Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Archive for the ‘Musique’ Category

Il y a quatre-vingts ans PIANO SOLO de Art Tatum

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2020

art_tatum

Art Tatum (1909-1956) est un pianiste irréel de vélocité et de virtuosité. Un incroyable titan. Enfant de classe ouvrière de la ville industrielle de Toledo (Ohio), il a des cataractes qui le rendent aveugle d’un œil et limite sa vision de l’autre. On le place dans une école pour aveugles où, entre autres activités, il y a des leçons de piano… des leçons lui imposant notamment de jouer des airs classiques au sein desquels il instaurera tôt la rébellion déconstructrice qui deviendra le secret de son art. De fait, Tatum est un enfant prodige. Ne pouvant lire la musique à cause de sa cécité partielle, il écoute au radio des mélodies de Broadway et de Tin Pan Alley, les capture et les retravaille, les déconstruit, les subvertit, les déchiquète. C’est un autodidacte intégral qui a inventé son doigté, ses techniques, son traitement de la mélodie et du rythme. De son arrivée à New York en 1932 à sa mort en 1956, son corpus musical est très solidement documenté, tant en solo qu’en trio (avec guitare et batterie, habituellement – on retrouve la guitare sur Saint Louis Blues, la plage #13 de Piano Solos). Tout Tatum est extraordinaire, mais c’est son œuvre solo qui est la plus cruciale. Nous commentons ici une série décisive de 78 tours enregistrés chez Decca il y a quatre-vingts ans pile-poil, en 1940. Tatum s’exprime dans un idiome pianistique qui fut dénommé stride piano à cause des gestes amples des bras que l’instrumentiste doit accomplir pour plaquer les accords sur le clavier. Il suffit de penser au ton ruisselant, sautillant et percussif que l’on entend dans un saloon pendant la projection d’un vieux film de cow-boys. Il est quasi assuré que ce pianiste de saloon anonyme joue dans le style stride, qui émergea au 19ième siècle et culmina dans les premières décennies du siècle dernier.

Tatum est considéré comme l’instrumentiste qui mena le style et le ton stride à son culminement. Il composa peu et c’est son jeu interprétatif et sa vision de l’interprétation qui posent les problèmes les plus passionnants. Ces problèmes concernent la définition même du Jazz. Quand la musique de Tatum s’abat sur nous, il faut d’abord rejeter, si possible, l’impression tenace qu’il y a deux pianistes (Oscar Peterson eut la même impression quand il entendit Tatum sur disque la première fois – Il n’y a pas deux pianistes. Il y a deux mains parfaitement autonomisées. C’est sidérant, inégalé). Il faut ensuite repérer une rengaine (Tatum ne joue de toute façon que des rengaines, démolissant pour jamais la notion même de rengaine ou de ritournelle) que l’on connaît bien. Dans Piano Solos, la pièce de la seconde plage, intitulée un peu nonchalamment Humoresque (il s’agit en fait de la fameuse Humoresque #7 en Sol bémol majeur d’Anton Dvorak, Opus 101, 1894) fera parfaitement l’affaire. Tout le monde connaît ce petit air, devenu un des stéréotypes musicaux du siècle dernier. Son souvenir, stable et gentillet, nous revient aussitôt dans l’oreille, dès que Tatum l‘entonne… et l’exercice de subversion et de démolition commence aussitôt. La rengaine, altérée, déformée, magnifiée par l’explosion des harmonies, devient comme un matériau concret, à la fois fluide et massif, une pâte mystérieuse, une glaise polymorphe dans les mains puissantes et agiles du pianiste omnipotent. L’expérience est une déroute complète. Mais que fait-il? Improvise-t-il? Recompose-t-il? On a longtemps cru que Tatum travaillait presque complètement ad lib. Aujourd’hui, la multiplicité des enregistrements retracés nous donne à entendre des variations imposées par Tatum à Humoresque (et à des douzaines d’autres petits airs dans son genre) passablement stabilisées, en fait, d’un enregistrement à l’autre, même à plusieurs décennies d’intervalle. Tatum a tout recomposé, dans ce que l’on présume être une suite de séances perdues où l’improvisation dut certainement jouer un rôle générateur initial. La tension permanente entre Mémoire (rengaine) (Re)Composition et Improvisation, ce problème si essentiellement définitoire en Jazz accède, de par Art Tatum, au statut de la plus articulée et de la plus lancinante des crises définitoires. Douloureux et fascinant conflit que cet instrumentiste là affronte dans une mitraille orgiaque d’arpèges et de notes martelées en une folle et torrentielle cascade.

Piano Solos, enregistré en 1940, Art Tatum (piano), Decca, 16 plages (dont 2 initialement inédites), 46 minutes.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — clarinette

Posted by Ysengrimus sur 21 décembre 2019

Clarinette
Tu es si compliquée
Parce que sophistiquée
Et vraiment vraiment pas simplette.
Tu me tourmentes la comprenette.

