Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Il y a quarante ans: la bouffonnerie respectueuse, le dialogue idéaliste des cultures et… LES AVENTURES DE RABBI JACOB

Posted by Ysengrimus sur 25 octobre 2013

rabbi_jacob

Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, cinéphile torontoise bilingue qui aime tant les petits chiens obéissants, la nourriture équilibrée et l’amour entre les hommes et les femmes de bonne volonté est, ce jour là, en voyage à Paris (France). Descendue dans une petite hôtellerie de la Butte Montmartre tenue par des marocains charmants, elle s’afflige. Elle trouve qu’on ne parle en ce pays que de voile intégral, constate que le multiculturalisme planétaire ne joue pas fort fort dans la Ville-Lumière, que les groupes ethniques y sont singulièrement ségrégués, que l’on se boude et que l’on se toise. Elle s’attriste des ghettos interlopes et du chahutage fendant des ados allemands et anglais aux alentours de la tour Eiffel. Tristounette, elle feuillette l’Officiel des Spectacles et tombe en arrêt sur un film qu’un vieil ashkénaze de la Ville-Reine lui avait recommandé il y a fort longtemps, ne fut-ce que pour se donner une idée du ton hassidique en matière de promotion de l’amour de dieu dans la joie de vivre et la danse: Les Aventures de Rabbi Jacob (1973). Un obscur cinéma de poche de la capitale le présente. Mademoiselle Griffith se rend prendre connaissance de ce film culte étonnant, tourné dans un incroyable climat de tension internationale, et sorti jadis en salle deux semaines avant que n’éclate la douloureuse guerre du Yom Kippour (qui se terminait justement il y a quarante ans aujourd’hui).

Quand la bouffonnerie la plus fébrile et la pantalonnade la plus tonitruante rejoignent le message de sagesse et de tolérance le plus touchant, c’est que Rabbi Jacob arrive en ville. Il débarque, en effet, en ce bel été de 1973, de New York en compagnie d’un de ses lieutenants anglophones pour participer Rue des Rosiers à la Bar Mitzva du petit David Schmoll, jeune descendant d’amis chers du susdit Rabbi qu’il a connu à Paris du temps de l’occupation mais qui ne l’ont pas revu depuis trente ans. Pendant ce temps, l’industriel Victor Pivert (Louis de Funès), chante Je veux revoir ma Normandie sur un chemin de campagne, au volant de sa DS noire surmontée d’un canot à moteur. Il a placé Salomon, son charmant et obséquieux chauffeur, à la place du mort et conduit sa voiture lui-même. Il est en retard pour le mariage de sa fille avec un jeune aristocrate du cru, bénet et démuni. Il fulmine. Le virulent Victor Pivert, version bourgeoise du français blanc cassis type, bougonne en effet, dans les bouchons de ses belles routes de France, contre les conducteurs des bagnoles qui l’encombrent et qui ont une fâcheuse propension à être de toutes les nationalités sauf la bonne. Il râle contre les anglais, contre les allemands, contre les belges. Il s’en prend au cortège d’un mariage racialement mixte qui ralentit la circulation et il finit par découvrir que son charmant chauffeur (joué, avec classe et faconde, par Henri Guybet), si poli et si stylé, est, de fait, juif. Exacerbé, il fait une spectaculaire sortie de route (dont on doit le fini casse-cou et subtil au célèbre spécialiste de cascades de voitures du siècle dernier, Rémy Julienne), sa DS culbute et se retrouve dans la flotte, à l’envers, reposant sur la quille du canot à moteur toujours chevillé à son capot. Ça ne roule plus, ça flotte. Ce renversement spectaculaire symbolise incroyablement celui qui va bientôt se mettre en place dans le vécu effréné de Victor Pivert. Après avoir abruptement congédié son chauffeur, qui prenait la pause (et la pose) sabbatique au bord de la rivière, Victor Pivert, complètement braqué, se rend chercher de l’aide dans l’usine de gomme à mâcher du coin, qui s’appelle fort opinément l’usine Le Yankee, et tombe, selon ses propres termes, sur une bande de moricauds en train de s’entretuer. Il s’agit des services secrets d’un pays arabe non-identifié qui viennent de capturer Mohamed Larbi Slimane (joué par Claude Giraud), chef révolutionnaire du même pays, qu’ils passent méthodiquement à tabac pour chercher à lui faire trahir cette inexorable révolution dont le susdit Slimane prépare fort ouvertement le parachèvement. La sagesse et la bouffonnerie révolutionnaires s’accompagnent intimement ici en ce bel aphorisme, imputé à Che Guevara, lancé fièrement par le digne combattant de la liberté, à la face des barbouzes qui le tourmentent: la révolution est comme un bicyclette, quand elle n’avance pas, elle tombe.

