Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Québec’ Category

ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Cuillères

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2021

Les cuillères nous en disent long
Sur les percussionnistes du village.
Si elles sont sans yeux et sans visage
Elles savent quand même tirer les leçons.

Les cuillères disent de Ti-Mé
Qu’il a encore son alambic
Dans le vieux hangar de brique
Du côté du trécarré.

Les cuillères disent de Solange
Qu’elle organise ses affaires
Pas mal mieux qu’au temps d’hier
Quand les filles souriaient aux anges.

Les cuillères ont vu l’amour
S’épivarder dans tous les sens
Et ce que les cuillères en pensent
Elles m’ont l’air d’être plutôt pour.

Pour les cuillères, la politique
C’est pas mal le discrédit.
Quand on leur parle de pays
Elles deviennent mélancoliques,
Antipathiques,
Neurasthéniques,
Et peu patriotiques.

Les cuillères font cliqueter
Les virages et les changements.
Elles se rythment au son des vents
Qui vous charrient des brassées
De modernité,
De fraternité,
Et de sororité.

Oui, les cuillères sont d’autrefois
De bonne soupe, de tradition
Mais quand même, leurs percussions
Savent rythmer le temps qui va.

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Michabou, le grand lièvre créateur du monde

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2021

Denis Thibault (Namun), Michabou, le grand lièvre créateur du monde, 2019.

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Michabou
Était venu du froid
Il regarda de ci de là
Et stabilisa sa faconde
En créant le monde
Comme ça.

Il se disait, faiblard
Qu’il allait pas grelotter, transit et furibard
Jusqu’au fond des éternités.
C’eut été
Des fatalités
Faire bien pessimiste bombance.

Michabou se dit plutôt qu’un monde plus dense
Méritait de se faire habiter
Il suffisait de tortillonner
Complexifier
Diversifier
Et qu’ainsi, pour notre bonheur
Il en jaillirait bien quelque dynamique chaleur…

Oui, oui, Michabou venait du froid
Du froid tout à la ronde
Mais, créateur du monde
Il ne se contenta pas
D’un tout petit ceci-cela…

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Ton amour danse dans mon cœur

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2021

Denis Thibault (Namun), Ton amour danse dans mon cœur, 2019.

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Ton amour danse dans mon cœur
Il a eu raison de mes peurs
De mes vêtements, il s’est emparé
Et il les a transformé en nudité

Ton amour danse sur ma vie
Il a métamorphosé mes soucis
En petites coccinelles discrètes
Qui se sont esquivées sans trompettes

Ton amour danse dans mon cœur
Il a ratatiné les années en heures
De l’éternité, il a fait un fugitif instant
Le tant terne est devenu tout éclatant

Ton amour danse au fond de moi
Viens t’emmitoufler dans mes bras
Ce monde, il nous faut le refaire
Commençons par nous aimer, et par ne pas le taire

Ton amour danse dans mon cœur
Et que rien n’éteigne cette vigueur
Que tes yeux se perdent dans les miens
Mon amour n’a d’égal que le tien.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Quand on déshabillait inutilement les actrices, au cinéma

Posted by Ysengrimus sur 8 mars 2021

Louise Portal, dans TAUREAU (1973)

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CARRIE FISHER: Well, you should fight for your outfit. Don’t be a slave like I was.
DAISY RIDLEY: All right, I’ll fight.
CARRIE FISHER: You keep fighting against that slave outfit.
DAISY RIDLEY: I will.

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Il fut un temps, pas si lointain, où le cinéma pornographique était illégal. Puis, même devenu légal, il resta longtemps difficile d’accès. En fait, l’un dans l’autre, avant Internet, il était à toutes fins pratiques peu possible d’assouvir ses pulsions voyeuristes, dans un contexte cinématographique ou télévisuel. Couac majeur. Une telle conjoncture de censure implicite avait comme effet de gorger le cinéma conventionnel d’une charge libidineuse discrète (pas toujours discrète), tendue et surtout, pas toujours heureuse.

Pour développer mon propos ici, je vais m’en tenir au contexte culturel québécois mais je suis certain que toutes les cultures contemporaines ont produit une dynamique analogue, en des temps similaires. Dans le cinéma conventionnel de ma jeunesse, il y avait des actrices dont la fonction (fermement dictée par l’autorité directoriale) était de se déshabiller à l’écran. Au Québec, on pense à Danielle Ouimet (en France, on citera, par exemple, Muriel Catala — on pourrait fournir des brassées d’exemples, dans les deux cultures). Nous appellerons cette malchanceuse: l’effeuilleuse de service. L’effeuilleuse de service est une actrice de cinéma conventionnel (non pornographique) mais, de rôle en rôle, c’est une actrice marquée… et tout le monde le sait. Sa présence sur une affiche garantit un effeuillage ou un déshabillage, de façon aussi certaine que la présence de tel acteur garantit tel type de bagarre ou tel type de cascade en voiture. Le cinéma à l’ancienne cultivait beaucoup ce genre de lazzis, implicitement annoncés par la distribution. Les acteurs et les actrices étaient tatoués au fer, comme ça. Les Américains ont un mot pour ça. Ils disent: typecast (prisonnier ou prisonnière d’un rôle-type).

