Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Archive for the ‘Culture vernaculaire’ Category

THE WHOLE WIDE WORLD, quand une modeste mémorialiste revient sur sa fugitive rencontre avec l’Écrivain Fou

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2016

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Je me suis intéressé à l’écrivain Robert Ervin Howard dans des conditions parfaitement inattendues. J’ai vu, il y a quelques années, le très beau film intimiste, déjà vieux de vingt ans, The Whole Wide World (1996), basé sur One who walked alone (1986), le récit autobiographique d’une incisive institutrice d’anglais du Texas, Novalyne Price (1908-1999), relatant sa brève et tumultueuse relation, entre 1933 et 1936, avec un écrivain névropathe, dépressif et complètement obsédé par son écriture, nul autre, justement, que Robert Ervin Howard (né en 1906 – mort en 1936, d’un suicide par arme à feu). Précurseur quasi-visionnaire de la littérature du genre fantasy, Robert Ervin Howard créa, entre autres, en 1932, le personnage de Conan le Barbare, dans une série de ces petits romans à grand tirage que les américains désignent sous le terme difficilement traduisible de pulp fiction. Le récit poignant de Novalyne Price, tel que mis en forme dans ce petit film étonnant, donne un singulier relief émotif à toute cette œuvre échevelée et délirante. Concentrons ici notre attention sur l’inédite aventure de Madame Price, témoin lucide qui, au soir de sa vie, écrit sur tout ceci, avec une touchante sincérité. Quand j’ai revu le film The Whole Wide World en compagnie de mon fils Reinardus-le-goupil, il n’a pas été trop enthousiaste des comportements rustauds du personnage masculin, alors que moi… contrairement à mes (pourtant fermes) habitudes, j’ai… mais n’anticipons pas…

Nous sommes donc entre 1933 et 1936, au fin fond de la campagne texane. Novalyne Price (Renée Zellweger, elle-même une texane) enseigne l’anglais pour payer ses études et rêve de devenir écrivaine. Un ami commun lui présente Robert Ervin Howard (Vincent D’Onofrio). C’est un grand gaillard costaud, pas du tout dégrossi, avec une casquette et des bretelles, qui parle fort mais semble parfaitement indifférent à tout, son regard perdu dans un monde lointain qui n’est pas tout à fait le nôtre. Novalyne est sensible à la notoriété littéraire naissante de Robert mais elle l’admire en fait abstraitement, et pour les mauvaises raisons. Vous vendez bien et moi aussi je veux vivre de ma plume. Il est donc important que je fasse l’effort du vous comprendre, dit en substance Novalyne à Robert. Et cette étrange et improbable relation d’amitié sentimentale va démarrer sur cette base, malencontreuse et ambivalente. Admirer un écrivain pour son succès de librairie plutôt que pour le contenu charnu et poissard de son œuvre, n’est pas l’option la moins bancale. Novalyne va le découvrir à ses dépends. S’intéresser à une femme parce qu’elle vous demande poliment de lui parler de ce que vous êtes en train d’écrire (en attendant patiemment des retours d’ascenseurs empathiques qui ne viennent jamais) n’est pas l’option la moins bancale non plus. Robert va le découvrir à ses dépends aussi, si tant est qu’il s’en soucie. Bon, Novalyne va parvenir à le civiliser minimalement. Il va s’habiller un peu mieux, porter un chapeau à la mode, se laisser pousser la moustache, même. Il va fournir son lot d’efforts mondains, mais cela ne suffira tout simplement pas pour rencontrer les standards comportementaux de Novalyne Price et du conformisme social ambiant que malgré elle et, comme compulsivement, elle incarne, bien souvent avec conviction, ardeur et rage. Ça va vraiment clocher entre ces deux là… Les seuls moments où ils se sentiront vraiment bien ensemble, ce sera lorsqu’ils s’abandonneront, silencieusement mais de concert, dans la contemplation du formidable coucher de soleil texan…

Nous, bien nous, nous sommes à l’intérieur de Novalyne. Nous procédons à la découverte graduelle d’un fou furieux littéraire méprisé, mécompris et qui, de plus, s’en moque éperdument. Ce dimanche là, après la messe, Novalyne se fait déposer, par le cabriolet conduit par ses copines enseignantes, près de la maison familiale des Howard. Bizarre quand même. Elle l’entend gueuler, s’époumoner. Les lèvres pincées, les sourcils froncés, Novalyne contourne la maison et arrive jusqu’à une fenêtre par laquelle elle aperçoit Robert, assis devant sa machine à écrire, aboyant, d’une voix de stentor, l’histoire qu’il est en train d’écrire, ses doigts ne bougeant pas assez vite pour tout entrer sans encombre dans la machine à écrire. Une autre fois, ce sont les collègues de Novalyne qui lui montrent, sur la route du village, un grand gaillard tonique et éperdu qui marche au milieu du chemin en boxant tout seul contre des personnages imaginaires. Novalyne se rue sur lui, au risque de se faire proprement assommer et l’interrompt, une fois de plus. Notons, pour la petite histoire que Robert Ervin Howard a écrit de très nombreux romans sur le thème de la boxe. Lors de ses balades en voiture en compagnie de Novalyne, il ne prend vie que lorsqu’elle lui demande de lui décrire les caractéristiques physiques et psychologiques de Conan le Barbare. Robert, alors, devient littéralement Conan au milieu d’un champ de blé et, faute de romantisme, l’affaire ne manque certainement pas d’une indubitable intensité émotionnelle.

Reinardus-le-goupil est particulièrement contrarié et agacé par l’attitude de Robert, qu’il analyse comme la plus grossière des goujateries imaginable. Je suis pour ma part obligé, fait rarissime, de prendre ici parti pour le personnage masculin contre le personnage féminin… Robert est une brute, mais ce n’est pas un goujat. Un goujat, c’est déjà quelqu’un qui agit sciemment, en prenant ouvertement ses options d’oppresseur, dans la parade de séduction. Robert est intégralement loin en deçà de la séduction. Engoncé, sans espoir de retour, dans son monde imaginaire, profondément déterminé par une mère souffrante qui l’approuve implicitement sur tout et lui donne tout (celle-ci est jouée par Anne Wedgeworth, superbe travail d’actrice de soutien), Robert n’interagis tout simplement pas avec une femme. Il épanche son être sous le regard d’une femme, c’est bien différent. Et celle-ci se doit de prendre acte et de vivre avec les faits bruts, sans plus. Quand à Novalyne, oh, je suis bien désolé, chère Novalyne, mais vous devez regarder bien en face les conséquences de vos propres options. Vous avez voulu vous intéresser à un écrivain qui «vend bien», il faut assumer que cela signifie se mettre en contact avec un psychopathe, intégralement hanté par les histoires qu’il raconte et qui n’a pas de temps à perdre avec les niaiseries mondaines auxquelles vous le convoquez (incroyablement prolifique, Robert Ervin Howard a écrit plusieurs centaines de récits entre 1916 et 1936). Quand Robert partage, au premier degré et en toute spontanéité, ses goûts littéraires et artistiques avec Novalyne, la catastrophe culmine. Un jour, il lui remet Weird Tales, une des revues de pulp fiction dans laquelle il écrit, histoire qu’elle découvre un peu, directement, ce qu’il fait. Cela semble grossier et pornographique aux yeux de la jeune femme. Une autre fois, il lui fait cadeau d’un gros ouvrage de Pierre Louys (1870-1925), auteur étrange, sensuel, inclassable, faisant surtout dans le roman érotico-romantique, langoureux, lesbien et «pervers». Novalyne est outrée et finit par jeter l’ouvrage. Lors d’une promenade au bord d’une rivière, Robert, visionnaire sans le savoir, comme Huxley, comme Lovecraft ses contemporains, annonce qu’un jour les perversions sexuelles les plus délirantes seront omniprésentes, banales même, dans l’intégralité des formes artistiques. Aucun mode d’expression ne sera épargné, tous seront affectés par une inévitable sexualisation, qui prendra de plus en plus une dimension parfaitement ordinaire. Novalyne n’est pas très enthousiasmée par ce genre de futurologie… Et le flot des histoires que Robert raconte continue de dégringoler hors de lui, comme un torrent, tant et tant que la moindre sortie est, à son sens, une pure perte de temps, parce qu’elle lui coûte tant d’heures perdues de cette tonitruante bande passante narrative qui ne reviendra pas. Si bien qu’un soir, Robert se met à raconter à haute voix, en plein resto mondain, un des récits qui lui roule dans la tête. Ce n’est ni très conventionnel ni très convenable et Novalyne s’emporte et demande d’être reconduite chez elle immédiatement. C’est le début de la rupture. Novalyne est acceptée au programme d’Études Supérieures de l’Université de l’État de Louisiane. Elle se met à fréquenter épisodiquement un autre homme. Elle quitte éventuellement le Texas en 1936 et apprend peu après, par télégramme, le suicide de Robert. Il ne l’a pas fait pour elle, mais bien à cause de la lente agonie de sa mère, malade depuis des années. Il aura été jusqu’au bout celui qui marche seul.

C’est seulement au soir de sa vie, après avoir pris sa retraite de l’enseignement, que Novalyne Price dominera ces événements de sa jeunesse et nous léguera le superbe récit autocritique qui servit de base pour le scénario de ce film. C’est en fait une réflexion sur la passion d’écrire et sur le fait qu’on écrit bien plus par folie que par sagesse. Toujours spontané, presque infantile, jamais calculateur, railleur ou arrogant, Robert Ervin Howard riait à gorge déployée quand Novalyne Price lui racontait les scénarios des romans qu’elle espérait un jour écrire. Et le jour où elle lui annonça qu’elle serait à la fois écrivaine et institutrice d’anglais, il lui dit, d’un ton grave qui n’admit pas de réplique: Ça ne fonctionne pas comme ça. Eh non, ça ne fonctionne pas comme ça, les faits historiques l’ont confirmé. On ne peut pas à la fois se conformer et déborder… Tout(e) écrivain(e) rencontre un jour, au fond de lui (ou d’elle) ou ailleurs, sa Novalyne Price. Il doit alors la combattre de toutes ses forces, car elle est l’instance qui risque d’étrangler, de corroder et d’annihiler sa créativité. Mais même combattre Novalyne Price de toutes ses forces ne change rien au fait qu’il est impossible de ne pas l’avoir profondément aimée, comme on aime ses lecteurs, ses objecteurs, ses détracteurs, son époque et…l’intégralité de ce vaste vaste monde…

The Whole Wide World, 1996, Dan Ireland, film américain avec Renée Zellweger, Vincent D’Onofrio, Anne Wedgeworth, Harve Presnel, Benjamin Mouton, Michael Corbett, Helen Cates, 111 minutes.

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Aline Laurendeau (1924—2015)

Posted by Ysengrimus sur 9 novembre 2016

Mon amusette favorite quand je retrouvais ma mère: l’asseoir sur mes genoux

Mon amusette favorite quand je retrouvais ma mère: l’asseoir sur mes genoux

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Il y a un an mourrait ma mère, Aline Laurendeau. Je pense à elle mais je retrouve moins facilement la joie ordinaire du souvenir tendre et simple qui me revient en commémorant la mort de mon père, Réal Laurendeau, survenue un petit peu avant. C’est que mon père est mort assez subitement, dans sa maison, tandis que ma mère fut séparée de lui et placée en institution pendant deux longues années avant de disparaître. Le cheminement final fut donc inévitablement moins paisible pour elle. En toute déférence pour les aidants naturels de ma mère (qui ont vécu mille fois ce que je résume ici fort sommairement, dans ma myopie lointaine), que je salues ici et dont le mérite est immense, je documente ici, en fourbissant mes notes du temps, ma triste et distante observation de la graduelle perte de raison de la personne qui reste l’intelligence la plus vive et la plus lumineuse qu’il m’ait été donné d’avoir la joie de connaître. Journal de l’inexorable descente de ma mère dans les mystérieux soubassements sans lumière de nos esprit (tandis que son mari, lui, restait, encore pour un temps, parfaitement lucide).

DE CONSTERNANTS OISEAUX. Ce jour là, mon épouse Dora Maar et moi sommes allés voir Aline à l’hôpital et nous avons alors rencontré son premier épisode délirant majeur. Elle nous décrivait, de façon très développée et, ma foi, avec une sérénité non feinte, ce qui semblait être une volière. Elle a discouru pendant une vingtaine de minutes sur des oiseaux de toutes tailles et de toutes couleurs qu’elle se donnait comme ayant observé. Si on tentait de la ramener vers autre chose, elle revenait aux oiseaux. On est sortis de là passablement consternés et atterrés. Retour de cette visite déroutante, je me sentais un peu comme si je venais de recevoir un coup de marteau sur la tête et je ne savais pas trop quoi raconter dans un rapport (qui aurait pourtant pu être spectaculaire vu la performance qu’elle nous avait servi). Craignant un nouveau pépin avec sa médication, je me suis contenté de téléphoner à mon frère Coupe-Feu-de-Choc. Il m’a expliqué que ces épisodes délirants avaient usuellement lieu au réveil (on l’avait effectivement réveillée au moment de notre visite) et Coupe-Feu-de-Choc m’a donné des consignes nettes qui m’ont rappelé celles que nous donnait le personnel soignant de l’Hôpital Lafontaine circa 1978. Ne pas entrer dans le délire de la patiente et lui fournir les points de repère solides lui permettant de se raccorder: c’est moi, Ysengrimus, c’est Dora Maar. On est venu te rendre visite, etc. Fort de ces consignes, nous sommes allés revoir Aline. Elle était en grande forme et la seule information surprenante fut que son mari et elle ont deux maisons, toutes deux situées au petit domaine parental. Elle vit dans l’une, il vit dans l’autre (le premier intéressé a plus tard nié toute l’affaire). Comme je m’objectais, conformément aux consignes, j’ai eu droit à: Toé, conte moé pas de peurs. Elle croit à sa salade quand elle y croit, la bonne femme…

