Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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    • «Je dis: les intellectuels morts n’ont pas à intervenir dans nos débats actuels»… Réponses de mes pastiches… wp.me/pf7hs-2Hm 2 days ago
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Archive for the ‘Culture vernaculaire’ Category

Le trouble persistant que semble nous susciter THE TROUBLE WITH HARRY

Posted by Ysengrimus le 10 avril 2015

troublewithharry

Vermont, 1955 (il y a donc de cela soixante ans pile-poil). Un paysage d’automne enchanteur, bucolique, paradisiaque, incroyablement siècle dernier. Petit village dans une vallée, petite chapelle, petit promontoire de colline, petit port d’armes prohibé (nos valeurs morales sur les flingues se sont diamétralement inversées, en deux génération, on s’en avise tout juste, ici). Le vieux capitaine Albert Wiles (Edmund Gwenn, parfaitement onctueux) parle tout seul dans la nature, d’une voix douce, feutrée, sereine, amorale. Il assure, pour nous, la narration commentée des petites choses qui lui arrivent. Il chasse le garenne (c’est encore un acte libertaire et libérateur, en son temps, que de chasser en catimini un gibier qu’on dégustera, avec une arme qu’on astiquera soi-même). C’est bizarre d’ailleurs, car le bon capitaine chasse le garenne à la carabine. Pas facile, ça. Il faut savoir viser plus juste qu’à la chevrotine… Trois cartouches sont tirées. Une dans la pancarte prohibant et le port d’armes et la chasse (ah, le doux flingue libertaire de jadis!). Une dans une boite de conserve qui passait par là. Une troisième… Le capitaine Wiles se trouve subitement un peu perturbé par un homme bien mis, assez classe d’allure, étendu sereinement dans l’humus automnal. C’est Harry Worp (rôle inexorablement muet tenu par Phillip Truex. Hitchcock dut un peu se chamailler avec la production pour que le cadavre de Harry soit joué par un vrai acteur  –  ce dernier ne fut d’ailleurs pas crédité à l’époque. L’Histoire a heureusement retenu son nom). Or il y a indubitablement un petit problème ennuyeux concernant Harry. Il est raide mort. Sans nécessairement s’énerver, on s’autocritique toujours un petit peu dans ce genre de situation, face à ce genre de découverte. Le capitaine Wiles pense indubitablement à sa troisième cartouche, dont il ne retrace pas exactement la trajectoire. Balle perdue, pour tout dire. Pas pour tout le monde visiblement. L’élasticité de notre morale prend cependant vite le dessus sur tout autre sentiment. Le capitaine Wiles s’apprête donc à discrètement escamoter Harry, qui fait vraiment tache sur ce promontoire de colline aux couleurs vives et contrastées. C’est alors que jaillit de nulle part Mademoiselle Ivy Gravely (Mildred Natvick), dame mûre, roide, stoïque, contenue. Elle émet alors ce que la légende décrit comme la réplique préférée d’Hitchcock, de tous les films… d’Hitchcock: What seems to be the problem, Captain Wiles? Le pauvre capitaine Wiles, qui était déjà en train de tirer Harry par les pieds, n’en mène vraiment pas large. Le film d’Alfred Hitchcock qui sera son plus gros succès au guichet de tous les temps, vient de camper sa toute drolatique ambiance d’ouverture.

Au village, le peintre Sam Marlowe (John Forsythe, masculin jusqu’au bout des ongle) discute ses petits problèmes avec madame Wiggs dite Wiggy (Mildred Dunnock), la bonne tenancière du magasin général qui lui fait crédits sur crédits, parce qu’il est un génie artistique. Ce peintre, décontracté et indolent, n’arrive à caser aucune des jolies croûtes jacksonpollockesques qu’il exhibe sur un bel étal, près de la rue principale du village. Il y a d’ailleurs lieu de noter, entre ce superbe paysage d’automne du Vermont et ces toiles particulièrement léchées et saisissantes, une véritable jouissance de la couleur, dans la cinématographie de ce film spécifique. Même la pointe des chaussettes de Harry (il s’est fait chaparder ses chaussures par un vagabond, peu après sa mystérieuse mort) est d’un rouge éclatant. Il faut le dire aussi, nous sommes bien les seuls, au jour d’aujourd’hui, à comprendre l’inspiration artistique du peintre Marlowe. Qu’à cela ne tienne, le voilà qui se rend sur le promontoire de colline qui, du reste, semble devenu un véritable hall de gare depuis qu’Harry y gît, raide mort. Le peintre inspiré fera même un portrait du macchabée, en écorniflant cette situation incongrue qui ne semble en rien lui faire perdre sa faconde débonnaire. L’artiste établira évidemment sa jonction avec le pauvre capitaine Wiles et l’aidera à creuser une fosse pour y bazarder Harry. Le problème Harry rebondira cependant intégralement, quand le petit Arnie Rogers (Jerry Mathers, âgé de sept ans à l’époque) trouvera un garenne de bonne taille indubitablement percé d’une cartouche. La troisième cartouche du capitaine Wiles! Ce dernier n’a donc rien à voir avec le passage de Harry de vie à trépas. Le peintre Marlowe est de plus en plus intrigué par tout ceci et décide de fouiller la question. C’est la mère du petit Arnie, Jennifer Rogers (une Shirley MacLaine de vingt-et-un ans, campant gaillardement son tout premier rôle) qui croit avoir assommé Harry, avec une bouteille de lait. Le capitaine Wiles fait aussi ses découvertes. C’est Mademoiselle Ivy Gravely qui croit l’avoir assommé avec une de ses chaussures de marche. Le problème avec Harry c’est que, devant son drame, tout le monde introspecte son propre petit monde coupable, croyant sincèrement avoir quelque chose à voir dans la mort violente du susdit Harry qui, du reste, n’était visiblement pas un petit saint, surtout dans son interaction avec les dames. Le sheriff adjoint Calvin Wiggs, le fils de la tenancière du magasin général (joué par Royal Dano – ce lumpen-constable un peu obtus subira ouvertement le mépris de classe des autres, d’ailleurs), va s’en mêler, ainsi qu’un deus ex machina fort improbable, comme tous ses semblables. Et l’histoire, autant que la compréhension de ses tenants et de ses aboutissants, va se complexifier, sans qu’on perde ce ton calme et patiemment méthodique des rythmes villageois séculaires, qui regardent passer le traintrain des choses comme un mystérieux et fantasmagorique fleuve tranquille.

C’est une réflexion sur l’intendance feutrée de la culpabilité collective, cette affaire, en fait. C’est aussi une analyse des tendances profondément amorales qui existent tout naturellement en chacun de nous. Les trois personnes croyant ou ayant cru avoir joué un rôle dans la mort de Harry, le capitaine Wiles, Mademoiselle Gravely et Jennifer Rogers vont souder une complicité de plus en plus solide, dont le peintre Sam Marlowe sera le tonique ciment. Le sheriff adjoint Calvin Wiggs fournira cette raideur constabulaire qui fait infailliblement remonter toutes nos circonlocutions coupables à la surface (L’autorité, c’est le gendarme. Pas de gendarme, pas d’autorité). L’enfant Arnie Rogers incarnera le risque constant de se couper et de tout éventer. Et Harry… eh bien, Harry, ce sera le problème, naturellement. Ce qui est particulièrement savoureux dans ce film, suavement théâtral, c’est que l’analyse des tendances amorales de tous ces gens ordinaires, confrontés à l’extraordinaire, ne s’effectuera pas seulement dans le déploiement de leurs actions mais aussi dans le ton de leurs interactions. Le jeu particulièrement étrange et décalé de Shirley MacLaine donnera à cette dynamique un relief patent, confinant ouvertement au bizarre. Une jeunesse, une nervosité de tempérament co-existent, en Jennifer Rogers, avec un calme singulier, irréel, comme insouciant devant la réalité, éventuelle ou effective, de l’entrée dans le crime. Le problème posé par Harry, fondamentalement, c’est celui posé par l’homicide involontaire. Dans une situation d’homicide involontaire, on fait quoi? On enterre le cadavre pour s’éviter des emmerdements excessifs ou on l’exhume pour s’éviter une accusation de préméditation que le simple geste de dissimulation fabrique, comme inexorablement, plutôt qu’elle ne la révèle.

Le traitement de cette question incongrue est ici tout léger et il volette sur les ailes éthérées d’une direction d’acteurs particulièrement adroite et judicieuse. Mais cette légèreté de ton et de traitement ne doivent pas faire illusion. Le problème abordé ici, frontalement, nous suscite des bouffées d’angoisse pure et denses. The trouble with Harry, c’est surtout, par-dessus tout, du Hitchcock à l’état pur.

The trouble with Harry, 1955, Alfred Hitchcock, film américain avec Edmund Gwenn, John Forsythe, Mildred Natvick, Mildred Dunnock, Shirley MacLaine, Royal Dano, Jerry Mathers et Phillip Truex (dans le rôle de Harry), 99 minutes.

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Clin

Posted by Ysengrimus le 1 avril 2015

En québécois, un CLIN c’est quelqu’un qui vous regarde avec un air constamment ahuri et, par extension, tout simplement, justement: un ahuri, un conneau, un simple d’esprit…

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La vieille forme québécoise Clin n’apparaît plus guère, en québécois moderne, que dans l’expression ti-clin (ou tit-clin). Utilisé vocativement (Quessé tu penses que tu fais là, ti-clin!) ou nominativement (C’est une ben bonne idée mais les ti-clins du bureau vont-tu suivre?), cette tournure désigne une personne d’une intelligence et d’une stature jugée, disons, fort moyenne par ses pairs. Ti-Clin (ou Tit-Clin) peut aussi être le surnom d’une personne spécifique, plus usuellement, encore une fois, l’ahuri du village. Le remarquable groupe folklorique québécois Le Rêve du Diable, qui fête cette année ses quarante ans révolus de glorieuse existence, nous dépeint, sans ambivalence, les caractéristiques comportementales d’un (petit) clin.

Ti-Clin veut se marier

J’voudrais me marier, j’sais pas du tout comment
J’ai beau tout essayer, je suis trop ignorant
Je me suis présenté à la porte d’un couvent
«Que vous êtes pas gêné, allez allez vous-en!»

J’étais dans une veillé, chose qui arrive pas souvent
Je voulais m’dégêner, je vous le dis franchement
C’était une femme mariée, elle avait des enfants
L’mari est arrivé «BANG», j’ai perdu deux dents.

Je suis un bon garçon, mais je suis malchanceux
J’veillais chez Madelon, ah que j’étais heureux
J’lui demande pour m’embrasser, elle m’a répondu «NON!»
L’bonhomme est arrivé: «Passe la porte mon garçon».

Je frappe chez mon voisin pour faire une commission
Il me dit mon Ti-Clin tu es un bon garçon
J’voudrais marier ma fille au fils d’un habitant
Elle est fine et gentille tu seras ben content.

Je ne l’ai pas mariée car elle n’a pas voulu
J’vous dis qu’a décroché dès qu’a m’a aperçu
« T’as l’air d’un vrai tata, jamais j’te marierai »
J’ai pris mon p’tit paquet, pis j’me suis en r’etourné.

Vous qui êtes mariés dites-moi donc comment
Que vous avez trouvé les filles de votre temps
Moi j’ai tout essayé je suis trop innocent
J’voudrais me marier, j’sais pas du tout comment.

Le Rêve du Diable, Résurrection, Tamanoir, 1996.

Portrait parlant et éloquent, me direz-vous. Maintenant, qu’est-ce que c’est dont que ce clin et, surtout, comment peut-il enrichir notre réflexion fondamentale sur les choses et les êtres? Eh bien, tenez-vous bien, c’est tout simplement le même clin que dans clin d’œil ou dans le verbe cligner (des yeux). Imaginez un olibrius, comme celui de la photo supra, la bouche ouverte qui cligne des yeux compulsivement comme la poupée Fanfreluche, quand vous essayez de lui expliquer quelque chose. C’est lui, l’ultime clin…

Il y a donc, dans la sagesse vernaculaire ancienne, une corrélation entre ne pas voir clairement (visuellement) et ne pas comprendre les enjeux d’une situation. Pour bien exemplifier ceci, je ne résiste pas à l’envie de convoquer le vieil ennemi d’Ysengrim, le goupil Renart. Dans le second chapitre du Roman de Renart, le goupil cherche à capturer Chantecler, le coq. Or, imaginez-vous donc, que le père de Chantecler, que Renart prétend avoir bien connu, s’appelait Chanteclin, ce qui signifie littéralement «celui qui chante les yeux fermés». Cela ne s’invente tout simplement pas. Renart cherche donc, ce jour là, à attraper le coq Chantecler, fils de Chanteclin et, lorsqu’il le rate, car l’autre se méfie pas mal du goupil, Renart cherche à invoquer la fougue artistique de l’héritage comportemental de Chanteclin à son exclusif avantage. Matez-moi ça.

Renart voit avec dépit qu’il a manqué son coup; et maintenant, le moyen de retenir la proie qui lui échappe? «Ah! mon Dieu, Chantecler,» dit-il de sa voix la plus douce, «vous vous éloignez comme si vous aviez peur de votre meilleur ami. De grace, laissez-moi vous dire combien je suis heureux de vous voir si dispos et si agile. Nous sommes cousins germains, vous savez. »

Chantecler ne répondit pas, soit qu’il restât défiant, soit que le plaisir de s’entendre louer par un parent qu’il avait méconnu lui ôta la parole. Mais pour montrer qu’il n’avait pas peur, il entonna un brillant sonnet. «Oui, c’est assez bien chanté,» dit Renart, «mais vous souvient-il du bon Chanteclin qui vous mit au monde? Ah! c’est lui qu’il falloit entendre. Jamais personne de sa race n’en approchera. Il avoit, je m’en souviens, la voix si haute, si claire, qu’on l’écoutait une lieue à la ronde, et pour prolonger les sons tout d’une haleine, il lui suffisait d’ouvrir la bouche et de fermer les yeux. — Cousin,» fait alors Chantecler, « vous voulez apparemment railler. — Moi railler un ami, un parent aussi proche? ah! Chantecler, vous ne le pensez pas. La vérité c’est que je n’aime rien tant que la bonne musique, et je m’y connois. Vous chanteriez bien si vous vouliez; clignez seulement un peu de l’œil, et commencez un de vos meilleurs airs. — Mais d’abord» dit Chantecler, «puis-je me fier à vos paroles? éloignez-vous un peu, si vous voulez que je chante: vous jugerez mieux, à distance, de l’étendue de mon fausset. — Soit » dit Renart, en reculant à peine, «voyons donc cousin, si vous êtes réellement fils de mon bon oncle Chanteclin.»

Le coq, un oeil ouvert l’autre fermé, et toujours un peu sur ses gardes, commence alors un grand air. «Franchement», dit Renart, «cela n’a rien de vraiment remarquable; mais Chanteclin, ah! c’était lui: quelle différence! Dès qu’il avait fermé les yeux, il prolongeait les traits au point qu’on l’entendait bien au delà du plessis. Franchement, mon pauvre ami, vous n’en approchez pas.» Ces mots piquèrent assez Chantecler pour lui faire oublier tout, afin de se relever dans l’estime de son cousin: il cligna des yeux, il lança une note qu’il prolongeait à perte d’haleine, quand l’autre croyant le bon moment venu, s’élance comme une flèche, le saisit au col et se met à la fuite avec sa proie.

