Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

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PERMANENCE DE L’INSTANT — QUE FAIS-TU DE TA VIE? (Jeannine Pioger)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2023

Agate-Turquoise

Laisse-moi dériver avec toi
Vers ce présent sans futur
Cette source limpide et pure
Ne lâche surtout pas mes doigts…
(p. 88)

.

La poésie et la prose de Jeannine Pioger se présentent comme une suite de courts textes jouant de sobriété et de dépouillement. Les thèmes abordés touchent les émotions fondamentales, la vie perceptive, les causes sociales. Ce sont des poèmes calmes. Une sorte de souffrance inhérente les caractérise. Il s’en dégage une solide harmonie entre poéticité et écriture ordinaire. Mille femmes habitent sereinement cette poétesse. La richesse de leur poésie et de leur philosophie chuinte intensément du texte. Pour ouvrir chacune des sous-sections de ce recueil, la poétesse place un court texte en prose qui opère un petit peu comme une sorte de prologue de la sous-section. Dans l’un de ces textes, justement, elle formule explicitement ses vues sur son art poétique.

Écrire c’est essayer de se comprendre, de comprendre les autres et la vie en général. Pour cela, je regarde d’abord en moi et autour de moi, pour ensuite mettre sur papier, sous forme de mots, mes sentiments et mes émotions. C’est alors que j’ai l’impression d’exister plus intensément parce que je revis l’événement relaté à l’infini.

Écrire, c’est aussi se laisser aller dans un autre monde non visible mais qui n’en est pas moins réel. C’est voyager par l’esprit où l’on veut, rencontrer qui l’on veut, vivre ce que l’on veut. C’est une liberté que personne ne peut nous enlever et qu’on conserve jusqu’à notre dernier souffle.

Par l’écriture, je désire aider le monde à voir l’essentiel. J’aimerais qu’après avoir lu mon livre la vie du lecteur en soit un peu transformée, qu’il ait l’impression d’avoir redécouvert en ma compagnie la nature, l’amour, la création, l’amitié, le travail et la mort.
(p. 55)

L’un des thèmes récurrents de l’œuvre, ce sera le deuil, dans sa dimension lancinante, permanente, presque tranquille. La lutte pour surmonter le deuil se fait en douceur et opère au mieux… mais ça vire un petit peu dans la mélasse aussi, inévitablement, cruellement. Il n’est pas si facile de retrouver le chemin après une si puissante et si douloureuse dérive.

Le chemin du destin

J’ai voulu reprendre le chemin
Juste avant que s’envole ton âme
Le chemin de ton destin

Le temps m’a pris par la main
Pour m’emmener vers le passé
Quand ton âme s’est envolée

Un chemin de roses fanées
Le temps a une couleur rosée
Qu’il est vaste ce ciel embrasé
Me vois-tu de là-haut rouler?

Le moteur est allumé
Entends-tu les oiseaux chanter?
Pourtant le silence est invitant
Dans un monde près de s’effondrer

Mais tu es toujours là
Entre vie et néant
Je suis venue me réconcilier
Dans un instant d’éternité
Avec notre passé.
(p. 82)

Tout —tout simplement tout— dans l’existence ordinaire ramène l’orphelande blessée à la dimension endeuillée de son corps d’émotions. Absolument rien, aucun moment, aucun instant, aucune sensation, aucun petit plaisir, n’échappe à ce cadre d’existence atténué, assombri, condamné désormais à revêtir un caractère densément éternel. Il procède d’une récurrence fatale, ce constant rappel de l’absence. 

Absence

Jamais plus le lac
Ne sera aussi bleu
Jamais le soleil aussi caressant
Jamais plus mon cœur ne chantera
Comme ce jour-là

Insouciante du temps qui vole
La présence
Je riais au ciel, aux fleurs, aux oiseaux
À cet instant d’éternité
Toi à mes côtés

Ignorante de l’absence, du vide
De l’immense cri sans écho
Cette soif insupportable de toi
Mon âme erre incomplète

À la recherche du visage aimé
Des bras faits pour serrer
Des maisons pour caresser
Du sourire frondeur
Où s’accrochait ma joie

Ne me répondent que vents furieux
Soleil brillant ma peau tirée
Silence des cieux à mes prières
Tu ne reviendras pas

Cette paix que je réclamais tant
Est devenue l’enfer
(p. 50)

Le recueil de Jeannine Pioger se présente comme une sorte de collection de souvenirs poétiques, comme un cahier de poèmes dont on tiendra à bien documenter et convoyer la genèse ordinaire. Chaque poème est donc suivi d’une courte notule explicative qui —au moins— le date et en résume souvent, fugitivement, les conditions concrètes d’engendrement. La notule explicative du poème À mes amis poètes nous aide à comprendre l’origine tragique de la récurrence du thème du deuil.

Ce texte voit le jour sous le magnifique prunier en fleurs de notre maison de Deux-Montagnes le 19 juin 2001. Mon aîné, Alexandre, est dans la maison et je crois bien le lui avoir fait lire. J’apprécie sa présence sans savoir qu’environ un mois plus tard, elle me sera brutalement retirée. Chaque fois que je relis ce poème il est là, non loin.
(p. 71)

Le deuil fonctionne donc comme un scotome chez Jeannine Pioger. La voici sur un quai au bord de l’eau dans un de nos beaux petits village des Basses Laurentides. Elle avance et formule une capture du moment, gorgée de concrétude et de langueur… c’est pour se faire rattraper et sinueusement envelopper par l’âme de l’être cher perdu qui la hantera toujours. Le terrible scotome qui couve est derechef dévoilé.

Dévoilé

Glisse sur l’eau
Une voile se gonfle
Blanche minuscule
À l’horizon

L’oiseau survole
L’eau frissonnante
Comme une peau
S’étirant vers la mer

Battent les ailes
Vers une terre lointaine
Comme un hymen à l’amour
Que chante l’homme

Sur son voilier léger
Monte en lui
La vague du mystère
À quel port accoster?

Demain sera-t-il là
Ou bien son âme émergera
Dans un monde parallèle
Où vivent les esprits?
(p. 92)

Le travail poétique de Jeannine Pioger est, de fait, amplement gorgé de concrétude. Son passage vers la poésie concrète sait —en toute simplicité— maintenir une touche symboliste élémentaire qui rejoint assez librement la pensée vernaculaire. Un torrent perçu par les sens de la poétesse rappelle ainsi le génie impétueux qui ne transige pas, dans la quête de son cheminement. Le raccord métaphorique s’établit, sans complication.

Génie impétueux

Le torrent dévale la montagne
Tourbillonne, écume, gronde
Sur les pierres, les troncs, les épaves
Tous ces écueils sur son chemin

Rien ne doit l’arrêter
Dans son désir impérieux
De connaître d’autres rives
De couler jusqu’en bas

Sa fougue le propulse
Sur la pente abrupte
Indifférent même à la biche
Qui brave ses eaux tumultueuses

Superbe et infernal rebelle
Son destin lui fut assigné
Et de tous temps gravé
Dans la roche montagnaise

Génie impétueux
Solitaire et impulsif
Force glacée de la nature
Admiré mais craint de tous.
(p. 60)

Autre cas de poésie symboliste en concrétude: un merveilleux paysage d’hiver canadien imprègne les perceptions de l’artiste. On l’évoquera… mais ce sera non sans faire flotter une petite touche thanatique sur l’ensemble du tableau empirique, teintant ainsi de cette insondable touche de tristesse contenue, la majestueuse présentation de l’expérience sensorielle.

Blancheur matinale

Le soleil courtise la neige
S’allonge vers l’infini
Se prélasse
Sur les branches des conifères

Ma pensée s’étire
Dans le blanc silence où je m’enfonce

La froideur
M’ouvre ses bras immaculés.
(p. 32)

La tristesse contenue est une thématique majeure, dans tout cet exercice. Le drame tranquille mais fatal de la petite tragédie des étapes de vie s’impose comme autant de dalles sur un trottoir, d’ornières dans une route, de nuages dans un ciel. Toute bonne chose a une fin.

Fin d’un amour

Notre amour, tu es mort!
Je ne le voulais pas, mais tu gis là
Je ne savais pas qu’un amour
C’est comme du cristal:
Fragile

Mon gros cœur d’homme
N’a pas su te traiter
Avec la délicatesse
Qu’on apporte aux plus fins joyaux

Quand tu étais là
Tout doux, tout chaud,
Mes nuits étaient des rêves éveillés
Qui débordaient sur mes journées

Je ne savais pas que c’était toi
La brillance des étoiles
La neige bleutée
La renaissance des matins

Maintenant que tu n’es plus
Mon soleil est froid
Mon air, irrespirable
Ma nourriture, sans saveur

Ma vie, un dernier soupir.
(p. 44)

Ou encore: si un jeune, un enfant, un petit bleu est poète. Il n’est pas heureux. C’est la souffrance, la douleur et la frustration qui chez lui sera suprêmement logogène. La poésie de Jeannine Pioger est souvent une parole contrariée. Elle est comme une petite douleur insidieuse, une écharde au doigt de l’existence humaine, autour de laquelle on ne peut que composer sa vie.

L’étudiant-poète

Il en pleure le jour
Il en rêve la nuit
L’étudiant incompris
Qui veut rimer toujours

Un démon enchanteur
Emmène son esprit
Sur des chemins rieurs
Empreints de poésie

Mais la vie est cruelle
Son âme délaissée
Erre dans l’irréel
Pourrait-il être aimé?

Une voix éternelle
Lui souffle ses écrits
Et, inspiré par elle,
Il compose sa vie
(p. 18)

L’évocation de ces étapes nocturne de la vie va voir éclore un autre thème fortement senti chez Jeannine Pioger: la maternité. La maternité est vécue et ressentie ici avant tout comme une expérience organique, intime, charnelle, pulsionnelle. Elle est une de ces étapes de vie mais, elle, on la sent nettement passer.

Nuits de ma vie

Nuit noire
De quand j’étais petite
À couper au couteau
J’ai peur, je crie
Personne ne me répond!

Nuit blanche de mon adolescence
Ma conscience s’élargit
Remplit la nuit
Mais je suis toujours seule
Et j’ai peur du noir

Nuit de plaisir
Où s’épanche l’infini
Je caresse le bonheur
À cœur de nuit
J’ai trouvé un paradis
Dans mes nuits

Nuits d’enfantement
Douleurs rythmées
Au diapason de la joie
Nuit extatique où j’entends
Le premier cri de mon enfant

Nuit de tristesse
Où j’appelle à la tendresse
Me love dans les ténèbres
Jusqu’en plein cœur de la nuit

Nuit d’où je suis issue
Et qui m’appelle à l’infini
Je viens, je viens
Ce ne sera plus très long
Dernière nuit de ma vie
(p. 80)

Et c’est la maternité qui nous ramène directement à l’enfance, notre enfance. C’est comme si l’enfant oublié nous remontait dans les sangs, nous prenait au corps, nous infectait de son triomphe réminiscent. Les entrailles investies de l’invasion fœtale de l’enfant en germe réactivent le cœur d’enfant.

Mon cœur d’enfant

Où t’avais-je perdu mon cœur d’enfant
Toi qui savait jeter sur la vie
Un regard pur,
Qui s’émouvait devant la beauté
Et voulait la chanter

Mon cœur d’enfant savait pleurer
D’un vrai chagrin
Mais rien non plus n’arrêtait
Son rire cristallin

T’avais-je enterré
Dans un recoin obscur
Pour ne plus être dérangé [sic]
Par ta pitié?

Tu as cessé de parler
Quand l’avion et le train
T’ont emmené
Loin de ta source

Comme un arbre déraciné
Un cours d’eau détourné
Tu ne pouvais plus t’égayer

Tu en as vu des pays
Des gens, des continents
Ce n’était pas important

Tu ne savais plus rire ou pleurer
Et je t’avais presque oublié
Jusqu’au moment où dans mon ventre
Un cœur d’enfant s’est mis à battre

Alors je t’ai senti mon cœur d’enfant
De nouveau tu as vu la beauté
Et voulu la chanter
Pour retrouver ce que tu avais perdu
Un pays, un amour.
(p. 63)

L’enfant nous amène inexorablement vers cette portion de la vie qui se configure comme un devoir. Et comme la vie vaut plus qu’une idée dans la tête des autorités (p. 91) un certain nombre des textes de la compagne de vie du Poète Prolétaire revêtent une dimension militante. On évoque par exemple la Journée des sans abris:

La ville s’endort

Dans l’air câlin de ce soir d’octobre
J’attends que mon étoile se lève

Complice de mon destin
Elle m’accompagne ces nuits
Où je n’ai pas de toit.

Repue, la ville s’endort
Et moi je veille…

Où vais-je errant ainsi
Cette planète grain de sable
Dans le cosmos

M’a engendré, être fragile
Qui doit manger et dormir
Pour pouvoir l’habiter
Droit des plus démunis

Repue, la ville s’endort
Et moi je veille…

Demain j’aurai droit à mon soleil

J’emplis mes poumons d’air frais
Car c’est encore gratuit
Je vais boire à la fontaine
Car cette eau est sans prix

Repue, la ville s’endort
Et moi je veille…
(p. 73)

Au moment de l’évocation du Jour de la terre, la poésie mobilise subitement aussi des ressorts militants qui ne se démentirait aucunement en lecture publique. La poétesse intimiste se fait alors pasionaria des causes cruciales de notre temps.

Jour de la terre

Terre qui m’a fait naître
Aujourd’hui je te fête

J’arrête de te faire souffrir
J’arrête de te faire mourir

Halte aux fumées indisciplinées
Qui encrassent tes poumons
Et les miens

Halte aux tueries injustifiées
De tes animaux si sages
Tes arbres si généreux

Sans eux, sans toi, plus d’avenir
Nos enfants meurent

Nous ne pouvons survivre seuls
Sans ton air pur
Ton eau vivifiante
Tes plaintes nourrissantes

Avec trois cent mille autres
Sur la rue De Maisonneuve
Je te promets…

Un avenir.
(p. 30)

Le deuil personnel, invocation inévitable du passé, cède alors un peu le pas devant la priorité collective cardinale de l’avenir. C’est ça aussi, l’appréhension assagie du présent critique (Laisse-moi dériver avec toi vers ce présent sans futur). On va bien finir par en faire quelque chose de notre vie, vu qu’elle continue de se vivre, elle, imparablement. Le magnifique recueil de poésie Permanence de l’instant — Que fais-tu de ta vie? contient 63 textes (7 miniatures en prose et 56 poèmes). Il se subdivise en six petits sous-recueils: Questionnement (p 15 à 26), Nature (p 27 à 36), Amour (p 37 à 52), Création (p 53 à 66), Amitié (p 67 à 76), et Voyage en soi (p 77 à 93). Les textes sont précédés de remerciements (p 5), d’une dédicace (p 7), d’une citation d’exergue (p 9), d’une courte préface en vers de John Mallette, le Poète Prolétaire (p 11 à 12), et d’une introduction de l’auteure  (p 13 à 14). Ils sont suivis d’une table des matières (p 95-98). Le recueil est illustré de deux photographies paysagères en couleur et la page couverture est une très belle photographie en couleur de l’auteure en train de lire Les testaments trahis de Milan Kundera.

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Jeannine Pioger, Permanence de l’instant — Que fais-tu de ta vie?, Jeannine Pioger, 2013, 98 p.

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Extrait de la quatrième de couverture:

L’auteure nous invite à une promenade dans les dédales de son existence car «chacun de nous crée son propre monde». Quand elle lance une plume poétique et philosophique sur ses sentiments et ses émotions, de la puberté à l’âge mur, nous la suivons intrigués de redécouvrir avec elle l’univers où nous baignons. L’essentiel de sa réflexion: éclairer le côté exaltant et miraculeux de toute vie, sans en occulter le côté sombre, parce que «le regard à terre», nous sommes trop souvent «oublieux de l’infini firmament».

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JENS de la montagne, tome quatre (par Nicolas de la Sablonnière dit Delasablo)

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2023

Jens de la montagne-image-2

Voilà ce que j’ai pu dire du monde. (p. 564)

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Note liminaire: afin de faciliter la lecture de la présente recension, les citations du corpus de JENS (qui sont introduites ici en italiques et sans guillemets) sont présentées de façon linéaire (disparition de la mise en forme versifiée d’origine et notamment de la majuscule de début de vers, ajustements de la ponctuation à l’avenant, retrait aussi des majuscules placées aléatoirement en début de noms communs). Les quelques coquilles venant du texte cité sont corrigées d’office, sans indication particulière (de type [sic] ou mises entre crochets). Toutes les éventuelles fautes typographiques qui perdurent sont donc les miennes et non celles de JENS.

