Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Archive for the ‘Québec’ Category

Il était une fois, SYMPHORIEN

Posted by Ysengrimus sur 28 mars 2017

Aurore Sylvain (Juliette Huot), Symphorien Laperle (Gilles Latulippe), Éphrem Laperle (Fernand Gignac), Berthe L’Espérance (Janine Sutto)

Aurore Sylvain (Juliette Huot), Symphorien Laperle (Gilles Latulippe), Éphrem Laperle (Fernand Gignac), Berthe L’Espérance (Janine Sutto)

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Aurore Sylvain (Juliette Huot): Mon Dieu, Symphorien, Éphrem, mademoiselle L’Espérance, vous devinerez jamais ce qui vient d’arriver. Janine Sutto vient de mourir.

Symphorien Laperle (Gilles Latulipe): Pas vrai!

Éphrem Laperle (Fernand Gignac): Terrible.

Berthe L’Espérance (Janine Sutto): Oh elle, la vieille fatikante. Je vas pas pleurer pour elle. A l’avait pas mal faite son temps.

Aurore Sylvain: Ben voyons donc, mademoiselle L’Espérance, vous pouvez pas parler d’une façon aussi frivole d’une des figures les plus achevées de notre belle culture théâtrale.

Symphorien Laperle: Une figure achevée pis aboutie aussi.

Éphrem Laperle: Aboutie, pas mal aboutie… pis pas mal au boutte mais, bon, passablement au boutte de sa corde aussi, hein, y faut ben l’dire.

Berthe L’Espérance: Ben je vous le fais pas dire, Éphrem. Voyons donc, madame Sylvain, Janine Sutto, c’est une figure d’un autre temps. En quelle année qu’on est, donc? Un instant que je regarde au haut de la page là, juste au dessus de la belle photo de nous quatre en gris rosâtre et blanc, là. 2017. Ben franchement était pas mal due, la madame Sutto, bon… enfin.

Madame Sylvain: Hein, quessé ça, cette date là. Êtes-vous en train de me dire qu’on est projetés quek quarante-cinq ans dans le futur?

Symphorien: Ça ben de l’air que c’est pas mal ça.

Éphrem: Ben là c’est clair et net: on est tous morts.

Mademoiselle L’Espérance: On dirait ben. La Sutto a été la dernière de nous quatre à y passer.

Madame Sylvain: Les restants seront toujours les restants, je suppose.

Mademoiselle L’Espérance: Ben je vous demande ben pardon, madame Sylvain. Vous êtes mal placée pour parler de restants. Je vous permets pas.

Symphorien: Hey! Woupélaille, Hey! Ça me rappelle une blague. Euh… Savez-vous comment on appelle ça, des chaussures d’enterrement?

Éphrem: Sais pas.

Mademoiselle L’Espérance: Je ne vois pas.

Madame Sylvain: Aucune idée

Symphorien: Des pompes funèbres!

Éphrem: J’a pogne pas.

Mademoiselle L’Espérance: Oh, elle est bonne celle-là, Symphorien. Il va falloir que je la raconte à Oscar Bellemare. Il va bien la rire, je pense.

Madame Sylvain: C’est une boutade de français, ça, Symphorien.

Symphorien: Pis? On sait pas exactement où c’est qu’on est, icitte. On est toute ben dans un espace cyber super branché francôphônie.

Éphrem: On est sur un blogue. Veux-tu ben me dire quessé ça?

Mademoiselle L’Espérance: Oh! C’est un site de rencontre, peut-être!

Madame Sylvain: Ben voyons donc, mademoiselle L’Espérance. Calmez-vous un peu.

Symphorien: À ce que je comprends. C’est une sorte de journal cybernétique mondial du futur. Des milliers de lecteurs nous découvrent icitte, toute en même temps, ça ben d’l’air.

Éphrem: Ah oui! Ah bon! Ben d’abord Il faut absolument que je leur raconte ta boutade… euh… funéraire là, Symphorien. Une blague sur un blogue, franchement, ça s’impose…

Symphorien: Vas-y, mon frère.

Éphrem: Euh… Hum… Savez-vous comment on appelle ça, des cordonniers funéraires?

Symphorien: Pas des… non…

Mademoiselle L’Espérance: Je vois pas.

Éphrem: Des pompiers funèbres. Ha, ha, ha, ha…

Madame Sylvain: Elle est pas drôle du tout, votre blague, Éphrem. Et elle est bien macabre, en plus

Symphorien: Tu viens d’en flopper une autre, mon Éphrem. Non, franchement… Bon, laissons faire ça. Mais, bon, euh… si on lâchait les blagues et si on revenait au sujet du blogue, ce journal cybernétique mondial du futur où des milliers de lecteurs nous découvrent.

Mademoiselle L’Espérance: Mon dieu, tous ces gens, tous ces hommes. J’espère au moins que ma coiffure est en ordre.

Madame Sylvain: Vous inquiétez donc pas, mademoiselle L’Espérance, vous pouvez pas être ni meilleure ni pire que vous-même.

Symphorien: Je pense quand même qu’on devrait se présenter.

Éphrem: Ben voyons donc, on se connaît depuis tellement longtemps.

Symphorien: Non, Éphrem. Je pense qu’on devrait se présenter aux lecteurs et lectrices du blogue.

Éphrem: Ah bon… Ah bon…

Mademoiselle L’Espérance: C’est une excellente idée, ça, Symphorien. Il faut d’abord dire qui l’on est. Nous sommes quelques-uns des personnages d’un feuilleton télévisé du Québec du siècle dernier intitulé Symphorien (1970-1977).  Euh… ben continuez donc, madame Sylvain, vous êtes bonne là dedans, vous, les présentations.

Madame Sylvain: Eh bien je vais poursuivre en me présentant moi-même, si vous me permettez. Je suis Aurore Sylvain, jouée par Juliette Huot (1912-2001). Je suis propriétaire d’une pension de chambres dans l’est de Montréal. C’est autour de ma pension que gravite une kyrielle de personnages. Je suis un peu la coordonnatrice de ce grand cirque, en quelques sortes. Mon cher et chambranlant fiancé, monsieur Jules Crépeau, est joué par Jean-Pierre Masson (1918-1995)… et la bonne et cuisinière de ma pension de chambres, mademoiselle Marie-Ange Boisclair, est jouée par Janine Mignolet (1928-1994). À toi, Symphorien.

Symphorien: Ben moi, je suis Symphorien Laperle, joué par Gilles Latulippe (1937-2014). Je suis concierge et homme à tout faire de la pension de Madame Sylvain. Mon épouse s’appelle Marie-Madeleine et elle est jouée par Denise Proulx (1928-1993). J’ai quatorze enfants, un mode de vie prolétarien et simple et une forte propension à servir de souffre-douleur à toutes les figures de mon cher petit univers, et notamment au constable Placide Beaulac, joué par Yves Létourneau (né en 1928). J’ai aussi —fatalement— une belle-mère, madame Agathe Lamarre, jouée par Suzanne Langlois (1928-2002), sur laquelle je n’épiloguerai pas.

Éphrem: Ben, moi, pour ma part, je suis Éphrem Laperle, le frère de Symphorien. Je suis joué par Fernand Gignac (1934-2006). Je suis reconnu pour faire co-exister les onomatopée monosyllabiques les plus vides et niaiseuses avec les orchidées acrolectales les plus relevées, sophistiquées et parfumées imaginables. Je m’adonne usuellement à la manducation de bonnes boutades et blagues diverses et je les régurgite avec de singuliers et insolites effets de ratage qui rehaussent tant la dimension surréaliste de ces saillies que mon statut indécrottable de grand incompris sociétal.

Mademoiselle L’Espérance: Voilà qui est superbement bien dit, tous autant que vous êtes. Je vous reconnais tous bien là. Mon nom à moi c’est Berthe L’Espérance, jouée par Janine Sutto (1921-2017). Je suis reconnue pour mon durable potentiel séducteur. Ce dernier est si durable, du reste justement… euh… que, voyez-vous, je suis restée assez longtemps célibataire, entourée de frelons aussi bourdonnants que fascinants, comme une toute mielleuse reine abeille. Les choses sont cependant en train de changer vu que je suis intensivement courtisée par l’entrepreneur de pompes funèbres local, monsieur Oscar Bellemare, joué par Jean-Louis Millette (1935-1999). Ce dernier est entravé dans sa pulsion attractive envers moi par une mère excessivement enveloppante du nom de Blanche Bellemare, jouée par Béatrice Picard (née en 1929). Celle-ci, ma trépidante Némésis en fait, ne parvient pas à se faire adéquatement distraire par son mariage récent avec le millionnaire du West Island Dollard Tassé, joué par Léo Rivest (1913-1990). J’étais, pour ma part, anciennement associée en affaire avec madame Sylvain mais j’ai fini par ouvrir ma propre pension de chambres, histoire de voler de mes propres ailes. Mon existence est…

Madame Sylvain: Bon, ça suffit comme ça, mademoiselle L’Espérance. Vous avez pas besoin de tapageusement vous étaler sur les détails infinis de votre petite existence. Il y a encore bien d’autres choses à dire sur notre feuilleton d’autrefois à ces bonnes personnes du futur qui ont la patience et la mansuétude d’encore un peu s’intéresser à nous.

Mademoiselle L’Espérance: Mais quelles choses donc (autres que des choses me concernant directement) y a t’il à dire tant que ça?

Madame Sylvain: Bien par exemple que les 269 épisodes d’une demi-heure de notre feuilleton ont vu circuler, en sept ans (1970-1977), une ribambelle d’acteurs et d’actrices venus du monde du cabaret et du burlesque montréalais autant que du théâtre institutionnel le plus caparaçonné. Le très populaire feuilleton Symphorien a incorporé, dans sa fluctuante troupe, des acteurs et des actrices de cinéma…

Symphorien: Des comédiens de la scène des variétés…

Éphrem: Des chanteurs de charme…

Mademoiselle L’Espérance: Ainsi que des théâtreuses carabinées à la longévité tenace…

Madame Sylvain: Voilà. Nous sommes donc littéralement une sorte de who’s who du petit monde du spectacle québécois des années 1970.

Symphorien: Bien dit. C’est très bien dit, ça, madame Sylvain.

Éphrem: Je seconde.

Mademoiselle L’Espérance: Et tout ça, ça se perd tout doucement dans la nuit des temps.

Madame Sylvain: Exactement. La mort récente de Janine Sutto marque une étape importante dans la délicate et implacable fermeture du mausolée de toute cette époque.

Éphrem: Oui… oh moi, j’ai encore une chose à dire concernant madame Janine Sutto.

Mademoiselle L’Espérance: Quoi donc, Éphrem.

Éphrem: Ben on peut dire qu’al a finalement fini par se faire pogner par l’entrepreneur de pompes funèbres qui lui courait après depuis tant d’années… Hu… hu… hu…

Mademoiselle L’Espérance: Ha, ha… très drôle. En tout cas, je vous embrasse tous et toutes et je remercie le public assidu et fidèle qui nous a assuré des moments si beaux, si mémorables, si drôles et si durables.

Madame Sylvain: Bon, Symphorien, va me chercher une boite de mouchoirs. Je sens qu’elle va me faire brailler celle-là.

Symphorien: Tout de suite, Madame Sylvain.

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Entretien avec Paul Laurendeau d’ÉLP (par Xavier Mateos)

Posted by Ysengrimus sur 12 mars 2017

 

Internet est vraiment magique! J’ai découvert l’auteur Guilhem sur Facebook (je vous recommande tout particulièrement Le chevalier à la canne à pêche), qui m’a dirigé vers la maison d’édition Écrire, Lire, Penser (ÉLP). J’ai voulu en savoir plus, donc voici une interview de Paul Laurendeau. Quand je vous dis que la lecture en format numérique c’est génial!

(Xavier Mateos)

Xavier Mateos: Je vous propose maintenant de découvrir une maison d’édition francophone, une maison d’édition qui a la particularité de s’intéresser et de proposer de la littérature on va dire numérique… de cette lecture que vous pouvez lire sur vos ordinateurs, sur vos tablettes, sur vos smartphones. Avec la particularité —ils sont de plus en plus à le proposer— de ne pas proposer de DRM, ces codes qui empêchent le livre de pouvoir être installé sur votre ordinateur mais aussi sur votre tablette et sur votre smartphone. Je vous propose qu’on parle de tout ça avec le vice-président des éditeurs Écrire, Lire, Penser. Il s’agit de Paul Laurendeau. Bonjour.

Paul Laurendeau: Bonjour, bonjour et merci de cette invitation.

Xavier Mateos: Alors j’aimerais vous poser tout d’abord la question: comment est née cette maison d’édition Écrire, Lire, Penser?

Paul Laurendeau: Ben, au départ ça été la fascination que ressentaient le fondateur Daniel Ducharme et moi-même pour la cyberculture. Alors ça a commencé sous la forme d’un site web et on a un peu tâtonné, il y a de ça peut-être une quinzaine d’années, autour de comment on fait circuler du texte et comment on arrive à élargir les perspectives. Et on s’est vite orientés vers l’idée d’une maison d’édition attendu que, malgré les particularités d’évolution de la cyberculture, la notion de livre reste encore très présente dans la sensibilité culturelle générale.

Xavier Mateos: C’est vrai que de passer d’un livre à la lecture numérique, c’est pas encore acquis pour tout le monde. Il y a encore beaucoup de gens qui aiment toucher le livre et tourner les pages et même sentir parfois l’odeur d’un livre.

Paul Laurendeau: Tout à fait et c’est très crucial et on y est très sensibles. Et c’est donc pour ça que quelque part le cyber-livre garde, à tout le moins au plan virtuel, la dimension livresque. Il est paginé. Il est organisé en chapitres. C’est encore là une structure qui ne bouscule pas la sensibilité littéraire qu’on pourrait qualifier encore d’universelle. Tout ce qu’on perd évidemment, c’est la dimension matérielle sur laquelle on reparlera éventuellement. Mais on s’est vite rendu compte qu’on pouvait pas juste se lancer, faire une arabesque, un saut là qui nous mènerait vers du texte complètement cybernétisé, alors que le livre reste une entité très présente dans la sensibilité de quiconque s’intéresse aux lettres.

Xavier Mateos: En introduction je le disais, vous êtes une maison d’édition francophone et on l’entend avec votre superbe accent québécois. Que vous travaillez aussi avec des Français. Est-ce que le fait d’être à la fois et québécois et français donc francophones vous permet d’avoir une plus large couverture. Et est-ce que ça veut dire que vous vous intéressez au reste du monde aussi?

Paul Laurendeau: Tout à fait. Alors ça c’est tout à fait la sensibilité qui nous définit au point de départ. Ça fonctionne un petit peu comme les ports d’attache des navires. C’est-à-dire qu’on est dans une dynamique où les choses circulent. Pour l’instant on a des collaborateurs en France et au Québec. Mais si demain on en avait en Asie, en Afrique ou dans le reste de l’Europe, ce serait tout à fait partant. On est… on essaye d’être une peu l’opposé de ce que serait une maison d’édition qui serait ancrée dans un terroir. Nous on est plutôt corrélés à une dynamique générale. On a publié des Congolais. On a publié des Québécois. On a publié des Français des différentes régions de France. Et francophonie, c’est définitivement un vecteur là définitoire pour nous.

Xavier Mateos: Vous n’avez pas non plus de genre littéraire attitré. C’est-à-dire que vous êtes pas une maison qui fait soit du fantastique, soit de la science-fiction, soit de la fantasy. Vous vous intéressez un peu à tous les genres.

Paul Laurendeau: C’est-à-dire que nous… ça c’est une question évidemment qui s’est soulevée à un moment donné la question des genres. Et nous, il s’avère qu’on croit à l’écrivain et l’écrivaine plus qu’au genre. C’est-à-dire qu’on considère les genres méritoires. On considère qu’ils ont un grand intérêt. Mais on voudrait pas rater un écrivain ou une écrivaine intéressant(e) sous prétexte qu’ils sont dans un genre qu’on cultiverait pas. Alors on s’en est tenu aux grands genres reconnus là, c’est-à-dire: fiction en prose, poésie, essai et témoignage… qui sont là. Avec trois mailles de filet comme ça, vous pouvez à peu près rien rater, hein. Et après, ben, d’auteur en auteur —car on cultive l’intimité avec nos auteur— on laisse venir ce qui est le vecteur d’inspiration de nos auteurs. Les genres se placent après les auteurs, si vous voulez.

Xavier Mateos: Et du coup c’est les auteurs qui viennent vers vous? Ou vous avez quand même une démarche d’aller vers les auteurs et de leur proposer votre maison d’édition?

Paul Laurendeau: C’est-à-dire que la cyberculture est une réalité extrêmement fluide et qui peut être parfois fulgurante. Bon, c’est-à-dire qu’à partir du moment où vous installez votre dispositif… à partir du moment où vos ouvrages apparaissent dans les… chez les cyber-libraires type Amazon, FNAC, Archambault à Montréal etc… etc… C’est pas long que les auteurs, surtout les jeunes auteurs, hé, ils flairent l’odeur de la friture, hein, c’est pas long.  Donc, pour le coup, on a pas eu trop à faire appel. On s’est tout simplement exposés tels qu’on était. Et puis les auteurs se présentent.

Xavier Mateos: Et puis les réseaux sociaux y font sûrement pour beaucoup. Moi, par exemple, j’ai découvert votre maison d’édition grâce à Facebook et à un de vos auteurs qui s’appelle Guilhem, dont le dernier livre vient juste de sortir, en ce début mars, Le chevalier à la canne à pêche. Ça y fait beaucoup.

Paul Laurendeau: Aussi. Ah oui, Guilhem, j’ai travaillé sur ses deux ouvrages. Ça c’est un auteur justement qui est dans ces segments culturels fantasy etc… etc… Et ses textes sont extraordinaires. C’est-à-dire qu’on entre dans l’univers de Guilhem et on est avec ses personnages. Ce chevalier à la canne à pêche là, dont l’arme de combat est une canne à pêche, voyez, qui lui a été donnée comme objet magique dans des circonstances à la fois dignes de l’univers fantasy et du conte folklorique, parce que Guilhem est très apte à mélanger ces deux sensibilités là… C’est un roman savoureux, remarquable, très intéressant.

Xavier Mateos: Et pour ceux qui connaitraient Terry Pratchett, le grand Terry Pratchett, ça a vraiment cette sensibilité là, c’est-à-dire beaucoup d’humour, beaucoup de situations burlesques. C’est assez rigolo. C’est très fun à lire.

