Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Posts Tagged ‘fiction’

UN FEU, UNE TENDRESSE, UN RIRE (Diane Boudreau, Marie Josée Gélineau)

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2022

Tout comme dans le premier recueil analysé (Ici, tout simplement, 2005), les textes courts et sobres de la poétesse Diane Boudreau (et de sa comparse Marie Josée Gélineau, qui signe ici trois textes) mobilisent cette formidable aptitude à s’extirper du quotidien tout en préservant, un sens pur et dépouillé de la concrétude. C’est de se regarder se décoller du monde éclectique et contraignant des vétilles qu’on entre déjà en poésie.

Vétilles

Grapillée
Ma vie
Grapillés
Mon temps
Et mon espace

Par toutes ces vétilles
Qui me tracassent
Et enveniment
Et dilapident
Mes journées

Doux amis

Alors que je voudrais
Seulement t’aimer
Et être aimée
À l’infini

(p. 32 — typographie et disposition modifiées)

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On mobilise dans ce recueil-ci des valeurs poétiques plus anciennes: l’arbre, la terre aride des déserts, les muses, la voix nue, le chant des hirondelles, la Rivière du Chêne. Mais, par delà la variation mûrie des sources d’inspiration, ce qui reste en nous, c’est la douleur tranquille, la blessure de guerre, les fragments de shrapnell. On pourrait s’appesantir sur la plaie, on pourrait regretter, on pourrait se coucher. Mais, pas question… nous voici désolée certes, mais tout en train de se ressaisir. Allez! Allez!

Désolée (extrait)

Allez! Sous la douche!
Ô combien douce et chaude
L’eau ruissellera
Sur ta peau

Se fera rassurante
Jusqu’à la moelle de tes os

Secoue-toi, remue-toi
Enfile tes bas à fleurs
Ou rayés ou à pois

Vite, dehors!
Il reste encore de l’air…

Affine ton museau
Et sens comme il fait beau, là
Hors de ta tanière.

(p. 16 — typographie et disposition modifiées)

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Voici donc que me voici moi, dans mon corps, tel quel… Je ne changerais pas mon cœur pour celui d’une autre. Et pourtant les médecins, avec leurs sempiternelles mesures préventives, ne lâchent pas prise et ils ne prescrivent rien de bien rassurant. Tant pis pour eux. Rien ne me séparera de mes joies, de ma vie, de la nature de la pluie… de l’amour. Nous sommes vivants, aimants et, de toutes façon, qu’y avait-il tant que cela, avant?

Vivants

C’était comment
Avant
Avant nous deux?

J’ai trop de sable
Dans les yeux

J’ouvre la porte
En ce jardin
Où nous étions si amoureux
Je me souviens
L’eau était pure
Et nous buvions
À pleines mains
À tout ce bleu

Ce bleu azur

Avant nous deux,
Émerveillés, aimants,
C’était comment?

Étions-nous même vivants?

(p. 48 — typographie et disposition modifiées)

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Explorant la vie, la poésie s’aventure aussi à explorer le petit jeu délicat des genres. La fable ou moralité (La grive et le tilleul), les aphorismes (Pensées). Par tant de rigoles, ce qui doit se dire se dit. Ce qui est est. Ce bonheur est compromis. Les contraintes de vie sociale le fait trébucher. Un nouvel amour n’est jamais assuré. Les amples vagues de la vie font onctueusement bouger les vieilles amies du réseau de jadis vers des distances qui, elles, imperceptiblement s’allongent…

La toile

Bien sûr
On se voit peu
On s’écrit moins souvent

Le temps se joue des sentiments

Mais tous ces liens
Qui me relient à vous
Ont tissé
Une toile sous mes pieds
Qui me soutient
Me tient debout
Et le cœur par devant
Bien vivant

Le cœur n’est jamais seul

(p. 56 — typographie et disposition modifiées)

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Et —flageolement social oblige— le monde matériel entre en scène, le feu, les vagues, une huître perlière. Trois sœurs traversent hardiment les saisons, trois solides perles de concrétude marchant vers une rivière. Et, oh, elle est cruciale, tout le long, cette solide dimension de sororité. C’est elle qui va nous faire cheminer… et finalement revenir vers les contingences et les amplitudes de la vie sociale, ainsi que du compagnonnage intellectuel.

 

La bouquiniste

Devant l’auteur, le peintre
Le relieur, la joaillière,

Elle redevient lumière,
Imprégnée de respect et de silence,

S’émerveillant
Devant chaque œuvre
Qu’elle touche

Avec des gants d’amour.

(p. 23 — typographie et disposition modifiées)

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La femme se prend des coups. Elle combat. Elle résiste. Elle s’échiffe comme de la dentelle. Il n’est pas question de lui dire de ployer, d’onduler. Latente, cuisante, il y a ici toute une réflexion sur la souffrance. Il y a aussi une réflexion de la souffrance, un ondoiement scintillant, comme si, au fond, c’était une lumière. Une lumière qui brûle, qui instille des tourments, qui torture. Et tout cela se brasse, se joue, sous une superficialité si fragile.

Fragile

Contempler
Regards et sourires

Et boire à la lumière
Sans vouloir la saisir

Car elle pourrait s’enfuir

Devant la fragile beauté
L’humain… si maladroit

La souffrance rend fou parfois

(p. 50 — typographie et disposition modifiées)

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Mais la lumière guérit aussi. Surtout quand elle est portée par le vent des saisons: mai, septembre. Tous ces atours du monde font leur part dans la grande guérison. Ils ont chacun leurs lumières et leurs espaces, une prucheraie, un ciel frileux, les humeurs mystérieuses de la fin de l’hiver. Le temps (comme température, comme cycle des saisons, comme irréversible avancée) fait son œuvre. Il polit et patine nos puissantes et sourdes intelligences du monde. Et ouf, on en a bien besoin. Car il y a tant tellement d’inintelligence, en ce malmonde. Et la philosophie et la quête esthétique, qui se rencontrent ici tout en douceur, ont souvent buté dessus, l’inintelligence, la cruauté, la bêtise.

 

La bêtise

Partout,
Elle est partout,
Dans l’eau, l’air et le feu

Tapie en nous
Aboie, mord et effraie
Comme un chien fou!

Ma sœur blessée
Voici nos mains, nos bras, nos voix
Pour te bercer, te consoler

Pour te redire qu’elle est partout
Dans l’eau, le feu l’air et le vent
Et jusque dans le sang
Plus ignorante que méchante
Et maladroite, et sans boussole

Elle s’agite, elle regrette
Et chacune y passe à son tour

Celle qui blesse, qui console
Qui abandonne, qui pardonne

Ma douce amie,
Pour apaiser ce bruit en nous
Qui nous affole,

Allons marcher dans le soleil!

(p. 54-55 — typographie et disposition modifiées)

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Écheveau balancé de sagesse et d’ardeur, d’ontologie générale et de conscience sociale, ce petit recueil veut parler pour continuer de dire que l’optimisme se gagne, il se conquiert, il se dépose, il fermente comme les liqueurs. La nature nous nourrit mais nous l’harnachons et, ce faisant, il faut savoir s’avoir à l’œil. Tout n’est pas noir et tout n’est pas rose. Il faut tout redécouvrir et ne jamais abuser du serein. Amour, est-ce la fin? (Marie Josée Gélineau)

Le recueil de poésie Un feu, une tendresse, un rire contient 40 poèmes (37 poèmes de Diane Boudreau et 3 poème de Marie Josée Gélineau). Il se subdivise en trois petits sous-recueils: En moi le silence (p 9 à 26), Dénouer l’âme (p 31 à 56), et Lumière guérisseuse (p 59 à 66). Ceux-ci sont suivis d’un épilogue de deux pages intitulé Remerciements (p 72-73) et de deux brèves notules sur les auteures (p. 74). Le recueil est précédé d’une préface de Claude Hamelin (p 7) dont le maître mot est: le présent recueil de poèmes est un véritable coffret à bijoux! L’ouvrage est illustré de sept photographies paysagères (six en noir et blancs et une en couleurs).

Diane Boudreau, Marie Josée Gélineau, Un feu, une tendresse, un rire, Diane Boudreau, 2016, 68 p.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Harmonica

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2022

Harmonica
Décortiqua
Le son d’un être
Le cri d’un temps.

Et Harmonica
Reviendra
En grinçant, après les pivèles,
Les atermoiements, les appels.

Car Harmonica
Ne sait pas
Qu’il y a cette hiérarchie des arts
Il chante et crie, lui, comme un compas
Dessine ses cercles, et rit, se marre.

Harmonica est langoureux
Sans même avoir voulu pleurer
Il est candide, il est teigneux
Sans même chercher à s’affirmer.

C’est qu’Harmonica
Décortiqua
Le son des crêtes
Le cri d’un ventre.

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QUELLE MOUCHE TE PIQUE? (Francine Allard)

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2022

La vérité du monde
La poésie divague et louvoie dans les ruelles sombres
Un bien engueulé parmi nous
Appelle un chat un chat
Et je souris d’aise
(p. 9)

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Avec le recueil Quelle mouche te pique? (2010) de la poétesse québécoise Francine Allard, nous découvrons subitement un petit bestiaire illustré constitué de courts segments poétiques dont le Jacques Prévert de Paroles fut incontestablement un des grands ancêtres. Dans ce petit ouvrage bien carré (au sens littéral aussi: douze centimètres sur douze centimètres. C’est un petit livre carré), les magnifiques illustrations de Frédérique Guichard représentent une des indubitables forces motrices de l’exercice. Suivons-les, à défaut de pouvoir les reproduire.

