Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for novembre 2020

Joie

Posted by Ysengrimus sur 21 novembre 2020

Quand Joie et moi, on se rencontre
Elle ne prend jamais ses grands airs
Elle ne se déclare ni pour ni contre
Le fait de porter des vêtements ordinaires.

Elle prend la forme d’une tasse de thé
Ou d’un petit phrasé de guitare
Elle est conversation, murmure ou aparté.
Joie se lève tôt, Joie se couche tard.

Au printemps, Joie perle par mille fentes
En été, solaire, elle est omniprésente
Elle flotte, feutrée, en l’intensité de mes automnes
Et Joie, le long du cours de mes hivers, frissonne, étonne.

Parfois, Joie me fend comme un couteau
Qui est alors plus un instrument qu’une arme.
Car Joie, c’est plutôt un ruban, un foulard, un chapeau
Qui me soutire un rire ou m’extorque des larmes.

Voir se dissoudre Joie, inévitablement ça me désole
Comme quand il faut jeter des fleurs qui ont séché
Mais le cycle de l’être, pur, solide, me console.
Joie n’est pas disparue du fait d’avoir un petit peu découché…

Et le grandiose de Joie n’est ni ardent, ni dur,
Ni mou, ni sec, ni froid, ni mat, ni purulent.
C’est que Joie, c’est une délicate machine miniature
Qui arrive sur l’air et repart sous le vent.

Tiré de mon recueil de poésie de 2019, RESSACS POÉTIQUES.

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Nous sommes cinq mondes

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2020

TOUT UN MONDE de Érika Plassy-Bertoli, 2018

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Nous sommes cinq mondes

Nous sommes cinq mondes entiers pleins de sève et de force
Regardez nos guibolles et contemplez nos torses
Ils vous crient des rencontres
Ils vous narrent des chaleurs
Ils suent les pour, les contre
Les éclats, les couleurs.

Nous sommes ce qui est humain et ce qui est polychrome
Nous chantons des refrains, nous écrivons des tomes
Nous voulons tant aimer
Du moins à ce qu’il nous semble
Nous sommes et fleur et fruit
Et nous vivons ensemble.

Cinq mondes
C’est tout un monde…
Nous sommes cinq continents
Bariolés
Et nous vivrons longtemps
Imbriqués
Et nous mourrons contents
Dans mille
Et mille
Éternités.

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BLANCHEUR INOUÏE (Diane Boudreau)

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2020


Soleil
Si jamais le soleil s’éteint dans ta vie
Bouge d’un pas, change ton point de vue
Tu verras
Il était caché mais pas disparu
(p 51)
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Avec le travail dense et velouté de cette poétesse, on est probablement dans la blancheur mais on est surtout, indubitablement, dans l’inouï. La poésie de Diane Boudreau se présente comme une suite de courts textes jouant de sobriété et de dépouillement. Les thèmes abordés touchent le quotidien et la concrétude. Ce sont des poèmes calmes. Un optimisme ambivalent les caractérise. Il s’en dégage une solide harmonie entre poéticité et écriture ordinaire. Les choses se jouent donc souvent entre nos temps et nos espaces à nous.

Janvier à St-Jovite

Neige, neige
Tassée lentement sous le vent
Et sous les longs élans
Des skieurs du dimanche

Douce, douce neige
Feutrée de silence
Accrochée aux grands conifères
Et aux versants les plus secrets de la vallée

Et nous deux
Silencieux
Comme en un sanctuaire
À l’orée du boisé
Si pur

Attentifs
En ces haltes d’azur
Habitées de mésanges
Aux battements d’ailes si vifs
Aux frôlements si légers
Que je n’ose bouger.

(p. 26 — typographie et disposition modifiées)

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Nous voici donc ensemble face aux éléments. Rien ne se nie mais rien ne se donne. Il faut agir mais il faut percevoir aussi, appréhender, ondoyer, ressentir. Il n’est pas question de postuler le lisse ou le facile. L’écriture semble facile. Le monde qu’elle évoque le sera fatalement moins. C’est qu’un rapport problématique spécifique s’établit envers les forces contraires.

