Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘France’ Category

Comptine, Est-ce Lettres?

Posted by Ysengrimus sur 7 juin 2019

Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau…
Gavroche

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Je suis aux abois
C’est la faute à Chrétien de Troyes.
Je suis pas un chançard
C’est la faute à Pierre de Ronsard.

J’ai les yeux pleins d’eau
C’est la faute â Boileau.
Si j’ai autant de peine
C’est la faute à Jean de La Fontaine.

Je suis un pauvre hère
C’est la faute à Voltaire
… le cul dans le ruisseau
C’est la faute à Jean-Jacques Rousseau.

Je suis pas très brillant
C’est la faute a Chateaubriand.
Si je fais des comptines
Ça, c’est la faute à Lamartine.

Je suis un ribaud
C’est la faute à Rimbaud.
Je suis pas beau, de l’air
C’est bien la faute à Baudelaire.

Par moi vient le scandale
C’est la faute à Stendhal.
Quand je m’enivre, holà!
J’Accuse le Père Zola.

Je n’ai pas de but
C’est la faute à Camus.
Si je n’ai plus d’espoir
C’est la faute à Simone de Beauvoir.

J’ai eu la vie dure
C’est la faute à l’écriture.
Si j’ai plus d’illusions
C’est la faute à la télévision.

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Il y a soixante-dix ans: LA MORT DANS L’ÂME de Jean-Paul Sartre (1949)

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2019

la-mort-dans-l-ame-1972-sartre

En 1972, j’avais quatorze ans et le prof de français du temps m’enquiquinait constamment parce que je ne lisais, à son sens, que des romans-savon. Je décide un beau jour de prendre ses recommandations implicites en forme de rodomontades explicites au pied de la lettre et de me grayer d’un vrai roman sérieux. Au jugé, je me pointe à la tabagie du coin et ramasse Les chemins de la liberté tome III — La mort dans l’âme, de Jean-Paul Sartre. Un auteur hautement institutionnel et vraiment vraiment philosophico-littéraire. Le petit prof faillit en avoir une attaque. Il se mit alors à rétropédaler dans l’autre sens. Il grimaça et m’accusa en effet d’avoir retenu une œuvre, cette fois-ci, trop forte pour ma petite tête.

Remarquable fut, le soir même, l’attitude de mon père et de ma mère, mes adorables parents. Quand je leur rapportai l’anecdote à la table du souper, il se renfrognèrent dans une savoureuse harmonie. Tu devrais le lire quand même. Tu serais peut-être surpris d’y comprendre bien plus que tu ne t’imagines. Encouragé par un tel efficace stéréophonique chez deux figures qui, sans être des intellectuels, restent à mes yeux deux excellent échantillons de solide intelligence, je me mis à la lecture du roman. Cela se lisait assez facilement tant et tant que ce qui freina ma lecture, ce ne fut pas la difficulté mais bien la contrariété. Je vous demande un peu. Le premier plan se passe le 15 juin 1940 à New York. On suit, dans la rue, dans le bus, au troquet, un réfugié espagnol du nom de Gomez. C’est la canicule et le pauvre Gomez sue comme un cochon dans sa chemise. Il se sent puant et mal à l’aise, surtout quand des femmes le regardent. Ayant aussi cogité attentivement mes cours de géographie physique et humaine du temps, je suis tant tellement contrarié par le manque de réalisme apparent d’un vétéran de la guerre d’Espagne ayant trop chaud à New York. Cela m’irrite tant que je finis par laisser tomber ma lecture, après seulement quelques pages, révulsé par les sueurs factices d’un personnage pourtant solidement campé. Et cet ouvrage, je n’y ai pas retouché pendant plus de quarante ans. Cette sueur salée d’un espagnol à New York me donnait vraiment l’impression malodorante de ne pas comprendre quelque chose de crucial et d’insondablement subtil aux profondes visées sartriennes. Le petit prof crispé l’avait finalement emporté sur le papa et la maman enthousiastes. Du moins, pour un temps…

Mes parents sont tous les deux morts nonagénaires en octobre et novembre 2015. J’ai alors subitement décidé de suivre leur judicieux conseil, quarante-trois ans après sa si unanime formulation. J’ai donc repris mon Sartre de 1972… de fait exactement le même livre matériel, pieusement emballé dans une couverture plastifiée par ma mère, et qui m’a suivi pendant toutes ces années sans jamais se faire ouvrir. Je me le suis enfilé tout d’une traite. L’expérience fut plutôt satisfaisante et assez inoubliable. Aussi l’Ysengrimus de 2019 a décidé d’aller discuter le coup avec le petit Po-pol de 1972, histoire d’échanger un peu sur Sartre, dans l’intemporel:

Ysengrimus: Tu veux qu’on parle un peu de Sartre?

Po-pol: Vous avez lu du Sartre?

Ysengrimus: Un peu… Pas tout… De Sartre j’ai lu, à ce jour La Nausée (1938), Les Mouches (1943), L’Être et le Néant (1943), Huis clos (1944), L’Âge de raison (1945), L’existentialisme est un humanisme (1945), Baudelaire (1947), Qu’est-ce que la littérature? (1948), Le Diable et le Bon Dieu (1951), Saint Genet, comédien et martyr (1952), Les Mots (1964) et Les Troyennes (1965). Avec ça, j’en ai eu passablement ma dose d’un penseur qui fut plutôt hégémonique un temps mais avec lequel je me sens pas spécialement en harmonie. Mais, pour des raisons sentimentales, je me suis décidé à lire La mort dans l’âme (1949). Un vieil ami à toi, je crois savoir.

Po-pol: Ouais, ouais. Et vous m’en dites quoi?

Ysengrimus: D’abord qu’il faut oublier Sartre, l’existentialisme, la phénoménologie, le marxisme bizouné (par Sartre) en lisant cet ouvrage là. Il faut lire ce roman, c’est le cas de le dire librement… comme un roman justement. C’est pas Jean-Paul Sartre qui s’adresse à nous.

Po-pol: C’est qui alors?

Ysengrimus: C’est le mois de juin 1940…

Po-pol: OK, bon… On oublie Sartre. On est en train de lire un roman de guerre.

Ysengrimus: Voilà.

Po-pol: Vu la date, je dirais même: un roman de guerre triste.

Ysengrimus: Très triste, oui. Désespéré même. En juin 1940, la France vient tout simplement de perdre la guerre, subitement, presque sans malice, comme on perd son mouchoir ou le prénom d’une personne. Elle qui l’avait gagnée de haute lutte en 14-18, sur de longues années, vient de la perdre, devant les Allemands toujours, d’un seul coup d’un seul, en quelques courtes semaines. La déroute et la déboussolade sont totales. L’effet de nouveauté morose est tonitruant. Les gens ne comprennent pas encore nettement ce qui se passe. Ils ne savent pas exactement où se tirer. Tâchez d’abord de les comprendre: ils ont la mort dans l’âme, ces gars là, ils ne savent plus où donner de la tête… (p. 349).

Po-pol: D’accord. Et alors qu’est ce qui se passe dans le roman?

Ysengrimus: Pas grand choses de très précis. On se retrouve au milieu d’une étrange déroute, assez calme en fait. C’est la langueur vague et bourdonnante du ratage collectif intégral. Rien n’est plus monotone qu’une catastrophe (p. 145).

Po-pol: Vous allez pas essayer de me faire avaler qu’il se passe rien pendant trois cent quatre-vingt pages?

Ysengrimus: Oh, il se déroule des événements. La caméra romanesque, très précise, nous fait voir un certain nombre de plans. Ton ami Gomez, déjà mentionné, qui est critique d’art. Républicain espagnol réfugié à New York, il s’angoisse pour son épouse et son enfant restés coincés en France alors que Paris vient de tomber aux mains des Allemands. Puis l’épouse de Gomez avec son bambin, emmerdés au possible sur les routes de France, encombrées de réfugiés, pas tous très honnêtes, fuyant les combats. Puis on rencontre une poignée de bidasses désœuvrés, démobilisés. Il conversent, déconnent et jouent avec leurs zizis dans les champs. Puis on observe presque avec voyeurisme un dénommé Daniel, homosexuel parisien, draguant très explicitement et très ouvertement un jeune homme sur un des ponts de la Seine et finissant par l’amener dans son appartement.

Po-pol: Sérieux?

Ysengrimus: Ah oui, très sérieux. Un très beau plan. Le jeune homme est un déserteur qui doit maintenant se cacher. Tu te doutes que Daniel en profite pour bien fantasmer en sa compagnie. Ensuite, hop, on a une solide scène de guerre. Un petit contingent de soldats français se bat en tiraillant depuis un clocher contre une division d’artilleurs motorisés allemands. Le clocher, méthodiquement canonné, finit par leur tomber sur la tête.

Po-pol: Une vraie scène de guerre, donc.

Ysengrimus: Oui, oui. Et elle n’a absolument rien à envier à Ernest Hemingway. Ensuite, c’est plutôt à John Steinbeck qu’on pense, au moment de la longue dernière séquence. Dans un regroupement de vingt mille prisonniers français, fraîchement parqués dans le camp de Baccarat (Lorraine), des agitateurs communistes et socialistes cherchent difficultueusement à installer la subversion. Ils n’y arrivent pas, les Allemands ne remarquent rien de spécial, et les vingt mille prisonniers finissent par partir pour l’Allemagne en fourgon ferroviaire. L’un d’eux saute du fourgon et se fait tirer comme un lapin. Fin du roman. La cohérence de ces plans épars de récits est en fait assurée par le fait qu’ils nous présentent le sort de personnages qu’on est censé avoir découvert, approfondi et vachement suivi dans les deux tomes précédents de la trilogie Les chemins de la liberté.

Po-pol: Sauf qu’on en a rien à foutre de son esti de trilogie.

Ysengrimus: Tu me le dis. Et on en a pas spécialement besoin, en plus, pour bien sentir ce troisième tome. Le premier tome de ladite trilogie, L’âge de raison, est un des romans les plus crétins que j’aie lu dans ma vie. J’ai pas lu le second tome, Le sursis, parce que la barbe. La mort dans l’âme par contre, est parfaitement autonome et, ma foi, vaut honorablement le détour. Je l’admets la mort dans l’âme moi-même, du reste…

Po-pol: Vous diriez pourquoi qu’il vaut le détour?

Ysengrimus: À cause de son sens très authentique du drame collectif et de la force d’évocation d’une atmosphère. Sartre arrive à nous faire nous placer dans la situation bizarre et décalée des nationaux ordinaires de ce pays qui vient de recevoir d’un coup sec l’immense coup de marteau de la défaite sur la tête. Une sorte de liberté perverse et malsaine s’installe. Rien ne va plus. Rien n’est vrai, tout est permis. Surtout, tout est fucké vu que toute normalité est brisée. On entre dans l’étrangeté de ce moment incongru que l’histoire a furtivement insinué, tout juste entre le choc vif de la défaite et la brutalité frontale et totale de l’Occupation en cours d’installation.

Po-pol: Après la drôle de guerre, la drôle d’armistice.

Ysengrimus: Oui, oui, Po-pol. On peut dire ça comme ça. Je te retrouve bien là. Et Sartre a bien encapsulé ce moment là, fatalement très original. Et, de redécouvrir ce texte, soixante-dix ans après sa rédaction, ne manque pas de sel. C’est comme un crapaud immobile et hiératique au fond d’un terrarium. Tellement convainquant qu’on se dit que, oui, il pourrait encore nous faire un bond dans le visage.

Po-pol: Pas mal. Pas mal. Vous m’intriguez.

Ysengrimus: Veux-tu mon ultime conseil de lecture?

Po-pol: Je vous écoute.

Ysengrimus: Ne lis pas La mort dans l’âme avec un balai intellectuel planté dans le cul, comme en train de lire un crucial roman philosophique, en cherchant les clefs de lecture, la passe substile [sic] de sagesse, la pogne.

Po-pol: Non?

Ysengrimus: Non. Lis le tout simplement comme un de tes romans-savons d’autrefois. Un autre roman de guerre, comme ceux que tu as déjà dévorés. Ton petit prof trop sourcilleux avait tort et tes parents avaient raison contre lui, en ce fameux jour de 1972. Tu avais ramassé ce jour-là, à la tabagie, un roman d’action un peu différent, mais en fait toujours très proche de ce que tu pouvais comprendre. C’est en cherchant trop le grand et lourd message songé sartrien que tu t’es enlisé dans le cloaque-prestige et que tu as raté l’ensemble compact de sensations et d’émotions insolites, inusitées et douloureuses auxquelles on te conviait.

Po-pol: Bon. Je vais le lire.

Ysengrimus: Bonne idée.

Po-pol: Dans une quarantaine d’années… et avec le pseudo Ysengrimus à la clef.

Ysengrimus: Sale mioche.

Po-pol: Vieille barbe.

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France, 1940...

