Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Québec’ Category

Tyrannie révolue de l’horaire télé (billet pour mes petits-enfants)

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2018

La télé rend con
(slogan de Mai 68)

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On a beaucoup parlé du contenu idiot et réac de la télé. Cette idée ne sera pas ici contestée. Simplement, avec le recul du temps, tous ces lambeaux d’inepties se dissolvent un peu quand même et se défraîchissent bien vite, dans le grand magma d’images contemporain. La distance historique qui s’installe oblige à se remémorer un autre aspect crucial de l’enconnement raide et dur que nous imposait, comme fatalement, la culture téloche. C’est celui de l’horaire télé. Mes petits-enfants liront peut-être un jour ce billet. Je me dois donc de bien leur expliquer le tout du flafla de la chose.

Le contenu de la télévision était diffusé, en continu, depuis des stations. En direct ou en différé, la boite à images nous envoyait ses émissions à heures fixes. Pour ne pas les rater, il fallait donc intérioriser très précisément la grille horaire. Cette dernière était diffusée, dans son intégralité vétillarde, comme complément de publication du journal (papier) hebdomadaire. Quand ce guide télé apparaissait (le nôtre s’appelait Télé-Presse), tout le monde se jetait dessus. C’est que s’il y avait les émissions stables (dont on ne devait pas spécialement vérifier les jours ou les heures, sauf au moment des grands changements de programmation saisonniers), il y avait aussi les programmations ad hoc. Celles-ci concernaient prioritairement le cinéma. Ainsi, si une émission portait, par exemple, le titre générique de Ciné Jeudi, il fallait se ruer pour vérifier quel film jouerait, ce soir-là. Si c’était Le bon, la brute et le truand, il faudrait faire ses devoirs de la semaine en vitesse pour inconditionnellement dégager un bloc de quelques heures, le jeudi soir. Noter que, pour une œuvre majeure comme un Leone ou un Coppola, la consultation de la grille horaire n’était en rien une obligation. Les tikus se passaient le message à l’école et tout le monde savait vite que le jeudi soir était à libérer en priorité, pour s’imprégner d’une œuvre cinématographique majeure qui, elle, ne reviendrait pas de sitôt.

On fera aussi observer qu’il y avait des chaînes et que ces chaînes se faisaient déjà une belle concurrence de couillons et ce, à nos dépends. Si le Canal 10 jouait le Leone, le Canal 2 s’arrangerait pour mettre Funny Face à la même heure, pour contrer ce concurrent sérieux. Un choix obsédant allait alors s’imposer. Le déchirement intérieur n’était pas strictement personnel, du reste. Il devenait bien vite, disons… interpersonnel. Une portion de la maisonnée voulait retrouver Tuco et Blondin dans les affres de la Guerre Civile tandis que l’autre portion préférait partir pour Paris en compagnie de mademoiselle Audrey Hepburn. Des disputes acrimonieuses éclataient, qui laissaient souvent des amertumes durables. Eh oui, c’est qu’il fut un temps où il n’y avait qu’une seule téloche par maisonnée. Il fallait fatalement composer sur ses algarades de programmation. On ne les gagnait pas toutes.

Arrivons-en aux feuilletons. Ceux-ci se construisaient habituellement comme de perfides crescendos visant quasi-exclusivement à vous faire visionner l’épisode de la semaine suivante. Batman et Perdus dans l’espace (Lost in Space) étaient des spécialistes en la matière. Mais, du fond de sa vieille roulotte, le Capitaine Bonhomme ne cédait pas sa place, qui terminait tous ses récits par quelque chose comme le tour suivant: Le capitaine se verra-t-il saisir par les terribles sbires qui le cernent ainsi? C’est ce qu’on saura peut-être demain, mes enfants. Le lendemain, il fallait être bien en place devant son poste pour capter la suite… sinon, on la perdait pour toujours.

Les plus optimistes diront que cela produisit une cohorte qui développa l’habitude d’arriver à l’heure… mais bon, dans quel but? Pour se faire asséner quoi ou pour servir qui? Enfin, que ce subreptice phénomène de masse soit déplorable ou non, il reste que quand nous étions enfants donc, l’intégralité du rythme de vie des futurs hommes et femmes de ma génération (j’ai eu soixante ans en 2018) était tout simplement configuré par l’horaire télé. Nos parents, moins tributaires de ces douloureuses déterminations, rataient assez souvent le coche. Une ballade en voiture s’étirait parfois de cinq ou dix minutes après l’heure fatidique et nous éclations tous en sanglots sonores, sur notre banquette arrière, bien marris de rater le début de la suite des mésaventures du taureau Sancho. Chaque journée prenait la coloration spécifique de l’émission dominante du jour. Ainsi je me souviens que, vers 1968, j’étais un inconditionnel des demi-heures de Supermarionation qui jouaient (en v.f.) au Canal 10, à cinq heure tapant, les jours de semaine. Je me dépêchais de revenir de l’école (j’évitais de traîner au parc ou dans les lambeaux boisés, respirer le bon air, tout ça… pas question, pas question, la barbe!). Chaque journée était marquée au coin d’une émission spécifique du conglomérat Supermarionation. Le lundi, c’était L’escadrille sous-marine (Stingray). Le mardi, Fusée XL5 (Fireball XL5). Le mercredi et le jeudi, la première et la seconde partie de Les sentinelles de l’air (Thunderbirds — un immense succès populaire à l’époque). Le vendredi, c’était Supercar (Supercar). Il ne fallait surtout pas rater ça et c’est d’ailleurs vers cette époque qu’un second téléviseur fit son apparition, dans notre maisonnée. Il était en noir et blanc comme le premier mais il était plus petit et, surtout, il était monté sur un perchoir à roulettes très pratique qui permettait —oh merveille!— de le rouler depuis la chambre de mes parents jusque dans la cuisine. Un téléviseur portatif. Mobile en plus. Je regardais donc mes inexorables épisodes de Supermarionation pendant le souper, directement, en bouffant la tambouille. C’était là la seule façon de me faire me stabiliser à la table du repas vespéral.

Un mot sur les stations. Il y avait, dans le Québec d’alors, le Canal 2 (Radio-Canada — culture musicale et théâtreuse pour les enfants… souvent chiant) et le Canal 10 (Télé Métropole — culture populaire et cabotinage insensé venu directement du vivier des cabarets montréalais… toujours hilarant). Initialement, les chaînes en anglais ne nous intéressaient pas, le Canal 6 (CBC, soit Radio-Canada anglophone) et le Canal 12 (CFCF). Il y avait aussi l’héroïque Canal 7 (CHLT), francophone, qui diffusait depuis Sherbrooke et sur lequel on regardait une émission pour enfants en direct qui s’intitulait Pipe de plâtre. Les autres chaînes, me direz-vous? Les autres chaînes, c’était de la neige. Il n’y avait rien. Ajoutons que les télécommandes n’existaient pas, dans ce temps-là. Pour changer de poste, il fallait se lever et tourner le gros bouton numéroté qui se trouvait sur la façade borgne du téléviseur… et vite, car l’horaire était tyrannique et il n’attendait pas après vous. L’arrivée de la télévision couleur s’accompagna d’un accès à deux chaînes américaines, le Canal 3 (WVNY, à Burlington au Vermont) et le Canal 5 (WPTZ, à Plattsburgh, dans l’état de New York). Ce fut là une petite révolution qui me permit d’enfourcher un nouveau dada horaire qui allait déterminer mes émotions et celles de générations d’enfants à venir. J’ai nommé les dessins animés du samedi matin, aux couleurs vives et couperosés d’annonces de jouets foireux et de céréales ricaines archi-sucrées et merdiques, comme Trix ou Lucky Charms. La séquence de dessins animés du samedi matin sur les chaînes américaines dévorait avidement tout l’avant-midi, sans discontinuer. On en avait les yeux exorbités. Combien de fois ai-je contemplé le soleil radieux du samedi matin depuis la fenêtre qui était le long du téléviseur que je ne quittais pourtant pas. Il était alors parfaitement inutile de consulter l’horaire télé. On se laissait simplement porter par le flot torrentiel des émissions en succession, en jouant pensivement avec les boutons de dosage des couleurs (un bouton pour les couleurs froides, un bouton pour les couleurs chaudes), dont la syntonisation extrême donnait au cartoon hystérique du moment de véritables allures de trip de LSD.

La rigidité et les effets d’urgence des horaires de programmation étaient sciemment exploités par nos parents comme autant de carottes pour les baudets télévisuels que nous étions mécaniquement devenus. J’ai déjà mentionné le téléviseur portatif m’attirant vers mon souper vespéral. On peut aussi mentionner les bains. Le dimanche soir, il fallait se grouiller de prendre notre bain pour ne pas rater la séquence Jinny (I dream of Jeannie), Du feu s’il vous plait, et Des agents très spéciaux (The Man from U.N.C.L.E), en début de soirée. Les mésaventures du major Nelson et de son fidèle sbire Roger Healey sentent pour toujours le savon et les cheveux mouillés, dans mon souvenir.

Non vraiment, quand on y pense avec le recul, la télé rendait con pour son contenu, certes, mais aussi pour l’incroyable danse behaviorale qu’elle imprima profondément dans nos vies d’enfants. Que d’énergie bazardée pour se soumettre à la tyrannie bien révolue de cette organisation abstraite, rigide et fatale du temps. Et ces salopards trichaient en grande, avec ledit temps, en plus. Une émission d’une demi-heure ne durait en fait que vingt minutes car elle était coupée de dix minutes de pubes, ou plus. Un chef-d’œuvre cinématographique se voyait parfois tronçonner des segments et des plans entiers, pour laisser de la place à la pube tout en se maintenant rigoureusement dans l’horaire. Ma génération s’accommodait vaille que vaille de la fatalité des pubes périodiques (c’était entre autres des pauses pipi idéales) mais la génération précédente, plus déterminée par la tranquillité perdue des salles obscures, en souffrait atrocement. Il faut aussi dire que, dans le cas d’un grand film, la durée des pubes augmentait insidieusement à mesure que la trame du film s’avançait. Je n’oublierai jamais votre pauvre arrière-grand-père qui s’était confortablement installé pour mater Les dix commandements  (The Ten Commandments) de Cecil B. DeMille. Les pubes, au début, faisaient cinq minutes aux vingt minutes. Vers la fin du film, elles étaient passées à vingt minutes de pubes pour vingt minutes de film. Le vieux ferma rageusement la téloche, un bon moment avant que le peuple Hébreux ne joigne la terre promise, profondément écœuré qu’il était des annonces de savonnettes et de bagnoles qui lui polluaient son expérience.

Puis, un jour fatidique, un ratoureux méconnu mit, sans le savoir, fin à toute cette absurde tyrannie. Il popularisa une invention assez ancienne: le magnétoscope. Il devenait désormais possible d’enregistrer son émission et de la mater plus tard, en dehors de la grille horaire. Tout doucement, cette pratique se généralisa. Ce fut là le premier facteur de libération. Les gens prirent l’habitude d’écouter leurs émissions quand ça les arrangeait et, de plus en plus, en sautant les pubes. Le pli était pris. Aujourd’hui, on consulte ou compulse un feuilleton ou un film comme on le ferait d’un livre. On absorbe en deux jours et deux nuit un feuilleton HBO ou Netflix qu’on aurait dû autrefois picorer à la petite semaine en trois ou quatre mois, fidèlement et docilement. On regarde désormais son émission favorite sur le site web disponible quand nous sommes nous-même disponibles (pas le contraire). Les pubes intercalaires intempestives ont, à toutes fins pratiques, disparu.

Je ne peux tout simplement pas commencer à expliquer à mes petits-enfants la vengeance morale absolue que les conditions technologiques contemporaines représentent, pour les hommes et les femmes de ma génération, anciens enfants prisonniers sans espoir de la grille horaire télévisuelle. Celle-ci est désormais tordue et déchiquetée, comme une vieille cage foutue et obsolète après l’évasion dans la nature de toutes les bêtes fofolles qu’elle cernait autrefois cruellement. Espérons que ces dernières bébêtes en profiteront pour aller jouer dehors un peu, notamment le samedi matin, réservant les visionnements, désormais bien tempérés, d’émissions, nunuches ou non, pour les jours de pluie, de neige et de grêle.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a soixante ans: AGAGUK (Yves Thériault)

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2018

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Je peux affirmer sans difficulté que je suis de la génération Agaguk. Né en 1958, tout juste comme ce roman d’Yves Thériault, j’ai amplement existé enfant et adolescent sous la coupole de sa mythologie, largement affadie dans le contexte contemporain. Vous me croirez si vous voulez mais aujourd’hui, Agaguk est donné comme un polar! La puissance ambivalente du Loup Blanc a fini par se tasser devant la petite mesquinerie sans concession de la police! Et pourtant, dans ma jeunesse, c’était pas de la littérature de gare, que ce solide morceau d’anthologie. C’était une lecture obligatoire à l’école et c’était une grande fresque esquimaude qui inspirait le respect, tant pour sa radicale justesse ethnographique que pour sa cruauté et sa puissance.

