Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Culture vernaculaire’ Category

À propos de ce qui monétisa l’or

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2022


Auri sacra fames…
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La monnaie émane historiquement du troc. Quand Mahomet achemina une caravane en Syrie romaine pour Khadîdja, il fut payé, pour son travail méthodique et subtil, en chameaux. Longtemps les peuples nordiques payèrent certains biens et services en peaux de castors ou d’écureuils. Au Mexique, du temps des premiers conquistadores, on payait en grains de cacao. Chameaux, peaux de bêtes, cacao restent des marchandises hautement susceptibles de s’user, de se voir récupérées au plan de la valeur d’usage, sans circuler davantage comme objet d’échange. Dans de telles situations de monétisations tendancielles, on reste donc fondamentalement au niveau du troc ponctuel. Mahomet n’échangera pas ses chameaux reçus en paiement. Il les utilisera dans la suite de son travail caravanier.

On a voulu que la rareté d’une marchandise fonde la genèse de sa monétisation. Pour éviter que cette analyse ne se restreigne à l’or et à l’argent, on a invoqué les épices. Le sel, le poivre et les épices diverses ont longtemps servi de monnaie. On a voulu expliquer ce fait par leur rareté marchande, d’autre part bien réelle (surtout dans le cas du poivre et des épices, souvent venus de fort loin et acquis de haute lutte). Or il y a, dans cette explication de la monétisation des épices par leur rareté, une grande part d’anachronisme. La sensibilité moderne perçoit le sel, le poivre et les épices comme un condiment, une sorte de produit culinaire de luxe donc, peu utile et peu présent socialement (comme le seraient les bijoux d’argent et d’or). Pourtant, ce qu’il faut comprendre clairement et qu’on oublie aujourd’hui, c’est qu’autrefois le sel, le poivre et les épices n’étaient pas un condiment mais un assaisonnement, c’est-à-dire, au sens littéral, ce qui permettait à la viande de traverser les saisons. En l’absence de réfrigérateurs et de glacières, la seule façon de faire durer les viandes était de les traiter, soigneusement et méthodiquement, avec des épices ou du sel. Cela leur permettait de rester comestibles en se conservant ou en séchant adéquatement. Si on s’est habitué, ethno-culturellement, aux viandes salées, poivrées et épicées, c’est que, pour des siècles, c’était ainsi qu’on conservait ce type de nourriture. Il fallait donc, à une maisonnée ordinaire, une bonne quantité de sel, de poivre ou d’épices pour que sa nourriture carnée ne pourrisse et ne se perde. On avait donc là une importante question de survie utilitaire qui faisait de la course aux épices un enjeu si acharné. Le sel du salaire était finalement aussi vital au salarié que les chameaux pour Mahomet. On était encore crucialement dans une dynamique de trocs de valeurs d’usage. L’idéologie contemporaine des épices comme condiment et produit de luxe édulcore passablement la compréhension de ce fait historique. Ce n’était pas leur rareté qui monétisait les épices, c’était le fait qu’elles comblaient un besoin important.

Venons-en à l’or. On a beaucoup invoqué ses caractéristiques soi-disant irrationnelles pour expliquer sa monétisation. L’or est rare, l’or brille au soleil, l’or est un signe ostensible de richesse sous forme de bijoux, de parures et de décorations. D’une certaine façon on a traité, assez sommairement, l’or comme les perles. Quand Cléopâtre dissous des perles dans du vinaigre et les boit, elle manifeste l’ostentation opulente absolue. Elle s’approprie un objet rare, inutile, cher, précieux, sans aucune autre fonction que celle de parure et elle l’ingère, lui assignant ainsi une valeur d’usage triviale, fictive et parasitaire comme expression et démonstration la plus explicite et la plus ostensible de son arrogance opulente. Telle est effectivement la fonction historico-politique des perles (mais pas des diamants, hein, qui, durs et abrasifs eux, servent dans l’industrie). Alors ne confondons pas tout et demandons-nous: qu’en est-il de l’or?

On a voulu que, trop mou, l’or soit un métal inutile. Contrairement aux métaux naturels (fer) ou aux alliages (bronze), il serait peu exploitable pour la fabrication des armes et des outils. Ce développement est à soigneusement nuancer. La mollesse toute relative de l’or est un défaut quand on fabrique un sabre ou une pelle mais elle devient une qualité quand on fabrique une aiguille ou un dé à coudre. Les petits outils, les instruments délicats, les fourchettes, les pincettes, les coupes, les gobelets, l’argenterie, justement… requièrent un métal un petit peu plus mou pour pouvoir être façonnés avec toute la précision requise. Ceci postule naturellement un type de civilisation de classes qui soit plus subtile, plus raffinée, plus perfectionnée, plus orientée vers certains détails domestiques particuliers. Chez les Mongols, une tige de bois était plus précieuse qu’un filin d’or. Le bois, rarissime en pays de steppes, servait à soutenir la charpente portative des yourtes. L’or ne servait pas à grand-chose, vu que les Mongols, peuple nomade et guerrier, cherchaient surtout des métaux pour fabriquer des armes et des outils, et se paraient surtout de fourrures… steppes glaciales obligent, toujours. Les Mongols des premiers temps ne thésaurisaient pas l’or de leurs butins de rapines. Ils l’échangeaient plutôt, à des peuples plus gesteux qu’eux, contre des marchandises leur étant plus utiles, sans que cela ne remette en cause leur richesse ou leur puissance de futurs conquérants du monde.

La mollesse (toute relative) et la malléabilité de l’or n’est pas son défaut mais bien sa qualité inhérente. Quand il s’est agit de constituer du numéraire, il a fallu opter pour un objet inusable (exit le sel et les grains de cacao) mais assez intimement malléable au départ. L’orfèvrerie avait transformé, de longue date, l’or en quelque chose de plus léger que la pierre, de plus solide que le verre et de plus souple que le bronze ou le fer. Une petite rondelle d’or est assez solide pour ne pas se dissoudre mais initialement assez malléable pour qu’on puisse écrire dessus ou y graver un visage miniature. Le verre, le bronze et le fer ne se prêtent pas trop à ça. On ne rappelle pas assez que, des Nabuchodonosor aux Louis et aux Napoléon en passant par les Périclès, les César et les Mérovée, les instances politiques ont toujours exploité le numéraire comme timbres de propagande. De ce point de vue, personne n’est dupe, la pièce d’or, c’est un peu comme une bande de patinoire au hockey ou une carrosserie de voiture en course automobile. On la badigeonne à l’effigie d’un tas de zinzins pas rapport, parfaitement parasitaires et indépendants de sa fonction sportive… ou commerciale.

La stabilité antique du numéraire métallique se synthétise donc, finalement tout bêtement, en un ensemble bien détectable de considérations pratiques: assez solide pour durer, assez inerte pour ne pas retourner promptement à sa valeur d’usage (non comestible, par exemple), mou tant et tant que d’autres métaux le surpassent pour forger les gros outils, assez malléable pour pouvoir se couvrir d’inscriptions fines et détaillées, assez discernable et reconnaissable. Il n’y a rien de magique, de sacré ou d’atavique là-dedans. Voilà pour les caractéristiques qualitatives de l’or. Quant à la cruciale dimension quantitative des métaux précieux comme mesures de valeur, Marx nous en a parlé bien mieux que quiconque.

Comme le temps de travail général n’admet lui-même que des différences quantitatives, il faut que l’objet, qui doit être considéré comme son incarnation spécifique, soit capable de représenter des différences purement quantitatives, ce qui suppose l’identité, l’uniformité de la qualité. C’est là la première condition pour qu’une marchandise remplisse la fonction de mesure de valeur. Si, par exemple, j’évalue toutes les marchandises en bœufs, peaux, céréales, etc., il me faut, en fait, mesurer en bœuf moyen idéal, en peau moyenne idéale, puisqu’il y a des différences qualitatives de bœuf à bœuf, de céréales à céréales, de peau à peau. L’or et l’argent, par contre, étant des corps simples, sont toujours identiques à eux-mêmes, et des quantités égales de ces métaux représentent donc des valeurs de grandeur égale. L’autre condition à remplir par la marchandise destinée à servir d’équivalent général, condition qui découle directement de la fonction de représenter des différences purement quantitatives, est qu’on puisse la diviser en autant de fractions que l’on veut et que l’on puisse de nouveau rassembler ces fractions de manière que la monnaie de compte puisse être représentée aussi sous une forme tangible. L’or et l’argent possèdent ces qualités au plus haut degré.

(Karl Marx, Le capital)

La spécialisation des pièces d’or en monnaie repose tellement sur un conglomérat de conditions à la fois pratiques et non substantiellement inhérentes à l’élément chimique Or (Au) que le remplacement de la monnaie métallique par la monnaie papier s’est effectué historiquement, sans heurt transitionnel particulier. Le facteur quantitatif (tant en termes de division fractionnaire fine que d’amplification pharaonique des quantités) prime de plus en plus profondément, à mesure que la monnaie s’hyperspécialise, dans sa fonction de moyen d’échange. C’est tellement le cas que même le numéraire papier est en train de se faire bazarder par la roue de l’Histoire. Et, surtout, un louis d’or aujourd’hui n’a plus aucune valeur monétaire. C’est un gros objet curieux pour antiquaires qui vaut souvent plus cher comme artefact historique que comme petite masse aurifère.

La vieille fascination irrationnelle envers l’or, perpétuée chez nos contemporains, est moins antérieure à son antique monétarisation que postérieure à celle-ci. L’or est une matière ordinaire comme tant d’autres. Elle nous permet de fabriquer des jolies choses qui coutent cher mais il est très important de comprendre que les médailles d’or olympiques, les disques d’or des chanteuses pop et le nombre d’or mathématique ne sont jamais que des variations métaphoriques sur une des résultantes historiques de la conjoncture du développement de l’or comme simple objet culturel et technique. C’est pour cela que je tiens à dire à tous les pays qui ont des réserves d’or et à tous les olibrius qui boursicotent et se jettent sur l’or comme soi-disant valeur refuge: Séraphin Poudrier, sors de ce corps.

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Tiré de mon ouvrage, PHILOSOPHIE POUR LES PENSEURS DE LA VIE ORDINAIRE, chez ÉLP éditeur, 2021.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Harmonium

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2022

Ça m’intrigue d’écouter ta parole.
Tu es un vrai cas d’école,
Harmonium,
Mon petit bonhomme,
Mon petit guignol.
Ma foi,
C’est pas trop harmonieux, tout ça.

Un petit peu accordéon,
Orgue, cornemuse, bombardon.
Tu marches ici, tu cours par là.
Tu nous racontes un peu n’importe quoi.
Tu es petit, tu es grand,
Un peu adulte, un peu enfant.
Tu veux souffler,
Tu veux souffrir.
Tu veux pleurer
Et tu veux rire.

