Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Mes seize aphorismes utiles tirés de LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE de Guy Debord (1967)

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2017

Il y a cinquante ans, Guy Debord avançait magistralement les 221 aphorismes de son ouvrage phare LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE. Aujourd’hui, il faut tout relire tranquillement, et prendre le recul. Certains segments de la réflexion ont vieilli (notamment ses développements sur le temps cyclique et sur l’espace urbain — on ne va pas s’y attarder). D’autres restent avec nous. Mes seize aphorismes utiles tirés de cet ouvrage crucial vieux d’un demi-siècle sont ici… [fugitivement commentés entre crochets et en gras, par moi. — Ysengrimus]

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Le spectacle est l’héritier de toute la faiblesse du projet philosophique occidental qui fut une compréhension de l’activité, dominée par les catégories du voir; aussi bien qu’il se fonde sur l’incessant déploiement de la rationalité technique précise qui est issue de cette pensée. Il ne  réalise pas la philosophie, il philosophise la réalité. C’est la vie concrète de tous qui s’est dégradée en univers spéculatif.

[1- Il est à la fois historiquement important et dialectiquement significatif d’observer que c’est au moment de la lente dissolution de la philosophie spéculative comme vaste discipline intellective que la dynamique du spectacle prend graduellement le relais. On passe donc fatalement du Logos armaturé à l’Image papillonnante, du dirigeant au saltimbanque, du penseur au baseballeur, et, conséquemment, du ratiociné au métaphorique.  — Ysengrimus]

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C’est la plus vieille spécialisation sociale, la spécialisation du pouvoir, qui est à la racine du spectacle. Le spectacle est ainsi une activité spécialisée qui parle pour l’ensemble des autres. C’est la représentation diplomatique de la société hiérarchique devant elle-même, où toute autre parole est bannie. Le plus moderne y est aussi le plus archaïque.

[2- Si le spectacle émane du pouvoir, il est aussi la manifestation la plus éclatante de la perte de l’essence de soi du pouvoir. S’il faut éblouir les masses, c’est qu’elles ne sont plus subjuguées, s’il faut les baratiner, c’est qu’elles ne sont pas très convaincues. Un développement que Debord ne pouvait qu’entrevoir est celui corroborant qu’aujourd’hui les masses SONT le spectacle. Big brother is all of us et le sceptre contemporain, c’est une tige d’égoportrait (selfie). — Ysengrimus]

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Avec la séparation généralisée du travailleur et de son produit, se perdent tout point de vue unitaire sur l’activité accomplie, toute communication personnelle directe entre les producteurs. Suivant le progrès de l’accumulation des produits séparés, et de la concentration du processus productif, l’unité et la communication deviennent l’attribut exclusif de la direction du système. La  réussite du système économique de la séparation est la prolétarisation du monde.

[3- On a pu croire, avec les avancées technologiques et la démocratisation de l’information de masse (Internet et ses mythes), à la mise en place d’une communication multipolaire, prolétarisée, et de souche collective. Il y a là une des grandes illusions des développements contemporains du spectacle. Cyber-culture et cyber-censure dansent ensemble sur le même cercle, dans une remise graduelle en selle de la séparation de la communication et du fait communiqué, notamment par les instances de pouvoir. Celles-ci ont promptement comblé un rattrapage technocratique qui dit haut et fort la transparence servile de toutes les technocraties, y compris celles émanant des technologies ordinaires.  — Ysengrimus]

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L’origine du spectacle est la perte de  l’unité du monde, et l’expansion gigantesque du spectacle moderne exprime la totalité de cette perte: l’abstraction de tout travail particulier et l’abstraction générale de la production d’ensemble se traduisent parfaitement dans le spectacle,  dont le mode d’être concret est justement l’abstraction. Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n’est que le langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs n’est qu’un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé.

[4- On ne dira jamais assez les cuisants sévices de l’abstraction ordinaire. La crise du spectacle contemporain se niche, entre autres, dans la séparation maladive entre le viral et le non-viral. Charnu et concret, le non-viral existe au quotidien mais s’oublie à répétition, s’éparpille sans constance. Abstrait et spectaculaire, le viral s’impose comme savoir collectif factice, doxa bidon, faux consensus des hystéries de Panurge, éphémère uniformisation du buzz hypersénilisé, mort-né. C’est bien en tant que séparé que le viral survole le non-viral, en complétant la collectivisation de la pseudo-existence de tous nos pragmatismes virtuellement consensuels. Les deux se rejoignent hâtivement sous forme de non existence spectaculaire et ce, en un temps fulgurant.  — Ysengrimus]

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Alors que dans la phase primitive de l’accumulation capitaliste «l’économie  politique  ne  voit  dans le prolétaire que l’ouvrier», qui doit recevoir le minimum indispensable pour la conservation de sa force de travail, sans jamais le considérer «dans ses loisirs, dans son  humanité», cette position des idées de la classe dominante se renverse aussitôt que le degré d’abondance atteint dans la production des marchandises exige un surplus de collaboration de l’ouvrier. Cet ouvrier, soudain lavé du mépris total qui lui est clairement signifié par toutes les modalités d’organisation et surveillance de la production, se retrouve chaque jour en dehors de celle-ci apparemment traité comme une grande personne, avec une politesse empressée, sous le  déguisement du consommateur. Alors l’humanisme de la marchandise prend en charge «les loisirs et l’humanité» du travailleur, tout simplement parce que l’économie politique peut et doit  maintenant dominer ces sphères en tant qu’économie politique. Ainsi «le reniement  achevé de l’homme» a pris en charge la totalité de l’existence humaine.

[5- La tertiarisation de l’intégralité de la tonalité civilisationnelle a poussé cet humanisme de la marchandise dans ses retranchements ultimes. Le mépris glacial des interactions sur le lieu de travail répond fielleusement aux autres interactions, mielleuses et théâtralisées elles, du lieu de loisir. Il est assez limpide que le bordel comme espace de contact et la prostitution comme modus operandi intersubjectif accèdent à des dimensions de modèle interactif universel. La pute ravale son mépris, exécute la tâche dans toute la facticité roborative du spectacle. Le john encaisse la jouissance, débourse le prix du plaisir et engrange la facticité uniformisée et quantifiable de tous ses loisirs. Tertiarisation et réification travaillent ensemble en œuvrant vers une visée commune: faire taire les émotions, les transgressions et les déviances. Vivons les dents serrées: nous sommes tertiarisés.   — Ysengrimus]

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La valeur d’usage qui était implicitement comprise dans la valeur d’échange doit être maintenant explicitement proclamée, dans la réalité inversée du spectacle, justement parce que sa réalité effective est rongée par l’économie marchande surdéveloppée; et qu’une pseudo-justification devient nécessaire à la fausse vie.

[6- Il faut fonder d’urgence un Front de Libération de la Valeur d’Usage. Celle-ci s’agite comme un gorille dans la cage marchande mais ni le spectacle ni la facticité représentative ne sauraient la dissoudre. Elle est la praxis agissante en union cruciale avec l’objet de son action. Libérons l’ultime prisonnier politique: la valeur d’usage! Elle est le noyau dur matérialiste qui traverse les régimes et les use comme le jet de sable râpe la surface des vieilles pierres et les nettoie bien net, bien blanches. Ce que l’économie marchande a rongé, la nausée financiariste verra bien à le régurgiter, dégueu mais intégral. Sous les marchés, la valeur d’usage.  — Ysengrimus]

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Le faux choix dans l’abondance spectaculaire, choix qui réside dans la juxtaposition de spectacles concurrentiels et solidaires comme dans la juxtaposition des rôles (principalement signifiés et portés par des objets) qui sont à la fois exclusifs et imbriqués, se développe en lutte de qualités fantomatiques destinées à passionner l’adhésion à la trivialité quantitative. Ainsi renaissent de fausses oppositions archaïques, des régionalismes ou des racismes chargés de transfigurer en supériorité ontologique fantastique la vulgarité des places hiérarchiques dans la consommation. Ainsi se recompose l’interminable série des affrontements dérisoires mobilisant un intérêt sous-ludique, du sport de compétition aux élections. Là où s’est installée la consommation abondante, une opposition spectaculaire principale entre la jeunesse et les adultes vient en premier plan des rôles fallacieux: car nulle part il n’existe d’adulte, maître de sa vie, et la jeunesse, le changement de ce qui existe, n’est aucunement la propriété de ces hommes qui sont maintenant jeunes, mais celle du système économique, le dynamisme du capitalisme. Ce sont des choses qui règnent et qui sont jeunes; qui se chassent et se remplacent elles-mêmes.

[7- Les compétitions fallacieuses (sports, élections, nationalismes, racisme, plouto-empoignes, phallo-tricheries, conflit des générations, mondanités du monde du spectacle) sont le moteur horloger de la fausse binarité pendulaire. Le consensualisme aveugle du golem économique requiert une série frémissante de concessions factices au dialectique et à l’alterné. Notons que la durabilité du procédé s’use, attendu qu’on passe graduellement de la guerre à l’ennemi à la guerre à la guerre. Il va sans dire qu’un jour viendra où l’univocité mondialiste du système économique fera face aux masses unies par delà ces fausses divisions internes, et en harmonie avec la crise cruciale. Oui, un jour viendra.  — Ysengrimus]

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Le défaut dans la théorie de Marx est naturellement le défaut de la lutte révolutionnaire du  prolétariat de son époque. La classe ouvrière n’a pas décrété la révolution en permanence dans l’Allemagne de 1848; la Commune a été vaincue dans l’isolement. La théorie révolutionnaire ne peut donc pas encore atteindre sa propre existence totale. En être réduit à la défendre et la préciser dans la séparation du travail savant, au British Museum, impliquait une perte dans la théorie même. Ce sont précisément les justifications scientifiques tirées sur l’avenir du développement de la classe ouvrière, et la pratique organisationnelle combinée à ces justifications, qui deviendront des obstacles à la conscience prolétarienne dans un stade plus avancé.

[8-  Le défaut dans la théorie est la réponse dans le ciel aux défauts des luttes terrestres. La Bataille des Champs Catalauniques de la théorie et de la praxis se perpétue sur deux plans, fatalement, vu son ardeur. Il est de bonne tenue de bien faire sentir que la théorie pour les masses qui doit s’expliquer aux masses rate une marche. Elle n’en devient pas plus fausse mais sa saisie en est, par contre, passablement faussée. La théorie révolutionnaire rencontre la praxis révolutionnaire dans le slogan, texte court, capteur universel. La théorie révolutionnaire recherche les masses dans les tâtonnements du texte long, articulé, explicatif, lénifiant, bourdonnant. Le Capital de Marx n’est pas un slogan d’action circonscrite. Tout le pouvoir aux soviets! n’est pas un développement théorique de portée universelle. — Ysengrimus]

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Toute l’insuffisance théorique dans la défense scientifique de la révolution prolétarienne peut  être ramenée, pour le contenu aussi bien que pour la forme de l’exposé, à une identification du prolétariat à la bourgeoisie du point de vue de la saisie révolutionnaire du pouvoir.

