Le Carnet d'Ysengrimus

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LA MASCOTTE (PAR FRANCINE ALLARD)

Posted by Ysengrimus sur 5 septembre 2022

La mascotte-1

Y a quelqu’un dans le Bonhomme Carnaval
Pérusse Cité, saison 2, épisode 15 intitulé Signature, 3:04.

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Quelle corrélation subtile et délétère doit-on établir entre la laideur et la hideur? Le fait d’être physiquement moche est-il, intrinsèquement et comme fatalement, chevillé au fait de tranquillement basculer dans l’horrible et le répréhensible? C’est cette question qui est soulevée dans le dernier roman de Francine Allard intitulé La mascotte. Nous voici donc au milieu des années 1970, à Montréal. Et un jeune homme vit ici sa petite vie et est insondablement affligé d’une grande laideur physique, notamment faciale. Comme son institutrice de primaire ne ressent pour lui que révulsion contrite et comme les boulés de collège, au secondaire, en font une tête de turc permanente, notre protagoniste désavantagé par la nature ne complète pas son cours classique et se doit, assez tôt, de se chercher du boulot. Par un hasard à la fois mi-heureux et mi-malencontreux, il devient, assez subitement, mascotte saisonnière dans un centre commercial. Comme séide-peluche du Père Noël, en guidant les enfants vers le trône commercial du grand lutin rouge, son succès est instantané. À partir du moment où son visage n’est plus visible, notre protagoniste vit une impulsion de confiance en soi renouvelée. Les enfants l’aiment et lui font des câlins. Cette tendresse spontanée et gentille envers le personnage qu’il incarne correspond à tout un bouleversement émotionnel, pour notre mal-aimé des apparences. Suite à un jeu de connections entre dépositaires de centres commerciaux et tireurs de ficelles de circuits sportifs, on lui propose ensuite d’entrer littéralement dans les ligues majeures. Il va devenir rien de moins que la mascotte de terrain des Masters de Montréal, l’équipe (fictive) de baseball de la métropole québécoise. À ce moment-là, sa renommée deviendra aussi ambivalente qu’immense. Et il prendra la dimension d’un personnage légendaire, central certes, mais strictement sous la défroque de l’écureuil mascotte Nutty Boy. Il devra s’entrainer, faire des acrobaties, distraire les joueurs adverses, amuser la foule. Il y parviendra, avec une maestria peu commune. Les folliculaires vont bientôt se mettre à réciter langoureusement sa geste mythologisée. Il sera une vedette accomplie… mais en mascotte. Personne ne verra sa vraie gueule atroce. Rigoureusement interdit. Le contraste serait trop abrupt, trop grotesque… trop hideux.

Francine Allard nous replonge dans l’effervescent contexte social et mental des années 1970. C’était l’époque où on mangeait des croustilles ondulées puis des fudgicles et où on faisait toutes sortes de commentaires douteux, la bouche pleine, sur le tout de notre vie sociale, sans trop se poser de questions existentielles. Les personnages campés dans cet opus sont à la fois truculents, sympathique, vernaculaires, authentiques mais aussi solidement enracinés dans toute une culture littéraire et télévisuelle finalement assez bien balisée. En lisant ce roman, on pense à Michel Tremblay, à Denise Bombardier, à Gérard Bessette même, ainsi qu’à un certain nombre de téléromans d’époque et contemporains. Ce qui interpelle, à propos de ce roman, c’est le ton, le style, certes. Mais aussi, le traitement du thème. Le fait est que cette suite de gesticulations inanes et tragicomiques ne valent pas que pour elles-mêmes. Elles valent aussi pour le malaise philosophique qu’elles font émerger à la périphérie de nos consciences lectrices électrisées. Finalement, qu’en est-il tant de l’être? L’être intérieur, comment se définit-il? Que vaut-il et que pèse-t-il, par rapport à l’apparence roide et guindée de la façade sociale qu’on cultive? Dans le feu de l’action, notre protagoniste va se fabriquer une sorte de charpente de bois sur laquelle il va installer, disposer et configurer sa défroque de mascotte (que l’autrice appelle sa mascotte, tout simplement). Solitaire et dépositaire exclusif de la connaissance de son identité d’intégral marionnettiste de mascotte, notre laideron adulte taciturne va se mettre à avoir des conversations de fond avec cet alter ego de fourrure. L’écureuil géant mascotte deviendra de plus en plus un être démarqué, autonomisé, singularisé, par rapport à ce que le protagoniste lui tenant lieu d’entrailles est lui-même, en réalité. Ce qui se passe sous nos yeux, c’est que le personnage humain honni, détesté, rejeté socialement, tout simplement, se perd. Il s’engloutit de plus en plus dans sa mascotte existentielle. Mise en abime du lancinant paradoxe… un soir des amateurs de baseball en goguette vont rencontrer la mascotte et l’agresser, la tabasser, l’estourbir, l’esquinter, la décapiter et finalement faire apparaitre le visage du monstre qui vit et s’agite dessous. La chose sera d’autant plus torve et biscornue que ces amateurs de baseball aiment tendrement l’écureuil étoile mais, au moment de le rencontrer concrètement, ils n’ont qu’un but, qu’une raison d’être, le démasquer donc le détruire, le maganer donc le honnir. Avez-vous dit hainamoration?

Et, oh, oh, les choses vont s’aggraver. Une dimension policière du récit va s’installer. Dans le fil des dernières saisons des Masters de Montréal (qui seront un jour vendus et deviendront une équipe de baseball américaine et alors là, sans écureuil mascotte), il se met, graduellement, insidieusement, à y avoir des pertes de vies aussi bizarres que non-accidentelles. Une enquête se met en branle. Cela va nous amener, encore une fois, à faire pénétrer la caméra dans l’espace de travail des corps policiers. En lisant ce roman, je me suis dit, tiens, une fois de plus en ce vaste monde… un roman policier avec des meurtres et des enquêtes. Qu’est-ce que c’est que cette sempiternelle fascination pour le policier? Des centaines, des milliers de romans et de téléromans sont produits, sur cette terre, autour de cette question, qui, pourtant, n’est pas si vaste que ça, en soi. C’est vraiment là un corpus amplement hypertrophié, par rapport à d’autres activités dans la société. Pour la stricte curiosité intellectuelle de la chose, on devrait un beau jour, sur le tas, lancer le genre du roman syndical. Ce serait des romans avec des intrigues qui se passeraient dans le monde syndical, avec des griefs, des grèves, de la lutte des classes en pagaille, des histoires d’amour dans des locaux de centrales, des ébats sur des piles de tracts ou dans des forêts de pancartes, et tout et tout. Je sais pas vraiment si ça accèderait au statut de genre mondial, comme nos sacro-saintes histoires de police. Enfin… Qu’est-ce que la littérature? disait Sartre, hein… Mais bon, c’est comme ça. Comme dans maints romans policiers pos-post-post Maigret et pos-post-post Agatha Christie, chez Francine Allard, se manifeste un effort d’étudier et de réfléchir allégoriquement autour de cette inquiétante corrélation entre crime, insignifiance sociologique, hideur et laideur. Le clown ordinaire rit aigre et souffre, dans le fond du fond de soi. Des questionnements percolent hors de sa marmite bosselée. Le laid est-il foncièrement mauvais? Plus précisément, le laid devient-il mauvais, poussé vers la hideur par le grégarisme concentrique du commentaire implicite et explicite sur la mocheté? L’entourage social, ce bistrot ondoyant, que nous impose-t-il vraiment? Le bar de danseuses de notre psychè privée n’est-il pas, en soi, le réceptacle en agora de toutes nos désillusions? Que voulez-vous, notre protagoniste a une vie amoureuse en dents de scies aussi. Pour dire les choses pudiquement, on fera simplement observer que les différentes jeunes personne, avec lesquelles il s’efforce d’avoir des relations, s’empressent de bien l’enfermer dans la case forclose du bon ami sans plus. Visiblement, personne ne veut se commettre à la ville avec un personnage aussi affreux. Il n’y a fichtre rien pour l’avantager et c’est une portion significative de ces faillites amoureuse qui vont amener notre protagoniste à s’enfermer dans la mascotte. Et peut-être bien dans autre chose… ou pas.

La réflexion du tout de la chose porte donc ici sur le statut sinistrement unanime du sinistrement moche. Et aussi sur comment se compense socialement les dynamiques du rejet épidermique, dans le monde du clownesque, du grotesque, du cabotinage ostensible, et de la gloriole cruelle. Les personnages de Francine Allard fonctionnent un peu comme les acteurs du cirque de la société des nations montréalaise du siècle dernier. Il y a un constable noir stéréotypé, au surnom encore plus stéréotypé. Il y a un Monsieur Loyal juif en gibus et idiome saxonnant et trébuchant. Il y a la jolie fille blonde en uniforme strict qui se fait frôler de très près par les jets de couteaux. Il y a le guichetier méthodique qui tient la documentation bien en ordre, quitte à ouvertement renoncer à comprendre la grande arabesque du déploiement des choses. Il y a même un aborigène nain, fatalement propriétaire de casinos et de clubs de danseuses. Et puis, surtout, par-dessus le tas, il y a la mascotte… Le style de ce roman est particulièrement authentique, cru, efficace, dépouillé, nature. On a ici une lecture étrange, ne tournant pas le dos aux références culturelles explicites d’une époque. On renoue ici, sans timidité mijaurée aucune, avec les éléments curieux, intrigants, insolites, presque terrifiants qui peuvent se dégager d’un statut bien involontaire mais que nous connaissons finalement tous, à un certain degré, à un certain moment ou à un autre, dans le cours de notre vie et ce, beaucoup plus qu’on ne pourrait ou voudrait le croire… le statut de mascotte.

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Francine Allard, La mascotte, Éditions Crescendo!, 2021, 204 p.

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PROPHÉTIES (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2022

Parfois, sans raison cohérente, le temps s’emballe, file à vive allure, précipitant les événements. Quoi qu’on fasse. Qu’on le veuille ou non. Le destin des gens parait relié à une sorte de mécanique compliquée, tels les engrenages d’une horloge géante.
(pp 97-98)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, soulève dans le présent ouvrage (paru en 2017) la question dialectique (osons le mot) de l’implémentation sociale de la pensée magique. ici, une vieille montréalaise intemporelle, une itinérante bossue et discrète, arrive à jeter, de façon calculée, planifiée et méthodique, des sorts favorables autour d’elle. Ces enchantements positifs se manifestent à l’aide d’un petit déclencheur, le fameux objet magique des vieux contes. Il existe un nombre indéterminé de ces déclencheurs magiques. Il s’agit de clefs antiques miniatures en or fin. Elles sont toutes petites et elles ouvrent les serrures de portes donnant sur des espaces d’allure ordinaires, certes, mais tous petits, eux aussi, et susceptibles de transmettre le flux magique en cause, si un ensemble précis de conditions favorables est réuni. Voilà pour le monde idéel. La finesse de la démarche fictionnelle ici, consiste justement dans les contraintes pratiques rencontrées par la vieille dame aux clefs. Les susdites contraintes sont matérielles et socio-historiques. Si la vieille magicienne détient d’autorité les clefs enchanteresses, il lui faut obligatoirement des artisans locaux pour lui construire les serrures que lesdites clefs ouvriront. De fait, notre vieille montréalaise enchantée ne peu pas imposer sa magie comme on le ferait de facto en sucrant les fraises de je ne sais quel perlimpinpin inexorable et omnipotent. Rien à faire, cette mystérieuses bossue au long manteau noir élimé n’est tout simplement pas le père Noël.

