Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Culture vernaculaire’ Category

Soixante questions sur nos belles chansons québécoises du fin fond du fond

Posted by Ysengrimus sur 24 juin 2020

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Sans transition, pour la Fête Nationale, testez vos connaissances de notre beau terroir sonore, dans un guilleret jeu-questionnaire de soixante (60) questions. Si —sans cyber-recherche aucune— vous obtenez 20/60 dans ce petit examen, c’est que vous êtes vraiment des mélomanes québécisants de haute tenue. Les RÉPONSES, sommairement commentées, sont ici infra, après le questionnaire, juste en dessous du second violon.

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  • 1- En début de carrières, Clémence Desrochers et Jean-Pierre Ferland ont fait équipe avec d’autres artistes dans un petit groupe de chansonniers-fantaisistes. Quel était le nom de ce groupe?

Les Flagosses

Les Gonzagues

Les Bozos

Les Gnochons

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  • 2- Qui est le créateur du personnage de Léopold Gibouleau?

Gilles Vigneault

Yvon Deschamps

Plume Latraverse

Richard Desjardins

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  • 3- Une romancière ou un romancier québécois/e à la plume moderniste et incisive ayant écrit des paroles de chansons pour Robert Charlebois.

Nicole Brossard

Hubert Aquin

Marie-Claire Blais

Réjean Ducharme

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  • 4- J’AI VU LE LOUP, LE RENARD, LE LION: Charlebois, Vigneault, Leclerc ensemble devant public, pour un spectacle-culte donné en plein air, à l’occasion de la Superfrancofête, en l’an de grâce…

1973

1974

1975

1976

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  • 5- Chanteur humoriste, auteur d’une chanson tendre et émue sur un pianiste virtuose et visionnaire dont les camarades découvrent éventuellement qu’il est aveugle. La chanson s’intitule LES IMBÉCILES DU COIN et son auteur-interprète est…

Tex Lecor

Jérôme Lemay

Jean Lapointe

Raymond Lévesque

.

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  • 6- Peu après avoir quitté CORBEAU, Pierre Harel s’associe à un groupe de rock au nom percutant, mais à la vie éphémère. Ça s’appelait…

Guérillero

Phénix

Patriote

Condor

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  • 7- Repérez la personnalité politico-historique qui N’EST PAS nommée (avec ou sans calembour sur son nom) dans la chanson MON AMI FIDEL, sur le disque LONGUE DISTANCE, de Robert Charlebois.

Golda Meir

Moshe Dayan

Arafat

Sadate

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  • 8- Le groupe BEAU DOMMAGE a, dans son livret, une chanson évoquant le Saint-Laurent comme lieu d’appartenance. Elle s’intitule:

Le bord du fleuve

Le vent du fleuve

Le Saint-Laurent

Fleuve Saint-Laurent

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  • 9- Dans son premier album, PREND UNE CHANCE AVEC MOÉ, l’orchestre du tonitruant Lucien Francœur nous sert la version «salle de danse» d’un instrumental cinématographique célèbre. C’est:

Le thème du Godfather

Le thème de Love Story

Le thème de Midnight Cowboy

Le thème du Graduate

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  • 10- Qui était Gilles Rousseau?

Le batteur des Hou-Lops

Le leader des Classels

Le batteur des Classels

Le leader des Hou-Lops

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  • 11- Une chanson du groupe CORBEAU porte comme titre le nom d’un secteur d’activité économique. Il s’agit de:

Agriculture

Industrie

Commerce

Banque

.

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  • 12- Dans la chanson SUITE 16, Marjo campe le personnage affirmé d’une jeune femme se définissant solidement dans le Rock’n’roll, et se voyant dans l’obligation impérative de congédier son «chum» qui, d’évidence, ne fait pas le poids dans cette nouvelle dynamique. Quel est le nom du malheureux éconduit?

Tristan

Chuck

Roméo

Jerry

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  • 13- À la toute fin d’une chanson de Lucien Francœur apparaît une allusion directe à un important philosophe de l’ère moderne. Il s’agit de:

Fichte

Novalis

Hegel

Nietzsche

.

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  • 14-Dans l’album-culte À QUI APPARTIENT L’BEAU TEMPS, Paul Piché coule le propos incisif de sa protest song dans le moule textuel et rythmique de la chanson folklorique BONHOMME, BONHOMME SAIS-TU JOUER. La chanson ainsi construite est alors réintitulée:

La gigue à Mitchounano

Réjean Pesant

Jean-Guy Léger

Mon Joe

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  • 15- C’ÉTAIT UN QUÉBÉCOIS, NARQUOIS COMME TOUS LES QUÉBÉCOIS… La chanson débutant sur ces vers est de:

Révolution française

Felix Leclerc

Luc de la Rochellière

Louise Forestier

.

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  • 16- Campée avec brio et tendresse par Sylvain Lelièvre, cette jeune femme incarne le vague à l’âme de la génération qui avait la vingtaine au milieu des années 1970. Elle s’appelait:

Marie-Hélène

Marie-Chantal

Nancy Beaudoin

Marie-Lou

 

.

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  • 17- J’ME DIS ANDRÉ, LAISSE-TOÉ PAS NIAISER… cette ferme résolution en forme de refrain est l’œuvre d’un chanteur portant le nom coloré de:

Plastique Bertrand

Capitaine Nô

Pierre Gauthier de la Vérendrye

Wézo

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  • 18- Qu’a fait LE GRAND SIX PIEDS à son «foreman» du chantier de coupe de bois, dans la célèbre ballade de Claude Gauthier?

Il lui a chauffé les semelles à coups de pelle

Il lui a labouré l’échine à coups d’égoïne

Il lui a gossé la moustache à coups de hache

Il lui a brassé les culottes à coups de bottes

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  • 19- Qui était Jean-Baptiste Beaufouette?

Un vieux chanteur folklorique trifluvien appelé ainsi à cause de sa haute taille

Un personnage d’une chanson de la Bolduc, doté d’une pilosité luxuriante

Nom d’emprunt de Gilles Vigneault à ses débuts

Un tenancier de boite à chanson dont Pauline Julien fut amoureuse à ses débuts

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  • 20- Yvon Deschamps en début de carrière était musicien. Il était:

Pianiste

Guitariste

Contrebassiste

Batteur

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  • 21- Le nom Les B.B. est un acronyme de l’ancien nom du groupe. Ce nom d’origine était:

Les Bleuets Bioniques

Les Braves Bêtes

Les Beaux Blonds

Les Boqueux Bacul

.

.

  • 22- Madame Mary Rose-Anne Travers, épouse Bolduc (1894-1941), surnommée, selon la tournure un peu abusive du temps, «La» Bolduc, était avant tout musicienne. Joueuse de guimbarde et d’harmonica, elle accompagne, à la fin des années 1920, dans une série de spectacles au Monument National, un de nos plus grands musiciens folkloriques. Le bien nommé:

Aimé Césaire

Alfred Montmarquette

Narcisse-Eutrope Dionne

Jean Carignan

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  • 23- Ils n’ont possiblement qu’un seul point en commun: celui d’avoir mis en musique, chacun sur son ton et dans son style, l’inévitable SOIR D’HIVER de Nelligan. Ce sont:

Mario Pelchat et Léandre

Pierre Harel et Claude Dubois

Claude Léveillé et Lucien Francœur

Jim Corcoran et René Simard

.

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  • 24- Il jouait de l’harricana sur la rivière Harmonica…

Richard Desjardins

Jean Leloup

Mario Pelchat

Raôul Duguay

.

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  • 25- Sur la pochette de l’album-culte AMÈRE AMERICA, Luc de la Rochellière est photographié

Sur le boulevard d’une grande ville

Dans un restaurant

Sur scène

Dans une chambre à coucher

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  • 26- L’inamovible baladin anglo-saxon Roger Whitaker a déjà enregistré avec une chanteuse québécoise. Il s’agit de:

Céline Dion

Isabelle Pierre

Emmanuelle

Ginette Reno

.

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  • 27- Il a évoqué l’étroitesse et la rigidité des années 1950 en les qualifiant de «temps du Pape Pie XII».

George Dor

Jean Pierre Ferland

Claude Léveillé

Raymond Lévesque

.

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  • 28- Elle a écrit une chanson mordante sur les compulsions boulimiques comme compensation des troubles affectifs.

Edith Butler

Angèle Arsenault

Jo-Anne Blouin

Marjo

.

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  • 29- Qui était Jo Laframboise?

Le personnage d’une chanson de Raymond Lévesque

Le personnage d’un monologue d’Yvon Deschamps

Le personnage d’un monologue de Raymond Lévesque

Le personnage d’une chanson d’Yvon Deschamps

.

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  • 30- Elle a aligné la plus mélodique et inoubliable colonne de «Christ!» de toute l’histoire musicale du Québec, sur une version tardive du LINDBERG de Charlebois.

Louise Forestier

Christiane Monfette

Diane Dufresne

Angèle Arsenault

.

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  • 31- QUAND ON A DU FOIN, ÇA VA BEN. QUAND ON EN A PAS, ÇA VA PAS. À qui doit-on la formulation de cette vérité implacable.

Yvon Deschamps

Raymond Lévesque

Cassonade Faulkner

Marjo

.

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  • 32- Qui est le principal parolier de Laurence Jalbert?

Luc Plamondon

Pierre Carter

Guy Rajotte

Laurence Jalbert

.

.

  • 33- Il a pâmé tout le Québec avec son langoureux et irrésistible MISERERE.

Mario Pelchat

Léandre

Bruno Pelletier

Jean Leloup

.

.

  • 34- Son label d’éditions c’est les Éditions Édition, et son label de Production, c’est les Productions Production.

Plume Latraverse

Léandre

Sylvain Lelièvre

Marie-Denise Pelletier

.

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  • 35- Sur l’album de musique de Noël de Jo-Anne Blouin, un des cantiques est amorcé, en semi-récitatif, par une très jeune chanteuse sur laquelle Blouin enchaîne en fondu. Il s’agit de:

Adeste Fideles

Sainte nuit

Dans cette étable

Il est né le divin enfant

.

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  • 36- Une seule des chansons de l’album-culte RENDEZ-VOUS DOUX du regretté Gerry Boulet porte un titre anglais. Il s’agit de:

Deadline

Timetable

Dead end

Time travelling

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  • 37- Dans cette chanson de BEAU DOMMAGE, la jeune femme à laquelle l’interprète s’adresse incarne la classe bourgeoise, ses angoisses, ses condescendances, sa méconnaissance de la réalité sociale. Inévitablement, elle se nomme:

Marie-Hélène

Marie-Chantal

Nancy Beaudoin

Marie-Lou

.

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  • 38- Cette pétaradante chanteuse est nulle autre que la petite-fille de l’acteur qui incarna jadis TI-COQ.

Nathalie Simard

Nanette Wortman

Diane Dufresne

Mitsou

.

.

  • 39- Groupe musical connu à peu près uniquement pour le phrasé lyrique suivant: COMME IL FAIT SOLEIL AUJOURD’HUI! COMME IL FAIT BEAU! COMME IL FAIT CHAUD! AUJOURD’HUI! AUJOURD’HUI!

La Température

Le Temps

Aujourd’hui

Météo

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  • 40- Un groupe de pures laines qui faisaient du blues.

Le Repentigny Blues Band

Le Saint-Donat Blues Band

Le Ville-Émard Blues Band

Le Shawinigan Blues Band

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  • 41- Il a popularisé le PETIT PAPA NOËL de Tino Rossi au Québec.

Fernand Gignac

Patrick Zabé

Michel Louvain

Paolo Noël

.

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  • 42- Maintenant qu’ELVIS est mort, on voudrait qu’il soit vivant. Or, du temps où ELVIS était vivant, cette chanteuse québécoise lui disait qu’il aurait dû mourir…

Pauline Julien

Diane Dufresne

Ginette Reno

Renée Claude

.

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  • 43- Spécialisé dans le vidéo-clip théâtral avant la lettre, ce trio féminin popularisa une chansonnette badine et coquine intitulée MONSIEUR DUPONT.

Les Scarabées

Les Miladies

Les Midinettes

Les Ladybugs

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  • 44- Quel est le nom du personnage à qui est posée, en chanson bien sûr, la question suivante sur son beau pays, la Gaspésie: C’EST-TU VRAI QUE PAR CHEZ VOUS, ON VOIT DES POÈTES PARTOUT, ET QUE ERNEST HEMMINGWAY SERAIT UN GARS DE CHEZ VOUS?

Monsieur Ti-Franc La Patate

Monsieur Léopold Gibouleau

Monsieur Marcoux Labonté

Monsieur Zidor le prospecteur

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  • 45- Qui est le hockeyeur pour lequel l’interprète avait cherché à se faire passer cette année-là, dans la chanson 23 DÉCEMBRE?

Henri Richard

Toe Blake

Jean Béliveau

Doug Harvey

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  • 46- Ce brillant auteur-compositeur-interprète réalise un suicide ostensible et sanglant dans la série télévisée SCOOP.

Plume Latraverse

Michel Rivard

Jean Leloup

Claude Dubois

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  • 47- Il a chanté le WE SHALL OVERCOME du Québec, intitulé, fort judicieusement, ON VA S’EN SORTIR.

Raymond Lévesque

Jean Lapointe

Claude Léveillé

Yvon Deschamps

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  • 48- Un groupe québécois portant fièrement le nom d’une ville française.

Nancy

Toulouse

Bordeaux

Narbonne

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  • 49- QUÉBÉCOIS, NOUS SOMMES QUÉBÉCOIS. LE QUÉBEC SAURA FAIRE S’IL NE SE LAISSE PAS FAIRE. Qui a dit ça?

Le groupe Charles De Gaulle

Le groupe Patriote

Le groupe Révolution française

Le groupe Sauvons Montréal

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  • 50- Et, dans le même ordre d’idée, qui tient à «faire de la Nouvelle-France, la terre promise de l’espérance»?

Madame Bolduc

Le Soldat Lebrun

Felix Leclerc

Robert Charlebois

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  • 51- Une superbe protest song, beaucoup plus sociale que nationale, malgré son titre: DRÔLE DE PAYS. On la doit à:

Gilles Vigneault

Robert Charlebois

Sylvain Lelièvre

Richard Desjardins

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  • 52- Ils co-animaient énergiquement l’immortelle émission yéyé culte du Québec, commanditée par 7up et Humpty Dumpty: JEUNESSE D’AUJOURD’HUI.

Pierre Marcotte et Joël Denis

Pierre Lalonde et Claude Boulard

Pierre Marcotte et Claude Boulard

Pierre Lalonde et Joël Denis

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  • 53- À la Saint-Jean Baptiste de 1975, Gilles Vigneault va réaliser un exploit extrêmement difficile: implanter une coutume ethnoculturelle. Il va suggérer aux québécois (qui vont emboîter le pas avec enthousiasme) une nouvelle chanson d’anniversaire: GENS DU PAYS. Quel était le titre de ce spectacle de la Saint-Jean où cette coutume fut lancée?

Bonne fête

Bon anniversaire

Gens du pays

Happy birthday

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  • 54- Un groupe à la musique extrêmement songée, portant le nom distordu d’une texture de sol humecté.

Bouette

Sloche

Agadou

Frasil

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  • 55- On lui doit une chanson amicale et tendre rendant hommage au chanteur français Charles Trenet.

Jean-Pierre Ferland

Claude Léveillé

Plume Latraverse

Richard Desjardins

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  • 56- On lui doit une chanson violemment xénophobe intitulée sans complexe L’OUVRAGE AUX CANADIENS.

Ovila Légaré

Le Soldat Lebrun

La Bolduc

Juliette Pétrie

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  • 57- Égal à lui-même, Lucien Francœur hurle à l’amour pour cette jeune femme en lui demandant: VEUX-TU ÊTRE MA BARBIE EN VIE? C’est nulle autre que:

Marie-Hélène

Marie-Chantal

Nancy Beaudoin

Marie-Lou

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  • 58- Dans la chanson LE CROQUE-MORT À COULISSE, Sylvain Lelièvre nous raconte l’histoire d’un tromboniste amateur qui, le soir, après son travail, allumait son système de son, y posait son disque favori, s’installait avec son instrument et PRENAIT DES CHORUS AVEC

J.J. Johnson

Charlie Parker

Tommy Dorsey

Duke Ellington

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  • 59- Le chanteur-imitateur Jean-Guy Moreau nous a laissé un album-culte intitulé:

Tabarnouche!

Tabarouette!

Tabaslak!

Tabarnique!

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  • 60- Dans son enfance, le jour de son anniversaire, Plume Latraverse dessinait au châssis d’en haut des petits cœurs de brume qu’il adressait à sa cousine, au souffle de bonbon, la bien nommée:

Marie-Hélène

Marie-Chantal

Nancy Beaudoin

Marie-Lou

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RÉPONSES

Rappelons, pour mémoire individuelle et collective, que si vous avez obtenu 20/60 dans ce petit examen, c’est que vous êtes vraiment des mélomanes québécisants de haute tenue. Vous pouvez aussi vous reporter au Commentaire 1, infra, intitulé CORPUS AUDIBLE pour écouter la majorité des chansons et orchestres dont il est ici question. Comptabilisez bien vos résultats. Accrochez vos tuquons bleus, on part.

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  • 1- En début de carrières, Clémence Desrochers et Jean-Pierre Ferland ont fait équipe avec d’autres artistes dans un petit groupe de chansonniers-fantaisistes. Quel était le nom de ce groupe?

Les Bozos

Les autres choix ne sont que des insultes inanes.

