Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for septembre 2017

L’autorité victimaire

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2017

autorite-victimaire

Il fut un temps (ma jeunesse et avant) où l’autorité, notamment l’autorité de censure sur les discours et la pensée, était détenue par une instance tyrannique ex cathedra qui se légitimait dans son pouvoir statutaire, arbitraire et rien d’autre. Quand l’Église mettait les livres procédant d’une pensée autre à l’index, elle le faisait sur la base de sa capacité immanente et tranquille à imposer sa loi. Et pour lire ces ouvrages, il fallait se cacher d’elle. Quand le Parti dictait la ligne doctrinale et comportementale et ce, de gauche ou de droite, il fallait se tenir à cette ligne du parti pour y survivre et continuer d’exister politiquement. Avec le flux libertaire de la seconde moitié du siècle dernier, la ligne du Parti apparaît comme un barbelé renfrogné et un peu ridicule freinant la seule vraie libre pensée à stature et ne maintenant dans le corral que les pense-petits, les nostalgiques et les suiveux. Aujourd’hui, en matière politique, dissidence est transcendance.

Que ce soit de par l’Église, le Parti, la Patrie, les Médias, ou l’Administration Civile ou Entrepreneuriale, l’acte d’autorité, l’intervention autoritaire, soit n’existe plus soit existe de peine et de misère et à ses risques et périls. Les grandes instances forces, comme le Parti, l’Entreprise ou la Patrie, sont profondément décrédibilisées. Leur autorité de jadis se réduit au gendarmisme brutal ou à un verbiage inepte et creux dont la société civile n’a cure. Les grandes instances autoritaires vermoulues se dressent maintenant, roides et figées, sur les tablettes de l’histoire et, franchement, on va pas pleurer pour ces totems foutus d’autrefois. On a assez souffert (ceci NB, pour la suite).

Sommes nous donc enfin libres? Oh, oh, prudence. Car en ce figement dans la grande sauce jadis effervescente de l’interdit d’interdire, une autre instance s’est insidieusement insinuée dans la position d’autorité: la VICTIME. L’autorité brutale du lion arrogant est, de nos jours, remplacée par l’autorité malodorante et salissante de l’impudente mouffette. L’AUTORITÉ VICTIMAIRE est si gluante et emmerdante de nos jours que, déférence contrite pour son omnipotence contemporaine, de façon à sciemment éviter de me la coller sur le dos, je vais faire opérer la suite de ma démonstration dans le cadre d’un essai-fiction. L’essai-fiction dans ce cas-ci, c’est derechef le fait de procéder, pour exprimer des idées sous le poids implicite d’une censure, comme dans le temps des récits persans de toc de Montesquieu et de Voltaire.

Alors voici. Il y a des gens qui sont allergiques aux fraises. Vous leur faite bouffer des fraises et ils deviennent très malades. Les gens allergiques aux fraises c’est comme les gens allergiques aux parfums, ou les gens qui ont perdu leurs oranges, ou les gens qui ont perdu leur orangeraie, ou les gens qui ont perdu leur terre, ou les gens qui ont perdu leur nation, ou les gens qui ont perdu leurs familles, ou les gens ayant fait l’objet d’un fructocide réel ou supposé, ou les gens qui sont végétariens, ou qui sont végétaliens, ou qui sont des végétaux, ou qui font l’objet d’une discrimination parce qu’ils sont des végétaux, légumineux ou floraux, discrimination contre la couleur verte, ou mauve, ou bleue vif, ou contre une banane avec une pelure, ou sans pelure, ou contre deux bananes intimement collées ensemble, ou contre une banane fendue (banana split), numériquement majoritaire et avec de la mousse et des fraises dedans, ou sans. Je suis certain que vous voyez très bien la horde de victimes, diverses, diversifiées, plurielles, antinomiques, torrentielles et tonitruantes, à laquelle je fais ici pesamment allusion. Lalalalalère, il y a bel et bien FOURMILLEMENT VICTIMAIRE. Aussi tenons nous-en aux victimes de l’allergie aux fraises.