Le Roman de Renart, Gallimard, Folio Classique, 1986, p. 34-35 [ré-édition de Les aventures de Maître Renart et d’Ysengrin son compère mises en nouveau langage, traduction en prose modernisée du poème anonyme du XIIe siècle, établie par A. Paulin Paris en 1861]

Ne vous inquiétez pas trop pour Chantecler, ses yeux se rouvriront bien vite et il trouvera une combine ultérieurement pour s’échapper de la prise de Renart. Mais une autre observation s’impose ici. Chantecler s’écrit fort souvent Chanteclerc. Cela nous entraîne directement sur la piste de deux sens possibles pour le nom des coqs dans le monde de Renart et d’Ysengrim. Premier sens possible (descriptif): (Il) chante clair («Il chante fort») fils de (Il) chante clin («Il chante les yeux fermés»). Deuxième sens possible (impératif): Chante, (mon) clerc! («Chante, mon savant!») fils de Chante, (mon) clin! («Chante, mon sot»). Le clerc phrasidoteur est le fils d’un sot qui n’y voit goutte, ou encore: celui qui pérore d’une voix forte descend de celui qui ne voit pas clair. Rien de nouveau, dans la satire moyenâgeuse au sujet justement… des clercs.

L’un dans l’autre, il est limpide ici que le clin, c’est celui qui a les yeux fermés et qui, ce faisant, ne voit pas le danger tapi au fond du tableau global. Le Ti-Clin de la chanson du Rêve du Diable rate son coup parce qu’il ne discerne pas les écueils de sa vie sociale. Et Renart œuvre insidieusement, en fait, à vérifier si Chantecler est aussi sot (aussi clin…) que Chanteclin, dont on devine, avec tristesse, qu’il n’est pas mort de vieillesse…

Le clin d’oeil n’est pas chez nos ancêtres, comme dans la sensibilité moderne, signal de connivence mais plutôt, plus abruptement, indice de pure bêtise… surtout si on cligne des deux yeux. Méditons cette leçon. Il faut indubitablement garder l’œil ouvert et VOIR… à ne pas faire un clin de soi…


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Je suis Charlie… Parker (1920-1955)

Posted by Ysengrimus le 12 mars 2015

Idoles-Parker

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And tired young sax-players sold their instruments of torture,
sat in the station sharing wet dreams of
Charlie Parker, Jack Kerouac, René Magritte.
To name a few of the heroes
who were too wise for their own good,
left the young brood
to go on living without them.

Jethro Tull (1976)

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Il y a soixante ans pilepoil aujourd’hui mourrait une de mes idoles, Charlie Parker (1920-1955) dit Bird (l’Oiseau). Ce saxophoniste alto a reconfiguré le Jazz moderne. Il est l’artisan principal de la ci-devant Révolution des Boppers. C’est Mozart, de tous points de vues. Pour la première fois dans l’aventure jazziste, Parker parait suspendre des parcelles de mélodie dans le vide. En réalité, par des liens ténus, au premier regard invisibles, les éléments communiquent entre eux et entretiennent des relations étroites. Pour apercevoir cette logique dissimulée, il faut liquider bien des préjugés et convertir bien des attitudes anciennes: à ce prix seulement le puzzle se reconstruit pour nous, le récit dilacéré, déchiqueté, reprend forme, ce qui était divisé, séparé, se replace en l’unité retrouvée d’un ensemble. Parker affectionne du reste le mystère. C’est un maître du sous-entendu, comme on le sent bien aussi lorsqu’il suggère des notes qu’il eût pu exprimer réellement. Le musicien nous laisse l’exquis plaisir de deviner. Qu’on ne voie pas en cela quelque alibi que se donnerait une insuffisance technique. À vrai dire, on ne connaît guère de virtuose plus sûr de lui-même que Charlie Parker. L’un de ses plaisirs consiste très précisément à faire succéder aux périodes d’austérité mélodique des périodes de prodigalité où la phrase déferle comme un flot agité, se gonfle et se brise en une fastueuse gerbe de notes. Au cours de ces moments de faconde étourdissante, certaines notes accentuées hors du temps ajoutent encore à la confusion d’un auditeur habitué aux conceptions rythmiques du «middle jazz». Il n’est pas jusqu’à la sonorité qui ne surprenne, sonorité unie, impitoyable, forte comme l’airain, et qui ne vibre largement que dans les temps calmes [Lucien Malson, HISTOIRE DU JAZZ ET DE LA MUSIQUE AFRO-AMÉRICAINE]. Rappelons une ou deux choses, en acrostiche:

P our tout dire, c’était un de ces saxophonistes du Missouri qui
A vait la biscornue habitude de jouer, en les distordant fort, des
R engaines de compositeurs. Un gros oiseau matois et subtil qui débarquait de
K ansas City et qui avait juste pas envie de payer les droits d’auteur,
E t tout le tremblement, sur les partitions qu’il déconstruisait. Il
R évolutionna donc tout le Jazz, comme ça, pour pas se faire chier.

Charlie Parker. Charlie Yardbird. Je pense à son art en l’écoutant. Il joue, il compose. Tout se raccorde. C’est comme ça, à mon sens que la musique se fait. J’aime tant quand les conditions de performance restent proches des conditions d’engendrement (de composition). Le moins on est distrait de la musique par des clochettes et des fanfreluches orchestrales, ou vocales, ou éditoriales, le mieux je me porte. Le Bebop, ce style de jazz radical, crucial, exploratoire et all’improviso, lancé par Charlie Parker et Dizzy Gillespie dans l’immédiat après-guerre est tellement profondément ce que je suis, qu’il devient presque difficile de trouver les mots pour l’exprimer. C’est à cause de quelque chose comme le fait que le ton du Bebop est plus libre, moins composé et orchestré que ce que faisaient, par exemple, Duke Ellington et ses semblables avant-guerre (les orchestres de Bebop sont des petites formations, quand Ellington est un pianiste de grand orchestre). Mingus et Roach sont des boppers. Gillespie et Powell aussi. On va y revenir. Un remarquable moment de synthèse jazzique va se mettre en place avec le susdit Bebop, entre 1940 et 1955 (mort de Parker). On ne retrouvera plus jamais ce son, cette pulsion de fond dans l’idiome, et on va ensuite passer deux générations à y repenser, notamment grâce au disque. Toute l’Amérique va un peu y penser, même si c’est juste dans son subconscient radiophonique ou cinématographique. Dans un fameux passage télé sur une partie de basketball qu’il vient de jouer avec des amis, le président Obama parle brièvement du Jazz, en expliquant que basketball et Jazz, comme traits de la culture afro-américaine, impliquent un certain rapport au sens tactique et à l’impro. Cela s’applique certainement aussi à sa propre façon de parler en public et, alors, indubitablement l’esprit lumineux de Charlie Parker flotte sur ce commentaire subtil et sublime.

Charlie Parker, c’est toute la problématique du glissendi intérieur, de la dérive latérale, de la variation lacératoire, du contretemps enchâssé dans le contretemps. Certains instruments de Jazz se prêtent naturellement au glissement. On peut citer le trombone à coulisse qui, contrairement au trombone à piston, son frère à touches discrètes, fait glisser les notes l’une vers l’autre et peut donc produire le continuum des intermédiaires. On peut aussi citer la contrebasse. Et le violon, le violoncelle et évidemment… notre voix, cet instrument multiforme magnifique. Mais, à contre courant de cette mécanique des instruments, comme fatalement, Charlie Parker est l’homme du saxophone alto, donc des clefs, des touches. Il transforme du discret en flux. Il transforme du composé en mouvance. Il transforme, avec ses susdites clefs de saxe, un escalier en rivière. C’est… c’est… Il faut l’entendre.

Je suis Charlie. Je suis le Bebop absolu, dans le caveau enfumé de mon thorax. Je suis donc ce quintet, fatal, sublime, éternel:

Charlie Parker (1920-1955): saxophone alto
John Birks alias Dizzy Gillespie (1917-1993): trompette
Earl Rudolph « Bud » Powell (1924-1966): piano
Charlie Mingus (1922-1979): contrebasse
Max Roach (1924-2007): batterie

Et ce symposium de titans, vous me croirez si vous le voulez, joua ensemble un soir d’été, le 15 mai 1953, au Massey Hall de Toronto (Canada). Ce fut the greatest jazz concert ever. L’album Jazz at Massey Hall, qu’on constitua à partir d’un enregistrement du concert que l’on doit à l’autre Charlie que je suis, Charlie Mingus, reste avec nous, en nous. C’est la seule trace enregistrée qu’on détient du raccord fugitif absolu des cinq immenses artisans difractants du Bebop. Grand.

Quand j’écoute Charlie Parker et Dizzy Gillespie travailler ensemble avec une section rythmique de géants ou de nains, c’est tout simple, je me sens bien. Tout le beau et le bon du son en moi se réunit, s’émulsionne et se dépose. Et je suis Charlie.

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bird-and-dizz

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Il y a soixante-dix ans: le film LES ENFANTS DU PARADIS de Marcel Carné sort en salles. Sublime…

Posted by Ysengrimus le 1 mars 2015

Enfants-du-paradis

Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, dans le petit cinéma de poche de son Manoir de Milton, sur l’Escarpement du Niagara, fronce les sourcils en penchant légèrement la tête et en claquant des doigts. Elle cherche quelque chose dans sa mémoire. Elle se décide, un peu contrite, à se tourner vers l’aile francophone de sa compagnie, et dit: I am trying to remember the title of that seventy years old masterpiece of post-war French cinema. There is enfants… in the title. Nous nous écrions tous en cœur: Les enfants du paradis de Marcel Carné. Mademoiselle Griffith claque des doigts une fois ultime en s’écriant. There you go! Is it as sublime as they say it is? And what is with the paradis bit. It is not a religious flick, I hope. Nous nous empressons de rassurer la sensibilité athée de Mademoiselle Griffith. Paradis dans Les enfants du paradis c’est le nom ironique donné à la haute et «céleste» section des balcons du fin fond d’un théâtre, celle se trouvant le plus loin possible de la scène. Les enfants du paradis, ce sont les fous de théâtre les moins fortunés, ceux qui ne peuvent voir le spectacle que depuis les plus mauvaises place, celles du perchoir lointain. Oh! I see. The Pit! Where the «Gods» are. Mademoiselle Griffith aime bien cela, trouve cela joli, le paradis, pour ceux qu’on appelle, usant de la même ironie, en anglais, les dieux. Elle se pâme un peu. Nous expliquons surtout à Mademoiselle Griffith qu’avec ce film, elle va vivre une expérience cinématographique qui va changer ses vues du septième art à jamais. Emballée par notre enthousiasme, Mademoiselle Griffith réclame qu’on lui déniche le disque de ce film pour sa prochaine séance de projection. Naturellement, ainsi fut fait. On lui apporta la très belle copie restaurée, avec sous-titres anglais, établie en 2002 pour la fameuse collection new-yorkaise Criterion, et ciblant spécifiquement le public nord-américain.

Le film se déploie en deux tableaux. Le premier tableau, intitulé Le Boulevard du Crime nous amène, en 1829, sur le Boulevard du Temple à Paris, surnommé «boulevard du crime» à cause de toutes les histoires criminelles alors mises en scène dans les nombreux théâtres de cette artère bondée du Paris populaire. Le second tableau s’intitule L’homme blanc, en référence à Pierrot, personnage lunaire, immaculé et… vierge. Il a lieu, toujours à Paris, en 1835, donc six ans après le premier tableau. Dès ledit premier tableau, on voit apparaître trois personnages ayant existé historiquement: le pantomime Baptiste Duburau (1796-1846, joué par Jean-Louis Barrault), l’acteur de théâtre Frédérick Lemaître (1800-1876, joué par Pierre Brasseur) et l’escroc et assassin Pierre-François Lacenaire (1800-1836, joué par Marcel Herrand). S’ajoute une quatrième figure, le comte Édouard de Montray (joué par Louis Salou), basé, lui aussi, sur un personnage historique du nom de Charles, duc de Morny (1811-1865). Tous ces fougueux personnages masculins de conséquence vont vivre le choc de leur vie en rencontrant la femme suprême, Garance (jouée par Arletty), fille de vie sans le sous qui, au début de l’histoire, joue «la vérité», assise nue dans un «puit» plein d’eau claire que des forains font mater au public, sous une tente, pour un prix d’ami. L’influence mutuelle entre ces quatre hommes et cette femme, éblouissante mais incroyablement triste et décalée, sera la force motrice de notre histoire. Au début, elle est amie avec Pierre-François Lacenaire, qui l’aime secrètement. Ils se promènent un beau jour, comme deux vieux comparses, et l’escroc incorrigible vole une montre à un gros bourgeois, dans la foule du Boulevard du Crime, juste devant le tréteau extérieur des bonimenteurs du Théâtre des Funambules. Lacenaire s’esquive dans la foule avec son petit butin, le gros bourgeois éructe, les gendarmes accourent, Garance est accusée. C’est alors que, depuis le tréteau, le petit pantomime Baptiste, qui participait au boniment en silence en compagnie de son vieux père qui le dénigrait ouvertement en public, s’active, se déploie, prend vie. Par la pantomime, il explique aux gendarmes et à la foule que la montre a été volée par un autre, venu de l’autre côté, un moustachu délié, qui s’est défilé. Garance, sauvée par cet acte de communication impromptue qui lui gagne spontanément la sympathie de tous, lance une petite rose sur le tréteau et voici notre deuxième homme amoureux. Devant le même théâtre, un troisième larron s’active déjà. Frédérick Lemaître, inconnu, méconnu mais déjà flamboyant, sait sans l’ombre d’un doute qu’il sera un des acteurs les plus adulés du 19ième siècle. Le reste de l’univers ne le sait pas encore, par contre. Le pauvre Lemaître se chamaille, devant la porte du Théâtre des Funambules, avec le régisseur de salle. Il veut voir le directeur. Il veut devenir acteur. Il ne vit que pour jouer la comédie. Mais… il aperçoit soudain Garance dans la foule. Elle vient de jeter une fleur sur le tréteau extérieur des bonimenteurs et se retire majestueusement. Voilà notre troisième homme ébloui. Il fonce dans la foule et baratine Garance comme un vrai matou, verbeux et charmeur. Elle s’en débarrasse tout en douceur et s’esquive. On n’échappe pas à la suite. Frédérick Lemaître, inconnu, méconnu, entre dans le théâtre et finit par trouver le directeur des Funambules, qui met systématiquement à l’amende quiconque parle ou fait un bruit sur son plateau ou dans ses coulisses. Le directeur, prévenu qu’un inconnu cherche à le voir, toise Lemaître de pieds en cap en disant: Ah, c’est celui-là? Ce mirliflore! De son côté, Baptiste, méprisé du grand pantomime Anselme Duburau son père, rentre dans le théâtre aussi, sa rose à la main, une nouvelle vie insufflée en lui. Dans la salle, un drame éclate alors. Deux clans d’acteurs se disputent, à cause d’un accrochage involontaire survenu lors d’une pantomime. Paroxysme des frustrations. C’est la bagarre générale sur scène (devant le public) et en coulisses. On baisse le rideau en catastrophe et on tente une réconciliation sur le tas, mais tout le monde est bien remonté. L’un des clans d’acteurs démissionne en bloc et vide intempestivement les lieux. Le théâtre des Funambules vient de perdre d’un coup sec la moitié de sa distribution. C’est la chance de Lemaître, qui s’insinue dans une défroque de lion. C’est la chance de Baptiste, à qui l’on confiera ses premières pantomimes, sur la foi du charme inattendu et incroyable qu’il déploya sur le tréteau extérieur, lors du sauvetage de Garance. Cette dernière est éventuellement, elle aussi, embauchée par les Funambules. Elle joue une Grâce, immobile sur un piédestal, avec Baptiste en Pierrot et Lemaître (qui déteste déjà ces rôles muets, imposés par la loi de fer de la répartition des genres dramatiques sur le Boulevard du Crime) en Arlequin. C’est ainsi qu’un soir Garance est aperçue, depuis le parterre, par notre quatrième homme, le comte Édouard de Montray, riche et influente figure de la Monarchie de Juillet. Il visite l’actrice en coulisse et lui offre amour, protection et confort matériel.

