Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Posts Tagged ‘France’

Racisme systémique

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2021

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J’adhère inconditionnellement à la position selon laquelle il y a racisme systémique au Canada, et dans la majorité des pays occidentaux. Je ne transigerai pas sur ce point.

Un autre point sur lequel je ne transigerai pas, c’est le suivant: il n’y a pas de batailles de mots, jamais. Ce qu’on prend pour une bataille de mots est une bataille pour des concepts, toujours. Et quand on minimise ladite bataille théorique en prétextant que c’est juste une bataille sur des mots, c’est alors tout un petit ensemble de catégories conceptuelles qu’on esquive, prudemment, méthodiquement… pas toujours honnêtement… Il n’est donc pas question ici de dégager la rondelle (pour prendre une image canadienne de hockey) ou de botter en touche (pour prendre une image française de rugby) sur la question du caractère systémique du racisme contemporain.

Il a été porté à mon attention par une source fiable qu’en contexte canadien, les progressistes anglophones sont plus enclins à reconnaitre le racisme systémique que ne le sont les progressistes francophones. Beaucoup d’acrimonie s’émulsionne autour de tout ceci, en ce moment, semble-t-il. La personne qui a attiré mon attention sur ce fait me demandait si quelque nuance étymologique, distincte dans nos deux langues officielles, pourrait fonder cette mésentente. Une sorte de tortillon de sémantique bilingue serait-il en train de polluer le débat? Bon, il n’y a pas de problème étymologique ici, au sens classique de la linguistique historique. Contrairement à fromage ou à camion, le mot systémique n’est pas un mot vernaculaire du cru, remontant aux nomades gaulois ou aux cuistots des légions de César. Le Grand Larousse de la Langue Française de 1971-1979, qui fait encore autorité en matière de néologie vingtièmiste, n’a même pas une entrée pour systémique. Le Trésor de la Langue Française atteste maladie systémique, affection systémique, et les date de 1972. Autrement dit, le mot-notion systémique est un enfant de la onzième heure, en français et, a fortiori, en anglais. Il n’y a pas de casseroles étymologiques ici, pas en français en tout cas.

Par contre, ce qu’il y a ici, en français toujours, c’est un accident paronymique (cela arrive surtout quand on fait mumuse avec justement ces néologismes turlupinés, en se prenant pour des grands penseurs — quand ce phénomène se manifeste sur des mots plus simples on parle aussi d’étymologie populaire). Voici la chose. Certains mots ayant des ressemblances formelles entre eux se rapprochent et se mettent à parasitairement échanger du contenu sémantique, un peu hors-contrôle. Conjoncture conjecture, intension intention, problème problématique se brouillonnent un peu les uns les autres et des effets de sens se transvasent et parfois se figent, pour ne pas dire qu’ils accrochent. Ce genre d’accident paronymique arrive indubitablement en français avec systémique systématique. Ne tombez pas dans les usages trop techniques, restez proche de la langue usuelle, et suivez-moi bien.

Ces trois gars lèvent toujours un peu le ton avec un ou une collègue de couleur, c’est systématique chez eux. Cet usage ordinaire (de systématique, hein, pas de systémique, qu’on ne peut pas placer ici, même en essayant de parler chic) laisse entendre que les collègues sont systématiques, constants, méthodiques, et invariables dans leurs interactions avec un ou une collègue de couleur. On pourrait même ajouter, en restant textuellement cohérents: Mais il le font exprès, ma parole. Il y a donc là une constance qui laisse supposer que ce qui arrive ici est concerté, décidé, voulu et que cela fait éventuellement l’objet d’une entente implicite, d’un accord, d’un plan, d’un fait exprès…. Notons, pour bien stabiliser cette valeur du mot-notion systématique, qu’en français usuel, filibuster ça se dit obstruction systématique, et il est net que ce type d’obstruction parlementaire est sciemment fomenté par un groupe qui se concerte ouvertement et s’organise implicitement pour la réaliser.

Dans le cas d’une collision paronymique du type de celle que je décris ici, les deux mots se ressemblent formellement. Alors, dans notre esprit collectif, ils se rapprochent comme des petits navires et se mettent subrepticement à se transférer du contenu sémantique. Habituellement, le mot le plus usuel (ici systématique) fourgue du contenu au mot moins usuel (ici systémique) histoire de lui assurer une meilleure flottaison dans l’océan de bouteilles de plastiques de nos conceptualisations ordinaire. Le phénomène que je vous décris ici, dans les conditions que je mobilise ici, se joue exclusivement en français.

Histoire de clarifier cette hypothèse dans mon esprit, j’ai discuté l’affaire, en anglais, avec Lindsay Abigail Griffith. Je traduis les observations fort utiles (et très anglophones) qu’elle m’a fait. Quand je lui ai demandé de me donner un exemple de racisme systémique, elle m’a répondu, sans hésiter, ceci: Paul, regardez la carte de Montréal et la carte de Toronto de la répartition de la COVID-19. On observe sur Montréal deux espace ethniques densement infectés, Montréal-Nord (les Noirs) et Laval (les Arabes). Sur Toronto, on observe aussi deux espace ethniques densement infectés, Scarborough (les Noirs) et Brampton (les Indiens et les Noirs). C’est criant. Comment peut-on regarder, sans frémir, ces deux présentations cartographiques d’une pandémie, un problème sanitaire collectif dont on s’attendrait qu’il soit sociologiquement inerte et uniforme sur l’axe des races (contrairement à l’axe des âges, médicalement justifié, lui). Cela corrobore incontestablement et impartialement qu’il y a racisme systémique, ici.

Quand j’ai soulevé la question d’une corrélation entre le systémique et le systématique, c’est-à-dire le volontaire, le concerté, l’implicitement planifié, mademoiselle Griffith ne comprenait pas du tout où je voulais en venir. La conversation se poursuivait, toujours en anglais. Pour elle le mot-notion systemic fonctionnait exactement comme dans les premières attestations françaises du Trésor de la Langue Française: maladie systémique, affection systémique. Il y a une dimension organisée et structurée du mal. Mais organisé, configuré, disposé selon une logique interne discernable et exposable ne signifie pas automatiquement volontairement concerté. Il s’en faut de beaucoup. L’accident paronymique dont je vous parle ici n’a pas eu lieu en anglais.

Au problème linguistique (la collision paronymique en français entre systémique et systématique et les transferts sémantiques incontrôlé qu’elle engendre dans notre langue) s’ajoute le problème de la faiblesse culturelle du Canada sur ces questions de crises. Sur ce point sensible, il faut cesser de se raconter des histoires. Frappons notre affaire au cœur. Sur ces questions de racisme et d’ethnocentrisme, le Canada anglais tend à singer les États-Unis. Le Canada français tend à singer la France. C’est pas du tout anodin. Ça veut dire que, dans les représentations mentales et ethnoculturelles au Canada anglais, on retracera plus facilement le souvenir de l’esclavage, de Jim Crow et des luttes des droits civiques. Tandis qu’au Canada français, on retracera plus facilement le souvenir de la colonisation française de l’Algérie et du Sénégal, la décolonisation, l’immigration, le regroupement familial. Dans l’implicite, un noir, au Canada anglais, n’est pas un immigrant. C’est un descendant d’esclaves qui est dans les Amériques depuis aussi longtemps que vous et moi et qui subit une discrimination involontaire dérivant de la séquence disparue esclavage, Jim Crow, Lutte des droits civique. Au Canada français, un noir est plus perçu comme un immigrant, dont l’arrivée sur le sol national et dont l’intendance de la vie civique (conférer Loi 21) fait plus l’objet d’une action volontaire concertée des gouvernants contemporains. Le fond ethnoculturel du problème renforce le pli sémantique de l’accident paronymique signalé.

Voici donc ce que nous devons faire: A) ramener le mot-notion systémique à son sens français non-paronymique, celui qu’on dégage explicitement dans maladie systémique, affection systémique. Le racisme résulte d’une organisation collective qui n’est pas une décision. C’est une configuration involontaire et cela le rend encore plus tragique et difficile à dessouder. B) en tant que Canadiens, nous devons nous efforcer de cesser d’importer des schèmes de représentations impériaux sur la question du racisme et chercher à nous donner une compréhension adéquate et culturellement non-mimétique du racisme à la canadienne. Nous sommes une ancienne colonie britannique qui, comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande (bien plus que comme les États-Unis), s’est configurée dans la répression colonialiste de nations aborigènes dont la présence préexistait la nôtre de millénaires. Nous subissons aussi les problèmes d’ethnocentrisme et de xénophobie, sur les questions d’immigration, qui sont ceux d’un pays occidental qui, par contre, contrairement à la France, n’est pas une ancienne métropole coloniale en situation de reflux migratoire. Il va falloir en venir à produire l’analyse concrète de ces faits distinctifs et à les démarquer adéquatement, dans notre travail militant local.

Finalement, pour faveur et par pitié, voyons une bonne fois la différence entre racisme et ethnocentrisme. Tous les occidentaux sont encore tendanciellement ethnocentristes, en ce sens qu’ils inclinent à croire, de bonne foi (pire que la mauvaise foi: la bonne foi), que la pensée universelle c’est la pensée occidentale, sans plus. Par contre tous les occidentaux ne sont pas automatiquement racistes. La principale affaire à faire en tant qu’occidental autocritique, c’est d’approcher le racisme… sans le prendre avec nos pincettes ethnocentristes. Délicate dialectique, vu que pour comprendre adéquatement notre fond ethnocentriste, il faudrait ne plus l’être. Cet exercice est, surtout et avant tout, un pensum critique permanent, où toutes nos représentations mentales sont en cause, y compris (et sans s’y restreindre) notre utilisation mobilisatrice des mots et des concepts.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le pacte secret de mademoiselle Sarah (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2021

Mademoiselle Sarah (représentation imaginaire)

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Mon nom est Constance de C***. Dans ma prime jeunesse, vers vingt-deux ans environ, je faisais partie du personnel diplomatique rattaché au Comte de Vergennes. Oh, je n’occupais pas des fonctions bien mirobolantes. J’étais préceptrice vacataire de langue française. Le Secrétariat aux Affaires Étrangères du Royaume de France, dans ce temps-là, était une ruche bourdonnante et un grand nombre de ses habitués, ou de leurs subordonnés, avaient une connaissance assez lacunaire de notre langue. Ma fonction était de les former, en les familiarisant à la conversation courante et à l’esprit français… sans qu’il n’y paraisse trop, car certains de ces visiteurs de marque étaient parfois assez susceptibles.

Un peu avant que le peuple de Paris ne prenne la Bastille, pendant le si bel été de 1789, je me présentais tous les lundis à l’Hôtel de Langeac, la résidence officielle de l’ambassadeur de la république des états unifiés de l’Amérique du nord. Ne vous méprenez surtout pas. Je ne faisais pas faire la conversation de salon à la fille de l’ambassadeur. Je ne connaissais pas vraiment cette dernière car, fort susceptible justement, elle ne s’abaissait pas à étudier les langues. Non, non, depuis un peu plus d’un an, je rencontrais plutôt celle de ses suivantes qui lui servait parfois d’interprète. C’était une fort jolie virginienne, qui devait avoir quelques années de moins que moi. Sang-mêlé, elle avait une masse de cheveux bruns, mousseux et aériens, qui se déversait fort joliment sur ses bonnes épaules. Des yeux noirs très profonds, des lèvres pulpeuses. Elle aurait fait tourner bien des têtes perruquées dans les salons de la capitale mais on ne l’y voyait jamais. Attachante, naturelle, elle avait le port un peu rustique, un peu campagne, et beaucoup de fraicheur. C’était une intelligence discrète mais vive, acérée, curieuse de tout. Elle s’appelait Sarah.

Je rencontrais ainsi cette demoiselle Sarah, pour des séances conversationnelles hebdomadaires de deux heures environ et ce, depuis une petite année, déjà. Ces échanges me plaisaient grandement. On s’entendait à merveille, elle et moi. On bavardait très librement. J’aimais beaucoup sa compagnie. Son français était excellent et, avant de mettre ici en forme l’échange que je tiens à confier à l’Histoire, je dois vous rapporter deux petites anecdotes curieuses qui en disent assez long sur l’état d’esprit et les conditions de vie fort exotiques de mademoiselle Sarah. D’abord, elle portait des toilettes bien choisies et bien mises mais jamais de fard. Elle me rapporta une fois qu’il lui était strictement interdit de se blanchir la peau. Son teint hâlé, vraiment superbe, aurait pourtant facilement pu être atténué ou dissimulé, par amusette ou par coquetterie, avec un maquillage discret ou un peu de poudre. Il n’en était strictement pas question. Ordres de l’ambassadeur. Ces coloniaux ont des pratiques bien étranges. Quelle sorte d’ambassadeur se soucie de la couleur de peau d’une de ses demoiselles?

