Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Mon Jean-Luc Godard en six films

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2022

Arthur (Claude Brasseur) Odile (Anna Karina) et Franz (Sami Frey), dans BANDE À PART (1964)

Arthur (Claude Brasseur) Odile (Anna Karina) et Franz (Sami Frey), dans BANDE À PART (1964)

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Le cinéaste français Jean-Luc Godard (1930-2022) vient de mourir. Maudite affaire de mort quand même. Il faut maintenant absolument retraverser son œuvre et aller y chercher ce qui nous laboure. Les contre resterons contre et les pour n’en diront pas assez… ou trop. Godard. C’est un marqueur d’époque, un fouteur en l’air de genre, un pudique filmeur de belles femmes. Mais si une femme est belle pourquoi ne pas un petit peu la filmer? On pourra se la repasser et il le faut bien car de nos jours il y a si peu qui reste. Moi, la Nouvelle Vague, je suis pour, surtout vers le début de la vague… Avant la crête, le cône concon et le patatras mondain de la vague, si vous voyez ce que je veux dire. Six vignettes verbales ici, fugitives, pour ne pas en dire trop, quand il s’agit exclusivement d’aimer ou qui plus est: d’avoir aimé. Mon Jean-Luc Godard en six films…

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À bout de souffle (1960): Une superbe opportunité de mater sans artifice ce que la Nouvelle Vague fait… ou mieux: ce qu’elle faisait avant de se mettre à s’enfler et à prendre par trop conscience d’elle-même. Le noir et blanc, le mouvement, la direction des acteurs très ad lib, l’interpellation de l’auditoire. L’originalité des prises et des plans, souvent intimes et très particularisés. Et surtout ce rythme, cette vitesse, ce ton. Les bagnoles, les flingues, les chapeaux, les journaux, les tourne-disques, la radio qui joue pendant que les acteurs travaillent. À la fois un film d’époque et un film ayant fait époque. Godard avait le sentiment de tourner une sorte de nanar malfrat, sans plus. Ce faisant, et comme en se jouant, il a redéfini son art. Le français Jean-Paul Belmondo et l’américaine Jean Seberg vont faire exploser votre téléviseur.

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Le petit soldat (1960): On a tous sa notion de thriller. La mienne c’est ce film là. Nous sommes en 1958 à Genève. C’est la guerre d’Algérie. Un groupuscule d’extrême-droite veut forcer notre narrateur, un petit fa déserteur, à assassiner un journaliste qui a mollement critiqué le colonialisme français. Notre protagoniste se rebiffe. Il vient de tomber amoureux d’une magnifique jeune femme qui roule plus ou moins avec le FLN. Ses comparses factieux ne le laisseront pas se dégonfler comme ça. Ils vont méthodiquement trouver moyen de le forcer à tuer. Et ses amours, ils vont lui arranger ça aussi. Et en prime, notre petit soldat se fera torturer par ceux de l’autre côté. Mais que va-t-il encore lui arriver? Ce film fut censuré par le gouvernement De Gaulle comme propagande pacifiste (propagande contre la guerre d’Algérie).

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Vivre sa vie. Film en douze tableaux (1962): Le monde de la prostitution. Une jeune fille aspirant à faire du théâtre ou du cinéma en vient graduellement à se prostituer. Nous sommes toujours en noir et blanc et s’il y a un Godard qui nous entraîne dans l’extase pur de filmer son égérie Anna Karina en action, c’est celui-ci. Comme dans Le portrait ovale d’Edgar Allan Poe (dont des extraits sont lus dans le film), on a ici le portrait beau mais mortel d’une jeune femme très belle, les cheveux coiffés à la Louise Brook et avec des yeux extraordinaires. Mon moment favori, c’est dans le magasin de disques. Elle ne fait pas grand-chose. Elle sert des disques à ses clients et emprunte en vain un peu d’argent à une de ses collègues. C’est magnifique. On a juste envie de lui dire: vous devriez faire du cinéma. L’histoire de prostitution est solide parce qu’intéressante et ni trop lourde ni trop complaisante. Les souteneurs sont parfaitement convaincants. Il y a bien ce moment didactique (explication verbale du fonctionnement du métier de la prostitution) un peu indigeste, mais heureusement bref.

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Bande à part (1964): Chacun ses calembours. Voici le mien. Ici on a affaire moins au fait de faire bande à part que à une bande vraiment à part. Formée de deux jeunes hommes et d’une jeune femme, elle fait vraiment bande à part, cette bande à part. C’est le film le plus savoureusement juvénile du lot. J’ai pensé aux petits trafiquants de cigarettes, dans Zone de Marcel Dubé. La jeune fille qui suit un cours d’anglais en ville avec les deux autres a vu (et on a vu avec elle) un gigantesque motton de fric dans la maison bourgeoise où elle habite temporairement. Elle en cause aux autres pour aller le sauter. Mais en attendant, ils bambochent un brin. Cette petite bande œuvre spontanément mais assez intensément à établir sa propre cohésion. Ils dansent même en formation dans un petit café (notre photo)… un moment chorégraphique à la fois naturel et savoureux. Scènes nocturnes de rues en noir et blanc, fort convaincantes. Il y a de l’amour. Comme il y a aussi des flingues, des adultes et du fric, on se doute bien que tout va passablement merder.

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Pierrot le fou (1965): Ici on s’installe très ouvertement dans une autre dimension: la Nouvelle Vague ayant pris conscience d’elle-même. Le film est en couleur et gorgé de références intertextuelles. C’est encore bon, mais la dense et capiteuse flamboyance intello fait désormais partie intégrante du tableau. Alignez-vous en conséquence. Cuistrerie picturale, littéraire et cinématographique garantie. Jean-Paul Belmondo nous lit à haute voix un ouvrage sur l’histoire de l’art moderne. C’est un film de cavale (road movie), un genre qui a un peu mal vieilli à mon avis. Je conclus de cet exercice assez hirsute que je préfère Anna Karina en pantalon qu’en robe. Vous admettrez avec moi que c’est une conclusion artistico-herméneutique un peu courte. Ceci dit, Godard et les couleurs vives sont solidement et intelligemment compatibles. Jean-Paul Belmondo se badigeonne la gueule en bleu. Je le redis, ça passe encore. Juste une honnête opportunité de comprendre que désormais Godard ne se fera pas que des amis chez les critiques.

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La chinoise (1967): Ce film irrésistible préfigure Mai 68. Trois garçons et deux filles étudiants de l’Université de Nanterre, passent l’été ensemble dans un apparte joliment meublé où priment ouvertement les couleurs primaires. Ils sont (se veulent) maoïstes. Ils ont des tas de Petit livres rouges qu’ils empilent sur le lit rouge et cordent dans des étagères blanches. Ils sont jeunes, frais, bourgeois d’allure mais sans exagération (c’est écœurant de penser que ces jeunes gens sont des septuagénaires aujourd’hui, ou morts). Ils sont bien contrariés par ces fantoches que sont Pompidou et Malraux mais ils sont surtout frustrés par la ligne révisionniste anti-Mao du Parti Communistes Français. Ils s’identifient aux gardes rouges mais en même temps c’est pas sérieux une seule minute. C’est empesé, hiératique, grotesque. Ils se font faire des conférences par des invités, se chahutent entre eux, jouent avec des mitraillettes et des bombardiers jouets et garrochent des Petits livres rouges de Mao sur un char d’assaut jouet pour protester contre l’agression américaine au Vietnam. On dirait un guignol. Ou des enfants qui font mumuse dans une garderie. C’est lumineux dans le caustique. Si joyeux, si triste. Si grave, si dérisoire. Extraordinaire.

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Week-end (1967): Un film de cavale mais celui là, franchement j’aime mieux que bien d’autres, dans le genre. On est dans du plus malpropre, plus déjanté, plus fou. Un jeune couple assez conformiste se rend chez de la parenté en conversant sur comment faire mourir les uns et les autres pour palper l’héritage. Mais ils vont s’y rendre comme on s’y rendrait dans un cauchemar. Il y a de la mort, du sang, des accidents, un interminable travelling-culte d’embouteillage et une ambiance de déglingue routière beaucoup plus sentie que dans Pierrot le fou. Ils rencontrent toutes sortes de personnages fictifs et semi-fictifs qui y vont tous de leur diatribe personnelle oniroïde. On nous embarque les terroristes tiers-mondistes marxistes-léninistes dans le truc, en plus et c’est vraiment pas triste. Comme dans Le petit soldat et La chinoise, la caméra adore saisir les séditieux en train de lire des ouvrages marxistes, léninistes ou maoïstes, souvent à haute voix. Des bagnoles font explosion, des anarchos mitraillent des bons petits citoyens dans la cambrousse. Je cherchais intensément Michèle Breton dans ce foutoir et je ne l’ai pas vraiment trouvée. Et, exactement comme dans le cas d’un cauchemar, je ne me rappelle plus exactement comment ça se termine.