L’histoire se passe aux environs de 1940 dans l’Arctique. Une notule introductive manifeste discrètement la seule rectitude prudente de tout l’exercice. Elle dit, sans détour: AVERTISSEMENT. L’action de ce roman se déroule chez les Esquimaux tels qu’ils étaient dans les années quarante. Que leur vie soit aujourd’hui modifiée par l’invasion du progrès dans l’Arctique est indéniable. L’auteur se réserve d’en faire le sujet d’un prochain roman. Yves Thériault (1915-1983) écrivit effectivement par la suite plusieurs romans sur les Inuits. Mais aucun de ces ouvrages ultérieurs ne connut le retentissement d’époque d’Agaguk (vendu à 300,000 exemplaires et traduit en sept langues, en son temps). C’est que, pour le coup, ce thème de l’invasion pernicieuse du progrès des blancs est déjà central dans Agaguk. La fatale destruction d’une civilisation par une autre y prend encore des dimensions tragiques alors que, par la suite, ces thématiques deviendront soit crasses et minables soit neuneu et gentillettes.

Présentés sans cette hypocrisie atténuative polluée par la rectitude condescendante actuelle, les Esquimaux (qu’on commence à peine à appeler par le nom qu’ils se donnent eux-mêmes, les Inuits — les deux termes apparaissent en alternance dans le roman) vivent déjà sous le joug bien senti des blancs. Habitant près du cercle polaire, ils voient les blancs très rarement mais quand cela arrive, les occupants déboulent sur la banquise en avion et portent des uniformes à galons. Leur savoir-faire, ce qu’on appelle encore de temps en temps leur magie, fait une grosse impression. Et l’Esquimau et l’Esquimaude de Thériault sont déjà insidieusement aliénés par la technologie occidentale. Ils se déplacent encore en cométiques (traîneaux à chiens) mais ils chassent avec des fusils. Ils construisent encore l’iglou hivernal mais ils s’y chauffent avec des petits poêles portatifs dont le combustible est encore parfois la graisse de phoque mais de plus en plus souvent le kérosène, surtout les jours de grand froid, car il produit une flamme plus sèche et plus vive. La femme esquimaude tanne encore les peaux avec ses dents et en sépare encore la viande avec un couteau en os… mais parfois c’est le couteau à lame de métal qu’elle utilise, surtout sur le caribou et l’ours, dont le cuir est plus dur. Son mari, quand il pêche, a désormais besoin du filet de ce fin cordage huilé que détaillent les blancs, car ni lui ni son épouse ne savent plus tresser les vieux filets en cuir de babiche. Et en échange de tous ces objets utilitaires si commodes et si efficaces, les blancs réclament pour l’instant des peaux d’ours, de caribous, de loups, de visons, de renards. Certains d’entre eux commencent à peine à s’intéresser à ces petites statues inutiles en pierres de rivières que certains hommes et femmes fabriquent comme pour s’amuser et qui déclencheront, en un jour encore à venir, la constitution des plus bizarres fortunes.

Le grand alambic des blancs serine une autre technologie dont les Esquimaux sont sourdement friands: l’alcool. Et notre trame constabulaire (je trouve cette notion plus juste que celle d’intrigue policière, largement anachronique ici) démarre sur cette entrefaite. La vente d’alcool aux Inuits est interdite mais se pratique quand même. Agaguk, qui vit dans la toundra en compagnie de son épouse Iriook, très loin du village, vient troquer des peaux dans ce dernier. Le contrebandier d’alcool Brown lui refuse les objets utiles qu’il réclame, lui proposant de la boisson à la place. Pataquès & Rififi. Agaguk, éméché, s’emporte et capote le détaillant de gniole, moins pour son immoralité civique que pour sa pingrerie commerciale. Il le trucide sec et fout le feu à sa cahute de vente. Le Montagnais sbire du contrebandier Brown se barre dare-dare vers le sud. Agaguk retourne dans sa toundra. Et, inexorablement, un beau jour, un constable débarque au village.

C’est alors le ballet des dupes entre le chef du village (une crapule finie qui est en plus le père d’Agaguk) et son sorcier d’une part, et le constable Henderson d’autre part. Frontal, roman naturaliste au boutte, le traitement de Thériault est sans concession pour les deux parties. Il n’y a pas de noblesse ici, pas de grandeur, pas de moralisme outrecuidant. Il n’y a qu’un grand gendarme anglo-canadien dédaigneux pour ces petits hommes et ces petites femmes malodorants qui lui arrivent à l’aisselle et une tribu de personnages rondouillards féroces, roués et rusés, qui méprisent copieusement cet occupant hautain et dangereux qui, lui, pour sa part, impose sans relativisme sa conception de la loi, simplement parce que sa civilisation détient le contrôle et la puissance. Dans ce chassé-croisé des myopies ethnocentristes, les choses se terminent tragiquement pour le constable Henderson (p. 190, dans la vieille version des Éditions de l’Homme dont je vous ai posé la couverture supra — je croyais que je citerais mais pour le coup j’y renonce, c’est vraiment trop cru)… L’homme solitaire de la toundra a maintenant son meurtre (Brown, le fourgueur de gniole) et les villageois ont maintenant le leur (Henderson, le premier constable enquêteur). Débarque alors le constable Scott et le cycle onctueusement répressif recommence. Je ne vous vendrai pas qui, au bout du compte, plonge et qui s’en tire et à quel prix. Les peuples occupés portent toujours leurs lots aléatoires de guigne fatale et de coups de bol improbables.

L’existence solitaire d’Agaguk et de son épouse Iriook nous donne aussi à voir des plans saisissants de la vie des couples esquimaux d’autrefois. Iriook accouche de Tayaout, fils d’Agaguk, (qui fera l’objet, en 1969, d’un autre roman) et, pour des raisons subtiles, très finement amenées et parfaitement crédibles (qui me bottent bien) la femme s’affranchit graduellement du vieux patriarcat inuit, tout en maintenant pour son homme une passion ardente, fidèle et libre. Merci le Loup Blanc. Je ne vous en dit pas plus avant, il faut simplement lire.

Un film intitulé Agaguk a été produit en 1993 par une équipe française, en adaptation du roman. Insondablement décevant en soi mais implacablement intéressant sur l’acidulée question de comment, en deux générations, la rectitude politique a tout simplement tué ce roman (qu’on ne diffuse plus dans les écoles aujourd’hui, du reste, c’est moi qui vous le dit). Il est impératif de lire le roman avant de voir le film, sinon vous allez vous foutre le tout de votre expérience en l’air de façon magistralement pitoyable. Ces soixante ans n’ont pas été sans impact. Disparu Agaguk, disparue aussi la voix rauque et sans concession qui chanta sa quête.

Soyons de notre temps, soyons gentils-gentils et oublions en chœur.

 

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Guanyin, en joual

Posted by Ysengrimus sur 21 décembre 2017

[english version below] Dans l’très vieux temps de y a ben longtemps, nos pays y étaient gouvarnés par des rois. Y a un roi qui vivait ben loin dans l’est pis y avait la grand chance d’awouère trois filles. Les trois filles se faisaient donner absolument toute toute quessé qui leu fallait — des belles guénilles, des bébelles pour faire mumuse, d’la bonne mangeaille en masse, pis des sarviteurs pis des sarvantes pour yeu fère leu train. Cté fille là, y ont grandi gras dur, ignarantes de toutes les troubles du monde ardinaire, justement le pauverre monde que leu poupa éta le roi de. Y en a une des trois, la plus jeune des trois, ben éta comme différente des autres. Elle a s’en câlissait pas mal des belles guénilles, des bébelles pis de la bonne mangeaille à fafineux. Quand ses sarviteurs pis ses sarvantes ergârdaient ailleurs, a se faufilait en dewors du palais pis al alla virailler des grands bouttes de temps dans l’village alentour. Ou encore al alla galvauder dans l’bois, autour du palais. Dans l’village, a vu des moumans paysannes avec leu babi d’une poche su l’dos, en train de laver leu linge dans des ruisseaux. Al a vu des flos jouer, pas avec des bébelles mais entre eux-autres, flos. Al a vu des flos plus vieux en train d’aider des ptits jeunes flos. Al a vu des flos en train de se pogner pis de se saprer des volées mais al a vu aussi des flots se serrer la main en chialant. Al a vu aussi du pauverre monde qui luttaient pour leu survie dins rues, du monde sans abris qui quêtaient leu mangeaille, des moumans qui crevaient de faim pour qu’leu babis puissent manger. Dans l’bois, a vu des moumans wézo qu’apportaient d’la grainaille à leu pitwézo pis des zanimos qu’apprenaient à leux tizanimos comment charcher leu mangeaille. Dans toutes cté zaventures là, al a appris que toute quessé qui exiss en monde dwé s’amancher pour survive, pis que toute c’t’affère de survivance là, ça dépenda pas pantoute des belles guénilles ou des bébelles mais d’la bonté du monde envers d’autes mondes.

Apra avouèr appris toutes cté zimportantes affères là, al a lâché les belles guénilles, les bébelles pis les sarviteurs et sarvantes. Al a dit à son poupa qu’a voula explorer la nouvelle farveur qu’a vnait de s’découvrir en elle-même. A gui a aussi parlé du monde qui mangea d’la misére dans l’village pis que si c’éta pas un effet de sa bonté sa grand bonté poura guieux permette de vive mieux. En entendant ça, le roi ses péres y éta tan tabarnak. L’bonhomme y créya pas à ça pantoute, lui, la bonté — créya juss en la sagesse donnée jusss aux ceusses qui en monta la haute montagne pis la mérita, comme lui-même. La fille était ben dépitée d’la réaction d’ses pére. Mais éta ben guirée pour suive sa tite idée. A sapré son camps du palais pour aller vive comme une paysanne dans l’village. Comme a sacralisa toute créyature vivante, a survailla ben attentivement la route youss qu’a marcha pour ête ben sure de pas piler su’une forme de vie. A fournissa son aide pis sa gentillesse à toute les ceusses qui gaulaient dans vie. Mais elle aussi al a eu des souffrances. À cause de ses comportements gentils, y en avaient dans l’village qui gui montaient sa tête pis qui la bardassa pas mal. Mais a yeu zen tenait jamais rancœur. Ses guénilles ont fini par devnir toutes vieilles pis toutes décocrissées mais à s’en sapra ben parce éta tellement heureuse dans son cœur. Des sangsues viva même collées su son dos. Ça faisait qu’al ava ben d’la misére à marcher. Mais a lâcha pas d’marcher. Un jour a s’t’aparçu qu’une des sangsues gui éta tombée du dos. A ramasse la sangsue à terre pis a s’la r’colle su l’dos parce a sava que si la sangsue resta à terre, a pourra toute bin n’en mourir. Cte fille là, a déborda d’une gentillesse pis d’un compâssion absolument capotante. C’ta comme ça qu’a viva sa ptite vie.

Fak toujours est ti ben qu’in beau jour a s’est mis à rpenser à ses pére. A s’est mis à rpenser à ses sœurs. A s’est dmandé quossé qui se passa a’ec eux autes pis a s’est mis à s’ennuyer d’eux autes. Fak est rtournée au palais. Al a chialé quand al a vu le roi, ses pére. Y éta devenu vieux pis bougonneux. En plus, une mardite maladie l’ava rendu aveugue. Mais elle, a s’en sapra ben qu’y seille vieux, bougonneux, pis aveugue. Al a serré ses père dans ses bras pis a gui a dit à quel point a s’éta ennuyé de lui pis comment qu’a regretta d’avoir sapré son camps comme ça. Le roi y gui a répondu, ben à pique pis ben baveux: «Si tu penses vraiment qu’la gentillesse peut sauver les mangeux de misère ben tu vas t’trouver à m’donner tes yeux, pour que j’seye pus aveugue.» Pis là y gui donne une poussé pis y sak son camps din aut’chambe. Le lendemain, la fille ar’tourne au palais avec in tube en bambou. A d’mande pour vouèr le roi, ses père. Y est là, Y arrive, fak a dit: «Mes père, je le voé d’mes yeux qu’vous souffrez pis que c’est pas sensé êt’de même. Vous m’avez toujours donné toute sék i’m’falla pour que j’aille jama la moinde souffrance — de la mangeaille, des guénilles, des bébelles, des sarviteurs pis des sarvantes— pis je vous ai pas apprécié comme y l’falla. C’t’a mon tour d’vous fournir de quoi pour qu’vous rsentiez pus les souffrances.» Pis là a pogné le tube de bambou pis a s’en est sarvi pour se débarquer les yeux d’la face pis les offrir à ses pére. Pis c’t’à c’moment là, qu’le roi s’t’aparçu d’la vra gentillesse pis de la vra compâssion d’sa tite darnière. Y s’est mis a chialer quand il l’a vu toute saignante pis mourante à terre. «Mais ma pauve tite. Chu ben nâvré pis ben en peine» que le bonhomme y a marmotté. «J’vous pardonne, mes péres», là, qu’a dit. Pis ça s’est trouvé à êt’tout juss ses darnières paroles.

