Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Culture vernaculaire’ Category

L’autorité victimaire

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2017

autorite-victimaire

Il fut un temps (ma jeunesse et avant) où l’autorité, notamment l’autorité de censure sur les discours et la pensée, était détenue par une instance tyrannique ex cathedra qui se légitimait dans son pouvoir statutaire, arbitraire et rien d’autre. Quand l’Église mettait les livres procédant d’une pensée autre à l’index, elle le faisait sur la base de sa capacité immanente et tranquille à imposer sa loi. Et pour lire ces ouvrages, il fallait se cacher d’elle. Quand le Parti dictait la ligne doctrinale et comportementale et ce, de gauche ou de droite, il fallait se tenir à cette ligne du parti pour y survivre et continuer d’exister politiquement. Avec le flux libertaire de la seconde moitié du siècle dernier, la ligne du Parti apparaît comme un barbelé renfrogné et un peu ridicule freinant la seule vraie libre pensée à stature et ne maintenant dans le corral que les pense-petits, les nostalgiques et les suiveux. Aujourd’hui, en matière politique, dissidence est transcendance.

Que ce soit de par l’Église, le Parti, la Patrie, les Médias, ou l’Administration Civile ou Entrepreneuriale, l’acte d’autorité, l’intervention autoritaire, soit n’existe plus soit existe de peine et de misère et à ses risques et périls. Les grandes instances forces, comme le Parti, l’Entreprise ou la Patrie, sont profondément décrédibilisées. Leur autorité de jadis se réduit au gendarmisme brutal ou à un verbiage inepte et creux dont la société civile n’a cure. Les grandes instances autoritaires vermoulues se dressent maintenant, roides et figées, sur les tablettes de l’histoire et, franchement, on va pas pleurer pour ces totems foutus d’autrefois. On a assez souffert (ceci NB, pour la suite).

Sommes nous donc enfin libres? Oh, oh, prudence. Car en ce figement dans la grande sauce jadis effervescente de l’interdit d’interdire, une autre instance s’est insidieusement insinuée dans la position d’autorité: la VICTIME. L’autorité brutale du lion arrogant est, de nos jours, remplacée par l’autorité malodorante et salissante de l’impudente mouffette. L’AUTORITÉ VICTIMAIRE est si gluante et emmerdante de nos jours que, déférence contrite pour son omnipotence contemporaine, de façon à sciemment éviter de me la coller sur le dos, je vais faire opérer la suite de ma démonstration dans le cadre d’un essai-fiction. L’essai-fiction dans ce cas-ci, c’est derechef le fait de procéder, pour exprimer des idées sous le poids implicite d’une censure, comme dans le temps des récits persans de toc de Montesquieu et de Voltaire.

Alors voici. Il y a des gens qui sont allergiques aux fraises. Vous leur faite bouffer des fraises et ils deviennent très malades. Les gens allergiques aux fraises c’est comme les gens allergiques aux parfums, ou les gens qui ont perdu leurs oranges, ou les gens qui ont perdu leur orangeraie, ou les gens qui ont perdu leur terre, ou les gens qui ont perdu leur nation, ou les gens qui ont perdu leurs familles, ou les gens ayant fait l’objet d’un fructocide réel ou supposé, ou les gens qui sont végétariens, ou qui sont végétaliens, ou qui sont des végétaux, ou qui font l’objet d’une discrimination parce qu’ils sont des végétaux, légumineux ou floraux, discrimination contre la couleur verte, ou mauve, ou bleue vif, ou contre une banane avec une pelure, ou sans pelure, ou contre deux bananes intimement collées ensemble, ou contre une banane fendue (banana split), numériquement majoritaire et avec de la mousse et des fraises dedans, ou sans. Je suis certain que vous voyez très bien la horde de victimes, diverses, diversifiées, plurielles, antinomiques, torrentielles et tonitruantes, à laquelle je fais ici pesamment allusion. Lalalalalère, il y a bel et bien FOURMILLEMENT VICTIMAIRE. Aussi tenons nous-en aux victimes de l’allergie aux fraises.

Du temps de l’autorité arbitraire de la Patrie ou du Parti, les victimes de l’allergie aux fraises, on en avait, l’un dans l’autre, rien à foutre. Elles rentraient dans le rang, en silence et en bon ordre facho, comme les gauchers, les goutteux et les bègues. Et tout était dit. Mais au jour d’aujourd’hui les victimes des allergies aux fraises (et toutes les autres victimes aux causes innombrables) ont pignon sur rue. Parce qu’elles ont souffert ou que leurs ancêtres ont souffert, une sorte de droit de veto leur est implicitement alloué dans la grande agora inclusive contemporaine. Ces victimes témoignent, s’affirment. Elles prennent la parole, courageusement au début, péremptoirement ensuite, et de fil en aiguille, elles entendent bien régir et argumenter réglementairement l’intendance de la fraise. Aussi il devient plus difficile de proposer des fraises au dessert, de donner une fraise spontanément à un enfant, de parler de fraise même, car il y a eu des victimes de l’allergie aux fraises et il faut tenir compte de ce que fut leur souffrance, devenue subrepticement comme monopolistique. Un consensus collectif, respectueux et civique, endosse cette situation victimaire. La société civile passe de concert, sereinement, le point de non retour sur la question de l’allergie aux fraises. Et il le faut, d’ailleurs. Chercher à ne pas tenir compte de ce fait victimisant serait purement et simplement une Cause Perdue. Les combattants d’arrière-garde se rangent assez vite, d’ailleurs. La distance critique face à la fraise s’instaure consensuellement, en se donnant désormais les victimes de la terrible allergie aux fraises comme référence vernaculaire implicite. C’est la mise en place de l’AUTORITÉ VICTIMAIRE.

Les victimes de l’allergie au navet, ceux qui se sont fait couper les ongles d’orteils trop courts dans leur enfance, et les daltoniens de naissance protestent. Ils jugent, en conscience, que l’allergie au navet, les ongles incarnés et la non distinction visuelle des couleurs sont des conditions victimaires plus graves que l’allergie aux fraises. C’est patent. Et si ce ne l’est pas, cela le deviendra. On ira même, toute honte bue, jusqu’à inventer de nouvelles conditions victimaires pour œuvrer à la démonstration du fait que les victimes de l’allergie aux fraises coexistent sociétalement avec des porteurs de souffrances, réelles ou supposées, en ayant vu d’autres, et des meilleures, eux aussi. C’est la ruée, la curée vers ce nouveau banquet de prestige. Un débat des préséances autoritaires se met alors en place, sourd, virulent, implacable. C’est la COMPÉTITION VICTIMAIRE. À ce point-ci, on croit encore à la bonne foi de toutes ces mouffettes victimaires qui se jettent du musc les unes sur les autres en se mettant à table… quoique le retour d’une dimension compétitive dans le tableau fait froncer force sourcils.

Arrivent finalement les vendeurs de fraises synthétiques en sucre chimique. Modernes et matois, ils ont compris qu’ils ne peuvent plus imposer leur camelote d’autorité, comme le faisaient autrefois, de par toutes sortes de tractations douteuses, la Patrie, le Parti, les Médias, ou l’Entreprise. Ces nouveaux fourgueurs de merdasse matérielle et mentale se glissent donc derrière les victimes de l’allergie aux fraises et se donnent comme leurs modestes serviteurs en patins. La fraise synthétique en sucre chimique prend alors position dans le cercle crypto-marchand de la promotion cyclique. Ses vendeurs-bergers laissent alors leurs troupeaux de victimes de service bêler et se lamenter, en misant sur le fait que leur puissance et leur acharnement larmoyant de bêtes bouclées permettront d’imposer éventuellement cette solution illusoire, synthétique et chimique. C’est le LOBBYISME VICTIMAIRE.

On est donc passé, à travers la transition victimaire, d’une autorité du diktat unique à une autorité des manipulations multiples. Comprenons bien que c’est le maintient caoutchouteux de l’ordre bourgeois facticement consensuel qui assoit l’autorité victimaire. Ce que les victimes disent sans le savoir c’est: nous ne nous révolterons pas mais accommodez-nous. Ensuite, la dimension crapuleuse du tout de la chose se remet en place graduellement, inexorablement. On va chercher, dans le champ verdoyant vieux de vingt ans d’un candidat quelconque, des fraises qu’on lui accroche subrepticement autour du cou. Quand il se présente pour faire un discours devant une populace truffée de victimes de l’allergie aux fraises, c’est l’hystérie collective et le musc des mouffettes victimaires se pisse dans toutes les directions. Candidat conneau vient de se faire piéger par un meilleur manipulateur du flux victimaire que lui. Le grand tyran unique a été remplacé par une profusion de petits tricheurs iniques. Le bien des victimes, le respect envers les priorités civiques les concernant, le devoir de mémoire face à leur tragédie, passent alors au second plan. Ce qui compte maintenant c’est de les utiliser pour bâillonner les autres tribuns d’onze heures. Leur allergie fraisière compte désormais moins que leur giclant musc de mouffettes, puant, fatal, imparable, exploitable. C’est la MANIPULATION VICTIMAIRE.

