Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Culture vernaculaire’ Category

Green Hornet (le frelon vert)

Posted by Ysengrimus sur 17 mars 2017

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Il y a cinquante ans, le 17 mars 1967, prenait fin la courte mais intense série télévisée The Green Hornet (vingt-six épisodes d’une demi-heure diffusés en 1966-1967). Dans une grande ville américaine non identifiée, Britt Reid (joué par Van Williams) est le propriétaire et directeur du journal à grand tirage Daily Sentinel. Mais il revêt aussi l’identité d’une sorte de vigilante masqué: Green Hornet (le «frelon vert»). Outre son acolyte et complice, le discret mais solide Kato (joué par nul autre que le légendaire Bruce Lee, jeune et tonique), les deux autres  personnes qui partagent le secret de l’identité du Green Hornet sont sa fidèle et industrieuse secrétaire, mademoiselle Lenore Case dite Casey (jouée par Wende Wagner), et le procureur de district (district attorney, une sorte d’intendant régional de justice) Frank P. Scanlon (joué par Walter Brooke). Le descriptif des oripeaux et gadgets du Green Hornet est vite fait. Vêtu d’un pardessus vert sombre, d’un chapeau mou de citadin et masqué d’un loup vert foncé avec le logo au frelon au dessus du nez, il est éternellement flanqué de Kato qui, avec sa casquette de chauffeur, ses gants de cuir, ses chaussures luisantes et pointues et son loup, est tout en noir. Green Hornet et Kato se déplacent dans une espèce de Lincoln continental noire aussi dont les phares vert clair évoquent subtilement les yeux du bourdonnant insecte parasitaire (les bagnoles étaient tout naturellement gigantesques, il y a un demi-siècle). Les deux acolytes disposent sur leur voiture de mitraillettes, d’un lance-fusée rarement utilisé, d’un drone hélicoïdal doté d’une caméra, de canons à boucane camouflante et d’un blindage anti-cartouches. Green Hornet lui-même dispose de deux instruments essentiels. Son flingue vert à gaz soporifique et une sorte de tige télescopique, son aiguillon de frelon, qui est moins une arme qu’une manière de pince monseigneur techno du fait que le susdit aiguillon de frelon télescopique projette un bourdonnement destructeur servant principalement à ouvrir avec fracas les portes des lieux que le frelon investit. Le seul gadget dont dispose Kato est la fameuse petite fléchette en forme de frelon vert, dont il combine vivement et subtilement le tir avec son karaté magistral. Fait inusité et minimalement angoissant, Green Hornet et Kato stationnent la Lincoln Continental noire des deux vigilantes et l’auto ordinaire de monsieur-citoyen Britt Reid dans le même garage secret. Comme ledit garage secret n’a qu’une place, il est doté d’un plancher rotatif. Une des deux voitures est donc toujours perchée sous le garage et stationnée inversée, soutenue au plancher-devenu-plafond par des super-pincettes. Je me demandais toujours si les citernes d’essence et d’huile de la voiture inversée n’allaient pas se vider et tout gâcher dans ce super-résidu bizarre. Étrange sort pour un véhicule de ville de passer une importante portion de son existence suspendu… à l’envers.

Kato (Bruce Lee) et Green Hornet (Van Williams)

Kato (Bruce Lee) et Green Hornet (Van Williams)

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Le modus operandi du Green Hornet est constant et inusité. Kato et lui ne sont pas des superhéros attitrés, comme leurs principaux compétiteurs télévisuels de l’époque, Batman et Robin, ces derniers sources au demeurant de maints clins d’œil (à au moins deux reprises dans The Green Hornet, des malfrats regardent Batman et Robin à la télé). Green Hornet est plutôt une manière de crypto-vigilante. Officiellement, c’est un criminel et toutes les polices de la ville le recherchent. Le crime organisé (particulièrement perfectionné dans cet environnement urbain haut de gamme) subit lui aussi la notoriété truquée du Green Hornet comme criminel (son statut de héro justicier est soigneusement maintenu secret aux yeux de toutes les pègres). L’opération se joue alors toujours de la même façon. Une discrète organisation criminelle sévit dans un secteur quelconque de racket, disons, les distilleries illégales, ou le vol et recel de toiles de maîtres, ou une escroquerie sur les assurances dans la construction. Le procureur de district ne peut pas mettre le grappin sur cette diaphane organisation, par manque de preuves. La solution transversale imposée par le frelon nocturne prend alors corps. Faux voyou brutal, le Green Hornet se rend donc frontalement chez les malfrats distingués, défonce la porte avec son aiguillon, tabasse les sbires du caïd (occasion imparable de s’imprégner du magistral et élégant karaté de Bruce Lee) et se plante devant ledit caïd, réclamant abruptement sa part des revenus du racket en cours, sinon gare… Le caïd est estourbi par la précision des infos sur les arcanes de son arnaque dont dispose le frelon (qui les tient lui même directement du procureur de district) et cela le déstabilise. Des lézardes apparaissent alors dans son dispositif, sous les pressions de ce (faux) criminel avide, parasitaire et intempestif qu’est le Green Hornet. Le caïd est inévitablement poussé à s’exposer à commettre un ou des crimes plus grossiers qu’à son habitude (notamment pour chercher à se débarrasser du bourdonnant frelon) ou encore, recherchant des trahisons ou des mésalliances, à entrer en contradiction avec certains de ses collaborateurs ou grands vassaux. Il s’ensuit du suif et du rififi autour du caïd. Cela rend le caractère criminel de ses activités plus tangible et il finit par se faire cueillir par les autorités constabulaires régulières, avec lesquelles le frelon n’entre jamais en interaction directe (il s’esquive en douce avant l’arrivé tonitruante des bagnoles à sirènes). Parfois (plus rarement) le scénario se conplexifie du fait que Green Hornet recherche le criminel qu’il pourchasse, ce qui donne lieu à une manière d’enquête plus conventionnelle, habituellement assez schématique. Notons que, contrairement à ce qui se passe dans Batman et Robin, les criminels poursuivis par Green Hornet et le procureur de district sont des types ordinaires et ne sont jamais des figures gesticulantes et bouffonnes d’olibrius anti-héroïques (pas d’adversaires genre Joker, Catwoman, Pingouin ou le Riddler). On constate donc l’absence intégrale de supervilains archétypiques, mythologiques et récurrents. Green Hornet cerne de nouveaux ennemis à chaque épisode. Héritier né coiffé d’un empire de presse qu’il tient d’un papa mort en taule pour avoir été discrédité injustement par les réseaux de malfrats de son temps, Britt Reid combat le crime, comme instance, comme entité, comme fléau, plutôt que des malfaiteurs de guignol avec lesquels il cultiverait une manière de guerre personnelle déguisée. Plus Zorro urbain que superhéro céleste, donc, discret, nocturne, Green Hornet est habituellement confronté à des aigrefins en costard-cravate, caïds ténébreux et subtils, escrocs organisés, tenanciers de tripots de luxe, ripoux cyniques, arnaqueurs à l’assurance, grands journaleux véreux ou financiers louches. Si Green Hornet n’est pas emmerdé par des supervilains récurrents, il n’échappe pas cependant à une sorte de super-gaffeur récurrent. Il s’agit là de Mike Axford (joué par Lloyd Gough), responsable de la chronique des affaires policières et criminelles au Daily Sentinel. Contrairement à mademoiselle Lenore Case, Mike Axford ignore totalement l’identité secrète de son patron. Pour lui, comme pour le reste du public, Green Hornet est un criminel notoire parfaitement ordinaire qu’il rêve de capturer et de coller au violon. Fouille-merde buté et efficace, Mike Axford tombe souvent comme un chien dans le jeu de quille de la combine vigilante du Green Hornet (son patron sous le masque) pour confondre l’organisation pégreuse par des voies plus conventionnelles. Mike Axford risque donc de tout faire foirer et de se prendre des pruneaux dans le processus. Aussi, quand le frelon et son chauffeur masqués redressent la situation, sauvent Mike Axford au passage, puis s’esquivent en lui abandonnant leur gloire, on se retrouve tous ensemble dans le bureau de Britt Reid qui échange des soupirs de soulagement discrets avec sa secrétaire-dans-le-secret, en présence de son chroniqueur des affaires policières et criminelles (pas dans le secret, lui) qui peste contre le Green Hornet (sans savoir qu’il l’a là, devant lui, en civil) et échafaude des plans tarabiscotés pour le capturer, la prochaine fois.

L’innuendo homosexuel est discrètement présent mais beaucoup moins ostensible que dans Batman et Robin. Pas de maillots moulants, pas de mules de lutins, pas de capes virevoltantes, pas d’hystérie entre hommes. C’est plutôt l’absence de machisme affiché qui révèle, sans tambour ni trompette, qu’on n’a pas affaire ici à des hétérosexistes forcenés. Playboy dix-neuf-cent-soixantard sobre et classique, Britt Reid sort bien de ci de là avec des femmes (sous le regard discrètement taquin de son omnisciente secrétaire) mais on sent que c’est là un ballet de surface, une concession minimale aux lois du genre, sans plus. Fait rafraîchissant, la misogynie est parfaitement inexistante et le paternalisme masculin est très peu accentué. On retrouve, dans ce feuilleton vieux de cinquante ans, des femmes médecins, des avocates, des directrices de publications journalistiques et personne ne fait le moindre commentaire déplacé. Une certaine élégance vieillotte se dégage même des échanges hommes-femmes. Britt Reid et Lenore Case s’interpellent monsieur et mademoiselle (dans un doublage français, ils se diraient vous). Ils entretiennent une relation professionnelle stricte, parfaitement pondérée et stylée. La subordination ostensible de la secrétaire (en fait une adjointe de direction, au sens moderne) envers son patron est un leurre et fait partie de la façade dissimulant les fausses identités héroïques de ces deux protagonistes et alliés. En privé, ou en présence de Kato et du procureur de district, Lenore Case apparaît comme une complice à part égale de l’organisation du Green Hornet. Elle en connaît d’ailleurs tous les méandres. Son patron l’implique souvent dans des missions sensibles qu’elle accomplit sous son identité réelle, froidement, sans peur, sans hystérie niaiseuse et sans reproche. Son sens de l’initiative belliqueuse est discret mais vif. Lenore Case est une fort intéressante figure de personnage de soutien féminin qui traverse la patine des ans sans vraiment se trouver flétrie ou amoindrie par le vieux sexisme d’époque. Il en est autant de Kato, serviteur chinois pour la façade, complice parfaitement égalitaire lors des escapades nocturnes manifestant la vie réelle du Green Hornet. Bruce Lee n’est pas qu’un cascadeur impeccable. Il est aussi un acteur très fin dont la prestation dans cet opus a vieilli comme une liqueur capiteuse en contournant, elle aussi, la majorité des stéréotypes ethniques du temps.

Un mot sur la musique thème: il s’agit —fatalement— d’une magnifique variation sur le Vol du Bourdon de Nicolaï Rimski-Korsakov, magistralement exécutée à la trompette per Al Hirt. C’est parfaitement savoureux. Bondance de bondance de la vie. Tous ces musiciens, tous ces acteurs et actrices sont morts aujourd’hui. C’est touchant et émouvant de les sentir revivre, en évoquant ce beau souvenir. J’aimais tellement le Green Hornet dans mon enfance que j’ai patiemment colorié une page d’un de ces fameux cahiers à colorier Green Hornet et l’ai pieusement découpée, roulée, plastifiée, puis enterrée dans la cours de ma maison d’enfance, aujourd’hui rénovée et vendue à des modernistes. Si ces braves gens d’un nouveau siècle font un jour du terrassement, ils risquent de retrouver les traces en charpie du vert frelon suranné qui me fit tant rêver, du temps de la vie simple et des redresseurs de torts sans peur et sans reproche qui se démenaient si ardemment dans la vieille boite à images en contreplaqué d’autrefois.

Lenore Case, dite Casey (Wende Wagner)

Lenore Case, dite Casey (Wende Wagner)

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Tabrizi, Roumi et les derviches tourneurs

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2017

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Le petit morceau d’hagiographie musulmane que je veux partager avec vous aujourd’hui se déploie dans l’immense champ culturel et artistique du soufisme. Il concerne au départ deux mystiques musulmans d’origine perse ayant circulé en Iran (Perse), en Anatolie (Turquie) et en Syrie. Nous sommes au treizième siècle, en Asie Centrale, un territoire immense, carrefour d’influences philosophiques déjà solidement islamisé, culturellement diversifié et vivant dans le danger permanent des brutales invasions mongoles.

