Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for avril 2021

ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Cuillères

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2021

Les cuillères nous en disent long
Sur les percussionnistes du village.
Si elles sont sans yeux et sans visage
Elles savent quand même tirer les leçons.

Les cuillères disent de Ti-Mé
Qu’il a encore son alambic
Dans le vieux hangar de brique
Du côté du trécarré.

Les cuillères disent de Solange
Qu’elle organise ses affaires
Pas mal mieux qu’au temps d’hier
Quand les filles souriaient aux anges.

Les cuillères ont vu l’amour
S’épivarder dans tous les sens
Et ce que les cuillères en pensent
Elles m’ont l’air d’être plutôt pour.

Pour les cuillères, la politique
C’est pas mal le discrédit.
Quand on leur parle de pays
Elles deviennent mélancoliques,
Antipathiques,
Neurasthéniques,
Et peu patriotiques.

Les cuillères font cliqueter
Les virages et les changements.
Elles se rythment au son des vents
Qui vous charrient des brassées
De modernité,
De fraternité,
Et de sororité.

Oui, les cuillères sont d’autrefois
De bonne soupe, de tradition
Mais quand même, leurs percussions
Savent rythmer le temps qui va.

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Michabou, le grand lièvre créateur du monde

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2021

Denis Thibault (Namun), Michabou, le grand lièvre créateur du monde, 2019.

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Michabou
Était venu du froid
Il regarda de ci de là
Et stabilisa sa faconde
En créant le monde
Comme ça.

Il se disait, faiblard
Qu’il allait pas grelotter, transit et furibard
Jusqu’au fond des éternités.
C’eut été
Des fatalités
Faire bien pessimiste bombance.

Michabou se dit plutôt qu’un monde plus dense
Méritait de se faire habiter
Il suffisait de tortillonner
Complexifier
Diversifier
Et qu’ainsi, pour notre bonheur
Il en jaillirait bien quelque dynamique chaleur…

Oui, oui, Michabou venait du froid
Du froid tout à la ronde
Mais, créateur du monde
Il ne se contenta pas
D’un tout petit ceci-cela…

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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À propos de la cyber-vindicte

Posted by Ysengrimus sur 7 avril 2021

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On parle beaucoup en ce moment de cyber-vindicte et cette question lancinante semble bien être en train de devenir la manifestation d’une sorte de nouvelle normalité malsaine. Ce qui est passablement saisissant, à propos de ce problème, c’est bien de constater combien les gens qui subissent cette contrariété semblent être sensibles, frémissants, inquiets, perclus, atteints. On a constamment l’impression qu’un groupe de cagoules inconnues, méconnues, minoritaires mais très bruyantes, exerce une sorte de pression, presque un contrôle, sur un ensemble de plus en plus large de personnalités publiques. Personne ne semble vraiment échapper au phénomène: vedettes, artistes, gens ordinaires, personnalités mondaines et même représentants du monde politique. Alors, bien évidemment, les fondements démocratiques de ce genre d’exercice de grognasse collective restent complets et c’est pourquoi il faut en traiter d’une façon extrêmement prudente. Le fait est que cette question est beaucoup plus délicate qu’il n’y paraît.

Le premier problème que pose la question de la cyber-vindicte c’est celui de son impact quantitatif réel, par rapport à la large masse de la population commentatrice et observante. Sur ceci, je peux vous dire une chose que mon expérience de blogueur m’a permis de nettement dégager. Les gens favorables, les gens satisfaits, les gens intéressés, n’écrivent pas. Ils lisent et restent silencieux. Ils ne font pas de tapage. Aussi, ceux qui font du tapage sont souvent les éléments les plus frustrés, les plus contrariés, les plus insatisfaits de la situation évoquée. Devant ce fait, de plus en plus reconnu, la solution sommaire, et illusoirement sécurisante, consiste à seriner qu’il s’agit-là d’une minorité insignifiante, qu’il faut ne pas trop s’en faire avec tout ça… etc. Une telle cyber-version de la Méthode Coué n’est pas vraiment viable. La cyber-vindicte reste un problème entier. Qu’elles proviennent de grands groupes inorganisés ou de petites phalanges pointues, son impact est stable. Ledit impact se déploie par rayonnements, par ondulations. La cyber-vindicte se réverbère, vu qu’elle est relayée même par ceux et celles qui n’en endossent pas les prémisses. Son incidence sur l’action publique, pour ne pas dire sur la vie ordinaire, des personnalités qui la subissent est de plus en plus senti.

