Le Carnet d'Ysengrimus

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Archive for the ‘Citation commentée’ Category

Une citation longue d’un(e) auteur(e) connu(e) ou inconnu(e) servant de déclencheur ou de dymano motrice pour le billet spécifique qui l’incorpore en la glosant ou la commentant

Il y a vingt ans, la grande grève de 1997 à l’Université Lancastre

Posted by Ysengrimus sur 20 mars 2017

grevepaul

Pour se préserver des emmerdeurs et de leurs suppôts judiciaires, tous les noms propres (toponymes et anthroponymes) de cette série hautement plausible de tracs de grève électroniques ont été modifiés. Délégué syndical du Département d’Études Gauloises du campus de Milton (Université Lancastre), c’est à moi qu’incomba la tâche de guider méthodiquement nos troupes dans la grande grève de 1997 (qui dura du 20 mars 1997 au 13 mai 1997, soit 55 jours). Les collègues de mon département se sont comportés de façon magnifique dans ce difficile exercice de conflit organisé. Notre collègue Robert LANGLADE fut un capitaine de barricade exemplaire, et notre ligne de piquetage put être convertie en une unité mobile portant l’action sur d’autres sites de lutte, et jusque dans l’enceinte sénatoriale. Un superbe exemple de discipline collective et de collégialité dans l’action, dont le meilleur journal de bord imaginable est encore la compilation des 45 tracts de grève mis alors en circulation quotidiennement via un tout nouvel instrument de lutte à l’époque: le courrier électronique.

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Date: Mercredi, 12 Mars 1997, 19:04:39 —0500 (EST)
Re: PRÉPARATIFS EN VUE DE LA GRÈVE

MESSAGE DE PAUL YSENGRIM, DÉLÉGUÉ SYNDICAL — ÉTUDES FRANÇAISES

À partir d’aujourd’hui, l’exécutif de LUTU (Lancaster University Trade Union) peut décider à chaque instant la mise en place de MOYENS DE PRESSION (job actions) pouvant aller de procédures de harcèlement administratif léger à la grève générale illimitée. Les consignes sont les suivantes:

1— Mentionnez la situation à vos étudiants et commencez à envisager avec eux des moyens alternatifs de respect des critères d’évaluation (pouvant aller jusqu’à l’annulation de certaines unités d’évaluation). La ligne de l’exécutif syndical est la suivante: ceci est une grève «de la mi-mars» et non «de la mi-octobre» visant à des dommages maxima à l’administration (en frappant à une époque de relations publiques intensives: recrutement, levée de fonds etc.) et DES DOMMAGES MINIMA À LA CLIENTÈLE (frappant à la queue du semestre plutôt qu’à sa tête).

2— Tenez vous au courant des développements. Je vais m’efforcer de faire suivre les informations par courrier—e principalement. LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE. IMPRIMEZ MES TEXTES. FAITES EN COPIE. ET PLACEZ LES DANS LES BOÎTES DE NOS COLLÈGUES NON INFORMATISÉS. Un ou deux courrier—e par jour seront émis, vers 8:00 du matin et/ou vers 4:00 de l’après-midi.

3— Solidaires de vos collègues en grève ou non, AGISSEZ DANS LA DISCIPLINE. Pas de cabotinage, pas d’empoignes, pas de carnaval inutile. Soyons fermes ET dignes. Questions, problèmes, inquiétudes? Envoyez moi un courrier—e ou téléphonez moi (poste 97*** ou 997-52**). Si vous n’êtes pas informatisés, faites transmettre vos communications—e à votre délégué syndical par Robert LANGLADE ou Buster FARLEY, qui sont par la présente des maintenant réquisitionnés à cette fin dans la chaînes de communication études françaises—Milton.

D’AUTRES INSTRUCTIONS SUIVRONT
Toute ma solidarité et mes plus chaleureuses amitiés
PAUL YSENGRIM, délégué syndical
pysengrim@lancasteru.ca

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Date: Jeudi, 13 Mars 1997, 07:04:09 —0500 (EST)
Re: LES TROIS DOCTRINES SYNDICALES DE FRAPPE

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS — MERCI
PAUL YSENGRIM — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

Trois doctrines de frappe sont présentement envisagées et débattues par l’exécutif syndical:

1— PRESSIONS ADMINISTRATIVES «LÉGÈRES»: Il s’agit de procédures de boycott genre gel du dépôt des notes, chahutage des remises de diplômes et pressions de ce genre exercées sur la chaîne administrative. Ayant eu un certain succès dans le passé, ces procédures sont préconisées surtout par les éléments droitiers de la structure syndicale.

2— FRAPPES SURPRISES: Grèves complètes, appelées de façon abrupte et soudaine, de très brève durée, et possiblement répétitives (cp la notion québécoise de grève tournante). Préférence personnelle de Doug MORTIMER le président de LUTU, cette approche fait hésiter d’autres officiers, parce qu’elle nécessite des canaux de communication très performants pour être efficace.

3— APPEL DE GRÈVE CLASSIQUE: la date du début (mais pas celle de la fin!) de la grève est émise à l’avance et transmise aux membres syndiqués ainsi qu’à l’administration. Ce délai-guillotine fonctionne comme une sorte d’ultimatum à la table de négociations. Au jour J, après le crescendo dramatique d’usage, et si les négos sont toujours dans la dèche, c’est la plénière monstre puis «Debout les damné(e)s de la terre, on y va les filles et les gars».

CONSIGNES: NOUS EN SOMMES À LA PHASE DES ÉVÉNEMENTS OÙ IL EST LE PLUS IMPORTANT DE VOUS TENIR INFORMÉS DU DÉROULEMENT DU PROCESSUS. LISEZ VOTRE DOCUMENTATION SYNDICALE PAPIER ET ÉLECTRONIQUE. Dans l’attente de savoir laquelle (ou lesquelles) des options 1, 2, 3 ou même… 4 vont se mettre en place, il faut rester vigilants et se tenir prêts à bouger vite pour ne pas se faire surprendre nous-même par notre propre stratégie surprise!

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitiés et solidarité
Paul

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Date: Jeudi, 13 Mars 1997, 17:04:30 —0500 (EST)
Re: LES PROCÉDURES ADMINISTRATIVES D’INTIMIDATION

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS — MERCI
PAUL YSENGRIM — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

Jusqu’à nouvel ordre (les choses pouvant changer si une grève d’une certaine durée était déclenchée) l’administration de l’université n’envisage pas la procédure du cadenas (lock out). Au contraire, elle affiche de jouer l’indifférence en affirmant, fort caricaturalement, que… «en cas d’une grève de son corps enseignant, l’université maintiendra toutes ses activités régulières» (!!!). Le véritable nerf d’intimidation de l’administration de l’université CONSISTE À JOUER LES AUTRES CATÉGORIES DE PERSONNEL CONTRE LES MEMBRES DE LUTU. Particulièrement visés dans cette stratégie sont LES REPRÉSENTANT(E)S DU PERSONNEL NON ENSEIGNANT (staff). Une note de service musclée, déposée dans nos boîtes à lettres par une main charitable, rappelait il y a quelques jours au personnel non enseignant qu’ils sont bel et bien les otages de leurs managers et que si l’idée saugrenue de se faire porter pâle pendant la grève leur traversait l’esprit, ils se feraient demander leur petit billet de médecin à leur retour…

CONSIGNE: NE BOUSCULEZ PAS LE PERSONNEL NON ENSEIGNANT. Il faut demeurer solidaire de cette catégorie de personnel même si cette solidarité ne nous est pas payée en retour. NOTRE ADVERSAIRE COMMUN ÉTANT L’ADMINISTRATION DE L’UNIVERSITÉ, ÉVITEZ DE PLACER LE PERSONNEL NON ENSEIGNANT EN POSITION OBJECTIVE DE PROVOCATEURS. Continuez d’appliquer sereinement votre ligne syndicale, conscients que l’administration de l’université se sert sciemment de ces gens malgré eux pour nuire à notre action.

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitiés et solidarité
Paul

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Date: Vendredi, 14 Mars 1997, 07:06:40 —0500 (EST)
Re: ÊTES VOUS FICHÉ(E)S AU SYNDICAT?

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS — MERCI
PAUL YSENGRIM — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

Êtes vous fiché(e)s au syndicat? Si ce n’est pas le cas il faut y voir. Vous venez de recevoir une fiche signalétique intitulée JOB ACTION SIGN UP. Elle permet de faire savoir à l’équipe d’organisation de la grève vos heures de disponibilité pour le piquetage ainsi que vos différents talents et expertises. Je vous signale que le piquetage est rémunéré ($500 pour une semaine de 5 jours à 4 h de piquetage/jour).

CONSIGNE: Remplissez cette fiche le plus rapidement possible. NE LA POSTEZ PAS À LUTU (trop lent) MAIS ALLEZ LA PORTER VOUS MÊME ET PROFITEZ EN POUR DISCUTER LE COUP AVEC LES PERMANENTS ou sinon METTEZ LA RAPIDOS DANS MA BOÎTE À LETTRE. Je me ferai un plaisir d’être le modeste facteur de mes collègues militants. IL EST TRÈS URGENT DE REMPLIR CETTE FICHE RAPIDEMENT. Questions? Contactez moi. Si le téléphone est constamment occupé quand vous me sonnez à la maison, envoyez un petit courrier—e pour me dire de raccrocher!

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitiés et solidarité
Paul

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Date: Samedi, 15 Mars 1997, 19:18:14 —0500 (EST)
Re: DATE OFFICIELLE DE DÉBUT DE LA GRÈVE

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS  — MERCI
PAUL YSENGRIM  — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

La formule de grève a été décidée par l’exécutif syndical. Il s’agit de la formule 3) au sens de ma note de service explicative de la semaine dernière: GRÈVE GÉNÉRALE ILLIMITÉE AVEC DATE GUILLOTINE POUR LA CONCLUSION DES NÉGOCIATIONS. La guillotine sur les négos est fixe au mercredi 19 Mars 1 heure de l’après-midi. Si à ce jour et à cette heure, une entente satisfaisant le comité de négociation de LUTU n’a pas été atteinte, la grève est officiellement déclenchée mais ne se met effectivement en branle que LE JEUDI 20 MARS À 7 HEURE DU SOIR. Des négociations intensives se poursuivront cette fin de semaine et au début de la semaine prochaine. Je vous annonce aussi une rencontre-caucus-piquetage au QJ de LUTU le lundi 17 Mars de 5 à 7 heures.

CONSIGNE: Tenez vous prêts.

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitiés et solidarité
Paul

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Date: Lundi, 17 Mars 1997, 08:12:44 —0500 (EST)
Re: ERRATUM ET GRAND RASSEMBLEMENT PRÉ—GRÈVE

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DOTÉS D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS ET RÉPARERONT SPONTANÉMENT MES ERREURS ET INEXACTITUDES SUR LES COPIES PAPIER. SAUDITE AFFAIRE (COMME DIRAIT BUSTER…)
pysengrim@lancasteru.ca

ERRATUM: La grève est officiellement prévue pour le jeudi 20 Mars à 7 heures DU MATIN (et non pas du soir comme je vous l’ai malencontreusement écrit dans mon dernier communiqué — comme vous le savez on ne transforme pas une tarte en disque olympique et on ne se refait pas). Les personnes avec imprimantes s’il vous plaît essayez de réparer ma gaffe avant de faire tomber vos copies du communiqué antérieur dans les boîtes de la glorieuse aéropostale! Philippe CARDINAL, Denise KINLEY et Christiane LABICHE: bravo pour vos bons réflexes électroniques, continuez de bien me surveiller comme ça.

GRAND RASSEMBLEMENT PRÉ—GRÈVE: Un grand rassemblement pré-grève (pre-strike rally) est prévu pour le mercredi 19 Mars de 16:30 à 19:30 à l’auditorium EPSILON I (comme Isabelle). Les derniers préparatifs, notamment la constitution des équipes pour le piquetage auront lieu à cette très importante réunion. Des précisions vous seront apportées ce soir vers 7:00 sur le fonctionnement du piquetage. Sachez déjà que notre PICKET CAPTAIN (une commission d’experts chevronnés se penche en ce moment sur une traduction française pour ce terme là) est ROBERT LANGLADE.

D’AUTRES INFORMATIONS SUIVRONT
Amitié et solidarité
Paul

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Date: Lundi, 17 Mars 1997, 19:04:16 —0500 (EST)
Re: LE PIQUETAGE

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS — MERCI
PAUL YSENGRIM — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

Le piquetage va se faire à partir de jeudi matin 7 AM. Sept équipes fixes vont se relayer aux sept entrées de la cité universitaires sur un roulement à trois équipes assurant leur tour de piquetage pendant quatre heures chacune. Une équipe volante déjà constituée assurera la présence sur le site du campus même. CHAQUE DÉPARTEMENT EST RATTACHÉ À UNE PORTE PARTICULIÈRE SOUS LA DIRECTION D’UN PORTIER (gate captain) SPÉCIFIQUE. Nous (Études Françaises) sommes regroupés avec LANGUES MODERNES et GÉOGRAPHIE.  Notre portier est ROBERT LANGLADE et notre site de piquetage est la ROUTE VALLEYFIELD qui raccorde Milton au boulevard Sherlock juste à côté du collège SUMMERS en passant devant l’immeuble principal de la coopérative EDGAR ALLAN POE.

CONSIGNES: L’intention initiale de l’exécutif syndical est de frapper fort au tout début de la grève et d’assurer le roulement des équipes par la suite. LE JEUDI 20 MARS À 7 H. AM. PRÉSENTONS NOUS TOUS SUR LA ROUTE VALLEYFIELD ET REGROUPONS NOUS AUTOUR DE ROBERT LANGLADE. Nos consignes ultérieures nous seront alors distribuées. Il manque encore des CHEF D’ÉQUIPE (shift leaders) qui sont chargés de voir au bon fonctionnement des équipes (trois équipes par jour — un chef d’équipe est donc une personne qui fonctionne selon les «horaires» figurant sur votre fiche signalétique). Si ce boulot vous intéresse envoyez moi un courrier—e.

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitié et solidarité
Paul

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Date: Mercredi, 19 Mars 1997, 14:55:04 —0500 (EST)
Re: RASSEMBLEMENT POUR PRÉPARATIFS DE GRÈVE.

LA GRÈVE EST OFFICIELLEMENT DÉCLENCHÉE. ELLE DÉMARRE DEMAIN MATIN À 7:00 A.M. LES ULTIMES CONSIGNES VOUS SERONT TRANSMISES PAR COURRIER ÉLECTRONIQUE CE SOIR VERS 19:00.  RENDEZ VOUS TOUS AUJOURD’HUI 16:30 AU GRAND RASSEMBLEMENT PRÉPARANT LA MISE EN PLACE DES PROCÉDURES DE GRÈVE (PRE—STRIKE RALLY), AUDITORIUM EPSILON I (COMME ISABELLE) .

AMITIÉS ET SOLIDARITÉ
PAUL

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Date: Mercredi, 19 Mars 1997, 19:52:32 —0500 (EST)
Re: VOTRE LOCALISATION DE PIQUETAGE

Présentez vous tous à l’intersection route VALLEYFIELD et Boulevard Sherlock (anciennement route Pilgrim) demain matin 7:00. Les pancartes vous seront fournies sur place. VENEZ TÔT. VENEZ TÔT. TÔT. Le paradoxe du piqueteur se formule comme suit: pour se rendre à son lieu de piquetage le piqueteur doit traverser des lignes de piquetage! Ce paradoxe va vous retarder. VOYEZ DONC À ARRIVER TÔT. Sur la ligne de piquetage, avisez le chef équipe portant liséré rouge. Dites-lui (ou à défaut dites aux simples grévistes): I AM REPORTING TO MY PICKET GATE WHICH IS ON VALLEYFIELD ROAD. MY GATE CAPTAIN IS ROBERT LANGLADE, MY SHIFT LEADER IS PAUL YSENGRIM. Ça devrait décontracter les choses… Le plus tôt on tape dur. le plus courte sera la grève.

Tous aux barricades!

Amitiés et solidarité
Votre Paul

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Date: Jeudi, 20 Mars 1997, 16:53:37 —0500 (EST)
Re: PROCÉDURE POUR LE PIQUETAGE et LES PROLÉTAIRES ÉTOILÉS DU JOUR 1

AUJOURD’HUI ON A BLOQUÉ LE CAMPUS. COMME L’AURAIT DIT CHIP MONK À WOODSTOCK: LANCASTRE UNIVERSITY CLOSED DOWN, MAN. CAN YOU DIG IT? Demain 7:00 regroupez vous autour de Robert LANGLADE au tiers du chemin de la rue VALLEYFIELD exactement en face de la centrale thermique. Vos consignes, au demeurant simples comme bonjour, vous seront assignées sur place. Petit tuyau dans les coins: portez un chapeau et ne portez pas de sac. Informez vous aussi des conditions météo et pelurez vous en circonstance.

Pour le JOUR 1 de notre grève:

—Une étoile rouge prolétarienne va à PETER OHARA. Calme comme Joe HILL en personne, drapé de sa pancarte d’homme-sandwich LUTU. Peter a distribué ses tracts avec tact et doigté. Un modèle de discipline syndicale.

—Deux étoiles rouges prolétariennes à DALILAH BROWN. Elle s’est présentée droite et fidèle pour relever la première équipe au moment ou on commençait vraiment à se les geler et a tenu de longues heures avec sa casquette de Bob Dylan en chantant LA MARSEILLAISE et L’INTERNATIONALE.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à LOLA ATTILA, du syndicat PROLO. Solidaire du mouvement de ses collègues en grève, notre championne tous azimuts de la conscience sociale a distribué des tracts dans la deuxième équipe avec une maestria de grande militante.

— Finalement le Marteau et la Faucille de diamant vont sans conteste à AMINA LEBRUN. Sans perdre son focus, Amina a tenu quelque chose comme six heures dans la ligne de piquetage avec le sourire angélique de ses meilleurs succès. J’ai du insister pour qu’elle rentre se reposer: elle était en train de prouver par la praxis au vieux matérialiste qui dort sous ma bonne barbe que l’esprit domine le corps et je ne pouvais plus faire face à cette perspective philosophique poignante.

Le slogan de la journée figurait sur la pancarte de MERCÉDÈS LOUVAIN: SOYEZ SYMPA ET AYEZ UN BUT, APPUYEZ LUTU. Consigne: que les absents d’hier deviennent demain l’incarnation pétulante de ce crucial mot d’ordre.

Demain matin: tous aux barricades!

Amitié et solidarité
Votre Paul

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Date: Vendredi, 21 Mars 1997, 16:21:25 —0500 (EST)
Re: LES ÉTOILES PROLÉTARIENNES DU JOUR 2 DE GRÈVE

Deuxième journée de fermeture complète de l’université par les grévistes de LUTU. Moral de fer, nerfs d’acier dans des manières de velours (armaturé). Nos étoiles rouges prolétariennes du jour pour le piquet de grève VALLEYFIELD sont:

—Une étoile rouge prolétarienne va à WALTER DAVID. Bien en focus, discipliné, attentif aux consignes. Comme en plus il a eu le culot de me réclamer son étoile ce matin sur les lignes, il a toutes les qualités humaines d’un gréviste de première (culot inclus!) et fera un excellent chef équipe.

—Deux étoiles rouges prolétariennes vont à MARIE BERTIN, du syndicat PROLO. Avec sa pétulance habituelle (Marie est très douée pour gueuler des slogans — je n’ai pas à vous faire un dessin) elle est venu prêter main forte à sa consoeur LOLA ATTILA dans le mouvement solidaire de nos collègues PROLO. Même l’atmosphère terrestre en a tremblé sur ses bases puisque toute la ligne a fait observer que l’apparition de Marie avait  amené le soleil dans ce ciel nuageux de mars.

—Trois étoiles rouges prolétariennes vont à LUDOVIC TAVERNIER. Compagnon solide du deuxième jour (de mauvaises langues ruminent encore qu’hier il était à la messe!), notre gars TAVERNO a fouetté les ardeurs des troupes pendant plusieurs heures, presque jusqu’à la clôture des piquets, par des chants patriotiques et révolutionnaires et une volée de renvois savants à Zola, hélas intraduisibles pour les compagnons anglos du vieux Joe HILL.

—Finalement le Marteau et la Faucille de diamant à BUSTER FARLEY qui nous a donnê deux solides jours de grève avec sa bonhomie et son intensité militante proverbiales. Buster a failli attraper le tournis dans la ligne, ce qui vous donne une idée de l’ampleur morale qu’il a déployé pour dessiner dans la gadoue de la taïga d’amples zéros pointés vers notre administration nullarde.

Slogan (français) de la journée:

BURLINGTON (prononcé comme garçon) À LA TÉLÉVISION! ÉTEIGNONS LE BOUTON!

Consignes: Soyez attentifs à votre courrier—e dimanche soir en début de soirée. Si vous lisez TOUS AUX BARRICADES, tirez en les conclusions qui s’imposent sur vos devoirs prolétariens.

Amitié et solidarité
Votre Paul

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Date: Dimanche, 23 Mars 1997, 14:44:18 —0500 (EST)
Re: LUNDI: TOUS AUX BARRICADES!

Deux jours de barricades et un négociateur provincial est maintenant impliqué. Grévistes, lâchez pas, on les aura! Prenez votre tour d’équipe demain matin 7:00, ou 11:00 ou 3:00 (arrivez à l’heure qui vous conviens mais 7:00 est préférable). La barricade LANGLADE se couvre de gloire. On a parlé de sa détermination, sa discipline et son entrain jusqu’à l’exécutif syndical. Le président de LUTU parle de vous à ses officiers. Venez nombreux montrer à madame Jennifer LORD ce que l’on fait de sa propagande. Entrez normalement sur le campus par votre entrée habituelle. En passant une barricade, avisez l’officier portant liséré rouge ou n’importe quel gréviste et dites: I AM REPORTING TO THE VALLEYFIELD GATE FOR PICKET DUTY. MY GATE CAPTAIN IS ROBERT LANGLADE, MY SHIFT LEADER IS PAUL YSENGRIM. On vous laissera passer en se disant intérieurement: VOILÀ UN(E) BRAVE DE LA BARRICADE OÙ ON CHANTE LA MARSEILLAISE ET L’INTERNATIONALE. Stationnez À VOTRE PLACE HABITUELLE S.V.P. et présentez vous sur la route VALLEYFIELD. Jennifer LORD et Ian BURLINGTON sont aux abois. Cette semaine on va les mettre sur les genoux.

TOUS AUX BARRICADES!

Votre Paul

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Date: Lundi, 24 Mars 1997, 20:15:46 —0500 (EST)
Re: (VOUS ÉTIEZ) TOUS AUX BARRICADES!

Prenez d’abord note: GRAND RASSEMBLEMENT DE GRÈVE, Mardi 25 mars de 3:00 à 5:00, Hôtel White Oak (je n’ai pas l’adresse. Si quelqu’un l’a, balancez la dans notre chaîne de solidarité).

Tout d’abord salut et solidarité enthousiaste à la pluie de forces fraîches prolétariennes qui s’est abattue sur la barricade LANGLADE aujourd’hui: Gwendoline BRISTOL, Firmin SAPIN (prompt rétablissement de ton accident de bagnole, mon grand), Christiane LABICHE (directement de Montréal), Danielle PAGNOL (la passionnaria occitane en personne, directement du pays du saucisson sec et du camarade Drucker)! HÉ, GRÉVISTES LE PRÉSENT COMMUNIQUÉ EST PARFAITEMENT REDONDANT: VOUS ÉTIEZ TOUS ET TOUTES AUX BARRICADES! Votre délégué syndical est tellement fier de vous!

Nos étoiles rouges prolétariennes de la journée.

—Une étoile rouge prolétarienne va à Vlad BALASKO. Le camarade Vlad, avec sa pipe et sa chapka, est venu prêter main forte à ses collègues LUTU en pure solidarité fraternelle.

—Deux étoiles rouges prolétariennes vont à Denise KINLEY. Denise nous a donné trois solides jours de grève avec un entrain de fer et un chapeau de cow-girl des plaines sublimissime. De plus Denise a su canaliser sa haine de l’ennemi de classe dans une attitude disciplinée et spirituellement élevée. Tu as raison Denise, il ne fallait pas débaptiser Leningrad!

—Trois étoiles rouges prolétariennes vont à Pierre LEDUC. Pierre est extraordinairement discipliné et a un focus remarquable. De plus Pierre a le sens de la stabilité militante et du travail de grève à long terme. Il économise son énergie de façon très efficace. S’il reste un dernier être humain sur les lignes, ce sera celui-là. Trois jours de grève pour Pierre, deux avec son extraordinaire bonnet phrygien bleu ciel, frappé aujourd’hui de trois étoiles rouges hautement méritées.

Le Marteau et la Faucille de diamant au camarade Luco GERMANOTTI. Après deux jours très intensifs de barricade la semaine dernière, Luco s’est porté volontaire au réseau de ravitaillement. Il circule maintenant sur le campus avec se voiture et ravitaille et encourage la totalité des barricade. Non Luco, la classe ouvrière n’oublie jamais ses héros.

LE PETIT LIVRE ROUGE DES POTINS DE GRÈVES: nous avons eu UN COUPLE sur les barricades aujourd’hui en la personne de Danielle PAGNOL et son mari. Ce dernier est l’incarnation contemporaine de Woody GUTHRIE. Il nous a balancé une série exaltante de chants prolétariens britanniques en tenant sa douce moitié par le bras (après avoir obtenu son autorisation pour ce comportement inusité de son chef équipe, passionné mais réglementaire…)

La barricade LANGLADE commence à disposer d’une stabilité des équipes. Stabilisez votre présence sur les barricades et allongez-là le plus possible. Demain, calculez avec le meeting de grève de trois heures et surveillez la météo. Même vos tenues vestimentaires sont une inspiration.

Slogan de la journée: JENNIFER LORD, YOUR LETTER: EXPENSIVE RECYCLING PAPER.