Tabrizi (de son vrai nom Shams ed Dîn Tabrîzî, date de naissance inconnue, mort en 1248) est un modeste mais intransigeant derviche. C’est un ascète perse, mystique d’Allah, ayant fait vœux de pauvreté, une sorte de Jérémie musulman tonitruant, se réclamant d’une vérité plus profonde, plus dépouillée et plus radicale que celle des hommes d’institutions. Ce jour là, il arrive à pied en la ville de Konya (Turquie), venant d’Iran. Il rencontre éventuellement Roumi (de son vrai nom Djalāl ad-Dīn Muḥammad Rūmī, 1207-1273), poète, musicien, juriste coranique, savant et intellectuel de bonne famille, ayant pignon sur rue dans la ville (son surnom de Roumi signifie «le Romain» c’est-à-dire l’Anatolien, le Byzantin). Roumi est aujourd’hui considéré comme rien de moins que le Dante, le Cervantès ou le Shakespeare de l’Asie Centrale Persique (celle-ci ne se restreignant pas à l’Iran contemporain). Sa poésie et ses traités de philosophie sont traduits dans de nombreuses langues et exercent, encore à l’époque moderne, une influence culturelle considérable en Asie Centrale, au Moyen-Orient et dans le monde.

Et, donc, moment crucial, en ce jour ordinaire de l’hiver 1244, c’est le choc des visions du monde entre Roumi et Tabrizi, ces deux hommes de dieu si disparates. Roumi est subjugué par la force sobre et essentielle de la pensée de Tabrizi. Tabrizi pressent que ce savant trentenaire qui sent un peu la lampe peut quand même croître, se dépasser, se transcender, se pourfendre et éclore au mysticisme vrai et à la folie du sage. Roumi et Tabrizi vivront quatre années ensemble, dans l’harmonie la plus profonde. Ils étudieront et communiqueront, Tabrizi ayant le statut de cheikh ou maître, Roumi ayant le statut de derviche ou disciple.

Roumi, en sa qualité de notable et de maître d’étude est entouré, depuis déjà un petit moment, d’une camarilla de disciples qui rapidement prendra ombrage de la relation profonde entre ces deux mystiques en altière harmonie que sont, envers et contre tous, Tabrizi et Roumi. Les jeunes notables turcs de l’entourage de Roumi se demandent ce qu’il peut bien fricoter avec cet espèce de Raspoutine perse malodorant, si vous me passez l’anachronisme un peu vif. Une tension insidieuse s’installe. Mais comme Roumi n’est pas exactement un chef de confrérie, il n’a de comptes à rendre à personne sur ses agissements et ses amitiés. Il ignore donc la grogne implicite des hommes, tout à sa communion avec son cheikh et son dieu. Un jour, Tabrizi quitte Konya pour Damas (Syrie), où il doit se rendre temporairement. Il disparaît alors pour toujours. On est quasiment certains qu’il a fait l’objet, à Damas ou ailleurs, de ce que les vieux québécois appellent un capotage. En un mot, il s’est très vraisemblablement fait descendre par un petit escadron des disciples de Roumi, parmi lesquels, possiblement, se trouverait le fils de ce dernier, Baha al-Din Muhammad-i Walad, le futur fondateur de l’Ordre Mevlevi.

Roumi est inconsolable. Il nolise une caravane. Il remue ciel et terre. Il cherche son maître dans toutes l’Asie Centrale et le Moyen-Orient, en vain. Et c’est ici que la plus belle portion de cette légende hagiographique se scinde en deux tranches de pastèque antinomiques, mais aussi touchantes l’une que l’autre. Une version veut que Roumi, sentant finalement monter en lui le deuil fatal et inévitable de Tabrizi, se soit éventuellement vêtu d’une longue robe blanche (couleur du deuil) et se soit mis à tournoyer rageusement sur de la musique funéraire, en un cérémonial complexe, intense et soigneusement préparé, dans un sanctuaire soufi spécifique. L’autre pan de la légende voit, au contraire, Roumi, au cours de sa quête de Tabrizi, se laisser graduellement pénétrer de la joie ordinaire de la ville et, un jour, sous les chants de Allah est le seul dieu! des tresseurs d’or de la place d’un marché quelconque, il se serait mis, tout pimpant, tout spontané, tout regaillardi, à tournoyer sous le soleil, dans ses grands vêtements de notable. Qu’on retienne une version ou l’autre de la légende, ce qui compte c’est que le derviche est devenu, dans la plus concrète et la plus matérielle des dynamiques émotives face au souvenir tendre de son cheikh disparu, un derviche tourneur.

Que ce soit dans le deuil ou dans la joie, donc, l’hagiographie de l’Ordre soufiste des Mevlevi, rapporte que graduellement Roumi a renoncé à chercher son maître perdu Tabrizi en concluant que finalement ce qu’il cherche est tout simplement en repos au fond de lui et que c’est depuis lui-même qu’il se doit d’activer cette force. Il invente donc, la Samā‘, cérémonial mystique de poésie, de musique et de danse, incorporant des instruments de musique comme le ney (qui aurait été l’instrument de musique favori de Roumi) et surtout cette merveilleuse danse giratoire qui deviendra un des traits fondamentaux de la dynamique mystique et physique des derviches.

On sait bien que ces légendes à base d’invention d’une coutume ou d’une pratique vernaculaire ancienne par un héro spécifique ne font pas le poids historiquement et, de fait, il est possible de retracer des éléments musicaux, chorégraphiques et même philosophiques pré-islamiques dans l’héritage cultuel et culturel des derviches tourneurs. Plusieurs des explications qu’on propose de leur cérémonial chorégraphique sont très possiblement ex post, elles aussi. Ce qui compte, par contre, c’est qu’on est ici en face d’un objet ethnoculturel multi-centenaire, hautement représentatif, visuellement et sonorement magnifique, et faisant partie, en toute légitimité tranquille, du Patrimoine Culturel Immatériel de l’Humanité (selon la percutante formulation de l’UNESCO).

En 1925, lors du passage révolutionnaire au pouvoir laïc, la République de Turquie a dissous les confréries soufies implantées de longue date sur son territoire, dont celle des derviches tourneurs. L’étroite association de cette dernière avec les arcanes du pouvoir ottoman prit alors fin. Les représentants de l’Islam officiel dans le reste de monde musulman ne protestèrent pas trop devant cette disparition, car, de fait, la fort curieuse dynamique mystique des derviches tourneurs reste une innovation un peu hors-normes (pour ne pas dire suspecte de dérive idolâtre) aux yeux de l’Islam traditionnel. En 1950, le gouvernement turc autorise le retour des derviches tourneurs, déférence obligée envers leur non négligeable implantation populaire, mais ils opèrent aujourd’hui plutôt comme entité ethnoculturelle et ambassadeurs artistiques de bonnes relations internationales. Les derviches tourneurs font de nos jours, dans le monde, des spectacles très prisés pour leur beauté artistique et/ou leur intensité mystique.

La symbolique cérémoniale, par delà les disparités d’interprétations la concernant, détient un certain nombre d’éléments conventionnels stables. Si on observe attentivement les derviches tourneurs à l’action, (voir illustration), on remarque qu’ils ont une paume tournée vers le ciel et une autre tournée vers la terre. Leur giration serait en effet une vis sans fin établissant un raccord dynamique entre le plan terrestre et le plan céleste (il s’agit de vriller la force d’Allah en direction du monde, par la danse giratoire). Le spectacle est empreint de gravité. Le visage des danseurs est d’abord triste, en souvenir endeuillé de la douleur profonde vécue par Roumi lors de la disparition de Tabrizi, puis graduellement, il devient grave et serein, à mesure que la giration établit sa dynamique de transe. Le spectateur occidental d’une cérémonie de derviches tourneurs doit garder un peu son sérieux, surtout au début. C’est que, les derviches devant montrer très explicitement une déférence absolue envers leur cheikh, ils se lancent dans toutes sortes de salamalecs dont l’ostentation peut paraître initialement un petit peu ridicule. Mais ce premier choc passé, quand on se laisse imprégner par la musique et l’incroyable beauté visuelle de ces danses giratoires, on découvre qu’on se sent finalement en harmonie avec la paix et la dextérité déployées par ces remarquables artistes, mi-mystiques songés, mi-danseurs folkloriques de haut calibre.

On peut bien le dire, quoique la religion soit une institution fondamentalement humaine, il y a des moments culturels (musique grégorienne, danse shinto, cérémonie de derviches tourneurs), où ça ne peut pas faire mal, physiquement ou moralement, de se laisser un petit peu étourdir par l’opium du peuple.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le Syndrome de Pénélope

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2017

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Ne jamais se satisfaire. «À ce dont un esprit se satisfait on mesure la grandeur de sa perte.» (Hegel). Pensée admirable, à laquelle nous objecterons toutefois que seul un «esprit» se satisfait…

Henri Lefebvre, Logique formelle, logique dialectiques, Éditions Sociales, p. 225.

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On connaît la situation que campe le mythe grec. Pénélope, reine d’Ithaque et épouse d’Ulysse, attendra pendant vingt ans le retour de son mari, de l’Iliade (la guerre de Troie en soi, dix ans) et de l’Odyssée (le voyage tumultueux du retour d’Ulysse, un autre dix ans). Les prétendants en rafales, présumant leur roi Ulysse mort, pressurent Pénélope pour qu’elle se remarie. Pénélope leur fait valoir qu’elle doit d’abord confectionner une toile funéraire pour son beau-père. Quand cette toile, tissée au métier, sera terminée, Pénélope s’engage alors, et alors seulement, à se remarier. Et, en fait, Pénélope, avec l’aide de ses servantes, défait la nuit la portion de toile qu’elle a tissé le jour. Éventuellement Ulysse revient, à la grande joie amoureuse de Pénélope, et, en compagnie de son fils Télémaque, il flingue tous les prétendants avec son arc et renoue avec son épouse. Pénélope, c’est donc cette reine tisserande qui, au nom des considérations supérieures de l’amour et du devoir, dans un ostensible sur-place politique, défait et refait sans cesse son ouvrage, en affectant de se rendre à la pression ambiante dont, de fait, elle n’a cure.

Le Syndrome de Pénélope, c’est donc cette urgence qu’on ressent de jeter ce qu’on est en train d’accomplir par terre et de le refaire, de le refaire sans cesse, en neuf, sous le poids d’une pression extérieure, implicite et obtuse. Mais le Syndrome de Pénélope ne bénéficie pas de la duplicité astucieuse et du sens abnégatoire de la Pénélope d’origine. Dans le Syndrome de Pénélope, on défait et refait sans cesse non pour temporiser mais pour améliorer, finaliser, astiquer, rétablir, réussir. La toile funéraire du beau-père, qui pour Pénélope n’était rien d’autre qu’un moyen, redevient fin dans le Syndrome de Pénélope. Le Syndrome de Pénélope est une forme de perfectionnisme qui s’avère finalement stérile et nocif. Son caractère d’exercice solitaire est, en plus, intégralement illusoire. C’est la pression sociale, comme insistance ou comme indifférence, qui fait entrer l’esprit hésitant, docile et peu pugnace dans le paradis rassurant et factice du Syndrome de Pénélope.

Autour de cette question de la pugnacité, on a voulu identifier le Syndrome de Pénélope à la Tactique de la Terre Brûlée. L’autodestruction nationale, totale ou partielle (préférablement partielle!), incorporée comme moment stratégique dans le combat, ni plus ni moins. En 1812, les russes incendient Moscou qui vient de tomber aux mains de Napoléon. En 1942, les troupes de Staline, reculant ostensiblement devant l’armée allemande, détruisent tout sur leur passage dans leur propre pays. Mais, quand on y regarde avec l’attention requise, l’action des russes, tant en 1812 qu’en 1942, est beaucoup plus une version vive, collective et proactive de la vraie temporisation pénélopéenne d’origine qu’un perfectionnisme abstrait et nivelant. Les moscovites incendient sciemment leur ville pour empêcher l’envahisseur impérial d’en bénéficier stratégiquement et, de ce fait, ils finissent par le forcer à se replier. Staline détruit ses propres campagnes et ses propres dispositifs d’approvisionnement mais tient solidement les villes soviétiques, même celles de taille moyenne. Les forces du Reich s’enfoncent dans un grand filet, en fait, qui, quand il se refermera, par l’action concertée des partisans russes et de l’hiver, pavera la voie qui mènera l’Armée Rouge aux portes de Berlin. Le minaudage et la rouerie de notre Pénélope stalinienne n’ont pas grand-chose à voir avec son Syndrome. La Terre Brûlée, c’est du repli stratégique offensif, en fait. Les prétendants qui n’ont rien vu et ont mal évalué la situation finissent massacrés.

