Le Carnet d'Ysengrimus

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Dialogue nocturne et lunaire entre trois tableaux semi-figuratifs de la salle des Arts Contemporains du Musée des Beaux-Arts de Montréal

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2017

Certains jours de pleine lune, en la petite salle des Arts Contemporains du Musée des Beaux-Arts de Montréal, trois tableaux de l’exposition permanente prennent mystérieusement vie et discutent doctement et vivement d’art moderne. Ces figures tourmentées et très honorablement anthropomorphes, cultivées, omniscientes, pétulantes, astineuses, taquines, mutines, dialecticiennes et fort au fait de ce qui les déterminent sont (dans le désordre):

PORTRAIT DE SIR HERBERT READ (de Karel Appel)

PORTRAIT DE SIR HERBERT READ (de Karel Appel)

LE MOUSQUETAIRE (de Pablo Picasso)

LE MOUSQUETAIRE (de Pablo Picasso)

LA TÊTE (de Joan Miró)

LA TÊTE (de Joan Miró)

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Mais écoutons plutôt…

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Portrait de Sir Herbert Read (de Karel Appel): Mes bons amis, vous y êtes. C’est la pleine lune. Y a plus personne dans le musée.

Le Mousquetaire (de Pablo Picasso): Présent.

La Tête (de Joan Miró): J’en suis.

Portrait de Sir Herbert Read: Bon. Mousquetaire, Tête, de quoi on parlait l’autre nuit?

Le Mousquetaire: Une seconde. Je proteste. On est une sale bande d’hidalgos hipophallocrytes. Y a que des mecs ici. C’est pas bien galant.

La Tête: Je suis une fille.

Le Mousquetaire: Tu dis?

La Tête: Que je suis une fille.

Le Mousquetaire: Ben dis donc. Ça se voit pas tout de suite à ta tête, Tête.

Portrait de Sir Herbert Read: Pas pour rien que son peintre s’appelle Miró. Hu, hu, hu, boutade argotique.

La Tête: Je suis un tableau surréaliste, tas d’andouilles. J’ai pas de modèle figuratif très précis. Alors la barbe. Vous savez pas reformaliser mentalement vos heurts artistiques mais vous savez encore parler, non? UNE Tête. LA Tête. Je suis une fille et tout est dit.

Portrait de Sir Herbert Read: Oui, oui. C’est bon pour moi. Quant au Mousquetaire, va falloir qu’il nous fasse confiance, là dessus. Il a pas les yeux en face des trous, le gars et ce, littéralement.

Le Mousquetaire: Oh, je suis un Picasso, Ducon. Alors il vous fait dire NOBLESSE OBLIGE, le gars bigleux en question.

La Tête: Je seconde le Mousquetaire là-dessus. Par contre Mousquet quand tu t’adresses au digne et altier Portrait de Sir Herbert Read, faut pas dire Ducon.

Le Mousquetaire: Ah non? Faut dire quoi alors?

La Tête: Durubicon.

Le Mousquetaire: Hu, hu, hu. Est bonne ta boutade, Tête.

Portrait de Sir Herbert Read: Je la saisis pas.

Le Mousquetaire: C’est parce que tu t’es pas vraiment vu, mon pauvre rubicon rageur. T’as le visage comme une de ces bouteilles de ketchup inversées à la mode qui reposent sur leur bouchon et ce, de forme et de couleur.

La Tête: Voilà, exactement. Regarde-toi, plutôt. Mate.

Portrait de Sir Herbert Read: Regarde-toi PLUS TOMATE. Ah, ah, ah, très drôle.

Le Mousquetaire: Je l’avais pas saisie. Oh, mais elle est une petite subtile, notre Tête.

La Tête: Je suis une fine bouche de tête. Et j’ai l’œil…

Portrait de Sir Herbert Read: Bon, euh… Mousquet, dis voir un peu… On continue de déconner ironico-dadaïste, en se marrant bien, entre copine et copains, comme ça, sous la lune, cons comme elle, ou on en revient à ta question de l’autre nuit?

Le Mousquetaire: Ah oui, Herbert! T’as tout à fait raison. J’aimerais bien qu’on y revienne.

La Tête: C’était quoi déjà ta question de l’autre fois, Mousquet?

Le Mousquetaire: Ben c’est à propos des ready-made. Tu vois bien ce que c’est les ready-made, oui?

La Tête: Les morceaux d’art trouvé.

Portrait de Sir Herbert Read: Les objets préexistants, habituellement industriels ou à tous le moins usinés, qu’on intronise comme art en les isolant sur un piédestal ou en les combinant entre eux, de façon souvent mutine, éclectique, ou spirituelle, ou tout simplement absurdiste.

Le Mousquetaire: Voilà. Et ma question c’était: comment on les limite?

La Tête: Pourquoi tu voudrais les limiter?

Le Mousquetaire: Bien parce que, bon, des millions d’objets usinés disponibles, des milliards de combinaisons possibles entre eux. Il y a de quoi perdre le contrôle des troupes, dans tout ça. On s’arrête où? On structure comment? On organise notre action de quelle manière?

Portrait de Sir Herbert Read: Venant d’un tableau d’un peintre aussi prolifique et débordant que Picasso, faut dire que ta question manque pas de piquant.

Le Mousquetaire: Oh, laisse un peu Picasso où il est. Je suis très fier de lui, certes, mais, aussi, je suis une œuvre autonomisée de son auteur, moi, gars. J’ai parfaitement droit à mes petites cogitations personnelles.

La Tête: Absolument, Mousquet. Ta question est légitime et, de fait, fort intéressante. Je dirais qu’avec les ready-made, faut PAS structurer ou organiser et surtout faut pas s’arrêter. Il faut laisser arrêt, organisation et structure s’imposer objectalement.

Portrait de Sir Herbert Read: Objectalement… Tu pourrais développer?

Le Mousquetaire: Qu’on s’instruise.

La Tête: Laisse aller tes combinaisons de ready-made. Vas-y. Fais le monter en toi et prendre corps dans le monde, le torrent des combinatoires du préexistant. Excite-toi avec ton petit mécano préfabriqué. Et à un moment, le scotome va donner un coup d’arrêt objectal, et cristalliser de facto une structure qui, alors, s’imposera à toi.

Le Mousquetaire: Le quoi va donner un coup de… truc?

La Tête: Le scotome. L’image obsédante qui vide ton œil de toute autre chose. La hantise. La fixation.

Le Mousquetaire: Comme mettons… les bouvillons durillons chez Picasso, mon roi, mon peintre?

Portrait de Sir Herbert Read: Très bon exemple que les… euh… les taureaux de Picasso. Ou le petit personnage en gabardine chez Magritte, ou les grands hommes longilignes qui marchent de Giacometti, ou les immenses petits chiens sculptés dans des ballons oblongs de Koons.

La Tête: Voilà. Voilà. Les exemples sont innombrables. Enfin, tu connais nos peintres et nos sculpteurs, Mousquet. Des obsédés, des fixistes mono-orientés, des unaires à la lubie récurrente. Dans tes millions d’objets, tes milliards de combinaisons, ils vont toujours aller chercher la même marotte et la courber dans le même angle. Ne leur limite pas abstraitement, par avance, selon des règles convenues qui ne t’attireront que déconvenue, les combinaisons possibles des ready-made. Les limitations subjectives de l’artiste vont bien s’en charger pour toi, va.

Le Mousquetaire: Je ne vois pas de scotome ou d’entité récurrente dans les ready-made de Marcel Duchamp qui, pourtant, a, lui, proprement inventé le phénomène.

La Tête: Non, en effet. Et, de son aveu même, Duchamp a assez vite cessé de faire des ready-made. Ne sentent pas émerger de scotome structurant, il s’est tout simplement lassé du procédé, plus précisément de l’ennuyeuse puissance du procédé. Vieillots, classiques, un peu dépassés même, les ready-made de Duchamp ne tiennent aujourd’hui que dans une petite salle d’exposition. Les millions d’objets, les milliards de combinaisons se sont lassés en lui longtemps avant que de nous imposer le moindre débordement bringuebalant.

Portrait de Sir Herbert Read: Le scotome donc, c’est lui qui va stabiliser les options dans l’art trouvé. Je voudrais faire remarquer que ton observation sur l’engendrement objectalement circonscrit des ready-made, Tête, s’applique aussi parfaitement, et sans transposition particulière, dans l’art directement produit artisanalement ou reproduit en récurrence. Voyez le très libre Andy Warhol. Ses Marilyn, ses Elvis, ses Mao se démultiplient bien un peu, en jouant des variations ronéo-chromatiques d’un temps mais, ressources industrielles à part, tout finit bien par se fixer, se figer. La réponse à ta question, Mousquet, c’est bel et bien le scotome. Sauf que d’où il vient, lui, le scotome?

Le Mousquetaire: Oh, c’est une blessure, au départ. Comme un coup de fleuret qui aurait laissé sa trace, sa balafre de vie.

La Tête: L’image est badine, mutine, spadassine, mais vive et stimulante. T’es pas mousquetaire pour rien, ardent Mousquet. Mais poursuit plutôt.

Le Mousquetaire: Une blessure qui se fiche, se niche, s’imprime dans l’artiste. Une botte de Nevers semi-consciente qui se plante directement entre ses deux yeux. Et de par la susdite blessure fouaillante enfouie, l’artiste se met à configurer des gestes, des actes, des décisions, comme on décide de ne plus aller se promener en forêt par peur du loup qu’on a cru y voir et qui nous hante déjà. Et si «mon» mousquetaire a les deux yeux du même côté de la tête, il ne sera pas le seul. «Mon» œuvre de portraitiste sera traversée par la redite qui roule les yeux du même bord.

La Tête: Et la fixation devient formule, ritournelle, cheval de bataille, procédé, marque de commerce, hantise.

Portrait de Sir Herbert Read: Ouais… ouais… mais je vous trouve bien psychologisants tous les deux, avec ce genre d’analyse post-traumatique. Vous réduisez un peu les contraintes de production de l’art à un corps passablement riquiqui d’enjeux individuels solitaires.

Le Mousquetaire: Développe un peu ton idée, monsieur le portrait militant et rageur d’un éminent critique d’art anarcho d’autrefois…

Portrait de Sir Herbert Read: Bien pensez à Auguste Rodin au 19ième siècle, à Andy Wahrol au 20ième siècle, à Jeff Koons au 21ième siècle.

Le Mousquetaire: Bon, j’y pense.

La Tête: Moi aussi.

Portrait de Sir Herbert Read: Eh bien, les vastes entreprises artistiques de ces peintres et sculpteurs étaient ou sont de véritables ateliers de montage. Ce sont des ruches bourdonnantes, gorgées d’une nuée d’esprits créateurs en interactions au sein desquelles susdites ruches le caractère collectif de la production rend un peu difficile à défendre votre théorie du scotome sur œil unique faisant boitiller le corps individuel d’un éventuel artiste isolé dans ses bottes, toujours dans le même sens.

Le Mousquetaire: Attention, attention. Les mousquetaires vont par escadrons compacts. Mais ils obéissent pourtant, fidèlement, méthodiquement, à un commandement unifié.

Portrait de Sir Herbert Read: Oh, oh, tu vas pas me raconter que les mousquetaires au combat, dans le feu de l’action, ne prennent pas, par brassées, des initiatives tactiques qui, une fois la position convoitée conquise, voient une telle activité décisive de leur groupe ostensiblement approuvée et revendiquée par le commandement et ce, totalement après coup, vu leur succès.

Le Mousquetaire: Ce que tu décris existe, oui. Je dois l’admettre.

La Tête: Ce que tu nous dit, Herbert, c’est que, dans l’atelier du grand Rodin, se met éventuellement à remuer dans tous les sens une Camille Claudel dont les hantises et les marques de commerce ne sont pas nécessairement les mêmes que celles du maître.

Portrait de Sir Herbert Read: Voilà. Et alors, bon, eh bien, qui est Rodin, qui est Claudel? Qui fait quoi? Et finalement, l’un dans l’autre, quel est le statut artistique du grand atelier? Même sa structure autoritaire et dirigiste ne peut échapper au fait que fondamentalement l’art est collectif, tiraillé, contradictoire, fortuit, interactif.

Le Mousquetaire: Une seconde, une seconde… Dites-moi donc comment jaillissent des hantises individuelles, au sein d’un art qui, lui, est —me dites vous, à raison— une vaste action collective, coordonnée ou non, docile ou séditieuse, toujours un peu grognarde et subversive en fait, remuante, sémillante? C’est ça que tu demandes?

Portrait de Sir Herbert Read: Exactement.

La Tête: Bien, si l’art canalise une hantise, la hantise d’un temps, et que l’art est collectif, selon les modalités de production artistique et pratique d’un temps, y a alors qu’une seule explication.

Portrait de Sir Herbert Read: Laquelle?

La Tête: La hantise exprimée par l’art est, elle aussi, une hantise collective. La hantise collective d’un temps.

Le Mousquetaire: C’est… c’est assez plausible, ce que tu dis là, Tête. M’autorisez-vous, en me l’excusant, une autre analogie militaire?

La Tête: Tire toujours, Mousqueton.

Portrait de Sir Herbert Read: On t’écoute, canon de canons.

Le Mousquetaire: Herbert évoque les initiatives tactiques que doivent constamment prendre les sous-offs et la piétaille dans le feu concret de l’action. Bien vu. Mais la vrai force et le réel avantage d’une armée en campagne réside dans un autre important fait collectif: la réaction favorable des populations de l’hinterland local. Si ces populations se sentent envahies, ça va résister et ton armée va sérieusement pédaler dans la mélasse. Si ces populations se sentent libérées par l’armée qui s’avance, ça va exulter et les mousquetaires auront l’impression de voler sur l’horizon avec leurs capes, emportés qu’ils seront sur le dos et les épaules guillerets de l’hinterland.

La Tête: Et l’équivalent de ces populations de l’hinterland local dans la démarche artistique ce serait?

