Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Culture vernaculaire’ Category

L’étrange lettre de garantie au bédouin Surâqa ibn Mâlik

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2016

Cavalier bédouin de Tunisie

Cavalier bédouin de Tunisie

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Les récits hagiographiques pourtant sur Mahomet, Saint Prophète de l’Islam, sont des révélateurs intellectuels étonnants. Outre qu’ils sont des peintures incroyablement vivantes et passionnées du personnage (dans une culture sensée interdire de le représenter — la représentation par le texte narratif semble se faufiler entre les mailles autoritaires), ces portions biographiques laudatives mettent en contraste un archaïsme mythifiant «classique», gorgé d’irrationalité, de visions et de miracles, avec des traits de modernité dignes d’un baratin de secte contemporaine. Je vais vous citer ici un exemple de cela, pour sa haute représentativité critique.

C’est l’Hégire et les musulmans fuient La Mecque, comptoir polythéiste, autoritaire et doctrinaire, pour la palmeraie de Médine. Les chefs musulmans ont laissé fuir tous leurs sectateurs en premier et, imprégnés de l’héroïsme tranquille et abnégatoire des grands de jadis, ils ferment la marche. Mahomet et son beau–père, le futur premier calife de l’Islam Abû Bakr, sont donc les derniers à se replier. Les Mecquois, inquiets de l’Hégire qu’ils perçoivent comme un défi à l’autorité municipale autant que comme un symptôme inquiétant de rayonnement des idées nouvelles, poursuivent les deux chefs musulmans. Ils passent à deux doigts de les pincer dans une caverne mais virent de bord dans les montagnes, un peu inexplicablement. Mahomet et Abû Bakr s’organisent alors dare-dare avec quelques serviteurs et des chameaux et se tirent en douce, sans trompettes, mais sans précipitation non plus. C’est au moment de cette traversée calme du désert en direction de Médine que survient l’étrange épisode du bédouin Surâqa ibn Mâlik. On lit:

Surâqa poursuit le Saint Prophète

Avant de se mettre en route, le Saint Prophète se retourna pour regarder la Mecque, le cœur gonflé d’émotion. C’était sa ville natale, celle où il avait vécu enfant puis homme, et où il avait reçu l’Appel divin. C’était la ville où ses ancêtres avaient vécu et prospéré depuis l’époque d’Ismaël. Rempli de ces pensées, il jeta un dernier long regard sur la ville et dit: «La Mecque, tu m’es plus chère que toute autre ville au monde, mais ton peuple ne veut pas me laisser vivre en ton enceinte». Après quoi Abû Bakr dit: «Cette ville a rejeté son Prophète. Elle a mérité sa destruction.»

Les Mecquois, après l’échec de leur poursuite, mirent à prix la tête des deux fugitifs. Quiconque capturerait et leur rendrait le Saint Prophète ou Abû Bakr, morts ou vifs, recevrait une récompense de cent chameaux. L’annonce de ceci fut faite parmi les tribus des environs de La Mecque. Tenté par la récompense, Surâqa ibn Mâlik, un chef bédouin, se lança à la poursuite des fuyards et les aperçut finalement sur la route de Médine. Il vit deux chameaux montés et, certain qu’ils portaient le Saint Prophète et Abû Bakr, il éperonna son cheval… Le cheval se cabra et tomba peu de temps après, entraînant Surâqa dans sa chute. Laissons la parole à Surâqa lui-même:

Après être tombé de cheval, j’ai consulté ma fortune à la manière superstitieuse commune chez les Arabes, en tirant des flèches. Les flèches prédirent la malchance. Mais la tentation de la récompense était grande. Je me remis en selle et repris ma poursuite, atteignant presque les fugitifs. Le Saint Prophète allait dignement, sans regarder en arrière. Abû Bakr, quant à lui, regardait sans cesse en arrière (craignant évidemment pour la sécurité du Saint Prophète). Comme j’approchais d’eux, mon cheval se cabra à nouveau et me désarçonna. Je consultai encore les flèches, et elles prédirent encore la malchance. Les sabots de mon cheval s’enfoncèrent profondément dans le sable. Remonter et reprendre la poursuite paraissaient difficile. Je compris alors que ces hommes étaient sous la protection divine. Je les interpellai et les priai de s’arrêter. Il me fut alors possible de les rejoindre. Quand je fus assez près d’eux, je leur communiquai mon intention première et mon changement de sentiment. Je leur dis que j’abandonnais la poursuite et que je tournais bride. Le Saint Prophète me laissa aller, non sans me faire promettre de ne révéler leur route à personne. Je fus convaincu du fait qu’il était un prophète véritable et qu’il était destiné à réussir. Je lui demandai de me donner par écrit une garantie de paix qui me servirait quand il deviendrait suprême. Le Prophète demanda à ’Àmir ibn Fuhair de m’écrire cette lettre de garantie, ce qu’il fit. Comme je m’apprêtais à rentrer avec celle-ci, le Prophète reçut une révélation concernant l’avenir et dit: «Surâqa, comment te sentiras-tu quand tu aura les bracelets de Chosroès à tes poignets?» Étonné de cette prophétie, je demandai: «Quel Chosroès? Chosroès bin Hormizd, l’Empereur de Perse?» Le Prophète dit: «Oui.»

Seize ou dix-sept ans plus tard, la prophétie fut accomplie à la lettre. Surâqa embrassa l’Islam et se rendit à Médine. Le Prophète mourut. Et après lui Abû Bakr, d’abord, puis ‘Umar, devinrent les califes de l’Islam. L’influence grandissante de l’Islam excita la jalousie des Perses au point qu’ils attaquèrent les musulmans mais au lieu de les battre, ils furent eux-mêmes vaincus. La capitale des Perses tomba aux mains des musulmans qui prirent possession de ses trésors, y compris des bracelets d’or que Chosroès portait aux cérémonies officielles. Après sa conversion, Surâqa avait coutume de raconter comment il avait poursuivi le Saint Prophète et sa petite suite et ce qui s’était passé entre le Saint Prophète et lui. Quand le butin de la guerre avec la Perse fut placé devant ‘Umar, il vit les bracelets d’or et se souvint de ce que le Saint Prophète avait dit à Surâqa. C’était une grande prophétie qui avait été faite en un temps de dénuement complet. ‘Umar décida de montrer de façon spectaculaire l’accomplissement de cette prophétie. Il fit donc appeler Surâqa et lui donna l’ordre d’enfiler les bracelets d’or. Surâqa objecta que l’Islam interdisait aux hommes de porter de l’or. ‘Umar dit que c’était vrai, mais que l’occasion était exceptionnelle. Le Saint Prophète avait prédit que les bracelets d’or de Chosroès seraient un jour à ses poignets. Il devait donc les porter maintenant, même s’il se rendait passible de punition. Surâqa avait fait son objection par déférence pour l’enseignement du Saint Prophète. Autrement il était aussi désireux que tout autre de donner la preuve de l’accomplissement de la grande prophétie. Il enfila les bracelets et, ainsi, les musulmans virent de leurs yeux la prophétie accomplie.

Tiré de «La vie de Mohammad, le Saint prophète de l’Islam» dans  Le Saint Coran avec texte arabe, une traduction et une introduction à l’étude du Saint Coran, sous la direction de Hadrat Mirza Tàhir, 1995, Islam international Publication, pp 263-265.

Ce texte traduisant des segments tirés de l’Usud al-Ghâba, une des biographies traditionnelles autorisée du Saint Prophète, parle au premier degré d’une «lettre de garantie» rédigée par un des serviteurs du Prophète dans l’objectif limpide et explicite d’ultérieurement protéger la tribu bédouine de Surâqa ibn Mâlik au moment de sa conquête future par les musulmans. On retrouve les poncifs narratifs habituels: l’adieu ostensible à la ville aimée mais honnie, le peuple voisin qui attaque les croyants victorieux par jalousie. On retrouve aussi la formule usuelle de la vision prophétique réalisée et, de surcroît, on observe l’intégration des fléchettes divinatoires, coutume pourtant pré-islamique, dans la compréhension prospective (ici: pessimiste mais aussi, fatalement, erronée) du monde. Mais tous ces procédés reconnus se combinent à l’acte singulièrement moderne et décalé de la méfiance contractuelle par excellence qui est celui de se faire parapher une belle et bonne lettre de garantie par le futur «chef suprême» pour considération par ses subalternes anonymes de l’avenir. On observera aussi combien, pour le cavalier bédouin, la pulsion irrationaliste ou surnaturelle prend corps dans le cadre ordinaire de sa vie de cavalier du désert. Quand il se fait désarçonner deux fois par son pur-sang qui se cabre et quand, par-dessus le marché, les pieds de ce dernier s’enfoncent dans le sable —une suite de faits incongrus virtuellement impossibles à concaténer si subitement dans le tout de la journée, ou de la vie, d’un cavalier bédouin— Surâqa ibn Mâlik embrasse très prosaïquement l’hypothèse d’une intervention divine. Remarquables aussi sont le statu de l’or et de la transgression dans ce récit. Pour minimiser l’ostentation et la rapine, l’Islam restreint, depuis ses tous débuts, le port de bijoux d’or aux seules femmes. Pourtant le calife ‘Umar, vainqueur des Perses, n’hésite pas à placer Surâqa ibn Mâlik en position ouverte de transgression des enseignements éthiques du Prophète pour arranger «avec le gars des vue» une spectaculaire confirmation de la validité prophétique des visions du même Prophète. La prise de parti irrationaliste est patente et on assume sereinement qu’il urge de confirmer le Saint Prophète de l’Islam comme visionnaire magique où, dira-t-on plus pudiquement, comme être humain divinement inspiré. Rien, dans ce choix politico-religieux du calife ‘Umar, pour vraiment étonner.

On reste cependant avec un bizarre questionnement praxéo-philosophique accroché à l’esprit, suite à ce récit. De fait, qu’en est il tant de l’infaillibilité communicative et inspiratrice du Saint Prophète de l’Islam s’il doit signer des lettres de garantie, rédigées dans les formes par un serviteur-secrétaire, comme je ne sais quel grand commis commercial, pour indubitablement confirmer que telle obscure tribu bédouine est bien celle du chasseur de prime repenti qui les épargna lui, ses serviteurs et son futur premier calife, aux jours si bénis, si sensibles, si obscurs, et si risqués de l’Hégire?

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam et nous, les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a cent-dix ans: le OUIMETOSCOPE

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2016

pube-pour-le-Ouinetoscope

Il y a vingt ans pile-poil, le premier janvier 1996, votre humble serviteur Ysengrimus (en visite de Toronto) et deux comparses montréalais de son tonneau, que nous nommerons ici Firmin Guitare et Plume d’Oye avaient décidé de se faire une petite tournée des grands ducs du premier de l’an, sur les trottoirs enneigés mais déblayés de la rue Sainte Catherine, à Montréal. Arrivés dans l’est de la ville, à l’intersection des rues Sainte Catherine et Montcalm, nous avisons une sorte de commerce de bric et de broc au dessus duquel apparaît une affiche portant ce mot immémorial: OUIMETOSCOPE. Ayant souvent, dans mon enfance, entendu, sur le petit radio de la cuisine de la masure familiale, que des projections de films avaient lieu «au Ouimetoscope», je dis à mes comparses que «oh oh… c’est un cinéma!» (en fait, la mouture revival du Ouimetoscope, qui vécut entre 1967 et 1992, était défunte depuis quatre ans à ce moment là). Firmin Guitare nia observer qu’il y avait là la moindre salle obscure. Plume d’Oye allait abonder dans son sens quand il avisa, sur le mur de brique, une plaque commémorative en bronze tout ce qu’il y a de plus bronzée et commémorante. Toujours greyé de son calepin d’ethnographe à la couverture en peau de loup et de sa plume de… fer, ce bon Plume d’Oye note, pour la postérité et les copains du coin, ce qui se lisait sur ladite plaque. Il arrache ensuite la page de son calepin et me la donne. Je la fourre dans ma poche et n’y pense plus. Aujourd’hui, cinquante ans après la pose de cette plaque, je retrouve, le cœur joyeux, la page jaunie du calepin de Plume d’Oye vieille, elle, de trente ans de moins. On y lit le précieux texte suivant:

Le premier janvier 1906
M. L. ERNEST OUIMET
inaugurait sur cet emplacement
le premier cinéma de Montréal,
le OUIMETOSCOPE.
Un an plus tard, M. Ouimet
faisait construire au même endroit
la première grande salle de cinéma
EN AMÉRIQUE DU NORD.

Cette plaque commémorative a été posée
par la cinémathèque canadienne
en hommage au grand pionnier montréalais
à l’occasion du soixantième anniversaire
de l’ouverture du
OUIMETOSCOPE.