Paul Laurendeau: Eh oui. Et en même temps je crois que Guilhem est très soucieux… Guilhem est installé, là, pour construire un univers. Je veux dire, je crois qu’il est très soucieux de ça. Et c’est vrai qu’il est à l’intérieur d’un idiome et donc on peut le comparer à beaucoup d’auteurs de la culture fantasy. Mais il y a une originalité qui va se dégager de cet auteur là, au fil des œuvres, parce que les œuvres vont apparaître. Nous, c’est très important d’ailleurs, pour rebondir sur ce que vous disiez à propos des auteurs, ça c’est une chose qui est très importante à laquelle notamment Daniel Ducharme tenait beaucoup. C’est que nous on aime à avoir une écurie. C’est-à-dire qu’on aime avoir des auteurs qui planifient de produire plusieurs ouvrages et qui s’intéressent vraiment à quelque chose comme ce qu’on appelait autrefois une œuvre.

Xavier Mateos: Et puis je le disais en introduction, vous avez quand même choisi de faire de l’édition numérique sans DRM. C’était un choix risqué ou pas du tout, au tout début?

Paul Laurendeau: D’abord, c’est un choix qu’on a fait en connaissance de cause. C’est-à-dire que le segment plus technique de notre équipe a exploré avec ces deux dynamiques. Et à un moment donné, la question se pose: où est le beau risque? En ce sens que, j’ai pas besoin d’entrer dans les détails, vous êtes familier avec ce genre de réalité, le DRM, c’est un verrou, en fait, hein. C’est quelque chose qui cadenasse le dispositif électronique. Et c’est rendu que le lecteur peut même pas transférer l’ouvrage dont il s’est quand même porté acquéreur, de son ordi à sa tablette. Alors… on s’est vite dit… Bon évidemment, d’un autre côté, le beau risque c’est que le phénomène du photocopillage, qui existe d’ailleurs aussi dans la culture papier n’est ce pas, ben là devient très facile, hein, t’appuie sur le bouton puis là pouf… t’en envoie cinq cent copies à tes cinq cent copains. Et là on est obligé de dire, d’expliquer à nos lecteurs, ben vous avez entre les mains un produit qui est quand même un objet qu’il faut essayer d’éviter de faire circuler trop en dehors des circuits de la réalité commerciale. De ce point de vue là, on est tributaires des même problématiques, cyber-problématiques, que la musique, les films, que tout autre objet culturel. Et nous on a préféré assumer le beau risque que d’aller emmerder quelqu’un qui s’était déjà donné à essayer l’exercice du cyber-livre. En l’emmerdant, déjà, il peut pas transférer ça de là à là. Il peut pas transférer ça de sa tablette à son… à une autre structure de lecture, sous prétexte que c’est verrouillé. On s’est vite lassés de ce dispositif qu’on a trouvé coercitif et finalement peu utile.

Xavier Mateos: Et puis ce code DRM, c’est aussi… c’est aussi dommage quand vous avez un plantage d’ordinateur et que vous perdez tous vos livres et il y a plus moyen de les récupérer, sauf si vous avez pu faire une sauvegarde sur un disque dur ou sur un autre support.

Paul Laurendeau: Ah, c’est un dispositif qui, à mon avis, est… Vous savez, quand vous arrivez avec des dispositifs qui misent au départ que la personne qui entre dans un rapport avec vous, qui achète vos livres etc… risque de vous arnaquer, alors on les verrouille, alors nan!… C’est pas comme ça que je pense qu’une interaction, surtout entre gens de lettres là… Voyez… Donc nous, non. Je pense que les gens doivent pouvoir disposer de l’objet qu’ils se sont approprié et notamment le faire passer sur leur tablette. Et si c’est pour le mettre sur la tablette de la belle-doche aussi, pour qu’elle s’y familiarise, pourquoi pas, là. Il faut assumer un peu aussi, quand même, hein.

Xavier Mateos: Et puis c’est une façon aussi de faire connaître ses produits. Quelqu’un qui aura eu, par une connaissance, un de vos livres est plus susceptible de se dire, ben moi j’ai adoré, je vais aller vers cette maison d’édition pour leur acheter un nouveau livre, parce que j’ai aimé ce qu’ils faisaient.

Paul Laurendeau: Tout à fait. Et de tout façon je crois, au niveau du principe général, —et notre équipe technique nous l’a fait valoir et moi je suis d’accord avec eux— je crois que le DRM est un procédé condamné, c’est un procédé daté dont on dira un jour il y a eu cette tentative dans les grands tâtonnements des débuts.

Xavier Mateos: Merci Paul Laurendeau. Je rappelle que vous êtes le vice-président de cette très belle maison d’édition francophone 100% numérique qui s’appelle, alors en abrégé, ÉLP,  qui veut dire Écrire, Lire, Penser, il y a tout dans ce nom, Écrire, Lire, Penser. Que vous proposez des romans, des nouvelles, de la poésie mais aussi des témoignages. Et que, pourquoi pas vous contacter pour vous proposer des manuscrits. C’est possible?

Paul Laurendeau: Oui, oui, tout à fait. C’est toujours toujours possible. Et, nous, on chemine avec nos auteur, hein. Je veux dire, on a un soucis d’éditer, de travailler avec nos auteurs, et de créer des… profiter de la possibilité que donne la cyberculture. Pas de livres à mettre au pilon, pas de toutes les contraintes du papier, les camions, le camionnage, le transport. Non. On peut essayer de nouveaux auteurs, justement grâce à ces mécanismes là dont nous fait disposer la technologie moderne.

Xavier Mateos: Et puis, j’arrête pas de le répéter, un livre c’est bien, c’est un bel objet. Mais ça prend de la place dans une bibliothèque. Alors qu’une liseuse, c’est tout fin. C’est un investissement mais c’est aussi des milliers de livres qui restent stockés à l’intérieur. Et c’est plus facile à transporter dans une petite sacoche.

Paul Laurendeau: Un jour, la liseuse, ce sera l’équivalent littéraire du téléphone portable. C’est-à-dire que vous aurez votre bibliothèque dans votre sac à main.

Xavier Mateos: Merci Paul Laurendeau. Il y a un site internet que je conseille à ceux qui nous écoutent, le http://www.elpediteur.com/. Merci beaucoup et très bonne continuation à vous.

Paul Laurendeau: Merci beaucoup. Merci encore de cette invitation.

 

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Il y a deux cent vingt ans, JACQUES LE FATALISTE ET SON MAITRE (Denis Diderot)

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2017

Jacques-Diderot

Comment s’étaient-ils rencontrés? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils? Que vous importe? D’où venaient-ils? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils? Est-ce que l’on sait où l’on va? Que disaient-ils? Le maître ne disait rien qui ne fut captable sur magnéto ou sur téléphone et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était programmé (ou quelque chose de la sorte) là-haut.

LE MAITRE: Savais-tu Jacques, que nous voici très officiellement entrés dans l’intemporel.

JACQUES: Et pour cause, mon maître, un tout petit peu moins d’un quart de millénaire que nous causons ainsi. Ça se jubile un peu tout de même.

LE MAITRE: Tu me le dis. Quelle incroyable et incongrue postérité que la nôtre!

JACQUES: Ah, il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que notre conversation en échancrure se déploierait longuement sur le monde, comme la pulpeuse et fraîche brume matinale sur un lagon poissonneux cerné d’un bois giboyeux.

LE MAITRE: Le grand serveur? Ce n’est plus un rouleau, ton implacable mécanisme fataliste?

JACQUES: Non, ce n’ai plus un rouleau, monsieur. En matière de rouleau, comme pour le reste, comme aurait très bien pu le dire Jean-Louis Lebris de Kérouac en ricanant comme un sagouin: il faut savoir se mettre à la page.

Le maître n’a pas le temps de commenter le mot fin et subtil de Jacques car voici que la chaîne du vélo de Jacques débarque de son dérailleur, encore une fois. Le Fataliste passe à deux doigts de débouler et de s’étamper dans le fossé. Il rétablit difficultueusement sa trajectoire en jouant fermement du guidon et arrive à s’immobiliser, après force tremblotements. Il descend promptement de selle, perche son vélo sur sa béquille, retire son casque protecteur et inspecte son dérailleur en se grattant le front. Son maître l’imite. Les voici tous les deux à l’arrêt, en travers de l’air d’aller, casques en main, au centre de la piste cyclable, qui, elle-même, longe une charmante route de campagne non identifiée. Mais voici que sur cette route s’avance en sens contraire un bruyant véhicule. Et voyez comme les choses sont, amis lecteurs. Je pourrais faire de ce véhicule une auto patrouille de gendarmerie. Il en descendrait ouateusement un policier et une policière polis mais fermes qui, constatant l’avarie du dérailleur du vélo de Jacques et de son maître, les aviseraient et, après mille palabres et péripéties, verbaliseraient pour cette chaîne de vélo intempestivement débarquée d’un dérailleur partiellement inopérant. Ce pourrait être encore un de ces autobus hippies fleuris qui reviennent en vogue, pétaradant de musique et d’incantations joyeuses. Une allègre bande de filles et de garçons en cheveux, frais et rieurs, sortis directement d’un grand ballet psychédélique sur l’Ère du Verseau, entourerait alors le Fataliste et son maître et emporterait à bout de bras en vagues dansantes les vélos, les chaînes et les dérailleurs des deux hommes pour aller les réparer, les laissant pantois et seuls sur la piste cyclable désertée, une colombe sur l’épaule. Ce pourrait aussi être la voiture-photographe d’un site de localisation géo-cybernétique qui, captant tout sur images, nous choperait un snap shot incongru du Fataliste et de son maître, casques sous le bras, contemplant leurs vélos sur béquilles en se grattant le front d’un air ahuri. Le tout se retrouverait éventuellement sur un de ces sites de curiosités Cyber-map avec les chiens crevés, les transatlantiques en pleine cambrousse et les petites filles déguisées en squelettes fluo sur des chemins de terre. Mais soyez sans inquiétude, nous allons nous épargner cette fois-ci ces solutions digressantes bien dignes du français Denis Diderot et de sa muse irlandaise Laurence Sterne. Il s’agira simplement d’une bourdonnante voiture électrique bleu piscine dont le gros du bruit sera causé quasi-exclusivement par ses quatre occupants, tous engagés dans des conversations téléphoniques distinctes. Elle passe puis se tait. Jacques réengage sa chaîne de vélo sur le dérailleur, fait jouer le pédalier en l’air pour voir si ça marche et les deux hommes reprennent l’air d’aller de leur randonnée.

LE MAITRE: Il faudrait penser à la resserrer plus intimement sur le dérailleur.

JACQUES: Mais j’y pense constamment. Sauf que ce n’est pas d’y penser qui assure que ça se fasse.

LE MAITRE: Je m’en avise. Ceci dit, il reste louable déjà d’y penser. Ça en augmente tout de même les possibilités empiriques de réalisation ultérieure.

JACQUES: Si peu.

LE MAITRE: Comment? Comment? Serais-tu en train d’admettre la possibilité d’une bourrasque d’aléatoire vouée à te faire oublier de resserrer une chaîne de vélo à laquelle tu songes sans arrêt autour d’un dérailleur qui ne quitte jamais tes pensées?

JACQUES: J’affirme plutôt qu’il est saisi et bien saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel le nombre entier, fixe et fini, de fois où ma chaîne de vélo débarquera de ce dérailleur. Je postule aussi que ce nombre, qui m’est inconnu mais est possiblement supérieur au nombre de ces incidents déjà effectivement réalisés, ne manquera pas de continuer de s’imposer à moi.

LE MAITRE: Tu t’y retrouves, dans ce galimatias?

JACQUES: Au mieux. Tant qu’on se borne à méticuleusement suivre la ligne principielle.

LE MAITRE: Ah bon. Je te reconnais là tout un mérite. Tu n’as pas un petit peu plus limpide, comme aphorisme de sagesse?

JACQUES: Voyons toujours… Hmmm… Mon capitaine disait: on devrait laisser les guerres de théâtres aux bateleurs se battant avec des sabres de beurre.

LE MAITRE: Un peu mieux déjà.

JACQUES: Vous ne me dites pas! Je sentais de façon très sentie que celui-là vous le sentiriez.

LE MAITRE: Beaucoup moins belliqueux qu’autrefois, ton capitaine, du reste.

JACQUES: Ben, vous comprenez. Après les guerres napoléoniennes, les invasions coloniales, la guerre de Crimée, la Guerre Septante, deux guerres mondiales, la Corée, l’Indochine, l’Algérie, le Vietnam, les Malouines, l’Iran, l’Irak, l’Afghanistan, tutti quanti, il est passablement plus mou dans les articulations, mon capitaine.

LE MAITRE: Comme la chaîne de ton vélo sur son dérailleur, en somme.

JACQUES: Absolument. Inutile d’ajouter que son vieux coupe-chou à pompons de rideaux du temps de la bataille de Berg-op-Zoom en a pris un sérieux coup de rouille sur la question de l’ajustement aux technologies de guerre.

LE MAITRE: J’arrive à voir cela.

JACQUES: Et les expansions tentaculaires du complexe militaro-industriel, il n’y détecte goutte, mon capitaine. Bondance, encore ce maudit dérailleur qui se remet à déconner.

Ici, Jacques et son maître, flageolants sur leurs bécanes, pourraient entrer dans de grands développements pacifistes à rallonges, tous parfaitement valides et légitimes au demeurant. On connaît désormais la formule. Ces dialogues digressants n’ont un peu que ça à faire, de faire passer des idées, en douce habituellement. Souvenons-nous de Ray Smith et de Japhy Rider, de Simone de Beauvoir et d’Élizabeth Mabille. Les exemples sont légions et la jurisprudence culturelle est dense. Ces couples dialoguistes ne se valent qu’au diapason de l’écho d’une des tiges dudit diapason sur l’autre et des harmoniques intellectuelles qui en émanent, comme si de rien… En plus, après l’auto électrique bleue piscine, c’est un jeep ou un char qui pourrait les croiser depuis la route. Et Jacques le Fataliste et son maître, l’invectiveraient de slogans mi-soixante-huitards mi-néo-indignés en lui jetant des trognons de pomme biologiques et des bouteilles de plastique d’eau distillée. L’auto patrouille de ma modalité de tout à l’heure, avec son policier et sa policière polis mais fermes, pourrait finir par revenir et les pincer en flagrant délit d’enquiquinade de nos pauvres soldoques verts tachetés de vert, qui ne peuvent tuer qu’outre-mer. Suivez la fatale courbure tracée par les anneaux de votre gourmette, ce sera pour conclure que la dérive dialogico-narrative ne se déglue jamais d’une certaine forme de raideur logique. J’ai appris la chose en Sorbonne. — En Sorbonne? — Comme je vous le dis, car j’ai vu la Sorbonne de mes yeux, comme je vous vois. — Et qu’en avez-vous observé? — Que les numéros des portes des bureaux sorbonnards ne sont pas en ordre et que c’est une véritable trappe à feu. — Mais encore? — Qu’il ne se passe pas grand-chose dans les amphis. Le type en avant lit ses notes d’un ton monocorde. — Et le contenu de cette lecture est cohérent? — Pas très. — Quel rapport alors avec la logique que vous invoquiez tout à l’heure avec vos contes concernant les anneaux de ma gourmette? — Une large portion de cette corrélation logique est enfouie dans l’implicite — D’où tenez-vous donc cela? — D’un éminent sémanticien de la Sorbonne qui nous assurait que si on disait tricolore, l’intégralité du monde francophone pensait fatalement au drapeau français (plutôt, par exemple, qu’au drapeau italien ou irlandais, pourtant trichromes eux aussi). — L’observation n’était pas sans mérite. — Non, mais le tricolore de ce cocorico de l’implicite logico-connotatif outrecuidant vira au gris de la grise mine de l’éminent sémanticien en question quand je me levai, en plein amphi, et déclarai, avec la ouateuse tonalité du Survenant, que moi, francophone canadien, tricolore, ça me faisait penser bien plus rondement à l’uniforme de l’équipe de hockey de Montréal. — Il en découla des débats? — Tumultueux. — Dites, dites… — Mais, et la dérive pacifiste du présent récit? — Votre marotte, pas la mienne. — Mais et la suite des mésaventures découlant des avaries du dérailleur de Jacques? — Qu’il le répare une bonne fois et que vous me rameniez en Sorbonne! — Mais moi, la Sorbonne, je n’en suis pas. — Non pas? — Que non. Je suis un diplômé doctoral (nouveau régime. Ahem…) de L’Université Denis Diderot (Paris 7). — Voilà qui, avoué candidement ici, est tout de même un comble. — Vous ne me le faites pas dire. Mais revoici notre Quichotte et notre Sancho qui en remettent…

LE MAITRE: Fais attention. Tu oscilles trop, là. Droit devant, il y a une côte descendante assez accusée.

JACQUES: Je la discerne, vous êtes marrant. La chaîne est sur le point de débarquer derechef de mon dérailleur.

LE MAITRE: Freine, freine!

JACQUES: Je crains qu’il ne soit saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que ce freinage ne se fera pas.

LE MAITRE: Fonce alors. Je te suis… oh, oh… et adieu vat.

Et nos deux cyclistes de s’engager rondement, carrément (même s’il faut que toute la géométrie planaire y passe) dans le dénivelé imprévu, dont on ne voit pas encore le fond, faisant de leur piste cyclable de campagne une manière de toboggan involontaire. En contrebas il y a… une église? Non. Une station-service? Encore moins. Un abribus? N’importe quoi. Un jamboree scout? Démodé. Une manif syndicale? Déclassé. Un kiosque touristique proposant des excusions terroir? On s’approche. Un grill en plein air? Vous brûlez. Un grill artisanal en plein air proposant des hambourgeois nature, des merguez santé avec, juste à côté, une table à condiments sous un parasol et de jolie glacières multicolores remplies de bouteilles de bières de micro brasseries bien fraîches? Nous y sommes. Tenu par un hôte viandeur et une hôtesse panetière en costume d’époque, le grill portatif artisanal, dont on sent maintenant la pourléchante odeur de graillon songé et subtil est posé sur une vaste surface de pelouse. Jacques, qui descend très vivement, les jambes grandes ouvertes, le cul oscillant sur sa selle, ne peut plus freiner car sa chaîne est derechef en quenouille sur son dérailleur. Mais il mise sur le fait qu’un long circuit sur cette grande surface gazonnée amortira imperceptiblement son roulement en une graduelle décélération, bringuebalante, certes, mais l’un dans l’autre assurée. Il quitte donc la piste cyclable au bas du dénivelé et entreprend de tracer un grand cercle ayant le grill artisanal pour centre approximatif. Son maître le suit, un peu à l’aveuglette, confirmant bien le fameux bon mot de Félix Leclerc (et d’autres): c’est son valet qui a le génie. Le gazon, qui est long, vert et gras a tôt fait de ralentir les deux bécanes. Le Fataliste et son maître se retrouvent exactement devant le grill artisanal après avoir fait un grand tour quasi-complet tout autour. Les vélos, finalement immobilisés, tombent d’eux même, dans un petit fracas de ferraille, entre les jambes ouvertes des deux cyclistes qui se reçoivent sur les pieds en riant comme des escogriffes.