Les dieux pis les ancêtes, qui surveillaient a gaffe depuis l’plafond des mondes, y on pogné l’motton pis y ont été pas mal épatés par la vra pitié, la vra gentillesse pis la vra compâssion manifesté par cte simpe tite gogole d’un quelconque roi. Son âme est grimpée au ciel pis les dieux y ont sapré une saudite de bourrasque de tapon de grands tapes amicales dans l’dos. Y gui ont donné le nom de Guanyin, la déesse aveugue d’la compâssion. A continue de veiller su toutes nous autes pour nous fére garder dans nos mémoères l’importance d’être gentils, d’être miséricordieux pis de sawére tout le temps pardonner…

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[version joualle supra] A long time ago, the land was ruled by kings. One king in the far east was gifted with three daughters. These daughters were given everything they needed — beautiful clothes, toys to play with, enough food to eat and servants to do all the chores. They grew up happy, oblivious to the things that troubled ordinary people, like the people their father ruled over. One of them, the youngest daughter, was different. She cared nothing for the beautiful clothes, toys and fancy food. When her servants weren’t paying attention, she would sneak away from the castle and spend time walking through the streets of the village nearby, and roaming around the forests that surrounded the castle. In the village, she saw peasant mothers holding their babies on their backs and washing clothes in the stream. She saw children playing not with toys, but with each other. She saw older children helping younger children. She saw children arguing and fighting, but she also saw them shaking hands through their tears. She also saw people struggling to survive on the streets, people with no homes, begging for food, mothers starving so their children could eat. In the forest, she saw birds bringing food to their babies, and animals teaching their young ones to search for food. From her adventures too she learned that all living things need to survive, and much of that survival depended not on fancy clothes, or toys, but on kindness from others.

After learning these lessons, she gave up all her fancy clothes and toys and servants. She told her father that she wanted to explore this new faith that she had found. She also told him of the people struggling in village, and how his kindness could make their lives better. The king got very angry. He did not believe in kindness — only wisdom gifted to those who attained it and deserved it, like himself. The daughter was very sad at her father’s reaction, but was determined to follow her own path. She left the castle to live as a peasant in the village. She became known for her kindness and compassion. Because she believed every living thing was sacred, she would watch the path on which she walked to be sure she was not stepping on any living creatures. She would offer help and kindness to those who were struggling. But she also suffered. Because of her kindness, some people in the village would mistreat her. But she would always forgive them. Her clothes became torn and old, but she barely noticed, because she felt so happy in her heart. Leeches would live on her back, causing her great difficulty walking, but she carried on. One day, she noticed one of the leeches had fallen from her back. She picked it up and put it back on her, knowing that if she did not, the leech would die. She displayed a kindness and forgiveness that was extraordinary. This is how she lived her life.

One day, she thought about her father. She thought about her sisters. She wondered about them and she missed them, so she walked back to the castle. She wept when she saw her father, the king. He had grown old and bitter. An illness had caused him to become blind. But she didn’t care. She took her father in her arms and told him how much she missed him, and how she was sorry that she left. The king scoffed. « If you really believe that kindness saves those who struggle, you will give me your eyes, so that I can see again. » He pushed her away, and left the room. The next morning, the daughter returned to the castle with a stalk of bamboo. She asked to see her father the king. When he arrived, she spoke. « Father, I see that you are suffering and you shouldn’t be. You have always given me everything that I needed so I wouldn’t have to suffer —food, clothes, toys, servants— and I did not appreciate you like I should have. It is my turn to provide for you, so that you will no longer suffer. » She then took the stalk of bamboo and used it to remove her eyes, which she presented to her father. At that moment, the king realized the true beauty of his youngest daughter’s kindness and compassion. He wept as she lay bleeding to death on the floor. « My daughter, I am so sorry. » he said. « I forgive you, father. » she replied. Those were her last words.

The ancestors and gods who were watching from above were impressed and touched by the true mercy, kindness and compassion shown by this king’s daughter. Her soul ascended to the skies where she was greeted by the gods. They named her Guanyin, the blind goddess of mercy. She watches over us and reminds us of the importance of being kind, compassionate and forgiving.

[Text written by Val, based on a tale told by her mother — texte écrit par Val, à partir d’une histoire racontée par sa mère]

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Le vague à l’âme du Salon Rouge (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 9 octobre 2017

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J’ai fait mon temps. Ma gloire est révolue, dépassée. Non, non, ne cherchez pas à me consoler. Je dis ça sans grommeler. Je suis un vestige d’un autre temps. Un temps qui ne se comprenait pas très nettement lui-même d’ailleurs, vu qu’il m’a construit, m’a configuré, m’a mis en place. Il a bien fallu pour que ce temps me fasse si solide et si flamboyant qu’il me présume un avenir et une pérennité largement supérieure à ce qu’elle fut effectivement. Ce fut là, une fois de plus, le vieux truc de se croire éternel, fatalement. Il y a toujours un de vos concepteurs quelque part qui s’y prend les pieds. Puis c’est vous qui payez pour, au fil du temps. Mais, bon, que je me présente dans les formes. Je suis la Salle du Conseil Législatif  du Québec.

Mais faites comme chez vous et surtout ne vous formalisez pas, hein. Je suis un peu roide et guindé, extravagant à ma manière mais l’un dans l’autre fort cordial. J’asperge du protocolaire à revendre mais je fais pas trop de façon non plus. Faites comme tout le monde alors, et appelez-moi simplement Salon Rouge. Je n’en rougirai pas, va. Plus rouge que moi de toute façon, tu meurs. C’est là la couleur tutélaire de la monarchie britannique, au fait. Ce serait ainsi par grandiose d’apparat, il parait. Les toiles et tissus rouges coûtant trop cher pour la populace, au temps lointain où ce choix fut fait, on les exultait et les utilisait, de façon un tantinet arrogante, comme signes ostensibles de puissance. Éloquent… languissant… Mais passons sur la couleur…

Mon existence architecturale, aujourd’hui un peu vide, un peu creuse, provient initialement d’une sorte de malentendu colonial. Je vous en parle en toute simplicité mais n’hésitez surtout pas à contester mes vues sur la question, si elles vous semblent par trop acides. Vous pouvez librement me contester. Je suis très magnanime, comme toutes les grandes entités inutiles. Le parlementarisme britannique (il s’agit toujours un peu de lui en dernière instance quand on traite ce genre de matière) est habituellement bicaméral. Son architecture prévoit donc une Chambre des Seigneurs, dite Chambre des Lords ou Chambre Haute, et une Chambre du Commun, dite Chambre Basse ou, par une maladresse de traduction drolatique devenue un abus de langage passé dans la langue… ahem… commune, Chambre des Communes. Les Seigneurs sont nommés à vie par le monarque ou ses dépositaires. Le Commun (des mortels) est élu par ses pairs populaires. Une spectaculaire disposition schématisée de la lutte des classes de l’époque féodale s’est donc figée puis racornie dans le dispositif constitutif de la charpente physique des Parlements. Et la tradition parlementaire perpétue solennellement cette version des choses. On appelle ça le modèle Westminster.

Le susdit modèle Westminster se reproduit, avec les ajustements locaux d’usage, dans tout ce qui, de bon grée ou de mauvais grée, s’avère être une colonie britannique. Au moment de sa constitution en 1867, le Canada, lui-même à parlement bicaméral (Sénat et Chambre des Communes), a laissé ses provinces à majorité anglophones se doter de parlements provinciaux à une seule chambre. Mais il imposa le parlement bicaméral aux cinq provinces contenant la population francophone du Canada (soit l’Acadie, charcutée elle-même en trois provinces distinctes, et le Manitoba, et le Québec). Il s’agissait de pouvoir contrôler l’Assemblée Législative élue (et susceptible d’être à majorité francophone) par un Conseil Législatif nommé (dont on présumait qu’il serait anglophone). On avait donc là un mécanisme, théorique sinon effectif, de mise en forme politique d’une perpétuation du dispositif d’occupation colonial.

Laissons de côté si vous le voulez bien la Nouvelle-Écosse, l’Île du Prince Édouard et le Nouveau-Brunswick (qui sont les trois provinces sur lesquelles on força l’Acadie à se répartir) ainsi que le Manitoba. Dans ces quatre provinces, les parlementaires provinciaux sont parvenus à se débarrasser de leurs Conseils Législatifs respectifs en y pratiquant le swamping ou submergement politicien. Tu bourres ta Chambre Haute d’éléments favorables à son abolition et quand c’est finalement fait, tu passes à la Chambre Basse une loi d’abolition de la Chambre Haute. Quand cette loi est revue par la Chambre Haute, celle-ci ne peut pas se protéger en l’abrogeant vu que les abolisseurs sont majoritaires dans les deux chambres. Le Manitoba bazarda ainsi son Conseil Législatif en 1876, le Nouveau-Brunswick en 1892, l’Île du Prince Édouard en 1893, et la Nouvelle-Écosse en 1928. Les chicanes furent acrimonieuses mais le principe qui s’appliqua est celui selon lequel plus ces provinces s’anglicisèrent vite, plus les Conseils Législatifs y disparurent vite.

Reste le Québec. Le Québec et moi. Ma grande copine, la Salle de l’Assemblée Nationale et moi, on a été construites dans les années 1880, par là. Elle, c’est le Salon Bleu (anciennement Salon Vert), moi je suis le Salon Rouge (en train, parait-il, de devenir Salon Rose). Vous commencez peut-être à comprendre pourquoi je me complexe un petit peu. Mazette, j’ai été conçu pour servir d’écrin au Conseil Législatif du Québec soit les vingt-quatre barbus somnolents et non élus qui allaient détenir un droit de véto autoritaire sur toutes les lois québécoises pendant 101 ans. Je me suis fatalement perçu de temps en temps comme une antre de méchants. Mais souvenez-vous que j’ai parlé tout à l’heure d’un malentendu colonial ayant présidé à mon existence. C’est que cette affaire de francophones élus à la Chambre Basse et d’anglophones nommés à la Chambre Haute, ça a jamais marché, en fait. Au Québec, tout le monde était francophone partout. Cela ne rendait pas pour autant mon existence moins perfide et je m’en explique.

Depuis la confédération canadienne (1867), la couronne britannique ne met plus son nez dans nos affaires. Ils sont trop polis pour nous le dire mais ils en ont plus grand-chose à foutre, pour tout dire, en fait. Donc, entre 1867 et 1968, les Conseillers Législatifs qui vivent dans mon ventre sont nommés par le Lieutenant Gouverneur du Québec. Comme ce dernier n’est lui-même qu’un inaugurateur de chrysanthèmes post-coloniaux, c’est en fait le premier ministre du Québec qui nomme, à vie, les Conseillers Législatifs (le Lieutenant Gouverneur ne fait qu’avaliser ces nominations). Alors la manœuvre était conséquemment la suivante (ils font exactement le même coup au Parlement et au Sénat canadien, encore de nos jours). Si le premier ministre du Québec est, disons, un conservateur. Il bourre le Conseil Législatif de conservateurs. Aussi, quand il perd ses élections, il peut encore contrôler le segment décisionnel du pouvoir avec ses conservateurs nommés à la Chambre Haute qui enguirlandent maintenant les libéraux tentant de passer des projets de lois depuis la Chambre Basse. Les libéraux appliquent la même manœuvre, ils bourrent la Chambre Haute de libéraux, tentant de renverser la tendance. Mais mes locataires ne sont que vingt-quatre et ils sont nommés à vie. Il faut donc des années voire des décennies pour que la Chambre Haute change de couleur politique et s’aligne sur la Chambre Basse qui, elle, entre-temps, perd des élections derechef et le cycle recommence. C’est le dysfonctionnement institutionnalisé permanent. Le Conseil Législatif avalisait habituellement les lois de l’Assemblée Législative mais je me souviens de quatre ou cinq fois, en un siècle, où les méchants rétrogrades ont modifié et même bloqué des lois. Et la constitution était fort stricte. Si mes vingt-quatre locataires non élus rejetaient une loi québécoise, elle tombait, sans plus, comme une feuille à l’automne.

Mais alors me direz-vous (car je vous devine attentifs) pourquoi ne pas avoir appliqué la procédure du swamping pour se débarrasser du Conseil Législatif, comme dans les provinces anglophones? Eh ben c’est pas clair. Mais je pense que les hommes politiques québécois ont longtemps porté en eux une sorte de peur de colonisés qui les parasitait et les paralysait. Je sais qu’en 1900, les olibrius de la Chambre Basse ont passé une loi d’abolition de la Chambre Haute mais sans avoir paqueté préalablement ladite Chambre Haute. Les Conseillers Législatifs ont donc rejeté la loi abolissant leur corps et ce fut, du Salon Rouge au Salon Bleu, je vous dis merluche. Swamping without swamping won’t work, bozo.