Du temps de l’autorité arbitraire de la Patrie ou du Parti, les victimes de l’allergie aux fraises, on en avait, l’un dans l’autre, rien à foutre. Elles rentraient dans le rang, en silence et en bon ordre facho, comme les gauchers, les goutteux et les bègues. Et tout était dit. Mais au jour d’aujourd’hui les victimes des allergies aux fraises (et toutes les autres victimes aux causes innombrables) ont pignon sur rue. Parce qu’elles ont souffert ou que leurs ancêtres ont souffert, une sorte de droit de veto leur est implicitement alloué dans la grande agora inclusive contemporaine. Ces victimes témoignent, s’affirment. Elles prennent la parole, courageusement au début, péremptoirement ensuite, et de fil en aiguille, elles entendent bien régir et argumenter réglementairement l’intendance de la fraise. Aussi il devient plus difficile de proposer des fraises au dessert, de donner une fraise spontanément à un enfant, de parler de fraise même, car il y a eu des victimes de l’allergie aux fraises et il faut tenir compte de ce que fut leur souffrance, devenue subrepticement comme monopolistique. Un consensus collectif, respectueux et civique, endosse cette situation victimaire. La société civile passe de concert, sereinement, le point de non retour sur la question de l’allergie aux fraises. Et il le faut, d’ailleurs. Chercher à ne pas tenir compte de ce fait victimisant serait purement et simplement une Cause Perdue. Les combattants d’arrière-garde se rangent assez vite, d’ailleurs. La distance critique face à la fraise s’instaure consensuellement, en se donnant désormais les victimes de la terrible allergie aux fraises comme référence vernaculaire implicite. C’est la mise en place de l’AUTORITÉ VICTIMAIRE.

Les victimes de l’allergie au navet, ceux qui se sont fait couper les ongles d’orteils trop courts dans leur enfance, et les daltoniens de naissance protestent. Ils jugent, en conscience, que l’allergie au navet, les ongles incarnés et la non distinction visuelle des couleurs sont des conditions victimaires plus graves que l’allergie aux fraises. C’est patent. Et si ce ne l’est pas, cela le deviendra. On ira même, toute honte bue, jusqu’à inventer de nouvelles conditions victimaires pour œuvrer à la démonstration du fait que les victimes de l’allergie aux fraises coexistent sociétalement avec des porteurs de souffrances, réelles ou supposées, en ayant vu d’autres, et des meilleures, eux aussi. C’est la ruée, la curée vers ce nouveau banquet de prestige. Un débat des préséances autoritaires se met alors en place, sourd, virulent, implacable. C’est la COMPÉTITION VICTIMAIRE. À ce point-ci, on croit encore à la bonne foi de toutes ces mouffettes victimaires qui se jettent du musc les unes sur les autres en se mettant à table… quoique le retour d’une dimension compétitive dans le tableau fait froncer force sourcils.

Arrivent finalement les vendeurs de fraises synthétiques en sucre chimique. Modernes et matois, ils ont compris qu’ils ne peuvent plus imposer leur camelote d’autorité, comme le faisaient autrefois, de par toutes sortes de tractations douteuses, la Patrie, le Parti, les Médias, ou l’Entreprise. Ces nouveaux fourgueurs de merdasse matérielle et mentale se glissent donc derrière les victimes de l’allergie aux fraises et se donnent comme leurs modestes serviteurs en patins. La fraise synthétique en sucre chimique prend alors position dans le cercle crypto-marchand de la promotion cyclique. Ses vendeurs-bergers laissent alors leurs troupeaux de victimes de service bêler et se lamenter, en misant sur le fait que leur puissance et leur acharnement larmoyant de bêtes bouclées permettront d’imposer éventuellement cette solution illusoire, synthétique et chimique. C’est le LOBBYISME VICTIMAIRE.