France, 1940…

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Les quarante premières additions aux «Pensées philosophiques» de Diderot

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2019

Denis Diderot

Écrite en 1762, L’Addition aux Pensées Philosophiques de Denis Diderot (1773-1784), fut publié anonymement en 1770 sous le titre Pensées sur la religion. Ce recueil fait suite aux Pensées philosophiques publiées, anonymement aussi, en 1746. Continuant de jouer de l’aphorisme, Diderot nous sert les raisonnements «spontanées» de l’homme simple pensant logiquement, sans malice, et ratiocinant les apories irréconciliables de son éducations religieuse. Manifeste athée en échancrures, ferme et acide, cette présentation syncopée apparaît aujourd’hui comme un texte humoristique pétillant de candeur satirique et d’intelligence, tout en ne perdant rien de la portée critique corrosive qui fit sa force et son immense succès d’époque. Bigots et fidéistes de toutes confessions s’abstenir…

1. Les doutes, en matière de religion, loin d’être des actes d’impiété, doivent être regardés comme de bonnes oeuvres, lorsqu’ils sont d’un homme qui reconnaît humblement son ignorance, et qu’ils naissent de la crainte de déplaire à Dieu par l’abus de la raison.

2. Admettre quelque conformité entre la raison de l’homme et la raison éternelle, qui est Dieu, et prétendre que Dieu exige le sacrifice de la raison humaine, c’est établir qu’il veut et ne veut pas tout à la fois.

3. Lorsque Dieu de qui nous tenons la raison en exige le sacrifice, c’est un faiseur de tours de gibecière qui escamote ce qu’il a donné.

4. Si je renonce à ma raison, je n’ai plus de guide: il faut que j’adopte en aveugle un principe secondaire, et que je suppose ce qui est en question.

5. Si la raison est un don du ciel, et que l’on en puisse dire autant de la foi, le ciel nous a fait deux présents incompatibles et contradictoires.

6. Pour lever cette difficulté, il faut dire que la foi est un principe chimérique, et qui n’existe point dans la nature.

7. Pascal, Nicole, et autres ont dit : «qu’un dieu punisse de peines éternelles la faute d’un père coupable sur tous ses enfants innocents, c’est une proposition supérieure et non contraire à la raison.» mais qu’est−ce donc qu’une proposition contraire à la raison, si celle qui énonce évidemment un blasphème ne l’est pas?

8. Égaré dans une forêt immense pendant la nuit, je n’ai qu’une petite lumière pour me conduire. Survient un inconnu qui me dit: mon ami, souffle ta bougie pour mieux trouver ton chemin. Cet inconnu est un théologien.

9.  Si ma raison vient d’en haut, c’est la voix du ciel qui me parle par elle; il faut que je l’écoute.

10. Le mérite et le démérite ne peuvent s’appliquer à l’usage de la raison, parce que toute la bonne volonté du monde ne peut servir à un aveugle pour discerner des couleurs Je suis forcé d’apercevoir l’évidence où elle est, et le défaut d’évidence où l’évidence n’est pas, à moins que je ne sois un imbécile; or l’imbécillité est un malheur et non pas un vice.

11. L’auteur de la nature, qui ne me récompensera pas pour avoir été un homme d’esprit, ne me damnera pas pour avoir été un sot.

12. Et il ne te damnera pas même pour avoir été un méchant. Quoi donc! N’as−tu pas déjà été assez malheureux d’avoir été méchant?

13. Toute action vertueuse est accompagnée de satisfaction intérieure; toute action criminelle, de remords; or l’esprit avoue, sans honte et sans remords, sa répugnance pour telles et telles propositions; il n’y a donc ni vertu ni crime, soit à les croire, soit à les rejeter.

14. S’il faut encore une grâce pour bien faire, à quoi a servi la mort de Jésus−Christ?

15. S’il y a cent mille damnés pour un sauvé, le diable a toujours l’avantage, sans avoir abandonné son fils à la mort.

16. Le dieu des chrétiens est un père qui fait grand cas de ses pommes, et fort peu de ses enfants.

17. Ôtez la crainte de l’enfer à un chrétien, et vous lui ôterez sa croyance.

18. Une religion vraie, intéressant tous les hommes dans tous les temps et dans tous les lieux, a dû être éternelle, universelle et évidente; aucune n’a ces trois caractères. Toutes sont donc trois fois démontrées fausses.

19. Les faits dont quelques hommes seulement peuvent être témoins sont insuffisants pour démontrer une religion qui doit être également crue par tout le monde.

20. Les faits dont on appuie les religions sont anciens et merveilleux, c’est−à−dire les plus suspects qu’il est possible, pour prouver la chose la plus incroyable.

21. Prouver l’évangile par un miracle, c’est prouver une absurdité par une chose contre nature.

22. Mais que Dieu fera−t−il à ceux qui n’ont pas entendu parler de son fils? Punira−t−il des sourds de n’avoir pas entendu?

23. Que fera−t−il à ceux qui, ayant entendu parler de sa religion, n’ont pu la concevoir? Punira−t−il des pygmées de n’avoir pas su marcher à pas de géant?

24. Pourquoi les miracles de Jésus−Christ sont−ils vrais, et ceux d’Esculape, d’Apollonius de Tyane et de Mahomet sont−ils faux?

25. Mais tous les juifs qui étaient à Jérusalem ont apparemment été convertis à la vue des miracles de Jésus−Christ? Aucunement. Loin de croire en lui, ils l’ont crucifié. Il faut convenir que ces juifs sont des hommes comme il n’y en a point; partout on a vu les peuples entraînés par un seul faux miracle, et Jésus−Christ n’a pu rien faire du peuple juif avec une infinité de miracles vrais.

26. C’est ce miracle−là d’incrédulité des juifs qu’il faut faire valoir, et non celui de sa résurrection.

27. Il est aussi sûr que deux et deux font quatre, que César a existé; il est aussi sûr que Jésus−Christ a existé que César. Donc il est aussi sûr que Jésus−Christ est ressuscité, que lui ou César a existé. Quelle logique! L’existence de Jésus−Christ et de César n’est pas un miracle.

28. On lit dans la vie de Monsieur de Turenne, que le feu ayant pris dans une maison, la présence du saint−sacrement arrêta subitement l’incendie. D’accord. Mais on lit aussi dans l’histoire, qu’un moine ayant empoisonné une hostie consacrée, un empereur d’Allemagne ne l’eut pas plus tôt avalée qu’il en mourut.

29. Il y avait là autre chose que les apparences du pain et du vin, ou il faut dire que le poison s’était incorporé au corps et au sang de Jésus−Christ.

30. Ce corps se moisit, ce sang s’aigrit. Ce dieu est dévoré par les mites sur son autel. Peuple aveugle, égyptien imbécile, ouvre donc les yeux!

31. La religion de Jésus−Christ, annoncée par des ignorants, a fait les premiers chrétiens. La même religion, prêchée par des savants et des docteurs, ne fait aujourd’hui que des incrédules.

32. On objecte que la soumission à une autorité législative dispense de raisonner. Mais où est la religion, sur la surface de la terre, sans une pareille autorité?

33. C’est l’éducation de l’enfance qui empêche un mahométan de se faire baptiser; c’est l’éducation de l’enfance qui empêche un chrétien de se faire circoncire; c’est la raison de l’homme fait qui méprise également le baptême et la circoncision.

34. Il est dit dans Saint Luc, que Dieu le père est plus grand que Dieu le fils, pater major me est. Cependant, au mépris d’un passage aussi formel, l’église prononce anathème au fidèle scrupuleux qui s’en tient littéralement aux mots du testament de son père.

35. Si l’autorité a pu disposer à son gré du sens de ce passage, comme il n’y en a pas un dans toutes les écritures qui soit plus précis, il n’y en a pas un qu’on puisse se flatter de bien entendre, et dont l’église ne fasse dans l’avenir tout ce qu’il lui plaira.

36. Tu es petrus, etc. Est−ce là le langage d’un dieu, ou une bigarrure digne du seigneur des accords?

37. In dolore paries. Tu engendreras dans la douleur, dit Dieu à la femme prévaricatrice. Et que lui ont fait les femelles des animaux, qui engendrent aussi dans la douleur?

38. S’il faut entendre à la lettre, pater major me est, Jésus−Christ n’est pas Dieu. S’il faut entendre à la lettre, hoc est corpus meum, il se donnait à ses apôtres de ses propres mains; ce qui est aussi absurde que de dire que Saint Denis baisa sa tête après qu’on la lui eut coupée.

39. Il est dit qu’il se retira sur le mont des oliviers, et qu’il pria. Et qui pria−t−il? Il se pria lui−même.

40. Ce Dieu, qui fait mourir Dieu pour apaiser Dieu, est un mot excellent du baron de la Hontan. Il résulte moins d’évidence de cent volumes in−folio, écrits pour ou contre le christianisme, que du ridicule de ces deux lignes.

41. Dire que l’homme est un composé de force et de faiblesse, de lumière et d’aveuglement, de petitesse et de grandeur, ce n’est pas lui faire son procès, c’est le définir.

(Denis Diderot, Addition aux Pensées philosophiques, 1762)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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QUARANTE-QUATRE COQUILLAGES DE MÉDITERRANÉE (par Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2019

CHICOREUS CORNUCERVI. Röding 1798. Synonyme : MONODON. 102-114mm. Photo: Allan Erwan Berger

CHICOREUS CORNUCERVI. Röding 1798. Synonyme: MONODON. 102-114mm. Photo: Allan Erwan Berger

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Ysengrimus (Paul Laurendeau): Alors Allan Erwan Berger, vous publiez chez ÉLP éditeur un ouvrage intitulé Quarante-quatre coquillages de Méditerranée. C’est indubitablement le texte passionnant d’un passionné. Parlez-nous donc d’abord un peu de ce qui, en vous, fait de vous un conchyliologue si ardent?

Allan Erwan Berger: C’est la lecture, c’est la découverte de la mer, et c’est le système des récompenses institué par mes parents. Chaque fois que j’avais de bonnes notes à l’école, en fin de mois je recevais un cadeau. Au début ce furent des livres sur les animaux, puis un jour ce fut, dans cette collection, le numéro sur les animaux marins: je découvris la faune magnifique et si étrange, si extra-terrestre, des mondes aquatiques. Au fond des images, comme de petites étoiles posées dans le paysage, apparurent les premiers coquillages de mon existence. Je me mis à rêver d’eux. On m’en offrit un. Puis on m’offrit un livre sur eux, livre qui reste une de mes références car l’auteur a parfaitement su cerner la fascination qui a été exercée sur les humains par ces êtres si particuliers. Il s’agit de Roderick Cameron: Les coquillages, Hachette, 1964, trad. M. Matignon. On y découvre des gravures d’anciens cabinets conchyliologiques des siècles passés: une profusion baroque qui comble l’esprit, et donne soif. Ainsi devins-je collectionneur. Puis, le temps passant, je devins conchyliologue amateur: m’intéressant non plus à la possession des objets, mais à leur étude comparée. Aujourd’hui, je me sépare d’à peu près tout ce que je reçois, enregistrant les nouveaux venus dans un atlas en ligne visité quotidiennement par des nuées de collectionneurs et d’amateurs, et corrigé constamment par les contributions amicales de ceux qui savent quelque chose que je ne savais pas, ou que je savais mal – en ce sens, Internet permet de faire bondir le niveau des connaissances à une vitesse sans mesure avec ce qui se pratiquait au temps des missives en papier, quand les recherches documentaires étaient obligatoirement menées en consultant des réceptacles non interactifs. Donc, je reçois des choses à tomber de ma chaise, j’en garde quelques unes, je relance le reste dans la mêlée. J’ai réussi par conséquent à échapper à la fascination de l’entassement, qui est une avidité sans fond; ceci me permet de rester plus froid, et peut-être alors plus amoureux. Voilà pourquoi je ne me décris plus comme un «collectionneur», mais comme un «conchyliologue amateur», qui agit de toutes ses petites forces dans le registre du dilettantisme cher à Daniel Ducharme.

Y.: Et, disons la chose comme elle est: transmet jubilativement son enthousiasme… Alors dans votre ouvrage on retrouve de magnifiques photos de coquillages. Vous les avez pris vous-même, elles proviennent d’ouvrages savants ou les deux? Comme corollaire à cette question, vous évoquez toutes les plages et fonds marins du monde (monde méditerranéen mais pas seulement) d’où proviennent ces petites merveilles. Elles ont été cueillies par vous, par d’autres, ou les deux? Comment se répartissent les dimensions directes et indirectes du savoir, ici?

