Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for août 2015

Sur le gouvernement par les sages et sur le mal involontaire (pastiche maïeutique de Socrate)

Posted by Ysengrimus sur 25 août 2015

B-Socrates-crowd
Un moment d’interaction respectueux mais critique entre Florence (jouée par une correspondante anonyme) et le vieux sage grec qui n’écrivait jamais. Cet échange est cité depuis l’officine de correspondance de Socrate (pastiché par Paul Laurendeau/Ysengrimus) sur DIALOGUS.

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Bonjour, Ô Socrate…

Dis-moi Socrate… J’ai lu diverses choses à ton sujet, et je crois que je peux dire que j’adhère totalement à ta manière de penser. Vois en moi une disciple qui souhaite avancer plus loin grâce à toi. Mais, cependant, il y a quelques points qui me heurtent… Cher Socrate, aide-moi à y voir plus clair!

Voilà… Tes discours au sujet de la démocratie, où tu dis qu’en vérité, la démocratie n’est pas véritablement juste et qu’au contraire, il faudrait nommer des sages, qui n’attendent rien de particulier et qui veulent le bonheur des citoyens… Eh bien, cette phrase-là, bien que je sois totalement d’accord avec toi, est impossible à mettre en pratique! Voyons Socrate, soyons réalistes! Crois-tu vraiment qu’un jour, nous élirons les «sages» et que nous mangerons de l’herbe parce qu’il faut avoir du respect pour les animaux, qui sont, selon toi, animés d’une âme et d’une conscience?

Vois-tu, j’ai lu quantité de bouquins, et quantité de dialogues… Je te rassure en te disant que dans l’idéal, je pense comme toi, et que si tu étais vivant, je passerais des heures à te suivre et t’écouter… Mais quant à la question de la mise en pratique, ou d’un retour en arrière pour vivre selon tes dires, eh bien c’est là que j’ai le plus de problèmes, car je n’en vois pas l’issue finale. Se faire gouverner par des sages mettrait le chaos, à mon avis bien sûr! Car dans la vie, qu’on le veuille ou non, on a besoin d’un berger qui guide ses moutons. Il peut employer certainement tout son verbe pour amener à lui ses chers protégés, mais un bâton sera peut-être nécessaire pour les récalcitrants… qui ne verront aucunement l’intérêt d’écouter la voix de la sagesse.

Et puis, Socrate, j’ai besoin de ton avis, sur un autre point… j’ai beaucoup réfléchi, et j’en suis arrivée à la conclusion que l’homme n’existait que par le sens qu’il donne à sa vie. Je m’explique: je suis un être vivant, doué d’une conscience. Je me lève le matin, et je vais me coucher le soir. Mais si en définitive, je ne donne pas un sens véritable à ma vie, un leitmotiv… eh bien ma vie ne sert à rien, et je dirai, pour aller aux extrêmes, que je peux me comparer à un animal qui, dépourvu de conscience, ne donnera aucun sens à sa vie sur cette terre…

Aide-moi Socrate, mon Maître à penser!

Je te salue et m’incline, attendant sur ta réponse!

Florence

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On me rapporte Florence qu’en ton temps des hommes et des femmes très puissants possèdent des empires économiques qu’on nomme, je crois, «entreprise». Ils dominent des secteurs d’activité immenses, prennent des décisions affectant des millions de gens et ne sont même pas élus. Ils contrôlent même les élus comme des marionnettes. La voilà ta belle démocratie: un théâtre de pantins déjà pleinement manipulé par les «sages» de Socrate. Elle est bien complètement là, cette «mise en pratique» que tu réclames. Il ne manque plus qu’une petite chose pas trop anodine: que ces sages soient vraiment sages… Ils ne le seront certainement jamais tant qu’ils perpétueront l’illusion démocratique sous l’oeil exorbité des naïfs.

Autrement, je comprends parfaitement qu’il faille donner un sens à ta vie mais n’oublie pas que le vrai sens de toutes nos vies c’est celui de voir la vérité vraie derrière le buisson bruissant des apparences fallacieuses.

Socrate

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Cher Socrate,

Merci pour ta réponse. Je comprends très bien ce que tu me dis. Permets-moi d’y ajouter ma déduction. Il me semble bel et bien impossible qu’un jour nous soyons gouvernés par des hommes qui ne seront attirés ni par le pouvoir, ni par l’argent ni par la gloire, qui auront trouvé le bonheur et qui désireront nous voir avancer sur ce chemin… Et si par hasard, certains en ont l’ambition, ils étaient écrasés à court terme par tous les autres, qui forment l’immense majorité. Penses-tu comme moi?

J’ai encore d’autres choses que j’aimerais que tu m’aides à éclaircir. Tu dis: «Je suis Grec, Mademoiselle. Pour moi, l’amour égalitaire ne peut exister qu’entre deux hommes. Si vous venez d’une époque mythique où les hommes et les femmes sont égaux, peut-être m’annoncerez-vous demain que les êtres humains volent dans le ciel, ou qu’on fait cuire le brouet en moins d’une minute. Vous me parlerez alors d’un monde que je ne comprends pas, que je suis incapable de comprendre. Un monde fou et fulgurant. Un rêve.»

Peut-être penseras-tu que je veux défendre la position des femmes; en fait, pas vraiment, j’ai plutôt un parallèle à faire. Tu parles d’amour égalitaire, n’est-ce pas? Accepteras-tu si je dis que bien que je sois d’accord lorsque tu dis que l’amour égalitaire ne peut exister qu’entre deux hommes, je pense alors que l’amour est aussi égalitaire entre deux femmes. Mais en disant cela, nous allons contre la nature… car la nature a fait l’homme… et puis la femme. Deux hommes ou deux femmes ensemble ne procréeront pas, et nous pourrons dès lors tourner en rond. Mais, je pense soudain à une chose… l’argument phallique est bien ce qui te fait soutenir cela, non?

Je ne conteste pas la supériorité de l’homme. Il est plus fort, et je pense qu’il est normal qu’il domine sa femme dans le respect de sa personnalité, bien entendu. Et pour moi, qui vit dans le 21ième siècle, c’est une thèse que je soutiens pleinement, toute femme que je suis!

Et encore une chose, sur un tout autre sujet. Après réflexion, je pense que «tout» et «rien», veulent dire la même chose. Qu’en penses-tu?