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  • 2-Qui est le créateur du personnage de Léopold Gibouleau?

Plume Latraverse

C’est un personnage de Plume qu’on retrouve dans une chanson plutôt sanglante.

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  • 3- Une romancière ou un romancier québécois/e à la plume moderniste et incisive ayant écrit des paroles de chansons pour Robert Charlebois.

Réjean Ducharme

Notamment les chansons LE RÉVOLTÉ et INSOMNIE, sur l’album SOLIDARITUDE.

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  • 4- J’AI VU LE LOUP, LE RENARD, LE LION: Charlebois, Vigneault, Leclerc ensemble devant public, pour un spectacle-culte donné en plein air, à l’occasion de la Superfrancofête, en l’an de grâce…

1974

«…et à la guitare ordinaire: Félix Leclerc!» diront, ce soir-là, les deux autres.

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  • 5- Chanteur humoriste, auteur d’une chanson tendre et émue sur un pianiste virtuose et visionnaire dont les camarades découvrent éventuellement qu’il est aveugle. La chanson s’intitule LES IMBÉCILES DU COIN et son auteur-interprète est…

Jean Lapointe

«Il jouait du piano tellement bien que nous, les imbéciles du coin, disions: il sait lire la musique.»

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  • 6- Peu après avoir quitté CORBEAU, Pierre Harel s’associe à un groupe de rock au nom percutant, mais à la vie éphémère. Ça s’appelait…

Patriote

Et les fusils de chasse étaient des guitares. Les tuquons de laine du pays, des tignasses hirsutes!

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  • 7- Repérez la personnalité politico-historique qui N’EST PAS nommée (avec ou sans calembour sur son nom) dans la chanson MON AMI FIDEL, sur le disque LONGUE DISTANCE, de Robert Charlebois.

Moshe Dayan

«Golda Meir embrasse Arafat. Dansons, dansons, dans nos forêts d’asphate parce que les présidents ça date [Sadate] et les révolutionnaires, c’est Fidel.»

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  • 8- Le groupe BEAU DOMMAGE a, dans son livret, une chanson évoquant le Saint-Laurent comme lieu d’appartenance. Elle s’intitule:

Le vent du fleuve

L’interprète l’entend partout lui siffler dans les oreilles.

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  • 9- Dans son premier album, PREND UNE CHANCE AVEC MOÉ, l’orchestre du tonitruant Lucien Francœur nous sert la version «salle de danse» d’un instrumental cinématographique célèbre. C’est:

Le thème du Godfather

Parle plus bas… qu’on joue plus fort!

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  • 10- Qui était Gilles Rousseau?

Le leader des Hou-Lops

Avec sa cravate en triangle isocèle.

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  • 11- Une chanson du groupe CORBEAU porte comme titre le nom d’un secteur d’activité économique. Il s’agit de:

Agriculture

Une sorte de difficultueuse perpétuation du terroir.

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  • 12- Dans la chanson SUITE 16, Marjo campe le personnage affirmé d’une jeune femme se définissant solidement dans le Rock’n’roll, et se voyant dans l’obligation impérative de congédier son «chum» qui, d’évidence, ne fait pas le poids dans cette nouvelle dynamique. Quel est le nom du malheureux éconduit?

Roméo

«Roméo, le blanc-bec du quartier. Juliette d’amour, qu’i m’avait surnommée.» Ça arrangera pas son cas!

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  • 13- À la toute fin d’une chanson de Lucien Francœur apparaît une allusion directe à un important philosophe de l’ère moderne. Il s’agit de:

Nietzsche

Dans BLUE JEANS SUR LA PLAGE, Francœur s’exclame, au beau milieu de tout et d’autres choses: LA NAISSANCE DE LA TRAGÉDIE! LA NAISSANCE DE LA TRAGÉDIE! LA NAISSANCE DE LA TRAGÉDIE! Il s’agit là (une seule fois, pas trois!) du titre d’un célèbre essai de Nietzsche, écrit en 1872.

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  • 14- Dans l’album-culte À QUI APPARTIENT L’BEAU TEMPS, Paul Piché coule le propos incisif de sa protest song dans le moule textuel et rythmique de la chanson folklorique BONHOMME, BONHOMME SAIS-TU JOUER. La chanson ainsi construite est alors réintitulée:

Réjean Pesant

«Je ne suis pas maître dans ma maison car vous y êtes…»

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  • 15- C’ÉTAIT UN QUÉBÉCOIS, NARQUOIS COMME TOUS LES QUÉBÉCOIS… La chanson débutant sur ces vers est de:

Félix Leclerc

Il s’agissait fort probablement, à l’époque, d’un québécien, un citadin de la ville de Québec.

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  • 16- Campée avec brio et tendresse par Sylvain Lelièvre, cette jeune femme incarne le vague à l’âme de la génération qui avait la vingtaine au milieu des années 1970. Elle s’appelait:

Marie-Hélène

«C’est pas facile d’avoir vingt ans, c’est plus mêlant qu’avant.»

 

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  • 17- J’ME DIS ANDRÉ, LAISSE-TOÉ PAS NIAISER… cette ferme résolution en forme de refrain est l’œuvre d’un chanteur portant le nom coloré de:

Capitaine Nô

Suite du refrain: «KÉ-KIKÉ-KIKÉ-KIKÉ». Profond.

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  • 18- Qu’a fait LE GRAND SIX PIEDS à son «foreman» du chantier de coupe de bois, dans la célèbre ballade de Claude Gauthier?

Il lui a gossé la moustache à coups de hache

Il ne l’a pas raté de toutes façons!

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  • 19- Qui était Jean-Baptiste Beaufouette?

Un personnage d’une chanson de la Bolduc, doté d’une pilosité luxuriante

Qui s’étouffe avec son repas dans des circonstances dignes des Marx Brothers.

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  • 20- Yvon Deschamps en début de carrière était musicien. Il était:

Batteur

Et il s’est mis à faire des plaisanteries entre ses numéros musicaux…

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  • 21- Le nom Les B.B. est un acronyme de l’ancien nom du groupe. Ce nom d’origine était:

Les Beaux Blonds

Beaux, blonds mais devenus modestes avec le temps. D’où la pudeur acronymique possiblement.

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  • 22- Madame Mary Rose-Anne Travers, épouse Bolduc (1894-1941), surnommée, selon la tournure un peu abusive du temps, «La» Bolduc, était avant tout musicienne. Joueuse de guimbarde et d’harmonica, elle accompagne, à la fin des années 1920, dans une série de spectacles au Monument National, un de nos plus grands musiciens folkloriques. Le bien nommé:

Alfred Montmarquette

Un véritable surdoué musical.

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  • 23- Ils n’ont possiblement qu’un seul point en commun: celui d’avoir mis en musique, chacun sur son ton et dans son style, l’inévitable SOIR D’HIVER de Nelligan. Ce sont:

Claude Léveillé et Lucien Francœur

Ah comme la neige a inspiré!

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  • 24- Il jouait de l’harricana sur la rivière Harmonica…

Raôul Duguay

Le champion de l’inversion!

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  • 25- Sur la pochette de l’album-culte AMÈRE AMERICA, Luc de la Rochellière est photographié

Dans un restaurant

Un resto assez chic d’ailleurs.

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  • 26- L’inamovible baladin anglo-saxon Roger Whitaker a déjà enregistré avec une chanteuse québécoise. Il s’agit de:

Ginette Reno

Et c’était en français d’ailleurs.

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  • 27- Il a évoqué l’étroitesse et la rigidité des années 1950 en les qualifiant de «temps du Pape Pie XII».

Jean Pierre Ferland

«Moi je viens du boogie-woogie, du Pape Pie Douze, je suis un enfant de la guerre.»

 

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  • 28- Elle a écrit une chanson mordante sur les compulsions boulimiques comme compensation des troubles affectifs.

Angèle Arsenault

Avec son désormais célèbre MOI, J’MANGE

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  • 29- Qui était Jo Laframboise?

Le personnage d’un monologue de Raymond Lévesque

«Fak un jour, j’ai réalisé que j’m’appelais Joe Laframboise.» Le pauvre, ça lui a pas porté chance!

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  • 30- Elle a aligné la plus mélodique et inoubliable colonne de «Christ!» de toute l’histoire musicale du Québec, sur une version tardive du LINDBERG de Charlebois.

Louise Forestier

Déclenchée, chez cette choriste inspirée, par la CHRIST DE CHUTE EN PARACHUTE du couplet.

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  • 31- QUAND ON A DU FOIN, ÇA VA BEN. QUAND ON EN A PAS, ÇA VA PAS. À qui doit-on la formulation de cette vérité implacable.

Raymond Lévesque

L’histoire d’un petit proxénète miteux, qui s’en tire toujours par des combines, même lors de son service militaire.

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  • 32- Qui est le principal parolier de Laurence Jalbert?

Laurence Jalbert

Aidée parfois de Guy Rajotte.

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  • 33- Il a pâmé tout le Québec avec son langoureux et irrésistible MISERERE.

Bruno Pelletier

J’en pleure encore et c’était en 1997.

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  • 34- Son label d’éditions c’est les Éditions Édition, et son label de Production, c’est les Productions Production.

Plume Latraverse

Mais son prénom ce n’est pas Prénom, ni même Plume, mais Michel.

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  • 35- Sur l’album de musique de Noël de Jo-Anne Blouin, un des cantiques est amorcé, en semi-récitatif, par une très jeune chanteuse sur laquelle Blouin enchaîne en fondu. Il s’agit de:

Il est né le divin enfant

Avec mes meilleurs vœux!

.

.

  • 36- Une seule des chansons de l’album-culte RENDEZ-VOUS DOUX du regretté Gerry Boulet porte un titre anglais. Il s’agit de:

Deadline

«Mon deadline à bout de bras qui déchire le ciel pour sa survie.»

.

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  • 37= Dans cette chanson de BEAU DOMMAGE, la jeune femme à laquelle l’interprète s’adresse incarne la classe bourgeoise, ses angoisses, ses condescendances, sa méconnaissance de la réalité sociale. Inévitablement, elle se nomme:

Marie-Chantal

L’interprète lui recommande de bien barrer sa porte, le soir.

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  • 38- Cette pétaradante chanteuse est nulle autre que la petite-fille de l’acteur qui incarna jadis TI-COQ.

Mitsou

Celle que Normand Brathwaite avait surnommé: la Madonna du Québec! Mitsou Gélinas, petite fille de Gratien Gélinas.

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  • 39- Groupe musical connu à peu près uniquement pour le phrasé lyrique suivant: COMME IL FAIT SOLEIL AUJOURD’HUI! COMME IL FAIT BEAU! COMME IL FAIT CHAUD! AUJOURD’HUI! AUJOURD’HUI!

Le Temps

Deux ou trois de leurs textes évoquent les conditions météo!

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  • 40- Un groupe de pures laines qui faisaient du blues.

Le Ville-Émard Blues Band

Une sonorité urbaine et racée, qui ne s’oublie pas.

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  • 41- Il a popularisé le PETIT PAPA NOËL de Tino Rossi au Québec.

Paolo Noël

Quand tu portes un nom pesamment prédestiné!

.

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  • 42- Maintenant qu’ELVIS est mort, on voudrait qu’il soit vivant. Or, du temps où ELVIS était vivant, cette chanteuse québécoise lui disait qu’il aurait dû mourir…

Diane Dufresne

«Tu vieillis mal, Elvis. T’aurais ptêt du mourir, comme Marilyn ou Janis. T’avais pas l’droit d’vieillir.» Hum… tu vieillis mal, chanson!

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  • 43- Spécialisé dans le vidéo-clip théâtral avant la lettre, ce trio féminin popularisa une chansonnette badine et coquine intitulée MONSIEUR DUPONT.

Les Miladies

Leurs numéros musicaux servaient d’intermèdes, les jours de semaine. Surtout l’été.

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  • 44- Quel est le nom du personnage à qui est posée, en chanson bien sûr, la question suivante sur son beau pays, la Gaspésie: C’EST-TU VRAI QUE PAR CHEZ VOUS, ON VOIT DES POÈTES PARTOUT, ET QUE ERNEST HEMMINGWAY SERAIT UN GARS DE CHEZ VOUS?

Monsieur Marcoux Labonté 

Dans une ballade inoubliable de Lawrence Lepage, MONSIEUR MARCOUX LABONTÉ.

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  • 45- Qui est le hockeyeur pour lequel l’interprète avait cherché à se faire passer cette année-là, dans la chanson 23 DÉCEMBRE?

Doug Harvey

En portant une tuque d’hockey, pendant toutes les vacances…

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  • 46- Ce brillant auteur-compositeur-interprète réalise un suicide ostensible et sanglant dans la série télévisée SCOOP.

Michel Rivard

Il s’ouvre les veines devant son amoureuse. Du vrai SCOOP, quoi!

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  • 47- Il a chanté le WE SHALL OVERCOME du Québec, intitulé, fort judicieusement, ON VA S’EN SORTIR.

Yvon Deschamps

Sur l’album incluant le célèbre monologue L’INTOLÉRANCE.

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  • 48- Un groupe québécois portant fièrement le nom d’une ville française.

Toulouse

Un trio vocal féminin, très tonique.

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  • 49- QUÉBÉCOIS, NOUS SOMMES QUÉBÉCOIS. LE QUÉBEC SAURA FAIRE S’IL NE SE LAISSE PAS FAIRE. Qui a dit ça?

Le groupe Révolution française

C’est leur seul hit connu, mais quel hit!

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  • 50- Et, dans le même ordre d’idée, qui tient à «faire de la Nouvelle-France, la terre promise de l’espérance»?

Robert Charlebois

Dans QUÉ-CAN BLUES.

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  • 51- Une superbe protest song, beaucoup plus sociale que nationale, malgré son titre: DRÔLE DE PAYS. On la doit à:

Sylvain Lelièvre

«Drôle de pays comme un grand jeu de Monopoly, sauf qu’on joue pas, on regarde les boss faire la partie.»

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  • 52- Ils co-animaient énergiquement l’immortelle émission yéyé culte du Québec, commanditée par 7up et Humpty Dumpty: JEUNESSE D’AUJOURD’HUI.

Pierre Lalonde et Joël Denis

L’émission fut éventuellement rebaptisée JEUNESSE, avant d’être engloutie dans le tube de Cleracil du temps…

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  • 53- À la Saint-Jean Baptiste de 1975, Gilles Vigneault va réaliser un exploit extrêmement difficile: implanter une coutume ethnoculturelle. Il va suggérer aux québécois (qui vont emboîter le pas avec enthousiasme) une nouvelle chanson d’anniversaire: GENS DU PAYS. Quel était le titre de ce spectacle de la Saint-Jean où cette coutume fut lancée?

Happy birthday

Il s’agissait de faire comprendre, par ce titre ironique, le caractère anglo-américain du souhait «Happy Birthday» et de sa traduction «Bonne fête».

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  • 54- Un groupe à la musique extrêmement songée, portant le nom distordu d’une texture de sol humecté.

Sloche

Une musique délicate, progressive, mystérieuse… trop vite oubliée.

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  • 55- On lui doit une chanson amicale et tendre rendant hommage au chanteur français Charles Trenet.

Plume Latraverse

«Salut Trenet! Vieille branche!»

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  • 56- On lui doit une chanson violemment xénophobe intitulée sans complexe L’OUVRAGE AUX CANADIENS.

La Bolduc

Elle exige des employeurs qu’ils n’embauchent que des canadiens, et déplore que Montréal soit remplie d’immigrés. Une vraie catastrophe, digne du Goglu et des Bérets Blancs.

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  • 57- Égal à lui-même, Lucien Francœur hurle à l’amour pour cette jeune femme en lui demandant: VEUX-TU ÊTRE MA BARBIE EN VIE? C’est nulle autre que:

Nancy Beaudoin

«Ma blonde steadé?» La réponse de Nancy ne nous est pas parvenue.

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  • 58- Dans la chanson LE CROQUE-MORT À COULISSE, Sylvain Lelièvre nous raconte l’histoire d’un tromboniste amateur qui, le soir, après son travail, allumait son système de son, y posait son disque favori, s’installait avec son instrument et PRENAIT DES CHORUS AVEC

Tommy Dorsey

Pas mon instrumentiste favori du lot mais bon, s’il s’agit de faire cuivres…

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  • 59- Le chanteur-imitateur Jean-Guy Moreau nous a laissé un album-culte intitulé:

Tabaslak!

Ta-paronymique en TA…

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  • 60- Dans son enfance, le jour de son anniversaire, Plume Latraverse dessinait au châssis d’en haut des petits cœurs de brume qu’il adressait à sa cousine, au souffle de bonbon, la bien nommée:

Marie-Lou

«Marie-Lou, c’est la cousine que je préférais. C’était mon cadeau intime, rubané de soie.»

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N’HÉSITEZ SURTOUT PAS
À ME SIGNALER VOS RÉSULTATS CHIFFRÉS,
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Tibert-le-chat, trentenaire

Posted by Ysengrimus sur 18 mai 2020

Change is the essential process of all existence
Spock

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Aujourd’hui, gare au choc, c’est l’anniversaire de mon fils ainé, Tibert-le-chat. Il vient d’avoir ses trente ans. Trente ans, c’est une tranche synchronique en linguistique historique, la délimitation formelle d’une génération. Ce facteur joue à fond, de fait, vu que, de par Tibert et sa merveilleuse conjointe, me voici une première fois grand-père (et avec une seconde bonne nouvelle en chemin). La roue des générations tourne donc, à plein régime.