C’est trop comme dans les contes de fées, ce que vous me dites là! Vous n’allez quand même pas essayer de me convaincre que le père Noël existe aussi, non!
(p 167)

Bon, alors, donc, la magie se travaille. Elle s’acquiert au fil du développement historique et s’immerge en lui. Si les choses sont ainsi, c’est que le monde réel, solide, armaturé, social, et complexe, fait dépôt et il se doit de faire corps avec la belle idée, pour que l’effet magique sorte enfin de son enfance. Notre vieille dame doit donc faire équipe avec un ou plusieurs représentant(s) du monde socio-historique matériel. En un mot, notre bossue lente et prudente doit se trouver des complices, des adjuvants physiques, au dessus de tous soupçons, et solidement impliqués dans leurs communautés respectives. Ces aides fabriqueront pour elle des portions de réalité physique (souvent les petites serrures et les petites portes pour les petites clefs ainsi que le contenu subtil et fin de ce qu’il y a derrière, mobilier, tapisseries etc). Ce sont ces objets façonnés de mains humaines qui permettront à la pulsion magique de prendre corps. Notre matoise petite vieille doit fatalement rencontrer des gens, gagner leur confiance, établir des réseaux, faire équipe, comme une sorte de discrète et industrieuse salonnière des rues. La magie n’est pas un absolu béat. C’est, au contraire, un dispositif chambranlant, compliqué, corrélé, impliquant un travail aussi collectif que peu visible car, bondance, par-dessus le tas, il faut parvenir à mettre tout ce bien-être en place sans passer pour des olibrius, des cambrioleurs ou des fous. Mise en confiance, la petite vieille ne parle pas autrement de ses petites portes.

Par ces nombreuses portes, que nous construisons, ajoute-t-elle, passeront des énergies créatrices et bienfaitrices. Elles enveloppent la Terre depuis le début des temps, mais les idées modernes les nient et les étouffent. C’est par ces portes que nous ferons entrer le courage, la force, la lucidité et la liberté, ce qui nous permettra d’aller au bout de nos rêves!
(p 163)

Or Isabelle Larouche ne se contente pas de discrètement présider à la rencontre de l’Idée et de la Matière, dans ce petit ouvrage optimiste, bricoleur et rêveur. Elle bricole elle aussi, dans son monde qui est celui… du texte. En effet, on nous convie, en plus, avec Prophéties, à une très intrigante rencontre alternée des genres. Jugez-en. L’ouvrage est subdivisé en quatre parties. Il vaudrait peut-être mieux parler de quatre périodes, vu que chacune de ces portions de récit correspond en fait à une tranche historique. Or, elle correspond aussi à un genre textuel spécifique. Détaillons ceci.

Partie 1: L’écrivain. Année du récit: 1929. Lieu: Verdun (Montréal). Genre exploré: le Fantastique (pp 13-115). Les protagonistes évoluent ici dans le contexte réaliste et sociologiquement saillant d’un (des futurs) arrondissement de Montréal, lors de la Grande Dépression. Des gens perdent leur boulot, doivent réorganiser leur vie et chercher de l’emploi, en manifestant solidarité et patience. Tout tourne autour des écluses du Canal Lachine et du milieu prolétarien y évoluant. Le fantastique s’installe graduellement avec l’apparition de discrètes manifestations magiques tournant autour des petites clefs miniatures données en cadeau de façon sélective par notre vieille dame qui, elle, servira de fil conducteur aux quatre récits. La magie instille sans bruit des éléments de bien-être qui parviennent à affronter et résorber la misère.

Partie 2: L’architecte. Année du récit: 2022. Lieu: Westmount. Genre exploré: l’Anticipation (pp 117-190). Ici on entre en anticipation proche. Le changement climatique que nous connaissons déjà s’aggrave subitement. Il provoque des inondations de plus en plus dévastatrices qui entraînent des perturbations majeures dans l’organisation de l’espace urbain. Le monde est en mutation abrupte et cette phase climatique est le moteur d’une nouvelle crise. Le principal protagoniste, futur architecte, sera invité à construire de-ci de-là des petites portes aux petites clefs, en corrélation avec l’aventure architecturale éco-adéquate qu’il est à conceptualiser. La perturbation critique a même certains avantages. Elle rapproche la famille bourgeoise, en la raccordant plus intimement sur les besoins réels et en la distançant du fric, du crispé et du futile.

Partie 3: Le musicien. Année du récit: 2104. Lieu: Laval. Genre exploré: la Science-fiction (pp 191-237). Nous voici dans l’espace et dans l’univers serein mais tendu de la coopération internationale. Un aérolithe fonce vers la terre et il faudra le démembrer pour à la fois éviter qu’il ne percute notre monde et pour disposer ses fragments pulvérisés en anneaux comme filtre climatique bonifiant. La solution trouvée est entre les mains d’un jeune lavalois qui arrive, avec des notes de guitare, recentrées dans son ordi, à péter du granit. Notre protagoniste se retrouve donc dans une de nos nombreuses stations orbitales pour réaliser sa mission. Ambiance à la 2001, en plus optimiste. En se préparant à sauver le monde, notre Peter Frampton futuriste pense à son amoureuse restée sur terre. Elle a des petites clefs magiques en sa possession… ou non…

Partie 4: La métamorphose. Année du récit: 2254. Lieu: Parc Lafontaine (Montréal). Genre exploré: le Conte de Fée (pp 239-273). On comprend maintenant que la vieille dame aux clefs est un personnage immortel. Mais c’est une petite fille du vingt-troisième siècle qui va nous permettre de mener à terme, dans nos consciences, la quête de la bonne montréalaise et de son secret. C’est un secret douloureux. C’est un secret punitif. C’est un secret qui engage la problématique de l’amour. Les petites clefs d’or permettent à la vieille tireuse de tarots de susciter des prophéties optimistes localisées, et cela aide les autres. Mais son sort à elle, qui s’en préoccupe? La bambine de ce futur lointain (ce futur qui est entièrement celui des petites filles) va nous permettre de finalement conclure. La vieille dame est une fée et les contraintes armaturées du monde des fées s’imposent à elle depuis la nuit des temps. Je ne vous en dis pas plus.

Rédigé dans un style sobre et précis, l’ouvrage est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) de l’illustratrice Jocelyne Bouchard représentant notre mystérieuse vieille dame assise sur un banc de parc, en train de manipuler ses cartes de tarot.

Fiche descriptive de l’éditeur:
Cette pauvre vieille assise sur un banc avec son jeu de tarot semble insensible aux saisons. Les passants la voient tous les jours sans trop se poser de questions. Pourtant, elle aurait tant à dire. Mais qui est-elle vraiment? Plusieurs disent que si elle croise votre regard, et que vous lui parlez, il est probable qu’elle vous offrira un cadeau que vous ne pourrez jamais oublier. Une histoire tendre remplie de doux mystères. Pour ceux et celles qui croient en la magie et en l’amour éternel.

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Isabelle Larouche (2017), Prophéties, Éditions du Phœnix, Coll. Ado, Montréal, 273 p [Illustration de couverture: Jocelyne Bouchard].

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LADYBOY (Perrine Andrieux)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2022

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Jade Ajar est thaïlandaise. Elle préfère vivre à Bangkok qu’à Paris, principalement parce que son père, directeur d’un grand réseau hospitalier de la capitale du Royaume du Sourire, lui facilite largement son style de vie en finançant tous les détails, parfois un peu clinquants, de son existence matérielle. Si papa-dirlo facilite le style de vie de Jade, cela ne signifie en rien qu’il lui facilite la vie tout court, par contre. En effet, monsieur Ajar père regarde son enfant de bien haut et ne lui concède pas vraiment beaucoup de marge de mansuétude. C’est que Jade est ce qu’on appelle en thaï une kathoey, une transgenre. Et elle serait le fils aîné héritant de l’empire si et seulement si… Il n’en est tout simplement pas question.

Jade Ajar est amoureuse d’un français, un traducteur littéraire un peu plus vieux qu’elle, du nom de Stéphane. C’est passionnel parce que c’est autant l’amour de l’amour, de la féminité durement conquise que de l’homme vous ayant choisi, sans pinailler, ni transiger, ni rougir. C’est jaloux aussi, exclusiviste, unilatéral, tendu. Quand l’amoureux part pour Paris, pour affaires naturellement, rien ne va plus car Jade, c’est aussi la Thaïlande contemporaine, toujours un peu insécurisée, menacée, angoissée par l’écrasant prestige européen. Cet amour pour un occidental sans père est définitoire pour Jade, principiel, existentiel. Aussi, quand, après seize ans de vie commune, cette méritoire union commence à sensiblement s’étioler, s’effilocher, s’alanguir, Jade vit un tumultueux tourbillon de terreur et de tourmente qui l’amène, entre autres, en thérapie avec toi. D’abord en compagnie de son conjoint puis seule, Jade va refaire avec toi, sa thérapeute, le parcours cuisant et passionnel de sa vertigineuse trajectoire sur la passerelle escarpée et flageolante de l’historique transition entre les genres.

Perrine Andrieux signe ici un roman grandiose, d’un exotisme magnifique, d’une précision d’horloge et d’une cruauté intérieure absolue. Tout y est aussi juste et solide que digressant, douloureux, déroutant, obsédé et virulent. On ne manquera pas de s’imprégner de la vive et riche amplitude des symboles dont la délicate configuration se met en place dans le dense filigrane de la trame. Ainsi Stéphane, l’amoureux de Jade, est un traducteur littéraire alourdi par une pulsion d’écrivain qui s’enfante mal. Discret presque sans le vouloir, il traduit, du thaï vers le français, de grandes œuvres du corpus poétique traditionnel thaïlandais. Avec une patience qui, imperceptiblement, s’érode, Jade le guide à travers cette exploration de sa langue et de sa culture à elle. On s’efforce de jouer en équipe ici, sur ceci, tendrement, mais, fringance inattendue du dentellier effacé, c’est subitement l’homme qui, de main de maître dans les deux sens du terme, mène la barque de cette infinie recherche de communication et de communion entre deux mondes fragiles, tendus comme des outres ou des ventres. Traduire c’est aimer. Sauf que, fatalement, corollairement, ralentir dans sa compréhension émotionnelle de Jade, ce sera aussi, pour Stéphane, ralentir dans sa compréhension linguistique de la riche tradition culturelle thaïlandaise… qu’il faut pourtant obligatoirement continuer de livrer, par contraintes contractuelles.

