Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Culture vernaculaire’ Category

C’EST L’OPIUM DU PEUPLE — PHILOSOPHIE DU FAIT RELIGIEUX (Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 18 septembre 2022

Opium du peuple

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Cet ouvrage propose une analyse athée du fait religieux, dans un angle philosophique. L’exposé se donne comme exosquelette l’intégralité de la fameuse tirade de l’opium du peuple de Karl Marx. Les trois paragraphes de ce commentaire célèbre de 1843 ont donc été soigneusement découpés en vingt titres de chapitres qui annoncent autant de segments d’un développement philosophique homogène sur la religion et la religiosité.

Cet exposé s’adresse au premier chef aux athées, surtout ceux et celles qui ont le cœur gonflé d’une ardeur irréligieuse, au point d’en avoir mal. Les gens qui croient à une religion peuvent lire cet ouvrage aussi, bien sûr, mais ils n’y sont pas ouvertement invités et ils risquent de s’y sentir parfois un petit peu bousculés. Par moments, ça pète un peu sec… Or l’auteur n’est pas ici pour ferrailler avec les dépositaires du culte ou leurs ouailles. Ça ne l’intéresse pas de faire ça. Paul Laurendeau (Ysengrimus) est ici avant tout pour dire ce qu’il pense, pas pour faire du prêchi-prêcha à rebours. L’ouvrage s’adresse aussi aux gens qui doutent de leur statut de religionnaire et qui ressentent un besoin pressant de mettre un peu d’ordre dans leurs pensées, sur cette vaste question.

Non seulement la religion est l’opium du peuple, mais elle reste, l’un dans l’autre, un objet d’un grand intérêt intellectuel. Qu’on l’approuve ou qu’on la réprouve (l’auteur de cet ouvrage est du nombre de ceux qui la réprouvent), il reste que la religion est un phénomène incontournable de l’histoire humaine. Aime, aime pas, elle est encore avec nous. Il faut donc encore en parler.

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Paul Laurendeau, C’EST L’OPIUM DU PEUPLE — PHILOSOPHIE DU FAIT RELIGIEUX, chez ÉLP éditeur, 2022, formats ePub, Mobi, papier, 230 p.

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LA MASCOTTE (PAR FRANCINE ALLARD)

Posted by Ysengrimus sur 5 septembre 2022

La mascotte-1

Y a quelqu’un dans le Bonhomme Carnaval
Pérusse Cité, saison 2, épisode 15 intitulé Signature, 3:04.

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Quelle corrélation subtile et délétère doit-on établir entre la laideur et la hideur? Le fait d’être physiquement moche est-il, intrinsèquement et comme fatalement, chevillé au fait de tranquillement basculer dans l’horrible et le répréhensible? C’est cette question qui est soulevée dans le dernier roman de Francine Allard intitulé La mascotte. Nous voici donc au milieu des années 1970, à Montréal. Et un jeune homme vit ici sa petite vie et est insondablement affligé d’une grande laideur physique, notamment faciale. Comme son institutrice de primaire ne ressent pour lui que révulsion contrite et comme les boulés de collège, au secondaire, en font une tête de turc permanente, notre protagoniste désavantagé par la nature ne complète pas son cours classique et se doit, assez tôt, de se chercher du boulot. Par un hasard à la fois mi-heureux et mi-malencontreux, il devient, assez subitement, mascotte saisonnière dans un centre commercial. Comme séide-peluche du Père Noël, en guidant les enfants vers le trône commercial du grand lutin rouge, son succès est instantané. À partir du moment où son visage n’est plus visible, notre protagoniste vit une impulsion de confiance en soi renouvelée. Les enfants l’aiment et lui font des câlins. Cette tendresse spontanée et gentille envers le personnage qu’il incarne correspond à tout un bouleversement émotionnel, pour notre mal-aimé des apparences. Suite à un jeu de connections entre dépositaires de centres commerciaux et tireurs de ficelles de circuits sportifs, on lui propose ensuite d’entrer littéralement dans les ligues majeures. Il va devenir rien de moins que la mascotte de terrain des Masters de Montréal, l’équipe (fictive) de baseball de la métropole québécoise. À ce moment-là, sa renommée deviendra aussi ambivalente qu’immense. Et il prendra la dimension d’un personnage légendaire, central certes, mais strictement sous la défroque de l’écureuil mascotte Nutty Boy. Il devra s’entrainer, faire des acrobaties, distraire les joueurs adverses, amuser la foule. Il y parviendra, avec une maestria peu commune. Les folliculaires vont bientôt se mettre à réciter langoureusement sa geste mythologisée. Il sera une vedette accomplie… mais en mascotte. Personne ne verra sa vraie gueule atroce. Rigoureusement interdit. Le contraste serait trop abrupt, trop grotesque… trop hideux.

Francine Allard nous replonge dans l’effervescent contexte social et mental des années 1970. C’était l’époque où on mangeait des croustilles ondulées puis des fudgicles et où on faisait toutes sortes de commentaires douteux, la bouche pleine, sur le tout de notre vie sociale, sans trop se poser de questions existentielles. Les personnages campés dans cet opus sont à la fois truculents, sympathique, vernaculaires, authentiques mais aussi solidement enracinés dans toute une culture littéraire et télévisuelle finalement assez bien balisée. En lisant ce roman, on pense à Michel Tremblay, à Denise Bombardier, à Gérard Bessette même, ainsi qu’à un certain nombre de téléromans d’époque et contemporains. Ce qui interpelle, à propos de ce roman, c’est le ton, le style, certes. Mais aussi, le traitement du thème. Le fait est que cette suite de gesticulations inanes et tragicomiques ne valent pas que pour elles-mêmes. Elles valent aussi pour le malaise philosophique qu’elles font émerger à la périphérie de nos consciences lectrices électrisées. Finalement, qu’en est-il tant de l’être? L’être intérieur, comment se définit-il? Que vaut-il et que pèse-t-il, par rapport à l’apparence roide et guindée de la façade sociale qu’on cultive? Dans le feu de l’action, notre protagoniste va se fabriquer une sorte de charpente de bois sur laquelle il va installer, disposer et configurer sa défroque de mascotte (que l’autrice appelle sa mascotte, tout simplement). Solitaire et dépositaire exclusif de la connaissance de son identité d’intégral marionnettiste de mascotte, notre laideron adulte taciturne va se mettre à avoir des conversations de fond avec cet alter ego de fourrure. L’écureuil géant mascotte deviendra de plus en plus un être démarqué, autonomisé, singularisé, par rapport à ce que le protagoniste lui tenant lieu d’entrailles est lui-même, en réalité. Ce qui se passe sous nos yeux, c’est que le personnage humain honni, détesté, rejeté socialement, tout simplement, se perd. Il s’engloutit de plus en plus dans sa mascotte existentielle. Mise en abime du lancinant paradoxe… un soir des amateurs de baseball en goguette vont rencontrer la mascotte et l’agresser, la tabasser, l’estourbir, l’esquinter, la décapiter et finalement faire apparaitre le visage du monstre qui vit et s’agite dessous. La chose sera d’autant plus torve et biscornue que ces amateurs de baseball aiment tendrement l’écureuil étoile mais, au moment de le rencontrer concrètement, ils n’ont qu’un but, qu’une raison d’être, le démasquer donc le détruire, le maganer donc le honnir. Avez-vous dit hainamoration?

Et, oh, oh, les choses vont s’aggraver. Une dimension policière du récit va s’installer. Dans le fil des dernières saisons des Masters de Montréal (qui seront un jour vendus et deviendront une équipe de baseball américaine et alors là, sans écureuil mascotte), il se met, graduellement, insidieusement, à y avoir des pertes de vies aussi bizarres que non-accidentelles. Une enquête se met en branle. Cela va nous amener, encore une fois, à faire pénétrer la caméra dans l’espace de travail des corps policiers. En lisant ce roman, je me suis dit, tiens, une fois de plus en ce vaste monde… un roman policier avec des meurtres et des enquêtes. Qu’est-ce que c’est que cette sempiternelle fascination pour le policier? Des centaines, des milliers de romans et de téléromans sont produits, sur cette terre, autour de cette question, qui, pourtant, n’est pas si vaste que ça, en soi. C’est vraiment là un corpus amplement hypertrophié, par rapport à d’autres activités dans la société. Pour la stricte curiosité intellectuelle de la chose, on devrait un beau jour, sur le tas, lancer le genre du roman syndical. Ce serait des romans avec des intrigues qui se passeraient dans le monde syndical, avec des griefs, des grèves, de la lutte des classes en pagaille, des histoires d’amour dans des locaux de centrales, des ébats sur des piles de tracts ou dans des forêts de pancartes, et tout et tout. Je sais pas vraiment si ça accèderait au statut de genre mondial, comme nos sacro-saintes histoires de police. Enfin… Qu’est-ce que la littérature? disait Sartre, hein… Mais bon, c’est comme ça. Comme dans maints romans policiers pos-post-post Maigret et pos-post-post Agatha Christie, chez Francine Allard, se manifeste un effort d’étudier et de réfléchir allégoriquement autour de cette inquiétante corrélation entre crime, insignifiance sociologique, hideur et laideur. Le clown ordinaire rit aigre et souffre, dans le fond du fond de soi. Des questionnements percolent hors de sa marmite bosselée. Le laid est-il foncièrement mauvais? Plus précisément, le laid devient-il mauvais, poussé vers la hideur par le grégarisme concentrique du commentaire implicite et explicite sur la mocheté? L’entourage social, ce bistrot ondoyant, que nous impose-t-il vraiment? Le bar de danseuses de notre psychè privée n’est-il pas, en soi, le réceptacle en agora de toutes nos désillusions? Que voulez-vous, notre protagoniste a une vie amoureuse en dents de scies aussi. Pour dire les choses pudiquement, on fera simplement observer que les différentes jeunes personne, avec lesquelles il s’efforce d’avoir des relations, s’empressent de bien l’enfermer dans la case forclose du bon ami sans plus. Visiblement, personne ne veut se commettre à la ville avec un personnage aussi affreux. Il n’y a fichtre rien pour l’avantager et c’est une portion significative de ces faillites amoureuse qui vont amener notre protagoniste à s’enfermer dans la mascotte. Et peut-être bien dans autre chose… ou pas.