Bon, c’est en observant l’époustouflante fragilité d’un assez grand nombre de personnalités subissant la cyber-vindicte que je me suis finalement interrogé sur toute cette affaire. Le fait est que les personnes qui sont si impressionnables par la cyber-vindicte sont en fait un petit peu nos statues de cristal de l’ordre ancien, c’est à dire que ce sont des personnages publics qui ont grandi dans l’ère, aujourd’hui bien oubliée, de l’adulation implicite et/ou de la réprobation silencieuse. La cohorte de cette génération (si vous me pardonnez cette notion de génération, par trop galvaudée) n’est tout simplement pas habituée à la manifestation d’une rétroaction instantanée par son public. La complexité de la cyberculture n’est pas encore pénétrée si profondément que ça, dans certains cerveaux inquiets de leur image publique. Les personnalités les plus sensibles à la cyber-vindicte sont celles qui ont poussé sous serre, en dehors de la pression constante de ce vaste grommellement collectif, et qui ne prennent pas encore tout à fait la mesure de cette nouvelle époque, dans ses grandeurs autant que dans ses limitations.

Je ne suis pas en train de dire que les personnes qui s’inquiètent d’une cyber-vindicte qu’ils subissent sont faibles de caractère ou qu’elles manquent d’aplomb. Là n’est pas l’argument. L’argument se déploie plutôt au plan des grandes phases sociologiques. Un ensemble hétéroclite de personnalités est encore amplement déphasé par rapport à la nouvelle réalité de la rétroaction instantanée par le grand public, rétroaction vive, naturellement, souvent virulente mais pas toujours. Le fait que l’ensemble des personnalités publiques ne soit pas encore adéquatement ajusté à la cyber-réverbération fait qu’elles ne sont pas encore ajustées non plus à sa banalisation, à son caractère évanescent, superficiel, capricieux et temporaire. Aussi, ce qui met vraiment en relief la cyber-vindicte actuelle c’est le fait qu’elle surprend encore, qu’elle déroute encore, et qu’elle est souvent perçue, avec une naïveté désarmante, comme un message personnel, comme une opinion réfléchie, comme un lot d’idées exprimées par quelqu’un ayant formulé et signalé son identité. Cela n’est tout simplement pas le cas.

J’aimerais, sur ceci, revenir un petit peu sur mon expérience de blogueur. Je tiens un carnet d’opinion depuis maintenant treize ans (2008-2021). Et, oui, j’ai appris non seulement à vivre avec une certaine dimension de rififi cybernétique mais aussi à filtrer le flux. Bon, il ne s’agit pas de donner des conseils à qui que ce soit mais juste d’évoquer, un petit peu, pour la bonne bouche, comment je procède et de quelle façon je suis arrivé à faire face au phénomène de la cyber-vindicte et, surtout, à le réduire. La procédure est finalement assez simple. Si le personnage vindicatif s’en prend à moi, je le laisse s’exprimer et m’astine même avec lui, un tout petit peu. Je ne retire son commentaire que s’il est vide. C’est-à-dire que si mon grognâtre écrit pauvre idiot sans plus, j’enlève le pauvre idiot parce que c’est de l’espace-lecture creux et donc gaspillé pour les autres lecteurs. Mais si mon vindicatif me dit quelque chose comme: pauvre idiot, vous ne comprenez rien, laissez-moi vous expliquer le tout de la situation. Vous êtes un ignare et que s’ensuit un solide développement contradictoire, bien amené, je le garde précieusement, imprécations inclues. Après tout, le vindicatif peut parfaitement enchevêtrer des idées valides avec une pulsion hargneuse invétérée. Moi-même, j’ai mes moments grognasses. Ysengrimus est un carnetiste qui grogne sur le monde, alors mon public y a bien droit aussi. Par contre, là où j’interviens, de façon vive, ferme et sans appel, c’est lorsque mes cyber-vindicatifs se mettent à se chamailler entre eux. Alors là, je n’autorise pas un agresseur à agresser une autre personne (que moi). Surtout que, bon, c’est très souvent genré, cette affaire-là. En effet, assez fréquemment, ce qui survenait (et ça, ça ne se passe plus sur mon carnet, aujourd’hui) c’était un homme qui agressait verbalement une femme. Or, les femmes de la cyberculture ne perdent pas leur temps avec ce genre de niaiseries. Aussitôt qu’on se met à les agresser verbalement, elles ne commentent plus ou même ne se présente plus sur votre plateforme… et tout est dit. On reste alors pogné avec les dépositaires de la vindicte, les autres s’étant repliées tout simplement parce qu’elles ont autre chose à foutre de leur vie que de se cyber-chamailler avec des butors.