UN FAUX CHAPELAIN ET DEUX PETITS BRACELETS INDISTINCTS. La situation est paradoxale. Quand elle est délirante, elle est en paix. Quand elle est de ce monde, elle est furax. En grande forme et bien de ce monde, elle nous a servi sa diatribe voulant qu’elle veut s’en aller, qu’ils vont la rendre folle, et tout le tremblement. Puis elle s’est mise à parler d’un pasteur ou chapelain (un homme de religion, pour employer sa formule) qu’elle apprécie beaucoup et qui la salue toujours en lui faisant un geste précis de la main. Elle en disait du bien, qu’il avait du bon sens et qu’il connaissait son affaire. Dix minute plus tard, se présente le préposé en charge de lui faire faire sa marche, un homme de haute taille, charmant mais d’allure un tout petit peu austère. Je le questionne sur ce pasteur ou chapelain au geste de la main, il m’explique que c’est lui, mais qu’il n’est pas de la calotte. Quand à Aline, elle semblait avoir un excellent rapport avec cet homme… tout en lui demandant de bien vouloir nous expliquer qui était son «autre» ami au geste de la main… Au plan de nos interactions avec le personnel hospitalier, on a aussi conversé, plus tard, avec une préposée qui dit beaucoup de bien d’Aline, qui dit qu’elle est en forme, disciplinée et gentille. Elle a aussi mentionné les visites assidues et dévouées de sa petite bru aux longs cheveux. Il s’agit de l’énergique épouse de mon frère Coupe-Feu-de-Choc. Pour en revenir à Aline. Parano, voici qu’elle prétend que son bracelet médical fournit des informations codées sur elle et que le personnel met en action des consignes sur la foi de ces informations secrètes en la prenant pour une folle et en ne lui disant rien. Dora Maar a attentivement inspecté le bracelet. Il y en a deux. En amont, son bracelet médical, un demi pouce en aval, sa fameuse petite montre au bracelet noir. Aline lève le bras et, pour bien désigner le bon bracelet à Dora Maar elle lui demande la couleur des deux objets. Elle avait la face à deux pieds de ces bracelets et leurs couleurs étaient indistinctes pour elle. Elle est complètement miro. Je commence à comprendre pourquoi elle dit constamment qu’on est dans la noirceur. Dora Maar n’a rien vu de très précis sur ce bracelet médical autre que deux noms. Aline Rioux. Marie Gagnon…

LE TEST DES PRÉFÉRENCES. Nous voici donc la fois suivante avec une Aline en grande forme et qui dit explicitement qu’elle en a marre de constamment se plaindre. Elle exige qu’on change de sujet. Elle veut parler de choses joyeuses. On se lance donc dans le test des préférences. 1– ALINE, QUEL EST TON MET FAVORI? J’ai bien du répéter ou gloser la question une dizaine de fois. Bizarre, elle semble avoir perdu les noms lexicaux de mets mais cela a ouvert un développement inattendu et très joyeux sur la bouffe dans cet hôpital. Pas foutu de la désigner, mais très prolixe pour la commenter positivement. Elle parle presque de la place comme si c’était un restaurant fin en nous recommandant d’essayer le menu si jamais on vient ici (Réal nous décrira plus tard sa rencontre personnelle, fort agréable, avec un bol de soupe qui sentait très bon et sur lequel Aline se jeta comme, nous dit-il aussi, elle se jette sur tous ses cabarets). Parfait, comme disait Obélix: quand l’appétit va, tout va. 2– ALINE, QUEL EST TON CHANTEUR FAVORI? La question est vite comprise mais je me fais servir qu’elle n’a pas de chanteur favori. Sauf que là, c’est moi qu’il faut pas prendre pour un fou. C’est vrai qu’Aline n’est pas très musique. Sauf que je me souviens parfaitement que, quand un spécial Tino Rossi passait à la télé, elle lâchait tout pour le regarder. En 1983, à la mort de Rossi, je vois encore mon Aline dire à quelqu’un (une femme, ma marraine possiblement): Tino, notre Tino qui vient de partir… Bien décidé à ne pas me faire niaiser, je lui sers ces anecdotes après avoir explicitement mentionné Tino Rossi. Zéro. J’aurais pu lui parler de MacMahon ou du Doge de Venise, elle m’aurait tiré la même gueule neutre. Tino Rossi: inconnu au bataillon. Avez-vous dit amnésie? 3– ALINE, QUEL EST TA FLEUR FAVORITE? Réponse creuse et objectiviste: je les aime toutes, ça dépend des fois, ça dépend des couleurs, des senteurs. Mais, juste avant, très précise pour nous signaler qu’elle sait parfaitement ce qu’est une fleur: Toi, tu parles là d’une fleur dans un pot, qu’on arrose. On se serait cru dans un test de sémantique lexicale. Fleur, je sais ce que c’est, mon Ysengrimus. Mais pour des noms de fleurs spécifiques, reviens un autre jour. Moi j’avais une idée pour sa fleur aussi, mais j’avais aussi un doute, alors j’ai fermé ma boite (suivez-moi au petit domaine parental, vous saurez pourquoi j’ai bien eu raison de me la fermer). On est parti après notre demi-heure, laissant une Aline de fort bonne humeur.

RÉAL ET LE TEST DES PRÉFÉRENCES. Réal avait ce jour là le genoux bien raide, avec ce petit temps. Il nous a raconté des anecdotes marrantes sur son enfance. J’ai donc appris, quinquagénaire, que mon père est né sur la rue Adam (à Montréal) devant la Chapelle du très saint rédempteur. La maison, construite par feu son oncle Auguste, était juste en face de la chapelle, et Réal confirme qu’ils entendaient les cloches le dimanche matin, en pas pour rire. Vous serez aussi heureux, comme moi, d’apprendre que son met favori est le steak pommes frites (il tolère parfois qu’on les remplace par de la purée de pommes de terre – il prend son steak médium saignant). Son chanteur favori est une voix britannique masculine du temps de la guerre dont il a oublié le nom mais que, d’évidence, il entend encore dans sa tête. Sa fleur favorite est la tulipe noire (Malheureusement, des histoires ont été racontées sur les tulipes noires, comme de quoi c’était poison ou quelque chose. On n’en trouve plus – Réal dixit. Je lui ai dit que j’allais m’informer). Tulipe… J’ai fermé ma gueule avec Aline alors que je mourrais d’envie de lui mentionner leur ancienne rocaille couverte de magnifiques tulipes. Good move, Jackass. C’était les fleurs favorites du bonhomme… Sinon, je retrouve dans mes notes un petit bonjour à ma chère nièce. Réal a mentionné (lors de ses développements sur la question culinaire) que tu vas passer le voir avec un panier repas avant de te rendre sur Sherbrooke. Je profite de l’occasion pour te féliciter pour ce choix de la Reine de l’Estrie, ville universitaire magnifique dans cette belle vallée imprenable dont les Français qui y passent disent parfois qu’elle leur rappelle le site de Grenoble.

UN PETIT TEST DE CONNAISSANCES. Dora Maar et moi avons passé, cet après-midi là, une autre demi-heure en compagnie d’Aline et une demi-heure en compagnie de Réal. Aline est de plus en plus vive et déliée. Elle m’a picossé comme dans le temps en me pointant de doigt et en se payant ma poire. C’était fort sympathique. Ça faisait vraiment très plaisir de la retrouver un peu. Elle a eu ce mot taquin, en nous toisant: Faut bien être malade pour que vous veniez me visiter sur une base régulière. Du Aline pure poudre. En badinant, je lui ai fait le test de connaissance des trois gouvernants (1- Qui est le président des États-Unis; 2- Qui est le premier ministre du Canada; 3- Qui est le premier ministre du Québec). La pauvre Aline a fait de son mieux, s’est débattue comme une diablesse, mais a eu 0/3. Ceci dit, elle n’a pas manqué de vigueur pour envoyer une giclée de bois vert à Madame Marois quand je lui ai fourni la toute fraîche réponse de 3. Mal renseignée mais toujours cohérente avec elle-même politiquement. Elle nous a raconté ses souvenir de son oncle Émile Gagnon, politicien du bon vieux temps… du temps que ça consistait en s’occuper des gens. Captivant.

PRÉSENTATION D’UN COMPAGNON DE CELLULE. Aline est devenue proprement grandiose quand elle nous a présenté son compagnon de chambre. Un homme en chaise roulante qui perd graduellement (et irréversiblement) l’usage de ses jambes à cause d’une bizarre maladie de croissance des os. L’homme, fin de la cinquantaine, a perdu subitement l’usage d’une jambe mais pas du mâche patate. Aline l’a présenté comme mon protecteur. Il semble que cet homme se soit souvent pogné avec le personnel soignant quand Aline était à macérer dans sa pisse sans qu’on la change. Il fallait les voir exprimer la solidarité naturelle et ordinaire des opprimés. On aurait dit deux compagnons d’incarcération. C’était incroyablement étrange et à la fois touchant et tragique. Did you say mixed feelings? J’ai serré la pince de ce gars et l’ai chaleureusement remercié à notre départ. On vient de lui annoncer qu’il est pogné à l’hosto pour jusqu’à Noël. Aline n’a rien perdu de son aptitude à générer des solidarités, il semble.

RÉAL ET LE PETIT TEST DE CONNAISSANCES. De passage au petit domaine parental, entre biscuits Graham et Coke, j’ai fait faire le petit test de connaissances à Réal. Il a eu 2/3 (n’a raté que Barack Obama mais en recevant la réponse ce fut: Oui, oui, il est noir. Sa femme est noire aussi). Il m’a ensuite cacassé de parlement minoritaire, de Léo Bureau-Blouin de la scission au P.Q. et du déclin du souverainisme. Il lit encore les journaux, le bonhomme. Mais il s’inquiète pour son Aline. Il a parlé de son installation prévue au centre de soins de longue durée et a eu ce mot: Pour moi, est pas encore sortie du bois. Il avait l’air triste. Sur une note moins triste, il m’a confirmé que son grand-père (le père d’Albertine Fournier) portait le même prénom que Reinardus-le-goupil. Vous, je sais pas mais moi, ça m’a fait plaisir. Je ne le savais pas.

RÂLAGES. Rapport d’une rencontre très sympa de Dora Maar et moi avec Aline ayant duré une demi-heure environ. On est arrivés à l’hôpital juste après le changement des perfusions. Radieuse, vive, Aline a beaucoup parlé. Au chapitre du râlage, elle se plaint de la douleur que lui cause les installations de perfusions, mais elle assume la chose comme une obligation qui, l’un dans l’autre, s’endure. Elle semble établir un bon rapport avec ses infirmières. Le râlage majeur, détaillé et réitéré, a porté sur le fait de s’être fait sangler. Elle a pesté contre ça, bien explicitement. Elle a même eu ce mot de grande sagesse. Aline: Ils voulaient m’empêcher de tomber. Mais m’empêcher de tomber, c’est m’empêcher de vivre.

COMPLIMENTS. Des compliments très sentis et un satisfecit clair envers une technologie, qu’elle nous a décrite en détail (je vous passe ces derniers), lui permettant de déféquer et d’uriner sans sortir du lit. Elle est même allée jusqu’à me demander si j’avais déjà eu la chance d’être raccordé personnellement à une telle merveille. Répondant, à ma grande contrition, par la négative, j’ai eu droit à une face qui disait toute l’affliction que lui suscitait le fait que je n’aie pas eu une telle chance. Des compliments en rafale pour son mari, qu’elle était très contente d’avoir vu le matin même, et pour ses enfants. Nos enfants nous respectent. J’ai voulu me penser comique en disant: Source-Vive, Éminence-Des-Fleurs et Coupe-Feu-de-Choc te respectent… mais elle a pas pigé la boutade. Elle m’aurait bien picossé autrefois, pour une telle vanne. Mais ce n’est plus la même lucidité, évidemment. Des bons mots pour Coupe-Feu-de-Choc. Je te dis que Coupe-Feu-de-Choc, il surveille ça. Et pour sa petite bru aux cheveux longs (l’épouse de Coupe-Feu-de-Choc), avec une belle anecdote détaillée sur quand elle lui faisais son épicerie en cochant chaque prix pour bien la rassurer qu’on n’était pas en train de lui payer la traite contre son grée.

LA MONTRE AU BRAS DROIT. Attention, alerte à la petite montre. Après raccord de la batterie de perfes, l’infirmière n’arrivait pas à la replacer au bras gauche. J’ai voulu la ramener à Réal, pour me faire dire qu’il la lui avait lui-même apportée le matin même. Ça aurait quand même fait un peu couac. Dora Maar a trouvé une zone où elle a pu attacher la petite montre sans nuire aux tubes. Ne vous étonnez pas: c’est sur le bras droit.

MON MOMENT FAVORI. Mon moment favori fut quand elle a parlé de la diminution de sa douleur. Nous montrant une zone du thorax ou de l’abdomen (pas clair, dans la position où elle était) elle a parlé, en jubilant passablement, d’une bosse ou enflure résorbée et d’une disparition intégrale de la douleur. Elle buvait du petit lait en racontant ça et ça faisait vraiment plaisir à voir.

UN PETIT SAUT AU PETIT DOMAINE PARENTAL. On a ensuite fait un petit saut rapide au petit domaine parental le temps de m’enfiler quelques biscuits Graham et un Coke. Un Réal radieux nous a parlé de son genou baromètre et je lui ai servi une version succincte du présent rapport. Il semble que vous aurez de la pizza et un petit rouge à Éminence-Des-Fleurs pour votre gueuleton de ce soir là. Passez une belle soirée. Soyez prudent, il y a des orages intempestifs (freak storms) courts mais violents en ce moment sur la Rive Nord. Vous allez en avoir vous aussi, je suppose.

ALINE BOUGONNE. Visite à Aline de Dora Maar, Ysengrimus et Reinardus-le-goupil. Aline bougonne. Elle est pas de bonne humeur, dit qu’elle veut s’en aller chez elle, proteste à l’effet que personne ne la croit dans cet hôpital ou tient compte de ce qu’elle dit. Elle déplore qu’un personnel soignant né aux environs de l’année de sa retraite ne la reconnaisse pas et ne se souvienne pas qu’elle a un jour travaillé dans «cet» hôpital. Sinon, je lui trouve un ton un peu fataliste, une sagesse crépusculaire presque. Il faut ce qu’il faut, on y peut rien, etc… On dirait qu’elle sait des choses que je sais pas. Crève-cœur un peu, je dois dire. En plus, elle a eu un petit épisode nauséeux à notre arrivée, ce qui nous a permis d’observer que les haricots contemporains sont des espèces de soucoupes volantes inversées en plastique d’allure fort peu pratique. Elle n’a pas vomi et s’est renmieutée pendant la demi-heure que nous avons passée en sa compagnie. J’ai essayé de lui expliquer que ce petit sursaut nauséeux était indubitablement du à mon odeur corporelle mais elle a pas pigé. Je vais devoir revoir de fond en comble mon lot de farces plates, elles ne portent plus du tout avec l’Aline contemporaine. Elle a trouvé que Reinardus-le-goupil avait grandi depuis la dernière fois qu’elle l’a vu et lui a donné vingt-deux ans (quand il en avait dix-neuf). Elle était très contente de le voir. Reinardus-le-goupil a fait la bise à sa grand-mère.

