Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Culture vernaculaire’ Category

LE DÉCLIN DE L’EMPIRE AMÉRICAIN, trente ans plus tard…

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2016

declin_de_l'empire_americain

Trente ans plus tard, j’ai revu le machin qui avait mis Denys Arcand en selle. Bon, si on se place strictement du point de vue de la production cinématographique québécoise, voici certainement un film important (même si au niveau de la production occidentale ou mondiale on peut probablement le classer entre médiocre et ordinaire. Nous sommes d’accord là-dessus, je pense). Important parce que finalement il a longtemps été assez difficile pour le cinéma québécois de mettre en scène des hommes et des femmes de l’époque contemporaine, et de se sortir des mariachapdelinades et autres productions familleplouffardes folklorisantes que nous connaissons bien et qui s’exportent encore mieux. Important donc déjà pour la diffusion et la mise en évidence d’un discours qui arrive à traiter de l’homo et de la femina kebekensans (tout en se traînant jusque sur le parvis des Academy Award, ce qui fut aussi une petite première locale).

Important aussi parce que c’est un film à thèse (ce qui est plutôt rare sur le continent du just for fun) et que, qui plus est, la thèse n’est pas inintéressante. Je parle encore en ayant en tête le public nord-américain: il est moins habitué à se faire dire que sa vie la plus intime est soumise aux tensions de l’histoire que de se faire raconter des sornettes allègres et militantes de volonté individuelle et de self made (wo)man. Mettre en rapport le «déclin» de l’empire américain avec les comportements intimes des gens d’ici, cela a pour nous une portée didactique non négligeable. Je dis didactique à dessein car vous aurez certainement remarqué le ton didactique à mourir de ce machin. Ce n’est que profs qui dissertent, écrivent des livres, font des entrevues etc… Le même ton didactique se retrouvait d’ailleurs dans le comportement de Denys Arcand lui-même en interview au Québec (… au Québec, car en France j’ai observé à l’époque qu’il adoptait un profil plus bas. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant car il y a bien dû se trouver un européen ou deux pour lui mettre sous le nez le simplisme désarmant de ses belles théories historiques). Chez nous en tout cas, il jouait au grand historien, et on pouvait observer dans ses propos de toutes les entrevues que j’ai entendu à l’époque de la sortie du film que son propre discours et le discours des personnages du film ne font qu’un. Ceci N.B. car c’est capital dans la suite de mon propos.

Film à thèse, donc. C’est cela qui m’a le plus intéressé. Bon, les gens parlent de cul et ont des comportements de dégénérés, ça en a choqué plusieurs dans le temps (ici en tout cas). Pour ma part, je n’ai rien à redire là-dessus. Je trouve cela très bien, à peu près réaliste surtout dans le cas des personnages masculins (quoique parfois plutôt mal joué). Donnons lui un bon 8/10 pour la peinture de moeurs (en se disant bien que 37,2 le matin était allé chercher 42/10!) et passons à ce qui à mon avis est le plus important là dedans: les thèses ronflantes de monsieur Arcand.

Au début, j’ai ressenti une certaine jubilation. Enfin le déterminisme historique au cinéma en Amérique, me disai-je. On campe une classe décadente d’intellectuels nord-américains et on travaille à démontrer l’historicité de ces destinées individuelles. Tout beau. Mais graduellement on s’aperçoit que le discours des personnages et le discours du film (et de surcroît le discours de monsieur Arcand en interview) sont les mêmes, c’est-à-dire que les personnages ne sont pas les seuls à croire au «déclin» irréversible de la totalité de l’univers. Le film et son réalisateur y croient aussi!

Arrêtons nous un instant sur ce concept historique de déclin ou de décadence. Arcand (en interview), à qui on avait dit que ce terme était péjoratif voire dénigrant, répondait avec une hauteur condescendante que non… déclin, c’est neutre historiquement. Rien de plus faux évidemment (quoique les qualificatifs de péjoratif ou de dénigrant n’aient aucun intérêt ici). Déclin, décadence c’est le recul historique pensé de l’intérieur et conçu exclusivement comme un affaissement imputable à une causalité interne, organique, sans que les rapports à d’autres entités (en montées celles là) ne soient pris en compte. Un organicisme historique moniste et myope, voilà bien ce que nous sert Arcand le prof-d’histoire-drop-out. Revoyez la scène où ils sont à l’extérieur du chalet et se tournent vers le sud. L’une d’entre eux annonce alors solennellement aux autres que si les missiles tombaient sur Plattsburgh (base militaire importante située sur le Lac Champlain dans l’état de New-York), on verrait briller le ciel d’ici. Suit alors toute une diatribe sur le déclin des civilisations comparé au déclin des organismes, le tout baignant dans un fatalisme ronflant et réducteur. On prend alors, entre autres, l’Amérique pour l’univers entier. C’est un après-nous-le-déluge sidérant de suffisance naïve… et pourtant ces missiles, ils viendraient bien d’ailleurs qu’en Amérique, il me semble!

 Je considère que dans un film à thèse (et croyiez moi, au Québec et au Canada, c’est comme ça qu’Arcand le posait en 1986-1987) on fait le boulot au complet ou alors on ferme sa gueule et on se contente de faire de la peinture de mœurs (ce qu’Arcand prétendait faire sans plus… quand il s’adressait au public français à la même époque). En un mot, c’est une complète absence du moindre recul critique (de recul historique pour tout dire) qui produit cette identification du discours du film au discours de ses personnage. Dès lors, le propos central du film, ce qui a décidé de ce titre tellement ronflant: un rendez-vous crucial, dans une importante période de crise, avec le déterminisme historique (et incidemment avec le matérialisme historique, c’est bien cela qui est mon propos) est raté, parce que la réflexion s’arrête à mi-chemin, c’est-à-dire au niveau des illusions (partagées par le discours du film) des décadents sur eux mêmes. On se prétend historien et on n’est même pas capable de penser les causes du recul de l’Amérique (rapports-monde concurrentiels: Corée, Japon, Pacifique; rapports-monde pays émergents: Inde, Chine, Tiers-monde). On remplace cela par une bouillie pédante et fataliste sur le déclin des organismes et la désillusion des élites où le seul représentant d’un pays du Tiers-monde invité participe allègrement à la foire en ne cherchant de l’Amérique que ses putains consentantes. On n’est pas plus capable de penser l’après-déclin (c’est-à-dire qu’après l’empire romain, l’histoire continue à se dérouler avec de nouveaux rapports de forces etc…). Il y a une scène révélatrice à ce sujet. Revoyez le petit prof d’histoire cynique au moment où son étudiante prostituée le masturbe dans le salon de massage en lui parlant de la peur de l’an mille. Il y a tout un crescendo dans la description de la terreur dans le discours de l’étudiante correspondant à la montée de la jouissance onaniste chez mon historien. Au moment où elle en arrive à l’an mille lui-même, et où il ne reste plus rien à dire sinon que la peur n’était pas fondée et qu’après, l’histoire a bêtement suivi son cours sans qu’on en fasse un plat, voilà mon zozo qui lui signale qu’il va jouir. L’incapacité de penser l’après déclin d’une classe par cette même classe se trouve mise en abîme (inconsciemment, j’en suis sûr) dans cette petite scène, drôle uniquement pour ceux qui la trouvent drôle.

Cette incapacité de penser tout ce qui est autre ou postérieur à soi caractérise la classe et la génération campée dans le film (qui est la classe et la génération d’Arcand: nos sempiternels babyboomers, babacools de jadis et reaganiens de tout à l’heure). Je ne m’étendrai pas sur le mépris des jeunes (qui sont dépeints comme des éphèbes falots et sans entrailles. Le réalisateur ne perce visiblement pas les secrets de la jeunesse aussi bien que dans ses chères années soixante!), le mépris des homosexuels (il est bien sympa… mais il pisse bien le sang quand même), le mépris des nations étrangères (je ne reviens pas sur mon africain sans cervelle), le mépris des classes populaires (représentées par un cabotin sans talent, splendide fleuron du népotisme cinématographique, jouant les rockeurs putschistes et dénué de conscience). Je m’arrêterai pour finir sur le mépris des femmes car il est lui aussi particulièrement révélateur de la dynamique faussement moderniste de ce film.

Cette dynamique se pose ainsi: au départ, ça semble neuf puis graduellement ça tourne carrément au vioque. Au Québec —comme dans le reste de l’Amérique— les femmes représentent une force avec laquelle il faut compter… et ce d’une façon que les Européennes pouvaient difficilement se représenter vers 1986. Se mettre à dos le lobby féminin est dangereux pour le succès d’un film. Aussi Arcand prend toutes les précautions d’usage: elles feront des haltères pendant que les bonshommes prépareront le repas… au début du film. Si cette image a frappé l’Europe à l’époque, ici elle n’a pas eu beaucoup d’effet: les vendeurs de lessive emploient le même type de procédé pour ne pas se faire taxer de sexisme et perdre de la clientèle. Bref, côté sexisme, Arcand est blindé avec cette image de départ. Il pourra donc doucement faire entrer sa misogynie par la porte d’en arrière sans risque. Cela se manifeste d’abord par une compréhension beaucoup moins intime des femmes que des hommes alors que l’on prétend les décrire de façon égale. Au moment de l’alternance des dialogues féminins et masculins au début du film, les forces sont égales en apparence. Mais graduellement on se rend bien compte que les hommes sont plus réels, mieux campés, plus truculents, en un mot plus intimement compris par le réalisateur que leur vis-à-vis féminins. Nous voici ramenés à cette incapacité à comprendre tout ce qui est autre. Les femmes misandres ont la part un peu moins belle et débitent beaucoup plus de clichés creux et sans âme que les hommes misogynes. C’est un faux match nul en vérité, malgré tous les efforts déployés. Ensuite, voici qu’une de ces jeunes femmes, sportive, intelligente et volontaire, avoue à une collègue aussi féministe qu’elle qu’elle jouit à mort de se faire sadomasocher par un con sans cervelle. On embarque à plein. Après tout, c’est un fantasme comme un autre et cette jeune femme a tellement tout de la yuppie autonome de notre temps. Il m’a fallu tout le film pour réaliser que cette femme n’était qu’une marionnette servile dans les mains d’un réalisateur mâle et qu’on était en train de se faire réintroduire en douce nos bon vieux schémas de domination d’un sexe sur l’autre, qui reviennent à la mode, comme tout le fascisme ordinaire de nos yuppies vieillissants. Se faisant fouetter à la fin en contemplant le coucher du soleil, la comédienne bien tempérée parachève le tableau et contredit par ses actes les vues de nos deux historiens-années-soixantards-vieux-schnoques qui affirment sans rire que le déclin des empires est relié à la montée du pouvoir des femmes dans la société.

En conclusion, voici un film à la mesure de la génération et de la classe qu’il décrit. Des belles promesses progressistes et novatrices au début, puis graduellement tout s’inverse et on tombe dans une espèce de valorisation réactionnaire du cynisme, de la jouissance égoïste et des pires idées reçues, baratin didactique autolégitimant et autodéculpabilisateur à l’appui. Le «charme» indiscret et philistin de la bourgeoisie gavée et suffisante d’Amérique du Nord, de l’intelligentsia du statu quo jaloux et de la gabegie planétaire, croqué pour la postérité par un de ses vaillants pairs au moment ou la prescience obscure de la fin de ses privilèges lui affleure à peine à la cervelle. On connaît la suite. Les critiques encenseront aussi Les Inflations barbantes (Les invasions barbares) et n’allumeront leurs lumières que pour L’âge des ténèbres, qui rencontrera enfin la révulsion méritée par l’intégralité de cette œuvre de cabot.

Le Déclin de l’empire américain, 1986, Denys Arcand, avec Dominique Michel, Dorothée Berryman, Louise Portal, Geneviève Rioux, Pierre Curzi, Rémi Girard, Yves Jacques, Daniel Brière, 101 minutes.

Posted in Cinéma, Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Culture vernaculaire, Lutte des classes, Montréal, Québec, Sexage, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 15 Comments »

Contre le symétrisme masculiniste

Posted by Ysengrimus sur 8 mars 2016

Masculinisme-symetriste

Si les dames veulent vraiment
Être l’égales de tout ça
En s’embarquant là d’dans
Ça va leur prendre des bras…

Plume Latraverse, Rince-cochon, 1987

.
.
.