On est donc passé, à travers la transition victimaire, d’une autorité du diktat unique à une autorité des manipulations multiples. Comprenons bien que c’est le maintient caoutchouteux de l’ordre bourgeois facticement consensuel qui assoit l’autorité victimaire. Ce que les victimes disent sans le savoir c’est: nous ne nous révolterons pas mais accommodez-nous. Ensuite, la dimension crapuleuse du tout de la chose se remet en place graduellement, inexorablement. On va chercher, dans le champ verdoyant vieux de vingt ans d’un candidat quelconque, des fraises qu’on lui accroche subrepticement autour du cou. Quand il se présente pour faire un discours devant une populace truffée de victimes de l’allergie aux fraises, c’est l’hystérie collective et le musc des mouffettes victimaires se pisse dans toutes les directions. Candidat conneau vient de se faire piéger par un meilleur manipulateur du flux victimaire que lui. Le grand tyran unique a été remplacé par une profusion de petits tricheurs iniques. Le bien des victimes, le respect envers les priorités civiques les concernant, le devoir de mémoire face à leur tragédie, passent alors au second plan. Ce qui compte maintenant c’est de les utiliser pour bâillonner les autres tribuns d’onze heures. Leur allergie fraisière compte désormais moins que leur giclant musc de mouffettes, puant, fatal, imparable, exploitable. C’est la MANIPULATION VICTIMAIRE.

De gros populistes malodorants (aux mérites d’ailleurs intégralement inexistants) sentent confusément que ça sent le suif. Ils se mettent alors à s’agiter dans toutes les directions et à s’insurger. Ils protestent avec véhémence contre la rectitude politique. Ici encore, j’ai pas besoin de vous faire un dessin. Mais ces réactionnaires éperdus, qui veulent en découdre avec le treillis de mauvaise foi de la manipulation victimaire, se heurtent à la bonne foi de la société civile qui, elle, continue d’entendre à ce que le respect du aux victimes soit perpétué, et qui n’entend certainement pas se courber derechef sous la coupe du Parti, de la Patrie, ou de l’Index. Il y a tiraillement entre les victimes, ceux qui les protègent (dans tous les sens du termes) et ceux qui les exploitent.

C’est l’engluement lent et involontaire dans le piège libertaire, le paradoxe multidirectionnel de la tolérance. L’autorité victimaire a restauré une nouvelle forme de censure et, malgré ses luttes compétitives intestines intenses, elle est devenue une telle puissance que les manipulateurs sociétaux enfourchent cette nouvelle cavale pour la faire cavaler dans la direction de leurs priorités étroites. Le roi gigantal est devenu un roi boiteux. Il faut boiter comme lui pour survivre. Et les vendeurs de sabots trop serrés ont bien compris leur intérêt dans toute cette affaire, misère de misère.

Et les victimes de continuer de souffrir. Car le fait d’avoir pignon sur rue et d’être un animal de cirque enflé et souffreteux, faisant l’objet d’enjeux sociétaux formidables, ne vous rend nullement la sérénité de la gorge, du ventre et des idées.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a soixante ans, FUNNY FACE

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2017

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

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On a ici un film qui est une apologie ouverte et explicite de l’anti-intellectualisme commerçant, ran-tan-plan. Le philistinisme américain nous en a fait voir bien d’autres, et des pires, certes, on peut le dire. Mais bon, il reste que le susdit anti-intellectualisme est encore et encore ici le thème principal de la comédie musicale Funny Face qui fête au jour d’aujourd’hui ses deux générations d’existence. Explication. Mademoiselle Jo Stockton (Audrey Hepburn) est une jeune libraire de Greenwich Village qui rêve de monter à Paris pour aller y écouter, dans une boite enfumée de la rive gauche, l’éminent professeur de philosophie Émile Flostre (Michel Auclair) disserter sur la nouvelle doctrine philosophique du moment, l’Empaticalisme. En ce milieu des années 1950, il semble bien que l’intellectualisme soit de vogue puisque, d’autre part, la directrice du magazine de mode féminin Quality, la flamboyante et hautement The-devil-wears-Pradaesque Maggie Prescott (Kay Thompson) et son tonique photographe vedette Dick Avery (Fred Astaire) cherchent un faciès féminin jeune, vif, nouveau et intelligent d’allure… pour lancer une tout autre tendance de mode.