Le Mousquetaire: Le public, les groupes sociologiques qui découvrent l’art dans une phase historique donnée, l’avant-garde culturelle même, si elle a une force de frappe sociétale suffisante.

Portrait de Sir Herbert Read: Pas trop con, le Mousqueton.

Le Mousquetaire: Quand Braque s’est mis à dessiner des petits cubes, pour utiliser l’expression consacrée, dans un sens ou dans l’autre, tout le monde s’est braqué. Boutade mais vérité aussi. On aimait ou on détestait mais en tout cas le collectif des amateurs d’art contribua assez solidement à la hantise en cours de constitution.

La Tête: Et le scotome devint l’affaire d’un peu tout le monde, même dans le cas des non-peintres et des non-sculpteurs. Tout le monde se mit, assez subitement, à parler d’art abstrait.

Portrait de Sir Herbert Read: À raison dans le cas des Cubistes. À tort et à travers par la suite.

Le Mousquetaire: Pardon?

Portrait de Sir Herbert Read: Je dis: à raison dans le cas des Cubistes. À tort et à travers par la suite.

Le Mousquetaire: Explique-toi un peu, gars. Remarque, je le prends pas personnellement. Perso, je ne me considère pas comme un tableau cubiste sous prétexte que Picasso, peintre cubiste, m’a peint.

La Tête: Et sur cela, tu as parfaitement raison, Mousquet. Pour être cubiste, une toile doit incorporer des arêtes, des angles droits, des volumes géométriques, des cubes quoi, intégraux ou partiels.

Portrait de Sir Herbert Read: Voilà. Cubisme renvoie à certains tableaux faits par certains peintres, pas à ces peintres eux-mêmes qui, eux, avant ou après, pourront avoir exploré bien d’autres styles.

Le Mousquetaire: Exactement. C’est justement le cas de mon peintre, Picasso, pour ne pas le nommer encore, derechef, comme on le sait tous. Alors, bon, Herbert, dis-nous ce que tu voudras sur les tableaux cubistes. Tu ne me vexeras pas car je n’en suis pas.

Portrait de Sir Herbert Read: Entendu. Alors, suis-moi bien. Quand Braque peint ses fameuses maisons de l’Estaque, il rejette certains détails au profit de formes fondamentales qu’il choisit d’accuser, de mettre en relief. D’un groupe de maisons, il tire un amoncellement de cubes penchés ou droits, en gardant ce qu’il voit ou veut voir ou faire voir et en atténuant certains aspects de leur structure formelle. Que fait Braque de ces détails, aspects et facettes qui ne sont pas directement cubistes?

Le Mousquetaire: Sais pas. Dis toujours.

Portrait de Sir Herbert Read: Eh ben, il en fait abstraction, ni plus ni moins. Abstraire, tu vois, c’est quelque chose finalement d’assez ordinaire. C’est éliminer ou négliger les détails qui comptent moins pour la pensée du moment. C’est dire oiseau au lieu d’épervier, ou poisson au lieu de saumon, ou… cube au lieu d’immeuble. L’abstraction c’est une opération mentale que c’est pas du n’importe quoi, si je puis dire. C’est ça, sans moins, sans plus. Escamoter des détails choisis. Retenir un essentiel minimalisé.

La Tête: C’est très bon, ça, Herbert. Et, donc, alors, fatalement, selon ton raisonnement, moi, je suis une peinture abstraite. Me croyez-vous?

Portrait de Sir Herbert Read: Absolument. Tu es une tête esquissé qu’on ramène à sa substantifique forme de goutte ou de poire ou de grand faciès noir avec œil en forme de larme, au choix. Tu es le résultat indubitable d’une solide et originale abstraction picturale.

La Tête: Je ne te le fais pas dire, mon beau. Remarque l’abstraction ici vient aussi de mon titre, comme corrélation descriptive de mon jeu de formes.

Portrait de Sir Herbert Read: Tout à fait. Et le titre Tête est beaucoup plus abstrait, comme mot, comme notion, que, disons, le titre Portrait de Sir Herbert Read. Il est effectivement important de le noter.

Le Mousquetaire: Sauf que toi, dans ton cas, mon pauvre, l’empereur est nu.

Portrait de Sir Herbert Read: Qu’est-ce à dire?

Le Mousquetaire: Je sais pas si ça fait de toi une peinture abstraite ou quoi, mais tu ne ressembles AUCUNEMENT au Monsieur Sir Mister Herbert Read Sir de chair et d’os. Ça fait quasiment peur de voir comment t’es PAS un portrait, mon pauvre Herbert.

La Tête: Je suis obligée de seconder inconditionnellement cette observation de notre bon Mousqueton.

Portrait de Sir Herbert Read: Cela fait de moi moins une peinture abstraite qu’une peinture semi-figurative. Toi aussi, Mousquet, du reste, tu es une peinture semi-figurative. Tu es, certes, parfaitement conforme à ton titre, avec la barbichette cruciforme, l’allure fierette et la coiffure léonine là. Tu fais de plain-pied mousquetaire… mais pas que! La peinture la plus abstraite, au strict sens propre et adéquat du terme, ici, cette nuit, sous notre petite lune à trois, c’est Tête.

La Tête: Tout à fait. Oh yeah… On se refait pas, mes gars.

Portrait de Sir Herbert Read: Ceci dit, des tableaux semi-figuratifs comme moi ou Mousquet incorporent un certain élément d’abstraction imagière, comme le fait tout dessin, en fait. Simplement, et tout prosaïquement, on est pas ce qu’il convient d’appeler peinture abstraite.

Le Mousquetaire: Ben non. Surtout que ce qu’on appelle peinture abstraite usuellement c’est les travaux colossaux des Grands Barbouilleurs de N’importe Quoi qui t’éclaboussent les couleurs sur la toile en amenant brutalement et ardemment le tableau à représenter rien d’autre que lui-même sous forme de flots torrentiels de croûte épaisse et éclatante.

La Tête: Oui, oui… bon: Jackson Pollock, Jean-Paul Riopelle, Pierre Soulages et des tableaux de ton peintre Karel Appel autres que toi, Herbert.

Portrait de Sir Herbert Read: Oui. Mais voyez la foutaise en cours ici. Le sens commun du tout venant descriptif nomme abstraction ce qui n’est absolument rien d’autre que la souplesse et le relâchement concret des formes visuelles s’affranchissant enfin, joyeusement et subversivement, de toutes représentations figuratives.

Le Mousquetaire: Pardon? Les Barbouilleurs de Grand N’importe Quoi Non-Figuratifs Éclabousseurs de Croûtes en Déferlantes Polychromes font pas de la peinture abstraite?

Portrait de Sir Herbert Read: Non.

Le Mousquetaire: Il font quoi, alors?

Portrait de Sir Herbert Read: De la peinture informelle, mon cher bidasse de cap et d’épée.

La Tête: Oui Mousquet, oui, oui, c’est vrai. Appeler la peinture informelle de la peinture abstraite procède d‘une lancinante déviation figurativiste. Ça postule que toute peinture doit, comme par devoir, représenter quelque chose d’empiriquement visualisable, pesamment venu du monde. Quand on voit plus rien que des barbouillages, des poches chromatiques et des chocs colorés, on fourre tout ça sous l’étiquette peinture abstraite qui ainsi perd tout son sens. C’est pas là une description très adéquate de ce qui se passe.

Portrait de Sir Herbert Read: C’est pas là une description très honnête de ce qui se passe, même.

Le Mousquetaire: Bon, oublions les Grands Barbouillages. Ils sont pas une abstraction du monde. Ils sont juste… eux-mêmes. Sans plus.

La Tête: Bien dit. Ils transgressent ou ils décorent, point barre. Ils ne représentent pas, ne dépeignent pas.

Le Mousquetaire: Bon, j’arrive à voir ça. Alors, prenons l’affaire dans l’autre sens. L’art abstrait est donc fatalement au moins partiellement figuratif. Il y a de l’art PLUS abstrait, comme les cubes penchés de Braque comme maisons ou toi La Tête de Joan Miró comme tête. Il y a de l’art MOINS abstrait, semi-figuratif, comme Herbert et moi. L’abstraction, donc, ça se pondère.

La Tête: Oui. Remarque, toi et Herbert, vous incorporez de solides éléments de transgression du figuratif. Ça, je le vois autant dans tes yeux doux que dans le teint torride de notre bouillant Sir Read. Mais transgression n’est pas nécessairement abstraction. Il y a même des transgressions figuratives qui retournent vers la concrétude. Une concrétude cette fois imaginaire, délirante, affolante, biscornue.

Le Mousquetaire: Bon, bon. Transgression d’origine imaginaire ou non, il y a toujours une certaine abstraction dans la représentation. Mais, poursuivant maintenant ma route dans l’autre sens, je vous demande: l’art le moins abstrait possible, le plus gorgé de concret imaginable, ce serait quoi, alors?

La Tête: Bien, le ready-made!

Portrait de Sir Herbert Read: Et toc. Tu ramasses un objet du tout venant, intégral de concrétude usuelle ou industrielle. Titre, piédestal, institutionnalisation, consécration, muséologie. Et l’art concret est solidement niché au logis.

Le Mousquetaire: Nous revoici donc ramenés à ce fichu zinzin de ready-made, à ses irritantes potentialités infinies…

La Tête: À son implacable scotome restrictif, limitatif, étrangleur.

Portrait de Sir Herbert Read: Scotome produit collectivement par les hantises de tous les acteurs impliqués d’une phase historique donnée…

Le Mousquetaire: Qui, eux, pour rien arranger, dénomment tout n’importe comment, appellent l’informel de l’abstrait, l’abstrait du figuratif et Picasso, artiste polymorphe et foisonnant, dont je suis, rappelons-le modestement mais fièrement, l’une des très nombreuses œuvres, un peintre tout juste… cubiste.

La Tête: Et cela est fort beau mais aussi fort triste.

Le Mousquetaire: Mais, euh… le ready-made

Portrait de Sir Herbert Read: Bon, dites… la boucle est un petit peu bouclée pour cette nuit, là, hmm… Et en plus, oh là là, le jour se lève déjà. Aussi, je sens que je vais procéder à l’appel de la fin de cette rencontre.

Le Mousquetaire: Bon, bon… entendu… Pas pour rien que ton peintre s’appelle Appel, toi, hu, hu, hu…

La Tête: Ultime boutade ironico-dadaïste.

 

LA TÊTE (de Joan Miró)

LA TÊTE (de Joan Miró)

LE MOUSQUETAIRE (de Pablo Picasso)

LE MOUSQUETAIRE (de Pablo Picasso)

PORTRAIT DE SIR HERBERT READ (de Karel Appel)

PORTRAIT DE SIR HERBERT READ (de Karel Appel)

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Ma rencontre avec Diane Larose, artiste peintre

Posted by Ysengrimus sur 21 août 2016

Petite-ecole-jaune

On ne peut pas encore tout à fait dire que l’été se termine mais disons qu’il avance. Cet été 2016 aura été absolument magnifique. Je décide donc, ce matin là, de faire une petite promenade badine en direction de la Petite École Jaune, galerie d’art miniature installée sur le chemin d’Oka, dans une ancienne école de rang deux-montagnaise, aujourd’hui réaménagée et, je vous le donne en mille, peinte en jaune. Depuis un moment, je me dis que je dois aller l’écornifler un petit brin, avant qu’elle ne ferme, avec la fin de la saison. Et ce jour là, sur le balcon avant de la Petite École Jaune, il y a Diane Larose, artiste peintre, installée, assise, concentrée, une brosse à la main, devant un chevalet bas perché. La toile est blanche mais ne le restera pas longtemps. Cette artiste me confiera en effet bientôt que le syndrome de la toile blanche ne la turlupine pour tout dire comme qui dirait absolument pas.

Cherchant à éviter de la déranger dans son travail en gestation, j’entre, la contourne silencieusement, et investis la petite galerie. Diane Larose me suit aussitôt et bientôt voici que nous conversons arts. Elle me parle de son fils, un irlandais tonique qui écrit parfois de la poésie en se basant sur les œuvres picturales et plastiques de sa maman. Parfaitement charmant. Elle me fait voir une de ses œuvres picturales exposée, dont voici la reproduction photographique, tirée du catalogue de Diane Larose.

Diane Larose. PLUIES ACIDES (2013). Acrylique sur toile. Dimension sans cadre: 30’’ X 24’’

Diane Larose. PLUIES ACIDES (2013). Acrylique sur toile. Dimension sans cadre: 30’’ X 24’’

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Prostrée, funeste, la toile est passablement prenante. On y sent presque tactilement la facture saillante, dure, ployable mais fixe, sensuelle mais aigre, de l’acrylique. Et ce ciel incandescent et ces dégoudines (avec d, j’insiste) lavasses, livides et volontairement négligées sont cuisants. Triste. Amer. Forclos. Urbain à l’ancienne. On dirait pourtant que ça irradie fort, que ça a mal. Ce serait Montréal avant la construction de la Place Ville-Marie, me dit-elle. C’est surtout une protestation implicite envers ce qu’un certain temps fait de nos villes. Diane Larose me demande si je suis artiste. Je lui susurre avec aise que je fais plus dans le verbal que dans le pictural et qu’ainsi, si ça l’amuse, je clopine un petit saut chez moi et lui écris ipso facto un court poème, basé sur la toile Pluies acides ici présente. Elle semble intriguée par l’idée et comme les paroles me roulent déjà assez furieusement dans la tête, je m’empresse de rentrer à la maison pour éviter que des giclées de texte ne me dégoudinent [sic] par les oreilles et se perdent dans de la terre sale, comme la pluie en pleurs sur l’œil de tristesse et de rage de la toile de Diane Larose. Chemin d’Oka. Cottage blanc. Écritoire. Poulet plié. Stylo-bille. Je couche alors, sans rature selon mon habitude, le petit jeu de demis-alexandrins suivant:

Les rougeurs de la ville

Les rougeurs de la ville
Ensanglantent une toile
Pour qu’un ciel sans étoile
Chuinte sa vile bile.