Voyons d’abord en quoi consistent les principes du symétrisme. On parle ici d’une conception générale assez ancienne dont le propos insidieusement dogmatique sert, depuis des lunes, la vision réactionnaire du monde. Par a priori, le symétrisme donne l’équilibre, la stabilité et l’immuabilité des choses comme fondamentaux. Voyons la teneur de ses principaux aphorismes:

  • Dans une situation d’opposition polarisée, les deux pôles de l’opposition sont identiques.
  • Le fondement de l’existence est stable. Tout changement est un phénomène de surface. La structure prime sur son mouvement. L’équilibre repose sur un principe fondamental de symétrie. La perte d’équilibre est un accident, toujours temporaire.
  • Tout mouvement est réversible sans perte. La nature fondamentale des petits mouvements est pendulaire. La nature fondamentale des grands mouvements est cyclique. Cycle des saisons. Cycles de l’Histoire.
  • La loi (bourgeoise) est conforme aux faits. Elle les reflète sans distorsion. La justice existe. Elle consiste à ajuster sans résidu la symétrie des lois à la symétrie des faits. La balance, symbole de la justice, est un modèle symétriste.

Initialement, dans son déploiement historique, le masculinisme n’est pas symétriste. Le masculinisme 1.0. était sciemment et sereinement inégalitaire, puisque phallocrate. Il se confondait alors avec la masculinité dominante, sans qu’aucune question ne se pose. On notera au demeurant que la notion explicite de masculinisme est une notion récente, dans sa formulation tant théorique (si vous m’excusez l’énormité) et doctrinale que verbale. Cette notion a été ouvertement fabriquée par symétrie mimétique sur la notion de féminisme, plus ancienne… plus glorieuse aussi, n’ayons pas peur des mots…

Ce sont les acquis sociohistoriques, obtenus dans les deux derniers siècles, par les luttes des femmes, qui ont éventuellement fait apparaître le masculinisme 2.0., qui est la prise de position symétriste des idéologies masculines réactionnaires. Si on se résume, on a:

Masculinisme 1.0. (implicite): phallocratisme tranquille et misogynie de système
Masculinisme 2.0. (explicite): égalitarisme symétriste et crypto-misogynie androhystérique

La notion clef sur laquelle le masculinisme assoit sa tricherie idéologique, c’est la notion d’égalité. Notion symétriste par excellence, l’égalité (de la femme) était tout simplement refusée par le masculinisme 1.0. Les femmes l’ont obtenue collectivement, de par une combinaison dialectique de la généralisation au sexage du nivellement des fonctions sociales sous le capitalisme et des luttes féministes (on se donne toujours les luttes où la victoire est rendue possible par le développement du monde objectif). Lesdites luttes féministes, déterminantes et solidement installées dans les masses, ne sont pas terminées et ce, tout simplement parce que l’égalité juridique et pratique des hommes et des femmes n’est pas encore complétée, même dans la ci-devant civilisation tertiarisée.

Mais, bon, il reste que l’égalité de l’homme et de la femme est suffisamment bien installée pour que la réaction masculiniste y jette désormais son ancre. Le masculinisme 2.0. raisonne comme suit: les hommes et les femmes sont égaux, tellement égaux! La femme n’est pas particulièrement désavantagée par des siècles de domination patriarcale. Elle ne transporte pas de bagage, ne charrie pas de séquelles, sociologiques et/ou psychologiques, des abus passés d’un lourd héritage historique phallocrate dont il est ici implicitement et unilatéralement fait abstraction. Et la société civile (qui dans l’implicite masculiniste, n’est pas une société de classe au demeurant: tout le monde y est égaux/égales. C’est le modèle bourgeois réac classique) n’a pas spécialement de rattrapage à faire en matière de statut de la femme. Égal veut dire égal comme dans symétrie sans résidus, tant et tant que, dans l’analyse masculiniste, toute action affirmative (affirmative action) en faveur des femmes est une injustice compromettant l’équilibre compétitif, neutre et sain, qui existe entre hommes et femmes. La ci-devant discrimination positive est avant tout une discrimination, répréhensible donc aux yeux du masculinisme. Le militant masculiniste croit que la société civile triche en faveur des femmes et que cette pratique accidentelle et trublionne doit être matée, au nom de la justice symétriste.

Il y a, dans le discours masculiniste, une symétrie absolue des forces entre l’homme et la femme et conséquemment il est temps pour un masculinisme militant (singeant symétristement le féminisme militant) de compléter l’égalité entre l’homme et la femme. Des injustices persistent, des triches philogynes, des combines discriminatoires misandres. Le masculinisme se lance alors dans des développements à rallonges sur les droits du père sur ses enfants (souvent restreints par un système judiciaire qui serait intégralement pro-femmes) et le droit du conjoint à empêcher la femme qu’il a mis enceinte de se faire avorter (la décision d’avorter devrait procéder d’un 50/50 symétriste que le masculinisme réclame très ouvertement, en jetant les hauts cris). Comme ils croient viscéralement en la justice autant qu’en leur bon droit, ils ne se gênent pas pour intenter, sur ces questions, des poursuites juridiques en rafales. Certains masculinistes vont même jusqu’à parler ouvertement de gynocratie, invoquant notamment le cas du système scolaire dont la déphallocratisation gynodominante est censée être la cause motrice du déclin de l’engagement académique des garçons.

Le masculinisme est un équilibrisme onctueux au cœur d’un ballet implacablement hypocrite. Ne disposant plus officiellement de l’option violente ou brutale, le masculinisme minaude. Il danse devant le féminisme comme devant un miroir et adopte (symé)tristement toutes ses postures de conciliation et de combat, histoire de s’inspirer de son succès et de son prestige, sans l’admettre naturellement. Mais singer ne suffit pas. Le masculinisme est froidement conscient du fait que les immenses luttes du féminisme de gauche autant que celles, plus circonscrites, du féminisme de droite portent un contenu intrinsèquement progressiste dont il faut inverser l’image et dissoudre la crédibilité. Il se manifeste donc un lourd et ronflant militantisme anti-féministe du masculinisme. Simplement celles qu’on appelle un peu abstraitement les féministes ne sont plus présentées, comme le faisait autrefois le masculinisme 1.0., comme des hystériques exhibitio qui se débattent dans leurs rets mais comme des tyrannes tranquilles qui oppressent sous leur joug.

Ce qu’il faut comprendre crucialement ici, c’est que la dimension symétriste du masculinisme est un leurre, un maquis argumentatif dans lequel certains hommes se terrent et finassent puisqu’ils ne peuvent plus détruire et frapper, comme autrefois. Le masculinisme ne croit pas vraiment radicalement au symétrisme dont il se réclame si bruyamment dans ses atermoiements intellectuels usuels. Symétriste en surface (le symétrisme étant toujours une analyse de surface, le masculinisme n’échappe pas à cette contrainte philosophique), le masculinisme est lui aussi vrillé et travaillé par le torve et l’irréversible. La confusion qu’il cultive veulement entre égalité juridique et identification factuelle des hommes et des femmes est le symbole le plus probant du rejet secret par le masculinisme de l’égalité des droits des hommes et des femmes. Le masculinisme accuse la société civile contemporaine de vouloir changer les hommes en femmes (voir notre illustration). Et si le masculinisme brandit cette accusation inane, c’est bien qu’il n’aime pas tant que ça qu’une symétrie s’instaure entre les deux pôles du combat d’arrière–garde qu’il mène.

Comprenons-nous bien. Est féministe une personne qui considère que les hommes et les femmes sont sociologiquement égaux malgré les différences naturelles et ethnoculturelles qui, ÉVENTUELLEMENT, les distinguent et ce, à l’encontre ferme d’un héritage historique fondé sur une division sexuelle du travail non-égalitaire. Sociologiquement égaux signifie, entre autres, égaux en droits, et cela n’est pas acquis. Il faut donc réaliser cette égalité dans les luttes sociales… Est masculiniste une personne qui considère que les hommes et les femmes ne sont pas biologiquement égaux malgré les similarités naturelles et ethnoculturelles qui les rapprochent et ce, à l’encontre ferme d’une gynocratie non-égalitaire et triomphante largement fantasmée et imaginaire. Biologiquement inégaux signifie, entre autres, ÉVENTUELLEMENT, égaux en droits contre la dissymétrie [noter ce mot — c’est ici que le masque masculiniste tombe] fondamentale que nous dicterait la nature. En conditions démonstratives sociologiquement contraires, le masculinisme adopte une affectation symétriste qui ne sert qu’à dorer la pilule réactionnaire qu’il veut nous faire gober en lui donnant des dehors scintillants. L’égalité de la femme n’est rien d’autre pour lui qu’une concession argumentative temporaire. L’inégalité des hommes et des femmes (à l’avantage de l’homme) c’est lui le principe immuable [Noter ce mot. Fondamentalement rien ne change vraiment dans la vision symétriste du monde] à défendre par tous les moyens (y compris les moyens secrets des cyber-combattants de l’ombre). Il est à ce jour compromis par l’accident historique féministe.

Je suis contre le symétrisme masculiniste pour deux raisons. D’abord le symétrisme en soi est une erreur d’analyse, ce qui en fait le générateur d’un faux corpus d’arguments. Il donne comme identique ce qui diffère et nie l’irréversible. L’avancée sociohistorique du pouvoir des femmes est irréversible et le bon vieux temps phallocrate ne reviendra pas. S’il vous plait messieurs, essayez d’assumer. La seconde raison pour laquelle je demande au masculinisme de nous lâcher avec son blablabla symétriste c’est que c’est là la rhétorique malhonnête et tartuffesque de ces social-darwinistes effectifs qui continuent de juger dans le fond, en conscience, que la femme est inférieure à l’homme et que le biologique (Darwin) prime sur l’historique (Marx).

Le masculinisme est une androhystérie ratiocinée. Il flétrit ma virilité tranquille. Je demande aux masculinistes, ces faux théoriciens du miroir singeant superficiellement la pensée qui s’avance, de foutre la paix (notamment sur internet et sous cyber-anonymat) aux femmes, mes égales, et de me laisser les aimer. Je veux aimer les femmes telles qu’elles sont, dans l’ordre nouveau du sexage qui continue de tranquillement apparaître et resplendir. Je veux aimer les femmes telles qu’elles sont, sans me faire constamment enquiquiner et picosser par les bites-aiguillons des petits couillons complexés de la salle de garde malodorante de toutes nos postures de mectons rétrogrades.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Monde, Sexage, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , | 20 Comments »

Réflexion sur les fondements interactifs et informatifs du cyber-journalisme

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2016

Extra-Extra
.

Il y a quelques temps, lors d’un débat sur Les 7 du Québec, deux de nos plus assidus collaborateurs ont eu l’estoc suivant, parmi bien d’autres. C’était au cœur d’un de ces grands élans digressifs dont je me tiens bien loin désormais comme participant mais que je lis toujours très attentivement, car la sagesse y percole souvent. Après que Lambda ait déploré la sempiternelle rudesse des échanges, Epsilon lui dit ceci:

Mais Lambda, vous êtes tout autant rude avec vos interlocuteurs, et ça n’est pas grave. C’est une question de style. Et vous montrez que vous êtes particulièrement sensible à la rudesse d’autrui. Ce qui est bien.

Vous savez, sur internet, il ne faut pas prendre tout ça avec le même sérieux que dans la vie. Car tout est ajouté des émotions fantasmatiques sur le net, parce que nous n’avons pas la vraie personne en face de nous. Vraiment, il ne faut pas se focaliser sur des réponses un peu plus rudes que la coutume. Et ça fait partie du jeu. C’est sans conséquence. Et vous pourriez m’en dire autant que ça ne changerait pas l’opinion que j’ai de vous et mon comportement dans mes réponses à vos rudesses, le cas échéant.

Réponse de Lambda:

Vous parlez d’internet, Monsieur Epsilon, moi je vois un moyen de diffusion d’information, un journal, un magazine, un média d’information. Vous voyez ce site comme étant un média social, une sorte de Facebook où le discours citoyen se vautre dans les mondanités et l’opinion, avec bien entendu les accrochages d’usage. Votre vision ne correspond pas à la mienne.

Si on veut faire du Facebook, soit. Mais si on veut faire de l’information et pousser la réflexion, il faut un minimum de crédibilité et de sérieux. Comment voulez-vous concurrencer en crédibilité avec les médias de masse si on joue avec des clowns? Vous voyez beaucoup de professionnels de l’information insulter les gens? Moi, je n’en ai jamais vu.