A.E.B.: Toutes les illustrations sont de Berger, et sont mises sous licence [CC BY-SA 3.0]. Les coquilles sont soit pêchées par moi (principalement les espèces de faible profondeur), soit par d’autres personnes (principalement les espèces de grands fonds). Mais dans mes tiroirs il y a des choses du monde entier, que je ne peux donc avoir toutes pêchées – il n’y a d’ailleurs pas que des coquilles. Par exemple les deux cornucervi de l’illustration supra ont été récoltés à la limite extrême d’une marée très basse, sur un récif envasé de la région de Dampier, au nord-ouest de l’Australie. Aller jusque là-bas, arracher un permis de pêche, passer par l’intermédiaire d’un commerçant agréé pour faire franchir les douanes à ces deux captures, les faire transiter d’un antipode à l’autre… Autant les commander. De tous temps, les conchyliologues ont reçu l’immense majorité de leurs coquilles sans sortir de leurs chers cabinets. Nous avons ici affaire à une population de cloportes, blanchis à l’ombre des études, qui passent leurs vies le nez dans les écrans et les bouquins, à tapoter sur leurs claviers au milieu des odeurs inquiétantes des coquilles mal vidées qui sèchent sous un bureau, des produits chimiques de fixation, des chairs pourrissantes parfumées à la putrescine tapies dans des placards suspects. J’ai en ce moment un paquet de spécimens récoltés aux Samoa il y a un an, stoppés dans un mélange d’alcools, qui s’impatientent dans la cave, rendant celle-ci aussi charmante à renifler qu’une morgue. Lorsqu’on collectionne des coquilles marines, il est difficile de ne pas répandre une certaine ambiance autour de soi. C’est un combat. Mais pour en revenir aux «plages et fonds marins du monde» que vous mentionnez, cela se réfère aux indications de capture, aux données environnementales, à tout le data sans lequel un item n’est plus rien qu’une enveloppe vide. En sciences naturelles, un item doit transporter avec lui toute son histoire, ce qui permet de comparer celle-ci avec les histoires d’autres items semblables, afin de lever des mystères sur la répartition, l’habitat, l’évolution des communautés, ce qu’elles mangent, ce dans quoi elles se cachent, comment et pourquoi elles se camouflent, avec quoi elles s’associent, quels sont leurs parasites et leurs commensaux.

Y.: Vous mentionnez les commerçants avec lesquels, donc, il faut implacablement composer. Ça semble d’ailleurs être tout un import-export que celui des coquillages. Vous évoquez d’ailleurs à plusieurs reprises, dans votre ouvrage, le peu recommandable impact de connaissance de la dimension commerciale de la conchyliologie. Il semble que certaines «sous-espèces» de coquillages soient littéralement fabriquées plus sous la pression des priorités d’esbroufe marchande que dans une perspective de vraie description biologique. Qu’est-ce que c’est exactement que cette combine?

A.E.B.: C’est tout simplement l’avidité, sous deux formes qui sont complémentaires. L’une agit dans le registre de la construction de la persona, et l’autre dans le registre de l’intérêt vénal. La seconde naît de la première. Il faut d’abord que des collectionneurs ou des conchyliologues se sentent la fringale de publier la description d’un nouveau groupe, que l’on qualifiera, au mépris de toutes les évidences évolutionnistes, de «sous-espèces», pour que les marchands embraient et, sachant pertinemment qu’un bon quart de leurs clients amateurs et amoureux vont se jeter dessus à n’importe quel prix du moment que c’est le plus tôt possible (pour faire les malins auprès des confrères malheureux ou moins argentés), répercutent le nouveau nom dans leurs listes même si celui-ci n’a aucune validité taxonomique. Nous avons donc Machin qui, prenant argument que telle espèce a colonisé un nouvel endroit isolé de son aire naturelle et que, dans ce nouvel endroit, la plupart des spécimens semblent partager des caractéristiques morphologiques légèrement différentes de celles habituellement rencontrées dans l’aire naturelle, en conclut qu’il est fondé à pouvoir inventer un nouveau taxon de sous-espèce qui, puisqu’il sera le premier à le publier, portera son nom d’auteur à lui: Escargotus normalus broceliandensis Berger 2014… sous le prétexte que Berger aurait rencontré, en forêt de Brocéliande, des exemplaires à la spire plus étirée que la normale (ce qu’on trouve partout, mais qu’on trouverait plus souvent à Brocéliande même, dans certains boisés, pour toutes sortes de raisons environnementales qui nous resteront obscures, et de toute façon on s’en fout). À ce compte, les humains des forêts congolaises à faibles ressources alimentaires seront nommés Homo sapiens pygmæus Théodule 1914, tandis que ceux, tout aussi graciles, des déserts d’Afrique du sud seront nommés Homo sapiens kalaharensis Tartempion 2027. C’est faire fi des strictes définitions de l’espèce et de la sous-espèce, pour le plaisir chez l’inventeur d’alimenter sa gloire, et chez les marchands peu scrupuleux de piquer beaucoup de fric à tous les idiots des listes de diffusion. Bof, bof, bof. Un bon collectionneur doit avoir lu Épictète.

Y.: L’intervention humaine tend à bien vous casser les pieds, donc, en matière de coquillages. Les impacts de la susdite intervention humaine ne se restreignent d’ailleurs pas au domaine gnoséologique, il semble bien. Votre ouvrage mentionne à quelques reprises la portée de l’activité maritime humaine sur la vie même des espèces de mollusques. Vous nous parlez de ballasts transporteurs, de cueilleurs de moules comestibles qui, jadis, cassèrent les rochers où elles habitaient au point de bizouner tout un pan entier d’habitat, y compris pour d’autres espèces. Mais comme l’attention de votre travail se concentre en Méditerranée, vous faites fréquemment référence au perçage du Canal de Suez (ayant eu lieu entre 1859 et 1869) entre ladite Méditerranée et la Mer Rouge. Cette intervention humaine d’envergure semble avoir graduellement ouvert un monde de migrations bilatérales inattendues chez la gent coquilleuse de deux petits mondes jadis séparés. Impact positif? Négatif? Mixte?

A.E.B.: Si, de toute évidence, la destruction des rochers est indubitablement un phénomène qu’on peut estimer négatif dans le temps court, immédiat, de la survie d’une espèce, comment juger bien ou mal de l’impact des transports de larves d’un océan à l’autre, puisque toute la géologie méditerranéenne atteste de telles migrations, venues soit du nord soit du sud, en fonction des impacts climatiques? La seule différence entre le bateau-stop et la migration au gré des courants est que la première façon de voyager, «artificielle», se fait de manière quasi instantanée par rapport à la seconde, qui est réputée «naturelle». Puis-je proposer un criterium adossé à la mise en échelle des conséquences de tel ou tel phénomène? Quand des humains décident, sur deux mille kilomètres de côtes, de bousiller des rochers pour récolter des douceurs qu’on vendra bien cher, c’est moche car ça détruit les habitats de centaines de milliards de gens. Mais quand des cargos déversent des larves étrangères dans une mer isolée, ça n’a pas plus d’impact que lorsque des hordes de Blancs bien bondieusards et armés de whisky se déploient dans un pays rempli de bisons et d’indigènes amérindiens qui ne supportent pas l’alcool: lesdits indigènes s’en prennent plein la poire, les bisons sont décimés, mais le monde n’est pas entièrement ravagé. Les chiens de prairie sont toujours là, quelques «indiens» aussi, et ladite prairie se reconstitue cahin-caha sous les sabots des chevaux, nouveaux arrivants. C’est dur, c’est tragique, c’est sale et c’est salaud, mais on peut encore faire à peu près avec. Par contre, quand, dans bien des endroits de l’océan Indien, il devient interdit de ramasser une simple valve de palourde morte depuis vingt ans sous peine d’amende énorme, tandis que pêcher à la dynamite dans les récifs de corail ne coûte que le prix de la corruption des rangers chargés de le garder, alors là on va vers une destruction qui est adossée à une course effrénée: détruire un maximum tant qu’il y a quelque chose à en tirer, et merde aux suivants, on leur glisse une bonne quenelle bien néo-libérale. Autant dire que je ne mets presque pas de différence entre l’autorisation implicite de contourner la loi si on a du fric, et celle de déverser des millions de litres d’eau contaminée dans un océan, que cette eau soit radioactive comme celle de Fukushima, ou qu’elle soit simplement empoisonnée aux nitrates, phosphates et métaux lourds comme celle qui se jette dans le Golfe du Mexique en provenance des égouts nord-américains. Dans le cas des rochers dynamités, de Fukushima ou du Mississippi, l’impact est massif et laissera des traces dans la roche; dans le cas des ballastages, l’impact est combattu, compensé, négocié, et prend un temps considérable avant de faire évoluer les grands ordres. Tout le monde a le temps de s’adapter, et même celui d’entrer en résilience dans les zones où la conflictualité aurait engendré des phénomènes bien véhéments. Des coquillages de la Mer Rouge trouvés en Crète ne sont rien d’autre que de nouvelles occasions de manger des trucs bons avec un peu d’ail et un chouette vin doré; tandis que des thons, pêchés au large de Bornéo, et farcis de particules radioactives, c’est imbattable, c’est incombattable, c’est invivable et ça devient presque irracontable. En outre, quand on retrouve les mêmes au large de San Diego, et que les bébés humains de l’Oregon sont atteints d’hypothyroïdie pour cause de pluies japonaises, on se dit que le bon Dieu a décidé de casser quelques milliards de kilomètres de cailloux pour nous vendre aux restaurants de Satan, et que le volcan de Fukushima vaut bien un lahar des temps préhistoriques, pour ce qui est des génocides. Après quoi l’on reporte son regard sur le Golfe du Mexique, et l’on constate que toute la zone périt sous la pollution nord-américaine, dont le niveau a plus que doublé depuis les années 1950. Ce que montrent les films de Cousteau n’existe souvent plus du tout. La surface en état d’hypoxie et même d’anoxie totale croît chaque année: tout être vivant qui y pénètre meurt sans échappatoire, à part quelques poissons rapides s’ils ont la chance de changer d’avis et de faire demi-tour. Voilà les effets du néo-libéralisme sans frein. Les porte-conteneurs et leurs ballasts sont donc bien inoffensifs en comparaison. Ah, tant que j’y suis, voyons quel est l’impact des vilains collectionneurs sur une pauvre plage innocente: je vous l’apprends, une simple tempête vaut dix ans de cueillette effrénée. Et une petite séance de beach-refreshing (dragage de sable marin extrait au large et répandu sur les plages pour enterrer les paquets de clopes, les crottes de chien et les mégots) ça vaut vingt tempêtes tropicales, plus trois tsunamis et deux tremblements de terre – je me demande si j’exagère assez pour être enfin réaliste?

Y.: En tout cas, ici comme dans votre ouvrage, vous nous montrez bien votre sens des grands cycles. Cette remarquable Méditerranée, notre vedette ici, est un exemple spectaculaire de ces flux de grands cycles, justement, révélés chacun à leur façon, par les séculaires mouvements de mollusques. Montées des eaux, baisses des eaux, hypersalinisations, glaciations, assèchements, engloutissements. Elle en a vécu des aventures macro-géologiques «notre Mer», depuis les temps connus ou supputés. Votre ouvrage fait fréquemment allusion aux variations de cette immense trajectoire stratifiée. Si je vous demandais, sans filet (oui, c’est un calembour…), à vous et à toutes vos petites amies ès savoir les coquilles, de nous résumer en diapo rapides la vie de la Mer Méditerranée des cent soixante millions de dernières années, ça s’esquisserait comment?

A.E.B.: L’Afrique se rapproche de l’Europe, comme une mâchoire qui, pendant au bout du monde, se referme. Pendant tout ce temps le niveau des océans ne cesse de monter et descendre au gré des variations climatiques. L’avant-dernière fois, le niveau a si bien monté qu’il a fracturé le col de Gibraltar, et produit une immense cataracte qui noya la plaine méditerranéenne, à une époque où celle-ci était presque hors d’eau suite à un intense épisode d’assèchement que l’on nomme la crise de salinisation messinienne. Plus récemment, le niveau ayant de nouveau monté au-delà de toute mesure, le col du Bosphore a été recouvert par l’eau, et une autre immense cataracte a creusé des cañons terribles dans les pentes qui menaient aux plaines de l’est, aujourd’hui recouvertes sous ce que l’on nomme la Mer Noire. À cinquante mètres sous le niveau de cette dernière mer, on découvre aujourd’hui des faciès de plages.

Y.: Super. Cela contribue à faire sentir la puissante modestie de l’anecdote aux chèvres chiquant des coquilles de Crète et vous menant à la découverte d’un quai antique en pleine campagne. C’est là un fugitif et étrange moment de quête et de soleil dont vos lecteurs auront la joie de découvrir la teneur empirique (et gnoséologiques). Ces (rares mais savoureux) apartés anecdotiques où vous vous mettez en scène, acteur fouisseur, investigateur, à la fois frondeur et respectueux, à la fois sérieux et folâtre, un peu comme dans votre beau texte liminaire, nous fait rêver à quelque chose comme Les carnets de voyages du conchyliologue amateur qui en voulait. De tels carnets, moins savants, plus émotivement impressionnistes, seraient-ils dans vos cartons pour l’avenir?

A.E.B.: Non. Je verrai dans quelques années. Pour l’instant, je termine un recueil de nouvelles centrées sur la mise en paix du Soi par l’acceptation des souterrains et de leurs vertus, acceptation qui n’a rien d’une fascination évidemment.

Y.: Car ce conchyliologue est aussi spéléologue… Ce sera à lire, ça aussi. Des gens spéciaux, de fait, ces conchyliologues. Voraces mais vachement humains, quelque part… Je pense sans discontinuer à ces douzaines d’entre eux qui se sont mis, lors d’un événement public, à vous aider spontanément, par paquets, à rechercher une petite coquille grosse comme une bille qui venait de rouler au sol et qui fut effectivement sauvée. Oui, des humains hors du commun. Alors, pour conclure sur eux et sur vous, faites nous donc le portrait–robot du conchyliologue amateur contemporain et, dans le même souffle conclusif, pourquoi pas aussi le portrait-robot du lecteur cible de votre ouvrage du jour, tel que vous le concevez, le fantasmez ou le rêvez.