En 1964, le premier ministre Jean Lesage, un libéral élu depuis 1960, en a finalement eu plein le dos. J’étais alors paqueté de Conseillers Législatifs du parti de l’Union Nationale, des soldats de Maurice Duplessis qui, lui, avait régné sur le Québec sans discontinuer depuis 1944. Les importantes réformes de la Révolution Tranquille risquaient de se faire caraméliser entre mes beaux murs rouges par les rétrogrades du régime précédent (pas très monarchistes au demeurant). Le premier ministre Lesage a donc pris sa belle plume d’oie et a écrit une lettre au Conseil privé de Londres (qui, depuis toujours, assurait l’intendance des affaires coloniales de l’empire) le priant, si c’était pas un effet de sa grande bonté, de bien vouloir abolir le Conseil Législatif du Québec. Pas achalés pour deux cennes (comme on dit, entre mes murs et ailleurs), les Conseillers Législatifs ont pris leur belle plume d’oie eux aussi et ont écrit une lettre au Conseil privé de Londres  le priant, si c’était pas un effet de sa toute aussi grande bonté, de bien vouloir NE PAS abolir le Conseil Législatif du Québec. Sur réception de ces deux lettres, les londoniens ont répondu: faites votre tambouille vous-même, les génies. C’est plus de nos affaires. Le Québec est souverain sur son intendance interne. On veut plus en entendre parler (glose libre de votre grand ami intemporel, le Salon Rouge). À moyen terme, c’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, ça.

Les années soixante étant ce qu’elle furent, on avait aussi autre chose à gamberger que les mésaventures rétrocratiques [sic] du Salon Rouge. C’est que les événements se précipitaient. 1966: chute de Jean Lesage et fin de la Révolution Tranquille stricto sensu, élection surprise du très réactionnaire mais très nationaleux Daniel Johnson. 1967: visite du Général de Gaulle au Québec, un vent populiste de francisation linguistique et institutionnelle souffle sur la belle province. 1968: mort subite de Daniel Johnson et son remplacement par Jean-Jacques Bertrand, de la même couleur politique. C’est alors une ambiance panique. Le nationalisme québécois est à son comble. Malgré les Johnson et les De Gaulle, voici qu’il déborde à gauche. Le tumultueux Mai 68 des québécois se fait au nom de l’émancipation nationale. Il y a eu et il y aura encore des attentats terroristes. Le Québec veut se libérer. C’est Vive le Québec libre all the way. Magistralement inopérant, Jean-Jacques Bertrand peut pas vraiment faire grand-chose mais, dans son bac à sable, il peut jouer, notamment avec nous, les grands petits symboles. Il lance donc une réforme des institutions parlementaires québécoises. L’Assemblée Législative du Québec prend le nom d’Assemblée Nationale du Québec et, fort de la réponse du Conseil privé de Londres à Jean Lesage quatre ans auparavant, et du fait que mes murs sont toujours paquetés de Conseillers Législatifs duplessistes (ils sont de la même couleur politique que le parti du premier ministre, l’Union Nationale — l’ultime swamping est là, donc, comme si de rien…), la Chambre Basse vote la dissolution du Conseil Législatif et la Chambre Haute avalise sa propre dissolution. 1968, pour moi marque le grand passage à vide de mon petit monde rouge d’autrefois… raplapla…

Aujourd’hui, souvent déserté, je porte encore le nom officiel de Salle du Conseil Législatif et le nom vernaculaire de Salon Rouge. Ce sont les commissions parlementaires qui se réunissent dans mon ventre désormais. Je sers aussi de grande salle protocolaire pour les remises de prix, les lancées de Législatures, les événements spéciaux, les patatras médiatiques, les flaflas devant public. Oh, il y a souvent foule s’épivardant entre mes murs. Que du beau monde. Et pourtant, je n’arrive pas à me débarrasser du sentiment un peu langoureux que je ne sers plus à rien. Enfin je me console en me disant qu’au moins je sers plus non plus à emmerder les députés élus. Ceci dit, on me rapporte qu’ils sont aussi discrédités de nos jours que l’étaient jadis mes vieux Conseillers Législatifs en sinécure. Je vous le dis, c’est une des propensions involontaires du modèle Westminster, tout ce qui se pavane au Salon Rouge a tendance à devenir obsolète, inutile, protocolaire et niaiseux. Je porte en moi une sorte de guigne institutionnelle. Prudence, prudence sur mon grandiose modeste avenir, donc.

Disons, ou redisons, la chose comme elle est. J’ai fait mon temps. Ma gloire est révolue, dépassée. Non, non, ne cherchez pas à me consoler. Je dis ça sans grommeler. Je suis un vestige d’un autre temps. Un temps un peu vanné dont la devise est Je me souviens. Allez, soyez rouges, rubiconds de joie sinon de honte comme le Red Enseign et le Salon Rouge même, et n’y pensons plus…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Écho-nounours (sur la sculpture urbaine ÉCHO de Michel Saulnier)

Posted by Ysengrimus sur 9 septembre 2017

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en été)

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en été)

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Écho-nounours

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Une empilade de nounours
En vieux bois noir et dépoli.
Ils ont embelli mon jour
Et je leur ai tellement souri.

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Et je les ai touché.
Ils sont ronds et grégaires.
Sans mains, sans dents, sans pieds,
Ils sont modestes et fiers.

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Quand le bois dit l’amour,
Il le fait tout en sphères.
Et ça fait son affaire
De s’afficher nounours,

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Tout en s’appelant Écho
Et de bien rire du ventre
Qui dévore nos travaux,
Qui tire l’ours hors de l’antre.

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Ces nounours sont comme en piles.
Ils ne vont pas s’en aller.
Leur présence est fort utile
Vu qu’ils m’ont fait rêvasser, transgresser et aimer.

 

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en automne)

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en automne)

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Il y a cinquante ans: VIVE LE QUÉBEC LIBRE!

Posted by Ysengrimus sur 24 juillet 2017

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Je ne suis pas devenu Président de la République
pour faire la distribution des portions de macaroni…

Commentaire attribué à Charles de Gaulle

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C’était il y a cinquante ans, pilepoil. On a dit bien des choses, compliments onctueux et autres sombres quolibets, sur cet événement spectacle. Les pour et les contre se sont amplement polochonnés. On va pas remettre ça, justement quand on est en train de se dire combien le temps a passé. Faudrait en venir un petit peu au recul historique, si tant est. Alors, bien, on va laisser les émotions frémissantes des anglo-canadiens un petit peu en dehors du truc, ici (ils étaient furax, c’est reçu. On va pas en faire une tartine). On va plutôt, si vous le voulez bien, concentrer notre attention sur les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec) et les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française) en cette année là de rencontre, entre toutes, sur Montréal. Ils sont fort disjoints, ces deux bouquets d’objectifs… jusqu’au malentendu, presque. Il va bien falloir finir par un peu s’en aviser.

Nous sommes en 1967, l’année de l’Exposition Universelle de Montréal. De Gaulle (1890-1970), il lui reste trois ans à vivre. Johnson (1915-1968), il lui reste un an à vivre. Sans vraiment s’en aviser, ce jour de gloire, pour ces deux hommes, est un petit peu aussi leur chant du cygne à chacun et, en même temps, le point final d’une certaine conception et de la France et du Québec. Pourtant ces deux hommes politiques semblent ouvrir une ère, plutôt que de fermer une époque. Ils se retrouvent autour de la priorité commune de renforcer les liens entre le Québec et la France et tout cela semble se tourner ostensiblement vers demain. Sauf qu’en fait, ces deux figures conservatrices des Trente Glorieuses servent des objectifs moins futuristes qu’on ne le croit. On va regarder un petit peu tout ça.

Commençons par le texte intégral de l’allocution de l’Hôtel de ville de Montréal. On observe alors que, dans ce court discours, trop souvent charcuté et édité dans les bandes d’actualité, le Général mentionne très explicitement le gouvernement du Québec, [celui] de mon ami Johnson. Lisons plutôt, à froid.

Discours de De Gaulle sur le balcon de la mairie de Montréal (intégral)

C’est une immense émotion qui remplit mon cœur en voyant devant moi la ville de Montréal française [acclamations]. Au nom… au nom du vieux pays, au nom de la France, je vous salue [acclamations]. Je vous salue de tout mon cœur [acclamations]. Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas [acclamations et rires]. Ce soir, ici, et tout le long de ma route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération [acclamations]. Et tout le long… et tout le long de ma route, outre cela, j’ai constaté quel immense effort de progrès, de développement et par conséquent d’affranchissement vous accomplissez [acclamations]… vous accomplissez ici. Et c’est à Montréal qu’il faut que je le dise, parce que [acclamations]… parce que s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre [acclamations]. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre [acclamations]. Si vous saviez quelle confiance la France, réveillée après d’immenses épreuves, porte maintenant vers vous [acclamations]. Si vous saviez, si vous saviez quelle affection elle recommence à ressentir pour les Français du Canada [acclamations]. Et si vous saviez à quel point elle se sent obligée de concourir à votre marche en avant, à votre progrès. C’est pourquoi elle a conclu, avec le gouvernement du Québec, avec celui de mon ami Johnson [acclamations] des accords… des accords pour que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française [acclamations]. Et d’ailleurs, le concours que la France va tous les jours un peu plus prêter ici, elle sait bien que vous le lui rendrez parce que vous êtes en train de vous constituer des élites, des usines, des entreprises, des laboratoires qui feront l’étonnement de tous et qui, un jour j’en suis sûr, vous permettront d’aider la France [acclamations]. Voilà ce que je suis venu vous dire ce soir, en ajoutant que j’emporte de cette réunion inouïe de Montréal un souvenir inoubliable. La France entière sait, voit, entend ce qui se passe ici. Et je puis vous dire qu’elle en vaudra mieux. Vive Montréal. Vive le Québec [acclamations]. Vive le Québec libre [acclamations]. Vive… vive… vive le Canada Français et vive la France [acclamations].

Les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec). Alors qui donc est ce Johnson qui reçoit, ce fameux soir là, ce coup de képi un peu oublié du Général. Malgré son nom anglais (irlandais, en fait), c’est un francophone pur poudre. Il avait été le principal homme lige du Premier Ministre Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959), dont le parti, la très conservatrice Union Nationale avait régné sur le Québec entre 1936 et 1939 puis entre 1944 et 1960. Évincée du pouvoir en 1960 par le fédéraliste Jean Lesage, l’Union Nationale de Johnson faisait figure de chien crevé archaïque quand, contre toutes attentes, elle reprend le pouvoir en 1966. La formule du Général, on le notera, sonne un peu comme un le gouvernement de mon ami Johnson, à l’exclusion de tout autre… Ceci est l’occasion de signaler qu’on assiste, de fait, en 1967, à la DEUXIÈME VISITE du Président De Gaulle au Québec (et au Canada). Lors de la première visite (entendre: première visite de De Gaulle comme président. Il est aussi venu au Canada comme gars ordinaire, si tant est), survenue, elle, en 1960, le Général était tombé sur le fédéraliste Jean Lesage et l’accueil avait été beaucoup plus froid et surtout, moins configuré, moins théâtral. Le Jean Lesage de l’impétueuse Révolution Tranquille et le Charles de Gaulle de l’archi-emmerdante Guerre d’Algérie s’étaient un peu regardés en chiens de fusils, cette fois-là. Et le passage à Ottawa (qui avait alors eu lieu, ce qui ne sera pas le cas en 1967) chez Lester B. Pearson avait été tout aussi frigorifique. On ajoutera que, dès 1959, le gouvernement De Gaulle avait approché le gouvernement Duplessis pour mettre en place des collaborations Québec-France. De Gaulle avait de la suite dans les idées sur ses affaires québécoises (comme sur toute sa politique internationale d’ailleurs). Et surtout, il préférait les unionistes nationalistes québécois aux libéraux fédéralistes canadiens.

Il y a donc une compatibilité idéologique profonde entre Johnson et De Gaulle. Ce sont des populistes, des nationalistes, des conservateurs, d’ardents cocardiers de la chose française. Ajoutons, et l’affaire est alors piquante, qu’il y a, chez Johnson, petit lombric effacé, une véritable attitude de sbire. Il a vécu sa longue maturation politique dans l’ombre d’un chef autoritaire (Duplessis) et, en regardant les images de ce spectacle de 1967, il est patent à tout québécois d’une certaine génération que, dans le regard pieux et servile de Johnson envers le Général, perdure le fait que cette ample figure oratoire française, matoise et tonitruante, est enveloppée, pour le petit québécois moustachu et pour une portion importante du reste de l’audience canadienne-française du temps, du suaire fantômatique éthéré mais encore implacable de Maurice Duplessis.

Quoi qu’il en soit de la fantasmatique interne de Johnson et de ses compatriotes face au Général, il reste que l’Union Nationale, même mourante, peut encore faire sentir son imprégnation sur le Québec moderniste naissant. Le parti de Johnson, tentaculaire, réactionnaire mais autonomiste, reste solidement implanté dans les campagnes. Il y fonctionne depuis l’après-guerre comme une sorte de pègre. Un jour de congé ad hoc a été décrété pour la visite du Général (qui a lieu un lundi). Le petit peuple patronal et syndical a suivi. Tout a été organisé au ratapoil. Il est évident, criant, que les communes traversées par la grande décapotable du Général ont été décorées, pavoisées et achalandées, par la vieille machine campagnarde de l’Union Nationale. En brimballes (des arcs de triomphes en branches de sapins avec des fleurs de lys géantes, je vous demande un peu), en êtres humains le long des routes (brandissant le fleurdelysé, ce drapeau nostalgique donné au Québec moins de vingt ans auparavant par Duplessis) et en fanfares (chaque harmonie de village est tenue par l’Union Nationale, bien au fait de l’impact populiste des flonflons de la fête), on acclame le grand visiteur, le long du Chemin du Roy, dans une couleur locale et une liesse populaire parfaitement orchestrées. Il s’agissait, pour Johnson, cette fois-ci, de ne pas rater son coup dans le rendez-vous ostensible avec la francophilie de tête.

