Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Culture vernaculaire’ Category

Il y a dix ans, ON THE ROAD — THE ORIGINAL SCROLL de Jack Kerouac

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2017

OnTheRoadOriginalScroll

[english version below] C’est vraiment un cliché: les enfants américains qui ont un devoir à rendre et qui ne l’ont pas fait disent souvent: le chien a dévoré mon devoir. Eh bien, il s’agit là d’un des nombreux éléments de fiction que Jack Kerouac (1922-1969) a involontairement transformé en un stéréotype bien réel. Par un beau jour d’été, le chien d’un ami chez lequel Kerouac résida brièvement dévora «quelques pieds» du rouleau de papier sur lequel était dactylographiée la version originale de Sur la route. La conclusion de cette version originale est donc perdue. Les éditeurs de On the road (The original scroll) [Sur la route (le rouleau d’origine)] ont du reconstituer le segment mangé par le chien à partir des diverses versions publiées du roman. Six pages «reconstituées» de la leçon actuelle de 300 pages des éditions Viking remplacent la portion disparue dans le ventre du chien. Cette déchirure mise à part, tout est là: brut, original, frais, non édité, non expurgé, non javellisé. Les abréviations (principalement des noms de lieux: ny, calif.), les soulignements, les mots en majuscules, tout est en place. Et la totalité du texte de 300 pages est écrite en un seul paragraphe. Et, parlant de clichés, il y a deux clichés qui doivent être revus après la lecture de ce rouleau d’origine. D’abord, le stéréotype de l’écriture «spontanée» de Kerouac. Le Sur la route que nous avons tous lu dans les 60 dernières années est le résultat de sept réécritures successives imposées par l’éditeur d’alors. Résultat: le remplacement des noms réels par des noms fictifs (Allen Ginsberg devenait Carlo Marx), la censure, l’atténuation des thèmes de la sexualité, de l’homosexualité, de la drogue, une mise en page excessive. Primeur d’entre les primeurs: nous n’avons jamais lu de version «spontanée» de ce roman. Et, qui plus est, même ce rouleau d’origine n’a rien de spontané. Nous le savons aujourd’hui: Kerouac a travaillé à partir de journaux de voyage qu’il tint pendant les événements, il a réorganisé certaines portions du récit, il a atténué la thématique du Canadien Français perdu en Amérique qu’il avait en vue initialement, il a fait référence au troisième voyage lors de la narration du premier, et il a trimé très dur pour accéder à cette écriture plus fluide qui allait devenir la principale caractéristique de ce type de roman de voyage. Que ce texte est fluide, mais que ce texte est donc fluide! Sauf qu’il faut renoncer dans son cas à l’idée d’une écriture spontanée ou automatique. C’est fluide comme le jeu de Jimmy Hendrix à la guitare est fluide. De la technique, du savoir-faire, un dur labeur, mais le tout frimé comme si de rien était avec un sens du spectacle incomparable. L’ami Jimmy va me permettre d’introduire le second cliché tenace concernant Kerouac: son  identification aux années soixante. Suivons les dates à rebours. La version expurgée de Sur la route est publiée en 1957, Potchky-le-chien-chien dévore le bout du rouleau en juin 1951, le rouleau lui même est fort probablement tapé à la machine en avril 1951, et les événements qu’il évoque (les trois voyages racontés) ont eu lieu entre 1946 et 1948. L’immédiat après-guerre! Les principales références des années 1940 sont d’ailleurs bien en place: le président Truman, Charlie Parker jouant au premier degré à la radio de la voiture, même une discussion explicite sur la Série Mondiale de Baseball de 1948 entre les Braves «de Boston» et les Indiens de Cleveland. Mais ces références historiques sont discrètes et l’isolement relatif de Kerouac et de ses objets de fascination sur les routes immenses de l’Amérique contribue à l’impression intemporelle qui émane du texte. Et puisqu’on les désigne explicitement dans cette version du rouleau d’origine, disons brièvement un mot des objets de fascination en question. Kerouac ne voyage pas. Kerouac décrit la personne (habituellement un homme) avec laquelle il voyage. La source cruciale d’inspiration, l’égérie quasi-exclusive de Sur la route est Neal Cassady (1926-1968). Sa relation triangulaire en dents de scie avec sa première épouse Louanne Henderson (née en 1930, et qui n’était alors qu’une adolescente) et sa seconde épouse Carolyn Robinson-Cassady (1923-2013) est une des dynamos de l’écriture de Kerouac. Kerouac n’est pas un misogyne. Son respect pour la femme est réel. Son amour pour sa mère est sincère. Mais (hélas…) il n’écrit pas sur les femmes, mais sur les hommes. Par conséquent, ces deux personnages féminins captivants ne sont ici que des faire-valoir qui servent de toile de fond à la mise en place et à la présentation de Neal Cassady dans toute sa splendeur. Oh, mais je vous le dit: Sur la route devrait faire l’objet d’une suite qui s’intitulerait Louanne et Carolyn sur la route et qui réécrirait le roman initial du point de vue de ces deux femmes. Ça, ce serait quelque chose. Un jour peut-être… Le poète Allen Ginsberg (1926-1997) est aussi omniprésent. Même lorsqu’il n’accompagne pas Kerouac et Cassady sur la route, sa persona flotte tout autour d’eux, donnant plus de concrétude et d’épaisseur au thème discret de la fascination homosexuelle qui pousse Kerouac sur la route. Il faut absolument lire ce texte dans le texte, et en envoyer les traductions françaises parisiennes à tous les diables. Elles n’ont aucune prise sur ce qui se passe. De fait, on a découvert récemment que Kerouac avait amorcé l’écriture de Sur la route en joual… Ce précieux document, dont on attend encore la publication, devrait servir de point de départ à la version/traduction française d’un S’a route, le Sur la route en joual qu’il faudra un jour écrire… Et voilà, c’est fait, j’ai rédigé ce commentaire en un paragraphe unique, comme Monsieur K en personne. Les paragraphes, de toute façon, c’est de la pure fadaise.

 Jack, KEROUAC, (2007), On the Road – The original scroll, Viking, 407 p. [un dossier introductif de 107 p. suivi du roman, un paragraphe de 300 p.]

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[version française supra] It is such a cliché: American children who had homework to deliver and failed to do so often say: The dog ate my homework. Well, this is one of the numerous fictions which Jack Kerouac (1922-1969) unwillingly brought to clichéd reality. On a beautiful summer day, the dog of a friend with whom Kerouac was briefly staying ate «a few feet» of the paper scroll on which was typewritten the original version of On the road. The conclusion of the original version is thus lost. The editors of On the road (The original scroll) had to reconstitute this dog-eaten segment from the various published versions of the novel. Six «reconstituted» pages of the current Viking 300 page edition replace the dog-swallowed portion. Other than that scratch mark, the rest is all there: crude, original, fresh, unedited, unexpurgated, unsanitized. Abbreviations (usually place names: ny, calif.), underlining, capital letters, all is in place. And the whole 300 page text is written in one single paragraph. And speaking of cliché, two clichés are to be revisited after the reading of this original scroll. First, the stereotype of Jack Kerouac’s «spontaneous writing». The On the Road we all read in the last 60 years was the result of seven constitutive re-writings imposed by the editors of the time. Replacement of the real names by fictitious ones (Allen Ginsberg becomes Carlo Marx), censorship, attenuation of the themes of sex, homosexuality and drugs, hyperediting. Newsflash: we never read a «spontaneous» version of that novel. And furthermore, even this original scroll is in no way spontaneous. We know today that Kerouac worked from diaries he initially wrote during his trips, re-organized things, toned down the thematic of a French-Canadian lost in America he had initially in mind, referred to the third trip while describing the first, and worked very hard to produce that more flowing writing which would end up being the main feature of the travel novel genre. The text flows, oh, does the text flow! But forget about spontaneous or automatic writing. It flows like the guitar playing of Jimmy Hendrix flows. Technique, know-how, hard work, but delivered with the best «as if…» showmanship imaginable. Jimmy boy helps me to introduce the other persistent Kerouac cliché: his association with the sixties. Let us look at the dates in reverse. The expurgated On the road was published in 1957, Potchky-a-dog ate the end of the original scroll in June 1951, the scroll itself was probably typewritten in April 1951 and the events it evocates (the three trips described) occurred between 1946 and 1948. The immediate post-war! The main 1940’s references are, as a matter of fact, there: President Truman, Charlie Parker playing first degree on the car radio, even an explicit discussion about the Baseball World Series of 1948 between the «Boston» Braves and the Cleveland Indians. But these historical references are discrete and the relative isolation of Kerouac and his objects of fascination on the vast roads of America contribute to the timeless impression emanating from the text. And since they are now explicitly named in the Original Scroll Version, let us talk briefly about these objects of fascination. Kerouac does not travel. Kerouac describes the person (usually a man) with whom he travels. The crucial source of inspiration, the quasi-exclusive muse of On the Road is Neal Cassady (1926-1968). His triangular simultaneous yoyo relationship with his first wife Louanne Henderson (born in 1930, a teen at the time) and his second wife Carolyn Robinson-Cassady (1923-2013) is one of the dynamos of Kerouac’s writing. Kerouac is no misogynist. His respect for women is real. His love for his mother is genuine. Simply (and sadly), his writing is not about women, but about men. Consequently, these two fascinating female characters are sidekicks and end up serving as props in the construction of the display of Neal Cassady’s splendour. Oh, let me tell you: On the road should so much be sequelled: Louanne and Carolyn on the road, re-written from the point of view of these two women. That would be something. Someday, perhaps… The poet Allen Ginsberg (1926-1997) is also omnipresent. Even when he does not accompany Kerouac and Cassady on the road, his persona hovers over them, giving more concreteness and solidity to the discrete theme of homosexual fascination that drives Kerouac on the road. This is a pure and simple must read, and forget about the «made in Paris» French versions. They are totally out of touch. As a matter of fact, it has been discovered recently that Kerouac actually started writing On the Road in joual… This precious document, still to be published, should be the starting point of  S’a route, a joual French version/translation of On the Road which will have to be written one day.  And there it is, I wrote this comment in a single paragraph, just like Mister K himself. Paragraphs are soooo overrated anyways…

Jack, KEROUAC, (2007), On the Road – The original scroll, Viking, 407 p. [a 107 p. commentary followed by the novel in one paragraph of 300 p.]

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STAR TREK CONTINUES. L’univers originel de la patrouille du cosmos perpétué en cyber-culture

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2017

star_trek_continues_affiche

La fameuse mission de cinq ans du Star Trek d’origine a été abruptement interrompue quand CBS a annulé ce feuilleton-culte après seulement trois ans d’existence (1966-1969). Une talentueuse troupe d’acteurs et d’actrices amateurs a lumineusement repris, à partir de 2011, le flambeau de la mission trekkie pur sucre du temps, couvrant ainsi les années de grâce 2269 et 2270 de la mission de cinq ans de l’USS Enterprise (NCC—1701). Le résultat est saisissant. Tant au niveau des décors et de la musique, que de l’intendance des personnages, du jeu, des scénarios et des thèmes traités, on retrouve le Star Trek de souche, dans des conditions de cyber-vidéo à la stature visuelle à peine atténuée par rapport à l’expérience télévisuelle d’origine. Avez-vous dit copycat? C’est parfaitement savoureux et très sérieux. Ce n’est nullement une pochade ou une parodie. La démarche revendique pleinement son statut d’expérience artistique culturellement significative. Évidemment cette singulière aventure de fan fiction sans but lucratif s’adresse exclusivement à un public averti. Pour jubiler à plein devant cette web-série, il faut être obligatoirement un véritable intime de Star Trek — The original series. Si c’est votre cas, je vous recommande chaleureusement le travail remarquable de ces passionnés. Vous allez en rester éblouis. L’incroyable pérennité culturelle d’une certain science-fiction à la fois songée et populaire triomphe une fois de plus, de par ce monde multivalent et increvable de Star Trek, à la sagesse si satisfaisante. Pour la bonne bouche, voici la liste des épisodes de Star Trek continues (tous des scénarios 100% originaux).

Épisode 1 — Pilgrim of eternity: L’équipage du capitaine Kirk entre en contact avec une étrange capsule en giration dont le rayonnement endommage gravement toute la machinerie ainsi que la carlingue du vaisseau. Kirk doit, à son corps défendant, détruire cette nef rotative avant de perdre le contrôle de son propre navire. De celle-ci se téléporte alors nul autre que le dieu Apollon, rencontré autrefois dans l’épisode Who mourns for Adonais. Ce dieu anthropomorphe, comme tous les autres dieux de la mythologie grecque classique, est en fait un vieil extra-terrestre dont l’existence était jadis assurée par le fait qu’il se nourrissait de la pulsion adorante des masses humaines subjuguées. Apollon est ici en compagnie de son épouse qui meurt aussitôt. Toujours sur son déclin, Apollon (qui est joué par le même acteur qu’en 1967) a vieillit de plusieurs décennies en seulement deux ans parce qu’il devait fournir, à même son métabolisme divin, un jus énergétique à la nef ou capsule lui servant de planque cosmique. Divinité de la musique, Apollon établit un rapport respectueux avec Nyota Uhura, l’officière aux communications, qui est une chanteuse amateure. Tout l’équipage semble même ressentir un attrait senti pour l’éloquence et la prestance du vieux dieu. Mais Kirk et surtout Scotty (qui, lors de leur première rencontre, s’est fait bardasser pas mal par l’olympien alors fort dédaigneux) se méfient. Apollon est-il aussi hostile que lors de sa première rencontre avec les trekkies? Va-t-il encore chercher à forcer les humains à renouveler leur adoration envers lui? Ou alors un dieu grec vermoulu peut-il se recycler culturellement et intellectuellement, dans un monde athée?

