Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

GOUINES COQUINES DE CE MONDE (Corinne LeVayer)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2015

Gouine-coquine-de-ce-monde

Voici cent cinquante poèmes érotiques lesbiens qui assument sereinement leurs prises de positions et l’ardeur sans ambivalence de leur explicite. Ce recueil s’inscrit dans une dynamique ouvertement libertine, homosexuelle, femme (au sens, classique désormais, de l’écriture femme), tout en cultivant la touche féministe requise et, surtout, tout en parlant ouvertement et très librement d’amour, de béguins, de passion, d’intimité sexuelle et de séduction. Et on en parle ouvertement et crûment.

Je suis une tribade

 Je suis une tribade
C’est dire que j’aspire à me frotter
Sur une autre tribade
Et, scintillante, à me refléter
Dans le lac brumeux de son regard.
Et à lui chanter mes aubades.
Et à lui narrer mes bobards.
 
Je suis une tribade.
Je veux me faire masturber
Par une autre tribade.
Elle, elle ne sera pas constamment déconcertée
Par mon trou ardent, purulent, mystérieux.
Je veux qu’elle décode le tout de l’amoureuse parade
Et s’y adonne sans faille, en m’aspergeant de ses longs cheveux.
 
Je suis une tribade.
Messieurs, passez votre chemin.
Seule une autre tribade
Me prendra, légère, par la main
Et me fera valdinguer, le cœur volage, le con serein,
En m’emportant, frivole, sur sa route, en son voyage, en sa ballade.
Vagin, je ne me donne qu’à un autre vagin, point.

Il n’y a pas d’ambivalence, tant sur le propos que sur sa formulation. Machos égocentriques et mijaurées pusillanimes, s’abstenir… L’exercice, remarquablement mené, se déploie en une versification irrégulière syncopée, sinueuse et coupante, un peu comme un solo jazzique de contrebasse ou de piano (l’auteure joue d’ailleurs ces deux instruments). Imaginez, pour la forme (pour la forme, hein, pas pour le contenu!), pour la structure poétique, une fusion, hachée et chantante, entre un grand ancien du vers irrégulier (Jean de Lafontaine) et un grand moderne de l’imagerie atonale en vrac (Jacques Prévert). Plus moderne qu’ancienne dans son écriture, en fait, Madame LeVayer cite pourtant, au nombre de ses inspirations: Clément Marot, Pierre de Ronsard (on sait que ce dernier ne dédaignait pas la poésie érotique), François de Malherbe, Vincent Voiture, Edgar Allan Poe et, bien sûr, Sappho. Ces cinq poètes et cette poétesse font d’ailleurs l’objet d’une très courte adaptation moderne/lesbienne chacun. Ces petits pastiches-pochades sont parfaitement savoureux et magnifiquement dominés (surtout ceux de Poe et de Sappho). Mais là, attention, il ne faut pas aller se leurrer au jeu, obligé et parfois trompeur, des références et des sources d’inspiration. La poésie de Corinne LeVayer est en fait, immensément et sidéralement originale, fraîche, vraie, neuve. Si elle invoque, de ci de là, les nymphes, les fées, l’imagerie bucolique et trois ou quatre figures lesbianisables de la mythologie antique (Diane, Atalante, Minerve et, dans une moindre mesure et indirectement, Astarté), cette poésie, d’un ciselé et d’une vigueur remarquables, s’inscrit plutôt, ouvertement et nettement, dans une modernité urbaine évoquant les boites de nuit lesbiennes, la consommation de drogues dures (comme la cocaïne ou les amphétamines), la prostitution homosexuelle, et le jazz (sont d’ailleurs mentionnés, avec un amour sans mélange, les seuls hommes qu’on daigne laisser entrer en ce cénacle: Charlie Mingus, Jimmy Blanton, Thelonious Monk, Miles Davis). L’évocation verbale, parfois dansante, parfois gutturale, toujours vive et juste, de la musique est particulièrement précise, inspirée et sentie.

 Une contrebasse
Ça s’empare des sons filés, ça les concasse.
Ça joue des règles, des rythmes. Les outrepasse.
C’est fluide, ça feule, c’est méconnu. Mais alors là, je vous passe
Les effets libidineux que ça charrie.
 
Je suis grande, j’ai les mains fortes
Mon instrument de bois, à peine audible, c’est une sorte
De grande femme aux grosses hanches
Et sans visage.
En jouant, je remue, je me déhanche,
Je suis en nage.
Je vous dis pas l’effet que ça leur fait.
Aux louves du Lutin Rouge. Mais pourtant on dirait
Qu’elles n’écoutent pas vraiment
L’intense musique
Jaillie de mon instrument,
Sauf lors de mes portions soliques.