Et aussi, un autre thème qui me tient à cœur, tu dis que nul n’est méchant volontairement, ou qu’il le fait par ignorance. Mais, dis-moi, ô Socrate, de quelle sorte d’ignorance parles-tu? Pour moi, il y a en a plusieurs.

Au plaisir de te lire… et de débattre avec un Maître tel que toi.

Florence

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Ta déduction pessimiste sur le régime des sages est aussi fallacieuse que la déduction qui me mène à affirmer —bien intempestivement, selon toi et les gens de ton temps— que les humains ne voleront jamais dans le ciel, que le brouet ne cuira jamais en une minute et que la femme ne sera jamais l’égale de l’homme. Dans l’univers bien hasardeux de la prospective, il faut se méfier intensément de nos certitudes. Ces dernières sont du présent alors que la tentative prospective est censée se prononcer sur le futur. Le régime des sages viendra. Il est simplement une utopie pour toi autant que pour moi. Si une impossibilité ahurissante comme l’égalité entre l’homme et la femme est réalisable, c’est qu’absolument rien n’est en soi impossible dans la vie sociale.

Imparable est ton raisonnement par analogie voulant que si l’amour égalitaire ne peut exister qu’entre deux hommes il ne peut aussi exister qu’entre deux femmes. Je suis tout à fait prêt à accepter cela sans réserve aucune. Sur la suite de ce développement que tu soulèves par contre, je te demande simplement ceci: qui a dit que la procréation et l’amour de cœur devaient être réalisés avec la même personne? La procréation est un devoir civique. L’amour est une pulsion privée. Presque tout les sépare.

«Tout» signifie la chose et «rien» signifie l’absence de chose. Ces deux mots s’opposent. Affirmer qu’ils ont le même sens revient à assigner une existence solide au rien, ce qui est insoutenable, ou à nier l’existence du tout, ce qui a été soutenu par maints penseurs fallacieux qui continuent quand même de manger des matières solides et de dormir sur des surfaces molles pour ne pas esquinter une douillette carcasse dodue qui est bien loin de leur être rien.

Sur ta dernière observation, je dirai que d’aucuns pourraient prétendre que tu es bien méchante en parlant d’«argument phallique». Je me contente de te dire qu’il n’y a pas d’argument phallique. Il n’y a que des organes phalliques. Or j’ai la certitude qu’en attaquant mes organes alors que tu souhaitais t’en prendre à mes arguments, tu as posé un geste d’une méchanceté parfaitement involontaire! Il mobilisait simplement tous les types d’ignorances auxquelles tu peux bien vouloir rêver.

Si tu m’énumérais ces dernières, puisque tu prétends qu’il y en a plusieurs, je pourrais peut-être un peu rêver avec toi…

Socrate

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Socrate,

Je dois me rallier à toi pour admettre que nous ne pouvons pas clamer une chose ou un évènement impossible, car, qui sait, nous ne serons certainement pas là pour voir leur éventuel accomplissement. Un point pour toi. Je constate simplement que tu juges que le régime des sages est une utopie, pour le moment. C’est bien ce que je voulais te dire avec mes mots maladroits lors de mon précédent message. Socrate, il te faudra me pardonner, car bien souvent je ne m’exprime pas très clairement…

Concernant ce que tu me dis sur la procréation et l’amour de cœur, voilà les pensées qui me viennent à l’esprit: prétendrais-tu que l’amour de cœur n’est venu qu’avec la nouvelle civilisation? Les gens de ton temps avaient donc de multiples vies? La fidélité ne comptait-elle pas? Car de nos jours, pour ton information, l’amour de cœur est devenu beaucoup plus important que la procréation. J’aurais même tendance à dire que la procréation, surtout dans les pays riches, régresse et perd son sens. Qu’est-ce qui est, selon toi, l’élément de cassure entre ces deux notions? Par contre, je me dis une chose: nous sommes des êtres humains, et ce qui peut nous différencier des animaux, ce sont nos sentiments, notre conscience, n’est-ce pas? Alors je pense tout de même que pour mettre au monde un bébé et s’en occuper, cela exige un minimum d’amour. Bien sûr, j’exclus de cette phrase, tous les accidents de parcours qui peuvent arriver involontairement et qui sont seulement primaires et sexuels. Mais un enfant a besoin de parents pour grandir sainement. Donc, logiquement, je crois qu’on ne peut pas dire que la procréation et l’amour sont séparés. Car si c’était vraiment le cas, eh bien, cela donnerait une société débridée où régnerait le chaos. Penses-tu que j’exagère?

Pour le «tout» et le «rien», il faut que je précise ma pensée. Ton raisonnement est juste, mais quelquefois, même souvent les contraires se trouvent côte à côte. En disant cela, je pense surtout à la haine, située à une respiration de l’amour… Voilà… un peu simple, peut-être?

Bon, maintenant, viens rêver avec moi… concernant l’ignorance… Faire le mal par ignorance: il y a l’ignorance du mot même: le mal, l’ignorance, ou plutôt la méconnaissance de la personne que nous côtoyons, l’ignorance de ce qu’est le bien… Dire qu’on fait le mal par ignorance, n’est pas complet, on peut rajouter qu’on fait du mal par mépris, indifférence, manque de tact, sadisme, égoïsme, etc. Tu sais très bien comme moi, que des gens ont plaisir à voir et à faire souffrir les autres (tortures…), alors c’est à toi de me dire… dans ces cas-là, qui sont volontaires, de quelle ignorance me parles-tu, toi Socrate, mon Maître?

Je m’incline et te salue,

Florence

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Sur le rêve auquel tu me convies, ainsi que sur le reste, je dirai simplement que tu fais bel et bien le mal par ignorance en enchevêtrant amour privé et passionnel pour l’amant de ton choix et amour sapiential, paternel et civique pour ta femme et ton enfant. C’est ta conception qui est le vivier de toutes les infidélités. Dans ma conception, ce mot n’a pas de sens, car chacune des fidélités requise à chacune des étages est intégrale, comme le sont la fidélité à la patrie et à la tribu, qui ne s’enchevêtrent pas non plus avec le reste.

Socrate

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Je lis ton message… mais c’est un concentré que je n’arrive pas bien à comprendre. Peux-tu, s’il te plaît, me donner un exemple? Ce que tu as l’air de me reprocher, c’est d’être multiple, de m’égarer. Je pensais pourtant être logique. Où est par conséquent le mal que je suis censée commettre par ignorance? Et en quoi ma conception est-elle le vivier de toutes les infidélités?