Dans la nuit

Je ris et je danse
Ô délice

Mais il se meurt.

Je t’aime, tu m’aimes
Ô bonheur

Mais elle est seule.

Hier c’était moi
Aujourd’hui c’est lui

Et demain…?

Quand donc y aura-t-il assez de soleil
Que personne ne soit dans la nuit?

(p. 15 — typographie et disposition modifiées)

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Optimisme ambivalent. Le monde porte une souffrance et la vibrato de cette souffrance revient sur la poétesse qui, par empathie naturelle mais aussi par harmonie intellective, partage la souffrance appréhendée. C’est pas drôle, c’est pas marrant, c’est lancinant mais la poésie qu’on découvre ici n’aspire pas à se lamenter. Il y a du difficile, du douloureux, du tyrannique même. Mais la sensibilité optimiste de la poétesse la pousse à affronter les forces contraires et à les tourner à son avantage. Aussi c’est: à nous deux, les intempéries.

Promenade au bois

Il pleut… Bon.
Déçu…? Non.

C’est la fête
Aux feuilles

C’est la fête
Aux écureuils.

Bottes, impers
…et hop là!

Les marmottes
Nous voilà!

(p. 31 — typographie et disposition modifiées)

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La poétesse est, de fait, phénoméniste. L’existence est une affaire assumée. On la modifie dans sa périphérie mais on l’assume pleinement en son centre. C’est un traitement non fataliste de la fatalité qui se donne à lire ici. Une joie devant le fait qui s’impose. La poétesse ne plie pas devant ce qu’elle regarde et contemple. Elle tire sa force des particularités définitoires et réjuvénantes de l’existence. Elle le sait: il faut continuer.

Je continue

Un chêne est tombé
C’était mon ami
Ma vie était liée à lui.

Elle l’est encore…

À travers le temps et l’espace
Il sera là
Il veillera sur moi
À se façon.

Je sentirai la force
Revenir en mes membres
En mon cœur rejaillit
Une source nouvelle

Il m’habite déjà
Reprend racine en moi
Et me fera aller plus haut
Plus loin
Je continue pour lui.

(p. 29 — typographie et disposition modifiées)

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La force vient du monde, bien sûr. Mais un regard femme sur ce monde reste un enjeu de première importance. Le travail de l’écriture féminine s’articule depuis les profondeurs tranquilles, les soubassements ordinaires, chez Diane Boudreau. Elle tire sa force de son appréhension personnelle de la nature, du monde, des faits. Mais viennent des moments où cela ne suffit pas. La poétesse se ressource alors au sein du collectif humain. Elle tire sa force de l’humain. Elle tire aussi sa force des particularités cruciales de la sororité. C’est le stable et solide chemin de Talie.

Talie

Femme-flamme
Yeux de braise

Talie
D’où que tu viennes

Toutes les femmes
Mère fille fée
Fière Indienne

Fille du vent et de la terre

Toutes les femmes
Sont en toi

Talie
Toute la vie…
Scellée.

Précieux cristal
Au jardin de lumière.

(p. 52 — typographie et disposition modifiées)

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Le jardin de lumière se centre sur ce précieux cristal qui est femme. C’est ainsi que la constellation femme s’installe sans tambour ni trompette au sein de la poéticité fondamentale de Diane Boudreau. C’est ainsi que la poétesse alloue une attention soutenue à ses amitiés féminines.

À la source

Un oiseau de lumière
À la source même s’abreuve.

Notes neuves,
Cristallines

Se répandent dans l’espace
En poussière de lune

Pénètrent jusqu’au cœur de l’être
Y chassant l’amertume.

Claudine

Ton chant
Puissant et pur
Étrange et doux

Nous ravit,
Tel un oiseau du paradis
Venu jusqu’à nous.