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JENS, LE DIOGÈNE DESSINATEUR

Une philosophie des nuances, pour un esprit avide de nuances, nous évite de tomber dans les pièges de la grossièreté. (p. 71)

Le tome quatre de la quadrilogie JENS de la montagne de l’auteur québécois Nicolas de la Sablonnière dit Delasablo nous fait entrer, en douceur mais sans ambages, dans les replis de la vision philosophique d’un certain JENS, personnage semi-fictif et semi-autobiographique qui, depuis le sommet d’une montagne aussi tangible que métaphorique, fait descendre en ce monde les éléments de sa vision des choses. Le tout est exprimé sous forme d’aphorismes versifiées ou de poème philosophiques, selon l’angle de traitement que l’on veut bien en dégager. Mais JENS n’est pas un prophète à la noix ou un grand sage altier avec toge éthérée et barbichette désincarnée. Non, non, JENS tient son bout du manche, sans se faire de complexes et sans s’empêtrer de modestie d’estrade, mais c’est avec une clarté d’eau de roche, une originalité indubitable et une générosité peu commune qu’il laisse ruisseler, de haut en bas, sa pensée, subtile et scintillante. Pas trop empesée, pas trop docte, celle-ci descend, depuis le sommet de sa chère montagne, jusqu’à nous. Mes pensées sont devenues à l’image des filets d’eau qui dévalent des montagnes. Elles n’ont jamais deux fois le même parcours et leur tracé constitue la forme de leur expression. Elles rigolent de diversités tout en sachant qu’elles retournent se perdre dans l’unicité de la mer. Chacune d’elles tend à se fondre dans un océan de possibilités (p. 351). Il y a effectivement chez JENS un indubitable sens de la synthèse. Et cette vive aptitude à construire des monades articulées ne se restreint pas, chez lui, aux affaires de l’ontos, du gnoseos et de l’ethos. JENS de la montagne est un homme à carcasse. Amplement intériorisé, il est à l’écoute de son être émotif intérieur et il se sait explicitement conscient tant de ses besoins intellectifs que de ses inquiétudes sapientales. Si je suis monté sur cette montagne, c’est pour me prouver quelque chose. Étant un homme de doutes, j’ai évidemment toujours besoin de preuves. J’ai vaincu une peur. Maintenant que c’est fait, je ne trouve plus rien à dire (p. 441). Ah, tiens donc. Que se passerait-il donc s’il devenait disert, alors? Admettons-le, la formulation libre et échancrée de la présentation du texte de JENS n’en fait pas pour autant le jeu de vocalisations de quelqu’un qui n’aurait… hum… rien à dire. Il parle du monde, il parle de soi et, ce faisant, il capte parfaitement le caractère non-contraignant et non-essentiel de l’actualité temporaire de sa solitude cogitante et scriptante. Seul, complètement seul, en ce moment. Et pourtant, c’est l’humanité en moi qui témoigne (p. 165). Nous sommes ici bel et bien en philosophie et JENS est un philosophe (les guillemets qu’il accroche aux pourtours de ce mot ne changent rien à l’affaire). Qui plus est, JENS juge, en conscience, que la philosophie, c’est pour tout le monde. Pan, dans le flanc des maitres penseurs. Université populaire. Pour arriver à retrouver l’élan primordial de la philosophie, nous devons fuir les sombres cachots des universités où on se plaît à l’enfermer depuis deux millénaires (p. 488). Loin de la cuistrerie et du ruminement dans la philosophie, la pensée fondamentale, selon JENS, est donc quelque chose de net, de direct, de naturel, de dépouillé, de primordial et de si simplement universel. Il n’y a aucun problème philosophique fondamental dans l’humain qui demande une grande érudition. L’essentiel est à portée de main de la grande majorité (p. 55). Imbibée en notre vie intellectuelle et mentale comme l’air est imbibé en nos poumon, la philosophie est la compagne de route ordinaire et vive de l’acte créateur. Ce dernier, pourtant, reste voué à largement échapper à la philosophie qui, intellective, observe mais n’agit pas. La main et l’œil. La philosophie est par essence un accompagnement. Elle supporte, conseille, invective, rassure, encourage, investigue. Par contre, l’action lui échappe toujours, de même que l’acte créateur. Unis ensemble, philosophe et créateur sont nés pour s’entendre, comme le cœur et la tête. La main et l’œil (p. 104). Le créateur verbal, le poète, compagnon de route en retour de la philosophie, se doit, aux vues de JENS, de la rehausser de son sel, de lui rendre le piquant gustatif qu’une saine rigueur de la pensée risque de parfois atténuer sinon éteindre. Le verbe se doit donc primordialement à la philosophie. Alchimie du verbe. Trouver des formules pour un langage qui frappe l’imaginaire. Trouver des formules enrobées d’une robe de mystère derrière laquelle nous pouvons pressentir les promesses de grandes vérités (p. 384). Ce compagnonnage obligé entre le penseur et le créateur instaure une tension permanente entre poésie et cogitation. Créatrice, selon le mot de JENS, la poésie se libère du dénotatif dont la philosophie dépend tant. La poésie est une tentative pour extraire les mots de la pensée afin que ceux-ci regagnent le territoire des sens (p. 643). Quand, épisodiquement lyrique, JENS s’exclame… Maintenant retire cette épée de mon genou et j’irai de nouveau faire resplendir mes déserts! (p. 105)… fatalement le cogitatif passe en dubitatif. Artiste (poète, cinéaste, peintre, dessinateur), JENS comprend intimement l’impact sur le dispositif chambranlant de sa vision du monde que portent les coups de butoir de son œuvre artistique. Refusant boudeusement les ruses convenues de la rencontre entre philosophie et art, il ne cherche certainement pas à se prendre pour le Socrate musicien. Non, que non. JENS, lui, ce serait plutôt le Diogène dessinateur. D’abord, en bon locataire du tonneau des grands petits savoirs, la philosophie conventionnelle en lui, c’est non. On a bien essayé de me convaincre que j’étais un philosophe, mais je dois admettre que je préfère que le philosophe soit à mes côtés et qu’il travaille pour moi (p. 622). Et cette autre philosophe qui voudrait possiblement travailler pour notre Diogène montagnard a besoin de se lever de bien bonne heure. C’est que, oh, oh, la confiance ne règne pas, en JENS. Aujourd’hui, je me méfie de tout et presque toute mon intelligence retraite dans la méfiance. En fait, j’ai fait de la méfiance ma seule valeur sûre (p. 582). Méfiant comme un chien mouillé, notre Diogène dépenaillé au tonneau, en plus, ne fait, selon ses dires, pas trop souvent le ménage dans sa cabane mentale. Un bordel sans nom. L’essentiel de ma pensée est d’ordre irrationnel. Ce que l’on appelle le rationnel, c’est uniquement le moment où l’on met de l’ordre dans nos pensées. Dieu sait que je ne fais pas souvent le ménage (p. 460). Il faut prendre JENS comme il est. Le Diogène dessinateur grogne sur la vie et, à l’emporte-pièce, il vous dessine ses textes. Mes textes sont comme mes dessins. Ils jaillissent d’un seul jet, découpés en quelques coups d’épée (p. 616). JENS est, ce faisant, dans l’action, plus soucieux de processus dynamique que de résultats fixes. Ce qui compte, ce n’est pas ce que l’on dessine. Ce qui compte, c’est l’acte de dessiner (p. 576). Les philosophes, les maitres penseurs, les doctes larbins de la sagesse reçue ne font pas percoler notre Diogène dessinateur. Le maitre apophtegme, le dernier mot ne se dit pas, il se dessine. Un cercle en guise de mot de la fin. Mon écriture première a toujours été le dessin. Lorsque les mots ne sortent plus et qu’aucun des concepts du vieux scribe ne sont en mesure de traduire ce que je vis et ce que je ressens, alors le dessin prend le relais et complète le cercle. Cet art rattache le vieillard impuissant au soleil de la jeunesse éternelle de l’humanité (p. 286). Les vieux penseurs qui barbouillent beaucoup mais dessinent peu ne sont pas vraiment invités en la montagne de JENS. Aussi on reparlera plus tard du peu que JENS fait des autres philosophes, les traditionnels, les conventionnels, les vieux, les lourds. S’il fallait lui citer une source d’inspiration philosophique, d’ailleurs bien plus formelle que conceptuelle, bien plus stylistique que problématique, ce serait Emil Cioran (1911-1995), philosophe obscur, larmoyant, pessimiste et inclassable, avec lequel JENS est en discrète coquetterie, au point d’insidieusement s’autodésigner Le Cioran du Nord. Cioran est un drôle de type. Il est un peu comme un Nietzsche renversé, échoué du côté des malades et des faibles, isolé dans la déprime et les vices (p. 401). On peut suggérer que JENS écrit un peu comme ce Cioran d’outre-tombe, qu’il nous mentionne bien ostensiblement (comme si c’était Aristote) alors que personne sait c’est qui. Par contre, JENS ne pense pas vraiment beaucoup comme le Cioran en question. Emil Cioran est un philosophe du passé, de la nostalgie, du regret, de l’amertume, du manque. JENS, qu’il l’admette ou non, est, au contraire, un de ces philosophes de l’avenir, dont il anticipe froidement le programme. Les philosophes de l’avenir devront apprendre à faire très court et à être efficaces, percutants et incisifs. S’ils désirent être entendus, ils devront être de grands artistes et de véritables entertainers tragiques (p. 574). Et vlan. Alors regardons un petit peu ce qu’ils devront tant nous dire, aux vues de JENS de la montagne, ces ci-devant philosophes de l’avenir qui, naturellement, sont déjà avec nous, notamment en JENS et de par JENS.

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ONTOLOGIE DE JENS (OU JENS EN SA DOCTRINE DE L’ÊTRE)

Ce n’est pas le fruit de nos réflexions que l’on doit laisser parler, mais l’arbre de notre être. (p. 546)

Le seul problème avec l’objectivité, c’est qu’elle est toujours d’ordre impersonnel. (p. 143)

JENS a indubitablement une bonne tête ontologique. Il ne chipote pas dans les arguties sibyllines autour de la question de l’être. Penser, pour lui, c’est aller chercher, par les pensées, un monde extérieur à ces dernières et que l’on aspire à adéquatement saisir. Je veux mes pensées à l’image du monde (p. 335). JENS est implicitement conscient qu’il y a des philosophies qui, à contrario, se consacrent fort énergiquement à la fuite hors de la réalité. Il ne les suivra pas. La réalité, c’est ce qui reste une fois que tu as tout fait pour y échapper (p. 291). Ontologue solide, JENS ne marche pas dans la combine de la pensée qui déborderait le réel. Il est plutôt favorable à l’aséité de l’intégralité de l’univers et de la soumission du savoir humain devant ce dernier. Il n’y a aucun savoir humain qui a existé en dehors des limites de l’univers. Tout ce qui fut pensé et tout ce qui a été ressenti a fait partie du développement intime de l’univers (p. 449). Pas question de jouer le jeu d’un soi-disant savoir transcendant. Le savoir est entier dans la matière (p. 462). La pensée cherche l’être, le rencontre, s’y subordonne et en fait partie, en fait, modestement, lentement. La pensée est un ralentissement de la matière (p. 556). Et, d’ailleurs, qu’on le connaisse ou qu’on ne le connaisse pas, l’être, autonome en ses confins, n’en altèrera pas son déploiement pour autant. Peu importe nos connaissances sur le temps, rien ne l’arrêtera (p. 474). Parlant du temps, justement, ce phénomène crucial nous permet d’observer que l’ontologie de JENS ne se ramène en rien à un empirisme vulgaire. Certaines réalités existent solidement tout en étant vouées à ne pas être perçues directement. C’est le cas du temps, justement. Le temps se résume à la connaissance que nous avons de tout ce qu’il n’est pas (p. 472). De fait, JENS est très sensible au ressac ontologique ferme, percutant les limitations de l’humain percevant. L’homme est tout, sauf simple. Notre humanité intérieure, c’est aussi le monde en soi (p. 253). Cette proximité à l’humain au cours de la mise en forme de sa doctrine de l’être fait de JENS un promoteur explicite d’une philosophie et d’une ontologie d’action et de devenir. Le devenir procède de plain-pied de l’être. Modestement, la comprenure le suit. Dur de comprenure. Comprendre, c’est devenir une forme. Comprendre, c’est devenir insecte. Comprendre, c’est devenir. Celui qui devient ne peut comprendre qu’en devinant ce qu’il ne devient pas (p. 508). Conséquemment, mon petit observateur du monde, les détails fins de ton observation suivront et se restreindront aux spécificités ontologiques de ton action, sans plus. Les catégories philosophiques ne naissent pas autrement. Couleurs de la philosophie. Si tu te détaches du monde, ta philosophie deviendra celle du détachement. Si tu t’attaches au monde, ta philosophie deviendra, peu à peu, celle de l’attachement. Si tu cherches à créer dans le monde, ta philosophie deviendra celle du créateur. Si tu cherches à savoir, ta philosophie deviendra celle de la connaissance. Si tu cherches à aimer, ta philosophie deviendra celle de l’amour (p. 216). Les portions d’être en devenir que l’on retient prioritairement dans notre pensée d’action s’installent et se déposent en notre philosophie, qui, elle, suit et épouse la courbure de notre être. Aucun esprit n’échappe à ce fait incontournable, pas même les esprits scientifiques, eux qui forcent tellement du nez et de partout ailleurs pour s’extirper de l’être qu’ils analysent. Chose certaine, les scientifiques ne pourront pas toujours se positionner à l’extérieur de ce qu’ils observent sans inclure, un jour, leur corps dans l’équation (p. 502). Les scientifiques, en leur ontologie, n’échappent pas à la philosophie d’action qu’a su percevoir JENS. Les scientifiques se battent principalement pour la survie de l’esprit scientifique. Pour cela, ils doivent trouver une ou plusieurs issues dans la matière, afin de pouvoir poursuivre leur chemin (p. 504). On suggèrera peut-être qu’il y a ici un paradoxe… que le scientifique, même celui qui lutte nerveusement pour la perpétuation de sa propre discipline, ne peut en devenir l’objet. C’est un paradoxe, c’est un paradoxe… le scientifique ne peut pas se placer des deux côtés du microscope à la fois. C’est un paradoxe… L’avantage du paradoxe, c’est qu’il permet d’abolir la notion de contraire. On peut lui faire dire TOUT et son CONTRAIRE. Si j’étais un scientifique, j’essayerais de mettre le paradoxe en équation (p. 650). La doctrine de l’être place le savoir en action devant un paradoxe dont JENS suggère qu’il faudrait chercher à le monter en équation. Oh, oh, notre JENS ontologue est-il en train de basculer dans le mathématisme? Hautement improbable. Les personnes qui disent que tout est mathématique me sidèrent. Comment tout pourrait être mathématique quand tout ne peut même pas être connaissance? (p. 562). Il est ardu de capter l’être, celui-ci est ondoyant, fuyant, labile. JENS opte donc pour une genèse enfouie de l’être. Si tu captures un secret de la nature et que tu parviens à lui prodiguer une forme visible et solide, sache qu’aussitôt la nature changera secrètement de forme et ce, uniquement pour échapper aux griffes de ta raison. La seule chose qui pourra l’emporter sur elle sera la nature intime de l’univers (p. 416). JENS apparait ici un petit peu comme un vitaliste. Agacé, il se comporte comme si une nature volontaire faisait exprès pour s’étaler ainsi hors de notre conscience, comme un poulet qui se sauve quand on veut le plumer. Ne nous trompons pas pour autant sur l’inertie ontologique de l’être, sur sa profondeur, creuse, inouïe, hors-vie, et lointaine, qui continue de s’étaler sans nous, hors de nous, comme il le fit de tout temps. Une question de temps. Les vérités les plus profondes nous échapperont toujours, car elles appartiennent à un autre temps que le nôtre. C’est uniquement en cela qu’elles sont plus «profondes». Même si on peut parfois les entrevoir, elles ne peuvent s’imposer en notre temps, faute de force, faute de preuves, faute d’assises, faute de réalité, faute de corps dans lesquels elle puisse s’incarner (p. 444). Dans ce maudit cosmos immense, magma inextricable qui dure sans fin, notre pensée ne peut que modestement hoqueter devant l’amplitude gargantuesque de l’être naturel. La pensée humaine est un moustique qui pique le corps du taureau cosmologique, tout en étant entrainée dans son galop immense. La pensée agit sur le corps comme une provocation. Elle agit comme un trouble (p. 417). L’ancien, l’atavique, le pulsionnel imposent leurs poids et assoient la puissance de leurs réalités «profondes», pour reprendre le mot de JENS, sur nos déterminations actuelles. Les exemples sont légion. On a qu’à se pencher. Voyez… disons… l’amour maternel. L’amour maternel tire sa férocité et sa force d’une incroyable insécurité primitive, où sa vie et celle du petit était continuellement menacées (p. 332). Il y a un infini ancien, rétrospectif, d’où notre pensée d’action et notre amour d’action émergent, malgré nous. Et aussi, il y a un infini durable, prospectif, qui annonce l’être qui sera, malgré nous et au-delà de nous. En définitive, la notion de l’infini est la seule chose qui soit véritablement logique. Mais cela dépasse l’entendement (p. 562). Seul je ne sais quel nono-nihilo ne saisit pas cela. Le nihiliste aime à croire que la vie s’arrête aux limites de sa connaissance. Généralement, c’est à ce moment que la vie commence réellement (p. 483). La vie et l’existence commencent au-delà de nous et malgré nous. Aussi, de ne pas pouvoir saisir l’être, trop fort pour notre petite tête, on glissera et dérapera fréquemment dans le recours aux réalités et concepts imaginaires. Le désavantage avec les concepts imaginaires, c’est qu’ils nous rendent captifs de leur logique interne sans pouvoir créer une connexion viable avec le monde réel (p. 627). L’exemple de Dieu est incontestablement le plus éloquent. Nos mystiques prennent Dieu pour une catégorie d’être… et JENS ne les suit pas. Astuce du mystique. Il a d’abord imaginé Dieu par lui-même. Ensuite, il a raffiné son imagination jusqu’à ce qu’il en vienne à croire que Dieu n’était pas uniquement le fruit de son imagination. Il est alors parvenu à se convaincre d’être lui-même un des fruits, dans le jardin de Dieu. Voilà comment l’idée de Dieu a réussi à rouler l’esprit du mystique dans la poussière divine (p. 232). L’exemple est simple et parfaitement incontestable. Mais il y a plus subtil et plus pervers, en matière d’ontologie imaginaire. Partons de la peur. Là où l’on trouve de la peur, là aussi se trouve une forme de conscience. La peur est la première preuve de la conscience (p. 447). La peur pourrait donc apparaitre comme un vecteur d’action fiable dans la construction motrice de nos ontologies ordinaire. Mais JENS flaire ici un danger. Les gens peureux essaient toujours de nous faire croire en la réalité de ce qu’ils craignent (p. 341). La peur peut donc devenir la compagne déroutante d’une ontologie imaginée, fantasmée, anticipée sans connaissance effectrice… comme on le fait, par exemple, avec la mort. Le cœur battant, tout le monde anticipe la mort que personne n’a pourtant empiriquement vécu. Quatre battements de cœur. C’est parce que la mort se présente à nous de manière irréelle que l’on accepte de s’y abandonner plus facilement. Après tout, c’est l’idée de la réalité de la mort qui pétrifie la conscience d’effrois. La mort est la déesse de l’irréel. Toutes formes de réalités solides s’évaporent à son contact. La mort est imaginaire. Seul le corps lui donne une réalité (p. 249). Il n’y a pas de mort (comme catégorie ontologique). Il n’y a que des agonisants et des cadavres. Et le hasard? Le hasard existe-t-il? Uniquement dans ta tête (p. 484). Et la liberté? La liberté, c’est un papillon qui voltige à l’intérieur d’une prison (p. 560). Notre vive et fort ancienne capacité à formuler nos abstractions intermédiaires sous forme de mots-concepts (PEUR, MORT, HASARD, LIBERTÉ), nous guide pour de vrai… mais aussi pour de faux. Oh là là, partez moi pas sur la crise ontologique du langage. Un nœud dans la langue. L’homme moderne confond souvent ce qu’il EST avec la fonction de PARLER. Comme si tout ce que nous étions se retrouvait condensé dans la parole et les articulations mentales du langage menant à la parole. Bien que la parole soit l’une des principales choses qui distinguent notre espèce des autres, la faculté magique de la langue est, paradoxalement, ce qui peut bloquer l’accès direct à toute une mer d’expériences et de connaissances qui foisonnent sous les murs de nos constructions linguistiques (p. 146). JENS reste ici parfaitement cohérent. Il opte sereinement et solidement pour le primat de l’être sur le connaitre. Saut dans l’espace. La matière échappe en permanence à l’esprit. Elle est comme une flamme éjectée dans l’abysse de l’univers, un spermatozoïde voyageant dans le col de l’utérus. L’esprit reste dans l’ombre tel un combustible inépuisable, toujours un pas derrière la matière. Il en est peut-être la tête ou la queue, car il en est seulement un autre état. Il possède une mémoire phénoménale, si bien qu’en lui se trouve tout ce qui est et tout ce qui sera dans la FORME à laquelle il correspond. Sans yeux, sans bouche, sans mains, pas à pas, il doit suivre la flamme de la matière qui le relie à sa mémoire intrinsèque (p. 636). Et sur cette vérité ontologique qu’il est si bon et rafraichissant de redire dans le style heureux de JENS… Ce qu’on appelle la connaissance fut d’abord le grand déballage de la matière (p. 609)… nous entrons en gnoséologie.

