Le Carnet d'Ysengrimus

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Mon pastiche de Juliette CAPULET

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2017

Juliet-Capulet

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LETTRE D’ACCEPTATION DE JULIETTE CAPULET

Cher éditeur de DIALOGUS,

Me voici en votre compagnie pour une courte nuit, afin de partager, avec le plus grand nombre, ma vision des choses. Amour, sentiments, passions… sur ces trois priorités cardinales s’est inexorablement fondée ma vie. C’est donc dans cet univers aussi créateur que destructeur que se dessinent mes opinions…

Oh, bien sûr, ce soir, comme tous les soirs, Roméo me manque, car l’amour est éternel et qui aime une fois aimera toujours. Mais, après vous avoir écrit céans, tout au fond de cette nuit un peu angoissante, je vais absorber une potion étrange qui me donnera l’apparence de la mort pour presque deux jours. Alors, je m’éveillerai. Roméo sera près de mon cœur. Ses yeux dans mes yeux, il fera de moi ce qu’il voudra. J’attends sereinement ce moment sublime pour que ma vie commence.

Et, en attendant, je suis à votre entière disposition, chers lecteurs et lectrices de DIALOGUS, consciente qu’après un demi-millénaire, vous pensez encore à moi, à Roméo et à ce que nous incarnons. Communiquons donc, pour vibrer de concert sur les sentiments et les luttes qui nous définissent et nous dominent tous…

Votre dévouée,

Juliette Capulet

De Vérone, ce mercredi 14 février 1554, au soir

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1- BRAVO POUR VOTRE RETOUR!

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Juliette,

William Shakespeare vous a rendue célèbre, est-ce que cette notoriété ne vous a pas nui? Revoyez-vous Roméo? Sachez que je vous admire, surtout votre façon de décrire si justement votre attachement à Roméo. D’ailleurs, est-ce un attachement?

Lilian Tomas

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Chère Lilian,

William Shakespeare m’aurait rendue célèbre? Vous parlez sûrement d’un des nombreux conteurs qui ont narré mon histoire. Célébrité… Que vaut la notoriété sans l’amour? Je ne pense pas qu’on puisse parler de nuisance, bien au contraire… Les difficultés liées à cet amour difficile, déchiré entre la passion et les puissants liens familiaux, exposées au plus grand nombre, permettent de donner du courage et de l’espérance aux couples vivant la même situation… Vous parlez d’attachement pour mon Roméo… Oh, c’est tellement plus que ça… Qui a aimé un être l’aimera toujours, je doute que toute relation, qu’elle se termine ou non, puisse faire évoluer des sentiments au point qu’ils soient évincés… Non, aucun amour ne meurt, et derrière la plus grande haine se cache toujours une passion dévorante. Roméo vit en moi. Près de moi et dans mon esprit. Mon âme est Roméo, ma vie entière est sa vie…

Sincèrement vôtre,

Juliette Capulet

De Vérone, 1554

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Juliette,

L’amour est-il donc immortel? À votre époque où le divorce n’existait pas, il n’était peut-être pas question de remettre ses sentiments en cause, ou d’y penser (encore que j’en doute). Mais de nos jours où les familles recomposées fleurissent, pensez-vous qu’il soit viable pour un individu d’accumuler ses amours passées? Notre façon d’aimer ne doit-elle pas changer?

Amicalement,

Lilian Thomas

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Lilian,

L’amour est immortel. Tous mes amours sont enracinés en moi. Celui de Pâris comme celui de Roméo. L’amour est un tronc qui ne peut que croître. Ses branches et ses provignements ne peuvent que nous surprendre.

Et… le divorce existe en mon temps. Les familles recomposées aussi.

Juliette Capulet

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2- REGRET

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Chère Juliette,

Ton histoire m’a touchée par sa tristesse en même temps que ce grand bonheur!

Découvrir l’amour, le vrai, franc et sans ombre est merveilleux en soi et j’espère le découvrir un jour moi aussi! Mais que cet amour s’incarne en la personne qu’on est censé le plus haïr est tellement injuste!

Ne regrettes-tu pas parfois que la querelle de vos pères vous ait séparés? Crois-tu au destin et le fait que Roméo soit ton amour en fait-il partie?

Je te remercie de prendre un peu de temps pour me répondre! Je te souhaite tout le bonheur possible et espère que tu vivras longtemps auprès de ton amour!

Affectueusement,

Laëtitia

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Bonjour Laëtitia.

Eh bien oui, je crois en l’amour absolu. Je suis sûre que les êtres qui ressentent cette passion dévorante ne meurent jamais… Et je te souhaite de la connaître.

Bien à toi,

Juliette Capulet.

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3- AMOUR

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Bonjour Juliette!

Tu es toujours amoureuse de Roméo? Comment j’aurais un petit ami comme Roméo? Tu as mal quand tu meurs?

Merci de répondre à ces questions!

Désirée

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J’aime Roméo à jamais. Pour avoir un amant comme lui, fais comme moi: ne fais rien, laisse les flots de la vie le pousser vers toi. Je ne sais pas si j’ai mal quand je meurs. Je vis toujours, mais on parle de me faire boire une potion qui imitera la mort pour quarante heures. Je te raconterai mes sensations à mon retour de ce voyage implacable et étrange…

Juliette

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4- UN SIMPLE «BONJOUR!»

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Juliette,

Je suis passé tellement de fois pour lire un retour de sourire avec un, ne serait-ce qu’un tout petit «Bonjour!» que je vais aller voir se coucher le soleil au moins 43 fois aujourd’hui.

Le Petit Prince

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Cher petit Prince,

Hé bien, devinez quoi! Mille étoiles ne valent pas l’amour tout neuf que me donne mon Roméo… Je vous embrasse sur le front, cher enfant du ciel.

Juliette.

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5- ARRÊTEZ MALHEUREUSE!

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Madame Juliette Capulet,

Vérone, Italie.

Dame Juliette,

Arrêtez Malheureuse! L’antidote existe. Mandez vos serviteurs, pressez-les de le quérir!

Que n’avez-vous fui? La Suède n’est pas si loin. Criez à l’ombudsman, au protecteur du citoyen. Pas de cachette pour votre amour? Pourtant cette passion a su s’exprimer! C’était donc si fort! Et cet enfant que vous portez peut-être? Les réjouissances de fin d’année approchent, la réconciliation des Montaigu et des Capulet est-elle impossible à imaginer? Nous pourrions la célébrer ensemble?

Arrêtez, le prix en est trop élevé, votre folie vous emporte, je sens tous ces amants qui vous regardent, vous appellent.

Ne vous laissez pas gagner par leur folie. Madame, répondez-moi!

Christiane Beaulieu

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Fuir comme des mécréants, Christiane, fuir comme des escogriffes, détaler comme des coupe-jarrets, s’esquiver comme des conspirateurs?

Fuir pour aimer? C’est petit, disconvenant, irréaliste, inconcevable.

Nos familles mordront le fruit de notre amour ou embraseront nos bûchers. Il n’y aura pas de demi-mesure. Il en est ainsi pour tout ce qui concerne l’implacable devoir du passionnel.

Mais grand merci pour ce qui me parait la mansuétude complaisante d’un futur plus libre et moins tourmenté. Merci, Christiane, grand merci, mais je reste.

Juliette Capulet

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6- DEMANDER EN MARIAGE

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Je suis ravie de pouvoir vous envoyer une lettre pour vous demander conseil. J’aimerais demander en mariage un homme que j’aime, mais je ne sais pas réellement comment faire.

Je vous remercie par avance de votre réponse.

Céline

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Fonce droit dessus et demande. Puis laisse lui un petit délai (les hommes sont plus lents en duo qu’en duel…). Ce délai passé s’il tergiverse encore, gifle-le. S’il ne tergiverse pas, tu as ton affaire.

Tiens moi au courant de la suite. C’est que… le plus beau est à venir.

Juliette Capulet

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7- VIRGINITÉ

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Une question me perturbe dans votre belle histoire. Pardon si je suis indiscret mais êtes-vous encore vierge? Désolé d’avance pour l’indiscrétion.

Deneo

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Bien sûr que non, Deneo. Pâris a pris ma virginité avec douceur et déférence. Mais c’est Roméo qui m’a vraiment faite femme, femme pour toujours dans ses bras.

Et… ne fais donc pas ton timoré comme ça, avec tes questions. Nous sommes à Vérone, pas au couvent…

Juliette Capulet

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8- APRÈS LE DÉPART DE TON ROMÉO

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Bonjour Juliette,

Je tiens à te dire que tu as toute mon admiration. Tu as eu le courage de vivre au jour le jour ton histoire avec le beau Roméo. J’ai l’impression que tu n’as pas eu peur une seule seconde. J’imagine que tu as suivi ton cœur jusqu’au bout, peu importe ce que les autres pensaient. Il y a bien longtemps que je voulais te poser quelques questions. Je sais qu’on ne se connaît pas beaucoup, mais suis ton cœur. Si tu as envie de me répondre, je t’en serai reconnaissante.

Comment t’es-tu sentie quand tu t’es retrouvée seule après le départ de ton Roméo? Avais-tu la profonde conviction qu’il pensait toujours à toi et que votre chemin se croiserait à nouveau? Comment as-tu fait pour savoir que ce gars était le seul qui en valait vraiment la peine?

Merci beaucoup si tu décides de me répondre. Tu peux même décider de me poser à moi aussi une question. Personnellement, je comprends pas l’amour, mais je suis victime de celui-ci, un peu comme toi. Pas seulement avec un garçon, mais aussi dans mes choix. Je suis une passionnée. J’avoue que l’amour en tant que tel ne peut pas être compris puisqu’il doit être ressenti, mais peu importe… ça existe alors ça doit être quelque chose de réel et tout ce qui est réel peut être expliqué. Nous pouvons donc nous permettre d’en parler un peu.

Karine

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Bonjour Karine,

Lorsque Roméo a tombé le masque en cette soirée fatidique chez mon père, la certitude absolue que nous serions ensemble pour toujours m’a envahie tout doucement, comme une grande paix. Même la mort ne pourra éventer le fumet de cette insondable confiance qui perdurera en moi toujours. Le doute est un sentiment ancien, perdu, irréel dont je ne comprends plus la nature. Il est déraciné de moi. C’est comme s’il n’avait jamais existé. Roméo Montaigu est pour moi. Je suis pour Roméo Montaigu. Ce qui sera sera. Tout est dit.

Une question pour toi? Certes. Pourquoi dis-tu ne pas comprendre l’amour, alors que tu en parles, ma foi, avec beaucoup de finesse?

Juliette

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9- UN DÉFAUT DE ROMÉO

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Bonjour Juliette,

J’aimerais juste te demander quel était un des défauts de ton Roméo que tu aimais tant!! Merci!

Sabrina

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Son nom.

Il s’appelle Montaigu. Bon, évidemment me diras-tu Sabrina, qu’est-ce qu’un nom? Une rose sentirait aussi bon sous n’importe quel autre nom… Mais, vois-tu, pour Roméo Montaigu, le nom attache, lie, emberlificote, ligote, en tissant et perpétuant des liens claniques qui font de moi son irrémédiable ennemie, pour cause aussi de mon nom: Capulet.

Si jamais nous mourons de cet amour, Roméo et moi, nous mourrons tués par du brettage et des rixes de spadassins bourrus et impudents, dans les ruelles obscures de Vérone, par la cause de nos deux noms.

Et pourtant, ils se sont récemment unis pour toujours, ces noms, par l’amour nouveau inexorable qui a pulvérisé les haines anciennes, démotivées, sales, putrides…

Juliette épouse Montaigu, née Capulet

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10- CE QUI NOUS REND STUPIDE ET AVEUGLE

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Bonjour Juliette!

Je voulais te demander quelque chose: qu’y a-t-il dans l’amour qui nous rend si stupide et aveugle? Je pensais que tu serais la personne parfaite pour me répondre, suite à ton expérience avec Roméo!

Sabrina

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Douce Sabrina,

L’amour nous rend plutôt subitement lucides sur la réalité douloureuse et complexe de notre être intime. Cette clarté inattendue et abrupte suscite bien, sur le coup, un certain déséquilibre, une certaine hébétude qui peut paraître stupide. Mais c’est l’entourage mondain qui résiste à l’amour qui est en fait stupide, pas toi qui vois si cru et si clair, pas ton amoureux qui te comprend et se comprend enfin lui-même.

Juliette

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Merci beaucoup! Ta réponse m’impressionne vraiment! Je vois que tu étais très amourachée de ton beau Roméo. Mais dis-moi donc, quels sont les facteurs qui font qu’une relation dure très longtemps, même pour toujours?

Sabrina

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La certitude qu’on pourra tout prendre et tout donner. Que l’amant nous sera un puit rempli d’une eau désaltérante éternelle et réciproquement.

Juliette

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11- TRAGIQUE

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Chère Juliette,

Je trouve que votre histoire est tragique. Mais j’aimerais savoir si Roméo était votre premier amour, et si vous avez hésité avant de prendre le poison qui vous endormirait pour vingt-quatre heures.

Merci.

Audrey-Anne, 12 ans

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Audrey-Anne,

Le comte Pâris, que mes parents voulaient me faire épouser, fut mon premier amant. Il est gentil et sa déflorante étreinte me fut comme une promenade amicale dans un beau jardin ou comme un repas confortable avec un bel ami, intelligent et spirituel. Roméo est moins fin comme amant, moins subtil, plus cru. Mais quand Roméo m’a prise, j’ai cru que j’allais me fendre, exploser, m’anéantir en lui. Rien au monde ne peut se comparer à ce moment et je peux t’assurer d’une chose: la sensation d’amour est intégralement subordonnée à l’émotion d’amour…

Roméo est mon premier et mon dernier amour. Mon seul amour, à jamais.

Pour ce qui est de cette boisson que tu évoques, la fiole la contenant est ici sur mon écritoire près de moi. Je vais la boire d’un trait vers la fin de cette longue nuit du mercredi de la Saint-Valentin 1554, quand j’aurai fini ma correspondance. Ce sera sans hésitation, comme une autre étape devant me mener à Roméo ou à la mort. De fait, elle ne va pas m’endormir pour vingt-quatre mais bien pour quarante-deux heures… Ce sera une sorte de pseudo-mort. Et tu vas devoir attendre un peu avant de pouvoir prendre connaissance de mes impressions de cette autre portion de mon aventure.

Bonsoir,

Juliette

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12- PETITE QUESTION

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Chère Juliette,

J’aurais une petite question: qu’est-ce que l’amour?

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L’explosion surprise et irrépressible de tous tes sens et de toutes tes émotions quand l’autre pose furtivement son regard sur toi.

Juliette

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13- C’EST QUOI L’AMOUR POUR TOI?

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Bonjour chère Juliette, une légende et une inspiration pour moi!

Je voudrais te poser plusieurs questions dont la première est: l’amour pour toi, c’est quoi? Tu sais, l’amour c’est vraiment compliqué. Comment savoir faire le bon choix? Je suis encore jeune… je suis en train d’apprendre.

Deuxième question: comment décrirais-tu l’amour que tu as pour Roméo?

Troisième question: si tu sors avec un garçon, comment vas-tu te faire à l’idée que tu vas rester avec lui pour l’éternité, puisque c’est sûr qu’il y a une fin?

Je dis ça de même parce que je n’ai que seize ans. Il faudrait faire des erreurs dans la vie pour vraiment savoir ce qu’est notre choix idéal. J’espère que tu pourras répondre à toutes mes questions avec précision. En retour, pose moi une question pour que cela m’éclaircisse un peu.

Sincèrement vôtre,

Claudia

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Claudia,

Tu es mon aînée de deux ans. Ce serait à toi de m’éclairer de ta sagesse. Mais je vais quand même répondre à tes questions au mieux.

L’amour est la certitude à la fois passionnée et tranquille que rien ne compte plus que la compagnie intime, profonde et durable de l’être aimé.

L’amour que j’ai pour Roméo est infini, tumultueux, tonitruant et sans peur.

L’éternité, c’est celle du souvenir collectif. Regarde Roméo et moi, 500 ans après notre étreinte, notre passion vit encore dans ton cœur et dans celui de toute une civilisation. Nous ne nous étions pas donné un tel objectif! Nous visions simplement à vivre ensemble la courte vie terrestre. Et, Claudia… pour savoir si c’est «le bon» il n’y a qu’une formule: faire taire le fracas des rumeurs de tes amies et de ta famille et n’écouter que le message de ton cœur. Ton cœur, si tu arrives à l’isoler correctement des pressions mondaines, ne te trahira jamais. Mais il faut que ce soit lui qui parle…

Je n’ai qu’une seule question pour toi Claudia: aimes-tu?

Juliette

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Bonjour,

J’ai fort bien apprécié vos réponses, simples mais claires.

Oui j’aime. Je veux aimer car pour l’instant je n’ai pas de relation, mais je cherche. Plusieurs garçons sont après moi, mais ils sont timides et n’osent me le dire car ils savent tous sûrement, qui est le garçon qui m’attire.

Il s’appelle David et il a 14 ans. Je venais de déménager et je l’ai remarqué. J’ai essayé de faire de mon mieux pour l’approcher et le connaître plus. J’ai appris qu’il avait déjà l’élue de son cœur. Cela m’a blessée, j’ai été vraiment triste, mais je peux passer à travers et juste être amie avec lui. Moi, je n’aimerais pas, si j’avais mon Roméo, qu’une fille lui tourne autour; alors j’essaie de faire paraître que je ne suis plus intéressée par lui que pour être son amie. Je ne sais ce qu’il lui a passé par la tête, mais il m’ignore et commence à dire des méchancetés sur moi à mes amis. Pourtant, je ne lui ai rien fait à ce que je sache. J’aimerais tant savoir ce qu’il pense de moi, car s’il ne m’aime vraiment pas, je crois que je vais tout laisser tomber; pourtant je ne suis pas une fille lâcheuse. Je pensais vraiment qu’il fallait que je fasse les premiers pas et être moi-même, mais si cela continue de même, tout ce que je veux maintenant, c’est retourner en arrière pour tout oublier, car là j’avais décidé de renoncer à l’amour.

C’est alors que j’ai rencontré le frère de mon ami: Antoine, quinze ans. Il est super beau, super sympathique, très drôle et c’est comme mon meilleur ami dans le quartier. Il m’attire beaucoup et j’essaie de lui faire comprendre que je voudrais être à ses côtés, mais j’ai toujours eu une peur bleue qu’il ne m’accepte pas. Voici où je suis rendue, mais je n’arrête pas de penser à ce qui aurait pu arriver avec David.

J’espère que vous pourrez m’éclairer sur cette situation car cela me fait beaucoup de peine.

Amicalement vôtre,

Claudia.

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Il n’y a que toi-même, Claudia, qui puisse voir clair en ton cœur sur ces questions intimes. Un petit indice cependant: Roméo ne m’a jamais dit la moindre méchanceté. Les choses cruelles ne me sont jamais venues de lui, elles me sont toujours venues du monde.

Juliette

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14- COMMENT AS-TU TROUVÉ?

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Dame Juliette!

Je vous écris simplement pour vous poser deux petites questions qui m’ont toujours intriguée. À quelle âge avez-vous rencontré Roméo et comment avez-vous su que ce serait lui l’élu de votre cœur? Merci de votre réponse.

Ary-Anne

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Je comprends que cet événement est vieux pour vous d’un demi-millénaire mais pour moi, il vient d’arriver. Il est vieux d’à peine quelques jours. J’ai quatorze ans et je me suis présentée, en enfant obéissante, à un bal masqué chez mes parents. Il y avait là un certain nombre de jeunes paltoquets d’une famille adverse qui étaient venus faire les bergamasques dans notre cérémonie. L’un d’entre eux a retiré son loup et s’est tourné vers moi. C’était Roméo Montaigu. Notre amour mutuel fut instantané, irrépressible et proprement incommensurable. Quand nos yeux se sont croisés, je suis devenue sienne pour toujours. Même la mort est impuissante contre nous. Votre touchante missive, venue d’un si lointain futur, le prouve mieux que tout, Ary-Anne.

Juliette

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15- POURQUOI N’AVEZ-VOUS PAS FUI?

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Chère Dame Juliette,

Aujourd’hui, tout le monde sait quelle passion régnait entre vous et l’amour de votre vie, mais pourquoi n’avez-vous pas dit à votre père ce qu’il en était… aussi s’il n’avait pas compris, pourquoi n’avez-vous pas fui avec l’élu de votre cœur?

Son nom seul était votre ennemi juré à Vérone, mais pas en autre lieu. Si vous aviez fui au tout début, vous auriez vécu la plus belle histoire de toute l’humanité, même si celle qui vient de se passer est une des plus belle, elle aurait été encore mieux.

Pourrais-je savoir aussi pourquoi les Montaigu et les Capulet étaient en guerre?

La magnifique phrase «Mon unique amour est mal de mon unique haine, un prodigieux amour est né et je le dois à mon plus grand ennemi», est-ce vraiment vous qu’il l’avez dite ou est-elle due à l’imagination des producteurs, car lorsque Juliette (l’actrice qui vous interprétait) l’a dite, des frissons m’ont traversé tout le corps.

Pourquoi votre relation entre vous et votre mère Lady Capulet était-elle si compliquée? Le rôle d’une mère n’est-il pas de nous aider dans un problème qu’il soit petit ou grand? Pourquoi vos liens étaient-ils si compliqués? Aimiez-vous plus votre nounou ou votre mère?

Une dernière chose avant d’attendre votre réponse impatiemment: à quelle âge votre mère vous a eue?

En espérant n’avoir pas pris trop de votre temps.

Merci de votre réponse,

Ary-Anne

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Voici donc sept questions qui prouvent, Ary-Anne, que nous ne sommes pas du tout du même monde.

Pourquoi ne pas avoir tout avoué à mon père? Dis-toi que même si je ne lui ai pas tout craché au visage ouvertement, il a bien compris ce qui se passait. Mon opinion de cœur ne lui est strictement rien. Il n’en a que pour ce mariage de convenances qu’il cherche à m’imposer et, en un éclair, devant sa furie, j’ai renoncé pour toujours à être comprise de cet homme et de son ordre.

Pourquoi ne pas avoir fui? Mais j’envisage toujours la possibilité de fuir… Je vais boire cette potion soporifique tout à l’heure, quand j’aurai fini de répondre à cette pile de lettres du futur. À mon réveil, l’homme dont je suis la féale décidera de ce que nous ferons. S’il décide que nous fuyons, je le suivrai, même si c’est en enfer.

Pourquoi les Montaigu et les Capulet sont-ils en guerre? C’est une ancienne rivalité de familles féodales. Comme toutes les rivalités de cette nature, le point de départ en est la recherche du contrôle de quelques terres à oliviers, quelques estuaires, ou quelques places de marché. Exacerbées par ce choc initial de leurs objectifs, les familles finissent au fil des années gorgées de bretteurs et de perce-bedaines qui attendent la moindre escarmouche pour tirer la lame. Après, il faut venger les esquintes et les morts et ça n’en finit jamais.

Cette phrase que tu cites, l’ai-je vraiment dite? Tu me la rapportes dans une bien étrange formulation, mais elle exprime toujours le fond intime de ma pensée. Elle vient de moi donc. Je la reconnais, malgré l’inévitable déformation du temps, qui la distord.

Pourquoi ma relation avec ma mère est-elle si compliquée? Tu la vois bien compliquée probablement uniquement parce qu’elle diffère de ta relation avec ta propre mère. Ma mère balance entre son amour pour moi assorti de son respect pour la liberté naissante que j’incarne et sa soumission à l’ordre patriarcal. Regarde bien tous les coups tordus qu’elle me fait, ce sera pour constater qu’ils émanent tous de ce déchirement unique qui lui lacère le cœur.

Aimé-je mieux ma nourrice ou ma mère? Ma mère, bien sûr! Mais avec ma nourrice, je suis plus intime, plus à mon aise, plus cajolée, plus arrogante et ombrageuse aussi, car elle me gâte.

À quel âge ma mère m’a-t-elle eue? À vingt-huit ans. Elle en a aujourd’hui quarante-deux.

Juliette

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16- UNE ROSE…

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Cher Juliette!

J’aurais une petite question à vous poser…

Je me demandais pourquoi un des plus grands symboles de l’amour était une fleur… alors qu’une fleur finira toujours par se faner…?

Amélia

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Mais, Amélia…

D’une pousse ordinaire et quelconque, couverte d’épines, jaillit une merveille, explosion de couleurs vives, au parfum saisissant de douceur et de beauté. Cet éclat va mourir, banalement comme tout ce qui existe, mais laissera sur les sens et dans le cœur un souvenir impérissable, un frisson de surprise et de joie immortel.

N’importe quel objet pourrait symboliser l’amour. La rose aussi donc…

Juliette

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17- POURQUOI L’AMOUR FAIT-IL SI MAL?

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Salut Juliette,

J’ai une grande question à te poser: pourquoi l’amour fait-il si mal?

C’est vrai, toi tu es morte pour Roméo et lui s’est tué pour toi. Je te mets un peu dans mon contexte. J’aime un garçon avec qui je travaille. On se parle régulièrement et nous nous parlons aussi par l’intermédiaire de l’ordinateur. Lorsque nous communiquons ainsi, ce garçon est super gentil et tout. Puis dernièrement, des rumeurs ont commencé à se propager au travail, comme quoi je l’aimais. Depuis ce temps, lorsqu’il est avec les autres il ne me parle plus vraiment, mais sur le «chat» il est normal. Une fille qui est une de mes collègues au travail, m’a dit qu’il n’avait pas dit qu’il m’aimait, mais n’avait pas dit non plus qu’il ne m’aimait pas. Il n’a tout simplement fait aucun commentaire sur ces fameuses rumeurs.

Elle dit que j’ai des chances avec lui. Peut-être; mais pourquoi a-t-il fait comme si je n’existais pas, aujourd’hui au travail? D’accord, il m’a ignoré seulement une fois depuis les rumeurs, mais c’est la seule fois où je l’ai vu depuis. Cela me fait terriblement mal, comme s’il se fichait carrément de moi.

J’aimerais avoir ton aide.

Merci pour tout.

Jenny

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Jenny,

Je suis atterrée. C’est donc ça! Nous allons mourir de notre amour, Roméo et moi. Je ne le savais pas. Tu me l’apprends. Je suis maintenant résignée. Et je comprends le ton tragique de tous ces correspondants qui viennent s’abreuver de ma légende. C’est qu’ils viennent en fait boire le flot de notre sang…

Que puis-je te dire, assommée que je suis par la nouvelle que tu viens de m’asséner. Ce garçon te quittera pour une autre. Et, si tu me permets de dire la chose aussi crûment: tu ne vas pas en mourir, toi…

Juliette

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18- BONJOUR JULIETTE!

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Chère Juliette,

Pour commencer, je voulais vous remercier pour vos réponses, elles m’ont éclairée dans mes brumes.

J’aurais quelques autres questions à vous poser.

Aujourd’hui, notre professeur de français a parlé de votre histoire et a soulevé un point intéressant. Elle nous a posé la question suivante: que serait-il advenu à Juliette si elle avait engendré un enfant du nom de Montaigu? La guerre entre les Montaigu et les Capulet se serait-elle arrêté ou se serait-elle aggravée? Je me posais la question. Et vous, comment la percevez-vous? Quelle serait la réponse appropriée pour vous?

Dans une autre de vos lettres, j’ai lu qu’une dame vous posait une question sur le fait que vous étiez enceinte de Roméo. Est-il vrai que vous portez un enfant de Roméo?

Quel endroit restera gravé à tout jamais dans votre esprit et dans votre cœur (l’endroit où vous étiez avec Roméo?)

Votre nourrice vous aime comme sa propre enfant, mais comment réagissez-vous envers cela?

Croiriez-vous que votre mère était jalouse de votre nourrice à laquelle vous confiez plus de choses?

Votre nourrice doit en savoir plus sur vous que votre propre mère, étant donné qu’elle s’occupait de vous, mais pas de la façon traditionnelle d’une mère (sans vouloir vous offenser).

Une dernière petite chose avant de vous quitter, j’aurais aimé connaître les prénoms de votre mère, votre père et votre nourrice si cela n’est pas trop indiscret.

J’attends votre réponse.

Sincèrement, votre Ary-Anne

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Que va-t-il arriver si j’engendre un enfant Montaigu? Le clan Capulet va se subdiviser en deux factions. Ceux qui verront dans cette union par la chair un signal pour la paix et ceux qui y chercheront une conspiration et voudront s’en prendre à notre amour. Le clan Montaigu vivra probablement le même genre de déchirement. Le vice-roi de Vérone, lui, nous sera favorable, car il en a par-dessus la tête de toutes ces rixes et cherche tous les moyens de calmer le jeu entre nos clans. Une naissance lui serait l’occasion sublime. Fin comme il est, il ne la raterait pas.

Est-ce que je porte un enfant de Roméo? Je le crois, oui, et l’espère de tout mon cœur. Mais je ne peux être certaine de rien, car tout s’est passé si vite…

L’endroit qui restera gravé à jamais dans mon cœur. Tu penses au balcon, je suppose… Non pas, c’est ma chambre, l’endroit ou Roméo m’a faite femme et d’où je t’écris en ce moment.

Le fait que ma nourrice m’aime comme son propre enfant ne me pose aucun problème. C’est un fait assez usuel dans les grandes familles.

Ma mère n’est évidemment pas jalouse de Nourrice. C’est une idée saugrenue du futur, ça! Les deux riraient à gorge déployée de lire une telle étourderie!

Ma mère se prénomme Béatrice-Juliette. Mon père se prénomme Vittorio. Je n’ai jamais su le prénom de Nourrice.

Juliette

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19- ENCORE QUELQUES QUESTIONS

Chère Dame Juliette,

Comment allez-vous? Merci pour votre dernière réponse. Pour votre avis, lorsque je vous ai demandé l’endroit qui restera gravé à jamais dans vos cœurs… je ne pensais pas au balcon, loin de là cet endroit est trop classique. Je savais que vous sauriez m’étonner avec votre réponse.

Pour ce qui est de votre histoire. Dans votre monde est-ce toujours la même histoire qui se répète? Ce qui veut dire que vous ne savez rien de votre vie si vous aviez survécu avec Roméo.

Si vous continuez votre histoire, comment aurais-tu aimé appeler votre enfant? (s’il était un garçon et s’il était une fille).

Quelle est votre réaction lorsque vous vous réveillerez après quarante heures de sommeil profond et que vous découvrirez votre amour allongé à côté de vous mort.

Est-ce vrai que Roméo a réalisé la dernière demande de Pâris avant sa mort de l’emporter près de vous ou est-ce seulement des rumeurs du futur? Quel âge avait Pâris?

Quelle est la première fois que Roméo vous a fait femme? (si ce n’est pas trop indiscret!)

Pensez-vous qu’il est mal de se faire femme pour la première fois de par un homme que vous n’aimez pas, mais qui vous aime, lui?

Si vous aviez pu décider de la fin de votre réalisateur, comment se terminerait-elle?

Habitez-vous dans le même monde que la reine Guenièvre, Morgane ou est-ce un monde tout à fait différent?

Avez-vous un autre nom que Juliette qui n’est pas perçu? Quel nom auriez-vous aimé porter?

Quel serait le pays que vous auriez aimé habiter?

Une dernière chose avant d’attendre votre réponse impatiemment! À quoi ressemblez-vous:

Vous et votre amoureux (grandeur, couleur de yeux, couleur et longueur de cheveux, poids)

Merci infiniment de toujours me répondre aussi clairement possible!

Ary-Ann qui vous admire pour votre courage …

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Bonjour Ary-Anne, je vais très bien, merci.

Mon histoire ne se répète pas, elle se déroule. Je ne sais rien de mon avenir ou de mon absence d’avenir avec Roméo.

Si j’ai un garçon je veux l’appeler Carlo. Si c’est une fille, ce sera Isabella. Mais il faudra que Roméo approuve. Autrement, ce sera les noms qu’il choisira, quels qu’ils soient.

S’il est mort à mon réveil, eh bien je me tue. Je suis parfaitement sereine avec cette option.

Je ne sais pas ce que Roméo et le comte Pâris ont arrangé entre eux sur moi et j’ignore l’âge dudit Pâris.

J’ai vu Roméo il y a deux nuits et il m’a prise. C’était plus que merveilleux, sublime.

Je n’ai pas d’objection à l’étreinte charnelle sans amour, la première fois comme toutes les autres. Seul un consentement mutuel raisonnable est nécessaire pour assouvir un désir bien senti. Tant qu’il y a plaisir et non viol, j’approuve. Mais un plaisir peut être simplement respectueux, amical ou curieux…

Je ne connais ni Guenièvre, ni Morgane et je ne sais pas ce qu’est un réalisateur. Je m’appelle Juliette et aurais bien voulu m’appeler Juliette.

J’aurais voulu habiter un pays ou le port de l’épée et les duels sont prohibés sans passe-droit aucun. Un pays sans rixe et sans clan.

Je ne souhaite pas décrire mon physique ou celui de Roméo. Il faut en laisser quand même un peu au rêve…

Au revoir,

Juliette

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Bonjour Juliette,

Comment allez-vous? Ma question l’autre jour sur le réalisateur, ce que je voulais dire c’est: si vous aviez pu changer la fin de l’histoire, à la place de mourir, comment auriez-vous aimé que ça finisse?

Vous dites dans votre réponse que vous vivez au présent et que votre histoire ne recommence pas toujours. Mais vu que vous êtes dans un autre monde, vous ne vivez pas avec Roméo?

Ary-Anne

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Je suis en ce moment à attendre le retour de Roméo. Comme je me moque de la mort et que cette dernière est de toute façon inévitable, je n’ai aucune envie de changer mon histoire pour chercher à éviter quelque sort fatal.

Juliette

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20- SOYEZ FRANCHE!

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Chère Juliette,

Dans la vie, on m’a toujours dit de vivre à fond, d’avoir mes opinions, de m’exprimer et surtout de vivre sans regret. Ne jamais regretter nos gestes ou nos paroles. Ce qui est fait, est fait point. Vivre sa vie sans jamais regretter une seule chose me paraît plus que difficile. Combien de fois on se dit, ah si j’avais fait cela à la place de… si je lui avais dit cette phrase au lieu de celle-là il…

La question que je me pose par rapport à vous et à votre histoire d’amour est celle-ci: sachant d’avance la fin de votre histoire à Roméo et à vous, seriez vous prête à recommencer intégralement votre aventure ou changeriez-vous quelque chose afin d’en rendre la fin moins tragique? Seriez-vous prête à revenir en arrière et à nier l’existence de Roméo ainsi que votre amour dans le but d’échapper au triste sort qui vous a été réservée?

Soyez franche!

Merci infiniment

Marie-Ève Charbonneau

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Chère Marie-Ève,

Je viens d’apprendre récemment que cela risque de bien mal tourner pour Roméo et moi. Je voudrais naturellement qu’il en soit différemment. Je changerais donc tout ce qu’il faut changer, sauf une chose. Il n’est pas question que je retire Roméo d’aucune de ces destinées alternatives auxquelles nous rêvons toutes. La mort vaut mieux que de le perdre ou de ne pas l’avoir connu. Cette certitude sereine est avec moi depuis que nos regards se sont croisés. Mais je commence à comprendre que cela ressemble à de la fiction excessive à tes yeux. Je le sens fort bien en lisant ta lettre et celles de tes paires. Aussi, je te dois une explication.

De plus en plus, en échangeant avec vous, femmes du futur distantes de moi d’un demi-millénaire, je vous découvre prométhéennes, affranchies, affirmées, rétives, volontaires, en un mot: libres et sereines. Solidaires de mon amour, vous cherchez à y insuffler le souffle libertaire de votre temps. Cela ne se peut pas, cela n’est pas possible.

Je suis pétrie de désespoir comme vous êtes pétries de liberté. Je dois obéir à un ordre paternel qui a droit de vie ou de mort sur moi, qui s’entoure de spadassins brutaux qui pourraient n’importe quand percer ma nourrice et mes messagers d’un fer criminel sans que personne n’y trouve à redire. Quand Roméo m’a montré son visage, cela lui a coûté de se battre en duel avec mon cousin Tybalt, de le tuer et de s’exposer aux conséquences cruelles de la vengeance. Je n’ai que fort peu de choix, je suis ballottée par toute cette violence patriarcale qui me domine. J’ai autant de libre arbitre que toi, Marie-Ève, mais il est enfermé comme un petit oiseau effrayé dans ma cage thoracique et ne peut sortir que sporadiquement, dans le secret de ma chambrette.

Donc changer ma destinée, comme une femme de ton temps sait le faire, ne m’est pas possible. Je ne peux que refuser la portion de ma destinée qui violente mon intégrité. Et celle-ci nie le statut d’ennemi et donne le statut d’amant à un homme qui m’est tout. Pour ne pas transiger avec cela, même la mort me sera douce. C’est tout ce que je peux faire, mais je le ferai. La perte de l’intégrité de mon corps ne m’est rien car j’ai choisi, aussi librement que toi, de ne pas sacrifier l’intégrité de mon être profond à la brutalité et à la vénalité de Vérone…

Voilà. J’ai été des plus franches.

Juliette Capulet

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Vous avez bien raison, chère Juliette.

Je réalise maintenant comment votre époque et la mienne sont bien éloignées. Nous sommes séparées par les années, mais surtout par nos mentalités. Je comprends très bien votre point de vue et je le trouve franchement honorable. De nos jours, les gens sont tellement plus lâches puisqu’il est si facile de recommencer à zéro: «je n’aime pas le métier que je fais, c’est pas grave je recommence», «je ne trouve pas mon partenaire parfait, c’est pas grave je divorce!» Voilà pourquoi je vous considère comme une jeune femme très courageuse.

J’ai une autre question pour vous, en lien avec la dernière: sincèrement, malgré tout, auriez-vous mieux préféré vivre à mon époque, avec la technologie, la rapidité de vie, et tous les changements?

Merci infiniment pour votre réponse précédente.

Bien à vous

Marie-Ève Charbonneau

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Marie-Ève,

La seule chose que j’envie de ton époque est qu’on ne s’y bat plus en duel dans les ruelles des villes d’Italie pour un verre de trop ou la couleur d’un jupon de fripe. Mais on me rapporte que ton époque est terrible, avec des guerres dévastatrices, des armes à feu, des explosifs, des drogues dangereuses, des abominations qu’on fait faire aux enfants, des véhicules trop rapides qui prennent des vies, des nuages empoisonnés au-dessus des villes qui tuent les populations de mort lente, des clans rétifs et tentaculaires qui portent des noms étranges et rébarbatifs comme Pègre, Mafia, Entreprise…

Alors je ne sais pas, vois-tu. Entre les terreurs de mon époque et celles de la tienne, je me sens plus à l’aise avec une brutalité connue qu’avec une brutalité à découvrir… Cela ne te vexe pas, j’espère.

Accepte mes respects les plus intenses,

Juliette

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21- FAIRE NOTRE LIT

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Pourquoi sommes-nous obligés de faire notre lit tous les matins tandis qu’il est certain que nous allons le défaire le soir afin de nous recoucher dedans?

Superbanane

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Poser la question, c’est y répondre. Il faudrait en effet pouvoir ne pas faire son lit le matin et admettre de le prendre comme il est le soir. Permettez-moi de vous exposer une version plus douloureuse et lancinante de votre question.

Pourquoi un Capulet tue-t-il un Montaigu en duel le matin quand il sait très bien qu’il va falloir, pour que le sang soit racheté, qu’un autre Montaigu tue un autre Capulet en duel le soir?

On en a un peu marre, en effet… Je vous suis parfaitement.

Je crois savoir qu’en votre temps on ne se battra plus en duel… Je vous annonce corollairement que ni moi ni ma nourrice ne faisons jamais mon lit… Je n’ai donc pas votre problème et vous n’avez pas le mien.

Mais notez que c’est encore Roméo Montaigu et moi qui trinquons dans l’affaire.