Dans l’imbroglio qui va s’ensuivre, Victor Pivert et Mohamed Larbi Slimane vont se retrouver associés involontaires pour fuir les barbouzes des services secrets du pays de ce dernier. Voici nos deux fuyards nulle part ailleurs que dans l’aéroport où, justement, l’avion amenant Rabbi Jacob et son lieutenant de New York vient de se poser. C’est ici que l’incontournable et toujours savoureuse flicaille française embarque dans le bal. Trois policiers d’allure bouffonnement gestapiste cherchent Victor Pivert suite au rapport de l’accident qu’a fait son chauffeur et aux événements bizarres et violents de l’usine de gomme à mâcher Le Yankee. Nouvel imbroglio dans l’aéroport. Pivert et Slimane volent alors les tenues, les couvre-chefs, les barbes et les papillotes de deux rabbins hassidiques, dans les chiottes de l’aéroport. Ils tombent ensuite pile sur la famille Schmoll qui, d’un seul coup d’un seul, les prend pour Rabbi Jacob et son associé. Impossible ni de s’esquiver ni de s’expliquer, il faut entrer dans le jeu. Le vrai Rabbi Jacob et son vrai associé sont, pour leur part, cueillis, d’abord par la flicaille française, ensuite pas les services secrets du pays de Slimane, qui les prennent, eux, pour Pivert et Slimane déguisés. Rabbi Jacob et son associé new-yorkais seront donc retardés pour ce qui est d’éventer le pot aux roses se déployant en grandes pompes sur la Rue des Rosiers. Et, entre-temps, leurs rôles seront tenus par un révolutionnaire arabe circonspect, stoïque et prudent et un industriel français revêche, chauvin et xénophobe. Le délire clownesque s’amorce alors.

La leçon de sagesse et de tolérance s’amorce aussi d’ailleurs. Imaginez le topo. Victor Pivert, ignorant, bourré de préjugés et de stéréotypes, va devoir présider sans faille toutes les activités de la communauté du Pletzl (portion juive du quartier du Marais), dont la Bar Mitzva du petit David Schmoll. Et Mohamed Larbi Slimane, arabe éclairé, cultivé, progressiste, va devoir, pour préserver la dissimulation d’identité dans laquelle il a entraîné Pivert, le guider pas à pas, faisant saillir à chaque moment la proximité de son propre héritage culturel avec celui des juifs. Savoureux, lumineux et aussi, d’un comique irrésistible. Pour compliquer les affaires, Salomon, le chauffeur de Pivert, est un des membre de la famille Schmoll et il est, lui aussi, dans le Pletzl pour participer aux activités de la communauté sous l’autorité de Rabbi Jacob. Quand Salomon aperçoit le Rabbi, il reconnaît aussitôt son ex-employeur déguisé. Cela donne lieu à des moments hurlants d’humour juif, au sens le plus pur et le plus fin du terme. C’est d’ailleurs Salomon, goguenard, qui poussera Rabbi Jacob à se lancer dans l’épisode le plus jouissif de toute cette aventure, la fameuse danse de Rabbi Jacob en compagnie des vigoureux danseurs hassidiques de la communauté du Pletzl.

Mademoiselle Griffith rit aux éclats. Et les choses se compliquent encore, car voici que Rabbi Jacob doit maintenant, à l’invitation de l’officiant de la synagogue, lire publiquement la Torah, en point d’orgue de la Bar Mitzva du petit David Schmoll qu’il vient de bénir. Slimane guide patiemment Pivert dans la lecture du texte hébraïque mais là, bon, euh, ce n’est pas tout de suite évident. C’est, cette fois-ci, notre incroyable flicaille française qui va tirer Pivert et Slimane du pétrin. Ayant relâché le vrai Rabbi Jacob et son associé, nos trois gestapistes à chapeaux mous cherchent toujours les faux. Ils se préparent donc à entrer dans la synagogue. Le chef constable dit alors à ses sbires. Attention, c’est comme une église. Alors, du tact et de la délicatesse. Premier couac interculturel, les trois loustics retirent, par politesse, des couvre-chefs qu’ils devraient en fait garder sur leur tête dans ce lieu de culte spécifique. Je ne vous vends pas le pataquès que cela déclenchera dans la Maison de l’Assemblée. Dites vous juste que la scène est enlevante et aussi, visuellement superbe.