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GNOSÉOLOGIE DE JENS (OU JENS EN SA DOCTRINE DE LA CONNAISSANCE)

Une doctrine qui ne vise pas à ce qu’on la dépasse est une doctrine fondamentalement erronée. (p. 551)

Le savoir est une caricature de l’existence. (p. 310)

La gnoséologie de JENS est originale, pétillante, subtile et lumineuse. Il est particulièrement rafraichissant et stimulant de se sortir enfin de l’individu connaissant isolé, songeur et stagnant et d’assumer, sans fanfreluche, le caractère collectif et historique de la connaissance. Tout s’amorce, plutôt joyeusement, dans le dispositif de la vie sociale ordinaire en notre monde mondain. Il n’y a pas de connaissance possible sans rencontre. Faire connaissance, c’est apprendre (p. 153). Il n’y a pas d’ego cogitant isolé. Il y a avant tout un bouillonnement social permanent de la cogitation comme empathie. Penser, c’est d’abord écouter. C’est avoir de bonnes dispositions intérieures afin que les impressions subjectives et les divers moments emmagasinés par les sens puissent se révéler sans heurts (p. 97). Du coup, JENS renoue tout naturellement avec l’origine sensorielle de la connaissance (connaissance directe) tout autant qu’avec la vieille dialectique conversationnelle des Grecs (connaissance indirecte), dont tout le monde se gargarise mais dont personne n’assume vraiment les puissantes implications intellectives. Toute la philosophie pourrait tenir dans la conversation. Que ce soit dans une conversation avec soi-même, ou une conversation avec les autres, cela importe peu. Elle implique toujours un échange de points de vue. Fondamentalement, elle s’attaque à des problématiques de sens et de langage. En pleine solitude, l’état d’esprit philosophique se transforme en une poésie peuplée de chants et de visions (p. 84). Le jeu incisif de l’échange, et de l’estoc verbal poétisé, ne transforme pas pour autant l’individu connaissant, quand il daigne redescendre de sa temporaire montagne, en suiveux pantelant qui se laisserait barouetter par la pression intellective des pairs. Car celui qui apprend par la conversation et par le verbe finit éventuellement par frapper le conseil finement dialectique de ce vieux radoteux de JENS, celui recommandant de faire primer la connaissance directe sur la connaissance indirecte. Le conseil d’un vieux radoteux. Ne base pas tes jugements sur l’expérience des autres. Juge selon ton expérience intime, sans jamais renier celle des autres. Car la connaissance des autres fait aussi partie de tes expériences intimes (p. 429). Nous produisons ensemble notre connaissance sur la base d’une perception collective de notre monde et il est important de bien discerner le savoir fin et fiable, dans le fatras rhétorique qui l’accompagne inévitablement… car il nous revient. Nous le méritons. Il est à nous, ce savoir. Le savoir est aussi notre œuvre. Comme pour le peintre qui doit apprendre à faire la distinction entre lui-même et ce qu’il peint, le penseur doit aussi apprendre à ne pas se confondre avec ses pensées, car il pourrait finir par croire que tout son corps est la création de son esprit (p. 78). Ce genre de beau risque de la fausse création renversante nous pend au bout du nez en permanence car le fait est que notre connaissance ordinaire procède et procèdera toujours d’une inévitable dimension d’abstraction conceptuelle. Et de ce fait, à la table d’hôte du royaume du concept, la connaissance amaigrit le si riche réel dont elle se nourrit. Au royaume du concept. Là-bas, on aime à désincarner. On aime à vider les corps de leurs substances. Au royaume du concept, on rêve de prendre le pouvoir. Pourtant, on est fait pour servir (p. 50). C’est un biais mental tout naturel qui s’installe insidieusement, quand on apprend et quand on pense. Le pouvoir des abstractions supplante insidieusement le service qu’elles nous rendent. C’est là une déviance permanente. Peu à peu, sans nous en rendre compte, nous glissons dans l’abstraction des idées, alors tout devient vide, sans réelle teneur, vaporeux, diffus, sans chair. Sans vie! (p. 610) Aussi, il faut se watcher en permanence, comme on dit chez nous, parce que c’est pas long que, entre la pression mondaine, conversationnelle et autre, et les tics traditionnels de l’abstraction, on s’expose assez rapidement à se faire rattraper par la vieille camelote des lambeaux notionnels du tout-venant. Vieilles idées recyclées. Désormais, les plus grandes valeurs sont attribuées aux savoirs qui ont le pouvoir de recycler les déchets intellectuels du passé et du présent (p. 140). Et JENS continue de prudemment nous prévenir. Il faut apprendre, il faut penser, il faut même philosopher… mais il faut faire attention de ne pas se mettre à ruminer dans la philosophie, car le doux monde du sapiental est un petit carré de sable étroitement forclos. Le cœur de la philosophie ne se trouve jamais derrière les portails de son domaine, car tout chez elle lui rappelle ce qu’elle sait déjà (p. 486). Restons poètes, restons artistes, restons coupant. Ne faisons pas trop confiance aux vieux textes. Lisons fluide. Pour celui dont la pensée est en mouvement, l’essentiel se trouve entre les lignes (p. 250). Le vide conceptuel de la philosophie n’engluera pas un JENS qui pense, s’il est aussi un JENS qui chante. Dans cet univers d’idées et de concepts entrelacés de faux-semblants et d’illusions, c’est l’invention de la puissance d’évocation qui nous tire en avant (p. 600). La joie du chanteur c’est aussi la modestie du penseur. Et de la modestie, il faut en avoir, en matière de gnoséologie, car on ne sait pas tout, qu’est ce qu’on ne sait pas tout! Et, de fait, il est vraiment très important de ne pas tout savoir. Si l’inconscience et l’ignorance n’existaient pas, en quoi la conscience et la raison pourraient-elles bien se reposer? (p. 145) C’est effectivement le fait de ne pas savoir qui nous pousse vers la recherche de nouvelles connaissances, comme un creux, comme un manque. Nous sommes en lutte permanente contre ce qu’on ne sait pas. Et au sein de ce qu’on ne sait pas… ou plus… figurera crucialement tout ce qu’on oublie. La mémoire du monde n’arrive jamais totalement à rattraper l’étendue de son oubli (p. 73). Il suffit, pour confirmer cet aphorisme de sagesse de penser un moment, même abstraitement, à nos ancêtres paléolithiques et néolithiques, de laisser notre imaginaire s’imbiber et s’enrichir de la gnoséologie implicite séculaire qu’ils nous ont fatalement léguée. A-t-on idée de ce que nos ancêtres ont traversé? A-t-on idée des mystères qu’ils ont embrassés? Leur esprit était tel des forêts vierges, pétri de courage et de révélations. Se souvient-on des premières manifestations nocturnes de la parole et du langage écrit? Comment la nature a-t-elle enfin réussi à prendre la parole et à entrer de pleins pieds dans l’âge de son humanité? (p. 317) Il y a, dans cet héritage ordinaire oublié (noter ce mot), une fraicheur et une candeur du rapport aux savoirs que nous fait redécouvrir JENS et ce, du seul fait qu’il sait finement les valoriser. Savoir et innocence. Développer les astuces nécessaires afin de toujours retrouver notre ignorance, car le savant, l’homme de savoir, est un homme qui a perdu son innocence et qui réussit toujours à retrouver l’innocence du devenir (p. 661). Et cette innocence du devenir du savoir et de l’être, c’est, entre autres, celle qui se méfie des dogmes rigides et qui s’alloue tranquillement le droit tout simple au doute méthodique, au flagossage, au louvoiement. Le savoir ne plonge pas sur nous comme une cascade ou le jet de la douche du matin. Non, non, car le savoir est torve et nous le sommes pas mal aussi. De fait, nous en dévions ou en esquivons constamment le jet brulant, pour ne pas s’y cuire le cuir. Nous prenons rarement conscience de notre propre savoir de manière frontale. Nous préférons éviter les chocs trop violents. Voilà pourquoi nous avons pris l’habitude d’accéder à notre savoir de biais, comme par l’entremise d’un tiers. Un peu comme si l’on abordait notre savoir par l’intermédiaire d’un miroir (p. 645). Ce que JENS nous explique ici ne concerne pas seulement le jeu complémentaire des connaissances directes et des connaissance indirectes. JENS nous parle ici aussi de nos doutes, de nos inquiétudes, de nos résistances instinctives face au savoir qui, pourtant, s’impose à nous. Dans l’instinct de survie. Instinctivement, nous combattons autant la vérité que nous la recherchons. Nous aimons à la dissimuler, à la camoufler. Nous n’hésitons pas à la rendre compliquée afin de brouiller les regards, et surtout afin de prolonger notre vie, question d’avoir le luxe de nous divertir à ses dépens (p. 89). Nous voulons vivres dans nos idées reçues, nos savoirs établis, nos amusettes logiques, nos sophismes, dans le confort de nos schémas villageois, dans l’enfance de notre pensée. Nous ne voulons pas vraiment mourir à nos vieilles valeurs. Or, s’il faut apprendre le vrai, il faut inévitablement tuer un petit peu de tout cela, en nous. Apprendre, c’est mourir un peu (p. 439). Et le doute ne se réduit pas à la résistance de nos idées reçues, de nos préjugés, comme on dit principiellement. JENS, gnoséologue, nous redit une des grandes vérités de la philosophie moderne. Le doute méthodique est une des inhérences profondes du savoir humain. On apprend depuis la surface et c’est bien vite que le gnoséologue averti se doit de douter de toutes les surfaces. L’apparence est partout trompeuse. Les vérités ne se révèlent qu’en apparence (p. 143). Le vacillement de nos savoirs ne se restreint pas au simple doute méthodique des réflexions construites tardives. Le doute est une pulsion, saillante et constitutive, de l’intégralité de la pensée cogitante et connaissante. Cela fait du doute un trait mental terriblement fondamental, ontologique de l’humain, en fait. La nature du doute. La nature des hommes est trompeuse. Voilà pourquoi l’attitude sceptique est nécessaire à la survie de l’esprit libre (p. 80). C’est cette crise permanente de l’être et du connaitre qui fait qu’on ne pourra pas toujours montrer (l’apparence peut être trompeuse) ou démontrer (la ratiocination peut être fallacieuse). Il arrive donc un moment où il faut cesser de s’expliquer ad nauseam et de prétendre refléter un monde prosaïquement vérifiable. Il arrive un temps ou il faut assumer froidement sa prise de parti dans la connaissance. Prise de parti, prise de parti, prise de parti… Voici, nous sommes tous des ensembles humains distincts et nous embrassons tous un monde aux inextricables facettes et ce, dans une infinité d’angles différents. Ces angles d’approche sont déterminés tant par nos trajectoires de vie que par la configuration de nos affects. Vous comprendrez que la vérité du dépressif n’est pas du tout la même que celle d’un enfant qui joue (p. 176). On ne sait pas tout. On sait ce dont on détient finement la perspective. Nos conclusions de groupe, nos jugements collectifs sur les savoirs adoptent eux aussi la courbe de la perspective par laquelle on s’oriente vers les cibles de notre monde… qui sont aussi les cibles de notre temps. Cible en vue. Si on se trompe souvent dans notre jugement, c’est principalement en raison d’un «défaut» de perspective. Nous avons tort, par rapport à un angle d’attaque défaillant, une cible ratée. Notre point de vue, aussi aiguisé et large soit-il, n’en reste pas moins un point de vue ancré dans notre époque. Alors comment posséder la vision juste sans aussi avoir la distance nécessaire pour bien en percevoir les contours et les desseins? Ici, ou dans le futur, les problèmes ne seront plus perçus sous le même angle. Et, par le fait même, ils ne seront plus sous le même éclairage de véracité (p. 148). On prend donc position au mieux, et en soumission envers les déterminations de notre coefficient espace-temps, rétrospectif et prospectif. On peut uniquement prédire l’avenir de ce que l’on connaît (p. 237). On la stabilise, cette seule prospective que l’on puisse se payer. Puis on articule notre vision doctrinale, on la formule, on la saisit, on l’armature. Et une fois qu’elle est mise en forme, ma foi, on ne peut plus la flagosser, la tordre et la faire flageoler sans fin. Et ça aussi, JENS le sait. Degrés d’expression. Arrivé à un certain niveau de vérité, on ne peut plus prouver quoi que ce soit et ce, même si on essaie de décrire la chose dans un maximum de détails. On croira ou on ne croira pas. On devinera ou on ne devinera pas. On vivra ces choses ou on ne les vivra pas (p. 107). Et pourtant, riches et déterminés par ces vues stabilisées, on n’en cessera pas pour autant de chercher, d’écornifler, d’investiguer, d’apprendre. La dive curiosité ne pourra tout simplement jamais arrêter de nous tenir au corps. La déesse oubliée. La curiosité, mère de tous les courages, mère des intelligences les plus fines, mère, aussi, de la folie, de l’aventure et des découvertes les plus géniales. Je me demande bien pourquoi les Grecs n’en ont pas fait une déesse (p. 417). Nous continuons de tout écornifler sans fin parce que nous savons que nous vivons dans un monde éminemment et fondamentalement connaissable. Et nous savons que l’élastique de notre connaissance peut parvenir à s’étirer et à cerner, au moins schématiquement, le couvercle du bocal de l’être. Aussi, notre saisie de l’être par la connaissance n’est jamais vraiment une affaire bizounée, foireuse, niaiseuse, éperdue, hasardeuse. En toute raison, nous pouvons comprendre. Rupture du hasard. Comprendre jusqu’à ce que les choses et les événements s’accordent à notre vie et résonnent vers nous comme des échos de notre propre raison. Voilà ce qui devient pour nous comme une preuve de notre savoir (p. 325). La visée de notre connaissance, c’est de saisir notre être. Et… bon… modulo quelques pépins séculaires dont nous avons aussi pris connaissance… le fait est que savoir notre monde, c’est faisable. Il n’y a aucune vérité nous concernant qui soit hors de notre portée (p. 264). Notre monde est immense. Nous pouvons, malgré tout, le connaitre. Et maintenant nous savons ce que nous nous devons d’être et ce que nous nous devons de faire. Et comme JENS ne parle pas seulement de ce qui est mais parle aussi de ce qui se doit d’être, je me dois, moi aussi, d’en parler.

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AXIOLOGIE DE JENS (OU JENS EN SA PERSPECTIVE ÉTHIQUE)

Je suis un modèle sans plan, sans forme précise. (p. 215)