A.E.B.: Des conchyliologues, je n’en connais que par correspondance. Ils m’alertent sur une erreur, me donnent une coquille, me demandent la traduction d’un article ou me supplient de leur filer un spécimen pour leurs études. On s’envoie des bêtes et des messages, des images et des questions. Je questionne beaucoup, ils répondent beaucoup. J’ai de bonnes relations avec le Museum d’Histoire Naturelle de Genève; un mien camarade, collectionneur et conchyliologue amateur, est en très bon termes avec le Museum d’Histoire Naturelle de Paris. Nous avons nos sources! Quant aux collectionneurs, les profils sont très divers. Je fournis en ce moment du sable coquillier à un ami allemand qui adore en extraire les centaines de petites espèces; avec un pinceau fin, une bonne loupe et quelques sachets, un bon saladier de shell grit fait passer l’hiver de la plus tranquille des manières. Un autre camarade m’envoie des images pour mon atlas en ligne. Un troisième m’inonde de ses trouvailles, et je lui envoie en retour un paquet de ce que j’ai reçu par ailleurs et qui me semble devoir l’intéresser. Un quatrième ne saurait concevoir son existence sans écumer telle famille de A jusqu’à Z, et doit impérativement produire les tous premiers articles à chaque nouvelle découverte vraie. Il possède chez lui plusieurs centaines de milliers de spécimens de cette seule famille, et est co-auteur des ouvrages de référence qui s’y rapportent. Comme je me sépare souvent des coquillages que j’ai en trop en les exposant sur un site de vente aux enchères, j’ai pu faire la connaissance de divers types d’acheteurs. Il y a celui qui a aussi peu de sous que moi, et qui établit ses commandes avec les soins les plus minutieux. Il y a ceux qui, loin de tout souci financier, désespèrent tout le monde en posant une enchère qui écrase tout dès le début, bien certains qu’une bonne outrance clôt toujours le bec à la concurrence. Quand deux de ces fauves s’empoignent, le vendeur peut s’attendre à faire un joli gain. L’un de ces grands acheteurs entasse les paquets qu’il reçoit, et m’avoue n’avoir pas le temps de les ouvrir – il anime une émission sur une chaîne de télévision dans le Benelux, ce qui explique sa vie trépidante. Avec beaucoup de ces gens je noue des relations d’amitié ou de camaraderie, basée sur l’estime: leurs études et leurs amours sont respectables, harmonieuses, éclairées et sereines. Ils sont fertiles et m’aident souvent dans mes identifications. Les compulsifs sont rares, et on essaie en général d’établir des circuits parallèles pour éviter qu’ils se manifestent et interceptent. Quant au lectorat rêvé du présent ouvrage, j’imagine avec plaisir qu’il s’agit d’un jeune humain qui, ouvrant au hasard les titres de ce fichier, tombera en arrêt devant une coquille qui lui parlera et lui chuchotera les mille promesses, qui toutes seront tenues, que la mer offre à celles et ceux qui la regardent avec les yeux d’enfants du vieux pêcheur de mon histoire liminaire.

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Allan Erwan Berger (2014), Quarante-quatre coquillages de Méditerranée, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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Ethnocentrisme et NOUVEAU MONDE

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2019

We’re the one for you, New England,
New England Telephone…

Ritournelle commerciale de la compagnie New England Telephone

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Le qualifiant NOUVEAU pour désigner des territoires coloniaux est un petit chef-d’œuvre fin d’ethnocentrisme européen. On sait ça, par principe, mais il faut encore prendre une minute ou deux pour s’imprégner du détail mondial de la chose… Énumérons donc d’abord ladite chose par le menu, avant de prendre la mesure des éléments convergents qui sont, eux, d’une remarquable stabilité. On dénombre donc une bonne vingtaine de vastes territoires (aux noms toujours existants ou disparus) qui, depuis le seizième siècle, furent nommés NOUVEAU ou NOUVELLE QUELQUE CHOSE. Enfin, perso, j’en dénombre une vingtaine. Les voici, en ordre alphabétique (liste non exhaustive, en fait. N’hésitez pas à m’envoyer les vôtres. Noter que les noms de bleds comme Newmarket, New Haven, New Moscow ou La Nouvelle Orléans ne sont pas inclus — on parle ici de territoires coloniaux, pas de villes):

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NOUVELLE-ANGLETERRE (New England): Elle comprend, encore aujourd’hui, le Vermont, le New Hampshire, le Maine, le Massachusetts, le Rhode Island et le Connecticut. Ce sont les six colonies anglaises initiales d’Amérique. Le chef-lieu putatif de cet espace fut longtemps Boston (Massachusetts). Il y eut même, au dix-septième siècle une Confédération de la Nouvelle-Angleterre (New England Confederation). Les lieux-dits Nouvelle Angleterre (en français) et New England sont toujours couramment utilisés aujourd’hui.

NOUVELLE-BRETAGNE (New Britain) Ancien nom (largement approximatif) du Labrador et/ou du Nunavik. Appelée aussi Nouvelle-Galles du Sud (la canadienne, pas l’australienne). Une des îles de Papouasie s’appelle aussi Nouvelle-Bretagne.

NOUVEAU-BRUNSWICK (New-Brunswick): Nommé d’après l’Électorat de Brunswick-Lunebourg, ancien apanage du roi d’Angleterre en terre allemande. Ceci forme la province canadienne contenant la partie la plus importante de l’ancienne Acadie (qui fut découpée en trois tronçons par l’occupant anglais). Inutile de dire que cette province canadienne n’est pas spécialement peuplée d’Allemands.

NOUVELLE-CALÉDONIE (Nouvelle-Calédonie): Nommée, par James Cook, d’après la Calédonie, ancien nom latin de l’Écosse. C’est un petit archipel se trouvant non loin de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Elle est tenue par la France depuis 1853. Comme sa constitution coloniale prévoit un éventuel changement de dénomination du territoire, on lui revendique le nom de Kanaky.

NOUVELLE-ÉCOSSE (Nova Scotia): Elle forme la province canadienne contenant la seconde partie la plus importante de l’ancienne Acadie (qui fut découpée en trois tronçons par l’occupant anglais). Inutile de dire qu’elle n’est pas spécialement peuplée d’Écossais. Noter qu’en anglais on ne dit pas *New Scotland mais Nova Scotia, imposant, de façon hautement inhabituelle, dans l’usage, la tournure latine des vieilles cartes.

NOUVELLE-ESPAGNE (Nueva España): Elle comprenait les Philippines, toute l’Amérique centrale, tout le Mexique, le Texas, la Californie, l’Arizona, le Nouveau-Mexique, le Nevada, le Colorado et l’Oregon. Territoire immense formé principalement de l’Amérique du Nord Espagnole. La notion est de facto disparue en 1821, quand le Mexique est devenu indépendant, fracturant ce vaste ensemble américain en deux tronçons.

NOUVELLE-FRANCE (Nouvelle-France): Elle comprenait l’Acadie, le Canada, les Pays-d’en-Haut et le Territoire de la Louisiane (qui, lui, comprenait l’équivalent de quatorze états américains actuels, le long des rivières Mississippi, Missouri et Ohio). Elle fut dépecée par la conquête anglaise de 1760 (pour la partie Acadie, Canada, Pays-d’en-Haut) et vendue aux américains par Bonaparte en 1803 (pour la partie Louisiane). Le terme Nouvelle-France n’existe plus, sauf en contexte historique.

NOUVELLE-GALLES DU SUD (New South Wales): Nommée d’après la Galles du Sud, lieu-dit non officiel désignant une région du Pays de Galles (Royaume Uni). Elle fut le point de départ du colonialisme anglais en Australie. Il est intéressant de noter que, sur la carte de l’Australie, la Nouvelle-Galles du Sud occupe à peu près le même espace qu’occupe la Galles du Sud sur la carte du Pays de Galles. Ceci dit, il y a eu aussi, fugitivement, une Nouvelle-Galles du Sud au… nord du Canada.

NOUVELLE-GUINÉE (Nueva Guinea): Nommée d’après la Guinée, sur la présomption d’un explorateur espagnol qui crut, à leur couleur, que les insulaires papous étaient du même type racial que les habitants de la Guinée, en Afrique de l’Ouest. C’est l’archipel de Papouasie, en Océanie, dans l’océan Pacifique.

NOUVEAU-HAMPSHIRE (New Hampshire): Nommé d’après le comté de Hampshire (Angleterre). Colonisé depuis 1623, ce fut la première province américaine à déclarer son indépendance de la Grande-Bretagne. Noter que la forme Nouveau-Hampshire apparaît sur de vieilles cartes françaises.

NOUVELLES-HÉBRIDES (Nouvelles-Hébrides): Nommées d’après les Hébrides, îles écossaises. C’est aujourd’hui le Vanuatu, en Océanie.

NOUVELLE-HOLLANDE (Nieuw-Holland): Portion occidentale de l’Australie, elle abritait la colonie néerlandaise qui fit face à la colonie anglaise de Nouvelle-Galles du Sud, installée, elle, de l’autre bord du continent. Les Néerlandais prirent l’Australie en tenaille, au dix-septième siècle, et y installèrent une colonie insulaire à l’est, nommée d’après une de leurs provinces (Nouvelle-Zélande) et une colonie continentale à l’ouest, nommée d’après une autre de leurs provinces (Nouvelle-Hollande). Le nom Nouvelle-Hollande désigna même, pour un temps, l’intégralité du continent australien. Le nom fut abandonné en 1824 par les Britanniques, au profit d’Australie. Il y eut aussi une Nouvelle-Hollande en Amérique du Sud, entre 1630 et 1654. Elle fut conquise et annexée au Brésil par les Portugais.

NOUVELLE-IRLANDE (New Ireland) Une des îles de Papouasie que les explorateurs avaient pris initialement pour une partie de la Nouvelle-Bretagne. Son nom latin fut un temps Nova Hibernia, d’après Hibernia, le nom latin de l’Irlande.

NOUVEAU-JERSEY (New Jersey): Nommé d’après l’île anglo-normande de Jersey (Royaume Uni). C’était initialement des comptoirs néerlandais établis à l’ouest de la rivière Hudson, en face de l’île de Manhattan, tenue, elle aussi, par les Néerlandais au dix-septième siècle. Noter que la forme Nouveau-Jersey apparaît sur de vieilles cartes françaises.

NOUVEAU-LEÓN (Nuevo León): Nommé d’après le Nuevo Reino de León lui-même nommé d’après le Royaume de León (Espagne médiévale — royaume disparu en 1230). Le Nuevo León est un des trente-et-un états des États-Unis Mexicains. Il est intéressant de noter que le Nuevo Reino de León, le territoire administratif de l’Empire Espagnol dont cet état mexicain tire son nom actuel fut donc initialement nommé d’après un royaume européen (le Royaume de León) qui lui-même n’existait plus depuis plus de trois siècles, quand le susdit Nuevo Reino de León fut établi (en 1582).

NOUVELLE-LUSITANIE (Nova Lusitânia): Nommée d’après la Lusitanie (ancien nom du Portugal). Ce nom de Nouvelle-Lusitanie a fugitivement désigné tout le Brésil mais il s’agit en fait surtout de la Capitainerie de Pernambouc. C’est la désignation la plus rapprochée que l’on trouve pour un *Nouveau Portugal. Le nom Brésil s’est cependant imposé tôt, en fait, renvoyant aux essences d’arbres qu’on pouvait extirper de ce territoire.

NOUVEAU-MEXIQUE (Nuevo México): Le Nouveau-Mexique moderne, qui est un état américain, n’est pas nommé d’après le Mexique moderne (qui lui-même prend ce nom en 1821). Les occupants espagnols du Vieux Mexique (désignation qui existe aussi, mais qui est rétrospective) tenaient en sujétion les mexicains (mexicas, c’est-à-dire les Aztèques). Ils crurent qu’au nord du vieux pays mexicain, de l’autre bord du Rio Grande, se trouvaient de nouveaux territoires aztèques ou mexicains, opulents et disponibles. Ils parlèrent donc, dès 1563, d’un Nouveau-Mexique. Ils n’y trouvèrent aucun Aztèque mais le nom resta.

NOUVELLE-NÉERLANDE (Nieuw-Nederland): Entre 1614 et 1674, une importante colonie néerlandaise (capitale: La Nouvelle-Amsterdam) se trouvait dans les états actuels de New York, du New Jersey, du Delaware (et partiellement en Pennsylvanie et au Connecticut). On parlait usuellement de New Netherland en anglais mais plutôt de Nouvelle-Hollande en français (à ne pourtant pas confondre avec les colonies du même nom en Australie et au Brésil). Les noms latins de cette colonie sont assez intéressants aussi: Nova Belgica ou encore Novum Belgium. Les anglais la combattirent rudement et la rayèrent définitivement de la carte coloniale en 1674.

NOUVELLE-PROVIDENCE (New Providence): Île des Bahamas qui s’appelait initialement Providence et qui fut renommée New Providence pour la distinguer d’une île nicaraguayenne portant elle-même le nom de Isla de Providencia et qu’on appelle parfois, rétrospectivement, en anglais Old Providence.

