Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Posts Tagged ‘Peinture’

Saumons qui dansent dans la rivière

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2022

Denis Thibault (Namun), Saumons qui dansent dans la rivière, 2019.

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Saumons qui dansez dans la rivière
Ne sous-estimez pas votre fragilité
Un harpon vous attend, sur des berges de fer
Gare aussi aux filets dorés.

Dansez saumons, sur le peu qu’il vous reste
Vivre est si timoré, être est si éphémère
Cette eau autour de vous, semble vous rendre agiles et prestes
Le danger est plus loin. Il arrive de la terre.

L’ours est bien innocent quand il croque vos chairs fines
Comment vous signaler la ville et vous narrer l’usine
Comment vous faire conclure que jamais rien ne dure
Comment vous dire cloaque, vous déclarer mercure

Tous ces saumons qui dansent dans la rivière
Ne savent rien de l’humain, ce danger tutélaire…
Dansez, saumons, dansez…
Les lendemains troublés, brouillés… sont si vite arrivés.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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La mère nourricière

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2022

Denis Thibault (Namun), La mère nourricière, 2019.

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La mère nourricière
Enveloppe de ses bras
Tous les petits moments
Qui picorent, comme ça
En tournant vers leur mère
Des yeux dévorateurs
Qui ne sont pas peu fiers
De les dominer, leurs peurs.

La mère a un collier
Qui tinte sous le soleil
Ses yeux rassérénés
Se disent, bon, c’est pareil…
Des humains, des oiseaux
Au fond, c’est la même chose.
Et, les bras écartés,
Elle vous garde la pose.

C’est qu’une mère nourricière
Ça ne chipote pas sur ce que ça nourrit.
Pensons-y,
Ma sœur, mon frère…

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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MODIGLIANI, REGARD SUR L’ABÎME (Denis Morin)

Posted by Ysengrimus sur 7 avril 2022

L’écrivain Denis Morin est à installer le genre, original et exploratoire, de la poésie biographique. Un problème ardu est traité, dans le présent ouvrage, avec beaucoup de fluidité et de fraîcheur. Dans cet exercice, on découvre qu’une fluctuation peut se manifester entre la sensibilité du poète biographe et celle de son objet d’étude. On cherche ici moins l’analyse historico-sociale que l’évocation de l’émotion d’un temps. La rencontre du genre poésie et du genre biographie est sereine, fluide, flexible. Il ne faut surtout pas rater le rendez-vous qu’elle installe. Les hypothèses biographiques, les thèses descriptives sont esquissées. Leur légitimité est incontestable. On peut débattre certains points mais ce sera pour découvrir qu’en touchant le présent opus on entre vite dans le vif de débat sur la corrélation intime entre les beaux-arts, notamment entre la sculpture et la peinture. Quelque chose veut sculpter et quelque chose ne le veut pas. Quelque chose veut aimer et quelque chose ne le peut pas. Il est intéressant d’observer qu’on est ici pris entre discours poétique et discours prosaïque, pour traiter d’une exploration artistique elle-même cernée entre bidimensionnalité (picturale) et tridimensionnalité (sculpturale).

En découvrant cet ensemble de poèmes, on prend d’abord la mesure de l’art poétique, en soi, de Denis Morin. Le texte est souvent court, lapidaire quoique très senti. La sensibilité artistique s’ouvrant vers les arts plastiques s’y manifeste d’une façon particulièrement tangible. Denis Morin fait parler Amadeo Modigliani (1884-1920), ici.

À même la pierre

J’ai un coup de cœur
Pour les arts dits primitifs
Pour la pureté des lignes
Sans tout le flafla décoratif
Ainsi je me suis mis à tracer des caryatides
À sculpter directement sur la pierre
Sans passer par la chair
Ou les corps tendus
Des têtes de femmes au cou allongé
Allure intemporelle
(p. 14)

Cette propension, fort inhabituelle pour l’époque, à sculpter directement dans la pierre, c’est celle de Modigliani. Elle n’est pas modeste, cette propension. Il est important de comprendre que la caryatide, statue féminine complexe, s’imbriquant dans un ensemble plus articulé, architectural en fait, ne peut pas s’improviser, marteau et ciseau en main, sans risque. Ce beau risque, synthétisé ici, c’est celui de toute la visée artistique d’un temps. Elle perle de partout, cette visée artistique sans concession. Elle avoue comme en se taisant —et comme fatalement— une forte propension moderniste. Nous voici d’ailleurs emportés ici dans l’univers exploratoire de Modigliani. Si ce peintre remarquable a commencé son cheminement artistique comme sculpteur, il a vite senti passer en lui —en son corps, en ses chairs— la matérialité du matériau, pour le meilleur autant que pour le pire.