JACQUES: Il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que nous ne mourrions pas aux tréfonds de cette vaste virgule de balade là. Ah, ah, ah…

LE MAITRE: Magnifique circuit. Freinage phénoméniste impeccable. Ah, ces merveilleuses lois de la physique.

JACQUES: Monsieur l’hôte… Mademoiselle l’hôtesse…

LA PANETIÈRE: Messieurs les cyclistes équilibristes déséquilibrés…

JACQUES: Que nous offrez-vous donc de bon à croquer de si grand midi? Je meurs de faim.

LA PANETIÈRE: Mon collègue ici présent est votre joyeux hôte viandeur. Il est très concentré à faire virevolter ses bourgeois et ses saucisses, dans la sporadique et crissante boucane de grill. Ne l’interpellez pas trop directement, il déconcentrerait et brûlerait la soupe. Je suis la panetière. Je prépare tout simplement les petits pains de blé entier de vos hambourgeois ou chiens chauds et me charge de votre distraction.

JACQUES: Et cette jolie bouffe de ce temps, c’est à l’œil?

LA PANETIÈRE: Absolument. C’est aux frais de la Princesse Patricia dont on sait pas exactement qui elle est mais dont on sait que son bataillon se déplume passablement depuis la Fission de l’Atome.

JACQUES: Ah, mon capitaine disait que l’Atome, cela marquerait la fin de toutes guerres et de tous bataillons.

LE MAITRE: Il se prenait pour Jean-Paul Sartre, ton capitaine?

JACQUES: Non, mon maître. Mon capitaine se prenait pour Démocrite à peu près autant que je me prends pour Spinoza.

LA PANETIÈRE: Un hambourgeois bœuf nature ou un chien chaud merguez santé?

JACQUES: Hambourgeois bœuf nature…

LE MAITRE: Chien chaud merguez santé…

LE VIANDEUR: Ils marchent.

LA PANETIÈRE: On se fait donc une petite balade philosophique à deux hommes sur nos belles pistes cyclables en bosses de dromadaires?

LE MAITRE: Exactement. Et rien ne semble fonctionner comme il le faudrait.

LA PANETIÈRE: Rien ne semble fonctionner comme il le faudrait. Rigolo, vous sonnez comme notre belle et sérieuse Madame de la Pommeraye.

LE MAITRE: Tiens donc. Que nous en dites vous donc tant?

JACQUES: Ce nom me rappelle quelque chose. Comme une sorte de retour en boucle de ce bourrin de cheval de bourreau, qu’on nous fourgua jadis, et qui bifurquait vers tous les gibets de notre vaste voisinage. Vous vous souvenez, mon maître?

LE MAITRE: Cesse de ressasser, referme ce tiroir-là sitôt ouvert, et laisse plutôt causer notre hôtesse panetière.

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye, c’est une personnalité livide et roide qui fait partie du mobilier inamovible de nos journaux à potins. Dans sa jeunesse elle a vécu un grand amour impossible, pas trop loin d’ici au demeurant et ce, dans les conditions les plus bizarres imaginables.

LE MAITRE: Non pas!

JACQUES: Mais encore?

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye était la sœur cadette d’un chef d’entreprise boursicoteuse un peu fantasque qui s’était fiancé avec une travailleuse sociale sur un coup de tête à l’étranger et devait ramener sa promise à son manoir où il avait agglutiné des tas d’invités en leur disant, un peu candidement, de commencer à faire la fête et qu’il arriverait en grandes pompes, en fin de soirée, avec sa douce socialisante.

JACQUES: Ça me sonne une clochette.

LE MAITRE: Moi de même.

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye trouvait cette fête aussi ennuyeuse qu’elle jugeait les possibilités de fiançailles populaires de son frère hasardeuses. Elle s’apprêtait à présider sans joie réelle les débuts de ces festivités outrecuidantes, myopes et ronflantes quand, au beau milieu de tout, des flonflons et de rien, elle se retrouva, comme au cinéma ou dans un rêve, flanquée d’un beau, discret et solide gaillard en queue-de-pie, à la voix feutrée et aux yeux d’un bleu insondable. Elle ne le connaissait pas mais ce fut le coup de foudre le plus subit, le plus secret et le plus exclusif de sa longue existence… Et, trois fois hélas, dans le brouhaha calamiteux qui suivit les fiançailles finalement totalement ratées de son frangin (dont la promise ne fit jamais surface hors de la lie), Madame de la Pommeraye ne revit jamais le mystérieux party crasher d’une nuit, en queue de pie.

LE MAITRE: Je l’ai! Je l’ai!

JACQUES: Moi aussi! Elle est en train de nous refaire Le grand Meaulnes.

LE MAITRE: Absolument exact. Mais elle nous le sert capté dans l’angle féminin.

LA PANETIÈRE: Oh… Oh… Je ne vous «refais» en rien Le grand Meaulnes, mes bons petits messieurs. C’est bien plutôt Le grand Meaulnes qui se fait et se refait sans cesse, dans la psyché et dans le cœur de toutes vos femmes, attendu que vous les privez si ouvertement de ce romanesque sublime qui est le crucial comburant de leur existence intérieure.

LE MAITRE: Euh… Je veux biens vous suivre là-dessus.

JACQUES: Ahem… Ça arrive à se concevoir.

LA PANETIÈRE: Voilà. On va en rester là. Messieurs, vos repas. Bon appétit. Les condiments sont sur la petite table sous le parasol. Vous avez droit à une bière glacée chacun. Je vous laisse à vos méditations sur l’homme, la sagesse et la femme. Une bonne continuation de promenade à tous les deux.

JACQUES: Il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que l’histoire de Madame de la Pommeraye nous serait servie, cette fois-ci, avec un lance-pierre.

LE MAITRE: Et en un développement particulièrement dense en intertexte, ajouterais Roland Barthes…

JACQUES: Roland qui?

La panetière et le viandeur continuent de sourire radieusement sous le soleil éclatant, tout en se mettant à diligemment servir d’autres plaisanciers. Leurs repas engloutis, sous le parasol et sur le pouce, leurs petites bières sifflées sans façon, Jacques le Fataliste et son maître n’ont plus qu’à reprendre la route. Un plaisancier plus bricoleur qu’un autre tire du coffre de sa voiture quelques menus outils et en un tournemain il raccourcit de deux maillons la chaîne du dérailleur de Jacques. Il la remet ensuite en place, sous bonne tension, cette fois. Avec ces deux maillons de sautés, amis lecteurs et lectrices (voyons à intérioriser adéquatement les fines observations critiques de notre panetière), c’est une de mes principales ficelles narratives qui, elle, me claque justement au visage. Mais qu’à cela ne tienne attendu que la digression, c’est une rivière… et le maître de Jacques va se charger de bien nous remettre mon tirage à la ligne en selle. Ils le sont tous les deux, justement, Jacques et son maître, en selle, roulant calmement désormais sur le ruban assurément infini d’une piste cyclable sans histoire.

LE MAITRE: Cette cuisante, fugitive mais poignante et passionnelle histoire de Madame de la Pommeraye m’amène à subitement me souvenir d’une chose, Jacques.

JACQUES: Laquelle donc?

LE MAITRE: Il faut absolument que tu finisses par finir de me raconter l’histoire de tes amours.

JACQUES: Ah non! On va quand même pas remettre ça, après deux cent vingt ans.

LE MAITRE: Mais pourquoi pas?

JACQUES: Ah… Mais… Ah… C’était écrit là-haut qu’il me reviendrait avec cette foutue de chienne de ritournelle là.

LE MAITRE: C’était saisi là-haut…

JACQUES: C’était saisi au serveur de là-haut. Exact. Vous êtes d’une précision digitale, mon maître.

LE MAITRE: Noblesse oblige.

JACQUES: Roture collige…

Derailleur-de-bicyclette

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Emprunts de «bon aloi», faux amis et traductions dites «littérales». La vieille chanson geignarde de l’anglicisme québécois

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2016

Tardivel_L'anglicisme_voilà_l'ennemi

Ah, sicroche de tornom! Les choses ont-elles changé tant que ça dans l’opinion des clercs-neuneus du Nouveau Monde depuis la causerie L’Anglicisme, voilà l’ennemi de Tardivel en 1879? C’est pas certain, pas certain pantoute. On rencontre encore bien des baîllonneurs impénitents et autoritaires qui racontent n’importe quoi et autres choses en se donnant des grands airs sur le fameux franglais d’ici. Je suis personnellement bien tanné de voir se perpétuer sans cesse l’hydre grimaçante de la vieille peur complexée et colonisée de l’anglicisme au Québec. On va donc se faire sans s’énerver une ou deux petites mises au point linguistiques et sociolinguistiques. Hmm, entre bons (vrais) amis.

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L’EMPRUNT SOI-DISANT DE BON ALOI. Il y aurait des anglicismes de «bon aloi» et d’autres non. On nous baille ça depuis des décennies. Or la notion de «bon aloi» n’a aucun statut analytique ou opératoire. C’est une formulation crypto-normative servant exclusivement à donner une apparence de légitimité descriptive au détenteur d’une compétence corrective trop souvent autoproclamée et biaiseuse. Plus le corpus des «mots de bon aloi» s’étend, plus la stabilité des critères sensés les légitimer s’estompe. Le seul critère qui reste finalement, c’est celui de la préférence subjective, habituellement émotive et fort peu imaginative, du personnage en position d’autorité dictant le «bon aloi». Ce personnage, dans la majorité des cas, s’aligne sur ce qu’il fantasme comme étant le choix français (entendre: étroitement hexagonal) et s’abdique devant ce choix ou pseudo-choix. Je ne vois vraiment pas pourquoi je dirais smoking (au lieu de tux ou tuxedo) ou bifteck (au lieu de steak) sous le prétexte, réel ou hallucinatoire, que les Français le font ou le feraient. Mes anglicismes directs, acculturés et bêtes valent bien ceux des autres et la formule selon laquelle il n’est de bon aloi que de Paris est parfaitement faisandée et dénuée des moindres qualités dialectologiques. Même les Parisiens d’ailleurs n’en veulent plus et la parisianité linguistique, notamment en matière d’anglicismes, est largement une fabrication coloniale (une fabrication de nous, donc). D’autre part, le xénisme, cet anglicisme un peu conjoncturel et ad hoc utilisé strictement pour faire smart ou pour «faire anglais» ne se cultive pas de la même façon d’un côté et de l’autre de l’Atlantique et il n’est certainement pas question de donner un chèque en blanc à nos amis Français (ou à leurs thuriféraires locaux) sur cette question. Je vais donc continuer de dire commenditaire et primeur et leur laisser sponsor et scoop, si ça les amuse tant (le cas échéant — n’oublions pas qu’on surestime largement la crispation des Français sur ces questions) de faire ricain à la manque quand ils disposent d’un mot parfaitement français pour ce dire. Le «bon aloi» n’est pas issu de papa commandant. Il n’en chuinte pas comme une humeur, n’en émane pas comme une vapeur, n’en jaillit pas subitement comme un vent. Il faut démontrer la validité de ce qu’on assume de défendre. Et, de fait, pour tout dire, le «bon aloi» absolu et transcendant n’est pas. Chaque formulation identifie une strate sociale et en émane. Et, variation sociolinguistique oblige, il n’y a pas d’autorité absolue en matière de langue et… surtout pas en matière d’anglicismes.

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LA TRADUCTION DITE LITTÉRALE. C’est là un autre serpent de mer souvent invoqué pour fustiger mais, de fait, fort mal décrit. Ainsi, par exemple, contrairement à ce qu’affirment certains olibrius, le tour téléphone intelligent n’est pas une «traduction littérale» d’usage. C’est d’abord un terme. En ce sens que c’est une unité retenue par une instance officielle de terminologie (québécoise). Son défaut n’est pas dans sa soi-disant dimension de «traduction» mais bien dans son intelligibilité en tant que syntagme (si vous me pardonnez le jargon). Les Français (qui restent numériquement majoritaires en francophonie) n’ayant pas retenu ce terme, ils le décodent au sens littéral analytique (plutôt que comme syntagme synthétique) et le résultat est inintelligible et, de fait, ridicule (on semble imputer de l’intelligence à un objet). C’est ça et rien d’autre qui rend le tour téléphone intelligent difficilement utilisable (surtout dans du texte visant un public hexagonal). Exemples converses en français: carte orange, fromage blanc. Les Québécois, ici, n’attrapent pas le syntagme et pensent à n’importe quelle carte de couleur orange ou n’importe quel fromage de couleur blanche et ça semble inintelligible, imprécis ou redondant. Pour le ridicule en matière de décodage littéral des syntagmes, il faut aller chercher le français glace à l’eau, qui ne remplacera jamais le terrible popsicle au Québec attendu que de la glace à l’eau, quand on la décode au mot à mot, surtout dans un pays nordique, c’est fatalement aussi imbuvable que de l’eau aqueuse ou du sel salé. Ces syntagmes québécois et français n’ont strictement rien à voir avec de la traduction, littérale ou autre. Au contraire, c’est leur irréductibilité franco-française ou franco-québécoise qui les rend difficiles à faire circuler en francophonie. Ce sont des tours régionaux, sans plus. L’anglais n’y est pour rien. La notion de traduction littérale ne doit pas être utilisée à tort et à travers, chaque fois que ça nous arrange, mais vraiment au sens précis, fort et… littéral, justement. Exemple: Fait sûr d’adresser les issues (sur: make sure to adress the issues) pour «assure toi de traiter les questions importantes». Ce tour surprenant existe chez les francophones de l’Ontario. Voilà une vraie traduction littérale. Un mot pour un mot, au mot à mot et, surtout, à syntaxe stable et sans aucun résidu. Pour l’anglais smartphone ou le plus rare intelligent (mobile) phone, une traduction littérale serait *intelligent téléphone (comme on disait autrefois paie-maitre pour pay master). C’est pas ça qu’on observe. Le fait est, l’un dans l’autre, que fin de semaine et téléphone intelligent ne sont aucunement des traductions littérales. Ce sont simplement des solutions françaises plus ou moins heureuses à un problème lexicologique ou terminologique spécifique. Exemple dans l’autre sens de traduction littérale: lily of the valley (sur lys de la vallée, le nom anglais du muguet) est une traduction complète dont la syntaxe est maintenue intégralement (traduction ici vers l’anglais — en plus on change de fleur, ce qui arrive plus souvent qu’on pense, dans ce genre de mésaventure). Autres exemples de traductions littérales (lexicales et syntaxiques) dans notre belle culture: tomber en amour (sur to fall in love) pour «tomber amoureux», à la fin de la journée (sur at the end of the day) pour «arrivé au bout du compte», y a rien là (sur there is nothing there) pour «c’est simple comme bonjour », qu’est-ce que tu penses que tu fais là (sur what do you think you are doing) pour «tu joues à quoi là?» Certains cas de traductions littérales sont strictement lexicaux (en ce sens qu’ils affectent un mot unique): plombeur pour «plombier», exploder pour «exploser», paquet (sur package) pour «liasse de documents». Redisons-le: au mot à mot, dans une traduction effectivement vraiment littérale, tu as tous les mots et la syntaxe reste constante. Noter, dans le cas de qu’est-ce que tu penses que tu fais là, que le final affaiblit la cause littérale. C’est du dégradé, tout ça. En tout cas, et quoi qu’il en soit de la légitimité réelle ou voulue du fait universel de passer d’une langue à une autre, nos bons compatriotes qui utilisent ces tours font de la traduction, c’est certain. Littérale ou non, peu importe finalement. Quand ces tours sont intelligibles en francophonie et qu’ils me bottent bien, je les utilise sans frémir. Ceux qui me barbent, je les laisse de côté. Tant qu’à américaniser son style, autant le faire par la traduction malicieuse que par le xénisme béat. Pensez-pas?

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LES FAUX AMIS: PARFOIS DE BONS VIEUX AMIS. Les cas comme avatar, éventuellement ou figurer, des classiques aussi, je les décrirais, sans rougir, avec la notion de faux amis (vieille désignation colorée et vive, mais descriptivement plutôt heureuse, pour attaquer l’anglicisme sémantique). C’est patent dans le cas, par exemple, de application au sens de «candidature» qui nous rappelle l’époque héroïque où on appelait un chef de gare un agent (sur station agent) et du pain grillé des rôties (en traduisant toast). Des cas comme image en mouvement sont plus difficiles à catégoriser. Comme balle molle (pour soft ball) ou chien chaud (pour hot dog) c’est un cas mixte faux amis et/ou traduction. On sent en tout cas que l’anglais ravaude l’affaire et que le français résiste. Le Dada de Troie, en somme. Le critère d’intelligibilité auprès des locuteurs est finalement un bien meilleur guide que tous nos cadres descriptifs, toujours plus ou moins défaillants quand les corpus s’élargissent. Souvenons-nous quand les vieux disaient Moi, pour un… (sur I, for one), moi tiku j’y comprenais rien. Je trouvais ça confusant (pour reprendre un beau monstre créé autrefois par mes étudiantes anglophones sur confusing) et l’expression a fini par mourir avec ma génération. L’intelligibilité française a prévalu, sans trompettes. Parfois, en plus, le fustigeage [sic] de ces tours se complique de préjugés enfouis pas vargeux-vargeux pour personne et qui n’ont absolument rien à voir avec l’adstrat anglais. Il y a des têtes croches partout, pour reprendre un mot bien de chez nous. Les Français aiment pas chandail (lui préférant pull, qui n’existe même plus en anglais, ayoye) pourtant bien présent dans leurs dictionnaires et français au boutte, à cause du souvenir de l’étymon marchand d’ail. Ça rend une odeur populaire. Certains de nos compatriotes tournent le dos à barbier (à cause de barber et malgré Figaro, pourtant barbier de Séville) pour des raisons tristement analogues. En plus, ça rendrait une odeur archaïque. Moi, entre populaire/archaïque français ou chic/tendance anglais, vous vous doutez que mon choix est fait… Mais cette partie là est une opinion strictement personnelle, n’est-ce pas. L’un dans l’autre, pour tout dire comme il faut le dire, j’accepte pas de me faire dire qu’il faut pas dire chien chaud (qui est attesté, marrant, un brin surréaliste et savoureux… surtout avec de la moutarde jaune fluo et vapeur —certainement pas steamé), que c’est une traduction fausse amie de mauvais aloi et que le mot français «est» hot dog. Pouah… c’est quoi le critère, autre que celui du conformisme rampant, veule et sans imagination?