Un peu comme sa gnoséologie, l’axiologie de JENS s’enracine avant tout dans la vie sociale, méthodiquement abstraite, du philosophe. La sincérité du penseur est ouvertement exigée. Sa crédibilité intellectuelle en dépend. Le meilleur moyen d’attirer sur soi le discrédit est de ne pas assumer le fond de sa pensée (p. 599). Mais cette honnêteté du bon gars qui pense droit et parle sec ne suffit pas, il s’en faut de beaucoup. Il ne s’agit pas ici seulement d’incarner la morale… mais aussi de la comprendre adéquatement. Or, la part entre ce-qui-doit-être et ce-qui-ne-doit-pas-être se démarque, sèchement, tout d’abord au sein de nos tiraillements intellectuels avec l’agora. Il y a de constants rapports de forces dans l’éthique intellectuelle des zélateurs et de leurs adversaires. Et là, ouf, c’est la guerre. Tactique de guerre. L’une des armes préférées des sophistes est l’excès de zèle. Plusieurs d’entre eux savent d’instinct qu’un dégluti de connaissances livresques peut aisément parasiter la pensée d’une personne moins bien nantie intellectuellement. Une logorrhée de mots et de concepts agit alors comme une muraille infranchissable. Briques, canons, flèches de tout bois, boucliers, remparts, huile bouillante. Si la forteresse du savoir sophistique semble imprenable, c’est qu’ils ont tout à gagner à démontrer leur supériorité intellectuelle, car c’est par la puissance de leurs défenses qu’ils en viennent à vaincre leurs adversaires (p. 107). D’une part, JENS réprouve l’abus belliqueux et auto-protecteur du savoir livresque, mais, d’autre part, cela ne le rend pas nécessairement favorable à l’humain inculte et vulgaire, ce pseudo-fier, à l’éthique tout aussi faussée que celle des ci-devant sophistes. Lorsqu’on le complimente, l’homme vulgaire, aime à croire qu’on le jalouse (p. 483). Le problème éthique qui se pose ici, en toute concrétude, est que chaque rencontre sociale est obligatoirement quelque chose qui vous confronte à quelqu’un qui, sans arrêt, vous juge. Ami ou ennemi, l’individu lambda qui vient obligatoirement partager conversationnellement les savoir est un agresseur potentiel. Dans chacun de mes amis, j’ai aussi découvert un ennemi intime qui me disait «C’est moi! C’est MOI, l’ami qui est en toi! Moi qui commande!» L’amitié se crée dans l’adversité. Le respect de l’adversaire est un premier pas vers l’amitié. Lorsque je dis «Voici ma vérité», je ne dis rien d’autre que «Voici ce que je retiens de mon vécu. Voici mon histoire, mon mensonge plus vrai que nature» (p. 24). Cette douloureuse dialectique de l’amitié aux vérités biaisées confirme, si nécessaire, qu’on n’interagit pas avec des purs esprits connaissants. On interagit avec des pour ou des contres, des babounes potentielles perpétuelles qui approuvent ou qui réprouvent. Et, justement parce qu’il se démarque, l’humain qui agit ou l’humain qui pense s’expose fatalement à se faire traiter de prétentieux et, incidemment, à se faire couler comme tel. Ouvertement, et fort librement, JENS s’en afflige. Aveux d’un petit homme. On le juge prétentieux, mais on ne se donne jamais la peine de lire ce qu’il écrit ou même d’entendre ce qu’il a à dire. Cela nous importe peu. Nous voyons seulement qu’il essaie de s’élever au-dessus de nous. C’est pour cette raison que nous le haïssons d’emblée. Sans lui dans les hauteurs, jamais nous n’aurions pris conscience de notre médiocrité. Savoir qu’un tel homme existe jette sur nous opprobre et déshonneur. Voilà pourquoi nous avons tout intérêt à ruiner sa réputation et ternir l’éclat de son image. Si c’est pour s’élever au-dessus de la médiocrité, je serai toujours favorable aux prétentieux et à ceux qui osent, surtout s’ils évitent d’alimenter la médiocrité (p. 90). Sur cette question, toujours assez sensible, le choix éthique de JENS est clair. Il pousse contre la masse. Il rame contre le courant. Avant de juger sommairement le prétentieux, il le décode ontologiquement, dans son effort, sa lutte, sa quête. Le soi-disant prétentieux est largement autoporteur. Il se suffit à lui-même, pour ce qui en est des jugements de valeur. Et cela fait bien l’affaire de JENS, qui n’est pas trop chaud envers ceux et celles qui, insécures et frileux, recherchent constamment l’approbation de la gallérie. Un maître sans corps et sans chair. Il est toujours étonnant pour moi de constater à quel point la majorité des gens a besoin d’une approbation extérieure, en ce qui concerne leur pensée individuelle. Je suis toujours étonné de voir à quel point ils se battent pour l’uniformisation de la pensée à un niveau collectif, comme si cela validait la puissance de leur raison individuelle. Il faut pour cela posséder une féroce volonté de docilité et un fort besoin d’être dompté par la force du nombre (p. 499). JENS voit clair dans les incidences philosophiques de la fausse modestie qui se fricote des petites alliances. Il y décode une uniformisation insidieuse des savoirs et une docilité sociale suspecte. Pour JENS, l’estime de soi est une valeur. Ceux qui en manquent sont, eux aussi, aux toutes premières loges, comme suspects éthiques. Les gens sans grands pouvoirs doivent souvent se surestimer afin de masquer leur insignifiance. Ils déploient alors de grandes quantités d’énergie pour arriver à se convaincre du contraire (p. 459). Ces gérants d’estrades ratent le rendez-vous ontologique de la pensée. Ils se fichent de tout, sauf si tout permet aux autres de ne pas se ficher d’eux. Gérants d’estrades. Il y a des gens qui ne prennent rien au sérieux, qui ne s’intéresse à rien, ni à la politique, ni à l’art, ni à la culture en général, ni à la philosophie. Mais ils arrivent tout de même à prendre au sérieux l’opinion qu’ils ont sur tous ces sujets (p. 190). JENS juge, en conscience, qu’il faut cesser de compétitionner, de se démarquer compulsivement, de se comparer maladivement. L’incomparable solitude. Le jour où tu ne te compareras plus à personne sera aussi celui où tu seras le plus incomparable. Ce sera aussi le jour où tu seras le plus seul (p. 32). JENS réprouve fermement l’ego insécure et cela l’amène, par effet de rebond, à ouvertement fustiger nos vanités, aussi creuses que dogmatiques. Nous vivons à une époque où beaucoup de gens croient tout savoir. Ils sont convaincus d’avoir tout compris et qu’ils sont entrés en possession du dernier mot. Voilà pourquoi ils voient tous leur FIN arriver. Ils n’ont plus de rêves, ils n’ont plus suffisamment de fertilité dans l’imagination pour engendrer un avenir… rosé (p. 656). Tout se joue donc entre nos vaniteux et nos humbles. Et JENS a, osons le mot, la sagesse de les renvoyer dos a dos… et il le fait parce qu’il voit clair dans leur jeu. Vaniteux et prétentieux, celui qui est plein de son savoir. Humble, celui qui s’en vide. Comment ne pas être humble devant l’étendue infinie de ce que nous ne connaissons pas et de ce que nous ne maîtrisons pas? L’humilité n’est jamais un des buts de la connaissance, car elle est souvent un obstacle pour celui qui veut connaître. Elle se présente ou elle ne se présente pas. On peut la feindre ou pas. Au fond, elle n’a que très peu d’importance. Elle vient naturellement avec la connaissance… de nos limites (p. 182). Cette connaissance de nos limites se retrouve, dans les replis de notre vie sociale contemporaine, en situation constante de manque éthique. JENS voit clairement le mal éthique du siècle. On n’apprend plus, on ne s’informe plus… on juge. Juge et bourreau. Chaque individu se fait le juge du monde et de l’humanité en général. Chacun considère son jugement comme celui qui prévaut sur tous les autres. Personnellement, je suivrai ceux qui douteront de la grande pertinence de leurs jugements (p. 533). JENS gnoséologue nous le disait plus tôt, il faut savoir douter. Il n’y a aucune amélioration morale à débiter sans fins des certitudes, comme je ne sais quelle usine à saucisses sapientales. C’est un fait. Même si nous avions la faculté d’exposer des faits et des vérités jusqu’à la fin des temps, cela ne nous rendrait pas meilleur. Ni notre bonheur, ni notre qualité de vie ne s’en trouveraient augmentés. Nous serions tous rapetissés dans le monde infini de notre savoir. Ce qui compte finalement, c’est ce que l’on cultive, ce que l’on fait et ce que l’on crée. Collectivement et individuellement (p. 120). Devenir sage n’est pas la clef du devoir-être. Conséquemment, dans les vues de JENS, la sagesse n’est pas un objectif particulier. Tu veux devenir sage? Pourquoi donc? Cela est encore de la vanité et de la prétention. Tous les vrais sages le sont par défaut. La sagesse leur tombe dessus bien malgré eux. De plus, ils aimeraient bien pouvoir lui échapper (p. 41). Pour JENS, le devoir-être vaut, du simple fait de se rapprocher de l’être. Le vrai sage ne cherche pas à l’être, mais simplement… il l’est. Quant à l’imposteur, il est, par contraste, celui qui dévie de son être. L’imposteur est celui qui croit être quelque chose tout en ne faisant absolument rien pour le devenir (p. 653). De ce fait, l’axiologie de JENS, ce n’est pas de chercher à se grandir (vaniteux, donc raté) ni à se rapetisser (humble, tout aussi raté), ou de chercher présomptueusement les défauts des uns et des autres (juge, encore plus raté), en souhaitant les ramener à un idéal. La forme idéale. On trouve des défauts uniquement face à un idéal et nous n’avons qu’un pas à faire pour que l’idéal ne devienne un défaut. (p. 471). Trop abstraire est fautif. Trop s’aimer ou se dénigrer est aussi fautif. Trop juger est encore tout aussi fautif. Il faut d’abord commencer par se calmer le pompon. JENS considère qu’il y a nettement une contrainte morale sur les affects. Pogner les nerfs, sur les gens ou sur le monde, est nuisible à une saine philosophie. Impossible d’atteindre certains degrés de connaissance si nous sommes habités par des sentiments haineux ou colériques. En altitude, la colère est un aveu d’impuissance (p. 507). Pourtant la pulsion qui associe la sagesse aux affects est forte et ancienne. J’aime à faire parler la douleur car c’est par sa voix que l’on s’en libère. Toutes les morales aiment à faire la guerre. Est-ce bien moral? (p. 167) Le bien, le mal, la morale… comment les séparer de la souffrance, de la peur et de la colère. C’est pas évident. Il le faut pourtant. JENS ne procède pas autrement quand il décrit objectivement la morale. Notre caractère influence plus le cours de notre destin que les notions de bien et de mal (p. 323). Prenons un émotif, mettons une déprimé, un pessimiste. En fera-t-on un philosophe de bonne tenue? JENS en doute fortement. Coup de barre. Aurait-on vu un pessimiste à la barre de la caravelle de Christophe Colomb? Je crois qu’une mutinerie serait survenue après une semaine de voyage. Dans ce sens, je ne crois pas que ce soit les philosophes les plus pessimistes qui pourront mener la barre des idées de l’avenir de l’humanité (p. 259). Redisons-le, il faut se calmer le pompon. Le moraliste au ras des mottes ne sera jamais celui qui comprendra le mieux le barouettage passionnel des morales. C’est de comprendre cela adéquatement que JENS nous livre une remarquable description amorale des morales. Mœurs morales des civilisations. Une grande partie de ce que l’on considère comme des vérités morales sont en fait des modalités d’adaptation qui, à la longue, en viennent à être considérées comme des faits naturels et des acquis culturels (p. 571). La morale est corrélée aux déploiements historiques. Elle n’est pas une transcendance. Rien de ce qui est éthique ne procède des éternités. JENS voit clairement la corrélation entre morale et conjoncture… aventure… Dialogue avec l’aventurier. Une morale apparaîtra généralement à la suite d’une aventure. Que celle-ci soit personnelle où collective, qu’elle soit issue d’une guerre ou d’une quête, cela importe peu. (p. 545) Les moralités, y compris les moralités soi-disant divines, ne seraient rien sans les durs aléas physiques et psychologiques de la vie concrète et effective. Si nous supprimions la peur, quelle serait la nécessité des religions et des dieux? (p. 342) Inspirés par ce genre de vision, on est bien obligés de s’aviser du fait que, froidement, la morale pourrait aller jusqu’à se quantifier. Peu de peurs, beaucoup de petits dieux sans grande puissance imaginaire. Beaucoup de peurs, un seul grand dieu avec beaucoup de puissance imaginaire. La morale se dose. Tant et tant que JENS ne se gêne pas pour en mesurer les modalités… quantitativement. Tueur en gages. Psychologiquement, je préfère l’assassin au soldat. Avec lui comme franc-tireur, il y a toujours moins de pertes humaines et peu de sang (p. 245). Voilà qui est passablement atterrant. Attention de ne pas basculer de l’autre côté, celui du cynisme, ou, encore pire, du réalisme… Sache ceci, mon ami. Le réalisme, poussé dans ses derniers retranchements, prend toujours les traits du fatalisme, de la rupture du conflit et de la guerre. Il marque toujours la fin d’une époque (p. 44). On adoptera la morale qu’on adoptera, celle-ci n’échappera pas à la globalité de son être d’époque, c’est-à-dire au dense lot de ses déterminations historiques. L’axiologie est gigogne de la gnoséologie, elle-même gigogne de l’ontologie. Tout s’emboite. Pas de quoi devenir dingue mais de quoi devenir fou. Comme le génie, la sagesse a toujours eu de la sympathie pour la folie (p. 399). Cohérent, JENS n’échappe pas à l’armature de son cadre éthique. Son œuvre non plus, du reste. La moralité de JENS, dans l’œuvre de JENS, suit, elle aussi, la courbe des cônes onto-gnoséologiques emboîtés. Gestation. D’abord, une œuvre qui parle, qui évoque quelque chose, qui éveille les sens. Ensuite, peut-être il pourra être intéressant de connaître l’histoire de sa gestation (p. 301). Et le dharma personnel de JENS rencontre lui aussi, en toute droiture, les priorités de son cadre éthique.

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DHARMA PERSONNEL DE JENS (OU CE QUE JENS ENTEND FAIRE DE SA PETITE VIE)

Celui qui force n’est pas encore mûr pour son œuvre. (p. 141)

Dans le cours de sa vie ordinaire (qu’il évoque, de ci de là, pour nous, ses lecteurs et lectrices amis), JENS fait sa petite affaire. Autonome et altier, il ne cède pas aux modes, attendu que ce sont elles qui dictent implicitement la pensée d’un temps. Modalités d’une époque. La mode est faite pour passer, comme les époques. Pour celui qui veut traverser les modes et les époques, il vaut mieux ne pas miser sur ce qui est à la mode (p. 593). Par conséquent, JENS ne cultive pas les philosophes à la page non plus. Outre Emil Cioran (1911-1995), déjà commenté, et, bien sûr, Diogène, JENS fait explicitement mention, en tout et pour tout, des philosophes suivants: Descartes, Hegel, Heidegger, Kant, Nietzsche, Platon, Rousseau, Sartre, Schopenhauer, Socrate et Voltaire. Il s’agit-là de l’aréopage peu original, droitier, convenu et ordinaire que traite habituellement un cours d’introduction à la philosophie moderne. JENS nous livre d’ailleurs, sous formes de commentaires épars et, fort heureusement, peu fréquents, le lot des idées ronron sur ces penseurs. Hegel est le dernier constructeur de systèmes. Kant a la meule de la chose en soi qui lui pend autour du cou. Voltaire se crêpe avec Rousseau. Platon est (soi-disant) toujours d’actualité. Descartes…. Oh mais matez-moi la seule observation de JENS impliquant Descartes. Je souffre donc je suis. Voilà qui me semble un peu plus universel que la maxime de Descartes qui, finalement, ne s’adresse qu’aux penseurs (p. 369). Voilà. Comme si les souffreteux n’étaient pas, eux aussi, inévitablement, des penseurs… De l’universel à petit tarif, en veux-tu, en voilà. Aveu implicite de JENS… J’ai pas lu le Discours de la Méthode mais je parle quand même du cogito devenu maxime (noter ce mot) et ce, en dehors de tout contexte textuel, donc, parce que ça fait vachement philo, quelque part. Eh oui. Essayez au mieux, en suant à grosses gouttes, d’être profond, en forçant du nez dans la philo de la basoche, et vous en paierez le prix. À la sueur du front. Si tu cherches à écrire quelque chose de profond, tu peux être certain que tu creuseras longtemps. Au bout d’un moment, tu réaliseras que ton œuvre est la profondeur de la peine que tu t’es donnée (p. 360). Ici, soyons candide (avec un C minuscule). L’intertexte philosophique de JENS est banal, peu enlevant, peu savant et sans grand intérêt. De fait, le seul philosophe vraiment crucial chez JENS… c’est JENS, lui-même. C’est dans sa propre cogitation, produite en toute autonomie et en toute fraicheur, qu’il déploie, devant nous et devant soi, sa magnifique puissance réflexive. Comment avons-nous pu nous abîmer à ce point dans la réflexion? Depuis l’invention du miroir (p. 444). Aussi, si JENS barbotte tant notre chère philo-philo du tout venant, c’est du fait, justement, de ne pas s’y être miré, comme en un miroir. Ce qu’il raconte de la philosophie conventionnelle est donc scolaire et neuneu. Même si c’est soigneusement disposé et présenté avec flair et un indubitable sens du tour dramatique, ça sent la lampe et le désir un peu hocus-pocus de bien faire philosophe, en agitant, de temps en temps, les grigris requis. Sur ce point du rapport au corpus philosophique, il est assez patent que JENS joue. En fait. Je suis quelqu’un qui joue. Je joue au philosophe, je joue à l’écrivain, je joue au peintre, je joue au penseur, je joue au cinéaste (p. 628). Voilà. Ne cherchez pas votre vieux prof de philo en JENS. Il n’y est pas. Cherchez plutôt en lui un penseur original, cru, vif et qui coupe, tout naturellement, dans le gras de la culture universitaire. Les banalités que JENS saupoudre sur la philo des collèges confirme magistralement ce qu’il promeut clairement et lumineusement d’autre part, et à contrario. Philosopher, c’est pour tout le monde, pas spécialement pour les maitres penseurs. Et les spécialistes de philosophie sont loin d’être les meilleurs philosophes. En ceci, on retrouve, par un autre chemin, la fameuse crypto-humilité de JENS. Chat sauvage. Je m’arrange toujours pour que ma véritable humilité soit invisible et inconnue, car mon humilité est un animal nocturne qui aime passer inaperçu. C’est seulement dans l’ombre qu’elle peut vraiment agir à sa guise, sans avoir à justifier son existence (p. 201). JENS philosophe fait parler, par moments, ses références livresques, en se cachant un petit peu derrière elles. Celles-ci comptent d’ailleurs beaucoup moins, en lui, que sa vraie douleur intérieure. C’est en sadien, ou même en sadique, qu’il pense vraiment. Le Marquis de Sade. Un certain sadisme m’a assurément servi philosophiquement. C’est sous l’effet d’innombrables tortures que j’en suis venu à m’avouer certaines vérités obscures protégées par les murailles de la morale (p. 632). C’est que JENS, c’est pas un petit gentil-gentil qui s’autoproclame dépositaire ordinaire du souverain bien. L’homme JENS est tourmenté et, lucide, il le sait et il en tire toute sa force. Le lubrifiant. Je ne me suis jamais senti plus fort et plus en santé que lorsque je dis OUI à tout ce que j’ai d’obscur, de narcissique et d’étrange, de magique, de lubrique et de pervers en moi. Il serait absurde de nier ces choses qui font partie intégrante de celui que je SUIS, car je souhaite que chaque partie de mon être soit la bienvenue lors de mon anniversaire de naissance (p. 22). Dans le cours actif de sa petite vie, JENS est à l’écoute de ses souffrances et ce sont elles, avant toutes choses, qui président ouvertement tant à l’organisation intellectuelle de son œuvre qu’à sa vision des arts. Théâtre mental. Il y a tout un pan de nos souffrances qui provient des représentations mentales que nous nous faisons des événements de notre vie. Nous recréons intérieurement un théâtre dans lequel nous organisons nos sensations et nos pensées. Une fois que nous croyons à l’histoire que nous avons conçue, il sera très difficile de ne pas se faire prendre au jeu de notre propre tragédie. En ce sens, la pensée elle-même a quelque chose de très théâtral avec ses voix, ses chœurs, ses drames et ses histoires plus loufoques les unes que les autres. Voilà pourquoi je ne suis pas un grand fan de théâtre. Comme je suis un «philosophe» moderne, la problématique de ma pensée est intimement liée au cinéma… dans le sens où je suis le metteur en scène du film de ma vie, dans lequel je suis l’acteur principal (p. 363). Acteur trépidant de sa petite vie, JENS pratique, avec brio, et en parallèle, trois arts… peinture (et dessin), écriture philosophique, cinéma. Manque de définition. Dans le domaine de la peinture, je suis un corps orgiaque et tribal. Dans le domaine de la philosophie, je suis un espace-temps chargé de mémoire. Dans le domaine du cinéma, je suis un corps vide, empli d’idées physiques (p. 623). Et sa vie d’artiste étant ce qu’elle est, soyez assurés que JENS ne plantera pas sa tente sur le terrain, tondu et ratissé, d’un de ces modes d’expression, au détriment des deux autres. Toute ma vie, j’aurai sauté d’une œuvre à une autre (p. 600). Le dharma personnel de JENS est serein et explicite, c’est celui du don de soi dans l’œuvre. D’ailleurs, il s’y engage si profondément qu’il finit même par en faire un petit peu le tour. Le don de soi. Dans la création d’une œuvre, je me donne en entier corps et âme. Enfin, c’est ce que j’aime à croire. Toutefois, il n’en est rien car à chaque fois que je termine une œuvre, je m’étonne d’y avoir survécu. Alors je lui dis, «Moi qui croyais m’être livré à toi corps et âme, de toute évidence, tu n’es pas si puissante que ça, chère œuvre, car tu n’as même pas réussi à abattre le grand JENS (p. 409). Même en son œuvre, même caméra en main ou devant son écritoire ou son chevalet, JENS, conséquent, philosophiquement cohérent, continue de douter de tout. En sa vie ordinaire, il se méfie… comme le chien mouillé de mon introduction. N’empêche que c’est ma méfiance naturelle qui m’aura aussi prévenu contre les pièges de la méfiance. Ah bordel, je suis devenu un méfiant inversé! (p. 582) Et, Diogène dessinateur jusqu’au bout de ses ongles tachés de couleur, il ne fait toujours pas le ménage… ni dans son ethos, ni dans sa cabane. Si la moralité est relative à une notion d’ordre et de propreté, alors autant le dire, je suis très peu moral (p. 292). Ceci dit, JENS, le philosophe, nous prouve sa sagesse à tous bouts d’aphorisme, en son écriture. Et JENS, le gars ordinaire, nous prouve son humanité à tous bouts de sa petite vie. Pour preuve. Il domine avec brio une grande attitude ordinaire, en son dharma personnel, une attitude dont nous devrions tous savoir tirer exemple. Il sait magistralement remercier. Remerciements. Je voudrais remercier tous ceux qui ont cru en moi, tous ceux qui m’ont fait obstacle, ainsi que tous ceux qui m’ont ignoré. Merci (p. 467). Merci, cher JENS de la montagne. Et bravo pour cette remarquable réalisation de pensée et d’écriture.

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Nicolas de la Sablonnière (dit Delasablo), JENS de la montagne — Livre 4, Été, Éditions de l’Oiseau-Mouche, 2020, 665 p.