Mes hommages.

Juliette Capulet

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22- VOUS OU UNE AUTRE…

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Madame Capulet bonjour,

(Mais qu’est-ce qu’une Capulet? Une rose embaumerait tout autant sous un autre nom!)

Enfin, bref, la question que j’ai à vous poser est délicate, et j’espère ne pas vous froisser.

Seulement voilà: votre Roméo, saviez-vous qu’avant de vous rencontrer, il était prêt à mourir pour une autre femme? Hélas, celle-ci voulait rentrer dans les ordres et votre soupirant parla alors de s’enlever la vie, de désespoir.

Ce qui me porte à croire que Roméo n’était en fait qu’un dépendant affectif. Ou encore, un narcissique, beaucoup plus enclin à trépasser pour laisser à la postérité l’image d’un héros romantique qu’à quitter ce monde par réelle passion amoureuse.

Quant à vous, ne vous en êtes-vous pas éprise simplement pour contredire votre famille et échapper à un mariage forcé?

Ne m’en veuillez pas, gente dame, d’être si cynique, mais un psychiatre célèbre, Henri Laborit, a dit que l’amour n’était qu’un instinct territorial sublimé et je ne suis pas éloignée de lui donner raison.

Je vous remercie à l’avance pour votre réponse et vous souhaite une excellente journée,

Michèle Tremblay

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Chère Michèle,

Un instinct territorial sublimé, ce n’est pas bête du tout comme idée. Reste encore, vous l’admettrez avec moi, à expliquer adéquatement la susdite sublimation, si l’on prétend circonscrire proprement l’amour… Or il y a quelques faiblesses et manques dans votre analyse.

D’abord je congédie sans retour le narcissisme. Je vous dis —au risque à mon tour de vous froisser— qu’on se demande un peu ce qu’il fiche là car il est en porte-à-faux complet avec l’économie, autrement assez cohérente, de votre raisonnement. Roméo est un tempérament bouillant, toujours prêt à festoyer avec ses amis, à tirer l’épée contre ses ennemis, à aider un vieil homme affaibli sous son faix ou un étranger égaré. Il n’est en rien narcissique, il ne pense en fait jamais à lui-même. Oubliez cette idée. Elle vous ferait errer.

Cela nous laisse avec Roméo comme dépendant affectif et moi comme fuyarde d’un mariage forcé. Il n’y a rien là de si faux, mais creusons quand même un peu la question. Roméo m’a tout de suite parlé de Roseline, sans rien me cacher de ce qu’avaient été ses émotions pour elle. Un dépendant affectif sincère reste un dépendant affectif, me direz-vous. Soit. Il n’y a pas de mal. Je ne peux vous répliquer que ceci: Roméo m’a confié que dès qu’il m’a vu, Roseline ne lui fut plus rien et je le crois. Ainsi, si sa susdite dépendance affective s’oriente maintenant exclusivement vers moi, inutile de vous dire que je saurai m’en accommoder…

Maintenant sur ma ci-devant fuite d’un mariage avec le comte Pâris, voilà une idée bien futuriste et un peu frivole quand même. Le comte Pâris m’a déflorée, il m’a fait femme avec douceur et respect. J’ai beaucoup de tendresse pour lui et j’y voyais un parti honorable, un homme doux et aimant en compagnie duquel il aurait fait si bon vieillir. De plus, il est de mon clan, il est riche et c’est une fine lame. Ces choses comptent beaucoup dans le Vérone de ce temps. Je n’avais donc rien de spécial à fuir. Or cependant, l’apparition de ce Roméo a complètement brouillé mes petites cartes. Je me suis retrouvée comme Iseult rageant devant Tristan après l’absorption erronée du philtre d’amour les liant pour jamais. Je ne veux pas de cet amour mais il me subvertit et me déchire. J’ai dû y céder malgré le plus élémentaire bon sens de mon temps, que je partage d’autre part de tout cœur. C’est cet amour que j’aurais bien voulu fuir mais, en ce soir fatidique de notre rencontre, c’était déjà impossible.

Maintenant avisez-vous du fait que le détail le plus criant qui manque à votre petite analyse de notre cas, Michèle, c’est celui de l’omniprésence de la mort violente dans mon monde. Roméo et moi sommes des ennemis de clans. Nous sommes foutus. Ils nous tueront, s’entre-perceront à cause de nous et nous le savons. Tout cela va se conclure dans un lupanar sanglant innommable. C’est affligeant au possible mais de fait nous nous en moquons, mon amant et moi, parce que nous ne pouvons plus vivre l’un sans l’autre. Tant pis donc. Tant pis pour nous, autant que pour tous ceux qui mourront à cause de nous. Que leurs corps rompus et frémissant s’empilent sur les nôtres.

Si notre incapacité à vivre l’un sans l’autre fait partie de la description de cette… territorialité de votre Monsieur Laborit, je l’accepte sans broncher. Ce savant du futur comprend sans doute ce genre de pulsion mieux que Roméo et moi, qui restons, l’un dans l’autre, des âmes simples du présent. Ce que ni ce monsieur ni vous ne comprenez mieux que des jeunes aristocrates du Vérone de 1554, par contre, c’est l’intensité prométhéenne de notre mépris de la mort. Celle-ci est épaisse et poisseuse comme le sang qui se figera très bientôt dans notre juvénile et palpitante gorge…

C’est que vous allez mourir très vieille dans un monde confortable, chère Michèle. Un monde ou l’homme et la femme ne valent pas mieux que des petits rongeurs hagards aux yeux rouges dans un dédale tout blanc.

Nous, non.

Mes respects,

Juliette Capulet

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Dame Capulet bonjour,

Je vous trouve bien perspicace de faire cette référence aux petits rongeurs, car monsieur Laborit, justement, s’en est beaucoup inspiré lors de ses recherches.

Puis-je vous poser une autre question?

Que diriez-vous de cette maxime de La Rochefoucauld: «L’amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu’on lui attribue, et où il n’a non plus de part que le Doge à ce qui se fait à Venise.»?

Merci à l’avance,

Michèle Tremblay

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Je la trouve mieux informée sur l’amour que sur le Doge de Venise qui connaît ses affaires et celles de sa piétaille, bien plus que cet aphorisme ne le laisse à croire…

Juliette Capulet

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23- ROMÉO, TON VÉRITABLE AMOUR

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Chère Juliette,

Il y a une question que je me pose depuis longtemps: comment as-tu su que Roméo était ton véritable amour? Tu ne le connaissais pas et pourtant, tu savais que tu l’aimais.

Merci beaucoup de me répondre!

Valérie

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Bonjour Valérie,

Tu poses ici une des questions les plus anciennes concernant les affaires de l’amour: comment aime-t-on sans connaître? J’ai envie de répondre: puisque cela arrive tout le temps, pourquoi poser la question? Mais je vais réprimer cette envolée taquine et m’expliquer au mieux, à l’aide d’un détour.

Oublions Roméo une seconde. Prenons le comte Pâris. Pâris est l’homme tendre et respectueux que mes parents voulaient me faire épouser. Il est le premier homme à m’avoir fait l’amour. Et, Valérie, il m’a traitée comme une reine. Il était impeccable. Le charme et l’intelligence fait homme. Une perfection de douceur et de gentillesse.

Après notre étreinte, qui fut on ne peut plus satisfaisante, Pâris m’a pris pantelante dans ses bras et m’a dit tendrement: «Juliette, je vous aime».

Je n’oublierai jamais le petit serrement de mon cœur à cet exact instant. Je ne connaissais pas encore Roméo à ce moment là, et pourtant j’ai répondu, dans un soupir triste, à cet homme que je me croyais vouée à convenablement épouser: «Comment pouvez-vous croire m’aimer? Vous ne me connaissez même pas!»

Intéressant quand même, non? En plein la question que tu poses! Et je comprends maintenant pourquoi elle a jailli de mon cœur dans les bras de Pâris: C’EST QUE C’EST LA QUESTION QU’ON POSE QUAND ON N’AIME PAS, C’EST LE SYMPTÔME CRIANT DE L’INEXISTENCE DU SENTIMENT D’AMOUR. La question que tu soulèves ne prend son importance réelle que quand il y a ABSENCE D’AMOUR. Elle requiert le vide qu’elle postule inévitablement puisqu’elle le comble par une recherche. Je veux dire par là que cette question cherche à combler par une compréhension diligente, respectueuse et attentive —une compréhension de tête— le vide cruel des sentiments pour un ami ou un inconnu trop assidu mais qu’on respecte quand même…

Or, quand l’amour est là, la question «aimer sans connaître?» n’a plus aucun sens.

Roméo, amant fou, fougueux et sauvage, est beaucoup moins habile que Pâris pour faire l’amour à une femme… Pourtant quand il m’a prise, j’ai explosé comme un fruit frais qu’on croque en été. Jamais la question «aimer sans connaître?» n’est sortie de ma gorge quand je griffais le dos de Roméo en me tordant dans ses bras. Il ne pouvait jaillir de la susdite gorge que des cris passionnels tandis que mes yeux se poissaient des larmes d’une émotion irrépressible et infinie. Sans réfléchir et sans poser cette question lui non plus, Roméo a fait de moi une folle, une folle en cheveux. Et, encore folle, je t’assure que je n’ai vraiment que faire de «connaître», «comprendre» ou «réfléchir»…

Je me fiche éperdument de ne pas «connaître» Roméo. J’en crève de l’aimer et c’est tout. C’est incompréhensible, mais c’est un fait. Je suis désolée de ne pas pouvoir m’en expliquer mieux. Il faut vivre cette fureur pour en voir l’incommensurable clarté. Connaître n’est rien, aimer est tout mais pour que cela soit, il faut qu’on aime…

Amicalement,

Juliette

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Chère Juliette,

 Je vous remercie grandement de m’avoir répondu! Vos explications sont très claires et j’apprécie vos conseils. Je dois avouer que votre histoire avec Roméo est celle qui m’a fait le plus rêver. On doit vous le dire souvent!

Suite à ma première question, j’aimerais vous en poser une deuxième: bien avant de connaître Roméo ou le comte Pâris, aviez-vous déjà rêvé au prince charmant que vous alliez rencontrer un jour? Roméo correspond-t-il aux critères que vous vous étiez faits?

Merci beaucoup de prendre le temps de lire mes questions.

Au plaisir de lire votre réponse,

Valérie.

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Non, Valérie, aucunement.

Avant que mes parents ne m’imposent le comte Pâris comme futur époux, j’étais folâtre, insouciante et ne pensais pas spécialement aux hommes. Je te rappelle que je n’ai jamais que quatorze ans. J’allais au concert, à la baignade, je tissais des couronnes de roses. Je dormais nue et en cheveux, mais c’était plus pour profiter de la douce moiteur de l’été que par ardeur sensuelle.

Pâris m’a approchée doucement, comme on approche un fauve. Il m’a instruite des mystères de la féminité adulte et je l’ai suivi dans ce monde, docile, soumise, obéissante, respectueuse. Le tout se vivait en toute rectitude, mais sans joie.

C’est une question importante qui tu soulèves ici, Valérie. Je sais que beaucoup de jeunes femmes ont de ces rêvasseries prospectives sur leur futur homme. Moi pas. Je ne me vouais pas spécialement à ces questions de la chair et du cœur. Je me laissais mollement porter par mon devoir d’enfant Capulet obéissant à l’ordre du père. Pâris n’a pas abusé de la situation. Ah, lui, il voyait clair.

Quand Roméo a tombé le masque ce soir-là, tout a volé en éclats. Mon absence de vie antérieure s’est pulvérisée. Ma vraie vie a débuté à ce moment exact. Le reste ne m’est rien. Ni fait, ni rêve, ni aspiration. Rien.

Juliette

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24- AH JULIETTE!

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Bonjour Juliette,

J’aimerais juste te dire avant tout que j’aime vraiment beaucoup ton histoire, même si elle est triste, elle me touche tellement!

Ce que j’aimerais savoir c’est ce que vous pensez du travail effectué par Claire Daynes et Leo DiCaprio dans le film un peu plus moderne de Roméo + Juliette? Pensez-vous que c’est trop moderne, avec les fusils et tout? Vous avez aimé le film au juste? Je suis très intéressée par vos opinions personnelles sur le film, mais moi je le trouve tellement bon!

O.K. Au revoir Juliette hihihi!

Merci de prendre le temps de m’écrire,

Emily

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Bonjour Emily,

On m’a fait voir ce numéro de théâtre perpétuel que l’on regarde sur une petite lanterne. J’ai été incroyablement déroutée par ce monde hargneux et trépidant de Verona Beach. Mais l’évocation de la violence ambiante et la ferveur des deux protagonistes étaient tout à fait conformes aux terreurs et aux passions que je vis ici en 1554 dans la vraie Vérone.

Je suis en fait bien contente de ce spectacle, car j’ai l’impression qu’il t’aide à me comprendre et m’aide à envisager la possibilité lointaine de ton monde fulgurant et futuriste.

Juliette

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25- CHÈRE JULIETTE!

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Bonjour,

Je me nomme Julie Deveault. Je vais au collège Regina Assumpta. J’ai une très importante question pour vous. Je me pose cette question depuis que j’ai vu le film qui raconte votre histoire. Ma question est bien simple: quelles idées vous sont venues à l’esprit lorsque vous avez vu Roméo se tuer juste à côté de vous?

Merci d’avance pour votre réponse.

Julie Deveault

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Bonjour Julie,

Tu sembles faire référence à des événements futurs de ma vie et ce, dans une des versions de mon existence. Tu comprends que, comme je suis un personnage de fiction ayant accédé à une dimension mythique, il y a un grand nombre de présentations de mon sort qui sont proposées.

Comme il s’agit ici pour moi d’événements futurs de ma vie effective, je vais te répondre en prospective plutôt qu’en rétrospective. Je dois, avant tout, faire observer que ton temps semble se faire une conception beaucoup plus tragique et catastrophique de la mort que le mien. Dans mon temps, les enfants meurent en bas âge, les femmes meurent en couche, il y a des razzias, des épidémies, des escarmouches dans les rues de Vérone, des règlements de compte, des vendettas innombrables, des accidents malheureux de toutes natures et des suicides.

La mort est proche de moi par réalité usuelle. Elle est aussi proche de ma conscience depuis que je suis amoureuse de mon ennemi, Roméo Montaigu. Je sais qu’on va l’attaquer, je sais que des menaces ont jailli sur son compte et sur le mien, je sais que je ne peux vivre sans lui. Toutes les possibilités de combinaisons de sort sont donc bien disposées dans mon esprit. C’est la conscience qui accompagne implacablement l’impuissance. Je regarde toutes ces éventualités aussi froidement les unes que les autres.

L’une d’entre-elles est que s’il meurt, je me tue. Il est donc clair que si je le vois occis près de moi, je m’occirai aussi. Je procéderai alors calmement, froidement, de préférence avec la même arme que lui, pour que son sang pénètre en moi au moment ultime. Je me frapperai alors sans peur de ce trait. Si on me représente pleurnichant, trépidant et paniquant en ce geste suprême, ce sera une version inadéquate de mon sort. La seule idée qui obnubilera mon âme au moment fatal sera la suivante: tant pis pour la vie. Sans Roméo, il n’y a plus de vie.

Juliette Capulet

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26- COUP DE FOUDRE

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Bonjour Juliette,

J’ai une petite question pour vous. J’aimerais savoir, honnêtement, à quel point vous aimiez Roméo. J’ai pu constater que vous avez vécu un «coup de foudre», mais comment ça marche ce fameux coup de foudre? Vous le connaissiez à peine, n’est-ce pas? Moi, je ne sais pas si je crois vraiment au coup de foudre, peut-être parce que je ne l’ai que partiellement vécu. J’essaie d’y croire, Juliette!

Alors, si vous aimiez vraiment Roméo, pourriez-vous m’expliquer ce sentiment, ce moment où la seule chose que vous voyez c’est l’autre personne qu’on nomme coup de foudre? Et si vous pouvez, s’il vous plaît, ne publiez pas mon nom sur Internet (seulement s’il est possible, sinon ce n’est pas grave), car ça me gêne un peu.

Merci beaucoup Juliette!

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Ah, comment expliquer l’inexplicable, nommer l’innommable. Je ne connais pas Roméo très bien mais je le devine, je le suppute, je l’appréhende, je le «fantasme», comme on dit dans votre jargon moderne.

Cette émotion violente, inaltérable, incurable, échappe complètement à ma volonté. Ce n’est pas un calcul, une planification, un programme préparatoire, un projet de vie. C’est une folie, une hystérie, une merveilleuse maladie dont on ne veut pas guérir. Et elle est mutuelle, car Roméo est fou de moi aussi. Il en perd la tête aussi.

À «essayer d’y croire», tu perds ton temps, tu dilapides ta réflexion en tâtonnant à distance du gouffre insondable. Ne fais rien, ne fais strictement rien. Oublie ces histoires, renonce à ces efforts. Marche ton chemin dans la nuit de la vie. Si soudain tes membres se démantibulent et ton cœur explose, ça y sera: tu auras déjà basculé au fond du gouffre. Il n’y aura alors point de retour, car l’amour est un imprévu irréversible.

On ne construit jamais l’amour. C’est toujours lui qui nous détruit.

Juliette

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Juliette,

Votre réponse est si belle… Merci beaucoup! Les sentiments que vous me décrivez, moi, je ne les ai jamais vraiment vécu honnêtement… Donc j’aimerais savoir: croyez-vous que tout le monde à quelqu’un pour lui ou elle?

Est-il possible de ne jamais vivre le grand amour?

Merci d’avance pour votre réponse et au revoir!

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Oui, il est parfaitement possible de ne jamais vivre le grand amour. C’est une pure question de hasard ou de chance. Je ne suis même pas certaine de vous souhaiter cela, en plus…

Juliette

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27- ROMÉO ÉTAIT-IL FAIT POUR VOUS?

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Chère Juliette,

Plusieurs personnes croient que nous pouvons nous trouver un Roméo car elles croient qu’il nous attend quelque part et d’autres disent que tu fais simplement tomber en amour mais sans plus. Croyez-vous vraiment que Roméo était votre «prince charmant» et qu’il attendait quelque part? Comment pouvez-vous savoir qu’il était fait pour vous, s’il l’était?

Véro

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Roméo ne m’attendait pas spécialement. J’aurais pu quitter Vérone avec mes parents, il aurait pu mourir en duel et nous ne nous serions jamais découverts. Je frissonne d’horreur à cette idée mais je suis obligée de la laisser occuper ma conscience car elle est le vrai cruel des possibles.

Je sais que Roméo est mien et que je suis sienne tout simplement comme on sait qu’on a faim, soif ou sommeil. Tout notre être corporel et spirituel penche naturellement vers l’assouvissement de cet état de manque et il n’y a pas de doute possible face à l’urgence paisible qui nous anime concernant le dit manque.

Juliette

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Bonjour Juliette,

J’ai une autre question à poser. J’aimerais bien savoir à quoi on reconnaît l’amour? Et aussi comment as-tu reconnu toi-même ton amour pour Roméo?

Véro

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L’amour vous transforme complètement. C’est comme si chaque atome de votre corps était refait dans une sorte de forge où il fait chaud et où le corps trépide et palpite. Comme cela n’arrive qu’en présence de l’aimé, inutile de te dire qu’on comprend tout de suite qu’il est la source d’une métamorphose si puissante et si indubitable.

Juliette

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28- QUITTER LA VILLE

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Chère Juliette,

Votre relation avec Roméo était difficile et même impossible. Pourquoi n’avez-vous pas juste quitté la ville avec lui pour vous faire une autre vie et vivre votre bonheur?

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Christine

Mais nous envisageons toujours de le faire, Christine. Mon amant lui-même a fui dans une autre ville, après avoir tué mon cousin Tybalt en duel. Il ne m’a pas prise avec lui sur le coup parce qu’il avait une meute de spadassins des Capulet aux basques et craignait que je finisse percée du fer d’un satellite de mon propre père. Mais Roméo va revenir me chercher et nous ferons tout ce qu’il voudra, y compris fuir. Nos ennemis nous serrent de près, ce ne sera pas simple de sortir de Vérone. Je répugne personnellement à l’idée de fuir comme une chienne ou une souillon, mais au point où j’en suis, je ferai tout ce qu’il faudra pour ne pas être séparée de mon seul homme, Roméo.

Y compris mourir.

Juliette

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Oui… mais il n’est jamais venu vous chercher!

Christine

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Non, Christine! Il va venir, j’en suis certaine. Vos attaques brutales et cruelles sur la sérénité de mon amour ne me sont rien.

Juliette

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29- LES ODEURS ET LES RELATIONS HUMAINES?

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Chère Juliette,

J’ai souvent remarqué autour de moi que plusieurs facteurs affectent les relations que les gens entretiennent entre eux. Aussi m’est-il arrivé de me questionner sur la valeur de l’intervention des odeurs dans ces relations. Ne serait-il pas possible qu’une certaine odeur puisse nous attirer plus qu’une autre? Une odeur qui nous repousse pourrait-elle être la cause d’un froid entre deux personnes? J’apprécierais énormément avoir votre opinion sur ce sujet. Il ne s’agit que d’une hypothèse, et pourtant, quelque chose me pousse à croire qu’elle pourrait s’avérer vraie…

En espérant votre pensée à ce propos, je vous remercie d’avance

Julie

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Les formes, les sons et les odeurs ne me sont rien, car j’aime.

Juliette

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Chère Juliette,

Votre réponse, bien que d’une brièveté rare, m’a impressionnée. Que voulez-vous dire par aimer? Qu’est-ce que l’amour exactement pour vous? Je dois vous avouer que j’ai beaucoup de difficultés à imaginer qu’aucun son, qu’aucune odeur ou forme ne puisse influencer votre vision du monde, et que seulement l’amour vous guide. J’apprécierais, s’il est possible pour vous, un aperçu de votre vision du monde qui me semble très intéressante.

Au plaisir de recevoir une seconde lettre de vous,

Julie

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J’adore la texture et le parfum des roses. La mandoline rend un son très pur qui me plaît grandement, presque autant que le doux chant d’une petite eau cristalline ruisselant au fond d’un jardinet. J’ai rencontré ces multiples sollicitations et d’autres encore quand j’ai été invitée au domaine du comte Pâris, quand il m’a gentiment prise et a doucement demandé ma main.

Mais, depuis que j’ai rencontré ce Roméo Montaigu qui me hante comme une sourde tempête gonfle un ciel de fin d’été, nul velouté, nul son, nulle couleur ne me perce si profond, ne m’atteint, ne me touche. Je suis insensibilisée à tout ce qui est autre que mon maladif, impulsif et tyrannique amour.

Juliette

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30- TOMBER EN AMOUR EN DEUX JOURS

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Chère madame Capulet,

Comment est-il possible de tomber en amour, de se marier, et de mourir pour quelqu’un en deux jours? Connaître une personne prend du temps. N’aurait-il pas été possible, qu’avec le temps, vous découvriez que Roméo n’était pas l’amour de ta vie?

Mamdouhmansour

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Non, impossible.

Et je ne comprends pas cette importance excessive que vous assignez au facteur temps. L’amour est fulgurant. Il annule le temps.

Juliette Capulet

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Comment pouvez vous dire que ce n’est pas important de prendre la peine de bien connaître quelqu’un avant de l’aimer? Toutes les qualités que vous recherchez dans un homme ne peuvent pas être découvertes en deux jours. Qu’est-ce qui vous a fait tomber en amour avec Roméo dès le premier instant ou vous l’avez vu sans même savoir qui il était?

Mamdouhmansour

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Je tombe amoureuse, Mademoiselle. Je suis à vivre le moment cardinal de ma vie. Je ne suis pas en train d’acheter une vache laitière ou d’embaucher un laquais! Je me moque bien de ses défauts et de ses qualités. Il est là, mon ancienne vie vole en éclats et je n’existe plus que pour être sienne. Je ne sais rien de lui, sauf qu’il est d’une famille ennemie. Rien à foutre. Je l’aime. Je ne vis plus pour rien d’autre, en deux jours ou en deux mille ans. Je n’ai plus qu’une raison d’être: Roméo ou la mort.

Que dire de plus?

Juliette

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31- UNE TOUTE PETITE QUESTION!

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Bonjour Juliette,

J’ai lu la pièce dont vous faites partie et j’ai aussi assisté au film. J’aimerais juste avoir des réponses à mes petites questions si vous êtes capable d’y répondre. Ma première question existe, car j’ai réalisé que Roméo et vous tombez en un amour incontrôlable… mais comment est-ce possible d’aimer tant une personne à une vitesse incalculable… juste en les regardant pour la première fois.. Est-ce de l’amour vrai ou un simple coup de foudre?

Réécrivez-moi, je vous en prie! (ma note scolaire dépend de votre réponse)

Merci beaucoup!

Marina

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C’est de l’amour vrai ET un coup de foudre, qui ne sont qu’une seule et unique même chose.

Juliette Capulet

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Bonjour,

Merci de m’avoir répondu en si peu de délai…

D’après ce que vous m’avez répondu, pensez-vous que d’autres personnes auraient dit la même chose ou bien qu’elles auraient vu cet événement en portant des paires de lunettes différentes de celles que vous et Roméo avez partagées? Qu’est-ce qui vous fait dire exactement que c’était de l’amour vrai?

Merci.

Marina

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Tristan et Iseult portent les mêmes lunettes que moi. Guenièvre et Lancelot aussi. Cléopâtre VII et Marc-Aurèle aussi. Il y en a une multitude d’autres. Ce qui me fait dire que c’est de l’amour vrai, c’est l’intensité de l’émotion, sa clarté, sa cruauté, sa débordante intransigeance.

Il n’y a pas de doute possible. J’aime et ne transigerai pas sur ce que j’aime.

Juliette

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32- POURQUOI AIMONS-NOUS?

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Selon vous, pourquoi aimons-nous? Et pourquoi aimer jusqu’à vouloir mourir?

jaysacidtest

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Nous aimons parce que nous nions l’inertie de l’ordre social ambiant, et nous nous tournons vers le futur et vers les progrès insoupçonnés qu’il apporte. En aimant Roméo, j’aime mon ennemi et travaille ainsi avec mon cœur et avec mes entrailles à mettre en place l’ère où nos familles ne seront plus sous vendetta. Je le fais sans même vouloir le faire. Roméo aussi. Ce sont nos entrailles qui le font, malgré nous, malgré nos croyances de tête.

L’amour est une prospective… et l’amour fou est une prospective urgente.

Juliette

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Merci de m’avoir répondu; j’ai beaucoup apprécié votre réponse à la fois véridique et joliment exprimée, elle a aussi suscité en moi d’autres questions à propos desquelles vous pourrez peut-être m’éclairer. Tout d’abord, l’amour est-il donc vraiment plus fort que nous? Et si c’est le cas, est-ce une puissance plus forte que tout? Nous fait-elle vivre?

jaysacidtest

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Oui… mais cette puissance tutélaire nous détruit aussi…

Juliette

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33- QUE REPRÉSENTE L’AMOUR?

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Bonjour Juliette,

Tu es certainement l’une des meilleures références en ce qui a trait à l’amour: ton histoire est un classique et beaucoup de personnes souhaiteraient vivre une expérience comme la tienne. Je me demandais, que représente l’amour pour toi? Il me semble que c’est quelque chose de vraiment très puissant pour toi, au point d’y donner ta vie, ce qui me porte aussi à te demander que représente la vie pour toi.

Merci d’avance!

Jennifer

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La vie, la vie. il faut voir quelle vie, Jennifer…

Je suis une fille de famille qui évolue dans un univers social où on se bat en duel et où on tue pour un rien. Je ne suis qu’un avoir foncier dans les transactions nobiliaires de mon père. On m’ordonne d’aimer. On me somme de mourir. La vie d’une femme de mon temps est un bien, sans plus…

J’ai en fait envie d’aimer et de mourir selon mes priorités et en conformité avec mes choix. Et je suis prête à en payer le coût. Comme il n’y a pas d’issue, je n’en cherche pas. L’amour représente l’affirmation de moi en l’amant de mon choix. Je ne transigerai pas sur cela.

Juliette

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Chère Juliette,

Tout d’abord, merci beaucoup de m’avoir répondu aussi rapidement. J’étais bien heureuse de voir que j’avais un e-mail de Juliette Capulet. Deuxièmement, je dois dire que ta réponse m’embête un peu… Tu dis vouloir vivre selon tes priorités et en conformité avec tes choix; quels sont-ils?

J’ai remarqué aussi que quelqu’un t’avait demandé pourquoi faire son lit le matin si on est pour se coucher le soir, question que je me suis moi-même souvent posée. Serais-tu d’accord de dire, si on pousse la question encore plus loin, qu’on ne devrait pas vivre puisque l’on va mourir?

Merci encore!

Jennifer

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Non, Jennifer. Je suis désespérée et révoltée mais je ne suis pas suicidaire. Je veux vivre avec l’homme que je choisis, pas celui qu’on m’impose. Je ne suis pas la propriété foncière de mon père. Je suis simplement un être autonome et affranchi qui mourra volontiers pour ne pas retourner à son asservissement mais comme on meurt en luttant chaudement dans une guerre libératrice.

Juliette

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Chère Juliette,

Merci encore pour ta réponse. Cependant, je voulais te dire que je ne voulais aucunement insinuer que tu étais suicidaire, c’était simplement une question sur laquelle je voulais avoir ton opinion. Si je t’ai offensée en te faisant croire que je croyais que tu étais suicidaire, j’en suis sincèrement désolée. Alors merci encore de m’avoir répondu!

Jennifer

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Je comprends parfaitement, Jennifer. Tu ne m’as pas offensée du tout.

Amitiés respectueuses,

Juliette

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34- POISON TEMPORAIRE

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Dites-moi, chère Juliette, pourquoi n’avez-vous pas dit à Roméo que vous alliez prendre un «poison temporaire» juste pour faire croire aux gens que vous êtes morte? Il n’y aurait pas eu de trouble et Roméo ne se serait pas empoisonné!

Amicalement vôtre,

Claudia

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Roméo a dû fuir Vérone après avoir tué mon cousin en duel. Mes alliés lui ont fait transmettre la nouvelle par porteur, mais je crains, en vous lisant, que le messager ne se soit pas rendu jusqu’à Roméo…

Juliette

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35- EN AMOUR DE L’AMOUR?

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Chère Juliette,

Je voudrais savoir si vous êtes vraiment amoureuse de Roméo. L’amour à première vue, est-ce que ça existe réellement, et, de plus, est-ce que vous-y croyez encore, même après votre expérience?

Selon moi, se tuer pour un homme que vous connaissiez à peine me semble un peu aigu. J’ai l’impression que vous êtes plutôt en amour avec l’amour, et non avec Roméo. Soyons réalistes: il est impossible de savoir si une personne est compatible avec une autre après seulement quelques heures passées ensemble, encore moins si cette deuxième personne est soi-même (Comment pouvons-nous juger notre propre situation amoureuse sans être aveuglé par le béguin?).

Je suis désolée pour l’indiscrétion de ma question: vous ne regrettez sûrement pas votre décision, mais tout n’est pas perdu.

Merci de prendre le temps de me répondre!

Elisa  

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Je suis amoureuse de Roméo et mourrai pour lui s’il le faut, Elisa, ceci est un axiome.

Ceci dit, je comprends parfaitement ce que vous dites à propos d’avoir un béguin pour un béguin. C’est un peu, voyez-vous, ce que j’ai ressenti pour le comte Pâris. J’aimais bien l’aimer, j’aimais bien vivre le sentiment d’amour de par lui.

Le coup de tonnerre qui m’a frappée quand j’ai aperçu Roméo a pulvérisé tout cela. Soyons réalistes, comme vous dites, et, l’étant justement, je soupçonne que vous ne comprenez pas la paix et le détachement de cette immense certitude que j’ai en l’amour, simplement parce que, pour le moment, vous n’avez vécu que les béguins que vous décrivez…

Respectueusement,

Juliette

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36- AMOUR SECRET

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Bonjour,

J’aimerais savoir pourquoi il faut autant souffrir quand on est en amour? Je sais que personne ne va jamais comprendre la souffrance que vous avez vécue, mais l’amour n’est-il pas supposé être la plus belle chose qui nous arrive? Alors, ce que j’aimerais vraiment savoir, ce sont les sentiments que vous avez ressentis lorsque vous et Roméo étiez en amour par-dessus la tête et que vous étiez obligés de vous cacher, comment avez-vous vécu cet amour quand tout le monde était contre?    

Emmanuelle

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Bonjour Emmanuelle,

D’une façon remarquablement cohérente, votre seconde question répond partiellement à votre première. Pourquoi souffre-t-on tant dans l’amour? À cause de la pression de l’entourage. C’est lui qui nous tourmente, nous déchire, nous renie, nous agresse, nous juge et nous comprend mal.

Comment avons nous vécu cela Roméo et moi? Très calmement, vous savez. Un peu comme des voleurs ou des jocrisses qui préparent leur prochain méfait sous une poterne obscure, avec toute la sérénité des gens du métier qui ignorent la peur de l’adversité. Une sorte de courage de forbans nous anime et nous ne craignons pas nos ennemis. Notre posture à leur égard est froide plus qu’autre chose. Il y a un très vieux proverbe sicilien qui dit: «Ne déteste pas ton ennemi, cela embrouille le jugement». Nous l’appliquons sans même le vouloir ou nous y efforcer.

Les Montaigu et les Capulet ne nous suscitent aucune passion particulière. C’est dans les bras l’un de l’autre que nous vivons l’intégralité de notre passion.

Vôtre,

Juliette Capulet

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37- LA SEULE SOLUTION

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Bonjour Juliette,

Est-ce que vous pensez que la seule solution à votre amour, qui était presque impossible, était vraiment le suicide? Avez-vous pensé que peut-être une autre solution aurait pu vous sauver afin d’être ensemble, ou est-ce que c’était la seule solution pour être ensemble pour l’éternité?

Merci beaucoup, s’il vous plaît, de me répondre.

Elisabeth

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Bonsoir Elisabeth,

Je ne suis pas encore morte. J’envisage donc pour mon amour, comme tu dis, toutes les solutions. L’aveu public, la fuite, la clandestinité, le mariage, le concubinage. Tout. Je suis ouverte à toutes les options, sauf une.

Il n’est pas question que je vive sans Roméo. Si Roméo quitte la ville, je le suis. Si Roméo quitte la vie, je le suis aussi. C’est une simple question de sereine cohérence de l’intégrité et de l’intégralité d’amour…

Mais —entre nous!— si Roméo vit, je veux vivre aussi. Je suis une amoureuse, pas une suicidaire. La nuance est de taille!

Amicalement,

Juliette

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38- UN COUP DE FOUDRE PEUT-IL ARRIVER?

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Chère Juliette!

J’aimerais savoir si avoir le coup de foudre pour quelqu’un peut vraiment arriver? Quand vous avez rencontré Roméo pour la première fois, avez-vous su instantanément qu’il était l’amour de votre vie? Et croyez-vous que nous ayons tous une âme sœur quelque part dans le monde?

Merci de me répondre.

Myriam

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Oui, à la première et à la seconde question. Non à la troisième.

C’est pour cela qu’il faut me croire sur parole à propos de mon amour de Roméo. Tous n’ont pas la chance que nous avons en matière d’amour. Après tout, nous avons fait la légende…

Juliette

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39- DEUX FAMILLES QUI SE DÉTESTENT

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Bonjour Juliette,

J’ai cru comprendre que Roméo et vous avez vécu votre amour dans le secret et avez vécu chaque jour dans le bonheur, mais je voudrais savoir pourquoi vos deux familles se détestaient tant et pourquoi empêcher le bonheur de leurs enfants?

Manou

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Je suis contente que notre histoire se termine ainsi pour toi. Ce n’est pas l’opinion de tout le monde, alors là… Nos familles sont des clans féodaux. L’épanouissement de leurs enfants n’est pas une valeur pour eux. Ils se battent depuis des décennies pour une embrouille de propriété foncière dont, étant une femme, j’ignore la nature. C’est un conflit bien virulent, bien dommageable et bien emmerdant. Même le vice-roi de Vérone commence à en avoir passablement marre des rixes des Montaigu et des Capulet…

Juliette

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40- SE DONNER LA MORT

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Comment l’amour peut-il être à ce point intense qu’on puisse vouloir se donner la mort pour l’autre?

Sophie Bretonne

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C’est qu’on est déjà morte de par la mort de l’autre. Discutez de cela avec un adulte qui a perdu un enfant. Il vous expliquera cela avec une clarté effarante.

Juliette

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41- COMMENT?

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Chère Juliette,

Sache d’abord que votre histoire à toi et à Roméo est une des histoires d’amour qui m’a le plus touchée. Cependant, je dois t’avouer que je ne crois pas vraiment au coup de foudre. J’aimerais que tu m’expliques ce que tu as ressenti au moment où tu as vu Roméo pour la première fois et comment tu as su qu’il était le bon? Merci!

Rose-Lyne

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C’est comme… une drogue, une drogue violente, euphorisante, faisant exploser en moi des sensations inconnues, éperdues, folles. Je suis désormais une accro de cette drogue. Il me la faut à tout prix, peut importe l’impact destructeur. Je me fiche éperdument de tout le reste. Cette drogue, c’est Roméo Montaigu.

Juliette

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Chère Juliette,

Lors de ma dernière lettre, je vous demandais de me décrire le coup de foudre et vous l’aviez comparé à une drogue violente. Premièrement, je tiens à vous remercier de votre réponse si rapide, en deuxième lieu, j’aurais une deuxième question à vous poser, suite à votre réponse. Si vous n’aviez jamais rencontré Roméo, auriez-vous quand même épousé Pâris, ce jeune homme beau et riche que vos parents voulaient vous imposer?

Merci d’avance!

Rose-Lyne

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Bien sûr, absolument. Le comte Pâris est charmant. J’ai beaucoup de respect pour lui. Et c’est un amant dont plus d’une rêverait… Nous aurions eu notre petite vie pénarde de noblaillons. Cela aurait été juste parfait.

Si seulement il n’y avait pas eu ce Roméo et cette folie incontrôlable qui m’exalte et me brûle en dedans… Mais ce qui est, est. Roméo me tient maintenant. Il fera de moi ce qu’il voudra. Je m’en moque éperdument. Je suis sienne pour toujours.

Juliette

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42- COMMENT SAVOIR?

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Bonjour, comment as-tu su que c’était Roméo l’homme de ta vie?

Salameche

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J’ai senti que mon cœur faisait explosion, que mes yeux s’exorbitaient, que mon souffle s’interrompait. L’évidence tranquille s’est alors installée en moi sans le moindre doute possible. Elle y restera jusqu’à ma mort.

Juliette

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43- AIMERAIS-TU ÊTRE DANS NOTRE ÉPOQUE?

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Chère Juliette,

Je voudrais te demander si tu aimerais être dans notre époque parce que dans le 21ième siècle, je serais certain que tes parents et ceux de Roméo auraient accepté votre amour?

Bill Wong

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Ton époque est un terrible enfer. Mais, dans mon état d’esprit actuel, je voudrais être à n’importe quel endroit où je pourrais vivre avec Roméo, même l’Enfer.

Juliette

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Chère Juliette,

Pourquoi dis-tu que mon époque est l’enfer?

Bill Wong

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Va lire au complet l’échange numéro 20 intitulé SOYEZ FRANCHE et tu verras plus clair sur ton époque vue du Vérone de 1554…

Juliette

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44- GENRES D’AMOUR

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Selon vous, l’amour qu’on peut avoir pour un enfant est-il le même que celui qu’on a pour son petit ami?

Sophie Bretonne

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Non. L’amour de notre enfant est prudent, abnégatif et chaste. L’amour de notre amant est libérateur, non-abnégatif et bouillant du désir le plus violent. L’amour de l’amant illumine notre vie. L’amour de l’enfant la consolide. L’amour de l’enfant est un devoir heureux. L’amour de l’amant est une folie joyeuse.