UNE PETITE GALE SUR LE DEVANT DE LA LÈVRE SUPÉRIEURE. Elle a une petite gale sur le devant de la lèvre supérieure. Comme si c’était gratté ou coupé. Elle dit que le personnel soignant lui a fait cela quand elle était inconsciente. Franchement, j’aime pas ça. Ils ont l’air de jouer dur par moments, dans cet endroit…

SONNETTE D’APPEL. Dora Maar (qui a été aide-soignante dans sa jeunesse) m’a fait observer que deux fois sur deux la sonnette d’appel était hors de la portée d’Aline. Dora Maar la lui a arrimé contre la petite clôture du lit mais elle juge que pendant l’épisode nauséeux (Aline était alors étendue à plat – la préposée est venue la redresser en lui apportant le haricot) l’absence d’accès à la sonnette d’appel représentait un danger potentiel. To put it candidly, it kindda gave me the creeps… Aline s’est aussi fait peigner par sa bru avec un peigne étranger déniché par Reinardus-le-goupil dans la petite commode (celui d’Aline ayant été visiblement égaré). Il y avait un brin de tristesse dans tout ça.

AU PETIT DOMAINE PARENTAL. Réal a d’abord pris Reinardus-le-goupil pour Tibert-le-chat puis s’est replacé. On a cacassé une petite demi-heure avec lui. Il est vif et le contraste avec Aline est saisissant. Il a eu alors un message pour Éminence-Des-Fleurs. Il lui fait dire que son véhicule est toujours à sa place et que le seul être à s’y intéresser fut un chat. Il semble effectivement qu’un timénou anonyme ait marché sur la moitié du capot, ait viré de bord et ait laissé des petites traces de cet aller-retour inexpliqué. Rien d’autre à signaler. Reinardus-le-goupil a fait la bise à son grand-père. Il a préféré les Goglus aux Grahams et j’ai été le seul à boire du Coke…

ALINE ET ÉMINENCE-DES-FLEURS. Nous sommes allés passer une demi-heure en compagnie d’Aline dans ses toutes nouvelles pénates du centre de soins de longue durée. Aline et Éminence-Des-Fleurs (qui, prenez ma parole, portent des prénoms paronymique, techniquement on dit qu’ils sont en assonance consonantique) cacassaient comme des grandes copines quand on est arrivés. Thème: la finalisation de l’installation d’Aline et ses vues sur ses conditions actuelles. Elle est vive comme pas une, la petite gale sur la lèvre est disparue. Elle était assise sur une chaise devant un cabaret-repas n’ayant pas rencontré, lui, trop d’enthousiasme. On s’est tiré une chaise à cartes et on s’est mis à cacasser joyeusement avec Aline et Éminence-Des-Fleurs.

UNE ÉQUIPE TONIQUE DE PREPOSÉ(E)S. Le doigt brandi et le sourcil froncé, Aline, splendide et terrible, nous a fourni une petite statistique intempestive lapidaire tonnant comme suit: dans ce centre de soins de longue durée, un tiers du personnel devrait se faire couper la tête. Bon, bon… Cela nous laisse donc avec 66% de poilu(e)s conservant leur tête sur les épaules, dans le criterium robespierriste d’Aline. Moyenne fort honorable, notre système de santé étant ce qu’il est. On a eu le plaisir de rencontrer deux de ces personnes «de tête», un homme et une femme. L’ambiance est tonique, sympathique et empathique (le préposé nous a raconté des histoires villageoises qu’il tenait d’Aline). Le ton est au focus, aux exercices (Aline aurait fait des exercices de jambes assise sur son lit) et à l’alimentation. Aline m’a semblé dans l’état d’esprit de travailler ses jambes et ses motions pour sortir au plus vite. J’ai noté qu’ici, on ne parle pas de patients mais de bénéficiaires. Seule ombre: elle rapporte avoir eu passagèrement mal au bide. C’est à chier ces maux de bide quand on pense à cette saloperie de pierre de Damoclès disparue des écrans radar. Il lui est aussi temporairement (?) interdit de ne pas porter de couche.

UNE ENCULADE. Et voici qu’Aline nous annonce s’être fait enculer. Et avec un godemiché métallique encore. Patatras… Tout le monde s’est mis à spéculer sur cette situation. La possibilité d’un thermomètre est vite rejetée, l’enculade ayant été à la fois double, trop brutale, et brève à chaque fois. Hardi, comme à mon habitude, dans mes hypothèses, j’envisage, qu’on lui ait fouillé dans le cul pour inspecter si elle y cachait des trésors personnels, comme dans le film Papillon. Visiblement peu encline à cultiver cette hypothèse, Éminence-Des-Fleurs se lève, majestueuse, et va interroger l’infirmière. Retour avec l’explication. On lui a sondé les naseaux, la bouche et l’anus pour y détecter des bactéries résistantes aux antibiotiques. Elle débarque de l’hosto et c’est vrai que ça se chope surtout dans les hostos, ces saloperies là. Il semble que ce genre d’inspection, heureusement ponctuelle et unique, s’impose sur tout nouveau venu au centre de soins de longue durée. Un dépliant sur la question a été laissé sur la table de nuit d’Aline pour ceux et celles que ça intéresse. Ne l’ayant pas lu, et toujours en forme pour les hypothèses hardies, je suggère alors à Aline que cette tige métallique c’était certainement un flingue, pour tuer les bactéries à coups de cartouches vu que la chimie est impuissante. Éminence-Des-Fleurs, toujours peu réceptive à mes hypothèses, explique patiemment que les susdits godes métalliques n’étaient en fait que des cotons tiges (Q-tips). La question perd aussitôt tout intérêt fantasmatique et, dès lors, je ne m’en préoccupe plus.

EN PRÉVISION DE SON RETOUR À LA MAISON. Éminence-Des-Fleurs est partie directement pour son village et, notre demi-heure chronométrique avec Aline écoulée, nous sommes partis pour le petit domaine parental. On a cacassé avec Réal de marchettes, de rampe d’appui dans le corridor (Dora Maar trouve cette idée excellente) et d’un étrange troc des rôles entre Éminence-Des-Fleurs et sa petite bru aux cheveux longs au sujet d’une épicerie (ce développement manquait de clarté). La situation des sentiments de Réal se formule dans les termes paradoxaux suivants: il a fort envie qu’Aline revienne à la maison mais s’angoisse intérieurement très fort à l’idée de la faiblesse de ses jambes. On a aussi spéculé sur ledit retour. Réal a dit croire que, sous huitaine, elle sort. J’ai avancé l’hypothèse (prudente, cette fois-ci) de deux semaines. Il faut qu’elle prenne le temps de se réhabiliter et semble déterminée à le faire en long, en large et en méthode. Une petite chose m’a touché. Quelqu’un (je m’excuse auprès de cette personne d’avoir oublié son identité pourtant fournie par Réal) a apporté à Aline un sac contenant ses vêtements. Une étincelle de vie ordinaire dans un sac. Touchant. Et, puisqu’il faut vivre, justement, j’ai profité de la situation pour inspecter, chère belle-sœur, les petites cannettes de Coke. Elles feront, ma foi, parfaitement l’affaire. Comme j’ai bu la dernière grosse avec mes biscuits Graham, je vais devoir, comme Aline, moi aussi, m’inscrire dans une dynamique de progrès-santé. C’est qu’il faut ce qu’il faut…

AU FIL DU TEMPS. Finalement, donc, si on se résume, ma mère n’est plus jamais rentrée chez elle. Sur une période d’environ deux ans, elle passa de l’hôpital, au centre de soins de longue durée, à une résidence pour personnes âgées non-autonomes. Elle ne revit jamais sa maison. Et au fil du temps, pendant ces deux ans, mes visites à ma mère se sont espacées. Puis nous les avons éventuellement interrompues. Les aidants naturels (notamment ma sœur aînée Source-Vive qui, elle, l’accompagna sans faillir, jusqu’au bout) et le personnel soignant de la résidence où Aline a fini ses jours me semblaient désormais moins perturbants pour elle que des visiteurs un peu excentrés, dans notre genre. Bon, je ratiocine un peu ma tristesse, ici, en fait. Le fait est que ce déclin irréversible de son intelligence et de ses facultés m’éprouvait trop. Et comme il n’y avait plus rien à faire de ce côté-ci du mur d’obscurité, j’ai tout simplement capitulé sous le poids de la lente roue de la vie. Et je sais parfaitement que, vive et joyeuse autant que précise et rationnelle, c’est ce qu’elle m’aurait intimé de faire. Elle ne voulait pas de cette fin de vie là. Elle l’avait souvent dit. Mais, rien n’y fit. Au fil du temps, c’est la vie qui vous trahit.

L’APPORT HISTORIQUE D’ALINE Aux funérailles de mon père et de ma mère, qui furent communes, j’ai voulu renouer avec ce qui avait fait la force, l’intelligence vive, originale et subversive, le tonus et la joie de vivre de ma maman. J’ai donc concentré mon intervention sur l’apport historique d’Aline. L’apport historique d’Aline est moins percutant et moins pétaradant que celui de Réal. Sauf qu’il est égal en importance parce que fondamental, sociétal. En 1950, Aline avait vingt-six ans. Elle était alors une infirmière, mais pas n’importe quelle sorte d’infirmière: une nurse Nightingale. C’était des infirmières formées dans le cadre moderne très spécifique hérité de Florence Nightingale (1820-1910) dont Aline se réclamait explicitement. Ce qu’il est très important de comprendre ici, c’est qu’Aline fait partie de la première génération d’infirmières laïques au Québec. Ces femmes modernes apportaient un souffle nouveau dans les soins de santé en introduisant la rationalité méthodique et une approche scientifique de l’activité pratique des infirmières. Cela se faisait modestement, sans rien de particulièrement spectaculaire, sans tapage, sans flafla. Sauf que les nurses Nightingale rencontraient des résistances conservatrices terribles. J’en veux pour exemple cette anecdote de 1950, justement, rapportée par Aline. Elle implique une figure de la petite histoire du Québec du nom de Georges-Alexandre Courchesne (1880-1950), plus précisément Monseigneur Courchesne, évêque de Rimouski. Monseigneur Courchesne avait des problèmes cardiaques et il était hospitalisé je ne sais plus dans quel hôpital. Aline et ses collègues s’efforçaient tant bien que mal de faire leur travail autour de ce patient bien récalcitrant. Monseigneur Courchesne refusait effectivement de se faire soigner par les nurses Nightingale parce qu’elles avaient trois défauts graves: elles se maquillaient, elles fumaient, et elles écoutaient la radio… pas justes des niaiseries à la radio, hein, les nouvelles, vous imaginez! Je vous demande un peu. Cela n’était pas acceptable pour ce conservateur d’un autre âge et cela nous donne un net aperçu des forces contraires qui œuvraient sourdement pour empêcher Aline et les infirmières de sa génération de déployer leurs compétences. Il semble bien que Monseigneur Courchesne, prisonnier de son cadre de représentations, ait fini par laisser sa maladie cardiaque prendre le dessus. Il en mourut en 1950. Quand Aline, pas contente du tout de cela, relatait cette anecdote, on la sentait chargée d’une colère contenue issue d’un fort agacement rationaliste. C’est qu’elle ne comprenait tout simplement pas qu’un conservatisme d’idée et un conformisme doctrinal puisse vous pousser à tourner le dos à la vie. Car Aline aimait tellement la vie. Et elle a passé sa vie à lutter pour la vie. Les soins de santé sont entrés dans une autre dimension, sous sa patiente impulsion.

Je suis en train d’expliquer ici pourquoi je suis fier de ma maman. C’était ma maman, une de mes proches mais c’était aussi une figure qui fait parti d’un important héritage.

Garde Berthe-Aline Rioux, circa 1944

Garde Berthe-Aline Rioux, circa 1944

 

 

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Une fois pour toute: le voile n’est pas un signe religieux

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2016

Bas relief représentant l’Arche d’Alliance (surmontée de la menorah) portée fièrement par le Peuple Juif comme signe de son entente éternelle avec le dieu unique

Bas relief représentant l’Arche d’Alliance (surmontée de la menorah) portée fièrement par le Peuple Juif comme signe de son entente éternelle avec le dieu unique

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Le critère le plus indiscutable pour discerner un signe religieux c’est le critère philologique, c’est-à-dire le critère des textes. Si un objet est explicitement décrit comme signe religieux dans le texte sacré de la religion auquel il se rapporte, c’est incontestablement un signe religieux. Exemple. Prenons une minute pour nous imprégner de la très méticuleuse description prescriptive suivante. Nous sommes dans le cadre du judaïsme et c’est dieu qui donne ses consignes aux fondateurs de son alliance:

Tu feras un candélabre d’or pur; le candélabre, sa base et son fût seront repoussés; ses calices, boutons et fleurs, feront corps avec lui. Six branches s’en détacheront sur les côtés: trois branches du candélabre d’un côté, trois branches du candélabre de l’autre côté. La première branche portera trois calices en forme de fleur d’amandier, avec bouton et fleur; la deuxième branche portera aussi trois calices en forme de fleur d’amandier, avec bouton et fleur; il en sera ainsi pour les six branches partant du candélabre. Le candélabre lui-même portera quatre calices en forme de fleur d’amandier, avec bouton et fleur: un bouton sous les deux premières branches partant du candélabre, un bouton sous les deux branches suivantes, et un bouton sous les deux dernières branches — donc aux six branches se détachant du candélabre. Les boutons et les branches feront corps avec le candélabre et le tout sera fait d’un bloc d’or pur repoussé. Puis tu feras ses sept lampes. On montera les lampes de telle sorte qu’elles éclairent en avant de lui. Ses mouchettes et ses cendriers seront d’or pur. Tu le feras, avec tous ses accessoires, d’un talent d’or pur. Regarde et exécute selon le modèle qui t’est montré sur la montagne.