La carrière cinématographique de l’effeuilleuse de service évoluait habituellement en dents de scie et, au final, finissait assez mal. Ses autres aptitudes artistiques étaient minimisées au profit de ce pourquoi on l’avait retenue dans une distribution donnée, et peu d’effeuilleuses de service ont pu se sortir de cet enclos implicitement limitatif. Avec les décennies de recul, plusieurs des séquences complaisantes impliquant ces actrices apparaissent comme des merdes sexistes sans grand mérite intellectuel ou artistique. Car, phallocratisme de la mise en scène oblige, une chose peu reluisante apparait fréquemment, dans ce genre de pratique. Ces plans impliquant l’effeuilleuse de service, dans son travail d’effeuillage sciemment performé, sont très souvent (pas toujours, mais très souvent) parfaitement inutiles. Ils n’apportent rien à la motricité narrative du film même et servent uniquement à fixer l’attention d’un petit public mâle aux vues sommaires et ne disposant pas du cyber-exutoire contemporain, pour mater. Je ne vais pas vous faire un dessin. Ces plans ont habituellement fort mal vieilli et, en les regardant avec les décennies de recul, on ne peut que ressentir une sorte de compassion navrée pour l’actrice fourvoyée dans cette obligation professionnelle dégradante et tristounette.

Je vais ici exploiter, brièvement, trois exemples québécois de ce que je cherche à démontrer. Inutile de dire que, chez mes compatriotes, entre, disons, 1965 et 1985, ce genre de phénomène se détaille aux kilomètres. Mazette, il fut un temps où cinéma québécois était un doublet synonymique ironique pour cinéma porno grand public minable. Alors, je vous demande un peu, que demande le commentateur. Y a qu’à se pencher. Les trois films que je retiens ici sont, toutes proportions gardées, des représentants majeurs de notre cinématographie. Même ravaudés par ces scènes d’effeuillages ineptes, heureusement courtes, ces trois long-métrages restent culurellement significatifs et je me dois de vous les recommander. Suivez bien le lancinant mouvement de nos effeuilleuses de service.

TAUREAU (1973): Nous sommes dans un village de la Beauce, au Québec, en 1973. Taureau est un grand gaillard costaud, balèze et moins simplet qu’il ne semble. Ce personnage steinbeckien fait face à toutes sortes de complications avec ses concitoyens qui exploitent sa force mais craignent sa puissance marginale. Taureau tombe amoureux (et l’amour est mutuel) d’une villageoise dont l’actrice n’est PAS l’effeuilleuse de service. Ce discret jeu sur la distribution, qu’on ne décode plus aujourd’hui, est une assurance de la pureté des sentiments de Taureau pour sa belle. Il ne pèlera pas le fruit défendu et, encore une fois, tout le monde le sait. Vous voyez le mouvement? C’est que l’effeuilleuse de service est encore perçue comme un personnage moralement malpropre. Ici, l’effeuilleuse de service, c’est l’actrice Louise Portal. Elle joue Gigi Gilbert, la sœur (naturelle ou adoptive, c’est pas limpide) de Taureau. Gigi et sa mère sont des prostituées et, dans la symbolique, elles incarnent un mode de vie libertaire et libertin dont les villageois rejettent les prémisses et les particularités. Le film s’ouvre ostensiblement sur un effeuillage parfaitement inutile et mal vieilli de Louise Portal. On s’attendrait à ce que la suite soit émaillée de ce genre de moments tocs et il en apparait d’ailleurs au moins un autre, n’impliquant pas Louise Portal, lui. Les soiffards du village se réunissent à la taverne et, en bons dépositaires de leurs obsédantes priorités d’époque, ils visionnent un noir et blanc pornographique, qu’ils commentent lourdement, tous ensemble. Les scènes de ce film-dans-le-film sont moins ostensibles et explicites que ce qu’on a fait faire antérieurement à Louise Portal. C’est à la fois hautement édifiant et, avec le recul des ans, assez navrant. Mais, dialectique implacable oblige, il se passe ensuite une chose qu’on n’attend pas. Vers la fin du film, Gigi Gilbert fait l’objet d’une tentative de viol par des malabars du village. Le viol ratera parce qu’un petit bicyclettiste, secrètement amoureux de Gigi, donnera une fausse alerte qui fera fuir les agresseurs. Il y a du déshabillage en masse dans ce plan, vif et brutal. L’actrice finit toute dépenaillée, mais ici, la scène est densément utile au propos, et surtout, elle est magistralement maitrisée. Louise Portal, qui est d’autre part, une de nos importantes actrices du siècle dernier, y est intense, juste et saisissante. Même l’effeuilleuse de service peut, parfois, arriver à maximaliser la musique, sur son pauvre violon à une seule corde.