Tu te cherches un petit peu, je trouve.
Ici, tu te fermes. Là-bas, tu t’ouvres.
Tu as un soufflet
Et un clavier…
Un peu pour les mains, et la paix,
Un peu pour la guerre et les pieds.

Tu es une mire ou un compas.
Tu es un jeûne ou un repas.
Tu es un vieillard ou un babi.
Tu es un chat ou une souris.
On sait pas trop ou tu t’en va.
C’est pas limpide limpide, tout ça.

Finalement, je sais pas.
Tu es une femme, tu es un homme.
Tu es un harmonium,
Quoi…

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TOMAHAWK (film documentaire de Nicolas de la Sablonnière, 2017): quatre saisons pour sculpter le monde

Posted by Ysengrimus sur 7 juin 2022

Sainte-Rose-du-Nord (région du Saguenay, Québec)

Faut qu’la roche a l’aille peur…
Thomas Meloche

En 2016, l’artiste multidisciplinaire et cinéaste Nicolas de la Sablonnière (dit Delasablo) a filmé, doucement et méthodiquement, le sculpteur sur pierre, bois et glace Thomas Meloche, pendant une séquence d’une année. Le résultat, splendide, est un film documentaire d’une heure et vingt-trois minutes sur ce sculpteur hyperactif et son entourage familial, social et professionnel. Tous ces gens sont installés à Sainte-Rose-du-Nord, un village touristique, renommé pour son originalité ethnoculturelle, se trouvant dans la région du Saguenay, au Québec.

Ce solide documentaire vaut comme objet esthétique en lui-même. On y retrouve trois éléments forces superbement dominés. D’abord, une cinématographie léchée, majestueuse, nous saisit dès les premières minutes de visionnement. On sent la matière, dans ses textures, ses concrétudes et ses couleurs, presque aussi intimement que le fait le sculpteur que nous allons découvrir. Ensuite, une aptitude discrète mais particulièrement sentie et chaleureuse à mener, caméra en main, des entretiens, y compris des échanges avec des enfants, permet d’aller chercher la finesse des rapports humains, sans lourdeur et sans ostentation. Finalement, le montage et le découpage descriptif et narratif de l’opus est singulièrement efficace et d’autant plus heureux qu’il œuvre à nous faire découvrir un artiste aussi foisonnant que passionnant, ce Thomas Meloche à la fois sage, magnétisant et singulièrement sympathique.

L’opus se subdivise en quatre parties, bien découpées, reproduisant le rythme tranquille des saisons.

  • L’HOMME DE PIERRE (2:39). Nous sommes en été et Thomas Meloche travaille sur un personnage de granit, un homme debout, d’allure paysanne ou montagnarde et portant un chapeau à larges bords. C’est au marteau, au ciseau et à la meule et quand tu es écœuré, il faut arrêter. On voit le résultat prendre forme tout en découvrant, par touches, la sérénité verbale du sculpteur, qui nous parle doucement de ce qu’il fait. Il travaille en extérieur, sous le soleil. Une amie commente l’œuvre, trouvant le personnage courtaud et curieusement dimensionné. Thomas Meloche défend ses choix esthétiques, sans se démonter. Des touristes français viennent admirer son travail en cours d’exécution. Il interagit avec eux comme un vrai homme public discret qui connait implicitement l’importance de l’apport des visiteurs-mondes. Puis, abruptement, l’intégrité de l’œuvre va se voir compromise par un petit drame. Quelques jours après la visite des touristes, la sculpture est terminée. Le sculpteur cherche à chasser du pied une petite cale (une shim) se trouvant sous la statue. Un faux mouvement a lieu et l’œuvre bascule et se casse en deux, au niveau des reins et du thorax du personnage. Menu mystère paranormal, l’acheteur de la statue (dont on découvrira plus tard qu’il ressemble un peu au perso de granit) s’est fait un tour de rein, le même jour. Notre statuaire ne se laisse pas démonter. Il sable les deux portions fracturées de sa statue et, avec force tiges de métal, colle et l’aide d’un bouteur pour soulever le torse et le replacer, il répare la statue et la livre dans les délais. Résultat obtenu. Les courts entretiens avec les jeunes fils de Thomas Meloche, qui commentent le travail de leur père, sont particulièrement réussis, tant cinématographiquement que verbalement. Eux aussi préfèrent le résultat sculptural qu’ils jugent satisfaisant à la démarche, qu’ils jugent oiseuse.

  • L’HOMME DE BOIS (25:06). Nous voici en automne et Thomas Meloche œuvre maintenant à ce que les citoyens de la République Domaniale appellent un dieu dans le bois. Il s’agit d’une sorte de figure totémique artisanale qui est façonnée, au ciseau et à la tronçonneuse, à même le segment enraciné d’un arbre. Le travail se fait donc directement sur le terrain de la cliente, qui a loué les services du sculpteur pour donner cette dimension sculpturale à un restant d’arbre-souvenir se dressant, de longue date, sur son terrain. La statue joue donc de dispositions totémiques et, fatalement, c’est une superposition de figures hirsutes, aux détails sophistiqués et perfectionnés. La partie supérieure de l’œuvre ressemble à une sorte de tête de hibou fantastique, aux yeux à la fois creux et vifs. L’ensemble, totalement exempt d’écorce, est suffisamment haut pour que le sculpteur doive grimper sur un échafaud pour le parachever. Comme nous sommes sur les lieux de l’évènement, le cinéaste saisit l’opportunité pour mettre en forme un petit entretien avec l’acheteuse de l’œuvre. Elle nous décrit, avec beaucoup de simplicité et de naturel, l’ensemble des émotions que lui suscitent l’émergence de l’œuvre hors du corps de son vieil arbre. Thomas Meloche au travail en arrive au moment où il doit vernir la statue de bois. Il partage verbalement ses vues sur la sensualité du travail de vernissage qu’il décrit très en détails. On sent un artiste intime avec la matérialité concrète de toutes les étapes de son travail. En même temps, le documentaire s’élargit graduellement en direction de l’entourage social et familial de Thomas Meloche. Ce sera l’occasion de mieux découvrir ses deux jeunes fils et un voisin-comparse qui procède à l’abattage des moutons et des poules de leur petite ferme vivrière. L’automne, saison de l’abondance, bondance.

  • L’HOMME DE GLACE (45:16). Et c’est le temps de l’hiver… Là, pour Thomas Meloche et sa petite équipe de compagnons et compagnes journaliers, c’est la saison haute. On entre dans le monde spectaculaire et saisissant des sculptures sur glace. On sent aussi la forte dimension touristique de toute l’entreprise (d’éphémères scènes carnavalesques de festivals hivernaux nocturnes nous font bien sentir que, là, il y a de l’action et du commerce extérieur à revendre). La partie la plus difficile à comprendre de tout l’exposé (d’autre part limpide) se trouve ici. Thomas Meloche et un de ses collègues produisent des parallélépipèdes de glace translucide qu’ils utiliseront pour certaines de leurs sculptures et constructions de glace. Ces blocs de glace sont produits grâce à un procédé de réfrigération présenté un peu trop allusivement (pour le modeste profane que je suis). Le sculpteur soutire aussi, au ciseau, une masse de glace du centre du parallélépipède translucide, sans nous expliquer exactement pourquoi il fait cela (alors que, curieux de tout ce qu’il tambouille, on aurait voulu savoir). Ceci dit, toute cette portion hivernale de l’opus reste une des plus spectaculaires. Les statues et monuments de glace, érigés sur ce qui semble être la place d’une ville nordique de taille moyenne, sont colossales et mirifiques. Thomas Meloche et ses équipiers et équipières façonnent, entre autres, un bar à pitons, c’est-à-dire une sorte de taverne de glace littéralement, où des shooters seront déversés à travers les mamelles transparentes d’une louve romaine de glace. L’ambiance est celle de la préparation méthodique d’une exposition en plein air d’art éphémère monumental de glace. Il y a même un petit hôtel-iglou. C’est éblouissant. Ciseau en main, Thomas Meloche commente sereinement la beauté du matériau glace. Il le fait avec beaucoup de tendresse. On sent qu’il aime particulièrement ce segment musculeux, hivernal et tonique de son mode d’expression polymorphe.

  • LA NATURE DE L’HOMME (69:36). Au printemps, tout renait lentement. C’est le moment de prendre plus intimement la mesure de la nature de l’homme du jour, Thomas Meloche. Cet artiste vit de son art. Il est peintre et sculpteur. Les contrats se succèdent, en pagaille. Il manque parfois de temps pour se reposer. Il est aussi partiellement un amuseur public (un peu… pas trop, non plus). Il tient une ferme artisanale (moutons et volailles), fait du sirop d’érable, des parallélépipèdes de glace et du bois de chauffage. Il s’efforce de vivre en harmonie avec la nature, ses pairs, et la vie. Il est un père monoparental. Ses deux fils ont parfois un petit peu de misère à le suivre. Thomas juge (ironiquement, mais bon…) ne pas nourrir ses fils adéquatement. Les enfants d’artistes, ça a toujours faim… dit-il, même si la dimension efficacement commerciale de la démarche de l’artiste se poursuit, en rythme. L’acheteur du perso de granit accidentellement fendu en deux vient prendre livraison de son œuvre. Il ne souffre pas de la souffrance de sa statue mais, modestement, il la partage. On demande aux pairs de Thomas Meloche comment ils imaginent ce dernier à quatre-vingts ans. Une occasion originale et sympathique de prendre la mesure actuelle de l’hyperactivité du personnage, à travers les commentaires de prospective souriante de son entourage. Non, non… on ne veut pas vraiment qu’il vieillisse et, corolairement, on ne veut plus vraiment le quitter, non plus. Comme il envisage lui-même de vivre jusqu’à 144 ans, il y a espoir de le revoir… devant la caméra de Delasablo ou ailleurs…

TOMAHAWK, Nicolas de la Sablonnière (dit Delasablo), 2017, Antarez films et Z’m Prods, film documentaire de 123 minutes.

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Sur la discrimination idéologique

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2022

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La discrimination a pignon sur rue, en ce moment. Il semble, au jour d’aujourd’hui, que tout le monde soit en train de subir une discrimination à quelque chose. Tout y passe. Ceci-phobie, cela-phobie, discrimination et dénigrement de toutes farines, mot-notion que l’on ne désigne plus que par sa première lettre… Je ne vais pas vous énumérer ici la sarabande des ***ismes, ce serait la ritournelle rebattue du jour. Il semble bien qu’on n’ait jamais autant discriminé. Ou plus précisément, il semble qu’on n’ait jamais autant dénoncé le fait de discriminer, ou de sembler le faire. Ceci d’ailleurs est, à n’en pas douter, un développement plutôt heureux. Il est relativement aisé d’admettre qu’il y a une vive qualité réformiste à cette surveillance forcenée des discriminations que nous livre notre temps. Et il faut bien dire qu’indéniablement le butor d’autrefois, qui traitait de sa hauteur patriarcale, coloniale ou seigneuriale à peu près tout le monde ne lui ressemblant pas, est bel et bien un personnage exécrable dont on ne regrettera pas d’être en train de suavement se débarrasser. La chasse est ouverte sur la discrimination et, franchement, bon, on va pas pleurer.