(L’Exode, 25 —31-40, second livre du Pentateuque, dans La Bible de Jérusalem)

C’est la menorah et une description aussi méticuleuse et tataouine issue directement du texte sacré fait qu’il est parfaitement impossible de contester que la menorah soit un signe religieux. Tel est le critère philologique. Ceci dit, le critère philologique doit être complété d’autres critères, plus historiographiques, si on peut dire. Pour dégager l’ensemble des signes religieux explicites, le critère des textes est très important tout en n’étant pas le seul à opérer. Il y a aussi celui de la pratique sémiologique élémentaire reposant sur une tradition culturellement reçue dans le cadre de l’historiographie réelle ou mythologisée des grandes religions. L’Hexagramme (étoile de David) se généralise comme symbole visuel du judaïsme seulement au dix-septième siècle et son origine remonte aux amulettes juives du Moyen-âge. La Croix a nettement une origine pré-chrétienne mais se répand comme symbole chrétien depuis le deuxième siècle après Jésus-Christ (le signe de ralliement initial des chrétiens était le poisson) et ladite Croix (inséparable de son vis-à-vis plus iconique, le crucifix) est aujourd’hui inévitablement perçue comme une représentation stylisée du gibet romain sur lequel le fondateur de ce culte fut supplicié. Le Croissant islamique (souvent accompagné d’une ou de quelques étoiles) trouve ses origines dans des cultes lunaires pré-islamiques absorbés dans le syncrétisme musulman. Le fait qu’on corrèle le calendrier lunaire au Ramadan est une explication ex-post, un peu comme quand on dit que les sept branches de la menorah symbolisent les sept tribus israélites. Mais surtout, quoi qu’il en soit des fluctuations interprétatives sur l’origine historique effective de ces trois symboles, c’est leur caractère de signal de ralliement imparable qui les démarque et les place incontestablement dans la sphère d’une sémiologie non-laïque. Attention, premier petit jeu du jour: cherchez la synagogue, cherchez l’église, cherchez la mosquée. Nous avons essayé de vous brouiller la vue ici en choisissant des trésors architecturaux sciemment orientaux, tout ballonnés, donc, de beaux dômes oblongs aux couleurs claires, pour éviter que, involontairement ethnocentristes comme nous le sommes toujours un peu, vous invoquez des critères culturel afférents.

une-synagogue

eglise-copte

minaret-et-mosque

Imparablement, vous gagnez à tous les coups. La première de ces bâtisses, c’est la synagoque, la seconde, c’est l’église, la troisième, c’est la mosquée. Pas de danger de se tromper, où que vous voyagiez de par le vaste monde. Le signe de ralliement se trouve au bout des tours et/ou sur les façades. Et si c’est si parfaitement imparable, c’est parce que, contrairement au dôme oblong de couleur claire qui, lui, est un objet culturel architectural sans sémiologie particulière et parfaitement non-exclusif à une religion, un peuple ou une contrée, l’Hexagramme, la Croix, et le Croissant, eux, sont des signes religieux. Et ce, redisons-le: imparablement.

Maintenant, eh bien, passons au voile. Première constatation: il n’y a AUCUNE mention prescriptive de voile, de foulard, de hidjab, de tchador, de niqab ou de burqa dans le Coran. Aucune. Les seuls «voiles» mentionnés dans ce texte sacré sont des toiles tendues dans un local pour séparer l’espace alloué aux femmes de l’espace alloué aux hommes (selon une pratique d’ailleurs amplement pré-islamique) ou encore des attributs vestimentaires des femmes mentionnés narrativement comme on mentionne les objets ordinaires que l’on manipule ou qui nous entourent. Rien de plus. Contrairement, par exemple, à la menorah (dont on retrouve la description prescriptive susmentionnée dans le Pentateuque, lui-même un texte sacré hébraïque), le voile ne nous donne à lire aucune formulation dans le texte religieux fondateur qui se proposerait de le décrire, de le promouvoir ou de lui assigner des fonctions pratiques ou symboliques dans le culte islamique. Cela le disqualifie déjà fortement comme signe religieux.

Mais puisque, dans l’ambiance actuelle, il faut en rajouter une bonne couche pour bien compléter le tableau démonstratif, on devra patiemment œuvrer à faire observer que ce vêtement n’a aucune valeur distinctive imparable (insistons: la menorah, l’Hexagramme, la Croix, et le Croissant sont des signes religieux intégralement imparables). Alors maintenant, du haut de notre belle stature occidentale, on va regarder cela de plus près. On va jouer au second petit jeu du jour: cherchez la musulmane voilée. Des quatre femmes voilées qui vous sont présentées ici, pouvez vous distinguer imparablement l’unique musulmane. Attention googler n’est pas jouer.

Femme-copte

femme-hindoue

femme-musulmane

A Lebanese woman carries a statue of the

La première femme est une copte d’Égypte (chrétienne donc) lisant son petit missel, la seconde est une indienne de religion hindoue, la troisième c’est notre musulmane, la quatrième est une maronite libanaise (chrétienne aussi, donc). Éloquent, vous admettrez. Il est patent que, toutes religions confondues, un grand nombre de femmes orientales et moyen-orientales porte des voiles. Ce n’est pas un signe religieux mais un signe culturel. C’est comme les dômes architecturaux, dans l’exemple précédent… sans plus. D’ailleurs, si vous êtes parvenus à distinguer la musulmane parmi ces quatre femmes, il est quasi certain que des critères autres que les critères religieux vous auront subrepticement guidés (critères ethniques ou vestimentaires. Ou alors des particularités du décors. Allons, admettez-le!). Il n’y a pas de symboles religieux vestimentaires sur ces photos. Point barre. Ces femmes modernes sont sans cornette, sans poignard sikh et sans collet romains. Ce sont des citoyennes ordinaires du monde. Leur tenue est intégralement laïque. Ne pas l’admettre est un acte d’exclusion ethnocentriste, rien de plus. Bon, les tataouineux et autres casuistes me la joueront peut-être à l’histoire du temps d’avant le grand nivellement mondialiste, et exigeront que l’on compulse de la documentation plus ancienne. Des photos de femmes voilées d’autrefois, peut-être, comme celles-ci:

Archive1-femme-ortho

Archive2-femme-copte

Manque de bol pour nos cyber-croisés de service, ces deux femmes voilées de jadis sont des chrétiennes. La première est une orthodoxe arménienne et la seconde, une copte égyptienne d’Alexandrie, celle-ci démontrant magistralement, d’autre part, que le voile intégral lui non plus ne fut pas une exclusivité musulmane. Contribue à la même démonstration, du reste, avec une touche plus actuelle et moderne, la demoiselle suivante se voilant majestueusement le visage:

femme-bengali-hindoue-tenant-voile-devant-le-visage

tout en étant de plain pied une indienne bengalie de religion hindoue. Ce n’est donc certainement pas le Prophète de l’Islam qui la pousse à agir comme ça, n’est-ce pas… ni aucun diktat issu de la morale du bien pesant programme monothéiste (attendu qu’elle est polythéiste). Cessons de flagosser et admettons une bonne fois qu’on a plus ici un geste procédant d’une sorte de pudeur ou de discrétion universelle nous rappelant qu’il est toujours bien délicat de dicter aux gens ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire avec ce qui procède de la plus intime des libertés individuelles corporelles: leurs vêtements.

Alors CQFD. Foutons la paix une bonne fois aux femmes voilées et instaurons une vraie laïcité, notamment en jetant les écoles confessionnelles à terre pour vrai, sans s’en prendre comme toujours aux plus vulnérables de nos compatriotes. Et, puisqu’il faut continuer d’élever notre conscience multiculturelle, souffrons un petit rappel des critères que j’ai appliqué ici, explicitement ou implicitement, pour clairement distinguer les signes religieux des signes strictement culturels.

A) le critère philologique: L’objet est explicitement décrit, préférablement de façon prescriptive, comme signe religieux dans un des grands textes sacrés. C’est alors imparablement un signe religieux (exemple: la menorah ou l’Arche d’Alliance, toutes deux décrites très explicitement dans le Pentateuque).

B) le critère du signal infaillible: sans avoir été nécessairement décrit dans le texte sacré d’origine de la religion à laquelle il se rapporte, l’objet est reçu culturellement comme signe historique explicite d’une religion (notamment comme signal, pour fins d’identification ou de ralliement) et l’indique imparablement (exemples: l’Hexagramme, la Croix, le Croissant et, pour le code vestimentaire: le collet romain, le poignard sikh ou la kippa).

C) le critère de la non-exclusivité culturelle: Quand l’objet n’est pas décrit dans un texte sacré et ne fait pas l’objet d’une exclusivité sémiologique imparable acquise historiographiquement, ce n’est pas un signe religieux mais un signe (ou même un simple objet) culturel. C’est le cas, par exemple, des jolis dômes dodus aux couleurs claires des bâtisses orientales de toutes allégeances, des barbes (qui, Karl Marx et ZZ Top en témoignent, ne sont pas exclusives au Christ, à Moïse ou à Abou Bakr As-Siddiq) et des tenues magnifiques de mes compatriotes voilées qui, je le redis sans faillir, feront toujours l’objet de mon indéfectible solidarité rationnelle et fraternelle.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Bravo et touché pour le football américain, et ce… malgré le bien drôle de nom qu’il porte

Posted by Ysengrimus sur 10 octobre 2016

football-noir-et-blanc

En voici une petite autre en souvenir de mon cher papa, qui fut un grand amateur de ce sport. Le football américain est un sport qui intègre profondément, intimement une unité de mesure explicite dans le fonctionnement interne de ses règles. L’équipe offensive a, en effet, quatre essais pour faire parcourir un minimum de dix verges (ten yards, environ 9.1 mètres) au ballon, en direction de l’équipe défensive. S’ils n’y arrivent pas au ratapoil, le ballon change de mains. Les arbitres, au football américain, ont donc de longs rubans à mesurer pour régler les cas litigieux. Inutile de vous annoncer que tout ce beau monde, y compris le public (et le public du Super Bowl, bien, c’est littéralement l’Amérique entière) intériorise très profondément le système de mesure (anglais, non métrique) sur lequel ce divertissement de masse passionnant repose. Convertir tout ça au métrique serait impossible, sans endommager irrémédiablement le fonctionnement de ce sport, sa perception empirique, ses performances, son héritage centenaire, ses statistiques, etc. Or dans le système de mesure anglais, il y a le pied (en anglais foot). Les taquins qui, à raison, ne pigent pas trop la dénomination de ce grandiose descendant du rugby, diront que c’est de là que vient le nom tellement non avenu de ce sport épique! La balle au pied (comme unité de mesure). Euh… faux, faux pas, non, même pas! C’est pas ça du tout…

Bon, on s’entend pour dire, sans ironie ou avec, que ce sport est aussi bien joué que mal nommé. Mais, que voulez-vous, il faut savoir payer ce coût étymologique «sportivement». Au 19ième siècle, les mêlées, terribles, ne progressaient pas très vite sur le terrain et, conséquemment, le botté de placement avait plus d’importance pour marquer des points. Le nom du jeu s’est implanté dans ce temps là. En 1905, Teddy (bear) Roosevelt a exigé des fédérations de football qu’elles réduisent l’incroyable brutalité d’origine du jeu ou sinon, il deviendrait illégal (il y avait eu un bon lot de morts violentes…). On instaura alors la fameuse passe avant (jadis interdite, comme au rugby) pour réduire les empoignes au sol, et le ballon se mit alors à monter plus souvent au lancé, moins souvent au botté. Conséquence aussi inattendue qu’implacable, l’étymologie devint alors inévitablement plus obscure. Les pays romans nommèrent ensuite le «soccer», football et cela augmenta encore l’absurdité du produit lexical final pour les coureurs de calebasse. We park on a driveway, we drive on a parkway. Allez donc chercher de la rigueur intellectuelle dans le vieux nom des choses…

Oublions un peu le nom et traitons de tout cœur, la chose… Je vibre ardemment à la beauté remarquable de ce sport, métamorphosé et aérianisé donc, depuis environ cent-dix ans. Quand la calebasse oblongue traverse le ciel, comme une fusée rectiligne en une courbe si belle et, surtout, si ample, puis quand un gogo galopant se retourne en courant, juste au bon moment, et la cueille derrière lui, comme si elle lui pendait dans le dos depuis le début, va la poser onctueusement derrière la ligne des buts, dans une symphonie de défenseurs en débandade, c’est pur, c’est sublime, c’est beau. La couleur de son jersey compte alors pour bien peu dans l’équation. Que le plus inspiré et le plus élégant gagne… Je ne suis pas spécialement amateur de sport (et à la télé, je suis plus baseball que football), sauf que, pour la simple curiosité ethnoculturelle, avez-vous déjà tenu une calebasse de football ou de rugby dans vos mains? Cet objet oblong, incongru et bizarre semble doté d’une vie propre. Il bondit dans toutes les directions sauf la bonne, ne se dribble pas, ne rebondit pas directement, ne roule pas effectivement et est particulièrement difficile à manipuler. Les gens qui transforment cette coquille de tortue revêche en un objet volant bien identifié et tempéré ont énormément de mérite. Ils donnent un spectacle qui se vaut parfaitement, de virtuosité et d’adresse. Ce n’est pas plus bête que des danseurs, des joueurs de billard ou les trapézistes d’un cirque.

Notons finalement la curiosité suivante. L’impérialisme culturel américain, bouteur ne faisant habituellement pas dans la dentelle, s’est planté lamentablement dans l’exportation d’un de ses objets culturels pourtant majeurs: ses sports. Le baseball, le football américain, le hockey sur glace, même le basketball, immenses pour les ricains, le reste de la planète s’en tape totalement ou quasi-totalement. Et le foot/soccer, qui est désormais LE sport universel, les ricains y perdent leur latin et s’y mettent tardivement et sans joie réelle. C’est quand même curieux, ça, quand on y songe une minute. De fait, une part significative de la spécificité intellectuelle (notez ce mot) américaine se canalise dans ses sports. Ils sont un trait tellement typiquement américain… bien plus que la musique, la littérature et le reste. Le sportif américain est voué à sa non-universalité, ce qui place sa spécificité (folklorique inclusivement) en un singulier et saisissant relief. C’est bien pour ça, entre autres, que quand ils dénomment leurs sports favoris, ils se footent —alors là!— plus que jamais souverainement du monde entier.

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Réal Laurendeau (1923—2015)

Posted by Ysengrimus sur 5 octobre 2016

Réal Laurendeau ouvrant la marche pour ses quatre enfants. De gauche à droite: Source-Vive, Coupe-Feu-de-Choc, Éminence-des-Fleurs et Ysengrimus. On a tous bien rit, tout au long des belles années de cette portion de vie derrière Réal.