Je suis donc toujours méthodiquement intervenu, de façon très ferme, contre les gens qui se chamaillaient entre eux, beaucoup plus que contre les gens qui venaient ferrailler avec moi. Ensuite, j’ai toujours procédé au retrait d’un commentaire ET NON d’une personne. Autrement dit, si quelqu’un intervient et que le commentaire est jugé non conforme au protocole explicite du carnet, on caviarde le commentaire, en le stigmatisant à l’aide de la petite icône suivante:

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Celle-ci se trouve épinglée en lieu et place du commentaire rejeté, mais bel et bien sous le nom du commentateur qui, lui, reste en place. Et la messagerie de ce commentateur n’est pas retirée ou bloquée. Bloquer un intervenant est inutile car un commentateur vindicatif pourra toujours ouvrir un autre compte d’utilisateur, sous un autre pseudo, et recommencer son picossage. Pour le coup, autant le laisser s’exprimer et tranquillement caviarder ses impairs, au cas par cas, sans le désactiver, lui, de sa personne. Et, de fait, ce que j’ai observé, sur le long terme, c’est que le commentateur qui se fait caviarder son commentaire ouvertement (il est important que ce soit ouvert, visible, ostensible), tout en étant maintenu actif, se met à gérer ses interventions un peu comme dans une sorte de jeu vidéo. Il y a des coups qu’on rate, des coups qu’on réussit et notre joueur revient, avec une intervention souvent plus nuancée, plus atténuée, ou différente, pour voir si ça va passer… et éventuellement, ça passe. Et, imperceptiblement, soit il s’en va, soit il se dompte. Je ne m’en prends pas aux personnes, je m’en prends aux propos. Et, de cette façon, effectivement, un certain nombre de personnes finissent par se lasser de voir leurs commentaires vitrioliques constamment caviardés et elles finissent par trouver la tonalité. Mes scrogneugneux comprennent qu’on peut attaquer Ysengrimus librement mais qu’on ne peut pas attaquer les différents participants et participantes de son carnet aussi librement. Au fil des années, cet ajustement a mené à l’atténuation du ton d’un certain nombre d’éléments qui se sont mis à produire des interventions particulièrement intéressantes, stimulantes et souvent fort riches en force dialectique.

Cette attitude de modérateur patient, cette saine et graduelle intendance, revêtent maintenant, en ma modeste personne, une dimension de normalité. C’est une sorte de seconde nature, pour moi, désormais. Mais ce que je comprenais mal autrefois, et que je comprends mieux maintenant, en observant la réaction de nos personnalités, de ces belles statues de cristal qui souffrent tant de la cyber-vindicte, et qui se cassent en mille miettes quand elles reçoivent des petits commentaires négatifs, c’est qu’en réalité ces braves gens ne sont PAS des blogueurs. Ce ne sont pas des carnetistes pianotteux qui gèrent, sciemment et méthodiquement, des interactions avec des intervenants qui viennent agir et réagir sur un espace de discussion qu’ils contrôlent, en conformité avec un protocole articulé. Au contraire, ces bonnes gens-là ont d’autres activités. Ils sont artistes, ils sont musiciens, ils sont politiciens, ils sont ce que tu voudras. Ils n’ont tout simplement ni le temps ni les compétences pour jouer au planton cohérent avec les boutefeux qui viennent les enquiquiner. Nos statues de cristal prennent tout en pleine gueule, sur un mode naïf, comme si elles avaient affaire à une situation de normalité banale, où on recevrait un courrier électronique ordinaire, envoyé par une personne qu’on connaît, un pair, un ami, un proche. Or, c’est pas du tout comme ça que ça fonctionne, la chimie percolante du cyber-cloaque…