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Voilà. Et ce gars a fait plus d’une soixantaine d’autres films. Salut Godard. On t’en doit toute une. On continue de te méditer. Il faut confronter les idées vagues avec des images claires (inscription sur le mur de l’appartement, au tout début du film, dans La chinoise)…

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Les Forges de Saint-Maurice (feuilleton télévisé)

Posted by Ysengrimus sur 11 septembre 2022

Lardier (Léo Ilial), Titiche Chaput (Hélène Lasnier) et Olivier de Vézin (Pascal Rollin)

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Des Provinces de Champagne, Bourgogne et Franche-Comté
vinrent les premiers ouvriers des Forges de Saint-Maurice…
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Sous Louis XV, la Nouvelle-France commence tout doucement à manquer de souffle. Dans un petit quart de siècle (en 1760), elle sera conquise par les Britanniques. Pour l’instant, elle s’efforce de continuer de s’organiser, et notamment de mettre en place une certaine production industrielle. Sur la rivière Saint-Maurice, un important affluent du Saint-Laurent, une grande forge industrielle a été construite, en 1730. Elle doit pouvoir permettre de fabriquer des clous, des barres et des gueuses de fer, des produits semi-finis destinés, mercantilisme colonial oblige, au marché métropolitain. L’administration royale tape un peu du pied pour que la production démarre mais ladite production traîne en longueur à cause de toutes sortes de problèmes tant techniques et logistiques que sociopolitiques. Un rapport de force insidieux s’établit entre les ouvriers des forges, arrivés récemment dans la colonie, et les familles et phratries plus anciennes, implantées depuis le siècle précédant et plus intimement connectées avec les aborigènes et les réseaux commerciaux des autres colonies. L’œuvre de Guy Dufresne (1915-1993), un téléroman (feuilleton télévisé) totalisant cinquante quatre heures (108 épisodes de trente minutes, diffusés entre 1972 et 1975), évoque les difficultés de la période 1737-1740 aux Forges de Saint-Maurice. On arrive à y distinguer deux grandes périodes.

Époque du fondeur Lardier (vers 1737-1738). À partir de 1737, les forges sont pleinement opérationnelles, du moins comme structure physique et technique. Le problème avec ce type de grande industrie artisanale, c’est qu’elle dépend crucialement d’un personnage unique et rare, le fondeur. Si, de tous les ouvriers qui arrivent de France par cargaisons épisodiques, il n’y en a pas un qui connaisse le métier de fondeur, la forge ne peut tout simplement pas démarrer, même si son personnel est en place et fin paré. Le très aristocratique et très angoissé Olivier de Vézin (Pascal Rollin), directeur administratif de la forge, scrute les arrivages d’ouvriers et attend son fondeur. Il finit par en arriver un, doté de tous les titres, qualifications et accréditations requis. Ce sera le rocambolesque Lardier (Léo Ilial), dont le prénom, je crois, n’est jamais explicité. L’apparition flamboyante de ce fondeur va secrètement mettre en branle les forces socio-historiques qui n’ont pas intérêt au démarrage des Forges de Saint-Maurice. Ces instances sont incarnées par la famille Godard, formé du père Clovis Godard (Jean Duceppe puis Yves Létourneau), son épouse, la sage-femme et guérisseuse Ida Godard (Colette Courtois), leur fils aîné, le coureur de bois François Godard (Yvon Thiboutot) et leur fille puînée Véronique Godard (Élizabeth Lesieur). Ces vieux colons de souche, vernaculaires, taciturnes et asociaux, vivent dans le bois et sont le centre nerveux d’un réseau complexe et ramifié de trafic de pelleteries qui, en raccord avec l’Abénakis Bras d’Ours (Bernard Assiniwi), relaye, de façon parfaitement illégale, des ballots de pelleteries depuis les tribus aborigènes de Mauricie jusqu’à la colonie anglaise d’Albany. Cette lucrative contrebande transfrontalière, hautement indifférente au patriotisme colonial d’usage, serait totalement mise à mal par le démarrage des forges, car François Godard et son père Clovis sont officiellement des ouvriers forgerons. Se prolétariser dans la nouvelle usine naissante compromettrait crucialement leurs intensives activités traditionnelles. Il va donc falloir, pour le clan Godard, faire tout simplement capoter le démarrage des forges. Pour ce faire, il faudra frapper à la tête, c’est-à-dire neutraliser le fondeur Lardier, rien de moins. Leur arme secrète, ce sera Véronique Godard. Cette jeune demi-sauvageonne, d’une beauté étrange et frémissante, est, depuis un moment, amplement utilisée, par le clan Godard, pour séduire, enivrer et emberlificoter les Abénakis, contrebandiers aborigènes chargés de livrer les pelleteries auxdits Godard. Cette fois-ci, la jeune goule des sylves aura pour tâche —plus ardue que prévu— de séduire le fondeur Lardier et de le faire basculer dans la débauche, l’ivrognerie, le stupre, la paresse et la luxure. Vaste programme. L’affaire fonctionne assez bien, en apparence, et le rapport de séduction tourmenté entre Lardier et mademoiselle Godard forme la singulière trame passionnelle de cette première période. Mais, s’il n’est pas de bois, Lardier n’est pas pour autant un homme des bois, il s’en faut d’une marge. Et son degré de sophistication civilisationnelle suscite des effets inattendus et peu contrôlables. On observe assez vite que Véronique cherche sourdement à s’affranchir de la tutelle de sa bande de contrebandiers forestiers et elle voit soudain, dans ses amours avec Lardier, un moyen de trouver une porte imprévue menant vers la sortie de son aliénation. Lardier, pour sa part, aigrefin arrogant et peu malléable, regarde tous ces gens d’assez haut. Il trouvera moyen d’arnaquer en grande tant le directeur administratif de la forge que la famille Godard même, notamment en se barrant avec le magot des trafiquants de pelleteries, abandonnant tant ses devoirs de fondeur que Véronique dans le processus, pour aller tripper en Nouvelle-Angleterre avec le grisbi qu’il a subtilisé aux Godard et à Bras d’Ours. Fin abrupte de la première époque (Ce segment spécifique du feuilleton Les Forges de Saint-Maurice fera après coup l’objet d’une pièce de théâtre originale, le synthétisant, intitulée Ce maudit Lardier).

Époque du fondeur Delorme (vers 1739-1740). Après la fuite traîtresse de Lardier, Olivier de Vézin se retrouve Gros Jean comme devant. Il est d’autant plus ennuyé qu’en misant sur le fait que les Forges de Saint-Maurice décolleraient sous la houlette de Lardier, ses bureaux administratifs se sont plus ou moins passablement endettés. Cet endettement rend notamment Olivier de Vézin hautement redevable de deux commerçantes des Trois-Rivières, les sœurs Duplessis. L’aînée, Josèphte Duplessis (Élisabeth Chouvalidzé), est un personnage sec, combinard, tyrannique et intraitable. La puînée des sœurs Duplessis, mademoiselle Marie Duplessis (Danielle Roy), est plus jeune, plus moderne et plus accommodante. Les choses s’assouplissent avec cette seconde personne surtout en vertu du fait qu’elle et Olivier de Vézin tombent ardemment en amour. Voilà qui est fort touchant mais qui ne fait en rien tinter les clous, les barres et les gueuses de fer des Forges de Saint-Maurice. Olivier de Vézin attend, en piaffant, son second fondeur et, comme l’administration métropolitaine ne lui a pas fourni d’indications très précises sur les compétences du dernier arrivage d’ouvriers, il prend l’initiative hasardeuse de s’adresser directement à ceux-ci, leur confiant sa déconvenue et les priant de bien vouloir lui indiquer si parmi eux se trouve quelqu’un connaissant le métier de fondeur. Va alors s’avancer un petit ratoureux du nom de Jean Delorme (Benoît Girard). C’est un ouvrier forgeron vif et expérimenté mais il n’est pas fondeur en titre. Qu’à cela ne tienne, il flaire l’opportunité et se donne comme fondeur alors qu’il ne l’est finalement pas tant que ça. Coincé par ses échéances, Olivier de Vézin n’a pas le temps de tergiverser. Il va se jeter sur ce fondeur autoproclamé comme sur un homme providentiel et l’introniser au village, auprès de toute la petite communauté mauricienne dont la vie dépend tellement de l’activité des forges: Stéphanie Chaput (Hélène Loiselle) et sa fille Titiche Chaput (Hélène Lasnier), l’amoureux de cette dernière, le journalier Rabouin (Marc Favreau) et tous les autres. Mais ces personnages, tous déjà bien présents lors de la période Lardier, ont appris à se méfier du fondeur, notable dont la précision d’action n’est pas toujours très limpide. On va surveiller le nouveau fondeur, ce Delorme, sous toutes ses coutures. L’homme est avenant, bien moins hautain et fendant que son prédécesseur, et, surtout, sous son commandement, la production des forges finit enfin par un peu démarrer. Or le fondeur Delorme est flanqué d’un assistant un peu bizarre, une sorte de simple d’esprit du nom de Belut (Jacques Godin). Outre que ce sbire étrange parle un idiome bien à lui que peu de gens comprennent, il est mystérieux, bougonneux, a peur des femmes comme de démonesses, et suit le fondeur comme son ombre. En fait, de ce duo improbable, c’est Belut qui connaît vraiment effectivement le métier de fondeur. Il souffle ses lignes au fondeur Delorme qui se sert de lui comme d’une sorte de spécialiste secret. Belut incarne aussi la conscience rigoureuse du fondeur Delorme et, de ce fait, il sera un agent assez actif de la neutralisation des malversations, toujours vivaces, de la famille Godard. Ouvertement et vertement insensible aux charmes des femmes, Belut verra à ce que «son» fondeur ne tombe pas sous la coupe de la sirène sylvestre de la famille Godard, Véronique (qui, de toutes façons entre-temps, s’est mariée à un epsilon et ne joue plus guère les goules contrebandières pour son frère et son père). Le fondeur Delorme va tomber amoureux d’une jeune fille du village, bonne, sensée, douce et rationnelle, comme il y en a au moins toujours une dans tous les bons feuilletons-fleuves, la bien nommée Charlotte Sauvage (France Berger). Il l’épousera dans les formes, lui fera un enfant, et vivra ronron une vie de notable largement usurpée vu que, comme dans la fameuse chanson de Leclerc, c’est son valet qui a le génie.