Plaque cu ouimetoscope

C’est donc le premier janvier 1906, il y a cent-dix ans aujourd’hui, que Léo-Ernest Ouimet (1877-1972) lance sa patente en grande. Fils de cultivateur, il était un ingénieur électrique qui, au début du siècle dernier, s’était fait demander de refaire le filage électrique et l’éclairage d’un théâtre de Montréal. Il retapa, fort efficacement, les éclairages de quelques autres salles et cela lui insinua un pied dans le showbizz, notamment en lui permettant de taponner et de manipuler les tout premiers et tout rutilants joujoux de projection dont ces théâtres venaient de faire l’acquisition. Le cinéma naissant, à ce moment là, faisait l’objet d’un débat créatif (et commercial!) aussi nodal, sensible, critique que fort acrimonieux. Deux doctrines s’affrontaient. La Doctrine Edison considérait que le cinéma se regarderait à l’avenir dans un petit isoloir, le fameux Nickel Odeon. On mettait une pièce de cinq cents (un nickel) dans la fente appropriée et on s’assoyait seul dans cet espace du format d’une cabine téléphonique et on se regardait son petit navet, pénard. Le gars Thomas Edison (1847-1931) anticipait déjà possiblement la téloche et le DVD certes (enfin, cela se discute…), mais, bon, sur le coup, pour le moment, hein, il voyait quand même trop loin trop vite. Plus conventionnelle, presque passéiste, l’autre doctrine, la Doctrine des Frères Lumières jugeait, en conscience, qu’on tendrait simplement un écran dans une ancienne salle de théâtre et qu’on regarderait des films comme on avait regardé antérieurement des pièces de théâtre, des concerts, du music-hall ou des revues. L’Histoire a jugé ces deux options et le Nickel Odeon est aujourd’hui une curiosité de musée. Mais, circa 1900, la terrible Edison Illuminating Company, la puissante entreprise de Thomas Edison, ne l’entendait pas de cette oreille. S’il voulait s’intéresser plus avant au cinéma, le modeste montréalais Ouimet se devait de composer avec une telle puissance. Il devint donc, en 1904, représentant de la Edison Illuminating Company pour l’est du Canada. Des tensions apparurent assez vite entre monsieur Ouimet et ses patrons ricains. Ceux-ci, très jaloux de prérogatives, de copyright et de contrôle de marché, n’autorisaient pas qu’on dévie le moindrement de la formule du Nickel Odeon. Français d’Amérique hautement fasciné par la Doctrine des Frères Lumières, monsieur Ouimet en vint à patenter sa propre pateloute de projection. Cet appareil original, démarqué, libre de droits, sans pareil, il le nomma le Ouimetoscope. Pour la somme mirobolante de soixante-quinze dollars, il acheta alors un cabaret de danseuses de l’est de la ville, l’aménagea, et organisa des projections cinématographiques à petits tarifs, pour le remuant public populaire des faubourgs de l’est de Montréal. Par métonymie, sa salle de projection, qui était de cinq cent sièges en 1906, prit, elle aussi, le nom de Ouimetoscope. Première grande salle de cinéma en Amérique du nord, better believe it… ces individualistes de ricains niaisaient encore avec le petit isoloir de projection d’Edison. Mais cette courte avance n’allait pas durer éternellement. Le succès du Ouimetoscope fut initialement fulgurant mais historiquement passager. Oscillant entre des bandes d’actualité artisanales et des demi-fictions, le corpus manquait un peu de variété. Il s’y entremêlait souvent des courts-métrages vacanciers de familles tournés par monsieur citoyen Ouimet en personne, avec une des toutes premières caméras cinématographiques portatives. Malgré cet ensemble de limitations, la vie artistique et commerciale du Ouimetoscope d’origine fut assez durable, finalement, toutes choses considérées. Il tint le coup dix-huit ans. Quand les ricains allumèrent leurs lumières sur la Doctrine des Frères Lumières, le mot Nickel Odeon devint nickelodeon (en un mot… vite, vite, avant que le prix des places n’augmente!) et désigna, tout simplement, une salle de cinéma. Le flot hollywoodien submergea alors Montréal, comme le reste, et la première mouture du Ouimetoscope ferma éventuellement ses portes, l’année de la naissance de feue ma vieille mère, en 1924. Une salle de cinéma plus conventionnelle nommée, commémorativement, Le Ouimetoscope vécut, au même endroit, entre 1967 et 1992. C’est à son souvenir que furent confrontés en 1996, Ysengrimus, Firmin Guitare et Plume d’Oye.

Notre histoire ne se termine pas ici. Il y a peu, j’ai voulu montrer à la Lettrée Voyageuse, une jeune parisienne en visite à Montréal, la fameuse plaque commémorative d’il y a cinquante ans, au précieux contenu capté, il y a vingt ans, par la plume de fer de l’industrieux Plume d’Oye. Or nous ne trouvâmes plus, sur l’emplacement du Ouimetoscope, que ceci:

L’emplacement du Ouimetoscope au jour d’aujourd’hui. Photo: la Lettrée Voyageuse

L’emplacement du Ouimetoscope au jour d’aujourd’hui (intersection Sainte-Catherine et Montcalm). Photo: la Lettrée Voyageuse

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Je faillis en tomber à la renverse. Des logements de type condominium à l’étage et, au rez-de-chaussée, un comptoir de hamburger multinational «famillial» dont je tairai pudiquement le nom. La plaque commémorative de bronze de 1966 a disparu. Le seul souffle d’un soupir allusif évoquant encore l’aventure héroïquement prospective de Léo-Ernest Ouimet réside dans une bannière latérale portant, en grandes lettres blanches, cette ultime vieille antonomase néologique: Ouimetoscope. On peut pas la rater, à l’encoignure de l’immeuble, si (et seulement si) on a la présence d’esprit qu’a eu la Lettrée Voyageuse d’aller tirer son portrait depuis l’autre côté de la Catherine. Dépêchez-vous, avant que ça change encore! Autre point de vue, autres temps, autres mondovisions, autres malbouffes culturelles

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Le Jour Ordinaire

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2015

cannes-de-bonbon

If every day was Christmas
If we could make believe…

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C’était une maisonnette de conte, habitée par deux personnes. La maman s’appelait Fleur. La petite fille s’appelait Odile. Odile avait huit ans et à huit ans on se sent de plus en plus calme à l’approche du Jour Ordinaire. Ah, les Temps Ordinaires, ce sont vraiment les plus beaux de l’année. Ils arrivent n’importe quand, à n’importe quelle saison, mais personne n’a encore osé vraiment les annuler. Le Jour Ordinaire approchait donc à grand pas et il fallait dépouiller la maisonnette de conte de tous ses atours de Noël sinon on ne serait jamais prêtes. Il restait en effet encore une douzaine de Noëls avant l’entrée dans les Temps Ordinaires et on se devait vraiment de faire vite car les décorations, les friandises et les cadeaux cette année représentaient un encombrement particulièrement saillant. Ah, toute cette quincaillerie de Noël, il semblait toujours à ce moment précis qu’on ne s’en dépatouillerait jamais.

Mais Fleur et Odile avaient leur petite tactique personnelle. Dix Noëls avant le jour fatidique, elles appliquaient doucement une subtile méthode de freinage bien à elles. Simple comme bonjour, elles régressaient vers des Noëls plus archaïques, plus dépouillés, plus coloniaux, plus virginaux. Cela concernait surtout les cadeaux. On en diminuait graduellement le nombre, puis le volume, puis on les expurgeait de leurs vertus ludiques si énervantes et si peu envoûtantes. On diluait subtilement leur opulente densité pour en faire quelque chose de plus modeste, de plus badin aussi. Deux ou trois Noëls avant le Jour Ordinaire, on en était finalement revenues à la vieille doctrine des oranges pour la sagesse et des morceaux de charbon pour la turbulence. Fleur et Odile voyaient en fait à prendre les dix derniers Noëls pour se donner du recul et subrepticement se débarrasser des cadeaux de toute l’année qui formaient des piles pyramidales dans les douze ou quatorze coins de la maison de conte. On faisait basculer ces produits de consommation tintinnabulants, le moins abruptement possible mais quand même avec toute la fermeté requise, dans la banalité usuelle qui annonçait de façon tant attendue le jour de calme sublime. Les oranges des derniers Noëls s’accumulaient doucement dans un petit panier d’osier non tressé qu’on posait délicatement sur la table triangulaire dont la nappe rouge vif allait bientôt disparaître pour quelques jours. Les morceaux de charbon, morceaux choisis, s’accumulaient sous une cheminée encore temporairement enguirlandée, mais qu’on allait un bon jour, pour quelques jours, pouvoir allumer, car il n’y aurait bientôt, oh très bientôt maintenant, plus aucun monstre mythologique, barbon barbant blanc et rouge, à laisser s’insérer par l’âtre froid et ambivalent des jours fériés à répétition.

Les décorations et les friandises, alors là c’était toujours compliqué au possible. Fleur et surtout Odile étaient constamment tentées de les détruire. Mais la flatulente pétaradance des Noëls revenait bien vite, et se trouver à cours de décorations et de friandises quand il fallait remettre l’épaule à la roue juste après les Temps Ordinaire, c’était bien lassant. Les décorations n’étaient en fait plus un problème depuis quelques années déjà. La mère et la fille, hardies et débrouillardes, avait fabriqué, en bonne planche de sapin –nous sommes, vous le devinerez, dans un monde ou ce n’est pas le sapin qui manque– une immense boite à musique, bourrée d’étagères et de crochets divers très pratiques et on y enfournait la scintillance agaçante, encore une fois graduellement, laissant doucement les strates de banalité s’infiltrer dans tous les coins et recoins de la maison de conte. Sur les friandises, surtout les périssables comme les pains d’épice, gâteaux aux fruits et autres imprécisions innommables dont nos cultures nous imposent l’ingestion rituelle depuis des Noëls immémoriaux, on n’avait par contre pas encore trouvé de solution satisfaisante. S’en gaver hâtivement ne donnait pas grand-chose d’utile car risquer une indigestion si près du Jour Ordinaire n’enthousiasmait vraiment personne. Tant et tant que, en un ballet discret dont seules une mère et sa fille ont eu de tous temps le secret, la petite Odile, quand sa mère regardait fort opinément et ostentatoirement ailleurs, finissait par jeter le tout aux corneilles qui s’en régalaient en toute saison, sauf, comme de bien entendu, à celle des récoltes.

On finissait donc par s’en sortir et il arrivait enfin, le Jour Ordinaire. Celui qu’on me charge d’évoquer ici resta pour toujours particulièrement saillant dans la mémoire de la mère et de la fille. Fleur et Odile ne se levèrent pas trop tôt, ce matin là. Elles se firent cuire un œuf chacune qu’elles dégustèrent en silence, les yeux dans les yeux, sur une table toujours triangulaire mais cette fois-ci sans nappe, au milieu d’une maison de conte nue. L’après-midi, le cœur gorgé d’amour et de simplicité, on alla faire quelques courses en voyant à ne s’approprier que des objets simples: du sel, des épingles à chapeaux pas trop fantaisie et surtout, des allumettes. Odile jugeait que le Jour Ordinaire était l’occasion d’assumer pleinement sa vocation de petite fille aux allumettes. Une soupe bien épaisse et fumante forma leur repas du soir. Elles le prirent en bavardant de ces choses sublimes et utiles dont les extravagances fériées nous font si souvent oublier la teneur cruciale. Les allumettes (de la petite fille) allumèrent un feu de charbon peu spectaculaire mais parfaitement adapté à l’austérité sereine du moment. Odile et Fleur prirent place devant le feu livide. L’enfant posa délicatement la tête sur l’épaule de sa mère et ne dit rien. Fleur, complètement engourdie par la joie tranquille des moments d’émerveillement suprême, finit par chuchoter:

Ah mon Odile, ah mon amour, quelle extraordinaire journée que celle du Jour Ordinaire.

Oui maman, ce serait si merveilleux si tous les jours étaient comme ça.

Et ce fut tout. Le fameux jour déclinait déjà. Dans peu de temps, la sarabande effrénée du tourbillon du temps des fêtes allait reprendre, mais ce soir, cette nuit, c’était encore un peu la paix sur terre. Une paix indubitablement reposante, anodine, ordinaire.

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ÊTRE SANS DESTIN… parce que même le devoir de mémoire n’échappe pas aux contraintes ordinaires de la communication

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2015

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Sorstalanság, c’était il y a déjà dix ans. La question se posait alors (et se pose encore) dans sa simplicité cuisante: comment transmettre la mémoire de la Shoah à nos adolescents? Comment faire sentir, à nos jeunes cadors frondeurs de ce siècle nouveau, la profonde destruction de vie et la douleur intime, incurable, absolue de l’Holocauste. Le corpus culturel est immense mais pas si facile à manœuvrer que ça, en fait. Mes deux fils, Tibert-le-chat et Reinardus-le-goupil ont lu, dans le cadre scolaire, Le journal d’Anne Frank. Ils l’ont découvert dans la version anglaise, bien moins lourde et bien plus vive que la version française. Eh bien, rien n’y fit. Ils se sont fait chier pour mourir. Reinardus-le-goupil a fait observer, non sans une certain pertinence: Anne Frank, il se passe rien. Ils sont dans une annexe enfermés. Ils entendent voler les avions anglais au dessus de la Hollande. Elle se fait donner un stylo et écrit, avec son stylo, combien elle aime son stylo. L’autre journée, l’événement de la journée c’est qu’ils ont fait rouler des petits pois dans un escalier et ont eu peur que les nazis les entendent. Je veux dire… Bon, enfin… L’autre journée, les adultes se bouffent le nez. La seule action c’est quand ils se font pincer par la police pronazi et là, le livre finit. Ça va nulle part et on apprend pas grand chose sur la Shoah avec ça… Il y a une implacable validité à ces observations. Anne Frank, qui, si elle était encore avec nous, ne serait jamais que cinq ans plus jeune que ma mère, a inexorablement vieilli et passe bien mal la rampe avec nos ados, nos garçons à tout le moins. Il faut regarder la chose en face. Le devoir de mémoire est, par-dessus tout, une exigence de communication et, dans le cas des produits culturels, la communication c’est quelque chose qui doit d’abord et avant tout se sentir, comme on sent une belle musique. Je me souviens, confronté à ce commentaire de Reinardus-le-goupil, m’être dit qu’il faudrait que l’expérience prenne la forme narrative d’une aventure enlevante, vécue par une sorte (je frémis de dire la chose comme ça) de Tom Sawyer ou de Rouletabille de l’Holocauste. Il faudrait qu’Anne Frank soit un jeune garçon et qu’il vive la vie des camps en jeune garçon, activement, vivement, presque chafouinement. Mes fils l’accompagneraient pas à pas dans la tragédie. Ce serait vivant, vibrant, douloureux, révoltant, insoutenable. Leur expérience en serait une de totale empathie, de compagnonnage dans la révolte contre le nazisme et dans la résistance à la brutalité des pouvoirs délirants, brutaux, irrationnels. Ils participeraient émotivement à la quête, à la terrible lutte pour la survie. Je me suis pris, pour le bénéfice de mes fils, à rêver d’un coming of age adolescent sur fond de camps de la mort. Je me suis cru terriblement cynique et insensible en rêvant de cela. Je ne savais pas encore que le célèbre rescapé des camps hongrois Imre Kertész (né en 1929, comme Anne Frank dont il est le cadet de cinq mois), prix Nobel 2002 de littérature, avait, de par et son vécu et son subtil talent de conteur, vu l’affaire dans cet angle aussi, dès 1975 (l’œuvre romanesque fut rédigée, en fait, entre 1960 et 1973), et que, en basant son script sur le roman partiellement biographique de cet extraordinaire auteur de la mémoire, le cinéaste Lajos Koltai allait réaliser cinématographiquement mon rêve.