Mais force est malheureusement d’admettre que certaines discriminations semblent plus cotées que d’autres. Les discriminations dont la dénonciation accommode bien le monde bourgeois, sans trop le menacer, ont incontestablement un solide avantage, dans la compétition victimaire qui se poursuit. Ainsi certaines discriminations, quoique particulièrement virulentes, restent mystérieusement dans l’antichambre de l’oubli et paraissent ne pas faire l’objet d’une attention particulière. Pas moins furax que les autres, je vais y aller de la dénonciation de la discrimination qui est celle que je déplore le plus et que l’on discerne le moins. Et j’ai nommé la discrimination idéologique. Lorsque l’on découvre vos idées fondamentales, qu’on en prend connaissance, qu’on dégage les implications critiques qu’elles entraînent, on peut parfois discrètement s’arranger pour ne pas vous retenir à l’emploi, à l’avancement, où à autre chose. Rien n’est avoué, naturellement. Tout se joue dans l’abstrait, dans le feutré, dans le googling discret, et dans le silence. Mais cela existe bel et bien, opaque, dense, puissant. Vous voulez en faire l’expérience? Soyez (encore) marxiste ou, tout simplement, critiquez la société dans un angle anticapitaliste. Ce sera pour vous rendre compte que les idées que vous véhiculez sont bien souvent susceptibles de vous attirer des emmerdements majeurs et ce, autant, sinon plus, que la couleur de votre peau où votre orientation sexuelle.

Allez-y. Introduisez, comme ça, dans la discussion de salon, le fait qu’il est tout simplement indéniable que le capitalisme marche à sa perte et qu’il ne lui reste certainement pas un siècle d’existence. Expliquez, sans trop vous étendre dans la technicité, ni trop relativiser, qu’un beau jour, les grands avoirs financiers contemporains feront l’objet d’un partage beaucoup plus équitable et d’une répartition beaucoup plus équilibrée, au sein de la société civile. Allez jusqu’à oser prononcer le mot encore archi-tabou de communisme. Annoncez, sans flancher, que la haute bourgeoisie est aux abois, dans l’expectative de ce grand soir suave, et qu’elle planque son pognon dans des iles désertes, dans l’espoir, parfaitement illusoire, de retarder ou d’esquiver cette terrible détermination historique qui lui pend au-dessus de la bobine, comme une épée de Damoclès. Vous allez vite voir les faces de vos vis-à-vis, et ce, même si ces gens-là ne sont pas des milliardaires, s’allonger et entrer discrètement dans le gestus discret de la discrimination polie mais implacable. Et il sera alors hautement improbable qu’on vous invite à la prochaine soirée mondaine de ce groupe spécifique.

La discrimination idéologique, doit-on dire la mort dans l’âme, fonctionne d’ailleurs dans tous les sens. De fait, il est assez clair que des antisémites, des phallocrates, des bellicistes ou des racistes feront imparablement l’objet d’un rejet analogue, hors de mon propre petit salon intellectif. Pas question de transiger là-dessus, au nom de je ne sais quel symétrisme anti-discriminatoire. Voilà qui est dit et bien dit. Cependant, il est important de nuancer la teneur de la discrimination idéologique des autres (surtout, ahem… des droites) et de bien faire ressortir que les groupes qui subissent la discrimination idéologique ne sont pas nécessairement constitués des éléments les plus conservateurs de notre société. Ces derniers ont pignon sur rue, littéralement. Il n’est effectivement qu’à compulser certains médias journalistiques et télévisuels pour s’aviser du fait que certaines idées (rouges, habituellement) n’y figurent pas, n’existent pas pour eux, et ne correspondent pas à des alternatives idéologiques reconnues. Pendant ce temps d’autres idées (brunes, habituellement) battent la campagne, sans être inquiétées ou sous-financées. Vous en connaissez un FoxNews marxiste, vous? Pas moi. Et pendant ce temps, par-dessus le marché, le racisme, la xénophobie, le militarisme, la misogynie bénéficieront souvent d’une sorte de non-lieu implicite, à base de il ou elle a droit à son opinion… il faut respecter la liberté d’expression… il faut rencontrer les critères que l’on revendique en matière d’ouverture d’esprit et de respect de l’autre… et zouzouzou et blablabla… La barbe, les barbouzes. Non, il n’y a pas à chipoter. Critiquez la société, dans un angle anticapitaliste, et vous ne disposerez plus du tout d’un tel non-lieu, implicite ou explicite. La différence sera drastique.

Bon, encore une fois, vous n’êtes pas obligés de me croire sur parole. Je vous le dis. Faites l’expérience. Tenez des propos marxistes ou simplement anticapitalistes. Mais attention. Ne les amenez surtout pas sur un ton virulent. En effet, dans un tel cas, c’est à votre tonalité que l’on affecterait promptement de s’en prendre. Non, non, roucoulez patiemment votre dispositif doctrinal, sur un ton calme, doucereux, onctueux. La lèvre pulpeuse et l’œil humide, expliquez-le, sans sourciller, que l’ordre social actuel est voué à sa disparition historique. Vous verrez bien qu’on trouvera un moyen discret mais certain de vous montrer la porte de sortie. En réalité, n’importe quelle personne de gauche vit, dans nos sociétés, avec la discrimination idéologique comme avec une sorte de fatalité omniprésente. Tant et tant qu’on reste discret. On ne partage pas automatiquement ses idées sur la société, avec une nouvelle personne dont on vient de faire la connaissance. Cette façon d’être, et de vivre avec la discrimination idéologique, est tellement ordinaire, qu’on n’y pense pas vraiment. Ça fait partie de la vie habituelle et courante. Les réactionnaires, eux, sont tranquilles. Leur petite vision du monde étriquée est imperturbablement postulée. Faut surtout pas froisser les pauvres petits réacs. Toute nouvelle rencontre, surtout dans un contexte minimalement mondain, se gère et s’appréhende sur le mode de la circonspection et de la prudence, pour ne pas dire, tout simplement, de la peur. La sensibilité gauchisante n’existe pas, on n’en parle pas, ne la reconnait pas… ne sait tout simplement pas de quoi il s’agit. L’idéologie dominante est, et demeure bel et bien, l’idéologie de la classe dominante.

La discrimination idéologique est un comportement fondamentalement bourgeois. Les bourgeois contemporains sont terrorisés. Ils sont aux abois. Ils se sentent inquiets en permanence car ils savent parfaitement qu’ils dominent et oppriment ouvertement la société civile. Aussi, ils surveillent attentivement tout personnage, membre de leur classe ou non, susceptible de tenir des propos critiques à leur égard. La pratique est ancienne, aussi peu reluisante que solidement ancrée. Elle est banale, banalisée, et il n’y a pas grand-chose qu’on puisse y faire, en temps de paix sociale. C’est bien pour cela, au bout du compte, que les gens ayant une idéologie critique à l’égard de la société capitaliste se retrouvent finalement entre eux et gèrent leur harmonie idéologique comme une sorte de résistance secrète à l’ambiance de discrimination idéologique qui nous entoure et nous enserre. Et d’ici à ce que nos bons bourgeois se mettent à se lamenter en nous accusant de classisme, il n’y aurait qu’un pas, si facile à franchir. Le concept ronron est là, de toutes façons, qui n’attend qu’à les servir. Toutes ces notions réformistes sur la discrimination en ***ismes sont des gadgets intellectuels bourgeois, de toutes façons.

Toujours révolté, je demande tout simplement, en tout respect salonnier, à mes compatriotes et à mes concitoyens de cesser de me discriminer pour mes idées, comme on me l’a fait toute ma vie. Je ne vois pas pourquoi, ouvertement réactionnaires ou mielleusement réformistes, les petits penseurs de droite auraient droit à un traitement de faveur qui m’échapperait. Je n’entends pas me faire priver de mon aspiration à la pensée critique et au rejet des implicites d’une société en mutation profonde et dont les crises tranquilles, indiscernables mais omniprésentes, se doivent absolument de faire l’objet d’une description adéquate.

Suivez mon regard, même si vous-même ne voulez pas voir.

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LA GUERRE DES BOUTONS ou le choc des enfances

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2022

guerre_des_boutons

Installer Reinardus-le-goupil devant le classique cinématographique français la guerre des boutons fut une expérience parfaitement tempérée et équilibrée. Reinardus-le-goupil n’aime pas le noir et blanc mais une histoire d’enfants l’intrigue encore. Neutralisation des ondes positives et négatives, donc. Il allait regarder, l’œil serein. Et il allait finalement aussi me faire relativiser mon souvenir, vieux, vague, vermoulu, de cette œuvre charmante et m’aider à mieux la comprendre, la dominer. Après tout. J’avais cinq ans de moins que mon fils puîné quand je me suis imprégné, l’œil écarquillé, de cet opus crucial.

Nous sommes à l’automne de 1962, il y a donc de cela soixante ans pile-poil (le roman La guerre des boutons de Louis Pergaud, dont s’inspire le film, se passait, lui, à l’automne de 1912). C’est la rentrée… et les ribambelles d’enfants des villages de Longeverne et de Velrans vont réactiver leurs vieux conflits. C’est le rappel des classes, dans tous les sens du terme. Ceux de Longeverne sont menés par Lebrac (André Treton), grand préadolescent boutefeu et frondeur, enfant battu, graine de racaille, petit dur. Ceux de Velrans sont sous la coupe de L’Aztec (Michel Isella), haut comme trois pommes mais teigneux, autoritaire, vif et pugnace. Nous nous retrouvons littéralement au cœur de la bande de ceux de Longeverne, en compagnie de Lebrac, de Grand Gibus (François Lartigue), de Petit Gibus (Martin Lartigue, l’irrésistible et inoubliable bougonneux de dix ans de l’affiche), de Marie-Tintin (Marie-Catherine Faburel, la seule fille de la bande) et d’une kyrielle de moutards (tous acteurs amateurs et figurants de la région de Saint Hilarion, France). Les chocs de combat des deux armées enfantines ont habituellement lieux dans les sablières s’étendant entre les deux hameaux. On s’y bat avec des épées de bois, non sans une certaine élégance formelle. On y fait des trêves ambivalentes pour soigner tous ensembles une patte cassée à un garenne. Reinardus-le-goupil sourcille déjà et, ce faisant, il capture la principale problématique du film : Ils se battent pour vrai ou c’est un jeu?

