Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Drogues récréatives’ Category

Le discours sur les drogues récréatives ne doit être ni lénifiant, ni dénigrant. Il doit être descriptif. Lénifiant, il cultive un jovialisme inconscient et inane, dénigrant, il perd toute crédibilité et se déverse aux profits et pertes de la propagande oiseuse et non crédible. Cette section recherche des textes portant sur des expériences vécues et leur simple description. Tous les textes y figurant sont intégralement fictifs.

WEST SIDE STORY, dans le regard des spadassins d’aujourd’hui

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2021

westside

Les voies qui nous décident à visionner un classique du cinéma sont fort tortueuses, surtout quand des adolescents frétillants et de jeunes adultes sourcilleux sont impliqués dans l’aventure. Mes fils et moi pratiquons l’épée et la dague médiévale depuis un certain nombre d’années. L’épée, c’est bel et bien la grande épée cruciforme occidentale que l’on connaît bien et la dague, c’est la forte dague de combat du 14ième siècle, longue d’environ un pied (30 centimètres – les dagues d’entraînement sont en bois). Tibert-le-chat est déjà escolier (assistant-instructeur) dans les deux disciplines. Reinardus-le-goupil et moi avons le statut de recrues. Tibert-le-chat nous rapporte donc un jour que, lors d’une intensive séance d’entraînement de dagues, le maîtres d’arme a formulé ses consignes comme suit: «Vous devez porter vos bottes en un geste unique, sobre et clair. Évitez tous ces mouvements incomplets, esquissés et tâtonnants, toutes ces fausses esquives, tous ces frétillements inutiles à la West Side Story… ». Ayant vu ce film culte il y a un certain nombre d’années, je me suis souvenu tout de suite de cette scène chorégraphiée de bataille au couteau à ouverture automatique (switchblade) qui marque le tournant du drame. Les spadassins et les épéistes, les bretteurs et les perce-bedaines ont eu aussitôt leur curiosité mise en éveil par cette observation de notre bon maître d’arme et il n’en a pas fallu plus pour s’installer devant le petit écran dans le but de percer ce mystère à jour, d’un coup d’estoc limpide, sobre et unique.

Fin des années 1950. Dans la portion ouest de l’île de Manhattan, deux clans de jeunes voyous des rues s’affrontent: les Jets (américains de souche irlandaise, polonaise, italienne etc.) et les Sharks (américains de souche strictement portoricaine, plus récemment immigrés, hispanophones). Cette étude de la discrimination ethnique mise à part, la structure du scénario est celle, en adaptation modernisée, de Roméo et Juliette. Tony (polonais de souche, dont le vrai nom est Anton, campé par Richard Beymer) a fondé, il y a quelques années, les Jets avec son ami Riff (Russ Tamblyn). Tony a renoncé à la vie des rues, il s’assagit, travaille pour le confiseur du coin, rêve de douceur, de romance, ne se soucie plus de castagne ou de baston. Mais la violence va inexorablement le rattraper. Le conflit s’intensifie entre les Jets et les Sharks et Riff voudrait bien que Tony reprenne du galon pour rééquilibrer les forces contre les portoricains. Chez ces derniers, le drame va se centrer sur le caïd des Sharks, Bernardo (joué par un George Chakiris majestueux), autour duquel gravite sa jeune épouse Anita (Rita Moreno, éblouissante) et sa sœur Maria (Nathalie Wood, virginale et poignante). Lors d’une soirée dansante à laquelle il se rend, contre son grée sous la pression de Riff, Tony rencontre Maria. C’est le coup de foudre. Les deux groupes ethniques se toisent et les amoureux intercalaires sentent aussitôt ce que seront leurs difficultés. La suite est à l’avenant. Je vous coupe les péripéties, En point d’orgue, Roméo prend un pruneau dans le buffet. Juliette lui survit, génuflexe, iconique, roide et désespérée. En finale, un rapprochement des deux groupes ethniques dans le regret et le deuil semble s’esquisser.

Mal vieillir, c’est toujours triste. Trois moments de cette tendresse, parcheminée comme nos bonnes joues, s’impose à nos esprits. Premier moment: West Side Story est célèbre, entre autres, pour son superbe travelling d’ouverture. On survole lentement New York et la caméra capte les divers espaces urbains nettement du haut du ciel, en plongée perpendiculaire directe. Mon éblouissement face à ce moment, jadis sublime, a pâli, pour une raison qui porte un nom inattendu ici: Google Earth. La banalité contemporaine des images google-earthiennes a tué la magie sublime de ce procédé inusité de jadis, pourtant si pur, si déroutant, si beau. Second moment: les Jets entrent en scène en claquant collectivement des doigts puis se lancent dans une suite de déplacements chorégraphiques très broadwayesques (West Side Story est une comédie musicale, soyez-en prévenus). Je me suis souvenu vaguement de l’inquiétude sourde que cette bande de croquants urbains claquant des doigts en rythme m’avait suscité jadis. Aujourd’hui c’est parfaitement grotesque, ridicule, inane, involontairement bouffon. Ça tombe complètement à plat. Mes fils se tenaient les côtes. Finalement, troisième moment: certains éléments du texte sont, sur la foi de ce que me signalent mes fils plus intimes que moi avec l’anglais vernaculaire, proprement délirants. Il semble que de s’interpeller Buddy-Boy et Daddy-Ohh, comme le font à tout bout de champ Tony et Anybodys (Susan Oakes) ne soit pas la meilleurs façon, au jour d’aujourd’hui, d’esquiver une plongée fatidique et fatale en la fosse insondable du ridicule.

Et pourtant, ce sarcophage coloré du siècle dernier garde ses savoureuses surprises. Les allusions à l’homosexualité et à la consommation de drogue par les parents des délinquants (qui en fournissent à leurs enfants, tout juste comme de nos jours…) frappent par leur modernité. La critique de l’absurdité des conflits ethniques dans l’espace urbain n’a vraiment pas si mal vieilli et deux personnages de soutien nous transportent toujours, peut-être même plus qu’en leur temps même. Dans ce qui reste à mon sens le numéro le plus enlevant de tout le long métrage, Anita et son chœur de copines portoricaines chanteuses et danseuses interprètent America (I like to be in America!!!) au né et à la barbe d’un Bernardo médusé et de son chœur de danseurs abasourdis, bien contrariés de voir les femmes de leur terroir embrasser si fermement les valeurs du pays d’accueil, plus folâtres et surtout, moins patriarcales, que celles de la mère patrie. Un solide et impartial souque à la corde entre les sexes, qui n’a absolument rien perdu de sa modernité et de sa subtilité ethnologique, s’instaure. Quand Bernardo, qui dénonce le racisme constant qu’il subit en Amérique s’exclame I think I’ll go back to San Juan!, Anita, goguenarde, écoeurée de la pauvreté qu’elle a fuit en émigrant, rétorque: Everybody will have moved here! Extraordinaire.

Le second personnage de soutien troublant, bizarre, biscornu, presque angoissant, c’est justement cette Anybodys (Susan Oakes). Sorte de guêpe humaine se satellisant aux Jets, Anybodys, c’est le garçon manqué en pantalons et gaminet, la garçonne pugnace (les américains disent: tomboy) qui aspire à joindre les Jets alors que ces derniers, qui n’intègrent pas de filles dans leurs rangs, la chassent avec constance en lui intimant d’aller enfiler une jupe. L’explosion brutale du conflit suscitera une ouverture qui permettra à Anybodys d’espérer se rapprocher des Jets et de son rêve ultime. Tout l’univers contemporain du pont entre les sexes est déjà en germe en Anybodys. Elle incarne une fort troublante anticipation d’un important segment de la crise contemporaine des rapports de sexage.

Et la bataille au couteau, dans tout cela? Notre bon maître d’arme n’a décidément pas menti. Elle est effectivement truffée de mouvements incomplets, esquissés et tâtonnants, de fausses esquives, de frétillements inutiles. Mes fils et moi le savons désormais, il est hélas bien agaçant de regarder les cascades à l’arme blanche cinématographiques quand elles touchent un art qu’on pratique soit même. Triste remplacement du rêve hollywoodien par la récurrence tangible de nos consciences ordinaires. Mais couteaux mal estafilés ou pas, West Side Story, qui fête ses soixante ans pile-poil cette année, a encore des choses à nous dire. Il faut simplement avoir la patience respectueuse d’aller les chercher.

West Side Story, 1961, Jerome Robbins et Robert Wise, film américain avec Nathalie Wood, Rita Moreno, Richard Beymer, Russ Tamblyn, George Chakiris, Susan Oakes, 152 minutes.

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Clément Monaye (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 30 octobre 2020

Age is a matter of feeling, not of years…
Washington Irving

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On rapporte, dans la Repentigny d’autrefois, l’histoire biscornue et curieuse, d’un certain Clément Monaye, le bon gars du village du temps. Notre récit débute en juillet 1975. Clément Monaye a alors environ cinquante ans. C’est un petit commissionnaire interlope qui transporte, sur son vélo triporteur, de menus paquets précieux, parfois de bonne tenue, souvent hautement suspects. L’homme ne pose jamais de questions sur ses transports et tout le monde du monde souterrain lui fait confiance parce qu’il est discret, peu loquace et qu’il a une bonne bouille d’honnête citoyen, du genre suavement insondable.

Monaye ne s’intéresse qu’à ses petites commissions. Évidemment, la voix de sa conscience lui susurre souvent qu’un homme de sa stature et de sa génération devrait plutôt se trouver un boulot régulier et cesser de transporter ainsi des colis de haute valeur pour les petits patibulaires du coin de pays. Eh oui, Monaye est un peu comme le vieux Socrate. Il entend une voix dans sa tête, qui le tourmente et lui suggère en permanence de changer de vie. Il n’écoute pas cette voix, pour le coup. Mais ne pas écouter c’est souvent entendre encore plus fort.

Ce jour-là, Monaye commence sa journée, décalée comme à l’ordinaire, vers quatre heures de l’après-midi en se rendant, en triporteur, à la brasserie La Sarcelle. Là, il retrouve les habitués qu’il y fréquente. Des quinquagénaires de sac et de corde dans son genre. Il y a là Norbert Caisse qui parle fort, selon son habitude, Guy Tardivel, Maya du Bélize, Burrough Pelletier et aussi la Traviata de Fond de Cours. Ils sont tous et toutes attablés devant de grosses chopes de bière bien blondes et bien mousseuses. Et ça jacasse sérieusement politique. Tout le monde râle contre le régime Bourassa, crépusculaire, corrompu, magouilleur, indéracinable et insupportablement fédéraste. L’ambiance fataliste est généralisée. Tout le monde, sauf Monaye (qui, lui, aime bien monsieur Robert Bourassa, même s’il ne le dit pas trop fort), juge en conscience que rien ne bougera avant un bon moment et que la vie politique de notre cher Québec séculaire est bien coincée, profondément engoncée, enfargée, dans le béton des compagnies de ciment qui sont de collusion ouverte avec ce gouvernement provincial fendant. La conclusion collective est universelle. Rien ne change. Et conséquemment, il n’est de paradis ici-bas que les paradis artificiels.

Aux vues de ces vues fatalement fatalistes, Monaye se dit qu’il est déjà six heures du soir et qu’il va devoir se mettre sur sa partance s’il ne veut pas complètement perdre sa journée, comme il le fait si souvent. Il quitte donc ses pairs de la brasserie La Sarcelle et se lance sur son vélo triporteur de commissionnaire en direction de son autre lieu de détente favori, le Plessis aux Cèdres Souples. C’est une belle fin de journée de juillet et la soirée s’annonce fort agréable. Arrivé en vue du Plessis aux Cèdres Souples, Monaye saute la chaine de trottoir avec son véhicule et roule sur le gazon raboteux en direction des grands arbres ondoyants. Arrivé sous le couvert des amples cèdres touffus, il laisse son vélo triporteur derrière lui et fait quelques pas en direction de la partie la plus dense du grand plessis, qui, lui-même, trône comme une sorte de bouquet rectangulaire gigantesque, au centre d’un parc urbain encore plus vaste que lui. Le soleil descend déjà sur l’horizon et Monaye se sent comme somnolent. Il s’assoit au pied d’un cèdre et étale ses jambes croisées sur le sol, les mains posées derrière la tête. Il sent qu’il va s’assoupir quand il entend une voix aigre qui lui crie: Monaye, Monaye, arrive icitte, Monaye. J’ai affaire à toé.

Monaye s’avance plus loin dans le plessis aux cèdres et il avise un petit escogriffe en tenue de pilier de discothèques. Le type a les cheveux à la fois gominés et bombés, un complet trois pièces couleur saumon et une cravate fleurie au nœud strangulatoire proéminent. Monaye ne reconnait pas le petit perso mais il s’approche de lui sans crainte. Le type revendique son aide pour convoyer une charge délicate: une enveloppe de buvards d’acide. Le petit pilier de discothèques montre à Monaye deux enveloppes de buvards d’acide. Il en empoche une et tend l’autre à Monaye qui l’empoche aussi. Monaye retourne sur ses pas, enchaine et cadenasse son vélo triporteur au tronc d’un des cèdres du plessis et emboite le pas au petit pilier de discothèques. Ce dernier ne pipe pas mot mais Monaye comprend clairement la manœuvre. Il s’agit de convoyer chacun son enveloppe de buvards d’acide vers un point précis, décidé par le petit pilier de discothèques. Si un des deux convoyeurs se fait capturer, eh bien, au moins la moitié de la cargaison demeure sécurisée. Le vieux truc des navires messagers du Roy Soleil, en somme. De toute façon, en cette soirée estivale magnifique, la ville est déserte. Tout le monde est à la plage ou devant son poste de télé, en train de mater langoureusement la partie de balle aux buts du moment. Le petit pilier de discothèques entraine Monaye vers un endroit que ce dernier ne connait pas, un sombre et patibulaire immeuble rectangulaire.

De l’extérieur, l’immeuble ressemble à un vaste entrepôt. Seule une affiche tapageusement lumineuse épingle un minimum de dégaine festive au lieu. L’affiche dit: La Roulathèque. Monaye entre dans l’endroit inconnu et il est aussitôt frappé par une explosion de la savante combinatoire lumière et son. Une chanson disco à la mode joue à tue-tête. Honte, honte, honte, honte, honte, honte, honte… honte à toi, si tu ne danses pas… et une centaine de garçons et de filles en tenues multicolores font du patin à roulette sur un anneau de béton laiteux, lisse et luisant, illuminé de projos laser en dispersions aléatoires. L’ambiance est tonitruante et tous ces petits farfadets de 1975 donnent nettement l’impression que leur culture disco triomphante confine à l’éternel. Monaye suit le petit pilier de discothèques qui l’entraine dans le bureau de l’ambivalent gérant de la Roulathèque. Les deux enveloppes de buvards d’acide sont déposées sur le bureau de ce patron de gang de vendeurs de rêves qui, goguenard, distribue un buvard d’acide à chaque personne présente. Tout le monde se met à intensivement chiquer du buvard d’acide, y compris Monaye.

L’effet récréatif du sympathique hallucinogène se fait à peine sentir que la voix intérieure de notre Socrate repentignois se remet à vociférer. Elle explique à Monaye que quand il fait ainsi le commissionnaire patibulaire, il doit absolument éviter de se faire payer en nature, car, habituellement, il y perd au change. Monaye veut donc se mettre à expliquer au gérant de la Roulathèque qu’il va devoir lui régler ses services en argent comptant mais le taulier psychédélique vient tout juste de se transformer en crapaud rieur bleu fluo. Deux de ses sbires qui, désormais, ressemblent comme deux gouttes d’acide à des brocolis vert vif agités par des vents contraires, saisissent Monaye par les aisselles et le jettent promptement dehors. Malgré le fait que Monaye se retrouve tout seul dans les ténèbres, le dispositif son et lumière de la piste de patin à roulettes disco continue de le suivre dans sa nuit et de résonner tout autour de lui comme si notre expulsé intoxiqué girait en son centre. Honte, honte, honte, honte, honte, honte, honte… honte à toi, si tu comprends pas…

Monaye va se remettre en marche en direction du Plessis aux Cèdres Souples. Cela lui sera toute une aventure. La Repentigny qu’il traverse maintenant est un univers polychrome, bigarré, onirique, ondoyant. Ce qu’il vit, c’est un voyage, dans tous les sens du terme. Il mettra plusieurs heures à couvrir une distance qui se fait, à pieds, en conditions non récréatives, en cinquante minutes environ. Il finira par percuter son vélo triporteur, toujours enchainé à son arbre au cœur du plessis de cèdres et il s’effondrera dans le vaste bosquet, sous le poids d’un sommeil lourd, encombrant, agité et durable.