En couverture, fatalement, il y a une mouche ou un frelon qui grignote des segments de couverture orange, avec en fond de fugitifs éléments d’alvéoles à miel. Ensuite, on a un zèbre qui se dézèbre en ce sens qu’il perd ses stries et passe au blanc tandis que  la poétesse nous dit un mot de cette métamorphose uniformisante. Plus loin, un lion altier et roide piétine un roi de cartes. Roi des animaux, roi de la création? nous demande la poétesse. C’est ensuite une boite de sardines anthropomorphes dont, souplement, un hareng sort (dixit la poétesse). Puis, un escargot de coquille rubiconde, au corps ressemblant singulièrement à un doigt humain chemine tout doucement en sa spirale de bave livide, en compagnie du texte La Bavure de l’escargot. Suit un magnifique baudet chronométrique, mécanique, machinateur, sur fond de gros réveille-matin, et dont le corps entier fonctionne comme une magnifique, complexe, et délicate horlogerie ayant tendance (nous explique la poétesse) à chanter bien trop tôt le matin. Puis des loups gris et des loups blancs tournent sur la surface d’une mystérieuse sphère cosmique, à la queue leu leu (leu, l’ancien nom du loup, alors, fatalement). Lupus fugit, s’intitule le texte. Une nuée frétillante de poissons rouges accompagne ensuite un poème éminemment halieutique, et qui sent bon la marée. Télescopage sidérant et superposition visuelle, ensuite, entre chat, canard sauvage et ornithorynque, sur fond géométrique. La poétesse nous parle de cette surprenante éclectique charnelle que nous lègue, en ceci, la nature. L’émeu m’émeut, dit ensuite la poétesse, quand deux émeus cohabitent au premier plan d’une puissante montagne massive et rouge sang. On raconte qu’il a perdu la boule comme un chien dans un jeu de quilles nous signale-t-on ensuite, tandis qu’un pitou piteux albâtre, aux oreilles pointues et à l’œil vide, fait grise mine à trois quilles antiques flanquées de leur incontournable boule polychrome. Une sorte de gerboise sur fond de listes de paronymes impliquant le préfixe rat— rencontre le texte suivant, portant sur ce type de rongeur. Deux poules, mouillées ou sèches, contemplent pensivement un gros œuf en coupe qui semble incorporer pas moins de sept segments en strates en son puissant ventre. Un kangourou convoie ensuite le Petit Prince de Saint-Ex dans sa poche, le tout en saillie devant je ne sais quel blason héraldique triangulaire jaune vif. Un hippocampe miniature tout riquiqui sert de virgule conclusive au texte sur les sinueux hippocampes roses de notre temps. Et finalement, le plus figuratif des rhinocéros imaginable, survolé à bonne distance par deux pique-bœufs lointains, pensifs et émaciés, accompagne sereinement le texte Amitié de pachyderme. Patatras. Je vous le redis: Jacques Prévert n’est pas mort. Jean de Brunhoff lui tient même désormais compagnie et, fait capital… ce sont (enfin) deux femmes, en plus.

Notons que certains des poèmes sont sans illustration. Leur savoureuse expressivité compense pleinement l’éventuel manque que nous feraient (très éventuellement, au fin du fin du tout éventuel) ressentir les pages sans image. Les poèmes, en soi, forment un ensemble solidement cohérent. Ils donnent à découvrir une joyeuse synthèse d’humour, d’expressivité et de philosophie sapientiale ou sociale. Pour la bonne bouche, en voici un qui réunit harmonieusement, toutes ces lumineuses et transcendantes caractéristiques.

La lenteur du monde
Vishnou réincarné en tortue
Mettait des heures à se mouvoir à travers les lumières du monde
Détresse du dieu venu sauver les Hommes
Tout est pareillement exprimé dans les livres sacrés
On attend un sauveur trop lent depuis des millénaires
(p. 48)

Mais il y a plus, beaucoup plus. C’est que tous les poèmes de ce recueil ont la savoureuse caractéristique de fonctionner selon une grammaire narrative et poétique parfaitement stable. On y unit une anecdote concrète avec un thème animalier unitaire. L’exposé se déploie, vivement, comme un petit texte à chute mais ladite chute n’est pas factuelle, narrative ou thématique. Elle est plutôt verbale. C’est soit un calembour (le jars marche avec une cane — p. 8), soit un court dicton populaire (une sirène suspecte chez qui tout finit en queue de poisson — p. 40), soit un composite des deux (la maison de Freud avait une araignée dans le plafond — p. 32). Le rythme de cette grammaire uniforme s’installe promptement, à la lecture, et une portion importante du plaisir de découverte des poèmes réside dans le fait d’en décoder les ressorts dans le texte suivant… puis dans le texte suivant… etc.

Tant et tant que ce petit ouvrage fonctionne aussi, un peu, pas mal, comme une sorte de fiche complémentaire du fameux Atlas de Littérature Potentielle. Un jeu s’instaure et, pour mon plaisir, et aussi le vôtre, j’ai subitement ressenti le désir inextricable de le jouer. Voici donc un texte original inédit, construit, hic et nunc, selon la grammaire d’engendrement mise en place par Francine Allard dans Quelle mouche te pique?:

Macaque du bout du monde
Un macaque japonais
Baille ses stances, assis sur une grosse roche
Il me rappelle un ami proche
Qui n’effeuillait jamais
La marguerite au complet
Il disait toujours en chemin
Qu’il lui semblait devoir bifurquer
Vers un destin distinct
Tapi sous un tout autre kami, l’ami tatami
Puis il ajoutait: il n’y a pourtant ni bout du monde
Ni fleuve, ni pont… que le soleil, le vent
Et les macaques à gueules de chiens intérieurement se diront:
Jappons!
(par Paul Laurendeau, selon la grammaire d’engendrement de Quelle mouche te pique?)

Eh ben voilà. Tous à nos claviers. La poésie qui fait sourire, c’est souvent aussi celle qui fait écrire. Il y a bel et bien ici un dosage d’ingrédients qui arrive à manifester une virtuosité d’écriture tout en faisant sentir que ce qui se fait là est fondamentalement faisable et que quand on tient la bonne thématique, embobinée sur la bonne machine, l’engendrement du texte coule de soi(e), concrètement, subtilement ou non. Toujours dans le vrai et le pensif, toujours dans le lettré et l’ordinaire, et surtout, toujours en jubilant, quelque part…

Le recueil de poésie Quelle mouche te pique? comprend 41 poèmes. Il est illustré de dix-sept dessins animaliers en couleur, de l’illustratrice trifluvienne Frédérique Guichard. Sa fiche éditoriale officielle se lit comme suit: Quelle mouche te pique? Un assemblage de mots vivants qui célèbrent l’intimité de l’Homme et des animaux des fables. Ceux qui grognent et qui griffent, qui miaulent et qui lèchent, qui meurent puis disparaissent. Ici, Francine Allard exerce un grand art, celui de la poésie qui mène indéniablement à l’esthétique de la parole.

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Francine Allard, Quelle mouche te pique?, 2010, Éditions d’Art Le Sabord, 60 p., illustré de dix-sept dessins de Frédérique Guichard.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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AU BOUT DU QUAI (Francine Allard)

Posted by Ysengrimus sur 7 mars 2022

Aucun regret si ce n’est la mémoire des échecs
Aucune tristesse sauf celle des images simplifiées
Aucune rage aucune rage aucune rage
(XVII. Rage — p. 29)

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Dans le recueil Au bout du quai (2008) de la poétesse québécoise Francine Allard, il y a lieu de retracer une rencontre harmonieuse entre concrétude, prose à thèses et vers libres. Le couple conjugal, serein et observateur, se formule discrètement, en filigrane. Témoin et acteur, subtil cicérone de notre promenade, c’est ledit couple qui se tient justement au bout du quai de la vie, à observer les lambeaux de persistance qui s’effilochent.

LIII. [sans titre]
Nous restons droits et fiers au bout du quai
Et regardons nos amours s’éloigner comme un gotha du passé
Pas d’au revoir encore moins d’adieux dans leurs larmes chaudes
Nous aurons inventé les lupercales et engendré notre avenir
Ils sauront bien voguer seuls à la morte-eau
Et tirer derrière eux la polacre d’où renaissent nos amours
(p. 75)

Au fil du suivi des saisons et des cycles amples de la vie, la rencontre entre apophtegmes et bouts rimés donne à lire une harmonieuse synthèse de sagesse et de musicalité. Nous retrouvons (régulièrement mais pas exclusivement) des thématiques féminines, des hantises féminines. Elles sont de ce temps, égocentrées mais sans excès, angoissées mais sans lourdeur. Subtiles, pour tout dire. Elles sont peut-être même quelque chose comme: éternelles ou universelles, si on peut oser dire.

Mon visage froissé
Ils ne m’ont pas entendue lorsque j’ai chanté des berceuses
M’ont ignorée
Car j’étais faite de pain mie et d’autres choses humides encore
Ont posé leur regard ailleurs
Quand j’étais remplie de joie et de force
Maintenant ils font la moue sur mon désistement
Ils pleurent sur le froissement de mon visage
(p. 27)

Formé, donc, de courts textes en prose rythmée, le recueil manifeste un vif sens de la poésie concrète et ce, en combinaison harmonieuse avec des considérations philosophiques bien tempérées. L’émotion apaisée de cet amour conjugal serein, simple, diaphane dans son omniprésence tranquille, sert donc de toile de fond à une portion importante des émotions poétiques exprimées.