Épisode 2 — Lolani: Les trekkies tombent sur un cargo marchand à l’intérieur duquel plusieurs meurtres ont été commis. La seule survivante de ce rififi louche est Lolani, une esclave de la planète Orion (du type de celles déjà rencontrées par des trekkies, notamment dans l’épisode The Menagerie, seconde partie). Elle a la peau verte, les cheveux noir charbon et les lèvres rouge sang. Elle se téléporte dans le vaisseau, un couteau sanglant à la main. L’impact hormonal de cette esclave sexuelle est si puissant que le docteur McCoy doit immuniser l’équipage contre le désir et l’irrationalité qui s’y associe. Et d’ailleurs Lolani en rajoute. Elle cherche à séduire des trekkies, dont le capitaine, pour les convaincre de la protéger de ce qui va lui arriver par la suite. C’est seulement en compagnie de femmes, notamment de la docteure Élise McKennah, thérapeute du bord, que Lolani arrive à faire émerger sa rationalité et sa prestance. On découvre alors un être sensible et articulé qui est beaucoup plus qu’une simple bombe sexuelle. Pour tirer au net le statut de victime ou de meurtrière de Lolani, Spock va devoir procéder à une fusion télépathique vulcaine avec elle. Ce sera pour découvrir qu’elle s’est fait violenter par les olibrius du cargo marchand et que si elle en a éventuellement troué un ou deux, c’est en complète légitime défense. La planète Orion ne fait pas partie de la Fédération des Planètes et les trekkies sont donc sans mandat ou juridiction pour défier ses lois, y compris la plus inique de toutes, l’esclavage. La législation d’Orion requiert qu’à la mort de son maître actuel, Lolani soit rendue à son propriétaire antérieur, un marchand d’esclave. Kirk reçoit des ordres stricts de son amirauté de ne pas interférer. On ne veut pas d’un incident galactique pour sauver une petite noiraude verdâtre de sa condition, si tragique soit-elle. Le marchand esclavagiste se présente sur le vaisseau trekkie pour récupérer son bien. Mais la thérapeute McKennah s’insurge: faut-il ainsi froidement et implicitement avaliser l’esclavage au nom du respect des obligations diplomatiques?

Épisode 3 — Fairest of them all: Nous nous retrouvons dans l’univers parallèle accidentellement découvert par les trekkies lors de l’épisode Mirror, Mirror. Dans cet épisode-là, on avait pris connaissance de l’existence d’une culture trekkie alternative que je nommerai, faute de mieux, les anti-trekkies. Nous passerons tout cet épisode-ci en compagnie de ces susdits anti-trekkies. Les anti-trekkies de cet univers parallèle sont sauvages, impériaux et ils fonctionnent comme une sorte d’empire romain brutal et autoritaire. Mais, avant de retourner dans son plan d’univers, le Kirk trekkie avait mis un frelon dans la tête du Spock anti-trekkie. Et le Spock anti-trekkie gamberge le coup comme un petit fou depuis ce moment d’échange furtif avec le Kirk trekkie. La gamberge est la suivante: à ce rythme facho là, l’Empire des Planètes va se retrouver avec des insurrections qui vont péter de partout. Il est voué à vivre une longue période de révolutions chaotiques. Quand le Kirk anti-trekkie, officier cinglant et intransigeant, bombarde et détruit une planète entière, le Spock anti-trekkie implémente sa gamberge. Il déclenche méthodiquement une mutinerie. Mais son capitaine a des ressources meurtrières à revendre et des alliés. De plus, la peur rend une portion importante de ses troupes dociles. L’amoureuse de Kirk sabote une machine à tuer secrète dont disposait le capitaine, du fond de sa cabine. Elle change de camp et rejoint Spock et Scotty en mutinerie. Mais cela suffira-t-il? Les anti-trekkies, totalitaires, teigneux et absolutistes ont-ils en eux la capacité de devenir des trekkies en bonne et due forme?

Épisode 4 — The white iris: Ceci est le plus romanesque et sentimental mais aussi le plus hyperspécialisé trekkie de tous ces épisodes. Lors des négociations finales pour disposer un grand champ de force anti-missile autour d’une planète qui vient d’intégrer la Fédération en échange de ce système de défense, Kirk se prend un coup de bâton sur le caillou d’un anti-fédéraliste local. On le soigne avec une drogue expérimentale. Il se met alors à halluciner trois femmes, une androïde et une mystérieuse petite fille. Ces cinq fantômes si troublants parce que tant aimés sont Nakia, son ancienne collègue du USS Farragut (cf l’épisode Obsession), Edith Keeler (femme des années 1930 rencontrée dans The city on the edge of forever), Miramanee (femme aborigène épousée dans The Paradise Syndrome), Rayna (androïde rencontrée dans Requiem for Methuselah) et une petite sang-mêlé inconnue. Ces femmes du passé sont mortes, l’androïde a disjoncté, la petite fille n’est jamais née, le tout par la faute de Kirk, ou du moins le croit-il. Il culpabilise comme un dingue et visiblement cet incident actuel —traumatisme crânien, drogue expérimentale et toutim— fait ressortir cette douleur cuisante et trop refoulée émanant des grands amours perdus. Kirk doit régler ses comptes avec cette série de crises émotionnelles d’antan. C’est d’autant plus urgent que cette tourmente intérieure lui provoque une amnésie localisée l’empêchant de fournir le mot de passe actionnant… justement… le champ de force anti-missile de la nouvelle planète amie qui subit… justement… une malencontreuse attaque de torpilles interplanétaires.

Épisode 5 — Divided we stand: Ici, on met en vedette des entités qui n’existaient pas dans l’univers initial de Star Trek TOS, les Nanites. Il s’agit de petites cyber-bestioles microscopiques qui fonctionnent comme des virus au tiers informatiques, au tiers robotiques, au tiers biologiques. Ils envahissent l’ordi du vaisseau et se mettent à se gaver de toutes les infos s’y trouvant, y compris les fichiers historiques. Il y a alors un pet de boucane sur le pont et Kirk et McCoy se retrouvent téléportés en 1862, en pleine Guerre de Sécession. McCoy est en officier sudiste et Kirk est en sous-officier nordiste. Il n’est pas possible de savoir si la transposition historique est bel et bien physique ou strictement onirique puisque les corps de McCoy et Kirk restent couchés sur des grabats, à l’infirmerie du vaisseau trekkie. Quoi qu’il en soit, nos deux conscrits involontaires vont vivre un pétaradant épisode de guerre civile américaine, McCoy en infirmier de campagne, Kirk en fantassin. Ils ont évidemment archi les boules de paradoxalement bidouiller le cours de l’histoire et ils s’efforcent donc d’en faire le moins possible. Il leur est moins facile de tenir leur langue, par contre. Cela donnera l’occasion de développer des considérations bien ronflantes mais bien trekkies aussi sur la lutte pour la liberté des gens de toutes couleurs… blancs, noirs, verts. Cela donnera aussi l’occasion de revoir quelqu’un de bien plus habitué â faire acte de présence dans Star Trek TOS que les Nanites. J’ai nommé le glorieux et emblématique président Abraham Lincoln, avec son interminable tuyau de poêle.

Épisode 6 — Come not between the dragons: Cet episode est le plus science-fiction du lot. Le vaisseau est percuté par une sorte de forme de vie minérale. On dirait un pokémon de pierre anguleux, haut de huit pieds environ et dont le dos clignote en blanc et bleu. Totalement et intégralement extra-terrestre, c’est un Cosmozoa du nom de Usdi. Ce caillasse vivant percute la carlingue de la soucoupe trekkie, passe à travers comme si c’était du beurre et se retrouve patatras dans les quartiers de l’enseigne de vaisseau Eliza Taylor, qui est sur le point de se mettre au lit. La communication va s’établir entre l’enseigne et la forme de vie mais le foutoir s’installe solide quand une autre instance se met à lancer un jus rouge, par amples vagues, à travers le vaisseau, qui rend les gens de plus en plus agressifs et parano envers la petite forme de vie. La thérapeute McKennah et l’officière aux communications Uhura se rendent compte que c’est effectivement un jus qui rend sciemment colérique et irrationnel et elles trouvent moyen de s’inoculer, à elles-mêmes et à l’enseigne Taylor, une manière de contrepoison. L’équipage se subdivise alors en deux groupes, ceux qui ont le contrepoison et veulent calmer le jeu, et ceux qui ne l’on pas et veulent en découdre avec le pokémon de pierre. La raison et le contrepoison vont prendre le dessus mais les choses vont encore se complexifier quand on va découvrir que l’instance qui lance le jus rouge paranogène par amples vagues depuis le cosmos est une version géante, parentale en fait, de la plus petite forme de vie pierreuse venue se planquer dans le vaisseau. Les trekkies se sont involontairement fourrés entre l’écorce et l’arbre du plus vieux de tous les rapports de force au monde, celui entre un père et son fils.

Épisode 7 — Embracing the winds: Ici on traite la question du sexisme. Le vaisseau USS Hood a perdu subitement ses fonctions vitales, tuant net tout son équipage, dans des conditions non élucidées. Kirk et Spock se rendent en navette à une des bases de l’amirauté pour décider de qui sera le ou la capitaine du Hood. Il y a deux candidats proposés par l’amirauté. Le commandant Spock et la commandante Diana Garrett. Kirk considère qu’une femme devrait, pour la première fois dans l’histoire de la flotte, être capitaine d’un vaisseau constitutionnel. Mais la commodore Laura Grey fait valoir que la Fédération des Planètes a été fondée, un siècle plus tôt, par un certain nombre de peuples, dans des conditions ardues et guerrières. Parmi ces peuples fondateurs figurent les Télorites. Les trekkies de souche se souviendront d’eux, ce sont les types en combinaison alu, avec une barbe à la ZZ Top, le nez comme une patate fripée retroussée et pas de blanc d’œil. Ces Télorites sont des phallocrates impénitents et l’idée d’une femme capitaine de vaisseau ne fait pas leur affaire. Kirk, qui siège sur le comité ad hoc qui devra choisir le ou la capitaine du Hood, se retrouve devant un dilemme. S’il recommande Spock, il perd son fidèle officier en second historique et assume ouvertement l’option involontairement sexiste. S’il recommande Diana Garrett, il ennuie la commodore Laura Grey dans ses contraintes diplomatiques avec les Télorites. Diana Garrett a aussi des bizarreries dans son dossier et une forte propension à jouer à fond la carte de son statut de femme. Pendant que le problème devient cornélien pour Kirk au sein de ce comité décisionnel, Scotty, Uhura, Tchékov et le reste de l’équipage trekkie enquêtent dans l’espace interstellaire sur ce qui est arrivé au USS Hood. Ils ne trouvent rien et doivent se replier dare-dare avec leur propre vaisseau car le Hood fait subitement explosion, pour des raisons inexpliquées toujours. Cette explosion narrative du vaisseau à pourvoir d’un ou d’une capitaine rend l’audience pour lui désigner ledit ou ladite capitaine nulle et non avenue. La nouvelle de la perte du Hood tombe juste avant que Kirk, troisième membre du comité décisionnel, ne se prononce explicitement sur son choix personnel. Celui-ci restera donc secret, toute la problématique sexiste restera pendante et ce, malgré une conversation surprise, en point d’orgue, entre Kirk et l’ambassadeur Télorite qui lui annonce qu’une fraction anti-phallocrate est en cours d’apparition rapide au sein de sa propre culture.

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Voilà. Que ça. Il semble bien qu’il n’y ait, pour le moment, que ces quelques épisodes de disponibles. Mais je juge, en conscience, que cette belle idée est promise à un très intéressant avenir. Bravo à la culture web, quand elle nous sort des petit joyaux comme cette très jubilatoire série, merveilleuse grasse matinée intellectuelle générationnelle et intriguant geste de préservation culturelle vu que l’exercice consiste à encapsuler le mieux possible le son, le matériau, et le ton d’un temps.

stc-acteurs

 

 

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RA… RA… RASPOUTINE… (version française)

Posted by Ysengrimus sur 30 décembre 2016

Le-Thaumaturge

Il y a cent ans pilepoil aujourd’hui mourrait, dans des circonstances abruptes, Grigori Efimovitch Novyi dit Raspoutine. La chose fut évoquée, sur un ton passablement badin, en 1978 dans une chanson des années discos qui fit date et que l’on doit à un orchestre mi-caraïbe mi-allemand du nom de Boney M. En salutation distinguée au moine félon et lascif, principal inspirateur de mon roman LE THAUMATURGE ET LE COMÉDIEN, premier volet de la trilogie du CYCLE DOMANIAL, voici la version française (de mon modeste cru) de notre savoureux et inoubliable RA… RA… RASPOUTINE d’autrefois.

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RASPOUTINE
Boney M

Il y avait en Russie il y a bien des saisons
Un type grand et costaud, les yeux comme des tisons.
Beaucoup voyait en lui un être terrifiant
Mais les filles de Moscou le trouvaient plutôt craquant.
Il prêchait solennellement l’Évangile
Dans l’extase le plus parfait.
Il dégageait cette présence virile
Dont les femmes rêvaient.

RA… RA… RASPOUTINE
C’est l’amant de la tsarine.
Il est ardent. Il brûle de mille feux.
RA… RA… RASPOUTINE
Quand toute la Russie s’échine
Lui, il s’éclate. Si c’est pas honteux…

Il tient la Russie en se foutant bien du Tsar.
Il vous danse la kasachok comme une vraie superstar.
Dans les affaires d’état, c’est bien lui l’homme de l’heure
Mais il fait bien plus fort dans ses affaires de cœur.
La tsarine le prend pour un petit saint
Elle n’écoute pas les ragots.
Mystifiée, elle croit qu’il pourrait très bien
Guérir son marmot.

RA… RA… RASPOUTINE
C’est l’amant de la tsarine.
Il est ardent. Il brûle de mille feux.
RA… RA… RASPOUTINE
Quand toute la Russie s’échine
Il mène un train de vie scandaleux…

[Parlé:]
Mais finalement ses beuveries, et ses orgies, et sa soif
De pouvoir attirèrent de plus ne plus l’attention.
Des voix s’élevèrent contre ce personnage outrageux.
À corps, à cris, on réclama une solution.

“Il faut l’éliminer” déclarent ses ennemis
Mais les jolies dames s’écrient: “Ayez pitié de lui”
Cette brute de Raspoutine a tellement d’atouts
Malgré sa rudesse, elles se jetaient à son cou.
Un beau soir, des messieurs distingués
Lui tendirent un piège à rat.
“Venez donc chez nous”, lui ont-ils demandé
Et il y alla.

RA… RA… RASPOUTINE
L’amant de notre tsarine
On lui versa du poison dans son vin.
RA… RA… RASPOUTINE
Quand toute la Russie s’échine
Il fait cul-sec et s’écrie “Tout va bien”.

RA… RA… RASPOUTINE
L’amant de notre tsarine
On persévère parce qu’on veut sa peau.
RA… RA… RASPOUTINE
Quand toute la Russie s’échine
On finit par le cribler de pruneaux.