L’industrie de la mort
S’urbanise de bon ton
Et le noir du charbon
Rougit au feu des torts.

Puis il ne reste qu’un vide
Sous des gouttes mises à plat.
Vous méprisez nos lois,
Pluies de sang, pluies acides.

Ça tient. Je tire alors de ma bibliothèque un des exemplaires gracieux de mon recueil Poésie d’outre-ville. Je l’ouvre à la première page de garde et y recopie le poème, suivi d’une signature. Je retourne dare-dare à la Petite École Jaune. La peintre Diane Larose y est toujours. Nous nous posons devant son tableau et je lui lis mon court poème. Elle semble particulièrement satisfaite. Elle prétend même en ressentir quelque chose comme des picotements cutanés. Merveilleux vibrato charnel du verbe…

Et Diane Larose attrape alors le ballon et, sportive, le renvoie, aérien, en arabesque. Ainsi, elle décide avec naturel et délié, dans la spontanéité du mouvement, de faire répondre la bergère au berger. Elle me suggère de revenir la voir dans quelques heures. Elle aura alors peint un tableau pour moi, qu’elle me donnera en échange amical de ce poème et de ce recueil. Je disparais et reviens à l’heure qu’elle m’a indiquée.

La toile est là. Une eau fluviale froide et tumultueuse nous y sépare d’une petite chaîne de montagnes précambriennes noire vif et d’un ciel plus doux que l’eau qui, elle, est dure et puissante. Peint de mémoire, l’espace évoqué procèderait partiellement (semi-figurativement, semi-imaginairement) de la région de Kamouraska. Sur bâbord, un feuillu effeuillé, maigre et tourmenté, lacère le côté jardin du premier plan, comme une balafre annonçant fatalement toutes les ouvertures de nos débuts de fins d’automne. Autant Pluies acides est urbain, industriel, chimique, torride. Autant celui-ci est nature, atavique, torrentiel, glacial. Pluies acides est monochrome dans les rouge (pas vraiment, hein, car il y a du noir et d’autres couleurs aussi, qui cherchent, dans la flotte stagnante au ras du sol, à percer outre-ville). Celui-ci est monochrome dans les bleus (et les noirs de montagnes et les blancs de nuages et d’écume). Il s’intitule La bleutée du fleuve. Et c’est peint au couteau. En voici la reproduction photo.

Diane Larose. LA BLEUTÉE DU FLEUVE (2016). huile sur toile monochrome peinte au couteau. Dimension sans cadre: 14’’ X 18’’.

Diane Larose. LA BLEUTÉE DU FLEUVE (2016). huile sur toile monochrome peinte au couteau. Dimension sans cadre: 14’’ X 18’’.

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Diane Larose me parle alors un peu du dosage des luminosités dans le monochrome. Elle le fait en me montrant d’un geste ami et magistral le superbe ciel au beau fixe de ce si bel été 2016. Il semble que, lors de la mise en forme d’un tableau paysager, il faille infailliblement décider d’où le soleil se manifeste, même si on ne le dépeint pas ouvertement dans le cadre. Sur le tableau La bleutée du fleuve, le soleil est franchement à tribord, côté cour et, en l’air, fatalement. La teinte du ciel et celle du fleuve s’en trouvent subtilement altérées. Ah, mais rien n’est simple dans les replis de ces mondes qui reproduisent nos mondes.

On parle quelque temps de peinture, et du travail des musiciens (Diane Larose joue aussi de la guitare six cordes) et des paroliers (votre humble serviteur en patins de la dive parole). Puis on se fixe un autre rendez-vous, deux jours plus tard, même lieu, pour que je récupère mon tableau, quand il sera sec.

[Le surlendemain]… Et… une fois n’est pas coutume hic et nunc, je fais dans le blogging instantanéiste. Trempé comme une soupe, je viens tout juste de me rendre aujourd’hui à la Petite École Jaune pour y prendre livraison de mon tableau. Le temps est de fait fort maussade pour dire que, pour le coup, il pleut des cordes (J’espère de tout cœur que c’est pas de la pluie acide). Le personnel est en train d’attendre les artistes qui vont venir démonter la petite galerie d’exposition. Diane Larose, en grande forme, plante deux petits pitons (un en haut et un en bas) et noue une corde dans le dos de mon tableau, afin que je puisse le convoyer face contre le sol, un plastique dans le dos. La saison estivale est bel et bien finie et je ramène ma toile, qui prendra une autre semaine pour finir de sécher, au pas de charge, sous la pluie battante. Bon, vlan, c’est fait. J’ai maintenant la toile La bleutée du fleuve avec moi. Derrière, il est écrit: M. Laurendeau. En remerciement de votre générosité. Diane Larose, 2016.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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L’HÉLICOÏDAL INVERSÉ (POÉSIE CONCRÈTE) par Paul Laurendeau

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2016

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Allan Erwan Berger: Alors L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète) Parle-moi un peu de la conception de ce recueil. Est-ce qu’il est né tout ordonné dans ta tête, ou bien t’es-tu aperçu un jour, après quinze ou vingt-cinq poèmes exprimant une certaine communauté d’élan, qu’il y avait là matière à un projet? Comment s’est déroulé sa genèse et son agrégation?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Non, il n’est pas sorti en armes. Sa genèse comme recueil remonte à mes années à Toronto. Les visites de musées et les promenades de rues là-bas m’avaient déjà fait sentir que les sculptures, les collages, les mobiles et les peintures me donnaient une envie folle d’écrire, beaucoup, et en vrac, en échancrures. Mais ces poèmes, individuellement, c’est le cumul d’un lot de rencontres plus ancien. Ma rencontre avec le cercueil de Simone de Beauvoir et les cadavres exquis remonte à mes années parisiennes. Ma rencontre, toute tactile, avec le tube de poésie concrète et les sonorités des textes de Gauvreau remonte, elle, à mes années de fac dans les Cantons de l’Est. Ma rencontre avec le banc de parc sous la pluie de novembre et les surmulots et les campagnols remonte à l’époque où je faisais le parolier pour le petit orchestre de Dany Ducharme circa 1976. Tu as bien raison de faire la distinction entre la genèse des poèmes, qui est éparse et tourbillonnante, et la mise sur pied d’un recueil thématiquement unifié, qui, elle, est ferme, comme un précipité. Ce qui a comme engagé l’amorce du précipité, c’est ce centenaire 1913-2013 du recueil ALCOOLS de Guillaume Apollinaire et surtout de la Roue de bicyclette de Marcel Duchamp qui, elle, m’obsède depuis quarante ans (1973-2013). La nouvelle façon de voir l’art, engagée par des œuvres de ce type, par Dada, un peu plus tard par le Surréalisme arrive à son centenaire d’existence. Il est indubitable que cela se commémore. Mais la chute finale ferme du précipité fut enclenchée par mon retour à Montréal, la ville de mon adolescence, du Carré Saint Louis (mon officine poétique en plein air), et du château Viger, et du Malheureux magnifique, et de l’art brut, et du saltimbanque au crâne oblong.

Allan Erwan Berger: Tu fais montre d’une érudition bien digérée, et d’une gourmandise que tout étudiant en histoire de l’art rêverait de voir mise en pratique par ses professeurs. Car l’art est joie, l’art est vif. L’art est indissociable de la vie humaine. Il est aussi enchevêtré dans nos existences que le sang dans nos corps, et le voici qui pousse dans la ville de Montréal, à tout propos, et sous toutes formes de statuts. Et voilà soudain Laurendeau, promeneur aux aguets comme Max Jacob piéton à Quimper, qui s’arrête devant tel ou tel bidule incroyable, et nous sort un poème pour en célébrer l’essence et aussi l’utilité fondamentale. Mais quand même, cet oeil qui furète, comment s’est-il formé? Car avant la plume, il faut le regard, et l’esprit qui va avec.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Émerveillement est le maître mot. Si tu veux, pour l’écriture, je suis producteur. Je vois un texte, tout de go, mentalement ou effectivement, j’édite, je traduis, je refais, j’accepte ou rejette, j’agis. Je suis dedans en tant qu’acteur ou que producteur, gars du métier ou de la boutique, en quelques sortes. En écriture, je m’armature du dedans, tout sens critique en alerte (ceci s’applique aussi aux scripts, donc, par extension à une portion significative de tout ce qui a un scénario: théâtre, cinéma, même opéra). Tandis que pour tous les autres arts: musique, art plastique, dispositifs architecturaux, voire art culinaire, vêtements, parfums, je suis public. Je m’abandonne. Je suis naïf, enfant, titi, monaille. J’aime ou j’aime pas. Je prends ou je prends pas mais je joue toujours un peu le jeu et j’apprécie et respecte toujours. S’installent alors, insidieusement mais fatalement, mes goûts modernistes qui, eux, procèdent de la pulsion incontrôlable. Je préfère Schönberg et Webern à Brahms et Schubert (je trouve ces derniers trop lyriques). Je préfère le blues à la pop (je trouve cette dernière trop manufacturée). Je préfère le jazz 1895-1955 au jazz 1975-2005 (je trouve ce dernier trop édulcoré, trop décoratif – le plus moderne n’est pas toujours le plus récent). Je préfère Braque et Ernst à Rubens et Poussin (je trouve ces derniers trop figuratifs). Je préfère les installations/sculptures de rues qui ne sont pas clôturées car je peux m’y enchâsser, m’y insinuer. Je préfère l’art brut à l’art qui représente et je considère qu’être néo-figuratif c’est toujours de dessiner et d’écrire sur le monde, mais avec Dada/Joual vous galopant dans la tête. Ceci dit, le vrai de vrai secret, c’est, comme je le dis dans le recueil même, que je suis un apraxique disert. Pour les arts du verbe je suis hyper-avancé. Pour les arts de la praxis, je suis resté bébé qui joue dans sa caca. J’adorerais pouvoir toucher la surface de croûte d’un Cézanne, la gratouiller, la bécoter. Je rêve de prendre une vieille gouache de Riopelle de 1956 et de la mâchouiller et de sucer les taches, juste pour savoir le goût du vieux papier agencé avec celui de la gouache qui se mouille derechef, depuis le temps. Ce genre de pulsion est pudiquement encadrée muséologiquement désormais en moi. Je suis un Auguste plasticien enfermé dans le bocal du Clown Blanc du langage. Sinon, abstraction faite des leçons d’art plastique bordéliques obligatoires du secondaire, je n’ai jamais suivi de cours d’histoire de l’art, de peinture, de sculpture ou de musique, au fait. Que du théâtre, de la linguistique, de la rhétorique, de la philosophie, de l’ethnologie. Pas de cours sur l’écriture «créative» non plus, palsembleu. Je créativouille par moi-même, dans mon coin, et selon ma logique.

Allan Erwan Berger: Dans L’Hélicoïdal tu tapotes un peu ton clavier du côté du manifeste tout en en refusant la posture m’as-tu-vu, tu donnes ton avis, tu l’étaies d’exemples, tu joues avec tes idées et celles des autres (tu rends de gentils hommages), et par conséquent tu te permets en poésie ce qui t’es interdit de faire ailleurs: sauter sur l’oeuvre des copains et la goûter à pleine paluches. Évidemment, puisque tout texte même imprimé est de l’art dématérialisé, qui ne prend chair et puissance que dans l’imagination du lecteur, on peut tout à fait le retravailler ou le pasticher, le barbouiller et le repeindre sans détruire quoi que ce soit. Du coup, puisqu’ici il est permis de tâter, j’ai l’impression que nous voici avec un manuel (pardon, pardon, pardon) de pratique de la poésie, où l’on étale non point du savoir technique et quelques astuces pour bien tirer son poème, mais où l’on expose in vivo la fringale immense nécessaire à cette façon de dire. Personnellement, étant tout-à-fait blanc-bec en poésie, j’ai eu l’impression, après avoir encodé ce recueil, d’avoir tout compris à cette matière, et de savoir maintenant comment lire des vers avec profit! Tu te rends compte, si tu suscites dans ton lectorat de semblables appétits? C’est plutôt une réussite, ça! Ton recueil peut être tenu comme une initiation à la lecture et à l’écriture. Vous avez des commentaires, maître?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Il est pas spécialement «interdit» de faire ça ailleurs, dans un petit article-essai par exemple. Je ne m’en prive pas, notamment dans Le carnet d’Ysengrimus. On peut causer de tout en tout, mon doux. Notre seul ennemi mortel, c’est la somnolence. Interdit d’interdire, mon cher, souviens toi de notre belle enfance! Enfin, bon bien, pour le coup, si tu sais lire des vers avec profit, désormais, tu es un pas de plus dans la direction d’en écrire. Un jour viendra ou tu te dira: pourquoi me gêner. Il faut tranquillement laisser venir. Pour le moment, le rythme de lecture que tu décris, j’en sans le plaisir. J’en tire aussi un rapport à la simplicité, au naïf, au limpide, au dépouillé, à l’accessible. Sur les planches c’est comme sur le ciment, au théâtre c’est comme à la rue nous bramaient les créations collectives d’autrefois. Tu vois, l’art bourgeois, si tu me passes le mot toujours bien trop valide, souffre d’un puissant syndrome de la virtuosité. Mais un virtuose, c’est pas nécessairement un artiste. Il manifeste un talent, un savoir, une maîtrise amie, une puissante subtilité épigone mais… Un des plus grands virtuoses pianistiques en Jazz, c’est Art Tatum. De lui, Oscar Peterson disait que la première fois qu’il l’avait entendu sur disque, il pensait qu’il y avait deux pianistes qui jouaient. J’adore Tatum et je l’écoute souvent en boucle. Mais pourtant, il m’émeut bien moins que son contemporain, le compositeur Duke Ellington, pianiste très ordinaire mais qui fait que, bon sang, chaque fois qu’il frappe une touche, son doigt semble transformer notre crâne en gâteau et s’y enfoncer moelleusement. J’ai un gros problème, moi, tu vois, quand un philistin s’exclame, au musée, devant les grosses taches d’encre noir sur fond blanc de Paul-Émile Borduas, J’en fais du pareil! T’as sûrement déjà entendu ça. Une portion significative de l’art moderne, justement celui qui subvertit et corrode radicalement la notion de virtuosité, le tout venant cuistre est censé constamment pouvoir en faire du pareilUno: si il en fait tant que ça du pareil, pourquoi il l’a pas fait? Et deuxio: il réduit l’art total, l’art fou à de la petite virtuosité élitaire, et, à ce train là, absolument tous les peintres majeurs sont surclassés par leurs copistes et/ou leurs faussaires. Et Charlie Parker est pulvérisé par Sonny Stitt, le copycat qui le remplaça auprès de Gillespie après la mort subite de l’Oiseau. La virtuosité –plus précisément la problématique de la virtuosité– est un seul des paramètres de l’équation de l’art, sans moins, sans plus. J’aime beaucoup la jubilation et les picotements de doigts que tu ressens en lisant les textes de L’Hélicoïdal inversé. Le j’en fais du pareil du philistin de musée est remplacé implacablement, ici, par un j’ai envie de faire ça, moi aussi émanant de quelqu’un que quelqu’un d’autre inspire, en toute simplicité. C’est ce que mon vieux compatriote jazzique montréalais s’est dit en écoutant son disque de Tatum et, ben, c’est quand même Oscar Peterson. On est bien contents qu’il ait sauté sur scène, lui aussi. Le fond de l’affaire est que, si tu captures, si limpidement, ta bonne compréhension de cette poésie, c’est que ta lecture AINSI QUE cette écriture confirment que la poésie n’est pas un art ésotérique. Or, elle a bien besoin de ce petit moment de fraîcheur, justement, notre grande poésie française, car elle en a vécu de copieux épisodes, elle aussi, du susdit syndrome de virtuosité et ce, tant dans sa facette verbale que dans sa facette intellectuelle.