Juliette

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45- LES BONS CHOIX

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Chère Juliette,

Tu as eu beaucoup d’obstacles à parcourir dans ta vie. De plus, tu as dû faire face à beaucoup de choix difficiles. Peut-être pourras-tu m’éclairer sur un sujet. Comment fait-on pour savoir si nous faisons les bons choix dans notre vie? Comment peut-on incorporer les obstacles sans qu’ils fassent obstruction à notre plan initial? Comment vivre notre vie sans regrets?

Merci

Tina I.

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Comment fait-on pour savoir si nous faisons les bons choix dans notre vie? En restant toujours à l’écoute de nous-mêmes. Notre corps, nos entrailles, nos tempes nous crieront toujours si nous nous sommes trahies ou si nous nous sommes respectées. Comment peut-on incorporer les obstacles sans qu’ils fassent obstruction à notre plan initial? Nous ne le pouvons tout simplement pas. Ledit plan initial vole toujours en éclats et il faut se rajuster en permanence. Comment vivre notre vie sans regrets? En ne transigeant jamais avec notre intégrité, quitte à mourir pour avoir voulu vivre notre propre vie.

Juliette Capulet

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Chère Juliette,

Je comprends qu’il faille se rajuster lorsque notre plan initial dévie de ce que nous voulions. Cependant, quelquefois, nous ne savons pas nécessairement que quelqu’un est en train de jouer dans notre dos pour nous faire dévier volontairement. Aurais-tu une idée sur la façon dont aujourd’hui on peut être plus au courant de ce qui se passe et comment on peut arrêter l’action avant qu’elle ne nous nuise?

Merci

Tina I.

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Non, Tina. Je sais parfaitement que des choses comme celles que tu décris m’arrivent en ce moment même et je suis complètement démunie face à de telles manifestations de la cruauté immonde de l’humain. Si tu as des idées sur la question, je te supplie de m’en faire part. Je sens bien que ma vie est en danger de par l’action occulte de mes ennemis et de ceux de Roméo qui, par-delà leurs propres conflits, sont en fait les mêmes.

Juliette

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46- POURQUOI NE PAS FAIRE UN ROMÉO DE MOI-MÊME…

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Mon trésor
Ta voix sonne comme de doux accords
Ta présence, embellit le décor
Tu vaux encore mieux que de l’or

Mais il faut que je te dise quelque chose
Trouver ce que je veux te dire en prose
C’est loin d’être facile
J’espère ne pas paraître trop imbécile

Désolé mais ton chien plissé
J’en suis épuisé
De rire depuis que je l’ai observé

Vraiment si, comme tu dis, c’est «cute»
Et que moi aussi… Eh bien, il faut vite que j’aille me cacher dans une hutte!
Non, non, non, je ne veux pas de dispute
Car pour toi, je serai prêt à n’importe quelle culbute

Sache que pour moi, c’est toi la plus jolie
Je serai prêt à faire mille et une folies
Pour ne pas voir cette mélancolie
À cause de deux trois malpolis

Donne-moi ta main,
Car avec moi, il y aura toujours un lendemain
Ha! C’est sûr que je ne suis pas bien malin
Et que je n’ai pas la «shape» d’un Gréco-Romain
Mais pour te conquérir, je ferai des efforts surhumains

Donne-moi une preuve
Que notre amour survivra à toutes les épreuves
Car j’ai bien peur
Que ce Roméo se transforme en kidnappeur
Qu’il t’enlève loin loin de mon cœur
Et qu’il s’en déclare vainqueur

Rien ne peut être comparé à ma jolie
Qui me permet de sortir toute ma folie
Une beauté hors du commun
Aussi doux que le parfum

Tendre amour
Qui vaut mille et un détours
Légère comme le velours
Toi que j’aimerai toujours

Tous les jours, tu survis
En te demandant comment tu réussis
À contrer tous ces moments indécis
Continuer d’espérer, que ça soit enfin fini

Puis il suffit de penser à toi
Toi et ton joli minois
Ne me demande pas pourquoi
Tu as un je-ne-sais-quoi
Qui fait… que tu es toi

Il n’y a rien qui me ferait plus plaisir
Qu’une journée avec toi
Il n’y a rien d’autre qui m’aiderait à survivre
Que de t’avoir enfin dans mes bras

Oui ce ne sont que des mots
Mais Dieu sait que tu les vaux
Je sais que des fois j’agis en sombre idiot
Je pourrais faire tellement plus gros

Pour te prouver que rien n’est un complot
T’éviter tous ces sanglots
Et cesser d’avoir cette peur, que tu me tournes le dos
Ha! mais c’est vrai ici c’est rigolo

Donc faut faire sortir le petit côté diablo
Cessons ce petit moment avec ce trémolo
Et attachez vos tuques avec ce méli-mélo
Juliette, je rêve, ou tu as pris des kilos?

Je crois que tu as abusé du MacDo
Et que tu as laissé tomber ton vélo
Désolé de te le dire… mais tu as quelques livres en trop

Ha zut, j’ai confondu
Maudit que je suis tordu
Ce n’est pas Juliette… mais bien sa voisine la dodue
Ha! je mérite d’être pendu
Pour avoir créé ce malentendu

Non, Juliette n’est pas grosse
Il n’y même pas trace de cellulose
Son corps m’hypnose!
Je suis mieux de dire ça, si je ne veux pas d’ecchymoses…

Anonyme

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Monsieur,

Voilà des vers un peu raboteux mais qui ne manquent pas de panache. L’ironie et la tendresse s’y côtoient avec une verdeur qui laisse à deviner un esprit libre et badin, ce qui n’est pas sans m’amuser en cette longue nuit d’attente si tendue et si triste. J’ai quelques difficultés de compréhension mais elles ne me contrarient pas excessivement car elles font partie de la musicalité étrange et barbare de l’ensemble. Je m’en tiendrai donc à une seule question: qu’est-ce donc que mon «chien plissé»? Merci de ce beau geste.

Juliette Capulet

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47- L’AMOUR

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Chère Juliette,

J’ai besoin de ton aide. Mon histoire ressemble un peu à la tienne. J’ai eu le coup de foudre pour un garçon il y a quelques semaines et j’en suis amoureuse. Le problème, c’est qu’on ne se connaît pas et qu’il est très timide. En dépit des approches que j’ai tentées, il n’a jamais rien fait de son côté. Que faire? J’aime un homme qui ne me voit même pas. J’espère tout de même que notre histoire sera aussi belle que celle que tu vis avec Roméo.

Amicalement

Valérie

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Fonce, Valérie.

Attends qu’il soit seul (les jeunes gentilshommes ont tendance à être matamores et persifleurs en meute. Je suis certaine que cette habitude persiste chez les garçons de ton temps). Plante-toi alors devant lui et dis-lui: «Je t’aime. Je suis amoureuse de toi depuis la première minute ou je t’ai vu. Je suis tienne. Je te suis féale. Fais de moi ce que voudras. Je me donne à toi sans détour». Parle de façon sobre, directe, sans minauderie. Fais sentir ta détermination, ton port, ta froide certitude.

Il tombera immédiatement ou il fuira. S’il fuit, laisse-le courir. Il reviendra, s’il aime aussi. Sinon, c’est simplement qu’il ne te mérite pas. Peu te vaudra. Tu auras au moins su jouer sec au jeu de cartes du cœur.

Ce qu’il faut surtout, c’est ne pas laisser sa timidité déteindre sur toi. Il en est donc assez des signaux secrets et sous-entendus. Le moment est arrivé de l’approche directe. Cela passera ou cela cassera. Comme toujours dans les affaires de l’amour.

Tiens-moi au courant de la suite. Je m’intéresse beaucoup aux amoureux du futur.

Juliette

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Chère Juliette,

Merci pour ton conseil mais ne crois-tu pas qu’il pourrait me prendre pour une folle? Après tout, il ne me connaît même pas.

Et toi, comment as-tu su que Roméo t’aimait?

Amicalement

Valérie

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Absolument.

Il va te prendre pour une folle de la folie d’amour. Pourquoi t’en inquiéter. C’est exactement ce que tu es, sauf si tu hésites et tergiverses. Ce n’est alors là qu’un béguin sans importance et sans intérêt.

J’ai su que Roméo m’aimait quand son regard a croisé le mien. Je ne me suis pas immédiatement jetée dans ses bras parce que nos familles sont ennemies et qu’il y avait des spadassins armés d’épées dans la salle de bal. Je ne voulais pas que ça dégénère en rixe et que l’amour de ma vie risque d’être percé à cause de moi.

Mais je te jure que, dans mon cœur, j’étais sa féale dès la première seconde. Sa servante, sa houri, sa femme en cheveux, sa… sa folle.

Il ne faut pas transiger sur ces choses. Jamais.

Juliette

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48- TYBALT

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Chère Juliette,

Es-tu au courant que ton cousin Tybalt t’aimait en secret? Quelles relations avais-tu avec lui? En as-tu voulu à Roméo de l’avoir tué?

Amicalement

Valérie

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Valérie,

Tybalt était un boute-feu impénitent, un cherche-querelle, un bretteur incorrigible. Il est mort comme il a vécu. Je n’ai ni pitié ni respect pour les spadassins, même s’ils sont titrés. Qu’ils assument les conséquences de leurs actes violents. Tybalt en a tué bien d’autres avant d’y passer lui-même. Ce n’est là qu’un épisode parmi tant d’autres de la violence endémique de Vérone. Roméo a défendu sa vie et je préfère infiniment sa survie à celle de Tybalt, malgré le coût terrible que nous risquons de payer lui et moi pour ce geste légitime. J’aurais évidemment voulu que cette passe d’armes n’ait pas lieu mais c’est strictement parce que je suis profondément lasse de toute cette violence inutile et sanglante de coqs de combat.

Je suis suprêmement indifférente aux sentiments de Tybalt à mon égard, quels qu’ils aient été. Mon allégeance entière est à Roméo, nul autre.

Juliette

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49- ALICE ET JULIETTE

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Ah Juliette, Belle Juliette, Comme je vous admire, belle, jeune, innocente, amoureuse. Comme votre histoire me touche profondément… Et comme vous seule pouvez me comprendre. L’amour, qu’est ce que l’amour? Ce sentiment qui nous traverse, qui même nous transperce de part en part et nous achève, parfois. Belle Juliette, comment donc supportez-vous l’absence de Roméo? Comment faites-vous pour tenir loin de lui? Occuper mon esprit à autre chose? Penser à lui? Comprenez, chère Juliette, que je me pose plus ces questions à moi-même que je ne les pose à vous. Mais elles sont sans réponses, malgré le fait que je cherche. Je suis tellement admirative de votre personne que je ne voudrais vous importuner…

Sincèrement vôtre,

Alice Asbury, Londres

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Chère Alice,

Vous ne m’importunez aucunement. C’est un plaisir et un honneur de communiquer avec vous. Vous me faites si bien sentir, à un demi-millénaire de distance, l’impact inaltérable des émotions éternelles. Je ne m’occupe pas à «autre chose» qu’au sentiment qui me lie à mon amant. Tout ce que je fais, tout ce par quoi j’existe se définit et s’articule par le fait de l’aimer. Chaque petit geste du quotidien est un cérémonial en hommage à cet amour. Chaque parole, chaque soupir est l’hymne éclatant d’une femme trouvère à son damoiseau adoré. Ce dernier me manque évidemment terriblement, cruellement. Le mien s’appelle Roméo. Le vôtre s’appelle comment?

Juliette

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Ma chère Juliette,

Votre plume m’enchante, sincèrement. J’apprécie beaucoup votre écriture. Elle me semble magique. Vous me donnez une définition si poétique que cela me transporte. J’ai remarqué, effectivement, que quoi que je fasse, quoi que je dise, mes pensées sont toutes pleines de lui, même si mon action momentanée n’a absolument aucun lien avec cet être que j’aime, que j’idolâtre par-dessus tout. Je ne veux pas vous faire de peine, mais cela me fait tellement plaisir que je me sens obligée, mon esprit me pousse à vous dire: demain je vois mon bien-aimé. Que je suis heureuse! Cet homme qui est le sens de ma vie, l’unique sens de ma vie, cet homme qui enchante mes jours, je vais enfin pouvoir le voir à nouveau, sentir sa fragrance, pouvoir goûter à ses lèvres… Il s’appelle Robin.

Sincèrement vôtre,

Alice Asbury, Londres

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Vous ne me faites pas de peine, voyons, chère Alice. Au contraire, C’est vous qui me transportez de joie. Je n’ai aucune peine à tirer du fait que voici une femme comme moi qui vit sereinement les ardeurs de son amour… moins la vénalité de Vérone, moins les spadassins brutaux qui s’interposent, moins le patriarcat intransigeant qui strangule, moins le désespoir et l’angoisse du petit pépin cruel érigé bien malgré lui au statut insupportablement intemporel de tragédie. Vous me confirmez que mon ordre fluet et terrorisé a malgré tout vaincu celui de la brute masculine dont l’omnipotence aristocratique n’est qu’un leurre ensanglanté et méprisable. Alice qui m’écrit librement sur Robin depuis ces siècles lointain du futur, c’est Juliette et Roméo, inaltérables dans leur amour et enfin affranchis de leur drame ronflant de petit fait divers minable. Je ne peux qu’en ressentir un immense plaisir. Mieux, si vous m’excusez le mot un peu cru, mais nous sommes déjà entre amies: de la jubilation! Je suis très très heureuse pour vous, Alice. Aimez, aimez et n’ayez cure. Je suis vôtre à jamais car vous me réalisez, m’épanouissez, m’incarnez par ce libre amour. C’est tout simplement merveilleux.

Juliette

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Ma chère Juliette, vous êtes vraiment une femme admirable. Votre manière d’exprimer vos idées et sentiments est, je me répète, magique. Pensez-vous à écrire quelque poème, roman ou essai? Oh oui, nous sommes déjà entre amies. Hier je suis revenue chez moi, après avoir passé quatre jours avec mon bien-aimé. Sans même avoir eu votre message, j’ai suivi votre conseil. «Aimez, aimez et n’ayez cure». Vous avez tellement raison. Pourquoi se poser tant de questions, au fond? Vivons notre amour du mieux que nous pouvons, et ne prenons pas garde aux quolibets extérieurs. Vous me voyez enchantée, Juliette, de savoir que je vous incarne, dans mon siècle du futur. Je vous en prie, parlez-moi de votre époque. Pour nous, gens du futur, votre époque est assez floue, assez magique je dois dire. Mais j’admire les époques du passé. La brute masculine est effectivement méprisable. À quoi sert d’être fort physiquement si l’on est faible intellectuellement? L’intellect a des chances de l’emporter sur le physique.

Sincèrement Vôtre,

Alice Asbury

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Là, Alice, comprenez que pour vous parler de mon… temps, je me vois obligée de vous parler de mon… plan. C’est une grosse faveur que je vous fais là, parce que c’est vraiment très angoissant pour moi de m’ouvrir comme cela. Mais une femme compréhensive et subtile comme vous devrait voir ou je veux en venir.

Je suis censée exister à travers un numéro de tréteaux que ce cher Shakespeare construisit, en 1595, comme une farce mais qui (semble-t-il) se termine en tragédie. Or le fait est que Shakespeare a tiré son histoire d’un poème narratif intitulé «Tragical History of Romeus and Juliet» écrit en 1562 par Arthur Brooke. Ce dernier a tout pompé d’une nouvelle de Matteo Bandello écrite en 1554 (d’où la date de ma présente signature). Matteo Bandello tient lui-même son précieux avoir d’un certain Luigi da Porto qui, dans son «Istoria novellamente ritrovata di due Nobili Amanti» donne à mon histoire sa forme moderne en introduisant les noms Romeus et Giulietta et en nous installant à Vérone (d’où mon présent lieu d’existence). C’est qu’avant cela, nous nous appelions Mariotto et Gianozza et notre drame avait lieu en 1476 à Siena, sous la plume d’un dénommé Masuccio Salernitano qui, lui-même, a tiré le gros de son inspiration de différentes sources populaires dont le fil se perd dans un passé encore plus fumeux…

Vous me comprenez Alice, parce que vous êtes mon amie, même si vous, vous avez la chance immense de ne pas subir ce petit problème existentiel. C’est vraiment épouvantable d’être un personnage de fiction et de voir ainsi le tout de son existence s’effriter comme plâtre quand on cherche à en faire la genèse… Vraiment, cela me terrorise. Alors j’ai tiré mon trait à peu près au milieu:

Vérone, 1554, comme dans la nouvelle de Matteo Bandello. Voilà: on n’en parle plus. Ça ne vous dérange pas, j’espère? Vous n’allez pas vous mettre à me prendre pour une petite menteuse simplement parce que je suis fictive. Il y a plus que cela entre nous, n’est-ce pas? Je vous confie tout cela justement parce que je sens votre finesse et votre mansuétude. C’est un secret terrible, mais il vous aidera à comprendre pourquoi je n’écris pas des poèmes, des romans ou des essais. C’est que je ne suis pas celle qui écrit, mais celle sur laquelle on écrit. C’est mon lot. Je l’assume. Bon, je me répète: il ne faut plus en parler. C’est bien trop douloureux pour moi de faire craquer mon intégrité comme cela. Même pour le bénéfice de quelqu’un d’aussi bien que vous.

Ah, Vérone en 1554, Alice. C’est si joli. Nous relevons de la suzeraineté des Doges de Venise, mais nous sommes à mi-chemin entre cette dernière et Milan, ce qui fait de nous une des fleurs les plus suaves de l’Italie du Nord. Nous avons de belles montagnes et des ruines romaines absolument superbes. La vie ici est douce, indolente, paradisiaque, surtout si on est de l’aristocratie…

Ah! si seulement je ne brûlais pas de ce fol amour qui m’attire tant d’avanies brutales. Mais, dites moi, chère amie, on dirait, à vous lire, que je ne suis pas la seule dans ce pétrin. Vous me ressemblez encore plus que je ne le pense. Ne parlez vous pas de «quolibets extérieurs» s’interposant dans votre amour?

Voudriez vous m’en dire un mot?

Votre Juliette (bien réelle malgré tout)

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Ma chère Juliette,

Que de précisions vous me donnez là! Moi qui suis une admiratrice de Shakespeare, et une admiratrice de sa pièce «Roméo et Juliette», je ne pensais pas que cette histoire venait de si loin! Vraiment, je vous remercie du fond du cœur de cet «historique», qui me ravit. Je vais vous avouer quelque chose: cela fait quatre ans maintenant que je prends des cours de théâtre, et mon rêve est d’interpréter le personnage de Juliette sur les planches, ou tréteaux comme vous les appelez. Et je vous remercie aussi de m’avoir avoué tout ça, ça me touche beaucoup. En effet quelle difficulté cela doit être de ne pas savoir où se placer. C’est promis, je ne vous en parlerai plus. Je ne voudrais pas vous faire de peine.

Comme vous décrivez admirablement Vérone, Juliette. C’est si poétique. Ah si je pouvais la voir de mes propres yeux!

Oui, je vous parlais tantôt de «quolibets extérieurs»… Disons que même à mon époque, quand on est encore jeune, on subit la dictature parentale. Ah que n’ai-je deux années de plus! Ce serait tellement magnifique… Voyez-vous, Robin et moi sommes séparés par quelque deux cents kilomètres. Je comprends bien que mes parents comme les siens refusent de faire deux cents kilomètres en voiture pour nous emmener chez l’un, chez l’autre. Mais ils refusent le train. Ils refusent que nous communiquions trop (notre moyen de communication est Internet, vous connaissez?), se moquent de moi. Cela m’est insupportable, car je sais que Robin est l’homme de ma vie. Cela peut sembler ridicule comme qualification, mais c’est la vérité. C’est si difficile. Si tout se passe bien, dans deux semaines je pourrais le revoir. Sinon, il me faudra attendre cinq semaines… C’est bien difficile parfois, mais le véritable amour surmonte toutes les limites! Comment faites-vous, de votre côté?

Votre Alice.

Pour moi, vous êtes bel et bien réelle, ma chère.

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Chère Alice, chère amie,

Nous ne sommes plus censées en parler, mais je dois quand même faire allusion au fait que je vous suis profondément reconnaissante de me rappeler que des actrices et des ballerines me permettent de me perpétuer à travers elles depuis bientôt un demi-millénaire. Leur ardeur et leur générosité me sont un mystère aussi opaque qu’émouvant. Si jamais vous deveniez l’une d’entre elles, ce serait pour moi un immense honneur. Nos cœurs battraient ensembles et nous existerions, même fugitivement, en une vie unique. Ce serait suprêmement exaltant. Je vous le souhaite et me le souhaite de tout cœur. Voilà. Ne parlons plus de cela. Cela me terrorise vraiment trop.

Venons en plutôt au problème que vous abordez. Pour comprendre les choses très compliquées que vous me racontez, j’ai dû faire appel au tout dévoué Cappel in Mano [littéralement «Le chapeau à la main», en Italien du Nord. Il s’agit de notre Chef Recherchiste René Podular Pibroch, dit Chapeau Bas. – Note de DIALOGUS], dont le savoir encyclopédique est consacré, en ce forum DIALOGUS, à guider les personnalités quand vous, correspondants du futur, commettez, sans le faire exprès, des anachronismes. Grâce aux patientes explications de Cappel in Mano, je comprends qu’il y a, entre votre amant et vous, une distance correspondant à peu près à la distance entre Vérone et Florence. Je croyais initialement que vous vouliez parcourir cet abîme insondable en voiture de poste et, pour tout vous avouer, je comprenais un peu vos parents d’hésiter à se lancer dans un voyage de cinq jours sur une route certainement cahoteuse et bien peu sûre. Cappel in Mano m’a alors expliqué que la «voiture» en question, dans votre propos, est un véhicule à traction automate ultra-rapide du futur qui, grâce aussi à une incroyable amélioration des voiries, couvrirait ladite distance en environ deux heures. Pour la suite, je dois vous citer in petto le dialogue entre l’encyclopédiste et moi, pour que vous en goûtiez le sel. Ce dialogue s’est effectué, un peu comme le nôtre, grâce à cet «Internet» auquel vous avez fait allusion, sans que je sache exactement comment car, pour ma part, je gratte le tout de ma partie à la simple plume d’oie…

Juliette: Très bien. Je vois. C’est formidable comme progrès. Et dites moi donc un peu maintenant, mon bon, ce que c’est qu’un «train»?

Cappel in Mano: C’est un long véhicule articulé, monté sur de solides madriers de fer et qui peut transporter des centaines de voyageurs à une vitesse fulgurante. Le train est utilisé surtout pour relier les villes entre elles en un grand réseau de transport motorisé fort efficace.

Juliette: Je vois, je vois. Proprement sidérant. Mais alors… expliquez moi donc un peu ce que mon amie Alice, parlant de ses parents, entend par: «ils refusent le train».

Cappel in Mano: Il semble bien que les parents de votre amie ne veulent pas qu’elle… se déplace en train.

Juliette: Tiens, pourquoi donc? Il y a des brigands?

Cappel in Mano: Aucunement. Le train est un moyen de transport très sûr, exempt de toute vie interlope.

Juliette: Des… des déficiences mécaniques peut-être? À des vitesses inconcevables de ce genre, cela se comprendrait…

Cappel in Mano: Je ne crois pas. Le train est un véhicule très hautement sécuritaire, beaucoup plus sécuritaire que la voiture automobile, qu’il faut piloter prudemment et qui est plus soumise aux intempéries et aux aléas du manque de carburant.

Juliette: Expliquez moi alors —je vous en prie, vous m’obligeriez— pourquoi les parents de mon amie «refusent le train».

Cappel in Mano: Cela… cela me semble inexplicable.

Juliette: Cela vous semble inexplicable, à vous si savant?

Cappel in Mano: Cela me semble complètement inexplicable et pour tout dire une parfaite absurdité.

Juliette: Une absurdité! Dites, Cappel in Mano, vous y allez tout de même un peu fort. Ce n’est pas très respectueux ça!

Cappel in Mano: Non pas… mais je ne me dédis pas.

Juliette: Fort bien, je vais devoir demander à Alice de m’expliquer cela, alors. Cela me parait un peu injuste tout de même de se priver d’un moyen aussi formidable d’éliminer les distances entre deux amants. Bon… Au revoir et merci, docte page.

Cappel in Mano: Je partage parfaitement votre opinion sur ce point spécifique. À bientôt Demoiselle Capulet.

Voilà, Alice, j’en suis donc là. Mon encyclopédiste et moi-même y perdront nos chiots de par ce «ils refusent le train» incompréhensible. Il va falloir que vous soyez assez gentille de m’expliquer si le mot et l’humeur, vraiment fort vifs sur cette question, de Cappel in Mano sont méritoires ou impertinents.

Avec Roméo, que voulez-vous que je vous en dise, nous ne nous voyons que depuis deux jours et trois nuits (mais quelles nuits!), vous comprenez donc que nous n’en sommes pas encore à ce genre de problèmes d’intendance. Mais nos familles étant des ennemies séculaires, vous vous doutez, douce amie, que j’en connais un toron sur les parents qui vous entravent cruellement et en toute mauvaise foi.

Or j’ai un peu le sentiment que c’est ce qui vous arrive céans, avec ce… «train» qu’on vous «refuse». Si j’erre, corrigez moi vertement en pardonnant mon insolence. Je vous embrasse.

Votre Juliette

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Ma très chère Juliette,

Si jamais je devenais une actrice vous incarnant, ce serait pour moi un immense honneur et une joie sans limite! Mais ne parlons définitivement plus de cela, cela vous dérange. Vous faites aussi allusion aux ballerines… J’aurais aimé être une ballerine, mais malheureusement mon avenir en a décidé autrement…

Oh, vous me voyez vraiment très gênée, je vous ai mise dans l’embarras en commettant des anachronismes! J’avoue que lorsque j’ai évoqué la voiture, voiture actuelle, l’idée m’a traversé l’esprit de vous expliquer ce que c’était. Peut être aurais-je dû… Vraiment si vous le pouvez, transmettez, je vous prie tous mes remerciements au Cappel in Mano, il est très admirable. Ses mots sur la question du train sont malheureusement véridiques. Mes parents n’acceptent pas que je prenne le train seule, ils me trouvent trop jeune pour cela, je crois que peut-être ils ne me font pas confiance, ils n’ont pas confiance, pourtant j’estime être digne de confiance pour cela… mais peut-être que je me trompe. Ils ont peur pour moi et sont trop effrayés parce ce qu’il pourrait m’arriver. Vous savez actuellement on trouve des hommes (ou femmes) qui enlèvent des jeunes filles, ils ont peur que cela m’arrive aussi. Je sais aussi que le fait qu’un homme soit entré dans ma vie ne sied guère à mon père. Il est un peu jaloux, il faut le comprendre, je suis sa fille aînée. Mais il me semble que lui n’essaie pas de son côté de me comprendre.

Les parents de nos jours sont très stricts et souvent n’ont pas confiance en leurs enfants. J’ai décidé que quand j’aurais des enfants, je leur ferai confiance. Ils deviendront ainsi autonomes. Les parents de mon temps couvent leurs enfants, ont peur de les voir partir. À dix-huit ans, beaucoup sont encore immatures et incapables de vivre seuls. Malheureusement, je n’ai pas encore dix-huit ans mais je suis peut être trop mature…

Je vous embrasse,

Votre dévouée Alice

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Ma pauvre Alice,

Les parents de NOS jours (1554) sont très stricts et souvent n’ont pas confiance en leurs enfants! Plus je vous lis, plus je trouve que nos situations se ressemblent fort. Il faut faire de deux choses l’une. Ou bien il y a effectivement des brigands dans vos trains, même si ce bon Cappel in Mano semble en douter, ou bien vos parents se servent du vieux réflexe de la peur pour vous garder sous leur coupe. Je ne peux pas juger pour votre temps et votre monde. J’évite —de ma modeste personne— de déambuler dans les ruelles de Vérone la nuit, non pas pour obéir à ma mère mais bien parce que chaque fois que je l’ai fait en compagnie du comte Pâris, une des fines lames du clan Capulet, nous avons eu, de sac ou de corde, maille à partir avec des coupe-jarret ou quelques autres louches épéistes. Mon obéissance sur ce point s’appuie donc en un constat direct et s’en alimente. Il y a là un vrai danger: je le sais.

Je sais aussi que le fait qu’un homme soit entré dans ma vie ne sied guère à mon père. Il est un peu jaloux, il faut le comprendre, je suis sa fille aînée. Mais il me semble que lui n’essaie pas de son côté de me comprendre… Je vous chaparde vos paroles, douce Alice, parce qu’elles rendent merveilleusement l’attitude de mon propre père depuis que j’ai ouvertement rejeté le mari qu’il me destinait (ce même comte Pâris, un excellent ami, mais que je n’aime pas d’amour) et que je me suis donnée à Roméo Montaigu, mon ennemi de clan, tout entière et pour toujours. Nous sommes au fond très semblables, vous et moi, il n’y a pas de mystère.

Le seul mystère avec lequel je ne communie pas dans votre dernière missive, mon amie Alice, c’est: pourquoi êtes vous si obsédée par le chiffre dix-huit?

Je vous étreins tout de même, en amie qui vous comprend du fond du cœur,

Votre Juliette

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Ma très chère Juliette,

J’espère de tout cœur que vous me pardonnerez mon retard, je vous avais envoyé une missive, qui, m’a-t-on appris, s’est perdue en route… J’en suis désolée, et je vais tenter de vous réécrire tout ce que je vous avais dit du mieux que je peux.

Quant au train, disons que les deux hypothèses sont valables, avec mes parents. Il y a d’infimes risques pour que je rencontre un satyre, ou un personnage peu recommandable, mais si je reste en public, avec du monde, il n’y a pas de raison qu’il m’arrive quelque chose. Je suis bien consciente que le danger existe, ça, je l’admets. Mais ils me couvent trop, ils sont effrayés, et ont peur de me voir voler de mes propres ailes. Je pense que c’est normal dans la société française actuelle. Je discutais il n’y a pas si longtemps avec un ami allemand qui est actuellement en France, il est d’accord avec moi: les parents français sont très stricts et très apeurés par l’avenir de leurs enfants. Mes parents refusent que je fasse mes études à Paris (je vous expliquerai cela dans une prochaine lettre, n’ayez crainte!)

Si je suis «obsédée» par le chiffre dix-huit, c’est que dans notre société actuelle, dix-huit ans est l’âge de la majorité, l’âge auquel on devient citoyen, l’âge où on devient son propre responsable légal. Avant dix-huit ans, nous sommes considérés comme mineurs, et sous la responsabilité de nos parents, qui peuvent donc prendre les décisions à notre place. Comprenez-vous? dix-huit ans est un symbole de liberté pour moi.

Je vous embrasse, chère amie,

Votre Alice

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Libre à dix-huit ans! Oh! quelle merveille futuriste! Une femme de mon temps n’est jamais libre. Elle est une éternelle enfant, même adulte. Elle est la féale de son père et de son clan pour toujours. En aimant un ennemi, je trahis ces lois mais je m’en moque fort. Je n’ai plus aucun respect pour mon père. Il a complètement perdu mon allégeance en répugnant à prendre acte du fait que je me donne à Roméo et à nul autre. Tant pis pour lui, tant pis pour son ordre.

Je m’étonne, douce Alice Asbury, de vous voir parler si vertement de la France et de Paris. Ne m’écrivez-vous pas de Londres, ville capitale du pays des Anglois?

Juliette

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50- ADMIRATRICE

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Bonjour,

Comment allez-vous Juliette? Moi, je m’appelle Aude et je suis au lycée. Et vous, êtes-vous toujours avec votre Roméo? Comment êtes-vous tombée amoureuse de lui? Vous êtes très belle et je voudrais devenir comme vous. Je voudrais bien vous rencontrer, mais c’est impossible parce que vous habitez loin. Mais c’est mon rêve. Je voudrais bien aussi que vous me répondiez.

J’espère que ma lettre va vous plaire.

Aude

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Bonjour Aude,

Je suis en ce moment en ma chambrette à attendre que Roméo me fasse porter ses consignes pour la suite de notre folle aventure, qui sera notre fuite ou notre mort. Je suis tombée amoureuse de lui à un bal costumé donné chez mon père il y a quelques jours. Quand il a tombé le masque, mon ancienne existence s’est subitement interrompue et ma vraie vie a débuté.

Juliette

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51- LE COMTE PÂRIS

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Bonjour Juliette,

Je m’appelle Flore. Je dois dire d’abord que je suis passionnée par ton histoire avec Roméo qui est pour moi la plus belle et la plus romantique au monde.

Lors du bal où tu as rencontré ton Roméo, le comte Pâris était présent. Lorsque tu as vu le comte à ce bal, est-ce qu’il t’a plu? Penses-tu que, si le comte Pâris t’avait fait la cour et aurait demandé ta main avant que tu ne tombes amoureuse de Roméo, tu aurais accepté de l’épouser?

Lorsque tu as refusé ta main à Pâris, ton père est devenu furieux et a menacé de te déshériter. À ce moment-là, pourquoi n’as-tu pas demandé au frère Laurent de te mener à Mantoue auprès de ton époux? Si tu t’étais mariée avec Pâris, que serait-il advenu de ton mariage avec Roméo? Pâris serait-il devenu ton époux à la place de Roméo?

À bientôt.

Flore

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Chère Flore,

Si Roméo n’avait pas existé, je serais restée la petite sotte vénale et complaisante prête à se concéder, pantelante, pour satisfaire les combines familiales de son père. Et en plus, Pâris est bien. Il est noble, droit et juste. J’ai beaucoup d’amitié pour lui. Je me serais donc donnée à lui, et il m’aurait bien traitée, car il m’aime d’amour.

Maintenant, cette facette de moi est morte pour toujours, craquelée, effritée et partie au vent comme poussière. Je suis la femme de Roméo pour l’éternité. Le reste, héritage, famille, clans, alliances, mondanités, m’est un brouet insipide et méprisable sur lequel mes lèvres ne se poseront jamais plus.

Je n’ai qu’une idée très vague de ce frère Laurent dont tu me parles et ai comme principe de me méfier des ecclésiastiques. Ils se croient très forts, mais, à force d’intrigues tordues, ils finissent par faire gaffes par-dessus gaffes. Aussi, si les choses tournaient mal pour Roméo et moi, je ne serais pas étonnée que cet abbé Laurent ait quelque chose à y voir.

Amicalement,

Juliette

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52- TES PARENTS

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Bonjour Juliette,

Pourquoi n’as-tu jamais parlé de ton amour pour Roméo à tes parents? Peut-être auraient-ils compris et approuvé. En as-tu voulu à Pâris d’avoir demandé ta main à ton père sans même t’avoir fait la cour auparavant, sans même t’en avoir parlé d’abord? Que serait-il advenu de toi et de Roméo si tes parents avaient appris votre mariage secret? Qu’as-tu éprouvé lorsque tu pensais trouver du secours et de la compréhension auprès de ta nourrice, qui en réalité approuvait le choix de Pâris comme second mari? T’es-tu sentie trahie, abandonnée, désespérée? Si tu avais épousé Pâris, que serait-il advenu de ton mariage avec Roméo? Roméo serait-il resté tout de même ton mari à la place de Pâris? Qu’est-ce qui plaisait davantage à Pâris chez toi: ta beauté physique, tes qualités? Connaissais-tu Pâris avant de rencontrer Roméo?

Amicalement.

Flore

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Bonjour Flore,

Tu me poses des questions très sensibles. Je vais m’efforcer d’y répondre une par une.

Pourquoi n’as tu jamais parlé de ton amour pour Roméo à tes parents? Peut-être auraient-ils compris et approuvé?

J’en ai parlé à mi-mots avec ma mère, qui a plutôt approuvé, à mi-mots toujours. Mais mon père, Flore, est un chef de clan avant d’être mon père. Lui demander d’intégrer un Montaigu dans sa famille serait demander à l’huile de se dissoudre dans l’eau.

En as-tu voulu à Pâris d’avoir demandé ta main à ton père sans même t’avoir fait la cour auparavant, sans même t’en avoir parlé à toi d’abord?

Ceci est inexact et bien injuste pour Pâris. Je suis devenue l’amante de Pâris et il m’a fait la cour de toutes les façons imaginables. De plus, avant de rencontrer Roméo, j’étais bien prête à obéir à mon père. Pâris est un ami que je respecte beaucoup, mais je ne l’ai jamais aimé d’amour. Je ne peux pas lui en vouloir pour quoi que ce soit. C’est un homme très bon et il est si épris de moi.

Que serait-il advenu de toi et de Roméo si tes parents avaient appris votre mariage secret?

La mort en duel avec six spadassins Capulet à la fois pour Roméo et le couvent pour moi serait le cas d’espèce le plus plausible.

Qu’as-tu éprouvé lorsque tu pensais trouver du secours et de la compréhension auprès ta nourrice, qui en réalité approuvait le choix de Pâris comme second mari? T’es-tu sentie trahie, abandonnée, désespérée…?

Pas tant que cela, non. Nourrice est une domestique. L’ordre de ses maîtres se reflète dans son petit cerveau comme la lune dans une mare. Je n’investis aucune attente extraordinaire en Nourrice. Vous, gens du futur, n’avez plus de domestiques et cela se sent dans les drôles de questions que vous posez à leur sujet!

Si tu avais épousé Pâris, que serait-il advenu de ton mariage avec Roméo? Roméo serait-il resté tout de même ton mari à la place de Pâris?

Mais il n’est pas question que j’épouse qui que ce soit d’autre que Roméo. Je suis à Roméo pour toujours ou je me tue.

Qu’est ce qui plaisait davantage à Pâris chez toi: ta beauté physique, tes qualités…?

C’est une question difficile que celle de décrire les pulsions d’un amour qui n’est pas mutuel. Pâris m’idolâtre, ça c’est certain. Et cela m’agace beaucoup. Je ne me sens pas vraiment moi quand il se pâme ainsi sur moi. Pâris m’adule et je me crispe. Roméo me prend et je me donne. C’est un abîme de différence.

Connaissais-tu déjà Pâris avant de rencontrer Roméo?

Bien sûr. C’est un membre très actif et très visible de notre clan. Je le connais depuis quelques années déjà.

Amicalement,

Juliette

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53- RENIER TA FAMILLE

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Chère Juliette,

La nuit où ton Roméo a surpris à ton insu la révélation de ton amour pour lui, tu as dit que s’il ne voulait pas refuser le nom qu’il portait, il n’avait qu’à faire le serment de t’aimer éternellement et tu renoncerais à être une Capulet. Il a fait ce serment alors pourquoi n’as-tu pas renié ta famille pour partir avec lui dans le clan des Montaigu?

Respectueusement,

Flore

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Mais… mais… je suis toujours prête à le faire. Un signe de Roméo et c’est chose faite.

Juliette

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54- D’AUTRES DEMANDES EN MARIAGE

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Chère Juliette,

Y a-t-il eu d’autres gentilshommes qui aient demandé ta main à part Paris et Roméo?

Amicalement,

Flore

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Non. Et désormais il est trop tard, même pour l’héritier de Golconde!

Juliette

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55- TON BIEN LE PLUS PRÉCIEUX

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Bonjour Juliette,

Une jeune fille de ta condition avait-elle une rente annuelle ou étaient-ce tes parents qui subvenaient à tes besoins? (exemple: pour la confection de tes robes)? Quel est ton bien le plus précieux après Roméo?

Flore

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Matériellement, je suis sous la coupe intégrale de mes parents.

Le bien qui m’est le plus précieux après Roméo, c’est mon libre-arbitre. Mes parents n’ont pu le casser malgré le dénuement dont ils me menacent ouvertement, maintenant qu’ils perdent ma sotte et aveugle obéissance de naguère. Tout au fond de mon cœur, je suis libre. Seul Roméo a droit de regard absolu sur cette liberté. Tout simplement parce que c’est à lui que je choisis librement de me donner.

Juliette

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56- PORTRAIT DE TOI

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Chère Juliette,

Je souhaiterais savoir s’il est possible de recevoir d’autres portraits de toi que celui affiché?