Tout différemment, refaire c’est nier et nier c’est faire face. Le pouvoir créativement dialectique de la pensée négatrice pourrait donc apparaître comme une légitimation du Syndrome de Pénélope. Pourquoi ne pas spéculativement invoquer la fameuse négation de la négation dialectique pour «modestement» rebrousser chemin, admettre une erreur, faire du passé table rase, comme le dit si bien la chanson légitime et militante, et tout refaire, en mieux, en plus beau, en plus aimable, en plus pimpant. Le projet initial, chambranlant, isolé, boudé, méconnu, comme négation de la réussite est lui-même nié dans le Syndrome de Pénélope. Cela semble donc de bien bonne dialectique que de nier ainsi ce qui me niait ma gloire. Que reproche-tu tant à cela, Loup Ysengrimus? Ce que je reproche à la manœuvre ici, c’est son caractère mécanique, idéal, abstrait, en un mot. Car causons dialectique, s’il faut causer dialectique. La négation de la négation n’est pas je ne sais quelle obligation méthodologique principielle parce que Hegel le dit et que Marx le confirme. La  négation de la négation est un changement qualitatif, voilà la saine formulation objectale, poisseuse et charnue de notre affaire. Avez-vous déjà entendu parler de l’irréversibilité fondamentale du réversible? Oui? Non? Ça vous donne la tremblote asymétrique? Ça vous fait dormir, comme le ferait un (tout illusoire) pendule? Ça vous fait vous revirer de bord? Vous voulez subitement tout laisser tomber et retourner au village de votre enfance? Mais on ne retourne pas au village: il est changé qualitativement. Il n’est plus là. Il dort sur un autre palier, mnésique celui-là, immatériel, révolu, fatal. Vous voulez laver le manuscrit à grande eau et tout repeindre, tout retracer, tout redire… ré-écrire l’histoire? Et le palimpseste, lui? On ne peut pas effacer et refaire, on ne peut pas retourner en arrière. L’histoire, j’entends l’histoire humaine, ne fonctionne pas comme ça. Elle accumule, elle bricole, elle révolutionne, elle distend assez bien ce qu’elle thésaurise toujours assez mal. Il reste implacablement quelque chose du projet antérieur sur le papier, sur le métier, dans les mémoires (y compris le souvenir grincheux des prétendants qui, trouvant que la reine tisserande est bien lente à l’ouvrage, lui dévorent tout son avoir en des banquets interminables). Le Syndrome de Pénélope est une manœuvre fictive en ce sens qu’il est un mensonge abstrait.

Ce que le Syndrome de Pénélope retient du faix de la Pénélope légendaire, c’est cet effet de sur-place, justement, qui fait que, l’un dans l’autre, vos contraintes, et les choix frileux que vous faites dans le cadre étroit que celles-ci vous concèdent, font que vous n’avancez pas, que vous ne progressez plus, que ce en quoi vous avez tant cru pédale dans la mélasse doucereuse de l’espérance redondante qui s’imagine agir mais ne fait que tataouiner. Ce genre d’action n’existe pas, elle ne se rajuste pas comme ça. On apprend de ses erreurs mais on ne les efface pas. L’histoire ne se déploie pas de cette façon là. Et la force dialectique et tumultueuse de l’histoire est justement ce qui doit être invoqué ici, par-dessus tout et envers et contre tous. Les hystéros ultimes du Syndrome de Pénélope sont justement ces propagandistes qui ont voulu réécrire l’histoire. Dangers officiellement proclamés, les faits, raboteux et contradictoires, se sont comme trompés. Alors on lisse, on efface tout et on redit. C’est ce choix autoritaire fallacieux qui ne tient jamais la route. Car les faits ne se trompent pas, ils sont. Quand on les glose, soit on les reflète, soit on les distord… mais on ne peut pas vraiment les défaire et les refaire, sauf dans l’abstraction des légendes.

Le Syndrome de Pénélope n’est pas un programme artistique ou politique, c’est une fixation pathologique. Ce n’est pas la manifestation d’une saine aptitude rectifiante mais l’indice d’une soumission de girouette aux vents changeants de l’opinion, des modes, des superficialités mondaines, de la fadaise intellectuelle du tout venant. Le syndrome de Pénélope est la signification fondamentale du fait de piétiner. Il est un immobilisme gesticulateur déguisé en fausse sagesse autocritique. On va laisser ça à Noam Chomsky (qui, dans un chapitre de son traité Structures syntaxiques s’amuse à déconstruire les développements «intelligents» du chapitre précédent et ainsi de suite, de chapitre en chapitre) et à Chuck Berry (qui a passé sa longue et tonitruante carrière musicale à composer la même chanson). Au Du passé faisons table rase glorieux, factice, ardent et rêveur des siècles antérieurs, il faut répondre, sur le ton du froid militantisme au ras des mottes d’aujourd’hui: Il faut persévérer, il faut résister, il faut continuer la lutte. Car la bicyclette de Che Guevara ne peut tout simplement pas reculer et, si elle n’avance pas, elle tombe. Et le monde ne change pas de bases. Il mobilise des bases en mutations durables pour ébranler et faire trembler des sommets qui finissent par se craqueler en arêtes et tomber dans des torrents qui les transportent avec fracas vers des ailleurs irréversibles.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a dix ans, ON THE ROAD — THE ORIGINAL SCROLL de Jack Kerouac

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2017

OnTheRoadOriginalScroll

[english version below] C’est vraiment un cliché: les enfants américains qui ont un devoir à rendre et qui ne l’ont pas fait disent souvent: le chien a dévoré mon devoir. Eh bien, il s’agit là d’un des nombreux éléments de fiction que Jack Kerouac (1922-1969) a involontairement transformé en un stéréotype bien réel. Par un beau jour d’été, le chien d’un ami chez lequel Kerouac résida brièvement dévora «quelques pieds» du rouleau de papier sur lequel était dactylographiée la version originale de Sur la route. La conclusion de cette version originale est donc perdue. Les éditeurs de On the road (The original scroll) [Sur la route (le rouleau d’origine)] ont du reconstituer le segment mangé par le chien à partir des diverses versions publiées du roman. Six pages «reconstituées» de la leçon actuelle de 300 pages des éditions Viking remplacent la portion disparue dans le ventre du chien. Cette déchirure mise à part, tout est là: brut, original, frais, non édité, non expurgé, non javellisé. Les abréviations (principalement des noms de lieux: ny, calif.), les soulignements, les mots en majuscules, tout est en place. Et la totalité du texte de 300 pages est écrite en un seul paragraphe. Et, parlant de clichés, il y a deux clichés qui doivent être revus après la lecture de ce rouleau d’origine. D’abord, le stéréotype de l’écriture «spontanée» de Kerouac. Le Sur la route que nous avons tous lu dans les 60 dernières années est le résultat de sept réécritures successives imposées par l’éditeur d’alors. Résultat: le remplacement des noms réels par des noms fictifs (Allen Ginsberg devenait Carlo Marx), la censure, l’atténuation des thèmes de la sexualité, de l’homosexualité, de la drogue, une mise en page excessive. Primeur d’entre les primeurs: nous n’avons jamais lu de version «spontanée» de ce roman. Et, qui plus est, même ce rouleau d’origine n’a rien de spontané. Nous le savons aujourd’hui: Kerouac a travaillé à partir de journaux de voyage qu’il tint pendant les événements, il a réorganisé certaines portions du récit, il a atténué la thématique du Canadien Français perdu en Amérique qu’il avait en vue initialement, il a fait référence au troisième voyage lors de la narration du premier, et il a trimé très dur pour accéder à cette écriture plus fluide qui allait devenir la principale caractéristique de ce type de roman de voyage. Que ce texte est fluide, mais que ce texte est donc fluide! Sauf qu’il faut renoncer dans son cas à l’idée d’une écriture spontanée ou automatique. C’est fluide comme le jeu de Jimmy Hendrix à la guitare est fluide. De la technique, du savoir-faire, un dur labeur, mais le tout frimé comme si de rien était avec un sens du spectacle incomparable. L’ami Jimmy va me permettre d’introduire le second cliché tenace concernant Kerouac: son  identification aux années soixante. Suivons les dates à rebours. La version expurgée de Sur la route est publiée en 1957, Potchky-le-chien-chien dévore le bout du rouleau en juin 1951, le rouleau lui même est fort probablement tapé à la machine en avril 1951, et les événements qu’il évoque (les trois voyages racontés) ont eu lieu entre 1946 et 1948. L’immédiat après-guerre! Les principales références des années 1940 sont d’ailleurs bien en place: le président Truman, Charlie Parker jouant au premier degré à la radio de la voiture, même une discussion explicite sur la Série Mondiale de Baseball de 1948 entre les Braves «de Boston» et les Indiens de Cleveland. Mais ces références historiques sont discrètes et l’isolement relatif de Kerouac et de ses objets de fascination sur les routes immenses de l’Amérique contribue à l’impression intemporelle qui émane du texte. Et puisqu’on les désigne explicitement dans cette version du rouleau d’origine, disons brièvement un mot des objets de fascination en question. Kerouac ne voyage pas. Kerouac décrit la personne (habituellement un homme) avec laquelle il voyage. La source cruciale d’inspiration, l’égérie quasi-exclusive de Sur la route est Neal Cassady (1926-1968). Sa relation triangulaire en dents de scie avec sa première épouse Louanne Henderson (née en 1930, et qui n’était alors qu’une adolescente) et sa seconde épouse Carolyn Robinson-Cassady (1923-2013) est une des dynamos de l’écriture de Kerouac. Kerouac n’est pas un misogyne. Son respect pour la femme est réel. Son amour pour sa mère est sincère. Mais (hélas…) il n’écrit pas sur les femmes, mais sur les hommes. Par conséquent, ces deux personnages féminins captivants ne sont ici que des faire-valoir qui servent de toile de fond à la mise en place et à la présentation de Neal Cassady dans toute sa splendeur. Oh, mais je vous le dit: Sur la route devrait faire l’objet d’une suite qui s’intitulerait Louanne et Carolyn sur la route et qui réécrirait le roman initial du point de vue de ces deux femmes. Ça, ce serait quelque chose. Un jour peut-être… Le poète Allen Ginsberg (1926-1997) est aussi omniprésent. Même lorsqu’il n’accompagne pas Kerouac et Cassady sur la route, sa persona flotte tout autour d’eux, donnant plus de concrétude et d’épaisseur au thème discret de la fascination homosexuelle qui pousse Kerouac sur la route. Il faut absolument lire ce texte dans le texte, et en envoyer les traductions françaises parisiennes à tous les diables. Elles n’ont aucune prise sur ce qui se passe. De fait, on a découvert récemment que Kerouac avait amorcé l’écriture de Sur la route en joual… Ce précieux document, dont on attend encore la publication, devrait servir de point de départ à la version/traduction française d’un S’a route, le Sur la route en joual qu’il faudra un jour écrire… Et voilà, c’est fait, j’ai rédigé ce commentaire en un paragraphe unique, comme Monsieur K en personne. Les paragraphes, de toute façon, c’est de la pure fadaise.

 Jack, KEROUAC, (2007), On the Road – The original scroll, Viking, 407 p. [un dossier introductif de 107 p. suivi du roman, un paragraphe de 300 p.]