[Parlé:] Quand même, ces Russes…

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Ludwig Feuerbach sur le passage au monothéisme

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2016

Feuerbach-Essence

L’ouvrage d’époque L’essence du Christianisme (1841-1846) du philosophe allemand Ludwig Feuerbach (1804-1872) reste une des références réflexives les plus fouillées sur la question de l’invention de Dieu par l’Homme. Développant l’idée, déjà formulée par les matérialistes français du siècle précédent, que l’être humain créa Dieu à son image pas le contraire (pp. 249-250, 471-472, 526), Feuerbach formule une solide expansion de notre compréhension de l’anthropomorphisation théologique. On me permettra un détour que n’aurait pas pu prendre Feuerbach. Celui de la saga Star Trek. Star Trek imagine des nations extraterrestres de toutes farines et quel que soit leur degré de sophistication technologique, physiologique ou ethnologique, elles finissent toujours par se trouver confrontées au filtre humain. Elles ressemblent largement aux humains et surtout, au fond, quand on leur découvre des différences, c’est fatalement pour observer que les humains les surclassent. C’est comme si, eux-mêmes humains, les concepteurs de Star Trek ne pouvaient mettre en scène, même dans leur imagination la plus débridée, que des variations sur les caractéristiques éphémères ou fondamentales de l’humain. Sans le mentionner évidemment, Feuerbach (pp. 128, 161, dans ce second cas, avec une citation de Malebranche évoquant aussi la possibilité de vie extraterrestre) parle très explicitement de l’humanisme Star Trek quand il explique, tout simplement, qu’en imaginant des mondes autres que la Terre et des gens y vivant, on n’arrive qu’à se fabriquer des projections intellectuelles plus ou moins magnifiées de l’humain. Or, crucialement, notre conception du divin n’échappe pas, elle non plus, à cette fatalité anthropocentrée de nos projections en fiction. La chose parait assez patente quand on regarde, avec le recul dont nous disposons, les dieux anthropomorphes des polythéismes idolâtres anciens. Feuerbach explique (p. 138) que Wotan, le chef des dieux de la mythologie germanique, est aussi le dieu de la guerre tout simplement parce que les peuplades de germains voyaient dans la guerre et l’aptitude à bien la mener une vertu cardinale. L’humain façonne les dieux à son image, fonction de la valorisation de ses priorités historico-sociales du moment. C’est assez limpide, incontestable en fait, dans le cas de ces vieux polythéismes que le passage au monothéisme a fait voler en éclats.

Un petit exemple amusant tiré du film Conan le Barbare (1982) va nous permettre d’approcher le choc que le passage au monothéisme fait subir à ce miroir spéculaire déformant et magnifiant de l’idolâtrie anthropocentrée. Conan le Barbare (joué par Arnold Schwarzenegger) erre de par le vaste monde. Dans son errance, il rencontre Subotai (joué par Gerry Lopez), un archer asiatique de la nation des Hyrkaniens. Le pauvre Subotai n’en mène pas large. Ses ennemis l’ont enchaîné à un roc pour qu’il se fasse dévorer par les loups. Conan le libère. Les deux nouveaux amis s’installent dans la steppe, sous un ciel de fer, pour une petite tambouille vespérale. Conan demande alors à Subotai quelle divinité il vénère. Subotai, solide et mystérieux, répond qu’il rend un culte aux Quatre Vents de l’Horizon qui sont invisibles mais soufflent sur la totalité du monde. Subotai demande ensuite à Conan quelle divinité il vénère, lui-même. Carré, presque enfantin, Conan explique qu’il rend un culte au Géant Crom, puissant guerrier mythologique qui lui demandera des comptes à la fin de ses jours sur sa propre vie de guerrier et le bottera hors du Walhalla en se foutant de sa poire si le bilan n’est pas satisfaisant. Subotai ricane doucement et explique calmement que les Quatre Vents de l’Horizon soufflent sur la totalité du monde INCLUANT le Géant Crom, qui n’est jamais qu’un gros et grand gaillard de plus, ayant le ciel au dessus de sa tête, comme tout le monde. La puissance des Quatre Vents de l’Horizon prime, car ils sont invisibles, intangibles, intemporels, vastes et omniprésents. Abasourdi de voir la description de sa divinité anthropomorphe enveloppée dans le syncrétisme spontané d’un baratin bien plus articulé que le sien, Conan, subjugué par la solidité du développement de Subotai sur sa propre divinité, cosmologique elle, se met à regarder le ciel venteux et tumultueux de la steppe avec une inquiétude renouvelée. Le tout ne dure que quelques minutes, mais c’est à se rouler par terre de finesse ironique. La fatale démonstration est cocassement faite de l’incontournable supériorité intellectuelle du monothéisme cosmologisant sur l’idolâtrie anthropocentrée.

Cela, par contre, ne règle pas tous les problèmes du monothéisme, il s’en faut de beaucoup. La philosophie implicite de la Fantasy rejoint Ludwig Feuerbach ici sur ce qu’il nous propose, lui, concernant justement le passage au monothéisme. Il s’agit là, en fait, d’un puissant mouvement d’abstraction (pp 225-226, 282, 345-347) qui, quand il s’installe dans une culture, a deux impacts capitaux. D’abord, dans l’angle positif, projetant, par l’abstraction, les principales caractéristiques divines dans l’omniprésence lointaine, «céleste» (p. 365), le passage au monothéisme magnifie et cosmologise le divin et, ce faisant, révèle l’amplification de l’entendement humain à embrasser des représentations tenant de plus en plus compte, de façon encore esquissée mais sans doute possible, de catégories supra-individuelles, larges, complexes, et non-empiriques (nature, cosmos, mais aussi, société, histoire). Ensuite, dans l’angle négatif, le passage au monothéisme humanise le corpus idolâtre. Les caractéristiques faussement divines de Wotan et du géant Crom deviennent de ce fait radicalement et indubitablement humaines. C’est là une puissante appropriation, en creux, de l’ancien corpus des dieux et demi-dieux. L’humain devient désormais l’exclusif dépositaire de toutes les caractéristiques crues antérieurement démiurgiques que l’abstraction monothéiste nie désormais à l’idole. Conséquemment l’humain se connaît et s’assume mieux. Il s’approprie des forces et des grandeurs qu’il croyait autrefois extérieures à lui. Les questions existentielles ne sont pas alors retirées de l’humanisation (dédivinisation) du modèle idolâtre qu’impose le monothéisme. Les questions existentielles font simplement désormais l’objet de réponses pratiques plutôt que mystiques. Ces nouvelles explications que l’humain se donne de lui-même sont empiriques ou fictives mais désormais intégralement terrestres. Sauf que l’errance mythologisante garde une portion significative de ses contours même après le passage au monothéisme. La grossièreté en est tout simplement moins évidente, plus occultée parce que plus magnifiée et distanciée par le nouveau culte.

Il convient de s’arrêter à cette convergence essentielle du mythe abstrait et du mythe pratique. Leur radicale différence ne doit pas occulter ce qu’ils ont en commun. Prenons, par exemple le centaure. Le centaure est une de ces réponses pratiques (fictives) dont il est désormais sciemment impossible de nier le caractère façonné, artificiel. Un certain snobisme intellectuel trivialise l’identification du centaure au Dieu du monothéisme, pour des raisons non explicitées et fumeuses. On aurait, dans la genèse humaine du centaure et celle de Dieu, deux attitudes distinctes, irréconciliables. Erreur. Le principe de mise en place est identique. Un centaure est l’amalgame de traits caractéristiques de deux êtres empiriques existants, l’homme et le cheval, débouchant sur un résultat éclectiquement construit et fictif. Le dieu monothéiste est l’amalgame de traits caractéristiques de deux entités non-empiriques existantes, la civilisation et le cosmos (le monde, p. 337), débouchant sur un résultat tout aussi éclectiquement construit et tout aussi fictif. La solution «existentielle» du centaure, c’est la médiation ancienne entre le cheval et l’homme qui nous la livre. La solution du dieu monothéiste c’est la médiation entre civilisation et cosmos, entre culture et nature, entre société et environnement, entre entendement (au sens feuerbachien) et raison, qui nous la livre. Comme pour les œufs de dragons, c’est seulement en cassant la coquille légendaire immangeable qu’on y voit et qu’on y mord. Sauf qu’une fois cela fait, le centaure et Dieu n’y sont plus… Que voulez-vous, il faut savoir sortir de l’enfance de la pensée…

Le passage au monothéisme est un moment crucial de cette sortie de l’enfance de la pensée. La chose se complique encore, se brouille aussi, quand la dimension interactive se tortillonne à cette question si humaine du rapport au divin. Feuerbach corrèle sans compromission la prière à la religion véritable, enthousiaste, archaïque, authentique (pp 177-179 et chapitre 11). Dieu, être humain transposé, magnifié, cosmologisé, distillé, purifié, serait bon, miséricordieux, attentif, débonnaire, généreux, empathique, une manière de modèle moral implicite ou explicite. Or, éventuellement, l’abstraction monothéiste, dans ses différentes phases doctrinales d’ascension, minimise, réduit, abandonne même, la dimension interactive… autant celle des polythéismes (interaction semi-légendaire, passionnelle ou conflictuelle, avec le dieu-héros) que celle des monothéismes primitifs (prière-requête adressée, sciemment et à voix haute, au dieu-morale). Cet abandon de l’interaction ouverte, craintive et/ou paisible, de la foi naïve avec Dieu, ne pardonne pas. Elle s’impose fatalement au détriment de son omnipotence active et au profit des catégories théologiques ou théosophiques qui affectent si activement d’absolutiser le divin (omniprésence, omniscience, toutes deux de plus en plus passives, distantes, éthérées et muettes). En analysant les choses ainsi, Feuerbach nous fait clairement comprendre que le passage au monothéisme qui fondera les grandes religions du monde EST son contraire: un moment crucial de déréliction résultant de ce qu’il appelle fort pertinemment l’entendement incrédule (p. 233). En montant de la terre au ciel, le divin illumine intellectuellement mais aussi, il se disloque, comme un pétard de fête…

Pour l’homme sensible un Dieu insensible est un Dieu vide, abstrait, négatif, c’est-à-dire un néant…

Ludwig Feuerbach, L’essence du christianisme, Gallimard, Tel, p. 188.

 

Subotai l’Hyrkanien (joué par Gerry Lopez) et Conan le Barbare (joué par Arnold Schwarzenegger)

Subotai l’Hyrkanien (joué par Gerry Lopez) et Conan le Barbare (joué par Arnold Schwarzenegger)

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Facebook n’est PAS un cyber-espace privé

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2016

facebook-pansement-au-pouce

Bon, comme il s’agit ici de Facebook, commençons, si vous le voulez bien, pour solidement se placer dans le ton, par rien de moins que les désormais incontournables ego-informations. J’ai un Moi, bien vivace et vivant. Il existe, il exulte, il interagis. Or, malgré ça, du point de vue de la diffusion de camelote procédant de ma vie privée, ma page Facebook est un sarcophage, vide comme une vieille souche pourrite… Elle existe pourtant. Il le faut bien, hein. C’est une page Facebook assez banale d’homme de soixante ans. J’y parle de mes livres, de mes billets de blogue (mon carnet les lie automatiquement sur Facebook, à leur parution), du travail consciencieux, honorable, méritoire et méthodique de la maison d’édition ÉLP, et de quelques rares autres clopinettes grappillées ouvertement, éclectiquement, et sans primeur particulière, sur la ci-devant toile (je n’y pose plus de lien à YouTube car ils les effacent en douce, ces caviardeurs. Pas pour du copyright, en plus: non, non, juste pour couler un concurrent). J’y entretiens aussi des liens plates avec des groupes creux. Rien de trop vif, parlant ou tripatif. Du ronron bon ton.

J’ai un petit nombre d’amis (quarante ou… moins), des anciens de collège, des soeurs, neveux, nièces, des ventrus, des pelés, des tondus, des compagnons et compagnes auteur(e)s et éditeurs/trices franc-tireurs/reuses. Je refuse systématiquement et sans sommation les offres d’amitié venues d’inconnues, habituellement fort jolies (et qui n’apprécieraient certainement pas le vol d’identité qu’elles subissent en m’enquiquinant de la sorte, tout involontairement). Quand —et c’est rare— un nouvel ami effectif et plausible se présente au portillon, j’en retire un, sur le critère un peu flasque de sa non-saillance dans mon esprit et/ou de l’ineptie vide ou sottement ludique de ses contributions. Il s’agit de préserver soigneusement le nombre temporairement sacro-saint de quarante amis Facebook. Simple question à la fois de modestie et de méthode. À ceux et celles qui trouveraient que c’est bien peu d’amis, je répondrai: restons calmes ici, socratiques aussi. Je ne connais pas quarante personnes en profondeur donc, même si je contrôle un petit peu les volumes, je suis bel et bien, moi aussi, sous l’effet plein et entier de l’inflation Facebook, comme un peu tout le monde sur cette plate-forme de stature planétaire. En toute déférence pour ces quarante individus, tous fort estimables d’autre part, je me dois de signaler au cosmos entier que personne d’important (dans tous les sens du terme) n’est mon ami Facebook… Ronron, je n’y vais pas souvent et n’y discute pas grand chose. C’est comme le titre d’un bel album de Miles Davis du siècle dernier: Decoy. Le sénat canadien en quelque sorte. Balconville, un jour de pluie. Les gogos visitent fortuitement ma page Facebook et n’y voient que le feu qu’ils veulent bien y voir (car ils ne sont dupes de rien, comme tous nos contemporains, cyber-blasés à la corde)… Ce qui m’arrive de sauvage et de fou est ailleurs… parfaitement et intégralement invisible, à l’ancienne…

Je m’appelle Paul Laurendeau (c’est là mon identité sur Facebook). Mon nom de cyber-plume est Ysengrimus. Je suis barbu, debout non loin d’un ordi un peu ballonné et vieillotte et il y a derrière moi une batterie dont ma maisonnée n’est plus propriétaire (la photo date de 2005 et je n’ai aucune intention de vous annoncer sur tous les tons que je viens de la changer, donc elle reste). On notera aussi, sans s’appesantir mais en se rapprochant doucement du propos du jour, que Facebook est constamment en train de barboter dans sa quincaillerie de politique de confidentialité et de nous proposer de nous y ajuster, en remontant sans fin la côte caillouteuse et aride des nouvelles consignes à rencontrer. Comme je subis ce service, je suis bien contrarié de me voir forcé à ce genre de contraintes tataouines et récurrentes par eux. Bon je surveille avec une certaine attention le topo quand même (on est jamais assez prudent) même si ça fait un bail que je ne place rien de privé sur cet espace pour exibitios convulsionnaires. Je recommande à quiconque d’en faire autant (on y arrive, on y arrive). Ceci est un espace d’affichage public, pas une structure permettant de mettre en place des dispositifs de messagerie confidentiels.