Budapest, 1942. La Hongrie est alliée de l’Allemagne et le régime hongrois collabore férocement, de tout cœur à l’effort de guerre, selon la doctrine nazie. György Köves (joué par un Marcell Nagy titanesque) a quinze ans, l’âge de mon Reinardus-le-goupil quand nous avons visionné ce film ensemble. Il joue aux cartes chez la petite voisine qu’il aime bien, même si elle a horreur d’être juive et d’en subir les constantes avanies. Pourtant, on n’y peut pas grand-chose. Les jours se suivent et György fait son boulot, en prenant les choses comme elles viennent. Il est briqueteur dans un chantier que les autorités ont installé en périphérie de la capitale. Ses parents sont divorcés. Son père, que les autorités pronazi viennent tout juste de convoquer pour qu’il se présente à un de ces curieux «camps de travail» (dont il ne reviendra pas), le prévient contre sa mère et le recommande à sa nouvelle conjointe. Celle-ci, une fois le père de György disparu, se laisse rapidement tourner autour par un voisin qui lui apporte du bon marché noir bien frais. Ambivalente et glauque configuration familiale mais, que voulez-vous on a tous nos petits problèmes, et mes fils, déjà subjugués, accrochent bien mieux à ces remarquables manifestations de modernité précoce qu’aux états d’âme sempiternels, vétillards, redondants et parcheminés d’Anne Frank… Détail parmi tant d’autres, György porte, depuis peu, l’étoile jaune. Celle-ci est grosse, visible, limite grotesque. Bon, ce n’est pas bien marrant mais György ne s’en fait pas trop. Il a un laissez-passer de travailleur bien en règle et fait son travail assidûment et sans faire de vagues. À chaque jour suffit sa peine. C’est un garçon calme qui a un sens naturel de la fatalité tranquille. Un jour ordinaire, où il prend l’autobus pour aller au chantier, un constable hongrois vêtu à l’ancienne se tient au bord de la route. Il fait sortir systématiquement, des autobus venant du ghetto de Budapest, toutes les personnes portant l’étoile jaune. György et les autres garçons de son chantier lui montrent leurs laissez-passer mais cela ne semble pas porter bien fort. György ne se démonte pas. On lui fait vider ses poches. C’est certainement un malentendu qui fait que ces enfants et ces adultes sans destin se retrouvent, bon an mal an, dans un train pour la Pologne. On roule des jours et des nuits. Il fait vachement soif. En matant les affiches le long de la voie, les jeunes hommes du fourgon, dont György, arrivent à lire le nom de ce qui semble être leur destination: Auschwitz. Un nom allemand. Jamais entendu parlé de ce bled, dira pensivement un des voyageurs involontaires. L’Histoire nous le dit aujourd’hui, l’immense camp de concentration polonais d’Auschwitz-Birkenau accueillit (et extermina massivement) principalement des juifs hongrois. On les distinguait d’ailleurs dans le camp, par la lettre U (pour hongrois) qu’ils portaient sur leurs uniformes rayés en lieu et place de l’ancienne étoile jaune.

György séjournera et travaillera dur à Auschwitz (Pologne), puis à Buchenwald (Allemagne, non loin de Weimar), puis à Zeitz (Allemagne, non loin de  Buchenwald – György, dans sa narration, qualifiera ce dernier de «petit camp provincial»). Il grandira et deviendra un homme dans ce contexte carcéral toxique, cruel, extrême. Avec une force et une sobriété remarquable, la narration et la cinématographie nous font sentir la puissance absolue de la déchéance et aussi, et surtout, la crevant, la fissurant, une supériorité humaine qui fait que s’ouvrir à la vie, eh bien, c’est s’ouvrir à la vie, même au fond de l’horreur. György nous parlera de ce petit moment de douceur, quand le soleil décline le soir, juste après la soupe, qui lui fournit toute cette force d’être qu’il gardera toujours en lui. Des teintes de gris et de brun riches, de l’eau sale, de la boue, de la poussière de sel. Des plans courts, intenses, hiératiques mais sans ostentation, sans complaisance. Des figurants maigres, puissants, sublimes que la caméra saisit comme le ferait un regard ferme, détaché, endurci, embué, ouateux. Des dialogues sobres, dépouillées, limpides (je recommande la version originale hongroise qui préserve la pureté du jeu des acteurs, avec les sous titres français ou anglais – il n’y a rien de verbeux dans ce long métrage). Chanceuse dans sa malchance, la production de ce film (le plus coûteux de toute l’histoire cinématographique hongroise) tombe en panne pour plusieurs longs mois, faute de financement. Pendant que les producteurs cherchent de nouveaux commanditaires, une chose extraordinaire a lieu: l’acteur principal, Marcell Nagy, grandit. Tant et tant qu’il nous livre en point d’orgue du film un jeune homme qui est maintenant de l’âge de mon Tibert-le-chat, au moment du visionnement. Tous les gens que György a connu au début de son internement sont désormais disparus ou morts. Il continue de tenir le coup, hagard. Puis c’est la Libération, irréelle, hallucinante de bizarrerie et de langueur, puis le retour vers une Hongrie désormais sous administration soviétique. Les derniers moments du film nous exposent l’incompréhension, la cécité, la surdité des citadins de Budapest libérée, qui ne portent pas les camps en eux. György revoit sa jeune voisine, essaie de lui expliquer qu’un jour à Buchenwald, il est mort. Nous, nous comprenons à peine ce qu’il veut dire quand il dit, comme ça, comme en passant, qu’il mourut un jour à Buchenwald. D’avoir vu les images cinéma du drame, on voit un tout petit peu où György veut en venir, avec cette affirmation si biscornue, si étrange. La petite voisine, devenue femme et enfin libérée des affres de l’antisémitisme de jadis, ne comprend rien de ce qu’il raconte et György finit par se taire. Il répond à la cécité et à la surdité de ses compatriotes citadins par ce mutisme glacial, si caractéristique des rescapés profonds. Et le lien avec la frivolité de jadis est rompu, pour toujours.

Mes fils ont adoré. La mémoire historique s’est enfin transmise. Ils l’ont maintenant, leur support culturel véhiculant le cri de douleur de la Shoah. C’est un disque cinématographique début de siècle. Pourquoi pas. On pourra encore se le repasser. On pourra se la faire redire, notre incompréhension, qui est celle de ceux qui n’ont pas vécu l’indicible. Et, faute de vécu, il reste la transmission de la mémoire. Jamais l’ignorance, ou la méconnaissance, ou l’imperfection de la transmission des relais, ou la disparition inéluctable des témoins du crime absolu n’édulcoreront le devoir de mémoire.

Sorstalanság (titre français: Être sans destin, titres anglais: Fateless ou Fatelessness), 2005, Lajos Koltai, film hongrois avec Marcell Nagy, Béla Dóra, Bálint Péntek, Péter Fancsikai, Daniel Craig, 140 minutes.

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LE TRIPATIF (ou MANIFESTE TRIPATIVISTE EN TREIZE TABLEAUX)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2015

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Entretien (d’Allan Erwan Berger) avec Paul Laurendeau au sujet de son ouvrage L’ISLAM, ET NOUS LES ATHÉES

Posted by Ysengrimus sur 7 octobre 2015

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Allan Erwan Berger: L’ampleur de cet ouvrage, qui, sans se vouloir exhaustif, embrasse quand même tout le paysage de l’islam, montre que le sujet ici traité vous attire par toutes sortes de côtés. Quel fut l’élément déclencheur qui vous propulsa dans cette enquête?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Il y a eu deux facteurs. D’abord l’existence d’un monothéisme oriental et abrahamique se jugeant (avec un peu d’outrecuidance à mon sens, mais bon) dans la force de l’âge. Je veux dire par là que voici un culte très proche du nôtre mais qui n’embrasse pas encore ses indices de déréliction. Il croit encore croire en lui même, disons comme le faisait le catholicisme circa 1951, avant le grand plongeon. Ceci est donc un moment absolument captivant, Une «époque formidable» de l’islam, en quelque sorte. Le second facteur, absolument crucial, ce sont les musulmans et les musulmanes de la diaspora. Ils (et elles) sont proches de nous, ils sont avec nous. On en parle. Amplement. Et pas très bien. J’ai voulu laisser se manifester ici, de concert, ma curiosité pour une religion monothéiste encore en haut de la crête et un respect attentif pour nos compatriotes musulmans, dont je suis solidaire malgré intox médiatique et ethnocentrisme au ras des mottes.

Allan Erwan Berger: Vous commencez par poser le cadre, et dans ce cadre vous définissez le point depuis lequel vous observez l’islam: celui d’un occidental athée. Occidental: bon, on se dit, voilà une personne qui est la résultante de tant de mouvements migratoires qu’on va pas lui chipoter sa position géographique et philosophique qui la place en bout de chaîne, et puis boum, en fait si… car voilà, vous êtes athée, et l’athéisme est la résultante de forces nées officiellement en Europe sous le patronage de d’Holbach, Diderot, La Mettrie et toute la joyeuse bande des petits monstres qui aboutit à Hara-Kiri par exemple, le journal bête et méchant. Alors évidemment, tout de suite, on s’attend à une objection, dont l’exemple-type est donné par la fameuse répartie: «On en reparle (du féminisme) quand tu seras doté d’un utérus, OK ?» qui est une attaque ad hominem portée contre un interlocuteur masculin, même sympathisant, pour lui dénier le droit de causer des femmes et de leur combat. Ici, on peut vous dénier la capacité d’être pertinent sur la religion simplement parce que vous n’avez pas de religion. Vous répondez comment?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Une petite rectification d’historien matérialiste d’abord (celle-ci ne dévalue en rien votre argument de base qui, lui, reste). Avant de venir de La Mettrie et du Baron d’Holbach, l’athéisme prend intellectuellement corps en de vastes mouvements sociologiques semi-conscients qu’on pourrait appeler: mouvement de déréliction. La déréliction s’installe historiquement quand les connaissances augmentent, les peurs diminuent, le conformisme ethno-familial se résorbe et le cureton perd en prestige devant l’avoué, l’instituteur, le bateleur ou le carabin. Nous (occidentaux), on est en déréliction comme on est en automne. Les feuilles crucimorphes tombent, tout doucement, sans violence. Mais il n’est pas loin de notre souvenir, le temps de leur vive verdeur. Aussi nous ne sommes pas abstraitement «sans» religion comme Bayard était sans peur. Nous sortons plutôt de religion, comme serpent qui mue. Et en matière d’athéisme, comme pour le reste, les maîtres penseurs sont des chouettes de Minerve. Leur cri devient audible quand le dispositif vespéral du crépuscule des cultes est déjà bien en place dans les masses. Mais laissons cela car votre question reste. Pourquoi parler de religion si on est sans? Je réponds qu’une religion, surtout une religion de portée universelle, est à moi autant qu’aux religieux s’y ralliant. Pensée dans un cadre athée, la religion s’avère être rien d’autre qu’un dispositif ethnoculturel analogue, disons, à la musique ou à la gastronomie. Je devrais ignorer la musique parce que je ne suis pas instrumentiste, négliger la gastronomie tant que je n’obtiens pas mon cordon bleu? Qu’est-ce que c’est que cet encapsulage des savoirs? Il n’est pas conforme à la vie ordinaire des cultures. Voyez la magnifique musique grégorienne. Je devrais m’en priver parce que je ne chante pas dans la chorale, ne comprend pas le latin et ne crois pas ce que le plain chant raconte? Mazette. C’est pas possible, ça. Le fait est que la religion nous laisse un produit, artistique ici, auquel j’ai droit autant que vous, que la mercière et que bon-papa. L’islam pour moi est un corpus semi-légendaire, me mettant magistralement en contact avec la vision du monde fondamentale (philosophique et mythologico-historique) d’un milliard et demi d’humains. Je devrais y rester sourd sous prétexte que je ne partage pas ses postulats? Franchement non. Je ne suis pas ici pour me convertir mais pour m’instruire. Votre religion a un impact universel, mes bons amis musulmans. Conséquemment, les penseurs athées s’y intéressent aussi. C’est leur devoir de le faire d’ailleurs, s’ils entendent comprendre adéquatement leur interlocuteur.

Allan Erwan Berger: Le Coran n’est pas sans racines. On peut voir, en le lisant, qu’il s’accroche à l’histoire, qu’il ne naît pas inédit depuis un hors-sol hors le monde, car bien des canaux mythologiques lui fournissent la matière imagée de son propos. J’ai été joliment étonné fin 2014 lorsque, ayant lu votre «Naissance de Jésus» telle qu’elle est relatée dans le Coran, j’y reconnus les motifs et le contexte du récit, par Homère, de la naissance d’Apollon: solitude, isolement, clandestinité de la mère qui est exposée à un danger, et présence cruciale du palmier nourricier… tout s’y retrouve. Plus généralement, le Coran dispose, pour son prêche, des nombreux éléments d’un corpus littéraire anatolique (est égéen, sud-Taurus) très ancien, qui date du temps d’avant la période hellénistique. Du coup, la langue grecque lui est fondamentale! «Elle est manifeste non seulement dans le lexique coranique, mais aussi dans les métaphores, la transmutation opérée sur les récits d’apparence biblique ou midrashique, ainsi que dans les références juridiques ou économiques.» Je cite ici l’anthropologue Youssef Seddik, dans son introduction à Le Coran, autre lecture, autre traduction, éditions de l’aube, 2002. Monsieur Seddik y montre que bien des mots arabes sont forgés sur du vieux grec, et que la réinterprétation hellénisante des signes inscrits dans le Coran délivre l’étudiant de toutes sortes d’obscurités qui jusqu’à présent semblaient indépassables: bien des fragments de sourates y trouvent un sens dont le niveau de clarté se place enfin en harmonie avec celui plus général de l’ouvrage, qui n’est quand même pas très mystérieux. C’est là une découverte plutôt inattendue, mais à laquelle on aurait dû, évidemment, s’attendre. Qu’en pense le linguiste Laurendeau? Et qu’en pense le sociolinguiste?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): La philologie coranique nous donnera à rencontrer le type de variations thématiques et linguistiques que vous avez la finesse de brièvement décrire pour nous. C’est fatal et ma joie ici c’est de voir des penseurs musulmans se mettre par eux-mêmes à ce genre d’analyse. Le jour où ils regarderont le corpus crucial dont ils sont les dépositaires culturels avec la sérénité de l’historien, cela sera d’une utilité immense pour le savoir universel. Vos observations de détails annoncent l’aube de ce jour et j’en suis ravi. Pour le penseur athée, le Coran n’est pas un texte révélé et c’est de le croire un texte révélé qui minimise son importance. Ce postulat mystifiant sereinement fracturé, le vrai travail de recherche peut commencer. Le linguiste Laurendeau, qui n’est pas un orientaliste, vous dira, abstraitement mais sans risque, que les unités lexicales voyagent, notamment de par le commerce des objets qu’elles désignent. Pas de surprise donc de voir des mots grecs dans l’arabe, y compris celui du Coran dont on ne se fatigue plus à démontrer qu’il est un long ouvrage écrit dans une langue terrestre, soumise notamment à une variation sociolinguistique laissant son lot de traces philologiques. Cause entendue, à tout le moins dans le principe. Sur le sociolinguiste maintenant, vous me permettrez, en prenant un petit peu de hauteur, d’en invoquer un et pas le moindre: Mahomet lui-même. Citoyen de la Mecque, ce vaste et tumultueux marché des convergences, pendant des années, il ne lui a pas échappé que les Arabes se mécomprenaient sur tout: les dieux (idoles) qu’ils adoraient, les ententes tribales qu’ils contractaient, les réseaux commerciaux qu’ils mettaient en place. Bisbille intégrale. Foutoir permanent. Le seul élément intellectuel d’unification qui raccordait ces gens, c’était la langue. Une langue commune, belle, sonore, ancienne, fort peu soumise aux contraintes variationnistes et ce, pour toute la Péninsule Arabique. Pas surprenant que Mahomet ait assis son culte d’abord et avant tout sur le récitatif oratoire comme essence du rapport au divin (Récite!… Récite!… sont les tous premiers mots du Coran), ensuite sur le livre, comme dogme. L’islam est une des seules grandes religions où la langue entre, dès le dispositif fondateur, en perspective mystique. En voilà de la belle sociolinguistique empirique constitutive de cohésion sociopolitique! Mahomet nous donne aussi à voir comment un sociolinguiste passable peut devenir un théologien mauvais. En effet, sur la base de l’unité linguistique des Arabes, maintenue par delà conflits et crises sociales, le Saint Prophète a voulu voir l’indication d’un monothéisme ancien, unitaire lui aussi mais perdu, qu’il fallait restaurer, en puisant dans la tradition localement disponible. Mahomet n’a pas vu ou voulu voir qu’il faisait, lui, de par la force et la cohésion de son action, entrer en monothéisme abrahamique des populations polythéistes depuis toujours mais prêtes, mûres. Ce faisant, il prouva factuellement, glottognoséologue avant la lettre, que l’unité linguistique pouvait servir de tremplin à une unité idéologique et/ou sociopolitique plus profonde qui elle, finirait par rayonner sur le monde entier, et dépasser les barrières linguistiques ayant tant tellement délimité les oscillements initiaux de son berceau.