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Paul Laurendeau (2013), L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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LE TRIPATIF (ou MANIFESTE TRIPATIVISTE EN TREIZE TABLEAUX)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2015

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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CONDAMNÉ À MOTS (Sinclair Dumontais)

Posted by Ysengrimus sur 22 octobre 2014

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L’aptitude inégalée qu’a Sinclair Dumontais de faire co-exister harmonieusement le banal et l’étrange culmine avec un remarquable brio dans son dernier roman, Condamné à mots. Le protagoniste central et narrateur de ce récit en Je, un certain Didier, est comptable. C’est un homme organisé sans excès, pas spécialement original ou excentrique, très concentré sur ses amitiés et l’organisation paisible et sobrement articulée de sa vie sociale. La susdite vie sociale de ce monsieur n’a rien d’exceptionnel ou d’excessivement mondain d’ailleurs. Il s’agit simplement d’un ensemble circonscrit de rapports cordiaux avec une poignée de bons amis qui ne se connaissent ou ne s’estiment pas nécessairement entre eux mais auxquels Didier pense et auxquels Didier souhaite du bien. Il coudoie ses amis et amies, les fait bénéficier de sa présence placide, empathique et constante. Ni introspectif, ni égocentrique, ni narcissique, ni expansif, Didier est le bon gars normal qui nous explique, dans le français implacablement sobre et précis de Sinclair Dumontais, que les détails de sa vie ordinaire ont, à ses yeux, l’importance que quiconque donne aux caractéristiques centrales de son existence, si limitées ou circonscrites soient-elles. Tout doucement, par contre, on découvre qu’un certain anticonformisme feutré imbibe la vie de Didier. Il porte en lui la cicatrice, ordinaire mais toujours entière, de conflits anciens avec son père. Il fréquente Élise, une femme mariée, avec laquelle il entretient un pacte ancien d’amitié amoureuse auquel les deux sont fidèles et attachés, avec une calme certitude qui en remontrerait à bien des dispositifs matrimoniaux plus perfectionnés. Adulte bien monté en graine, il garde tout de même à sa jeunesse et à son adolescence un rapport tangible, palpable qui est rien de plus mais rien de moins qu’une solide détermination.

Didier a souvent changé de domicile. Sa résidence actuelle en porte les quelques séquelles usuelles. Il y traîne toujours quelques boites ou cartons contenant ces objets, ces choses qu’on n’a pas encore rangées de notre dernier déménagement et dont on croit, souvent à raison parfois à tort, qu’elles ne vivent plus pour nous, si elles transitent ainsi, de domicile en domicile, sans sortir des cartons. C’est en ouvrant un de ces cartons que Didier retrouve le vieux cahier d’écriture personnelle de ses quinze ans. Il le feuillette sans spécialement le relire mais, de cet infectieux artéfact du passé, à lui, se transmet alors une maladie terriblement usuelle mais dont Didier ne savait trop rien: le virus de l’écriture. Ne nous méprenons pas ici sur le caractère calmement fantastique de la chose. Ce n’est en rien un mal métaphorique ou allégorique, que se chope alors Didier. Il s’agit d’un virus bien réel, cliniquement attesté, qui vous saute dessus quand vous avez le malheur de manipuler des objets partiellement ou totalement infectés par le mal (para ou proto artistique) qui vous frappe alors. La mutation s’installe doucement mais sans ambivalence. Didier entre inexorablement en compulsion d’écriture. Il va se mettre à couvrir des cahiers de mots, de phrases, de textes, dans une dynamique de dérive paisible qui va graduellement l’obliger à faire face à un phénomène avec lequel il n’est pas familier et qu’il devra adéquatement apprivoiser, celui de l’isolement introspectif. Presque malgré lui, et de par une maladie ouvertement diagnostiquée, connue, grave, incontrôlable, possiblement incurable et extrêmement discrédité socialement, Didier va devoir prendre contact d’abord avec un thérapeute, puis, finalement, avec d’autres malades. Le fait d’avoir l’écriture fait qu’il va se retrouver à coudoyer la belle et majestueuse Novembre, qui, elle, a la peinture (elle a chopé ça en visitant une exposition de poche dans la résidence de campagne d’un peintre disparu) et son jeune ami et comparse de vie Clovis, qui, lui, a la sculpture (il s’est trouvé infecté par une petite statuette de bois que des amis ont eu la malencontreuse idée de lui offrir). Le cheminement, moins clinique qu’artistique, moins novateur que perturbateur, de ces trois malades va nous mener, pas à pas mais radicalement, sans extravagance mais sans concession, dans l’atelier de production ordinaire de toutes les névroses créatives contemporaines.

Sinclair Dumontais nous livre une réflexion sidérante d’originalité tranquille et de force contenue sur les mystérieux ondoiements de la petite parois intérieure, hautement poreuse et suavement pernicieuse, qui sépare le gars et la fille ordinaire de l’artiste fou et immense qui sommeille en chacun de nous, du simple fait de gosser/sculpter, de barbouiller/peindre, de tartiner/écrire, ou même… de parcourir/lire. Un roman unique, captivant, enlevant, éblouissant, incontournable.

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Sinclair Dumontais (2012), Condamné à mots, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Il y a quatre-vingt dix ans naissait JEAN-PAUL RIOPELLE

Posted by Ysengrimus sur 7 octobre 2013

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Oh, bon anniversaire KALIKALIFOURCHENKÂLIBOUÈRE. Il est né en 1923, comme mon papa, qui, lui, nous a fait le très grand plaisir-plaisir-plaisir de ne pas mourir en 2002 (comme Riopelle), c’est l’HYPERMAXIPANARDIESQUEGIGANTAL Jean-Paul Riopelle (1923-2002). Oh, pour faveur, le souffle court, entendons son appel:

L’APPEL DE RIOPELLE

L’appel de Riopelle,
C’est l’appel de la croûte.
C’est la pulsion des vraies de vraies taches
Qui sont poisseuses et qui dégouttent.
C’est le contrôle archi-complet
Sur ce que les formes évoquent.
C’est le feu au matelas
Sous la mansarde de Paul-Émile Borduas.
C’est la tempête au lac,
Sous les ciels de Jackson Pollock.
Poisseuse époque…

L’appel de Riopelle,
C’est le souci ultime de DÉGOUDINE
Qui transforme le terroir terrien
En un gras terreau de terrine,
Qui s’impose de par chez nous
Autant qu’aux confins de la Chine.
Oh, il est coupé, tranché, sectionné,
Le faisceau du figuratif.
Il est fauché, ratiboisé
Et il s’est fait tondre les tifs.
Sombrez, esquifs…

L’appel de Riopelle,
C’est la pérennité ludique du doute.
Un cheval, un lutin,
Un saxophone, un sein,
Une fleur
Ont toujours comme l’air de perler du fond
Du maelstrom de couleurs.
Sous interdit d’interdire,
Je vous dis pas de pas voir ça.
Mais, pour faveur, que ce soit de jouir,
Non de croire tout décoder sur le tas.
Ce serait trop bas…

L’appel de Riopelle,
C’est lorsque ça chuinte en étoile
Sur la toile.
Si on pouvait toucher
Ce serait écru, raboteux.
Ca piquerait la langue, mordrait les doigts,
Autant que ça pivèle les yeux.
Il reste enfin que c’est à coup de brosse âpre
Et de cinglante truelle
Qu’il s’est étalé sur le canevas de nos âmes,
L’appel de Riopelle…

(Tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), 2013)

C’est un artiste du genre de ceux qui me font jubiler chaque fois que j’appréhende ce qu’ils déboulent. Il fut une des locomotives des Automatistes montréalais, mouvement artistique fondé circa 1940 par Paul-Émile Borduas (1905-1960). Parisien d’adoption, Riopelle fut le seul canadien à avoir jamais exposé avec les Surréalistes. S’il faut faire des rapprochements —ces derniers, toujours intempestifs— pour le peintre (outre son «maître» Borduas), on pense à Jackson Pollock (1912-1956). Pour le sculpteur, on pense aux grandes installations de faridondinesque n’importe quoi tripatif de Marcel Duchamp (1887-1968). Noter que ces deux pôles de comparaison, l’un américain, l’autre français, sont plus vieux que Riopelle. Comme Émile Nelligan (sur Rimbaud et Mallarmé), comme Claude Gauvreau (sur Dada), notre grand artiste local retardouillise d’une petite vaguelette. Cela ne le rend pas moins bon mais cela le rend vachement canadien, quelque part.

Au chapitre des grandes installations de faridondinesque n’importe quoi tripatif, il ne faut surtout pas manquer d’aller voir, si vous passez par Montréal, l’installation-sculpture urbaine LA JOUTE (1969). Elle se tient entre les rues Viger et Saint-Antoine (rues parallèles l’une à l’autre), juste au nord de l’Hôtel Continental (qui, lui, est sur Saint-Antoine). C’est dans un petit parc urbain de poche. Il y a même des bancs pour se poser et mieux accuser le coup de la contemplation de notre objet riopellesque. On peut capter celui-ci à la synthèse, comme ici (en tournant le dos à la rue Viger, l’Hôtel Continental est direct au fond, en brun pâlotte):

LA JOUTE, installation-sculpture de Jean-Paul Riopelle (1969). Photo: la Lettrée Voyageuse

LA JOUTE, installation-sculpture de Jean-Paul Riopelle (1969). Photo: la Lettrée Voyageuse

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Ou on peut circuler entre ses différents éléments et contempler chacune des portions de la composition, comme si on baguenaudait dans une sorte de mini exposition de plus petites sculptures urbaines.

LA JOUTE (détail), installation-sculpture de Jean-Paul Riopelle (1969). Photo: la Lettrée Voyageuse

LA JOUTE (détail), installation-sculpture de Jean-Paul Riopelle (1969). Photo: la Lettrée Voyageuse

C’est censé, en fait, être un kinéflaflarama dynamique, avec du feu et des jets de fontaine, mais vous faites pas chier, c’est tout le temps débretté et ça bouge en fait jamais vraiment. C’est une grosse chose polymorphe, multicourabine, tendue, austère, et silencieuse. Aussi, vaut mieux se contenter de la toucher des doigts, des pognes et des lèvres. Cela se fait plus facilement quand elle ne fonctionne pas (tout le temps, en fait). C’est du bronze mais on dirait qu’il est façonné, à l’angoisse déglobaleuse, à la tremblotte aux tripes, comme de la glaise vive, désormais finfinaufigée. Inutile de dire qu’il faut aller voir ça l’été… parce que l’hiver, c’est tout enneigé. La nuit, un anneau au sol qui le cercle, l’encercle et lui sert de franchissable enceinte l’éclaire habituellement de bas en cloque. Voilà qui se dit sans dédire ni paradire. Pour tout dire: j’adore ce zinzin.

Et d’évidence je suis pas le seul. Car Riopelle, il a fait des petits, comme le montre ce beau portrait de lui, bombinofiguratif mais toujours tourmenté, façonné un an après sa mort, par la sculpteure et statuaire française Roseline Granet. Ce portrait en pied de Riopelle (on l’imagine en train de mater une de ses grandgaudruche en gestation, dans son studio) nous signale, quand on arrive par la rue Saint-Antoine, que nous voici, et ce pour toujours, sur la Place Jean-Paul Riopelle, mes chèr(e)s. Et oh, oh, bon anniversaire KALIKALIFOURCHENKÂLIBOUÈRE.