Amitié, solidarité et tout mon amour
Votre Paul

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Date: Mardi, 25 Mars 1997, 21:12:21 —0500 (EST)
Re: DE LA PRISE EN CHARGE COLLECTIVE D’UNE BARRICADE

Aujourd’hui événement crucial de la vie de la glorieuse barricade LANGLADE (HO!). Introduction d’un collectivisme à la fois planifié et spontané. Des tours ont été assurés pour prendre la position de chef d’équipe. Des slogans, poèmes, limmericks et autres chansons du grand Joe HILL ont été mis en place collectivement et avec toute l’intensité des grandes luttes. Un sens du long terme se met en place. Prise de conscience cruciale. IL FAUT CONTINUER DANS CETTE VOI(X)E (la survie du Grandgousier à la pastille d’or en dépend désormais). Il ne faut pas se sous-estimer ni se surestimer (je me cite). Il est important que cette barricade fonctionne comme une machine bien huilée prête à aller le plus loin possible dans la lutte, avec discipline et joie.

Nos étoiles rouges prolétariennes de la journée:

—Une étoile rouge prolétarienne va à Ruth MAXWELL. Resplendissante dans un magnifique imper rouge révolution-bolcheviste, la grande dame a marché avec ses frères et soeurs dans l’émotion et la sérénité des grands moments.

—Deux étoiles rouges prolétariennes vont à Firmin SAPIN. Superbe sous son grand pépin noir (Jennifer LORD pleurait très dru à ce moment la, Hou la vilaine. Elle comprenait que le gars Firmin était aux funérailles de sa présidence), concentré, le visage buriné par la conscience de l’effet des luttes durables, Firmin a assuré une présence constante, solide, et solidaire qui a illuminé nos consciences.

—Trois étoiles rouges prolétariennes au camarade Luther GOLDBACH. Sautillant, enjoué, décontracté comme un jeune trotskiste non encore désillusionné, notre vert [sic] baudelairien a entonné l’Internationale comme un de ces roulements de tonnerre du type de ceux que seul peut générer le disert qui ébranla le monde.

Le Marteau et la Faucille de diamant à Denise KINLEY. Denise a assumé la position de chef d’équipe pendant plusieurs heures, avec cet effet indéfinissable dans la voix qui fonde le grand leadership de foule et qui faisait bouger la ligne comme une seule masse (prolétarienne, il va sans dire). Je dois ajouter, pourquoi le taire quand toute la barricade en témoignera, Denise, dans ta glorieuse stature de chef équipe:  TU ÉTAIS INCROYABLEMENT BELLE.

Camarades de la glorieuse barricade LANGLADE, on continue la lutte. L’hydre hideuse de la classe ennemie pliera. Méfiez vous des météorologistes et demain, collectivement, en prenant votre position dans vos équipes comme les instrumentistes dans le grand orchestre du peuple:

TOUS ET TOUTES À NOTRE BARRICADE!

Votre Paul
(dont la gorge va bien mieux: merci Walter DAVID, Ian WARNER, Ricki MARCELLO, Denise KINLEY, James BORDEN)

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Date: Mercredi, 26 Mars 1997, 20:01:16 —0500 (EST)
Re: LA PRISE EN CHARGE COLLECTIVE D’UNE BARRICADE II

Aujourd’hui la prise en charge collective d’une barricade s’est poursuivie dans la discipline et la joie de vivre à un rythme hautement satisfaisant. La gorge de votre capitaine-substitut semble être devenue une priorité interne élevée, mes camarades grévistes, et je vous en remercie chaleureusement et silencieusement. Nous avons pu rouler à un chef équipe à l’heure aujourd’hui. Huit chefs équipe différents se sont succédés aux barricades avec un synchronisme de ballet. D’autres grévistes se sont spontanément portés volontaires pour jouer ce rôle demain. Vous êtes des as, vous vous couvrez de gloire et je vous aime de tout mon amour.

Nos étoiles rouges prolétariennes de la journée.

—Une étoile rouge prolétarienne à PETER OHARA. Peter est un titan. Il nous fait une grève extraordinaire, notamment en levant le rideau le matin avec une régularité de machine infernale bolcheviste. Une inspiration constante pour son délégué syndical ébahi.

—Deux étoiles rouges prolétariennes à DALILAH BROWN. Dalilah aujourd’hui s’est illustrée dans le rôle délicat et crucial de distributrice de tract aux automobilistes. Elle a fait un travail de conscientisation extraordinaire car les automobilistes arrivaient à la barrière calmes, sereins et solidaires.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à LUDOVIC TAVERNIER. Ludovic a assumé la position de chef équipe avec un doigté et une justesse de ton qui relevaient du grand art. Délicat mais ferme, discipliné mais débonnaire, béret basque et loden, sourire et intellection. Une icône de la classe ouvrière.

Notre Marteau et notre Faucille de diamant à MERCÉDÈS LOUVAIN. Mercédès est tout simplement cyclopéenne dans cette grève. Présente aux barricades tous les jours depuis le début pendant des heures interminables. Souriante, enjouée, disciplinée, omniprésente, extraordinaire. Elle a distribué des tracts aujourd’hui avec Dalilah, travail délicat où toute sa capacité de concentration et de communication ont servi la cause magnifiquement.

PRIX SPÉCIAL DU CUIRASSÉ POTEMKINE. Le prix spécial du cuirassé POTEMKINE est décerné à la personne qui, comme l’équipage de ce navire célèbre, a su retourner ses armes contre les officiers de son hésitation et arborer le drapeau rouge contre vents et marée réactionnaires. Décerné sans hésitation à DANIELLE PAGNOL qui, au début de la journée, disait qu’elle marcherait peu en vertu d’une verrue plantaire récemment opérée. Non contente de marcher des heures et des heures avec ses camarades, notre équipage du Potemkine fait femme a pris des photos immortalisant eisensteiniennement notre gloire.

LE PETIT LIVRE ROUGE DES POTINS DE GRÈVE: On commence à se demander de partout qui sont Joe HILL et Rosa LUXEMBURG. Joe HILL (1879-1915) militant ouvrier américain assassiné dans un simulacre de procès monté par les vigilantes d’un baron du cuivre d’Utah. Sujet d’un grand nombre de chansons ouvrières où il incarne non plus lui-même mais la cause ouvrière. L’allégorie stipule que partout où des ouvriers luttent pour leurs droits, Joe HILL est parmi eux… À preuve!

Rosa LUXEMBURG (1871-1919) leader politique et théoricienne allemande d’origine juive polonaise. Un certain nombre de potineuses sur la barricade prétendaient qu’elle était la maîtresse d’Aragon. Je n’en crois rien (ou alors elle était francophile et… pédophile). Rosa LUXEMBURG, Mesdames, est surtout le plus grand cerveau que la pensée marxiste ait produit au 20ième siècle. Son ouvrage majeur L’ACCUMULATION DU CAPITAL (1913) complète et rectifie certaines analyse du livre 2 du Capital en se basant (comme l’avait fait Lénine dans LE DÉVELOPPEMENT DU CAPITALISME EN RUSSIE, mais mieux parce qu’avec une plus grande ampleur théorique) sur une analyse de la phase impérialiste du développement de l’ennemi de classe. Comment des féministes articulées comme vous peuvent elles ramener une sommité comme Rosa LUXEMBURG au rang des Madame Récamier ou des Beauvoir à son Jean-Paul… Et, bon sang, pourquoi ne parle-t-on jamais de Rosa LUXEMBURG dans note folklore d’affirmative action. Trop subversive ou trop gigantesque? Pff, les deux, pardi!

Enfin, ne digressons pas et tenons nous en aux faits: vous êtes toutes des Rosa LUXEMBURG dans la lutte (la pauvre est morte la tête écrasée par la crosse de carabine d’un soldat allemand lors des grandes poussées révolutionnaires de 1919 — je ne souhaite cela à aucune d’entre vous. Continuons de surveiller les bagnoles!). Je vous admire avec une intensité inexorablement croissante.

Demain, prenez votre tour dans vos équipe et TOUS ET TOUTES AUX BARRICADES.

Votre Paul

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Date: Jeudi, 27 Mars 1997, 17:46:23 —0500 (EST)
Re: SÉCURITÉ SUR LA BARRICADE

Bon, donnons l’heure juste. Une certaine exaltation poétique ne nous fera pas perdre le sens des réalités. Il faut avouer qu’il est révolu le temps hugolien des trois glorieuses, Gavroche et le sang chaud éclaboussant les pavés de Paname. Notre cause ne vaut pas une jambe cassée ou un pied écrasé. Grâce à une action collective remarquablement efficace qui a tisse des liens humains qui dureront longtemps après la grève, la glorieuse barricade LANGLADE est désormais maximalement sécuritaire. Deux chefs d’équipe maintenant chevronnés se relaient à toutes les heures pour contrôler la circulation dans les deux directions de l’étroite artère VALLEYFIELD. Les automobiles ne s’approchent jamais à moins de deux mètres du groupe des piqueteurs et la procédure de sécurité en cas d’automobiliste-agresseur-fonceur est en place et bien rodée. Une malchance est toujours possible, mais nous avons travaillé dur pour mettre tous les atouts de la prudence de notre côté.

Nos étoiles rouges prolétariennes de la journée sont directement inspirées de la grande Pélagie VLASSOVA, glorieuse héroïne de LA MÈRE de Gorki. Cette vénérable dame âgée qui par la simple force de la nécessité de la chose historique devient à petit pas et sans ambages une extraordinaire héroïne révolutionnaire.

—Une étoile rouge prolétarienne à Gwendoline BRISTOL. La grande dame fait la navette entre le collège Tom Thompson et nous, là ou piquètent ses deux départements. Cross appointed jusque dans l’héroïsme révolutionnaire, Madame BRISTOL, qu’est-ce ce vous êtes belle sur les barricades!

—Deux étoiles rouges prolétariennes à Ruth MAXWELL. Dans une extraordinaire veste rouge classe ouvrière, un rouge très vif, qui éblouissait sous le tonitruant soleil printanier, Ruth souriante, resplendissante, savante, intellective, nous a de nouveau inspiré de sa présence envoûtante.

Trois étoiles rouges prolétariennes à Miranda COHEN. Pour son premier jour sur la barricade, Miranda n’a pas lésiné à la dose. Près de six heures de piquetage. Après les quatre premières heures, elle a eu ce mot, flegmatique: C’est vraiment bien organisé, Paul. Gonflée et héroïque, elle commente notre lutte de classes au milieu d’une rue bourdonnante comme si c’était un coquetel de plumitifs à la mode!!!

Il faut aussi allouer aujourd’hui des TRACTS BOLCHEVISTES VÉLINS, DORÉS SUR TRANCHE à nos champions des communications et encouragements en tous genres.

—Un tract bolcheviste vélin, doré sur tranche va à Danielle PAGNOL. Des heures de piquetage, un focus et une joie de vivre confinant au poignant et en plus, DANIELLE A FAIT CIRCULER LES PHOTOS QU’ELLE AVAIT CROQUÉ LA VEILLE SUR LA BARRICADE. Là, il a fallut toute la force de mon bras ouvrier pour les retenir de tous se rouler par terre comme des babouins. C’était hallucinogène. Une mauvaise langue départementale ayant requis l’anonymat a même susurré entre ses dents pourries par le manque de couverture sociale que voilà des photos qui remplaceraient bien d’autres photos se trouvant ailleurs autrement (je ne donne pas plus de détails, mon anonyme ne veut pas que je le cite en plus…)

—Deux tracts bolchevistes dorés sur tranches vont à Martin LUCIOLE. Martin a fait parvenir un extraordinaire message de solidarité qui a galvanise les troupes lorsqu’il a été distribué sur la barricade par les bons soins de Buster. Pour obtenir copie électronique de cet électrisant moment de solidarité internationaliste, contacter Buster qui vous le fera suivre. Martin lit tous nos tracts électroniques, et est très intensément avec nous. Merci Martin, tu es un frère.

Finalement grévistes, un Marteau et une Faucille de diamant montés sur une plaque de platine tout spécial à la veille de ce moment de pause pascale où nous allons recharger nos forces va à Robert LANGLADE. Notre capitaine, notre leader, notre compagnon de lutte. Un homme dont la conscience sociale est aiguë comme une lame. Robert a assuré son rôle de capitaine extraordinairement jour après jour depuis le début et nous lui devons énormément. Bravo Robert, bravo mon camarade, c’est une joie et un honneur de coudoyer un escogriffe au laconisme lacédémonien, aux pieds de granit, et au coeur d’or dans ton genre.

Suivez bien votre courrier électronique et dimanche soir entre 6:00 et 8:00 attendez vos mots d’ordre. Reposez vous, les orteils en éventails, et ne perdez pas votre extraordinaire cohésion fraternelle.

ON LES AURA.
JE VOUS EMBRASSE

Votre Paul

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Date: Dimanche, 30 Mars 1997, 18:44:18 —0500 (EST)
Re: LUNDI: À LA BARRICADE

LUNDI: À LA BARRICADE POUR LA DERNIÈRE LIGNE DROITE

D’abord une liasse de tracts bolchevistes sur papier vélin doré sur tranche à Julie MARMONTEL. Ma collègue membre associée du collège Parker, ma soeur de corridor, nous a fait parvenir le soleil australien par voie électronique via Robert et Buster. Le message a circulé dans le serveur général du département, si vous voulez vous pénétrer des effluves de solidarité internationaliste de notre géante du pays des wallabies, adressez vous à nos deux directeurs de département présent et futur, intérimaire et effectif, qui verront à vous télétransmettre la chose dans son intégralité. Julie reçoit tous nos tracts et suit notre action par le menu. Julie est avec nous sur la barricade. Ho! Julie!

CETTE SEMAINE, C’EST LE DERNIER DROIT. La solidarité à l’égard de notre mouvement augmente. De nombreux collègues ayant voté non à la grève prennent conscience de l’importance des enjeux et se joignent à nous. L’invitation présidentielle faite plus tôt la semaine dernière à une métamorphose de nous-même en nos propre briseurs de grèves tombe en capilotade. Elle a de fait fouetté les ardeurs de nos troupes dans la direction INVERSE de celle attendue par Jennifer et ses séides. Des témoins sûrs m’ont rapporté que le collège Mirandole est complètement paralysé. Même les chargés de cours se tournent les pouces faute d’étudiants. Les négociations se poursuivent sous la houlette du médiateur Castle, qui avec un nom pareil ne cédera pas à des constructions improvisées! LA DÉMONSTRATION EXPLICITE ET LIMPIDE DE NOTRE FORCE TRANQUILLE DOIT SE POURSUIVRE SANS FLÉCHISSEMENT. C’est absolument crucial à ce moment-ci. C’est le printemps, mes camarades. Une petite neige occasionnelle n’empêche pas la température de s’adoucir. Une nouvelle ère d’interaction avec l’administration universitaire se met déjà en place. LA SEMAINE DERNIÈRE, ILS ONT COMPRIS. CETTE SEMAINE, ILS VONT CÉDER.

Prenez vos équipes à la glorieuse barricade LANGLADE. Début 7:00 comme à l’accoutumé.

Amitié et solidarité
Paul

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Date: Lundi, 31 Mars 1997, 19:39:04 —0500 (EST)
Re: UN AÉROLITHE DANS LA TAÏGA

Tout commence avec les propos suivants de Léonid Alexéevitch Korchounov (rapportés par Sergueï Antonov dans ses souvenirs sur Lénine): «C’est à propos d’une expédition éventuelle en Sibérie, Vladimir Illich. Vous savez certainement que le 30 juin 1908 eut lieu un événement extrêmement intéressant pour les savants. Un phénomène assez rare, sans pareil par ses dimensions et peut être par son importance: un météorite tombé dans la taïga sibérienne.» Malgré la famine sur Moscou, le froid terrible, et le manque total de moyens, le camarade Lénine autorisa l’expédition scientifique vers le mystérieux aérolithe. Une légende, dont le caractère hautement apocryphe ne vous échappera guère, veut que le camarade Korchounov trouva au fond du cratère de l’aérolithe, en pleine taïga, par un hiver sibérien et interminable: LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE EN TRAIN DE TRACER DE VASTE ZÉROS SUR UN BITUME DE PERGÉLISOL. Il en resta bouche bée, le brave savant, et en bascula hors de nos mémoires.

Pour faire une glose courte de cet événement crucial: Il faisait très froid aujourd’hui mes petits lapins!

Et nous avons toujours nos étoiles rouges prolétariennes.

—Une étoile rouge prolétarienne va ex-aequo à Dalilah BROWN, Robert LANGLADE, et tous les héroïques volontaires prolétariens anonymes qui se sont reportés sur l’équipe de soir. Le bon camarade Korchounov a pété son thermomètre seulement en vous regardant tourner au fond du cratère. Que dire sinon: VOUS ÊTES DES BRAVES.

—Deux étoiles rouges prolétariennes ex-aequo à Denise KINLEY et Walter DAVID. Denise et Walter sont des chefs d’équipes exemplaires. Ils ont pris en charge le commandement cette fois-ci chacun à leur heure, et la taïga a retenti de leur voix titanesques comparable à celle des glorieux bateliers de la Volga.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à Ludovic TAVERNIER, doublé du prix Anatoli Lounatcharski pour le comportement révolutionnaire hallucinant de l’année. Notre gars TAVERNO a assuré sa première équipe droit comme un i, fidèle à lui même, a assuré sa position de chef équipe avec son panache habituel. Puis il est disparu… Le voilà qui réapparaît vers la fin de la deuxième équipe, sautillant comme un ouistiti, et qui se met à chanter des slogans d’un délirant échevelé contre Jennifer LORD et ses sbires sur des airs classiques et folkloriques. Il a entraîné toute la ligne dans son mouvement endiablé en allant jusqu’à y joindre des pas de danses pour compléter le tableau. Tristan Tzara génétiquement croisé avec Prokofiev dans un vivier spermatique de Maurice Béjart. Voir ça et geler sur place: un must!!!

Le Marteau et la Faucille de diamant à Pierre LEDUC. Pierre était sur la taïga avec son camarade Peter à 7:00 tapant. Le froid, le vent, un réveil matin qui sonne à 5:00, une douleur lancinante à la hanche. Rien n’arrête Pierre dans sa lutte. Quand on lui exprime notre admiration, il a ce mot spartiate: «On a tous nos petits problèmes. Si ça se trouve tu as mal quelque part toi-même en ce moment et tu ne m’en parles pas.» Pierre, tu es grand. Je te lève solennellement mon couvre-chef liséré de rouge.

Un tract vélin doré sur tranche à Adrienne AUDREY. Notre camarade nous a fait parvenir un poignant message de solidarité internationaliste, disponible chez Buster et déjà mis en circulation dans le serveur départemental. Merci Adrienne, ton soutien a énormément d’importance pour nous tous.

Mes camarade, demain le bon géologue Korchounov revient de la sombre taïga, et le vol noir des corbeaux sur la Moskova annonce l’indubitable, inéluctable et inexorable venue du printemps… Prenez vos équipes, mes camarades et venez dire à Jennifer LORD: POISSON D’AVRIL, ON EST ENCORE LÀ! PAR ICI LE PETIT CONTRAT.

Je vous embrasse.

Paul

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Date: Mardi, 1 Avril 1997, 16:48:43 —0500 (EST)
Re: LES PETITS POISSONS ROUGES D’AVRIL

Nos poissons d’avril à Madame LORD sont évidemment des poissons rouges. Ils sont fait de rubis et resplendissent sous le superbe ciel printanier. Aujourd’hui, premier avril, on a joué un bon tour à notre chère administration. ON A FAIT DU PIQUETAGE. NANANÈRE. Et on s’est bien enfoncé dans le crâne les glorieux chants de grève du gars TAVERNO que, vu que la pérennité nous observe de son oeil perçant, je me charge de verser au bocal bouillonnant de notre mémoire collective pour leurs cruciale profondeur sémantico-herméneutico-symbolico-artisanale (je cite de mémoire, les accrocs sont de moi — P.Y.).

Chant 1:
UN PAS EN AVANT, DEUX PAS EN ARRIÈRE
LES NÉGOCIATIONS, SELON NOTRE ADMINISTRATION

Chant 2:
COMPAGNONS DE LA BARRICADE
MONTRONS LEURS QU’ON SAIT RÉSISTER
MONTRONS LEURS OUI, OUI, OUI.
MONTRONS LEURS NON, NON, NON
MONTRONS LEURS QU’ON SAIT RÉSISTER

Chant 3: (inoubliable: un modèle sidéral de mnémotechnie)
JENNY LORD, ON N’EST PAS SI BÊTE
ON NE VA PAS SE LAISSER PLUMER
SE LAISSER PLUMER NOS R’TRAITES,
ET NOS PAYES,
ET NOS CLASSES,
SYNDICAT, AAAAHHHHH!

(etc.)

Nos poissons rouges de rubis sont alloués aujourd’hui:

—Un poisson rouge de rubis à Ruth MAXWELL. Elle a joué un bon tour à notre estomac en nous apportant des bons biscuits NANANÈRE. Et nos peptines en ont cliqueté de surprise de ne pas entrer en collision avec le désormais traditionnel trio-gréviste: bagel/beigne/café. Ruth, vêtue d’un superbe manteau de cuir, nous a nouveau enchanté par sa majesté.

—Deux poissons rouges de rubis à Peter OHARA. Peter à joué un bon tour à notre administration. Il lui a concoctionné une autres des glorieuses et régulières journées de grève dont il a le secret. Peter, compagnon régulier et sans égal, pécheur se présentant tous les matins à 7:00 pour ne pas rater la marée, chef équipe exemplaire, m’a de plus confié qu’il avait du sang québécois, par sa mère NANANÈRE. La couenne dure, on sait d’oâ ça vient, mon canayen…

—Trois poissons rouges de rubis à Mercédès LOUVAIN. Mercédès a joué un bon tour au sort: ELLE EST REVENUE. Mercédès prend maintenant l’équipe de soir. Restons pudiquement muet comme un aquarium de carpes d’avril. Myriam est une de celles dont quand elle dira: «j’étais du soir», on répondra: VOILÀ UNE BRAVE! Et NANANÈRE: Joue nous un air Austère, Liszt!

—Le bocal de diamant à Amina LEBRUN. Amina fait avec une maestria et une superbe sans égal un travail littéralement tuant. Se pencher à la fenêtre des bagnoles, donner un tract, et causer sympa à la tête de merlan frit d’avril qui ne veut pas qu’on touche à sa bulle métallico-psychologique, et qui se définit fondamentalement et intégralement comme du bord des requins (aussi d’avril) que nous combattons. Amina, nous sommes sans voix devant ta gloire.

Un hameçon d’or très tendre et tout spécial à Denise KINLEY qui m’a harponné droit au coeur en me faisant cadeau de deux épinglettes en provenance directe du marché noir de Moscou (authentique!): Un petit profil de Lénine sur plaque, et une inscription LENINGRAD en cyrillique avec une glorieuse petite étoile qui pendouille sur le côté. Quelle charmante attention, Denise, tu as vu à subtilement orienter ce présent délicat vers mes préférences les plus profondes. Comment a tu pu deviner que j’attachais quelqu’intérêt au camarade Vladimir Illich Oulianov (né a Simbirsk, aujourd’hui Oulianovsk en 1870 — mort à Gorki près de Moscou en 1924; je vous épargne le profil biographique et la liste des oeuvres principales) ainsi qu’a Leningrad (sur l’embouchure de la Néva, tout près du golfe de Finlande et dont l’université fut fondée en 1819; je vous épargne les statistiques de superficie et de population)?

Je porte désormais ces deux petites épinglettes sur la partie frontale du liséré rouge de mon glorieux chapeau de grève, à 180 degrés du ruban gommé dorsal, qui a d’ailleurs inspiré un très beau limmerick à une de nos collègues italiennes. Mais ce que je porte dans mon coeur après ce premier avril 1997 aux barricades, ça c’est à la fois beaucoup plus grand et beaucoup plus indéfinissable.

Demain, prenez vos équipes.
Cette grève, on continue de la faire…
NANANÈRE

Votre Paul

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Date: Mercredi, 2 Avril 1997, 20:03:34 —0500 (EST)
Re: IL VONT CÉDER!

Mes beaux grévistes, l’heure est venue de parler du CARACTÈRE SUBIT DU CHANGEMENT QUALITATIF (CE QU’ON APPELLE EN PHILOSOPHIE HÉGÉLIENNE LE BOND QUALITATIF). À moi, le plus grand cerveau de la philosophie moderne: G.W.F. HEGEL

«C’est ainsi que l’eau, par le refroidissement, ne devient pas solide peu à peu, en sorte qu’elle deviendrait comme de la bouillie et se solidifierait progressivement jusqu’à la consistance de la glace, mais elle est solide d’un seul coup; même si elle a toute la température du point de congélation, mais qu’elle se tient en repos, elle a encore toute sa fluidité, et un ébranlement minime la porte à l’état de solidité.»
(SCIENCE DE LA LOGIQUE — DOCTRINE DE ÊTRE — 1812)

Les anglos ont une belle représentation du BOND QUALITATIF en évoquant ce chameau surchargé qu’une paille (changement quantitatif minime et ultime) casse en deux et met sur les genoux. Nous en sommes là, mes camarades. Nous ne répétons pas sans fin une suite de journées de piquetages se ressemblant l’une l’autre comme autant de tours de sablier. Nous procédons méthodiquement et dans la joie à une ACCUMULATION QUANTITATIVE qui est sur le point de susciter le BOND QUALITATIF. Celui-ci va venir d’un coup, sera à la fois subit et crucial. Tenons mes camarades. ILS VONT CÉDER. Et Ian BURLINGTON va regretter de ne pas avoir glissé un ou deux tomes du vieux Hegel parmi ses livres de comptabilité et ses autobiographies de grands arnaqueurs satisfaits.