Garance est aimée de quatre homme mais, elle, elle n’en aime qu’un seul. Lequel? Ah, ça, allez demander au marchand d’habits ambulant Jéricho dit trompe-la-mort, dit vend la mèche, dit mouton blanc, dit treize à table (joué par Pierre Renoir, le fils du peintre Auguste Renoir), ou alors à Fil de Soie, le faux aveugle (Ayez pitié d’un paaauuuvre aveugle!), qui as tout vu, lui aussi, ou encore à Nathalie, l’épouse de Baptiste (jouée par Maria Casarès) qui a ses doutes, elle aussi. Moi, je continue avec mes deux incroyables acteurs. Le deuxième tableau, L’homme blanc décrit, six ans plus tard, l’accession sociale de toutes ces figures. Garance, est devenue la protégée du comte Édouard de Montray. Fini le temps des soucis matériels, le «bon vieux temps des coudées franches», comme le disait si bien Brassens. Baptiste triomphe avec une étrange pantomime intitulé [Mar]chand d’habits, où un Pierrot quasi-freudien tue d’un coup de rapière un marchand d’habits ambulant inspiré de Jéricho (et joué par Anselme, le père de Baptiste), pour aller retrouver la femme qu’il aime (jouée par Nathalie, l’épouse de Baptiste) dans un bal de salon chic. Le bateleur Baptiste, troublé mais génial, est en train de recréer littéralement le personnage du Pierrot lunaire et de faire de l’artisanat populaire de la pantomime, un art, au sens fort. Frédérick Lemaître a quitté les Funambules et fait maintenant du bon gros répertoire parlant institutionnel, au Grand Théâtre. Son individualité tonitruante triomphe sur les planches mais ce n’est pas encore exactement le délire. Le délire, le délire absolu, va s’installer, dans son cas, quand il sera obligé par contrat de jouer le bandit Robert Macaire dans un obscur drame moral intitulé l’Auberge des Adrets. Ennuyé pour mourir par cette fable sans vie, Lemaître et un comparse complice décident, sans consulter ni le directeur du théâtre ni les trois auteurs de la pièce, de cabotiner leurs rôles d’un bout à l’autre, transformant de facto ce drame ennuyeux et sombre en une farce loufoque aussi irrésistible qu’insensée. C’est le triomphe délirant d’un conformisme coincé qui jubile de cette apologie du bandit de grand chemin au cœur tendre. Robert Macaire, sous les traits de Frédérick Lemaître, devient instantanément un héros populaire voué à une longue postérité. Pendant que les acrobates muets deviennent des artistes fins aux Funambules, le drame institutionnel parlant bascule dans la pantalonnade goguenarde de baratineurs au Grand Théâtre. Joyeux croisement et fécondation mutuelle des genres. Mais les forces obscures de la tristesse grondent. Le comte Édouard de Montray sait que Garance aime un seul homme et il a de plus en plus peur que ce ne soit pas lui. Il croise, dans l’escalier de sa résidence parisienne, Pierre-François Lacenaire venu saluer Garance qui séjourne temporairement à Paris (sa résidence permanente étant maintenant l’Écosse). C’est la haine ouverte automatique entre les deux hommes. Est-ce ce voleur et cet assassin qu’elle aime? Où est-ce ce cabotin verbeux de Lemaître, qui triomphe maintenant au Grand Théâtre dans le rôle d’Othello? Ou quelque obscur fantoche des Funambules? Le comte Édouard de Montray est un homme implacable. Quand quelqu’un ne fait pas son affaire, il s’arrange pour le tuer en duel. Garance est consciente du danger sourd et cruel émanant de cet homme roide, puissant, frustré, dévoré par la tristesse la plus insondable. Elle fait donc tout pour protéger ses anciens amis du Boulevard du Crime. C’est qu’elle aime peut-être un peu tous ces hommes, finalement, chacun à sa manière: amour filial, amour sororal, amour sensuel, amour platonique. On se souviendra des extraordinaires observations de Garance sur l’amour: Oh, moi j’aime tout le monde. Et le pur et beau: C’est si simple, l’amour.

Mademoiselle Griffith est estomaquée. Elle commente à plusieurs reprises l’incroyable densité de ces personnages, leur complexité polymorphe, leur inextricable richesse. La modernité éblouissante du personnage de Garance. Les dialogues extraordinaires de Jacques Prévert. La cinématographie lumineuse de Marcel Carné. Cette harmonie incroyable entre théâtre et cinéma. Cette singulière synthèse dynamique des scènes de foules. Cette puissance incomparable des tête-à-tête. Cette distribution prodigieuse, immense, mythique, tout le monde en piste, même les acteurs de soutien. Une enfant du paradis de plus est née… on ne peut rien dire de plus car il faudrait tellement tout dire. Il faut voir et voir et revoir ce film unique. C’est le Gone with the Wind français. On en sort absolument transporté, transformé.

Oui, sublime, chère Lindsay Abigaïl. Sublime, sublime, sublime.

Les enfants du paradis, 1945, Marcel Carné, film français avec Arletty, Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur, Marcel Herrand, Louis Salou, Pierre Renoir, Maria Casarès, 190 minutes.

Baptiste Duburau (Jean-Louis Barrault) jouant le Pierrot lunaire

Baptiste Duburau (Jean-Louis Barrault) jouant Pierrot

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Ce que la laïcité dit (respectueusement mais fermement) aux ci-devant grandes religions

Posted by Ysengrimus le 1 février 2015

Trois monotheismes

Les braves gens se réclamant des fameuses trois «grande religions» (il y en a bien plus que trois, au fait, ne l’oublions pas, s’il-vous-plait) devraient faire l’effort minimal louable que nous, les athées, faisons en permanence, qui est celui de lire ou relire leurs textes sacrés et de réfléchir un tant soit peu sur ce qu’on y trouve. Il n’est pas long qu’on observe, dans les principes fondamentaux des fameuses trois grandes religions, des orientations programmatiques ouvertement odieuses et intolérables, qui n’ont pas grand-chose à voir avec la sagesse ou avec le respect de ce qui est humain. La laïcité ne dit rien d’autre que cela. Revoyez un petit peu la copie de vos propres doctrines avant de vous mettre à jouer les martyrs innocents qu’on tourmenterait pour des raisons fallacieuses. Parlons-en librement, pour faire changement… Que je vous soumette trois petits exemples, tout simples mais parfaitement imparables.

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JUDAÏME. Lisons Le Pentateuque.

3. Moïse faisait paître le petit bétail de Jéthro, son beau-père, prêtre de Madiân; il l’emmena par delà le désert et parvint à la montagne de Dieu, l’Horeb. L’ange de Yahvé lui apparut, dans une flamme de feu, du milieu d’un buisson. Moïse regarda: le buisson était embrasé mais le buisson ne se consumait pas. Moïse dit: «Je vais faire un détour pour voir cet étrange spectacle, et pourquoi le buisson ne se consume pas». Yahvé vit qu’il faisait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson. «Moïse! Moïse!», dit-il et il répondit: «Me voici». Il dit: «N’approche pas d’ici, retire tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte». Et il dit: «Je suis le Dieu de tes pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob.» Alors Moïse se voila la face, car il craignait de fixer son regard sur Dieu.

Yahvé dit: «J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J’ai entendu son cris devant ses oppresseurs; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre plantureuse, vers une terre qui ruisselle de lait et de miel, vers la demeure des Cananéens, des Hittites, des Amorites, des Périzzites, des Hivvites et des Jébuséens. Maintenant, le cri des Israélites est venu jusqu’à moi, et j’ai vu l’oppression que font peser sur eux les Égyptiens. Maintenant va, je t’envoies auprès de Pharaon, fais sortir d’Égypte mon peuple, les Israélites.

Moïse dit à Dieu: «Qui suis-je pour aller trouver Pharaon et faire sortir d’Égypte les Israélites?» Dieu dit: «Je serai avec toi, et voici le signe qui te montrera que c’est moi qui t’ai envoyé. Quand tu feras sortir le peuple d’Égypte, vous servirez Dieu sur cette montagne.»

Moïse dit à Dieu: «Voici, je vais trouver les Israélites et je leur dis: ‘Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous’. Mais, s’ils me disent: ‘Quel est son nom?’, que leur dirai-je?» Dieu dit à Moïse: «Je suis celui qui est». Et il dit: «Voici ce que tu diras aux Israélites: ‘Je suis’ m’a envoyé vers vous.» Dieu dit encore à Moïse: «Tu parleras ainsi aux Israélites: ‘Yahvé, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob m’a envoyé vers vous. C’est mon nom pour toujours, c’est ainsi que l’on m’invoquera de génération en génération.

«Va, réunis les anciens d’Israël et dis-leur: ‘Yahvé, le Dieu de vos pères, m’est apparu —le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob— et il a dit: Je vous ai visités, et j’ai vu ce qu’on vous fait en Égypte, alors j’ai dit: Je vous ferai monter de l’affliction d’Égypte, vers la terre des Cananéens, des Hittites, des Amorites, des Périzzites, des Hivvites et des Jébuséens, vers une terre qui ruisselle de lait et de miel. Ils écouteront ta voix et vous irez, toi et les anciens d’Israël, trouver le roi d’Égypte et vous lui direz: ‘Yahvé, le Dieu des Hébreux, est venu à notre rencontre. Toi, permets-nous d’aller à trois jours de marche dans le désert pour sacrifier à Yahvé notre Dieu. Je sais bien que le roi d’Égypte ne vous laissera aller que s’il y est contraint par une main forte. Aussi j’étendrai la main, et je frapperai l’Égypte par les merveilles de toute sorte que j’accomplirai au milieu d’elle; après quoi, il vous laissera partir.

«Je ferai gagner à ce peuple la faveur des Égyptiens, et quand vous partirez, vous ne partirez pas les mains vides. La femme demandera à sa voisine et à celle qui séjourne dans sa maison des objets d’argent, des objets d’or et des vêtements. Vous les ferez porter à vos fils et à vos filles et vous en dépouillerez les Égyptiens.

(L’Exode, 3, second livre du Pentateuque, dans La Bible de Jérusalem)

Il est limpide qu’on est ici, de plain pied, dans la dynamique du peuple élu. Dieu s’occupe d’un peuple spécifique et n’a rien à faire avec les autres peuples. Contrairement au christianisme et à l’islam qui aspirent à l’universalité (façon pétante de dire qu’ils veulent endoctriner tout le monde, sans distinction), le judaïsme fonde son dispositif légendaire sur le mythe élitiste d’un peuple aimé de dieu et littéralement instruit par lui pour frayer son chemin à travers la racaille incroyante et s’en préserver hermétiquement, en lui prenant, au passage, ses terres et ses objets d’argent et d’or, sans faire de complexes. De la légende de Noé et de Sodome et Gomorrhe (dieu retenant un petit groupe de bons disciples et éradiquant le reste) au mythe de la tour de Babel (dieu introduisant la multiplicité culturelle pour punir les hommes d’avoir érigé des tours) en passant par les pérégrinations guerroyeuses de l’arche d’alliance et par l’intégralité du drame de Moïse menant les israélites vers la terre promise sans y entrer lui-même, il est limpide et amplement attesté que, pour le judaïsme, il y a ceux qui en sont et ceux qui n’en sont pas. J’ai pas besoin de m’étendre sur la question. Les exemples et les applications de ce principe fondamental sont légion et affectent toutes les facettes de la vie quotidienne et ce, jusque de nos jours. Le peuple élu doit se soumettre à l’autorité frontale du dieu unique, lui dictant une vérité absolue certes, mais à dépositaires circonscrits… Les autres peuples n’ont qu’à se démerder et, même si on peut pas dire cela trop fort de nos jours, à aller se faire foutre, en fait. Il y a ici une incompatibilité principielle avec toute forme d’intégration culturelle. Et cette fracture de principe est d’autant plus cuisante et illogique qu’elle détermine les dictats de croyance d’un peuple qui, d’autre part, est le champion effectif toutes catégories de l’intégration historique au sein de cultures réceptrices. La notion de peuple élu est une catastrophe mythologique de plus en plus indéfendable, intellectuellement et pratiquement, dans le monde multilatéral contemporain. La laïcité combat ce principe autoritaire et inégalitaire et est obligée de respectueusement signaler au judaïsme qu’il incorpore des éléments fondamentaux dans son fonctionnement qui le mènent directement sur la pente de l’illégalité civile.

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CHRISTIANISME. Lisons Le Nouveau Testament.

5. Un certain Ananie, d’accord avec Saphire sa femme, vendit une propriété; il détourna une partie du prix, de connivence avec sa femme, et apportant le reste, il le déposa aux pieds des apôtres. «Ananie, lui dit alors Pierre, pourquoi Satan a-t-il rempli ton coeur, que tu mentes à l’Esprit Saint et détourne une partie du prix du champ? Quand tu avais ton bien, n’étais tu pas libre de la garder, et quand tu l’as vendu, ne pouvais-tu disposer du prix à ton grée? Comment donc cette décision a-t-elle pu naître dans ton cœur? Ce n’est pas à des hommes que tu as mentis mais à Dieu. En entendant ces paroles, Ananie tomba et expira. Une grande crainte s’empara alors de tous ceux qui l’apprirent. Les jeunes gens vinrent envelopper le corps et l’emportèrent, pour l’enterrer.

Au bout d’un intervalle d’environ trois heures, sa femme, qui ne savait pas ce qui était arrivé, entra. Pierre l’interpela: «Dis-moi, le champ que vous avez vendu, c’était tant?» Elle dit: «Oui, tant.» Alors Pierre: «Comment donc avez-vous pu vous concerter pour mettre l’Esprit du Seigneur à l’épreuve? Eh bien! Voici à la porte les pas de ceux qui ont enterré ton mari: ils vont aussi t’emporter. À l’instant même elle tomba à ses pieds et expira. Les jeunes gens qui entraient la trouvèrent morte; ils l’emportèrent et l’enterrèrent auprès de son mari. Une grande crainte s’empara alors de l’Église entière et de tous ceux qui apprirent ces choses.