MON ONCLE ANTOINE (1971): Les critiques cinématographiques canadiens (tant anglophones que francophones) s’entendent pour analyser cet opus comme le chef-d’œuvre cinématographique du siècle dernier, au Canada. Œuvre du coming of age originale et solide, ce film est très masculin. Mais il est masculin, dans le bon sens. Les garçons et les hommes y étalent l’entier de leur problématique d’une façon tragique, qui tient, et qui mérite amplement qu’on s’y arrête. Les femmes jouent soutien mais soutien solide, affirmé. Elles forment un puissant complément d’équipe et on comprend implicitement que, dans pas trop longtemps, elles passeront au premier plan. Ce film, qui évoque les années 1940, n’est pas sexiste. Ses personnages masculins le sont. Nuance cruciale. Un féminisme sourd et discret rôde en cet opus, court dans les maisons, les commerces villageois, les appentis et les granges. Remarquable regard sur les stigmates avant-coureurs d’un patriarcat déjà vermoulu. Il a fallu aller entacher ce propos d’une scène complaisante parfaitement inutile. L’effeuilleuse de service ici, ce sera Monique Mercure, une de nos importantes actrices. Les deux petits greluchons en rut vont mater madame Alexandrine, jouée, donc, par Monique Mercure, en train d’essayer un corset, dans l’arrière-boutique du magasin général du village. On dénude l’actrice nunuchement et de façon parfaitement flagrante et inutile. La présenter avec le corset déjà disposé et ajusté aurait été mille fois plus érotique. Mais visiblement, érotique était synonyme de criard, dans le bon vieux temps de nos vieilles salles obscures. Minable. Mal vieilli. Dégradant même. Pour ne rien arranger, notre greluchon, vers la fin du film, repasse mentalement ses fantasmes en revue et on nous ressert la scène complaisante inutile, en noir et blanc, cette fois, avec des effets psychédéliques années-soixantards à la manque. Comme on dit chez nous: moffé. Les deux courts segments parfaitement ratés d’un film qui, d’autre part, est un opus majeur que je vous recommande vivement. Si vous ne voyez qu’un seul film canadien dans votre vie, il faudrait que ce soit celui-là. Tout y est. Rien n’y a vieilli, sauf ces deux furtifs moments sexistes de merde.

J. A. MARTIN, PHOTOGRAPHE (1977): Nous retrouvons ici Monique Mercure, jouant, cette fois-ci, Rose-Aimée Martin, le personnage principal d’un opus somptuaire. Mais l’effeuilleuse de service, cette fois-ci, eh bien, elle restera au vestiaire. Monique Mercure ne nous montrera furtivement qu’un genou, et tout sera dit. Nous sommes dans les premières décennies du siècle dernier. Monsieur Martin est photographe. Un de ces photographes à l’ancienne, qui se mettait la tête en dessous de la couverte de son appareil et exigeait que vous restiez immobile pendant quinze interminables secondes. Tous les étés, monsieur Martin part pour faire sa tournée de photographie, sur des chemins forestiers défoncés, dans sa carriole à cheval, et il en a pour cinq semaines. D’habitude, il laisse son épouse avec la ribambelle d’enfants qu’il lui a fait, en quinze ans de mariage. Mais cette année, Rose-Aimée ne l’entend pas de cette oreille. Elle décide qu’elle accompagnera son mari, dans sa tournée de photographe. Une sourde tension érotique s’installe alors au cœur de ce couple, réactivé par ce coudoiement atypique, pittoresque et inattendu. L’érotisme est le thème principal de cet opus, point, barre. Il est omniprésent. Pourtant on ne voit absolument aucune scène ostensible. Tout le monde reste habillé, style années 1910. C’est magistral. Cet opus a ici ferme statut de contre-exemple. Il confirme, si nécessaire, qu’on peut faire du densément sexy, sans jamais déshabiller personne devant la caméra. Pas de show cheap, ici. Du pur. J’ai vu ce film à sa sortie, en 1977. Chaque fois que je le revois, je ne peux m’empêcher de me dire qu’il y avait peut-être quelque chose qui clochait un petit peu avec la sacro-sainte libération sexuelle de notre fortillante jeunesse et avec certaines des émanations culturelles qu’elle engendra, sur le ton triomphaliste qu’on lui connait.

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Bon, je ne vais pas m’étendre (ni faire des calembours faciles). Quand on déshabillait inutilement les actrices, au cinéma, il y avait quelque chose qui n’allait tout simplement pas. Disons la chose comme elle est. Ce que les actrices du siècle dernier ont subit s’apparente de plus en plus, avec le recul, à une forme de Jim Crow sexiste (Les gars se déshabillent pas, c’est immoral. Les filles se déshabillent, c’est normal). Elles sont passé à travers ce statut discriminatoire merdique avec une dignité incomparable. Si l’effeuillage inutile de nos nanars d’anthologie a incroyablement mal vieilli, c’est la faute au script mâle bien plus qu’au rendu peu reluisant des actrices. C’est Carrie Fisher qui a raison, au bout de la route. Les filles, ne vous laissez plus fringuer en esclaves par ces bonshommes qui tiennent la caméra. Ça n’en vaut strictement pas la peine, face aux exigences du présent et, surtout, face à l’Histoire.