Il y a donc une expérience, une expertise, un savoir-faire de l’intendance de la cyber-vindicte. Et ce savoir-faire ne vous produit pas son mode d’emploi bien souvent. Tout ce qu’on entend, de ci de là, ce sont des considérations fort vagues et sommaires sur le fait qu’il faut vivre avec la vindicte, qu’il faut la supporter, qu’il faut s’éloigner des médias sociaux, qu’il faut faire attention de ne pas se laisser émotionnellement maganer par tout ce barda. Or, en réalité, ce genre de phénomène se gère. Mais, bon, il devrait préférablement être géré par des gens qui détiennent l’expertise. C’est pourquoi, si j’ai une modeste suggestion à faire aux personnalités de cristal qui ont ce genre de problème: embauchez-vous un modérateur expérimenté et faites-lui confiance. Avec du temps (le facteur temps est primordial), votre modérateur arrivera graduellement à gérer le filtre de votre cyber-communication tel qu’il doit être géré. Ce genre de pratique ne s’improvise pas… ou plutôt: ne s’improvise plus.

J’ai déjà exprimé ailleurs le fait que je suis respectueux du cyber-anonymat. Je crois sincèrement que le cyber-anonymat favorise la liberté d’expression et fait que les gens ne craignent pas leur employeur, ou tout autre instance qui les menace implicitement, quand ils viennent s’exprimer. Ceci dit, et bien dit, un autre fait s’impose, par les temps qui courent. C’est celui qui nous oblige à constater que la cyber-vindicte ne se résorbera vraiment que le jour où il sera impossible de s’exprimer sur les médias sociaux sans que cette expression ne soit directement corrélée à notre vraie personne. Un jour, et c’est déjà un petit peu commencé, il faudra décliner une identité réelle, issue d’un compte effectif, pour pouvoir prendre la parole sur une plateforme ou sur une autre. Ce jour-là, vous verrez la vindicte se résorber d’elle-même, assez promptement. Je crois vraiment que l’agressivité excessive est, hélas, corrélée à une sorte d’impunité malheureuse de l’anonyme. C’est regrettable mais c’est comme ça. D’ailleurs, on observe aussi que beaucoup d’intervenants s’identifient de plus en plus à leur pseudo. Certains existent plus profondément en leur pseudo qu’en leur vrai nom. Ils portent une cape, sur la toile, si on peut dire. Et lorsque cette identification très intime à son pseudo est scellée, le personnage doté d’un pseudonyme, même s’il n’a pas décliné son identité effective, fonctionne comme s’il avait une sorte de seconde identité à préserver. Et, là aussi, très souvent, son attitude de cyber-vindicte tend alors à se résorber.

Cette grande aventure des médias sociaux tend à émaner collectivement d’un ensemble de personnes cultivant, assez sereinement, une vaste situation d’interaction et d’échange. Je ne crois vraiment pas que les pratiques répressives soient la solution, pour remédier à la cyber-vindicte. Redisons-le, ce qu’il faut, c’est une intendance expérimentée (humaine, pas robotique) qui gère, une par une, les interventions et ce, au contenu et non aux personnes. Cela ne s’improvise pas et je pense que beaucoup des gens qui souffrent de la cyber-vindicte sont tout simplement piégés dans leur situation d’amateurisme mal conscientisé. De plus en plus perfectionnée, médiatique au sens fort, l’interaction sur les médias sociaux est désormais quelque chose qui requiert une logistique intellectuelle spécifique, à la fois souple et ferme, à la fois délicate et solide. Sur le plus long terme, c’est seulement lorsque cette logistique non-robotique sera devenue le lot commun, comme, disons, l’utilisation d’un traitement de texte ou d’un téléphone intelligent, que ce problème disparaitra. Malgré ce qu’on s’imagine, on n’y est pas encore. Mais cela viendra, graduellement et implacablement.