Merci d’avance, à bientôt,

Flore

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Non pas. Désolée.

Juliette

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57- IST

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Chère Juliette,

Je suis fort étonné qu’une jeune fille comme vous qui me semble pourtant si intelligente et «libérée» sexuellement ne participe pas au message de prévention des maladies vénériennes. La syphilis, les verrues en crêtes de coq, la blennorragie, les chlamydias, l’herpès, et plus récemment le SIDA menacent la santé et la vie de notre jeunesse et avant de parler d’amour; il faut parler surtout de prévention auprès de notre jeunesse insouciante.

Plus que jamais, surtout avec le retour de la syphilis, la vigilance doit rester de mise et la prévention indispensable.

À votre époque, le préservatif n’existait-il pas?

SORTEZ COUVERT

Gérard Lison

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Le préservatif existe dans toutes les grandes villes européennes de mon siècle. Je n’ai pas à promouvoir ce qui va sans dire. Personne ne souhaite mourir jeune. De là à exprimer ces choses aussi crûment que vous, il y a un pas que je ne franchis pas.

Juliette Capulet

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Mademoiselle,

Il s’agit là d’une question de survie, chaque jour des milliers d’innocents sont contaminés par ces germes mortels, le silence tue! La syphilis provoque des ravages: chancres mous et purulents, folie, paralysie et fonte osseuse, verrues en crête de coq qui infestent l’appareil uro-génital. Ou encore blennorragies qui, en cas de fellation ou cunnilingus, peuvent obstruer la gorge et tuer de suffocation. Je vous abjure de faire vôtre la prévention. Et si vous refusez encore, d’avoir au moins le courage de visiter un hôpital pour voir ces jeunes décharnés, torturés de souffrances et agonisants pour n’avoir pas su ou voulu se protéger. L’amour tue plus que toutes les guerres. Il faut en finir avec cette sexualité hors contrôle, non protégée, non planifiée et improvisée. Je vous remercie de votre attention et j’espère que vous pourrez comprendre ma position.

SORTEZ COUVERT!

L’amour tue.

J’en suis la preuve vivante.

Gérard Lison

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Bon courage, Monsieur.

Juliette

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58- UN AMOUR QUI DURERA?

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Bonjour,

Je vous écris ce message pour vous dire que votre amour entre vous et Roméo est passionnant: j’ai lu et vu beaucoup de films et livres à votre sujet. Mais je me pose une question: est-ce vraiment un amour qui durera ou est-ce que c’était juste un coup de foudre, une flamme qui s’est éteinte à présent? En tout cas, moi, je voudrais vous ressembler, avoir le même amour pour un homme que vous pour Roméo,.

Pour moi, vous êtes une grande femme, et je vous considère comme la meilleure!

À bientôt, répondez-moi. Merci d’avance!!

Fiona

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Fiona,

Il est assez piquant qu’une personne aussi renseignée que vous sur ma condition m’écrive depuis un point situé à un demi-millénaire de distance dans le futur pour me demander si mon amour pour Roméo est durable.

Vous le prouvez par la simple intensité de votre émotion présente: l’amour de Roméo et Juliette est éternel…

Juliette

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59- THÉÂTRE

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Le 8 Avril 2005

À Juliette Capulet

Objet : Demande de renseignement.

Chère Juliette Capulet,

Je m’appelle Sihem, j’ai quatorze ans. Je suis en quatrième au collège Maurice Becanne à Toulouse. Je vous écris cette lettre car ça faisait longtemps que j’en avais envie. J’ai enfin eu l’occasion de m’exécuter.

Je vous admire beaucoup et je trouve que vous avez été très courageuse pour avoir sacrifié votre vie par amour pour Roméo. Ma passion est le théâtre et, depuis un an, j’ai l’honneur de vous interpréter en tant que personnage dans la pièce de Roméo et Juliette.

Cependant, j’ai quelques questions à vous poser:

Pourquoi votre famille et celle de Roméo ne s’entendent-elles pas?

Avez vous des conseils pour que j’améliore ma performance théâtrale?

Pourquoi la lettre de frère Laurent n’est-elle pas arrivée à temps pour Roméo?

Qu’en est-il de vous et de Roméo? Êtes-vous toujours ensemble?

Qu’en est-il de Paris? S’est-il remis de son chagrin d’amour pour vous?

Malgré mon respect et mon estime pour vous, j’ai un reproche à vous faire: trouvez-vous cela correct de quitter sa famille et ses amis pour Roméo? Je vous trouve égoïste car même si votre amour pour Roméo était sincère, je pense que vous auriez dû vous soucier un peu plus de votre famille, de ce qu’ils ressentaient, car c’est quand même eux qui vous ont élevée.

Je vous prie d’agréer mes salutations distinguées.

Sihem

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Bonjour Sihem,

Toutes les questions que vous m’avancez, sauf deux, ont fait l’objet par moi de réponses circonstanciées dans le forum DIALOGUS. Lisez ma correspondance céans et vous y trouverez clarification. Je ne sais rien d’un message envoyé par un Frère Laurent, mais je peux vous dire qu’en mon temps, les messagers ratent de toute façon bien souvent leur cible…

Reste la seule question vraiment nouvelle ici: « Avez vous des conseils pour que j’améliore ma performance théâtrale? » Oui, j’en ai.

Il vous faut intérioriser mon désespoir et ma folie. Je suis foutue. Je vais mourir de mort violente et je le sais. J’aime plus que tout mon ennemi. Cela ne pardonne pas, dans mon monde. Il n’y a pas de lendemain pour moi. Cet amour est une folie. Il révolte chaque parcelle de l’entendement. Mais chaque fibre de mon être rejette le tout de l’entendement, car cet amour est le plus fort. Appelez cela de l’égoïsme si ça vous chante, je vous assure que je m’en moque éperdument. Cet amour incompréhensible est plus fort que mon temps et que le vôtre. Il est d’un futur immensément lointain et d’éternité. Il vous faut donc jouer un désespoir et une folie qui sont si puissants qu’ils en deviennent une grande paix… Si vous tenez ce merveilleux paradoxe, vous me tenez.

Juliette

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60- ROMÉO ET JULIETTE CE N’EST PAS LA MÊME CHOSE

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Chère Juliette,

Je t’écris d’abord pour te dire mon admiration. On te met toujours sur le même plan que Roméo, mais moi, ce sont vos différences qui me frappent. D’abord, il est ton premier amour, alors que le contraire n’est pas vrai, puisqu’il voulait d’abord épouser Rosaline. Tu avoueras qu’il était tout de même un peu pressé. Sa jeunesse est toute de légèreté et d’inconscience, comme il le montrera, hélas, par sa négligence trop vite trompée par les apparences, alors qu’il aurait pu sauver votre amour. On a même l’impression que Shakespeare, quand il raconte vos aventures, est bien ironique avec le pauvre garçon: «l’amour n’est pas l’amour, qui change en rencontrant le changement» écrira-t-il plus tard dans un sonnet, en repensant sûrement à ce pauvre garçon.

Je ne crois pas que cela te serait arrivé dès le début de votre amour. Tu es d’une seule pièce. Par ailleurs, ta joie ne t’empêche pas de saisir la gravité de la situation. Tu sais même redresser le langage trop fleuri de Roméo en lui apprenant que parler d’amour est une chose sérieuse. Ainsi, alors qu’il veut jurer son amour par la lune, tu lui expliques que la lune est changeante, et que tu n’as pas besoin de promesses, ou qu’il n’a qu’à jurer par lui-même. L’amour ne s’explique pas, et puis Roméo a pour lui sa fraîcheur et son impétuosité. Mais, tout de même, sachant qu’il n’y a pas au fond que votre nom qui vous sépare, mais aussi votre personnalité, à ce qu’il semble, n’as-tu vraiment aucun regret?

Sans doute cette question n’est pas à la hauteur de la noblesse de ton caractère, et il me semble que je devine déjà la réponse. Quoi qu’il en soit, je t’embrasse de tout mon cœur, belle Juliette, et j’avoue que j’écris tout ça peut-être un peu par jalousie.

Marc

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Le piquant paradoxe, cher Marc.

Voici que vous aspirez à rendre hommage à ma dévotion en l’amour en dénigrant l’objet de ce dernier. Mais de m’avoir flattée au détriment de Roméo fonde l’incompréhension la plus brutale nichée au fond de votre compréhension si touchante et si documentée de l’amour de moi. Ouverte d’être si profondément comprise, je m’en referme aussitôt d’être ultimement l’intransigeante féale de celui dont vous étalez fort voluptueusement et bien outrageusement les faiblesses… Tant et tant que, roide et sèche, je vous demande, déjà à demi-indifférente: de qui êtes-vous donc tant jaloux? De Roméo ou bien… de moi? En effet, je n’ai absolument aucun regret.

Pouvez-vous en dire autant, vous qui voyez si clair en moi, vous qui avez deviné le tout de ma réponse?

Juliette Capulet

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Eh, ma foi! Je n’ai sans doute que ce que je mérite, et lorsque je disais penser deviner un peu ta réponse, ce qui est à coup sûr quelque peu indélicat, c’est que je ne voyais pas comment une amoureuse fidèle et honorable pouvait réagir autrement qu’en m’envoyant dans les choux, ce que tu fais avec une admirable rapidité dont je te remercie.

Je te prie de bien vouloir m’excuser si tu as vu là une offense à ton amour, et je ne prétends certes pas te connaître. J’ai simplement dit ce que j’ai cru comprendre en lisant ce qu’un certain Shakespeare dit de vous, mais il serait sûrement le premier à dire qu’on a déjà bien du mal à se connaître soi-même.

Je m’incline et me tais donc désormais, oh ma belle, et vous souhaite tout le bonheur possible (cela dit, fais gaffe quand même. Il est vraiment du genre à faire des boulettes, mais bon je me tais, je me tais).

Marc

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Cher Marc,

Vous me citez le Shakespeare de 1595 et c’est bien, c’est pleinement légitime. Mais gardons quand même à l’esprit (ceci est un simple rappel) le fait que Shakespeare a tiré mon histoire d’un de ces poèmes narratifs intitulé «Tragical History of Romeus and Juliet» écrit en 1562 par Arthur Brooke. Ce dernier a tout pompé d’une nouvelle de Matteo Bandello écrite en 1554 (d’où la date de ma présente signature). Matteo Bandello tient lui-même son précieux avoir d’un certain Luigi da Porto qui, dans son «Istoria novellamente ritrovata di due Nobili Amanti» donne à mon histoire sa forme moderne en introduisant les noms Romeus et Giulietta et en nous installant à Vérone (d’où mon présent lieu d’existence). Vous n’êtes certainement pas sans savoir qu’avant cela, nous nous appelions Mariotto et Gianozza et que notre drame avait lieu en 1476 à Siena, sous la plume d’un dénommé Masuccio Salernitano qui, lui-même, a tiré le gros de son inspiration de différentes sources populaires dont le fil se perd dans un passé encore plus fumeux…

Eh oui, bel ami, être fictive a ses petits dégradés imprévus. Il faut savoir faire avec.

Alors restons sereins et soigneusement distants face à la «lettre» de toutes ces foisonnantes choses. Gardons aussi simplement à l’esprit que je n’aime pas Roméo par noblesse, comme vous semblez le prétendre, mais par pure folie. Et ces quelques vulnérabilités que vous lui découvrez, possiblement à raison, ne sont aptes qu’à intensifier l’ardeur de cette folie. Avisez vous-en… avec ou sans le script shakespearien au fond de votre petit cœur badin.

Juliette

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Eh bien! Voilà qui n’est pas pour dissiper les mystères de nos amants! L’amour a décidément mille facettes…

Merci en tout cas de votre réponse et portez-vous bien, taquine Juliette.

 Marc

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61- Ô JULIETTE!

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Ma très chère Juliette.

Cela fait plus de cinq longues années que je cherche la femme qui pourra me donner l’amour tout comme ton amour pour Roméo, à force je n’y crois plus à cet amour, les femmes d’aujourd’hui sont tellement cruelles et sans cœur…

Que peux-tu me donner comme conseil afin de trouver cette âme sœur? Existe-t-elle vraiment, si oui alors ou est-elle, moi qui l’attends le cœur ouvert, je m’en lasse.

S’il te plaît, réponds-moi au plus vite Juliette.

Je te remercie d’avance.

Titus

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Ta posture, Titus, est paradoxale. Si tu trouves les femmes cruelles, c’est que tu ne les aimes pas vraiment. Les femmes d’hier sont aussi cruelles que celles d’aujourd’hui quand on ne les aime pas (sauf si tu leur reproche en fait de ne plus êtres assez dociles, terrain patriarcal sur lequel les événements récents de ma vie font que je ne saurais plus te suivre). Si tu ne les aime pas, ces femmes, pourquoi donc t’astreindre à en rechercher une? Pour te conformer aux contraintes du monde? C’est la pire des raisons pour faire quoi que ce soit, surtout si ce quoi que ce soit relève des affaires de l’amour.

Laisse les femmes t’approcher en étant elles-mêmes. Sois toi-même. Prend-les pour ce qu’elles sont, sans nostalgie d’ordres anciens illusoires. Oublie le fatras et le clinquant de la quête convenue de l’amour. L’éclair jaillira alors, aussi inattendu que brutal. Sache alors te laisser vraiment subvertir par son mystère.

Juliette

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Merci, Juliette de m’avoir répondu, j’attendrai que la foudre me frappe et je trouverai celle que j’aime; bien sûr que j’aime les femmes, je les aime trop: peut être que ça devient un défaut.

Même en restant moi-même. Si tu me dis que cette perle rare existe, alors j’attendrai le temps qu’il faudra pour la trouver. Merci encore, chère Juliette. Je vais t’expliquer clairement dans ma seconde lettre ce que j’attends exactement des femmes d’aujourd’hui. Tout d’abord voici trois cas que je voudrais t’expliquer qui sont très différents et je voudrais savoir ce que tu en penses.

Premier cas. Jusqu’à maintenant, j’ai eu pas mal d’histoires d’amour, au total je crois cinq mais les cinq se sont finies par un chagrin d’amour douloureux et difficile à oublier, c’est pour cela que je reste seul en ce moment. Je me dis qu’il vaut mieux être seul que mal accompagné et ça marche, je ne me prends plus la tête. Mais voilà que je suis en manque d’affection, je suis resté trop longtemps seul et je veux simplement trouver une personne qui puisse me rendre heureux. C’est pour cela que je te demande de m’aider et je te donne l’impression de détester les femmes, mais au contraire les femmes je les aime trop pour leur manquer de respect, je les aime beaucoup trop, seulement les femmes d’aujourd’hui ont évolué, moi je leur donne tout l’amour possible et ce qu’elles me rendent en retour n’est pas vraiment ce que j’attends. Pourtant je reste moi-même.

Deuxième cas. Ma mère a été mariée à un homme qui est mon père et après je ne sais combien de temps de mariage, ils divorcent, un divorce difficile pour moi à supporter car deux êtres chers qui se sont aimés tant d’années se séparent, ensuite ma mère rencontre un autre homme puis se marie une seconde fois, moi je n’ai pas le droit de les empêcher car ce sont des grands, donc c’est leur décision, mais voilà qu’au bout de trois ans ils se séparent, alors est-ce du temps perdu pendant ces trois ans, aimer pour divorcer, d’ailleurs je ne sais pas si les divorces existent à ton époque, Juliette, mais aujourd’hui un divorce n’est pas une partie de plaisir car il y la justice, le tribunal, l’argent à partager. Bref, c’est douloureux à raconter.

Troisième cas. Dans le troisième cas c’est le cas de mes grands-parents, ce sont les deux personnes que j’aime le plus et je veux prendre exemple sur eux: ils se sont mariés et sont restés soixante ans ensemble, et malheureusement mon grand-père est décédé l’année dernière et ma grand-mère n’a pas cessé de pleurer, aujourd’hui elle est retournée au pays et elle se recueille sur sa tombe, comme quoi même la mort ne pourrait pas les séparer.

Voilà trois cas différents pour te faire comprendre à quel point l’amour aujourd’hui est différent: tout le monde n’a pas la même chance que toi, être aimé éternellement du moins c’est rare, et c’est le cas de mes grands-parents, moi je suis jeune mais j’ai envie de connaître l’amour. Alors je suivrai tes conseils: Rester moi-même. Mais il ne faut jamais s’attendre à la perfection.

Bisous, prends soin de toi, Juliette, et bonjour à Roméo.

Titus

PS: d’ailleurs j’y pense, Pourquoi les Montaigu et les Capulet se sont-ils disputés? Je ne sais pas, mais il a fallu que votre amour se réunisse pour que les deux familles comprennent enfin que la haine se sert à rien

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Je vois bien ce que tu exiges par avance d’une femme, Titus, mais qu’es-tu prêt à lui donner?

Pour la nature du conflit de nos deux familles, tu dois lire ma correspondance en cette officine. Je me suis exprimée à plusieurs reprises sur la question. Tu ne l’avais pas remarqué? Une femme comme moi pourtant, Titus, requiert, entre autres, de l’attention… Une attention constante, voulue, non contrainte. L’attention que seul engendre le flux de l’amour.

Sache être attentif, cela aide à aimer…

Juliette

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Chère Juliette,

Il y a un mois environs, j’ai rencontré une fille bien charmante, depuis nous sommes restés longtemps amis jusqu’au jour où je suis tombé amoureux d’elle, et là tout a basculé. Je l’aimais très fort, mais elle de son côté ne ressentait rien pour moi, et pourtant, elle a accepté de sortir avec moi; une semaine après elle m’a dit: «Je t’apprécie beaucoup mais je ne t’aime pas comme tu m’aimes» cela m’a fait un coup au cœur ensuite elle a ajouté: «Je ne suis pas prête pour sortir avec quelqu’un pour l’instant. De mon côté, je ne cessais de lui dire «je t’aime» et elle n’a pas apprécié que j’aille trop vite, mais ce je «t’aime» était bien sincère et réel.

Depuis, je pense sans cesse à elle, elle me manque énormément, je perds complètement la tête car je ne sais pour quelle raison elle a décidé de me quitter, je ne suis plus moi-même, et, même si elle ne veut pas de moi en tant que petit copain, je voudrais qu’elle revienne en tant qu’amie. Je lui offrirais mon âme pour son amitié.

Je ne sais pas quoi faire, je voudrais que tu m’aides, s’il te plaît, Juliette.

Merci d’avance,

Titus

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Dis-lui exactement ceci: «Je suis prêt à me contenter de ton amitié et je suis prêt à m’engager sur l’honneur à ne plus chercher à te séduire». Cela devrait la rassurer… Mais surtout, après, il ne faudra jamais briser cette promesse, sinon elle te fuira pour toujours.

Juliette

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Merci Juliette pour ce conseil.

Je tiendrai plus que ma promesse sans rien espérer, mais est ce que l’amour est imprévisible? Et viendra-t-elle vers moi un jour? Quoi qu’il arrive, je tiens à ce que notre amitié dure le plus longtemps possible. L’amour c’est beau mais ça fait mal.

Merci pour tout, Juliette, pour toutes les fois où tu m’as aidé, je ne te remercierai jamais assez. Crois-tu que je pourrais te voir un jour ou te parler? Cela serait pour moi un privilège de te voir, et de parler d’amour, car j’ai encore beaucoup à apprendre sur ce sujet.

Je voudrais savoir que, une fois je tiendrai ma promesse de ne plus la séduire, je ne supporterais plus une si grande douleur si elle acceptait d’aimer quelqu’un d’autre que moi. Mais par le plus grand de notre amitié et par ma promesse j’essayerai de surmonter ça, ce qui sera très difficile pour moi, car même si je l’aime comme ami j’essayerai avant tout de la protéger. Par contre si elle revient et me demande de l’aimer, je resterai autant sur ma promesse de ne plus la séduire, ce qui est encore plus difficile mais une promesse reste une promesse.

À bientôt

Titus

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L’amour est imprévisible, même aux vues du sort d’une promesse ou d’une fidélité. Tout est donc possible avec ta «nouvelle» amie.

Si je vivais en ton temps, je serais une vieille ganache de 465 ans. Rien de très attirant pour un jeune pétulant dans ton genre, je pense. De plus, comme je suis fictive, tu étreindrais du vide. Un très vieux fantôme impalpable, et qui aime un autre homme en plus…

Restons-en à nos conversations. Je ne voudrais pas contribuer à amplifier tes souffrances.

Juliette

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62- TYBALT (2)

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Chère Juliette,

(Permets-tu que je te tutoie? C’est que j’ai l’impression de tellement bien te connaître)

J’ai lu ton histoire. Elle m’a beaucoup émue. J’ai été fascinée par ton cousin, Tybalt. Pourrais-tu me conter l’histoire de sa vie? Tes sentiments pour lui? Est-il vraiment amoureux de toi ou est-ce une invention de Shakespeare? Quelles sont vos relations? Sans Roméo, un amour aurait-il pu être possible entre vous? Remets-lui mes salutations affectueuses et admiratives.

Élisabeth.

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Tybalt, Élisabeth, c’est le jeune gentilhomme d’épée typique. Boutefeu, fat, matamore, arrogant, goguenard, bellâtre et querelleur. Il connaît toutes les astuces pour attirer l’attention des jeunes filles et les déploie sans grand discernement. Son attitude à mon égard m’a toujours paru plus conquérante et envahissante que réellement amoureuse. Je suis profondément indifférente à ses sentiments. Il représente l’intégralité de ce que j’exècre chez un homme, sous une surface brillante et racoleuse.

S’il te fait rêver, je te le laisse. Comme nous sommes ici dans le monde du voyage dans le temps, tu pourras peut-être un jour lui écrire, avant que Roméo ne l’expédie au paradis dantesque des spadassins impénitents. Il baratine fort joliment. Tu devrais t’en trouver passablement amusée.

Juliette

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Merci Juliette pour ta réponse si rapide. Mais tu ne pas répondu pour son histoire… Et j’ai une autre question à te poser: voici les paroles d’une chanson chantée par Tybalt dans la comédie musicale, alors ma question est toute simple: est-ce vrai ou raconte-t-il n’importe quoi? Et… ah oui! Est-ce qu’il est aussi beau en vrai que Tom Ross qui joue son rôle dans la comédie musicale «Roméo et Juliette»?

C’est pas ma faute.
Les souvenirs qu’on s’invente
Sont les plus beaux
L’enfance est plus troublante
Quand tout est faux
On m’a volé la mienne,
On m’a trahi
Je suis le fils de la haine
Et du mépris
On m’a mis des oeillères et on m’a dit
Les autres, ils veulent la guerre
Tu la voudras aussi
Et j’ai grandi à l’ombre
De sentiments
Bien trop noir, bien trop sombre
Pour un enfant
Seul
Je suis tout seul
Seul
Toujours trop seul
C’est pas ma faute
Si mes parents ont fait de moi
Ce que je suis ce que tu vois
C’est pas ma faute
Je suis le bras de leur vengeance
Et je leur dois obéissance
c’est pas ma faute
Ne me regardez pas comme ça
C’est pas ma faute
Je n’ai pas eu
Non pas le choix
Je suis le bras de leur vengeance
Fier de sa naissance
Les souvenirs qu’on s’invente
Sont les plus beaux
L’enfance est plus troublante
Quand tout est faux
On m’a volé la mienne
On m’a trahi
Je suis le roi de la haine
et du mépris…

Voila, dis-moi ce que tu en penses Encore merci de m’avoir répondu et à bientôt j’espère

Élisabeth

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Je ne sais pas qui est Tom Ross, mais il faudrait que tu considères la possibilité que tu sois entichée de lui plutôt que de Tybalt. Ces vers que tu me cites disent que nous sommes ce que notre monde familial et social nous fait être. C’est bien vrai mais c’est un peu du truisme…

Quant à mon histoire de Tybalt, qu’en ferais-tu, puisque tu as déjà la tienne vibrante et languissante au fond de ton cœur?

Juliette

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Merci pour tes réponses à mes questions, Juliette. Tu n’as vraiment pas l’air de l’aimer beaucoup. Mais tu peux répondre encore à une question, s’il te plaît? Désolée de te déranger encore, c’est une question de petite fille frivole (je n’ai que quatorze ans): est-ce qu’il est beau ou plutôt est-ce que tu le trouves beau, mis à part tes sentiments pour lui?

Merci, merci, merci!

Élisabeth

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Son physique est agréable. Tu n’es pas la seule qui s’intéresse à lui. Mais son attitude dure, bravache et arrogante corrompt tout. Il en devient laid. Je ne l’aime pas, ne l’aimerai jamais.

 Juliette.

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63- VIVRE SANS AMOUR?

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Chère Juliette Capulet,

Je m’appelle Marlène et je vais à l’école de l’Athénée Royal de Beauraing, mais j’habite à Givet.

Je vous écris pour vous demander si vous croyez que l’amour est basé sur un coup de foudre et qu’on peut vouloir se suicider pour rejoindre l’homme qu’on aime.

À votre avis, pensez-vous vivre un jour sans amour, que feriez vous si c’était le cas?

Veuillez agréer mes sincères salutations distinguées.

Marlène Metillon

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Chère Marlène,

Là où vous pensez «amour», je pense «Roméo Montaigu». Là où vous cherchez à cerner une abstraction, j’ai les yeux, les bras, le cœur de l’homme aimé concrètement. Oui, mon désir pour Roméo Montaigu m’a frappée comme la foudre. Oui, je n’hésiterais pas à le rejoindre dans la mort. Non, je ne pourrais pas vivre une journée sans son amour.

Mais je n’en fais pas une règle générale, une doctrine abstraite, un code de conduite a priori dans l’art d’aimer…

Je vis ce que je vis et je suis ce que je suis, sans plus. Comprenez-vous ici la prudence à laquelle pudiquement je vous invite?

Juliette Capulet

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64- FUITE

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Chère Juliette,

Pourquoi ne vous êtes-vous pas enfuie tout simplement avec Roméo loin de votre famille, afin de vivre votre amour?

Que l’amour vous protège!

Pénélope

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Mais… nous prévoyons le faire. Oh ciel, Pénélope, votre question me mortifie d’inquiétude.

Juliette

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65- LA SOUFFRANCE

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Bonsoir Juliette,

Je suis Fabien et je viens de lire ta phrase sur l’amour. C’était juste pour te dire que je suis entièrement d’accord avec toi et que ma vie s’en est allée dès que j’ai perdu ma Julie, mon Cœur, mon Ange, il y a moins de deux semaines. J’attends juste le rétablissement de mon père pour aller la rejoindre.

Pour que tu dises une phrase pareille c’est que tu dois connaître l’amour et j’en suis heureux pour toi. Protège-le de tout ton cœur et de toute ton âme, ce que je n’ai pas su faire.

En tout cas, je crois que personne au monde n’est capable d’imaginer notre amour et la souffrance que je ressens en ce moment et à chaque instant que je respire.

Fabien

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Bonjour Fabien,

Quoi qu’il soit arrivé, cours au plus vite la retrouver. Il lui sera impossible de rester insensible à l’intensité de tes sentiments. Courage, je suis avec toi. Le puissant souvenir de ce que je symbolise te guidera.

Juliette Capulet

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Bonsoir Juliette, c’est Fabien, je viens de rentrer de week-end chez la meilleure amie de ma Juliette qui est partie, cela pour ne plus voir et subir les souvenirs de notre AMOUR, en restant chez moi.

Comme je te l’ai dit, j’attends que mon père se fasse opérer du cœur le 25 juillet puis qu’il se rétablisse, et à ce moment je rejoindrais ma Juliette, sans laquelle j’éprouve une souffrance que personne n’est capable d’imaginer, il m’est impossible de continuer à vivre. Je fais cela car pour mon Cœur, c’était comme son papa et elle me pousse à me battre au moins jusqu’à l’opération. Je souffre tellement mais je le fais pour nous deux.

Quand je te parlais de mettre fin à mes jours au cimetière à côté de ma Juliette, c’est qu’en fait je voudrais savoir si tu connais un endroit ou l’on peut se procurer un poison mortel qui me permettrait de m’en aller, sans me rater. Pour moi, c’est la meilleure solution, il m’est impossible de prendre une corde et de l’attacher à un arbre, je me ferais prendre avant même de l’avoir mise en place.

Si tu as une autre idée, j’aimerais que tu me fasses signe. Je t’en remercie d’avance.

Fabien

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Ta requête est paradoxale. Les chances sont fortes qu’on t’inhume ailleurs qu’après d’Elle, sauf si tu exprimes explicitement et puissamment ton souhait. La discrétion en ces matières pose dès lors un problème insoluble.

Une autre part dudit problème, et qui n’est pas la moindre, est la suivante: il faut mourir. Et là c’est l’enfermement dans le cercle restreint des solutions convenues: le poison, la corde, le fer ou la collision. Or voilà autant de procédés cruellement ostentatoires.

Cela finalement me suscite moins une réponse qu’une question: décidé comme tu sembles l’être à poser un geste si radical, qu’as-tu donc tant à faire de la discrétion. Ce n’est pas comme si tu t’exposais à entendre les reproches qu’on te fera!

Juliette

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Salut Juliette,

Je viens de recevoir ton mail qui me touche énormément. Je voudrais juste te demander un renseignement, même si je ne te connais pas. En fait, je voudrais partir la rejoindre là où elle se trouve actuellement, c’est à dire au cimetière, et je cherche le moyen le plus discret pour ne pas attirer l’attention, aurais-tu une idée?

Fabien.

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Le plus mortel des poisons mortels s’appelle: Amour. L’endroit où on le trouve s’appelle: Vie. Avec un peu de chance, tu lui échapperas.

Courage.

Juliette

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Bonsoir Juliette, j’ai bien reçu ton mail et je suis entièrement d’accord avec toi. Comme tu le dis, j’ai déjà goûté au poison le plus mortel qu’il y ait, l’AMOUR. Mais, vois-tu, j’ai versé toute la fiole de ce doux et éternel poison. Et il se répand dans mes veines un peu plus chaque jour, me faisant souffrir comme aucun homme n’est capable d’endurer.

Mais je suis toujours là, l’opération de mon père est mercredi, et ma Juliette à moi me l’interdit. Alors j’essaie de bouger le moins possible pour qu’il ne se répande pas trop rapidement dans mes veines et me laisse le temps d’aider mon père que j’aime.

Je sais que tu n’as pas de réponse à la question que je t’avais posée, tu me l’aurais déjà dit sinon.

À bientôt peut-être, Juliette

Fabien

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66- POURQUOI ROMÉO PLUTÔT QUE PÂRIS?

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Bonjour Juliette,

Il y avait longtemps que je n’avais plus eu de tes nouvelles. Dans une de tes correspondances, tu disais que Paris t’idolâtrait trop et que ça t’agaçait. Mais Roméo faisait plus que t’idolâtrer, alors pourquoi t’a-t-il plu, lui? Qu’avait-il de plus que Paris?

Amicalement,

Flore

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Les deux dirigent leurs sentiments dans ma direction d’une manière somme toute similaire, c’est-à-dire, l’un dans l’autre, comme de jeunes matamores italiens de leur temps. Simplement, mystère insondable de l’amour, le seul avec qui cela porte jusque dans les replis les plus profonds de mon corps, c’est Roméo. Bien des hommes ont de fort beaux yeux, mais il n’y a que les yeux de mon amant pour brûler les miens de leur feu.

Juliette

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67- ENCORE QUELQUES QUESTION DE TON AMIE FLORE

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Chère Juliette,

Tu as été l’amante de Paris avant de connaître Roméo. Comment votre histoire a-t-elle commencé et comment s’est-elle achevée? Si ce n’est pas trop indiscret.

Si tu avais déjà épousé Paris lorsque tu as rencontré Roméo et es tombée amoureuse de lui, que se serait-il passé?

Pour toi, vaut-il mieux aimer à sens unique et que cet amour dure toute la vie ou alors, vivre avec quelqu’un qui nous aime mais que nous n’aimons pas vraiment?

Si Roméo ne t’aimait pas du tout, aurais-tu été heureuse quand même? S’il ne t’aimait pas, aurait-tu cherché à le séduire ou le laisserais-tu venir à toi?

Qui est l’héritier de Golconde dont tu me parles dans la lettre 54, «D’autres demandes en mariage»?

Et si, après ta nuit d’amour avec Roméo, tu étais tombée enceinte, qu’aurais-tu fait? L’aurais-tu élevé, fait recueillir?

Regrettes-tu que Roméo n’ait pas été celui qui t’a pris ta virginité?

À quel âge l’as-tu perdue?

Bien à toi,

Flore

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Tu as été l’amante de Pâris avant de connaître Roméo. Comment votre histoire a-t-elle commencé et comment s’est-elle achevée?

Il m’avait été présenté par mes parents. C’était le parti officiel qu’on me destinait. Quand je lui ai mentionné mon amour pour Roméo, il a cédé la place sans renâcler. Il m’aime très sincèrement et je le respecte immensément.

Si tu avais déjà épousé Pâris lorsque tu as rencontré et es tombée amoureuse de Roméo, que se serait-il passé?

J’aurais quitté Pâris pour Roméo, brisant le licol du mariage comme folle haquenée en furie.

Pour toi, vaut-il mieux aimer à sens unique et que cet amour dure toute la vie, ou alors vivre avec quelqu’un qui nous aime mais que nous n’aimons pas vraiment?

Aucun des deux. Il faut l’amour fou bilatéral ou rien.

Si Roméo ne t’aimait pas du tout, aurais-tu été heureuse quand même? S’il ne t’aimait pas, aurait-tu cherché à le séduire ou le laisserais-tu venir à toi?

Ne pas être aimée de Roméo serait le malheur suprême. J’aurais tout fait pour le conquérir, ce qui s’appelle tout.

Qui est l’héritier de Golconde dont tu me parles dans la lettre 54, «D’autres demandes en mariage»?

Oui, qui est-il? Et surtout: est-il heureux?

Et si après ta nuit d’amour avec Roméo, tu étais tombée enceinte, qu’aurais-tu fait? L’aurais-tu élevé, fait recueillir?

L’enfant de Roméo jailli de mon sein aura en moi la plus indéfectible des mères.

Regrettes-tu que Roméo n’ait pas été celui qui prit ta virginité? À quel âge l’as-tu perdue?

Non, je m’en moque, quelle importance? À quatorze ans. Tout m’est arrivé à quatorze ans.

Juliette

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68- SE MARIER VIERGE

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Chère Juliette,

Tu dis avoir perdu ta virginité avec Paris, donc, n’étant pas encore mariée. Pour les jeunes filles nobles de ton temps, la première fois ne devait-elle ne pas se passer avant la nuit de noces?

Et si pour échapper à ce mariage, tu n’essayais pas de dissuader Paris de t’épouser en faisant semblant d’être muette? Je tiens cette idée d’une pièce de théâtre «Le médecin malgré lui». Mais, tu ne la connais pas, puisqu’elle a été écrite au XVIIe siècle. C’est une bonne idée, non?

Ou, tu joues les parfaites idiotes, les filles mal élevées, tu essaies de t’enlaidir. Je ne sais pas, mais réfléchis au lieu de penser tout de suite au pire. Peut-être que tu pourrais demander toi-même la grâce de Roméo au prince afin qu’il revienne à Vérone.

Ou alors, tu menaces tes parents de te suicider s’ils ne renoncent pas à ce mariage forcé. Ou tu prétends que tu aimes les femmes. Paris ne t’épousera pas s’il croit que tu es lesbienne.

J’espère que mes solutions sauront t’aider.

Respectueusement,

Flore

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Se marier vierge, Flore, mais c’est bon pour les rustauds du bourg! Dé-Flore un peu tes croyances sur ma classe et mon temps, voyons…

Cette batterie de stratagèmes de bateleuse que tu proposes ici m’a bien fait rire. Ils sont bouffons, ridicules mais toujours un peu plausibles. Il n’y a que celui de la lesbienne qui ne fonctionnerait assurément pas. Beaucoup de mes amies sont lesbiennes et mariées quand même. On ne dévoile jamais un si joli secret à un mari ou à un prétendant! Il s’en moquerait, n’en aurait cure. On garde donc cela entre filles… C’est d’ailleurs bien plus plaisant à terme de faire ainsi.

Comprends, une fois pour toutes, que Pâris est un ami qui m’aime et me respecte. Lui dire sincèrement qu’il doit se retirer parce que j’aime Roméo est le seul stratagème que j’aie jamais envisagé de lui infliger.

Je t’embrasse très tendrement, comme seule une fille le fait à une autre fille,

Juliette

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69- POURQUOI DRÔLE?

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Chère Juliette,

Je ne comprends pas en quoi mes idées sont drôles. Elles n’ont rien de ridicule et il faut sérieusement manquer de maturité pour rire de si peu, sans te vexer. Je fais peut-être rire mais moi au moins, à ta place, j’essaie de trouver des solutions au lieu de penser au suicide. Je trouve qu’il faut du courage pour se tuer mais dans ton cas, c’est plutôt de la lâcheté. Si encore tu étais paralysée à vie ou quelque chose comme ça, je comprendrais et même dans ce cas-là, rien ne vaut de sacrifier sa vie. La solution de ton problème est simple et toi, tu passes ton temps à te plaindre alors qu’à ton époque comme à la mienne, des centaines de gens meurent de faim et ne trouvent pas l’âme sœur. Qu’importe que la solution soit ridicule, du moment qu’on s’en sort.

Respectueusement,

Flore

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Flore,

Je n’ai aucune intention de me suicider et tes solutions manœuvrières sont bien bêtes et bien hypocrites. Il y a une chose bien plus importante que «s’en sortir», c’est: ne pas transiger avec l’intégrité de ses sentiments.

Voilà.

Juliette

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Chère Juliette,

Mes solutions sont loin d’être ridicules et encore moins hypocrites. J’ai pas mal de défauts mais, s’il y en a un que je n’ai pas, c’est bien l’hypocrisie. Je suis simplement rusée. Si tu avais cherché à me connaître plutôt que de répondre sur un ton agressif chaque fois que je te parle, tu aurais constaté que je suis aussi sincère et entière avec les gens que toi.

Respectueusement,

Flore

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Je ne suis pas agressive, Flore. Je suis simplement ironique. Et si vous avez peine à distinguer entre agressivité et ironie, consolez-vous en découvrant que j’ai une bien plus grande peine à distinguer entre ruse et hypocrisie…

Salutations,

Juliette

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70- MON CŒUR ME FAIT MAL…

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Chère Juliette,

J’ai besoin de toi car mon cœur souffre. J’ai rencontré une fille sur Internet, il y a maintenant deux mois déjà. Cette fille, je l’appelle tous les soirs pour prendre de ses nouvelles mais, sans m’en rendre compte, je l’étouffe par ces appels incessants. Elle est venue à Paris, elle qui habite à Grenoble, donc j’en ai profité pour la rencontrer ce qui m’a fait très plaisir. Voici le message qu’elle m’a envoyé:

«Coucou,

je n’ai pas l’habitude d’écrire comme ça, alors je vais faire bref, je ne veux pas te blesser ni te faire de la peine, parce que je t’aime beaucoup. Tu es adorable mais avec tout ce que tu me dis, j’ai l’impression que tu t’attaches beaucoup trop à moi. Je ne sais pas si c’est de l’amour et si c’est le cas je suis désolée de te dire ça, mais là comment dire… Tous les deux, il n’y aura jamais rien. ça m’étouffe que tu m’appelles tout le temps, tes textos sont très gentils mais il y en a trop… Je crois que je n’ai pas besoin d’en rajouter pour que tu comprennes ce que je ressens… J’espère que tu ne l’as pas mal pris et qu’on pourra continuer à parler ensemble sans tous les «ma puce» qui fusent à tout bout de champ. Après ce message, si tu ne veux plus me parler, je comprendrai.

Biz, à bientôt,

Mélane

P.S.: Je sais que c’est maladroit ce que je viens d’écrire, mais je pense que tu as tout compris. Je préfère être claire tout de suite pour qu’il n’y ait pas de malentendus entre nous.»