XIV. Matin radieux
Le soleil n’a pas sa raison d’être sans ces longues stries
de noirceur et ces masque hideux qui hantent nos rêves
le soleil n’a aucun sens sans ces larges pans d’ombre
dans lesquels les stryges engagent leur danse macabre
il ne veut rien dire
si je ne le remarque pas entre les vénitiens
et que je ne te dis pas qu’il fait un matin radieux
si tes yeux restent clos sous la couverture
le soleil ne signifie rien à ceux qui ne peuvent le voir
si ce n’est sa lente chaleur sur leur front inquiet
durera-t-il lorsque la nuit s’étendra jusqu’aux aurores
(p. 26)

Francine Allard est une occidentale aisée et ne s’en cache pas. Sa poésie exprime souvent la lancinance d’un monde injuste vu et contemplé du point de vue insatisfait de celui ou celle que ledit monde injuste a conjoncturellement avantagé. Certains des textes s’ouvrent ainsi en direction de l’expression d’une attention soutenue à l’égard des causes sociales. L’ambiance, devenue alors plus dense, plus gorgée de larmes de colère contenue, n’est pas sans rappeler le rendu très intensif et corrosif d’une poétesse internationaliste comme la regrettée Caroline Mongeau, dont le travail de poésie sociale dicte solidement le ton de toute une époque. La solidarité entre femmes continue de solidement s’exprimer ici.

XXXIV. Que comprendre de la guerre?
Que font ces femmes noires qui voient leur pays
Tranché tailladé coupé à la machette
Alors que les mouches boivent ce qu’elles peuvent de suc de larmes de sueur
Puisés sur le visage des enfants vidés de l’inquiétude froide
Que peuvent comprendre alors Béatrice et Rosalie
Avec leur poupée molle sur la poitrine
Quand meurent les nourrissons au bout d’une mamelle asséchée
Dis le moi je t’en prie dis-le moi
(p. 51)

Mais pourtant, pour tout dire, le dosage entre tristesse sourde et gaîté primesautière est une des portions les plus finement ouvragées de tout cet exercice. En effet, le travail de Francine Allard dans ce recueil nous ramène vigoureusement à l’esprit le fameux aphorisme de René Pibroch: L’humour est l’artimon du voilier poétique. Francine Allard a en effet un sens très fin du sardonique bien dosé.

XXVIII. Les philosophes fous
Hier nous avons quitté nos amis qui n’ont pas saisi notre ennui.
La conversation ne peut être que Kierkegaard et son angoisse et son amour et son intériorité
Les enjeux sont trop sérieux pour les confier à Platon qui n’a jamais connu la dureté de la vie qui tourne et les enfants qui naissent
Ils n’ont pas compris que nous étions vissés à la planche
Encastrés dans la réalité sans lien avec les rêves de Joyce
Si loin de l’Irlande de Victor Lévy
(p. 40)

Un fond simplet et mutin affleure alors. Au nombre des talents multiples de Francine Allard (poétesse, romancière, dramaturge, aquarelliste, cuisinières et gastronome, potière — je n’épuise pas la liste) pourrait facilement s’ajouter celui d’humoriste. On sent que son talent se retient à certains moments pour ne pas se vautrer dans le mot d’esprit populaire, qu’elle aurait la tentation d’ouvrir comme le rideau opaque d’un nouveau tréteau (sur lequel nous serions fort tentés de la suivre). Dans ce recueil-ci, notre poétesse qui se mord donc souvent les lèvres pour ne pas ricaner, nous lâche au moins un mot d’esprit. Je m’en voudrais à mort de vous en priver. Le voici, suave:

XLVIII. Pour rire
Les mots que je choisis ne sont pas recherchés
puisqu’ils n’ont rien fait de mal
Mes phrases ne sont pas complètes
parce qu’il leur manque le verbe
(p. 70)

Et, ceci dit et bien dit, il reste que ce recueil n’est ni un texte conjoncturel ni un épisode anecdotique début de siècle. Dix ans après sa parution, ce recueil se lit avec beaucoup de fluidité et n’a rien perdu de ses belles qualités thématiques et émotionnelles. La poésie québécoise du nouveau siècle y trouve indubitablement un de ses honorables fleurons.

Le recueil de poésie Au bout du quai contient 53 poèmes. Il se subdivise en trois petits sous-recueils: La lumière des clairs-obscurs (p 11 à 46), L’ombre qui dissimule (p 47 à 60), et Un trou dans la paroi (p 61 à 75).

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Francine Allard, Au bout du quai, 2008, Éditions Trois-Pistoles, Coll. Poèmes, 79 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Guitare

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2022

Guitare et tour de piste
Le joyeux et le triste
Le sonore, le feutré
La popularité
Les longues filles en cheveux
Des lendemains plein les yeux.

Quarante années d’histoire
Découlent des guitares
Dégoulinent et se scandent
Le long des cordes qu’on bande
Autour des baladins
Au fleuri baratin
Aux désaccords des arts
Aux accords de guitares.

Donnez-moi un sentier
Et de quoi faire du feu
Salut, la queue leu leu
Nous sommes tous des artistes
Au beau risque
Du guitariste.

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LE GRAND SAULT IROQUOIS (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2022

C’est le Grand Sault, pense-t-il, comme on disait à l’époque de la Nouvelle-France pour désigner une chute. Dylan, Hugo et Thomas font désormais partie, bien malgré eux, de cette lointaine époque où la seule façon de voyager était de suivre les cours d’eau. Les rapides et les chutes représentaient des barrières naturelles qui compliquaient la vie des voyageurs.
(p 226)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, manifeste dans le présent ouvrage (paru en 2015) les trois forte suivants, qui semblent d’ailleurs traverser une portion significative de toute son œuvre romanesque. 1- promotion d’un rapprochement serein et ordinaire des cultures; 2- instruction et diffusion de connaissances culturelles et historiques; 3- éducation sociétale et promotion de comportements civiques chez les jeunes. Le tout se joue avec doigté, subtilité et élégance à l’intérieur d’un ouvrage enlevant, mobilisant la tradition assurée et bien balisée du récit d’aventure. Reprenons brièvement ces trois piliers d’une littérature jeunesse bien tempérés.

Promotion d’un rapprochement serein et ordinaire des cultures. Un jeune québécois de souche caucasienne, un jeune québécois de souche haïtienne et un jeune québécois de souche amérindienne se rencontrent, lors d’une des études de retenue de leur grosse école secondaire effervescente. Ils fraternisent. Une amitié naît, en toute camaraderie élective. On se découvre des goûts communs et on explore aussi les traits culturels de chacun. Dylan, le jeune Amérindien, semble très intéressant aux yeux de ses deux comparses. Il est de la nation Mohawk ou Iroquoienne. Fier de son héritage, il se réclame notamment de la légende tenace selon laquelle les Iroquois n’ont pas le vertige. On décide joyeusement d’aller tester le truc de concert, dans un centre d’escalade en ville. Les trois garçons se retrouvent harnachés et encordés sur un mur de grimpette en salle… et c’est finalement Dylan qui s’en tire le moins bien, derrière ses deux hardis compagnons. Le jeune amérindien se retrouve la tête un peu étourdie et cernée de points d’interrogations. Cette histoire d’absence de vertige mohawk serait-elle une sorte de légende? Question insidieuse, confrontant la certitude à la croyance. En tout cas, vertige ou pas, Dylan décide d’inviter ses deux nouveaux compagnons dans sa famille, pour un grand repas en plein air, sur la réserve de Kanesatake. Un sens tout naturel de la fraternité amicale se déploie, en toute simplicité.

Instruction et diffusion de connaissances culturelles et historiques. Dans des conditions impliquant un glissandi fantastique dont nous tairons ici le poétique détail, nos trois hardis compagnons, toujours sur la réserve de Kanesatake, vont ensuite se retrouver emportés dans un déplacement extratemporel qui va les relocaliser dans un village mohawk de la période précoloniale. Les réflexes culturels de Dylan vont alors s’avérer précieux car il va lui falloir retrouver les codes et les modus d’interaction qui permettront à nos trois explorateurs involontaires d’établir leur jonction avec leurs hôtes imprévus. Dans un traitement de la fiction du voyage dans le temps digne de Poul Anderson, le récit nous installe ici dans des conditions réalistes, droitement figurative, suggérant ce qui se passerait effectivement si trois enfants du futur apparaissaient subitement dans une bourgade amérindienne du seizième siècle. On se retrouve au centre de la vie quotidienne, de la vie ordinaire, de la culture vernaculaire. Les garçons, déjà de jeunes hommes selon les critères de la culture en cours de découverte, ont la chance de participer à une chasse aux chevreuil. La précision nette et charnue de cette aventure est sans égal. Ce qui vient de se produire défie une fois de plus leur imagination. Même les colonies de vacances les plus réputées ne pourraient leur faire assister à une chasse d’une telle authenticité (p 160). Tout l’univers sociohistorique des aborigènes iroquoiens nous est donc relaté, caméra narrative en main.

Éducation sociétale et promotion de comportements civiques chez les jeunes. Cela va fatalement amener notre ami Dylan à se retrouver devant son propre dilemme. C’est lui l’Amérindien. C’est lui le dépositaire de son crucial héritage aborigène. C’est lui qui doit faire truchement entre ses deux compagnons et leurs hôtes imprévus. Mais Dylan, cet héritage culturel et langagier, qu’en a-t-il fait, en fait? Sensible à la question linguistique, au point d’être une sorte de sociolinguiste sans le savoir, Dylan, sorte d’enfant gâté du multiculturalisme, avant l’aventure extratemporelle qu’il vit maintenant, se nourrissait passivement de la réalité ordinaire du multilinguisme.