C’est que tout va mal, en fait, pour l’Union Nationale. Sa carène vermoulue vient de se prendre deux torpilles qui vont, à très court terme, lui être fatales. Première torpille: la Révolution Tranquille de Jean Lesage (1960-1966), ostensiblement appuyée par les fédéralistes (notamment par les ci-devant Trois Colombes), fait maintenant apparaître le parti de Johnson comme ce qu’il est effectivement: un dispositif rétrograde, autoritaire, ruraliste et de plus en plus inadapté aux progrès en cours (ces élites, ces usines, ces entreprises, ces laboratoires dont parle justement le Général). Seconde torpille: le nationalisme québécois, fond de commerce classique de l’Union Nationale, est en train de prendre un solide virage socialisant. Un puissant tonnerre de gauche et de centre-gauche roule en effet de plus en plus fort sur l’horizon politique fleurdelysé: fondation de l’Union des Forces Démocratiques (1959), de l’Action Socialiste pour l’Indépendance du Québec (1960), du Rassemblement pour l’Indépendance Nationale (1960), du Mouvement Laïc de Langue Française (1961), du Nouveau Parti Démocratique (doté alors d’une remuante aile québécoise — 1961), de la revue Parti Pris (1963), du Mouvement Souveraineté-Association (1966), puis plus tard du Parti Québécois (1968). Début des actions directes violentes du Front de Libération du Québec (de 1963 à 1970). Le souverainisme québécois est à son comble. Il se démarque vigoureusement du vieux nationalisme traditionaliste, immobiliste et réactif, à la papa. Malgré les Johnson et les Lesage, voici donc que l’affirmation québécoise, embrassée par toute une jeunesse, déborde à gauche. Le tumultueux Mai 68 des québécois se fait au nom de l’émancipation nationale. Il y a eu et il y aura encore, jusqu’en 1970, des attentats terroristes. Le Québec veut se libérer. C’est Vive le Québec libre all the way, certes, mais plus du tout selon la doctrine sociale de l’Union Nationale. Il faut absolument tout faire pour chercher à se redonner l’initiative, sur la lancinante question nationale.

 Le coup de poker de la visite du Général est donc, dans le corpus des objectifs de Johnson, un moyen un peu intempestif pour reprendre le nationalisme québécois en main et ce, à droite. C’est que si le progressisme des Trente Glorieuses colle au fédéralisme, et si le nationalisme québécois, lui, se barre à gauche, notamment en devenant souverainiste, l’Union Nationale va se retrouver devant rien à défendre. Son passéisme est discrédité par les libéraux, son nationalisme est pillé par le R.I.N (dont les pancartes seront très visibles dans la foule acclamant le Général sur Montréal… pas en région, par contre). Le souverainisme, (appelé séparatisme par ses adversaires), ce nationalisme programmatique, émancipateur et gauchisant, ne faisant pas partie de la palette politique de Johnson, il faut tenter de faire gigoter devant les québécois un intervenant international prestigieux, francophone, dominateur mais libérateur… populaire mais conservateur. De Gaulle assurera, le temps d’un court été, ce rôle semi-conscient de flageolant funambule idéologique. Johnson, on le voit à sa sale trogne sagouine lors de la fameuse montée de la décapotable du Général sur le Chemin du Roy, boit littéralement du petit lait. Il s’illusionne largement d’ailleurs. Ça ressemble à un triomphe. C’est, en fait, un baroud. Après la mort subite de Johnson en 1968, son parti politique foutu, dirigé par un sbire de sbire, est battu aux élections de 1970, ne reprendra plus jamais le pouvoir, et disparaîtra en 1989. Si aujourd’hui, en France, un demi-siècle après la mort du Général, il est encore possible de se prétendre Gaulliste, il ne fait plus bon, au Québec, un demi-siècle après la mort de Daniel Johnson, de se dire Duplessiste…

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Les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française). Le Général, lui, pour sa part, évolue dans de toutes autres sphères. Et mes compatriotes québécois dorment aux gaz ben dur s’ils commettent la boulette hautement naïve d’interpréter son action de cabot à Montréal dans une perspective excessivement localiste. De Gaulle est un régalien. Avec lui, il faut savoir prendre de la hauteur pour suivre la manœuvre. En plus, et corollairement, il est essentiel de comprendre que tout ce qu’il bricole sur le continent nord-américain concerne au premier chef… les Américains, et personne d’autre. Ses visites au Québec en 1960 et en 1967, sa visite au Mexique en 1964, tout ça c’est pour picosser les Ricains, principalement sinon exclusivement. C’est assez turlupiné mais rien n’est improvisé. Il faut bien suivre. Aussi arrêtons nous une seconde à ce qui définit le De Gaulle de 1958-1970. Ce sont, en politique extérieure, principalement deux choses: le Paradoxe de la décolonisation et le Fantasme de la Troisième Voie. Détaillons ceci.

Le Paradoxe de la décolonisation. De Gaulle revient aux affaires en 1958, dans des conditions complexes (pour tout dire: dialectiques) quoique trop oubliées. C’est la Guerre d’Algérie. La France a déjà décolonisé l’Indochine (suite à une brutale défaite militaire), la Tunisie et le Maroc. La puissance militaire française, excessivement excentrée, se concentre donc alors en Algérie. Il souffle sur Alger une sorte d’ambiance para-franquiste. Souvenons-nous que le dictateur espagnol Francisco Franco avait lancé son putsch de 1936 depuis le Maroc espagnol, où il était en garnison en compagnie de ses factieux. Des généraux franco-algériens menacent, vingt ans plus tard (vers 1956-1958), de faire pareil si le gouvernement faiblard et constamment effrité de la Quatrième République ose chercher à décoloniser la dernière possession française d’Afrique du Nord. Sur Alger, parmi les Pieds-noirs, on crie Algérie française! mais aussi L’Armée au pouvoir! Les factieux d’Alger jugent qu’il faut remilitariser tout le pouvoir français, pour que de sains objectifs coloniaux perdurent. Pour ce faire, ils réclament le retour du Général De Gaulle aux commandes. Beaucoup plus politicien que soldoque, ce dernier va, assez perversement, se laisser porter par la vague factieuse des militaires d’Algérie. Bon, je vous coupe les détails. De Gaulle finit par mettre en place cette Cinquième République qu’il préconisait déjà en 1946 (il a de la suite dans les idées, on l’a déjà dit). Il fait plébisciter sa nouvelle constitution par référendum, se fait solidement élire président de la république, puis… il ne renvoie tout simplement pas l’ascenseur aux factieux d’Alger. Général-président, il leur ordonne de rentrer dans leurs casernes et engage, sans états d’âme, la décolonisation de l’Algérie. Bordel et bruits de bottes, O.A.S., attentats contre le Général, anti-gaullisme durable à l’extrême droite. Complications ruineuses et sanglantes (un million de morts algériens entre 1954 et 1962). De Gaulle œuvre, par étapes, à se débarrasser de ce problème ruineux pour son budget militaire et pour son image. Il veut commencer au plus vite à circuler dans le monde. Mais il est encore couvert du sang algérien quand il vient niaiser au Canada, en 1960. Cela légitime Lesage et Pearson de le regarder d’un drôle d’air et ils ne s’en priveront pas. De Gaulle se dépatouille finalement du drame colonial en lâchant l’Algérie, en 1962. C’est alors et alors seulement que devient perceptible le feuilleté subtil et un peu couillon du tout de sa doctrine coloniale. Malgré la lourde parenthèse algérienne, il s’avère que le Général n’est pas si décolonisateur que ça, finalement. Plus finasseur que décolonisateur, pour tout dire. Il faut se recycler. Il faut maintenir des rapports avec les anciennes colonies. Les dorloter plutôt que de les réprimer, les flirter, se faire aimer d’elles, et la jouer copain-copain. C’est une sorte de Vatican II du colonialisme, en somme. Ce délicat paradoxe de la décolonisation cherchera vraiment, chez le Général, à fonctionner comme une méthode, carrément. Un système strict et uniforme… à généraliser d’ailleurs à toutes les anciennes colonies franchouillardes, MÊME CELLES PERDUES DE LONGUE DATE, NOTAMMENT DANS LES AMÉRIQUES (clin d’œil, clin d’œil). La décolonisation-recolonisation dialectique gaullienne (que le vent de sable algérien rendait passablement invisible, entre 1958 et 1962) nous concerne nous aussi, donc, tout à coup. Comme il ne s’agit plus de conquérir militairement mais de séduire politiquement, le Général jouera désormais de l’héritage français se perpétuant de par le monde. Ce sera: je décolonise militairement d’un coup assez sec ET rapido-rapido je recolonise par la coopération internationale, d’un coup assez doux, avec tout ce qui parle français au monde. Avez-vous dit: ballet diplomatique? Cela inclura évidemment, sans s’y réduire, ceux qu’il appelle, sans se complexer ou s’enfarger dans nos nuances, les français du Canada. Voyons, sur ce point, quelques courts fragments de discours, lors du fameux crescendo oratoire de la montée en décapotable sur le Chemin du Roy (les italiques gras sont de moi mais ils correspondent à des accentuations fort appuyées du Général):

Discours de De Gaulle à la mairie de Québec (extraits)

De tout mon cœur… de tout mon cœur, je remercie Québec de son magnifique accueil, de son accueil français [acclamations]. Nous sommes liés par le présent, parce qu’ici, comme dans le vieux pays, nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes. Nous sommes liés par notre avenir… Mais on est chez soi, ici, après tout [acclamations].

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Discours de De Gaulle à la mairie de Trois-Rivières (extraits)

Nous sommes maintenant à l’époque où le Québec, le Canada français, devient maître de lui-même [acclamations]. C’est le génie de notre temps, c’est l’esprit de notre temps que chaque peuple, où qu’il soit, et quel qu’il soit, doit disposer de lui-même [acclamations].

On goûtera le sel fin du paradoxe de la décolonisation, notamment dans le second extrait. Dans l’esprit de notre temps, je vous fais disposer de vous-même par rapport à l’occupant anglo-canadien… tout en vous recolonisant tout doucement, gentil-gentil, comme si on relevait, nous tous, d’un seul et même pays (comme dans le vieux pays). C’est pousse toi de là, Lester, que je m’y (re)mette, en somme. Ces effets français rendent tout autant leur sonorité dans le discours de Montréal, cité supra: en voyant devant moi la ville de Montréal française. On y souhaite explicitement que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française. La recolonisation en douce et l’idée que tu t’en pousse et que je m’y (re)mette y est bien sentie elle aussi, presque de façon lourdingue: s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre. Explicite dans l’art de s’inviter. Mais on est chez soi, ici, après tout…

Donc De Gaulle sera très fort pour, une fois sa propre décolonisation bouclée (après des guerres de théâtres ruineuses et sanglantes), se retourner sur un mouchoir de poche et prôner la décolonisation chez les autres, notamment British (conférer le discours de Montréal) et Ricains (conférer le discours de Phnom-Penh). Cela va nous amener à son ultime grand fantasme.

Le Fantasme de la Troisième Voie. Après la Guerre d’Algérie (1954-1962) va donc apparaître le De Gaulle 2.0. Dépatouillé de la crise grave qui l’a mis en selle, comme une ogive bien débarrassée de son propulseur, il va maintenant déployer la courbure autonome de sa vision de la politique internationale. Guerre Froide oblige, on pourrait la résumer, sans rire, comme ceci: Les Américains, les Russes et Nous. Au plan symbolique, tout commence avec la mort de Kennedy. Ce dernier, qui, on l’oublie trop souvent, ne fut président que deux ans (1961-1963), se laissait un peu paterner par De Gaulle. Il admirait en lui la dernière grande figure du temps de la seconde guerre mondiale gnagnagnagna. De Gaulle a donc pu s’imaginer un temps que les Ricains verraient en lui une sorte de grand sage européen, oscillant, bonhomme, au juste milieu des choses. Cette illusion tombera raide quand il se heurtera à Lyndon B. Johnson (président de 1963 à 1968), sudiste baveux et cassant qui va le remettre à sa place, l’espionner, lui intimer de se mêler de ses affaires sur le Vietnam et l’enguirlander quand De Gaulle va aller voir les Russes. De Gaulle va donc se particulariser (…nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes) et il va engager la ci-devant Troisième Voie. Il va tout simplement jouer au Grand. Il va sortir de l’OTAN, se doter de la bombe nucléaire et ne pas laisser sa diplomatie dormir sous le parapluie ricain. Il retardera l’entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun Européen, la jugeant trop atlantiste. Une ligne idéologique assez crue se dessine ici aussi, de fait, car, en 1969-1970, Kissinger et Nixon, réacs tonitruants, seront bien plus indulgents envers la doctrine extra-atlantiste gaulliste (sortie de l’OTAN, politique nucléaire, etc) que les démocrates américains. En un mot, des libéraux anglo-saxons, amerloques ou assimilés (genre Lyndon B. Johnson, son paronyme Lester B. Pearson et dans le mouvement, Jean Lesage), c’est pas trop son truc, à De Gaulle.