NOUVEAU-QUÉBEC (Nouveau-Québec): C’est l’ancien nom de l’immense territoire nord du Québec, utilisé notamment avant que le Labrador ne soit unilatéralement annexé à Terre-Neuve en 1927. Ce nom a fini par disparaître au profit de Nunavik.

NOUVELLE-SUÈDE (Nya Sverige): C’était une colonie suédoise qui s’installa en 1638 dans l’embouchure de la rivière Delaware. Les Suédois eurent une notable présence américaine dont le fait d’arme le plus spectaculaire est celui d’avoir été le premier envahisseur euro-américain à acheter officiellement l’île de Manhattan à la nation aborigène locale pour une pile de sacs de blés. Au Delaware, la Nouvelle-Suède disparut quand elle fut absorbée par la Nouvelle-Néerlande, en 1655.

NOUVELLE-YORK (New York): Nommée d’après York, siège du comté du Yorkshire (Angleterre). On fera observer qu’ici, on nomme d’après un bled et non d’après un comté (autrement, on aurait eu *New Yorkshire comme on a eu New Hampshire). Noter que la forme Nouvelle-York apparaît sur de vieilles cartes françaises. Je retiens ce nom de ville ici parce qu’il est aussi le nom d’un état américain majeur, l’ancien cœur de la Nouvelle-Néerlande. Après avoir été pris, une première fois, aux Néerlandais, en 1667, le territoire fut alloué par le roi d’Angleterre au duc d’York.

NOUVELLE-ZÉLANDE (Nieuw-Zeeland): Nommée d’après la province de Zélande (Pays-Bas). Ce duo d’îles pris initialement par les Néerlandais, au dix-septième siècle, puis conquis par les Britanniques est aujourd’hui un pays d’Océanie. Notons qu’il porte aussi un nom maori: Aotearoa.

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Alors maintenant, parlons d’abord des phénomènes marginaux ou anecdotiques. Ce sont les cas où le terme NOUVEAU catalogue un territoire limitrophe, auquel il faut faire allusion pour implicitement l’annexer ou s’en démarquer: Nouveau-Mexique, Nouvelle-Providence, Nouveau-Québec. C’est Nouvelle-Providence qui est le plus anecdotique des trois, l’île ayant, en plus, été renommée en se faisant ajouter le qualifiant Nouvelle. D’autre part, la Nouvelle-Guinée est un cas unique aussi, carrément bizarre et incongru, puisque la Papouasie y est littéralement donnée comme une version littéralement nouvelle de la Guinée, pour des raisons dont l’ethnocentrisme est patent. L’état mexicain du Nuevo León se rapproche, quant à lui, du modèle dominant (se nommer d’après un territoire européen dont on revendique l’héritage) mais il est marginal, voire incongru, vu que son désignatif renvoie à un royaume qui était déjà disparu depuis des siècles, au moment de la dénomination initiale. En retirant ces cas marginaux ou anecdotiques, on se rapproche de la fonction symbolique et sémiologique stable du désignatif NOUVEAU ou NOUVELLE QUELQUE CHOSE qui est de nommer d’après un territoire européen contemporain de la dénomination, choisi, dans le terroir du colonisateur, pour sa charge symbolique (générale ou particulière) et ce, en toute ostensible indifférence envers les réalités toponymiques et ethnoculturelles locales.

Arrivons-en alors aux espaces coloniaux mondiaux où a fleuri le NOUVEAU. La démarcation est ici criante. Rien en Afrique, rien en Asie et, évidemment, rien en Europe. Les deux cibles de choix pour ce mode très particulier de toponymie invasive furent quasi exclusivement l’Océanie et les Amériques. Voyons d’abord la première (je ne parle plus des cas atypiques déjà mentionnés au paragraphe précédent). L’Océanie hérite de: Nouvelle-Calédonie, Nouvelle-Galles-du-Sud, Nouvelles-Hébrides, Nouvelle-Hollande, Nouvelle-Irlande, Nouvelle-Zélande. Mazette, le beau cas! On a ici que des noms de provinces, de régions, ou de sous-régions. Aucune grande entité nationale colonialiste d’époque ne semble avoir souhaité se renouveler en Océanie.

Et nous atterrissons finalement devant le terrain de jeu privilégié du NOUVEAU: le ci-devant Nouveau Monde. Alors donc, dans les Amériques, on retrouve, en pagaille, comme pour l’Océanie, des noms de provinces, de comtés, de région, ou de sous-régions: Nouvelle-Bretagne, Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse, New–Hampshire, Nouvelle-Hollande, New-Jersey, New-York. Il s’agit encore, massivement, de dénommer selon le terroir anecdotique d’origine de telle ou telle figure coloniale.

Mais finalement, on va constater que les six grands occupants euro-américains ont tous été prêts à ouvertement (et souvent fort anciennement) engager le nom prestigieux de leur espace national strict dans une dénomination Nouveau-quelquechosesque désignant (exclusivement ou non, principalement en tout cas) leurs possessions américaines. Cette toponymie sciemment néonationale concernera donc, par ordre croissant de puissance: les Suédois (Nouvelle-Suède), les Néerlandais (Nouvelle-Néerlande), les Français (Nouvelle-France), les Portugais (Nouvelle-Lusitanie), les Espagnols (Nouvelle-Espagne), les Anglais (Nouvelle-Angleterre). Six occupants euro-américains sur six ont donc choisi de porter ce coup toponymique aussi hasardeux que majeur et fumant, avec le nom de leur cher pays. Il n’est pas spécialement évident qu’ils se soient singés entre eux, en plus, mais allez savoir… En tout cas, sur cette question dénominative, tout le monde est logé à la même enseigne. Voilà un autre indice, si nécessaire, du fait que le colonialisme euro-américain, c’est ôte toi de là que je m’y mette, kif-kif bourricot, du pareil au même et que passer d’une nation à l’autre, en ces matières, c’est jamais que chipoter dans les nuances du crime. Il est quand même passablement spectaculaire de mater ce fait incroyablement stable et cela oblige à finalement regarder en face la fonction sémiologique radicalement effective de cette dénomination de Nouveau Monde: nier explicitement qu’il y ait eu quelqu’un d’autre qui vivait là avant.

Cette propension effaceuse et négatrice (le fin du fin de l’ethnocentrisme, vous ne me direz pas) va tapageusement se perpétuer quand les puissances coloniales vont, en plus, se mettre à se trucider entre elles. Éliminée la Nouvelle-Suède, plus rien de nouveau ne subsiste. Éliminée la Nouvelle-Néerlande, on troque New-Amsterdam pour New York et on continue. Dépecée la Nouvelle-Espagne et Mexique, Californie, Arizona, Texas etc prennent leur place, chacun dans son coin. Dépecée la Nouvelle-France et l’Acadie se trouve submergée de Nouveau-Brunswick et de Nouvelle-Écosse (toujours pour nier qu’il y avait quelqu’un là avant). Reste finalement au sommet du tas, la Nouvelle-Angleterre, ni plus fine ni moins fine que tous les autres, seul nouveau colonisateur disposant encore du lieu-dit néonational le désignant dans les Amériques. Parlant.

On mentionnera en conclusion, crucialement, les manifestations de résistances culturelles qui commencent solidement à pointer face à tout ce faux nouveau. Des territoires plus anciens recouvrent leur nom d’origine ou le revendiquent: Acadie (Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse auxquels s’ajoute l’Île-du-Prince-Édouard), Aotearoa (Nouvelle-Zélande), Kanaky (Nouvelle-Calédonie), Nunavik (Nouvelle-Bretagne, Nouveau-Québec), Papouasie (Nouvelle-Guinée), Vanuatu (Nouvelles-Hébrides). Que dire de plus?…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Sur la RÉFUTATION DE L’ÉCLECTISME de Pierre Leroux (1839)

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2019

CRAZY PATCHWORK de Sharon Boggon

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On part d’une critique formulée, il y a cent-quatre-vingts ans, dans les premières décennies du dix-neuvième siècle, par le philosophe déiste et socialiste Pierre Leroux (1797-1871) à l’encontre de la philosophie institutionnelle française, représentée alors par l’école psychologisante de Victor Cousin (1792-1867). Ce dernier, philosophe de la chaire, universitaire bon teint, est un bidouilleur patenté qui varnousse pompeusement entre la gauche socialisante et la droite cléricale. Pas vraiment aligné, finasseur, verbeux mais globalement superficiel, il pêche de ci de là des idées philosophiques qui le bottent chez les grands philosophes de son temps et il en fait de la soupe. Après l’avoir personnellement rencontré outre-Rhin, Hegel a dit de Victor Cousin qu’il faisait ses commissions philosophiques en Allemagne. Ledit Victor Cousin a cependant aussi picoré chez Descartes, chez Locke, chez Malebranche, chez Condillac etc… sans jamais vraiment systématiser… ou même radicalement comprendre ce qu’il reprenait aux auteurs qu’il traduisait, glosait ou fréquentait. Aussi, comme il n’avait pas de système de pensée très original ou très précis, son adversaire idéologique Pierre Leroux le voyait, en fait, comme rien d’autre qu’une sorte de crypto-sceptique.

Il [Victor Cousin] est sceptique en effet, et jamais en vérité on ne le fut davantage. Seulement il n’ose pas le dire; en quoi il a vraiment tort, car il faut toujours paraître ce qu’on est. Mais, réduit à l’impuissance de comprendre la raison des diverses philosophies, il a fait de cette impuissance même un système, et il a appelé cela éclectisme. Dans sa bouche, ce mot équivaut donc à cette proposition: Il y a fatalement quatre systèmes de philosophie qui comprennent tous les systèmes, et qui sont également légitimes, savoir: le matérialisme, le spiritualisme, le mysticisme, et le scepticisme; prenez celui que vous voudrez, et ne m’en demandez pas davantage.

Pierre Leroux, Réfutation de l’éclectisme, 1839, p 273.

On se retrouve donc avec une philosophie de la picosse magasineuse. On ramasse ce qui fait notre affaire et on l’organise grosso modo, pour le show institutionnel, sans trop s’inquiéter des contradictions internes que ça charrie. En cordant linéairement ensemble ce que Pierre Leroux appelle quatre systèmes divergents nécessaires (le matérialisme, le spiritualisme, le mysticisme, et le scepticisme), on restreint la complexité du déploiement philosophique, on écrase des nuances cruciales, on interrompt le débat trop vite, en enchevêtre des problématiques, on fait du cherry-pick en se pensant intelligent, alors qu’en réalité, on produit à la fois de l’esquinte douloureuse et du mélange confus. Pour remettre (brièvement) ces quatre catégories —quatre désignations de courants philosophiques, en fait— en bon ordre, il faut rajouter celles qui manquent et remettre en place un certain nombre de niveaux étagés de la pensée fondamentale (ceci n’est en rien exhaustif — j’ai mis les catégories de Victor Cousin en gras italique, pour bien faire sentir l’effet de saupoudre éclectique):

 Au niveau de la philosophie ontologique (doctrine de l’être), le Matérialisme s’oppose en fait à l’Idéalisme (ce que Cousin appelle Spiritualisme). La question posée est alors celle de savoir si le monde matériel détermine le monde idéel ou spirituel (c’est la position du Matérialisme) ou si le monde idéel (ou spirituel) détermine le monde matériel (c’est la position de l’Idéalisme). Ceci est le débat ontologique fondamental de toute l’histoire connue de la philosophie et, de ce fait, cela sert d’assise à toute autre facette pouvant figurer dans un système de pensée fondamentale, vernaculaire ou savant.

Au niveau de la philosophie gnoséologique (doctrine de la connaissance), le Rationalisme s’oppose au Mysticisme (qui, lui-même, n’est jamais qu’une forme restreinte d’Irrationalisme). La question posée est alors celle de savoir si la connaissance de ce qui n’est pas immédiatement perceptible doit reposer sur des démonstrations corrélantes, éventuellement vérifiables (c’est la position du Rationalisme, comme doctrine mobilisant la Rationalité) ou sur des pulsions certifiantes de l’affect, ou encore des croyances traditionnellement reçues, mais invérifiables (c’est la position de l’Irrationalisme, prenant des dimensions de Mysticisme s’il se formule dans le cadre spécifique de certains dispositifs religieux restreints).

Au niveau de l’attitude critique (qui n’est jamais qu’un des segments de la gnoséologie), le Dogmatisme (il est possible de tout savoir vu que, justement et incidemment, je sais tout — on notera que le Mysticisme incorpore habituellement un forte tendance dogmatique) s’oppose au Scepticisme (mal préparé, je doute de tout, donc je ne sais rien et, en fait, je crois qu’on ne peut pas vraiment connaître les choses). Ces deux postures sont à renvoyer dos à dos, au profit d’une attitude dialectique tierce, concernant le mouvement contradictoire de la progression historique et collective de la connaissance (tout peut s’apprendre, rien n’est inconnaissable en soi, mais l’on ne sait pas tout encore, donc il faut prévoir que nos systèmes seront amplement à revoir).