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[version française supra] It is such a cliché: American children who had homework to deliver and failed to do so often say: The dog ate my homework. Well, this is one of the numerous fictions which Jack Kerouac (1922-1969) unwillingly brought to clichéd reality. On a beautiful summer day, the dog of a friend with whom Kerouac was briefly staying ate «a few feet» of the paper scroll on which was typewritten the original version of On the road. The conclusion of the original version is thus lost. The editors of On the road (The original scroll) had to reconstitute this dog-eaten segment from the various published versions of the novel. Six «reconstituted» pages of the current Viking 300 page edition replace the dog-swallowed portion. Other than that scratch mark, the rest is all there: crude, original, fresh, unedited, unexpurgated, unsanitized. Abbreviations (usually place names: ny, calif.), underlining, capital letters, all is in place. And the whole 300 page text is written in one single paragraph. And speaking of cliché, two clichés are to be revisited after the reading of this original scroll. First, the stereotype of Jack Kerouac’s «spontaneous writing». The On the Road we all read in the last 60 years was the result of seven constitutive re-writings imposed by the editors of the time. Replacement of the real names by fictitious ones (Allen Ginsberg becomes Carlo Marx), censorship, attenuation of the themes of sex, homosexuality and drugs, hyperediting. Newsflash: we never read a «spontaneous» version of that novel. And furthermore, even this original scroll is in no way spontaneous. We know today that Kerouac worked from diaries he initially wrote during his trips, re-organized things, toned down the thematic of a French-Canadian lost in America he had initially in mind, referred to the third trip while describing the first, and worked very hard to produce that more flowing writing which would end up being the main feature of the travel novel genre. The text flows, oh, does the text flow! But forget about spontaneous or automatic writing. It flows like the guitar playing of Jimmy Hendrix flows. Technique, know-how, hard work, but delivered with the best «as if…» showmanship imaginable. Jimmy boy helps me to introduce the other persistent Kerouac cliché: his association with the sixties. Let us look at the dates in reverse. The expurgated On the road was published in 1957, Potchky-a-dog ate the end of the original scroll in June 1951, the scroll itself was probably typewritten in April 1951 and the events it evocates (the three trips described) occurred between 1946 and 1948. The immediate post-war! The main 1940’s references are, as a matter of fact, there: President Truman, Charlie Parker playing first degree on the car radio, even an explicit discussion about the Baseball World Series of 1948 between the «Boston» Braves and the Cleveland Indians. But these historical references are discrete and the relative isolation of Kerouac and his objects of fascination on the vast roads of America contribute to the timeless impression emanating from the text. And since they are now explicitly named in the Original Scroll Version, let us talk briefly about these objects of fascination. Kerouac does not travel. Kerouac describes the person (usually a man) with whom he travels. The crucial source of inspiration, the quasi-exclusive muse of On the Road is Neal Cassady (1926-1968). His triangular simultaneous yoyo relationship with his first wife Louanne Henderson (born in 1930, a teen at the time) and his second wife Carolyn Robinson-Cassady (1923-2013) is one of the dynamos of Kerouac’s writing. Kerouac is no misogynist. His respect for women is real. His love for his mother is genuine. Simply (and sadly), his writing is not about women, but about men. Consequently, these two fascinating female characters are sidekicks and end up serving as props in the construction of the display of Neal Cassady’s splendour. Oh, let me tell you: On the road should so much be sequelled: Louanne and Carolyn on the road, re-written from the point of view of these two women. That would be something. Someday, perhaps… The poet Allen Ginsberg (1926-1997) is also omnipresent. Even when he does not accompany Kerouac and Cassady on the road, his persona hovers over them, giving more concreteness and solidity to the discrete theme of homosexual fascination that drives Kerouac on the road. This is a pure and simple must read, and forget about the «made in Paris» French versions. They are totally out of touch. As a matter of fact, it has been discovered recently that Kerouac actually started writing On the Road in joual… This precious document, still to be published, should be the starting point of  S’a route, a joual French version/translation of On the Road which will have to be written one day.  And there it is, I wrote this comment in a single paragraph, just like Mister K himself. Paragraphs are soooo overrated anyways…

Jack, KEROUAC, (2007), On the Road – The original scroll, Viking, 407 p. [a 107 p. commentary followed by the novel in one paragraph of 300 p.]

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STAR TREK CONTINUES. L’univers originel de la patrouille du cosmos perpétué en cyber-culture

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2017

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La fameuse mission de cinq ans du Star Trek d’origine a été abruptement interrompue quand CBS a annulé ce feuilleton-culte après seulement trois ans d’existence (1966-1969). Une talentueuse troupe d’acteurs et d’actrices amateurs a lumineusement repris, à partir de 2011, le flambeau de la mission trekkie pur sucre du temps, couvrant ainsi les années de grâce 2269 et 2270 de la mission de cinq ans de l’USS Enterprise (NCC—1701). Le résultat est saisissant. Tant au niveau des décors et de la musique, que de l’intendance des personnages, du jeu, des scénarios et des thèmes traités, on retrouve le Star Trek de souche, dans des conditions de cyber-vidéo à la stature visuelle à peine atténuée par rapport à l’expérience télévisuelle d’origine. Avez-vous dit copycat? C’est parfaitement savoureux et très sérieux. Ce n’est nullement une pochade ou une parodie. La démarche revendique pleinement son statut d’expérience artistique culturellement significative. Évidemment cette singulière aventure de fan fiction sans but lucratif s’adresse exclusivement à un public averti. Pour jubiler à plein devant cette web-série, il faut être obligatoirement un véritable intime de Star Trek — The original series. Si c’est votre cas, je vous recommande chaleureusement le travail remarquable de ces passionnés. Vous allez en rester éblouis. L’incroyable pérennité culturelle d’une certain science-fiction à la fois songée et populaire triomphe une fois de plus, de par ce monde multivalent et increvable de Star Trek, à la sagesse si satisfaisante. Pour la bonne bouche, voici la liste des épisodes de Star Trek continues (tous des scénarios 100% originaux).

Épisode 1 — Pilgrim of eternity: L’équipage du capitaine Kirk entre en contact avec une étrange capsule en giration dont le rayonnement endommage gravement toute la machinerie ainsi que la carlingue du vaisseau. Kirk doit, à son corps défendant, détruire cette nef rotative avant de perdre le contrôle de son propre navire. De celle-ci se téléporte alors nul autre que le dieu Apollon, rencontré autrefois dans l’épisode Who mourns for Adonais. Ce dieu anthropomorphe, comme tous les autres dieux de la mythologie grecque classique, est en fait un vieil extra-terrestre dont l’existence était jadis assurée par le fait qu’il se nourrissait de la pulsion adorante des masses humaines subjuguées. Apollon est ici en compagnie de son épouse qui meurt aussitôt. Toujours sur son déclin, Apollon (qui est joué par le même acteur qu’en 1967) a vieillit de plusieurs décennies en seulement deux ans parce qu’il devait fournir, à même son métabolisme divin, un jus énergétique à la nef ou capsule lui servant de planque cosmique. Divinité de la musique, Apollon établit un rapport respectueux avec Nyota Uhura, l’officière aux communications, qui est une chanteuse amateure. Tout l’équipage semble même ressentir un attrait senti pour l’éloquence et la prestance du vieux dieu. Mais Kirk et surtout Scotty (qui, lors de leur première rencontre, s’est fait bardasser pas mal par l’olympien alors fort dédaigneux) se méfient. Apollon est-il aussi hostile que lors de sa première rencontre avec les trekkies? Va-t-il encore chercher à forcer les humains à renouveler leur adoration envers lui? Ou alors un dieu grec vermoulu peut-il se recycler culturellement et intellectuellement, dans un monde athée?

Épisode 2 — Lolani: Les trekkies tombent sur un cargo marchand à l’intérieur duquel plusieurs meurtres ont été commis. La seule survivante de ce rififi louche est Lolani, une esclave de la planète Orion (du type de celles déjà rencontrées par des trekkies, notamment dans l’épisode The Menagerie, seconde partie). Elle a la peau verte, les cheveux noir charbon et les lèvres rouge sang. Elle se téléporte dans le vaisseau, un couteau sanglant à la main. L’impact hormonal de cette esclave sexuelle est si puissant que le docteur McCoy doit immuniser l’équipage contre le désir et l’irrationalité qui s’y associe. Et d’ailleurs Lolani en rajoute. Elle cherche à séduire des trekkies, dont le capitaine, pour les convaincre de la protéger de ce qui va lui arriver par la suite. C’est seulement en compagnie de femmes, notamment de la docteure Élise McKennah, thérapeute du bord, que Lolani arrive à faire émerger sa rationalité et sa prestance. On découvre alors un être sensible et articulé qui est beaucoup plus qu’une simple bombe sexuelle. Pour tirer au net le statut de victime ou de meurtrière de Lolani, Spock va devoir procéder à une fusion télépathique vulcaine avec elle. Ce sera pour découvrir qu’elle s’est fait violenter par les olibrius du cargo marchand et que si elle en a éventuellement troué un ou deux, c’est en complète légitime défense. La planète Orion ne fait pas partie de la Fédération des Planètes et les trekkies sont donc sans mandat ou juridiction pour défier ses lois, y compris la plus inique de toutes, l’esclavage. La législation d’Orion requiert qu’à la mort de son maître actuel, Lolani soit rendue à son propriétaire antérieur, un marchand d’esclave. Kirk reçoit des ordres stricts de son amirauté de ne pas interférer. On ne veut pas d’un incident galactique pour sauver une petite noiraude verdâtre de sa condition, si tragique soit-elle. Le marchand esclavagiste se présente sur le vaisseau trekkie pour récupérer son bien. Mais la thérapeute McKennah s’insurge: faut-il ainsi froidement et implicitement avaliser l’esclavage au nom du respect des obligations diplomatiques?

Épisode 3 — Fairest of them all: Nous nous retrouvons dans l’univers parallèle accidentellement découvert par les trekkies lors de l’épisode Mirror, Mirror. Dans cet épisode-là, on avait pris connaissance de l’existence d’une culture trekkie alternative que je nommerai, faute de mieux, les anti-trekkies. Nous passerons tout cet épisode-ci en compagnie de ces susdits anti-trekkies. Les anti-trekkies de cet univers parallèle sont sauvages, impériaux et ils fonctionnent comme une sorte d’empire romain brutal et autoritaire. Mais, avant de retourner dans son plan d’univers, le Kirk trekkie avait mis un frelon dans la tête du Spock anti-trekkie. Et le Spock anti-trekkie gamberge le coup comme un petit fou depuis ce moment d’échange furtif avec le Kirk trekkie. La gamberge est la suivante: à ce rythme facho là, l’Empire des Planètes va se retrouver avec des insurrections qui vont péter de partout. Il est voué à vivre une longue période de révolutions chaotiques. Quand le Kirk anti-trekkie, officier cinglant et intransigeant, bombarde et détruit une planète entière, le Spock anti-trekkie implémente sa gamberge. Il déclenche méthodiquement une mutinerie. Mais son capitaine a des ressources meurtrières à revendre et des alliés. De plus, la peur rend une portion importante de ses troupes dociles. L’amoureuse de Kirk sabote une machine à tuer secrète dont disposait le capitaine, du fond de sa cabine. Elle change de camp et rejoint Spock et Scotty en mutinerie. Mais cela suffira-t-il? Les anti-trekkies, totalitaires, teigneux et absolutistes ont-ils en eux la capacité de devenir des trekkies en bonne et due forme?

Épisode 4 — The white iris: Ceci est le plus romanesque et sentimental mais aussi le plus hyperspécialisé trekkie de tous ces épisodes. Lors des négociations finales pour disposer un grand champ de force anti-missile autour d’une planète qui vient d’intégrer la Fédération en échange de ce système de défense, Kirk se prend un coup de bâton sur le caillou d’un anti-fédéraliste local. On le soigne avec une drogue expérimentale. Il se met alors à halluciner trois femmes, une androïde et une mystérieuse petite fille. Ces cinq fantômes si troublants parce que tant aimés sont Nakia, son ancienne collègue du USS Farragut (cf l’épisode Obsession), Edith Keeler (femme des années 1930 rencontrée dans The city on the edge of forever), Miramanee (femme aborigène épousée dans The Paradise Syndrome), Rayna (androïde rencontrée dans Requiem for Methuselah) et une petite sang-mêlé inconnue. Ces femmes du passé sont mortes, l’androïde a disjoncté, la petite fille n’est jamais née, le tout par la faute de Kirk, ou du moins le croit-il. Il culpabilise comme un dingue et visiblement cet incident actuel —traumatisme crânien, drogue expérimentale et toutim— fait ressortir cette douleur cuisante et trop refoulée émanant des grands amours perdus. Kirk doit régler ses comptes avec cette série de crises émotionnelles d’antan. C’est d’autant plus urgent que cette tourmente intérieure lui provoque une amnésie localisée l’empêchant de fournir le mot de passe actionnant… justement… le champ de force anti-missile de la nouvelle planète amie qui subit… justement… une malencontreuse attaque de torpilles interplanétaires.

Épisode 5 — Divided we stand: Ici, on met en vedette des entités qui n’existaient pas dans l’univers initial de Star Trek TOS, les Nanites. Il s’agit de petites cyber-bestioles microscopiques qui fonctionnent comme des virus au tiers informatiques, au tiers robotiques, au tiers biologiques. Ils envahissent l’ordi du vaisseau et se mettent à se gaver de toutes les infos s’y trouvant, y compris les fichiers historiques. Il y a alors un pet de boucane sur le pont et Kirk et McCoy se retrouvent téléportés en 1862, en pleine Guerre de Sécession. McCoy est en officier sudiste et Kirk est en sous-officier nordiste. Il n’est pas possible de savoir si la transposition historique est bel et bien physique ou strictement onirique puisque les corps de McCoy et Kirk restent couchés sur des grabats, à l’infirmerie du vaisseau trekkie. Quoi qu’il en soit, nos deux conscrits involontaires vont vivre un pétaradant épisode de guerre civile américaine, McCoy en infirmier de campagne, Kirk en fantassin. Ils ont évidemment archi les boules de paradoxalement bidouiller le cours de l’histoire et ils s’efforcent donc d’en faire le moins possible. Il leur est moins facile de tenir leur langue, par contre. Cela donnera l’occasion de développer des considérations bien ronflantes mais bien trekkies aussi sur la lutte pour la liberté des gens de toutes couleurs… blancs, noirs, verts. Cela donnera aussi l’occasion de revoir quelqu’un de bien plus habitué â faire acte de présence dans Star Trek TOS que les Nanites. J’ai nommé le glorieux et emblématique président Abraham Lincoln, avec son interminable tuyau de poêle.