D’autre part, nos conversations avaient lieu dans un petit salon, modeste mais fort commode, qui était attenant à l’officine de l’ambassadeur américain. Quoique l’officine dispose d’une salle d’attente spacieuse, certains des dignitaires qui devaient voir l’ambassadeur préféraient l’attendre ici, plutôt que dans la salle d’attente attitrée. Nous étions donc parfois dérangées par des personnages de conséquence qui, sans trop se soucier de nous, déambulaient dans le petit salon, en contemplant les boiseries, le mobilier ou les tableaux. Mademoiselle Sarah et moi étions assises face à face et nous conversions, habituellement sans nous soucier de l’intru. Si c’était un Français, nous poursuivions notre conversation à bâtons rompus sans réagir à sa présence. Par contre, si un membre américain de la suite de l’ambassadeur venait flâner en notre espace, là, l’attitude de Sarah se métamorphosait radicalement. Elle adoptait une posture gauche et une dégaine ostensible de fausse sotte très comique et elle transformait subitement sa conversation, d’autre part excellente et pleine d’esprit, en un baragouin anglicisé creux et quasiment inintelligible. À tous les coups, je devais me mordre les lèvres pour ne pas pouffer. Tant que le dignitaire américain était présent autour de nous, la bouffonne aux yeux arrondis gesticulait, tergiversait, mais, surtout, elle feignait de déployer les efforts les plus compliqués pour parler français. Son manège cessait, aussitôt que le dignitaire américain entrait dans le bureau de l’ambassadeur. Un jour, je lui ai demandé, au sujet de cette petite mascarade un peu grotesque: Mais vous jouez à quoi exactement? Avec un infime reflet de terreur contenue pétillant dans ses yeux magnifiques, elle me répondit vivement: Je ne veux pas que tous ces mouchards de l’ambassadeur ne se fassent une idée adéquate de ma connaissance de la langue française. Je vous en supplie, Constance, ne me trahissez pas. Cette seconde anecdote, fort révélatrice elle aussi, montre bien que mademoiselle Sarah, superbe mulâtresse rouée, enfant du soleil et des plantations de Virginie, ne s’amusait pas vraiment, à Paris. Même sans fard et sans poudre sur le visage, elle vivait cachée et s’avançait masquée.

Avec le temps, j’ai pris l’habitude de faire des notes au sujet de mes échanges avec mademoiselle Sarah. Je n’arrivais pas, à l’époque, à me départir du sentiment que des choses importantes gravitaient autour de cette figure. J’ai brûlé aujourd’hui bon nombre de ces papiers d’autrefois. Ils se sont avérés peu importants, avec le recul du temps. Mais, déférence obligée envers cette personne étonnante pour laquelle j’ai ressenti du respect et de l’amitié, je ne peux me retenir de recopier ici, et de confier à l’Histoire, le dialogue suivant. Il date de juillet 1789.

Constance : Vous êtes bien pimpante, ce matin.

Sarah : Bien sûr, Constance. Je donne le change, comme d’habitude.

Constance : Je m’en doute un peu. Je vous sens tellement gorgée de secrets.

Sarah : De bien petits secrets, allez.

Constance : Ah, mais ils vous pèsent quand-même.

Sarah : Ce ne sont pas mes secrets qui me pèsent.

Constance : Non?

Sarah : Non. Ce sont mes dilemmes.

Constance : Voudriez-vous qu’on en parle?

Sarah : Ça dépend.

Constance : Ça dépend de quoi?

Sarah : Ça dépend de votre discrétion, pardi! Je voudrais bien parler à l’Histoire mais je ne voudrais pas faire d’aveux au présent.

Constance : Ma discrétion est intégrale. Je suis parfaitement apte à oublier tout ce que vous me confierez.

Sarah : Mais, je ne le veux pas.

Constance : Pardon?

Sarah : Je ne veux pas que vous oubliiez un mot de ce que je souhaite vous dire.

Constance : Bon… Euh…

Sarah : Je ne veux pas que vous le colportiez mais je veux que vous le reteniez. Vous pourrez ainsi, le jour venu, le rapporter.

Constance : Entendu. Mais euh… le rapporter à qui, et quand?

Sarah : À tous. Après ma mort.

Constance : Entendu.

Sarah : Je peux compter sur vous?

Constance : Intégralement. Je vous écoute.

Sarah : Regardez-moi d’abord, Constance.

Constance : Mais je ne fais que ça.

Sarah : En me regardant, que voyez-vous?

Constance : Une jeune femme.

Sarah : Une jeune femme noire.

Constance : Enfin, noire… légèrement foncée, disons…

Sarah : Je suis une femme noire, Constance. Je suis une négresse officielle. Ce n’est pas la teinte naturelle qui compte. C’est le stigmate social.

Constance : Je ne vois pas le…

Sarah : Je suis une esclave, Constance.

Constance : Pardon?

Sarah : Je suis esclave. Est-ce que cela me salit à vos yeux, que je sois une esclave?

Constance : Non, mais non… aucunement!

Sarah : Bon. Je vous crois.

Constance : Qu’est-ce que vous me racontez, exactement? De qui êtes-vous donc l’esclave?

Sarah : De l’ambassadeur américain.

Constance : Qu’est-ce que c’est que cette histoire? Il n’y a pas d’esclaves à Paris. C’est pas Saint-Domingue, ici, tout de même.

Sarah : Techniquement, vous avez raison. Depuis que mon frère et moi faisons partie de la suite de l’ambassadeur américain à Paris, on nous paie des gages. Je touche douze livres par mois, que je peux dépenser à ma guise.

Constance : Eh bien, voilà.

Sarah : Ça ne change rien à l’essence des choses, Constance.

Constance : Quelle essence des choses?

Sarah : Moi, et tous les gens comme moi dans mon pays, tout comme à la périphérie de votre propre empire colonial, nous sommes des esclaves.

Constance : Vous n’êtes pas esclave, ici.

Sarah : Sauf qu’ici, je ne signifie plus rien. Vivre ici, dans cette capitale européenne somptuaire, c’est, pour moi, comme individu, rien de plus qu’une forme de marronnage.

Constance : Hmmm… Je le sens un petit peu venir, le dilemme, là.

Sarah : Vraiment? Je crois plutôt que tout ceci vous échappe complètement, en fait, ma pauvre Constance.

Constance : C’est… c’est fort possible, en effet.

Sarah : Et ça va pas se simplifier. Je… je peux me taire, si vous voulez.

Constance : Ah, non. Je vous en supplie, non. Je découvre subitement que je ne savais strictement rien de vous et il importe maintenant à mon cœur d’en connaitre le plus possible. Je vous conjure de continuer de parler.

Sarah : Bon. Alors, on va parler. Et on va commencer par le commencement. L’ambassadeur américain.

Constance : Un homme qui, admettons-le, a de la stature.

Sarah : Oui, en effet. Et je vous le dis du fond du cœur, chère amie, cet homme, dont je suis l’esclave, est une des plus grandes intelligences que ce siècle ait porté.

Constance : Je veux bien le croire. Un beau quadragénaire, en plus.

Sarah : Très beau. Et voulez-vous maintenant un très beau paradoxe?

Constance : Je vous écoute.

Sarah : Cet homme, dont je suis l’esclave, est opposé à l’esclavage. Il a affirmé, contre toutes les forces réactives de ce siècle, que tous les êtres humains sont nés égaux. Il a même inscrit cette affirmation solennelle dans le préambule de la constitution de notre pays.

Constance : Ah bon…

Sarah : Eh oui. Et pourtant, il a plusieurs centaines d’esclaves sur sa grande plantation virginienne. Et, malgré les principes qu’il a formulés, il ne les affranchira pas.

Constance : Non?

Sarah : Oh non. C’est qu’il se ruinerait, se livrerait pieds et poings liés à ses farouches compétiteurs. Le monde terrien ne fait pas de quartiers, vous savez. Notre homme ne va certainement pas aller dilapider sa postérité familiale en cherchant, comme ça, à matérialiser des grandes idées directrices. Non, non. Bien installé dans son temps, il va léguer ses esclaves à sa fille légitime, comme son hacienda, son fond de terre, ses appentis, ses mules, ses mâtins, ses outils, ses semailles, ses bras d’eau.

Constance : Il ment, alors. Il ne considère pas vraiment que les humains sont nés égaux.

Sarah : Oh non, il ne ment pas. Je sais très intimement qu’il ne ment pas.

Constance : Comment le savez-vous?

Sarah : Il m’aime.

Constance : Il…

Sarah : Il m’aime, Constance. Il est mon amant. Je suis sa concubine.

Constance : Oh… oh…

Sarah : Plait-il?

Constance : Excusez-moi, Sarah. Mais vous permettrez à la petite courtisane parisienne qui percole solidement au fond de moi de s’insurger un peu.

Sarah : Je vous écoute.

Constance : Enfin, parlons franc. Vous êtes, et de loin, la plus jolie femme de sa suite. Vous voici, de surcroit, ouf… son esclave, sa propriété. Cet homme puissant, qui, en plus, est votre ainé de… quoi… trente ans environ, eh bien, il fait de vous ce qu’il veut bien. Et il ne s’en prive pas.

Sarah : Ça ne fonctionne pas comme ça.

Constance : Non? Vraiment, non? Vous êtes bien certaine de ne pas être en train de vous illusionner là, sur tout ceci?

 Sarah : Ouf… comme vous dites… S’il y a une personne qui ne s’illusionne de rien ici, c’est bien moi. Alors là…

Constance : Euh… Bon… Je m’en voudrais beaucoup de vous vexer… mais permettez-moi juste de douter…

Sarah : Vous ne me vexez en rien et j’apprécie votre sincérité. Mais laissez-moi vous dire, douce amie, que Paris n’est pas le monde…

Constance : Ah non? Mais encore?

Sarah : Je veux dire… Il y a bien, en des pans entiers de cette colossale capitale qui est la vôtre, cette légèreté des mœurs et des idées. Mais cette dernière ne doit pas faire illusion.

Constance : Non?

Sarah : Non, non. Parlons franc, comme vous dites. Vos noblaillons ne se mêleraient pas, eux non plus, à votre populace. Les clivages ici sont fermes. Pour que le tout Paris s’affirme vraiment, il devra en venir, un jour ou l’autre, à casser le mobilier de ses dirigeants.

Constance : J’arrive, avec votre aide, à entrevoir cela.

Sarah : Le Comte de Vergennes franchirait-il la barrière des classes pour faire l’amour à une de ses soubrettes?

Constance : De corps, oui, certes… de cœur, non, probablement pas.

Sarah : Dans mon pays, ça ne fonctionne pas comme ça.

Constance : Expliquez-moi.

Sarah : Si mon amant, un dignitaire blanc, un grand propriétaire terrien du sud, surmonte sa révulsion profonde pour ma peau noire et se donne à moi, il y a une seule raison.

Constance : Laquelle?

Sarah : Il m’aime. Il m’aime et, dans cet amour, se rencontrent tant la passion de son cœur que son sens de l’Histoire. Tous les êtres humains sont nés égaux… et il me le prouve tous les soirs, au lit, par sa fougue sublime. Il y a des faits intimes qui ne mentent pas, Constance.

Constance : Bon…

Sarah : Ceci dit, cela ne rend pas ma situation moins dangereuse.

Constance : Non?

Sarah : Ah non. Cet homme, important, incontournable, reste à la fois mon maitre et un rutilant dignitaire américain, soumis à de fortes pressions de ses pairs. Et je ne lui suis rien. Vous l’avez dit, je lui appartiens, comme son bétail et ses carrosses… sans plus…

Constance : C’est quand même pas facile à avaler, ça, dites donc.

Sarah : C’est comme ça, pourtant. Et… mes enfants lui appartiendront aussi. Ma progéniture fera partie de son futur cheptel d’esclaves. Et…

Constance : Et…

Sarah : Et voici justement que je suis enceinte de lui.

Constance : Oh… Mais enfin Sarah, ça… ça change tout. Une telle condition de servilité ne peut pas se perpétuer ainsi. C’est inique. Il vous faut absolument faire des arrangements pour rester à Paris.

Sarah : Non.

Constance : Non?

Sarah : Non, que non. Ce serait faillir au sens de l’Histoire.

Constance : Au sens de…

Sarah : Vous me paraissez interloquée, Constance. Et je vous comprends. Qui demanderait à une petite mulâtresse des plantations de Virginie de mobiliser le sens de l’Histoire? C’est pour les grand messieurs blancs en culottes et perruques poudrées, ce genre de visée sublime.

Constance : Je n’ai pas dit ça.

Sarah : Je ne vous l’impute pas. Je… je rumine tout haut, rien de plus. Ah, Constance, ma douce et sereine Constance, si belle, si fraiche, si blanche, si urbaine, si libre. Savez-vous quel est le but fondamental d’une femme noire de Virginie?

Constance : Non.

Sarah : Que ses enfants, ses chers enfants présents et à venir, se fassent affranchir, légalement, dans les formes, par le maitre. Et qu’ils vivent ensuite, officiellement libres, dans notre pays, le plus beau du monde.

Constance : Je… Je vous entends.

Sarah : Et moi, je vais réaliser cela. Je porte en mon sein l’enfant d’un des hommes les plus éminents de notre jeune république. Il va affranchir mon enfant. C’est inévitable, car cet enfant est aussi le sien. Et cela résonnera comme un coup de tonnerre, dans le tout de notre conscience collective.

Constance : Oh, l’aventureux programme… Qui vous prouve qu’il le réalisera?

Sarah : Nos homme sont moins faux que les vôtres, Constance. Pardonnez-moi, je vous dis cela en tout respect.

Constance : Ça va parfaitement. Je ne peux pas vous donner tout à fait tort. La France nobiliaire part en quenouilles, c’est de plus en plus patent. Votre singulière civilisation, elle, par contre, est droite, rustique, carrée. Elle n’est pas encore vraiment décadente. Ça viendra bien un jour, mais bon…

Sarah : Oui, probablement. Mais, en attendant, pour le moment, chez nous, un engagement reste un engagement. Quand je lui ai annoncé ma grossesse, l’ambassadeur américain, ému, tout joyeux, m’a tendrement pris dans ses bras et il m’a assurée que, si je rentrais avec lui en Virginie, si je restais en sa servitude… il affranchirait, à leur majorité, cet enfant, ainsi que tous les autres enfants qu’il me ferait. Je ne doute pas une seconde ni de son amour ni de sa sincérité.

Constance : Bien, très bien. Tout bon. Bravo. Formidable. Il n’y a plus de dilemme, donc.