Dans leur quête d’imagerie intellective, Dick Avery et sa volubile et flacotante équipe se retrouvent comme en coup de vent dans la petite librairie beatnik Embryo Concepts, celle où justement, fatalement, bosse Jo Stockton. Une séance de photos est improvisée en rafale avec une mannequin et Jo apparaît presque fortuitement, avec ladite mannequin, sur certaines des photos. Quand il développe ces dernières, le photographe Avery est fortement intrigué par cette petite gueule marrante (funny face ou, en français, drôle de frimousse). Il avait déjà passablement froncé le sourcil quand il avait remis de l’ordre en compagnie de la petite libraire dans les piles de bouquins à l’ordonnancement dévasté par la tumultueuse séance de photos de ses journalistes de mode. Usant alors d’un subterfuge, on convoque Jo au quartier général du grand magazine de mode et on cherche à l’embringuer à faire la mannequin. Elle regarde la chose de fort haut au début, considérant la mode féminine comme du chichi commercial de peu de conséquence. Mais quand on lui fait comprendre qu’il pourrait y avoir un voyage à Paris à la clef, Jo se laisse submerger par l’éventualité de voir ses aspirations à la parisianité philosophique enfin assouvies. Et patatras, le temps d’un plan nous montrant un fier coucou rouge et blanc de la Trans World Airline survolant les mers et les mondes, et tout le monde se retrouve sur les rives de la Seine.

Jo se tient rive gauche, dans les cafés intellos. Elle y discute pendant des heures. Elle y refait le monde. Elle nous sert même une chorégraphie d’avant-garde avec deux pseudo-matelots dégingandés sur une sorte de jazz langoureux pata-ellingtonien. C’est là un de mes moments favoris du film. Corporellement et dramatiquement, Audrey Hepburn est mi-clown mi-diva. Il y a chez elle une très fine aptitude à doser gravité et cabotinage et comme, en plus, elle est une danseuse parfaitement crédible, le résultat arrive à être à la fois savoureusement ironique et insondablement tendre, presque respectueux dans la dérision ouverte. Maggie (la directrice de la revue Quality) et Dick (le photographe de mode), d’autre part, tout à la mise en place de leur événement promotionnel de mode, se tiennent, eux, rive droite. Ils vont tout faire pour y attirer Jo, qui, elle, rêve plus de philosophie empaticaliste que de glamour mondain. Anti-intellectualisme et visée réactionnaire du propos obligent, le photographe Avery (dont mes fils diraient qu’il porte fort bien son prénom car il est un Dick) finira bien par parvenir à entraîner Jo dans sa séquence de photos de mode et, graduellement emballée par ces bouffées de grand narcissisme qu’on lui impute implicitement d’office, notre jeune intellectuelle new-yorkaise en viendra à ouvertement s’enthousiasmer pour son nouveau statut de figure tendance de la mode parisienne.

Combinant une savoureuse alternance d’images fixes et de cinéma, cette séquence des photos de mode reste nettement le moment le plus original de cette comédie musicale d’autre part largement prévisible. Autoritaire et un peu nerveux, le photographe place son modèle dans un certain nombre de situations fictives de la vie parisienne et/ou européenne et lui dicte intempestivement la posture à prendre ou le comportement à déployer. Cela engendrera, entre autres, une des répliques cultes du film. À la gare, Dick dit quelque chose comme, Tu es à la gare. Ambiance des grands départs. Tu es Anna Karénine. Sardonique et peu amène, Jo répond Ah bon. Est-ce que je dois me jeter sous le train? Graduellement, comme elle se prend de plus en plus au jeu et finalement s’amuse follement, Jo s’empare imperceptiblement de cette initiative de direction que Dick détenait. Et lui, à mesure, y renonce, s’en départit, comme imprégné du talent naissant de sa partenaire. L’ingénuité du jeu d’Hepburn dans cette série de plans est d’un charme touchant. Et cela donne un joyeux lot de souvenirs photographiques de ce fameux ci-devant âge d’or du vieux ciné. Ici, juste ici, on aurait presque une jeune femme prométhéenne si… le propos fondamental n’était pas de la montrer en train de bien basculer sur l’autre rive. En tout cas, la dynamique Pygmalion/Galatée qui fera la gloire tonitruante et pesante de My Fair Lady au milieu de la décennie suivante s’esquisse déjà. La femme qu’on confectionne s’autonomise. L’homme qui la confectionne tombe en amour.