En fait, c’est un peu des deux: l’art fielleux et subtil de se prendre au jeu. Après un de ces chocs de combats semi-ludiques, un velransois est capturé par la bande de ceux de Longeverne. On le colle à un arbre et un dilemme apparaît. Lebrac dégaine son couteau de poche et, sous la vindicte de ses troupes, cherche ce qu’il pourrait bien sectionner à sa victime. Oreilles, nez, cheveux, zizi, hmmm… trop abrupt. Un choix déterminant est arrêté. On lui coupera tous ses boutons et on lui tranchera ses bretelles. Il rentrera chez lui piteusement dépenaillé et subira les foudres parentales. Voilà une option appropriée. Le code de la guerre des boutons est alors scellé. Lebrac, capturé lors du choc de combat suivant, verra L’Aztec et ceux de Velrans lui faire subir le même sort. À bon chat, bon rat… Mauvais comme un babouin, vindicatif, le petit chef de ceux de Velrans n’a pas trop d’imagination autonome, mais il sait pister l’ennemi longevernois dans sa logique, s’en inspirer et le serrer. C’est l’escalade. Boutons et bretelles deviennent, dès lors, des objets hautement précieux, quelque chose comme un trésor de guerre. Car l’idée désormais, c’est de disposer d’un flot ininterrompu de boutons de rechange, que Marie-Tintin pourra recoudre, rafistolant au mieux l’apparence vestimentaire des prisonniers de guerre malchanceux avant qu’ils ne rentrent chez leurs parents. Les boutons et les bretelles se stabilisent solidement comme butin, dans les esprits. Cela exacerbe les tensions et favorise une dérive inattendue. Lebrac «emprunte» un cheval de labour et monte au combat devant ses troupes sur son canasson. L’Aztec est en déroute, mais il n’a pas dit son dernier mot. Avec l’appui d’un traître anti-républicain (c’est que la bande des longevernois s’articule ostentatoirement comme la république égalitaire des enfants), L’Aztec repère la cabane que ceux de Longeverne se sont patiemment construit pour planquer leurs boutons et il la boute au tracteur. Après la cavalerie, les tanks, s’exclame le féroce fils de paysan velransois, qui a emprunté le véhicule agricole à son père pour «quinze minutes». Et c’est ici que la machine des guerres fantasques de l’enfance se met à sérieusement grincer pour les deux jeunes chefs. Lebrac fait torturer un peu trop fort le traître «royaliste» qui a causé la perte de leur superbe cabane aux boutons. Celui-ci, plus mort que vif, ses nippes en charpie, traverse le village en larmes et ses parents s’en mêlent. Petit Gibus est capturé et rossé. La bande de ceux de Longeverne est démantelée par les adultes de leur village et Lebrac, qui craint la cuisante brutalité paternelle, fuit se cacher dans la forêt. On le recherchera, par groupes de rabatteurs adultes. Un arbre sera abattu, un garenne sera sacrifié. Tout un monde de petites choses si précieuses en enfance s’effondrera pour ce tout jeune homme, cet été là, sans possibilité de retour. L’autre chef de bande, L’Aztec, en boutant la cabane de l’ennemi, a fait tomber en panne le tracteur flambant neuf de son vieux. La machine ne peut plus bouger. L’Aztec ne peut pas la ramener. Désespoir insondable. Victoire à la Pyrrhus. L’Aztec subira donc aussi les cuisantes conséquences de la petite délinquance en déliquescence. Les deux chefs sont mis en pension par les adultes et, du coup, ce fameux automne là, «les autres se sont mis à grandir», pour reprendre le beau mot de Plume Latraverse.

Une vision tendre, chafouine, grinçante, drolatique du coming of age et de la fin de l’enfance, mise en contraste avec le ridicule bien tempéré d’une joyeuse petite troupe d’acteurs adultes dont le jeu, féroce et dérisoire, supporte celui des enfants avec un brio imparable. Pas trop de rectitude non plus, dans ce temps là… Oh là là. Les gamins, Petit Gibus en tête, boivent du calva et fument des gauloises. La scène de la bande de ceux de Longeverne buvant, fumant et gueulant, dans leur cabane pleine de boucane, vous casse la rectitude sous vous, comme on casserait de bien fines échasses. Elle avait déjà pris un bon coup dans les jarrets au moment des scènes de nus guerriers, toutes classiques désormais… Et, indécence des indécences, l’unique petite fille fait le ménage dans la cabane et raccommode les boutons sectionnés. Son rôle est solide, hiératique, intense, quoique presque muet. Ce n’est plus un Stéréotype, c’est carrément un Type. Le Type Rectitude-oh-pas-cette-fois-ci… Cette fois-ci, c’est la pleine insouciance canaille et garçonne d’autrefois, y compris celle des cinéastes!

Quand j’avais vu tout ce film, vieux maintenant de soixante ans (pile-poil), vers mes douze ans j’en avais gardé un souvenir vif et, l’un dans l’autre, assez terrifiant. Les moments de dissolution du monde enfantin par la rudesse et l’intransigeance adulte m’avaient durablement secoué. Et cette guerre des boutons, c’était purement une vraie de vraie guerre, dans mon regard abasourdi du temps. Aujourd’hui, bien, pour des raisons dont vous prendrez acte au moment de découvrir la toute dernière réplique du film, c’est mon puîné-plus-vieux-que-moi (dix-sept ans, lui, à l’époque) qui s’avère avoir raison au sujet de cette fiction folâtre. Tu vois, ils ne se battaient pas pour vrai, c’était un jeu, dira Reinardus-le-goupil, en épilogue. Et c’est moi qui, à douze ans, m’était, de fait, pris au jeu de l’effritement rageur et minuscule de ma propre enfance perdue.

La guerre des boutons, 1962, Yves Robert, film français avec Martin Lartigue, André Treton, Marie-Catherine Faburel, Michel Isella, François Lartigue, 90 minutes.

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LE GRAND SAULT IROQUOIS (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2022

C’est le Grand Sault, pense-t-il, comme on disait à l’époque de la Nouvelle-France pour désigner une chute. Dylan, Hugo et Thomas font désormais partie, bien malgré eux, de cette lointaine époque où la seule façon de voyager était de suivre les cours d’eau. Les rapides et les chutes représentaient des barrières naturelles qui compliquaient la vie des voyageurs.
(p 226)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, manifeste dans le présent ouvrage (paru en 2015) les trois forte suivants, qui semblent d’ailleurs traverser une portion significative de toute son œuvre romanesque. 1- promotion d’un rapprochement serein et ordinaire des cultures; 2- instruction et diffusion de connaissances culturelles et historiques; 3- éducation sociétale et promotion de comportements civiques chez les jeunes. Le tout se joue avec doigté, subtilité et élégance à l’intérieur d’un ouvrage enlevant, mobilisant la tradition assurée et bien balisée du récit d’aventure. Reprenons brièvement ces trois piliers d’une littérature jeunesse bien tempérés.

Promotion d’un rapprochement serein et ordinaire des cultures. Un jeune québécois de souche caucasienne, un jeune québécois de souche haïtienne et un jeune québécois de souche amérindienne se rencontrent, lors d’une des études de retenue de leur grosse école secondaire effervescente. Ils fraternisent. Une amitié naît, en toute camaraderie élective. On se découvre des goûts communs et on explore aussi les traits culturels de chacun. Dylan, le jeune Amérindien, semble très intéressant aux yeux de ses deux comparses. Il est de la nation Mohawk ou Iroquoienne. Fier de son héritage, il se réclame notamment de la légende tenace selon laquelle les Iroquois n’ont pas le vertige. On décide joyeusement d’aller tester le truc de concert, dans un centre d’escalade en ville. Les trois garçons se retrouvent harnachés et encordés sur un mur de grimpette en salle… et c’est finalement Dylan qui s’en tire le moins bien, derrière ses deux hardis compagnons. Le jeune amérindien se retrouve la tête un peu étourdie et cernée de points d’interrogations. Cette histoire d’absence de vertige mohawk serait-elle une sorte de légende? Question insidieuse, confrontant la certitude à la croyance. En tout cas, vertige ou pas, Dylan décide d’inviter ses deux nouveaux compagnons dans sa famille, pour un grand repas en plein air, sur la réserve de Kanesatake. Un sens tout naturel de la fraternité amicale se déploie, en toute simplicité.

Instruction et diffusion de connaissances culturelles et historiques. Dans des conditions impliquant un glissandi fantastique dont nous tairons ici le poétique détail, nos trois hardis compagnons, toujours sur la réserve de Kanesatake, vont ensuite se retrouver emportés dans un déplacement extratemporel qui va les relocaliser dans un village mohawk de la période précoloniale. Les réflexes culturels de Dylan vont alors s’avérer précieux car il va lui falloir retrouver les codes et les modus d’interaction qui permettront à nos trois explorateurs involontaires d’établir leur jonction avec leurs hôtes imprévus. Dans un traitement de la fiction du voyage dans le temps digne de Poul Anderson, le récit nous installe ici dans des conditions réalistes, droitement figurative, suggérant ce qui se passerait effectivement si trois enfants du futur apparaissaient subitement dans une bourgade amérindienne du seizième siècle. On se retrouve au centre de la vie quotidienne, de la vie ordinaire, de la culture vernaculaire. Les garçons, déjà de jeunes hommes selon les critères de la culture en cours de découverte, ont la chance de participer à une chasse aux chevreuil. La précision nette et charnue de cette aventure est sans égal. Ce qui vient de se produire défie une fois de plus leur imagination. Même les colonies de vacances les plus réputées ne pourraient leur faire assister à une chasse d’une telle authenticité (p 160). Tout l’univers sociohistorique des aborigènes iroquoiens nous est donc relaté, caméra narrative en main.

Éducation sociétale et promotion de comportements civiques chez les jeunes. Cela va fatalement amener notre ami Dylan à se retrouver devant son propre dilemme. C’est lui l’Amérindien. C’est lui le dépositaire de son crucial héritage aborigène. C’est lui qui doit faire truchement entre ses deux compagnons et leurs hôtes imprévus. Mais Dylan, cet héritage culturel et langagier, qu’en a-t-il fait, en fait? Sensible à la question linguistique, au point d’être une sorte de sociolinguiste sans le savoir, Dylan, sorte d’enfant gâté du multiculturalisme, avant l’aventure extratemporelle qu’il vit maintenant, se nourrissait passivement de la réalité ordinaire du multilinguisme.