Pour son anniversaire, j’ai offert à ce bourreau de travail de Tibert-le-chat, ce mème bonapartesque. C’est qu’effectivement Tibert-le-chat travaille dur. C’est un bucheur, méthodique, généreux, exigeant envers lui-même et les autres. Je ne vais pas me mettre à vous raconter ce qu’il fait dans la vie, attendu que l’étalage biographique figuratif, c’est pas trop mon truc… surtout depuis le moment cardinal où le susdit Tibert-le-chat, enfant visionnaire qui sentait bien son temps, m’a fermement ordonné de parler le moins souvent possible de lui sur Internet. On peut donc parfaitement se contenter du résumé anonymisé, qui est, en soi, une véritable synthèse d’époque: cet homme et sa conjointe travaillent dur, ils ont des priorités, une vision du monde et de l’idéal.

L’enfant de Tibert-le-chat est une petite fille et mon fils n’hésite pas à se définir comme le père d’une petite fille. Il est très content d’être le père d’une fille, cela lui va, lui sied. Il se sent compatible avec cette réalité. Tibert vit sa parentalité avec beaucoup de stature, une sorte de majesté, presque. C’est très touchant. Je suis très confiant pour la stabilité des femmes de demain, si elles ont la chance d’avoir des pères comme Tibert-le-chat.

C’est que Tibert-le-chat est une des belles intelligences que j’ai rencontré dans ma vie. Un cerveau logique, raisonneur, ratiocineur parfois même. Il est exigeant en matière de pensée articulée et en même temps très à l’écoute de ses émotions profondes, de ses inquiétudes face au développement du monde, des aspirations du cœur. C’est un esprit bien balancé. Une tête à la fois bien faite et bien meublée. On aurait dit autrefois: un humaniste. Sur la rencontre intime du ratiocinage et de la sentimentalité, il faut absolument que je vous raconte l’histoire des pouvoirs de Superman. Elle dit tout sur la cérébralité du zèbre. Tibert-le-chat devait avoir neuf ou dix ans. Il me demande, un jour, comme ça, d’où viennent les pouvoirs de Superman. La question était sciemment posée dans un cadre de fiction. Tibert, peu enclin au vagabondage fidéiste, ne croyait pas en Superman, à proprement parler. Simplement, il s’informait, sans malice et sans illusion, au sujet du paramétrage de ses caractéristiques descriptives, comme être de fiction. Je lui réponds le peu que je sais… que Superman est un extraterrestre de la planète Krypton et que cette planète avait un soleil rouge. Après la destruction de Krypton, Superman se retrouve sur la Terre, qui a un soleil jaune. C’est ce soleil jaune qui, mystérieusement, lui insuffle ses superpouvoirs. Après avoir bien stabilisé dans son esprit le fait que Superman est un gars ordinaire sur Krypton et un gars surnaturel (seulement) sur la Terre, Tibert-le-chat me demande ce qu’il arriverait à quelqu’un de la Terre s’il se retrouvait sur la planète Krypton. Selon le canon du corpus Superman, comme Krypton a été détruite exactement au moment où Superman en a été évacué, je ne dispose pas de données (de données narratives) décrivant ce que des terriens auraient pu ressentir sur Krypton. Tibert-le-chat adopte le petit air de condescendance onctueuse et patiente qui deviendra un jour la marque de commerce de son charme tranquille et m’explique méthodiquement qu’il y a trois possibilités. Soit A) le soleil rouge de Krypton a un effet inverse sur les kryptoniens et les terriens et nous nous retrouvons avec des superpouvoirs sur Krypton comme les kryptoniens se retrouvent avec des superpouvoirs sur Terre… B) le soleil rouge a un effet identique sur les kryptoniens et les terriens et nous nous retrouvons tout malingres et amoindris sur Krypton, subissant une diminution de pouvoirs (sur la bases de nos petites capacités humaines) sur ce monde, très exactement comme Superman, que cette planète affaiblit aussi… C) rien ne se passe, Superman et les autres kryptoniens étant les seuls êtres susceptibles de subir des fluctuations de pouvoirs sous l’effet des soleils, les humains étant inertes sur cette dimension de leur être. Tibert me réclame alors de choisir une des options A, B, ou C. Je valorise le poids égal de ces possibles et de leur validité et je renonce à sélectionner une de ces trois éventualités logiques. Je me souviens alors que Tibert-le-chat tira de mon indécision volontaire une vive (mais saine) contrariété. Il s’inquiétait authentiquement pour le sort du genre humain sur la planète Krypton. La fusion entre le logique, l’humain et l’émotionnel était très intime, en lui. Perso, j’étais passablement soufflé de voir un moutard de cet âge construite un raisonnement relativiste si perfectionné. Le Cogito de Tibert-le-chat était déjà solidement en place.

Et cette armature de l’intelligence se manifestait autant dans sa vision personnelle du monde que dans sa vie sociale. Ainsi, dans la fameuse dyade clownesque Clown Blanc versus Auguste, Tibert-le-chat est imparablement le Clown Blanc. Articulé, précis, aérien, lumineux, ratiocineur, adulte, Tibert-le-chat sait mettre les choses en ordre sans rigidité mais sans complaisance non plus. Dans le duo disparu (ou juste distendu… par les aléas de la vie adulte) que formaient mes deux fils enfants, Tibert-le-chat était le Clown Blanc, donc, et Reinardus-le-goupil, était l’Auguste. Mais il y a plus. Je me dois d’avouer que, seul à seul, avec Tibert-le-chat, la position de l’Auguste était souvent occupée… par moi… Je me rappelle d’un commentaire de Tibert-le-chat faisant crûment la synthèse de cette réalité: Ysengrimus, arrête de faire le pitre. J’ai l’impression d’être en compagnie d’une version géante de Reinardus.

Cela m’oblige fatalement à vous raconter une anecdote que je ressasse tout le temps, celle de l’orang-outang en peluche chez le dentiste. Ce jour-là, Tibert-le-chat (qui devait avoir environ douze ans) et moi avions deux commissions à faire. Nous devions d’abord aller récupérer un gros orang-outang en peluche chez la dame Couture où il avait fait l’objet d’une réparation délicate. Puis nous devions ensuite nous rendre chez le dentiste pour une inspection des dents de Tibert-le-chat. Nous commençons par aller récupérer l’orang-outang en peluche, parfaitement réparé et emballé dans un grand cellophane tout ballonné et bien translucide. Nous nous dirigeons alors vers le cabinet du dentiste. Stoïque, flegmatique, Tibert-le-chat me formule alors ses instructions, fermes et sans appel: Bon, là, cet orang-outang-là, je veux pas de cabotinage avec ça, au cabinet du dentiste, hein. Le terrible Clown Blanc avait parfaitement décodé les rêves secrets de l’Auguste, je me préparais effectivement à faire des amusettes avec l’orang-outang en peluche pour faire rire les secrétaires du dentiste. Il n’en fut strictement pas question. Pour la première fois (et pas la dernière), j’avais l’impression que mon fils était l’adulte et que moi, le père, j’étais l’enfant. Un autre type d’étrange inversion kryptonienne s’opéra alors dans la substance verdâtre de mon vieux surmoi filandreux et lacéré. Et elle perdure.

Aujourd’hui, quand j’interagis avec Tibert-le-chat, j’ai toujours l’impression d’être en présence d’un phénix. C’est un homme moderne, à la conscience sociale acérée, respectueux de sa conjointe et de sa fille. Mon sentiment de fond est que j’ai beaucoup à apprendre de lui et que sa stature ne fait que croitre. Né à Toronto (Canada), vivant aujourd’hui dans un pays francophone d’Europe, il me confiait récemment que le fait qu’il ne pouvait pas beaucoup s’exprimer, en ce moment, en anglais lui donnait l’impression que quelque chose d’important se détruisait graduellement en lui-même. Oh, cher fils, je ne m’inquiète pas trop pour la langue anglaise. Dans ton cerveau comme dans celui de millions d’autres êtres humains, elle ne se détruira pas, va. Elle a une bonne pérennité devant elle… et tu la reparleras amplement, au cours de ta vie.

Mais, en ce jour solennel, je suis bien obligé de te l’avouer, oui, il y a bel et bien quelque chose de très important qui se détruit irrémédiablement au fond de toi. C’est ta jeunesse. Et ça, comme nous tous, il va falloir que tu apprennes à tout doucement vivre avec cette insidieuse déplétion-là… Bon anniversaire à toi, mon amour et ma fierté. Et, pour citer le très logique monsieur Spock une seconde fois: Longévité et Prospérité.

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Florence Nightingale (1820-1910), de Henry Longfellow à Aline Laurendeau

Posted by Ysengrimus sur 12 mai 2020

Florence Nightingale, vers 1854

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Il y a deux cents ans pilepoil naissait Florence Nightingale, infirmière, statisticienne et fondatrice lointaine du nursing moderne. En hommage à cette figure déterminante de notre histoire vernaculaire, je vais, si vous le voulez bien, confronter deux visions diamétralement opposées de son héritage, celle d’Henry Wadsworth Longfellow (1807-1892) et celle d’Aline Laurendeau (1924-2015).

Tout d’abord, pour bien comprendre la vision émue, généreuse mais aussi turlupinée et vieillotte que le poète américain Longfellow se faisait de Florence Nightingale, il faut remonter aux temps lointains et trop oubliés de la Guerre de Crimée. Nightingale, à cette époque, outre qu’elle doit imposer l’idée toute prosaïque d’une femme prenant des initiatives sociales, se lance dans une œuvre qui n’est pas tout de suite évidente, en son temps: celle de rendre l’hôpital opérationnel. Il faut bien comprendre qu’au milieu du dix-neuvième siècle, les gens de la haute société (et Nightingale en était, c’était une fille de bonne famille) se faisaient soigner chez eux, par leurs médecins itinérants, point final. Les hôpitaux, habituellement taponnés dans les villes, c’était des mouroirs pour les pauvres, sans plus. On regroupait là tous ces malingres et ces éclopés pour éviter qu’ils ne diffusent plus avant les épidémies. Fin de l’intervention. Nightingale a pris cet implicite sociétal à bras le corps et s’est donnée comme objectif de le retourner, de l’inverser. Son but d’infirmière puis d’infirmière-chef londonienne était de faire porter l’intervention sanitaire directement sur la salubrité des hôpitaux. Dans un hôpital urbain ou rural en temps de paix —et, à plus forte raison, dans un hôpital de campagne en temps de guerre— à cette époque, un travailleur, un paysan ou un soldat entrait avec un blessure légère et en sortait les pieds devant, tué par les maladies percolant dans ces viviers insalubres. En 1854, Nightingale et une quarantaine d’infirmières qu’elle a formé arrivent dans le principal hôpital de campagne britannique de la Guerre de Crimée, l’Hôpital de Scutari, sur Istanbul (Turquie). Le combat, si on peut dire, se porte alors sur les égouts, la ventilation, la crasse des murs et des plafonds, le nettoyage de la chair et des blessures des patients, la salubrité de l’alimentation. C’est l’intégralité de l’immense instrument hospitalier qu’il faut mettre sur pied, littéralement et ce, contre la guerre, contre les maladies endémiques, contre l’incurie des états-majors, contre l’indifférence des bourgeoisies, et contre les préjugés masculins. Vaste programme.

La Guerre de Crimée fut aussi le premier conflit majeur (un million de morts en trois ans) qui vit l’intervention des correspondants de guerre et des photographes de front. L’impact de ce conflit sur l’opinion publique, via le tout nouveau canal journalistique, fut inégalé, en son temps. Entre autres activités complexes, Florence Nightingale faisait, dans son hôpital de campagne, la tournée de ses patients. Cette image de la dame à la lampe frappa d’abord l’imaginaire des correspondants de guerre puis, relayée par eux, celle du poète américain Longfellow. La traduction que je vous livre ici de son poème traitant de la question, intitulé Santa filomena, s’est avérée un exercice philologique finalement assez ardu. Il faut se remettre dans l’état d’esprit vieillot et parcheminé d’un homme de lettres vivant loin du théâtre du conflit et recherchant, dans la femme intervenante en santé, une image relativement convenue de compassion, de bienveillance, d’empathie, de douceur et de générosité un peu béate. L’infirmière moderne en émergence n’est pas, ici, décrite dans la nature fondamentale de sa quête scientifique, encore largement mécomprise. On la démarque plutôt par rapport à une sainte (qui fut aussi une thaumaturge), Sainte Philomène. Rien de moins. Accrochons-nous.

De la bonne Philomène (Santa filomena)
Henry Wadsworth Longfellow, 1857
(Traduction: Paul Laurendeau, 2020)

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Quand un grand œuvre est accompli
Quand des mots de sagesse sont dit
Nos cœurs, tout étonnés
Vers le haut sont portés

Une si torrentielle vague de fond
Emporte notre âme en tourbillon
Nous élève haut et loin
De tout ce qui est mesquin

Honneur aux mots et aux actions
De ceux et de celles qui nous font
Monter par leur puissance
Toucher cette transcendance

Justement, en lisant, ce soir
Je revois des troupiers en noir
Dans leurs tranchées boueuses
Viles, affamées, hideuses

Ces estropiés de foires d’empoignes
Hante leur hôpital de campagne
Aux couloirs torves et verts
Aux froids planchers de pierres

Mais au fond de ces locaux rances
Une dame avec une lampe s’avance
Des reflets noirs et ambres
Circulent de chambre en chambre

Lentement, dans une sorte d’extase
Les blessés loqueteux embrassent
L’ombre mobile et pure
Qui s’esquive sur les murs

La porte du paradis coulisse
Puis se referme, dure et lisse
La vision passe puis part
Toute lumière, puis tout noir

Du fond de nos annales anglaises
Dans nos chansons et dans nos laisses
Cette lumière brillera
Au portail d’autrefois

La dame à la lampe passera
À l’histoire de ce pays-là
Noblesse féminine
Bénéfique héroïne

Aussi… nul n’est besoin ici
Du palmier, de l’épée, du lys
De la bonne Philomène…
Symbolique forte mais vaine.

Voilà. Pas tout de suite évident à gloser. On nous raconte en gros qu’on a plus vraiment besoin de la bonne Philomène et de ses gadgets symboliques d’autrefois maintenant qu’on a Florence (jamais nommée au demeurant) avec sa lampe. Un stéréotype féminin prend le relais d’un autre… mais rien ne change vraiment dans le rôle assigné à la femme. Il faut admettre que le poème de Longfellow est intéressant ici strictement d’un point de vue historique. Il eut pourtant, en son temps, un grand retentissement et il contribua durablement à stabiliser la vision d’Épinal que se faisait de Florence Nightingale, son époque, encore largement engoncée dans le cliché convenu de la bonne infirmière pieuse et affable dont les bed side manners douces et attentives comptent plus que son attitude scientifique sous-jacente et que sa lutte sourde et méthodique pour la santé publique.

Sans s’en douter une seconde, c’est ma mère, Aline Laurendeau, et les infirmières de sa génération qui vont contribuer à définitivement faire disparaître dans les brumes de l’histoire (en compagnie de la Charge de la Brigade Légère et du j’y suis, j’y reste apocryphe de la Bataille de Malakoff) l’image rebattue de Florence Nightingale, bonne nurse affable, visitant, avec une lampe, ses malades un par un, dans la nuit souffreteuse de leur désespoir fatal.

Florence Nightingale meurt (en 1910) quatorze ans avant la naissance de maman (en 1924). Pourtant, quand maman parlait de Florence Nightingale, on aurait dit que la fondatrice du nursing moderne était encore en vie. Le nom de Nightingale est associé à la mise en place d’écoles de nursing dans tous les racoins de l’ancien empire britannique… cela inclut le Canada. Maman, qui ne comprenait pas l’anglais, n’a jamais pu lire les copieux écrits scientifiques et féministes de Nightingale, dans le texte. Et pourtant, passionnée de sa profession, maman connaissait son Notes on Nursing comme si elle l’avait écrit elle-même. La vision du monde de maman incorporait tout naturellement la mise en place d’un univers social où un hôpital, salubre et géré selon les critères de la saine scientificité appliquée, n’était plus un mouroir mais un lieu de soins. Ma mère —dont je suis très fier— est de la première génération des nurses laïques au Québec. Celles qui ne géraient plus les hôpitaux selon le modus operandi limitatif de la fatalité religieuse. Maman invoquait Florence Nightingale (je la vois encore se tordre la mâchoire pour prononcer au mieux ce nom anglais) comme un élément déterminant de sa formation d’infirmière et littéralement comme rien de moins qu’une compagne de combat la ramenant aux temps des premières unités sanitaires mobiles de sa prime jeunesse. Et, par dessus tout, maman ne m’a jamais, au grand jamais, parlé de la lampe de Florence Nightingale. C’est peut-être tout simplement parce qu’elle me parlait plutôt de sa lumière…

Tout naturellement extraite du stéréotype archaïque qui avait tant fait fantasmer ce Longfellow dont elle ne connaissait goutte, maman assumait la solidité tranquille et désormais tout naturellement implicite de la pensée pratique de Nightingale. Il ne s’agissait pas, pour maman, de visiter des soldats agonisants avec une lampe, mais bien de gérer l’hôpital comme ce lieu ordinaire, et désormais adéquatement dominé, de santé publique. Maman existait tout naturellement dans l’univers d’intervention sanitaire qu’avait si crucialement anticipé Nightingale.