Réal Laurendeau ouvrant la marche pour ses quatre enfants. De gauche à droite: Source-Vive, Coupe-Feu-de-Choc, Éminence-des-Fleurs et Ysengrimus. On a tous bien rit, tout au long des belles années de cette portion de vie derrière Réal.

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Il y a un an mourrait mon père, Réal Laurendeau. Je pense à lui dans la joie ordinaire du souvenir tendre et simple. Et je vous en touche un mot, surtout pour ceux et celles qui en redemandent constamment au sujet des émotions d’Ysengrimus.

UNE GÉNÉRATION DE PETITS BONHOMMES QUI ÉTAIENT DES GÉANTS. Quand je pense à mon père, Réal Laurendeau (1923—2015), dans mon esprit, il se corrèle infailliblement aux hommes de sa génération qui étaient des figures et qui lui ressemblaient tellement, sous maintes facettes. On peut d’abord mentionner le receveur de baseball et philosophe vernaculaire Yogi Berra, né en 1925 et mort quelques jours avant Réal. Je pense aussi à l’ècrivain Jack Kerouac (né en 1922), qui ressemble tellement à un mononcle des États, surtout dans cet entretien avec Fernand Séguin (lui aussi né en 1922, et qui fut lui-même un confrère de classe de Réal). Quand Réal voulait nous faire mousser ses valeureuses aptitudes de matheux, il citait toujours ce grand concours d’algèbre semi-mythique, dans son école montréalaise de l’entre-deux-guerres, où il était arrivé glorieusement deuxième, tout de suite derrière le futur chroniqueur scientifique Fernand Séguin. On peut encore mentionner René Lévesque (né en 1922) que Réal admirait en secret parait-il, le hockeyeur Maurice Richard (né en 1921) qui patinait presque aussi bien et aussi vite que Réal. Je pense aussi, inévitablement, au peintre et sculpteur Jean-Paul Riopelle (né en 1923, comme Réal), au poète Claude Gauvreau (né en 1925), et au si discret mais si incisif chroniqueur journalistique Albert Brie (né en 1925). C’était des tit-bouttes mais c’était des géants. Et on s’entend-tu qu’encore aujourd’hui, si on voit si haut et si loin, c’est qu’on est bel et bien confortablement assis sur leurs immenses épaules abstraites… Ils nous ont fait entrer dans la vie moderne, parfois en restant eux-mêmes sur le pas de la porte, sans bruit. Ils ont fait ce qu’ils avaient à faire, sans pandémonium et sans flafla. Mon papa, c’était tous ces gars là. Il y avait un peu d’eux en lui mais surtout, c’est eux qui, sans le savoir, lui doivent immensément, à mon vieux qui fit l’histoire.

L’APPORT HISTORIQUE DE RÉAL. Bon, justement, un mot de l’apport historique de Réal, ça se résume assez simplement. Deuxième Guerre Mondiale. Le vieux s’est porté volontaire, explicitement pour aller combattre le nazisme, dès l’entrée du Canada en guerre. Il l’a fait en restant dans ses fonctions de machiniste sur un cargo de navire marchande réquisitionné par la marine de guerre de l’Empire Britannique. Il y a entendu de ses oreilles entendu les observations radiophoniques perfides de Lord Haw-Haw et les quatre premières notes de la Cinquième Symphonie de Beethoven en forme de V de la victoire répétées ad infinitum. Il a surtout vu le feu et pas un petit peu. Sa trajectoire de guerre peut donc se subdiviser comme suit:

Bataille de l’Atlantique (Angleterre). Il s’agissait d’approvisionner l’Angleterre par convois de navires de surface. C’est que c’est une île, hein, et que son immense dispositif d’approvisionnement avait été complètement chambardé par l’ennemi. Les USA et le Canada fournissaient donc de l’approvisionnement chargé sur des cargos civils réquisitionnés, surtout canadiens, qu’on équipait sommairement de canonnières et qu’on faisait escorter par la marine de surface (des destroyers et des contre-torpilleurs, principalement). Les pertes furent énormes et les navires civils en étaient les victimes quasi exclusives car ce sont les cargaisons qu’on visait. Ajoutons, pour ne rien arranger, qu’à cette époque, les sous-marins allemands (U-boats) devaient obligatoirement faire surface pour pouvoir mouiller les torpilles, ce qui les rendait, eux-mêmes, des cibles faciles pour les navires d’escortes et leur aviation. C’était donc du tir fatalement finement ciblé, sélectif, sur les cargos prioritairement. Le vieux nous expliquait qu’un sous-marin est inaudible depuis la soute du cargo. C’est quand ils entendaient la déflagration des grenades sous-marines mouillées par «nos» avions que les machinistes de soute savaient qu’il y avait danger. Le vieux s’est fait torpiller. Le cargo a disparu sous lui, en un rien de temps. Il s’est retrouvé sur un canot pneumatique dans la houle glaciale de l’Atlantique Nord à attendre les secours. Il a eu la présence d’esprit de rester dans l’eau, en se tenant proche du canot, sans chercher à grimper sur celui-ci. Les hommes montés dessus ont eu des engelures majeures aux membres à cause du vent coupant et se sont fait amputer des bras et des jambes. Le vieux s’en est tiré quitte pour la peur. La grande peur.

Bataille de l’Atlantique (Russie). Les convois de l’Atlantique seront aussi éventuellement chargés d’approvisionner l’Union Soviétique en armes et en matériel. On prend les mêmes (cargos civils réquisitionnés, destroyers, contre-torpilleurs, U-boats allemands) et on recommence, cette fois en direction du grand nord russe, en faisant face exactement aux mêmes dangers, sur des trajets maritimes plus longs et par des températures polaires. S’ajoutent au topo ces fort ambivalents alliés qu’étaient les Soviétiques. Le point de contact secret où s’effectuait l’accostage et le déchargement du matériel était une banquise du grand nord russe totalement et intégralement déserte, nue, vide. Pas d’installations portuaires, pas de cabestans, pas de lieux d’entreposage. Rien. Les mariniers jetaient les câbles directement sur le glacier et ceux-ci étaient montés sur des troïkas russes bigarrées tirées par des chevaux qui se perdaient sur l’horizon, comme à l’infini, sans qu’on sache exactement comment ou où étaient arrimées les amarres. Le mauvais souvenir ici, c’est le suivant, un des plus cuisants traumatismes de guerre pour le vieux. Les mariniers canadiens qui sont sur le pont du cargo sont éblouis par la beauté grandiose et insolite du spectacle de ces magnifiques carrioles à patins russes, colorées et mobiles, sur la neige immaculée. Un collègue du vieux, qui est à côté de lui sur le bastingage, sort un appareil photo pour immortaliser le moment. Un des soldats soviétiques se trouvant sur la troïka la plus proche le couche en joue sans sommation et l’abat. Raide mort, le gars. Pas de photo, on dirait… il s’agit de ne faire circuler ni chez les alliés, ni chez l’ennemi l’image mal lunée du total dénuement des installations portuaires soviétiques. Le vieux (qui, rappelons-le, malgré son surnom, a environ vingt ans à l’époque), n’a vraiment pas apprécié ça, et n’est pas devenu trop trop pro-soviétique après ce coup là.

Débarquement de Sicile. La guerre avance. Le général Montgomery a fini par reprendre l’Afrique du Nord en se débarrassant de la terrible difficulté stratégique et tactique représentée par l’AfrikaKorps de Rommel. Il ne faut pas maintenant que les troupes britanniques d’Afrique soient cantonnées et gambergent. L’action doit se poursuivre. C’est le fameux coup de la bicyclette qui doit avancer pour ne pas tomber. Et il y a justement ce cher front de l’ouest que Churchill promet à Staline depuis des mois. L’Italie est fort affaiblie, notamment par ses pertes en Afrique. Churchill consulte Montgomery sur la possibilité de l’envahir. Montgomery, un maniaque total de la logistique fine, un hyper-planificateur quasi morbide, formule ses exigences. Il va me falloir cela, il va me falloir ceci, il va me falloir des cargos pour transporter les blindés amphibies, il va me falloir autres choses encore et on commence par la Sicile. Churchill va tout concéder à son tacticien étoile à la maniaquerie gagnante. Il va gratouiller partout dans les racoins de la flotte de l’Empire pour fournir ce qui a été exigé. Et le cargo du vieux va se retrouver en Sicile, à l’intérieur de l’immense dispositif d’invasion de Montgomery. L’opération se décrit alors comme suit. Les cargos s’approchent aussi près que possible de la côte et jettent à l’eau, au cabestan, un par un depuis le bastingage, les véhicules blindés amphibies qui démarquent. Il faut ensuite se replier rapidement, la protection des escortes de surface étant réservée en priorité aux cargos effectuant le déchargement des véhicules en train de débarquer, pas à ceux ayant terminé de le faire. Le tout se jouait fatalement sous le tonnerre de fer et de feu de l’artillerie côtière italienne. Yogi Berra fut au Débarquement de Normandie. Réal Laurendeau fut au Débarquement de Sicile. On peut dire que, grosso modo, ça s’équivaut.

Libération du port belge d’Anvers. Plus la victoire approche, plus les alliés deviennent graduellement têtes enflées. C’est justement en Italie que le phénomène des victoires bâclées va commencer à se manifester. Un général dont j’oublie le nom, qui aurait en fait du nettoyer tactiquement certains secteurs précis et peu spectaculaires de l’Italie profonde, a préféré prendre Rome pour s’octroyer la parade triomphale et le garrochage de barres de chocolat aux foules en liesse de la capitale italienne. Pendant ce temps, l’hinterland ennemi mal nettoyé se replie en méthode, se regroupe plus haut, se ressaisit, s’approvisionne, et reste opérationnel. Cela retarde l’issue de la guerre d’autant, pour des raisons de priorité de gloriole toc et cela rend l’approche des villes «libérées» peu sûre. Une de ces victoires bâclées les plus renommées de la Seconde Guerre Mondiale fut justement la libération d’Anvers (Belgique). Anvers, dont les campagnes avoisinantes restaient grevées d’unités de soldats allemands encore actives, fut un des ports les plus mal libérés de la guerre. Cela prit des mois pour le rendre de nouveau opérationnel et exploitable. Qui pensez-vous se retrouva sur le tout premier navire allié civil à entrer dans Anvers «libérée»: le vieux. Tout était là encore, les barbelés, les mines, les booby traps, les tirailleurs planqués, les saboteurs. Quand les mariniers descendirent en permission (car officiellement on n’était plus en zone de guerre), ils constatèrent que certains des segments de la ville étaient des zones interdites intégrales. Quiconque franchissait ces limites se faisait abattre à vue par les forces d’occupation alliées. Prendre du friendly fire en fin de conflit, après toutes ces épreuves, ça aurait fait dur quand même. Le vieux se le tint pour dit et rien ne lui arriva. Mais il fallut jouer de prudence sur les docks d’Anvers, en cet après-guerre encore passablement mal assuré.

Voilà. Tout ça, avec la froideur distante du recul, comme vous le voyez, ça tiens sur une main. Une grosse main, hein. Quand t’as fait ça, t’as fait ta journée. La chose est simple et puissante. Je le redis: on doit immensément aux hommes de la génération de Réal. Ils sont modestes mais ce sont effectivement des géants. Nous leur devons tout simplement notre mode de vie. Je suis en train d’expliquer ici pourquoi je suis fier de mon vieux. C’était mon papa, mon proche mais, lui et sa génération, ce sont aussi des figures qui font parti d’un important héritage. Un homme simple en plus, le vieux… et qui la ramenait pas. Pas belliqueux pour deux sous, au demeurant. Il était plutôt, comme la suite de cet hommage vous le fera sentir, orienté vers la communication et l’amusette verbale.

POÈME POUR RÉAL. Aux funérailles de mon père et de ma mère, qui furent communes, j’ai voulu surtout retrouver le vieux justement dans sa verbalité, et aussi sa corporalité, sa sensualité. Aussi, avec l’aide inestimable de Reinardus-le-goupil, on a récité un petit poème pour lui. Nous y revoici… ce fut comme ceci…

J’ai d’abord expliqué à une assistance assez nombreuse qu’au nombre des personnes se regroupant ici autour du souvenir de Réal, figuraient des personnalités portant des noms typiquement irlandais. Cela nous plaçait de plain pied et en toute légitimité dans l’esprit du wake irlandais. Les Irlandais nous ont laissé en héritage de leur culture un rapport très spécifique à la chose funéraire. Et de poursuivre. Dans l’esprit des Irlandais, ceci, ici, est un événement festif, commémoratif. On y exprime notre jubilation et notre joie que des personnes aient vécu et qu’on ait eu l’immense privilège de les côtoyer. Dans cet esprit joyeux et festif du wake irlandais, j’ai l’immense plaisir de faire appel aux générations montantes. Applaudissez-le, un petit peu, pour l’encourager… [Reinardus-le-goupil vient alors rejoindre Ysengrimus à l’avant sous les applaudissements]

J’ai le plaisir et l’honneur de vous présenter mon fils Reinardus-le-goupil. Dans une percutante eulogie de son grand-père posée, il y a quelques temps, sur la liste Laurendeau, Reinardus-le-goupil a mentionné la remarquable capacité qu’avait Réal de solliciter notre imaginaire dans la miniature. Reinardus-le-goupil a même écrit qu’il lui semblait que son grand-père avait fait pousser une jungle dans la cours de sa maison. Ceci n’est pas factuel, naturellement. Nous savons tous que la pelouse à l’arrière du petit domaine parental a toujours été nette et bien brossée. C’est une métaphore, naturellement. Mais cette image de Reinardus-le-goupil capte superbement cette dimension de ce que nous apportait Réal: la force du déploiement de l’imaginaire sur miniature.

Maintenant, les gens qui ont eu la grande chance de voir Réal de proche auront observé qu’il portait deux tatouages. Un Christ en croix sur une épaule et une rose épanouie sur un avant-bras. Le poème que nous vous proposons aujourd’hui vise justement, dans l’esprit de la miniature signalée par Reinardus-le-goupil, à vous dévoiler rien de moins que le secret de la rose de Réal. C’est un poème de Gilles Vigneault, paru l’année de la naissance de ma sœur Source-Vive… que nous tairons ici. Il est paru dans le tout premier recueil de Gilles Vigneault, intitulé Étraves, ce qui donne quand même une petite idée de l’âge de Source-Vive… et du mien, vu que je la suis de seulement un an. Le poème s’intitulait initialement Chanson. Il fut parfois ré-intitulé Miniature. Mais aujourd’hui, pour nous, il s’intitule: Le secret de la rose de Réal. [Ysengrimus et Reinardus-le-goupil récitent ensemble le poème, en s’alternant d’un vers à l’autre]

J’ai fait mon ciel d’un nuage
Et ma forêt d’un roseau.
J’ai fait mon plus long voyage
Sur une herbe d’un ruisseau.
D’un peu de ciment: la ville
D’une flaque d’eau: la mer.
D’un caillou, j’ai fait mon île
D’un glaçon, j’ai fait l’hiver.
Et chacun de vos silences
Est un adieu sans retour,
Un moment d’indifférence
Toute une peine d’amour.
C’est ainsi que lorsque j’ose
Offrir à votre beauté
Une rose, en cette rose
Sont tous mes jardins d’été.