Autre trajectoire crucialement symbolique que celle du personnage de la toute capiteuse Love, alter ego transgenre de Jade, son aînée ès transition, sa sœur de cœur, son modèle comportemental absolu, et son miroir interpersonnel ébréché, raboteux et souffrant. Le terrible axe de classe s’instille bien involontairement entre Love et Jade. Jade, fille de grand bourgeois, donzelle urbaine, disposant de tous les contacts dans toutes les cliniques et d’un accès privilégié à toutes les pharmacopées, vit sa transition vers la féminité sans entrave financière, en une quête strictement physique et psychologique, pimentée d’une crise familiale et patriarcale aux ressorts surtout existentiels et intérieurs. Love, fille de paysan, villageois(e) monté(e)e en ville depuis le tout d’une configuration ethnologique campagnarde et archaïque, doit se débattre avec les ennuis financiers associés à sa transition. Elle se prostituera dans une boite de ladyboys, fera des ménages, tirera le diable par la queue pour accéder à la féminité si convoitée. Elle perdra des emplois, retournera au village sans pouvoir s’y dévoiler. Elle reviendra, flétrie, esquintée, estourbie. Et pour quoi au bout? Pour toucher du bout de ses doigts aux ongles cassés, au vernis fendillé, le paradis perdu de quoi et quoi encore? Cela ne se terminera pas bien pour Love… dont le nom signifie amour. Oh, cette chute abrupte pour l’amour, pour tous les amours.

Imparable dans ses joies comme dans ses terreurs, dans ses fraîcheurs comme dans ses raideurs, clinique par moments (la vaginoplastie comme si vous y étiez), historique aussi (l’évocation du grand tsunami de 2004 est particulièrement remarquable), l’œuvre nous fait partager l’émoustillante et affriolante excitation intérieure du merveilleux devenir femme. Le crescendo de la transition est tout simplement extraordinaire, exaltant, libérateur. Puis, imperceptiblement, tout s’évente, se craquelle, s’englue dans une enveloppe de compromissions, de dépit insidieux, de langueur et de mal être. Fluctuations contemporaines de la problématique des universalités. L’amour peut-il durer? Le couple peut-il survivre le passage du temps? Mais surtout, plus prosaïquement, plus fatalement, plus cruellement: une ladyboy peut-elle vieillir?

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Perrine Andrieux, Ladyboy, Montréal, ÉLP éditeur, 2016, formats ePub ou Mobi.

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LE GRAND SAULT IROQUOIS (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2022

C’est le Grand Sault, pense-t-il, comme on disait à l’époque de la Nouvelle-France pour désigner une chute. Dylan, Hugo et Thomas font désormais partie, bien malgré eux, de cette lointaine époque où la seule façon de voyager était de suivre les cours d’eau. Les rapides et les chutes représentaient des barrières naturelles qui compliquaient la vie des voyageurs.
(p 226)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, manifeste dans le présent ouvrage (paru en 2015) les trois forte suivants, qui semblent d’ailleurs traverser une portion significative de toute son œuvre romanesque. 1- promotion d’un rapprochement serein et ordinaire des cultures; 2- instruction et diffusion de connaissances culturelles et historiques; 3- éducation sociétale et promotion de comportements civiques chez les jeunes. Le tout se joue avec doigté, subtilité et élégance à l’intérieur d’un ouvrage enlevant, mobilisant la tradition assurée et bien balisée du récit d’aventure. Reprenons brièvement ces trois piliers d’une littérature jeunesse bien tempérés.

Promotion d’un rapprochement serein et ordinaire des cultures. Un jeune québécois de souche caucasienne, un jeune québécois de souche haïtienne et un jeune québécois de souche amérindienne se rencontrent, lors d’une des études de retenue de leur grosse école secondaire effervescente. Ils fraternisent. Une amitié naît, en toute camaraderie élective. On se découvre des goûts communs et on explore aussi les traits culturels de chacun. Dylan, le jeune Amérindien, semble très intéressant aux yeux de ses deux comparses. Il est de la nation Mohawk ou Iroquoienne. Fier de son héritage, il se réclame notamment de la légende tenace selon laquelle les Iroquois n’ont pas le vertige. On décide joyeusement d’aller tester le truc de concert, dans un centre d’escalade en ville. Les trois garçons se retrouvent harnachés et encordés sur un mur de grimpette en salle… et c’est finalement Dylan qui s’en tire le moins bien, derrière ses deux hardis compagnons. Le jeune amérindien se retrouve la tête un peu étourdie et cernée de points d’interrogations. Cette histoire d’absence de vertige mohawk serait-elle une sorte de légende? Question insidieuse, confrontant la certitude à la croyance. En tout cas, vertige ou pas, Dylan décide d’inviter ses deux nouveaux compagnons dans sa famille, pour un grand repas en plein air, sur la réserve de Kanesatake. Un sens tout naturel de la fraternité amicale se déploie, en toute simplicité.

Instruction et diffusion de connaissances culturelles et historiques. Dans des conditions impliquant un glissandi fantastique dont nous tairons ici le poétique détail, nos trois hardis compagnons, toujours sur la réserve de Kanesatake, vont ensuite se retrouver emportés dans un déplacement extratemporel qui va les relocaliser dans un village mohawk de la période précoloniale. Les réflexes culturels de Dylan vont alors s’avérer précieux car il va lui falloir retrouver les codes et les modus d’interaction qui permettront à nos trois explorateurs involontaires d’établir leur jonction avec leurs hôtes imprévus. Dans un traitement de la fiction du voyage dans le temps digne de Poul Anderson, le récit nous installe ici dans des conditions réalistes, droitement figurative, suggérant ce qui se passerait effectivement si trois enfants du futur apparaissaient subitement dans une bourgade amérindienne du seizième siècle. On se retrouve au centre de la vie quotidienne, de la vie ordinaire, de la culture vernaculaire. Les garçons, déjà de jeunes hommes selon les critères de la culture en cours de découverte, ont la chance de participer à une chasse aux chevreuil. La précision nette et charnue de cette aventure est sans égal. Ce qui vient de se produire défie une fois de plus leur imagination. Même les colonies de vacances les plus réputées ne pourraient leur faire assister à une chasse d’une telle authenticité (p 160). Tout l’univers sociohistorique des aborigènes iroquoiens nous est donc relaté, caméra narrative en main.

Éducation sociétale et promotion de comportements civiques chez les jeunes. Cela va fatalement amener notre ami Dylan à se retrouver devant son propre dilemme. C’est lui l’Amérindien. C’est lui le dépositaire de son crucial héritage aborigène. C’est lui qui doit faire truchement entre ses deux compagnons et leurs hôtes imprévus. Mais Dylan, cet héritage culturel et langagier, qu’en a-t-il fait, en fait? Sensible à la question linguistique, au point d’être une sorte de sociolinguiste sans le savoir, Dylan, sorte d’enfant gâté du multiculturalisme, avant l’aventure extratemporelle qu’il vit maintenant, se nourrissait passivement de la réalité ordinaire du multilinguisme.

En ce bel après-midi d’avril, ce sont plutôt des bambins qui s’amusent dans les installations du parc. Deux petits garçons s’expriment en chinois. Une fillette parle espagnol avec sa maman. Sans parvenir à saisir le sens de leurs paroles, Dylan s’amuse quand même à tenter de recréer le fil de leur conversation.

La langue que l’on parle, répétait Hilda, définit qui l’on est.
(p 55)

Et pourtant, notre Dylan, combien de fois a-t-il chienné ses leçons de langue mohawk, transmise patiemment par son grand-père? C’est que le Dylan contemporain est dans une situation délicate et problématique de réappropriation culturelle et linguistique. Comme il est un assimilé historique, la langue de Shakespeare lui vient bien plus spontanément au gosier que la langue des héritiers de la culture des Maisons Longues. Combien de fois a-t-il négligé cet idiome complexe, beau jusqu’au sublime, mais ardu, lointain, difficile, et peu orienté vers ce qui est cool et ce qui est pop… Et voici maintenant notre Dylan immergé jusqu’au oreilles dans cette situation délicate où seule une communication iroquoienne adéquate lui permettra de retrouver le chemin du retour, sans heurt. Le récit ne lui fait pas lourdement la morale, son déroulement est trop subtil pour cela. Mais on arrive bien à y sentir et à y faire sentir que d’avoir mieux révisé sa copie et d’avoir été moins frivole en des temps meilleurs, Dylan disposerait aujourd’hui des pleines facultés communicatives lui permettant de les sortir, lui et ses hardis compagnons, de ce faux pas sociohistorique. La saine moralité civique montre le bout de son nez, discrètement mais sans ambages. Gère adéquatement les différentes facettes de ton héritage ethnoculturel, mon baquais, et ce sont des humains et des humaines avec lesquels tu renoueras, au bout de l’équation.

Tension, donc. Mais, tout ira bien qui finira bien. Et s’il n’est par certain du tout que les Iroquois n’ont pas intrinsèquement le vertige, il s’avère indubitable que, comme tout humain chevillé à sa cause, ils peuvent vaincre le vertige lorsque cela est requis. Sur ce point, comme sur tous les autres, le naturel et le surnaturel établiront leur jonction, en harmonie. C’est que le monde de la fiction se nourris de nos rêves anachroniques, constructifs et pacifiants, qu’il l’admette ouvertement… ou non…

Dans les films, les bandes dessinées ou les romans que Hugo, Dylan et Thomas connaissaient, il arrive souvent qu’un élément naturel ou même surnaturel intervienne, souvent surgi de nulle part, pour tirer le héros d’un mauvais pas, et ainsi lui sauver la vie. Mais ils ne sont pas dans une fiction. Les trois adolescents invoquent l’aide du ciel pour qu’un miracle se produise.
(p 220)

Et le miracle appelé de ses vœux par l’aventure se produit, ouvertement. Et un autre miracle se produit, en filigrane lui, celui d’éduquer, de renseigner et d’instruire, sans lourdeurs, ni lenteurs, ni longueurs. Rédigé dans un style vif, sobre et précis, l’ouvrage est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de cinq illustrations en noir et blanc, de l’illustratrice Jocelyne Bouchard, représentant notamment des scènes de la vie iroquoise traditionnelle de la période précoloniale.

Fiche descriptive de l’éditeur:
Dylan vient d’arriver à Montréal, où il entreprend sa première année dans une grande école secondaire. Il lui est difficile de s’adapter à tant de changements, d’autant plus qu’il vient d’un petit village iroquois, Kanesatake. Le jeune Amérindien rencontre Thomas et Hugo. Ensemble, ils jouent aux échecs, font des balades dans les rues de la ville, et échangent sur leurs origines mohawks, haïtiennes et québécoises. Ils seront même initiés à l’escalade! Mais, un soir, les trois adolescents plongent vers leur destin. Ils vivent une aventure initiatique qui consolide leur amitié et change même le cours de l’histoire. Chaman, chasse au chevreuil et légendes mohawks agrémentent ce roman jeunesse dans lequel un torrent joue le rôle d’un puissant vortex temporel.

Isabelle Larouche (2015), Le Grand Sault iroquois, Éditions du Phœnix, Coll. Œil-de-chat, Montréal, 242 p [Illustrations: Jocelyne Bouchard]

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LE CYCLE DU RÉZO: LA PLANTE VERTE (Guilhem)

Posted by Ysengrimus sur 21 novembre 2021

La-plante-verte
La vie en cette année 2234 n’était pas forcément dure pour tous les hommes, seulement, comme depuis la nuit des temps, pour une immense majorité. Le gouvernement ministériel et la communauté scientifique de l’Europe unifiée sont, ce jour là, sur les dents. Une flotte extraterrestre est en train de se pointer aux confins du système solaire. Nous sommes au bord du tout premier de tous les premiers contacts. Mais quelle en sera la nature? Amical? Hostile? Rien n’est dit. On ne semble connaître avec certitude que le nom de ces visiteurs/envahisseurs: les Thétyens. Toutes les chancelleries sont aux abois mais on ne veut pas trop que l’information devienne intempestivement publique. On lance donc des fausses nouvelles scabreuses pour noyer l’info effective qui, initialement, ne coule, fétide et bizarre, que dans des cyber-tabloïdes foireux. C’est que l’énorme événement interplanétaire aux pourtours mal circonscrits est d’une haute sensibilité internationale. Il ne faudrait surtout pas qu’une ou l’autre nation locale ne se transforme involontairement en l’extraterrestre de toutes le autres.