Nos étoiles rouges prolétariennes:

—Une étoile rouge prolétarienne à Dalilah BROWN. Dalilah est maintenant l’âme de la troisième équipe. Elle est l’Antigone guidant ses collègues dans la noirceur. Nous somme sans voix. Elle est du nombre des braves…

—Deux étoiles rouges prolétariennes à l’increvable gars TAVERNO. Son oeuvre sur la barricade est désormais immortelle. Et il est le champion de l’oeillade fin-finaude qui transforme infailliblement le pied nerveux de l’automobiliste crispé en fourme d’Ambert odoriférante et dégoulinante.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à Luco GERMANOTTI. Luco, le matinal, le primesautier, le pétulant, le caracolant, l’âme chevillée au corps de la première équipe. Chef d’équipe chevronné, compagnon d’armes, frère et ami.

—Un Marteau et une Faucille de diamant tout spécial à tous nos collègues des Langues Modernes et de Géographie. Des gens extraordinaires dont le nom est désormais ciselé sur les pourtours de nos auras pétaradantes. Les GABRIELLA, RAPHAELLA, DAVID BERG, PETER VERNON, HANZ HELMUD, PAUL MUNICH, ROY, MAURO, NICK MARTIN, VALERIE, LAURA FOGLIA, DONALD LE RÉCITEUR DE LIMMERICKS, GREG GILBERT, RICKI MARCELLO, VIOLA, PATRICIA WILLOW, PEDER, LE FINLANDAIS QUI S’EST MIS DANS LE CRÂNE DE M’ENSEIGNER LA LANGUE SUOMI, BARRY (ALIAS BENEDICT DE SPINOZA), MARTY, JOE HILL, ROSA LUXEMBURG, ET TOUS CEUX ET CELLES ENCORE PLUS PRÉCIEUX DONT JE N’ARRIVE PAS À ME FICHER LE BLAZE DANS MON CERVEAU RENDU GÉLATINEUX ET RÉFRACTAIRE PAR TOUTES CES HEURES DE LUTTE, ET QUI CONSTITUENT LA COUENNE DURILLONNE ET ASSIDUE DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE. Nous ne verrons plus jamais ces gens de la même façon, et qu’est-ce que nous les aimons…

Slogan de la journée:
CHOMSKY, T’ES FINI, RETOURNE DONC AU M.I.T! (euh, non, pas ça euh, plutôt… enfin les témoins se souviendront!)

Demain, prenez vos équipes.
Rappelez vous de la congélation selon Hegel.
D’un seul coup, ILS VONT CÉDER.

Je vous embrasse et vous borde dans votre lit douillet.
Votre Paul

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Date: Vendredi, 4 Avril 1997, 11:38:17 —0500 (EST)
Re: UN PORTE—VOIX SUR LA BARRICADE LANGLADE

Mes camarades,

Je dois vous avouer que je me suis senti comme un curiste apercevant un steak pommes frites, hier sur la barricade, quand Bill COLLINGWOOD s’est pointé en compagnie de trois trèfles de l’Association des Profs de Fac qui nous ont fait des discours DANS UN BEAU PORTE-VOIX GRIS SOURIS IDENTIQUE EN TOUS POINTS À CEUX QUI BRINGUEBALENT ET S’ENTRECHOQUENT DANS MES FANTASMES DEPUIS LE DÉBUT DE LA GRÈVE. Il était parfait, avec son pavillon régulier et l’espèce de petit cône à l’intérieur. Comble de raffinement technologique, on se collait une sorte de petit parlophone carré à fil boudiné, genre CB, contre la bouche.  Même pas besoin de se mettre la trompette au bec. J’ai craqué. J’ai poliment emprunté l’objet précieux à Bill, j’ai rapproché le petit parlophone de mes lèvres ardentes et j’ai dit: LADIES AND GENTLEMEN, STRIKERS je parlais à voix normale comme si j’étais dans mon salon THIS IS YOUR CAPTAIN SPEAKING la voix se catapultait jusqu’aux tréfonds de la taïga YOU ARE THE GLORIOUS LANGLADE PICKET. GIVE ME A HO! Mon HO! susurré d’une voix d’eunuque et la réponse glorieuse de la barricade, qui pourtant sonnait si faible par rapport à l’impact de l’appareil, me causèrent un net malaise. Je poursuivis donc: I JUST WANTED TO TRY THIS GADGET I PHANTASIZE ABOUT SINCE WEEKS, BUT MY CONCLUSION IS THAT THERE IS NOTHING COMPARED TO A BEAUTIFUL SHOUT PULLED OUT OF A THROAT MADE OF FLESH AND SKIN. La barricade poussa un long hululement approbatif, et ce fut la fin abrupte et apaisante de mon fantasme porte-voix. L’objet est maintenant rangé, dans mon esprit, au nombre des tourments à éviter sur une barricade de grève comme les sifflets et les radios…  Il n’y a rien comme assouvir, spas!

Nos étoiles rouges prolétariennes:

—Une étoile rouge prolétarienne va à Lola ATTILA. J’apprends beaucoup de Lola sur la barricade. Sa solidarité est indéfectible en dépit de problèmes personnels importants et de pressions professionnelles indues. Lola combat pour ce qui le plus élevé: la cause. Sa consistance politique est inaltérable.

—Deux étoiles rouges prolétariennes à Danielle PAGNOL. Danielle a fait ses armes de chef équipe aujourd’hui dans la gloire. Je vous certifie qu’elle a le coup de barrière le plus efficace et convainquant de toute la barricade. Ajoutez à cela qu’en vertu d’un crachin capricieux coupé de bourrasques teigneuses, Danielle avait enfilé une combinaison imperméable  semi-lunaire semi-service de désintox d’usine nucléaire en délire. Cela donnait un tableau épouvantablement convainquant.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à Mercédès LOUVAIN. Pourquoi trois? Parce qu’il y avait trois Mercédès sur la barricade hier. La première prenait sa position dans la ligne, réglo et disciplinée. La deuxième assurait la position de chef équipe, efficace et autoritaire. La troisième remplissait la délicate et diplomatique position de «relation publique» avec les bagnoles. On se bousculait parmi les Mercédès, hier. Reposez vous toutes mes belles Mercédès, dorlotez vous les unes les autres. Vous l’avez tant mérité.

Un Marteau et une Faucille de diamant tout spécial remis les mains tremblantes à Patricia WILLOW, notre jeune collègue de Géographie qui a apaisé un automobiliste tellement en colère qu’il en était sorti de sa bagnole. Extraordinaire maestria de discipline qui, je vous l’avoue en catimini, m’a tellement foutu les jetons que j’ai ressenti le besoin de la décrire en détails pour m’en libérer l’esprit (versé dans le serveur LUTU-Line. Je vous le fais suivre sur demande). Eh oui mes camarades, après 80 heures de barricade bien sonnées, il arrive à votre vieux capitaine d’avoir parfois ses petits états d’âme…

MAIS MAIS MAIS MAIS MAIS MAIS

Je ne suis pas le seul. Avez vous vu le beau texte intitule BURLINGTON SUR LES GENOUX balancé dans le serveur ce matin. Du grand art ciselé, mes camarades. Il est en dépression nerveuse le monsieur $142,000. Ça console, quelque part. Fin de semaine cruciale. Reposez vous bien. Et on se reverra, sans porte-voix.

Votre Paul

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Date: Dimanche, 6 Avril 1997, 20:31:26 —0400 (EDT)
Re: DEMAIN: PIQUETAGE RÉGULIER ET GRAND RASSEMBLEMENT

Mes collègues et mes camarades,

J’ai reçu en fin de semaine le message suivant de Bill COLLINGWOOD, l’officier organisateur de la grève (traduction serrée): LES NÉGOCIATIONS VONT BIEN. LES DEUX PROCHAINS JOURS SERONT CRUCIAUX. Il faut donc procéder à une démonstration de force sans ambages. Cette dernière est prévue pour 11:00 à l’entrée principale de l’université: GRAND RASSEMBLEMENT SYNDICAL. PREMIÈRE ÉQUIPE DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE: Prenez vos positions comme à l’accoutumée, mais essayez de prévoir rester jusqu’à 12:00 (heure prévue de la fin du rassemblement).

SECONDE ÉQUIPE DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE: Prenez vos positions une demi-heure plus tôt. A 10:30, on va se mettre en marche, décrire une belle boucle sur le boulevard Sherlock (qui l’a bien mérité, allez) et se rendre à la barrière principale drapés dans notre gloire. Après le rassemblement, sauf contre-ordre, on reprend le piquetage selon le système régulier, sur VALLEYFIELD.

TROISIÈME ÉQUIPE DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE: Procédure habituelle.

N’oubliez pas que nous sommes désormais à l’heure avancée de l’Est. Tous sur la droite ligne vers le grand baroud d’honneur.

ON LES TIENT.
Paul

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Date: Mardi, 8 Avril 1997, 20:17:00 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE

Dure journée sur la barricade. Les événements et les éléments ont été contraires. La fleur au fusil des débuts le cède maintenant à la gravité du combat durable. Le système d’allocation d’étoiles et de Marteau et de Faucille est aujourd’hui remplacé par un PORTRAIT DE RÉSISTANT. Avant d’y procéder je vous signale la nouvelle répartition des équipes.

ÉQUIPE 1: 8:00 à 11:00
ÉQUIPE 2: 11:00 à 2:00
ÉQUIPE 3: 2:00 à 5:00

À tout seigneur, tout honneur, notre premier résistant de la galerie de portraits est ROBERT LANGLADE. Capitaine initial de la barricade LANGLADE, Robert m’a cédé sa place en saluant ostensiblement mes qualités organisationnelles. Robert est présentement en sabbatique. C’est un collègue très au fait des réalités syndicales, ayant notamment siégé au comité LUTU sur la charge de travail. Trait particulier de l’implication de notre collègue dans notre lutte, sa femme Lucienne est aussi impliquée dans la même lutte et participe au piquetage sur le campus Mirandole. Si bien qu’en ce moment à la maison, entre la poire et le fromage, c’est GRÈVE, GRÈVE, GRÈVE. Robert a déjà été frôlé deux fois très dangereusement sur la barricade (le même jour en plus). C’est une figure totémique et emblématique de notre barricade à laquelle nos collègues, y compris des Langues Modernes et de Géographie, s’identifient très étroitement.

SALUT ROBERT.
Salut mes camarades.
On continue.

Paul

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Date: Mercredi, 9 Avril 1997, 10:35:08 —0400 (EDT)
Re: IMPORTANT MESSAGE POUR LES PIQUETEUR/EUSES DE LA GLORIEUSE  BARRICADE LANGLADE

BILL COLLINGWOOD M’A DONNÉ SES CONSIGNES CE MATIN EN PERSONNE. LES VOICI:

DE 8:00 A 10:30 DEMAIN MATIN, LES PIQUETEURS DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE SE RENDENT SUR LA BARRIÈRE PRINCIPALE (MAIN GATE) POUR PIQUETER. VENEZ TOUS ET TOUTES QUELLE QUE SOIT VOTRE ÉQUIPE HABITUELLE.

À 10:30, TOUT LE MONDE SE REND EN VILLE POUR UN RASSEMBLEMENT DÉMARRANT AU ROBERT BORDEN SQUARE. QUE LES INFORMATISÉS PRÉVIENNENT LES CONVENTIONNELS!

REPOSEZ VOUS BIEN AUJOURD’HUI. À DEMAIN.

PAUL

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Date: Jeudi, 10 Avril 1997, 22:40:33 —0400 (EDT)
Re: RETOUR AU PIQUETAGE RÉGULIER

Mes camarades,

Le piquetage sur l’artère principale de la glorieuse barricade LANGLADE s’est passé sans anicroche. Pour références futures voici les conséquences que nous en avons tiré. En gardant notre structure usuelle de chefs d’équipes, il s’est simplement agit de les disposer côte a côte et de dédoubler l’équipe des distributeurs de feuillets. Les deux chefs d’équipes et les deux distributeurs arrivaient très aisément à se concerter pour alterner l’entrée des voitures sur les deux lignes. Les commandements GATE—IN/GATE—OUT sont simplement replacés par GATE—NORTH/GATE—SOUTH et, si on ne perd pas le nord, le tour est joué. Comble de sophistication, on avait même l’aile Anarchiste du Mouvement des Brigades Internationales (le gros MAORO en l’occurrence) qui distribuait des feuillets aux piétons du trottoir. C’était tout simplement princier. Conseils pour l’avenir si on retourne dans cette zone de toundra. La barricade doit rester plus près des chefs d’équipes parce que la voix s’éparpille et se perd en rase campagne (je me suis surpris à regretter notre taïga) et une étrange tendance de la ligne à dériver vers l’édifice principal de la fac se manifeste. Aussi, si on y retourne un jour, prévoir un chapeau à rebords ou des lunettes de soleil: la luminosité est plus intense et moins glauque que sous nos climats.

Après nous être couverts de gloire sur l’artère principale: NOUS REVENONS AU PIQUETAGE RÉGULIER SUR VALLEYFIELD, AVEC HORAIRES RÉGULIERS (8/11; 11/2; 2/5) et folklore habituel.

Notre portrait de résistant rend hommage aujourd’hui à une résistante: LOLA ATTILA. Enseignante de langue, membre du syndicat PROLO, Lola est une des figures majeures de la barricade LANGLADE. Sa bonne humeur constante et son intelligence articulée sont une inspiration de chaque instant. Lola lutte pour la cause, ce qui signifie simplement et sans rhétorique qu’elle considère que la grève LUTU est une manifestation importante d’enjeux de qualité d’enseignement et de conditions de travail valable pour la totalité de la communauté universitaire, toutes affiliations syndicales confondues. La solidarité ferme et tranquille de Lola repose sur le socle de granit d’une analyse critique de la situation dans son ensemble. Lola lutte et pense avec le même entrain débonnaire, la même sérénité, la même sagesse.

SALUT LOLA.
Salut mes camarades.
On continue.

Paul

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Date: Dimanche, 13 Avril 1997, 21:50:10 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE II

Demain, piquetage régulier. Prévisions: soleil et onze degrés. Prenez vos équipes. La semaine sera caractérisée par un meeting décisionnel de LUTU quelque part, mais je n’ai pas encore d’informations sûres. Nos pressions s’exercent au mieux pour les faire changer d’idée sur l’adoption d’un arbitrage sans recours (merci Peter OHARA pour ce terme exact et précis) au pire pour qu’ils concrétisent leurs ci-devant «propositions plus flexibles». Il ne faut absolument pas faiblir.

Notre portrait de résistant rend hommage aujourd’hui à BUSTER FARLEY. Buster est un syndicaliste indéfectible et applique à la gestion de sa discipline syndicale son sens de la rigueur et de la précision qui en font l’administrateur respecté et le linguiste redoutable que l’on connaît. À la fois pince sans rire et boute en train, Buster distribue des piécettes en chocolat ou des cacahuètes en guise de rétribution pour services universitaires aux piqueteurs solidaires et ému. Il m’a même remis dernièrement, toujours sur la ligne de piquetage, la politique de couverture dentaire de l’administration de l’université LANCASTRE: un de ces impitoyables bonbons durs à la mélasse que l’on appelait KLENDAK dans mon enfance, possiblement une référence au Klondike neigeux et glacial dont nous sortons à peine sur la mémorable route VALLEYFIELD. Buster c’est Renart le goupil, astucieux, malicieux, mais incroyablement fraternel et humain. Une figure départementale centrale et incontournable ainsi qu’un fleuron de la glorieuse barricade LANGLADE.

SALUT BUSTER.
Salut mes camarades.
On continue.

Paul

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Date: Lundi, 14 Avril 1997, 22:01:15 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE III

Robert vient juste de me signaler que la plénière syndicale est prévue pour vendredi. Nous voici donc derechef glorieux sous le soleil pour une courte semaine. L’information de la journée est que Firmin SAPIN a réussi victorieusement sa séance d’entraînement à la position de chef équipe dans ce que Robert appelle la ferme et ce que Firmin lui même a nommé non moins élégamment l’école de recrues. Il a fait ça comme un vrai garde suisse. On va pouvoir le mettre à l’avant dès demain. À vos appareils photos, il ne manque plus que cela pour notre future murale de grève. David BERG portait un chapeau de paille, signe avant coureur assuré d’un printemps prospère. Peter BURTON est arrivé à motocyclette. Même commentaire. Demain, prenez vos équipes à heures régulières. Pépé BURLINGTON va finir par comprendre qu’on a la couenne plus dure que sa boîte crânienne.

Notre portrait de résistant rend un hommage que je sais ému et unanimement inconditionnel à une extraordinaire résistante: AMINA LEBRUN. Notre collègue et compagne de lutte est de tous les rendez-vous avec la modernité. Ouverture d’esprit, intelligence, sens de la collégialité, diplomatie subtile, Amina est un modèle dont j’avoue modestement souvent m’inspirer sans l’atteindre. Impliquée depuis longtemps avec le syndicat, Amina a déjà occupé des fonctions au comité de négociations. Elle a vu le feu et connaît les rouages. Et, sur la ligne de piquetage, quand des plus gros et des plus lourds à qui je tends une pancarte me répondent qu’ils ont froid au main, j’ai un coup d’oeil furtif et ému qui se tourne vers Amina: son sac a main, ses talons haut, sa coiffure chic et ses petits gantelets minimaux ne l’empêchent pas, elle, de la brandir fièrement cette pancarte de la dernier chance. Avec de la piétaille du calibre d’Amina dans nos troupes, le BURLINGTON et ses crotales sont voués à la ratatinade extra.

SALUT AMINA.
Salut mes camarades.
On continue.

Paul

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Date: Mardi, 15 Avril 1997, 17:06:23 —0400 (EDT)
Re: LE TONNERRE

Mes camarades,

Ayant du quitter la ligne vers midi pour surveiller les écoulements de pus de l’oreille gauche de mon petit deuxième (il va beaucoup mieux et retourne certainement à la garderie demain. Merci de toutes vos délicates manifestations d’attention. Elles m’ont vraiment touché. Pierre, Walter, Peter et les fidèles du matin, je suis avec vous demain sur 8 heures comme une seule pomme!), j’étais un peu désoeuvré après avoir pris mon premier déjeuner normal depuis quelques semaines et potiné un max dans le serveur électronique. Il m’est alors revenu un fantasme ancien. Qui n’a pas fait cela après quelques heures d’extases dans un motel aseptisé en compagnie d’une personne extraordinaire et inoubliable dont vous tairez le nom et qui dort en ce moment même en arrosant le draps de ses cheveux de rouille ou de paille. Vous ouvrez le tiroir du meuble de lit, en tirez l’inévitable bible des Gideons et vous faites des voeux sur votre passion du moment en y catapultant un doigt aléatoire et en herméneutisant à tire larigot sur le passage ainsi désigné. Pour faire changement, n’ayant pas de motel sous la main et en ayant pour tout dire un peu marre de l’ethnocentrisme judéo-chrétien implicite à la manoeuvre, j’ai fait le même coup, en pensant évidemment à notre GRÈVE, en exploitant la très belle édition bilingue du CORAN que l’on doit au Mouvement islamique Ahmadiyya. Ouvre le vénérable tome au pure pif. Y jette un doigt probabiliste… Je suis tombé sur le verset numéro 42 de la 13ième sourate, dite AL—RAD’, c’est-à-dire LE TONNERRE, et, croyez le ou non, le texte était le suivant:

NE VOIENT ILS PAS QUE NOUS CONQUÉRONS LE PAYS, LE RÉDUISANT À PARTIR DE SES FRONTIÈRES. ET ALLAH JUGE; IL N’Y A PERSONNE POUR RENVERSER SON JUGEMENT. ET IL EST CELUI QUI EST PROMPT À RÉGLER LES COMPTES.

 Si Allah représente l’arbitre attendu, il y a de l’espoir dans ce fragment, trouvez pas? Mon doigt était exactement sur PROMPT À RÉGLER LES COMPTES. C’est pas beau ça? Ça ne s’invente pas, en tout cas!

Puisque nous sommes en phase coranique, notre portrait de résistant porte ce soir sur PETER OHARA, un grand spécialiste en matières intellectuelles et spirituelles et qui, sur la ligne de piquetage, a la modestie, déplacée à mon sens, de dire de lui même (verset 50 de la 22ième sourate dite AL—HAJJ, LE PÈLERINAGE): OH HOMMES, JE NE SUIS POUR VOUS QU’UN SIMPLE AVERTISSEUR. De sa voix de stentor, Peter fait un chef équipe extraordinaire à la première heure du jour. Peter est d’une solidité et d’une discipline de fer. C’est un compagnon de lutte extraordinaire. Je tiens particulièrement à saluer le profond sens démocratique de Peter. Notre compagnon infatigable de lutte, notre fougueux et exemplaire chef équipe, notre inoubliable lecteur de poésie et compositeur d’odes satiriques AVAIT VOTÉ CONTRE LA GRÈVE, PARCE QU’IL CONSIDÈRE EN SON ÂME ET CONSCIENCE QUE LE RAPPORT DE FORCE AVEC L’EMPLOYEUR N’EST PAS LA SOLUTION DE NÉGOCIATION LA PLUS SOUHAITABLE. Respectueux du résultat démocratique, Peter s’est engagé dans la lutte avec ce qu’il a de plus précieux pour lui-même et pour nous tous: son âme. Maintenant je sais Peter, pourquoi la sourate que le hasard m’a donné à feuilleter en préparation de ce tract électronique où je prévoyais te rendre hommage s’intitule LE TONNERRE…

SALUT PETER.
Salut mes camarades.
Demain, prenez vos équipes: ON CONTINUE.

Paul

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Date: Mercredi, 16 Avril 1997, 22:22:38 —0400 (EDT)
Re: TOUS À LA RÉUNION DU SÉNAT

Mes camarades,

La journée de demain et celle d’après-demain vont compter aux nombres des plus importantes de cette grève. Prenons les une par une.

Demain, prenez vos équipes à heures régulières MAIS LIBÉREZ VOUS POUR ASSISTER DE 3 À 5 À LA RÉUNION DU SÉNAT DONT VOUS AVEZ REÇU L’ANNONCE. L’église en question se trouve sur Lexington près de Powell. Vous ne pouvez pas la rater, il y a de grandes statues de plâtre devant la façade. Cherchez le grotesque grand guignol. Si vous le trouvez. C’est là. Une des sénatrices, directrice du département de philosophie, m’a signalé qu’il était très possible que l’ennemi va tenter de paqueter la salle d’étudiants pour essayer d’intimider les sénateurs. Il faut y aller pour compenser. C’est crucial. Je suis prêt à fermer la barricade si nécessaire pour avoir le plus de monde possible. Les rencontres régulières du sénat son normalement ouvertes à tous les membres de la faculté. DEMAIN IL S’AGIT DE SE RÉAPPROPRIER LE SÉNAT COMME CORPS COLLÉGIAL (EN GRÈVE) ET DE FAIRE PAYER LA CANAILLE DU CI—DEVANT «EXÉCUTIF» (DES PLOMBIERS QUI SE PRENNENT POUR DES ORFÈVRES) POUR LEUR PROPAGANDE MENSONGÈRES QUI A SEMÉ LA PANIQUE ET LE DÉLIRE INFORME PARMI LES ÉTUDIANTS. Je compte sur vous. Cela doit être une de nos éclatantes victoires.

Reposez vous bien.

Paul

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Date: Jeudi, 17 Avril 1997, 22:24:31 —0400 (EDT)
Re: MÉFIEZ VOUS DES HOMMES QUI PRÉTENDENT CONNAÎTRE LES FEMMES

Aujourd’hui sur la ligne de piquetage: débat sur le sexe non pas des anges, mais des automobilistes agressifs. Dans ma bonne foi primesautière (un peu faisandée, mais quand même), je prétends l’oeil glauque que les PITONS (hommes) sont nettement les plus agressifs que les  PITOCHES (femmes), syndrome de la testostérone et tout le tremblement. Certaines figures féminines renommées de notre ligne de piquetage, Gabriella, Denise, Mercédès, ne sont pas très convaincues. Mercédès, qui a plusieurs heures de PR avec des automobilistes sur la ligne derrière elle, se déclare clairement pour le cinquante/cinquante. Gabriella réfute fermement mes arguments dans un français ma foi fort bon. On en vient presque à me comparer à ce juge délirant qui élucubrait sur la méchanceté des femmes en m’accusant, à mi-mot car on ménage sa vieille ganache de capitaine, d’en rajouter dans l’autre sens. En rien démonté (en québécois: pas achalé pour autant) j’invoque froidement l’argument empirique. Du haut de mes 100 heures ou plus de piquetage, impliquant une surveillance intense de la totalité des événements agressifs, j’ai vu une majorité de pitons foncer dans la ligne. 9 pitons pour 1 pitoche, sans désarmer. Silence poli de mes argumentatrices…

Sur les entrefaite, vous me croirez si vous le voulez bien, mais il y a des témoins, dans la demi-heure qui suit, trois bagnoles distinctes, pilotées par trois folles non moins distinctes, foncent dans la ligne et ça prend tout le talent des chefs équipe, Firmin et Walter notamment, pour garder les affaires en contrôle.

Avec son sourire éclatant qui fait la pérennité de ses succès, Amina me susurre à la cantonade un DIS DONC PAUL, C’EST UNE JOURNÉE FEMME AUJOURD’HUI! Et, croyez moi, je ne suis pas près d’oublier le scintillement vif de l’ivoire des incisives de Mercédès qui enchaîna d’un TU VAS DEVOIR REVOIR TES STATISTIQUES mordant et sans appel. Quand à Gabriella et Denise, comme on disait jadis dans les vieilles BD, elles en riaient encore le lendemain…

Méfiez vous donc des hommes qui prétendent connaître les femmes. Et présentez vous donc à la plénière syndicale de demain (heure et lieu déjà annoncés) après avoir bivouaqué avec nos étudiants entre 9 et 12 demain sur l’équipe unique du matin. Comme ça, je n’aurai pas dis que des faussetés sans fondement, stéréotypées et impertinentes de ma journée.