Et, fatalement, le bon pathétique philistin ricain culminera quand Jo, de retour sur la rive gauche, s’installera pieusement, comme une sorte de houri intellective, aux pieds du divan du professeur Émile Flostre. Maggie et Dick se déguiseront alors en couple mûr d’intellos de toc avec fausse barbe taillée et dégaine songée et se rendront chez les trippeux servant objectivement de courtisans empaticalistes. Ennuyés par les psalmodies larmoyantes d’une guitariste aux ras des mottes, Maggie et Dick vont se lancer dans un trépidant numéro de claquettes pour égayer un peu la purée de poix de l’atmosphère songée. Soixante ans plus tard, on en est quand même un peu revenus de ces ricains expressionnistes d’après-guerre avec leurs sautillements et leur fausse joie ricanante masquant leur abyssal vide cognitif de cuistres impérieux. Un peu tristement, je regarde Astaire (58 ans alors) et Thompson (48 ans alors) dans ce numéro dansant au style déjà monté en graine, sur fond de salle obscure, et j’ai quand même un peu envie de leur dire: ça va, barrez-vous, les clinquants croulants, on vous a vu… et que Saint-Germain-des-Prés revienne un peu, quand même. Évidemment ici, en 1957, sous le fanion satisfait et triomphant de la Paramount, Saint-Germain-des-Prés ne reviendra pas et… n’y sera jamais vraiment, en fait. Bien au contraire. Se rendant subitement compte que le professeur Émile Flostre est obligatoirement un fumiste carabiné doublé d’une vipère lubrique cherchant frontalement à lui faire du gringue et des papouilles, Jo lui casse une de ses statues de maître sur la tête et court se jeter dans les bras du photographe Avery. Bon pathétique philistin ricain, nous disions bien.

Un trait récurrent chez Audrey Hepburn (28 ans alors), que ce soit dans Sabrina (1954) trois ans plus tôt ou dans My Fair Lady (1964) sept ans plus tard, c’est bien celui de jouer les petites pauvresses surdouées qui finissent dans les bras de rupins ayant presque deux fois leur âge. Respectueux de ma grande amie Béatrice, je n’ai rien contre les différences d’âge dans les couples, en principe. Malheureusement, dans ces œuvres classiques du cinéma, un peu vermoulues aujourd’hui, auxquelles s’associa Audrey Hepburn, le propos et les thématiques sont toujours d’un réactionnaire à vous couper le souffle par sa pestilence plus que par sa pertinence. Funny Face, hélas, ne fait pas exception. Ce rendez vous raté avec la complexité intellectuelle et artistique de la rencontre avec Paris (incluant le Paris du monde de la mode) nous en dit plus sur la bêtise surannée d’une certaine conception américaine du monde que sur quoi sur que ce soit d’autre.

La prestance indéfinissable de cette si intéressante actrice du siècle dernier préserve ici l’effet de curiosité intellectuelle encore largement méritoire ayant suscité, sans complexe aucun, le présent commentaire. Mais la mythologisation hollywoodienne n’y est vraiment plus. Très ouvertement, Audrey Hepburn (1929-1993) est un talent gâché. Funny face vous dites? Certes. Mais bogus script (script bidon) aussi, malheureusement. Tant pis. Le temps a passé, il y a pas à patiner. Contentons nous donc de contempler les admirables photos fixes de cette petite gueule marrante et de rêver le mieux possible de ce qui aurait pu être si l’art servait de temps en temps à autre chose qu’à assurer cyniquement sa propre petite promo de merde.

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

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Funny face, 1957, Stanley Donen, film américain avec Audrey Hepburn, Fred Astaire, Kay Thompson, Michel Auclair, Dovima, 103 minutes.