Ces deux interventions, surtout la seconde, synthétisent toute la problématique actuelle du journalisme citoyen. Le problème journalistique se formule désormais comme suit, c’est inévitable. Comme suit, je dis bien, c’est à dire dans les termes fort peu anodins d’une crise existentielle. Le journalisme est-il un corps de comportements communicatifs normés, fatalement aseptisés, reçus, stabilisés historiquement, avec une certaine façon ritualisée de colliger l’information, de la synthétiser, de la disposer, de la desservir, qui serait constante. Est-il un comportement produisant un corpus circonscrit?… un peu comme la poésie en vers ou les recettes de cuisine sont constantes et à peu près stabilisables à travers le temps.

Ou alors le journalisme n’est-il pas lui-même rien d’autre qu’une vaste manifestation perfectionnée (une parmi d’autres), justement, de mondanité et de formulation d’opinion, dont les cyber-ressources actuelles ne révèlent jamais que la profonde mutation contemporaine. Le journalisme, malgré ce qu’il voudrait bien faire croire, c’est pas une discipline rigoureuse comme, disons, la géométrie. Cela implique d’importantes questions. Le caractère «professionnel» ou «informé» du journalisme traditionnel est-il jamais autre chose qu’une illusion un peu parcheminée de classe élitaire (bien entretenue par la frilosité classique de l’esprit de corps, lui-même effarouché par le progrès que l’explosion actuelle impose). Les divers journalismes jaunes, la presse poubelle ou potineuse ne sont pas des inventions très récentes. Les élucubrations bobardeuses journalistiques, les diffamations de personnalités politiciennes et les relations de rencontres d’OVNI, sont vieilles comme le journalisme. L’internet est loin, très loin, d’avoir inventé tout ça. L’internet n’a pas inventé non plus le discours polémique, dont en retrouve des traces virulentes jusque chez les Grecs et les Romains.

L’élément nouveau des conditions journalistiques contemporaines ne réside pas vraiment non plus dans le fait que n’importe quel ahuri peut s’improviser diffuseur d’information de presse. Rappelons-nous, un petit peu, de l’époque pas si lointaine où celui qui contrôlait le chantier de coupe de bois contrôlait la pulpe, que celui qui contrôlait la pulpe contrôlait le papier, et que celui qui contrôlait le papier contrôlait à peu près tout ce qui s’écrivait dessus. Le journalisme n’a JAMAIS existé dans un espace intellocratique serein et éthéré. Cela n’est pas. Et l’objectivité de la presse, depuis sa conformité au factuel jusqu’à l’équilibre des opinions qu’elle véhicule, a toujours été un leurre de classe, dont l’unique bonne foi, toute épisodique, fut de se laisser aller parfois à croire à sa propre propagande.

L’opposition entre mes deux intervenants ici pose de facto une triade critique Facebook/média citoyen/média élitaire et, nul ne peux le nier, c’est l’espace intermédiaire, celui du média citoyen, qui se cherche le plus et ce, à cause du poids des deux autres. Un mot sur ces trois facettes du tripode.

Médias journalistiques élitaires. Ils sont foutus en terme de crédibilité fondamentale et plus personne de sérieux ne cultive la moindre illusion au sujet de leur partialité de classe. En plus, ils se détériorent qualitativement, en misant de plus en plus sur des pigistes et des gloses et traductions-gloses d’agences de presse. L’électronique les tue lentement comme distributeurs d’un objet (commercial) matériel traditionnel, ce qui les compromet avec une portion significative de leurs lecteurs d’antan. L’éditorial d’autrefois, donnant péremptoirement la ligne d’un quotidien ou d’un hebdomadaire, n’est plus. Il a été remplacé par des chroniques de francs-tireurs vedettes portés plus par leur succès d’audimat que par une base doctrinale effective. À cause de tout cela, un temps, on croyait vraiment les journaux conventionnels condamnés. Mais ils ont manifesté une notable résilience. Mobilisant leurs ressources, ils se sont adaptés, étape par étape, aux différents cyber-dispositifs et, en s’appuyant sur des ressorts empiriques (apprentissage collectif graduel du fonctionnement des blogues journalistiques, menant à leur noyautage) et juridiques (intimidation de plus en plus virulente des formes de discours et de commerce alternatif), ils on refermé un par un les différents verrous de la liberté d’expression et d’action, tout en restant de solides instruments de diffusion de la pensée mi-propagandiste mi-soporifique de la classe bourgeoise. Une fois de plus on observe qu’une solution technique ne règlera jamais une crise sociale, elle s’y coulera comme instrument et la crise continuera de se déployer, dans ses contradictions motrices, sans moins, sans plus. Les médias élitaires n’ont donc pas perdu tant que ça leur aptitude à tout simplement faire taire. Ceci est la confirmation du fait que la qualité intrinsèque, l’adéquation factuelle ou la cohérence intellectuelle, ne sont pas du tout des obligations très nettes quand ton journal est le bras de la classe dominante.

Facebook (et tous ses équivalents tendanciels). L’immense espace où le discours citoyen se vautre dans les mondanités et l’opinion avec bien entendu les accrochages d’usage n’est pas déplorable à cause de l’empoigne qui y règne mais bien à cause de sa dimension de vaste soupe de plus en plus gargantuesque et inorganisée. Qui relit du stock émanant de ces dispositifs? Qui prend la mesure de la censure mécanique par mots-clés qui y sévit de plus en plus nettement. Et, malgré cette dernière, c’est fou l’information qui nous attend, en percolant, dans un corpus de type Facebook (ou équivalents). In magma veritas, si vous me passez le latin culinaire! Sauf que, allez la pêcher… Je me prends parfois à fantasmer une sorte de gros agrégateur hyper-fin (car il serait tributaire de la fulgurance de cette intelligence artificielle authentique qui est encore à être). J’entrerais, mettons «Croyance aux OVNI» ou «Arguments dénonçant la corruption politique» et mon super-agrégateur plongerait dans Facebook (et équivalents) et y pêcherait ces développements et les organiserait, les convoquerait, les corderait, par pays, par époques, par tendances politiques ou philosophiques. Le corpus informatif magnifique que ça donnerait. On s’en fiche un peu pas mal que ces gens se chamaillent entre eux. Ils parlent, ils s’informent, ils amènent des nouvelles, comme autrefois sur les places des villages et dans les grands chemins. Molière a appris la mort de Descartes d’un vagabond venant de Paris monté temporairement sur l’arrière d’un des charriots de son théâtre ambulant. Je peux parfaitement me faire enseigner les prémisses de la dissolution effective du capitaliste pas un gogo méconnu dont le texte dort en ce moment sur Facebook, MySpace ou myobscurewittyblog.com. Ne médisons pas trop des ci-devant médias sociaux. Ils sont la tapisserie du Bayeux de notre époque. Les historiens ne les jugeront absolument pas aussi sévèrement que nous le faisons.

Médias journalistiques citoyens. Entre les deux, il y a les médias citoyens. Un cadre présentatif journalistique un peu à l’ancienne, quoique «pour tous» (commentateurs et auteurs) sur lequel se déverse la tempête interactive, sabrée du cinglant blizzard de toutes les digressions, redites et empoignes. De fait, entre la redite-télex et l’édito de choc, les médias journalistiques citoyens cherchent encore leur formule, et maintes figures d’hier ont jeté la serviette, les concernant. Ces médias alternatifs, où tout est encore â faire, sont principalement cybernétiques bien évidemment. Et ils s’alimentent de deux héritages. Ce sont justement les deux héritages, complémentaires et interpénétrés, qui, bon an mal an, se rencontrent et se confrontent ici, dans mes deux citations d’ouverture: l’interactif et l’informatif. Il ne faut pas se mentir sur les médias citoyens, dont l’exaltation des débuts s’estompe. Les manifestations verbales et conversationnelles de la lutte des classes la plus aigüe y font rage. Rien n’est badin ici, rien n’est formel, rien n’est comportemental (courtois ou discourtois). Tout concerne la lutte des forces progressistes et des forces réactionnaires de notre société pour se positionner et se maintenir dans l’espace, secondaire certes, subordonné mais toujours sensible, de le communication de masse.

La lutte des classes se bridait pesamment, sous les piles de papier encré du journalisme conventionnel. Dans le journalisme citoyen, elle se débride allègrement dans les pixels. Pour le moment, cela ne rend pas la susdite lutte des classes nécessairement plus méthodique, avisée ou systématique mais subitement, ouf, quelle visibilité solaire!

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, France, Lutte des classes, Monde, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , | 15 Comments »

L’étrange lettre de garantie au bédouin Surâqa ibn Mâlik

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2016

Cavalier bédouin de Tunisie

Cavalier bédouin de Tunisie

.

Les récits hagiographiques pourtant sur Mahomet, Saint Prophète de l’Islam, sont des révélateurs intellectuels étonnants. Outre qu’ils sont des peintures incroyablement vivantes et passionnées du personnage (dans une culture sensée interdire de le représenter — la représentation par le texte narratif semble se faufiler entre les mailles autoritaires), ces portions biographiques laudatives mettent en contraste un archaïsme mythifiant «classique», gorgé d’irrationalité, de visions et de miracles, avec des traits de modernité dignes d’un baratin de secte contemporaine. Je vais vous citer ici un exemple de cela, pour sa haute représentativité critique.

C’est l’Hégire et les musulmans fuient La Mecque, comptoir polythéiste, autoritaire et doctrinaire, pour la palmeraie de Médine. Les chefs musulmans ont laissé fuir tous leurs sectateurs en premier et, imprégnés de l’héroïsme tranquille et abnégatoire des grands de jadis, ils ferment la marche. Mahomet et son beau–père, le futur premier calife de l’Islam Abû Bakr, sont donc les derniers à se replier. Les Mecquois, inquiets de l’Hégire qu’ils perçoivent comme un défi à l’autorité municipale autant que comme un symptôme inquiétant de rayonnement des idées nouvelles, poursuivent les deux chefs musulmans. Ils passent à deux doigts de les pincer dans une caverne mais virent de bord dans les montagnes, un peu inexplicablement. Mahomet et Abû Bakr s’organisent alors dare-dare avec quelques serviteurs et des chameaux et se tirent en douce, sans trompettes, mais sans précipitation non plus. C’est au moment de cette traversée calme du désert en direction de Médine que survient l’étrange épisode du bédouin Surâqa ibn Mâlik. On lit:

Surâqa poursuit le Saint Prophète

Avant de se mettre en route, le Saint Prophète se retourna pour regarder la Mecque, le cœur gonflé d’émotion. C’était sa ville natale, celle où il avait vécu enfant puis homme, et où il avait reçu l’Appel divin. C’était la ville où ses ancêtres avaient vécu et prospéré depuis l’époque d’Ismaël. Rempli de ces pensées, il jeta un dernier long regard sur la ville et dit: «La Mecque, tu m’es plus chère que toute autre ville au monde, mais ton peuple ne veut pas me laisser vivre en ton enceinte». Après quoi Abû Bakr dit: «Cette ville a rejeté son Prophète. Elle a mérité sa destruction.»