Furthermore… il faut, selon De Gaulle, pas juste se démarquer,  à la française, de ces Ricains et de leurs laquais. Il faut aussi les enquiquiner, les picosser, les invectiver, leur jouer le jeu incessant de la mouche du coche. De Gaulle fera ça, entre autres, au Mexique, en 1964, et… au Québec, en 1967. Son incartade québécoise et montréalaise n’avait absolument rien de spontanéiste ou de maboule. Elle faisait modestement partie de la scénarisation d’un bouquet d’objectifs très précis, dans l’ambitieuse politique internationale gaullienne. Même la formule Vive le Québec libre ne venait pas de nulle part… observateur matois des hinterlands qu’il dragouille, le Général l’avait tout simplement lue sur les affiches des manifestants l’ayant accueilli dès sa descente du navire de guerre le Colbert, dans le port de Québec… car notre illustre visiteur a préféré venir sur un croiseur, justement pour mouiller l’ancre directement à Québec, dans les pattes de Daniel Johnson, plutôt que de prendre la Caravelle et d’atterrir à Ottawa, dans les pattes de Lester B. Pearson. C’est dire… Rien n’était laissé au hasard et peu de choses étaient spécifiquement orientées québécoises dans tout son tintouin, en fait.

De Gaulle fut un as dans le jeu de cartes rogné de la politique intérieure du courtaud Johnson. Et Johnson fut un pion sur l’échiquier international chambranlant du longiligne De Gaulle. Cinquante ans plus tard, tout ceci est fort défraîchi, racorni… déformé aussi, par les fantasmatiques laudatives et dépréciatives des uns et des autres. Et aujourd’hui, que voulez-vous, la France ne représente plus la moindre troisième voie internationale et le Québec n’est pas plus libre qu’avant. Il faut bien finir par admettre que les avancées sociales et civiques se feront par d’autres acteurs politiques et par d’autres moyens collectifs. Chou blanc et gros Jean comme devant, en somme. De tout ceci, il nous reste le souvenir affadi d’un grand spadassin inimitable d’autrefois donnant, un peu malhabilement mais avec cet insondable panache, un ample coup de croix de Lorraine dans l’eau bleue et glauque d’un fleuve Saint-Laurent scintillant et largement illusoire, cet été là, l’été de toutes les rencontres, à la hauteur de Montréal…

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Dossier complémentaire

Le chemin du Roy (Luc Cyr et Carl Leblanc)

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De Gaulle au Québec en 1967 (présentation didactique, très efficace)

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La véritable histoire du «Vive le Québec libre» de De Gaulle (suavement mythifiant)

https://www.youtube.com/watch?v=1nmnvAvGnYc

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Discours intégral du balcon de l’hôtel de ville de Montréal

https://www.youtube.com/watch?v=0l1EYNoHY1A

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De Gaulle parle du Québec lors de sa conférence de presse régulière, le 28 novembre 1967

https://www.youtube.com/watch?v=atulwu6uAOI

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Voyage de De Gaulle au Québec (fresques de l’INA)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00136/voyage-du-general-de-gaulle-au-quebec.html

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Il y a quarante ans, de Gaulle au Québec (journal français de droite Le Figaro)

http://www.lefigaro.fr/international/2007/07/23/01003-20070723ARTFIG90209-il_y_a_quarante_ans_de_gaulle_enflammait_le_chemin_du_roy_au_quebec.php

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De Gaulle et «Vive le Québec libre» (Encyclopédie canadienne)

http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/de-gaulle-et-vive-le-quebec-libre/

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La visite du Général De Gaulle au Canada en 1960 dans l’ombre de la crise algérienne

http://quod.lib.umich.edu/w/wsfh/0642292.0036.022/–visite-du-general-de-gaulle-au-canada-en-1960-dans-lombre-de?rgn=main;view=fulltext

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De Gaulle au Mexique (1964)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00091/voyage-au-mexique.html

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Pourquoi un buste de Louis XIV devant l’église Notre-Dame-des-Victoires à Québec?

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2017

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Bon alors c’est la minute d’historiographie touristique. D’aucuns se demandent pourquoi il y a un buste de Louis XIV devant la petite chapelle Notre-Dame-des-Victoires à Québec. Comme le tout est retapé et fraîchement requinqué, c’est absolument pas un buste d’époque. On a donc là un dispositif exprimant un choix assez contemporain. Quel en est le symbolisme? Les québéciens (citadins de la ville de Québec) et les québécois (citoyens de la nation du Québec) sont-ils des absolutistes? C’est improbable, gentils et décontractes comme le sont mes compatriotes. C’est quoi le flash alors. Pourquoi le Roy Soleil?

D’abord comme cette petite Place Royale évoque le Régime Français (1599-1760), il fallait y mettre un roy de France… ça s’imposait. On allait quand même pas planter là George III ou la Reine Victoria, simple question de cohérence thématique élémentaire. Alors voyons ceux qui se trouvaient fatalement en lice. Il n’y en a pas tant que ça. Bon, l’explorateur Jacques Cartier touche le Canada en 1534-1536. C’était sous François Premier (période de règne: 1515-1547). Mais l’aventure symbolique et percutante du navigateur malouin à la barbichette et au couvre-chef comme une écuelle est relativement sans lendemain, c’est pourquoi le vainqueur de Marignan, lui, d’ailleurs amplement plus branché Italie que Cap Diamant au demeurant, n’a pas été retenu pour figurer sur le socle du petit buste des Victoires. Passent deux générations. Le poste de traite de Tadoussac est fondé en 1599, et l’Abitation de Québec en 1608 soit, dans ce second cas, deux ans avant la mort de Henri IV. Le Vert Galant aurait-il pu être candidat? Possible. Ceci ouvre en fait la séquence des possibilités les plus tangibles pour le statut sensible de petit buste des Victoires. Les quatre roys de notre cher Régime Français, si aimé, si essentiel, si principiel, si québécien, si profond en nous, sont Henri IV (période de règne: 1589-1610), Louis XIII (période de règne: 1610-1643), Louis XIV (période de règne: 1643-1715) et Louis XV (période de règne: 1715-1774). Ce sera donc fatalement un de ces quatre-là. Revoyons-les, un par un, en commençant par les périphériques, soit celui du début et celui de la fin de l’aventure coloniale française dans les Amériques.

Henri IV: Certes Samuel de Champlain, fondateur du poste de traite de Tadoussac et de la ville de Québec, était un sujet du bon roy Henri le Grand. Sauf que si on regarde l’affaire avec le recul requis, on est bien obligé de se dire que Henri IV n’était pas vraiment orienté nouveau monde ou colonisation. C’est pas de sa faute, en plus. Il ne faut pas oublier que ce roy navarrais, gascon ferrailleur concentré et sans peur, menait ses troupes lui-même au combat sur son cheval blanc (le fameux cheval blanc d’Henri IV dont on questionne si souvent la couleur). Et pourquoi donc? Eh ben, c’est que cet époux politique de la ci-devant Reine Margot, était coincé et enfoncé jusqu’au cou fraisé dans les guerres de religion qui ravageaient son pays. Il a lui-même changé de religion aussi souvent que politiquement nécessaire et possible (catholique, protestant, catholique, protestant, tic, tac, tic, tac) et il a passé la plus grande partie de son règne besogneux, compliqué et intense à reconquérir son propre royaume. Seul roy de France à ne pas avoir été sacré à Reims, tenue ferme par les factieux cathos du temps (il fut sacré à Chartres), il a même dû s’allier aux anglais pour pouvoir reprendre les commandes de la France. Il n’avait pas une minute à lui. Sa postérité coloniale fut donc aussi sommaire que l’était sa vision personnelle sur la question. Si les Espagnols et les Portugais étaient déjà si durablement implantés dans les Amériques, si les Hollandais et les Anglais y prenaient pied déjà solidement, alors que la France y balbutiait encore, c’est la crise intérieure socio-religieuse que Henri IV incarne qui en fut largement la cause. Donc non.

Louis XV: De l’autre bord du rebord de la coupe coloniale, Quinze ne fait pas le poids non plus et pour des raisons inverses. Ce ne sont pas celles du pas encore mais plutôt celles du déjà plus. Sous Quinze, la joute est effectivement déjà jouée en Amérique du Nord. La supériorité démographique et militaire des Anglais les avantage maximalement. Ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’ils ne dominent le continent. Les priorités coloniales françaises sont désormais autres. Les Indes Orientales les inspirent plus que les Indes Occidentales et la portion des Indes Occidentales qui les inspire le plus, ce sont les Antilles, pas la Nouvelle-France. C’est sous Quinze que nous perdons la ci-devant French and Indian War (comme la désigne les Américains), la Guerre de la Conquête, comme on dit chez nous, le pendant colonial de la Guerre de Sept Ans. Nous devenons sujet du roy britannique George III suite au Traité de Paris passé justement sous Quinze (en 1763). C’est, en plus, disent les langues de couleuvres, ce brave Quinze, qui aurait prêté une oreille attentive au fameux apophtegme de Voltaire: On va quand même pas aller se faire chier pour quelques arpents de neige (glose libre). Tout ça ne favorise pas tellement sa cause pour la modeste position sur le socle de ce petit buste des Victoires qui, pourtant, décore la façade d’une églisette dont la construction fut achevée sous son règne (tout juste à la fin de la Régence, en fait, en 1723). Clarté touristique diurne oblige, que voulez-vous, on cherche à pérenniser une image du Régime Français qui marche, qui tient, pas qui barbotte dans les neiges voltairiennes sous les bordées en forme de ces boulets de canons anglais qui justement si souvent démolirent la toiture et les parois de cette petite chapelle bombardable depuis le fleuve et qu’il fallut si souvent rebâtir. On la commémore quand même ici deboute [sic], pas en ruines. Donc, non et non.

Louis XIII: La joute se joue donc désormais entre Treize et Quatorze et, à travers eux, entre deux visions fondamentalement distinctes du colonialisme français dans les Amériques. Voici un duo de roys puissants, ayant fait trembler la terre et les mers jusque dans notre bel estuaire. Treize avait pour conseiller le cardinal de Richelieu dont on a dit et fait de très grandes choses, y compris dénommer une de nos magnifiques rivières de son nom mémorable, le Richelieu. C’est quand même dire l’impact. Sauf que, sous Treize, la formule coloniale locale ira clopin-clopant. C’est qu’elle repose exclusivement sur les mandats des compagnies à privilèges. Celles-ci se font allouer par la couronne des territoires en Nouvelle-France où elles viendront courir la pelleterie avec monopoles et, en retour, elles s’engagent à implanter des colons et à subvenir à leurs besoins. L’affaire marche à moitié. Les compagnies à privilèges sont bien partantes pour instaurer des postes de traite et pénétrer les réseaux de course de pelleterie des aborigènes mais elles se font tirer l’oreille pour coloniser, forçant de facto les missions religieuses à prendre le relais. La formule coloniale française reste donc tiraillée entre la colonie comptoir (style hollandais et suédois), la colonie mission (style espagnol et portugais) et la colonie de peuplement (style anglais). Ces compagnies sont si peu efficaces pour assurer la mise en place d’un bassin démographique colonial que Richelieu, en 1627, en bazarde une, la Compagnie de Montmorency et en met une autre en place, la plus célèbre d’entre elles, la Compagnie des Cent-Associés de la Nouvelle-France. Ça n’ira pas mieux… tant et tant que le règne de Treize reste celui de ce boitillement du concept colonial entre poste de traite, mission religieuse et colonie de défricheurs-agriculteurs. Et cela lui fera rater de peu le socle du petit buste des Victoires.