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Insistons pour dire que ces classifications descriptives (calques, faux amis, traductions littérales, emprunts directs) n’ont aucune validité normative, de la même façon que les désignations normatives (barbarismes, solécismes ou le monstrueux «anglicisme de culture») n’ont aucune validité descriptive. Tant et tant que, finalement, souple et sans complexe, ma solution est sereinement subjectivée. J’invoque des critères descriptifs certes. Mais je les maintiens lâches, moirés, souples, pour arriver à des solutions empiriques, colorées, sociologiquement marquées, mais toujours intelligibles. Et je me méfie comme de la peste des grandes explications normatives improvisées pour faux savants roides et mal avisés en mal de psychologie des profondeurs et de nature des choses dans les mots. Elles ne sont habituellement que la légitimation de ce qui est usuel (pour moi) et le rejet (fallacieusement) documenté de ce qui est dépaysant (venu de l’autre). Il n’y a pas si longtemps, les baîllonneurs au «bon aloi» nous disaient, au Québec, de ne pas dire à cause que, une soi-disant traduction littérale (dans l’utilisation descriptivement impropre de cette notion) de because. Voilà des oiseaux qui n’avaient pas lu Le Discours de la Méthode où la majorité des causales sont introduites sans sourciller par à cause que. Si on ne peut plus invoquer le modèle de Descartes ès langue française, je vous demande un peu ce qu’on va manger l’hiver prochain… Tintouin…

Chien chaud, Hot dog, Westmister de Carole Spandau

Chien chaud, Hot dog, Westminster de Carole Spandau

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La dérive budgétariste du souverainisme québécois

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2016

Vive-Pays-Basque-Quebec-libre

Il y a quarante ans pile-poil, le Parti Québécois prenait le pouvoir au Québec et tout semblait possible. J’avais tout juste dix-huit ans, je votais pour la toute première fois de ma vie, et on avait fait rentrer Parizeau dans l’Assomption avec vingt milles voix de majorité (son adversaire libéral, un dénommé Comtois, vissé là depuis des lustres, avait perdu son dépôt, cette fois-là). Que de temps passé, que de temps perdu… Salut, solidarité et amitié de la part d’un québécois internationaliste. Je vous convoque ici, sans complexe, à une petite relecture cynico-argentière de l’histoire politicienne québécoise du dernier demi-siècle. On va se donner comme postulat que l’aphorisme suivant, attribué à Maurice Duplessis, est la clef de bien des choses dans une confédération comme la nôtre: Il faut rapatrier notre butin.

On va ensuite froidement envisager que René Lévesque et ceux qui le suivirent dans le demi-siècle agité qui succéda à la fondation du Mouvement Souveraineté-Association en 1968 n’ont jamais vraiment cru à l’idée d’une indépendance nationale viable du Québec. Avec le recul, tout converge en direction de cette hypothèse. Le délai de quatre ans (1976-1980) entre l’élection éclatante du parti souverainiste et le premier référendum sur la souveraineté, le caractère mou, conciliant et brumeux de la première question référendaire, puis l’étapisme, la mythologie des conditions gagnantes, jusqu’à la dérive-distraction xéno-chartiste du gouvernement Marois. Une seule période laisse, avec le recul, l’impression que les ténors du mouvement souverainiste ont pu se prendre un peu au jeu de leur propre propagande, ce sont les années précédant le second référendum sur la souveraineté (1993-1995). Là, la tête a pu leur chauffer passablement, un temps. Mais le cynisme crypto-provincialiste reviendra bien vite.

Il est limpide, depuis un moment, à quiconque procède à l’analyse adéquate de la situation politique dans les sociétés de classes que ces chicanes de souveraineté nationale sont des chicanes de bourgeois, relayées par des partis bourgeois opérant dans un cadre de représentations bourgeois et vivant, en parallèle, en synergie, la crise contemporaine de ce cadre de représentations, de plus en plus assisté économiquement. À partir du moment où on postule que personne, côté québécois, ne croit vraiment à la possibilité effective d’une réalisation concrète de la souveraineté (chez les décideurs bleu-et-blanc, hein. Vous et moi, c’est autre chose. On y a cru. On en a rêvé du pays. On dormait profondément), le souverainisme québécois change subitement de visage. De «projet de société» (pour reprendre le mot du temps), il devient épouvantail pour faire peur au gros voisin bourgeois d’en face. Graduellement le souverainisme a cessé d’être une anticipation programmatique pour devenir, plus prosaïquement, un lobbying au ras des mottes, et au présent.

Attention, important. Je ne crois pas qu’il y ait eu là-dedans quelque chose d’occultement orchestré ou de sciemment et/ou cyniquement décidé. Je crois bien plus que c’est venu, par effet de repoussoir colonial, de la poussée réactive des fédéraux qui, involontairement (puis, eux aussi, de plus en plus volontairement), ont joué du soufflet sur le feu de camp souverainiste. Les Burns, Landry, Lazure, Laurin, Payette, Parizeau et Lévesque en bois brut de 1969-1979 ont pu, un temps, vouloir mettre en place une sorte de souveraineté-association bizarre avec le reste du Canada. Récolte maigre et difficultueuse, sur fond de «il y a pas d’argent pour ça dans le contexte de crise actuelle» (elle date d’un bon moment maintenant, la bien commode rhétorique de la crise). Mais le déraillement et l’apparition du vrai développement de la péréquation perverse sont apparus lors de la mise en place du premier référendum sur la souveraineté. C’est alors et alors seulement que les torrents de fric Pro-Can et Pro-Non ont submergé le Québec. Soudain l’esprit ratoureux du colonisé s’est pris dans la gueule et dans le cerveau l’angle d’approche qui allait torvement s’imposer dans les vingts années suivantes (1980-2000). La négociation de bon ton n’attire que de l’austérité et de la pingrerie budgétaire. C’est le danger d’une manœuvre politique de grande envergure adéquatement démagogisée (en italique ici: la définition du mot «référendum» dans le cadre anti-citoyen de la politique bourgeoise) qui subitement a ouvert les puissantes vannes à fric du Canada. Car, effectivement autant que perversement, l’argent Pro-Can et Pro-Non fut, l’un dans l’autre, de l’argent «pour le Québec», déversé au Québec et dont toute une faune québécoise profita largement, si ta tunique était de la bonne couleur naturellement. C’est ainsi que, dès 1980, implicitement du moins, tout fut dit. Après la défaite du référendum de 1980, le pli budgétariste du souverainisme québécois était pris. Oh, regarde donc ça! Quand le gros gorille bleu brassait sa cage assez solidement, le geôlier en rouge se mettait à lui jeter des bananes pour qu’il se calme un moment.

L’alternance politicienne québécoise de la période 1980-1995 fut marquée au coin de cette dynamique veule. Voter pour le Parti Québécois tendait, fantasmatiquement ou réellement, à augmenter les possibilités de péréquations fédérales. Voter pour le Parti Libéral du Québec correspondait à une accalmie fiscale dont le Canada anglais profitait pour récupérer partiellement sa mise tant financière que politique. Le summum de cette mesquinerie politico-budgétaire fédérale fut le fameux échec de l’accord du Lac Meech en 1990, trahison perfide menée de main de maître hypocrite par le Canada fédéraste sous le nez pointu et blêmissant d’un Robert Bourassa ouvertement flouzé par les limitations intrinsèques de sa propre conciliance fédéraliste. Le référendum de 1995 marqua à la fois une culmination et une fracture de cette solution fédérale du Throw money at the problem. Effectivement, les coûts pour casser ce second référendum furent si pharaoniques et les malversations furent si virulentes que cela déboucha frontalement sur le ci-devant Scandale des Commandites. La perversité budgétaro-souverainiste du colonisateur et du colonisé ouvertement coalisés contre leurs populations culmina, mais aussi déborda, en 1995. Après ça, effectivement, quelque chose se cassa dans la machine de péréquation perverse des nationaleux et des fédérastes subtilement collusionnés. Une autre phase se préparait.

C’est que, quelque part à Ottawa, s’installa la conscience politicienne du fait que ce qui était coûteux en pognon de transferts pervers et réactifs ce n’était pas le souverainisme comme émanation philosophico-fantasmatico-culturelle du peuple québécois mais bien le référendum comme action politico-démagogique effective d’un certain parti québécois spécifique. C’est donc le référendum qu’il fallait verrouiller, pas le souverainisme. On lança donc, circa 1997, depuis Ottawa, la Loi sur la Clarté référendaire (parachevée en 2000), une limpide obligation zigouillant à la fois les libellés de questions et les pourcentages recevables de réponses favorables. Québec contesta cette doctrine mais un fait reste. Statistiques en main, il est désormais impossible pour le mouvement souverainiste québécois de remporter un référendum qui rencontrera les critères «légaux» de «clarté» des fédéraux. Un troisième référendum sur la souveraineté est conséquemment une cause foutue. Perdu, il assommera le mouvement souverainiste pour toujours. Gagné, selon les critères québécois, il ne rencontrera pas les critères de clarté des fédéraux et débouchera sur une absence de reconnaissance par Ottawa, débouchant elle-même éventuellement sur un rapport de force qui finirait à l’avantage du Canada anglais, quitte à faire entrer l’armée canadienne dans les grandes villes québécoises, comme lors de la crise-prétexte d’Octobre 1970. La merveilleuse démocratie mythico-démago ronron des grandes causes coûte finalement trop cher à étrangler en affectant de jouer le jeu (et en le trichant de facto au fric). Vaut mieux désormais, pour les fédéraux, restreindre la susdite démocratie par de la législation corsetant solidement les référendums du futur. C’est plus autoritaire mais bien moins coûteux en pognon et en scandales de combines de financement occulte Pro-Non (coûts et saletés politiciennes dont même la population du Canada anglais commençait à s’émouvoir). Le référendum comme serrure ouvrant les vannes à fric fédéral est désormais une option solidement verrouillée. Ou alors la clef est cassée, ou cachée, ou elle a été gobée par Stéphane Dion. Choisissez votre métaphore. La propagande des capitaines de milice, notamment sous Pauline Marois, fit ensuite le reste pour bien présenter, abstraitement et comme axiomatiquement, le référendum comme un comportement coûteux, démobilisateur, diviseur, bâdrant, encombrant et inutile. Finalement, le principe reste: un peuple occupé ne se libère pas pacifiquement de son occupant. Et… pour ce qui est de se libérer «belliqueusement», rien ne s’est arrangé non plus sur cette avenue là depuis 1837-1838.

Ceci dit, la dérive budgétariste du souverainisme québécois ne s’arrête pas là. Elle continue de se déployer, mais désormais en une dynamique insidieusement inversée. Sur fond de désaffectation souverainiste de la jeunesse (jeunesse qui, de fait, est plus sociale que nationale, ce que j’approuve totalement), les fédéraux la jouent maintenant dans le sens contraire, un peu comme avec un oléoduc dont on inverserait la direction du flux. On vous inondait de fric pour vous garder dans la fédération quand votre fond populaire était souverainiste, on vous impose l’austérité budgétaire maintenant que votre fond populaire ne vous suit plus et qu’on vous tient. Les partis fédéralistes provinciaux, le Parti Libéral du Québec (actuellement au pouvoir à Québec) et la Coalition Avenir Québec (seconde opposition) sont donc profondément fiscal conservative. Pendant que le gouvernement fédéral canadien se prépare sans broncher à payer un milliard de dollars (ou plus) pour le brise-glace HMCS Diefenbaker (et fricote d’autres dépenses pharaoniques, surtout dans les secteurs militaires, dont je vous épargne le lassant détail), le Québec ne doit pas attendre trop de la péréquation contemporaine. Alors que le capitalisme occidental en crise se financiarise chroniquement et devient de plus en plus un glorified assisté budgétaire, sur la scène fiscale québécoise c’est: plus de référendum souverainiste plus de brasiers socio-politique à éteindre, plus de brasier socio-politique à éteindre plus de fric déversé en urgence dans la bucolique vallée du majestueux Saint Laurent. Bien circonscrit dans cette dynamique bourgeoise sans solution radicale, François Legault compare de plus en plus, sans complexe, son parti à l’Union Nationale de Duplessis. Il entend très ostensiblement la jouer sur le ton du Il faut rapatrier notre butin post-duplessiste face à un Parti Libéral du Québec, fiscalement plus docile envers les fédéraux. En même temps et du même souffle, la Coalition Avenir Québec veut paraitre plus à droite que la droite pour bien plaire à la bourgeoisie affairiste des deux nations. Elle fait donc co-exister son post-duplessisme de ton avec un discours très abruptement fiscal conservative. On a pas peur des paradoxes doctrinaux à droite… si ça paie. Et puis, est-ce vraiment si paradoxal, finalement, que d’allier nationalisme et conservatisme?

Le gorille bleu va continuer de brasser sa cage coloniale flacotante quoique bien verrouillée. Le tapage, les grognements et les (quelques) bananes y seront encore. Dans le cerveau embrumé du gros singe ahuri, seule la souveraineté nationale va passer graduellement de grand espoir bourgeois à grand rêve bourgeois oublié. Le déclin parlementaire du Parti Québécois (je lui donne encore dix ans de survie. Il pourrait même retourner niaiser au pouvoir) symbolisera graduellement la mort lente d’une idée qui, depuis le départ, était, au pire mensongère, au mieux illusoire… en tout cas colonialement fallacieuse. Corse, Écosse, Catalogne, Guadeloupe, Pays Basque, Québec, prenez acte. L’Occident ne s’intéresse à la «souveraineté nationale» que si cela sert localement ses intérêts crasses, sans plus (Ukraine, Sud-Soudan… n’épiloguons pas, ça deviendrait vite parfaitement grotesque).

parti-quebecor

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Aline Laurendeau (1924—2015)

Posted by Ysengrimus sur 9 novembre 2016

Mon amusette favorite quand je retrouvais ma mère: l’asseoir sur mes genoux

Mon amusette favorite quand je retrouvais ma mère: l’asseoir sur mes genoux

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Il y a un an mourrait ma mère, Aline Laurendeau. Je pense à elle mais je retrouve moins facilement la joie ordinaire du souvenir tendre et simple qui me revient en commémorant la mort de mon père, Réal Laurendeau, survenue un petit peu avant. C’est que mon père est mort assez subitement, dans sa maison, tandis que ma mère fut séparée de lui et placée en institution pendant deux longues années avant de disparaître. Le cheminement final fut donc inévitablement moins paisible pour elle. En toute déférence pour les aidants naturels de ma mère (qui ont vécu mille fois ce que je résume ici fort sommairement, dans ma myopie lointaine), que je salues ici et dont le mérite est immense, je documente ici, en fourbissant mes notes du temps, ma triste et distante observation de la graduelle perte de raison de la personne qui reste l’intelligence la plus vive et la plus lumineuse qu’il m’ait été donné d’avoir la joie de connaître. Journal de l’inexorable descente de ma mère dans les mystérieux soubassements sans lumière de nos esprit (tandis que son mari, lui, restait, encore pour un temps, parfaitement lucide).

DE CONSTERNANTS OISEAUX. Ce jour là, mon épouse Dora Maar et moi sommes allés voir Aline à l’hôpital et nous avons alors rencontré son premier épisode délirant majeur. Elle nous décrivait, de façon très développée et, ma foi, avec une sérénité non feinte, ce qui semblait être une volière. Elle a discouru pendant une vingtaine de minutes sur des oiseaux de toutes tailles et de toutes couleurs qu’elle se donnait comme ayant observé. Si on tentait de la ramener vers autre chose, elle revenait aux oiseaux. On est sortis de là passablement consternés et atterrés. Retour de cette visite déroutante, je me sentais un peu comme si je venais de recevoir un coup de marteau sur la tête et je ne savais pas trop quoi raconter dans un rapport (qui aurait pourtant pu être spectaculaire vu la performance qu’elle nous avait servi). Craignant un nouveau pépin avec sa médication, je me suis contenté de téléphoner à mon frère Coupe-Feu-de-Choc. Il m’a expliqué que ces épisodes délirants avaient usuellement lieu au réveil (on l’avait effectivement réveillée au moment de notre visite) et Coupe-Feu-de-Choc m’a donné des consignes nettes qui m’ont rappelé celles que nous donnait le personnel soignant de l’Hôpital Lafontaine circa 1978. Ne pas entrer dans le délire de la patiente et lui fournir les points de repère solides lui permettant de se raccorder: c’est moi, Ysengrimus, c’est Dora Maar. On est venu te rendre visite, etc. Fort de ces consignes, nous sommes allés revoir Aline. Elle était en grande forme et la seule information surprenante fut que son mari et elle ont deux maisons, toutes deux situées au petit domaine parental. Elle vit dans l’une, il vit dans l’autre (le premier intéressé a plus tard nié toute l’affaire). Comme je m’objectais, conformément aux consignes, j’ai eu droit à: Toé, conte moé pas de peurs. Elle croit à sa salade quand elle y croit, la bonne femme…

UN FAUX CHAPELAIN ET DEUX PETITS BRACELETS INDISTINCTS. La situation est paradoxale. Quand elle est délirante, elle est en paix. Quand elle est de ce monde, elle est furax. En grande forme et bien de ce monde, elle nous a servi sa diatribe voulant qu’elle veut s’en aller, qu’ils vont la rendre folle, et tout le tremblement. Puis elle s’est mise à parler d’un pasteur ou chapelain (un homme de religion, pour employer sa formule) qu’elle apprécie beaucoup et qui la salue toujours en lui faisant un geste précis de la main. Elle en disait du bien, qu’il avait du bon sens et qu’il connaissait son affaire. Dix minute plus tard, se présente le préposé en charge de lui faire faire sa marche, un homme de haute taille, charmant mais d’allure un tout petit peu austère. Je le questionne sur ce pasteur ou chapelain au geste de la main, il m’explique que c’est lui, mais qu’il n’est pas de la calotte. Quand à Aline, elle semblait avoir un excellent rapport avec cet homme… tout en lui demandant de bien vouloir nous expliquer qui était son «autre» ami au geste de la main… Au plan de nos interactions avec le personnel hospitalier, on a aussi conversé, plus tard, avec une préposée qui dit beaucoup de bien d’Aline, qui dit qu’elle est en forme, disciplinée et gentille. Elle a aussi mentionné les visites assidues et dévouées de sa petite bru aux longs cheveux. Il s’agit de l’énergique épouse de mon frère Coupe-Feu-de-Choc. Pour en revenir à Aline. Parano, voici qu’elle prétend que son bracelet médical fournit des informations codées sur elle et que le personnel met en action des consignes sur la foi de ces informations secrètes en la prenant pour une folle et en ne lui disant rien. Dora Maar a attentivement inspecté le bracelet. Il y en a deux. En amont, son bracelet médical, un demi pouce en aval, sa fameuse petite montre au bracelet noir. Aline lève le bras et, pour bien désigner le bon bracelet à Dora Maar elle lui demande la couleur des deux objets. Elle avait la face à deux pieds de ces bracelets et leurs couleurs étaient indistinctes pour elle. Elle est complètement miro. Je commence à comprendre pourquoi elle dit constamment qu’on est dans la noirceur. Dora Maar n’a rien vu de très précis sur ce bracelet médical autre que deux noms. Aline Rioux. Marie Gagnon…