(Les Acte des Apôtres, 5, cinquième livre du Nouveau Testament, dans La Bible de Jérusalem)

Brutal et sereinement explicite. On dirait une séquence cinématographique sur la pègre. Un bien drôle de modèle moral pour nos «jeunes gens», en tout cas. Saint Pierre (dont on raconte qu’il fut le premier pape) et les apôtres sont à constituer les assises financières de leur mouvement et ils exigent un abandon matériel total de leurs adhérents. S’ils ne l’obtiennent pas, voilà ce qu’ils font de leur puissance thaumaturgique. On décrit les débuts ouvertement assumés du régime de peur. C’est écrit en toutes lettres. Les chrétiens nous bassinent constamment avec l’évangile, ce roman-savon portant sur un prêcheur semi-subversif et héroïque soignant les malades, défiant les autorités religieuses et militaires, et mourant sur la croix romaine, au nom de quelque rédemption pascale fumeuse. Ils croient avoir fondé une religion d’amour universel sur la base circonscrite et hypertrophiée de la légende bringuebalante de leur personnage principal. Ces mêmes chrétiens sont bien prompts à oublier que Les Actes des Apôtres et les Épîtres de Saint Paul (qui, lui, est le véritable fondateur organisé et méthodique du christianisme et qui, de fait, formula une mystique aussi intensive envers l’église dite apostolique qu’envers le christ même) font pleinement partie du canons du ci-devant Nouveau Testament et sont littéralement truffés de manifestations brutalement autoritaires du type de celle exemplifiée ici (et dont l’énumération deviendrait vite lassante). Ces pratiques de sectes extrémistes sont parfaitement installées dans le canon chrétien et ce, depuis ses origines. C’est d’ailleurs tout à fait explicable historiquement. Comme ce programme spécifique s’est développé en résistance sourde et méthodique à l’empire d’une Rome d’abord hostile qui a fini par s’imbiber du nouveau culte au point de devenir la capitale de son dispositif autoritaire, les chrétiens n’ont pas fait de cadeaux. Les pratiques décrites ici sont dans le principe du fonctionnement fondamental de leur culte et les exemples d’applications, coloniaux notamment, sont légion. Il n’y a absolument rien ici de marginal ou d’anecdotique. Ce n’est pas à des hommes que tu as menti mais à Dieu… on croirait entendre les jérémiades totalitaristes du dernier de nos curés de village occupé. La laïcité combat ce principe autoritaire et inégalitaire et est obligée de respectueusement signaler au christianisme qu’il incorpore des éléments fondamentaux dans son fonctionnement qui le mènent directement sur la pente de l’illégalité civile.

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ISLAM. Lisons Le Coran.

32. Ne convoitez pas les faveurs dont Dieu a gratifié certains d’entre vous de préférence aux autres: une part de ce que les hommes auront acquis par leurs œuvres leur reviendra; une part de ce que les femmes auront acquis par leurs œuvres leur reviendra. Demandez à Dieu qu’il vous accorde sa grâce. Dieu connaît toute chose.

33. Nous avons désigné pour tous des héritiers légaux: les père et mère, les proches, et ceux auxquels vous êtes liés par un pacte. Donnez-leur la part qui doit leur revenir. —Dieu est témoin de toute chose—

34. Les hommes ont autorité sur les femmes, en vertu de la préférence que Dieu leur a accordée sur elles, et à cause des dépenses qu’ils font pour assurer leur entretien. Les femmes vertueuses sont pieuses: elles préservent dans le secret ce que Dieu préserve.

Admonestez celles dont vous craignez l’infidélité; reléguez-les dans des chambres à part et frappez-les. Mais ne leur cherchez plus querelle, si elles vous obéissent. —Dieu est élevé et grand—

(Le Coran, Sourate 4, Les femmes, verset 32 à 34, traduction D. Masson)

C’est explicite et c’est frontal. Il faut ajouter que, selon la vision de la foi coranique, le texte cité ici serait intégralement et littéralement la parole de dieu, dont le prophète Mahomet ne serait que le modeste scribe. C’est révoltant, c’est insupportable, inacceptable. Quand les musulmans se décideront à regarder leur héritage culturel avec le recul du matérialisme historique, le seul requis, le seul valable, il reliront Le Coran, notamment cette très intéressante sourate 4, Les Femmes, et y verront ce qui s’y trouve vraiment. Des dirigeants du septième siècle, en Arabie, se décarcassant pour policer et mettre de l’ordre dans les coutumes dévoyées et tumultueuses de tribus semi-nomades encore passablement hors contrôle. Quand on s’informe minimalement sur les mâles enragés que l’islam mit sur le chemin d’une civilisation durable, on regarde la sourate sur les femmes avec, en fait —et je pèse mes mots— un recul respectueux. Lisez la complètement (elle ne fait jamais qu’une petite trentaine de pages, en format livre de poche), c’est très instructif. Dire: une part de ce que les hommes auront acquis par leurs œuvres leur reviendra; une part de ce que les femmes auront acquis par leurs œuvres leur reviendra dans le contexte sociohistorique ouvertement phallocrate qui fut celui du saint prophète est une intervention d’une remarquable modernité. Il faut approcher la sourate 4 (comme le reste du Coran) en historien, pas en sectateur. Je vous assure qu’on sent, dans son déploiement, un effort constant pour, de fait, limiter la polygamie des peuplades pré-islamiques, pour la circonscrire en direction du marital, la policer, l’encadrer, instiller un sens de la responsabilité du couillu tribal triomphant envers son épouse et ses filles. En approchant ce texte comme un document écrit par des hommes de loi d’autrefois, dans une conjoncture radicalement contraire, on comprend que l’effort formulé ici ait eu un impact certain pour faire sortir des millions d’hommes et de femmes du Moyen-âge. Ce n’est pas pour rien que l’islam influence aujourd’hui environ un milliard et demi d’humains. Il faut voir la courbe abrupte qu’ils ont remontée et les concessions tactiques qu’ils ont du inévitablement assumer. SAUF QUE… SAUF QUE… SAUF QUE… prendre au pied de la lettre les énormités que je cite ici en leur donnant le statut de dogme religieux obligatoire devant déterminer les pratiques de la vie contemporaine, c’est purement et simplement impossible. Dieu préfère les hommes aux femmes. Si elles sont infidèles, enfermez-les et battez-les. S’il-vous-plait… La laïcité combat ce principe autoritaire et inégalitaire et est obligée de respectueusement signaler à l’islam qu’il incorpore des éléments fondamentaux dans son fonctionnement qui le mènent directement sur la pente de l’illégalité civile.

Trois exemples parmi des centaines. On pourrait en tirer d’absolument tous les textes sacrés du monde, d’orient comme d’occident. C’est que ce sont des textes vieux, datés, dépassés, déphasés, foutus. Tous, sans exception. Il n’est plus possible d’imposer l’héritage religieux au premier degré, de l’incorporer à l’existence contemporaine sans fatalement s’en distancier et le relativiser. La décence la plus élémentaire interdit de faire primer des principes archaïques aussi iniques et aussi vermoulus sur nos chartes des droits humains, si imparfaites soient-elles d’autre part. C’est immoral et révoltant. Dans le respect mais aussi dans la fermeté, il faut le dire. C’est, en fait, la chose fondamentale qu’il faut dire aux petits esprits larmoyants de toutes affiliations religieuses qui se mêlent de réclamer un primat des principes du culte sur les droits civils fondamentaux. Je me suis déjà prononcé en faveur d’une articulation entre laïcité ouverte et laïcité définie. Voici un rappel de cette articulation, la seule valable pour incorporer la richesse des contenus culturels hérités avec l’incontournable priorité du vrai respect des droits fondamentaux.

Laïcité ouverte pour toutes particularités ethnoculturelles sans conséquences juridiques effectives: vêtements, façades de temples, arbres de Noël, Menora, citrouilles d’Halloween, Ramadan, croix dans le cou, grigris, papillotes, fétiches, totems et statues, moulins à prières, turbans, voiles, hidjab, tchador, niqab, burqa, sari, brimborions et colifichets, minarets et clochers (avec cloches et crieurs inclus, sauf la nuit), yoga, occultisme, horoscope, pèlerinages, baptême collectif en piscine olympique, les chrysanthèmes du culte, en un mot.

Laïcité définie et fermement imposée as the law of the land dans le strict espace de portée juridique citoyenne: droits des femmes, droits des enfants, instruction publique, soins hospitaliers, banques, héritage, justice, vie politique et/ou politicienne, sécularisation intégrale de tous les corps administratifs, interdiction de la théocratie, prohibition du port d’armes (y compris les armes blanches…), crime organisé, code civil, code criminel, taxation, chartre des droits, les choses sérieuses du tout de la vie civile, en un mot.

Le fait que le cadre de représentation religieux dura ne garantit en rien qu’il soit éternel. Il faut désormais qu’il reste au temple et que le temple devienne un musée. Et… pour faveur, par pitié, tournons cette page déjà écrite une bonne fois et passons à autre chose.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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LE ROI CONTUMACE (par Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus le 15 janvier 2015

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Résumé du roman (par Laurendeau et Berger): Serge-Ours Noiseux, dit Sournois, quêteux, mandoliniste de rues et versificateur automatiste du Faubourg Saint-Laurent à Montréal, Québec, Canada, est abruptement propulsé roi d’un ensemble de mondes dans la lointaine constellation de Proxima Centauri. Il se donne alors le nom officiel de Contumace 1ier. Ce petit changement d’échelle dans l’appréciation qu’il est forcé de porter sur lui-même ne laisse par le personnage tout à fait de marbre mais enfin, on a connu plus estomaqué. Tout de suite, Serge-Ours égrène commentaires et questions, tandis que le protocole s’agite autour de lui, l’inondant de gros billets de banque et de facilités multiples, entremêlées d’un peu de mondanité et d’un solide petit ensemble, ardent et imprévisible, d’opportunité amoureuses.

Ce roman inattendu nous fait faire un petit tour en touristes dans le Montréal des artistes de rues autant que dans les hautes sphères de l’autocratie sidérale décomplexée. Une problématique politico-artistique s’y esquisse. C’est qu’en compagnie du roi Contumace, on fait plus ample connaissance avec ce petit morceau de bravoure fictionnelle, qu’est la monarchie constitutionnelle. On confirme que cette dernière vide le roi de ses pouvoirs alors que son peuple le garde, pantin scintillant, gonfalon flacotant, phare pulsionnel en rythme. Sous monarchie constitutionnelle, on charrie en pleine vie publique certains des éléments les plus tragicomiques des contes de fée. Le Roi Contumace, qui écrit en Je dans un style flamboyant, goguenard et lapidaire, nous parle de son court règne et ce, en le traitant ouvertement dans l’angle délirant, l’angle barbouilleur, l’angle narcomane, l’angle dadaïste, l’angle amoral aussi, cruel, roide, arbitraire, inquiétant. Le lecteur est ici, aussi, convié à une rencontre métissante entre l’héritage du sceptre anglais et de la guillotine française (sans oublier les tempêtes de neige soviétiques, donc nordiques). Le résultat est une petite satire bouffonnement post-coloniale autant que suavement cosmologique.

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LE POUVOIR RÊVÉ (compte-rendu d’Allan Erwan Berger): Le roi Contumace fait apparaître clairement que, tout comme Woody Allen joue avec ses psys, ses femmes, ses juifs et son New York, Laurendeau lui aussi tourne et retourne autour de thèmes et de supports de thèmes qui lui sont très chers, et sur lesquels il a beaucoup à dire par théâtre interposé. Ici, il en revient au pouvoir. Adultophobie et le Cycle domanial nous avaient parlé du pouvoir absolu, et de la solitude qu’il sécrète comme un cocon nécessaire ; Le roi Contumace plante au bord de ce jardin terrible une allégorie d’avertissement : toute pulsion, jusqu’à la plus sourdement constituée, en éclatant chez le souverain, s’y répand en toute impunité, légère et sans conséquences morales automatiques car elle ne peut se confronter qu’à une seule instance d’égale puissance, qui est le souverain lui-même.

Or, s’il n’a pas de conscience, s’il n’est pas adulte, s’il s’en fout de lui-même, s’il est Napoléon le Petit, alors il n’aura jamais honte, le souverain. D’autant plus que sa honte ne pourra même pas naître du regard des autres, puisqu’iceux ne verront jamais de lui que quelques pauvres pantomimes organisées : défilé, balcon, bénédiction, agitation de la royale papatte. Qu’il soit planqué au fond de la brousse comme dans Adultophobie ou isolé d’absolument tout comme dans les palais de Contumace, le souverain ne regrettera jamais rien à cause d’autrui puisqu’autrui ne peut lui peser. C’est seulement si le souverain porte en lui-même une éthique qu’il lui sera possible, éventuellement, de s’accuser, de se défendre, de s’analyser, d’avoir enfin honte et, s’il en ressent alors le besoin, de se punir, ou de se mentir. Nulle force extérieure à lui ne saurait le contenir, et il ne connaît qu’un juge, qui est lui-même, magistral ou fantoche selon le cas.

Cependant, ce super pouvoir conféré à un quidam, ça laisse des traces dans le monde. C’est d’ailleurs organisé pour ça. Non seulement par les morts que ça sème, mais aussi dans les mots que ça touche, dans les concepts que ça transmet, et donc dans la pensée politique que ça induit rien qu’en existant en tant que source. Le souverain porte donc en lui les conditions de sa propre évaluation venue de l’extérieur ; et voilà que lorsque celle-ci lui arrive, notre Contumace du roman Contumace en tient compte !… Aussi, après en avoir conféré avec lui-même, Contumace sera décapité par Contumace, et, cerise sur le gâteau, par contumace. Tout sera bien qui finira bien, la démocratie s’installera, vive la république et vive la musique. Contumace redeviendra Serge-Ours, peinturlureur, mandoliniste, amoureux comblé, petite célébrité du Plateau Mont-Royal à Montréal, Québec, Canada, sur un continent sis sur la petite motte de Terre dans la constellation du Soleil.

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QUE DEMANDE LE PEUPLE? (compte-rendu de Perrine Andrieux): L’uniforme acheté et enfilé, elle me ramène, presque distraitement, au Rectangle Saint-Louis. Kiosque, caverne pâlotte, trône-pensum (il porte vachement bien son nom, celui-là, par les temps qui courent). Me revoici sanglé et fin paré pour une autre ballade protocolaire. Roussette se penche sur moi et trouve encore moyen de me dire : «Vous êtes parfait. La duchesse Pierre va en tomber dans les pommes.» C’est ça, cruelle. Fais ta petite entremetteuse maintenant. Biboche-moi avec des vieilles pétasses dans ma tranche d’âge. Je ne lui dis pas ça explicitement, évidemment. Un roi ne dit pas des choses comme ça à ses sujets.