De gros populistes malodorants (aux mérites d’ailleurs intégralement inexistants) sentent confusément que ça sent le suif. Ils se mettent alors à s’agiter dans toutes les directions et à s’insurger. Ils protestent avec véhémence contre la rectitude politique. Ici encore, j’ai pas besoin de vous faire un dessin. Mais ces réactionnaires éperdus, qui veulent en découdre avec le treillis de mauvaise foi de la manipulation victimaire, se heurtent à la bonne foi de la société civile qui, elle, continue d’entendre à ce que le respect du aux victimes soit perpétué, et qui n’entend certainement pas se courber derechef sous la coupe du Parti, de la Patrie, ou de l’Index. Il y a tiraillement entre les victimes, ceux qui les protègent (dans tous les sens du termes) et ceux qui les exploitent.

C’est l’engluement lent et involontaire dans le piège libertaire, le paradoxe multidirectionnel de la tolérance. L’autorité victimaire a restauré une nouvelle forme de censure et, malgré ses luttes compétitives intestines intenses, elle est devenue une telle puissance que les manipulateurs sociétaux enfourchent cette nouvelle cavale pour la faire cavaler dans la direction de leurs priorités étroites. Le roi gigantal est devenu un roi boiteux. Il faut boiter comme lui pour survivre. Et les vendeurs de sabots trop serrés ont bien compris leur intérêt dans toute cette affaire, misère de misère.

Et les victimes de continuer de souffrir. Car le fait d’avoir pignon sur rue et d’être un animal de cirque enflé et souffreteux, faisant l’objet d’enjeux sociétaux formidables, ne vous rend nullement la sérénité de la gorge, du ventre et des idées.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Ode au Carlin

Posted by Ysengrimus sur 5 septembre 2017

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C’est qu’il est sympa, il pouffe et il grogne.
Il veut être aimé, il a les yeux tendres.
Il tourne en tous sens sa noiraude trogne,
Tenu lâche en laisse par quelque élégante.

Il a l’air songeur, il a l’air fripon
Quand il freine sec, l’œil contemplatif,
Pondant lentement quelque déjection
Si tôt capturée en un sac plastique.

Il est tout petit, mais il est dodu.
Il monte à l’assaut et il cherche noise
À trois papillons au flanc du talus
D’un parc verdoyant, à la torontoise.

Il est le Carlin, on le dit de Chine.
Son intelligence est élaborée.
Son esprit poupin, subtile machine
Aime et aime tant, qu’on reste pâmé(e).

On l’a façonné pour la compagnie.
C’est qu’il est sympa, il grogne et il pouffe.
Il a les yeux tendres, il aime en ami.
Il boit, il défèque, il dort, et il bouffe.

C’est lui le Carlin, il mérite une ode.
Il ne mord jamais, aboie rarement.
On le dit de Chine, pays des pagodes,
Du millet, du jade, des monts et des vents.

Il a l’air songeur, il a l’air fripon.
Il est tout petit, mais il est dodu.
Il est le Carlin, il est simple et bon
Comme la Sagesse du vieux Lao Tzu…

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Arsène Darmesteter sur la ligne sinueuse du bleu tramway de Montpellier

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2017

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Il s’agissait, dans ce cas-ci, d’un colloque très savant et très confidentiel sur le linguiste, grammairien et lexicographe Arsène Darmesteter (1846-1888), enfant roussillon du cru et éminent co-auteur du Dictionnaire général de la langue française, un des quatre joyaux de la lexicographie française du 19ième siècle, avec le Dictionnaire National de Bescherelle, le Grand Littré, et le Grand Larousse. Le colloque, co-organisé par le laboratoire sociolinguistique DIPRALANG de l’Université Paul Valéry, et la Revue des langues romanes qui en publiera les actes, se tenait en la salle Jourda du Bâtiment de la Recherche de l’Université Paul Valéry-Montpellier III, il y a de cela une toute petite quinzaine d’années. Ce fut un colloque limpide et captivant, pas d’esbroufe hagiographique, pas de cirque, pas de cadences. Six solides conférences d’une heure si fascinantes que, une fois n’est pas coutume, je cède à l’envie épormiable de vous les résumer toutes.

Pierre BOUTAN ouvre la marche avec une présentation intitulée Bréal, lecteur de Darmesteter portant sur la relation entre le fondateur de la sémantique française et notre lexicographe. Fourmillant de détails biographiques tirés en grande partie de le correspondance de James Darmesteter, frère d’Arsène, cet exposé d’un spécialiste de l’histoire de l’enseignement français nous fait sentir le solide fond instituteur jacobin d’Arsène Darmesteter, et son soucis aussi militant que sourcilleux de la promotion d’une langue française une et indivise.

Pierre CASADO, propriétaire de chevaux passionné, méridional bouillant dont un des grands-pères était éleveur de taureaux et l’autre philologue, est arrivé avec, sous le bras, une édition originale du Dictionnaire général léguée par un de ses susdits grands-pères (devinez lequel). Il nous a fait un solide topo sur les mots provençaux dudit Dictionnaire général et leur traitement par Darmesteter et un de ses lexicographes subalternes du nom de Thomas. 350 provençalismes sur une nomenclature de 10,000 entrées. Certains provençalismes absents ici, mais présents chez Littré, d’autres traités comme des mots d’origine italienne, espagnole, ou même haut-allemande ou gothique. Une évidente hypertrophie des termes de pêche et de labeur maritime perpétuant le stéréotype du méridional riverain et marinier. Aucun mot paysan, alors que notre personnage est montpelliérain et a potaché à l’école communale. Quoi de nouveau sous le beau soleil du traitement des régionalismes lexicaux dans notre cher Hexagone centralisé et normatif.

Au déjeuner, comme je suis le seul non-européen du colloque, on me fait tâter des merveilles de la table régionale, succulente comme de bien prévisible. Je goûte à tout sauf aux vins, pour ne pas somnoler au moment de ma conférence, qui est la première à lever le rideau d’aprème. Intitulé Darmesteter et la néologie: sémantique lexicale et dérivationnelle mon topo vise à montrer que, dans un contexte intellectuel hautement réfractaire à l’idée de créativité lexicale, et en laissant clairement de côté le programme dialectologique et le phénomène encore mal perçu des français régionaux, Arsène Darmesteter, sous la puissante pression de la linguistique historique, se propose d’étudier la néologie en français acrolectal. En dépit de nombreux avatars, l’analyse produite s’articule comme une sémantique générale dont la base sémasiologique repose principalement sur la dérivation lexicale, et dont la base onomasiologique est fondamentalement extralinguistique.

Dans un exposé intitulé Au service de la linguistique historique du français: Léopold Sudre, réviseur de l’œuvre d’Arsène Darmesteter, l’historien de la linguistique belge Pierre SWIGGERS nous parle ensuite de ce Sudre, agrégé de grammaire, qui fut donc un des réviseurs de Darmesteter et qui, dans une grammaire historique écrite en 1906, manifeste déjà tous les symptômes que charriera la grande crise vingtiémiste de la description grammairienne des langues modernes.

Ensuite, sous le titre La construction sémantique dans le Dictionnaire général d’Hatzfeld et Darmesteter: nouveautés sémantiques et héritage lexicographique, la très pétulante et très compétente métalexicographe Élisabeth GRIMALDI nous sert une comparaison serrée des marques lexicographiques et de l’organisation des articles chez Littré, Bescherelle et Hatzfeld-Darmesteter. Bien positionnés entre la plurisémie fourmillante et fouillée/fouillis de Littré, et le synonymisme anecdotique et mal documenté du Dictionnaire de l’Académie française de 1835, Hatzfeld-Darmesteter et, dans une moindre mesure Bescherelle, apparaissent comme les deux premiers dictionnaires semi-portatifs vraiment polysémiques, c’est-à-dire soucieux d’une description systématisée et homogène des contenus sémantiques, le tout s’établissant à l’inévitable détriment du détail technicien et encyclopédisant des usages.

L’organisateur et hôte du colloque, Teddy ARNEVIELLE, ferme la marche avec À propos du Cours de Grammaire Historique de Darmesteter et Sudre – Sur une note de Marc Décimo. Notre maestro nous avance une lecture sélective du Cours de Grammaire Historique de Darmesteter et Sudre, mettant en relief les germes d’idées qui allaient plus tard faire la gloire de la linguistique structurale et de la linguistique énonciative.

Et le bleu tramway de Montpellier dans tout cela? Frappé du petit oiseau symbolisant le transport en commun montpelliérain, il traverse sinueusement cette superbe ville méditerranéenne de part en part, rappelant pour méditation que si certains des enfants du pays ont raté le rendez-vous des français régionaux, d’autres par contre n’ont pas raté celui du développement durable du cadre de vie urbain. Élégance sobre et commode de l’Europe moderne, dans tes philologies excessives comme dans tes transports modérés, tu as encore bien des choses à nous dire.

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Un verre de vin rouge italien (en pensant à Sacco et Vanzetti)

Posted by Ysengrimus sur 23 août 2017

Sacco-Vanzetti

Il y a quatre-vingt-dix ans pilepoil mourraient, sur la chaise électrique, Sacco et Vanzetti. Cette histoire navrante, révoltante, des années 1920, qui m’avait tant écœuré à la fin de l’enfance, lors de la sortie du film Sacco et Vanzetti de Giuliano Montaldo (1971), reste toujours une grande stigmate d’injustice sociale. Woody Guthrie (1912-1967) ne s’y est pas trompé qui, en 1946, l’a évoqué, en sa qualité imprenable de témoin du temps (à la fin de l’enfance, lui aussi). La traduction en poésie rythmique que je propose ici de sa chanson Red Wine (le texte de la version originale suit) encapsule solidement la douleur et la colère vive suscitées par le drame des deux anarchistes italo-américains d’autrefois. Tout se dit ici avec cette candeur et cette indéfinissable nuance de pureté authentique dont Woody Guthrie a toujours eu le fin secret.