Les rayons du soleil matinal papillonnant sur ses paupières closes réveillent subitement Monaye. Il sort de son bosquet et regarde tout autour de lui. Tandis qu’il tourne la tête de gauche et de droite, sa barbe s’encombre dans les branchages du bosquet, qui, lui, semble singulièrement agrandi, comme magnifié. Sa barbe? Monaye se palpe le menton et découvre qu’il porte, en effet, une barbe de trente centimètres de long. Ce n’est pas une postiche, en plus. Quand il tire dessus, elle ne joue pas du tout. Renonçant à s’expliquer ce phénomène post-hallucinatoire, il avise son triporteur. La chaine qui le lie au cèdre est rouillée et le cadenas est si bouffi de rouille, lui aussi, que Monaye ne peut plus y enfoncer la clef. Son véhicule est prisonnier à l’attache. De toute façon, bizarrement, ce zinzin tombe en ruine. Les pneus sont à plat, le panier de bois est vermoulu et fendillé et la chaine et le pédalier sont desséchés et eux aussi bouffés par la rouille. Qu’est-ce qui se passe ici exactement? Mystère. En tout cas, il faudra revenir plus tard avec un sécateur pour sectionner ce cadenas inopérant.

Comme la matinée est déjà assez avancée, Monaye décide d’aller deviser de sa mésaventure vespérale avec ses compagnons et compagnes de la brasserie La Sarcelle, qui sont déjà certainement attablés. Il se rend à pied au point de rencontre des bons amis de toujours. Mais il a l’impression de littéralement continuer d’halluciner, comme hier soir. La ville a grossi. Les anciens bungalows de briques rouges sont recouverts d’un fatras de revêtements modernes, prétentiards et toc, qui semble aspirer à les embellir. Les façades se bombent de baies vitrées bizarres, se compliquent de balcons à rallonges. Les automobiles ont rapetissé et les arbres ont grandi. Qu’est-ce que c’est que ce carnaval? Monaye rencontre des gens mais il ne reconnait personne. Il va de surprise en surprise et ça ne va pas s’arranger.

Arrivé à l’adresse de la brasserie La Sarcelle, il tombe en arrêt devant un terrain vague. Le souvenir esquissé de ruines y perle de ci, de là, entre les herbes folles. Une petite brise ironique met en relief le caractère parfaitement désertique de l’endroit. Approche une jeune élégante, habillée fort étrangement et qui promène un petit chien d’une race extraterrestre. Monaye lui demande ce qu’il est advenu de la brasserie. La jeune dame lui explique patiemment que l’établissement a passé au feu il y a six ou sept ans, un feu de pègre probablement, dit-elle, d’un petit air entendu. Elle explique aussi à Monaye qu’il peut se rendre à la brasserie La Nouvelle Sarcelle, sur le Chemin du Roy. L’ambiance de l’ancien établissement y est reproduite fort honorablement, croit-elle. Monaye remercie la jeune personne, si polie de cette politesse qu’on réserve aux bons caciques ramollis… et il décide de suivre ce conseil avisé.

Se rendre à pieds à la brasserie La Nouvelle Sarcelle, sur le Chemin du Roy, ne sera pas de tout repos. La circulation automobile semble avoir triplé, en une nuit. Ces voitures incongrues sont plus menues mais elles sont aussi plus nombreuses. Sur le Chemin du Roy, c’est pare-chocs à pare-chocs. La brasserie La Nouvelle Sarcelle est bondée. Il y a là une sorte de rallye politique incompréhensible. Tout le monde n’a qu’un nom à la bouche: Lucien Bouchard. Un grand escogriffe portant un gaminet bleu sur lequel est écrit en blanc le mot OUI mène le bal. Il avise Monaye et, pour couvrir le brouhaha agité de tous ces militants politiques, il crie: Toi, le petit vieux fringué comme Elvis Gratton là, tu es fédéraste ou nationaleux? Monaye, qui ne comprend rien du tout à tout ce dualisme tonitruant, semble y déceler comme une baisse de l’hostilité envers son premier ministre provincial favori. Il hasarde donc un: Moi, j’aime bien monsieur Robert Bourassa. Il passe alors à deux doigts de se faire proprement écharper.

Dans la bousculade qui s’ensuit, le gaillard au gaminet bleu au OUI blanc s’avise du fait que l’homme à la barbe blanche de trente centimètres de long ne semble pas avoir toute sa tête. Il lui demande alors d’où il vient. Le vieil homme, que personne ne connait, répond: De Repentigny. Il ajoute: Je cherche mes amis. Le gaillard au gaminet bleu Québec poursuit: Mais qui sont vos amis? Norbert Caisse, répond Monaye. Toutes les personnes présentes secouent la tête légèrement, affichant la plus totale ignorance de qui peut bien être ce Caisse. La Traviata de Fond de Cours, poursuit Monaye. Même silence interloqué. Guy Tardivel… un vieil homme s’approche alors. Guy Tardivel, je l’ai bien connu. Il s’est tué dans une collision frontale sur le Chemin du Roy il y a douze ou treize ans environ. Flottement dans la petite foule. Qui d’autre? Monaye s’approche du vieil homme qu’il ne connait pas: Burrough Pelletier. Le vieil homme: Ah, Burrough Pelletier, le vexillologue, oui… il a quitté Repentigny depuis un bon moment. Il est à Québec. Il travaille aux archives de l’Assemblée Nationale. Atterré, Monaye termine en disant: Maya du Bélize. Je la connais, dit une jeune femme, elle n’est plus jeune jeune elle non plus, un peu comme vous. Elle tient un salon de coiffure à l’intersection des boulevards Brien et Iberville.

Monaye commence tout doucement, inexorablement, à comprendre ce qui lui arrive. Le gaillard au gaminet bleu frappé d’un OUI blanc lui demande, plus poliment: Qui êtes-vous donc monsieur, qui êtes-vous exactement? Un peu paniqué, Monaye répond: Je le sais plus, je le sais plus qui je suis. Je sais surtout pas s’il m’est possible de continuer d’être celui que j’ai été. Puis, devant la douceur croissante de ce groupe de jeunes militants inconnus, il s’enhardit: Quelqu’un ici sait-il qui est… Clément Monaye? On lui répond: Ben, Clément Monaye, c’est le fils de Maya du Bélize, justement. C’est aussi le député provincial péquiste de la circonscription locale. Il est pas ici, ce soir, il milite à l’Assomption. Tout le monde se détend. Le vieil homme mystérieux semble finalement disposer de son assez fiable lot d’affinités péquistes, ce qui est de fort bon augure pour lui en ce beau jour de… juillet toujours. On montre une affiche électorale de Clément Monaye au vieil homme. Il a l’impression de s’y discerner lui-même, en plus jeune, en trentenaire, disons. Il est fort ému d’apprendre qu’il a un descendant dans le coin, un fils, sans doute (si ses souvenirs sont bons, concernant certaines petites batifoles nocturnes avec Maya du Bélize, dans les temps lointains d’Expo 1967). Mais le problème de Monaye reste entier. Il exige alors qu’on lui parle de Clément Monaye, père. Le vieil homme qui avait connu Guy Tardivel et Burrough Pelletier, reprend la parole: Clément Monaye père, on l’a jamais revu. Il a participé à des transactions louches avec la petite pègre des vendeurs de rêves de la Roulathèque, aux temps de l’âge d’or du disco psychédélique et il a fini par disparaitre sans laisser de traces. Ils ont du le calisser dans le fleuve, le pauvre. Monaye s’efforce ensuite de rectifier ces croyances extrêmes, excessives, amplement exagérées le concernant, en les remplaçant au mieux par son histoire extravagante, extraordinaire et pourtant si vraie.

Dans les jours qui suivent, la voix intérieure de Clément Monaye, père, lui dicte de se rendre impérativement à l’intersection des boulevards Brien et Iberville, au salon de coiffure Chez Maya du Bélize. Quand Monaye y entre, son ancienne flamme secrète le reconnait tout de suite et elle établit sa jonction avec lui, sans hésiter une seule seconde sur quoi que ce soit, même pas sur la véracité de son conte crépusculaire fantastique. Le bon Clément a fait une sieste de vingt ans dans le Plessis aux Cèdres Souples et tout est dit. Il y a des lutins et des feux follets dans ce plessis, ça fait longtemps que ça se dit, à Repentigny. Bonjour. Merci. Peu de temps après, Monaye fait la connaissance de son fils, une sorte de commissionnaire lui aussi mais, en sa qualité de député provincial, chargé de commissions bien plus hallucinantes encore et concernant une petite pègre de vendeurs de rêves de bien plus haute volée. Le père et le fils deviennent rapidement des amis inséparables. Le vieil homme ne se rasera plus jamais la barbe et entendra bien moins souvent ses tyranniques voix intérieures.

Et… oui… quelques trois mois plus tard, Clément Monaye père, votera OUI, au référendum malchanceux mais glorieux d’octobre 1995, sur la souveraineté du Québec.

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BUCZKO (roman de Loana Hoarau)

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2020

Buczko-couverture

De l’autrice de ce nouveau roman de pédophilie-fiction, il faut d’abord dire ouvertement qu’elle est une jeune femme elle-même, de la même façon que Louis Armstrong est noir quand il chante ironiquement qu’il est blanc à l’intérieur de lui-même mais que cela n’arrange pas ses affaires vu que sa gueule ne change pas de couleur (dans What did I do to be so black and blue), que Woody Allen est juif quand il plaisante à propos de son père devant donner de substantielles sommes d’argent à la synagogue pour pouvoir s’asseoir plus près de Dieu (dans Manhattan) et que Renaud Séchan est bel et bien français quand il chante que le roi des cons est indubitablement français (dans Hexagone).

Il faut bien dire cela en prologue parce que, dans ce roman terrible, épouvantable, insupportable, on nous campe avec un aplomb étonnant, un homme, Buczko, violenteur et tueur de petites filles (et de femmes… et d’hommes). Et l’œuvre n’est pas racontée du point de vue des victimes. Non, non, non. Nous devenons, intégralement, l’amoral, toxico, pédo et miso Buczko en personne, tel qu’en lui-même. Et on s’éclate à siffler de la vodka, à snorter de la poudre blanche (coke), de la poudre brune (héro) et à enlever des petites filles, les enfermer, les manipuler, les tabasser, les violenter, les louer à haut tarif à d’autres violenteurs, les estourbir et les escamoter. Cœurs sensibles, s’abstenir. On comprend presque. On pige quasiment le topo. Dans de très brèves mais tonitruantes envolées explicatives, Buczko procède d’ailleurs à une description quasi-clinique sans concession du surmoi peu reluisant et à géométrie variable des pédophiles actifs et violents. Nous ne guérirons jamais. Sans réelles lois au-dessus de nous, qui pourrait bien nous stopper sinon la mort? Nos vices, nous y pensons quand on nous enferme. Nos péchés, nous y pensons quand on nous soigne. Puis on nous libère pour bonne conduite, et nous recommençons nos activités macabres. Qui choisit cette voie? Je n’ai pas choisi cette voie. Pourquoi me punirait-on pour quelque chose que je n’ai pas cherché, que je n’ai pas voulu? Cocktail, serré, livide, lucide, de fatalisme, de narcissisme et de cynisme. On réprouve mais on suit…

Et foin d’envolées théoriques. C’est bien plutôt dans son action fulgurante —par la pratique, si on ose dire— que le pédophile est étudié, dans ce roman. C’est d’ailleurs fait avec une mæstria hautement perturbante. Notre sociopathe profond se déploie pour nous, sans malices ni artifices. On domine et comprend intimement le lot gesticulant de ses petites maniaqueries proprettes. Me voilà au centre commercial. J’y vais vraiment parce qu’il le faut. Je déteste ces endroits édulcorés qui sentent le fric et le cadavre. Les rayons pleins à craquer débordant d’aliments sans saveurs. De rabais indigestes. De promotions mensongères. Ça me répugne. Ça m’angoisse. J’ai l’odeur affreuse de la pourriture qui déborde de ces frigos, de ces présentoirs. Les sols sont crades. Orgie de microbes. Le milliard d’acariens copule sur les fruits et légumes sans protection. Copule sur les chariots rouillés qu’une paire de mains innocente empoigne. Copule sur les murs défraîchis. On domine et comprend intimement sa sourde misanthropie. Le regard androgyne, le look décontracté. Don Juan de pacotille, bimbos édulcorées, contact éphémère, femmes faciles, hommes d’un soir. Ce monde là m’horripile au plus haut point. Je hais l’homme, la femme, ce qu’ils sont, ce qu’ils deviennent en grandissant. On domine et comprend intimement son adultophobie implacable. Faut pas qu’elle grandisse. Je vais tout faire pour qu’elle ne grandisse pas. Laisse-moi m’occuper de tout. On comprend, on finit presque par partager sa frustration insondable et sa colère cuisante, pourtours inévitables de son programme radicalement négateur, amoral et nihiliste. C’est une des vertus de la fiction que de pouvoir entériner le monde des monstres.

Et l’amour suave et délétère de cette narco-crapule semi-psychotique de Buczko pour les petites filles nous est instillé, drogue d’entre les drogues, presque avec du sublime dans la voix. Dix ans. Non. Huit ans. J’opterais plus pour huit ans. Blonde comme les blés, le visage doux comme une liqueur. Haute comme trois pommes. Ondulation de sa robe qui flotte. De son parfum fleuri. Je ne vois plus rien. Je ne vois plus qu’elle. La destruction de la victime prend place en nous lumineusement, en rythme, par petits bonds nerveux. Éli me dévisage sans vraiment me regarder. Pousse de petits râles affectés. Semble complètement ailleurs. La catatonique sortie du monde de l’être qu’on détruit accède à rien de moins qu’une terrible grandeur. Elle fixe le mur sombre du regard comme une statue regarderait la plage. C’est une jeune femme qui écrit. Loana Hoarau en est à son deuxième roman. Tributaire des mêmes hantises que le premier, celui-ci est beaucoup plus assumé, plus solide, plus achevé. Une fixation prend corps. Un scotome s’imprime. Une œuvre s’annonce.

Le propos de cet ouvrage n’est absolument pas moraliste. Sa cruauté est absolue, hautement dérangeante, répugnante, révoltante, comme gratuite. Et pourtant (car il y aura un et pourtant…) notre pédo-toxico se retrouve avec une terrible clef anglaise jetée par le sort, dans le moteur bourdonnant de sa mécanique criminelle tellement rodée. Et tout va se mettre à déconner, s’estropier, chalouper, s’alanguir, se détraquer. C’est que, camera obscura et radicale inversion des polarités éthiques de l’existence obligent, dans le monde de la cruauté suprême et du crime sordide innommable, il est particulièrement nuisible, dangereux, délétère, subversif et autodestructeur de se surprendre à simplement aimer.

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Loana Hoarau, Buczko, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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Il y a quatre-vingts ans, THE ROARING TWENTIES

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2019

roar

Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, jeune cinéphile émérite aux yeux comme de grands lacs sombres (et que l’on n’introduit plus en ces pages) possède, dans les coulisses du petit cinéma de poche de son manoir de Milton (sur l’escarpement du Niagara), un grand placard de fer forgé où se trouvent pieusement rangés les disques cinématographiques qui firent la joie et les délices de son vieux père, le bien nommé Edward «Eddy» Griffith. Collections bigarrées de westerns semi-légendaires, long-métrages en noir et blanc langoureux et d’un romantisme échevelé, tragédies d’un autre âge aux têtes d’affiches oubliées, navets de guerre aussi pétaradants qu’inénarrables, documentaires fleuves aux sujets disparates, films muets sautillants et trépidants, comédies tarte à la crème (slapstick) à l’humour clownesque et aux scénarios improbables, collections de talkies (courts-métrages parlants) et de soundies (courts-métrages musicaux, les vidéoclips d’autrefois) sur lesquels il faudra un jour revenir. Le placard d’Eddy Griffith est une véritable boîte aux trésors des grandes et des petites gloires du septième art et mademoiselle Griffith en tire de temps en temps une œuvre cinématographique méconnue, injustement oubliée, pour en régaler son petit auditoire toujours avide de sensations renouvelées. Parmi les genres surannés, en consigne au placard de l’excellent Eddy Griffith, figurent en bonne place les fameux films de pègre (gangster movies) dont le genre culmina dans les années 1930 et 1940, notamment chez les frères Warner. The Roaring Twenties est, je vous l’annonce, un des fiers fleurons du genre. Il est connu des cinéphiles français sous le titre inénarrable suivant (ça ne s’invente pas): Les fantastiques années 1920.