[9- «Moi, Karl Marx, j’ai introduit la dialectique hégélienne dans le matérialisme historique. La dialectique ne fait pas de pardon dans l’étude et la compréhension de l’histoire. Elle rejette le durable, l’éternel, le stable, le constant, le cyclique, l’identique, au profit du contradictoire, de l’irréversible, de la crise, de l’altération novatrice et sans retour. Il n’y a pas à transiger avec ce type de doctrine. Et pourtant, bien malgré moi, j’ai transigé. J’ai transigé avec l’ancienne pensée non dialectique. Évidemment! Pensez-y! J’ai avancé que la révolution prolétarienne allait se déployer comme le fit la révolution bourgeoise. Les révolutions bourgeoises, celle de 1789, certes, mais aussi, et plus précisément, mon rêve de jeunesse, devenu partiellement réalité en 1848, furent le modèle identitaire que j’employai, comme fatalement, pour me représenter les révolutions à venir. En perpétuant un tel modèle identitaire, c’est bien cette vieille pourriture de constance métaphysique que je maintenais, coagulée au cœur de la dialectique. Plus de crise, plus de nouveauté radicale, mais une toute subreptice modélisation, un carcan, un patron. Et pas le moindre! Rien de moins que la bourgeoisie montrant au prolétariat comment faire une révolution! C’est justement ce carcan, ce patron, ce modèle que Lénine a brisé. Il a démontré que, dans son déploiement effectif, les révolutions n’adoptent pas de schéma absolu, mais seulement des analogies tendancielles. Il a démoli les restes de fantasme doctrinaire de mon approche. Qu’a-t-il tant fait? Il a simplement laissé tomber, comme illusion inutile, l’idée «marxiste» voulant que la bourgeoisie devait faire la révolution d’abord et que le prolétariat ne devait s’avancer qu’ensuite. Lénine a mis en branle la leçon immense de la Commune de Paris que je cherche encore à comprendre. Il a prouvé, par son œuvre et par son action, que, comme il l’a dit lui-même, l’histoire se développe toujours par son mauvais côté. Aussi, quand le prolétariat russe marcha sur Moscou et sur Petrograd, le cadre théorique était ajusté à ce radical impondérable intellectuel et matériel de la non symétrie des révolutions. Le léninisme théorique en histoire, c’est le culminement de la dialectique dans le matérialisme historique. Plus de constante, plus de séquences obligées pré-établies dans l’idée. Déchiré l’ultime rideau de l’hégélianisme de Marx. Corrigée, la grande erreur théorique autour de laquelle se lovèrent tous les espoirs et toutes les mortifications de ma vie. Hélas, Lénine a été englouti par les lois qu’il a lui-même découvertes. L’histoire, que, pour l’avoir révélé, il ne contrôlait pas plus que moi, s’est développée du mauvais côté pour lui et les siens aussi… régressions thermidorienne, brumairienne et finalement liquidatrice incluses! Voilà, de fait, cher Sinclair, ce que Lénine et Marx ont profondément en commun: ils finissent déchiquetés par les colossales contradictions historiques qu’ils mettent à jour. Notez, en saine dialectique radicale et toujours aussi tristement et fièrement à la fois, que, attendu que je suis dépassé par Lénine, il appert que Lénine est aussi dépassé par moi. Son analyse anomaliste de la révolution russe, valide à court et moyen terme, rend, à plus long terme, des comptes à mon modèle analogiste. Sa Commune de Paris à lui est tombée aussi, mais selon une large courbe bien plus similaire à celle de la Révolution Française. En gros, et –de nouveau!– schématiquement, les phases sont: Gouvernement révolutionnaire, Bonapartisme/Stalinisme, Restauration politique sans retour réel au point de départ. Quelque part cela se rejoint, toute cette merde d’arabesques révolutionnaires.» (dixit le Karl Marx de DIALOGUS, pastiché par Paul Laurendeau). — Ysengrimus]

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Dans ce développement complexe et terrible qui a emporté l’époque des luttes de classes vers de nouvelles conditions, le prolétariat des pays industriels a complètement perdu l’affirmation de sa perspective autonome et, en dernière analyse, ses illusions, mais non son être. Il n’est pas supprimé. Il demeure irréductiblement existant dans l’aliénation intensifiée  du capitalisme moderne: il est l’immense majorité des travailleurs qui ont perdu tout pouvoir sur l’emploi de leur vie, et qui, dès qu’ils le savent, se redéfinissent comme le prolétariat, le négatif à l’œuvre dans cette société. Ce prolétariat est objectivement renforcé par le mouvement de disparition de la paysannerie, comme par l’extension de la logique du travail en usine qui s’applique à une grande partie des «services» et des professions intellectuelles. C’est subjectivement que ce prolétariat est encore éloigné de sa conscience pratique de classe, non seulement chez les employés mais aussi chez les ouvriers qui n’ont encore découvert que l’impuissance et la mystification de la vieille politique. Cependant, quand le prolétariat découvre que sa propre force extériorisée concourt au renforcement permanent de la société capitaliste, non plus seulement sous la forme de son travail, mais aussi sous la forme des syndicats, des partis ou de la puissance étatique qu’il avait constitués pour s’émanciper, il découvre aussi par l’expérience historique concrète qu’il est la classe totalement ennemie de toute extériorisation figée et de toute spécialisation du pouvoir. Il porte la révolution qui ne peut rien laisser à l’extérieur d’elle-même, l’exigence de la domination permanente du présent sur le passé, et la critique totale de la séparation; et c’est cela dont il doit trouver la forme adéquate dans l’action. Aucune amélioration quantitative de sa misère, aucune illusion d’intégration hiérarchique, ne sont un remède durable à son insatisfaction, car le prolétariat ne peut se reconnaître véridiquement dans un tort particulier qu’il aurait subi ni donc dans la réparation d’un tort particulier, ni d’un grand nombre de ces torts, mais seulement dans le tort absolu d’être rejeté en marge de la vie.

[10- D’avoir perdu ses illusions révolutionnaires et réformatrices, le prolétariat n’en reste pas moins la grande force négatrice du développement historique contemporain. Or «l’extension de la logique du travail en usine qui s’applique à une grande partie des «services» et des professions intellectuelles» s’est inversée. Aujourd’hui, c’est plutôt l’extension de la logique des «services» et des professions intellectuelles qui s’applique à une grande partie du travail en usine… Il n’y a donc pas à tergiverser, la tertiarisation, c’est la mise en place, voulue ou non, du prolétariat qui pense, qui spécule et qui, fatalement, critique le monde, abstraitement et concrètement. La tertiarisation donne les ultimes outils théoriques de la quotidienneté au prolétariat. Elle le fait entrer massivement dans les coulisses du spectacle. Plus rien n’est dur ou fatal, tout est mou, factice. C’est un décor. Du toc. Et le fric, c’est du papier. Et une étincelle peut mettre le feu à toute une… pile de notes de service.  — Ysengrimus]

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L’organisation révolutionnaire ne peut être que la critique unitaire de la société, c’est-à-dire une critique qui ne pactise avec aucune forme de pouvoir séparé, en aucun point du monde, et une critique prononcée globalement contre tous les aspects de la vie sociale aliénée. Dans la lutte de l’organisation révolutionnaire contre la société de classes, les armes ne sont pas autre chose que l’essence des combattants mêmes: l’organisation révolutionnaire ne peut reproduire en elle les conditions de scission et de hiérarchie qui sont celles de la société dominante. Elle doit lutter en permanence contre sa déformation dans le spectacle régnant. La seule limite de la participation à la démocratie totale de l’organisation révolutionnaire est la reconnaissance et l’auto-appropriation effective, par tous ses membres, de la cohérence de sa critique, cohérence qui doit se prouver dans la théorie critique proprement dite et dans la relation entre celle-ci et l’activité pratique.

[11- Il n’y a pas de révolution isolée, pas de révolution nationale. Les révolutions dans un seul pays ont toutes été nivelées et se sont graduellement reconnectées au miasme international ambiant. La notion de mondialisation a donc plus que jamais deux facettes. Mondialisation de l’internationale du pognon des accapareurs et des financiaristes. Mondialisation de la résistance concertée de ceux qui produisent la richesse collective en avançant calmement vers la praxis révolutionnaire de masse. Nous sommes tous intégralement les armes de la révolution et ce, même si les révolutions du futur ne seront pas marxistes. — Ysengrimus]

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Sous-produit de la circulation des marchandises, la circulation humaine considérée comme une consommation, le tourisme, se ramène fondamentalement au loisir d’aller voir ce qui est devenu banal. L’aménagement économique de la fréquentation de lieux différents est déjà par lui-même la garantie de leur équivalence. La même modernisation qui a retiré du voyage le temps, lui a aussi retiré la réalité de l’espace.

[12- Le tourisme, c’est la mondialisation du monde foutu. Ne s’y affirme que les aventures soigneusement ficelées et circularisées de la redite. Cette situation est si intégrale qu’il existe même, depuis belle lurette, une activité touristique de la fuite des circuits touristiques. Un off Brodway du tourisme, en quelques sortes, tout aussi bidon que l’autre, naturellement. Qu’il soit extrême, écolo, sportif, naturiste, gastronomique ou ethnographique, le tourisme reste la quintessence, de plus en plus ouvertement avouée, de la société du spectacle. Rien ni personne ne montre le monde, tant que la dynamique touristique impose sa loi. Le seul tourisme candide et honnête est le tourisme ouvertement pillard, c’est-à-dire celui qui accapare sans se complexer le soleil, les plages, les fruits exotiques et les paysages pittoresques, en en niant et en en boutant la vie historique. Le tourisme, c’est le vol de la partie de la propriété qui ne s’exporte pas donc ne se soutire pas. Tout tourisme tue l’agriculture (vivrière ou compradore) autant qu’il tue les juntes. En un mot, le tourisme est une théorie du spectacle faite chair, roc, lac et rivière, et qui étrangle discrètement tout développement. C’est que le matérialisme touristique est l’antithèse ouverte et scandaleusement bourgeoise du matérialisme historique.  — Ysengrimus]

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L’histoire universelle est née dans les villes, et elle est devenue majeure au moment de la victoire décisive de la ville sur la campagne. Marx considère comme un des plus grands mérites révolutionnaires de la bourgeoisie ce fait qu’«elle a soumis la campagne à la ville», dont l’air émancipe. Mais si l’histoire de la ville est l’histoire de la liberté, elle a été aussi celle de la tyrannie, de l’administration étatique qui contrôle la campagne et la ville même. La ville n’a pu être encore que le terrain de lutte de la liberté historique, et non sa possession. La ville est le milieu de l’histoire parce qu’elle est à la fois concentration du pouvoir social, qui rend possible l’entreprise historique, et conscience du passé. La tendance présente à la liquidation de la ville ne fait donc qu’exprimer d’une autre manière le retard d’une subordination de l’économie à la conscience historique, d’une unification de la société ressaisissant les pouvoirs qui se sont détachés d’elle.

[13- La tendance présente à la liquidation de la ville nous fait entrer dans l’outre-ville. La ville tertiarisée aspire à s’aseptiser, à se mondaniser, à se nunuchifier et, de ce fait aussi, elle aspire à s’illusionner. Montréal se donne des arrondissements indéneigeables ainsi qu’un quartier des spectacles… il faudrait y inaugurer une Place Guy Debord pour que la compréhension radicale des choses gagne (très éventuellement) quelque peu en épaisseur. Il ne restera plus alors qu’à se débarrasser des voitures et de leurs sempiternels pots d’échappement. Retour au bon vieil urbanisme de base. Oh là, là. Vaste programme.  — Ysengrimus]

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Le dadaïsme et le surréalisme sont les deux courants qui marquèrent la fin de l’art moderne. Ils sont, quoique seulement d’une manière relativement consciente, contemporains du dernier grand assaut du mouvement révolutionnaire prolétarien; et l’échec de ce mouvement, qui les laissait enfermés dans le champ artistique même dont ils avaient proclamé la caducité, est la raison fondamentale de leur immobilisation. Le dadaïsme et le surréalisme sont à la fois historiquement liés et en opposition. Dans cette opposition, qui constitue aussi pour chacun la part la plus conséquente et radicale de son apport, apparaît l’insuffisance interne de leur critique, développée par l’un comme par l’autre d’un seul côté. Le dadaïsme a voulu supprimer l’art sans le réaliser; et le surréalisme a voulu réaliser l’art sans le supprimer. La position critique élaborée depuis par les situationnistes a montré que la suppression et la réalisation de l’art sont les aspects inséparables d’un même dépassement de l’art.

[14- L’art est partout. Mon téléphone est l’appareil photo de Doisneau, la caméra de Truffaut, le cahier de Rimbaud, la palette de van Gogh et l’harmonica de Guthrie en un seul objet. Dada est partout. Le Surréalisme est partout. Dada et le Surréalisme ont été les plus efficaces et pertinentes poussées prospectives et ce, non seulement en matière d’art mais aussi sur la question beaucoup plus volatile du tout de l’expression ordinaire. Dada est toc. Le Surréalisme est suranné. C’est que ladite expression ordinaire les ont amplifié à un niveau exponentiel. Nous vivons dans Dada. La société du spectacle est Dada. Le Surréalisme c’est moi, et nous tous. Le Surréalisme, c’est Instagram et Facebook.  — Ysengrimus]

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L’affirmation de la stabilité définitive d’une courte période de gel du temps historique est la base indéniable, inconsciemment et consciemment proclamée, de l’actuelle tendance à une systématisation structuraliste. Le point de vue où se place la pensée anti-historique du structuralisme est celui de l’éternelle présence d’un système qui n’a jamais été créé et qui ne finira jamais. Le rêve de la dictature d’une structure préalable inconsciente sur toute praxis sociale a pu être abusivement tiré des modèles de structures élaborés par la linguistique et l’ethnologie (voire l’analyse du fonctionnement du capitalisme), modèles déjà abusivement compris dans ces circonstances, simplement parce qu’une pensée universitaire de cadres moyens, vite comblés, pensée intégralement enfoncée dans l’éloge émerveillé du système existant, ramène platement toute réalité à l’existence du système.