Un verre de vin rouge italien (en pensant à Sacco et Vanzetti)
Paroles et musique de Woody Guthrie (1946)

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Oh, verse-moi donc un verre de vin rouge italien
Que j’y goûte un petit peu et en vienne à me remémorer,
Me remémorer encore en mon âme et en mes pensées
Cette histoire si grande, peut-être la plus grande, hein…

Associated Press, les nouvelles du 24 juin
Parlent d’Earl J. Vaugh, un patrouilleur de ce temps là
Qui est monté
Dans un wagon du trolley
De la rue principale.
Pourquoi?
Pour arrêter
Sacco et Vanzetti,
Pardi.

L’article raconte que Earl J. Vaugh, ma foi,
Prend aujourd’hui sa retraite, comme représentant de la loi.
Ce flic à mes yeux passera à l’histoire
Pour avoir arrêté Sacco et Vanzetti, ce jour là.

C’était en 1920, le 5 mai
Les flics et leurs suppôts les ont épinglé.
Il les ont tiré du wagon,
Les ont flanqué sur le quai
Puis les ont flanqué en prison
Dans la commune
De Brockton.

Il y a eu vol à main armée avec pertes de vies
À Slater Morrill, l’usine de cordonnerie.
Vous deux, messieurs, portez des revolvers
Et vous ne vous êtes pas présentés pour le service militaire.

Oui, oh oui, exact, messieurs les flics.
On s’est cassés en direction du Mexique.
Les guerres de rupins, nous, c’est pas notre affaire.
On s’est donc portés disparus, de l’autre bord de la frontière…

Vous êtes connus, vous deux, comme des enfants de radicalisés.
Vous devez bien être des tueurs, voyez…
Vous êtes armés.

Je suis veilleur de nuit.
Lui,
Il est un marchand
De poissons ambulant.
Il porte un flingue quand il défend
Une grosse recette en argent
Comptant.

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Oh, verse moi une choppe de bonne bière allemande
Ou bien encore un verre de vodka russe, limpide et brûlante.
Oh, verse-moi donc un verre de vin blanc palestinien, tiens,
Ou de je ne sais quelle bibine frelatée, issue de quelque alambic incertain.

Maintenant, laisse moi réfléchir un petit peu, que je repense à tout ça.
Comment ont-ils bien pu finir par les juger coupables, ces deux gars?
Comment cent soixante témoins ont-ils été appelés?
Et comment, d’entre eux, cent cinq arrivaient à les disculper?

Les cinquante autres ont joué aux devinettes. Bien oui, dans le doute…
Et, sur les cinq dont la version fut étroitement vérifiée,
Un seul a vu son baratin minimalement corroboré.
Les cent cinquante neuf autres témoignages n’ont pas tenu la route.

Et ce témoin unique,
Une femme, hésitante
Et tremblante
A vu une tire
Pleine de bandits,
Du moins c’est ce qu’elle affirme.
Et un an plus tard, elle reconnaît sa livide
Bobine
Après avoir vu filer ce bolide
Pendant une seconde trente…

Et de développer sur ses mains, son flingue, son automobile.
Et de nous parler de la chemise, de la coiffure du type.
Et elle évoque ses joues, ses yeux, et ses lèvres mobiles.
Et le récit de cette Eva Splaine les envoie tous les deux au casse-pipe.

Le soir de leur mort, j’étais ici, dans la bonne ville de Boston.
Et je ne suis pas près d’oublier cette incroyable tension.
J’ai bien cru que ces foules immenses mettraient la ville à sac.
J’espérais qu’ils le fassent en fait, j’espérais qu’ils se braquent.

J’espérais qu’ils descendent le juge Thayer de son perchoir,
Le fassent courir comme un éperdu, tout autour d’un grand chêne
Et le poursuivent à grands coups de lattes dans les flancs, dans le noir.
Qu’ils le rossent pour de vrai. Qu’il en prenne pour ma peine.

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Oh, verse-moi donc un autre verre de ce vin rouge italien
Que j’y goûte un petit peu et en vienne à me remémorer,
Me remémorer encore en mon âme et en mes pensées
Cette histoire si injuste, peut-être la plus injuste, tiens…

 

Woodie Guthrie (1912-1967)

Woodie Guthrie (1912-1967)

Red Wine
Words and Music by Woody Guthrie (1946)

Oh, pour me a drink of Italian red wine,
And let me taste it and call back to mind
Once more in my thoughts, once more to my soul
This story as great, if not greater, than all.

The AP news on June 24th
Told about a Patrolman named Earl J. Vaugh,
He stepped on a Main Street Trolley Car
To arrest Sacco and Vanzetti there.

The article tells how Earl J. Vaugh
Is now retiring as officer of the law
This cop goes down in my history
For arresting Sacco and Vanzetti that day.

It was nineteen twenty, the fifth of May,
The cop and some buddies took these two men away
Off of the car and out and down,
Down to the jail in Brockton town.

There’s been a killing and a robbery
At the Slater Morrill’s shoe factory.
You two gents are carrying guns,
And you dodged the draft when the war did come.

Oh yes, ’tis so, ’tis so, ’tis so
We made for the borders of Mexico.
The rich man’s war we could not fight,
So we crossed the border to keep out of sight.

You men are known as radical sons,
You must be killers, you both carry guns.
I am a night watchman, my friend peddles fish,
He carries his gun when he’s go lots of cash.

Oh, pour me a glass of Germany’s beer,
Russia’s hot vodka, so strong and clear,
Oh, pour me a glass of Palestine’s Hock,
Or just a moonshiner’s bucket of Chock.

Now, let me think, and let me see,
How these two men were found guilty,
How a hundred and sixty witnesses passed by,
And the ones that spoke for them was a hundred and five.

Out of the rest, about fifty just guessed,
Out of the five that were put to the test,
Only the story of one held true,
And a hundred and fifty-nine got through.

And on this one, uncertain and afraid,
She saw the carload of robbers, she said,
One year later, she remembered his face,
After seeing this car for a second and a half.

She told of his hand, and his gun, and his ears,
She told of his shirt, and the cut of his hair,
She remembered his eyes, his lips, and his cheeks,
And Eva Splaine’s tale sent these men to the chair.

I was right here in Boston the night that they died.
I never seen such a sight in my life.
I thought those crowds would pull down the town,
I was hoping they’d do it and change things around.

I hoped they’d pull Judge Thayer on down
From off of his bench and chase him around.
I hoped they’d run him around the stump
And stick him with devils tails ’bout every jump.

Oh, pour me a drink of Italian red wine,
Let me taste it and call back to mind
Once more in my thoughts, once more to my soul
This story as great, if not greater, than all.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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LOOKING FOR MISTER GOODBAR (À la recherche de Monsieur Goodbar — 1977)

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2017

J’ai vu ce film à sa sortie il y a quarante ans. Je le revois aujourd’hui et je juge en conscience qu’il a très bien vieilli. Je veux dire qu’il avait la dégaine voyoute et gaillarde d’un film contemporain pour l’époque et qu’aujourd’hui il a la force dépolie et tranquille d’un film d’époque, pour nos contemporains. Tout le monde y fait son travail magnifiquement, notamment une Diane Keaton toutes feux toutes flammes, vive, nuancée, terrible et qui fracasse l’écran.

Theresa Dunn (Diane Keaton) est, au début du film, une étudiante de lettres irlando-américaine qui s’entiche de son prof de prose anglaise et en devient la maîtresse. Au fil de la relation de Theresa avec cet homme marié, pas très bon amant (Theresa s’accuse elle-même de ce fait tristounet alors qu’elle n’y est pour rien), on découvre qu’elle a quelque chose comme un petit quelque chose pour quelque chose comme les abuseurs. L’histoire se passe dans une grande ville américaine. Officiellement, c’est San Francisco (les scènes de Nouvel An carnavalesque sans neige tendent à le confirmer) mais le film est de fait tourné à Chicago et, bon, au visionnement, ça fait New York plus qu’autre chose. En tout cas, la très typique sensibilité irlando-américaine joue un rôle central dans cet opus (et à la fois New York, Chicago, et San Francisco comptent une importante communauté irlando-américaine). La vie familiale de Theresa nous fait découvrir le terreau d’origine de son faux pli émotionnel pour les hommes abuseurs. Le pater familias, dont l’accent irlandais est fort accusé et dont l’obédience catholique n’est pas en reste, se fait servir ses repas par son épouse dans sa grande demeure dont la téloche en noir et blanc est toujours allumée sur du sport. Monsieur Dunn père (joué par Richard Kiley) tyrannise moralement ses deux filles, en pestant contre la modernité échevelée, et notamment contre les luttes féministes, toutes récentes. Katherine Dunn (Tuesday Weld) est la jeune sœur fraîche et parfaite de Theresa. Theresa, pour sa part, fait un peu figure de vilain petit canard. Elle a passé un an et deux jours, dans son enfance, complètement dans le plâtre (des orteils au cou) après une importante opération pour une scoliose congénitale. L’opération en question lui a laissé une cicatrice fort ostensible et complexante dans le bas du dos et cela fait douloureusement écho à la scoliose congénitale d’une de ses tantes paternelles, la honte de la famille, celle dont le pater familias ne parle jamais.