LE GRAND JEAN-PAUL, sculpture (portrait de Jean-Paul Riopelle) de la sculpteure française Roseline Granet (2003). Photo: la Lettrée Voyageuse

LE GRAND JEAN-PAUL, sculpture (portrait en pied de Jean-Paul Riopelle) de la sculpteure-statuaire française Roseline Granet (2003). Photo: la Lettrée Voyageuse

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Georges Braque et la mise en images de la musique

Posted by Ysengrimus sur 31 août 2013

Le vase donne une forme au vide, et la musique au silence…
Georges Braque

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Il y a cinquante ans aujourd’hui mourrait un de mes peintres favoris, Georges Braque… le patron (the boss AND the pattern). Coup de tonnerre symphonique. Il était un calme et serein géant. Un titan nature. Un vrai de vrai. Le tableau suivant, peint par lui en 1907, a fondé le cubisme, de façon toute naturelle et sans que le nom de cet immense courant artistique n’y soit encore. Braque explorait et étudiait alors les teintes et les formes en croûtant sans concession une série de tableaux paysagers, à L’Estaque (France), qui était alors un petit village du midi (Danchev 2005: 34-35).

MAISONS À L’ESTAQUE de George Braque, 1907

MAISONS À L’ESTAQUE de Georges Braque, 1907

Pablo Picasso reprit ensuite l’idée, quand cela lui vint aux oreilles («Tu as vu? Braque fait des petits cubes»…). Une collaboration/compétition s’instaura alors entre les deux peintres et… cela est une longue et tortueuse histoire dont j’entends n’extirper ici que ce qui me branche le plus profondément au sein du tout de tout ce qui me branche tant chez Braque. Il est donc surtout important, pour mon propos ici, de garder à l’esprit le fait que Braque et Picasso ont introduit de concert la notion de tableau-objet (Danchev 2005: 86), subversion totalisante de l’art figuratif ou illustratif promouvant une construction/déconstruction radicale de la peinture de tous les segments articulés du réel par une pénétration en profondeur de celui-ci et une corrosion irréversible de toutes représentations visuelles convenues. Pour faire de cette longue histoire une histoire courte, donc, la recherche des éléments spécifiques au génie pictural de Braque (en démarcation par exemple par rapport à celui de Picasso ou des autres cubistes) nous en fournit un qui me met particulièrement dans tous mes états. Braque a produit des tentatives très poussées et hautement originales de représentations picturales du musical.

On sait de sources sûres que les premiers pliages sur cartons et les premiers papiers peints (perdus aujourd’hui) de Braque, préfigurant les fameux papiers collés, représentaient des guitares et des violons (Danchev 2005: 72-73, 144). Il est aussi reconnu que Braque, contrairement à bien d’autres peintres, installa un nombre exceptionnellement grand d’instruments de musique dans ses natures mortes. Il s’en expliquait d’ailleurs, tout prosaïquement, en faisant valoir que les natures mortes incorporent et retravaillent des éléments de la vie ordinaire et que, lui, il vivait sa vie ordinaire entouré d’instruments de musique… Dont acte… Mais il invoquait aussi des caractéristiques plus fondamentales de sa conception de la nature morte pour faire comprendre l’apport musical s’y incorporant. Il travaillait très intensément ce qu’il appelait espace tactile ou même espace manuel. (Danchev 2005: 88) et des objets ayant une ample charge physico-culturelle de praxis et de manipulation l’inspiraient fortement pour peindre et ce, de par l’impression (aussi au sens encrier du terme) que leur dynamisme implicite laisse implacablement sur la configuration de nos perceptions. L’instrument de musique est un objet privilégié de cette nature. Le voyant, eh bien, on pense à le prendre, à le jouer, à l’entendre. Il vibre de toute la densité implicite des actions et des impacts qu’il annonce et dont il est gros. Sa multitude de dimensions sensorielles et sensuelles s’impose dans la praxis et l’auditif autant, sinon plus, que la multitude de dimensions d’une poire ou d’un pichet de vin s’impose dans la praxis et le gustatif. L’instrument de musique ouvre crucialement sur les sens tactiles et auditifs. Il fracture en soi l’inertie de la nature morte du simple fait que, déjà de par lui, on passe de lui, instrument de musique, au musicien que l’on est ou que l’on contemple. La musique ne resta d’ailleurs pas, pour Braque, circonscrite au monde restreint, studieux, songé, concentré et précis de la nature morte. Il peignit aussi un bon nombre de musiciens à l’action, dont au moins un, un violoniste, est mentionné nominalement dans le titre du tableau AINSI QUE sur le tableau même, inspiré de lui jouant Mozart lors d’un concert spécifique: Kubelick (Danchev 2005: 89, 91). Braque pensait musique et musiciens dans tous les formats. Une des plus grandes peintures de Braque, pour ce qui est du volume tridimensionnel, est justement un musicien, peint en 1917. Le tableau faisait environ deux mètres vingt de hauteur (plus de sept pieds de hauteur — Danchev 2005: 143). Il arrivait assez souvent aussi à Braque de décrire verbalement celles de ses toiles ne représentant pas des instruments de musique comme si elles étaient elles-mêmes un dispositif orchestral en action, chaque nuance de teinte ou d’objet étant alors comparée au phrasé de tel ou tel instrument jouant au sein d’une symphonie imaginaire (Danchev 2005: 189-190). Il est indubitable que la tempête musicale cernait Braque, tant intellectuellement que sensoriellement, et qu’à un moment ou à un autre la question de la transposition picturale de cet immense continent de force artistique et sensorielle qu’est la musique se dresserait devant ce si grand peintre, sculpteur et plasticien comme une sorte de défi.

Et il semble tout aussi clair que Braque fit face à ce défi, froidement, sans se défiler. Il procéda pour ce faire de la même façon qu’il avait appris de longue date (depuis ses cours de dessin et de peinture à l’École des Beaux-Arts du Havre – Danchev 2005: 12) à «faire ce qu’il pouvait, pas ce qu’il voulait», en manœuvrant pleinement dans le cadre stimulant et inspirant de ses propres limitations. C’est quand même une sacrée interpellation des limitations du peintre que celle de chercher à donner à voir autant les sons que l’action produisant les sons…  Et il est d’ailleurs intéressant, à ce chapitre, de noter que c’est sur le portrait d’une instrumentiste peint par Jean-Baptiste Corot, La Gitane avec une mandoline (1874) que Braque découvrit, froidement, sereinement, qu’il serait toujours un mauvais copiste pictural (Danchev 2005: 34-35). La difficulté à mettre les sons en image n’allait, en fait, devenir qu’une variation sur la difficulté de mettre les images en images. L’arène où le combat allait se mener était alors en place. C’est ainsi que Braque comprit bien vite que la façon la plus sûre de formuler visuellement la présence de la musique reste l’évocation des instruments qui la jouent…

LES INSTRUMENT DE MUSIQUE (1908). Évoquer visuellement la musique par l’évocation des instruments qui la jouent

LES INSTRUMENT DE MUSIQUE (1908). Évoquer visuellement la musique par l’évocation des instruments qui la jouent

Ce tableau était un des grands favoris toutes catégories de Braque. Il le considérait comme sa véritable première œuvre cubiste et il le garda le plus longtemps qu’il put (Danchev 2005: 88). Une mandoline, un cornet, un accordéon, des feuilles de musique. Il est en retrait ici, derrière le livret de musique, ce susdit accordéon de type musette. Il semble bien que ce soit là le seul de ces trois instruments que Braque jouait. Il en jouait d’ailleurs allègrement, malgré le fait que c’était, il y a cent ans, un instrument regardé comme artistiquement peu significatif (Danchev 2005: 64). Il jouait aussi de la flûte, touchait le piano et savait lire la musique. Mais son accordéon, c’était son forte. Il prétendait pouvoir jouer les symphonies de Beethoven sur ce petit instrument de musicien de quartier. Il écoutait énormément de musique et méprisait ouvertement le clivage des genres. Ses auteurs classiques favoris étaient Louis Couperin, Jean-Philippe Rameau et, son amour suprême, Jean-Sébastien Bach. Chez les modernes il affectionnait Claude Debussy. Il était comme cul et liquette interpersonnelles avec Georges Auric, Darius Milhaud et Érik Satie. Sa relation avec Francis Poulenc fut plus complexe mais non exempte de respect artistique (Danchev 2005: 92, 93). On peut aussi faire observer que l’épouse de Braque, Marcelle Lapre, était une mélomane hautement avertie qui était l’heureuse propriétaire d’un certain nombre des pianos d’Érik Satie (Les compositeurs favori de Madame Braque étaient Bach, Vivaldi, Mozart et Dietrich Buxtehude — Danchev 2005: 98). Implacablement et sempiternellement, tout cela dansait dans la tête de Braque quand il peignait. Le tableau Les instruments de musique de 1908 est donc une nature morte exclusivement inspirés d’objets directement reliés à la musique. C’est aussi le plus empiriquement figuratif des tableaux «musicaux» de Braque. L’intégration des instruments de musique dans des compositions de natures mortes incorporant d’autres objets ordinaires va s’accompagner des premiers appels visuels au son musical imaginé imagé. Écoutons plutôt…

violin and candlestick

violin_pitcher

stillllifeviolin

La forme visuelle des objets ondoie et ce, en nous emmenant autre part. Rondeur ondine des caisses de violons et des pichets, raideur des manches et des chandeliers, platité bruissante des cordes et du papier à musique. Parfois l’instrument de musique évoqué se réduit à un élément visualisable minimal, presque sémiologique. Il faut noter cette manière de F stylisé qui est autant l’orifice d’ouverture d’un instrument à corde (violon, violoncelle ou contrebasse) que le symbole de notation musicale pour la nuance… forte.

violinandpipe

Parfois la solution recherchée assume de plain pied la contrainte langagière. Le son de la musique revient alors s’imposer de par le nom du compositeur (ou de l’instrumentiste). Il faut évidemment qu’un consensus culturel massif en assure l’impact autant qu’une brièveté percutante, nous permettant de demeurer entièrement dans le pictural ou l’imagier. Qui n’a pas entendu péter de la musique dans sa tête en entrevoyant simplement le mot d’entre les mots de quatre lettre… BACH… (qu’il faut au demeurant voir écrit, imprimé, dessiné, au moins dans notre tête, pour ne pas le prendre pour un diplôme ou au gros seau).

bach

Le son de la musique revient de par le nom du musicien. On voit, on entend… Puis, quand la puissance de l’exploration cubiste s’installe en force, s’approfondit, se maximalise, on se recentre subitement sur l’instrumentiste. Ce dernier en vient à se fragmenter au point de ne laisser à voir que des aventures visualisant des sonorités, comme immanentes, irradiantes, que son action annonce, anticipe, appelle. Voici la seule et unique amoureuse de Reinardus-le-goupil: la Dame à la guitare. Regarder comme elle jubile en musique.

woman_guitar

Et voici maintenant un homme avec une guitare. Je vous parie mon sac à dos de disques favoris qu’il nous joue du flamenco, parce que c’est anguleux, coupant, crépitant mais plein aussi, massacrant, percussif comme une hantise, une lancinance.

man_guitar

Issu d’une fécondation mutuelle avec Picasso, dans la quête en chassé-croisé d’un approfondissement de la réalité (Danchev 2005: 87, 117), ce tableau là ouvre crucialement sur le non visuel, le son, la vibration qui nous prend quand on entre en musique. Et maintenant, eh bien, voici des violonistes:

man_violin

Pizzicato, pizzicato, mais, en même temps les archets sont partout, bout de bout…Des éclatements, des déchirements grichants, des crincrins en pétarade et des fragmentations du dispositif visuel évoquant, d’un bloc, les ponctualités et successivités de la musique. Voici quelque chose comme un petit orchestre de bastringue:

harp

Bon, on commence à se comprendre… Tableau-objet, better believe it… C’est pas seulement l’objet statique qui prend sa pâtée ici. C’est l’oscillement dynamique. C’est pas seulement la figuration qui prend sa volée ici. C’est la ligne mélodique. C’est pas juste le décors qui vole dans le décors ici. C’est les principes d’orchestration qui se fissurent en grinçant. Que voulez-vous, si son pote Érik Satie est parfois un immense petit déchiqueteur de rengaines collées (notamment dans Vieux séquins et vieilles cuirasses, 1913), Braque lui est sciemment atonal. Les genres sont décloisonnés. Les arts sont enchevêtrés. La représentation visuelle est transgressée. La musique est éclatée. L’art moderne continue de naître en criant, en s’arrachant, en déchirant le petit lot de nos conforts mentaux. Et le fracas d’entrelacs de cubes et de tubes de ravager notre conscience artistico-conformiste d’antan de par Braque, le géant.

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Ma (bien bonne) source d’informations factuelles sur Georges Braque:

Alex DANCHEV (2005), Georges Braque — A life, Arcade Publishing, New York, 440 p [et 8 pages de planches en couleur].

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Acrostiches de personnes et de villes

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2013

Fabriquer des acrostiches est avant tout un acte sentimental. Quel amoureux ou amoureuse ne s’y est pas adonné un jour ou l’autre? On charpente tout spontanément ce type d’épigramme-sigle au sujet d’une personne ou d’une chose qu’on aime, qu’on admire, qui nous suscite un sain et stimulant sentiment de hantise. Synthétiser la pensée d’un philosophe important, la trajectoire d’un artiste majeur, ou résumer l’impact ethnoculturel d’une ville sous forme d’acrostiche est un exercice qui nous place donc à mi-chemin entre pulsion poétique et travail intellectuel sur des faits ou des notions. Le message s’encapsule bien différemment que dans un (micro)essai mais reste un petit peu moins exploratoire ou évocateur que dans un poème. C’est une manière insolite de syncrétisme des genres. En parka, voici mes treize acrostiches de personnes et de villes.

 Un dessin de picasso

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ARMSTRONG

A rrêté au début du siècle dernier pour petite délinquance urbaine, il se
R etrouve en maison de correction. Il avait vécu très modestement avec
M ayann, sa mère, et sa sœur, son père ayant quitté le foyer. Un jour, il
S onne la soupe avec le clairon de la prison et la cruciale musique jaillit. La
T rompette sera sa vie. Inspiré par le playing hot de Buddy Bolden et de la
R imbambelle de musiciens de rue du temps, il finit par accompagner King
O liver à Chicago… Ce sont les années folles, les Jazz Years. Le rude son
N éo-orléanais monte au nord. La vive ritournelle américaine attendait son
G énie. Le sublime Louis sera celui là. Il fera de l’artisanat du Jazz, un Art.