Serge-Ours Noiseux a arrêté la drogue, il le jure, il est droit comme un cèdre. Il le jure tellement qu’on en doute. Ancien acteur devenu clochard, il joue de la mandoline sur une place de Montréal. Pourtant, quand on le révèle roi des Sept Mondes et qu’il s’assoit sur son trône-pensum, on a envie d’y croire. Quand il enfile un costume et se coupe les cheveux à la George V, on a envie d’y croire. Quand son hologramme se promène de monde en monde auprès de ses sujets émerveillés, lui sanglé dans une cave montréalaise, on a encore envie d’y croire! Il est Contumace 1er. Et on le suit avec délice réprimer un mouvement absolutiste de groupuscules muscadins en culotte d’aristo moulante et fluo, visiter le Musée d’Art Dadaïste et Automatiste de Montréal en compagnie d’Olivia Cromwell, marier la belle Roussette à Édouard Septime… Lorsque soudain, le mythe s’écroule. Parce que même dans les Sept Mondes, il reste indivisible de ses valeurs et de ses vices d’avant. Perdant lentement sa légendaire placidité, il assassine ses deux petites pages – alors qu’il ne peut physiquement pas les toucher. Il s’immisce dans les pensées de ses sujets, contrôle tout, quoiqu’involontairement, par son omniscience de roi. Sa représentation holographique perd de sa superbe, de son éclat. Le peuple se révolte. On condamne le roi par contumace. On lui tranchera la tête aussi par contumace.

Ma petite surprise du jour, c’est que, ventre-saint-gris de sicroche, ils n’ont même pas de guillotine, mes bonnes gens des Sept Mondes.

Je dis, grave : « Tu montreras ma tête au peuple. Elle en vaut la peine. »

Paul Laurendeau fait preuve d’un style extravagant et déjanté, au service d’un texte symbolique. Le symbole, oui, de la liberté acquise qu’il faut protéger. Pour vivre heureux, vivons cachés, loin des trônes, des visites protocolaires et des pleins pouvoirs. Sous la drôlerie décadente de son hologramme, le roi Contumace est la métaphore, en joualonnais s’il vous plaît, de nos valeurs morales. Que demande le peuple?

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Commentaire de Paul Laurendeau sur l’écriture du ROI CONTUMACE: Alors, il faut admettre que je commence déjà à écrire en fonction démarcative de ce que j’ai écrit auparavant. L’idée était donc ici de façonner un personnage central qui soit une caricature directe de moi, mon âge, ma dégaine, ma bonhomie, ma faconde verbale et comportementale, mon héritage artistique personnel, mes fantasmes amoureux. C’est pas mon truc, habituellement, de servir personnellement de base à ma fiction, comme le font si merveilleusement Jack Kerouac ou Marjane Satrapi. J’ai pas fait ça souvent aussi ouvertement. Je me suis donc laissé dépayser par ça, ce traitement là, incongru pour moi. Le cadre montréalais s’est alors imposé de lui-même. J’en suis imprégné, à la fois anciennement et fraîchement. Amour d’un espace et envie d’écrire dedans vont ensemble. Il ne faut pas pousser l’envie d’écrire, de tête. Il faut la laisser venir des lieux et des gens qui nous écrinent, de corps. Le Carré Saint Louis (endroit où on rencontre deux types de gens, des vieux Contumace avec instruments à corde, et de jeunes et jolies Roussette qui promènent un chien — c’est saisissant), la promenade urbaine sur la Catherine, de l’intersection avec Saint-Hubert jusqu’au Quartier des Spectacles, les clodos du Faubourg Saint-Laurent, sagouins philosophico-musicaux incomparables, c’est ma place et ma gang, depuis six ans. Dans cette ville, je retrouve tellement d’émotions de mon adolescence, aussi, dont j’ai été sevré pendant vingt ans de Canada anglais. Oh, oh, Canada anglais, il me teinte et me freine, celui-là. Une idée s’esquisse. Attention, les québécois ont souvent traité ce thème. Il faut rester frais, dispos et surtout, sans hargne. Badin, chafouin. Enlevant.

Lors de la visite du Duc de Cambridge et de sa charmante épouse au Canada (en 2011 — deux pros de la relation publique qui coûtent cher à faire venir mais qui vous pètent un de ces show de fantasmatique nationale), ça a rouvert la plaie ancienne, fatale, de ma réflexion sur la monarchie constitutionnelle. C’est un petit morceau de bravoure fictionnelle, que la monarchie constitutionnelle. On dévide à fond le roi de ses pouvoirs mais on le garde, pantin scintillant, gonfalon flacotant, phare pulsionnel en rythme. Et on l’aime. Comme coupables d’avoir des droits et de les prendre, on l’adore. Rock star, il déplace les foules. Oh, il y a des rois et des reines dans les contes de fées, c’est pas pour rien. En monarchie constitutionnelle (pas absolue – cette dernière tue le mystère), on charrie en pleine vie publique certains éléments délirants desdits contes de fée. Il y a du fictionnel en pagaille là-dedans, tiens. Et on en parle pas si souvent dans l’angle délirant, justement, l’angle barbouilleur, l’angle narcomane, l’angle dadaïste, l’angle amoral aussi, cruel, roide, arbitraire (sans le jugement gnagnan usuel: suis-je pour, suis-je contre?). En plus, une rencontre métissante de l’héritage du sceptre anglais et de la guillotine française (sans oublier les tempêtes de neige soviétiques, donc nordiques) en un rutilant racoin satirique colonial, c’est tout moi ça. Précipité de l’idée. Soudain les choses s’imposent presque comme un devoir. Moins un devoir de mémoire qu’un devoir d’ironie grinçante et bouffonne, à l’irlandaise. Il faut vivre en pays occupé pour bien sentir ça.

Être un roi, donc, mais un roi passif, contemplatif, fabriqué de toute pièce par un délire, possiblement collectif, possiblement privé et hallucinatoire, certainement post-colonial dans les deux cas. Il y a de quoi à fouiller, là. Ensuite, houlà, pas envie de me faire accuser de fautes de réalisme historico-machin, la barbe (de George V)! Alors, mon roi constitutionnel sera celui d’un lot de mondes galactiques, genre cosmos de Bergerac, de Micromégas ou du Petit Prince. La fiction, tant intégrale qu’évasive, de certains segments, c’est le refuge parfait contre les critiques vétillardes du réalisme étroit. Un peu de science-fiction (pas trop! — la sf est un dangereux absorbatron) et on est couvert. Roi barbu vieillotte de Proxima Centauri la futuriste, empire sur lequel le Soleil ne se couche fatalement jamais (boutade), y en aura pas un esti pour me dire que j’ai «mal» décrit l’ambiance politico-sociale. La sainte paix fictionnelle, donc. Même mon Montréal incorpore des éléments délirants auto-protecteurs. Le restaurant La Galoche et le salon de coiffure Chez Moustache n’existent pas, la station De Montigny ne porte plus ce nom depuis des décennies, le MADAM et la Bibliothèque Neuve sont renommés, Ovide Érignaque (un petit peu basé sur Claude Gauvreau) et Cyprien Songe (un petit peu basé sur Jean-Paul Riopelle) sont pleinement à moi. J’en fais ce que j’en veux. On peut donc pas m’accuser d’avoir mal tué un Gauvreau et d’avoir mal «peint» un Riopelle. Le Malheureux Magnifique, le buste d’Émile Nelligan, les vespasiennes-sandwicherie du Carré Saint Louis et la statue de Mère Gamelin restent en place, eux. Que voulez-vous: je les aime.

Roussette et Olivia, là c’est de la fantasmatique personnelle profonde, mystérieuse, insondable. C’est le scotome lancinant devant mon œil-auteur. Elles, elles sont toujours un peu là, dans mes romans, en versions distinctes, comme les actrices de la petite compagnie d’un même tréteau, d’une pochade à l’autre. Ce sont des variations involontaires sur Dulciane et Rosèle, ceux qui m’ont lu le voient bien. Roussette, c’est pas compliqué, c’est mon déclencheur d’écriture. Quand Roussette prend place dans le script, tenez-vous bien c’est dit, la pianote démarre. Je sais pas pourquoi, je sais pas qui c’est (et je m’en fiche bien). Mes fantasmes, comme les vôtres, ça ne s’explique pas. Ça se vit et, si on écrit, ça se donne, sans tergiverser. Écrire est un trip intérieur, finalement, solitaire et égoïste. Comme c’est un trip de la jouissance fictionnelle de l’ego, pourquoi ne pas, parfois, faire de cela, justement aussi, un thème. Le monde de Contumace existe de par Contumace. C’est un peu sur l’écriture fictionnelle qu’on médite ici, en se marrant bien dans le monarchico-constituto-toc. Quand Olivia Cromwell se rend compte que sa pure et simple existence à elle sort possiblement de cette tête, eh ben, adepte involontaire du roman expérimental, elle entend la couper, pour voir. Pour voir plus clair. Pour voir ce qui se passe. Mais elle la coupe par contumace. Et donc, ben, la tête continue de déconner. Et Olivia n’y peut pas grand-chose, c’est si suave, quelque part.

Un cadre, une atmosphère qu’on laisse très lentement venir, monter, des personnages qu’on aime d’amour, un récit qui a du rythme, des thèmes auxquels on croit (ceci est crucial, souvent discret mais toujours crucial) et, indéfinissable lui, le fun, la jubilation, la joie folâtre. Écrire de la fiction, c’est vraiment pas de la tartinade de commande. Il faut prendre le temps et n’y aller que quand le plaisir y est. Pas une seconde avant.

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Paul Laurendeau (2015), Le roi Contumace, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Quelques petits mèmes tragi-comiques pour ceux et celles qui croient ou prétendent croire «ne plus avoir besoin du féminisme»

Posted by Ysengrimus le 1 janvier 2015

Il y a quarante ans débutait ce qui allait devenir (très exactement le 8 mars 1975) L’ANNÉE INTERNATIONALE  DE LA FEMME. Que de progrès accomplis depuis, pépieront les petits colibris. Et pourtant apparaissent maintenant des gens (y compris des femmes) qui croient ou prétendent croire ne plus avoir besoin du féminisme. Pour démontrer que la lutte des femmes, c’est vraiment pas fini, on va mobiliser ici le mode chatoyant et pugnace de la culture des mèmes.

Notons d’abord qu’un bon générateur de mèmes francophones performant est une chose rare. J’ai jeté mon dévolu sur MEMECENTER. Les illustrations des fonds de mèmes répertoriés ici sont des classiques de l’internet. Ils sont, de par les caractéristiques de cette culture, du domaine public. Le renvoi à la documentation complémentaire mobilise les ressources du remarquable site collectif KNOW YOUR MEME, rien de moins que l’encyclopédie la plus exhaustive connue du mème contemporain. J’ai retenu ici des mèmes incorporant un solide élément misogyne. L’échantillon que je fabrique ici de toute pièce est une infime goutte d’eau dans le torrent tonitruant de masculinisme et d’androhystérie qui sévit actuellement sur internet. Je ne dis pas que ces mèmes ne sont pas amusants ou comiques. Je dis qu’ils sont de fait tragi-comiques et, surtout, que, comme ce comique penche toujours dans le même sens, il serait pas de bien bonne tenue de tourner le dos trop vites aux acquis (fragiles) de 1975. Mais voyez plutôt, jugez sur pièces, et conclueurs et conclueuses, concluez.

Je (Paul Laurendeau/Ysengrimus) suis l’auteur des TEXTES de tous les mèmes classés ici. Et croyez-moi, j’ai mis la pédale douce dans ma petite exemplification.

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La dame bien, du premier monde, triste, mécontente et à l’égocentrisme démesuré (titre non confirmé du fond de mème: First World Problems). L’égoïsme « de fille »  et l’absence de conscience sociale à leur meilleur.

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first-world-problems-adieu-je-te-quitte
first-world-problems-comment-je-fais-pour-ma-came
first-world-problems-oh-sur-ma-pancarte-qui-dit-mission-accomplie-jai-oublie-les-points-sur-les-i
first-world-problems-jai-gagne-mes-elections-ontariennes
first-world-problems-embouti-par-une-bagnole
first-world-problems-la-lame-unique-de-mon-rasoir-a-epiler
first-world-problems-ouf-il-fait-si-chaud-aujourdhui
first-world-problems-jai-bien-trop-jardine-je-vais-avoir-des-stries-noires-sous-les-ongles
first-world-problems-jai-oublie-de-voter-aux-elections-ontariennes
first-world-problems-pauvre-monica-lewinsky-cest-si-triste-ce-quelle-narre-dans-vanity-fair
first-world-problems-conchita-wurst-a-remporte-leurovision-pourquoi-sepiler-je-vous-le-demande
first-world-problems-lafrique-terrible-a-tue----philippe-de-dieuleveult-balavoine-et-camille-lepage
first-world-problems-jai-perdu-mes-elections-ontariennes
first-world-problems-le-canadien-est-elimine----vie-foutue--desespoir-insondable

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La jeune amoureuse en manque affectif, à la fois collante-envahissante et mijaurée-nitouche (titre du fond de mème: Overly Attached Girlfriend). Celui-ci est d’autant plus intéressant que quand on visionne la vidéo humoristique de cette jeune femme (voir la documentation d’appoint sur la fiche de KNOW YOUR MEME liée), on observe qu’elle y formule avec esprit et sagacité les valeurs amoureuses de la jeune femme moderne. Il est tristement indubitable que ce mème au succès énorme est un titanesque jet d’androhystérie réactionnaire des plus purs et des plus compacts.