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Monique Mercure dans J. A. MARTIN, PHOTOGRAPHE (1977)

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Crincrin

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2021

C’est au rythme du crincrin
Que l’on va notre chemin
En faisant la ronde
Dans le monde
Sous la lumière et dans l’ombre
On tente ce coquin de sort
Dans la vie et dans la mort
Le crincrin lire ses grands cris
Et tous les Jack Mistigris
Dansent et sautent et râlent et miaulent
Et les acteurs jouent leurs rôles
Les bonhommes brassent des bouteilles
Les monts accouchent de merveilles
Les bonnes femmes se rongent les sangs
Les cotillons comme des volcans
Les époques se tortillonnent
Toutes les nations s’émulsionnent
Les feux follettes sont achalés
Ils dansent la polka piquée
Rose Latulipe est vraiment chanceuse
La route est bien que trop neigeuse
Donc le Yâbe va resté chez lui
La musique va rouler toute la nuit
Jeux de pieds, jeux de mains, jeux de vilains
Tout ça au rythme du crincrin.

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Raymond Lévesque est parti / Bozo-les-culottes est r’venu

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2021

Raymond Lévesque (1928-2021), le magistral auteur-compositeur-interprète de l’hymne Quand les hommes vivront d’amour (composé en 1956) vient de nous quitter. Maudit qu’ça souince. C’est comme un arrachement, une partie de moi qui tombe en berne à jamais. Je pourrais pleurer, je pense… J’entends sa voix chaude, ronde, inimitable, dans ma tête, comme un chant d’oiseau de mon enfance. En 1967, il a écrit une petite protest song remarquable intitulée Bozo-les-culottes. Dans cette balade toute simple, un gars du peuple tout simple aussi, qui flottait dans le pantalon de son surnom, Bozo, faisait sauter une statue, à Montréal (un monument à la mémoire des conquérants), avec de la dynamite volée, pour dénoncer les injustices sociales et nationale du temps. En 1970, toujours selon la chanson de Raymond Lévesque (ou dans la compréhension de celle-ci, telle qu’elle perdure dans mon coeur), on fout Bozo en taule pour dix ans. Après la défaite crève-coeur du (premier) référendum de libération nationale (cette dernière, illusoire au demeurant), celui de 1980, Bozo revient (dans ma chanson à moi désormais, ma suite, mon sequel, comme on dit pour faire smart). Il sort de taule. il est revenu. Et, pour ne pas pleurer, ou crier, ou mourir, on chante, sur l’air inchangé, immuable, inaltérable, de la balade originale de Raymond Lévesque: Bozo-les-culottes est r’venu…

Raymond Lévesque (1928-2021), chansonnier, humoriste, patriote et poète

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BOZO-LES-CULOTTES EST  R’VENU

Après avoir purgé son temps
Pour un monument, c’est long, dix ans
… Bozo-les-culottes

Not’vieux patriote est r’venu
Pis laissez-moé vous dire c’qu’y a vu
… Bozo-les-culottes

Y a vu un ben drôle de pays
Qui dit ben plus non qu’y dit oui
… Bozo-les-culottes

Y a vu qu’y avait beaucoup d’polices
Pis pus beaucoup d’nationalistes
… Bozo-les-culottes

Y a vu ben des supermarchés
Mais les coops, y es a charché
… Bozo-les-culottes

Y a vu qu’les grosses révolutions
Ça s’fait encore sous forme d’élections
… Bozo-les-culottes

Fak là y a compris qu’ quatre-vingt
C’est ben soixante plus un gros vingt
… Bozo-les-culottes

Faut dire qu’Bozo s’est racorni
Faut crère que ses idées aussi
… Bozo-les-culottes

Y s’est fait dire que québécois
C’tait pu un mot ben adéquat
… Bozo-les-culottes

Qu’aujourd’hui ont dit canadien
Qu’ça fait sérieux pis qu’ça sonne ben
… Bozo-les-culottes

Le Canada, c’comme le mariage
C’t’une tradition, c’t’un héritage
… Bozo-les-culottes

Met ça dans ta pipe, mon Bozo
Et pis bourre la ben comme y faut
… Bozo-les-culottes

Bozo, ça y a donné un coup
Fak y est allé prendre un ptit coup
… Bozo-les-culottes

Pis y a crié : Vive le Québec
Dans l’tintamarre d’une discothèque
… Bozo-les-culottes

Y s’est fait dire : Change de chanson
Si tu veux pas r’tourner en prison
… Bozo-les-culottes

Fak Bozo s’est dit : Pourquoi pas
R’tourner en prison, tant qu’à ça
… Bozo-les-culottes

Y est dev’nu travailleur social
Travaille en milieu carcéral
… Bozo-les-culottes

Là y continue son combat
Cont’les factionnaires de l’état
… Bozo-les-culottes

En aidant l’citoyen, Bozo
T’as r’çu des coups d’couteaux dans l’dos
… Bozo-les-culottes

Astheur que t’aide les prisonniers
T’as rien à craindre, tu peux es truster
… Bozo-les-culottes

Des fois, Bozo r’pense au pays
Pis là y s’dit qu’c’est pas fini
… Bozo-les-culottes

Y s’dit qu’la prison est partout
En se r’dressant sous son licou
… Bozo-les-culottes

Pis y s’dit toujours qu’en lâchant pas
On va ben es scier, ces barreaux là
… Bozo-les-culottes

Mais en attendant, y vieillit
Comme tout l’monde de par el’pays
… Bozo-les-culottes

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Paul Laurendeau – 14 décembre 1980

(Tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), 2013)

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Le caribou danseur

Posted by Ysengrimus sur 14 février 2021

Denis Thibault (Namun), Le caribou danseur, 2019.