Allan Erwan Berger: Venons-en à Aïcha, à sa disparition momentanée d’une caravane, à son retour tardif sous la conduite d’un jeune homme. Vous faites de cette histoire un pivot, celui du moment où une femme soucieuse de son exactitude comportementale s’est vue souillée d’un soupçon, où toute sa foi innocente en son mari a été ébranlée… et tout l’édifice avec, car monsieur resta diablement silencieux et ne prit pas sa défense immédiatement. De ce jour commence la période où Aïcha met de la distance entre ce qu’elle perçoit et ce qu’elle s’en dit. Changée par cette fêlure dans sa foi, elle devient même humoriste, n’hésitant pas à égratigner son Saint Prophète à l’occasion d’un décret rendu qui aura, si je me souviens bien des termes, nécessité l’emploi de la couverture, c’est-à-dire nécessité la descente d’une révélation, pour être correctement reçu – Mahomet s’enveloppait dans une couverture quand il sentait qu’on allait lui dicter quelque chose, et là je crois bien que «l’ordre» était de prendre une nouvelle femme. Bref, Aïcha manifeste qu’elle n’est pas dupe, qu’elle détecte un procédé. Elle en fait part à son mari qui ne trouve rien à redire, ni à dire. Aïcha endosse ici un drôle de rôle: celui de surmoi du Saint Prophète. Ce n’est pas si nettement énoncé, bien entendu, mais c’est bien la seule personne féminine à s’être permis un sarcasme dans toute cette histoire. Que vous inspire ce personnage?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): D’abord du respect. Le préjugé d’intox occidentale instrumentalise salacement Aïcha, faisant des gorges chaude sur l’âge qu’elle aurait eu au moment d’épouser le Saint Prophète. Il y a là un salissage stérile de faux critique ne suscitant aucune stimulation intellectuelle (et, conséquemment, ne présentant aucun intérêt). Ces développements tendancieux à hue autant que ce que les hagiographes nous fournissent à dia sur Aïcha nous obligent d’abord à poser, plus globalement, la question de la véracité du drame des figures de l’Islam naissant. Je vous pose la question entre nous, mon cher ami. Macbeth, dernier roi effectif de l’Écosse indépendante, a-t-il tout aussi effectivement trucidé son prédécesseur le roi Duncan, en opérant comme le pâle séide de son épouse, Lady Macbeth, elle-même seule colonne vertébrale vivante et durillonne de l’Écosse sauvage? C’est historique ou c’est fictif ou on s’en tape? Vous me suivez? Quelle pertinence factuelle reconnaître au drame shakespearien? Sauf que surtout, la question se pose: quelle pertinence allouer à cette question-là même… cette quête fallacieusement distillante et niaisement positiviste de la ci-devant vérité historique? Il en est autant d’Aïcha qui, elle aussi, se donna à nous à travers des traces semi-légendaires et au sujet de laquelle la problématique cruciale n’est pas de l’ordre du que fit elle? mais bien de l’ordre du que signifie t’elle? D’où l’entière validité philosophico-herméneutique de votre question: que vous inspire ce personnage? Les faits historiques ou légendaires présentés dans mes deux chapitres La Nuit d’Aïcha et La Bataille d’Aïcha viennent des hagiographes musulmans. Ces péripéties sont retenues dans le canon musulman, si vous me passez la formulation. Mon regard, mon angle d’approche de la figure d’Aïcha, par contre, vise à faire ressortir la dimension féministe de la quête largement involontaire de la troisième épouse du Saint Prophète. Aïcha incarne pour moi la droiture civilisationnelle des femmes (de toutes les femmes, hein, pas seulement des musulmanes). L’innocence impromptue de sa fidélité maritale au sein du grenouillage potineux des médinois et des médinoises, son souci, plus tard de faire passer les meurtriers du calife Othman en justice et non de les gracier tapageusement, dans le style des vieilles confréries arabes SONT l’innovation de l’apport d’Aïcha. Ces deux traits, fidélité tranquille et sans mélange envers l’engagement marital, soucis articulé de justice sociale, nous donne Aïcha comme Femme, plus précisément comme Civilisation-Femme. Inutile de dire que, pour des siècles, les machos malodorants (et pas seulement les machos malodorants musulmans) n’ont voulu ni d’Aïcha ni de sa signification critique profonde.

Allan Erwan Berger: À partir du second tiers du recueil, votre vagabondage en terre d’islam vous amène à nous poser des questions malcommodes et à émettre quelques commentaires à propos des malentendus et incompréhensions qui mitent nos relations avec les musulmans. Ce n’est vraiment pas simple. C’est d’autant moins simple que peu de gens prennent la peine de s’informer, que tout est fait pour désinformer, et que l’on confond –par bêtise, par ignorance et par calcul– pratique religieuse avec coutume laïque. Dans ces conditions, comment un individu lambda, disons un téléspectateur un peu critique, peut-il arriver à démêler le mensonge pour ne plus en être infesté? Y-a-t-il des clés d’identification des malentendus qui permettraient par exemple de catégoriser ceux-ci, à partir de quoi l’on pourrait envisager de réfléchir plus sereinement sans avoir à se jeter bêtement sur la sordide épicerie des fabricants de problèmes?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Discuter directement avec des musulmans reste la façon la plus assurée de se débarrasser de la couche d’intox et de propagande. Tout devient toujours plus simple entre nous, au troquet ou au marché, vous avez pas remarqué? Ce qu’il faut garder à l’esprit en conversant avec des musulmans c’est que ce ne sont ni des spécialistes de politique internationale, ni même des spécialistes de l’islam (le Coran leur est désormais presque aussi illisible que la Bible en latin). Mais leur naturel et leur traitement direct et frais de la réalité sociale ouvrent bien des yeux occidentaux, si ceux-ci ont eu la prudence élémentaire de laisser la condescendance au vestiaire. Mon chapitre intitulé Entretien avec une québécoise d’origine libanaise portant le voile exemplifie lumineusement ce genre de fructueux dialogue. Évidemment la première réaction de nos compatriotes musulmans et musulmanes quand on les approche ainsi est souvent une sorte de surprise amie. Je reviens d’un séjour à l’hôpital et j’ai eu des conversations hachées (ces travailleuses sont débordées) mais très intéressantes avec une infirmière d’origine marocaine, jeune mariée, ne portant pas le voile, et que nous appellerons Amina. Amina me disait qu’elle était heureuse en ménage avec un marocain qu’elle a connu à Montréal, dans le quartier où elle vit depuis son enfance, et qu’elle était professionnelle et que ni son mari ni son père ne lui dictait ses comportements. Cela me parut parfaitement convainquant. Elle me dit aussi: «Par contre vous, je vous trouve bien critique envers l’Occident. De la propagande malhonnête, il y en a dans tous les pays vous savez, au Moyen-Orient aussi». Respectueux de son regard critique sur son segment-monde d’origine, j’ai quand même été moralement obligé de lui dire ceci: «Amina, je vais devoir laisser les gens des pays dont vous parlez ici faire leur propre autocritique. Je ne peux pas faire leur autocritique pour eux, vous comprenez. Chacun a son bout de chemin à faire. On ne peut pas faire l’autocritique des autres. Donc moi, je m’occupe de l’autocritique des occidentaux, blancs, condescendants, outrecuidants, adipeux, et peu amènes. Car vous, vous ne savez pas comment pense un occidental, blanc, condescendant, outrecuidant, adipeux, et peu amène. Moi je le sais.» Cela a bien fait rire Garde Amina de m’entendre parler comme ça. Et je dois dire que, une fois de plus, j’ai appris plus sur mes compatriotes musulmans, en conversant avec cette infirmière au jour le jour, que devant n’importe quelle téloche. Clef d’identification des malentendus, vous me demandez? Conversons directement et ouvertement avec nos compatriotes musulmans. C’est aussi prosaïque que limpide et fort inspirant, même quand ce ne sont pas des gens savants avec qui on a la chance d’échanger.

Allan Erwan Berger: À propos de voile justement, je vous invite à commenter une décision qui confirme vos observations. En 2012, Cheikh Mustafa Mohamed Rached, professeur de droit islamique, a soutenu à l’université d’al-Azhar au Caire une thèse portant sur le caractère non religieux du port du hijāb (dans l’acception moderne du mot: voile). Après l’étude de la thèse du cheikh Mustapha, plusieurs spécialistes et théologiens ont conclu (juillet 2015) que son étude «approfondie des versets coraniques met un terme au débat autour de l’obligation ou non du voile». Le port du hijāb n’est pas un devoir islamique, mais se rattache à des pratiques de décence  liées à la coutume, ce que confirme votre «Entretien avec une québécoise d’origine libanaise…» : pour elle, sortir sans foulard serait comme, pour vous, sortir en slip dans la ville. Voilà pour cette décision, qui libère les femmes d’un devoir, et leur reconnaît un droit. Des religieux, en étudiant précisément leur livre sacré, viennent ainsi d’amputer l’exercice de leur religion d’une de ses plus voyantes pratiques. Imaginons qu’un jour des exégètes démontrent que nulle part l’amour libre n’est interdit par les évangiles, en s’appuyant sur le personnage du «compagnon préféré de Jésus» ou sur la relation du Christ avec Marie-Madeleine: est-ce ainsi qu’une religion combat sa propre déréliction? En portant un regard froid et honnête sur son propre corpus prescriptif?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Les religions sont des dispositifs intellectuels bricolés. Ça, en partant, c’est un principe. Une religion, c’est gluant mais c’est mollet aussi, malléable, onctueux. C’est bien pour cela que ça colle et que ça s’adapte, s’ajuste et, conséquemment, perdure. Il est aussi lancinant de noter (je suis certain que, magnanime comme vous l’êtes, vous allez me pardonner ce truisme) que les religions sont solidement corrélées à des dispositifs autoritaires. Ceci n’est pas tout de suite évident d’ailleurs et quand on gratte un peu, on constate que l’autoritarisme des religions leur est souvent greffé au fil des phases historiques par des instances extérieures au mythe ou au fantasme, exploitant la naïveté des sectateurs. On peut joindre à votre très sympathique exemple libertin marie-magdaléen celui, plus criant et beaucoup moins marrant, du célibat des curetons. N’importe quel historien minimalement sérieux vous expliquera que le célibat obligatoire des hommes d’églises fut mis en place, dans le cadres très précis de la hiérarchie pyramidale médiévale, pour permettre à l’église, comme corps de pouvoir, d’éviter d’avoir à se taper un gros problème d’intendance récurrent dans le modèle royal (et ducal): celui de l’hérédité des charges. Sans héritier, un chanoine ou un évêque léguait tout son avoir à l’église et ne la turlupinait pas sans fin pour que fiston ramasse le diocèse (alors que les rois et les ducs se battaient constamment pour positionner dans les marches dangereuses ou dans les charges administratives sensibles des hommes compétents plutôt que leurs rejetons). Il n’y a rien dans les textes sacrés sur cette question du célibat ecclésiastique, zéro, nada. C’est un artéfact moyenâgeux cardinal (avec calembour) qui ne disparaîtra effectivement que chez les réformés portés par le vent nouveau du monde marchand et du capitalisme commercial. Ouvrons collectivement les yeux une bonne fois. L’explication des problèmes religieux n’est jamais vraiment religieuse. Elle est matérielle, historique et sociale. Et à mes petits chrétiens ethnocentristes qui chialent constamment contre l’islam de nos compatriotes sans regarder dans leur propre cours, je me dois de répéter cette petite ritournelle de Jésus qu’on oublie constamment parce que ça fait tant tellement notre affaire de ne pas trop la laisser nous influencer dans un sens autocritique. Que celui dont l’ardoise est propre lance la première pierre…

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Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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THE YOGI BOOK… Le sage n’est plus, sa sagesse reste

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2015

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Peter Lawrence Berra (1925-2015) dit Yogi Berra vient de nous quitter. Il fut receveur pour les mythiques Yankees de New York de 1946 à 1963. Il fut un de ces innombrables joueurs en pyjama rayé qui hantent le panthéon des figures incroyables du baseball majeur (il portait le numéro 8, retiré depuis, et, fait crucial, le personnage de dessin animé Yogi Bear fut nommé d’après lui, pas le contraire). Un mot brièvement sur sa fiche. Frappeur, Yogi Berra tint une moyenne au bâton très honorable de .285. Pour obtenir ce chiffre, au fait, vous divisez simplement le nombre de coups de bâtons fructueux par le nombre de présence au marbre. Si un joueur se présente au marbre 20 fois et frappe la balle correctement huit fois (8/20 soit 40%), il se retrouve avec une moyenne au bâton de .400 et… finit catapulté au Temple de la Renommée s’il tient cela en carrière (le monstrueux Babe Ruth, le titan des titans du baseball majeur tint une moyenne globale de .342). De plus, Yogi Berra cogna 359 coups de circuits en carrière (Babe Ruth en cogna 714). Encore une fois: honorable. En défensive, Yogi Berra fut un receveur talentueux qui, entre autres exploits, fut justement le receveur de la fameuse partie parfaite lancée par Don Larsen lors de la Série Mondiale de 1956 contre les Dodgers de Brooklyn. On aura compris qu’une partie parfaite se réalise quand, oh merveille, aucun des 27 frappeurs (3 par manche de jeu avec 9 manches dans une partie) de l’équipe adverse n’arrive à frapper la balle que vous lancez/recevez. Berra fut intronisé au Temple de la Renommée du Baseball Majeur en 1972. Après une carrière de gérant moins fructueuse s’étalant cahin-caha jusqu’en 1989, Yogi Berra prit une retraite paisible et l’affaire aurait pu en rester là, avec un mérite sportif aussi parfaitement incontestable que solidement circonscrit au petit monde des grands stades.