LE TEST DES PRÉFÉRENCES. Nous voici donc la fois suivante avec une Aline en grande forme et qui dit explicitement qu’elle en a marre de constamment se plaindre. Elle exige qu’on change de sujet. Elle veut parler de choses joyeuses. On se lance donc dans le test des préférences. 1– ALINE, QUEL EST TON MET FAVORI? J’ai bien du répéter ou gloser la question une dizaine de fois. Bizarre, elle semble avoir perdu les noms lexicaux de mets mais cela a ouvert un développement inattendu et très joyeux sur la bouffe dans cet hôpital. Pas foutu de la désigner, mais très prolixe pour la commenter positivement. Elle parle presque de la place comme si c’était un restaurant fin en nous recommandant d’essayer le menu si jamais on vient ici (Réal nous décrira plus tard sa rencontre personnelle, fort agréable, avec un bol de soupe qui sentait très bon et sur lequel Aline se jeta comme, nous dit-il aussi, elle se jette sur tous ses cabarets). Parfait, comme disait Obélix: quand l’appétit va, tout va. 2– ALINE, QUEL EST TON CHANTEUR FAVORI? La question est vite comprise mais je me fais servir qu’elle n’a pas de chanteur favori. Sauf que là, c’est moi qu’il faut pas prendre pour un fou. C’est vrai qu’Aline n’est pas très musique. Sauf que je me souviens parfaitement que, quand un spécial Tino Rossi passait à la télé, elle lâchait tout pour le regarder. En 1983, à la mort de Rossi, je vois encore mon Aline dire à quelqu’un (une femme, ma marraine possiblement): Tino, notre Tino qui vient de partir… Bien décidé à ne pas me faire niaiser, je lui sers ces anecdotes après avoir explicitement mentionné Tino Rossi. Zéro. J’aurais pu lui parler de MacMahon ou du Doge de Venise, elle m’aurait tiré la même gueule neutre. Tino Rossi: inconnu au bataillon. Avez-vous dit amnésie? 3– ALINE, QUEL EST TA FLEUR FAVORITE? Réponse creuse et objectiviste: je les aime toutes, ça dépend des fois, ça dépend des couleurs, des senteurs. Mais, juste avant, très précise pour nous signaler qu’elle sait parfaitement ce qu’est une fleur: Toi, tu parles là d’une fleur dans un pot, qu’on arrose. On se serait cru dans un test de sémantique lexicale. Fleur, je sais ce que c’est, mon Ysengrimus. Mais pour des noms de fleurs spécifiques, reviens un autre jour. Moi j’avais une idée pour sa fleur aussi, mais j’avais aussi un doute, alors j’ai fermé ma boite (suivez-moi au petit domaine parental, vous saurez pourquoi j’ai bien eu raison de me la fermer). On est parti après notre demi-heure, laissant une Aline de fort bonne humeur.

RÉAL ET LE TEST DES PRÉFÉRENCES. Réal avait ce jour là le genoux bien raide, avec ce petit temps. Il nous a raconté des anecdotes marrantes sur son enfance. J’ai donc appris, quinquagénaire, que mon père est né sur la rue Adam (à Montréal) devant la Chapelle du très saint rédempteur. La maison, construite par feu son oncle Auguste, était juste en face de la chapelle, et Réal confirme qu’ils entendaient les cloches le dimanche matin, en pas pour rire. Vous serez aussi heureux, comme moi, d’apprendre que son met favori est le steak pommes frites (il tolère parfois qu’on les remplace par de la purée de pommes de terre – il prend son steak médium saignant). Son chanteur favori est une voix britannique masculine du temps de la guerre dont il a oublié le nom mais que, d’évidence, il entend encore dans sa tête. Sa fleur favorite est la tulipe noire (Malheureusement, des histoires ont été racontées sur les tulipes noires, comme de quoi c’était poison ou quelque chose. On n’en trouve plus – Réal dixit. Je lui ai dit que j’allais m’informer). Tulipe… J’ai fermé ma gueule avec Aline alors que je mourrais d’envie de lui mentionner leur ancienne rocaille couverte de magnifiques tulipes. Good move, Jackass. C’était les fleurs favorites du bonhomme… Sinon, je retrouve dans mes notes un petit bonjour à ma chère nièce. Réal a mentionné (lors de ses développements sur la question culinaire) que tu vas passer le voir avec un panier repas avant de te rendre sur Sherbrooke. Je profite de l’occasion pour te féliciter pour ce choix de la Reine de l’Estrie, ville universitaire magnifique dans cette belle vallée imprenable dont les Français qui y passent disent parfois qu’elle leur rappelle le site de Grenoble.

UN PETIT TEST DE CONNAISSANCES. Dora Maar et moi avons passé, cet après-midi là, une autre demi-heure en compagnie d’Aline et une demi-heure en compagnie de Réal. Aline est de plus en plus vive et déliée. Elle m’a picossé comme dans le temps en me pointant de doigt et en se payant ma poire. C’était fort sympathique. Ça faisait vraiment très plaisir de la retrouver un peu. Elle a eu ce mot taquin, en nous toisant: Faut bien être malade pour que vous veniez me visiter sur une base régulière. Du Aline pure poudre. En badinant, je lui ai fait le test de connaissance des trois gouvernants (1- Qui est le président des États-Unis; 2- Qui est le premier ministre du Canada; 3- Qui est le premier ministre du Québec). La pauvre Aline a fait de son mieux, s’est débattue comme une diablesse, mais a eu 0/3. Ceci dit, elle n’a pas manqué de vigueur pour envoyer une giclée de bois vert à Madame Marois quand je lui ai fourni la toute fraîche réponse de 3. Mal renseignée mais toujours cohérente avec elle-même politiquement. Elle nous a raconté ses souvenir de son oncle Émile Gagnon, politicien du bon vieux temps… du temps que ça consistait en s’occuper des gens. Captivant.

PRÉSENTATION D’UN COMPAGNON DE CELLULE. Aline est devenue proprement grandiose quand elle nous a présenté son compagnon de chambre. Un homme en chaise roulante qui perd graduellement (et irréversiblement) l’usage de ses jambes à cause d’une bizarre maladie de croissance des os. L’homme, fin de la cinquantaine, a perdu subitement l’usage d’une jambe mais pas du mâche patate. Aline l’a présenté comme mon protecteur. Il semble que cet homme se soit souvent pogné avec le personnel soignant quand Aline était à macérer dans sa pisse sans qu’on la change. Il fallait les voir exprimer la solidarité naturelle et ordinaire des opprimés. On aurait dit deux compagnons d’incarcération. C’était incroyablement étrange et à la fois touchant et tragique. Did you say mixed feelings? J’ai serré la pince de ce gars et l’ai chaleureusement remercié à notre départ. On vient de lui annoncer qu’il est pogné à l’hosto pour jusqu’à Noël. Aline n’a rien perdu de son aptitude à générer des solidarités, il semble.

RÉAL ET LE PETIT TEST DE CONNAISSANCES. De passage au petit domaine parental, entre biscuits Graham et Coke, j’ai fait faire le petit test de connaissances à Réal. Il a eu 2/3 (n’a raté que Barack Obama mais en recevant la réponse ce fut: Oui, oui, il est noir. Sa femme est noire aussi). Il m’a ensuite cacassé de parlement minoritaire, de Léo Bureau-Blouin de la scission au P.Q. et du déclin du souverainisme. Il lit encore les journaux, le bonhomme. Mais il s’inquiète pour son Aline. Il a parlé de son installation prévue au centre de soins de longue durée et a eu ce mot: Pour moi, est pas encore sortie du bois. Il avait l’air triste. Sur une note moins triste, il m’a confirmé que son grand-père (le père d’Albertine Fournier) portait le même prénom que Reinardus-le-goupil. Vous, je sais pas mais moi, ça m’a fait plaisir. Je ne le savais pas.

RÂLAGES. Rapport d’une rencontre très sympa de Dora Maar et moi avec Aline ayant duré une demi-heure environ. On est arrivés à l’hôpital juste après le changement des perfusions. Radieuse, vive, Aline a beaucoup parlé. Au chapitre du râlage, elle se plaint de la douleur que lui cause les installations de perfusions, mais elle assume la chose comme une obligation qui, l’un dans l’autre, s’endure. Elle semble établir un bon rapport avec ses infirmières. Le râlage majeur, détaillé et réitéré, a porté sur le fait de s’être fait sangler. Elle a pesté contre ça, bien explicitement. Elle a même eu ce mot de grande sagesse. Aline: Ils voulaient m’empêcher de tomber. Mais m’empêcher de tomber, c’est m’empêcher de vivre.

COMPLIMENTS. Des compliments très sentis et un satisfecit clair envers une technologie, qu’elle nous a décrite en détail (je vous passe ces derniers), lui permettant de déféquer et d’uriner sans sortir du lit. Elle est même allée jusqu’à me demander si j’avais déjà eu la chance d’être raccordé personnellement à une telle merveille. Répondant, à ma grande contrition, par la négative, j’ai eu droit à une face qui disait toute l’affliction que lui suscitait le fait que je n’aie pas eu une telle chance. Des compliments en rafale pour son mari, qu’elle était très contente d’avoir vu le matin même, et pour ses enfants. Nos enfants nous respectent. J’ai voulu me penser comique en disant: Source-Vive, Éminence-Des-Fleurs et Coupe-Feu-de-Choc te respectent… mais elle a pas pigé la boutade. Elle m’aurait bien picossé autrefois, pour une telle vanne. Mais ce n’est plus la même lucidité, évidemment. Des bons mots pour Coupe-Feu-de-Choc. Je te dis que Coupe-Feu-de-Choc, il surveille ça. Et pour sa petite bru aux cheveux longs (l’épouse de Coupe-Feu-de-Choc), avec une belle anecdote détaillée sur quand elle lui faisais son épicerie en cochant chaque prix pour bien la rassurer qu’on n’était pas en train de lui payer la traite contre son grée.

LA MONTRE AU BRAS DROIT. Attention, alerte à la petite montre. Après raccord de la batterie de perfes, l’infirmière n’arrivait pas à la replacer au bras gauche. J’ai voulu la ramener à Réal, pour me faire dire qu’il la lui avait lui-même apportée le matin même. Ça aurait quand même fait un peu couac. Dora Maar a trouvé une zone où elle a pu attacher la petite montre sans nuire aux tubes. Ne vous étonnez pas: c’est sur le bras droit.

MON MOMENT FAVORI. Mon moment favori fut quand elle a parlé de la diminution de sa douleur. Nous montrant une zone du thorax ou de l’abdomen (pas clair, dans la position où elle était) elle a parlé, en jubilant passablement, d’une bosse ou enflure résorbée et d’une disparition intégrale de la douleur. Elle buvait du petit lait en racontant ça et ça faisait vraiment plaisir à voir.

UN PETIT SAUT AU PETIT DOMAINE PARENTAL. On a ensuite fait un petit saut rapide au petit domaine parental le temps de m’enfiler quelques biscuits Graham et un Coke. Un Réal radieux nous a parlé de son genou baromètre et je lui ai servi une version succincte du présent rapport. Il semble que vous aurez de la pizza et un petit rouge à Éminence-Des-Fleurs pour votre gueuleton de ce soir là. Passez une belle soirée. Soyez prudent, il y a des orages intempestifs (freak storms) courts mais violents en ce moment sur la Rive Nord. Vous allez en avoir vous aussi, je suppose.

ALINE BOUGONNE. Visite à Aline de Dora Maar, Ysengrimus et Reinardus-le-goupil. Aline bougonne. Elle est pas de bonne humeur, dit qu’elle veut s’en aller chez elle, proteste à l’effet que personne ne la croit dans cet hôpital ou tient compte de ce qu’elle dit. Elle déplore qu’un personnel soignant né aux environs de l’année de sa retraite ne la reconnaisse pas et ne se souvienne pas qu’elle a un jour travaillé dans «cet» hôpital. Sinon, je lui trouve un ton un peu fataliste, une sagesse crépusculaire presque. Il faut ce qu’il faut, on y peut rien, etc… On dirait qu’elle sait des choses que je sais pas. Crève-cœur un peu, je dois dire. En plus, elle a eu un petit épisode nauséeux à notre arrivée, ce qui nous a permis d’observer que les haricots contemporains sont des espèces de soucoupes volantes inversées en plastique d’allure fort peu pratique. Elle n’a pas vomi et s’est renmieutée pendant la demi-heure que nous avons passée en sa compagnie. J’ai essayé de lui expliquer que ce petit sursaut nauséeux était indubitablement du à mon odeur corporelle mais elle a pas pigé. Je vais devoir revoir de fond en comble mon lot de farces plates, elles ne portent plus du tout avec l’Aline contemporaine. Elle a trouvé que Reinardus-le-goupil avait grandi depuis la dernière fois qu’elle l’a vu et lui a donné vingt-deux ans (quand il en avait dix-neuf). Elle était très contente de le voir. Reinardus-le-goupil a fait la bise à sa grand-mère.

UNE PETITE GALE SUR LE DEVANT DE LA LÈVRE SUPÉRIEURE. Elle a une petite gale sur le devant de la lèvre supérieure. Comme si c’était gratté ou coupé. Elle dit que le personnel soignant lui a fait cela quand elle était inconsciente. Franchement, j’aime pas ça. Ils ont l’air de jouer dur par moments, dans cet endroit…

SONNETTE D’APPEL. Dora Maar (qui a été aide-soignante dans sa jeunesse) m’a fait observer que deux fois sur deux la sonnette d’appel était hors de la portée d’Aline. Dora Maar la lui a arrimé contre la petite clôture du lit mais elle juge que pendant l’épisode nauséeux (Aline était alors étendue à plat – la préposée est venue la redresser en lui apportant le haricot) l’absence d’accès à la sonnette d’appel représentait un danger potentiel. To put it candidly, it kindda gave me the creeps… Aline s’est aussi fait peigner par sa bru avec un peigne étranger déniché par Reinardus-le-goupil dans la petite commode (celui d’Aline ayant été visiblement égaré). Il y avait un brin de tristesse dans tout ça.

AU PETIT DOMAINE PARENTAL. Réal a d’abord pris Reinardus-le-goupil pour Tibert-le-chat puis s’est replacé. On a cacassé une petite demi-heure avec lui. Il est vif et le contraste avec Aline est saisissant. Il a eu alors un message pour Éminence-Des-Fleurs. Il lui fait dire que son véhicule est toujours à sa place et que le seul être à s’y intéresser fut un chat. Il semble effectivement qu’un timénou anonyme ait marché sur la moitié du capot, ait viré de bord et ait laissé des petites traces de cet aller-retour inexpliqué. Rien d’autre à signaler. Reinardus-le-goupil a fait la bise à son grand-père. Il a préféré les Goglus aux Grahams et j’ai été le seul à boire du Coke…

ALINE ET ÉMINENCE-DES-FLEURS. Nous sommes allés passer une demi-heure en compagnie d’Aline dans ses toutes nouvelles pénates du centre de soins de longue durée. Aline et Éminence-Des-Fleurs (qui, prenez ma parole, portent des prénoms paronymique, techniquement on dit qu’ils sont en assonance consonantique) cacassaient comme des grandes copines quand on est arrivés. Thème: la finalisation de l’installation d’Aline et ses vues sur ses conditions actuelles. Elle est vive comme pas une, la petite gale sur la lèvre est disparue. Elle était assise sur une chaise devant un cabaret-repas n’ayant pas rencontré, lui, trop d’enthousiasme. On s’est tiré une chaise à cartes et on s’est mis à cacasser joyeusement avec Aline et Éminence-Des-Fleurs.

UNE ÉQUIPE TONIQUE DE PREPOSÉ(E)S. Le doigt brandi et le sourcil froncé, Aline, splendide et terrible, nous a fourni une petite statistique intempestive lapidaire tonnant comme suit: dans ce centre de soins de longue durée, un tiers du personnel devrait se faire couper la tête. Bon, bon… Cela nous laisse donc avec 66% de poilu(e)s conservant leur tête sur les épaules, dans le criterium robespierriste d’Aline. Moyenne fort honorable, notre système de santé étant ce qu’il est. On a eu le plaisir de rencontrer deux de ces personnes «de tête», un homme et une femme. L’ambiance est tonique, sympathique et empathique (le préposé nous a raconté des histoires villageoises qu’il tenait d’Aline). Le ton est au focus, aux exercices (Aline aurait fait des exercices de jambes assise sur son lit) et à l’alimentation. Aline m’a semblé dans l’état d’esprit de travailler ses jambes et ses motions pour sortir au plus vite. J’ai noté qu’ici, on ne parle pas de patients mais de bénéficiaires. Seule ombre: elle rapporte avoir eu passagèrement mal au bide. C’est à chier ces maux de bide quand on pense à cette saloperie de pierre de Damoclès disparue des écrans radar. Il lui est aussi temporairement (?) interdit de ne pas porter de couche.

UNE ENCULADE. Et voici qu’Aline nous annonce s’être fait enculer. Et avec un godemiché métallique encore. Patatras… Tout le monde s’est mis à spéculer sur cette situation. La possibilité d’un thermomètre est vite rejetée, l’enculade ayant été à la fois double, trop brutale, et brève à chaque fois. Hardi, comme à mon habitude, dans mes hypothèses, j’envisage, qu’on lui ait fouillé dans le cul pour inspecter si elle y cachait des trésors personnels, comme dans le film Papillon. Visiblement peu encline à cultiver cette hypothèse, Éminence-Des-Fleurs se lève, majestueuse, et va interroger l’infirmière. Retour avec l’explication. On lui a sondé les naseaux, la bouche et l’anus pour y détecter des bactéries résistantes aux antibiotiques. Elle débarque de l’hosto et c’est vrai que ça se chope surtout dans les hostos, ces saloperies là. Il semble que ce genre d’inspection, heureusement ponctuelle et unique, s’impose sur tout nouveau venu au centre de soins de longue durée. Un dépliant sur la question a été laissé sur la table de nuit d’Aline pour ceux et celles que ça intéresse. Ne l’ayant pas lu, et toujours en forme pour les hypothèses hardies, je suggère alors à Aline que cette tige métallique c’était certainement un flingue, pour tuer les bactéries à coups de cartouches vu que la chimie est impuissante. Éminence-Des-Fleurs, toujours peu réceptive à mes hypothèses, explique patiemment que les susdits godes métalliques n’étaient en fait que des cotons tiges (Q-tips). La question perd aussitôt tout intérêt fantasmatique et, dès lors, je ne m’en préoccupe plus.