(Gilles Vigneault, tiré du recueil Étrave, 1957, p. 86)

[Applaudissements tandis que les deux réciteurs se serrent la pince]

L’ÉNIGME DE RÉAL. Et finalement, pour conclure. Il faut absolument que nous vous laissions avec l’énigme de Réal. On dit que la vie est parsemée d’énigmes et que la mort les résout toutes. Mais dans le cas de Réal, il y a une énigme qui est restée totalement irrésolue. Il nous l’a léguée. Il nous l’a dit et redit tellement souvent qu’elle ne pourra jamais vraiment disparaître de nos mémoire. Je vous la livre ici. Attention. Recueillons-nous.

Si un homme prend trois semaines pour marcher un mois,
Combien y a-t-il de bananes dans un baril de pommes?

Merci. [Reinardus-le-goupil et Ysengrimus se retirent sous les applaudissements]

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Un cargo allié coulé par un sous-marin allemand (U-boat) lors de la Bataille de l’Atlantique

Un cargo allié coulé par un sous-marin allemand (U-boat) lors de la Bataille de l’Atlantique

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Coiffure à la garcette et barbe fleurie

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2016

Aix-la-chapelle-europe

Un mot sur la présentation d’une communication, il y a de cela des lustres, intitulée: Innovations lexicales à la Renaissance et prise de parti sur le mouvement du développement historique: le cas du lexème garcette au sens de «petit cordage court en tresse», au Troisième Congrès des Franco-romanistes allemands tenu à l’Institut de Philologie romane d’Aix-la-Chapelle du 26 au 29 septembre 2002.

 Affilié par Walter von Wartburg à l’étymon *Wrakkjo (FEW 17, 618b), le lexème garcette au sens de «petit cordage court en tresse» est classé parmi les dérivés de gars. Le dictionnaire étymologique de Bloch et Wartburg donne (s.v. garçon): «Dérivé de gars; garce vers 1175 qui a pris un sens péjoratif vers le XVIe siècle, d’où garcette XIIIe siècle inusité au sens propre depuis le XVIe siècle sauf dans quelques patois mais au sens de «petite corde faite de vieux cordages détressés» (attesté en 1634 au sens de «petite corde»; ce sens vient de l’expression coiffée à la garcette, «avec les cheveux rabattus sur le front» (d’Aubigné) d’où garcette «coiffure de femme dans laquelle les cheveux sont rabattus sur le front».» Pour Wartburg, donc, le système des affiliations étymologique menant de gars à garcette est parfaitement linéaire, et la perte du sens propre de garcette à la Renaissance semble en marquer le tournant. Or cette étymologie est trop simple, et surtout ne tient pas compte des bouleversements historiques de la Renaissance et de leur influence particulière sur l’innovation lexicale. Premièrement, les dictionnaires, de Furetière à Littré, sont unanimes sur l’existence d’un espagnol garcetta «crête de héron» d’où dériverait l’expression coiffée à la garcette. De fait la coiffure «à la garcette» consistait en un port des cheveux rabattus sur le front un peu à la manière d’une crête. De plus, comme il s’agissait d’une coiffure de femme, garcetta a fort bien pu raviver garcette «jeune fille» en perte de vitesse depuis le XVIe siècle (voir encore Furetière: «… comme les portent les garçons»), même si Littré nie cette possibilité. Le second problème découle du premier. Il semble observable, à la lecture des définitions des lexicographes du XVIe siècle et postérieurement que, si la coiffure à la garcette n’est pas une tresse mais plutôt une crête ou un toupet rabattu sur le front, l’affiliation sémantique allant de garcette «coiffure» à garcette «petit cordage court en tresse» fait difficulté. Le philologue attentif que fut Littré avait déjà circonscrit la complexité du problème de l’origine de garcette «petite corde». Il note: «Terme de marine (…) espagnol garcetta; italien gashette; anglais gasket. Origine inconnue, à moins qu’on imagine que la garcette tresse plate de fil de caret a été dit aussi de la garcette «tresse de cheveux». L’espagnol garcetta, qui signifie à la fois garcette et bouquet de cheveux appuierait cette conjoncture; mais alors l’italien gashette et l’anglais gasket seraient des corruptions du mot.» Le Random House Dictionary est aussi prudent et note sous le vocable gasket: «Unknown origin, cf French garcette». Partageant la prudence de Littré et des auteurs du Random House Dictionary contre Wartburg, j’ai proposé que ce problème de lexicologie étymologique —comme de nombreux autres— ne peut pas être résolu sans qu’une prise de position ne s’effectue sur le mouvement du développement historique de la Renaissance. Au XVIe siècle, garcette au sens de «coiffure» n’est attesté que chez des auteurs comme d’Aubigné. C’est un terme de cours, renvoyant à une mode capillaire strictement aristocratique. Est-ce que la langue de la cours de France arrivait déjà à se déverser dans le vocabulaire maritime de trois pays européens au temps de la Renaissance? Le français des mariniers du XVIe siècle était-il importateur ou exportateur de lexèmes par rapport à l’italien, l’espagnol, et même l’anglais? Le passage de «coiffure en toupet ou en crête» à «court câble tressé» s’est-il fait par l’intermédiaire d’un «câble détressé»? Plus globalement encore, le XVIe siècle est-il plus favorable à l’emprunt ou à la néologie sur base acrolectale en matière d’innovation lexicale dans la langue française. J’ai cherché à scrupuleusement traiter ces questions de portée générale à partir du cas d’espèce analysé. Comme vous voyez, j’avais le sens des causes cruciales, dans ces douces années.

Et j’en ai appris de bien bonnes dans l’ancienne capitale de Charlemagne, qui porte, en allemand, le doux nom de Aachen. Signalons notamment que, pour les allemands, même les savants, l’Empereur d’Occident n’a pas la barbe fleurie, n’a pas spécialement inventé l’école, et n’est pas spécialement l’oncle de Roland héros-gaffeur de Ronceveaux. Tout ça, c’est du folklore franco-français sur Charlemagne. Pas mal, n’est-ce pas? Par contre, je leur en ai aussi appris une bien bonne, que je vous donne en primeur: l’Empereur d’Occident a donné son nom au village natal de Céline Dion (Charlemagne)…

Une coiffure à la garcette — Crête? Tresse?

Une coiffure à la garcette — Crête? Tresse?

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Le film de STAR TREK que je recommande à l’intégralité du genre humain

Posted by Ysengrimus sur 8 septembre 2016

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Il y a cinquante ans sujourd’hui, le 8 septembre 1966 exactement, débutait ce qui allait devenir la monstrueuse saga télévisuelle et cinématographique STAR TREK. Et alors un beau jour se pose la question de savoir ceci: si je voulais introduire à l’émotion utopique et à la joie futuriste de la susdite culture Star Trek une personne n’y connaissant rien et ayant un intérêt tout minimal pour la science-fiction, je ferais comment? J’ai discuté le coup avec Reinardus-le-goupil, entre un plat de cochon grillé, des nouilles et notre petit écran diffusant Star Trek IV, The Voyage Home, le quatrième long métrage de la saga cinéma des increvables personnages de la Fédération Unie des Planètes. Pourquoi privilégier cet opus cinématographique pour suggérer un contact initial avec le monde de Star Trek? Pour trois raisons. D’abord la dynamique de ce film spécifique met fortement en relief les acteurs et leurs personnages et ce, au dessus des effets spéciaux et des tics zap-boom galactiques usuels de la space opera. Cela permet une approche plus intimiste de Kirk, Spock, McCoy et de toute leur bande. Cette valorisation de l’acteur et de sa façon de travailler son personnage est un des charmes constants de la saga Star Trek. Elle est justement particulièrement bien installée dans ce film-ci. Ensuite, le thème traité, écologique, baleinier, environnementaliste est touchant, poignant, embrassé à la fois avec une tendresse et une ironie critique qui synthétise merveilleusement l’utopie Star Trek. Finalement, atout majeur, le film est dirigé par Leonard Nimoy (l’acteur brillant jouant Spock). Nimoy est un metteur en scène sensible, qui dirige finement ses acteurs et ses actrices et qui a une touche imparable pour les personnages et les thèmes féminins (on lui doit notamment The Good Mother, et le superbe Three men and a baby, version USA particulièrement réussie de Trois hommes et un couffin). La combinaison est ici parfaitement gagnante et fait de Star Trek IV un film irrésistible que je recommande chaleureusement à tous les non-trekkies de notre vaste monde.

Les quinze premières minutes sont un peu turlupinées car elles se raccordent directement en suite sur l’opus précédent, sans que cela revête une importance particulière aux fins de l’exercice présent. Ce qu’il faut savoir est que James T. Kirk, qui est maintenant amiral, et ses principaux officiers, se sont comportés comme des factieux de première tenue en désobéissant aux ordres, en chapardant leur vieux navire en cale sèche (la toute mythique Enterprise) et en courant à la rescousse de Spock, dont ils ont sauvé la vie. Les circonstances épiques de cette succession de coups tordus a impliqué le sabotage vandale d’un autre navire de la Fédération (l’Excelsior), une escarmouche désastreuse avec un croiseur de combat Klingon, le sabordage meurtrier de l’Enterprise, la destruction d’une planète, la mort du fils de Kirk et un incident diplomatique catastrophique avec l’Empire Klingon. Quand notre film commence, nos factieux affligés, pas fiers pour deux sous, sont réfugiés sur Vulcain, planète natale de Spock, avec une frégate klingonne volée qu’ils ont rebaptisée The Bounty. Sur Terre, l’ambassadeur Klingon exprime la colère de l’Empire et exige que Kirk et ses factieux soient mis en accusation, devant le plus haut tribunal de la Fédération Unie des Planètes. L’ambassadeur fait même de cette mise en accusation une condition sine qua non de la continuation des négociations de paix entre l’Empire Klingon et la Fédération. C’est aussi gros que ça… Intègres jusqu’au petit linge, l’amiral James Tiberius Kirk (William Shatner), le médecin de bord Leonard McCoy (DeForest Kelley – 1920-1999), l’ingénieur de bord en chef Montgomery Scott (joué par l’acteur canadien James Doohan – 1920—2005), l’officière aux communications Nyota Uhura (Nichelle Nichols), le pilote Hikaru Sulu (George Takei) et l’artilleur et attaché scientifique en second Pavel Chekov (Walter Koenig) décident de se rendre et de faire face à leur procès. L’officier en second et attaché scientifique Spock (Leonard Nimoy – 1931-2015), en rémission de sa douloureuse mésaventure du film précédent, se joint à eux, tout en cherchant à renouer avec sa facette humaine, incarnée en lui par sa mère terrienne. On se rend donc vers la Terre, à bord de cette frégate klingonne qui crachote de partout, vu qu’elle n’est pas dans les meilleures conditions mécaniques.

Dans l’orbite de la Terre se manifeste entre temps une sonde inconnue qui s’en approche en émettant des sonorités singulières, détruisant tout sur son passage, en ciblant surtout les océans. Le contrôle de commandement de la Fédération y perd son latin et perd aussi du jus par toutes ses antennes. Cette sonde étrange, qui lui pompe toutes ses ressources énergétiques, semble sur le point de détruire la Terre et, culminement du drame, cela ne semble même pas être un acte offensif ou même volontaire. Dans la frégate klingonne se rapprochant de la Terre, Spock découvre que ce que la sonde émet, ce sont les sons du chant de la baleine à bosses. La sonde cherche visiblement à prendre contact avec une des formes de vie terrestres les plus intelligentes qui soit, soit la… baleine à bosses. Cette espèce qui, au vingt troisième siècle, est en complète extinction, est ce avec quoi la sonde aspire à renouer contact, et elle risque de tout casser si elle ne trouve pas vite fait ce qu’elle cherche. Kirk demande à Spock s’il ne pourrait pas imiter le son des baleines. Spock répond qu’il pourrait imiter leur chant, mais pas leur langage. La réponse serait en galimatias. Rien à faire. Au risque de faire voler la frégate klingonne crachotante en éclats, il va falloir remonter dans le temps, jusqu’en 1986, cueillir deux baleines à bosses, les convaincre, via une communication de télépathie vulcaine, de collaborer, et les ramener au vingt troisième siècle pour qu’elles conversent avec cette sonde inconnue et la convainquent de se calmer le pompon. Un programme sublime.

1986, donc, par un beau soir calme au dessus de la baie de San Francisco, la frégate klingonne, rendue intégralement invisible de par son mécanisme de camouflage défensif, atterrit doucement dans un parc de la ville, écrasant une poubelle et effarouchant des éboueurs dans l’action. C’est que nos héroïques aventuriers cosmologiques ont détecté des baleines à bosse dans le vaste bassin d’un parc d’attraction océanographique de San Francisco. L’Amiral Kirk explique à ses officiers: C’est un monde sauvage, primitif, archaïque, imprévisible. Soyez prêts à tout. C’est ici que le vrai spectacle savoureux démarre. Kirk et Spock vont faire la connaissance de la docteure Gillian Taylor (Catherine Hicks, actrice totalement étrangère à l’univers Star Trek et qui, littéralement, porte une portion significative de ce pur délice sur ses solides épaules), de l’Institut des Cétacés (Cetacean Institute) de San Francisco. La docteure Taylor veille sur George et Gracie, deux baleines à bosses qui, pour raisons de coupures budgétaires, sont sur le point d’être relâchées dans la nature, où elles devront «tenter leur chance» face aux différents chasseurs de baleines de ce vaste monde. Oh oui, c’est ici qui le scénario exulte. Les officiers de Kirk, en uniformes de guignol, vont devoir interagir avec la population ordinaire de Frisco. Chekov va se faire prendre pour un espion soviétique (on sent le ton déjà détendu et plus bouffon des années Gorbatchev), McCoy va se chamailler sur des diagnostics avec des médecins «moyenâgeux», Sulu va piloter un hélico, Scotty va pianoter sur un petit Macintosh blanc des années 1980. Mais surtout, Kirk et Spock vont cuisiner la docteure Taylor pour connaître le détail de la remise à l’eau des baleines à bosses. Celle-ci va bien se méfier de ce garçon roublard de l’Iowa se tenant avec un grand escogriffe fantomatique et omniscient qui l’interpelle amiral. La réflexion et l’émotion vont d’ailleurs vite graviter autour du rapport que la docteure Taylor établit avec ces baleines à bosses qu’elle aspire tant à protéger de l’humanité cruelle de son temps. Elle en viendra alors graduellement à se demander ceci: ce que son époque ne peut donner et arrache même cruellement, ces bouffons utopiques, dans leur frégate invisible, pourraient-ils le fournir? Personnalité sagace et déterminée, Gillian ne perdra pas le nord une seconde et tirera de sa manche tremblante des as qui forceront même un James T. Kirk à replier ses cartes.