Les Mecquois, après l’échec de leur poursuite, mirent à prix la tête des deux fugitifs. Quiconque capturerait et leur rendrait le Saint Prophète ou Abû Bakr, morts ou vifs, recevrait une récompense de cent chameaux. L’annonce de ceci fut faite parmi les tribus des environs de La Mecque. Tenté par la récompense, Surâqa ibn Mâlik, un chef bédouin, se lança à la poursuite des fuyards et les aperçut finalement sur la route de Médine. Il vit deux chameaux montés et, certain qu’ils portaient le Saint Prophète et Abû Bakr, il éperonna son cheval… Le cheval se cabra et tomba peu de temps après, entraînant Surâqa dans sa chute. Laissons la parole à Surâqa lui-même:

Après être tombé de cheval, j’ai consulté ma fortune à la manière superstitieuse commune chez les Arabes, en tirant des flèches. Les flèches prédirent la malchance. Mais la tentation de la récompense était grande. Je me remis en selle et repris ma poursuite, atteignant presque les fugitifs. Le Saint Prophète allait dignement, sans regarder en arrière. Abû Bakr, quant à lui, regardait sans cesse en arrière (craignant évidemment pour la sécurité du Saint Prophète). Comme j’approchais d’eux, mon cheval se cabra à nouveau et me désarçonna. Je consultai encore les flèches, et elles prédirent encore la malchance. Les sabots de mon cheval s’enfoncèrent profondément dans le sable. Remonter et reprendre la poursuite paraissaient difficile. Je compris alors que ces hommes étaient sous la protection divine. Je les interpellai et les priai de s’arrêter. Il me fut alors possible de les rejoindre. Quand je fus assez près d’eux, je leur communiquai mon intention première et mon changement de sentiment. Je leur dis que j’abandonnais la poursuite et que je tournais bride. Le Saint Prophète me laissa aller, non sans me faire promettre de ne révéler leur route à personne. Je fus convaincu du fait qu’il était un prophète véritable et qu’il était destiné à réussir. Je lui demandai de me donner par écrit une garantie de paix qui me servirait quand il deviendrait suprême. Le Prophète demanda à ’Àmir ibn Fuhair de m’écrire cette lettre de garantie, ce qu’il fit. Comme je m’apprêtais à rentrer avec celle-ci, le Prophète reçut une révélation concernant l’avenir et dit: «Surâqa, comment te sentiras-tu quand tu aura les bracelets de Chosroès à tes poignets?» Étonné de cette prophétie, je demandai: «Quel Chosroès? Chosroès bin Hormizd, l’Empereur de Perse?» Le Prophète dit: «Oui.»

Seize ou dix-sept ans plus tard, la prophétie fut accomplie à la lettre. Surâqa embrassa l’Islam et se rendit à Médine. Le Prophète mourut. Et après lui Abû Bakr, d’abord, puis ‘Umar, devinrent les califes de l’Islam. L’influence grandissante de l’Islam excita la jalousie des Perses au point qu’ils attaquèrent les musulmans mais au lieu de les battre, ils furent eux-mêmes vaincus. La capitale des Perses tomba aux mains des musulmans qui prirent possession de ses trésors, y compris des bracelets d’or que Chosroès portait aux cérémonies officielles. Après sa conversion, Surâqa avait coutume de raconter comment il avait poursuivi le Saint Prophète et sa petite suite et ce qui s’était passé entre le Saint Prophète et lui. Quand le butin de la guerre avec la Perse fut placé devant ‘Umar, il vit les bracelets d’or et se souvint de ce que le Saint Prophète avait dit à Surâqa. C’était une grande prophétie qui avait été faite en un temps de dénuement complet. ‘Umar décida de montrer de façon spectaculaire l’accomplissement de cette prophétie. Il fit donc appeler Surâqa et lui donna l’ordre d’enfiler les bracelets d’or. Surâqa objecta que l’Islam interdisait aux hommes de porter de l’or. ‘Umar dit que c’était vrai, mais que l’occasion était exceptionnelle. Le Saint Prophète avait prédit que les bracelets d’or de Chosroès seraient un jour à ses poignets. Il devait donc les porter maintenant, même s’il se rendait passible de punition. Surâqa avait fait son objection par déférence pour l’enseignement du Saint Prophète. Autrement il était aussi désireux que tout autre de donner la preuve de l’accomplissement de la grande prophétie. Il enfila les bracelets et, ainsi, les musulmans virent de leurs yeux la prophétie accomplie.

Tiré de «La vie de Mohammad, le Saint prophète de l’Islam» dans  Le Saint Coran avec texte arabe, une traduction et une introduction à l’étude du Saint Coran, sous la direction de Hadrat Mirza Tàhir, 1995, Islam international Publication, pp 263-265.

Ce texte traduisant des segments tirés de l’Usud al-Ghâba, une des biographies traditionnelles autorisée du Saint Prophète, parle au premier degré d’une «lettre de garantie» rédigée par un des serviteurs du Prophète dans l’objectif limpide et explicite d’ultérieurement protéger la tribu bédouine de Surâqa ibn Mâlik au moment de sa conquête future par les musulmans. On retrouve les poncifs narratifs habituels: l’adieu ostensible à la ville aimée mais honnie, le peuple voisin qui attaque les croyants victorieux par jalousie. On retrouve aussi la formule usuelle de la vision prophétique réalisée et, de surcroît, on observe l’intégration des fléchettes divinatoires, coutume pourtant pré-islamique, dans la compréhension prospective (ici: pessimiste mais aussi, fatalement, erronée) du monde. Mais tous ces procédés reconnus se combinent à l’acte singulièrement moderne et décalé de la méfiance contractuelle par excellence qui est celui de se faire parapher une belle et bonne lettre de garantie par le futur «chef suprême» pour considération par ses subalternes anonymes de l’avenir. On observera aussi combien, pour le cavalier bédouin, la pulsion irrationaliste ou surnaturelle prend corps dans le cadre ordinaire de sa vie de cavalier du désert. Quand il se fait désarçonner deux fois par son pur-sang qui se cabre et quand, par-dessus le marché, les pieds de ce dernier s’enfoncent dans le sable —une suite de faits incongrus virtuellement impossibles à concaténer si subitement dans le tout de la journée, ou de la vie, d’un cavalier bédouin— Surâqa ibn Mâlik embrasse très prosaïquement l’hypothèse d’une intervention divine. Remarquables aussi sont le statu de l’or et de la transgression dans ce récit. Pour minimiser l’ostentation et la rapine, l’Islam restreint, depuis ses tous débuts, le port de bijoux d’or aux seules femmes. Pourtant le calife ‘Umar, vainqueur des Perses, n’hésite pas à placer Surâqa ibn Mâlik en position ouverte de transgression des enseignements éthiques du Prophète pour arranger «avec le gars des vue» une spectaculaire confirmation de la validité prophétique des visions du même Prophète. La prise de parti irrationaliste est patente et on assume sereinement qu’il urge de confirmer le Saint Prophète de l’Islam comme visionnaire magique où, dira-t-on plus pudiquement, comme être humain divinement inspiré. Rien, dans ce choix politico-religieux du calife ‘Umar, pour vraiment étonner.

On reste cependant avec un bizarre questionnement praxéo-philosophique accroché à l’esprit, suite à ce récit. De fait, qu’en est il tant de l’infaillibilité communicative et inspiratrice du Saint Prophète de l’Islam s’il doit signer des lettres de garantie, rédigées dans les formes par un serviteur-secrétaire, comme je ne sais quel grand commis commercial, pour indubitablement confirmer que telle obscure tribu bédouine est bien celle du chasseur de prime repenti qui les épargna lui, ses serviteurs et son futur premier calife, aux jours si bénis, si sensibles, si obscurs, et si risqués de l’Hégire?

.
.
.

Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam et nous, les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Citation commentée, Culture vernaculaire, Fiction, L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , | 33 Comments »

Il y a cent-dix ans: le OUIMETOSCOPE

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2016

pube-pour-le-Ouinetoscope

Il y a vingt ans pile-poil, le premier janvier 1996, votre humble serviteur Ysengrimus (en visite de Toronto) et deux comparses montréalais de son tonneau, que nous nommerons ici Firmin Guitare et Plume d’Oye avaient décidé de se faire une petite tournée des grands ducs du premier de l’an, sur les trottoirs enneigés mais déblayés de la rue Sainte Catherine, à Montréal. Arrivés dans l’est de la ville, à l’intersection des rues Sainte Catherine et Montcalm, nous avisons une sorte de commerce de bric et de broc au dessus duquel apparaît une affiche portant ce mot immémorial: OUIMETOSCOPE. Ayant souvent, dans mon enfance, entendu, sur le petit radio de la cuisine de la masure familiale, que des projections de films avaient lieu «au Ouimetoscope», je dis à mes comparses que «oh oh… c’est un cinéma!» (en fait, la mouture revival du Ouimetoscope, qui vécut entre 1967 et 1992, était défunte depuis quatre ans à ce moment là). Firmin Guitare nia observer qu’il y avait là la moindre salle obscure. Plume d’Oye allait abonder dans son sens quand il avisa, sur le mur de brique, une plaque commémorative en bronze tout ce qu’il y a de plus bronzée et commémorante. Toujours greyé de son calepin d’ethnographe à la couverture en peau de loup et de sa plume de… fer, ce bon Plume d’Oye note, pour la postérité et les copains du coin, ce qui se lisait sur ladite plaque. Il arrache ensuite la page de son calepin et me la donne. Je la fourre dans ma poche et n’y pense plus. Aujourd’hui, cinquante ans après la pose de cette plaque, je retrouve, le cœur joyeux, la page jaunie du calepin de Plume d’Oye vieille, elle, de trente ans de moins. On y lit le précieux texte suivant:

Le premier janvier 1906
M. L. ERNEST OUIMET
inaugurait sur cet emplacement
le premier cinéma de Montréal,
le OUIMETOSCOPE.
Un an plus tard, M. Ouimet
faisait construire au même endroit
la première grande salle de cinéma
EN AMÉRIQUE DU NORD.

Cette plaque commémorative a été posée
par la cinémathèque canadienne
en hommage au grand pionnier montréalais
à l’occasion du soixantième anniversaire
de l’ouverture du
OUIMETOSCOPE.

Plaque cu ouimetoscope

C’est donc le premier janvier 1906, il y a cent-dix ans aujourd’hui, que Léo-Ernest Ouimet (1877-1972) lance sa patente en grande. Fils de cultivateur, il était un ingénieur électrique qui, au début du siècle dernier, s’était fait demander de refaire le filage électrique et l’éclairage d’un théâtre de Montréal. Il retapa, fort efficacement, les éclairages de quelques autres salles et cela lui insinua un pied dans le showbizz, notamment en lui permettant de taponner et de manipuler les tout premiers et tout rutilants joujoux de projection dont ces théâtres venaient de faire l’acquisition. Le cinéma naissant, à ce moment là, faisait l’objet d’un débat créatif (et commercial!) aussi nodal, sensible, critique que fort acrimonieux. Deux doctrines s’affrontaient. La Doctrine Edison considérait que le cinéma se regarderait à l’avenir dans un petit isoloir, le fameux Nickel Odeon. On mettait une pièce de cinq cents (un nickel) dans la fente appropriée et on s’assoyait seul dans cet espace du format d’une cabine téléphonique et on se regardait son petit navet, pénard. Le gars Thomas Edison (1847-1931) anticipait déjà possiblement la téloche et le DVD certes (enfin, cela se discute…), mais, bon, sur le coup, pour le moment, hein, il voyait quand même trop loin trop vite. Plus conventionnelle, presque passéiste, l’autre doctrine, la Doctrine des Frères Lumières jugeait, en conscience, qu’on tendrait simplement un écran dans une ancienne salle de théâtre et qu’on regarderait des films comme on avait regardé antérieurement des pièces de théâtre, des concerts, du music-hall ou des revues. L’Histoire a jugé ces deux options et le Nickel Odeon est aujourd’hui une curiosité de musée. Mais, circa 1900, la terrible Edison Illuminating Company, la puissante entreprise de Thomas Edison, ne l’entendait pas de cette oreille. S’il voulait s’intéresser plus avant au cinéma, le modeste montréalais Ouimet se devait de composer avec une telle puissance. Il devint donc, en 1904, représentant de la Edison Illuminating Company pour l’est du Canada. Des tensions apparurent assez vite entre monsieur Ouimet et ses patrons ricains. Ceux-ci, très jaloux de prérogatives, de copyright et de contrôle de marché, n’autorisaient pas qu’on dévie le moindrement de la formule du Nickel Odeon. Français d’Amérique hautement fasciné par la Doctrine des Frères Lumières, monsieur Ouimet en vint à patenter sa propre pateloute de projection. Cet appareil original, démarqué, libre de droits, sans pareil, il le nomma le Ouimetoscope. Pour la somme mirobolante de soixante-quinze dollars, il acheta alors un cabaret de danseuses de l’est de la ville, l’aménagea, et organisa des projections cinématographiques à petits tarifs, pour le remuant public populaire des faubourgs de l’est de Montréal. Par métonymie, sa salle de projection, qui était de cinq cent sièges en 1906, prit, elle aussi, le nom de Ouimetoscope. Première grande salle de cinéma en Amérique du nord, better believe it… ces individualistes de ricains niaisaient encore avec le petit isoloir de projection d’Edison. Mais cette courte avance n’allait pas durer éternellement. Le succès du Ouimetoscope fut initialement fulgurant mais historiquement passager. Oscillant entre des bandes d’actualité artisanales et des demi-fictions, le corpus manquait un peu de variété. Il s’y entremêlait souvent des courts-métrages vacanciers de familles tournés par monsieur citoyen Ouimet en personne, avec une des toutes premières caméras cinématographiques portatives. Malgré cet ensemble de limitations, la vie artistique et commerciale du Ouimetoscope d’origine fut assez durable, finalement, toutes choses considérées. Il tint le coup dix-huit ans. Quand les ricains allumèrent leurs lumières sur la Doctrine des Frères Lumières, le mot Nickel Odeon devint nickelodeon (en un mot… vite, vite, avant que le prix des places n’augmente!) et désigna, tout simplement, une salle de cinéma. Le flot hollywoodien submergea alors Montréal, comme le reste, et la première mouture du Ouimetoscope ferma éventuellement ses portes, l’année de la naissance de feue ma vieille mère, en 1924. Une salle de cinéma plus conventionnelle nommée, commémorativement, Le Ouimetoscope vécut, au même endroit, entre 1967 et 1992. C’est à son souvenir que furent confrontés en 1996, Ysengrimus, Firmin Guitare et Plume d’Oye.