Merci, Maître, d’éclairer ma lanterne,

Je m’incline et te salue,

Florence

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Florence voici,

En étant fidèle envers ma patrie, je ne trahis pas ma tribu. En étant fidèle envers ma tribu, je ne trompe pas ma femme. En aimant ma chère épouse Xanthippe comme je le fais, je ne dupe pas mon amant. En rêvant de mon amant, je ne trahis pas mon fils. Mon amour pour ce dernier reste entier, inaltéré, inégalé. Et mon amant m’aime, sans trahir sa tribu, sa patrie, sa femme ou ses enfants. Pourquoi? Tout simplement parce que, comme aucune de ces instances ne s’est liée par un serment d’exclusivité unilatérale, l’infidélité n’existe pas.

L’infidélité n’apparaît que lorsque, un serment d’exclusivité unilatérale ayant été ouvertement engagé, il s’avère irréalisable à terme et la nature et la subtilité de la vie nous obligent à le trahir. L’infidélité subversive requiert la fidélité exclusive comme repoussoir de sa propre existence.

C’est ton monde ça, Florence, pas le mien. Ton ignorance de mon monde inscrit donc un petit mal dans ton raisonnement. Mais il n’y a pas de quoi en faire un malaise. Généralise simplement adéquatement sur ce que tu vis toi-même. Trahis-tu ton amant en aimant ta sœur? Trahis-tu ta sœur en aimant ton enfant? Trahis-tu ton enfant en adorant ta meilleure amie? Celle-ci est-elle flétrie par le grand amour que tu ressens pour ta mère? Bien sûr que non. Élargis simplement ce cercle à quelques personnes et quelques instances de plus, et te voici en Grèce antique…

Socrate

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Socrate,

Merci, j’ai compris ce que tu voulais dire. Tu as totalement raison.

Puis-je te solliciter pour encore deux choses, Maître? J’ai bien conscience que ton temps est précieux, mais j’ai besoin de comprendre et j’ai besoin de conseils et d’une façon de voir. Explique-moi, patiemment, ta théorie sur le mal que l’on fait par ignorance, ou involontairement. Je mets de côté mes œillères et mes préjugés, et je rends mon esprit libre et ouvert pour comprendre. Car c’est un point que je trouve des plus importants, et surtout, un point central des problèmes de notre monde, et de l’humanité depuis la nuit des temps.

Et puis, Socrate, j’aimerais t’aborder pour un problème d’ordre personnel, et avoir ton opinion. Chaque jour qui passe, je me bats contre un certain non-sens qui m’habite, source d’une grande souffrance. J’ai cette sensation que je dois trouver un sens à chaque jour, à la vie en général. Il y a beaucoup de lucidité, il y a eu beaucoup de questionnements. Tu n’as certainement pas un remède contre le non-sens d’une existence, mais peut-être ma situation t’inspirera quelques mots.

Bien à toi

Florence

P.S. si mes questions commencent à t’importuner, fais-le moi savoir, car je ne veux en aucun cas te déranger.

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Tes questions ne m’importunent aucunement, Florence. La force et l’intelligence du dialogue qu’elles provoquent me laissent avec l’impression que les yeux qui reflètent ton âme doivent être d’une grande beauté humaine.

Je suis, plus que toute autre chose, un ancien combattant. Sparte a attaqué, submergé et occupé ma cité et en a ruiné l’empire commercial. De grandes souffrances ont émané de ces actions guerrières. Et pourtant, martial et belliqueux comme il est, le soldat spartiate ménage toujours ses coups. Il a la sobriété défensive du contre-attaquant et rien dans son comportement, de hoplite ou d’occupant, n’est l’action d’un assaillant. D’un bout à l’autre, Sparte a détruit Athènes, ce joyau de civilisation, en croyant ferme comme fer de lance faire le bien du Péloponnèse.

Athènes aussi croyait faire le bien quand elle étouffait Corinthe, Thèbes et toutes les cités de la confédération spartiate sous son joug commercial. C’est que le mal involontaire porte un autre nom bien plus trivial, Florence. Il s’appelle: la bonne foi. Tu comprends?

Ton impression de non-sens est parfaitement valide. Exister n’a pas un «sens» comme une salutation ou une missive. L’existence n’est pas un message ou un langage. Elle est simplement, sans plus. Ce n’est pas de constater le non-sens d’exister que tu te tortures inutilement. C’est de t’en affliger.

Socrate

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Cher Socrate

Je me dois de te dire merci, du fond du cœur. Pour deux raisons:

– Parce que j’ai compris, (enfin! tu vas me dire…) pour la question du mal par ignorance ou involontairement. Il est vrai que la «bonne foi» peut être à double tranchant. Je n’y avais pas pensé. Cependant, je continue néanmoins à penser que parfois, on fait aussi du mal volontairement, pour le plaisir de voir souffrir, de faire souffrir, et ainsi s’élever par ce moyen au-dessus de l’autre, de l’écraser et prendre le pouvoir. Seras-tu d’accord cette fois-ci avec moi? Exemple: quelqu’un en déteste un autre, et organise une rencontre où il le battra et le laissera pour mort. Le mal, dans ce cas-là est volontaire, non?

 – Et puis, concernant la question du non-sens, ta réponse est un baume pour moi et pour cette plaie béante qui est en moi. Peut-être que dorénavant, je cesserai de vouloir à tout prix mettre un sens à l’existence, il me faudra accepter cette idée «d’être» et c’est tout. C’est déjà beaucoup, je crois. Tout simplement «être», sans chercher autre chose… et accepter ce vide, et le remplir si possible.

Pourrais-je, si un jour j’ai de nouvelles questions, te solliciter à nouveau, Maître? En tous les cas, merci Socrate, de tout ce temps que tu m’as consacré.

Je te salue et m’incline, et t’assure de mon respect.

Florence

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Une personne en déteste une autre au point de la battre à mort, Florence. Pourquoi? Elle a été abusée, violentée, elle se défend de quelque chose. Une telle violence ne peut, en raison, être gratuite. C’est comme à la guerre et personne ne fait la guerre volontairement, cela je peux te le dire. On n’accède pas à un tel degré de haine active sans qu’il y ait une cause. Or on ne veut pas nécessairement céder à cette causalité terrible, mais elle s’impose à nous, est plus forte que nous, que notre volonté.