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Garde Berthe-Aline Rioux, vers 1944

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Il y a cinquante ans: JESUS CHRIST SUPERSTAR

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2020

J’avais douze ans quand j’ai découvert cet opus absolument extraordinaire. On se retrouvait, quelques copains et moi, dans le grand bureau collectif de trois profs, au collège, et on démarrait un de ces magnifiques magnétophones à bobines d’autrefois, sur lequel Jesus Christ Superstar jouait alors, puissamment. Mais on ne disposait que du temps d’une récré pour en écouter un segment, si bien qu’on n’entendait que la magistrale ouverture instrumentale et une portion de la première pièce, chantée superbement par Murray Head jouant Judas (titre: Heaven on Their Minds). À la récré suivante, eh ben, personne n’avait eu la présence d’esprit de laisser le ruban en place sur les bobines du magnéto (ce qui aurait pourtant été très facile). Il avait été rembobiné, on ne sait trop par qui. Si bien qu’on se refaisait l’ouverture et la première pièce. Sempiternellement. Cela a finit que tous le mondes qui se tenait là, y compris les trois profs, achetèrent le disque pour finir par… finir par… en découvrir enfin la suite. Et quelle suite. J’ai écouté cet opus non pas des dizaines, mais des centaines de fois, dans ma belle jeunesse. J’en ai discuté amplement avec mon père Réal Laurendeau (1923-2015), homme crypto-pieux certes mais, ma foi (ou plutôt: sa foi!) philosophiquement ouvert, de l’ouverture saine et fraîche du charbonnier. C’est là un souvenir inoubliable et quelle magnifique réflexion transversale sur le christianisme. Car, non, nom de nom, non, Jesus Christ Superstar, mes bons amis, c’est pas de la petite pop-song post-yéyé pour se secouer les pieds à sandales. C’est un opus à thèse, rien de moins. Couillon et mal embouché de mal informé de pense-petit qui s’en dédit. Les sous-produits et différentes parodies apparus à l’époque, notamment dans le monde francophone, comme Jésus-Fric Supercrack (1972, pièce de théâtre de Alain Scoff intéressante elle aussi en soi, sous d’autres rapports) ou encore Jésus Christ est un hippie (1970, chansonnette du piteux suiveux de modes musicales Johnny Hallyday, sans intérêt, elle, par contre) ne doivent surtout pas faire illusion sur l’importance intellectuelle et la portée culturelle de l’opus de départ.

Le principe narratif retenu (qui sera d’ailleurs amplement repris lors du film Jesus Christ Superstar de 1973, un délicieux morceau de bravoure brechtienne truffé de mitrailleuses, de chars d’assaut, d’acteurs en autobus dans le désert palestinien, de casques de troupiers rutilants et de billets de banque sur des présentoirs de temple) consiste à installer un solide choc anachronique, tant langagier que conceptuel, entre la sensibilité moderne (ou intemporelle) et l’héritage narratif étroit du corpus chrétien. Paradoxale, la situation est la suivante. Un des membres de la bande à Jésus, Judas Iscariote, va fatalement devoir se couler et se discréditer de toute éternité, pour le trahir et lui permettre ainsi de vivre son drame préprogrammé d’agneau pascal de toc. Corollairement, un constable, obtus mais pas spécialement perfide, Ponce Pilate, préfet romain de Judée, va devoir passablement distordre les lois locales pour permettre au petit prophète hystéro d’assouvir sa grande autodestruction aussi déterminante qu’insondablement incompréhensible. Qu’est-ce que c’est que ce carnaval? À quoi ça rime? Dans un monde où l’on veut vibrer et vivre et où on souhaite que les récits se tiennent minimalement, la sensibilité moderne ne décode pas (ou plus) la signification transcendante que peut revêtir ce genre de suicide orchestré en quadraphonie, censé fonder la redéfinition contractuelle entre les humains et le dieu du monothéisme. Je vous demande un peu. Et l’opus, ici, le dit ouvertement, qu’on ne pige plus du tout ce qui se passe dans cette histoire christique. De fait, même Jésus lui-même en perd partiellement le sens et il s’en insurge ouvertement (notamment dans la sublime chanson Gethsemane — I only want to say).

Loi du genre oblige, on est ici dans du frais, du vif, du sharp, et du cool. Il s’agit donc de ne plus rien postuler mécaniquement ou prendre pour acquis cultuellement et de bel et bien questionner cette affaire Jésus dans l’angle de vue mordant et décapant de la jeunesse ardente de 1970. On va donc, pour ce faire, solidement cheviller la caméra sur l’épaule de ce Judas (qui en gagnera significativement en densité et en ampleur tragique) et aussi sur l’épaule de Marie de Magdala, cette femme de vie qui comprend Jésus mieux que quiconque et dont il fut dit qu’on la mentionnerait toujours quand on raconterait les affaires chambranlantes du petit martyr galiléen (cela apportera ici une force féminine sans pareil au tout de la quête en cours). L’opus combine donc une adaptation modernisée de séquences reçues évangéliquement (Pilate’s dream, The Temple, Gethsemane, The Arrest, Peter’s denial. Judas’ Death etc) avec des séquences —absolument cruciales dans la réflexion avancée— campant et formulant la réflexion de la modernité, contemplative ou cynique, à travers des personnages marginaux dans la tradition évangélique de souche, mais devenus pivots ici (Heaven on Their Minds, What’s The Buzz, I don’t Know How to Love Him, King Herod’s Song etc). Allons, allons, regardons l’affaire par le menu (je suis ici, pas à pas, la scénarisation de la version originale de l’opéra rock de 1970).

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Overture – orchestre.    Présentation, en instrumental orchestral, des principaux phrasés thématiques de l’œuvre, selon la procédure habituelle des opéras classiques. Nous sommes ici dans le rythme et l’instrumentation d’un opéra rock. La musique est d’Andrew Lloyd Webber. Le texte et le scénario sont de Tim Rice.

Heaven on Their Minds – Judas.   Judas Iscariote est un personnage absolument crucial dans le tout de la présente réflexion. Il incarne la vision matérialiste, sociale et militante du monde. Dans cette pièce introductive très importante, Judas (Murray Head) reproche à Jésus (Ian Gillan) la dimension mystique et fétichiste que commence insidieusement à prendre leur mouvement (I remember when this whole thing began. No talk of God, then. We called you a man). Judas n’aime pas ce qu’il constate. Il trouve la foule trop agitée et de plus en plus incontrôlable. Il considère que Jésus les a trop fait rêver, leur a mis trop de paradis dans la tête (Heaven on Their Minds) et Judas juge que les masses vont l’écharper, lui, le petit prophète, quand elles vont finir par se rendre compte que c’est du pipeau, tout ça. En plus, on est occupés par les Romains. Ils peuvent nous tomber sur le dos n’importe quand, si on agite trop la populace. En un mot, Jésus est en train de perdre le contrôle des foules qu’il a entraîné dans son sillage et Judas s’en afflige très explicitement. Le feu est pris. Ils croient maintenant à tes niaiseries et s’imaginent que tu es le messie!

What’s the Buzz? / Strange Thing Mystifying – les apôtres, Jésus, Marie de Magdala, Judas, les femmes des apôtres.   Un peu déroutés par la tournure des événements qui se précipitent au moment de l’approche vers Jérusalem, les apôtres, se demandent qu’est-ce qui se passe exactement (What’s the Buzz?). Ils se demandent aussi quand est-ce qu’ils vont attaquer Jérusalem. Jésus leur dit de cesser de ne penser qu’à la bagarre et de prendre les choses comme elles viennent. Du reste, il n’a pas de prédictions à leur faire, ni de préparatifs à leur proposer, ni de comptes à leur rendre. Point final. Marie de Magdala (Yvonne Elliman), qui observe que Jésus pompe comme un bon et semble presque en panique, propose de lui rafraîchir le visage. Jésus est soulagé par cette intervention sensorielle de la Magdaléenne dont il dit qu’elle est la seule personne à lui avoir apporté le bien-être qui lui manquait au moment présent. Judas ne voit là que la continuation de ce comportement bizarre et mystificateur (Strange Thing Mystifying) en cours de mise en place et qui pousse de plus en plus les disciples à fétichiser la personne physique de Jésus, au détriment de sa pensée, de ses actions et de sa parole. Judas déplore, en plus, que Jésus se tienne avec des femmes comme Marie de Magdala qu’il juge nuisible pour l’image de marque du mouvement. Jésus lui répond de ne lancer la pierre que si sa propre ardoise est propre. Furax, il traite ensuite tous ses disciples de connards, de bouchés et d’ignares et il leur dit que personne ne comprend ce qui se passe vraiment, ici, en ce moment même. Les disciples le prennent très mal.

Everything’s Alright – Marie de Magdala, les femmes des apôtres, Judas, Jésus.   Marie de Magdala et les femmes des apôtres disent à Jésus, en chantant tout doucement en chœur, de se calmer le pompon, de se détendre, de se relaxer, que tout va aller très bien et que ses disciples vont parfaitement pouvoir se démerder sans lui, s’ils se forcent le beigne un petit peu pour s’extirper de toute cette incompréhension qui, incontestablement, est un thème passablement lancinant, dans le coin. Dans une dynamique qui annonce déjà discrètement l’embaumement, elles l’enduisent de myrrhe et de parfums. Judas déplore que tant de pognon ait été dépensé pour tous ces produits de luxe. Sans duplicité aucune mais sans aménité non plus, il juge que tout cela aurait du être distribué aux pauvres. Jésus lui réplique que des pauvres, il y en aura toujours, que leur petit mouvement n’a tout simplement pas les ressources pour éradiquer la pauvreté et que lui, lui Jésus, ne sera pas toujours là, qu’ils vont le perdre un jour et qu’ils s’en mordront bien les pouces, le jour fatal venu. La tension entre un Judas matérialiste, prosaïque et militant et un Jésus mystique, messianique, auto-fétichisé, et campé dans l’intemporel se perpétue ici, tandis que Marie de Magdala et les femmes des apôtres continuent leur lyrique et harmonieux appel au calme (Close your eyes, close your eyes and relax).

This Jesus Must Die – Anân, Caïphe, les prêtres, la foule.   Réunion du Sanhédrin. Les grands prêtres Caïphe et Anân discutent le cas Jésus avec les autres prêtres, tandis que la foule au dehors scande Hosanna Superstar! Le problème est limpide. Ce Jésus de Nazareth est au sommet de sa popularité, il est à Jérusalem pour lever des appuis, et on envisage que la foule, pour laquelle le mépris du Sanhédrin est tangible, le couronne tout simplement roi. À ce moment là, son mouvement prendrait une coloration dangereusement politique (He’s dangerous). La suite se prévoit alors ainsi: les Romains rentrent dans le tas et le Sanhédrin risque fortement de se trouver balayé comme fétu, dans le torrent répressif qui s’ensuivrait (Our elimination because of one man). Il ne faut tout simplement pas que ça se joue comme ça. Il faut trouver une solution permanente et définitive à ce fichu problème de Jesusmania. Pour éviter ce scénario catastrophe, donc, Caïphe (Victor Brox) conclut que, comme Jean le Baptiste avant lui, ce Jésus, ce Carpenter King, doit mourir. Sauf que le Sanhédrin ne dispose pas du droit de mise à mort (seul l’occupant romain détient ce droit).

Hosanna – les apôtres, Caïphe, Jésus, la foule.   C’est donc le dimanche des rameaux. L’euphorie christique se poursuit. Jésus entre glorieusement dans Jérusalem sur le dos d’un petit âne et la foule scande Hosanna! («Sauve donc!»). Elle demande aussi à Jésus s’il est prêt à lui sourire et même… à mourir pour elle. Caïphe interpelle frontalement Jésus, l’intimant de faire taire cette meute sacrilège dont les débordements risquent de virer à l’émeute. Jésus lui répond que si toutes les langues se figeaient dans toutes les bouches, ce seraient les roches et les caillasses du sol et des chemins qui se mettraient à scander Hosanna! Et Jésus de chanter avec la foule.

Simon Zealot / Poor Jerusalem – Simon le Zélote, Jésus, la foule.   Sous les acclamations de la foule en liesse, c’est la rencontre entre Jésus et Simon le Zélote. Simon (John Gustafson) affirme que Jésus dispose de l’appui de cinquante mille personnes. On l’aime, on lui sourit, on lui envoie la main. On croit en lui et en Dieu. Il suffirait simplement de maintenir l’intensité de cette dévotion, tout en y ajoutant une petite touche de haine envers Rome et tout le monde serait en marche vers la libération de ce pays. Ce serait rien de moins que le pouvoir et la gloire. Or Jésus en a strictement rien à foutre de convertir l’effet de masse qu’il suscite en mouvement politique. Il fait valoir que personne ici ne comprend exactement ce que sont le vrai pouvoir et la vraie gloire. C’est ensuite la lamentation de Jésus sur Jérusalem (Poor Jerusalem) dont il dit qu’elle est proprement foutue, qu’elle va conquérir sa propre mort, sans moins sans plus. Il est clair que Jésus se place ici à un haut niveau de mysticisme intemporel qui l’amène à considérer comme non avenu, vétillard, neuneu et insignifiant tout ce qui procède de la conjoncture politique ou socio-historique locale. Simon le Zélote apparaît, pour sa part, comme une version politique et belliciste du promoteur des thèses matérialistes déjà avancée par Judas dans Heaven on Their Mind. Le Zélote représente une autre voix de cette jeunesse interrogeant le mystère Jésus. C’est quoi? C’est un mouvement de libération politique? Ben non… Même pas…

Pilate’s Dream – Pilate.   Ponce Pilate, le préfet romain de Judée, entre alors ici en scène, par la petite porte. Il ne comprend strictement rien à tout ce tintouin religieux des populations locales qu’il doit garder en contrôle et qui, subitement, s’agitent. Et, cette nuit là, en plus, il a fait un rêve étrange. Et Pilate (Barry Dennen) nous le raconte, sur un magnifique petit air de guitare sèche, ce rêve un peu inquiétant qu’il a fait, la veille. Il a rêvé à une sorte de galiléen halluciné qu’il rencontrait dans des circonstances brumeuses. Il lui demandait de lui expliquer ce qui se tramait, sans obtenir de réponse. Des gens en colère semblaient ensuite en vouloir à mort à ce gars et lui tombaient dessus à bras raccourci. Puis ensuite, Pilate voyait, toujours en rêve, des millions de gens qui pleuraient pour ce gars et qui jetaient le blâme de son sort universel cuisant et malheureux sur lui, Ponce Pilate. On introduit ici, en Pilate, l’impartialité un peu carrée du policier en service, qui cherchera à clarifier les choses mais qui restera contraint par des obligations politiques abstraites et répressives qui nuiront grandement à son traitement impartial du dilemme christique. Pilate est un autoritaire imprécis, que devra faire la part du feu et ne sera pas vraiment à la hauteur de la complexité du topo en cours de déploiement. Sa compréhension des événements à venir sera aussi lacunaire que l’est son fugitif souvenir onirique du moment.

The Temple – les vendeurs du temple, Jésus, les infirmes et les indigents.   Nous voici dans le temple de Jérusalem. Des commerçants y fourguent leurs merdes, sur un thème musical spécifique. Jésus les chasse du temple (My temple should be a house of prayer. But you have made it a den of thieves). Là, il hurle. Il est ensuite submergé par des infirmes et des indigents qui, sur le même thème musical, lui demandent des miracles, de l’amour, des guérisons, des solutions, du pognon. Jésus, un peu niqué, marmonne que son temps achève et qu’il a trimé pour trois ans mais que cela lui en a paru trente. Submergé, il finit par dire aux infirmes et aux indigents de se soigner eux-mêmes. Il ne va pas bien du tout, le petit prophète. Surmené, il est. Noter qu’on ne le voit pas faire le moindre miracle. Les miracles dans cet opus, c’est l’arlésienne. On en parle en masse mais on ne les voit jamais.

Everything’s Alright (reprise) – Marie de Magdala, Jésus.   Marie de Magdala intime donc, voluptueusement derechef, Jésus de se calmer. Celui-ci assume mieux qu’il doit décompresser, que tout ce beau monde finira bien, un jour ou l’autre, par se démerder sans lui, d’une façon ou d’une autre. Il s’endort. Il n’entendra pas la pièce suivante. C’est aussi bien, probablement…

I Don’t Know How to Love Him – Marie de Magdala, Jésus (silencieux).   Ceci est le temps fort de la quête spirituelle et émotionnelle de Marie de Magdala. Elle ne sait pas comment aimer Jésus (I Don’t Know How to Love Him). Doit-elle l’aimer comme un amant qu’on prend, ou comme un dieu qu’on révère? Elle nous formule explicitement l’ampleur de son trouble. Elle, si maîtresse d’elle-même habituellement, dans toutes les situations, elle, qui a eu tant d’amants auparavant, elle perd ses moyens devant cet homme insondablement étrange. Elle le désire charnellement, certes (He is just a man), mais elle l’aime aussi dans l’abstrait, le spirituel. La rencontre entre ces deux tensions est cuisante, douloureusement problématique, pour elle. Jésus la déroute, la trouble, la terrifie. Cette pièce installe la figure de Marie de Magdala comme point central d’intersection entre un Judas matérialiste et terrestre et un Jésus spiritualiste et autoporteur. Cette femme, exaltée mais lucide, fonde et articule une synthèse de compréhension de la crise christique. Mais cette synthèse est difficile, lancinante, impossible peut-être. Le drame de Marie de Magdala, est incontestablement donné ici comme formulant rien de moins que le paradoxe amoureux du chrétien moderne. Mais, enfin, qu’est-ce qui se passe? (What’s it all about?) Cette pièce musicale magnifique eut un solide succès sur les palmarès anglo-saxon, en 1970-1971.