La réflexion du tout de la chose porte donc ici sur le statut sinistrement unanime du sinistrement moche. Et aussi sur comment se compense socialement les dynamiques du rejet épidermique, dans le monde du clownesque, du grotesque, du cabotinage ostensible, et de la gloriole cruelle. Les personnages de Francine Allard fonctionnent un peu comme les acteurs du cirque de la société des nations montréalaise du siècle dernier. Il y a un constable noir stéréotypé, au surnom encore plus stéréotypé. Il y a un Monsieur Loyal juif en gibus et idiome saxonnant et trébuchant. Il y a la jolie fille blonde en uniforme strict qui se fait frôler de très près par les jets de couteaux. Il y a le guichetier méthodique qui tient la documentation bien en ordre, quitte à ouvertement renoncer à comprendre la grande arabesque du déploiement des choses. Il y a même un aborigène nain, fatalement propriétaire de casinos et de clubs de danseuses. Et puis, surtout, par-dessus le tas, il y a la mascotte… Le style de ce roman est particulièrement authentique, cru, efficace, dépouillé, nature. On a ici une lecture étrange, ne tournant pas le dos aux références culturelles explicites d’une époque. On renoue ici, sans timidité mijaurée aucune, avec les éléments curieux, intrigants, insolites, presque terrifiants qui peuvent se dégager d’un statut bien involontaire mais que nous connaissons finalement tous, à un certain degré, à un certain moment ou à un autre, dans le cours de notre vie et ce, beaucoup plus qu’on ne pourrait ou voudrait le croire… le statut de mascotte.

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Francine Allard, La mascotte, Éditions Crescendo!, 2021, 204 p.

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La nostalgie est une déficience tant de la pensée que de la mémoire

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2022

Voici qu’on me questionne sur mes nostalgies. Le problème est plus complexe qu’il n’y parait. Il ne s’agit pas, pour répondre à la question, de simplement chercher à me rappeler de mes bons souvenirs et de les relater, les seriner, en chapelets, les yeux au plafond et en poussant de longs soupirs entendus. La nostalgie est un état d’esprit très particulier. Elle mobilise quelque chose comme une version sélective du vieux mythe du voyage extra-temporel. Être nostalgique, au sens fort, c’est surtout dire de tel ou tel moment heureux de notre passé: Ah, si seulement on pouvait retourner dans ce temps-là… le bon vieux temps. Je dois avouer que je suis assez réfractaire à cette attitude de l’esprit, qui me semble réac, stérile et non avenue. La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, avait écrit autrefois Simone Signoret. Je crois surtout que la nostalgie n’est pas ce qu’elle s’imagine être.

Les anglophones ont une notion, formulée en un terme assez difficile à traduite, celui de treasuring. Cela fait référence à un état d’esprit qui conserve les souvenirs précieusement, comme dans une sorte de coffre au trésor. On ouvre le coffre de temps en temps et on se les repasse, comme on relirait un vieux livre, écouterait un vieux disque ou visionnerait derechef un vieux film. Le rapport attendri et doucereux au souvenir est certes présent, senti, dense… mais il ne s’accompagne pas de ce souhait fallacieux de retour extra-temporel au bon vieux temps d’antan, si caractéristique de la nostalgie, stricto sensu. Je valorise plutôt cette attitude générale en matière d’intendance des bons souvenirs. Le treasuring me semble joyeux et sain. Il cultive cette dimension de synthèse heureuse qui nous gagne doucement quand on vient de se faire plomber une dent et que la douleur qui imposa cette option se résorbe en douce.

Ainsi donc, il y a des moments de ma vie que je thésaurise (si on me permet ce nouveau monstre de traduction, pas plus malheureux qu’un autre). J’y repense joyeusement, j’en reparle, j’écris même à leur sujet. Mais, la réussite impromptue de cette joie langoureuse, elle, elle tient toujours au fait que je me souviens mal (plus précisément: improprement) de l’événement retenu, que je l’extirpe artificiellement de son cadre de fonctionnement effectif, que je l’arrache brutalement à son contexte adéquat, oui, oui… cela se fait de façon abrupte et parfaitement non systématisée. Ma mémoire se prend elle-même en flagrant délit de déficience. Un beau souvenir, c’est un peu comme de l’eau distillée. Sa pureté est garantie par une activité secrète mais systémique et implacable. Celle du filtrage. L’eau distillée n’est pas un objet de la nature. C’est le résultat de notre action historique. La mémoire est une passoire, disait un de mes vieux profs de collège. Et c’est ce qu’elle passe qui compte.

On va prendre un vrai exemple de petit gars foufou d’autrefois. En 1972, j’ai quatorze ans. Ce sera l’année de la toute première, et extraordinaire, série de hockey Canada-URSS, la ci-devant série du siècle. Une exaltation pure pour le Canada tout entier. Je vous coupe les détails. Je n’étais pas spécialement un amateur de hockey… sauf que la poussée passionnelle était généralisée. Tout s’était joué en septembre. Les terribles Soviétiques nous (si vous m’autorisez ce nous) avaient fermement aplatis dans les premières parties de ce 4 de 7 tonitruant, puis on avait remonté graduellement la côte pour remporter le tournoi in extremis. Ce fut une incroyable victoire à la Pyrrhus pour le Canada outrecuidant et naïf qui avait initialement cru planter au hockey l’épormyable machine collective soviétique. Les tikus apportaient des transistors dans les classes du collège, pour suivre les matchs. Le soulagement indicible de la victoire s’imprima en moi en se surajoutant au fait biscornu mais jouissif que l’auteur du but gagnant de la dernière partie avait pour prénom Paul. Quand je repense, cinquante ans plus tard, à ces moments merveilleux et planants, il ne m’en reste qu’une joie sans mélange de fin d’enfance. Une lumière crue, sans ombres. Eau distillée. La mémoire comme passoire. Déficience tant de la pensée que de ladite mémoire.

Car, bon, si on replace cet événement dans son dense contexte d’époque, force est de se souvenir qu’il nageait, en fait, dans une bouillonnante soupière de terreur contenue. Nous sommes à la fin des Trente Glorieuses et le choc pétrolier de 1973 percole et se prépare. L’obsédante guerre du Vietnam fait toujours rage (elle ne se terminera qu’en 1975). Les Soviétiques nous terrorisent littéralement et le fait que le magnifique cerbère de vingt printemps Vladislav Tretiak signe des autographes au Forum de Montréal pour les tikus qui admirent intensément son jeu impeccable ne change pas grand chose à l’ambiance de peur feutrée généralisée. En 1979, les Soviétiques vont envahir l’Afghanistan et nous faire passer à deux doigts de croire que la guerre mondiale est déclenchée. En 1972 déjà, leurs deux équipes de hockey au chandail frappé de l’épouvantable CCCP s’appellent L’Armée Rouge et Les Ailes du Soviet. Les hockeyeurs musculeux qui se présentent au Canada pour cette série historique sont des militaires en service spécial. Le Chœur de l’Armée Rouge au complet les accompagne, pour chanter l’obsédant et majestueux hymne national soviétique, au début des parties. Nous vivons, dans ce temps là, la tête rentrée dans les épaules, en attente de la Bombe H et de l’hiver nucléaire que toute la saloperie de propagande des Américains nous fait miroiter, en permanence. C’est la Guerre Froide et l’angoisse qu’elle suscite nous tient aux tripes. Tels sont les faits effectifs du temps et la condition de psychose collective qui en émane.

C’est ici qu’elle s’installe, la fameuse déficience de la pensée et de la mémoire. Quand, en 2022, je me remémore 1972, ma réminiscence repose sur le socle, rétrospectivement armaturé et fatalement rasséréné, des cinquante dernières année. Le Vietnam est aujourd’hui prospère, il n’y a plus de guerre froide au sens classique du terme, plus d’URSS, et tout va pas si mal, au fin fond des choses. Les éléments les plus anxiogènes du souvenir tombent donc tout naturellement, dans le déploiement même de la démarche réminiscente. Aussi, du simple fait de ne pas avoir perduré historiquement, eh bien ces points de terreur se contractent, s’amenuisent. Leur importance, localisée, n’a plus l’ampleur qui fondait leur stature d’époque. La nostalgie est par trop sélective. Elle réécrit inconsciemment l’histoire et, de ce fait, installe la mémoire et la pensée bien confortablement, au cœur de sa principale déficience. Le filtre opère.

Comprenons-nous bien, ladite déficience a des vertus absolument cruciales, pour fonder, en confiance, la qualité onctueuse du treasuring. Quand je pense à l’enfance de mes fils, ce sont les beaux moments qui me reviennent. Les plages estivales, les Noëls hivernaux, les repas en famille, les joies sans mélanges, quand nous étions tous ensemble, si simplement. Tout les tiraillements, les agacements, les inquiétudes, les conflits, les terreurs et les horreurs d’époque paraissent plus petits, plus riquiqui, plus locaux, plus lointains. Ce qui est la déficience majeure de la nostalgie est la qualité intangible de treasuring. Un filtre mnésique qui transforme la nostalgie bien bue en un philtre onctueux. Mémoire sélective perpétuant, comme thérapeutiquement, nos petites joies de vivre actuelles.

Il est important de noter que la déficience de la pensée et de la mémoire en cause ici gagne fortement en acuité quand on se met à patauger dans la nostalgie de ce qu’on n’a pas vécu. Aussi, quand j’entends des petits folliculaires qui n’ont pas trente-cinq ans se gargariser à propos de la soi-disant prospérité des années 1970-1980, je décroche, vieux, silencieux et boudeur. Je me remémore alors l’inflation galopante (environ 12% en 1973-1975), le marché du travail sursaturé, la fin raboteuse des glorieuses, la Révolution Iranienne, le pétrole-roi, Richard Nixon et Ronald Reagan… et je me dis qu’il y a certains enfançons qui devraient potasser un petit peu leurs livres d’histoire avant de se lancer à babiller de tout et de rien à la radio au sujet de leurs nostalgies de carton peint, sur le bon vieux temps méconnu, prospère et rieur d’autrefois. Oh mais, c’est pas seulement la mémoire individuelle qui filtre un max. La mémoire collective le fait aussi.

Vouloir retourner dans le passé est une compulsion boiteuse s’appuyant lourdement sur une faute d’analyse. Bon, celle-ci est à demi-perdonnée à des babis élucubrants qui n’ont pas vécu le chrono qu’ils prétendent évoquer. Je me rappelle qu’en 1977 je fantasmais copieusement sur le rock’n’roll de 1957. Ce n’était pas de la nostalgie (nostalgie de ce que je n’ai pas vécu, je vous demande un peu). C’était plutôt, justement, une forme d’élucubration passéiste semi-fictionnelle dont la signification sociologique n’était pas négligeable en soi, en dépit de sa flagrante ineptie. Les ci-devant tendances rétro sont des pulsions intellectuelles collectives qui ont toujours à dire ce qu’elles ont à dire. Il faut simplement garder prudemment à l’esprit que ce n’est pas là, à proprement parler, de la mémoire.