En 2234, Europe et Asie (l’Amérique n’est pas trop dans le tableau) coexistent dans une relative harmonie sourcilleuse. Mais la lutte macroscopique aux changements climatiques a rendu, depuis plusieurs années, les grands gouvernements supranationaux intégralement dépendants de vastes conglomérats privés assurant la perpétuation artificiellement contrôlée d’un climat viable. Ces entreprises tentaculaires portent des noms percutants, courts et allusifs comme EcoTech ou NanoSoft. Elles sont l’incarnation contemporaine des anciens totalitarismes, en plus feutré, en plus branché, en plus technocrate. Elles pénètrent la société civile et ses pouvoirs traditionnels jusqu’au trognon. Que savent-elles exactement de cette visite d’extraterrestres? Le paradoxe virulent est que ces puissants conglomérats contrôlent intégralement l’appareillage et la technologie logicielle permettant de percevoir le vaste univers extérieur. De là à contrôler cet univers même…

D’autre part, et sur un autre plan, le quadragénaire Marhek Lorme est une sorte de rouage flottant, mi-détective privé, mi-barbouze à la retraite, qui enquête sur l’assassinat de son meilleur ami espion et de l’épouse de ce dernier par d’obscurs services non identifiés. Ici aussi, salmigondi analogue des perceptions, en la quête compréhensive. Qui a fait quoi? Qui tire les ficelles brutalement et arbitrairement plantées dans la tête de qui? C’est la valse des agents doubles, triples, quadruples. Ils s’expriment tous dans l’argot débridé et jubilatoire du romancier, en plus. C’est vif, c’est dur, c’est frontal, c’est brutal mais c’est pas triste. L’humour est là, grinçant, cynique, percussif. Et alors, dans le cas de Marhek Lorme et de son tonique jeune subalterne, le stagiaire Johnson, on est au ras des mottes. Ça castagne, ça explose, ça plonge à ses risques et périls dans un canal gorgé de polluants suspects, ça tabasse même des jeunes filles mi-espionnes mi-travailleuses temporaires. La caméra ici (la caméra plumitive!) nous entraîne dans des scènes visuellement enlevantes sur un rythme de tambour de charge. D’ailleurs, quand les enjeux politico-planétaires vont se complexifier et que des troupes, des flottes aériennes et des bataillons vont entrer en interaction, l’ambiance de visualisation à la lecture va devenir superbement cinétique. Ces nombreux éléments sur le terrain nous font inéluctablement penser à une étonnante et novatrice aptitude à convertir de complexes séquences de jeux vidéos en solides trames romanesques.

Pendant ce temps (comme on dit conventionnellement, pour rester dans le ton), dans le bureau d’un important homme d’état européen, il y a une plante verte enracinée d’assez longue date dans son pot. Elle vivote de son mieux, au rythme des arrosages sporadiques et des séquences de lueurs de la lumière artificielle. On la mentionne de temps en temps, dans le flux et le reflux des péripéties, comme par cycles. Elle apparaît comme une sorte de point nodal dans un imbroglio sociétal, syndical et militaire de plus en plus enchevêtré et tonitruant. Et elle en vient graduellement à nous obséder, cette plante verte. Pourquoi? Curieux. Et que dire des chats de la concierge néo-syndicaliste de Marhek Lorme. Porteurs de messages codés tressés dans leurs colliers, ils trouvent moyen d’involontairement s’infiltrer puis de fuir chafouinement dans les couloirs de l’eurobase. Cela va de nouveau activer la remarquable caméra cursive d’action. Nous voici un chat fort énervé, perdu dans la base robotisée d’un futur lointain. Et ça gaule. Et ça marche.

Ce copieux premier tome du Cycle Rézo renoue spectaculairement avec la riche et picaresque tradition de la sci-fi pulp novel. Tous les procédés s’y trouvent et ils fonctionnent magistralement. Les thématiques, en plus, sont intensivement modernisées: cyber-culture, micro-robotique, catastrophisme climatique, gouvernement supranational, paix armée, ésotérisme laborantin, amours furtifs, dialogue (de sourd) homme-femme, marasme économique, surarmement, privatisation à outrance, OVNI ou pire OVNIC (Objet Volant Non Intellectuellement Conceptualisé). Et infailliblement, l’originalité jaillit. On lit, on lit, on lit.

C’est que quand l’intelligence devient artificielle, quand la créature surclasse son créateur, eh bien un bon lot luisant et onctueux de surprises nous attend et ce, même dans les replis bruissants et parfumés des éléments narratifs les plus traditionnels d’un genre.

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Guilhem, Le cycle du Rézo: La plante verte, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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MYSTÈRE AU PIEKUAKAMI (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2021

Et puis, comment parviendrais-je à mettre toutes ces inquiétantes impressions et ces distorsions temporelles en mots? Seuls les auteurs de mes romans frissons favoris arriveraient à en parler de façon intelligible. Pas moi!
(p 54)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, touche, dans le présent ouvrage (paru en 2013), la question de la confrontation entre sensibilité ratiocinante et mystère oniroïde. Nous sommes au Lac Saint-Jean ou Piekuakami, au moment de la pause estivale. Le jeune Marco, douze ans, est en vacances en compagnie de sa mère au bord de cette immense mer intérieure située en plein cœur du vaste pays des Ilnus. Marco est un enfant de l’internet, des patinettes et de la vie urbaine. Mais, beau joueur, il s’immerge de bonne grâce dans ce contexte forestier et lacustre qu’il connaît peu mais qu’il ne méjuge pas. Il circonscrit cet univers mystérieux en méthode. Il prend notamment le parti de s’amuser à partir de ce que cet univers livre. Prudemment et sans cruauté, il capture un crapaud et une salamandre (auxquels il rendra leur liberté ultérieurement). Il construit un château de sable, réminiscence de son père, qui est en ce moment en déplacement en Afrique où il travaille pour une ONG, et qui fut jadis champion de construction de sculptures de sable. Marco se fixe ici des objectifs circonscrits et conformes au contexte qu’il découvre. Un de ces objectifs, c’est d’arriver à pêcher une ouananiche. Ce saumon d’eau douce, un des traits culturels et naturels majeurs du Lac Saint-Jean, est un symbole significatif. C’est un poisson rétif, qui ne se livre pas sans combattre et, d’une certaine façon, il incarne Marco lui-même, enfant des villes, qui ne se donnera pas à l’immensité de la nature sauvage et mystérieuse sans frétiller et tirer sur le fil un brin.

Narrateur implicite, Marco apparaît comme un garçon ayant une tête bien faite. Sans céder trop docilement aux consignes de sa mère, il sait faire le tri dans les instructions qu’on lui dicte et il organise sa pensée et ses actions en conséquence. Il n’est ni paniqué, ni rêveur, ni esquinté, ni élucubrant. Il n’est donc en rien suspect d’exaltation irrationaliste. Fin observateur, tant de la chose naturelle que de la chose humaine, il a remarqué de longue date que sa mère est très intime avec ce coin de pays. La dame a amené avec elle du boulot tertiaire (ordi portable, documentation) et elle est souvent fort absorbée par son travail. Mais elle ne rate jamais l’occasion de s’imprégner de cette nature titanesque et immémoriale. Elle est au Lac Saint-Jean aussi pour y voguer et pour y plonger. Elle ne s’en prive pas. Marco ne partage pas, disons épidermiquement, l’harmonie de sa mère pour ce terroir ancien. Mais il constate ce fait et le joint au bagage de sa compréhension de sa situation actuelle.

C’est donc en sa qualité de rationaliste en herbe qui s’ignore que notre Marco va, de prime abord, appréhender les phénomènes incongrus et inexplicables auxquels il va se trouver confronté, dans ces vastes espaces forestiers et lacustres. Cela ne s’amorcera pas nécessairement dans la joie:

Mais comment est-ce possible qu’il se soit écoulé plus de cinq heures depuis le moment où je suis entré dans la forêt? D’accord je me suis perdu —un tout petit peu—, mais jamais je n’aurais cru avoir tourné en rond aussi longtemps! Oh… Comme je déteste cette sensation… Quand quelque chose d’étrange nous échappe et qu’on est incapable d’expliquer ce qui nous arrive. Je n’ai pourtant pas la berlue! D’où venait cette voix, tout à l’heure, hein? Ces ricanements? Ne me faites pas croire que les arbres peuvent parler quand même! Tout cela ne me dit rien qui vaille…
(p. 44)

C’est que, graduellement, la forêt et les abords du lac se peuplent de présences. D’abord des voix, puis des enfants qui marchent dans le bois, puis des enfants et des adultes vêtus à l’ancienne et s’exprimant dans une langue aborigène. Mazette, Marco rencontrera même un fort adroit pêcheur de ouananiche. Sans nécessairement s’en aviser, le jeune garçon va produire la réplique méthodique de tout penseur consistant, face au paranormal. Il va chercher à opérer une objectivation des phénomènes. Son premier agent objectivant, ce sera sa mère. En effet, quand il est accompagné de sa mère en forêt, les présences se manifestent aussi. Marco observe alors sa mère et celle-ci ne formule aucune réaction en compagnie de ces gens. Maman serait devenue snobinarde, ou quelque chose? C’est pas son truc pourtant, d’ignorer les gens. Il y a quelque chose qui crotte, c’est certain. Et Marco de continuer de la ratiociner au boutte.