Hm…

Votre capitaine qui vous aime et qui ne voudrait
pas qu’un(e) automobilist(e) vous esquinte
mais qui sait rire de lui même
surtout quand il l’a mérité
ce qui fut le cas ici
OK les filles
J’ai compris
Je me rends
serein
Paul

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Date: Dimanche, 20 Avril 1997, 22:05:26 —0400 (EDT)
Re: POUR L’ÉQUITÉ SALARIALE ENTRE LES HOMMES ET LES FEMMES

Mes camarades,

C’est reparti. Pour l’équité salariale entre les hommes et les femmes. La plus scandaleuse réminiscence du fin fond de la barbarie est enfin à la place qu’elle mérité: en plein au milieu du collimateur. Prenez vos équipes à heures régulières (début 8:00). S’il-vous-plait les informatisés, prévenez les conventionnels. Évitez à votre ganache de capitaine de se faire écharper par le prolétariat mal renseigné et qui voit rouge…

Notre portrait de résistant rend hommage aujourd’hui à une résistante exemplaire: DENISE KINLEY. Denise nous quitte temporairement pour de courtes vacances bien méritées. Denise est une des figures centrales de notre ligne de piquetage. Première femme à être désignée chef d’équipe. Elle s’acquitte de cette tâche avec une maestria exemplaire. Denise est un exemple constant de lutte contre notre pire ennemi: nous-même. Elle applique des procédures sophistiquées de combat contre le découragement et la fatigue morale qui pourraient faire l’objet d’un copieux et savant traité. Sa haine de l’injustice, son agressivité face à l’abus de pouvoir et la stupidité arrogante, Denise les canalise brillamment par un focus et une énergie sans faille. Bien sûr que tu me suscites des sentiments sur la ligne de piquetage, Denise: admiration, respect, solidarité, déférence. Chroniqueurs, chroniquez: voilà ce que je pense de Denise, voilà pourquoi je pense à elle, comme à tous ses semblables de la barricade. C’est simplement que je m’efforce de modeler mes comportements et mes attitudes sur les siens, que j’apprends ce qu’elle m’enseigne, que je m’inspire de son exemple, que je me dépasse en la côtoyant… Comment peut-on oser donner à cette source vive d’inspiration, un salaire inférieur au mien? C’est inconcevable. En voici bien une parmi plusieurs autres qui aura hautement mérité de cette équité salariale que nous serons allés chercher tous ensembles.

SALUT DENISE.
Salut mes camarades.
On continue

Paul

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Date: Lundi, 21 Avril 1997, 22:29:19 —0400 (EDT)
Re: PHARAON AUX ABOIS

DEMAIN CONGÉ DE PIQUETAGE EN VERTU DES PÂQUES JUIVES. REPOSEZ VOUS BIEN. MERCREDI REPRISE DES ÉQUIPES RÉGULIÈRES AUX HORAIRES RÉGULIERS. SOUHAITONS QUE NOS STRUCTURES ADMINISTRATIVES PHARAONIQUES SONT AUTANT AUX ABOIS QUE L’ANCIEN GESTIONNAIRE ÉGYPTIEN, QUAND LES CADRES DE PORTES FURENT POISSÉS DU SANG TOTÉMIQUE DU PETIT AGNEAU DES PÂQUES.

SHALOM ET NI—DIEU—NI—MAÎTRE.

PAUL

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Date: Mardi, 22 Avril 1997, 22:00:59 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE IV

DEMAIN, PIQUETAGE À HEURES RÉGULIÈRES. PRENEZ VOS ÉQUIPES. TEMPS AU BEAU FIXE. POSSIBILITÉ DE HORDES ÉTUDIANTS MAIS D’UNE PHALANGE PRO—LUTU (JE VOUS EN REPARLE DEMAIN): «ON ACCROÎT LA DILIGENCE DES ABEILLES, EN LES CHÂTRANT D’UNE PARTIE DE LEUR CIRE ET DE LEUR MIEL. PRENEZ TOUT ET LES ABEILLES QUITTENT LA RUCHE. PRENEZ—EN TROP, LES ABEILLES RESTENT ET MEURENT.» (DENIS DIDEROT, RÉFUTATION D’HELVÉTIUS).

BON REPOS.

PAUL

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Date: Mercredi, 23 Avril 1997, 23:23:10 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE V

DEMAIN PIQUETAGE RÉGULIER À HEURES RÉGULIÈRES. RENDEZ VOUS SUR LA ROUTE VALLEYFIELD ET NULLE PART AILLEURS. BUSTER FERA SUIVRE UN MESSAGE DE BILL COLLINGWOOD ADRESSÉ À LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE PROVENANT DU SERVEUR LUTU—LINE. VOUS VOUS COUVREZ DE GLOIRE. MÊME LES AUTOMOBILISTES BALBUTIENT SUR LEURS LÈVRES BLEUÂTRES ET CONVULSÉES «LANGLADE», «LANGLADE». WALTER DAVID, MON PETIT LAPIN, PASSE AU QJ CHERCHER UNE POIGNÉE DE PANCARTES OU TÉLÉPHONE A PETER OHARA POUR QU’IL LE FASSE. NE LE FAITES PAS À VOUS DEUX SINON ON VA CROULER SOUS LE CARTON. QUE PETER OU TOI PRENNE AUSSI LE PAD ET LE TÉLÉPHONE, COMME HIER. JE VEUX LIBÉRER NOTRE SABBATIQUANT TOTÉMIQUE, ROBERT, DE CETTE CONTRAINTE. VOUS ÊTES DES AS. JE VOUS RÉVÈRE.

PAUL

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Date: Dimanche, 27 Avril 1997, 21:17:59 —0400 (EDT)
Re: CETTE SEMAINE: ESCALADE DES MOYENS DE PRESSION

PRENEZ VOS ÉQUIPES AUX HEURES RÉGULIÈRES. WALTER TÉLÉPHONE S’IL—TE—PLAIT À PETER POUR LUI SIGNALER DE PRENDRE LES PANCARTES EN LANGUE FRANÇAISE ET ITALIENNE QUI NOUS SONT SPÉCIFIQUEMENT DESTINÉES AU QJ DE PIQUETAGE (ELLES SONT DANS UN COIN DE LA SALLE. IL VA DEVOIR SE RENSEIGNER OÙ). POUR LE RESTE, IL PEUT PROCÉDER COMME D’HABITUDE. LA SEMAINE SERA PLACÉE SOUS LE SIGNE D’UNE ESCALADE DES MOYENS DE PRESSIONS. VOUS SEREZ CONSULTÉS ET INFORMÉS SUR LA LIGNE DE PIQUETAGE MÊME. ON CONTINUE MES CAMARADES. COURAGE.

PAUL

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Date: Lundi, 28 Avril 1997, 22:29:41 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE VI

DEMAIN: PIQUETAGE RÉGULIER. LES FEMMES, PRÉSENTEZ VOUS À LA BARRIÈRE PRINCIPALE, POUR LE PIQUETAGE DE L’ÉQUITÉ ENTRE 11 ET 2. LE RESTE DU TEMPS, PROCÉDURE RÉGULIÈRE. SI VOUS NE POUVEZ FAIRE QU’UNE CHOSE, QUE CE SOIT LE PIQUETAGE DE L’ÉQUITÉ, PRIORITÉ MORALE ET MÉDIATIQUE. SINON, DES INFORMATIONS SUR LE TAS VOUS SERONT TRANSMISES, FONCTION DE L’EFFICACE OU DU DÉRISOIRE DE LA FRAPPE ÉTUDIANTE PRÉVUE (LEUR DERNIÈRE INTERVENTION CONSISTAIT EN 25 ÉTUDIANTS, L’INFRASTRUCTURE ADMINISTRATIVE, DE LEUR ASSOCIATION BLOQUANT LES BAGNOLES SUR L’ARTÈRE PRINCIPALE EXCLUSIVEMENT ET POUR DEUX HEURES). MERCREDI, VOS FONCTIONS DE PIQUETAGE SONT LEVÉES AU PROFIT DE L’OPÉRATION SÉNAT, DÉJÀ ANNONCÉE, ET DONT JE VOUS REPARLERAI…

JE VOUS EMBRASSE.

PAUL

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Date: Mardi, 29 Avril 1997, 21:49:27 —0400 (EDT)
Re: CAP AU SÉNAT

La problématique sénatoriale se formule comme suit: le Sénat est une instance qui a manoeuvré, pas toujours honnêtement, pour maintenir sa façade décisionnelle pendant le conflit. Certains grévistes-sénateurs voudraient tout simplement voter une clôture du Sénat. Problème. Si ce vote est obtenu, il est quasi certain que l’exécutif du sénat, cette hydre inféodée à Ian BURLINGTON, s’arrogera le pouvoir extraordinaire des cellules de crise et pilotera l’affaire à sa guise. Vous voyez le carnaval d’ici: APRÈS LE SABORDAGE UNILATÉRAL PARLE DYNDICAT LUTU DU SÉNAT, NOUS AVONS JUGÉ QUE… etc… Le Sénat ne peut donc ni vivre ni mourir: il doit vivoter. Il faut donc le faire macérer dans le vivier de notre action militante. Son prochain gadget, c’est la session d’été.

La problématique de la session d’été se formule à son tour comme suit: si on en obtient l’annulation pure et simple, on perd notre seul moyen de pression avant la désert estival. Si elle est en place comme si de rien était, certains y verront une manière de lock out DE FACTO. La session d’été doit elle aussi ni vivre ni mourir mais vivoter. Et vivoter dans son cas, c’est le report…

C’est encore l’histoire des petites abeilles de Denis DIDEROT. Il faut tirer notre miel d’un tel magma. Demain votre piquetage, c’est au sénat que vous le faites. Il y aura les feuilles de signature. Gaminets et macarons recommandés. Bonne soirée.

Paul

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Date: Mercredi, 30 Avril 1997, 23:26:15 —0400 (EDT)
Re: PREMIER MAI

Demain, c’est le premier mai. La fête internationale des travailleurs. En hommage à cet anniversaire historique, il y aura le drapeau rouge sur la Glorieuse Barricade LANGLADE. Prenez vos équipes régulières, et debout les damnés de la terre…

Votre Paul

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Date: Jeudi, 1 Mai 1997, 23:32:47 —0400 (EDT)
Re: TOUS AU SÉNAT II

WALTER DAVID sur la ligne de piquetage me demandait si j’avais perdu ma faconde, vu le caractère désormais lapidaire de mes messages. N’en croyez rien, c’est que ladite faconde s’épivarde en ce moment sur le serveur LUTU-Line, ou ça ferraille ferme par les temps qui courent. Demain, tous au Sénat (lieu et date déjà annoncés). Compagnons et compagnes non sénatoriaux de la Glorieuse Barricade LANGLADE, REPÉREZ MOI AU MOMENT DE VOUS PRÉSENTER DANS LA SALLE. J’AURAI DES INSTRUCTIONS POUR VOUS VENANT DE BILL COLLINGWOOD SUR L’ACTION «NON BRUYANTE ET NON DÉFÉRENTE» À MENER PENDANT LA SÉANCE SÉNATORIALE.

Bon repos et à demain,

Paul

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Date: Vendredi, 2 Mai 1997, 18:48:43 —0400 (EDT)
Re: LA BARRICADE LANGLADE AU SÉNAT

De nouveau la barricade LANGLADE se couvre de gloire. Un contingent de choc de la barricade constitué d’éléments non sénatoriaux, nommément: Paul MUNICH, Firmin SAPIN, Patricia WILLOW, AMINA LEBRUN, Ricky MARCELLO, Denise KINLEY, Max BURTON, Dalilah BROWN, David BERG (appuyés d’un complément logistique du à Gerry PURCELL, Massimo COSTA, Maoro BUCCERI, Jack SCOTT et Bill COLLINGWOOD, et complétés de trois étudiants anonymes s’étant joint à la ligne en bonne discipline, et d’un mariole intermittent à noeud papillon grand format jaune vif et gants de boxe élimés) ont procédé à la délicate tâche de militantisme chirurgical consistant À MAINTENIR UNE LIGNE DE PIQUETAGE MUETTE AU FOND DE LA SALLE DE RÉUNION DU SÉNAT. Opération réussie sans anicroche pendant la durée complète de la réunion. Aucune provoque à signaler. Mes amours, Bill COLLINGWOOD a eu ce mot en vous regardant depuis la salle: VOUS AVEZ FAIT SENTIR LA PRÉSENCE ET L’IMPACT DE LA LIGNE DE PIQUETAGE JUSQU’À L’INTÉRIEUR DE L’ENCEINTE SÉNATORIALE.

Bravo pour votre belle discipline militante.

Votre Paul

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Date: Dimanche, 4 Mai 1997, 22:06:51 —0400 (EDT)
Re: PIQUETAGE RÉGULIER

Procédure régulière de piquetage. La plénière syndicale est reportée de 24 heures. Le médiateur les a gardé ensemble toute la journée de samedi et de dimanche. L’administration a cabotiné sur sa page web et LUTU a déposé une protestation publique dont le texte est connu du médiateur. Du grand caca politique millésimé. Aucun moyen de lire ce que cela signifie. Il nous faut une ligne de piquetage solide, demain. Ça c’est sûr. Tant que c’est pas fini, c’est pas fini (vieux proverbe de baseball). Je vous embrasse.

Paul

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Date: Lundi, 5 Mai 1997, 23:50:02 —0400 (EDT)
Re: DEMAIN, LA PLÉNIÈRE

Demain, pas de piquetage le matin. Que le soldat inconnu prévienne Pierre LEDUC (un soldat bien connu, celui là!). Plénière syndicale l’après-midi 2:30. La scène du grand frisson en cinémascope et Dolby-patatra…

À demain.

Paul

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Date: Mardi, 6 Mai 1997, 21:20:50 —0400 (EDT)
Re: TOUS AU SÉNAT III

Demain tous au Sénat. Piqueteurs non sénatoriaux de la barricade muette, préparez vous à entrer en fonction, car vous allez reprendre du service sur une barricade possiblement plus dense (sauf contre-ordre du à une sérénité grandissante).

Je voudrais signaler que je suis particulièrement content de ce piquetage intérieur pour une raison très tendre. Je suis un peu las de voir notre collègue Mercédès LOUVAIN se geler l’abcès dentaire sur une petite rue absurde par un temps acharné dans le maussade. Tu fais une grève titanesque, ma Mercédès et je pense à toi souvent quand j’appelle la muse des luttes à mon  aide.

On approche du but, mes camarades.

Bonne nuit.

Paul

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Date: Jeudi, 8 Mai 1997, 00:18:02 —0400 (EDT)
Re: PIQUETAGE NOUVELLE FORMULE

J’AI ATTENDU JUSQU’À MINUIT. RIEN DE NEUF. LE PIQUETAGE NOUVELLE FORMULE, JOUR I DE LA RÉPUBLIQUE COMMENCE DEMAIN. J’AI ENVIE DE ME FAIRE REMPLACER PAR PIERRE LEDUC, ESPRIT FÉRU DE SYSTÉMATICITÉ, SNCF DU PAUVRE, CLEPSYDRE MÉTABOLIQUE, QUI SEMBLE S’Y RETROUVER BIEN MIEUX QUE MOI DANS LES ORGANIGRAMMES SAVANTS DE BILL, UN PEU FORTS POUR MA PETITE TÈTE. MÉFIEZ VOUS, ET PISTEZ MOI VOUS—MÊME SUR VOTRE PETIT PAPELARD LÀ. MAIS SAUF GRAIN, ON SE RETROUVE SUR VALLEYFIELD POUR LES DEUX PREMIÈRES ÉQUIPE ET SUR LEXINGTON POUR LA TROISIÈME.

À DEMAIN.

PAUL

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Date: Vendredi, 9 Mai 1997, 00:05:09 —0400 (EDT)
Re: CRI DU GUET

IL EST MINUIT CITOYENS, DORMEZ BIEN, IL NE SE PASSE RIEN. PRÉSENTEZ VOUS A LA PLÉNIÈRE SYNDICALE DEMAIN.

Paul

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La candeur du satrape (lettre au vice-recteur Ian Burlington – 1997)

Date: Samedi, 10 Mai 1997, 19:25:19 -0400 (EDT)
À: burlingtoni@lancasteru.ca
Cc: LUTU-Line@lancasteru.ca
Re: LA CANDEUR DU SATRAPE

Monsieur le vice-recteur aux affaires académiques,

Ce qui se passe en ce moment est insupportablement inacceptable. L’appareil gestionnaire de notre institution traite les représentants de son corps académique comme une vulgaire horde de bagnards en révolte. Une question, parmi des centaines, est régulièrement soulevée: celle de VOS MOTIVATIONS, non en tant que personne, la majorité des acteurs (pas tous, hélas) sont conscients que la situation de crise présente transcende les personnes, mais en tant que figure politique. En vous priant de voir dans mon ton moins le cynisme d’un Diogène que l’explicite d’un constable Polycarpe, qui a vu depuis des semaines ses proches se faire frôler dangereusement par des voitures, et qui se décide à finalement demander au Pirate Maboule s’il a vraiment perdu sa Boule, passons rapidement en revue ce qui peut bien vous (acteur administratif) motiver à commettre des exactions pareilles.

  • L’hypothèse de l’incurie crasse a beaucoup circulé. On me disait encore aujourd’hui «et s’ils étaient simplement de purs crétins». Alors là, Monsieur le vice-recteur, restons décents. Il y a des limites à insulter l’intelligence… de vos critiques. La thèse de votre incurie et de votre stupidité est tentante, ou mieux plaisante. Elle a servi d’armature à de succulents slogans de grève mais, de vous à moi, je n’y crois guère. Il faut bien dire la chose, dans nos rangs, nombreux sont ceux et celles qui admirent votre intelligence personnelle sous de nombreuses facettes. Notre administration fait certainement souvent la sotte, nos gestionnaires font assurément souvent les ânes pour avoir du son. Il y a assurément quelques connards chroniques grassement rémunérés sur vos rutilantes étagères. Mais pure incurie, là non. Il manque quand même quelque chose..
  • Beaucoup de nos collègues y croient maintenant corps et âme, à votre fourberie. J’entends encore le ton de désespoir d’un de nos militants le soir du 9 mai. MAINTENANT JE TIENS POUR UNE CERTITUDE LE FAIT QUE IAN BURLINGTON EST UN MENTEUR. Vous connaissez nos anglo-canadiens et leur pudeur verbale à étages. Dans la bouche d’un Ysengrim, un énoncé pareil aurait été du petit lait de la génisse blanche à verser aux profits et pertes des tourments rhétoriques. Là, c’est beaucoup plus grave, plus profond, plus asserté. Il faut dire qu’en la matière, vous avez fait fort. Et je te donne de faux espoirs, et je te couillonne à plein, et je te redonne de faux espoirs, et je te recouillonne à plein. Et je mens à pleine bouche aux médias sans blêmir. Et j’envoie de longs courriers électroniques flagorneurs et larmoyants. Mais il demeure que Ian BURLINGTON un fourbe, un pur et simple menteur arriviste, ça ne colle pas parfaitement. Il y a quelque chose qui cloche là dedans. Qui ne se joint pas à la complexité des faits.
  • Évidemment, ça en prend. Pour avoir écrit que votre but est de mettre en place une entente honorable et ensuite humilier notre comité de négociation de cette manière, ça en prend une dose corsée. Monsieur le vice-recteur, vous n’êtes pas un arrogant. Mais vous êtes le représentant (de fait terriblement représentatif) d’une administration arrogante. D’une oligarchie de rupins parasitaires qui s’autoproclame impunité et omnipotence, d’une cynique ploutocratie académique érigeant sa propre gabegie en priorité budgétaire. Mais encore une fois, il y a un petit problème. Là, c’est dans le rapport cause-conséquence. Votre arrogance est moins fondatrice que symptomatique. Elle n’engendre pas votre état d’esprit actuel, elle en provient.
  • Finalement, j’opte pour la candeur. Mais pas n’importe quelle candeur. La candeur du satrape, repus, gavé et indifférent, qui ne voit plus le monde tant ses abajoues se sont enflées. Vous avez perdu le sens des réalités en toute bonne foi, par hyper-spécialisation bureaucratique. C’est très grave et terriblement nocif pour nous tous. Vous êtes un tyran isolé dans le confort inquiet de son palais aux vitraux torves. La candeur du satrape, il n’y a rien d’innocent là dedans. On raconte qu’Attila était attendri par le chant des petits oiseaux. Ça n’a pas réduit d’un iota la surface de terre brûlée! Votre perspective n’est pas une ineptie, un mensonge, ou une rebuffade. Votre perspective est un délire digestif. Un délire de bonne foi, mâtiné de dogmatisme condescendant. Tel est le grave mal dont vous êtes atteint et qui nous empeste tous, nous, vos otages en lutte: la candeur du satrape. Si vous vous êtes rendu ici dans votre lecture, peut-être vous posez vous maintenant une question: ma candeur dévoilée, découverte peut-être, motive-t-elle mes actes, vont-ils boire à la coupe mielleuse que je leur tends, vont-il mordiller mon ambroisie faisandée, que va-t-il se passer, que va-t-il advenir de moi, vont-ils encore m’aimer, me reluquer? Pour éviter d’être trop mordant, je vais donner la parole à un grand militant et un grand poète, qui va conclure pour nous à propos de la suite de nos rapports institutionnels…

…je vous en prie ne m’appelez pas votre ami
gardez vos distances
je ne suis pas venu vous baiser l’anneau
gardez votre truc sur la tête
moi je garderai ma casquette
vous me demandez quel bon vent m’amène
je suis venu à pied le vent était mauvais
mais tout de même entre parenthèses quel drôle de chapeau vous portez
j’ai répondu à votre question
répondez à la mienne
ou est le panier…
JACQUES PRÉVERT

On va le chercher longtemps le panier contenant le pain beurré pour nourrir nos enfants, les petits abécédaires racornis pour faire ânonner nos élèves. On va se battre sans fin pour le trouver. Et rien ne nous arrêtera, ni l’incurie, ni la fourberie, ni l’arrogance, ni la terrible candeur du satrape, qui l’a égaré, le panier, et qui s’en fiche.

Paul YSENGRIM
Glorieuse Barricade Langlade
Route Valleyfield

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La grande grève de 1997 s’est terminée le 13 mai 1997.

en_greve

 

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Une petite leçon de matérialisme historique par la fiction: THE MAN WHO CAME EARLY de Poul Anderson (1956)

Posted by Ysengrimus sur 25 novembre 2016

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Il y a quatre-vingt-dix ans pilepoil naissait le grand et prolifique auteur de science-fiction et de fantasy du siècle dernier Poul Anderson (1926-2001). J’ai peu lu de ce maître incontesté du voyage dans le temps mais une de ses nouvelles m’a —disons la chose comme elle est— très profondément marqué intellectuellement. The Man who came early (publiée initialement en 1956) me fut, dans les vertes années et encore aujourd’hui, une véritable leçon de matérialisme historique par la fiction. Pour cause…

Ladite nouvelle en question n’est pas, comme trop souvent, écrite du point de vue du voyageur extratemporel lui-même mais bien du point de vue de l’homme du passé qui fut son hôte involontaire et qui l’observa pensivement à travers le dispositif intellectuel et pratique du cadre de représentations de son temps. Le narrateur du récit est donc ici Ospak Ulfsson, un hobereau islandais maintenant vieillissant, qui vit sur ses terres, quelques années avant l’an mil. Nous sommes en effet en 997 ou 998 après Jésus-Christ et Ospak raconte à un prêtre en train d’amorcer tout doucement l’évangélisation de l’Islande une étrange série d’événements survenue cinq ans auparavant. De fait, notre témoin explique à ce prêtre pourquoi il pense, encore confusément mais assez indubitablement, que la croyance en son Christ finira par avoir le dessus, en Islande. Et ce n’est pas qu’il a eu des visions. C’est plutôt que ce jour-là, cinq ans auparavant, alors que la famille d’Ospak, composée de sa femme Ragnild, de sa fille Thorgunna, de son fils Helgi et de lui-même, travaillait dans les champs, on a vu apparaître, dans un éclair, un homme habillé de manière bizarre, en gris-kaki, avec, sur un casque merveilleusement lisse et bien façonné, un sigle blanc aux lettrages romains (MP). Il avait aussi, hélas, à la taille, un ceinturon contenant une «petite massue en métal». Cet homme, complètement hagard, semblait avoir reçu le coup de marteau de la foudre sur la tête.

Après avoir repris ses esprits, l’homme vient vers eux et leur demande si les Russes ont attaqué avec la «bombache» et si la guerre a été déclenchée, détruisant la ville qu’il prétend avoir vu littéralement disparaître autour de lui (on comprendra par la suite qu’il faisait allusion à la bourgade de Reykjavik, encore relativement lointaine mais devenue, selon ses dires, une grande ville animée). Il parlait un islandais difficilement compréhensible avec un accent étrange et truffé de mots inintelligibles mais, après un certain ajustement, il restait l’un dans l’autre compréhensible (notons que la langue islandaise, rurale et insularisée, a peu changé en un millénaire). Le personnage était linguistiquement compréhensible, s’entend, car le reste de ses propos apparaissait largement incohérents ou délirants. Il se met à poser toutes sortes de questions absurdes: où était-on, à quelle époque était-on, a-t-on entendu parler de la «base» des «étazunis», bref des choses sans queue ni tête. On s’efforce de lui expliquer le temps présent en utilisant les procédés de datations locaux. Des choses comme: «nous sommes six lunes après la grande pêche au saumon». Cela ne l’aide guère. Il mentionne alors un certain Leif Erikson, inconnu alors. Devant notre ignorance concernant ce personnage, il est proprement sidéré. Au bout d’un moment intensément cogitatif, il est apparu comme abattu, et il a tenté d’expliquer qu’il venait de mille ans dans le futur, à un moment où un peuple se trouvant sur un grand continent vers l’ouest, un peuple appelé Américains (un peuple chrétien d’ailleurs), avait envoyé des soldats en Islande pour défendre l’île contre les Russes. Sûrement, cet homme avait complètement perdu l’esprit. Mais aujourd’hui, cinq ans plus tard, qu’on parle de plus en plus des voyages de Leif Erikson et de la possible découverte d’un continent loin vers l’ouest, la position d’Ospak est plus nuancée qu’elle ne l’avait été à l’époque sur ce que racontait cet étrange homme… cet homme du futur?