En ce bel après-midi d’avril, ce sont plutôt des bambins qui s’amusent dans les installations du parc. Deux petits garçons s’expriment en chinois. Une fillette parle espagnol avec sa maman. Sans parvenir à saisir le sens de leurs paroles, Dylan s’amuse quand même à tenter de recréer le fil de leur conversation.

La langue que l’on parle, répétait Hilda, définit qui l’on est.
(p 55)

Et pourtant, notre Dylan, combien de fois a-t-il chienné ses leçons de langue mohawk, transmise patiemment par son grand-père? C’est que le Dylan contemporain est dans une situation délicate et problématique de réappropriation culturelle et linguistique. Comme il est un assimilé historique, la langue de Shakespeare lui vient bien plus spontanément au gosier que la langue des héritiers de la culture des Maisons Longues. Combien de fois a-t-il négligé cet idiome complexe, beau jusqu’au sublime, mais ardu, lointain, difficile, et peu orienté vers ce qui est cool et ce qui est pop… Et voici maintenant notre Dylan immergé jusqu’au oreilles dans cette situation délicate où seule une communication iroquoienne adéquate lui permettra de retrouver le chemin du retour, sans heurt. Le récit ne lui fait pas lourdement la morale, son déroulement est trop subtil pour cela. Mais on arrive bien à y sentir et à y faire sentir que d’avoir mieux révisé sa copie et d’avoir été moins frivole en des temps meilleurs, Dylan disposerait aujourd’hui des pleines facultés communicatives lui permettant de les sortir, lui et ses hardis compagnons, de ce faux pas sociohistorique. La saine moralité civique montre le bout de son nez, discrètement mais sans ambages. Gère adéquatement les différentes facettes de ton héritage ethnoculturel, mon baquais, et ce sont des humains et des humaines avec lesquels tu renoueras, au bout de l’équation.

Tension, donc. Mais, tout ira bien qui finira bien. Et s’il n’est par certain du tout que les Iroquois n’ont pas intrinsèquement le vertige, il s’avère indubitable que, comme tout humain chevillé à sa cause, ils peuvent vaincre le vertige lorsque cela est requis. Sur ce point, comme sur tous les autres, le naturel et le surnaturel établiront leur jonction, en harmonie. C’est que le monde de la fiction se nourris de nos rêves anachroniques, constructifs et pacifiants, qu’il l’admette ouvertement… ou non…

Dans les films, les bandes dessinées ou les romans que Hugo, Dylan et Thomas connaissaient, il arrive souvent qu’un élément naturel ou même surnaturel intervienne, souvent surgi de nulle part, pour tirer le héros d’un mauvais pas, et ainsi lui sauver la vie. Mais ils ne sont pas dans une fiction. Les trois adolescents invoquent l’aide du ciel pour qu’un miracle se produise.
(p 220)

Et le miracle appelé de ses vœux par l’aventure se produit, ouvertement. Et un autre miracle se produit, en filigrane lui, celui d’éduquer, de renseigner et d’instruire, sans lourdeurs, ni lenteurs, ni longueurs. Rédigé dans un style vif, sobre et précis, l’ouvrage est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de cinq illustrations en noir et blanc, de l’illustratrice Jocelyne Bouchard, représentant notamment des scènes de la vie iroquoise traditionnelle de la période précoloniale.

Fiche descriptive de l’éditeur:
Dylan vient d’arriver à Montréal, où il entreprend sa première année dans une grande école secondaire. Il lui est difficile de s’adapter à tant de changements, d’autant plus qu’il vient d’un petit village iroquois, Kanesatake. Le jeune Amérindien rencontre Thomas et Hugo. Ensemble, ils jouent aux échecs, font des balades dans les rues de la ville, et échangent sur leurs origines mohawks, haïtiennes et québécoises. Ils seront même initiés à l’escalade! Mais, un soir, les trois adolescents plongent vers leur destin. Ils vivent une aventure initiatique qui consolide leur amitié et change même le cours de l’histoire. Chaman, chasse au chevreuil et légendes mohawks agrémentent ce roman jeunesse dans lequel un torrent joue le rôle d’un puissant vortex temporel.

Isabelle Larouche (2015), Le Grand Sault iroquois, Éditions du Phœnix, Coll. Œil-de-chat, Montréal, 242 p [Illustrations: Jocelyne Bouchard]

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Le souvenir de mon premier amour (LeVayer)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2022

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Le souvenir de mon premier amour

par Corinne LeVayer

(Premier chapitre du roman, Mes grands yeux de poupée pleurent encore, 2016)

Le souvenir de mon premier amour se perd dans les méandres de ma petite enfance. J’avais neuf ans. Mon père était attaché diplomatique, ma mère était ingénieure. Après de belles fonctions mondaines à Paris en 1982-1985 (j’ai perfectionné mon français ainsi), mon père fut attaché au Ministère des Affaires Indiennes en Colombie-Britannique. On s’est donc installés à Vancouver, sur la côte ouest. Comme mon père vivait ce nouveau poste comme une sorte de destitution (parce que national plutôt qu’international — diplomatie interne avec les nations Kiakimé), il formula toutes sortes d’exigences qu’il croyait extravagantes. Logement de fonction pharaonique, budget de déplacements somptuaire, gens de maison, etc. Il les obtint toutes. Au nombre de ces exigences figurait une nanny pour s’occuper de sa petite fille. C’est comme ça que Mariette est entrée dans ma vie… Elle a fait de moi une femme. Cela se joua entre 1986 et 1990 (Je suis née en 1977). Ensuite, mon père fut attaché ailleurs et Mariette, mon grand amour secret, resta à Vancouver…

Je suis fille unique et je ne me souviens pas exactement de mon existence avant que Mariette, donc, ma nanny et première amante, me caresse le trou, dans le bain. Au début c’était avec le gant de toilette, puis au fil des mois ce fut avec la main, de plus en plus de doigts. Une douceur suave, inégalée à vie, et des orgasmes explosifs, ces derniers aussi tôt que dix ans. JAMAIS de douleur. JAMAIS en se faisant forcer. Une adresse consommée. À treize ans, je faisais du cheval sur sa main et sa bouche et pas seulement au bain… Je ne me souviens pas d’avoir eu un hymen ou de sang ou de défloration ou de quoi que ce soit. Mon souvenir est qu’avec Mariette ça glissait et c’était sublime, divin. Une entrée parfaitement langoureuse et calme dans la féminité lesbienne. Ce sont les hommes qui m’ont fait mal après. Très mal. Pas Mariette, pas le grand amour de ma vie.

Les pédophiles comme l’était cette femme sont très habiles. Et comme il s’agit de tes parties intimes, cela doit rester secret. Le secret intime devient tout naturel et il n’y a absolument rien de ressenti comme coupable. C’est comme aller aux chiottes ou se vêtir. On va se cacher de tous en se faisant doigter par Mariette et la vie suit son cours serein. On n’en parlait à personne. Cette nanny était une multi-pédophile de longue date. Une vraie de vraie experte. Les fauves chassent furtivement dans la jungle qui est de leur couleur et où le gibier se trouve…

Mais voilà le hic. Je l’ai revue ces dernières années, deux fois. Elle est dans un pénitencier à sécurité minimum à Victoria (Colombie-Britannique). Elle a fini par se faire pincer et figure aujourd’hui, à cinquante-huit ans, au registre des prédateurs sexuels. Ma grande peur fut longtemps que mes parents apprennent cela. Ils auraient ainsi percé à jour mon grand secret amoureux. Mais mes parents, ils ont tellement bourlingué de par leurs fonctions distinctes. Ils se souviennent même plus exactement de Mariette. Pour eux les gens de maison, ça va, ça vient. Ils s’en tapent un peu. C’est comme les employés d’une boîte.

J’ai donc revu Mariette mais j’ai un grand défaut aujourd’hui, chère amie. Je suis adulte… Je suis comme le petit oisillon devenu grosses dinde dont parlait l’ardent pédophile Lewis Carroll, auteur d’Alice au Pays des merveilles… Mariette resta tendre, toujours aussi fine et subtile. Mais sa grande peur était que je la « rapporte ». Elle ne purge que ce pour quoi elle a été localement pincée, la pointe de l’iceberg. Quand je lui ai dit que je crèverais plutôt que de la trahir, elle s’est rassérénée. Mais l’être qu’elle aimait est disparue, engloutie dans le flux du temps au sein d’une adulte dont elle ne voudra jamais. Tu me suis?

Et c’est exactement pour cela que je n’ai jamais touché moi-même aux petites filles, tu comprends. Je sais qu’elles vont grandir et que les pédophiles qui les ont initiées vont éventuellement les rejeter. C’est là une douleur atroce, insoutenable. Un déchirement de toutes les fibres de l’être. Le sachant, je ne l’infligerai jamais. Crever plutôt que de pirater si intimement une vie comme ça. Et pourtant Mariette reste la plus belle chose que la vie ne m’ait jamais offerte. Je la cherche un peu dans toutes mes amantes. Mais je sens quand même qu’elle m’a infligé l’abus suprême et je ne vais pas perpétuer ce pattern d’abus. Jamais.

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Premier chapitre de Corinne LeVayer (2016), Mes grands yeux de poupée pleurent encore, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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NOTE: Corinne LeVayer refuse toute mention de son identité réelle, dans le but explicite de protéger les identités, notamment celle de ses parents ainsi que de la criminelle sur laquelle est basée Mariette. Tout a été bouleversé, les lieux, les temps, les situations, même les genres musicaux. Ne reste que l’émotion fondamentale. L’extase de la complice de pédophilie (LeVayer refuse le statut de victime) et la destruction de la communication adulte que cela entraîne. La cocaïne a un statut métaphorique de l’abus par un adulte. Cette drogue vous exalte sur le coup, dans l’innocence de la jouissance naïve. C’est à terme qu’elle vous détruit. Aussi, sevrée, on peut toujours y retomber…

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OCCUPONS MONTRÉAL — RÉFLEXIONS (John Mallette)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2022

Que reste-t-il, quelques dix années plus tard, du recueil de poésie militante qu’avait concocté John Mallette dans la mouvance des Carrés Rouges et du Mouvement des Indignés de 2012? Subdivisé en dix parties (Le rêve, La guerre, Camping citadin, Le présent, La Bourse, Démocratie, Religion, Médias, Grève des étudiants, Épilogue), ce court recueil de quatre-vingt-deux poèmes exprime les émotions et les réflexions d’un militant ordinaire, parfois perplexe, parfois timoré, souvent révolté, rarement survolté. Ancien ouvrier d’usine (ferblantier) et militant syndical, John Mallette est désormais homme de lettres dans la couronne nord de Montréal. Le tout de sa réflexion globale, il s’en faut de beaucoup, n’est pas exempt de sagesse sociale.

D’abord, bon, le recueil touche incontestablement le sujet qu’il annonce, l’occupation de Montréal par les Indignés de 2012.