La vraie nostalgie, c’est celle de ceux qui se souviennent de leur passé empirique et effectif et qui regrettent de ne pas pouvoir le revivre ou y retourner. Il faut soigneusement se méfier de cette nostalgie-là. Elle repose sur une mémoire largement déficiente et cela vous mène directement à la faute doctrinale. Tiens, pour le coup, je me souviens (!). C’est ça que ça veut dire CCCP, finalement…

C e n’est pas si

C ertain qu’on le

C onnaisse tant que ça, notre

P assé…

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Le critère anthropologique

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2022

La barbe à ras bord… euh… la barre à bâbord!
Capitaine Haddock
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Dans nos petites explications sociologiques contemporaines, on implore souvent, à tort et à travers, le critère anthropologique. Les théoriciens de droite sont particulièrement friands de ce genre d’invocation incantatoire. Tout (entendre: tout ce qui les arrange) chez l’humain, selon eux, devrait procéder de l’anthropologique immuable et fondamental: les races, l’inégalité des sexes, la familles papa-maman, l’égoïsme marchand, l’hétérosexisme, la soif de l’or, la nation, la nutrition, l’irrationalité religieuse, la brutalité guerrière, la condescendance machique, les pauvres et les riches, la volonté de puissance… et j’en passe. Le sacro-saint critère anthropologique, c’est la combine tout usage des ficelles intellectuelles contemporaines. Dans la superficialité éditorialiste de nos sciences humaines en lambeaux, Darwin est partout, Marx est nulle part. Tout ce qui est historique, soit dialectique et historicisé, est relégué. Mondialisation oblige, nous sommes censés désormais être une espèce, et nos classes sociales sont censées être des castes. Rien n’est plus révoltant pour la rationalité la plus élémentaire que ce genre de poutine de conformisme pseudo-scientifique de suppôts.

Ceci dit, des faits fondamentalement anthropologiques, il doit bien quand-même y en avoir. Je suis tout à fait prêt à en concéder un certain lot, effectivement. Mais ils sont concrets, ils sont épidermiques, ils sont petits et forts, ordinaires, vernaculaires. La modeste et furtive énumération que je vous propose justement ici n’est en rien exhaustive. Il s’en faut de beaucoup. J’y recherche rien de moins que notre cher universel humain. Les universaux que je vous propose ici sont largement incertains, en ce sens que les ethnologues les plus profonds d’entre vous me feront certainement valoir que j’ai involontairement généralisé, plus souvent qu’à mon tour, certains traits hautement culturels, idéologiques, ou ritualisés. Enfin, vous jugerez. Ce qui compte, c’est le principe critique, et je suis certain que vous allez gouter mon louable effort anthropologisant. Voici donc huit phénomènes humains où il semble effectivement possible d’invoquer le fameux critère anthropologique. En un mot: tous les êtres humains du monde partagent ces traits. Mais surtout (et c’est bien là la démonstration à laquelle j’aspire), un grand nombre des traits qui ne sont pas détaillés ici ne le sont pas tout simplement parce qu’ils procèdent de plain pieds, et sans compromission, du déterminisme historique, plutôt que des principes fondamentaux immuables de notre espèce.

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Deux séries de dents. Tous les êtres humains du monde sont appelés à voir croitre en eux (au moins) deux séries de dents. Plus précisément, ils ne voient pas croitre leurs dents de lait mais ils voient et sentent intimement croitre leurs dents d’adultes. Perdre ses dents d’origine et en sentir pousser d’autres, une fois dans une vie, dans l’enfance en plus, a une grande résonnance fantasmatique chez tous les humains. Bonjour le rite de passage. Pourtant on en parle l’un dans l’autre assez peu, dans nos cultures. Bon, la légende de la fée des dents traine toujours un petit peu dans les coins… mais on revient peu, adultes, sur ce petit événement anthropologiquement universel. Le fait qu’il soit relativement indolore (par rapport, par exemple, à une rage de dents) joue peut-être un rôle. Je me souviens d’avoir enlevé, à mains nues, du fond de ma mâchoire, certaines de mes molaires de lait comme on enlèverait une bague ou une montre. C’était assez curieux et, ma fois, passablement jubilatoire.

Cheveux et barbes. Les cheveux et les barbes poussent lentement. Ils sont indolores quand on les coupe mais douloureux quand on les tire. Les volutes, torsades, caprices et faveurs des cheveux et des barbes se répartissent en fonction des sous-groupes humains. Hommes, femmes, jeunes, vieux, ne les subissent pas et n’en bénéficient pas de la même manière et ces distinctions s’observent, malgré les variations dans leur stabilité (si vous me passez l’antithèse). Les poils corporels, pubiens notamment, font partie de cette grande aventure, sans disposer de la visibilité imparable des pilosités de chef et de face. Les cheveux et les barbes blanchissent, se salissent, se peuplent de bestioles, se mouillent et sèchent. Naturellement, on les travaille, on les colore, on les lisse, on les sculpte mais on ne les abolit pas. Ils reviennent toujours. Ou alors, ils s’abolissent eux-mêmes, souvent contre notre grée (calvitie, naturelle ou artificiellement induite par médication). On surveille les cheveux et les barbes. Les nôtres et ceux des autres. Si je rêve souvent à ma barbe (moins souvent à mes cheveux ou au reste de ma pilosité), c’est simplement que ma barbe broussaille dans l’oreiller et me picote le visage, pendant le sommeil. Intense et petiote dimension trivialement empirique et corporelle de tous nos universaux.

Des pieds et des mains. Nos pieds sont inférieurs, forts et grossiers. Nos mains sont supérieures, fines et subtiles. Leur symétrie et leur analogie nous impressionnent assez tôt. Les quatre sont mobiles et ont dix doigts. Mais les mains disposent de la si fameuse et si séculaire préhension. Les pieds, non. Qui n’a pas comparé ses mains et ses pieds? Qui n’a pas cherché à prendre avec un pied? Qui n’a pas cherché, même sommairement, à marcher sur les mains? La station debout, la marche et la course sont incroyablement originaux, chez Anthropos. Et que dire de la manipulation manuelle. Plus précisément, qu’est-ce qui n’a pas été dit de la manipulation manuelle? Nos ongles poussent, tant de pieds que de mains. Cela renforce cette analogie qui nous hante. Tous les êtres humains n’ont pas eu la chance de voir agir un primate quadrumane (un chimpanzé, par exemple). Mais d’en voir un reste très chargé fantasmatiquement. Dans notre perception, il a littéralement des mains à la place des pieds. C’est hautement déconcertant. Cette ubiquité perfectionnée des préhensions dont il dispose, lui, reste un petit peu monstrueuse à nos yeux, à nous. Et notre pied, comme main atrophiée, ça fait tout de même un peu frissonner.

Manger et boire. Manger et boire, ce n’est pas symétrique. La soif reste plus urgente, donc plus obsédante, que la faim. Mais les deux s’imposent à nous avec une récurrence et une permanence lancinante. On ne sait pas automatiquement (pour éviter de dire: naturellement) ce qui est bon à manger ou à boire. On peut se tromper, s’étouffer, s’empoisonner et, de fait, je pense que le cadastrage culturel ancien de ces deux activités par nos diverses gastronomies a beaucoup à voir avec ce danger latent. Habituellement, sur le tas, pour ce qui est de boire et de manger, on sait à peu près quand s’arrêter mais ce savoir là non plus n’est pas pleinement assuré. La nécessité de mâcher le solide et de boire par gorgées s’impose assez vite, en corrélation notamment avec la respiration, dont l’universalité se laisse bien percevoir, elle aussi. Certaines substances répugnent d’office, sont déplaisantes à manger ou à boire, mais la corrélation entre cette sensation et la valeur nutritive élémentaire de ces substances n’est pas automatique. Manger et boire se fait seul ou collectivement… dans ce second cas, la surveillance mutuelle est passablement importante, dans les cultures.

Déjections solides et déjections liquides. Nous déféquons solide et liquide et ce, de façon tendanciellement séparée. Si je résume, nos déjections solides sont brunes, nos déjections liquides sont jaunes. Nos déjections nous répugnent et répugnent les autres. Elles figurent habituellement au nombre de ce que nous ne voulons pas spontanément manger ou boire. Elles puent, elles irritent, elles salissent. Déféquer est un gestus tendanciellement solitaire, quoique ce fait ne soit pas un absolu culturel. Émettre des déjections peut requérir un effort physique patient ou, encore, nous prendre par surprise. Un jugement sur notre santé et sur notre bien-être personnel est porté, en rapport avec la nature variable de nos déjections. Une déjection est quelque chose dont on attend qu’elle soit en bonne partie contrôlable, en son émission. Une déjection incontrôlée est associée à des problèmes de différentes natures (malaise gastrique, peur, incontinence, ivresse carnavalesque). L’enfant apprend à assurer l’intendance de ses déjections et le vieillard perd cette connaissance. Vaincre l’incontinence est acquis (et non inné). Force est d’admettre une certaine dimension métaphoriquement mortuaire des déjections. On veut qu’elles partent ou, au moins, qu’elles restent dans un petit coin spécifique. Nos déjections ne sont socialement valorisées que d’avoir été adéquatement évacuées ou circonscrites. Montrer à tout le monde son caca et son pipi bien disposés dans le pot procède (le cas échéant, fatalement circonscrit culturellement) d’une gloriole toute éphémère.

Disparités génitales et accouchement. Sans entrer dans les détails hautement complexes du sexage, qui, eux, sont largement culturels et construits, on continue d’observer et de se représenter la disparité génitale. Elle nous intéresse au plus haut point, du reste. La pudeur s’instaure tôt. Esquive. Les parties génitales sont un organe qu’on cache souvent et qu’on recherche encore plus souvent, surtout chez les autres. Notre fixation et notre fascination pour ces questions sont grandes et la réponse répressive, sur les mêmes questions, est souvent à l’avenant. L’accouchement et la naissance ne mentent pas, au sujet de la génitalité. Ça reste le test imparable. Un être humain qui accouche confirme les particularités inexorables de sa génitalité et cela a une grande résonnance sociale et culturelle. Quelle que soit leur nature et leurs variations, les organes génitaux sont assez susceptibles de déclencher des sensations agréables. On recherche ces dernières, seuls ou collectivement. Il y a là un facteur crucial de l’intimité humaine, dont l’intendance est très étroitement balisée. Il y a toujours inceste, en ce sens que toutes les cultures légitiment certaines intimités charnelles et génitales, et en proscrivent d’autres.

Dormir et rêver. Qu’on en souffre ou qu’on en jouisse, le fait est qu’on dort. Cela s’impose au corps et cela le repose. Le sommeil est interruptible, notamment par le bruit et par la lumière. On voit donc à soigneusement maintenir la pénombre et le silence de l’espace où quelqu’un dort. On peut décider de réveiller un dormeur, par exemple si on a le sentiment qu’il a disposé d’un temps de sommeil suffisant. En fait, on peut toujours réveiller un dormeur, même involontairement. Ce n’est pas dangereux en soit, juste surprenant et un peu déplaisant. Il pourra d’ailleurs se rendormir. Il pourra même en venir à s’adapter aux interruptions de son sommeil, comme une girafe (qui, elle, dort par très courtes séquences). Les rêves ne sont pas vrais mais, culturellement, on tend à leur construire une corrélation au vrai (messages d’une source objective en songe, interprétation symbolique d’une trajectoire subjective). On les oublie incroyablement vite, au réveil. Ils semblent s’effacer, par grands segments. Le cauchemar existe et il est un des déplaisirs majeurs du sommeil. L’insomnie existe aussi, mais elle n’est que tendancielle. On dort les yeux fermés et on bouge les yeux (et le reste du corps) dans certaines des phases de notre sommeil. Le bâillement est un indicateur du besoin de sommeil. Il est communicatif, à la simple vue.