C’était il y a cinquante ans (vers 1972-1975). Il y a donc cinquante ans pilepoil aujourd’hui que débutait ce feuilleton magnifique. J’avais quatorze ans et, dans mon esprit d’enfant, l’œuvre télévisuelle et radiophonique de Guy Dufresne (1915-1993) reste étroitement associée à ma mère. Cette dernière, amateure assidue de téléromans et, avant cela, de radio-romans, évoquait souvent le souvenir tangible qu’elle gardait de l’œuvre de Dufresne. Elle nous parlait de Cap-aux-Sorciers et de Septième Nord avec beaucoup de verve et de ferveur. Maman s’asseyait donc avec nous devant le téléviseur pour mater Les Forges de Saint-Maurice. Un vrai beau souvenir télévisuel familial. La langue de Guy Dufresne est unique. C’est un joual très idiosyncrasique, avec un ton et un rythme archaïques, inusités et étranges. Une vraie langue d’auteur, mais aussi solidement ancrée dans son terroir et ses filiations. Ma mère adorait ça. J’ai inconditionnellement hérité de cette jubilation langagière et théâtreuse qui, il faut bien le dire, reste en nous pour longtemps, quand on la choppe.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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LA MASCOTTE (PAR FRANCINE ALLARD)

Posted by Ysengrimus sur 5 septembre 2022

La mascotte-1

Y a quelqu’un dans le Bonhomme Carnaval
Pérusse Cité, saison 2, épisode 15 intitulé Signature, 3:04.

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Quelle corrélation subtile et délétère doit-on établir entre la laideur et la hideur? Le fait d’être physiquement moche est-il, intrinsèquement et comme fatalement, chevillé au fait de tranquillement basculer dans l’horrible et le répréhensible? C’est cette question qui est soulevée dans le dernier roman de Francine Allard intitulé La mascotte. Nous voici donc au milieu des années 1970, à Montréal. Et un jeune homme vit ici sa petite vie et est insondablement affligé d’une grande laideur physique, notamment faciale. Comme son institutrice de primaire ne ressent pour lui que révulsion contrite et comme les boulés de collège, au secondaire, en font une tête de turc permanente, notre protagoniste désavantagé par la nature ne complète pas son cours classique et se doit, assez tôt, de se chercher du boulot. Par un hasard à la fois mi-heureux et mi-malencontreux, il devient, assez subitement, mascotte saisonnière dans un centre commercial. Comme séide-peluche du Père Noël, en guidant les enfants vers le trône commercial du grand lutin rouge, son succès est instantané. À partir du moment où son visage n’est plus visible, notre protagoniste vit une impulsion de confiance en soi renouvelée. Les enfants l’aiment et lui font des câlins. Cette tendresse spontanée et gentille envers le personnage qu’il incarne correspond à tout un bouleversement émotionnel, pour notre mal-aimé des apparences. Suite à un jeu de connections entre dépositaires de centres commerciaux et tireurs de ficelles de circuits sportifs, on lui propose ensuite d’entrer littéralement dans les ligues majeures. Il va devenir rien de moins que la mascotte de terrain des Masters de Montréal, l’équipe (fictive) de baseball de la métropole québécoise. À ce moment-là, sa renommée deviendra aussi ambivalente qu’immense. Et il prendra la dimension d’un personnage légendaire, central certes, mais strictement sous la défroque de l’écureuil mascotte Nutty Boy. Il devra s’entrainer, faire des acrobaties, distraire les joueurs adverses, amuser la foule. Il y parviendra, avec une maestria peu commune. Les folliculaires vont bientôt se mettre à réciter langoureusement sa geste mythologisée. Il sera une vedette accomplie… mais en mascotte. Personne ne verra sa vraie gueule atroce. Rigoureusement interdit. Le contraste serait trop abrupt, trop grotesque… trop hideux.

Francine Allard nous replonge dans l’effervescent contexte social et mental des années 1970. C’était l’époque où on mangeait des croustilles ondulées puis des fudgicles et où on faisait toutes sortes de commentaires douteux, la bouche pleine, sur le tout de notre vie sociale, sans trop se poser de questions existentielles. Les personnages campés dans cet opus sont à la fois truculents, sympathique, vernaculaires, authentiques mais aussi solidement enracinés dans toute une culture littéraire et télévisuelle finalement assez bien balisée. En lisant ce roman, on pense à Michel Tremblay, à Denise Bombardier, à Gérard Bessette même, ainsi qu’à un certain nombre de téléromans d’époque et contemporains. Ce qui interpelle, à propos de ce roman, c’est le ton, le style, certes. Mais aussi, le traitement du thème. Le fait est que cette suite de gesticulations inanes et tragicomiques ne valent pas que pour elles-mêmes. Elles valent aussi pour le malaise philosophique qu’elles font émerger à la périphérie de nos consciences lectrices électrisées. Finalement, qu’en est-il tant de l’être? L’être intérieur, comment se définit-il? Que vaut-il et que pèse-t-il, par rapport à l’apparence roide et guindée de la façade sociale qu’on cultive? Dans le feu de l’action, notre protagoniste va se fabriquer une sorte de charpente de bois sur laquelle il va installer, disposer et configurer sa défroque de mascotte (que l’autrice appelle sa mascotte, tout simplement). Solitaire et dépositaire exclusif de la connaissance de son identité d’intégral marionnettiste de mascotte, notre laideron adulte taciturne va se mettre à avoir des conversations de fond avec cet alter ego de fourrure. L’écureuil géant mascotte deviendra de plus en plus un être démarqué, autonomisé, singularisé, par rapport à ce que le protagoniste lui tenant lieu d’entrailles est lui-même, en réalité. Ce qui se passe sous nos yeux, c’est que le personnage humain honni, détesté, rejeté socialement, tout simplement, se perd. Il s’engloutit de plus en plus dans sa mascotte existentielle. Mise en abime du lancinant paradoxe… un soir des amateurs de baseball en goguette vont rencontrer la mascotte et l’agresser, la tabasser, l’estourbir, l’esquinter, la décapiter et finalement faire apparaitre le visage du monstre qui vit et s’agite dessous. La chose sera d’autant plus torve et biscornue que ces amateurs de baseball aiment tendrement l’écureuil étoile mais, au moment de le rencontrer concrètement, ils n’ont qu’un but, qu’une raison d’être, le démasquer donc le détruire, le maganer donc le honnir. Avez-vous dit hainamoration?