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Écho-nounours (sur la sculpture urbaine ÉCHO de Michel Saulnier)

Posted by Ysengrimus sur 9 septembre 2017

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en été)

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en été)

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Écho-nounours

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Une empilade de nounours
En vieux bois noir et dépoli.
Ils ont embelli mon jour
Et je leur ai tellement souri.

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Et je les ai touché.
Ils sont ronds et grégaires.
Sans mains, sans dents, sans pieds,
Ils sont modestes et fiers.

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Quand le bois dit l’amour,
Il le fait tout en sphères.
Et ça fait son affaire
De s’afficher nounours,

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Tout en s’appelant Écho
Et de bien rire du ventre
Qui dévore nos travaux,
Qui tire l’ours hors de l’antre.

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Ces nounours sont comme en piles.
Ils ne vont pas s’en aller.
Leur présence est fort utile
Vu qu’ils m’ont fait rêvasser, transgresser et aimer.

 

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en automne)

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en automne)

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Ode au Carlin

Posted by Ysengrimus sur 5 septembre 2017

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C’est qu’il est sympa, il pouffe et il grogne.
Il veut être aimé, il a les yeux tendres.
Il tourne en tous sens sa noiraude trogne,
Tenu lâche en laisse par quelque élégante.

Il a l’air songeur, il a l’air fripon
Quand il freine sec, l’œil contemplatif,
Pondant lentement quelque déjection
Si tôt capturée en un sac plastique.

Il est tout petit, mais il est dodu.
Il monte à l’assaut et il cherche noise
À trois papillons au flanc du talus
D’un parc verdoyant, à la torontoise.

Il est le Carlin, on le dit de Chine.
Son intelligence est élaborée.
Son esprit poupin, subtile machine
Aime et aime tant, qu’on reste pâmé(e).

On l’a façonné pour la compagnie.
C’est qu’il est sympa, il grogne et il pouffe.
Il a les yeux tendres, il aime en ami.
Il boit, il défèque, il dort, et il bouffe.

C’est lui le Carlin, il mérite une ode.
Il ne mord jamais, aboie rarement.
On le dit de Chine, pays des pagodes,
Du millet, du jade, des monts et des vents.

Il a l’air songeur, il a l’air fripon.
Il est tout petit, mais il est dodu.
Il est le Carlin, il est simple et bon
Comme la Sagesse du vieux Lao Tzu…

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Arsène Darmesteter sur la ligne sinueuse du bleu tramway de Montpellier

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2017

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Il s’agissait, dans ce cas-ci, d’un colloque très savant et très confidentiel sur le linguiste, grammairien et lexicographe Arsène Darmesteter (1846-1888), enfant roussillon du cru et éminent co-auteur du Dictionnaire général de la langue française, un des quatre joyaux de la lexicographie française du 19ième siècle, avec le Dictionnaire National de Bescherelle, le Grand Littré, et le Grand Larousse. Le colloque, co-organisé par le laboratoire sociolinguistique DIPRALANG de l’Université Paul Valéry, et la Revue des langues romanes qui en publiera les actes, se tenait en la salle Jourda du Bâtiment de la Recherche de l’Université Paul Valéry-Montpellier III, il y a de cela une toute petite quinzaine d’années. Ce fut un colloque limpide et captivant, pas d’esbroufe hagiographique, pas de cirque, pas de cadences. Six solides conférences d’une heure si fascinantes que, une fois n’est pas coutume, je cède à l’envie épormiable de vous les résumer toutes.

Pierre BOUTAN ouvre la marche avec une présentation intitulée Bréal, lecteur de Darmesteter portant sur la relation entre le fondateur de la sémantique française et notre lexicographe. Fourmillant de détails biographiques tirés en grande partie de le correspondance de James Darmesteter, frère d’Arsène, cet exposé d’un spécialiste de l’histoire de l’enseignement français nous fait sentir le solide fond instituteur jacobin d’Arsène Darmesteter, et son soucis aussi militant que sourcilleux de la promotion d’une langue française une et indivise.