(extrait du poème Contrebasse)

En plus de recevoir de plein fouet une poésie déconcertante et fascinante par sa puissance, sa sensualité torride, sa verve criée et sa formidable volubilité de formulation, libertaire et crâneuse, on vit aussi, de surcroît, une singulière expérience de poésie narrative. Chacun de ces cent cinquante poèmes lesbiens peut se lire isolément, comme le permet classiquement toute expérience poétique élémentaire. Lire ces poèmes (très souvent des portraits de femmes, parfois des évocations descriptives passives ou contemplatives, parfois des micro-récits singulièrement fluides et vifs, toujours surprenants) en les butinant dans le désordre est déjà en soi une jubilation fort intense. Mais le fait est que ces textes s’agencent aussi dans un ordre de déploiement construisant une combinaison agencée de miniatures et mettant en place, par touches, un récit plus large.

Nous suivons donc Corinne qui est contrebassiste dans un petit quintet de jazz qui se nomme, sans complexe, THE SWINGING DYKES (jeu de mot: les gouines qui ont du rythme et/ou les gouines qui changent constamment de partenaires sexuelles). Ledit quintet se produit dans un bastringue lesbien (traduction, ma foi fort heureuse, pour dyke joint) qui s’appelle Le Lutin Rouge et se trouve non loin du port d’une ville côtière non nommée (l’auteure travailla de nombreuse années comme musicienne et productrice de spectacles à Atlantic City, New Jersey). Ces musiciennes, toutes homosexuelles, terminent habituellement la soirée en draguant et/ou se prostituant (uniquement avec des femmes, de discrètes bourgeoises la plupart du temps). Dans un tourbillon de joie bruyante et bigarrée, rendue partiellement grotesque et artificielle par l’effet des drogues dures qui neigent à profusion, on rencontre l’interlope et internationale faune de femmes venues s’encanailler ou se retrouver, ouvertement ou secrètement, dans cette boite de nuit homosexuelle portuaire. De texte en texte, des liens se nouent entre les cinq musiciennes (Lydie au cornet, Élouade à la clarinette, Doudou à la batterie, Inferno au piano et Corinne, notre narratrice, à la contrebasse) et avec le flot fantastique, polymorphe et planétaire, des gouines coquines urbaines, prolétariennes ou mondaines, venant se trémousser au son de ce be-bop nerveux, pour femmes seulement. Des idylles se nouent et se dénouent, des conflits éclatent, des débats sur l’homosexualité, le consumérisme sexuel, l’inconscient phallolâtre, les fantasmes lesbiens et les modes capillaires se formulent ouvertement et se tranchent aussi net. Reconnue parmi ses pairs pour sa langue bien pendue et son aplomb indémontable, Corinne est une libertine, mais une libertine qui menace…

Ce qui fait monter le libertinage: mûrir.
Ce qui ralentit inexorablement le libertinage: vieillir.
Et surtout, ce qui tue le libertinage, ce n’est pas, absolument pas, un nouvel amour,
C’est le retour
Incessant
Et lancinant
Du petit jour.

(extrait du poème Ce qui tue le libertinage)

De plus en plus éreintée, esquintée, démontée, lasse, taraudée par la drogue et l’affaiblissement inexorable de ses grandes mains de musicienne, Corinne ne cherche pas du tout le grand amour. Cela, on le sait tous et toutes, est souvent le meilleur moyen de le trouver et de voir sa vie d’autrefois abruptement fracassé par lui… Je ne vous en dis pas plus.

Ce recueil étonnant, extraordinaire, unique, se lit d’une traite. La passion, la folie, l’homosexualité, la drogue et la musique nous y prennent au corps, du début à la fin. À ne pas mettre entre toutes les mains ou entre toutes les oreilles… seulement les mains les plus agiles, seulement les oreilles les plus exercées.

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Corinne LeVayer (2012), Gouines coquines de ce monde, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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17 Réponses to “GOUINES COQUINES DE CE MONDE (Corinne LeVayer)”

  1. Oui. J’apprécie. Mais je suis du temps du tango… et je me souviens, moi qui ne suis pas lesbien —mais c’est un concept étrange dont on pourrait discuter—. qu’il y avait chez Pierre Louÿs, dans son mensonge qui était le meilleur de lui, une sensualité (hermaphrodite?) que j’aimais bien et que je ne retrouve pas.

    « Quand les filles couchent à deux, le sommeil
    reste à la porte. « Bilitis, dis-moi,
    dis-moi, qui tu aimes. » Elle faisait glisser
    sa jambe sur la mienne pour me caresser
    doucement.
    Et elle a dit, devant ma bouche : « Je sais,
    Bilitis, qui tu aimes.. ».