Et, oh, oh, les choses vont s’aggraver. Une dimension policière du récit va s’installer. Dans le fil des dernières saisons des Masters de Montréal (qui seront un jour vendus et deviendront une équipe de baseball américaine et alors là, sans écureuil mascotte), il se met, graduellement, insidieusement, à y avoir des pertes de vies aussi bizarres que non-accidentelles. Une enquête se met en branle. Cela va nous amener, encore une fois, à faire pénétrer la caméra dans l’espace de travail des corps policiers. En lisant ce roman, je me suis dit, tiens, une fois de plus en ce vaste monde… un roman policier avec des meurtres et des enquêtes. Qu’est-ce que c’est que cette sempiternelle fascination pour le policier? Des centaines, des milliers de romans et de téléromans sont produits, sur cette terre, autour de cette question, qui, pourtant, n’est pas si vaste que ça, en soi. C’est vraiment là un corpus amplement hypertrophié, par rapport à d’autres activités dans la société. Pour la stricte curiosité intellectuelle de la chose, on devrait un beau jour, sur le tas, lancer le genre du roman syndical. Ce serait des romans avec des intrigues qui se passeraient dans le monde syndical, avec des griefs, des grèves, de la lutte des classes en pagaille, des histoires d’amour dans des locaux de centrales, des ébats sur des piles de tracts ou dans des forêts de pancartes, et tout et tout. Je sais pas vraiment si ça accèderait au statut de genre mondial, comme nos sacro-saintes histoires de police. Enfin… Qu’est-ce que la littérature? disait Sartre, hein… Mais bon, c’est comme ça. Comme dans maints romans policiers pos-post-post Maigret et pos-post-post Agatha Christie, chez Francine Allard, se manifeste un effort d’étudier et de réfléchir allégoriquement autour de cette inquiétante corrélation entre crime, insignifiance sociologique, hideur et laideur. Le clown ordinaire rit aigre et souffre, dans le fond du fond de soi. Des questionnements percolent hors de sa marmite bosselée. Le laid est-il foncièrement mauvais? Plus précisément, le laid devient-il mauvais, poussé vers la hideur par le grégarisme concentrique du commentaire implicite et explicite sur la mocheté? L’entourage social, ce bistrot ondoyant, que nous impose-t-il vraiment? Le bar de danseuses de notre psychè privée n’est-il pas, en soi, le réceptacle en agora de toutes nos désillusions? Que voulez-vous, notre protagoniste a une vie amoureuse en dents de scies aussi. Pour dire les choses pudiquement, on fera simplement observer que les différentes jeunes personne, avec lesquelles il s’efforce d’avoir des relations, s’empressent de bien l’enfermer dans la case forclose du bon ami sans plus. Visiblement, personne ne veut se commettre à la ville avec un personnage aussi affreux. Il n’y a fichtre rien pour l’avantager et c’est une portion significative de ces faillites amoureuse qui vont amener notre protagoniste à s’enfermer dans la mascotte. Et peut-être bien dans autre chose… ou pas.

La réflexion du tout de la chose porte donc ici sur le statut sinistrement unanime du sinistrement moche. Et aussi sur comment se compense socialement les dynamiques du rejet épidermique, dans le monde du clownesque, du grotesque, du cabotinage ostensible, et de la gloriole cruelle. Les personnages de Francine Allard fonctionnent un peu comme les acteurs du cirque de la société des nations montréalaise du siècle dernier. Il y a un constable noir stéréotypé, au surnom encore plus stéréotypé. Il y a un Monsieur Loyal juif en gibus et idiome saxonnant et trébuchant. Il y a la jolie fille blonde en uniforme strict qui se fait frôler de très près par les jets de couteaux. Il y a le guichetier méthodique qui tient la documentation bien en ordre, quitte à ouvertement renoncer à comprendre la grande arabesque du déploiement des choses. Il y a même un aborigène nain, fatalement propriétaire de casinos et de clubs de danseuses. Et puis, surtout, par-dessus le tas, il y a la mascotte… Le style de ce roman est particulièrement authentique, cru, efficace, dépouillé, nature. On a ici une lecture étrange, ne tournant pas le dos aux références culturelles explicites d’une époque. On renoue ici, sans timidité mijaurée aucune, avec les éléments curieux, intrigants, insolites, presque terrifiants qui peuvent se dégager d’un statut bien involontaire mais que nous connaissons finalement tous, à un certain degré, à un certain moment ou à un autre, dans le cours de notre vie et ce, beaucoup plus qu’on ne pourrait ou voudrait le croire… le statut de mascotte.

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Francine Allard, La mascotte, Éditions Crescendo!, 2021, 204 p.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Harpe

Posted by Ysengrimus sur 21 août 2022

La harpe est une dame
Avec un long cou
Comme je ne sais quel fluide cygne
Ni trop sage, ni trop fou.
Elle dégoise d’un air entendu
Et sa plus haute gloire
Est d’être ainsi sans but.

La harpe est une esquive
Avec un vieux secret
Comme je ne sais quel ancien récit
Ni trop beau, ni trop laid.
Elle ne vibre pas souvent
Car il ne vient guère, le signal
Qu’elle attend pourtant.

La harpe est au grenier
Elle qui parla d’amour
Comme je ne sais quelle vague Eurydice
Sans angles et sans pourtours.
Sa musique s’est évanouie
Sous les arceaux de nos mansardes
Chez les rats et chez les souris.

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PROPHÉTIES (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2022

Parfois, sans raison cohérente, le temps s’emballe, file à vive allure, précipitant les événements. Quoi qu’on fasse. Qu’on le veuille ou non. Le destin des gens parait relié à une sorte de mécanique compliquée, tels les engrenages d’une horloge géante.
(pp 97-98)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, soulève dans le présent ouvrage (paru en 2017) la question dialectique (osons le mot) de l’implémentation sociale de la pensée magique. ici, une vieille montréalaise intemporelle, une itinérante bossue et discrète, arrive à jeter, de façon calculée, planifiée et méthodique, des sorts favorables autour d’elle. Ces enchantements positifs se manifestent à l’aide d’un petit déclencheur, le fameux objet magique des vieux contes. Il existe un nombre indéterminé de ces déclencheurs magiques. Il s’agit de clefs antiques miniatures en or fin. Elles sont toutes petites et elles ouvrent les serrures de portes donnant sur des espaces d’allure ordinaires, certes, mais tous petits, eux aussi, et susceptibles de transmettre le flux magique en cause, si un ensemble précis de conditions favorables est réuni. Voilà pour le monde idéel. La finesse de la démarche fictionnelle ici, consiste justement dans les contraintes pratiques rencontrées par la vieille dame aux clefs. Les susdites contraintes sont matérielles et socio-historiques. Si la vieille magicienne détient d’autorité les clefs enchanteresses, il lui faut obligatoirement des artisans locaux pour lui construire les serrures que lesdites clefs ouvriront. De fait, notre vieille montréalaise enchantée ne peu pas imposer sa magie comme on le ferait de facto en sucrant les fraises de je ne sais quel perlimpinpin inexorable et omnipotent. Rien à faire, cette mystérieuses bossue au long manteau noir élimé n’est tout simplement pas le père Noël.

C’est trop comme dans les contes de fées, ce que vous me dites là! Vous n’allez quand même pas essayer de me convaincre que le père Noël existe aussi, non!
(p 167)

Bon, alors, donc, la magie se travaille. Elle s’acquiert au fil du développement historique et s’immerge en lui. Si les choses sont ainsi, c’est que le monde réel, solide, armaturé, social, et complexe, fait dépôt et il se doit de faire corps avec la belle idée, pour que l’effet magique sorte enfin de son enfance. Notre vieille dame doit donc faire équipe avec un ou plusieurs représentant(s) du monde socio-historique matériel. En un mot, notre bossue lente et prudente doit se trouver des complices, des adjuvants physiques, au dessus de tous soupçons, et solidement impliqués dans leurs communautés respectives. Ces aides fabriqueront pour elle des portions de réalité physique (souvent les petites serrures et les petites portes pour les petites clefs ainsi que le contenu subtil et fin de ce qu’il y a derrière, mobilier, tapisseries etc). Ce sont ces objets façonnés de mains humaines qui permettront à la pulsion magique de prendre corps. Notre matoise petite vieille doit fatalement rencontrer des gens, gagner leur confiance, établir des réseaux, faire équipe, comme une sorte de discrète et industrieuse salonnière des rues. La magie n’est pas un absolu béat. C’est, au contraire, un dispositif chambranlant, compliqué, corrélé, impliquant un travail aussi collectif que peu visible car, bondance, par-dessus le tas, il faut parvenir à mettre tout ce bien-être en place sans passer pour des olibrius, des cambrioleurs ou des fous. Mise en confiance, la petite vieille ne parle pas autrement de ses petites portes.