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C’est le caribou danseur
Il est vraiment pas complexé
Il a laissé ses terreurs
Dans sa forêt mordorée
Par les ardeurs de l’automne
Et ce cervidé s’étonne
De pogner le rigodon
Quasiment plus vite que le violon
Car un caribou, ma sœur
C’est un calibre de danseur
Qui ne se dépareille pas
Et ne perd pas souvent le pas
Son secret, autant l’avouer
Autant vous le partager
Et tant pis s’il vous étonne
C’est que le caribou autochtone
Dans les rythmes et les arpèges
Malgré les loups et la neige
Danse sans se démonter
Depuis l’éternité.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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JE HAIS LES LUNETTES (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2021

Ceux qui portent ces horreurs à l’école deviennent la cible de… d’intimidation… Je refuse de porter des fonds de bouteille, point final!
(p 135)

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L’auteure québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, aborde, dans le présent ouvrage (paru en 2012), la question subtile et terrible du handicap léger et de son lourd poids social. La petite Magali, qui, au début du récit, a huit ou neuf ans, attrape la rougeole. Clouée sur son lit, à la maison, elle va en profiter pour s’immerger dans une œuvre cruciale qui aura un grand retentissement pour elle: L’élixir du docteur Doxey. Cet ouvrage incontournable, le  septième tome des aventures de Lucky Luke aux éditions Dupuis (1955), met en vedette un de ces faux dépositaires de remèdes miracles de l’Ouest. Charlatan ambulant, le Docteur Doxey fourgue une potion de cheval qui est censée tout guérir, du rhume aux ongles incarnés en passant par le vague à l’âme. Magali, qui a donc la vraie de vraie rougeole, est très amusée par Doxey et son sbire peignant en rouge le faciès des dormeurs et des chevaux d’un village pour faire croire à une subite épidémie de rougeole. Le faux médecin lave ensuite la peinture avec du kérosène dans un grand torchon blanc et passe ainsi pour un sauveur… jusqu’au jour où on lui présente un babi vraiment atteint de rougeole. Tout cela livre le contexte intellectuel idéal pour mener notre Magali à ne pas prendre sa propre rougeole trop au sérieux. Elle lit donc les enlevantes aventures de Lucky Luke et de Jolly Jumper en pleine nuit, à la lumière crue de sa veilleuse. Pourtant son médecin et ses parents lui avaient bien dit de ne pas s’exposer à la lumière vive, pendant sa maladie. C’est que la rougeole, les enfants, je vous l’annonce en primeur, cela peut vous niquer durablement les yeux et là, le bon Docteur Doxey, dans son incompétence et sa frivolité, ne pourra pas grand choses pour vous. Il faudra en venir à lui substituer un optométriste…

C’est ce qui arrive à Magali. D’avoir lu ainsi la nuit, d’avoir négligé la consigne recommandant une luminosité basse pendant la période culminante de la rougeole, la voici atteinte d’une myopie acquise, curable si traitée tôt. Or, une seconde série de cow-boys vont alors entrer en scène, bien plus patibulaires que des personnages d’illustrés, ceux-là: les boulés scolaires. De retour à l’école, Magali constate que se perpétue la brutalité d’une petite troupe de matamores écoliers qui adore s’en prendre, en priorité, aux enfants manifestant des handicaps légers, ceux qui ont des broches dans les dents, ceux qui ceci, ceux qui cela et… par-dessus le tas, ceux qui portent des lunettes. Magali est donc déterminée à ne pas entrer ainsi dans le collimateur de ces boulés scolaires anti-binoclards. Il est aussi significatif que navrant de constater de quelle manière notre jeune protagoniste va articuler le rejet de la prothèse qui l’aurait débarrassée de son handicap léger. Elle va formuler la chose non pas individuellement mais socialement. Elle en arrive, d’autre part, comme inexorablement, à fraterniser avec Steeve, un jeune malentendant de son école. Lui et son groupe, qui travaillent le langage des signes dans un contexte d’enseignement spécialisé, ne plient pas devant la petite troupe des boulés scolaires. Comment parviennent-ils, ces sourds effectifs, à ne pas se laisser bousculer et intimider par les boulés? Mais… mais… mais…voilà un mystère qui, pour Magali, gagne en densité autant qu’en relief, à mesure que son propre handicap visuel évolue.