Nous y voici donc. Je veux simplement dire ici à mes lecteurs et lectrices que Facebook n’est PAS un cyber-espace privé. Il faut soigneusement éviter de mettre, par exemple, des photos de ses enfants sur Facebook. C’est un piège à con nuisible qui ne mérite absolument pas de notre progéniture. La seule et unique «photo» de nature personnelle que je recommande à placer d’urgence sur Facebook, c’est ceci, suavement paradoxal:

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En effet, pensons de façon minimalement autocritique, ici, pour une petite minute. Que dirait vraiment mon enfant de demain de mon enthousiasme d’aujourd’hui/autrefois, le concernant, enthousiasme pesant et gnagnan, qui l’engage lui aussi, et largement malgré lui? Les photos de famille se cyber-punaisent au tout venant sur internet, maintenant, vraiment? On est sérieux là? J’imagine un de mes fils se voyant aujourd’hui, en version cyber-monde, en train de câliner un ours en peluche circa 1999, de par mon enthousiasme d’un autre temps, sous la pluie parfumée des j’aime des matantes de mon cercle d’amis… Mais il me la ferait bouffer toute crue, la gentille peluche de jadis…

Posons la question de façon plus générique ou principielle, et sans attitude soupçonneuse aucune, sur la simple base d’une prudence prospective toute élémentaire face aux technologies cyber-communicatives. Faut-il ou non se méfier (comme de la peste) du scrapbooking gnagnan-familial sur Facebook? C’est un débat qu’il va finir par falloir avoir. Mon enfant un jour aura mon âge. Ses traces internet le suivront (ou non), comme des casseroles. Pour un (comme disent les vieux, s’il en reste), j’énonce ici un principe général ferme et nous sommes des millions en cause. Poster des photos de nos enfants sur un panier percé exibitio et nuisible comme Facebook est un comportement durablement irresponsable. Ce principe ne souffre hélas pas d’exception. À ceux qui iraient avancer des arguments de naïfs ébahis genre «j’estime que je ne risque pas grand-chose», je répondrais: tu me fais rigoler, c’est ton enfant qui a son image enfantine mise en circulation sur internet, pas toi. Les risques sont donc pleinement pour lui. Et son impression personnelle du moment —éventuellement approbative ou indifférente— eh ben, elle fait pas trop le poids dans la balance. On sait pas ce qu’il voudra demain, ton bambin de ce matin, point. Aussi, on sait pas où ces images finissent. J’ai pas besoin de vous faire un dessin. L’ours en peluche qu’il étreint si tendrement, ton enfant innocent, pourrait se retrouver satiriquement photoshoppé en Pedobear… Tapez simplement ce mot dans l’appel des images, vous verrez bien ce que je veux dire. Elles voyagent et se transmutent, les petites photographies innocentes qu’on abandonne en toute insouciance au cyber-golem. Et le fait est qu’en postant des photos de nos enfants sur Facebook, on s’autorise, nonchalamment et imprudemment, des comportements que l’histoire va juger fort sévèrement, comme Pierre Nadeau en noir et blanc, quand il allumait une clope à l’écran. Faute de mieux, souvenons-nous du vieux mot de Gilles Vigneault: «On fabrique des chaises. On sait pas qui va s’asseoir dedans»

C’est assez angoissant et contrariant ce qui se passe dans ces plate-formes et c’est vraiment très peu fiable, pour le citoyen pingouin de base qui n’a pas envie de se livrer en pâture aux cyber-commerce et au cyber-voyoutage (qui sont bien souvent les mêmes). D’autres diront encore qu’ils n’identifient pas explicitement leur enfant par un étiquetage, ou je ne sais quoi. Ouais, ouais, première affaire que tu sais, en ouvrant mon Facebook, l’œil glauque, sans trop penser à rien, vlan, je sais qui c’est ton enfant. Je sais son nom et sa ville de résidence. Comment ça se fait que je sais ça, moi? C’est pas de mes affaires (ceci n’est pas un reproche fait à quelqu’un. On discute sur des principes). Qui d’autre le sait? Les amis des amis de… on s’y perd un peu. Non, donner ce genre de chèque en blanc à un foutoir sociologique comme Facebook, c’est exactement là que se situe l’erreur de fond dont nous discutons. Ils nous font rebondir nos photos anciennes maintenant, en plus, ces corniauds là. Tu ne t’attendais pas à voir cette photo te retrousser dans la face, six ans plus tard! Elle va retrousser où demain? Et tu peux plus rien effacer, en plus. Facebook garde absolument tout, même les pages que l’on (croit que l’on) retire. Mazette… Tu veux vraiment jeter l’image présente ou passée de tes enfants dans ce genre de cloaque mouvant et malodorant? Moi, non. Mon image, oui. Elle peut y aller. Elle n’engage que moi. L’image et le nom des autres, non…

J’emmerde copieusement Facebook. Je n’ai aucune confiance en eux. Ce sont des suppôts du grand capital et des arnaqueurs patentés. Qu’ils alimentent leur livide et perfide chronique planétaire biaisée en d’autres sources que ma modeste maisonnée.

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Emprunts de «bon aloi», faux amis et traductions dites «littérales». La vieille chanson geignarde de l’anglicisme québécois

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2016

Tardivel_L'anglicisme_voilà_l'ennemi

Ah, sicroche de tornom! Les choses ont-elles changé tant que ça dans l’opinion des clercs-neuneus du Nouveau Monde depuis la causerie L’Anglicisme, voilà l’ennemi de Tardivel en 1879? C’est pas certain, pas certain pantoute. On rencontre encore bien des baîllonneurs impénitents et autoritaires qui racontent n’importe quoi et autres choses en se donnant des grands airs sur le fameux franglais d’ici. Je suis personnellement bien tanné de voir se perpétuer sans cesse l’hydre grimaçante de la vieille peur complexée et colonisée de l’anglicisme au Québec. On va donc se faire sans s’énerver une ou deux petites mises au point linguistiques et sociolinguistiques. Hmm, entre bons (vrais) amis.

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L’EMPRUNT SOI-DISANT DE BON ALOI. Il y aurait des anglicismes de «bon aloi» et d’autres non. On nous baille ça depuis des décennies. Or la notion de «bon aloi» n’a aucun statut analytique ou opératoire. C’est une formulation crypto-normative servant exclusivement à donner une apparence de légitimité descriptive au détenteur d’une compétence corrective trop souvent autoproclamée et biaiseuse. Plus le corpus des «mots de bon aloi» s’étend, plus la stabilité des critères sensés les légitimer s’estompe. Le seul critère qui reste finalement, c’est celui de la préférence subjective, habituellement émotive et fort peu imaginative, du personnage en position d’autorité dictant le «bon aloi». Ce personnage, dans la majorité des cas, s’aligne sur ce qu’il fantasme comme étant le choix français (entendre: étroitement hexagonal) et s’abdique devant ce choix ou pseudo-choix. Je ne vois vraiment pas pourquoi je dirais smoking (au lieu de tux ou tuxedo) ou bifteck (au lieu de steak) sous le prétexte, réel ou hallucinatoire, que les Français le font ou le feraient. Mes anglicismes directs, acculturés et bêtes valent bien ceux des autres et la formule selon laquelle il n’est de bon aloi que de Paris est parfaitement faisandée et dénuée des moindres qualités dialectologiques. Même les Parisiens d’ailleurs n’en veulent plus et la parisianité linguistique, notamment en matière d’anglicismes, est largement une fabrication coloniale (une fabrication de nous, donc). D’autre part, le xénisme, cet anglicisme un peu conjoncturel et ad hoc utilisé strictement pour faire smart ou pour «faire anglais» ne se cultive pas de la même façon d’un côté et de l’autre de l’Atlantique et il n’est certainement pas question de donner un chèque en blanc à nos amis Français (ou à leurs thuriféraires locaux) sur cette question. Je vais donc continuer de dire commenditaire et primeur et leur laisser sponsor et scoop, si ça les amuse tant (le cas échéant — n’oublions pas qu’on surestime largement la crispation des Français sur ces questions) de faire ricain à la manque quand ils disposent d’un mot parfaitement français pour ce dire. Le «bon aloi» n’est pas issu de papa commandant. Il n’en chuinte pas comme une humeur, n’en émane pas comme une vapeur, n’en jaillit pas subitement comme un vent. Il faut démontrer la validité de ce qu’on assume de défendre. Et, de fait, pour tout dire, le «bon aloi» absolu et transcendant n’est pas. Chaque formulation identifie une strate sociale et en émane. Et, variation sociolinguistique oblige, il n’y a pas d’autorité absolue en matière de langue et… surtout pas en matière d’anglicismes.

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LA TRADUCTION DITE LITTÉRALE. C’est là un autre serpent de mer souvent invoqué pour fustiger mais, de fait, fort mal décrit. Ainsi, par exemple, contrairement à ce qu’affirment certains olibrius, le tour téléphone intelligent n’est pas une «traduction littérale» d’usage. C’est d’abord un terme. En ce sens que c’est une unité retenue par une instance officielle de terminologie (québécoise). Son défaut n’est pas dans sa soi-disant dimension de «traduction» mais bien dans son intelligibilité en tant que syntagme (si vous me pardonnez le jargon). Les Français (qui restent numériquement majoritaires en francophonie) n’ayant pas retenu ce terme, ils le décodent au sens littéral analytique (plutôt que comme syntagme synthétique) et le résultat est inintelligible et, de fait, ridicule (on semble imputer de l’intelligence à un objet). C’est ça et rien d’autre qui rend le tour téléphone intelligent difficilement utilisable (surtout dans du texte visant un public hexagonal). Exemples converses en français: carte orange, fromage blanc. Les Québécois, ici, n’attrapent pas le syntagme et pensent à n’importe quelle carte de couleur orange ou n’importe quel fromage de couleur blanche et ça semble inintelligible, imprécis ou redondant. Pour le ridicule en matière de décodage littéral des syntagmes, il faut aller chercher le français glace à l’eau, qui ne remplacera jamais le terrible popsicle au Québec attendu que de la glace à l’eau, quand on la décode au mot à mot, surtout dans un pays nordique, c’est fatalement aussi imbuvable que de l’eau aqueuse ou du sel salé. Ces syntagmes québécois et français n’ont strictement rien à voir avec de la traduction, littérale ou autre. Au contraire, c’est leur irréductibilité franco-française ou franco-québécoise qui les rend difficiles à faire circuler en francophonie. Ce sont des tours régionaux, sans plus. L’anglais n’y est pour rien. La notion de traduction littérale ne doit pas être utilisée à tort et à travers, chaque fois que ça nous arrange, mais vraiment au sens précis, fort et… littéral, justement. Exemple: Fait sûr d’adresser les issues (sur: make sure to adress the issues) pour «assure toi de traiter les questions importantes». Ce tour surprenant existe chez les francophones de l’Ontario. Voilà une vraie traduction littérale. Un mot pour un mot, au mot à mot et, surtout, à syntaxe stable et sans aucun résidu. Pour l’anglais smartphone ou le plus rare intelligent (mobile) phone, une traduction littérale serait *intelligent téléphone (comme on disait autrefois paie-maitre pour pay master). C’est pas ça qu’on observe. Le fait est, l’un dans l’autre, que fin de semaine et téléphone intelligent ne sont aucunement des traductions littérales. Ce sont simplement des solutions françaises plus ou moins heureuses à un problème lexicologique ou terminologique spécifique. Exemple dans l’autre sens de traduction littérale: lily of the valley (sur lys de la vallée, le nom anglais du muguet) est une traduction complète dont la syntaxe est maintenue intégralement (traduction ici vers l’anglais — en plus on change de fleur, ce qui arrive plus souvent qu’on pense, dans ce genre de mésaventure). Autres exemples de traductions littérales (lexicales et syntaxiques) dans notre belle culture: tomber en amour (sur to fall in love) pour «tomber amoureux», à la fin de la journée (sur at the end of the day) pour «arrivé au bout du compte», y a rien là (sur there is nothing there) pour «c’est simple comme bonjour », qu’est-ce que tu penses que tu fais là (sur what do you think you are doing) pour «tu joues à quoi là?» Certains cas de traductions littérales sont strictement lexicaux (en ce sens qu’ils affectent un mot unique): plombeur pour «plombier», exploder pour «exploser», paquet (sur package) pour «liasse de documents». Redisons-le: au mot à mot, dans une traduction effectivement vraiment littérale, tu as tous les mots et la syntaxe reste constante. Noter, dans le cas de qu’est-ce que tu penses que tu fais là, que le final affaiblit la cause littérale. C’est du dégradé, tout ça. En tout cas, et quoi qu’il en soit de la légitimité réelle ou voulue du fait universel de passer d’une langue à une autre, nos bons compatriotes qui utilisent ces tours font de la traduction, c’est certain. Littérale ou non, peu importe finalement. Quand ces tours sont intelligibles en francophonie et qu’ils me bottent bien, je les utilise sans frémir. Ceux qui me barbent, je les laisse de côté. Tant qu’à américaniser son style, autant le faire par la traduction malicieuse que par le xénisme béat. Pensez-pas?

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LES FAUX AMIS: PARFOIS DE BONS VIEUX AMIS. Les cas comme avatar, éventuellement ou figurer, des classiques aussi, je les décrirais, sans rougir, avec la notion de faux amis (vieille désignation colorée et vive, mais descriptivement plutôt heureuse, pour attaquer l’anglicisme sémantique). C’est patent dans le cas, par exemple, de application au sens de «candidature» qui nous rappelle l’époque héroïque où on appelait un chef de gare un agent (sur station agent) et du pain grillé des rôties (en traduisant toast). Des cas comme image en mouvement sont plus difficiles à catégoriser. Comme balle molle (pour soft ball) ou chien chaud (pour hot dog) c’est un cas mixte faux amis et/ou traduction. On sent en tout cas que l’anglais ravaude l’affaire et que le français résiste. Le Dada de Troie, en somme. Le critère d’intelligibilité auprès des locuteurs est finalement un bien meilleur guide que tous nos cadres descriptifs, toujours plus ou moins défaillants quand les corpus s’élargissent. Souvenons-nous quand les vieux disaient Moi, pour un… (sur I, for one), moi tiku j’y comprenais rien. Je trouvais ça confusant (pour reprendre un beau monstre créé autrefois par mes étudiantes anglophones sur confusing) et l’expression a fini par mourir avec ma génération. L’intelligibilité française a prévalu, sans trompettes. Parfois, en plus, le fustigeage [sic] de ces tours se complique de préjugés enfouis pas vargeux-vargeux pour personne et qui n’ont absolument rien à voir avec l’adstrat anglais. Il y a des têtes croches partout, pour reprendre un mot bien de chez nous. Les Français aiment pas chandail (lui préférant pull, qui n’existe même plus en anglais, ayoye) pourtant bien présent dans leurs dictionnaires et français au boutte, à cause du souvenir de l’étymon marchand d’ail. Ça rend une odeur populaire. Certains de nos compatriotes tournent le dos à barbier (à cause de barber et malgré Figaro, pourtant barbier de Séville) pour des raisons tristement analogues. En plus, ça rendrait une odeur archaïque. Moi, entre populaire/archaïque français ou chic/tendance anglais, vous vous doutez que mon choix est fait… Mais cette partie là est une opinion strictement personnelle, n’est-ce pas. L’un dans l’autre, pour tout dire comme il faut le dire, j’accepte pas de me faire dire qu’il faut pas dire chien chaud (qui est attesté, marrant, un brin surréaliste et savoureux… surtout avec de la moutarde jaune fluo et vapeur —certainement pas steamé), que c’est une traduction fausse amie de mauvais aloi et que le mot français «est» hot dog. Pouah… c’est quoi le critère, autre que celui du conformisme rampant, veule et sans imagination?