Mais non, cet homme peu instruit, jovial, simple et spontané, allait devenir, presque sans s’en rendre compte et quasiment malgré lui, l’un des héros populaires les plus bizarres et les plus originaux de l’Amérique du 20ième siècle. Et qui plus est un héros intellectuel… En effet, Yogi Berra est à l’origine d’une série d’environ 70 aphorismes populaires (les fameux Yogismes, tous colligés dans THE YOGI BOOK) qui font de lui l’un des penseurs (absolument sans ironie) les plus cités par ses compatriotes. Son ami et ancien confrère avec les Yankees Joe Garagiola nous dit ceci, dans la préface de l’ouvrage (je traduis – P.L.):

On peut bien rire et se prendre la tête quand Yogi dit quelque chose de curieux comme «Tant que c’est pas fini, c’est pas fini», mais vite on se rend compte que ce qu’il dit est tout à fait cohérent. Et on en vient à utiliser ses paroles nous-mêmes car, finalement, elles s’avèrent un mode d’expression parfaitement adéquat pour les idées spécifiques auxquelles nous pensons.

 De fait, la clef du mystère des Yogismes, c’est la logique toute simple de Yogi. Il emprunte peut-être une route distincte de celle que nous emprunterions pour raisonner, mais sa route est la plus rapide et la plus vraie des routes. Ce que vous diriez en un paragraphe. Il le dit, lui, en une seule phrase. (p. 5)

La transmission populaire des aphorismes de Yogi Berra, via un colportage oral et médiatique s’étalant sur plus d’un demi-siècle, avait, avant la publication de ce petit ouvrage définitif, connu un certain nombre de brouillages et de distorsions regrettables. On imputait à Yogi Berra toutes sortes de citations farfelues, peu cohérentes, souvent excessivement ridicules et clownesques, d’où le sous-titre de l’ouvrage: J’ai pas vraiment dit tout ce que j’ai dit (pour dire: je n’ai pas vraiment dit tout ce qu’on m’impute – mais le fait est que je reste quand même présent aux aphorismes qu’on m’impute et que je n’ai pas textuellement dit – Ouf, Joe Garagiola a raison, la formule de Yogi surprend, mais elle est bien plus rapide). Un petit nombre des aphorismes de Yogi Berra sont intraduisibles parce qu’ils jouent sur des effets de sens spécifiques à la langue anglaise. Mais la majorité d’entre eux se transpose parfaitement en français (ou dans toute autre langue), ce qui garantit sans conteste leur impact de sagesse. Citons en six, sublimes :

Quand vous arrivez à une croisée des chemins, eh bien, prenez là (p. 48)

Si le monde était parfait, il ne serait pas (p. 52)

Si vous ne pouvez l’imiter, évitez donc de le copier (p. 63)

On arrive à observer énormément simplement en regardant (p. 95)

L’avenir n’est plus ce qu’il était (pp. 118-119)

Tant que c’est pas fini, c’est pas fini (p. 121)

Chacun des quelques soixante-dis (70) aphorisme est cité dans sa formulation propre et replacé dans le contexte verbal qui fut celui de son émergence spontanée initiale. L’ouvrage se complète de la préface de Joe Garagiola (pp 4-5), d’une introduction très sympathique écrite par les trois fils Berra (pp 6-7), de photos et de commentaires d’amis et d’anciens collègues de ce surprenant philosophe vernaculaire. Et, pour le pur plaisir, une grande photo de famille nous présente (pp 124-125) les enfants et les petits enfant du Sage, avec un aphorisme numéroté par personne. C’est ainsi que l’on apprend qu’une de ses petites filles du nom de Whitney aurait dit un jour:

Comment puis-je la retrouver si elle est perdue? (p. 125)

Eh bien… la sagesse inouïe de Yogi Berra, elle, n’est plus perdue. Ce petit ouvrage délicieux la retrouve. Toute l’Amérique cogitante y percole. Ne cherchons plus ses philosophes, ils sont à se courailler, en ricanant comme des sagouins et en pensant à leur manière, autour de tous les losanges de baseball, connus et méconnus, de ce continent incroyable …

Yogi BERRA, The Yogi Book – I really didn’t say everything I said, Workman Publishing, New York, 1998, 127 p.

C'est très difficile de formuler des prédictions, surtout à propos du futur...

C’est très difficile de formuler des prédictions, surtout à propos du futur…

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Xavier Dolan, penseur du savoir critique et de l’action dans l’art

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2015

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J’entends exprimer ici mon enthousiasme artistique et philosophique pour le cinéaste Xavier Dolan (né en 1989). D’abord, bon, j’aime beaucoup ce qu’il fait. Celui de ses film m’ayant pour le moment suscité la plus grande satisfaction c’est Les Amours Imaginaires (2010). C’est une œuvre magnifique, achevée, profondément émouvante. Quand on a miré ce petit bijoux, en famille, mon fils Tibert-le-chat (qui est né à Toronto un an après Xavier Dolan) m’a dit: «Souviens toi de nos discussions sur les hipsters. Toutes les difficultés que tu avais à adéquatement circonscrire le phénomène. Eh ben visionne et re-visionne bien ce film. Il y a là un compendium de la culture hipster. Les attitudes, les tenues vestimentaires, la sensibilité émotionnelle, les priorités intellectuelles, les affectations, les intérieurs, le décors urbain, la configuration sociale, l’enfermement de classe, la vision du monde. Tout y est». Ce qu’on me dit ici sur Les Amours Imaginaires, c’est qu’à l’œuvre d’art globalisante déjà remarquable en soi s’ajoute la peinture de moeurs adéquatement circonscrite, qu’on se repassera un jour comme fleuron d’une époque. Donc: chapeau bas. Que demande la jubilation? Et, bon sang de bonsoir, quelle merveille que d’apprendre de mon fils et de Xavier Dolan. Il y a bien une Génération Dolan et j’ai la joie d’en être, pas comme participant direct évidemment… mais comme barbon ami et père déférent.

Je veux m’arrêter brièvement ici non pas sur Xavier Dolan cinéaste, largement commenté, dans un sens comme dans l’autre, mais bel et bien sur Xavier Dolan penseur ordinaire, philosophe concret, plus précisément gnoséologue (théoricien de la connaissance usuelle). Les observations que je propose ici sont, bien ouvertement, admiratives sans mièvrerie et enthousiastes sans béatitude. Elles me sont venues suite à l’audition d’un entretien (en anglais) ayant eu lieu en 2012 entre Jian Ghomeshi et Xavier Dolan sur le plateau de l’émission magazine torontoise Q. Xavier Dolan nous prouve là (et ailleurs aussi du reste), en toute simplicité, sans chercher à le faire, que ce n’est, l’un dans l’autre, pas si sorcier d’être un intellectuel déterminant. Il s’agit simplement de toucher les choses vives dans leur essence dialectique, sans plus. Regardons notre affaire de plus près, dans tout son dépouillement radical.

VOULOIR TOUT SAVOIR SUR L’IMPACT INTELLECTUEL ET ÉMOTIONNEL DE SON TRAVAIL ARTISTIQUE. Xavier Dolan, contrairement à maints artistes de tour d’ivoire, lit la plus grande quantité possible de documentation critique concernant son travail. Solide dans ses bottes, il considère que c’est là une façon indispensable de prendre adéquatement la mesure d’un impact artistique et intellectuel. Cela m’instruit, dit-il, gardant ainsi l’attitude fondamentale du sage vernaculaire en quête permanente de savoir vif. Dolan s’imprègne librement du discours critique sur son art. Il ne se laisse pas barouetter, pour autant. Il a toute la force de caractère pour ne pas se laisser faire cela. Il soumet les avancées critiques sur son art à son propre jugement critique en retour et se rend intérieurement aux arguments des commentateurs, quand ceux-ci manifestent une imprégnation adéquate de son travail et arrivent à le convaincre. Modeste au bon endroit, attentif seulement si c’est strictement nécessaire, il apprend énormément des artistes cinématographiques qu’il côtoie et il garde leur apport bien installée au bon endroit dans sa tête encyclopédique. Je dois savoir, dit-il. C’est important pour moi. Et les critiques haineuses ou arrogantes? Elle le font pleurer, au sens littéral, bien sûr. Qui ne pleurerait pas à chaudes larmes de se faire équarrir par des commentateurs explicites ayant pignons sur rue. C’est un fait, la réception d’une œuvre par les critiques et les commentateurs passe aussi par des canaux émotionnels. Ces canaux émotionnels sont eux aussi, de plain pied, objets de connaissance. Il faut donc sonder là-dedans, même si ça brasse souvent pas mal. Dolan s’informe de tout ce qu’on dit sur son œuvre mais certainement pas en tacticien (qui chercherait à «faire mieux la prochaine fois» ou quelque chose dans le genre). Il le fait, de fait, en philosophe. Prendre le pouls d’un temps c’est aussi prendre le pouls de l’impact de son art sur ce temps. Attention, prudence cependant. Xavier Dolan n’est pas un étudiant, un stagiaire, un disciple ou un pupille. Comme chez Art Tatum, son art est formulé en lui depuis le tout début. Dolan ne lit pas les critiques pour faire l’apprentissage de son art mais, plus fondamentalement, parce qu’il faut connaître, tout connaître si possible. Et, pour l’artiste, connaître passe par une appréhension sans concession de la rétroaction sociétale de son art. Je me fous pas mal des critiques, ce sont des ratés sympathiques… le fameux aphorisme de Robert Charlebois n’est pas celui de Xavier Dolan. Dolan, ce serait plutôt: si son discours n’est pas trop vaseux ou trop cuistre, j’ai quelque chose à aller chercher à l’intérieur de l’émotion d’un critique parce qu’un critique est avant tout un observateur qui a vu, entendu, senti et qui, ce faisant, me fait toucher une parcelle de moi et du monde.

FAIRE LE PLUS POSSIBLE TOUT SON TRAVAIL ARTISTIQUE PAR SOI-MÊME. Au moins six artistes opèrent en Xavier Dolan: un auteur de scripts, un metteur en scène, un acteur, un dessinateur de costumes, un concepteur de lieux et de décors, un monteur. Ces six artistes en un (au moins…) revendiquent puissamment leur équilibre. Ils exigent tous de prendre leur place, sans concessions, dans l’équipe et dans l’équipée. Et moi, cela me fait penser à qui? Eh ben, cela me fait tellement penser à Charlie Chaplin, qui, lui aussi, tendait à tout faire sur un de ses films, pour notre plus grand bonheur. Xavier Dolan explique son soucis de tout faire de cette façon par la pure et cruciale passion. Je veux faire ce que j’aime et ce qui me stimule. Il adore le design de costumes, il adore les histoires et quand il écrit un script, le montage filmique se place simultanément dans son esprit. C’est une question de cohérence de l’œuvre, certes, mais c’est aussi une question de jubilation. Souvenons-nous de Camille Claudel. Pourquoi faire charpenter les configurations de glaise par des assistants-sculpteurs si on jouis tant soi-même de triturer la glaise? Un film, comme tout autre art de l’expression, est pulsion artistique d’abord, production concertée d’un objet marchand ensuite. Il est assez captivant d’observer que la surprise sourcilleuse que l’on sert si souvent au cinéaste Dolan devant le jeu en solo de son travail dans l’œuvre, il ne viendrait à personne de la servir, par exemple, à un écrivain. Pourtant la question de la division du travail se pose aussi en écriture. L’anti-Chaplin ici c’est Alexandre Dumas. Le gars avait une basoche de plumitifs. Un atelier d’écrivains bossait pour lui, ni plus ni moins. Certains de ces plumitifs s’occupaient des descriptions, d’autres des paysages, d’autres de la recherche exotique ou historique, d’autres de certains segments de péripéties. Alexandre Dumas cousait tout le roman ensemble au bout du compte, relisait et reformulait. Cette division du travail, dont on se surprend tant chez Alexandre Dumas, on voudrait, ouvertement ou en sous-main, l’imposer à Dolan? Pourquoi? Y a-t’il à cela une raison principielle tant que ça? N’y a-t-il pas là plutôt une motivation qui ne serait que celle ancrée dans le conformisme de nos habitudes de (mé)connaissance en matière de production artistique? Cliché: on est habitués à l’écrivain travaillant seul et au cinéaste travaillant par équipes modularisées. Et quand un Alexandre Dumas ou un Charlie Chaplin osent, chacun de leur bord, inverser cette dynamique, on s’étonne? Mais s’enrichir d’influences dans l’action ne vient pas nécessairement avec l’obligation de déléguer l’action. Il compte souvent bien plus de s’imprégner mentalement du regard critique que ladite action engendre. Or voilà justement la première passion intellectuelle de Dolan, celle décrite ci-haut.