MES PAS D’HIER
 
J’occupe Montréal
Dans la neige
Jusqu’aux genoux
Un pas pénible
Après l’autre
 
Blanc, blanc de neige,
Qui couvre tout
Même mes pas d’hier
 
Un passé éblouissant effacé
Mais pas oublié
Un soleil éclatant
Me désigne le chemin.
 
Mon ombre sombre
Et mélancolique…
 
Reste derrière.
(p. 65)

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La concrétude habite profondément l’évocation. La conscience est bien là au sujet de ce qui est difficile, de ce qui requiert effort et persévérance, de ce qui traîne derrière soi, comme des casseroles. C’est que le militant n’est ni rêveur, ni juvéniliste, ni triomphaliste. Il sait parfaitement que son action opère au sein d’un ensemble circonscrit de strictes et dures limitations d’époque.

LE SYMBOLE

Le monument reste en place
Et les manifestants
Se promènent autour
 
À la fin, les pancartes
Sont rangées ou brûlées
Mais le monument reste bien visible
 
Symbole de l’autorité
Que personne ne contredit.
 
Le symbole persiste…
(p. 47)

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C’est vu. C’est dit. Les symboles de la puissance bourgeoise arrogante et braquée ne bronchent pas. Les manifs, les chahuts, les charivaris, les tintamarres tonnent puis, fatalement, diminuent, s’esquivent, se perdent. Ils ne suffisent pas. Le poète militant le sait… il manque quelque chose.

L’INCONTESTABLE ÉVIDENCE
 
Guitare dans un coin
De ma tente glaciale
Toute reluisante
Et prête à jouer
Quel est ton sens
Ta raison d’être?
 
La logique te dicte
De jouer de la musique.
Ta perception acoustique
C’est ton inutilité réelle
L’incontestable évidence
Qu’il manque quelque chose…
 
Un musicien habile
Avec deux mains exercées
Qui chante…
 
La révolution.
(p. 57)

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En attendant ainsi la radicalisation des choses, l’acteur côtoie patiemment l’observateur. Le fait d’être un demi-combattant oblige, comme langoureusement, à se faire aussi demi-témoin. La révolte contenue, c’est toujours un peu le petit mal, ou un éternuement qui ne sort pas vraiment. Ainsi, le militant observe son espace. Plein de choses s’y passent, dans l’organisation comme dans la spontanéité du mouvement. Il remarque alors que, par exemple, les enfants ne décodent pas nécessairement l’activité d’occupation comme il le fait lui. La gué-guerre infantile, elle, elle traîne partout. Elle rode.

JOUER À LA GUERRE
 
Les enfants jouent
À la guerre entre les tentes
Aux pieds de la Bourse
Comme si les morts
Ressusciteront
Le lendemain?
 
Et le jeu continue
Vingt ans plus tard
Avec de nouveaux ennemis
Inventés par
Les médias assoiffés
Du sang des autres.
 
Finalement,
Tout se vend.
Fusils en plastique
Ou fusils véritables.
 
Entre deux commerciaux…
Nous sommes en guerre.
(p. 35)

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Le rendez-vous n’est alors pas raté avec l’opportunité, pour le poète militant, d’amplifier la réflexion, de se dégager de la praxis ocularisée et cernée du moment, et d’exprimer sa vision générale de la guerre, du bellicisme d’affaire et du cynisme froid les enrobant médiatiquement.

ÉHONTÉ
 
La guerre commence
Par un simple malentendu…
Ou un mensonge éhonté
 
Et c’est parti
Pour le pire
Comme d’habitude
 
Et tout le monde perd
Sauf, les marchands d’armes.
(p. 39)

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Il ne s’agit pas de se lamenter stérilement en pleurnichant contre les conflits de théâtres. Il est plutôt question de mettre solidement en connexion conflits, propagande, affairisme, cynisme bourgeois et perpétuation des soumissions. Et le poète élargit inexorablement son regard critique au sempiternel discours médiatique.

CONTENIR
 
Contenir
Voilà le rôle
Des médias
Vendus au profit.
 
Contenir la foule indignée
Contenir les manifestants
Contenir les progressistes
Contenir les écologistes
Contenir les idées nouvelles
Contenir les sentiments
 
Contenir les larmes
Par des humoristes
Grassement payés
(p. 115)

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L’image est flétrie. Le rire est vicié, intoxiqué. Il grince. C’est d’ailleurs un clown casqué qu’on retrouve sur la page couverture du recueil de John Mallette. On ne croit pas au rire stipulé par contrat social. Il y a toujours quelque chose qui cloche, quand on laisse passer les clowns… surtout les clowns orateurs. Et de là, graduellement, la voix du poète militant s’ouvre sur les vicissitudes et turpitudes infinies de la politique politicienne.

DU RÉCHAUFFÉ
 
Un peu partout
Les choses semblent changer
Mais en regardant le passé
On s’aperçoit que c’est
Du pareil au même…
 
Du réchauffé!
 
Les braves gens le remarquent
En passant devant ma tente
Mais rapidement, ils oublient,
Et ils votent pour les mêmes partis.
(p. 94)

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Politisé, aseptisé, cerné, le simple citoyen perd ses repères. Et, entre deux poussées de fièvre protestataire, il redevient apathique. Il s’isole, se désole, retourne sautiller dans sa cornu. Il y stagne, s’y concocte. Le citoyen tertiarisé contemporain est en fait abandonné à la cage de verre qui l’enserre et hors de laquelle nulle voix ne le rejoint vraiment.

ABANDONNÉ
 
Je tourne en rond
Et je me demande pourquoi
Personne ne répond
À mes cris de désespoir?
 
Je cherche, sans trouver,
La bonne porte
Où cogner
Pour avoir de l’aide.
 
C’est pire au téléphone!
On me met sur «attente»
Et j’attends
Des heures!
 
Au secours!
Je me noie
Dans la bureaucratie
Inventée
Pour propager…
 
Le désespoir.
(p. 30)

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On ne sait plus que faire. La vague retombe. La dépression revient. Et, frustration… rien ne semble avoir vraiment bougé. L’intangible dicte sa lourdeur au mouvant qui, pourtant, s’annonce, même à perte, à lourdes pertes. Éventuellement, Montréal n’est plus occupé. Les gratte-ciels perdurent, immobiles, roides et glacés. Que faire? S’esquiver? Oh, la fuite hors de l’urb et de son inconscience dépersonnalisée ne donnerait rien de plus. En Canada, ce serait pour aller se taper la margoulette sur les perversités veules et secrètes du néo-colonialisme économico-régional le plus rapace imaginable.

LE NORD
 
Étendue de glace et de neige,
Immaculée et cristalline.
Blanc d’argent,
 
Phénomène optique
Noble perspective
Mûre pour le développement.
 
Immensité
À découvrir
À exploiter.
 
Je cherche
Dans toutes les directions
Et je perçois
 
Notre propre insignifiance
Cavité noire
Dans un entonnoir blanc.
(p. 98)

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Le nord est cerné, le sud est englué, l’est et l’ouest perdent leurs repères autant que leurs distinctions. Le monde est cybernétisé, cyberNETisé. Il n’y a pas de sortie, pas d’esquive, pas de défense assez solide pour perpétuer l’intégrité de l’être. C’est que tout s’engouffre dans cette satané fissure pseudo-leonardcohenesque.

BRÈCHE
 
Il y a une brèche
Dans nos défenses
Une faiblesse
Un peu trop visible
Un troisième œil
Musique à l’appel
 
Vite, fermez les persiennes
Et ouvrez les rideaux
Il n’y a pas de protection
Contre les épines de la rose,
Son éblouissement
Crève… les yeux!
(p. 112)

.

Le troisième œil a indubitablement un pieu dans le front. Il n’est nullement et aucunement la solution. Le poète militant, malgré tout et bon an mal an, accède à une dimension philosophique. Mais cette dimension procède bel et bien du matérialisme historique. Le penseur fourbu entre en poésie concrète, dictant la fatale exigence d’une appropriation enrichie de la radicalité de l’étant.

SENTIR LE PRÉSENT
 
Je lance des cailloux
Dans l’eau glacée
Du printemps
 
Nul ne revient!
Partis pour toujours
Dans le fond du fleuve
 
C’est comme la vie
On prend le présent
Pour acquis
 
On a hâte
De s’en débarrasser
Pour arriver…
 
L’endroit choisi
Pour s’orienter
Sur terre,
Dans l’espace
Ou dans le temps,
Se trouve dans
Ce qui se passe…
 
Maintenant!
(p. 76)

.

Tout se dit et tout se dira. Rien n’est réglé, il faut encore et encore refaire la vie, et un autre jour viendra. Ah, bondance… il est assez indubitable que le titre choisi en 2012 pour ce dense recueil de poésie militante le sert assez mal, à terme. On retrouve en ces textes vifs et fulgurants un ensemble de développements d’une très grande validité, au sein du tonnerre de la réflexion de critique sociale contemporaine. N’enfermons pas ce précieux recueil de John Mallette dans une actualité anecdotique, restrictive et circonscrite. Rendons-le fougueusement à l’historicité plus ample dont il est tributaire.

Mallette, John (2012), Occupons Montréal — Réflexions, Louise Courteau éditrice, Saint Zénon, 127 p.

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Il y a cent trente ans, Louis Fréchette nous présentait ses ORIGINAUX ET DÉTRAQUÉS

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2022

originaux-et-detraques

On a commémoré assez vaguement naguère, en 2008, le centenaire de la mort du poète institutionnel canadien-français Louis-Honoré Fréchette (1839-1908), qui flamba le gros de son énergie intellectuelle et artistique à pesamment tenter de devenir le Victor Hugo de la Vallée du Saint Laurent… pour un résultat longuet, fondamentalement soporifique, et fort peu mémorable. Nos critiques littéraires actuels, toujours prêts à calfater une coque vermoulue si celle-ci est de circonstance, donnent au quart de tour la prose de Fréchette comme étant encore lisible, et bien apprécié, et bien marrante et «populaire». Voulant finalement voir ce qu’il en est tant (et comme les Contes de Jos Violon du même auteur sont épuisés – conclueurs, concluez), je me suis l’un dans l’autre délecté des inévitables Originaux et détraqués de 1892. La prose de Fréchette passe mieux que sa po-wé-sie, ça, c’est parfaitement indubitable. Il s’agit en fait ici d’une galerie de douze portraits présentant et décrivant douze personnages ayant «vécu» à Québec, à Lévis, à Montmagny, à Rivière Ouelle, à Kamouraska et dans différents bleds avoisinants du Bas du Fleuve, lors de l’enfance et de la jeunesse de l’auteur (entre 1850 et 1865 principalement). Cela vous intrigue? Bon ben, sans plus jongler, les voici ces fameux persos fréchettiens dont on nous jase tant dans toutes les anthologies de la prose du boutte. Jugez librement de la curiosité et de la déroute qu’ils vous suscitent:

JEAN BAPTISTE ONEILLE était bedeau de la cathédrale de Québec et barbier-perruquier de l’évêché de Québec, dans les années 1780 (c’est le seul des douze personnages que Fréchette ne prétend pas avoir personnellement rencontré). C’était un cabotin pugnace, doublé d’un plaisantin perpétuel, qui s’adonnait en permanence à ce que les américains appellent de nos jours practical jokes, c’est-à-dire qu’il jouait, disons la chose comme elle est, d’épouvantables tours pendables à étages à ses pauvres concitoyens. Son seul loisir et sa seule joie étaient, semble-t-il, de provoquer une bonne risée individuelle ou collective et il investissait pour ce faire une énergie et une industrie peu communes. Oneille, qui ressemble en fait beaucoup à un personnage comique du vieux fond théâtral français, rend une odeur passablement livresque ou, comme on dit dans le jargon littéraire, savante.