Louis XIV: Ce dispositif colonial en tripode bancal va traîner pendant la régence de la maman de Quatorze. En 1663, trois ans après le début de son règne personnel, Quatorze, désormais régalien, y met fin. Il dissout la Compagnie des Cent-Associés (le modèle colonial suédo-hollandais est terminé) et il décide qu’il va gérer la colonie tout simplement comme il le ferait d’une région française éloignée dotée d’une cohérence culturelle, comme le Limousin, par exemple. Il nomme un intendant (le plus célèbre sera Jean Talon, non, non pas la station de métro montréalaise) et un gouverneur (le plus célèbre sera Frontenac, non, non pas l’hôtel de luxe québécien, dit château, signe distinctif de la ville). Quatorze met aussi les missions au pas (elles n’ont pas pu venir à bout de l’hostilité des Iroquois ni compenser la faiblesse militaire des Hurons — le modèle colonial hispano-portugais est terminé) et il traite directement avec les peuples aborigènes (Paix de Montréal, 1701, dont il ne faut surtout pas surestimer le caractère amical ou pacifique). Le ministre de la marine de Quatorze, Jean-Baptiste Colbert, envoie en Nouvelle France le Régiment de Carignan-Salières et surtout il met en place une implantation durable et adéquatement encadrée de colons français en Nouvelle-France. Le commerce triangulaire est solidifié et institutionnalisé avec les Antilles et une forme primitive de mercantilisme, le colbertisme, est instaurée. Bon an mal an, aime aime pas (c’est du colonialisme, hein, avec tout ce que cela implique d’implacable, de rapace et d’ethnocentriste), c’est Quatorze et son administration étatique qui sont à l’origine de ce qui sera l’armature démographique et sociale instaurant ce qu’on appelait alors le Canada. Mon ancêtre Jean Rolandeau est arrivé depuis La Rochelle (Aunis) en Nouvelle-France en 1673, sous le règne de Quatorze. Les ancêtres de beaucoup de québécois ont fait comme lui. De fait, si nous sommes ici d’un bord et de l’autre de l’Atlantique pour causer de ceci, c’est largement le résultat des initiatives commerciales, administratives, militaires et vernaculaires prises sous le long règne de Quatorze. La construction de cette petite chapelle Notre-Dame-des-Victoires fut amorcée en 1687 sur les ruines de la seconde Abitation de Champlain mais le roy figurant sur le socle du petit buste des Victoires symbolise bien plus que le fait d’avoir été le lointain initiateur de l’érection de cette structure minuscule. Il est la figure déterminante de l’implantation et de la perpétuation de la présence française en Amérique du Nord. Il est le Louis de la forteresse de Louisbourg et du Territoire de la Louisiane. Ce buste ambivalent ne représente pas plus l’absolutisme que la maldonne des fleur de lys du drapeau québécois ne représentent le monarchisme… Sauf que… le paradoxe des symboles ne nous échappe pas, pas plus que nous ne nous en échappons nous même…

C’est comme ça. On se refait pas…

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ROSE? VERT? NOIR!… L’histoire de ce roi Marco qu’on aime tant tellement détester

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2017

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De l’auteur de ce roman d’anticipation ou d’orientation-sexuelle-fiction, paru il y a tout juste dix ans, il faut d’abord dire ouvertement qu’il est gai lui-même, de la même façon que Louis Armstrong est noir quand il chante ironiquement qu’il est blanc à l’intérieur de lui-même mais que cela n’arrange pas ses affaires vu que sa gueule ne change pas de couleur (dans What did I do to be so black and blue), que Woody Allen est juïf quand il plaisante à propos de son père devant donner de substantielles sommes d’argent à la synagogue pour pouvoir s’asseoir plus près de Dieu (dans Manhattan) et que Renaud Séchan est bel et bien français quand il chante que le roi des cons est indubitablement français (dans Hexagone).

Il faut bien dire cela en prologue parce que, dans ce roman étonnant, avec un humour particulièrement caustique et serré (un humour incorporant donc un fort élément d’ironie et d’autodérision antithétique), Francis Lagacé nous donne à nous émouvoir sur les péripéties drolatiques et insolites de la vie des sujets de la première dictature gaie connue de ce monde fictionnel torrentiel. Dans le pays de Norwet, quatre-vingt-dix pour cent de la population est homosexuelle. L’homosexualité masculine et féminine étant la seule orientation sexuelle socialement légitime, l’autre dix pour cents de la population, les zétés (diminutif ostracisant pour les hétérosexuels), vit dans des ghettos dorés où elle est astreinte aux tâches reproductives. L’homosexualité étant ni plus ni moins que l’Orientation Sexuelle d’État, les zétés ne sont pas autorisés à se manifester en dehors de leurs zones assignées. Et comme les zétés subissent au quotidien toutes sortes d’avanies discriminatoires, il ne fait pas très bon être ou paraître hétérosexuel dans cette civilisation. Qui plus est, Norwet est une monarchie autoritaire dont le petit potentat, le roi Marco, vit en son palais, dans une ambiance de surveillance inquiète et de soupçons permanents, entouré d’une camarilla superficiellement docile et servile (au sein de laquelle figure son mari Paolo, qui fréquente un peu trop les femmes au goût du roi). Sa cour roulant en permanence de noirs desseins de trahison, de sédition et d’intrigues, le roi Marco se doit de soigneusement faire surveiller un peu tout le monde, notamment par Védrine, son espionne mercenaire favorite. De plus, le roi n’a pas lui-même la conscience très tranquille. De compromettantes lettres d’amour écrites à une femme par lui dans sa toute prime jeunesse circulent et pourraient bien être mises à profit par ses nombreux ennemis politiques dans une tentative de coup d’état qui couve. Marco, crypto-hétéro? La guerre civile que cela ferait! On en jase déjà… Et, pour compliquer les affaires déjà bien délicates du roi Marco, l’archéologie se met de la partie dans une possible démonstration, par l’audacieuse historienne Sigma, du fait troublant et révoltant que l’hétérosexualité fut peut-être l’orientation sexuelle prédominante de la culture préhistorique de Norwet.

Sur un ton à la fois comique et sulfureux, dans un style mordant, cynique, très second degré, louvoyant adroitement entre science-fiction, insolite, fantasy et anticipation, Lagacé nous fait partager les angoisses coupables et autocrates du roi Marco dans sa lutte crispée et tendue pour garder sa couronne sur sa tête et sa tête sur ses épaules. Le malaise est permanent. De plus, à ma grande joie, les personnages féminins (Védrine, Sigma, etc…) engagés dans la vaste entreprise de complot et de contre-complot visant ce monarque que l’on adore détester, sont particulièrement solides et originaux. Parmis elles figure en bonne place la toute distante et distanciante Madame Ngyuen, une dame tout ce qu’il y a de plus ordinaire et bien, qui vient d’acheter le roman de Lagacé dans une gare anonyme et qui le lit en notre compagnie en écarquillant les yeux. À la fois roman revanche et roman dérision, assis le cul bien serré entre deux chaises multicolores, Rose? Vert? Noir! est le signe soulageant et jubilatoire que la culture gaie sait rire, ironiser et ne pas se lamenter. Savoureux, décapant, captivant et très intriguant.

Francis Lagacé (2007), Rose? Vert? Noir!, Les Écrits francs, Montréal, 163 p.

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Lettre ouverte aux jeunes idéalistes d’extrême-droite

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2017

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Vieux marxiste qui ne changera pas de bord, je n’aurais jamais cru ça possible: de l’idéalisme à l’extrême-droite. Pour les gens de ma génération, l’extrême-droite, ça a toujours été des milices patentées, des Pinkerton du capital, défendant brutalement la loi et l’ordre. Des suppôts de la réaction ne pouvaient absolument pas promouvoir un idéal. Les fachos de mon temps se contentaient de monter la garde devant la forteresse croupissante des valeurs de grand-papa. L’extrême-droite, ce sont des milices pour grands bourgeois, des mercenaires. Des fanatisés sans ligne définie. Certainement pas des idéalistes.

Et pourtant, voici maintenant que se présentent au portillon sociétal des petits jeunes en habits de ville, proprets, toniques, conscientisés, doctrinaires. Ils se donnent comme anti-système et ils aspirent à rien de moins qu’une refonte en profondeur de l’occident. Ils croient en un idéal et, tumultueux, cet idéal se canalise à travers le tuyau le plus brunâtre imaginable: antisémitisme (retour en force de la grande conspiration financière sioniste), xénophobie (les terroristes se planquent parmi les réfugiés des guerres impériales comme les hommes d’Ulysse parmi les brebis du cyclope éborgné), isolationnisme national (les grands ensembles sont des suppôts du supra-nationalisme extorqueur), anti-capitalisme droitier (oui à la boutique de papa. Non à la grande entreprise exporteuse d’emplois), moralisme sociétal (non au pour tous, sous toutes ses formes), religiosité rampante (catholiques culturels pour ne pas dire catholiques tout court). C’est le sursaut, la révolution sociale des droites, l’opération drapeau brun, avec toutes les évanescences oniroïdes que cela entraîne et charrie.

Le cœur serré d’une infinie tristesse, je vais postuler que ces petits jeunes sont de bonne foi. On a d’ailleurs trop voulu qu’ils soient de mauvaise foi, qu’ils soient des agents cyniques et livides de forces populistes troubles, mi-trublionnes mi-carriéristes, assurant leur avenir bureaucratico-entrepreneurial dans un occident froidement re-fascisé. On a trop voulu que les petits jeunes d’extrême-droite d’aujourd’hui fassent de la politique calculatrice, mièvre et foireuse comme leurs aînés, qu’ils s’avancent sur l’échiquier aux combines, de façon biaiseuse, médiocre, arriviste, hédoniste et onaniste. Non, les petits jeunes d’extrême-droite contemporains ne sont pas des cyniques et des fatalistes. Ils sont finalistes. Ils marchent au pas, l’œil sur la ligne d’horizon. Ils croient en leur camelote. Ils ont de l’idéal.

C’est bien là le tout du drame. Pire que la mauvaise foi, il y a la bonne foi. La mauvaise foi au moins, on peut en désamorcer l’astuce. La bonne foi, on ne peut que rester baba, les bras ballants et la gueule béante. Un aigrefin insidieusement xénophobisant qui s’adonne à un lobbying mercantile en faveur d’un groupe pour en faire chanter un autre, ça se décode et conséquemment ça s’affronte. Un authentique xénophobe ardent qui croit de bonne foi à la ré-immigration pour fins de protection des valeurs de la race blanche, cela vous laisse frigorifié et sans voix dans sa terrible bonne foi. Au fin fond, il n’y a pas pire ferveur que la ferveur patriote authentique. Et oh, oh, elle n’est nullement garante de vérité et de pertinence descriptive, cette ardente authenticité.

Jeunes d’extrême-droite, votre ferveur est imparablement symptomatique du recul socio-historique de l’occident. Celui-ci est calmement irréversible. Dans l’économie-monde de demain, l’Europe et l’Amérique seront de plus petits ensembles devant l’Eurasie et l’Afrique. En 1950, les États-Unis assuraient 53% de la production industrielle mondiale. Aujourd’hui, c’est 22% en baisse graduelle. Cela ne va pas s’inverser pour plaire au président réac du moment conjoncturel que l’on voudra. Croire contrer de telles tendances lourdes est désarmant de naïveté. C’est pourtant dans cette voie patriotarde sans issue que vous vous engagez, jeunes idéalistes d’extrême-droite. Je ne vous dirai jamais assez combien les politicards conventionnels que vous exécrez tant sont suavement complaisants envers vous, dans cette démarche globale. Les politiciens professionnels véreux et manœuvriers adorent votre ferveur. Vous les servez. Quand vous êtes trop sages, vous faites ouvertement avancer les valeurs putrides qu’ils promeuvent en sous-main. Quand vous êtes trop remuants, vous leur servez de repoussoirs et vous légitimez leurs propres dérives répressives aussi pleurnicheuses qu’implacables.

Sur ce point spécifique, la culture internet, dont vous vous gargarisez tant, est un symptôme particulièrement lancinant. Elle s’approche de plus en plus, la fin de la récré des trolls fachos et des intempestifs utra-droitiers cyber-anonymes. Le flicage institutionnalisé de l’internet qui s’en vient, vous en aurez été les agents provocateurs idéaux… les artisans objectifs, en fait. Par vos pratiques et votre fachosphérisme, exacerbé ou victimaire, vous aurez légitimé tous ceux qui veulent tant avoir le doigt sur l’interrupteur de l’internet. Je ne vous lance pas la pierre, au demeurant. C’est largement impondérable, cette affaire. C’est comme les radios pirates d’autrefois ou tout autre type de Far West conjoncturel. La civilisation finit toujours par rentrer dans le tas, avec ce genre de dispositif. Et, jusqu’à nouvel ordre, la civilisation sert ouvertement sa bourgeoisie et ce, sans se complexer. On s’en souviendra un jour avec une sorte de nostalgie acide, des années trolls…

Ce que je vous dis frontalement ici, jeunes idéalistes d’extrême-droite, c’est que vous vous faites sciemment manipuler par l’ordre établi. Aucune génération n’y a échappé, du reste, et il viendra bien un jour, le moment amer où vous cesserez de vous croire, vous aussi, plus fins que tous les autres. Il faut dire que votre cause est bien mal partie, bien mal engagée. Embrasser en partant l’extrême-droite, en la prenant pour un facteur de changement, il faut vouloir s’en envoyer toute une d’erreur de jeunesse en quadraphonie. L’extrême-droite n’est pas structurellement anti-système. Elle sert le système à fond les ballons. Que fit la seconde guerre mondiale hitlérienne dans toute sa ferveur torride pendant six ans (1939-1945), si ce ne fut faire le lit objectif du libéralisme triomphant des Trente Glorieuses (1945-1975) et de sa suite de crises contemporaines. Penser changer le monde avec une programmatique de fachos éculés venu de Russie ou d’Iran, ma foi, il faut vraiment vouloir rêver.