Pour sa part, le plaisir de voir souffrir, de faire souffrir, d’abuser d’un pouvoir est un plaisir, une jouissance, une manière torve de bien donc. C’est comme le plaisir exagéré du vin, de la table ou des étreintes charnelles. Le cruel est comme l’ivrogne ou le sensuel, il est prisonnier de pulsions qui le poussent au mal malgré lui. C’est plus fort que lui. Il ne peut prendre le contrôle de lui-même volontairement. S’il le pouvait, il redeviendrait doux.

Il ne s’agit pas ici de nier les crimes et la violence. Il s’agit de nier la gratuité du crime et de la violence. Il s’agit surtout de nier fermement que la violence soit une option libre. C’est une option contrainte. Prends des humains sans contraintes et regroupe-les en un attroupement de ton choix. Ils seront tout naturellement placides et débonnaires les uns avec les autres. Si un brutal apparaît, il sera perçu automatiquement comme étant celui du groupe ayant un «problème».

Je suis toujours à ta disposition pour débattre de tout.

Socrate

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Cher Socrate, cher Maître,

Je reviens à toi, te souviens-tu de nos dialogues précédents? Si je t’écris aujourd’hui c’est pour te dire ceci. À mesure que le temps passe, je n’arrive plus à me poser toutes ces questions que je me posais jadis. Et je crois maintenant qu’à toutes ces interrogations, seul le silence peut faire face. Car plutôt que d’ouvrir la bouche et d’expliquer ce que je pense, ce que je ressens, je sais que le silence prévaudra, parce que parler, en fin de compte, ne sert à rien. Je n’ai plus de plaisir à parler. On naît seul, et on mourra seul, finalement. À quoi bon chercher?

Que penses-tu de cela?

Florence

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«Te souviens-tu de nos dialogues précédents? À quoi bon chercher? Que penses-tu de cela?» Voilà des questions fort profondes pour celle qui se donne comme ayant renoncé à questionner… Là où tu te fabriques un déni dépité et acerbe de ton questionnement, je vois son approfondissement, son dépouillement, son accession à l’essentiel…

Socrate

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Son accession à l’essentiel? C’est comme cela que tu appelles ce sentiment d’impuissance et d’inutilité qui m’habite? Ce sentiment qui dit que les mots n’ont plus le pouvoir d’exprimer la réalité? Oui, Socrate, tu as peut-être raison en fin de compte. Même très probablement, mais dis-moi Maître, je vais où exactement, sachant cela? Car il faut pouvoir faire face à ce dépouillement dont tu parles, et trop souvent je me sens seule face à cela, parce que personne ne peut comprendre, s’il ne passe pas par le même chemin. Comme j’envie votre aplomb, votre aisance, votre sans-gêne et votre liberté, à vous, les philosophes grecs. Comme je peux me sentir en prison dans ma société! Tu es un exemple pour moi! Et l’idée et le fait de connaître ta vie et comment tu l’as menée, me donnent une force pour continuer à marcher sur ma propre voie. Merci.

Je te salue et m’incline.

Florence

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Eh bien voilà, Florence, tu n’es pas seule dans ta quête finalement. Les philosophes grecs t’accompagnent. Et des philosophes grecs, il y en a bel et bien partout, dans tous les pays et de tout temps. C’est une sorte de folle diaspora. Et sache qu’ils sont comme les vérités fichées dans les éructations de la Pythie de Delphes. Il faut quand même un petit peu… savoir les trouver.

Alors dis-moi: tu vas où exactement maintenant, sachant cela?

Socrate

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Trouverai-je un jour la réponse? D’ailleurs, y a-t-il nécessairement une réponse à trouver? Je crois finalement que non. Quel que soit notre chemin de vie, nos réflexions, les questions surgiront sans cesse, et le cycle n’aura pas de fin. Seule notre finitude y mettra définitivement un terme. Et l’important est de pouvoir un jour l’accepter.

Mes hommages et mon respect, Socrate, mon Maître à penser.

Florence

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N’oublie jamais de transgresser ton fameux maître.

Socrate

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Il n’y a rien à transgresser chez toi Socrate.

Un homme qui prêche qu’il ne faut pas rendre le mal pour le mal, l’injustice par l’injustice… a tout compris. Un homme qui ne se targue pas de tout savoir et qui dit au contraire qu’il ne sait rien est digne de mon respect. Et il y aurait encore beaucoup d’exemples comme cela, mais cela concerne surtout ton futur, et je ne peux t’en parler ici. Sache en tout cas que ton attitude à la fin de ta vie me rend admirative. Mais rassure-toi, je ne fais de personne mon idole. Je fais de toi un exemple, il y a une différence.

Vois-tu un élément que je devrais transgresser chez toi, Maître?

Florence

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Le rapport de la disciple à son maître. Si tu t’intéresses tant à ma volonté, entend qu’il n’y est pas conforme. La nature même de ce rapport corrode mon programme philosophique. Pense cette question à sa racine, Florence, et tu verras le chemin qu’il te reste à faire. Qu’il nous reste à faire à tous les deux…

Socrate (qui, en fait, se devra de mourir pour mériter)

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Je vais sûrement te paraître stupide, mais je ne comprends pas en quoi mon rapport avec toi n’est pas conforme et pourquoi je devrais le transgresser. Moi j’ai besoin d’un maître à penser, sinon je n’ai plus de repères, et ma vie tombe dans le néant. Alors, c’est quoi, ta volonté au juste, j’ai dû louper un chapitre? Je sais qu’il me reste un bout de chemin à faire, (oh pas très long à ce que je sais, mais ça me suffira) mais j’essaierai de le suivre au mieux.

Et puis, pourquoi dans ta signature tu mets que tu devras mourir pour mériter? C’est faux. Tu es un sage homme et ce n’est pas ta mort qui te rendra plus sage encore! Au mieux, elle te rendra éternel aux yeux des générations qui suivront…

Toi, Socrate, noble accoucheur des esprits, je t’écoute. Ton précédent message noie ce que tu veux me dire avec des sous-entendus que j’ai peine à comprendre… Aide-moi à éclaircir tout cela! (si notre conversation t’apporte également, bien entendu)

Mes respects, Maître

Florence

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Aide-toi toi-même, Florence, seule et unique Maîtresse de Florence… Écris-le, ce chapitre que tu crois avoir manqué. Il est déjà là.