En effet, les Roaring Twenties ou encore le Jazz Age ce sont les années de la décennie qu’on appela en français les années folles. L’histoire que ce noir et blanc léché raconte s’étale donc entre 1918 et 1938. Elle s’amorce dans un trou d’obus en France quelques jours avant l’Armistice de la Grande Guerre. Les clivages sociaux sont temporairement éliminés entre trois jeunes hommes en uniformes qui fraternisent dans leur quête pour la survie du bidasse. Eddie Bartlett (joué solidement par James Cagney, dont les allures carrées rappellent incroyablement une sorte de Kirk Douglas à l’ancienne) est un modeste employé de garage, George Hally (campé, avec sa force usuelle, par Humphrey Bogart) est un tenancier de tripot ténébreux et Lloyd Hart (joué par Jeffrey Lynn) est un jeune étudiant en droit qui aspire à mettre son étude d’avocat sur pied. La guerre se termine et les trois hommes se perdent de vue. On suit alors les déboires d’Eddy Bartlett. Le garage où il travaillait avant-guerre n’a plus de place pour lui et, avec l’aide d’un copain réformé, il se met dans le taxi. Fait curieux, il avait, pendant ses années de service en Europe, une correspondante épistolaire qu’il n’avait jamais rencontrée en personne et qui l’idéalisait comme soldat combattant au front. Quand il fait sa connaissance, il se rend compte qu’elle est trop jeune pour lui et prend ses jambes à son cou sans demander son reste. La jeune femme en restera blessée et s’en souviendra… Un jour un des clients d’Eddy lui demande d’aller remettre un étrange paquet à Madame Panama Smith, tenancière du cabaret Panama’s Palace (jouée par Gladys George dont la performance est extraordinairement riche, juste et dense). C’est une bouteille de gin dissimulée dans un emballage et Eddy se fait épingler par des policiers en civil. Innocent, il se retrouve en cours puis en prison mais, galant homme, il ne dénonce pas Panama Smith, à qui l’alcool était pourtant destiné. Celle-ci paie sa caution et c’est le début d’une amitié tendre et durable. C’est l’âge d’or de la prohibition et Eddy se rend vite compte qu son taxi est bien plus rentable s’il convoie des bouteilles que s’il transporte des personnes. Il devient bootlegger et son taxi, qui devient vite une flotte de taxis, alimente les tripots clandestins de la ville. Ceux-ci portent un nom parfaitement suave, aujourd’hui bien oublié. Ce sont des parlez-doucement (speakeasy). Un jour, Eddy juge que le prix des bouteilles qu’on lui fait convoyer est trop élevé. Il installe donc son propre alambic, dans sa baignoire d’abord puis dans une usine clandestine. Désormais, il ne fait pas que transporter, il produit aussi la précieuse liqueur de gingembre en la coupant parfois de substances plus suspectes, pour amplifier ses marges. Il retrouve Lloyd Grant, le jeune avocat qui avait été avec lui dans l’armée et en fait son conseiller juridique. Il retrouve aussi la jeune correspondante de ses années de service. Son nom est Jean Sherman (jouée par Priscilla Lane, actrice et chanteuse fort convaincante et bien poupine ce qui, on me pardonnera cet aparté bourru, nous change un peu des déprimantes maigrasses contemporaines). Jean est maintenant danseuse-choriste dans un vaudeville. Eddy s’en entiche alors et la fait entrer comme chanteuse soliste au Panama’s Palace. Malheureusement, les sentiments ne sont désormais plus réciproques. Dans l’entourage de son soldat de jadis, Jean fera la connaissance de l’avocat Lloyd Hart et tombera amoureuse de lui, derrière le dos d’un Eddy de plus en plus acariâtre et qui est de moins en moins habitué à se faire contrarier. C’est que l’homme est devenu tout graduellement un caïd puissant. Son empire s’étend sur terre et sur mer. Il entre tout doucement, graduellement, comme imperceptiblement, dans la guerre des gangs. Un jour qu’il aborde, avec ses hommes, un gros caboteur contrebandier en se faisant passer pour la garde côtière, il tombe pile sur le capitaine dudit caboteur. C’est George Hally (notre Humphrey Bogart, qui n’allait certainement pas rester dans la marge) qui fait aussi dans le trafic d’alcool à grande échelle. Les deux hommes construisent une alliance méfiante qui va malheureusement mal tourner. Une opération habituellement routinière à laquelle Eddy s’adonne avec ses camions et ses taxis consiste à braquer les entrepôts gouvernementaux et à y récupérer l’alcool saisi par les autorités, pour le remettre dans le circuit de boottlegging. Un soir, George accompagne Eddy et ses sbires sur une de ces missions mais, en neutralisant un des gardiens de sécurité de l’entrepôt, il se rend compte, incrédule, que c’est nul autre que l’ancien sergent qui lui avait empesté l’existence pendant la guerre. L’occasion est trop belle, George, qui n’en est pas à cela près, loge trois ou quatre balles dans le corps de l’ancien officier. Cela déclenche une fusillade où d’autres gardiens perdent la vie. Une page est tournée. On vient de passer d’un méfait toléré, le trafic d’alcool, à un crime intolérable, le meurtre. Le gang des taxis d’Eddy Bartlett a maintenant du sang sur les mains. Cela s’inscrit d’ailleurs dans une dynamique plus globale de criminalisation du trafic d’alcool, à partir de 1924. Mitraillages et explosions deviennent monnaie courante. De plus en plus engagé dans la guerre des gangs, Eddy commet lui aussi des meurtres, trucidant des caïds concurrents. C’est l’escalade. Quand l’avocat Lloyd Hart se rend compte de cette dérive criminelle, il quitte l’entreprise, bras dessus bras dessous avec Jean Sherman, qu’il épouse et à laquelle il fait un enfant. Puis survient le Krach de 1929 et, encore bien pire dans ce monde, l’abolition de la prohibition par Roosevelt en 1933. Les débits d’alcool sont désormais légaux, les parlez-doucement font faillite les uns après les autres et toute la structure de production et de distribution du boottlegging s’effondre et ce, en pleine dépression. Eddy Bartlett est ruiné. Il doit se remettre à conduire des taxis qui transportent des personnes qui, désormais, ont bien peu de moyens… Lui qui, pendant toutes ses années de caïd ne buvait que du lait, se met à picoler. Panama Smith, qui a perdu son tripot classe, se remet à chanter dans les cabarets. Seule leur amitié semble résister à tous les coups du sort. Et cela ne va pas s’arranger. Une confrontation ultime avec son ancien compagnon d’arme George, qui, lui, est resté dans le crime organisé, se terminera tragiquement pour les deux bidasses d’un autre âge. Le mot conclusif de Panama dit tout: He used to be a big shot.

Évidemment ce film en noir et blanc a été tourné en un temps bien plus proche de l’époque qu’il évoque que de nous. Il cultive en plus un ton semi-documentaire, avec flonflons ronflants, commentaires sur la réalité sociale et bandes d’archives. Cela pourrait faire parfaitement illusion. Pour le regard peu informé de notre temps, on croirait presque un film d’époque. Et pourtant le résultat est singulièrement décalé. Succès immense à sa sortie en 1939, ce film ne nous dupe que partiellement. On sent Hollywood… Ce qui trahit le fait que nous ne sommes déjà plus dans les années folles mais bel et bien dans une représentation stylisée de celles-ci, c’est, avant tout, la musique. Il n’y a pas un seul musicien ou danseur noir visible ou audible dans toute la représentation et Mademoiselle Griffith, qui pourtant est une véritable discothèque vivante, ne reconnaît pas vraiment les chansonnettes de troquets interprétées par Jean et par Panama. C’est probablement qu’elles n’ont pas eu de vie populaire effective. Ce sont des pièces de bande sonore de film. N’ayons pas pour autant la main trop lourde. Le récit bien configuré et la solide direction d’acteur sauvent en effet l’entreprise. On a, malgré tout, un scénario crédible et une étude de caractères fort bien formulée. La question que ce film pose se pose encore. Comment le gars ordinaire bascule-t-il graduellement dans le crime et ne s’en sort pas? C’était le temps où les gangsters cinématographiques n’étaient pas encore les irréels psychopathes sanguinaires, cyniques et animatroniques qu’on nous assène aujourd’hui. Il faut croire que chaque époque produit son propre réalisme et sa propre fantaisie dans la description, discrète ou ostentatoire, du merveilleux monde du crime.

The Roaring Twenties, 1939, Raoul Walsh, film américain avec James Cagney, Gladys George, Humphrey Bogart, Priscilla Lane, Jeffrey Lynn, 104 minutes.

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LA LIBÉRATION EXPLOSIVE DE L’ÂME – UNE AVENTURE DE MAX PEINE (par Lordius)

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2017

Je vous laisse, les hommes, dit Sonia avec tact…

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Alors là attention, ceci n’est pas un roman de gare. C’est un roman de gars. Une des seules femmes qui s’exprime dans cette œuvre parfaitement savoureuse, c’est une jolie péripatéticienne hautement surdouée… et ce qu’elle dit de vraiment crucial, bien, c’est ce que je vous ai juste mis ici en exergue. Alors, il faut assumer, hé. Sonia (avec tact) nous a laissé. Nous sommes entre hommes, et tout est dit. C’est ça l’égalité des sexes: c’est aussi l’égalité dans l’adversité. Je cite Max Peine dans le texte ici, dont la mère ne s’est visiblement pas beaucoup occupée dans son enfance… Et, donc, si une femme lit ce roman météore, c’est qu’elle est (légitimement) curieuse de ce qui se trame de fondamental, de simplet et de cardinal dans la tête des petits mecs. De tous ces petits mecs que sont, quelque part au fond d’eux-mêmes, tous les hommes, on s’entend. Les vieux, les jeunes, les sportifs, les intellos, les petits, les gros, les beurs, les blanc-cassis, les tendres, les durs, les rationnels, les pulsionnels. Absolument tous les hommes fantasment leur univers, leur approche des grands et petits problèmes de leur vie, sous le globe limpide et net du gabarit mental et comportemental de cette toute première aventure de Max Peine. Soyez averti(e)s.

 C’est un roman jeune, français, contemporain, urbain, un roman des cités, de la came, de la castagne, de la boxe clandestine à mains nues, des descentes de policiers véreux qui tournent mal, du cynisme sociétal, et de l’embrouille généralisée. C’est aussi une écriture d’un rythme, d’une vigueur et d’un souffle indéniable. Ces jeunes français des rues jouent tellement à être américains. Ils le font notamment en maculant poisseusement leur prose, d’autre part lumineuse, vernaculaire et vive, de ces petits anglicismes scintillants qui, croient-ils, vous masculinisent (gun, black, deal, shit, clean, cash, man, cool, look, safe, heavy metal, smartphone, flash-bang, head shot, LOL, no life) et, aussi, ils le font en bouffant du mauvais hamburger. Bon, comme, je suis fondamentalement et inévitablement pas mal plus américain qu’eux, j’ai, dès le début de la brutale quête-évasion de Max Peine et de son comparse un peu demeuré, le gros rouquin Jules, inexorablement pensé à George Milton et à Lennie Small, les deux protagonistes de Of Mice and men («Des souris et des hommes») de Steinbeck. Simplement ici, l’équivalent de George, notre bon Max en personne, est un ancien garde du corps hyperspécialisé, enfermé en hôpital psychiatrique pour le meurtre sans préméditation (ni concession, ni compassion) de son épouse (…peu de femmes, on a dit). Narrateur et personnage principal, Max Peine (dont le blaze est un calembour bien senti et bien assumé sur peine maximale tout en se donnant aussi comme fortuitement homophone de Max Payne, nom du personnage d’un jeu vidéo millénariste finlandais), c’est une véritable machine à tuer qui se regarde aller. Il lit du Carl Gustav Jung dans ses temps libres et il formule froidement l’aphorisme fondamental de son existence dans les termes suivants. La liberté est ma priorité. L’égocentrisme est ma doctrine. Morale et compassion ne me tempèrent plus. C’est impératif à la survie en milieu très hostile. Il nous entraîne donc, quand on a bien accepté de jouer le jeu du genre, dans un pur régal hyperactif, salace et violent… et philosophique, et psychologique, et fulgurant.

 Ceci dit, au fil de cette lecture qui, vraiment, vous capture, une fois mon premier frisson steinbeckien passé, je m’avise du fait que les choses s’avèrent plus tramées et biscornues que je ne l’avais cru initialement. Ma problématique George/Lennie, de fait, se complexifie, s’amplifie, se perpétue, se problématise mais aussi se transpose, se subvertit et s’effiloche, au fil du déploiement et des trucages du récit. Cela prend corps notamment avec l’apparition imparable de Joe le Dealer et des terribles frères Kamsky, avec lesquels ledit Joe entretient une relation d’amour-haine fort malaisée. Dans cette cavalcade parisienne des ninjas du bitume (Max Peine dixit) qui nous mène directement de la maison de santé aux logis des cités, on étudie sans concession, et croyez-moi, c’est fait avec un brio remarquable, l’amalgame de la pulsion agressive archibrutale et de la cogitation cynique, calculatrice et lente, dans les tréfonds purulents, percolants, volcaniques de l’âme masculine. On vit, ébahi, la rencontre cérémonielle et passionnelle du Psychopathe et du Parrain… Je vous le dis et vous le redis, il faut aimer le poil de gars se hérissant sous la flamme crépitante de l’action converse des forces adverses pour lire ce novella (très court roman – ceci sera mon seul anglicisme personnel). Ce texte simple, fraternel, brutal et franc se renifle d’un coup, comme une ligne de coke, en grognant d’aise. C’est une lecture jubilante, carrée, superbement visualisée, vraiment, à ne pas manquer. On savoure jouissivement l’abrupt déploiement de cette courte tranche de vie, que Max nomme fort judicieusement le temps de l’épanouissement carnassier. On se paie une féroce et délétère inversion collective des valeurs morales, professionnelles et comportementales, cucul-gnagnan de notre temps. Et aussi, oh, on retrouve l’effet, donc pourtant durable, des vieilles amitiés de mauvais garçons de ces films en noir et blanc d’autrefois, avec Gabin et Ventura. Le tout, évidemment, est traité dans la version paumée, mondialisée, démoralisée, exacerbé contemporaine. Et, entre Max, Jules, Joe, Ali, Akmed et les autres, amis et ennemis, on arrive finalement à se dire… c’est un peu de la thérapie de groupe, comme à l’hôpital psychiatrique (Max Peine toujours dixit).

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Lordius, La libération explosive de l’âme – Une aventure de Max Peine, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou Mobi.

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Les POPPERS sont désormais une drogue illégale au Canada: l’analyse de notre expert anonyme

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2013

Sniffing poppers

Les poppers (nitrites d’amyle, nitrites de butyle) sont une drogue stimulante récréative largement consommée et dont les médias conventionnels et le discours institutionnel ne parlent à toutes fins pratiques jamais. Longtemps présentés, sous des marques de commerce drolatiquement explicites, comme substituts d’encens ou nettoyants à cuir, ils étaient plus ou moins en vente libre au Canada, sous ces incognitos ne leurrant personne et ce, depuis les années 1970. C’est fini. Une fois de plus le Canada harpérien a frappé frontal, dur et sot et Santé Canada, dans un de ces communiqués vagues, creux et brumeux imparables lorsqu’il s’agit de drogues récréatives, vient d’abruptement sonner la fin de la récré des poppers, notamment en pointant ouvertement du doigts les commerces qui en vendaient et qui, je vous en passe un papier, n’en vendent subitement plus. Notre expert appliqué en drogues récréatives, monsieur Ulysse Darby (nom fictif), bien connu des lecteurs et lectrices du Carnet d’Ysengrimus, a accepté de commenter cette nouvelle ineptie gouvernementale pour nous. Alors, je crois comprendre, cher Ulysse, que vous étiez un consommateur régulier de poppers. Depuis quand?

Ulysse Darby: Depuis le mois de janvier de l’an 2000, tout rond. J’étais alors un damoiseau de vingt-huit printemps et je m’étais fait coller ça sous le nez par une grosse tantouze qui avait décidé de m’exalter un petit peu, pour améliorer la performance de nos gais ébats. Le résultat avait été passablement fulgurant. Comme dans le cas de toutes les drogues récréatives, c’est la première fois qui reste la meilleure. Mais en treize ans, j’ai consommé une grande quantité de poppers de différentes marques, dans toutes sortes de situations sociales. C’était en vente libre. Et il faut déjà dire: c’était le bon temps.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Que font exactement les poppers et comment les absorbe-t-on?