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PENSÉES ENVOLÉES (par SIORIS)

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2022

Sans la liberté de blâmer, il n’y a point d’éloges flatteurs
Sioris

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L’architecte, scénariste et poète Sioris [Paul Henri Denis Sirois] fait circuler, ces temps-ci (2019), sous le manteau, dans les Basses-Laurentides, le recueil de ses Pensées envolées. Déjà, en partant, il y a ceux qui en seront et ceux qui n’en seront pas car, mutin et matois comme un singe, Sioris procède à une distribution sélective et hautement parcimonieuse de son œuvre, artisanalement éditée. Moi-même, laurentidois de verte souche, je ne suis parvenu à mettre la patte sur un exemplaire que grâce à la générosité pure, méthodique et exotérique de la Salonnière des Basses-Laurentides qui me l’a gentiment prêté. Une portion de la dédicace paraphée de Sioris à icelle se lit d’ailleurs comme suit:

À une rare messagère
Tel un ange venu sur terre
Des Pensées envolées
Et autres textes variés

Merci de ta belle amitié…

L’ouvrage est une collection d’aphorismes, de saillies et d’apophtegmes classifiés soigneusement et alphabétiquement par catégories, comme en une sorte de glossaire ironique et farfelu. Cet exposé échancré contient quelques poèmes épars, miniatures en prose diverses et illustrations en noir et blanc (que l’on doit à l’illustrateur Joé), mais surtout il décline plusieurs centaines d’aphorismes, de saillies et d’apophtegmes. L’appréhension de ce corpus savoureux, aussi massif que biscornu, nous permet justement de mieux stabiliser, dans notre esprit, la distinction entre ces trois types de brèves maximes. L’APHORISME est une courte formulation philosophique groupée, serrées et mobilisant impérativement les efforts de la pensée rationnelle et les priorités de la sagesse (Exemple, digne d’Héraclite: Quand on a un doute, on peut au moins avoir une certitude). La SAILLIE est une joke, une plaisanterie brève qui fait rire et sourire mais qui, par-dessus tout, surprend pour son incongruité et son adresse à dérouter par l’amusette (Le comble du ridicule, ce n’est pas de vouloir être aussi bon tireur que Lucky Luke mais de se faire tuer par son ombre). L’APOPHTEGME, pour sa part, est une phrase mémorable, brève aussi, et qui restera imprimée dans notre mémoire pour son originalité lancinante ou sa force de frappe imagée (Lorsque le mensonge en entraîne un autre, le rouge devient une couleur froide dans le brasier d’un iceberg). Ces trois types de maximes ne sont évidemment pas des compartiments étanches. Elles se compénètrent intimement, plus souvent qu’à leur tour, se mixant aussi joyeusement avec paradoxes, proverbes, et lambeaux poétiques. Sioris nous prouve ce fait, clef en main, à maintes reprises.

Original autant que mûri dans sa formulation (l’auteur a travaillé à partir de carnets de notes qu’il collige depuis des années), l’ouvrage se complète d’un jeux d’astucieuses exergues. De Bourgault et Coluche à Voltaire et Mallarmé en passant par Roosevelt et Gandhi, on nous fait découvrir la sagesse des amitiés intellectuelles de Sioris, qui en ont un petit bout à nous dire sur le monde et la vie, elles aussi (La joie est en tout, il faut savoir l’extraire. — Confucius, p. 68). Finalement, notre farfadet de la pensée vernaculaire dédie littéralement certains de ces aphorismes à certaines de ses connaissances proches. Cela fait que les lecteurs de son entourage rapproché auront la joie de découvrir quelle facette de sa pensée en émulsion lui rappelle quelle figure de la jolie maison de poupée de son petit village intérieur.

Voici le florilège en vrac (disposé tout simplement en ordre chronologique de lecture) des trente-six (36) aphorismes, saillies et apophtegmes (sur plusieurs centaines) que j’ai retenu ici, en guise d’exemplification du travail de Sioris, pour le bénéfice de mes lecteurs et lectrices qui n’ont pas la chance d’être dans le secret de la sinuosité confidentielle de sa discrète promenade éditoriale:

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Trente-six (36) aphorismes, saillies et apophtegmes de Sioris (2019)

1- Les gens détestables sont nos meilleurs amis, quand ils nous ignorent.
(p. 21)

2- La meilleure façon de rater un amour n’est-elle pas d’en imaginer la fin?
(p. 22)

3- Avez-vous remarqué que les plus beaux monstres sont toujours ceux qui sont les plus laids?
(p. 30)

4- Youp c’est la vie et Youpi, la mascotte; mais les deux sont joyeux.
(p. 34)

5- Quand on cache sa célébrité derrière des verres fumés, ce n’est pas en sortant d’une limousine qu’on passe inaperçu.
(p. 36a)

6- Une chanteuse country est tombée de la scène en chantant la chanson de Ginette Reno: Les yeux fermés.
(p. 36b)

7- N’essayez pas d’oublier le passé… car il déteste rester en arrière.
(p. 38)

8- Quand on a un doute, on peut au moins avoir une certitude.
(p. 49)

9- Écrire, c’est se souvenir.
(p. 54)

10- Ne perdez pas de temps à avouer vos faiblesses, elles se remarqueront bien assez vite.
(p. 56)

11- Le hasard ne croise jamais le chemin de nos certitudes. Car le hasard serait ridicule s’il s’annonçait avant d’arriver.
(p. 62)

12- Le comble du ridicule, ce n’est pas de vouloir être aussi bon tireur que Lucky Luke mais de se faire tuer par son ombre.
Nota Bene — Pourtant le ridicule ne tue pas.
(p. 64)

13- Avant votre décès, si vous voulez vous faire incinérer, assurez-vous d’avoir une bonne police d’assurance contre le feu.
(p. 65a)

14- Une personne est vraiment âgée ou maigre lorsque son âge est supérieur à son poids.
(p. 65b)

15- Vivre sa jeunesse trop tard, c’est commencer sa vieillesse trop tôt.
(p. 67)

16- Un éléphant albinos, ce n’est pas comme un éléphant blanc.
(p. 68)

17- Sans la liberté de blâmer, il n’y a point d’éloges flatteurs.
(p. 74)

18- Lorsque le mensonge en entraîne un autre, le rouge devient une couleur froide dans le brasier d’un iceberg.
(p. 81)

19- Je n’ai rien contre la vérité, c’est ce qu’elle ne dit pas qui m’agace.
(p. 82a)

20- La vérité est parfois grisâtre dans l’ombrage de ses aveux.
(p. 82b)

21- C’est dans le miroir de nos yeux qu’un enfant puise en nous les reflets de son existence.
(p. 83)

22- Depuis que les soucoupes volantes on fait leur apparition, c’est bizarre on dirait qu’elles ont disparu.
(p. 85)

23- L’orgueil met l’égo entre guillemets.
(p. 87)

24- La mode est dans les valeurs d’une pensée commune.
(p. 91)

25- Les voisins sont ceux qui vivent près de nous, mais demeurent souvent des étrangers. Et lorsqu’ils font du bruit tard dans la nuit, c’est toujours bizarre. Ils sont les étrangers qui dérangent le calme de notre solitude en nous rappelant qu’on est rarement seuls.
(p. 92)

26- Paroles et actions d’un politicien
— Je cesserai de parler pour mieux vous écouter.
— Je cesserai d’écouter pour mieux réfléchir.
— Je cesserai de réfléchir pour mieux agir.
— Et je cesserai d’agir pour mieux parler.
(p. 97)

27- En politique, les meilleures réponses sont souvent dans la question.
(p. 98)

28- Est-ce notre destin qui décide de nos choix ou nos choix qui décident de notre destin?
(p. 101)

29- Ne lisez pas cette phrase si vous ne savez pas lire.
(p. 102)

30- À trop de questionnement, on finit par inventer les réponses.
(p. 104a)

31- Le bien pensant est un conformiste qui n’a pas d’opinion personnelle sauf celle des autres…
(p. 104b)

32- Le mépris est la dignité de la colère.
(p. 104c)

33- Le désir est impudique lorsque l’ironie y prend plaisir.
(p. 109)

34- La NATATION ce n’est pas un sport pour les poissons.
(p. 111)

35- Ce que l’esprit est capable de concevoir, il est capable de l’accomplir.
(p. 114)

36- Vaut mieux mourir incompris que de passer sa vie à s’expliquer.
(p. 123)

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Spirituel, incisif et sardonique, tout l’ouvrage respire une sorte de joie de vivre grinçante et ironique qui fait sourdement sentir la présence d’un esprit particulièrement intelligent, sagace et industrieux. Cultivant un second degré fin et matois, Sioris parvient, en plus, à nous faire admettre qu’il ne se prend pas spécialement au sérieux et que l’humour n’est pas nécessairement ce fameux grand banquet du mythique village gaulois de nos enfances… il peut aussi être une petite tasse de thé bue discrètement, dans une officine de salonnière, en riant confidentiellement des autres fous et des autres folles de notre monde fatalement bichrome.

À lire impérativement… si possible… car ne passera pas entre toutes les mains…

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Sioris [Paul Henri Denis Sirois], Pensées envolées — Poésie, citations et autres textes variés, in-plano avec reliure spirale, Saint-Eustache, chez l’auteur, 2019, 128 p.

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CHARLY MON PÈRE (Diane Boudreau)

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2022

De le sentir si vrai, si solidement ancré,
me permettait, à moi aussi, de mieux m’enraciner

(p. 59)

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Que savons nous de nos pères et mères? Que connaissons-nous vraiment de la validité des présomptions que nous dégageons au sujet de l’opinion que nos parents se font sur eux-mêmes et sur nous? Le regard enfantin est, presque par définition, une diffraction, une distorsion. Mais c’est justement cela qui fait sa force, sa durabilité, sa vigueur, et permet de le formuler comme un enjeu. La poétesse Diane Boudreau nous sert aujourd’hui ce qu’elle appelle discrètement un récit. Il s’agit en fait d’une petite série de miniatures en prose portant sur la relation qu’elle a établi depuis son enfance avec son père.

La propension autobiographique se manifeste dans cette série de textes mais —fait capital— elle est adéquatement dominée par une pertinente option de présentation en de fines vignettes textuelles bien synthétisées. Un bref résumé autobiographique ouvre la marche mais on ne s’y enlise pas. Les miniatures en prose sont avancées selon l’ordre chronologique mais cela ne nuit pas à l’autonomie constitutive de chacun des textes. L’ouvrage, particulièrement remarquable pour la qualité de son écriture, apparaît aussi comme une intéressante tranche de la vie socio-historique et sociopolitique des années 1950-2000, au Québec. Sans trop en dire, expliquons que le père de la narratrice a raté une carrière d’ingénieur pour avoir trop ouvertement exprimé des vues libérales sous le duplessisme. Cela lui laisse un traumatisme social de vie qu’il transmettra fatalement à ses filles.

Afficher ses couleurs

Énorme déception pour les deux jeunes filles que nous sommes. Papa nous interdit, ma sœur et moi, de nous rendre à une soirée partisane, péquiste, bien que la J.E.C. (jeunesse étudiante catholique) nous y invite fortement.

«— Voyons papa! Pourquoi?»

«—Je n’veux pas vous voir là!»

Le ton est sans réplique, le sujet clos. Ses yeux fulminent. Pas d’autres explications, aucune négociation possible.

Lui qui n’a pu réaliser son rêve de devenir ingénieur, il sait ce qu’on peut perdre en affichant trop ses couleurs: il suffirait d’une simple photo, croquée parmi la foule, pour prouver la présence de ses filles à une assemblée clamant haut et fort l’indépendance du Québec, reniant ainsi ce pouvoir fédéral, son employeur, qui lui permet de vivre honorablement, lui est les siens…

Mais il ne dira rien, du moins pas ce jour-là. Plus tard, il glissera, à travers quelques bribes, comment certains de ses collègues ont tout perdu —maison, auto, standard de vie enviable— après avoir été mis à la porte sans motif valable, entraînant dans leur chute épouse et enfants.

(p. 49)

La compréhension que la narratrice produit au sujet de notre oppression coloniale collective ainsi que du traumatisme historique ayant perturbé la vie professionnelle de son père ne manque pas de pertinence (et d’utilité pour l’historien autant que pour l’ethnographe). Mais, bon, la vision que la poétesse se fait des vues de son papa est-elle toujours aussi précise? Rien n’est moins certain. Le fait est qu’une sorte de malaise diffus semble exister entre le père et la fille. Tout se passe comme si l’harmonie n’était pas intégrale, comme si quelque chose faisait dépôt, langueur ou comédon. C’est comme si une sorte de blocage compromettait de façon diffuse mais cuisante et permanente l’harmonie rêvée des interactions père-fille. Pourtant, la richesse précise du tableau, que la narratrice nous peint par petites touches, sur ces fait boitilleurs semble ne déboucher que sur des questions infimes, des miettes de problèmes, des malentendus sans conséquences, de l’anodin monté en épingle… En un mot, on nage ici dans le verre d’eau océanique des traumatismes enfantins, dans toute leur immense petite ampleur définitoire.

Pastel sur jute

Installée à la table de cuisine, je peins avec des craies de pastel gras sur des retailles de jute que j’ai fixé au préalable sur des cartons.

M’inspirant de cartes artisanales conservées avec soin, je retrace, en toute quiétude, des visages d’enfants aux yeux grands et rêveurs, sûrement issus de ces pays imaginaires d’où je viendrais aussi…

Émergeant du sous-sol d’un pas tranquille, papa s’attarde un instant derrière moi pour jeter un regard sur mes dessins.

Sans prononcer un mot, il pose calmement sa main sur mon épaule, signe discret d’approbation et de respect.

Quel baume sur mes quinze ans!

Ta fille, papa, si peu douée pour les mathématiques a, grâce au ciel, plus d’aptitudes pour les arts.

(p. 47)

On comprend, au fil des étapes de la lecture, que rien de terrible ne s’est passé, que rien d’insoutenable ou d’insupportable ne se manifestera, dans ces récits. Ce seront de simples peintures de la vie ordinaire qui nous permettront —de ce fait, encore plus vivement— de faire ou de refaire la fameuse promenade dans le petit musée de papier des constants et multiples malentendus inoubliables-oubliables entre parents et enfants.

Les miniatures en prose de Diane Boudreau, toutes plus belles les unes que les autres, finissent par littéralement fasciner. Et, ce faisant, elles mettent en place rien de moins qu’une sorte de grammaire d’engendrement. On a donc une situation d’écriture où la capsule autobiographique, circonscrite et ciselée, rapporte par le menu une situation où l’enfant reste avec le sentiment d’avoir porté à son papa une sorte de coup solide, une manière d’estafilade affective, qui semble avoir eu je ne sais quel impact durable (mais toujours tu). Le tout se joue avec une indubitable intensité, alors que ledit impact durable n’est peut-être jamais qu’une sorte de pli bizarre, réversible et incongru, dans le cellophane de la bulle du souvenir de l’enfant même, sans plus. Un facteur clef, constant et stable, finit par s’imposer. C’est que tout cela est tout petit et pourtant rendu immense par le fait que l’enfant aussi était bien petit, au moment de la manifestation de toutes ces grandes petites choses.

Inspiré et stimulé par la très dynamisante logique d’engendrement des miniatures en prose de Diane Boudreau dans Charly mon père, j’ai décidé, presque sans m’en rendre compte, de m’essayer ponctuellement à l’exercice (et ce, malgré le fait que je suis, de ma personne, assez réfractaire à la propension autobiographique). Goûtons la grandeur et la dérision de ce genre d’émotions enfantines mises en vignette. Voici l’histoire vraie de ma modeste miniature en prose, portant sur un de ces moments d’impact affectif que j’ai cru avoir eu sur mon père.

Winston Churchill et les petits oiseaux

Nous sommes le samedi 30 janvier 1965 et le premier ministre britannique Winston Spencer Leonard Churchill vient de mourir, une semaine auparavant. Mon père, ancien combattant de la marine marchande canadienne réquisitionnée et héro ordinaire de la Bataille de l’Atlantique, en est très abattu. Pour lui, Churchill est une figure. On pourrait même dire que c’est nul autre que ce warmonger au chapeau haut-de-forme qui a défini et configuré mon père, jeune homme. On dirait qu’il a perdu un second papa, ou quelque chose dans le genre. Il est assis dans un des fauteuils du salon, la tête penchée, et il regarde dans le vide.

Pour ma part, j’ai sept ans et je ne suis pas trop interpellé par le souvenir grave et ému que semble susciter, en ce petit samedi matin d’hiver, dans notre maisonnée repentignoise, Winnie le bouledogue anglais qui vient de casser son cigare. Le journal La Presse du temps enchâssait dans sa copie du samedi un magazine tabloïde qui s’intitulait Perspectives. Une portion importante de l’espace du Perspectives de ce samedi matin est consacrée à la mort de Winston Churchill. J’en tourne les pages gravement et en découvre la faconde austère et empesée. Franchement, ça ne présente pas un bien grand intérêt.

Derrière la dernière page du long et interminable reportage photo sur Churchill, il y a de magnifiques oiseaux multicolores perchés ensemble dans des branches d’arbre. L’idée me vient tout de suite de les découper pour les disposer dans un cahier d’images en collages (scrap book) que je suis en train de me constituer sur le monde merveilleux des animaux. Sans transition, je m’empare d’une grande paire de ciseaux pour récupérer les petits oiseaux. Au moment où je vais me mettre à l’œuvre, ma mère me dit discrètement: «Tu devrais attendre que ton père ait lu le reportage sur la mort de Winston Churchill avant de faire ça.»

L’idée est contrariante mais, hélas, fort valide. J’attends donc quelque temps et, dans cette expectative, j’entreprends d’observer mon père, le pistant et l’espionnant, de ci de là, dans la maison. Il est toujours très affaissé. Il vaque, maintenant. Il essaie de foutre quelque chose de son triste petit samedi. Son vrai de vrai premier petit samedi d’après-guerre.

Après ce qui me semble avoir été des heures, j’approche frontalement mon père et lui demande: «Bon, as-tu lu sur la mort de Winston Churchill dans le Perspectives? Est-ce que je peux enfin y découper mes petits oiseaux?»  Il me répond, d’un ton aigre et peu amène: «Oui, oui, fais-ce que tu veux, avec ce journal. Prends-le, déchire-le, je m’en sacre.» La formule est crue et le ton est pour le moins vif. J’y interprète une manière de refus implicite, ainsi qu’une assez dense agressivité dirigée contre moi… alors qu’il ne s’agissait peut-être que de l’expression cuisante du deuil ultime d’un siècle. Chacun son ton, dans le renoncement, n’est-ce pas…

Enfin, pour éviter de contrarier plus avant mon père ainsi endeuillé et crispé, je ne lui reparle plus de la chose oiseuse des petits oiseaux. Aussi, au bout du compte, je n’ai rien découpé dans le magazine Perspectives ni ce jour-là, ni les autres jours. Il est disparu dans le néant, parfaitement intact. Et Winston Spencer Leonard Churchill, pour sa part, est réapparu, lui, de temps en temps, épisodiquement, dans la conversation, comme stricte figure historique. Par contre, je n’ai jamais revu mes mirifiques petits oiseaux multicolores.

