouillon des évidences les plus fondamentales de l’Être, est, pour l’homme contemporain, un mode de vie, simple, ordinaire, généralisé, imparable.

Mesdames, prenez la simple mesure des faits. Votre partenaire sexuel consomme une pilule érectile, en secret, pour vous plaire, pour se survivre sexuellement à lui-même, et pour ne pas vous perdre. Ce faisant il est sordidement aliéné, me direz-vous peut-être, mais qui ne l’est pas? C’est, pour lui, un choix fatal, contraint et contrit. Il n’en rit pas, ne s’en tape vraiment pas sur les cuisses, ne s’en vante pas et n’en parle jamais avec ses copains (sauf dans le cadre sécurisant de l’humour douteux imputant cette pratique aux autres gars). Cela ne mousse aucunement son ego et ne rehausse en rien sa libido (redisons-le: l’action chimique est strictement localisée et sa portée est fondamentalement non orgastique). Secrètement, notre homme, en plus, eh bien, il s’inquiète, il a honte, il a peur, il craint ses pairs et ses concurrents. Hagard, il prend un strapontin dans l’univers contemporain de l’hédonisme contraint. Sentiment bien familier, mesdames, non? Bien son tour, un petit peu, non? Comment être certaines que telles sont vraiment ses émotions, me dites-vous? Simple. Il la prend la petite pilule. Il la gobe en silence. Il retourne chez le pharmacien, en catimini. C’est souverainement barbant pourtant, ce genre de routine (vous le savez bien, mesdames, depuis 1959), mais il le fait maintenant, en silence, et sans bougonner encore. Inusité, quand même. C’est là votre plus sûr garant de sa contrainte et de sa contrition. Laissez-le faire, un petit peu, au fait… Laissez le mariner dans cette nouvelle chimie des âges. Car, ce faisant, c’est sa compréhension intime de ce que vous vivez vous-même qui s’imprègne profondément en lui. Et plus votre partenaire vous comprendra, plus il vous ressemblera. Et plus il vous ressemblera, plus votre pouvoir, qui est autre, alternatif, moderne, nouveau, non patriarcal, communicatif, collaboratif et égalitaire (en ce sens qu’il tend à requérir une plus grande identité empathique des êtres), augmentera. Il faut que votre ordre et votre logique croissent et que la sienne diminue… un peu… un petit peu beaucoup, quand même.  On vise l’égalité.

La pilule érectile n’augmente pas obligatoirement, comme mécaniquement, le pouvoir des femmes. Il faut, de fait, inverser cette équation. C’est finalement plutôt l’augmentation du pouvoir et de la liberté sexuelle des femmes, survenue d’autre part –indépendamment- dans la vie sociale et la lutte pour les droits, qui rend possible, puis obligatoire, puis parfaitement ordinaire, aux tréfonds des replis physiologiques et mentaux de l’homme, la généralisation fulgurante de la pilule érectile.

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Paru aussi (en version abrégée) dans Les 7 du Québec

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