Theresa finit par se faire saquer par son prof de lettres et, corollairement, elle quitte la maison parentale où la téloche toujours allumée est de moins en moins supportable et où, en plus, il ne faut pas rentrer trop tard le soir. Elle s’installe en appartement. Sa sœur aussi s’affranchit clopin-clopant. Katherine se lance en effet dans des mariages, des divorces, des épivardes libertines individuelles et collectives, réminiscentes d’une révolution sexuelle qui monte en graine et qui tourne doucement à l’amertume répétitive aigre-douce. Tandis que sa sœur ballotte ainsi de mariages en divorces, Theresa entre dans une dynamique Jekyll-Hyde beaucoup plus perfide et  méthodique. Elle commence par se faire stériliser (stérilité permanente) pour éviter le genre de grossesses surprises auxquelles sa sœur ne semble pas savoir échapper. Puis Theresa se positionne dans une dynamique diurne et nocturne bien disposée. Le jour, elle enseigne à des petits enfants sourds et les fait avancer efficacement et tendrement dans leur acquisition de la parole (les acteurs enfants sont très bien dirigés et Keaton en instite compétente s’exprimant en langage des signes est parfaitement crédible). Elle bosse avec dévotion et dispose de la petite classe d’une huitaine de gamins dont les enseignants et enseignantes contemporains n’osent tout simplement plus rêver. La nuit, elle court les cabarets, se lève des bonshommes, les baise sauvagement dans son petit appartement et les saque avent le lever du soleil. C’est vraiment la jeune femme catholique en cours de rattrapage sexuel intensif, le tout bien arrosé et bien saupoudré de belle cocaïne d’époque bien forte et bien blanche.

Le problème va justement prendre corps avec les bonshommes et avec le faux pli que Theresa semble continuer de garder en elle en faveur des abuseurs. Son monde diurne et son monde nocturne vont lui fournir deux pitons distincts, sur deux plans distincts. Au plan diurne, elle fait la connaissance, dans son contexte professionnel, d’un travailleur social irlando-américain du nom de James (William Atherton). Il est catholique, les parents de Theresa l’aiment bien et il a une jolie petite gueule qui compense pour son éthique un peu étriquée. Au plan nocturne, elle se fait lever et baiser par Tony (Richard Gere, jeune, tonique et intégralement voyou trépidant et chat de gouttières). Tony convient parfaitement à Theresa parce qu’il ne colle pas trop. Il la saute solide, presque sadique, puis il se casse pour un bon moment. Il est à la fois parfaitement ardent et pas trop encombrant, du moins au début. Le fait est que ces deux types, chacun dans l’espace que Theresa leur concède, vont graduellement se mettre à s’expansionner, à devenir envahissants, à la cerner et à l’étouffer. James veut la marier et lui dicte sa lourdeur morale de plus en plus insupportable. Tony la bardasse, lui pique son fric, lui file des pilules de narcotiques emmerdantes et vient l’enquiquiner sur son lieu de travail. Ce dispositif double est fatal et assez limpide. Cette femme libérée va voir sa libération compromise par les hommes qui assouvissent ses besoins émotionnels et sensuels. Ils ne savent absolument pas tenir leur place et ils semblent tous les deux réitérer pesamment le schéma d’abus masculin installé depuis l’enfance.

Les choses vont finalement passablement s’aggraver. Theresa va graduellement perdre le contrôle de ses deux pitons, de ses émotions, de la drogue, de sa vie nocturne et de sa fuite en avant (effectivement ou fallacieusement) autodestructrice. Elle finira par se lever un troisième zèbre, inconnu au bataillon et peu amène, et les choses vont prendre un tour tragique dont je vous laisse découvrir la teneur passablement déplaisante, pour ne pas dire terrifiante. Le film est basé sur le succès de librairie de 1975 Looking for Mister Goodbar de l’écrivaine Judith Rossner lui-même inspiré de la mésaventure tragique, vécue en 1973, par une institutrice new-yorkaise du nom de Roseann Quinn. Fait peu original mais tristement révélateur, les gens ayant lu le roman ont copieusement détesté le film, jugeant que le second dénature le premier à un niveau proprement sidéral, semble-t-il. Pour préserver intacte, sous globe, naïvement figée, la haute opinion que j’avais eu et ai encore du film, j’ai vu à soigneusement ne pas lire le roman. Il faut savoir assumer certains choix, en ces tristes matières. Ce film est un film qui évoque ma jeunesse. J’avais, en 1977, dix-neuf ans, l’âge du jeune Cap Jackson, le personnage de soutien joué ici tout en douceur par le futur trekkie LeVar Burton. Madame Keaton avait alors, elle, trente et un ans.

Ce film, donc, est un film de mon temps. 1977, ce n’est déjà plus 1967. La lutte nixonienne contre la drogue est encore en plein déploiement (même si on est sous Jimmy Carter). Il y a encore des discothèques avec la boulette scintillante, mais nous ne sommes plus en 1973 non plus. La première grande vague du disco est déjà passée (la seconde et ultime vague lèvera fin 1977 avec Saturday night fever des Bee Gees). On entre doucement dans une ère de désillusions diverses que cet opus capture finement. Le conformisme ancien est solidement lézardé tandis que la contre-culture commence à doucement se discréditer. La violence masculine n’est pas encore masculiniste (elle reste primaire, épidermique, ne se formule pas encore dans le flafla pseudo-théorique qu’on lui connaît aujourd’hui). Il n’y a toujours pas de Sida mais l’homosexualité est encore fort mal assumée (Theresa va en payer le triste coût). On sent une époque de transition. La résurgence reaganienne n’y est pas encore mais il reste que le défilé psychédélique du carnaval soixantard est déjà passé. Cette fugitive fluidité d’époque est très bien captée.

 La réflexion fondamentale s’impose alors. Qu’est-ce tant que l’autodestruction féminine? S’agit-il de se détruire intégralement ou de juste crever et pourfendre une image de soi dont on ne veut plus, craquant douloureusement une manière de vernis de surface collant trop intimement à la peau? On a bien tôt fait d’assigner à la ci-devant quête autodestructrice féminine l’amplitude démiurgique des grandes capilotades fatales. Dans le cas qui nous occupe ici, cela veut dire qu’on a vite fait d’encapsuler Theresa Dunn dans le stéréotype de la petite abusée incapable de se sortir de la fascination soumise que lui a légué un héritage culturel, religieux et familial lourdingue et plus qu’encombrant. Je boude un peu cette analyse. Je vois plutôt Theresa Dunn comme une femme avancée, prométhéenne, dont la destruction sera plus causée par le retard collatéral et l’inertie ambiante que par des déterminations vraiment internes à son cheminement propre. En un mot, Theresa ne juge personne et tout le monde la juge. James lui dit un jour que son appartement, avec des blattes tournoyant dans la vaisselle sale empilée dans le lavabo, ne lui ressemble pas. Theresa rétorque abruptement qu’au contraire cet appartement lui ressemble parfaitement et qu’il correspond tout à fait à ce qu’elle est vraiment, fondamentalement. Theresa Dunn n’a pas de compte à rendre et, au fond, on a trop voulu que sa tragédie soit conditionnée, déterminée, fatale. Je crois que la tragédie de Theresa Dunn fut en fait largement conjoncturelle et accidentelle. Monsieur Goodbar (le gars parfait qu’on dénicherait dans un cabaret) n’existe pas, certes, et Theresa finit inéluctablement par s’en aviser. Simplement, la suite de sa trajectoire ressemble plus au fait de traverser la rue sans regarder au mauvais moment et se faire frapper bien malgré soi. Tout ne peut pas se ramener inexorablement à la grande fatalité grecque. Parfois la merde arrive comme ça, presque hors sujet, hors thème. Shit happens, comme le dira un slogan semi-rigolo qui sera formulé quelques petites années plus tard (1983). On a ici un film à voir ou à revoir, en tout cas. Et à calmement méditer dans sa triste universalité, le recul historique aidant.

Looking for Mister Goodbar, 1977, Richard Brooks, film américain avec Diane Keaton, Tuesday Weld, Richard Gere, William Atherton, Richard Kiley, LeVar Burton, 136 minutes.

Theresa Dunn (Diane Keaton)

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NOS PREMIÈRES CRUAUTÉS (par Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2017


Nos premières cruautés
Sont, de toutes, les plus suaves
Et ce qu’elles ont teinté
Plus jamais ne se lave

Et ce qu’elles ont fendu
Plus jamais ne se scelle
Et ce qu’elles ont perdu
Plus rien ne le révèle.

Nos premières cruautés
Nous ont fait devenir
Ce qui nous fait pleurer
Et ce qui nous fait rire.

Et ce qu’elles nous avouent
Retombe au fond du puit
Quand pend à notre cou
La meule de notre vie.

Nos premières cruautés
Ne céderont jamais.
Elles vont persévérer
De relais en relais.

Sur nos iris, elles bougent
Comme autant de scotomes.
Une feuille d’automne rouge
Glissant des pages d’un tome.

Et, et… nos premières cruautés
Seront toujours
Le plus sublime atour
De tous nos apartés.