L’affaire est d’autant plus troublante que le monde onirique —entendre le monde du rêve nocturne, quand on dort à poings fermés— de Marco se peuple lui aussi de présences thématiquement conformes au dispositif qui se reconstitue tout autour de lui. Les chamanes masqués qui dansent en s’égosillant dans ses rêves de dormeur-campeur, c’est quand même pas le vent qui fait ça. Cauchemars nocturnes et observations empiriques diurnes convergent, se rencontrent et se compatibilisent. Toujours tributaire inconscient du plus carré et du plus terre à terre des cartésianismes, Marco renonce à se confier à sa mère sur ces perceptions et ces visions. On a quand même pas envie de passer ouvertement pour un olibrius élucubrant… doublé d’un trouillard et d’une poule mouillée. Non, que non, il faut faire face. Il faut tester le corpus par soi-même. Quand le jeune homme moderne est confronté à l’inexplicable, un de ses recours assurés sera fatalement… la technologie. Marco se grèye donc de son appareil photo moderne, digital et toutim. Un de ces zinzins contemporains qui vous permet de voir au dos du boîtier votre produit photographique immédiat, en temps réel, sur une manière de petit téléviseur. Marco trouve moyen de capter en photo une charmante vieille amérindienne qui cueille des fleurs ou des fruits, dans un décor sauvagement bucolique. Amène et souriante, la bonne dame se laisse photographier sans minauder. Sauf que quand Marco tourne le dos de son appareil et mate le résultat de sa rigoureuse action objectivante, il ne discerne, sur le petit écran, que le gazon, les fleurs, les fruits, et les arbres… pas de charmante vieille dame aborigène. Ennuyé, Marco lâche alors, dans sa conscience ratiocinante, le mot convenu, achalant, enquiquinant: fantômes

Ce magnifique petit roman d’ambiance nous immerge dans une sensation et une impression qu’on a tous vécu enfants, si on a eu la chance et le privilège de se retrouver confronté à une nature dense, luxuriante et séculaire. On développe tout doucement le réflexe intellectuel de l’anthropomorphiser, l’humaniser, l’historiciser. Nos amis français rencontrent des serfs, des ermites et des barons dans leurs grandes forêts mystérieuses. Nous, ce sont les Amérindiens de la période précoloniale qui viennent nous hanter, dans leurs pratiques concrètes, dans leur toponymie (pp 73-75 — Sais-tu comment les Ilnus appelaient ce lac avant l’arrivée des premiers Européens?), dans leur langue. Et, parce que c’est intrinsèquement ce que la fiction fait et ce dont la fiction, dans son bonheur, nous fait bénéficier, les apparitions auxquelles est confronté Marco vont bel et bien finir par s’objectiver, se densifier… et même se confirmer dans le canal d’un savoir indirect, transmis, colligé, raconté. On ne se contentera pas de l’aventure intérieure et de la mise en place charnue et dense d’une atmosphère. On passera à l’action. Et la fraternité humaine et les valeurs universelles de l’amitié, de la sagesse et de l’entraide seront au rendez-vous, en compagnonnage intime avec la réminiscence historique et le symbolisme hérité des anciens.

Rédigé dans un style vif, sobre, précis et parfaitement abordable pour les enfants, ce petit ouvrage fin et complexe est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de quatre illustrations en noir et blanc de l’illustrateur Raphaël Hébert, représentant notamment des scènes d’excursions touristiques.

Fiche descriptive de l’éditeur:
À douze ans, Marco aurait préféré rester en ville avec ses amis plutôt que d’accompagner sa mère en vacances. Heureusement pour lui, le chalet qu’ils ont loué au Lac Saint-Jean offre plusieurs opportunités intéressantes: la baignade, la pêche et même la chance d’apprendre à manier une chaloupe à moteur! Cependant, c’est en se promenant dans la forêt qui mène à l’étang que Marco perçoit d’étranges phénomènes. Comment se peut-il qu’il soit le seul à en être témoin? Deviendrait-il fou? C’est alors que débute une enquête passionnante qui l’amènera jusqu’aux petites îles éparpillées à l’embouchure du lac. Le Piekuakami recèle de grands mystères. Marco arrivera-t-il à éclaircir tout ce qui lui arrive?

Isabelle Larouche (2013), Mystère au Piekuakami, Éditions du Phœnix, Coll. Œil-de-chat, Montréal, 132 p [Illustrations: Raphaël Hébert]

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JE HAIS LES LUNETTES (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2021

Ceux qui portent ces horreurs à l’école deviennent la cible de… d’intimidation… Je refuse de porter des fonds de bouteille, point final!
(p 135)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, aborde, dans le présent ouvrage (paru en 2012), la question subtile et terrible du handicap léger et de son lourd poids social. La petite Magali, qui, au début du récit, a huit ou neuf ans, attrape la rougeole. Clouée sur son lit, à la maison, elle va en profiter pour s’immerger dans une œuvre cruciale qui aura un grand retentissement pour elle: L’élixir du docteur Doxey. Cet ouvrage incontournable, le  septième tome des aventures de Lucky Luke aux éditions Dupuis (1955), met en vedette un de ces faux dépositaires de remèdes miracles de l’Ouest. Charlatan ambulant, le Docteur Doxey fourgue une potion de cheval qui est censée tout guérir, du rhume aux ongles incarnés en passant par le vague à l’âme. Magali, qui a donc la vraie de vraie rougeole, est très amusée par Doxey et son sbire peignant en rouge le faciès des dormeurs et des chevaux d’un village pour faire croire à une subite épidémie de rougeole. Le faux médecin lave ensuite la peinture avec du kérosène dans un grand torchon blanc et passe ainsi pour un sauveur… jusqu’au jour où on lui présente un babi vraiment atteint de rougeole. Tout cela livre le contexte intellectuel idéal pour mener notre Magali à ne pas prendre sa propre rougeole trop au sérieux. Elle lit donc les enlevantes aventures de Lucky Luke et de Jolly Jumper en pleine nuit, à la lumière crue de sa veilleuse. Pourtant son médecin et ses parents lui avaient bien dit de ne pas s’exposer à la lumière vive, pendant sa maladie. C’est que la rougeole, les enfants, je vous l’annonce en primeur, cela peut vous niquer durablement les yeux et là, le bon Docteur Doxey, dans son incompétence et sa frivolité, ne pourra pas grand choses pour vous. Il faudra en venir à lui substituer un optométriste…

C’est ce qui arrive à Magali. D’avoir lu ainsi la nuit, d’avoir négligé la consigne recommandant une luminosité basse pendant la période culminante de la rougeole, la voici atteinte d’une myopie acquise, curable si traitée tôt. Or, une seconde série de cow-boys vont alors entrer en scène, bien plus patibulaires que des personnages d’illustrés, ceux-là: les boulés scolaires. De retour à l’école, Magali constate que se perpétue la brutalité d’une petite troupe de matamores écoliers qui adore s’en prendre, en priorité, aux enfants manifestant des handicaps légers, ceux qui ont des broches dans les dents, ceux qui ceci, ceux qui cela et… par-dessus le tas, ceux qui portent des lunettes. Magali est donc déterminée à ne pas entrer ainsi dans le collimateur de ces boulés scolaires anti-binoclards. Il est aussi significatif que navrant de constater de quelle manière notre jeune protagoniste va articuler le rejet de la prothèse qui l’aurait débarrassée de son handicap léger. Elle va formuler la chose non pas individuellement mais socialement. Elle en arrive, d’autre part, comme inexorablement, à fraterniser avec Steeve, un jeune malentendant de son école. Lui et son groupe, qui travaillent le langage des signes dans un contexte d’enseignement spécialisé, ne plient pas devant la petite troupe des boulés scolaires. Comment parviennent-ils, ces sourds effectifs, à ne pas se laisser bousculer et intimider par les boulés? Mais… mais… mais…voilà un mystère qui, pour Magali, gagne en densité autant qu’en relief, à mesure que son propre handicap visuel évolue.

Si ce mystère est si crucial pour Magali, c’est bel et bien qu’elle est vraiment en train de devenir complètement miro. Et les choses ne s’arrangent pas. Déterminée à ne pas céder devant la fatalité lunetteuse, notre fin-finaude développe une série perfectionnée de stratégies latérales pour ne pas admettre ou faire admettre qu’elle est désormais complètement bigleuse. C’est l’école primaire, un contexte sécuritaire, familier, intime, où elle peut opérer largement à tâtons et donner le change, si on se résume. Mais, il y va y avoir des coûts, des tombés au bataillon. Ainsi, comme Magali ne peut plus mater le tableau, elle écornifle la copie de sa copine Caroline. L’institutrice le constate et, comme Magali arrive (très efficacement grâce à son lot effronté de ruses d’apache) à faire croire au tout venant qu’elle a une vision de dix sur dix, elle se fait saprer au fond de la classe, en compagnie d’Hervé, nul autre que le chef putatif des boulés scolaires. Cela s’inscrit tant dans le malentendu hypermétrope issu de la malhonnêteté méthodique de Magali qu’au sein d’une offensive diplomatique plus large de la structure scolaire pour encadrer socialement les boulés scolaires, attendu qu’ils développent une propension trop accusée à balancer les binoclards et autres éclopés naturels (sauf les malentendants, toujours) en bas des bancs de neige, à la récré. Magali, du fond de la classe, doit maintenant composer avec le dessinateur de dragons qui deviendrait ouvertement son bourreau, si jamais… elle portait des lunettes.

De fait, dans la vie sociale de Magali, tout converge pour la faire copieusement détester l’option de corriger sa vue, toujours déclinante. Par effet dialectique, dans cette dynamique, son admiration pour l’ami malentendant, qui prend méthodiquement son handicap en main, apprend le langage des signes, et s’assume tel qu’il est, augmente sensiblement, comme la fatale conscience qui monte, qui monte. Magali va tenir le coup trois ans comme ça, à mentir à tout le monde et à elle-même sur son handicap visuel. Mais l’échéance de l’école secondaire approche et avec elle la perspective terrifiante de se retrouver dans un espace physique et social aussi radicalement renouvelé que cruellement imperceptible. Le navire se dirige directement vers son snag, pour cultiver une autre image digne du héro de Magali, le bon et langoureux Lucky Luke. Graduellement, son inquiétude anticipatrice se généralise. Que lui arriverait-il si elle s’égarait vraiment dans un lieu inconnu? Que ferait-elle s’il n’y avait pas de «gardiens» pour la ramener sur le bon chemin? Si elle perdait réellement la vue?  (p 127).

L’angoisse augmente et l’évocation du drame de ces enfants dissimulant ainsi leur handicap pour des raisons révoltant particulièrement l’entendement adulte gagne en solidité et en ardeur. Isabelle Larouche procède ici à une combinatoire de thèmes et de dispositifs narratifs particulièrement heureuse pour nous faire sentir, dans ce petit roman nerveux et habile, que des enfants peuvent tout naturellement s’installer en enfer et —c’est bien le cas de le dire— laisser sciemment leurs parents et leurs institutrices dans le noir total, pendant de longues années, pour des raisons terribles dans l’angle enfantin… des motifs et des motivations totalement infantiles, en fait. Une autre constante du travail d’Isabelle Larouche réside dans cette aptitude très sentie qu’elle a de nous faire avoir de l’attachement et une intense sympathie pour tous ses personnages, même les subsidiaires. Et les boulés scolaires, qui ont eux aussi (qui l’eut cru?) des difficultés assez ardues avec les échelons vernaculaires de leur propre hiérarchie (a)sociale, ne sont en rien les dépositaires manichéens d’un mal dont les héros et les bonnes poires seraient le pendant bien, bon, bonasse et gentil-gentil. Le monde n’est pas aussi tranché que si on disposait de solides lunettes pour le contempler. Et le boulé scolaire peut fort souvent avoir, en train de couver au fond de lui, son contraire.

Rédigé dans un style vif, sobre, précis et parfaitement abordable pour les enfants, ce petit ouvrage fin et complexe est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de cinq illustrations en noir et blanc représentant notamment des scènes scolaires, plus un autoportrait de l’illustratrice Anouk Lacasse (p. 157).

Fiche descriptive de l’éditeur:
Magali rêve la plupart du temps… Surtout en classe! Elle rêve de joindre Médecins sans frontières un jour, pour aider les enfants malades, dans les pays lointains. À l’école, rien ne va plus. Hervé et ses copains sèment la terreur. Étrangement, ceux qui portent des lunettes y goûtent le plus. Comme si les lunettes attiraient et décuplaient la méchanceté de ces tyrans. Pas étonnant que Magali hait les lunettes plus que tout! Par chance, elle peut compter sur de bons amis comme Caroline ou Steeve, un malentendant de la classe de madame Doris. C’est après une forte fièvre causée par la rougeole, que tout s’embrouille pour la demoiselle aux tresses blondes. À l’aide de ruses, toutes plus astucieuses les unes que les autres, Magali protège ce secret dans lequel elle s’enlise de plus en plus. Mais jusqu’où ira-t-elle? Et à quel prix? Combien de temps lui faudra-t-il encore mentir? Combien de temps lui faudra-t-il pour y voir enfin plus clair?