Épisode 6 — Come not between the dragons: Cet episode est le plus science-fiction du lot. Le vaisseau est percuté par une sorte de forme de vie minérale. On dirait un pokémon de pierre anguleux, haut de huit pieds environ et dont le dos clignote en blanc et bleu. Totalement et intégralement extra-terrestre, c’est un Cosmozoa du nom de Usdi. Ce caillasse vivant percute la carlingue de la soucoupe trekkie, passe à travers comme si c’était du beurre et se retrouve patatras dans les quartiers de l’enseigne de vaisseau Eliza Taylor, qui est sur le point de se mettre au lit. La communication va s’établir entre l’enseigne et la forme de vie mais le foutoir s’installe solide quand une autre instance se met à lancer un jus rouge, par amples vagues, à travers le vaisseau, qui rend les gens de plus en plus agressifs et parano envers la petite forme de vie. La thérapeute McKennah et l’officière aux communications Uhura se rendent compte que c’est effectivement un jus qui rend sciemment colérique et irrationnel et elles trouvent moyen de s’inoculer, à elles-mêmes et à l’enseigne Taylor, une manière de contrepoison. L’équipage se subdivise alors en deux groupes, ceux qui ont le contrepoison et veulent calmer le jeu, et ceux qui ne l’on pas et veulent en découdre avec le pokémon de pierre. La raison et le contrepoison vont prendre le dessus mais les choses vont encore se complexifier quand on va découvrir que l’instance qui lance le jus rouge paranogène par amples vagues depuis le cosmos est une version géante, parentale en fait, de la plus petite forme de vie pierreuse venue se planquer dans le vaisseau. Les trekkies se sont involontairement fourrés entre l’écorce et l’arbre du plus vieux de tous les rapports de force au monde, celui entre un père et son fils.

Épisode 7 — Embracing the winds: Ici on traite la question du sexisme. Le vaisseau USS Hood a perdu subitement ses fonctions vitales, tuant net tout son équipage, dans des conditions non élucidées. Kirk et Spock se rendent en navette à une des bases de l’amirauté pour décider de qui sera le ou la capitaine du Hood. Il y a deux candidats proposés par l’amirauté. Le commandant Spock et la commandante Diana Garrett. Kirk considère qu’une femme devrait, pour la première fois dans l’histoire de la flotte, être capitaine d’un vaisseau constitutionnel. Mais la commodore Laura Grey fait valoir que la Fédération des Planètes a été fondée, un siècle plus tôt, par un certain nombre de peuples, dans des conditions ardues et guerrières. Parmi ces peuples fondateurs figurent les Télorites. Les trekkies de souche se souviendront d’eux, ce sont les types en combinaison alu, avec une barbe à la ZZ Top, le nez comme une patate fripée retroussée et pas de blanc d’œil. Ces Télorites sont des phallocrates impénitents et l’idée d’une femme capitaine de vaisseau ne fait pas leur affaire. Kirk, qui siège sur le comité ad hoc qui devra choisir le ou la capitaine du Hood, se retrouve devant un dilemme. S’il recommande Spock, il perd son fidèle officier en second historique et assume ouvertement l’option involontairement sexiste. S’il recommande Diana Garrett, il ennuie la commodore Laura Grey dans ses contraintes diplomatiques avec les Télorites. Diana Garrett a aussi des bizarreries dans son dossier et une forte propension à jouer à fond la carte de son statut de femme. Pendant que le problème devient cornélien pour Kirk au sein de ce comité décisionnel, Scotty, Uhura, Tchékov et le reste de l’équipage trekkie enquêtent dans l’espace interstellaire sur ce qui est arrivé au USS Hood. Ils ne trouvent rien et doivent se replier dare-dare avec leur propre vaisseau car le Hood fait subitement explosion, pour des raisons inexpliquées toujours. Cette explosion narrative du vaisseau à pourvoir d’un ou d’une capitaine rend l’audience pour lui désigner ledit ou ladite capitaine nulle et non avenue. La nouvelle de la perte du Hood tombe juste avant que Kirk, troisième membre du comité décisionnel, ne se prononce explicitement sur son choix personnel. Celui-ci restera donc secret, toute la problématique sexiste restera pendante et ce, malgré une conversation surprise, en point d’orgue, entre Kirk et l’ambassadeur Télorite qui lui annonce qu’une fraction anti-phallocrate est en cours d’apparition rapide au sein de sa propre culture.

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Voilà. Que ça. Il semble bien qu’il n’y ait, pour le moment, que ces quelques épisodes de disponibles. Mais je juge, en conscience, que cette belle idée est promise à un très intéressant avenir. Bravo à la culture web, quand elle nous sort des petit joyaux comme cette très jubilatoire série, merveilleuse grasse matinée intellectuelle générationnelle et intriguant geste de préservation culturelle vu que l’exercice consiste à encapsuler le mieux possible le son, le matériau, et le ton d’un temps.

stc-acteurs

 

 

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RA… RA… RASPOUTINE… (version française)

Posted by Ysengrimus sur 30 décembre 2016

Le-Thaumaturge

Il y a cent ans pilepoil aujourd’hui mourrait, dans des circonstances abruptes, Grigori Efimovitch Novyi dit Raspoutine. La chose fut évoquée, sur un ton passablement badin, en 1978 dans une chanson des années discos qui fit date et que l’on doit à un orchestre mi-caraïbe mi-allemand du nom de Boney M. En salutation distinguée au moine félon et lascif, principal inspirateur de mon roman LE THAUMATURGE ET LE COMÉDIEN, premier volet de la trilogie du CYCLE DOMANIAL, voici la version française (de mon modeste cru) de notre savoureux et inoubliable RA… RA… RASPOUTINE d’autrefois.

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RASPOUTINE
Boney M

Il y avait en Russie il y a bien des saisons
Un type grand et costaud, les yeux comme des tisons.
Beaucoup voyait en lui un être terrifiant
Mais les filles de Moscou le trouvaient plutôt craquant.
Il prêchait solennellement l’Évangile
Dans l’extase le plus parfait.
Il dégageait cette présence virile
Dont les femmes rêvaient.

RA… RA… RASPOUTINE
C’est l’amant de la tsarine.
Il est ardent. Il brûle de mille feux.
RA… RA… RASPOUTINE
Quand toute la Russie s’échine
Lui, il s’éclate. Si c’est pas honteux…

Il tient la Russie en se foutant bien du Tsar.
Il vous danse la kasachok comme une vraie superstar.
Dans les affaires d’état, c’est bien lui l’homme de l’heure
Mais il fait bien plus fort dans ses affaires de cœur.
La tsarine le prend pour un petit saint
Elle n’écoute pas les ragots.
Mystifiée, elle croit qu’il pourrait très bien
Guérir son marmot.

RA… RA… RASPOUTINE
C’est l’amant de la tsarine.
Il est ardent. Il brûle de mille feux.
RA… RA… RASPOUTINE
Quand toute la Russie s’échine
Il mène un train de vie scandaleux…

[Parlé:]
Mais finalement ses beuveries, et ses orgies, et sa soif
De pouvoir attirèrent de plus ne plus l’attention.
Des voix s’élevèrent contre ce personnage outrageux.
À corps, à cris, on réclama une solution.

“Il faut l’éliminer” déclarent ses ennemis
Mais les jolies dames s’écrient: “Ayez pitié de lui”
Cette brute de Raspoutine a tellement d’atouts
Malgré sa rudesse, elles se jetaient à son cou.
Un beau soir, des messieurs distingués
Lui tendirent un piège à rat.
“Venez donc chez nous”, lui ont-ils demandé
Et il y alla.

RA… RA… RASPOUTINE
L’amant de notre tsarine
On lui versa du poison dans son vin.
RA… RA… RASPOUTINE
Quand toute la Russie s’échine
Il fait cul-sec et s’écrie “Tout va bien”.

RA… RA… RASPOUTINE
L’amant de notre tsarine
On persévère parce qu’on veut sa peau.
RA… RA… RASPOUTINE
Quand toute la Russie s’échine
On finit par le cribler de pruneaux.

[Parlé:] Quand même, ces Russes…

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Ludwig Feuerbach sur le passage au monothéisme

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2016

Feuerbach-Essence

L’ouvrage d’époque L’essence du Christianisme (1841-1846) du philosophe allemand Ludwig Feuerbach (1804-1872) reste une des références réflexives les plus fouillées sur la question de l’invention de Dieu par l’Homme. Développant l’idée, déjà formulée par les matérialistes français du siècle précédent, que l’être humain créa Dieu à son image pas le contraire (pp. 249-250, 471-472, 526), Feuerbach formule une solide expansion de notre compréhension de l’anthropomorphisation théologique. On me permettra un détour que n’aurait pas pu prendre Feuerbach. Celui de la saga Star Trek. Star Trek imagine des nations extraterrestres de toutes farines et quel que soit leur degré de sophistication technologique, physiologique ou ethnologique, elles finissent toujours par se trouver confrontées au filtre humain. Elles ressemblent largement aux humains et surtout, au fond, quand on leur découvre des différences, c’est fatalement pour observer que les humains les surclassent. C’est comme si, eux-mêmes humains, les concepteurs de Star Trek ne pouvaient mettre en scène, même dans leur imagination la plus débridée, que des variations sur les caractéristiques éphémères ou fondamentales de l’humain. Sans le mentionner évidemment, Feuerbach (pp. 128, 161, dans ce second cas, avec une citation de Malebranche évoquant aussi la possibilité de vie extraterrestre) parle très explicitement de l’humanisme Star Trek quand il explique, tout simplement, qu’en imaginant des mondes autres que la Terre et des gens y vivant, on n’arrive qu’à se fabriquer des projections intellectuelles plus ou moins magnifiées de l’humain. Or, crucialement, notre conception du divin n’échappe pas, elle non plus, à cette fatalité anthropocentrée de nos projections en fiction. La chose parait assez patente quand on regarde, avec le recul dont nous disposons, les dieux anthropomorphes des polythéismes idolâtres anciens. Feuerbach explique (p. 138) que Wotan, le chef des dieux de la mythologie germanique, est aussi le dieu de la guerre tout simplement parce que les peuplades de germains voyaient dans la guerre et l’aptitude à bien la mener une vertu cardinale. L’humain façonne les dieux à son image, fonction de la valorisation de ses priorités historico-sociales du moment. C’est assez limpide, incontestable en fait, dans le cas de ces vieux polythéismes que le passage au monothéisme a fait voler en éclats.

Un petit exemple amusant tiré du film Conan le Barbare (1982) va nous permettre d’approcher le choc que le passage au monothéisme fait subir à ce miroir spéculaire déformant et magnifiant de l’idolâtrie anthropocentrée. Conan le Barbare (joué par Arnold Schwarzenegger) erre de par le vaste monde. Dans son errance, il rencontre Subotai (joué par Gerry Lopez), un archer asiatique de la nation des Hyrkaniens. Le pauvre Subotai n’en mène pas large. Ses ennemis l’ont enchaîné à un roc pour qu’il se fasse dévorer par les loups. Conan le libère. Les deux nouveaux amis s’installent dans la steppe, sous un ciel de fer, pour une petite tambouille vespérale. Conan demande alors à Subotai quelle divinité il vénère. Subotai, solide et mystérieux, répond qu’il rend un culte aux Quatre Vents de l’Horizon qui sont invisibles mais soufflent sur la totalité du monde. Subotai demande ensuite à Conan quelle divinité il vénère, lui-même. Carré, presque enfantin, Conan explique qu’il rend un culte au Géant Crom, puissant guerrier mythologique qui lui demandera des comptes à la fin de ses jours sur sa propre vie de guerrier et le bottera hors du Walhalla en se foutant de sa poire si le bilan n’est pas satisfaisant. Subotai ricane doucement et explique calmement que les Quatre Vents de l’Horizon soufflent sur la totalité du monde INCLUANT le Géant Crom, qui n’est jamais qu’un gros et grand gaillard de plus, ayant le ciel au dessus de sa tête, comme tout le monde. La puissance des Quatre Vents de l’Horizon prime, car ils sont invisibles, intangibles, intemporels, vastes et omniprésents. Abasourdi de voir la description de sa divinité anthropomorphe enveloppée dans le syncrétisme spontané d’un baratin bien plus articulé que le sien, Conan, subjugué par la solidité du développement de Subotai sur sa propre divinité, cosmologique elle, se met à regarder le ciel venteux et tumultueux de la steppe avec une inquiétude renouvelée. Le tout ne dure que quelques minutes, mais c’est à se rouler par terre de finesse ironique. La fatale démonstration est cocassement faite de l’incontournable supériorité intellectuelle du monothéisme cosmologisant sur l’idolâtrie anthropocentrée.