MICHEL LANGLOIS dit GRELOT (en fait GORLOT) était une sorte de clochard urbain à Québec vers 1850. Quand on l’interpellait par son surnom dénigrant Grelot/Gorlot  (synonyme québécois de crétin, stupide, cloche), il entrait dans des colères incontrôlables. Les garnements du temps ne manquait pas de le harceler jusqu’à l’épuisement en le pourchassant, lui lançant ce quolibet à satiété, jusqu’à ce qu’il perde la totalité de sa contenance. Même les adultes tombaient, volontairement ou involontairement, dans cet excès qui mettait le pauvre hère hors de lui. La scène d’ouverture de ce récit, où Grelot vieillissant houspille la parade encadrant le Prince de Galles lors de sa visite de la ville de Québec en 1860, est une des plus spectaculaires et des plus symboliquement poignantes de tout le recueil.

CHARLES PLACIDE dit DRAPEAU était un anglophobe braqué descendant d’anglophobes braqués. Son grand-père n’avait pas pu encaisser la défaite de la Conquête de 1760, son père s’était fait bonapartiste jusqu’en 1815 dans l’espoir que le petit caporal reprenne le Canada, et lui-même avait côtoyé et coudoyé du mieux qu’il avait pu les Patriotes des Rébellions de 1837-38. Pour Drapeau, Québec était une ville occupée et il s’évertuait à chanter à qui voulait bien l’entendre de vieilles chansons françaises véhiculant pompeusement le rêve ancien de bouter l’anglais dehors.  Drapeau apparaît comme une sorte de version revancharde de l’irascible Grelot.

OLIVIER CHOUINARD bénéficiait d’une habitude encore fréquente au milieu du 19ième siècle, celle de confier une lettre importante à un commissionnaire fiable que l’on connaissait personnellement, plutôt qu’à la Société Canadienne des Postes. Plus ou moins quêteux itinérant, Chouinard devenait une sorte de facteur informel pour le territoire du Bas du Fleuve qu’il couvrait dans son errance semi-vagabonde tant estivale qu’hivernale. Fait inusité: Chouinard ne savait pas lire. Il reconnaissait pourtant infailliblement les lettres et leurs destinataires à la forme, la couleur et l’épaisseur des plis qu’il acheminait. Quand cet homme simple livrait leur courrier aux collégiens dont Fréchette était, ceux-ci s’amusaient à faire faire à Chouinard toutes sortes de cabrioles verbales et physiques curieuses. On aimait aussi, dans les auberges et ailleurs où le hasard du voyage faisait rencontrer Chouinard, lui faire décliner, un peu sur le ton de la devinette, l’identité des destinataires des lettres qu’il convoyait. Cet illettré hautement inusité participait de bonne grâce à toutes ces amusettes malicieuses qu’on lui imposait sans jamais rien perdre de sa rustique contenance.

COTTON était un ermite au sens le plus classique du terme. Il vivait dans une caverne des environs pittoresques et escarpés de Kamouraska, en une espèce de solitude religieuse semi-tartuffesque. Cotton se réclamait d’une sorte de vœux de pauvreté autoproclamé mais vous recevait pourtant toujours dans son antre avec un repas mirifiques d’origine mystérieuse servi sur des nappes de tissu fin. La visite rendue par Fréchette jeune et deux de ses amis à l’ermite Cotton donne lieu à la scène la plus inusitée de tout le recueil. Pour prouver le fond Tartuffe de Cotton, les jeunes hommes qu’accompagne Fréchette tirent à distance des coups de carabine près de la tête de l’ermite (les pipes qu’ils fument et les carabines qu’ils portent et manient librement apparaissent comme des objets parfaitement ordinaires pour ces jeunes fils de familles de 1860, qui n’ont pourtant pas la vingtaine). Cotton reçoit ensuite les trois tirailleurs comme si absolument rien d’anormal n’était survenu et les fait bénéficier de ses agapes habituelles en les recommandant au seigneur.

LE PERE DUPIL était un modeste ferblantier ambulant qui entrait dans des colères incontrôlables quand on l’interpellait père Dupil. Il niait alors être père et le gros de son mystère résidait dans cette dénégation abrupte, ambivalente et obstinée. Comme dans le cas de Grelot, de nombreux plaisantins jeunes et moins jeunes profitaient de cette fixation dénégative pour s’amuser à exacerber le pauvre homme qui ne demandait qu’à exercer son modeste métier itinérant sans se faire enquiquiner par des fâcheux souvent bien obstinés. La ressemblance comportementale frappante entre Grelot, Drapeau et Dupil nous pousse éventuellement à nous demander si Fréchette n’a pas plus ou moins démultiplié certains de ses personnages… dans la fiction ou dans le souvenir.

GROSPERRIN est indubitablement le plus artificiel et le moins crédible de tous les personnages campés par Fréchette. Prétendument illettré, l’homme, savetier de son état, récitait verbalement (sans jamais les mettre sur papier) des poèmes ronflants, vitrioliques et interminables, en décasyllabiques ou en alexandrins, qu’il adressait habituellement aux grands personnages politiques mondiaux du temps (Victor-Emmanuel roi d’Italie, Garibaldi, Napoléon III). La cible la plus constante des vitupérations lourdement versifiées de Grosperrin était, je vous le donne en mille: Victor Hugo (comme par hasard le modèle littéraire inatteignable de Fréchette). Cela donne à lire des rimaillages typiquement fréchettiens dans ce genre:

De Hugo le grand vers engraisse son jardin,
Mais moi, le ver rongeur va dévorer le mien.
Un immense roman rend Hugo populaire;
C’est un petit tyran qui flatte la misère. (p. 151)

Et ils sont censés sortir spontanément de la caboche ardente d’un cordonnier de la Basse-Ville… On se demande un peu qui on insulte le plus avec ce genre de fable oiseuse, Victor Hugo, les cordonniers ou le lecteur…

MONSIEUR LEROUX dit CARDINAL était chef des huissiers (ou encore: messager en chef) au Parlement de la ville de Québec (dont on découvre ou redécouvre qu’il abritait au milieu du 19ième siècle rien de moins que la chambre fédérale canadienne). Exécuteur des basses œuvres du parlement, intendant de toute une valetaille obséquieuse et servile qui tenait la place bien nette, Cardinal côtoyait immanquablement des hommes politiques et, de mettre la chambre en ordre, il se crut de fil en aiguille impliqué dans les affaires de la Chambre en l’illustre compagnie de tous ces personnages. Larbin imbu, laquais infatué, domestique ayant graduellement perdu le sens de la distance subalterne, Cardinal manifestait son illusoire hauteur à travers un jargon formel macaronique dont le difficultueux souci de raffinement produisait les calembours les plus désopilants imaginables. Fréchette exemplifie amplement la parlure enflée, maladroitement acrolectale et néologique du personnage, dont la gloire s’effondra avec les repères familiers quand le Parlement Canadien fut finalement transféré à Ottawa en 1864. Cardinal suivit alors, bon an mal an, mais perdit toute contenance dans le nouveau dispositif que lui imposa ce départ involontaire de Québec, où il revint pérorer en fin de compte après sa mise à la retraite.

MARCEL AUBIN était une version plus vernaculaire (et aussi bien plus crédible) de Grosperrin. C’était un mendiant faiseur de rimes qui s’exprimait quasi exclusivement dans une variété de vers naïfs assez proches de certains types de chansons populaires. Ses avances poétiques ciblaient quasi exclusivement les dames, qui toléraient ses esbroufes —strictement verbales— de quêteux charmeur. Il leur tenait des propos onctueux et candides, genre:

Quand j’passe chez mam’ Laporte,
J’veux que l’bon Dieu m’emporte,
Faut qu’j’arrête à sa porte
Pour savoir comment ell’ s’porte! (p. 176).

Particulièrement tendre et savoureux est le récit d’un repas vespéral chez les Fréchette où, en l’absence sourcilleuse (et habituellement peu avenante envers les propres à rien) de son père, le petit Louis convainquit, pas tout à fait honnêtement, sa grand-mère de convier à table l’intarissable rimailleur Marcel Aubin.

DOMINIQUE GUÉNARD était un détraqué épisodique, plus précisément: saisonnier. L’été, il travaillait sur son caboteur fluvial et vaquait à ses activités commerciales dans la plus irréprochable des normalités. L’hiver, il était hanté par une lubie bien triste. Une frégate miniature qui avait décoré pendant des années un des murs de l’église de la paroisse de Saint Joseph de Lévis, et que le grand-père de souche italienne de Guénard avait fabriquée de ses mains, avait été mise au rencard par quelque curé sourcilleux. Chaque hiver, Guénard lançait campagnes et cabbales pour que la délicate maquette maritime soit extirpée du lieu où elle était remisée et aille décorer le mur d’une autre église, dans une paroisse moins hostile à l’inspiration batelière. Sur un mode semi-bouffon, l’on embarquait péremptoirement dans la cabbale de Dominique Guénard, en s’amusant à la compliquer de toutes sortes de contraintes plaisantines. Inutile de dire que la frégate miniature de Dominique Guénard ne refit jamais surface. Elle fut même, semble-t-il, volée des combles de la sacristie d’où elle aurait pourtant pu ressortir dans toute sa gloire, si seulement…

BURNS était ce que les américains appellent communément un con artist (quelqu’un qui vous jouera un confidence trick, c’est-à-dire un type particulier d’«arnaque amicale» du genre de celles évoquées dans le fameux film américain The Sting, quoiqu’ici sur une échelle et pour un gain beaucoup plus modestes). Version artisanale, interactive, mondaine, charmeuse (et bien moins lucrative) des arnaques que l’on rencontre de nos jours sur l’internet, les combines de Burns consistaient principalement à faire croire à quelque victime qu’il s’apprêtait à engager une somme importante à l’avantage de ladite victime mais que, pour ce faire, il se devait de lui emprunter très temporairement une somme plus modeste, quasi ridicule en comparaison de ce que le scénario campé par Burns faisait miroiter. Son chiche gain obtenu, Burns laissait sa dupe en plan et utilisait cette modeste pitance acquise illicitement pour picoler sans remords (son alcoolisme l’empêchait, disait-on, d’avoir une profession moins hasardeuse). Fréchette s’amuse de la variation des combines et de l’énumération des victimes de l’arnaqueur à la petite semaine Burns, parmi lesquelles figure en bonne place Monsieur Fréchette père. Notons que la plus lucrative des petites arnaques décrites ici rapporta à Burns dix modestes dollars.