EN PRÉVISION DE SON RETOUR À LA MAISON. Éminence-Des-Fleurs est partie directement pour son village et, notre demi-heure chronométrique avec Aline écoulée, nous sommes partis pour le petit domaine parental. On a cacassé avec Réal de marchettes, de rampe d’appui dans le corridor (Dora Maar trouve cette idée excellente) et d’un étrange troc des rôles entre Éminence-Des-Fleurs et sa petite bru aux cheveux longs au sujet d’une épicerie (ce développement manquait de clarté). La situation des sentiments de Réal se formule dans les termes paradoxaux suivants: il a fort envie qu’Aline revienne à la maison mais s’angoisse intérieurement très fort à l’idée de la faiblesse de ses jambes. On a aussi spéculé sur ledit retour. Réal a dit croire que, sous huitaine, elle sort. J’ai avancé l’hypothèse (prudente, cette fois-ci) de deux semaines. Il faut qu’elle prenne le temps de se réhabiliter et semble déterminée à le faire en long, en large et en méthode. Une petite chose m’a touché. Quelqu’un (je m’excuse auprès de cette personne d’avoir oublié son identité pourtant fournie par Réal) a apporté à Aline un sac contenant ses vêtements. Une étincelle de vie ordinaire dans un sac. Touchant. Et, puisqu’il faut vivre, justement, j’ai profité de la situation pour inspecter, chère belle-sœur, les petites cannettes de Coke. Elles feront, ma foi, parfaitement l’affaire. Comme j’ai bu la dernière grosse avec mes biscuits Graham, je vais devoir, comme Aline, moi aussi, m’inscrire dans une dynamique de progrès-santé. C’est qu’il faut ce qu’il faut…

AU FIL DU TEMPS. Finalement, donc, si on se résume, ma mère n’est plus jamais rentrée chez elle. Sur une période d’environ deux ans, elle passa de l’hôpital, au centre de soins de longue durée, à une résidence pour personnes âgées non-autonomes. Elle ne revit jamais sa maison. Et au fil du temps, pendant ces deux ans, mes visites à ma mère se sont espacées. Puis nous les avons éventuellement interrompues. Les aidants naturels (notamment ma sœur aînée Source-Vive qui, elle, l’accompagna sans faillir, jusqu’au bout) et le personnel soignant de la résidence où Aline a fini ses jours me semblaient désormais moins perturbants pour elle que des visiteurs un peu excentrés, dans notre genre. Bon, je ratiocine un peu ma tristesse, ici, en fait. Le fait est que ce déclin irréversible de son intelligence et de ses facultés m’éprouvait trop. Et comme il n’y avait plus rien à faire de ce côté-ci du mur d’obscurité, j’ai tout simplement capitulé sous le poids de la lente roue de la vie. Et je sais parfaitement que, vive et joyeuse autant que précise et rationnelle, c’est ce qu’elle m’aurait intimé de faire. Elle ne voulait pas de cette fin de vie là. Elle l’avait souvent dit. Mais, rien n’y fit. Au fil du temps, c’est la vie qui vous trahit.

L’APPORT HISTORIQUE D’ALINE Aux funérailles de mon père et de ma mère, qui furent communes, j’ai voulu renouer avec ce qui avait fait la force, l’intelligence vive, originale et subversive, le tonus et la joie de vivre de ma maman. J’ai donc concentré mon intervention sur l’apport historique d’Aline. L’apport historique d’Aline est moins percutant et moins pétaradant que celui de Réal. Sauf qu’il est égal en importance parce que fondamental, sociétal. En 1950, Aline avait vingt-six ans. Elle était alors une infirmière, mais pas n’importe quelle sorte d’infirmière: une nurse Nightingale. C’était des infirmières formées dans le cadre moderne très spécifique hérité de Florence Nightingale (1820-1910) dont Aline se réclamait explicitement. Ce qu’il est très important de comprendre ici, c’est qu’Aline fait partie de la première génération d’infirmières laïques au Québec. Ces femmes modernes apportaient un souffle nouveau dans les soins de santé en introduisant la rationalité méthodique et une approche scientifique de l’activité pratique des infirmières. Cela se faisait modestement, sans rien de particulièrement spectaculaire, sans tapage, sans flafla. Sauf que les nurses Nightingale rencontraient des résistances conservatrices terribles. J’en veux pour exemple cette anecdote de 1950, justement, rapportée par Aline. Elle implique une figure de la petite histoire du Québec du nom de Georges-Alexandre Courchesne (1880-1950), plus précisément Monseigneur Courchesne, évêque de Rimouski. Monseigneur Courchesne avait des problèmes cardiaques et il était hospitalisé je ne sais plus dans quel hôpital. Aline et ses collègues s’efforçaient tant bien que mal de faire leur travail autour de ce patient bien récalcitrant. Monseigneur Courchesne refusait effectivement de se faire soigner par les nurses Nightingale parce qu’elles avaient trois défauts graves: elles se maquillaient, elles fumaient, et elles écoutaient la radio… pas justes des niaiseries à la radio, hein, les nouvelles, vous imaginez! Je vous demande un peu. Cela n’était pas acceptable pour ce conservateur d’un autre âge et cela nous donne un net aperçu des forces contraires qui œuvraient sourdement pour empêcher Aline et les infirmières de sa génération de déployer leurs compétences. Il semble bien que Monseigneur Courchesne, prisonnier de son cadre de représentations, ait fini par laisser sa maladie cardiaque prendre le dessus. Il en mourut en 1950. Quand Aline, pas contente du tout de cela, relatait cette anecdote, on la sentait chargée d’une colère contenue issue d’un fort agacement rationaliste. C’est qu’elle ne comprenait tout simplement pas qu’un conservatisme d’idée et un conformisme doctrinal puisse vous pousser à tourner le dos à la vie. Car Aline aimait tellement la vie. Et elle a passé sa vie à lutter pour la vie. Les soins de santé sont entrés dans une autre dimension, sous sa patiente impulsion.

Je suis en train d’expliquer ici pourquoi je suis fier de ma maman. C’était ma maman, une de mes proches mais c’était aussi une figure qui fait parti d’un important héritage.

Garde Berthe-Aline Rioux, circa 1944

Garde Berthe-Aline Rioux, circa 1944

 

 

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Réal Laurendeau (1923—2015)

Posted by Ysengrimus sur 5 octobre 2016

Réal Laurendeau ouvrant la marche pour ses quatre enfants. De gauche à droite: Source-Vive, Coupe-Feu-de-Choc, Éminence-des-Fleurs et Ysengrimus. On a tous bien rit, tout au long des belles années de cette portion de vie derrière Réal.

Réal Laurendeau ouvrant la marche pour ses quatre enfants. De gauche à droite: Source-Vive, Coupe-Feu-de-Choc, Éminence-des-Fleurs et Ysengrimus. On a tous bien rit, tout au long des belles années de cette portion de vie derrière Réal.

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Il y a un an mourrait mon père, Réal Laurendeau. Je pense à lui dans la joie ordinaire du souvenir tendre et simple. Et je vous en touche un mot, surtout pour ceux et celles qui en redemandent constamment au sujet des émotions d’Ysengrimus.

UNE GÉNÉRATION DE PETITS BONHOMMES QUI ÉTAIENT DES GÉANTS. Quand je pense à mon père, Réal Laurendeau (1923—2015), dans mon esprit, il se corrèle infailliblement aux hommes de sa génération qui étaient des figures et qui lui ressemblaient tellement, sous maintes facettes. On peut d’abord mentionner le receveur de baseball et philosophe vernaculaire Yogi Berra, né en 1925 et mort quelques jours avant Réal. Je pense aussi à l’ècrivain Jack Kerouac (né en 1922), qui ressemble tellement à un mononcle des États, surtout dans cet entretien avec Fernand Séguin (lui aussi né en 1922, et qui fut lui-même un confrère de classe de Réal). Quand Réal voulait nous faire mousser ses valeureuses aptitudes de matheux, il citait toujours ce grand concours d’algèbre semi-mythique, dans son école montréalaise de l’entre-deux-guerres, où il était arrivé glorieusement deuxième, tout de suite derrière le futur chroniqueur scientifique Fernand Séguin. On peut encore mentionner René Lévesque (né en 1922) que Réal admirait en secret parait-il, le hockeyeur Maurice Richard (né en 1921) qui patinait presque aussi bien et aussi vite que Réal. Je pense aussi, inévitablement, au peintre et sculpteur Jean-Paul Riopelle (né en 1923, comme Réal), au poète Claude Gauvreau (né en 1925), et au si discret mais si incisif chroniqueur journalistique Albert Brie (né en 1925). C’était des tit-bouttes mais c’était des géants. Et on s’entend-tu qu’encore aujourd’hui, si on voit si haut et si loin, c’est qu’on est bel et bien confortablement assis sur leurs immenses épaules abstraites… Ils nous ont fait entrer dans la vie moderne, parfois en restant eux-mêmes sur le pas de la porte, sans bruit. Ils ont fait ce qu’ils avaient à faire, sans pandémonium et sans flafla. Mon papa, c’était tous ces gars là. Il y avait un peu d’eux en lui mais surtout, c’est eux qui, sans le savoir, lui doivent immensément, à mon vieux qui fit l’histoire.

L’APPORT HISTORIQUE DE RÉAL. Bon, justement, un mot de l’apport historique de Réal, ça se résume assez simplement. Deuxième Guerre Mondiale. Le vieux s’est porté volontaire, explicitement pour aller combattre le nazisme, dès l’entrée du Canada en guerre. Il l’a fait en restant dans ses fonctions de machiniste sur un cargo de navire marchande réquisitionné par la marine de guerre de l’Empire Britannique. Il y a entendu de ses oreilles entendu les observations radiophoniques perfides de Lord Haw-Haw et les quatre premières notes de la Cinquième Symphonie de Beethoven en forme de V de la victoire répétées ad infinitum. Il a surtout vu le feu et pas un petit peu. Sa trajectoire de guerre peut donc se subdiviser comme suit:

Bataille de l’Atlantique (Angleterre). Il s’agissait d’approvisionner l’Angleterre par convois de navires de surface. C’est que c’est une île, hein, et que son immense dispositif d’approvisionnement avait été complètement chambardé par l’ennemi. Les USA et le Canada fournissaient donc de l’approvisionnement chargé sur des cargos civils réquisitionnés, surtout canadiens, qu’on équipait sommairement de canonnières et qu’on faisait escorter par la marine de surface (des destroyers et des contre-torpilleurs, principalement). Les pertes furent énormes et les navires civils en étaient les victimes quasi exclusives car ce sont les cargaisons qu’on visait. Ajoutons, pour ne rien arranger, qu’à cette époque, les sous-marins allemands (U-boats) devaient obligatoirement faire surface pour pouvoir mouiller les torpilles, ce qui les rendait, eux-mêmes, des cibles faciles pour les navires d’escortes et leur aviation. C’était donc du tir fatalement finement ciblé, sélectif, sur les cargos prioritairement. Le vieux nous expliquait qu’un sous-marin est inaudible depuis la soute du cargo. C’est quand ils entendaient la déflagration des grenades sous-marines mouillées par «nos» avions que les machinistes de soute savaient qu’il y avait danger. Le vieux s’est fait torpiller. Le cargo a disparu sous lui, en un rien de temps. Il s’est retrouvé sur un canot pneumatique dans la houle glaciale de l’Atlantique Nord à attendre les secours. Il a eu la présence d’esprit de rester dans l’eau, en se tenant proche du canot, sans chercher à grimper sur celui-ci. Les hommes montés dessus ont eu des engelures majeures aux membres à cause du vent coupant et se sont fait amputer des bras et des jambes. Le vieux s’en est tiré quitte pour la peur. La grande peur.

Bataille de l’Atlantique (Russie). Les convois de l’Atlantique seront aussi éventuellement chargés d’approvisionner l’Union Soviétique en armes et en matériel. On prend les mêmes (cargos civils réquisitionnés, destroyers, contre-torpilleurs, U-boats allemands) et on recommence, cette fois en direction du grand nord russe, en faisant face exactement aux mêmes dangers, sur des trajets maritimes plus longs et par des températures polaires. S’ajoutent au topo ces fort ambivalents alliés qu’étaient les Soviétiques. Le point de contact secret où s’effectuait l’accostage et le déchargement du matériel était une banquise du grand nord russe totalement et intégralement déserte, nue, vide. Pas d’installations portuaires, pas de cabestans, pas de lieux d’entreposage. Rien. Les mariniers jetaient les câbles directement sur le glacier et ceux-ci étaient montés sur des troïkas russes bigarrées tirées par des chevaux qui se perdaient sur l’horizon, comme à l’infini, sans qu’on sache exactement comment ou où étaient arrimées les amarres. Le mauvais souvenir ici, c’est le suivant, un des plus cuisants traumatismes de guerre pour le vieux. Les mariniers canadiens qui sont sur le pont du cargo sont éblouis par la beauté grandiose et insolite du spectacle de ces magnifiques carrioles à patins russes, colorées et mobiles, sur la neige immaculée. Un collègue du vieux, qui est à côté de lui sur le bastingage, sort un appareil photo pour immortaliser le moment. Un des soldats soviétiques se trouvant sur la troïka la plus proche le couche en joue sans sommation et l’abat. Raide mort, le gars. Pas de photo, on dirait… il s’agit de ne faire circuler ni chez les alliés, ni chez l’ennemi l’image mal lunée du total dénuement des installations portuaires soviétiques. Le vieux (qui, rappelons-le, malgré son surnom, a environ vingt ans à l’époque), n’a vraiment pas apprécié ça, et n’est pas devenu trop trop pro-soviétique après ce coup là.

Débarquement de Sicile. La guerre avance. Le général Montgomery a fini par reprendre l’Afrique du Nord en se débarrassant de la terrible difficulté stratégique et tactique représentée par l’AfrikaKorps de Rommel. Il ne faut pas maintenant que les troupes britanniques d’Afrique soient cantonnées et gambergent. L’action doit se poursuivre. C’est le fameux coup de la bicyclette qui doit avancer pour ne pas tomber. Et il y a justement ce cher front de l’ouest que Churchill promet à Staline depuis des mois. L’Italie est fort affaiblie, notamment par ses pertes en Afrique. Churchill consulte Montgomery sur la possibilité de l’envahir. Montgomery, un maniaque total de la logistique fine, un hyper-planificateur quasi morbide, formule ses exigences. Il va me falloir cela, il va me falloir ceci, il va me falloir des cargos pour transporter les blindés amphibies, il va me falloir autres choses encore et on commence par la Sicile. Churchill va tout concéder à son tacticien étoile à la maniaquerie gagnante. Il va gratouiller partout dans les racoins de la flotte de l’Empire pour fournir ce qui a été exigé. Et le cargo du vieux va se retrouver en Sicile, à l’intérieur de l’immense dispositif d’invasion de Montgomery. L’opération se décrit alors comme suit. Les cargos s’approchent aussi près que possible de la côte et jettent à l’eau, au cabestan, un par un depuis le bastingage, les véhicules blindés amphibies qui démarquent. Il faut ensuite se replier rapidement, la protection des escortes de surface étant réservée en priorité aux cargos effectuant le déchargement des véhicules en train de débarquer, pas à ceux ayant terminé de le faire. Le tout se jouait fatalement sous le tonnerre de fer et de feu de l’artillerie côtière italienne. Yogi Berra fut au Débarquement de Normandie. Réal Laurendeau fut au Débarquement de Sicile. On peut dire que, grosso modo, ça s’équivaut.

Libération du port belge d’Anvers. Plus la victoire approche, plus les alliés deviennent graduellement têtes enflées. C’est justement en Italie que le phénomène des victoires bâclées va commencer à se manifester. Un général dont j’oublie le nom, qui aurait en fait du nettoyer tactiquement certains secteurs précis et peu spectaculaires de l’Italie profonde, a préféré prendre Rome pour s’octroyer la parade triomphale et le garrochage de barres de chocolat aux foules en liesse de la capitale italienne. Pendant ce temps, l’hinterland ennemi mal nettoyé se replie en méthode, se regroupe plus haut, se ressaisit, s’approvisionne, et reste opérationnel. Cela retarde l’issue de la guerre d’autant, pour des raisons de priorité de gloriole toc et cela rend l’approche des villes «libérées» peu sûre. Une de ces victoires bâclées les plus renommées de la Seconde Guerre Mondiale fut justement la libération d’Anvers (Belgique). Anvers, dont les campagnes avoisinantes restaient grevées d’unités de soldats allemands encore actives, fut un des ports les plus mal libérés de la guerre. Cela prit des mois pour le rendre de nouveau opérationnel et exploitable. Qui pensez-vous se retrouva sur le tout premier navire allié civil à entrer dans Anvers «libérée»: le vieux. Tout était là encore, les barbelés, les mines, les booby traps, les tirailleurs planqués, les saboteurs. Quand les mariniers descendirent en permission (car officiellement on n’était plus en zone de guerre), ils constatèrent que certains des segments de la ville étaient des zones interdites intégrales. Quiconque franchissait ces limites se faisait abattre à vue par les forces d’occupation alliées. Prendre du friendly fire en fin de conflit, après toutes ces épreuves, ça aurait fait dur quand même. Le vieux se le tint pour dit et rien ne lui arriva. Mais il fallut jouer de prudence sur les docks d’Anvers, en cet après-guerre encore passablement mal assuré.

Voilà. Tout ça, avec la froideur distante du recul, comme vous le voyez, ça tiens sur une main. Une grosse main, hein. Quand t’as fait ça, t’as fait ta journée. La chose est simple et puissante. Je le redis: on doit immensément aux hommes de la génération de Réal. Ils sont modestes mais ce sont effectivement des géants. Nous leur devons tout simplement notre mode de vie. Je suis en train d’expliquer ici pourquoi je suis fier de mon vieux. C’était mon papa, mon proche mais, lui et sa génération, ce sont aussi des figures qui font parti d’un important héritage. Un homme simple en plus, le vieux… et qui la ramenait pas. Pas belliqueux pour deux sous, au demeurant. Il était plutôt, comme la suite de cet hommage vous le fera sentir, orienté vers la communication et l’amusette verbale.