En ce bel après-midi d’avril, ce sont plutôt des bambins qui s’amusent dans les installations du parc. Deux petits garçons s’expriment en chinois. Une fillette parle espagnol avec sa maman. Sans parvenir à saisir le sens de leurs paroles, Dylan s’amuse quand même à tenter de recréer le fil de leur conversation.

La langue que l’on parle, répétait Hilda, définit qui l’on est.
(p 55)

Et pourtant, notre Dylan, combien de fois a-t-il chienné ses leçons de langue mohawk, transmise patiemment par son grand-père? C’est que le Dylan contemporain est dans une situation délicate et problématique de réappropriation culturelle et linguistique. Comme il est un assimilé historique, la langue de Shakespeare lui vient bien plus spontanément au gosier que la langue des héritiers de la culture des Maisons Longues. Combien de fois a-t-il négligé cet idiome complexe, beau jusqu’au sublime, mais ardu, lointain, difficile, et peu orienté vers ce qui est cool et ce qui est pop… Et voici maintenant notre Dylan immergé jusqu’au oreilles dans cette situation délicate où seule une communication iroquoienne adéquate lui permettra de retrouver le chemin du retour, sans heurt. Le récit ne lui fait pas lourdement la morale, son déroulement est trop subtil pour cela. Mais on arrive bien à y sentir et à y faire sentir que d’avoir mieux révisé sa copie et d’avoir été moins frivole en des temps meilleurs, Dylan disposerait aujourd’hui des pleines facultés communicatives lui permettant de les sortir, lui et ses hardis compagnons, de ce faux pas sociohistorique. La saine moralité civique montre le bout de son nez, discrètement mais sans ambages. Gère adéquatement les différentes facettes de ton héritage ethnoculturel, mon baquais, et ce sont des humains et des humaines avec lesquels tu renoueras, au bout de l’équation.

Tension, donc. Mais, tout ira bien qui finira bien. Et s’il n’est par certain du tout que les Iroquois n’ont pas intrinsèquement le vertige, il s’avère indubitable que, comme tout humain chevillé à sa cause, ils peuvent vaincre le vertige lorsque cela est requis. Sur ce point, comme sur tous les autres, le naturel et le surnaturel établiront leur jonction, en harmonie. C’est que le monde de la fiction se nourris de nos rêves anachroniques, constructifs et pacifiants, qu’il l’admette ouvertement… ou non…

Dans les films, les bandes dessinées ou les romans que Hugo, Dylan et Thomas connaissaient, il arrive souvent qu’un élément naturel ou même surnaturel intervienne, souvent surgi de nulle part, pour tirer le héros d’un mauvais pas, et ainsi lui sauver la vie. Mais ils ne sont pas dans une fiction. Les trois adolescents invoquent l’aide du ciel pour qu’un miracle se produise.
(p 220)

Et le miracle appelé de ses vœux par l’aventure se produit, ouvertement. Et un autre miracle se produit, en filigrane lui, celui d’éduquer, de renseigner et d’instruire, sans lourdeurs, ni lenteurs, ni longueurs. Rédigé dans un style vif, sobre et précis, l’ouvrage est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de cinq illustrations en noir et blanc, de l’illustratrice Jocelyne Bouchard, représentant notamment des scènes de la vie iroquoise traditionnelle de la période précoloniale.

Fiche descriptive de l’éditeur:
Dylan vient d’arriver à Montréal, où il entreprend sa première année dans une grande école secondaire. Il lui est difficile de s’adapter à tant de changements, d’autant plus qu’il vient d’un petit village iroquois, Kanesatake. Le jeune Amérindien rencontre Thomas et Hugo. Ensemble, ils jouent aux échecs, font des balades dans les rues de la ville, et échangent sur leurs origines mohawks, haïtiennes et québécoises. Ils seront même initiés à l’escalade! Mais, un soir, les trois adolescents plongent vers leur destin. Ils vivent une aventure initiatique qui consolide leur amitié et change même le cours de l’histoire. Chaman, chasse au chevreuil et légendes mohawks agrémentent ce roman jeunesse dans lequel un torrent joue le rôle d’un puissant vortex temporel.

Isabelle Larouche (2015), Le Grand Sault iroquois, Éditions du Phœnix, Coll. Œil-de-chat, Montréal, 242 p [Illustrations: Jocelyne Bouchard]

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Le souvenir de mon premier amour (LeVayer)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2022

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Le souvenir de mon premier amour

par Corinne LeVayer

(Premier chapitre du roman, Mes grands yeux de poupée pleurent encore, 2016)

Le souvenir de mon premier amour se perd dans les méandres de ma petite enfance. J’avais neuf ans. Mon père était attaché diplomatique, ma mère était ingénieure. Après de belles fonctions mondaines à Paris en 1982-1985 (j’ai perfectionné mon français ainsi), mon père fut attaché au Ministère des Affaires Indiennes en Colombie-Britannique. On s’est donc installés à Vancouver, sur la côte ouest. Comme mon père vivait ce nouveau poste comme une sorte de destitution (parce que national plutôt qu’international — diplomatie interne avec les nations Kiakimé), il formula toutes sortes d’exigences qu’il croyait extravagantes. Logement de fonction pharaonique, budget de déplacements somptuaire, gens de maison, etc. Il les obtint toutes. Au nombre de ces exigences figurait une nanny pour s’occuper de sa petite fille. C’est comme ça que Mariette est entrée dans ma vie… Elle a fait de moi une femme. Cela se joua entre 1986 et 1990 (Je suis née en 1977). Ensuite, mon père fut attaché ailleurs et Mariette, mon grand amour secret, resta à Vancouver…

Je suis fille unique et je ne me souviens pas exactement de mon existence avant que Mariette, donc, ma nanny et première amante, me caresse le trou, dans le bain. Au début c’était avec le gant de toilette, puis au fil des mois ce fut avec la main, de plus en plus de doigts. Une douceur suave, inégalée à vie, et des orgasmes explosifs, ces derniers aussi tôt que dix ans. JAMAIS de douleur. JAMAIS en se faisant forcer. Une adresse consommée. À treize ans, je faisais du cheval sur sa main et sa bouche et pas seulement au bain… Je ne me souviens pas d’avoir eu un hymen ou de sang ou de défloration ou de quoi que ce soit. Mon souvenir est qu’avec Mariette ça glissait et c’était sublime, divin. Une entrée parfaitement langoureuse et calme dans la féminité lesbienne. Ce sont les hommes qui m’ont fait mal après. Très mal. Pas Mariette, pas le grand amour de ma vie.

Les pédophiles comme l’était cette femme sont très habiles. Et comme il s’agit de tes parties intimes, cela doit rester secret. Le secret intime devient tout naturel et il n’y a absolument rien de ressenti comme coupable. C’est comme aller aux chiottes ou se vêtir. On va se cacher de tous en se faisant doigter par Mariette et la vie suit son cours serein. On n’en parlait à personne. Cette nanny était une multi-pédophile de longue date. Une vraie de vraie experte. Les fauves chassent furtivement dans la jungle qui est de leur couleur et où le gibier se trouve…

Mais voilà le hic. Je l’ai revue ces dernières années, deux fois. Elle est dans un pénitencier à sécurité minimum à Victoria (Colombie-Britannique). Elle a fini par se faire pincer et figure aujourd’hui, à cinquante-huit ans, au registre des prédateurs sexuels. Ma grande peur fut longtemps que mes parents apprennent cela. Ils auraient ainsi percé à jour mon grand secret amoureux. Mais mes parents, ils ont tellement bourlingué de par leurs fonctions distinctes. Ils se souviennent même plus exactement de Mariette. Pour eux les gens de maison, ça va, ça vient. Ils s’en tapent un peu. C’est comme les employés d’une boîte.

J’ai donc revu Mariette mais j’ai un grand défaut aujourd’hui, chère amie. Je suis adulte… Je suis comme le petit oisillon devenu grosses dinde dont parlait l’ardent pédophile Lewis Carroll, auteur d’Alice au Pays des merveilles… Mariette resta tendre, toujours aussi fine et subtile. Mais sa grande peur était que je la « rapporte ». Elle ne purge que ce pour quoi elle a été localement pincée, la pointe de l’iceberg. Quand je lui ai dit que je crèverais plutôt que de la trahir, elle s’est rassérénée. Mais l’être qu’elle aimait est disparue, engloutie dans le flux du temps au sein d’une adulte dont elle ne voudra jamais. Tu me suis?

Et c’est exactement pour cela que je n’ai jamais touché moi-même aux petites filles, tu comprends. Je sais qu’elles vont grandir et que les pédophiles qui les ont initiées vont éventuellement les rejeter. C’est là une douleur atroce, insoutenable. Un déchirement de toutes les fibres de l’être. Le sachant, je ne l’infligerai jamais. Crever plutôt que de pirater si intimement une vie comme ça. Et pourtant Mariette reste la plus belle chose que la vie ne m’ait jamais offerte. Je la cherche un peu dans toutes mes amantes. Mais je sens quand même qu’elle m’a infligé l’abus suprême et je ne vais pas perpétuer ce pattern d’abus. Jamais.