L’enfance. L’ère fatidique de toutes les pulsions et des plus insondables ardeurs unilatérales. C’est ce temps qu’on n’en finit jamais de croire éternel. Ce temps d’avant le moment évanescent où les copains et les copines s’éparpilleront aux quatre vents, pour toujours. Ce temps où le jeu et la guerre ne font qu’un, où les garçons et les filles découvrent abruptement leurs ressemblances, leurs différences, leurs réfractions, leurs attractions, tout en les configurant de concert, en fait, et sans trop le savoir. C’est surtout le temps où tout se négocie, sauf la hiérarchie des forces, qui, elle, est aussi fatale que la flexibilité limitée des arbres, des vents et des saisons contrastées et tyranniques de notre beau Québec tutélaire.

Il est extrêmement important pour le petit Pol, notre volubile narrateur, d’être froidement cruel. Amoral, il aime insondablement le goût du sang. Et la violence, subie ou infligée, lui plaît. Il nous raconte donc, sans complaisance mais sans concession non plus, ses petites histoires de cruautés. Elles sont livides, mièvres et microscopiques à souhait. Mais elles ont été ses toutes premières. Et les cruautés les plus anciennes, les plus malingres, les plus rabougries sont aussi les plus cruciales, les plus suaves et les plus indélébiles. Le regard de Pol est circonscrit et concentré. Même les omissions de son récit sont minutieusement décidées. Pol ne parlera pas de sa famille (ses gens, comme il les appelle parfois), ni de sa maman, ni de son papa, ni de l’école, ni des adultes en général. C’est que Pol nous narre l’enfance des configurations libres, lâches et fofolles. Et quand l’enfance échancrée et tirailleuse se terminera, eh bien, Pol se taira.

Le monde de l’imaginaire du petit Pol est en légère diffraction par rapport au monde réel. Ses compagnons et compagnes d’enfance portent des noms improbables: Toupie, Bernadotte, Caporal, Primo, Gigi. C’est que Pol, dit Popol, nous relate l’enfance insolite et biscornue d’un monde et d’un temps. Les adultes, dans ce monde et ce temps là, travaillent dur pour assurer la belle vie de la maisonnée. Ils sont invisibles. Les écoles maternelles, les garderies, les centres de la petite enfance, les camps de vacance n’existent pas. Le terrain de jeu populaire, c’est la forêt immémoriale. Les réseaux sociaux, c’est la foule-marmaille piaillante des champs broussailleux et du poussiéreux coin de rue du cru. Pas de téléphones portables, pas d’ordinateurs, pas de jeux vidéo, pas de parents hélicoptères, pas de direction de la protection de la jeunesse. Bon, il y a bien la télévision, bourdonnante, crépitante et incolore… pour les jours de pluie ou de tempêtes de neige, sans plus. On allait jouer dehors, dans ce temps là, comme le dit si bien quelque chose de grognon qui percole et perdure en nous, et qui est presque en train de virer à l’adage populaire.

Le petit Pol et ses pairs enfantins de la commune fictive d’Irénéville étaient moins cernés, moins policés, moins corsetés de rectitudes, en leur enfance d’autrefois et de là-bas. Ils vivaient une vie plus secrète, plus sauvage et plus fluide, sans cyber-harcèlement et sans trolling. En étaient-ils pour autant moins cruels?

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Paul Laurendeau (2017), Nos premières cruautés, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Il y a cinquante ans: IN THE HEAT OF THE NIGHT

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2017

Virgil Tibbs (Sidney Poitier)

Virgil Tibbs (Sidney Poitier)

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Virgil Tibbs (Sidney Poitier) vient d’aller rendre visite à sa mère à Brownsville au Mississippi et il rentre maintenant chez lui, dans le nord. En pleine nuit, il attend sa correspondance ferroviaire abstraite pour Memphis (Tennessee) sur le quai de la gare fermée d’un bled paumé du nom de Sparta (Mississippi). Il se fait alors remarquer par un constable local enquêtant à l’emporte-pièce sur un meurtre qui vient tout juste d’avoir lieu dans le patelin. Un noir inconnu en costard et cravate assis avec une valise sur le quai d’une gare déserte? Il n’y a aucun doute possible dans l’idéologie du coin, c’est l’assassin. Virgil Tibbs se fait donc braquer, fouiller et amener, sans ménagement ni vérification d’identité, au poste de police de Sparta. Il ne s’insurge pas mais il ne fraternise pas non plus. Il répond froidement au dédain raciste par le mépris de classe. C’est le début de son aventure dans la chaleur de la nuit qui sera en même temps, pour lui, une cavale au fin fond des campagnes et une sorte d’étrange et cauchemardesque recul dans le temps historique.

Bill Gillespie (Rod Steiger) est le chef de la police de la petite commune de Sparta. Il est évidemment peu doté en ressources, peu avancé intellectuellement, instable émotionnellement et il en est parfaitement conscient. C’est un bon gros gars du sud qui s’efforce de garder son patelin en ordre en évitant que ses hommes, aussi peu ressourcés que lui, fassent trop de gaffes dans les coins. Bill Gillespie est bien emmerdé, ce soir là. On vient d’assassiner, dans son patelin, un gros industriel de Chicago qui était sensé ouvrir une usine devant assurer mille nouveaux emplois locaux. Et voici qu’on lui amène un noir en costard en affirmant tout net qu’il est le meurtrier. C’est un grand gaillard hautain à l’accent du nord, qui dit whom et qui est originaire de Philadelphie (en Pennsylvanie, hein, pas Philadelphia, Mississippi,  si vous captez la nuance). Pataquès et maldonne. Non seulement ce noir est un officier de la très respectée Police Municipale de Philadelphie mais en plus c’est un expert en homicides, ayant notamment ses entrées au FBI.

Les deux hommes n’ont rien en commun. Leur répulsion mutuelle est immédiate. Pour clarifier la situation, on téléphone au supérieur hiérarchique de Virgil Tibbs. Ledit supérieur hiérarchique, après une conversation avec Bill Gillespie, a son employé au bout du fil. Virgil Tibbs se fait dire par son supérieur que comme il a de toute façon raté son train, il est prié de se mettre au service de la force municipale de Sparta pour mener l’enquête sur ce meurtre. Virgil Tibbs s’insurge. Il ne veut rien savoir de travailler avec ces culs terreux. Il retourne attendre son train à la gare. Quelques heures passent et Bill Gillespie se retrouve aussi avec de sérieux problèmes avec sa hiérarchie. Il se fait dire par le maire de la commune que la veuve de la victime du meurtre est furax et que si ce crime n’est pas adéquatement élucidé, on peut dire adieu à l’usine aux mille employés. Gillespie est incapable de résoudre ce mystère seul… et il le sait. Tibbs s’en voudrait à mort de désobéir à son chef et de laisser tomber une enquête qui l’intrigue déjà passablement… et il le sait aussi. Les deux hommes vont se sentir implacablement obligés de collaborer, en passant par-dessus tout ce qui les horripile et tout ce qui les oppose, psychologiquement et sociologiquement.

Imaginez Barack Obama et Donald Trump obligés de travailler main dans la main sur une question sensible concernant l’Amérique profonde. Main dans la main… Lequel des deux protagonistes aurait alors la main dans la marde? Ne répondez pas trop vite parce que c’est vraiment pas si simple. Ce film extraordinaire, du canadien Norman Jewison (né à Toronto en 1926), a obtenu l’Oscar du meilleur film en 1967, en pleine crise des droits civiques. Cinquante ans plus tard, il n’a pas pris une ride. Et les deux protagonistes vont donc mener l’enquête. Je ne vous dirai rien de celle-ci pour ne pas gâcher votre plaisir de visionnement. Elle est enlevante, complexe, riche en rebondissements et elle n’a, elle aussi, pas pris une ride, malgré la savoureuse patine du temps enrobant désormais ce grand classique du cinéma américain. On réussit ici à combiner magistralement un thriller policier et un drame social. C’est une superbe rencontre de genres.

En plus, le cheminement psychologique de Virgil Tibbs et de Bill Gillespie fait proprement accéder cet opus à une dimension philosophique. D’abord, il faut dire que, pour un enquêteur noir qui farfouille dans ce petit hinterland sudiste pour y dénicher un assassin du cru, la situation est dangereuse, explosive même. De la poudre à canon. La réalité évoquée est d’ailleurs si tangible que Sidney Poitier (le vrai Sidney Poitier, l’acteur) a refusé d’aller jouer dans le sud. Faisant valoir qu’il n’irait pas se faire écharper chez les culs terreux pour un film, il a exigé et obtenu que le gros de l’opus soit tourné à Sparta mais à Sparta, Illinois, dans le nord donc. Son personnage, Virgil Tibbs, n’a pas cette chance. À tous les coins de rue, il risque de se faire assommer, dans la chaleur de la nuit, par ces blancs hargneux arborant le drapeau sudiste sur leurs plaques minéralogiques. Pour Virgil Tibbs, c’est une perte complète de ses références ordinaires, une descente aux enfers. Il se fait interpeller boy (alors qu’à Philadelphie on l’appelle Monsieur Tibbs) et on lui brandit des barres de fer au dessus du chef et lui pointe des flingues sous le nez plus souvent qu’à son tour. Bill Gillespie n’est pas en reste pour ce qui est de la déroute morale. Il se rend vite compte que cet afro-américain nordiste, roide et flegmatique, est un limier hors-norme. Gillespie se retrouve donc dans la posture paradoxale, politiquement emmerdante, et fort irritante pour sa psychologie sommaire ainsi que pour celle de ses commettants, de protéger paternalistement ce noir antipathique qui lève les pistes comme un surdoué et marche à la victoire. Les deux hommes ne fraterniseront pas. La distance est trop grande. Mais ils verront clair malgré tout et ils arriveront ainsi à comprendre froidement leur intérêt mutuel et à le faire opérer au mieux.