(p. 35 — typographie et disposition modifiées)

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Et ceci nous emporte, comme verte tempête des sens et des émotions, au sein de la si virulente et si contemporaine problématique des genres. Le miroir ne se casse pas. Il se gondole, il pleure aussi mais l’un dans l’autre, il se regarde, se voit et s’assume. Avec la femme c’est la communion, le raccord pacifié et ancien de la sororité spéculaire. Le miroir n’est pas en tesson, il est en lagon, en embruns et en guirlandes boréales. Avec l’homme, les résultats sont plus aléatoires. Parfois le verbe se grippe dans le rapport de force sous-jacent et alors, oh, oh, ça ne fonctionne pas fort.

Conversation

Tu retrousses mes phrases, les fait culbuter
Leur donne crocs-en-jambe.

Tu me dépossèdes
De moi

M’étourdis
Me réduis à néant

Comme si la vie
S’enfuyait
De toutes parts
En t’écoutant.

Qui es-tu
Pour me lacérer ainsi?

Et moi
Que suis-je devenu?

Casse-tête oublié
«Modèle à recoller»
Pour tromper
Ton ennui?

(p. 43 — typographie et disposition modifiées)

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Quoi de nouveau sous le soleil et quoi de sec sous la rivière? Mais tout n’est pas perdu et on peut tout de même suggérer que la Guerre des Roses n’aura pas lieu. En effet, le sens de la rencontre chez la poétesse arrive à mieux préserver ses atouts, quand les enjeux se densifient. Il s’agit —vieille lune fatale— de détecter le bon gars. Parfois donc, ça gaze pas fort. Et d’autres fois, ça fonctionne bien mieux.

Avec lui

Avec lui
Point n’est besoin de dire
Ou de chercher…

Tout est là

Dans la simplicité heureuse
Du sublime ordinaire

Enfin mon cœur repu
Suis arrivée au puits
Je bois
Mon infini perdu.

(p. 27 — typographie et disposition modifiées)

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C’est avec la mise en place du sublime ordinaire que se rapatrie mon infini perdu. C’est là un aphorisme de sagesse. Le recueil de poésie Blancheur inouïe contient 33 poèmes. Il se subdivise en quatre petits sous-recueils: Voyage (p 11 à 21), Jusqu’au puits jusqu’à la source (p 23 à 37), M’ancrer à la vie (p 39 à 53), et Avec le temps dans ma main (p 55 à 72). Ils sont précédés d’une dédicace (p 7) et d’un texte liminaire de deux pages (en manuscrit ronéo) intitulé Les mots viendront danser (p 8 et 9), et suivis d’une table des matières (p 74 et 75) et de remerciements en page finale. Le recueil est illustré d’une page couverture ainsi que de douze dessins de type encres et fumées (dont la teinte intégrale vire volontairement au verdâtre). Ces illustrations sont de Céline G. Lapointe.

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Extrait de la quatrième de couverture:
Des mots simples, du quotidien, qui, ordonnés à leur manière, transforment les choses, les êtres, et viennent nous rejoindre là où notre âme trouve sa source. Une fois de plus, les encres et fumées de Céline G. Lapointe accompagnent de façon remarquable cette poésie chaude, sereine et d’une grande sensibilité. De très beaux moments de paix et d’harmonie intérieure à vivre et à partager.

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Diane Boudreau, Blancheur inouïe, Diane Boudreau, 1993, 76  p.

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Entretien avec Allan Erwan Berger sur son essai-glossaire DICTIONNAIRE DE MAUVAISE FOI (ÉLP, 2015)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2020

Berger-Mauvaise-Foi

Ce n’est pas raisonnable, mais qu’y faire? Voyez Gauguin: à la fin, il débordait tellement qu’il ne se contentait plus de peindre et de sculpter, il écrivait en plus.

 Allan Erwan Berger, Dictionnaire de mauvaise foi

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Paul Laurendeau (Ysengrimus): Allan Erwan Berger votre recueil de textes traitant, sous forme de glossaire, de la filandreuse condition intellectuelle humaine et du lot bringuebalant de ses avatars passés et contemporains incorpore ouvertement et problématise la notion vernaculaire de mauvaise foi. Commençons si vous le voulez bien par elle. Quelle est-elle? D’où sort-elle? Et que nous dit-elle sur nous-même?