En tout cas, ce jour là, la famille d’Ospak conclut plus simplement que ce Gerald «Samsson» doit être un naufragé maritime (alors qu’une sorte d’orage aux effets extra-temporels inconnus l’avait effectivement catapulté contre son gré un millénaire dans le passé). On l’emmène à la maison, où on lui donne à manger, à boire, ainsi que des habits. L’inconnu raconte alors, sur un ton convaincu, les us et coutumes de son pays. C’est alors très étrange: il parle de petits engins permettant de converser d’un bout à l’autre du pays, de machines autonomes pouvant se déplacer plus vite que les chevaux, ou de navires ailés capables de voler comme des oiseaux. Il évoque aussi des maisons composées de dizaines d’étages empilés les uns sur les autres. Mais surtout la configuration sociale de ce pays parait parfaitement incompréhensible. Il n’y a là, soi-disant, aucun règlement de compte féodal ou clanique d’aucune sorte. Une manière de force tutélaire, le roi du pays ou quelque chose, se charge de punir les contrevenants, sans qu’aucun groupe familial ne s’implique directement dans la solution punitive. Ce roi doit en avoir plein les bras et doit manquer de temps pour se fabriquer un héritier (ironisent les Islandais, amusés). Gerald explique aussi qu’il est lui-même le représentant d’une police militaire et que son accoutrement, un uniforme, lui est fourni par le roi de son pays. Voilà un roi, ma foi, bien mesquin qui dicte à ses barons comment s’habiller. Gerald fait cadeau d’un canif suisse à Ospak. Celui-ci est fort content de ce présent somptuaire. La lame étrangement pliable en est minuscule mais elle lui parait excellente et superbement aiguisée. Ospak promet de donner des cadeaux à Gérald en retour, des épées, des haches, etc.

Le lendemain, les Islandais de l’entourage d’Ospak essaient de mieux circonscrire ce que Gerald est capable de faire. Il peut, avec de petits bâtonnets avec du rouge à leur extrémité qu’il possède, allumer du feu. Les Islandais sont amusés, lui demandant s’il est un colporteur envisageant de vendre ces petits bâtonnets à feu, assez pratiques. Gerald commence alors à se rendre compte que ces primitifs ne seront pas si faciles à frimer. Ils ont leur solide logique d’époque et leurs tranquilles certitudes collectives. C’est lui qui apparaît comme un olibrius isolé, une bête curieuse. Il leur montre qu’il peut aussi tuer un cheval avec sa petite massue en métal en lui envoyant une bille dans la tête, dans un bruit de tonnerre. Le fait est surprenant certes, mais, encore une fois, cela ne suscite ni panique, ni déférence excessive ni consternation. Voilà une autre sorte de curiosité utile. Et celle-ci risque de ne pas compenser bien longtemps pour les curiosités inutiles. En effet, Gerald ne connaît rien aux travaux de la ferme, ne comprend rien aux vaches et aux cochons, et lorsqu’il veut travailler le métal, il démolit deux têtes de javelot et provoque un début d’incendie. Il bavarde beaucoup mais fait peu. Il dit qu’il lui faudrait les outils lui permettant de fabriquer les outils lui permettant de fabriquer finalement les bons outils. Vachement compliqué…

Il a aussi des idées pour créer des navires plus gros, métalliques, et capables d’aller loin sur les mers, mais cela ne correspond pas vraiment aux besoins ou aux capacités d’armateurs des Islandais, des Vikings. Ceux-ci mènent leurs affaires de guerre et de commerce sur des petits navires furtifs, solides mais légers, faciles à construire dans un matériau disponible (le bois) et surtout, par-dessus tout, maniables de façon simple et limpide, par des hommes libres, ne fonctionnant pas comme un équipage spécialisé, hiérarchisé et servile. Comme Gerald est étudiant en ingénierie, il a aussi des idées sur les plus petits navires. Ces idées sont d’ailleurs assez originales. Il les illustre même par de beaux dessins au noir de charbon. Refaire la disposition des voiles pour pouvoir aller plus vite et même, oh merveille, voguer contre le vent. Ajouter une très grande quille sous le bateau, pour permettre à celui-ci de pencher et de gagner en vélocité, notamment justement sous le vent. Le rapetisser et en retirer le double lot de rames pour désencombrer son aérodynamisme. Les Islandais sont attentifs mais dubitatifs. Cette quille longue et encombrante ne permettrait plus de tirer le drakkar sur la plage et de s’y abriter rapidement en cas d’escarmouche ou d’offensive terrestre. Ce lot disparate de voiles triangulaires dans tous les sens, montées sur une mâture pas vraiment amovible, ne vaudraient pas une bonne grande toile rectangulaire au moment de s’abriter collectivement de la pluie glaciale et torrentielle. Et que faire de cette nef minuscule sans rames au moment des interminables mers d’huile? Mais surtout, surtout, comment manœuvrer pour monter au combat et comment mener ce dernier si le nombre de guerriers s’embarquant sur l’esquif diminue excessivement. Non, franchement, les grosses embarcations métalliques, visibles et ostensibles, de ce vantard attirerait tous les pirates viking d’ici jusqu’aux côtes de Norvège et ses petits voiliers incongrus et bizarres n’apporteraient absolument rien d’utile ou de constructif eux non plus… Le fait est que la supériorité technique du yacht de plaisance décrit en détails par Gerald ne compense aucunement ses graves limitations sociales. Le yacht, comme son promoteur, arrive trop tôt.

Bref, dans le regard de ses hôtes involontaires, non seulement cet homme est fou à lier, mais en plus c’est un incapable. La seule qui semble vraiment voir quelque chose de profond et de lumineux en lui, c’est Thorgunna, la fille d’Ospak. Il représente pour elle une sorte de raffinement futuriste et de subtilité nobiliaire qui l’interpelle et la touche. Mais quand Gerald commet l’erreur involontaire d’expliquer qu’il est sans terre et qu’il vit dans une tour avec d’autres familles, il se disqualifie socialement comme prétendant (fort) éventuel de la fille d’un propriétaire foncier de la stature d’Ospak. Un certains nombres de voisins commencent alors à ricaner et à ironiser sur l’étranger. C’est le cas notamment de Ketill, un des prétendants de Thorgunna.

Ketill, justement, s’en prend éventuellement à Gerald et lui tient des propos offensants (le traitant de poète paresseux et de propre à rien vivant aux crochets d’honnêtes fermiers). Les deux hommes en viennent aux mains et Ospak, qui ne donne pas cher des chance de Gerald, constate avec surprise que le jeune policier militaire du futur a une sorte de jeu de prises mystérieux lui permettant de faire bouler son adversaire au sol à plusieurs reprise, sans que les coups que l’autre lui lance ne portent vraiment. L’injure est d’autant plus cuisante pour Ketill que savoir se battre les mains vides c’est savoir lutter comme un esclave, sans plus. Le vrai combat se joue les armes à la main. Malgré les tentatives d’Ospak pour calmer le jeu entre les deux jeunes lutteurs, l’algarade s’aggrave. On passe au combat à mains armées. La rixe entre les deux hommes vire alors au désavantage de Gerald, qui ne sait pas se battre avec le lourd armement quincaillier des hommes du dixième siècle. Ketill lui tranche la main gauche avec son épée courte. Gerald prend alors son arme à feu et le tue net, dans un raffut de tous les diables et avec un éclair de feu qui sort de la petite massue de métal. Le meurtrier sans terre juge avoir agi en situation de légitime défense. Ce ne sera pas l’opinion de tout le monde.

Hjalmar, le père de Ketill, ami et associé politique d’Ospak Ulfsson, vérifie d’abord si Ospak assume un lien de vasselage quelconque avec cet inconnu. Ospak qui craint la tension permanente qu’installerait sur son quotidien, pourtant si tranquille, et sur celui de ses enfants une guerre larvée de vendetta clanique nie engager la moindre allégeance envers Gerald Samsson. Hjalmar demande alors le droit de se venger ou du moins d’obtenir le prix du sang. Ospak, sentant la pression et la déception de sa fille, propose à Hjalmar de l’indemniser, mais Hjalmar refuse. Payer pour l’homme qui foudroya son fils avec son arme mystérieuse serait se lier à lui, ce qu’Ospak a déjà refusé de faire. Gerald doit payer, lui-même, en monnaie d’or pour la mort de Ketill. Prix double, en plus, à cause de la nature insolite de l’arme. Comme il n’a pas un liard, l’inconnu éperdu et ensanglanté est dans l’incapacité de payer. Au grand désespoir de Thorgunna, il s’enfuit donc prestement.

Gerald Samsson trouve alors refuge dans la contrée environnante, mais son ignorance des règles islandaises de vie en société parachève sa perte. Au lieu de dire immédiatement la vérité à son nouvel entourage sur la cause de son exil en cours et d’attendre, selon le rituel, la fin du courroux des dieux, il reste muet sur son crime, auprès de ses nouveaux hôtes, espérant peut-être avoir le temps de se rendre en Irlande. Mais le téléphone arabe devrait en fait s’appeler le téléphone islandais. On apprend rapidement la nature de son crime et le fait de ne pas l’avoir ouvertement reconnu et assumé fait maintenant de lui un hors-la-loi, ne bénéficiant plus des délais divins. Traqué pendant plusieurs jours, il se défend âprement avec son arme à feu (un gogo du coin en boite d’ailleurs encore aujourd’hui, un pruneau dans une guibolle), mais finalement, son flingue le lâche et les hardis guerriers d’autrefois finissent pas le terrasser. On l’enterre ensuite sous un tumulus de pierres et, pour éviter les malédictions, on brûle soigneusement toutes ses petites affaires dans un grand brasier… y compris le mignon canif suisse qu’il avait donné à Ospak et que, pour le coup, ce dernier ne peut pas montrer pour preuve au cureton prêcheur recueillant son singulier récit.

Le dernier paragraphe de la nouvelle se lit comme suit, en v.f.:

«Et voici mon récit, prêtre, tel que je l’ai vu et entendu. La plupart des hommes croient que Gerald Samsson était fol, mais moi je crois qu’il nous venait bien du temps futur et que sa perte est venue de ce que nul homme ne peut faire mûrir les épis avant l’époque de la moisson. Pourtant, il m’arrive de penser à l’avenir, dans un millier d’années, quand ils voleront dans les airs et conduiront leurs chars sans chevaux, et détruiront des villes entières d’un seul coup. Je pense à notre Islande de ce temps, et aux jeunes hommes des États-Unis qui y viendront pour nous défendre en une année où la fin du monde menacera, toute proche. Peut-être que quelques-uns d’entre eux, se promenant par la lande, verront ce tumulus et se demanderont quel guerrier d’antan y gît enterré, et peut-être aussi souhaiteront-ils avoir vécu en ces temps reculés du passé où il vivait lui-même, et où les hommes vivaient libres.»

Et vlan. Cette fiction brillante m’est toujours apparue comme le récit parfaitement acceptable, scientifique presque, de ce qui arriverait vraiment à un voyageur extra-temporel contemporain se retrouvant la gueule paumée au haut moyen-âge. La leçon de matérialisme historique qu’apporte THE MAN WHO CAME EARLY en fait, à mes yeux, un magnifique essai-fiction. Chapeau bas, Poul Anderson, pour cette savoureuse fusion entre fiction et savoir.

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Leonard Cohen ne fera jamais mon épicerie pour moi (Nancy White)

Posted by Ysengrimus sur 11 novembre 2016

Leonard Cohen (1934-20xx)

Leonard Cohen (1934-2016)

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Le grand Leonard Cohen (1934-2016) vient de brusquement nous quitter, confirmant magistralement et grandiosement le texte savoureux de Nancy White que vous allez tout juste lire. L’auteure-compositeure-interprète canadienne anglaise Nancy White a écrit Leonard Cohen’s Never Gonna Bring My Groceries In [«Leonard Cohen ne fera jamais mon épicerie pour moi»] en 1990. La chanson figure sur son disque Momnipotent: Songs for Weary Parents [«Maman l’omnipotente: Chansons pour parents timorés»], un favori du public. À l’époque de l’enregistrement de cet album, Nancy White écrivait des chansonnettes humoristiques à thèmes inspirées par l’actualité et la vie quotidienne (topical songs) pour l’émission Sunday Morning à la radio anglaise de Radio-Canada (CBC). Elle a composé plusieurs centaines de ces chansonnettes sur une période de quinze années. On lui doit aussi les disques Gaelic Envy [«Tentation gaélique»], Pumping Irony [«De l’ironie à la pelle»], et Stickers on Fruit [«Des vignettes sur des fruits»]. Elle est aussi la co-auteure de la comédie musicale Anne and Gilbert [«Anne et Gilbert»], dont la première a eu lieu à l’Île du Prince Édouard en 2005. Madame White vit à Toronto en compagnie de ses deux filles Suzy et Maddy Wilde. Cette traduction vous est présentée ici avec son aimable permission.

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LEONARD COHEN NE FERA JAMAIS MON ÉPICERIE POUR MOI
Nancy White, 1990

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(Leonard Cohen’s never gonna bring my grocery in,
traduit de l’anglais canadien par Paul Laurendeau)

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J’écoutais une petite musique en balayant mon plancher,
J’avais les cheveux dégueus et la quarantaine avancée.
J’eus alors une révélation aussi crue qu’intermittente
Sur le thème des hommes qui nous échappent et des coups que l’on manque.
En pinçant mon double menton, je me dis avec effroi,
Leonard Cohen ne fera jamais mon épicerie pour moi.

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J’ai un enfant, un autre est en gestation. J’ai un mari.
Et, comme Leonard, j’ai les zones érogènes endolories.
Mais finalement ça me va, ce petit confort domestique
Car Warren Beatty m’épargne sa vanité antipathique.
Mais j’ai un seul regret, intégral et sincère à la fois,
Leonard Cohen ne fera jamais mon épicerie pour moi.

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Oh, Leonard et moi ensemble, ce serait une vraie splendeur,
On gratterais nos guitares en chantant fort jusqu’au petites heures!
(Enfin pas trop petites les heures, je me couche avant minuit.
Mais bon, pour un bien bref moment, je verrais le paradis.)
Oh oui, Leonard et moi, ce serait la grande décadence.
Les bouteilles de vieux rouge se videraient à une de ces cadences.
(En fait, j’évite de boire du vin, ça me donne mal à la tête,
Mais Leonard me ferait retrouver le vrai sens de la fête.)

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J’adore tout ce qu’il a écrit, sauf une petite ligne immonde:
«Nancy portait des chaussettes vertes et couchait avec tout le monde.»
Les gens pourraient penser que j’ai inspiré ce vers fatal!
Car, après tout, en ’63, j’habitais bien Montréal.
J’étais peut être son genre quand j’étais jolie, jeune, svelte, ah…
Mais aujourd’hui, Leonard ne ferait pas l’épicerie pour moi.

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Sauf que Leonard et moi, pour sûr, nous sommes de vrais âmes soeurs.
Nous pourrions tant discuter, je le sens au fond de mon coeur.
On boirait notre café noir, dans la Tour d’Ivoire du Haut Chant.
Bon ça, c’est à condition que je trouve une gardienne d’enfants.
Je suis une pauvre chanteuse qui se cherche une gardienne d’enfants.

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[Parlé] Oui, une seconde Leonard! Hé dites, peut-être que Leonard lui même pourrait garder les enfants! Oh, il serait parfait. Les filles l’adoreraient. Il pourrait leur lire des histoires et tout. Et puis, un poète, comme ça, ça ne lèverais certainement pas le nez sur un petit cinq dollars de l’heure par ci par là. Hmmm, oui, mais comment trouver son numéro de téléphone? Un instant, je suis certaine que Marie-Lynn Hammond a son numéro. Elle l’a, c’est sûr. Oh, je suis si contente! Leonard Cohen va pouvoir garder les enfants et comme ça Douglas et moi on va faire un petit saut au centre commercial pour renouveler notre réserve de papier chiotte parfumé pour la salle de bain. C’est exactement ce que j’ai l’intention de faire. Et naturellement, à la fin de la soirée, ce sera moi qui reconduirai chez lui en voiture le beau gaillard qui aura gardé les enfants…

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Une fois pour toute: le voile n’est pas un signe religieux

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2016

Bas relief représentant l’Arche d’Alliance (surmontée de la menorah) portée fièrement par le Peuple Juif comme signe de son entente éternelle avec le dieu unique

Bas relief représentant l’Arche d’Alliance (surmontée de la menorah) portée fièrement par le Peuple Juif comme signe de son entente éternelle avec le dieu unique

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Le critère le plus indiscutable pour discerner un signe religieux c’est le critère philologique, c’est-à-dire le critère des textes. Si un objet est explicitement décrit comme signe religieux dans le texte sacré de la religion auquel il se rapporte, c’est incontestablement un signe religieux. Exemple. Prenons une minute pour nous imprégner de la très méticuleuse description prescriptive suivante. Nous sommes dans le cadre du judaïsme et c’est dieu qui donne ses consignes aux fondateurs de son alliance:

Tu feras un candélabre d’or pur; le candélabre, sa base et son fût seront repoussés; ses calices, boutons et fleurs, feront corps avec lui. Six branches s’en détacheront sur les côtés: trois branches du candélabre d’un côté, trois branches du candélabre de l’autre côté. La première branche portera trois calices en forme de fleur d’amandier, avec bouton et fleur; la deuxième branche portera aussi trois calices en forme de fleur d’amandier, avec bouton et fleur; il en sera ainsi pour les six branches partant du candélabre. Le candélabre lui-même portera quatre calices en forme de fleur d’amandier, avec bouton et fleur: un bouton sous les deux premières branches partant du candélabre, un bouton sous les deux branches suivantes, et un bouton sous les deux dernières branches — donc aux six branches se détachant du candélabre. Les boutons et les branches feront corps avec le candélabre et le tout sera fait d’un bloc d’or pur repoussé. Puis tu feras ses sept lampes. On montera les lampes de telle sorte qu’elles éclairent en avant de lui. Ses mouchettes et ses cendriers seront d’or pur. Tu le feras, avec tous ses accessoires, d’un talent d’or pur. Regarde et exécute selon le modèle qui t’est montré sur la montagne.

(L’Exode, 25 —31-40, second livre du Pentateuque, dans La Bible de Jérusalem)

C’est la menorah et une description aussi méticuleuse et tataouine issue directement du texte sacré fait qu’il est parfaitement impossible de contester que la menorah soit un signe religieux. Tel est le critère philologique. Ceci dit, le critère philologique doit être complété d’autres critères, plus historiographiques, si on peut dire. Pour dégager l’ensemble des signes religieux explicites, le critère des textes est très important tout en n’étant pas le seul à opérer. Il y a aussi celui de la pratique sémiologique élémentaire reposant sur une tradition culturellement reçue dans le cadre de l’historiographie réelle ou mythologisée des grandes religions. L’Hexagramme (étoile de David) se généralise comme symbole visuel du judaïsme seulement au dix-septième siècle et son origine remonte aux amulettes juives du Moyen-âge. La Croix a nettement une origine pré-chrétienne mais se répand comme symbole chrétien depuis le deuxième siècle après Jésus-Christ (le signe de ralliement initial des chrétiens était le poisson) et ladite Croix (inséparable de son vis-à-vis plus iconique, le crucifix) est aujourd’hui inévitablement perçue comme une représentation stylisée du gibet romain sur lequel le fondateur de ce culte fut supplicié. Le Croissant islamique (souvent accompagné d’une ou de quelques étoiles) trouve ses origines dans des cultes lunaires pré-islamiques absorbés dans le syncrétisme musulman. Le fait qu’on corrèle le calendrier lunaire au Ramadan est une explication ex-post, un peu comme quand on dit que les sept branches de la menorah symbolisent les sept tribus israélites. Mais surtout, quoi qu’il en soit des fluctuations interprétatives sur l’origine historique effective de ces trois symboles, c’est leur caractère de signal de ralliement imparable qui les démarque et les place incontestablement dans la sphère d’une sémiologie non-laïque. Attention, premier petit jeu du jour: cherchez la synagogue, cherchez l’église, cherchez la mosquée. Nous avons essayé de vous brouiller la vue ici en choisissant des trésors architecturaux sciemment orientaux, tout ballonnés, donc, de beaux dômes oblongs aux couleurs claires, pour éviter que, involontairement ethnocentristes comme nous le sommes toujours un peu, vous invoquez des critères culturel afférents.

une-synagogue

eglise-copte

minaret-et-mosque

Imparablement, vous gagnez à tous les coups. La première de ces bâtisses, c’est la synagoque, la seconde, c’est l’église, la troisième, c’est la mosquée. Pas de danger de se tromper, où que vous voyagiez de par le vaste monde. Le signe de ralliement se trouve au bout des tours et/ou sur les façades. Et si c’est si parfaitement imparable, c’est parce que, contrairement au dôme oblong de couleur claire qui, lui, est un objet culturel architectural sans sémiologie particulière et parfaitement non-exclusif à une religion, un peuple ou une contrée, l’Hexagramme, la Croix, et le Croissant, eux, sont des signes religieux. Et ce, redisons-le: imparablement.

Maintenant, eh bien, passons au voile. Première constatation: il n’y a AUCUNE mention prescriptive de voile, de foulard, de hidjab, de tchador, de niqab ou de burqa dans le Coran. Aucune. Les seuls «voiles» mentionnés dans ce texte sacré sont des toiles tendues dans un local pour séparer l’espace alloué aux femmes de l’espace alloué aux hommes (selon une pratique d’ailleurs amplement pré-islamique) ou encore des attributs vestimentaires des femmes mentionnés narrativement comme on mentionne les objets ordinaires que l’on manipule ou qui nous entourent. Rien de plus. Contrairement, par exemple, à la menorah (dont on retrouve la description prescriptive susmentionnée dans le Pentateuque, lui-même un texte sacré hébraïque), le voile ne nous donne à lire aucune formulation dans le texte religieux fondateur qui se proposerait de le décrire, de le promouvoir ou de lui assigner des fonctions pratiques ou symboliques dans le culte islamique. Cela le disqualifie déjà fortement comme signe religieux.

Mais puisque, dans l’ambiance actuelle, il faut en rajouter une bonne couche pour bien compléter le tableau démonstratif, on devra patiemment œuvrer à faire observer que ce vêtement n’a aucune valeur distinctive imparable (insistons: la menorah, l’Hexagramme, la Croix, et le Croissant sont des signes religieux intégralement imparables). Alors maintenant, du haut de notre belle stature occidentale, on va regarder cela de plus près. On va jouer au second petit jeu du jour: cherchez la musulmane voilée. Des quatre femmes voilées qui vous sont présentées ici, pouvez vous distinguer imparablement l’unique musulmane. Attention googler n’est pas jouer.

Femme-copte

femme-hindoue

femme-musulmane

A Lebanese woman carries a statue of the

La première femme est une copte d’Égypte (chrétienne donc) lisant son petit missel, la seconde est une indienne de religion hindoue, la troisième c’est notre musulmane, la quatrième est une maronite libanaise (chrétienne aussi, donc). Éloquent, vous admettrez. Il est patent que, toutes religions confondues, un grand nombre de femmes orientales et moyen-orientales porte des voiles. Ce n’est pas un signe religieux mais un signe culturel. C’est comme les dômes architecturaux, dans l’exemple précédent… sans plus. D’ailleurs, si vous êtes parvenus à distinguer la musulmane parmi ces quatre femmes, il est quasi certain que des critères autres que les critères religieux vous auront subrepticement guidés (critères ethniques ou vestimentaires. Ou alors des particularités du décors. Allons, admettez-le!). Il n’y a pas de symboles religieux vestimentaires sur ces photos. Point barre. Ces femmes modernes sont sans cornette, sans poignard sikh et sans collet romain. Ce sont des citoyennes ordinaires du monde. Leur tenue est intégralement laïque. Ne pas l’admettre est un acte d’exclusion ethnocentriste, rien de plus. Bon, les tataouineux et autres casuistes me la joueront peut-être à l’histoire du temps d’avant le grand nivellement mondialiste, et exigeront que l’on compulse de la documentation plus ancienne. Des photos de femmes voilées d’autrefois, peut-être, comme celles-ci:

Archive1-femme-ortho

Archive2-femme-copte

Manque de bol pour nos cyber-croisés de service, ces deux femmes voilées de jadis sont des chrétiennes. La première est une orthodoxe arménienne et la seconde, une copte égyptienne d’Alexandrie, celle-ci démontrant magistralement, d’autre part, que le voile intégral lui non plus ne fut pas une exclusivité musulmane. Contribue à la même démonstration, du reste, avec une touche plus actuelle et moderne, la demoiselle suivante se voilant majestueusement le visage:

femme-bengali-hindoue-tenant-voile-devant-le-visage

tout en étant de plain pied une indienne bengalie de religion hindoue. Ce n’est donc certainement pas le Prophète de l’Islam qui la pousse à agir comme ça, n’est-ce pas… ni aucun diktat issu de la morale du bien pesant programme monothéiste (attendu qu’elle est polythéiste). Cessons de flagosser et admettons une bonne fois qu’on a plus ici un geste procédant d’une sorte de pudeur ou de discrétion universelle nous rappelant qu’il est toujours bien délicat de dicter aux gens ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire avec ce qui procède de la plus intime des libertés individuelles corporelles: leurs vêtements.

Alors CQFD. Foutons la paix une bonne fois aux femmes voilées et instaurons une vraie laïcité, notamment en jetant les écoles confessionnelles à terre pour vrai, sans s’en prendre comme toujours aux plus vulnérables de nos compatriotes. Et, puisqu’il faut continuer d’élever notre conscience multiculturelle, souffrons un petit rappel des critères que j’ai appliqué ici, explicitement ou implicitement, pour clairement distinguer les signes religieux des signes strictement culturels.