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Religion et morale… encore un mot, si vous me permettez

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2021

Le dieu-morale est une fiction anthropomorphe (pour ne pas dire: andromorphe)

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Un argument qu’on entend constamment de la part des théogoneux contre l’athéisme a à voir avec la ci-devant dimension morale de la religion. Selon cet argument, du reste assez éculé, religion et morale seraient intimement connectées et l’athéisme serait soit immoral, soit amoral, ou encore il manquerait tout simplement de la décence la plus élémentaire. Cet argument d’une synonymie quasi complète entre athéisme et dépravation est souvent répété, en ritournelle, de façon un peu mécanique, sans que les implications philosophiques qui le sous-tendent ne soient regardées avec le sérieux requis. On va en dire encore un mot ici car il s’agit-là d’une conception à la fois bien mal contestée et faussement évidente. Et la chose révolte suffisamment l’entendement athée pour que, la mort dans l’âme, je me sente obligé d’y revenir.

La question de savoir s’il y a un raccord automatique entre religion et morale est une histoire assez ancienne mais qu’il serait, quand même, abusif de qualifier d’insondablement séculaire. En réalité, les enjeux de cette question prennent corps plus précisément au moment de la lente mise en place du monothéisme. Il ne s’agit pas ici de reprendre toute cette problématique mais simplement de bien insister sur le fait que les religions les plus moralisantes, les plus susceptibles de formuler des exigences comportementales et éthiques de la part de leurs religionnaires, sont les monothéismes. Dogmatisme religieux, exclusivité de l’unicité divine, et rigorisme moral se sont un jour rencontrés et s’accompagnent depuis lors. Les monothéismes sont en effet directement chevillés à l’existence d’une autorité, religieuse et/ou politique, dont la priorité est de régir les comportements des religionnaires. Ces derniers peuvent en venir graduellement à être considérés comme des nationaux, des citoyens, des compatriotes, à mesure que les grandes étapes historiques se déploient. Mais elle perdure de façon tenace, la volonté sourde et vieillotte de les maintenir soumis à un roi et à une foi.

Alors regardons un petit peu cette question de l’identification intempestive entre religion monothéiste et morale. Ce qu’il faut observer attentivement et que les théogoneux devront admettre, s’ils cultivent cet argument moralisant, c’est qu’on est ici dans une situation d’instrumentalisation autoritaire de l’être suprême. Dans cette mise en place du dieu-morale, l’être suprême, nécessairement anthropomorphe (et même carrément andromorphe), apparaît comme une autorité omnisciente, omnipotente, dotée, donc, d’une capacité de surveillance maximale. C’est le grand frère en quelque sorte, ou le père, qui commande et maintient en sujétion une piétaille irresponsable, implicitement brouillonne et potentiellement trublionne. On comprend parfaitement que ce genre d’être suprême pourra très facilement, dans cette conception largement infantilisante de la religiosité, apparaître comme le dépositaire exclusif des comportements moraux. En effet, ce qu’on observe ici c’est la mise en place où la perpétuation du dieu patron ou du dieu gendarme, autrement dit d’un être suprême dont la capacité à avoir bien en main l’intégralité des comportements des religionnaires fonctionne comme garant du moralisme revendiqué par les théogonies monothéistes.