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Premier chapitre de Corinne LeVayer (2016), Mes grands yeux de poupée pleurent encore, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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Two_flowers

NOTE: Corinne LeVayer refuse toute mention de son identité réelle, dans le but explicite de protéger les identités, notamment celle de ses parents ainsi que de la criminelle sur laquelle est basée Mariette. Tout a été bouleversé, les lieux, les temps, les situations, même les genres musicaux. Ne reste que l’émotion fondamentale. L’extase de la complice de pédophilie (LeVayer refuse le statut de victime) et la destruction de la communication adulte que cela entraîne. La cocaïne a un statut métaphorique de l’abus par un adulte. Cette drogue vous exalte sur le coup, dans l’innocence de la jouissance naïve. C’est à terme qu’elle vous détruit. Aussi, sevrée, on peut toujours y retomber…

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Dialogue intemporel entre Peppone et Don Camillo

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2022

Don Camillo (Fernandel) et Peppone (Gino Cervi)

Don Camillo (Fernandel) et Peppone (Gino Cervi)

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Il y a soixante-dix ans (en 1952) s’amorçait le très populaire cycle cimématographique de Don Camillo, mettant en vedette Fernandel (dans le rôle de Don Camillo) et Gino Cervi (dans le rôle de Peppone). Le canon (si on me passe le mot) des films incorporant ces deux personnages tels que joués par ces deux acteurs est: Le petit monde de Don Camillo (1952), Le retour de Don Camillo (1953), La grande bagarre de Don Camillo (1955). Don Camillo Monseigneur (1961) et Don Camillo en Russie (1965). Ces deux personnages du notable laïc et républicain (ou communiste) et du curé réactionnaire et irrationaliste (ou légitimiste) se chamaillant sans fin, parfois de façon stérile parfois de façon un petit peu plus féconde, pour l’influence et l’ascendant sur une commune de province ont au moins un duo de grands ancêtres. En effet, dans Madame Bovary de Gustave Flaubert (1857), l’abbé Bournisien et le pharmacien Homais, deux notables en vue de la commune fictive de Yonville, nous servent un peu la même mixture interactive, avec des résultats tout aussi incertains. Et il en existe d’autres exemples. Mais il reste que Don Camillo et Peppone ont porté ce dualisme taquin et railleur de la lutte des classes au niveau éthéré d’un grand stéréotype culturel. À mesure qu’il rapetisse tout doucement dans nos mémoires, tout le siècle dernier, en fait, s’y encapsule.

Don Camillo et Peppone sévissent eux dans la commune italienne bien réelle de Brescello. Leur interaction se joue principalement entre 1943 et 1963 (du temps de la Résistance au temps de la Détente). Ici, juste ici, dans le petit monde d’Ysengrimus, leur échange se veut indissolublement intemporel. Ils sont silencieusement revenu dans leur pays, entre la rivière et la montagne, le temps d’une dernière passe d’arme savoureusement ambivalente, enchevêtrant, comme toujours, le vouvoiement et le tutoiement, la complicité et la lutte, la ferveur bouillante et le calme olympien…

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Don Camillo, curé de Brescello: Monsieur le maire?

Giuseppe Bottazzi dit Peppone, maire de Brescello: Monsieur le curé?

Don Camillo: Qu’est-ce que vous fichez-là?

Peppone: Mais… je vous renvoie la question, mon archiprêtre.

Don Camillo: Je ne le sais pas trop, pour le coup. Mais, ouf… as-tu vu la date en entête de cette feuille? Quinze janvier de l’an de grâce 2022.

Peppone: Y a pas… c’est passablement futuriste et moderniste comme date.

Don Camillo: Il n’y a pas de doute possible. Nous voici au paradis.

Peppone: Oh dites. Vous n’allez pas encore vous mettre à me ressasser vos légendes réactionnaires. Il n’y a absolument aucune preuve de ce que vous affirmez.

Don Camillo: Doux seigneur Jésus, expliquez-lui une bonne fois que nous sommes en paradis.

Voix de Jésus: Ne me mêle pas à tout ceci, Don Camillo.

Don Camillo: Mais seigneur… tout de même…

Peppone: Vous continuez d’entendre des voix dans le jubé bringuebalant de votre caboche, mon archiprêtre?

Don Camillo: Oh toi, de voix, tu es sur le point d’en entendre une aussi, tiens, celle de ta conscience, et nulle autre. Mais… mais… parlant de conscience. On dirait que la mienne s’élargit soudainement.

Peppone: La mienne aussi. Toutes les informations historiques se tenant entre 1962 et 2022 défilent en rafale dans ma tête. Soixante ans d’histoire viennent de débouler tapageusement sur le tambour de ma mémoire, d’un seul bloc.

Don Camillo: Moi aussi. Oh, oh… Effondrement et démantèlement de l‘URSS et de tout le bloc de l’Est, à partir de 1991. Mais c’est extrêmement intéressant.

Peppone: Montée en force de l’athéisme et déréliction généralisée dans toutes les cultures de la terre. Très intéressant. En effet.

Don Camillo: Oh, monsieur le maire. Voyez-vous ce que je vois, à travers tout ce tourbillonnant bazar socio-historique? Il y a une statue en bronze de vous grandeur nature dans une rue de notre belle petite commune de Brescello.

Peppone: il y en a aussi une de vous, mon archiprêtre. Mais c’est charmant et pittoresque tout plein.

Don Camillo: Oui, oui… Je vois la mienne, maintenant aussi, oui. Elle est bien mieux que la vôtre. Je suis mille fois plus ressemblant.

Peppone: Chacun son opinion.

Don Camillo: Sinon, ils sont drôlement vêtus, nos petits compatriotes de Brescello, tu ne trouves pas, Peppone?

Peppone: Oh que si. Mais pourquoi ils parlent tous d’un air pensif dans cet étrange talkie-walkie vitré, sans antenne. Ils en ont tous un.

Don Camillo: C’est pas un talkie-walkie, dis, patate. Regarde-les plus attentivement. C’est un petit appareil photo.

Peppone: Mazette. Il me semble bien que c’est un peu les deux. Qu’est-ce que c’est que ce monde?

Don Camillo: Je ne le sais pas du tout. En tout cas, ma belle petite chapelle, elle, elle est toujours à sa place. Mais elle me semble bien vide et désâmée.

Peppone: Pas la moindre insigne, affiche ou bannière avè le marteau et la faucille.

Don Camillo: Mais qu’est-ce que c’est que cette époque?

Peppone: Oh… on… on me fera quand même pas croire qu’une réalité aussi fondamentale et universelle que la lutte des classes est disparue. Té, je sens qu’on nous cache quelque chose, dans ce petit monde d’ici et de maintenant.

Don Camillo: Dieu aussi est une réalité universelle, mon bon ami. Qu’on ne vienne pas nous chanter qu’il n’existe plus ou, pire, qu’il est mort ou quelque fadaise dans le genre. Je ne marche pas.

Peppone: Oh mademoiselle! Vous pouvez m’indiquer ou se trouve le secrétariat du parti?

Don Camillo: Voulez-vous venir vous confesser? Hé?

Peppone: Ils ne nous entendent pas.

Don Camillo: Nous sommes comme des fantômes.

Peppone: Nous sommes des statues qui ne sont plus que de pâles spectres investis de vagues visées touristiques, sous notre beau soleil éternel.

Don Camillo: Ah, ben dis donc. Ça valait bien la peine de se polochonner comme on l’a fait, pendant toute cette éternité de vingtième siècle, té.

Peppone: Vous me le dites. On dirait que nos enjeux font ici figure de réminiscence en perte accélérée de densité.

Don Camillo: Ah, triste époque, va. Pauvre jeunesse d’un siècle nouveau.

Peppone: Luttes oubliées. Peine perdue.

Don Camillo: Ça me rappelle terriblement quand j’étais devenu Monseigneur et que tu étais devenu Sénateur. Tu te souviens?

Peppone: Eh comment. On trônait tout les deux comme des coqs en pâte à Rome et on se barbait pour mourir. On ne reprenait vie que quand on revenait au pays. Et surtout, par-dessus tout, quand je vous servais une bonne empoigne pour vous remettre votre petite mauvaise foi bien à sa place.

Don Camillo: Oh dis. Tu ne te présentais sous mon nez froncé que flanqué de ta bande de serviles malabars rouges. Tu n’as jamais osé affronter ma modeste personne seul à seul, d’homme à homme.

Peppone: C’est que vous étiez pas un homme, vous étiez un curé. Vous aviez toujours votre maudit Jésus en croix au fond de la chapelle, et qui servait de faire-valoir à votre très élastique conscience.

Don Camillo: Oh… Hé… Maudit Jésus en croix… Soit poli si t’es pas joli, là, Peppone.

Peppone: Euh… tu as un petit peu raison, quand même, pour le coup. Pardon Seigneur.

Don Camillo: Il ne te répondra pas. Il ne parle que dans le jubé de ma caboche, comme tu dis.

Peppone: Hé bé… on a la tête qu’on a, hé.

Don Camillo: Oh, dites, monsieur le maire. Vous la rameniez moins ces fois ou, nuitamment, en vous cachant soigneusement de vos camarades du parti, vous veniez brûler des cierges gros comme des troncs d’arbres, pour prier notre Jésus en croix, justement comme vous dites, de vous faire remporter une de vos satanées campagnes électorales.

Peppone: Et alors? Vous vous êtes bien commis une ou deux fois pour la cause prolétarienne, vous. Alors, moi, j’avais bien droit à mon petit zeste de religion.

Don Camillo: Commis avec la cause prolétarienne, moi?

Peppone: Oui, oui, vous. Parfaitement. On vous a pris à maintes reprises en flagrant délit, défendant ardemment les travailleurs agricoles pauvres contre les propriétaires fonciers qui les exploitent. Vous oseriez le nier?

Don Camillo: Non, je ne le nie pas. Mais j’œuvrais alors au nom de la charité chrétienne.