Vieillir et mourir. Les enfants sont petits, les adultes sont grands. Les enfants grandissent. Les vieillards se ratatinent, un peu. On constate le vieillissement des autres et il nous informe sur le nôtre. Les enfants observent les adultes. Les adultes guident les enfants. L’enfant en bas âge est dépendant de l’adulte. Un enfant a besoin d’adultes pour survivre et ce besoin n’est pas réciproque. L’attachement de l’adulte envers l’enfant est profond, senti, tangible sans être absolu ou fatal. Sachant qu’il grandira, l’adulte renonce graduellement à l’enfant. On meurt de mort violente ou naturelle. La mort est un fait répréhensible, souvent non voulu, combattu, reporté, freiné. Une des grandes quêtes de l’humanité est de retarder la mort humaine, d’assurer la préservation de la vie de nos pairs. Pourtant, on tue et on se suicide. Le jugement moral sur ces questions fluctue avec les cultures et l’histoire, et la différence entre un meurtrier et un héros de guerre est souvent ténue. Mourir de vieillesse est souvent approuvé. Mourir jeune est tendanciellement réprouvé, sauf s’il y a indubitable abrégement de souffrances graves. Vieillir entraine une diminution des facultés qui se corrèle parfois d’une augmentation de la surveillance par les pairs. On dispose du corps des morts de façon sanitaire, comme on dispose des déjections, mais le souvenir perpétué des morts, des ancêtres, des parents, tend à être hautement valorisé et ritualisé.

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Naturellement, il y a un tas d’autres phénomènes de ce type: paniquer, sursauter, rire, pleurer, allaiter, éternuer, se gratter quand ça nous démange, découvrir par étapes la permanence de l’objet, parler une langue, mentir, avouer, affirmer, nier, inférer. Il y a aussi le rapport qu’on établit, en tant qu’Anthropos, au Cosmos: soleil, pluie, saisons, chaud, froid, ciel, terre, points d’eau, mirages même. C’est la présence, effective et incontestable, de ces fondamentaux anthropologiques qui permet à nos penseurs réactionnaires de bien ouvertement les tricher, dans leurs développements doctrinaux. De fil en aiguille, nos grands confirmateurs de l’ordre établi érigent ainsi tous ce qu’ils promeuvent en fondements anthropologiques. Ensuite, ils refusent d’altérer quoi que ce soit dont ils se réclament, et se servent de tels développements pour bloquer des quatre fers sur tout et son contraire. J’ai pas besoin de vous faire un dessin: maman porte une jupe et papa est un turlupin. On légitime à peu près tout et le reste, avec une anthropologie abstraite, pas trop regardante, bien bâclée et bien frimée.

Il reste pourtant que, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse (comme disait autrefois Robert Bourassa), l’humain reste une être historicisé, un animal dénaturé. L’immense configuration matérielle et culturelle de son cadre de vie est un conglomérat complexe et dense de résultats historiques construits, fondamentalement fluents, fugitifs, corrélés, tourmentés, dialectiques et problématiques. Alors, le critère anthropologique… attention de ne pas en faire un de ces passe-partout formalistes qui nous permettent un peu trop de faire passer pour des raisonnements opératoires toutes nos petites logiques abstraites, sommaires, gesticulatoires, convenues et creuses.

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Tiré de mon ouvrage, PHILOSOPHIE POUR LES PENSEURS DE LA VIE ORDINAIRE, chez ÉLP éditeur, 2021.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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PROPHÉTIES (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2022

Parfois, sans raison cohérente, le temps s’emballe, file à vive allure, précipitant les événements. Quoi qu’on fasse. Qu’on le veuille ou non. Le destin des gens parait relié à une sorte de mécanique compliquée, tels les engrenages d’une horloge géante.
(pp 97-98)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, soulève dans le présent ouvrage (paru en 2017) la question dialectique (osons le mot) de l’implémentation sociale de la pensée magique. ici, une vieille montréalaise intemporelle, une itinérante bossue et discrète, arrive à jeter, de façon calculée, planifiée et méthodique, des sorts favorables autour d’elle. Ces enchantements positifs se manifestent à l’aide d’un petit déclencheur, le fameux objet magique des vieux contes. Il existe un nombre indéterminé de ces déclencheurs magiques. Il s’agit de clefs antiques miniatures en or fin. Elles sont toutes petites et elles ouvrent les serrures de portes donnant sur des espaces d’allure ordinaires, certes, mais tous petits, eux aussi, et susceptibles de transmettre le flux magique en cause, si un ensemble précis de conditions favorables est réuni. Voilà pour le monde idéel. La finesse de la démarche fictionnelle ici, consiste justement dans les contraintes pratiques rencontrées par la vieille dame aux clefs. Les susdites contraintes sont matérielles et socio-historiques. Si la vieille magicienne détient d’autorité les clefs enchanteresses, il lui faut obligatoirement des artisans locaux pour lui construire les serrures que lesdites clefs ouvriront. De fait, notre vieille montréalaise enchantée ne peu pas imposer sa magie comme on le ferait de facto en sucrant les fraises de je ne sais quel perlimpinpin inexorable et omnipotent. Rien à faire, cette mystérieuses bossue au long manteau noir élimé n’est tout simplement pas le père Noël.

C’est trop comme dans les contes de fées, ce que vous me dites là! Vous n’allez quand même pas essayer de me convaincre que le père Noël existe aussi, non!
(p 167)

Bon, alors, donc, la magie se travaille. Elle s’acquiert au fil du développement historique et s’immerge en lui. Si les choses sont ainsi, c’est que le monde réel, solide, armaturé, social, et complexe, fait dépôt et il se doit de faire corps avec la belle idée, pour que l’effet magique sorte enfin de son enfance. Notre vieille dame doit donc faire équipe avec un ou plusieurs représentant(s) du monde socio-historique matériel. En un mot, notre bossue lente et prudente doit se trouver des complices, des adjuvants physiques, au dessus de tous soupçons, et solidement impliqués dans leurs communautés respectives. Ces aides fabriqueront pour elle des portions de réalité physique (souvent les petites serrures et les petites portes pour les petites clefs ainsi que le contenu subtil et fin de ce qu’il y a derrière, mobilier, tapisseries etc). Ce sont ces objets façonnés de mains humaines qui permettront à la pulsion magique de prendre corps. Notre matoise petite vieille doit fatalement rencontrer des gens, gagner leur confiance, établir des réseaux, faire équipe, comme une sorte de discrète et industrieuse salonnière des rues. La magie n’est pas un absolu béat. C’est, au contraire, un dispositif chambranlant, compliqué, corrélé, impliquant un travail aussi collectif que peu visible car, bondance, par-dessus le tas, il faut parvenir à mettre tout ce bien-être en place sans passer pour des olibrius, des cambrioleurs ou des fous. Mise en confiance, la petite vieille ne parle pas autrement de ses petites portes.

Par ces nombreuses portes, que nous construisons, ajoute-t-elle, passeront des énergies créatrices et bienfaitrices. Elles enveloppent la Terre depuis le début des temps, mais les idées modernes les nient et les étouffent. C’est par ces portes que nous ferons entrer le courage, la force, la lucidité et la liberté, ce qui nous permettra d’aller au bout de nos rêves!
(p 163)

Or Isabelle Larouche ne se contente pas de discrètement présider à la rencontre de l’Idée et de la Matière, dans ce petit ouvrage optimiste, bricoleur et rêveur. Elle bricole elle aussi, dans son monde qui est celui… du texte. En effet, on nous convie, en plus, avec Prophéties, à une très intrigante rencontre alternée des genres. Jugez-en. L’ouvrage est subdivisé en quatre parties. Il vaudrait peut-être mieux parler de quatre périodes, vu que chacune de ces portions de récit correspond en fait à une tranche historique. Or, elle correspond aussi à un genre textuel spécifique. Détaillons ceci.

Partie 1: L’écrivain. Année du récit: 1929. Lieu: Verdun (Montréal). Genre exploré: le Fantastique (pp 13-115). Les protagonistes évoluent ici dans le contexte réaliste et sociologiquement saillant d’un (des futurs) arrondissement de Montréal, lors de la Grande Dépression. Des gens perdent leur boulot, doivent réorganiser leur vie et chercher de l’emploi, en manifestant solidarité et patience. Tout tourne autour des écluses du Canal Lachine et du milieu prolétarien y évoluant. Le fantastique s’installe graduellement avec l’apparition de discrètes manifestations magiques tournant autour des petites clefs miniatures données en cadeau de façon sélective par notre vieille dame qui, elle, servira de fil conducteur aux quatre récits. La magie instille sans bruit des éléments de bien-être qui parviennent à affronter et résorber la misère.

Partie 2: L’architecte. Année du récit: 2022. Lieu: Westmount. Genre exploré: l’Anticipation (pp 117-190). Ici on entre en anticipation proche. Le changement climatique que nous connaissons déjà s’aggrave subitement. Il provoque des inondations de plus en plus dévastatrices qui entraînent des perturbations majeures dans l’organisation de l’espace urbain. Le monde est en mutation abrupte et cette phase climatique est le moteur d’une nouvelle crise. Le principal protagoniste, futur architecte, sera invité à construire de-ci de-là des petites portes aux petites clefs, en corrélation avec l’aventure architecturale éco-adéquate qu’il est à conceptualiser. La perturbation critique a même certains avantages. Elle rapproche la famille bourgeoise, en la raccordant plus intimement sur les besoins réels et en la distançant du fric, du crispé et du futile.

Partie 3: Le musicien. Année du récit: 2104. Lieu: Laval. Genre exploré: la Science-fiction (pp 191-237). Nous voici dans l’espace et dans l’univers serein mais tendu de la coopération internationale. Un aérolithe fonce vers la terre et il faudra le démembrer pour à la fois éviter qu’il ne percute notre monde et pour disposer ses fragments pulvérisés en anneaux comme filtre climatique bonifiant. La solution trouvée est entre les mains d’un jeune lavalois qui arrive, avec des notes de guitare, recentrées dans son ordi, à péter du granit. Notre protagoniste se retrouve donc dans une de nos nombreuses stations orbitales pour réaliser sa mission. Ambiance à la 2001, en plus optimiste. En se préparant à sauver le monde, notre Peter Frampton futuriste pense à son amoureuse restée sur terre. Elle a des petites clefs magiques en sa possession… ou non…

Partie 4: La métamorphose. Année du récit: 2254. Lieu: Parc Lafontaine (Montréal). Genre exploré: le Conte de Fée (pp 239-273). On comprend maintenant que la vieille dame aux clefs est un personnage immortel. Mais c’est une petite fille du vingt-troisième siècle qui va nous permettre de mener à terme, dans nos consciences, la quête de la bonne montréalaise et de son secret. C’est un secret douloureux. C’est un secret punitif. C’est un secret qui engage la problématique de l’amour. Les petites clefs d’or permettent à la vieille tireuse de tarots de susciter des prophéties optimistes localisées, et cela aide les autres. Mais son sort à elle, qui s’en préoccupe? La bambine de ce futur lointain (ce futur qui est entièrement celui des petites filles) va nous permettre de finalement conclure. La vieille dame est une fée et les contraintes armaturées du monde des fées s’imposent à elle depuis la nuit des temps. Je ne vous en dis pas plus.