Notre histoire ne se termine pas ici. Il y a peu, j’ai voulu montrer à la Lettrée Voyageuse, une jeune parisienne en visite à Montréal, la fameuse plaque commémorative d’il y a cinquante ans, au précieux contenu capté, il y a vingt ans, par la plume de fer de l’industrieux Plume d’Oye. Or nous ne trouvâmes plus, sur l’emplacement du Ouimetoscope, que ceci:

L’emplacement du Ouimetoscope au jour d’aujourd’hui. Photo: la Lettrée Voyageuse

L’emplacement du Ouimetoscope au jour d’aujourd’hui (intersection Sainte-Catherine et Montcalm). Photo: la Lettrée Voyageuse

.

Je faillis en tomber à la renverse. Des logements de type condominium à l’étage et, au rez-de-chaussée, un comptoir de hamburger multinational «famillial» dont je tairai pudiquement le nom. La plaque commémorative de bronze de 1966 a disparu. Le seul souffle d’un soupir allusif évoquant encore l’aventure héroïquement prospective de Léo-Ernest Ouimet réside dans une bannière latérale portant, en grandes lettres blanches, cette ultime vieille antonomase néologique: Ouimetoscope. On peut pas la rater, à l’encoignure de l’immeuble, si (et seulement si) on a la présence d’esprit qu’a eu la Lettrée Voyageuse d’aller tirer son portrait depuis l’autre côté de la Catherine. Dépêchez-vous, avant que ça change encore! Autre point de vue, autres temps, autres mondovisions, autres malbouffes culturelles

.
.
.

Posted in Cinéma, Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Culture vernaculaire, Montréal, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , , , , | 13 Comments »

Le Jour Ordinaire

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2015

cannes-de-bonbon

If every day was Christmas
If we could make believe…

.

C’était une maisonnette de conte, habitée par deux personnes. La maman s’appelait Fleur. La petite fille s’appelait Odile. Odile avait huit ans et à huit ans on se sent de plus en plus calme à l’approche du Jour Ordinaire. Ah, les Temps Ordinaires, ce sont vraiment les plus beaux de l’année. Ils arrivent n’importe quand, à n’importe quelle saison, mais personne n’a encore osé vraiment les annuler. Le Jour Ordinaire approchait donc à grand pas et il fallait dépouiller la maisonnette de conte de tous ses atours de Noël sinon on ne serait jamais prêtes. Il restait en effet encore une douzaine de Noëls avant l’entrée dans les Temps Ordinaires et on se devait vraiment de faire vite car les décorations, les friandises et les cadeaux cette année représentaient un encombrement particulièrement saillant. Ah, toute cette quincaillerie de Noël, il semblait toujours à ce moment précis qu’on ne s’en dépatouillerait jamais.

Mais Fleur et Odile avaient leur petite tactique personnelle. Dix Noëls avant le jour fatidique, elles appliquaient doucement une subtile méthode de freinage bien à elles. Simple comme bonjour, elles régressaient vers des Noëls plus archaïques, plus dépouillés, plus coloniaux, plus virginaux. Cela concernait surtout les cadeaux. On en diminuait graduellement le nombre, puis le volume, puis on les expurgeait de leurs vertus ludiques si énervantes et si peu envoûtantes. On diluait subtilement leur opulente densité pour en faire quelque chose de plus modeste, de plus badin aussi. Deux ou trois Noëls avant le Jour Ordinaire, on en était finalement revenues à la vieille doctrine des oranges pour la sagesse et des morceaux de charbon pour la turbulence. Fleur et Odile voyaient en fait à prendre les dix derniers Noëls pour se donner du recul et subrepticement se débarrasser des cadeaux de toute l’année qui formaient des piles pyramidales dans les douze ou quatorze coins de la maison de conte. On faisait basculer ces produits de consommation tintinnabulants, le moins abruptement possible mais quand même avec toute la fermeté requise, dans la banalité usuelle qui annonçait de façon tant attendue le jour de calme sublime. Les oranges des derniers Noëls s’accumulaient doucement dans un petit panier d’osier non tressé qu’on posait délicatement sur la table triangulaire dont la nappe rouge vif allait bientôt disparaître pour quelques jours. Les morceaux de charbon, morceaux choisis, s’accumulaient sous une cheminée encore temporairement enguirlandée, mais qu’on allait un bon jour, pour quelques jours, pouvoir allumer, car il n’y aurait bientôt, oh très bientôt maintenant, plus aucun monstre mythologique, barbon barbant blanc et rouge, à laisser s’insérer par l’âtre froid et ambivalent des jours fériés à répétition.

Les décorations et les friandises, alors là c’était toujours compliqué au possible. Fleur et surtout Odile étaient constamment tentées de les détruire. Mais la flatulente pétaradance des Noëls revenait bien vite, et se trouver à cours de décorations et de friandises quand il fallait remettre l’épaule à la roue juste après les Temps Ordinaire, c’était bien lassant. Les décorations n’étaient en fait plus un problème depuis quelques années déjà. La mère et la fille, hardies et débrouillardes, avait fabriqué, en bonne planche de sapin –nous sommes, vous le devinerez, dans un monde ou ce n’est pas le sapin qui manque– une immense boite à musique, bourrée d’étagères et de crochets divers très pratiques et on y enfournait la scintillance agaçante, encore une fois graduellement, laissant doucement les strates de banalité s’infiltrer dans tous les coins et recoins de la maison de conte. Sur les friandises, surtout les périssables comme les pains d’épice, gâteaux aux fruits et autres imprécisions innommables dont nos cultures nous imposent l’ingestion rituelle depuis des Noëls immémoriaux, on n’avait par contre pas encore trouvé de solution satisfaisante. S’en gaver hâtivement ne donnait pas grand-chose d’utile car risquer une indigestion si près du Jour Ordinaire n’enthousiasmait vraiment personne. Tant et tant que, en un ballet discret dont seules une mère et sa fille ont eu de tous temps le secret, la petite Odile, quand sa mère regardait fort opinément et ostentatoirement ailleurs, finissait par jeter le tout aux corneilles qui s’en régalaient en toute saison, sauf, comme de bien entendu, à celle des récoltes.

On finissait donc par s’en sortir et il arrivait enfin, le Jour Ordinaire. Celui qu’on me charge d’évoquer ici resta pour toujours particulièrement saillant dans la mémoire de la mère et de la fille. Fleur et Odile ne se levèrent pas trop tôt, ce matin là. Elles se firent cuire un œuf chacune qu’elles dégustèrent en silence, les yeux dans les yeux, sur une table toujours triangulaire mais cette fois-ci sans nappe, au milieu d’une maison de conte nue. L’après-midi, le cœur gorgé d’amour et de simplicité, on alla faire quelques courses en voyant à ne s’approprier que des objets simples: du sel, des épingles à chapeaux pas trop fantaisie et surtout, des allumettes. Odile jugeait que le Jour Ordinaire était l’occasion d’assumer pleinement sa vocation de petite fille aux allumettes. Une soupe bien épaisse et fumante forma leur repas du soir. Elles le prirent en bavardant de ces choses sublimes et utiles dont les extravagances fériées nous font si souvent oublier la teneur cruciale. Les allumettes (de la petite fille) allumèrent un feu de charbon peu spectaculaire mais parfaitement adapté à l’austérité sereine du moment. Odile et Fleur prirent place devant le feu livide. L’enfant posa délicatement la tête sur l’épaule de sa mère et ne dit rien. Fleur, complètement engourdie par la joie tranquille des moments d’émerveillement suprême, finit par chuchoter:

Ah mon Odile, ah mon amour, quelle extraordinaire journée que celle du Jour Ordinaire.

Oui maman, ce serait si merveilleux si tous les jours étaient comme ça.

Et ce fut tout. Le fameux jour déclinait déjà. Dans peu de temps, la sarabande effrénée du tourbillon du temps des fêtes allait reprendre, mais ce soir, cette nuit, c’était encore un peu la paix sur terre. Une paix indubitablement reposante, anodine, ordinaire.

.
feu-de-charbon-final

Posted in Commémoration, Culture vernaculaire, Fiction | Tagué: , , , , , , , , , , | 10 Comments »

ÊTRE SANS DESTIN… parce que même le devoir de mémoire n’échappe pas aux contraintes ordinaires de la communication

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2015

Etre-sans-destin

Sorstalanság, c’était il y a déjà dix ans. La question se posait alors (et se pose encore) dans sa simplicité cuisante: comment transmettre la mémoire de la Shoah à nos adolescents? Comment faire sentir, à nos jeunes cadors frondeurs de ce siècle nouveau, la profonde destruction de vie et la douleur intime, incurable, absolue de l’Holocauste. Le corpus culturel est immense mais pas si facile à manœuvrer que ça, en fait. Mes deux fils, Tibert-le-chat et Reinardus-le-goupil ont lu, dans le cadre scolaire, Le journal d’Anne Frank. Ils l’ont découvert dans la version anglaise, bien moins lourde et bien plus vive que la version française. Eh bien, rien n’y fit. Ils se sont fait chier pour mourir. Reinardus-le-goupil a fait observer, non sans une certain pertinence: Anne Frank, il se passe rien. Ils sont dans une annexe enfermés. Ils entendent voler les avions anglais au dessus de la Hollande. Elle se fait donner un stylo et écrit, avec son stylo, combien elle aime son stylo. L’autre journée, l’événement de la journée c’est qu’ils ont fait rouler des petits pois dans un escalier et ont eu peur que les nazis les entendent. Je veux dire… Bon, enfin… L’autre journée, les adultes se bouffent le nez. La seule action c’est quand ils se font pincer par la police pronazi et là, le livre finit. Ça va nulle part et on apprend pas grand chose sur la Shoah avec ça… Il y a une implacable validité à ces observations. Anne Frank, qui, si elle était encore avec nous, ne serait jamais que cinq ans plus jeune que ma mère, a inexorablement vieilli et passe bien mal la rampe avec nos ados, nos garçons à tout le moins. Il faut regarder la chose en face. Le devoir de mémoire est, par-dessus tout, une exigence de communication et, dans le cas des produits culturels, la communication c’est quelque chose qui doit d’abord et avant tout se sentir, comme on sent une belle musique. Je me souviens, confronté à ce commentaire de Reinardus-le-goupil, m’être dit qu’il faudrait que l’expérience prenne la forme narrative d’une aventure enlevante, vécue par une sorte (je frémis de dire la chose comme ça) de Tom Sawyer ou de Rouletabille de l’Holocauste. Il faudrait qu’Anne Frank soit un jeune garçon et qu’il vive la vie des camps en jeune garçon, activement, vivement, presque chafouinement. Mes fils l’accompagneraient pas à pas dans la tragédie. Ce serait vivant, vibrant, douloureux, révoltant, insoutenable. Leur expérience en serait une de totale empathie, de compagnonnage dans la révolte contre le nazisme et dans la résistance à la brutalité des pouvoirs délirants, brutaux, irrationnels. Ils participeraient émotivement à la quête, à la terrible lutte pour la survie. Je me suis pris, pour le bénéfice de mes fils, à rêver d’un coming of age adolescent sur fond de camps de la mort. Je me suis cru terriblement cynique et insensible en rêvant de cela. Je ne savais pas encore que le célèbre rescapé des camps hongrois Imre Kertész (né en 1929, comme Anne Frank dont il est le cadet de cinq mois), prix Nobel 2002 de littérature, avait, de par et son vécu et son subtil talent de conteur, vu l’affaire dans cet angle aussi, dès 1975 (l’œuvre romanesque fut rédigée, en fait, entre 1960 et 1973), et que, en basant son script sur le roman partiellement biographique de cet extraordinaire auteur de la mémoire, le cinéaste Lajos Koltai allait réaliser cinématographiquement mon rêve.