Tu me hantes
Tu me vibres dans le ventre
Je cherche ton système
Je te veux et je t’aime
Et toi, tu te déjantes.

Archaïsme
Tu chantes dans le temps
Le temps d’avant le temps des premiers schismes.
Tu es un instrument à vent
Un atavisme.

Allumette
Du grand brasier du port
Qui mit tant d’eau dans mes mirettes.
Il est altier, ton port,
Ma clarinette.

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TU NE ME DONNES JAMAIS TON ARGENT (v.f. de YOU NEVER GIVE ME YOUR MONEY des Beatles)

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2019

You Never Give Me Your Money

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Tu ne me donnes jamais ton argent.
Tu me files toujours tes papiers sans valeur.
Et au moment où le débat prend ardeur,
Tu lâches tout…

Je ne te donne jamais mon adresse.
Je ne te file jamais mes coordonnées.
Et quand tu te mets à vraiment insister.
Je lâche tout…

L’argent dépensé ailleurs.
Devient pour nous sans valeur.
Le coffre est vidé. Où irons nous?
Un caissier l’a défoncé
Lundi dans la matinée.
Six ou sept huissier se ruent chez nous.

Mais, oh, sublime sensation! Où irons nous?
Oh, sublime sensation! Où irons nous? Où irons nous?

[solo]

Cauchemar doux!
Prend les valises, balance-les dans la limousine.
Vite nous serons loin de tout ça.
Le gaz au fond et sèche ces beaux yeux là.
Un cauchemars doux…descend sur nous… prend corps pour nous… existe en nous…

1, 2, 3, 4, 4, 6, 7, 8
Les bons enfants, au ciel, vont vite…
1, 2, 3, 4, 4, 6, 7, 8
Les bons enfants, au ciel, vont vite…

Il y a cinquante ans et des poussières, YOU NEVER GIVE ME YOUR MONEY de Quatre Géants dans les Stries de Couleurs…

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Célesta

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2019

Infime petit célesta,
Qu’est-ce que tu fais là?
Espèce de petit clavier
À la voix métallisée,
Tu ne seras, toi, tsointsoin,
Ni piano ni orgue d’église.
Les Fanchon et les Denise
Te joueront matin
En riant comme des taquines.
Tes ballades et tes béguines
Ne seront ni laides ni belles.
Elles monteront vers le ciel
Puis s’y perdront en lambeaux.
Tu distilleras le beau
Dans l’oubli fugace.
Non, les textures irisées
De tes douces sonorités
Ne laisseront nulle trace…

Célesta, tu pleures?
Il faut pas le prendre comme ça.
Tu égrènes les heures.
Tu fais tourner ton compas.
Tu es miniature.
Ton pire ennemi, c’est le temps.
Je le sais, c’est contrariant
Et c’est un peu dur.
Mais console toi, célesta
On est tous un peu comme toi.
Tu nous symbolises en fait,
Éphémères marionnettes…

Souffles en entrelacs,
Tu vas pas mourir de ça,
Ni de peur, ni de tristesse,
Ni de froid, ni de vieillesse,
Ni de rire, ni de panique
Car tu es la musique.

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QUELQUE CHOSE EN ELLE (v.f. de SOMETHING des Beatles)

Posted by Ysengrimus sur 6 octobre 2019

Something-en-francais
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Quelque chose, quand elle m’approche
Me suscite une cuisante attraction.
Quelque chose, quand elle chuchote…
Je ne veux pas te quitter,
Je veux y croire et t’aimer…

Quelque part, dans son sourire
Je sais qu’elle sent mon intense passion.
Son ton, sa dégaine me font me dire:
Je ne veux pas la quitter,
Je veux y croire et l’aimer…

L’amour va-t-il s’intensifier?
Je ne sais… Je ne sais…
Où cela va-t-il nous mener?
Je ne sais… Je ne sais…

Quelque chose en elle saisit
Que je pense à elle. Nous nous comprenons.
Quelque chose… ce secret qu’elle m’a dit…
Je ne veux pas la quitter,
Je veux y croire et l’aimer…

Il y a cinquante ans, SOMETHING des Quatre Titans dans le Vent.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Castagnettes

Posted by Ysengrimus sur 21 août 2019

Castagnettes capiteuses
Vous accompagnez la danseuse
Dans son vigoureux froufou
Coloré, vif, andalou
Les taches crues d’une vive vignette
Et le clac! des castagnettes
Nous redonnent le ton d’un temps
Et nous revoici contents.

Derechef il faut le dire
Sans le pleurer ni le rire:
Quand le rythme se cliquette
Au tempo des castagnettes
Ça annonce quelque chose
Un atavisme qui impose
La dure pulsion de sa loi
Un et deux et un, deux, trois.