Rédigé dans un style sobre et précis, l’ouvrage est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) de l’illustratrice Jocelyne Bouchard représentant notre mystérieuse vieille dame assise sur un banc de parc, en train de manipuler ses cartes de tarot.

Fiche descriptive de l’éditeur:
Cette pauvre vieille assise sur un banc avec son jeu de tarot semble insensible aux saisons. Les passants la voient tous les jours sans trop se poser de questions. Pourtant, elle aurait tant à dire. Mais qui est-elle vraiment? Plusieurs disent que si elle croise votre regard, et que vous lui parlez, il est probable qu’elle vous offrira un cadeau que vous ne pourrez jamais oublier. Une histoire tendre remplie de doux mystères. Pour ceux et celles qui croient en la magie et en l’amour éternel.

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Isabelle Larouche (2017), Prophéties, Éditions du Phœnix, Coll. Ado, Montréal, 273 p [Illustration de couverture: Jocelyne Bouchard].

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Il y a quatre-vingts ans, HOLIDAY INN

Posted by Ysengrimus sur 4 août 2022

Jim Hardy (Crosby), Linda Mason (Marjorie Reynolds), Ted Hanover (Astaire), Lila Dixon (Virginia Dale)

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Happy holiday, happy holiday
May the calendar keep bringing happy holidays to you
If the traffic noise affects you like a squeaky violin
Kick your cares down the stairs, come to Holiday Inn!
Irving Berlin, Happy holiday, 1942

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Il y a quatre-vingts ans pilepoil, la doucereuse comédie musicale Holiday Inn enchantait une certaine Amérique et s’installait tranquillement pour imperceptiblement fleurir et devenir un des plus grands succès cinématographiques et télévisuels de tous les temps. C’est —entre autres— le film où fut lancée la fameuse chanson de Noël White Christmas de Irving Berlin. Le titre français de ce classique indécrottable est, lui, parfaitement inepte (L’amour chante et danse). Il faudrait en fait que ça s’intitule, plus littéralement et plus fidèlement, L’Auberge des jours fériés (conférer le titre de la version italienne, La taverna dell’allegria, bien plus heureux déjà).

Jim Hardy (Bing Crosby) et Ted Hanover (Fred Astaire) sont deux collègues de travail de la scène des variétés new-yorkaises. Ce sont aussi deux charmants faux frères qui se tirent dans les pattes à qui mieux mieux et se jouent dans les cheveux intensivement, notamment pour ce qui concerne leurs affaires de cœur. Ils ont la frivole habitude de constamment se chaparder les dames qu’ils fréquentent, au fil de l’effervescence mi-énervée mi-évaporée de leur petite vie de gloriole. Jim (Crosby), c’est le chanteur aux trémolos d’or. Tendre et sirupeux, onctueux et calme, il est aussi passablement mou, bien fataliste et si peu affirmé. Ted (Astaire), c’est le danseur à claquettes, fringant, retors et fébrile. Il est aussi égoïste, direct, baratineur, malhonnête et fripon comme pas un. La solide collaboration professionnelle entre ces deux zèbres se complète donc d’une compétition interpersonnelle et émotive sans concession.

Au moment où la caméra démarre, Jim et Ted assurent un trio de variété au Midnight Club, une boite de nuit (fictive) de New York, en compagnie de la danseuse et chanteuse Lila Dixon (Virginia Dale). Le numéro en question raconte que Jim séduira l’objet d’amour du moment et ce, en chantant. Ted rétorque qu’il va, lui, la conquérir et ce, en dansant. C’est ici, justement, le moment où l’amour chante et danse (conférer le titre français du film, toujours maladroit mais au moins, enfin, minimalement explicable). Derrière la façade scénique, la réalité est plus cruelle et implacable. Une fois cette tournée terminée, Jim, le chanteur, et Lila (Dale) sont sensés se marier, se retirer sur une ferme au Connecticut et laisser Ted, le danseur, continuer la tournée seul. Mais l’entreprenant Ted a séduit Lila, dans le dos de Jim, et il s’apprête à partir en tournée avec elle. Femme moderne, Lila aime bien les deux hommes, mais elle préfère sa vie de danseuse et de chanteuse à une bien improbable carrière de fermière. Elle choisit donc, des deux, celui qui lui assure le programme qu’elle revendique. Et cela se joue dans le dos de l’autre.

Trahi, Jim se drape dans sa dignité et se retire dans ses terres, en s’imaginant que la vie de fermier sera moins trépidante et plus reposante que celle de chanteur de charme. En une petite année, il va bien déchanter. Il trime comme un forçat, y compris les jours de congés, et il s’ennuie, en prime. Il finit donc par convertir son domaine fermier du Connecticut en un concept resto rustique et spectacle, l’Auberge des jours fériés. Elle ne sera ouverte que les jours de congés et on y invitera le tout New York à venir s’amuser, dans une ambiance thématiquement corrélée à l’ardeur festive du moment. L’univers des hommes qui entourent Jim est peu convaincu d’un tel programme de divertissement campagnard.

Pendant ce temps, l’univers des femmes ne chôme pas, lui non plus. Lila rencontre un millionnaire et se tire avec, abandonnant abruptement Fred, sans partenaire de danse. Mais surtout, mademoiselle Linda Mason (Marjorie Reynolds) fait discrètement son apparition. Aiguillée vers l’Auberge des jours fériés naissante par un gérant d’artiste peu scrupuleux qui lui donne le lieu comme l’espace rompu idéal pour amorcer sa jeune carrière, Linda (Reynolds) établit, justement le soir de la veille de Noël, sa jonction avec un Jim encore peu dégrossi mais parfaitement ouvert à l’idée de travailler avec une chanteuse et danseuse débutante qui apportera de la fraîcheur et de la verdeur à sa formule de divertissement. La suite des événement sera désormais ponctuée au rythme des jours fériés joyeusement jubilés, dans le vaste et rustique Holiday Inn

Le Jour de l’An (New Years Day —  1 janvier) voit Ted recevoir sur New York le télégramme de Lila lui annonçant qu’elle se casse avec son millionnaire. Ted prend une cuite solide et se présente, rond comme une bille, à l’Auberge des jours fériés. Il danse alors, dans la foule, avec une mystérieuse inconnue, nulle autre que Linda, et il découvre ainsi qu’il voudrait bien l’avoir comme nouvelle partenaire de danse, en remplacement de la traîtresse qui le quitta. Jim voit la chose d’un fort mauvais œil. Voici encore le fichu danseur à claquettes sans conscience qui s’en vient lui voler la fille dont il est en train de s’enticher. Mais Ted était trop beurré pour reconnaître indubitablement la nouvelle danseuse. Il va lui falloir mieux écornifler l’affaire.

L’Anniversaire d’Abraham Lincoln (Lincoln’s Birthday — 12 février) voit Ted revenir vite fait à l’Auberge des jours fériés. Il vaut absolument retrouver la mystérieuse danseuse du Nouvel An et lui proposer de devenir sa partenaire de danse. Jim, trop couillon pour s’affirmer devant son collègue, convertit le numéro commémoratif sur Lincoln en blackface. Cela permet à Jim de déguiser Linda en afro-américaine écouettée, la rendant ainsi méconnaissable à son ennemi qui la cherche partout, dans la salle de l’auberge. Ce numéro, dont on ne peut désormais plus dire le bien qu’on en pense, si on en pense du bien, frappe ce film de mort, car le blackface, de nos jours, est abstraitement considéré comme une pratique raciste et ce, sans distinguo de contenu. Certaines stations de télévision américaines, de nos jours, quand elles repassent Holiday Inn, en excisent ce numéro, sans sommation.

La Saint Valentin (Valentine’s Day — 14 février) a lieu deux jours plus tard. Là, Ted ne se fait pas avoir. Il arrive au moment de la répétition, trouve tout le monde en train de travailler, s’empare ouvertement de la danseuse, et danse avec elle, tandis que Jim a le dos tourné, au piano. La jonction s’établit entre Linda et Ted. C’est une rencontre et une harmonie assez froide, strictement professionnelle… mais Jim sait bien ce qu’il advient à terme, des relations professionnelles de ce coquin de danseur à claquettes avec les personnes du sexe opposé. Couillon et trouillard, Jim a déjà fait une proposition maritale molle et mal ficelée à Linda. Celle-ci se considère donc informellement fiancée au chanteur fermier. Or, il y a quatre-vingts ans, les filles étaient déjà plus fidèles à leurs engagements que les garçons. Quoi de nouveau, sous le vaste mouvement du soleil des saisons.

L’Anniversaire de George Washington (Washington’s Birthday — 22 février) voit la première répétition formelle de Linda et de Ted, coéquipiers dans un numéro de menuet évoquant l’époque du mythique président perruqué qui, soit disant, ne mentait jamais. Jim, toujours au piano et flanqué d’un petit orchestre à sa solde, sabote sciemment le numéro de danse, en en alternant abruptement les rythmes musicaux. Linda ne prend pas encore conscience du fait que ce timide cultivateur musical est en train de bien lui saboter sa carrière naissante, pour des raisons inarticulées d’exclusivisme sentimental. Ted, pour sa part, est frontal avec Linda. Il lui fait ouvertement des propositions professionnelles et sentimentales qu’elle refuse, toujours fidèle à son engagement avec Jim, qu’elle préfère. Ted, dont les scrupules ont peu de poids s’ils existent, est fermement déterminé à ne pas lâcher prise. Il retourne pour le moment à New York, sans partenaire de danse.

Le Dimanche de Pâque (Easter Sunday — date variable en avril) nous présente un charmant numéro de promenade en calèche printanière des deux amoureux campagnards. La séquence se termine sur le retour faussement impromptu et attendri de Ted à l’Auberge des jours fériés. Il veut renoncer à l’effervescence illusoire de la ville et s’installer à la campagne en compagnie de ses deux grands amis Jim et Linda. Jim se méfie, il attend la prochaine trahison de Ted. Il sait que le danseur chapardeur est là pour lui soutirer cette jeune femme dont, d’autre part, Jim ne sonde ni ne jauge l’opinion sur le tout de la question. Dans l’intervalle, une autre nouvelle se met à circuler. Rien ne va plus entre Lila —la partenaire naturelle de Ted— et son millionnaire. Apparemment, le rupin ne détenait pas des millions, il devait des millions. Lila est donc de retour sur la scène des variétés new-yorkaises. Ce tuyau capital n’est pas tombé dans l’oreille d’un Jim sourd.