Par ces nombreuses portes, que nous construisons, ajoute-t-elle, passeront des énergies créatrices et bienfaitrices. Elles enveloppent la Terre depuis le début des temps, mais les idées modernes les nient et les étouffent. C’est par ces portes que nous ferons entrer le courage, la force, la lucidité et la liberté, ce qui nous permettra d’aller au bout de nos rêves!
(p 163)

Or Isabelle Larouche ne se contente pas de discrètement présider à la rencontre de l’Idée et de la Matière, dans ce petit ouvrage optimiste, bricoleur et rêveur. Elle bricole elle aussi, dans son monde qui est celui… du texte. En effet, on nous convie, en plus, avec Prophéties, à une très intrigante rencontre alternée des genres. Jugez-en. L’ouvrage est subdivisé en quatre parties. Il vaudrait peut-être mieux parler de quatre périodes, vu que chacune de ces portions de récit correspond en fait à une tranche historique. Or, elle correspond aussi à un genre textuel spécifique. Détaillons ceci.

Partie 1: L’écrivain. Année du récit: 1929. Lieu: Verdun (Montréal). Genre exploré: le Fantastique (pp 13-115). Les protagonistes évoluent ici dans le contexte réaliste et sociologiquement saillant d’un (des futurs) arrondissement de Montréal, lors de la Grande Dépression. Des gens perdent leur boulot, doivent réorganiser leur vie et chercher de l’emploi, en manifestant solidarité et patience. Tout tourne autour des écluses du Canal Lachine et du milieu prolétarien y évoluant. Le fantastique s’installe graduellement avec l’apparition de discrètes manifestations magiques tournant autour des petites clefs miniatures données en cadeau de façon sélective par notre vieille dame qui, elle, servira de fil conducteur aux quatre récits. La magie instille sans bruit des éléments de bien-être qui parviennent à affronter et résorber la misère.

Partie 2: L’architecte. Année du récit: 2022. Lieu: Westmount. Genre exploré: l’Anticipation (pp 117-190). Ici on entre en anticipation proche. Le changement climatique que nous connaissons déjà s’aggrave subitement. Il provoque des inondations de plus en plus dévastatrices qui entraînent des perturbations majeures dans l’organisation de l’espace urbain. Le monde est en mutation abrupte et cette phase climatique est le moteur d’une nouvelle crise. Le principal protagoniste, futur architecte, sera invité à construire de-ci de-là des petites portes aux petites clefs, en corrélation avec l’aventure architecturale éco-adéquate qu’il est à conceptualiser. La perturbation critique a même certains avantages. Elle rapproche la famille bourgeoise, en la raccordant plus intimement sur les besoins réels et en la distançant du fric, du crispé et du futile.

Partie 3: Le musicien. Année du récit: 2104. Lieu: Laval. Genre exploré: la Science-fiction (pp 191-237). Nous voici dans l’espace et dans l’univers serein mais tendu de la coopération internationale. Un aérolithe fonce vers la terre et il faudra le démembrer pour à la fois éviter qu’il ne percute notre monde et pour disposer ses fragments pulvérisés en anneaux comme filtre climatique bonifiant. La solution trouvée est entre les mains d’un jeune lavalois qui arrive, avec des notes de guitare, recentrées dans son ordi, à péter du granit. Notre protagoniste se retrouve donc dans une de nos nombreuses stations orbitales pour réaliser sa mission. Ambiance à la 2001, en plus optimiste. En se préparant à sauver le monde, notre Peter Frampton futuriste pense à son amoureuse restée sur terre. Elle a des petites clefs magiques en sa possession… ou non…

Partie 4: La métamorphose. Année du récit: 2254. Lieu: Parc Lafontaine (Montréal). Genre exploré: le Conte de Fée (pp 239-273). On comprend maintenant que la vieille dame aux clefs est un personnage immortel. Mais c’est une petite fille du vingt-troisième siècle qui va nous permettre de mener à terme, dans nos consciences, la quête de la bonne montréalaise et de son secret. C’est un secret douloureux. C’est un secret punitif. C’est un secret qui engage la problématique de l’amour. Les petites clefs d’or permettent à la vieille tireuse de tarots de susciter des prophéties optimistes localisées, et cela aide les autres. Mais son sort à elle, qui s’en préoccupe? La bambine de ce futur lointain (ce futur qui est entièrement celui des petites filles) va nous permettre de finalement conclure. La vieille dame est une fée et les contraintes armaturées du monde des fées s’imposent à elle depuis la nuit des temps. Je ne vous en dis pas plus.

Rédigé dans un style sobre et précis, l’ouvrage est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) de l’illustratrice Jocelyne Bouchard représentant notre mystérieuse vieille dame assise sur un banc de parc, en train de manipuler ses cartes de tarot.

Fiche descriptive de l’éditeur:
Cette pauvre vieille assise sur un banc avec son jeu de tarot semble insensible aux saisons. Les passants la voient tous les jours sans trop se poser de questions. Pourtant, elle aurait tant à dire. Mais qui est-elle vraiment? Plusieurs disent que si elle croise votre regard, et que vous lui parlez, il est probable qu’elle vous offrira un cadeau que vous ne pourrez jamais oublier. Une histoire tendre remplie de doux mystères. Pour ceux et celles qui croient en la magie et en l’amour éternel.

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Isabelle Larouche (2017), Prophéties, Éditions du Phœnix, Coll. Ado, Montréal, 273 p [Illustration de couverture: Jocelyne Bouchard].

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Il y a quatre-vingts ans, HOLIDAY INN

Posted by Ysengrimus sur 4 août 2022

Jim Hardy (Crosby), Linda Mason (Marjorie Reynolds), Ted Hanover (Astaire), Lila Dixon (Virginia Dale)

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Happy holiday, happy holiday
May the calendar keep bringing happy holidays to you
If the traffic noise affects you like a squeaky violin
Kick your cares down the stairs, come to Holiday Inn!
Irving Berlin, Happy holiday, 1942

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Il y a quatre-vingts ans pilepoil, la doucereuse comédie musicale Holiday Inn enchantait une certaine Amérique et s’installait tranquillement pour imperceptiblement fleurir et devenir un des plus grands succès cinématographiques et télévisuels de tous les temps. C’est —entre autres— le film où fut lancée la fameuse chanson de Noël White Christmas de Irving Berlin. Le titre français de ce classique indécrottable est, lui, parfaitement inepte (L’amour chante et danse). Il faudrait en fait que ça s’intitule, plus littéralement et plus fidèlement, L’Auberge des jours fériés (conférer le titre de la version italienne, La taverna dell’allegria, bien plus heureux déjà).

Jim Hardy (Bing Crosby) et Ted Hanover (Fred Astaire) sont deux collègues de travail de la scène des variétés new-yorkaises. Ce sont aussi deux charmants faux frères qui se tirent dans les pattes à qui mieux mieux et se jouent dans les cheveux intensivement, notamment pour ce qui concerne leurs affaires de cœur. Ils ont la frivole habitude de constamment se chaparder les dames qu’ils fréquentent, au fil de l’effervescence mi-énervée mi-évaporée de leur petite vie de gloriole. Jim (Crosby), c’est le chanteur aux trémolos d’or. Tendre et sirupeux, onctueux et calme, il est aussi passablement mou, bien fataliste et si peu affirmé. Ted (Astaire), c’est le danseur à claquettes, fringant, retors et fébrile. Il est aussi égoïste, direct, baratineur, malhonnête et fripon comme pas un. La solide collaboration professionnelle entre ces deux zèbres se complète donc d’une compétition interpersonnelle et émotive sans concession.

Au moment où la caméra démarre, Jim et Ted assurent un trio de variété au Midnight Club, une boite de nuit (fictive) de New York, en compagnie de la danseuse et chanteuse Lila Dixon (Virginia Dale). Le numéro en question raconte que Jim séduira l’objet d’amour du moment et ce, en chantant. Ted rétorque qu’il va, lui, la conquérir et ce, en dansant. C’est ici, justement, le moment où l’amour chante et danse (conférer le titre français du film, toujours maladroit mais au moins, enfin, minimalement explicable). Derrière la façade scénique, la réalité est plus cruelle et implacable. Une fois cette tournée terminée, Jim, le chanteur, et Lila (Dale) sont sensés se marier, se retirer sur une ferme au Connecticut et laisser Ted, le danseur, continuer la tournée seul. Mais l’entreprenant Ted a séduit Lila, dans le dos de Jim, et il s’apprête à partir en tournée avec elle. Femme moderne, Lila aime bien les deux hommes, mais elle préfère sa vie de danseuse et de chanteuse à une bien improbable carrière de fermière. Elle choisit donc, des deux, celui qui lui assure le programme qu’elle revendique. Et cela se joue dans le dos de l’autre.