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overly-attached-girlfriend-folle-de-toi
overly-attached-girlfriend-cela-me-fait-tellement-maimer-de-tellement-taimer
overly-attached-girlfriend-deltaplane
overly-attached-girlfriend-devenir-un-petit-medaillon
overly-attached-girlfriend-he-cest-notre-petit-anniversaire
overly-attached-girlfriend-je-suis-amoureuse-de-lamour
overly-attached-girlfriend-je-te-donnerai-tout-le-reste
overly-attached-girlfriend-les-jeunes-femmes-athees-ne-croient-pas-en-leur-amoureux
overly-attached-girlfriend-mon-beau-cheri-cela-te-relativiserait-bien-trop
overly-attached-girlfriend-notre-tout-premier-baiser
overly-attached-girlfriend-un-peu-de-distance
overly-attached-girlfriend-une-boite-de-trombones-cest-pour-moi-je-vais-men-faire-un-collier-que-je-porterai-autour-de-mon-cou-pour-le-reste-de
overly-attached-girlfriend-tu-peux-avoir-une-pipe
overly-attached-girlfriend-tu-me-surnomme-crampon
overly-attached-girlfriend-tu-aimes-bien-comment-me-moulent-mes-collants
overly-attached-girlfriend-tes-raclures-dongles-de-doigts-de-pieds
overly-attached-girlfriend-si-jamais-tu-me-vois-nue
overly-attached-girlfriend-quatre-nanosecondes
overly-attached-girlfriend-planter-ton-gland
overly-attached-girlfriend-je-me-suis-fait-tatouer-ton-nom-sur-la-racine-dune-fesse-oh-pas-touche-ca-te-fera-de-la-lecture-a-la-nuit-de-noce
overly-attached-girlfriend-palpe-sans-regarder-le-condom
overly-attached-girlfriend-pour-mourir

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La mère de famille de classe moyenne, hautaine et montée en graine, mal informée mais rigide et outrecuidante (titre du fond de mème: Sheltering Suburban Mom). Ici je suis moins contrarié qu’insondablement triste. Une critique sociale légitime, souvent vive, cinglante et tordante, s’emberlificote malheureusement avec la misogynie la plus ordinaire-convulsionnaire. Ceci dit, ceux-ci me font beaucoup rire. Il faudrait simplement que cette dame soit rejointe par son mari sur le mème pour que mon contentement soit complet.

sheltering-suburban-mom-conservatrice-au-plan-fiscal-au-plan-social-et-par-dessus-tout-au-plan-parental

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sheltering-suburban-mom-conduit-sa-propre-voiture
sheltering-suburban-mom-contre-lavortement-pour-la-peine-de-mort
sheltering-suburban-mom-critique-sans-cesse-les-tares
sheltering-suburban-mom-faites-ce-que-je-dis-pas-ce-que-je-fais
sheltering-suburban-mom-lexclusive-et-infaillible-porte-parole-de-dieu-sur-terre
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sheltering-suburban-mom-frappe-aux-couilles
sheltering-suburban-mom-je-ne-veux-strictement-rien-savoir-du-feminisme
sheltering-suburban-mom-je-veux-entendre-mon-opinion-glosee-dans-une-voix-plus-grave
sheltering-suburban-mom-mere-monoparentale-par-k-o-technique
sheltering-suburban-mom-ne-veut-pas-que-sa-fille-qui-lui-ressemble-tant-fasse-la-meme-erreur-quelle-celle-de-trop-sidentifier-a-la-personne-qu
sheltering-suburban-mom-veut-regenter-votre-vie-sexuelle
sheltering-suburban-mom-toi-qui-aimes-les-fleurs
sheltering-suburban-mom-suivre-des-lecons-de-piano
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sheltering-suburban-mom-ne-veut-pas-que-les-bambins-fassent-mumuse-avec-des-lance-pierres-a-un-revolver-dans-le-tiroir-de-sa-table-de-chevet
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sheltering-suburban-mom-autrefois-talons-aiguilles-et-discotheques-aujourd---hui-petite-famille-et-hypotheque
sheltering-suburban-mom-vote-aux-elections-ontariennes-jugeant-que-ce-sont-les-seules-qui-valent-la-peine
sheltering-suburban-mom-contre-le-foulard-oriental-pour-lescarpin-occidental
sheltering-suburban-mom-dieu-est-de-son-bord-de-toute-facon-le-lit-est-vide-de-lautre-cote
sheltering-suburban-mom-se-crepe-souvent-avec-sa-trop-vieille-mere-ne-tolere-absolument-rien-danalogue-de-la-part-de-sa-trop-jeune-fille
sheltering-suburban-mom-fut-un-jour-amoureuse-puis----ensuite----se-maria
sheltering-suburban-mom-personnalite-controlante-credibilite-chambranlante
sheltering-suburban-mom-le-respect-est-obligatoire-sa-reciprocite-est-aleatoire
sheltering-suburban-mom-collectionne-les-petits-elephants-seulement-ceux-qui-dressent-la-trompe-joyeusement--un-elephant-normal-porte-malheur
sheltering-suburban-mom-collectionne-les-petites-grenouilles-anthropomorphes-seulement-celles-qui-sourient--ca-fait-de-la-variete-dans-son-logis
sheltering-suburban-mom-designe-toujours-des-coupables-se-dedouaner-et-culpabiliser-les-autres--une-pierre-deux-coups
sheltering-suburban-mom-la-chambre-de-sa-fille-est-en-ordre-elle-se-mefie-et-cest-linterrogatoire
sheltering-suburban-mom-la-vision-du-monde-dun-de-ses-rejetons-tend-a-sautonomiser-en-punition
sheltering-suburban-mom-ne-cherche-plus-lamour-ne-reprouve-plus-la-guerre
sheltering-suburban-mom-ne-dit-jamais-sil-vous-plait-et-ses-merci-sont-toujours-ironiques
sheltering-suburban-mom-on-lui-offre-des-fleurs-elle-se-mefie-et-cest-linterrogatoire
sheltering-suburban-mom-quelquun-lui-vole-un-peu-la-vedette-en-punition
sheltering-suburban-mom-quelquun-ose-la-contredire-en-punition
sheltering-suburban-mom-voudrait-se-faire-plus-damies-femmes-denigre-systematiquement-celles-de-son-voisinage
sheltering-suburban-mom-vote-pour-le-centre-droite-mais-seulement-sil-ne-se-radicalise-pas-trop-au-centre
sheltering-suburban-mom-son-fils-ne-la-considere-plus-comme-le-centre-du-monde-en-punition
sheltering-suburban-mom-son-fils-est-rentre-a-lheure-elle-se-mefie-et-cest-linterrogatoire
sheltering-suburban-mom-sa-fille-a-une-vie-plus-romantique-que-la-sienne-en-punition
sheltering-suburban-mom-regrette-le-doux-temps-ou-ses-ados-etaient-de-petits-enfancons-ne-supporte-pas-la-marmaille-au-restaurant-ou-ailleurs
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L’enseignante inutile, arrogante, jolie mais peu amène et sciemment démonstrative de la faillite intégrale du dispositif scolaire (titre du fond de mème: Unhelpful High School Teacher). Même problème que pour le mème précédent. Une critique intellectuelle souvent d’une grande sagacité et d’un comique peu commun s’entortille dans le cassage de bonne-femme le plus simpliste. On paie ici pour les limitations sociétales dont 1975 ne nous a pas encore débarrassés. Entendre: il aurait certainement fallu que ces jeunes hommes, fricoteurs de mèmes rencontrent plus d’instituteurs, dans leur jeunesse vraiment pas si lointaine…

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Le jeune non-macho engoncé, mal avisé, gauche et totalement inepte en amour (titre du fond de mème: Bad Luck Brian). Doctrinalement masculin plus que jamais, on ridiculise ici rien de moins que l’homme nouveau en émergence, le réduisant caricaturalement et grossièrement à un perdant inapte à manifester la plus infime parcelle de potentiel séducteur.

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Que ceux et celles qui croient au jour d’aujourd’hui ne plus avoir besoin de féminisme méditent attentivement les batteries de mèmes étalées supra, indices d’un masculinisme encore très solidement implanté dans la cyber-culture (notamment chez les jeunes hommes). Finalement, sur les fonds de vignettes humoristiques de ROTTEN eCARDS (servant plus souvent qu’à leur tour, elles aussi, de support pour des élans tragi-comiques à vous faire vous demander si l’année 1975 a jamais existé) trouvez infra quelques ecards (non répertoriées au site KNOW YOUR MEME), avançant la respectueuse réponse d’Ysengrimus à celles qui croient, même après avoir pris connaissance de tout ceci (et de bien d’autres choses beaucoup plus graves et cruciales), « ne plus avoir besoin du féminisme »:

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La quadrilogie romanesque TWILIGHT de Stephenie Meyer. Mais… pourquoi pas?

Posted by Ysengrimus le 1 décembre 2014

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On ne présente plus la quadrilogie romanesque TWILIGHT de Stephenie Meyer (2005-2008) mais on ne peut manquer de prendre acte (et, dans mon cas, de s’affliger) de la culpabilité feutrée qui semble serrer le cœur de maintes lectrices assidues de ces ouvrages (et de maintes admiratrices de la série cinématographique qui a suivi). De nombreuses femmes adultes, surtout féministes (mais pas seulement), s’inquiètent de ce qu’elles ressentent si vivement, en lisant cette œuvre romanesque à succès, qui fera époque. Or ce que je souhaite dire ici, en toute candeur, c’est juste ceci: l’aphorisme soit féministe n’est en rien synonyme de boude ton plaisir. Car enfin, soyons placidement explicites ici. Ce vampire de roman est mystérieux, beau, jeune, omnipotent, attentif, protecteur, et il se retient de ne pas boire votre sang pour ne pas le moindrement altérer votre réalité fragile et virginale, parce qu’il vous aime juste comme ça, sans moins, sans plus. Il se fout dans la merde avec son monde juste pour vous et il s’en fiche complètement. Il assure superbement. Vous n’êtes pas aimée pour ce que vous faites, performez ou accomplissez mais purement et simplement pour ce que vous êtes. En votre présence, toujours intense et flamboyant, il boue d’ardeur mais se contrôle imperturbablement. Il est terrible, presque terrifiant, mais ses bras sont le plus sûr, le plus doux et le plus tendre de tous les refuges… Vous vous sentez incroyablement bien avec lui… Euh, l’un dans l’autre, c’est pas trop mal, comme tension fantasmatique… Pour peu, on s’y attarderait et on y reviendrait… Je ne vois vraiment pas pourquoi il faudrait laisser une confiserie fine pareilles sur la tablette. Trouvez-pas?

Et alors nous, les pauvres petits hommes, dans l’affaire? Eh bien, qu’on médite le coup un petit peu, pour changer, sur ce qui vous branche, mesdames. La culture populaire n’y manque pas, elle, encore, de VOUS le jeter au visage en permanence, ce qui NOUS branche… Je (au masculin) dispose, en effet (pour rappel), en toute impunité, depuis quelques petits siècles, de personnages masculins (d’aucun d’entre eux des figures majeures de la ci-devant culture universelle) servant sciemment de réceptacles à mes fantasmes de petit gars qui courraille dans les bois ou les ruelles et se roule dans la bouette, en pensant juste à son fun. Laissez moi, de mémoire, vous en énumérer une petite flopée: Peter Pan, Spiderman, Rouletabille, Tom Sawyer, Zorro, Marty McFly, Fanfan Latulipe, Superman, Sinbad le marin, Cartouche, Mowgli, Gilligan, Rocambole, Daniel Boone, Ivanhoë, Tom et Jerry, Totoche, Gallagher, Rahan, Luke Skywalker, Bob Morane, Harry Potter, D’Artagnan, G.I. Joe, Hulk, les cadets de la forêt, Huckleberry Finn, Astérix et Obélix, Captain Jack Sparrow, Goldorak, Tarzan, Hercule, Batman et Robin, Charlot, Robin des Bois, Lone Ranger, les sentinelles de l’air, Spirou, Ali Baba, James Bond, Yogi l’Ours, Albator, Pinocchio, La souris Fievel, la souris Mickey, le Petit Castor, Napoléon Solo et Elya Kuriakin, Thierry la Fronde, Popeye le marin, Bobino, Nasdine Hodja, Sir Lancelot du Lac, Pif le Chien, Davy Crockett, Ned Land, Gavroche, Surcouf, Lucky Luke, Simon Templar, Tintin et Milou, Robinson Crusoé, Fantomas, Green Hornet, Coco le Clown, Bozo le Clown, Patof le Clown, Titus le Petit Lion, Le Roi Lion, le Capitaine America, Tony Stark, Wolverine, Kirk, Spock et McCoy, Barbe Noire, Richard Coeur de Lion, Arsène Lupin, Sherlock Holmes, the Teenage Mutant Ninja Turtles, Dracula, Frankenstein, Casper, Joe 90, Zébulon, Mike Mercury, Captain Scarlet, Captain Tempest, Flash Gordon, Robin Fusée, Touché la Tortue, Grand-Galop-Tire-Vite, Atom Ant, Bullwinkle et Rocky, Roquet-Belles-Oreilles, Gumby et Pokey, Placid et Muzo, Snaglepuss, Squiddly Diddly, Bugs Bunny, Road Runner, Yosemite Sam, Steve Zodiac, Fred Flinstone et Barney Rubble, Underdog, Mighty Mouse, The Herculoids, Thor, Namor, Rambo, Mandrake, Macbeth, Hamlet, le Petit Prince… Ma propre fantasmatique de mec étant fort bien couverte et desservie par cet imposant aréopage de figures cruciales (sans que je n’en fasse le moindre complexe), je crois que la culture universelle contemporaine peut bien se concéder une Isabella Swan, pour les filles (et les garçons), sans trop abuser de notre bande passante intellectuelle. Le fait est que le monde féminin de TWILIGHT ici nous dit: Hommes, soyez envers nous ce que nous voulons que vous soyez envers nous. Cela sonne comme un slogan féministe de parfaite tenue, ça, non? Je trouve, pour ma part qu’il faut aller y voir, en compagnie de nos gamines préférablement, et cesser de se fier sur ce que nous racontent les folliculaires. Un petit exemple. Comme Stephenie Meyer, l’auteure de TWILIGHT (née en 1973) est une membre assez ostensible de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours (en un mot: les Mormons), on a promptement accusé son œuvre de faire de la propagande religieuse. Oh, le fallacieux raccourci de ceux et celles qui n’ont ni lu ni visionné. Si un filigrane religieux s’était manifesté dans TWILIGHT, je crois que je l’aurais détecté (car cela m’horripile souverainement) et je doute que, avec une auteure mormone ou sans, TWILIGHT puisse être considéré comme le The Matrix (fadaise crypto-religieuse de choc) des années 2005-2010… Après tout, l’origine ethnoculturelle ou religieuse de l’auteure, on s’en tape un peu pas mal (au sens où c’est le texte et le discours cinéma qui comptent, pas la biographie du troubadour). Auguste Rodin était légitimiste et antidreyfusard, cela ne transparaît pas dans ses sculptures. Jack Kerouac votait Nixon, cela ne fait pas de The Dharma Bums un brûlot républicain. Les choses sont plus complexes et nuancées que ça.

Concentrons-nous plutôt sur le personnage-phare de TWILIGHT et sur les hantises qu’il incarne. Le vampire Edward Cullen véhicule et engendre une exaltation romantique et l’assouvissement de fantasmes de protection, de mariage-à-la-fin et de représentations archaïques encore fortement enfantines (genre contes de fées, en fait). C’est bien plus de ça qu’il s’agit que d’un conservatisme autopromotionnel au ras des mottes. Il y a indubitablement une dimension chevaleresque de ce personnage. Mais il y a plus, disons la chose comme elle est. Les initiées sauront vous le dire. Le choix, déchirant mais fatal, qu’il faut un jour faire, en soi-même, entre Edward Cullen (le vampire) et Jacob Black (le loup-garou), c’est fondamentalement, le choix entre l’homme réel et l’homme fantasmé. L’homme de chair que l’adolescente devra côtoyer à la ville ou l’homme glacial de la tour d’ivoire de ses rêves. Sa tour à elle, au demeurant… Jacob est une émanation du monde. Edward est sa création à elle… Elle choisit le second. J’y vois indubitablement un aspect libérateur du cadre mental et fantasmatique féminin. Permettez-moi de m’en expliquer par un petit détour canadien. Un de nos vieux romans du terroir québécois (écrit en 1913, par un homme, Louis Hémon) s’intitule Maria Chapdelaine. Maria vit avec ses parents dans le bois, à Péribonka. Je vous coupe les détails, pour vous dire simplement que cette bonne fille de colons canadiens hésite entre deux hommes (trois, en fait, mais bon, je résume). Eutrope Gagnon, paysan rangé qui représente la continuité du train de la vie familiale conventionnelle et François Paradis, coureur de bois mystérieux et terrible qui trappe le loup et le castor avec les indiens, comme dans le très vieux temps de la colonie. Vous goûterez la similitude du dilemme ici. Pas celle du choix, par contre. François Paradis disparaîtra dans une tempête de neige et Maria Chapdelaine, contre le choix profond de son coeur, se rangera avec Eutrope Gagnon et restera une bonne fille de la terre. Il s’agissait alors quand même de dire à nos petites canadiennes de ne pas trop rêver… Or les adolescentes de la culture TWILIGHT prennent exactement la direction opposée. Elles ne se contentent plus de l’homme réel que l’histoire locale (en faillite) leur impose. Elles choisissent sciemment l’homme de rêve, dans sa dureté glaciale et son archaïsme délirant. Ce faisant, c’est l’assouvissement sans concession de rien d’autre que leur propre ego qu’elles choisissent en fait, par-dessus l’abnégation raisonnable et socialement docile d’une Maria Chapdelaine. N’y voir qu’une pulsion conservatrice à cause du côté dominateur et protecteur du type retenu simplifie cruellement le topo, je trouve. La torsade fait/fiction est plus subtile que ça ici. C’est Maria Chapdelaine qu’on forçait, de facto, dans le conservatisme linéaire et l’apologie de la continuité de la vraie vie, petite et chiante, avec le ci-devant «gars bon pour elle» (autoproclamé), en lui verrouillant soigneusement ses fantasmes archaïsants. Ici, notre adolescente moderne ne transige pas, ne compose pas, en fait. Elle se prend en main dans l’assomption de la légitimité inconditionnelle de ses fantasmagories les plus hirsutes.