La Fête Nationale Américaine (Independence Day — 4 juillet) va voir culminer la gloire de l’Auberge des jours fériés. Des producteurs hollywoodiens sont dans la salle pour étudier le concept. Jim va donc porter son grand coup de sabotage égoïste dans la carrière de Linda. Il va téléphoner à Lila à New York et l’inviter à l’auberge. Il va ensuite soudoyer son chauffeur de taxi attitré pour que Linda ne parvienne pas à la même destination. Jim veut remplacer Linda par Lila pour que les hollywoodiens chopent le vieux couple de danseurs, Lila et Ted, et lui laissent son amoureuse tranquille sur la ferme. Le vieux chauffeur de taxi soudoyé reconduisant Linda braque son véhicule dans un lagon. Il croit sa mission accomplie mais Linda ne se laisse pas faire. Sale et trempée, elle s’empresse d’aller faire du stop. Une automobiliste la ramasse. C’est Lila. Les deux femmes établissent involontairement leur jonction semi-compétitive et Linda comprend la perfide manœuvre. On est en train de la remplacer par Lila comme partenaire de danse de Ted pour que les hollywoodiens ne voient qu’eux et pas elle. Invoquant le prétexte d’un raccourci, elle amène Lila à braquer sa bagnole dans le même lagon où repose encore son taxi de tout à l’heure. À l’auberge, après un numéro endiablé avec des pétards performé à la frime par Ted en solo, Linda arrive sur les lieux et c’est la mise au point champion. Elle comprend enfin que Jim la sabote pour la garder pour lui. Elle lui dit qu’elle n’apprécie pas ce genre de combine, et, dépitée sinon séduite, elle finit par accepter de devenir la partenaire de danse de Ted.

L’Action de Grâce américaine (Thanksgiving — quatrième jeudi de novembre, avec flottement entre 1939 et 1944 —hésitation entre quatrième et cinquième jeudi de novembre—, en vertu de l’incident historique du Franksgiving) est un jour solitaire pour Jim. Les hollywoodiens ont acheté son concept de l’Auberge des jours fériés et ils sont à monter un film à Hollywood, (en Californie, de l’autre bord du continent donc) autour de ce thème original. Jim écrit les chansons depuis sa ferme du Connecticut et il les envoie à Linda, sous forme de disques et de plis postaux. Ted et Linda ont annoncé leur mariage prochain. Mangeant sa dinde et ses patates tout seul, Jim se fait alors expliquer par Mamie, sa servante noire (Louise Beavers), comment il doit se comporter pour être un vrai homme sachant parler authentiquement à la femme qu’il aime. Est-il trop tard?

La Noël (Christmas — 25 décembre) voit la fringante conclusion californienne du tout des choses. Je ne vous la livre pas mais je vous concède que c’est une fin heureuse. Une chute charmante, en quatuor, qui voit pourtant surtout émerger et bien s’installer une cinquième vedette immense et immortelle, elle, l’indémodable chanson de Noël White Christmas.

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J’adore ce film. Je le revois fréquemment (habituellement dans le temps des fêtes), pour son charme vieillot de comédie musicale, certes, mais aussi pour sa sourde et subtile intelligence. La réflexion sur les relations homme-femme de cet opus vieux de huit décennie n’a, elle, pas pris une seule ride. J’en tire une autocritique permanente sur les cruciales questions de sexage, tout en tapant du pied sur les numéros chantants et dansants de Irving Berlin. À moi la permanente et percolante rencontre de l’intellectif et du divertissant.

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Holiday Inn, 1942, Mark Sandrich, film américain avec Bing Crosby, Fred Astaire, Marjorie Reynolds, Virginia Dale, Walter Abel, Louise Beavers, 101 minutes.

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L’ÂME INCONSCIENTE DU PÉTONCLE (Francine Allard)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2022

Friteuse, poêlon, casseroles et marmites
rôtissoire, autocuiseur et lèchefrite
cocotte, percolateur et daubière
wok, faitout et turbotière
saucier, ramequin et cafetière
(p. 90)

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Le recueil L’âme inconsciente du pétoncle — Poésie à saisir sur feu vif (2012) de la poétesse québécoise Francine Allard, nous entraîne cette fois-ci dans le monde douloureux et étrange de la boulimie frustrée, frondeuse, féroce et passionnelle. C’est une tempête, un tourbillon, un mælstrom. Rien n’est calme ici. Tout est tonitruant, pétaradant, percolant, rissolant. C’est qu’il n’est tout simplement plus possible de se leurrer, de croire encore en la légèreté, au diaphane, au mordoré, à la babiole, au translucide, au fifrelin. Adieu maigrelette Colombine. Bonjour corpulent Rabelais. On parle de bouffe, de cuisine, de restaurants, de plaisirs coupables de la table. La femme qui s’exprime est forte. Elle est la toutoune québécoise vingt ans plus tard, celle qui mûrit, celle qui persiste et celle qui signe. Ici, on parle aussi de culture, de musique, de Belles Lettres, mais on en parle en éclectique, en boulimique, en marmitonne, en gargotière, en bardasseuse. L’ardeur à jouir rondement, et à solidement sentir ses sens, entre en débordement morfalou, en pataquès, en bric-à-brac, tout en ne rougissant justement pas de le crier, son éclectisme.

Autre thème solide et senti: l’âge. L’âge d’or, ronron et amoindri, dont se craquellent toutes les dorures. C’est le soir, le crépuscule. Oh, ça va, le soleil brille encore. Il rend même ses mille feux du fin fond du ciel, comme une peinture savante et dense ou un coulis de framboises fluide et vernaculaire, scintillant et —pour le coup— solidement désillusionné. Car effectivement l’émerveillement n’y sera pas… ou plus. Inexorablement, la poétesse aime moins qu’elle aimait. Elle assume plus explicitement ce qu’elle n’aime pas, ce qu’elle déteste, ce qu’elle abhorre, ce qu’elle méprise, même. Et, comme au soir d’une de ces vies surchargées où on renonce de plus en plus à donner le change aux autres ou à soi-même, c’est notre Michel Tremblay intérieur qui remonte, borborygme unaire et amer.

Comme elle est bonne pour son âge!
À Nanette W.

Tu dis r’garde Nanette
comme elle est bonne pour son âge
je dis c’est toutes vous autres, ça!
toutes vous autre
qui n’avez créé rien d’autre que des poudings chômeurs
et des pantoufles de Phentex
qui portez des brosses en rouleaux
dans vos cheveux sans teinture
qui portez des cross-your-heart
pis des caleçons à grandes manches
qui jouez au bingo
toutes vous autres qui volez des sachets de sucre chez Antoinette
qui allez au théâtre en autobus
eau de Floride sacoche blanche chaussures blanches
en groupe parce que c’est moins cher
qui avez enfouis vos rêves sous le tapis
avec les écales de pinottes
qui avez une armoire de cuisine juste pour vos plats Tupperware
qui avez troqué vos dents pour des râteliers dans le verre de Polident
toutes vous autres qui avez renoncé à danser à séduire à chanter
qui portez sur vos épaules une veste de laine boutonnée
c’est toutes vous autres, ça
qui vous taillez une petite robe dans la grosse vente de Fabricville
qui magasinez chez Jean Coutu le jour de l’âge d’or
qui feuilletez les circulaires pour courir les aubaines
même si l’essence est une piasse et quart
c’est pour toutes vous autres que Nanette reste magnifique
Et que Diane explose encore sur scène

c’est trop compliqué d’être une p’tite madame
(pp 52-53)

Le temps a déboulé. Tout est tourneboulé. Les plats sont compliqués, le ton est virulent, le tourniquet notionnel est foisonnant. Les dédicaces sont multiples, les ami(e)s se sont égayé(e)s. Il y a la frustration, la colère, le dédain de plus en plus senti des régimes alimentaires (À ma sœur Ann qui commence un régime tous les lundis. La barbe), ainsi que des contraintes culinaires convenues (pourquoi tu manges une tomate au petit déjeuner? Va te cacher). Frustration, colère, dédain, ce sont là incontestablement les sentiments les plus saillants de tout cet exercice. La poétesse est une bourgeoise qui voyage, qui reçoit, qui relit des épreuves (toute une épreuve!) et qui aime toujours tendrement son vieil amant, depuis 1968. Aussi, ce qui frappe de ce recueil, c’est sa sincérité de classe, crue, âpre, épicée, faisant bondance dans le sel et dans le fiel. On ne cherche pas à séduire mais on aspire encore à nommer. Connaître, c’est de plus en plus avoir connu et reconnaître, c’est de plus en plus avoir rencontré. Il y a encore des pays. Il y a encore du Japon, de l’Haïti et autres choses… mais, dans ces espaces aussi, on est en perte accélérée de jubilation. De bonne date, le pittoresque n’y est tout simplement plus. Le tarabusté le supplante. Le lassant aussi.

Rien ne parvient à se dire ou à se sentir sans fatalement un peu agacer la poétesse. La roue frotte. Le texte est acariâtre autant qu’il est assumé. Le rire est grinçant, le sourire est sardonique. La mémoire est suractivée mais la nostalgie n’est pas trop trop au rendez-vous. C’est une lecture qui a principalement envie de pester, envie de rager, envie de se dire que ce monde est fautif et que ses fautes en compromettent radicalement le génie. En point d’orgue de l’ouvrage, un collectif de femmes, amies de la bonne chère et des chefs cuisiniers télévisuels de notre temps, chantent en chœur leur délectation et leur attirance pour les boustifaillantes énumérations gastronomiques. Une telle compulsion affamée est ancienne, connue, presque livide. Frustrées, on mange. Mais le lecteur contemporain ne peut s’empêcher de noter la sophistication, le raffinement, la subtilité des variations sur la bonne vieille perversion boulimique de base. Orgie nutritive et profusion lexicale se rencontrent, donc. En pagaille, toujours, on bouffe du mot comme de la chose. On croque. On bâfre. On rage. On ne transige pas. Une phase de vie se termine ainsi, dans le tapage des cuisines et les cliquetis des fourchettes. Et, mazette, on bloquera bel et bien des quatre fers pour ne pas passer à la phase suivante d’existence, à la prochaine tablée du banquet d’Odin, car  le souffle nous manque quand même un petit peu. Et surtout: on se doute trop bien que ladite tablée, ce sera fort probablement la dernière.

Le recueil de poésie L’âme inconsciente du pétoncle — Poésie à saisir sur feu vif comprend 34 poèmes en vers libres (des textes de deux, trois ou quatre pages, en moyenne). Sa fiche éditoriale officielle se lit comme suit: Vient un jour où la poète s’éveille. Elle regarde agir ses contemporains et lui vient soudainement le goût de les cuisiner. Les mélanger, les battre, les déglacer, les aromatiser pour son plus grand plaisir. Francine Allard écrit et cuisine. Elle transforme nos habitudes de lecture comme elle vire un canard braisé en un mets divin. Elle joue avec la langue jusqu’à ce qu’elle claque. Elle presse le citron jusqu’à ce que l’amertume devienne volupté. L’âme inconsciente du pétoncle — Poésie à saisir sur feu vif se lit à voix haute, en respirant d’étonnants effluves, en se léchant les doigts et en liant la sauce. Une œuvre de maturité, certes. Une lecture jouissive nécessaire. Une introspection vitale.