 [15- Cinquante ans plus tard, nous vivons tellement encore dans la gadoue d’un gel structuraliste qui ne dit plus son nom qu’on en est presque à pouvoir formuler les éléments paramétrables d’une historicité de la pensée anti-historique. Celle-ci fonctionne en succession de dénégations autant qu’en empilade de confirmationnismes. Elle affirme n’avoir jamais su ce qu’elle affecte de découvrir subitement et/ou d’avoir toujours su ce qu’elle est enfin abruptement obligé de reconnaître. Une portion importante du discours tapageur contemporain parle constamment de nouveauté et de changement sans jamais parler d’histoire. Le grand écran plat du spectacle EST le déni de l’histoire. Cette historiette d’histoire, on l’occulte, la trivialise ou la sublime en fait divers. Ou encore, on l’érige en grande fatalité naturelle, en code génétique, en principe fondamental de l’espèce (notamment quand il s’agit des foucades de nos mâles Alpha). En matière d’évolution et de développement des choses, dans la société du spectacle bourgeoise contemporaine, Darwin est partout, Marx est nulle part.  — Ysengrimus]

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Ce qui, dans la formulation théorique, se présente ouvertement comme détourné, en démentant toute autonomie durable de la sphère du théorique exprimé, en y faisant intervenir par cette violence l’action qui dérange et emporte tout ordre existant, rappelle que cette existence du théorique n’est rien en elle-même, et n’a à se connaître qu’avec l’action historique, et la correction historique qui est sa véritable fidélité.

[16- Il n’y a pas de théorie autonome et il n’y a pas d’histoire autonome. Toute la pensée est engendrée historiquement, matériellement. C’est une émergence. Le mythe de la sphère du théorique, du scientifique, de l’artistique ou du mystique reste l’ultime enfumage intellectuel de notre temps. Le plus suranné des enfumages aussi. Le plus durillon. L’enfumage des vieux mages… Seule la conscience collective de la transmission ordinaire des talents et des savoirs permettra de dissoudre le livide caillot intellectuel de l’arnaque d’une autonomie sacralisable de la pensée et des savoirs. Quand le génie sera partout, la mystification sera nulle part. Un jour viendra.  — Ysengrimus]

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a soixante ans: MYTHOLOGIES de Roland Barthes

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2017

Il y a soixante ans cette année paraissaient les fameuses Mythologies de Roland Barthes. C’était littéralement de la sémiologie de combat, produite dans une sorte de situation de guérilla journalistique. Il en résulte aujourd’hui une suite de zébrures textuelles un peu vieillottes, quoique toujours suavement lisibles. Quand on s’avisera du fait que, dès le siècle dernier, émerge vigoureusement en France une intensive culture consumériste de masses, mâtinée de propagande nationale-coloniale et encore densément empreinte de traditionalisme (y compris de catholicisme traditionaliste), on comprendra mieux l’une de nos servitudes majeures: le divorce accablant de la connaissance et de la mythologie. La science va vite et droit en son chemin; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs d’ordre (p. 63). La réalité sociologique quotidienne de la grande décennie d’après-guerre (notamment les premières glorieuses, surtout ici autour de 1954-1957) est donc déjà largement mythologisée. Et en empâtant sciemment la civilisation ordinaire dans son mythe, on est bel et bien en train de mollement la guider (comme un berger guide ses bêtes, un peu à la baguette, un peu sur leur air d’aller, un peu au petit bonheur la chance). Cela —le mythe— se joue, un peu perfidement mais sans concertation particulière, dans le grand cercle de vastes mutations sociales, tout en ne tendant aucunement à nier les mille choses qui déterminent le nouveau rythme de la vie ordinaire. Le mythe ne nie pas les choses, sa fonction est au contraire d’en parler; simplement, il les purifie, les innocente, les fonde en nature et en éternité, il leur donne une clarté qui n’est pas celle de l’explication, mais celle du constat […]. En passant de l’histoire à la nature, le mythe fait une économie: il abolit la complexité des actes humains, leur donne la simplicité des essences, il supprime toute dialectique, toute remontée au-delà du visible immédiat, il organise un monde sans contradictions parce que sans profondeur, un monde étalé dans l’évidence, il fonde une clarté heureuse; les choses ont l’air de signifier toutes seules (p. 217). Le décors d’un durable univers superficiel, consommateur, toc, aussi indolent qu’infatué, est déjà fermement planté.

Les représentations collectives décrites dans l’ouvrage de Barthes, sur une série de cas concrets, font perler des conceptions fondamentalement petites bourgeoises (pp 211-216) de l’existence ambiante. La sensibilité du Barthes des Mythologies est marxisante, plus précisément brechtienne. Il s’agit d’un marxisme pré-soisante-huitard un peu carré, discrètement prosoviétique mais encore sans complexe, très fluide, très direct et apte à réactiver un bon nombre de nos stimulations critiques aujourd’hui imperceptiblement engourdies sous le conformisme ambiant et la fausse universalité éternelle de nos petites certitudes gnagnan et outrecuidantes. Les mythes ne sont rien d’autre que cette sollicitation incessante, infatigable, cette exigence insidieuse et inflexible, qui veut que tous les hommes se reconnaissent dans cette image éternelle et pourtant datée qu’on a construite d’eux un jour comme si ce dût être pour tous les temps. Car la Nature dans laquelle on les enferme sous prétexte de les éterniser, n’est qu’un Usage. Et c’est cet Usage, si grand soit-il, qu’il leur faut prendre en main et transformer (p. 230). Aspirant à une anticipation critique de cette transformation révolutionnaire des Usages, si ardemment souhaitée, on nous montre de façon limpide que l’idéologie dominante est l’idéologie des classes dominantes. Plus précisément, l’idéologie dominante ciblant la petite bourgeoisie est une version prêt-à-porter, resto-rapide, javellisée et encapsulée de la pensée de ses maîtres. Et d’exemplifier, à partir de ce que diffuse la culture ambiante. Charlie Chaplin dans Les Temps Modernes est un pauvre sans être un prolétaire. Terry Malloy (joué par Marlon Brando) dans Sur les quais est un gréviste qui finit par renouer avec un patronat encore triomphant. Truquées, les mythologies sont implicitement propagandistes et servent la réaction, sans ambages, sans transition… Même la catégorie de Travail, en son principe, est faussée, naturalisée, figée, vitrifiée, banalisée et donc sabotée, notamment dans la présentation anthropologique qu’une exposition parisienne quelconque sur l’Homme (avec un grand H et sans Femme avec un grand F à côté) nous en serine. Que le travail soit un fait ancestral ne l’empêche nullement de rester un fait parfaitement historique. D’abord, de toute évidence, dans ses modes, ses mobiles, ses fins et ses profits, au point qu’il ne sera jamais loyal de confondre dans une identité purement gestuelle l’ouvrier colonial et l’ouvrier occidental (demandons aussi aux travailleurs nord-africains de la Goutte-d’Or ce qu’ils pensent de la grande famille des Hommes). Et puis dans sa fatalité même: nous savons bien que le travail est «naturel» dans la mesure même où il est «profitable», et qu’en modifiant la fatalité du profit, nous modifierons peut-être un jour la fatalité du travail. C’est de ce travail, entièrement historifié [sic], qu’il faudrait nous parler, et non d’une éternelle esthétique des gestes laborieux (p. 164). Brecht, quand tu nous tiens…

Il n’est certainement pas question de s’exclamer ici: Marx, sors de ce corps! Le fait est que ce genre d’analyse critique, de ne plus se formuler ainsi de nos jours, ne perd strictement rien de sa vigueur ou de sa justesse. Ceci dit, la question se pose, sereinement, après deux générations: les Mythologies de Barthes sont-elles datées? Factuellement elles le sont, imparablement. Ce genre de micro-analyse actualiste n’échappe aucunement à la patine du temps. En les lisant aujourd’hui, on ne sait plus qui sont ces cyclistes du Tour de France 1955, ou ces catcheurs à la mode du milieu du siècle dernier, en France. Minou Drouet n’est plus une vedette pour nous (sa réconciliation avec Jean Cocteau ne nous a pas laissé un souvenir indélébile) et les procès Dupriez et Dominici, on sait pas ce que c’est. De la même façon, on a une idée assez vague (quoique sinistrement discernable) de ce que la France foutait au Maroc dans ces années-là. Poujade et Mendès-France font partie de la grande histoire (on notera que Le Pen est nommé une fois, justement dans un article sur Poujade). Billy Graham et l’abbé Pierre font partie de la petite histoire (ils ne nous font plus prier, ça on arrive à le constater). Greta Garbo ne nous émeut plus vraiment. Le Nouveau Théâtre et Adamov ne sont plus ni nouveaux ni éminents (ceci n’est pas un cas de critique ni-ni mais un simple constat). Malgré ces éléments fatalement vermoulus, qui habitent intimement le développement et en fondent l’armature, le texte garde une remarquable fraîcheur et les lignes argumentatives de fond qui s’y expriment tiennent bien le temps, elles. J’irais même plus loin en affirmant que, de fait, le caractère daté des sujets traités sert désormais ultimement la cause de leur démystification. En effet, comme l’exercice consiste à regorger les phénomènes traités de leur prosaïque historicité, il n’y a rien de mieux que la distance de six bonnes décennies pour faire revenir par reflux ainsi que solidement imposer le réel historique daté à l’encontre de la naturalité mythologique faussement éternelle de ces faits de société. Ce que le monde fournit au mythe c’est un réel historique, défini, si loin qu’il faille remonter, par la façon dont les hommes l’ont produit ou utilisé; et ce que le mythe restitue, c’est une image naturelle de ce réel. Et tout comme l’idéologie bourgeoise se définit par la défection du nom bourgeois, le mythe est constitué par la déperdition de la qualité historique des choses: les choses perdent en lui le souvenir de leur fabrication. Le monde entre dans le langage comme un rapport dialectique d’activités, d’actes humains: il sort du mythe comme un tableau harmonieux d’essences. Une prestidigitation s’est opérée, qui a retourné le réel, l’a vidé d’histoire et l’a rempli de nature, qui a retiré aux choses leur sens humain de façon à leur faire signifier une insignifiance humaine. La fonction du mythe, c’est d’évacuer le réel: il est, à la lettre, un écoulement incessant, une hémorragie, ou, si l’on préfère, une évaporation, bref une absence sensible. Il est possible de compléter maintenant la définition sémiologique du mythe en société bourgeoise: le mythe est une parole dépolitisée (pp 216-217). Et, justement, on peut le dire aujourd’hui: Minou Drouet, Poujade, Billy Graham et l’abbé Pierre étaient des mythe, en France, au siècle dernier. L’ouvrage Mythologies a fichtrement bien fait d’en traiter justement du temps où ils faisaient encore rêver le populo parce que c’est pas aujourd’hui que ça résonnerait le moindrement dans les imaginaires, ces derniers étant bel et bien, massivement et incontestablement, passés à autre chose. Le discours de Barthes ET soixante ans de distance historique s’unissent solidement désormais pour bien nous les repolitiser, nous les historiciser et nous les démystifier, ces totems sociétaux dépolis d’autrefois. C’est ça et rien d’autre, pour un ouvrage actualiste daté, que de bien vieillir

Comprenons-nous bien, les mythologies ne se sont pas pour autant ratatinées, racotillées et résorbées, au fil du temps, il s’en faut de beaucoup. On sent, bien au contraire, qu’en deux générations, elles se sont surtout amplifiées, magnifiées, boursouflées, multipliées, ces menues mythologies barthésiennes d’antan. On est passé des petits morceaux d’art trouvé astucieux et mutins de Marcel Duchamp aux immenses ready-made scintillants, triomphalistes et planétaires de Jeff Koons, si vous m’autorisez une analogie venue du monde des arts. Aussi, on arrive à vibrer au fait que, ma foi, Barthes a bien su capter le fonctionnement mythologique en l’essence, dans le principe, finalement, aussi. Il faut dire que le lait et le vin, le bifteck et les frites, le plastique, les jouets, l’automobile, même les saponides et les détergents, sont encore plus que jamais avec nous et agissent encore aussi intimement sur nous. Quant aux soucoupes volantes (qui ne sont plus vraiment martiennes) et au cerveau d’Einstein (ce dernier, mort en 1955, était encore tout chaud), alors eux, leur impact mythologique n’agit plus sur nous autant, certes… mais on arrive fort aisément à articuler les jeux de transpositions requis. Il s’agit simplement de remplacer ce qui est remplaçable et de faire les ajustements d’époque. Le développement continue alors de sacrément bien tenir. On s’extasie moins aujourd’hui sur le cerveau d’Einstein que sur ses citations sur internet et la dimension lourdement factice de sa mythologie nous accompagne toujours aussi intensément. Et d’ailleurs, cette idée d’une vaste mutation historicisée des mythes est en fait déjà entièrement présente chez Barthes. On en trouve un exemple particulièrement vif dans ses développements virevoltants au sujet du music-hall. Toute cette magie musculaire du music-hall est essentiellement urbaine: ce n’est pas sans cause que le music-hall est un fait anglo-saxon, né dans le monde des brusques concentrations urbaines et des grands mythes quakeristes du travail: la promotion des objets, des métaux et des gestes rêvés, la sublimation du travail par son effacement magique et non par sa consécration, comme dans le folklore rural, tout cela participe de l’artifice des villes. La ville rejette l’idée d’une nature informe, elle réduit l’espace à un continu d’objets solides, brillants, produits, auxquels précisément l’acte de l’artiste donne le statut prestigieux d’une pensée tout humaine: le travail, surtout mythifié, fait la matière heureuse, parce que, spectaculairement, il semble la penser; métallifiés [sic], lancés, rattrapés, maniés, tout lumineux de mouvements en dialogue perpétuel avec le geste, les objets perdent ici le sinistre entêtement de leur absurdité: artificiels et ustensiles, ils cessent un instant d’ennuyer (p. 167). Le mouvement historique, même abrupt, ne démystifie pourtant pas. Il ajuste les nouveaux mythes aux anciens. C’est l’embouteillage des mythes. Et alors, on peut s’en envoyer, des borborygmes ethnologiques et des mutations sociétales, sans sortir de l’aliénation. C’est que celle-ci dure et elle dure tant qu’elle nous tient et qu’on nous tient par elle.