Peppone: Oh, elle a bon dos, la charité chrétienne.

Don Camillo: Le bolchevisme aussi, il a bon dos, mon cher. Ose dire que tu ne t’es pas rendu compte, notamment lors de notre fameux voyage commun en Russie, qu’il avait passablement de vodka dans son gaz, ton cher bolchevisme.

Peppone: Té, de la vodka mélangée adéquatement avè du gazole, cela pourrait faire un combustible moderne aux effets surprenants. Ils nous indiquent toujours un peu la voie, nos camarades russes.

Don Camillo: De bien brave gens, ces Russes, dans le fond. Ce fut un bien beau voyage que celui-là, hein, Peppone.

Peppone: Passablement oui. Formateur et utile, en tout cas. On a eu de beaux moments, ensemble, finalement, vous et moi, depuis notre première rencontre en 1943, dans la Résistance.

Don Camillo: Que veux-tu, mon brave Peppone. Faire la synthèse d’un siècle en l’entortillant sans trop faire de manières dans de la vis comica, cela ne peut pas laisser indifférent les acteurs en goguette qui s’y adonnent.

Peppone: Ah, oui. Il faut ben l’admettre tout de même.

Don Camillo: Viens, mon bon Peppone. Je suis certain qu’il me reste une ou deux modestes burettes d’un vin ancien, devenu aussi fantomatique que toi et moi, tout au fond de ma vieille sacristie. Je t’en offre une petite lampée, en souvenir du bon vieux temps.

Peppone: Ben, c’est pas de refus, Don Camillo.

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 Et les voici qui se mettent tout doucement en marche. Et ils coulent comme la rivière, quand elle se met elle aussi tout doucement en marche entre les montagnes, sous le soleil, vers la mer. Des histoires vraies se transforment alors en narrations fictives, des narrations fictives se transforment alors en histoires vraies, tandis que le mouvement de la susdite rivière tourbillonne en silence, pour aller ne se dire qu’à la mer. Et Don Camillo et Peppone, continuent, encore un temps, de marcher, en noir et blanc (on ne s’est pas encore avisé de les coloriser). Chacun d’eux se tient de sont côté de la route, allant son train de Sénateur et/ou de Monseigneur. Ils argumentent tapageusement, avec force gestes muets, tout en continuant de s’avancer ensemble vers quelque chose ressemblant incroyablement (il ne faut pas trop le leur dire) à une direction commune…

brescello

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OCCUPONS MONTRÉAL — RÉFLEXIONS (John Mallette)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2022

Que reste-t-il, quelques dix années plus tard, du recueil de poésie militante qu’avait concocté John Mallette dans la mouvance des Carrés Rouges et du Mouvement des Indignés de 2012? Subdivisé en dix parties (Le rêve, La guerre, Camping citadin, Le présent, La Bourse, Démocratie, Religion, Médias, Grève des étudiants, Épilogue), ce court recueil de quatre-vingt-deux poèmes exprime les émotions et les réflexions d’un militant ordinaire, parfois perplexe, parfois timoré, souvent révolté, rarement survolté. Ancien ouvrier d’usine (ferblantier) et militant syndical, John Mallette est désormais homme de lettres dans la couronne nord de Montréal. Le tout de sa réflexion globale, il s’en faut de beaucoup, n’est pas exempt de sagesse sociale.

D’abord, bon, le recueil touche incontestablement le sujet qu’il annonce, l’occupation de Montréal par les Indignés de 2012.

MES PAS D’HIER
 
J’occupe Montréal
Dans la neige
Jusqu’aux genoux
Un pas pénible
Après l’autre
 
Blanc, blanc de neige,
Qui couvre tout
Même mes pas d’hier
 
Un passé éblouissant effacé
Mais pas oublié
Un soleil éclatant
Me désigne le chemin.
 
Mon ombre sombre
Et mélancolique…
 
Reste derrière.
(p. 65)

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La concrétude habite profondément l’évocation. La conscience est bien là au sujet de ce qui est difficile, de ce qui requiert effort et persévérance, de ce qui traîne derrière soi, comme des casseroles. C’est que le militant n’est ni rêveur, ni juvéniliste, ni triomphaliste. Il sait parfaitement que son action opère au sein d’un ensemble circonscrit de strictes et dures limitations d’époque.

LE SYMBOLE

Le monument reste en place
Et les manifestants
Se promènent autour
 
À la fin, les pancartes
Sont rangées ou brûlées
Mais le monument reste bien visible
 
Symbole de l’autorité
Que personne ne contredit.
 
Le symbole persiste…
(p. 47)

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C’est vu. C’est dit. Les symboles de la puissance bourgeoise arrogante et braquée ne bronchent pas. Les manifs, les chahuts, les charivaris, les tintamarres tonnent puis, fatalement, diminuent, s’esquivent, se perdent. Ils ne suffisent pas. Le poète militant le sait… il manque quelque chose.

L’INCONTESTABLE ÉVIDENCE
 
Guitare dans un coin
De ma tente glaciale
Toute reluisante
Et prête à jouer
Quel est ton sens
Ta raison d’être?
 
La logique te dicte
De jouer de la musique.
Ta perception acoustique
C’est ton inutilité réelle
L’incontestable évidence
Qu’il manque quelque chose…
 
Un musicien habile
Avec deux mains exercées
Qui chante…
 
La révolution.
(p. 57)

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En attendant ainsi la radicalisation des choses, l’acteur côtoie patiemment l’observateur. Le fait d’être un demi-combattant oblige, comme langoureusement, à se faire aussi demi-témoin. La révolte contenue, c’est toujours un peu le petit mal, ou un éternuement qui ne sort pas vraiment. Ainsi, le militant observe son espace. Plein de choses s’y passent, dans l’organisation comme dans la spontanéité du mouvement. Il remarque alors que, par exemple, les enfants ne décodent pas nécessairement l’activité d’occupation comme il le fait lui. La gué-guerre infantile, elle, elle traîne partout. Elle rode.

JOUER À LA GUERRE
 
Les enfants jouent
À la guerre entre les tentes
Aux pieds de la Bourse
Comme si les morts
Ressusciteront
Le lendemain?
 
Et le jeu continue
Vingt ans plus tard
Avec de nouveaux ennemis
Inventés par
Les médias assoiffés
Du sang des autres.
 
Finalement,
Tout se vend.
Fusils en plastique
Ou fusils véritables.
 
Entre deux commerciaux…
Nous sommes en guerre.
(p. 35)

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Le rendez-vous n’est alors pas raté avec l’opportunité, pour le poète militant, d’amplifier la réflexion, de se dégager de la praxis ocularisée et cernée du moment, et d’exprimer sa vision générale de la guerre, du bellicisme d’affaire et du cynisme froid les enrobant médiatiquement.

ÉHONTÉ
 
La guerre commence
Par un simple malentendu…
Ou un mensonge éhonté
 
Et c’est parti
Pour le pire
Comme d’habitude
 
Et tout le monde perd
Sauf, les marchands d’armes.
(p. 39)

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Il ne s’agit pas de se lamenter stérilement en pleurnichant contre les conflits de théâtres. Il est plutôt question de mettre solidement en connexion conflits, propagande, affairisme, cynisme bourgeois et perpétuation des soumissions. Et le poète élargit inexorablement son regard critique au sempiternel discours médiatique.

CONTENIR
 
Contenir
Voilà le rôle
Des médias
Vendus au profit.
 
Contenir la foule indignée
Contenir les manifestants
Contenir les progressistes
Contenir les écologistes
Contenir les idées nouvelles
Contenir les sentiments
 
Contenir les larmes
Par des humoristes
Grassement payés
(p. 115)

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L’image est flétrie. Le rire est vicié, intoxiqué. Il grince. C’est d’ailleurs un clown casqué qu’on retrouve sur la page couverture du recueil de John Mallette. On ne croit pas au rire stipulé par contrat social. Il y a toujours quelque chose qui cloche, quand on laisse passer les clowns… surtout les clowns orateurs. Et de là, graduellement, la voix du poète militant s’ouvre sur les vicissitudes et turpitudes infinies de la politique politicienne.

DU RÉCHAUFFÉ
 
Un peu partout
Les choses semblent changer
Mais en regardant le passé
On s’aperçoit que c’est
Du pareil au même…
 
Du réchauffé!
 
Les braves gens le remarquent
En passant devant ma tente
Mais rapidement, ils oublient,
Et ils votent pour les mêmes partis.
(p. 94)

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Politisé, aseptisé, cerné, le simple citoyen perd ses repères. Et, entre deux poussées de fièvre protestataire, il redevient apathique. Il s’isole, se désole, retourne sautiller dans sa cornu. Il y stagne, s’y concocte. Le citoyen tertiarisé contemporain est en fait abandonné à la cage de verre qui l’enserre et hors de laquelle nulle voix ne le rejoint vraiment.

ABANDONNÉ
 
Je tourne en rond
Et je me demande pourquoi
Personne ne répond
À mes cris de désespoir?
 
Je cherche, sans trouver,
La bonne porte
Où cogner
Pour avoir de l’aide.
 
C’est pire au téléphone!
On me met sur «attente»
Et j’attends
Des heures!
 
Au secours!
Je me noie
Dans la bureaucratie
Inventée
Pour propager…
 
Le désespoir.
(p. 30)

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On ne sait plus que faire. La vague retombe. La dépression revient. Et, frustration… rien ne semble avoir vraiment bougé. L’intangible dicte sa lourdeur au mouvant qui, pourtant, s’annonce, même à perte, à lourdes pertes. Éventuellement, Montréal n’est plus occupé. Les gratte-ciels perdurent, immobiles, roides et glacés. Que faire? S’esquiver? Oh, la fuite hors de l’urb et de son inconscience dépersonnalisée ne donnerait rien de plus. En Canada, ce serait pour aller se taper la margoulette sur les perversités veules et secrètes du néo-colonialisme économico-régional le plus rapace imaginable.