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Francine Allard, L’âme inconsciente du pétoncle — Poésie à saisir sur feu vif, 2012, Éditions d’Art Le Sabord, 92 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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PRÉPARE TA VALISE (Hélène Lamarre)

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2022

Chère Hélène,
toi qui trouves tout beau
et ne voit jamais assez le mauvais côté des choses.
Je t’admire beaucoup.
Bon retour chez toi.
Gisèle
(p. 108)

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Le phénomène de l’autobiographie naturelle prend de plus en plus d’ampleur au Québec. Un de ses sous-genres incontournables est évidemment le récit de voyage. Dans la foulée massive des blogs-voyages de notre temps, des gens, souvent des femmes, s’organisent éditorialement pour enrichir les autres de leurs expériences de voyages. Le récit de voyage est tout simplement la version papier de ce phénomène. Sa mise en forme et sa production est, l’un dans l’autre, assez prosaïque. Il s’agit de mettre au net son journal de bord et/ou ses carnets de voyages et de les organiser, sobrement, en forme livresque. Pas besoin d’être Jack Kerouac pour y arriver et, ce faisant, on contribue, sans prétention mais assurément, à documenter la description de la vaste culture globe-trotteuse de notre temps.

Dans son second ouvrage, Prépare ta valise, Hélène Lamarre procède donc ainsi. Ponctué, tout comme son premier ouvrage, Le chemin de ma vie, de nombreuses photographies, le présent texte est une sorte d’annexe voyage du susdit premier opus. On y présente, par le petit bout de la lorgnette, les multiples activités de notre voyageuse dans les pays suivants: Palestine, Turquie, Grèce, Guatemala, États-Unis (notamment l’Alaska), Canada (notamment le Yukon) et Maroc. On vit ou revit l’appréhension occidentale toute simple, toute viscérale et toute spontanée face à l’idée de se retrouver dans un pays en guerre, ou très pauvre, ou inénarrablement exotique. Mais cette inquiétude anticipatrice s’apprivoise vite et la petite sérénité ordinaire de la voyageuse se met promptement en place. Le quotidien se surprend alors à parler. On découvre des personnes peu communes, comme cette compagne d’aventures de la voyageuse qui retrouve tous les objets perdus (p. 53). On prend connaissance de coutumes inédites, comme cet important brelan de journées de la Toussaint guatémaltèque où on rejoint nos morts en faisant voler des cerfs-volants dans les cimetières et où des repas spécifiques sont préparés distinctement pour les défunts, et que personne ne peut consommer autre qu’eux (p. 99). On fait face aux différentes manifestations de la barrière linguistique, un problème récurrent mais toujours soluble. On rencontre des gens simples mais uniques, maniant une culture vernaculaire fascinante. Ces gens liants, attachants, sont souvent les enfants et les femmes de ces pays. Ces femmes sont dévouées, travailleuses, solides, et on connaît si mal leur vie et leur culture secrètes.

Par delà la découverte circonscrite des activités tribulatoires spécifiques de madame citoyenne Lamarre, l’intérêt de cet ouvrage réside dans la manifestation de sensibilité ordinaire qui en émane. Il engage en nous les questionnements contemporains sur le voyage. Pour quelles raisons voyage-t-on? Et aussi: les motivations avouées de l’exercice côtoient-elles des motivations inavouées mais aussi immanentes qu’inévitables? En ces temps sensibles et tendus de rejet du tourisme de masse, il est tout à fait de bonne tenue de réfléchir sur le moi-bourgeois-voyageur et sur ce qui fait cliqueter son horlogerie. On le fait ici, données représentatives en mains.

Survenus sur une période de vingt ans (entre 1997 et 2016), les déplacements de notre voyageuse occidentale ont reposé sur des motivations distinctes. Le voyage en Palestine (pays de Jésus) et le voyage en Turquie (pays de Paul de Tarse) revêtaient incontestablement une dimension de pèlerinage. Ces voyages étaient d’ailleurs encadrés pas des théologiens et historiens de différentes natures qui éclairaient la voyageuse de leurs lumières descriptives et théogoneuses. Une sorte de dimension spirituelle plus diffuse motivait aussi le voyage en Alaska, puisqu’il s’agissait spécifiquement d’aller palper empiriquement la teneur du fameux solstice estival, entraînant vingt-quatre heures de luminosité solaire intégrale dans le grand nord et toutes sortes de festivités populaires à l’avenant. Le voyage guatémaltèque, pour sa part, nous fait toucher la démarche du voyage humanitaire et caritatif dans un pays en développement. Ce fut un véritable voyage-labeur. La voyageuse a creusé la terre, cassé du béton, peint des meubles, nettoyé des jardins, animé des groupes d’enfants. Les voyages en Grèce et au Maroc exemplifient finalement le déplacement touristique plus classique. Dépaysement, couleur locale, souk, soleil, expériences esthétiques diverses, et bonne bouffe.

Nous voici donc devant un petit ouvrage échantillonnant les joies (bien mises en valeur) et les aléas (bien minimisés) des grands types de déplacements contemporains ayant comme priorité principale une prise de contact semi-improvisée avec les cultures réceptrices. Le style de l’écriture, synthétique, direct, émaillé de questionnements divers, fait moins carte postale que travel log. On entre dans le quotidien simple et écru, parfois jubilant, parfois ahanant, de la voyageuse. La constante qu’on observe au fil de la lecture, c’est que l’instance réceptrice (le pays visité, son administration et ses commerces) est finement rodée et elle donne au pèlerin, au coopérant ou au touriste une version soigneusement mise en place de ce qui est perçu comme devant combler ses attentes. On assiste un petit peu à une sorte de rencontre de dupes. La voyageuse veut apprendre et découvrir sans trop se faire dévaliser. Le récepteur veut soit endoctriner, soit vendre, soit exploiter l’engagement de la voyageuse pour le canaliser vers les tâches ingrates de l’entreprise caritative. Et, dans les interstices du temps, il y a toujours ces petits moments hautement parlants où les touristes s’ennuient un peu et jouent entre eux à des jeux de société, réécoutent un CD de leçons de langue vivante, font la sieste, prennent des douches, ou lisent tout doucement des livres qu’ils ont amenés avec eux, de leur pays.

Un autre intéressant facteur d’échantillonnage sociologique réside dans celui nous donnant à observer les compagnons de voyages. Dans certains cas, notre protagoniste voyage seule (Palestine, Turquie, Grèce, Guatemala). Dans d’autres, elle voyage en compagnie de son mari (Alaska, Yukon, Maroc). Les cas où elle voyage seule (avec un groupe ou un organisme, en fait) sont ceux où la caution savante ou humanitaire enrobe maximalement la dimension touristique. Les cas où elle voyage avec son mari sont des déplacements plus ouvertement assumés comme touristiques. On échantillonne donc (et c’est parfaitement passionnant) les émotions de la voyageuse solitaire ainsi que celles de la voyageuse en couple, sous la même plume, selon la même sensibilité, et au sein du même corpus. Quand elle est seule, la voyageuse fonctionne avec sa logique propre. Elle explore ce qui l’intrigue sans trop se soucier. Elle entretient et développe des amitiés féminines et nous donne à lire les manifestations de la sensibilité féminine voyageuse (phénomène des exploratrices modernes, dont l’importance devient de plus en plus massive et cruciale). Quand la voyageuse est en couple, on entre dans l’espace des concessions décisionnelles et du partage des choix et des priorités. J’aime ceci, on fait à moitié ceci, tu aimes cela, on fait à moitié cela. On y va. J’y vais sans toi, tu y vas sans moi.… On me propose une excursion… laissez moi consulter ma moitié avant… etc. S’articule alors une dynamique d’équipe, qui n’est pas sans mérite, mais qui est fort distincte de celle de la voyageuse seule. On le voit, on le sent, livre en mains.

La sensibilité féminine, voire féministe, d’Hélène Lamarre se manifeste ici, dans le voyage, tout doucement, comme elle s’était manifestée tout aussi doucement, dans le présentoir de vie de son premier opus. Traversant le Midwest américain en direction de la longue route incurvée qui les mènera vers le Yukon et l’Alaska (via la Colombie-Britannique), notre voyageuse fait, au Michigan, une petite découverte muséologique qui en dit long autant sur elle (sur la découverte) que sur elle (sur la voyageuse)…

Me voilà remplie d’émotion et de tendresse face aux conceptrices de ce musée [le Michigan Women’s Historical Center]. Cet endroit met en valeur l’apport des femmes. Ce musée me remplit de fierté et de courage. Le musée, dédié aux femmes, renferme beaucoup de plaques soulignant l’apport des femmes à la société. Elles se démarquent par leurs actions et l’amélioration de la condition des femmes dans l’état du Michigan. Un premier musée rencontré dédié aux femmes. Super! J’approuve fortement la teneur de ce musée et ma fierté d’être femme augmente. La femme doit se faire connaître et reconnaître avec ses qualités, ses productions, ses talents, etc. Je pense à mon monde de femmes m’entourant dans ma vie de tous les jours. Marie-Josée, Sophie, Pascale, mes trois filles, Alice, Charlotte, Juliette, mes trois petites filles, je les porte dans mes pensées. Ouf! La vaillance, la volonté, la joie de vivre les habite et nous formons une bonne équipe ensemble.

 (p. 146)

On a ici une tribulatrice femme qui voyage en femme, portant notamment toujours ses pairs en elle. Toute la question, de plus en plus sensible, de l’aspiration contemporaine au voyage se transmet à travers elle, tant dans ses grandes exaltations que dans ses petites déceptions. Quiconque s’intéressant à la problématique sociologique du voyage des années 1990-2020 verra crucialement à inclure Prépare ta valise dans son corpus de travail. C’est un ouvrage à lire, tant pour ce qu’il dit et rapporte que pour ce qu’il révèle et indique.

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Hélène Lamarre (2017), Prépare ta valise, À compte d’auteure, Saint-Eustache, 187 p.

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Extrait de la quatrième de couverture:

Dans ce deuxième livre d’Hélène Lamarre, vous découvrirez la femme voyageuse et ses multiples péripéties. Elle nous raconte cinq de ses voyages sur quatre continents de 1997 à 2016.

Ses récits débutent à la découverte de l’histoire biblique en Israël puis en Turquie et Grèce. Puis son voyage humanitaire au Guatemala. On y lit aussi les magnifiques voyages de découvertes avec mon père en Alaska et au Maroc […].

Découvrez de magnifiques coins du monde à travers les yeux et les mots de ma mère.

Bonne lecture… et bon voyage.