Poussières de marbre

Poussières de marbre
Poumons irrités
D’avoir trop toussé
Sculpteur devenant irritable
De ne pouvoir aller
Au bout des lignes
À dégager de la gangue pierreuse
Il se contente de discuter
Avec les maçons
D’alterner selon ses humeurs
Le charmant garçon
Ou l’artiste irascible
En reconnaissance différée
Aurait-il raté sa cible?
(p. 17)

Pour des raisons de santé (Modigliani est incroyablement malingre) autant que pour des raisons artistiques, il se distancie inexorablement de la sculpture. C’est quelque chose comme une question de dépouillement du trait. Il est terriblement ardu d’esquisser le trait dans un matériau massif. Ce que Modigliani veut faire de son art et de son expression rencontre et investit la toile mieux que la pierre. C’est d’ailleurs une chose qui se manifeste d’autant mieux quand la distance historique s’installe. Ceci dit, les lourdes contingences matérielles ne sont pas à négliger non plus, dans cette dynamique. L’effet biographique joue à plein, chez Modigliani, comme chez nous tous. Il s’agit d’un artiste qui, comme tant d’autres, brûle la chandelle par les deux bouts.

À chaque seconde

L’argent que j’ai
Je le bois
Je le fume
Volutes de haschich
J’achète et je vends des couleurs
Votre avis, je m’en fiche
L’argent que l’on voit
Que l’on doit
Ce ne sont que cendres
Sur une neige de décembre

Tant pis pour qui?
Pour vous, pour toi!
Si je bois
Si je ne me soigne pas
L’alcool me donne une autre vision
Une autre perception
Du monde
À chaque seconde
Où je le dessine, je le sculpte et le peins.
(p. 29)

On retrouve la fameuse problématique du dérèglement des sens. De ce point de vue, Modigliani est plus un poète du dix-neuvième siècle qu’un peintre du vingtième. Compagnon de route initial de DADA, on sent qu’il y est plus périphérique que central. L’homme chevauche deux époques et certains segments de sa biographie clarifient cette autre dimension sensible de sa problématique. En effet, la profondeur des vues de Modigliani nous fait bien sentir que sa sensibilité d’explorateur des formes remonte à une enfance lointaine qui fait un peu le bilan d’un siècle (le dix-neuvième). Une figure centrale y règne jusqu’en 1894, son grand-père maternel. Ce vieil homme de lettres, artiste, philosophe et rêveur, fait découvrir à Modigliani la force des formes autant que la densité du monde des concepts. Après tout, on parle de gens qui seraient des descendants d’un des grands fondateurs de la pensée rationaliste, Baruch de Spinoza. Il y a donc là, engrangé dans les êtres, un monde de choses qui se disent sans se dire.

 À demi-mot

Mon grand–père Garsin
Me montre des bateaux
Me mène à la mer
Me sépare momentanément de ma mère
Nous allons nous promener
Je le sens, je le sais
À l’âge où on lance des galets dans l’eau
Où l’on érige des châteaux de sable
Il me parle de l’état du monde
Et de la fatalité
Nous serions de lointains parents de Spinoza
Lui et moi, nous nous comprenons à demi-mot
Je crois qu’il voit comme moi
Le monde en volumes, en formes et en images
Je devine parfois des visages dans les flaques d’eau
Comme des certitudes tracées d’avance
Fusains chargés d’ombre
Avec leur poids de ténèbres
Pour l’instant je suis à l’âge
Où l’on découvre le monde,
Du moins le monde ambiant
Ambiance maritime
Moments intimes
Où ma mère et ma tante me lisent des histoires
Le soir
À la lueur d’une lampe
(p. 6)