LE NORD
 
Étendue de glace et de neige,
Immaculée et cristalline.
Blanc d’argent,
 
Phénomène optique
Noble perspective
Mûre pour le développement.
 
Immensité
À découvrir
À exploiter.
 
Je cherche
Dans toutes les directions
Et je perçois
 
Notre propre insignifiance
Cavité noire
Dans un entonnoir blanc.
(p. 98)

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Le nord est cerné, le sud est englué, l’est et l’ouest perdent leurs repères autant que leurs distinctions. Le monde est cybernétisé, cyberNETisé. Il n’y a pas de sortie, pas d’esquive, pas de défense assez solide pour perpétuer l’intégrité de l’être. C’est que tout s’engouffre dans cette satané fissure pseudo-leonardcohenesque.

BRÈCHE
 
Il y a une brèche
Dans nos défenses
Une faiblesse
Un peu trop visible
Un troisième œil
Musique à l’appel
 
Vite, fermez les persiennes
Et ouvrez les rideaux
Il n’y a pas de protection
Contre les épines de la rose,
Son éblouissement
Crève… les yeux!
(p. 112)

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Le troisième œil a indubitablement un pieu dans le front. Il n’est nullement et aucunement la solution. Le poète militant, malgré tout et bon an mal an, accède à une dimension philosophique. Mais cette dimension procède bel et bien du matérialisme historique. Le penseur fourbu entre en poésie concrète, dictant la fatale exigence d’une appropriation enrichie de la radicalité de l’étant.

SENTIR LE PRÉSENT
 
Je lance des cailloux
Dans l’eau glacée
Du printemps
 
Nul ne revient!
Partis pour toujours
Dans le fond du fleuve
 
C’est comme la vie
On prend le présent
Pour acquis
 
On a hâte
De s’en débarrasser
Pour arriver…
 
L’endroit choisi
Pour s’orienter
Sur terre,
Dans l’espace
Ou dans le temps,
Se trouve dans
Ce qui se passe…
 
Maintenant!
(p. 76)

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Tout se dit et tout se dira. Rien n’est réglé, il faut encore et encore refaire la vie, et un autre jour viendra. Ah, bondance… il est assez indubitable que le titre choisi en 2012 pour ce dense recueil de poésie militante le sert assez mal, à terme. On retrouve en ces textes vifs et fulgurants un ensemble de développements d’une très grande validité, au sein du tonnerre de la réflexion de critique sociale contemporaine. N’enfermons pas ce précieux recueil de John Mallette dans une actualité anecdotique, restrictive et circonscrite. Rendons-le fougueusement à l’historicité plus ample dont il est tributaire.

Mallette, John (2012), Occupons Montréal — Réflexions, Louise Courteau éditrice, Saint Zénon, 127 p.

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Il y a cent trente ans, Louis Fréchette nous présentait ses ORIGINAUX ET DÉTRAQUÉS

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2022

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On a commémoré assez vaguement naguère, en 2008, le centenaire de la mort du poète institutionnel canadien-français Louis-Honoré Fréchette (1839-1908), qui flamba le gros de son énergie intellectuelle et artistique à pesamment tenter de devenir le Victor Hugo de la Vallée du Saint Laurent… pour un résultat longuet, fondamentalement soporifique, et fort peu mémorable. Nos critiques littéraires actuels, toujours prêts à calfater une coque vermoulue si celle-ci est de circonstance, donnent au quart de tour la prose de Fréchette comme étant encore lisible, et bien apprécié, et bien marrante et «populaire». Voulant finalement voir ce qu’il en est tant (et comme les Contes de Jos Violon du même auteur sont épuisés – conclueurs, concluez), je me suis l’un dans l’autre délecté des inévitables Originaux et détraqués de 1892. La prose de Fréchette passe mieux que sa po-wé-sie, ça, c’est parfaitement indubitable. Il s’agit en fait ici d’une galerie de douze portraits présentant et décrivant douze personnages ayant «vécu» à Québec, à Lévis, à Montmagny, à Rivière Ouelle, à Kamouraska et dans différents bleds avoisinants du Bas du Fleuve, lors de l’enfance et de la jeunesse de l’auteur (entre 1850 et 1865 principalement). Cela vous intrigue? Bon ben, sans plus jongler, les voici ces fameux persos fréchettiens dont on nous jase tant dans toutes les anthologies de la prose du boutte. Jugez librement de la curiosité et de la déroute qu’ils vous suscitent:

JEAN BAPTISTE ONEILLE était bedeau de la cathédrale de Québec et barbier-perruquier de l’évêché de Québec, dans les années 1780 (c’est le seul des douze personnages que Fréchette ne prétend pas avoir personnellement rencontré). C’était un cabotin pugnace, doublé d’un plaisantin perpétuel, qui s’adonnait en permanence à ce que les américains appellent de nos jours practical jokes, c’est-à-dire qu’il jouait, disons la chose comme elle est, d’épouvantables tours pendables à étages à ses pauvres concitoyens. Son seul loisir et sa seule joie étaient, semble-t-il, de provoquer une bonne risée individuelle ou collective et il investissait pour ce faire une énergie et une industrie peu communes. Oneille, qui ressemble en fait beaucoup à un personnage comique du vieux fond théâtral français, rend une odeur passablement livresque ou, comme on dit dans le jargon littéraire, savante.

MICHEL LANGLOIS dit GRELOT (en fait GORLOT) était une sorte de clochard urbain à Québec vers 1850. Quand on l’interpellait par son surnom dénigrant Grelot/Gorlot  (synonyme québécois de crétin, stupide, cloche), il entrait dans des colères incontrôlables. Les garnements du temps ne manquait pas de le harceler jusqu’à l’épuisement en le pourchassant, lui lançant ce quolibet à satiété, jusqu’à ce qu’il perde la totalité de sa contenance. Même les adultes tombaient, volontairement ou involontairement, dans cet excès qui mettait le pauvre hère hors de lui. La scène d’ouverture de ce récit, où Grelot vieillissant houspille la parade encadrant le Prince de Galles lors de sa visite de la ville de Québec en 1860, est une des plus spectaculaires et des plus symboliquement poignantes de tout le recueil.

CHARLES PLACIDE dit DRAPEAU était un anglophobe braqué descendant d’anglophobes braqués. Son grand-père n’avait pas pu encaisser la défaite de la Conquête de 1760, son père s’était fait bonapartiste jusqu’en 1815 dans l’espoir que le petit caporal reprenne le Canada, et lui-même avait côtoyé et coudoyé du mieux qu’il avait pu les Patriotes des Rébellions de 1837-38. Pour Drapeau, Québec était une ville occupée et il s’évertuait à chanter à qui voulait bien l’entendre de vieilles chansons françaises véhiculant pompeusement le rêve ancien de bouter l’anglais dehors.  Drapeau apparaît comme une sorte de version revancharde de l’irascible Grelot.

OLIVIER CHOUINARD bénéficiait d’une habitude encore fréquente au milieu du 19ième siècle, celle de confier une lettre importante à un commissionnaire fiable que l’on connaissait personnellement, plutôt qu’à la Société Canadienne des Postes. Plus ou moins quêteux itinérant, Chouinard devenait une sorte de facteur informel pour le territoire du Bas du Fleuve qu’il couvrait dans son errance semi-vagabonde tant estivale qu’hivernale. Fait inusité: Chouinard ne savait pas lire. Il reconnaissait pourtant infailliblement les lettres et leurs destinataires à la forme, la couleur et l’épaisseur des plis qu’il acheminait. Quand cet homme simple livrait leur courrier aux collégiens dont Fréchette était, ceux-ci s’amusaient à faire faire à Chouinard toutes sortes de cabrioles verbales et physiques curieuses. On aimait aussi, dans les auberges et ailleurs où le hasard du voyage faisait rencontrer Chouinard, lui faire décliner, un peu sur le ton de la devinette, l’identité des destinataires des lettres qu’il convoyait. Cet illettré hautement inusité participait de bonne grâce à toutes ces amusettes malicieuses qu’on lui imposait sans jamais rien perdre de sa rustique contenance.

COTTON était un ermite au sens le plus classique du terme. Il vivait dans une caverne des environs pittoresques et escarpés de Kamouraska, en une espèce de solitude religieuse semi-tartuffesque. Cotton se réclamait d’une sorte de vœux de pauvreté autoproclamé mais vous recevait pourtant toujours dans son antre avec un repas mirifiques d’origine mystérieuse servi sur des nappes de tissu fin. La visite rendue par Fréchette jeune et deux de ses amis à l’ermite Cotton donne lieu à la scène la plus inusitée de tout le recueil. Pour prouver le fond Tartuffe de Cotton, les jeunes hommes qu’accompagne Fréchette tirent à distance des coups de carabine près de la tête de l’ermite (les pipes qu’ils fument et les carabines qu’ils portent et manient librement apparaissent comme des objets parfaitement ordinaires pour ces jeunes fils de familles de 1860, qui n’ont pourtant pas la vingtaine). Cotton reçoit ensuite les trois tirailleurs comme si absolument rien d’anormal n’était survenu et les fait bénéficier de ses agapes habituelles en les recommandant au seigneur.