Sophie Bellemare

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À propos de ce qui monétisa l’or

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2022


Auri sacra fames…
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La monnaie émane historiquement du troc. Quand Mahomet achemina une caravane en Syrie romaine pour Khadîdja, il fut payé, pour son travail méthodique et subtil, en chameaux. Longtemps les peuples nordiques payèrent certains biens et services en peaux de castors ou d’écureuils. Au Mexique, du temps des premiers conquistadores, on payait en grains de cacao. Chameaux, peaux de bêtes, cacao restent des marchandises hautement susceptibles de s’user, de se voir récupérées au plan de la valeur d’usage, sans circuler davantage comme objet d’échange. Dans de telles situations de monétisations tendancielles, on reste donc fondamentalement au niveau du troc ponctuel. Mahomet n’échangera pas ses chameaux reçus en paiement. Il les utilisera dans la suite de son travail caravanier.

On a voulu que la rareté d’une marchandise fonde la genèse de sa monétisation. Pour éviter que cette analyse ne se restreigne à l’or et à l’argent, on a invoqué les épices. Le sel, le poivre et les épices diverses ont longtemps servi de monnaie. On a voulu expliquer ce fait par leur rareté marchande, d’autre part bien réelle (surtout dans le cas du poivre et des épices, souvent venus de fort loin et acquis de haute lutte). Or il y a, dans cette explication de la monétisation des épices par leur rareté, une grande part d’anachronisme. La sensibilité moderne perçoit le sel, le poivre et les épices comme un condiment, une sorte de produit culinaire de luxe donc, peu utile et peu présent socialement (comme le seraient les bijoux d’argent et d’or). Pourtant, ce qu’il faut comprendre clairement et qu’on oublie aujourd’hui, c’est qu’autrefois le sel, le poivre et les épices n’étaient pas un condiment mais un assaisonnement, c’est-à-dire, au sens littéral, ce qui permettait à la viande de traverser les saisons. En l’absence de réfrigérateurs et de glacières, la seule façon de faire durer les viandes était de les traiter, soigneusement et méthodiquement, avec des épices ou du sel. Cela leur permettait de rester comestibles en se conservant ou en séchant adéquatement. Si on s’est habitué, ethno-culturellement, aux viandes salées, poivrées et épicées, c’est que, pour des siècles, c’était ainsi qu’on conservait ce type de nourriture. Il fallait donc, à une maisonnée ordinaire, une bonne quantité de sel, de poivre ou d’épices pour que sa nourriture carnée ne pourrisse et ne se perde. On avait donc là une importante question de survie utilitaire qui faisait de la course aux épices un enjeu si acharné. Le sel du salaire était finalement aussi vital au salarié que les chameaux pour Mahomet. On était encore crucialement dans une dynamique de trocs de valeurs d’usage. L’idéologie contemporaine des épices comme condiment et produit de luxe édulcore passablement la compréhension de ce fait historique. Ce n’était pas leur rareté qui monétisait les épices, c’était le fait qu’elles comblaient un besoin important.

Venons-en à l’or. On a beaucoup invoqué ses caractéristiques soi-disant irrationnelles pour expliquer sa monétisation. L’or est rare, l’or brille au soleil, l’or est un signe ostensible de richesse sous forme de bijoux, de parures et de décorations. D’une certaine façon on a traité, assez sommairement, l’or comme les perles. Quand Cléopâtre dissous des perles dans du vinaigre et les boit, elle manifeste l’ostentation opulente absolue. Elle s’approprie un objet rare, inutile, cher, précieux, sans aucune autre fonction que celle de parure et elle l’ingère, lui assignant ainsi une valeur d’usage triviale, fictive et parasitaire comme expression et démonstration la plus explicite et la plus ostensible de son arrogance opulente. Telle est effectivement la fonction historico-politique des perles (mais pas des diamants, hein, qui, durs et abrasifs eux, servent dans l’industrie). Alors ne confondons pas tout et demandons-nous: qu’en est-il de l’or?

On a voulu que, trop mou, l’or soit un métal inutile. Contrairement aux métaux naturels (fer) ou aux alliages (bronze), il serait peu exploitable pour la fabrication des armes et des outils. Ce développement est à soigneusement nuancer. La mollesse toute relative de l’or est un défaut quand on fabrique un sabre ou une pelle mais elle devient une qualité quand on fabrique une aiguille ou un dé à coudre. Les petits outils, les instruments délicats, les fourchettes, les pincettes, les coupes, les gobelets, l’argenterie, justement… requièrent un métal un petit peu plus mou pour pouvoir être façonnés avec toute la précision requise. Ceci postule naturellement un type de civilisation de classes qui soit plus subtile, plus raffinée, plus perfectionnée, plus orientée vers certains détails domestiques particuliers. Chez les Mongols, une tige de bois était plus précieuse qu’un filin d’or. Le bois, rarissime en pays de steppes, servait à soutenir la charpente portative des yourtes. L’or ne servait pas à grand-chose, vu que les Mongols, peuple nomade et guerrier, cherchaient surtout des métaux pour fabriquer des armes et des outils, et se paraient surtout de fourrures… steppes glaciales obligent, toujours. Les Mongols des premiers temps ne thésaurisaient pas l’or de leurs butins de rapines. Ils l’échangeaient plutôt, à des peuples plus gesteux qu’eux, contre des marchandises leur étant plus utiles, sans que cela ne remette en cause leur richesse ou leur puissance de futurs conquérants du monde.

La mollesse (toute relative) et la malléabilité de l’or n’est pas son défaut mais bien sa qualité inhérente. Quand il s’est agit de constituer du numéraire, il a fallu opter pour un objet inusable (exit le sel et les grains de cacao) mais assez intimement malléable au départ. L’orfèvrerie avait transformé, de longue date, l’or en quelque chose de plus léger que la pierre, de plus solide que le verre et de plus souple que le bronze ou le fer. Une petite rondelle d’or est assez solide pour ne pas se dissoudre mais initialement assez malléable pour qu’on puisse écrire dessus ou y graver un visage miniature. Le verre, le bronze et le fer ne se prêtent pas trop à ça. On ne rappelle pas assez que, des Nabuchodonosor aux Louis et aux Napoléon en passant par les Périclès, les César et les Mérovée, les instances politiques ont toujours exploité le numéraire comme timbres de propagande. De ce point de vue, personne n’est dupe, la pièce d’or, c’est un peu comme une bande de patinoire au hockey ou une carrosserie de voiture en course automobile. On la badigeonne à l’effigie d’un tas de zinzins pas rapport, parfaitement parasitaires et indépendants de sa fonction sportive… ou commerciale.

La stabilité antique du numéraire métallique se synthétise donc, finalement tout bêtement, en un ensemble bien détectable de considérations pratiques: assez solide pour durer, assez inerte pour ne pas retourner promptement à sa valeur d’usage (non comestible, par exemple), mou tant et tant que d’autres métaux le surpassent pour forger les gros outils, assez malléable pour pouvoir se couvrir d’inscriptions fines et détaillées, assez discernable et reconnaissable. Il n’y a rien de magique, de sacré ou d’atavique là-dedans. Voilà pour les caractéristiques qualitatives de l’or. Quant à la cruciale dimension quantitative des métaux précieux comme mesures de valeur, Marx nous en a parlé bien mieux que quiconque.

Comme le temps de travail général n’admet lui-même que des différences quantitatives, il faut que l’objet, qui doit être considéré comme son incarnation spécifique, soit capable de représenter des différences purement quantitatives, ce qui suppose l’identité, l’uniformité de la qualité. C’est là la première condition pour qu’une marchandise remplisse la fonction de mesure de valeur. Si, par exemple, j’évalue toutes les marchandises en bœufs, peaux, céréales, etc., il me faut, en fait, mesurer en bœuf moyen idéal, en peau moyenne idéale, puisqu’il y a des différences qualitatives de bœuf à bœuf, de céréales à céréales, de peau à peau. L’or et l’argent, par contre, étant des corps simples, sont toujours identiques à eux-mêmes, et des quantités égales de ces métaux représentent donc des valeurs de grandeur égale. L’autre condition à remplir par la marchandise destinée à servir d’équivalent général, condition qui découle directement de la fonction de représenter des différences purement quantitatives, est qu’on puisse la diviser en autant de fractions que l’on veut et que l’on puisse de nouveau rassembler ces fractions de manière que la monnaie de compte puisse être représentée aussi sous une forme tangible. L’or et l’argent possèdent ces qualités au plus haut degré.

(Karl Marx, Le capital)

La spécialisation des pièces d’or en monnaie repose tellement sur un conglomérat de conditions à la fois pratiques et non substantiellement inhérentes à l’élément chimique Or (Au) que le remplacement de la monnaie métallique par la monnaie papier s’est effectué historiquement, sans heurt transitionnel particulier. Le facteur quantitatif (tant en termes de division fractionnaire fine que d’amplification pharaonique des quantités) prime de plus en plus profondément, à mesure que la monnaie s’hyperspécialise, dans sa fonction de moyen d’échange. C’est tellement le cas que même le numéraire papier est en train de se faire bazarder par la roue de l’Histoire. Et, surtout, un louis d’or aujourd’hui n’a plus aucune valeur monétaire. C’est un gros objet curieux pour antiquaires qui vaut souvent plus cher comme artefact historique que comme petite masse aurifère.

La vieille fascination irrationnelle envers l’or, perpétuée chez nos contemporains, est moins antérieure à son antique monétarisation que postérieure à celle-ci. L’or est une matière ordinaire comme tant d’autres. Elle nous permet de fabriquer des jolies choses qui coutent cher mais il est très important de comprendre que les médailles d’or olympiques, les disques d’or des chanteuses pop et le nombre d’or mathématique ne sont jamais que des variations métaphoriques sur une des résultantes historiques de la conjoncture du développement de l’or comme simple objet culturel et technique. C’est pour cela que je tiens à dire à tous les pays qui ont des réserves d’or et à tous les olibrius qui boursicotent et se jettent sur l’or comme soi-disant valeur refuge: Séraphin Poudrier, sors de ce corps.

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Tiré de mon ouvrage, PHILOSOPHIE POUR LES PENSEURS DE LA VIE ORDINAIRE, chez ÉLP éditeur, 2021.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Harmonium

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2022

Ça m’intrigue d’écouter ta parole.
Tu es un vrai cas d’école,
Harmonium,
Mon petit bonhomme,
Mon petit guignol.
Ma foi,
C’est pas trop harmonieux, tout ça.

Un petit peu accordéon,
Orgue, cornemuse, bombardon.
Tu marches ici, tu cours par là.
Tu nous racontes un peu n’importe quoi.
Tu es petit, tu es grand,
Un peu adulte, un peu enfant.
Tu veux souffler,
Tu veux souffrir.
Tu veux pleurer
Et tu veux rire.

Tu te cherches un petit peu, je trouve.
Ici, tu te fermes. Là-bas, tu t’ouvres.
Tu as un soufflet
Et un clavier…
Un peu pour les mains, et la paix,
Un peu pour la guerre et les pieds.

Tu es une mire ou un compas.
Tu es un jeûne ou un repas.
Tu es un vieillard ou un babi.
Tu es un chat ou une souris.
On sait pas trop ou tu t’en va.
C’est pas limpide limpide, tout ça.

Finalement, je sais pas.
Tu es une femme, tu es un homme.
Tu es un harmonium,
Quoi…

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