Budapest, 1942. La Hongrie est alliée de l’Allemagne et le régime hongrois collabore férocement, de tout cœur à l’effort de guerre, selon la doctrine nazie. György Köves (joué par un Marcell Nagy titanesque) a quinze ans, l’âge de mon Reinardus-le-goupil quand nous avons visionné ce film ensemble. Il joue aux cartes chez la petite voisine qu’il aime bien, même si elle a horreur d’être juive et d’en subir les constantes avanies. Pourtant, on n’y peut pas grand-chose. Les jours se suivent et György fait son boulot, en prenant les choses comme elles viennent. Il est briqueteur dans un chantier que les autorités ont installé en périphérie de la capitale. Ses parents sont divorcés. Son père, que les autorités pronazi viennent tout juste de convoquer pour qu’il se présente à un de ces curieux «camps de travail» (dont il ne reviendra pas), le prévient contre sa mère et le recommande à sa nouvelle conjointe. Celle-ci, une fois le père de György disparu, se laisse rapidement tourner autour par un voisin qui lui apporte du bon marché noir bien frais. Ambivalente et glauque configuration familiale mais, que voulez-vous on a tous nos petits problèmes, et mes fils, déjà subjugués, accrochent bien mieux à ces remarquables manifestations de modernité précoce qu’aux états d’âme sempiternels, vétillards, redondants et parcheminés d’Anne Frank… Détail parmi tant d’autres, György porte, depuis peu, l’étoile jaune. Celle-ci est grosse, visible, limite grotesque. Bon, ce n’est pas bien marrant mais György ne s’en fait pas trop. Il a un laissez-passer de travailleur bien en règle et fait son travail assidûment et sans faire de vagues. À chaque jour suffit sa peine. C’est un garçon calme qui a un sens naturel de la fatalité tranquille. Un jour ordinaire, où il prend l’autobus pour aller au chantier, un constable hongrois vêtu à l’ancienne se tient au bord de la route. Il fait sortir systématiquement, des autobus venant du ghetto de Budapest, toutes les personnes portant l’étoile jaune. György et les autres garçons de son chantier lui montrent leurs laissez-passer mais cela ne semble pas porter bien fort. György ne se démonte pas. On lui fait vider ses poches. C’est certainement un malentendu qui fait que ces enfants et ces adultes sans destin se retrouvent, bon an mal an, dans un train pour la Pologne. On roule des jours et des nuits. Il fait vachement soif. En matant les affiches le long de la voie, les jeunes hommes du fourgon, dont György, arrivent à lire le nom de ce qui semble être leur destination: Auschwitz. Un nom allemand. Jamais entendu parlé de ce bled, dira pensivement un des voyageurs involontaires. L’Histoire nous le dit aujourd’hui, l’immense camp de concentration polonais d’Auschwitz-Birkenau accueillit (et extermina massivement) principalement des juifs hongrois. On les distinguait d’ailleurs dans le camp, par la lettre U (pour hongrois) qu’ils portaient sur leurs uniformes rayés en lieu et place de l’ancienne étoile jaune.

György séjournera et travaillera dur à Auschwitz (Pologne), puis à Buchenwald (Allemagne, non loin de Weimar), puis à Zeitz (Allemagne, non loin de  Buchenwald – György, dans sa narration, qualifiera ce dernier de «petit camp provincial»). Il grandira et deviendra un homme dans ce contexte carcéral toxique, cruel, extrême. Avec une force et une sobriété remarquable, la narration et la cinématographie nous font sentir la puissance absolue de la déchéance et aussi, et surtout, la crevant, la fissurant, une supériorité humaine qui fait que s’ouvrir à la vie, eh bien, c’est s’ouvrir à la vie, même au fond de l’horreur. György nous parlera de ce petit moment de douceur, quand le soleil décline le soir, juste après la soupe, qui lui fournit toute cette force d’être qu’il gardera toujours en lui. Des teintes de gris et de brun riches, de l’eau sale, de la boue, de la poussière de sel. Des plans courts, intenses, hiératiques mais sans ostentation, sans complaisance. Des figurants maigres, puissants, sublimes que la caméra saisit comme le ferait un regard ferme, détaché, endurci, embué, ouateux. Des dialogues sobres, dépouillées, limpides (je recommande la version originale hongroise qui préserve la pureté du jeu des acteurs, avec les sous titres français ou anglais – il n’y a rien de verbeux dans ce long métrage). Chanceuse dans sa malchance, la production de ce film (le plus coûteux de toute l’histoire cinématographique hongroise) tombe en panne pour plusieurs longs mois, faute de financement. Pendant que les producteurs cherchent de nouveaux commanditaires, une chose extraordinaire a lieu: l’acteur principal, Marcell Nagy, grandit. Tant et tant qu’il nous livre en point d’orgue du film un jeune homme qui est maintenant de l’âge de mon Tibert-le-chat, au moment du visionnement. Tous les gens que György a connu au début de son internement sont désormais disparus ou morts. Il continue de tenir le coup, hagard. Puis c’est la Libération, irréelle, hallucinante de bizarrerie et de langueur, puis le retour vers une Hongrie désormais sous administration soviétique. Les derniers moments du film nous exposent l’incompréhension, la cécité, la surdité des citadins de Budapest libérée, qui ne portent pas les camps en eux. György revoit sa jeune voisine, essaie de lui expliquer qu’un jour à Buchenwald, il est mort. Nous, nous comprenons à peine ce qu’il veut dire quand il dit, comme ça, comme en passant, qu’il mourut un jour à Buchenwald. D’avoir vu les images cinéma du drame, on voit un tout petit peu où György veut en venir, avec cette affirmation si biscornue, si étrange. La petite voisine, devenue femme et enfin libérée des affres de l’antisémitisme de jadis, ne comprend rien de ce qu’il raconte et György finit par se taire. Il répond à la cécité et à la surdité de ses compatriotes citadins par ce mutisme glacial, si caractéristique des rescapés profonds. Et le lien avec la frivolité de jadis est rompu, pour toujours.

Mes fils ont adoré. La mémoire historique s’est enfin transmise. Ils l’ont maintenant, leur support culturel véhiculant le cri de douleur de la Shoah. C’est un disque cinématographique début de siècle. Pourquoi pas. On pourra encore se le repasser. On pourra se la faire redire, notre incompréhension, qui est celle de ceux qui n’ont pas vécu l’indicible. Et, faute de vécu, il reste la transmission de la mémoire. Jamais l’ignorance, ou la méconnaissance, ou l’imperfection de la transmission des relais, ou la disparition inéluctable des témoins du crime absolu n’édulcoreront le devoir de mémoire.

Sorstalanság (titre français: Être sans destin, titres anglais: Fateless ou Fatelessness), 2005, Lajos Koltai, film hongrois avec Marcell Nagy, Béla Dóra, Bálint Péntek, Péter Fancsikai, Daniel Craig, 140 minutes.

Posted in Cinéma, Commémoration, Culture vernaculaire, Monde, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 10 Comments »

LE TRIPATIF (ou MANIFESTE TRIPATIVISTE EN TREIZE TABLEAUX)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2015

Tripatif-1-Rottenecards_6234548_4znwhhx298

Tripatif-2-Rottenecards_53988912_22fzkydb3x

Tripatif-3-Rottenecards_3645424_vv3gjwdw3v

Tripatif-4-Rottenecards_72191733_jnfdxf4bsm

Tripatif-5-Rottenecards_60221240_b7ybv9vb47

Tripatif-6-Rottenecards_8969578_5kjnt94k6j

Tripatif-7-Rottenecards_40357198_ggdvpjbmf4

Tripatif-8-Rottenecards_60261572_q28dyg2wpn

Tripatif-9-Rottenecards_12296767_pzkjfwxjpj

Tripatif-10-Rottenecards_268810_cj3j46d3ts

Tripatif-11-Rottenecards_23436771_qg8f6xn6zd

Tripatif-12-Rottenecards_10584251_gvf97fksfr

Tripatif-13-Rottenecards_236995_7g434tbqsb

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Culture vernaculaire, Monde, Montréal, Musique | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 27 Comments »

Entretien (d’Allan Erwan Berger) avec Paul Laurendeau au sujet de son ouvrage L’ISLAM, ET NOUS LES ATHÉES

Posted by Ysengrimus sur 7 octobre 2015

Islam-athee

Allan Erwan Berger: L’ampleur de cet ouvrage, qui, sans se vouloir exhaustif, embrasse quand même tout le paysage de l’islam, montre que le sujet ici traité vous attire par toutes sortes de côtés. Quel fut l’élément déclencheur qui vous propulsa dans cette enquête?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Il y a eu deux facteurs. D’abord l’existence d’un monothéisme oriental et abrahamique se jugeant (avec un peu d’outrecuidance à mon sens, mais bon) dans la force de l’âge. Je veux dire par là que voici un culte très proche du nôtre mais qui n’embrasse pas encore ses indices de déréliction. Il croit encore croire en lui même, disons comme le faisait le catholicisme circa 1951, avant le grand plongeon. Ceci est donc un moment absolument captivant, Une «époque formidable» de l’islam, en quelque sorte. Le second facteur, absolument crucial, ce sont les musulmans et les musulmanes de la diaspora. Ils (et elles) sont proches de nous, ils sont avec nous. On en parle. Amplement. Et pas très bien. J’ai voulu laisser se manifester ici, de concert, ma curiosité pour une religion monothéiste encore en haut de la crête et un respect attentif pour nos compatriotes musulmans, dont je suis solidaire malgré intox médiatique et ethnocentrisme au ras des mottes.

Allan Erwan Berger: Vous commencez par poser le cadre, et dans ce cadre vous définissez le point depuis lequel vous observez l’islam: celui d’un occidental athée. Occidental: bon, on se dit, voilà une personne qui est la résultante de tant de mouvements migratoires qu’on va pas lui chipoter sa position géographique et philosophique qui la place en bout de chaîne, et puis boum, en fait si… car voilà, vous êtes athée, et l’athéisme est la résultante de forces nées officiellement en Europe sous le patronage de d’Holbach, Diderot, La Mettrie et toute la joyeuse bande des petits monstres qui aboutit à Hara-Kiri par exemple, le journal bête et méchant. Alors évidemment, tout de suite, on s’attend à une objection, dont l’exemple-type est donné par la fameuse répartie: «On en reparle (du féminisme) quand tu seras doté d’un utérus, OK ?» qui est une attaque ad hominem portée contre un interlocuteur masculin, même sympathisant, pour lui dénier le droit de causer des femmes et de leur combat. Ici, on peut vous dénier la capacité d’être pertinent sur la religion simplement parce que vous n’avez pas de religion. Vous répondez comment?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Une petite rectification d’historien matérialiste d’abord (celle-ci ne dévalue en rien votre argument de base qui, lui, reste). Avant de venir de La Mettrie et du Baron d’Holbach, l’athéisme prend intellectuellement corps en de vastes mouvements sociologiques semi-conscients qu’on pourrait appeler: mouvement de déréliction. La déréliction s’installe historiquement quand les connaissances augmentent, les peurs diminuent, le conformisme ethno-familial se résorbe et le cureton perd en prestige devant l’avoué, l’instituteur, le bateleur ou le carabin. Nous (occidentaux), on est en déréliction comme on est en automne. Les feuilles crucimorphes tombent, tout doucement, sans violence. Mais il n’est pas loin de notre souvenir, le temps de leur vive verdeur. Aussi nous ne sommes pas abstraitement «sans» religion comme Bayard était sans peur. Nous sortons plutôt de religion, comme serpent qui mue. Et en matière d’athéisme, comme pour le reste, les maîtres penseurs sont des chouettes de Minerve. Leur cri devient audible quand le dispositif vespéral du crépuscule des cultes est déjà bien en place dans les masses. Mais laissons cela car votre question reste. Pourquoi parler de religion si on est sans? Je réponds qu’une religion, surtout une religion de portée universelle, est à moi autant qu’aux religieux s’y ralliant. Pensée dans un cadre athée, la religion s’avère être rien d’autre qu’un dispositif ethnoculturel analogue, disons, à la musique ou à la gastronomie. Je devrais ignorer la musique parce que je ne suis pas instrumentiste, négliger la gastronomie tant que je n’obtiens pas mon cordon bleu? Qu’est-ce que c’est que cet encapsulage des savoirs? Il n’est pas conforme à la vie ordinaire des cultures. Voyez la magnifique musique grégorienne. Je devrais m’en priver parce que je ne chante pas dans la chorale, ne comprend pas le latin et ne crois pas ce que le plain chant raconte? Mazette. C’est pas possible, ça. Le fait est que la religion nous laisse un produit, artistique ici, auquel j’ai droit autant que vous, que la mercière et que bon-papa. L’islam pour moi est un corpus semi-légendaire, me mettant magistralement en contact avec la vision du monde fondamentale (philosophique et mythologico-historique) d’un milliard et demi d’humains. Je devrais y rester sourd sous prétexte que je ne partage pas ses postulats? Franchement non. Je ne suis pas ici pour me convertir mais pour m’instruire. Votre religion a un impact universel, mes bons amis musulmans. Conséquemment, les penseurs athées s’y intéressent aussi. C’est leur devoir de le faire d’ailleurs, s’ils entendent comprendre adéquatement leur interlocuteur.