    Il faut imaginer un appartement minable, pour étudiants pauvres, sur Amesburty Place, dans les années cinquante, le soir où a brulé le Marché Bonsecours qu’on voit par la fenêtre… et une fille/femme qui ne sait pas trop encore…

    PJCA

    [Très jolie évocation. – Ysengrimus]

  2. Demian West said

    Franchement, lesbiennes et homos c’est à la mode, comme le rubik’s cube dans les années 70-80. C’est pour ça que ce n’est pas pris au sérieux. 😀

    Mon jugement n’engage que mes propres opinions malpropres 😀

    • Sally Vermont said

      Homophobe virulent ou juste petit blasé?

      • Demian West said

        Sally,

        Vous sortez le qualificatif « homophobe » pour la moindre contrariété ou la moindre nuance.

        Bref, ce mot ne veut donc rien dire quand vous l’exprimez. Si bien qu’on se sent même un peu rebelle quand on est qualifié ainsi et ça en devient presque excitant… 😀

        Moi je suis phobe-tout-ce-que-vous-voudrez et je suis végétarien en plus. Je respecte la vie et je ne la tue pas. Où en êtes-vous de ce côté ? Combien d’animaux sont-ils déjà morts pour vous nourrir ?

        Oh merde voilà que je suis viandophobe en plus. 😀 (les animaux me comprendront eux ! )

      • Sally Vermont said

        Broutophile, va…

      • Viandophilophobe ! Et donc viandophobophile.

        Mais puisque vous voici broutophile, seriez vous en plus herbophobe, pour que vous les détruisiez ainsi sans remord, juste pour satisfaire votre stomacomanie ?

    • Magellan said

      Franchement, lesbiennes et homos c’est à la mode, comme le rubik’s cube dans les années 70-80.

      C’est ce rapprochement intempestif qui n’est pas très sérieux. Faut pas confondre mode et tendance sociologique. Évidemment le premier terme (mode) sert souvent aux retardataires pour chercher du mieux qu’ils peuvent à se prémunir de l’angoisse réac que leur instille le second terme (tendance sociologique).

  3. Carolle Anne Dessureault said

    @Paul Laurendeau

    Belle trouvaille, Paul. Suave et émouvant.

    Carolle Anne

  4. Brigitte B said

    Moi j’aimerais citer un passage du commentaire de Corinne LeVayer sous le billet Corinne LeVayer et la cocaïne:

    Quand j’ai lu le descriptif fait par Laurendeau de mon recueil, j’ai pleuré. Cet homme est un éditeur, au sens pur. Il comprend ses auteurs et les aime. Lui et son comparse Ducharme sont de véritables animateurs de vie littéraire. Je leur dois même d’avoir été lue par un blogueur français respecté qui me haïssait et me trouvait mauvaise versificatrice au départ. Je suis immensément reconnaissante à tous ceux et celles qui me lisent. Je ne peux pas leur dire le soulagement et le bien-être que cela m’apporte. Je suis bien moins insécure comme compositrice de musique que comme poétesse, croyez-moi.

    Je répugne à parler directement de mon recueil, en fait parce que je trouve le timing de sa parution effroyable. Laurendeau et Ducharme ont manqué d’attention face au fait que mon recueil sort en pleine tempête du mariage pour tous en France [2012] J’ai bien peur que « Aude » (qui représente mon épouse) et « Corinne » (qui me représente), comme de vraies amoureuses de la poésie (et de la vie) voient leur union durable malmenée ou méprisée dans le flux d’une conjoncture contraire. Et elle risque de ne rien arranger, la scène un peu bouffonne du mariage à la fin entre « Doudou » et « DeeDee » (j’ai assisté à des scènes de ce genre au Canada et dans les états de la Nouvelle-Angleterre qui ont déjà le mariage pour tous – c’est toujours bien amusant et touchant à la fois). L’actualité donne à mon recueil une tonalité inattendue qui m’inquiète pas mal. Bon, c’est fatal, je suppose.

    [Très bon rappel, Brigitte. Merci. – Ysengrimus]

  5. Line Kalinine said

    Les poèmes de Corinne LeVayer sur le site ÉLP Poésie. Perso, j’aime vraiment beaucoup.

  6. Catoito said

    …une singulière expérience de poésie narrative. Chacun de ces cent cinquante poèmes lesbiens peut se lire isolément, comme le permet classiquement toute expérience poétique élémentaire. Lire ces poèmes (très souvent des portraits de femmes, parfois des évocations descriptives passives ou contemplatives, parfois des micro-récits singulièrement fluides et vifs, toujours surprenants) en les butinant dans le désordre est déjà en soi une jubilation fort intense. Mais le fait est que ces textes s’agencent aussi dans un ordre de déploiement construisant une combinaison agencée de miniatures et mettant en place, par touches, un récit plus large.

    Cette idée là est passablement intrigante et plutôt originale.

    [C’est un des traits fort intéressant et marquant de cet ouvrage. – Ysengrimus]

  7. Tourelou said

    Ces poètes de mauvaise vie sont si divertissantes. Gode [sic] save the gouines coquines.

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