À partir de là, le monde s’effondre sur ma tête, mon cœur me fait mal et je pleure cette douleur. Je voudrais que tu m’aides d’urgence, que dois-je faire?

Merci,

Titus

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Il faut la laisser. C’est cruel mais c’est inexorable. L’amour est ou n’est pas. Il ne se négocie pas. Aie le courage de renoncer. Elle n’est pas ta Juliette.

Juliette

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Juliette

Une femme a besoin d’amour, de douceur, de compréhension, de la confiance, de l’attention, parmi toutes les filles que j’ai connues, et je n’ai que dix-huit ans, j’ai beau leur donner tout ce dont elles ont besoin, je n’ai jamais ce que je veux en retour.

Par exemple, cette fille à qui j’ai tout donné, dans l’espoir un jour de l’aimer. Avant même que je ne lui dise quoi que ce soit elle me rejette sans se mettre une seconde à ma place ni se demander à quel point elle m’a blessé. Elle s’est excusée pour cela, mais ses excuses ne suffiront pas pour panser toute ma douleur et ma peine.

Juliette, à présent je suis tes conseils. Je prends la fille telle qu’elle est, j’essaie de la connaître, avec le temps, je l’accepte telle qu’elle est… Et, peut-être un jour ça sera l’amour; mais je ne crois pas aux contes de fées ni au coup de foudre, car après toutes les douleurs que j’ai connues, ce coup de foudre je devrai le vivre pour un jour y croire.

Tu vois, avant que cette fille ne débarque dans ma vie, je poursuivrais mes études en restant célibataire, car je me suis dit si une fille m’aimait pour ensuite me faire du mal, je ne le supporterais pas, moi qui suis assez sensible. Après ces trois ans de solitude, mes études se passèrent très bien, et je rencontre cette fille sur le net. Elle m’a séduit pour qu’ensuite je tombe sous son charme, mais cette fille m’a aussi détruit… Sans que je puisse le voir venir.

Comment me protéger de ça avant que ça arrive? Comment prévoir? Pourtant, je ne baisse pas ma garde devant n’importe quelle fille. Quoi qu’il arrive, elles visent toujours le point le plus sensible, mon cœur…

Voilà mes histoires de cœur, qui ne sont certainement pas les meilleures. Si tu as des conseils à me donner face à ça, je te remercie d’avance de m’en faire part.

Bisous

À bientôt

Titus

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Oublie l’amour. Tu cherches trop à forcer son enceinte. L’amour m’a frappée quand je n’en avais cure. Oublie-le, laisse les replis de l’existence agir à leur façon.

Juliette

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71- STATUT NOBILIAIRE DES CAPULET ET MONTAIGU

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Chère Juliette,

Je ne vous ai pas encore écrit, et pourtant je vais assez souvent sur DIALOGUS. Je m’appelle Alexandre et j’ai quatorze ans. Est-ce qu’un jeune homme de mon âge est considéré comme «adulte» à votre époque? Je vous formule cette question car pour certaines personnes d’époques plus lointaines, c’est, on va dire, le cas.

Est-ce que les Capulet et les Montaigu ont une influence noble sur la ville?

Avez-vous déjà lu le roman médiéval Tristan et Iseult?

Bien à vous,

Alexandre, 14 ans

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Pour moi, Alexandre, vous êtes un adulte. J’ai lu le roman dont vous parlez mais n’en ai compris le sens profond que tout récemment. Les Montaigu et les Capulet sont les deux familles aristocratiques les plus influentes de Vérone.

Tel est le résumé du tableau de fond du drame.

Bonsoir,

Juliette

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Chère Juliette,

Pardonnez mes remarques mais j’ai trouvé votre réponse quelque peu… froide. Vous me dites bonsoir, comme si vous essayiez de liquider cette réponse en vitesse.

Sachez tout de même qu’à mon époque, on ne marie pas les gens lorsqu’ils ont huit ans, que les pères n’apprennent pas à leur descendance mâle à manier les armes lorsque ces derniers commencent à marcher. Une femme ne risque pas non plus d’être traitée de sorcière si elle se conduit comme une bourgeoise ne pensant qu’à la noblesse, à l’or, etc.

Je suis navré d’avoir écrit de telles horreurs sur votre époque, mais je suis d’un naturel à la fois colérique et ironique. Le ton de votre lettre m’a refroidi.

Sinon, j’ai une question que je juge cruciale:

Si vous et Roméo devez mourir, pensez-vous que cela raisonnera enfin vos familles et mettra un peu de plomb dans leurs têtes?

Bonne nuit,

Alexandre

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Je doute que ma mort et celle de Roméo changent quoi que ce soit en mon monde, que je préfère de tout cœur au vôtre, soit dit sans ambages.

À votre époque, on fabrique des armes pouvant détruire la totalité du monde habité, on massacre des gens dans leur propre pays pour du carburant, on prostitue femmes et enfants à grande échelle, on laisse mourir des millions de gens de maladies curables, les villes stagnent dans de vastes nuages de poison, l’eau est de moins en moins potable et le port d’armes à feu offensives est considéré comme un droit fondamental.

Alors bonsoir, Alexandre.

Juliette Capulet

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Chère Juliette,

Sache que je suis tout aussi choqué par les horreurs de mon temps et je pense qu’il faut parfois renoncer à sa fierté pour faire quelque chose. Je suis un garçon sensible et je survis à ces horreurs que je vois à la télévision (c’est un engin où tu peux voir ce qui se passe dans le monde) ou lis dans les journaux grâce à l’ironie et à la facilité de rire dont la nature m’a doté.

Peut-être n’aurais-je pas dû attaquer tout de suite ton époque.

Ta première réponse m’a refroidi car, premièrement, tu es une fille de rang noble donc tu devais offrir des réponses nobles moins dignes d’une «souillon» et encore…

Deuxième, tu es supposée être une fille pure, pleine d’amour etc. Tu vas dire que je lis trop d’histoires, de contes mais bon…

Enfin, j’ai une question: Comment est la bonne avec toi?

Bonsoir,

Alexandre.

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Moins crue que toi!

Juliette

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72- ÇA VAUT LA PEINE?

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Ça vaut la peine de mourir par amour?

Petite Fleur

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C’est surtout qu’après la mort de l’amour, cela ne vaut plus la peine de vivre…

Juliette

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73- TOUTES CES CHICANES…

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Bonjour Juliette!

Comment as-tu fait pour endurer toutes ces chicanes de famille? Moi je ne peux les supporter!

J’espère que tu es bien maintenant, avec ton Roméo! Moi, j’ai le mien et nous sommes comme vous deux, rien ne peut nous séparer!

Au revoir!

Camille

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Les «chicanes», comme tu le dis Camille, m’affligent beaucoup en effet. Et je suis cruellement seule, ce soir.

Juliette

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74- L’AMOUR EXISTE-T-IL VRAIMENT?

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Juliette… la grande et si importante question: l’amour existe-t-il vraiment?

Le vrai… le seul?

Lou

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Absolument oui.

Juliette

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Alors comment savoir que c’est lui le grand amour… Comment savoir si celui qui croise ainsi notre vie nous aime?

Lou

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Mais Lou, cette question est un doute en soi… Je t’assure que cette susdite question est pulvérisée, anéantie quand le vrai amour arrive. Il se hurle en toi comme une inexorable évidence et le doute n’est plus, ne sera plus jamais.

Juliette

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Juliette,

Alors dis-moi comment savoir s’il m’aime! Comment savoir qu’il tient à moi et que je suis importante~pour lui?

Pourquoi ce «doute» est-il en moi?

Il est si secret et parle si peu, comment déchiffrer le langage de son cœur?

Lou

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S’il t’aime, il le dira et le prouvera. Fais-le parler, fais-le agir. Ne reste pas les bras ballants et l’œil humide comme une soubrette éperdue. Mets-le à la question, fais-lui subir ses épreuves. Allons, Lou, allons!

Juliette

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Juliette

Tu sais ce n’est pas aussi simple! Mon «Roméo» n’est pas à moi, il est à une autre! Il me dit des jolies choses mais comment savoir les secrets de son cœur? Quels mots, quels gestes peuvent faire foi de son amour pour moi?

Je ne peux rien exiger de lui, mais mon cœur frissonne dès que ses yeux se posent sur moi et mes pensées ne sont que pour lui! Un amour doux passionné me lie à lui mais… comme j’aimerais connaître les méandres de son cœur!

Lou

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Dans un tel cas d’espèce, les guillemets à «Roméo» s’imposent en effet…

Juliette

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Juliette,

C’est avec déception que j’ai lu ton dernier message… tant de questions pour toi et aucune réponse! N’as-tu pas de réponses pour moi pour tout au moins, m’apporter un certain réconfort!

J’aime cet homme et quand il est près de moi, j’arrive presque à toucher son cœur, mais comment m’approprier son âme! Cette insurmontable crainte de le perdre… Juliette, dis-moi, dis-moi comment reconnaître l’amour dans ses yeux!

Lou

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L’amour ne se déclenche pas. Il est mutuel, inexorable et fulgurant dès la première seconde ou il n’est pas. Tu me demandes comment conquérir, comment séduire alors que je ne sais qu’aimer. Je ne suis que Juliette et mes déterminismes font que je ne puis rien pour toi s’il n’aime pas comme tu crois aimer. L’amour n’est pas. Il ne sera pas. Jamais.

Pourquoi te mentirai-je?

Juliette

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Quel réconfort que de lire ta réponse!

Ses yeux… quand il est près de moi… ses yeux sont remplis de multiples étincelles. Quand il est ainsi près de moi, ses yeux s’abîment dans les miens et quand il me quitte, j’y vois alors de tous petits nuages mais ses yeux demeurent tendres et si doux.

Merci, Juliette, de ce réconfort et de cette douce certitude.

Tu as su trouver dans quelques mots ce que j’avais tant besoin d’entendre.

Dans ces temps modernes, l’amour prend de nombreuses formes. L’infidélité y est courante et je n’y échappe pas, cela t’offusque-t-il? Sinon, puis-je te parler encore de mon bel amant?

Lou

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Cela ne m’offusque aucunement. Je suis de Vérone! Allez, allez, dis-moi tout sur ton bel amant!

Juliette

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Tout te dire de mon amant… Je devrais alors prendre l’éternité pour te parler de la douceur de ses yeux. L’éternité pour te parler de la chaleur de ses baisers. Il me remplit d’une sérénité tranquille et si douce. Mon amant me dit des mots tendres… ceux que je veux entendre. Ces mots qui apaisent mes craintes et illuminent mon ciel d’un soleil éternel! Mon amant sait me faire sienne… me prendre et m’aimer! Si je te parle de mon amant, tu comprendrais combien je l’aime… et combien je doute de moi!

Lou

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Ses yeux, Lou. Ses yeux ont tout crié dans la première seconde où ils ont croisé les miens, qui furent tout aussi sincères. Après ce premier regard, je n’ai pas vécu une seule seconde de doute. Pas une seule seconde. Comme… comme les fanatiques du temps des Croisades, comme… je ne sais pas à quoi comparer la fermeté tranquille de la certitude qui m’a enveloppée à ce moment fatidique dans l’amour, et pour toujours.

Juliette

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Depuis mon dernier message, je n’ai rien reçu de toi! Es-tu encore intéressée à ce que je discute avec toi? Je t’ai longuement parlé de mon amour et j’aurais tant aimé avoir ta réponse ou tout au moins ta réflexion!

Lou

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Je t’ai toujours répondu, Lou.

Et l’infidélité dans tout cela? Raconte-moi tout, Lou?

Juliette

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Chère Juliette

L’infidélité… n’est-elle pas au-dedans de nous? Ne sommes-nous pas infidèles à ce que nous sommes si notre cœur reste de glace devant la passion et l’amour!

Oui, je suis infidèle mais, Juliette, mon cœur ne peut se résoudre à ne plus le voir… à ne plus avoir le plaisir de me coller à lui… de me délecter de ses mains et de sa bouche… Comment me résoudre à ne plus entendre le son de sa voix quand il me murmure qu’il aime tout de moi!

Oui, je suis une femme infidèle… mais quand mon amant est près de moi, tout s’efface, les couleurs, le temps, les objets. Il ne reste alors que nous!

Juliette, est-ce de l’amour? Un amant peut-il aimer une maîtresse suffisamment pour avoir le désir de la retrouver au risque de nombreux périls? Juliette, mon amant ne m’aime-t-il donc pas?

Lou

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Mais je ne comprends rien, Lou. Qui trahis-tu donc tant?

Juliette

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Juliette,

Je sais que tu m’as déjà dit que l’on sait reconnaître l’amour dans les yeux de l’homme que l’on aime mais… n’y a-t-il pas des signes qui, enfin, me diraient qu’il m’aime?

Tu sais que l’homme que j’aime est mon amant… Je t’en ai déjà parlé… Je t’ai dit également que je suis une femme infidèle, à son mari, à sa famille, à son amant et à elle-même!

Mais je ne peux pas être sourde aux appels de mon cœur.

J’ai toujours cette crainte implacable qui me saisit quand je pense à lui. Je voudrais être auprès de lui à chaque moment de ma vie. Je voudrais respirer le même air, dormir dans ses rêves. Mais une autre partage sa vie et sa couche! Il dit qu’il m’aime mais, comment ne pas me méprendre et m’assurer que son affection ne soit pas que sexuelle.

Ne peux-tu pas m’aider ma chère Juliette?

Lou

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Une affection qui n’est «que sexuelle», cela n’existe tout simplement pas. Vous aurez la preuve que vous vous aimez vraiment quand vous abandonnerez tous vos autres devoirs matrimoniaux l’un pour l’autre.

Juliette

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Et s’il existe un amour plus fort que la mort? Un amour passion… dévorant qui suffit à trouver l’extase du corps et du cœur!

Si cet amour existe, comme je le crois, ne vaut-il pas tous les chagrins du monde… et toute la renonciation de son cœur!

Lou

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Oui, absolument.

Juliette

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Je crois moi aussi qu’il existe cet amour, Juliette!

J’aime Robin de cette manière mais… je n’aurai jamais le courage de laisser mari et enfant pour lui demander de vivre avec moi car je ne sais pas si Robin voudrait vivre avec moi. Je ne suis peut-être qu’une histoire de sexe! Oh! ne vois-tu pas la tourmente de mon cœur, Juliette. Je meurs d’amour pour Robin et moi, j’en suis encore à me demander s’il m’aime! Cinq ans de complicité et de doux plaisirs!

Juliette, Ô tendre amie… ne peux-tu pas m’apporter quelque réconfort!

Lou

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Quitte tout pour lui. C’est le seul réconfort possible.

Juliette

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Juliette, comment puis-je agir ainsi? Tout quitter pour lui alors que toi, c’est dans la mort que tu pensais trouver refuge? Le réconfort, je le trouverai dans son cœur!

Lou

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Je me moque de la mort. J’ai tout quitté pour Roméo et pour Roméo seul. Sans me retourner, sans compromis. Il est mon seul homme pour toujours. Il fait de moi ce qu’il veut. Si tu hésites, Lou, c’est que tu ne l’aimes pas, ce Robin. Il ne t’est qu’une foucade occasionnelle. Continue ta petite ballade extra-maritale alors, et cesse de te pâmer pour si peu. Ne change strictement rien. Tout est en ordre. Tu as deux hommes dans ta vie comme les trois quarts des belles de Vérone. Je n’ai rien de plus à te dire sur la question.

Juliette

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Pardonne-moi Juliette… Je respecterai ton silence, mais n’accepterai pas ton jugement!

Lou

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Comme tu voudras. Mais n’oublie pas une chose: tu vivras, toi. Tandis que moi…

Juliette

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75- JE L’AIMAIS…

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Je l’aimais Adeline. Pourquoi je ne me suis pas déclaré? Par manque de confiance en moi. Elle est partie furieuse, maintenant elle va bientôt se marier. Elle me fait dire, par personne interposée, que même après cela, nous pouvons rester amis. Elle ne ménage pas ses efforts pour me soutenir. Mais comment le pourrais-je? Je n’oserai même plus lui adresser la parole. Je veux oublier. Elle, elle n’accepte jamais ceux qui veulent oublier.

Jean-Claude

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Oublie-la.

Juliette

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76- JÉRÔME OU SYLVAIN?

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Bonjour Juliette,

Je suis un peu perdue en ce moment! J’ai rompu avec mon ex-copain, alors que c’était le coup de foudre entre nous, car il y avait des choses qui n’allaient pas en lui! Problèmes avec sa maman, ses copains, il ne savait pas ses priorités alors qu’il m’aimait! Ça a duré deux mois! Je l’ai aidé à être mieux car il était perdu! Un jour, un autre garçon est arrivé et ça a été comme j’ai voulu! L’homme que je cherchais! J’ai dû faire un choix! Donc j’ai quitté mon copain pour lui!

À ce jour, je me rends compte que je tenais à lui et mon nouveau copain a une amie qu’il veut quitter! On a dit qu’on resterait amis pour qu’il agisse mais moi j’en ai marre d’attendre! Mon ex, Jérôme, je me suis rendue compte depuis que je l’ai quitté que je l’aimais. Il s’est cassé la main pour moi! Je suis perdue, Juliette! Que dois-je faire? J’aime encore Jérôme mais Sylvain a compris beaucoup de choses! Que faire? Reconquérir le cœur de Jérôme ou repartir avec Sylvain? Car on se voit, avec Jérôme, en amis et quand on se voit, eh bien c’est passionnel, plus fort qu’avant! Aidez-moi!

Sincèrement,

Amélie

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N’hésite pas une seconde: prends Jérôme. C’est lui, la source de la folie d’amour qui te métamorphose. Ne négocie pas avec toi-même. Prends-le et donne-toi à lui. Et s’il est fou, sois folle avec lui. Et je te le répète, Amélie: n’hésite pas. Ce sera Jérôme ou aucun des deux.

Juliette

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Bonjour Juliette,

À ce jour, j’ai quitté Sylvain! Il voulait que j’attende jusqu’à cet été. Depuis deux semaines, je vois Jérôme. C’est vrai qu’entre nous, il y a une complicité très forte. Il y met une barrière, car il a peur que je recommence. Il a une barrière aussi, je crois, à cause de sa mère. Il faut dire qu’elle habite à deux maisons de chez lui. Je sais qu’il m’aime, il est perdu et n’ose pas recommencer une relation par peur que ça ne marche pas. Hier soir, je l’ai eu sur MSN quand il m’a dit qu’il me faisait souffrir car j’attends qu’il se lâche à fond. Il a eu une boule au cœur et n’était pas bien du tout! Il m’a dit que c’est à cause de moi! Pourquoi met-il une barrière, pourquoi ne se lâche-t-il pas? Il se fait du mal, je le sais. Il en souffre et moi aussi! Il m’a dit qu’il ne supporterait pas de me voir avec un autre homme. Je lui ai dit qu’un amour peut être amical, il le sait mais il est bloqué.

C’est très compliqué tout ça et tellement dur! Je pleure tout le temps dès que je le quitte. Tous les jours, je pense à lui. Crois-tu qu’il pense pareil? Vu que c’était un coup de foudre, qu’on ne peut pas s’empêcher se voir?

Bisous et merci,

Amélie

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Il faut le cerner. Fonce. Il se donnera ou fuira, mais tu verras clair.

Juliette

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77- L’AMOUR ET LA PURETÉ DE ROMÉO

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Bonjour, chère Juliette,

Je suis heureuse de pouvoir enfin rencontrer la jeune femme pour qui j’ai le plus d’admiration et d’estime. Depuis que je t’ai vue, dans cette merveilleuse histoire qu’est «Roméo et Juliette» je ne cesse de penser à cette question,

Pour toi, comment représenter l’amour et la pureté des sentiments que te porte Roméo?

Merci pour ta réponse!

Charlène, ton amie fidèle

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Charlène,

C’est l’océan. Depuis les berges de notre belle Vénétie, on voit les eaux bleues du Golfe de Venise. Tout est dans l’océan: calme, force, sagesse, beauté, impétuosité, vie, mort. Tranquille, torrentiel et évident, l’océan est imperturbable, incontournable, irrésistible, puissant. L’amour immense, serein et éternel que me voue Roméo, quand je cherche pour toi, mon amie Charlène, à le mettre en image, ressemble à l’océan, lui aussi immense, serein et éternel.

Juliette

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Tu as raison, Juliette. Ainsi, lorsque tu dis que l’océan est la vie et la mort et que tu l’assimiles à Roméo, tu veux dire que tu confies ta vie à Roméo?

Charlène

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Absolument.

Juliette

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Mais… comment peux-tu être certaine qu’il saura t’aimer comme tu le penses?

Charlène

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Il me l’a dit et je ne doute pas de sa sincérité.

Juliette

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Mais je me demandais… comment peux-tu être sûre de cette sincérité, de cette confiance?

Charlène

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Je ne sais. Mais le doute est mort en moi pour tout ce qui concerne l’amour.

Juliette

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Tu as simplement suivi ton cœur en lui faisant confiance? Tu as donc confiance en ton cœur?

Charlène

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Je suis surtout complètement incapable de fuir la pulsion torrentielle des élans de mon cœur. Tout cela est plus fort que moi, Charlène. Je ne peux ni me raisonner ni expliquer ce qui m’arrive. Il me faut le vivre et me laisser vaincre par l’inexorable tyrannie de l’amour.

Juliette

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Je crois savoir ce que tu ressens, moi aussi j’aime et j’ai l’impression de me sentir bizarre, pour un regard ou un geste de lui.

Charlène

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Naturellement.

Juliette

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Penses-tu que l’amour vaille la peine de souffrir ainsi?

Charlène

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Je te jure de tout mon cœur que oui.

Juliette

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J’ai peur de croire en l’amour, j’ai aimé un garçon dans le silence pendant de longues années mais lorsque j’ai su que mes sentiments n’étaient pas partagés, j’ai eu mal. Je ne veux plus souffrir! Aide-moi!

Charlène

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Aimer EST souffrir. Je ne peux rien pour toi, Charlène.

Juliette

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Mais, pourquoi souffre-t-on par amour, Juliette? Qu’est-ce qui fait souffrir en amour?

Charlène

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De l’impossibilité de s’abandonner en l’exclusivité à l’amour pour cause des multiples pressions venues de ce monde.

Juliette

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Pardonne-moi, mais je ne comprends pas bien ce que tu veux dire!

Charlène

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Observe attentivement ce qui te fait souffrir en amour. Ce n’est pas ton amoureux mais les autres…

Juliette

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Les autres? Mais, pourquoi les autres? Ils se moquent bien de ce que je peux ressentir! Ça leur est égal et le fait est qu’ils me laissent en paix.

Charlene

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Ah bon! Te voici bien mal au fait des effets de l’amour. Bon, je vais devoir t’expliquer. Commence par me dire: en quoi souffres-tu dans ton amour? Qu’est-ce qui déclenche ta souffrance dans le fait que ses sentiments ne sont pas partagés?

Juliette

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J’ai l’impression que pour lui je ne compte pas. Je ne suis qu’une fille parmi tant d’autres pour lui.

Charlène

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Tant d’autres! Les voici donc ces fameux autres dont je me tue en t’expliquant qu’ils et elles sont la cause de ta douleur. Il faudrait que toi et lui puissiez être seuls dans l’univers. Ton problème serait alors parfaitement résolu! Tu pourrais le conquérir sans encombre aucun. Tu le tiendrais juste pour toi et il se donnerait complètement. Mais tu es affligée et flétrie par l’impossibilité de t’abandonner en l’exclusivité de l’amour pour cause des multiples pressions venues de ce monde.

Juliette

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Que dois-je faire Juliette? J’ai enduré son indifférence durant six longues années, mais mon cœur ne le supporte plus!

Charlène

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Fonce, Charlène.

Attends qu’il soit seul (les jeunes gentilshommes ont tendance à être matamores et persifleurs en meute. Je suis certaine que cette habitude persiste chez les hommes de ton temps). Plante-toi alors devant lui et dis-lui: «Je t’aime. Je suis amoureuse de toi depuis la première minute ou je t’ai vu. Je suis tienne. Je te suis féale. Fais de moi ce que tu voudras. Je me donne à toi sans détour». Parle de façon sobre, directe, sans minauderie. Fais sentir ta détermination, ton port, ta froide certitude.

Il tombera immédiatement ou il fuira. S’il fuit, laisse-le courir. Il reviendra, s’il aime aussi. Sinon, c’est simplement qu’il ne te mérite pas. Peu te vaudra. Tu auras au moins su jouer sec au jeu de cartes du cœur. Oublie-le alors. Sans regret ni remords.

Juliette

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Comment oublier, quand le cœur souffre d’être éloigné?

Charlène

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Quand ton vrai amour apparaîtra, le souvenir de celui-là volera en éclats.

Juliette

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78- NOS ÉPOQUES

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Madame,

En lisant vos précédents courriers et en me rapportant à notre actualité, je puis vous dire que nos époques ne comportent pas autant de différences que certains peuvent vous le faire entendre. Certes, à notre époque certaines femmes s’assument, se rebellent, se révoltent même, mais malgré cela beaucoup font comme vous, et se soumettent.

Pour vous en donner la preuve: il existe encore beaucoup de mariages arrangés. Oh, pas beaucoup dans notre pays, la France, quoique… Cela ne se passe plus comme de votre temps, certes, mais dans les familles aisées ou aristocratiques, on fait tout pour que les enfants ne fréquentent que des gens de leur «milieu». Ainsi ils ont l’illusion de choisir leur futur conjoint. Mais si l’un d’eux a le malheur de franchir une de ces barrières que sont le rang social, la culture (une autre religion par exemple), ou la couleur de peau, alors les familles se déchaînent et font tout pour que la relation s’arrête, aussi sincère soit-elle. Il y a même des rivalités de familles qui subsistent encore, oh plus aussi violentes, mais tout aussi réelles, des rivaux dans les affaires par exemple: on ne se marie que si et seulement si cela peut arranger les affaires.

En ce qui concerne les duels, ils n’ont cessé que dans la forme que vous connaissiez, mais ils existent encore. Par exemple à la sortie d’une discothèque (l’équivalent des bals de votre époque) il arrive régulièrement que des gens se battent pour les compagnes qu’un autre a tenté de séduire ou a tout simplement regardées.

Chère Juliette! Comme on dit, il faut vivre avec son temps! Vous assumez pleinement le vôtre et je vous admire pour cela. Je conclurai cette lettre par une question: pour vous, l’Amour est-il une totale fusion avec votre tendre aimé, à tel point que chaque minute sans lui vous semble des heures?

Bien à vous, chère âme du passé.

Sabrina

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Suite à mes conversations personnelles avec les femmes de votre temps, je ne suis pas certaine du tout de partager votre conception un peu étroite de leur liberté. Et ma réponse à votre question est: oui.

Juliette

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Chère Juliette,

Je ne suis pas du tout en train de contredire ce que mes contemporaines ont pu vous dire, je suis moi-même très libre et indépendante, et n’attends pas l’avis de mes parents pour prendre mes décisions. Je vous dis juste qu’en fonction des pays et du développement de ces pays la liberté des femmes est toute relative.

Pardonnez-moi, je vous prie, si mes propos ne vous sont pas parvenus avec le sens que je voulais y mettre.

Bien à vous,

Sabrina.

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À un demi-millénaire de distance, Sabrina, je t’assure du fond de mes entrailles que la plus modeste villageoise de l’Afrique mystérieuse ou de la lointaine Arabie est plus affranchie et affirmée que les belles de Vérone qui m’entourent et m’influencent. Ton millénaire sera le millénaire de la femme et je t’envie profondément de vivre cela comme un fait si pur et si ordinaire.

Juliette

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Chère Juliette,

Si j’en avais le pouvoir, je vous arracherais, vous et votre Roméo, pour vous emmener ici en notre siècle ou toutes les amours sont possibles, même les plus folles.

Courage Juliette,

Votre amie lointaine, Sabrina.

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Je meurs de ne pas être libre d’aimer.

Juliette

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Chère Juliette,

Je suis profondément navrée des conditions de vie qui sont les vôtres. Vous devez être bien malheureuse de ne pouvoir vous affirmer et vivre libre comme nous. Vous m’apparaissez forte et très courageuse, peu de femmes de notre temps supporteraient vos conditions de vie.

Bien à vous et courage, chère Juliette.

Sabrina

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Merci,

Juliette

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79- A-T-ON LE DROIT D’AIMER VRAIMENT À QUINZE ANS?

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Chère Juliette,

Je vous écris pour vous poser une question…

Comment se rend-on compte qu’on aime un garçon? Comment vous êtes-vous rendu compte que vous aimiez Roméo? Vous l’a-t-il dit? Je suis perdue dans cet océan qu’est l’amour… Je ne sais pas si je l’aime d’amour ou d’amitié. Ce n’est pas son physique qui m’attire! J’ai peur de l’avoir perdu à jamais… Peut-on perdre l’amour de sa vie? Je crois que j’ai cessé de croire en l’amour, mais l’amour croit en moi. Pourquoi aimer fait-il si mal?

J’ai été dans sa classe deux ans, mais il a redoublé, donc cette année il est resté en quatrième. Je le vois toute la journée, mais je ne lui parle pas… A-t-on le droit d’aimer vraiment à quinze ans?

Alexandrine

J’attends votre réponse impatiemment… merci.

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J’ai quatorze ans et j’aime. Oui, on peut perdre l’amour de sa vie. Pour la réponse à tes autres questions, il faut lire ma correspondance ici.

Juliette

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80- SIX MOIS

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Chère Juliette,

Penses-tu que l’amour d’une vie puisse durer six mois. En effet, six mois c’est déjà toute une vie quand on a vingt-six ans comme moi. Merci de me donner ton avis.

Marilyne

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Oui, l’amour d’une vie peut même ne durer qu’un seul jour. Mais… quel jour!

Juliette

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81- TU TE CONTREDIS

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Chère Juliette,

Tu conseilles aux autres ayant des peines de cœur qui t’écrivent d’oublier l’élu de leur cœur. Mais tu dis toi-même que tu ne pourrais pas vivre sans Roméo. Tu te contredis. Tu leur conseilles d’oublier mais toi, tu te tues si ça ne marche pas. Faudrait savoir.

Respectueusement,

Flore

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Il faudrait surtout lire attentivement, Flore. Si tu le fais, tu observeras que je ne recommande le renoncement que dans les cas malheureux où l’émotion amoureuse n’est pas mutuelle. Si l’émotion amoureuse est mutuelle il faut la consumer, la consommer ou mourir.

Juliette

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82- LA MÊME HISTOIRE…

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Bonjour Juliette,

Quand j’ai vu votre nom, il a fallu que je vous écrive…

C’est un peu bizarre et compliqué mais j’ai un peu le même problème que vous. J’ai rencontré un garçon il y a de ça sept ans (j’en ai seize aujourd’hui) et c’est devenu mon meilleur ami, mon confident. Maintenant que nous sommes plus vieux, nous avons découvert que nous ressentions beaucoup plus que de l’amitié. Le problème est que mes parents le détestent parce que mon père était ami avec le sien quand il était jeune et, pour une raison que je ne connais pas, ils se détestent aujourd’hui. Même son père ne veut pas me voir avec lui ou même que je l’appelle. Alors ce que nous faisons, c’est que nous nous voyons en cachette dans un parc ou au magasin… Je commence à trouver cette histoire ridicule… Et en y pensant bien j’ai réalisé que ça ressemblait vaguement à la vôtre… j’aimerais votre avis s’il vous plaît, ça me ferait très plaisir de vous lire et enfin comprendre ce qui nous arrive. Je suis désespérée…

J’attends avec impatience votre lettre…

Stefany… au coeur brisé…

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Stefany,

Continuez de vous aimer sans vous soucier des bisbilles de famille.

Juliette

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83- AMOUR ÉTERNEL

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Chère Juliette,

J’ai beaucoup apprécié de vous lire dans toutes ces lettres. J’aimerais vous faire part d’une petite histoire…

Il y a environ trois mois, une femme a fait un voyage et elle a rencontré un homme. Lorsqu’elle l’a vu: il est si beau, son sourire, ses yeux éclatants, ses manières, ses petites attentions… il est barman. (Son ex était un grand millionnaire propriétaire de sa propre entreprise qui pouvait lui offrir la vie qu’elle voulait. Toutefois, il n’était pas si bien pour elle et elle l’a quitté). Elle était maintenant dans un pays communiste où les gens du pays ne peuvent pas côtoyer les touristes.

Au début, elle a fait son indépendante face à cet homme. Mais les regards entre les deux furent trop profonds. Elle voulait seulement être au bar et lui avec elle. À son break, il a pris le risque d’aller la rejoindre à sa chambre. C’était passionnant mais elle n’a pas voulu rien de sexuel. Ils étaient tous les deux tellement passionnés donc ce fut tout de même difficile de résister mais il l’a respectée. Ils se sont parlé et embrassés passionnément. C’était fort. Tout était tellement facile avec cet homme. Elle pouvait finalement être qui elle est… sans jugements ni critiques. Il n’y avait pas d’angoisse. Enfin libre comme jamais auparavant.

Ils se sont revus une deuxième fois, trois jours plus tard à cause de son travail. Il est retourné à sa chambre. Toujours aussi passionnant mais comment expliquer. Passionnant mais pas seulement dans les baisers mais dans les regards et discussions. Il n’y avait qu’eux qui existaient. Finalement elle a voulu lui faire l’amour. Elle a voulu établir la connexion complète. C’est la première fois qu’elle s’est donnée entièrement à quelqu’un. Le sentiment était réciproque et profond. Eh oui, elle a voulu établir une connexion complète mais dans le fond elle existait déjà.

Elle n’a pas voulu en parler à d’autres. Par la suite, son amie qui était en voyage avec elle disait que ces hommes avaient le tour avec les touristes et qu’ils disaient tout ce que les femmes voulaient entendre. C’est la première fois qu’elle n’a pas eu l’intention de se défendre, ni elle ni lui. Comment son amie peut-elle savoir quoi que ce soit… si elle ne connaît pas l’histoire, si elle n’était pas présente aux rencontres. Pourtant, son amie a bien remarqué les regards profonds qui s’échangeaient entre les deux.

Ils se sont échangés leurs coordonnées et elle est revenue à son pays. Elle n’a pas eu de nouvelles de lui et elle lui a fait parvenir une lettre. Mais dans les envois ils peuvent seulement parler de la pluie et du beau temps… rien sur elle ni lui ni nous.

Eh oui, c’est mon histoire. Je sais qu’il était sur le point de venir dans mon pays puisqu’il avait déjà rencontré une femme de ma région. Il m’a dit qu’il l’aimait mais pas comme il le devrait. C’est comme si tout avait changé lorsqu’il m’a rencontré. Il avait décidé de retourner dans son pays parce que sa mère était malade.

En trois heures que nous avons été ensemble seuls, nous avons parlé de lui, moi, sa famille, la mienne, la fille qui habite dans ma région, de l’amour, de ce que nous voulions et nous avons fait l’amour deux fois comme jamais auparavant. Il m’a dit qu’il était pour tout faire pour revenir dans mon pays. Je sais qu’il ne veut pas que je prenne responsabilité pour lui afin qu’il vienne. Il m’a dit qu’il était pour s’arranger…

Depuis mon retour, j’ai attendu ses appels et lettres. Mais je sais qu’il n’a pas beaucoup de sous et il doit subvenir aux besoins de sa mère qui est malade. Pourtant, même si je n’ai pas de ses nouvelles. Il est en moi comme je sais que je suis en lui. Je comprends maintenant l’Amour et la Foi.

Je n’ai rien dit à mon entourage et pourtant il semblait tout savoir. J’ai eu des commentaires comme ceux de mon amie. J’ai essayé de me faire à l’idée et j’ai essayé de rencontrer d’autres hommes. Mais… je ne peux pas. Ce n’est pas lui. Je reviens toujours à lui. Je ne peux même pas dire que je l’attends puisqu’il est en moi. Est-ce fou? Nous sommes de deux mondes complètement différents et pourtant nous nous rejoignons. J’aimerais vous demander si nous nous retrouverons un jour mais dans le fond nous sommes toujours ensemble.

Je vous ai partagé une partie de moi. J’ai trente-trois ans. Qu’en pensez-vous?

Merci à l’avance pour votre temps.

Melissa

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J’en pense du bien, Melissa. II faut continuer et ne pas perdre espoir. Tout est possible, tout est permis.

Aimez, aimez, c’est la seule chose qui compte.

Juliette Capulet

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84- MES AMIS GARÇONS SONT MES PIRES ENNEMIS

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Salut Juliette,

Mes amis (garçons) sont mes pires ennemis en matière de cœur. Ils n’ont jamais réellement envie de me voir conquérir une fille. Et ils finissent toujours par provoquer de la bisbille. Je dois donc toujours les tenir absolument à l’écart de toutes mes relations. Les filles, elles, se soutiennent et si une fille m’aime bien, les autres la soutiennent. En revanche, si j’ai un comportement un peu douteux à son égard, elles se vengent collectivement. C’est impressionnant comme faculté associative. Mais aussi la vengeance pour elles ce n’est pas la même chose que pour nous. Elles n’imaginent pas à quel point elles sont dures psychologiquement. Car elles attaquent par les sentiments.

Alors les filles sont-elles jalouses entre-elles? Et aussi, sont-elles capables de garder un secret. Je veux dire: que signifie un secret pour une fille? Apparemment pour elles un secret c’est quelque chose qu’il faut vite confier aux autres filles. Pour les garçons aussi un secret c’est quelque chose qu’il faut confier à ses potes. Mais dans le but hostile de s’en servir ultérieurement comme une arme.

Bon, toi tu préfères t’occuper de tes affaires de cœur, alors ces histoires de secrets ça ne te concerne pas vraiment. Mais moi, j’ai mis longtemps avant de m’apercevoir du danger que représente mon entourage. Bref, je suis naïf…

Ciao bella,

Clément

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Monsieur,

Les femmes gardent jalousement les secrets les plus précieux. Croire le contraire, c’est avoir encore une perception fort superficielle de la puissance et de l’ardeur féminine.

Amicalement,

Juliette Capulet

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85- CE QUI T’A ATTIRÉE

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Je voudrais savoir ce qui t’a attirée en premier chez Roméo alors que vous êtes si différents. Et entre lui et ta famille, qui aurais-tu choisi?

Merci de bien vouloir me répondre Juliette.

Une de tes plus fidèles admiratrices.

Mélanie

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Ses yeux. Ils disent tout. Et je choisis Roméo avant tout, même ma famille.

Amicalement,

Juliette

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86- AUDITION

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Juliette,

Je passe une audition bientôt pour interpréter ta vie d’une façon plus moderne. J’essaie de trouver la façon dont tu penses, ce que tu aimes, comment tu vois les choses… Peux-tu m’éclairer là-dessus. En ce moment, je te vois rêveuse, un peu naïve, sensible, douce…

C’est tout ce que je peux dire et peut-être que je me trompe. J’ai besoin de ton aide, chère Capulet.

Murielle Saulnier.

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Il vous faut intérioriser mon désespoir et ma folie. Je suis foutue. Je vais mourir de mort violente et je le sais. J’aime plus que tout mon ennemi. Cela ne pardonne pas, dans mon monde. Il n’y a pas de lendemain pour moi. Cet amour est une folie. Il révolte chaque parcelle de l’entendement. Mais chaque fibre de mon être rejette le tout de l’entendement, car cet amour est le plus fort. Appelez cela de l’égoïsme si ça vous chante, je vous assure que je m’en moque éperdument. Cet amour incompréhensible est plus fort que mon temps et que le vôtre. Il est de futur immensément lointain et d’éternité.

Il vous faut donc jouer un désespoir et une folie qui sont si puissants qu’ils en deviennent une grande paix… Si vous tenez ce merveilleux paradoxe, vous me tenez.