Et, bon, au bout du compte, Barthes lui-même, tel qu’en lui-même, a fini complètement tortillonné dans son propre mythe. On pourrait détailler ceci amplement (notamment en brocardant comme il le mériterait son abandon ultérieur du marxisme au profit de la petite esthétique littéraire post-moderne à la mord-moi-le-nœud — passons, passons). Je vais plutôt exemplifier son ultime et grandiose mystification involontaire et ce, sur un fragment aussi simple que spectaculaire. Dans Mythologies, il a sereinement écrit (cette citation est avec moi depuis quatre décennies): Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques: je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique (p. 140). Et alors, bien plus tard, en mars 1980, dans une des bourdonnantes rues de Paris, il se fait bouter par une automobile qui, pourtant, ne roule pas très vite. Il tombe par terre et cela lui aggrave subitement une vieille défectuosité du poumon. Il meurt. Vous ne me direz pas. Mourir frappé par une bagnole, après avoir écrit une phrase pareille au sujet de la ci-devant nouvelle Citroën, ça aussi, quelque part, c’est parfaitement digne des grandes cathédrales gothiques!

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Cyber-fac-similé PDF de l’ouvrage MYTHOLOGIES de Roland Barthes (1957) dans l’édition qui fut celle de ma jeunesse (lu par moi, vingt ans après sa parution, il y a quarante ans, en 1977).

 

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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CHRONIQUES DU TRAIN-TRAIN QUOTIDIEN (Antoine Lefranc)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2017

Train-train

Ici, tout se passe dans le train. Notons d’abord qu’on doit à notre auteur l’aphorisme suivant, fort valide: Le bonheur du voyageur ferroviaire se définit en creux. Il désire juste l’absence d’éléments perturbateurs, rien de plus. Le voyageur est un bouddhiste qui s’ignore. Signalons ensuite simplement que c’est l’aptitude incomparable d’Antoine Lefranc à justement ouvertement trahir cet aphorisme qui va déclencher le tout de notre bonheur de lecture. L’amusement complice du lecteur de ce savoureux petit recueil de nouvelles se définit effectivement, lui, en plein, en saillie, en jaillissement, en irruption. Il survient parce que, finalement, quelque chose arrive dans le train. Et cela prend corps, et cela s’amplifie, et cela se tord. Le lecteur se surprend à espérer une nouvelle mésaventure, vécue par ce narrateur d’un délié sagace et d’une verve savoureuse, pour que nous soit encore donnée cette marrante possibilité de voir le banal devenir fleurs d’averses du désert, tempête de neige du rivage, feu follet du cimetière. Faire l’ordinaire devenir extraordinaire juste en le regardant autrement… tel est ce qui nous arrive ici.

Christophe est un voyageur ferroviaire. C’est un homme assez jeune qui prend le train régional et/ou le TGV, de ci de là, sur le territoire de la France (Normandie, région Rhône Alpes, Aunis, Saintonge – pas Paris, en tout cas). On ne sait trop rien de plus de lui. On ne sait même pas s’il est toujours «lui» d’une nouvelle à l’autre, si vous voyez ce que je veux dire. Bon,  on sait à peu près à chaque fois dans quelle petite ville on se rend ou fait escale en sa compagnie mais on n’y descend à toutes fins pratiques jamais. C’est bel et bien que tout se joue dans le train. Il est connu qu’un nombre significatif de Français prennent le train régulièrement mais qu’il y a aussi un bon lot de Français et de francophones qui n’ont tout simplement jamais mis les pieds dans le transport ferroviaire. Cela nous donne deux tonalités solidement distinctes pour la lecture de ce fulgurant recueil de treize courtes nouvelles. À ceux et celles qui n’ont jamais pris le train, je dis: préparez-vous à une évocation avisée et subtile de l’ambiance du train-train des preneurs de train. Ce recueil va vous faire découvrir, avec une précision quasi ethnographique, les petites particularités de la portion de vie ordinaire ferroviaire du chaland hexagonal contemporain. Les fervents de microsociologie genre Erving Goffman ne désavoueraient pas ce brillant petit opus. À celles et ceux qui prennent régulièrement le train, je dis: préparez-vous à une radicale altération de ce regard lourd de langueur contrite que vous avez porté mille fois sur ces petits moments inévitables mais… sans en sentir la densité, la richesse, la sève, le saillant. Et je dis, aux deux sous-groupes sociologiques en cause ici, ceci: mettez un écrivain dans un train (ce train que vous prenez tous les jours ou ne prenez jamais) et c’est ce que ça donne. Sensations contrastées, images claquantes et trajectoires solidement dessinées assurées.

Chroniques du train-train quotidien est un ouvrage humoristique. On peut le dire sans danger d’ambivalence. Ce n’est pas un humour bouffon ou goguenard, ce n’est pas de l’ironie acide, cynique et lasse non plus. Surtout, ce n’est certainement pas de la grosse farce racoleuse. Je parlerais, sans me démonter, d’humour satirique. Préparez vous à rire-sourire, si vous me permettez ce néologisme digne, justement, de Lefranc. Préparez-vous à (re)découvrir le quotidien bien vu mais aussi le petit exploit savoureux des circonlocutions de scénario instillées subtilement dans le corps d’un dispositif narratif pourtant initialement passablement pauvre en ressources. Comme chez maints humoristes contemporains, c’est le regard qui parle. On fait ressortir ici l’incongru et le cocasse de situation émanant de ce dispositif raplapla dont notre appréhension, plus fourbue que celle de Lefranc, ne tire fichtrement rien alors que pourtant, bon sang que c’est là, que tout est là. C’est aussi un angle d’approche frais, vif, jeune. On est dans le monde de Facebook, du iPod, des jeux vidéo, de la managérite chronique, des licenciements banalisés et de l’omnivalence tranquille du culte du foot. L’immense majorité de ces aventures en miniature sont des rencontres, des petites confrontations maximalisées et amplifiées dans le cadre pourtant fatalement étriqué dont fait difficultueusement disposer, à notre florilège de gestus social, la linéarité contrainte d’un corridor bringuebalant de wagon. Christophe, le personnage narrateur qui nous sert de cicérone dans cette promenade drolatique, où on change de place tout en restant assis, pimente son propos et notre perception de la probante touche bien tempérée de sa juvénile mythomanie. Parfois il est un homme d’affaire crypto-oisif, parfois il est un cadre de la SNCF en mal de prospective planifiante, parfois il est un intellectuel roide et transcendant lisant (juste assez ostensiblement) Sartre, Stendhal ou Oscar Wilde pour frimer les passagères, parfois il est rien de moins qu’un nouveau John Connor confronté au Terminator mal embouché et lunette-fumeux venu intempestivement s’installer dans son compartiment, parfois il est le compagnon de combat anonyme d’un Che Guevara fantasmatique venu rectifier les rapports de classes d’une ligne régionale en exilant les bourgeois sur un bled provincial de façon à donner les bonnes places assises aux pauvres prolos sans sièges qui souffrent du dos. Et parfois aussi (le plus souvent) il est juste un tit-cul de plus dans le train, qui crève la dalle et cherche par tous les moyens, délivrés dans le bagage de son imaginaire, des astuces, des traquenards, des combines pour tromper sa faim ou son ennui.

Pulsions fondamentales. Que tout revient donc aux pulsions fondamentales. De fait, dans son tressautant voyage de banalité magnifié, notre protagoniste multiforme ne rate aucune des incongrues occasions de déployer son aspiration à assouvir ses instincts les plus cruciaux, soif, faim (il y a beaucoup de bouffe dans ce micro-univers), appétences ludiques, pulsions de séduction, volonté de puissance, désir de gloire. Le seul moment où notre brave petit protagoniste rate vraiment son coup, c’est quand il cherche pathétiquement à jouer les voyageurs misanthropes. Car de fait, il est tellement palpable, à chaque page, que ces humains trop humains que Christophe coudoie dans le sta-tac-ta-toum de la vie de tous les jours, il les aime. Il les aime tant, tous ces epsilons de voyageurs ès tortillards, tant et tant. Et il nous les fait tant aimer aussi que c’en est d’une sidérale étrangeté. Oui, il faut découvrir combien on savoure les gens, la routine, la vie, le tchoutchou, le ronron, de par cette Chroniques du train-train quotidien qui nous les narre si jouissivement.

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Antoine Lefranc, Chroniques du train-train quotidien, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF.

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Sidi et les femmes

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2017

Couple mauritanien mauresque

Couple mauritanien mauresque

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Bon, on pourrait développer longuement —il y a d’ailleurs pleinement lieu de le faire— sur les difficultés en sexage que sont encore voués à rencontrer nos compatriotes musulmans de sexe masculin. On pourrait spéculer, analyser, subodorer. Je vais me contenter d’exemplifier.

J’ai connu Farouk oulb Sidi Farouk (nom altéré) circa 1983 lors de mes études doctorales à Paris. C’était un hassanyah mauritanien, petit fils de nomade (lui-même de seconde génération sédentarisée). Il faisait sa thèse doctorale sur une ville portuaire de Mauritanie. Géographe de profession, musulman de par son éducation. Il était, sans trop le dire à ses pairs, de fait athée par option, rationaliste et progressiste. C’était aussi une intelligence authentique. Nous étions étudiants, logés dans la même résidence. J’étais donc linguiste québécois. Il était donc géographe mauritanien. Malgré le fait que tout nous séparait, nous avons tout de suite fraternisé. Dans la France mitterrandienne, les effets répercutés de la Révolution Islamique d’Iran se faisaient solidement sentir et la problématique de la révolution post-marxiste était sur toutes les lèvres. Et celui que j’appelais tout simplement Sidi (ce qui l’amusait beaucoup car cela signifie «mon maître») manifestait sa compréhension des crises politiques du temps avec une finesse historique qui le démarquait nettement des autres étudiants musulmans et occidentaux de cette vaste résidence étudiante internationale du sud de Paris. Sa culture vernaculaire, qu’il appelait la culture des nomades, il la valorisait profondément en me disant, d’une air mi-hautain mi-amusé, «Toi, tu es un pur produit de la culture sandwich Coca-cola». Musulman donc, mais surtout, homme musulman, Sidi s’identifiait solidement à ces vieille valeurs de solidarité masculine en acier trempé d’un autre temps. Il les formulait, notamment en ce dit mauritanien qu’il me récita un jour qu’il m’accusait, sans trop se tromper d’autre part, d’être excessivement superficiel en amitié, comme tous les occidentaux foufous et mal embouchés de notre temps.