Trahi, Jim se drape dans sa dignité et se retire dans ses terres, en s’imaginant que la vie de fermier sera moins trépidante et plus reposante que celle de chanteur de charme. En une petite année, il va bien déchanter. Il trime comme un forçat, y compris les jours de congés, et il s’ennuie, en prime. Il finit donc par convertir son domaine fermier du Connecticut en un concept resto rustique et spectacle, l’Auberge des jours fériés. Elle ne sera ouverte que les jours de congés et on y invitera le tout New York à venir s’amuser, dans une ambiance thématiquement corrélée à l’ardeur festive du moment. L’univers des hommes qui entourent Jim est peu convaincu d’un tel programme de divertissement campagnard.

Pendant ce temps, l’univers des femmes ne chôme pas, lui non plus. Lila rencontre un millionnaire et se tire avec, abandonnant abruptement Fred, sans partenaire de danse. Mais surtout, mademoiselle Linda Mason (Marjorie Reynolds) fait discrètement son apparition. Aiguillée vers l’Auberge des jours fériés naissante par un gérant d’artiste peu scrupuleux qui lui donne le lieu comme l’espace rompu idéal pour amorcer sa jeune carrière, Linda (Reynolds) établit, justement le soir de la veille de Noël, sa jonction avec un Jim encore peu dégrossi mais parfaitement ouvert à l’idée de travailler avec une chanteuse et danseuse débutante qui apportera de la fraîcheur et de la verdeur à sa formule de divertissement. La suite des événement sera désormais ponctuée au rythme des jours fériés joyeusement jubilés, dans le vaste et rustique Holiday Inn

Le Jour de l’An (New Years Day —  1 janvier) voit Ted recevoir sur New York le télégramme de Lila lui annonçant qu’elle se casse avec son millionnaire. Ted prend une cuite solide et se présente, rond comme une bille, à l’Auberge des jours fériés. Il danse alors, dans la foule, avec une mystérieuse inconnue, nulle autre que Linda, et il découvre ainsi qu’il voudrait bien l’avoir comme nouvelle partenaire de danse, en remplacement de la traîtresse qui le quitta. Jim voit la chose d’un fort mauvais œil. Voici encore le fichu danseur à claquettes sans conscience qui s’en vient lui voler la fille dont il est en train de s’enticher. Mais Ted était trop beurré pour reconnaître indubitablement la nouvelle danseuse. Il va lui falloir mieux écornifler l’affaire.

L’Anniversaire d’Abraham Lincoln (Lincoln’s Birthday — 12 février) voit Ted revenir vite fait à l’Auberge des jours fériés. Il vaut absolument retrouver la mystérieuse danseuse du Nouvel An et lui proposer de devenir sa partenaire de danse. Jim, trop couillon pour s’affirmer devant son collègue, convertit le numéro commémoratif sur Lincoln en blackface. Cela permet à Jim de déguiser Linda en afro-américaine écouettée, la rendant ainsi méconnaissable à son ennemi qui la cherche partout, dans la salle de l’auberge. Ce numéro, dont on ne peut désormais plus dire le bien qu’on en pense, si on en pense du bien, frappe ce film de mort, car le blackface, de nos jours, est abstraitement considéré comme une pratique raciste et ce, sans distinguo de contenu. Certaines stations de télévision américaines, de nos jours, quand elles repassent Holiday Inn, en excisent ce numéro, sans sommation.

La Saint Valentin (Valentine’s Day — 14 février) a lieu deux jours plus tard. Là, Ted ne se fait pas avoir. Il arrive au moment de la répétition, trouve tout le monde en train de travailler, s’empare ouvertement de la danseuse, et danse avec elle, tandis que Jim a le dos tourné, au piano. La jonction s’établit entre Linda et Ted. C’est une rencontre et une harmonie assez froide, strictement professionnelle… mais Jim sait bien ce qu’il advient à terme, des relations professionnelles de ce coquin de danseur à claquettes avec les personnes du sexe opposé. Couillon et trouillard, Jim a déjà fait une proposition maritale molle et mal ficelée à Linda. Celle-ci se considère donc informellement fiancée au chanteur fermier. Or, il y a quatre-vingts ans, les filles étaient déjà plus fidèles à leurs engagements que les garçons. Quoi de nouveau, sous le vaste mouvement du soleil des saisons.

L’Anniversaire de George Washington (Washington’s Birthday — 22 février) voit la première répétition formelle de Linda et de Ted, coéquipiers dans un numéro de menuet évoquant l’époque du mythique président perruqué qui, soit disant, ne mentait jamais. Jim, toujours au piano et flanqué d’un petit orchestre à sa solde, sabote sciemment le numéro de danse, en en alternant abruptement les rythmes musicaux. Linda ne prend pas encore conscience du fait que ce timide cultivateur musical est en train de bien lui saboter sa carrière naissante, pour des raisons inarticulées d’exclusivisme sentimental. Ted, pour sa part, est frontal avec Linda. Il lui fait ouvertement des propositions professionnelles et sentimentales qu’elle refuse, toujours fidèle à son engagement avec Jim, qu’elle préfère. Ted, dont les scrupules ont peu de poids s’ils existent, est fermement déterminé à ne pas lâcher prise. Il retourne pour le moment à New York, sans partenaire de danse.

Le Dimanche de Pâque (Easter Sunday — date variable en avril) nous présente un charmant numéro de promenade en calèche printanière des deux amoureux campagnards. La séquence se termine sur le retour faussement impromptu et attendri de Ted à l’Auberge des jours fériés. Il veut renoncer à l’effervescence illusoire de la ville et s’installer à la campagne en compagnie de ses deux grands amis Jim et Linda. Jim se méfie, il attend la prochaine trahison de Ted. Il sait que le danseur chapardeur est là pour lui soutirer cette jeune femme dont, d’autre part, Jim ne sonde ni ne jauge l’opinion sur le tout de la question. Dans l’intervalle, une autre nouvelle se met à circuler. Rien ne va plus entre Lila —la partenaire naturelle de Ted— et son millionnaire. Apparemment, le rupin ne détenait pas des millions, il devait des millions. Lila est donc de retour sur la scène des variétés new-yorkaises. Ce tuyau capital n’est pas tombé dans l’oreille d’un Jim sourd.

La Fête Nationale Américaine (Independence Day — 4 juillet) va voir culminer la gloire de l’Auberge des jours fériés. Des producteurs hollywoodiens sont dans la salle pour étudier le concept. Jim va donc porter son grand coup de sabotage égoïste dans la carrière de Linda. Il va téléphoner à Lila à New York et l’inviter à l’auberge. Il va ensuite soudoyer son chauffeur de taxi attitré pour que Linda ne parvienne pas à la même destination. Jim veut remplacer Linda par Lila pour que les hollywoodiens chopent le vieux couple de danseurs, Lila et Ted, et lui laissent son amoureuse tranquille sur la ferme. Le vieux chauffeur de taxi soudoyé reconduisant Linda braque son véhicule dans un lagon. Il croit sa mission accomplie mais Linda ne se laisse pas faire. Sale et trempée, elle s’empresse d’aller faire du stop. Une automobiliste la ramasse. C’est Lila. Les deux femmes établissent involontairement leur jonction semi-compétitive et Linda comprend la perfide manœuvre. On est en train de la remplacer par Lila comme partenaire de danse de Ted pour que les hollywoodiens ne voient qu’eux et pas elle. Invoquant le prétexte d’un raccourci, elle amène Lila à braquer sa bagnole dans le même lagon où repose encore son taxi de tout à l’heure. À l’auberge, après un numéro endiablé avec des pétards performé à la frime par Ted en solo, Linda arrive sur les lieux et c’est la mise au point champion. Elle comprend enfin que Jim la sabote pour la garder pour lui. Elle lui dit qu’elle n’apprécie pas ce genre de combine, et, dépitée sinon séduite, elle finit par accepter de devenir la partenaire de danse de Ted.

L’Action de Grâce américaine (Thanksgiving — quatrième jeudi de novembre, avec flottement entre 1939 et 1944 —hésitation entre quatrième et cinquième jeudi de novembre—, en vertu de l’incident historique du Franksgiving) est un jour solitaire pour Jim. Les hollywoodiens ont acheté son concept de l’Auberge des jours fériés et ils sont à monter un film à Hollywood, (en Californie, de l’autre bord du continent donc) autour de ce thème original. Jim écrit les chansons depuis sa ferme du Connecticut et il les envoie à Linda, sous forme de disques et de plis postaux. Ted et Linda ont annoncé leur mariage prochain. Mangeant sa dinde et ses patates tout seul, Jim se fait alors expliquer par Mamie, sa servante noire (Louise Beavers), comment il doit se comporter pour être un vrai homme sachant parler authentiquement à la femme qu’il aime. Est-il trop tard?

La Noël (Christmas — 25 décembre) voit la fringante conclusion californienne du tout des choses. Je ne vous la livre pas mais je vous concède que c’est une fin heureuse. Une chute charmante, en quatuor, qui voit pourtant surtout émerger et bien s’installer une cinquième vedette immense et immortelle, elle, l’indémodable chanson de Noël White Christmas.