Socrate (vivant)

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Vivant? Mais moi, je connais un philosophe qui a été condamné à mort à cause de ses idées. Le tribunal lui reprochait de corrompre la jeunesse; ce n’était nullement vrai, bien entendu. Il aurait pu éviter la mort, mais pour vivre sa pensée et ses prêches jusqu’au bout, il ne l’a pas fait. Il s’est donc donné la mort en buvant la cigüe en compagnie de ses plus chers amis, et sans une once d’hésitation.

Que penses-tu d’un homme qui sans hésiter mourut pour ses idées?

Mes respects, Maître

Florence

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J’en pense surtout que le fait qu’il en meure ainsi indique que ses idées rencontrent pour le moins des résistances au sein des pouvoirs. J’en observe aussi que ceux qui s’opposent à ces susdites idées le font en s’en prenant matériellement au penseur plutôt qu’intellectuellement à sa pensée. Or, il est toujours douloureux et déplorable que l’objection capitale à des idées ne soit pas exprimée… elle aussi sous forme d’idées.

Socrate (qui sait parfaitement de qui tu parles)

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Et de qui est-ce que je parle?

Florence

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Du plus humble et du plus tourmenté des hommes: celui qui n’est plus en harmonie avec la pression de la Polis parce que cette dernière compromet son intégrité.

Socrate

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Je suis jeune, Socrate, j’ai vingt-trois ans. Qu’as-tu envie de me dire pour mon avenir, quel comportement dois-je adopter face à la vie? Face aux épreuves? Quels espoirs dois-je avoir et nourrir? Quel but dois-je viser?

Je compte sur toi et tes réponses pour avancer, Maître

Florence

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Le but cardinal à viser, c’est celui de la connaissance. Une connaissance adéquate de ton existence est la puissance la plus assurée pour prendre possession de ta destinée. Mais sais-tu seulement comment connaître?

Socrate

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Est-ce que je sais connaître? Pour ma part, j’essaie d’avancer dans l’existence en posant ouvertement les questions, sans hésiter à me remettre en cause si nécessaire. Mais cela ne soigne pas tous les maux, malheureusement. Et la connaissance n’est rien sans la lucidité. Ces deux choses vont de pair, et l’une n’est rien sans l’autre. La connaissance amène à la lucidité, et cette lucidité même donne et entretient cette soif incessante de comprendre pour atténuer le choc des éléments appris. Quel doux cercle… cela remplit une vie, je pense…

Comment «connais-tu», toi? En posant des questions? En suivant le principe de la maïeutique?

Mes respects, Maître

Florence

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Les principes de la quoi?

Socrate

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La méthode d’accouchement des esprits, que tu comparais au métier de ta chère maman. La différence dans ton cas, c’est que c’était en paroles et par des questionnements que tu accouchais les esprits.

Florence

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Ah bon! Mais… de quelle façon?

Socrate

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Eh bien… de la même manière que tu fais actuellement avec moi. Tu poses des questions, en avançant d’abord le fait que tu n’en sais pas plus que l’autre, que moi, dans ce cas. De par ton questionnement, tu vas l’amener à aller plus loin dans son raisonnement et à se rendre compte des éléments qu’il avait occultés jusqu’alors.

Reste à voir si tu sauras faire accoucher mon esprit. Parce que, Socrate, je suis comme ces jeunes que tu abordais sans complexe sur l’agora. Je tourne mes yeux innocents vers toi, et j’attends le verdict du Maître.

Florence

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Oui, et alors? Quel est-il?

Socrate

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Socrate,

Je ne sais pas à quel jeu tu joues. Si tu ne désires pas poursuivre la conversation avec moi, il serait bien plus simple de me le dire. J’aime les dialogues constructifs.

Florence

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Réponds à ma question alors, s’il te plaît, Florence.

Socrate

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Tu me demandes de me dire ton verdict? Je ne le sais pas. Peut-être que c’est à moi seule de me débrouiller? Que je suis assez grande pour cela? La seule chose que je sais, c’est que je suis très fatiguée, et que chaque jour qui passe, pour moi, est un combat perpétuel pour rester en vie.

Florence

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Je le sais. Ma civilisation a précédé la tienne sur ce malaise aussi.

Socrate

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Et alors c’est quoi le verdict?

Florence

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Quel verdict, Florence?

Socrate

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Que penses-tu de moi?

Florence

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Du bien. Et toi, que penses-tu de toi-même?

Socrate

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Je pense que je suis bien compliquée. Et toi, que penses-tu de toi? Dans quel domaine penses-tu que tu puisses t’améliorer?

Florence

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Dans un seul: l’existence humaine.

Socrate

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Claude Gauvreau: l’Épormyable

Posted by Ysengrimus sur 19 août 2015

Claude Gauvreau

Il est facile d’accepter Claude Gauvreau et
de se décider à être SOI

Janou Saint-Denis (1978, p. 194)

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Il y a quatre-vingt dix ans tout juste naissait à Montréal le poète Claude Gauvreau (1925-1971). Ce fut un casse-pieds indubitable doté d’un talent verbal et cabotinal incroyablement envoûtant. Il suscita, en son temps, les contre (ses lectures de poésies étaient souvent abruptement claquées) et les pour. Au nombre des pour figura, en bonne place, la dramaturge et poétesse Janou Saint-Denis (1930-2000), une inconditionnelle de Gauvreau et pas la première venue elle non plus. Elle oeuvra sans relâche, notamment par des séances de lecture de poésie, dans les années 1970, sur la mythique rue Saint-Denis à Montréal, à perpétuer la mémoire de l’Épormyable. Claude Gauvreau se suicida en 1971 par défenestration (on le retrouva empalé sur une grille, au pied de l’immeuble où il bossait sur un script de film). Cela contribua assez malencontreusement à la mise en place de sa légende mondaine, un peu affadie aujourd’hui au demeurant. Janou Saint-Denis ne se gêne d’ailleurs pas pour tapageusement nous servir le brouet sacralisant du poète maudit mécompris, à propos de Gauvreau. On se met en frais de nous annoncer une fausseté factuelle, qui était déjà une ritournelle creuse du temps de François Villon, j’ai nommé l’atermoiement selon lequel la masse n’aurait pas accès à la poésie:

la masse ignore la poésie et les poètes
on ne peut la blâmer
les quelques poèmes lus
au hasard d’une scolarité
plus ou moins efficace
sont loin d’être suffisants
comment créer un  entendement réel
entre l’individu et le poète
quand l’énergie créatrice est sapée
par toutes sortes de propagandes
à la mode du jour