DIALECTIQUE DE LA CONNAISSANCE ET DE L’ACTION. Alors résumons-nous, ici. On laisse entendre à Dolan, de ci de là qu’en tenant en main le tout de sa démarche de création artistique, il s’isolerait de l’apport issu du point de vue des autres. Mais comment peut-on s’isoler du point de vue des autres quand on est justement si curieux de comment les autres sont traversés et interpelés par notre art? Xavier Dolan, penseur du savoir et de l’action dans l’art, ne tourne pas en rond dans ce cercle-là. Il est cohérent intellectuellement. En toute simplicité et radicalité, il place la connaissance et l’action au bon endroit. La connaissance indirecte guide, à fort bonne distance, l’action, elle-même impulsée par la connaissance directe et ce splendide sociologue subconscient qu’est le désir. Et elle est justement ici, la radicalité dialectique dont je parlais plus haut. On ne peut pas dire de Xavier Dolan qu’il se laisse barouetter par les autres s’il a la force de caractère et l’autonomie artistique de tendre à tout faire par lui-même dans sa production cinématographique. On ne peut pas non plus dire de Xavier Dolan qu’il travaille comme un soliste imperméable à toute influence s’il est si radicalement attentif à l’intégralité des observations critiques le concernant. On ne va quand même pas aller lui reprocher de restreindre les critiques à son espace intellectuel, de façon à assurer une concentration maximale de la fulgurance de son action dans l’art. Ce serait lui reprocher d’exister, humain, en cogitant son existence. On a affaire ici à un cinéaste majeur, pas à une troupe de pleureuses romaines qui livre à la demande. Soyons dialecticiens ici, bondance, pas paradoxaux. Une dévorante curiosité envers les vues des observateurs n’interdit pas l’autonomie d’action.

Xavier Dolan frappe où il doit frapper et écoute attentivement le roulement puis l’écho du tonnerre qu’il déclenche. Il se comporte, ce faisant, comme un penseur avisé, le compagnon de route idéal d’un artiste inspiré.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Mon pastiche du SURVENANT et de ses correspondants et correspondantes

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2015

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Note d’Ysengrimus: Il y a soixante-dix ans pilepoil était publié le roman LE SURVENANT (1945) de Germaine Guèvremont. Quoi de mieux, pour commémorer cela en force, en ardeur et en joie, que de relire la courte mais prenante correspondance du Survenant, sur DIALOGUS. Ici, le travail de pastiche, je le partage avec un inconnu venu des vents que je salue très respectueusement au passage. J’ai fait une partie du Survenant, cet(te) inconnu(e) a fait l’autre (et notamment la fort savoureuse lettre d’acceptation). J’ai joué aussi, ici-dedans, bon nombre des correspondants et correspondantes du Grand-dieu-des routes, beau dommage. Et, comme d’habitude, des Venants et des Venantes du tout venant ont fait les autres. On a ici une œuvre collective. Lisez sans démêler ou démêlez sans lire, c’est selon le goutteux de tout un chacun…  Salut et respects à tous les Grand(e)s Itinérant(e)s du monde.

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LETTRE D’ACCEPTATION DU SURVENANT À L’ÉDITEUR DE DIALOGUS

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Bien le bonswoer msieu Dumontais.

 Vous savez chus pas ben élevé pis cultivé, j’ai lâché ma maîtresse, d’école j’veux dire, en cinquième, mé j’sé quand même compter, lire et écrire pas aussi savamment que tout vot’râréopage de DIALOGUS comme que vous dites. Vous m’escusrez don de mé fautes pis de ma tournure de phrase, la terre m’a élevé pis les outardes et le fleuve m’ont entraîné.

J’ai ben aimé lire ce que j’ai pu comprendre. Ben entendu, dieu pis toute cé saint me sont pas des étranges. On n’é un peupe très pieux icitte, pis on les implore souvent. Si j’vous écris cé parsque, quand j’ai descendu le fleuve au début du sciècle dernier pis pris la mer, j’ai abouti à Vineyard pis j’ai rencontré le capt’n Slocum de vot gang. Y ma faite grande impression. Pour moé c’était le grand dieu des mers, mé y’était ben taciturne… On a parlé de cé nombreux voyages et de tout cq’yavait vu. Ensuite j’ai djumppé une barge, rluqué la Liberté, remonté le courant d’Hudson comme un somon, travarsé le lac de not’fondateur à Québec, pis descendu le courant du grand cardinal. Rendu à Sorel, j’ai pris une sacrament de tasse… J’avais assé bourlingué pour me tanner, c’était le temps de me câser pour l’hiver. Ben dégrisé, mon paqueton su le dos, j’ai allongé la jambe vers Sainte-Anne… à la brunante j’étais au chnail du Moine. J’avais juss mangé du résin de grève pis j’avais l’estoma din talon, à drette su la ptit butte, de la lumière et de la boucane dans la cheminée, je m’avancé dans l’allé aux bruits du jappeux puis: toc toc toc… Si je peux agrémenter, cé le bess. Si non neveurmagne.

Venant je signe

Le Survenant

Toujours vivant et non revenant

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1- QUI ES-TU?

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Excuse-moi de te formuler la question de cette manière-là, mais qui es-tu?

Merci à toi!

Issacar

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Ben le bonjour Issa Car

Qui suis-je?

Eh ben pour certains c’est le Venant aux Beauchemin, d’autres c’est le fend-le-vent, le beau marle, le rouget frisé, pas l’enfant-Jésus de Prague, l’aventurier et pis neveurmagne.

Salut.

Le Survenant

Grand-dieu-des-routes

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2- LA BEAUTÉ DES ÎLES

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Cher Survenant!

Je suis native de vot’coin de pays (Sorel) comme vous auriez probablement dit! Grâce aux écritures d’une certaine Berthe Beauchemin, votre vie nous a été racontée, portée à l’écran et c’est un peu par votre biais que notre belle région s’est fait connaître. Saviez-vous que nos belles 103 îles ont été reconnues comme réserve nationale de l’Unesco? De quoi sauvegarder notre végétation et la beauté des ces Îles! Une journée à se promener en bateau sur ces eaux est une des choses les plus relaxantes et agréables durant nos étés! Sur quelle île vous êtes-vous installé le plus longtemps?

Bon retour M. Le Survenant!

Marie Hébert

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Merci ben Marily pour vot’lettre du vingt courant.

D’abord j’voudrais pas vous faire des accroires, çé pas mon coin de pays où chus né, mais cé ben vrai que j’yé passé un bon bout de temps, pis que j’en ai des souvenirs intenses. J’ai pas souvenance de Berthe, c’était p’t-être une ptite cousine de mon ami Didace, ah! Didace. C’est lui qui me comprenait le plus, on a ben ravauder et marauder ensemble dans tous les chenaux et rigolets du coin. Que ce soit par les bons soins d’la Noire de Berthe ou ben de Germaine qu’on m’a raconté çé trop d’honneur pis neveurmagne çé vivant les îles.

J’y repasse encore de temps en temps, mé j’rtouve pu tout ce qui y’avait failli me retenir pis on ne me reconnaît pus, pis çé pu aussi sauvage… et nerveurmagne faut pas être trop égoïste, la beauté çé comme l’âme, faut la partager… mais faut aussi la protéger. Une journée çé pas assez… que ce soit à rame, à perche, à godille ou ben à l’aviron, faut y retourner… mais l’essentiel faut pas de bruit…

Comme j’vous disais tantôt, j’ai ben ravauder dans les îles. Quand le temps le permettait, j’embarquais sus la verchère du pére Didace, pis je traversais le grand chenal, j’avais mon coin à pointe de l’Île de Grâce, je barbotais comme un plongeur pis ça faisait jaser les habitants de la commune. Ah nerveurmagne. D’autres fois, avec le ptit canot, je dépassais l’île d’Embarras pis je me rendais à cabane à Zoel, j’attrapais queques barbottes à ligne pis on se cuisait une bonne bouillabaisse sur sa ptite truie et ben sûr agrémenté d’un peu de Saint-Pierre. J’en dis trop, les gars de barges sront pas content et pis nerveurmagne ça fait tellement longtemps.

À la vie,

Le Survenant

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3- ALEXIS LABRANCHE

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Salut Venant,

Germaine était la cousine de Claude-Henri Grignon et je me suis toujours demandé si tu avais déjà «dravé» avec Alexis Labranche. Vous avez tous les deux un peu le même genre.

Guy

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Bonsoer Guy,

Marci pour les histoires de la famille. Eh ben non, j’ai pas dravé avec Jos Branch, j’pense que je tétais encore m’man dans ce temps-là. Pour la drave j’ai plus entendu à propos du ptit Jason, mé y’a pas fait vieux os.

Marci pour ton mot.

Venant

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4- GIBELOTTE

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Survenant,

Je n’en suis pas certain, mais je crois me souvenir que dans le bout de Sorel, on mangeait de la gibelotte et non de la bouillabaisse.

Gaston Guévremont

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Bonsoir Monsieur Guèvremont.

J’vous contrarirez pas en vous disant que vous avez pas tord, mais… Une bonne connaissance à moé, un francé qu’iétait coq s’une barge m’avait donné sa recette de bouillabaisse remodé aux poissons d’icitte, ça fait que quand j’ai mijoté ça pour Zoel, y ma dit: que cé que ste gibelotte que t’as préparé là Venant? Alors neveurmagne, ça peu ben porter deux noms, pas vré?

Le Survenant

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5- TOI ET JÉSUS

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Salut le Venant,

Dans un cours de littérature, ma prof a effectué un parallèle entre toi et le Christ, notamment dans la manière dont tu t’es lavé en entrant chez les Beauchemin, dans ces gens qui venaient de tout le chenail pour t’entendre raconter tes histoires, dans ta chasteté, malgré toutes les mignonnes qui t’auraient voulu pour homme… Angelina par dessus toutes. J’avais trouvé ce lien intéressant. T’en penses quoi toi, de te faire comparer à Jésus dans les grandes écoles modernes? La barre est haute, non?

Amicalement,

M

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Salut à toi,

Mignonne ou Madeleine, chus pas ben ben dans les bondieuseries même si j’porte mon ptit crucifix… c’est ti plus dur d’aimer que d’être aimé? L’histoire de Jésus m’avait fait une ben grosse impréssion au ti cathéchisme, alors je penserais que cé pas rassurant d’être trop voulu… Ah Angélina, tente moé pas. J’ai pas grand pouvoir sus le futur pi les comparaisons dans les grandes écoles, je connais pas d’autres façons pour me laver les mains et de raconter les nouvelles, ces races de monde prendront ben la meilleure partie qui voudront, alors le saut de l’ange, neveurmagne.

Ben respectueusement,

Survenant

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6- CETTE ÎLE

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Très cher Survenant,

Ce que j’aurais aimé causer un moment avec vous! Vous, personnage fictif de Germaine Guèvremont que j’apparente à Zorba le Grec de Nikos Kazanzaki et à ce Dompteur d’ours d’Yves Thériault. Tous trois, vous représentez l’Homme, l’homme différent des autres hommes en ce que vous ignorez le poison de la routine. Tous trois, vous dérangez, vous suscitez tout à la fois amour et haine… Dieu pour les uns, diable pour les autres. Qui étiez-vous donc, cher Survenant?

Angélina, un des personnages-clé de ce roman, vous appelle si joliment Grand-Dieu-des-Routes; Amable, personnage falot, jaloux, vous qualifie de fend-le-vent. C’est à travers les yeux d’Angélina que l’auteure vous décrit: «… le Survenant exprimait le jour et la nuit: l’homme des routes se montrait un bon travaillant capable de chaude amitié pour la terre. L’être insoucieux, sans famille et sans but, se révélait habile artisan de cinq ou six métiers… Non seulement adroit à l’ouvrage et agréable aux filles, mais encore habile à se battre et aussi fort qu’un boeuf.» Qu’exiger de plus d’un homme?

Vous aurez permis au père Didace de transgresser les diktats de la religion du curé et de finir un veuvage étouffant. Vous aurez permis à Angélina —la boiteuse— de se croire femme, femme qu’un homme peut aimer. Vous aurez réveillé le village. Pour un temps, plusieurs se sont mis à rêver. Quel beau cadeau leur avez-vous fait! Mais, que cachaient donc vos mémorables soûlographies, cet attachement à «la bouteille» presque aussi fort que votre amour des femmes? D’où vous vient ce refus de l’amour passionné d’Angélina, de l’amitié de Didace? Pourquoi ce départ sans même un adieu?

Itinérant comme Zorba, comme le Dompteur d’ours, vous habiterez longtemps notre inconscient collectif. Je me demande même, si Charles Dumont, ce poète chanteur songeait à vous en écrivant ce refrain?

Passager clandestin
De l’amour quotidien
Interdit de séjour
Des banales amours
Passager clandestin
Voyageur incertain
Est-ce qu’il existe une île
Au bout de votre exil?
Cette île aurait-elle pu exister pour vous?

Madeleine Gousy

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Bonjour

Le Survenant a existé et existera toujours, que ce soit l’île des gauchers ou l’île à la dérive, c’est un cri d’humanité, encore plus maintenant où tous semblent devenir l’outil de leurs outils… La mouvance est le salut…

Humainement,

Survenant

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7- ANGELINA DANS SA FENÊTRE

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Bonjour Monsieur le Survenant,

Quand j’étais collégienne, une fille qui pleurnichait la face dans le cadre de la vitre du corridor aux amoureux parce que son gars varnoussait ailleurs puis s’occupait pas d’elle, on appelait ça une Angélina-dans-sa-fenêtre… Vous y êtes pour quelque chose?

Cégismonde Lamothe

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Le bonsoir,

Non j’y suis pour rien… Le destin cé le destin. Y’en a qui rgardent passer, dé s’autres qui passent. Nervermagne. Chacun son chemin.

Grand-dieu-des-routes

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C’est-tu du niaisage ça, en monde! «Le cossin c’est le cossin». Franchement! Pas assez homme pour er’connaitre ses torts envers Angélina, en plus. Never more, oui! Peut ben avoir une belle ptite gueule de frau. Rien en arrière, par exemple. Amanché d’même t’es-t-aussi ben d’aller t’cacher pis d’pu survenir en nulle part.

Cégismonde —en criss— Lamothe

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Soir monde en criss…

J’ai ben jonglé à ta lettre de bêtise, y répondre en pareil, gueule de frau tête de fru, mé, ça mène à rien… Je me souviens, quand j’étais ti gars, de l’histoir’du pendu, qu’y avait un fond de vrai… la belle ne l’aimait pas, té clever tu devine le reste… As-tu déjà pensé que c’était pas la noire que je cherchais…

Survenant. Non redresseur de tord.

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Tu m’pinces au coeur là, Surprenant, euhh… Survenant. Tu m’fesses dans mite là. J’en chique la guénille un peu là. Mes airs de Rose Latulipe sapre leu camps à terre un peu là.

Une aut’? Tu… tu vrai ça? C’est… c’est qui tu cherchas après, mon pau’ ti-coune?