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HEGEL

H ors monde, abstraitement, il commença par ériger une métaphysique. Il voulait
E xtraire les grandes catégories de l’existence et en faire en exposé complet, net et
G lobal. Mais plus il stabilisait ces catégories, plus leurs mouvements, leurs réciprocités
E t surtout les contradictions motrices fondamentales les reliant en une crise permanente
L e frappait. Il bazarda donc finalement sa métaphysique et fonda la dialectique moderne.

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KEROUAC

K ermesse roulante, feu nourri, fourgon ferroviaire lancé vers une
E spèce de soleil couchant tonitruant, rouge sang. Le lendemain un
R outier méconnu qui s’appelait Beaudry te conduit plus loin. Tu
O uvres pour lui, le soir venu, une boîte de macaroni. Tu les cuits sur
U n petit feu de camps, au fin fond d’un désert paumé et froid. Une
A mitié veut naître. Des paroles et des regards sont échangés mais, et
C’est là la loi de la route, il faudra se séparer et renouer avec les villes…

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MARX

M ordez-vous à l’hameçon crochu qui traite le matérialisme historique en chien crevé,
A lors que le capitalisme continue sa fétide mutation, pivelé de tous les symptômes de sa crise:
R acisme, sexisme, discrimination de classe, ploutocratisme, phallocratisme, homophobie,
X énophobie, ethnocentrisme? Pensez-y: l’analyse rationnelle de notre monde reste à faire…

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MOZART

M yriades harmonieuses de bruits tempérés
O rganisés comme le mouvement sûr et subit de l’éclair.
Z ébrures instrumentales si chamarrées mais si limpides
A rrangées fort systématiquement. C’est un vaste jardin contrasté.
R adicale beauté. Exaltation nette, complète, maximale du son.
T out se tient, rien ne manque. C’est la Musique pure.

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OUAGADOUGOU

O n te veut du bien. On t’éduque, te civilise, te revigore, te modernise,
U nifie tes différents groupes ethniques, pour le meilleur et…
A h tu résistes, tu te rebiffes, tu doutes de la bonne foi coloniale occidentale?
G arde ton calme, C’est bon. Décolonisation. On s’en va. On reste bons amis, mais on part…
A h tu résistes encore, tu te rebiffes derechef, tu doutes maintenant du crédo post-colonial?
D onc je reprend, juste pour toi, calmement, sans m’énerver pour que tu piges bien:
O n te veut du bien. On t’éduque, te civilise, te revigore, te modernise,
U nifie tes différents secteurs économiques, pour le meilleur et… mais…
G arde ton calme, j’ai dit. C’est bon. Ça baigne… tu n’es plus une colonie, j’ai dit! Écoute bien:
O n te veut du bien. On t’éduque, te civilise, te revigore, te modernise,
U niformise tes crises politiques successives, pour le meilleur et… ah… mais tu es têtu, toi!

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PARIS

P our prétendre sans fléchir, ni flancher, ni faillir être le sublimissime centre
A dministratif, politique, économique, démographique et culturel soit du
R oyaume de France, soit de la République Française (c’est selon),
I l faut quand même une fichue de forte dose de Faconde, de Largesse, de Grandeur, de
S uperbe. Et tu les as, que tu les as donc, battue par les flots de lumière que tu es…

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PARKER

P our tout dire, c’était un de ces saxophonistes du Missouri qui
A vait la biscornue habitude de jouer, en les distordant fort, des
R engaines de compositeurs. Un gros oiseau matois et subtil qui débarquait de
K ansas City et qui avait juste pas envie de payer les droits d’auteur,
E t tout le tremblement, sur les partitions qu’il déconstruisait. Il
R évolutionna donc tout le Jazz, comme ça, pour pas se faire chier.

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PÉKIN

P oint de départ de la plus ancienne des civilisations humaines. Soc des mondes.
É ternité historique. Mosaïque de tous les archaïsmes et de toutes les modernités.
K iosque planétaire, cyber-bazar, foire aux talents, marché multicolore aux denrées polymorphes.
I nfluence grandissante. Puissance croissante. Majorité terrienne. Arbitre d’un siècle nouveau.
N ul ne peut espérer contourner timidement l’imposant carrefour concentrique que tu fus, es et sera.

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PICASSO

P eindre, il y a cent ans. Ce n’était plus si évident, naturel, ou novateur.
I l y avait déjà le daguerréotype, la photographie, la cinématographie.
C es machines inertes, puissantes, saisissaient déjà le figuratif sans faille.
A llait-on assister à la disparition du peintre, comme à celle du rémouleur?
S auf que l’exploration de la profondeur des formes et de la crise de notre
S aisie du réel à travers l’image, de la folie des volume et des couleurs qui
O bsède nos sens, le peintre s’en souciait trop peu. Depuis, il en est le maître.

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RIMBAUD

R ibambelle verbale s’imposant pour jamais,
I magerie concrète, cliquetis de pastilles,
M essage chamarré bousculant le surfait,
B alisant la surface, reprenant des Bastilles
A u pif des douaniers bien Assis, bien replets.
U ne Nina te dit: «Nenni, reprend tes billes».
D e cela tu nous tires les Voyelles du Sonnet…

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SPINOZA

S agesse,  tu est un vain programme, conformiste et creux, si la Rationalité manque.
P erfection géométrique abstraite, laisse nous donc lire les scolies qui rajustent le tout.
I ntelligence vive, déductive, ne dévie pas de la justesse du fait qui te rabote de partout.
N ier c’est agir, c’est déterminer notre flux d’existence, c’est de faire autant que de dire.
O rganisation conceptuelle, tu te passes bien mieux du mot pauvre que de l’être riche.
Z ones grises du raisonnement, la doxa philosophique ne vous comble pas nécessairement.
A théisme secret, tu ne dis pas ton nom mais oh, tu agis comme un acide puissant et lent.

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VILLON

V ilain cabochard, ripailleur fortiche
I  l courait la gueuse, rimailleur félon,
L éguant des biens qu’il ne détenait pas.
L argesses de gueux, disert, fol et dont
O n sait qu’il signait tout, en acrostiches…
N ul ne fut poète comme ce chien là.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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PICASSO, en cinq petits tableaux chrono…

Posted by Ysengrimus sur 8 avril 2013

PICASSO, Autoportrait (1938)

Il y a quarante ans pile-poil mourrait Picasso. Et Picasso, comme Shakespeare et Mozart, c’est un borborygme global qui bouge en nous. Il est là. Il remue. Omni-immanent, il nous traverse. Je ne vais rien faire d’autre ici que de vous parler de Picasso en moi. Une petite rétrospective en cinq moments (1973, 1983, 1993, 2003, 2013) de l’existence autonome du Monstre Immense en mon antre. Il est impossible de faire autrement, avec ce gars. Voici donc (mon) Picasso, en cinq petits tableaux chrono…

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1973: J’apprends drolatiquement la mort de Pablo Picasso (1881-1973). Je tiens la nouvelle d’un autre vieil ami, le Beatle Paul McCartney. Il ne me l’annonce pas privément, naturellement. Il me le chante haut et fort sur son album tube planétaire: Band on the run (1973), dont le verso de pochette était, déjà en soit, un petit morceau d’art brut.

Et McCartney & Wings donc, de chanter:

The grand old painter died last night, his paintings on the wall
Before he went he bade us well and said goodnight to us all…
Drink to me, drink to my health, you know I can’t drink any more (bis)
Three o’clock in the morning, I’m getting ready for bed
It came without a warning but I’ll be waiting for you baby, I’ll be waiting for you there, so…
Drink to me, drink to my health, you know I can’t drink any more (bis)

Le vieux peintre illustre est mort la nuit dernière, avec ses tableaux aux murs
Avant de partir, il nous a laissé ses bons vœux. Il nous a tous dit: Bonsoir…
Buvez en mon honneur, buvez à ma santé
Car vous savez, moi, je ne peux plus boire maintenant.

Trois heures du matin, je m’apprêtais à me mettre au lit
C’est arrivé sans sommation. Mais je vais t’attendre mon chou, je vais t’attendre là-bas. Aussi…
Buvez en mon honneur, buvez à ma santé
Car vous savez, moi, je ne peux plus boire maintenant.

(Paul McCartney & Wings, Picasso’s Last Words (Drink to me), sur l’album Band on the run, 1973, neuvième plage)

Une mort sereine de grand arbre. « Oui, ça semble avoir été une mort très tranquille: Buvez à ma santé, j’ai encore un peu de boulot (il préparait une grande expo). Il bosse, il se couche et ne se réveille pas. Chapeau! » (Jimidi dixit). Moi, sur le coup, j’ai quinze ans, je n’en fais pas trop de cas. Je connais la murale Guernica et les différentes colombes de la paix de Picasso. Je sais qu’il a interdit qu’une de ses murales retourne en Espagne tant que Franco y sera dictateur (sans avoir jamais vu ladite murale). Je sais que c’est un grand peintre et un homme de gauche. Cela lui vaut tout mon respect. Mais on meurt tous un jour, hein, et moi, ado de chair et de sang, je vis. Je craque de sève et de pétulance. En 1973, les deux Paul (McCartney et Laurendeau) se soucient bien trop de musique et de chanson populaire et pas assez de révolution rétinienne. J’entends juste les dernières paroles anecdotiques d’un vieil artiste début de siècle qui vient juste de mourir (et je cherche à décoder les deux drôles de petits talkings touristiques, en français, bien sûr… pendant les deux solos de clarinette de cette balade pop bien biscornue). j’ai pas encore tout à fait compris combien profondément on habite littéralement les différents replis contemporains et modernes de l’œuvre et des hantises visuelles extraordinaires-devenues-ordinaires du gars qui vient de partir. Circa 1979, un copain de fac hirsute et pété dira: On vit dans Hegel. Je rétorque désormais:  Non, dans Picasso

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1983: Je m’installe à Paris. Un an plus tard (1984), je rencontre celle qui deviendra ma meilleure amie de tous les temps, mon épouse. Elle possède de formidables atouts et aussi de beaux objets. Parmi ceux-ci figure en bonne place une jolie affiche punaisable (dans le temps, on disait un poster) du Portrait de Dora Maar de Picasso (1936). Je l’ai tellement contemplée. La voici:

PICASSO, Portrait de Dora Maar (1936)

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Mon épouse et moi, on s’est beaucoup amusés, à l’époque, du fait que ce portrait de l‘artiste peintre Dora Maar ressemble vraiment beaucoup en fait… à un portrait, qu’aurait fait Picasso, de mon épouse, justement! Aussi, pour ne pas laisser ce sublime souvenir en reste, j’appellerai ici mon épouse: Dora Maar. Elle en a d’ailleurs l’ardeur, la tristesse, la colère contenue, la force tranquille militante. Je ne peux que souhaiter qu’elle aura aussi la magnifique longévité de la vraie Dora Maar (de son vrai nom Henriette Théodora Marković – 1907-1997). Alors (ma) Dora Maar et moi, on bouge dans Paris, on passe de résidences étudiantes à apparte minuscule. Puis c’est le Canada, Québec, puis Toronto. Comme tout notre bazar bringuebalant, le Portrait de Dora Maar en affiche punaisable se fait rouler, dérouler, froisser, malmener. Pour éviter qu’il ne finisse par tomber en capilotade, on décide un beau jour de le faire laminer sur bois. Cela nous coûte trois fois rien et le résultat est impeccable, pour tout dire: magnifique. Ma Dora Maar est enchantée. Tout baigne, jusqu’au jour où sa sœur nous visite et avise notre Portrait de Dora Maar. Elle nous rabroue alors un petit peu en nous faisant valoir, non sans un doigt de snobinardise, qu’il est de fait choquant de donner, par une basse astuce technique, à une vulgaire affiche punaisable l’allure d’une toile, d’une reproduction, presque d’un original. C’est comme si on cherchait à faire croire aux gogos du tout venant qu’on a un Picasso dans notre salon. Avec mon sens habituel de l’iconoclastie dentue et bien tempéré, je fais patiemment valoir à ma respectable belle-soeur que ce laminé est ici pour notre plaisir personnel et non pour manifester le moindre standinge social dont on n’a cure. L’anecdote me restera longtemps à l’esprit, comme manifestation spontanée et percutante du genre de poudre à canon (aux yeux) de frustration et de mépris de classe que peut engendrer la conception bourgeoise de l’art pictural, quand elle troque le simple plaisir rétinien pour les rodomontades de la frime mondaine. On a toujours, au jour d’aujourd’hui, notre Portrait de Dora Maar. Il se repose, pour le moment, sur une des étagères supérieures du grand placard à vêtements. Il fait désormais ready-made derrière une caisse de photos et une pile de chandails. Il se dissimule à demi (ou pas), en attendant de pleinement revenir nous hanter…

Le portrait de Dora Maar fait désormais ready-made au placard du haut, derrière une caisse de photos et une pile de chandails…

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Pendant ces belles années d’avant l’arrivée des enfants, nous avons vécu une autre aventure avec Picasso. Télévisuelle, celle-là, filmique, cinétique. Dans un de ces reportages fleuves sur Picasso dont j’oublie, triple hélas, et le titre et le réalisateur et l’année, on prend le temps de nous montrer Picasso, assez vieux déjà, en train de dessiner et peindre une tête de taureau ou de bœuf. Imaginez un animal comme celui-ci, mais seulement la tête, de profil.