UN AMI ET DEMI…

Voici qu’un homme riche avait un fils. Et dans la maison de l’homme riche venaient manger et s’amuser toutes sortes de gens qui se disaient les amis du fils de l’homme riche. Un jour, l’homme riche prend son fils près de lui et dit: «D’après toi, combien as-tu d’amis?». « Mais père, ta maison est toujours pleine de gens qui viennent pour moi. J’ai des vingtaines d’amis.» «Je te dis moi, mon fils ceci: je suis ton aîné en âge, et pourtant je n’ai qu’un ami et la moitié d’un ami.» Le fils ne parla pas. «Maintenant, je t’invite à voir avec moi, mon fils Ibrahim, ce qu’il en est de mes amis.» Voici qu’ils prirent un agneau qu’ils égorgèrent et placèrent sous un drap que son sang poissa. Ils mirent le tout en évidence sur le sol. «Ibrahim, voici tes ci-devant ‘amis’.» Arrivèrent les jeunes hommes que le fils connaissait. Ils venaient festoyer. «Un ennemi a tué Ibrahim…» leur dit le père de ce dernier, en leur montrant la dépouille de l’agneau recouverte du drap sanglant. À ces mots, ils prirent la fuite comme poussière au vent. Arriva un homme mûr. «Ibrahim, voici mon demi-ami.», dit le père d’Ibrahim. L’homme fut surpris et s’enquit des détails de l’affaire. «Un ennemi a tué Ibrahim…» L’homme se déclara disponible pour toute collaboration financière à quelque entreprise visant à régler cette affaire. Mais il n’abordait pas les questions de vie et de mort. Comme il se retirait, arriva un vieil homme. «Ibrahim, vois, celui-ci est mon ami», dit le père d’Ibrahim. Le vieil homme regarde le père qui redit: «Un ennemi a tué Ibrahim…». À ces mots, le vieil homme entre dans une formidable fureur. Il saisit une arme à feu qu’il déchargea sur le drap recouvrant l’agneau et cria: «Voici. C’est moi qui ai tué ton petit, ton Ibrahim. Tu n’as plus comme objet de ta vengeance future que moi, maintenant. Que ma poitrine soit souillée de son sang et qu’entre nous se règle cette affaire.» Puis il partit rechercher l’auteur du crime pour le tuer, libérant de ce fait intégralement le père d’Ibrahim de toute culpabilité dans ce conflit et dans les crises futures qu’il allait fatalement engendrer.

Du pur, du solide, du costaud, du viril sans ambivalence. Cependant, d’autre part, Sidi avait un rapport complexe et difficile à ses compatriotes africains de la modernité. Il me disait une fois: «Si un jour je siège sur un comité international formé de douze personnes, onze africains et un occidental, je confie la trésorerie du comité les yeux fermés à l’occidental car si je la confie à un des africains, ce sera des embrouilles sans fins et la cagnotte va s’amenuiser et s’amenuiser sans qu’on comprenne trop pourquoi.» Cette problématique hautement paradoxale se généralisait aussi aux femmes. Cela donnait alors: «Je suis très réfractaire à l’idée d’épouser une femme mauresque. Parce que quand tu épouses une femme, tu épouses son clan. Si j’occupe des fonctions politiques, je dois rester libre des pressions de tous les groupes formels et informels.» Il fantasmait donc amplement la femme occidentale comme porteuse de liberté individuelle, liberté politique, d’abord, liberté sexuelle ensuite, la préférence envers la seconde restant amplement subordonné, comme on va le voir, aux enjeux et priorités de la première.

Un gros sac de maïs, Sidi, vraiment?

Un gros sac de maïs, Sidi, vraiment?

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Bel homme, élégant, articulé, distingué, svelte, basané, avec je ne sais quoi de sauvage dans le regard, Sidi, qui avait monté des chameaux et des chevaux maures mais n’avait jamais été à bicyclette, faisait tourner bien des têtes de filles aux résidences universitaires. Je crois qu’il aurait effectivement bien aimé se trouver une conjointe occidentale. Mais si les filles étaient attirées au départ, elles se rebutaient vite face à ses propos et ses comportements, involontairement incongrus et décalés. Je découvris éventuellement pourquoi. D’Olga, la solide maritorne russe qui étudiait en médecine, Sidi disait, en souriant férocement «Je te jure que cette Olga m’attire beaucoup. On dirait un gros sac de maïs.» Le sourire de la toute puissante Olga se crispa fortement quand le curieux compliment finit par lui venir aux oreilles. Mais Sidi n’en avait cure. Il était entier et fier. Il avait été coureur pour l’équipe olympique de Mauritanie et il s’occupait de nous coacher un peu, lors de nos joggings matinaux d’étudiants, au Parc de Montsouris. Dans notre bande de joyeux joggeurs, il y avait Bérengère, une bouillante méridionale aux cheveux de blé qui plaisait bien à Sidi. Un jour, dans la cuisine, après le jogging, elle dit, à la cantonade: «C’est très plaisant de faire du jogging avec Farouk. Ses conseils sont lumineux et il est une véritable gazelle. » Et Sidi, souriant radieusement, avait répondu: «Mais je te jure Bérengère, si je suis une gazelle, toi tu es une girafe.» Je revois encore la face de Bérengère crisper subitement. Elle s’attrapa le cou, en souriant gauchement et dit: «Girafe. Euh… Long cou.» Un peu plus tard, quand je prenais le délicieux thé maure en compagnie de Sidi dans sa chambre (il préparait le thé lui-même), il me questionna, comme il le faisait souvent au sujet de ses couacs interculturels. «Bérengère ne semble pas avoir apprécié mon compliment de tout à l’heure. Tu peux me dire pourquoi?» Je me contentai de répondre: «Commence donc par m’expliquer un petit peu ce que tu croyais accomplir en la qualifiant de girafe…» Sidi se leva, tira un ouvrage de sa bibliothèque, le feuilleta, le tint ouvert et me le tendit. La page s’ouvrait sur un vaste paysage du Sahel. Il s’agissait donc d’une photo de la savane africaine au fond de laquelle quatre girafes de profil couraient à grande vitesse. Sidi dit: «La girafe. L’animal le plus majestueux, le plus fluide et le plus élégant de toute l’Afrique.» Je dus rectifier ce nouveau malentendu interculturel: «L’image visuelle que toi tu as de la girafe est certainement plus juste que celle des occidentaux mais cela ne sauve pas ton compliment à Bérengère. Nous, occidentaux, les girafes, on les voit habituellement immobiles dans un enclos au zoo et qui se penchent gauchement pour capter une merde qu’on leur tend à bouffer. On ne voit que le long cou et les lèvres énormes d’un animal captif et peu mobile.» Sidi exprima avec dépit sa tristesse d’avoir éventuellement raté l’affaire avec Bérengère pour une raison si futile et si malencontreuse. Il le fit en des termes explicites que je ne vais pas reproduire ici mais qui laissaient deviner sans ambivalence que cet homme, pourtant si raffiné et intelligent, avait, disons, une conception finalement fort utilitaire des femmes… Quand le prenait le dépit de voir les femmes occidentales s’éloigner de lui comme ça, pour toutes ces raisons qu’il décodait mal, Sidi se mettait vite à déraper sur la pente misogyne. Il racontait alors que, l’un dans l’autre, les femmes ne sont bonnes que pour se les envoyer et encore, avec la plus grande méfiance, parce qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre.

Alors moi, cette fois là, j’ai quand même voulu qu’il comprenne mieux tout ça. Je suis donc allé chercher la photo de mon amoureuse du temps et quelques lettres. Et, candide, je lui ai raconté que j’étais amoureux, que nous étions séparés mais fidèles, que nous voulions fonder un foyer, tout ça. À un moment, il m’interrompit: «Mais pourquoi tu me racontes tout ça». Imbu de ma subite mission civilisatrice, je ne me démontai pas: «Mais Sidi, pour que tu comprennes que tes choix sexistes ont des conséquences inattendues. Que de mépriser les filles comme tu le fais ne donne rien. Un jour, tu trouvera l’amour et…» Sa réplique, lapidaire, sans appel, sonne encore aujourd’hui, trente ans plus tard, comme la voix de tonnerre du fier fleuron d’une époque: « Mais je n’ai pas le temps, moi. Je dois m’occuper de la reconstruction de mon pays, de sa décolonisation, du cheminement du tiers-monde ». J’avalais très lentement ma gorgée de thé mauresque. Sans y penser, Sidi m’avait, lui-même, fait comprendre que la vision du monde occidentale, surtout sa portion teinté de tendresse romantique privée et/ou de féminisme, était hautement incompatible avec sa quête à lui et ce, pour des raisons dont il serait hautement ardu de questionner la légitimité d’époque.

La vie sociale de Sidi en France évolua en dents de scie. Il fréquenta éventuellement une étudiante française, fraîchement convertie à l’Islam et fascinée, un peu abstraitement, par les intellectuels africains. L’idylle tint un temps, puis, pour des raisons mal éclaircies, l’ultime occidentale du cercle émotionnel de Sidi rentra hautainement dans ses terre en lui rendant respectueusement son vieux Coran emballé dans de la soie fine (Sidi ne touchait jamais le livre sacré de ses mains nues). Sidi lui-même soutint brillamment sa thèse de doctorat puis il rentra éventuellement en Mauritanie et, aux dernières nouvelles, il a épousé une femme mauresque qui le sert discrètement en portant respectueusement le voile…

Ah, cet infini dialogue des mondes et des âges. Nos compatriotes masculins arabes et africains sont tous, à des degrés divers, des Farouk oulb Sidi Farouk. Il faut les guider, respectueusement mais fermement, sur la voie de l’égalité inconditionnelle (et non négociable) et de la collégialité solidaire entre hommes et femmes (voie sur laquelle nous avons, de fait, nous-même encore bien du chemin à faire). Cette voie, cette route, on peut indubitablement la marcher avec ces hommes issus d’un autre cercle de mentalités et de croyances. Ils sont fins, sensibles, aussi modernes que nous, et ils ont énormément de chaleur humaine et de générosité. Mais il reste qu’elle sera longue, cette route, raboteuse et cernée de taillis ambivalents, paradoxaux, eux-mêmes truffés de tous les étranges petits piquants acerbes de ces mécompréhensions rectifiables dont sont hérissés en permanence tous nos dialogues culturels.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a soixante ans, FUNNY FACE

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2017

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

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On a ici un film qui est une apologie ouverte et explicite de l’anti-intellectualisme commerçant, ran-tan-plan. Le philistinisme américain nous en a fait voir bien d’autres, et des pires, certes, on peut le dire. Mais bon, il reste que le susdit anti-intellectualisme est encore et encore ici le thème principal de la comédie musicale Funny Face qui fête au jour d’aujourd’hui ses deux générations d’existence. Explication. Mademoiselle Jo Stockton (Audrey Hepburn) est une jeune libraire de Greenwich Village qui rêve de monter à Paris pour aller y écouter, dans une boite enfumée de la rive gauche, l’éminent professeur de philosophie Émile Flostre (Michel Auclair) disserter sur la nouvelle doctrine philosophique du moment, l’Empaticalisme. En ce milieu des années 1950, il semble bien que l’intellectualisme soit de vogue puisque, d’autre part, la directrice du magazine de mode féminin Quality, la flamboyante et hautement The-devil-wears-Pradaesque Maggie Prescott (Kay Thompson) et son tonique photographe vedette Dick Avery (Fred Astaire) cherchent un faciès féminin jeune, vif, nouveau et intelligent d’allure… pour lancer une tout autre tendance de mode.

Dans leur quête d’imagerie intellective, Dick Avery et sa volubile et flacotante équipe se retrouvent comme en coup de vent dans la petite librairie beatnik Embryo Concepts, celle où justement, fatalement, bosse Jo Stockton. Une séance de photos est improvisée en rafale avec une mannequin et Jo apparaît presque fortuitement, avec ladite mannequin, sur certaines des photos. Quand il développe ces dernières, le photographe Avery est fortement intrigué par cette petite gueule marrante (funny face ou, en français, drôle de frimousse). Il avait déjà passablement froncé le sourcil quand il avait remis de l’ordre en compagnie de la petite libraire dans les piles de bouquins à l’ordonnancement dévasté par la tumultueuse séance de photos de ses journalistes de mode. Usant alors d’un subterfuge, on convoque Jo au quartier général du grand magazine de mode et on cherche à l’embringuer à faire la mannequin. Elle regarde la chose de fort haut au début, considérant la mode féminine comme du chichi commercial de peu de conséquence. Mais quand on lui fait comprendre qu’il pourrait y avoir un voyage à Paris à la clef, Jo se laisse submerger par l’éventualité de voir ses aspirations à la parisianité philosophique enfin assouvies. Et patatras, le temps d’un plan nous montrant un fier coucou rouge et blanc de la Trans World Airline survolant les mers et les mondes, et tout le monde se retrouve sur les rives de la Seine.