Damned for All Time / Blood Money – Judas, Anân, Caïphe, le chœur intemporel.    Judas rencontre maintenant les grands prêtres Caïphe et Anân, aux fins de la trahison. Judas est incroyablement réfractaire, enragé, hystérique. Il fait tout ça du reculons, par peur des débordements de foules, sans joie, sans perversité. Mais le fait est que les prêtres et lui se rejoignent en cela justement: la peur des masses, le souhait de tenir en sujétion la pulsion populaire. Judas se justifie sans fin. Il sait que Jésus est parfaitement conscient de ce que lui, Judas, est en train de faire et, surtout, Judas comprend qu’il se damne pour l’éternité, en ce moment même (Damned for All Time). Il exprime son intense horripilation face au prix du sang (Blood Money). Les deux prêtres le rassurent au mieux mais ils ne se gênent pas pour le bousculer un peu aussi, lui faisant valoir qu’il pourra faire la charité avec tout ce pognon qu’il va toucher pour la trahison. Judas finit par cracher le morceau. Il signale le lieu et le jour où Jésus sera capturable, isolé, sans la foule pour le protéger. Le chœur intemporel, qui chantera au moment de sa mort (la mort de Judas), le remercie alors ostensiblement, langoureusement, pour son beau geste.

The Last Supper – les apôtres, Jésus, Judas.    Les apôtres, au domaine de Gethsémani, veulent maintenant se reposer. L’ambiance est au bilan. Ils envisagent de prendre leur retraite et d’écrire les évangiles. C’est la Cène. Jésus, un peu las lui aussi, instaure la métaphore eucharistique du pain et du vin (This is my blood you drink, this is my body you eat). Puis subitement, Jésus s’énerve. Il enguirlande ses sbires. Je suis bien fou de croire que vous vous souviendrez de moi. Un de vous va ma renier, un de vous va me trahir… C’est alors la prise de bec avec Judas. L’échange, violent, intense, est finement construit, pour établir une ambivalence sur les motivations des deux figures. Est-ce que Jésus dénonce ou ordonne la trahison de Judas? Le texte est volontairement incertain. Les deux interprétations sont possibles. Mais, en tout cas, l’engueulade est vive. Judas exprime tout son dépit amer et son ressentiment déçu (To think I admired you. For now, I despise you). Jésus n’est pas en reste (You liar, you Judas). Judas envisage de ne pas aller le trahir, juste pour bien le faire chier et lui foutre en l’air ses belles ambitions fatalistes. Mais Jésus insiste fortement pour qu’il y aille. Oh, oh, il ne faut surtout pas se mettre à mollir dans les déterminismes de la quête. Judas finit par partir, après le grand déballage (You sad pathetic man. Our ideal died around us, just because of you) et l’expression consternée de son incompréhension (Everytime I look at you I don’t understand). Les apôtres s’endorment après le repas et Jésus déplore que personne ne veille avec lui. Le voici fin seul, devant la terreur mortuaire qui implacablement s’approche.

Gethsemane (I Only Want to Say) – Jésus.   Ici se formule le désarroi suprême de Jésus, qui est aussi le grand questionnement interloqué du chrétien moderne. Jésus demande à Dieu, si possible, de lui éviter le supplice fatal (I only want to say: if there is a way, take this cup away from me). Cet épisode est évangélique au départ. La légende chrétienne raconte même que Jésus aurait sué du sang en suppliant Dieu de l’épargner, lors d’une prière solitaire au domaine de Gethsémani. Mais ici on surinvestit la supplique d’un questionnement tout moderne. La notion d’agneau pascal est esquivée, édulcorée, sa signification est oubliée, il y a perte de ces repères judaïques surannés. Conséquemment, la quête de l’autodestruction christique apparaît comme une absurdité franchement incompréhensible (If I die, what will be my reward?). Si bien que même Jésus ne pige pas exactement pourquoi il faut qu’il meure supplicié, au bout de sa quête (Why should I die?). Et, porte-voix objectif du jeune chrétien en cours de déréliction, il ne se prive pas pour bien questionner Dieu (qui reste insondablement muet) sur cette affaire du supplice ultime. Il semble que Dieu soit plus branché sur préciser comment Jésus doit mourir plutôt que sur pourquoi (You’r far too keen on where and how but not so hot on why). Jésus finit par dire qu’il va bel et bien se laisser massacrer, si Dieu y tient tant que ça. Mais il est très ferme sur le fait qu ça le contrarie au plus haut point et qu’il vaut mieux que ça se fasse assez vite vu que, l’un dans l’autre, il est à deux doigts de changer d’idée sur le tout du zinzin et que, bon, pour tout dire, y en a marre.

The Arrest – Judas, Jésus, Pierre, les apôtres, les soudards du Sanhédrin, Anân, Caïphe.   C’est l’arrestation de Jésus, le baiser de Judas et ce qui s’ensuit (Judas must you betray me with a kiss?). Les apôtres veulent se battre pour défendre Jésus mais celui-ci leur dit de cesser de toujours songer à la bagarre, de dégager, et, bon, de se remettre à la pêche, une bonne fois (Stick to fishing from now on). Les soudards du Sanhédrin et la foule narguent Jésus. On ridiculise son apathie, son manque d’initiative, ses erreurs d’anticipation, son inaptitude à se défendre et à gagner à la fin. Il semble avoir tout perdu, soudain, de sa superbe et de sa faconde. De le voir ainsi impuissant, pantelant et démuni, la foule, déçue, change de bord. Ce que Judas appréhendait prend corps… mais on dirait que ça aussi, ça fait partie du plan christique. On emporte Jésus chez Caïphe. Caïphe lui demande s’il est le fils de Dieu. L’autre répond: c’est toi qui le dis. L’ambiguïté de la réponse suffit amplement aux accusateurs (There you have it, gentlemen. What more evidence do we need?). On le traîne donc chez Ponce Pilate.

Peter’s Denial – Une femme, Pierre, un soldat, un vieillard, Marie de Magdala.   Pierre nie connaître Jésus devant une femme, puis devant un soldat, puis devant un vieillard. Marie de Magdala observe la scène et se demande dubitativement comment Jésus a bien pu faire pour prédire ce petit fait furtif, infime, presque incongru (It’s what he told us you would do. I wonder how he knew…). De fait, il est très important de noter que ceci est une des seules manifestations tangibles du surnaturel christique dans tout l’opus. Rappelons, en effet, que toutes les scènes évangéliques de miracles, de guérisons, de divinations, et de résurrections ont été soigneusement excisées de l’opéra rock. Matérialisme du traitement dramatique oblige. Et ceci fait donc acquérir à la prédiction par Jésus du reniement de Pierre un saisissant relief de mystère.

Pilate and Christ – Pilate, un garde romain, Jésus, la foule.   Jésus comparait maintenant devant Pilate (Barry Dennen). Ce dernier, lui aussi, tout juste comme le chrétien moderne, comme nous tous, est parfaitement interloqué par cette histoire du plus haut bizarre. Qu’est ce qu’a pu glandouiller cet infortuné pour qu’on veuille tant lui faire la peau ainsi. C’est vraiment pas limpide. Pour bien forcer la main de Pilate au sujet de Jésus, on le lui présente comme étant Un certain Christ, roi des Juifs. Pilate le trouve petit, petit, petit, pour un roi de Juifs. Il lui demande s’il est effectivement roi des Juifs. L’autre lui sert son désormais classique c’est toi qui le dis. Mais Pilate ne mord pas et il considère que le suspect n’a rien avoué (What do you mean by that? That is not an answer!). Et de toute façon, la barbe. Ponce Pilate est préfet de Judée. Or, ce gars est un galiléen. C’est donc au roitelet de Galilée de régler cette histoire (You’r Herod’s race, you’r Herod’s case). Sous les Hosanna et les You had everything, where is it now? Pilate ne fait ni une ni deux et il envoie Jésus comparaître devant Hérode, tétrarque (peti roi sous protectorat romain) de Galilée.

King Herod’s Song (Try It and See) – Hérode, sa cours et ses danseurs, Jésus (silencieux).   Hérode Antipas va prendre l’affaire très à la légère, pour tout dire: sur le ton du charleston, en dansant et en chantant, justement, le charleston. Il considère Jésus comme une bête curieuse, un animal de cirque, un bateleur adroit, un prestidigitateur distrayant. Il lui demande donc des miracles en pagaille (Prove to me that you’r no fool. Walk across my swiming pool). Comme Jésus ne fait strictement rien, vite, Hérode (Mike d’Abo) se vexe (Hey, are’nt you scared of me, Christ, Mister Wonderful Christ?) et il renvoie Jésus, sans autre forme de procès, dans les pattes de Pilate. Hérode amplifie ici deux apories déjà avancées dans l’opus, en mettant en relief leur dimension pathétique. On a d’abord l’aporie de l’incompréhension interloquée devant l’absurdité de la quête christique. L’incompréhension déjà exprimée par Judas, par Pilate, par Simon le Zélote (et même par Jésus lui-même, dans la pièce Gethsemane) touche ici à la bouffonnerie grotesque. C’est l’indifférence par l’absurde. On ne comprend pas ce qu’il fout exactement, ce Superstar, mais, pour le coup, il fait des miracles et ça, au moins, c’est marrant… à tout le moins s’il s’exécute. La seconde aporie avancée par Hérode, c’est celle de l’impuissance et de l’incompétence des pouvoirs politiques (déterminés et contrôlés par un empereur abstrait, distant, qu’on ne voit jamais, transposition terrienne du dieu monothéiste même). Hérode, roitelet impuissant sous protectorat impérial, fait écho à Pilate, préfet vétillard et temporisateur, qui tremble en fait devant son César, comme il le prouvera très bientôt. Tous ces personnages politiciens sont des marionnettes tragi-comiques sur le tréteau de la fatalité inexorable de l’autodestruction christique qui, elle, est tout sauf politicienne, ou même politique.

Judas’ Death – Judas, Anân, Caïphe, le chœur intemporel.   Judas Iscariote retourne une dernière fois se lamenter chez Caïphe et Anân. Judas souffre atrocement de voir son alter ego Jésus souffrir aussi, depuis l’arrestation. Les deux prêtres le rabrouent plus sèchement et lui disent de cesser de se faire du mouron, que tout s’est passé rondement avec la populace (The mob turned against him. You backed the right horse) et qu’il a fait un bon petit profit dans toute cette affaire. Mais Judas est miné. Il est frappé de mort. Il ne se relèvera pas de cette immense culpabilité historique, implacablement destructrice (I should be dragged through the slime and the mud). Éploré, fou de Jésus, il reprend même brièvement  le thème du I don’t know how to love him de Marie de Magdala (Réal Laurendeau avait un peu sursauté, à l’époque, d’entendre le susdit thème amoureux et passionnel de Marie de Magdala repris par un homme). Judas parle, en fait, à Dieu, dans la douleur de son implacable agonie, lui reprochant amèrement d’avoir fait de lui un… Judas (Why did you choose me for your crime, for your fool bloody crime?). Le chœur intemporel chante graduellement et langoureusement au revoir à Judas, perte collatérale inexpliquée et révoltante de l’insondable autodestruction christique. On ne sait pas exactement de quoi Judas meurt. Il semble fondre, se dissoudre, s’aplatir, comme écrabouillé par le chant, dense et puissant, du chœur intemporel lui récitant ses adieux. De discrets effets de musique atonale annoncent ceux qui s’intensifieront au moment de la mort de Jésus.

Trial Before Pilate (including the Thirty-Nine Lashes) – Pilate, Caïphe, Anân, Jésus, la foule.   Ponce Pilate se retrouve avec Jésus comparaissant devant lui derechef. Caïphe réclame sa crucifixion (un supplice romain) qu’il ne peut faire exécuter lui-même (We have no law to put a man to death). Tentative perturbée de débat philosophique entre Pilate et Jésus car l’attitude évasive du premier et la pression bruyante de la foule réduit la marge de discussion dont disposerait Pilate. Quand la foule exige, elle aussi, la crucifixion et que Pilate leur demande pourquoi ils veulent crucifier leur roi, la foule répond qu’elle n’a que César comme roi. Devant la pression de ces vautours (selon le mot de Pilate même), et malgré le fait criant, reconnu explicitement par Pilate, que ce prévenu —indubitablement dérangé mentalement— est inoffensif et n’a absolument rien fait de mal, Pilate fait fouetter Jésus. Ce sont les Thirty-Nine Lashes, pièce musicale enlevante et astucieuse où les coups de fouets sont assurés par une cymbale légèrement étranglée. L’interrogatoire fébrile se poursuit ensuite, dans l’incompréhension intégrale. D’où est-ce que tu sors, Jésus? Qu’est-ce que tu veux, Jésus? Pilate demande en ces termes à Jésus de s’expliquer mieux, attendu que lui, Pilate, a maintenant sa vie entre ses mains. Jésus lui dit qu’il n’a absolument rien entre ses mains (You have nothing in your hands. Any power you have comes to you from far beyond. Everything is fixed and you can’t change it). La foule brandit devant Pilate la peur de César. (Remember Cesar. You’ll be demoted, you’ll be deported. Crucify him!). De guerre lasse, Pilate concède cette condamnation à mort, que tout le monde semble si ardemment réclamer, Jésus le premier (Don’t let me stop your great self-destruction. Die, if you want to, you misguided martyr. I wash my hands of your demolition. Die if you want to, you innocent puppet). Éclate alors le magistral thème orchestral de Superstar.

Superstar – Judas, le chœur intemporel, Jésus (silencieux).   Ceci est l’hymne par excellence du chrétien moderne dérouté, déconnecté, interloqué. Un Judas intemporel revient dire à un Jésus intemporel que, mon gars, ton zinzin on y comprend strictement fichtre rien. Pourquoi avoir tout laissé déraper ainsi? Pourquoi avoir choisi une époque si reculée pour diffuser ton message? Quel est le statut de Bouddha et de Mahomet dans ton zinzin? Sont-ils aussi fortiches que toi, au sommet du monde? En un mot, Jésus, qui es-tu et qu’est-ce que tu as foutu, de te faire supplicier ainsi? (Jesus Christ, Jesus Christ, who are you? What have you sacrificed?). Tout ceci est incompréhensible, insoluble, ubuesque. Ça a ni queue ni tête. Comme Dieu envers Jésus, dans la pièce Gethsemane, Jésus ici, reste muet devant les questions de Judas, en rafale. Il ne répond pas aux interrogations modernes du gars ordinaire qui voudrait juste comprendre (I only want to know!). On en reste là, avec ces questions universelles que nous pose avec constance le problème chrétien (Réal Laurendeau dixit — sa problématique, pas la mienne). On a surtout, dans cette chanson titre (qui fit, elle aussi, les palmarès en son temps), l’expression fondamentale et radicale de ce que cet opéra rock exprime. Une immense contrariété interloquée face au sort cruel, biscornu, turlupiné et inutile de figures d’autre part attachantes pour leur sincérité, leur générosité, et leur ardeur. Judas détruit, Jésus détruit, Marie de Magdala abandonnée, Pilate destitué, Hérode et Simon le Zélote ignorés, Caïphe et Anân discrédités, oubliés. Qu’est-ce que c’est que ce scénario de tragédie-mystère à la manque? À quoi ça rime? On n’y comprend rien. En plus, ce n’est pas du tout ce qu’on nous a raconté dans nos traditions respectives… Et surtout, pour reprendre le mot de Marie de Magdala: What’s it all about?

The Crucifixion – Jésus, le chœur intemporel, orchestre.   Sur une musique arythmique, lancinante et atonale impliquant des chœurs et des bruitages, Jésus est cloué sur la croix. Il y vit son agonie. Il crie sa soif et il affirme ne plus se souvenir de qui est sa mère. Il pardonne à ses tourmenteurs et, finalement, il remet son esprit à Dieu. À ce moment exact, la musique coupe abruptement, nous faisant sentir qu’elle sonorisait en fait le tourment intérieur de son agonie.

John, Nineteen: Forty-One – orchestre.   L’orchestre reprend doucement, sans parole, le thème de la pièce Gethsemane. Le titre de cette pièce-ci est une invitation à prendre connaissance du chapitre dix-neuf, verset quarante et un de l’Évangile selon Saint Jean qui se lit comme suit: Or, au lieu où Jésus avait été crucifié, il y avait un jardin, et dans le jardin un sépulcre neuf, où personne n’avait encore été mis. C’est là, à cause de la Préparation des Juifs, qu’ils déposèrent Jésus, parce que le sépulcre était proche (il s’agit en fait des versets 41 et 42). Il n’est fait aucunement référence, dans l’opus, à tout événement ultérieur à celui de cette mise au tombeau. Conséquemment, le seul élément illusoire expliquant et justifiant ex post Jésus dans sa quête autodestructrice (la résurrection comme ultime acte miraculeux et thaumaturgique) est ainsi soigneusement excisé du propos. C’est là évidemment une des composantes majeures de l’argumentaire critique de tout l’opus.