Allan Erwan Berger: Quand je suis de mauvaise foi, je refuse l’évidence. Donc je n’assume pas. Donc je fuis. En refusant le monde existant et en brandissant à sa place une histoire qui me sert de cadre, je renonce à toute prétention à l’autonomie et donc à la liberté. Je file à la niche, je m’y poste à l’entrée et je grogne. En outre, puisque je suis de mauvaise foi, et que je le sais, je cherche à la masquer en en répandant les effets. Car plus il y aura de victimes, moins ma mauvaise foi sera visible, moins elle paraîtra grave. Plus elle sera jugée bénigne, amusante même, pardonnable… et pourquoi pas: utilisable. Donc j’intoxique. Je travaille à étendre le mensonge et l’erreur. Par mon action, autrui devient esclave. Nul raisonnement ne saurait prévaloir sur de la mauvaise foi. Nulle bonne foi non plus. Il n’y a que la force qui peut la contraindre à se taire. Or, la force, ça se cultive. On la fait pousser. On l’entretient. La force des ennemis de la mauvaise foi s’obtient en manipulant non pas des haltères ou des armes mais de l’honnêteté, et en la mettant dans les mains d’autrui, avec son mode d’emploi. En somme, il s’agit ici d’une compétition entre deux prêches.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Et on le sent bien tout au long de l’exposé. Cela oblige à dire un mot aussi de la notion de Dictionnaire. Avec quarante-trois entrées, votre dico est, de fait, un petit glossaire. La désignation Dictionnaire est ici largement ironique mais pas que… Un choix de formulation s’y exprime, dans la façon même d’organiser le savoir. Historiquement, le dico c’est un type de discours, une classification s’efforçant de se placer un peu au-dessus de la mêlée. Mais certains penseurs grinçants autant que fort savants ont prouvé, au fil de notre tradition culturelle, que la fausse neutralité du dico pouvait être un moyen de s’avancer militant mais masqué. Pierre Bayle, Les Encyclopédiste, même Pierre Larousse, positiviste, laïc et scientiste, sont là pour en témoigner. Votre dico est-il la recherche d’un discours neutre, distancié (apanage disons naïf du dico dans la culture contemporaine) ou s’assume-t-il, pour reprendre votre mot, comme étant l’exposé semi-satirique d’un des prêches?

Allan Erwan Berger: Dico prêcheur, complètement, puisque c’est un dictionnaire de combat. Mais notez bien: il regorge de points de vue, de questions, d’incertitudes et de paradoxes, sans oublier les contradictions. Bref il grouille d’un tas d’horreurs qui font enrager n’importe quel individu attaqué par une croyance, et il file le vertige à tous les adeptes de la mauvaise foi. Ce recueil est en fait une pelote d’épingles. C’est une mise à jour du dictionnaire voltairien, ouvrage sanglant qui se prend intégralement au sérieux même lorsqu’il ricane. Ici, c’est pire: si je brandis une arme et qu’un Ysengrimus ou un Ducharme en voit le défaut (car j’ai convié mes compères à discuter mes discussions), elle s’émousse en direct sous le nez du lecteur ébahi qui n’aura plus alors qu’une solution pour s’en sortir: chercher où se nichent les bouts de raison raisonnable, identifier les points de vue, comprendre comment ils influent sur les discours, et faire sa pêche là-dedans comme il pourra. Ce faisant, il réfléchira, et sera moins que jamais en état de se faire piéger par de la mauvaise foi.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Un dico dialectique et dialogique en somme. Peu commun. On sent un jeu, dans tous les sens du terme. Or, justement, dans votre nomenclature, des notions incontournables comme Peuple, Civilisation, Laïcité, Souveraineté, Solidarité, Fraternité côtoient des petits trublions notionnels titillationnesques comme Cardinal, Cartable, Lecteur, Ripaille, Satire, Tiédeur. Un certain éclectisme post-voltairien est indubitablement voulu et, tout prosaïquement, cela instille l’envie de lire. Et faut-il voir dans de telles variations de la nomenclature un autre jeu ou une prise de partie ontologique plus fondamentale sur la rencontre classificatoire entre le concret et l’abstrait?