Pierre CASADO, propriétaire de chevaux passionné, méridional bouillant dont un des grands-pères était éleveur de taureaux et l’autre philologue, est arrivé avec, sous le bras, une édition originale du Dictionnaire général léguée par un de ses susdits grands-pères (devinez lequel). Il nous a fait un solide topo sur les mots provençaux dudit Dictionnaire général et leur traitement par Darmesteter et un de ses lexicographes subalternes du nom de Thomas. 350 provençalismes sur une nomenclature de 10,000 entrées. Certains provençalismes absents ici, mais présents chez Littré, d’autres traités comme des mots d’origine italienne, espagnole, ou même haut-allemande ou gothique. Une évidente hypertrophie des termes de pêche et de labeur maritime perpétuant le stéréotype du méridional riverain et marinier. Aucun mot paysan, alors que notre personnage est montpelliérain et a potaché à l’école communale. Quoi de nouveau sous le beau soleil du traitement des régionalismes lexicaux dans notre cher Hexagone centralisé et normatif.

Au déjeuner, comme je suis le seul non-européen du colloque, on me fait tâter des merveilles de la table régionale, succulente comme de bien prévisible. Je goûte à tout sauf aux vins, pour ne pas somnoler au moment de ma conférence, qui est la première à lever le rideau d’aprème. Intitulé Darmesteter et la néologie: sémantique lexicale et dérivationnelle mon topo vise à montrer que, dans un contexte intellectuel hautement réfractaire à l’idée de créativité lexicale, et en laissant clairement de côté le programme dialectologique et le phénomène encore mal perçu des français régionaux, Arsène Darmesteter, sous la puissante pression de la linguistique historique, se propose d’étudier la néologie en français acrolectal. En dépit de nombreux avatars, l’analyse produite s’articule comme une sémantique générale dont la base sémasiologique repose principalement sur la dérivation lexicale, et dont la base onomasiologique est fondamentalement extralinguistique.

Dans un exposé intitulé Au service de la linguistique historique du français: Léopold Sudre, réviseur de l’œuvre d’Arsène Darmesteter, l’historien de la linguistique belge Pierre SWIGGERS nous parle ensuite de ce Sudre, agrégé de grammaire, qui fut donc un des réviseurs de Darmesteter et qui, dans une grammaire historique écrite en 1906, manifeste déjà tous les symptômes que charriera la grande crise vingtiémiste de la description grammairienne des langues modernes.

Ensuite, sous le titre La construction sémantique dans le Dictionnaire général d’Hatzfeld et Darmesteter: nouveautés sémantiques et héritage lexicographique, la très pétulante et très compétente métalexicographe Élisabeth GRIMALDI nous sert une comparaison serrée des marques lexicographiques et de l’organisation des articles chez Littré, Bescherelle et Hatzfeld-Darmesteter. Bien positionnés entre la plurisémie fourmillante et fouillée/fouillis de Littré, et le synonymisme anecdotique et mal documenté du Dictionnaire de l’Académie française de 1835, Hatzfeld-Darmesteter et, dans une moindre mesure Bescherelle, apparaissent comme les deux premiers dictionnaires semi-portatifs vraiment polysémiques, c’est-à-dire soucieux d’une description systématisée et homogène des contenus sémantiques, le tout s’établissant à l’inévitable détriment du détail technicien et encyclopédisant des usages.

L’organisateur et hôte du colloque, Teddy ARNEVIELLE, ferme la marche avec À propos du Cours de Grammaire Historique de Darmesteter et Sudre – Sur une note de Marc Décimo. Notre maestro nous avance une lecture sélective du Cours de Grammaire Historique de Darmesteter et Sudre, mettant en relief les germes d’idées qui allaient plus tard faire la gloire de la linguistique structurale et de la linguistique énonciative.

Et le bleu tramway de Montpellier dans tout cela? Frappé du petit oiseau symbolisant le transport en commun montpelliérain, il traverse sinueusement cette superbe ville méditerranéenne de part en part, rappelant pour méditation que si certains des enfants du pays ont raté le rendez-vous des français régionaux, d’autres par contre n’ont pas raté celui du développement durable du cadre de vie urbain. Élégance sobre et commode de l’Europe moderne, dans tes philologies excessives comme dans tes transports modérés, tu as encore bien des choses à nous dire.

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