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Voilà. L’opéra rock Jésus Christ Superstar fut pour moi une occasion magnifique et profondément satisfaisante et touchante de dire un au revoir définitif et magistral, ferme mais respectueux (un adieu, si vous me passez le mot) aux croyances religieuses nunuches et dogmatisées qu’on avait tant cherché à me faire bouffer dans ma petite enfance. Cette œuvre de 1970 marque d’ailleurs, pour les nord-américains et les nord-américaines de ma génération, une sorte de bilan culturel et philosophique conclusif, à propos du christianisme. Elle synthétise et problématise les questionnements non résolus (parce qu’insolubles, tronqués, foutus, effrités, lézardés, désormais inopérants) que posait la bringuebalante tradition chrétienne à nos jeunes sensibilités frondeuses de la fin des Trente Glorieuses. Devenu jeune adulte, circa 1977-1978, quand j’étais étudiant de théâtre, il y avait Martine Verget (non fictif) qui, chaque fois qu’elle me rencontrait en coulisse ou en régie, m’interpellait d’un cristallin et tonique I think I’v seen you somewhere. I remember. You were with that man, they took away… Nous nous lancions alors dans un petit Peter’s Denial (le reniement de Pierre) impromptu et acapella, bien à nous. Je faisais les voix masculines (le soldat, le vieillard, Pierre) et Martine campait, magnifiquement, les voix féminines (la femme qui ouvre la courte séquence de dialogues et Marie de Magdala, qui la conclut). Ce beau souvenir spontané, datant du temps de mon fugitif mais intense accompagnement de jeunesse des artistes de la scène, confirme, si nécessaire, que, oui, nous étions bel et bien la génération Jésus Christ Superstar. Cet opus permet encore aujourd’hui de conceptualiser (et de tendrement mettre sous globe, pour fins muséologiques) la phase de déréliction chrétienne telle qu’elle se formulait, intellectuellement et artistiquement, dans la culture de masse, il y a un demi-siècle, en terre américaine.

Quoi? Un demi-siècle déjà? Mais moi, je m’en tape. Dans ma tête, j’ai toujours douze ans et j’écoute Jésus Christ Superstar dans mon sous-sol perdu d’autrefois. Et Jésus, Judas et Marie de Magdala virevoltent interminablement, en moi, pour faire triompher et exulter l’inexorable effilochement de leur imperturbable mystère.

Nazareth, your famous son
Should have stayed a great unknown
Like his father carving wood
He’d have made good.
Tables, chairs, and oaken chests
Would have suited Jesus best.
He’d have caused nobody harm,
No one alarm.

(Judas, dans Heaven on Their Mind)

Marie de Magdala (Yvonne Elliman) et Jésus (joué, dans le film, par Ted Neeley), dans JESUS CHRIST SUPERSTAR, le film (1973)

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LE CHEMIN DE MA VIE (Hélène Lamarre)

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2020


La mémoire en action jour et nuit
invite les événements à rejaillir dans ma tête
et à se laisser transcrire dans le récit de ma vie.
(p. 247)

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Le phénomène de l’autobiographie naturelle prend de plus en plus d’ampleur au Québec. Des plumes hardies, volontaires, se lancent, en toute authenticité, dans l’histoire de leur vie. La chose se fait au premier degré, sans artifice. Conscient(e) que les proches, les pairs, les amis, les parents, les enfants vont lire (on sent même parfois qu’il sont assez ouvertement le premier public cible), on écrit prudemment. On contourne les écueils les plus pointus. On ne se lance pas nécessairement dans la mise à nue absolue. Mais on ne fait pas nécessairement du jovialisme gentil-gentil non plus. Au mieux de l’impartialité dont on dispose quand il s’agit de procéder à la présentation du cours de sa propre vie, on s’efforce de rester factuel, honnête, décent… et intéressant. Habituellement basée sur des notes, des carnets, des cahiers de souvenir, l’autobiographie naturelle fonctionne souvent par à coups. On sent les variations de tics stylistiques, la patine du temps, les effets de mode, le feuilleté des collaborateurs et collaboratrices. On voit les coutures. C’est de la catalogne, du collage, du patchwork, du scrapbook. On a ici une expression très spécifique, originale, et pourtant encore fort mal connue. Cette méconnaissance est d’autant plus malheureuse qu’on a ici affaire à un phénomène massif dont l’ampleur est notamment confirmée par la facilité grandissante de l’accès aux structures de publication ordinaire. Tout le monde de nos jours peut écrire et publier assez aisément l’histoire de sa vie et, ainsi, contribuer significativement à la solide tapisserie ethnographique et sociologique de la description par le petit bout de la lorgnette de notre temps.

L’ouvrage d’Hélène Lamarre, Le chemin de ma vie  est parfaitement représentatif de la tendance manifestée par ce courant d’écriture. Entre 2007 et 2015, madame Lamarre (née le 24 mai 1944) a procédé à la rédaction de son autobiographie (voir pp 246-248 sur la genèse de l’ouvrage). La prise de parti d’écriture qui s’y formule est très sereinement assumée.

Tout ce chemin parcouru écrit sans prétention dans les pages de ce volume. La description des différentes étapes de ma vie couchées dans ce récit me permet de prendre plus intensément le contrôle de mon vécu, Une satisfaction, une douceur, une joie remplissent mon être en regard du travail accompli. Je raconte simplement l’aventure de mes ancêtres, de ma vie avec mes parents et de ma vie de femme mariée.
(p. 251)

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Ce livre présente ma perception des faits. Votre opinion peut paraître différente de la mienne. Je vous respecte et je vous demande de me respecter. Chacun porte sa paire de lunettes selon sa personnalité, voilà notre richesse.
(p. 125)

La rédaction s’amorce sur un captivant exercice d’ethnologie vernaculaire. Madame Lamarre donne, en première partie (pp 3-72), la parole à ses ancêtres. Parfois sur la base de documents, parfois sur la base de textes libres rédigés et signés par des collatéraux, parfois sur la base de retranscriptions d’enregistrements de témoignages oraux, on prend connaissance d’une série de vignettes écrites dépeignant la galerie des ancêtres de l’autobiographe (voir le commentaire du géographe et historien Jean-Paul Ladouceur sur cette portion de l’ouvrage, p. 69). Tout un passé revit, par touches. C’était l’époque héroïque où les babis n’étaient pas apportés par les cigognes (inexistantes au Canada) mais par les Indiens, qui étaient les seuls à pouvoir passer quelles que soient les conditions météo (p. 56, 76). Les mythiques porteurs de babis firent de l’intensif pour la génération de l’autobiographe, issue, elle-même, d’une famille de dix enfants. Cette savoureuse galerie d’ancêtres fourmille de petits faits saisissants et passionnants. Ainsi, on apprend qu’un des ancêtres de l’autobiographe avait, à sa maison de ferme, une porte arrière faite de sacs de jute. Le cheval un jour traverse ce frêle barrage, franchit la porte, se retrouve dans la cuisine et son poids en défonce le plancher de bois. Il atterrit dans le vide sanitaire, se trouvant un mètre plus bas. Les hommes ont alors du creuser une vaste fosse derrière la résidence pour en extirper la pauvre bête, plus morte que vive (p. 31).

Graduellement, on passe des ancêtres aux parents de l’autobiographe. On découvre alors la grande dimension aléatoire du monde et de soi dans ce monde. Ainsi, le père de l’autobiographe a amorcé sa liaison avec la mère de cette dernière après avoir joué à pile ou face avec un de ses amis. La petite joute avait pour enjeu le fait de choisir entre la mère de l’autobiographe, née en 1908, et une de ses amies, que les deux hommes convoitaient et revendiquaient parce qu’elle était plus forte et rencontrait donc mieux les priorités esthétiques du temps. Le père de l’autobiographe se retrouva avec le mauvais côté de la piécette et il dut sortir avec la plus svelte des deux dames, la future maman de l’autobiographe (p. 58).

À partir de la page 73, la tonalité du texte change. On entre dans le discours direct de l’autobiographe. Elle va nous parler d’elle et ce, jusqu’à la fin de l’opus. L’ouvrage est riche en détails sans jamais pourtant devenir vétillard. C’est que l’autobiographie se brosse, se résume, glisse sous nos yeux par bonds, sur papier glacé (agrémenté d’un bon nombre de photographies d’époque). Glissendi, on passe de la naissance à l’adolescence de l’autobiographe en une trentaine de pages. L’entrée explicite en adolescence est tout simplement magnifique.

À quel âge commence mon adolescence? Mon adolescence commence un jour bien précis. Jeune j’adore fabriquer des châteaux de sable dans la cour. Plus je vieillis, plus mes châteaux deviennent parfaits, des chemins ornés de branches représentant des arbres viennent compléter mon chef-d’œuvre. Papa place un gros tas de sable près de la remise et je m’en donne à cœur joie, mon imagination aidant à réaliser un gros projet dans le sable. Un garçon, Michel Fugère vient rencontrer mon frère Claude. Me voyant accroupie dans le sable il s’exclame: «Tu joues encore dans le sable!» Ma créativité, mes constructions dans le sable prirent fin avec cette remarque de Michel Fugère, un garçon que j’estime. Je laisse mon enfance se bercer dans le sable mou, se griser de mes constructions de boue et gambader dans ce monde imaginaire en le quittant. Je me lève et désormais j’agis en adolescente ou du moins j’essaie.

 À treize ans [en 1957] une nouvelle vie commence.

(p. 108)

Puis c’est la jeunesse et ses divers jeunessages, le mariage, la maternité. Au premier enfant, jubilation d’un temps… Je me sens comme un joueur de hockey qui vient de gagner la coupe Stanley, mon trophée, mon bébé Marie-Josée (p. 139). L’autobiographe aura trois filles, sa fierté, sa puissance. Loisirs et sports, vacances, temps des fêtes. Vie professionnelle, vie d’épouse, de mère, de grand-mère. Toute une phase historique cruciale de notre histoire ordinaire collective nous défile sous les yeux, tel un scintillant torrent.

Un des traits les plus spécifiques de l’autobiographie naturelle, c’est donc qu’elle est ouvertement laudative, presque lénifiante. Je me fais un devoir de faire connaître les bonnes nouvelles, oubliant les mauvaises (p. 245). Articulée comme une leçon d’optimisme et un bilan heureux, ciblant habituellement comme premier public les sujets et les pairs intimes dont elle traite, ce genre textuel voit prudemment, discrètement à atténuer les temps faibles, à combler les carences, à glisser sur les anfractuosités, à minimiser les mous de la vie. À la lecture, on le regrette parfois un petit peu. C’est qu’on a devant soi une femme d’un temps. Elle a du voir en permanence à rendre compatible des tendanciels fortement divergents: statut de femme au foyer, professionnalisme réapproprié, études tardives, bénévolat prométhéen. Il est très important de documenter ces femmes transitionnelles. Elles ont profondément marqué un temps. Elles ne vivaient déjà plus dans la prison rurale involontaire de nos grandes ancêtres mais elles ne s’articulaient pas encore non plus comme des professionnelles de plain-pied, à la façon de leurs filles et petites-filles (voir les fiches descriptives sur ces dernières pp 228-233). La génération de madame Lamarre a chanté, avec Diane Dufresne, Secrétaire… infirmière… hôtesse de l’air… Qu’est-ce que j’vas faire? Cela a quand même du grincer de temps en temps. Il faudrait aussi nous le dire… pas juste nous le laisser discrètement deviner entre les lignes. C’est que, oui, oui… l’histoire nous regarde. Cet ouvrage, cette étape, nous fait bien sentir que le jour de l’analyse féminine et féministe du bilan du siècle dernier approche. De fait, des auteures comme Hélène Lamarre y contribuent déjà.

C’est qu’un ouvrage comme Le chemin de ma vie reste méritoirement un solide morceau d’histoire du Québec et de l’Amérique du Nord. Cette parcelle d’historiographie, c’est aussi un de ces multiples moments contemporains où les femmes prennent la parole, à leur façon, selon leur logique, leurs choix et leur dynamique. Ce faisant, comme le disait autrefois Lise Payette, elles parlent de ce qui les intéressent. On a donc ici un témoignage précieux, qu’il faut finalement respecter et prendre tel qu’il est.  À lire.

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Extrait de la quatrième de couverture:

Hélène s’intéresse à l’histoire, celle du Québec surtout, ainsi qu’à la généalogie.

Elle se raconte à travers sa biographie, tantôt avec ses propres yeux, tantôt à travers le récit d’un proche… C’est une de ces femmes qui a vécu la Révolution tranquille et les changements sociétaux des années 50 à aujourd’hui.

Je vous invite à la découvrir à travers ces pages, elle, sa famille, la ville de Grand-Mère, ses amis… Une belle histoire de vie!

Marie-Josée Bellemare

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Hélène Lamarre (2017), Le chemin de ma vie, À compte d’auteure, Saint-Eustache, 259 p.

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DEUX NOUVELLES D’ISABELLE LAROUCHE

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2020

Illustration: Marc Delafontaine

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L’auteure québécoise Isabelle Larouche a produit un certain nombre de textes de fiction courts pour la jeunesse. Deux de ces textes touchent des genres distincts mais presque complémentaires, la science-fiction (ou l’anticipation, ceci pourrait être débattu) et la nouvelle d’évocation. À moi, nouvelles, deux mots…

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LA SPHÈRE —  La Sphère Virtualia est une manière de cyber-simulateur intégral. Elle reproduit fidèlement les espaces réels mais elle piège aussi ses invités dans son univers circonscrit. La jeune Gabrielle a contribué à la création par son père de certains des hologrammes qui habitent ce monde. Le Paris de 1900 a pris une singulière densité à son instigation. Et voici que ce dispositif virtuel, amical et contrôlable, devient de plus en plus intéressant, plus intéressant que la réalité même. Gabrielle y rencontre un garçon charmant qui semble tout spontanément comprendre ce qu’elle aime. Le temps semble se déployer autrement. Et pendant que Gabrielle s’engloutit dans son univers virtuel, toute une camarilla scientifique s’efforce de l’extirper de cette toile d’araignée circulaire. Cela se fera-t-il sans séquelles psychologiques, physiques et intellectuelles?

On a ici une nouvelle qui ressemble singulièrement au synopsis d’un roman que l’auteure pourrait encore écrire. Si l’objet technique ressemble initialement au fameux simulateur (Holodeck) de Star Trek, il s’en autonomise rapidement par le fait que la protagoniste, justement, s’autonomise elle-même de l’emprise technique du susdit simulateur, mais en assurant fermement une perpétuation du dispositif hallucinatoire. Tout se joue comme si l’objet technique avait fonctionné comme un simple déclencheur imaginatif menant la protagoniste à s’ouvrir et à assumer la propension à se mettre à vivre dans sa tête. Le monde scientifico-médical et parental cherchant à récupérer la jeune rêveuse perdue apparaît alors comme le monde adulte auquel l’imaginaire adolescent résiste encore et refuse de céder. Il y a là un vaste potentiel, narratif et symbolique, exploitable.

Isabelle Larouche (2004), «La Sphère», Marie-Andrée Clairmont dir, (Collectif de l’association des écrivains québécois pour la jeunesse), Virtuellement vôtre, Éditions Vents d’Ouest, Coll, Ado – Aventure numéro 62, Gatineau, pp 25-36.

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PINGUALUIT — Le jeune Norman part en compagnie de son père pour Pingualuit, dans le Nunavik (grand nord québécois). C’est un voyage de camping dans le vaste espace boréal. La majorité des déplacements se font en avion. Le guide inuit qui accompagne Norman et son père a amené Piari, son fils, avec eux. Piari ne parle que l’inuktitut. Norman va donc devoir déployer son petit lexique portatif et entrer en studieuse interaction avec son nouvel ami. On expérimente une courte mais intense aventure impliquant une découverte naturelle autant qu’une rencontre ethnoculturelle. Le cratère des Pingualuit, vieux de quatorze millions d’années et contenant une eau très pure est le principal objet d’attraction de cet immense espace. Un mystère s’esquisse. Cette eau est-elle vraiment terrestre et aussi, surtout: Piari est-il vraiment Piari?

Cette nouvelle d’évocation prend toute sa densité de par une solide mise en place visuelle et sensorielle de la toundra boréale. Notons, pour la touche ethnoculturelle, que Galarneau, c’est le nom qu’on donne au Québec au soleil. Si ce dernier adopte des comportements diurnes et nocturnes si singuliers ici, c’est que la proximité du cercle polaire impose les contraintes astronomiques que l’on connaît. Le cratère séculaire, les aurores boréales sémillantes, la faune imprévue sont évoqués avec une tendresse et une vigueur descriptive qui nous fait entrer pleinement dans cet univers étrange. Les personnages, notamment les Inuits, nous suscitent le dépaysement de la solide réalité du voyage. On a ici aussi un texte à chute, qui nous laisse rêver sur les potentialités du mystère, au moment de l’interruption de ce trop court séjour nordique.

Isabelle Larouche (2012), «Pingualuit», Marie-Andrée Clairmont dir, (Collectif de l’association des écrivains québécois pour la jeunesse), Le camping ça me tente!, Association des écrivains québécois pour la jeunesse, Saint Lambert, pp 11-31.