(Paul Laurendeau, écrit selon la grammaire d’engendrement du recueil de récits, de Diane Boudreau, Charly mon père, 2018)

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Des textes de ce type sont parfaitement passionnants et le recueil que nous en sert Diane Boudreau se lit comme on boit calmement un cognac capiteux après le grand banquet de l’enfance et de la jeunesse. On y découvre, ou redécouvre, que les gens qui s’aiment se déchirent même s’ils s’aiment et que cela est terrible et en même temps terriblement (peu) important et si (extra)ordinaire. Diane Boudreau nous démontre elle aussi, ici, la puissance textuelle du travail sur miniatures. Elle nous donne et nous livre le crucial historique autant que la beauté intemporelle des petites choses de la vie. Et, par-dessus tout, oh qu’elle est suavement indéfinissable et magnifique et si touchante et émouvante, cette intense relation affective entre une fille et son père.

Le recueil de textes Charly mon père contient 34 miniatures en prose. Il se subdivise en quatre petits sous-recueils, disposés chronologiquement: Premiers souvenirs à Hull (p 17 à 21), Enfance à Pont-Viau (p 22 à 49), La fille à Charles à Jos (p 50 à 66), et Après lui… (p 67 à 73). Ces textes sont suivis d’une annexe de cinq pages intitulée En annexe (p 75-79 — on y découvre notamment les chansons folkloriques ou populaires que Charly chantait à ses enfants) et d’une page de remerciements (p. 80). Le recueil est précédé d’un exergue, d’une préface de l’autrice intitulée Pourquoi parler de lui (p 6 à 7) et de deux textes liminaires, l’un intitulé Avant moi… (p 9 à 11), l’autre intitulé Mon arrivée dans la vie de papa (p 12 à 15). L’ouvrage est illustré d’une photographie paysagère (première de couverture, en couleurs) et de quatre photos de famille en noir et blanc.

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Diane Boudreau, Charly mon père, Diane Boudreau, 2018, 84 p.

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Extrait de la quatrième de couverture:

Après son récit Ne reste que l’amour, où l’auteure Diane Boudreau nous a partagé le lien qu’elle a vécu avec sa mère, voilà qu’elle ressent le besoin d’écrire Charly mon père.

«Tous les secrets de la vie de mon père demeurent camouflés dans ces murs alors que j’aurais tant aimé en savoir davantage sur son enfance, son adolescence…

Trop de détails m’ont échappé: aurais-je raté une occasion, loupé un rendez-vous?

Depuis, je n’ai de cesse de vouloir m’approcher de son mystère. Et j’entreprends de retracer, de décrypter chacun des moindres souvenirs qui me parlent de lui. Mince récolte, qui m’amènera sur une terre insoupçonnée…»

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PIAF, TOUJOURS L’AMOUR (Denis Morin)

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2022

L’écrivain Denis Morin est à installer le genre, original et exploratoire, de la poésie biographique. En découvrant le présent ouvrage de poésie, portant sur Édith Piaf, on prend d’abord la mesure de l’art poétique, en soi, de Denis Morin. Le texte est court, lapidaire quoique très senti. La sensibilité artistique s’ouvrant vers les arts de la scène s’y manifeste d’une façon particulièrement tangible.

Le spectacle

Édith, chaque soir de spectacle
Se produit un petit miracle
Tu entres dans ta loge
Tu souris à ton impresario
Contre ta secrétaire, tu tempêtes
Tu te maquilles
Tu enfiles ta petite robe noire
Comme tenue de scène obligatoire
Pour mieux incarner la tragédie
Avec tes mains qui implorent et déchirent le ciel
Avec ta voix immense à en faire trembler les vitraux
De Notre-Dame, Padam, padam.
(p. 23)

On entre tout doucement dans ce monde et la poésie biographique se met délicatement en place. Parfois elle agit en regardant Édith Piaf du dedans, parfois c’est en la mirant du dehors. Et on  aborde alors le monde cruel et douloureux du spectacle. Il est entendu que c’est là un grand espace d’intensité passionnelle et ce, même quand cela est dur, ardu, drainant.

Un soir de gala

Éclats de verre
Fragments d’hier
Amants, vieilles histoires
Oublier un scélérat
Ou un compositeur ingrat
Retrait de ses chansons du répertoire
Mise à l’ombre, mise en échec
Boire
Gommer un temps leur mémoire
Pour retrouver certains d’entre eux
Un soir de gala
Feindre d’être à son mieux
(p. 27)

Tout se dérègle en méthode car, chez Édith Piaf, la java et le travail fusionnent souvent. Fondamentalement, ils ne font qu’un. Solidement individualisée, l’artiste se définit à tous moments à travers les conflits passionnels qu’elle dégage avec ses différents collaborateurs. Mais dans la tempête desdits conflits, se manifestent aussi, sans partage, des rencontres sublimes… et pas seulement, comme on l’a dit si souvent, avec des hommes (des amants, des serins, des quasi-gigolos, des pupilles). La sororité, dans le torrent du travail, a aussi fait partie intégrante de l’univers d’Édith Piaf.

Marguerite Monnot

Le Ciel m’a envoyé cette femme patiente
Amusante
Amie charmante
Elle aurait été une brillante concertiste
Son jeu était apprécié par Camille Saint-Saëns
Marguerite la pianiste
Elle, grande et mince et blonde
Moi, petite et délicate
Elle habitait après la guerre boulevard Raspail
Bien loin, derrière moi, les canailles
J’écrivais des textes
Elle m’arrivait avec ses compositions
Toujours dans la bonne intention
Le bon contexte
Nous formions le premier tandem féminin
En chanson française
Puis pour un beau garçon
Un compositeur
Marguerite a cédé son banc de pianiste
Qui ne regrette rien?
(p. 16)

Comme des détails biographiques très riches sont intériorisés dans la succession des plans poétiques, on en vient à toucher le nerf des comportements sociaux d’Édith Piaf. C’est encore la connexion entre java et travail qui est en cause. On en vient graduellement à découvrir qu’il n’y pas là exclusivement fusion mais aussi radicale fission. Les deux comportements se démarquent, se séparent, se déchirent, se nient presque. On découvre quelque chose comme ce qui opposerait une cigale et une fourmi.

Mi cigale mi fourmi

Je me décris à la fois
Cigale et fourmi
Fourmi sur une scène et en répétition
Et cigale la nuit entourée d’amis
Gare à ceux qui font faux bond
On est mieux avec moi
Qu’à la cour des rois
On mange, on boit, surtout on rit
Je mêle le travail et le plaisir
Je nourris mon art par le désir.
(p. 28)

Voilà ce qui est, aussi perturbant que cela puisse paraître. D’ailleurs, il serait difficile de toucher la question des différentes facettes de la vie d’Édith Piaf sans toucher, justement, la question de ses conditions psychologiques. L’intense artiste (morte à 47 ans) souffre de tous les déchirements intérieurs imaginables. Pour tout dire comme il faut le dire, elle galère.

Ma galère

Je me sens parfois
Comme une garce
Qui se mire trop souvent dans la glace
Qui impose sa galère
Aux personnes qui la supportent,
Qui la tolèrent
Des fois, je me dis que c’est à cause
Des méchants comme moi
Qu’il y a la guerre…
Me viennent à l’esprit
Ces réflexions naïves
Je me sens parfois
À la dérive
Comme les volutes d’une clope se heurtant sur la glace.
(p. 11)

Douleur simple, écrue, nue, directe, cuisante. Culpabilisation presque enfantine aussi. Il faut dire que ses origines modestes la déterminent profondément. Re-nommée la Môme Piaf (par imitation d’une autre chanteuse de rue à la mode, du temps, la Môme Moineau), elle gardera toujours, intimement chevillée à sa faconde, la stigmate glorieuse et gouailleuse de son vieux fond vernaculaire.

Une enfant de la balle

Être une enfant de la balle
Fille d’un osseux contorsionniste
Et d’une chanteuse de rue à la destinée si triste
On est bien loin des rivages en images,
De la belle écriture en fions et en jambages
Oubliez Deauville ou la Ligurie
Le ciel parisien était vraiment gris souris
Et la suie tachait les mains pour de vrai
Et la pluie était froide et sale
Hiver comme été, fallait chanter
Puis tendre un béret
Pour acheter les bons pains frais
Et craquants à se mettre sous la dent
De monsieur le boulanger du coin
Il me faisait parfois la charité d’une brioche
J’attendrissais déjà les cœurs avec ma tête de mioche
Je faisais et je ferai la boîte à musique si souvent…
(p. 5)

De la belle écriture en fions et en jambagesÉdith Piaf s’en fera soumettre toute sa vie, par toutes sortes de paroliers surdoués, les premiers de France. Elle s’y adonnera elle-même, à la belle écriture. Un choc intellectuel entre la penseuse modeste et l’interprète sophistiquée va fatalement s’installer. On touche l’ensemble des aspirations qui configurent sa vision du monde. Le fond de l’affaire est finalement assez radical et assez simple: Édith Piaf veut comprendre…

Comprendre

Je veux comprendre le sens des choses,
La vie, la mort, l’amour
Et le pourquoi du parfum des roses…
Je me sais lucide
Parfois drôle
Tantôt acide
Comme si je me promenais entre deux pôles
Je déforme la réalité
Pour me rendre plus supportables les vanités
La beauté du regard et le talent
Ne sont que peu de choses
Si l’on ne sait pas croire en l’Amour.
(p. 39)

Déterminée philosophiquement autant qu’artistiquement, autodidacte en lutte constante avec son héritage intellectuel en crise, Édith Piaf pense et agit. Mais la problématique objective de l’être va vite s’incliner devant la problématique intersubjective de l’amour (toujours l’amour). Que ce soit dans ses interactions professionnelles, dans son rapport au monde, dans ses transes passionnelles avec le public. Édith Piaf, se doit d’aimer pour vivre. Aimer et être aimée. Tout ce qui est vrai et tout ce qui est faux se problématise dans l’amour.

Le vrai du faux

On me dit souvent irascible
Tantôt susceptible
Qui osera me contredire?
Je régente tout
De la levée du rideau au répertoire
Impossible
Depuis le berceau
Avec ce besoin irrésistible
De plaire
Et d’être aimée
Je me connais
J’aime ou je déteste
Je mens ou si peu
J’omets les moments trop laids
Je cultive dès à présent ma gloire
Pensera-t-on à moi beaucoup ou trop peu?
(p. 31)

Il faut dire que la question est ici fort adéquatement posée. Pensera-t-on à moi beaucoup ou trop peu? Car le fait est que plus de cinquante-cinq ans après sa mort (survenue en 1963), on pense à Édith Piaf. On y pense intensément, sans concession. Elle nous obsède, nous hante et ce, tant de par sa voix que de par ce qu’elle dit. Et Denis Morin —qui y pense aussi— l’a admirablement saisie, cette obsession d’Édith Piaf qui reste si fermement installée en nous. Le recueil est composé de trente-six poèmes (pp 3-40). Il se complète d’une chronologie détaillée de la vie d’Édith Piaf. (pp 45-55) et d’une liste de références (p. 57). On y retrouve aussi trois photos d’Édith Piaf, dont une photo d’enfance (pp 41-43). À lire, à faire tourner la tête.

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Extrait des fiches descriptives des cyber-libraires:

Édith Piaf (1915-1963), figure de proue de la culture française, connut tout autant la misère que la gloire. Sa voix résonne encore en nous. L’auteur s’est penché sur la vie de la Môme qui ne regrettait rien ou si peu.

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Denis Morin, Piaf, toujours l’amour — Poésie, Éditions Edilivre, 2017, 57 p.

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La Reine du Canada est morte

Posted by Ysengrimus sur 8 septembre 2022

Her Majesty’s a pretty nice girl,
But she doesn’t have a lot to say…

The Beatles

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La Reine est morte. Je ne suis pas spécialement monarchiste mais, oui, ça m’affecte. D’abord, Feue Sa Majesté, née en 1926, gardait encapsulé en elle quelque chose de mon papa (né en 1923), et de ma maman (née en 1924).  Mes deux parents (disparus ensemble en 2015) meurent un peu une seconde fois, en moi, avec la disparition de la Reine du Canada. Cette titanesque génération de la Seconde Guerre Mondiale, des Trente Glorieuses, du Vietnam, des Chocs Pétroliers et même du Millénarisme se dresse, derrière nous désormais, fantomatique et tutélaire. Mes parents —et leur reine— furent des géants sur les épaules desquels nous sommes encore un peu des petits enfants assis. Le vingtième siècle vient vraiment, mais alors là vraiment, de se terminer, avec la disparition de la Reine du Canada.

Sa Majesté parlait un français impeccable. J’en veux pour simple preuve cette citation, tirée d’un discours prononcé par elle, en français, en 1964. Il me semble qu’il y a encore lieu de méditer ces paroles de grande sagesse régalienne:

«Il m’est agréable de penser qu’il existe dans notre Commonwealth un pays où je puis m’exprimer officiellement en français, une des langues les plus importantes de notre civilisation occidentale. Cette langue de clarté est un instrument précieux au service de la compréhension et je suis sûre que sa plus ample diffusion et l’approfondissement de ses richesses ne peuvent que profiter à toutes les intelligences et favoriser un échange plus fructueux des idées.»

Elizabeth II, Reine du Canada, discours à l’Assemblée Législative du Québec, 10 octobre 1964.

Le colonialisme britannique, celui justement sur lequel le soleil ne se couchait jadis jamais, a vécu. La monarchie de Charles III sera une anecdote façon Roc de Monaco. Quelque chose de profond se termine ici, imperceptiblement mais radicalement. La monarchie constitutionnelle est, en soi, un mystère ondoyant. J’ai écrit un petit roman tendrement ironique sur le sujet, il y a quelques années: LE ROI CONTUMACE. En gros, on garde le roi ou la reine bien en place mais on le dépouille de tous pouvoirs. On en fait une figure, impériale ou régalienne, mais vide, creuse, fatalement convenue et inane, une entité spectrale guérissant les écrouelles boudeuses de nos langueurs du premier monde. Du point de vue de cette sensibilité française, qu’aucune force assimilatrice n’extirpera jamais de moi et que je revendique toujours aussi impétueusement, je voudrais expliquer à mes compatriotes anglo-canadiens, si possible, ce qu’on fait normalement d’un roi ou d’une reine quand il ou elle ne sert plus. La France détient, dans le sein de son dense héritage historique, tous les cas de figures du sort du roi subverti. Ou bien on l’exécute (Louis XVI — 1793), ou bien il abdique (Charles X —1830), ou bien on le dépose (Louis-Philippe Premier — 1848)… mais on le laisse pas trainouiller comme ça, sans fin… ou alors c’est qu’on a des motivations bien torves, bien coupables, bien suspectes, et bien douloureuses. Et qui sait?

La motivation monarchiste des Britanniques, des Australiens, ou des Néo-Zélandais, je la leur laisse. Qu’ils s’en expliquent, c’est pas trop mon affaire. Sur la motivation canadienne, par contre, je dois quand même un petit peu rendre mes comptes, si tant est. Pour le Canada, le monarchisme (constitutionnel, hein, non-effectif, donc) est un exercice fondamentalement démarcatif. D’abord colonie, puis dominion, puis grand pays ronron-gnagnan-gentil, ça ne nous intéresse plus du tout de devenir une république classique. Que voulez-vous, la république, dans le coin, c’est les États-Unis. Les flingues, le système de santé privé, le ploutocratisme effréné, le protectionnisme à géométrie variable, l’impérialisme cynique, le théocratisme bien-pensant, le militarisme éléphantesque, la paupérisation endémique, la fausse rédemption perpétuelle. Un peu, pas trop non plus, pour le coup… Sa Majesté était une figure, chambranlante mais sommes toutes assurée, au moins mythologiquement, qui nous permettait, bon an mal an, de nous assumer pleinement, nous canadiens, comme civilisation du Nouveau Monde sans se faire demander à tous les tours de pistes si on est pas, par hasard, le cinquante-et-unième état américain.

Bon, sur le fin fond, disons la chose comme elle est, en ma qualité de Québécois, pour moi, la reine ou le roi d’Angleterre sera toujours le monarque d’une force d’occupation. Pour bien faire sentir l’effet traumatique du fait que je ne suis jamais sorti de la monarchie, que je vous énumère simplement mes rois et mes reines: François Premier (suivi d’un long hiatus), Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, George III, George IV, Guillaume IV, Victoria, Édouard VII, George V, Édouard VIII, George VI, Elizabeth II et maintenant… ouf… Charles III.  Pesant, vous me direz pas. Le Canada c’est ça. Être passé sous le joug (effectif ou putatif) des trois plus grands impérialismes modernes en succession: France, Angleterre, États-Unis. Toute une leçon de modestie, je vous le dis.

Mais revenons-en à la dame du jour, qui vient de nous quitter. Mon fils Tibert-le-chat qui, dans sa belle formation universitaire d’humaniste, avait touché, entre autres, l’Histoire d’Angleterre, m’a dit un jour: As-tu remarqué que certains des plus importants rois d’Angleterre on été en fait des reines (Elizabeth I, Victoria, Elizabeth II)? Elles ont même servi à nommer de grandes époques ethnoculturelles, époque élisabéthaine, époque victorienne. Tibert-le-chat avait bien vu. Et c’est quand même autre chose, dans le calibré, que nos Rois de France avec leur Loi salique à deux balles. Je crois que ce facteur femme, ce facteur reine a beaucoup à voir avec la réalité empirique et mythique de la monarchie constitutionnelle. La reine, c’est une figure hiératique, empathique, gigantale, para-patriarcale. La reine, c’est un roi amuï, parlementairement embourgeoisé, sociétalement modernisé. Sa passivité apparente, sa réserve stoïque, son silence tendu, sa stature virginale (The Virgin Queen était le surnom d’Élizabeth Première), la placent au dessus de la mêlée. Un roi gouverne, ferraille, babille, torgnole. Une reine (une vraie reine de plain-pied, hein, pas une régente ou une consort) règne. On pourrait développer longuement ce point, très anglais (la seule régente de France qui se rapprocha fugitivement de ce subtil tendanciel politique fut Anne d’Autriche, notamment pendant la Fronde Parlementaire). Tout ce flafla symbolique est passablement passionnant, pour le philosophe et pour le sémiologue, du reste.

Beaucoup de mes amis français ne comprennent pas mon émotion actuelle, pleine de tristesse endeuillée. Moi, le marxiste, le moscoutaire, le libertaire, verser une larme de simili-croco sur la disparition de la Reine d’Angleterre, cette automate alanguie au sac à main vide et au sourire figé, quid? Mais, notre Ysengrimus, on nous l’aurait changé? Attention… Attention… Il faut bien prendre la mesure de la dimension pratique, prosaïque, domestique, et vernaculaire, de ces petites choses. D’abord, première observation: la mort d’une reine n’est pas la mort de la monarchie, il s’en faut d’une marge, c’est moi qui vous le dit. Celle-ci va continuer, brouillonne désormais, anecdotique, toc, tabloïdesque. Et c’est pas vous, chers ami(e)s de la zone euro, qui allez vous taper la bouille du très pompeux Prince Charles sur le bifton de vingt dollars. Ça, ce genre de symbole, ça pèse, moralement, dans un petit porte-monnaie cognitif. Aussi, deusio, tristement, la Reine est ici suivie d’un roi (Charles), qui sera suivi d’un roi (William) qui sera suivi d’un autre roi (babi George). On en a pour un siècle avec des mecs sous la couronne, là, from now on… Et moi, la perte durable de la figure régalienne féminine, ben, ça m’affecte. On n’en mesure pas pleinement les effets subtils et durables, du reste. Et comme l’occupant anglo-canadien en profitera pour bien ne pas en profiter pour rompre le lien monarchique, comprenez quand même un petit peu ma tristesse…

De ce point de vue, je me félicite du fait que la Gouverneure Générale du Canada (notre Vice-Reine), Son Excellence Mary Simon, qui ira enterrer Elizabeth II en notre nom, soit, elle, une femme. Sur ce point, au moins, lâchons le mot: Maple Leaf Forever! Et, qui plus est, le maintient de femmes dans cette position de cheffe d’état du Canada va, je pense, revêtir une importance renouvelée, désormais… pour produire une sorte d’écho local perpétuant le respect que nous ressentons encore un petit peu pour la dernière Impératrice du Commonwealth.