A) le critère philologique: L’objet est explicitement décrit, préférablement de façon prescriptive, comme signe religieux dans un des grands textes sacrés. C’est alors imparablement un signe religieux (exemple: la menorah ou l’Arche d’Alliance, toutes deux décrites très explicitement dans le Pentateuque).

B) le critère du signal infaillible: sans avoir été nécessairement décrit dans le texte sacré d’origine de la religion à laquelle il se rapporte, l’objet est reçu culturellement comme signe historique explicite d’une religion (notamment comme signal, pour fins d’identification ou de ralliement) et l’indique imparablement (exemples: l’Hexagramme, la Croix, le Croissant et, pour le code vestimentaire: le collet romain, le poignard sikh ou la kippa).

C) le critère de la non-exclusivité culturelle: Quand l’objet n’est pas décrit dans un texte sacré et ne fait pas l’objet d’une exclusivité sémiologique imparable acquise historiographiquement, ce n’est pas un signe religieux mais un signe (ou même un simple objet) culturel. C’est le cas, par exemple, des jolis dômes dodus aux couleurs claires des bâtisses orientales de toutes allégeances, des barbes (qui, Karl Marx et ZZ Top en témoignent, ne sont pas exclusives au Christ, à Moïse ou à Abou Bakr As-Siddiq) et des tenues magnifiques de mes compatriotes voilées qui, je le redis sans faillir, feront toujours l’objet de mon indéfectible solidarité rationnelle et fraternelle.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le souvenir non reproductible d’un premier amour inacceptable

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2016

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On dit que qui abusa, abusera. Corinne LeVayer conteste cette croyance, trop linéaire, trop simple, trop unilatérale, trop amorale. Lisons plutôt.

Le souvenir de mon premier amour (fiction)
par Corinne LeVayer

 Le souvenir de mon premier amour se perd dans les méandres de ma petite enfance. J’avais neuf ans. Mes parents étaient tous les deux attachés diplomatiques. Après de belles fonctions mondaines à Paris en 1982-1985 (j’ai perfectionné mon français ainsi), mon père fut attaché au Ministère des Affaires Indiennes en Colombie-Britannique. On s’est donc installés à Vancouver, sur la côte ouest. Comme mon père vivait ce nouveau poste comme une sorte de destitution (parce que national plutôt qu’international — diplomatie interne avec les nations Chinook), il formula toutes sortes d’exigences qu’il croyait extravagantes. Logement de fonction pharaonique, budget de déplacements somptuaire, gens de maison, etc. Il les obtint toutes. Au nombre de ces exigences figurait une nanny pour s’occuper de sa petite fille. C’est comme ça que Mariette est entrée dans ma vie… Elle a fait de moi une femme. Cela se joua entre 1986 et 1990 (Je suis née en 1977). Ensuite, mon père fut attaché ailleurs et Mariette, mon grand amour secret, resta à Vancouver…

Je suis fille unique et je ne me souviens pas exactement de mon existence avant que Mariette, donc, ma nanny et première amante, me caresse le trou dans le bain. Au début c’était avec le gant de toilette, puis au fil des mois ce fut avec la main, de plus en plus de doigts. Une douceur suave, inégalée à vie, et des orgasmes explosifs, ces derniers aussi tôt que dix ans. JAMAIS de douleur. JAMAIS en se faisant forcer. Une adresse consommée. À treize ans, je faisais du cheval sur sa main et sa bouche et pas seulement au bain… Je ne me souviens pas d’avoir eu un hymen ou de sang ou de défloration ou de quoi que ce soit. Mon souvenir est qu’avec Mariette ça glissait et c’était sublime, divin. Une entrée parfaitement langoureuse et calme dans la féminité lesbienne. Ce sont les hommes qui m’ont fait mal après. Très mal. Pas Mariette, pas le grand amour de ma vie.

Les pédophiles comme l’était cette femme sont très habiles. Et comme il s’agit de tes parties intimes, cela doit rester secret. Le secret intime devient tout naturel et il n’y a absolument rien de ressenti comme coupable. C’est comme aller aux chiottes ou se vêtir. On va se cacher de tous en se faisant doigter par Mariette et la vie suit son cours serein. On n’en parlait à personne. Cette nanny était une multi-pédophile de longue date. Une vraie de vraie experte. Les fauves chassent furtivement dans la jungle qui est de leur couleur et où le gibier se trouve…

Mais voilà le hic. Je l’ai revue ces dernières années, deux fois. Elle est dans un pénitencier à sécurité minimum à Victoria (Colombie-Britannique). Elle a fini par se faire pincer et figure aujourd’hui, à cinquante-huit ans, au registre des prédateurs sexuels. Ma grande peur fut longtemps que mes parents apprennent cela. Ils auraient ainsi percé à jour mon grand secret amoureux. Mais mes parents, ils ont tellement bourlingué de par leurs fonctions distinctes. Ils se souviennent même plus exactement de Mariette. Pour eux les gens de maison, ça va, ça vient. Ils s’en tapent un peu. C’est comme les employés d’une boite.

J’ai donc revu Mariette mais j’ai un grand défaut aujourd’hui, chère amie. Je suis adulte… Je suis comme le petit oisillon devenu grosses dinde dont parlait l’ardent pédophile Lewis Carroll, auteur d’Alice au Pays des merveilles… Elle resta tendre, toujours aussi fine et subtile. Mais sa grande peur était que je la « rapporte ». Elle ne purge que ce pour quoi elle a été localement pincée, la pointe de l’iceberg. Quand je lui ai dit que je crèverais plutôt que de la trahir, elle s’est rassérénée. Mais l’être qu’elle aimait est disparue, engloutie dans le flux du temps au sein d’une adulte dont elle ne voudra jamais. Tu me suis?

Et c’est exactement pour cela que je n’ai jamais touché moi-même aux petites filles, tu comprends. Je sais qu’elles vont grandir et que les pédophiles qui les ont initiées vont éventuellement les rejeter. C’est là une douleur atroce, insoutenable. Un déchirement de toutes les fibres de l’être. Le sachant, je ne l’infligerai jamais. Crever plutôt que de pirater si intimement une vie comme ça. Et pourtant Mariette reste la plus belle chose que la vie ne m’ait jamais offerte. Je la cherche un peu dans toutes mes amantes. Mais je sens quand même qu’elle m’a infligé l’abus suprême et je ne vais pas perpétuer ce pattern d’abus. Voilà.

par Corinne LeVayer

(Premier chapitre du roman, Mes grands yeux de poupée pleurent encore, 2016)

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LeVayer-poupee

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Corinne LeVayer (2016), Mes grands yeux de poupée pleurent encore, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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NOTE: Corinne LeVayer refuse toute mention de son identité réelle, dans le but explicite de protéger les identités, notamment celle de ses parents ainsi que de la criminelle sur laquelle est basée Mariette. Tout a été bouleversé, les lieux, les temps, les situations, même les genres musicaux. Ne reste que l’émotion fondamentale. L’extase de la complice de pédophilie (LeVayer refuse le statut de victime) et la destruction de la communication adulte que cela entraîne. La cocaïne a un statut métaphorique de l’abus par un adulte. Cette drogue vous exalte sur le coup, dans l’innocence de la jouissance naïve. C’est à terme qu’elle vous détruit. Aussi, sevrée, on peut toujours y retomber…

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D’un fragment du MANIFESTE SURRÉALISTE (1924) d’André Breton

Posted by Ysengrimus sur 28 septembre 2016

manifeste-du-surrealisme

Il y a donc cinquante ans pilepoil aujourd’hui, exactement, subitement, mourrait André Breton. Laissons-le d’abord nous en parler, de son cher Surréalisme:

Les types innombrables d’images surréalistes appelleraient une classification que, pour aujourd’hui, je ne me propose pas de tenter. Les grouper selon leurs affinités particulières m’entraînerait trop loin; je veux tenir compte, essentiellement, de leur commune vertu. Pour moi, la plus forte est celle qui présente le degré d’arbitraire le plus élevé, je ne le cache pas; celle qu’on met le plus longtemps à traduire en langage pratique, soit qu’elle recèle une dose énorme de contradiction apparente, soit que l’un de ses termes en soit curieusement dérobé, soit que s’annonçant sensationnelle, elle ait l’air de se dénouer faiblement (qu’elle ferme brusquement l’angle de son compas), soit qu’elle tire d’elle-même une justification formelle dérisoire, soit qu’elle soit d’ordre hallucinatoire, soit qu’elle prête très naturellement à l’abstrait, le masque du concret, ou inversement, soit qu’elle implique la négation de quelque propriété physique élémentaire, soit qu’elle déchaîne le rire. Et voici, dans l’ordre, quelques exemples:

Le rubis du champagne. Lautréamont.

Beau comme la loi de l’arrêt du développement de la poitrine chez les adultes dont la propension à la croissance n’est pas en rapport avec la quantité de molécules que leur organisme s’assimile. Lautréamont.

Une église se dressait éclatante comme une cloche. Philippe Soupault.

Dans le sommeil de Rrose Sélavy il y a un nain sorti d’un puits qui vient manger son pain la nuit. Robert Desnos.

Sur le pont la rosée à tête de chatte se berçait. André Breton.

Un peu à gauche, dans mon firmament deviné, j’aperçois —mais sans doute n’est-ce qu’une vapeur de sang et de meurtre le brillant dépoli des perturbations de la liberté. Louis Aragon.

Dans la forêt incendiée,
Les lions étaient frais
. Roger Vitrac.

La couleur des bas d’une femme n’est pas forcément à l’image de ses yeux, ce qui a fait dire à un philosophe qu’il est inutile de nommer: «Les céphalopodes ont plus de raisons que les quadrupèdes de haïr le progrès.» Max Morise.

1° Qu’on le veuille ou non, il y a là de quoi satisfaire à plusieurs exigences de l’esprit. Toutes ces images semblent témoigner que l’esprit est mûr pour autre chose que les bénignes joies qu’en général il s’accorde. C’est la seule manière qu’il ait de faire tourner à son avantage la quantité idéale d’événements dont il est chargé. Ces images lui donnent la mesure de sa dissipation ordinaire et des inconvénients qu’elle offre pour lui. Il n’est pas mauvais qu’elles le déconcertent finalement, car déconcerter l’esprit c’est le mettre dans son tort. Les phrases que je cite y pourvoient grandement. Mais l’esprit qui les savoure en tire la certitude de se trouver dans le droit chemin; pour lui-même, il ne saurait se rendre coupable d’argutie; il n’a rien à craindre puisqu’en outre il se fait fort de tout cerner.

2° L’esprit qui plonge dans le surréalisme revit avec exaltation la meilleure part de son enfance. C’est un peu pour lui la certitude de qui, étant en train de se noyer, repasse, en moins d’une minute, tout l’insurmontable de sa vie. On me dira que ce n’est pas très encourageant. Mais je ne tiens pas à encourager ceux qui me diront cela. Des souvenirs d’enfance et de quelques autres se dégage un sentiment d’inaccaparé et par la suite de dévoyé, que je tiens pour le plus fécond qui existe. C’est peut-être l’enfance qui approche le plus de la «vraie vie»; l’enfance au-delà de laquelle l’homme ne dispose, en plus de son laissez-passer, que de quelques billets de faveur; l’enfance où tout concourait cependant à la possession efficace, et sans aléas, de soi-même. Grâce au surréalisme, il semble que ces chances reviennent. C’est comme si l’on courait encore à son salut, ou à sa perte. On revit, dans l’ombre, une terreur précieuse. Dieu merci, ce n’est encore que le Purgatoire. On traverse, avec un tressaillement, ce que les occultistes appellent des paysages dangereux. Je suscite sur mes pas des monstres qui guettent; ils ne sont pas encore trop malintentionnés à mon égard et je ne suis pas perdu, puisque je les crains. Voici «les éléphants à tête de femme et les lions volants» que, Soupault et moi, nous tremblâmes naguère de rencontrer, voici le «poisson soluble» qui m’effraye bien encore un peu. POISSON SOLUBLE, n’est-ce pas moi le poisson soluble, je suis né sous le signe des Poissons et l’homme est soluble dans sa pensée! La faune et la flore du surréalisme sont inavouables.

3° Je ne crois pas au prochain établissement d’un poncif surréaliste. Les caractères communs à tous les textes du genre, parmi lesquels ceux que je viens de signaler et beaucoup d’autres que seules pourraient nous livrer une analyse logique et une analyse grammaticale serrées, ne s’opposent pas à une certaine évolution de la prose surréaliste dans le temps. Venant après quantité d’essais auxquels je me suis livré dans ce sens depuis cinq ans et dont j’ai la faiblesse de juger la plupart extrêmement désordonnés, les historiettes qui forment la suite de ce volume m’en fournissent une preuve flagrante. Je ne les tiens à cause de cela, ni pour plus dignes, ni pour plus indignes, de figurer aux yeux du lecteur les gains que l’apport surréaliste est susceptible de faire réaliser à sa conscience. […]

Ce monde n’est que très relativement à la mesure de la pensée et les incidents de ce genre ne sont que les épisodes jusqu’ici les plus marquants d’une guerre d’indépendance à laquelle je me fais gloire de participer. Le surréalisme est le «rayon invisible» qui nous permettra un jour de l’emporter sur nos adversaires. «Tu ne trembles plus, carcasse.» Cet été les roses sont bleues; le bois c’est du verre. La terre drapée dans sa verdure me fait aussi peu d’effet qu’un revenant. C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires. L’existence est ailleurs.

André Breton, fin du Manifeste du Surréalisme, 1924

On y est donc. Tripatif, le Surréalisme est verbal et pictural, blablateux et croûteux. Il est le grand écart du dire et du montrer, du dégoiser et du triturer. Il est l’anti-ordinaire. Et sa crise débute là, juste là. Car ce qui fut sera, ma foi, et ce qui est ne fut pas. D’introduire les lionnesses fraîches ou les roses bleues, le Surréalisme les installe, les banalise, les instaure dans le champ, elles qui flageolaient dans le barbouille-bourbier ambivalent des demi-mesures moirées de notre flatulent imaginaire. Fatalement, le Surréalisme relaie, en aval, la banalisation qu’il affectait tant, en amont, de subvertir. Il congèle, il récupère, il pétrifie, il effigi-fige. Matois, conique, ployé, mœbiusesque, il s’en rend hautement cours des comptes, du reste. Il craint, il fiente, il troullardise. Il s’avise de la fatalité de la course en avant qui le triture, le ceint et le ceinture. Le Surréalisme, dans l’urgence qu’il engendre, se démarque par avance de ceux qui se démarqueront par la suite de lui. Plâtras effrité chuintant l’angoisse de son existe-temps-ciel, il anticipiote ses schisme en grimaçant comme un gargouille de flan flageolant.

Revenons à la lancinante fatalité du flingue, qui colle aux guêtres de Breton comme un mauvais grumeau au cul du grand dada-joual cosmique, tirant lui-même, en boudant blême, la charrette pénitente de tous nos ennuis mondio-visionnisés. Breton a dit, j’invente pas ça, on le sait tous: «L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule.» Cet acte aujourd’hui se fait. Il est plus surréaliste et imaginaire, il est réaliste et factuel. Il en perd ainsi toute ampleur imaginaire et, axiologie à part, c’est moins sa fort questionnable moralité que sa banalité cruelle qui l’extirpe de toute motricité artistique… et on va pas pleurer pour une telle perte de chic. Prenez des photos de la Victoire Pas-de-Tête de Samoa-troce, faites en des photocopies bien grisâtres, roulez-les en papillotes et chiquez vous les en vous promenant le long de la rivière rougie par le soleil couchant et c’est le fil de l’eau de feu qui vous paraîtra de loin plus surréaliste que la teneur rabougrie, amère et malingre de votre chique helléno-statuaire. Lulu Banalité tue le surréel autant que Mimi Criminalité le poisse de sanguinoles larmoyantes et de larmes sanglantes. On ne va pas s’étendre et pavoiser face à un monde qui lui, déjà indubitablement, s’est couché. Flinguer n’est plus surréaliser, c’est sinistrement réaliser. C’est dit, c’est plié.

Et voici d’ici le défi. Je défie l’univers carnassier et délétère des Teste du Temps de formuler un critère imparable démarquant le Surréalisme de Dada. Quand on y fouille et y touille, c’est pour ne trouver que des arabesques chicanières entre roulures-proxos fondatrices, principalement (mais pas exclusivement) Tristan Tzara (pour Dada) VER-SUCE André Breton (pour le surréalisme). Mondain comme mon grain de sable dans la clepsydre hydraulique des têtes d’eau chercheuses qui conséquemment n’ont rien su trouver de bien miroitant sur la Quête Ion. Sauf que moi, j’ai formulé de longue date mon critère de démarcationisme entre Dada et Surréalisme. C’est arrivé à cause de ma copine qui vit en Chine et qui, ce jour là, se rendit au Ghana et y tomba dans un égout, se rompant plusieurs os. La revoici halée hors de lalalalala et re-catapultée en Chine, Machine, en chaise roulante et qui m’écrit ses déboires. De l’autre bout du monde, je lui rétorque de continuer d’écrire, qu’elle a désormais du corpus en masse de super bons matériaux bien charnus. Aussi effectif et historico-socialement factuel que les coups de flingues post-bretonniens dans les rues contemporaines, ceci est aussi, comme on le dirait en parler ordinaire: surréaliste. «Mais c’est surréaliste, ce que tu me dis là, Paul» qu’elle pourrait me brâmer sur ce point, ma cocotte sino-ghanéenne à roulettes. Pourrait pas trop dire, par contre, en parler ordinaire spontané toujours: «Mais c’est dadaïste, ce que tu me dis là, Paul». Et c’est le André Breton qui, une fois de plus l’a dans le cul pour ce qui en est d’échapper à la banalité factuelle contemporaine devant le Tristan Tzara. Raplapla. Comme le disait déjà Salvador Dali (avec bien plus de fatuité et bien moins de sens empirique): le Surréalisme, c’est moi… et les autres. Ben oui, puisqu’on le fait sans rougir ni mugir de la qualifier de surréaliste, la vie…

À ce point–ci de mon développement bretonnant, je ne résiste plus à l’envie de vous balancer mon texte surréaliste fondateur. Écrit en mars 1975 (j’avais donc 17 ans — l’enfance où tout concourait cependant à la possession efficace, et sans aléas, de soi-même), rafraîchi trente ans plus tard, circa 2005 (notamment par l’ajout matois et incisif du préfixe cyber-), comme texte (lyrics) sur la mélodie Easy Winner de Scott Joplin. Enfourne-ça dans ton giron, André Breton.

Imaginez

Faites un petit effort en point d’orque.
Je vais vous demander d’imaginer.

Imaginez un physicien qui fait du chameau en Suisse.
Imaginez un crapaud tout vert qui fume de la réglisse.
Imaginez une soupe dont les pois se transforment en grelots.
On un alligator à claque,
Une toupie hamac,
L’inventeur du pou robot.

Un hippopotame bleu
Qui permute
Des logarithmes ionisés
Sur la lune
En avalant de l’arak
Multicolore
Et radioactif.

Imaginez le château Frontenac mâchant une chique d’LSD.
Imaginez un Larousse en trois tomes qui danse le yéyé.
De l’imaginer, ce serait malaisé.

Imaginez Abraham Lincoln à poil sur papier glacé.
Imaginez un surmulot rose conduisant un cabriolet.
Imaginez une locomotive qui broute des pissenlits.
Ou un billet de huit dollars,
Des lunettes pour canards,
Un œuf qui se reproduit.

Ou encore la tour Eiffel prenant le thé avec Big Ben.
Éléphants microscopiques,
Escargots sautillants.
Cobras chanteurs dans un caf’conc’ à Paris.
Ou bien encore
Un cheval mou
Se digérant au soleil,
Et qui chlingue
Ce grand parfum
De numéro quatre-vingt-douze,
Et qui n’a peur des jupitériens.

Ah si seulement les Agatha Christie se dissolvaient.
Ah si seulement les dentistes du Pôle Sud
Aimaient le plancton
Rose à pois verts
Et colérique.
Imaginez, imaginez, une pyramide carrée.
Ou bien encore une armée composé d’un quidam
Manchot, cul-de-jatte
Et paralytique.

Allez, imaginez, tout ce que vous voudrez.
Car pour l’imagination, tout est permis.
Mais c’est pas si facile que ça.
Et ce monde lapidaire
De l’imaginaire
Peuplé de cadavres exquis,
Il n’est pas si
Hirsute ou biscornu que ça.

Imaginez un papier buvard servant de langue à Churchill.
Imaginez le lumpenprolétariat guindé, en habits de ville.
Imaginez un cyber-nabab que trouble l’inflation.
Et en conclusion
Essayez d’imaginer une énumération
Qui étale Prévert
De tout son long.

(tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé, 2013)

Voilà. Imaginez. Le Surréalisme forgé en clef… Oyez, oyez… On catapulte ça puis, tout de Mânes, on essouffle. J’en ferais peut-être cent des comme celui-là mais j’en ferais pas mille, tu vois. La faune du surréalisme est pas juste inavouable, elle est fatalement peu multipliable, surtout si on force. Si on laisse aller par contre, elle fulmine, culmine et exponentialise. Ben Beau Dommage & Banco. Y a qu’à se tourner vers l’internet, le grand cloaque absolu et épormyable du Surréalisme et du Dadaïsme. Imaginez (derechef) la prédiction en 1916. Un jour les mecs et les nanas, ils se tourneront vers un écran-clavier et y éructeront en VERBUM et en PICTURA des torrents de Surréalismo-dadaïsme qui deviendront automatiquement disponibles et reproductibles sans distinction ni discrimination pour la planète entière. Ni Tzara ni Breton l’avaient vu venir, celle-là, nom d’un mirliton.

Et pourtant c’est désormais tellement factuel et banal qu’on ne le voit plus se débiter, se débiner, nous non plus. Et Breton, sur l’entremet, eh ben, il en reste de craie…

Portrait d’André Breton par Victor Brauner (1934)

Portrait d’André Breton par Victor Brauner (1934)

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Casey au bâton (Ernest Lawrence Thayer)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2016

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Écrit il y a plus de cent-vingt ans ans, ce poème mi-lyrique mi-satirique, très connu aux USA, attendait encore sa traduction française. Et pour cause. Le problème qu’il pose est moins linguistique qu’ethnoculturel. Il s’agit de traduire le baseball, jeu et institution culturelle strictement américains dont la terminologie française n’existe qu’en un endroit au monde: le Québec (et le Canada francophone). Ce texte, version américaine de la leçon universelle véhiculée depuis Ésope dans Le lièvre et la tortue, est doté d’une chute qui en fait en soi une petite rareté de la littérature continentale. Beaucoup d’américains et de canadiens anglophones connaissent d’ailleurs par cœur la si triste dernière strophe de la version originale de ce poème. La présente traduction de ce délice insolite se veut un hommage à tous ces commentateurs sportifs qui ont bercé les langueurs radiophoniques estivales de notre enfance dans la belle langue de chez nous, qui peut tout dire et trouve toujours les mots pour le dire.

Casey au bâton
Ernest Lawrence Thayer (titre original: Casey at the bat)
Traduction : Paul Laurendeau – 2008
Paru initialement dans le San Francisco Examiner, le 3 juin 1888.

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Ça n’aillait pas fort pour les joueurs de Mudville ce jour là.
Juste une dernière manche à jouer, sur un compte de cinq à trois.
Cooney meurt au premier but, Barrow rate le même coussin.
Et un silence opaque et dense envahit les gradins.

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Quelques personnes s’en vont déjà, ne comptant plus sur rien.
Mais la plupart garde l’espoir, cet éternel lot humain.
Ils se disent, si seulement Casey pouvait monter au front
Ça changerait l’enjeu des mises d’avoir Casey au bâton.

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Mais Flynn et Jimmy Blake précèdent Casey dans l’alignement.
Le premier est un incapable. L’autre est un impotent.
Et la foule mélancolique ne se fait pas d’illusion.
Il semble quasi impossible que Casey vienne au bâton.

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Mais soudain Flynn cogne un simple, à la surprise générale.
Puis Blake le mal aimé déchiquette le cuir de la balle.
Quand la poussière retombe et qu’on voit ce qui s’est passé,
Blake étreint le deuxième but, Flynn au troisième est perché.

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Issue de cinq mille gorges, une unanime clameur jaillit.
Elle roule dans la vallée, elle fait frémir les verts taillis,
Elle percute le flanc des montagnes, résonne dans les vallons
Car Casey, le grand Casey va s’avancer au bâton.

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Élégant, très à l’aise Casey marche et prend position.
Il sourit, assure une pose de complète décontraction,
Ajuste son couvre-chef sous un tonnerre d’acclamations.
Plus de doute dans le moindre esprit : Casey est au bâton.

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Dix mille yeux ronds se braquent sur lui. Il empoigne la poussière,
Se frotte les mains, se claque les paumes. Cinq mille voix vocifèrent.
Quand le lanceur lève le bras et que la balle quitte sa main,
Casey a l’oeil plein de mépris et le sourire en coin.

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La sphère gainée de cuir fend l’air, propulsée promptement
Et Casey la regarde voler, d’un air indifférent.
Le long du frappeur impavide file le projectile.
«Une prise!» crie l’arbitre. Casey dit : « Elle était trop facile ».

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De l’estrade noire de monde jaillit un cri tonitruant
Comme quand la mer frappe les falaises par un jour de gros temps.
«Mort à l’arbitre» peste une voix quelque part sur les gradins.
On mettrait bien l’arbitre à mal, mais Casey lève une main.

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Il signale ainsi que le jeu continue et qu’il faut
Faire preuve de charité chrétienne. On se tait tout là haut.
Casey fait signe au lanceur de lancer. Celui-ci vise.
Casey ne s’élance toujours pas. L’arbitre annonce : « Deux prises ! »

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«Vendu!» s’écrie la multitude. L’écho répond «Vendu!»
Mais le regard de Casey fait taire la foule éperdue.
On voit que le frappeur tendu, livide prend position.
La prochaine balle sera frappée par Casey pour de bon.