POÈME POUR RÉAL. Aux funérailles de mon père et de ma mère, qui furent communes, j’ai voulu surtout retrouver le vieux justement dans sa verbalité, et aussi sa corporalité, sa sensualité. Aussi, avec l’aide inestimable de Reinardus-le-goupil, on a récité un petit poème pour lui. Nous y revoici… ce fut comme ceci…

J’ai d’abord expliqué à une assistance assez nombreuse qu’au nombre des personnes se regroupant ici autour du souvenir de Réal, figuraient des personnalités portant des noms typiquement irlandais. Cela nous plaçait de plain pied et en toute légitimité dans l’esprit du wake irlandais. Les Irlandais nous ont laissé en héritage de leur culture un rapport très spécifique à la chose funéraire. Et de poursuivre. Dans l’esprit des Irlandais, ceci, ici, est un événement festif, commémoratif. On y exprime notre jubilation et notre joie que des personnes aient vécu et qu’on ait eu l’immense privilège de les côtoyer. Dans cet esprit joyeux et festif du wake irlandais, j’ai l’immense plaisir de faire appel aux générations montantes. Applaudissez-le, un petit peu, pour l’encourager… [Reinardus-le-goupil vient alors rejoindre Ysengrimus à l’avant sous les applaudissements]

J’ai le plaisir et l’honneur de vous présenter mon fils Reinardus-le-goupil. Dans une percutante eulogie de son grand-père posée, il y a quelques temps, sur la liste Laurendeau, Reinardus-le-goupil a mentionné la remarquable capacité qu’avait Réal de solliciter notre imaginaire dans la miniature. Reinardus-le-goupil a même écrit qu’il lui semblait que son grand-père avait fait pousser une jungle dans la cours de sa maison. Ceci n’est pas factuel, naturellement. Nous savons tous que la pelouse à l’arrière du petit domaine parental a toujours été nette et bien brossée. C’est une métaphore, naturellement. Mais cette image de Reinardus-le-goupil capte superbement cette dimension de ce que nous apportait Réal: la force du déploiement de l’imaginaire sur miniature.

Maintenant, les gens qui ont eu la grande chance de voir Réal de proche auront observé qu’il portait deux tatouages. Un Christ en croix sur une épaule et une rose épanouie sur un avant-bras. Le poème que nous vous proposons aujourd’hui vise justement, dans l’esprit de la miniature signalée par Reinardus-le-goupil, à vous dévoiler rien de moins que le secret de la rose de Réal. C’est un poème de Gilles Vigneault, paru l’année de la naissance de ma sœur Source-Vive… que nous tairons ici. Il est paru dans le tout premier recueil de Gilles Vigneault, intitulé Étraves, ce qui donne quand même une petite idée de l’âge de Source-Vive… et du mien, vu que je la suis de seulement un an. Le poème s’intitulait initialement Chanson. Il fut parfois ré-intitulé Miniature. Mais aujourd’hui, pour nous, il s’intitule: Le secret de la rose de Réal. [Ysengrimus et Reinardus-le-goupil récitent ensemble le poème, en s’alternant d’un vers à l’autre]

J’ai fait mon ciel d’un nuage
Et ma forêt d’un roseau.
J’ai fait mon plus long voyage
Sur une herbe d’un ruisseau.
D’un peu de ciment: la ville
D’une flaque d’eau: la mer.
D’un caillou, j’ai fait mon île
D’un glaçon, j’ai fait l’hiver.
Et chacun de vos silences
Est un adieu sans retour,
Un moment d’indifférence
Toute une peine d’amour.
C’est ainsi que lorsque j’ose
Offrir à votre beauté
Une rose, en cette rose
Sont tous mes jardins d’été.

(Gilles Vigneault, tiré du recueil Étrave, 1957, p. 86)

[Applaudissements tandis que les deux réciteurs se serrent la pince]

L’ÉNIGME DE RÉAL. Et finalement, pour conclure. Il faut absolument que nous vous laissions avec l’énigme de Réal. On dit que la vie est parsemée d’énigmes et que la mort les résout toutes. Mais dans le cas de Réal, il y a une énigme qui est restée totalement irrésolue. Il nous l’a léguée. Il nous l’a dit et redit tellement souvent qu’elle ne pourra jamais vraiment disparaître de nos mémoire. Je vous la livre ici. Attention. Recueillons-nous.

Si un homme prend trois semaines pour marcher un mois,
Combien y a-t-il de bananes dans un baril de pommes?

Merci. [Reinardus-le-goupil et Ysengrimus se retirent sous les applaudissements]

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Un cargo allié coulé par un sous-marin allemand (U-boat) lors de la Bataille de l’Atlantique

Un cargo allié coulé par un sous-marin allemand (U-boat) lors de la Bataille de l’Atlantique

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Entretien à bâtons rompus avec Bérénice Einberg, personnage principal du roman L’AVALÉE DES AVALÉS de Réjean Ducharme (1966)

Posted by Ysengrimus sur 16 septembre 2016

Lavalee-des-avalee-couverture
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Ysengrimus: Alors Bérénice Einberg, il y a cinquante ans pile-poil aujourd’hui paraissait chez Gallimard le magnifique roman L’Avalée des avalés de Réjean Ducharme. Vous en êtes le personnage principal.

Bérénice Einberg: Oui, vacherie de vacherie. Ça nous rajeunis pas, tout ça. Je peux faire une petite mise au point ferme, farme, furme à vos lecteurs et lectrices avant qu’on aille plus loin?

Ysengrimus: Je vous en prie, faites.

Bérénice Einberg: Je suis fictive. Ne me cherchez pas nulle part. Je suis bidon. Du vent. Un feu de printemps dans la folle avoine de l’île fluviale de mon enfance. Une poussée de rage primale dans nos enfers les plus intimement intérieurs.

Ysengrimus: Absolument, je seconde. Et, de fait, vous êtes vermiculairement fictive, multiple, labile, tripative, bouquetée, filiforme. Vous êtes incroyablement difficile à cerner. Je suppose d’autre part que, telle (la vraie) Margaret Sinclair-Trudeau, vous êtes (fictivement) née en 1948.

Bérénice Einberg: Pas mal, Grimus, pas mal. Plus précisément je suis née en 1946-1947-1948. Oui, vacherie de vacherie. Ça nous rajeunis pas, tout ça.

Ysengrimus: Voilà.

Bérénice Einberg: Gros écornifleux de vous, vous avez fait comment pour ainsi me deviner mon âge?

Ysengrimus: Vous aviez neuf-dix-onze ans au moment de la Guerre de Suez de 1956-1957. Et vous êtes dans la toute jeune vingtaine au moment de votre implication personnelle comme soldate israélienne dans les escarmouches de 1966 qui déboucheront sur la Guerre des Six Jours de 1967. J’ai tiré au jugé.

Bérénice Einberg: Alors là, bien visé. Mautadites saligaudefrites turpisanguinolentesques de guerres. Je les hais en soi et les hais de surcroît attendu que je hais tout. On devrait changer promptement de sujet. J’ai une jolie anecdote non-guerrière sur moi, pour vous. Ça me Ça, les anecdote Surmoi, Moi. Et vous?

Ysengrimus: Totalement. Je vous écoute.

Bérénice Einberg: Cette année-là (dont je terrai la numérobibite), il fait nuit noire et je suis en train de trinquer grave avec une bande de rupins et rupines sur un charmant petit yacht privé lui-même en train de descendre le majestueux fleuve Guadalquivir. Passablement éméchées, moi et très exactement cinq-six autres filles un peu fofolles, on décide qu’on est prises de l’envie irrésistible de tester un des grands coquillages blancs de sauvetage de l’embarcation somptuaire. On mouille donc une chaloupe de sauvetage dans un total embrun éthylique. Nous voici, vite fait bien fait, sur les eaux noires, calmes et clapotantes du merveilleux grand fleuve andalou. Les lumières de Séville scintillent au loin. Nos cheveux volent au vent et nous rions comme des escogrifettes. Sur le yacht qui s’éloigne déjà, comme tout le monde fait la fête, en goguette, dans les flonflons assourdissants et les lumières aveuglantes, personne ne remarque exactement notre disparition. Nous nous retrouvons vite franchement isolées, sur notre esquif, dans la houle fluviale. La trouvant de moins en moins drôle, nous ramons vite en flageolante cadence vitevitevite, pour tenter de rejoindre le yacht. Il se déplace rapidement, fluidement, insensiblement et fatalement vers Séville et le vent ou le courant ou je ne sais trop nous pousse plutôt dans la direction opposée. Il devient vite indubitable qu’on y arrivera pas. Nous allons devoir accoster, et ensuite rentrer en ville par nos propres moyens.

Ysengrimus: Ça me sonne une clochette, votre histoire, Bérénice.

Bérénice Einberg: Ne grognez pas sur mon monde et écoutez plutôt. Motus Grimus. Rendues sans anicroche sur la berge, mon galop naturel revient à son naturel galop. On m’a entraînée dans cette aventure hydro-soulographique sans que je n’y comprenne trop rien. Mais maintenant j’ai bien envie d’en découdre avec les cinq autres ciboulottes-faribolles qui nous ont envoyé dans ce pétrin de berge isolée, en pleine nuitte, et loin, bien trop loin de Séville illuminée sur l’horizon. Je me mets à vertement engueuler mes cinq-six acolytes encore ahuries d’alcool. Je les traite, de zygomardes, d’échancrures à roulettes, de blusturizes multipatrides, de mosus de niklosuss, de micro-chamomors mortifères, de ronromules fétides et de pataquès renchrognisantes. Elles le prennent vraiment très mal. L’affaire vive vire promptement au crêpage. Comme nous sommes toutes plus ou moins braquées et enragées les unes contre les autres, en bouquet, en cascade, en estocade ibérique, nous nous entrechoquons aléatoirement, puis revolons dans tous les angles de la table du monde, comme des boules de billards polychrorizomatiques fessées raide par la boule blanche. Nous nous mettons alors ensuite en route-déboulade, vers Séville, par des chemins séparés ou distanciés. Je me retrouve vite fin seule, marchant dans la direction vague de la ville dans la nuit opaque, chaude et vile.

Ysengrimus: Je vous assure que je vous vois venir.

Bérénice Einberg: C’est après une heure de marche, en dégrisant et en vitupérant titanesquement contre le Cosmos et la Totalité que je me rends compte subitement que j’ai oublié mon sac à main dans ma cabine de yacht. Vacherie de vacherie, me voici en pleine nuit, en tenue de goule, en Espagne, pompette, sans passeport, sans pièce d’identité et sans fric. Quand j’arrive aux portes de Séville, le jour se lève et je suis vannée, fourbu, crevée, rampante, ruisselante. Toute fierté bue, savez vous ce que j’ai fait alors?

Ysengrimus: Oui, je le sais.

Bérénice Einberg: J’ai passé toute l’avant-midi à faire la manche aux portes de Séville pour pouvoir picosser piécette par piécette de quoi me payer un maigre petit déjeuner et un ticket de bus me permettant de retrouver la marina, le yacht des copains-copines, mon sac à main et le peu de prestance flageolante que j’arrive à maintenir minimalement en voyage. J’y suis arrivée mais quelle galère de luxe ce fut.

Ysengrimus: Je le savais.

Bérénice Einberg: Mais pourquoi vous le saviez tant que ça?

Ysengrimus: C’est que votre merveilleuse et paranormale amie Constance Chlore vous l’avait prédit, aux temps joyeux et mutuels de votre ardente enfance. Elle avait dit texto qu’elle vous voyait en train de mendier aux portes de Séville. Clairvoyance magistralement concrétudisée.

Bérénice Einberg: C’est parfaitement exact, Loup Grimus. Vous connaissez vos modernes. J’en reste sans voix… vocalement et vocalisement naturellement.

Ysengrimus: Et pan. L’avez-vous revue, Constance Chlore?

Bérénice Einberg: Constance Chlore alias Constance Exsangue, le grand rayon lumineux spéculaire de ma chienne de bâtarde de croûte molle de vie, vie, vie est morte, morte, morte, Grimus. Je ne peux aucunement l’avoir revue.

Ysengrimus: Même pas dans votre imaginaire?

Bérénice Einberg: Surtout pas dans le gouffre-cloaque fétide et purulent de mon mælstrom imaginaire. Non, non et non. La barbe.

Ysengrimus: Me permettez-vous de me reformuler, Bérénice?

Bérénice Einberg: S’il le faut tant, faites donc.

Ysengrimus: L’avez-vous revue, Constance Kloür?

Bérénice Einberg: Ah là, c’est tout autre chose. Ah là… Ah là… Ah là… Ah là…

Ysengrimus: Me permettez-vous de rappeler brièvement qui est Constance Kloür, pour le bénéfice/bérénice de mes lecteurs et lectrices?

Bérénice Einberg: Faites donc, surtout pour celui de vos lectrices car ce sont elles qui m’intéressent le plus.

Ysengrimus: Jeune fille, vous étiez institutrice de gym à New York. Vous enseigniez à des petites filles. Parmi elles, votre gentille d’entre les gentilles, votre chouchoute, c’était Constance Kloür. Car, de fait, foudroyée par la paronymie…

Bérénice Einberg: Bien dit! Fourvoyée par la paramécie, si vous m’en permettez une autre, justement, de paronymie.

Ysengrimus: …votre amour largement nostalgique (de Constance Chlore) envers Constance Kloür devient si grand qu’un jour, vous foxez une de vos séances, devant toutes les autres gamines, et l’amenez elle seule en promenade, notamment dans le tunnel Lincoln, réservé aux voitures.

Bérénice Einberg: Je corrobore. Sa petite main crispée dans la mienne et ses scintillants éclats de rire dans le tunnel Lincoln. Inoubliable.

Ysengrimus: Vous la ramenez très tard le soir, chez ses parents.

Bérénice Einberg: Très tort le soir, faudrait-il encore paronymiser.

Ysengrimus: Ceux-ci, irrémédiablement remontés, portent plainte à l’école qui vous emploie.

Bérénice Einberg: En bon bourgeois sommaires et lourdement infanticides et enfantômatiques qu’ils furent.

Ysengrimus: Et cela mit abruptement fin à votre vocation d’instite gymnaste.

Bérénice Einberg: Pléonaste… euh…nasme. Voilà qui est dit et bien dit. Maintenant pour garder le fil d’Ariane solidement noué à la corne du Minotaure d’abondance et, de ce fait, répondre à votre question, Grimus. J’ai effectivement revu Constance Kloür.

Ysengrimus: Oui?

Bérénice Einberg: Oh, que oui… Il y a dix ou douze ans, je déambulais sur la Promenade des Gouverneurs, à Québec, comme la vraie nénette dentue aimant les voyages que je suis. Je me dirigeais tout doucement vers la base principielle du Château Frontenac, ma face livide tournée vers le fleuve, si majestueux en ce point. C’était la fin de l’été et il faisait un soleil magnifique. Le vent soufflait très fort, par contre. Soudain, une petite forme vaguement cataplasmement anthropomorphe me vole directement au visage. J’ai juste le temps de la capturer de ma main preste et défensive d’ancienne combattante surentraînée. C’est une petite poupée de chiffon jolie mais bien légère, colorée, souriante, exorbitée et hébétée. Je la tiens maintenant bien serrée dans ma main et je me laisse immerger dans le scintillant éclat de rire de la petite fille qui courrait derrière, cherchant à voler plus vite que le vent pour tenter de capturiser sa catin cerf-volant en cavale dans la bourrasque. Je me penche devant moi pour sourire à la petite fille aux tresses blondes qui tend la main en me demandant joyeusement de lui rendre son enfant. C’est la copie carbone contemporaine de la petite Constance Kloür de ma jeunesse. Les pieds joints, elle se présente poliment à moi tandis que je lui rends sa poupée de chiffon. Elle s’appelle, je vous le donne en mille: Bérénice Vernon-Kloür.

Ysengrimus: Oh, oh!

Bérénice Einberg: Ah, ah, Hu, hu… La petite Bérénice n’est pas longue à prendre la grande Bérénice par la main et à l’amener rencontrer sa maman, assise sur un long banc vert, sous le radieux soleil québécien, en compagnie d’un petit garçon (le petit Christian Vernon-Kloür). La dame se lève gracieusement, me félicite rieusement de ma providentielle attrapée de poupée de chiffon venteuse dont elle a tout vu, et me fait une bise sentie. C’est Constance Kloür, adulte.

Ysengrimus: La Constance Kloür de votre mésaventure passionnelle new-yorkaise?

Bérénice Einberg: Elle-même telle qu’en elle-même en personne sur le sommet d’elle-même et d’absolument aucune autre. J’ai passé le reste de ma journée de villégiature québécienne en la compagnie de Constance Kloür et de ses deux merveilleux bambins (Monsieur Vernon ne fit pas son apparition et il n’en fut pas fait grande mention). C’était comme se promener dans une tarentelle de kaléidoscope psychédélique de jubilation orgastiques. On se souriait, on se matait, on se marrait, on parlait de tout et de rien et ses yeux se perdaient dans mes yeux et j’entendais des symphonies de fin du monde sur fond cospotonitruriopellesque. Ce fut merveilleux, touchant, toucan caquetant, sublime, archi-hyper-maritime. Moi qui ai depuis si longtemps renoncé à aimer, j’ai failli renoncer à ce renoncement ce beau jour là. Je ne vous dis que ça.

Ysengrimus: C’est très touchant, Bérénice.

Bérénice Einberg: On s’est promis de s’appeler, de s’écrire, de se cornilocomperturlufariner. Cela fait dix ou douze ans, and nothing happened since.

Ysengrimus: How sad! How come?

Bérénice Einberg: Peu importe honey comb, c’est comme ça, voilà. Vite, Grimus, vite une autre question là avant que je me mette à battre des yeux comme la poupée Fanfreluche toujours sur le point d’avoir l’air de s’apprêter à se préparer à se mettre en train pour pleurer.

Ysengrimus: Euh… euh… disons… vos autres anciens amours, Dick Dong, Jerry de Vignac, Gloria (dite la Lesbienne), vous les avez revus, eux aussi?

Bérénice Einberg: Gloria (comme vous devriez le savoir) et Dick Dong (comme vous l’ignorez certainement) ne sont plus. Quand à Jerry de Vignac en tutu, ce que je signifie pour lui signifie que je ne lui suis qu’un grand rien attendu que je suis femme.

Ysengrimus: Merveilleusement femme, du reste. Indubitablement une des plus significatives de toutes les femmes.

Bérénice Einberg: Merci Grimus, vous êtes vraiment un chou, un chou rave, le chou rave rémoulade d’une entièreté d’estropiade de végétale vie.

Ysengrimus: Je suis très profondément touché de ce compliment idiomatique bérénicesque titanesque de choc.

Bérénice Einberg: Et vous avez bien raison de l’être. Pas de question à me poser au sujet de mon frère Christian?