Les femmes jouent, dans cette comédie, un rôle pivot, qu’il vous faudra découvrir et qui contribue sans ambivalence à la passion débridée du tout de la chose… C’est une véritable fantasia bouffe d’un bout à l’autre, dont on ne perd jamais les ficelles et qui met la vis comica de situation la plus exubérante au service de la promotion droite et belle de la compréhension mutuelle des cultures. Slimane, Salomon et Pivert se rapprocheront, comme inexorablement, en viendront, dans le feu de l’action et la vigueur de la cavalcade, à se comprendre, à s’estimer, à se respecter. J’ai personnellement vu ce film quelques deux ou trois ans avant la naissance du Mademoiselle Griffith, la gorge nouée par l’angoisse et la colère impuissante provoqué, à l’époque, par la guerre du Yom Kippour et le premier choc pétrolier. C’était aussi l’époque où les églises et les synagogues avaient encore cette touche de mystère issue d’une manière de sacralité à l’ancienne. Ce film m’était apparu alors comme aussi suavement charmant que profondément idéaliste. Charmant et idéaliste, il l’est toujours. Les raisons de son charme et de son idéalisme se sont quelque peu altérées, mais elles y sont toujours. C’est bien cela qui en fait une irrésistible expérience humoristique et philosophique dont le mérite et la vigueur sont restés intégralement intacts.

Et justement… en rentrant à son hôtellerie de la Butte Montmartre, Mademoiselle Griffith caresse aussi l’espoir que Les Aventures de Rabbi Jacob ne soit pas exclusivement nostalgique… qu’il soit aussi, au moins partiellement, prophétique.

Les Aventures de Rabbi Jacob, 1973, Gérard Oury, film franco-italien avec Louis de Funès, Claude Giraud, Henri Guybet, Suzy Delair, Miou-Miou, 100 minutes.

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17 Réponses to “Il y a quarante ans: la bouffonnerie respectueuse, le dialogue idéaliste des cultures et… LES AVENTURES DE RABBI JACOB”

  1. Caravelle said

    Je me souviens vivement de l’impact du déclenchement de la Guerre du Yom Kippur dans la communauté juive de Bucarest. C’était affligeant, terrifiant même, mais les choses n’étaient pas compliquées et gorgées de criminalité implicite comme aujourd’hui. Le brouillage des camps n’y était pas encore.

    Carava

  2. Catoito said

    De loin le meilleurs film de de Funès et, comme tu le montre bien ici Ysengrim, le seul ayant une vraie signification historique.

  3. Sissi Cigale said

    Ah, Paris… C’est tellement comme ça. L’endroit parfait pour rêver un monde meilleur.

  4. Serge Morin said

    Quand la bouffonnerie la plus fébrile et la pantalonnade la plus tonitruante rejoignent le message de sagesse et de tolérance le plus touchant, c’est que Rabbi Jacob arrive en ville.

    Tellement vrai. Tiens, je pense que je vais le louer en fin de semaine. Merci, Ysengrimus.

  5. Fridolin said

    Je pensais que Louis de Funès était un clown niaiseux sans intérêt intellectuel précis.

    [Pas ici, mon Fridolin, pas ici… – Ysengrimus]

  6. De Funès n’est pas forcément une buse. Voyez par exemple son interprétation de l’Avare, à comparer avec celle de Michel Serrault. De Funès joue ici le rôle en le collant au plus près du personnage imaginé par Molière, et s’en sort à merveille dans le moment difficile de l’affaire : quand il s’agit de monologuer comme un dingue après la cassette. De même passe-t-il royalement les écueils qui attendent tout acteur lorsqu’il doit énoncer qu’on doit vivre pour manger, et non pas manger pour vivre, puis le contraire.