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Insistons pour dire que ces classifications descriptives (calques, faux amis, traductions littérales, emprunts directs) n’ont aucune validité normative, de la même façon que les désignations normatives (barbarismes, solécismes ou le monstrueux «anglicisme de culture») n’ont aucune validité descriptive. Tant et tant que, finalement, souple et sans complexe, ma solution est sereinement subjectivée. J’invoque des critères descriptifs certes. Mais je les maintiens lâches, moirés, souples, pour arriver à des solutions empiriques, colorées, sociologiquement marquées, mais toujours intelligibles. Et je me méfie comme de la peste des grandes explications normatives improvisées pour faux savants roides et mal avisés en mal de psychologie des profondeurs et de nature des choses dans les mots. Elles ne sont habituellement que la légitimation de ce qui est usuel (pour moi) et le rejet (fallacieusement) documenté de ce qui est dépaysant (venu de l’autre). Il n’y a pas si longtemps, les baîllonneurs au «bon aloi» nous disaient, au Québec, de ne pas dire à cause que, une soi-disant traduction littérale (dans l’utilisation descriptivement impropre de cette notion) de because. Voilà des oiseaux qui n’avaient pas lu Le Discours de la Méthode où la majorité des causales sont introduites sans sourciller par à cause que. Si on ne peut plus invoquer le modèle de Descartes ès langue française, je vous demande un peu ce qu’on va manger l’hiver prochain… Tintouin…

Chien chaud, Hot dog, Westmister de Carole Spandau

Chien chaud, Hot dog, Westminster de Carole Spandau

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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THE WHOLE WIDE WORLD, quand une modeste mémorialiste revient sur sa fugitive rencontre avec l’Écrivain Fou

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2016

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Je me suis intéressé à l’écrivain Robert Ervin Howard dans des conditions parfaitement inattendues. J’ai vu, il y a quelques années, le très beau film intimiste, déjà vieux de vingt ans, The Whole Wide World (1996), basé sur One who walked alone (1986), le récit autobiographique d’une incisive institutrice d’anglais du Texas, Novalyne Price (1908-1999), relatant sa brève et tumultueuse relation, entre 1933 et 1936, avec un écrivain névropathe, dépressif et complètement obsédé par son écriture, nul autre, justement, que Robert Ervin Howard (né en 1906 – mort en 1936, d’un suicide par arme à feu). Précurseur quasi-visionnaire de la littérature du genre fantasy, Robert Ervin Howard créa, entre autres, en 1932, le personnage de Conan le Barbare, dans une série de ces petits romans à grand tirage que les américains désignent sous le terme difficilement traduisible de pulp fiction. Le récit poignant de Novalyne Price, tel que mis en forme dans ce petit film étonnant, donne un singulier relief émotif à toute cette œuvre échevelée et délirante. Concentrons ici notre attention sur l’inédite aventure de Madame Price, témoin lucide qui, au soir de sa vie, écrit sur tout ceci, avec une touchante sincérité. Quand j’ai revu le film The Whole Wide World en compagnie de mon fils Reinardus-le-goupil, il n’a pas été trop enthousiaste des comportements rustauds du personnage masculin, alors que moi… contrairement à mes (pourtant fermes) habitudes, j’ai… mais n’anticipons pas…

Nous sommes donc entre 1933 et 1936, au fin fond de la campagne texane. Novalyne Price (Renée Zellweger, elle-même une texane) enseigne l’anglais pour payer ses études et rêve de devenir écrivaine. Un ami commun lui présente Robert Ervin Howard (Vincent D’Onofrio). C’est un grand gaillard costaud, pas du tout dégrossi, avec une casquette et des bretelles, qui parle fort mais semble parfaitement indifférent à tout, son regard perdu dans un monde lointain qui n’est pas tout à fait le nôtre. Novalyne est sensible à la notoriété littéraire naissante de Robert mais elle l’admire en fait abstraitement, et pour les mauvaises raisons. Vous vendez bien et moi aussi je veux vivre de ma plume. Il est donc important que je fasse l’effort du vous comprendre, dit en substance Novalyne à Robert. Et cette étrange et improbable relation d’amitié sentimentale va démarrer sur cette base, malencontreuse et ambivalente. Admirer un écrivain pour son succès de librairie plutôt que pour le contenu charnu et poissard de son œuvre, n’est pas l’option la moins bancale. Novalyne va le découvrir à ses dépends. S’intéresser à une femme parce qu’elle vous demande poliment de lui parler de ce que vous êtes en train d’écrire (en attendant patiemment des retours d’ascenseurs empathiques qui ne viennent jamais) n’est pas l’option la moins bancale non plus. Robert va le découvrir à ses dépends aussi, si tant est qu’il s’en soucie. Bon, Novalyne va parvenir à le civiliser minimalement. Il va s’habiller un peu mieux, porter un chapeau à la mode, se laisser pousser la moustache, même. Il va fournir son lot d’efforts mondains, mais cela ne suffira tout simplement pas pour rencontrer les standards comportementaux de Novalyne Price et du conformisme social ambiant que malgré elle et, comme compulsivement, elle incarne, bien souvent avec conviction, ardeur et rage. Ça va vraiment clocher entre ces deux là… Les seuls moments où ils se sentiront vraiment bien ensemble, ce sera lorsqu’ils s’abandonneront, silencieusement mais de concert, dans la contemplation du formidable coucher de soleil texan…

Nous, bien nous, nous sommes à l’intérieur de Novalyne. Nous procédons à la découverte graduelle d’un fou furieux littéraire méprisé, mécompris et qui, de plus, s’en moque éperdument. Ce dimanche là, après la messe, Novalyne se fait déposer, par le cabriolet conduit par ses copines enseignantes, près de la maison familiale des Howard. Bizarre quand même. Elle l’entend gueuler, s’époumoner. Les lèvres pincées, les sourcils froncés, Novalyne contourne la maison et arrive jusqu’à une fenêtre par laquelle elle aperçoit Robert, assis devant sa machine à écrire, aboyant, d’une voix de stentor, l’histoire qu’il est en train d’écrire, ses doigts ne bougeant pas assez vite pour tout entrer sans encombre dans la machine à écrire. Une autre fois, ce sont les collègues de Novalyne qui lui montrent, sur la route du village, un grand gaillard tonique et éperdu qui marche au milieu du chemin en boxant tout seul contre des personnages imaginaires. Novalyne se rue sur lui, au risque de se faire proprement assommer et l’interrompt, une fois de plus. Notons, pour la petite histoire que Robert Ervin Howard a écrit de très nombreux romans sur le thème de la boxe. Lors de ses balades en voiture en compagnie de Novalyne, il ne prend vie que lorsqu’elle lui demande de lui décrire les caractéristiques physiques et psychologiques de Conan le Barbare. Robert, alors, devient littéralement Conan au milieu d’un champ de blé et, faute de romantisme, l’affaire ne manque certainement pas d’une indubitable intensité émotionnelle.

Reinardus-le-goupil est particulièrement contrarié et agacé par l’attitude de Robert, qu’il analyse comme la plus grossière des goujateries imaginable. Je suis pour ma part obligé, fait rarissime, de prendre ici parti pour le personnage masculin contre le personnage féminin… Robert est une brute, mais ce n’est pas un goujat. Un goujat, c’est déjà quelqu’un qui agit sciemment, en prenant ouvertement ses options d’oppresseur, dans la parade de séduction. Robert est intégralement loin en deçà de la séduction. Engoncé, sans espoir de retour, dans son monde imaginaire, profondément déterminé par une mère souffrante qui l’approuve implicitement sur tout et lui donne tout (celle-ci est jouée par Anne Wedgeworth, superbe travail d’actrice de soutien), Robert n’interagis tout simplement pas avec une femme. Il épanche son être sous le regard d’une femme, c’est bien différent. Et celle-ci se doit de prendre acte et de vivre avec les faits bruts, sans plus. Quand à Novalyne, oh, je suis bien désolé, chère Novalyne, mais vous devez regarder bien en face les conséquences de vos propres options. Vous avez voulu vous intéresser à un écrivain qui «vend bien», il faut assumer que cela signifie se mettre en contact avec un psychopathe, intégralement hanté par les histoires qu’il raconte et qui n’a pas de temps à perdre avec les niaiseries mondaines auxquelles vous le convoquez (incroyablement prolifique, Robert Ervin Howard a écrit plusieurs centaines de récits entre 1916 et 1936). Quand Robert partage, au premier degré et en toute spontanéité, ses goûts littéraires et artistiques avec Novalyne, la catastrophe culmine. Un jour, il lui remet Weird Tales, une des revues de pulp fiction dans laquelle il écrit, histoire qu’elle découvre un peu, directement, ce qu’il fait. Cela semble grossier et pornographique aux yeux de la jeune femme. Une autre fois, il lui fait cadeau d’un gros ouvrage de Pierre Louys (1870-1925), auteur étrange, sensuel, inclassable, faisant surtout dans le roman érotico-romantique, langoureux, lesbien et «pervers». Novalyne est outrée et finit par jeter l’ouvrage. Lors d’une promenade au bord d’une rivière, Robert, visionnaire sans le savoir, comme Huxley, comme Lovecraft ses contemporains, annonce qu’un jour les perversions sexuelles les plus délirantes seront omniprésentes, banales même, dans l’intégralité des formes artistiques. Aucun mode d’expression ne sera épargné, tous seront affectés par une inévitable sexualisation, qui prendra de plus en plus une dimension parfaitement ordinaire. Novalyne n’est pas très enthousiasmée par ce genre de futurologie… Et le flot des histoires que Robert raconte continue de dégringoler hors de lui, comme un torrent, tant et tant que la moindre sortie est, à son sens, une pure perte de temps, parce qu’elle lui coûte tant d’heures perdues de cette tonitruante bande passante narrative qui ne reviendra pas. Si bien qu’un soir, Robert se met à raconter à haute voix, en plein resto mondain, un des récits qui lui roule dans la tête. Ce n’est ni très conventionnel ni très convenable et Novalyne s’emporte et demande d’être reconduite chez elle immédiatement. C’est le début de la rupture. Novalyne est acceptée au programme d’Études Supérieures de l’Université de l’État de Louisiane. Elle se met à fréquenter épisodiquement un autre homme. Elle quitte éventuellement le Texas en 1936 et apprend peu après, par télégramme, le suicide de Robert. Il ne l’a pas fait pour elle, mais bien à cause de la lente agonie de sa mère, malade depuis des années. Il aura été jusqu’au bout celui qui marche seul.

C’est seulement au soir de sa vie, après avoir pris sa retraite de l’enseignement, que Novalyne Price dominera ces événements de sa jeunesse et nous léguera le superbe récit autocritique qui servit de base pour le scénario de ce film. C’est en fait une réflexion sur la passion d’écrire et sur le fait qu’on écrit bien plus par folie que par sagesse. Toujours spontané, presque infantile, jamais calculateur, railleur ou arrogant, Robert Ervin Howard riait à gorge déployée quand Novalyne Price lui racontait les scénarios des romans qu’elle espérait un jour écrire. Et le jour où elle lui annonça qu’elle serait à la fois écrivaine et institutrice d’anglais, il lui dit, d’un ton grave qui n’admit pas de réplique: Ça ne fonctionne pas comme ça. Eh non, ça ne fonctionne pas comme ça, les faits historiques l’ont confirmé. On ne peut pas à la fois se conformer et déborder… Tout(e) écrivain(e) rencontre un jour, au fond de lui (ou d’elle) ou ailleurs, sa Novalyne Price. Il doit alors la combattre de toutes ses forces, car elle est l’instance qui risque d’étrangler, de corroder et d’annihiler sa créativité. Mais même combattre Novalyne Price de toutes ses forces ne change rien au fait qu’il est impossible de ne pas l’avoir profondément aimée, comme on aime ses lecteurs, ses objecteurs, ses détracteurs, son époque et…l’intégralité de ce vaste vaste monde…

The Whole Wide World, 1996, Dan Ireland, film américain avec Renée Zellweger, Vincent D’Onofrio, Anne Wedgeworth, Harve Presnel, Benjamin Mouton, Michael Corbett, Helen Cates, 111 minutes.

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Aline Laurendeau (1924—2015)

Posted by Ysengrimus sur 9 novembre 2016

Mon amusette favorite quand je retrouvais ma mère: l’asseoir sur mes genoux

Mon amusette favorite quand je retrouvais ma mère: l’asseoir sur mes genoux

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Il y a un an mourrait ma mère, Aline Laurendeau. Je pense à elle mais je retrouve moins facilement la joie ordinaire du souvenir tendre et simple qui me revient en commémorant la mort de mon père, Réal Laurendeau, survenue un petit peu avant. C’est que mon père est mort assez subitement, dans sa maison, tandis que ma mère fut séparée de lui et placée en institution pendant deux longues années avant de disparaître. Le cheminement final fut donc inévitablement moins paisible pour elle. En toute déférence pour les aidants naturels de ma mère (qui ont vécu mille fois ce que je résume ici fort sommairement, dans ma myopie lointaine), que je salues ici et dont le mérite est immense, je documente ici, en fourbissant mes notes du temps, ma triste et distante observation de la graduelle perte de raison de la personne qui reste l’intelligence la plus vive et la plus lumineuse qu’il m’ait été donné d’avoir la joie de connaître. Journal de l’inexorable descente de ma mère dans les mystérieux soubassements sans lumière de nos esprit (tandis que son mari, lui, restait, encore pour un temps, parfaitement lucide).