Prenons un exemple. Il sera musulman en l’occurrence mais la situation concrète est loin d’être une exclusivité musulmane. Nous voici aux environs de l’an 900. Un marchand arabe approche tout doucement son navire des côtes d’un territoire qui sera un jour le Pakistan. Il rencontre un personnage local et se met à discuter commerce avec lui. Notre marchand arabe a besoin de se ravitailler, vu qu’en fait il se rend encore plus loin, vers l’Asie extrême-orientale nommément, genre en Indonésie ou quelque chose comme ça. Pour sa part, notre pakistanais (nous l’appellerons ainsi par commodité) observe que ce batelier marchand a de magnifiques objets à vendre ou à échanger, des soieries, des parfums, des métaux précieux, des outils, des armes. Le contenu de ce navire fin et élancé apparaît comme parfaitement mirifique. La discussion commerciale s’engage. Or, à un certain moment, le marchand arabe, qui veut, lui, récupérer des viandes salées, du blé, des légumes, et autres denrées alimentaires, pour pouvoir continuer son voyage, tient au pakistanais des propos insolites. Il lui dit des choses comme: mais là attention, tu ne dois surtout pas me tricher sur les quantités car, tu sais, Dieu nous voit. Il observe tout ce qu’on fait. Oh, mon petit dieu statuaire, Bouddha ou Ganesh, c’est selon, est planté à la périphérie du village et il ne discerne rien de ce qui se passe ici, lui répond le pakistanais, qui est un idolâtre assez vague et peu soucieux de corrélation entre sa divinité et une éventuelle moralité du commerce. Le marchand arabe se rembrunit: quoi, tu n’adhères pas aux vues selon lesquelles il y a un Dieu unique, omniscient et omnipotent? Alors bon, attention, là les copains, on remballe tout. Je fais pas affaire avec des mécréants qui ignorent la surveillance que Dieu, unique et omniprésent, exerce sur le sain commerce. Notre pakistanais, qui ne veut pas perdre l’affaire, dit alors: non, attention, houlà, faut pas le prendre sur ce ton-là. Calmons-nous, discutons. Qu’est-ce que c’est que ce Dieu? Parle-moi un peu de Lui, ça m’intrigue… Notre pakistanais se dit bien qu’un personnage avec un navire aussi performant et des marchandises aussi somptuaires bénéficie certainement des avantages que fournissent certaines accointances surnaturelles, alors, bon, il faut voir. Notre arabe explique que, oui. Dieu, dont le prophète Mahomet est l’ultime messager, existe pour tous et… etc… Le pakistanais dit: je vois, je vois… donc un Dieu unique, omniprésent, scrutateur, et qui gère et assure l’intendance de tous nos comportements, incluant naturellement le bon commerce. Mais alors, dit toujours le pakistanais, et votre système de castes dans tout ça? Et l’arabe répond: système de castes?… je comprends pas trop ce que tu me marmonnes-là. Bien oui, tu sais, la séparation obligatoire des différents groupes humains et leur soumission servile et éternelle aux autorités aristocratiques? Non, non, c’est de la superstition brahmanique, ton affaire, là, ça fonctionne pas comme ça. Nous sommes tous identiques devant Dieu et si tu vas prier à la mosquée, tu peux parfaitement prier à côté d’un grand chef de guerre ou d’un riche marchand et tout fonctionnera parfaitement. On ne se soumet qu’à Dieu, pas aux humains ou à leurs castes. Il y a pas de castes, en fait. Tout le monde est égal devant Dieu. Le pakistanais trouve tout cela vraiment très intéressant, tant théologiquement que sociologiquement, si on peut dire. Et, de fil en aiguille, finalement, notre futur converti comprend que s’il veut pouvoir continuer d’avoir des transactions commerciales avec un marchand arabe qui pourrait parfaitement aller accoster et négocier ailleurs, il se doit de rencontrer ses priorités religieuses, au demeurant passablement transversales, souples et plutôt simples. Lesdites priorités religieuses sont intimement chevillées aux contraintes morales du voyageur de commerce monothéiste. Dieu nous voit. Il est donc l’arbitre implicite et omnipotent du bon marchandage.

C’est assez tôt, dans ce qu’il convient d’appeler l’Histoire universelle, que la corrélation entre religion monothéiste et moralisme s’est mise en place. Bien évidemment, il faut comprendre que ce genre de représentation philosophique fonctionnait parfaitement dans une dynamique moyenâgeuse, où les rapports de force étaient très aigus, les conflits locaux fréquents, la ripaille et les pillages habituels, et où quiconque rencontré sur le chemin ou sur les mers apparaissait comme un ennemi potentiel. Inutile d’insister sur le fait que nous fonctionnons de nos jours dans une société beaucoup plus profondément organisée et implicitement policée. Le principe qui persiste cependant ici est bel et bien que le théogoneux contemporain établit une fusion rigoriste, vermoulue, et non questionnée entre autorité divine et morale. Autrement dit, la bonne morale ronron fonctionnerait parce qu’un grand contrôleur universel veillerait sur nous et verrait à régenter ce qui se passe.