Si ce mystère est si crucial pour Magali, c’est bel et bien qu’elle est vraiment en train de devenir complètement miro. Et les choses ne s’arrangent pas. Déterminée à ne pas céder devant la fatalité lunetteuse, notre fin-finaude développe une série perfectionnée de stratégies latérales pour ne pas admettre ou faire admettre qu’elle est désormais complètement bigleuse. C’est l’école primaire, un contexte sécuritaire, familier, intime, où elle peut opérer largement à tâtons et donner le change, si on se résume. Mais, il y va y avoir des coûts, des tombés au bataillon. Ainsi, comme Magali ne peut plus mater le tableau, elle écornifle la copie de sa copine Caroline. L’institutrice le constate et, comme Magali arrive (très efficacement grâce à son lot effronté de ruses d’apache) à faire croire au tout venant qu’elle a une vision de dix sur dix, elle se fait saprer au fond de la classe, en compagnie d’Hervé, nul autre que le chef putatif des boulés scolaires. Cela s’inscrit tant dans le malentendu hypermétrope issu de la malhonnêteté méthodique de Magali qu’au sein d’une offensive diplomatique plus large de la structure scolaire pour encadrer socialement les boulés scolaires, attendu qu’ils développent une propension trop accusée à balancer les binoclards et autres éclopés naturels (sauf les malentendants, toujours) en bas des bancs de neige, à la récré. Magali, du fond de la classe, doit maintenant composer avec le dessinateur de dragons qui deviendrait ouvertement son bourreau, si jamais… elle portait des lunettes.

De fait, dans la vie sociale de Magali, tout converge pour la faire copieusement détester l’option de corriger sa vue, toujours déclinante. Par effet dialectique, dans cette dynamique, son admiration pour l’ami malentendant, qui prend méthodiquement son handicap en main, apprend le langage des signes, et s’assume tel qu’il est, augmente sensiblement, comme la fatale conscience qui monte, qui monte. Magali va tenir le coup trois ans comme ça, à mentir à tout le monde et à elle-même sur son handicap visuel. Mais l’échéance de l’école secondaire approche et avec elle la perspective terrifiante de se retrouver dans un espace physique et social aussi radicalement renouvelé que cruellement imperceptible. Le navire se dirige directement vers son snag, pour cultiver une autre image digne du héro de Magali, le bon et langoureux Lucky Luke. Graduellement, son inquiétude anticipatrice se généralise. Que lui arriverait-il si elle s’égarait vraiment dans un lieu inconnu? Que ferait-elle s’il n’y avait pas de «gardiens» pour la ramener sur le bon chemin? Si elle perdait réellement la vue?  (p 127).

L’angoisse augmente et l’évocation du drame de ces enfants dissimulant ainsi leur handicap pour des raisons révoltant particulièrement l’entendement adulte gagne en solidité et en ardeur. Isabelle Larouche procède ici à une combinatoire de thèmes et de dispositifs narratifs particulièrement heureuse pour nous faire sentir, dans ce petit roman nerveux et habile, que des enfants peuvent tout naturellement s’installer en enfer et —c’est bien le cas de le dire— laisser sciemment leurs parents et leurs institutrices dans le noir total, pendant de longues années, pour des raisons terribles dans l’angle enfantin… des motifs et des motivations totalement infantiles, en fait. Une autre constante du travail d’Isabelle Larouche réside dans cette aptitude très sentie qu’elle a de nous faire avoir de l’attachement et une intense sympathie pour tous ses personnages, même les subsidiaires. Et les boulés scolaires, qui ont eux aussi (qui l’eut cru?) des difficultés assez ardues avec les échelons vernaculaires de leur propre hiérarchie (a)sociale, ne sont en rien les dépositaires manichéens d’un mal dont les héros et les bonnes poires seraient le pendant bien, bon, bonasse et gentil-gentil. Le monde n’est pas aussi tranché que si on disposait de solides lunettes pour le contempler. Et le boulé scolaire peut fort souvent avoir, en train de couver au fond de lui, son contraire.

Rédigé dans un style vif, sobre, précis et parfaitement abordable pour les enfants, ce petit ouvrage fin et complexe est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de cinq illustrations en noir et blanc représentant notamment des scènes scolaires, plus un autoportrait de l’illustratrice Anouk Lacasse (p. 157).

Fiche descriptive de l’éditeur:
Magali rêve la plupart du temps… Surtout en classe! Elle rêve de joindre Médecins sans frontières un jour, pour aider les enfants malades, dans les pays lointains. À l’école, rien ne va plus. Hervé et ses copains sèment la terreur. Étrangement, ceux qui portent des lunettes y goûtent le plus. Comme si les lunettes attiraient et décuplaient la méchanceté de ces tyrans. Pas étonnant que Magali hait les lunettes plus que tout! Par chance, elle peut compter sur de bons amis comme Caroline ou Steeve, un malentendant de la classe de madame Doris. C’est après une forte fièvre causée par la rougeole, que tout s’embrouille pour la demoiselle aux tresses blondes. À l’aide de ruses, toutes plus astucieuses les unes que les autres, Magali protège ce secret dans lequel elle s’enlise de plus en plus. Mais jusqu’où ira-t-elle? Et à quel prix? Combien de temps lui faudra-t-il encore mentir? Combien de temps lui faudra-t-il pour y voir enfin plus clair?

 

Isabelle Larouche (2012), Je hais les lunettes, Éditions du Phœnix, Coll. Œil-de-chat, Montréal, 157 p [Illustrations: Anouk Lacasse]

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Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2021

Denis Thibault (Namun), Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes, 2019.

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Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes
Et ils leur écrivaient aussi, avec leurs pas
Dans la neige et dans la mousse. En somme
C’était des temps où on ne se taisait pas.