DE CONSTERNANTS OISEAUX. Ce jour là, mon épouse Dora Maar et moi sommes allés voir Aline à l’hôpital et nous avons alors rencontré son premier épisode délirant majeur. Elle nous décrivait, de façon très développée et, ma foi, avec une sérénité non feinte, ce qui semblait être une volière. Elle a discouru pendant une vingtaine de minutes sur des oiseaux de toutes tailles et de toutes couleurs qu’elle se donnait comme ayant observé. Si on tentait de la ramener vers autre chose, elle revenait aux oiseaux. On est sortis de là passablement consternés et atterrés. Retour de cette visite déroutante, je me sentais un peu comme si je venais de recevoir un coup de marteau sur la tête et je ne savais pas trop quoi raconter dans un rapport (qui aurait pourtant pu être spectaculaire vu la performance qu’elle nous avait servi). Craignant un nouveau pépin avec sa médication, je me suis contenté de téléphoner à mon frère Coupe-Feu-de-Choc. Il m’a expliqué que ces épisodes délirants avaient usuellement lieu au réveil (on l’avait effectivement réveillée au moment de notre visite) et Coupe-Feu-de-Choc m’a donné des consignes nettes qui m’ont rappelé celles que nous donnait le personnel soignant de l’Hôpital Lafontaine circa 1978. Ne pas entrer dans le délire de la patiente et lui fournir les points de repère solides lui permettant de se raccorder: c’est moi, Ysengrimus, c’est Dora Maar. On est venu te rendre visite, etc. Fort de ces consignes, nous sommes allés revoir Aline. Elle était en grande forme et la seule information surprenante fut que son mari et elle ont deux maisons, toutes deux situées au petit domaine parental. Elle vit dans l’une, il vit dans l’autre (le premier intéressé a plus tard nié toute l’affaire). Comme je m’objectais, conformément aux consignes, j’ai eu droit à: Toé, conte moé pas de peurs. Elle croit à sa salade quand elle y croit, la bonne femme…

UN FAUX CHAPELAIN ET DEUX PETITS BRACELETS INDISTINCTS. La situation est paradoxale. Quand elle est délirante, elle est en paix. Quand elle est de ce monde, elle est furax. En grande forme et bien de ce monde, elle nous a servi sa diatribe voulant qu’elle veut s’en aller, qu’ils vont la rendre folle, et tout le tremblement. Puis elle s’est mise à parler d’un pasteur ou chapelain (un homme de religion, pour employer sa formule) qu’elle apprécie beaucoup et qui la salue toujours en lui faisant un geste précis de la main. Elle en disait du bien, qu’il avait du bon sens et qu’il connaissait son affaire. Dix minute plus tard, se présente le préposé en charge de lui faire faire sa marche, un homme de haute taille, charmant mais d’allure un tout petit peu austère. Je le questionne sur ce pasteur ou chapelain au geste de la main, il m’explique que c’est lui, mais qu’il n’est pas de la calotte. Quand à Aline, elle semblait avoir un excellent rapport avec cet homme… tout en lui demandant de bien vouloir nous expliquer qui était son «autre» ami au geste de la main… Au plan de nos interactions avec le personnel hospitalier, on a aussi conversé, plus tard, avec une préposée qui dit beaucoup de bien d’Aline, qui dit qu’elle est en forme, disciplinée et gentille. Elle a aussi mentionné les visites assidues et dévouées de sa petite bru aux longs cheveux. Il s’agit de l’énergique épouse de mon frère Coupe-Feu-de-Choc. Pour en revenir à Aline. Parano, voici qu’elle prétend que son bracelet médical fournit des informations codées sur elle et que le personnel met en action des consignes sur la foi de ces informations secrètes en la prenant pour une folle et en ne lui disant rien. Dora Maar a attentivement inspecté le bracelet. Il y en a deux. En amont, son bracelet médical, un demi pouce en aval, sa fameuse petite montre au bracelet noir. Aline lève le bras et, pour bien désigner le bon bracelet à Dora Maar elle lui demande la couleur des deux objets. Elle avait la face à deux pieds de ces bracelets et leurs couleurs étaient indistinctes pour elle. Elle est complètement miro. Je commence à comprendre pourquoi elle dit constamment qu’on est dans la noirceur. Dora Maar n’a rien vu de très précis sur ce bracelet médical autre que deux noms. Aline Rioux. Marie Gagnon…

LE TEST DES PRÉFÉRENCES. Nous voici donc la fois suivante avec une Aline en grande forme et qui dit explicitement qu’elle en a marre de constamment se plaindre. Elle exige qu’on change de sujet. Elle veut parler de choses joyeuses. On se lance donc dans le test des préférences. 1– ALINE, QUEL EST TON MET FAVORI? J’ai bien du répéter ou gloser la question une dizaine de fois. Bizarre, elle semble avoir perdu les noms lexicaux de mets mais cela a ouvert un développement inattendu et très joyeux sur la bouffe dans cet hôpital. Pas foutu de la désigner, mais très prolixe pour la commenter positivement. Elle parle presque de la place comme si c’était un restaurant fin en nous recommandant d’essayer le menu si jamais on vient ici (Réal nous décrira plus tard sa rencontre personnelle, fort agréable, avec un bol de soupe qui sentait très bon et sur lequel Aline se jeta comme, nous dit-il aussi, elle se jette sur tous ses cabarets). Parfait, comme disait Obélix: quand l’appétit va, tout va. 2– ALINE, QUEL EST TON CHANTEUR FAVORI? La question est vite comprise mais je me fais servir qu’elle n’a pas de chanteur favori. Sauf que là, c’est moi qu’il faut pas prendre pour un fou. C’est vrai qu’Aline n’est pas très musique. Sauf que je me souviens parfaitement que, quand un spécial Tino Rossi passait à la télé, elle lâchait tout pour le regarder. En 1983, à la mort de Rossi, je vois encore mon Aline dire à quelqu’un (une femme, ma marraine possiblement): Tino, notre Tino qui vient de partir… Bien décidé à ne pas me faire niaiser, je lui sers ces anecdotes après avoir explicitement mentionné Tino Rossi. Zéro. J’aurais pu lui parler de MacMahon ou du Doge de Venise, elle m’aurait tiré la même gueule neutre. Tino Rossi: inconnu au bataillon. Avez-vous dit amnésie? 3– ALINE, QUEL EST TA FLEUR FAVORITE? Réponse creuse et objectiviste: je les aime toutes, ça dépend des fois, ça dépend des couleurs, des senteurs. Mais, juste avant, très précise pour nous signaler qu’elle sait parfaitement ce qu’est une fleur: Toi, tu parles là d’une fleur dans un pot, qu’on arrose. On se serait cru dans un test de sémantique lexicale. Fleur, je sais ce que c’est, mon Ysengrimus. Mais pour des noms de fleurs spécifiques, reviens un autre jour. Moi j’avais une idée pour sa fleur aussi, mais j’avais aussi un doute, alors j’ai fermé ma boite (suivez-moi au petit domaine parental, vous saurez pourquoi j’ai bien eu raison de me la fermer). On est parti après notre demi-heure, laissant une Aline de fort bonne humeur.

RÉAL ET LE TEST DES PRÉFÉRENCES. Réal avait ce jour là le genoux bien raide, avec ce petit temps. Il nous a raconté des anecdotes marrantes sur son enfance. J’ai donc appris, quinquagénaire, que mon père est né sur la rue Adam (à Montréal) devant la Chapelle du très saint rédempteur. La maison, construite par feu son oncle Auguste, était juste en face de la chapelle, et Réal confirme qu’ils entendaient les cloches le dimanche matin, en pas pour rire. Vous serez aussi heureux, comme moi, d’apprendre que son met favori est le steak pommes frites (il tolère parfois qu’on les remplace par de la purée de pommes de terre – il prend son steak médium saignant). Son chanteur favori est une voix britannique masculine du temps de la guerre dont il a oublié le nom mais que, d’évidence, il entend encore dans sa tête. Sa fleur favorite est la tulipe noire (Malheureusement, des histoires ont été racontées sur les tulipes noires, comme de quoi c’était poison ou quelque chose. On n’en trouve plus – Réal dixit. Je lui ai dit que j’allais m’informer). Tulipe… J’ai fermé ma gueule avec Aline alors que je mourrais d’envie de lui mentionner leur ancienne rocaille couverte de magnifiques tulipes. Good move, Jackass. C’était les fleurs favorites du bonhomme… Sinon, je retrouve dans mes notes un petit bonjour à ma chère nièce. Réal a mentionné (lors de ses développements sur la question culinaire) que tu vas passer le voir avec un panier repas avant de te rendre sur Sherbrooke. Je profite de l’occasion pour te féliciter pour ce choix de la Reine de l’Estrie, ville universitaire magnifique dans cette belle vallée imprenable dont les Français qui y passent disent parfois qu’elle leur rappelle le site de Grenoble.

UN PETIT TEST DE CONNAISSANCES. Dora Maar et moi avons passé, cet après-midi là, une autre demi-heure en compagnie d’Aline et une demi-heure en compagnie de Réal. Aline est de plus en plus vive et déliée. Elle m’a picossé comme dans le temps en me pointant de doigt et en se payant ma poire. C’était fort sympathique. Ça faisait vraiment très plaisir de la retrouver un peu. Elle a eu ce mot taquin, en nous toisant: Faut bien être malade pour que vous veniez me visiter sur une base régulière. Du Aline pure poudre. En badinant, je lui ai fait le test de connaissance des trois gouvernants (1- Qui est le président des États-Unis; 2- Qui est le premier ministre du Canada; 3- Qui est le premier ministre du Québec). La pauvre Aline a fait de son mieux, s’est débattue comme une diablesse, mais a eu 0/3. Ceci dit, elle n’a pas manqué de vigueur pour envoyer une giclée de bois vert à Madame Marois quand je lui ai fourni la toute fraîche réponse de 3. Mal renseignée mais toujours cohérente avec elle-même politiquement. Elle nous a raconté ses souvenir de son oncle Émile Gagnon, politicien du bon vieux temps… du temps que ça consistait en s’occuper des gens. Captivant.

PRÉSENTATION D’UN COMPAGNON DE CELLULE. Aline est devenue proprement grandiose quand elle nous a présenté son compagnon de chambre. Un homme en chaise roulante qui perd graduellement (et irréversiblement) l’usage de ses jambes à cause d’une bizarre maladie de croissance des os. L’homme, fin de la cinquantaine, a perdu subitement l’usage d’une jambe mais pas du mâche patate. Aline l’a présenté comme mon protecteur. Il semble que cet homme se soit souvent pogné avec le personnel soignant quand Aline était à macérer dans sa pisse sans qu’on la change. Il fallait les voir exprimer la solidarité naturelle et ordinaire des opprimés. On aurait dit deux compagnons d’incarcération. C’était incroyablement étrange et à la fois touchant et tragique. Did you say mixed feelings? J’ai serré la pince de ce gars et l’ai chaleureusement remercié à notre départ. On vient de lui annoncer qu’il est pogné à l’hosto pour jusqu’à Noël. Aline n’a rien perdu de son aptitude à générer des solidarités, il semble.

RÉAL ET LE PETIT TEST DE CONNAISSANCES. De passage au petit domaine parental, entre biscuits Graham et Coke, j’ai fait faire le petit test de connaissances à Réal. Il a eu 2/3 (n’a raté que Barack Obama mais en recevant la réponse ce fut: Oui, oui, il est noir. Sa femme est noire aussi). Il m’a ensuite cacassé de parlement minoritaire, de Léo Bureau-Blouin de la scission au P.Q. et du déclin du souverainisme. Il lit encore les journaux, le bonhomme. Mais il s’inquiète pour son Aline. Il a parlé de son installation prévue au centre de soins de longue durée et a eu ce mot: Pour moi, est pas encore sortie du bois. Il avait l’air triste. Sur une note moins triste, il m’a confirmé que son grand-père (le père d’Albertine Fournier) portait le même prénom que Reinardus-le-goupil. Vous, je sais pas mais moi, ça m’a fait plaisir. Je ne le savais pas.

RÂLAGES. Rapport d’une rencontre très sympa de Dora Maar et moi avec Aline ayant duré une demi-heure environ. On est arrivés à l’hôpital juste après le changement des perfusions. Radieuse, vive, Aline a beaucoup parlé. Au chapitre du râlage, elle se plaint de la douleur que lui cause les installations de perfusions, mais elle assume la chose comme une obligation qui, l’un dans l’autre, s’endure. Elle semble établir un bon rapport avec ses infirmières. Le râlage majeur, détaillé et réitéré, a porté sur le fait de s’être fait sangler. Elle a pesté contre ça, bien explicitement. Elle a même eu ce mot de grande sagesse. Aline: Ils voulaient m’empêcher de tomber. Mais m’empêcher de tomber, c’est m’empêcher de vivre.

COMPLIMENTS. Des compliments très sentis et un satisfecit clair envers une technologie, qu’elle nous a décrite en détail (je vous passe ces derniers), lui permettant de déféquer et d’uriner sans sortir du lit. Elle est même allée jusqu’à me demander si j’avais déjà eu la chance d’être raccordé personnellement à une telle merveille. Répondant, à ma grande contrition, par la négative, j’ai eu droit à une face qui disait toute l’affliction que lui suscitait le fait que je n’aie pas eu une telle chance. Des compliments en rafale pour son mari, qu’elle était très contente d’avoir vu le matin même, et pour ses enfants. Nos enfants nous respectent. J’ai voulu me penser comique en disant: Source-Vive, Éminence-Des-Fleurs et Coupe-Feu-de-Choc te respectent… mais elle a pas pigé la boutade. Elle m’aurait bien picossé autrefois, pour une telle vanne. Mais ce n’est plus la même lucidité, évidemment. Des bons mots pour Coupe-Feu-de-Choc. Je te dis que Coupe-Feu-de-Choc, il surveille ça. Et pour sa petite bru aux cheveux longs (l’épouse de Coupe-Feu-de-Choc), avec une belle anecdote détaillée sur quand elle lui faisais son épicerie en cochant chaque prix pour bien la rassurer qu’on n’était pas en train de lui payer la traite contre son grée.

LA MONTRE AU BRAS DROIT. Attention, alerte à la petite montre. Après raccord de la batterie de perfes, l’infirmière n’arrivait pas à la replacer au bras gauche. J’ai voulu la ramener à Réal, pour me faire dire qu’il la lui avait lui-même apportée le matin même. Ça aurait quand même fait un peu couac. Dora Maar a trouvé une zone où elle a pu attacher la petite montre sans nuire aux tubes. Ne vous étonnez pas: c’est sur le bras droit.

MON MOMENT FAVORI. Mon moment favori fut quand elle a parlé de la diminution de sa douleur. Nous montrant une zone du thorax ou de l’abdomen (pas clair, dans la position où elle était) elle a parlé, en jubilant passablement, d’une bosse ou enflure résorbée et d’une disparition intégrale de la douleur. Elle buvait du petit lait en racontant ça et ça faisait vraiment plaisir à voir.

UN PETIT SAUT AU PETIT DOMAINE PARENTAL. On a ensuite fait un petit saut rapide au petit domaine parental le temps de m’enfiler quelques biscuits Graham et un Coke. Un Réal radieux nous a parlé de son genou baromètre et je lui ai servi une version succincte du présent rapport. Il semble que vous aurez de la pizza et un petit rouge à Éminence-Des-Fleurs pour votre gueuleton de ce soir là. Passez une belle soirée. Soyez prudent, il y a des orages intempestifs (freak storms) courts mais violents en ce moment sur la Rive Nord. Vous allez en avoir vous aussi, je suppose.