Sarah : Non, plus vraiment, en effet. Et c’est un peu grâce à vous, Constance. Grâce à cette vision commune du monde qu’ont toutes les femmes de ce temps, mais aussi de par ces subtiles différences de la raison et des sens entre vous et moi qui m’aident tant à mieux me comprendre moi-même. J’hésitais bien encore un petit peu mais, là, ma décision est finalement prise. Je vais l’embrasser, ce pacte secret avec mon amant, si encombrant, si imposant. Le maintien de ma condition servile auprès de lui, en échange de la liberté pour nos enfants.

Constance : C’est une sacrée gageure. Je vous trouve bien courageuse.

Sarah : Et vous, je vous trouve bien généreuse de m’avoir écouté ainsi. J’ai beaucoup appris de vous en une seule année, ma bonne Constance. Je n’oublierai jamais nos si précieux échanges. Et vous voici maintenant la dépositaire officieuse de ce susdit pacte secret. Si je suis trahie, je ne pourrai jamais rien en dire. Et pourtant, il faudra bien que l’Histoire le sache.

Constance : Comptez sur moi.

Sarah : Voilà. Maintenant, à regret, je dois vous congédier plus tôt que prévu. J’ai des tas de préparatifs à faire. À lundi prochain donc, mon amie.

Constance : Adieu.

Je ne le savais pas exactement encore mais cet adieu était, de fait, définitif. Mademoiselle Sarah et son amant et maitre, l’ambassadeur américain Thomas Jefferson, quittèrent Paris quelques temps après cet ultime entretien, entre elle et moi. Après 1789, je ne les ai jamais revus. Et tant de choses sont survenues depuis, dans l’histoire tumultueuse de nos deux grandes nations. J’espère de tout cœur que les rouages du pacte secret de mademoiselle Sarah auront cliqueté à son avantage. De cœur et de tête, elle le méritait vraiment.

Constance de C***
Décembre 1835

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La virginienne, Sarah Hemings (fréquemment surnommée Sally, 1773-1835), esclave et concubine du troisième président américain, Thomas Jefferson (1743-1828), respecta sa part du pacte secret qu’ils avaient contracté à Paris, quand il y était ambassadeur. Elle rentra en Virginie en 1789, en compagnie de son maitre et amant. Les deux ne retournèrent jamais en Europe. Mademoiselle Sarah ne quitta la vie servile que lorsque la fille légitime de Thomas Jefferson en vint à l’affranchir, assez longtemps après avoir elle-même hérité de la plantation de feu son père.

Thomas Jefferson respecta lui aussi sa part du pacte secret, mais il le fit en homme politique retors et calculateur, qui avait flairé le sens de l’Histoire chez sa subtile partenaire. Il inscrivit, dans son grand registre fermier, tous les enfants de mademoiselle Sarah, enfants dont il n’admit jamais la paternité, en leur assignant le nom de famille Hemings. Les autres esclaves du registre, eux, ne portaient que des prénoms, comme les mâtins ou les mules. Méthodiquement, le temps de leur majorité venu, Jefferson enregistra aussi tous ces enfants Hemings, ainsi explicitement démarqués, comme étant en marronnage. Ce statut de fugitifs non retracés et non recherchés correspondait objectivement au fait de les affranchir, mais la chose se jouait alors discrètement, sans trompettes, et donc, sans qu’il en ressorte le retentissement national que mademoiselle Sarah aurait peut-être escompté. Attendu la teneur de certaines législations locales, cette solution mitoyenne força les quatre enfants de mademoiselle Sarah ayant vécu jusqu’à l’âge adulte à quitter définitivement la Virginie. Ils ne vécurent libres que comme citoyens d’un autre état de l’Union.

Sarah et Thomas restèrent secrètement concubins jusqu’à la fin des jours de ce dernier. Leur relation problématique est encore aujourd’hui circonscrite en un diaphane halo d’amertume et de mystère. Pour tout dire, l’effet émotionnel et symbolique de cet épisode historique sensible sur le tout de la conscience collective n’a tout simplement pas fini de croitre, de percoler et de fermenter. Si le passé glorieux retient Thomas Jefferson sous sa coupole, force est d’observer que l’avenir tangible appartient de plus en plus à mademoiselle Sarah.

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Le nationalisme québécois comme artefact colonial

Posted by Ysengrimus sur 24 juin 2021

Drapeau du Québec ironiquement mimétique du drapeau du Canada (ce drapeau n’a pas de statut officiel)


Cet air de liberté au-delà des frontières
Aux peuples étrangers qui donnaient le vertige
Et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige
Elle répond toujours du nom de Robespierre
Ma France

Jean Ferrat

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Nos ténors de droite contemporains continuent de se gargariser avec des notions comme le droit des peuples et l’identité nationale. Le Québec (un certain Québec hein, celui de penseurs unilatéraux bourgeois et de petits folliculaires bien précis dont je tairai les noms) devrait soi-disant maintenant s’autoriser du droit des peuples et de la sacralité identitaire pour légitimer toutes les dérives ethnocentristes et xénophobes actuelles. On nous raconte en pleurnichant que les fédérastes (qui ne sont pas des petits saints, d’autre part) dissolvent la nationalité québécoise et la font passer pour une paillette pluriethnique et multiculturelle comme les autres. Il me semble pourtant que nos immigrants se sentent bien québécois et s’identifient à notre ci-devant nation, sans trop se complexer. L’Ile du Prince Édouard et la communauté sikhe de Vancouver ne sont pas des nations, au sens bourgeois du terme. Le Québec, si. Nos immigrants comprennent cela bien plus qu’on ne veut l’admettre et ils agissent en conséquence.

Mais il reste de bon ton, à droite, de prétendre que la nation québécoise est menacée et qu’il faut la protéger de la soupe multiculturelle anglo-canadienne, dissolvante, bien-pensante, veule et niaise. La nationalité québécoise serait la manifestation de résistance originale et cardinale au colonialisme britannique. Or, qu’en est-il vraiment? Qui a vraiment façonné cette nation québécoise?

Questions de dénominations. Au moment de l’invasion coloniale britannique (1759-1763) l’immense colonie française se nomme Nouvelle-France. Elle comprend l’Acadie, le Canada, les Pays-d’en-Haut et le Territoire de la Louisiane. L’occupant britannique, dans le plus pur style pousse-toi de là que je m’y mette, va dépecer tout ça et voir à bien bazarder un certain nombre de dénominations. La première qui saute, c’est Nouvelle-France. Il est pas question, pour l’occupant, de tolérer la moindre référence, en son nouveau monde, à la France. On ignore donc ouvertement cette dénomination. Il y a ensuite Acadie et Canada. Ces deux noms puent l’aborigène et le français à la narine du nouvel occupant. On va donc s’efforcer de les bazarder, eux aussi. Comme le roi d’Angleterre avait conquis ce territoire grâce à ses bons soldats coloniaux écossais et tudesques, tant pour leur rendre hommage que pour essayer de les encourager à s’établir afin d’amorcer l’assimilation, on leur découpa l’Acadie en Nouvelle-Écosse et Nouveau-Brunswick (dans le mouvement, on rebaptisa aussi l’ancienne Isle Saint-Jean, Ile du Prince-Édouard). L’Acadie se trouva donc toponymiquement dissoute. Elle perdure aujourd’hui comme lieu-dit culturel, fièrement. Pour se débarrasser de Canada, on fabriqua de toute pièce la notion de Province of Quebec, par une expansion toponymique parfaitement unilatérale du nom du chef-lieu. Mais on ne parvint pas à se débarrasser de Canada. Les gens ayant horreur de se faire barbotter leurs toponymes, la résistance vernaculaire fut ici trop forte. Notons que les dernières traces de cette résistance vernaculaire, on les retrouve en France même, qui dit encore tout spontanément Canada pour désigner ce grand pays de souche française du nord de l’Amérique. Pays d’en-Haut tomba assez facilement d’autant plus qu’il fut rapatrié, dans l’imaginaire des francophones du Québec, pour désigner les Hautes Laurentides (peu de gens se souviennent aujourd’hui que ce toponyme désignait initialement la région des Grands Lacs, située en haut du fleuve Saint-Laurent, c’est-à-dire en amont). Après la révolution américaine (1776) et l’achat de la Louisiane par les Américains (1803), ce territoire immense fut dépecé en quatorze états, dont les principaux furent renommés sur des hydronymes (Ohio, Missouri, Mississippi, Arkansas etc. – n’oublions pas Louisiane même, restreint désormais aux berges du Golfe du Mexique, pas un hydronyme lui, par contre). Comme Canada collait dans les masses, l’occupant colonial, converti en intendant fédéral, se l’appropria (1867). Les francophones de la vallée du Saint-Laurent y renoncèrent, tout doucement, autant qu’ils renoncèrent graduellement à se désigner canadiens-français, ce qui faisait parfaitement l’affaire de l’occupant, toujours preneur quand il s’agit d’éliminer la notion de français de nos espaces de représentations toponymiques ou ethnoculturelles. C’est donc la nouvelle désignation, griffonnée un peu comme ça sur les cartes du colonisateur… Québec, qu’ils intériorisèrent. La notion même de Québec vient donc de l’occupant britannique et elle visait initialement à nous défranciser.

Circonscrire et réduire. On se retrouve donc avec un Québec, dessiné, fabriqué, formaté, mis en place, dénommé et délimité par l’occupant colonial. Intégralement. Comme, à terme, on le trouve trop gros, on lui retire le Labrador (1927) et si on pouvait aussi lui retirer le Nunavik (qu’on ne nomme d’ailleurs plus Nouveau Québec) on le ferait aussi, va. Entre 1760 et 1960, la couronne britannique va gérer cette population française qu’elle espère tranquillement assimiler (comme elle l’avait fait avec la population hollandaise au siècle précédent) comme une poche démographique à réduire ou à extirper. Cela commence dès 1760-1763 quand, gentleman tout plein, on laisse, en vertu du Traité de Paris, les élites coloniales canadiennes-françaises qui y aspirent se barrer dans les Antilles ou en métropole avec leurs avoirs et on ne garde que la petite populace forestière et paysanne que l’on espère, pour son bien, intégrer au grand dispositif britannique. Il va s’agir ensuite de les circonscrire géographiquement et de les réduire démographiquement. Ce programme réussira amplement. De 75% de la population coloniale locale au moment de l’invasion britannique (1760) les québécois vont passer à 25% en 260 ans. Le tout se fera sans génocide explicite. Un lent ethnocide assimilateur. De la bousculade en masse aussi, hein, souvenons-nous, entre autres, du Grand Dérangement acadien. Mais ce programme a, en même temps, largement raté son coup, si on tient compte des chiffres absolus. Les québécois sont aujourd’hui plus de huit millions et la possibilité de les résorber intégralement comme entité distincte est désormais peu réalisable. C’est que l’occupant britannique a payé les frais durables de ses pratiques discriminatoires. Il avait déployé deux manœuvres. Il avait interdit que les canadiens-français participent à l’expansion vers l’Ouest. Il fallait les freiner, en les tenant cernés dans la vallée du Saint-Laurent. Ordres du roi. Et la même autorité royale avait maintenu cette population occupée dans une condition d’agriculteurs paupérisés n’entrant dans l’aventure industrielle que tardivement. Or, les conditions de paupérisations agricoles (la chose est encore observable aujourd’hui dans certains pays émergents) sont les dispositions idéales pour une explosion démographique. Pour simplifier, disons qu’à défaut de pouvoir embaucher des travailleurs agricoles sur de la terre de roche peu rentable, on les fabrique… et ce, dans un contexte de patriarcat ruraliste et de conformisme nataliste. Ces faits objectifs furent ensuite mythologisés sous la désignation de Revanche des berceaux. La circonscription des québécois dans leur territoire national actuel et leur rétablissement démographique contemporain sont donc de purs artefacts coloniaux. On fabriqua objectivement le Québec en empêchant les francophones de se diluer sur le continent (ce qui aurait largement facilité leur assimilation) et on favorisa leur pullulement concentré, en les paupérisant dans le système agro-forestier. Le tout, par pure bêtise ethnocentriste. Les politiques discriminatoires de l’occupant colonial ont autonomisé et peuplé le Québec, après l’avoir désigné d’un toponyme défrancisé. Au final, c’est un isolationnisme compact, rien d’autre. L’attitude actuelle des anglo-canadiens (qui, au demeurant, n’ont strictement rien perdu de leur ethnocentrisme) est fort éloquente en la matière: le français, c’est au Québec seulement. Les francophones hors-Québec n’ont pas vraiment droit au chapitre et se valoriser se fait à leur risques et périls. Il est capital, pour l’occupant colonial, que la francophonie canadienne se lézarde, se fragmente, se chamaille, se particularise, et que celle qui déborde du Québec s’assimile. Les frontières provinciales, imposées par l’occupant, charcutent la francophonie de ce pays, la concassant, la diluant, en méthode. Notons qu’un certain nationalisme québécois myope et sociologiquement hautain, toujours virulent, traite les francophones hors-Québec (et les francisants anglophones) en chiens crevés, ce qui est jouer ouvertement et sciemment, par contraste symétrique, le jeu de l’occupant colonial qui, lui, raffole de ce genre de division chez ses adversaires.