C’était l’époque où on s’amenait des nouvelles
Au sujet des grands vents et des pistes de chasse
Pas de contrats alors, pas de profits, pas de gabelles
Seulement les paroles libres, celles que le vent efface.

Les animaux sauvages parlaient à l’homme de leur chair
Et l’homme leur parlait des premières cuissons
Les animaux en forêt sifflaient à l’homme leurs petits airs
Et ce dernier ne répondait pas encore: domestication.

Puis, il a fallu que la peau du castor et du loup
Devienne une pelleterie, objet de convoitise.
L’homme et les animaux ne se parlent plus, du coup.
Désormais, entre eux, le silence étranglé du collet est de mise.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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SUR MON CORPS INCERTAIN (Jean-Pierre Bouvier)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2021

Je suis inquiet et surmené par la bohème
J’ai trouvé un mot une tournure de phrase
J’ai trouvé le mot celui de demain
J’ai senti le temps j’ai perdu le mien
(p. 27)

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À l’instar de son préfacier, notre respecté camarade le Poète Prolétaire, le poète, acteur et musicien Jean-Pierre Bouvier (qu’il ne faut pas, d’autre part, confondre avec le comédien français homonyme) est avant tout et par-dessus tout un baladin social. La date de parution de ce recueil (2012) n’est pas anodine. Le grand conflit étudiant du début de la dernière décennie est une des sources d’inspiration directes de la poésie de Jean-Pierre Bouvier. Il y fait allusion à plusieurs reprises au sein de cet opus. Mais la réflexion de critique sociale de ce slammeur et guitariste tonique et solide prend aussi de la hauteur. C’est que l’homme est aussi philosophe. L’homme est donc un critique pour l’homme…

Singe ou sapiens?

Applaudir le singe
Qui se met debout
Il marche dans la steppe
Se cache dans les houx

Applaudir sapiens
Qui grogne comme il peut
Il ramasse du bois
Il sait faire du feu

Applaudir l’homme
Qui sait faire la guerre
Avec des avions
Des bombes nucléaires

Applaudir les financiers
Qui spéculent sur le blé
Ils affament les terriens
Avec des liasses virtuelles
(p. 59)

Le ton est donné. Et en ce qui concerne la référence militante à notre vie sociale, on découvre ici le travail d’un citoyen planétaire. Soucieux d’une modification radicale et méthodique des replis du monde, la quête poétique s’y associe. Comme avait dit Plume Latraverse autrefois: Y a plus de frontières, y a que la planète. Et la planète, c’est nous tous, modestement, et intimement.

De petits jours

Sur ma planète il y a
Un feu de bois
De petits doigts
Comme les miens,
Et une femme.

Sur ma planète il y a
De petits jours,
Pour mes vieux jours,
De petits pas,
Et de l’amour.
Sur ma planète nous faisons,
Simplicité avant tout,
Pour les poupons de la nuit,
Qui ne dorment pas dans nos lits,
Sur cette Terre.

Sur ma planète nous sommes,
Tous entre nous,
Dans une danse,
Aux alentours,
Sainte famille.

Dans nos villages assis,
Contre les uns et les autres,
Nous désirons la même chose.
C’est le velours d’une rose,
Et c’est ainsi.
(p. 73)

Tourné vers le monde, le travail du poète est aussi ici tourné vers le soi. Introspectif, atteint profondément par la crise intérieure qui est l’effet en retour permanent de la crise du monde, le poète parle souvent de soi, de son vécu, de son parcours, pour articuler les éléments d’analyse sociale qu’il mobilise et revendique. Ancien chimiste, diplophore bardé et chamarré, dépositaire sereinement renégat des poncifs de la recherche bon teint, il nous laisse à lire, avec une originalité peu commune, cette saine critique de la ci-devant recherche et des ci-devant savoirs, qui fait tant sentir que l’université mène à tout… pourvu qu’on en sorte.

Je savais tout sur rien

C’était ma vie
C’était mon
Pain je savais
Tout mais
Tout sur rien
J’en ai trop
Fait j’étais
Trop pris
Dans des
Détails
Sciatiques
J’ai fait le
Fou sur
Le chemin
De la
Recherche
Empirique
Hors d’elle
Point de
Salut croyais-je
Je dois faire
Comme si
Je n’en
Avais pas
Fait.
(p. 49)

Sur la base de ce regard vif —et, notons-le au passage, assez peu fréquent dans le champs poétique contemporain ou hérité— le poète penseur produit aussi une expansion armaturée et configurée vers une corrosion philosophique de l’être fondamental et de la gnoséologie implicite. Nous continuons tant et tant de vivre des temps profondément irrationalistes. Nous continuons tellement de barboter dans l’obscurité intellectuelle et la crosse mentale permanente et omniprésente. Tout s’y oppose pourtant: avancées scientifiques, développement des technologies de l’information, mémoire collective et intelligence artificielle, unification politique, pacifisme implicite, critique immanente de plus en plus virulente du capitalisme. Et pourtant une poisseuse pulsion endémique d’obscurantisme et de sottise constitutive fleurit impitoyablement. La raison n’est vraiment pas au zénith, par les temps qui courent.