Jo se tient rive gauche, dans les cafés intellos. Elle y discute pendant des heures. Elle y refait le monde. Elle nous sert même une chorégraphie d’avant-garde avec deux pseudo-matelots dégingandés sur une sorte de jazz langoureux pata-ellingtonien. C’est là un de mes moments favoris du film. Corporellement et dramatiquement, Audrey Hepburn est mi-clown mi-diva. Il y a chez elle une très fine aptitude à doser gravité et cabotinage et comme, en plus, elle est une danseuse parfaitement crédible, le résultat arrive à être à la fois savoureusement ironique et insondablement tendre, presque respectueux dans la dérision ouverte. Maggie (la directrice de la revue Quality) et Dick (le photographe de mode), d’autre part, tout à la mise en place de leur événement promotionnel de mode, se tiennent, eux, rive droite. Ils vont tout faire pour y attirer Jo, qui, elle, rêve plus de philosophie empaticaliste que de glamour mondain. Anti-intellectualisme et visée réactionnaire du propos obligent, le photographe Avery (dont mes fils diraient qu’il porte fort bien son prénom car il est un Dick) finira bien par parvenir à entraîner Jo dans sa séquence de photos de mode et, graduellement emballée par ces bouffées de grand narcissisme qu’on lui impute implicitement d’office, notre jeune intellectuelle new-yorkaise en viendra à ouvertement s’enthousiasmer pour son nouveau statut de figure tendance de la mode parisienne.

Combinant une savoureuse alternance d’images fixes et de cinéma, cette séquence des photos de mode reste nettement le moment le plus original de cette comédie musicale d’autre part largement prévisible. Autoritaire et un peu nerveux, le photographe place son modèle dans un certain nombre de situations fictives de la vie parisienne et/ou européenne et lui dicte intempestivement la posture à prendre ou le comportement à déployer. Cela engendrera, entre autres, une des répliques cultes du film. À la gare, Dick dit quelque chose comme, Tu es à la gare. Ambiance des grands départs. Tu es Anna Karénine. Sardonique et peu amène, Jo répond Ah bon. Est-ce que je dois me jeter sous le train? Graduellement, comme elle se prend de plus en plus au jeu et finalement s’amuse follement, Jo s’empare imperceptiblement de cette initiative de direction que Dick détenait. Et lui, à mesure, y renonce, s’en départit, comme imprégné du talent naissant de sa partenaire. L’ingénuité du jeu d’Hepburn dans cette série de plans est d’un charme touchant. Et cela donne un joyeux lot de souvenirs photographiques de ce fameux ci-devant âge d’or du vieux ciné. Ici, juste ici, on aurait presque une jeune femme prométhéenne si… le propos fondamental n’était pas de la montrer en train de bien basculer sur l’autre rive. En tout cas, la dynamique Pygmalion/Galatée qui fera la gloire tonitruante et pesante de My Fair Lady au milieu de la décennie suivante s’esquisse déjà. La femme qu’on confectionne s’autonomise. L’homme qui la confectionne tombe en amour.

Et, fatalement, le bon pathétique philistin ricain culminera quand Jo, de retour sur la rive gauche, s’installera pieusement, comme une sorte de houri intellective, aux pieds du divan du professeur Émile Flostre. Maggie et Dick se déguiseront alors en couple mûr d’intellos de toc avec fausse barbe taillée et dégaine songée et se rendront chez les trippeux servant objectivement de courtisans empaticalistes. Ennuyés par les psalmodies larmoyantes d’une guitariste aux ras des mottes, Maggie et Dick vont se lancer dans un trépidant numéro de claquettes pour égayer un peu la purée de poix de l’atmosphère songée. Soixante ans plus tard, on en est quand même un peu revenus de ces ricains expressionnistes d’après-guerre avec leurs sautillements et leur fausse joie ricanante masquant leur abyssal vide cognitif de cuistres impérieux. Un peu tristement, je regarde Astaire (58 ans alors) et Thompson (48 ans alors) dans ce numéro dansant au style déjà monté en graine, sur fond de salle obscure, et j’ai quand même un peu envie de leur dire: ça va, barrez-vous, les clinquants croulants, on vous a vu… et que Saint-Germain-des-Prés revienne un peu, quand même. Évidemment ici, en 1957, sous le fanion satisfait et triomphant de la Paramount, Saint-Germain-des-Prés ne reviendra pas et… n’y sera jamais vraiment, en fait. Bien au contraire. Se rendant subitement compte que le professeur Émile Flostre est obligatoirement un fumiste carabiné doublé d’une vipère lubrique cherchant frontalement à lui faire du gringue et des papouilles, Jo lui casse une de ses statues de maître sur la tête et court se jeter dans les bras du photographe Avery. Bon pathétique philistin ricain, nous disions bien.

Un trait récurrent chez Audrey Hepburn (28 ans alors), que ce soit dans Sabrina (1954) trois ans plus tôt ou dans My Fair Lady (1964) sept ans plus tard, c’est bien celui de jouer les petites pauvresses surdouées qui finissent dans les bras de rupins ayant presque deux fois leur âge. Respectueux de ma grande amie Béatrice, je n’ai rien contre les différences d’âge dans les couples, en principe. Malheureusement, dans ces œuvres classiques du cinéma, un peu vermoulues aujourd’hui, auxquelles s’associa Audrey Hepburn, le propos et les thématiques sont toujours d’un réactionnaire à vous couper le souffle par sa pestilence plus que par sa pertinence. Funny Face, hélas, ne fait pas exception. Ce rendez vous raté avec la complexité intellectuelle et artistique de la rencontre avec Paris (incluant le Paris du monde de la mode) nous en dit plus sur la bêtise surannée d’une certaine conception américaine du monde que sur quoi sur que ce soit d’autre.

La prestance indéfinissable de cette si intéressante actrice du siècle dernier préserve ici l’effet de curiosité intellectuelle encore largement méritoire ayant suscité, sans complexe aucun, le présent commentaire. Mais la mythologisation hollywoodienne n’y est vraiment plus. Très ouvertement, Audrey Hepburn (1929-1993) est un talent gâché. Funny face vous dites? Certes. Mais bogus script (script bidon) aussi, malheureusement. Tant pis. Le temps a passé, il y a pas à patiner. Contentons nous donc de contempler les admirables photos fixes de cette petite gueule marrante et de rêver le mieux possible de ce qui aurait pu être si l’art servait de temps en temps à autre chose qu’à assurer cyniquement sa propre petite promo de merde.

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

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Funny face, 1957, Stanley Donen, film américain avec Audrey Hepburn, Fred Astaire, Kay Thompson, Michel Auclair, Dovima, 103 minutes.

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Arsène Darmesteter sur la ligne sinueuse du bleu tramway de Montpellier

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2017

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Il s’agissait, dans ce cas-ci, d’un colloque très savant et très confidentiel sur le linguiste, grammairien et lexicographe Arsène Darmesteter (1846-1888), enfant roussillon du cru et éminent co-auteur du Dictionnaire général de la langue française, un des quatre joyaux de la lexicographie française du 19ième siècle, avec le Dictionnaire National de Bescherelle, le Grand Littré, et le Grand Larousse. Le colloque, co-organisé par le laboratoire sociolinguistique DIPRALANG de l’Université Paul Valéry, et la Revue des langues romanes qui en publiera les actes, se tenait en la salle Jourda du Bâtiment de la Recherche de l’Université Paul Valéry-Montpellier III, il y a de cela une toute petite quinzaine d’années. Ce fut un colloque limpide et captivant, pas d’esbroufe hagiographique, pas de cirque, pas de cadences. Six solides conférences d’une heure si fascinantes que, une fois n’est pas coutume, je cède à l’envie épormiable de vous les résumer toutes.

Pierre BOUTAN ouvre la marche avec une présentation intitulée Bréal, lecteur de Darmesteter portant sur la relation entre le fondateur de la sémantique française et notre lexicographe. Fourmillant de détails biographiques tirés en grande partie de le correspondance de James Darmesteter, frère d’Arsène, cet exposé d’un spécialiste de l’histoire de l’enseignement français nous fait sentir le solide fond instituteur jacobin d’Arsène Darmesteter, et son soucis aussi militant que sourcilleux de la promotion d’une langue française une et indivise.

Pierre CASADO, propriétaire de chevaux passionné, méridional bouillant dont un des grands-pères était éleveur de taureaux et l’autre philologue, est arrivé avec, sous le bras, une édition originale du Dictionnaire général léguée par un de ses susdits grands-pères (devinez lequel). Il nous a fait un solide topo sur les mots provençaux dudit Dictionnaire général et leur traitement par Darmesteter et un de ses lexicographes subalternes du nom de Thomas. 350 provençalismes sur une nomenclature de 10,000 entrées. Certains provençalismes absents ici, mais présents chez Littré, d’autres traités comme des mots d’origine italienne, espagnole, ou même haut-allemande ou gothique. Une évidente hypertrophie des termes de pêche et de labeur maritime perpétuant le stéréotype du méridional riverain et marinier. Aucun mot paysan, alors que notre personnage est montpelliérain et a potaché à l’école communale. Quoi de nouveau sous le beau soleil du traitement des régionalismes lexicaux dans notre cher Hexagone centralisé et normatif.

Au déjeuner, comme je suis le seul non-européen du colloque, on me fait tâter des merveilles de la table régionale, succulente comme de bien prévisible. Je goûte à tout sauf aux vins, pour ne pas somnoler au moment de ma conférence, qui est la première à lever le rideau d’aprème. Intitulé Darmesteter et la néologie: sémantique lexicale et dérivationnelle mon topo vise à montrer que, dans un contexte intellectuel hautement réfractaire à l’idée de créativité lexicale, et en laissant clairement de côté le programme dialectologique et le phénomène encore mal perçu des français régionaux, Arsène Darmesteter, sous la puissante pression de la linguistique historique, se propose d’étudier la néologie en français acrolectal. En dépit de nombreux avatars, l’analyse produite s’articule comme une sémantique générale dont la base sémasiologique repose principalement sur la dérivation lexicale, et dont la base onomasiologique est fondamentalement extralinguistique.

Dans un exposé intitulé Au service de la linguistique historique du français: Léopold Sudre, réviseur de l’œuvre d’Arsène Darmesteter, l’historien de la linguistique belge Pierre SWIGGERS nous parle ensuite de ce Sudre, agrégé de grammaire, qui fut donc un des réviseurs de Darmesteter et qui, dans une grammaire historique écrite en 1906, manifeste déjà tous les symptômes que charriera la grande crise vingtiémiste de la description grammairienne des langues modernes.

Ensuite, sous le titre La construction sémantique dans le Dictionnaire général d’Hatzfeld et Darmesteter: nouveautés sémantiques et héritage lexicographique, la très pétulante et très compétente métalexicographe Élisabeth GRIMALDI nous sert une comparaison serrée des marques lexicographiques et de l’organisation des articles chez Littré, Bescherelle et Hatzfeld-Darmesteter. Bien positionnés entre la plurisémie fourmillante et fouillée/fouillis de Littré, et le synonymisme anecdotique et mal documenté du Dictionnaire de l’Académie française de 1835, Hatzfeld-Darmesteter et, dans une moindre mesure Bescherelle, apparaissent comme les deux premiers dictionnaires semi-portatifs vraiment polysémiques, c’est-à-dire soucieux d’une description systématisée et homogène des contenus sémantiques, le tout s’établissant à l’inévitable détriment du détail technicien et encyclopédisant des usages.

L’organisateur et hôte du colloque, Teddy ARNEVIELLE, ferme la marche avec À propos du Cours de Grammaire Historique de Darmesteter et Sudre – Sur une note de Marc Décimo. Notre maestro nous avance une lecture sélective du Cours de Grammaire Historique de Darmesteter et Sudre, mettant en relief les germes d’idées qui allaient plus tard faire la gloire de la linguistique structurale et de la linguistique énonciative.

Et le bleu tramway de Montpellier dans tout cela? Frappé du petit oiseau symbolisant le transport en commun montpelliérain, il traverse sinueusement cette superbe ville méditerranéenne de part en part, rappelant pour méditation que si certains des enfants du pays ont raté le rendez-vous des français régionaux, d’autres par contre n’ont pas raté celui du développement durable du cadre de vie urbain. Élégance sobre et commode de l’Europe moderne, dans tes philologies excessives comme dans tes transports modérés, tu as encore bien des choses à nous dire.

montpellier-tramway

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Il y a cinquante ans: VIVE LE QUÉBEC LIBRE!

Posted by Ysengrimus sur 24 juillet 2017

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Je ne suis pas devenu Président de la République
pour faire la distribution des portions de macaroni…

Commentaire attribué à Charles de Gaulle

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C’était il y a cinquante ans, pilepoil. On a dit bien des choses, compliments onctueux et autres sombres quolibets, sur cet événement spectacle. Les pour et les contre se sont amplement polochonnés. On va pas remettre ça, justement quand on est en train de se dire combien le temps a passé. Faudrait en venir un petit peu au recul historique, si tant est. Alors, bien, on va laisser les émotions frémissantes des anglo-canadiens un petit peu en dehors du truc, ici (ils étaient furax, c’est reçu. On va pas en faire une tartine). On va plutôt, si vous le voulez bien, concentrer notre attention sur les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec) et les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française) en cette année là de rencontre, entre toutes, sur Montréal. Ils sont fort disjoints, ces deux bouquets d’objectifs… jusqu’au malentendu, presque. Il va bien falloir finir par un peu s’en aviser.