Juliette

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87- YEUX FERMÉS

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Chère Juliette,

Je me pose une question aussi stupide qu’intelligente, aussi complexe que simple. Pourquoi, lorsqu’un couple s’embrasse sur la bouche, ce couple ferme-t-il systématiquement les yeux?

Et comment repousser l’amour d’un autre?

Bien à toi,

Alexandre, 14 ans

PS: Que veux-tu dire par «moins crue que toi»?

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C’est un abandon. Un souhait de ne rien voir ni ressentir du reste du monde que le contact de l’être aimé. Pour repousser l’amour d’un autre, il suffit de ne pas aimer. Le repoussoir opère alors parfaitement.

«Moins crue que toi»… médite un peu, tu trouveras bien les significations. J’ai une sainte horreur de me gloser.

Juliette

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Chère Juliette,

Merci de ces réponses. Je réfléchirai sur le sens de «moins crue que toi». Dans la lettre 68 «Se marier vierge», tu dis que certaines de tes amies sont lesbiennes. Excuse-moi si ma question te choque, mais l’homosexualité n’est-elle pas mal vue (et encore, c’est faible comme expression) à ton époque ou alors, si j’ai compris, c’est mal vu seulement pour les garçons?

Bien à toi,

Alexandre

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Dans l’aristocratie de Vérone, rien n’est mal vu, Alexandre, voyons…

Juliette

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88- QUE FAUT-IL À UN HOMME?

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Salut Juliette,

D’abord, je te félicite pour ton courage face à l’adversité dans le contexte qui était le tien… où puisais-tu tout ce courage pour arriver en fin de compte à être toi-même et agir par toi-même lorsque tout autour de toi te l’interdit?

Et seconde question (je préfère te poser des questions afin de ne pas trop t’ennuyer), seconde question donc, que faut-il à un homme pour être irrésistible aux yeux des femmes? Je veux dire par là que recherche une femme dans l’amour? Et ne me dis pas qu’une femme recherche un être gentil, affectionné etc., car ce n’est pas vrai. C’est vrai que c’est ce qu’elles disent rechercher, mais elles ne sont jamais attirées par ceux-là, simplement leur contraire, voilà.

J’ose espérer que vous ne serez pas froissée par cet insipide vocabulaire, cette indigente et médiocre éloquence, mais avoir une rhétorique naturelle n’est guère la maestria de tout mortel; en somme ne me blâmez point car votre verbiage n’est pas octroyé à tout le monde, surtout moins de nos jours ma chère dulcinée, si je puis me permettre de m’exprimer ainsi.

Mes bons sentiments vous accompagnent jusqu’à votre couche si vous me le permettez.

H. N.

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J’ai trouvé mon courage dans un amour fou qui me consume sans défaillir. Le courage est si facile quand le haut fourneau de l’amour fait un liquide fugace de toutes peurs et de toutes soumissions. L’homme irrésistible, c’est l’homme vrai. Sois vrai, sincère, ne te cache pas tes émotions à toi-même et elles s’émouvront toutes.

Tu peux rêver de ma couche tant que tu voudras, si tu restes conscient que tu n’y entreras jamais, absolument jamais. Seul mon homme choisi y a accès: Roméo Montaigu.

Juliette Capulet

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89- TRENTE-CINQ ANS, AMOUREUSE

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J’ai trente-cinq ans, je suis la maman d’une petite fille de bientôt sept ans et j’aime à en crever… Je suis séparée de son père depuis quatre ans et j’aime un autre homme depuis trois ans et demi, mais quel amour vache! On n’arrête pas de se faire du mal inutilement. Mes amies me disent que c’est un macho qui ne me respecte pas, et moi je crois que c’est moi qui provoque sa jalousie; elles me disent que je rampe, et moi je m’excuse auprès de lui pour mes attitudes tendancieuses. Je sais que c’est un homme hyper-jaloux, je ne fais rien pour le calmer et je lui en veux de tout ce qu’il me fait subir.

Voilà, Juliette, c’est ça l’amour? Ou c’est de l’amour passion? Ou ce n’est rien d’autre que de l’orgueil de sa part et de la mienne? Tu vois, Juliette, je vais finir par croire que tout ça, ce n’est que des conneries… Dis-moi?

Sarah

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C’est l’amour, Sarah. Un parcours sans fin de douleurs dont on ne sortirait pas pour tout l’or de Golconde. Une intoxication à une de ces substances noirâtres de Cochinchine, opium ou pavot, je ne sais trop. Une mort lente, inexorable. Une lubie.

Bienvenue dans le cercle des folles de la folie d’amour… On y dansera toi et moi pour toujours…

Juliette

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90- L’AMOUR GRAND, ÉTERNEL?

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Juliette,

Je connais votre histoire par cœur; elle m’a beaucoup touchée. Cependant il y a une question que j’ai du mal à résoudre.

Avant de vous rencontrer, Roméo était fou amoureux d’une autre jeune femme. Vous la lui avez fait oublier en un regard. N’avez-vous jamais eu peur qu’une autre réussisse le même prodige après vous? Le romantisme est une grande chose, mais il n’est pas toujours synonyme d’amour éternel. Ainsi, Juliette, si vous aviez eu plus de temps, cela vous aurait-t-il rendus plus heureux? Et qu’auriez vous fait si Roméo vous avait trahie?

Dans l’attente d’une réponse,

Amicalement,

Floriane

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Floriane,

Non je ne crains pas le sort qui fut celui de la flamme antérieure de Roméo. Car ici l’amour est mutuel et, étant mutuel, il se renforce et le nœud qui le noue s’affermit. J’ai tout mon temps et Roméo ne me trahira pas. Ceci rend tes deux dernières questions caduques et viles. Je comprends de cœur et d’entrailles qu’elles sont motivées par un cœur et un ventre qui n’ont pas encore aimé. Aime, Floriane, et tout ce questionnement vétillard de boutiquière volera en éclats et tessons impalpables à jamais.

Juliette

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91- PEUR DE LE PERDRE

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Chère Juliette,

Depuis maintenant onze mois je suis avec un garçon que j’aime et qui m’aime aussi en retour. Mais bien que je sache que son amour est fort, le mien et inexorablement puissant.

J’aimerais vous demander, à vous qui êtes l’emblème de l’amour et de la passion d’un couple résolu à s’aimer avec passion jusqu’à sa mort, comment avez vous su que Roméo vous aimait aussi fort que vous l’aimiez? Et n’avez vous jamais eu peur de perdre un jour son amour?

Je vous admire car de vous je me sens proche… car je sais que pour lui je donnerais ma vie. De tout mon respect pour le symbole d’amour qui me donne l’espoir que je ne le perdrai peut être pas.

Marine

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Marine,

J’ai su que Roméo m’aimait pour toujours de par le seul fait que mon cœur ne laissa jamais une seconde perler la question insidieuse et douloureuse que tu me poses justement ici. C’est l’absence intégrale de cette question perfide qui en dicte implacablement la lumineuse et joyeuse réponse.

Juliette

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92- OÙ ES-TU ROMÉO?

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Chère Juliette,

J’aimerais tout d’abord saluer ton courage; il est clair que tu es une fille unique de par tes qualités. Je voudrai seulement que tu répondes à mes quelques questions: en premier lieu, j’aimerais savoir si tu croyais au coup de foudre et en l’âme sœur avant de rencontrer Roméo? Je voudrais également que tu me dises pourquoi Roméo et toi vous êtes vous rencontrés? En effet, si toute femme a son prince charmant (ce dont je doute fort), pourquoi des milliers d’hommes et de femmes sont-ils seuls et pourquoi Roméo et toi ne l’êtes pas!

Bien à toi.

Emily

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Emily,

Je me fichais éperdument du coup de foudre et de ses conséquences, même une minute avant le moment fatidique. C’est arrivé de façon aléatoire, brutale, injuste, torve, inexorable, tout juste comme… comme la foudre justement. Tout le monde n’est pas frappé par elle et c’est tant mieux pour notre pauvre humanité souffrante.

Juliette

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93- CHÈRE JULIETTE,

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C’est encore moi Alexandre et je t’envoie une nouvelle missive pour te poser quelques questions. Comment vas-tu, sous la lune blonde au dessus des balcons de Vérone?

Si Tybalt avait tué Mercutio et Roméo, aurait-il été banni à Mantoue? Même en haïssant la violence, je comprends le geste de Roméo, la haine est un sentiment compréhensible, mais seulement avec raisons valables. Mais cela reste un sentiment à éviter.

Peut-on vivre heureux sans avoir découvert l’amour ?

Que penses-tu de Samson et de Grégoire, les valets de ton père? Ils me font penser aux centaures de la mythologie grecque, attirés par le vin et les femmes.

Connais-tu personnellement Benvolio et Mercutio, les amis de Roméo?

Bien à toi,

Alexandre, 15 ans.

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Alexandre,

Je suis d’un an ta cadette mais tu parles de mon drame comme d’une curiosité mondaine. De ces questions frivoles et badines, je n’en considérerai donc qu’une seule en te disant qu’il est possible de vivre heureux sans l’amour. L’amour s’apparente en fait fort souvent à un malheur.

Juliette

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Chère Juliette,

Je vais paraître fort désagréable mais je te trouve bien prétentieuse de juger mes questions frivoles et badines. En quoi est-ce qu’elles te gênent? Si c’est parce que tu les trouves indiscrètes, je peux te dire que, sur DIALOGUS, j’ai trouvé certaines questions posées à toi beaucoup plus indiscrètes (et je tiens sincèrement à m’excuser auprès des personnes concernées, je ne souhaite en aucun cas leur dire du mal). À ta place, j’aurais été ravi de répondre à ces questions car elles sont signes qu’on s’intéresse à la personne concernée.

Tu es une des plus grandes héroïnes de la littérature et du cinéma et cela, je te le dis avec sincérité car je ne suis guère un hypocrite. Quand quelque chose va bien, je le dis et quand quelque chose va mal, je le dis aussi. De plus, ce n’est pas parce que ton histoire (que je qualifierais presque de conte) est l’une des plus belles du monde et que tu gardes farouchement ton amour pour ton Roméo que tu peux te permettre de me parler froidement à chaque fois que je t’écris une lettre courtoise (sauf la dernière fois, tu sais bien de quoi je parle et on ne va pas revenir là-dessus).

Heureusement que je ne fais pas partie de la famille Capulet à ton époque (qui a ses qualités et ses défauts comme la mienne), car entre un père trop attaché à l’honneur, une mère peu soucieuse envers sa fille, un cousin arrogant et une fille frisquette, on ne sait plus où donner de la tête. Il n’y a que la nourrice qui me semble sympathique mais elle ne fait pas partie de ta famille et je te trouve un peu dure de la traiter de démon (elle n’avait pas le choix je pense), alors que tu devrais plutôt en vouloir à tes parents; mais bon, le respect entre parents et enfants n’est pas le même entre nos époques.

J’ai beau être d’un an ton aîné, je n’en reste pas moins comme toi un adolescent avec ses rêves, ses torts, ses raisons et ses problèmes.

Alors bonsoir, Juliette,

Alexandre

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Bonsoir Alexandre, et bon vent.

Juliette

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Chère Juliette,

Malgré tout, je suis encore là! Non pas pour t’embêter de nouveau! Mais je me permets, après avoir vu le début du film de Baz Luhrmann -jusqu’au moment où Roméo quitte avec Mercutio la demeure des Capulet- de nous accorder à tous les deux une seconde chance d’établir une nouvelle correspondance. Je fournirai des efforts et toi aussi, j’espère!

Je t’écris de nouveau car j’ai aussi une flopée de questions, que j’ai essayé de rendre moins stupides que mes précédentes pour ton goût. Mais même si tu les trouves de nouveau frivoles et inintéressantes, il faudra que tu y répondes. Quand on prône la liberté de l’amour, on prône aussi les autres formes de liberté, y compris la liberté d’expression, c’est comme ça!

As-tu déjà rencontré le Prince de Vérone? Si oui, que penses-tu de lui? Je l’imagine comme un homme assez bon, non pas capricieux et égoïste comme certains nobles mais souffrant de la haine entre vos deux familles et pouvant commettre des erreurs comme tout être humain. Suis-je loin de ton avis?

Est-ce que du sang de citoyens de Vérone a déjà coulé à cause des rixes entre vos deux familles?

Il existe un film appelé Le monde magique des Leprechauns mais qui est nommé dans le monde commercial La guerre des invisibles. Ce film reprend ton histoire mais avec des Leprechauns (ce sont des créatures irlandaises assez petites) dans le rôle des Montaigu et des fées (là, je n’ai pas besoin de t’expliquer) dans le rôle des Capulet et avec une fin différente. C’est un très beau conte; son seul défaut est la femme humaine, qui m’énerve un peu. As-tu vu ce film? Avec quels adjectifs caractériserais-tu le clan des Capulet et des Montaigu?

Quand tu apprends la mort de Tybalt, tu cries des injures à Roméo. Est-ce parce que tu aimais finalement un peu ton cousin ou étais-tu effrayée de voir qu’un être aussi pur que Roméo puisse commettre un crime? N’est-ce pas systématiser la conception du bien et du mal, de la beauté et de la laideur ou même de l’amour et de la haine? Ne peut-il pas y avoir des nuances dans ces notions?

Pourquoi certaines personnes attribuent-elles des adjectifs comme à l’homme la vaillance et à la femme la douceur?

Je suis entré en seconde où je commence l’italien, en plus de l’anglais et de l’allemand. À toi dont l’italien est la langue maternelle, crois-tu qu’elle s’apprenne comme les autres langues, ou est-elle au contraire difficile?

Voilà, si tu n’es pas effrayée par mes questions, je crois qu’on peut encore échanger des mots amicaux. De plus, tu dois être une fille très mignonne quand je vois le physique de celles qui t’interprètent, c’est-à-dire Cécilia Carra et Claire Danes. C’est à ta réponse que je pourrai voir si tu mérites que je te fasse ce compliment.

Bonsoir et amicalement,

Alexandre

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Monsieur,

Vous êtes un incorrigible butor. Voici, en guise de réponse ultime à votre interrogatoire de goujat.

Juliette Capulet

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94- TELLEMENT ROMANTIQUE…

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Je trouve tellement romantique votre histoire! Mais j’aimerais savoir: avez-vous aimé un autre homme avant Roméo? Vos parents, qui s’opposaient à votre union, vous avaient-ils fiancée à un autre homme de la noblesse?

J’espère que vous me répondrez rapidement et je vous remercie pour le temps que vous m’accordez,

Marie-Eve Rouillard

P.S: Connaissez-vous des gens qui portent le nom de famille «Rouillard»? »

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Je réponds «Pâris» à la première et à la seconde question et «non hélas» à la troisième.

Juliette

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95- LETTRE D’UNE ÉTUDIANTE

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Chère Juliette,

Je dois tout d’abord vous avouer que je suis une de vos ferventes admiratrices. Je m’appelle Magali Cloutier, j’ai dix-huit ans et je suis étudiante au CEGEP de l’Outaouais. Je suis le programme «Arts et Lettres» donc la littérature m’intéresse beaucoup et la poésie de votre histoire d’amour m’inspire également. Dans un récit, il n’y a pas seulement la profondeur des mots mais aussi la façon dont ils sont choisis. Je suis quelqu’un de passionné et je n’ai pas de difficulté à me mettre dans la peau d’une personne pour ressentir ses émotions. Tout comme vous, je suis une grande romantique. Je vous envie pour ce que vous avez vécu.

Je ne sais pas si l’amour pourrait me pousser aussi loin que de me tuer pour quelqu’un, mais ce geste est si cruel et si beau à la fois! L’intensité de votre amour pour Roméo me fait rêver. J’ose croire que mon âme sœur m’attend quelque part et je penserai à vous lorsque je l’aurai trouvée. J’admire beaucoup votre courage et j’aimerais vous demander comment on peut continuer d’y croire dans une situation comme la vôtre où l’amour est impossible.

Au plaisir de vous lire prochainement,

Magali Cloutier

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Croire n’est plus une option quand l’amour est. Il nous dévore et tout est dit. Croyez-vous en quelque chose quand votre robe prend subitement feu parce que vous avez sottement effleuré les flammes du foyer ardent?

Non, vous mourrez en vous tordant et tout est dit. Eh bien! Aimer ce n’est que cela.

Juliette

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96- VOTRE MÈRE

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Chère Juliette,

Sachez d’abord que votre histoire est certainement la plus attachante que j’aie jamais lu. Vos monologues s’imposent à moi comme des poèmes inimitables.

Je vous écris pour vous interroger sur votre mère. Je comprends évidemment qu’elle était liée à votre père et que par conséquent elle ne pouvait interférer en votre faveur. J’aimerais simplement en savoir plus sur elle.

Pourriez-vous d’abord la décrire physiquement? Par ailleurs, confiez-nous vos plus beaux souvenirs partagés avec elle. Quels étaient ses activités quotidiennes et ses amis? Était-elle influente dans la maison de votre père? Connaissait-elle Roméo? Votre liaison? Est-ce qu’elle aurait pu soutenir votre cause auprès du Prince?

Merci pour toutes vos réponses, dame Juliette.

Respectueusement

Sebchab

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Cher Monsieur,

Mère fait ce qu’elle peut. C’est une femme de notable à Vérone et cela n’implique pas beaucoup de pouvoir sur quoi que ce soit d’autre que les vastes tâches d’intendance de la domesticité. Mère est blonde, grande et svelte. Ses yeux sont bleus et tristes. Mon meilleur souvenir d’elle reste sa voix chantée, car elle chante et touche le clavecin fort joliment. Ses amitiés, féminines et masculines, relèvent de sa vie secrète et je n’en sais pas grand chose. Mère fait la part du feu, comme toutes les noblaillonnes de ce temps brutal et vénal.

Sincèrement vôtre,

Juliette Capulet

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97- LES APPARENCES

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Bonjour chère Juliette,

Comment allez-vous? Et Roméo? Une question me tracasse: est-ce que les hommes de votre temps sont pareils à ceux de mon temps? Je m’explique: à notre époque les hommes sont beaucoup axés sur le physique, les apparences… et ils n’ont bien souvent pas de cœur (ou de tête!) C’est tellement dommage… J’espère qu’un jour je rencontrerai celui qu’il me faut, mon «Roméo» si je puis dire!

Respectueusement,

Mélissa

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À vous lire, chère Mélissa, il me semble que nos chevaux sont bien semblables. Ne cherchez pas, n’évaluez pas votre homme comme une monture, n’espérez pas. C’est inattendu et impromptu que l’amour arrive. Votre homme sera alors ce qu’il sera et l’amour sera tout de même là, entier, brutal, fatal.

Juliette

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98- LES COMÉDIES MUSICALES

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Je te salue chère Juliette,

Tout d’abord, les comédies musicales et autres choses de cette sorte (dont celle de «Roméo et Juliette») ne me semblent d’aucune valeur. Je voudrais savoir ton avis sur ces «choses» que sont les comédies musicales.

Ensuite, tu as dû «rencontrer» mon grand frère, dont les questions sont pour toi «frivoles et badines»? Tu le reconnaîtras sûrement: eh oui! C’est Alexandre, qui a quinze ans et qui est un de tes grands admirateurs; il est également fou de la comédie musicale «Roméo et Juliette».

Sur ce, je ne te dis pas à bientôt,

Aymeric, onze ans

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Bonjour Aymeric,

Je crois que les œuvres jouées sur scène en ton temps et au mien sont bien différentes. Aussi, je ne saurais trop juger de ce dont tu me parles.

Respectueusement,

Juliette

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99- PERDRE LA RAISON

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Chère Juliette,

Je vous adore grâce à votre histoire, je vous adore et si l’amour est aveugle ou bien fait perdre la raison, je suis vraiment désolée de vous parler ainsi Qu’est-ce que l’amour? Qu’est ce qu’on ressent?

Madame, dites-moi si je trouverai la bonne âme sœur. C’est un peu tôt.

Bérangère

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On ressent une explosion sans fin et aussi, de concert, une grande paix, une certitude infinie, un recul sans ambivalence face au monde. C’est délicieux, tyrannique, terrible. C’est un chemin sans retour. C’est l’indubitable.

Juliette

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100- AMOUR VÉRITABLE

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Tout d’abord bonjour Juliette,

J’ai longtemps suspecté votre amour pour Roméo Montaigu (sans vous offenser). Est-ce de l’amour véritable ou de la simple idolâtrie?

Ne pensez-vous pas qu’avec le temps votre amour se serait «dégradé» et aurait perdu de sa valeur?

Pour conclure pouvez-vous me certifier qu’un amour véritable est encore possible de nos jours?

Merci

Florian

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Pour vous, Florian, un syllogisme (vous connaissez un peu de logique, non?): l’amour est éternel, mon sentiment pour mon amant est l’amour, donc mon sentiment pour mon amant est éternel. Cela capture les deux petits oiseaux piaillants de votre questionnement. Mon amour pour Roméo durera toujours et il y aura encore Amour en votre temps.

Salut,

Juliette

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101- PLAIRE AUX FEMMES

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Chère Juliette,

Je suis très heureux de vous écrire ces quelques lignes

Je voulais poser cette question à une femme… et je pense que concernant l’amour vous êtes la femme qu’il me faut pour répondre à cette question

Qu’est-ce qui plaît aux femmes? le charisme? la fermeté?

De mon époque tout cela ne plaît plus aux femmes, je serai bien aise en amour si j’étais né à votre époque. En espérant que vous m’adressiez une réponse. Merci.

P.-S. Dites à Roméo qu’il est un exemple pour moi et que je suis tombé souvent amoureux tout comme lui.

En espérant que je trouverai ma Juliette moi aussi…

Florian

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Florian,

La femme aime par-dessus tout la sincérité des paroles et des sentiments. Pourquoi l’homme l’en prive autant reste une énigme opaque à mes yeux innocents. Le reste du fatras que l’homme déploie pour nous est pure fadaise.

Toujours.

Juliette

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102- LETTRE À JULIETTE, POUR UN CONSEIL

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Bonjour Juliette,

Je me permets de t’écrire cette lettre pour te demander un conseil. Je sors avec un jeune homme plus âgé que moi. C’est difficile parfois, car nous n’avons pas les mêmes centres d’intérêt, les mêmes passions mais pourtant je ressens le besoin d’être avec lui. Je ne sais pas s’il est vraiment sincère ou s’il joue seulement avec mes sentiments.

Aide-moi, s’il te plaît, j’ai besoin de tes conseils pour m’aider à y voir plus clair. Je pense que tu es la mieux placée pour m’aider. Tu as eu, je pense, des histoires similaires ou alors par expérience.

Je te remercie d’avance et attends ta réponse qui, j’espère, m’arrivera le plus vite possible.

Dania

P.S. J’aimerais que tu me répondes le plus sincèrement possible, même si cela me rend triste, il vaut mieux une vérité pas très bonne à entendre qu’une vie gâchée.

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Quitte-le.

Juliette

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103- MON CHÉRI

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Chère Juliette,

Je t’écris cette lettre pour te demander des conseils sur moi et ma vie amoureuse. Alors ça fait un an que je suis avec «mon chéri» mais lui et moi ça devient de plus en plus compliqué, et c’est agaçant car je ne sais plus quoi faire ni dire.

Nous étions partis chacun de notre côté en vacances avec la famille: donc lui en bas de l’Espagne et moi en mer Méditerranée. Ça faisait pratiquement un mois que nous ne nous étions pas vus. Quand nous nous sommes revus c’était la joie; enfin pour moi. Quand nous avons commencé à parler, il m’a avoué qu’il avait une autre copine. Pour moi, c’était mon cœur qui se brisait entièrement. Il m’a demandé pardon et j’ai accepté. Maintenant, la confiance que j’ai pour lui n’existe plus.

Je voudrais te demander si d’après toi je pourrais lui refaire confiance. Il me dit que c’était une erreur et que ça arrive à tout le monde, mais moi, je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur et de me demander comment lui refaire confiance. Aide-moi; je ne sais pas comment faire… Est-ce que je pourrai encore l’aimer?

Merci de bien vouloir me répondre!

Émeline

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Quitte-le. C’est lui qui ne t’aime plus.

Juliette

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104- ARRÊTER OU CONTINUER?

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Chère Juliette,

Je t’écris pour te demander un conseil. Je suis avec un jeune homme depuis bientôt trois mois mais ça ne va plus entre nous, et depuis une semaine je parle avec un autre jeune homme qui habite à Tours. Il m’envoie des messages très gentils et romantiques alors que mon copain n’est pas aussi attentif à mon égard.

À ton avis que dois-je faire: arrêter avec mon copain ou continuer?

Harmonie

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Quitte le premier et passe au second. Si le second se détériore comme le premier, quitte-le aussi. Ou plus simple: quitte les tous les deux tout de suite. Tu perds ton temps avec ces fadaises! L’amour n’est pas cela.

Juliette

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105- POURQUOI PENSE-T-IL CELA DE MOI?

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Juliette,

Je vous écris cette missive pour vous demander conseil, car vous avez beaucoup de bon sens et aussi j’espère que vous pourrez m’aider dans cette impasse que je traverse. J’aime un homme qui m’aime lui aussi mais ne veut point me le dire. Il ne veut pas sortir avec moi car il a peur du regard des autres personnes.

Auriez-vous l’obligeance de m’aider à comprendre ce refus? Aussi pourquoi pense-t-il cela de moi? Je ne suis pas une chimère comme vous, je ne suis pas une «horreur». J’ai beau me poser la question dans tous les sens je ne trouve point de solution.

Merci de bien vouloir m’aider car je pense que vous êtes la seule à pouvoir le faire. Merci d’avance et à bientôt.

Gwénaëlle

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Mais ma pauvre amie, pourquoi chercher à «comprendre» une pusillanimité qu’il s’agit de simplement ouvertement combattre? Pourquoi embrasser les axiomes de l’amant timoré à défaut d’embrasser l’amant et lui seul? Néglige cela et fonce! Déclare toi. S’il aime, il suivra. S’il ne suit pas, il n’aime pas et le tout de l’affaire ne mérite qu’un distant dédain.

Juliette

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106- PAR RAPPORT À MON COPAIN

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Chère Juliette,

Je t’écris cette lettre pour te poser quelques questions et avoir des bons conseils de ta part par rapport à mon copain. Ça fera deux ans dans quatre jours que je suis avec mon copain. Mais le problème c’est que lui, il habite à Bruxelles et moi j’habite à Montpellier. Donc, on ne se voit pas très souvent et j’aimerais le voir plus. Lui n’a pas trop de temps libre. De jour en jour, je m’aperçois que le fait de ne pas le voir souvent me fait beaucoup de mal. Il m’appelle moins et j’ai beaucoup moins de nouvelles de lui. Je sais que je souffre mais je l’aime énormément. Mais je crois que notre relation ne va pas durer longtemps, parce que la distance est vraiment trop éloignée. Donc je voudrais savoir si tu n’avais pas quelques conseils et une solution à me donner pour quand même sauver notre couple car j’y tiens.

Merci beaucoup.

Audrey

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Audrey,

J’ai médité longtemps ce problème et ne vois qu’une solution, une seule. Il faut que l’un de vous deux… déménage. Lequel, là, c’est à vous de trouver.

Courage!

Juliette

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107- MERCUTIO

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Chère Juliette,

Une question me taraude depuis longtemps: qu’est-il arrivé à Mercutio juste avant le bal où vous avez rencontré Roméo? Avait-il respiré de l’éther, au vu de son long délire sur la reine des fées? Était-il ivre?

Par ailleurs, j’aime tout chez lui: son côté drôle, tragique, sa modestie, sa haine de vous tous quand il est mort. Est-il célibataire? Quel âge a-t-il?

Très amoureusement vôtre,

Anna

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Anna, Je ne sais rien de ce jeune homme. Il m’indiffère souverainement. Je te le laisse. Amuse-toi bien.

Juliette

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Chère mais étonnante Juliette, Mercutio est le meilleur ami de Roméo, il lui est tout dévoué, comment peux-tu ne pas le connaître, ou ne pas avoir envie de faire sa connaissance? Ton indifférence à l’égard de ceux qui sont chers à ton Roméo m’étonne et me choque un peu…

Très respectueusement,

Anna

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Je ne sais rien de cet homme, ni de lui ni d’aucun autre, sauf mon bel et unique amant.

Juliette

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108- ATTENDEZ

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Vous avez eu le coup de foudre pour Roméo. Pourquoi n’avez-vous pas quitté la maison de vos parents et votre ville avec lui quand il a été banni? Vous auriez habité une nouvelle ville avec votre amour et vous ne seriez jamais retournée dans l’ancienne! Pourquoi avez-vous pris le poison si rapidement? J’aurais souhaité que vous l’ayiez attendu!

Merci,

Miriam

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Je peux encore partir, si mon homme l’exige. Tout est possible, ce soir. Ne parle pas de ces terribles choses, Miriam. Cela m’effraie.

Juliette

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109- TROIS QUESTIONS

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Chère Madame Juliette,

Je suis une étudiante à l’université de la Floride du Sud et j’ai une tâche à effectuer pour mon français 3 et mes classes de conversation 1. Je dois vous poser trois questions. La première: avez-vous vraiment fait l’amour avec Roméo ou vous êtes-vous contentée de le convoiter? Vous avez su que vous ne pourriez pas l’avoir parce que vos parents n’approuveraient pas, de sorte que cela le rendait plus attirant. Ma deuxième question est: avez-vous une mère bonne et attentive? Ma troisième et dernière question est: si vous pouviez avoir n’importe quel rôle d’actrice dans un film lequel choisiriez-vous?

Merci de votre temps.

Paulette Alvarez

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Je me suis donnée entièrement à Roméo. Ma mère est une dame très bien, très attentive. Je ne sais pas ce qu’est un film et je ne sais pas dans quelle partie du monde se trouve la Floride…

Juliette

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Note: À partir de l’échange intitulé Je comprends ton amour envers Roméo le personnage de Juliette Capulet est repris et fut alors assuré, à DIALOGUS, par un autre pasticheur ou une autre pasticheuse.

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D’un fragment du MANIFESTE SURRÉALISTE (1924) d’André Breton

Posted by Ysengrimus sur 28 septembre 2016

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Il y a donc cinquante ans pilepoil aujourd’hui, exactement, subitement, mourrait André Breton. Laissons-le d’abord nous en parler, de son cher Surréalisme:

Les types innombrables d’images surréalistes appelleraient une classification que, pour aujourd’hui, je ne me propose pas de tenter. Les grouper selon leurs affinités particulières m’entraînerait trop loin; je veux tenir compte, essentiellement, de leur commune vertu. Pour moi, la plus forte est celle qui présente le degré d’arbitraire le plus élevé, je ne le cache pas; celle qu’on met le plus longtemps à traduire en langage pratique, soit qu’elle recèle une dose énorme de contradiction apparente, soit que l’un de ses termes en soit curieusement dérobé, soit que s’annonçant sensationnelle, elle ait l’air de se dénouer faiblement (qu’elle ferme brusquement l’angle de son compas), soit qu’elle tire d’elle-même une justification formelle dérisoire, soit qu’elle soit d’ordre hallucinatoire, soit qu’elle prête très naturellement à l’abstrait, le masque du concret, ou inversement, soit qu’elle implique la négation de quelque propriété physique élémentaire, soit qu’elle déchaîne le rire. Et voici, dans l’ordre, quelques exemples:

Le rubis du champagne. Lautréamont.

Beau comme la loi de l’arrêt du développement de la poitrine chez les adultes dont la propension à la croissance n’est pas en rapport avec la quantité de molécules que leur organisme s’assimile. Lautréamont.

Une église se dressait éclatante comme une cloche. Philippe Soupault.

Dans le sommeil de Rrose Sélavy il y a un nain sorti d’un puits qui vient manger son pain la nuit. Robert Desnos.

Sur le pont la rosée à tête de chatte se berçait. André Breton.

Un peu à gauche, dans mon firmament deviné, j’aperçois —mais sans doute n’est-ce qu’une vapeur de sang et de meurtre le brillant dépoli des perturbations de la liberté. Louis Aragon.

Dans la forêt incendiée,
Les lions étaient frais
. Roger Vitrac.

La couleur des bas d’une femme n’est pas forcément à l’image de ses yeux, ce qui a fait dire à un philosophe qu’il est inutile de nommer: «Les céphalopodes ont plus de raisons que les quadrupèdes de haïr le progrès.» Max Morise.

1° Qu’on le veuille ou non, il y a là de quoi satisfaire à plusieurs exigences de l’esprit. Toutes ces images semblent témoigner que l’esprit est mûr pour autre chose que les bénignes joies qu’en général il s’accorde. C’est la seule manière qu’il ait de faire tourner à son avantage la quantité idéale d’événements dont il est chargé. Ces images lui donnent la mesure de sa dissipation ordinaire et des inconvénients qu’elle offre pour lui. Il n’est pas mauvais qu’elles le déconcertent finalement, car déconcerter l’esprit c’est le mettre dans son tort. Les phrases que je cite y pourvoient grandement. Mais l’esprit qui les savoure en tire la certitude de se trouver dans le droit chemin; pour lui-même, il ne saurait se rendre coupable d’argutie; il n’a rien à craindre puisqu’en outre il se fait fort de tout cerner.

2° L’esprit qui plonge dans le surréalisme revit avec exaltation la meilleure part de son enfance. C’est un peu pour lui la certitude de qui, étant en train de se noyer, repasse, en moins d’une minute, tout l’insurmontable de sa vie. On me dira que ce n’est pas très encourageant. Mais je ne tiens pas à encourager ceux qui me diront cela. Des souvenirs d’enfance et de quelques autres se dégage un sentiment d’inaccaparé et par la suite de dévoyé, que je tiens pour le plus fécond qui existe. C’est peut-être l’enfance qui approche le plus de la «vraie vie»; l’enfance au-delà de laquelle l’homme ne dispose, en plus de son laissez-passer, que de quelques billets de faveur; l’enfance où tout concourait cependant à la possession efficace, et sans aléas, de soi-même. Grâce au surréalisme, il semble que ces chances reviennent. C’est comme si l’on courait encore à son salut, ou à sa perte. On revit, dans l’ombre, une terreur précieuse. Dieu merci, ce n’est encore que le Purgatoire. On traverse, avec un tressaillement, ce que les occultistes appellent des paysages dangereux. Je suscite sur mes pas des monstres qui guettent; ils ne sont pas encore trop malintentionnés à mon égard et je ne suis pas perdu, puisque je les crains. Voici «les éléphants à tête de femme et les lions volants» que, Soupault et moi, nous tremblâmes naguère de rencontrer, voici le «poisson soluble» qui m’effraye bien encore un peu. POISSON SOLUBLE, n’est-ce pas moi le poisson soluble, je suis né sous le signe des Poissons et l’homme est soluble dans sa pensée! La faune et la flore du surréalisme sont inavouables.

3° Je ne crois pas au prochain établissement d’un poncif surréaliste. Les caractères communs à tous les textes du genre, parmi lesquels ceux que je viens de signaler et beaucoup d’autres que seules pourraient nous livrer une analyse logique et une analyse grammaticale serrées, ne s’opposent pas à une certaine évolution de la prose surréaliste dans le temps. Venant après quantité d’essais auxquels je me suis livré dans ce sens depuis cinq ans et dont j’ai la faiblesse de juger la plupart extrêmement désordonnés, les historiettes qui forment la suite de ce volume m’en fournissent une preuve flagrante. Je ne les tiens à cause de cela, ni pour plus dignes, ni pour plus indignes, de figurer aux yeux du lecteur les gains que l’apport surréaliste est susceptible de faire réaliser à sa conscience. […]

Ce monde n’est que très relativement à la mesure de la pensée et les incidents de ce genre ne sont que les épisodes jusqu’ici les plus marquants d’une guerre d’indépendance à laquelle je me fais gloire de participer. Le surréalisme est le «rayon invisible» qui nous permettra un jour de l’emporter sur nos adversaires. «Tu ne trembles plus, carcasse.» Cet été les roses sont bleues; le bois c’est du verre. La terre drapée dans sa verdure me fait aussi peu d’effet qu’un revenant. C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires. L’existence est ailleurs.

André Breton, fin du Manifeste du Surréalisme, 1924

On y est donc. Tripatif, le Surréalisme est verbal et pictural, blablateux et croûteux. Il est le grand écart du dire et du montrer, du dégoiser et du triturer. Il est l’anti-ordinaire. Et sa crise débute là, juste là. Car ce qui fut sera, ma foi, et ce qui est ne fut pas. D’introduire les lionnesses fraîches ou les roses bleues, le Surréalisme les installe, les banalise, les instaure dans le champ, elles qui flageolaient dans le barbouille-bourbier ambivalent des demi-mesures moirées de notre flatulent imaginaire. Fatalement, le Surréalisme relaie, en aval, la banalisation qu’il affectait tant, en amont, de subvertir. Il congèle, il récupère, il pétrifie, il effigi-fige. Matois, conique, ployé, mœbiusesque, il s’en rend hautement cours des comptes, du reste. Il craint, il fiente, il troullardise. Il s’avise de la fatalité de la course en avant qui le triture, le ceint et le ceinture. Le Surréalisme, dans l’urgence qu’il engendre, se démarque par avance de ceux qui se démarqueront par la suite de lui. Plâtras effrité chuintant l’angoisse de son existe-temps-ciel, il anticipiote ses schisme en grimaçant comme un gargouille de flan flageolant.

Revenons à la lancinante fatalité du flingue, qui colle aux guêtres de Breton comme un mauvais grumeau au cul du grand dada-joual cosmique, tirant lui-même, en boudant blême, la charrette pénitente de tous nos ennuis mondio-visionnisés. Breton a dit, j’invente pas ça, on le sait tous: «L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule.» Cet acte aujourd’hui se fait. Il est plus surréaliste et imaginaire, il est réaliste et factuel. Il en perd ainsi toute ampleur imaginaire et, axiologie à part, c’est moins sa fort questionnable moralité que sa banalité cruelle qui l’extirpe de toute motricité artistique… et on va pas pleurer pour une telle perte de chic. Prenez des photos de la Victoire Pas-de-Tête de Samoa-troce, faites en des photocopies bien grisâtres, roulez-les en papillotes et chiquez vous les en vous promenant le long de la rivière rougie par le soleil couchant et c’est le fil de l’eau de feu qui vous paraîtra de loin plus surréaliste que la teneur rabougrie, amère et malingre de votre chique helléno-statuaire. Lulu Banalité tue le surréel autant que Mimi Criminalité le poisse de sanguinoles larmoyantes et de larmes sanglantes. On ne va pas s’étendre et pavoiser face à un monde qui lui, déjà indubitablement, s’est couché. Flinguer n’est plus surréaliser, c’est sinistrement réaliser. C’est dit, c’est plié.

Et voici d’ici le défi. Je défie l’univers carnassier et délétère des Teste du Temps de formuler un critère imparable démarquant le Surréalisme de Dada. Quand on y fouille et y touille, c’est pour ne trouver que des arabesques chicanières entre roulures-proxos fondatrices, principalement (mais pas exclusivement) Tristan Tzara (pour Dada) VER-SUCE André Breton (pour le surréalisme). Mondain comme mon grain de sable dans la clepsydre hydraulique des têtes d’eau chercheuses qui conséquemment n’ont rien su trouver de bien miroitant sur la Quête Ion. Sauf que moi, j’ai formulé de longue date mon critère de démarcationisme entre Dada et Surréalisme. C’est arrivé à cause de ma copine qui vit en Chine et qui, ce jour là, se rendit au Ghana et y tomba dans un égout, se rompant plusieurs os. La revoici halée hors de lalalalala et re-catapultée en Chine, Machine, en chaise roulante et qui m’écrit ses déboires. De l’autre bout du monde, je lui rétorque de continuer d’écrire, qu’elle a désormais du corpus en masse de super bons matériaux bien charnus. Aussi effectif et historico-socialement factuel que les coups de flingues post-bretonniens dans les rues contemporaines, ceci est aussi, comme on le dirait en parler ordinaire: surréaliste. «Mais c’est surréaliste, ce que tu me dis là, Paul» qu’elle pourrait me brâmer sur ce point, ma cocotte sino-ghanéenne à roulettes. Pourrait pas trop dire, par contre, en parler ordinaire spontané toujours: «Mais c’est dadaïste, ce que tu me dis là, Paul». Et c’est le André Breton qui, une fois de plus l’a dans le cul pour ce qui en est d’échapper à la banalité factuelle contemporaine devant le Tristan Tzara. Raplapla. Comme le disait déjà Salvador Dali (avec bien plus de fatuité et bien moins de sens empirique): le Surréalisme, c’est moi… et les autres. Ben oui, puisqu’on le fait sans rougir ni mugir de la qualifier de surréaliste, la vie…

À ce point–ci de mon développement bretonnant, je ne résiste plus à l’envie de vous balancer mon texte surréaliste fondateur. Écrit en mars 1975 (j’avais donc 17 ans — l’enfance où tout concourait cependant à la possession efficace, et sans aléas, de soi-même), rafraîchi trente ans plus tard, circa 2005 (notamment par l’ajout matois et incisif du préfixe cyber-), comme texte (lyrics) sur la mélodie Easy Winner de Scott Joplin. Enfourne-ça dans ton giron, André Breton.