Bon, je vais éviter de m’étendre. En effet, pas besoin de touiller la tradition philosophique très longtemps pour s’aviser du fait que ces ci-devant quatre systèmes divergents nécessaires (le matérialisme, le spiritualisme, le mysticisme, et le scepticisme) de Victor Cousin sont disposés, côte à côte sur une tablette, chez lui (en attendant d’être intempestivement immergés dans la soupière). Cela se joue de façon parfaitement lacunaire, bizounée et incohérente. Mais laissons plutôt Pierre Leroux continuer de s’insurger et d’exprimer son agacement.

De l’idée même de l’éclectisme comme moyen d’arriver à la vérité.

L’éclectisme système, consistant dans la constatation de quatre systèmes divergents nécessaires, est une si énorme absurdité que ni M. Cousin ni ses élèves n’ont pu s’y tenir. Aussi n’est-ce réellement pas à titre de système, mais plutôt à titre de méthode, que l’on a répété le mot d’éclectisme après M. Cousin. Lui-même, en 1829, après ses Préfaces et ses Cours, en est venu à déserter l’idée de système pour définir l’éclectisme une sorte de tentative d’accommodement entre des idées diverses. «Qu’est-ce que l’éclectisme» dit-il en tête du Manuel de Tennemann; «c’est ne repousser aucun système, et n’en accepter aucun en entier; négliger ceci, prendre cela, choisir dans tout ce qui parait vrai et bon, et par conséquent durable. Il est évident que chacun des systèmes que nous ont légué les dix-septième et dix-huitième siècles (systèmes aussi anciens que la philosophie et inhérents à l’esprit humain) n’est pas absolument faux puisqu’il a pu être; mais il est de toute évidence aussi que nul de ces systèmes n’est absolument vrai, puisqu’il a cessé d’être, à l’encontre de la vérité absolue, qui, si elle paraissait, éclairerait, rallierait, soumettrait toutes les intelligences.» Voilà donc, en 1829, M. Cousin qui reconnaît qu’il y a une vérité qui pourrait rallier les intelligences. Que devient, je le demande, son système de la nécessité absolue des quatre systèmes?

Considéré comme méthode, l’éclectisme ne supporte pas l’examen. Car pour choisir entre plusieurs systèmes, il faut avoir un motif de choisir, c’est-à-dire qu’il faut savoir d’une certaine façon ce que l’on cherche. M. Cousin lui-même a reconnu quelque part cette vérité: «Pour recueillir et réunir les vérités éparses dans les différents systèmes,» dit-il (Préface de 1826), «il faut d’abord les séparer des erreurs auxquelles elles sont mêlées; or pour cela il faut savoir les discerner et les reconnaître; mais pour reconnaître que telle opinion est vraie ou fausse, il faut savoir soi-même où est l’erreur, et où est la vérité; il faut donc être ou se croire déjà en possession de la vérité, et il faut avoir un système pour juger tous les systèmes. L’éclectisme suppose un système déjà formé qu’il enrichit et qu’il éclaire encore.» Malheureusement pour l’éclectisme de M. Cousin, son système consistant dans la nécessité de l’existence et du développement de plus en plus large de quatre systèmes inconciliables puisqu’ils sont nécessaires, il s’ensuit que M. Cousin est vraiment incompréhensible lorsqu’il parle de conciliation entre les systèmes!

Qu’est-il donc résulté de tant de contradictions? C’est que le public n’a entendu par éclectisme qu’une disposition à accepter indifféremment toutes sortes d’opinions. «L’éclectisme» dit un disciple de cette école, «s’applique aussi au goût tant physique qu’esthétique. Un gastronome qui, acceptant les jouissances de quelque part qu’elles lui viennent, ne dédaigne pas un mets par la seule raison qu’au lieu d’être un produit de la cuisine française, il appartient à la cuisine anglaise, italienne, espagnole, mérite la qualification d’éclectique, aussi bien que le littérateur qui, sachant bien qu’aucune nation n’a le monopole du génie des lettres ou des arts, et que les formes de la beauté peuvent varier, admet des genres divers, Shakespeare et Corneille, Racine et Schiller, Voltaire et Milton, à condition seulement que ces genres soient raisonnables et dignes d’intérêts. On connaît le charmant dessin de Charlet qui exprime ainsi cette idée:Déjeunons avec le classique et soupons avec le romantique: il y a d’excellents morceaux à manger dans les deux écoles (Encyclopédie des gens du monde.

Je ne connais pas, en effet, une meilleure définition de l’éclectisme.

Pierre Leroux, Réfutation de l’éclectisme, 1839, pp 261-263.

 Méfions-nous, si vous le voulez bien, des exemplifications (littéraires ou gastronomiques) un peu trop digestes. Comme philosophe —et comme philosophe strictement—, il faut bien voir comment Victor Cousin en est venu à ce genre de conception picosseuse et touristique de la philosophie. Il est une sorte de compilateur scolaire. Il a traduit des grands philosophes, glosé des grands philosophes, rencontré, même, des grands philosophes. Il a magasiné la philosophie comme on magasine de la bouffe, justement (sans s’en méfier, lui, de cette analogie comportementale). Or, ça marche pour la bouffe, justement, cette attitude. Il n’y a rien de nocif à tout essayer, en gastronomie. Cette dernière est une discipline pratique, concrète et empirique. On peut goûter des mets achevés, dans l’ordre ou dans le désordre, cela ne nous tuera pas car, en cuisine et en gastronomie, si tout n’est pas obligatoirement harmonieux, tout est nécessairement comestible. Les erreurs, les maladresses, sont donc soit voulues, soit hardies, soit innocentes. Et les possibilités d’empoisonner sont beaucoup plus rares que les possibilités de dissoner. C’est cela —cette sérénité multidirectionnelle du goûteur— qui épuise rapidement la métaphore culinaire en matière de pensée fondamentale.

C’est que, sur la question des catégories fondamentales, justement, l’erreur radicale de Victor Cousin consiste à partir des philosophes et à aller (dans un contexte de traduction textuelle, de dissertation universitaire, ou de rencontre mondaine) à la pêche aux choses intelligentes, donc aux catégories (qui passeront par là, si tant est). Or, en bonne méthode, il faut faire exactement le contraire: il faut partir des questions fondamentales (qui, elles-mêmes, émergent du monde) et aller, par la suite, plus tard, à la pêche aux philosophes ayant, au cours du développement des crises historiques, abordé les problèmes qu’elles nous posent, ces idées problématiques de fond. Le principe de départ ne doit pas être une démarche (scolaire, notamment) de collection de penseurs intelligents, de grosses bolles, d’amis savants, de grands sages (et, corollairement, de leurs conceptions philosophiques) mais bien un travail de synthèse philosophique (et, corollairement, l’approche des cohortes de penseurs ayant militer pour les idées incorporées au sein de notre synthèse). C’est de cette façon qu’il faut renouveler la pensée, tant dans l’empirique que dans le logique.

Oui, il doit y avoir un nouvel instrument logique, un nouvel organum, comme parlent Aristote et Bacon. Mais son nom est SYNTHÈSE, et non pas éclectisme. Il ne consiste pas à opérer mécaniquement pour ainsi dire sur les idées; mais il consiste à recueillir la vie cachée sous les idées, pour faire revêtir à cette vie d’autres idées, pour lui donner une nouvelle forme, une nouvelle manifestation.

Pierre Leroux, Réfutation de l’éclectisme, 1839, p 264.

Le ferment critique sous-tendant l’ouvrage Réfutation de l’éclectisme va beaucoup plus loin que le simple rapport de force, daté lui, entre Pierre Leroux et Victor Cousin. Il y a ici, sur la question de l’éclectisme et de la dialectique problématique de l’esprit de système, une crise gnoséologique permanente qui traverse radicalement l’intégralité de l’attitude philosophique et des méthodes (spéculatives ou heuristiques) s’y rattachant.

Aussi, restons à la fois modestes et prudents… comme le serait, éventuellement, je sais pas, moi… un automobiliste éléphant.

Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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PARIS SOUS LES VAGUES (Tancrède Bouglé)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2019

Paris-Bougle

Paris, Union Européenne, an de grâce 2106 (datation approximative). La devise de la Ville-Lumière est bien toujours Fluctuat nec Mergitur et son symbole iconique est bien toujours le petit bateau. Sauf que le bateau en question, par les temps troubles qui courent, c’est en fait la galère. Pour des raisons à la fois climatiques et historiques, les Pays-Bas ont été submergés sous l’Atlantique. Une portion significative de la Hollande, de la Flandre, de la Wallonie, du Bénélux, de tout ce qu’on voudra, dans ce coin là de l’Europe, dort désormais sous une mer battante. Dans la mouvance de cette tragédie irréversible, un flux massif de réfugiés s’est replié sur Paris, avec le débordement de troubles sociaux et de tensions humaines que cela implique. Les dirigeants sont aux abois. Paris vit dans le souvenir cuisant et inquiétant d’une période de son histoire récente qu’on nomme les Grandes Paniques. Un espace urbain socialement dissident et sociologiquement marginal, la Zone, se développe, avec sa culture spécifique, ses luttes, ses espoirs, sa logique propre. Les armes à la main et la trouille au ventre, les hommes et les femmes qui y galèrent luttent autant pour assurer leur survie que pour fonder leur compréhension du monde. C’est la pauvreté la plus noire. Toutes sortes de prophètes de toc cherchent à embringuer les paumés et l’un d’eux, c’est Lui, Celui que l’on ne désigne que par des pronoms avec lettres majuscules. Lui, Il diffuse une pensée particulièrement insidieuse, pernicieuse et efficace. C’est que Lui, Ses prophéties reposent sur un savoir occulte et torve mais sûr, fondé. C’est que Lui seul comprend profondément les forces en présence, et sait mobiliser à Son avantage, la mystérieuse culture troglodyte qui, des entrailles les plus profondes de Paris, gère la vie de la ville (au sens littéral, organique, comme épidermique). C’est que quelque chose d’innommable au fin fond vibre de cette autonomie mystérieuse, mal connue, profonde et tutélaire qui a fait de la plus belle ville du monde le plus séculaire des monstres.

Notule de l’auteur:

Pourquoi est-ce toujours New-York ou Los Angeles, parfois Londres, qui est malmené et détruit? Pourquoi pas la France? Pourquoi pas Paris? Ne sommes-nous pas assez bien pour être attaqués? C’est de là qu’est parti Paris sous les Vagues. Rendons à Paris sa vie! La ville doit vibrer, s’écrouler, se rebatir pour vivre à nouveau.

L’autre pilier de Paris sous les Vagues est cette question: que se passerait-il si le Benelux était englouti sous les eaux, où iraient les réfugiés? Que feraient-ils? Comment les accueillerait-on? Le monde continue à avancer autour de Paris, on inaugure l’ascenseur orbital, les colons arrivent sur Mars et pourtant le ghetto reste bloqué.

Une jeunesse shootée à la poudre et à la kalash, montée aux beats infernaux de caves obscures. Ils devront bientôt décider. Attendent-ils le changement ou grimperont-ils aux barricades pour forcer le destin et révéler les secrets de Paris? C’est ça Paris sous les Vagues!

Tancrède Bouglé

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Tancrède Bouglé (2014), Paris sous les vagues, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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L’ÉDUCATION SENTIMENTALE de Gustave Flaubert (1869). Dissection d’un lot de fantasmes masculins

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2019


Nous ne pouvons nous appartenir…
Madame Arnoux
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Il y a cent cinquante ans paraissait L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert. Déjà plus vraiment Balzac et/mais pas encore exactement Zola, Flaubert nous installe dans l’évocation d’événements qui ont déjà deux bonnes décennies d’âge quand il prend la plume pour en traiter. Nous sommes dans les dernières années de la Monarchie de Juillet. Le jeune Frédéric Moreau est un étudiant en droit originaire de Nogent qui touche assez tôt un héritage d’un vieil oncle. Cela va lui permettre de jouer les mondains parisiens papillonnants. Son éducation sentimentale va alors se configurer entre quatre femmes, les quatre points cardinaux du tout armaturé de la fantasmatique masculine. Et j’ai nommé:

Madame Marie Angèle Arnoux: L’amour absolu et impossible. Le personnage de Frédéric Moreau prend vie quand il rencontre Madame Arnoux, au tout début du roman. C’est la fameuse scène culte dans le bateau de transport, en ouverture. Comme Madame Arnoux est mariée et a deux enfants, notre passion unilatérale rend assez vite une sorte de drôle d’odeur insidieusement œdipienne. Surtout que le mari Arnoux va vite établir des rapports étroits, tonitruants et ostensibles avec Frédéric, notamment pour lui sauter du fric afin de financer ses diverses combines commerciales. Notre jeune homme, lui, entretient ses liens mondains avec les Arnoux, strictement pour voir Marie, même fugitivement. Et il se pâme à tous les coups et, franchement, je le comprends. J’ai gardé un rapport très senti à ce type de pâmoison que nous suscite la femme absolue de notre entrée dans l’âge adulte. Elle reste avec nous, pour toujours.