La voix d’un temps laisse bel et bien une trace dont la modernité n’est pas l’exclusif burin. Dire qu’il voit, comme Spinoza, le monde en volumes, en formes et en images dicte les grandeurs autant que les limitations. La crise du figuratif va s’installer et ce sera pour ne pas se résoudre. Deux visions du monde s’affrontent incontestablement (comme chez Spinoza aussi), la convenue qui s’affiche et la moderniste qui la gonfle, l’enfle et la met en crise. On remarquera aussi cet oscillement entre deux visions du monde dans le rapport complexe que Modigliani établit avec les femmes de sa vie. On se retrouve devant un triangle de femmes: Jeanne Hébuterne (1898-1920), Beatrice Hastings (1879-1943), Simone Thiroux (1892-1921). L’affaire est assez plaisante. Ce sont toutes des sensibilités artistiques, elles ont toutes posé pour lui (il nous reste de cela de magnifiques portraits). Il a fait des enfants avec deux d’entre elles. Deux d’entre elles sont artistes peintres. Le tout est passionnel, articulé, polymorphe. Le seul problème qui semble se poser, si on peut dire, est qu’elles sont trois… Patiemment, Denis Morin nous aide un peu à voir plus clair dans cette multiplicité enchevêtrée des passions. Il fait parler Modigliani mais il fait aussi entendre sa propre voix, sur ces femmes, sur la sculpture, la peinture et les maintes vicissitudes de la vie.

Le recueil est composé de vingt-huit poèmes (pp 5-39). Il se complète d’une chronologie détaillée de la vie de Modigliani. (pp 41-59) et d’une liste de références (pp 75-76). Le tout est complété de reproductions photographiques de qualité de huit tableaux, une sculptures et un croquis de Modigliani ainsi que de quatre œuvres d’autres peintres et photographes ayant fait des portraits de Modigliani ainsi que de ses pairs  (pp 60-73).

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Extrait des fiches descriptives des cyber-libraires:

Modigliani (1884-1920), peintre et sculpteur, représente à lui seul l’artiste créateur et l’homme pris par la fatalité. Un jour, l’auteur, Denis Morin, revit le film où Gérard Philipe incarnait Modigliani. Il en fut inspiré. À son tour, l’auteur redonne vie à Modigliani. Avec lui, il peint les ombres et la lumière. Marchons ensemble avec Modigliani dans les rues de Montmartre et de Montparnasse…

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Denis Morin, Modigliani, regard sur l’abîme — Poésie biographique, Éditions Edilivre, 2017, 76 p.

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Le vieux couple d’outardes

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2022

Denis Thibault (Namun), Le vieux couple d’outardes, 2019.

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Le vieux couple d’outardes
Ne s’épivarde plus
Sur les rives, il s’attarde
Toute philosophie bue.

C’est d’avoir survécu
À tant de saisons de chasse
Et de ces hivers durs et crus
Qui vous strient la carcasse

Que ces outardes en couple
Voient mieux ce qui se joue.
C’est la vie qui leur sert de loupe
Pour distinguer les sages des fous.

Quand ce couple d’outardes
S’envolera vers son dernier soleil
Les petits vieux diront aux petites vieilles:
Notre sagesse s’envole. Regarde! Regarde!

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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La jolie dame aux papillons

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2022

Denis Thibault (Namun), La jolie dame aux papillons, 2019.

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La jolie dame aux papillons
Scrute son horizon qui danse
Et qui tournoie, lisse, furibond
Sous le ciel et dans mes stances.

Trois papillons la couronnent
Et lui instillent leur harmonie
La jolie dame s’en étonne
Son regard pétille et luit.

Et elle s’emmitoufle la taille
D’une longue couverte polychrome
Dans sa main, un éventail
Répond aux insectes. Le dôme

De la lune sur l’horizon
Enveloppe la dame et ses papillons
D’un halo luminescent
Sage, et fou, et transcendant.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Le grand canot légendaire

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2022

Denis Thibault (Namun), Le grand canot légendaire, 2019.

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Oh, le grand canot légendaire
Transporte mes sœurs et mes frères.
Ils caracolent sur les eaux
Ils sont humains et animaux.

Ils vivent pourtant dans le même monde
Cette carcasse d’étrave oblongue
L’ours et le lapin se côtoient
Le poisson de chair touche le poisson de bois.

Et sous cette lune qui sent si bon
Ils regardent tous dans la même direction
Les castors, les humains, les wapitis
Les petits oiseaux du nord, et l’ours aussi.

Admettons-le, il y a de quoi être assez fier
Qu’en cette rivière des harmonies
Histoire et Nature cogitent et s’associent
Dans une sorte de grand canot légendaire.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Le festin

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2021

Denis Thibault (Namun), Le festin, 2019.

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Le festin qui s’annonce ne s’oubliera pas
Il sera bien plus dense qu’un simple repas.
Il nous verra marcher sur la racine des choses
Il sera la rencontre qui se donne et qui ose.