Le nouveau nationalisme provincialisé. Après avoir fabriqué et circonscrit ce peuple, l’occupant colonial, devenu intendant fédéral, va voir à soigneusement le provincialiser. Pour ce faire, il faudra insidieusement continuer de l’encourager à se particulariser. Plus il se particularise, plus il tourne le dos à ses origines françaises. Plus il tourne le dos à ses origines françaises, plus on le folklorise. Plus on le folklorise, plus on le tient. On va d’abord l’encourager à se donner un drapeau. Pas un drapeau républicain, hein, et surtout pas, alors là surtout pas… le tricolore français (ce qui faillit arriver au dix-neuvième siècle et laissa d’ailleurs une jolie trace acadienne). Non, un drapeau cultivant une vague nostalgie provinciale française, ça ira parfaitement. Une fois les rébellions républicaines matées (1837-1838) et le drapeau non-républicain mis en place (1902-1948), on les laissera s’autonomiser un petit peu, s’affirmer, dans leur espace strict et avec l’encadrement ferme de leur gouvernement provincial, doté d’un parlement de type britannique (initialement bicaméral, si vous voyez ce que cela implique). Évidemment, il y aura des limites qu’ils ne devront pas dépasser. Ils ne pourront pas, par exemple, refuser de participer aux guerres mondiales (1914-18, 1939-45), au sein du dispositif britannique. On les enverra se battre en France, comme les américains enverront leurs ressortissants de souche italienne se battre en Italie. C’est toujours une bonne chose qu’une nouvelle armée d’occupation parle la langue de l’hinterland envahi. Le duplessisme réactionnaire (1944-1960) coexistera assez harmonieusement avec la fédérastie planificatrice d’après-guerre. Duplessis sera d’ailleurs le champion toutes catégories du mimétisme colonial méthodique. L’ennemi fait une manœuvre, je fais la même manœuvre, en plus petit, sur mon terrain, comme un petit singe sur une orgue de barbarie. Et le tout se jouera sous le signe amplement circonscrit de l’autonomie provinciale, c’est-à-dire d’une ségrégation sociale et territoriale de fait. Le séparatisme québécois bourgeois ultérieur, notamment celui de la Révolution Tranquille (1960-1966), ne sera jamais que l’effet en miroir de la ségrégation coloniale l’ayant lentement engendré… une propension moins innovatrice qu’imitatrice. Un reflet pervers de rejet du rejet. Un shadow boxing. Quand un nationalisme québécois plus gauchisant, donc plus dangereux et virulent, pointera l’oreille, on enverra d’abord l’armée dans Montréal (1970). Puis on corrompra les référendums de libération nationale bourgeoise (1980, 1995) avec de l’argent (de l’argent uniquement, hein… c’est amplement suffisant pour gagner un référendum en contexte colonial, l’argent). Puis, quand on en aura marre de casquer (2000), on verrouillera juridiquement le mécanisme référendaire. Une fois qu’ils seront bien provincialisés, tertiarisés, apaisés, et que leurs aspirations bourgeoises nationaleuses rêveuses se trouveront proprement éreintées, on leur concédera alors l’ultime bonbon régionaliste. On leur assignera, comme si cela émanait de la volonté de la princesse, le statut de nation (dans un Canada uni), leur concédant un peu, et plus tard (2006) ce qu’ils avaient revendiqué beaucoup (et qu’on ne leur avait pas vraiment refusé, juste fermement circonscrit, cerné, ligoté). La Canada reconnait désormais qu’il a minimalement besoin de son gadget québécois. Une certaine facette française du Canada est effectivement assez utile, par les temps qui courent, attendu qu’il existe un nombre non négligeable de pays émergents contemporains qui sont des nations francophones d’Afrique.

Cessons de dormir et de rêver. De Lord Durham à Stephen Harper, de Lord Dorchester à François Legault, le nationalisme québécois, le Québec même, sont un pur artefact colonial. Tout en eux a été façonné par l’occupant (qui ne pouvait pas faire autrement) puis réapproprié, miré et mythologisé (par ceux qui ne pouvaient plus s’en défaire). Cette huitre un peu niaise d’occupant colonial a enrobé un grain de sable qui lui gratouillait sérieusement les entrailles et il en est sorti quelque chose comme une perle. Et, dans tout ça, le mérite québécois est le mérite des enfants terribles… Ce n’est pas là un vain mérite mais il faut prudemment l’évaluer dans sa juste proportion, sans plus. Il faut aussi bien prendre la mesure de ses limitations internes. L’échec gaulliste au Québec (1967) corrobore nettement la stature inconsciente d’artefact colonial décrite ici. De Gaulle venant dégoiser sur les français du Canada (pour enquiquiner les américains, sans plus, comme il l’avait fait aussi au Mexique) était bien plus décalé, historiquement et ethnoculturellement, qu’on veut bien l’admettre aujourd’hui. Ce ne fut pas Lester B. Pearson qui désamorça De Gaulle au Québec, ce fut René Lévesque. Ce petit journaliste bilingue, ancien correspondant de guerre pour l’armée américaine, comprenait parfaitement cette conjoncture coloniale continentale particularisante et il sut faire manœuvrer sa démagogie expansive, dans ce contexte hautement suspect, pour en faire son parti. Une occupation coloniale n’est pas une démarche démocratique. Jamais. Tenter de s’en extirper par des moyens soi-disant démocratiques (électoraux, référendaires) est une contradiction dans les termes. L’ennemi, qui contrôle le bouton qui fait tourner la roulette de ce casino-là, optera toujours pour tricher. Pourtant, sans broncher, René Lévesque et ses successeurs nous lancèrent dans cette aventure illusoire qui nous fit tant rêver, pendant vingt ans (1975-1995). Prisonniers de l’impossible, on s’enivra tapageusement du pays ségrégué, goupillé, bizouné, ce pays jusqu’où l’argousin colonial ne nous laisserait jamais nous rendre. Pays du fond de moi, sache que je te suis fidèle (Vigneault). Mais surtout, France (France de Jean Ferrat), mère-patrie localement maganée, prolétarienne et révoltée, sache que je ne t’ai jamais oubliée et que la droite nationaliste bourgeoise actuelle n’a pas le monopole des lyrismes et des consciences sociales que tu déclenches encore.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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De la dialectique napoléonienne

Posted by Ysengrimus sur 5 mai 2021


Le nationalisme, c’est la guerre…
Francois Mitterrand
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Il y a exactement deux siècles mourrait Napoléon. La quête napoléonienne (1795-1815), difficilement séparable de son mythe, francocentré ou non, a été narrée ad nauseam. Mais les subtiles leçons de dialectique historique qui en émanent sont souvent moins perceptibles qu’on ne le pense. Le tapage, le clinquant, la gloriole et la boucane empêchent largement de discerner les faits fondamentaux qui opèrent, massivement mais en douce, dans tout ce patatras. On en a trop donné à l’ambition, au destin, à la bonne étoile de la diva individuelle mythologisée et pas assez aux formidables forces historiques souterraines dont le bonapartisme fut le superficiel et conjoncturel vecteur. Regardons cela au niveau des principes fondamentaux plutôt qu’au niveau du factuel et du linéaire.

Mathématiques, géographie, modernité, artillerie. Bon, Napoléon enfant (un grand petit enfant de son temps) était un premier de classe. Il s’intéressait surtout aux mathématiques et à la géographie. Fils d’un petit notable corse désargenté, il ne fit que l’école militaire, même enfant. Dans ce temps-là, l’armée royale française se subdivisait principalement en infanterie et cavalerie. Ces deux segments, surtout le second, avantageaient les aristocrates de haut rang et les fils de familles ayant des connexions. Puis, bien, il y avait l’artillerie, la petite dernière, enfantée par le monde industriel en cours de constitution. Vers 1780, le canon sur roues était encore largement perçu comme une grosse arquebuse appuyant l’infanterie. Et les artilleurs n’étaient rien de plus que des caporaux, chargeurs de canons. Napoléon se dirigea malgré tout vers ce segment de spécialisation qui, en fait, était celui de la modernité et des progrès de la rigueur guerrière. Tout s’y trouvait, encore en germes, mathématiques, géométrie, mécanique, cartographie, topographie, géographie physique, ainsi que la nette possibilité de monter vite en grade, dans une sous-spécialité des armées initialement peu prestigieuse et qui donc n’était pas encombrée par des aristos à plumes et à jabots. Homme des courants émergents du monde militaire de son temps donc, Napoléon, après des études solides, à l’École Militaire de Paris, glisse en son sillon et devient lieutenant d’artillerie, à seize ans. Porté par l’époque, il va autonomiser la fonction offensive des canonnières et en fera un art militaire à part. Un art des combinaisons savantes, diront ses supérieurs, qui iront parfois jusqu’à le surnommer Capitaine Canon.

Problématique du césarisme. Jeune officier pendant et après la révolution, Napoléon est calmement robespierriste, sereinement ultra-montagnard. Sans le savoir, il se prépare tout doucement à devenir le Staline militarisant du Lénine, incorruptible, génial mais sans repères, de la Révolution française. Napoléon est un homme d’ordre, sans états d’âme, pour qui la révolution ne vaut que comme transition vers des résultats. Et la Terreur, pour lui, c’est simplement un moyen, ferme et nécessaire, de mater, en méthode, la pagaille passéiste des royalistes. On impute à Napoléon, l’aphorisme suivant: toute révolution se conclut dans une dictature absolue. De l’intérieur, privément, il est donc déjà pleinement tributaire de la problématique du césarisme. Les différents gouvernements révolutionnaires, Constituante, Directoire, craignent, implicitement ou explicitement, l’apparition d’un César, c’est-à-dire d’un personnage au statut étatique semi-improvisé mais dont les victoires militaires établiront la crédibilité politique aux yeux d’un peuple ébloui. En 1794, la réaction thermidorienne guillotine Robespierre en le traitant d’ailleurs de tyran et ce, justement quand des premières victoires militaires récoltent les fruits de la Terreur et protègent un peu mieux la France révolutionnaire des agressions des autres monarchies d’Europe. Quand les soulèvements royalistes gagneront Paris, le Directoire se servira pourtant, sans hésiter, de Bonaparte, fraichement crédibilisé par le nettoyage de la rade de Toulon, pour les mater, au canon. Il est nommé général de brigade. La capitale intègre ainsi parmi son beau monde, le petit constable roide et boudeur qui finira par le lui vendre, ce fameux césarisme honni et ce, notamment lors du fameux 18 Brumaire.

L’insulaire qui redoutait la mer. Napoléon, qui pourtant est un insulaire, ne comprend fichtre rien à la guerre sur mer. Pour lui, la marine, c’est un ramassis de barges qui sert à transporter les troupes vers le théâtre des affrontements, qui, eux, sont crucialement terrestres. Quand il nettoie la rade de Toulon de la marine anglaise, il ne le fait pas dans une bataille navale mais bien par des tirs d’artillerie subtils, depuis des positions terrestres. Sur Aboukir, il laisse sa flotte jouer les palissades inertes devant le port et, tandis qu’il guerroie en Égypte, la marine britannique (de Nelson) incendie tous ses navires. Sur Saint-Domingue, il envoie des troupes par mer (sans les commander en personne) pour combattre la révolte des esclaves et il n’utilise pas la flotte pour étrangler les installations portuaires de cette colonie sucrière prospère. Il se contente de faire descendre les troupes et celles-ci se font décimer, sur terre, par la fièvre jaune et les guérilleros discrètement pro-américains de Toussaint Louverture. Finalement, au large de Trafalgar, la flotte coalisée (noter ce mot) franco-espagnole de Napoléon est battue par celle, nationalement homogène, d’Horatio Nelson qui, lui, est littéralement le Bonaparte du combat naval. Il est crucial de noter que le grand art militaire européen du début du dix-neuvième siècle se révolutionne simultanément dans la guerre sur terre (Bonaparte) et dans la guerre sur mer (Nelson) mais que cela se réalise en toute dissymétrie politique, vu que cela se déploie et se répartit… dans les camps opposés.

Du General républicain, au Premier Consul réformateur, à l’Empereur autoritaire. La contradiction existentielle la plus spectaculaire (et la plus commentée) de Napoléon reste celle de ses trois grandes mues politiques. Le général libérateur des peuples de 1795 deviendra le Premier Consul organisateur et législateur français de 1799 puis l’Empereur européen de 1804. On va passer de l’égyptologue observateur, au juriste pointilleux rédigeant le Code Civil, au Charlemagne concordataire à la manque cherchant à fonder une dynastie. Ce passage, spectaculairement dialectique, va du rationnel à l’irrationnel et on n’a pas fini d’en discuter les motivations fondamentales. La réflexion bonapartiste se dégageant de cette très complexe inversion porte fondamentalement sur le statut émotionnel du rapport des peuples à un dirigeant. Toutes ces monarchies européennes que Napoléon combat en méthode ne désarriment pas et les masses européennes restent, elles, compulsivement accrochées à leurs rois et à leurs empereurs. Elles continuent de mourir pour leurs chefs locaux, même après que le message émancipateur de la Révolution française soit devenu pleinement intelligible à leur esprit… et les influence… Aporie de la logique collective? Bonaparte en tire en tout cas, à moyen terme, des conclusions assez fatales, au sujet de la pulsion émotionnelle des peuples dans le rapport qui les cheville à leurs dirigeants étatiques. Il voudra impérativement s’approprier cette immense charge symbolique que visiblement l’intendance révolutionnaire ne livre tout simplement pas. Ce n’est pas juste une question d’ordre social (et encore moins une petite affaire de destin personnel), c’est une question de cohésion viscérale profonde de la vie politique ordinaire, intime, totale. Devenu Empereur, suite à un sacre spectaculaire, Napoléon Premier épousera une princesse autrichienne, une Habsbourg du cru, et cherchera à fonder une dynastie. Mais cela lui mettra tous les républicains d’Europe à dos et ne lui gagnera pas les royalistes du vieux monde. On ne fabrique pas de toute pièce un délire monarchiste sociologiquement opérationnel. Celui-ci se place lentement, percole durablement, au cours de vastes phases historiques (féodales, de préférence). L’Aiglon ne règnera jamais et les Empires français (le Premier puis le Second) deviendront, dans leur existence effectives et leur action objective, la plus spectaculaire démonstration de facto de la pantalonnade vide, toc et pro forma que sont imperceptiblement devenues toutes les monarchies d’Europe, au sein d’un ordre social bourgeois de plus en plus omniprésent.