Allan Erwan Berger: Un jeu! C’est un jeu! Des tas de mots qui désignent des choses concrètes génèrent des gamberges qui folâtrent du côté de la pensée abstraite, se roulent dedans et y font des petits. Par exemple: Député. J’aurais dû traiter ce mot. Il manque. Dommage. Bref. Un député, ça vaut bien un cardinal, c’est souvent une montagne de mauvaise foi, ça manipule la tiédeur avec un doigté consommé, ça hait la satire, entretient des relations ambiguës avec la souveraineté, prétend parler au nom du peuple et a des idées toujours loufoques à propos de la laïcité – dans la France de 2015, des politiciens soutiennent un proviseur qui a considéré qu’une jupe trop longue était anti-laïque, et ils en rajoutent, étalant au passage une inculture qui devrait leur valoir des nuées de légumes périmés, mais comme ils disent tout ceci à la télévision (qui est un endroit où il faut être bête) il ne leur arrive rien de plus grave qu’une question, bête nécessairement, posée par… on va dire un journaliste, c’est-à-dire un commensal. Alors donc non, je ne sépare rien. Partant, ce qui se rencontre le fait parce que c’est naturel, les mots qui se côtoient dans cet ouvrage arrivent avec tous leurs bagages, et je ne leur abstraits rien qui permettrait de les classer. Il me semble bien que Bayle ne s’interdisait aucun zigzag.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Oh, que non. Un mot justement sur les mots et leurs bagages. Vous cultivez, dans certains de vos développements, ce qu’il convient d’appeler la glottognoséologie. C’est une idée de philosophie vernaculaire voulant que les mots, leur sens, leur présence ou leur absence dans le corpus lexical d’une langue donnée soient, d’une façon ou d’une autre, des indicateurs intellectuels sur les locuteurs de cette langue. Or, quand Salman Rusdie dans Imaginary Homelands (1981) s’insurge un peu du fait que la langue Hindoustani n’aie pas de mot lexical pour secularism, il nous dit ceci: It is perhaps significant that there is no commonly used Hindustani word for ‘secularism’, the importance of the secular ideal in India has simply been assumed, in a rather unexamined way. Et c’est là effectivement tout le paradoxe glottognoséologique. Le fait que nos langues aient une formulation vague ou inexistante pour certains concepts est-il un indice du fait que ces concepts, esquissés sommairement dans nos idiomes, nous échappent… OU ALORS du fait qu’ils sont vécus si intimement que tout va sans dire? Je vous pose la question. Et, plus globalement, que nous dites-vous de glottognoséologique suite à votre longue et sulfureuse baignade dans le fumeux lagon dictionnairique?

Allan Erwan Berger: Dans cette citation, Salman Rushdie suppose que l’importance de la laïcité en Inde serait tranquillement «présumée», et qu’il n’y aurait donc pas à se pencher dessus, en tout cas pas au point d’inventer un mot pour ça – ce qui permettrait, par exemple, d’en parler. J’ai le sentiment que monsieur Rushdie joue ici volontairement au gars de très mauvaise foi, peut-être pour nous faire détecter l’existence d’un bon gros blocage. Car après tout, quand un terme n’existe pas, c’est que le concept auquel il renvoie soit n’est pas perçu, soit n’est pas pensé. S’il n’est pas perçu, c’est parce qu’il ne s’est jamais présenté. Mais dès lors qu’il se présente, s’il n’est toujours pas pensé, c’est qu’il n’est pas pensable. Or, il me semble bien que les gens, depuis le temps que l’humanité existe, ont inventé toutes sortes de mots pour exprimer ce qui les touche au plus intime. Je n’imagine donc pas qu’un de ces mots-là puisse manquer pour une raison autre que théologique, psychologique ou idéologique. On occulte là un concept. Mais quand le concept existe, et qu’il a son mot? Comment faire pour réduire les gens au silence à son propos? La solution est toute orwellienne: il faut gommer le concept en volant son mot. Je donne quelques exemples. Personnellement, je serais plutôt du genre à courir derrière pour essayer de le récupérer – les lecteurs verront que mes galopades donnent naissance à de beaux commentaires dans le corps du texte. Mais tel camarade a une autre idée: replanter le concept dans un mot nouveau, et merde aux voleurs.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Comme Rushdie, vous mentionnez ici la dimension théologique des choses dans la mauvaise foi… et vous y restez passablement attentif dans votre ouvrage aussi. De fait, les sujets ayant trait à la religion, pour ne pas dire au christianisme (Dieu, Religion, Créationnisme, Miracle, Prochain, Révélation, Sacrifice), semblent occuper beaucoup d’espace dans votre ouvrage. De bonne foi ou de mauvaise, doit-on voir là la distinction d’un temps ou les hantises d’un homme?