Mais que voulez-vous? Il n’y en a plus vraiment de théorie économico-politique, hein. Allez pas vous imaginer que vous allez pas devoir retourner vos poches devant le tiroir-caisse, pour avoir remplacé le marxisme par le catholicisme. Tout ce qui est méthodiquement effectivement anti-capitaliste et/ou post-capitaliste, tout ce qui est authentiquement radical et subversif, vos saltimbanques extorqueurs et vos politicards pseudo-patriotes sont arrivés à vous faire croire que c’était bobo, dépassé, suranné, intellectualiste, condescendant, casuiste. Le marxisme, la lutte des classes, l’abolition de la propriété privée des moyens collectifs de production, la saisie sans compensation des grandes fortunes pour utilisation civique immédiate, la révolution des travailleurs, vous avez en commun avec le ci-devant système de ne pas vouloir en entendre parler. Hé bé, les alliances objectives seront ce qu’elles seront, sans moins sans plus… On vous a refait une vieille entourloupe de passe-passe sans que vous ne vous en rendiez compte vraiment. On vous a dit qu’il ne fallait plus penser, qu’il fallait simplement la jouer passionnel, pseudo-novateur, soi-disant dissident, et patriote. Vous allez payer pour ça aussi. Renoncer à la pensée analytico-critique effective, cela ne peut mener qu’à un seul état de conscience: celui du dur réveil.

Jeunes idéalistes d’extrême-droite, croyez-en un vieux qui a embrassé intimement ses causes et qui, ce faisant, s’est bien souvent fait baiser par elles: vous allez vous faire fourrer. Les politicards professionnels d’extrême-droite vont se servir de vous pour se positionner dans le mainstream politicien… puis ils vont tout doucement se recentrer, en vous prenant sournoisement pour acquis. Rien ne sortira de novateur ou d’utile de tout le fla-fla de la cause que vous avez si naïvement pris en charge. L’extrême-droite ne peut pas être un facteur de progrès. C’est là une contradiction dans les termes. Mais niaisez, allez. Tournez en rond dans le bac à sable. On en reparlera quand vous aurez pris conscience de votre erreur de jeunesse et lui aurez piteusement tourné le dos. Mais là, c’est votre jeunesse, elle aussi, qui n’y sera plus.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il était une fois, SYMPHORIEN

Posted by Ysengrimus sur 28 mars 2017

Aurore Sylvain (Juliette Huot), Symphorien Laperle (Gilles Latulippe), Éphrem Laperle (Fernand Gignac), Berthe L’Espérance (Janine Sutto)

Aurore Sylvain (Juliette Huot), Symphorien Laperle (Gilles Latulippe), Éphrem Laperle (Fernand Gignac), Berthe L’Espérance (Janine Sutto)

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Aurore Sylvain (Juliette Huot): Mon Dieu, Symphorien, Éphrem, mademoiselle L’Espérance, vous devinerez jamais ce qui vient d’arriver. Janine Sutto vient de mourir.

Symphorien Laperle (Gilles Latulipe): Pas vrai!

Éphrem Laperle (Fernand Gignac): Terrible.

Berthe L’Espérance (Janine Sutto): Oh elle, la vieille fatikante. Je vas pas pleurer pour elle. A l’avait pas mal faite son temps.

Aurore Sylvain: Ben voyons donc, mademoiselle L’Espérance, vous pouvez pas parler d’une façon aussi frivole d’une des figures les plus achevées de notre belle culture théâtrale.

Symphorien Laperle: Une figure achevée pis aboutie aussi.

Éphrem Laperle: Aboutie, pas mal aboutie… pis pas mal au boutte mais, bon, passablement au boutte de sa corde aussi, hein, y faut ben l’dire.

Berthe L’Espérance: Ben je vous le fais pas dire, Éphrem. Voyons donc, madame Sylvain, Janine Sutto, c’est une figure d’un autre temps. En quelle année qu’on est, donc? Un instant que je regarde au haut de la page là, juste au dessus de la belle photo de nous quatre en gris rosâtre et blanc, là. 2017. Ben franchement était pas mal due, la madame Sutto, bon… enfin.

Madame Sylvain: Hein, quessé ça, cette date là. Êtes-vous en train de me dire qu’on est projetés quek quarante-cinq ans dans le futur?

Symphorien: Ça ben de l’air que c’est pas mal ça.

Éphrem: Ben là c’est clair et net: on est tous morts.

Mademoiselle L’Espérance: On dirait ben. La Sutto a été la dernière de nous quatre à y passer.

Madame Sylvain: Les restants seront toujours les restants, je suppose.

Mademoiselle L’Espérance: Ben je vous demande ben pardon, madame Sylvain. Vous êtes mal placée pour parler de restants. Je vous permets pas.

Symphorien: Hey! Woupélaille, Hey! Ça me rappelle une blague. Euh… Savez-vous comment on appelle ça, des chaussures d’enterrement?

Éphrem: Sais pas.

Mademoiselle L’Espérance: Je ne vois pas.

Madame Sylvain: Aucune idée

Symphorien: Des pompes funèbres!

Éphrem: J’a pogne pas.

Mademoiselle L’Espérance: Oh, elle est bonne celle-là, Symphorien. Il va falloir que je la raconte à Oscar Bellemare. Il va bien la rire, je pense.

Madame Sylvain: C’est une boutade de français, ça, Symphorien.

Symphorien: Pis? On sait pas exactement où c’est qu’on est, icitte. On est toute ben dans un espace cyber super branché francôphônie.

Éphrem: On est sur un blogue. Veux-tu ben me dire quessé ça?

Mademoiselle L’Espérance: Oh! C’est un site de rencontre, peut-être!

Madame Sylvain: Ben voyons donc, mademoiselle L’Espérance. Calmez-vous un peu.

Symphorien: À ce que je comprends. C’est une sorte de journal cybernétique mondial du futur. Des milliers de lecteurs nous découvrent icitte, toute en même temps, ça ben d’l’air.

Éphrem: Ah oui! Ah bon! Ben d’abord Il faut absolument que je leur raconte ta boutade… euh… funéraire là, Symphorien. Une blague sur un blogue, franchement, ça s’impose…

Symphorien: Vas-y, mon frère.

Éphrem: Euh… Hum… Savez-vous comment on appelle ça, des cordonniers funéraires?

Symphorien: Pas des… non…

Mademoiselle L’Espérance: Je vois pas.

Éphrem: Des pompiers funèbres. Ha, ha, ha, ha…

Madame Sylvain: Elle est pas drôle du tout, votre blague, Éphrem. Et elle est bien macabre, en plus

Symphorien: Tu viens d’en flopper une autre, mon Éphrem. Non, franchement… Bon, laissons faire ça. Mais, bon, euh… si on lâchait les blagues et si on revenait au sujet du blogue, ce journal cybernétique mondial du futur où des milliers de lecteurs nous découvrent.

Mademoiselle L’Espérance: Mon dieu, tous ces gens, tous ces hommes. J’espère au moins que ma coiffure est en ordre.

Madame Sylvain: Vous inquiétez donc pas, mademoiselle L’Espérance, vous pouvez pas être ni meilleure ni pire que vous-même.

Symphorien: Je pense quand même qu’on devrait se présenter.

Éphrem: Ben voyons donc, on se connaît depuis tellement longtemps.

Symphorien: Non, Éphrem. Je pense qu’on devrait se présenter aux lecteurs et lectrices du blogue.

Éphrem: Ah bon… Ah bon…

Mademoiselle L’Espérance: C’est une excellente idée, ça, Symphorien. Il faut d’abord dire qui l’on est. Nous sommes quelques-uns des personnages d’un feuilleton télévisé du Québec du siècle dernier intitulé Symphorien (1970-1977).  Euh… ben continuez donc, madame Sylvain, vous êtes bonne là dedans, vous, les présentations.

Madame Sylvain: Eh bien je vais poursuivre en me présentant moi-même, si vous me permettez. Je suis Aurore Sylvain, jouée par Juliette Huot (1912-2001). Je suis propriétaire d’une pension de chambres dans l’est de Montréal. C’est autour de ma pension que gravite une kyrielle de personnages. Je suis un peu la coordonnatrice de ce grand cirque, en quelques sortes. Mon cher et chambranlant fiancé, monsieur Jules Crépeau, est joué par Jean-Pierre Masson (1918-1995)… et la bonne et cuisinière de ma pension de chambres, mademoiselle Marie-Ange Boisclair, est jouée par Janine Mignolet (1928-1994). À toi, Symphorien.

Symphorien: Ben moi, je suis Symphorien Laperle, joué par Gilles Latulippe (1937-2014). Je suis concierge et homme à tout faire de la pension de Madame Sylvain. Mon épouse s’appelle Marie-Madeleine et elle est jouée par Denise Proulx (1928-1993). J’ai quatorze enfants, un mode de vie prolétarien et simple et une forte propension à servir de souffre-douleur à toutes les figures de mon cher petit univers, et notamment au constable Placide Beaulac, joué par Yves Létourneau (né en 1928). J’ai aussi —fatalement— une belle-mère, madame Agathe Lamarre, jouée par Suzanne Langlois (1928-2002), sur laquelle je n’épiloguerai pas.

Éphrem: Ben, moi, pour ma part, je suis Éphrem Laperle, le frère de Symphorien. Je suis joué par Fernand Gignac (1934-2006). Je suis reconnu pour faire co-exister les onomatopée monosyllabiques les plus vides et niaiseuses avec les orchidées acrolectales les plus relevées, sophistiquées et parfumées imaginables. Je m’adonne usuellement à la manducation de bonnes boutades et blagues diverses et je les régurgite avec de singuliers et insolites effets de ratage qui rehaussent tant la dimension surréaliste de ces saillies que mon statut indécrottable de grand incompris sociétal.

Mademoiselle L’Espérance: Voilà qui est superbement bien dit, tous autant que vous êtes. Je vous reconnais tous bien là. Mon nom à moi c’est Berthe L’Espérance, jouée par Janine Sutto (1921-2017). Je suis reconnue pour mon durable potentiel séducteur. Ce dernier est si durable, du reste justement… euh… que, voyez-vous, je suis restée assez longtemps célibataire, entourée de frelons aussi bourdonnants que fascinants, comme une toute mielleuse reine abeille. Les choses sont cependant en train de changer vu que je suis intensivement courtisée par l’entrepreneur de pompes funèbres local, monsieur Oscar Bellemare, joué par Jean-Louis Millette (1935-1999). Ce dernier est entravé dans sa pulsion attractive envers moi par une mère excessivement enveloppante du nom de Blanche Bellemare, jouée par Béatrice Picard (née en 1929). Celle-ci, ma trépidante Némésis en fait, ne parvient pas à se faire adéquatement distraire par son mariage récent avec le millionnaire du West Island Dollard Tassé, joué par Léo Rivest (1913-1990). J’étais, pour ma part, anciennement associée en affaire avec madame Sylvain mais j’ai fini par ouvrir ma propre pension de chambres, histoire de voler de mes propres ailes. Mon existence est…

Madame Sylvain: Bon, ça suffit comme ça, mademoiselle L’Espérance. Vous avez pas besoin de tapageusement vous étaler sur les détails infinis de votre petite existence. Il y a encore bien d’autres choses à dire sur notre feuilleton d’autrefois à ces bonnes personnes du futur qui ont la patience et la mansuétude d’encore un peu s’intéresser à nous.

Mademoiselle L’Espérance: Mais quelles choses donc (autres que des choses me concernant directement) y a t’il à dire tant que ça?

Madame Sylvain: Bien par exemple que les 269 épisodes d’une demi-heure de notre feuilleton ont vu circuler, en sept ans (1970-1977), une ribambelle d’acteurs et d’actrices venus du monde du cabaret et du burlesque montréalais autant que du théâtre institutionnel le plus caparaçonné. Le très populaire feuilleton Symphorien a incorporé, dans sa fluctuante troupe, des acteurs et des actrices de cinéma…

Symphorien: Des comédiens de la scène des variétés…

Éphrem: Des chanteurs de charme…

Mademoiselle L’Espérance: Ainsi que des théâtreuses carabinées à la longévité tenace…

Madame Sylvain: Voilà. Nous sommes donc littéralement une sorte de who’s who du petit monde du spectacle québécois des années 1970.

Symphorien: Bien dit. C’est très bien dit, ça, madame Sylvain.

Éphrem: Je seconde.

Mademoiselle L’Espérance: Et tout ça, ça se perd tout doucement dans la nuit des temps.

Madame Sylvain: Exactement. La mort récente de Janine Sutto marque une étape importante dans la délicate et implacable fermeture du mausolée de toute cette époque.

Éphrem: Oui… oh moi, j’ai encore une chose à dire concernant madame Janine Sutto.

Mademoiselle L’Espérance: Quoi donc, Éphrem.

Éphrem: Ben on peut dire qu’al a finalement fini par se faire pogner par l’entrepreneur de pompes funèbres qui lui courait après depuis tant d’années… Hu… hu… hu…

Mademoiselle L’Espérance: Ha, ha… très drôle. En tout cas, je vous embrasse tous et toutes et je remercie le public assidu et fidèle qui nous a assuré des moments si beaux, si mémorables, si drôles et si durables.

Madame Sylvain: Bon, Symphorien, va me chercher une boite de mouchoirs. Je sens qu’elle va me faire brailler celle-là.

Symphorien: Tout de suite, Madame Sylvain.

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