Ulysse Darby: C’est un stimulant ponctuel. Cela déclenche une vasodilatation ultrarapide des vaisseaux sanguins qui vous laisse avec une vive sensation de rush ou d’euphorie, potentiellement aphrodisiaque. Comme sur l’illustration que tu fournis ici, on débouche la petite fiole, on se la colle, bien verticale, devant une narine et on aspire, pas trop vite mais profondément, en bouchant l’autre narine. On fait ça, en alternance, dans les deux narines. Ensuite on rebouche vite la fiole, parce que c’est évanescent, ça se perd dans l’air. On retient sa respiration une dizaine de secondes pour bien laisser l’émanation s’installer. Puis on expire tout doucement. On inspire, pas trop vigoureusement. L’effet est alors claquant, foudroyant et immédiat.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Et les défauts?

Ulysse Darby: Oh, le principal défaut c’est la brièveté de l’effet. Défaut majeur… L’euphorie ne dure que deux à trois minutes. Il faut alors interrompre ce qu’on est en train de faire et en reprendre, puis en reprendre encore, ad nauseam. L’autre défaut, corrélé au premier, c’est que l’accoutumance est vraiment bien rapide. Il faut donc en reprendre de plus en plus, renifler de plus en plus souvent pour sentir un effet qui, avec les mois et les années, en vient à pas mal se dissiper, se perdre. On finit qu’on passe une bonne partie de ses soirées coquines la petite bouteille sous le nez. À ce train là, une fiole (qui coûte une vingtaine de dollars) vous fait une soirée, deux au maximum. Puis vite, le liquide qui reste dans la fiole s’inertise… tout en restant dangereux à manipuler. Car il y a aussi carrément des dangers.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Quels dangers?

Ulysse Darby: C’est un corrosif, genre acide ou je sais pas trop. En tout cas, si tu t’échappes ça sur la peau, c’est un irritant violent. Dans les yeux, c’est encore plus grave. C’est inflammable comme de la vapeur d’essence, une clope devant ça et tu as un petit pouf et tout le monde sursaute et s’en prend sur les mains ou dans les yeux… Finalement, si tu en bois, t’es mort. C’est un poison violent.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Ben dites donc. De la poudre à canon.

Ulysse Darby: Absolument. Mais le rush est absolument remarquable. Combiné à d’autres drogues, comme les amphétamines ou la cocaïne, c’est magique. Cela te fait jaillir une explosion ponctuelle, temporaire mais exaltante et tonitruante, par-dessus la stimulation déjà bien installée de l’autre drogue. Imagine un long solo de guitare langoureux que ponctue subitement des explosions violentes et irrésistiblement puissantes de la batterie. À vous couper le souffle.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Belle analogie. Je crois comprendre que c’est utilisé surtout dans la communauté homosexuelle.

Ulysse Darby: Ouais, mais méfie toi de cette idée, quand même un peu stéréotypée. Une autre légende affirme que les poppers te détendent les muscles de l’anus, ce qui rendrait les enculades plus aisées. J’infirme cette croyance.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Vous infirmez?

Ulysse Darby: J’infirme. Oh, que j’infirme… Poppers ou pas, si vous avez un cul apte à l’enculade vous restez apte à l’enculade. S’il est inapte à l’enculade, il reste inapte à l’enculade. Les poppers n’y changent pas plus que, bon, l’alcool ou le cannabis. Ceci dit, c’est vrai que c’est une drogue associée à la culture homo mâle… mais des femmes en prennent aussi. À ce sujet, j’ai fait une observation au fil du temps, mais c’est à mon tour de me méfier des stéréotypes.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Dites toujours. J’ai la certitude que nos lecteurs et lectrices sauront faire la part des choses.

Ulysse Darby: En treize ans de consommation intensive de cette drogue récréative, j’ai vu plusieurs fois des femmes en prendre. Ce que je vais vous dire ici est une observation ponctuelle, empirique et localisée. Il ne faut surtout pas généraliser.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Je vous écoute.

Ulysse Darby: Les femmes que j’ai personnellement vu essayer les poppers au cours de ma vie voyaient vite leur amusement tourner court parce que ça leur collait un mal de tête horrible. J’ai déjà eu mal à la tête après des doses intensives de poppers. C’est un des symptômes annoncés et je le confirme… pas comme effet général, mais comme effet possible. Les filles y semblaient cependant beaucoup plus sensibles. C’est peut-être une affaire de masse corporelle ou d’hormones. Je ne suis certain de rien et je ne veux pas généraliser mais j’ai pu observer que les poppers décourageaient un peu les filles, à cause de ça. Ceci dit, les mecs aussi avaient leur petit facteur découragement bien à eux… C’est qu’il y a un autre symptôme fort amusant qui est, lui, indolore mais qui place les hommes essayant les poppers dans un certain état de panique ou d’anxiété.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Quel symptôme?

Ulysse Darby: Ça fait nettement débander et/ou ça empêche l’érection. D’ailleurs c’est justement par le canal érectile, si vous me passez le mot, que j’ai eu la première fois le sentiment que l’état canadien répressif, étroit, bigot et anti-récréatif finirait par abattre son couperet sur les poppers. Tu veux savoir comment?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Eh comment!

Ulysse Darby: Eh bien, c’est arrivé en lisant la posologie d’une marque de pilule érectile dont je tairai le nom. Tu as dit plus haut que les médias straight et le discours institutionnel parlent jamais des poppers et tu as eu absolument raison. Or, ce matin là, en lisant scrupuleusement ma posologie de pilule érectile, je tombe sur: Cette pilule ne peut pas être consommée avec des poppers car il y a risque d’arrêt cardiaque. Ça faisait vraiment tout drôle et bizarre de voir les poppers mentionnés dans ce texte aseptisé et pharmaceutique. Un sentiment d’urgence devait vraiment exister, pour qu’ils en parlent!

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Oh là, là.

Ulysse Darby: Oui, ça a certainement à voir avec la vasodilatation. Excuse moi d’être si vaseux sur les aspects physiologiques et chimiques de la chose… Holy Schmock, tu me décris comme un expert.  Je suis un bien drôle d’expert.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Vous êtes un expert empirique, un usager. On en apprend bien plus de vous qu’ailleurs dans la documentation vide et creuse circulant sur ces questions. Poursuivez votre raisonnement sans vous inquiéter.

Ulysse Darby: Bien le tableau… empirique, comme tu dis, est le suivant. Tu te rush avec des poppers, tu débandes, tu veux te faire remonter le petit oiseau avec une pilule érectile, tu risque de te tuer net, d’un arrêt cardiaque. Ou encore, t’as le cas diamétralement converse. Tu t’amuses et batifoles avec des copains qui, sans que tu le saches, sont gavés de pilule érectile. Tu leurs proposes tes poppers qui, sans qu’ils le sachent, sont un poison violent pour eux… Pas évident du tout. La prudence et la solidarité préventive sont rigoureusement de mise. Et je t’assure que ça fait longtemps que c’est comme ça. Ma grosse tantouze de l’an 2000 qui, par parenthèse attendrie, avait la bite comme un canon, est le premier à m’avoir prévenu de cette incompatibilité entre pilule érectile et poppers. C’est pas comme si ça datait d’hier…

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Il a dû y avoir des événements malheureux de ci de là. On commence à comprendre pourquoi Santé Canada en est venu à sortir de sa tanière.

Ulysse Darby: Ouais… On peut un peu reconstituer leur raisonnement. Les pilules érectiles sont désormais massivement utilisées et personne n’en parle jamais, même dans l’intimité. On aime tant faire croire qu’on bande naturel. Et quand les gens se passent les poppers entre eux dans les soirées, ils lisent pas les posologies de rien. Ils trippent et s’amusent, un point c’est tout. Et parfois ils se réveillent trop tard. Des douleurs thoraciques inattendues apparaissent…

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Il y a donc danger.

Ulysse Darby: Ben oui… ben oui… Mais avec les drogues récréatives, il y a toujours un danger. Comme le dit si bien madame LeVayer à propos de la cocaïne, il faut procéder avec méthode et en bonne discipline, informée, responsable et circonspecte. Comme pour le ski, comme pour la natation, comme pour la moto… etc…

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Que pensez vous finalement de cette inscription des poppers sur la liste des drogues illégales?

Ulysse Darby: Bah… une connerie de plus des pouvoirs, rien d’autre. Les petits minables de la pègre vont maintenant s’emparer du commerce de ça et ils vont aller te couper ça d’eau de Javel ou de pissat de bêtes. C’est très facile à faire. Il ne sera donc plus possible de trouver des poppers de qualité, sous peu. Et, ici, je vais te servir un raisonnement vieux comme les drogues illégales mais toujours aussi imparable.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Je vous écoute.

Ulysse Darby: Les poppers étaient bourrés de défauts. Je viens de te les énumérer sans éluder et, crois moi, je sais de quoi je parle: trop fugitifs, difficiles à manier, constamment en perte d’effet, susceptibles de causer des douleurs ou des blessures. Mais ces défauts chimiques étaient compensés par une qualité sociologique majeure: on les achetait au petit magasin du coin, sans se faire emmerder. Maintenant, illégal pour illégal, coupé de merde par la petite pègre pour coupé de merde par la petite pègre, j’aime autant y aller avec de la coke ou de la meth

Paul Laurendeau (Ysengrimus): En rendant une drogue moins grave illégale, on pousse le consommateur vers les drogues illégales plus graves. L’argument est classique, en effet.

Ulysse Darby: Et comme les vrais classiques, il est inusable, indémodable et toujours valable. Si j’ai quarante dollars qui m’aiment, désormais, je vais y aller pour une bonne ligne de meth qui me fera flotter douze heures plutôt que pour deux bouteilles de poppers, chiantes en soi et, en plus, coupées de pissat par le dealer. Tant qu’à se taper la déplaisante interaction avec les bandits, autant que ça en vaille vraiment la peine.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Logique imparable.

Ulysse Darby: Voilà. Moi, les poppers, en treize ans de consommation assidue et continue, j’en suis pas mort. Alors faut pas trop charrier sur leurs « terribles dangers », OK. J’en témoigne. Mais, bon, j’en ai pas mal fait le tour aussi. Les deux premières années, ces petits pops! me hantaient littéralement et je n’étais pas loin, au début, de ce que le discours rabat-joie appelle une «dépendance psychologique» (officiellement, il y a pas de dépendance physique aux poppers). Puis, comme d’habe (et comme on le dit jamais), ça s’est tassé. Je me suis tout doucement lassé, la perte d’effet y étant pour beaucoup dans cette lassitude. Bon, je vais me souvenir de ma période 2000-2013 avec une tendre nostalgie. Les années poppers… Ceci dit, qu’ils aillent pas s’imaginer que leurs pratiques répressives de gendarmes étroits vont me désintoxiquer. C’est tout juste le contraire.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Je comprends parfaitement. Merci de ce témoignage.

Ulysse Darby: Merci à toi, Ysengrimus, de remplacer la simpliste propagande par le tout simplement vrai.

[Échange ayant eu lieu initialement en anglais et traduit pas Paul Laurendeau]

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Corinne LeVayer et la cocaïne

Posted by Ysengrimus sur 12 novembre 2012


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Ysengrimus: Corinne LeVayer, vous publiez, chez ÉLP éditeur, un remarquable recueil de cent cinquante poèmes érotiques lesbiens intitulé GOUINES COQUINES DE CE MONDE. Cette œuvre magnifique, polymorphe, torride et bigarrée, est intéressante d’une foule de points de vues mais vous avez eu la gentillesse de vous restreindre ici, pour le bénéfice du segment du Carnet d’Ysengrimus portant sur les drogues récréatives, à la facette de votre exploration poétique évoquant l’usage et l’impact physique et émotionnel de la COCAÏNE. Vous consommez ou avez déjà consommé cette drogue?

Corinne LeVayer: Bien sûr que non, Ysengrimus. Voyons donc! Vous vous doutez bien qu’une personne dotée d’un sens moral aussi élevé que le mien ne s’adonnerait pas à une telle activité qui est illégale et qui me mettrait nos gouvernants conservateurs, bigots, bleus-blêmes et pense-petits sur le dos… Non, non, non, TOUT CECI EST PURE SPÉCULATION CRÉATIVE, UNE ŒUVRE DE FICTION ET LES COMMENTAIRES QUE JE VOUS APPORTE AUSSI ICI, NE SONT QUE PURES ÉLUCUBRATIONS DE POÉTESSE.

Ysengrimus: Bien sûr. Indubitablement. Assurément. Je comprends parfaitement. Mais ne ressentez-vous pas, justement, une sorte de dilemme moral à évoquer, dans votre fiction poétique, une consommation, banalisée et, ma foi, souvent enthousiaste, de drogues illégales?

Corinne LeVayer: Cette question me fait toujours bien rigoler, mon cher. Dans les romans, le cinéma, et les feuilletons télévisuels contemporains, on torture, on estropie, on tue, on flingue, on mitraille, on massacre, on poignarde, on étripe, on assassine, on empoisonne, le tout souvent en un traitement incroyablement graphique et pervers, confinant au sadisme le plus ostensible et le plus insensible. Vous convenez avec moi, cher Ysengrimus, que la torture, le tabassage et le meurtre, individuels et collectifs (incluant les massacres de villages et guéguerres ensanglantées de toutes farines) sont des comportements totalement illégaux et immoraux?

Ysengrimus: Absolument.

Corinne LeVayer: Et pourtant, on les évoque en fiction en toute impunité, massivement, et sans complexe (des têtes éclatent, des tripailles dégoulinent – je ne vais pas vous faire un dessin) et ce, sans que nos conservateurs bigots n’y trouvent à redire. Il y a des bibliothèques entières de romans (policiers ou autres) qui sont de véritables vade-mecum de toutes les techniques de meurtres, assassinats et règlements de comptes imaginables, des plus grossières aux plus raffinées, des plus feutrées aux plus imprudentes. Vous passez ensuite à la vidéothèque, pour prendre connaissance des exemples pratiques d’assassinats en visuel, 3D, quadravox et toutim, toujours sans le moindre complexe. Et on me ferait chier parce que je raconte une petit peu, dans ma fiction, quelques malheureuses bouffées d’extase chimio-récréatif? Allons, allons, avouez avec moi qu’il y a là une hypocrisie singulièrement scabreuse et incohérente de la culture bien-pensante contemporaine.

Ysengrimus: Je n’avais jamais vu la chose sous cet angle, assez probant, il faut l’admettre.

Corinne LeVayer: Je ne vous le fais pas dire. Vous-même êtes un promoteur explicite (et aussi fort méritoire) d’une description la plus impartiale possible de l’impact physiologique, émotionnel et sociologique des drogues récréatives. C’est bien pour ça que je vous ai approché avec cette idée de sujet.

Ysengrimus: Et vous avez fichtrement bien fait. Adoncques, madame LeVayer, que nous dit votre monde de fiction sur la cocaïne?

Corinne LeVayer: D’abord que c’est une drogue dure qui a perdu au fil des années beaucoup de ses qualités euphorisantes. Je vous assure qu’il y a vingt ou trente ans c’était autre chose. Aujourd’hui, c’est coupé de trente-six éléments neutralisants (une ligne de cocaïne contemporaine sent toujours un petit peu le bicarbonate de soude – ce n’était pas comme ça avant) et il faut constamment en reprendre pour que l’effet perdure. C’est rendu aussi bien trop cher pour ce que c’est.

Ysengrimus: C’est donc, comme le pain, les nouilles et les bagnoles, un produit de consommation qui a perdu en qualité, en une petite génération, tout en voyant son prix gonfler à l’excès.

Corinne LeVayer: Totalement.

Ysengrimus: Mais que nous fait la cocaïne?

Corinne LeVayer: C’est un euphorisant et un déshinibiteur. On ressent des bouffées d’extase très agréables, qui sont à la fois relaxantes et stimulantes (ce qui est savoureusement paradoxal) et qui ont un impact aphrodisiaque tout à fait passable. Pour que l’effet perdure de façon satisfaisante, il faut renifler une ligne par heure environ.

Ysengrimus: Vous compareriez son impact à quoi, disons, dans le monde connu.

Corinne LeVayer: Imaginez l’effet bien pompette et bien sympa de trois ou quatre bons petits verres de cognac mais sans les nausées, ni la lourdeur d’estomac, ni la somnolence. Et unissez ça, le plus intimement possible, au coup de fouet de six cafés que vous n’avez pas bus non plus, donc qui sont, eux aussi, sans impact aucun sur votre estomac ou votre vessie. À cela s’ajoute un élément magiquement indéfinissable qui ne ressemble à rien de familier.

Ysengrimus: Pas d’hallucinations?

Corinne LeVayer: Aucune hallucination, du moins à ma connaissance.

Ysengrimus: Et il y a des effets secondaires immédiats, pendant l’usage?

Corinne LeVayer: Cela donne soif (il faut bien s’humecter les lèvres et la gorge d’eau fraîche), coupe la faim et le sommeil. Si votre soirée est cocaïno-euphorique, votre nuit sera mauvaise. C’est le prix à payer. Autre effet secondaire inattendu (en m’excusant pour le parler cru)…

Ysengrimus: Allez-y. N’hésitez pas.