Des cinquante-cinq états du susdit Commonwealth justement, il ne reste plus que six pays utiles ayant encore le Roi d’Angleterre comme monarque (j’entends par pays utile, tout simplement un pays ayant deux millions d’habitants ou plus). Ce sont: le Royaume-Uni, le Canada, L’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et la Jamaïque. Une autre petite demi-douzaine de principautés a le Roi d’Angleterre comme monarque mais ce sont des confettis d’empire. Je ne pense pas que les Îles Cook, le Roc de Gibraltar, Les Grenadines, l’archipel Pitcairn, ou Belize pèsent bien lourd dans ce que sera l’avenir de la monarchie britannique. Cette dernière, notons-le au passage, est beaucoup mieux verrouillée dans la constitution coloniale canadienne que dans celle du Royaume-Uni même. Dans ce dernier, il serait, de fait, assez prosaïque d’abolir la monarchie. Il suffirait d’un simple référendum genre Brexit avec question limpide (Êtes vous pour ou contre l’abolition de la monarchie britannique, oui, non?). Un oui à 51% serait suivi d’une loi ordinaire de la Chambre des Communes et patatras, le Palais de Buckingham deviendrait musée national et le pays changerait subitement de nom.

Notons que, dans de telles circonstances, la famille Windsor ne perdrait ni ses autres palais, ni ses fermes, ni ses autres duchés et apanages, ni ses autres royaumes. Cela signifie que, Charles III, ou un de ses descendants, pourrait parfaitement se retrouver Roi du Canada tout en n’étant plus Roi d’Angleterre. Piquant. Parce qu’au Canada, les filles, les gars, pour déboulonner la monarchie, emportez votre sac de biscuits, parce que c’est pas joué. Il faut rouvrir la constitution, obtenir l’accord de sept provinces ou 70% de la population, les deux tiers des chambres, tout mettre à plat, et je sais pas quoi encore. Il y en aurait pour au moins dix ans. Le colonisé est plus crispé et agrippé que son colonisateur sur ces choses, c’est un fait tristement connu.

Une de mes vieilles tantes, une sœur aînée de ma mère qui ne parlait pas un mot d’anglais, se tenait et se coiffait comme la Reine d’Angleterre. Et Julie Papineau, autrefois, faisait un peu le même coup, en modelant son apparence sur celle de la jeune Reine Victoria. La monarchie constitutionnelle, surtout dans ses versions coloniales, a toujours eu, de façon toute diaphane, imperceptible, cette insidieuse dimension de conte de fée doux sur fond ethnographique dur. Aujourd’hui, le palais de cristal discret et implicite vient de voler en éclats. Et surtout, ne nous illusionnons pas: il ne reviendra pas. La roue de l’histoire vient de nous en porter tout un, là, de grand coup de butoir symbolique.

Elizabeth Alexandra Mary Windsor (1926—2022)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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L’ÂME INCONSCIENTE DU PÉTONCLE (Francine Allard)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2022

Friteuse, poêlon, casseroles et marmites
rôtissoire, autocuiseur et lèchefrite
cocotte, percolateur et daubière
wok, faitout et turbotière
saucier, ramequin et cafetière
(p. 90)

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Le recueil L’âme inconsciente du pétoncle — Poésie à saisir sur feu vif (2012) de la poétesse québécoise Francine Allard, nous entraîne cette fois-ci dans le monde douloureux et étrange de la boulimie frustrée, frondeuse, féroce et passionnelle. C’est une tempête, un tourbillon, un mælstrom. Rien n’est calme ici. Tout est tonitruant, pétaradant, percolant, rissolant. C’est qu’il n’est tout simplement plus possible de se leurrer, de croire encore en la légèreté, au diaphane, au mordoré, à la babiole, au translucide, au fifrelin. Adieu maigrelette Colombine. Bonjour corpulent Rabelais. On parle de bouffe, de cuisine, de restaurants, de plaisirs coupables de la table. La femme qui s’exprime est forte. Elle est la toutoune québécoise vingt ans plus tard, celle qui mûrit, celle qui persiste et celle qui signe. Ici, on parle aussi de culture, de musique, de Belles Lettres, mais on en parle en éclectique, en boulimique, en marmitonne, en gargotière, en bardasseuse. L’ardeur à jouir rondement, et à solidement sentir ses sens, entre en débordement morfalou, en pataquès, en bric-à-brac, tout en ne rougissant justement pas de le crier, son éclectisme.

Autre thème solide et senti: l’âge. L’âge d’or, ronron et amoindri, dont se craquellent toutes les dorures. C’est le soir, le crépuscule. Oh, ça va, le soleil brille encore. Il rend même ses mille feux du fin fond du ciel, comme une peinture savante et dense ou un coulis de framboises fluide et vernaculaire, scintillant et —pour le coup— solidement désillusionné. Car effectivement l’émerveillement n’y sera pas… ou plus. Inexorablement, la poétesse aime moins qu’elle aimait. Elle assume plus explicitement ce qu’elle n’aime pas, ce qu’elle déteste, ce qu’elle abhorre, ce qu’elle méprise, même. Et, comme au soir d’une de ces vies surchargées où on renonce de plus en plus à donner le change aux autres ou à soi-même, c’est notre Michel Tremblay intérieur qui remonte, borborygme unaire et amer.

Comme elle est bonne pour son âge!
À Nanette W.

Tu dis r’garde Nanette
comme elle est bonne pour son âge
je dis c’est toutes vous autres, ça!
toutes vous autre
qui n’avez créé rien d’autre que des poudings chômeurs
et des pantoufles de Phentex
qui portez des brosses en rouleaux
dans vos cheveux sans teinture
qui portez des cross-your-heart
pis des caleçons à grandes manches
qui jouez au bingo
toutes vous autres qui volez des sachets de sucre chez Antoinette
qui allez au théâtre en autobus
eau de Floride sacoche blanche chaussures blanches
en groupe parce que c’est moins cher
qui avez enfouis vos rêves sous le tapis
avec les écales de pinottes
qui avez une armoire de cuisine juste pour vos plats Tupperware
qui avez troqué vos dents pour des râteliers dans le verre de Polident
toutes vous autres qui avez renoncé à danser à séduire à chanter
qui portez sur vos épaules une veste de laine boutonnée
c’est toutes vous autres, ça
qui vous taillez une petite robe dans la grosse vente de Fabricville
qui magasinez chez Jean Coutu le jour de l’âge d’or
qui feuilletez les circulaires pour courir les aubaines
même si l’essence est une piasse et quart
c’est pour toutes vous autres que Nanette reste magnifique
Et que Diane explose encore sur scène

c’est trop compliqué d’être une p’tite madame
(pp 52-53)

Le temps a déboulé. Tout est tourneboulé. Les plats sont compliqués, le ton est virulent, le tourniquet notionnel est foisonnant. Les dédicaces sont multiples, les ami(e)s se sont égayé(e)s. Il y a la frustration, la colère, le dédain de plus en plus senti des régimes alimentaires (À ma sœur Ann qui commence un régime tous les lundis. La barbe), ainsi que des contraintes culinaires convenues (pourquoi tu manges une tomate au petit déjeuner? Va te cacher). Frustration, colère, dédain, ce sont là incontestablement les sentiments les plus saillants de tout cet exercice. La poétesse est une bourgeoise qui voyage, qui reçoit, qui relit des épreuves (toute une épreuve!) et qui aime toujours tendrement son vieil amant, depuis 1968. Aussi, ce qui frappe de ce recueil, c’est sa sincérité de classe, crue, âpre, épicée, faisant bondance dans le sel et dans le fiel. On ne cherche pas à séduire mais on aspire encore à nommer. Connaître, c’est de plus en plus avoir connu et reconnaître, c’est de plus en plus avoir rencontré. Il y a encore des pays. Il y a encore du Japon, de l’Haïti et autres choses… mais, dans ces espaces aussi, on est en perte accélérée de jubilation. De bonne date, le pittoresque n’y est tout simplement plus. Le tarabusté le supplante. Le lassant aussi.

Rien ne parvient à se dire ou à se sentir sans fatalement un peu agacer la poétesse. La roue frotte. Le texte est acariâtre autant qu’il est assumé. Le rire est grinçant, le sourire est sardonique. La mémoire est suractivée mais la nostalgie n’est pas trop trop au rendez-vous. C’est une lecture qui a principalement envie de pester, envie de rager, envie de se dire que ce monde est fautif et que ses fautes en compromettent radicalement le génie. En point d’orgue de l’ouvrage, un collectif de femmes, amies de la bonne chère et des chefs cuisiniers télévisuels de notre temps, chantent en chœur leur délectation et leur attirance pour les boustifaillantes énumérations gastronomiques. Une telle compulsion affamée est ancienne, connue, presque livide. Frustrées, on mange. Mais le lecteur contemporain ne peut s’empêcher de noter la sophistication, le raffinement, la subtilité des variations sur la bonne vieille perversion boulimique de base. Orgie nutritive et profusion lexicale se rencontrent, donc. En pagaille, toujours, on bouffe du mot comme de la chose. On croque. On bâfre. On rage. On ne transige pas. Une phase de vie se termine ainsi, dans le tapage des cuisines et les cliquetis des fourchettes. Et, mazette, on bloquera bel et bien des quatre fers pour ne pas passer à la phase suivante d’existence, à la prochaine tablée du banquet d’Odin, car  le souffle nous manque quand même un petit peu. Et surtout: on se doute trop bien que ladite tablée, ce sera fort probablement la dernière.

Le recueil de poésie L’âme inconsciente du pétoncle — Poésie à saisir sur feu vif comprend 34 poèmes en vers libres (des textes de deux, trois ou quatre pages, en moyenne). Sa fiche éditoriale officielle se lit comme suit: Vient un jour où la poète s’éveille. Elle regarde agir ses contemporains et lui vient soudainement le goût de les cuisiner. Les mélanger, les battre, les déglacer, les aromatiser pour son plus grand plaisir. Francine Allard écrit et cuisine. Elle transforme nos habitudes de lecture comme elle vire un canard braisé en un mets divin. Elle joue avec la langue jusqu’à ce qu’elle claque. Elle presse le citron jusqu’à ce que l’amertume devienne volupté. L’âme inconsciente du pétoncle — Poésie à saisir sur feu vif se lit à voix haute, en respirant d’étonnants effluves, en se léchant les doigts et en liant la sauce. Une œuvre de maturité, certes. Une lecture jouissive nécessaire. Une introspection vitale.

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Francine Allard, L’âme inconsciente du pétoncle — Poésie à saisir sur feu vif, 2012, Éditions d’Art Le Sabord, 92 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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À propos de ce qui monétisa l’or

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2022


Auri sacra fames…
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La monnaie émane historiquement du troc. Quand Mahomet achemina une caravane en Syrie romaine pour Khadîdja, il fut payé, pour son travail méthodique et subtil, en chameaux. Longtemps les peuples nordiques payèrent certains biens et services en peaux de castors ou d’écureuils. Au Mexique, du temps des premiers conquistadores, on payait en grains de cacao. Chameaux, peaux de bêtes, cacao restent des marchandises hautement susceptibles de s’user, de se voir récupérées au plan de la valeur d’usage, sans circuler davantage comme objet d’échange. Dans de telles situations de monétisations tendancielles, on reste donc fondamentalement au niveau du troc ponctuel. Mahomet n’échangera pas ses chameaux reçus en paiement. Il les utilisera dans la suite de son travail caravanier.

On a voulu que la rareté d’une marchandise fonde la genèse de sa monétisation. Pour éviter que cette analyse ne se restreigne à l’or et à l’argent, on a invoqué les épices. Le sel, le poivre et les épices diverses ont longtemps servi de monnaie. On a voulu expliquer ce fait par leur rareté marchande, d’autre part bien réelle (surtout dans le cas du poivre et des épices, souvent venus de fort loin et acquis de haute lutte). Or il y a, dans cette explication de la monétisation des épices par leur rareté, une grande part d’anachronisme. La sensibilité moderne perçoit le sel, le poivre et les épices comme un condiment, une sorte de produit culinaire de luxe donc, peu utile et peu présent socialement (comme le seraient les bijoux d’argent et d’or). Pourtant, ce qu’il faut comprendre clairement et qu’on oublie aujourd’hui, c’est qu’autrefois le sel, le poivre et les épices n’étaient pas un condiment mais un assaisonnement, c’est-à-dire, au sens littéral, ce qui permettait à la viande de traverser les saisons. En l’absence de réfrigérateurs et de glacières, la seule façon de faire durer les viandes était de les traiter, soigneusement et méthodiquement, avec des épices ou du sel. Cela leur permettait de rester comestibles en se conservant ou en séchant adéquatement. Si on s’est habitué, ethno-culturellement, aux viandes salées, poivrées et épicées, c’est que, pour des siècles, c’était ainsi qu’on conservait ce type de nourriture. Il fallait donc, à une maisonnée ordinaire, une bonne quantité de sel, de poivre ou d’épices pour que sa nourriture carnée ne pourrisse et ne se perde. On avait donc là une importante question de survie utilitaire qui faisait de la course aux épices un enjeu si acharné. Le sel du salaire était finalement aussi vital au salarié que les chameaux pour Mahomet. On était encore crucialement dans une dynamique de trocs de valeurs d’usage. L’idéologie contemporaine des épices comme condiment et produit de luxe édulcore passablement la compréhension de ce fait historique. Ce n’était pas leur rareté qui monétisait les épices, c’était le fait qu’elles comblaient un besoin important.

Venons-en à l’or. On a beaucoup invoqué ses caractéristiques soi-disant irrationnelles pour expliquer sa monétisation. L’or est rare, l’or brille au soleil, l’or est un signe ostensible de richesse sous forme de bijoux, de parures et de décorations. D’une certaine façon on a traité, assez sommairement, l’or comme les perles. Quand Cléopâtre dissous des perles dans du vinaigre et les boit, elle manifeste l’ostentation opulente absolue. Elle s’approprie un objet rare, inutile, cher, précieux, sans aucune autre fonction que celle de parure et elle l’ingère, lui assignant ainsi une valeur d’usage triviale, fictive et parasitaire comme expression et démonstration la plus explicite et la plus ostensible de son arrogance opulente. Telle est effectivement la fonction historico-politique des perles (mais pas des diamants, hein, qui, durs et abrasifs eux, servent dans l’industrie). Alors ne confondons pas tout et demandons-nous: qu’en est-il de l’or?

On a voulu que, trop mou, l’or soit un métal inutile. Contrairement aux métaux naturels (fer) ou aux alliages (bronze), il serait peu exploitable pour la fabrication des armes et des outils. Ce développement est à soigneusement nuancer. La mollesse toute relative de l’or est un défaut quand on fabrique un sabre ou une pelle mais elle devient une qualité quand on fabrique une aiguille ou un dé à coudre. Les petits outils, les instruments délicats, les fourchettes, les pincettes, les coupes, les gobelets, l’argenterie, justement… requièrent un métal un petit peu plus mou pour pouvoir être façonnés avec toute la précision requise. Ceci postule naturellement un type de civilisation de classes qui soit plus subtile, plus raffinée, plus perfectionnée, plus orientée vers certains détails domestiques particuliers. Chez les Mongols, une tige de bois était plus précieuse qu’un filin d’or. Le bois, rarissime en pays de steppes, servait à soutenir la charpente portative des yourtes. L’or ne servait pas à grand-chose, vu que les Mongols, peuple nomade et guerrier, cherchaient surtout des métaux pour fabriquer des armes et des outils, et se paraient surtout de fourrures… steppes glaciales obligent, toujours. Les Mongols des premiers temps ne thésaurisaient pas l’or de leurs butins de rapines. Ils l’échangeaient plutôt, à des peuples plus gesteux qu’eux, contre des marchandises leur étant plus utiles, sans que cela ne remette en cause leur richesse ou leur puissance de futurs conquérants du monde.

La mollesse (toute relative) et la malléabilité de l’or n’est pas son défaut mais bien sa qualité inhérente. Quand il s’est agit de constituer du numéraire, il a fallu opter pour un objet inusable (exit le sel et les grains de cacao) mais assez intimement malléable au départ. L’orfèvrerie avait transformé, de longue date, l’or en quelque chose de plus léger que la pierre, de plus solide que le verre et de plus souple que le bronze ou le fer. Une petite rondelle d’or est assez solide pour ne pas se dissoudre mais initialement assez malléable pour qu’on puisse écrire dessus ou y graver un visage miniature. Le verre, le bronze et le fer ne se prêtent pas trop à ça. On ne rappelle pas assez que, des Nabuchodonosor aux Louis et aux Napoléon en passant par les Périclès, les César et les Mérovée, les instances politiques ont toujours exploité le numéraire comme timbres de propagande. De ce point de vue, personne n’est dupe, la pièce d’or, c’est un peu comme une bande de patinoire au hockey ou une carrosserie de voiture en course automobile. On la badigeonne à l’effigie d’un tas de zinzins pas rapport, parfaitement parasitaires et indépendants de sa fonction sportive… ou commerciale.

La stabilité antique du numéraire métallique se synthétise donc, finalement tout bêtement, en un ensemble bien détectable de considérations pratiques: assez solide pour durer, assez inerte pour ne pas retourner promptement à sa valeur d’usage (non comestible, par exemple), mou tant et tant que d’autres métaux le surpassent pour forger les gros outils, assez malléable pour pouvoir se couvrir d’inscriptions fines et détaillées, assez discernable et reconnaissable. Il n’y a rien de magique, de sacré ou d’atavique là-dedans. Voilà pour les caractéristiques qualitatives de l’or. Quant à la cruciale dimension quantitative des métaux précieux comme mesures de valeur, Marx nous en a parlé bien mieux que quiconque.

Comme le temps de travail général n’admet lui-même que des différences quantitatives, il faut que l’objet, qui doit être considéré comme son incarnation spécifique, soit capable de représenter des différences purement quantitatives, ce qui suppose l’identité, l’uniformité de la qualité. C’est là la première condition pour qu’une marchandise remplisse la fonction de mesure de valeur. Si, par exemple, j’évalue toutes les marchandises en bœufs, peaux, céréales, etc., il me faut, en fait, mesurer en bœuf moyen idéal, en peau moyenne idéale, puisqu’il y a des différences qualitatives de bœuf à bœuf, de céréales à céréales, de peau à peau. L’or et l’argent, par contre, étant des corps simples, sont toujours identiques à eux-mêmes, et des quantités égales de ces métaux représentent donc des valeurs de grandeur égale. L’autre condition à remplir par la marchandise destinée à servir d’équivalent général, condition qui découle directement de la fonction de représenter des différences purement quantitatives, est qu’on puisse la diviser en autant de fractions que l’on veut et que l’on puisse de nouveau rassembler ces fractions de manière que la monnaie de compte puisse être représentée aussi sous une forme tangible. L’or et l’argent possèdent ces qualités au plus haut degré.