 

Isabelle Larouche (2012), Je hais les lunettes, Éditions du Phœnix, Coll. Œil-de-chat, Montréal, 157 p [Illustrations: Anouk Lacasse]

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VACUUM, LA FÉE A L’ENVERS – CONTE POUR ADULTES (Pierre Fayard)

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2020

Vacuum

 

On a ici rien de moins que le petit conte enlevant de l’expectative tendue. Comme le déploiement en éventail des pouvoirs longuement anticipés du super-héro de service, l’action terrible et cruciale de la baguette de la fée Vacuum nous fait languir de se laisser attendre. Envers nous, elle est quasiment l’Arlésienne des fées. Elle est comme Clochette qui vient, d’un coup d’aiguille, taper sur le tableau et en crever la bulle. à la fin de la tonitruante et pétaradante campagne de pube. Car, bon, l’innovante légende de la fée Vacuum est relatée ici ex post. C’est une historiette iconoclaste, satirico-philosophique et contemporaine. On sait que l’histoire, écrite à la sauce du présent par les chroniqueurs du moment, justifie, filtre et oriente plus qu’elle ne rapporte fidèlement. Poil aux dents. C’est aussi que la fée Vacuum clôt un cycle, et pas le moindre des cycles. Le cycle atavique de la création du monde.

Il faut implacablement entrer là-dedans en prenant du champ. On doit donc d’abord et avant tout revoir le récit de ladite création du monde et ce, de fond bouffon en comble potache. Il faut retrouver le Grand Architecte, son goût anthropomorphisant pour les pommes rouges, craquantes et fraîches, ses escarmouches perpétuelles avec Adam et Ève, son omnipotence usurpée, ébréchée, distante et angoissée. Il faut aussi s’introniser, bien en rythme, dans le monde complexe, subalterne et chatoyant des fées. Il faut s’imprégner de leurs fonctions besogneuses, de leur byzantine division du travail, de leurs déterminismes existentiels, de leurs acronymes percutants et aussi… de leurs petites personnalités affirmées. Les fées veulent agir certes mais, plus inconsciemment, elles veulent aussi briller, elles veulent scintiller, car la dorure de l’ego est vitale dans l’auto-estime féérique. Et quand la découverte de leur sensualité va s’entortiller dans l’affaire, tout va de surcroît se compliquer… et s’insurger aussi.

Aussitôt que l’humain et l’humaine sortent du paradis terrestre, patatras, c’est la techno-tornade. Une tempête mythologico-problématique de plusieurs millénaires nous roule sous le nez en quelques chapitres. Deux thèmes classiques, savoureusement et humoristiquement revisités, s’imposent alors à nous. Le premier de ces thèmes. c’est celui du golem, de la créature débordant machinalement son créateur. Comme l’être suprême organisateur est un vrai concepteur mais un faux dieu, le golem de ce grand apprenti sorcier involontaire ici, ce sera nul autre que l’être humain, tel qu’en lui-même. Ce dernier commencera par jouer des religions comme on joue d’une gouache avec les doigts. Comble de lèse divinité, les humains s’ingéniaient à s’inventer des religions qu’ils hybridaient sans soucis de cohérence, juste pour en tester la fertilité pratique. Ensuite, on aura la technocratie, l’ADN, la cyber-culture, le cartésianisme ratiocineur et la cynique tempête financiariste (je vous coupe le foisonnant détail). L’horloger du déclic initial perdra complètement le contrôle de sa lourde et complexe clepsydre hydraulique. Il ne la brisera cependant pas (car là c’aurait été le Déluge). Il n’y aura donc pas d’Arche mais il y aura quand même —hum, hum— la fée Vacuum…

Le second thème rencontré ici sera celui de l’androïde humanisée. Insensible au départ, imbue de ses fonctions terribles dont je vous tais le détail fin, roide et glaciale, presque robotique, la fée Vacuum est graduellement commise et compromise avec sa fascination inattendue et déroutante pour la sexualité torride de ces humains sensuels qu’elle se devait initialement de cerner en un cadre beaucoup plus abstrait (pour dire les choses pudiquement). Comme une androïde pré-programmée ailleurs et d’autre part donc, la fée Vacuum, prenant hardiment Ève pour muse, rencontre éventuellement son capitaine Kirk (à répétition) et bascule dans l’hommerie la plus sémillante imaginable. Je ne vous en dis pas plus. Il faut savourer comme lait et miel la discrète mais implacable gauloiserie du tout de la chose…

Ritournelle néo-mythologique comiquement revisitée en tourneboule, le texte de Pierre Fayard est vif, nerveux, ironique, goguenard. Les vagues et les replis du récit sont chamarrés d’une bouffonne iconoclastie. Dans un sens ou dans l’autre, ce conte a du souffle. De fait, il est emporté par un incroyable élan aspirant. Il nous avale atterrés et nous régurgite railleurs. Et quand on en finit avec ce petit roman, on juge en conscience que le tout de la mise en existence cosmologique fut rien de moins qu’une bourde monumentale. Mais pas grave. C’est absolument pas grave. L’erreur est créative.

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Pierre Fayard, VACUUM, la Fée à l’Envers – Conte pour adultes, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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SHAWINIGAN ET SHIPSHAW (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2020

Je me regardai avec la plus grande complaisance. Est-il un état plus exquis que de se sentir parfaitement content de soi?… Je me mis à ronronner.

Murr

(Ernst Hoffmann, 1821, Le Chat  Murr, l’Imaginaire Gallimard, pp 388-389)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, nous propose, dans le présent ouvrage (paru en 2005), un amour de petit roman animalier. Le chat Shipshaw est notre narrateur. C’est un chaton de sexe masculin qui, au début de la fable, passe à deux doigts de se faire euthanasier chez une vétérinaire du quartier, pour santé déficiente et vagabondage de chat de gouttière. Il se fait adopter in extremis par une demoiselle félinophile de passage qui aime les chats et n’aime pas qu’on les trucide. Pour Shipshaw (qui ne porte même pas encore ce nom) c’est une manière de nouvelle naissance. D’abord, on le dénomme et on l’intronise. La dénomination du nouveau venu est l’objet d’un imprimatur explicite de la part du petit garçon humain de la maison. La chose se joue dans un contexte où la cellule familiale qui adopte notre chaton est déjà accompagnée depuis quelques années d’une chatte adulte du nom de Shawinigan. Appelons-le Shipshaw. Shawinigan et Shipshaw sont deux noms de villes dans lesquels on entend le mot «chat», affirme Julien fièrement. C’est bien, non? (p. 29). On va vite découvrir que Shipshaw c’est aussi chipe-chat, c’est-à-dire un chat-pardeur débonnaire qui va s’emparer, tout naturellement et comme en se jouant, du statut de pacha principal de la maisonnée.

Il ne s’agit certainement pas de compromettre ici votre futur plaisir de lecture en vous relatant les péripéties enlevantes dans lesquelles le chat Shipshaw et son entourage vont se trouver engagés. Si sa quête est moins philosophique et sapientale que celle du Chat Murr du fameux conte d’Hoffmann, elle n’en reste pas moins tributaire d’un ensemble de ressorts particulièrement subtils et savoureux. Avisons nous simplement du Dramatis Felidae de cette petite œuvre. On a d’abord deux personnages humains, Annabelle et Julien. Ils sont dans un rapport familial qu’il n’y a pas lieu d’excessivement préciser. Personnellement, je me plais à voir en eux, comme dans maints vieux contes d’autrefois, une grande sœur et un petit frère naturels, vivant ensemble dans ce genre de réalité intermédiaire que nous instaure souvent l’ambiance des fictions enfantines. À ce duo humain va répondre, en écho de symétrie narrative, le duo animalier de Shawinigan, chatte adulte un peu hautaine et rabat-joie, et de Shipshaw, notre narrateur. La longiligne chatte Shawinigan se retrouve donc subitement grande sœur putative de Shipshaw. Un peu bousculée par l’apparition catastrophe dans son espace de tranquillité de ce jeune mistigri autosatisfait et très populaire auprès de leurs compagnons humains, Shawinigan ne basculera pas dans la cruauté perfide pour autant… mais on peut suggérer que cette suave éventualité lui a probablement traversé l’esprit une ou deux fois.

Va se manifester aussi, dans le cadre de notre problématique en cours de mise en place, un vieux duo de souris, Herminette et Hector. Herminette et Hector sont un couple à l’ancienne, monté en graine et assez conventionnel, sinon traditionnel. Le mâle est grognon, implicitement patriarcal, besogneux et très centré sur ses priorités. La femelle donne le change et tourne prudemment autour de son vieux partenaire, en gardant le sourire, notamment pour les visiteurs. Le chaton Shipshaw va établir, avec ce couple de manière de grands-parents putatifs, un rapport assez analogue à celui que l’enfant établit avec son amérindien et son cow-boy, dans le fameux film de 1995, The Indian in the cupboard. L’amérindien et le cow-boy sont adultes mais ils sont minuscules et, partant, vulnérables. L’enfant est enfantin, innocent, et mal dégrossi mais il est gigantesque. C’est une sorte de puissance tutélaire potentiellement incontrôlable. On retrouve donc cette thématique de l’enfant colosse aux pieds d’argile, qui apparaît dans plusieurs contes et récits enfantins.

Le statut de ces deux souris adultes et industrieuses va fonder le principal contentieux entre le chaton débonnaire Shipshaw et la sourcilleuse chatte adulte Shawinigan. On se souviendra du beau mot de Deng Xiaoping. Qu’importe qu’un chat soit blanc ou noir, s’il attrape les souris. Or la sagesse chinoise ne semble pas avoir encore traversé la psychologie sommaire et joyeuse du jeune Shipshaw. Il aime ce couple de souris et ne leur fait pas la chasse. De fait, il n’y a que ce couple de souris minuscules pour le mettre un peu en contact avec une vraie formule de parentalité à l’ancienne. Comme chez le Chat Murr d’Hoffmann, je vois ici une manière de métaphore d’époque. Le prix des structures parentales modernes, cela se paie dans le dispositif familial moderne. Et la famille à l’ancienne vit peut-être dans un trou de souris mais, justement, elle n’est pas disparue pour autant, il s’en faut d’une marge. Bon, quoi qu’il en soit de cette dimension allégorique, il reste que le chaton Shipshaw, notre narrateur, établit une relation cordiale et sentie avec les deux vieilles souris de la maison. La chatte Shawinigan, toujours dans les normes, ne l’entendra pas de cette oreille. Et de sermonner notre jeune narrateur reniant sa nature — et ce dernier de répliquer du tac au tac. Tu n’es qu’un matou dénaturé. Je ne fais que mon travail, moi. — Tu exagères! Je vais au-delà des apparences, moi. Peut-être que les chats ne doivent pas protéger les souris mais avoue que celles-ci sont extraordinaires (p. 73). Entre Sol devant Gobelet et Bagheera devant Mowgli, on retrouve une confrontation assez classique entre la figure adulte, revendiquant la réalisation de ses fonctions convenues, et la figure enfantine, mettant en place une conception plus élargie et transgressive d’une vision du monde imparablement en cours de reconstitution, dans le présent historique.