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Revoir et revoir le PSYCHO d’Hitchcock

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2020

Psycho-hitchcock

Revoir Psycho, bien sûr, mais le revoir dans les conditions déroutantes de la modernité adolescente est une expérience unique qui voue encore ce chef-d’œuvre étrange, vieux de soixante ans pile-poil, à son insolite pérennité. Ajoutons donc Jennifer [nom fictif – 15 ans] et Samir [nom fictif – 17 ans] à mes fils Reinardus-le-goupil [15 ans alors] et Tibert-le-chat [18 ans alors] et le drame est campé. Il y a quelques années donc, Jennifer annonce à Reinardus-le-goupil qu’elle a vue Psycho d’Hitchcock, n’a «pas pris de douche pour deux semaines après cela» mais recommande ardemment la chose. Mes fils ont déjà vu Rebecca (réaction entre moyenne et positive), Suspicion (Bof…) et Vertigo (là, ils ont hurlé au faux chef d’œuvre de toc, charrié et misogyne – je leur donne plutôt raison, on en reparlera un jours peut-être). Ils s’attendent cependant avec Psycho, à un film à sursauts, un de ces pétards de peur panique genre Alien ou Freddy. La mentalité ambiante est: voyons un peu si ce monsieur Hitchcock est si effrayant que cela. Reinardus-le-goupil: «À Alien [1979, avec Sigourney Weaver] j’ai eu un sursaut, un vrai. Un seul sursaut, mais senti. C’est un film très angoissant, très fort». Ces fichu mouflets ont vu déjà plus de films de zombies, de chasseurs animatroniques traitant l’humain comme un insecte, d’horreurs psychopathes sans fond et de fins du monde apocalyptiques que je n’en verrai jamais, sans compter la couche, épaisse, onctueuse et sanguinolente, de la culture brutale et insensible du jeu vidéo, par-dessus cela. Le vieil Alfred n’a qu’à bien se tenir, la génération de ses petits-enfants culturels l’attend de pied ferme dans le tournant des peurs…

Pour un peu égaliser les chances, j’ai donc eu, au moment de l’acquisition de la copie, une petite conversation père-fils avec Reinardus-le-goupil. Ceci n’est pas du surréalisme, voici ce qu’un père du 21ième siècle dira à son tendre rejeton du plus grand film d’horreur du 20ième siècle, soixante ans après sa sortie: «Limite tes attentes. Les moyens techniques étaient peu développés à cette époque. Concentre aussi ton attention sur les transgressions du scénario, l’étude psychologique et le jeu. Si tu t’attend à être effrayé, tu marches for probablement à une déception. Surtout, note un fait important: c’est un film en noir et blanc et j’avais deux ans lors de sa sortie en salles». Tronche ennuyée à l’idée exécrée du noir et blanc et moue révérencieuse à l’égard du caractère séculaire do l’œuvre. Un film fait quand le père de Reinardus-le-goupil avait deux ans n’est pas tombé de la dernière ondée. Mais ledit film est recommandé par Jennifer, cette dernière est une cinéphile crédible, mon jeune prince s’engage donc à jouer le jeu et à faire toutes les transpositions requises. Nous sommes fins prêts.

Le soir dit, je ne suis pas encore autorisé à participer à l’expérience. Reinardus-le-goupil m’a diplomatiquement prévenu qu’il est possible qu’on veuille la jouer entre ados uniquement. Après consultation collégiale, ma présence est tolérée. Revoir Psycho dans les conditions déroutantes de la modernité adolescente, c’est d’abord… en obtenir la permission. C’est fait. Soulagement. Cela m’aurait bien affligé de rater ça. Long divan, nachos et salsa épicée, eau fraîche (vieux, je suis le seul à boire du Coca-Cola), toute lumières éteintes, Psycho d’Hitchcock se met à grésiller et à pétiller sur le poste. En apercevant le noir et blanc, le pauvre Samir, qui n’avait pas été prévenu, a un coassement de déception. L’allergie au noir et blanc est vraiment bien implantée dans notre belle jeunesse, semble-t-il. Jennifer lui signale que la couleur n’est pas tout dans la vie, pendant que le démarrage se poursuit. Le générique d’ouverture interminable, avec sa musique pompier et son texte sans fin, suscite les premiers ricanements et c’est enfin parti. Que dire? Réglons d’abord le sort d’une petite vengeance morale qui m’a bien fait chaud au cœur. Les hitchcockologues de bonne futaie vous diront que le vieil Alfred fait une brève apparition dans tous ses films. J’en ai visionné plusieurs maintes fois et je rate presque toujours le bonhomme, tant la ci-devant caméo est habituellement discrète et fugitive. Informée de ma frustration en la matière, Jennifer signale vivement l’apparition d’Hitchcock quand elle se manifeste, dans les premières minutes de Psycho. Je la rate, naturellement, malgré son signal. Qu’à cela ne tienne. Tibert-le-chat attrape la télécommande, fait reculer les images, repasse le tout au ralenti. Ra – len – ti… Ah, le ralenti dans de tels cas: c’est purement jouissif… Quand Marion Crane (jouée superbement par Janet Leigh)) arrive au bureau, en retard après ses ébats diurnes avec son amant Sam Loomis (joué par John Gavin), on voit, depuis l’intérieur du bureau, Hitchcock à l’extérieur avec un chapeau de cow-boy grotesque sur la tête. Il est subitement évident… au ralenti sur une téloche contemporaine. Douce revanche. Reinardus-le-goupil croira le revoir une seconde fois dans une scène de rue. On ralentira l’image de nouveau sans le trouver et Jennifer expliquera patiemment que le caméo d’Hitchcock n’arrive qu’une fois par film. Notons aussi, pour la bonne bouche, que la commande de pause nous permettra aussi de lire une lettre en cours de rédaction. Ah, ces lettres de vieux films qu’on n’arrivait jamais à lire avant que l’image ne change complètement. Nous les tenons bien maintenant. Pause. Lecture. Merci. Celle-ci n’était pas si importante (ce qui n’altère en rien la douceur morale de cette autre petite revanche sur le siècle passé). Ils se mirent tous à la déchiffrer à haute voix et c’est Samir qui s’avéra le meilleur graphologue.

Comme prévu, les effets sursauts de Psycho tombèrent complètement à plat pour ces jeunes gens. Reinardus-le-goupil les qualifia de mitaine [expression québécoise dont l’équivalant hexagonal approximatif serait: de bric et de broc] et tout fut dit. La morbide fascination meurtrière de la scène de la douche –ce terrible chef-d’œuvre dans le chef d’œuvre– est quand même intact, je pense. Quel moment aigre-doux de violence insoutenable, puissant, fou, cruel. Les surprises, donc, pour ces jeunes gens, ne résidèrent pas là. Pour la douche, Jennifer les avait prévenu, pour le reste, ils se gaussèrent en se tenant les côtes. Tibert-le-chat me signala après coup qu’il avait deviné assez tôt les tenants et les aboutissant du mystère – mais insista sur le fait qu’il avait tiré du tout, un vif plaisir. Ah bon. Mais pourquoi donc?

Pourquoi donc? Les surprises ne résidèrent pas non plus dans ce type de mystère policier, devenu banal, dont Hitchcock reste, de par Psycho, un des fondateurs. C’est dit. Mais elles résidèrent ailleurs. Il m’est impossible d’avouer où précisément sans saboter le plaisir, toujours envisageable, de ceux et celle qui n’ont pas encore vu ce vieux zinzin. Tenons nous en donc au principe. Psycho est avant tout et par-dessus tout un exercice patent de sabotage du scénario conventionnel. Toutes les règles narratives sont méthodiquement transgressées, et cette déroute tiens toujours la route. Un seul exemple (mais il y en a plusieurs. Les fournir tous assassinerait au couteau à découper, c’est bien le cas de le dire, le vrai mystère de cette fable). Reinardus-le-goupil, après la scène de la douche: «La voilà morte déjà? L’histoire est finie! Il ne se passera plus rien!» Naturellement, il se passe encore quelque chose et ce quelque chose est subitement inattendu, désormais imprévisible, cordes cassée, bateau ivre inquiétant de la pire des inquiétudes, celle qui touche nos références, nos conventions, nos armatures d’idées, et les bouscule. Ah, ah, ceci confirme donc que, malgré toutes leurs pétarades éclaboussantes, tes films d’animatrons et de fins de monde gardent un solide aspect convenu, conventionnel, linéaire, prévisible, rassurant, au niveau le plus fondamental: celui du scénario. Et c’est le vieil Alfred qui t’en libère l’esprit, gars…

Ceci dit et bien dit, personnellement, mon agacement face à Psycho reste entier. Malgré ses qualité cinématographiques et surtout narratives indéniable, cette œuvre est la Misogynie dans son apogée cardinale. Piaillement étonné et semi-horripilé de mon jeune auditoire quand Norman Bates (joué par un Anthony Perkins gigantesque) est filmé en contre-plongée de dos, montant un escalier. Regarde ses fesses! Il se déhanche comme une femme! Fautif. Choquant. Encore plus choquant que la vraie femme gisant, elle, nue et poignardée sous la douche…. Ah là là, tout de même. Où sommes-nous donc? Tout est de la faute de la Femme, tout est de la Faute de la Mère, et la féminisation de l’homme vire ouvertement, et sans alternative viable, en psychose meurtrière. Subtil visionnaire face à la montée de ladite féminisation et de la panique agressive qu’elle suscitera chez certains, Hitchcock a pourtant donné à ces derniers un soliveau ethnoculturel qu’ils sont bien loin de mériter…

Mais cela, soixante ans après Psycho, je me dis que ce sont peut-être les enfants de mes enfants qui s’en aviseront…

Psycho, 1960, Alfred Hitchcock, film américain avec Janet Leigh, Anthony Perkins, Vera Miles, John Gavin, Durée, 109 minutes.

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LUI, LES CHATS ET ELLE (Libet)

Posted by Ysengrimus sur 10 février 2020

CYL-les-chata

C’est un bestiaire, un petit bestiaire. Entendre par là une miniature de bestiaire. C’est un huis clos à quatre, deux humains, deux chats. Quand je dis un huis clos, n’hésitez pas à penser un petit peu aussi au Huis clos de Sartre justement. Les protagonistes sont discrètement cernés dans le filin serré de leurs combinatoires et les phases d’échanges vont par deux. Les chats et les humains se comprennent. Une manière de flux télépathique les raccorde et ce, ouvertement et candidement, dans le langagier du style aérien et dentelé de Claire Y. Libet. Elle, Lui, le chat, et la chatte, en principe, tout le monde peut parler avec tout le monde. Et quand deux êtres conversent, dans l’implicite ou dans l’explicite, il s’agit souvent, en fait, de dire ou de laisser entendre des choses sur les deux autres qui n’y sont pas. Et le jeu des combinaisons d’échanges varie, s’alterne en un tout petit faux infini. On explore une succession en aquarelle de conversations à deux ou de dialogues intérieurs, ces derniers un petit peu circonspects, un petit peu rumineurs, un petit peu forclos dans le dispositif perceptuel au ras du sol du monde des chats.

Tout le monde pourrait parler avec tout le monde en une parfaite et infinie symétrie des alternances d’échanges mais dans les faits cela n’arrive pas. C’est qu’il y a un angle d’entrée dans ce micro-univers: l’angle féminin. La caméra et le microphone pointent avec plus d’insistance sur Elle et sur sa chatte. C’est que Lui est un petit peu félinophobe sur les bords et que le chat est un petit peu déconnecté du soulier dans les coins. Notre affaire ne se joue donc pas seulement entre des chats et des humains, elle se joue aussi entre les femmes/femelles du dispositif. On a donc deux vieilles copines: une chatte, une femme. Ou alors on a peut-être une femme dédoublée se projetant en miroir incurvé dans sa vieille chatte? C’est au choix des lectures car il y a certainement un peu des deux. En tout cas, on a deux vieilles copines qui se font des combines de vieilles copines. Tu me fais une douceur, mais pourquoi? Tu n’as pas pensé à moi en ce petit moment là, mais pourquoi? M’as-tu tout dit. Et si non, pourquoi pas? Qu’est-ce que se passe? M’as-tu tout donné, tout autorisé? M’as-tu vraiment ouvert tous les accès en ce monde de toi? Quand je transgresse, ton attitude fluctue, qui vers le pour, qui vers le contre, pourquoi? C’est qui qui commande ici, finalement? Tu m’as fait cela et ceci, il va donc falloir un petit peu que je me venge et, ce, tout doucement, sans te perdre. Deux vieilles copines…

Et tout n’est pas rose. Il y a du bleu. Il y a surtout de sourdes forces centrifuges qui pèsent de leur poids croissant, dans ce petit monde à quatre. D’abord, il y a le segment mâle du brelan. Aléatoire, imprévisible, fantasque, dépositaire de toutes nos surprises mi-agacées, de tous nos quiproquos en redites, de toutes nos tendresses usées. Lui et le chat parlent peu, s’agitent un peu, font sentir, comme de loin, leur manière de statut d’instance. Ils sont l’élément 2x de l’équation à quatre inconnues. Et ils tirent doucement ce cercle vers ses bords…

Et l’autre force centrifuge, la plus sourde, la plus implacable, c’est le temps. Toutes ces braves bêtes/gens sont un petit peu vermoulues. Elles s’usent, elles se fatiguent, elles voient déjà venir le soir d’une si courte vie de chat. Elles se lassent imperceptiblement les unes des autres, sans trop oser se le dire. Et comme justement on n’est finalement pas du tout dans le Huis clos moraliste et autopunitif de Sartre, la porte peut n’importe quand s’ouvrir et, alors, tout peut filer ou se faire chasser… tout peut s’effilocher comme un fluide ou un texte. Tout peut finir. Tout devra finir.

Lui, les chats et Elle oseront-ils, oseront-elles aller jusqu’au bout de leur ronronnante radicalité? C’est quasiment certain. Par contre, il n’est pas certain du tout que cela osera se dire. C’est que Claire Y. Libet, chatte-auteure jusqu’au bout des griffes applique la procédure communicative la plus séculaire des susdits chats: celle de nous laisser à deviner par nous-même ce qu’il nous faudra faire, ce que nous accepterons de vouloir, ce que nous devrons conclure.

Ce court roman se savoure furtivement, comme un bol de lait, mousseux et frais. Et qu’est-ce que ce petit bestiaire est fin et félin… tellement félin qu’il en devient fatalement incroyablement humain.

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Claire Y. Libet, Lui, les chats et Elle, Montréal, ÉLP éditeur, 2014, formats ePub ou Mobi.

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LES SUPERHÉROÏNES DE DC (DC Superhero Girls, 2015—2018)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2020

Batgirl, Supergirl, Wonder Woman, Harley Quinn, Poison Ivy, Katana, Bumble Bee

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C’est une question finalement assez vieille, vieillotte presque, dans la culture superhéroique. Est-il possible de mobiliser cette cosmologie de science-fiction et de magie et la faire ouvertement fonctionner dans un univers de filles, et selon les particularités effectives de la culture intime des filles? Les premières tentatives en ce sens sont anciennes. On comprend, par exemple, que Hawkgirl (créée en 1940), Supergirl (créée en 1958) et Batgirl (créée en 1961) sont le résultat de formules, louables quoi que peu subtiles, visant à féminiser vaille que vaille des figures comme Hawkman, Superman et Batman. D’autre part, Wonder Woman (créée en 1941), sans équivalent masculin, peut être considérée comme la toute première superhéroïne majeure typiquement féminine. Cela ne règle pas notre problème pour autant. Wonder Woman fonctionne en effet trop souvent comme confirmatrice involontaire du fameux Syndrome de la Schtroumpfette, au sein de la Ligue de la Justice. En un mot, elle existe dans un monde qui donne faussement l’impression que les femmes représentent 20% de la population active. Cela ne féminise nos espaces mentaux superhéroïques que de façon toute minimale. Notre question reste donc entière: comment transformer le monde explosif, picaresque et échevelé des superhéros et des superhéroïnes en un univers de filles, c’est-à-dire un dispositif social sciemment abordé dans l’angle féminin.

Les écrivaines Shea Fontana, Lisa Yee, Aria Moffly et les metteuses en scène d’animation Jennifer Coyle et Cecilia Aranovich ont relevé le défi, dans DC Superhero Girls (ensemble de 112 courts dessins animés lancés en 2015). On se donne ici comme point de départ les superhéroïnes du monde de DC (Detective Comics, séries d’illustrés apparus en 1937 et devenues depuis —sous l’abréviation DC Comics— un gigantesque conglomérat culturel). On se propose spécifiquement donc de reprendre les superhéroïnes de ce vaste corpus et d’ouvertement les mettre en valeur comme jeunes filles — tout en maintenant les déterminismes et les paramétrages descriptifs les définissant dans le canon DC. Le premier problème qui va se manifester alors est que, misogynie implicite d’autrefois oblige, le monde de DC fourmille bien plus de supervilaines que de superhéroïnes. Les Catwoman (créée en 1940), Cheetah (créée en 1943), Star Sapphire (créée en 1962), Poison Ivy (créée en 1966), Big Barda (créée en 1971), Lady Shiva (créée en 1975), Frost (créée en 1978) et autres Harley Quinn (créée en 1993) encombrent cet univers et font, au départ, des personnages féminins les plus passionnants des emmerdeuses de première. C’est là le premier ajustement qu’il va falloir opérer. Et on y verra. Ces supervilaines, toutes en ambivalences et demi-teintes, se retrouveront donc pêle-mêle en compagnie d’une flopée de bonnes filles du cru, telles Hawkgirl (créée en 1940), Mera (créée en 1963), Bumble Bee (créée en 1976), Raven (créée en 1980), Starfire (créée en 1980), Katana (créée en 1983), Miss Martian (créée en 2006), pour n’en nommer que quelques-unes. Les redresseuses de torts droites et volontaires devraient alors, bon an mal an, parvenir à exercer une saine influence sur les super-voyoutes.