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Casey ne sourit plus. Il hait. Il a les dents serrées.
Au dessus du marbre, un bâton se met à s’agiter.
Voici que le lanceur agit et que la balle s’échappe.
Voici que ce bâton fend l’air. Casey s’élance et frappe.

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Quelque part dans ce beau pays, le soleil brille et luit.
Quelque part un concert a lieu. Quelque part on sourit.
Quelque part des gens chantent, des enfants sautent à cloche-pied.
Mais Mudville est sans joie : le grand Casey est retiré.

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La Méthode Coué. Le simplisme triomphaliste de l’autosuggestion jovialiste d’un autre temps

Posted by Ysengrimus sur 2 juillet 2016

Émile Coué

Il y a quatre-vingt dix ans pilepoil mourrait une petit pharmacien tonique et chafouin du nom de Émile Coué (1857-1926). Il fut en son temps le champion de l’autosuggestion consciente, dans la joie, la candeur et la ferveur. Le simplisme triomphaliste de l’autosuggestion jovialiste au pouvoir, rien de moins. Mais lisons plutôt l’ouverture de son triomphal La Maîtrise de soi-même par l’autosuggestion consciente (1922).

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MESDAMES, MESSIEURS,

La suggestion ou plutôt l’autosuggestion est un sujet tout à fait nouveau, en même temps qu’il est aussi vieux que le monde.

Il est nouveau en ce sens que, jusqu’à présent, il a été mal étudié et, par conséquent, mal connu; il est ancien parce qu’il date de l’apparition de l’homme sur la terre. En effet, l’autosuggestion est un instrument que nous possédons en naissant et cet instrument, ou mieux cette force, est doué d’une puissance inouïe, incalculable, qui, suivant les circonstances, produit les meilleurs ou les plus mauvais effets. La connaissance de cette force est utile à chacun de nous, mais elle est plus particulièrement indispensable aux médecins, aux magistrats, aux avocats, aux éducateurs de la jeunesse.

Lorsqu’on sait la mettre en pratique d’une façon consciente, on évite d’abord de provoquer chez les autres des autosuggestions mauvaises dont les conséquences peuvent être désastreuses, et ensuite l’on en provoque consciemment de bonnes qui ramènent la santé physique chez les malades, la santé morale chez les névrosés, les dévoyés, victimes inconscientes d’autosuggestions antérieures, et aiguillent dans la bonne voie des esprits qui avaient tendance à s’engager dans la mauvaise.

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L’ÊTRE CONSCIENT ET L’ÊTRE INCONSCIENT

Pour bien comprendre les phénomènes de la suggestion, ou pour parler plus justement, de l’autosuggestion, il est nécessaire de savoir qu’il existe en nous deux individus absolument distincts l’un de l’autre. Tous deux sont intelligents; mais, tandis que l’un est conscient, l’autre est inconscient. C’est la raison pour laquelle son existence passe généralement inaperçue.

Et cependant cette existence est facile à constater, pour peu qu’on se donne la peine d’examiner certains phénomènes et qu’on veuille bien y réfléchir quelques instants. En voici des exemples:

Tout le monde connaît le somnambulisme, tout le monde sait qu’un somnambule se lève la nuit, sans être éveillé, qu’il sort de sa chambre après s’être habillé ou non, qu’il descend des escaliers, traverse des corridors et que, après avoir exécuté certains actes ou accompli certain travail, il revient à sa chambre, se recouche, et montre le lendemain le plus grand étonnement en trouvant terminé un travail qu’il avait laissé inachevé la veille.

Cependant c’est lui qui l’a fait, bien qu’il n’en sache rien. À quelle force son corps a-t-il obéi, si ce n’est à une force inconsciente, à son être inconscient?

Considérons maintenant, si vous le voulez bien, le cas trop fréquent, hélas, d’un alcoolique atteint de delirium tremens. Comme pris d’un accès de démence, il s’empare d’une arme quelconque, couteau, marteau, hachette, et frappe, frappe furieusement ceux qui ont le malheur d’être dans son voisinage. Quand, l’accès terminé, l’homme recouvre ses sens, il contemple avec horreur la scène de carnage qui s’offre à sa vue, ignorant que c’est lui-même qui en est l’auteur. Ici encore, n’est-ce pas l’inconscient qui a conduit ce malheureux?

Si nous comparons l’être conscient à l’être inconscient, nous constatons que, tandis que le conscient est doué souvent d’une mémoire très infidèle, l’inconscient, au contraire, est pourvu d’une mémoire merveilleuse, impeccable, qui enregistre, à notre insu, les moindres événements, les moindres faits de notre existence. De plus, il est crédule et accepte, sans raisonner, ce qu’on lui dit. Et, comme c’est lui qui préside au fonctionnement de tous nos organes par l’intermédiaire du cerveau, il se produit ce fait, qui vous semble plutôt paradoxal, que s’il croit que tel ou tel organe fonctionne bien ou mal, que nous ressentons telle ou telle impression, cet organe, en effet, fonctionne bien ou mal, ou bien nous ressentons telle ou telle impression.

Non seulement l’inconscient préside aux fonctions de notre organisme, mais il préside aussi à l’accomplissement de toutes nos actions, quelles qu’elles soient.

C’est lui que nous appelons imagination et qui, contrairement à ce qui est admis, nous fait toujours agir, même et surtout contre notre volonté, lorsqu’il y a antagonisme entre ces deux forces.

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VOLONTÉ ET IMAGINATION

Si nous ouvrons un dictionnaire et que nous cherchions le sens du mot volonté, nous trouverons cette définition: «Faculté de se déterminer librement à certains actes». Nous accepterons cette définition comme vraie, inattaquable. Or, rien n’est plus faux, et cette volonté, que nous revendiquons si fièrement, cède toujours le pas à l’imagination. C’est une règle absolue, qui ne souffre aucune exception.

Blasphème! Paradoxe! vous écrierez-vous. Nullement. Vérité, pure vérité, vous répondrai-je.

Et pour vous en convaincre, ouvrez les yeux, regardez autour de vous, et sachez comprendre ce que vous voyez. Vous vous rendrez compte alors que ce que je vous dis n’est pas une théorie en l’air, enfantée par un cerveau malade, mais la simple expression de ce qui est.

Supposons que nous placions sur le sol une planche de 10 mètres de long sur 0 m. 25 de large, il est évident que tout le monde sera capable d’aller d’un bout à l’autre de cette planche sans mettre le pied à côté. Changeons les conditions de l’expérience et supposons cette planche placée à la hauteur des tours d’une cathédrale, quelle est donc la personne qui sera capable de s’avancer, seulement d’un mètre, sur cet étroit chemin? Est-ce vous qui m’écoutez? Non, sans doute. Vous n’auriez pas fait deux pas que vous vous mettriez à trembler et que, malgré tous vos efforts de volonté, vous tomberiez infailliblement sur le sol.

Pourquoi donc ne tomberez-vous pas si la planche est à terre et pourquoi tomberez-vous si elle est élevée? Tout simplement parce que, dans le premier cas, vous vous imaginez qu’il vous est facile d’aller jusqu’au bout de cette planche, tandis que, dans le second, vous vous imaginez que vous ne le pouvez pas.

Remarquez que vous avez beau vouloir avancer: si vous vous imaginez que vous ne le pouvez pas, vous êtes dans l’impossibilité absolue de le faire.

Si des couvreurs, des charpentiers, sont capables d’accomplir cette action, c’est qu’ils s’imaginent qu’ils le peuvent.

Le vertige n’a pas d’autre cause que l’image que nous nous faisons que nous allons tomber; cette image se transforme immédiatement en acte, malgré tous nos efforts de volonté, d’autant plus vite même que ces efforts sont plus violents.

Considérons une personne atteinte d’insomnie. Si elle ne fait pas d’efforts pour dormir, elle restera tranquille dans son lit. Si, au contraire, elle veut dormir, plus elle fait d’efforts, plus elle est agitée.

N’avez-vous pas remarqué que plus vous voulez trouver le nom d’une personne que vous croyez avoir oublié, plus il vous fuit, jusqu’au moment où substituant dans votre esprit l’idée «ça va revenir» à l’idée «j’ai oublié» le nom vous revient tout seul, sans le moindre effort?

Que ceux qui font de la bicyclette se rappellent leurs débuts. Ils étaient sur la route, se cramponnant à leur guidon, dans la crainte de tomber. Tout à coup, apercevant au milieu du chemin un simple petit caillou ou un cheval, ils cherchaient à éviter l’obstacle, plus droit ils se dirigeaient sur lui.

À qui n’est-il pas arrivé d’avoir le fou rire, c’est-à-dire un rire qui éclatait d’autant plus violemment que l’on faisait plus d’efforts pour le retenir?

Que était l’état d’esprit de chacun dans ces différentes circonstances? Je veux ne pas tomber, mais je ne peux pas m’en empêcher; je veux dormir, mais je ne peux pas; je veux trouver le nom de Madame Chose, mais je ne peux pas; je veux éviter l’obstacle, mais je ne peux pas; je veux contenir mon rire, mais je ne peux pas.

Comme on le voit, dans chacun de ces conflits, c’est toujours l’imagination qui l’emporte sur la volonté, sans aucune exception.

Dans le même ordre d’idées, ne voyons-nous pas qu’un chef qui se précipite en avant, à la tête de ses troupes, les entraîne toujours après lui, tandis que le cri: «Sauve qui peut!» détermine presque fatalement une déroute? Pourquoi? C’est que, dans le premier cas, les hommes s’imaginent qu’ils doivent marcher en avant et que, dans le second, ils s’imaginent qu’ils sont vaincus et qu’il leur faut fuir pour échapper à la mort.

Panurge n’ignorait pas la contagion de l’exemple, c’est-à-dire l’action de l’imagination, quand, pour se venger d’un marchand avec lequel il naviguait, il lui achetait son plus gros mouton et le jetait à la mer, certain d’avance que le troupeau suivrait tout entier, ce qui eut lieu, du reste.

Nous autres, hommes, nous ressemblons plus ou moins à la gent moutonnière et, contre notre gré, nous suivons irrésistiblement l’exemple d’autrui, nous imaginant que nous ne pouvons faire autrement.

Je pourrais citer encore mille autres exemples, mais je craindrais que cette énumération ne devînt fastidieuse. Je ne puis cependant passer sous silence ce fait qui montre la puissance énorme de l’imagination, autrement dit, de l’inconscient dans sa lutte contre la volonté.

Il y a des ivrognes qui voudraient bien ne plus boire, mais qui ne peuvent s’empêcher de le faire. Interrogez-les, ils vous répondront, en toute sincérité, qu’ils voudraient être sobres, que la boisson les dégoûte, mais qu’ils sont irrésistiblement poussés à boire, malgré leur volonté, malgré le mal qu’ils savent que cela leur fera…

De même, certains criminels commettent des crimes malgré eux, et quand on leur demande pourquoi ils ont agi ainsi, ils répondent: «Je n’ai pas pu m’en empêcher, cela me poussait, c’était plus fort que moi.»

Et l’ivrogne et le criminel disent vrai; ils sont forcés de faire ce qu’ils font, par la seule raison qu’ils s’imaginent ne pas pouvoir s’en empêcher.

Ainsi donc, nous qui sommes si fiers de notre volonté, nous qui croyons faire librement ce que nous faisons, nous ne sommes en réalité que pauvres fantoches dont notre imagination tient tous les fils. Nous se cessons d’être ces fantoches que lorsque nous avons appris à la conduire.

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SUGGESTION ET AUTOSUGGESTION

D’après ce qui précède, nous pouvons assimiler l’imagination à un torrent qui entraîne fatalement le malheureux qui s’y est laissé tomber, malgré sa volonté de gagner la rive. Ce torrent semble indomptable; cependant si vous savez vous y prendre, vous le détournerez de son cours, vous le conduirez à l’usine, et là vous transformerez sa force en mouvement, en chaleur, en électricité.

Si cette comparaison ne vous semble pas suffisante, nous assimilerons l’imagination (la folle du logis, comme on s’est plu à l’appeler) à un cheval sauvage qui n’a ni guides, ni rênes. Que peut faire le cavalier qui le monte, sinon se laisser aller où il plaît au cheval de le conduire? Et, souvent alors, si ce dernier s’emporte, c’est dans le fossé que s’arrête sa course. Que le cavalier vienne à mettre des rênes à ce cheval, et les rôles sont changés. Ce n’est plus lui qui va où il veut, c’est le cavalier qui fait suivre au cheval la route qu’il désire.

Maintenant que nous nous sommes rendu compte de la force énorme de l’être inconscient ou imaginatif, je vais montrer que cet être, considéré comme indomptable, peut être aussi facilement dompté qu’un torrent ou un cheval sauvage.

Mais avant d’aller plus loin, il est nécessaire de définir soigneusement deux mots que l’on emploie souvent, sans qu’ils soient toujours bien compris. Ce sont les mots suggestion et autosuggestion.

Qu’est-ce donc que la suggestion? On peut la définir «l’action d’imposer une idée au cerveau d’une personne». Cette action existe-t-elle réellement? À proprement parler, non. La suggestion n’existe pas en effet par elle-même; elle n’existe et ne peut exister qu’à la condition sine qua non de se transformer chez le sujet en autosuggestion. Et ce mot, nous définirons «l’implantation d’une idée en soi-même par soi-même». Vous pouvez suggérer quelque chose à quelqu’un; si l’inconscient de ce dernier n’a pas accepté cette suggestion, s’il ne l’a pas digérée, pour ainsi dire, afin de la transformer en autosuggestion, elle ne produit aucun effet.

Il m’est arrivé quelquefois de suggérer une chose plus ou moins banale à des sujets très obéissants d’ordinaire, et de voir ma suggestion échouer. La raison en est que l’inconscient de ces sujets s’était refusé à l’accepter et ne l’avait pas transformée en autosuggestion.

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EMPLOI DE L’AUTOSUGGESTION

Je reviens à l’endroit où je disais que nous pouvons dompter et conduire notre imagination, comme on dompte un torrent ou un cheval sauvage. Il suffit pour cela, d’abord de savoir que cela est possible (ce que presque tout le monde ignore), et ensuite d’en connaître le moyen. Eh bien! ce moyen est fort simple; c’est celui que, sans le vouloir, sans le savoir, d’une façon absolument inconsciente de notre part, nous employons chaque jour depuis que nous sommes au monde, mais que, malheureusement pour nous, nous employons souvent mal et pour notre plus grand dam. Ce moyen c’est l’autosuggestion.

Tandis que, habituellement, on s’autosuggère (sic) inconsciemment, il suffit de s’autosuggérer consciemment et le procédé consiste en ceci: d’abord, bien peser avec sa raison les choses qui doivent faire l’objet de l’autosuggestion et, selon que celle-ci répond oui ou non, se répéter plusieurs fois, sans penser à autre chose: «Ceci vient ou ceci se passe; ceci sera ou ne sera pas, etc. etc.,» et si l’inconscient accepte cette suggestion, s’il s’autosuggère, on voit la ou les choses se réaliser de point en point.

Ainsi entendue, l’autosuggestion n’est autre chose que l’hypnotisme tel que je le comprends et que je définis par ces simples mots: Influence de l’imagination sur l’être moral et l’être physique de l’homme.

Or, cette action est indéniable et, sans revenir aux exemples précédents, j’en citerai quelques autres.

Si vous vous persuadez à vous-même que vous pouvez faire une chose quelconque, pourvu qu’elle soit possible, vous la ferez, si difficile qu’elle puisse être. Si, au contraire, vous vous imaginez ne pas pouvoir faire la chose la plus simple du monde, il vous est impossible de la faire et les taupinières deviennent pour vous des montagnes infranchissables.

Tel est le cas des neurasthéniques qui, se croyant incapable du moindre effort, se trouvent souvent dans l’impossibilité de faire seulement quelques pas sans ressentir une extrême fatigue. Et ces mêmes neurasthéniques, quand ils font des efforts pour sortir de leur tristesse, s’y enfoncent de plus en plus, semblables au malheureux qui s’enlise et qui s’enfonce d’autant plus vite qu’il fait plus d’efforts pour se sauver.

De même il suffit de penser qu’une douleur s’en va pour sentir en effet cette douleur disparaître peu à peu, et, inversement, il suffit de penser que l’on souffre pour que l’on sente immédiatement venir la souffrance.

Je connais certaines personnes qui prédisent à l’avance qu’elles auront la migraine tel jour, dans telles circonstances, et, en effet, au jour dit, dans les circonstances données elles la ressentent. Elles se sont elles-mêmes donné leur mal, de même que d’autres se guérissent leur par autosuggestion consciente.

Je sais que, généralement, on passe pour fou aux yeux du monde, quand on ose émettre des idées qu’il n’est pas habitué à entendre. Eh bien, au risque de passer pour fou, je dirai que, si nombre de personnes sont malades moralement et physiquement, c’est qu’elles s’imaginent être malades, soit au moral, soit au physique; si certaines personnes sont paralytiques, sans qu’il y ait aucune lésion chez elles, c’est qu’elles s’imaginent être paralysées, et c’est parmi ces personnes que se produisent les guérisons les plus extraordinaires.

Si certains sont heureux ou malheureux, c’est qu’ils s’imaginent être heureux ou malheureux, car deux personnes, placées exactement dans les mêmes conditions, peuvent se trouver, l’une parfaitement heureuse, l’autre absolument malheureuse.

La neurasthénie, le bégaiement, les phobies, la kleptomanie, certaines paralysies, etc., ne sont autre chose que le résultat de l’action de l’inconscient sur l’être physique ou moral.

Mais si notre inconscient est la source de beaucoup de nos maux, il peut aussi amener la guérison de nos affections morales et physiques. Il peut, non seulement réparer le mal qu’il a fait, mais encore guérir des maladies réelles, si grande est son action sur notre organisme.

Isolez-vous dans une chambre, asseyez-vous dans un fauteuil, fermez les yeux pour éviter toute distraction, et pensez uniquement pendant quelques instants: «Telle chose est en train de disparaître », « telle chose est en train de venir.»

Si vous vous êtes fait réellement de l’autosuggestion, c’est-à-dire si votre inconscient a fait sienne l’idée que vous lui avez offerte, vous êtes tout étonné de voir se produire la chose que vous avez pensée. (Il est à noter que le propre des idées autosuggérées est d’exister en nous à notre insu et que nous ne pouvons savoir qu’elles y existent que par les effets qu’elles produisent.) Mais surtout, et cette recommandation est essentielle, que la volonté n’intervienne pas dans la pratique de l’autosuggestion; car, si elle n’est pas d’accord avec l’imagination, si l’on pense: «Je veux que telle ou telle chose se produise,» et que l’imagination dise: «Tu le veux, mais cela ne sera pas, » non seulement on n’obtient pas ce que l’on veut, mais encore on obtient exactement le contraire.

Cette observation est capitale, et elle explique pourquoi les résultats sont si peu satisfaisants quand, dans le traitement des affections morales, on s’efforce de faire la rééducation de la volonté. C’est à l’éducation de l’imagination qu’il faut s’attacher, et c’est grâce à cette nuance que ma méthode a souvent réussi là où d’autres, et non des moindres, avaient échoué.

Des nombreuses expériences que je fais journellement depuis vingt ans et que j’ai observées avec un soin minutieux, j’ai pu tirer les conclusions qui suivent et que j’ai résumées sous forme de lois:

1° Quand la volonté et l’imagination sont en lutte, c’est toujours l’imagination qui l’emporte, sans aucune exception;

2° Dans le conflit entre la volonté et l’imagination, la force de l’imagination est en raison directe du carré de la volonté;

3° Quand la volonté et l’imagination sont d’accord, l’une ne s’ajoute pas à l’autre, mais l’une se multiplie par l’autre;

4° L’imagination peut être conduite.

(Les expressions «en raison directe du carré de la volonté» et «se multiplie» ne sont pas rigoureusement exactes. C’est simplement une image destinée à faire comprendre ma pensée.)

D’après ce qui vient d’être dit, il semblerait que personne ne dût jamais être malade. Cela est vrai. Toute maladie, presque sans exception, peut céder à l’autosuggestion, si hardie et si invraisemblable que puisse paraître mon affirmation; je ne dis pas cède toujours, mais peut céder, ce qui est différent.

Mais pour amener les gens à pratiquer l’autosuggestion consciente, il faut leur enseigner comment faire, de même qu’on leur apprend à lire ou à écrire, qu’on leur enseigne la musique, etc.

L’autosuggestion est, comme je l’ai dit plus haut, un instrument que nous portons en nous en naissant, et avec lequel nous jouons inconsciemment toute notre vie, comme un bébé joue avec son hochet. Mais c’est un instrument dangereux; il peut vous blesser, vous tuer même, si vous le maniez imprudemment et inconsciemment. Il vous sauve, au contraire, quand vous savez l’employer d’une façon consciente. On peut dire de lui ce qu’Ésope disait de la langue: «C’est meilleure, et en même temps la plus mauvaise chose du monde.»

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Émile Coué, La Maîtrise de soi-même par l’autosuggestion consciente (1922), Introduction.

Grand ancêtre de tout un courant tonitruant de psychologie populaire, Émile Coué est aujourd’hui un illustre inconnu doublé d’un remarquable oublié, alors qu’il faisait tout un tabac en son époque. Il bascula par la suite dans le ridicule un peu niaiseux de la grande naïveté populaire. Les lecteurs de Pif le chien du temps de ma douce enfance se souviendront des constantes références de Pif et d’Hercule à la «Méthode Coué ou Méthode d’Autosuggestion» pour se convaincre, par exemple, qu’il fait un temps radieux quand en fait il pleut à verse. Ils ont essayé ça à Woodstock d’ailleurs, avec un résultat fort moyen, m’enfin. Nous n’irons pas plus loin, sinon je serais gagné par le paradoxal sentiment que je cherche à suggérer (ceci NB) une conclusion (ou une autre) en vous sur la ci-devant Méthode Coué. C’est à vous de juger. Moi je vous laisse simplement ici avec ce magnifique slogan de Mai 68 (entre autres)…

Et conclueurs, concluez, sur Papy Coué…

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Réflexion sur les fondements interactifs et informatifs du cyber-journalisme

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2016

Extra-Extra
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Il y a quelques temps, lors d’un débat sur Les 7 du Québec, deux de nos plus assidus collaborateurs ont eu l’estoc suivant, parmi bien d’autres. C’était au cœur d’un de ces grands élans digressifs dont je me tiens bien loin désormais comme participant mais que je lis toujours très attentivement, car la sagesse y percole souvent. Après que Lambda ait déploré la sempiternelle rudesse des échanges, Epsilon lui dit ceci:

Mais Lambda, vous êtes tout autant rude avec vos interlocuteurs, et ça n’est pas grave. C’est une question de style. Et vous montrez que vous êtes particulièrement sensible à la rudesse d’autrui. Ce qui est bien.

Vous savez, sur internet, il ne faut pas prendre tout ça avec le même sérieux que dans la vie. Car tout est ajouté des émotions fantasmatiques sur le net, parce que nous n’avons pas la vraie personne en face de nous. Vraiment, il ne faut pas se focaliser sur des réponses un peu plus rudes que la coutume. Et ça fait partie du jeu. C’est sans conséquence. Et vous pourriez m’en dire autant que ça ne changerait pas l’opinion que j’ai de vous et mon comportement dans mes réponses à vos rudesses, le cas échéant.

Réponse de Lambda:

Vous parlez d’internet, Monsieur Epsilon, moi je vois un moyen de diffusion d’information, un journal, un magazine, un média d’information. Vous voyez ce site comme étant un média social, une sorte de Facebook où le discours citoyen se vautre dans les mondanités et l’opinion, avec bien entendu les accrochages d’usage. Votre vision ne correspond pas à la mienne.

Si on veut faire du Facebook, soit. Mais si on veut faire de l’information et pousser la réflexion, il faut un minimum de crédibilité et de sérieux. Comment voulez-vous concurrencer en crédibilité avec les médias de masse si on joue avec des clowns? Vous voyez beaucoup de professionnels de l’information insulter les gens? Moi, je n’en ai jamais vu.

Ces deux interventions, surtout la seconde, synthétisent toute la problématique actuelle du journalisme citoyen. Le problème journalistique se formule désormais comme suit, c’est inévitable. Comme suit, je dis bien, c’est à dire dans les termes fort peu anodins d’une crise existentielle. Le journalisme est-il un corps de comportements communicatifs normés, fatalement aseptisés, reçus, stabilisés historiquement, avec une certaine façon ritualisée de colliger l’information, de la synthétiser, de la disposer, de la desservir, qui serait constante. Est-il un comportement produisant un corpus circonscrit?… un peu comme la poésie en vers ou les recettes de cuisine sont constantes et à peu près stabilisables à travers le temps.

Ou alors le journalisme n’est-il pas lui-même rien d’autre qu’une vaste manifestation perfectionnée (une parmi d’autres), justement, de mondanité et de formulation d’opinion, dont les cyber-ressources actuelles ne révèlent jamais que la profonde mutation contemporaine. Le journalisme, malgré ce qu’il voudrait bien faire croire, c’est pas une discipline rigoureuse comme, disons, la géométrie. Cela implique d’importantes questions. Le caractère «professionnel» ou «informé» du journalisme traditionnel est-il jamais autre chose qu’une illusion un peu parcheminée de classe élitaire (bien entretenue par la frilosité classique de l’esprit de corps, lui-même effarouché par le progrès que l’explosion actuelle impose). Les divers journalismes jaunes, la presse poubelle ou potineuse ne sont pas des inventions très récentes. Les élucubrations bobardeuses journalistiques, les diffamations de personnalités politiciennes et les relations de rencontres d’OVNI, sont vieilles comme le journalisme. L’internet est loin, très loin, d’avoir inventé tout ça. L’internet n’a pas inventé non plus le discours polémique, dont en retrouve des traces virulentes jusque chez les Grecs et les Romains.