Voyons Isabella Swan maintenant, justement, la principale protagoniste identitaire des romans. Elle n’est pas un personnage si mou et soumis que ça, contrairement, encore une fois, à ce que l’on nous chante de ci de là, dans nos papelards. Trop faible, humaine, il lui est parfaitement impossible de jouer au baseball avec les vampires. Bon, oui, elle est fragile, frémissante, mais elle n’est pas inconstante. Elle assume. Elle assure. Elle tient le coup. Fluctuat nec Mergitur (elle est battue par les flots mais ne sombre pas). Et les gamines qui la suivent tiennent le coup aussi, et elles nec mergitur aussi, et elles assument aussi leur droit au rêve fou et privé et à la rencontre fondamentale, et sans entrave, avec leurs aspirations les plus abracadabrantes. En tout cas, des millions de jeunes femmes ont tranché, sans transiger, elles non plus. TWILIGHT, c’est avant tout un phénomène de masse. Un des cadres de représentation imaginaire de toute une jeunesse. De fait, dans la tranche d’âge initialement atteinte (sinon visée), il y a que les jeunes gars pour râler contre… ça aussi c’est passablement parlant, du reste. Ils traitent Edward Cullen de pédé (pour rester décent et ne pas dire pire. Il faut lire leurs forums. Ma vieille masculinité vacillante ne pavoise pas à cette lecture là). Ce vampire falot, aimé inconditionnellement par Isabella Swan, est bien plus que ce que ces descriptions injurieuses de petits mecs tentent de circonscrire (dans tous les sens du terme). Le premier des grands Hommes-Objets total (pas juste niaisement physique), Edward Cullen, c’est l’homme, comme créature de rêve imaginée par la femme de demain. Et, comme tel, il n’a pas que des amis au sein de la meute aboyante des portes-bites d’aujourd’hui… Ne nous mentons pas à nous-même. Il y a une solide part d’explosif féminin dans tout ça. Culture intime de filles, pur sucre. Et justement, bien, ça dérange… Contre Bella Swan, on a, par exemple, voulu argumenter le caractère plus volontaire, libérateur et affirmé, de personnages féminins de la culture populaire contemporaine comme Lara Croft ou la princesse Leia Organa. Il y a effectivement  chez celles-ci une solide et lumineuse manifestation de l’aptitude à jouer franco de port sur le terrain de jeu des gars, avec des flingues de gars, des motions de gars, des aspirations et des priorités de gars, la bonne vieille logique antique des gars. Elles ne sont pas plus (ou moins) folles qu’un gars, quoi. Tout bon. Rien à redire. Mais je ne peux m’empêcher de considérer hautement important désormais les personnages, par exemple, comme Belle (de La Belle et la Bête de Disney, 1991) qui restent dans leur monde de filles et font monter celui-ci avec elles dans les priorités de notre sensibilité. Des personnages filles qui mettent les affaires de filles, les hantises et obsessions de filles, les défauts et déviations de filles, et l’espace mental fille au centre de l’enjeu, et ce, tous azimuts, personnages, intrigue, décors et costumes. Je crois qu’Isabella Swan fait exactement ça (trip de soumission et fantasmes de docilité inclusivement, et pourquoi non, si c’est sereinement assumé et privé), et la réponse mondiale n’y est pas pour rien.

Malgré ces observations (ou… à cause d’elles), on a continué de culpabiliser à la grosse planche. On a voulu faire valoir que TWILIGHT serait de la littérature rapide comme le McDonald’s est de la restauration rapide… De fait, oui, pour TWILIGHT, comme pour le MacDo, l’impact populaire est absolument crucial dans la réflexion. Et indubitablement, on ne parle pas Art ou Génie ou Chef-d’Oeuvre (personne n’a prononcé ces mots du reste) ici, mais culture de masse. Et un succès de masse de cette ampleur ne requiert pas uniquement un jugement critique acéré du type de celui qu’ont exprimé, tout à fait légitimement, bon nombre de lectrices. Il demande aussi une explication sociologique, une description, une analyse. Prenons l’exemple des restaurants McDonald’s, justement. Voici une intervention culinaire remontant à l’entre-deux-guerres qui a réussi à devenir un objet ethnoculturel mondial majeur (aujourd’hui déclinant, mais quand même), y compris dans des pays disposant d’une tradition culinaires hautement plus sophistiquée, et ce, avec quoi, quatre sandwichs et un chausson aux pommes… C’est étroit, ça, comme surface de glace pour patiner. Il y a quand même là un phénomène qui requiert un minimum d’explication, et ladite explication est certainement ethnologique ou sociologique avant d’être gastronomique (berk…). Similis mutandis pour TWILIGHT… Ledit TWILIGHT, c’est un succès majeur et son impact est planétaire, pour un produit littéraire qui, entendons-nous, n’est pas Madame Bovary et un produit cinématographique qui n’est pas Citizen Kane.

Qualité artistique à part, rejeter n’est pas jouer… Il faut quand même sonder un peu le signal factuel, sociétal, temporaire aussi, circonscrit dans son époque, que TWILIGHT nous envoie. Et je ne suis pas certain du tout de la teneur des indices intellectuels qui se manifestent ici. Et je trouve que dire que toutes ces gamines en liesse lisent, et visionnent, et font des blogs, des forums et des scrapbooks parce qu’elles tombent sous le coup d’une résurgence néo-conservatrice crypto-mormone, franchement, c’est quand même un peu trop court et fataliste. Il y a une condescendance là dedans, presque un mépris, dont je me méfie. Moi, le trip de filles, j’y suis favorable, fortement favorable. Je trouve que, eh ben, ça nous change, un petit peu, ça nous bouscule dans nos certitudes et nos consensus encore massivement phallocentriques, ça nous rafraîchit et nous subvertit…. Et, pour faveur, prière de ne pas imputer ici à l’observateur modeste (que je suis), les typages (y compris les stéréotypes) qui sont dans le monde social lui-même. Gros trip: Bella Swan et Edward Cullen se marient. Oh, là là… Ici, on a crié à la pulsion rétrograde. Les hauts cris, on les pousse d’ailleurs pas mal (et souvent fort hâtivement) pour les autres traits du trip de fille dans la culture de masse actuelle, la culture de masse jeune et ce, même quand TWILIGHT n’est pas du tout en cause. Attention, entendons-nous et soyons bien clairs. Trip de fille signifie ici discours fille, pensée fille, philosophie spontanée fille, espace mental fille et certainement pas ghetto à fille ou truc POUR fille qu’on marginalise fille. Importante distinction… C’est progressiste ça, pas rétrograde. Car enfin, il y a aussi des critères qui sont internes à l’œuvre analysée. Dans Le Petit Prince, c’est bien un trip de gars qu’on a, en ce sens que le personnage par lequel on appréhende le monde est un gars (deux gars, en fait, le petit prince lui-même et l’aviateur-auteur-en-Je, qui nous en parle) et c’est aussi lui qui nous présente la femme/la rose, compagne esquissée, fantasmée dans un angle de vision totalement masculin, par le susdit petit prince, de par le regard typant de sa perspective exclusive. Dans TWILIGHT, c’est pas moi qui décide ça, l’auteure est une femme, le personnage portant le regard et vivant les dilemmes est une femme (c’est donc Edward Cullen et consort qui, cette fois-ci, sont fantasmés dans un angle de vision féminin), le public réceptacle est féminin et soudain… patatra, Terreur & Culpabilisation on craint le gros méchant stéréotype et on se réclame subitement du consensus massif sur le rejet de la typification sexuelle des jouets (poupées Barbie, etc…) pour bien s’occulter la polarisation effective des sexages dans l’univers social de l’adolescente début de siècle. Mais souhaiter n’est pas décrire…

Moi, je ne regrette pas que nos ados libres contemporaines préfèrent ceci plutôt que cela. Je constate la préférence et cherche à en comprendre les causes, point barre. Enfin, mazette, au tribunal un peu morose de nos (auto)critiques, c’est toujours les filles qui perdent au change. Dans Le Petit Prince, la femme est stéréotypée (pauvre elle!), dans TWILIGHT, si elle est fascinée par l’oeuvre, elle cède encore au stéréotype (encore une fois, pauvre elle!). Mais, oh, Macbeth aussi, c’est stéréotypé, hein. Prière de ne pas insidieusement le traiter comme neutre, en sexage ou autrement. Quant à Belle (celle de Walt Disney ou même celle de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, du conte de fée d’origine), que j’invoquais tout à l’heure, si moderne qu’elle soit, elle n’échappe pas au stéréotype, elle non plus. Son gros nounours est autoritaire et elle cède bien craintivement devant sa fureur. Elle s’amourache d’un geôlier pas mal égoïste, avec ses petits problèmes à régler pour lui d’abord. Même l’abnégation apparente des gens/objets de maison s’avère elle aussi fort intéressée au succès des amours de Belle. Au moins Edward Cullen a des principes supérieurs et Bella Swann, l’un dans l’autre, n’est pas sa prisonnière et l’aime librement. Bon, on pourrait débattre longuement les tendances de typage, les mérites et démérites des Belle et des Bella et nos jugements de valeur et prises de parti, au sein de chaque analyse, auraient une fort solide assise. On doit par contre observer que Rouletabille et Touché la Tortue n’ont jamais passé par pareil filtrage dubitatif… Les petits gars tripaient sans se mortifier ad infinitum, leurs mères les laissaient s’amuser, et tout était dit… Aussi, moi, je rejette l’affirmation oiseuse suivante: «Ma petite, TWILIGHT c’est bonbon, typé, mormon, faiblard…Prend donc La Belle et la Bête, c’est supérieur et meilleur pour ton élévation intellectuelle autant que pour le grand progrès sociologique de la pensée»… C’est là tout simplement une formulation qui ne figure nulle part dans le cadre de représentation que je me donne pour décrire les objets ethnoculturels.

La vie est si courte. L’enfance, encore plus courte. Cessez de vous faire du mouron, mesdames, et jouissez pleinement, entre vous et avec vos mères, vos filles et vos petites filles, de TWILIGHT, les romans (écris par une femme) et les films (le premier mis en scène par une femme). Ces grandes oeuvres populaires sont des traits de la culture intime des femmes contemporaines et, de ce fait, elles méritent notre attention la plus soutenue et notre déférence la plus complète. Moi, TWILIGHT, pour les jeunes et les moins jeunes, je dis tout simplement: pourquoi pas?

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a trente ans: THE NATURAL de Barry Levinson

Posted by Ysengrimus le 15 novembre 2014

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Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith de Milton (Canada) n’aime pas spécialement le baseball. Mais elle aime et apprécie beaucoup les beaux décors extérieurs et intérieurs, les petits garçons polis et tendres, la gentillesse, l’amour de bonne tenue entre un homme et une femme biens et les bons messieurs mûrs, déférents, vieillots et paternes. Tant et tant que si un film de baseball incorpore ces ingrédients de façon solidement organique, Mademoiselle Griffith saura parfaitement s’émouvoir. Un nombre assez impressionnant de films américains ont été mitonnés, au siècle dernier, ayant pour thème central le fameux passe-temps favori des américains. Chef d’œuvres poignants ou navets ineptes, tous les représentants de ce sous-genre particulier hautement fascinant ont un trait en commun. Il vaut mieux comprendre les règles du baseball et savoir regarder ce jeu pour apprécier les finesses du film en cause. The Natural (1984) de Barry Levinson (basé sur un roman écrit en 1952 par Bernard Malamud) n’échappe pas à cette règle fatale. La différence ici, par contre, est qu’une éventuelle ignorance des règles du baseball ne nous prive en rien de l’essentiel de l’émotion émise par ce travail spécifique, à la distribution solide et superbement dirigée. Une cinématographie, une atmosphère, de la passion, du mystère et une indubitable tension romantique se dégagent de cette oeuvre étrange, touchante, subtile et dont le sous-titre pourrait bien être Cherchez la femme

1923, quelque part en Illinois. Un jeune campagnard de dix-neuf ans inconnu (Robert Redford, hélas peu crédible en jeune de dix-neuf ans, dans ce court segment du film) prend pour la première fois le train depuis le fin fond de sa campagne natale pour se rendre à Chicago. Les Cubs de Chicago ont décidé de le recruter à l’essai comme lanceur. C’est un jeune surdoué, un naturel comme disent les américains, et il est timide, peu dégrossi et amoureux. Avant de prendre le train pour la Ville des Vents, il étreint son amoureuse, une modeste campagnarde comme lui, Iris Gaines (campée avec une irrésistible majesté rustique par Glen Close). Il l’étreint, c’est certain, d’une étreinte probablement bien plus intime qu’il ne le soupçonne en fait lui-même. Le voici dans le train. Tout est nouveau, tout trépigne, tout se bouscule et un groupe de boutefeux railleurs se met à se payer la poire de notre jeune paysan qui n’a pour bagages qu’un petit sac et un drôle de caisson à trombone dans lequel se trouve son trésor, un bâton de baseball qu’il a sculpté lui-même dans le bois d’un chêne frappé par la foudre au cours de son enfance et sur lequel est gravé le nom Wonderboy et la strie d’un petit éclair. Parmi les escogriffes de la bande de butors qui l’enquiquine et se moque de son coin de pays natal figure Max Mercy (un Robert Duvall particulièrement nuancé), chroniqueur et caricaturiste sportif, et un gros gaillard qui ne se laisse connaître que sou son surnom de baseballeur déjà établi: The Whammer (ce personnage est indubitablement inspiré par le légendaire frappeur Babe Ruth). Le ton monte entre ce Whammer et notre jeune paysan. Le train fait escale et tout le monde se rend à la fête foraine. Un défi est lancé à notre petit paysan méconnu par l’entourage virulent du Whammer. Peut il retirer sur prises ledit Whammer? Autrement dit, notre jeune paysan peut-il lancer trois fois une balle que le monstrueux cogneur n’arrivera pas à faire valser au loin, d’un coup de bâton. Les paris sont ouverts, les hommes et les femmes s’installent dans un champ des environs et, comme le baseball est un sport jugé, c’est le chroniqueur et caricaturiste sportif Max Mercy qui sera juge-arbitre. Le gamin inconnu retire le futur frappeur étoile en trois lancés, et Max Mercy dessine une caricature immortalisant cet étrange moment. Mais surtout, ce bizarre incident se grave durablement dans sa vive et observatrice mémoire. On remonte dans le train pour Chicago et notre jeune paysan est alors approché par une mystérieuse femme fatale portant chapeau, qui s’extirpe de la camarilla du Whammer, mademoiselle Harriet Bird (campée par une Barbara Hershey inquiétante et ténébreuse). C’est une élégante intellectuelle qui a de la classe, des yeux brumeux, de belles mains et notre petit paysan est subitement subjugué. Elle lui donne toute son attention concentrée, lui cite du Homère et surtout, elle semble à la fois s’extasier et s’affliger que son idole sportive d’hier vienne de se faire retirer par lui, un petit paysan qui pourrait dès lors devenir rien de moins que le joueur de baseball le plus talentueux de sa génération. Arrivé à Chicago, notre gamin naïf reçoit un coup de téléphone dans sa chambre d’hôtel. C’est cette même Harriet Bird qui l’invite à venir la visiter dans sa chambre à elle. Notre éperdu entend le chant des sirènes et se rend chez sa fascinante voisine. Celle-ci le reçoit sans façon, d’un coup de revolver. Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith a ici un violent sursaut et demande, en clignant de ses beaux yeux océaniques: C’est un rêve, un cauchemar qu’il fait? L’ambiance est en effet onirique, irréelle et… particulièrement crève-cœur. Le pauvre garçon s’effondre et on ne nous en dit pas plus.