Dialectique des coalitions I. S’insinuer entre deux instances. Venons-en au génie stratégique de Napoléon. Il s’y manifeste une méthode unique qui joue d’abord au plan militaire, ensuite au plan politique. L’armée française, homogène, exaltée, disciplinée, combat des coalitions qui, sur le champ de bataille, prennent souvent la formes d’armées distinctes, disjointes, aux commandements séparés, mal coordonnés et qui doivent établir leur jonction. Napoléon, incisif et fulgurant, insinue son armée entre les deux armées ennemies, bat d’abord la plus faible ou la moins fine stratège, puis se jette sur l’autre, elle-même en plein désarroi de trouver l’ennemi en lieu et place de l’armée qu’elle devait joindre. Des campagnes d’Italie à Austerlitz, cette dialectique des coalitions opère sur à peu près tous les théâtres d’opérations napoléoniens. Deux ennemis valent mieux qu’un, dira un jour Mao. On s’insinue donc entre les armées coalisées et on les plante une par une. Ensuite, brandissant ostensiblement le drapeau tricolore de la Révolution française, Napoléon, le politique, va là aussi s’insinuer… mais là ce sera entre les peuples et leurs dirigeants aristocratiques. Et ce sera: nous ne sommes pas contre vous mais contre vos oppresseurs. Ce procédé d’insinuation militaire réussira en Italie en 1796 et ratera à Waterloo en 1815. Ce procédé d’insinuation politique réussira à Milan en 1798 et ratera à Madrid en 1808. La recette militaire et politique de Napoléon ne change pas vraiment. C’est diviser pour conquérir. C’est pousse toi de là que je m’y mette. Simplement, l’Europe s’en surprend de moins en moins et y résiste de plus en plus, au fil des années.

L’inertie diplomatique du libérateur des peuples. Globalement, la force de Napoléon va devenir sa faiblesse. Hérault de la Révolution française, il dit aux peuples d’Europe: vous n’existez pas pour vos ducs, vos rois ou vos empereurs, vous existez pour vous-mêmes, en tant que nations. Mais, comme commandant militaire, il prendra constamment la fin des batailles pour la fin des guerres… comme si la troupe existait indépendamment de la nation ou encore comme représentante exclusive de celle-ci. Ce sera donc le règne de la multiplicité des traités de paix et de l’irrespect systématique de ces derniers. On se bat, fait la paix, entre dans une concorde formelle qu’on renie plus tard et tout recommence, avec des troupes fraiches, tirées derechef du sein de la nation. Napoléon instaure des républiques, favorise des régimes modernes bourgeois et nationalistes. Il dissout le Saint Empire Romain Germanique et… les peuples qu’il libère se défendront de plus en plus comme nations, contre les envahisseurs et les empereurs, y compris, eh bien, contre l’empereur des Français lui-même. L’Espagne va instaurer, en 1808, cette nouvelle tonalité politique et la faire résonner dans toute l’Europe. Quand Napoléon leur impose son frère Joseph Bonaparte comme roi intrus, les Espagnols se soulèvent. Initialement des alliés d’égal à égal, on veut maintenant les traiter comme un protectorat. Ce sera non. Ce sera une guerre de résistance sans merci qui durera, qui usera l’Empire. Négociateur trop sommaire, Napoléon n’a pas intimement compris ces peuples. Sa diplomatie reste une propagande unilatérale de soldatesque. Il n’échappe pas à ses compulsions de politicien militariste. Décrets, diktats autoritaires, répressions, mouchardages policiers. C’est pas comme ça qu’on se fabrique des alliés durables, dans les différents hinterlands de la diversité des peuples modernes. Cette inertie diplomatique du libérateur des peuples finira par faire de lui la principale instance dont les peuples voudront… se libérer.

Dialectique des coalitions II. L’incomparable homogénéité des Russes. L’Empire français restant immense, le coup des coalitions friables va, lui aussi, finir par changer de bord. Quand Napoléon décide d’envahir la Russie, en 1812, il mise sur sa belle feuille de route victorieuse contre les Russes. Or antérieurement, les Russes se battaient hors de leur territoire national et au sein de dispositifs coalisés aux prérogatives compliquées. Au moment de la campagne de Russie, les choses se sont inversées. Les Russes se battent maintenant seuls, chez eux, et selon leur logique propre, unique, folle ou, à tout le moins, partiellement irrationnelle. Napoléon les attaque aujourd’hui avec une armée… coalisée (Français, Autrichiens, Prussiens et toutim). D’abord introuvables sur leur immense territoire qu’ils dévastent eux-mêmes par la procédure de la terre brulée, les Russes se battront ensuite frontalement (bataille de la Moskova) puis fouteront eux-mêmes le feu à Moscou. Le tsar, aussi introuvable que ses troupiers, ignore les émissaires d’un Napoléon interloqué qui, lui maintenant, ne comprend plus ces nouvelles lois de la guerre. Ainsi, pour le meilleur et pour le pire, les Russes contrôlent intégralement leur défaite, un immense jeu d’esquive phénoméniste de leur cru qui, misant en plus sur l’impact du climat (la chaleur puis le froid), force Napoléon au repli. Napoléon, en retraite, fait face aux désertions par blocs nationaux (la fragilité des coalitions, c’est pour lui maintenant), aux cosaques harceleurs, et aux glaces ambivalentes de la Bérézina. De ses 600,000 hommes, il n’en reviendra que 80,000. Une minorité de ces infortunés sera tuée par les quelques chocs de combats. Cet immense désastre matériel et symbolique n’échappera à personne en Europe. Les Russes n’ont rien gagné mais Napoléon a tout perdu.

L’école napoléonienne des armées d’Europe. C’est que la chose militaire et historique a bien changé, en vingt ans (1795-1815). En 1796, lors des premières campagnes d’Italie, le sentiment dominant des Piémontais et des Autrichiens devant les charges napoléoniennes, c’est la surprise interloquée. Cette bande de va-nu-pieds français ignore toutes les règles de la guerre aristocratique conventionnelle. Ils attaquent par surprise, sur les flancs, par derrière, n’importe quand, incluant la nuit. Ils frappent pour détruire. Ils se comportent comme des brigands, se ravitaillant par des pillages. L’artillerie, indépendante des autres branches, est une surprise perpétuelle, aléatoire, imprévisible, maximale. Le commandement franchouillard est direct, populiste, il joue de compagnonnage, pour ne pas dire de démagogie. Le déplacement des troupes est fluide et incroyablement rapide (les procédures françaises de marche forcée sont mathématiquement calculées). Sauf que, sur vingt ans, cet effet de surprise va nettement se résorber. Tous les états-majors d’Europe vont minutieusement étudier, sans l’admettre, toutes les techniques de guerre napoléoniennes. Ces dernières émergent historiquement en un point spécifique (ici français) mais elles se répandent, au sein d’une civilisation européenne de plus en plus déféodalisée et aux forces productives désormais largement symétriques. Tout sera revu et, chez les coalisés aussi, on adoptera la levée en masse, la marche forcée méthodique, l’artillerie autonome, la stratégie cartographiée. Au ravitaillement par pillage on répliquera par la terre brulée. Vers 1815, toutes les armées qui se battent en Europe sont des armées de facto napoléoniennes. Elles sont tenues et commandées par des officiers de toutes nations qui, ayant tous plus ou moins subi son occupation et adopté sa doctrine, sont devenus, bon an mal an, des élèves de Napoléon. Le nivellement historique aidant, l’élève a fini par dépasser le maitre. Et, ainsi, Napoléon plafonne d’avoir été rejoint. Waterloo ne surprendra plus personne.

Les cent jours d’un roi qu’on ne décapita pas. Le tout se termine en catastrophe totale. Cinq millions de morts, en vingt ans (1795-1815), dont près de deux millions de Français. Statu quo ante bellum. La France, défaite, occupée, rançonnée, est ramenée aux frontières de 1789, avec un manque démographique qui ne se résorbera qu’en 1914. Dans notre perspective moderne, on ne comprend pas trop pourquoi ce personnage historique terrible ne fut pas tout simplement passé par les armes (comme le fut, par exemple, son vieux complice, le roi de Naples Murat)… ou guillotiné. Mais, la propagande insidieuse, ça fonctionne dans les deux sens. En 1815, les monarchies d’Europe viennent tout juste de remettre Louis XVIII en place sur le trône de France et le souvenir de son frangin décapité flotte sinistrement sur toutes les mémoires. Les diplomaties réactionnaires autrichienne et anglaise veulent bel et bien montrer aux peuples comment on traite un chef d’état et aussi, que ce sont les élites aristocratiques qui mènent le monde et non la populace sans-culotte. Ce gaillard qui a fait trembler l’Europe fut empereur, il fut l’un des nôtres et même si son couronnement-spectacle ne fut jamais qu’un gadget-symbole pour tenter de se gagner frauduleusement le respect des cours monarchiques d’Europe (après avoir bien flagorné leur hinterland, dans le sens du poil républicain), il faut le traiter en chef d’état. On le refoule donc dans ses terres d’origine et on lui alloue une petite principauté, l’Ile d’Elbe. On connait la suite. Cela autorisera son retour et son baroud, le Vol de l’aigle, les Cent-Jours et Waterloo. On a voulu éviter de décapiter un roi. Mais Napoléon n’était pas un roi. Il était l’incarnation, tant factuelle que symbolique, de la mise en place brutale, cynique et généralisable du monde bourgeois moderne. Sans le savoir, il préfigurait Staline et Hitler. Autant de figures-catastrophes qu’il faut analyser moins comme destins individuels d’exceptions que comme indices, superficiels mais vectoriels, de la profondeur dialectique des grands mouvement historiques de classes.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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HISTOIRE DE TÉNÈBRES ET DE LUMIÈRE (Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2021

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…mais nous tenons malgré tout à honorer nos archaïsmes.
Ô toi qui remues sous la peau des cités, prends donc aussi un peu la parole.

Allan Erwan Berger

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Bon alors posons la question tout benoîtement, sans artifice: pourquoi lit-on de la fiction? Oh, les âmes Belles Lettres nous diront que c’est pour se prévaloir de la suave possibilité de se faire rouler du beau texte sous les yeux et dans l’intellect. Et c’est vrai, c’est valide. Du beau texte vous roulant dans l’intellect, c’est comme de la belle musique dans les pavillons d’oreilles ou du bon miel de culture dans le gosier. Et Allan Erwan Berger, dont la plume est aussi acérée qu’enlevante, nous fera rouler du beau texte sous les yeux et dans l’intellect. Ça, c’est une garantie. Esthètes sémillants, fourbissez vos émotions en boutons polychromes car elles ne pourront ici que fleurir, sous une ondée fraîche quoique quelque peu inattendue: celle de l’étrange.

Car, moi, en lisant un recueil de nouvelles comme les Histoires de ténèbres et de lumière, je m’ouvre subitement aux souvenirs enfants et adolescents fondant cette fameuse interrogation: pourquoi une partie de moi lit et lira toujours de la fiction? Et c’est pour pouvoir appréhender intellectuellement, mentalement, presque sensoriellement, des aventures que je ne voudrais pas vivre moi-même, en vrai. Allan Erwan Berger, comme le Edgar Allan Poe d’Arthur Gordon Pym et le Jean Ray des Contes du whisky, nous emporte, comme une tempête emporte un fétu, dans un monde souterrain, troglodyte et maritime, qu’on raffole de découvrir et d’aimer… sans nécessairement avoir envie de réellement se le farcir en vrai.

Que je m’explique soigneusement. On parle ici d’hommes et de femmes qu’il faut qualifier, dans un style fatalement pata-nietzschéen et faute d’un meilleur terme, de spéléologues-archéologues-géologues-biologistes vernaculaires. On me pardonnera cette longue chaînette de traits d’union quand on prendra une mesure plus tangible des mecs et des nanas hautement inclassables que le recueil de Berger nous fait ici découvrir dans leurs obsessions et côtoyer dans leurs quêtes. Ils apparaissent d’abord comme des sortes de trippeux cavernicoles. Ils vont, assez erratiquement en apparence, sous terre avec des lampes, des sacs et des combinaisons, dans des grands trous de gravats, de bouette et d’eau aux parois friables et aux plafonds plus que douteux. Grognards de Bonaparte d’un nouveau genre (toutes ces histoires se déroulent en Europe: bassin parisien, France profonde, Crète), ils râlent et se lamentent sans cesse quand leur couloirs sont trop immergés ou que quelque chose finit par fatalement dégringoler du plafond. Ils râlent sans cesse mais ils rempilent toujours.