Imaginez que vous êtes une femme du siècle dernier, angoissée par ses contraintes protectrices pour deux animaux immenses, doux, innocents et menacés de toutes parts, et que vous rencontrez une bande d’extra-terrestres liants, attachants, ratoureux, qui vous promettent une mer sans chasse et un monde sans harpons pour vos enfants putatifs adorés. Que feriez-vous? Résisteriez-vous? Ce film EST la rencontre du public contemporain non-trekkie (incarné par Gillian Taylor, à laquelle on s’identifie irrésistiblement) avec les personnages savoureux, improbables, formidables et entreprenants de la fantasmagorie Star Trek… Le charme opère entièrement et Reinardus-le-goupil approuve. Il ne faut pas résister à l’utopie qui séduit. Car ce faisant, c’est aussi qu’elle s’annonce.

L’officière trekkie aux communication Nyota Uhura (Nichelle Nichols) et l’océanographe vingtiémiste Gillian Taylor (Catherine Hicks)

L’officière trekkie aux communications Nyota Uhura (Nichelle Nichols) et l’océanographe vingtiémiste Gillian Taylor (Catherine Hicks)

Star Trek IV – The Voyage Home, 1986, Leonard Nimoy, film américain avec William Shatner, Leonard Nimoy, Catherine Hicks, DeForest Kelley, Nichelle Nichols, George Takei, James Doohan, Walter Koenig, 119 minutes.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Il y a cinquante ans: LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2016

Lee-Van-Cleef

Le film de Sergio Leone Le bon, la brute et le truand (Il buono, il brutto, il cattivo — The Good, the Bad and the Ugly) date de 1966. J’avais huit ans et j’en ai entendu l’extraordinaire musique (composée par Ennio Morricone) bien avant de prendre connaissance de l’opus. Dans ces années là, il fallait attendre que le film passe à la télé, en surveillant attentivement le guide télé pour le choper. Il faudrait évidemment, l’heureux jour venu, se le taper coupé de pubes (ces dernières empiétaient souvent sur le temps de film même. On se retrouvait donc avec une version petit écran brutalement éditée par les pubards). J’ai eu la chance de le revoir plusieurs fois depuis ma tendre enfance, dans la ci-devant extended edition qui dure trois heures. Ce truc est sans âge. Possiblement le meilleur western de tous les temps.

Nous sommes en 1862 et la Guerre de Sécession bat son plein. De fait, elle s’étend vers l’ouest. Les sudistes venus du Texas attaquent le territoire du Nouveau-Mexique, tenu par les nordistes, qui les refoulent, notamment en canonnant les bleds occupés pas l’armée sudiste chez laquelle on sent déjà les premiers signes du vacillement. Nous suivons trois individus peu fréquentables au sort initialement épars. Tuco (Eli Wallach) est un petit truand de sac et de corde. Il est recherché dans tous les bleds du coin pour une kyrielle de crimes épars. Toutes sortes d’olibrius veulent lui régler son sort. Sa tête est mise à prix. Éventuellement, il s’associe à Blondie (Clint Eastwood) en une astuce risquée mais payante. Le bon Blondie livre Tuco et touche la prime. Quand Tuco, le cul sur un cheval, est pendu haut et court sur la place du bled, Blondie, à bonne distance, coupe la corde d’un coup de Winchester. On se regroupe dans le désert et on renouvelle la combine, dans la commune suivante. Dans une de ces communes passe justement Angel Eyes (Lee Van Cleef) qui observe Blondie et Tuco d’un air amusé. Angel Eyes, dit aussi Sentenza, c’est une brute livide qui vient de descendre un type en se mettant au service d’un autre type qu’il descend aussi après coup pour se conformer aux doléances du premier type, déjà mort par ses soins. C’est qu’en entrechoquant ces deux cadavres, Angel Eyes finit par apprendre l’existence d’un soldat sudiste avec un bandeau sur l’œil (un certain Bill Carson) qui a sauté la somme de 200,000 dollars en pièces d’or, la paye des soldats sudistes, et l’a enterrée dans un endroit inconnu. Angel Eyes, après avoir ainsi soigneusement trucidé les détenteurs de ce secret, se met en quête.

L’association entre Blondie et Tuco se détériore. Blondie tire un malin plaisir à humilier Tuco, à le trahir, à l’abandonner. Tuco, qui est une bête acharnée et hargneuse devient vindicatif. Il traque Blondie, le retrace, le cerne. En point d’orgue de ce jeu du chat et de la souris, on retrouve Tuco en selle, gourde en main et petit parasol rose au dessus de la tête, en train de faire marcher un Blondie assoiffé et désarmé dans les dunes du désert. Au moment où Tuco va se décider à descendre Blondie, une carriole bourrée de sudistes agonisants se fait voir sur l’horizon. Au nombre de ces mourants, un étrange personnage avec un bandeau sur l’œil. Il parle à Tuco d’un pactole en pièces d’or enterré dans un cimetière. Il confie à Tuco le nom du cimetière. Négligeant Blondie, le petit truand court chercher sa gourde pour faire boire le sudiste au bandeau. Imbroglio. C’est à Blondie que ce dernier confie le nom inscrit sur la tombe où se trouve le grisbi et il meurt dare-dare. Impasse des savoirs. Tuco ne peut plus éliminer Blondie. Ils détiennent chacun une portion du secret à l’intégralité duquel l’autre aspire: Tuco le nom du cimetière, Blondie le nom écrit sur la tombe sous laquelle se trouve le trésor. Les voici derechef soudés, forcés de devenir ou redevenir les meilleurs amis du monde.

Et c’est ici que la Storia s’en mêle. Après avoir fait soigner un Blondie gravement déshydraté, dans un monastère du voisinage, Tuco assume l’identité du sudiste au bandeau et les voici, fringués en sudistes, qui se dirigent en douce, dans la carriole des agonisés vidée de son contenu, vers le cimetière non-nommé. Manque de bol, ils se font épinglés par les nordistes et incarcérer dans un camp de prisonniers sudistes dont le sous-chef est nul autre qu’Angel Eyes, devenu officier nordiste pour mieux retrouver son sudiste au bandeau. Il a corrompu une portion de la garnison du camp et s’est constitué une petite pègre qui fait des passages à tabacs méthodiques pour pister le susdit sudiste au bandeau. Comme Tuco se fait passer pour ce dernier, mort, notamment en portant son bandeau, il se prend une dégelée et finit par avouer le nom du cimetière à Angel Eyes et par lui couler que Blondie connaît le nom de la tombe sous laquelle est le pactole. On déporte ensuite Tuco, menotté à un gros sergent, que, dans sa rage constante et entière, Tuco finira par descendre et dont il parviendra à se libérer. Pour remettre tout de go le cap sur le cimetière non-nommé.

Angel Eyes considère qu’il est inutile de torturer Blondie, dur à cuir intemporel qui, contrairement à Tuco, petit épicurien rustaud et sensible, ne parlera, lui Blondie, jamais. Angels Eyes invite plutôt ledit Blondie à se joindre à la bande de six déserteurs nordistes qu’il s’est constitué pour monter chercher le trésor sudiste. Comme il va falloir se faufiler entre les deux armées de la grande Guerre Civile américaine, on passe par un bled qu’elles se disputent au canon. Blondie, ouvertement cerné par les sbires d’Angel Eyes, entend au loin les détonations de la pétoire inimitable du fringuant Tuco (qui est à se débarrasser d’un autre des multiples enquiquineurs voulant lui faire un sort). Blondie part retrouver Tuco dans les décombres de la ville bombardée et à deux, il se mettent à méthodiquement cartonner un à un les sbires d’Angel Eyes. Ce dernier se débine en douce et s’en va tranquillement les attendre au cimetière toujours non-nommé.

Et Tuco et Blondie de se rendre au même endroit par une autre route. Manque de bol, ils doivent franchir un pont stratégique que justement les deux armées se disputent en se refusant à le détruire. Tuco et Blondie détruiront aux explosifs ledit pont, histoire de tasser le front de dans leurs jambes et de pouvoir se rendre au cimetière non-nommé. Ils s’y retrouveront enfin et rejoindront Angel Eyes pour l’ultime confrontation à trois, devant fatalement déterminer qui mettra la patte sur les sacs de dollars-or.

On suit donc le cheminement de trois cyniques insensibles qui, au mépris de la Storia et des causes sociales ou nationales, vaquent à leur propre enrichissement compétitif personnel en s’engageant dans des alliances circonstancielles de larrons, sans plus. Comme, en plus, les trois persos sont incroyablement attachants, il est difficile de ne pas admettre que Sergio Leone fait ici l’apologie de leur quête égotiste. On avait prévenu Leone, incidemment, contre les films de Guerre de Sécession qui font, parait-il, fours sur fours. La victoire éclatante de Leone ici est que, non-américain, il ne s’est pas empêtré dans les langueurs barbantes de la mythologisation sécessionniste et/ou yankee (dont les ricains, eux, ne se sortent jamais vraiment). Sans prendre parti sur le grand schisme américain en bleu et en gris (vu que, comme nous tous, il s’en tape souverainement), Leone a su, comme l’aurait fait par exemple un petit immigrant italien, décrire froidement le grand cynisme américain fondamental, dans toute sa splendeur livide. Le succès fut tonitruant. Ce film est aujourd’hui un des fiers fleurons du corpus mythique de la cinématographie de masse du siècle dernier.

Et, pour en tartiner une couche supplémentaire, il est absolument indispensable de mentionner derechef l’incroyable puissance d’évocation de la bande sonore d’Ennio Morricone. J’ai trippé sur ce disque, dans mon enfance, longtemps avant que de voir le film. Sergio Leone avait dit une fois de Morricone: il n’est pas mon compositeur de bande sonore, il est mon scénariste… On peut ajouter qu’il fut aussi, en quelque sorte, son agent publicitaire, parce que c’est en écoutant cette musique magistrale que j’en suis venu à mourir d’envie de voir le film. Et de le voir et de le revoir sans fin, juste pour admirer Tuco courant follement entre les tombes concentriques du cimetière de Sad Hill, sur le thème extraordinaire et magnifiquement ouvré de L’Estasi Dell’Oro

Good-Bad-Ugly-disque

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Ma rencontre avec Diane Larose, artiste peintre

Posted by Ysengrimus sur 21 août 2016

Petite-ecole-jaune

On ne peut pas encore tout à fait dire que l’été se termine mais disons qu’il avance. Cet été 2016 aura été absolument magnifique. Je décide donc, ce matin là, de faire une petite promenade badine en direction de la Petite École Jaune, galerie d’art miniature installée sur le chemin d’Oka, dans une ancienne école de rang deux-montagnaise, aujourd’hui réaménagée et, je vous le donne en mille, peinte en jaune. Depuis un moment, je me dis que je dois aller l’écornifler un petit brin, avant qu’elle ne ferme, avec la fin de la saison. Et ce jour là, sur le balcon avant de la Petite École Jaune, il y a Diane Larose, artiste peintre, installée, assise, concentrée, une brosse à la main, devant un chevalet bas perché. La toile est blanche mais ne le restera pas longtemps. Cette artiste me confiera en effet bientôt que le syndrome de la toile blanche ne la turlupine pour tout dire comme qui dirait absolument pas.

Cherchant à éviter de la déranger dans son travail en gestation, j’entre, la contourne silencieusement, et investis la petite galerie. Diane Larose me suit aussitôt et bientôt voici que nous conversons arts. Elle me parle de son fils, un irlandais tonique qui écrit parfois de la poésie en se basant sur les œuvres picturales et plastiques de sa maman. Parfaitement charmant. Elle me fait voir une de ses œuvres picturales exposée, dont voici la reproduction photographique, tirée du catalogue de Diane Larose.

Diane Larose. PLUIES ACIDES (2013). Acrylique sur toile. Dimension sans cadre: 30’’ X 24’’

Diane Larose. PLUIES ACIDES (2013). Acrylique sur toile. Dimension sans cadre: 30’’ X 24’’

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Prostrée, funeste, la toile est passablement prenante. On y sent presque tactilement la facture saillante, dure, ployable mais fixe, sensuelle mais aigre, de l’acrylique. Et ce ciel incandescent et ces dégoudines (avec d, j’insiste) lavasses, livides et volontairement négligées sont cuisants. Tristes. Amer. Forclos. Urbain à l’ancienne. On dirait pourtant que ça irradie fort, que ça a mal. Ce serait Montréal avant la construction de la Place Ville-Marie, me dit-elle. C’est surtout une protestation implicite envers ce qu’un certain temps fait de nos villes. Diane Larose me demande si je suis artiste. Je lui susurre avec aise que je fais plus dans le verbal que dans le pictural et qu’ainsi, si ça l’amuse, je clopine un petit saut chez moi et lui écris ipso facto un court poème, basé sur la toile Pluies acides ici présente. Elle semble intriguée par l’idée et comme les paroles me roulent déjà assez furieusement dans la tête, je m’empresse de rentrer à la maison pour éviter que des giclées de texte ne me dégoudinent [sic] par les oreilles et se perdent dans de la terre sale, comme la pluie en pleurs sur l’œil de tristesse et de rage de la toile de Diane Larose. Chemin d’Oka. Cottage blanc. Écritoire. Poulet plié. Stylo-bille. Je couche alors, sans rature selon mon habitude, le petit jeu de demis-alexandrins suivant:

Les rougeurs de la ville

Les rougeurs de la ville
Ensanglantent une toile
Pour qu’un ciel sans étoile
Chuinte sa vile bile.