Imaginez

Faites un petit effort en point d’orque.
Je vais vous demander d’imaginer.

Imaginez un physicien qui fait du chameau en Suisse.
Imaginez un crapaud tout vert qui fume de la réglisse.
Imaginez une soupe dont les pois se transforment en grelots.
On un alligator à claque,
Une toupie hamac,
L’inventeur du pou robot.

Un hippopotame bleu
Qui permute
Des logarithmes ionisés
Sur la lune
En avalant de l’arak
Multicolore
Et radioactif.

Imaginez le château Frontenac mâchant une chique d’LSD.
Imaginez un Larousse en trois tomes qui danse le yéyé.
De l’imaginer, ce serait malaisé.

Imaginez Abraham Lincoln à poil sur papier glacé.
Imaginez un surmulot rose conduisant un cabriolet.
Imaginez une locomotive qui broute des pissenlits.
Ou un billet de huit dollars,
Des lunettes pour canards,
Un œuf qui se reproduit.

Ou encore la tour Eiffel prenant le thé avec Big Ben.
Éléphants microscopiques,
Escargots sautillants.
Cobras chanteurs dans un caf’conc’ à Paris.
Ou bien encore
Un cheval mou
Se digérant au soleil,
Et qui chlingue
Ce grand parfum
De numéro quatre-vingt-douze,
Et qui n’a peur des jupitériens.

Ah si seulement les Agatha Christie se dissolvaient.
Ah si seulement les dentistes du Pôle Sud
Aimaient le plancton
Rose à pois verts
Et colérique.
Imaginez, imaginez, une pyramide carrée.
Ou bien encore une armée composé d’un quidam
Manchot, cul-de-jatte
Et paralytique.

Allez, imaginez, tout ce que vous voudrez.
Car pour l’imagination, tout est permis.
Mais c’est pas si facile que ça.
Et ce monde lapidaire
De l’imaginaire
Peuplé de cadavres exquis,
Il n’est pas si
Hirsute ou biscornu que ça.

Imaginez un papier buvard servant de langue à Churchill.
Imaginez le lumpenprolétariat guindé, en habits de ville.
Imaginez un cyber-nabab que trouble l’inflation.
Et en conclusion
Essayez d’imaginer une énumération
Qui étale Prévert
De tout son long.

(tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé, 2013)

Voilà. Imaginez. Le Surréalisme forgé en clef… Oyez, oyez… On catapulte ça puis, tout de Mânes, on essouffle. J’en ferais peut-être cent des comme celui-là mais j’en ferais pas mille, tu vois. La faune du surréalisme est pas juste inavouable, elle est fatalement peu multipliable, surtout si on force. Si on laisse aller par contre, elle fulmine, culmine et exponentialise. Ben Beau Dommage & Banco. Y a qu’à se tourner vers l’internet, le grand cloaque absolu et épormyable du Surréalisme et du Dadaïsme. Imaginez (derechef) la prédiction en 1916. Un jour les mecs et les nanas, ils se tourneront vers un écran-clavier et y éructeront en VERBUM et en PICTURA des torrents de Surréalismo-dadaïsme qui deviendront automatiquement disponibles et reproductibles sans distinction ni discrimination pour la planète entière. Ni Tzara ni Breton l’avaient vu venir, celle-là, nom d’un mirliton.

Et pourtant c’est désormais tellement factuel et banal qu’on ne le voit plus se débiter, se débiner, nous non plus. Et Breton, sur l’entremet, eh ben, il en reste de craie…

Portrait d’André Breton par Victor Brauner (1934)

Portrait d’André Breton par Victor Brauner (1934)

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LE TRIPATIF (ou MANIFESTE TRIPATIVISTE EN TREIZE TABLEAUX)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2015

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Je suis Charlie… Parker (1920-1955)

Posted by Ysengrimus sur 12 mars 2015

Idoles-Parker

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And tired young sax-players sold their instruments of torture,
sat in the station sharing wet dreams of
Charlie Parker, Jack Kerouac, René Magritte.
To name a few of the heroes
who were too wise for their own good,
left the young brood
to go on living without them.

Jethro Tull (1976)

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Il y a soixante ans pilepoil aujourd’hui mourrait une de mes idoles, le hautement tripatif Charlie Parker (1920-1955) dit Bird (l’Oiseau). Ce saxophoniste alto a reconfiguré le Jazz moderne. Il est l’artisan principal de la ci-devant Révolution des Boppers. C’est Mozart, de tous points de vues. Pour la première fois dans l’aventure jazziste, Parker parait suspendre des parcelles de mélodie dans le vide. En réalité, par des liens ténus, au premier regard invisibles, les éléments communiquent entre eux et entretiennent des relations étroites. Pour apercevoir cette logique dissimulée, il faut liquider bien des préjugés et convertir bien des attitudes anciennes: à ce prix seulement le puzzle se reconstruit pour nous, le récit dilacéré, déchiqueté, reprend forme, ce qui était divisé, séparé, se replace en l’unité retrouvée d’un ensemble. Parker affectionne du reste le mystère. C’est un maître du sous-entendu, comme on le sent bien aussi lorsqu’il suggère des notes qu’il eût pu exprimer réellement. Le musicien nous laisse l’exquis plaisir de deviner. Qu’on ne voie pas en cela quelque alibi que se donnerait une insuffisance technique. À vrai dire, on ne connaît guère de virtuose plus sûr de lui-même que Charlie Parker. L’un de ses plaisirs consiste très précisément à faire succéder aux périodes d’austérité mélodique des périodes de prodigalité où la phrase déferle comme un flot agité, se gonfle et se brise en une fastueuse gerbe de notes. Au cours de ces moments de faconde étourdissante, certaines notes accentuées hors du temps ajoutent encore à la confusion d’un auditeur habitué aux conceptions rythmiques du «middle jazz». Il n’est pas jusqu’à la sonorité qui ne surprenne, sonorité unie, impitoyable, forte comme l’airain, et qui ne vibre largement que dans les temps calmes [Lucien Malson, HISTOIRE DU JAZZ ET DE LA MUSIQUE AFRO-AMÉRICAINE]. Rappelons une ou deux choses, en acrostiche:

P our tout dire, c’était un de ces saxophonistes du Missouri qui
A vait la biscornue habitude de jouer, en les distordant fort, des
R engaines de compositeurs. Un gros oiseau matois et subtil qui débarquait de
K ansas City et qui avait juste pas envie de payer les droits d’auteur,
E t tout le tremblement, sur les partitions qu’il déconstruisait. Il
R évolutionna donc tout le Jazz, comme ça, pour pas se faire chier.

Charlie Parker. Charlie Yardbird. Je pense à son art en l’écoutant. Il joue, il compose. Tout se raccorde. C’est comme ça, à mon sens que la musique se fait. J’aime tant quand les conditions de performance restent proches des conditions d’engendrement (de composition). Le moins on est distrait de la musique par des clochettes et des fanfreluches orchestrales, ou vocales, ou éditoriales, le mieux je me porte. Le Bebop, ce style de jazz radical, crucial, exploratoire et all’improviso, lancé par Charlie Parker et Dizzy Gillespie dans l’immédiat après-guerre est tellement profondément ce que je suis, qu’il devient presque difficile de trouver les mots pour l’exprimer. C’est à cause de quelque chose comme le fait que le ton du Bebop est plus libre, moins composé et orchestré que ce que faisaient, par exemple, Duke Ellington et ses semblables avant-guerre (les orchestres de Bebop sont des petites formations, quand Ellington est un pianiste de grand orchestre). Mingus et Roach sont des boppers. Gillespie et Powell aussi. On va y revenir. Un remarquable moment de synthèse jazzique va se mettre en place avec le susdit Bebop, entre 1940 et 1955 (mort de Parker). On ne retrouvera plus jamais ce son, cette pulsion de fond dans l’idiome, et on va ensuite passer deux générations à y repenser, notamment grâce au disque. Toute l’Amérique va un peu y penser, même si c’est juste dans son subconscient radiophonique ou cinématographique. Dans un fameux passage télé sur une partie de basketball qu’il vient de jouer avec des amis, le président Obama parle brièvement du Jazz, en expliquant que basketball et Jazz, comme traits de la culture afro-américaine, impliquent un certain rapport au sens tactique et à l’impro. Cela s’applique certainement aussi à sa propre façon de parler en public et, alors, indubitablement l’esprit lumineux de Charlie Parker flotte sur ce commentaire subtil et sublime.

Charlie Parker, c’est toute la problématique du glissendi intérieur, de la dérive latérale, de la variation lacératoire, du contretemps enchâssé dans le contretemps. Certains instruments de Jazz se prêtent naturellement au glissement. On peut citer le trombone à coulisse qui, contrairement au trombone à piston, son frère à touches discrètes, fait glisser les notes l’une vers l’autre et peut donc produire le continuum des intermédiaires. On peut aussi citer la contrebasse. Et le violon, le violoncelle et évidemment… notre voix, cet instrument multiforme magnifique. Mais, à contre courant de cette mécanique des instruments, comme fatalement, Charlie Parker est l’homme du saxophone alto, donc des clefs, des touches. Il transforme du discret en flux. Il transforme du composé en mouvance. Il transforme, avec ses susdites clefs de saxe, un escalier en rivière. C’est… c’est… Il faut l’entendre.

Je suis Charlie. Je suis le Bebop absolu, dans le caveau enfumé de mon thorax. Je suis donc ce quintet, fatal, sublime, éternel:

Charlie Parker (1920-1955): saxophone alto
John Birks alias Dizzy Gillespie (1917-1993): trompette
Earl Rudolph « Bud » Powell (1924-1966): piano
Charlie Mingus (1922-1979): contrebasse
Max Roach (1924-2007): batterie

Et ce symposium de titans, vous me croirez si vous le voulez, joua ensemble un soir d’été, le 15 mai 1953, au Massey Hall de Toronto (Canada). Ce fut the greatest jazz concert ever. L’album Jazz at Massey Hall, qu’on constitua à partir d’un enregistrement du concert que l’on doit à l’autre Charlie que je suis, Charlie Mingus, reste avec nous, en nous. C’est la seule trace enregistrée qu’on détient du raccord fugitif absolu des cinq immenses artisans difractants du Bebop. Grand.

Quand j’écoute Charlie Parker et Dizzy Gillespie travailler ensemble avec une section rythmique de géants ou de nains, c’est tout simple, je me sens bien. Tout le beau et le bon du son en moi se réunit, s’émulsionne et se dépose. Et je suis Charlie.

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bird-and-dizz

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ANGÉLINE DE MONTBRUN (par Laure Conan)

Posted by Ysengrimus sur 9 janvier 2015

Angéline_de_Montbrun1919

Il y a cent soixante-dix ans naissait Laure Conan (1845-1924). Il n’est pas possible d’y penser sans relire le roman semi-épistolaire Angéline de Montbrun. Il s’agit d’un des quelques ouvrages parcheminés et modestes que l’on doit à la toute première femme écrivain du Canada francophone. Je le lis justement dans cette jolie «cinquième édition» datant de 1919, mais inutile de vous dire qu’il existe un nombre honorable d’éditions modernes de ce roman d’anthologie de Laure Conan (de son vrai nom Marie-Louise Félicité Angers). Pour se représenter quand et comment cette grande solitaire a pu tremper la plume dans l’encrier pour se lancer dans une œuvre de fiction, on peut se permettre de reprendre le joli mot de Gilles Vigneault: D’après c’qu’on m’a raconté, selon c’que j’ai pu savoir, ce s’rait dans l’bout d’La Malbaie, pia ça s’rait ben tard le soir… La première partie de l’œuvre fonctionne comme un roman épistolaire, puis, abruptement, on bifurque et on entre sous la voûte d’albâtre du journal intime d’Angeline de Montbrun…

1884, le jeune et langoureux Maurice Darville écrit à sa sœur Mina Darville, une mondaine de Québec, depuis le manoir forestier et riverain qu’est la Maison Valriant, le domaine des Montbrun, sur la sauvage côte de la Péninsule de Gaspé. Maurice est amoureux d’Angeline de Montbrun et espère se déclarer. Il ne s’agit pas de se déclarer ouvertement et directement à la demoiselle en question, si tant est que son opinion, autonome ou non, importe, mais bien au père de cette dernière, le très protecteur et hautement incontournable Monsieur de Montbrun. Maurice supplie sa sœur Mina de le tuyauter un tantinet sur comment faire, comment s’aligner, car, en femme du monde rompue, bien au parfum des affaires de la gentry coloniale, Mina connaît bien l’homme qu’il faut séduire. Tout ce que notre jeune amoureux sait faire, lui, d’évidence, c’est se languir d’Angeline et l’exprimer:

Après le thé, nous allâmes au jardin, dont je ne saurais rien dire; je marchais à côté d’elle et toutes les fleurs du paradis terrestre eussent été là, que je ne les aurais pas regardées. L’adorable campagnarde! Elle n’a plus son éclatante blancheur de l’hiver dernier. Elle est hâlée, ma chère. Hâlée! que dis-je? N’est-ce pas une insulte à la plus belle peau et au plus beau teint du monde? Je suis fou et je me méprise. Non elle n’est pas hâlée mais il semble qu’on l’ait dorée avec un rayon de soleil. Elle portait une robe de mousseline blanche et le vent du soir jouait dans ses beaux cheveux flottants. Ses yeux – as-tu jamais vu de ces beaux lacs perdus au fond des bois? de [sic] ces beaux lacs qu’aucun souffle n’a ternis, et que Dieu semble avoir faits pour refléter l’azur du ciel? (p. 9)

Femme de son continent et de son temps sinon de tous les continents et de tous les temps, Mina Darville recommande à son frère de simplement se déclarer, sans tergiverser. Celui-ci hésite, tataouine passablement, en se pâmant un brin, puis plonge. Monsieur de Montbrun donne son approbation, si et seulement si le mariage ne sépare pas fille et père. Maurice Darville accepte cette entente. Le drame que Laure Conan aurait pu écrire est installé… L’évocation d’atmosphère se poursuit cependant, non sans un certain brio et un sens indubitable du croquis par miniatures. Rien n’est petit dans l’amour. Ceux qui attendent les grandes occasions pour prouver leur tendresse ne savent pas aimer (p. 120). On sent notamment que Mina Darville est passablement blasée de sa vie de coquette de la Haute-Ville. Un de mes admirateurs m’a envoyé un sonnet. J’y suis comparée à une souveraine qui abdique, à un jeune astre qui se cache, fatigué de briller, et pour tout dire, il y a un vers de treize pieds (p. 116). Quand les fiançailles entre Maurice Darville et Angeline de Montbrun sont finalement annoncées, Mina Darville quitte sa vie mondaine québécienne et se rend sur la Péninsule de Gaspé. On découvre alors ses émotions à travers sa correspondance avec une amie de Québec, Emma S***. Après la tendresse amoureuse pour Angeline de Montbrun, s’installe la tendresse sororale. Quand à Emma S***, une femme déjà âgée et célibataire, elle répond par ce qui préfigure déjà l’expression des langueurs perceptives de la solitude profonde.

  Jamais la nature ne m’a paru si belle. Je me promène beaucoup seule, avec mes pensées et je ne sais quelle sérénité douce, qui ne me quitte plus. Déjà on sent l’automne. Mais dans notre état présent, je crois qu’il vaut mieux marcher sur les feuilles sèches que sur l’herbe fraîche.

  En attendant qu’il [ne] neige, j’ai ici un endroit qui fait mes délices. C’est tout simplement un enfoncement au bord de la mer; mais d’énormes rochers le surplombent et semblent toujours prêts de s’écrouler, ce qui m’inspire une crainte folle mêlée de charme. (p. 101)

Puis, abruptement, Canada oblige, justement, tout s’écroule. En trois pages non-épistolaires faisant transition, le drame qui se tendait si bien capote et se racotille d’un coup sec. Monsieur de Montbrun se tue dans un accident de chasse. Angeline de Montbrun en entre en langueur dépressive. Elle reporte alors ses fiançailles à répétition, sans fin et, vous me croirez si vous le voulez, elle trouve, en prime, le moyen de se prendre une fouille la gueule par terre, sur le pavé, et de se défigurer. L’amour de Maurice Darville, devant ce cocktail involontaire de tergiversations et de mocheté nouvelles, s’en trouve graduellement étiolé. Il se casse à Québec chez sa sœur Mina Darville qui, elle-même pour bien vous couvercler le tout, entre chez les Ursulines. Trois page, donc, et Angeline de Montbrun rompt officiellement ses fiançailles. Elle finit fin seule dans sa grosse cabane de l’extrême pointe est du Québec. Elle, qu’on ne voyait initialement que dans le regard béat et laudatif des deux observateurs en attente, va maintenant se présenter à nous telle qu’en elle-même. Sous le titre FEUILLES DÉTACHÉES, la seconde partie du roman s’ouvre. C’est une série de notes intimes qu’Angeline tient, sous forme de journal daté au jour et au mois (mais sans indications d’année), coupé de ci de là d’un certain nombre de dernières lettres éparses.

Déprimer, bondieuser en masse, ne pas avoir envie de se distraire, avoir été aimée, avoir eu et ne plus avoir, le père perdu, l’amant chassé, l’ardeur patriotique à renouveler en notre pays de Canada. Cette dernière est introduite avec un naturel et une concrétude toute fraîche:

L’arrière-grand-père de ma mère fut mortellement blessé sur les Plaines, et celui de mon père resta sur le champ de bataille de Sainte Foye avec ses deux fils, dont l’aîné n’avait pas seize ans. […] Ce printemps de 1760, Mme de Montbrun laboura elle-même sa terre, pour pouvoir donner du pain à ses petits orphelins, Vaillante femme! (pp. 244-245)

L’entreprise coule cependant, doucement, inexorablement et, face à ce lancinant naufrage de la seconde partie du roman, on reste devant une question unique, grisâtre, pas marrante: où se termine l’évocation sentie de la tristesse, où commence la mobilisation insidieuse du pathos?

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Laure Conan (1919), Angéline de Montbrun, L’Éclaireur Lté, Beauceville, 286 p [Édition originale : 1884].

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Rihanna posant sur l’esplanade de la Grande Mosquée d’Abou Dhabi. Non? Oui?

Posted by Ysengrimus sur 28 octobre 2014

Mosque Sheik Zayed

Il est de ces faits divers qui prennent, en leur fugitif instant de vie, une vive dimension de débat philosophique. Il n’est pas dans mes habitudes, surtout ici (et ce, quoi qu’en disent certains petits esprits) de faire dans le journalisme actualiste. Mais cette fois-ci, parce qu’un dilemme touchant le dialogue culturel en monde se dresse, il faut que la pensée marque une pause et se pose où l’œil se pose. Tout débute donc, il y a tout juste un an, avec le communiqué suivant, tombant sur mon petit fil de presse personnel.

GRANDE MOSQUÉE SHEIK ZAYED

(ABOU DHABI — ÉMIRATS ARABES UNIS)

COMMUNIQUÉ

 

Le Complexe de la Grande Mosquée Sheik Zayed tient à signaler clairement que la Mosquée qu’il administre est un des principaux monuments religieux, culturel et civilisationnel des Émirats Arabes Unis. Le Complexe s’est efforcé, depuis sa fondation, de faire la promotion de l’échange culturel avec les personnes d’autres cultures et, de ce fait, il est devenu un haut lieu du tourisme religieux dans la région. Depuis son ouverture officielle en 2007, la Mosquée est vite devenue un fleuron national et cela signifie qu’on très grand nombre de fidèles et de touristes venus de notre pays et du monde entier la visitent.

Dans le cadre de ses activités de nature culturelle, le Complexe de la Grande Mosquée Sheik Zayed est ouvert aux visiteurs de différentes nationalités, se présentant en délégations ou individuellement. Ces visiteurs sont invités à découvrir nos trésors d’art islamique dans un espace manifestant l’excellence de l’esthétique architecturale islamique. Ils sont aussi invités à participer à certaines activités culturelles spécifiques, comme le concours photographique ESPACES DE LUMIÈRE qui attire chaque année des milliers de photographes de partout dans le monde, qui viennent concentrer leur attention artistique sur l’esthétique visuelle spectaculaire de cet extraordinaire édifice.

Les gens sont donc autorisés à prendre des photos sur le site de la Mosquée et de son esplanade mais l’administration de la Mosquée leur demande de le faire d’une façon adéquatement déférente, en gardant constamment à l’esprit qu’il faut se comporter respectueusement, attendu la nature religieuse de l’endroit. Il faut donc éviter de prendre des photos d’une façon inappropriée ou en adoptant des poses qui ne sont pas conformes à la sainteté du lieu. Il faut aussi éviter de parler à voix haute. Il est aussi interdit de boire et de manger.

Le Complexe tient à attirer l’attention sur un incident ayant eu lieu lors de la visite, de nature individuelle, à la Mosquée, d’une éminente chanteuse populaire. La chanteuse en question n’avait pris aucun arrangement préalable avec l’administration de la Mosquée et y avait initialement accédé en passant par une entrée qui n’est pas prévue pour le public. Invitée à entrer dans la Mosquée par une voie d’entrés destinée aux visiteurs, la chanteuse a alors préféré ne pas entrer et s’adonner à une séance de photos sur l’esplanade. Nous avons du finalement la prier de se retirer, quand il s’est avéré que les photos qu’elle prenait n’étaient pas conformes aux exigences de déférence formulées par la Mosquée.

On doit ce petit couac, volontaire ou involontaire, de relations publiques, à la chanteuse Robyn Rihanna Fenty (née en 1988 à la Barbade) qui en était, ce jour là, à la portion moyen-orientale de sa tournée mondiale du moment. Voici un exemple représentatif des photos en questions, sur lesquelles ni la chanteuse populaire ni son service de relations publiques n’ont émis le moindre commentaire ultérieur.

Rihanna a Abou Dhabi

D’autres photos sont disponibles ici, dans un article qui, lui, à l’époque, avait indubitablement pris ouvertement parti contre ce geste de la chanteuse et de son équipe de relations publiques. Nous sommes de fait ici dans un dispositif visuel et sémiologique où absolument rien n’est fortuit. Aux signes ostensibles (noter ce mot, dans toute sa signification tant vive que toc) de fausse déférence que sont le voile cachant les cheveux, le noir uni, le tissu ample de la tenue et le fait que seuls le visage et les mains sont visibles se joignent sciemment et très ouvertement les transgressions: le maquillage, le vernis à ongles, le grand bijou d’or qui, sur certain des plans, est bien placé, pour briller (le Coran est explicite dans sa réprobation du caractère socialement arrogant de l’or), le jump suit (il n’est pas encore dans l’usage pour une femme de se présenter à la Mosquée en pantalons) et, bien entendu, les poses…

Très populaire dans le monde entier (y compris au Moyen-Orient où ses concerts font salles combles), Rihanna c’est aussi un corpus textuel véhiculant ouvertement et sans complexe un corps de valeurs hédonistes et sensualistes. Que je me permettre de vous en montrer un exemple représentatif.

Push Up On Me

We break, we’re breaking down
It’s getting later baby, and I’m getting curious
nobody’s looking at us, I feel delirious
’cause the beat penetrates my body
shaking inside my bones
and you pushing all my buttons, taking me outta my zone

The way that you stare, starts a fire in me
Come up to my room you sexy little thing
And let’s play a game, I won’t be a tease
I’ll show you the room, my sexy little thing

I wish you would push up on me
I wish you would light me up and say you want me
Push up on me

I know many guys just like ya, extremely confident
Got so much flavor with you, like you’re the perfect man
You wanna make me chase ya like it’s a compliment
But let’s get right down to it
I could be the girl that’ll break you down

We break, we’re breaking down
I wanna see how you move
Show me, show me how you do it
You really got me on it, I must confess
Baby there ain’t nothing to it
Baby, who you think you’re fooling?
You wanna come get me outta my dress

(Rihanna, chanson Push up on me, Album, Good girl gone bad, 2007)

Personne n’est dupe de la surface de l’image. Il y a inévitablement un segment non-négligeable des aboudabiens et aboudabiennes qui connaissent ce corpus, s’en démarquent ou s’en réclament (y compris dans sa dimension égalitaire face à l’homme), si les organisateurs des tournées de Rihanna ont épinglé les Émirats Arabes Unis sur la mappemonde de leur trajectoire de concerts. Il n’y a pas de naïveté ici. Aucune naïveté. Tout le monde, d’un côté comme de l’autre de ce conflit fondamental appliqué, sait parfaitement ce qu’il fait… et tout de même tout le monde s’avance un peu. Telle est donc la confrontation. Sa portée de généralité est loin d’être négligeable et on parle ici bien plus de symptôme que d’anecdote. Deux plaques tectoniques ethnoculturelles mondiales se touchent et la pression s’accumule. Sans aller décréter qui est «libéré(e)» et qui ne l’est pas, on a donc d’un côté une chanteuse «de charme» (s’il faut euphémiser) à l’allure et au contenu discursif et visuel sereinement sexualisés et libertins, et de l’autre côté un lieu de culte majeur du monde musulman (avec son esplanade d’une capacité de 40,000 espaces individuels de prière, la Grande Mosquée Sheik Zayed est la sixième plus grande mosquée du monde islamique contemporain) dont on peu supposer que les visiteurs s’y rendent pour des raisons intellectuellement et émotionnellement distinctes de celles dont cette chanteuse fait la description et la promotion.

Il n’y a pas que du subtil et du rationnellement avancé dans les replis conceptuels et commerciaux de la culture occidentale, il s’en faut de beaucoup. Et le théocratisme islamique des monarchies du Golfe, j’ai vraiment pas besoin de m’appesantir sur ses nombreux avatars. Ce genre d’événement montre ouvertement que l’Occident et ses valeurs hédonistes et sensualistes (mais aussi égalitaristes en sexage) pousse le bouchon et s’avance jusque sur l’esplanade d’une grande Mosquée d’un Émirat du Golfe Arabo-Persique. Qui charrie ici? Qui va trop loin? Qui exagère et abuse de la visibilité de l’autre? Où est le faux respect? Qui est la fausse victime? Un dialogue majeur des cultures se concentre dans cet événement d’actualité. Il va falloir prendre parti. Il va falloir s’ajuster. Le progressiste va devoir s’avancer. Le rétrograde va devoir reculer. Le colonialiste va devoir se rétracter, le bigot, se rajuster. Mais qui est qui ici?

En tout cas il y a une chose qui n’est pas anodine dans tout cela. Ce sont les femmes qui sont les reines en blanc et les reines en noir (la batterie la plus puissante donc) sur ce vaste échiquier contemporain. Alors… un an plus tard… Rihanna posant pour une séance de photos sur l’esplanade de la Grande Mosquée d’Abou Dhabi. Non? Oui? Je vous laisse juges…

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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QUATRE CONTES ÉROTIQUES (Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2014

quatre-contes-erotiques

Se compénétrer, comble de la langueur érotique. C’est ce qui se passe ici, tout doucement, narrativement, avec ces quatre contes érotiques en gigogne. On démarre avec les mésaventures post-sadiennes de Béatrice et surtout de Valentine, jeunes allumeuses ouvertement assumées qui aiment les garçons (pour les bonnes et les mauvaises raisons) et ne se privent pas pour bien le leur faire sentir. Le premier conte est le surf hyperactif des idylles furtives, une cavale sexy un peu myope et échevelée qui nous ballote sur les flots tumultueux et saumâtres de la fuite en avant d’homme en homme en se laissant porter par ce fabuleux et cuisant mal du siècle de filles: la haine de soi. Le dernier homme rencontré (et baisé) par Valentine est Philippe, le petit travelo propret, sensuel, salace, lascif, gynocrate et soumis qui sera le discret protagoniste du second conte. Sous les ordres de Proserpine, sa maîtresse inconditionnelle et doucereusement tyrannique, Philippe prend respectueusement soin d’une des hôtesses de cette dernière. Tout est possible, tout est permis au Grand Salon du Bas d’Icelle si et seulement si Proserpine l’autorise. Cette salonnière fantasmante, «encore belle» (comme on disait autrefois), est une dame d’âge mûr qui porte en elle, bien serré, bien recroquevillé, le secret de fin d’enfance justement relaté dans le troisième conte. Proserpine toute jeunette, nubile, éperdue et ardente, rencontre alors son premier amour, dans la vieille demeure campagnarde de tous nos jadis, et elle s’unit à lui, dans des conditions particulièrement surprenantes. C’est un homme élégant et mystérieux ­­—un écrivain— qui fera monter sa jeune amante vers une étrange extase à la fois folle et docile. Ce faisant, il tape, cet élégant monsieur, sur sa fascinante machine à écrire, le texte du quatrième conte, le plus féerique des quatre, le plus éthéré mais le plus couillu aussi: une lecture masculinisée du drame de Barbe Bleue. Oui, ce vieux lascif de Gilles de Rais nous donne sa fougueuse version des choses du dire douloureusement phalloclaste, juste avant de quitter le monde de l’amour et de la passion torride dans les replis duquel tout ce qui érotise finalement, justement, se compénètre mais aussi se décarcasse, comme les calicots d’un théâtre à ciel ouvert, sous la tempête.

Commentaire de l’auteur (Paul Laurendeau/Ysengrimus): Écrire érotique, c’est unique, c’est spécifique, c’est jouissif mais c’est ardu, aussi. C’est toujours particulièrement déroutant. On est vraiment dans de l’écriture à genre contraint. Je veux dire par là que si toute fiction incorporant un meurtre n’est pas nécessairement un roman policier, toute fiction incorporant le passage d’une soucoupe volante, de la moindre petite soucoupe volante, dans le ciel, nous place automatiquement, comme fatalement, dans la science-fiction. De la même façon, il y a des récits avec flingue et des récits sans flingue… c’est ainsi et ce, que le genre textuel soit explicitement dénommé ou non. Et, bon, ce sont alors (avec flingue versus sans flingue) des univers, des rythmes et des dynamiques totalement distincts. Il y a vraiment des textes qui sont à genre contraint et, je veux dire, contraint par les moindres petites choses se manifestant dans le récit. L’érotisme est totalement tributaire de ça. Il fonctionne ici moins comme une scène de meurtre que comme le passage d’une soucoupe volante ou l’apparition, subite ou attendue, d’une arme à feu. Si l’érotisme se manifeste, même temporairement, même fugitivement, il acquiert vite le pouvoir absorbant des fixations lancinantes qui l’impose comme thématique majeure sinon exclusive du récit. On glisse, on dérape dans le texte érotique et on y colle comme la mouche dans la toile du monstre. L’érotisme ne peut pas se traiter (s’enfiler en douce, s’introduire subrepticement, soit dit ici sans vouloir faire gaulois ou facile) comme on le ferait d’un décor, d’une tonalité ou d’une péripétie. Il est obligatoirement un sujet force. S’il y a érotisme, on est en train d’écrire un texte érotique. Pas de demi-mesure. Notre culture est configurée comme ça, concernant les choses de l’intimité sexuelle. C’est comme ça et puisque c’est comme ça, autant pleinement assumer, jusque dans la formulation du titre du recueil, qui annonce les couleurs, comme le feraient «du cosmos» ou «aux étoiles» dans le titre d’un roman de science-fiction. Je n’y peux rien, il n’y a pas de roman ou de nouvelle «demi-érotique». pas plus qu’il n’y aurait de demi-science-fiction. L’autre problème avec ce type de texte est que l’explicite, raffiné ou vulgaire, cru ou velouté, salace ou altier, beau ou moche, ne fait pas nécessairement l’érotisme. Il s’en faut de beaucoup. La libération sexuelle du dire ne fait pas nécessairement que tout est dit. Érotiser, ce n’est pas seulement formuler, raconter, rapporter, c’est aussi imprégner, hanter, alanguir. Il faut jouer avec les tensions émotionnelles, les contraintes thématiques (le texte érotique traite toujours des thèmes et il emporte avec lui des thèses même s’il se garde bien de les défendre didactiquement). Érotisme n’est pas pornographie (et ceci n’est en rien un jugement moral). Il faut, de plus, gérer cet étrange et très spécifique effet de satiété qui fait qu’on se «toque» (qu’on sature, littéralement) passablement rapidement en lisant de l’érotique (alors qu’on gobe des centaines de pages de esse-effe. ou de polar sans tiquer). Les embûches sont donc ici singulières, lancinantes, inusitées et sans commune mesure. On peut vraiment réussir ou rater un texte érotique. Et, dans un cas comme dans l’autre, ouf, il ne se fera pas que des ami(e)s. Comme aurait pu le dire Proserpine en personne au sortir de l’enfance: sachez-le, mes juges… Et bonne lecture. Rêvez, mouillez et bandez bien, à ma santé.

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Paul Laurendeau (2014), Quatre contes érotiques, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Entretien avec une québécoise d’origine libanaise portant le voile

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2014

Qui merite respect

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Fatima Massoud, vous êtes de Laval, je suis des Basses-Laurentides. J’ai eu le plaisir de vous rencontrer, en compagnie de votre mari, quand, en compagnie de mon épouse, nous faisions nos courses au beau petit marché en plein air de Saint Eustache. D’abord merci d’avoir accepté cet entretien.

Fatima Massoud: Mais de rien. C’est avec plaisir.

P.L.: On peut donc dire de vous que vous êtes une citoyenne ordinaire québécoise, née à Tripoli (Liban) et immigrée au Québec à l’âge de quatre ans avec votre frère, qui en avait six, votre père et votre mère.

F.M.: Une personne tout à fait ordinaire. Pas intellectuelle et pas politique.

P.L.: Vous travaillez dans le secteur hospitalier.

F.M.: Oui, je suis technicienne de laboratoire dans… disons dans un hôpital de la grande région métropolitaine. Je n’ai pas besoin d’en dire plus sur mon employeur?

P.L.: Non, non, c’est amplement suffisant. Secteur hospitalier, dans le parapublic. Vous seriez donc directement affectée par la « charte ».

F.M.: Tout à fait.

P.L.: Vous êtes québécoise pur poudre. Vous avez été scolarisée à l’école publique. Je vous ai entendu parler, vous parlez un français québécois très semblable à celui de mes enfants. Quelle langue parlez-vous à la maison?

F.M.: Avec papa et avec mon frère c’est en français, coupé de mots arabes. Quand je suis seule avec maman, c’est plutôt en arabe. Maman parle un excellent français, mais elle tient à ce que mon frère et moi gardions notre arabe.

P.L.: Et, du fond du coeur, Fatima, je lui donne raison. C’est une grande langue de culture.

F.M.: Merci.

P.L.: Vos parents conversent entre eux en arabe?

F.M.: Oui, oui, toujours, quand ils sont seuls. Ils passent au français si on a des invités francophones.

P.L.: C’est la diglossie dans les chaumières montréalaises à son meilleur. Et avec votre mari, c’est en arabe aussi, ça, j’ai eu le plaisir de le constater au marché de Saint Eustache. Arabe libanais, dans tous les cas?

F.M.: Oui, oui, arabe dialectal du Liban dans tous les cas. J’ai d’ailleurs beaucoup de difficulté avec l’arabe classique. Je lis le Coran fort difficilement. Je comprends pas tout.

P.L.: Vous le lisez souvent?

F.M.: Rarement, peu et mal. Vous savez, je vais vous avouer un truc que peu d’arabes de la diaspora oseront admettre. Il y a pas beaucoup de musulmans par ici qui lisent vraiment le Coran. La langue du texte est rendue difficile à à peu près tous les arabophones. J’ose même pas imaginer comment s’arrangent avec ça les musulmans qui ne sont pas arabes.

P.L.: Vous êtes musulmane sunnite.

F.M.: Oui.

P.L.: Alors, on voit souvent sur Montréal des libanaises, des algériennes, des marocaines qui se disent ouvertement musulmanes mais ne portent pas le voile. Vous expliquez ça comment?

F.M.: Le port du voile est pas une obligation religieuse. C’est pas un des piliers de l’Islam. On va tendre à le porter si on va à la mosquée mais autrement tu peux ne pas porter le voile et être une pratiquante en bonne et due forme.

P.L.: Alors Fatima, cela nous amène à la question cruciale. Pourquoi portez-vous le voile?

F.M.: C’est un petit peu compliqué à expliquer…

P.L.: Bien sûr que c’est compliqué. C’est justement pour compenser le simplisme ambiant qu’on en parle. Sentez-vous parfaitement à l’aise.

F.M.: Ma famille a quitté le Liban à cause de la guerre. Mes parents, surtout ma mère, ont été très éprouvés. Ma mère a perdu deux frères et un troisième de mes oncles est resté infirme à cause des bombardements. Il y a eu aussi des viols, des atrocités, surtout dans les villages reculés. Je suis née dans la deuxième plus grande ville du pays mais maman vient d’un village de l’ouest du pays. Maman adore son pays et je respecte profondément cet héritage, même si je le connais trop mal.

P.L.: Le Liban est étroitement limitrophe de la Syrie, elle-même, en ce moment, en guerre civile. Cela doit amplifier les inquiétudes.

F.M.: Beaucoup. Vous avez raison de le mentionner. Il est pas possible de parler du Liban sans parler de la Syrie. On va pas entrer la dedans là, c’est trop compliqué, trop douloureux aussi. Ce qui est important c’est que mes parents ont quitté une terre, des amis et des villes et villages qu’ils adoraient à cause de conflits armés dont ils avaient rien à faire. On émigre pas par plaisir, Paul, on émigre, et, donc, immigre, poussés par une nécessité qui nous arrache à notre vie.

P.L.: Je comprends parfaitement. Et je sens aussi le profond respect que vous avez pour vos parents et pour votre héritage.

F.M.: Voilà. Bon… maintenant… Maman considère qu’une femme décente doit couvrir ses cheveux en public. Je ne me présenterais pas, en public ou en privé, en compagnie de maman, tête nue. Ce serait de l’indécence et une agression ouverte envers elle. Maman a cette conception de la pudeur et elle me l’a transmise. Je la respecte. C’est une affaire corporelle et vestimentaire. Une affaire de femmes.

P.L.: Mais la religion?

F.M.: Ne vous faites pas plus nono que vous n’êtes, Paul. J’ai lu votre excellent texte Une fois pour toute: le voile n’est pas un signe religieux et je sais que, contrairement à bien d’autres, vous comprenez parfaitement qu’on porte le voile pour des raisons culturelles. Mais il faut insister —et là votre texte ne le fait pas assez— sur le fait qu’on le porte pour des raisons familiales aussi, par respect pour notre groupe familial, notre communauté rapprochée, qui est une diaspora blessée mais fière, qui tient à son héritage.

P.L.: Cela nous amène à l’autre facette du problème. Certaines femmes —d’aucunes d’origine moyen-orientale— disent que l’obligation du port du voile serait une brimade patriarcale. Vous porteriez le voile par soumission à l’homme.