Corinne LeVayer: Cela vous laisse de drôles de crottes de nez beigeasses dans les naseaux. Si, si, ne riez pas. Vous allez passer la journée suivante à vous moucher et à vous tirer du nez des boulettes gluantes (carrément collantes, en fait) particulièrement dégueus. Devenue inerte, la poudre vous encombre lourdement le nez et il faut parfois sciemment curer avec les doigts ou un coton-tige pour s’en débarrasser.

Ysengrimus: Oh, oh… On la voit pas souvent au cinéma, celle-là.

Corinne LeVayer: Non, bien sûr. C’est pas assez glamour… Pour éviter cet encombrement nasal du lendemain, il faut placer la paille un peu plus loin au fond de la narine, avant de renifler, pour bien atteindre les muqueuses (dans le feu de l’action, on n’y pense pas toujours). Mais il ne faut pas enfoncer la paille trop loin non plus, sinon la reniflée passe en trombe et vous déboule alors directement dans la gorge. Le goût est amer, presque suffocant mais surtout, vous perdez de l’effet, comme ça, parce que vous finissez par avaler la flopée, ce qui est bien moins performant. Il faut apprendre à doser ces deux désavantages. Et il ne faut pas trop forcer le tout, sinon, là, c’est le saignement de nez qui vous guette. Renifler de la poudre est un art bien plus subtil qu’on ne le pense de prime abord.

Ysengrimus: Apparemment. Je m’en avise. Et l’accoutumance, la dépendance?

Corinne LeVayer: Attention, cher Ysengrimus, il ne faut pas confondre ces deux notions. L’accoutumance, c’est le fait qu’il faille prendre une quantité toujours croissante de la substance pour maintenir grosso mode l’effet récréatif initialement ressenti (qui est celui qu’on recherche toujours). L’organisme s’accoutume, donc, il lui en faut graduellement plus (ce qui entraîne inévitablement des coûts métaboliques, sociaux et financiers). La dépendance, c’est le fait qu’on est pris avec le besoin de cette drogue, qu’on ne peut plus contrôler cette satanée soif qu’on ressent pour elle, qu’on y pense tout le temps (comme le fumeur sa cigarette, par exemple). On reconnait de plus en plus qu’une portion significative de la dépendance, est de fait psychologique (et variera donc significativement en fonction des phases de votre vie sociale). Tandis que l’accoutumance est mécaniquement physiologique. Vous pigez bien la distinction?

Ysengrimus: Parfaitement. C’est limpide. J’imagine qu’il faut toujours l’avoir à l’esprit pour ne pas se mettre à raconter n’importe quoi.

Corinne LeVayer: Absolument. Et alors pour décrire ces deux phénomènes (qui, insistons là-dessus, sont distincts et séparables) en ce qui concerne la cocaïne, c’est encore l’analogie avec l’alcool qui est la plus efficace. La cocaïne, comme l’alcool, est une drogue à accoutumance. Il faut en prendre graduellement de plus en plus pour monter vers l’effet récréatif attendu. Il parait que les deux ont aussi en commun de se nicher dans le foie, d’ailleurs. Vous suivez?

Ysengrimus: Je suis.

Corinne LeVayer: Et puis, d’autre part, comme l’alcool toujours, la cocaïne PEUT mener à une dépendance, mais, contrairement à ce que disent les propagandistes, cela n’est pas automatique.

Ysengrimus: Des gens peuvent prendre un verre, quelques bonnes cuites mêmes, mais, l’ayant fait, ne deviendront pas irrémédiablement, ou fatalement, ou automatiquement alcooliques.

Corinne LeVayer: Voilà. Exactement. Par contre, d’une cuite à l’autre, il leur en faudra un peu plus pour flipper, ce qui, inévitablement, tend à leur imbiber l’organisme et peut ouvrir la porte à un lent dérapage. Mais c’est strictement une tendance. La nuance est capitale.

Ysengrimus: L’histoire de: tu renifles une fois et, vlan, c’est fini, tu viens d’entrer dans l’univers infernal de la drogue et ta vie est foutue. C’est de la fadaise.

Corinne LeVayer: De la pure fadaise. C’est un mythe propagandiste ayant mené à de grossier préjugés. De moins en moins de gens informés prennent cette rhétorique au sérieux, d’ailleurs.

Ysengrimus: Ces préjugés forment justement ce que vous avez appelé dans votre poésie la narco-discrimination.

Corinne LeVayer: Oui, exactement.

Ysengrimus: On va jeter un coup d’œil sur le poème introduisant cette notion. Je voudrais que vous nous en parliez un petit peu. Le voici.

NARCO-DISCRIMINATION

 Quand elle m’a vu tirer une ligne de cocaïne,
Je vous en passe un papier, elle s’est mise à me faire grise mine.
Pendant que la brutale extase montait en moi
Et submergeait mes sens.
Elle s’est mise à dégoiser contre l’abus de substances
Et pour la tempérance…
 
J’ai voulu l’embrasser.
Elle a dit que j’avais les pupilles dilatées.
Je lui ai pris ses petits seins replets.
Elle s’est plainte du fait
Que je titubais,
Que je divaguais.
Que j’étais déséquilibrée.
 
J’ai voulu me calmer,
Me contrôler,
Écraser le coup,
Faire la morte.
 
Elle s’est fâchée,
M’a engueulée
En me lançant des regards fous.
Et puis elle a claqué la porte.
 
Je suis retournée danser,
Me trémousser,
Ma faire tripoter,
Presque molester
Jusqu’à la complète inanition.
 
Cherchant à oublier,
À refouler,
À me dévider,
À éliminer
Ce fort navrant moment
De narco-discrimination.

Corinne LeVayer: Voilà. Des personnes consommant avec modération des drogues récréatives vous expliqueront qu’elles sont constamment confrontées à ce problème de la condescendance des abstinents. On vous traite comme une camée foutue simplement parce que vous vous amusez un petit peu, en bonne méthode, et sans excès réels. Il suffit de vivre cette expérience pour toucher du doigt le mur dur et opaque que rencontreront, dans la société civile, les personnes véritablement atteintes de toxicomanie.

Ysengrimus: En un mot, on vous traite subitement de poivrote simplement parce que vous avez pris deux ou trois coupes de champagne.

Corinne LeVayer: Exactement. Il faut vivre cette expérience. Quand votre petit sachet de poudre apparait, le changement d’attitude est incroyablement spectaculaire. C’est terriblement brutal et probant. Pour tout dire: atterrant.

Ysengrimus: C’est très intéressant et utile, cette notion de narco-discrimination. On n’en parle jamais.

Corinne LeVayer: Absolument jamais. Et pourtant, tout toxicomane avancé ayant —fatalement— d’abord commencé comme usager occasionnel de la drogue (exactement comme pour l’alcool), il ou elle a subit son lot de narco-discrimination le long de sa route, longtemps avant que sa dépendance ne soit devenue un problème effectif. Tant et tant qu’une bonne partie du désespoir et de la panique socialement insécure du toxicomane avancé tient à l’héritage de narco-discrimination qu’il transporte en lui et dont on ignore tout dans l’intervention prétendant mener à une cure.

Ysengrimus: On accuse uniquement la substance de tous les maux en cause et on rate le rendez-vous avec une autocritique sociologique du phénomène.

Corinne LeVayer: Voilà. Demandez-vous après pourquoi ces gens se méfient de tout le monde et récidivent. Une bonne partie de leur isolement du monde est en fait fabriqué sociologiquement par la muraille des préjugés bigots, d’ailleurs brutalement suractivés par la bonne grosse propagande anti-stupéfiants (qui, elle, ne fait pas de complexe et ne s’encombre pas de rectitude, politique ou autre). La pression de tout ceci est gigantesque. Il ne faut pas nécessairement condamner ce fait discriminatoire (ou l’excuser). Mais il faut le voir.

Ysengrimus: Cette pression sociale de l’abstinent sur la personne qui consomme la cocaïne revient souvent dans votre poésie. Vous l’évoquez aussi dans le texte POUR UN PEU DE POUDRE:

POUR UN PEU DE POUDRE

Mon amoureuse
Me traite de menteuse.
Elle veut savoir si j’ai repris de la cocaïne,
La petite fouine coquine.
Pourquoi j’en reprendrais.
Je lui fais.
Elle me fait:
Parce que t’es une petite pute de toxico.
En un mot, nous avons des mots.
Je lui jure, sur ma main à couper,
Je lui jure que je n’ai pas touché
La fameuse drogue dure,
Si pure,
Si dangereuse,
Si merveilleuse.
Mais mon amoureuse
Ne me croit pas. Elle rage,
Elle pleure. Les larmes dégrafent son beau visage.
Elle veut que je démissionne du Lutin rouge
Elle dit que c’est un sale trou à gouines toxicos. Un bouge.
Démissionner de l’orchestre? Is that a joke?
Abdiquer mon amour, infini, insondable, pour la coke?
Ramasse tes cliques, tes claques et ta morale de toc,
Amoureuse à la noix.
Remballe ton amour.
Dix dollars que, dès demain au petit jour,
Je te remplace par une tribade en cheveux qui la bouclera,
Baisera mille fois mieux que toi
Et reniflera de longues lignes langoureuses, avec moi
Au lieu de me juger
Pour un peu de mauvaise poudre
Saupoudrée…

Ysengrimus: Il faut expliquer que Le Lutin rouge est le bastringue lesbien où votre personnage principal est musicienne de jazz. Et c’est dans ce contexte social qu’elle consomme la cocaïne. C’est bien ça?

Corinne LeVayer: Exactement. Et ici on a la petite bêcheuse bourgeoise qui vous demande de changer de style de vie d’un coup sec, pour ses beaux yeux, en vous regardant de haut, et sans compensation émotionnelle aucune, autre que l’exigence axiomatisée de la confirmation sereine de ses tenaces préjugés de petite bigote. Non mais, je rêve…

Ysengrimus: Fin abrupte d’une idylle…

Corinne LeVayer: Eh comment! Le principe est le suivant. Je suis une adulte responsable qui sais doser ses plaisirs. Je ne conduis pas ma voiture en état d’ébriété. Je ne fais pas du tir à la carabine dans une zone scolaire. J’espace ma consommation de cocaïne suffisamment pour éviter l’intoxication. Je suis expérimentée. Je sais ce que je fais. J’ai pas besoin de la police ou de cette nénette pour m’assommer avec leur répression abstraite, ignare, en gros sabots.

Ysengrimus: Je comprends.

Corinne LeVayer: Pensez aux sports extrêmes, escalade, deltaplane, parachutisme. Personne n’irait intimer les gens qui s’y adonnent de cesser ces pratiques sous prétexte qu’il y a un risque, bien réel, bien tangible, d’y laisser la vie.

Ysengrimus: Oui mais, malgré ma déférence pour cette analogie qui est astucieuse, je dois faire observer que, dans ces sports, des dispositifs de sécurité perfectionnés sont bien en place pour réduire le risque mortel.

Corinne LeVayer: J’affirme fermement que, dans la consommation de cocaïne, il y a aussi moyen de mettre en place des dispositifs de sécurité tout aussi perfectionnés, maintenant une qualité récréative adéquate tout en évitant de tomber dans des excès nuisibles pour la santé ou la vie.

Ysengrimus: Quels dispositifs?

Corinne LeVayer: Des choses toutes prosaïques, encore une fois, comme pour l’alcool. Espacer et stabiliser les périodes de consommation, restreindre celles-ci à des contextes favorables, circonscrits et spécifiques, éviter de conduire la voiture, éviter les bains de foule. S’amuser avec modération et en conscience. Penser à ce qu’on fait, prospectivement et rétrospectivement, comme en gastronomie ou en sommellerie. Toujours bien calculer son coup. Ne rien laisser au hasard. Les drogues récréatives, c’est comme le chocolat, le vin fin ou le ski alpin, il faut assumer le risque encouru et, ensuite, assouvir.

Ysengrimus: Peut-on vraiment finir par assouvir?

Corinne LeVayer: Mais bien sûr. Si vous procédez correctement, en vous donnant le temps et la méthode, la cocaïne, comme quoi ce soit d’autre, finira par tout doucement perdre sa magie explosive des débuts. Et l’insidieuse —mais saine— lassitude s’installera en vous, à son sujet.

Ysengrimus: Vous évoquez cela d’ailleurs explicitement dans le dernier poème que vous partagez ici avec nous.

Corinne LeVayer: Oui.

Ysengrimus: Lisons plutôt.

STIMULANTS

Me revoici, gavée de stimulants,
Survoltée et épuisée en même temps.
Comment voulez-vous que je joue mon instrument?
Dans un état pareil, ça n’a aucun bon sens.
 
Me voici, submergée de narcotique,
À me dandiner, devant une salle neurasthénique
De gouines endiablées à qui je voudrais faire la nique.
Mais pour ce qui est de jouer correctement, ben alors là, bernique!
 
Me voici, bien cernée par l’artificielle euphorie,
Et après le concert, je vais me lever une houri.
Qui risque de trouver que je déconne et que je balbutie,
Que j’ai la pupille dilatée, que je sursaute à rien comme une petite souris.
 
Me voici en train d’encore renifler ma dernière der des der illusion.
Poudre aux yeux de poudre au nez. Toujours la même chanson.
Pour la fornique, c’est oui. Pour l’amour passion c’est non.
Je suis une tare urbaine, un sociologique comédon.
 
Me revoici, gavée de stimulants,
Survoltée et épuisée en même temps.
Je pers de plus en plus les atouts euphorisants.
Me reste que la dépendance,
Atroce, intense,
Ce vide sensuel,
Cette soif  cruelle
De neige éternelle.
Les stimulants, c’est vraiment pas marrant.

Ysengrimus: On le sent bien, là, l’effet de lassitude. C’est comme un joueur de hockey qui trouve qu’il commence à avoir mal aux genoux et n’a plus autant de fun qu’avant à courir après le disque.

Corinne LeVayer: Voilà. Exactement. Voyez combien l’analogie avec les sports (extrêmes ou non) est opératoire. Ici, notre contrebassiste prouve, par cette fatigue de fond exprimée, que, de fait, elle ne tombera pas dans la dépendance, qu’elle se lassera de la consommation et de ce mode de vie bien avant. Ce cas de figure est massivement attesté.

Ysengrimus: Les gens font un trip de drogue à un moment de leur vie puis passent à autre chose. Ils en reviennent, tournent la page, grow out of it. C’est une sorte d’étape.

Corinne LeVayer: Oui, voilà. Et… euh… est-ce qu’on explique ici ce qui finira par faire notre contrebassiste arrêter de consommer de la cocaïne, assez subitement d’ailleurs?

Ysengrimus: Non, non, Corinne, s’il vous plait, ne le faite pas. Je veux laisser cette délicieuse surprise à vos futurs lecteurs et lectrices. Disons simplement qu’un changement majeur des conditions psychologiques de notre dite contrebassiste opérera ce petit miracle, au demeurant, vieux comme le monde…

Corinne LeVayer: Vous l’avez très bien dit tout en n’en disant pas trop…

Ysengrimus: Justement. Mais revenons plutôt au poème intitulé STIMULANTS. On observe ici, en plus, que la contrebassiste semble trouver qu’elle joue mal son instrument quand elle est sous l’effet immédiat de la cocaïne. Charlie Parker et Éric Clapton innervant leur créativité artistique à la coke, c’est de la foutaise, donc?

Corinne LeVayer: De la pure foutaise, alors là… Essayez de jouer Turkey in the straw à la contrebasse ou à la flûte à bec rond comme une bille, vous m’en reparlerez. Vous risquez surtout de faire tomber votre instrument par terre et de bien l’estropier. Les musiciens qui montent sur scène ivres ou gelés (habituellement au grand dam du reste de l’orchestre qui, lui, est sobre) ne feront que de la merde (en se croyant très fort — ce qui est pure illusion toxicologique). Par contre…

Ysengrimus: Par contre?

Corinne LeVayer: L’honnêteté m’oblige à nuancer un petit peu cette notion de la corrélation entre consommation de cocaïne et créativité artistique ou intellectuelle, si vous me permettez.

Ysengrimus: Je vous écoute.

Corinne LeVayer: Prenons la Corinne de mon recueil de poésie, qui n’est pas moi, je vous le redis (Corinne LeVayer est d’ailleurs un nom de plume).

Ysengrimus: C’est entendu et bien compris.

Corinne LeVayer: Elle joue son concert disons le samedi soir, prend ensuite de la coke toute la nuit (environ six lignes — une par heure). Elle a un dimanche merdique et ne touchera pas la coke avant le samedi suivant. Vous suivez?

Ysengrimus: Je suis. Elle consomme une fois par semaine.