Nous sommes en 1967, l’année de l’Exposition Universelle de Montréal. De Gaulle (1890-1970), il lui reste trois ans à vivre. Johnson (1915-1968), il lui reste un an à vivre. Sans vraiment s’en aviser, ce jour de gloire, pour ces deux hommes, est un petit peu aussi leur chant du cygne à chacun et, en même temps, le point final d’une certaine conception et de la France et du Québec. Pourtant ces deux hommes politiques semblent ouvrir une ère, plutôt que de fermer une époque. Ils se retrouvent autour de la priorité commune de renforcer les liens entre le Québec et la France et tout cela semble se tourner ostensiblement vers demain. Sauf qu’en fait, ces deux figures conservatrices des Trente Glorieuses servent des objectifs moins futuristes qu’on ne le croit. On va regarder un petit peu tout ça.

Commençons par le texte intégral de l’allocution de l’Hôtel de ville de Montréal. On observe alors que, dans ce court discours, trop souvent charcuté et édité dans les bandes d’actualité, le Général mentionne très explicitement le gouvernement du Québec, [celui] de mon ami Johnson. Lisons plutôt, à froid.

Discours de De Gaulle sur le balcon de la mairie de Montréal (intégral)

C’est une immense émotion qui remplit mon cœur en voyant devant moi la ville de Montréal française [acclamations]. Au nom… au nom du vieux pays, au nom de la France, je vous salue [acclamations]. Je vous salue de tout mon cœur [acclamations]. Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas [acclamations et rires]. Ce soir, ici, et tout le long de ma route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération [acclamations]. Et tout le long… et tout le long de ma route, outre cela, j’ai constaté quel immense effort de progrès, de développement et par conséquent d’affranchissement vous accomplissez [acclamations]… vous accomplissez ici. Et c’est à Montréal qu’il faut que je le dise, parce que [acclamations]… parce que s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre [acclamations]. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre [acclamations]. Si vous saviez quelle confiance la France, réveillée après d’immenses épreuves, porte maintenant vers vous [acclamations]. Si vous saviez, si vous saviez quelle affection elle recommence à ressentir pour les Français du Canada [acclamations]. Et si vous saviez à quel point elle se sent obligée de concourir à votre marche en avant, à votre progrès. C’est pourquoi elle a conclu, avec le gouvernement du Québec, avec celui de mon ami Johnson [acclamations] des accords… des accords pour que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française [acclamations]. Et d’ailleurs, le concours que la France va tous les jours un peu plus prêter ici, elle sait bien que vous le lui rendrez parce que vous êtes en train de vous constituer des élites, des usines, des entreprises, des laboratoires qui feront l’étonnement de tous et qui, un jour j’en suis sûr, vous permettront d’aider la France [acclamations]. Voilà ce que je suis venu vous dire ce soir, en ajoutant que j’emporte de cette réunion inouïe de Montréal un souvenir inoubliable. La France entière sait, voit, entend ce qui se passe ici. Et je puis vous dire qu’elle en vaudra mieux. Vive Montréal. Vive le Québec [acclamations]. Vive le Québec libre [acclamations]. Vive… vive… vive le Canada Français et vive la France [acclamations].

Les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec). Alors qui donc est ce Johnson qui reçoit, ce fameux soir là, ce coup de képi un peu oublié du Général. Malgré son nom anglais (irlandais, en fait), c’est un francophone pur poudre. Il avait été le principal homme lige du Premier Ministre Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959), dont le parti, la très conservatrice Union Nationale avait régné sur le Québec entre 1936 et 1939 puis entre 1944 et 1960. Évincée du pouvoir en 1960 par le fédéraliste Jean Lesage, l’Union Nationale de Johnson faisait figure de chien crevé archaïque quand, contre toutes attentes, elle reprend le pouvoir en 1966. La formule du Général, on le notera, sonne un peu comme un le gouvernement de mon ami Johnson, à l’exclusion de tout autre… Ceci est l’occasion de signaler qu’on assiste, de fait, en 1967, à la DEUXIÈME VISITE du Président De Gaulle au Québec (et au Canada). Lors de la première visite (entendre: première visite de De Gaulle comme président. Il est aussi venu au Canada comme gars ordinaire, si tant est), survenue, elle, en 1960, le Général était tombé sur le fédéraliste Jean Lesage et l’accueil avait été beaucoup plus froid et surtout, moins configuré, moins théâtral. Le Jean Lesage de l’impétueuse Révolution Tranquille et le Charles de Gaulle de l’archi-emmerdante Guerre d’Algérie s’étaient un peu regardés en chiens de fusils, cette fois-là. Et le passage à Ottawa (qui avait alors eu lieu, ce qui ne sera pas le cas en 1967) chez Lester B. Pearson avait été tout aussi frigorifique. On ajoutera que, dès 1959, le gouvernement De Gaulle avait approché le gouvernement Duplessis pour mettre en place des collaborations Québec-France. De Gaulle avait de la suite dans les idées sur ses affaires québécoises (comme sur toute sa politique internationale d’ailleurs). Et surtout, il préférait les unionistes nationalistes québécois aux libéraux fédéralistes canadiens.

Il y a donc une compatibilité idéologique profonde entre Johnson et De Gaulle. Ce sont des populistes, des nationalistes, des conservateurs, d’ardents cocardiers de la chose française. Ajoutons, et l’affaire est alors piquante, qu’il y a, chez Johnson, petit lombric effacé, une véritable attitude de sbire. Il a vécu sa longue maturation politique dans l’ombre d’un chef autoritaire (Duplessis) et, en regardant les images de ce spectacle de 1967, il est patent à tout québécois d’une certaine génération que, dans le regard pieux et servile de Johnson envers le Général, perdure le fait que cette ample figure oratoire française, matoise et tonitruante, est enveloppée, pour le petit québécois moustachu et pour une portion importante du reste de l’audience canadienne-française du temps, du suaire fantômatique éthéré mais encore implacable de Maurice Duplessis.

Quoi qu’il en soit de la fantasmatique interne de Johnson et de ses compatriotes face au Général, il reste que l’Union Nationale, même mourante, peut encore faire sentir son imprégnation sur le Québec moderniste naissant. Le parti de Johnson, tentaculaire, réactionnaire mais autonomiste, reste solidement implanté dans les campagnes. Il y fonctionne depuis l’après-guerre comme une sorte de pègre. Un jour de congé ad hoc a été décrété pour la visite du Général (qui a lieu un lundi). Le petit peuple patronal et syndical a suivi. Tout a été organisé au ratapoil. Il est évident, criant, que les communes traversées par la grande décapotable du Général ont été décorées, pavoisées et achalandées, par la vieille machine campagnarde de l’Union Nationale. En brimballes (des arcs de triomphes en branches de sapins avec des fleurs de lys géantes, je vous demande un peu), en êtres humains le long des routes (brandissant le fleurdelysé, ce drapeau nostalgique donné au Québec moins de vingt ans auparavant par Duplessis) et en fanfares (chaque harmonie de village est tenue par l’Union Nationale, bien au fait de l’impact populiste des flonflons de la fête), on acclame le grand visiteur, le long du Chemin du Roy, dans une couleur locale et une liesse populaire parfaitement orchestrées. Il s’agissait, pour Johnson, cette fois-ci, de ne pas rater son coup dans le rendez-vous ostensible avec la francophilie de tête.

C’est que tout va mal, en fait, pour l’Union Nationale. Sa carène vermoulue vient de se prendre deux torpilles qui vont, à très court terme, lui être fatales. Première torpille: la Révolution Tranquille de Jean Lesage (1960-1966), ostensiblement appuyée par les fédéralistes (notamment par les ci-devant Trois Colombes), fait maintenant apparaître le parti de Johnson comme ce qu’il est effectivement: un dispositif rétrograde, autoritaire, ruraliste et de plus en plus inadapté aux progrès en cours (ces élites, ces usines, ces entreprises, ces laboratoires dont parle justement le Général). Seconde torpille: le nationalisme québécois, fond de commerce classique de l’Union Nationale, est en train de prendre un solide virage socialisant. Un puissant tonnerre de gauche et de centre-gauche roule en effet de plus en plus fort sur l’horizon politique fleurdelysé: fondation de l’Union des Forces Démocratiques (1959), de l’Action Socialiste pour l’Indépendance du Québec (1960), du Rassemblement pour l’Indépendance Nationale (1960), du Mouvement Laïc de Langue Française (1961), du Nouveau Parti Démocratique (doté alors d’une remuante aile québécoise — 1961), de la revue Parti Pris (1963), du Mouvement Souveraineté-Association (1966), puis plus tard du Parti Québécois (1968). Début des actions directes violentes du Front de Libération du Québec (de 1963 à 1970). Le souverainisme québécois est à son comble. Il se démarque vigoureusement du vieux nationalisme traditionaliste, immobiliste et réactif, à la papa. Malgré les Johnson et les Lesage, voici donc que l’affirmation québécoise, embrassée par toute une jeunesse, déborde à gauche. Le tumultueux Mai 68 des québécois se fait au nom de l’émancipation nationale. Il y a eu et il y aura encore, jusqu’en 1970, des attentats terroristes. Le Québec veut se libérer. C’est Vive le Québec libre all the way, certes, mais plus du tout selon la doctrine sociale de l’Union Nationale. Il faut absolument tout faire pour chercher à se redonner l’initiative, sur la lancinante question nationale.

 Le coup de poker de la visite du Général est donc, dans le corpus des objectifs de Johnson, un moyen un peu intempestif pour reprendre le nationalisme québécois en main et ce, à droite. C’est que si le progressisme des Trente Glorieuses colle au fédéralisme, et si le nationalisme québécois, lui, se barre à gauche, notamment en devenant souverainiste, l’Union Nationale va se retrouver devant rien à défendre. Son passéisme est discrédité par les libéraux, son nationalisme est pillé par le R.I.N (dont les pancartes seront très visibles dans la foule acclamant le Général sur Montréal… pas en région, par contre). Le souverainisme, (appelé séparatisme par ses adversaires), ce nationalisme programmatique, émancipateur et gauchisant, ne faisant pas partie de la palette politique de Johnson, il faut tenter de faire gigoter devant les québécois un intervenant international prestigieux, francophone, dominateur mais libérateur… populaire mais conservateur. De Gaulle assurera, le temps d’un court été, ce rôle semi-conscient de flageolant funambule idéologique. Johnson, on le voit à sa sale trogne sagouine lors de la fameuse montée de la décapotable du Général sur le Chemin du Roy, boit littéralement du petit lait. Il s’illusionne largement d’ailleurs. Ça ressemble à un triomphe. C’est, en fait, un baroud. Après la mort subite de Johnson en 1968, son parti politique foutu, dirigé par un sbire de sbire, est battu aux élections de 1970, ne reprendra plus jamais le pouvoir, et disparaîtra en 1989. Si aujourd’hui, en France, un demi-siècle après la mort du Général, il est encore possible de se prétendre Gaulliste, il ne fait plus bon, au Québec, un demi-siècle après la mort de Daniel Johnson, de se dire Duplessiste…

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Les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française). Le Général, lui, pour sa part, évolue dans de toutes autres sphères. Et mes compatriotes québécois dorment aux gaz ben dur s’ils commettent la boulette hautement naïve d’interpréter son action de cabot à Montréal dans une perspective excessivement localiste. De Gaulle est un régalien. Avec lui, il faut savoir prendre de la hauteur pour suivre la manœuvre. En plus, et corollairement, il est essentiel de comprendre que tout ce qu’il bricole sur le continent nord-américain concerne au premier chef… les Américains, et personne d’autre. Ses visites au Québec en 1960 et en 1967, sa visite au Mexique en 1964, tout ça c’est pour picosser les Ricains, principalement sinon exclusivement. C’est assez turlupiné mais rien n’est improvisé. Il faut bien suivre. Aussi arrêtons nous une seconde à ce qui définit le De Gaulle de 1958-1970. Ce sont, en politique extérieure, principalement deux choses: le Paradoxe de la décolonisation et le Fantasme de la Troisième Voie. Détaillons ceci.