Matou dénaturé, la formule est assez heureuse. On pense notamment aux Animaux dénaturés de Vercors, ces figures humaines, trop humaines, qui tournent le dos à leur fatalité bestiale, notamment à leur statut primaire de prédateurs. À travers le rejet de la déontologie adulte conforme, c’est peut-être moins les tergiversations de la grasse matinée de l’enfance que la mise en place d’une nouvelle vision, contemporaine à l’enfant, qui s’ébauche. Ce problème est, lui aussi, un classique de la littérature enfantine. Il me renvoie à mon propre refus de porter des costards-cravates quand j’étais collégien, refus que, soixantenaire, je perpétue encore, imposant moi aussi ma modeste version d’une nouvelle masculinité. Simple affaire d’apparence?  Voire. Tu exagères ! Je vais au-delà des apparences, moi, tonne Shipshaw. Soudain, dans son petit débat doctrinal avec la chatte Shawinigan sur le statut des souris dans la sensibilité, exacerbée ou calme, du félin domestique, le petit chat Shipshaw sonne subitement comme Hegel en personne. En voulez-vous de la philosophie vernaculaire, lalalère…

Tant pour le rythme que pour le traitement, on se retrouve ici quelque part entre The Monroes et Tom and Jerry. En conformité avec une procédure qui est avec nous depuis Le Roman de Renart, l’anthropomorphisation des figures animalières autorise et facilite une réflexion sur la relation entre aînés et puînés, entre filles et garçons, entre droiture et frivolité, entre devoir du quotidien et aspirations fondamentales. Les savoureuses illustrations de Nadia Berghella, nombreuses et particulièrement senties, rendent la lecture de ce petit ouvrage parfaitement possible, en compagnie de ces jeunes enfants qui recourent encore à l’image pour stabiliser dans leur esprit les pans de la narration. Un anti-réalisme, du récit et de l’image, très ouvertement cartoonesque, une anthropomorphisation bien balancée, et une morale sereine, moderniste et joyeuse assurent le plaisir de lecture. Ce petit récit déploie une originalité sentie, tout en mobilisant un certain nombre de leviers classiques de la pensée universelle, quand elle se soucie de l’enjeu toujours complexe et délicat de l’ouverture des enfançons aux multiples facettes d’un vaste monde en mutation.

Intégralement enfantin, ce petit ouvrage fin et complexe est donc agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de trente-cinq illustrations en noir et blanc de l’illustratrice Nadia Berghella, représentant notamment des scènes animalières enlevantes et rythmées, dans un style très bande dessinée. Fait à mentionner, l’ouvrage est un format de poche (18 centimètres sur 11 centimètres) mais le lettrage est légèrement surdimensionné. Subtile hybridation permettant aux babis de retrouver les grosses lettres sécurisantes de la petite enfance tout en apprivoisant la sensation de tenir en main un «vrai» livre de poche.

Fiche descriptive de l’éditeur:
Shawinigan et Shipshaw raconte avec tendresse et humour les aventures de deux chats aux prises avec toutes sortes de petits problèmes. Mais pourquoi des objets disparaissent-ils ainsi? Shipshaw, qui n’a pas la langue dans sa poche, en bon détective, élucidera le mystère. Malgré les différences et les préjugés, une grande amitié est sur le point de se former. Au fil des pages, l’imaginaire et la fantaisie se confondent avec la réalité au grand plaisir des lecteurs.

 

Isabelle Larouche (2005), Shawinigan et Shipshaw, Éditions du Phœnix, Coll. Oiseau-mouche, Montréal, 87 p [Illustrations: Nadia Berghella]

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Entretien inter-temporel avec Élisabeth d’Aulnières, personnage principal du roman KAMOURASKA d’Anne Hébert (1970)

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2020

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Ysengrimus: Eh bien, nous avons la chance extraordinaire de pouvoir brièvement mais intensément réactiver la procédure DIALOGUS en commémoration émue et enthousiaste des cinquante ans d’existence du roman Kamouraska, d’Anne Hébert (paru en 1970). Je suis donc en contact inter-temporel avec Élisabeth d’Aulnières, qui nous fait l’immense honneur de s’adresser à nous depuis l’année 1860. Madame, un très grand merci en mon nom et au nom de mes lecteurs et lectrices. Réglons d’abord, si vous le voulez bien, une question toute simple de dénomination. Dois-je vous interpeller Madame Rolland?

Élisabeth d’Aulnières: Je vous entends parfaitement… c’est très étonnant et passablement déroutant de m’adresser ainsi à mes compatriotes de l’année 2020… Je dois m’approcher un peu de ce petit bâton à l’embout mousseux, me dit-on… un micro, qu’ils appellent ça. Excusez-moi, cher Ysengrimus. Vous dites?

Ysengrimus: Dois-je vous interpeller Madame Rolland?

Élisabeth d’Aulnières: Non. Je… Non. Non pas. Ma préférence du cœur irait pour Madame Nelson, évidemment. Mais bon… Évitons, en tout cas, les Madame veuve Tassy et les Madame veuve Rolland. Bon, allons, disons que… Madame d’Aulnières ira parfaitement.

Ysengrimus: Ou Madame, tout court.

Élisabeth d’Aulnières: Voilà.

Ysengrimus: Dites-nous un peu alors, Madame d’Aulnières, comment se passe l’année 1860?

Élisabeth d’Aulnières: Ouf. L’année se termine. Ce fut une année assez chargée. On a eu une visite de deux mois du Prince Héritier, fils de la Reine Victoria, le Prince Édouard.

Ysengrimus: Le futur Édouard VII d’Angleterre.

Élisabeth d’Aulnières: Si vous le dites. Moi, je ne suis pas censée savoir ça, n’est-ce pas… pour ce que j’en pense. Surtout que moi, en plus, j’ai pas trop eu le temps de me soucier de la visite princière. D’abord, vous vous doutez bien que Son Altesse Royale n’est pas vraiment passé à Sorel et, en plus, avec ma ribambelle d’enfants, vous vous doutez bien aussi que je n’ai pas trop le temps de m’intéresser à la politique.

Ysengrimus: Je vous comprends parfaitement. Sans indiscrétion, vous avez quel âge?

Élisabeth d’Aulnières: Ce n’est pas du tout une indiscrétion, de la part d’un communicateur du futur, qui, à ce que je comprends, en sait pas mal sur mon compte… Âgée de toute ma vie, je suis née en 1819. J’ai donc quarante et un ans.

Ysengrimus: Et vous avez fini par quitter Québec.

Élisabeth d’Aulnières: Ah oui, assez récemment. Je ne le regrette pas, d’ailleurs. La capitale du Bas-Canada devenait de plus en plus interlope et malpropre.

Ysengrimus: Vous dites encore Bas-Canada?

Élisabeth d’Aulnières: Oui, un peu. Enfin, le terme a toujours officiellement cours légal mais il sort de plus en plus de l’usage. Il a été plus ou moins délaissé depuis les Rébellions. Ils disent Canada-Est, plutôt, de nos jours.

Ysengrimus: Compliqué…

Élisabeth d’Aulnières: Plutôt. Et… sans grand intérêt. Dites voir, je peux vous poser une petite question à mon tour, cher Ysengrimus?

Ysengrimus: Je vous en prie faites.

Élisabeth d’Aulnières: Depuis votre inaccessible officine du futur là, vous semblez vous intéresser à moi comme… comme on porte une attention soutenue à une sorte de personnalité de marque. J’en suis très touchée, naturellement, mais… enfin… comme je n’ai rien du Prince Héritier ou de sa respectable maman, je suis un peu obligée de me demander qu’est-ce qui me vaut un tel honneur?

Ysengrimus: Eh bien, Madame d’Aulnières, je suis très heureux de vous annoncer que vous êtes le personnage principal d’un de nos grands romans d’anthologie, écrit en 1970 par une importante romancière, Anne Hébert, morte, elle-même, en l’an 2000.

Élisabeth d’Aulnières: Mon Dou!

Ysengrimus: Je ne vous le fais pas dire.

Élisabeth d’Aulnières: C’est… c’est assez inattendu. DIALOGUS arrive donc non seulement à pénétrer votre passé d’existence mais aussi votre passé de fiction?

Ysengrimus: Exactement. Et laissez-moi vous dire que, toute fictive qu’elle soit, votre vie nous passionne. Pour tout vous avouer, vous êtes un petit peu la Madame Bovary du… du Bas-Canada.

Élisabeth d’Aulnières: Je ne vois pas vraiment ce que j’ai pu faire de si intéressant pour me mériter un empressement si attentionné. Enfin, je suis très flattée, n’allez surtout pas vous méprendre.

Ysengrimus: Notre court entretien devrait clarifier les choses pour ce qui en est justement de l’intérêt que vous présentez aux yeux des sensibilités modernes.

Élisabeth d’Aulnières: Vous attisez ma curiosité.

Ysengrimus: Voyons justement un peu votre trajectoire. On vous marie à seize ans, un peu avant que ne débute le règne de la Reine Victoria, contre votre grée.

Élisabeth d’Aulnières: Pas contre mon grée, non, ce serait inexact de dire ça. Maman a voulu me marier tôt parce qu’elle a vite vu que je me comportais comme une petite épivardée. Elle flairait un danger moral. Pensez-donc. J’allais pêcher la barbotte en petite tenue avec Justine Latour, Sophie Langlade et surtout Aurélie Caron, sans me soucier ni de mon rang ni des convenances. J’étais complètement inconsciente, parfaitement écervelée. Et je m’intéressais bien que trop aux garçons. Il fallait donc vite me caser, pour éviter une déconvenue qui aurait bien ennuyé et ma mère et mes tantes. Mais on ne peut pas dire que je n’étais pas consentante, non. J’étais bien plus inconsciente que non-consentante.

Ysengrimus: Je vois. Et ce mariage, ce fut avec Antoine Tassy.

Élisabeth d’Aulnières: Ce fut avec le jeune seigneur de Kamouraska, Antoine Tassy.

Ysengrimus: Le déclassé colonial type.

Élisabeth d’Aulnières: Le quoi?

Ysengrimus: Le déclassé…

Élisabeth d’Aulnières: Qu’est-ce que c’est donc que ça?

Ysengrimus: C’est une notion de nos historiens, Je m’en voudrais de vous ennuyer avec…

Élisabeth d’Aulnières: Ah non, dites. Si les historiens du futur ont des choses à dire au sujet d’Antoine Tassy, seigneur de Kamouraska, je veux savoir de quoi il retourne. Vous n’allez pas laisser ma curiosité se languir ainsi.

Ysengrimus: Nos historiens ne parlent pas de Monsieur Tassy en personne. C’est un personnage de fiction. Mais ils avancent des observations sur sa classe sociale… disons… sur ce qu’il représente historiquement.

Élisabeth d’Aulnières: Dites, dites. Vous m’obligeriez beaucoup.

Ysengrimus: Bon. Eh bien, il y a 100 ans pour vous (260 ans pour moi), c’est la conquête anglaise de 1760. Tout ce qu’il y a de vif, de remuant, d’entreprenant et d’efficace dans la colonie française du Canada quitte la vallée du Saint-Laurent et se replie sur les Antilles ou en métropole. Il ne reste en Canada, dans la population française de souche, que des petites gens, ceux que vous appelez vous-même les canayens-habitants-chiens-blancs.