(Karl Marx, Le capital)

La spécialisation des pièces d’or en monnaie repose tellement sur un conglomérat de conditions à la fois pratiques et non substantiellement inhérentes à l’élément chimique Or (Au) que le remplacement de la monnaie métallique par la monnaie papier s’est effectué historiquement, sans heurt transitionnel particulier. Le facteur quantitatif (tant en termes de division fractionnaire fine que d’amplification pharaonique des quantités) prime de plus en plus profondément, à mesure que la monnaie s’hyperspécialise, dans sa fonction de moyen d’échange. C’est tellement le cas que même le numéraire papier est en train de se faire bazarder par la roue de l’Histoire. Et, surtout, un louis d’or aujourd’hui n’a plus aucune valeur monétaire. C’est un gros objet curieux pour antiquaires qui vaut souvent plus cher comme artefact historique que comme petite masse aurifère.

La vieille fascination irrationnelle envers l’or, perpétuée chez nos contemporains, est moins antérieure à son antique monétarisation que postérieure à celle-ci. L’or est une matière ordinaire comme tant d’autres. Elle nous permet de fabriquer des jolies choses qui coutent cher mais il est très important de comprendre que les médailles d’or olympiques, les disques d’or des chanteuses pop et le nombre d’or mathématique ne sont jamais que des variations métaphoriques sur une des résultantes historiques de la conjoncture du développement de l’or comme simple objet culturel et technique. C’est pour cela que je tiens à dire à tous les pays qui ont des réserves d’or et à tous les olibrius qui boursicotent et se jettent sur l’or comme soi-disant valeur refuge: Séraphin Poudrier, sors de ce corps.

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Tiré de mon ouvrage, PHILOSOPHIE POUR LES PENSEURS DE LA VIE ORDINAIRE, chez ÉLP éditeur, 2021.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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UN FEU, UNE TENDRESSE, UN RIRE (Diane Boudreau, Marie Josée Gélineau)

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2022

Tout comme dans le premier recueil analysé (Ici, tout simplement, 2005), les textes courts et sobres de la poétesse Diane Boudreau (et de sa comparse Marie Josée Gélineau, qui signe ici trois textes) mobilisent cette formidable aptitude à s’extirper du quotidien tout en préservant, un sens pur et dépouillé de la concrétude. C’est de se regarder se décoller du monde éclectique et contraignant des vétilles qu’on entre déjà en poésie.

Vétilles

Grapillée
Ma vie
Grapillés
Mon temps
Et mon espace

Par toutes ces vétilles
Qui me tracassent
Et enveniment
Et dilapident
Mes journées

Doux amis

Alors que je voudrais
Seulement t’aimer
Et être aimée
À l’infini

(p. 32 — typographie et disposition modifiées)

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On mobilise dans ce recueil-ci des valeurs poétiques plus anciennes: l’arbre, la terre aride des déserts, les muses, la voix nue, le chant des hirondelles, la Rivière du Chêne. Mais, par delà la variation mûrie des sources d’inspiration, ce qui reste en nous, c’est la douleur tranquille, la blessure de guerre, les fragments de shrapnell. On pourrait s’appesantir sur la plaie, on pourrait regretter, on pourrait se coucher. Mais, pas question… nous voici désolée certes, mais tout en train de se ressaisir. Allez! Allez!

Désolée (extrait)

Allez! Sous la douche!
Ô combien douce et chaude
L’eau ruissellera
Sur ta peau

Se fera rassurante
Jusqu’à la moelle de tes os

Secoue-toi, remue-toi
Enfile tes bas à fleurs
Ou rayés ou à pois

Vite, dehors!
Il reste encore de l’air…

Affine ton museau
Et sens comme il fait beau, là
Hors de ta tanière.

(p. 16 — typographie et disposition modifiées)

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Voici donc que me voici moi, dans mon corps, tel quel… Je ne changerais pas mon cœur pour celui d’une autre. Et pourtant les médecins, avec leurs sempiternelles mesures préventives, ne lâchent pas prise et ils ne prescrivent rien de bien rassurant. Tant pis pour eux. Rien ne me séparera de mes joies, de ma vie, de la nature de la pluie… de l’amour. Nous sommes vivants, aimants et, de toutes façon, qu’y avait-il tant que cela, avant?

Vivants

C’était comment
Avant
Avant nous deux?

J’ai trop de sable
Dans les yeux

J’ouvre la porte
En ce jardin
Où nous étions si amoureux
Je me souviens
L’eau était pure
Et nous buvions
À pleines mains
À tout ce bleu

Ce bleu azur

Avant nous deux,
Émerveillés, aimants,
C’était comment?

Étions-nous même vivants?

(p. 48 — typographie et disposition modifiées)

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Explorant la vie, la poésie s’aventure aussi à explorer le petit jeu délicat des genres. La fable ou moralité (La grive et le tilleul), les aphorismes (Pensées). Par tant de rigoles, ce qui doit se dire se dit. Ce qui est est. Ce bonheur est compromis. Les contraintes de vie sociale le fait trébucher. Un nouvel amour n’est jamais assuré. Les amples vagues de la vie font onctueusement bouger les vieilles amies du réseau de jadis vers des distances qui, elles, imperceptiblement s’allongent…

La toile

Bien sûr
On se voit peu
On s’écrit moins souvent

Le temps se joue des sentiments

Mais tous ces liens
Qui me relient à vous
Ont tissé
Une toile sous mes pieds
Qui me soutient
Me tient debout
Et le cœur par devant
Bien vivant

Le cœur n’est jamais seul

(p. 56 — typographie et disposition modifiées)

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Et —flageolement social oblige— le monde matériel entre en scène, le feu, les vagues, une huître perlière. Trois sœurs traversent hardiment les saisons, trois solides perles de concrétude marchant vers une rivière. Et, oh, elle est cruciale, tout le long, cette solide dimension de sororité. C’est elle qui va nous faire cheminer… et finalement revenir vers les contingences et les amplitudes de la vie sociale, ainsi que du compagnonnage intellectuel.

 

La bouquiniste

Devant l’auteur, le peintre
Le relieur, la joaillière,

Elle redevient lumière,
Imprégnée de respect et de silence,

S’émerveillant
Devant chaque œuvre
Qu’elle touche

Avec des gants d’amour.

(p. 23 — typographie et disposition modifiées)

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La femme se prend des coups. Elle combat. Elle résiste. Elle s’échiffe comme de la dentelle. Il n’est pas question de lui dire de ployer, d’onduler. Latente, cuisante, il y a ici toute une réflexion sur la souffrance. Il y a aussi une réflexion de la souffrance, un ondoiement scintillant, comme si, au fond, c’était une lumière. Une lumière qui brûle, qui instille des tourments, qui torture. Et tout cela se brasse, se joue, sous une superficialité si fragile.

Fragile

Contempler
Regards et sourires

Et boire à la lumière
Sans vouloir la saisir

Car elle pourrait s’enfuir

Devant la fragile beauté
L’humain… si maladroit

La souffrance rend fou parfois

(p. 50 — typographie et disposition modifiées)

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Mais la lumière guérit aussi. Surtout quand elle est portée par le vent des saisons: mai, septembre. Tous ces atours du monde font leur part dans la grande guérison. Ils ont chacun leurs lumières et leurs espaces, une prucheraie, un ciel frileux, les humeurs mystérieuses de la fin de l’hiver. Le temps (comme température, comme cycle des saisons, comme irréversible avancée) fait son œuvre. Il polit et patine nos puissantes et sourdes intelligences du monde. Et ouf, on en a bien besoin. Car il y a tant tellement d’inintelligence, en ce malmonde. Et la philosophie et la quête esthétique, qui se rencontrent ici tout en douceur, ont souvent buté dessus, l’inintelligence, la cruauté, la bêtise.

 

La bêtise

Partout,
Elle est partout,
Dans l’eau, l’air et le feu

Tapie en nous
Aboie, mord et effraie
Comme un chien fou!

Ma sœur blessée
Voici nos mains, nos bras, nos voix
Pour te bercer, te consoler

Pour te redire qu’elle est partout
Dans l’eau, le feu l’air et le vent
Et jusque dans le sang
Plus ignorante que méchante
Et maladroite, et sans boussole

Elle s’agite, elle regrette
Et chacune y passe à son tour

Celle qui blesse, qui console
Qui abandonne, qui pardonne

Ma douce amie,
Pour apaiser ce bruit en nous
Qui nous affole,

Allons marcher dans le soleil!

(p. 54-55 — typographie et disposition modifiées)

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Écheveau balancé de sagesse et d’ardeur, d’ontologie générale et de conscience sociale, ce petit recueil veut parler pour continuer de dire que l’optimisme se gagne, il se conquiert, il se dépose, il fermente comme les liqueurs. La nature nous nourrit mais nous l’harnachons et, ce faisant, il faut savoir s’avoir à l’œil. Tout n’est pas noir et tout n’est pas rose. Il faut tout redécouvrir et ne jamais abuser du serein. Amour, est-ce la fin? (Marie Josée Gélineau)

Le recueil de poésie Un feu, une tendresse, un rire contient 40 poèmes (37 poèmes de Diane Boudreau et 3 poème de Marie Josée Gélineau). Il se subdivise en trois petits sous-recueils: En moi le silence (p 9 à 26), Dénouer l’âme (p 31 à 56), et Lumière guérisseuse (p 59 à 66). Ceux-ci sont suivis d’un épilogue de deux pages intitulé Remerciements (p 72-73) et de deux brèves notules sur les auteures (p. 74). Le recueil est précédé d’une préface de Claude Hamelin (p 7) dont le maître mot est: le présent recueil de poèmes est un véritable coffret à bijoux! L’ouvrage est illustré de sept photographies paysagères (six en noir et blancs et une en couleurs).

Diane Boudreau, Marie Josée Gélineau, Un feu, une tendresse, un rire, Diane Boudreau, 2016, 68 p.

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MODIGLIANI, REGARD SUR L’ABÎME (Denis Morin)

Posted by Ysengrimus sur 7 avril 2022

L’écrivain Denis Morin est à installer le genre, original et exploratoire, de la poésie biographique. Un problème ardu est traité, dans le présent ouvrage, avec beaucoup de fluidité et de fraîcheur. Dans cet exercice, on découvre qu’une fluctuation peut se manifester entre la sensibilité du poète biographe et celle de son objet d’étude. On cherche ici moins l’analyse historico-sociale que l’évocation de l’émotion d’un temps. La rencontre du genre poésie et du genre biographie est sereine, fluide, flexible. Il ne faut surtout pas rater le rendez-vous qu’elle installe. Les hypothèses biographiques, les thèses descriptives sont esquissées. Leur légitimité est incontestable. On peut débattre certains points mais ce sera pour découvrir qu’en touchant le présent opus on entre vite dans le vif de débat sur la corrélation intime entre les beaux-arts, notamment entre la sculpture et la peinture. Quelque chose veut sculpter et quelque chose ne le veut pas. Quelque chose veut aimer et quelque chose ne le peut pas. Il est intéressant d’observer qu’on est ici pris entre discours poétique et discours prosaïque, pour traiter d’une exploration artistique elle-même cernée entre bidimensionnalité (picturale) et tridimensionnalité (sculpturale).

En découvrant cet ensemble de poèmes, on prend d’abord la mesure de l’art poétique, en soi, de Denis Morin. Le texte est souvent court, lapidaire quoique très senti. La sensibilité artistique s’ouvrant vers les arts plastiques s’y manifeste d’une façon particulièrement tangible. Denis Morin fait parler Amadeo Modigliani (1884-1920), ici.

À même la pierre

J’ai un coup de cœur
Pour les arts dits primitifs
Pour la pureté des lignes
Sans tout le flafla décoratif
Ainsi je me suis mis à tracer des caryatides
À sculpter directement sur la pierre
Sans passer par la chair
Ou les corps tendus
Des têtes de femmes au cou allongé
Allure intemporelle
(p. 14)

Cette propension, fort inhabituelle pour l’époque, à sculpter directement dans la pierre, c’est celle de Modigliani. Elle n’est pas modeste, cette propension. Il est important de comprendre que la caryatide, statue féminine complexe, s’imbriquant dans un ensemble plus articulé, architectural en fait, ne peut pas s’improviser, marteau et ciseau en main, sans risque. Ce beau risque, synthétisé ici, c’est celui de toute la visée artistique d’un temps. Elle perle de partout, cette visée artistique sans concession. Elle avoue comme en se taisant —et comme fatalement— une forte propension moderniste. Nous voici d’ailleurs emportés ici dans l’univers exploratoire de Modigliani. Si ce peintre remarquable a commencé son cheminement artistique comme sculpteur, il a vite senti passer en lui —en son corps, en ses chairs— la matérialité du matériau, pour le meilleur autant que pour le pire.

Poussières de marbre

Poussières de marbre
Poumons irrités
D’avoir trop toussé
Sculpteur devenant irritable
De ne pouvoir aller
Au bout des lignes
À dégager de la gangue pierreuse
Il se contente de discuter
Avec les maçons
D’alterner selon ses humeurs
Le charmant garçon
Ou l’artiste irascible
En reconnaissance différée
Aurait-il raté sa cible?
(p. 17)

Pour des raisons de santé (Modigliani est incroyablement malingre) autant que pour des raisons artistiques, il se distancie inexorablement de la sculpture. C’est quelque chose comme une question de dépouillement du trait. Il est terriblement ardu d’esquisser le trait dans un matériau massif. Ce que Modigliani veut faire de son art et de son expression rencontre et investit la toile mieux que la pierre. C’est d’ailleurs une chose qui se manifeste d’autant mieux quand la distance historique s’installe. Ceci dit, les lourdes contingences matérielles ne sont pas à négliger non plus, dans cette dynamique. L’effet biographique joue à plein, chez Modigliani, comme chez nous tous. Il s’agit d’un artiste qui, comme tant d’autres, brûle la chandelle par les deux bouts.

À chaque seconde

L’argent que j’ai
Je le bois
Je le fume
Volutes de haschich
J’achète et je vends des couleurs
Votre avis, je m’en fiche
L’argent que l’on voit
Que l’on doit
Ce ne sont que cendres
Sur une neige de décembre

Tant pis pour qui?
Pour vous, pour toi!
Si je bois
Si je ne me soigne pas
L’alcool me donne une autre vision
Une autre perception
Du monde
À chaque seconde
Où je le dessine, je le sculpte et le peins.
(p. 29)

On retrouve la fameuse problématique du dérèglement des sens. De ce point de vue, Modigliani est plus un poète du dix-neuvième siècle qu’un peintre du vingtième. Compagnon de route initial de DADA, on sent qu’il y est plus périphérique que central. L’homme chevauche deux époques et certains segments de sa biographie clarifient cette autre dimension sensible de sa problématique. En effet, la profondeur des vues de Modigliani nous fait bien sentir que sa sensibilité d’explorateur des formes remonte à une enfance lointaine qui fait un peu le bilan d’un siècle (le dix-neuvième). Une figure centrale y règne jusqu’en 1894, son grand-père maternel. Ce vieil homme de lettres, artiste, philosophe et rêveur, fait découvrir à Modigliani la force des formes autant que la densité du monde des concepts. Après tout, on parle de gens qui seraient des descendants d’un des grands fondateurs de la pensée rationaliste, Baruch de Spinoza. Il y a donc là, engrangé dans les êtres, un monde de choses qui se disent sans se dire.

 À demi-mot

Mon grand–père Garsin
Me montre des bateaux
Me mène à la mer
Me sépare momentanément de ma mère
Nous allons nous promener
Je le sens, je le sais
À l’âge où on lance des galets dans l’eau
Où l’on érige des châteaux de sable
Il me parle de l’état du monde
Et de la fatalité
Nous serions de lointains parents de Spinoza
Lui et moi, nous nous comprenons à demi-mot
Je crois qu’il voit comme moi
Le monde en volumes, en formes et en images
Je devine parfois des visages dans les flaques d’eau
Comme des certitudes tracées d’avance
Fusains chargés d’ombre
Avec leur poids de ténèbres
Pour l’instant je suis à l’âge
Où l’on découvre le monde,
Du moins le monde ambiant
Ambiance maritime
Moments intimes
Où ma mère et ma tante me lisent des histoires
Le soir
À la lueur d’une lampe
(p. 6)

La voix d’un temps laisse bel et bien une trace dont la modernité n’est pas l’exclusif burin. Dire qu’il voit, comme Spinoza, le monde en volumes, en formes et en images dicte les grandeurs autant que les limitations. La crise du figuratif va s’installer et ce sera pour ne pas se résoudre. Deux visions du monde s’affrontent incontestablement (comme chez Spinoza aussi), la convenue qui s’affiche et la moderniste qui la gonfle, l’enfle et la met en crise. On remarquera aussi cet oscillement entre deux visions du monde dans le rapport complexe que Modigliani établit avec les femmes de sa vie. On se retrouve devant un triangle de femmes: Jeanne Hébuterne (1898-1920), Beatrice Hastings (1879-1943), Simone Thiroux (1892-1921). L’affaire est assez plaisante. Ce sont toutes des sensibilités artistiques, elles ont toutes posé pour lui (il nous reste de cela de magnifiques portraits). Il a fait des enfants avec deux d’entre elles. Deux d’entre elles sont artistes peintres. Le tout est passionnel, articulé, polymorphe. Le seul problème qui semble se poser, si on peut dire, est qu’elles sont trois… Patiemment, Denis Morin nous aide un peu à voir plus clair dans cette multiplicité enchevêtrée des passions. Il fait parler Modigliani mais il fait aussi entendre sa propre voix, sur ces femmes, sur la sculpture, la peinture et les maintes vicissitudes de la vie.

Le recueil est composé de vingt-huit poèmes (pp 5-39). Il se complète d’une chronologie détaillée de la vie de Modigliani. (pp 41-59) et d’une liste de références (pp 75-76). Le tout est complété de reproductions photographiques de qualité de huit tableaux, une sculptures et un croquis de Modigliani ainsi que de quatre œuvres d’autres peintres et photographes ayant fait des portraits de Modigliani ainsi que de ses pairs  (pp 60-73).

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Extrait des fiches descriptives des cyber-libraires:

Modigliani (1884-1920), peintre et sculpteur, représente à lui seul l’artiste créateur et l’homme pris par la fatalité. Un jour, l’auteur, Denis Morin, revit le film où Gérard Philipe incarnait Modigliani. Il en fut inspiré. À son tour, l’auteur redonne vie à Modigliani. Avec lui, il peint les ombres et la lumière. Marchons ensemble avec Modigliani dans les rues de Montmartre et de Montparnasse…

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Denis Morin, Modigliani, regard sur l’abîme — Poésie biographique, Éditions Edilivre, 2017, 76 p.

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