GEORGE LÉVESQUE était le frugal propriétaire d’un petit hôtel balnéaire ouvert en 1854 en coïncidence avec la construction par le gouvernement fédéral d’un long quai d’amarrage à la Rivière Ouelle. Semi-indigent, George Lévesque était une sorte de misanthrope paradoxal. D’une voix sereine, douce, gentille, patiente, il disait du mal de tous les gens qu’il connaissant (sans que ceux–ci ne s’en affligent le moindrement, car ils le connaissaient aussi et l’estimaient) et de tous les quêteux qui venaient se rassasier à l’œil dans son hôtel… Toujours modeste, George Lévesque s’exprimait ainsi calmement et sans jamais arriver à manifester une agressivité réelle ou même à refuser quoi que ce soit à ceux qu’il nourrissait et abreuvait si généreusement. Il ponctuait ses diatribes dénigrantes, serinées avec la plus benoîte des placidités, de toutes sortes de gros mots plus crus, colorés et pittoresques les uns que les autres (mais jamais blasphématoires, car en plus il avait de la religion). Les chapelets de jurons de George Lévesque corroboraient au mieux une ambivalente mauvaise humeur que sont ton de voix suave, sa posture avenante, sa déférence et sa douce candeur contredisaient pourtant ouvertement.

Tels sont les douze. Qui se souviens d’eux au Québec de nos jours? À peu près personne. Et soyons honnête, il y a ici à boire et à manger. Les stéréotypes livresques les plus plats et une nette condescendance bourgeoise de collégien ou de jeune avoué (parfois assez difficile à supporter) côtoient une vérité dépouillée, raboteuse, ancienne et ronde qui, tout simplement, ne s’invente pas. Mais bon, l’un dans l’autre, et par devers tous ses tics de plumitif, Fréchette parle plutôt juste, dans cette petite série de récits, surtout, oh surtout, dans la très touchante préface-dédicace qu’il adresse à un ami d’enfance et qui nous donne à lire l’émoi d’un quinquagénaire des années 1890 revoyant tendrement la ville de Québec des années 1850-1860 de sa prime jeunesse s’effilocher devant une «modernité» architecturale et paysagère qui, même elle, ne nous affecte plus guère. Le caractère à la fois décalé et universel de cette nostalgie aigre-douce nous fait entrevoir une ville de Québec méconnue, cossue, bourgeoise, élitaire, dont quelques lambeaux se sont malgré tout rendus jusqu’à nous. Cette évocation en ouverture, ainsi que la «fameuse» galerie de portraits, fait de cette œuvre de mémorialiste, partiellement truquée mais charmante, un petit quelque chose qui vaut indubitablement un détour ami.

La postface de 1992 de Réjean Beaudoin, intitulée «Un écrivain dans le siècle: Louis Fréchette», une bibliographie et une chronologie complètent le petit délice d’un appareillage critique utile et parfaitement exempt de la moindre lourdeur.

Louis Fréchette (1992), Originaux et détraqués, Boréal, Coll. Compact Classiques, Montréal, 277 p [Édition originale: 1892].

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Petit Papa Noël

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2021

Notre histoire débute vingt-cinq ans après le lancement de la chanson Petit Papa Noël par Tino Rossi (1907-1983). Nous voici donc en 1971, j’ai treize ans et je flâne, quelques semaines avant la Noël, dans le magasin de musique du vieux centre d’achats de Repentigny. Je barbotte dans la musique en feuilles et je tombe sur des partitions de Petit Papa Noël, en feuillets reliés. La quatrième de couve d’un de ces feuillets explique que cette rengaine archi-connue est une œuvre immense, rien de moins que le plus important succès de toute la chanson française. J’apprends aussi qu’elle a été popularisée, en 1946, par un certain Tino Rossi, dont je ne sais absolument rien. La musique est pour piano mais je n’achète pas le feuillet. Je suis à suivre des cours de piano depuis un moment mais ça me barbe au possible. Pas question que je me colle un pensum musical supplémentaire sur le dos, en attirant l’attention de mon instite de piano par ce qui me semblerait fatalement une initiative bien trop intempestive. La barbe. Profil bas, sur ces matières. Je remets prudemment la partition bien en place… et ce nom charmant et hautement exotique se fiche dans ma solide jeune mémoire: Tino Rossi.

Deux ans plus tard (en 1973), voici ma mère au téléphone avec une de ses collègues de travail. C’est la grande nouvelle: Tino, notre Tino, passe à la télévision, ce soir. Un spécial français, au canal 2 (Radio-Canada) ou bien au canal 10 (Télé Métropole), je suis pas certaine. Je hausse un peu le sourcil. Ma maman n’est pas très musique. Elle n’écoute jamais de disques et la chanson populaire contemporaine l’indiffère passablement. C’est bien la première fois (et la dernière) que je l’entends se pâmer ainsi sur un chanteur populaire quelconque. Notre Tino… tiens, tiens, il s’agit de nul autre que ce Tino Rossi rencontré furtivement par moi, sur musique en feuilles, deux ans auparavant. Je ne connais toujours strictement rien de ce gars. Je n’entends pas son son dans ma tête. Mais l’enthousiasme de maman m’intrigue passablement. Je me promets bien de ne pas rater ce spécial télévisé, car je suis hautement curieux d’entendre comment sonne notre Tino si chéri de maman.

Nous voici donc ce soir là, quelques jours avant la Noël de 1973, devant la téloche, toute la famille. Maman (1924-2015) est très excitée, limite méconnaissable. Papa (1923-2015) est plus calme, mais il ne veut pas rater le truc, lui non plus. Les types du canal 2 ou du canal 10 ont mené leur barque astucieusement. Ils ont repris un spécial français diffusé plus tôt dans l’année et intitulé Tino Rossi pour toujours et ils l’ont soigneusement charcuté puis lardé de capsules de présentation (visiblement je ne suis pas le seul québécois de 1973 qui ne connaît pas le premier mot du corpus de notre Tino et qui a besoin de se faire introduire le bonhomme). Le tout prend la forme d’une sorte de reportage-concert présentant les séquences chantées du spécial télévisuel français, sur le ton de chez nous. De la vraie téloche collage-tapisserie comme il s’en faisait tant, dans nos jeunes années. Le tout est évidemment amplement coupé d’interruptions publicitaires. Ah, le bon vieux temps de la bonne boîte de contreplaqué à images d’autrefois.

Je découvre donc un gros sexagénaire tiré à quatre épingles, joufflu, bonhomme et décontracté, qui chante au micro, dans une sorte de style bel canto vieillotte et propret, des chansons en français mais… qui font mystérieusement italiennes, espagnoles ou corses. Je ne connais rien et ne reconnais que nouille de ce corpus. Terra incognita intégrale. Papa et maman semblent parfaitement familiers avec le tout. Surtout maman, qui fredonne en cadence plusieurs des chansonnettes. J’écoute, en silence, les doux flonflons de cette autre facette crépusculaire du temps lointain de la jeunesse de mes parents, dont je ne sais fichtre rien. Soudain, le petit freluquet de la capsule de présentation nous annonce: Après la pause publicitaire, nous vous ferons entendre le plus grand de tous les succès de Tino Rossi. Pendant les pubes de shampoing et de bagnoles, un petit débat doux et tendre s’instaure, entre papa et maman, sur l’identité de ce succès suprême du dodu ensoleillé. Papa opte pour Le plus beau tango du monde, une chansonnette de 1951 qu’il avait interprété lui-même autrefois, sur guitare hawaïenne. Maman penche plutôt pour Marinella, grand succès sentimental d’avant-guerre (1936) qui la fit jadis tant rêver. Je ne connais alors aucune de ces deux pièces et je me dis que si le tube est si immense que ça, même moi, qui n’y connais rien, je devrais l’avoir à l’esprit. La musique en feuilles de 1971 se remet alors à me bruisser dans la tête et je romps mon silence opaque d’une intervention unique. Non, vous l’avez pas ni un ni l’autre. C’est PETIT PAPA NOËL. Les pubes se terminent et le gros gars en costard entonne la rengaine de Noël bien connue. Papa ne bronche pas mais maman ronchonne tout de même un petit peu. Primeur d’entre les primeurs. Elle IGNORAIT tout simplement que Petit Papa Noël, chansonnette rebattue, séculaire et intégralement banalisée, était initialement une goualante de son cher Tino Rossi. Chacun nos segments de savoir et d’ignorance sur le gros corse, idole de la jeunesse maternelle d’un autre temps.

Maintenant… attentifs et attentives comme je vous devine, une question cruciale s’impose. Si je ne tiens pas Petit Papa Noël de ce bon Tino Rossi (ni même de ma vieille musique en feuilles de 1971, vu que la rengaine m’était déjà amplement connue même alors), de qui est-ce que je la tiens donc tant? Eh bien, je vous le donne en mille. Je tiens cette ritournelle française du temps des fêtes d’un des sous-traitants québécois du bon gros corse séculaire. Et, oh finesse sublime, pour ne pas être en reste avec le folklore saisonnier du moment, cet interprète post-rossiesque s’appelait Paolo Noël. Vous admettrez avec moi que ça ne s’invente pas. Ce bon monsieur Noël avait fait un disque sur le thème attendri de la saison éponyme et c’est sa version de Petit Papa Noël et aucune autre qui berça ma tendre enfance.

Pour moi, donc, Petit Papa Noël fut, est, et restera, une chanson de Paolo Noël. Notre Paolo… et, comme maman, je ne me refais pas. Et, et, et… je vous raconte tout ceci, ici, l’âme attendrie, parce que Petit Papa Noël (celle de Rossi, de 1946, hein, pas celle de l’artiste local opinément dénommé Noël) jubile aujourd’hui, tout au fond de nos cœurs de vieux enfants, sa soixante-quinzième année d’existence qui sonne. Oh comme la vie défile et… faut profiter quand il est temps, Catarinetta tchi-tchi… Merci.

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