Pour Virgil Tibbs, Bill Gillespie est un raciste irrécupérable. Minable, lumpen, limité intellectuellement et matériellement par sa condition de classe, ce chef de police villageois miteux à casquette anguleuse et lunettes fumées jaune pipi est du mauvais côté de l’histoire, point. Virgil Tibbs le méprise copieusement et le lui fait bien sentir. Et, d’autre part, pour Bill Gillespie, Virgil Tibbs est un colored, donc fondamentalement un nègre et, même en costard, beau parleur et surdoué, un nègre reste un nègre, c’est-à-dire quelqu’un qui, même s’il est le plus malin, travaille pour les blancs, finit par la boucler au bout du compte, et le reste n’est que littérature. Bon, Virgil Tibbs se fait gifler par un planteur. Il le gifle en retour. Et quoi? Croit-il rétablir une injustice séculaire par ce geste intempestif? Non que non. Pragmatique, c’est bien lui qui finira par dire en privé à l’avorteuse noire des tréfonds du hameau que la prison pour les colored et la prison pour les blancs, c’est tout simplement pas la même prison. Et elle, elle lui répliquera que les blancs l’ont dévidé de tout ce qu’il avait en lui, et l’ont retourné contre lui-même. Mais, mais mais… toujours d’autre part, Bill Gillespie peut bien ironiser, rire du prénom Virgil et railler les compétences de cet expert tout en les exploitant, il reste que ce noir en costard de Philadelphie, simple officier, fait plus en une semaine que le chef de police Gillespie ne fait en un mois. Et quand ceci est dit, tout est dit. Nous sommes en Amérique. L’argent est le baromètre froid et inerte de tout ce qui est définitif socialement et ici l’argent a très explicitement parlé en faveur du professionnel noir urbain contre le col bleu blanc campagnard.

In the heat of the night, c’est le film qui nous dit que rien n’est résolu mais que tout est soluble. Notre histoire contemporaine récente a magnifié ce film et amplifié sa problématique. Aujourd’hui, un brillant et éloquent constitutionnaliste noir peut devenir président des États-Unis et, qu’à cela ne tienne, un aigrefin blanc mal coiffé, trapu, véreux, sexiste et fort en gueule lui succédera sans sourciller, et la galère de voguer continuera. Comment cela est-il simplement possible? Visionnez In the heat of the night et vous vous imprégnerez douloureusement de l’explication au sujet de ce tragique dead lock civilisationnel. Ce film vaut un traité d’histoire américaine et un cours de sociologie américaine, à lui tout seul.

Le tout se joue, en plus, au cœur d’une prestation d’acteurs et d’actrices à vous couper le souffle. La complicité de travail entre Sidney Poitier (né en 1927) et Rod Steiger (1925-2002) n’a eu d’égal que la force de leur prestation pour camper deux irréconciliables ennemis séculaires en situation d’active paix armée. Tous les acteurs et actrices de soutien sont remarquables aussi. On regarde ce film-culte perché au bout de son strapontin, la gueule béante. Un magnifique morceau du grand cinéma du siècle dernier.

 

In the heat of the night, 1967, Norman Jewison, film américain avec Sidney Poitier, Rod Steiger, Warren Oates, Lee Grant, Larry Gates, James Patterson, 109 minutes.

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Bill Gillespie (Rod Steiger)

Bill Gillespie (Rod Steiger)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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LA LIBÉRATION EXPLOSIVE DE L’ÂME – UNE AVENTURE DE MAX PEINE (par Lordius)

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2017

Je vous laisse, les hommes, dit Sonia avec tact…

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Alors là attention, ceci n’est pas un roman de gare. C’est un roman de gars. Une des seules femmes qui s’exprime dans cette œuvre parfaitement savoureuse, c’est une jolie péripatéticienne hautement surdouée… et ce qu’elle dit de vraiment crucial, bien, c’est ce que je vous ai juste mis ici en exergue. Alors, il faut assumer, hé. Sonia (avec tact) nous a laissé. Nous sommes entre hommes, et tout est dit. C’est ça l’égalité des sexes: c’est aussi l’égalité dans l’adversité. Je cite Max Peine dans le texte ici, dont la mère ne s’est visiblement pas beaucoup occupée dans son enfance… Et, donc, si une femme lit ce roman météore, c’est qu’elle est (légitimement) curieuse de ce qui se trame de fondamental, de simplet et de cardinal dans la tête des petits mecs. De tous ces petits mecs que sont, quelque part au fond d’eux-mêmes, tous les hommes, on s’entend. Les vieux, les jeunes, les sportifs, les intellos, les petits, les gros, les beurs, les blanc-cassis, les tendres, les durs, les rationnels, les pulsionnels. Absolument tous les hommes fantasment leur univers, leur approche des grands et petits problèmes de leur vie, sous le globe limpide et net du gabarit mental et comportemental de cette toute première aventure de Max Peine. Soyez averti(e)s.

 C’est un roman jeune, français, contemporain, urbain, un roman des cités, de la came, de la castagne, de la boxe clandestine à mains nues, des descentes de policiers véreux qui tournent mal, du cynisme sociétal, et de l’embrouille généralisée. C’est aussi une écriture d’un rythme, d’une vigueur et d’un souffle indéniable. Ces jeunes français des rues jouent tellement à être américains. Ils le font notamment en maculant poisseusement leur prose, d’autre part lumineuse, vernaculaire et vive, de ces petits anglicismes scintillants qui, croient-ils, vous masculinisent (gun, black, deal, shit, clean, cash, man, cool, look, safe, heavy metal, smartphone, flash-bang, head shot, LOL, no life) et, aussi, ils le font en bouffant du mauvais hamburger. Bon, comme, je suis fondamentalement et inévitablement pas mal plus américain qu’eux, j’ai, dès le début de la brutale quête-évasion de Max Peine et de son comparse un peu demeuré, le gros rouquin Jules, inexorablement pensé à George Milton et à Lennie Small, les deux protagonistes de Of Mice and men («Des souris et des hommes») de Steinbeck. Simplement ici, l’équivalent de George, notre bon Max en personne, est un ancien garde du corps hyperspécialisé, enfermé en hôpital psychiatrique pour le meurtre sans préméditation (ni concession, ni compassion) de son épouse (…peu de femmes, on a dit). Narrateur et personnage principal, Max Peine (dont le blaze est un calembour bien senti et bien assumé sur peine maximale tout en se donnant aussi comme fortuitement homophone de Max Payne, nom du personnage d’un jeu vidéo millénariste finlandais), c’est une véritable machine à tuer qui se regarde aller. Il lit du Carl Gustav Jung dans ses temps libres et il formule froidement l’aphorisme fondamental de son existence dans les termes suivants. La liberté est ma priorité. L’égocentrisme est ma doctrine. Morale et compassion ne me tempèrent plus. C’est impératif à la survie en milieu très hostile. Il nous entraîne donc, quand on a bien accepté de jouer le jeu du genre, dans un pur régal hyperactif, salace et violent… et philosophique, et psychologique, et fulgurant.

 Ceci dit, au fil de cette lecture qui, vraiment, vous capture, une fois mon premier frisson steinbeckien passé, je m’avise du fait que les choses s’avèrent plus tramées et biscornues que je ne l’avais cru initialement. Ma problématique George/Lennie, de fait, se complexifie, s’amplifie, se perpétue, se problématise mais aussi se transpose, se subvertit et s’effiloche, au fil du déploiement et des trucages du récit. Cela prend corps notamment avec l’apparition imparable de Joe le Dealer et des terribles frères Kamsky, avec lesquels ledit Joe entretient une relation d’amour-haine fort malaisée. Dans cette cavalcade parisienne des ninjas du bitume (Max Peine dixit) qui nous mène directement de la maison de santé aux logis des cités, on étudie sans concession, et croyez-moi, c’est fait avec un brio remarquable, l’amalgame de la pulsion agressive archibrutale et de la cogitation cynique, calculatrice et lente, dans les tréfonds purulents, percolants, volcaniques de l’âme masculine. On vit, ébahi, la rencontre cérémonielle et passionnelle du Psychopathe et du Parrain… Je vous le dis et vous le redis, il faut aimer le poil de gars se hérissant sous la flamme crépitante de l’action converse des forces adverses pour lire ce novella (très court roman – ceci sera mon seul anglicisme personnel). Ce texte simple, fraternel, brutal et franc se renifle d’un coup, comme une ligne de coke, en grognant d’aise. C’est une lecture jubilante, carrée, superbement visualisée, vraiment, à ne pas manquer. On savoure jouissivement l’abrupt déploiement de cette courte tranche de vie, que Max nomme fort judicieusement le temps de l’épanouissement carnassier. On se paie une féroce et délétère inversion collective des valeurs morales, professionnelles et comportementales, cucul-gnagnan de notre temps. Et aussi, oh, on retrouve l’effet, donc pourtant durable, des vieilles amitiés de mauvais garçons de ces films en noir et blanc d’autrefois, avec Gabin et Ventura. Le tout, évidemment, est traité dans la version paumée, mondialisée, démoralisée, exacerbé contemporaine. Et, entre Max, Jules, Joe, Ali, Akmed et les autres, amis et ennemis, on arrive finalement à se dire… c’est un peu de la thérapie de groupe, comme à l’hôpital psychiatrique (Max Peine toujours dixit).