C’est quand ils se mettent à barboter dans les os flacotants d’un immense ossuaire intempestif d’autrefois qu’on commence à doucement prendre la mesure de la subtilité de ces esprits paradoxaux. Leur gravité droite, et exempte de toute ironie macabre, face aux traces, attendues ou inattendues, de nos disparus en pagaille, nous rejoint. Ils cherchent quelque chose, finalement. Quelque chose qui est d’abord et avant tout de l’ordre de l’humain: outils brisés, graffitis, aphorismes, sculptures de souche ou de toc… C’est alors qu’on passe tout doucement du spéléologue dur à l’archéologue fin et délicat. D’ailleurs les sites que ces hommes et ces femmes investissent sont souvent moins des gouffres naturels que des fosses humaines: carrières désaffectées, champignonnières abandonnées, cryptes de chapelles médiévales hyper-mythologisées, monuments scientistes se déclenchant à date fixe et frimant les édiles. À n’en pas douter, rien de ce qui est humain ne leur est étranger, et toute cette sorte de chose…

Puis, croyant avoir cerné nos explorateurs et exploratrices —humains, trop humains—, voici qu’on renoue imperceptiblement avec l’appel des grandes phases. C’est une motte médiévale, certes, mais elle repose sur le lit profond, bigarré et biscornu d’un tas de choses mystérieuses en empilade cyclopéenne qui confirment qu’il y a peu, eu égard non plus à l’horloge historique mais bien à l’horloge planétaire, notre petit coin de France méconnu existait dans les brumes forestières d’un climat analogue à celui de la Gambie. Le géologue prend alors place et, en s’insinuant sinueusement dans son trou inondé, il voit, en bon théoriseur, le mouvement des grandes phases, des amples plaques, des vastes choses, devenues, de longue date, non-empiriques (donc fatalement philosophiques, un petit peu quand même) parce que trop vieilles, trop astronomiques, ou trop spéculées. Et nos ami(e)s de l’immense globe se configurant mentalement dans nos petits crânes se mettent à mobiliser leurs ultimes complices, pour tracer dans le sable impalpable et immémorial les stries et les rainures de leurs hypothèses hardies mais sereines. Ce sont maintenant les coquillages, crustacés, colimaçons et animalcules de tous tonneaux de way back when… qui viennent dire de nouveaux secrets, des millions d’années après avoir vécu leur propre petite quête dans le grand tout. Et les biologistes débarquent enfin. Et ma chaînette de traits d’union, explicitement liée, finit de s’étirer et se dépose, se love, sur une plage du grand autrefois de toujours. Et la mer tonne et bruisse au loin, comme si de rien.

Les speléologues-archéologues-géologues-biologistes vernaculaires qu’on rencontre et côtoie dans Histoires de ténèbres et de lumière ne sont pas des professionnels. Cela ne les empêche pas de solidement dominer leur savoir (Allan Erwan Berger domine aussi solidement le sien et nous le fait joyeusement partager, à la fois avec simplicité et force, sans jamais l’asséner). Ce sont un peu des fous et des folles, en fait, pour tout avouer. Guides touristiques marrons et partiellement élucubrants, faux descendants d’experts s’emmêlant les crayons quand on les coince sur des questionculae, petits cartésianistes carrés faisant dans leur froc inexpérimenté aussitôt que l’épouvante s’en mêle, semi-dilettantes d’âge mûr devant se gagner la confiance de local lads sourcilleux et embrasser le lot bringuebalant de coutumes locales opaques pour pouvoir avancer dans leurs quêtes de l’insondable géant. Mais ces fous et ces folles de l’underground inattendu de notre histoire et de notre géologie collectives ont un cœur d’or. Aussi leur amour des animaux de biologistes et de citoyens nous ramène, en bouclant la boucle du bigorneau pensif, vers leur radicale et transcendante humanité. Droits, vrais et simples qu’ils sont, qu’ils trouvent seulement un vieux chien fatalement anthropomorphe en train de crever au fond du gouffre de ténèbres qu’ils croyaient investir selon un plan défini… et vous verrez ledit plan voler en éclats de par les efforts de forçats dégingandés qu’ils livreront pour ramener Cerbère, fragile, précieux, sublime, vers le monde ordinaire des villes, de l’eau du robinet, de l’amour et de la lumière.

Moi, je ne suivrai jamais —empiriquement, concrètement, factuellement— les hommes et les femmes uniques que m’a fait rencontrer le recueil Histoires de ténèbres et de lumière (six récits, sept en fait avec le texte d’introduction). Mais je suis bien heureux d’avoir pu les découvrir et les aimer en profondeur (dans tous les sens du terme), depuis ma tranquille officine de liseur de fiction voyageant tumultueusement… dans sa tête.

 

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Allan Erwan Berger, Histoires de ténèbres et de lumière, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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INSECTES CHOISIS (Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2021

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Mais il ne faut pas se faire d’illusion: Fabre ne se trompe jamais. Tous les biologistes s’accordent à reconnaître la justesse de ses observations, sauf ceux qui ne sont pas d’accord avec lui, et ils sont légion.

Boris Vian, Troubles dans les Andains, 10/18, p. 44.

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Pour prendre la mesure du trépied expressif qu’érige pour nous Allan Erwan Berger dans son recueil de pictopoèmes intitulé Insectes choisis, partons de trois pattes, qui sont aussi trois mâts, qui sont aussi trois colonnes.

La poésie lyrico-pastorale: Ber (de LauBer) est ici le compagnon de Lau (aussi de LauBer). Lau, avouons-le, est ici un tout petit peu l’accoucheur de Ber (qui, lui, ici par contre, est l’auteur exclusif des textes). Et Richard Monette, pour en rajouter dans la percutance lyrale, est ici le titrulateur du lot et l’auteur d’une postface. À l’instar de Lau (Laurendeau, votre humble serviteur), Ber(ger) affectionne d’aller chercher le vers concret qui retrouve en son feuilleté menu et friable l’image, et joue d’elle et d’évocation. Mais le lyrico-pastoral de Berger s’autonomise des papillonnades un peu vides de Lau en une jouissifade de l’exploration de formes poétiques armaturées, héritées, qu’il s’agit de mobiliser et de réinvestir en s’amusant follement, juste de ne pas trop s’en affranchir.

Les fabliaux animaliers: Berger affectionne ses sujets, ses modèles. Il se projette en eux et eux en lui. On se retrouve donc par moments au cœur de fabliaux animaliers. On nous raconte les aventures d’une punaise ou d’une abeille qui se jouèrent de ceci de par un vécu de cela, avec dialogues même parfois. Mais La Fontaine a établi sa jonction avec Dada, par l’intermédiaire autant de Queneau que d’un François d’Assise qui ne veut vraiment pas s’assir. Pochades, boutades. Un pamphlétaire sociétal bourdonne, papillonne. Il ne nous tire pas des moralités, non, non. C’est que la modernité nous surveille. Mais une discrète extase se chuinte. Et pourquoi non?

L’anecdote entomologique en prose: La jouissance que Berger tire des mondes qu’il observe et qu’il manipule aussi, dans lesquels il vit, culmine dans ses petites anecdotes entomologiques en prose. Jubilations lexicales d’abord, taxinomiques, latines-linnéennes. Mais surtout intimité charnue et chenue avec les insectes choisis qui choisissent enfin de nous dire qui ils sont, qui ils piquent, comment ils se font l’amour et la guerre. Et l’imagier Berger revient alors nous hanter, nous intriguer, nous interpeller, nous faire rire. C’est que ces vieux animaux préhistoriques qu’il capture, c’est pas juste qu’il les voit. C’est qu’il les connaît, les observe, les retrouve.

Vous accotez finement, précisément, en emboîtage, vos trois pattes/mâts/colonnes, poésie lyrico-pastorale, fabliau animalier, anecdote entomologique en prose. C’est notre trépied. Et vous posez alors, tout délicatement, très prudemment, sur ce trépied expressif d’Allan Erwan Berger, le disque lumineux, vitré, vitral, vitrail, viral, pétant, parlant, égloguant, éclatant des images d’Allan Erwan Berger. Tout est alors dit. Rhapsodie des rhapsodies et tout est rhapsodie. Ça se dit, ça se crie, mais surtout, bout d’hostie, qu’est-ce que ça pétarade, qu’est-ce que ça barouette, qu’est-ce que ça transbahute, et qu’est-ce que ça jouit.

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Allan Erwan Berger, Insectes choisis, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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De JOË CHEZ LES ABEILLES à JOË CHEZ LES FOURMIS

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2020

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.Il y a soixante ans et des poussières, en 1960 et 1962, étaient crées par l’illustrateur Jean Image (1911-1989) deux séries successives de dessins animés, JOË CHEZ LES ABEILLES (1960) et JOË CHEZ LES FOURMIS (1962). J’ai eu la joie sans mélange de regarder (de voir et de revoir) ces deux séries, dans ma petite enfance, et je vous convoque ici à rien de moins qu’à une modeste psychanalyse de troquet les concernant.

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Dans JOË CHEZ LES ABEILLES (1960), Joë, un bambin très fier de soi avec des pantalons de denim et un chapeau de cow-boy, tombe sur deux petits bérets basques de son âge qui sont en train de flagosser avec un bâton dans une ruche, visiblement pour faucher du miel. Joë boute les deux olibrius en se portant spontanément à la défense de la respectable demeure des industrieux insectes. Il se fait alors piquer par une abeille et il devient de la taille des insectes qu’il vient de protéger. Le geste involontairement agressif s’avère en fait un moyen d’amener Joë à rencontrer les abeilles et à approfondir la découverte de leur habitation. La ruche qu’il visite est un univers plus fantasmagorique que réaliste et nous n’assistons certainement pas à je ne sais quel exercice didactique d’entomologie appliquée ou quelque chose dans le genre. Nous sommes plutôt dans le terreau parfait, justement, pour la plus savoureuse des psychanalyses de troquet. Joë fait d’abord la connaissance de Bzz, une abeille au long képi bleu et à la langue bien pendue. Bzz apparaîtra comme l’alter ego insecte de Joë ainsi que comme sa monture volante. C’est qu’une portion significative des déplacements de Joë se fera par la voie des airs. La dimension ouvertement fantasmatique de l’exercice prendra corps quand Joë fera la connaissance de la reine des abeilles, la bien nommée Reine Fleur de Miel 145. Toujours assise sur son trône, la reine des abeilles est partiellement anthropomorphe. Elle a l’apparence d’une femme adulte, très belle, vaporeuse. Une taille de guêpe (et ce n’est pas une boutade), et des yeux doux, avec de grand cils qui volètent. Elle fait un peu handicapée ou maladive, avec deux sbires sautillants qui sont toujours en train de l’éventer avec des feuilles à longues tiges. Elle ne peut visiblement pas bouger et sa voix est particulièrement douce et harmonieuse. Ses propos sont habituellement superlativement laudatifs envers Joë pour lequel elle manifeste une attention soutenue et toujours amicale.

Joë fait cadeau d’un cœur en pain d’épice à Reine Fleur de Miel 145

Joë fait cadeau d’un cœur en pain d’épice à Reine Fleur de Miel 145

Reine Fleur de Miel 145 est le personnage central de la quête de Joë dans le monde des abeilles. Tout gravite autour d’elle. C’est indubitablement la figure maternelle, régalienne, douce, pantelante et reconnaissante. Le fait est que, jubilation garçonne oblige, la majorité des scénarios procède ici de l’envolée héroïque du petit matamore. Ils consistent habituellement en un pépin menaçant la ruche (et faisant usuellement tomber Reine Fleur de Miel 145 dans les pommes). Joë et Bzz, son sbire-monture, mènent alors la charge courageusement contre cette nouvelle manifestation d’adversité et ils sauvent la ruche, par la force ou par la ruse. Joë finit alors galurin en main devant la reine et se fait chamarrer d’une décoration quelconque, avant d’aller se gaver de miel et faire la sieste dans une alvéole de ruche. Lors des conflits souvent brutaux (avec des morts qu’on nous montre sans pudeur) auxquels il participe pour défendre la ruche, Joë, chevalier servant de sa reine, finit par se heurter à la figure paternelle. Le frelon Wou est un pirate dentu, sans scrupule et colérique. Sa voix est rauque, virile, masculine et adulte. Il attaque la ruche avec son équipage et il est clair que c’est à Reine Fleur de Miel 145 qu’il en a.

Joë et Bzz confrontés au frelon Wou, le pirate

Joë et Bzz confrontés au frelon Wou, le pirate

Dans une sorte de dynamique œdipienne inversée, Joë protège Jocaste des charges de Laïus. L’analogie oedipienne devient d’autant plus virulente quand le frelon Wou se déguise en pauvre quêteux avec un accordéon pour tromper les gardes aux portes de Thèbes de la ruche et s’y infiltrer. Joë tue plusieurs des pirates de Wou en les noyant dans le miel, lors d’une des nombreuses invasions de la ruche. Wou ne meurt pas mais il est de fort mauvaise humeur et se promet bien le match de revanche. Et, l’un dans l’autre, son incapacité permanente à se saisir de Reine Fleur de Miel 145 n’est pas la moindre des jubilations mielleuses qu’on vit, dans les entrailles profondes et onctueuses de la grande ruche des abeilles.

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Dans JOË CHEZ LES FOURMIS (1962) la frivolité folâtre et aérienne du monde des abeilles va le céder devant le sérieux plus méthodique, souterrain et austère des fourmis. La transition se fait de par la volonté expresse de Reine Fleur de Miel 145 qui, un beau jour, juge que le séjour de Joë chez les abeilles est terminé et elle l’envoie chez les fourmis, pour soi-disant compléter son apprentissage, dans une sorte de procession terrestre avec porteurs et soldatesque. On dirait que le bambin part pour l’école ou quelque chose dans le genre, et il est certain qu’une rupture s’effectue. La reine des fourmis, qui s’appelle Reine Gracieuse 421, ne nous fera pas retrouver les moments d’extase filial, exalté et chevaleresque vécus en féal de la première reine. Toujours debout les mains jointes sur une sorte de pavois rectangulaire au ras des mottes, Reine Gracieuse 421 ressemble un petit peu à une sorte de nonne. Elle n’est pas méchante mais elle est très loin d’avoir la finesse émotionnelle, l’élégance gracieuse et l’empathie mielleuse et laudative de Reine Fleur de Miel 145. La reine des fourmis est distraite en permanence par son bouffon qui l’accompagne partout. Elle perd constamment la mémoire, oublie toujours le nom de Joë et semble condamnée à passer une portion importante de son temps à manger et à pondre.