Corinne LeVayer: Voilà, ce qui est encore un peu trop (l’idéal c’est une nuit le nez dans la poudre aux deux semaines — là vous tiendrez des années et débarquerez du fourgon quand bon vous semblera). Une fois par semaine, c’est un petit peu trop. T’as pas vraiment le temps de récupérer. Enfin bref… Concert le samedi soir, nuit du samedi au dimanche aphrodisiaque, paradisiaque et euphorique, dimanche merdique, lundi et mardi, de moins en moins barbouillée. Aux environ du mercredi ou du jeudi, l’effet de la cocaïne est fort atténué mais toujours sensible.

Ysengrimus: Oui?

Corinne LeVayer: Oui, oui… Et c’est là, quatre ou cinq jours après la consommation, qu’une sorte de période de clarté et de vive stimulation mentale semble bel et bien s’installer. Et elle est très favorable, disons, à la composition musicale. Comme on se sent aussi très légèrement hyper-active, c’est le moment idéal, disons, pour tailler ses rosiers. L’œil est vif, le geste alerte. Toute la haie de rosier y passera, et ce sera superbement fait. On a ici un fait original, spécifique et, par exemple, totalement différent, cette fois-ci, de ce que peut faire l’alcool.

Ysengrimus: Intéressant.

Corinne LeVayer: Oui, ça existe, mais pas sur le coup, plus en ressac distant disons. Dans le flux hebdomadaire, si je puis dire… Inutile de dire que si vous en reprenez trop vite, vous foutez complètement en l’air cette subtile qualité de vieillissement graduel de l’effet.

Ysengrimus: Bon. C’est bien noté.

Corinne LeVayer: Le mercredi et le jeudi, on est intense, il y a une tension, comme avec les cordes de l’instrument (notez que des petites poussées agressives peuvent apparaître aussi — vaut mieux rester seule). Il est impossible de nier qu’il y ait là une stimulation cérébrale très spécifique qui favorise la créativité artistique ou intellectuelle. C’est la sérotonine ou je sais pas trop quoi qui fait ça. Ceci dit, le temps passe un peu plus et cette micro-euphorie sereine et créative de deux jours cède assez vite la place à des poussées dépressives alors associées au manque (là, par contre, il ne faut plus rester seule. Ceux et celles qu’on aime nous manquent alors aussi, parfois cruellement). Il est alors bien temps que la semaine finisse et que l’euphorie chimique reprenne. Voilà.

Ysengrimus: On voit superbement le tableau des pour et des contre que vous nous peignez là. C’est magnifiquement impartial, original et nuancé ces observations, Corinne. Cela aide vraiment à bien se faire une idée.

Corinne LeVayer: Mais merci. Je m’efforce de respecter le souci d’impartialité de votre vision de la description des drogues récréatives.

Ysengrimus: Et vous le faites impeccablement. Et cela reste la façon idéale de se faire le plus adéquat des jugements. Je ne saurais trop vous remercier. Vous nous fournissez ici un lot remarquable d’avenues de réflexions fort fécondes.

Corinne LeVayer: Ce fut un vif plaisir. Merci à vous, Ysengrimus, de donner l’opportunité à la pensée et à la parole libres de s’exprimer ouvertement et impartialement.

Ysengrimus: Maintenant, on va relire tout ça… surtout les poèmes (qui, mentionnons-le au passage, parlent d’amour, de sorties en ville, de prostitution, de copinage entre filles, de musique et d’homosexualité féminine bien plus qu’ils ne parlent de drogue)…

Corinne LeVayer: Voilà. Encore merci, cher ami.

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Corinne LeVayer (2012), Gouines coquines de ce monde, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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L’extraordinaire protestation du rêve (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2011

Doreen Boudreau – BASKET OF CHERRIES

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Cégismonde Lajoie soigne ses douleurs arthritiques en fumant du haschisch thérapeutique. Elle a d’ailleurs renoncé depuis un bon moment à rechercher, introspectivement, encyclopédiquement ou autrement, la différence, accidentelle ou essentielle, entre haschisch thérapeutique et haschisch de contrebande. Les deux semblent avoir les mêmes subtiles vertus anti-douleurs et les mêmes moins subtiles tendances narcotiques et somnifères. Cégismonde Lajoie affirme à qui veut bien l’entendre que le haschisch —thérapeutique ou de contrebande— ne la fait nullement halluciner ou délirer… mais vous en penserez peut-être autrement après avoir pris connaissance de l’étrange récit qui va suivre.

Cégismonde Lajoie fume son haschisch, mélangé de tabac blond, dans une pipe ordinaire, sur laquelle elle tire franchement, en aspirant longuement, exactement comme le font les hommes. Elle procède à la brunante, en se couvrant la tête d’un petit bonnet, à la Albertine Leblanc, pour éviter que l’odeur, dense et insidieuse, n’imprègne sa chevelure, et elle fume calmement, en se berçant dans la chaise berçante de la cuisine de sa maison de campagne. Elle consomme habituellement deux pipées et, quand la première pipée est terminée, elle s’installe devant la grande table coloniale de la vaste maison de ferme sombre et déserte de ses ancêtres, pour tranquillement préparer la seconde pipée. Avec un couteau bien affûté, elle gratte les rebords de son cube de haschisch, bien durillon et bien odoriférant, et mélange les petits copeaux de la précieuse drogue avec le bon tabac blond de Virginie qui attend patiemment d’entrer en scène au fond d’une petite soucoupe de porcelaine. La première pipée faisant déjà passablement effet, Cégismonde s’amuse un peu de la petite compétition d’adresse à laquelle elle s’adonne avec elle-même lors de l’opération de grattage du cube de haschisch et il lui faut toute sa contenance d’intellectuelle articulée et posée pour ne pas s’abandonner de ci de là à d’incontrôlables fous rires. L’un dans l’autre, Cégismonde Lajoie est une toxicomane bien tempérée.

C’est dans ces circonstances incongrues et étranges, au sujet desquelles Cégismonde niera résolument plus tard avoir vécu la moindre dérive hallucinatoire, que le dong pesant, ostentatoire et comme ouateux de l’horloge grand-père de la vaste cuisine campagnarde se transmute perceptiblement en une suite de coups secs, saccadés et asymétriques portés à l’entrée de la maison monumentale. Une ombre, indubitablement masculine, se dresse derrière la moustiquaire de la porte d’été au léger cadrage de bois vert. Cégismonde, que les peurs et les inhibitions ont quitté depuis un petit moment maintenant, invite le visiteur inconnu à entrer, d’un appel bref et un peu enroué. C’est donc un homme. Et quel homme. Grand, élégant, bien construit, sans âge, des yeux bleus aussi insondables que la nuit qui tombe, des cheveux en mignonne ébouriffe pondérée «genre Bonaparte du temps de sa sveltesse» se remémorera Cégismonde, un port à la fois altier et engageant, moitié aristo, moitié sauvageon, un peu duelliste, un peu bretteur. Une sorte de croisement subtil de Ti-Jean Caribou et de Villiers de l’Isle Adam, si vous voyez ce que j’en dis. Un sabre, quoi.

Le visiteur vespéral incongru s’avance hardiment. Il s’assoit sur la chaise la plus proche du bout de la table, où Cégismonde est encore à malaxer, du bout des doigts, copeaux de haschisch fort ahuris et brins de tabac blond de Virginie un petit peu intimidés quand même. L’homme parle, d’une voix chaude et grave.

« Madame Cégismonde Lajoie?
— Oui. Bonjour, bonjour monsieur…
— Madame Cégismonde Lajoie, psychologue?
— C’est bien moi.
— Je suis ici pour protester.
— Protester… protester contre quoi? Protester contre moi?
— Oui Madame, contre vous… enfin contre certaines facettes de vous. Enfin, plus précisément, contre certains aspects de votre pratique et de votre vie mentale.
— Tiens donc. Pourtant je ne crois pas vous connaître.
— Ah non? »

Cégismonde se penche un peu sur la table, cligne compulsivement des yeux et regarde au mieux le sibyllin survenant. Elle se dit, en remettant en ordre son bonnet de fausse paysanne et en titubant du chef quand même un petit peu, qu’une solide pièce de masculinité pareille ne se serait pas esquivée du boudoir enfumé de sa mémoire visuelle et perceptive si intempestivement et ce, haschisch ou pas haschisch. Elle poursuit, d’une voix qui rocaillotte quand même un petit peu:

« Non, non. Je ne vous replace vraiment pas. Vous êtes ni un de mes patients, ni un de mes collègues ni un des employés des commerces du village dont je suis la pratique. Je ne vous connais de rien… Monsieur le grand monsieur qui proteste…
— Vous me connaissez parfaitement, Madame. Vous parlez de moi au tout venant de par le vaste monde et ce, il faut bien le dire, en termes fort cavaliers et hautement mal informés.
— Ah bon… mais… mais… mais… qui êtes-vous donc tant? Je ne vous remets aucunement.
— Je suis le rêve. »

Il y a un petit moment de silence. Face à l’extraordinaire, le refuge des gestes ordinaires est souvent la composition la plus évidente. Cégismonde bourre calmement sa pipe de touffes de la mixture «thérapeutique» qu’elle vient de finir de composer et entreprend de l’allumer. Il faut de fait consacrer à cet instant sensible toute l’attention requise, histoire de ne pas passer le reste de sa veillée à fumer des allumettes, comme on disait autrefois. Ce faisant, notre savante et éminente psychologue en robe de paysanne se lève et retourne prendre position calmement, silencieusement, dans sa chaise berçante. L’effet reposant du haschisch sur tout son être augmentera graduellement au cours de l’échange qui s’ensuivra. L’homme mystérieux la suit discrètement du regard, tout en restant assis près de la table. Il pivote un peu sur sa chaise et pose un bras sur la susdite table. Craquant. Majestueux. Cégismonde, dont la pipe est maintenant bien embrasée, secoue son allumette et la fourre dans la poche de son tablier. Ce faisant, elle sent vibrer en elle une sorte de révélation laiteuse et bourdonnante. Au diable Bonaparte, Ti-Jean Caribou et Villiers de l’Isle Adam, c’est à Clark Gable que ce garçon magnifique ressemble, rien de moins. Clark Gable aux yeux bleus, en plus vif et en plus coupant. Un Clark Gable plus svelte et modernisé, à la fois vêtu à la mode et suavement intemporel. Mais d’où sort-il donc, ce ténébreux joyau là? Leurs postures solidement adoptées désormais, l’homme sans âge et la femme déjà mûre converseront ainsi, elle, se berçant et fumant tranquillement sa concoction narcotique, lui, gardant sa pose hiératique, calmement intense, à bonne distance, sur sa chaise droite, près de la table. Pendant que Cégismonde finit par finir de s’établir dans sa berçante, l’homme poursuit:

« Je m’appelle Onis et je suis sans pays et sans âge.
— Onis, comme dans onirique…
— Voilà. Normal, puisque je suis le rêve.
— Voulez vous dire… voulez-vous dire que vous êtes un onirologue ou un… un rêveur de quelque nature.
— Non, non, non, je ne suis ni onirologue, ni onirocrite, ni rêveur. Je suis… je suis le rêve même. Le flux onirique nocturne du sommeil, en personne.
— Le rêve en personne.
— En personne…
— Mais… vous me pardonnerez, beau garçon sans âge et si superbement bien fait que vous êtes… j’étais restée sur l’idée —on a tous nos préjugés, hein, les pilotis de la civilisation disait Gide— sur l’idée donc, que le rêve n’avait pas d’épaisseur ou de densité matérielle d’aucune sorte et, qui plus est, certainement pas une densité matérielle si ostensiblement hum… hum… anthropomorphe… C’est… c’est passablement extraordinaire…
— Voilà… Tout à fait… C’est bien pour cela, Madame Cégismonde Lajoie, que je suis ici et que je proteste. Je proteste ouvertement contre la dérive psychologisante que vous défendez si naturellement dans votre pratique et votre discours. Je prends ici la parole en support inconditionnel, justement, de la matérialité du rêve.
— Vous défendez la matérialité du rêve.
— Je suis la matérialité concrète du rêve.
— Sa matérialité concrète et… sinueusement et langoureusement humaine.
— Exactement. Sa matérialité humaine, ethnologique, sociologique. Mais surtout et par-dessus tout: sa matérialité historique.
— Mais que les mânes de Carl Gustav Jung viennent me tirer par les orteils, vous êtes en train de me charrier, là, vous là. La matérialité historique du rêve, il va falloir vous en expliquer un petit peu là, mon homme…
— J’y compte bien, j’y compte bien, Madame Lajoie. Protester c’est d’abord s’expliquer. M’allouerez-vous quelques instants?
— Absolument, absolument. Vous m’intriguez, mon cher… euh… Onis. Allez-y. Je suis complètement sous votre charme, votre emprise.
— Bien. Parlons d’abord de ce petit garçon, dont vous dissertez si souvent dans vos conférences nationales et internationales, qui dévore de nuit toutes les cerises d’un panier qu’il n’avait pas pu toucher la veille…
— … qui les dévore en rêve, vous voulez dire. Oui, oui, c’était un neveu de Sigmund Freud, l’éminent fondateur de la…
— Madame, Madame! Évitons ce long mot abstrus de quatre syllabes entre nous, pour l’amour. Il a tendance à me faire tourner au cauchemar.
— Bien, bien, Onis. Alors, ce petit garçon…
— Plutôt le panier de cerises, si vous me permettez. Un beau panier bien ouvragé, simple et solide, des cerises rouges, éclatantes et dodues. Une image empirique, tangible, claquante, pétante, suave…
— Et ce tout petit garçon prend une douce revanche, la nuit, en rêvant qu’il les dévore toutes, compensant ainsi oniriquement le refoulé de la journée antérieure.
— C’est bien là, effectivement, votre version des choses. Il y a un détail qui manque pourtant, concernant ces cerises freudiennes, Madame Lajoie. Un détail capital.
— Comment savez-vous ça, tant que ça, qu’il manque quelque chose? Vous… vous parlez un peu comme si vous y étiez.
— Mais j’y étais. J’étais avec cet enfançon, pas le jour, naturellement, mais la nuit. J’y étais comme je suis ici, et pour exactement les mêmes raisons. Je suis intégralement le rêve de ce petiot, comme de qui que ce soit d’autre au monde.
— Hum… Hum… Certes, certes… et… et le détail qui manque dans la description que fait Freud du cas du petit garçon aux cerises?
— C’est celui-ci. Ces cerises étaient extraordinaires, Madame, inhabituelles, inusitées, charnues, nouvelles, puissantes, bizarres, inconnues, énormes. C’est leur soudaineté, leur incongruité et leur féerique nouveauté qui fonde leur impact onirique. Ce petit autrichien de la fin du dix-neuvième siècle rêve de ces cerises parce qu’elles sont éminemment et fondamentalement surprenantes, pour lui.
— Elles sont… elles sont un peu comme vous… pour moi, ici, ce soir.
— Elles sont, dans l’essence… moi. Car je suis l’extraordinaire.
— Indubitablement.
—Vous rêvez tous de moi, de l’extraordinaire. Même quand vous rêvez d’un segment de votre monde usuel, c’est uniquement parce que l’extraordinaire y pointe que, de fait, vous en rêvez… et que vous oubliez le reste. L’extraordinaire, Madame… L’extraordinaire sensoriel, surtout auditif et visuel, est le déclencheur onirique universel.
— Mais, et le retour du refoulé, dans l’exemple de Freud et ailleurs? Le petit garçon qui se venge et se défoule en mangeant, en rêve, les cerises interdites lors de leur cueillette de la veille?
— Je ne conteste aucunement que l’extraordinaire soit refoulé, Madame Lajoie. Je suis même assez serein à l’idée que ce soit d’être refoulé que l’extraordinaire soit justement l’extraordinaire.
— Donc, vous ne contestez pas Freud.
— Je ne suis pas ici pour contester, Madame, mais pour protester…
— Bon, bon… poursuivez… Je suis intriguée…
— C’est ici qu’entre en compte ma protestation —justement— en faveur de la matérialité historique du rêve.
— Ouf… la matérialité historique du rêve. Comme vous en mettez… Allez vous vous mettre à me dire, comme jadis Marx à Feuerbach, que je néglige le fait que ces cerises psychologiques et oniriques proviennent d’un cerisier, un arbre, au départ exotique, apparu dans notre entourage social, il y a des siècles, par le commerce?
— Pas exactement, mais il y a de cela. Je me soucie moins de l’histoire effective de ce à quoi vous rêvez que de la détermination historique du déclic onirique même. Voyez-vous, moi, moi le rêve, je bourgeonne, mue, me transforme, me transmute, sous l’impulsion, sous l’impact vif, devrai-je dire, de mon historicité.
— Comment donc, devrai-je dire, comme vous dites… arrivez vous à faire une affaire pareille?
— Tout simplement parce je suis le rapport nocturne à cette contradiction, si fluide mais si cuisante, qu’est l’extraordinaire diurne mémorisé. Or —et c’est le fondement vif de ma protestation présente— l’extraordinaire varie historiquement. Comment pensez-vous que rêvait un notable égyptien?
— Je ne sais pas, Mais je sens que vous allez me le dire.
— Par fresques!
— Par…
— Par fresques murales. Par fresque fixes, éclairées de torches dansotantes. C’est qu’il entrait dans quelque temple ou tombeau et y voyait des dieux à têtes d’animaux gigantesques, colorés, fantastiques, mais immobiles et plats, animés uniquement du minimal tressautement issu de la flamme des torches. C’était inhabituel, pour tout dire parfaitement extraordinaire. Cela… cela vous saisissait. Et nos notables égyptiens en rêvaient. La fresque, complexe et terrifiante, hantait leurs nuits. Avez-vous déjà rêvé par aplats muraux fixes, vous.
— Euh… pas que je me souvienne, non.
— Et les soudards mérovingiens, ils rêvaient comment, vous pensez? Par vitraux et nervures de voûtes monumentales. Cela les prenait quand ils entraient dans les premières églises. Ces spadassins du commun, qui vivaient au grand air, et ne s’abritaient que dans des masures sans fenêtres, construites en bois, enfumées et basses de plafond, procédaient d’un ordinaire exempt de la majesté architecturale de la pierre et du verre. Quand ils se retrouvaient sous la coupole immense d’une église, même de taille moyenne selon vos conceptions modernes, la limpide et aérienne vastitude forclose les dominait, la lumière vive du soleil les frappait, non plus directement, comme en rase cambrousse, mais à l’intérieur même de la nef, à travers ces grandes vitres, circulaires ou ovoïdes, mystérieuse, poissées des plus vives couleurs et des motifs les plus délirants. Ils en ployaient les genoux et cela ne les quittait plus, de jour et de nuit.
— Ils en ployaient les… Me dites vous ici que les pouvoirs œuvraient à infléchir le rêve?
— Mais, de tout temps, Madame, ils l’ont fait. Et cela n’a fait que se perfectionner, se répandre, s’abstraire même. Les clercs des années 800, eux, rêvaient en lettres. Les carolines, les minuscules carolingiennes, cela les obsédait, littéralement. Il faut dire que c’était parfaitement hors du commun, ces petites taches, ces petites courbes et ces petits bâtons emprisonnant toute la complexité du sens de la parole. C’est seulement ici que votre Lacan a un rôle à jouer. Avant, il est parfaitement hors d’ordre.
— Vous affirmez que Jacques Lacan n’a rien à dire sur…
— Sur autre chose que le dire, justement… ou l’écrire.
— Mais… mais pourquoi donc?
— À cause des pirates.
— Des pirates?
— Bien sûr. Comment pensez-vous que rêvaient les pirates, pouilleux, illettrés, révoltés, revêches et insoumis? Par tangages, par roulis, par déferlantes -toutes perceptions senties dans le dos, les hanches et les jambes-, par sel marin sur les lèvres et rhum âpre au fond de la gorge, par franges de terres vert vif sautant si rarement aux yeux, aux confins de la grande bleue ballottante et interminable. Toutes ces sensations sont densément empiriques mais aussi parfaitement averbales. C’est qu’ils passaient des mois et des mois en mer, silencieux, les pirates. C’était quelque chose de fort peu usuel, que leurs escapades.
— Hum…
— Mais surtout, les pirates rêvaient par gemmes, lourds colliers de perles, émeraudes pointues, rubis opaques, calices ciselés, galions aux voiles ventrues, abordages tintinnabulants, coffres pesants. Il n’y a pas de paroles pour dire le détail enchevêtré des monceaux de joyaux divers d’un trésor espagnol dûment subtilisé et il y a aussi bien peu de mots griffonnés sur la carte qui en retrace, dans l’espace muet, la tombe onctueuse et obsédante…Vous suivez?
— Plutôt. Poursuivons.
— Poursuivons. Les soldats revenus de nos guerres mécanisées, mondiales ou sectorielles, dorment fort mal. Ils rêvent de par ces déflagrations et atrocités diverse, toutes saillantes, terrifiantes et inédites, qui les ont si profondément marqués. Retour du refoulé, que les cauchemars tonitruants et terrifiants des anciens combattants? Pardi! Retour de l’inédit, oui, du monstrueux, de l’indicible. Leurs grenades sont bien loin du temps des cerises du chétif neveu de Freud.
— C’est peut être… dans le cas des soldats modernes… c’est peut-être un désir refoulé de la liberté perdue associée à la violence extrême.
— Ouf… La vraie violence extrême ici, Madame, c’est bien celle du raisonnement excessivement psychologisant que vous me servez là, allez. Car, je vous le demande, la perte, aussi subite que collective, de la vision des couleurs, est-ce aussi une «liberté perdue»?
— Non… euh… je suppose que non. Mais, avec cette perte là, vous me perdez un peu là.
— C’est pourtant assez simple, quand on s’en avise. Vous êtes certainement familière avec cette formulation un peu vieillotte: «rêver en couleur». C’est une expression, c’est le cas de le dire, imagée, qui, elle aussi, fait tapageusement référence à l’incongru.
— Certes.
— D’où pensez-vous, Madame, qu’une telle expression, bizarrement pléonastique à nos yeux à nous, jaillit. Tout simplement du fait que, dans la première moitié du siècle dernier, eh bien, on ne rêvait subitement plus qu’en noir et blanc.
— Ah bon? À cause?
— À cause du cinématographe, inévitablement. La dive machine à faire rêver. La grande boîte à images oniriques de ce temps tournait à fond de train, en cliquetant ferme, et la quantité industrielle de sa production scintillait exclusivement en un déploiement parfaitement inhabituel et dénaturé, celui du noir, gris et blanc. Notre constellation de fantasmes ne jurait donc plus, soudainement, que par son cinéma, nouvelle force vive, visuelle, sensuelle de l’extraordinaire, pour un temps…
— Je vois, je vois, oui…
— Et la machine cérébrale nocturne relayait, en noir et blanc aussi, inévitablement…
— La… la version salle obscure de vos aplats monumentaux égyptiens de tout à l’heure, en somme.
— Voilà. «Rêver en couleur» n’était plus guère de mise et apparaissait donc comme un phénomène si saisissant à son tour, qu’il en devenait proprement délirant. D’où l’apparition de cette expression, datant du temps de la montée en banalité du noir et blanc onirique, de source d’abord cinématographique, ensuite télévisuelle. Et, de ce fait, l’expression est un peu parcheminée aujourd’hui.
— Depuis la couleur au cinéma, naturellement…
— Naturellement.
— Ah, l’apparition de la couleur au cinéma, Onis. Ma petite enfance… Je me souviens encore du flamboyant slogan : En cinémascope et en couleur!
— Votre enfance, Madame Lajoie…
— Mon enfance.
— Votre propre petite enfance… mais pas celle de ceux qui vinrent avant vous ou de ceux qui viendront après. Car maintenant, nouvelle phase historique oblige, nous rêvons derechef en couleur et c’est redevenu parfaitement ordinaire. C’est que l’extraordinaire d’hier est le banal et l’ordinaire d’aujourd’hui. Le rêve, dans nos cerveaux, c’est justement cela, au fond: une torrentielle conversion, toujours historicisée, des perceptions extraordinaires en réminiscences ordinaires… Ô, usure onirique, quels autre paradis naturels ou artificiels cultivera-tu encore, demain?
— Bien voilà, mon homme. On semble un peu en voir le bout, de cette sarabande de cas spéciaux, avec ce juste retour de la couleur onirique. Fin du drame historique, partiel et partial, mon cher Onis, mondialisation, globalisation obligent. Retour de notre rétention nocturne du monde coloré, tapageur, odoriférant, entier et du lot bringuebalant de ce qui est nouveau. Accès fulgurant, automatisé, à absolument tout ce qui peut faire rêver et disparition des limitations antérieures que vous avez si bien décrites, mon cher. Fin de l’Histoire, fin de l’histoire du rêve. Nous voici enfin heureux, anhistoriques, universels et intégralement psychiques.
— Vraiment, Madame?
— Non pas, mon homme?
— Non pas, Madame Lajoie, non. Que non. Je proteste. Pensez-y une minute, s’il-vous-plait. Savez-vous que les jeunes gens contemporains font, avec les rêves, des choses parfaitement étonnantes, que ni les notables égyptiens, ni les soudards mérovingiens, ni les clercs carolingiens, ni les pirates, ni les bidasses des guerres mondiales, ni les cinéphiles et téléspectateurs du siècle dernier ne firent jamais.
— Ah bon? Quoi donc?
— Ils les effacent sans sauvegarder et les reprennent au point d’avant la sauvegarde non-automatique précédente.
— Ils les… pardon…
— Ils les effacent sans sauvegarder et les reprennent au point d’avant la sauvegarde non-automatique précédente,  comme…
— Comme?
— Comme en un jeu vidéo, Madame. On rebrousse sur son parcours onirique sans le compléter, au jour d’aujourd’hui. On l’interrompt volontairement et on le rejoue. Voilà qui n’est pas peu dire, aux vues de mon historicité globale. Voyez bien, par cet exemple déjà en cours de rapetissement lui aussi, que la matérialité historique du rêve n’a pas fini de se déployer. Nos contemporains rêvent par jeux vidéo, éteignent le rêve s’il vire au cauchemar et frétillent dans leur sommeil, en simulateur de courses de grand prix ou de combats à morts multiples et interminablement récurrentes, qu’on vous annonce textuellement sur écran, avant que vous ne vous repreniez à vivre… Je n’ai vraiment pas fini de me métamorphoser dans l’avenir, Madame. Demain est toujours un autre jour, en matière onirique. C’est là peut-être la seule loi stable que la matérialité historique du rêve autorise.
— Demain est un autre jour…
— Voilà. Comme le disait si bien Scarlett O’Hara à… »

À qui donc déjà? À ce point-ci de cet étrange échange avec Onis, Cégismonde a terminé de fumer sa seconde pipe. Pour tout dire, l’effet narcotique et l’altération des sens de notre patiente psychologue, dus au haschisch et à l’abasourdissante fascination mentale, sont à leur maximum. Ce beau gaillard de rêve (pour jouer d’un fichu de lacanien de double sens) continue pourtant de bien protester, tout en douceur et avec finesse. Tant et tant que c’est l’inoubliable réplique de Clark Gable, exprimant toute l’indifférence de Rhett Butler envers Scarlett O’Hara, qui roule maintenant comme tonnerre, dans la tête alourdie de Cégismonde…

Le rêve, c’est donc ça, en elle: un homme sombre, beau, un peu taciturne, déférent, étrange, élégant, à la conversation captivante, qui vous fait halluciner sur des aspects d’une question dont vous êtes une spécialiste mondialement reconnue mais auxquels vous n’aviez jamais songé, qui vous parle longuement et si brillamment dans votre tête et… qui se lève maintenant, subitement mais aussi comme au ralenti, et quitte, lentement et pour toujours, votre vieille cuisine de campagne de psyché, justement, et fort fâcheusement, quand vous êtes gelée comme un manche de pelle sur votre chaise berçante et incapable de faire le moindre geste pour le retenir. Que faire? Le poursuivre? Oh… Oh… Pour se mettre à courir, au ralenti aussi immanquablement, ou encore avoir ses jupes si archaïques qui se coincent dans le rebord de table, ou le petit bonnet à la Albertine Leblanc qui s’hameçonne sur un lustre trop bas, inattendu, imprévisible. Ouf… là là… Très peu de ces séquences cauchemardesques si typées pour Cégismonde Lajoie. Qu’il se perde donc irrémédiablement dans les brumes cosmologiques, le grand petit protestataire clarkgabélesque de cette fois là. Frankly, Rhett I don’t give a… what am I talking about exactly? As they say, quite more accurately, in English: I am dreaming in Technicolor… Quand la somnolence se met insidieusement en place, toutes sortes d’idées inattendues fusent de partout, en pétarades, en images, en langues…

La revoici donc seule. Elle est historicisée jusqu’au fond de l’être, comme le vieux notable égyptien qui rêvait en fresques et comme la toute jeune cinéphile (Cégismonde, elle-même, tiens, quand elle avait l’âge du petit autrichien aux cerises, justement…) s’immergeant, s’engloutissant, se perdant dans Gone with the Wind, sur un ample écran milieu-de-siècle, vif, scintillant, tonitruant (En cinémascope et en couleur!). On dirait bien que la femme psychologue contemporaine rêve en homme… Et pas en n’importe quel homme, encore, tiens…. En homme nouveau, mystérieux, fascinant, déférent, intéressant, empirique, théorique, critique, déroutant, protestataire. Effectivement c’est… c’est… (Elle ne sens plus du tout son arthrite maintenant mais, ouf, cette lourdeur des sens, ce décalage des perceptions, cette tyrannique somnolence) c’est parfaitement extraordinaire.

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Portrait de blogueurs 027 – Paul Laurendeau (Ysengrimus), au Carré Saint Louis…

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2011

Le carnetiste, vidéaste et évangéliste (au sens tech et non religieux du terme) montréalais Frédéric Harper m’a fait l’insigne honneur de me permettre de tourner, au Carré Saint Louis (Montréal) une de ses déjà fameuses vidéocapsules Portrait de blogueurs. Je suis le vingt-septième de ses invités et la capsule a été relayée par la carnettiste techno Josianne Massé anciennement du site journalistique montréalais BRANCHEZ-VOUS, ainsi que par le site de slam et de poésie TRAIN DE NUIT. Voici donc (notamment pour ceux et celles qui en sont encore en mode introductoire avec l’accent kèvèkois) le texte intégral de mon intervention, en ce monde de sagace cybervidéastie.

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De quoi votre bloque parle-t-il?

Le blogue s’intitule Le Carnet d’Ysengrimus. Ysengrimus, c’est un loup dans le poème médiéval La Chanson de Renart. C’est le vieux loup qui se fait un peu surprendre par toutes les choses modernes qui se passent, toute la… la nouveauté du changement social, vers la fin du Moyen Age, et il est souvent confronté à Renart. Et ce loup donc, dans mon carnet, grogne sur le monde. Il observe les différentes réalités sociales. C’est un… si vous voulez, un blogue de commentaire social et ethnologique sur la réalité de la vie contemporaine. Différents sujets sont abordés: rapports entre hommes et femmes, drogues récréatives, capitalisme, etc… L’approche est généralement marxiste, gauchisante, etc… et je traite toutes sortes de sujets aussi qui sont des sujets de société mais des sujets de société profonds, pas de l’actualité immédiate, trop rapide, trop papillonnante, mais par exemple: la relation entre religion et athéisme, les grands mouvements de la crise économique, des choses comme ça. Et, souvent, les sujets sont construits de telle façon à inviter le débat, de façon à ce que les lecteurs interviennent et que, au fil du fonctionnement de la totalité du blogue, avec les interventions, on voie se déployer les deux, ou trois, ou dix facettes du débat.

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Pourquoi bloguez-vous?

Oh, à cause de la nature du médium. C’est un médium qui est extrêmement intéressant de quatre points de vue que je résume ici très brièvement. D’abord, pas d’éditeur, pas de directeur, pas de rédacteur en chef. T’écris directement ton propos. Tu peux formuler ce que tu veux dire, tel que t’as envie de la dire. Tu pèses sur le bouton. Ça y est. C’est rendu dans l’espace public. Deuxièmement, c’est un dispositif interactif. Et ça, c’est extrêmement intéressant parce que les gens viennent, ils attrapent le ballon, relancent le ballon. Et là y a une discussion et y a certains de mes billets, ma foi, en les relisant, je trouve la discussion plus intéressante que le billet. Troisièmement, le blogue développe un style bien à lui qui permet d’allier la force d’un texte académique avec le caractère à la fois intime et puis passionnel d’un texte personnel, qui serait, par exemple, un texte de fiction. Les deux s’unissent très bien. Y a un genre blogue, un genre carnet qui est en train de se développer et qui est extrêmement intéressant à explorer. Finalement, je préfère le carnet ou le blogue par exemple à TWITTER, tout simplement parce que j’ai tendance à être un petit peu verbeux et cent quarante deux [sic] caractères, pour moi, c’est pas assez. Ça me prend au moins une page, deux, trois… minimum une demi-page.

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Que faites-vous dans la vie?

Je suis un ancien professeur d’université. J’ai été professeur d’université à Toronto entre 1988 et 2008. Maintenant je suis petit éditeur à Montréal. Je suis aussi romancier, nouvelier et poète.