Cela, par contre, ne règle pas tous les problèmes du monothéisme, il s’en faut de beaucoup. La philosophie implicite de la Fantasy rejoint Ludwig Feuerbach ici sur ce qu’il nous propose, lui, concernant justement le passage au monothéisme. Il s’agit là, en fait, d’un puissant mouvement d’abstraction (pp 225-226, 282, 345-347) qui, quand il s’installe dans une culture, a deux impacts capitaux. D’abord, dans l’angle positif, projetant, par l’abstraction, les principales caractéristiques divines dans l’omniprésence lointaine, «céleste» (p. 365), le passage au monothéisme magnifie et cosmologise le divin et, ce faisant, révèle l’amplification de l’entendement humain à embrasser des représentations tenant de plus en plus compte, de façon encore esquissée mais sans doute possible, de catégories supra-individuelles, larges, complexes, et non-empiriques (nature, cosmos, mais aussi, société, histoire). Ensuite, dans l’angle négatif, le passage au monothéisme humanise le corpus idolâtre. Les caractéristiques faussement divines de Wotan et du géant Crom deviennent de ce fait radicalement et indubitablement humaines. C’est là une puissante appropriation, en creux, de l’ancien corpus des dieux et demi-dieux. L’humain devient désormais l’exclusif dépositaire de toutes les caractéristiques crues antérieurement démiurgiques que l’abstraction monothéiste nie désormais à l’idole. Conséquemment l’humain se connaît et s’assume mieux. Il s’approprie des forces et des grandeurs qu’il croyait autrefois extérieures à lui. Les questions existentielles ne sont pas alors retirées de l’humanisation (dédivinisation) du modèle idolâtre qu’impose le monothéisme. Les questions existentielles font simplement désormais l’objet de réponses pratiques plutôt que mystiques. Ces nouvelles explications que l’humain se donne de lui-même sont empiriques ou fictives mais désormais intégralement terrestres. Sauf que l’errance mythologisante garde une portion significative de ses contours même après le passage au monothéisme. La grossièreté en est tout simplement moins évidente, plus occultée parce que plus magnifiée et distanciée par le nouveau culte.

Il convient de s’arrêter à cette convergence essentielle du mythe abstrait et du mythe pratique. Leur radicale différence ne doit pas occulter ce qu’ils ont en commun. Prenons, par exemple le centaure. Le centaure est une de ces réponses pratiques (fictives) dont il est désormais sciemment impossible de nier le caractère façonné, artificiel. Un certain snobisme intellectuel trivialise l’identification du centaure au Dieu du monothéisme, pour des raisons non explicitées et fumeuses. On aurait, dans la genèse humaine du centaure et celle de Dieu, deux attitudes distinctes, irréconciliables. Erreur. Le principe de mise en place est identique. Un centaure est l’amalgame de traits caractéristiques de deux êtres empiriques existants, l’homme et le cheval, débouchant sur un résultat éclectiquement construit et fictif. Le dieu monothéiste est l’amalgame de traits caractéristiques de deux entités non-empiriques existantes, la civilisation et le cosmos (le monde, p. 337), débouchant sur un résultat tout aussi éclectiquement construit et tout aussi fictif. La solution «existentielle» du centaure, c’est la médiation ancienne entre le cheval et l’homme qui nous la livre. La solution du dieu monothéiste c’est la médiation entre civilisation et cosmos, entre culture et nature, entre société et environnement, entre entendement (au sens feuerbachien) et raison, qui nous la livre. Comme pour les œufs de dragons, c’est seulement en cassant la coquille légendaire immangeable qu’on y voit et qu’on y mord. Sauf qu’une fois cela fait, le centaure et Dieu n’y sont plus… Que voulez-vous, il faut savoir sortir de l’enfance de la pensée…

Le passage au monothéisme est un moment crucial de cette sortie de l’enfance de la pensée. La chose se complique encore, se brouille aussi, quand la dimension interactive se tortillonne à cette question si humaine du rapport au divin. Feuerbach corrèle sans compromission la prière à la religion véritable, enthousiaste, archaïque, authentique (pp 177-179 et chapitre 11). Dieu, être humain transposé, magnifié, cosmologisé, distillé, purifié, serait bon, miséricordieux, attentif, débonnaire, généreux, empathique, une manière de modèle moral implicite ou explicite. Or, éventuellement, l’abstraction monothéiste, dans ses différentes phases doctrinales d’ascension, minimise, réduit, abandonne même, la dimension interactive… autant celle des polythéismes (interaction semi-légendaire, passionnelle ou conflictuelle, avec le dieu-héros) que celle des monothéismes primitifs (prière-requête adressée, sciemment et à voix haute, au dieu-morale). Cet abandon de l’interaction ouverte, craintive et/ou paisible, de la foi naïve avec Dieu, ne pardonne pas. Elle s’impose fatalement au détriment de son omnipotence active et au profit des catégories théologiques ou théosophiques qui affectent si activement d’absolutiser le divin (omniprésence, omniscience, toutes deux de plus en plus passives, distantes, éthérées et muettes). En analysant les choses ainsi, Feuerbach nous fait clairement comprendre que le passage au monothéisme qui fondera les grandes religions du monde EST son contraire: un moment crucial de déréliction résultant de ce qu’il appelle fort pertinemment l’entendement incrédule (p. 233). En montant de la terre au ciel, le divin illumine intellectuellement mais aussi, il se disloque, comme un pétard de fête…

Pour l’homme sensible un Dieu insensible est un Dieu vide, abstrait, négatif, c’est-à-dire un néant…

Ludwig Feuerbach, L’essence du christianisme, Gallimard, Tel, p. 188.

 

Subotai l’Hyrkanien (joué par Gerry Lopez) et Conan le Barbare (joué par Arnold Schwarzenegger)

Subotai l’Hyrkanien (joué par Gerry Lopez) et Conan le Barbare (joué par Arnold Schwarzenegger)

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Facebook n’est PAS un cyber-espace privé

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2016

facebook-pansement-au-pouce

Bon, comme il s’agit ici de Facebook, commençons, si vous le voulez bien, pour solidement se placer dans le ton, par rien de moins que les désormais incontournables ego-informations. J’ai un Moi, bien vivace et vivant. Il existe, il exulte, il interagis. Or, malgré ça, du point de vue de la diffusion de camelote procédant de ma vie privée, ma page Facebook est un sarcophage, vide comme une vieille souche pourrite… Elle existe pourtant. Il le faut bien, hein. C’est une page Facebook assez banale d’homme de soixante ans. J’y parle de mes livres, de mes billets de blogue (mon carnet les lie automatiquement sur Facebook, à leur parution), du travail consciencieux, honorable, méritoire et méthodique de la maison d’édition ÉLP, et de quelques rares autres clopinettes grappillées ouvertement, éclectiquement, et sans primeur particulière, sur la ci-devant toile (je n’y pose plus de lien à YouTube car ils les effacent en douce, ces caviardeurs. Pas pour du copyright, en plus: non, non, juste pour couler un concurrent). J’y entretiens aussi des liens plates avec des groupes creux. Rien de trop vif, parlant ou tripatif. Du ronron bon ton.

J’ai un petit nombre d’amis (quarante ou… moins), des anciens de collège, des soeurs, neveux, nièces, des ventrus, des pelés, des tondus, des compagnons et compagnes auteur(e)s et éditeurs/trices franc-tireurs/reuses. Je refuse systématiquement et sans sommation les offres d’amitié venues d’inconnues, habituellement fort jolies (et qui n’apprécieraient certainement pas le vol d’identité qu’elles subissent en m’enquiquinant de la sorte, tout involontairement). Quand —et c’est rare— un nouvel ami effectif et plausible se présente au portillon, j’en retire un, sur le critère un peu flasque de sa non-saillance dans mon esprit et/ou de l’ineptie vide ou sottement ludique de ses contributions. Il s’agit de préserver soigneusement le nombre temporairement sacro-saint de quarante amis Facebook. Simple question à la fois de modestie et de méthode. À ceux et celles qui trouveraient que c’est bien peu d’amis, je répondrai: restons calmes ici, socratiques aussi. Je ne connais pas quarante personnes en profondeur donc, même si je contrôle un petit peu les volumes, je suis bel et bien, moi aussi, sous l’effet plein et entier de l’inflation Facebook, comme un peu tout le monde sur cette plate-forme de stature planétaire. En toute déférence pour ces quarante individus, tous fort estimables d’autre part, je me dois de signaler au cosmos entier que personne d’important (dans tous les sens du terme) n’est mon ami Facebook… Ronron, je n’y vais pas souvent et n’y discute pas grand chose. C’est comme le titre d’un bel album de Miles Davis du siècle dernier: Decoy. Le sénat canadien en quelque sorte. Balconville, un jour de pluie. Les gogos visitent fortuitement ma page Facebook et n’y voient que le feu qu’ils veulent bien y voir (car ils ne sont dupes de rien, comme tous nos contemporains, cyber-blasés à la corde)… Ce qui m’arrive de sauvage et de fou est ailleurs… parfaitement et intégralement invisible, à l’ancienne…

Je m’appelle Paul Laurendeau (c’est là mon identité sur Facebook). Mon nom de cyber-plume est Ysengrimus. Je suis barbu, debout non loin d’un ordi un peu ballonné et vieillotte et il y a derrière moi une batterie dont ma maisonnée n’est plus propriétaire (la photo date de 2005 et je n’ai aucune intention de vous annoncer sur tous les tons que je viens de la changer, donc elle reste). On notera aussi, sans s’appesantir mais en se rapprochant doucement du propos du jour, que Facebook est constamment en train de barboter dans sa quincaillerie de politique de confidentialité et de nous proposer de nous y ajuster, en remontant sans fin la côte caillouteuse et aride des nouvelles consignes à rencontrer. Comme je subis ce service, je suis bien contrarié de me voir forcé à ce genre de contraintes tataouines et récurrentes par eux. Bon je surveille avec une certaine attention le topo quand même (on est jamais assez prudent) même si ça fait un bail que je ne place rien de privé sur cet espace pour exibitios convulsionnaires. Je recommande à quiconque d’en faire autant (on y arrive, on y arrive). Ceci est un espace d’affichage public, pas une structure permettant de mettre en place des dispositifs de messagerie confidentiels.

Nous y voici donc. Je veux simplement dire ici à mes lecteurs et lectrices que Facebook n’est PAS un cyber-espace privé. Il faut soigneusement éviter de mettre, par exemple, des photos de ses enfants sur Facebook. C’est un piège à con nuisible qui ne mérite absolument pas de notre progéniture. La seule et unique «photo» de nature personnelle que je recommande à placer d’urgence sur Facebook, c’est ceci, suavement paradoxal:

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En effet, pensons de façon minimalement autocritique, ici, pour une petite minute. Que dirait vraiment mon enfant de demain de mon enthousiasme d’aujourd’hui/autrefois, le concernant, enthousiasme pesant et gnagnan, qui l’engage lui aussi, et largement malgré lui? Les photos de famille se cyber-punaisent au tout venant sur internet, maintenant, vraiment? On est sérieux là? J’imagine un de mes fils se voyant aujourd’hui, en version cyber-monde, en train de câliner un ours en peluche circa 1999, de par mon enthousiasme d’un autre temps, sous la pluie parfumée des j’aime des matantes de mon cercle d’amis… Mais il me la ferait bouffer toute crue, la gentille peluche de jadis…

Posons la question de façon plus générique ou principielle, et sans attitude soupçonneuse aucune, sur la simple base d’une prudence prospective toute élémentaire face aux technologies cyber-communicatives. Faut-il ou non se méfier (comme de la peste) du scrapbooking gnagnan-familial sur Facebook? C’est un débat qu’il va finir par falloir avoir. Mon enfant un jour aura mon âge. Ses traces internet le suivront (ou non), comme des casseroles. Pour un (comme disent les vieux, s’il en reste), j’énonce ici un principe général ferme et nous sommes des millions en cause. Poster des photos de nos enfants sur un panier percé exibitio et nuisible comme Facebook est un comportement durablement irresponsable. Ce principe ne souffre hélas pas d’exception. À ceux qui iraient avancer des arguments de naïfs ébahis genre «j’estime que je ne risque pas grand-chose», je répondrais: tu me fais rigoler, c’est ton enfant qui a son image enfantine mise en circulation sur internet, pas toi. Les risques sont donc pleinement pour lui. Et son impression personnelle du moment —éventuellement approbative ou indifférente— eh ben, elle fait pas trop le poids dans la balance. On sait pas ce qu’il voudra demain, ton bambin de ce matin, point. Aussi, on sait pas où ces images finissent. J’ai pas besoin de vous faire un dessin. L’ours en peluche qu’il étreint si tendrement, ton enfant innocent, pourrait se retrouver satiriquement photoshoppé en Pedobear… Tapez simplement ce mot dans l’appel des images, vous verrez bien ce que je veux dire. Elles voyagent et se transmutent, les petites photographies innocentes qu’on abandonne en toute insouciance au cyber-golem. Et le fait est qu’en postant des photos de nos enfants sur Facebook, on s’autorise, nonchalamment et imprudemment, des comportements que l’histoire va juger fort sévèrement, comme Pierre Nadeau en noir et blanc, quand il allumait une clope à l’écran. Faute de mieux, souvenons-nous du vieux mot de Gilles Vigneault: «On fabrique des chaises. On sait pas qui va s’asseoir dedans»