Cegismonde, la méméreuse sué bords

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Airs de Rose,

J’te contredirai point dans tes qualificatifs à toé… le yable aurait ben dû t’les amener… J’pense ben que té pire que la mére du pot au beurre noir, toujours un ti mot pour plaire… Té une vré créature, curieuse sans bon sens, mé jte le dirai pas…

À diou va,

Survenant

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Eï non, eï Survenant. Tu vas pas m’chier dins mains d’même! Juss un ti prénom, Survenant. Juss un ti boutte de prénom pi j’te sak patience. Si tu mel’dit m’a t’confier in vieux secret d’sorciére. M’a t’apprendre comment susciter les Jacks Mistigris. C’est toujours utile de pouvoir app’ler les Jacks Mistigris à son secours pour in interlope dans ton genre, qui passe grand temps tou seu su des ch’mins pas sûrs sûrs. Deal?

Cégismonde «pâl au Maudit» Lamothe

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Son ptit nom c’est Sakmouépatience, pis son nom de batèche c’est Blasse. Sakmouépatience Blasse. Tu clair ça, la Monde en monde?

Survenant

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8- D’OU VIENS-TU?

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D’où viens-tu, Survenant?

Louis Martineau

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Comme tu dis si ben mon Louwis j’ai pas mal trotté par route de terre ou ben d’eau, trottant encor cé bin la cause de mon retard. Tu sais bin qu’la souvenance des histoires r’viennent avec un ti boire… Ça pourrait ête la route à tabac, la morue des Sablons, les fers de la Gatineau, la tristesse de Maria ou les chantiers de la Clova… Mé pour ta question cé par le chemin des Patriotes.

Grand-dieu-des-routes

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Vinyenne, Survenant, tu vas pas m’niaiser de même! Si tu veux pas m’parler d’youss que tu rsous, palle-moé au moins in ti brin d’ta trajectoère. Su quelle sorte de route que t’as trotté avant de rsoude au Ch’nal-du-Moène?

Louis Martineau

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Ben voyons Louis!

Les Écureux donnent pas leux cachettes! De l’aval et de l’amont du chemin qui marche, du nord ou ben du sud, l’Acayenne même le sé pas….

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Alors d’Où sé qu’je viens?

Louis Martineau

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Chus toujours là…

Grand dieux des routes

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Pis t’as fait quoi: la drave, le bûchage, le cassage du tabac, les tanneries, les shoppes de sciage?

Ti-Oui

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Cé right true Louis, pis encore plus trente-six de plus… Si t’étais pas loin j’pense ben que j’t’offrirais une ptite shot de la veuve, ma souvenance rviendrait. Quand j’jongle à toute cté années, dé fois chu nostalgique, comme la noire à sa fenêtre… j’me dis que j’aurais plus de mousse si, mais… je pense pareil à bohémienne… Et pis nervermagne, pas de regrets on né comme on né, je demeure…

Survenant

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9- QU’EST-OU QU’O L’E QU’TCHOU GARS? [QU’EST-CE DONC QUE CET INDIVIDU]

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Mé c’ment qu’te caouses, mon gars? À chaque cot’ quand i t’entends, i cré tantôt qu’té dou Poétou, coume moé, tantôt qu’te veï d’mé logne; i pourrais pas dire d’avour. I é ou moins ène chaouse à t’dire: les étranghers, et pis encore les étranghers qu’étant poé de ché nous, i les aimons pas. I te d’mandrons poèt: «D’avour te veï?» ou «D’avour te surveï?», i prendrons nos fourches é i te courrons apras. Veï poé vouler nos poumes itchi.

L’père Matthieu, dans sa farme dou Poétou.

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Je regrette que le père Matthieu ait voulu envoyer à DIALOGUS une lettre rédigée dans son dialecte poitevin. Malgré la proximité de ce parler avec ceux du Québec, il pourrait surgir des problèmes d’intercompréhension; aussi ai-je jugé préférable de placer ici une traduction en un français plus digne d’un site comme celui-ci. J’ose espérer qu’on m’en saura gré.

Louis Roubiac, dialectologue

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«Mais comment parlez-vous, mon cher? À chaque fois que je vous entends il me semble, ou bien que vous venez du Poitou, comme votre serviteur, ou bien que vous arrivez de plus loin; je ne saurais dire de quel endroit. Il est au moins un point que je veux vous préciser: les étrangers, et pire encore les étrangers qui viennent d’ailleurs, nous ne nous sentons aucune affection à leur endroit. Nous ne vous demanderons point: «D’où venez-vous» ou encore «D’où survenez-vous?», nous saisirons nos fourches et nous courrons à votre poursuite. Ne venez point dans nos parages dérober nos pommes.

Matthieu, dans sa ferme du Poitou»

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Ben le salut l’pér Mattiou

On a ben dé vieux malcomodes icitte itou. Le grand dieux dé routes sé comment lé s’amadoué, piqué une ptite pom cé pas ben grave… z’êtes pas si radin en Poitou… d’aprés lé dire P’êtr ben qu’un étrange s’confondrait vec vous’otre. Si tu voué un grand gaillard blanc pi rouquin dans le coin, sors pas ta pique tu suites, faudré causé: d’in coup qu’on aurait in brin d’parenté!

À la revoyure,

Venant

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Bonsoir père Mathieu

Je reviens tout juste de chez Évangéline, mon ancienne maitresse d’école du rang IV. Bien entendu je lui ai montré vos écrits. Tout en flânant aux alentours, ma surprise fut grande en voyant des 200 et 250 ans de fondation avec, vous l’aurez deviné, des noms d’ancêtres venant du Poitou. Évangéline m’a confirmé ses origines poitevines, mais étant survenu toute jeune dans sa région, elle ne m’a rien révélé sur le Survenant. Il y avait dans la région bien des «Races de monde». Alors père Mathieu rangez piques et fourches et sortons l’eau de feu ou de vie.

Survenant

P.S. Ma maîtresse m’a grondé en voyant mon verbe et m’a un peu correctionner…

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Ol é bé vréï itchu! Étchuse-moué. I avé poé pensé qu’i pouvions béï êt’ cousins. Mais o changhe tout’. Te comprends: les étranghers tchi v’nant poué d’ché nous, o faout s’méfier. Les frères et les surs, on est toujours brouillé avec à caouse des tchestions d’héritaghe. Mais in cousin, o l’é poué d’même! Alors te pé v’ni, surtout’ pendant l’hivarte, i avons poué grand chaouse à faire é i nous mettrons ou couin do fû pour que te racontes dou zistouères. Et pi, entre nous: t’en as pas assez d’survenir itchi pi là? T’as pas envie d’avouér ta ferme à toué? Eh bin j’vais ten dire ène boune: l’père Mathurin, mon voésin, l’a qu’ène feuille; o l’é poué in prix d’biâté, mais o l’ét ène solide gaillarde tchi travaille dur. É ale pourra t’apporter ène farme, dou vaches, in tractur é pié d’aout’ chaouses; i pé t’envoéyer les photos, poué d’la feuille mé dou reste.

I t’attends cousin

Père Matthieu.

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Comme je l’avais fait une première fois, je vous envoie une traduction en français; ainsi le public cultivé qui lit DIALOGUS aura-t-il plus de facilité à comprendre.

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Mais cela est vrai. Veuillez recevoir mes excuses. Il ne m’était pas venu à l’esprit que nous pouvions être cousins. Voilà qui change tout. Comprenez, je vous prie: avec les étrangers qui viennent d’ailleurs il est nécessaire de se tenir sur ses gardes. Nous sommes toujours en froid avec nos frères et nos soeurs pour des querelles de succession. Mais avec un cousin il en va autrement. Alors vous pouvez venir, surtout pendant l’hiver: le travail n’est pas pressant, nous nous installerons devant l’âtre pour que vous régaliez l’auditoire de vos récits. Et puis, que cela soit dit en confidence: n’êtes-vous point las de surgir brusquement à un endroit puis à un autre? N’avez-vous point envie de posséder une ferme à votre nom? Eh bien, j’ai une suggestion intéressante à vous faire: mon voisin, le père Mathurin, n’a qu’une fille; il ne s’agit point d’une rivale de Vénus mais c’est une rude travailleuse. Elle pourra vous apporter une ferme, des vaches, un tracteur, et la liste n’est pas close. Je suis à même de vous envoyer les photos, non de la jeune fille mais de tout le reste. Je vous attends, mon cher cousin.

Monsieur Matthieu

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Ben le bonjour cousin Mattiou.

J’accueil vos s’excus, vous pouviez point sawoir, j’pense ben qu’Je dvais pas êt’le seul à galvauder par mers, monts et vals, la parenté y’en a quasi partout. Pis aussi le patrimoine on sé jamais, yé tellement en dettes que dé fois vaut mieux pas y succédé. Ya pas frousse à avoir avec moé. J’aimerais ben r’soude chez vous, pt’êt ben dans l’an qui vient… Nous ôtes icitt en hiver çé ben tranquil din farme itou, pis y’a pu de chantier, y rest que dé curepic dans le bois, comme çé le temps dé fêtes, ça fait qu’on se visit’pis qu’on festoye: du pâté, dla tourtiére, du cipail du ptit blanc un peu caribou, une ptit danse carré pis ça contitue à gauch pi à drette, faut êt’un vrai gargantua pour vivre icitte. Ast’heur citte on se calme en gârdant passer la poudrerie sous lé pagé de clôture, pis le feu de l’âtre nous réchauffe.

Concernant vos entremets à propos dla file de vot voisin, Je vous rmercie grandement, j’espére ben que vous êt’pas compromis avec msieu Mathurin, faudra pas vous met’en brouille à cause de moé. Ya déjà icitte une créature qui me charche le troube parce qui parrait qu’Je rfuse çé zavance. Une farme à mon nom avec tout’le roulant pi le reste ça mé djà arrivé dans le temps ya tré longtemps faudra que je remcontre vot’msieu Bovais pour savoir coment s’en sortir maintenant, dans le temps çétait déjà ben dure… pi j’écoute le parleur mécanic ça pas pas encor maintenant en tout cas… Yé déjà le moment dvous laisser ya encore la fêt à soir à survenir.

Grand-dieu-des-routes

P.S. À propos de «La complainte de la nuit» Évangéline consulte tous ses amis érudits, ça ne chaume pas dans les chaumières, E.N. nous a mis sur les dents.

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10- EN 2005, QUI SERAIS-TU?

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Je voudrais savoir qui tu serais si tu existais en 2005, à quel personnage te rapporterais-tu le plus? Merci à l’avance pour ta réponse.

Vanessa

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Depuis toujours je suis moi. Le Survenant a toujours existé ad vitam aeternam, c’est comme le comte de Saint-Germain et le Fantôme qui marche, mais en mieux, alors je reformule ta question: «que sommes-nous en 2005?» Des hommes et des femmes libres et différents «en quête» de l’inaccessible. Beaucoup d’artistes et de poètes en sont, des circumnavigateurs, des aviateurs de brousse et déjà de jeunes étudiants et étudiantes. En nommer pourrait être discriminatoire ou préjudiciable.

Survenant

P.S. Revu par Évangéline, maîtresse d’école du Rang quatre

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11- LA COMPLAINTE DE LA NUIT

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Sais-tu que souvent je t’envie:
Au moins tu es toujours en vie
Et mieux vaut être Survenant
Que revenant.
Pour les mines émerveillées
Qui t’entourent dans les veillées
Tu fais le joyeux compagnon
Jamais grognon.
Tel peut crier à l’anathème
Mais tu sais qu’une fille t’aime
Et voudrait bien pour l’avenir
Te retenir.
Un jour, pourtant, la route est belle,
Tu t’en iras, calme rebelle,
Et le soir tu t’endormiras
Dans d’autres draps.
Mais s’il arrive que tu sentes
Que des âmes évanescentes
Pour te guider sur ton chemin
Prennent ta main,
Si leur voix te disent: «C’est l’heure,
Prends pitié d’un garçon qui pleure»,
Laisse-les diriger tes pas
N’hésite pas.
Près des croix de mon cimetière
Viens passer une nuit entière;
Tu réciteras du Rimbaud
Sur mon tombeau;
Alors dis-toi si, par la brune,
Tu vois, dans un rayon de lune,
Passer l’ombre d’un korrigan:
«C’est Nelligan».

É. N.

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C’est du gros pètage de bretelles
Du flafla d’intellectuel
Mais ca s’laisse lire comme de raison
Dans l’fourgon,
Dans charette ou ben dans machine.
Ça soulage pas les maux d’échine
Ça fait jusse accrère qu’on vous aime.
C’t’in powème…

Survenant

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12- ONCLE ZÉPHYR

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J’aimerais connaître le patois de l’oncle Zéphyr dans les émissions du Survenant. Merci

Claude

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Su ton raspect, Ti-Claude. Chu pas dans mes grandes illuminations de me figurer de quossé que peuvent aitre c’tes susdites «émissions du Survenant». J’ose en sulement m’adonner à espérer que ces émissions seillent pas trop flatulentes à narine du bon monde du fond de l’alentour. Pis quossé ajouter d’aut’ que de faittte en effet, Zéphyr pale dans son patois, pis qu’on l’a toujours standé d’même.

Tourelou,

Venant

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13- LA MAISON QUE TU AS VU EN RÊVE

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Dis donc, le Survenant, tu crois avoir déjà vu en rêve la maison de Didace. Tu n’aurais pas aimé t’installer là avec la Angélina, et puis la Phonsine et le si gentil Amable —comme il porte bien son nom, celui-là!— ? Sûrement que Didace t’aurait accepté comme un Beauchemin, tu crois pas?

Alex

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Tôrnon, je vas te dire Alex que la chambranle de flagossage de ce que je rêve c’est rien de moins que comme une tempête… surtout quand c’est une shotte de bagosse de trop qu’a knocké le bonhomme pis qui l’a couché drette endormi en travers des tracks du chantier ou ailleurs. Y a ben des engeances de Jack Mistigris pis de trente-six autres types de créatures là-dedans mais que le diable m’enfourche si j’ai déjà rêvé de la maison du père Didace du-dedans ou du-dehors, pis ça, avant comme après que j’y aille été rien de moins que modeste Survenant. Quant à l’idée de m’installer puis de me settler en famille, mets dans ta pipe dret-là qu’avant de seulement l’envisager je voudrais me retrouver en compagnie des Jack Mistigris pis des esquelettes de mes pires cauchemars de boisson ou dans une géhenne sempiternelle.

Venant. Libre pis à tous vents

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14- QUE CHERCHES TU?