Reine Gracieuse 421

Reine Gracieuse 421

Dans le monde des fourmis, la figure maternelle est désormais atténuée, distante, abstraite, recluse. C’est la figure paternelle qui va prendre le relais. Exempte désormais de toute hostilité, la figure paternelle ici, c’est la fourmi Chnouk (un nom pareil, ça ne s’invente pas), président du conseil et majordome de la reine. Il a un symbole phallique planté en plein milieu du menton et il brandit et agite un bâton de tambour-major. Il est le champion de l’organisation. C’est que Chnouk, ce sont les armées, les usines, les chaînes de production, le génie, la tactique, la stratégie, la TSF (il est lui-même, de sa personne, une TSF corporelle qui reçoit à tout bout de champ des messages toujours cruciaux), et la production industrielle de nourriture. La nourriture fourmilière c’est une espèce de cube de nutriment immangeable et un lait de fourmis pot à miel potable, certes, mais fort frugal en comparaison du merveilleux miel des rayons d’autrefois, dans la ruche des abeilles. Il est indubitable que, sous l’ordre du père, les choses sont plus roides et plus martiales. L’héroïsme personnel et égocentré de Joë est, lui aussi, fortement atténué chez les fourmis. Joë est toujours plus ou moins impliqué dans les missions de sauvetage et de défense de la fourmilière mais il n’est plus le Cid Individuel, menant la charge à cheval sur une abeille, comme autrefois. Il fait désormais équipe avec les troupiers du monde des fourmis qui combattent les fléaux et les ennemis, en système et en conformité avec les priorités d’un grand dispositif collectif tentaculaire. Joë, chez les fourmis, est moins remuant et singularisé que chez les abeilles. Il se retrouve souvent en posture d’apprentissage, en train de prendre connaissance du fonctionnement d’une usine, d’une cantine ou d’une nurserie (la description de la vie collective des fourmis est aussi fantasmagorique ici que l’était plus haut celle de la vie des abeilles). C’est Chnouk qui mène le bal, avec des allures d’instituteur, de présentateur, de chef d’orchestre et parfois carrément de chef d’état-major.

Chnouk, président du conseil et majordome de la reine des fourmis

Chnouk, président du conseil et majordome de la reine des fourmis

La dimension collectiviste du cheminement de Joë chez les fourmis autant que la sensible atténuation de l’extase autosatisfait de sa toute petite enfance sont accentués par le fait qu’il est désormais flanqué de deux sergents de la garde royale des fourmis, Mic et Mac, l’un optimiste et joyeux, l’autre pessimiste et sombre. Ces deux figures de la comédie et de la tragédie qui s’incorporent à Joë chez les fourmis comme Bzz s’était incorporé à lui chez les abeilles représentent l’alternance de la joie et de la tristesse qui accompagne désormais durablement l’enfant, lors de son cheminement dans les arcanes de la vie civique.

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Je suggère que les deux séries de dessins animés JOË CHEZ LES ABEILLES (1960) et JOË CHEZ LES FOURMIS (1962) représentent, en séquence, deux grandes étapes fantasmatiques de l’œdipe du garçon. Le premier volet est folâtre, insouciant, autosatisfait, ludique et émulé dans la ruche de miel de l’ordre maternel. Le second volet est hyperactif, observateur, collectiviste, studieux et frugal, dans le monde organisé, martial, didactique et tentaculaire imposé en grandissant par l’ordre paternel. Inutile de dire qu’une telle psychanalyse de troquet, abrupte, rapide mais radicale aussi, essentielle, est historiquement datée. Il faut dire aussi qu’elle connaît une amplitude particulière de par le fait que je me suis très profondément imprégné de ces deux séries de dessins animés, lors de ma propre toute petite enfance préscolaire. Envisageons donc sereinement que les propositions psychanalyco-roboratives faites ici, sabre au clair, soient marquées du sceau cireux et passablement gluant d’un indubitable et torrentiel biais subjectivé.

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Entretien avec Allan Erwan Berger sur son essai-glossaire DICTIONNAIRE DE MAUVAISE FOI (ÉLP, 2015)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2020

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Ce n’est pas raisonnable, mais qu’y faire? Voyez Gauguin: à la fin, il débordait tellement qu’il ne se contentait plus de peindre et de sculpter, il écrivait en plus.

 Allan Erwan Berger, Dictionnaire de mauvaise foi

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Paul Laurendeau (Ysengrimus): Allan Erwan Berger votre recueil de textes traitant, sous forme de glossaire, de la filandreuse condition intellectuelle humaine et du lot bringuebalant de ses avatars passés et contemporains incorpore ouvertement et problématise la notion vernaculaire de mauvaise foi. Commençons si vous le voulez bien par elle. Quelle est-elle? D’où sort-elle? Et que nous dit-elle sur nous-même?

Allan Erwan Berger: Quand je suis de mauvaise foi, je refuse l’évidence. Donc je n’assume pas. Donc je fuis. En refusant le monde existant et en brandissant à sa place une histoire qui me sert de cadre, je renonce à toute prétention à l’autonomie et donc à la liberté. Je file à la niche, je m’y poste à l’entrée et je grogne. En outre, puisque je suis de mauvaise foi, et que je le sais, je cherche à la masquer en en répandant les effets. Car plus il y aura de victimes, moins ma mauvaise foi sera visible, moins elle paraîtra grave. Plus elle sera jugée bénigne, amusante même, pardonnable… et pourquoi pas: utilisable. Donc j’intoxique. Je travaille à étendre le mensonge et l’erreur. Par mon action, autrui devient esclave. Nul raisonnement ne saurait prévaloir sur de la mauvaise foi. Nulle bonne foi non plus. Il n’y a que la force qui peut la contraindre à se taire. Or, la force, ça se cultive. On la fait pousser. On l’entretient. La force des ennemis de la mauvaise foi s’obtient en manipulant non pas des haltères ou des armes mais de l’honnêteté, et en la mettant dans les mains d’autrui, avec son mode d’emploi. En somme, il s’agit ici d’une compétition entre deux prêches.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Et on le sent bien tout au long de l’exposé. Cela oblige à dire un mot aussi de la notion de Dictionnaire. Avec quarante-trois entrées, votre dico est, de fait, un petit glossaire. La désignation Dictionnaire est ici largement ironique mais pas que… Un choix de formulation s’y exprime, dans la façon même d’organiser le savoir. Historiquement, le dico c’est un type de discours, une classification s’efforçant de se placer un peu au-dessus de la mêlée. Mais certains penseurs grinçants autant que fort savants ont prouvé, au fil de notre tradition culturelle, que la fausse neutralité du dico pouvait être un moyen de s’avancer militant mais masqué. Pierre Bayle, Les Encyclopédiste, même Pierre Larousse, positiviste, laïc et scientiste, sont là pour en témoigner. Votre dico est-il la recherche d’un discours neutre, distancié (apanage disons naïf du dico dans la culture contemporaine) ou s’assume-t-il, pour reprendre votre mot, comme étant l’exposé semi-satirique d’un des prêches?

Allan Erwan Berger: Dico prêcheur, complètement, puisque c’est un dictionnaire de combat. Mais notez bien: il regorge de points de vue, de questions, d’incertitudes et de paradoxes, sans oublier les contradictions. Bref il grouille d’un tas d’horreurs qui font enrager n’importe quel individu attaqué par une croyance, et il file le vertige à tous les adeptes de la mauvaise foi. Ce recueil est en fait une pelote d’épingles. C’est une mise à jour du dictionnaire voltairien, ouvrage sanglant qui se prend intégralement au sérieux même lorsqu’il ricane. Ici, c’est pire: si je brandis une arme et qu’un Ysengrimus ou un Ducharme en voit le défaut (car j’ai convié mes compères à discuter mes discussions), elle s’émousse en direct sous le nez du lecteur ébahi qui n’aura plus alors qu’une solution pour s’en sortir: chercher où se nichent les bouts de raison raisonnable, identifier les points de vue, comprendre comment ils influent sur les discours, et faire sa pêche là-dedans comme il pourra. Ce faisant, il réfléchira, et sera moins que jamais en état de se faire piéger par de la mauvaise foi.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Un dico dialectique et dialogique en somme. Peu commun. On sent un jeu, dans tous les sens du terme. Or, justement, dans votre nomenclature, des notions incontournables comme Peuple, Civilisation, Laïcité, Souveraineté, Solidarité, Fraternité côtoient des petits trublions notionnels titillationnesques comme Cardinal, Cartable, Lecteur, Ripaille, Satire, Tiédeur. Un certain éclectisme post-voltairien est indubitablement voulu et, tout prosaïquement, cela instille l’envie de lire. Et faut-il voir dans de telles variations de la nomenclature un autre jeu ou une prise de partie ontologique plus fondamentale sur la rencontre classificatoire entre le concret et l’abstrait?

Allan Erwan Berger: Un jeu! C’est un jeu! Des tas de mots qui désignent des choses concrètes génèrent des gamberges qui folâtrent du côté de la pensée abstraite, se roulent dedans et y font des petits. Par exemple: Député. J’aurais dû traiter ce mot. Il manque. Dommage. Bref. Un député, ça vaut bien un cardinal, c’est souvent une montagne de mauvaise foi, ça manipule la tiédeur avec un doigté consommé, ça hait la satire, entretient des relations ambiguës avec la souveraineté, prétend parler au nom du peuple et a des idées toujours loufoques à propos de la laïcité – dans la France de 2015, des politiciens soutiennent un proviseur qui a considéré qu’une jupe trop longue était anti-laïque, et ils en rajoutent, étalant au passage une inculture qui devrait leur valoir des nuées de légumes périmés, mais comme ils disent tout ceci à la télévision (qui est un endroit où il faut être bête) il ne leur arrive rien de plus grave qu’une question, bête nécessairement, posée par… on va dire un journaliste, c’est-à-dire un commensal. Alors donc non, je ne sépare rien. Partant, ce qui se rencontre le fait parce que c’est naturel, les mots qui se côtoient dans cet ouvrage arrivent avec tous leurs bagages, et je ne leur abstraits rien qui permettrait de les classer. Il me semble bien que Bayle ne s’interdisait aucun zigzag.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Oh, que non. Un mot justement sur les mots et leurs bagages. Vous cultivez, dans certains de vos développements, ce qu’il convient d’appeler la glottognoséologie. C’est une idée de philosophie vernaculaire voulant que les mots, leur sens, leur présence ou leur absence dans le corpus lexical d’une langue donnée soient, d’une façon ou d’une autre, des indicateurs intellectuels sur les locuteurs de cette langue. Or, quand Salman Rusdie dans Imaginary Homelands (1981) s’insurge un peu du fait que la langue Hindoustani n’aie pas de mot lexical pour secularism, il nous dit ceci: It is perhaps significant that there is no commonly used Hindustani word for ‘secularism’, the importance of the secular ideal in India has simply been assumed, in a rather unexamined way. Et c’est là effectivement tout le paradoxe glottognoséologique. Le fait que nos langues aient une formulation vague ou inexistante pour certains concepts est-il un indice du fait que ces concepts, esquissés sommairement dans nos idiomes, nous échappent… OU ALORS du fait qu’ils sont vécus si intimement que tout va sans dire? Je vous pose la question. Et, plus globalement, que nous dites-vous de glottognoséologique suite à votre longue et sulfureuse baignade dans le fumeux lagon dictionnairique?

Allan Erwan Berger: Dans cette citation, Salman Rushdie suppose que l’importance de la laïcité en Inde serait tranquillement «présumée», et qu’il n’y aurait donc pas à se pencher dessus, en tout cas pas au point d’inventer un mot pour ça – ce qui permettrait, par exemple, d’en parler. J’ai le sentiment que monsieur Rushdie joue ici volontairement au gars de très mauvaise foi, peut-être pour nous faire détecter l’existence d’un bon gros blocage. Car après tout, quand un terme n’existe pas, c’est que le concept auquel il renvoie soit n’est pas perçu, soit n’est pas pensé. S’il n’est pas perçu, c’est parce qu’il ne s’est jamais présenté. Mais dès lors qu’il se présente, s’il n’est toujours pas pensé, c’est qu’il n’est pas pensable. Or, il me semble bien que les gens, depuis le temps que l’humanité existe, ont inventé toutes sortes de mots pour exprimer ce qui les touche au plus intime. Je n’imagine donc pas qu’un de ces mots-là puisse manquer pour une raison autre que théologique, psychologique ou idéologique. On occulte là un concept. Mais quand le concept existe, et qu’il a son mot? Comment faire pour réduire les gens au silence à son propos? La solution est toute orwellienne: il faut gommer le concept en volant son mot. Je donne quelques exemples. Personnellement, je serais plutôt du genre à courir derrière pour essayer de le récupérer – les lecteurs verront que mes galopades donnent naissance à de beaux commentaires dans le corps du texte. Mais tel camarade a une autre idée: replanter le concept dans un mot nouveau, et merde aux voleurs.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Comme Rushdie, vous mentionnez ici la dimension théologique des choses dans la mauvaise foi… et vous y restez passablement attentif dans votre ouvrage aussi. De fait, les sujets ayant trait à la religion, pour ne pas dire au christianisme (Dieu, Religion, Créationnisme, Miracle, Prochain, Révélation, Sacrifice), semblent occuper beaucoup d’espace dans votre ouvrage. De bonne foi ou de mauvaise, doit-on voir là la distinction d’un temps ou les hantises d’un homme?