LE PERE DUPIL était un modeste ferblantier ambulant qui entrait dans des colères incontrôlables quand on l’interpellait père Dupil. Il niait alors être père et le gros de son mystère résidait dans cette dénégation abrupte, ambivalente et obstinée. Comme dans le cas de Grelot, de nombreux plaisantins jeunes et moins jeunes profitaient de cette fixation dénégative pour s’amuser à exacerber le pauvre homme qui ne demandait qu’à exercer son modeste métier itinérant sans se faire enquiquiner par des fâcheux souvent bien obstinés. La ressemblance comportementale frappante entre Grelot, Drapeau et Dupil nous pousse éventuellement à nous demander si Fréchette n’a pas plus ou moins démultiplié certains de ses personnages… dans la fiction ou dans le souvenir.

GROSPERRIN est indubitablement le plus artificiel et le moins crédible de tous les personnages campés par Fréchette. Prétendument illettré, l’homme, savetier de son état, récitait verbalement (sans jamais les mettre sur papier) des poèmes ronflants, vitrioliques et interminables, en décasyllabiques ou en alexandrins, qu’il adressait habituellement aux grands personnages politiques mondiaux du temps (Victor-Emmanuel roi d’Italie, Garibaldi, Napoléon III). La cible la plus constante des vitupérations lourdement versifiées de Grosperrin était, je vous le donne en mille: Victor Hugo (comme par hasard le modèle littéraire inatteignable de Fréchette). Cela donne à lire des rimaillages typiquement fréchettiens dans ce genre:

De Hugo le grand vers engraisse son jardin,
Mais moi, le ver rongeur va dévorer le mien.
Un immense roman rend Hugo populaire;
C’est un petit tyran qui flatte la misère. (p. 151)

Et ils sont censés sortir spontanément de la caboche ardente d’un cordonnier de la Basse-Ville… On se demande un peu qui on insulte le plus avec ce genre de fable oiseuse, Victor Hugo, les cordonniers ou le lecteur…

MONSIEUR LEROUX dit CARDINAL était chef des huissiers (ou encore: messager en chef) au Parlement de la ville de Québec (dont on découvre ou redécouvre qu’il abritait au milieu du 19ième siècle rien de moins que la chambre fédérale canadienne). Exécuteur des basses œuvres du parlement, intendant de toute une valetaille obséquieuse et servile qui tenait la place bien nette, Cardinal côtoyait immanquablement des hommes politiques et, de mettre la chambre en ordre, il se crut de fil en aiguille impliqué dans les affaires de la Chambre en l’illustre compagnie de tous ces personnages. Larbin imbu, laquais infatué, domestique ayant graduellement perdu le sens de la distance subalterne, Cardinal manifestait son illusoire hauteur à travers un jargon formel macaronique dont le difficultueux souci de raffinement produisait les calembours les plus désopilants imaginables. Fréchette exemplifie amplement la parlure enflée, maladroitement acrolectale et néologique du personnage, dont la gloire s’effondra avec les repères familiers quand le Parlement Canadien fut finalement transféré à Ottawa en 1864. Cardinal suivit alors, bon an mal an, mais perdit toute contenance dans le nouveau dispositif que lui imposa ce départ involontaire de Québec, où il revint pérorer en fin de compte après sa mise à la retraite.

MARCEL AUBIN était une version plus vernaculaire (et aussi bien plus crédible) de Grosperrin. C’était un mendiant faiseur de rimes qui s’exprimait quasi exclusivement dans une variété de vers naïfs assez proches de certains types de chansons populaires. Ses avances poétiques ciblaient quasi exclusivement les dames, qui toléraient ses esbroufes —strictement verbales— de quêteux charmeur. Il leur tenait des propos onctueux et candides, genre:

Quand j’passe chez mam’ Laporte,
J’veux que l’bon Dieu m’emporte,
Faut qu’j’arrête à sa porte
Pour savoir comment ell’ s’porte! (p. 176).

Particulièrement tendre et savoureux est le récit d’un repas vespéral chez les Fréchette où, en l’absence sourcilleuse (et habituellement peu avenante envers les propres à rien) de son père, le petit Louis convainquit, pas tout à fait honnêtement, sa grand-mère de convier à table l’intarissable rimailleur Marcel Aubin.

DOMINIQUE GUÉNARD était un détraqué épisodique, plus précisément: saisonnier. L’été, il travaillait sur son caboteur fluvial et vaquait à ses activités commerciales dans la plus irréprochable des normalités. L’hiver, il était hanté par une lubie bien triste. Une frégate miniature qui avait décoré pendant des années un des murs de l’église de la paroisse de Saint Joseph de Lévis, et que le grand-père de souche italienne de Guénard avait fabriquée de ses mains, avait été mise au rencard par quelque curé sourcilleux. Chaque hiver, Guénard lançait campagnes et cabbales pour que la délicate maquette maritime soit extirpée du lieu où elle était remisée et aille décorer le mur d’une autre église, dans une paroisse moins hostile à l’inspiration batelière. Sur un mode semi-bouffon, l’on embarquait péremptoirement dans la cabbale de Dominique Guénard, en s’amusant à la compliquer de toutes sortes de contraintes plaisantines. Inutile de dire que la frégate miniature de Dominique Guénard ne refit jamais surface. Elle fut même, semble-t-il, volée des combles de la sacristie d’où elle aurait pourtant pu ressortir dans toute sa gloire, si seulement…

BURNS était ce que les américains appellent communément un con artist (quelqu’un qui vous jouera un confidence trick, c’est-à-dire un type particulier d’«arnaque amicale» du genre de celles évoquées dans le fameux film américain The Sting, quoiqu’ici sur une échelle et pour un gain beaucoup plus modestes). Version artisanale, interactive, mondaine, charmeuse (et bien moins lucrative) des arnaques que l’on rencontre de nos jours sur l’internet, les combines de Burns consistaient principalement à faire croire à quelque victime qu’il s’apprêtait à engager une somme importante à l’avantage de ladite victime mais que, pour ce faire, il se devait de lui emprunter très temporairement une somme plus modeste, quasi ridicule en comparaison de ce que le scénario campé par Burns faisait miroiter. Son chiche gain obtenu, Burns laissait sa dupe en plan et utilisait cette modeste pitance acquise illicitement pour picoler sans remords (son alcoolisme l’empêchait, disait-on, d’avoir une profession moins hasardeuse). Fréchette s’amuse de la variation des combines et de l’énumération des victimes de l’arnaqueur à la petite semaine Burns, parmi lesquelles figure en bonne place Monsieur Fréchette père. Notons que la plus lucrative des petites arnaques décrites ici rapporta à Burns dix modestes dollars.

GEORGE LÉVESQUE était le frugal propriétaire d’un petit hôtel balnéaire ouvert en 1854 en coïncidence avec la construction par le gouvernement fédéral d’un long quai d’amarrage à la Rivière Ouelle. Semi-indigent, George Lévesque était une sorte de misanthrope paradoxal. D’une voix sereine, douce, gentille, patiente, il disait du mal de tous les gens qu’il connaissant (sans que ceux–ci ne s’en affligent le moindrement, car ils le connaissaient aussi et l’estimaient) et de tous les quêteux qui venaient se rassasier à l’œil dans son hôtel… Toujours modeste, George Lévesque s’exprimait ainsi calmement et sans jamais arriver à manifester une agressivité réelle ou même à refuser quoi que ce soit à ceux qu’il nourrissait et abreuvait si généreusement. Il ponctuait ses diatribes dénigrantes, serinées avec la plus benoîte des placidités, de toutes sortes de gros mots plus crus, colorés et pittoresques les uns que les autres (mais jamais blasphématoires, car en plus il avait de la religion). Les chapelets de jurons de George Lévesque corroboraient au mieux une ambivalente mauvaise humeur que sont ton de voix suave, sa posture avenante, sa déférence et sa douce candeur contredisaient pourtant ouvertement.

Tels sont les douze. Qui se souviens d’eux au Québec de nos jours? À peu près personne. Et soyons honnête, il y a ici à boire et à manger. Les stéréotypes livresques les plus plats et une nette condescendance bourgeoise de collégien ou de jeune avoué (parfois assez difficile à supporter) côtoient une vérité dépouillée, raboteuse, ancienne et ronde qui, tout simplement, ne s’invente pas. Mais bon, l’un dans l’autre, et par devers tous ses tics de plumitif, Fréchette parle plutôt juste, dans cette petite série de récits, surtout, oh surtout, dans la très touchante préface-dédicace qu’il adresse à un ami d’enfance et qui nous donne à lire l’émoi d’un quinquagénaire des années 1890 revoyant tendrement la ville de Québec des années 1850-1860 de sa prime jeunesse s’effilocher devant une «modernité» architecturale et paysagère qui, même elle, ne nous affecte plus guère. Le caractère à la fois décalé et universel de cette nostalgie aigre-douce nous fait entrevoir une ville de Québec méconnue, cossue, bourgeoise, élitaire, dont quelques lambeaux se sont malgré tout rendus jusqu’à nous. Cette évocation en ouverture, ainsi que la «fameuse» galerie de portraits, fait de cette œuvre de mémorialiste, partiellement truquée mais charmante, un petit quelque chose qui vaut indubitablement un détour ami.

La postface de 1992 de Réjean Beaudoin, intitulée «Un écrivain dans le siècle: Louis Fréchette», une bibliographie et une chronologie complètent le petit délice d’un appareillage critique utile et parfaitement exempt de la moindre lourdeur.

Louis Fréchette (1992), Originaux et détraqués, Boréal, Coll. Compact Classiques, Montréal, 277 p [Édition originale: 1892].

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