 L’hiver de la raison

C’est la mort de la pensée
C’est l’hiver de la raison
Je croyais pouvoir aimer
Malgré toutes ces tensions
Quand je me fais des reproches
Quand mes attentes sont élevées
Tout mon être s’effiloche
Et je perds mes qualités
Quand s’enfilent les minutes
Et que rien ne m’apparaît
Mon cœur amortit la chute
Et le verbe disparaît
Non je n’ai plus rien à dire
Toutes mes idées ont fui
Il ne me reste qu’à chérir
La nature qui me séduit
(p. 22)

Cette irrationalité de système, rampante, vernaculaire, sentie, charrie fatalement son lot d’indigences intellectuelles et d’incuries diverses et éparses. Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés… Toutes les activités mentales et savantes en sont affectées. L’art n’est pas épargné. La poésie n’échappe donc pas non plus au cloaque. Elle s’enlise dans le magma des idées vagues et convenues, incompréhensibles, prétentiardes et songées, dont le roulement s’intensifie au cœur de l’usine à saucisses bourdonnante et convulsionnaire des élucubrations absconses.

L’An de 5 à 7

Éclosion d’idées vagues
De mots innocents
Début difficile
Chemin de labeur
Effort culminant
Quelque part
Dans l’avenir
Au coin du feu
De l’intensité
Du goût de vivre
Malgré l’auteur obscur
Cercle restreint
Regards hautains
Élucubrations absconses
Poèmes austères
Critères verbeux
Crevaison critique
Image de marque
Concert de louanges
—L’incompréhension
Est payante—
Vers amers
Adulé [sic]
(p. 48)

Portons le chapeau s’il nous épouse le crâne percolant. Sans hypertrophier l’ego et ses stigmates tourmentées, Jean-Pierre Bouvier reste un poète qui dit Je et ne s’excuse pas de le faire (voir notamment ci-haut, notre exergue). Rythmée, heureuse en oralité, sa poésie, diverse et innervée, est fluide dans ses canaux d’inspiration. Et elle émet une solide exploration formelle. Le travail d’écriture est, toutes sommes faites, résolument moderniste. Il construit par touche une textualité particulièrement originale.

Chemin incolore

Dans la noirceur flétrie
Des fins de jour abîmées d’habitudes
Je grisaille contre les murs éternels
Comme l’ennui
Le tapage du néant
Me pèse et les sons
Étourdissent ma moisissure de vie
Accroupi
Croupissant
Angoissé
Fainéant
Je brûle une dernière phase
Vidé par maître Réel
Qui roule en bobine de film
Vidé par les voisins qui me raillent
Je dessine du nonchalant
Dans le sable
Un autre vaccin
Pour un chemin incolore
(p. 62)

La poésie concrète est aussi au rendez-vous, ainsi que notre fond intertextuel canadien et québécois. Le poète mobilise ce dernier avec beaucoup de fraîcheur et de joie, donnant à lire des moments d’une singulière authenticité d’outre-ville. Avec les vieux mots, les anciennes rimes, j’arrive trop tôt, j’arrive trop tard… avait dit Gilles Vigneault…

Vers seize heures

Je cherche un coin
Où je pourrais faire un jardin
Y travaillant en chansons
La mémoire de mes ancêtres
Et l’hiver…? Je serais
Ébahi par l’étonnante musique
De la chute des flocons

Vers seize heures à l’orée du soir
Les deux pieds près du poèle [sic]
Dans la chaleur suave
D’un petit chalet
Nous trinquerons à la fraternité!
(p. 67)

L’ancien et le moderne se rejoignent toujours un petit peu, quand l’action et la réflexion touchent du bout des doigts ce qui est fondamental. Le recueil de poésie Sur mon corps incertain — Slams, Brefs, Poèmes, Rotrouenges et chansons contient 48 poèmes. Il se subdivise en cinq petits sous-recueils ou parties: Sur mon corps incertain — Slams (p 17 à 32), Cœur battant — Brefs (p 33 à 52), Le blé de mon âme — Poèmes (p 53 à 62), Une Nouvelle Nouvelle-France — Rotrouenges identitaires (p 63 à 67), Donne-moi une cible — Chansons (p 69 à 87). Ils sont précédés d’une citation d’exergue (p. 7), de remerciements (p. 8), d’une dédicace (p. 9), d’une table des matières (pp 10-11), d’une préface de John Mallette, le Poète Prolétaire (p 13), et d’une introduction de Richard de Bessonet (p 15). L’ouvrage se conclut sur un Épislam (p. 89), une Annexe contenant la retranscription avec notes de musique pour guitare d’une des chansons du corps du texte (p. 91), et de douze notes de fin de texte (pp 93-94). La quatrième de couverture renseigne succinctement sur la biographie du poète et sur les motivations de son travail. L’image de couverture est un montage visuel incorporant une photographie en couleur du poète à la guitare. Une seconde photographie en couleur du poète figure sur la quatrième de couverture. Les deux rabats du rebord de couverture sont décorés de deux textes figurant dans le corps de l’ouvrage (les poèmes Cœur battant et Fresque).

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Jean-Pierre Bouvier, Sur mon corps incertain — Slams, Brefs, Poèmes, Rotrouenges et chansons, Les Éditions Poèmes et Slams, 2012, 94 p.

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