PICASSO, taureau (titre exact et date inconnus)

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Il semble que Picasso ait produit un certain nombre d’études de taureaux en dégradés progressifs ou digressifs dans ce genre. Ici, dans ce film, qu’on regarde Dora Maar et moi, l’étude/engendrement se déploie sous nos yeux, lentement, dans une belle succession de mouvements en couleurs. Cela dure une bonne heure, du moins dans le souvenir que j’en ai. Picasso travaille sa tête de taureau, il en fait varier la forme, peint par-dessus, retrace, refait, repeint, atténue, renforce, délave, contraste. Une tête de bœuf à palimpsestes multiples progresse sous nos yeux. C’est éblouissant. À un certain moment, je revois des couleurs vives et une forme de tête de taureau vraiment distordue et exploratoire. Dora Maar s’exclame alors: C’est magnifique. C’est cela. Il l’a. Il devrait arrêter là. Mais Picasso n’arrête pas. Il tartine et badigeonne sa tête de bœuf une autre bonne vingtaine de minutes encore. Quand il s’interrompt finalement, Dora Maar dit: C’est moins bien que ce qu’il avait tout à l’heure. Dommage. Me sort alors des entrailles la réponse suivante, étonnamment jouissive, quand on y pense une minute: Ne t’en fais pas pour la tête de bœuf que tu aimais. On l’a, comme toutes les autres étapes de cette exploration de formes et de couleurs, c’est filmé. On peut retourner la chercher. Et ma Dora Maar me regarde en rêvent un peu de cette idée. Évidemment, ce n’est pas l’œuvre qui est sur la toile ou le canevas (dirait ma belle-soeur) mais qu’importe. Elle est là, elle est avec nous. On la retrouvera bien, va…

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1993: Toronto. Reinardus-le-goupil, mon fils puîné déboule dans le monde. Un an plus tard (1994) la très riche collection de la fameuse Fondation Barnes de Philadelphie (Pennsylvanie) vient faire dans la Ville-Reine une exposition qui fera date. Un Tibert-le-chat frétillant de quatre ans et un Reinardus-le-goupil d’un an, posé dans sa poussette, ne freineront pas Dora Maar et moi-même dans notre pulsion de partager ces monceaux d’art moderne avec nos enfançons. Ce sera historique. Des Braque, des Cézanne, des Matisse, des Gauguin, comme si on les avait pelletés. Je revois encore Tibert-le-chat tout captivé par les couleurs vives et la ligne naïve et forte des tableaux d’inspiration tahitienne de Gauguin. De Picasso, on n’aura qu’une esquisse, un frisson. Quelques œuvres de jeunesse, figuratives, graves, annonciatrices, tendues, rares, entières. Il me semble bien avoir vu ceci et ceci:

PICASSO, Acrobate et jeune arlequin (1905)

PICASSO, Maison dans le jardin (titre et date incertains)

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Enfin, pour la Maison dans le jardin, j’hésite. Pas seulement sur le titre, sur le tableau que j’ai pu voir aussi. C’est qu’il a tout fait par paquets, le Monstre, et on s’y perd, littéralement. C’est elle ou une œuvre analogue, en tout cas. Un tableau pas bien grand… Mais je suis ébloui, saisi de cette petite rencontre entre paysagerie champêtre et lignes, traits géométriques, volumes vus dans leurs vigueurs dépouillées, segments de droites, courbes de coniques, pyramidalades, parallélépipèdes et cubes. Si j’ai capté sensoriellement, sensuellement, l’idée de cubisme, c’est juste là, ce beau jour là, devant ce petit tableau là. Exaltant, tripatif. Reinardus-le-goupil et Tibert-le-chat ne se souviennent de rien. Il faudra un jour remettre ça tous ensemble, sur Montréal, cette fois.

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2003: C’est la révolution cybernétique et je découvre, plus tard que les autres (mais je suis l’incarnation exacerbé et fulgurante de la cyber-lenteur) qu’on peut choisir son image de protège-écran d’ordi et qu’on est nullement obligé de se contenter des petites fariboles papillonnantes que nous fournissent parcimonieusement les compagnies de logiciels ou d’ordis. Ma première image voulue et sciemment choisie de protège-écran sera donc:

PICASSO, Les demoiselles d’Avignon (1907)

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Cela me donnera tellement l’occasion de contempler cette cyber-repro et de profondément m’en imprégner (un protège-écran, c’est souverain pour la contemplation durable des images – oh, oh, cette mobilisation des sens nouvelle et inattendue que ce monde trépidant et aléatoire nous préserve parfois, comme une petite mare dans un petit pré). Aujourd’hui, c’est Les Instruments de musique de George Braque (1908) qui me sert de protège-écran. C’est que Picasso c’est la quasi-totalité de notre vie praxéo-visuelle mais quand même, à la réflexion, Braque, c’est le patron (dixit André Breton).

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2013: Reinardus-le-goupil a maintenant vingt ans qui sonnent. Oh, le bel âge. Je cherche une expression juste de sa tronche, de ses yeux immenses, de sa majesté goguenarde. Eh bien, c’est Picasso qui me la fournit, qui capture le ton, la force, la vitalité, l’amour, la beauté.

PICASSO, Tête d’homme (1907)

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Ouf, on dirait vraiment Reinardus-le-goupil, même la moustache y est. On croirait qu’il va se mettre à railler. Mais, tiens, pour le coup, je dois justement vous laisser. On s’en va manger des moules et des frites dans un charmant petit restaurant des Basses-Laurentides. Notre sortie resto fin, c’est presque toujours là qu’elle se joue, désormais. L’endroit, sympa et moderne, se nomme, je vous le donne en mille, Le Picasso. Et non, pas besoin d’annoncer à ces restaurateurs italiens québécois que Picasso est espagnol, ils le savent. Ils savent surtout, et le démontrent au jour le jour, comme nous tous, que Picasso est planétaire. Allez, on se reparle de tout ça dans dix ans…

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Il y a cent ans: ROUE DE BICYCLETTE de Marcel Duchamp

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2013

CECI N’EST PAS… (Oh, pardon, je me trompe de peintre). Il reste que ceci n’est pas l’original de ROUE DE BICYCLETTE de Duchamp (1913) qui est «perdu». Ceci est une reproduction, comme il y en a tant. Je ne peux pas garantir qu’elle est de Marcel Duchamp, même…

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Il y a approximativement cent ans, à une date indéterminée de 1913, le sculpteur et peintre Marcel Duchamp (1887-1968) retire le pneu et la chambre à air d’une roue avant de vélo et l’enchâsse inversée dans un trou percé au milieu du siège d’un tabouret quadripode en bois. C’est une sculpture. Comme la roue tourne librement, en plus, c’est même un mobile. Croyez-le ou non, le retentissement de la chose sera tonitruant. L’objet d’origine est «perdu» et c’est circa 1964, au moment d’une sorte de renaissance du ready-made, que Duchamp et d’autres confectionneront des reproductions de l’objet d’origine. Inutile de dire qu’une mythologisation à haute tension accompagnera ce réinvestissement tardif de l’increvable ROUE DE BICYCLETTE de Duchamp (1913). C’est fou tout ce que j’ai à vous dire à propos de cet objet, il me faudrait quatre bouches pour y arriver. Décortiquons un peu cette passionnante affaire.

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C’EST UN READY-MADE. Partant d’un lot d’objets industrialisés, usinés, ciselés, préexistants et prêts à assembler (ready-made), Duchamp cherchait des combinaisons qui élimineraient le beau et le laid au profit d’une instantanéité factuelle de l’objet qui, alors, serait perçu ou ressenti mentalement, mnémiquement, sans être contemplé, sacralisé ou admiré. Dans cette démarche spécifique, Duchamp aspirait à des installations qui seraient, simplement, sans moins (dérive utilitaire), sans plus (superfétation esthétique). En prenant l’option du ready-made, on entend donc s’adonner à la transgression des canons esthétiques ronrons usuels (c’est beau – c’est laid – j’aime – j’aime pas). Cette transgression court-circuitante, sentie comme hautement nécessaire et se voulant la plus radicale possible, dicte un changement de direction de l’exploration artistique et se combine, sereinement sinon joyeusement, à une sorte de fatalisme éclairé devant l’objet usiné, fabriqué-machine, que l’artiste ne peu plus surclasser (le peintre ne peut plus vaincre l’appareil photo, le sculpteur ne peut plus vaincre la machine-outil) et dont le fini industriel se substitue, sans complexe, au résultat douloureux, passionnel et héroïque du savoir-faire de l’artiste. Pas de chansons à se chanter. L’industrialisation, son horlogerie froide, sa finesse inhumaine, dictent une crise de l’art plastique qu’il faut regarder droit dans les yeux. L’exploration en art se voue donc à travailler à des compositions composites à partir d’objets tout faits (ready-made) qui se sont imposés socio-historiquement et que l’on décide d’assumer, ouvertement, carrément, comme matériau brut. Outre que les possibilités de compositions composites sur ready-made sont immenses, potentiellement infinies (le quotidien étant littéralement gorgé d’objets usinés), il est important d’observer qu’une composition spécifique n’est pas contrainte de se donner intégralement la stricte précision, littérale, unique et sacrée, d’autrefois. On peut y aller grosso modo, mollement, en mise en forme lâche, sans trop gamberger les incomplétudes du détail. On raboute une roue de vélo sur le siège d’un tabouret, formant base. Si c’est en gros ça, ben ça va… Même approximative, la composition en ready-made peut produire à peu près le même travail exploratoire anti-esthétique. J’en veux pour preuve le fait, par exemple (hein, puisqu’on en parle), que ROUE DE BICYCLETTE existe, de fait, en au moins deux versions. Voyez plutôt:

ROUE DE BICYCLETTE (version avec la fourche enchâssée dans le siège du tabouret)

ROUE DE BICYCLETTE (version avec la fourche posée sur le siège du tabouret)

Rarement (sinon jamais) mentionnée, cette distinction, cette fluctuation des versions de ROUE DE BICYCLETTE de Duchamp (1913) est tout sauf anodine (rien ne l’est). La version avec fourche enchâssée me rassure. Je la sens à la fois plus costaude et plus écrue, originelle peut-être (il n’y a aucune preuve de ça). Le siège du tabouret et le guidon du vélo y sont réellement effectivement sciemment sacrifiés. La jonction est solidement perceptible. Le choc logique est ferme. La radicalité factuelle de la composition est assumée et on sent son caractère irréversible. La version avec fourche posée m’angoisse plus. D’abord, sicroche, on sait pas trop comment ça tient en place et ça a un petit côté chafouin, chambranlant, non assumé, posé là comme si de rien, qui fait toc, comme un décor théâtreux hyperléger ou un mauvais joujou. Notons, et ce n’est pas anodin (rien ne l’est), que c’est cette seconde version qui est la plus présente dans les musées. Enfin bref, eu égard à la prise de parti anti-esthétique que formule le principe du ready-made, les deux versions s’indifférent l’une l’autre, en fait. À un distinguo d’angoisse ysengrimusienne prêt, ROUE DE BICYCLETTE assume pleinement sa fonction dans tous les cas et ce, par delà cette fluctuation du détail des versions…

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C’EST UNE PROVOQUE AUTODÉRISOIRE. Transgression institutionnelle pour artiste consacré sur le retour (et qui n’assume pas vraiment), une compositition comme ROUE DE BICYCLETTE de Duchamp (1913), se veut ouvertement un ready-made provoque. L’est-il vraiment? Là, faut voir… Le fait est que ce genre d’intervention artistique, disons la chose comme elle est, n’est pas à la portée du tout venant. Exemple probant ici: veuillez jeter un coup d’oeil ami et pâmé sur CASSE-GRAINE SUR LIT D’ALU – QUINTESSENCE SIMPLETTE, installation ready-made constituée en 2005 par mon fils Reinardus-le-goupil et moi (et perdue depuis, elle aussi).

CASSE-GRAINE SUR LIT D’ALU  –  QUINTESSENCE SIMPLETTE…  (Photo Reinardus-le-goupil – 2005)

Bon, figuratif en diable, je reconnais. C’est pas mal moins composite que ROUE DE BICYCLETTE mais bon, c’est pas plus con que la boîte de soupe Campbell, intégralement figurative elle aussi, d’Andy Warhol (1928-1987). Or, savez quoi, je pourrais, assez aisément, émettre une réplique approximative (une réplique matérielle, j’entends – la photo ici me tenant lieu d’esquisse-guide) de CASSE-GRAINE SUR LIT D’ALU – QUINTESSENCE SIMPLETTE et me pointer au Musée d’Art contemporain de Montréal avec. Que se passerait-il alors, vous pensez? Ben, cent ans après le premier ready-made de Duchamp, je ne passerais même pas le gardien de sécurité avec mon œuvre. Et mon ready-made à moi, eh bien, je pourrais bien m’asseoir dedans ou, encore mieux, me le bouffer tout cru, allez. Et pourquoi donc? MAIS PARCE QUE JE SUIS UN EPSILON, PARDI. L’institutionnalisation sur prestige d’auteur que le ready-made entendait pourtant transgresser, il en dépend pleinement, en fait.

Ainsi, avant de se lancer dans la brocante virulente et anecdotico-outrancière des ready-made, Marcel Duchamp avait magistralement pété le jet-set avec de remarquables peintures, qui firent époque. Matez-moi quand même un peu ça (échantillon fort incomplet):

DUCHAMP, À propos de jeune sœur (1911)

DUCHAMP, Les joueurs d’échec (1911)

DUCHAMP, Portrait de joueurs d’échec (1911)

DUCHAMP, Nu descendant l’escalier numéro 2 (1912)

Moi, pour le coup, j’aime beaucoup ces tableaux. La consécration et le positionnement institutionnel du cabot y sont pleinement, donc, hein, et en grande. Ces superbes croûtes, c’est pas de l’art straight ou conventionnel, certes, mais enfin tout le bazar sacralisable usuel s’y retrouve intégralement (technique, inspiration, exploration, talent, génie novateur). Le remarquable tableau Nu descendant l’escalier numéro 2 produisit d’ailleurs, en plus, à New York circa 1912-1913, le genre de succès d’admiration-scandale qui positionna le météore Duchamp aux côtés de Braque et de Picasso comme révélateur des tendances picturales fondamentales du précédent siècle. Rien de moins. C’est pas de la petite chique, ça. En 1913, DUCHAMP, c’est donc un nom. La discrète et peu publicisée confection de ROUE DE BICYCLETTE, dans le fond de son atelier de peintre, c’était donc, il y a cent ans, si vous me passez l’analogie, rien de moins que Lady Gaga chantant Turkey in the straw sous la douche, sans témoin (c’est folklo, c’est tsoin-tsoin, mais ça reste Lady Gaga – un enregistrement secret de la chose ferait du feu)… L’œuvre de Duchamp s’est ensuite déployée, notamment avec des sculptures et des installations.