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J’adore ce film. Je le revois fréquemment (habituellement dans le temps des fêtes), pour son charme vieillot de comédie musicale, certes, mais aussi pour sa sourde et subtile intelligence. La réflexion sur les relations homme-femme de cet opus vieux de huit décennie n’a, elle, pas pris une seule ride. J’en tire une autocritique permanente sur les cruciales questions de sexage, tout en tapant du pied sur les numéros chantants et dansants de Irving Berlin. À moi la permanente et percolante rencontre de l’intellectif et du divertissant.

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Holiday Inn, 1942, Mark Sandrich, film américain avec Bing Crosby, Fred Astaire, Marjorie Reynolds, Virginia Dale, Walter Abel, Louise Beavers, 101 minutes.

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LADYBOY (Perrine Andrieux)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2022

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Jade Ajar est thaïlandaise. Elle préfère vivre à Bangkok qu’à Paris, principalement parce que son père, directeur d’un grand réseau hospitalier de la capitale du Royaume du Sourire, lui facilite largement son style de vie en finançant tous les détails, parfois un peu clinquants, de son existence matérielle. Si papa-dirlo facilite le style de vie de Jade, cela ne signifie en rien qu’il lui facilite la vie tout court, par contre. En effet, monsieur Ajar père regarde son enfant de bien haut et ne lui concède pas vraiment beaucoup de marge de mansuétude. C’est que Jade est ce qu’on appelle en thaï une kathoey, une transgenre. Et elle serait le fils aîné héritant de l’empire si et seulement si… Il n’en est tout simplement pas question.

Jade Ajar est amoureuse d’un français, un traducteur littéraire un peu plus vieux qu’elle, du nom de Stéphane. C’est passionnel parce que c’est autant l’amour de l’amour, de la féminité durement conquise que de l’homme vous ayant choisi, sans pinailler, ni transiger, ni rougir. C’est jaloux aussi, exclusiviste, unilatéral, tendu. Quand l’amoureux part pour Paris, pour affaires naturellement, rien ne va plus car Jade, c’est aussi la Thaïlande contemporaine, toujours un peu insécurisée, menacée, angoissée par l’écrasant prestige européen. Cet amour pour un occidental sans père est définitoire pour Jade, principiel, existentiel. Aussi, quand, après seize ans de vie commune, cette méritoire union commence à sensiblement s’étioler, s’effilocher, s’alanguir, Jade vit un tumultueux tourbillon de terreur et de tourmente qui l’amène, entre autres, en thérapie avec toi. D’abord en compagnie de son conjoint puis seule, Jade va refaire avec toi, sa thérapeute, le parcours cuisant et passionnel de sa vertigineuse trajectoire sur la passerelle escarpée et flageolante de l’historique transition entre les genres.

Perrine Andrieux signe ici un roman grandiose, d’un exotisme magnifique, d’une précision d’horloge et d’une cruauté intérieure absolue. Tout y est aussi juste et solide que digressant, douloureux, déroutant, obsédé et virulent. On ne manquera pas de s’imprégner de la vive et riche amplitude des symboles dont la délicate configuration se met en place dans le dense filigrane de la trame. Ainsi Stéphane, l’amoureux de Jade, est un traducteur littéraire alourdi par une pulsion d’écrivain qui s’enfante mal. Discret presque sans le vouloir, il traduit, du thaï vers le français, de grandes œuvres du corpus poétique traditionnel thaïlandais. Avec une patience qui, imperceptiblement, s’érode, Jade le guide à travers cette exploration de sa langue et de sa culture à elle. On s’efforce de jouer en équipe ici, sur ceci, tendrement, mais, fringance inattendue du dentellier effacé, c’est subitement l’homme qui, de main de maître dans les deux sens du terme, mène la barque de cette infinie recherche de communication et de communion entre deux mondes fragiles, tendus comme des outres ou des ventres. Traduire c’est aimer. Sauf que, fatalement, corollairement, ralentir dans sa compréhension émotionnelle de Jade, ce sera aussi, pour Stéphane, ralentir dans sa compréhension linguistique de la riche tradition culturelle thaïlandaise… qu’il faut pourtant obligatoirement continuer de livrer, par contraintes contractuelles.

Autre trajectoire crucialement symbolique que celle du personnage de la toute capiteuse Love, alter ego transgenre de Jade, son aînée ès transition, sa sœur de cœur, son modèle comportemental absolu, et son miroir interpersonnel ébréché, raboteux et souffrant. Le terrible axe de classe s’instille bien involontairement entre Love et Jade. Jade, fille de grand bourgeois, donzelle urbaine, disposant de tous les contacts dans toutes les cliniques et d’un accès privilégié à toutes les pharmacopées, vit sa transition vers la féminité sans entrave financière, en une quête strictement physique et psychologique, pimentée d’une crise familiale et patriarcale aux ressorts surtout existentiels et intérieurs. Love, fille de paysan, villageois(e) monté(e)e en ville depuis le tout d’une configuration ethnologique campagnarde et archaïque, doit se débattre avec les ennuis financiers associés à sa transition. Elle se prostituera dans une boite de ladyboys, fera des ménages, tirera le diable par la queue pour accéder à la féminité si convoitée. Elle perdra des emplois, retournera au village sans pouvoir s’y dévoiler. Elle reviendra, flétrie, esquintée, estourbie. Et pour quoi au bout? Pour toucher du bout de ses doigts aux ongles cassés, au vernis fendillé, le paradis perdu de quoi et quoi encore? Cela ne se terminera pas bien pour Love… dont le nom signifie amour. Oh, cette chute abrupte pour l’amour, pour tous les amours.

Imparable dans ses joies comme dans ses terreurs, dans ses fraîcheurs comme dans ses raideurs, clinique par moments (la vaginoplastie comme si vous y étiez), historique aussi (l’évocation du grand tsunami de 2004 est particulièrement remarquable), l’œuvre nous fait partager l’émoustillante et affriolante excitation intérieure du merveilleux devenir femme. Le crescendo de la transition est tout simplement extraordinaire, exaltant, libérateur. Puis, imperceptiblement, tout s’évente, se craquelle, s’englue dans une enveloppe de compromissions, de dépit insidieux, de langueur et de mal être. Fluctuations contemporaines de la problématique des universalités. L’amour peut-il durer? Le couple peut-il survivre le passage du temps? Mais surtout, plus prosaïquement, plus fatalement, plus cruellement: une ladyboy peut-elle vieillir?

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Perrine Andrieux, Ladyboy, Montréal, ÉLP éditeur, 2016, formats ePub ou Mobi.

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Du cycle de l’éphémère

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2022

C’est demain que j’avais vingt ans…
Gilles Vigneault

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Quand j’ai découvert l’éphémère
La roue de mon enfance était déjà gauchie
Oh, je n’en ai pas fait une affaire
Mais je n’ai pas vraiment ri ou souri
Non plus.

Bon, il fallait partir pour le collège
Faire de longs devoirs de je ne sais quoi
Voir des saisons mourir, entendre claquer des pièges.
Soudain, tout allait vite, tout croche, tout droit,
Tout perdu.

Puis l’éphémère a décidé qu’il ferait court
Il a scandé ma vive jeunesse en ses fanfares
Il m’a bien douché du flot des passions, des amours
Sitôt un Roman s’amorçait, qu’il devenait Histoire,
Monument, Souvenance.

L’éphémère m’a fait voir autrement une tempête
Il m’a chanté sur un autre ton la chanson d’un torrent.
Tourbillons et tumultes, c’est peut-être bien ça, l’essence de l’être…
Vu qu’il n’y a pas vraiment de mur pour arrêter les vents
Qui sifflent, eux, qui s’élancent.

Me voici, éphémère, ici, devant vous tous
Et, tout à l’heure, des galaxies vont se télescoper
Tandis que j’éternue et tandis que je tousse
D’immenses groupes humains sont à se configurer
Dans un bruyant silence.

C’est que l’éphémère est roi et le stable est bouffon.
Tout fuit. Je te regarde et le regard est dit…
L’eau coule. Le feu crépite. Héraclite a raison.
Rien n’est jamais le même. Et ce cycle est soumis
À toutes nos cadences.