Allan Erwan Berger: Les deux, mon capitaine. La religion s’agite, revient sur nos libertés, exhibe ses indécences. Le pire est qu’elle déteint sur la société, qui s’en trouve altérée. Par exemple, il est en France aujourd’hui presque impossible de se tenir seins nus à la plage. On vous regarde de travers, on vous fait des réflexions. Alors que, quand j’étais enfant, l’exposition des seins était une beauté reçue dans les mœurs de presque toutes les régions. Vraiment, il y a du Tartuffe qui revient en masse dans ce pays, et cela me hante. Raison pour laquelle mon dictionnaire est complètement, rageusement, obstinément de mauvaise foi: il brandit à chaque entrée, contre les bassesses immorales de la croyance, les vertus de l’ignorance et du savoir, les vertus de la recherche et de l’incertitude.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): On va conclure un petit peu sur ça: quelque chose qui se présente à travers les saveurs de l’incertitude. Je voudrais en effet en revenir aux interventions-commentaires de vos deux complices, Ducharme et Laurendeau, auxquelles vous faisiez allusion tout à l’heure. Elles apparaissent, un peu aléatoirement, en conclusion de certains de vos articles (pas tous). J’aimerais que vous développiez un peu, en point d’orgue, sur ce qui motive en vous cet appel dialectique ou maïeutique aux interventions des pairs. L’idée, originale, généreuse et méritoire, vient entièrement de vous. Elle résulte de votre bon vouloir. Les comparses s’y prêtent de bonne grâce. Que font-ils tant dans votre jardin et qu’attendez-vous tant d’eux en vos plates-bandes ?

Allan Erwan Berger : L’idée a été lancée par Daniel Ducharme qui l’a exploitée en nous mettant à contribution pour son propre dictionnaire, Ces mots qu’on ne cherche pas. À chaque entrée, nous avons donné nos propres définitions à la suite des siennes. Pour ce dico-ci, la différence est que j’ai invité les compères à commenter uniquement là où ça leur chantait, et non pas systématiquement. Se dessinent ainsi des profils, des caractères, que soulignent les préférences dans les interventions. Soudain, l’information ne vient plus seulement de ce qui est dit, mais aussi de là où ça se dit. Je trouve ça plutôt pas mal. Et puis la forme ne demandait qu’à évoluer tranquillement vers les discussions de blog(ue)s; ça aussi c’est plutôt pas mal. Cela montre surtout qu’il n’est pas possible de penser seul, même après (en ce qui me concerne) cinquante ans de gamberges et de sérieuses lectures. Il faut, finalement, accepter de faire le contraire de ce que font les pauvres gens qui sont enfermés dans une croyance ou de la mauvaise foi: il faut papoter avec des quidams qui ne regardent pas forcément depuis là où vous regardez. Les fameux points de vues différents sur les choses. Le tout est de s’entendre sur le sens des mots, et de postuler, chez tous les intervenants, la présence, nécessaire, cruciale, d’une solide et bienveillante bonne foi nourrie, dans le cas présent, d’histoire et de philosophie.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Poil aux sourcils…

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Allan Erwan Berger (2015), Dictionnaire de mauvaise foi, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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