L’industrie de la mort
S’urbanise de bon ton
Et le noir du charbon
Rougit au feu des torts.

Puis il ne reste qu’un vide
Sous des gouttes mises à plat.
Vous méprisez nos lois,
Pluies de sang, pluies acides.

Ça tient. Je tire alors de ma bibliothèque un des exemplaires gracieux de mon recueil Poésie d’outre-ville. Je l’ouvre à la première page de garde et y recopie le poème, suivi d’une signature. Je retourne dare-dare à la Petite École Jaune. La peintre Diane Larose y est toujours. Nous nous posons devant son tableau et je lui lis mon court poème. Elle semble particulièrement satisfaite. Elle prétend même en ressentir quelque chose comme des picotements cutanés. Merveilleux vibrato charnel du verbe…

Et Diane Larose attrape alors le ballon et, sportive, le renvoie, aérien, en arabesque. Ainsi, elle décide avec naturel et délié, dans la spontanéité du mouvement, de faire répondre la bergère au berger. Elle me suggère de revenir la voir dans quelques heures. Elle aura alors peint un tableau pour moi, qu’elle me donnera en échange amical de ce poème et de ce recueil. Je disparais et reviens à l’heure qu’elle m’a indiquée.

La toile est là. Une eau fluviale froide et tumultueuse nous y sépare d’une petite chaîne de montagnes précambriennes noire vif et d’un ciel plus doux que l’eau qui, elle, est dure et puissante. Peint de mémoire, l’espace évoqué procèderait partiellement (semi-figurativement, semi-imaginairement) de la région de Kamouraska. Sur bâbord, un feuillu effeuillé, maigre et tourmenté, lacère le côté jardin du premier plan, comme une balafre annonçant fatalement toutes les ouvertures de nos débuts de fins d’automne. Autant Pluies acides est urbain, industriel, chimique, torride. Autant celui-ci est nature, atavique, torrentiel, glacial. Pluies acides est monochrome dans les rouge (pas vraiment, hein, car il y a du noir et d’autres couleurs aussi, qui cherchent, dans la flotte stagnante au ras du sol, à percer outre-ville). Celui-ci est monochrome dans les bleus (et les noirs de montagnes et les blancs de nuages et d’écume). Il s’intitule La bleutée du fleuve. Et c’est peint au couteau. En voici la reproduction photo.

Diane Larose. LA BLEUTÉE DU FLEUVE (2016). huile sur toile monochrome peinte au couteau. Dimension sans cadre: 14’’ X 18’’.

Diane Larose. LA BLEUTÉE DU FLEUVE (2016). huile sur toile monochrome peinte au couteau. Dimension sans cadre: 14’’ X 18’’.

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Diane Larose me parle alors un peu du dosage des luminosités dans le monochrome. Elle le fait en me montrant d’un geste ami et magistral le superbe ciel au beau fixe de ce si bel été 2016. Il semble que, lors de la mise en forme d’un tableau paysager, il faille infailliblement décider d’où le soleil se manifeste, même si on ne le dépeint pas ouvertement dans le cadre. Sur le tableau La bleutée du fleuve, le soleil est franchement à tribord, côté cour et, en l’air, fatalement. La teinte du ciel et celle du fleuve s’en trouvent subtilement altérées. Ah, mais rien n’est simple dans les replis de ces mondes qui reproduisent nos mondes.

On parle quelque temps de peinture, et du travail des musiciens (Diane Larose joue aussi de la guitare six cordes) et des paroliers (votre humble serviteur en patins de la dive parole). Puis on se fixe un autre rendez-vous, deux jours plus tard, même lieu, pour que je récupère mon tableau, quand il sera sec.

[Le surlendemain]… Et… une fois n’est pas coutume hic et nunc, je fais dans le blogging instantanéiste. Trempé comme une soupe, je viens tout juste de me rendre aujourd’hui à la Petite École Jaune pour y prendre livraison de mon tableau. Le temps est de fait fort maussade pour dire que, pour le coup, il pleut des cordes (J’espère de tout cœur que c’est pas de la pluie acide). Le personnel est en train d’attendre les artistes qui vont venir démonter la petite galerie d’exposition. Diane Larose, en grande forme, plante deux petits pitons (un en haut et un en bas) et noue une corde dans le dos de mon tableau, afin que je puisse le convoyer face contre le sol, un plastique dans le dos. La saison estivale est bel et bien finie et je ramène ma toile, qui prendra une autre semaine pour finir de sécher, au pas de charge, sous la pluie battante. Bon, vlan, c’est fait. J’ai maintenant la toile La bleutée du fleuve avec moi. Derrière, il est écrit: M. Laurendeau. En remerciement de votre générosité. Diane Larose, 2016.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Goscinny, dans mon style et dans ma vie

Posted by Ysengrimus sur 14 août 2016

Rene-Goscinny au journal pilote

Le scénariste et dialoguiste de bande dessinée René Goscinny aurait eu quatre-vingt dix ans aujourd’hui. Il pourrait encore être avec nous si, en 1977, à l’âge de cinquante et un ans, il n’avait pas involontairement produit son ultime gag. Il est monté sur le tapis roulant du médecin cardiologue qui assurait le suivi de sa condition cardiaque… et il y est mort subitement d’une crise cardiaque, pendant la session d’exercices. Pas drôle, je sais. Mais savez-vous pourquoi, c’est pas marrant? Parce que c’est un gag de situation et que Goscinny, son forte, lui, c’était, en fait, le gag verbal. Quoi qu’il savait créer la situation-gag aussi. Et à grand déploiement, dans certains cas, encore. Pour exemple…

Sur ma photo d’entête ici, on voit Goscinny, bourreau de travail impénitent, en train de bosser au Journal Pilote, dont il devint éventuellement le rédacteur en chef. Avec sa couverture noire, son lettrage sobre, son petit Astérix en logo et son slogan songé Le journal qui s’amuse à réfléchir, Pilote arrivait à nous amener nous, les ados de la francophonie lointaine qui aimaient la BD sans complexe, à nous prendre pour quelque chose comme des intellectuels. Cet hebdo, c’était une sorte de perversion douceâtre et subtile à l’humour fortement décalé, souvent pince-sans-rire. Je ne résiste donc pas à l’envie de vous le livrer, ce petit exemple de situation-gag pilotienne, pour la bonne bouche. Un jour de 1974 (ou quelque part par là) le numéro du Journal Pilote de la semaine se présente comme suit:

Pilote-Gadget

Soudain, pour une fois unique, il n’est plus noir, il est rouge. Il ne se présente plus comme un journal mais comme un organe. Mais surtout, il est emballé dans un cellophane, laissant entendre ou supposer que, comme il l’affirme, il incorpore un joujou quelconque dans les replis de ses pages. Pilote s’amuse ici à imiter Pif Gadget, hebdomadaire de BD populaire qui appartenait alors au Parti Communiste français (d’où le nom organe et la couleur rouge). On se jette là-dessus, déchire le cellophane pour trouver le gadget. C’est pour ne rien trouver du tout puis lire en page éditoriale, le développement suivant, signé Goscinny. Ne reculant devant aucune des exaltantes innovations contemporaines, le Journal Pilote vous offre cette semaine un GADGET. Il s’agit de cette remarquable enveloppe cellophane parfaitement souple et translucide qui enserre moelleusement chaque exemplaire du tirage de cette semaine de votre hebdo favori. Ce superbe gadget peut servir pour emballer un sandwich, faire transiter votre poisson rouge ou obstruer temporairement tout orifice. Si, dans une bouffée d’enthousiasme parfaitement compréhensible et excusable, vous avez intempestivement déchiré votre emballage-gadget, nous vous invitons cordialement à faire l’acquisition d’une toute nouvelle copie du Journal Pilote de cette semaine dotée, elle, d’une version intacte de votre gadget. C’était ça l’humour de Pilote, sous la houlette de Goscinny. Marrant… mais en la jouant fin et subtil dans les coins. J’adorais ça. il y avait là-dedans un exotisme français à la fois très amusant, dépaysant et hautement savoureux.

Ceci dit, le souvenir de René Goscinny, pour moi, c’est encore plus les albums de BD que le Journal Pilote qui le perpétuent. Je pense ici à trois œuvres distinctes. Astérix, Lucky Luke et Iznogoud. Je revois le moelleux fauteuil, dans un coin de ma chambre, au sous-sol de la maison familiale, où j’ai lu, relu et relu ces extraordinaires bandes dessinées, pendant les tendres années de la fin de l’enfance et de l’adolescence. Avec le recul, je me dis que j’ai passé certaines de mes heures (et mes heures, et mes heures…) de plus grand bonheur, dans ce fauteuil sous la petite fenêtre au ras des mottes, engloutis à l’intérieur du monde extraordinaire des récits de Goscinny. C’est que Goscinny savait tellement tourner une histoire. Il avait un sens remarquable du scénario. Sur cela, Iznogoud, qui misait sur des narrations courtes et récurrentes où l’infâme vizir Iznogoud subissait à tous les coups un sort catastrophique dans le style de Wile E. Coyote dans Road Runner, était le plus faible des trois. C’est Lucky Luke et Astérix, se déployant tous deux sur des scénarios longs, occupant un album entier, qui permettaient à Goscinny de donner sa formidable mesure. Dans Lucky Luke, le travail goscinnyen était cependant largement pondéré par l’incontournable stature de Morris, le créateur et scénariste initial de Lucky Luke. Morris filtrait plusieurs des calembours de son scénariste et, surtout, il imprégnait l’œuvre d’une sorte de gravité américaine amplement dominée, mais quand même, aussi, largement étrangère au ton de Goscinny. Les contraintes de sobriété étant ce qu’elles étaient, dans Lucky Luke, c’est Goscinny le scénariste (plus que le dialoguiste) qui ressortait et le travail se faisait en fait en grande partie à deux. Certains de ces albums de Lucky Luke pourraient d’ailleurs fournir, encore aujourd’hui, des scénarios de westerns parfaitement honorables, enlevants même. Mais Goscinny n’y brillerait pas seul et n’y jubilerait pas intégralement.

Le fait est que le vrai univers verbal et humoristique de Goscinny reste Astérix. Dans cette œuvre irrésistible, au succès colossal, en compagnie de la bouffonnerie bien tempérée des personnages souriants et rondouillards d’Uderzo, on entrait pleinement dans l’univers de Goscinny scénariste ET dialoguiste. Tout y était. C’était intégral. On tombait sous l’emprise d’une sorte de totalité situationnelle et verbale imprégnée d’une tension et d’un sens du timing comique inimitables. Il ne faut jamais parler sèchement à un Numide (le Domaine des dieux). Peut-être sont-ils allés au fond des choses (Astérix chez les helvètes). Mais, est-ce que notre langue va rester bleue? J’espère simplement que notre langue va rester une langue vivante (Astérix aux Jeux Olympiques). Ils n’on rien trouvé. Ils sont sombres (Le bouclier Arverne). Je me désintéresse de la question (ici j’oublie l’album. Je cite tout ça de mémoire). Soyons audacieux (Même commentaire). Car voilà… ou plutôt… (Astérix le gaulois). La formule, la formule. Un sens insondable de la formule qui clique, qui tient, comme mystérieusement et qui reste en nous, pour toujours. C’est ça qui fait rien de moins que les grands écrivains. Astérix chez les bretons reste le florilège absolu de formules désopilantes. L’histoire se passant en (Grande) Bretagne, l’ouvrage est construit en grande partie sur des dialogues incorporant ces phrases bidons de manuels d’apprentissage de l’anglais, genre Mon tailleur est riche. Astérix signale à Jolitorax qu’il admire la maniabilité de son petit bateau. Quand Jolitorax réagit à ce compliment, on a droit à: Il est plus petit que la maison de mon oncle mais il est plus grand que le casque de mon neveu. C’est à en crever de rire.

Le petit gaulois, c’était Goscinny lui-même, en fait. Mais il aurait aussi pu être un redoutable sociolinguiste. Dans Le cadeau de César, il faut relire attentivement toutes les répliques de l’optione Claudius Bouilleurdecrus. Ce sous-off, vermoulu mais énervé, qui vient de rempiler, est en situation d’insécurité linguistique. Toutes ses interventions sont un corpus très précis mettant en vedette un locuteur dissimulant mal ses origine populaires en maniant inadéquatement l’acrolecte (la langue élitaire) de ses supérieurs hiérarchiques. D’une précision de dentelle et, évidemment, à hurler de rire. Totalement libre de ses mouvements dans Astérix, Goscinny opérait sur trois fronts: le scénario (ses péripéties, ses rebondissements, son sens aigu des tensions et des chutes), les dialogues et le texte (les calembours en rafales, notamment sur toponymes et anthroponymes, les jeux de mots fins, les répliques et les réparties avec leur bagou et leur timing inimitables, les registres textuels, notamment le ton pseudo-historique toc ou cocasse), les allusions (politique française, scène culturelle et artistique française, lettres françaises et latines). En ma qualité d’ado québécois des années 1970, j’étais largement aveugle à cette troisième dimension. Parfois le dessin faisait infailliblement caricature ou encore l’interaction des personnages laissait planer «autre chose» qui restait opaque (César, du monde… dans Le tour de Gaule). On sentait bien alors un gag allusif (franco-français, fatalement), on le palpait, on en percevait les contours sans pouvoir le situer, le saisir… et cela suffisait. On s’en passait parfaitement, gardant notre jouissance badine pour les deux autres dimensions. Je tiens à témoigner ici, en toute simplicité, de l’universalité humoristique et littéraire du Goscinny d’Astérix. Et quand on pense au nombre de fois où René Lévesque fut caricaturé en Astérix et flanqué de Jacques Parizeau caricaturé en Obélix, on comprend bien qu’il y avait quelque chose pour moi aussi au sein de ce petit village peuplé d’irréductibles ceci ou cela, résistant encore et toujours à un envahisseur…

En termes stricts d’écriture, il est indubitable qu’il y a un ton, un angle et un pitch Goscinny et que ceux-ci ne se restreignent pas, il s’en faut de beaucoup, aux calembours et aux jeux de mots. La formulation de soi et du monde à la Goscinny est profondément entrée dans ma vie de scripteur et de locuteur et ce, justement, dès l’âge le plus tendre. Aussi, en toute quiétude joyeuse et avec un grand respect ami, je cite René Goscinny au nombre de mes influences stylistiques et intellectuelles.

Asterix_Obelix_edelweiss

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