Ysengrimus: Si, justement. J’ai une seule question le concernant qui me brûle les lèvres. Mais je ne voudrais pas être indiscret.

Bérénice Einberg: Je vous suis toute ouverte.

Ysengrimus: Ces centaines de lettres d’amour incestueux et torride que vous lui avez écrit autrefois et qui vous valurent tant de déboires avec votre oncle et votre père. Qu’en est-il advenu?

Bérénice Einberg: Ce cochon fétide d’Einberg père me raconta sur tous les tons qu’il les avait interceptées et détruites. Il ne les avait qu’interceptées. À sa mort, j’ai mis la patte sur un gros classeur vert les contenant toutes, bien rangées en ordre chrono, comme l’aurait fait un numismate, un jardinier paysagiste, ou un photographe amateur. Et vous savez ce qu’il avait fait, ce porc immonde. Il les avait lu et relu pieusement et vachement annoté. Il envisageait même visiblement d’en faire une sorte d’édition critique vu que j’ai retrouvé, dans le même classeur, quelque chose comme une préface explicative.

Ysengrimus: Tiens donc! Mais… l’idée n’est pas si mauvaise. Envisageriez-vous vous-même de reprendre cette idée de publication?

Bérénice Einberg: Je ne sais pas. Je les relis parfois, ces lettres de feu follette hirsute. Je fais de moins en moins la distinction entre la part de provoque bravache et de passion torride qu’il y a de tortillonné dans cette vaste correspondance à sens unique. Je ne sais pas. Je m’identifie toujours profondément au contenu de ces missive fleuves et les revendique fermement. J’y penserai. Laissez moi votre carte. Carte blanche, bien blanche.

Ysengrimus: En tout cas je suis très content que vous ne les ayez pas perdu. C’est un aspect crucialement important de votre existence. Je suis tout simplement rassuré que ce corpus soit sauf.

Bérénice Einberg: C’est gentil de nous souhaiter tant de bien comme ça, à moi et à mon corpus, Grimus. Ça repose vachement (de vachement) du poids pesant et empesé du reste du monde.

Ysengrimus: C’est un grand honneur et une joie immense de vous rencontrer, Bérénice Einberg. Est-ce que TOUT VOUS AVALE toujours?

Bérénice Einberg: Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Tout… tout… tout… Tchou-tchou…

Ysengrimus: Je vous embrasse tendrement.

Bérénice Einberg: Réciproquement… et en ne se gênant aucunement pour bien se toquer les dents.

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Casey au bâton (Ernest Lawrence Thayer)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2016

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Écrit il y a plus de cent-vingt ans ans, ce poème mi-lyrique mi-satirique, très connu aux USA, attendait encore sa traduction française. Et pour cause. Le problème qu’il pose est moins linguistique qu’ethnoculturel. Il s’agit de traduire le baseball, jeu et institution culturelle strictement américains dont la terminologie française n’existe qu’en un endroit au monde: le Québec (et le Canada francophone). Ce texte, version américaine de la leçon universelle véhiculée depuis Ésope dans Le lièvre et la tortue, est doté d’une chute qui en fait en soi une petite rareté de la littérature continentale. Beaucoup d’américains et de canadiens anglophones connaissent d’ailleurs par cœur la si triste dernière strophe de la version originale de ce poème. La présente traduction de ce délice insolite se veut un hommage à tous ces commentateurs sportifs qui ont bercé les langueurs radiophoniques estivales de notre enfance dans la belle langue de chez nous, qui peut tout dire et trouve toujours les mots pour le dire.

Casey au bâton
Ernest Lawrence Thayer (titre original: Casey at the bat)
Traduction : Paul Laurendeau – 2008
Paru initialement dans le San Francisco Examiner, le 3 juin 1888.

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Ça n’aillait pas fort pour les joueurs de Mudville ce jour là.
Juste une dernière manche à jouer, sur un compte de cinq à trois.
Cooney meurt au premier but, Barrow rate le même coussin.
Et un silence opaque et dense envahit les gradins.

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Quelques personnes s’en vont déjà, ne comptant plus sur rien.
Mais la plupart garde l’espoir, cet éternel lot humain.
Ils se disent, si seulement Casey pouvait monter au front
Ça changerait l’enjeu des mises d’avoir Casey au bâton.

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Mais Flynn et Jimmy Blake précèdent Casey dans l’alignement.
Le premier est un incapable. L’autre est un impotent.
Et la foule mélancolique ne se fait pas d’illusion.
Il semble quasi impossible que Casey vienne au bâton.

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Mais soudain Flynn cogne un simple, à la surprise générale.
Puis Blake le mal aimé déchiquette le cuir de la balle.
Quand la poussière retombe et qu’on voit ce qui s’est passé,
Blake étreint le deuxième but, Flynn au troisième est perché.

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Issue de cinq mille gorges, une unanime clameur jaillit.
Elle roule dans la vallée, elle fait frémir les verts taillis,
Elle percute le flanc des montagnes, résonne dans les vallons
Car Casey, le grand Casey va s’avancer au bâton.

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Élégant, très à l’aise Casey marche et prend position.
Il sourit, assure une pose de complète décontraction,
Ajuste son couvre-chef sous un tonnerre d’acclamations.
Plus de doute dans le moindre esprit : Casey est au bâton.

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Dix mille yeux ronds se braquent sur lui. Il empoigne la poussière,
Se frotte les mains, se claque les paumes. Cinq mille voix vocifèrent.
Quand le lanceur lève le bras et que la balle quitte sa main,
Casey a l’oeil plein de mépris et le sourire en coin.

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La sphère gainée de cuir fend l’air, propulsée promptement
Et Casey la regarde voler, d’un air indifférent.
Le long du frappeur impavide file le projectile.
«Une prise!» crie l’arbitre. Casey dit : « Elle était trop facile ».

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De l’estrade noire de monde jaillit un cri tonitruant
Comme quand la mer frappe les falaises par un jour de gros temps.
«Mort à l’arbitre» peste une voix quelque part sur les gradins.
On mettrait bien l’arbitre à mal, mais Casey lève une main.

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Il signale ainsi que le jeu continue et qu’il faut
Faire preuve de charité chrétienne. On se tait tout là haut.
Casey fait signe au lanceur de lancer. Celui-ci vise.
Casey ne s’élance toujours pas. L’arbitre annonce : « Deux prises ! »

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«Vendu!» s’écrie la multitude. L’écho répond «Vendu!»
Mais le regard de Casey fait taire la foule éperdue.
On voit que le frappeur tendu, livide prend position.
La prochaine balle sera frappée par Casey pour de bon.

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Casey ne sourit plus. Il hait. Il a les dents serrées.
Au dessus du marbre, un bâton se met à s’agiter.
Voici que le lanceur agit et que la balle s’échappe.
Voici que ce bâton fend l’air. Casey s’élance et frappe.

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Quelque part dans ce beau pays, le soleil brille et luit.
Quelque part un concert a lieu. Quelque part on sourit.
Quelque part des gens chantent, des enfants sautent à cloche-pied.
Mais Mudville est sans joie : le grand Casey est retiré.

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LE DÉCLIN DE L’EMPIRE AMÉRICAIN, trente ans plus tard…

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2016

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Trente ans plus tard, j’ai revu le machin qui avait mis Denys Arcand en selle. Bon, si on se place strictement du point de vue de la production cinématographique québécoise, voici certainement un film important (même si au niveau de la production occidentale ou mondiale on peut probablement le classer entre médiocre et ordinaire. Nous sommes d’accord là-dessus, je pense). Important parce que finalement il a longtemps été assez difficile pour le cinéma québécois de mettre en scène des hommes et des femmes de l’époque contemporaine, et de se sortir des mariachapdelinades et autres productions familleplouffardes folklorisantes que nous connaissons bien et qui s’exportent encore mieux. Important donc déjà pour la diffusion et la mise en évidence d’un discours qui arrive à traiter de l’homo et de la femina kebekensans (tout en se traînant jusque sur le parvis des Academy Award, ce qui fut aussi une petite première locale).

Important aussi parce que c’est un film à thèse (ce qui est plutôt rare sur le continent du just for fun) et que, qui plus est, la thèse n’est pas inintéressante. Je parle encore en ayant en tête le public nord-américain: il est moins habitué à se faire dire que sa vie la plus intime est soumise aux tensions de l’histoire que de se faire raconter des sornettes allègres et militantes de volonté individuelle et de self made (wo)man. Mettre en rapport le «déclin» de l’empire américain avec les comportements intimes des gens d’ici, cela a pour nous une portée didactique non négligeable. Je dis didactique à dessein car vous aurez certainement remarqué le ton didactique à mourir de ce machin. Ce n’est que profs qui dissertent, écrivent des livres, font des entrevues etc… Le même ton didactique se retrouvait d’ailleurs dans le comportement de Denys Arcand lui-même en interview au Québec (… au Québec, car en France j’ai observé à l’époque qu’il adoptait un profil plus bas. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant car il y a bien dû se trouver un européen ou deux pour lui mettre sous le nez le simplisme désarmant de ses belles théories historiques). Chez nous en tout cas, il jouait au grand historien, et on pouvait observer dans ses propos de toutes les entrevues que j’ai entendu à l’époque de la sortie du film que son propre discours et le discours des personnages du film ne font qu’un. Ceci N.B. car c’est capital dans la suite de mon propos.

Film à thèse, donc. C’est cela qui m’a le plus intéressé. Bon, les gens parlent de cul et ont des comportements de dégénérés, ça en a choqué plusieurs dans le temps (ici en tout cas). Pour ma part, je n’ai rien à redire là-dessus. Je trouve cela très bien, à peu près réaliste surtout dans le cas des personnages masculins (quoique parfois plutôt mal joué). Donnons lui un bon 8/10 pour la peinture de moeurs (en se disant bien que 37,2 le matin était allé chercher 42/10!) et passons à ce qui à mon avis est le plus important là dedans: les thèses ronflantes de monsieur Arcand.

Au début, j’ai ressenti une certaine jubilation. Enfin le déterminisme historique au cinéma en Amérique, me disai-je. On campe une classe décadente d’intellectuels nord-américains et on travaille à démontrer l’historicité de ces destinées individuelles. Tout beau. Mais graduellement on s’aperçoit que le discours des personnages et le discours du film (et de surcroît le discours de monsieur Arcand en interview) sont les mêmes, c’est-à-dire que les personnages ne sont pas les seuls à croire au «déclin» irréversible de la totalité de l’univers. Le film et son réalisateur y croient aussi!

Arrêtons nous un instant sur ce concept historique de déclin ou de décadence. Arcand (en interview), à qui on avait dit que ce terme était péjoratif voire dénigrant, répondait avec une hauteur condescendante que non… déclin, c’est neutre historiquement. Rien de plus faux évidemment (quoique les qualificatifs de péjoratif ou de dénigrant n’aient aucun intérêt ici). Déclin, décadence c’est le recul historique pensé de l’intérieur et conçu exclusivement comme un affaissement imputable à une causalité interne, organique, sans que les rapports à d’autres entités (en montées celles là) ne soient pris en compte. Un organicisme historique moniste et myope, voilà bien ce que nous sert Arcand le prof-d’histoire-drop-out. Revoyez la scène où ils sont à l’extérieur du chalet et se tournent vers le sud. L’une d’entre eux annonce alors solennellement aux autres que si les missiles tombaient sur Plattsburgh (base militaire importante située sur le Lac Champlain dans l’état de New-York), on verrait briller le ciel d’ici. Suit alors toute une diatribe sur le déclin des civilisations comparé au déclin des organismes, le tout baignant dans un fatalisme ronflant et réducteur. On prend alors, entre autres, l’Amérique pour l’univers entier. C’est un après-nous-le-déluge sidérant de suffisance naïve… et pourtant ces missiles, ils viendraient bien d’ailleurs qu’en Amérique, il me semble!

 Je considère que dans un film à thèse (et croyiez moi, au Québec et au Canada, c’est comme ça qu’Arcand le posait en 1986-1987) on fait le boulot au complet ou alors on ferme sa gueule et on se contente de faire de la peinture de mœurs (ce qu’Arcand prétendait faire sans plus… quand il s’adressait au public français à la même époque). En un mot, c’est une complète absence du moindre recul critique (de recul historique pour tout dire) qui produit cette identification du discours du film au discours de ses personnage. Dès lors, le propos central du film, ce qui a décidé de ce titre tellement ronflant: un rendez-vous crucial, dans une importante période de crise, avec le déterminisme historique (et incidemment avec le matérialisme historique, c’est bien cela qui est mon propos) est raté, parce que la réflexion s’arrête à mi-chemin, c’est-à-dire au niveau des illusions (partagées par le discours du film) des décadents sur eux mêmes. On se prétend historien et on n’est même pas capable de penser les causes du recul de l’Amérique (rapports-monde concurrentiels: Corée, Japon, Pacifique; rapports-monde pays émergents: Inde, Chine, Tiers-monde). On remplace cela par une bouillie pédante et fataliste sur le déclin des organismes et la désillusion des élites où le seul représentant d’un pays du Tiers-monde invité participe allègrement à la foire en ne cherchant de l’Amérique que ses putains consentantes. On n’est pas plus capable de penser l’après-déclin (c’est-à-dire qu’après l’empire romain, l’histoire continue à se dérouler avec de nouveaux rapports de forces etc…). Il y a une scène révélatrice à ce sujet. Revoyez le petit prof d’histoire cynique au moment où son étudiante prostituée le masturbe dans le salon de massage en lui parlant de la peur de l’an mille. Il y a tout un crescendo dans la description de la terreur dans le discours de l’étudiante correspondant à la montée de la jouissance onaniste chez mon historien. Au moment où elle en arrive à l’an mille lui-même, et où il ne reste plus rien à dire sinon que la peur n’était pas fondée et qu’après, l’histoire a bêtement suivi son cours sans qu’on en fasse un plat, voilà mon zozo qui lui signale qu’il va jouir. L’incapacité de penser l’après déclin d’une classe par cette même classe se trouve mise en abîme (inconsciemment, j’en suis sûr) dans cette petite scène, drôle uniquement pour ceux qui la trouvent drôle.

Cette incapacité de penser tout ce qui est autre ou postérieur à soi caractérise la classe et la génération campée dans le film (qui est la classe et la génération d’Arcand: nos sempiternels babyboomers, babacools de jadis et reaganiens de tout à l’heure). Je ne m’étendrai pas sur le mépris des jeunes (qui sont dépeints comme des éphèbes falots et sans entrailles. Le réalisateur ne perce visiblement pas les secrets de la jeunesse aussi bien que dans ses chères années soixante!), le mépris des homosexuels (il est bien sympa… mais il pisse bien le sang quand même), le mépris des nations étrangères (je ne reviens pas sur mon africain sans cervelle), le mépris des classes populaires (représentées par un cabotin sans talent, splendide fleuron du népotisme cinématographique, jouant les rockeurs putschistes et dénué de conscience). Je m’arrêterai pour finir sur le mépris des femmes car il est lui aussi particulièrement révélateur de la dynamique faussement moderniste de ce film.

Cette dynamique se pose ainsi: au départ, ça semble neuf puis graduellement ça tourne carrément au vioque. Au Québec —comme dans le reste de l’Amérique— les femmes représentent une force avec laquelle il faut compter… et ce d’une façon que les Européennes pouvaient difficilement se représenter vers 1986. Se mettre à dos le lobby féminin est dangereux pour le succès d’un film. Aussi Arcand prend toutes les précautions d’usage: elles feront des haltères pendant que les bonshommes prépareront le repas… au début du film. Si cette image a frappé l’Europe à l’époque, ici elle n’a pas eu beaucoup d’effet: les vendeurs de lessive emploient le même type de procédé pour ne pas se faire taxer de sexisme et perdre de la clientèle. Bref, côté sexisme, Arcand est blindé avec cette image de départ. Il pourra donc doucement faire entrer sa misogynie par la porte d’en arrière sans risque. Cela se manifeste d’abord par une compréhension beaucoup moins intime des femmes que des hommes alors que l’on prétend les décrire de façon égale. Au moment de l’alternance des dialogues féminins et masculins au début du film, les forces sont égales en apparence. Mais graduellement on se rend bien compte que les hommes sont plus réels, mieux campés, plus truculents, en un mot plus intimement compris par le réalisateur que leur vis-à-vis féminins. Nous voici ramenés à cette incapacité à comprendre tout ce qui est autre. Les femmes misandres ont la part un peu moins belle et débitent beaucoup plus de clichés creux et sans âme que les hommes misogynes. C’est un faux match nul en vérité, malgré tous les efforts déployés. Ensuite, voici qu’une de ces jeunes femmes, sportive, intelligente et volontaire, avoue à une collègue aussi féministe qu’elle qu’elle jouit à mort de se faire sadomasocher par un con sans cervelle. On embarque à plein. Après tout, c’est un fantasme comme un autre et cette jeune femme a tellement tout de la yuppie autonome de notre temps. Il m’a fallu tout le film pour réaliser que cette femme n’était qu’une marionnette servile dans les mains d’un réalisateur mâle et qu’on était en train de se faire réintroduire en douce nos bon vieux schémas de domination d’un sexe sur l’autre, qui reviennent à la mode, comme tout le fascisme ordinaire de nos yuppies vieillissants. Se faisant fouetter à la fin en contemplant le coucher du soleil, la comédienne bien tempérée parachève le tableau et contredit par ses actes les vues de nos deux historiens-années-soixantards-vieux-schnoques qui affirment sans rire que le déclin des empires est relié à la montée du pouvoir des femmes dans la société.

En conclusion, voici un film à la mesure de la génération et de la classe qu’il décrit. Des belles promesses progressistes et novatrices au début, puis graduellement tout s’inverse et on tombe dans une espèce de valorisation réactionnaire du cynisme, de la jouissance égoïste et des pires idées reçues, baratin didactique autolégitimant et autodéculpabilisateur à l’appui. Le «charme» indiscret et philistin de la bourgeoisie gavée et suffisante d’Amérique du Nord, de l’intelligentsia du statu quo jaloux et de la gabegie planétaire, croqué pour la postérité par un de ses vaillants pairs au moment ou la prescience obscure de la fin de ses privilèges lui affleure à peine à la cervelle. On connaît la suite. Les critiques encenseront aussi Les Inflations barbantes (Les invasions barbares) et n’allumeront leurs lumières que pour L’âge des ténèbres, qui rencontrera enfin la révulsion méritée par l’intégralité de cette œuvre de cabot.

Le Déclin de l’empire américain, 1986, Denys Arcand, avec Dominique Michel, Dorothée Berryman, Louise Portal, Geneviève Rioux, Pierre Curzi, Rémi Girard, Yves Jacques, Daniel Brière, 101 minutes.

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