On va donc se retrouver à  Métropolis, au Collège des Superhéros (Super High), où les versions jeunes filles de l’intégralité de ces personnages suivent une formation intensive dans ce véritable ENA des superpouvoirs. Elles sortent donc toutes du même atelier, c’est ce qu’on nous avoue ici. Une ligne doctrinale hautement spinozienne est, de fait, formulée: les superpouvoirs ne sont ni bons ni mauvais, en soi. Ils sont, simplement. C’est toi, après, qui fait tes choix de vie les incorporant. Certaines supervilaines persisteront dans leur déviance, comme, par exemple, Giganta (créée en 1944), Granny Goodness (Mamie Bonheur, créée en 1971), Lashina (créée en 1972), Mad Harriet (créée en 1972), Blackfire (créée en 1982), Artemiz (créée en 1989) et plusieurs autres. Mais l’ambivalence de plusieurs des supervilaines mentionnées plus haut les fera finalement pencher du bon côté, notamment grâce, justement, à la solide sororité et à la saine amitié entre filles qui se déploiera au Super High, institution ferme, structurée, enveloppante et très orientée vers une vision moderne et féminisée de la morale civique. Notons, pour la bonne bouche intellective, que si la quasi-totalité des enseignants de cette institution sont des hommes, la Principale —à l’autorité ferme mais bien balancée— est une femme (Amanda Waller, créée en 1966) et son principal-adjoint est un gorille (le Gorille Grodd, créé en 1959)… un vrai gorille, qui parle. Parlant.

Devenue, pour le plus grand plaisir des esprits subtils, non clivée et non manichéenne, cette nouvelle notion de superfille en fleurs nous invite donc à suivre et à accompagner —principalement mais pas exclusivement— la coexistence studieuse et collégiale de sept grandes copines de high school qui s’entraident toutes solidairement et amicalement pour combler leurs anxiétés et insécurités de jeunesse et devenir ainsi, de concert, des redresseuses de torts en bonne et due forme. Nous nommons (dans l’ordre de l’illustration supra, de gauche à droite):

Batgirl (Barbara Gordon). Exempte du moindre superpouvoir, mais sans peur et sans complexe, cette jeune fille très intelligente compense ce manque par une technologie perfectionnée qu’elle domine solidement. Batgirl, c’est le cerveau de la bande. Mathématicienne, informaticienne, technicienne et aviatrice, elle partage son savoir généreusement et veille attentivement et sororalement sur toutes ses copines. Son papounet monoparental est le chef de la police de Métropolis.

Supergirl (Kara Zor-El). Très puissante mais mal contrôlée, Supergirl est orpheline de ses parents kryptoniens qu’elle idéalise. Elle a pour parents adoptifs le couple de cultivateurs du Kansas qui a déjà éduqué son cousin Superman. Constamment foudroyée par la kryptonite qui traîne un peu partout sur le campus, notre Supergirl en baskets combine subtilement omnipotence et fragilité.

Wonder Woman (Diana Prince). Princesse insulaire, la jeune Wonder Woman a une relation assez compliquée avec sa mère, monarque amazone monoparentale guindée et peu soucieuse des détails de la vie sociale de sa fille. Solide, pure de cœur et dotée d’un leadership naturel au combat, Wonder Woman est aussi dépositaire du fameux lasso de la vérité, fort utile pour capturer mais aussi faire avouer les prévenu(e)s.

Harley Quinn (Harleen Frances Quinzel). Folle raide, Harley Quinn combat avec un immense maillet et introduit le délire enfantin et clownesque dans l’existence sérieuse et studieuse de ses copines. Ses origines de supervilaine ne sont jamais très loin et elle a une solide propension à faire les quatre cent coups. Mais sa vision des choses et son cran surprennent toujours et on en vient inexorablement à apprécier son apport.

Poison Ivy (Pamela Lillian Isley). Le côté supervilain de Poison Ivy est ici totalement résorbé au profit d’une jeune fille rêveuse, sereine et contemplative qui a plein contrôle sur les plantes, la verdure et la végétation. Écologiste et pacifique, Poison Ivy déploie ses pouvoirs de manieuse de lianes dans une perspective strictement défensive. C’est indubitablement la plus calme et passive de la bande.

Katana (Tatsu Yamashiro). C’est la spadassine orientale, la samouraïette de choc (voir illustration infra). Vive et forte, Katana a aussi la langue bien pendue et ne se gène pas pour dire ce qu’elle pense. C’est la plus garçonne du lot mais son sens artistique, son élégance et sa prestance impressionnent ses copines. C’est une compagne fidèle, un soldat solide dont le courage, la précision et l’abnégation sont sans faille.

Bumble Bee (Karen Beecher-Duncan). C’est super-abeille. Elle a des ailes diaphanes au dos et jette une sorte de jus électrique. Jeune afro-américaine sensible, à la coiffure sophistiquée et qui a la mystérieuse capacité de se miniaturiser en format insecte ou encore de mobiliser une armée d’abeilles costumières, pour elle-même ou pour ses copines, Bumble Bee adore la musique pop et la chose civique. Elle semble être la seule de la bande qui ait encore ses deux parents naturels.

Alors ensuite, en un juste retour des choses et des temps, on dirait désormais que ce sont les garçons qui représentent environ 20% de la population active de cet univers. On ne retrouve ici, en effet, que la brigade légère du cheptel masculin de DC. Et elle est toujours passablement discrète. Il s’agit notamment de Flash (créé en 1956), Beast Boy (créé en 1965), Cyborg (créé en 1980) et la version masculine initiale de l’interchangeable Green Lantern (créé en 1940), qui sera subséquemment remplacée par la cadreuse de la journaliste Lois Lane, la bien nommée Jessica Cruz (créée en 2014). Les supervilains, pour leur part, dont je vous épargne l’énumération, sont en bonne partie masculins (mais pas intégralement).

Les scénarios sont suaves, originaux, irrésistibles. On entre de plain pieds dans un univers de filles. Conversations de filles, projets de filles, petits (et gros) animaux domestiques de filles, sorties de filles, soirées dansantes de filles, dortoirs et salles de douches de filles, habillage et choix de couleurs de filles. Les superhéroïnes se soucient par-dessus tout des émotions de leurs copines. Elles se jouent des tours de collégiennes, certes, mais aussi elles se protègent entre elles, tant au niveau académique qu’émotionnel. La diversité et le rythme endiablé des scénarios parviennent à nous débarrasser de la tarte à la crème convenue des relations amoureuses. Ces jeunes filles sororales ne sont pas obsédées par les garçons mais plutôt par leur cheminement académique, leurs devoirs et projets, le bien-être de leurs copines, la sérénité de leurs parents et, surtout, la priorité cardinale de sauver le monde. Les supervilain(e)s, quant à eux, sont plus infantiles et mal lunés que vraiment méchants et les choses se règlent sans trop d’aigreur. Les conflits épiques, superhéroïques, se subliment souvent en compétitions sportives toniques (courses de voitures ou de véhicules volants, duels de robots télécommandés, derby de patins à roulettes, olympiades grandioses) quand ce n’est pas tout simplement en algarades de tartes à la crème. Même les petites espionnes et les petites traîtresses (notamment Lena Luthor, créée en 1961) sont attachantes et intelligentes. Chapeau, les scénaristes et les animatrices. Cet opus m’a fait renouer joyeusement avec le dessin animé, un mode d’expression que je ne cultive plus guère.

Ce spectacle télévisé est récent (2015—2018) mais il existe déjà en version française. Cette dernière est particulièrement juvénile, sympathique, vive et enlevante. Il faudra encore voir si DC Superhero Girls aura un impact de masse et une durabilité d’estime. En tout cas, impact de masse ou pas, le tout de cette superbe chose me parait hautement significatif sociologiquement. Si le monde des jeunes filles arrive à investir ainsi la superforteresse DC et à y imposer sa sensibilité et sa logique, c’est qu’il n’y aura rien —tant au plan fictif qu’au plan effectif— qui pourra lui résister demain, tout à l’heure, tout de suite…

Katana

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Il y a cinquante ans, AMICALEMENT VÔTRE (THE PERSUADERS!)

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2020

Curtis-Moore

Il y a cinquante ans, j’avais douze ans et je faisais stagner mes toutes dernières parcelles d’enfance devant le poste de télé familial, à mater Amicalement vôtre, dont le titre original (The Persuaders!) m’était alors inconnu. Sur la Côte d’Azur, à Cannes, ou en Italie, en Espagne, en Écosse ou même en Suède, deux dandys lourdement cravatés des temps modernes courraient les jupons et redressaient des torts, en s’envoyant des vannes et des crocs-en-jambe virtuels et réels. Le premier, c’est Brett Sinclair (Roger Moore), Pair du Royaume d’Angleterre, né coiffé, Lord, ancien de Harlow et d’Oxford, officier démobilisé des casques de poils, ayant fait de la course équestre, automobile et même avionneuse. Le second c’est Daniel «Dany» Wilde (Tony Curtis), ashkénaze new-yorkais de souche hongroise, né dans le Bronx (New York), ancien tiku pouilleux des rues devenu millionnaire dans le pétrole, tonique, effronté et canaille. Brett Sinclair c’est les costards élégants (dessinés par Moore lui-même), les coups de poings Queensberry et la pose mondaine. Dany Wilde c’est les gants de chauffard, les cascades corporelles (dont d’excellentes séquences d’escrime) et les coups de poings cow-boys. La fascination immense qu’ils ont l’un pour l’autre est dissimulée au mieux par leurs ostensibles comportements de dragueurs de ces dames impénitents, intensifs, omnidirectionnels, et aussi souvent chanceux que malchanceux.

Nos deux poseurs pleins aux as ne foutent rien de sérieux de leur vie si bien que, par la vertu d’un hasard largement arrangé par les instances du temps, ils se retrouvent convertis en redresseurs de torts chargés de missions biscornues impliquant soit la pègre, soit des arnaqueurs mondains de toutes farines, soit nos inévitables diplomates soviétiques (qui traitent Lord Sinclair de monarchiste décadent. Hurlant). Amicalement vôtre est un feuilleton de la Guerre Froide. Il vaudrait mieux dire que c’est un feuilleton de la Détente. Déjà en 1970-1971, on y traite l’espionnage et l’interaction avec les Soviétiques sur un ton particulièrement badin, foufou et cocasse. Tout le feuilleton en fait est une sorte de bouffonnerie euro-mondaine et on semble plus soucieux de nous y montrer des modèles de bagnoles, du prêt-à-porter masculin et des sites touristiques que de mettre en scène la tension est-ouest ou la lutte du Souverain Bien contre la Perfidie Ultime. De fait, les chefs d’entreprises minières et pétrolières y paraissent plus pervers et retors que les espions soviétiques. Ah, le bon vieux temps où même les badineries légères devaient payer leur obole à la grande conscience sociale généralisée.

Les personnages féminins de ce feuilleton sont particulièrement surprenants et rafraîchissants. Vu l’époque et la tonalité, on s’attendrait à ce que les femmes de cet exercice soient des gourdasses de bord de piscine sans grande densité ou intelligence. L’amusante erreur. Les femmes d’Amicalement vôtre méritent amplement les sentiments qu’elles déclenchent chez nos deux protagonistes. Espionnes méthodiques, militantes pro-soviétiques, photographes déjantées, dessinatrices talentueuses, héritières délurées, judokas radieuses, arnaqueuses mondaines, danseuses songées, secrétaires de direction intègres, journalistes archifouineuses, notables africaines polyglottes, princesses russes sérieuses, fausses épouses classes, agentes du service des fraudes en civil, auteures de polars prolifiques, détectives amateures en maraude, elles sont belles, vives, matoises, articulées et scriptées selon un modus vivendi étonnement rare en sexisme facile et en phallocratisme niaiseux. En fait, le seul comportement authentiquement bizarre et archaïque qu’on observe concernant les personnages féminins est que, deux fois, une d’entre elles se prend un gifle par un homme de peu (pas par un de nos deux as, naturellement)… la gifle genre calme toi, tu es hystérique qui ne rime à rien et ne passe plus du tout la rampe. On sent alors subitement qu’un demi-siècle a passé et on se dit, le cœur pincé, que ces fines mouches de vingt à trente printemps qui cernent la table de roulette du casino ont aujourd’hui entre soixante-dix et quatre-vingts ans. Cette saloperie de saligauderie de temps qui passe.

La formule (car formule il y a) concernant les personnages féminins se déploie ici comme suit. La femme de service (toujours différente, il n’y a pas vraiment de personnage féminin récurrent dans Amicalement vôtre) est soit du bon bord, soit du mauvais bord. Si elle est du bon bord, il faudra un certain temps à Brett et Dany pour prendre la mesure de la puissance et de l’importance de cette femme et lorsqu’ils finiront par comprendre qu’elle n’est pas du tout la gourdasse de bord de piscine qu’ils avaient initialement anticipé, ils n’en seront que plus intensément séduits. Ils se télescopent alors entre eux et la merveille part avec un troisième larron, ou seule, ou avec l’un des deux, qu’elle choisit alors elle-même. Si la femme de service est du mauvais bord, elle fait habituellement partie d’une bande de bandits qui s’apprête à faire un coup mais un coup de nature économique (arnaque, braquage, extorsion, corruption politique ou vol). La femme de service est alors pleinement dans le coup pour l’arnaque ou extorsion initialement planifiée mais, en cours de route, ses complices masculins mettent la patte sur Dany et Brett (qui, au pire, se mêlaient involontairement de leurs combines ou, au mieux, les pistaient) et ils envisagent sans frémir de les tuer, pour ne pas laisser de traces derrière eux. Aussitôt que la femme de service se rend compte que ses complices vont basculer sans scrupules (et sans lui avoir demandé son avis) dans le meurtre crapuleux, elle inverse ipso facto son allégeance, sans s’énerver, préférant aider Brett et Dany à foutre le coup en l’air que de voir l’entreprise initiale virer au crime sanglant. Le tout se fait dans un flegme britannique parfait et, cinquante ans plus tard, il y a quelque chose d’indéfinissable dans cette solide intégrité féminine, genre whistle blower, qui vit très bien la patine des ans.

Les femme sont des femmes donc, à la fois sexy et modernes, et les hommes son des hommes. Brett Sinclair est comme un cheval pur-sang à la longue crinière 1970, et qui donne des ruades. Dany Wilde est comme un chien pittbull qui fonce, les crocs en avant (Tony Curtis est en pleine forme, du reste, comme le montrent incontestablement certaines des cascades qu’il fait lui-même). Les fréquentes scènes de bagarres et d’évasions sont des moments de jubilation assurés. On comprend que ces deux personnages sont des enragés tranquilles, sans peur, sans reproche, sans cervelle aussi parfois. Leur charme est suave et leur brutalité savoureusement archaïque (les scènes de bagarres font incroyablement semi-improvisées, rien à voir avec les espèces de chorégraphies de karaté animatronique improbable qu’on nous assène aujourd’hui). Les deux types ont chacun leur bagnole, qui en vient graduellement à devenir un des traits de leur personnalité, et ils boivent constamment du champagne, du whisky et du cognac. Les voix de leurs doublures françaises sont parfaites aussi. On les entend dans notre tête, fort longtemps après la tombée du rideau. Taaaa Majestéééé…

Des hommes hommes, des femmes femmes, des bagnoles, des sites de rêve, des costards, du champagne et de la mondanité en pagaille. Tout est dit? Même pas. En revoyant adulte ces quelque vingt-quatre épisodes, j’ai été jubilativement amusé par le caractère imaginatif et surprenant des scénarios. J’attendais pourtant le contraire. Je croyais qu’on me servirait une narration qui, elle, justement, serait bel et bien gourdasse de bord de piscine, et donc gorgée de grand, de beau et de vide. Grave erreur. Les epsilons qui signent cette vingtaine de scripts méritent amplement leur petite paye. C’est savoureux d’originalité, de turlupinades et de rebondissements. Et cela me permet de revenir avec un regard critique sur une anecdote étrange concernant ce feuilleton. La documentation nous raconte que son succès fut très moyen aux USA. Bon, pourquoi pas. Par contre, en Europe, il décolla très solidement, dès 1972. La locomotive, toujours selon la documentation, semble avoir été la version allemande du feuilleton. On rapporte en effet que le doublage allemand fut largement improvisé et qu’il prit de grandes libertés sur le texte anglais d’origine. Le doublage français serait basé lui aussi sur ce doublage allemand largement refait dans un sens humoristique. Je veux bien croire ça et, encore une fois, pourquoi pas… sauf que attention à une chose. On voudrait nous faire croire que c’est cette humorisation du doublage qui aurait sauvé l’entreprise, en Europe continentale. Je dis alors: prudence. Le fait est que le scénario est tellement solide et ficelé serré que les improvisations verbales qui s’y surajoutent au doublage ne peuvent pas l’altérer radicalement. Elles ne peuvent que l’assaisonner, le pimenter, sans le changer dans sa structure (il est à la fois trop solide et trop complexe — sa solidité et sa complexité autorisent justement l’apparition de variations verbales et comportementales périphériques qui, de fait, sont sans risque pour lui). Les doublages allemand et français ont donc pu rehausser la sauce un brin, y ajouter de l’humour, de la cabotinette dans les coins et du bagou. Mais je crois fondamentalement que si ce feuilleton a marché en Europe, c’est qu’il est de fait très solidement euro-centré. Tony Curtis (1925-2010) y gravite autour de Roger Moore (1927-2017). L’américain y pigeonne autour de l’européen, en le valorisant tout plein et en s’immergeant intégralement dans son univers. Et ça, c’était inscrit dans le fond des tréfonds du fondement du script à la base et, bon, il y a cinquante ans, les ricains téléspectateurs ne s’intéressaient pas trop trop à un feuilleton qui ne les placerait pas, eux, comme par postulat, au centre du monde.

Aujourd’hui, tout ça a bien changé. D’où la pittoresque et biscornue pérennité contemporaine d’Amicalement vôtre.

Amicalementvotre

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