Mademoiselle Élizabeth Olympe Louise Roque: Le raisonnable parti provincial. Frédéric a connu cette petite voisine enfant. C’est la payse paysanne vive et joyeuse. Son père est un cultivateur prospère, bon ami et bon voisin de la mère de Frédéric. Le mariage mettrait Frédéric à la tête d’un excellent fermage mais… pas à Paris, naturellement. Louise grandit et gagne en charme. Son amour pour Frédéric grandit avec elle. C’est indubitablement la plus entichée du lot. Ce serait la petite femme parfaite, fidèle, assidue, docile, aimée et respectée de maman Moreau. Évidemment, Flaubert trouve moyen de mettre les toilettes mal ficelées de Louise en contraste avec celles, altières et opulentes, des dames Arnoux et Dambreuse. Éclipsée par nos grandes donzelles de la Ville Lumière, notre petite nogentaise se fait traiter par Frédéric de «laideron». Franchement, perso, je trouve que c’est pas sport pour Louise, qui est pas si mal que ça, en fait.

Mademoiselle Rosanette Bron, dite la Maréchale: Le choix sensuel et libertin. C’est la fille de vie. Son charme est réel et ses atouts sont indubitables. On lui doit d’ailleurs beaucoup narrativement car elle traîne Frédéric dans toutes sortes de fêtes bigarrées semi-orgiaques qui nous donnent à nous aviser du fait qu’on restait pas niaiseux longtemps dans le Paris aristo-bourgeois des années 1840. Frédéric fait croûter une peinture torride de Rosanette par le peintre Pellerin et, évidement, certaines des autres dames du présent brelan vont trouver moyen de voir le tableau chez Frédéric. Madame Arnoux va elle-même voir Frédéric déambulant avec Rosanette dans Paris… et n’en rentrera que plus profond dans sa coquille. Comme si le sac de nœuds était pas assez serré comme ça, le mari Arnoux est un des nombreux amants payants de la Maréchale, ce qui n’arrange rien dans le treillis des jalousies et/ou des combines de fric.

Madame Dambreuse: La riche parisienne garante d’accession. À ma connaissance, on ne lui connaît pas de prénom. Épouse d’un gros banquier légitimiste qui détient une fortune de trois millions de francs, elle est raffinée, élégante, pas trop mijaurée et rompue au tout de l’exercice mondain. Elle représente, pour Frédéric, le fantasme kaléidoscopique de la vie de pacha et de l’accession aux très hautes sphères sociales. Le banquier finit par mourir de mort subite et la veuve Dambreuse devient ouvertement un parti possible pour Frédéric. Manque de bol car, entre-temps, il s’est promis à Louise, a fait un babi illégitime à Rosanette et aime passionnellement Madame Arnoux. Or, soucieuse de la préservation de son amour propre, notre matoise veuve Dambreuse a toutes les ressources imaginables pour faire surveiller son petit Frédéric et bien emmerder les autres femmes qu’il a l’outrecuidance d’oser approcher, fréquenter ou aimer.

Deux autres entités cruciales vont jouer un rôle implacable dans cette œuvre sous-titrée Histoire d’un jeune homme: le fric et la révolution de 1848. Dans un style parfaitement français, Frédéric va nous donner à nous dépiter de son accumulation de coups financiers loupés. Un peu comme chez Balzac, on se fait amplement bassiner par les milliers de francs de rente, les héritages, les ventes de fermes, les lettres de changes, les plis notariés, les reconnaissances de dettes, les baratins à rallonges pour pas rembourser, les visites d’huissiers, les coups spéculatifs tordus, le train de vie somptuaire semi-absurde, et les gros biftons verrouillés dans des cassettes ou des petits secrétaires fragiles. D’autre part, dans un style quasi-proto-hollywoodien, on va nous faire graduellement monter, comme un feu de haut fourneau, la grande révolution de 1848, qui mit définitivement fin à la monarchie en France. Tous les hommes de l’entourage de Frédéric vont s’y trouver engagés, dans un camps ou dans l’autre… sauf Frédéric lui-même, bien trop affairé à se prendre la tête, dans des décors paisibles et bucoliques, avec ses histoires de femmes. La révolution de 1848, un des événements historiques les plus cruciaux du 19ième siècle européen, servira de toile de fond à ses baguenaudes de cœur. Allez, un petit échantillon quand même, qui honore mademoiselle Roque bien plus que Flaubert n’ose le dire, tout en tenant bien compte des nuages lourds s’accumulant sur Paris. Louise et Frédéric se promènent au champ, à Nogent

   Elle avait dans ses cheveux rouges, à son chignon, une aiguille terminée par une boule de verre imitant l’émeraude; et elle portait, malgré son deuil (tant son mauvais goût était naïf), des pantoufles en paille garnies de satin rose, curiosité vulgaire, achetées sans doute dans quelque foire.
    Il s’en aperçut, et l’en complimenta ironiquement.
— Ne vous moquez pas de moi! reprit-elle.
    Puis, le considérant tout entier, depuis son chapeau de feutre gris jusqu’à ses chaussettes de soie:
— Comme vous êtes coquet!
    Ensuite, elle le pria de lui indiquer des ouvrages à lire. Il en nomma plusieurs; et elle dit:
— Oh! comme vous êtes savant!
    Toute petite, elle s’était prise d’un de ces amours d’enfant qui ont à la fois la pureté d’une religion et la violence d’un besoin. Il avait été son camarade, son frère, son maître, avait amusé son esprit, fait battre son cœur et versé involontairement jusqu’au fond d’elle-même une ivresse latente et continue. Puis il l’avait quittée en pleine crise tragique, sa mère à peine morte, les deux désespoirs se confondant. L’absence l’avait idéalisé dans son souvenir; il revenait avec une sorte d’auréole, et elle se livrait ingénument au bonheur de le voir.
    Pour la première fois de sa vie, Frédéric se sentait aimé; et ce plaisir nouveau, qui n’excédait pas l’ordre des sentiments agréables, lui causait comme un gonflement intime; si bien qu’il écarta les deux bras, en se renversant la tête.
    Un gros nuage passait alors sur le ciel.
— Il va du côté de Paris, dit Louise; vous voudriez le suivre, n’est-ce pas?
— Moi! pourquoi?
— Qui sait?
    Et, le fouillant d’un regard aigu:
— Peut-être que vous avez là-bas… (elle chercha le mot), quelque affection.
— Eh! je n’ai pas d’affection!
— Bien sûr?
— Mais oui, mademoiselle, bien sûr!
    En moins d’un an, il s’était fait dans la jeune fille une transformation extraordinaire qui étonnait Frédéric. Après une minute de silence, il ajouta:
— Nous devrions nous tutoyer, comme autrefois; voulez-vous?
— Non.
— Pourquoi?
— Parce que!
    Il insistait. Elle répondit, en baissant la tête:
— Je n’ose pas.

Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, Folio, pp 276-277.

Disons la chose comme elle est, Frédéric Moreau mentira gros comme le bras à chacune de ces quatre femmes, notamment, justement, au sujet de l’exclusivité de ses sentiments pour elles. Dissection d’un lot de fantasmes masculins, avons-nous dit? Better believe it! Il ratera en plus au moins trois sur quatre de ces merveilleuses conjointes potentielles… ou peut être un peu plus… ou peut être un peu moins, fonction de votre façon de fantasmer le fantasme masculin, et ce à quoi il aspire, et… ce à quoi il échappe.

En tout cas, L’Éducation sentimentale a bien moins mal vieilli que maint de ces grands romans français à cabriolets bringuebalants, bastringues tonitruants, cabarets enfumés, duels aristos, barricades populaires, et milliers de livres de rente. Vaut le détour donc… entre autres, fatalement, pour l’éternel sentimental à fermentation indubitablement très très lente.

Les barricades de 1848 sur Paris

Les barricades de 1848 sur Paris

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NOTRE PREMIER ANCÊTRE JEAN ROLANDEAU (1650-1715) — par Wilfrid Laurendeau

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2019

Le manoir Couillard-Dupuis à Montmagny

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Sans transition, j’ai le grand plaisir de vous annoncer que le généalogiste amateur Wilfrid Laurendeau (1899-1988) écrit, en 1964:

NOTRE PREMIER ANCÊTRE JEAN ROLANDEAU

Le vingtième jour du mois de janvier mil six cent cinquante, a été baptisé en l’église St-Pierre de Marsilly, France, Jean, fils de Louis Rolandeau [l’acte donne Roulandeau — W.L.] et de Laurence Chauveau, Parrain: Jean Thumain, marraine: Françoise Pinaud, tous demeurant en la paroisse de Marsilly.

«Le même couple avait eu en novembre 1647, un fils prénommé Hilaire; en décembre 1645 une fille Marguerite; en décembre 1643 une autre fille, prénom illisible; en septembre 1641 une Laurence et en juillet 1641 une Marie». C’était au moins, le sixième enfant de cette famille, puisqu’on retrace cinq naissances qui précèdent celle-ci. Peut-être y en a-t-il eu d’autres dans la suite?

Comme on vient de le voir, le fondateur de notre famille Jean Rolandeau était originaire d’une commune qui portait alors et qui porte encore aujourd’hui, le nom de Marsilly. Cette commune est située sur la côte occidentale de France, sur l’océan Atlantique, à environ 10 kilomètres (six milles) au nord de la ville de La Rochelle. Cette commune compte aujourd’hui [en 1964 – P.L.] environ 900 habitants.

Nous ne connaissons pas exactement la date de son arrivée au pays. Il semble bien que ce fut en l’année 1673 ou un peu auparavant. En effet, nous lisons dans l’Abbé Albert Dion [Topographie de Montmagny, 1935, p. 100] que «pendant la plus grande partie de l’été de 1674, Jean Guyon, Sieur du Buisson, faisait l’arpentage de la Seigneurie de la Rivière du Sud. Le consciencieux géomètre, armé du théodolite et de la boussole et accompagné de son fidèle ‘chaîneur’ Jean Rolandeau, parcourant en tous sens l’immense domaine, tirant les lignes, plantant les bornes, marquant les arbres et notant sur son carnet les particularités explorées. Quant à Jean Rolandeau, il compte parmi les premiers colons de St-Thomas, ses descendants ont pris le nom de Laurendeau».

Ce qui est certain, c’est qu’en 1676, le 7 avril, Noël Morin concède à Jean Rolandeau une terre de trois arpents par quarante en «la seigneurie de St-Luc», qui devait être plus tard une partie de la paroisse de St-Thomas de Montmagny.

Cette terre où notre premier ancêtre s’établit ainsi en arrivant au pays peut facilement être localisée.

Dans le titre de concession de la Seigneurie de St-Luc au Sieur Morin nous constatons qu’elle commence à un arpent au dessous de la rivière à la Caille et remonte le fleuve St-Laurent jusqu’à l’étendue d’un quart de lieue.

La seigneurie de St-Luc mesurait donc 21 arpents de front sur le fleuve St-Laurent, soit cinq terres de trois arpents et une de 6 arpents de large. La terre de notre ancêtre était la dernière de ces terres, et située à l’ouest de la rivière à la Caille. On peut dire sans guère se tromper que cette terre se trouvait aux alentours où se trouve actuellement l’Hôtel-Dieu de Montmagny.

La rivière à la Caille est connue encore aujourd’hui sous le même nom. C’est sur ses bords que commença la paroisse de Montmagny. La première chapelle de Montmagny fut bâtie sur les bords de la rivière à la Caille. Ce n’est que quatre-vingts ans plus tard, à la reconstruction de la troisième église que le centre de la paroisse de Montmagny fut déplacé et que l’église fut bâtie sur son site actuel.

Le 4 août de l’année 1677, nous retrouvons Jean Rolandeau faisant encore de l’arpentage avec Jean Guyon du Buisson, dans la Seigneurie de L’Islet-St-Jean, appartenant à Mlle Geneviève Couillard, fille de Louis Couillard.

Il contracta mariage le 24 avril 1680 à Québec, avec Marie Thibault de la Seigneurie de Maure aujourd’hui St-Augustin de Portneuf. Jean Rolandeau est accompagné de Pierre Joncas, l’un de ses voisins de la paroisse de Montmagny; les autres témoins mentionnés à l’acte viennent de la seigneurie de Maure et accompagnent la mariée.

Marie Thibault était l’aînée d’une famille de six enfants qui n’étaient peut-être pas au mariage à l’église vu la grande distance et la difficulté des chemins à cette époque, mais qui prirent certainement part à la fête de famille qui remplit le reste de la journée. Elle a quatre sœurs, Louise, 13 ans; Marguerite, 12; Anne 10;  Jeanne 6; et un frère Jean-Baptiste âgé de huit ans.

Au recensement de 1681, nous retrouvons Jean Rolandeau, 30 ans, Marie Thibault, sa femme, 18 ans; il possède 2 fusils, 1 vache, 6 arpents en valeur.

Cette vache dont il est fait mention dans ce recensement a toute une histoire que l’on peut reconstituer grâce à un acte du notaire Gilles Rageot; elle nous permet de lire le développement de la ferme de Jean Rolandeau.

Nos pères pour la plupart commençaient leur carrière en ce pays sans autre capital que leur courage et leur énergie. La ferme que les autorités du pays leur concédaient gratuitement était couverte de bois et il fallait la défricher arpent par arpent. La tâche ne les effrayait pas… Quant aux grains de semences et aux animaux, il fallait s’entendre avec les anciens habitants du pays pour se les procurer peu à peu. L’ingéniosité suppléait aux ressources et nous allons voir comment Jean Rolandeau sut habilement se préparer lui-même et à son fils un troupeau de laitières.