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Le mot de la fin

Les chances sont assez bonnes, parce qu’il est très référencié, que vous tombiez sue le Carnet d’Ysengrimus en appelant en fait par un mot clef qui est un sujet qui vous intéresse. Mais si vous venez rendre visite au Carnet d’Ysengrimus par vous-même, choisissez des sujets qui vous passionnent et, ce qui me ferait vraiment plaisir, intervenez. Hésitez pas à intervenir. Même si vous faites des fautes d’orthographe, on les corrige. Et c’est toujours un plaisir de vous lire et d’interagir avec vous, dans la fermeté du débat mais aussi dans le respect amical que peut apporter l’accès à ces nouvelles technologies remarquables.

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Paul Laurendeau (Ysengrimus), sans godasse, ni chapeau, ni malice (photo: Reinardus-le-goupil, 2005)

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La pilule érectile s’accompagne-t-elle d’une augmentation du pouvoir des femmes?

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2010

Question percussive. Apparue au tournant du siècle (vers 1998), la pilule érectile (type: Viagra, Cialis, Lévitra etc) est indubitablement avec nous pour rester, et elle prend une importance ethnologique de plus en plus déterminante. La révolution des moeurs qu’elle introduit, subrepticement mais sans ambivalence, est aussi cruciale, et, dans un sens, beaucoup plus radicale, que celle que l’on doit à la pilule anticonceptionnelle, apparue cinquante ans avant. Cette dernière, ultime produit d’un phallocratisme en capilotade, séparait la femme de sa fonction de génitrice et la convertissait en atout autonome de plaisir, pour l’homme d’abord, puis, ensuite, la pulsion libératrice de l’évolution sociale aidant, pour la femme elle-même. La pilule érectile sépare l’homme de quelque chose de bien plus enraciné: ses bonnes vieilles certitudes génitalistes. La forteresse masculine est ébranlée sous la poussée de nouveaux postulats concernant le séculaire flageolement viril et les divers inconforts qu’il engendre. La pilule érectile questionne la masculinité en son épicentre et oblige son chambranlant dépositaire à regarder ses limitations et ses inaptitudes bien en face, puis à se remuer et à agir. Il appert que, pour dissiper son angoisse croissante, homo viris doit effectivement mettre en place une action, un suivi. Il appert aussi que notre bonhomme n’est plus là simplement pour prendre son plaisir de par la femme mais pour servir le plaisir de cette dernière aussi, l’un dans l’autre…

Or, ce point est justement débattu. Dans les rapports de sexage actuels, on accuse effectivement souvent l’usage de la pilule érectile de perpétuer, d’accentuer, de pérenniser le pouvoir (y compris le pouvoir abuseur ou abusif) des hommes sur les femmes (pensons au stéréotype déjà rebattu de la vieille dame exténuée qui ne veut pas que son satyre vermoulu obtienne sa prescription). Si le regard critique, qui anime cette idée d’une corrélation entre utilisation de la pilule érectile et abus de la «chose» chez l’homme, est parfaitement légitime, l’analyse elle-même, sur laquelle repose cette croyance, cloche quand même un peu. En effet, il semble bien que s’y manifeste une présomption faussée de ce qui se passe dans les abysses de la physiologie et de la psychologie masculine, lors de l’absorption d’une pilule érectile. L’erreur présomptive la plus commune ici est de confondre cette médication avec un aphrodisiaque, ce qu’elle n’est aucunement. Disons la chose comme elle est. La dureté artificielle de l’organe a un coût physiologique dont on parle moins dans les pubes: sa nette et indubitable insensibilisation. La virilité manufacturée se paye du prix d’une perte de l’intégralité physique de l’extase orgastique masculin. Donnant, donnant… Tant et tant que, jouir ou faire jouir, voilà finalement la question fondamentale qui se profile. pour notre homme. Et comme on ne peut pas feindre une érection et une éjaculation masculines (alors qu’on peut parfaitement feindre un orgasme féminin), cette question devient vite une hantise lancinante pour notre petit menteur compulsif et séculairement hypergénitaliste de bonhomme. On notera le triste corollaire ici: tout cela ne va rien arranger pour une remise en question du vieux préjugé cultivant la confusion brouillonne entre orgasme masculin et simple éjaculation, mais bon, l’ère de l’épanouissement sexuel exclusif de l’homme touche son crépuscule, cela a ses petite contraintes, que voulez-vous.

L’omerta masculine sur la question (que je trahis ici allègrement) ne change rien au fait que l’homme paye un coût sexuel et émotionnel passablement important dans toute cette histoire de pilule érectile (sans compter le coût encore largement méconnu, sur sa santé à long terme). Je défends donc ouvertement ici l’idée que la pilule érectile procède, en fait, d’une augmentation du pouvoir des femmes sur leur vie, dans leurs rapports avec les hommes, dans l’espace du sexage et de la séduction. J’irai même jusqu’à dire que la pilule érectile n’a pu apparaître et se répandre mondialement si rapidement qu’en vertu du pouvoir actuel des femmes sur leurs propres pratiques sexuelles. Je commencerai par faire une toute petite observation qui est loin de manquer de charme autocritique déjà: cette fois-ci, c’est l’homme qui doit prendre une pilule

Cette fois-ci, c’est l’homme qui doit prendre une pilule…

Reportons nous d’abord aux temps, désormais quasi-immémoriaux, où les dysfonctions érectiles ne faisaient pas l’objet d’un traitement au moyen d’une médication. Inutile de dire qu’elles ne faisaient pas l’objet d’une conscience bien précise non plus. On les occultait massivement et, quand il n’était vraiment plus possible de faire autrement, on les conceptualisait sous une notion aussi vieillotte que rigolote: celle d’impuissance. Quand je pense à cette vieille notion, sacralisante, ontologisante et stigmatisante, d’impuissance, il me revient le tendre souvenir de l’acteur cinématographique Clark Gable (1901-1960). Cette figure culturelle, symbole au siècle dernier, s’il en fut un, de la masculinité flamboyante, était, aux dire de son épouse du temps, parait-il, un impuissant. La notion semble alors porter une sorte de vigueur iconoclaste, doublée d’une critique fondamentale de l’homme, et parait le frapper en l’épicentre de sa mythologie phallocrate. Mais, hélas, cette critique tombait vite court. Le fait est que, si l’épouse de Clark Gable pouvait déjà se permettre de critiquer ouvertement, au sein des réseaux mondains du temps, les capacités sexuelles de son illustre mari, dans le traintrain usuel des couples ordinaires, la situation était toute autre. On assistait en fait, bien plus souvent qu’autrement, à la mise en place de la vieille posture contrite du roy privé d’héritier, et l’absence d’ardeur sexuelle de l’homme faisait souvent une accusée qu’on n’attendrait plus guère aujourd’hui: sa femme. Si un homme ne bandait pas, autrefois, c’était la faute à sa copine et c’est elle qui intériorisait la culpabilisation «inhérente» à la chose. Pas assez séduisante, pas assez engageante, pas assez perverse, pas assez salace, pas assez imaginative, pas assez constante, pas assez patata, pas assez patati. Je n’ai pas besoin de m’étendre, c’est le cas de le dire, sur la question. On voit bien le tableau. Alors que, hum, hum… au jour d’aujourd’hui, quand un homme ne bande pas, bien, c’est son problème, son petit problème personnel, individuel, exclusif et privé et, comme pour une surdité naissante, une verrue encombrante ou une cheville arthritique, eh bien, qu’il voie son médecin (ou son dealer)

Maintenant, si vous me permettez, on va s’autoriser un petit détour qui nous fera furtivement passer par les aventures intimes d’un jeune couple de torontois charmant de ma connaissance et que nous nommerons, pour ne pas les offusquer ni les trahir, Duncan et Roberta. Dans le vestiaire de la salle d’arme médiévale, un beau jour, comme ça, au beau milieu de tout et de rien, Duncan s’exclame à la cantonade: What the fuck is a stretch mark anyway? (Finalement, qu’est-ce que c’est donc qu’une vergeture?). Aucun des spadassins ne sait exactement de quoi il s’agit, en fait. Ce sont donc les spadassines, fort informées, quand à elles, sur la question, qui se chargent d’expliquer au bouillant Duncan ce que c’est qu’une vergeture. Pressé ensuite de questions par les épéistes des deux sexes, Duncan se met ensuite à nous raconter, tout triste, que son amie de cœur Roberta a terriblement peur qu’il soit révulsé par des vergetures qu’elle aurait, selon ses dires propres, en stries sur les pourtours des fesses et dont, de fait, Duncan n’arrive même pas à commencer de conceptualiser l’existence. Mes lectrices me comprendront ici parfaitement. Il y a un grand nombre de menues caractéristiques physiologiques que les femmes dissimulent pudiquement le plus longtemps possible à leurs amants, croyant que ceux-ci vont les critiquer, les enquiquiner et les pinailler sur icelles, alors que lesdits amants, je vous le dit haut et fort mesdames, NE VOIENT RIEN DE CELA EN VOUS. Le détour à travers l’aventure des vergetures de la douce Roberta, indétectables par le sémillant Duncan, force ici une observation de portée générale: c’est un trait éminemment féminin que de cacher chafouinement certaines particularités de son anatomie et de s’angoisser outre mesure de l’opinion éventuelle du partenaire intime sur ces dernières. Encore une fois, je n’ai pas besoin d’épiloguer. Bien des lampes d’alcôve soigneusement éteintes s’expliquent par ce simple petit aphorisme. Or, cette angoisse de la caractéristique corporelle honnie et cachée, qui était si étrangère à l’homme jadis, ne l’est plus totalement aujourd’hui. Car, voyez-vous, comme il ne peut ni dissimuler son absence d’érection ni en feindre une, il cache au moins une chose jalousement à sa partenaire et c’est justement l’absorption de la pilule érectile aux fins du retour imparable de ladite érection. La pilule érectile, son manque et ses ratés (car cela ne marche pas toujours…) font donc l’objet, pour l’homme, d’une angoisse d’apparence aussi forte, aussi empirique et aussi intériorisée que l’angoisse de la femme pour ses vergetures (ou ses varices, ou ses formes, ou sa ligne, ou l’épaisseur de ses lèvres, ou la racine non teinte de ses cheveux, ou etc)…

Cette angoisse du paraître devient ensuite une peur panique ouverte quand le tourment masculin entre dans l’espace ancien, trouble et tempétueux de la compétition amoureuse. S’être inquiété du compétiteur séducteur qui est jeune, qui a des cheveux, qui cuisine, qui a une jolie voiture ou des lettres ou du prestige social, ce n’est rien, infinitésimalement rien, aux vues de l’homme, s’il faut maintenant craindre l’epsilon sans avantages particuliers qui loge au palier, tout simplement parce que, lui, il bande… On a envie de se rouler par terre et de crier androhystériquement que s’il bande, ce corniaud là, c’est exclusivement parce qu’il gobe des pilules érectiles comme… tiens, justement, tout juste comme une femme a bien souvent envie de crier que les nichons saillants de la voisine de palier sont des implants et que sa tignasse torsadée est une perruque. Pour la première fois de son existence ethnoculturelle, l’homme se tourmente intérieurement, se torture en continu, en se disant que, libre, plus que jamais historiquement, de sélectionner ses partenaires comme bon lui semble, sa conjointe pourrait tout simplement choisir un autre homme, plus à la hauteur sexuellement, si des carences «primordiales» (aux vues de l’homme, sa génitalité restant le soliveau essentialiste de toute existence en sexage) ne sont pas corrigées d’urgence, par l’intervention chimique appropriée…

Alors, si vous m’autorisez une petite pesanteur démonstrative qui s’impose ici plus qu’ailleurs, nous avons, de par la banalisation galopante de l’usage de la pilule érectile:

1-     Une généralisation absolue et totalement incontestable du syndrome de Clark Gable. Si tu ne bandes pas, gars, c’est uniquement et exclusivement ton problème. C’est une condition médicale privée et c’est intégralement à toi d’y voir. Passer la faute à l’autre sur ceci, c’est fini.

2-     Une généralisation absolue et totalement incontestable de l’effet vergetures. Il faut masquer ses petites imperfections discrètement et sans trompette, car (croit l’homme, outre mesure comme il se doit) elles pourraient soulever des arguties avec la partenaire et/ou le milieu social.

3-     Une généralisation absolue et totalement incontestable de la terreur compétitive. L’homme qui ne bande pas, quand, désormais, c’est remédiable, risque (croit l’homme, outre mesure comme il se doit) d’être distancé par l’homme qui bande, que ce soit naturellement ou parce qu’il y a justement (chimiquement) remédié.

Il est, dès lors, bien difficile de ne pas considérer cette analyse en trois points sans observer que désormais l’homme intériorise et magnifie des responsabilités, des peurs, des angoisses, un cadre de pensée qui étaient jadis des apanages exclusivement féminins. Si l’homme de ce siècle-ci commence à vivre des inquiétudes et des états d’âmes semblables à ceux d’une femme du siècle dernier, il n’y a pas de chanson à se chanter, c’est que son pouvoir s’étiole. Sceptiques? Oh, oh… Voyez simplement le topo dans l’angle de la question suivante, alors. Pensez-vous vraiment que le grand-père de l’homme contemporain se serait abaissé à prendre une pilule pour se faire bander? Mais poser la question, c’est y répondre. Voyons donc! Le machisme dans sa période doré n’aurait jamais cultivé ce genre de dérive involontairement autocritique pour lopette anxieuse puisant, dans une chimie suspecte, ce qu’elle ne trouve plus dans la «nature» (souvenons-nous des dénis masculins tonitruants face à une pilule anticonceptionnelle masculine. C’était tout simplement pas pour lui, ce genre de platitude routinière pharmaco-chiante)… Or, ce qui, pour son couillu d’aïeul, aurait été une humiliation absurde et inane, une incohérence mentale et un déni brouillon des évidences les plus fondamentales de l’Être, est, pour l’homme contemporain, un mode de vie, simple, ordinaire, généralisé, imparable.

Mesdames, prenez la simple mesure des faits. Votre partenaire sexuel consomme une pilule érectile, en secret, pour vous plaire, pour se survivre sexuellement à lui-même, et pour ne pas vous perdre. Ce faisant il est sordidement aliéné, me direz-vous peut-être, mais qui ne l’est pas? C’est, pour lui, un choix fatal, contraint et contrit. Il n’en rit pas, ne s’en tape vraiment pas sur les cuisses, ne s’en vante pas et n’en parle jamais avec ses copains (sauf dans le cadre sécurisant de l’humour douteux imputant cette pratique aux autres gars). Cela ne mousse aucunement son ego et ne rehausse en rien sa libido (redisons-le: l’action chimique est strictement localisée et sa portée est fondamentalement non orgastique). Secrètement, notre homme, en plus, eh bien, il s’inquiète, il a honte, il a peur, il craint ses pairs et ses concurrents. Hagard, il prend un strapontin dans l’univers contemporain de l’hédonisme contraint. Sentiment bien familier, mesdames, non? Bien son tour, un petit peu, non? Comment être certaines que telles sont vraiment ses émotions, me dites-vous? Simple. Il la prend la petite pilule. Il la gobe en silence. Il retourne chez le pharmacien, en catimini. C’est souverainement barbant pourtant, ce genre de routine (vous le savez bien, mesdames, depuis 1959), mais il le fait maintenant, en silence, et sans bougonner encore. Inusité, quand même. C’est là votre plus sûr garant de sa contrainte et de sa contrition. Laissez-le faire, un petit peu, au fait… Laissez le mariner dans cette nouvelle chimie des âges. Car, ce faisant, c’est sa compréhension intime de ce que vous vivez vous-même qui s’imprègne profondément en lui. Et plus votre partenaire vous comprendra, plus il vous ressemblera. Et plus il vous ressemblera, plus votre pouvoir, qui est autre, alternatif, moderne, nouveau, non patriarcal, communicatif, collaboratif et égalitaire (en ce sens qu’il tend à requérir une plus grande identité empathique des êtres), augmentera. Il faut que votre ordre et votre logique croissent et que la sienne diminue… un peu… un petit peu beaucoup, quand même.  On vise l’égalité.

La pilule érectile n’augmente pas obligatoirement, comme mécaniquement, le pouvoir des femmes. Il faut, de fait, inverser cette équation. C’est finalement plutôt l’augmentation du pouvoir et de la liberté sexuelle des femmes, survenue d’autre part –indépendamment- dans la vie sociale et la lutte pour les droits, qui rend possible, puis obligatoire, puis parfaitement ordinaire, aux tréfonds des replis physiologiques et mentaux de l’homme, la généralisation fulgurante de la pilule érectile.

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Paru aussi (en version abrégée) dans Les 7 du Québec

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