L’élément nouveau des conditions journalistiques contemporaines ne réside pas vraiment non plus dans le fait que n’importe quel ahuri peut s’improviser diffuseur d’information de presse. Rappelons-nous, un petit peu, de l’époque pas si lointaine où celui qui contrôlait le chantier de coupe de bois contrôlait la pulpe, que celui qui contrôlait la pulpe contrôlait le papier, et que celui qui contrôlait le papier contrôlait à peu près tout ce qui s’écrivait dessus. Le journalisme n’a JAMAIS existé dans un espace intellocratique serein et éthéré. Cela n’est pas. Et l’objectivité de la presse, depuis sa conformité au factuel jusqu’à l’équilibre des opinions qu’elle véhicule, a toujours été un leurre de classe, dont l’unique bonne foi, toute épisodique, fut de se laisser aller parfois à croire à sa propre propagande.

L’opposition entre mes deux intervenants ici pose de facto une triade critique Facebook/média citoyen/média élitaire et, nul ne peux le nier, c’est l’espace intermédiaire, celui du média citoyen, qui se cherche le plus et ce, à cause du poids des deux autres. Un mot sur ces trois facettes du tripode.

Médias journalistiques élitaires. Ils sont foutus en terme de crédibilité fondamentale et plus personne de sérieux ne cultive la moindre illusion au sujet de leur partialité de classe. En plus, ils se détériorent qualitativement, en misant de plus en plus sur des pigistes et des gloses et traductions-gloses d’agences de presse. L’électronique les tue lentement comme distributeurs d’un objet (commercial) matériel traditionnel, ce qui les compromet avec une portion significative de leurs lecteurs d’antan. L’éditorial d’autrefois, donnant péremptoirement la ligne d’un quotidien ou d’un hebdomadaire, n’est plus. Il a été remplacé par des chroniques de francs-tireurs vedettes portés plus par leur succès d’audimat que par une base doctrinale effective. À cause de tout cela, un temps, on croyait vraiment les journaux conventionnels condamnés. Mais ils ont manifesté une notable résilience. Mobilisant leurs ressources, ils se sont adaptés, étape par étape, aux différents cyber-dispositifs et, en s’appuyant sur des ressorts empiriques (apprentissage collectif graduel du fonctionnement des blogues journalistiques, menant à leur noyautage) et juridiques (intimidation de plus en plus virulente des formes de discours et de commerce alternatif), ils on refermé un par un les différents verrous de la liberté d’expression et d’action, tout en restant de solides instruments de diffusion de la pensée mi-propagandiste mi-soporifique de la classe bourgeoise. Une fois de plus on observe qu’une solution technique ne règlera jamais une crise sociale, elle s’y coulera comme instrument et la crise continuera de se déployer, dans ses contradictions motrices, sans moins, sans plus. Les médias élitaires n’ont donc pas perdu tant que ça leur aptitude à tout simplement faire taire. Ceci est la confirmation du fait que la qualité intrinsèque, l’adéquation factuelle ou la cohérence intellectuelle, ne sont pas du tout des obligations très nettes quand ton journal est le bras de la classe dominante.

Facebook (et tous ses équivalents tendanciels). L’immense espace où le discours citoyen se vautre dans les mondanités et l’opinion avec bien entendu les accrochages d’usage n’est pas déplorable à cause de l’empoigne qui y règne mais bien à cause de sa dimension de vaste soupe de plus en plus gargantuesque et inorganisée. Qui relit du stock émanant de ces dispositifs? Qui prend la mesure de la censure mécanique par mots-clés qui y sévit de plus en plus nettement. Et, malgré cette dernière, c’est fou l’information qui nous attend, en percolant, dans un corpus de type Facebook (ou équivalents). In magma veritas, si vous me passez le latin culinaire! Sauf que, allez la pêcher… Je me prends parfois à fantasmer une sorte de gros agrégateur hyper-fin (car il serait tributaire de la fulgurance de cette intelligence artificielle authentique qui est encore à être). J’entrerais, mettons «Croyance aux OVNI» ou «Arguments dénonçant la corruption politique» et mon super-agrégateur plongerait dans Facebook (et équivalents) et y pêcherait ces développements et les organiserait, les convoquerait, les corderait, par pays, par époques, par tendances politiques ou philosophiques. Le corpus informatif magnifique que ça donnerait. On s’en fiche un peu pas mal que ces gens se chamaillent entre eux. Ils parlent, ils s’informent, ils amènent des nouvelles, comme autrefois sur les places des villages et dans les grands chemins. Molière a appris la mort de Descartes d’un vagabond venant de Paris monté temporairement sur l’arrière d’un des charriots de son théâtre ambulant. Je peux parfaitement me faire enseigner les prémisses de la dissolution effective du capitaliste pas un gogo méconnu dont le texte dort en ce moment sur Facebook, MySpace ou myobscurewittyblog.com. Ne médisons pas trop des ci-devant médias sociaux. Ils sont la tapisserie du Bayeux de notre époque. Les historiens ne les jugeront absolument pas aussi sévèrement que nous le faisons.

Médias journalistiques citoyens. Entre les deux, il y a les médias citoyens. Un cadre présentatif journalistique un peu à l’ancienne, quoique «pour tous» (commentateurs et auteurs) sur lequel se déverse la tempête interactive, sabrée du cinglant blizzard de toutes les digressions, redites et empoignes. De fait, entre la redite-télex et l’édito de choc, les médias journalistiques citoyens cherchent encore leur formule, et maintes figures d’hier ont jeté la serviette, les concernant. Ces médias alternatifs, où tout est encore â faire, sont principalement cybernétiques bien évidemment. Et ils s’alimentent de deux héritages. Ce sont justement les deux héritages, complémentaires et interpénétrés, qui, bon an mal an, se rencontrent et se confrontent ici, dans mes deux citations d’ouverture: l’interactif et l’informatif. Il ne faut pas se mentir sur les médias citoyens, dont l’exaltation des débuts s’estompe. Les manifestations verbales et conversationnelles de la lutte des classes la plus aigüe y font rage. Rien n’est badin ici, rien n’est formel, rien n’est comportemental (courtois ou discourtois). Tout concerne la lutte des forces progressistes et des forces réactionnaires de notre société pour se positionner et se maintenir dans l’espace, secondaire certes, subordonné mais toujours sensible, de le communication de masse.

La lutte des classes se bridait pesamment, sous les piles de papier encré du journalisme conventionnel. Dans le journalisme citoyen, elle se débride allègrement dans les pixels. Pour le moment, cela ne rend pas la susdite lutte des classes nécessairement plus méthodique, avisée ou systématique mais subitement, ouf, quelle visibilité solaire!

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Dada!

Posted by Ysengrimus sur 8 février 2016

Il y a cent ans pile-poil, Tristan TZARA fonde DADA. Cela se fit comme suit… Un peu plus de deux ans plus tard paraissait le manifeste suivant:

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Tristan Tzara, Manifeste Dada, 23 mars 1918

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« Pour lancer un manifeste il faut vouloir : A.B.C.,
foudroyer contre 1, 2, 3,
s’énerver et aiguiser les ailes pour conquérir et répandre de petits et de grands a, b, c, signer, crier, jurer, arranger la prose sous une forme d’évidence absolue, irréfutable, prouver son non-plus-ultra et soutenir que la nouveauté ressemble à la vie comme la dernière apparition d’une cocotte prouve l’essentiel de Dieu. Son existence fut déjà prouvée par l’accordéon, le paysage et la parole douce. Imposer son A.B.C. est une chose naturelle, — donc regrettable. Tout le monde le fait sous une forme de cristalbluffmadone, système monétaire, produit pharmaceutique, jambe nue conviant au printemps ardent et stérile. L’amour de la nouveauté est la croix sympathique, fait preuve d’un je m’enfoutisme naïf, signe sans cause, passager, positif. Mais ce besoin est aussi vieilli. En donnant à l’art l’impulsion de la suprême simplicité : nouveauté, on est humain et vrai envers l’amusement, impulsif, vibrant pour crucifier l’ennui. Au carrefour des lumières, alerte, attentif, en guettant les années, dans la forêt.
J’écris un manifeste et je ne veux rien, je dis pourtant certaines choses et je suis par principe contre les manifestes, comme je suis aussi contre les principes (décilitres pour la valeur morale de toute phrase — trop de commodité; l’approximation fut inventée par les impressionnistes). J’écris ce manifeste pour montrer qu’on peut faire les actions opposées ensemble, dans une seule fraîche respiration; je suis contre l’action; pour la continuelle contradiction, pour l’affirmation aussi, je ne suis ni pour ni contre et je n’explique pas car je hais le bon sens. DADA — voilà un mot qui mène des idées à la chasse; chaque bourgeois est un petit dramaturge, invente des propos différents, au lieu de placer les personnages convenables au niveau de son intelligence, chrysalides sur les chaises, cherche les causes ou les buts (suivant la méthode psychanalytique qu’il pratique) pour cimenter son intrigue, histoire qui parle et se définit. Chaque spectateur est un intrigant, s’il cherche à expliquer un mot (connaître!). Du refuge ouaté des complications serpentines, il faut manipuler ses instincts. De là les malheurs de la vie conjugale.
Expliquer: Amusement des ventre rouges aux moulins des crânes vides.

DADA NE SIGNIFIE RIEN
Si l’on trouve futile et si l’on ne perd son temps pour un mot qui ne signifie rien… La première pensée qui tourne dans ces têtes est de l’ordre bactériologique: trouver son origine étymologique, historique ou psychologique, au moins. On apprend dans les journaux que les nègres Krou appellent la queue d’une vache sainte: DADA. Le cube et la mère en une certaine contrée d’Italie: DADA. Un cheval de bois, la nourrice, double affirmation en russe et en roumain: DADA. De savants journalistes y voient un art pour les bébés, d’autres saints jésusapellantlespetitsenfants du jour, le retour à un primitivisme sec et bruyant, bruyant et monotone. On ne construit pas sur un mot la sensibilité; toute construction converge à la perfection qui ennuie, idée stagnante d’un marécage doré, relatif produit humain. L’œuvre d’art ne doit pas être la beauté en elle-même, car elle est morte; ni gaie ni triste, ni claire, ni obscure, réjouir ou maltraiter les individualités en leur servant les gâteaux des auréoles saintes ou les sueurs d’une course cambrée à travers les atmosphères. Une œuvre d’art n’est jamais belle, par décret, objectivement, pour tous. La critique est donc inutile, elle n’existe que subjectivement, pour chacun, et sans le moindre caractère de généralité. Croit-on avoir trouvé la base psychique commune à toute l’humanité? L’essai de Jésus et la bible couvrent sous leurs ailes larges et bienveillantes: la merde, les bêtes, les journées.
Comment veut-on ordonner le chaos qui constitue cette infinie informe variation : l’homme? Le principe: «aime ton prochain» est une hypocrisie. «Connais-toi» est une utopie mais plus acceptable car elle contient la méchanceté en elle. Pas de pitié. Il nous reste après le carnage l’espoir d’une humanité purifiée. Je parle toujours de moi puisque je ne veux convaincre, je n’ai pas le droit d’entraîner d’autres dans mon fleuve, je n’oblige personne à me suivre et tout le monde fait son art à sa façon, s’il connaît le joie montant en flèches vers les couches astrales, ou celle qui descend dans les mines aux fleurs de cadavres et des spasmes fertiles. Stalactites: les chercher partout, dans les crèches agrandies par la douleur, les yeux blancs comme les lièvres des anges. Ainsi naquit DADA d’un besoin d’indépendance, de méfiance envers la communauté. Ceux qui appartiennent à nous gardent leur liberté. Nous ne reconnaissons aucune théorie. Nous avons assez des académies cubistes et futuristes: laboratoires d’idées formelles. Fait-on l’art pour gagner de l’argent et caresser les gentils bourgeois? Les rimes sonnent l’assonance des monnaies et l’inflexion glisse le long de la ligne du ventre de profil. Tous les groupements d’artistes ont abouti à cette banque en chevauchant sur diverses comètes. La porte ouverte aux possibilités de se vautrer dans les coussins et la nourriture.
Ici nous jetons l’ancre dans la terre grasse.
Ici nous avons le droit de proclamer car nous avons connu les frissons et l’éveil. Revenants ivres d’énergie nous enfonçons le trident dans la chair insoucieuse. Nous sommes ruissellements de malédictions en abondance tropique de végétations vertigineuses, gomme et pluie est notre sueur, nous saignons et brûlons la soif, notre sang est vigueur.
Le cubisme naquit de la simple façon de regarder l’objet: Cézanne peignait une tasse 20 centimètres plus bas que ses yeux, les cubistes la regardent d’en haut, d’autres compliquent l’apparence en faisant une section perpendiculaire et en l’arrangeant sagement à côté. (Je n’oublie pas les créateurs, ni les grandes raisons de la matière qu’ils rendirent définitives.) Le futuriste voit la même tasse en mouvement, une succession d’objet l’un à côté de l’autre agrémentée malicieusement de quelques lignes-forces. Cela n’empêche que la toile soit une bonne ou mauvaise peinture destinée au placement des capitaux intellectuels. Le peintre nouveau crée un monde, dont les éléments sont aussi les moyens, une œuvre sobre et définie, sans argument. L’artiste nouveau proteste: il ne peint plus (reproduction symbolique et illusionniste) mais crée directement en pierre, bois, fer, étain, des rocs, des organismes locomotives pouvant être tournés de tous les côtés par le vent limpide de la sensation momentanée.
Toute œuvre picturale ou plastique est inutile; qu’il soit un monstre qui fait peur aux esprits serviles, et non douceâtre pour orner les réfectoires des animaux en costumes humains, illustrations de cette triste fable de l’humanité. — Un tableau est l’art de faire se rencontrer deux lignes géométriquement constatées parallèles, sur une toile, devant nos yeux, dans la réalité d’un monde transposé suivant de nouvelles conditions et possibilités. Ce monde n’est pas spécifié ni défini dans l’œuvre, il appartient dans ses innombrables variations au spectateur. Pour son créateur, il est sans cause et sans théorie.
Ordre = désordre; moi = non-moi; affirmation = négation : rayonnements suprêmes d’un art absolu. Absolu en pureté de chaos cosmique et ordonné, éternel dans la globule seconde sans durée, sans respiration, sans lumière, sans contrôle. J’aime une œuvre ancienne pour sa nouveauté. Il n’y a que le contraste qui nous relie au passé. Les écrivains qui enseignent la morale et discutent ou améliorent la base psychologique ont, à part un désir caché de gagner, une connaissance ridicule de la vie, qu’ils ont classifiée, partagée, canalisée; ils s’entêtent à voir danser les catégories lorsqu’ils battent la mesure. Leurs lecteurs ricanent et continuent: à quoi bon?
Il y a une littérature qui n’arrive pas jusqu’à la masse vorace. œuvre de créateurs, sortie d’une vraie nécessité de l’auteur, et pour lui. Connaissance d’un suprême égoïsme, où les bois s’étiolent. Chaque page doit exploser, soit par le sérieux profond et lourd, le tourbillon, le vertige, le nouveau, l’éternel, par la blague écrasante, par l’enthousiasme des principes ou par la façon d’être imprimée. Voilà un monde chancelant qui fuit, fiancé aux grelots de la gamme infernale, voilà de l’autre côté: des hommes nouveaux. Rudes, bondissants, chevaucheurs de hoquets. Voilà un monde mutilé et les médicastres littéraires en mal d’amélioration.
Je vous dis: il n’y a pas de commencement et nous ne tremblons pas, nous ne sommes pas sentimentaux. Nous déchirons, vent furieux, le linge des nuages et des prières, et préparons le grand spectacle du désastre, l’incendie, la décomposition. Préparons la suppression du deuil et remplaçons les larmes par les sirènes tendues d’un continent à l’autre. Pavillons de joie intense et veufs de la tristesse du poison. DADA est l’enseigne de l’abstraction; la réclame et les affaires sont aussi des éléments poétiques.
Je détruis les tiroirs du cerveau et ceux de l’organisation sociale: démoraliser partout et jeter la main du ciel en enfer, les yeux de l’enfer au ciel, rétablir la roue féconde d’un cirque individu.
La philosophie est la question: de quel côté commencer à regarder la vie, dieu, l’idée, ou n’importe quoi d’autre. Tout ce qu’on regarde est faux. Je ne crois pas plus important le résultat relatif, que le choix entre gâteau et cerises après dîner. La façon de regarder vite l’autre côté d’une chose, pour imposer indirectement son opinion, s’appelle dialectique, c’est-à-dire marchander l’esprit des pommes frites, en dansant la méthode autour. Si je crie:
Idéal, idéal, idéal
Connaissance, connaissance, connaissance,
Boumboum, boumboum, boumboum,

j’ai enregistré assez exactement le progrès, la loi, la morale et toutes les autres belles qualités que différents gens très intelligents ont discutés dans tout des livres, pour arriver, à la fin, à dire que tout de même chacun a dansé d’après son boumboum personnel, et qu’il a raison pour son boumboum, satisfaction de la curiosité maladive; sonnerie privée pour besoins inexplicables; bain; difficultés pécuniaires; estomac avec répercussion sur la vie; autorité de la baguette mystique formulée en bouquet d’orchestre-fantôme aux archets muets, graissés de philtres à base d’ammoniaque animal. Avec le lorgnon bleu d’un ange ils ont fossoyé l’intérieur pour vingt sous d’unanime reconnaissance. Si tous ont raison et si toutes les pilules ne sont que Pink, essayons une fois de ne pas avoir raison. On croit pouvoir expliquer rationnellement, par la pensée, ce qu’il écrit. Mais c’est très relative. La psychanalyse est une maladie dangereuse, endort les penchants anti-réels de l’homme et systématise la bourgeoisie. Il n’y a pas de dernière Vérité. La dialectique est une machine amusante qui nous conduit / d’une manière banale / aux opinions que nous aurions eues de toute façon. Croit-on, par le raffinement minutieux de la logique, avoir démontré la vérité et établi l’exactitude de ses opinions? Logique serrée par les sens est une maladie organique. Les philosophes aiment ajouter à cet élément: Le pouvoir d’observer. Mais justement cette magnifique qualité de l’esprit est la preuve de son impuissance. On observe, on regarde d’un ou de plusieurs points de vue, on les choisit parmi les millions qui existent. L’expérience est aussi un résultat du hasard et des facultés individuelles. La science me répugne dès qu’elle devient spéculative-système, perd son caractère d’utilité — tellement inutile — mais au moins individuel. Je hais l’objectivité grasse et l’harmonie, cette science qui trouve tout en ordre. Continuez, mes enfants, humanité, gentils bourgeois et journalistes vierges… Je suis contre les systèmes, le plus acceptable des systèmes est celui de n’en avoir par principe aucun. Se compléter, se perfectionner dans sa propre petitesse jusqu’à remplir le vase de son moi, courage de combattre pour et contre la pensée, mystère du pain déclochement subit d’une hélice infernale en lys économiques:

LA SPONTANÉITÉ DADAÏSTE
Je nomme je m’enfoutisme l’état d’une vie où chacun garde ses propres conditions, en sachant toutefois respecter les autres individualités, sinon se défendre, le two-step devenant hymne national, magasin de bric-à-brac, T.S.F. téléphone sans fil transmettant les fugues de Bach, réclames lumineuses et affichage pour les bordels, l’orgue diffusant des œillets pour Dieu, tout cela ensemble, et réellement, remplaçant la photographie et le catéchisme unilatéral.
La simplicité active.
L’impuissance de discerner entre les degrés de clarté: lécher la pénombre et flotter dans la grande bouche emplie de miel et d’excrément. Mesurée à l’échelle Éternité, toute action est vaine — (si nous laissons la pensée courir une aventure dont le résultat serait infiniment grotesque — donnée importante pour la connaissance de l’impuissance humaine). Mais si la vie est une mauvaise farce, sans but ni accouchement initial, et parce que nous croyons devoir nous tirer proprement, en chrysanthèmes lavés, de l’affaire, nous avons proclamé seule base d’entendement: l’art. Il n’y a pas l’importance que nous, reîtres de l’esprit, lui prodiguons depuis des siècles. L’art n’afflige personne et ceux qui savent s’y intéresser, recevront de caresses et belle occasion de peupler le pays de leur conversation. L’art est une chose privée, l’artiste le fait pour lui; une œuvre compréhensible est produit de journaliste, et parce qu’il me plaît en ce moment de mélanger ce monstre aux couleurs à l’huile: tube en papier imitant le métal qu’on presse et verse automatiquement, haine lâcheté, vilenie. L’artiste, le poète se réjouit du venin de la masse condensée en un chef de rayon de cette industrie, il est heureux en étant injurié: preuve de son immuabilité. L’auteur, l’artiste loué par les journaux, constante la compréhension de son œuvre: misérable doublure d’un manteau à utilité publique; haillons qui couvrent la brutalité, pissat collaborant à la chaleur d’un animal qui couve les bas instincts. Flasque et insipide chair se multipliant à l’aide des microbes typographiques.
Nous avons bousculé le penchant pleurnichard en nous. Toute filtration de cette nature est diarrhée confite. Encourager cet art veut dire la digérer. Il nous faut des œuvres fortes, droites, précises et à jamais incomprises. La logique est une complication. La logique est toujours fausse. Elle tire les fils des notions, paroles, dans leur extérieur formel, vers des bouts, des centres illusoires. Ses chaînes tuent, myriapode énorme asphyxiant l’indépendance. Marié à la logique, l’art vivrait dans l’inceste, engloutissant, avalant sa propre queue toujours son corps, se forniquant en lui-même et le tempérament deviendrait un cauchemar goudronné de protestantisme, un monument, un tas d’intestins grisâtres et lourds.
Mais la souplesse, l’enthousiasme et même la joue de l’injustice, cette petite vérité que nous pratiquons innocents et qui nous rend beaux: nous sommes fins et nos doigts sont malléables et glissent comme les branches de cette plante insinuante et presque liquide; elle précise notre âme, disent les cyniques. C’est aussi un point de vue; mais toutes les fleurs ne sont pas saintes, heureusement, et ce qu’il y a de divin en nous est l’éveil de l’action anti-humaine. Il s’agit ici d’une fleur de papier pour la boutonnière des messieurs qui fréquentent le bal de la vie masquée, cuisine de la grâce, blanches cousines souples ou grasses. Ils trafiquent avec ce que nous avons sélectionné. Contradiction et unité des polaires dans un seul jet, peuvent être vérité. Si l’on tient en tout cas à prononcer cette banalité, appendice d’une moralité libidineuse, mal odorante. La morale atrophie comme tout fléau produit de l’intelligence. Le contrôle de la morale et de la logique nous ont infligé l’impassibilité devant les agents de police — cause de l’esclavage, — rats putrides dont les bourgeois ont plein le ventre, et qui ont infecté les seuls corridors de verre clairs et propres qui restèrent ouverts aux artistes.
Que chaque homme crie: il y a un grand travail destructif, négatif, à accomplir. Balayer, nettoyer. La propreté de l’individu s’affirme après l’état de folie, de folie agressive, complète, d’un monde laissé entre les mains des bandits qui déchirent et détruisent les siècles. Sans but ni dessein, sans organisation: la folie indomptable, la décomposition. Les forts par la parole ou par la force survivront, car ils sont vifs dans la défense, l’agilité des membres et des sentiments flambe sur leurs flancs facettés.
La morale a déterminé la charité et la pitié, deux boules de suif qui ont poussé comme des éléphants, des planètes et qu’on nomme bonnes. Elles n’ont rien de la bonté. La bonté est lucide, claire et décidée, impitoyable envers la compromission et la politique. La moralité est l’infusion du chocolat dans les veines de tous les hommes. Cette tâche n’est pas ordonnée par une force surnaturelle, mais par le trust des marchands d’idées et des accapareurs universitaires. Sentimentalité: en voyant un groupe d’hommes qui se querellent et s’ennuient ils ont inventé le calendrier et le médicament sagesse. En collant des étiquettes, la bataille des philosophes se déchaîna (mercantilisme, balance, mesures méticuleuses et mesquins) et l’on comprit une fois de plus que la pitié est un sentiment, comme la diarrhée en rapport avec le dégoût qui gâte la santé, l’immonde tâche des charognes de compromettre le soleil.
Je proclame l’opposition de toutes les facultés cosmiques à cette blennhorragie d’un soleil putride sorti des usines de la pensée philosophique, la lutte acharnée, avec tous les moyens du

DÉGOÛT DADAISTE
Tout produit du dégoût susceptible de devenir une négation de la famille, est dada; protestation aux poings de tout son être en action destructive: DADA; connaissance de tous les moyens rejetés jusqu’à présent par le sexe publique du compromis commode et de la politesse: DADA; abolition de la logique, danse des impuissants de la création: DADA; de toute hiérarchie et équation sociale installée pour les valeurs par nos valets: DADA; chaque objet, tous les objets, les sentiments et les obscurités, les apparitions et le choc précis des lignes parallèles, sont des moyens pour le combat: DADA; abolition de la mémoire: DADA; abolition de l’archéologie: DADA; abolition des prophètes: DADA; abolition du futur: DADA; croyance absolue indiscutable dans chaque dieu produit immédiat de la spontanéité: DADA; saut élégant et sans préjudice d’une harmonie à l’autre sphère; trajectoire d’une parole jetée comme un disque sonore cri; respecter toutes les individualités dans leur folie du moment: sérieuse, craintive, timide, ardente, vigoureuse, décidée, enthousiaste; peler son église du tout accessoire inutile et lourd; cracher comme une cascade lumineuse la pensé désobligeante ou amoureuse, ou la choyer — avec la vive satisfaction que c’est tout à fait égal — avec la même intensité dans le buisson, pur d’insectes pour le sang bien né, et doré de corps d’archanges, de son âme. Liberté: DADA DADA DADA, hurlement des douleurs crispées, entrelacement des contraires et de toutes les contradictions, des grotesques, des inconséquences: LA VIE.”

dada-souleve
tristan-tzara-est-un-bon-gars

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