    Michel Serrault, qui a fait un parfait Bourgeois gentilhomme, joue dans son Avare un être malade, mentalement hanté, incapable de lueurs, tragique et foutu. C’est une interprétation effrayante et qui soulève de la pitié. Tout en étant respectable, elle ne peut faire oublier celle d’un De Funès léger, en retrait par rapport à sa petite névrose et non pas noyé dedans, avare cabotin et manipulateur là où Serrault joue un personnage que chevauche un démon.

    De Funès, j’ai fini par le respecter malgré ses pantalonnades gendarmesques. Tout comme Molière, il a joué du bouffon pour dire des choses difficiles sur le mode plaisant. Voyez l’Aile ou la cuisse, et la Soupe aux choux.

    • Fridolin said

      Merci beaucoup, monsieur. Vous changez ma perspective. Comme Catoito, je suis possiblement du pour une petite visite à la boutique cinéma…

    • Vanessa Jodoin said

      Vous avez un site beau, dense et intelligent, monsieur Alabergerie

      [Je seconde. – Ysengrimus]

  7. Sophie Sulphure said

    C’est vrai qu’elle est parfaitement irrésistible cette scène de la danse de Rabbi Jacob!

    [Oui, Sophie et merci. L’homme en cuir qui pousse le rabbi vers les danseurs c’est Salomon, son chauffeur récemment congédié, le seul de tous ces gens qui l’a reconnu. L’homme que le Rabbi force a entrer dans la danse avec lui, c’est Mohamed Larbi Slimane. – Ysengrimus]

  8. PanoPanoramique said

    Je me souviens qu’au Québec dans les années 1970, dans le temps de la TV avec les annonces et la grille horaire rigide, le débat sur le cinéma comique mettait en confrontation deux idoles du genre: Jerry Lewis et Louis de Funès. Ceux qui en aimaient un haïssaient l’autre. On disait: « Lui, il est drôle et vraiment comique. L’Autre, il me semble que c’est toujours la même hostie de grimace ». Et Jerry Lewis et Louis de Funès, c’était Lui ou l’Autre en fonction de qui le préférait. Moi, je préférais Louis de Funès malgré le fait qu’on comprenait rien pantoute au français de France dans ce temps la. Lewis, on le watchait doublé en français plus neutre dans les studios de doublage du Canal 10 à Montréal. Ah, le fun de notre enfance.

    [Je me souviens parfaitement du débat dont tu fais état ici, Pano. rien de moins que la crise de notre dualité franco-américaine dans ses réverbérations bouffonnes. J’aimais bien les deux, personnellement. – Ysengrimus]

    • PanoPanoramique said

      Je le vois en gendarme. Il vient de s’acheter un steak qu’il a emballé dans du papier ciré. Il se le fait voler par un jeune. Il se retourne, s’exclame: « Ah la vache, mon entrecôte! » et part à la poursuite du voleur. On comprenait rien mais c’était pissant. Après, on se couraillait au parc en se piquant des affaires et en criant: « Ah la vache, mon entrecôte! ».

      [Je ne me souviens pas de cette scène spécifique mais je m’imagine fort aisément la scène au parc que tu évoques. C’était la Culture Française qui revenait s’installer en nous avec tonus, ni plus ni moins… – Ysengrimus]

  9. Serge Morin said

    Dites donc, elle a fait des petits, la scène de danse.

    [Magnifique – Ysengrimus]

    • Sissi Cigale said

      Vraiment très sympas. même la chute collective à la toute fin rappelle la chute des deux personnages du film. Il y en a plein d’autres, faits par des acteurs et des gens ordinaires. C’est très marrant.

  10. Sissi Cigale said

    Je suis folle de Salomon. Qu’est-ce qu’il est stylé et patient, avec un patron si con…

    [Oui. Et le moment avec le mariage mixte fait charmant et encore passablement moderne… Et les cascades automobiles de Julienne. Rien dans les poches et pas d’ordi. Une toute autre façon de faire du ciné… – Ysengrimus]

    • Fridolin said

      Je viens de le visionner. C’est étonnant, en effet. Très contemporain. Et le Salomon, il rit de son boss sous cape en fait. Stylé mais perfide…

      Et le de Funès mais un bouffon…

      [Encore plus fort que Fridolin, hein Fridolin… – Ysengrimus]

  11. Batelier said

    En tout cas, la suite s’en vient…

    RABBI JACQUELINE

    Bien hâte de voir ça…

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