DUCHAMP, Feuille de vigne femelle (1950 – petite sculpture)

DUCHAMP, La mariée mise à nue par ses célibataires, même (1923 – peinture-montage-installation sur plaque de verre)

L’installation La mariée mise à nue par ses célibataires, même (1923) est une autre de ses œuvres mythiques. Le tout est parfaitement sacralisable aussi, surtout en mobilisant les critères modernistes modernes des temps actuels et contemporains. Puis, vers 1964, trois ans avant sa mort, on se remet subitement à parler des vieux ready-made des années 1913-1917, et les répliques de ROUE DE BICYCLETTE se mettent alors à pleuvoir comme à Gravelotte. Le Surréalisme, Dada, le Pop Art et les arachides Planters ont roulé sur le siècle et, pour ROUE DE BICYCLETTE, c’est une consécration années-soixantarde automatique, dont la dimension de provoque s’est quand même un peu perdue dans les capillaires du temps. On ne pose plus désormais ROUE DE BICYCLETTE de Duchamp (1913) que sur d’ostensibles piédestaux de musées. Vous suivez le mouvement? Vous voyez les tournants et courants ascendants que mon casse-graine n’a pas pris, lui? Vous voyez que Duchamp a pu et que d’autres non? Ça reste très ad hominem, finalement, toute cette affaire de consécration par l’art…

ROUE DE BICYCLETTE dans un musée quelconque

On peut donc mentionner, entre autres, les exemples du Hamburger Bahnhof, de Berlin et de la Boca, Fundación Proa, Marcel Duchamp, dont je vous laisse découvrir la localisation géopolitique. On notera, et ce n’est pas anodin (rien ne l‘est), que ces deux images spécifiques sont sous copyright et conséquemment parfaitement incopiables – avez-vous dit consécration artistique institutionnalisée? Eh ben, je vous le dis: vous avez bien dit. Ah, moi qui croyait tellement le contraire. Circa 1973, juste pour moi le petit naïf, un certain Podular (pseudo d’artiste) me griffonna sa vision/souvenance du fameux ready-made de Duchamp. Cela se fit sous mes yeux, hocus pocus, comme ça, au fusain de charbon qui poisse bien, dans un cours d’art, pour évoquer les soixante ans de l’œuvre. Plus précisement, dans la version dont Podular m’esquissa le croquis alors, fort bizarrement, ça s’appelait ROUE DE VÉLO et la roue était directement plantée sur le socle de musée, le tabouret s’étant mystérieusement évaporé. J’avais quinze ans et telle fut ma toute première appréhension de l’oeuvre:

Réplique de la ROUE DE VÉLO de Podular, original au fusain sur papier ligné d’écolier (1973)

Ado bouillant, j’eus la candeur bien dentue de prendre cette œuvre frondeuse pour LA grande transgression universelle et fondamentale de l’intégralité de l’art institutionnel. Or, de fait, le recul nous oblige à sereinement le constater, il ne s’agissait jamais que d’une petite iconoclastie ex post pour grand artiste sur le retour, un peu las d’engendrer du mythe comme d’autres suent du sel ou débitent de la connerie. Comme je l’ai déjà fermement dit à quiconque s’en soucie, le ready-made provoque tombe un peu à plat à terme. Et l’intérêt de ROUE DE BICYCLETTE est indubitablement ailleurs.

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C’EST UNE ÉCLECTIQUE PLASTIQUE. Sa dimension provocatrice et (auto)dérisoire partie en quenouille en un petit siècle, l’objet ROUE DE BICYCLETTE n’en perd pas tout intérêt, il s’en faut de beaucoup. Il faut de fait y voir un dispositif éclectique et/ou anti-fonctionnel qui a l’effet (sinon le but) de déclencher des chocs logiques déstabilisants et déroutants. Une éclectique plastique, bien, pour tout dire comme il faut le dire, c’est ceci:

René Magritte, Le Thérapeute (1936)

Matez-moi un peu ce tableau, Le thérapeute, de René Magritte (1936) et goûtez sans esquiver son éclectisme criard (on pourrait aussi mentionner, du même peintre Les vacances de Hegel, déjà discuté). Composite logique douloureux que ce personnage masculin sans tête avec le chapeau posé directement sur la cape pèlerine et le bide comme une cage ouverte contenant deux colombes. Il n’y a pas à tergiverser ici, on percute deux ou trois objets ensemble, on les force en télescopage et on leur impose une co-existence thématique aussi intempestive qu’inattendue. Notre petit calculateur logique banaliseur s’emballe alors. S’agit-il de saluer la vertu thérapeutique du roucoulement des colombes en cage ou de rendre compte de la bonhomie reposante du silence verbal et cérébral du vieux promeneur sans bouche et sans tête? Les colombes ne se barrent pas par la porte ouverte, peur diffuse, paix sereine? C’est un marcheur mais il est assis, fatigue, empathie? Il n’a pas d’yeux mais les oiseaux en ont, distraction, attention? Les oiseaux sont séparés. tourment, sérénité? La cage, objet d’intérieur choque passablement, dans le ventre d’un promeneur en extérieur. On pourrait discuter la chose longuement. Composition composite, deux objets (ou plus) se tronquent et se raccordent, en imposant à notre conscience les enrichissements et les ablations que cela entraîne. ROUE DE BICYCLETTE de Duchamp (1913) fait cela aussi. La roue tourne encore mais elle a perdu pneumatique et chambre à air. Elle ne roulera plus. Le tabouret, on ne peut pas s’y asseoir. Les deux objets se nient mutuellement la fonctionnalité de l’un et de l’autres. Mais la roue, devenue hélice ou moulin, scintille, se déploie. On la voit enfin. Le tabouret, devenu socle, s’affirme aussi. le fait est que la roue et le tabouret ne sont plus en dessous de nous. Nous les voyons devant nous. La fusion abrupte des deux objets fait que de par cela, on les contemple. Il y a dissymétrie. Le vélo est tronqué, le tabouret est entier, la roue de vélo est inversée, le tabouret est sur ses pieds. Et ainsi de suite, ad infinitum. La réplique logico-matérielle de nombre d’artistes contemporains ne s’y est d’ailleurs pas trompée. L’aventure éclectique est solidement enclenchée. Restituer le vélo ne restitue la fonctionnalité ni de la roue ni du tabouret (nous dit Michael Gumhold), je verrouille bien mon vélo pourquoi ne pas verrouiller une merveille pareille, il ne faut pas qu’on me la vole (nous sussure Ji Lee) et, s’il est unique au monde, cela ne l’empêche pas de se faire des petits copains en ville (Ji Lee derechef dixit):

Michael Gumhold, Movement #1913–2007 (2007)

(Ji Lee, titre et date inconnus)

Ji Lee, Duchamp Reloaded (2009)

Le nombre des continuations logiques du dispositif visuel et tactile désormais parfaitement imparable de notre ROUE DE BICYCLETTE (analogies, métonymies, métaphores) ne fait que croître et se multiplier. Il est rien de moins qu’un embrayeur créatif et cela fait de lui, cela n’est pas anodin (rien ne l’est), possiblement le plus fertile de tous les vieux ready-made de souche… Il est indubitable que ce susdit ready-made, plus que tout autres, est un déclencheur d’exploration plastique qui n’a pas fini de susciter le déploiement polymorphe, mais malgré tout en voie de stabilisation, de sa nouvelle orthodoxie formelle… C’est que, composite, il souffre, dans son éclectisme lancinant, biboche mal, rafistole moins bien, joue à fond d’incompléture, questionne, interpelle et transgresse. De fait, ce zinzin centenaire déclenche des tempêtes qui ne rendent que plus luisant et limpide le calme plat engendré par l’unicité thématique, figurative et nounouille, de la boite de soupe Campbell de Warhol ou du casse-graine méconnu d’Ysengrimus/Reinardus… Important, capital, une éclectique plastique, c’est quand le ready-made, devenu composite et perdant son univocité lisse, cesse subitement d’être une nature-morte…

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C’EST UN MULTIPLE. On a donc affaire ici à un objet d’art à la fois unique de conception et amplement reproductible. Mais, justement, c’est sur cette question de la reproductivité du ready-made qu’on dégage alors une dimension de sacralisation imprévue, cardinale, fondamentale et, à toute fin pratique, jamais mentionnée. Il est rarissime de voir plusieurs ROUE(S) DE BICYCLETTE(S) de Duchamp (1913) installées/exposées ensemble. On la donne usuellement comme un objet isolé. Le ready-made reproduit, seriné et redit en nombre innombrable, comme industriellement, ça a bel et bien existé, d’autre part, et c’est Duchamp lui-même qui appelait ça des multiples et qui ne se gênait pas pour déclarer que ça lui semblait «vulgaire». Or, de fait, sinon de choix, ROUE DE BICYCLETTE est un de ces multiples. On ne la verra pourtant jamais apparaître dans un installation où elle se dénombrerait à six, à douze, à cent. Vous me direz pas, c’est quand même passablement piquant… Tiens, pour démonstration, matez moi ce beau portrait collectif-collectiviste, tiré au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, en 1974:

Un MULTIPLE en assemblage, en production, en action, sinon en exposition… (au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, 1974)

Il ne s’agit nullement d’insinuer que, eh tornom, on les avais-tu les tignasses masculines de Frank Zappa dans ce temps là, mais bien de donner à voir une des rares attestations connues de plusieurs ROUE(S) DE BICYCLETTE(S) présentes ensemble dans le même espace d’intervention artistique. Je doute cependant qu’il s’agisse ici d’une installation effective. On semble plutôt assister à une sorte de création/manipulation collective (crypto-individuelle additionnée, s’il faut tout dire) d’une série discrète d’objets distincts. Chaque artiste ou intervenant semble s’affairer, en parallèle, de sa petite ROUE DE BICYCLETTE personnelle. De plus, ici, on est moins dans une salle d’exposition que dans un atelier de travail. C’est une photo de coulisse, ni plus ni moins. Bon, s’il faut tout avouer, il y a bien aussi la composition Complete de Sebastian Errazuriz (2005):

Sebastian Errazuriz, Complete (2005)

Elle incorpore, la chafouine, deux ROUE(S) DE BICYCLETTE(S). Sauf qu’au titre comme à l’installation même, on voit vite la pogne d’un retour insidieux du figuratif. Par compulsion métonymisante (et pourquoi pas?), l’artiste a décidé de faire passer les éléments clefs de toute la bicyclette dans le moule tyrannique d’une ready-madisation (du)championne. Il ne manque, en gros, que la selle, dont le vide criant est certainement plus ou moins compensé par la démultiplication des tabourets… Un vélo ayant deux roues donc, c’est fatal, compulsion référentielle oblige, il aura fallu transgresser, en dédoublant. Ceci n’est pas (si je puis dire) un multiple… Et, ceci dit, en dehors de ces deux savoureuses aberrations/confirmations, ROUE DE BICYCLETTE est toujours exposée, présentée, pâmoisée seule. Papa commandant Duchamp ne l’aurait pas accepté autrement, au fond, quelque part, dans nos subconscients. Ce petit ceci qui suit, que j’adore (bondance, j’en veux un!), consacre pourtant, inexorablement ROUE DE BICYCLETTE comme objet de consommation de masse tout autant que comme fameuse icône culturelle:

Je le savais bien quelque part que c’était un joujou hyperléger, reproductible. Pas de doute que (réels ou imaginaires/imaginés) ces petits paquets vendables au détail (n’)auraient (pas) rencontré l’approbation de feu l’artiste. Sauf qu’il reste que la dynamique, aussi tyrannique qu’insouciante, que ROUE DE BICYCLETTE instaure en nous, c’est bien qu’on en a rien à foutre finalement de l’approbation de feu (sur) l’artiste. Perso, je le trouve bien savoureux, ce paradoxe de l’unicité, perpétuée et re-sacralisée, de ce ready-made big star, qui, lui, est pourtant de facto un multiple (original perdu, dualité des versions, répliques en pagaille, florilège d’adaptations). On n’en parle jamais, lui non plus, et, de ce fait, il n’est pas banal de noter que les deux secrets bien gardés sur ROUE DE BICYCLETTE concernent justement ce que son auteur affectait de vouloir asserter le plus fermement: l’inexistence de son unicité d’objet d’art… Ah, le respect déférent pour le halo durable des grands artistes a cette opaque et onctueuse aptitude à bien se caser dans les brumes de tous nos non-dit. Il rebondit pourtant dans nos faces, le susdit paradoxe-clef entre objet industrialisé (fatalement multiple) et objet d’art (fatalement consacré dans son unicité). ROUE DE BICYCLETTE en est intégralement tributaire, et c’est une autre des multiples raisons qui font la durable jubilation que n’a vraiment pas fini de nous susciter ce vieux mobile étrange.

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Documentation complémentaire:

Un remarquable entretien de Philippe Colin, en 1967, avec Marcel Duchamp sur le ready-made (reportage d’une quinzaine de minutes incorporant de bons exemples visuels)

La fiche muséologique de ROUE DE BICYCLETTE (1913)

Un des nombreux cyber-relais spontanés dont continuent de bénéficier ROUE DE BICYCLETTE (1913) et ses provignements (texte en anglais)

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