Allan Erwan Berger: Les deux, mon capitaine. La religion s’agite, revient sur nos libertés, exhibe ses indécences. Le pire est qu’elle déteint sur la société, qui s’en trouve altérée. Par exemple, il est en France aujourd’hui presque impossible de se tenir seins nus à la plage. On vous regarde de travers, on vous fait des réflexions. Alors que, quand j’étais enfant, l’exposition des seins était une beauté reçue dans les mœurs de presque toutes les régions. Vraiment, il y a du Tartuffe qui revient en masse dans ce pays, et cela me hante. Raison pour laquelle mon dictionnaire est complètement, rageusement, obstinément de mauvaise foi: il brandit à chaque entrée, contre les bassesses immorales de la croyance, les vertus de l’ignorance et du savoir, les vertus de la recherche et de l’incertitude.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): On va conclure un petit peu sur ça: quelque chose qui se présente à travers les saveurs de l’incertitude. Je voudrais en effet en revenir aux interventions-commentaires de vos deux complices, Ducharme et Laurendeau, auxquelles vous faisiez allusion tout à l’heure. Elles apparaissent, un peu aléatoirement, en conclusion de certains de vos articles (pas tous). J’aimerais que vous développiez un peu, en point d’orgue, sur ce qui motive en vous cet appel dialectique ou maïeutique aux interventions des pairs. L’idée, originale, généreuse et méritoire, vient entièrement de vous. Elle résulte de votre bon vouloir. Les comparses s’y prêtent de bonne grâce. Que font-ils tant dans votre jardin et qu’attendez-vous tant d’eux en vos plates-bandes ?

Allan Erwan Berger : L’idée a été lancée par Daniel Ducharme qui l’a exploitée en nous mettant à contribution pour son propre dictionnaire, Ces mots qu’on ne cherche pas. À chaque entrée, nous avons donné nos propres définitions à la suite des siennes. Pour ce dico-ci, la différence est que j’ai invité les compères à commenter uniquement là où ça leur chantait, et non pas systématiquement. Se dessinent ainsi des profils, des caractères, que soulignent les préférences dans les interventions. Soudain, l’information ne vient plus seulement de ce qui est dit, mais aussi de là où ça se dit. Je trouve ça plutôt pas mal. Et puis la forme ne demandait qu’à évoluer tranquillement vers les discussions de blog(ue)s; ça aussi c’est plutôt pas mal. Cela montre surtout qu’il n’est pas possible de penser seul, même après (en ce qui me concerne) cinquante ans de gamberges et de sérieuses lectures. Il faut, finalement, accepter de faire le contraire de ce que font les pauvres gens qui sont enfermés dans une croyance ou de la mauvaise foi: il faut papoter avec des quidams qui ne regardent pas forcément depuis là où vous regardez. Les fameux points de vues différents sur les choses. Le tout est de s’entendre sur le sens des mots, et de postuler, chez tous les intervenants, la présence, nécessaire, cruciale, d’une solide et bienveillante bonne foi nourrie, dans le cas présent, d’histoire et de philosophie.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Poil aux sourcils…

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Allan Erwan Berger (2015), Dictionnaire de mauvaise foi, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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VACUUM, LA FÉE A L’ENVERS – CONTE POUR ADULTES (Pierre Fayard)

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2020

Vacuum

 

On a ici rien de moins que le petit conte enlevant de l’expectative tendue. Comme le déploiement en éventail des pouvoirs longuement anticipés du super-héro de service, l’action terrible et cruciale de la baguette de la fée Vacuum nous fait languir de se laisser attendre. Envers nous, elle est quasiment l’Arlésienne des fées. Elle est comme Clochette qui vient, d’un coup d’aiguille, taper sur le tableau et en crever la bulle. à la fin de la tonitruante et pétaradante campagne de pube. Car, bon, l’innovante légende de la fée Vacuum est relatée ici ex post. C’est une historiette iconoclaste, satirico-philosophique et contemporaine. On sait que l’histoire, écrite à la sauce du présent par les chroniqueurs du moment, justifie, filtre et oriente plus qu’elle ne rapporte fidèlement. Poil aux dents. C’est aussi que la fée Vacuum clôt un cycle, et pas le moindre des cycles. Le cycle atavique de la création du monde.

Il faut implacablement entrer là-dedans en prenant du champ. On doit donc d’abord et avant tout revoir le récit de ladite création du monde et ce, de fond bouffon en comble potache. Il faut retrouver le Grand Architecte, son goût anthropomorphisant pour les pommes rouges, craquantes et fraîches, ses escarmouches perpétuelles avec Adam et Ève, son omnipotence usurpée, ébréchée, distante et angoissée. Il faut aussi s’introniser, bien en rythme, dans le monde complexe, subalterne et chatoyant des fées. Il faut s’imprégner de leurs fonctions besogneuses, de leur byzantine division du travail, de leurs déterminismes existentiels, de leurs acronymes percutants et aussi… de leurs petites personnalités affirmées. Les fées veulent agir certes mais, plus inconsciemment, elles veulent aussi briller, elles veulent scintiller, car la dorure de l’ego est vitale dans l’auto-estime féérique. Et quand la découverte de leur sensualité va s’entortiller dans l’affaire, tout va de surcroît se compliquer… et s’insurger aussi.

Aussitôt que l’humain et l’humaine sortent du paradis terrestre, patatras, c’est la techno-tornade. Une tempête mythologico-problématique de plusieurs millénaires nous roule sous le nez en quelques chapitres. Deux thèmes classiques, savoureusement et humoristiquement revisités, s’imposent alors à nous. Le premier de ces thèmes. c’est celui du golem, de la créature débordant machinalement son créateur. Comme l’être suprême organisateur est un vrai concepteur mais un faux dieu, le golem de ce grand apprenti sorcier involontaire ici, ce sera nul autre que l’être humain, tel qu’en lui-même. Ce dernier commencera par jouer des religions comme on joue d’une gouache avec les doigts. Comble de lèse divinité, les humains s’ingéniaient à s’inventer des religions qu’ils hybridaient sans soucis de cohérence, juste pour en tester la fertilité pratique. Ensuite, on aura la technocratie, l’ADN, la cyber-culture, le cartésianisme ratiocineur et la cynique tempête financiariste (je vous coupe le foisonnant détail). L’horloger du déclic initial perdra complètement le contrôle de sa lourde et complexe clepsydre hydraulique. Il ne la brisera cependant pas (car là c’aurait été le Déluge). Il n’y aura donc pas d’Arche mais il y aura quand même —hum, hum— la fée Vacuum…

Le second thème rencontré ici sera celui de l’androïde humanisée. Insensible au départ, imbue de ses fonctions terribles dont je vous tais le détail fin, roide et glaciale, presque robotique, la fée Vacuum est graduellement commise et compromise avec sa fascination inattendue et déroutante pour la sexualité torride de ces humains sensuels qu’elle se devait initialement de cerner en un cadre beaucoup plus abstrait (pour dire les choses pudiquement). Comme une androïde pré-programmée ailleurs et d’autre part donc, la fée Vacuum, prenant hardiment Ève pour muse, rencontre éventuellement son capitaine Kirk (à répétition) et bascule dans l’hommerie la plus sémillante imaginable. Je ne vous en dis pas plus. Il faut savourer comme lait et miel la discrète mais implacable gauloiserie du tout de la chose…

Ritournelle néo-mythologique comiquement revisitée en tourneboule, le texte de Pierre Fayard est vif, nerveux, ironique, goguenard. Les vagues et les replis du récit sont chamarrés d’une bouffonne iconoclastie. Dans un sens ou dans l’autre, ce conte a du souffle. De fait, il est emporté par un incroyable élan aspirant. Il nous avale atterrés et nous régurgite railleurs. Et quand on en finit avec ce petit roman, on juge en conscience que le tout de la mise en existence cosmologique fut rien de moins qu’une bourde monumentale. Mais pas grave. C’est absolument pas grave. L’erreur est créative.

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Pierre Fayard, VACUUM, la Fée à l’Envers – Conte pour adultes, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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BUCZKO (roman de Loana Hoarau)

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2020

Buczko-couverture

De l’autrice de ce nouveau roman de pédophilie-fiction, il faut d’abord dire ouvertement qu’elle est une jeune femme elle-même, de la même façon que Louis Armstrong est noir quand il chante ironiquement qu’il est blanc à l’intérieur de lui-même mais que cela n’arrange pas ses affaires vu que sa gueule ne change pas de couleur (dans What did I do to be so black and blue), que Woody Allen est juif quand il plaisante à propos de son père devant donner de substantielles sommes d’argent à la synagogue pour pouvoir s’asseoir plus près de Dieu (dans Manhattan) et que Renaud Séchan est bel et bien français quand il chante que le roi des cons est indubitablement français (dans Hexagone).

Il faut bien dire cela en prologue parce que, dans ce roman terrible, épouvantable, insupportable, on nous campe avec un aplomb étonnant, un homme, Buczko, violenteur et tueur de petites filles (et de femmes… et d’hommes). Et l’œuvre n’est pas racontée du point de vue des victimes. Non, non, non. Nous devenons, intégralement, l’amoral, toxico, pédo et miso Buczko en personne, tel qu’en lui-même. Et on s’éclate à siffler de la vodka, à snorter de la poudre blanche (coke), de la poudre brune (héro) et à enlever des petites filles, les enfermer, les manipuler, les tabasser, les violenter, les louer à haut tarif à d’autres violenteurs, les estourbir et les escamoter. Cœurs sensibles, s’abstenir. On comprend presque. On pige quasiment le topo. Dans de très brèves mais tonitruantes envolées explicatives, Buczko procède d’ailleurs à une description quasi-clinique sans concession du surmoi peu reluisant et à géométrie variable des pédophiles actifs et violents. Nous ne guérirons jamais. Sans réelles lois au-dessus de nous, qui pourrait bien nous stopper sinon la mort? Nos vices, nous y pensons quand on nous enferme. Nos péchés, nous y pensons quand on nous soigne. Puis on nous libère pour bonne conduite, et nous recommençons nos activités macabres. Qui choisit cette voie? Je n’ai pas choisi cette voie. Pourquoi me punirait-on pour quelque chose que je n’ai pas cherché, que je n’ai pas voulu? Cocktail, serré, livide, lucide, de fatalisme, de narcissisme et de cynisme. On réprouve mais on suit…

Et foin d’envolées théoriques. C’est bien plutôt dans son action fulgurante —par la pratique, si on ose dire— que le pédophile est étudié, dans ce roman. C’est d’ailleurs fait avec une mæstria hautement perturbante. Notre sociopathe profond se déploie pour nous, sans malices ni artifices. On domine et comprend intimement le lot gesticulant de ses petites maniaqueries proprettes. Me voilà au centre commercial. J’y vais vraiment parce qu’il le faut. Je déteste ces endroits édulcorés qui sentent le fric et le cadavre. Les rayons pleins à craquer débordant d’aliments sans saveurs. De rabais indigestes. De promotions mensongères. Ça me répugne. Ça m’angoisse. J’ai l’odeur affreuse de la pourriture qui déborde de ces frigos, de ces présentoirs. Les sols sont crades. Orgie de microbes. Le milliard d’acariens copule sur les fruits et légumes sans protection. Copule sur les chariots rouillés qu’une paire de mains innocente empoigne. Copule sur les murs défraîchis. On domine et comprend intimement sa sourde misanthropie. Le regard androgyne, le look décontracté. Don Juan de pacotille, bimbos édulcorées, contact éphémère, femmes faciles, hommes d’un soir. Ce monde là m’horripile au plus haut point. Je hais l’homme, la femme, ce qu’ils sont, ce qu’ils deviennent en grandissant. On domine et comprend intimement son adultophobie implacable. Faut pas qu’elle grandisse. Je vais tout faire pour qu’elle ne grandisse pas. Laisse-moi m’occuper de tout. On comprend, on finit presque par partager sa frustration insondable et sa colère cuisante, pourtours inévitables de son programme radicalement négateur, amoral et nihiliste. C’est une des vertus de la fiction que de pouvoir entériner le monde des monstres.

Et l’amour suave et délétère de cette narco-crapule semi-psychotique de Buczko pour les petites filles nous est instillé, drogue d’entre les drogues, presque avec du sublime dans la voix. Dix ans. Non. Huit ans. J’opterais plus pour huit ans. Blonde comme les blés, le visage doux comme une liqueur. Haute comme trois pommes. Ondulation de sa robe qui flotte. De son parfum fleuri. Je ne vois plus rien. Je ne vois plus qu’elle. La destruction de la victime prend place en nous lumineusement, en rythme, par petits bonds nerveux. Éli me dévisage sans vraiment me regarder. Pousse de petits râles affectés. Semble complètement ailleurs. La catatonique sortie du monde de l’être qu’on détruit accède à rien de moins qu’une terrible grandeur. Elle fixe le mur sombre du regard comme une statue regarderait la plage. C’est une jeune femme qui écrit. Loana Hoarau en est à son deuxième roman. Tributaire des mêmes hantises que le premier, celui-ci est beaucoup plus assumé, plus solide, plus achevé. Une fixation prend corps. Un scotome s’imprime. Une œuvre s’annonce.

Le propos de cet ouvrage n’est absolument pas moraliste. Sa cruauté est absolue, hautement dérangeante, répugnante, révoltante, comme gratuite. Et pourtant (car il y aura un et pourtant…) notre pédo-toxico se retrouve avec une terrible clef anglaise jetée par le sort, dans le moteur bourdonnant de sa mécanique criminelle tellement rodée. Et tout va se mettre à déconner, s’estropier, chalouper, s’alanguir, se détraquer. C’est que, camera obscura et radicale inversion des polarités éthiques de l’existence obligent, dans le monde de la cruauté suprême et du crime sordide innommable, il est particulièrement nuisible, dangereux, délétère, subversif et autodestructeur de se surprendre à simplement aimer.

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Loana Hoarau, Buczko, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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