L’ours jouera du tambour. Le caribou danseur
Grimpera dans un arbre. Et mon frère, et ma sœur
Se joindront au gueuleton. Les oiseaux, en un cri
Annonceront cette vieille union de la matière et de l’esprit.

Le festin qui s’annonce et danse et se déhanche
Nous regroupe près de l’arbre, sous le toit de ses branches.
Humains et animaux, ici, ont bien compris
Que le banquet des temps ne se vit qu’entre amis.

Archaïque est la fête qui n’a pas sa pareille
Pour concilier ainsi les bouches et les oreilles.
Humains et animaux vont rire et ondoyer
Ils ont enfin compris comme il faut festoyer.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Fleur des bois, porteuse de légendes

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2021

Denis Thibault (Namun), Fleur des bois, porteuse de légendes, 2019.

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Fleur des bois
Tu es porteuse de légendes
Que le soleil déploie ses apparats
Ou bien qu’il gèle à pierre fendre.
Tu veilles, Fleur des bois
Tu te racontes, porteuse de légendes.

Fleur des bois
Tu es l’amie des animaux
La cousine synthèse des oiseaux
La dépositaire des poissons
Qui pullulent par nations
Dans tes lacs, tes ciels, tes pourquoi…

Fleur des bois
Tu es aussi porteuse du danger des légendes
Dis-nous… mais dis-nous qu’elle ne disparaîtra pas
Toute cette faune sémillante
Qui frémit tout autour de toi.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Le feu sacré d’une génération à l’autre

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2021

Denis Thibault (Namun), Le feu sacré d’une génération à l’autre, 2019.

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Le feu sacré
N’est jamais assuré
Il frissonne, il est ivre
Il faut le laisser vivre
L’observer, l’encadrer
Mais ne pas l’étouffer,

Les générations
Ont tout simplement cela pour mission
La transmission
Du feu.
Cela n’est pas un jeu
C’est une tension urgente
Issue d’une de ces douleurs cuisantes
Qu’il faut sentir monter
Sans la cicatriser
Qu’il faut laisser descendre
Sans la réduire en cendres.

Il relève de l’essence de l’être
De transmettre
De livrer
Le feu sacré
D’une génération à l’autre
De la mienne à la vôtre.

Nous sommes tous concernés.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Les successeurs: épigones, pastiches, continuateurs

Posted by Ysengrimus sur 7 octobre 2021

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Duke Ellington et Billy Strayhorn

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Si vous ne pouvez l’imiter, évitez donc de le copier
Yogi Berra

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Dans les champs philosophiques et artistiques, il y a toujours un moment où quelqu’un arrive à la suite de quelqu’un d’autre, dans son cadre, sur ses sentiers, dans sa travée, sur son rail. On a là ce qu’on pourrait appeler, du terme le plus neutre possible, un successeur, c’est à dire une personne qui effectue sa démarche ou son cheminement dans la continuité d’un premier penseur ou d’un premier artiste. Cette succession est nécessairement temporelle, chronologique, historique. En se ralliant, explicitement ou non, à son étendard et en se réclamant, sereinement ou non, de son héritage, le successeur suit un maitre, au sens le plus libre possible de ces trois termes (successeur, suivre, maitre)… On peut bien dire ça en première approximation mais il reste aussi que le susdit successeur n’est pas n’importe qui et il ou elle n’agit pas sur n’importe quoi. Et, de fait, il n’y a pas tant que ça de types de successeurs. Il y en a en fait trois, l’épigone, le pastiche (ou imitateur) et le continuateur. Nous allons un petit peu détailler ces choses, en exploitant principalement l’exemple, suavement jazzique, d’un personnage qui a beaucoup été suivi et beaucoup été imité sans jamais être vraiment remplacé. J’ai nommé Duke Ellington (1899-1974). On exploitera aussi, pour la bonne bouche, un certain nombre d’exemples tirés de la tradition philosophique… et picturale (surtout en finale).