Et dans le torrent des âges
Sur le sable et dans la vase
Comme dans le plissé des jupes
C’est bien la musique qui lutte
Contre l’eau de la nuit noire
Buvant nos brasiers à tiroirs
Et le feu dans les larges mirettes
De la joueuse de castagnettes.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Batterie

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2019

Ma toute première batterie
C’était une pile de jouets
Je la tapais
Sans suite
Syncopé, hétéroclite
Et je me marrais bien.
Ces sons ne disaient rien
Mais ils faisaient des choses
Comme en vers, comme en prose…
Je tapochais au mieux
Et qu’est-ce que j’étais heureux.

Puis mes autres batteries
Roulèrent au tout venant
En scandant tous les temps
Des rythmes de ma vie.
Bill Bruford un beau jour a remplacé Ringo
J’ai longuement médité
Aux tréfonds altérés
Des sons denses et feutrés
De Barriemore Barlow.
Et le temps a filé entre mes deux baguettes
Droit devant, cap au large, cheval fou, à l’aveuglette.

Aujourd’hui, ma batterie s’est beaucoup dépouillée
Elle est plus arythmique, elle est moins syncopée.
Elle se joue doucement avec de longs balais
Elle ne porte plus ni robe ni cothurnes
Elle est devenue sirupeusement nocturne.
Mais elle reste avec moi
Comme ça.

Car de fait
Nos batteries ne scandent jamais
Que le tic-tac replet
Des pulsions secrètes
De tous nos vieux relais.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Basson

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2019

Mon compère, le basson
Nous assène sa chanson
Tout au fond de la fosse
Je vous le jure: l’affaire est grosse
Je n’entends pas son son
Je ne perçois pas sa grâce
C’est baraqué comme une maison
C’est dodu comme les vaches grasses
Cette affaire
Misère.

Le basson, en solo
Oublie ça, c’est ballepeau
Et le basson dans l’orchestre
Subit le sort le plus funeste
C’est qu’il est inaudible
Ou bien méconnaissable
Sa flèche rate la cible
Son moteur est plein de sable
Je ne sais pas c’est qui
Telle est ma très grande affliction
Je n’entends pas le crucial cri
De mon compère, le basson.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Banjo

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2019

Le banjo, c’est vraiment du feu
Il pétarade dans les cheveux
De Fanchon
C’est la tempête au village
Tout ce qui est fou, tout ce qui est sage
En Fanchon

Banjo, Banjo
Sans rime ni raison,
Avec ardeur, avec passion
Le banjo de Fanchon
C’est la chanson

Et le picking étincelant
Clawhammer et tout le tremblement
Chez Fanchon
Font bondir mon cœur de joie
Acadie reviens! Dérange-moi!
De par Fanchon

Banjo, Banjo
Sans rime ni raison,
Avec ardeur, avec passion
Le banjo de Fanchon
C’est la chanson

Et du vrai banjo de fille
Et de la guitare, et de la béquille
Sous le bras
Ça fait de Fanchon, la géante
La hillbillie tonitruante
De ce temps

Banjo, Banjo
Sans rime ni raison,
Avec ardeur, avec passion
Le banjo, mon existence
C’est la durée de la danse
Le banjo, ma vie
C’est ma sève, c’est mon cri.

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OB-LA-DI, OB-LA-DA (en v.f.)

Posted by Ysengrimus sur 22 novembre 2018

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Edmond tenait un étalage au marché
Émilie chantait dans l’Harmonie
Edmond dit à Émilie: «J’aime ton sourire!»
Émilie le prend par la main, sourit, et dit:

Obladi Oblada, la vie qui bat – Lala, ainsi va la vie!
Obladi Oblada, la vie qui va – Lala, ainsi bat la vie!

Edmond sort du bus devant la bijouterie
Y acquiert une bague de vingt carats
La rapporte à Émilie sans coup férir
Alors elle entonne, quand il la lui passe au doigt:

Obladi Oblada, la vie qui bat – Lala, ainsi va la vie!
Obladi Oblada, la vie qui va – Lala, ainsi bat la vie!

Après quelques années ils ont fondé un foyer
Avec quelques petits perchés au balcon
d’Émilie et d’Edmond Dupont.

À jamais guilleret, les jours de marché
Edmond se fait aider des petits
Émilie, coquette, se pomponne au foyer
Le soir, elle fait toujours chanteuse dans l’Harmonie

Obladi Oblada, la vie qui bat – Lala, ainsi va la vie!
Obladi Oblada, la vie qui va – Lala, ainsi bat la vie!

À jamais guillerette, les jours de marché
Émilie est aidée des petits
Edmond, fort coquet, se pomponne au foyer
Le soir, il fait toujours chanteuse dans l’Harmonie

Et pour rire aux éclats, ha, ha, ha, ya qu’Obladiblada!

Il y a cinquante ans pilepoil aujourd’hui, OB-LA-DI, OB-LA-DA des Quatre Titans dans le Vent.

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obladiblada

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