[…]

le poète est un être habité
dangereux
qui nuit aux cadres établis
de n’importe laquelle des sociétés étroitement structurées…
le poète fait chambranler bien des murs
il n’obéit pas à une masse…
ni n’impose une dictature
ou autre discipline forcenée…
il est un témoin et non un propagandiste…
le poète est un IMMENSE PROVOCATEUR
qui abolit les portes murs barreaux plafonds planchers
il est l’instigateur de la GRANDE OUVERTURE
secouant les ombres
il attire les passions
joue avec la lumière
met à jour les cellules cérébrales
endormies dans la sclérose
et suspend le chatouillement du nombril
devenu pour plusieurs leur unique préoccupation

(Janou Saint-Denis 1978, pp. 135 et 171)

Blablablabla, cliché… Parlons donc du nombril des autres à travers le relais amplificateur du nôtre… Ah, cette vieille lune du bobo-clerc larmoyant, selon laquelle parce que vous ne lisez pas MES poèmes, vous êtes des sclérosés endormis qui n’ont pas accès à la Poésie… Il va sans dire que, dans la vision qu’en promeut Janou Saint-Denis et bien d’autres de nos chantres contrits du poétisme-élitisme, Claude Gauvreau (que d’aucuns surnommèrent, un tout petit peu perfidement, le mythocrate) est la victime intégrale et déchiquébarouettécontenancée de ce mépris sociologique brunâtre, générique et acide envers le Poète. Ici c’est Claude Gauvreau lui-même qui parle de lui-même à la troisième personne en fustigeant les caves (bien caves, réacs et ignares, au demeurant, là n’est pas la question) qui l’emmerdèrent et l’encombrèrent dans l’échafaudagefistolagechambranlage de son fabuleu-neu-neu-meuh mythe:

Il fut un temps (et ça peut être utile encore) où il suffisait de décocher quelque petite saligauderie bien sucrée, de perfidie persifleuse à l’adresse de Paul-Émile Borduas ou de Claude Gauvreau ou de l’automatisme en général pour se voir aussitôt octroyer du galon par les sommets de la vieille hiérarchie bien installée dans le statut quo. Et il semble que, même de nos jours, alors que l’automatisme n’a plus pour le représenter sans le gauchir et tâcher de le pâlir que quelques minimes énergies réputées désarmées, le vieux procédé soit encore employé fréquemment et qu’il donne auprès de la non vieille extrême-droite esthétique, en dépit de toute vraisemblance, toujours un rendement considérable surprenant en matière d’arrivisme sans rêvasserie encombrante réussie.

(Claude Gauvreau, Réflexions d’un dramaturge débutant, 1970, cité dans Saint-Denis 1978, p. 241)

Barbé à la planche par ce type de développement rebattu sur la poésie objet-de-mépris et sur le poète-victime-des-saligauds, je réponds à ce genre de thuriféraire pâmé(e) (dont Madame Saint-Denis n’est qu’un exemple parmi tant d’autres) et de dictateur-non-je-ne-dicte-rien-mais… montreur des bons et des méchants ès Arts (dont Gauvreau, dans ses pulsions autobiographes, chant-du-CYGNEuses et proto-suicidantes, est un exemple ardemment cuisant) juste ceci. J’ai pas besoin de ce genre de ratafia-fardoche-effiloche pour aller chercher MON Claude Gauvreau. Gauvreau l’écrivain automatiste, Gauvreau le théâtreux tonitruant, Gauvreau le flaflatuvesseux de mots. J’en veux, j’en savoure, j’en absorbe, j’en jouis et je m’en réclame. Je suis un verbeux post-gauvreaulogique et je m’assume dans toute la protubérance que cela engage, je ne vous dirai pas jusqu’aux tréfonds d’où:

Claude Gauvreau: gros

Claude Gauvreau était gros.
C’était un gros, Gauvreau, un taureau.
Il défonçait des portes, tête baissée,
Genre bélier,
En gueulant comme un diable.
C’est lui qui la donnait,
La susdite charge de l’orignal épormyable.
Et les huis éclataient.
Et son Lui s’éclatait.

Claude Gauvreau, c’était gros.
C’était verbal, c’était torrentiel.
Ça montait à l’assaut du ciel
Peinturluré bleu poudre dans le plafond théâtral
De je ne sais quelle salle paroissiale
Inévitablement, implacablement provinciale.
Ça gueulait, Gauvreau.
Ça vomissait, ça vombrissai.
Ça cacophonisait à larges brasses
C‘était tu gros!
Et plus c’est gros, plus ça passe.

Gauvreau, c’est niché ici.
Ça s’agglutine solide au tapon de mon parti pris.
Gauvreau c’est gros, ça fonce dans la danse
En se faisant
Ostentatoirement
Citer au nombre de mes influences.
Hénaurme poésie qui se crie et fait plus.
En ce sens qu’elle s’extirpe aussi de nos anus.
Et pas discrètement
Mais impitoyablement.
Comme disait Latraverse: un autobus.

Gauvreau gros, est ici, l’animal.
Tenez-vous le pour dit.
Honni soit qui mal y chie.
On a des oranges vertes sur nos étals.

(tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé, 2013)

J’expurge ouvertement et sciemment mon limpide agacement face à ces artistes hyper-égomanes (genre Bataille, Artaud, Robbe-Grillet, Gauvreau) qui bizounent ouvertement leur œuvre (d’autre part habituellement importante) en voulant convulsionnairement perpétuer, à leur strict bénéfice, ce sacré Sacré dont on avait pourtant si fermement dépouillé la prêtraille malodorante et réfractaire. Voilà qui est dit et ne se dédie… Maintenant, totalement à la décharge de Janou Saint-Denis, et déférence obligée pour l’originalité de son témoignage, il faut s’aviser du fait qu’un certain nombre de ses observations sur ce Claude Gauvreau, dont elle fut l’intime pendant ses années les plus vives, rejoignent intégralement l’authenticité de cet acteur culturel majeur du Québec du siècle dernier qui, il faut s’en aviser, pourrait tant tellement être encore parmi nous et nous parler de plus en plus (mon père, né en 1923, était encore frais et vif à quatre-vingt dix ans). Sur Claude Gauvreau, le communicateur naturel de la plus fulgurante des pulsions artistiques, madame Saint-Denis (qui, sans s’en aviser, se corrige presque) dit enfin:

Claude ne cessait de m’accompagner
implicitement
peu de rendez-vous fixés
quand je le voyais
il captait mon attention
par son authenticité
sa nature saine et globale
canalisant mes lectures
chaque fois que je le rencontrais
il avait toujours un nouvel auteur
dont il ne tarissait pas
et pour appuyer ses dires
il me prêtait les livres
qu’il avait le plus appréciés
 
BRETON    TZARA    DE NERVAL    JARRY
GHELDERODE    APOLLINAIRE    SADE
LAUTRÉAMONT    ARTAUD
 
Comme pour partager
Ses plaisirs intellectuels
 
érudit entre tous
sans étalage de sa compétence
il communiquait aux esprits chercheurs
toutes ses trouvailles voluptueusement
mais j’affirme qu’il ne m’a jamais rien imposé
sous prétexte de mode ou de propagande
m’acheminant plutôt vers la découverte de mon ego
et vers le choix d’une discipline propre à mon rythme
il m’a littéralement défrichée
balayant sans fausse pudeur
mes retenues mes préjugés
acquis chez les bonnes soeurs
creusant vigoureusement dans mon potentiel
pour y mettre à jour les racines de l’intelligence
du raffinement et de la lucidité
 
Claude n’imposait pas de dogme
il alimentait les désirs
en moi je vous le témoigne
il suscitait l’éveil de chaque cellule cérébrale
le besoin d’aérer pour meilleure réceptivité
et de rendre toutes cellules actives…….
 
ni égoïste ni tendancieux
Claude partageait hardiment
les fines fleurs de la connaissance
dispos à les cueillir
autant dans les livres
qu’avec les primitives
 
formuler sa pensée    la palper
jouir de chaque humeur
ne pas se laisser happer
par les convenances et les tabous
combattre pour des idées en évolution
plutôt que pour une idéologie théorique
la conscience toujours à l’affût
une manière de courage peu commune
marginale et difficile
une manière de Claude Gauvreau
 
s’il savait dire
il savait aussi entendre
attentif aux propos des autres
volontairement sourd aux potineries mesquines
des « sans cervelle » évitant de se tourmenter
de la futilité des imbéciles
surtout de leur négativisme
il ne commérait pas, n’intriguait pas
ne calculait pas, ne marchait pas sur les autres
il jouait face à face
la traîtrise l’a toujours étonné
 
Claude Gauvreau souriait beaucoup
grave et digne
sans l’affabilité hypocrite des meneurs de jeux
son rire parfois plus sonore
que sa voix si retentissante
dans les colloques publics
venait du profond de ses entrailles
ravageur tel un souffle de feu
détruisant les amères… inutiles

(Janou Saint-Denis 1978, pp. 53, 56, 58)

Voilà. Ben, c’est un peu lui, mon Gauvreau. J’avais treize ans quand il est mort mais ce que je lui dois, c’est encapsulé là, juste là, en ces rencontres vécues si intensément par Janou Saint-Denis circa 1952. Ce que cette poétesse sensible et sororale a eu la chance de palper en l’homme, je l’ai reçu, pour ma part, plus modestement, à travers l’œuvre et ce, références intellectuelles inclues. Bon, allez, j’ai pas à m’étaler sans fin. Vous avez mordu le topo. Le message, au fond, n’est pas nouveau nouveau. Il faut s’imprégner de l’art de Claude Gauvreau sans perdre vainement notre temps dans le filin-gluau-éructo-tamis-treille de son autopromotion frustrée, datée, barbée et contrite. Je vous laisse ainsi, sur deux échantillons de sa si puissante poésie semi-figurative, suivis d’un petit conseil cardinal.

Les serpents de neige

Fripés par le plat
Cernés par la lentille
Ils et il mangent dans le turchon de la malaisie histoïque
Abât les histrions ou que leur pisse surnage sur nos visages
bleus
La liqueur du courage coule sur les jalousies aux verts d’eau
rebords
La pinaïèche a relevé le col et sa massue veut du suc pour les
ourdis de la sonde
Ah         aaaaaaa        Arrêtez l’irisation
L’aveuglement vient pour les extasiés des beaux rums
processionnants
Ah la saison estivale est pour moi
Je serai un dieu de mon été
Lasssch !!!!!

Claude Gauvreau, recueil: Poèmes de détention, 1961.

(cité dans Saint-Denis 1978, p. 141)

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Notule sur l’Épormyable et sur le Je

L’agape ligaturée crache à chat et déjante
Hippartiri d’ermatel en talent recalé
Sibel rotol et calchimine cochinchiquette
Kermesse pâle et châles il m’est inné d’hennir
Cirer servimir jaunir jamais
Je suis crabure je suis irisé
J’allume des chalands au bout des bobèches d’arstride
J’allana jarnac alla jalna là
Je suis crabure je gis aporisé
Jaunir jamais Je non
Jehe jehanne je henni hànné
Je suis l’Épormyable
Et le Je.

Claude Gauvreau, recueil: J’ai ratéussi ma plonge, 1971.

(cité dans Saint-Denis 1978, p. 18)

Et voici maintenant, en point d’orgue, mon petit conseil cardinal. Plus que tout, il faut écouter Claude Gauvreau réciter lui-même ses textes. Tout ce qui compte est là. Qu’est-ce que c’est gros. Mais aussi, ouf, qu’est-ce que c’est grand. Indubitablement, Claude Gauvreau est épormyable. Pointfinalbâton. J’ai dit.

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SOURCE

Saint-Denis, Janou (1978), Claude Gauvreau, le cygne, Presses de l’Université du Québec, Montréal et Éditions du Noroît, Saint-Lambert, 295 p.

claude gauvreau le cygne

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AUTREFOIS (v.f. de YESTERDAY des Beatles)

Posted by Ysengrimus sur 6 août 2015

Beatles-yesterday
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Autrefois
Pour moi les problèmes n’existaient pas.
Maintenant j’en ai tellement. Je crois
Oh oui, je crois
En Autrefois.

Subitement
Je n’suis plus celui qu’j’étais avant.
Je me sens dans un brouillard pesant.
Oh reviens-moi
Mon Autrefois.

Sans même s’expliquer elle m’a quitté. Mais pourquoi?
J’ai fait un faux pas… et là je regrette Autrefois.