ALINE BOUGONNE. Visite à Aline de Dora Maar, Ysengrimus et Reinardus-le-goupil. Aline bougonne. Elle est pas de bonne humeur, dit qu’elle veut s’en aller chez elle, proteste à l’effet que personne ne la croit dans cet hôpital ou tient compte de ce qu’elle dit. Elle déplore qu’un personnel soignant né aux environs de l’année de sa retraite ne la reconnaisse pas et ne se souvienne pas qu’elle a un jour travaillé dans «cet» hôpital. Sinon, je lui trouve un ton un peu fataliste, une sagesse crépusculaire presque. Il faut ce qu’il faut, on y peut rien, etc… On dirait qu’elle sait des choses que je sais pas. Crève-cœur un peu, je dois dire. En plus, elle a eu un petit épisode nauséeux à notre arrivée, ce qui nous a permis d’observer que les haricots contemporains sont des espèces de soucoupes volantes inversées en plastique d’allure fort peu pratique. Elle n’a pas vomi et s’est renmieutée pendant la demi-heure que nous avons passée en sa compagnie. J’ai essayé de lui expliquer que ce petit sursaut nauséeux était indubitablement du à mon odeur corporelle mais elle a pas pigé. Je vais devoir revoir de fond en comble mon lot de farces plates, elles ne portent plus du tout avec l’Aline contemporaine. Elle a trouvé que Reinardus-le-goupil avait grandi depuis la dernière fois qu’elle l’a vu et lui a donné vingt-deux ans (quand il en avait dix-neuf). Elle était très contente de le voir. Reinardus-le-goupil a fait la bise à sa grand-mère.

UNE PETITE GALE SUR LE DEVANT DE LA LÈVRE SUPÉRIEURE. Elle a une petite gale sur le devant de la lèvre supérieure. Comme si c’était gratté ou coupé. Elle dit que le personnel soignant lui a fait cela quand elle était inconsciente. Franchement, j’aime pas ça. Ils ont l’air de jouer dur par moments, dans cet endroit…

SONNETTE D’APPEL. Dora Maar (qui a été aide-soignante dans sa jeunesse) m’a fait observer que deux fois sur deux la sonnette d’appel était hors de la portée d’Aline. Dora Maar la lui a arrimé contre la petite clôture du lit mais elle juge que pendant l’épisode nauséeux (Aline était alors étendue à plat – la préposée est venue la redresser en lui apportant le haricot) l’absence d’accès à la sonnette d’appel représentait un danger potentiel. To put it candidly, it kindda gave me the creeps… Aline s’est aussi fait peigner par sa bru avec un peigne étranger déniché par Reinardus-le-goupil dans la petite commode (celui d’Aline ayant été visiblement égaré). Il y avait un brin de tristesse dans tout ça.

AU PETIT DOMAINE PARENTAL. Réal a d’abord pris Reinardus-le-goupil pour Tibert-le-chat puis s’est replacé. On a cacassé une petite demi-heure avec lui. Il est vif et le contraste avec Aline est saisissant. Il a eu alors un message pour Éminence-Des-Fleurs. Il lui fait dire que son véhicule est toujours à sa place et que le seul être à s’y intéresser fut un chat. Il semble effectivement qu’un timénou anonyme ait marché sur la moitié du capot, ait viré de bord et ait laissé des petites traces de cet aller-retour inexpliqué. Rien d’autre à signaler. Reinardus-le-goupil a fait la bise à son grand-père. Il a préféré les Goglus aux Grahams et j’ai été le seul à boire du Coke…

ALINE ET ÉMINENCE-DES-FLEURS. Nous sommes allés passer une demi-heure en compagnie d’Aline dans ses toutes nouvelles pénates du centre de soins de longue durée. Aline et Éminence-Des-Fleurs (qui, prenez ma parole, portent des prénoms paronymique, techniquement on dit qu’ils sont en assonance consonantique) cacassaient comme des grandes copines quand on est arrivés. Thème: la finalisation de l’installation d’Aline et ses vues sur ses conditions actuelles. Elle est vive comme pas une, la petite gale sur la lèvre est disparue. Elle était assise sur une chaise devant un cabaret-repas n’ayant pas rencontré, lui, trop d’enthousiasme. On s’est tiré une chaise à cartes et on s’est mis à cacasser joyeusement avec Aline et Éminence-Des-Fleurs.

UNE ÉQUIPE TONIQUE DE PREPOSÉ(E)S. Le doigt brandi et le sourcil froncé, Aline, splendide et terrible, nous a fourni une petite statistique intempestive lapidaire tonnant comme suit: dans ce centre de soins de longue durée, un tiers du personnel devrait se faire couper la tête. Bon, bon… Cela nous laisse donc avec 66% de poilu(e)s conservant leur tête sur les épaules, dans le criterium robespierriste d’Aline. Moyenne fort honorable, notre système de santé étant ce qu’il est. On a eu le plaisir de rencontrer deux de ces personnes «de tête», un homme et une femme. L’ambiance est tonique, sympathique et empathique (le préposé nous a raconté des histoires villageoises qu’il tenait d’Aline). Le ton est au focus, aux exercices (Aline aurait fait des exercices de jambes assise sur son lit) et à l’alimentation. Aline m’a semblé dans l’état d’esprit de travailler ses jambes et ses motions pour sortir au plus vite. J’ai noté qu’ici, on ne parle pas de patients mais de bénéficiaires. Seule ombre: elle rapporte avoir eu passagèrement mal au bide. C’est à chier ces maux de bide quand on pense à cette saloperie de pierre de Damoclès disparue des écrans radar. Il lui est aussi temporairement (?) interdit de ne pas porter de couche.

UNE ENCULADE. Et voici qu’Aline nous annonce s’être fait enculer. Et avec un godemiché métallique encore. Patatras… Tout le monde s’est mis à spéculer sur cette situation. La possibilité d’un thermomètre est vite rejetée, l’enculade ayant été à la fois double, trop brutale, et brève à chaque fois. Hardi, comme à mon habitude, dans mes hypothèses, j’envisage, qu’on lui ait fouillé dans le cul pour inspecter si elle y cachait des trésors personnels, comme dans le film Papillon. Visiblement peu encline à cultiver cette hypothèse, Éminence-Des-Fleurs se lève, majestueuse, et va interroger l’infirmière. Retour avec l’explication. On lui a sondé les naseaux, la bouche et l’anus pour y détecter des bactéries résistantes aux antibiotiques. Elle débarque de l’hosto et c’est vrai que ça se chope surtout dans les hostos, ces saloperies là. Il semble que ce genre d’inspection, heureusement ponctuelle et unique, s’impose sur tout nouveau venu au centre de soins de longue durée. Un dépliant sur la question a été laissé sur la table de nuit d’Aline pour ceux et celles que ça intéresse. Ne l’ayant pas lu, et toujours en forme pour les hypothèses hardies, je suggère alors à Aline que cette tige métallique c’était certainement un flingue, pour tuer les bactéries à coups de cartouches vu que la chimie est impuissante. Éminence-Des-Fleurs, toujours peu réceptive à mes hypothèses, explique patiemment que les susdits godes métalliques n’étaient en fait que des cotons tiges (Q-tips). La question perd aussitôt tout intérêt fantasmatique et, dès lors, je ne m’en préoccupe plus.

EN PRÉVISION DE SON RETOUR À LA MAISON. Éminence-Des-Fleurs est partie directement pour son village et, notre demi-heure chronométrique avec Aline écoulée, nous sommes partis pour le petit domaine parental. On a cacassé avec Réal de marchettes, de rampe d’appui dans le corridor (Dora Maar trouve cette idée excellente) et d’un étrange troc des rôles entre Éminence-Des-Fleurs et sa petite bru aux cheveux longs au sujet d’une épicerie (ce développement manquait de clarté). La situation des sentiments de Réal se formule dans les termes paradoxaux suivants: il a fort envie qu’Aline revienne à la maison mais s’angoisse intérieurement très fort à l’idée de la faiblesse de ses jambes. On a aussi spéculé sur ledit retour. Réal a dit croire que, sous huitaine, elle sort. J’ai avancé l’hypothèse (prudente, cette fois-ci) de deux semaines. Il faut qu’elle prenne le temps de se réhabiliter et semble déterminée à le faire en long, en large et en méthode. Une petite chose m’a touché. Quelqu’un (je m’excuse auprès de cette personne d’avoir oublié son identité pourtant fournie par Réal) a apporté à Aline un sac contenant ses vêtements. Une étincelle de vie ordinaire dans un sac. Touchant. Et, puisqu’il faut vivre, justement, j’ai profité de la situation pour inspecter, chère belle-sœur, les petites cannettes de Coke. Elles feront, ma foi, parfaitement l’affaire. Comme j’ai bu la dernière grosse avec mes biscuits Graham, je vais devoir, comme Aline, moi aussi, m’inscrire dans une dynamique de progrès-santé. C’est qu’il faut ce qu’il faut…

AU FIL DU TEMPS. Finalement, donc, si on se résume, ma mère n’est plus jamais rentrée chez elle. Sur une période d’environ deux ans, elle passa de l’hôpital, au centre de soins de longue durée, à une résidence pour personnes âgées non-autonomes. Elle ne revit jamais sa maison. Et au fil du temps, pendant ces deux ans, mes visites à ma mère se sont espacées. Puis nous les avons éventuellement interrompues. Les aidants naturels (notamment ma sœur aînée Source-Vive qui, elle, l’accompagna sans faillir, jusqu’au bout) et le personnel soignant de la résidence où Aline a fini ses jours me semblaient désormais moins perturbants pour elle que des visiteurs un peu excentrés, dans notre genre. Bon, je ratiocine un peu ma tristesse, ici, en fait. Le fait est que ce déclin irréversible de son intelligence et de ses facultés m’éprouvait trop. Et comme il n’y avait plus rien à faire de ce côté-ci du mur d’obscurité, j’ai tout simplement capitulé sous le poids de la lente roue de la vie. Et je sais parfaitement que, vive et joyeuse autant que précise et rationnelle, c’est ce qu’elle m’aurait intimé de faire. Elle ne voulait pas de cette fin de vie là. Elle l’avait souvent dit. Mais, rien n’y fit. Au fil du temps, c’est la vie qui vous trahit.

L’APPORT HISTORIQUE D’ALINE Aux funérailles de mon père et de ma mère, qui furent communes, j’ai voulu renouer avec ce qui avait fait la force, l’intelligence vive, originale et subversive, le tonus et la joie de vivre de ma maman. J’ai donc concentré mon intervention sur l’apport historique d’Aline. L’apport historique d’Aline est moins percutant et moins pétaradant que celui de Réal. Sauf qu’il est égal en importance parce que fondamental, sociétal. En 1950, Aline avait vingt-six ans. Elle était alors une infirmière, mais pas n’importe quelle sorte d’infirmière: une nurse Nightingale. C’était des infirmières formées dans le cadre moderne très spécifique hérité de Florence Nightingale (1820-1910) dont Aline se réclamait explicitement. Ce qu’il est très important de comprendre ici, c’est qu’Aline fait partie de la première génération d’infirmières laïques au Québec. Ces femmes modernes apportaient un souffle nouveau dans les soins de santé en introduisant la rationalité méthodique et une approche scientifique de l’activité pratique des infirmières. Cela se faisait modestement, sans rien de particulièrement spectaculaire, sans tapage, sans flafla. Sauf que les nurses Nightingale rencontraient des résistances conservatrices terribles. J’en veux pour exemple cette anecdote de 1950, justement, rapportée par Aline. Elle implique une figure de la petite histoire du Québec du nom de Georges-Alexandre Courchesne (1880-1950), plus précisément Monseigneur Courchesne, évêque de Rimouski. Monseigneur Courchesne avait des problèmes cardiaques et il était hospitalisé je ne sais plus dans quel hôpital. Aline et ses collègues s’efforçaient tant bien que mal de faire leur travail autour de ce patient bien récalcitrant. Monseigneur Courchesne refusait effectivement de se faire soigner par les nurses Nightingale parce qu’elles avaient trois défauts graves: elles se maquillaient, elles fumaient, et elles écoutaient la radio… pas justes des niaiseries à la radio, hein, les nouvelles, vous imaginez! Je vous demande un peu. Cela n’était pas acceptable pour ce conservateur d’un autre âge et cela nous donne un net aperçu des forces contraires qui œuvraient sourdement pour empêcher Aline et les infirmières de sa génération de déployer leurs compétences. Il semble bien que Monseigneur Courchesne, prisonnier de son cadre de représentations, ait fini par laisser sa maladie cardiaque prendre le dessus. Il en mourut en 1950. Quand Aline, pas contente du tout de cela, relatait cette anecdote, on la sentait chargée d’une colère contenue issue d’un fort agacement rationaliste. C’est qu’elle ne comprenait tout simplement pas qu’un conservatisme d’idée et un conformisme doctrinal puisse vous pousser à tourner le dos à la vie. Car Aline aimait tellement la vie. Et elle a passé sa vie à lutter pour la vie. Les soins de santé sont entrés dans une autre dimension, sous sa patiente impulsion.

Je suis en train d’expliquer ici pourquoi je suis fier de ma maman. C’était ma maman, une de mes proches mais c’était aussi une figure qui fait parti d’un important héritage.

Garde Berthe-Aline Rioux, circa 1944

Garde Berthe-Aline Rioux, circa 1944

 

 

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Une fois pour toute: le voile n’est pas un signe religieux

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2016

Bas relief représentant l’Arche d’Alliance (surmontée de la menorah) portée fièrement par le Peuple Juif comme signe de son entente éternelle avec le dieu unique

Bas relief représentant l’Arche d’Alliance (surmontée de la menorah) portée fièrement par le Peuple Juif comme signe de son entente éternelle avec le dieu unique

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Le critère le plus indiscutable pour discerner un signe religieux c’est le critère philologique, c’est-à-dire le critère des textes. Si un objet est explicitement décrit comme signe religieux dans le texte sacré de la religion auquel il se rapporte, c’est incontestablement un signe religieux. Exemple. Prenons une minute pour nous imprégner de la très méticuleuse description prescriptive suivante. Nous sommes dans le cadre du judaïsme et c’est dieu qui donne ses consignes aux fondateurs de son alliance:

Tu feras un candélabre d’or pur; le candélabre, sa base et son fût seront repoussés; ses calices, boutons et fleurs, feront corps avec lui. Six branches s’en détacheront sur les côtés: trois branches du candélabre d’un côté, trois branches du candélabre de l’autre côté. La première branche portera trois calices en forme de fleur d’amandier, avec bouton et fleur; la deuxième branche portera aussi trois calices en forme de fleur d’amandier, avec bouton et fleur; il en sera ainsi pour les six branches partant du candélabre. Le candélabre lui-même portera quatre calices en forme de fleur d’amandier, avec bouton et fleur: un bouton sous les deux premières branches partant du candélabre, un bouton sous les deux branches suivantes, et un bouton sous les deux dernières branches — donc aux six branches se détachant du candélabre. Les boutons et les branches feront corps avec le candélabre et le tout sera fait d’un bloc d’or pur repoussé. Puis tu feras ses sept lampes. On montera les lampes de telle sorte qu’elles éclairent en avant de lui. Ses mouchettes et ses cendriers seront d’or pur. Tu le feras, avec tous ses accessoires, d’un talent d’or pur. Regarde et exécute selon le modèle qui t’est montré sur la montagne.