C’est assez angoissant et contrariant ce qui se passe dans ces plate-formes et c’est vraiment très peu fiable, pour le citoyen pingouin de base qui n’a pas envie de se livrer en pâture aux cyber-commerce et au cyber-voyoutage (qui sont bien souvent les mêmes). D’autres diront encore qu’ils n’identifient pas explicitement leur enfant par un étiquetage, ou je ne sais quoi. Ouais, ouais, première affaire que tu sais, en ouvrant mon Facebook, l’œil glauque, sans trop penser à rien, vlan, je sais qui c’est ton enfant. Je sais son nom et sa ville de résidence. Comment ça se fait que je sais ça, moi? C’est pas de mes affaires (ceci n’est pas un reproche fait à quelqu’un. On discute sur des principes). Qui d’autre le sait? Les amis des amis de… on s’y perd un peu. Non, donner ce genre de chèque en blanc à un foutoir sociologique comme Facebook, c’est exactement là que se situe l’erreur de fond dont nous discutons. Ils nous font rebondir nos photos anciennes maintenant, en plus, ces corniauds là. Tu ne t’attendais pas à voir cette photo te retrousser dans la face, six ans plus tard! Elle va retrousser où demain? Et tu peux plus rien effacer, en plus. Facebook garde absolument tout, même les pages que l’on (croit que l’on) retire. Mazette… Tu veux vraiment jeter l’image présente ou passée de tes enfants dans ce genre de cloaque mouvant et malodorant? Moi, non. Mon image, oui. Elle peut y aller. Elle n’engage que moi. L’image et le nom des autres, non…

J’emmerde copieusement Facebook. Je n’ai aucune confiance en eux. Ce sont des suppôts du grand capital et des arnaqueurs patentés. Qu’ils alimentent leur livide et perfide chronique planétaire biaisée en d’autres sources que ma modeste maisonnée.

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Emprunts de «bon aloi», faux amis et traductions dites «littérales». La vieille chanson geignarde de l’anglicisme québécois

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2016

Tardivel_L'anglicisme_voilà_l'ennemi

Ah, sicroche de tornom! Les choses ont-elles changé tant que ça dans l’opinion des clercs-neuneus du Nouveau Monde depuis la causerie L’Anglicisme, voilà l’ennemi de Tardivel en 1879? C’est pas certain, pas certain pantoute. On rencontre encore bien des baîllonneurs impénitents et autoritaires qui racontent n’importe quoi et autres choses en se donnant des grands airs sur le fameux franglais d’ici. Je suis personnellement bien tanné de voir se perpétuer sans cesse l’hydre grimaçante de la vieille peur complexée et colonisée de l’anglicisme au Québec. On va donc se faire sans s’énerver une ou deux petites mises au point linguistiques et sociolinguistiques. Hmm, entre bons (vrais) amis.

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L’EMPRUNT SOI-DISANT DE BON ALOI. Il y aurait des anglicismes de «bon aloi» et d’autres non. On nous baille ça depuis des décennies. Or la notion de «bon aloi» n’a aucun statut analytique ou opératoire. C’est une formulation crypto-normative servant exclusivement à donner une apparence de légitimité descriptive au détenteur d’une compétence corrective trop souvent autoproclamée et biaiseuse. Plus le corpus des «mots de bon aloi» s’étend, plus la stabilité des critères sensés les légitimer s’estompe. Le seul critère qui reste finalement, c’est celui de la préférence subjective, habituellement émotive et fort peu imaginative, du personnage en position d’autorité dictant le «bon aloi». Ce personnage, dans la majorité des cas, s’aligne sur ce qu’il fantasme comme étant le choix français (entendre: étroitement hexagonal) et s’abdique devant ce choix ou pseudo-choix. Je ne vois vraiment pas pourquoi je dirais smoking (au lieu de tux ou tuxedo) ou bifteck (au lieu de steak) sous le prétexte, réel ou hallucinatoire, que les Français le font ou le feraient. Mes anglicismes directs, acculturés et bêtes valent bien ceux des autres et la formule selon laquelle il n’est de bon aloi que de Paris est parfaitement faisandée et dénuée des moindres qualités dialectologiques. Même les Parisiens d’ailleurs n’en veulent plus et la parisianité linguistique, notamment en matière d’anglicismes, est largement une fabrication coloniale (une fabrication de nous, donc). D’autre part, le xénisme, cet anglicisme un peu conjoncturel et ad hoc utilisé strictement pour faire smart ou pour «faire anglais» ne se cultive pas de la même façon d’un côté et de l’autre de l’Atlantique et il n’est certainement pas question de donner un chèque en blanc à nos amis Français (ou à leurs thuriféraires locaux) sur cette question. Je vais donc continuer de dire commenditaire et primeur et leur laisser sponsor et scoop, si ça les amuse tant (le cas échéant — n’oublions pas qu’on surestime largement la crispation des Français sur ces questions) de faire ricain à la manque quand ils disposent d’un mot parfaitement français pour ce dire. Le «bon aloi» n’est pas issu de papa commandant. Il n’en chuinte pas comme une humeur, n’en émane pas comme une vapeur, n’en jaillit pas subitement comme un vent. Il faut démontrer la validité de ce qu’on assume de défendre. Et, de fait, pour tout dire, le «bon aloi» absolu et transcendant n’est pas. Chaque formulation identifie une strate sociale et en émane. Et, variation sociolinguistique oblige, il n’y a pas d’autorité absolue en matière de langue et… surtout pas en matière d’anglicismes.

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LA TRADUCTION DITE LITTÉRALE. C’est là un autre serpent de mer souvent invoqué pour fustiger mais, de fait, fort mal décrit. Ainsi, par exemple, contrairement à ce qu’affirment certains olibrius, le tour téléphone intelligent n’est pas une «traduction littérale» d’usage. C’est d’abord un terme. En ce sens que c’est une unité retenue par une instance officielle de terminologie (québécoise). Son défaut n’est pas dans sa soi-disant dimension de «traduction» mais bien dans son intelligibilité en tant que syntagme (si vous me pardonnez le jargon). Les Français (qui restent numériquement majoritaires en francophonie) n’ayant pas retenu ce terme, ils le décodent au sens littéral analytique (plutôt que comme syntagme synthétique) et le résultat est inintelligible et, de fait, ridicule (on semble imputer de l’intelligence à un objet). C’est ça et rien d’autre qui rend le tour téléphone intelligent difficilement utilisable (surtout dans du texte visant un public hexagonal). Exemples converses en français: carte orange, fromage blanc. Les Québécois, ici, n’attrapent pas le syntagme et pensent à n’importe quelle carte de couleur orange ou n’importe quel fromage de couleur blanche et ça semble inintelligible, imprécis ou redondant. Pour le ridicule en matière de décodage littéral des syntagmes, il faut aller chercher le français glace à l’eau, qui ne remplacera jamais le terrible popsicle au Québec attendu que de la glace à l’eau, quand on la décode au mot à mot, surtout dans un pays nordique, c’est fatalement aussi imbuvable que de l’eau aqueuse ou du sel salé. Ces syntagmes québécois et français n’ont strictement rien à voir avec de la traduction, littérale ou autre. Au contraire, c’est leur irréductibilité franco-française ou franco-québécoise qui les rend difficiles à faire circuler en francophonie. Ce sont des tours régionaux, sans plus. L’anglais n’y est pour rien. La notion de traduction littérale ne doit pas être utilisée à tort et à travers, chaque fois que ça nous arrange, mais vraiment au sens précis, fort et… littéral, justement. Exemple: Fait sûr d’adresser les issues (sur: make sure to adress the issues) pour «assure toi de traiter les questions importantes». Ce tour surprenant existe chez les francophones de l’Ontario. Voilà une vraie traduction littérale. Un mot pour un mot, au mot à mot et, surtout, à syntaxe stable et sans aucun résidu. Pour l’anglais smartphone ou le plus rare intelligent (mobile) phone, une traduction littérale serait *intelligent téléphone (comme on disait autrefois paie-maitre pour pay master). C’est pas ça qu’on observe. Le fait est, l’un dans l’autre, que fin de semaine et téléphone intelligent ne sont aucunement des traductions littérales. Ce sont simplement des solutions françaises plus ou moins heureuses à un problème lexicologique ou terminologique spécifique. Exemple dans l’autre sens de traduction littérale: lily of the valley (sur lys de la vallée, le nom anglais du muguet) est une traduction complète dont la syntaxe est maintenue intégralement (traduction ici vers l’anglais — en plus on change de fleur, ce qui arrive plus souvent qu’on pense, dans ce genre de mésaventure). Autres exemples de traductions littérales (lexicales et syntaxiques) dans notre belle culture: tomber en amour (sur to fall in love) pour «tomber amoureux», à la fin de la journée (sur at the end of the day) pour «arrivé au bout du compte», y a rien là (sur there is nothing there) pour «c’est simple comme bonjour », qu’est-ce que tu penses que tu fais là (sur what do you think you are doing) pour «tu joues à quoi là?» Certains cas de traductions littérales sont strictement lexicaux (en ce sens qu’ils affectent un mot unique): plombeur pour «plombier», exploder pour «exploser», paquet (sur package) pour «liasse de documents». Redisons-le: au mot à mot, dans une traduction effectivement vraiment littérale, tu as tous les mots et la syntaxe reste constante. Noter, dans le cas de qu’est-ce que tu penses que tu fais là, que le final affaiblit la cause littérale. C’est du dégradé, tout ça. En tout cas, et quoi qu’il en soit de la légitimité réelle ou voulue du fait universel de passer d’une langue à une autre, nos bons compatriotes qui utilisent ces tours font de la traduction, c’est certain. Littérale ou non, peu importe finalement. Quand ces tours sont intelligibles en francophonie et qu’ils me bottent bien, je les utilise sans frémir. Ceux qui me barbent, je les laisse de côté. Tant qu’à américaniser son style, autant le faire par la traduction malicieuse que par le xénisme béat. Pensez-pas?

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LES FAUX AMIS: PARFOIS DE BONS VIEUX AMIS. Les cas comme avatar, éventuellement ou figurer, des classiques aussi, je les décrirais, sans rougir, avec la notion de faux amis (vieille désignation colorée et vive, mais descriptivement plutôt heureuse, pour attaquer l’anglicisme sémantique). C’est patent dans le cas, par exemple, de application au sens de «candidature» qui nous rappelle l’époque héroïque où on appelait un chef de gare un agent (sur station agent) et du pain grillé des rôties (en traduisant toast). Des cas comme image en mouvement sont plus difficiles à catégoriser. Comme balle molle (pour soft ball) ou chien chaud (pour hot dog) c’est un cas mixte faux amis et/ou traduction. On sent en tout cas que l’anglais ravaude l’affaire et que le français résiste. Le Dada de Troie, en somme. Le critère d’intelligibilité auprès des locuteurs est finalement un bien meilleur guide que tous nos cadres descriptifs, toujours plus ou moins défaillants quand les corpus s’élargissent. Souvenons-nous quand les vieux disaient Moi, pour un… (sur I, for one), moi tiku j’y comprenais rien. Je trouvais ça confusant (pour reprendre un beau monstre créé autrefois par mes étudiantes anglophones sur confusing) et l’expression a fini par mourir avec ma génération. L’intelligibilité française a prévalu, sans trompettes. Parfois, en plus, le fustigeage [sic] de ces tours se complique de préjugés enfouis pas vargeux-vargeux pour personne et qui n’ont absolument rien à voir avec l’adstrat anglais. Il y a des têtes croches partout, pour reprendre un mot bien de chez nous. Les Français aiment pas chandail (lui préférant pull, qui n’existe même plus en anglais, ayoye) pourtant bien présent dans leurs dictionnaires et français au boutte, à cause du souvenir de l’étymon marchand d’ail. Ça rend une odeur populaire. Certains de nos compatriotes tournent le dos à barbier (à cause de barber et malgré Figaro, pourtant barbier de Séville) pour des raisons tristement analogues. En plus, ça rendrait une odeur archaïque. Moi, entre populaire/archaïque français ou chic/tendance anglais, vous vous doutez que mon choix est fait… Mais cette partie là est une opinion strictement personnelle, n’est-ce pas. L’un dans l’autre, pour tout dire comme il faut le dire, j’accepte pas de me faire dire qu’il faut pas dire chien chaud (qui est attesté, marrant, un brin surréaliste et savoureux… surtout avec de la moutarde jaune fluo et vapeur —certainement pas steamé), que c’est une traduction fausse amie de mauvais aloi et que le mot français «est» hot dog. Pouah… c’est quoi le critère, autre que celui du conformisme rampant, veule et sans imagination?