F.M.: Expliquez aux gens qui disent ça la choses suivante. L’homme auquel je me soumets, c’est mon mari. Lui seul. Allah est grand, et je me donne entièrement à mon mari par amour pour lui et par respect de nos lois. Il est le seul que j’autorise à voir mes cheveux, comme le reste de ma nudité. Je suis sienne. Il est l’homme de ma vie, pour toujours. Ma chair lui fournira ses enfants. Tout ça, c’est là…  Mais nous avons nos petits différends.

P.L.: Comme n’importe quel couple moderne…

F.M.: Voilà. Et il y a un de ces différends que je voudrais bien que vous fassiez découvrir à vos lecteurs ET LECTRICES.

P.L.: Je vous écoute et je sens que ça va les passionner.

F.M.: Bien, mon mari me dit : «Tu vas pas aller perdre ta job pour des histoires de voile. T’auras qu’à faire ce qu’ils te disent. Enlever le voile le jour pour aller au travail et tout sera dit.»

P.L.: Et votre père?

F.M.: Mais mon père il est plus dans le calcul, Paul. Je suis la femme de mon mari, vous comprenez. Si mon mari me dit de lâcher mon boulot pour rester à la maison avec nos enfants, je le fais. C’est lui, ici, le fameux homme aux commandes auquel s’en prennent les femmes féministes qui n’admettent pas que le voile est avant tout une affaire de femmes.

P.L.: Je vous suis, je vous suis.

F.M.: Papa, c’est pas compliqué. Papa, c’est pas un homme compliqué. Il s’occupe pas trop de ces choses là. Il m’aime comme je suis. Simplement, quand maman souffre, papa pleure.

P.L.: Je vous suis clairement. Donc votre mari dit: «t’auras qu’à enlever ton voile». Et vous refusez.

F.M.: Voilà. C’est là notre petit différend matrimonial. Il est pas mal hein?

P.L.: Ah, il est fortiche. On le voit pas souvent dans les médias, celui-là!

F.M.: Oh non! Et pourtant, il le faudrait. Il faudrait le dire plus que c’est pas parce que je suis voilée que je suis soumise. J’ai mon caractère et je bénéficie, moi aussi, de la modernité occidentale, sur ces questions.

P.P.: Mais alors, pourquoi ne pas enlever votre voile, Fatima. Si votre mari approuve?

F.M.: Mais j’irai pas bosser tête nue, comme une fille en cheveux, devant tous ces gens qui sont pas mes intimes. C’est contre tous mes principes de pudeur. Vous iriez au boulot en slip ou en camisole, vous?

P.L.: Non.

F.M.: Regardez. Et comprenez aussi mon mari, ici. Les hommes immigrants, traditionnellement, s’ajustent plus aux sociétés receveuses. Ils composent, ils louvoient. Ils veulent pas faire de trouble. Ils s’ajustent beaucoup plus qu’on vous le fait croire. Les femmes, elles, composent moins. Elles restent à la maison et gardent la langue et les coutumes. Le voile, c’est ma mère, c’est mon passé, c’est mes coutumes familiales, c’est ma décence, c’est mon respect et c’est mon droit.

P.L.: Et ce droit, vous entendez le défendre?

F.M.: Oui. La Charte Canadienne des Droits me protège. Notre communauté est déjà très active pour voir à la faire appliquer. Bon, ça fait un peu fédéraliste, là, je le sais….

P.L.: Oh moi, je suis un internationaliste. J’avoue, de surcroît, que quand la bêtise est provinciaste, je la joue fédéraste et que quand la bêtise est fédéraste, je la joue provinciaste. Pas de quartier. Deux ennemis valent mieux qu’un, disait Mao…

F.M.: Moi je suis profondément québécoise, toutes mes amies sont québécoises et mes amies qui m’aiment vraiment m’aiment avec mon voile et me prennent comme je suis.

P.L.: Et les gens sur la rue?

F.M.: Oh, leur attitude a empiré depuis que ces histoires de «charte» sont entrées dans l’actualité.

P.L.: C’est vrai donc.

F.M.: C’est très vrai. Et, hélas, la plupart du temps ce sont des femmes qui m’agressent. On a même tiré sur mon voile dans le métro. Je n’avais jamais vécu ça avant, et ça fait vingt-cinq ans que je porte le voile ici, à Montréal et à Laval.

P.L.: Un beau gâchis ethnocentriste qu’ils nous ont mis là. Et, pour conclure, que diriez-vous à ces femmes, vos compatriotes?

F.M.: Bien d’abord, je constate avec joie que vous avez mis au début de cet article l’image que je vous avais fait parvenir.

P.L.: Absolument. Très belle image.

F.M.: Je dis respectueusement à mes compatriotes québécois et québécoises: regardez cette image. Elle parle de l’égalité des femmes.

P.L.: Vous êtes pour l’égalité des femmes?

F.M.: Totalement pour. Je suis pour l’égalité de la femme et de l’homme. Mon mari aussi. Mais je suis aussi pour l’égalité des femmes ENTRE ELLES, face à leurs droits. Cette image dit: pas de citoyenne de seconde zone. Toutes les femmes sont souveraines sur leur apparence corporelle et ont LE DROIT de décider elles-mêmes quelle partie de leur corps elles montrent et quelle partie de leur corps elles cachent en public. Et ce droit, c’est un droit individuel, culturel, non religieux et que je vais défendre, simplement mais fermement, pour moi, pour ma mère et pour mes filles.

P.L.: Vous aurez toujours mon entière solidarité là-dessus. Merci de ce passionnant et éclairant échange.

F.M.: Merci à vous et à l’été prochain avec nos conjoints, au marché de Saint- Eustache.

P.L.: C’est un rendez-vous. On dansera sur les lambeaux de la «charte»!

F.M.: Joyeusement. Je serai alors de tout coeur laïque, mais toujours voilée.

P.L.: Pied de nez!

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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SAPERLIPOPETTE et quelques autres de nos savoureux clichés expressifs d’écriture…

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2014

saperlipopette

Les clichés expressifs d’écriture, mes amis, que c’est passionnant. C’est assez mystérieux aussi. Moi, je les adore. Je sens que je frémis, que je frétille au moment de me mettre à en parler. Oh, oh, attention aux excès savants. Je veux les approcher dans un angle frais, libre et foufou. Je ne veux pas me foutre de la poire de ceux qui les utilisent (dont moi!) et je veux pas faire de l’étymologie à rallonge pour les motiver ou les décortiquer. Je veux juste les faire rouler sous nos yeux comme on fait avec des billes scintillantes ou des gros dés de bois. C’est très daté et très circonscrit tous ces clichés expressifs d’écriture. Les miens ne seront pas les vôtres vu qu’on a pas lu (ou écrit…) exactement les mêmes livres. C’est là une des nombreuses jubilations de la gigantale chose clichéesque.

Bon alors, je vous annonce en grande pompe que les clichés apparaissant dans les œuvres écrites de fiction, comme bien d’autres idiotismes d’ailleurs, sont soit narratifs soit descriptifs et que, pour bien faire ressortir ce fait jouissif, je vais me concentrer ici strictement sur certains clichés d’expression qu’on retrouve dans nos BD et nos romans de gares mais pas dans notre vie (à l’exclusion, donc, des expressions idiomatiques monstrueusement clichés qu’on retrouve à tous bouts de champs dans la vie courante, comme avoir du pain sur la planche, battre le fer quand il est chaud, etc — ceux là, on en reparlera une autre fois). Mais regardons ça, tout de go, plutôt. Vous allez vite voir de quoi il s’agit. En ordre alphabétique, hostique.

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BATTRE LA CHAMADE: Cela se dit du cœur sous l’effet d’une émotion intense, ou de la peur ou d’un essoufflement. Je meurs d’envie de rechercher l’étymologie de cette chamade mais je vais me retenir à deux mains encore un peu, de façon à bien jouir d’un fait inusité et suavement incongru. C’est le suivant. Une portion significative des clichés expressifs incorpore des éléments démotivés étymologiquement ou, pire, carrément inconnus. Et comme on relaie le cliché sans vérification, en toute cuistrerie euphorique, on opère comme des sortes de perroquets littéraires. Mon cœur bat la chamade à l’idée que cette croquignole de chamade, personne sait exactement ce que c’est mais tout le monde en cause. Quelle suave musique que la musique caquetante du psittacisme Belles-Lettres.

(UNE) BLONDE VÉNITIENNE: Voici un cas analogue au précédent. Évidemment vénitienne c’est «qui est originaire de Venise», pas besoin d’être Pierre Larousse pour s’en aviser. Mais qu’est-ce que ça goupille avec la blondeur des cheveux, là, mystère opaque. Il est aussi possible de tirailler sans fin sur la nature de cette blondeur. Moi, je la vois platine pétant mais il va se trouver des pisses-froids pour y voir plutôt une sorte de blond un peu sale ou éteint, ou encore tirant sur le roux. C’est là un souque à la corde référentielle infini, hein, vu qu’on sait pas de quoi on parle, au fin fond du fond! C’est donc là une autre chose qu’il faudra un jour tenter de vérifier. Impénétrable, le cliché expressif n’en reste pas moins implacablement stable et n’échappera pas aux contraintes de ses constantes. Ici, les cheveux pourront varier de teinte certes, mais ils seront inévitablement longs. Une blonde vénitienne ratiboisée, ça gaze tout simplement pas. Notez aussi que c’est obligatoirement une femme. Un *blond vénitien, même vercingétoriquesque, ça gaze pas trop non plus. Curieux, hein.

(DES) CHEVEUX D’ÉBÈNE: Là, contrairement aux deux cas précédents, quand même, on visualise. Les cheveux sont d’un noir profond et ce, malgré le fait qu’on ne puisse pas trop dire des yeux d’ébène… Force est effectivement d’admettre que des dents d’ébène irait bien mieux mais là, ce serait plus du tout un cliché, plutôt une image force. Pour le coup, ceux qui se demandent c’est quoi un cliché descriptif, ben c’est tout juste ça: des cheveux d’ébène. Une image rebattue, belle certes, mais blêmasse, fixe ou figée, tuée un peu, comme les mourantes d’Edgar Allan Poe. C’est une visualisation fixe, falote, qui dépeint (sans raconter). Cliché descriptif. Maintenant parlons vrai ici. Qui d’entre vous a déjà vu ou touché de la vraie de vraie ébène? Pas moi en tout cas. Pour que ce cliché ne soit pas trop creux, il faudrait que celui qui nous le sert au jour d’aujourd’hui soit au moins ébéniste. C’est jamais le cas. C’est que, fondamentalement, le cliché n’est pas le résultat d’un acte informé. Comparez, pour élément de preuve, avec des cheveux (d’un noir) de charbon. Comme on sent le charbon plus intimement, l’image est plus forte, plus crue, moins éthérée, moins clichée. Ceci dit, des cheveux de nuit reste passablement cliché aussi, alors que la nuit n’est un mystère pour personne. Pas facile, tout ça.

Une statuette d’ébène

Une statuette d’ébène

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(DES) CHEVEUX DE JAIS: Le cliché n’est pas le résultat d’un acte informé, disais-je. Et je ne croyais pas si bien dire. Jusqu’à tout de suite, jais pour moi, c’était tout juste comme chamade. Savais pas du tout ce que c’était. Mais là, tant pis pour mon petit parti pris non étymologisant de tout à l’heure, il faut quand même que je m’informe un brin sur ce dont il retourne. Ça me démange bien que trop. Attention, clic, clic… voici, clic, clic… Tiens donc…  Le jais naturel, c’est un type de bois fossile. Encore du bois pour les cheveux, bien, bien. Il y a aussi un jais artificiel fait de verre. Saviez ça vous? Moi non. Et le mystère s’épaissit, clic, cliccliche, cliche… si le jais artificiel est noir comme… de l’ébène, le jais naturel, lui, est souvent plutôt brun foncé. Houlà, appelez des cheveux bruns des cheveux de jais et voyez comment on vous traitera. Pas très bien, je le crains. Déclicher le cliché ouvre tout un monde touffu d’arguties. Allez-y donc secouer le buisson des traditions. Non, mon idée de départ reste la meilleure. Vaut mieux pas documenter trop, ça tue la jouissance, ça effiloche le fun en masse. Finalement si les yeux de jade sont possibles (je les adore!), les yeux de jais, encore une fois, c’est pas fort fort. Mais qu’est-ce que c’est que ces matières dures, ligneuses et/ou minérales, que l’on réserve à l’ondoiement fugace et fin des chevaux. Ah, là, là.

Du jais brut (c’est un type de bois fossile, en fait)

Du jais brut (c’est un type de bois fossile, en fait)

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(LE) CŒUR AUX LÈVRES: Celui-là, j’adore. C’est quand on se sent nauséeux. Mais bizarrement il faut des conditions narratives particulièrement extraordinaires pour que le cliché apparaisse. Une petite gueule de bois chafouine du matin, genre début de grossesse ne suffit absolument pas (ou alors c’est que vous êtes enceinte d’un diable romanesque). Il faut un cadre plus grandiose. Souvent, c’est parce qu’on marche dans les égouts de Paris (c’est pas un cliché ça, Paris. C’est juste une pure merveille) et/ou qu’on découvre le cadavre putride d’un figurant (jadis) intime mais sur le point d’être abruptement remplacé dans nos fantasmes par un des personnages principaux. Là, oui là, on a le cœur aux lèvres. Il y a la variante le cœur au bord des lèvres, mais je l’aime moins. Pour les toqués de rhétorique à l’ancienne (j’en suis!), ceci est une hyperbole, c’est-à-dire une image amplifiée, excessive, presque extravagance. Le personnage n’a pas vraiment le cœur qui lui remonte physiquement dans la bouche, encore que, avec la culture narrative zombi contemporaine, cette image vermoulue pourrait en venir à singulièrement renouer avec certains des éléments de sa littéralité.

(MON) CŒUR SAIGNE: Une autre hyperbole. Il y a d’ailleurs souvent des hyperboles — des hyperboles usées pour tout dire —  dans le sac à malice des clichés expressifs. Vous vous souvenez de la belle chanson de Renaud. Et quand j’pense à lui, mon cœur saigne. Adieu, La Teigne… Alors, ce qui est piquant avec ce cliché spécifique c’est que, contrairement à tous les autres, qui se prennent plus que pesamment au sérieux, celui-ci incorpore un élément d’insidieuse ironie. Quelqu’un qui dit à l’autre Oh, Juju, mon cœur saigne! se paie un peu sa poire, en fait. C’est comme un cliché dans le cliché en quelque sorte. Un deuxième degré du cliché. Très spécial. Et cela doit certainement être corrélé au fait que ce cliché là se conjugue bien difficilement au passé. Après le départ de Juju, mon cœur saignait. Pas fort. On dirait un retour sanglant au littéral. C’est encore pire au futur. Quand Juju partira, mon coeur saignera. Vraiment bizarre. Non il faut plus ou moins avoir l’interlocuteur devant soi (même figurativement, comme Renaud avec La Teigne qui, en fait, vient de mourir) pour lui dire mon cœur saigne, en riant de lui un petit peu, en coin, quand même.

(AVOIR L’) ESTOMAC DANS LES TALONS: Encore une hyperbole. Qui va dire ça dans la vraie vie? Paul Personne en personne, my son, et personne d’autre… Et pourtant, on le comprend tous, tout de suite. On le connaît tous même, non? Non? C’est le fait d’avoir vraiment très faim. Elle est quasiment antithétique du cœur aux lèvres, cette hyperbole là. Ici c’est pas l’organe de la vie qui remonte, c’est l’organe de la dalle qui descend, comme pour mieux annoncer son vide sidéral. Souvent utilisée en exclamatives vocatives. Tu, viens? J’ai l’estomac dans les talons!  Dire «souvent utilisé dans ceci ou dans cela» c’est se payer la poire de la petite populace en mondovision car enfin, j’insiste plus que pesamment sur ce point, connaissez-vous un être humain vivant de chair et d’os ayant jamais utilisé ce tour sublime? Voyez comment la culture française est. Elle a poussé l’art culinaire à des summums corroborés au Patrimoine de l’UNESCO. Elle crève la dalle et se sustente avec toute la subtilité sophistiquée requise… et trouve moyen, par dessus le tas, de décrire l’état qui fit sa gloire d’un tour archi-pétant, quoique irrécupérablement confiné dans la cassette étroite de ses romans de gares.

(LE) FRONT BARRÉ D’UNE RAIE VERTICALE: Voici un autre magnifique cliché descriptif. Le plus vrai, le plus pur peut-être. Il y a pas de transposition hyperbolique ou métaphorique ici. Ça se veut directement empirique, perçu, sensible, descriptif au sens fort. Le gars (ou la fille mais, bizarrement c’est souvent un gars) est perplexe, ou sceptique, ou dubitatif ou tourneboulé pour une raison ou pour une autre et on ne nous parle pas de ses émotions. Non, non, motus sur son monde intérieur. Le tout se manifeste par l’apparition d’une barre sur son front. J’ai souvent voulu la vérifier dans le miroir, celle-là. Ce fut là toute une aventure que la ligne du temps finit par infléchir cruellement. Jeune, je n’arrivais pas à stabiliser la barre verticale du front. Vieux, le front est bien plus large, plus haut surtout, plus luisant. Il n’y apparaît désormais que des barres horizontales et à ce jour, c’est pour m’en débarrasser que j’aimerais bien trouver une combine, descriptive ou autre. J’ai jamais réglé le cas de ce cliché là dans le monde de la praxis mais force est d’admettre que l’image, à défaut de se vérifier, ne manque pas d’un certain percutant.

FUSILLER DU REGARD: C’est une métaphore, sire… Sauf que, grande nouvelle, elle ne marche pas. Et je vais pas me gêner pour m’en expliquer. Fusiller quelqu’un, au sens littéral, cela se fait, inévitablement, simultanément et à plusieurs — exclusivement un peloton d’exécution, pour tout dire. On imagine vos collègues de bureau, tous alignés, et vous servant le même regard lourd de reproche. Voilà une métaphore, sire, qui tiendrait minimalement la route. Or c’est pas ça qui se passe. On se fait toujours fusiller du regard par un individu seul, vous avez pas remarqué? De fait, *flinguer du regard irait bien mieux mais bon, on s’en passe… à moins que les deux yeux de l’individu isolé vaillent comme un peloton d’exécution miniature à deux flingues. Vraiment tiré par un autre cliché au sujet des cheveux… Oh, je sens que je m’égare. Non ce cliché-ci est parfaitement bancal et, comme il faut lui servir ce qu’il mérite, je dois faire observer que je n’oublierai jamais la façon jubilante dont Yvon Deschamps le renouvella et le subvertit dans un de ses savoureux monologues. Je vous l’dis, si ses yeux avaient été des fusils, a s’tirait dans l’nez, a r’gardais d’même. Quel plaisir que de ramener un cliché à la vie, surtout quand il cloche au départ.

JOINDRE LE GESTE À LA PAROLE: Ceux qui se demandent ce qu’est un cliché narratif. En voici un. C’est une cheville entre deux événements se succédant avec rapidité. Ici, l’un de ces événements est verbal, l’autre est gestuel. Pas besoin d’être Émile Littré pour s’en aviser. C’est un des nombreux antonymes du fameux meanwhile back un the jungle [pendant ce temps, dans la jungle] des ricains. Sauf que, vous me croirez si vous voulez, cette cheville de récit n’est un passe-partout narratif universel qu’en apparence. Dans les faits vrais de l’usage cliché effectif, il introduit le passage d’une parole MÉCHANTE à un geste ODIEUX. Demandez moi pas pourquoi, c’est comme ça, c’est tout. Voyez plutôt. Il grommela qu’il ne se laisserait pas faire et, joignant le geste à la parole, il tira un pistolet du tiroir de la commode et le pointa vers Epsilon. Excellent. On visualise tout de suite. Par contre dans Il lui déclara son amour et, joignant le geste à la parole, il l’embrassa fougueusement… ça fonctionne beaucoup moins bien. Bizarre quand même, vous me direz pas. C’est assez marrant, ces contraintes d’usage. Rien n’y échappe dans la langue hein, pas même les clichés les plus éculés.

(ÊTRE EN) NAGE: Un autre cliché descriptif et une autre hyperbole. Pas besoin d’être Paul Robert pour observer que le protagoniste ne peut absolument pas être en nage parce qu’il sort de la douche, ou du bain, ou d’un lagon, ou d’une rivière ou d’une piscine. Il ne peut évidement pas être en nage s’il est en train de nager (c’est comme pour sans doute… y a toujours un doute). Il ne peut être en nage que s’il sue à grosses gouttes. Et encore, ce sera préférablement s’il fait chaud dans l’endroit (le local, le pays) ou il se trouve ou, à la très grande rigueur, s’il est fiévreux. Peu d’usages vocatifs sui-référentiels, genre: monte la clime, je suis en nage. Très usité comme introducteur d’intervention salvatrice. Mon pauvre ami, laissez-moi vous aider. Vous êtes en nage. Très contraint encore une fois. Bien creux mais bien contraint. Qui dit ça dans la vraie vie? J’ai déjà entendu des gens qui avaient chaud dire Je suis en lavette ou même Je suis en navette. Mais d’en nage point. Même les imageries aqueuses et maritimes doivent jeter l’ancre un jour ou l’autre, je suppose.

(ÊTRE) PLUS MORT QUE VIF: Voici un autre cas confirmant magistralement qu’avec sans doute… y a toujours un doute. Si on avait le malheur, habituellement mal avisé en matière de clichés, de prendre celui-ci au sens littéral, ce serait tragique. On serait implacablement au chevet d’un agonisant ayant au mieux 40% de chances de survie, ce qui n’est pas beaucoup, toutes sommes faites (pour les synchronistes purs, notons toujours que vif est un petit mot archaïsant signifiant ici vivant — comparer avec mort ou vif). Sauf que cela ne se passe jamais. Allez imaginer un médecin faisant état de la lente agonie du mari en disant à l’épouse Madame, j’ai le regret de vous annoncer qu’il est plus mort que vif. Ça ne fonctionne pas du tout. Il aurait vraiment l’air de se payer la poire de la dame. En fait, le cliché envoie ici exactement le message contraire. Dans un bon roman de gares, quand le type est dit plus mort que vif, c’est qu’il est sauvé. Il s’est fait brasser un peu pas mal mais il va s’en tirer. Y a eu plus de peur que de mal, en somme. Plus mort que vif, Epsilon s’empara du téléphone et signala le numéro à douze chiffres de l’hôpital. Pas mal du tout comme virtuosité à la pianote, pour un mort-vivant…

PRENDRE SES JAMBES À SON COU: Cliché narratif. Que j’ai dont lutté cognitivement pour essayer de visualiser celui-ci. Ça veut dire se casser très vite, détaler comme un lapin (images beaucoup plus perceptibles). Alors là, vous me direz pas, c’est carrément du dadaïsme. Je vois un grand personnage mou, éjarré, comme dans les tableaux de Dali, qui fait des enjambées si amples, grandes, vastes que ses guibolles interminables et flasques se tortillonnent autour de son encolure amaigrie. Il prend ses jambes à son cou. Ça tient encore, c’est pictural, presque inspirant. Mais alors, mon perso, comment arrive t’il à détaler, à fuir, à s’esquiver fissa? C’est problématique, ça. Normalement, il devrait s’immobiliser, s’effondrer, s’avachir. Le cliché devrait signifier se figer sur place, perdre ses moyens. Pensez-vous. J’ai ensuite essayé le coup, cognitivement toujours, avec un grand herbivore genre gnou ou taureau des tableaux de Picasso. Les jambes avant (les jambes arrières, on n’y pense même pas) s’avancent très loin vers le point de fuite et se rapprochent inévitablement du garrot, surtout si la tête cornue se baisse pour mieux foncer… mais après ça, ça se perd. Non celui-là, je le sens vraiment pas. Il est hautement paradoxal et ça me perturbe fort. Il a dû fumer un gazon qui avait dû fumer quelque chose…

SAPERLIPOPETTE: Oh, que le Grand Crique me croque, c’est tout un exercice d’introspection cataclysmique pour retrouver, dans mon esprit encombré de souvenirs et hanté de langueurs, un usage effectif de saperlipopette. Y a eu que des bandes dessinées, je pense pour me le mettre vraiment sous le nez, en usage. Je ne vois pas ça dans un roman. Y a eu Brassens aussi, naturellement, la si fameuse Ballade des jurons mais ça, ça compte pas vraiment. C’est du métalinguistique, diraient les linguistes, pour dire que c’est une énumération au second degré, presque une compilation de clichés, de laquelle j’ai d’ailleurs appris la variante saperlotte, plus lascive quelque part, plus vicelarde, plus hot, hot…. Cela replace cette affaire dans un espace un peu plus adulte, un peu plus coquin, un peu moins enfantin (enfin «enfantin» dans nos lubies d’adultes… vu que les mioches, ils s’en fichent éperdument de saperlipopette et du reste, ne nous y trompons surtout pas). C’est, l’un dans l’autre, qu’il y a quelque chose de bizarrement fort infantile (infantilisant pour l’adulte de notre temps, en fait), finalement, dans ce cliché là. Rien ne s’arrange quand me revient le souvenir d’un gros roy bougon et bébé-lala d’un conte télévisé niaiseux de mon enfance, dont le juron geignard et pleurnicheur était la variante hautement déclichéante Patate à roulette!

SUER SANG ET EAU: La grande hyperbole de l’effort physique. Les vingtiémistes subtils et songés y verront une référence (in)dubitablement churchillienne. Comme à peu près tous ses braves camarades clichés, celui-ci débarque avec son lot inattendu de petites contraintes rigolotes. Ainsi, il est utilisé presque toujours au passé, J’ai sué sang et eau pour te retrouver ta valise, ou au présent de narration renvoyant à un fait passé (il cultive alors une sorte de petit effet générique), Moi, bonne poire, je me rue à la gare, je sue sang et eau pour te retrouver ta valise et toi, tu fais quoi. Tu boudes. On ne le retrouve à toutes fins pratiques jamais en situation de constat immédiat. Cela lui barre l’usage vocatif. Mais tu sues sang et eau, mon pauvre reste bizarre. Cela pourrait avoir à voir avec la mention hyperbolique du sang — mention hyperbolique et absence empirique, cela va sans dire. On dirait que cette touche sanglante (il y a assez souvent du sang dans les clichés) force ce cliché là à rester cantonné dans un univers de chimère beaucoup plus compatible avec du passé dépassé qu’avec un présent fluide, palpable, poissant et immédiat.

TOURNER LES TALONS: Magnifique cliché narratif parfaitement défraîchi mais imperturbablement grandiose tout de même. Pas besoin d’être Walter von Wartburg, par contre, pour observer qu’un marcheur pressé effectuera habituellement un virage à cent-quatre-vingt degrés plutôt sur la paume des pieds que sur les talons. Tourner les semelles serait mille fois plus adéquat mais, bon, force est d’admettre que cela perdrait un petit quelque chose de chic (de convenu aussi, naturellement). Donc on s’en passe, hein. Pour la bonne bouche référentielle, j’ajouterai, non sans ardeur, qu’il ne m’est arrivé littéralement de tourner les talons (au sens de «tourner sur les talons») que lorsque que j’ai pris un (trop court) cour de danse à claquette. Et encore, hein, comprenons que c’était du pur et du littéral. Je n’ai pas quitté la salle de danse (comme l’aurait exigé le cliché qui, pour les technicistes de la chose, est une métalepse). J’ai simplement viré de bord, dans une chorégraphie. Ce cliché-ci est utilisé en usage narratif exclusivement. On a: Epsilon tourna les talons mais pas vraiment le vocatif-impératif: Toi, tourne les talons et rentre chez-toi. Il semble aussi que cela ne puisse s’appliquer qu’à un individu seul. L’armée romaine tourna les talons est assez bizarre et je suis pas certain que c’est parce que les bidasse des sept collines allaient nu-pieds ou en sandales (si tant est).

(ÊTRE) TREMPÉ JUSQU’AUX OS: C’est tellement l’hyperbole chiante que c’en est l’exemple d’hyperbole bateau que l’on retrouve habituellement dans les petits précis de rhétorique. Il est cucul parce qu’il est rebattu mais quand on s’astreint pieusement à le déclicher, on lui dégage finalement une surprenante qualité empirique. C’est en Angleterre (où il pleut vraiment beaucoup — ça c’est un cliché qui est aussi un fait brut) que je m’en suis un jour avisé. On devient tellement humecté, poissé, mouillé de cette eau glaciale qui vous tient de partout et vous enserre qu’on reste avec l’impression toute empirique, toute subjective, toute fantasmée que les os de notre squelette sont effectivement affectés. C’est d’ailleurs fort contrariant et fort triste. C’est sans doute pour cela que je préfère à ce cliché là un de ses confrères français moins connu mais parfaitement savoureux: (être) trempé comme une soupe. Je le trouve comique, actantiellement problématique, et il a une façon parfaitement onctueuse et nourricière d’interpeler mon imaginaire.

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On pourrait en énumérer tant d’autres. Ne vous gênez surtout pas pour m’apporter les vôtres. Ah, bon sang de bonsoir, vive les clichés de l’expression écrite. Longue vie et de multiples mutations de phénix aux clichés descriptifs et narratif. On les dénigre vraiment par trop. On les méprise ouvertement et c’est vraiment pas fin. Ils sont grotesques. Ils sont acculturants (en ma qualité de québécois, tous ces clichés expressifs hexagonaux. c’est de la franchouillardise galopante et hirsute). Ils sont rebattus. Mais qu’est ce qu’ils nous font jubiler. C’est pas pour rien qu’ils reviennent constamment. C’est vraiment qu’on les sent vachement, quelque part. Ils sont en nous. Je les adore, je les endosse, je vais même (parfois, le plus rarement possible — seulement quand ça me vient vraiment) jusqu’à les relayer, les perpétuer, les redire, leur user les savates encore un coup, comme s’ils étaient encore un de ces beaux jours d’été de l’enfance, juste pour le plaisir.

Mademoiselle Danielle Lloyd est une blonde vénitienne. Oui? Non?

Mademoiselle Danielle Lloyd est une blonde vénitienne. Oui? Non?

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Mon actrice favorite: Joan FONTAINE (1917-2013)

Posted by Ysengrimus sur 20 décembre 2013

Mon actrice favorite viens tout juste de mourir. Oui, oui, un beau jour la question fatale de la femme fatale se pose: Quelle est votre actrice favorite? Me la poser à moi est une chose difficile, articulée, tarabustée, turlupinée, complexe. C’est que je suis tout particulièrement attentif aux actrices et aux personnages féminins. Quiconque lit mes critiques un tant soi peu aura observé à quel point les actrices et leurs personnages font l’objet, chez moi, d’une attention soutenue, suivie, ardente, inextinguible. Il n’y a rien de plus intéressant, je trouve, théâtralement ou cinématographiquement qu’une actrice, jouant le rôle principal ou jouant soutien (il est toujours captivant de regarder travailler les acteurs et les actrices de soutien, ce sont eux et elles qui révèlent vraiment la solidité et la profondeur d’une direction d’acteurs). J’aime les actrices, j’aime les personnages qu’elles jouent. J’aime lire, écrire et voir du cinéma sur des histoires de femmes. Il y a donc une foule d’actrices et de rôles qui se bousculent dans le hall de gare bourdonnant de ma curiosité dramatique.

Sauf qu’une beau jour la question fatale de la femme fatale se pose tout de même: Quelle est votre actrice favorite? Pas celle dont vous admirez intellectuellement ou émotivement le travail mais celle qui vous fesse directement au centre de la cible fantasmatique. Celle qui vous coupe le souffle et vous fait rouler les yeux au plafond. Celle qui vous verrait vous inscrire les yeux fermés à son cercle d’admirateurs. Celle à qui vous pardonnez tout, parce qu’elle fait culminer cette façon unique et incomparable qu’a le cinéma de nous faire fantasmer à l’ancienne. Celle que vous contemplez et recontemplez en secret dans les plans et sous les angles, en la trouvant tout simplement belle, belle, belle, physiquement et humainement. Celle dont la photo pourrait devenir votre affichette de frontispice d’ordi ou le signet d’un très vieux livre de chevet. L’Icône. La Toute Belle, Toute Pure et Toute Puissante. Votre Greta Garbo, votre Ingrid Bergman, votre Marilyn Monroe, votre Catherine Deneuve, votre Isabelle Adjani. La déesse cardinale de votre panthéon oniro-cinématographique. Celle qui vous fait entrer en cet espace de vous-même où se dissolvent inexorablement les derniers éléments de votre rationalité. La reine de votre univers délirant sur pellicule. La mienne est sept ans plus vieille que ma mère (cela lui donne donc 96 ans qui sonnent, au jour fatal et fatidique de sa mort). C’est nulle autre que Joan Fontaine (née Joan de Beauvoir de Havilland, dans la concession internationale de Tokyo, au Japon, en l’an de grâce 1917. Ouf, cela ne s’invente pas).

Pas Joan Fontaine partout et toujours, du reste. Joan Fontaine seulement dans deux films, tous les deux du vieux Hitch d’ailleurs, ses deux premiers: Rebecca (1940 – pour le côté jeune fille fragile, hantée par l’hostilité du monde adulte) et surtout, sublimement, cardinalement, Suspicion (1941 – pour la femme achevée et parachevée de tous les fantasmes). Joan Fontaine culmine, pour moi, exclusivement dans ces deux films. Il faut dire qu’après son travail avec Hitchcock (celui-ci, toujours aussi paradoxal dans sa compréhension tourmentée des sentiments féminins), Joan Fontaine jouera dans des navets particulièrement poires. Oublions cela et concentrons notre attention sur Suspicion. Les français on retitré ce film Soupçons, et c’est exactement cela. Je vous place ici, infra, ma sublimissime Lina McLaidlaw (Joan Fontaine) rongée, corrodée, laminée, submergée par le soupçon. Oh, je me pâme. Ceux et celles qui se demandent ce qui représente la beauté féminine cardinale au cinéma pour Paul Laurendeau, eh bien, c’est cela. Une femme, majestueuse et soucieuse, un tout petit peu fragile aussi, qui pense intensément dans un bel intérieur en noir et blanc.

Lina McLaidlaw (Joan Fontaine) dans SUSPICION d’Alfred Hitchcock (1941)

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Johnnie Aysgarth (Cary Grant, purement irrésistible) est un aigrefin, chevalier d’industrie, coureur de jupons et chasseur de dot. Rouage flottant de tous les papillonnages mondains (les américains ont un beau nom pour cela. Ils disent: a socialite), c’est un charmeur impénitent qui a toujours plusieurs combines de séduction en cours. Nous sommes quelque part au siècle dernier, dans la campagne anglaise, une campagne anglaise plus cinématographique que réelle, en fait. Lina (Joan Fontaine) est la fille unique du riche et austère général McLaidlaw (Cedrick Hardwicke). Malgré le fait que l’actrice n’a que vingt-quatre ans au moment du tournage, on ne peut résister à l’impression qu’elle campe en fait une femme plus mûre, bien avancée dans la trentaine, dont le père et la mère (cette dernière jouée râpeusement par Dame May Whitty) désespèrent de la voir un jour se marier. Johnnie et Lina se rencontrent dans un train et on nous sert alors, fort drolatiquement, la scène de la petite binoclarde, discrète, qui ne paie guère de mine, rencontrant Monsieur Charme. C’est le pitoyable truc repris mille fois de la fausse moche cinématographique à chapeau et besicles et cela ne marche tout simplement pas, avec une majestueuse actrice à l’ancienne comme Joan Fontaine sous le chapeau et derrière les besicles! Le stéréotype un peu niais de la scène est cependant compensé par le sens humoristique fin et le naturel incroyable de Cary Grant. Johnnie Aysgarth va ensuite revoir Lina McLaidlaw lors d’une chasse à courre. Il va se trouver foudroyé par sa beauté imparable et va se lancer en grandes pompes dans toute la parade de séduction du bon macho à l’ancienne. Il va la narguer, la bousculer, la décoiffer, la recoiffer, la déstabiliser, presque la violenter. Il va même s’amuser à la surnommer face de singe (monkey face). Vous imaginez? Comment peut-on oser surnommer une extraordinaire splendeur comme Lina McLaidlaw, face de singe? J’en suis outré à chaque fois. Bref, on se balade en voiture sur la falaise, on danse la valse en robe du soir et queue de pie. C’est l’ensemble des signes extérieurs de l’amour mutuel. On se marie en catimini, pour ne pas subir les foudres des parents, qui désapprouvent. On fait un voyage de noce somptuaire, en Europe continentale, comme il se doit. On s’installe dans une grande demeure luxueuse et c’est le début des découvertes navrantes et des déconvenues inquiétantes. Johnnie est, en fait, ce qu’on appelle au Québec, un moineau. C’est-à-dire une sorte de tête heureuse aux dispositions inconstantes. Il est doux, charmant, attentionné, passionné certes, mais n’a pas de profession définie, vit d’expédients, fait des dettes, gage aux courses, met des objets au clou et dépense sans compter. C’est en fait, Lina finit pas s’en aviser, un homme enfant. Et le fric va vite devenir une de ses obsessions constantes.

Tant et tant que Lina va se mettre à développer des soupçons affreux concernant Johnnie et elle va en venir à craindre pour sa propre vie. Histoires d’héritages, d’assurances-vie, quiproquos bizarres semblant toujours placer Johnnie dans la position d’un coupable potentiel. L’apparition du si gentil mais si malingre Gordon Cochrane ‘Beaky’ Thwaite (campé, avec beaucoup de charme, par Nigel Bruce, dont le jeu cabot et mutin rééquilibre la majesté éthérée, glaciale et angoissée de Joan Fontaine) va intensifier la douloureuse sarabande des soupçons. On peut dire sans problème que le film et son intrigue ont vieilli assez honorablement. Le jeu de Joan Fontaine, par contre, a vieilli… d’une façon qui fait qu’il faut quand même un peu jouer le jeu du jeu. J’irais presque jusqu’à oser dire qu’il faut en fait, comme moi, être un inconditionnel de l’actrice et du personnage pour tenir la route… Pâmoisons expressionnistes, élans émotifs gesticulés, soupirs grandioses, mains jointes et tête qui se tourne, comme giflée par l’ardeur du sentiment… allez, allez, je lui pardonne tout, rien à faire, je lui pardonne absolument tout, parce qu’elle est mon actrice favorite. Ceci dit, c’est encore le soupçon lui-même qui est joué sur le ton le plus juste par Joan Fontaine, dans tout cet exercice. Très intéressant est aussi le fait que nous sommes, du début à la fin, comme enchâssés à l’intérieur de ce personnage de femme intriguée, puis angoissée, puis terrifiée, et qu’il est des moments où ses états d’âme nous éclaboussent et nous font frémir, avec un efficace qui ne fait pas mentir les aptitudes du vieux Hitch à faire miroiter le surface scintillante de toutes nos peurs. C’est encore Cary Grant, pourtant brillant et ne faisant nullement mentir son incroyable versatilité, qui est sous utilisé dans ce drame tortueux. La déflagration qu’il aurait pu initier n’est pas venue. Son ambivalente retenue résulterait de tout un lot de rapports de forces complexes entre la production et Hitchcock, dont je vous épargne les mesquins détails. Bon, tant pis pour ce que ce long métrage aurait pu être, et vive ce qu’il est. Ce film, en fait, gagne à vieillir, à se racornir, à fermenter, à mariner dans sa mythologie, à s’enfoncer de plus en plus dans l’improbable, l’irréel, l’inexistant, le non-être. La voilà, la voilà la clef du mystère de mon actrice favorite. Tout comme la dimension réaliste ou figurative de Suspicion même, elle n’existe pas vraiment, ou, encore pire, elle… existe… de moins en moins.

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Suspicion, 1941, Alfred Hitchcock, film américain avec Joan Fontaine, Cary Grant, Nigel Bruce, Cedrick Hardwicke, Dame May Whitty, Isabel Jeans, Heather Angel, 99 minutes.

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