(L’Exode, 25 —31-40, second livre du Pentateuque, dans La Bible de Jérusalem)

C’est la menorah et une description aussi méticuleuse et tataouine issue directement du texte sacré fait qu’il est parfaitement impossible de contester que la menorah soit un signe religieux. Tel est le critère philologique. Ceci dit, le critère philologique doit être complété d’autres critères, plus historiographiques, si on peut dire. Pour dégager l’ensemble des signes religieux explicites, le critère des textes est très important tout en n’étant pas le seul à opérer. Il y a aussi celui de la pratique sémiologique élémentaire reposant sur une tradition culturellement reçue dans le cadre de l’historiographie réelle ou mythologisée des grandes religions. L’Hexagramme (étoile de David) se généralise comme symbole visuel du judaïsme seulement au dix-septième siècle et son origine remonte aux amulettes juives du Moyen-âge. La Croix a nettement une origine pré-chrétienne mais se répand comme symbole chrétien depuis le deuxième siècle après Jésus-Christ (le signe de ralliement initial des chrétiens était le poisson) et ladite Croix (inséparable de son vis-à-vis plus iconique, le crucifix) est aujourd’hui inévitablement perçue comme une représentation stylisée du gibet romain sur lequel le fondateur de ce culte fut supplicié. Le Croissant islamique (souvent accompagné d’une ou de quelques étoiles) trouve ses origines dans des cultes lunaires pré-islamiques absorbés dans le syncrétisme musulman. Le fait qu’on corrèle le calendrier lunaire au Ramadan est une explication ex-post, un peu comme quand on dit que les sept branches de la menorah symbolisent les sept tribus israélites. Mais surtout, quoi qu’il en soit des fluctuations interprétatives sur l’origine historique effective de ces trois symboles, c’est leur caractère de signal de ralliement imparable qui les démarque et les place incontestablement dans la sphère d’une sémiologie non-laïque. Attention, premier petit jeu du jour: cherchez la synagogue, cherchez l’église, cherchez la mosquée. Nous avons essayé de vous brouiller la vue ici en choisissant des trésors architecturaux sciemment orientaux, tout ballonnés, donc, de beaux dômes oblongs aux couleurs claires, pour éviter que, involontairement ethnocentristes comme nous le sommes toujours un peu, vous invoquez des critères culturel afférents.

une-synagogue

eglise-copte

minaret-et-mosque

Imparablement, vous gagnez à tous les coups. La première de ces bâtisses, c’est la synagoque, la seconde, c’est l’église, la troisième, c’est la mosquée. Pas de danger de se tromper, où que vous voyagiez de par le vaste monde. Le signe de ralliement se trouve au bout des tours et/ou sur les façades. Et si c’est si parfaitement imparable, c’est parce que, contrairement au dôme oblong de couleur claire qui, lui, est un objet culturel architectural sans sémiologie particulière et parfaitement non-exclusif à une religion, un peuple ou une contrée, l’Hexagramme, la Croix, et le Croissant, eux, sont des signes religieux. Et ce, redisons-le: imparablement.

Maintenant, eh bien, passons au voile. Première constatation: il n’y a AUCUNE mention prescriptive de voile, de foulard, de hidjab, de tchador, de niqab ou de burqa dans le Coran. Aucune. Les seuls «voiles» mentionnés dans ce texte sacré sont des toiles tendues dans un local pour séparer l’espace alloué aux femmes de l’espace alloué aux hommes (selon une pratique d’ailleurs amplement pré-islamique) ou encore des attributs vestimentaires des femmes mentionnés narrativement comme on mentionne les objets ordinaires que l’on manipule ou qui nous entourent. Rien de plus. Contrairement, par exemple, à la menorah (dont on retrouve la description prescriptive susmentionnée dans le Pentateuque, lui-même un texte sacré hébraïque), le voile ne nous donne à lire aucune formulation dans le texte religieux fondateur qui se proposerait de le décrire, de le promouvoir ou de lui assigner des fonctions pratiques ou symboliques dans le culte islamique. Cela le disqualifie déjà fortement comme signe religieux.

Mais puisque, dans l’ambiance actuelle, il faut en rajouter une bonne couche pour bien compléter le tableau démonstratif, on devra patiemment œuvrer à faire observer que ce vêtement n’a aucune valeur distinctive imparable (insistons: la menorah, l’Hexagramme, la Croix, et le Croissant sont des signes religieux intégralement imparables). Alors maintenant, du haut de notre belle stature occidentale, on va regarder cela de plus près. On va jouer au second petit jeu du jour: cherchez la musulmane voilée. Des quatre femmes voilées qui vous sont présentées ici, pouvez vous distinguer imparablement l’unique musulmane. Attention googler n’est pas jouer.

Femme-copte

femme-hindoue

femme-musulmane

A Lebanese woman carries a statue of the

La première femme est une copte d’Égypte (chrétienne donc) lisant son petit missel, la seconde est une indienne de religion hindoue, la troisième c’est notre musulmane, la quatrième est une maronite libanaise (chrétienne aussi, donc). Éloquent, vous admettrez. Il est patent que, toutes religions confondues, un grand nombre de femmes orientales et moyen-orientales porte des voiles. Ce n’est pas un signe religieux mais un signe culturel. C’est comme les dômes architecturaux, dans l’exemple précédent… sans plus. D’ailleurs, si vous êtes parvenus à distinguer la musulmane parmi ces quatre femmes, il est quasi certain que des critères autres que les critères religieux vous auront subrepticement guidés (critères ethniques ou vestimentaires. Ou alors des particularités du décors. Allons, admettez-le!). Il n’y a pas de symboles religieux vestimentaires sur ces photos. Point barre. Ces femmes modernes sont sans cornette, sans poignard sikh et sans collet romains. Ce sont des citoyennes ordinaires du monde. Leur tenue est intégralement laïque. Ne pas l’admettre est un acte d’exclusion ethnocentriste, rien de plus. Bon, les tataouineux et autres casuistes me la joueront peut-être à l’histoire du temps d’avant le grand nivellement mondialiste, et exigeront que l’on compulse de la documentation plus ancienne. Des photos de femmes voilées d’autrefois, peut-être, comme celles-ci:

Archive1-femme-ortho

Archive2-femme-copte

Manque de bol pour nos cyber-croisés de service, ces deux femmes voilées de jadis sont des chrétiennes. La première est une orthodoxe arménienne et la seconde, une copte égyptienne d’Alexandrie, celle-ci démontrant magistralement, d’autre part, que le voile intégral lui non plus ne fut pas une exclusivité musulmane. Contribue à la même démonstration, du reste, avec une touche plus actuelle et moderne, la demoiselle suivante se voilant majestueusement le visage:

femme-bengali-hindoue-tenant-voile-devant-le-visage

tout en étant de plain pied une indienne bengalie de religion hindoue. Ce n’est donc certainement pas le Prophète de l’Islam qui la pousse à agir comme ça, n’est-ce pas… ni aucun diktat issu de la morale du bien pesant programme monothéiste (attendu qu’elle est polythéiste). Cessons de flagosser et admettons une bonne fois qu’on a plus ici un geste procédant d’une sorte de pudeur ou de discrétion universelle nous rappelant qu’il est toujours bien délicat de dicter aux gens ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire avec ce qui procède de la plus intime des libertés individuelles corporelles: leurs vêtements.

Alors CQFD. Foutons la paix une bonne fois aux femmes voilées et instaurons une vraie laïcité, notamment en jetant les écoles confessionnelles à terre pour vrai, sans s’en prendre comme toujours aux plus vulnérables de nos compatriotes. Et, puisqu’il faut continuer d’élever notre conscience multiculturelle, souffrons un petit rappel des critères que j’ai appliqué ici, explicitement ou implicitement, pour clairement distinguer les signes religieux des signes strictement culturels.

A) le critère philologique: L’objet est explicitement décrit, préférablement de façon prescriptive, comme signe religieux dans un des grands textes sacrés. C’est alors imparablement un signe religieux (exemple: la menorah ou l’Arche d’Alliance, toutes deux décrites très explicitement dans le Pentateuque).

B) le critère du signal infaillible: sans avoir été nécessairement décrit dans le texte sacré d’origine de la religion à laquelle il se rapporte, l’objet est reçu culturellement comme signe historique explicite d’une religion (notamment comme signal, pour fins d’identification ou de ralliement) et l’indique imparablement (exemples: l’Hexagramme, la Croix, le Croissant et, pour le code vestimentaire: le collet romain, le poignard sikh ou la kippa).

C) le critère de la non-exclusivité culturelle: Quand l’objet n’est pas décrit dans un texte sacré et ne fait pas l’objet d’une exclusivité sémiologique imparable acquise historiographiquement, ce n’est pas un signe religieux mais un signe (ou même un simple objet) culturel. C’est le cas, par exemple, des jolis dômes dodus aux couleurs claires des bâtisses orientales de toutes allégeances, des barbes (qui, Karl Marx et ZZ Top en témoignent, ne sont pas exclusives au Christ, à Moïse ou à Abou Bakr As-Siddiq) et des tenues magnifiques de mes compatriotes voilées qui, je le redis sans faillir, feront toujours l’objet de mon indéfectible solidarité rationnelle et fraternelle.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Bravo et touché pour le football américain, et ce… malgré le bien drôle de nom qu’il porte

Posted by Ysengrimus sur 10 octobre 2016

football-noir-et-blanc

En voici une petite autre en souvenir de mon cher papa, qui fut un grand amateur de ce sport. Le football américain est un sport qui intègre profondément, intimement une unité de mesure explicite dans le fonctionnement interne de ses règles. L’équipe offensive a, en effet, quatre essais pour faire parcourir un minimum de dix verges (ten yards, environ 9.1 mètres) au ballon, en direction de l’équipe défensive. S’ils n’y arrivent pas au ratapoil, le ballon change de mains. Les arbitres, au football américain, ont donc de longs rubans à mesurer pour régler les cas litigieux. Inutile de vous annoncer que tout ce beau monde, y compris le public (et le public du Super Bowl, bien, c’est littéralement l’Amérique entière) intériorise très profondément le système de mesure (anglais, non métrique) sur lequel ce divertissement de masse passionnant repose. Convertir tout ça au métrique serait impossible, sans endommager irrémédiablement le fonctionnement de ce sport, sa perception empirique, ses performances, son héritage centenaire, ses statistiques, etc. Or dans le système de mesure anglais, il y a le pied (en anglais foot). Les taquins qui, à raison, ne pigent pas trop la dénomination de ce grandiose descendant du rugby, diront que c’est de là que vient le nom tellement non avenu de ce sport épique! La balle au pied (comme unité de mesure). Euh… faux, faux pas, non, même pas! C’est pas ça du tout…

Bon, on s’entend pour dire, sans ironie ou avec, que ce sport est aussi bien joué que mal nommé. Mais, que voulez-vous, il faut savoir payer ce coût étymologique «sportivement». Au 19ième siècle, les mêlées, terribles, ne progressaient pas très vite sur le terrain et, conséquemment, le botté de placement avait plus d’importance pour marquer des points. Le nom du jeu s’est implanté dans ce temps là. En 1905, Teddy (bear) Roosevelt a exigé des fédérations de football qu’elles réduisent l’incroyable brutalité d’origine du jeu ou sinon, il deviendrait illégal (il y avait eu un bon lot de morts violentes…). On instaura alors la fameuse passe avant (jadis interdite, comme au rugby) pour réduire les empoignes au sol, et le ballon se mit alors à monter plus souvent au lancé, moins souvent au botté. Conséquence aussi inattendue qu’implacable, l’étymologie devint alors inévitablement plus obscure. Les pays romans nommèrent ensuite le «soccer», football et cela augmenta encore l’absurdité du produit lexical final pour les coureurs de calebasse. We park on a driveway, we drive on a parkway. Allez donc chercher de la rigueur intellectuelle dans le vieux nom des choses…

Oublions un peu le nom et traitons de tout cœur, la chose… Je vibre ardemment à la beauté remarquable de ce sport, métamorphosé et aérianisé donc, depuis environ cent-dix ans. Quand la calebasse oblongue traverse le ciel, comme une fusée rectiligne en une courbe si belle et, surtout, si ample, puis quand un gogo galopant se retourne en courant, juste au bon moment, et la cueille derrière lui, comme si elle lui pendait dans le dos depuis le début, va la poser onctueusement derrière la ligne des buts, dans une symphonie de défenseurs en débandade, c’est pur, c’est sublime, c’est beau. La couleur de son jersey compte alors pour bien peu dans l’équation. Que le plus inspiré et le plus élégant gagne… Je ne suis pas spécialement amateur de sport (et à la télé, je suis plus baseball que football), sauf que, pour la simple curiosité ethnoculturelle, avez-vous déjà tenu une calebasse de football ou de rugby dans vos mains? Cet objet oblong, incongru et bizarre semble doté d’une vie propre. Il bondit dans toutes les directions sauf la bonne, ne se dribble pas, ne rebondit pas directement, ne roule pas effectivement et est particulièrement difficile à manipuler. Les gens qui transforment cette coquille de tortue revêche en un objet volant bien identifié et tempéré ont énormément de mérite. Ils donnent un spectacle qui se vaut parfaitement, de virtuosité et d’adresse. Ce n’est pas plus bête que des danseurs, des joueurs de billard ou les trapézistes d’un cirque.

Notons finalement la curiosité suivante. L’impérialisme culturel américain, bouteur ne faisant habituellement pas dans la dentelle, s’est planté lamentablement dans l’exportation d’un de ses objets culturels pourtant majeurs: ses sports. Le baseball, le football américain, le hockey sur glace, même le basketball, immenses pour les ricains, le reste de la planète s’en tape totalement ou quasi-totalement. Et le foot/soccer, qui est désormais LE sport universel, les ricains y perdent leur latin et s’y mettent tardivement et sans joie réelle. C’est quand même curieux, ça, quand on y songe une minute. De fait, une part significative de la spécificité intellectuelle (notez ce mot) américaine se canalise dans ses sports. Ils sont un trait tellement typiquement américain… bien plus que la musique, la littérature et le reste. Le sportif américain est voué à sa non-universalité, ce qui place sa spécificité (folklorique inclusivement) en un singulier et saisissant relief. C’est bien pour ça, entre autres, que quand ils dénomment leurs sports favoris, ils se footent —alors là!— plus que jamais souverainement du monde entier.

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