Allan Erwan Berger: Le Coran n’est pas sans racines. On peut voir, en le lisant, qu’il s’accroche à l’histoire, qu’il ne naît pas inédit depuis un hors-sol hors le monde, car bien des canaux mythologiques lui fournissent la matière imagée de son propos. J’ai été joliment étonné fin 2014 lorsque, ayant lu votre «Naissance de Jésus» telle qu’elle est relatée dans le Coran, j’y reconnus les motifs et le contexte du récit, par Homère, de la naissance d’Apollon: solitude, isolement, clandestinité de la mère qui est exposée à un danger, et présence cruciale du palmier nourricier… tout s’y retrouve. Plus généralement, le Coran dispose, pour son prêche, des nombreux éléments d’un corpus littéraire anatolique (est égéen, sud-Taurus) très ancien, qui date du temps d’avant la période hellénistique. Du coup, la langue grecque lui est fondamentale! «Elle est manifeste non seulement dans le lexique coranique, mais aussi dans les métaphores, la transmutation opérée sur les récits d’apparence biblique ou midrashique, ainsi que dans les références juridiques ou économiques.» Je cite ici l’anthropologue Youssef Seddik, dans son introduction à Le Coran, autre lecture, autre traduction, éditions de l’aube, 2002. Monsieur Seddik y montre que bien des mots arabes sont forgés sur du vieux grec, et que la réinterprétation hellénisante des signes inscrits dans le Coran délivre l’étudiant de toutes sortes d’obscurités qui jusqu’à présent semblaient indépassables: bien des fragments de sourates y trouvent un sens dont le niveau de clarté se place enfin en harmonie avec celui plus général de l’ouvrage, qui n’est quand même pas très mystérieux. C’est là une découverte plutôt inattendue, mais à laquelle on aurait dû, évidemment, s’attendre. Qu’en pense le linguiste Laurendeau? Et qu’en pense le sociolinguiste?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): La philologie coranique nous donnera à rencontrer le type de variations thématiques et linguistiques que vous avez la finesse de brièvement décrire pour nous. C’est fatal et ma joie ici c’est de voir des penseurs musulmans se mettre par eux-mêmes à ce genre d’analyse. Le jour où ils regarderont le corpus crucial dont ils sont les dépositaires culturels avec la sérénité de l’historien, cela sera d’une utilité immense pour le savoir universel. Vos observations de détails annoncent l’aube de ce jour et j’en suis ravi. Pour le penseur athée, le Coran n’est pas un texte révélé et c’est de le croire un texte révélé qui minimise son importance. Ce postulat mystifiant sereinement fracturé, le vrai travail de recherche peut commencer. Le linguiste Laurendeau, qui n’est pas un orientaliste, vous dira, abstraitement mais sans risque, que les unités lexicales voyagent, notamment de par le commerce des objets qu’elles désignent. Pas de surprise donc de voir des mots grecs dans l’arabe, y compris celui du Coran dont on ne se fatigue plus à démontrer qu’il est un long ouvrage écrit dans une langue terrestre, soumise notamment à une variation sociolinguistique laissant son lot de traces philologiques. Cause entendue, à tout le moins dans le principe. Sur le sociolinguiste maintenant, vous me permettrez, en prenant un petit peu de hauteur, d’en invoquer un et pas le moindre: Mahomet lui-même. Citoyen de la Mecque, ce vaste et tumultueux marché des convergences, pendant des années, il ne lui a pas échappé que les Arabes se mécomprenaient sur tout: les dieux (idoles) qu’ils adoraient, les ententes tribales qu’ils contractaient, les réseaux commerciaux qu’ils mettaient en place. Bisbille intégrale. Foutoir permanent. Le seul élément intellectuel d’unification qui raccordait ces gens, c’était la langue. Une langue commune, belle, sonore, ancienne, fort peu soumise aux contraintes variationnistes et ce, pour toute la Péninsule Arabique. Pas surprenant que Mahomet ait assis son culte d’abord et avant tout sur le récitatif oratoire comme essence du rapport au divin (Récite!… Récite!… sont les tous premiers mots du Coran), ensuite sur le livre, comme dogme. L’islam est une des seules grandes religions où la langue entre, dès le dispositif fondateur, en perspective mystique. En voilà de la belle sociolinguistique empirique constitutive de cohésion sociopolitique! Mahomet nous donne aussi à voir comment un sociolinguiste passable peut devenir un théologien mauvais. En effet, sur la base de l’unité linguistique des Arabes, maintenue par delà conflits et crises sociales, le Saint Prophète a voulu voir l’indication d’un monothéisme ancien, unitaire lui aussi mais perdu, qu’il fallait restaurer, en puisant dans la tradition localement disponible. Mahomet n’a pas vu ou voulu voir qu’il faisait, lui, de par la force et la cohésion de son action, entrer en monothéisme abrahamique des populations polythéistes depuis toujours mais prêtes, mûres. Ce faisant, il prouva factuellement, glottognoséologue avant la lettre, que l’unité linguistique pouvait servir de tremplin à une unité idéologique et/ou sociopolitique plus profonde qui elle, finirait par rayonner sur le monde entier, et dépasser les barrières linguistiques ayant tant tellement délimité les oscillements initiaux de son berceau.

Allan Erwan Berger: Venons-en à Aïcha, à sa disparition momentanée d’une caravane, à son retour tardif sous la conduite d’un jeune homme. Vous faites de cette histoire un pivot, celui du moment où une femme soucieuse de son exactitude comportementale s’est vue souillée d’un soupçon, où toute sa foi innocente en son mari a été ébranlée… et tout l’édifice avec, car monsieur resta diablement silencieux et ne prit pas sa défense immédiatement. De ce jour commence la période où Aïcha met de la distance entre ce qu’elle perçoit et ce qu’elle s’en dit. Changée par cette fêlure dans sa foi, elle devient même humoriste, n’hésitant pas à égratigner son Saint Prophète à l’occasion d’un décret rendu qui aura, si je me souviens bien des termes, nécessité l’emploi de la couverture, c’est-à-dire nécessité la descente d’une révélation, pour être correctement reçu – Mahomet s’enveloppait dans une couverture quand il sentait qu’on allait lui dicter quelque chose, et là je crois bien que «l’ordre» était de prendre une nouvelle femme. Bref, Aïcha manifeste qu’elle n’est pas dupe, qu’elle détecte un procédé. Elle en fait part à son mari qui ne trouve rien à redire, ni à dire. Aïcha endosse ici un drôle de rôle: celui de surmoi du Saint Prophète. Ce n’est pas si nettement énoncé, bien entendu, mais c’est bien la seule personne féminine à s’être permis un sarcasme dans toute cette histoire. Que vous inspire ce personnage?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): D’abord du respect. Le préjugé d’intox occidentale instrumentalise salacement Aïcha, faisant des gorges chaude sur l’âge qu’elle aurait eu au moment d’épouser le Saint Prophète. Il y a là un salissage stérile de faux critique ne suscitant aucune stimulation intellectuelle (et, conséquemment, ne présentant aucun intérêt). Ces développements tendancieux à hue autant que ce que les hagiographes nous fournissent à dia sur Aïcha nous obligent d’abord à poser, plus globalement, la question de la véracité du drame des figures de l’Islam naissant. Je vous pose la question entre nous, mon cher ami. Macbeth, dernier roi effectif de l’Écosse indépendante, a-t-il tout aussi effectivement trucidé son prédécesseur le roi Duncan, en opérant comme le pâle séide de son épouse, Lady Macbeth, elle-même seule colonne vertébrale vivante et durillonne de l’Écosse sauvage? C’est historique ou c’est fictif ou on s’en tape? Vous me suivez? Quelle pertinence factuelle reconnaître au drame shakespearien? Sauf que surtout, la question se pose: quelle pertinence allouer à cette question-là même… cette quête fallacieusement distillante et niaisement positiviste de la ci-devant vérité historique? Il en est autant d’Aïcha qui, elle aussi, se donna à nous à travers des traces semi-légendaires et au sujet de laquelle la problématique cruciale n’est pas de l’ordre du que fit elle? mais bien de l’ordre du que signifie t’elle? D’où l’entière validité philosophico-herméneutique de votre question: que vous inspire ce personnage? Les faits historiques ou légendaires présentés dans mes deux chapitres La Nuit d’Aïcha et La Bataille d’Aïcha viennent des hagiographes musulmans. Ces péripéties sont retenues dans le canon musulman, si vous me passez la formulation. Mon regard, mon angle d’approche de la figure d’Aïcha, par contre, vise à faire ressortir la dimension féministe de la quête largement involontaire de la troisième épouse du Saint Prophète. Aïcha incarne pour moi la droiture civilisationnelle des femmes (de toutes les femmes, hein, pas seulement des musulmanes). L’innocence impromptue de sa fidélité maritale au sein du grenouillage potineux des médinois et des médinoises, son souci, plus tard de faire passer les meurtriers du calife Othman en justice et non de les gracier tapageusement, dans le style des vieilles confréries arabes SONT l’innovation de l’apport d’Aïcha. Ces deux traits, fidélité tranquille et sans mélange envers l’engagement marital, soucis articulé de justice sociale, nous donne Aïcha comme Femme, plus précisément comme Civilisation-Femme. Inutile de dire que, pour des siècles, les machos malodorants (et pas seulement les machos malodorants musulmans) n’ont voulu ni d’Aïcha ni de sa signification critique profonde.