Implacablement, les impairs factuels, les manifestations flagrantes d’incompétence divine et les incapacités effectives de cet être fictif à régenter réellement les comportements moraux ont trouvé des explications lourdes, tortueuses et lentes, au fil des siècles. On parla de punitions, de mansuétude, de miséricorde, de fatalité du mal, de voies divines tortueuses et impénétrables, de tout ce qu’on voudra. Le principe stable était que, dans le regard de l’héritage religieux, nous n’adoptons une attitude morale que parce que nous sommes régentés par une instance surnaturelle. Il s’agit en fait d’une morale transcendante, au sens où la morale nous est imposée de l’extérieur par une puissance abstraite, définie axiomatiquement, et à laquelle on ne peut ni confronter notre regard critique ni échapper. Il faut se soumettre. Et, pour sûr, ceux qui profiteront maximalement d’un tel dispositif moral seront nul autres que les porte-paroles, autoproclamés et hargneux, de cette puissance tutélaire aussi lourdingue que non-étayée.

L’objection fondamentale à cette explication sommaire de la moralité par une surveillance divine réside dans l’attitude civique de la pensée athée. La pensée athée, dans son émergence historique au cours des derniers siècles, accompagne les grands mouvements sociaux révolutionnaires, réformistes, progressistes. Le résultat intellectuel et moral de ces immenses développements historiques en vient, par bonds, à émietter la croyance en une autorité transcendante, en charge de monter la garde, au nom d’une espèce de gendarmisme éthéré et diffus. La morale religieuse à l’ancienne finit remplacée par une moralité immanente émanant implicitement du monde social même. On a bel et bien affaire ici à la confrontation finale entre la morale venue du ciel et la morale jaillie de terre. Et, sur cette question, quoi qu’on veuille en penser, le choix de l’Histoire mondiale est clairement fait.

Je tiens à dire à mes compatriotes de toutes croyances religieuses: s’il vous plaît, une bonne foi(s), cessez de nous casser les oreilles avec votre conception archaïsante de la morale. Du fait d’être religieux, vous n’avez pas le monopole de la sensibilité éthique. Au contraire, vous avez surtout le monopole d’un certain autoritarisme abstrait et d’une certaine légitimation de vos propres croyances locales par un être suprême fictif, qui sert en fait de caisse de résonnance à une vision du monde qui est, d’autre part, aussi ordinaire et terrestre que la mienne. Il est de plus en plus urgent de retirer la question du débat moral de celle du débat religieux. Ces deux problèmes sont des problèmes séparés. Et la question philosophique de savoir si oui ou non (en réalité: non) un être suprême diaphane et spirituel, a créé le monde matériel et en assure la cohérence doit être posée en termes ontologiques et non axiologiques. Il faut formuler cette question de façon rationnellement spéculative et à l’exclusion de toutes considérations de pragmatique morale. Il faut impérativement remplacer la question est-ce que dieu est une bonne chose? par la question est-ce que dieu existe? Que voulez-vous, redisons-le: l’Histoire a tranché. Les questions morales sont désormais assumées par les lois mais surtout par un consensus collectif de rigueur civique qui, malgré les hauts cris de certains thuriféraires de la régression mentale à tous crins, progresse et prend de plus en plus une dimension planétaire. Oui à la morale immanente. Non au dieu transcendant. Continuons de rester calmes et de discuter ces questions sans s’énerver. Après tout, toutes ces abstractions et ces élucubrations légendaires, intellectuellement héritées, ne valent vraiment pas la peine qu’on en vienne aux mains.

En somme, ce que je tiens à dire fermement à mes vis-à-vis religieux, c’est que l’athéisme n’est pas une immoralité. Il y a une moralité athée et cette moralité est civique. Elle est immanente. Elle est implicite. Elle est collective. Elle est évolutive. Sa qualité de rationalité supérieure réside dans le fait de ne pas requérir le gestus fallacieux du grand gendarme universel, du pion de collège cosmologique toisant, en ronchonnant, des enfants turbulents et sans conscience articulée. La moralité athée, comme résultat de l’organisation de la riche et complexe vie sociale contemporaine, c’est le mode de vie éthique du présent et de l’avenir.

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