Élisabeth d’Aulnières: Je vois parfaitement de qui il s’agit.

Ysengrimus: Et il reste aussi certains de leurs anciens maîtres, des seigneurs coloniaux alanguis, frigorifiés, conquis, qui détiennent nominalement de grands domaines forestiers. Ces derniers sont gigantesques mais ce sont aussi de véritables friches objectives.

Élisabeth d’Aulnières: Vous me décrivez indubitablement l’aïeul d’Antoine Tassy et sa Seigneurie de Kamouraska.

Ysengrimus: Voilà. Le régime seigneurial ne sera vraiment complètement et intégralement aboli, je vous l’annonce en primeur, qu’en 1940. Entre-temps les Anglais s’installent et se portent doucement acquéreur de ce qui les intéresse le plus à cette époque, à savoir: les terres à bois. Sans rien bousculer, en un peu plus d’un siècle, ils vont graduellement déposséder les anciens seigneurs coloniaux français, de vastes espaces couverts de ce solide bois de charpente canadien qui servira pour la construction des navires de tout l’empire britannique.

Élisabeth d’Aulnières: Vous voyez juste, Ysengrimus. Mon premier mari, Antoine Tassy, grevé de dettes, se refaisait épisodiquement en vendant des terres à bois à des marchands anglais. Pour ce qui est des chantiers navals, les douces berges de ma ville natale de Sorel pourraient vous en parler longuement.

Ysengrimus: Et, dans votre jeunesse, Antoine Tassy ne faisait rien de bien précis. Largement désœuvré, il ne travaillait pas, grignotait ses fermages, chassait sur ses terres…

Élisabeth d’Aulnières: S’enivrait avec ses sbires et courait la galipote.

Ysengrimus: C’était un seigneur colonial déclassé. Et… il devait passablement se déprimer…

Élisabeth d’Aulnières: Vous me le dites. Mélancolique, asthénique, il parlait constamment de se tuer. C’était… c’était un assez bon amant, par contre.

Ysengrimus: Ah oui?

Élisabeth d’Aulnières: Ah oui, oui. Je vous parle de ceci de bon cœur parce que, mon Dou, vous êtes de 2020, je ne vais certainement pas vous en remontrer sur ces matières. Grassouillet, remuant, fort en gueule et viril, Antoine était une brute, un animal, mais cela plaisait bien à la jeune femme ardente que j’étais alors. Conséquemment, nos escapades nocturnes étaient souvent de l’ordre du tonitruant. J’en ressortais habituellement couverte de bleus, mais comblée, heureuse, d’une certaine façon. Nous avons eu nos bons moments.

Ysengrimus: Ah… je croyais que votre mariage avec Antoine Tassy ne fonctionnait pas.

Élisabeth d’Aulnières: Ah, il fonctionnait très honorablement… la nuit. C’est de jour que tout allait de guingois. Au domaine de Kamouraska, rien ne roulait en bon ordre. On y mourrait quasiment… de faim et de froid. Et ce maudit ivrogne d’Antoine Tassy avait la fâcheuse habitude de donner tous mes beaux atours à ses concubines, des fofolles en cheveux qui se présentaient ricanantes à l’église de la bourgade au bras de mon mari et… dans mes robes. C’était fort contrariant. J’ai donc assez vite déchanté. Ajoutez à cela que j’étais constamment enceinte, et maigre comme un chicot. Pauvrement vêtue, je claquais des dents et me sustentais un jour sur deux. Il a bien fallu que je quitte cette tanière de fous et cette forêt folâtre et que je rentre à Sorel car ce train de vie aurait tout simplement fini par me tuer.

Ysengrimus: Je comprends parfaitement. Vous voici donc à dix-neuf ans, de retour chez votre mère et vos tantes à Sorel, esquintée, affaiblie, malade. Il va donc falloir vous faire voir par un médecin.

Élisabeth d’Aulnières: Ça s’imposait.

Ysengrimus: Le docteur George Nelson…

Élisabeth d’Aulnières: Voilà. Et… que disent vos historiens sur le profil social de mon merveilleux George?

Ysengrimus: Immigrant américain de souche anglaise. Protestant converti au catholicisme.

Élisabeth d’Aulnières: Il est de Montpellier, au Vermont. Ah, je lis encore les pensées intérieures de ma mère. Quel bel homme que ce docteur Nelson, si bien élevé et de vieille famille loyaliste américaine. Dommage que la Petite ne l’ait pas rencontré le premier.

Ysengrimus: Tout est dit. Notons que Montpellier (Vermont) n’est jamais qu’à 275 kilomètres au sud de Sorel. C’est moins loin de votre ville natale que ne l’est la seigneurie de Kamouraska. George Nelson, qui vit à Sorel, est un anglophone monarchiste de classe libérale montante qui peine encore passablement à s’intégrer au sein de votre civilisation française conservatrice. Mais il représente tout ce que l’avenir de ce pays produira de plus généreux et de plus vigoureux.

Élisabeth d’Aulnières: Vigoureux est le mot…

Ysengrimus: Et vous? Vos propres pensées intérieures sur le docteur Nelson?

Élisabeth d’Aulnières: Il est le grand, le très grand, amour de ma vie. Si, un jour, il revient de son Vermont natal, je me jette nue dans ses bras, sans réfléchir une seconde, comme au tout premier jour.

Ysengrimus: Vous voici donc, vers 1838-1839, coincée entre deux hommes. Antoine Tassy, qui vous a relancé de Kamouraska jusqu’à Sorel (il y a 350 kilomètres de distance entre les deux communes), et le Docteur Nelson, qui, lui, vous a auscultée, examinée et a vu sur vos chairs les trace de la vive brutalité maritale.

Élisabeth d’Aulnières: Voilà.

Ysengrimus: Les deux hommes sont, disons… très remontés l’un contre l’autre. On se dirige tout droit vers le choc des virilités. C’est la catastrophe annoncée.

Élisabeth d’Aulnières: Je… Je n’ai pas trop envie d’en reparler.

Ysengrimus: Je vous comprends parfaitement. Les gens vont tout simplement devoir aller lire le roman… cette histoire de neige et de fureur.

Élisabeth d’Aulnières: Comme vous dites.

Ysengrimus: Parlons plutôt de votre servante métisse, Aurélie Caron.

Élisabeth d’Aulnières: Oh, mon Dou!

Ysengrimus: Une sorte de confidente imprévisible.

Élisabeth d’Aulnières: Vous me le dites. Mais avec le recul, je juge, en conscience, qu’Aurélie Caron fut beaucoup plus, pour moi, que la gourdasse simplette qui faisait la commissionnaire secrète entre moi et le docteur Nelson. Présente dans ma vie depuis la plus tendre enfance, féminine, souple, sorcière féroce, sauvageonne à plein, objet de fascination permanent, Aurélie Caron a joué un rôle absolument déterminant dans ma définition de moi-même, en tant que femme.

Ysengrimus: Ah bon?

Élisabeth d’Aulnières: Ah oui.

Ysengrimus: Mais comment donc?

Élisabeth d’Aulnières: Bien, Aurélie, si vous voulez, c’est la souillon trublionne qui résiste sourdement et qui obéit tout de travers et de mauvaise grâce. Elle incarne rien de moins que la liberté naissante et balbutiante de notre nouveau continent. Elle est la Femme Universelle Jaillie de Terre, en quelque sorte. Une étrange et horrible tendresse nous lie l’une à l’autre. Aussi, plus le temps passe, plus je me rends compte combien tendrement j’ai pu l’aimer.

Ysengrimus: Ah oui?

Élisabeth d’Aulnières: Oui, oui. Tout en la traitant comme la salle mulâtresse barboteuse et frondeuse qu’elle était.

Ysengrimus: Qu’est-elle devenue?

Élisabeth d’Aulnières: Je n’en ai pas la moindre idée. Dans des conditions assez tumultueuses, elle a quitté mon service quelque temps avant mon second mariage.

Ysengrimus: Et cela nous amène tout naturellement à Jérôme Rolland, notaire à Québec, votre second mari, qui vient tout juste de mourir.

Élisabeth d’Aulnières: Ouf, oui… et là, quel ennui! Que dire? On a vécu notre petite vie pendant dix-huit ans. Il m’a fait, lui aussi, un chapelet d’enfants.

Ysengrimus: Le mariage de convenance, après la tempête.

Élisabeth d’Aulnières: C’est exactement ça. Vous connaissez bien le drame secret de ma vie. Le notaire Rolland s’est payé le joli bibelot Élisabeth d’Aulnières en fin de course et moi je me suis embarrassée d’une imperturbable ombrelle sociale.

Ysengrimus: Tout en restant dévorée par le torrent volcanique de vos souvenirs passionnels d’antan.

Élisabeth d’Aulnières: Exactement. Et là, Ysengrimus, il faut bien dire que j’attends toujours.

Ysengrimus: Vous attendez quoi? Une lettre du Docteur Nelson?

Élisabeth d’Aulnières: Non, ça j’y ai renoncé depuis bien longtemps. Non, plus prosaïquement, j’attends qu’on daigne bien m’expliquer ce que j’ai pu faire de si intéressant pour me mériter ainsi cet entretien, à cheval entre deux époques historiques. Tout ceci, ici, est aussi passionnant qu’incompréhensible.

Ysengrimus: Disons que vous êtes un peu notre Aurélie Caron…

Élisabeth d’Aulnières: Pardon?

Ysengrimus: Notre Femme Universelle Jaillie de Terre, notre trublionne résistante d’autrefois. Voyez-vous, l’époque actuelle est à radicalement remettre en question tous les comportements d’abus masculin et elle s’intéresse beaucoup au fait de retracer l’héritage des femmes ayant tenu tête aux pressions de l’ordre mâle.

Élisabeth d’Aulnières: Ah, tiens donc!

Ysengrimus: Oui. Et vous faites crucialement partie de cet héritage.

Élisabeth d’Aulnières: Ma foi… Vu dans cet angle là, je conçois un petit peu mieux la chose. Il faut dire que je me suis passablement démenée, notamment entre 1835 et 1842.

Ysengrimus: Oui, et dans des conditions contraires.

Élisabeth d’Aulnières: Pour ne pas en dire plus.

Ysengrimus: Voilà. Et cela nous intéresse beaucoup. Cela nous captive même.

Élisabeth d’Aulnières: C’est surprenant et c’est très flatteur.

Ysengrimus: Il y a même eu un film fait, en 1973, à partir de votre fable.

Élisabeth d’Aulnières: Un quoi?

Ysengrimus: Un film, un long-métrage… c’est une sorte de ruban se déroulant devant une grosse lanterne à images. Une manière de représentation théâtrale permanente, que l’on peut se repasser. Le spectacle devient alors un peu comme un livre qu’on se relit, ou un air de piano qu’on se rejoue.

Élisabeth d’Aulnières: C’est étonnant. C’est très joli. J’aime bien cette idée. J’aimerais beaucoup me…

[Ici, le lien DIALOGUS s’est subitement fracturé et nous ne sommes pas parvenus à le rétablir. Tous nos respects et à un de ces jours, Madame Élisabeth d’Aulnières]


 

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