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Lordius, La libération explosive de l’âme – Une aventure de Max Peine, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF.

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Lettre ouverte aux jeunes idéalistes d’extrême-droite

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2017

extreme-droite

Vieux marxiste qui ne changera pas de bord, je n’aurais jamais cru ça possible: de l’idéalisme à l’extrême-droite. Pour les gens de ma génération, l’extrême-droite, ça a toujours été des milices patentées, des Pinkerton du capital, défendant brutalement la loi et l’ordre. Des suppôts de la réaction ne pouvaient absolument pas promouvoir un idéal. Les fachos de mon temps se contentaient de monter la garde devant la forteresse croupissante des valeurs de grand-papa. L’extrême-droite, ce sont des milices pour grands bourgeois, des mercenaires. Des fanatisés sans ligne définie. Certainement pas des idéalistes.

Et pourtant, voici maintenant que se présentent au portillon sociétal des petits jeunes en habits de ville, proprets, toniques, conscientisés, doctrinaires. Ils se donnent comme anti-système et ils aspirent à rien de moins qu’une refonte en profondeur de l’occident. Ils croient en un idéal et, tumultueux, cet idéal se canalise à travers le tuyau le plus brunâtre imaginable: antisémitisme (retour en force de la grande conspiration financière sioniste), xénophobie (les terroristes se planquent parmi les réfugiés des guerres impériales comme les hommes d’Ulysse parmi les brebis du cyclope éborgné), isolationnisme national (les grands ensembles sont des suppôts du supra-nationalisme extorqueur), anti-capitalisme droitier (oui à la boutique de papa. Non à la grande entreprise exporteuse d’emplois), moralisme sociétal (non au pour tous, sous toutes ses formes), religiosité rampante (catholiques culturels pour ne pas dire catholiques tout court). C’est le sursaut, la révolution sociale des droites, l’opération drapeau brun, avec toutes les évanescences oniroïdes que cela entraîne et charrie.

Le cœur serré d’une infinie tristesse, je vais postuler que ces petits jeunes sont de bonne foi. On a d’ailleurs trop voulu qu’ils soient de mauvaise foi, qu’ils soient des agents cyniques et livides de forces populistes troubles, mi-trublionnes mi-carriéristes, assurant leur avenir bureaucratico-entrepreneurial dans un occident froidement re-fascisé. On a trop voulu que les petits jeunes d’extrême-droite d’aujourd’hui fassent de la politique calculatrice, mièvre et foireuse comme leurs aînés, qu’ils s’avancent sur l’échiquier aux combines, de façon biaiseuse, médiocre, arriviste, hédoniste et onaniste. Non, les petits jeunes d’extrême-droite contemporains ne sont pas des cyniques et des fatalistes. Ils sont finalistes. Ils marchent au pas, l’œil sur la ligne d’horizon. Ils croient en leur camelote. Ils ont de l’idéal.

C’est bien là le tout du drame. Pire que la mauvaise foi, il y a la bonne foi. La mauvaise foi au moins, on peut en désamorcer l’astuce. La bonne foi, on ne peut que rester baba, les bras ballants et la gueule béante. Un aigrefin insidieusement xénophobisant qui s’adonne à un lobbying mercantile en faveur d’un groupe pour en faire chanter un autre, ça se décode et conséquemment ça s’affronte. Un authentique xénophobe ardent qui croit de bonne foi à la ré-immigration pour fins de protection des valeurs de la race blanche, cela vous laisse frigorifié et sans voix dans sa terrible bonne foi. Au fin fond, il n’y a pas pire ferveur que la ferveur patriote authentique. Et oh, oh, elle n’est nullement garante de vérité et de pertinence descriptive, cette ardente authenticité.

Jeunes d’extrême-droite, votre ferveur est imparablement symptomatique du recul socio-historique de l’occident. Celui-ci est calmement irréversible. Dans l’économie-monde de demain, l’Europe et l’Amérique seront de plus petits ensembles devant l’Eurasie et l’Afrique. En 1950, les États-Unis assuraient 53% de la production industrielle mondiale. Aujourd’hui, c’est 22% en baisse graduelle. Cela ne va pas s’inverser pour plaire au président réac du moment conjoncturel que l’on voudra. Croire contrer de telles tendances lourdes est désarmant de naïveté. C’est pourtant dans cette voie patriotarde sans issue que vous vous engagez, jeunes idéalistes d’extrême-droite. Je ne vous dirai jamais assez combien les politicards conventionnels que vous exécrez tant sont suavement complaisants envers vous, dans cette démarche globale. Les politiciens professionnels véreux et manœuvriers adorent votre ferveur. Vous les servez. Quand vous êtes trop sages, vous faites ouvertement avancer les valeurs putrides qu’ils promeuvent en sous-main. Quand vous êtes trop remuants, vous leur servez de repoussoirs et vous légitimez leurs propres dérives répressives aussi pleurnicheuses qu’implacables.

Sur ce point spécifique, la culture internet, dont vous vous gargarisez tant, est un symptôme particulièrement lancinant. Elle s’approche de plus en plus, la fin de la récré des trolls fachos et des intempestifs utra-droitiers cyber-anonymes. Le flicage institutionnalisé de l’internet qui s’en vient, vous en aurez été les agents provocateurs idéaux… les artisans objectifs, en fait. Par vos pratiques et votre fachosphérisme, exacerbé ou victimaire, vous aurez légitimé tous ceux qui veulent tant avoir le doigt sur l’interrupteur de l’internet. Je ne vous lance pas la pierre, au demeurant. C’est largement impondérable, cette affaire. C’est comme les radios pirates d’autrefois ou tout autre type de Far West conjoncturel. La civilisation finit toujours par rentrer dans le tas, avec ce genre de dispositif. Et, jusqu’à nouvel ordre, la civilisation sert ouvertement sa bourgeoisie et ce, sans se complexer. On s’en souviendra un jour avec une sorte de nostalgie acide, des années trolls…

Ce que je vous dis frontalement ici, jeunes idéalistes d’extrême-droite, c’est que vous vous faites sciemment manipuler par l’ordre établi. Aucune génération n’y a échappé, du reste, et il viendra bien un jour, le moment amer où vous cesserez de vous croire, vous aussi, plus fins que tous les autres. Il faut dire que votre cause est bien mal partie, bien mal engagée. Embrasser en partant l’extrême-droite, en la prenant pour un facteur de changement, il faut vouloir s’en envoyer toute une d’erreur de jeunesse en quadraphonie. L’extrême-droite n’est pas structurellement anti-système. Elle sert le système à fond les ballons. Que fit la seconde guerre mondiale hitlérienne dans toute sa ferveur torride pendant six ans (1939-1945), si ce ne fut faire le lit objectif du libéralisme triomphant des Trente Glorieuses (1945-1975) et de sa suite de crises contemporaines. Penser changer le monde avec une programmatique de fachos éculés venu de Russie ou d’Iran, ma foi, il faut vraiment vouloir rêver.

Mais que voulez-vous? Il n’y en a plus vraiment de théorie économico-politique, hein. Allez pas vous imaginer que vous allez pas devoir retourner vos poches devant le tiroir-caisse, pour avoir remplacé le marxisme par le catholicisme. Tout ce qui est méthodiquement effectivement anti-capitaliste et/ou post-capitaliste, tout ce qui est authentiquement radical et subversif, vos saltimbanques extorqueurs et vos politicards pseudo-patriotes sont arrivés à vous faire croire que c’était bobo, dépassé, suranné, intellectualiste, condescendant, casuiste. Le marxisme, la lutte des classes, l’abolition de la propriété privée des moyens collectifs de production, la saisie sans compensation des grandes fortunes pour utilisation civique immédiate, la révolution des travailleurs, vous avez en commun avec le ci-devant système de ne pas vouloir en entendre parler. Hé bé, les alliances objectives seront ce qu’elles seront, sans moins sans plus… On vous a refait une vieille entourloupe de passe-passe sans que vous ne vous en rendiez compte vraiment. On vous a dit qu’il ne fallait plus penser, qu’il fallait simplement la jouer passionnel, pseudo-novateur, soi-disant dissident, et patriote. Vous allez payer pour ça aussi. Renoncer à la pensée analytico-critique effective, cela ne peut mener qu’à un seul état de conscience: celui du dur réveil.