Tout tourne, tout, tout, tout…
Entrons donc en cette danse
Et sortons de la roue
D’enfance…

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L’ÂME INCONSCIENTE DU PÉTONCLE (Francine Allard)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2022

Friteuse, poêlon, casseroles et marmites
rôtissoire, autocuiseur et lèchefrite
cocotte, percolateur et daubière
wok, faitout et turbotière
saucier, ramequin et cafetière
(p. 90)

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Le recueil L’âme inconsciente du pétoncle — Poésie à saisir sur feu vif (2012) de la poétesse québécoise Francine Allard, nous entraîne cette fois-ci dans le monde douloureux et étrange de la boulimie frustrée, frondeuse, féroce et passionnelle. C’est une tempête, un tourbillon, un mælstrom. Rien n’est calme ici. Tout est tonitruant, pétaradant, percolant, rissolant. C’est qu’il n’est tout simplement plus possible de se leurrer, de croire encore en la légèreté, au diaphane, au mordoré, à la babiole, au translucide, au fifrelin. Adieu maigrelette Colombine. Bonjour corpulent Rabelais. On parle de bouffe, de cuisine, de restaurants, de plaisirs coupables de la table. La femme qui s’exprime est forte. Elle est la toutoune québécoise vingt ans plus tard, celle qui mûrit, celle qui persiste et celle qui signe. Ici, on parle aussi de culture, de musique, de Belles Lettres, mais on en parle en éclectique, en boulimique, en marmitonne, en gargotière, en bardasseuse. L’ardeur à jouir rondement, et à solidement sentir ses sens, entre en débordement morfalou, en pataquès, en bric-à-brac, tout en ne rougissant justement pas de le crier, son éclectisme.

Autre thème solide et senti: l’âge. L’âge d’or, ronron et amoindri, dont se craquellent toutes les dorures. C’est le soir, le crépuscule. Oh, ça va, le soleil brille encore. Il rend même ses mille feux du fin fond du ciel, comme une peinture savante et dense ou un coulis de framboises fluide et vernaculaire, scintillant et —pour le coup— solidement désillusionné. Car effectivement l’émerveillement n’y sera pas… ou plus. Inexorablement, la poétesse aime moins qu’elle aimait. Elle assume plus explicitement ce qu’elle n’aime pas, ce qu’elle déteste, ce qu’elle abhorre, ce qu’elle méprise, même. Et, comme au soir d’une de ces vies surchargées où on renonce de plus en plus à donner le change aux autres ou à soi-même, c’est notre Michel Tremblay intérieur qui remonte, borborygme unaire et amer.

Comme elle est bonne pour son âge!
À Nanette W.

Tu dis r’garde Nanette
comme elle est bonne pour son âge
je dis c’est toutes vous autres, ça!
toutes vous autre
qui n’avez créé rien d’autre que des poudings chômeurs
et des pantoufles de Phentex
qui portez des brosses en rouleaux
dans vos cheveux sans teinture
qui portez des cross-your-heart
pis des caleçons à grandes manches
qui jouez au bingo
toutes vous autres qui volez des sachets de sucre chez Antoinette
qui allez au théâtre en autobus
eau de Floride sacoche blanche chaussures blanches
en groupe parce que c’est moins cher
qui avez enfouis vos rêves sous le tapis
avec les écales de pinottes
qui avez une armoire de cuisine juste pour vos plats Tupperware
qui avez troqué vos dents pour des râteliers dans le verre de Polident
toutes vous autres qui avez renoncé à danser à séduire à chanter
qui portez sur vos épaules une veste de laine boutonnée
c’est toutes vous autres, ça
qui vous taillez une petite robe dans la grosse vente de Fabricville
qui magasinez chez Jean Coutu le jour de l’âge d’or
qui feuilletez les circulaires pour courir les aubaines
même si l’essence est une piasse et quart
c’est pour toutes vous autres que Nanette reste magnifique
Et que Diane explose encore sur scène

c’est trop compliqué d’être une p’tite madame
(pp 52-53)

Le temps a déboulé. Tout est tourneboulé. Les plats sont compliqués, le ton est virulent, le tourniquet notionnel est foisonnant. Les dédicaces sont multiples, les ami(e)s se sont égayé(e)s. Il y a la frustration, la colère, le dédain de plus en plus senti des régimes alimentaires (À ma sœur Ann qui commence un régime tous les lundis. La barbe), ainsi que des contraintes culinaires convenues (pourquoi tu manges une tomate au petit déjeuner? Va te cacher). Frustration, colère, dédain, ce sont là incontestablement les sentiments les plus saillants de tout cet exercice. La poétesse est une bourgeoise qui voyage, qui reçoit, qui relit des épreuves (toute une épreuve!) et qui aime toujours tendrement son vieil amant, depuis 1968. Aussi, ce qui frappe de ce recueil, c’est sa sincérité de classe, crue, âpre, épicée, faisant bondance dans le sel et dans le fiel. On ne cherche pas à séduire mais on aspire encore à nommer. Connaître, c’est de plus en plus avoir connu et reconnaître, c’est de plus en plus avoir rencontré. Il y a encore des pays. Il y a encore du Japon, de l’Haïti et autres choses… mais, dans ces espaces aussi, on est en perte accélérée de jubilation. De bonne date, le pittoresque n’y est tout simplement plus. Le tarabusté le supplante. Le lassant aussi.

Rien ne parvient à se dire ou à se sentir sans fatalement un peu agacer la poétesse. La roue frotte. Le texte est acariâtre autant qu’il est assumé. Le rire est grinçant, le sourire est sardonique. La mémoire est suractivée mais la nostalgie n’est pas trop trop au rendez-vous. C’est une lecture qui a principalement envie de pester, envie de rager, envie de se dire que ce monde est fautif et que ses fautes en compromettent radicalement le génie. En point d’orgue de l’ouvrage, un collectif de femmes, amies de la bonne chère et des chefs cuisiniers télévisuels de notre temps, chantent en chœur leur délectation et leur attirance pour les boustifaillantes énumérations gastronomiques. Une telle compulsion affamée est ancienne, connue, presque livide. Frustrées, on mange. Mais le lecteur contemporain ne peut s’empêcher de noter la sophistication, le raffinement, la subtilité des variations sur la bonne vieille perversion boulimique de base. Orgie nutritive et profusion lexicale se rencontrent, donc. En pagaille, toujours, on bouffe du mot comme de la chose. On croque. On bâfre. On rage. On ne transige pas. Une phase de vie se termine ainsi, dans le tapage des cuisines et les cliquetis des fourchettes. Et, mazette, on bloquera bel et bien des quatre fers pour ne pas passer à la phase suivante d’existence, à la prochaine tablée du banquet d’Odin, car  le souffle nous manque quand même un petit peu. Et surtout: on se doute trop bien que ladite tablée, ce sera fort probablement la dernière.

Le recueil de poésie L’âme inconsciente du pétoncle — Poésie à saisir sur feu vif comprend 34 poèmes en vers libres (des textes de deux, trois ou quatre pages, en moyenne). Sa fiche éditoriale officielle se lit comme suit: Vient un jour où la poète s’éveille. Elle regarde agir ses contemporains et lui vient soudainement le goût de les cuisiner. Les mélanger, les battre, les déglacer, les aromatiser pour son plus grand plaisir. Francine Allard écrit et cuisine. Elle transforme nos habitudes de lecture comme elle vire un canard braisé en un mets divin. Elle joue avec la langue jusqu’à ce qu’elle claque. Elle presse le citron jusqu’à ce que l’amertume devienne volupté. L’âme inconsciente du pétoncle — Poésie à saisir sur feu vif se lit à voix haute, en respirant d’étonnants effluves, en se léchant les doigts et en liant la sauce. Une œuvre de maturité, certes. Une lecture jouissive nécessaire. Une introspection vitale.

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Francine Allard, L’âme inconsciente du pétoncle — Poésie à saisir sur feu vif, 2012, Éditions d’Art Le Sabord, 92 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Harmonium

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2022

Ça m’intrigue d’écouter ta parole.
Tu es un vrai cas d’école,
Harmonium,
Mon petit bonhomme,
Mon petit guignol.
Ma foi,
C’est pas trop harmonieux, tout ça.

Un petit peu accordéon,
Orgue, cornemuse, bombardon.
Tu marches ici, tu cours par là.
Tu nous racontes un peu n’importe quoi.
Tu es petit, tu es grand,
Un peu adulte, un peu enfant.
Tu veux souffler,
Tu veux souffrir.
Tu veux pleurer
Et tu veux rire.

Tu te cherches un petit peu, je trouve.
Ici, tu te fermes. Là-bas, tu t’ouvres.
Tu as un soufflet
Et un clavier…
Un peu pour les mains, et la paix,
Un peu pour la guerre et les pieds.

Tu es une mire ou un compas.
Tu es un jeûne ou un repas.
Tu es un vieillard ou un babi.
Tu es un chat ou une souris.
On sait pas trop ou tu t’en va.
C’est pas limpide limpide, tout ça.

Finalement, je sais pas.
Tu es une femme, tu es un homme.
Tu es un harmonium,
Quoi…

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