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Survenant,

Que cherches-tu en voyageant ainsi, inlassablement, sur les routes? As-tu pensé que le bonheur que tu poursuis pourrait être trouvé en-dedans de toi? À moins que tu ne cherches à te fuir…

Francine

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Francine, ma belle fendante, pense pas que j’couraille apras queuk bonheur foufou en épivarde ou quek paradis pardu fardoché vas savouer comment dins breumes des rangs fermiers pis des routes de portage, rapport qu’tu srais complètment dins pétates avec ça. Pour c’quyen est d’fuir le chien errant qu’est dans mes culottes, t’as ben assez d’jarnigoine de jugeotte pour t’aviser qu’c’est pas ça entoute étou rapport qu’c’est yienk pas faisable en monde in affaire pareille. Dis toé que s’t’apras la libarté qu’j’charche comme tit mouton apras ses méres. La libarté. La libarté pure. Pis ça, ça’s’trouve pas en restant immobile enteur quat’cléons à bailler aux corneilles.

Su vot’respect, tout mon respect,

Venant

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15- UN MET DE SOREL

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Je n’aime pas déranger les gens, surtout les légendes comme vous Survenant, mais est-ce que la «gibelotte» est un mets de chez vous? À moins que j’me trompe, n’est-ce pas du poisson bouilli?

Pierre

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M’a’t’dire mon Pierre, j’ai varnoussé dans trente-six métiers, trente-six miséres pis entre autres jobbines que j’me sus déjâ ramassé pour faire ya eu rien en moins que cook de chantiers. Je peux juss t’en dire que le nom gibelotte est employé pour tant de sortes de concoctions diverses bord en bord d’la province que si fallait qu’tu timbes dans l’lot de tsa t’en finirais drett neyé. J’ai ben peur de pas savoir t’en dire pluss quessa sus l’item.

Lâche pas l’charchage pour autant pis tourelou,

Venant, fend le vent

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Oui, t’as bin raison, mais j’mé trompé j’voulais dire «ratatouille». C’é pas d’la barbotte ça? Continue à meubler nos souvenir d’enfance! Merci!

Pierre

J’y pense-là Survenant, pourquoi tu parles fort de même?

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Pour fend’le vent, mes Pierre. Est bin bonne. Fa l’bon garçon mon p’tit copain. Coudon y’é déyou mon verre? J’en vois deux… Jette tes cartes.

Venant

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T’es tu trompé de question, Venant?

Pierre

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Non, j’me sus trompé d’bouteille…

Venant

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Incorrigible Venant!

Mais tu n’as pas répondu à ma question, Venant, c’est quoi de la ratatouille?

Ti-Pierre

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Une magnierre de mangeaille de je ne sais trop. Gosse les criyatures pour des patentes pareilles.

Venant

le-Survenant-roman

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Logique dialectique de la bisexualité

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2015

Le drapeau bi d'une femme bisexuelle: j'aime les filles, je ne suis pas mélangée, j'aime les garçons

Le drapeau bi d’une femme bisexuelle: j’aime les fille, je ne suis pas mélangée, j’aime les garçons.

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Entendons nous d’abord sur le fait universel que l’orientation sexuelle n’est pas un choix. C’est une détermination qui s’impose à nous comme une force objective. De ce point de vue, le terme orientation est malheureux si on le décode comme «orientation-option-choix» mais heureux si on le décode comme «orientation-tendance-force». Avoir des (petites) tendances était d’ailleurs la tournure utilisée ironiquement dans mon enfance en parlant de quelqu’un qui manifestait une propension bisexuelle, ouvertement affichée ou non. La formulation était cruellement «tendancieuses» en ce sens qu’elle s’appuyait bien tranquillement sur les assises discriminatoires du temps. Mais son principe descriptif reste fondamentalement correct. L’orientation sexuelle est une tendance. Comme la rivière tend vers l’aval et le gland tend vers devenir un chêne, la solide dimension socio-historicisée de l’orientation sexuelle ne l’empêche pas, au contraire, de s’imprégner en nous comme la plus cruciale et inéluctable des fatalités.

Pour camper le modeste exercice logico-dialectique auquel je vous convie ici, rien de mieux qu’une petite description de la symbolique du drapeau étendard de la bisexualité. La bande rose symbolise l’attraction pour une personne du même sexe, la bande bleue symbolise l’attraction pour une personne de sexe opposé, la bande mauve, intermédiaire, symbolise l’attraction pour un sexe ou l’autre, sans distinction, sans exclusivité, et sans confusion du corps ou de l’esprit. Le tout fonctionne comme le yin et le yang, principes opposés, polarisés mais incluant dans la logique binaire l’idée qu’un peu du yin se retrouve dans le yang et vice-versa et son contraire. Le drapeau étendard de la bisexualité reste symétriste tout simplement parce qu’il énonce l’équivalidité en droit de tous les possibles (certains observateurs préfèrent d’ailleurs le terme de pansexualité à celui, perçu comme encore restrictif, de bisexualité). Ce drapeau n’est en rien une prise de parti descriptive sur une éventuelle symétrie factuelle de la bisexualité. Il parle de droits plutôt que de faits. Ce point est important, comme la suite devrait le démontrer.

Voyons d’abord l’exclusivisme ou unilatéralité de l’orientation sexuelle (la NON-bisexualité). On a donc des unilatéraux hétéros et des unilatéraux homos. Ils se regardent encore passablement en chiens de faïence dans la culture contemporaine mais il faut bien insister sur le fait que de nombreuses analogies se font jour dans leur situation. On peut mentionner, faute d’un meilleur terme, leur «ardeur militante». Les hétéros doctrinaires (habituellement réactionnaires – la tradition patriarcale hétérosexiste leur servant usuellement de soliveau principiel implicite) ont tendance à mépriser les homos. Plus veule qu’avant, cette haine feutrée (jadis ouverte et flamboyante, aujourd’hui plus prudente) ne se gène pas pour jouer de minauderie et de triches biaiseuses. On dira de tel homosexuel en vue qu’il aime les (petits) garçons attendu que le discriminer sur son orientation n’est plus faisable mais le traiter, ouvertement ou implicitement, de pédophile reste encore pleinement jouable. On tirera la même ficelle pour s’en prendre à un vieil hétéro fréquentant une femme plus jeune que lui. Les tactiques d’attaque anti-homo et anti-hétéro manifestent de singulières similarités et familiarités. L’hétéro ne peut plus attaquer l’homo aussi frontalement que dans mon enfance (époque où un personnage homo, réel ou fictif, était obligatoirement stéréotypé et négatif) mais cela ne rend pas la marge d’autodéfense de l’homo plus grande ou solide. Le fond de l’affaire est que, tristement, homos et hétéros ont une chose cruciale en commun: ils N’AIMENT PAS quelque chose. Les hétéros, classiquement, n’aiment pas les personnes ambivalentes sexuellement. Homos et bis sont la cible de leurs attaques, ouvertes ou feutrées. Plus fondamentalement, mais tout aussi fatalement, les homos n’aiment pas les personnes de l’autre sexe. Les hommes gays ont de la difficulté avec la femme. Ils en font ressortir les défauts: une castratrice, une contrôlante, une manipulatrice, une égocentriste. Les lesbiennes ont de la difficulté avec l’homme. Elles en font ressortir les défauts: brutal, patriarcal, phallocrate, autoritaire, égocentriste. Les observations critiques des homos au sujet de l’homme et de la femme traditionnels manifestent de très grands mérites. Mais le conservatisme ajustable de l’hétérosexisme bien tempéré a tôt fait de traiter les hommes gays de misogynes et les lesbiennes de misandres. C’est le coup, classique mais toujours actif, de l’opprimé(e) que son oppresseur fait passer pour un oppresseur parce qu’il a osé se défendre avec des armes similaires à celle de son susdit oppresseur. Le fond douloureux de la profonde identité logique entre homos et hétéros unilatéraux est qu’ils doivent se battre pour promouvoir leur droit (exclusiviste) à NE PAS AIMER quelque chose ou quelqu’un. C’est un droit qui existe fatalement mais il reste qu’il est bien triste de devoir lever des armes militantes pour défendre un tel droit, que je ne me gênerai pas pour qualifier d’aussi légitime que passablement douloureux.

De leur côté, les bis font valoir qu’ils ne sont pas contraints par cette dynamique de lutte vu qu’eux, ils aiment tout le monde. Logiquement, tous les bis aiment les hommes, les femmes, les hommes gays et les lesbiennes. Il y a d’ailleurs gros à parier que ce soit la culture bi ou crypto-bi, encore bien peu visible, qui ait contribué à une avancée des cultures homosexuelles dans nos sociétés. Un gay-friendly c’est souvent un bi qui s’ignore ou ne se dévoile pas ou pas trop. L’histoire clarifiera un jour ces choses. Ceci dit, l’omnivalence apparente des bis est loin, très loin, d’être exempte de difficultés débouchant sur des tensions conflictuelles, même au sein de nos sociétés plus libertaires. C’est le vieux principe de la souris ayant circulé dans un labyrinthe à trois dimensions et devant s’adapter au labyrinthe à deux dimension. Le principe démonstratif fonctionne ici d’ailleurs à rebours du principe actif. Les bis (souris du labyrinthe tridimensionnel) sont pris habituellement pour argumenter avec des unilatéraux (hétéros ou homos binaristes, souris du labyrinthe bidimensionnel). La logique se polarise souvent bien vite. Les bis sont pris pour des homos par les hétéros, pour des hétéros par les homos… mais cela se joue selon des modalité légèrement distinctes. Les hétéros ne reconnaissent tout simplement pas la bisexualité. Pour eux, si tu es un(e) bi, tu es en fait un(e) homo ou un(e) crypto-homo dont le masque tombe enfin. Les homos sont plus conscient(e)s de la puissante pression des postulats hétérosexistes. Ils ont donc développé la notion de mélangé(e) (mixed up ou confused), pour décrire la bisexualité. Le bi serait un(e) homo n’ayant pas encore bien compris ou assumé la fatalité de son orientation et cédant encore sous le poids conformiste de l’hétérosexisme ambiant. Il est aussi difficile pour un(e) bi de démontrer à un(e) homo qu’il n’est pas mélangé(e) (d’où un des cris de ralliement bi: I’m not confused!) que de démontrer à un(e) hétéro qu’il ne va pas se jeter sur son fils, qu’elle ne va pas se jeter sur sa fille, sous prétexte qu’il ou elle vous annonce qu’il ou elle est bi. Cela ouvre la porte sur l’autre grand problème démonstratif rencontré par les bis. Ils doivent expliquer qu’ils ne sont pas des goinfres (greedy) sexuels, des insatiables dont l’appétit libidineux les ferait se jeter sur tout ce qui bouge myopement, indistinctement (d’où un autre des cris de ralliement bi: I’m not greedy!).

À ces problèmes démonstratifs onctueux et pesants s’ajouteront, pour les bis, des problèmes plus profonds encore, procédant de la dialectique fondamentale de la logique bisexuelle. La symétrie est toujours un fait de surface qui recouvre le fait dialectique profond et inéluctable de la dissymétrie et du torve. Sous la surface du réversible se cache toujours l’irréversible et l’équilibre est toujours une transition fondamentalement mouvante des actions ou des perceptions. Comme pour le bilinguisme ou le fait de jouer deux instruments de musique, au cœur de la multiplicité des manifestations d’actions tend à émerger une dominante. La bisexualité absolument symétrique est au mieux un slogan militant (un étendard bi, un drapeau), au pire un leurre logique. Dans les faits, on aura des bis hétérodominants et des bi homodominants. Et là oui, l’homodominance et l’hétérodominance d’un(e) bi pourra fluctuer au cours de sa vie adulte. Et ça aussi, c’est un droit fondamental. Le droit au changement, au flux dialectique des polarités au sein de l’enceinte bi. Le droit de ne pas se faire dire avec condescendance: c’est juste une phase

Se mettra en place finalement la crise au sein de laquelle, fatalement, les hétéros et les homos tendent de nos jours à se rejoindre contre les bis: la crise de la monogamie. Avec le mariage pour tous, droit fondamental sans équivoque, les homos parachèvent la démonstration de leur volonté et de leur aptitude à se lancer dans le beau risque sociologiquement banalisé de l’exercice monogame, avec son concert de jalousies, d’exclusivisme et de fidélités profondes, dans ce qu’elle ont de lourdingues mais de belles aussi. Par principe définitoire, les bis ne sauraient suivre les unilatéraux (homos et hétéros) sur cette voie de la monogamie forcée ou consentie. La bisexualité ne s’épanouira pleinement dans un dispositif matrimonial que si celui-ci rencontre des ajustements profonds de ses principes fondamentaux. À quand la prise en charge juridique de l’union libre pour tous? Heureusement que les faits n’attendent pas après les lois pour fleurir, dans leur complexité rhizomatique! Ils existent, ces couples bis, homodominants ou hétérodominants, qui, dans le sain et serein respect libertaire et en l’absence de toute jalousie, assument leur droit à la multiplicité de l’amour, même au sein d’un dispositif matrimonial qui, fatalement, ne peut être autre chose qu’ouvert (open, pour reprendre le mot consacré). Sauf que tout ça, ça ne se fait pas sans heurts émotionnels de multiples natures…

Some sort of flag

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Je m’en voudrais, pour bien faire sentir que je n’ai fait ici qu’effleurer la logique dialectique de la problématique bi, de ne pas faire parler la poétesse lesbienne Corinne LeVayer. Voici un de ses textes touchant ouvertement la question bi. Il nous rappelle que, comme toujours, le simple est dans le complexe, le complexe dans le simple, et que rien n’est dit tant qu’il reste des choses à dire…

Le paradoxe bi, dans la version de Coralie

Belle comme la nuit,
La superbe Coralie
Est bi.
Ça devrait lui plaire
Mais ça l’ennuie.

Trognonne comme un cœur,
Coralie cherche l’âme sœur.
Mais bi,
Il lui en faudrait deux.
Ça lui freine ses ardeurs.

Car, un peu exclusive,
Elle veut aimer les deux
Mais sans
Que les deux ne s’aiment entre eux.
Le cas est hasardeux.

Les passades fugitives
Sont donc le lot de Coralie.
Courant
Ses deux lièvres à la fois,
Elle vit le paradoxe bi.

La mort de la monogamie
C’est une tragicomédie
Bien bi.
La combinatoire au dessus de deux,
C’est vraiment pas facile, merci.

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tiré de Corinne LeVayer (2012), Gouines coquines de ce monde, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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