ÉPIGONE: Le premier type de successeur, c’est l’épigone. L’épigone, c’est l’élève qui n’est pas devenu plus grand que le maitre et, donc, l’élève qui, assumant cet état de fait, est resté fidèle au maître et considère que le paramétrage ayant été mis en place par le maître est le seul pertinent. Pour l’épigone, le maitre est celui qui, en fait, domine la démarche, la fonde, la stabilise, la fait adéquatement rayonner. L’épigone est donc un doctrinaire, entendre (sans jugement dépréciatif) un suiveux fidèle, un disciple pieux, un successeur doxographique, qui ne prendra pas d’initiatives excessives. C’est aussi souvent quelqu’un qui s’efforce de perpétuer ou de reprendre le cheminement initial, de revenir aux sources, de retrouver les racines, de remettre tout à plat malgré les critiques ou les objections montantes, de brandir le vieux flambeau contre les vents contraires. L’épigone reprend fidèlement un héritage intellectuel ou artistique sans nécessairement l’enrichir d’apports imaginatifs. Il le compile, le documente, le sert, le reproduit, l’amplifie mais sans tapage excessif. Dans le cadre de l’institution musicale très spécifique mise en place en cinquante ans (1924-1974) par Duke Ellington, son fils Mercer Ellington a repris le Duke Ellington Orchestra après la disparition du maître, en 1974. Mais à ce moment-là, cet orchestre était déjà peuplé d’épigones, ayant tous succédés, par touches, aux musiciens originaux, retirés ou morts. L’orchestre se survit alors à lui-même… le plus docile de tous ces épigones étant le fils de Duke Ellington lui-même, musicien, chef d’orchestre et arrangeur compétent, sans plus. À partir de 1974 donc et jusqu’à nos jours (Mercer Ellington, pour sa part, meurt en 1996), l’orchestre de Duke Ellington se perpétue, comme mécaniquement, et ne produit plus rien de vif ou d’imaginatif. Les élèves, ici, n’ont pas dépassé le maitre. Fait notable, en philosophie, on désigne souvent les épigones intellectuels en mobilisant le préfixe néo- pour les étiqueter, un petit peu sans joie. Ainsi par exemple Plotin et Jamblique sont des néoplatoniciens. Cassirer et Rickert sont des néokantiens. Marcuse et Althusser sont des néomarxistes. Généralement, le néo-quelque-chose sera donc un personnage qui s’inscrira dans la continuité du penseur ou de l’artiste majeur d’origine, mais sans trop innover (il y a un néo-cubisme gentil-gentil, en peinture, par exemple). Il faut agir et perpétuer cet agir, sans trop faire de vagues et de façon à faire perdurer au mieux la pulsion d’origine, d’une certaine façon… si possible… et ce, en circonscrivant la flamme à l’intérieur de la coupe de la vestale et, surtout, sans déclencher d’incendie.

PASTICHE OU IMITATEUR: Le second type de successeur, ce sera le pastiche, qu’on pourrait appeler aussi un imitateur. Alors ça, c’est quelqu’un qui aura l’aptitude de littéralement se substituer à un artiste ou à un penseur initial. La chose se joue dans des conditions parfois douloureuses et traumatisantes (départ subit, décès), parfois humoristiques et satiriques (imitation par des fantaisistes, parodie), parfois discrètement interlopes (activité des faussaires, contrefaçons). Le fait est qu’ici on déniche, comme providentiellement, un personnage qui arrive à fonctionner comme une sorte de substitut ou de succédané de notre penseur ou de notre artiste d’origine. Et cette instance de remplacement se chargera de s’efforcer de continuer l’ordre initialement instauré, presque comme si de rien. Cela se fera alors, sans nécessairement, encore une fois, introduire d’éléments qualitativement distincts, mais en disposant quand même d’une certaine capacité d’innovation (dans le style de…). Cela fait que le pastiche ou imitateur peut finalement faire quelque chose de relativement nouveau, selon les procédures ou les modes de pensée du personnage initial. Ainsi, quand le saxophoniste Ben Webster a quitté l’orchestre de Duke Ellington, Ellington et Strayhorn se mirent à la recherche d’un successeur pour ce grand mélodiste saxo emblématique. Ils dénichent éventuellement, en 1950, un personnage improbable qui s’appelait Paul Gonsalves. Cet inconnu énergique jouait toutes les partitions de Ben Webster les yeux fermés, sur tous les rythmes et dans tous les tons. C’était littéralement un websterologue de choc, qui avait dû passer de longues heures à le singer, instrument en main, devant son phonographe. Et, donc, au moment de l’audition, Ellington dira simplement à Strayhorn: This so-and-so plays just like Ben (ce quidam du tout-venant joue exactement comme Ben). Et jusqu’à la fin de la vie de Duke Ellington, qui sera aussi la fin de la vie de Paul Gonsalves (ils sont morts la même année, en 1974, à dix jours d’intervalle), ledit Gonsalves fonctionnera comme le substitut, le succédané, le remplaçant orchestral adéquat de Ben Webster. Dans ce cas-ci, on a littéralement affaire à un imitateur (les anglophones disent copycat), quelqu’un qui arrive à reproduire le son, l’esprit et la tonalité du modèle, sans nécessairement être le personnage d’origine. Il lui est aussi louable d’évoluer, d’innover, au fil des années, tout en se maintenant solidement au sein du paramétrage d’origine. Dans le cas des philosophes, on peut joyeusement citer ce qu’on faisait autrefois à Dialogus. Ainsi, même avec le recul, je me glorifie sans ambages de mes pastiches très satisfaisants de Spinoza ou de Marx. On a bel et bien l’impression de lire du Spinoza ou de lire du Marx, dans leurs correspondances philosophiques. Imbu de mon travail de pastiche, je suis un imitateur et, aussi, largement, un fantaisiste parodique. Car, évidemment, ce caractère d’imitateur a une inévitable dimension creuse, vide, inerte. Paul Gonsalves chez Ellington et Paul Laurendeau chez Dialogus disposent d’une certaine marge de créativité, certes, mais ils ne peuvent pas, dans le contexte spécifique d’un tel exercice, devenir des successeurs autonomes à part entière. Ils restent intrinsèquement tributaires de leurs modèles. Leurs actions restent circonscrites, donc limitées, tant pour la forme que pour le fond.