Allan Erwan Berger: À partir du second tiers du recueil, votre vagabondage en terre d’islam vous amène à nous poser des questions malcommodes et à émettre quelques commentaires à propos des malentendus et incompréhensions qui mitent nos relations avec les musulmans. Ce n’est vraiment pas simple. C’est d’autant moins simple que peu de gens prennent la peine de s’informer, que tout est fait pour désinformer, et que l’on confond –par bêtise, par ignorance et par calcul– pratique religieuse avec coutume laïque. Dans ces conditions, comment un individu lambda, disons un téléspectateur un peu critique, peut-il arriver à démêler le mensonge pour ne plus en être infesté? Y-a-t-il des clés d’identification des malentendus qui permettraient par exemple de catégoriser ceux-ci, à partir de quoi l’on pourrait envisager de réfléchir plus sereinement sans avoir à se jeter bêtement sur la sordide épicerie des fabricants de problèmes?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Discuter directement avec des musulmans reste la façon la plus assurée de se débarrasser de la couche d’intox et de propagande. Tout devient toujours plus simple entre nous, au troquet ou au marché, vous avez pas remarqué? Ce qu’il faut garder à l’esprit en conversant avec des musulmans c’est que ce ne sont ni des spécialistes de politique internationale, ni même des spécialistes de l’islam (le Coran leur est désormais presque aussi illisible que la Bible en latin). Mais leur naturel et leur traitement direct et frais de la réalité sociale ouvrent bien des yeux occidentaux, si ceux-ci ont eu la prudence élémentaire de laisser la condescendance au vestiaire. Mon chapitre intitulé Entretien avec une québécoise d’origine libanaise portant le voile exemplifie lumineusement ce genre de fructueux dialogue. Évidemment la première réaction de nos compatriotes musulmans et musulmanes quand on les approche ainsi est souvent une sorte de surprise amie. Je reviens d’un séjour à l’hôpital et j’ai eu des conversations hachées (ces travailleuses sont débordées) mais très intéressantes avec une infirmière d’origine marocaine, jeune mariée, ne portant pas le voile, et que nous appellerons Amina. Amina me disait qu’elle était heureuse en ménage avec un marocain qu’elle a connu à Montréal, dans le quartier où elle vit depuis son enfance, et qu’elle était professionnelle et que ni son mari ni son père ne lui dictait ses comportements. Cela me parut parfaitement convainquant. Elle me dit aussi: «Par contre vous, je vous trouve bien critique envers l’Occident. De la propagande malhonnête, il y en a dans tous les pays vous savez, au Moyen-Orient aussi». Respectueux de son regard critique sur son segment-monde d’origine, j’ai quand même été moralement obligé de lui dire ceci: «Amina, je vais devoir laisser les gens des pays dont vous parlez ici faire leur propre autocritique. Je ne peux pas faire leur autocritique pour eux, vous comprenez. Chacun a son bout de chemin à faire. On ne peut pas faire l’autocritique des autres. Donc moi, je m’occupe de l’autocritique des occidentaux, blancs, condescendants, outrecuidants, adipeux, et peu amènes. Car vous, vous ne savez pas comment pense un occidental, blanc, condescendant, outrecuidant, adipeux, et peu amène. Moi je le sais.» Cela a bien fait rire Garde Amina de m’entendre parler comme ça. Et je dois dire que, une fois de plus, j’ai appris plus sur mes compatriotes musulmans, en conversant avec cette infirmière au jour le jour, que devant n’importe quelle téloche. Clef d’identification des malentendus, vous me demandez? Conversons directement et ouvertement avec nos compatriotes musulmans. C’est aussi prosaïque que limpide et fort inspirant, même quand ce ne sont pas des gens savants avec qui on a la chance d’échanger.

Allan Erwan Berger: À propos de voile justement, je vous invite à commenter une décision qui confirme vos observations. En 2012, Cheikh Mustafa Mohamed Rached, professeur de droit islamique, a soutenu à l’université d’al-Azhar au Caire une thèse portant sur le caractère non religieux du port du hijāb (dans l’acception moderne du mot: voile). Après l’étude de la thèse du cheikh Mustapha, plusieurs spécialistes et théologiens ont conclu (juillet 2015) que son étude «approfondie des versets coraniques met un terme au débat autour de l’obligation ou non du voile». Le port du hijāb n’est pas un devoir islamique, mais se rattache à des pratiques de décence  liées à la coutume, ce que confirme votre «Entretien avec une québécoise d’origine libanaise…» : pour elle, sortir sans foulard serait comme, pour vous, sortir en slip dans la ville. Voilà pour cette décision, qui libère les femmes d’un devoir, et leur reconnaît un droit. Des religieux, en étudiant précisément leur livre sacré, viennent ainsi d’amputer l’exercice de leur religion d’une de ses plus voyantes pratiques. Imaginons qu’un jour des exégètes démontrent que nulle part l’amour libre n’est interdit par les évangiles, en s’appuyant sur le personnage du «compagnon préféré de Jésus» ou sur la relation du Christ avec Marie-Madeleine: est-ce ainsi qu’une religion combat sa propre déréliction? En portant un regard froid et honnête sur son propre corpus prescriptif?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Les religions sont des dispositifs intellectuels bricolés. Ça, en partant, c’est un principe. Une religion, c’est gluant mais c’est mollet aussi, malléable, onctueux. C’est bien pour cela que ça colle et que ça s’adapte, s’ajuste et, conséquemment, perdure. Il est aussi lancinant de noter (je suis certain que, magnanime comme vous l’êtes, vous allez me pardonner ce truisme) que les religions sont solidement corrélées à des dispositifs autoritaires. Ceci n’est pas tout de suite évident d’ailleurs et quand on gratte un peu, on constate que l’autoritarisme des religions leur est souvent greffé au fil des phases historiques par des instances extérieures au mythe ou au fantasme, exploitant la naïveté des sectateurs. On peut joindre à votre très sympathique exemple libertin marie-magdaléen celui, plus criant et beaucoup moins marrant, du célibat des curetons. N’importe quel historien minimalement sérieux vous expliquera que le célibat obligatoire des hommes d’églises fut mis en place, dans le cadres très précis de la hiérarchie pyramidale médiévale, pour permettre à l’église, comme corps de pouvoir, d’éviter d’avoir à se taper un gros problème d’intendance récurrent dans le modèle royal (et ducal): celui de l’hérédité des charges. Sans héritier, un chanoine ou un évêque léguait tout son avoir à l’église et ne la turlupinait pas sans fin pour que fiston ramasse le diocèse (alors que les rois et les ducs se battaient constamment pour positionner dans les marches dangereuses ou dans les charges administratives sensibles des hommes compétents plutôt que leurs rejetons). Il n’y a rien dans les textes sacrés sur cette question du célibat ecclésiastique, zéro, nada. C’est un artéfact moyenâgeux cardinal (avec calembour) qui ne disparaîtra effectivement que chez les réformés portés par le vent nouveau du monde marchand et du capitalisme commercial. Ouvrons collectivement les yeux une bonne fois. L’explication des problèmes religieux n’est jamais vraiment religieuse. Elle est matérielle, historique et sociale. Et à mes petits chrétiens ethnocentristes qui chialent constamment contre l’islam de nos compatriotes sans regarder dans leur propre cours, je me dois de répéter cette petite ritournelle de Jésus qu’on oublie constamment parce que ça fait tant tellement notre affaire de ne pas trop la laisser nous influencer dans un sens autocritique. Que celui dont l’ardoise est propre lance la première pierre…

.
.
.

Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

Posted in Culture vernaculaire, Entretien, France, L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Québec, Sexage, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , | 21 Comments »

THE YOGI BOOK… Le sage n’est plus, sa sagesse reste

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2015

yogi-berra

Peter Lawrence Berra (1925-2015) dit Yogi Berra vient de nous quitter. Il fut receveur pour les mythiques Yankees de New York de 1946 à 1963. Il fut un de ces innombrables joueurs en pyjama rayé qui hantent le panthéon des figures incroyables du baseball majeur (il portait le numéro 8, retiré depuis, et, fait crucial, le personnage de dessin animé Yogi Bear fut nommé d’après lui, pas le contraire). Un mot brièvement sur sa fiche. Frappeur, Yogi Berra tint une moyenne au bâton très honorable de .285. Pour obtenir ce chiffre, au fait, vous divisez simplement le nombre de coups de bâtons fructueux par le nombre de présence au marbre. Si un joueur se présente au marbre 20 fois et frappe la balle correctement huit fois (8/20 soit 40%), il se retrouve avec une moyenne au bâton de .400 et… finit catapulté au Temple de la Renommée s’il tient cela en carrière (le monstrueux Babe Ruth, le titan des titans du baseball majeur tint une moyenne globale de .342). De plus, Yogi Berra cogna 359 coups de circuits en carrière (Babe Ruth en cogna 714). Encore une fois: honorable. En défensive, Yogi Berra fut un receveur talentueux qui, entre autres exploits, fut justement le receveur de la fameuse partie parfaite lancée par Don Larsen lors de la Série Mondiale de 1956 contre les Dodgers de Brooklyn. On aura compris qu’une partie parfaite se réalise quand, oh merveille, aucun des 27 frappeurs (3 par manche de jeu avec 9 manches dans une partie) de l’équipe adverse n’arrive à frapper la balle que vous lancez/recevez. Berra fut intronisé au Temple de la Renommée du Baseball Majeur en 1972. Après une carrière de gérant moins fructueuse s’étalant cahin-caha jusqu’en 1989, Yogi Berra prit une retraite paisible et l’affaire aurait pu en rester là, avec un mérite sportif aussi parfaitement incontestable que solidement circonscrit au petit monde des grands stades.

Mais non, cet homme peu instruit, jovial, simple et spontané, allait devenir, presque sans s’en rendre compte et quasiment malgré lui, l’un des héros populaires les plus bizarres et les plus originaux de l’Amérique du 20ième siècle. Et qui plus est un héros intellectuel… En effet, Yogi Berra est à l’origine d’une série d’environ 70 aphorismes populaires (les fameux Yogismes, tous colligés dans THE YOGI BOOK) qui font de lui l’un des penseurs (absolument sans ironie) les plus cités par ses compatriotes. Son ami et ancien confrère avec les Yankees Joe Garagiola nous dit ceci, dans la préface de l’ouvrage (je traduis – P.L.):

On peut bien rire et se prendre la tête quand Yogi dit quelque chose de curieux comme «Tant que c’est pas fini, c’est pas fini», mais vite on se rend compte que ce qu’il dit est tout à fait cohérent. Et on en vient à utiliser ses paroles nous-mêmes car, finalement, elles s’avèrent un mode d’expression parfaitement adéquat pour les idées spécifiques auxquelles nous pensons.

 De fait, la clef du mystère des Yogismes, c’est la logique toute simple de Yogi. Il emprunte peut-être une route distincte de celle que nous emprunterions pour raisonner, mais sa route est la plus rapide et la plus vraie des routes. Ce que vous diriez en un paragraphe. Il le dit, lui, en une seule phrase. (p. 5)

La transmission populaire des aphorismes de Yogi Berra, via un colportage oral et médiatique s’étalant sur plus d’un demi-siècle, avait, avant la publication de ce petit ouvrage définitif, connu un certain nombre de brouillages et de distorsions regrettables. On imputait à Yogi Berra toutes sortes de citations farfelues, peu cohérentes, souvent excessivement ridicules et clownesques, d’où le sous-titre de l’ouvrage: J’ai pas vraiment dit tout ce que j’ai dit (pour dire: je n’ai pas vraiment dit tout ce qu’on m’impute – mais le fait est que je reste quand même présent aux aphorismes qu’on m’impute et que je n’ai pas textuellement dit – Ouf, Joe Garagiola a raison, la formule de Yogi surprend, mais elle est bien plus rapide). Un petit nombre des aphorismes de Yogi Berra sont intraduisibles parce qu’ils jouent sur des effets de sens spécifiques à la langue anglaise. Mais la majorité d’entre eux se transpose parfaitement en français (ou dans toute autre langue), ce qui garantit sans conteste leur impact de sagesse. Citons en six, sublimes :

Quand vous arrivez à une croisée des chemins, eh bien, prenez là (p. 48)

Si le monde était parfait, il ne serait pas (p. 52)

Si vous ne pouvez l’imiter, évitez donc de le copier (p. 63)

On arrive à observer énormément simplement en regardant (p. 95)

L’avenir n’est plus ce qu’il était (pp. 118-119)

Tant que c’est pas fini, c’est pas fini (p. 121)

Chacun des quelques soixante-dis (70) aphorisme est cité dans sa formulation propre et replacé dans le contexte verbal qui fut celui de son émergence spontanée initiale. L’ouvrage se complète de la préface de Joe Garagiola (pp 4-5), d’une introduction très sympathique écrite par les trois fils Berra (pp 6-7), de photos et de commentaires d’amis et d’anciens collègues de ce surprenant philosophe vernaculaire. Et, pour le pur plaisir, une grande photo de famille nous présente (pp 124-125) les enfants et les petits enfant du Sage, avec un aphorisme numéroté par personne. C’est ainsi que l’on apprend qu’une de ses petites filles du nom de Whitney aurait dit un jour:

Comment puis-je la retrouver si elle est perdue? (p. 125)

Eh bien… la sagesse inouïe de Yogi Berra, elle, n’est plus perdue. Ce petit ouvrage délicieux la retrouve. Toute l’Amérique cogitante y percole. Ne cherchons plus ses philosophes, ils sont à se courailler, en ricanant comme des sagouins et en pensant à leur manière, autour de tous les losanges de baseball, connus et méconnus, de ce continent incroyable …

Yogi BERRA, The Yogi Book – I really didn’t say everything I said, Workman Publishing, New York, 1998, 127 p.

C'est très difficile de formuler des prédictions, surtout à propos du futur...

C’est très difficile de formuler des prédictions, surtout à propos du futur…

.
.
.

Posted in Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Culture vernaculaire, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , | 14 Comments »

 
Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 184 autres abonnés