1939, dans le stade d’entraînement un peu miteux des Knights de New York. Le vieil entraîneur Pop Fisher (campé par un Wilford Brimley absolument pétaradant), grognon et grincheux, peste et rage contre son équipe de perdants. Se présente à lui, un certain Roy Hobbs (Robert Redford, enfin adéquat dans sa posture de recrue trop vieille et vermoulue pour que tout cela ne soit pas un peu louche). C’est notre paysan de la première séquence, maintenant un homme mûr, calme, mystérieux et mélancolique. Seize ans de sa vie, sa plus prime jeunesse, ont été littéralement escamotés. Il est recommandé par le co-propriétaire de l’équipe et l’entraîneur Pop Fisher, qui se méfie de son partenaire d’affaire comme de la peste, n’est pas particulièrement emballée par les recrues d’âge mûr qu’on lui parachute ainsi, sans préavis. Aussi, Pop ne met pas tout de suite Roy au jeu, le laisse mariner sur le banc un temps, mais finit par découvrir ses incroyables talents de frappeur. Cette recrue biscornue envoie valser la balle dans les gradins en la cognant avec un drôle de bâton, parfaitement conforme à toutes les spécifications de la ligue, sur lequel est gravé le curieux sobriquet Wonderboy. Entre temps, Roy fait la connaissance de Memo Paris (Kim Bassinger, passionnée et vibrante jusqu’à en devenir grinçante), la nièce de Pop Fisher. Aussi, il commence à prendre la mesure de toutes les magouilles et combines contradictoires qui entourent les enjeux d’existence d’une équipe de sport professionnel d’avant-guerre (époque où, entre autres, les paris sur le résultats des joutes de baseball n’étaient pas encore illégaux et où certains propriétaires véreux n’hésitaient pas à soudoyer leurs propres joueurs pour perdre, tandis qu’ils pariaient en douce contre leur propre équipe).

Cherchez la femme. Notre triangle de femmes est en place. Iris Gaines est la grande paysanne dont Roy découvre éventuellement qu’elle vit maintenant à Chicago. Elle vient le voir jouer au Parc Wrigley (à Chicago donc, quand l’équipe des Knights de New York y passe) et deviendra sa lumineuse égérie, quand il ne cognera pas assez dur. Elle porte même en elle un secret à la fois plus profond et plus lumineux. Memo Paris est la torpille, téléguidée par les intérêts paradoxaux et louches qui ne veulent pas que les Knights se rendent en finale de division. Elle séduit Roy, détourne son attention du jeu, lui fait mener une vie dissolue et l’épuise, pour qu’il gaspille ses aptitudes. Harriet Bird, finalement, la ténébreuse femme fatale au revolver de jadis, enfouie dans le passé de Roy, le hante toujours et il se devra de découvrir et de soupeser ce que furent les motivations et le sort de cette douce et cruelle incarnation de l’imprudence juvénile et de la malchance aveugle. Pendant que Roy est ballotté ainsi dans le triangle asymétrique de ses trois muses, sa gloire sportive s’amplifie et il finit par attirer l’attention du chroniqueur et caricaturiste sportif Max Mercy, qui cherche dans sa mémoire encombrée et dans ses riches archives dans quel recoin du continent il a bien pus voir jouer ainsi ce mystérieux naturel dont personne ne semble pouvoir décrire correctement les origines fumeuses. Quand Max Mercy trouvera la réponse à ce mystère ondoyant, ce sera inévitablement pour la mettre au service des intérêts louches et paradoxaux préalablement cités.

La documentation donne ostensiblement ce long-métrage comme le film d’inspiration sportive le plus tendrement aimé de tous les temps. C’est, indubitablement, une histoire toute américaine de douleur et de rédemption, de tension entre les intérêts pécuniaires crépusculaires et les intérêts diurnes et lumineux du cœur. Les intérêts du cœur et la jubilation sans mélange de la beauté sublime, enfantine et mythologique du baseball l’emportent finalement. Nous voici avec un happy end de plus sur la conscience. Aussi, nous voici avec un film américain de plus où l’homme droit et juste —et son épouse— tournent le dos au miroir aux alouettes de tous les financiers et combinards louches du coin — et de leurs houris. Et Mademoiselle Griffith, émue et attendrie par l’épilogue romantique et heureux de ce drame, aura quand même ce mot conclusif: Bien sûr que, dans le cinéma de cette civilisation, les intérêts du cœur l’emporte sur les intérêts d’argent. Nous sommes ici dans une fiction américaine et cette fiction américaine n’existe en fait que pour compenser la réalité américaine… diamétralement opposée.

Indeed, indeed but, whatever… let’s play ball…

The Natural, 1984, Barry Levinson, film américain avec Robert Redford, Kim Bassinger, Glen Close, Wilford Brimley, Barbara Hershey, Robert Duvall, 134 minutes.

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Rihanna posant sur l’esplanade de la Grande Mosquée d’Abou Dhabi. Non? Oui?

Posted by Ysengrimus le 28 octobre 2014

Mosque Sheik Zayed

Il est de ces faits divers qui prennent, en leur fugitif instant de vie, une vive dimension de débat philosophique. Il n’est pas dans mes habitudes, surtout ici (et ce, quoi qu’en disent certains petits esprits) de faire dans le journalisme actualiste. Mais cette fois-ci, parce qu’un dilemme touchant le dialogue culturel en monde se dresse, il faut que la pensée marque une pause et se pose où l’œil se pose. Tout débute donc, il y a tout juste un an, avec le communiqué suivant, tombant sur mon petit fil de presse personnel.

GRANDE MOSQUÉE SHEIK ZAYED

(ABOU DHABI — ÉMIRATS ARABES UNIS)

COMMUNIQUÉ

 

Le Complexe de la Grande Mosquée Sheik Zayed tient à signaler clairement que la Mosquée qu’il administre est un des principaux monuments religieux, culturel et civilisationnel des Émirats Arabes Unis. Le Complexe s’est efforcé, depuis sa fondation, de faire la promotion de l’échange culturel avec les personnes d’autres cultures et, de ce fait, il est devenu un haut lieu du tourisme religieux dans la région. Depuis son ouverture officielle en 2007, la Mosquée est vite devenue un fleuron national et cela signifie qu’on très grand nombre de fidèles et de touristes venus de notre pays et du monde entier la visitent.

Dans le cadre de ses activités de nature culturelle, le Complexe de la Grande Mosquée Sheik Zayed est ouvert aux visiteurs de différentes nationalités, se présentant en délégations ou individuellement. Ces visiteurs sont invités à découvrir nos trésors d’art islamique dans un espace manifestant l’excellence de l’esthétique architecturale islamique. Ils sont aussi invités à participer à certaines activités culturelles spécifiques, comme le concours photographique ESPACES DE LUMIÈRE qui attire chaque année des milliers de photographes de partout dans le monde, qui viennent concentrer leur attention artistique sur l’esthétique visuelle spectaculaire de cet extraordinaire édifice.

Les gens sont donc autorisés à prendre des photos sur le site de la Mosquée et de son esplanade mais l’administration de la Mosquée leur demande de le faire d’une façon adéquatement déférente, en gardant constamment à l’esprit qu’il faut se comporter respectueusement, attendu la nature religieuse de l’endroit. Il faut donc éviter de prendre des photos d’une façon inappropriée ou en adoptant des poses qui ne sont pas conformes à la sainteté du lieu. Il faut aussi éviter de parler à voix haute. Il est aussi interdit de boire et de manger.

Le Complexe tient à attirer l’attention sur un incident ayant eu lieu lors de la visite, de nature individuelle, à la Mosquée, d’une éminente chanteuse populaire. La chanteuse en question n’avait pris aucun arrangement préalable avec l’administration de la Mosquée et y avait initialement accédé en passant par une entrée qui n’est pas prévue pour le public. Invitée à entrer dans la Mosquée par une voie d’entrés destinée aux visiteurs, la chanteuse a alors préféré ne pas entrer et s’adonner à une séance de photos sur l’esplanade. Nous avons du finalement la prier de se retirer, quand il s’est avéré que les photos qu’elle prenait n’étaient pas conformes aux exigences de déférence formulées par la Mosquée.

On doit ce petit couac, volontaire ou involontaire, de relations publiques, à la chanteuse Robyn Rihanna Fenty (née en 1988 à la Barbade) qui en était, ce jour là, à la portion moyen-orientale de sa tournée mondiale du moment. Voici un exemple représentatif des photos en questions, sur lesquelles ni la chanteuse populaire ni son service de relations publiques n’ont émis le moindre commentaire ultérieur.

Rihanna a Abou Dhabi

D’autres photos sont disponibles ici, dans un article qui, lui, à l’époque, avait indubitablement pris ouvertement parti contre ce geste de la chanteuse et de son équipe de relations publiques. Nous sommes de fait ici dans un dispositif visuel et sémiologique où absolument rien n’est fortuit. Aux signes ostensibles (noter ce mot, dans toute sa signification tant vive que toc) de fausse déférence que sont le voile cachant les cheveux, le noir uni, le tissu ample de la tenue et le fait que seuls le visage et les mains sont visibles se joignent sciemment et très ouvertement les transgressions: le maquillage, le vernis à ongles, le grand bijou d’or qui, sur certain des plans, est bien placé, pour briller (le Coran est explicite dans sa réprobation du caractère socialement arrogant de l’or), le jump suit (il n’est pas encore dans l’usage pour une femme de se présenter à la Mosquée en pantalons) et, bien entendu, les poses…

Très populaire dans le monde entier (y compris au Moyen-Orient où ses concerts font salles combles), Rihanna c’est aussi un corpus textuel véhiculant ouvertement et sans complexe un corps de valeurs hédonistes et sensualistes. Que je me permettre de vous en montrer un exemple représentatif.

Push Up On Me

We break, we’re breaking down
It’s getting later baby, and I’m getting curious
nobody’s looking at us, I feel delirious
’cause the beat penetrates my body
shaking inside my bones
and you pushing all my buttons, taking me outta my zone

The way that you stare, starts a fire in me
Come up to my room you sexy little thing
And let’s play a game, I won’t be a tease
I’ll show you the room, my sexy little thing

I wish you would push up on me
I wish you would light me up and say you want me
Push up on me

I know many guys just like ya, extremely confident
Got so much flavor with you, like you’re the perfect man
You wanna make me chase ya like it’s a compliment
But let’s get right down to it
I could be the girl that’ll break you down

We break, we’re breaking down
I wanna see how you move
Show me, show me how you do it
You really got me on it, I must confess
Baby there ain’t nothing to it
Baby, who you think you’re fooling?
You wanna come get me outta my dress

(Rihanna, chanson Push up on me, Album, Good girl gone bad, 2007)

Personne n’est dupe de la surface de l’image. Il y a inévitablement un segment non-négligeable des aboudabiens et aboudabiennes qui connaissent ce corpus, s’en démarquent ou s’en réclament (y compris dans sa dimension égalitaire face à l’homme), si les organisateurs des tournées de Rihanna ont épinglé les Émirats Arabes Unis sur la mappemonde de leur trajectoire de concerts. Il n’y a pas de naïveté ici. Aucune naïveté. Tout le monde, d’un côté comme de l’autre de ce conflit fondamental appliqué, sait parfaitement ce qu’il fait… et tout de même tout le monde s’avance un peu. Telle est donc la confrontation. Sa portée de généralité est loin d’être négligeable et on parle ici bien plus de symptôme que d’anecdote. Deux plaques tectoniques ethnoculturelles mondiales se touchent et la pression s’accumule. Sans aller décréter qui est «libéré(e)» et qui ne l’est pas, on a donc d’un côté une chanteuse «de charme» (s’il faut euphémiser) à l’allure et au contenu discursif et visuel sereinement sexualisés et libertins, et de l’autre côté un lieu de culte majeur du monde musulman (avec son esplanade d’une capacité de 40,000 espaces individuels de prière, la Grande Mosquée Sheik Zayed est la sixième plus grande mosquée du monde islamique contemporain) dont on peu supposer que les visiteurs s’y rendent pour des raisons intellectuellement et émotionnellement distinctes de celles dont cette chanteuse fait la description et la promotion.

Il n’y a pas que du subtil et du rationnellement avancé dans les replis conceptuels et commerciaux de la culture occidentale, il s’en faut de beaucoup. Et le théocratisme islamique des monarchies du Golfe, j’ai vraiment pas besoin de m’appesantir sur ses nombreux avatars. Ce genre d’événement montre ouvertement que l’Occident et ses valeurs hédonistes et sensualistes (mais aussi égalitaristes en sexage) pousse le bouchon et s’avance jusque sur l’esplanade d’une grande Mosquée d’un Émirat du Golfe Arabo-Persique. Qui charrie ici? Qui va trop loin? Qui exagère et abuse de la visibilité de l’autre? Où est le faux respect? Qui est la fausse victime? Un dialogue majeur des cultures se concentre dans cet événement d’actualité. Il va falloir prendre parti. Il va falloir s’ajuster. Le progressiste va devoir s’avancer. Le rétrograde va devoir reculer. Le colonialiste va devoir se rétracter, le bigot, se rajuster. Mais qui est qui ici?

En tout cas il y a une chose qui n’est pas anodine dans tout cela. Ce sont les femmes qui sont les reines en blanc et les reines en noir (la batterie la plus puissante donc) sur ce vaste échiquier contemporain. Alors… un an plus tard… Rihanna posant pour une séance de photos sur l’esplanade de la Grande Mosquée d’Abou Dhabi. Non? Oui? Je vous laisse juges…

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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