Autrefois
L’amour était un jeu si plaisant
Maintenant je cherche des faux-fuyants.
Oh oui, je crois
En Autrefois.

Sans le moindre mot elle me quitta mais pourquoi?
J’ai fait ce faux pas… et là je regrette Autrefois

Autrefois
L’amour était un jeu si fripon
Maintenant je cherche des solutions.
Oh reviens-moi
Mon Autrefois

Il y a cinquante ans pilepoil aujourd’hui, sortie du 45 tours YESTERDAY des Quatre Titans dans le Vent.

Traduire les Beatles. Convertir les Quatre Titans dans le Vent dans la langue de Brassens. Qui oserait oser…. C’est que c’est la musique pure. Mais aussi, le rythme, la dérision, l’anecdotique, la fraîcheur anodine d’un texte si badin qu’on n’ose y croire. L’allemand est la seule langue dans laquelle les Fab Four d’origine se sont traduits eux mêmes. I want to hold your hand devint Komm, Gib Mir Deine Hand et She loves you devint Sie Liebt Dich en 1963-1964 (cette dernière pièce décevra les quatre musiciens au point de les décider à ne plus jamais s’autotraduire – vous avez bien raison, les gars, laissez ça à ceux que ça excite). Les textes des Beatles sont encore un chantier de découverte pour le francophone. Et comme il faut bien commencer quelque part. À vos guitares, à vos semelles pour taper du pied (le rythme est cardinal, crucial). Chantons en cœur. Ce n’était pas des dieux psychédéliques. C’était des baladins. Eh bien en français aussi on peut faire le baladin…

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AMIGOLO, CHAMAN DES ABEILLES (Nicolas Hibon)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2015

Amigolo-abeilles

Les derniers aborigènes de la jungle de Guyane française perpétuent, bon an mal an, leur mode de vie ancestral. Ils le font le plus sereinement qu’ils peuvent, dans les circonstances contemporaines, et ce, en dépit des orpailleurs (chercheurs d’or clandestins) brésiliens brutaux et insensibles qui gorgent les rivières de rejets de mercure, et en dépit des hélicos de la Gendarmerie guyanaise qui survolent les pirogues pour prétendument inspecter l’état de santé de ceux qui cherchent à les faire nager sur le torrent nouveau des rivières anciennes. Le jeune Amigolo est le petit-fils de la vieille chamane des abeilles de son village. Celle-ci connaît le fin et subtil secret curatif des miels et sait sinueusement contourner le dard des terribles ouvrières, pour faire agir les reines et leurs essaims selon ses desseins. Amigolo vient tout juste, de par l’affront de douleurs cuisantes, d’accéder au statut de jeune guerrier. Il passerait bien le reste de sa douce vie à jouer avec les abeilles de sa grand-mère. Mais une quête inattendue l’attend, une quête terrible et mystérieuse qui mettra justement au défi, comme si de rien n’était, sa connaissance de la nature, mais surtout, par-dessus tout, son mystérieux ascendant savant sur les insectes de la jungle.

L’écriture magnifiquement vive et sensorielle de Nicolas Hibon nous entraîne, le souffle court, dans cette cavalcade exaltante qui nous fera traverser presque toute la Guyane dans le sens de sa longitude, une fois en fonçant vers le mystère, et une autre fois en en revenant. Dans un monde en lente déglingue, cerné par des forces tutélaires, contraires, inquiétantes et lointaines, menacé par la pollution et le cynisme des prospecteurs miniers illégaux, nous allons renouer avec la noblesse de la fin de l’enfance, le haut sentiment abnégatif, l’amour chaste, et le paradis, abstrait mais vif, des priorités supérieures. On assiste à une magnifique reprise de la quête du petit garçon qui s’avance pour devenir un homme. Il s’avance même avec son chien, ses bestioles en boîte, son couteau de poche, et ce qui furent les jouets et les amusettes de son enfance. Sauf que, soudain, sans transition et dans une explosion sensuelle et luxuriante, tout devient subitement immense, archaïque, atavique, tragique. On peut dire sans se tromper qu’Amigolo ne connaît pas encore la peur. Mais il va sans dire aussi qu’on se chargera bien, nous, tout au long de sa quête, d’avoir peur pour lui. Il faut aussi observer qu’à force de ramer (surtout au sens littéral du terme), notre garçon qui devient un homme va graduellement orienter nombre de ses comportements dans le sens de cette droite ligne qui est l’assise de toute l’économie méthodique des forces.

Cinq à six jours jusqu’à Antékum pata.

Seul.

Et autant de nuits.

Ce qui semblait un détail au premier abord est maintenant une réalité bien concrète, et ce qui n’était qu’insouciance il y a une semaine encore est désormais un impératif de survie.

Pagayer sur le bord pour ne pas s’épuiser dans une lutte incessante, et profiter ainsi du reflux naturel qui coule à contre-sens le long de la berge.

La pagaie de bois brut qui plonge dans l’eau alterne de droite et de gauche avec une régularité de métronome. La pirogue est bien équilibrée. Si ça n’avait pas été le cas, Amigolo aurait dû lutter contre les remous et rectifier sans cesse la trajectoire de l’embarcation.

Et puis Amigolo sera de moins en moins seul. Au fil de son cheminement va se profiler, d’entre les branches de la jungle, l’adulte. Ami ou ennemi? Exploiteur insidieux ou adjuvant sincère? Vieux chef sage ou baderne égoïste? Orpailleur brutal et absurde ou force implacable et tranquille du carcan aveugle du vrai? Grand-maman mensonge ou grand-maman vérité? La nature forestière et lacustre, sauvage et immense, va subitement se peupler d’ombres anthropomorphes, pour le meilleur et pour le pire. Et le jeune chaman des abeilles, matois mais inquiet, ingénu mais industrieux, luttera froidement pour accéder à l’amour, à la survie des ancêtres en soi et hors de soi, à la mise en forme de cette fragile gaufre de cire, fine et armaturée, qu’est le travail bien fait et mené à son terme. Au cours de cette quête, de cette lutte ardue et épuisante comme une pente boueuse, à la fois visqueuse, squameuse, dérapante et glissante, Amigolo, jeune aborigène guyanais de ce temps, prendra la mesure, inexorable et terrible, de ce qu’il faudra irréversiblement concéder pour vaincre, si ce n’est pour simplement survivre, ou plus simplement encore: pour vivre.

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Nicolas Hibon, Amigolo, chaman des abeilles, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF.

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