CONTINUATEUR: Le continuateur, pour sa part, c’est le personnage le plus original et le plus innovant de toute cette dynamique. C’est celui qui intériorise radicalement les valeurs et le traitement du fonctionnement objectif du penseur ou de l’artiste initial. Mais cela se joue en ouvrant sa dynamique sur quelque chose de nouveau, sur quelque chose d’original, sur quelque chose de qualitativement distinct, qui se déploie d’une façon à la fois authentique et novatrice, tout en gardant un souvenir torve de la coloration du personnage initial. Il est important de soigneusement distinguer le continuateur du complémenteur. Ce dernier représente un apport vif et dynamique, à la fois original et solidaire, mais contemporain à l’action du penseur ou de l’artiste principal. Pour Duke Ellington, on pensera à son compositeur, arrangeur et orchestrateur Billy Strayhorn (mort en 1967 soit sept ans avant le maitre — voir notre photo). Leur rapport en matière de composition musicale était profondément fusionnel. C’était un peu comme s’il y avait deux Duke Ellington… Pour le philosophe Karl Marx, on pensera à Friedrich Engels, compagnon complémenteur incontournable, mais qui ne fut jamais vraiment son continuateur (même s’il est mort douze ans après le maitre). C’est que le continuateur est un artiste ou un penseur qui vient après et qui vaut pour lui-même. Il n’est en rien subordonné à sa ou ses sources d’inspiration, quoiqu’on retrouve toujours un peu de la saveur de l’instance d’origine chez le continuateur. Dans le cas de Duke Ellington, on pourra dire que son vrai de vrai continuateur, c’est le contrebassiste et compositeur Charlie Mingus, surtout quand celui-ci procède à un travail orchestral. Mingus est un ellingtonien d’obédience… mais autonome, indocile, charnu. Il perpétue et amplifie les idées d’Ellington, tout en se produisant et se déployant dans le cadre du bebop et du hard bop (ce qu’Ellington ne fit pas). Mingus a une façon de travailler qui est authentique, spécifique et marquée au coin de sa propre idiosyncrasie. En philosophie, on peut par exemple dire que Marx, c’est un continuateur de Hegel. Sans soumission, Marx problématise Hegel, le développe, l’inverse, le fait se retravailler dans une dimension qualitativement distincte. Le continuateur est, de ces trois types, le seul personnage ayant adéquatement dominé ses influences. Il en fait quelque chose qui permet une avancée significative et révélatrice de la totalité de la démarche intellective ou artistique en progression, confirmant, si nécessaire, le caractère profondément collectif et cumulatif d’une telle progression.

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Ceci étant clairement posé, je peux maintenant formuler l’aphorisme conceptuellement étayé du jour. Attention…

Tout en s’avançant exploratoirement dans l’idiome de l’Art Singulier (ce que le maitre ne fit pas), le peintre et dessinateur Claude Bolduc est un continuateur du peintre Arthur Villeneuve.

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