S’il pouvait s’en procurer une, le problème était réglé car la multiplication se fera assez rapidement; mais une laitière malgré les bas prix de cette époque était au dessus de ses moyens. Nous sommes au printemps de 1679, un an avant son mariage.

Le prix de la laitière est plus élevé si elle est dans la vigueur de l’âge et en plein rapport, il l’est beaucoup moins dans les premiers mois qui suivent la naissance. Jean Rolandeau s’entendit avec un nommé Pierre Normand Labrière qui avait une future laitière alors âgée de six mois. Il en prendra soin pendant cinq ans et la lui rendra ensuite grande et belle; pendant l’intervalle sans doute Jean Rolandeau comptait qu’il aurait commencé la multiplication du troupeau. C’est à l’expiration de ces cinq années que nous rencontrons les deux parties chez le notaire Gilles Rageot pour prolonger le marché de trois autres années. Nous croyons intéressant de reproduire cet acte du notaire Rageot parce qu’il nous peint sur le vif la vie de nos ancêtres pendant les premières années de leur séjour en ce pays, leurs difficultés, leurs efforts et leur mérite. Ce qui se passe chez Jean Rolandeau, nous l’avons rencontré chez les voisins qui l’ont précédé, nous le reverrons chez ceux qui arriveront après lui. Nous verrons ensuite la situation s’améliorer chez chacun d’eux d’année en année grâce à un travail constant, et le confort et l’aisance arriver rapidement.

En 1696, Jean Rolandeau vend sa terre à Denis Proulx, fils de Jean Proulx (Contrat Rageot, 30 juin). Terre de 5 arpents sur 40 de profondeur «joignant d’un côté Denis Huet dit Laviolette, de l’autre côté les terres non concédées, d’un bout la Rivière du Sud, et de l’autre bout, les terres descendant vers le fleuve St-Laurent». Cette terre vendue à Denis Proulx n’est pas celle que lui avait concédée Noël Morin en 1676. Dans le plan de la seigneurie de la Rivière du Sud, sur la carte de Catalogne [sic] en 1705, nous voyons que Jean Rolandeau possède encore cette même terre, située entre Jean Proulx et Pierre Blanchet. Il possède également à cette même date une autre terre située un peu plus loin, entre celle d’un nommé Fournier et une terre non concédée. L’«Aveu et Dénombrement» rendu par les seigneurs de la Rivière du Sud, en 1732, nous montre que Jean Rolandeau a laissé à ses héritiers une terre de 3 arpents sur 84, une maison, une grange, une étable, et 16 arpents de terre labourable. Il est de toute évidence que cette terre est la même que lui a concédé Noël Morin en 1676, plus une autre terre au bout de celle-ci dans les profondeurs, puisqu’il possédait 84 arpents en longueur au lieu de 40.

À la date du 21 août 1700, on trouve dans les minutes du notaire Chamballon un acte relatif à la succession de Marie Thibault, la femme de Jean Rolandeau, elle reçoit la part de sa mère, partagée en cinq parties. La succession se règle à l’amiable. Jean Rolandeau et ses beaux-frères Gilbert et Alary acceptent en règlement la somme de 150 livres chacun et 10 minots de blé. Jean Rolandeau faisait affaire avec un nommé Macaud, marchand de la ville de Québec, et il stipule que son argent et son blé devront être payés au dit Macaud.

 «On conçoit difficilement aujourd’hui quelle somme de courage, d’énergie, d’héroïsme même devaient avoir ceux qui se dévouèrent à la colonisation. Pour donner naissance à la paroisse de Saint-Thomas de Montmagny, ces braves durent s’enfoncer dans les bois, à trente milles de Québec, s’exposer aux dangers de tomber entre les mains des Iroquois qui visitaient souvent ces lieux de chasse et de pêche. Et de quels instruments se servaient-ils pour attaquer les arbres séculaires de nos forêts encore vierges, d’une simple hache. À cette époque, les chevaux étaient inconnus au pays; bien peu d’habitants avaient la bonne fortune de posséder un bœuf ou deux qu’ils pouvaient utiliser à traîner les arbres et à les mettre en monceaux pour les brûler ensuite. À ces difficultés presque incommensurables, il faut ajouter encore les privations, les misères, les accidents imprévus qu’ils devaient rencontrer. Ceux-là seuls qui ont vécu dans des endroits nouvellement ouverts à la colonisation, qui ont goûté un peu à la vie de colon, comprendront la vaillance des preux dont nous faisons connaître les mérites. Puisse la génération ne pas oublier ce qu’elle doit et marcher sur leurs traces de courage et de vertus chrétiennes.» [Azarie Couillard Després, Histoire des Seigneurs de la Rivière du Sud, 1912, p. 20]

Jean Rolandeau et Marie Thibault eurent une famille de 7 enfants; six filles et un fils, qui est le continuateur de la lignée et l’ancêtre de tous les Laurendeau du pays. Ils furent inhumés tous deux à St-Thomas de Montmagny. Le premier le deux février 1715, et son épouse le 17 août 1711.

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Wilfrid Laurendeau (1899-1988), Généalogie des Familles Laurendeau – 1680-1960, Montréal, 1964, chez l’auteur (avec approbation du Provincial des Oblats), 224 pages + une annexe de 54 p. Je cite ici les pp 4-7 dont j’ai expurgé une douzaine de notes de bas de pages qui sont principalement des renvois à des documents annexés (eux-mêmes de simples copies dactylographiées d’originaux non photocopiés).

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Et le généalogiste amateur Wilfrid Laurendeau (1899-1988) écrit encore:

La deuxième génération nous amène l’altération du nom Rolandeau en celui de Laurendeau. Aucun document nous en donne la cause; seul le contrat de mariage du deuxième ancêtre nous prouve le changement.

Wilfrid Laurendeau (1899-1988), Généalogie des Familles Laurendeau – 1680-1960, Montréal, 1964, chez l’auteur (avec approbation du Provincial des Oblats), 224 pages + une annexe de 54 p. En p. 9.

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Donc, comprenons-nous bien: malgré l’existence tranquille et ancienne du patronyme Laurendeau en France, tous les généalogistes nord-américains s’accordent, sans débat dubitatif aucun, sur le fait que l’ancêtre de tous les Laurendeau d’Amérique de souche ancienne n’est pas un Laurendeau mais un Rolandeau. Ce fait, peu banal, n’est pas contestable. Il y a donc eu un rapide changement de patronyme, in situ, circa 1701 (date de la naissance de Louis-Joseph Laurendeau). Et, pour le coup, puisqu’on la prend ici sur un ton de généalogie amateure, je vais vous fourguer l’hypothèse d’Ysengrimus sur le susdit changement de patronyme. Elle est parfaitement charmante et elle en vaut bien une autre. À un peu moins de 400 kilomètres au nord-est de Marsilly, il existe, dans le Loiret, un tout petit bras d’eau qui s’appelle La Rolande. Je me plais donc à imaginer qu’un des aïeux hexagonaux de l’ancêtre venait de par là. On peut donc se plaire à supposer qu’en référence à ces origines spécifiques (que j’invente intégralement ici, comprenons-nous bien), Jean Rolandeau sentait son patronyme assez fortement comme découlant (boutade) d’un hydronyme. Arrivé au Canada, patatras, plus de Rolande mais un fleuve Saint-Laurent. Le sentiment hydronymique, toujours supposé présent et intime, couplé à une très solide proximité de prononciation du L et du R massivement attestée, elle, au dix-septième siècle (Marcel Juneau 1972, pp 159-177) auront joué le tour.

Je suis attendri du fond du cœur par cette jolie hypothèse malgré la bien évidente fragilité de certains de ses aspects. La confirmation de cette fragilité réside dans le fait, tout simple mais implacable, que les deux patronymes Rolandeau et Laurendeau ont —insistons sur ce point— une bonne et vénérable présence ici et là en France (y compris dans des territoires parfaitement non irrigués) et qu’ils trouvent leurs racines ordinaires dans des étymons totalement non-hydronymiques (Roland et Laurent, tout simplement). L’historique de ces deux patronymes, fort honnêtement exposé ICI par un autre Laurendeau écornifleur, ne laisse aucun doute sur ce point. Rolandeau et Laurendeau se sentent, en plusieurs points, parallèlement et indépendamment, entre autres, comme petit Roland ou petit Laurent (notamment pour tout simplement dire fils de Roland, fils de Laurent). Fin du drame.

Enfin… quand même… il reste de tout cela la non négligeable force d’attraction du nom du majestueux Saint-Laurent qu’il est difficile de ne pas voir jouer un rôle dans la stabilisation généalogique et ethnoculturelle de cet intervertissement, somme toute assez courant, linguistiquement parlant, de deux consonnes (intervertissement qu’on appelle, en phonétique historique, une métathèse à distance). L’hydronymie est certainement quand même venu faire sentir son petit reflux, dans la genèse nord-américaine du beau nom de Laurendeau.

À tout événement, je n’aurai finalement qu’un mot: salut l’ancêtre.

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LES RETROUVAILLES (Apolline Thiéry)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2018

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J’aimerais savoir d’où vous vient cette force presque désespérée de vivre, murmura-t-il d’un ton songeur. Vous êtes une lionne, Clara, une flamme incendiaire prête à tout brûler pour avoir droit à sa part de bonheur…

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Vous allez faire la rencontre et partager l’insatiable pulsion de vie et d’amour de Clara Gerda Schiller. Clara est allemande. C’est une beauté naturelle et étrange du siècle dernier, le genre de visage et de corps qui inspirent les peintres pour des portraits, poussent les hommes du tout venant à se jeter dans le vide, et déclenchent des tempêtes de jalousie féminine quand ils apparaissent dans une salle de bal. Les sentiments que Clara suscite à la volée sont voués à être implacablement gorgés des plus ardents contrastes, dans un sens haineux ou dans l’autre amoureux. Et la genèse des motivations de Clara Gerda Schiller sera la compréhension intime et articulée de ce qu’est très fondamentalement une garce. Mais Clara Gerda Schiller n’en est pas vraiment une car elle est profondément comprise et adéquatement étudiée par l’auteure qui la sert. Garce… (le mot ne figure qu’une seule fois dans le roman et encore le propos est alors moins descriptif qu’ouvertement hostile, myope), c’est une façon par trop phallo-orientée de conceptualiser ce qui s’empare de nous, ici. Pas de ça entre nous. Nous allons vivre ici une petite révolution de notre compréhension des femmes et du monde et l’aventure vaudra amplement la promenade. Il n’y a pas de garce ici. Il n’y a que des femmes, y compris une jeune écrivaine parfaitement envoûtante, qui domine son traitement à la fois avec sobriété et virtuosité.

Comprenons-nous, il y a des hommes aussi dans cette histoire toute en réminiscences. Les personnages masculins y occupent une portion significative du focus attentif. Tout s’amorce d’ailleurs sous l’impulsion de l’un d’entre eux. Un vieil homme d’affaire qui se meurt est à l’écritoire. Il est à mettre en forme une longue lettre-testament destinée à sa fille. Ou est-ce sa fille? En tout cas, c’est la fille de Clara Gerda Schiller, même si elle n’a jamais vraiment connu sa mère. Ou est-ce son père que cette fille allocutaire n’a jamais connu?

Bref, nous allons reculer dans le temps et vivre l’histoire d’une jeune femme qui abruptement tombe amoureuse et, tout aussi abruptement n’aime plus et tombe amoureuse encore… d’un autre… puis d’un autre… puis… Cette succession hachée des émotions de la passion et du désir en viendront à fonder notre normalité, nos implicites, notre compréhension en lecture. Et, un beau jour, Clara cesse (une fois de plus) d’aimer l’homme avec lequel elle est, un collectionneur de galerie d’art, et tombe amoureuse du peintre qui veut faire son portrait. Nouveau transfert de l’intensité des passions. Mais l’affaire se complique quand Clara découvre que Simon, le peintre donc, son nouvel objet d’amour, n’est pas aussi prompt à la réciprocité des passions que le furent le chapelet de ses autres hommes. Il est marié, il a un jeune fils, il est heureux en ménage et, comme maints artistes, il vit dans un petit hameau. C’est dans ce petit monde villageois et ce lieu champêtre que Simon, en toute innocence, entraîne Clara pour faire son portrait, car la forme étrange et mystérieuse de son visage le rend fou d’inspiration. Tandis que Clara s’attelle à séduire cette petite forteresse de professionnalisme, le huis clos se referme sur elle, plus implacable qu’il n’y parait. Le haut-fourneau des langueurs cerne tout ce qui est torride en son ventre et se met à percoler. Rien ni personne ne sera alors épargné.

Et les retrouvailles, dans tout ça? Elles sont les cendres de l’amour, la poussière jonchant le sol quand le verre pour couper a été broyé. Lisez Les Retrouvailles et vous les trouverez…

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Apolline Thiéry, Les retrouvailles, Montréal, ÉLP éditeur, 2014, formats ePub ou Mobi.

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