Jeunes idéalistes d’extrême-droite, croyez-en un vieux qui a embrassé intimement ses causes et qui, ce faisant, s’est bien souvent fait baiser par elles: vous allez vous faire fourrer. Les politicards professionnels d’extrême-droite vont se servir de vous pour se positionner dans le mainstream politicien… puis ils vont tout doucement se recentrer, en vous prenant sournoisement pour acquis. Rien ne sortira de novateur ou d’utile de tout le fla-fla de la cause que vous avez si naïvement pris en charge. L’extrême-droite ne peut pas être un facteur de progrès. C’est là une contradiction dans les termes. Mais niaisez, allez. Tournez en rond dans le bac à sable. On en reparlera quand vous aurez pris conscience de votre erreur de jeunesse et lui aurez piteusement tourné le dos. Mais là, c’est votre jeunesse, elle aussi, qui n’y sera plus.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Hantise révolue de l’interrupteur lumineux

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2017

Interrupteur-couvert

Il y a cent ans, quelque part en 1917, un certain William J. Newton et un certain Morris Goldberg faisaient breveter l’interrupteur lumineux. Ceci est un fait hautement insolite mais je nie fermement qu’il s’agisse le moindrement d’un poisson d’avril. Je salue très respectueusement messieurs Newton & Goldberg pour cette réalisation remarquable qui fait imparablement d’eux, en compagnie des inventeurs multiples, fourmillants et anonymes de la nouille, de la batterie et de l’épluche-patate, de modestes mais hautement méritoires bienfaiteurs de l’humanité. L’interrupteur lumineux des tout débuts ne ressemblait pas à celui que je place ici, sobrement, en frontispice mais cela importe peu. Il permettait d’allumer et d’éteindre la lumière dans une chambre, le salon ou la cuisine sans être obligé de se traîner à tâtons au milieu de la pièce obscure et de tirer, toujours un peu intempestivement, sur une petite chaînette qui risquait tout le temps de se sectionner net au ras la douille et de bousiller durablement toute éventualité d’accès au monde transcendant de la lumière. Merveilleuse et utile invention vernaculaire et ordinaire que cet excellent interrupteur lumineux mural. J’aurais tant tellement voulu n’avoir rien à redire sur ce point scintillant au bout du tunnel torve et taquin de toutes nos curiosités contrites.

Malheureusement, un des multiples traumatismes pratico-pratiques de ma petite enfance est intimement associé à la lumineuse invention de messieurs Newton & Goldberg. Dont explication. C’est tout simplement que —les plus vieux et les plus vieilles s’en souviendront— il fallait parvenir à faire avec le son de l’interrupteur lumineux d’autrefois (qu’il est encore possible, et j’en frémis, d’entendre, soigneusement reproduit, ICI). Ce déclic franc et tonitruant, inévitable, inamovible, impossible à masquer, résonnait dans toute la baraque et faisaient imparablement repérer toutes vos allées et venues luminescentes comme une irritante mitraillade de pointillés sonores vous pistant comme au radar. Cela s’imposait sans parade possible et ce, même si vous aviez eu la présence d’esprit élémentaire de rabattre la porte du local fouineusement investi avant d’en allumer coupablement la lumière. Encore plus fort (et encore pire), chaque interrupteur lumineux de la maison avait sa «voix» spécifique. Si, si, je vous le jure, exactement comme les pétoires personnalisées dans un film de Sergio Leone. Si bien que non seulement les instances parentales ou sororales savaient sans faute qu’un interrupteur lumineux s’allumait ou s’éteignait (nous reviendrons dans une seconde sur la cruelle fatalité numérique arithmétiquement corrélée à l’événement) mais, elles savaient exactement dans quel local la nouvelle petite fourberie du moment se jouait. Premier exemple: ma sœur est assise depuis un petit moment au salon. Je me lève et en profite pour enfin marcher chaparder une papillote dans sa chambre, en affectant de me rendre au chiotte (la salle d’eau et sa chambre étant limitrophes au bout d’un couloir d’une honnête longueur). Je disparais, entre subrepticement dans sa chambre. Mais pour y chaparder la papillote convoitée, il me faut de la lumière. CLAC et CLAC, l’interrupteur lumineux parle. Je reviens l’air faussement innocent, ma papillote discrètement planquée dans une poche. Eh bien, je suis immanquablement repéré car la voix, audible dans tout le plain-pied, de ce satané interrupteur lumineux avoue ouvertement à ma tendre sœur qu’il n’est pas celui du chiotte mais bien celui de sa chambre et elle le sait. Je me fais donc automatiquement faire les poches et me voici pincé bien sec. Une papillote de perdue. Vous imaginez les terrifiants atouts gestapistes de la chose?

Second exemple, incorporant, lui, les susdites séquences arithmético-numériques de déclics. C’est un sombre samedi d’hiver et le bonhomme fait une sieste réparatrice, d’autre part parfaitement méritée, dans une des chambres du plain-pied. Je vais au sous-sol et m’y amuse avec mes petites voitures. Joie sans mélange. Après quelque temps, je vois le retour du soleil par les étroites fenêtres au ras des mottes. Et aussi je décide d’aller pelleter, puisqu’il ne neige plus. La splendeur du soleil hivernal éclaboussant la petite salle de jeu du sous-sol me fait oublier que j’y avais allumé la lumière. J’oublie donc aussi de l’éteindre, en une omission hautement répréhensible. Ferme la porte accordéon de la petite salle de jeu, monte les marches du sous-sol, enfile mes bottes et ma bougrine, et pars pelleter. Je reviens quelques heures plus tard et, retirant mes bottes dans l’escalier, je constate que l’interrupteur lumineux est allumé. Comment puis-je faire une telle constatation si la petite salle de jeu du sous-sol est close et que son luminaire, des néons plafonniers, ne m’est pas directement visible? Réponse. C’est que le bonhomme, déjà solidement sourcilleux en matière d’économies d’énergie (les Trente Glorieuses touchaient doucement à leur fin, vous comprenez bien, le premier choc pétrolier, tout ça) et qui, qui plus est, a fini tout le sous-sol de ses mains adroites et fermes, a flanqué le petit interrupteur lumineux de la salle de jeu d’une micro-ampoule témoin permettant (aux fautifs comme aux mouchards) de voir depuis le haut des escaliers s’il est éteint ou allumé. Fantastique initiative qui m’avantagea souvent mais dont je dus aussi parfois payer le triste prix. Pour preuve. Je descends sur la pointe des pieds et m’empresse d’éteindre la salle de jeu, restée allumée plusieurs heures. La voix unique, un peu aigre, pointue, fatale de l’interrupteur aux micro-ampoules se fait inévitablement entendre. Un CLAC unique, cette fois-ci, impair, bancal, dissymétrique. Le coup de pétard interruptif sort le bonhomme de sa torpeur réparatrice, un plancher plus haut. Et il s’empresse d’aborder la question en ma compagnie quand il me rencontre juste après. Je tente bien de raconter que j’avais à vaquer au sous-sol mais la version ne prend pas. Ben non, pensez-y. Le CLAC entendu étant de nombre impair (unique), c’est soit que je viens d’éteindre une lumière antérieurement durablement oubliée, soit que je viens de négliger de le faire. C’est parfaitement imparable. Il aurait fallu deux CLAC impossibles, eux, à produire sans laisser la lumière oubliée derechef allumée. Et me voici derechef piégé.

Mon enfance fut donc un sempiternel louvoiement entre les différentes voix d’interrupteurs lumineux, mouchards implicites, traîtres mécaniques, cornes de brumes fantasmatiques, imparables et sans langages. Combien de fois ai-je tenté de couvrir cette satanée manette emmerdante de la main ou d’un mouchoir pour en étrangler la perfide voix. Impossible. Son coassement honni se transmettait comme à travers les murs. C’était le Cœur Révélateur d’Edgar Allan Poe version loupiote, cette merde. Pas de veilleuse dans le temps. Pour pouvoir continuer de lire dans son lit, après s’être unilatéralement et arbitrairement fait couper la lumière, il fallait fermer la porte de la chambre tout doucement (facile) puis allumer l’interrupteur lumineux en silence (impossible). La bonne femme se rameutait alors avant la fin du chapitre, me servait un CLAC de plus puis tout était à refaire… ou pas.

Puis un jour… bien, comme si de rien, sans trompettes, ce fut la fin de l’enfance. Un interrupteur lumineux d’une des chambres du plain-pied se cassa, vanné par le poids des ans. Le bonhomme le changea mais, petite innovation tranquille des temps, il posa un interrupteur comme celui que vous voyez ici en frontispice. Il était ouateusement silencieux. Que c’était doux et onctueux. Je me rappelle l’avoir fait jouer maintes fois pour en goûter le suave mutisme. Il resta longtemps le seul de la maison parentale qui soit ainsi amuï. Mais il n’y avait pas de doute possible. Les temps étaient révolus. Cet interrupteur lumineux nouveau genre imposa discrètement ses douceurs et ses silences. Puis, graduellement, ses compagnons le rejoignirent dans toutes les chambres, cuisine, salon, vivoir et consort. J’étais un grand, je graduais. Seule la vieille salle de jeu (amputée désormais de sa plus large part convertie en chambre) devenue elle-même une sorte de débarras, garda ses interrupteurs parlants, ceux avec les micro-ampoules témoins d’autrefois (le tout aurait été trop compliqué et merdouillard à changer et puis, la barbe, le sous-sol, on y allait de moins en moins de toute façon). Sauf erreur, ils n’y sont plus, au moment où je vous parle, la vieille maison de jadis ayant été intégralement rénovée.

Elle est désormais bel et bien révolue, ma hantise de l’interrupteur lumineux. Les imperceptibles progrès du fatras bringuebalant de la technologie moderne d’appoint m’en ont irrémédiablement débarrassé. Papa et maman ne sont plus là, eux non plus, pour que je me remémore tout ça et en rie de bon cœur avec eux. Tant et si bien que, admettons le sans nostalgie mais aussi sans complexe, il m’arrive parfois d’entendre dans ma tête, en une sorte de concert percussif semi-onirique, le claquement des interrupteurs lumineux d’autrefois, en ayant quand même une pensée attendrie pour toutes les joies folâtres et ordinaires qu’ils ponctuaient raboteusement, sans même le savoir.

interrupteur-non-couvert

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