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Insistons pour dire que ces classifications descriptives (calques, faux amis, traductions littérales, emprunts directs) n’ont aucune validité normative, de la même façon que les désignations normatives (barbarismes, solécismes ou le monstrueux «anglicisme de culture») n’ont aucune validité descriptive. Tant et tant que, finalement, souple et sans complexe, ma solution est sereinement subjectivée. J’invoque des critères descriptifs certes. Mais je les maintiens lâches, moirés, souples, pour arriver à des solutions empiriques, colorées, sociologiquement marquées, mais toujours intelligibles. Et je me méfie comme de la peste des grandes explications normatives improvisées pour faux savants roides et mal avisés en mal de psychologie des profondeurs et de nature des choses dans les mots. Elles ne sont habituellement que la légitimation de ce qui est usuel (pour moi) et le rejet (fallacieusement) documenté de ce qui est dépaysant (venu de l’autre). Il n’y a pas si longtemps, les baîllonneurs au «bon aloi» nous disaient, au Québec, de ne pas dire à cause que, une soi-disant traduction littérale (dans l’utilisation descriptivement impropre de cette notion) de because. Voilà des oiseaux qui n’avaient pas lu Le Discours de la Méthode où la majorité des causales sont introduites sans sourciller par à cause que. Si on ne peut plus invoquer le modèle de Descartes ès langue française, je vous demande un peu ce qu’on va manger l’hiver prochain… Tintouin…

Chien chaud, Hot dog, Westmister de Carole Spandau

Chien chaud, Hot dog, Westminster de Carole Spandau

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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THE WHOLE WIDE WORLD, quand une modeste mémorialiste revient sur sa fugitive rencontre avec l’Écrivain Fou

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2016

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Je me suis intéressé à l’écrivain Robert Ervin Howard dans des conditions parfaitement inattendues. J’ai vu, il y a quelques années, le très beau film intimiste, déjà vieux de vingt ans, The Whole Wide World (1996), basé sur One who walked alone (1986), le récit autobiographique d’une incisive institutrice d’anglais du Texas, Novalyne Price (1908-1999), relatant sa brève et tumultueuse relation, entre 1933 et 1936, avec un écrivain névropathe, dépressif et complètement obsédé par son écriture, nul autre, justement, que Robert Ervin Howard (né en 1906 – mort en 1936, d’un suicide par arme à feu). Précurseur quasi-visionnaire de la littérature du genre fantasy, Robert Ervin Howard créa, entre autres, en 1932, le personnage de Conan le Barbare, dans une série de ces petits romans à grand tirage que les américains désignent sous le terme difficilement traduisible de pulp fiction. Le récit poignant de Novalyne Price, tel que mis en forme dans ce petit film étonnant, donne un singulier relief émotif à toute cette œuvre échevelée et délirante. Concentrons ici notre attention sur l’inédite aventure de Madame Price, témoin lucide qui, au soir de sa vie, écrit sur tout ceci, avec une touchante sincérité. Quand j’ai revu le film The Whole Wide World en compagnie de mon fils Reinardus-le-goupil, il n’a pas été trop enthousiaste des comportements rustauds du personnage masculin, alors que moi… contrairement à mes (pourtant fermes) habitudes, j’ai… mais n’anticipons pas…

Nous sommes donc entre 1933 et 1936, au fin fond de la campagne texane. Novalyne Price (Renée Zellweger, elle-même une texane) enseigne l’anglais pour payer ses études et rêve de devenir écrivaine. Un ami commun lui présente Robert Ervin Howard (Vincent D’Onofrio). C’est un grand gaillard costaud, pas du tout dégrossi, avec une casquette et des bretelles, qui parle fort mais semble parfaitement indifférent à tout, son regard perdu dans un monde lointain qui n’est pas tout à fait le nôtre. Novalyne est sensible à la notoriété littéraire naissante de Robert mais elle l’admire en fait abstraitement, et pour les mauvaises raisons. Vous vendez bien et moi aussi je veux vivre de ma plume. Il est donc important que je fasse l’effort du vous comprendre, dit en substance Novalyne à Robert. Et cette étrange et improbable relation d’amitié sentimentale va démarrer sur cette base, malencontreuse et ambivalente. Admirer un écrivain pour son succès de librairie plutôt que pour le contenu charnu et poissard de son œuvre, n’est pas l’option la moins bancale. Novalyne va le découvrir à ses dépends. S’intéresser à une femme parce qu’elle vous demande poliment de lui parler de ce que vous êtes en train d’écrire (en attendant patiemment des retours d’ascenseurs empathiques qui ne viennent jamais) n’est pas l’option la moins bancale non plus. Robert va le découvrir à ses dépends aussi, si tant est qu’il s’en soucie. Bon, Novalyne va parvenir à le civiliser minimalement. Il va s’habiller un peu mieux, porter un chapeau à la mode, se laisser pousser la moustache, même. Il va fournir son lot d’efforts mondains, mais cela ne suffira tout simplement pas pour rencontrer les standards comportementaux de Novalyne Price et du conformisme social ambiant que malgré elle et, comme compulsivement, elle incarne, bien souvent avec conviction, ardeur et rage. Ça va vraiment clocher entre ces deux là… Les seuls moments où ils se sentiront vraiment bien ensemble, ce sera lorsqu’ils s’abandonneront, silencieusement mais de concert, dans la contemplation du formidable coucher de soleil texan…

Nous, bien nous, nous sommes à l’intérieur de Novalyne. Nous procédons à la découverte graduelle d’un fou furieux littéraire méprisé, mécompris et qui, de plus, s’en moque éperdument. Ce dimanche là, après la messe, Novalyne se fait déposer, par le cabriolet conduit par ses copines enseignantes, près de la maison familiale des Howard. Bizarre quand même. Elle l’entend gueuler, s’époumoner. Les lèvres pincées, les sourcils froncés, Novalyne contourne la maison et arrive jusqu’à une fenêtre par laquelle elle aperçoit Robert, assis devant sa machine à écrire, aboyant, d’une voix de stentor, l’histoire qu’il est en train d’écrire, ses doigts ne bougeant pas assez vite pour tout entrer sans encombre dans la machine à écrire. Une autre fois, ce sont les collègues de Novalyne qui lui montrent, sur la route du village, un grand gaillard tonique et éperdu qui marche au milieu du chemin en boxant tout seul contre des personnages imaginaires. Novalyne se rue sur lui, au risque de se faire proprement assommer et l’interrompt, une fois de plus. Notons, pour la petite histoire que Robert Ervin Howard a écrit de très nombreux romans sur le thème de la boxe. Lors de ses balades en voiture en compagnie de Novalyne, il ne prend vie que lorsqu’elle lui demande de lui décrire les caractéristiques physiques et psychologiques de Conan le Barbare. Robert, alors, devient littéralement Conan au milieu d’un champ de blé et, faute de romantisme, l’affaire ne manque certainement pas d’une indubitable intensité émotionnelle.

Reinardus-le-goupil est particulièrement contrarié et agacé par l’attitude de Robert, qu’il analyse comme la plus grossière des goujateries imaginable. Je suis pour ma part obligé, fait rarissime, de prendre ici parti pour le personnage masculin contre le personnage féminin… Robert est une brute, mais ce n’est pas un goujat. Un goujat, c’est déjà quelqu’un qui agit sciemment, en prenant ouvertement ses options d’oppresseur, dans la parade de séduction. Robert est intégralement loin en deçà de la séduction. Engoncé, sans espoir de retour, dans son monde imaginaire, profondément déterminé par une mère souffrante qui l’approuve implicitement sur tout et lui donne tout (celle-ci est jouée par Anne Wedgeworth, superbe travail d’actrice de soutien), Robert n’interagis tout simplement pas avec une femme. Il épanche son être sous le regard d’une femme, c’est bien différent. Et celle-ci se doit de prendre acte et de vivre avec les faits bruts, sans plus. Quand à Novalyne, oh, je suis bien désolé, chère Novalyne, mais vous devez regarder bien en face les conséquences de vos propres options. Vous avez voulu vous intéresser à un écrivain qui «vend bien», il faut assumer que cela signifie se mettre en contact avec un psychopathe, intégralement hanté par les histoires qu’il raconte et qui n’a pas de temps à perdre avec les niaiseries mondaines auxquelles vous le convoquez (incroyablement prolifique, Robert Ervin Howard a écrit plusieurs centaines de récits entre 1916 et 1936). Quand Robert partage, au premier degré et en toute spontanéité, ses goûts littéraires et artistiques avec Novalyne, la catastrophe culmine. Un jour, il lui remet Weird Tales, une des revues de pulp fiction dans laquelle il écrit, histoire qu’elle découvre un peu, directement, ce qu’il fait. Cela semble grossier et pornographique aux yeux de la jeune femme. Une autre fois, il lui fait cadeau d’un gros ouvrage de Pierre Louys (1870-1925), auteur étrange, sensuel, inclassable, faisant surtout dans le roman érotico-romantique, langoureux, lesbien et «pervers». Novalyne est outrée et finit par jeter l’ouvrage. Lors d’une promenade au bord d’une rivière, Robert, visionnaire sans le savoir, comme Huxley, comme Lovecraft ses contemporains, annonce qu’un jour les perversions sexuelles les plus délirantes seront omniprésentes, banales même, dans l’intégralité des formes artistiques. Aucun mode d’expression ne sera épargné, tous seront affectés par une inévitable sexualisation, qui prendra de plus en plus une dimension parfaitement ordinaire. Novalyne n’est pas très enthousiasmée par ce genre de futurologie… Et le flot des histoires que Robert raconte continue de dégringoler hors de lui, comme un torrent, tant et tant que la moindre sortie est, à son sens, une pure perte de temps, parce qu’elle lui coûte tant d’heures perdues de cette tonitruante bande passante narrative qui ne reviendra pas. Si bien qu’un soir, Robert se met à raconter à haute voix, en plein resto mondain, un des récits qui lui roule dans la tête. Ce n’est ni très conventionnel ni très convenable et Novalyne s’emporte et demande d’être reconduite chez elle immédiatement. C’est le début de la rupture. Novalyne est acceptée au programme d’Études Supérieures de l’Université de l’État de Louisiane. Elle se met à fréquenter épisodiquement un autre homme. Elle quitte éventuellement le Texas en 1936 et apprend peu après, par télégramme, le suicide de Robert. Il ne l’a pas fait pour elle, mais bien à cause de la lente agonie de sa mère, malade depuis des années. Il aura été jusqu’au bout celui qui marche seul.

C’est seulement au soir de sa vie, après avoir pris sa retraite de l’enseignement, que Novalyne Price dominera ces événements de sa jeunesse et nous léguera le superbe récit autocritique qui servit de base pour le scénario de ce film. C’est en fait une réflexion sur la passion d’écrire et sur le fait qu’on écrit bien plus par folie que par sagesse. Toujours spontané, presque infantile, jamais calculateur, railleur ou arrogant, Robert Ervin Howard riait à gorge déployée quand Novalyne Price lui racontait les scénarios des romans qu’elle espérait un jour écrire. Et le jour où elle lui annonça qu’elle serait à la fois écrivaine et institutrice d’anglais, il lui dit, d’un ton grave qui n’admit pas de réplique: Ça ne fonctionne pas comme ça. Eh non, ça ne fonctionne pas comme ça, les faits historiques l’ont confirmé. On ne peut pas à la fois se conformer et déborder… Tout(e) écrivain(e) rencontre un jour, au fond de lui (ou d’elle) ou ailleurs, sa Novalyne Price. Il doit alors la combattre de toutes ses forces, car elle est l’instance qui risque d’étrangler, de corroder et d’annihiler sa créativité. Mais même combattre Novalyne Price de toutes ses forces ne change rien au fait qu’il est impossible de ne pas l’avoir profondément aimée, comme on aime ses lecteurs, ses objecteurs, ses détracteurs, son époque et…l’intégralité de ce vaste vaste monde…

The Whole Wide World, 1996, Dan Ireland, film américain avec Renée Zellweger, Vincent D’Onofrio, Anne Wedgeworth, Harve Presnel, Benjamin Mouton, Michael Corbett, Helen Cates, 111 minutes.

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