Le Paradoxe de la décolonisation. De Gaulle revient aux affaires en 1958, dans des conditions complexes (pour tout dire: dialectiques) quoique trop oubliées. C’est la Guerre d’Algérie. La France a déjà décolonisé l’Indochine (suite à une brutale défaite militaire), la Tunisie et le Maroc. La puissance militaire française, excessivement excentrée, se concentre donc alors en Algérie. Il souffle sur Alger une sorte d’ambiance para-franquiste. Souvenons-nous que le dictateur espagnol Francisco Franco avait lancé son putsch de 1936 depuis le Maroc espagnol, où il était en garnison en compagnie de ses factieux. Des généraux franco-algériens menacent, vingt ans plus tard (vers 1956-1958), de faire pareil si le gouvernement faiblard et constamment effrité de la Quatrième République ose chercher à décoloniser la dernière possession française d’Afrique du Nord. Sur Alger, parmi les Pieds-noirs, on crie Algérie française! mais aussi L’Armée au pouvoir! Les factieux d’Alger jugent qu’il faut remilitariser tout le pouvoir français, pour que de sains objectifs coloniaux perdurent. Pour ce faire, ils réclament le retour du Général De Gaulle aux commandes. Beaucoup plus politicien que soldoque, ce dernier va, assez perversement, se laisser porter par la vague factieuse des militaires d’Algérie. Bon, je vous coupe les détails. De Gaulle finit par mettre en place cette Cinquième République qu’il préconisait déjà en 1946 (il a de la suite dans les idées, on l’a déjà dit). Il fait plébisciter sa nouvelle constitution par référendum, se fait solidement élire président de la république, puis… il ne renvoie tout simplement pas l’ascenseur aux factieux d’Alger. Général-président, il leur ordonne de rentrer dans leurs casernes et engage, sans états d’âme, la décolonisation de l’Algérie. Bordel et bruits de bottes, O.A.S., attentats contre le Général, anti-gaullisme durable à l’extrême droite. Complications ruineuses et sanglantes (un million de morts algériens entre 1954 et 1962). De Gaulle œuvre, par étapes, à se débarrasser de ce problème ruineux pour son budget militaire et pour son image. Il veut commencer au plus vite à circuler dans le monde. Mais il est encore couvert du sang algérien quand il vient niaiser au Canada, en 1960. Cela légitime Lesage et Pearson de le regarder d’un drôle d’air et ils ne s’en priveront pas. De Gaulle se dépatouille finalement du drame colonial en lâchant l’Algérie, en 1962. C’est alors et alors seulement que devient perceptible le feuilleté subtil et un peu couillon du tout de sa doctrine coloniale. Malgré la lourde parenthèse algérienne, il s’avère que le Général n’est pas si décolonisateur que ça, finalement. Plus finasseur que décolonisateur, pour tout dire. Il faut se recycler. Il faut maintenir des rapports avec les anciennes colonies. Les dorloter plutôt que de les réprimer, les flirter, se faire aimer d’elles, et la jouer copain-copain. C’est une sorte de Vatican II du colonialisme, en somme. Ce délicat paradoxe de la décolonisation cherchera vraiment, chez le Général, à fonctionner comme une méthode, carrément. Un système strict et uniforme… à généraliser d’ailleurs à toutes les anciennes colonies franchouillardes, MÊME CELLES PERDUES DE LONGUE DATE, NOTAMMENT DANS LES AMÉRIQUES (clin d’œil, clin d’œil). La décolonisation-recolonisation dialectique gaullienne (que le vent de sable algérien rendait passablement invisible, entre 1958 et 1962) nous concerne nous aussi, donc, tout à coup. Comme il ne s’agit plus de conquérir militairement mais de séduire politiquement, le Général jouera désormais de l’héritage français se perpétuant de par le monde. Ce sera: je décolonise militairement d’un coup assez sec ET rapido-rapido je recolonise par la coopération internationale, d’un coup assez doux, avec tout ce qui parle français au monde. Avez-vous dit: ballet diplomatique? Cela inclura évidemment, sans s’y réduire, ceux qu’il appelle, sans se complexer ou s’enfarger dans nos nuances, les français du Canada. Voyons, sur ce point, quelques courts fragments de discours, lors du fameux crescendo oratoire de la montée en décapotable sur le Chemin du Roy (les italiques gras sont de moi mais ils correspondent à des accentuations fort appuyées du Général):

Discours de De Gaulle à la mairie de Québec (extraits)

De tout mon cœur… de tout mon cœur, je remercie Québec de son magnifique accueil, de son accueil français [acclamations]. Nous sommes liés par le présent, parce qu’ici, comme dans le vieux pays, nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes. Nous sommes liés par notre avenir… Mais on est chez soi, ici, après tout [acclamations].

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Discours de De Gaulle à la mairie de Trois-Rivières (extraits)

Nous sommes maintenant à l’époque où le Québec, le Canada français, devient maître de lui-même [acclamations]. C’est le génie de notre temps, c’est l’esprit de notre temps que chaque peuple, où qu’il soit, et quel qu’il soit, doit disposer de lui-même [acclamations].

On goûtera le sel fin du paradoxe de la décolonisation, notamment dans le second extrait. Dans l’esprit de notre temps, je vous fais disposer de vous-même par rapport à l’occupant anglo-canadien… tout en vous recolonisant tout doucement, gentil-gentil, comme si on relevait, nous tous, d’un seul et même pays (comme dans le vieux pays). C’est pousse toi de là, Lester, que je m’y (re)mette, en somme. Ces effets français rendent tout autant leur sonorité dans le discours de Montréal, cité supra: en voyant devant moi la ville de Montréal française. On y souhaite explicitement que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française. La recolonisation en douce et l’idée que tu t’en pousse et que je m’y (re)mette y est bien sentie elle aussi, presque de façon lourdingue: s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre. Explicite dans l’art de s’inviter. Mais on est chez soi, ici, après tout…

Donc De Gaulle sera très fort pour, une fois sa propre décolonisation bouclée (après des guerres de théâtres ruineuses et sanglantes), se retourner sur un mouchoir de poche et prôner la décolonisation chez les autres, notamment British (conférer le discours de Montréal) et Ricains (conférer le discours de Phnom-Penh). Cela va nous amener à son ultime grand fantasme.

Le Fantasme de la Troisième Voie. Après la Guerre d’Algérie (1954-1962) va donc apparaître le De Gaulle 2.0. Dépatouillé de la crise grave qui l’a mis en selle, comme une ogive bien débarrassée de son propulseur, il va maintenant déployer la courbure autonome de sa vision de la politique internationale. Guerre Froide oblige, on pourrait la résumer, sans rire, comme ceci: Les Américains, les Russes et Nous. Au plan symbolique, tout commence avec la mort de Kennedy. Ce dernier, qui, on l’oublie trop souvent, ne fut président que deux ans (1961-1963), se laissait un peu paterner par De Gaulle. Il admirait en lui la dernière grande figure du temps de la seconde guerre mondiale gnagnagnagna. De Gaulle a donc pu s’imaginer un temps que les Ricains verraient en lui une sorte de grand sage européen, oscillant, bonhomme, au juste milieu des choses. Cette illusion tombera raide quand il se heurtera à Lyndon B. Johnson (président de 1963 à 1968), sudiste baveux et cassant qui va le remettre à sa place, l’espionner, lui intimer de se mêler de ses affaires sur le Vietnam et l’enguirlander quand De Gaulle va aller voir les Russes. De Gaulle va donc se particulariser (…nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes) et il va engager la ci-devant Troisième Voie. Il va tout simplement jouer au Grand. Il va sortir de l’OTAN, se doter de la bombe nucléaire et ne pas laisser sa diplomatie dormir sous le parapluie ricain. Il retardera l’entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun Européen, la jugeant trop atlantiste. Une ligne idéologique assez crue se dessine ici aussi, de fait, car, en 1969-1970, Kissinger et Nixon, réacs tonitruants, seront bien plus indulgents envers la doctrine extra-atlantiste gaulliste (sortie de l’OTAN, politique nucléaire, etc) que les démocrates américains. En un mot, des libéraux anglo-saxons, amerloques ou assimilés (genre Lyndon B. Johnson, son paronyme Lester B. Pearson et dans le mouvement, Jean Lesage), c’est pas trop son truc, à De Gaulle.

Furthermore… il faut, selon De Gaulle, pas juste se démarquer,  à la française, de ces Ricains et de leurs laquais. Il faut aussi les enquiquiner, les picosser, les invectiver, leur jouer le jeu incessant de la mouche du coche. De Gaulle fera ça, entre autres, au Mexique, en 1964, et… au Québec, en 1967. Son incartade québécoise et montréalaise n’avait absolument rien de spontanéiste ou de maboule. Elle faisait modestement partie de la scénarisation d’un bouquet d’objectifs très précis, dans l’ambitieuse politique internationale gaullienne. Même la formule Vive le Québec libre ne venait pas de nulle part… observateur matois des hinterlands qu’il dragouille, le Général l’avait tout simplement lue sur les affiches des manifestants l’ayant accueilli dès sa descente du navire de guerre le Colbert, dans le port de Québec… car notre illustre visiteur a préféré venir sur un croiseur, justement pour mouiller l’ancre directement à Québec, dans les pattes de Daniel Johnson, plutôt que de prendre la Caravelle et d’atterrir à Ottawa, dans les pattes de Lester B. Pearson. C’est dire… Rien n’était laissé au hasard et peu de choses étaient spécifiquement orientées québécoises dans tout son tintouin, en fait.

De Gaulle fut un as dans le jeu de cartes rogné de la politique intérieure du courtaud Johnson. Et Johnson fut un pion sur l’échiquier international chambranlant du longiligne De Gaulle. Cinquante ans plus tard, tout ceci est fort défraîchi, racorni… déformé aussi, par les fantasmatiques laudatives et dépréciatives des uns et des autres. Et aujourd’hui, que voulez-vous, la France ne représente plus la moindre troisième voie internationale et le Québec n’est pas plus libre qu’avant. Il faut bien finir par admettre que les avancées sociales et civiques se feront par d’autres acteurs politiques et par d’autres moyens collectifs. Chou blanc et gros Jean comme devant, en somme. De tout ceci, il nous reste le souvenir affadi d’un grand spadassin inimitable d’autrefois donnant, un peu malhabilement mais avec cet insondable panache, un ample coup de croix de Lorraine dans l’eau bleue et glauque d’un fleuve Saint-Laurent scintillant et largement illusoire, cet été là, l’été de toutes les rencontres, à la hauteur de Montréal…

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Dossier complémentaire

Le chemin du Roy (Luc Cyr et Carl Leblanc)

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De Gaulle au Québec en 1967 (présentation didactique, très efficace)

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La véritable histoire du «Vive le Québec libre» de De Gaulle (suavement mythifiant)

https://www.youtube.com/watch?v=1nmnvAvGnYc

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Discours intégral du balcon de l’hôtel de ville de Montréal

https://www.youtube.com/watch?v=0l1EYNoHY1A

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De Gaulle parle du Québec lors de sa conférence de presse régulière, le 28 novembre 1967

https://www.youtube.com/watch?v=atulwu6uAOI

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Voyage de De Gaulle au Québec (fresques de l’INA)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00136/voyage-du-general-de-gaulle-au-quebec.html

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Il y a quarante ans, de Gaulle au Québec (journal français de droite Le Figaro)

http://www.lefigaro.fr/international/2007/07/23/01003-20070723ARTFIG90209-il_y_a_quarante_ans_de_gaulle_enflammait_le_chemin_du_roy_au_quebec.php

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De Gaulle et «Vive le Québec libre» (Encyclopédie canadienne)

http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/de-gaulle-et-vive-le-quebec-libre/

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La visite du Général De Gaulle au Canada en 1960 dans l’ombre de la crise algérienne

http://quod.lib.umich.edu/w/wsfh/0642292.0036.022/–visite-du-general-de-gaulle-au-canada-en-1960-dans-lombre-de?rgn=main;view=fulltext

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De Gaulle au Mexique (1964)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00091/voyage-au-mexique.html

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Pourquoi un buste de Louis XIV devant l’église Notre-Dame-des-Victoires à Québec?

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2017

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Bon alors c’est la minute d’historiographie touristique. D’aucuns se demandent pourquoi il y a un buste de Louis XIV devant la petite chapelle Notre-Dame-des-Victoires à Québec. Comme le tout est retapé et fraîchement requinqué, c’est absolument pas un buste d’époque. On a donc là un dispositif exprimant un choix assez contemporain. Quel en est le symbolisme? Les québéciens (citadins de la ville de Québec) et les québécois (citoyens de la nation du Québec) sont-ils des absolutistes? C’est improbable, gentils et décontractes comme le sont mes compatriotes. C’est quoi le flash alors. Pourquoi le Roy Soleil?

D’abord comme cette petite Place Royale évoque le Régime Français (1599-1760), il fallait y mettre un roy de France… ça s’imposait. On allait quand même pas planter là George III ou la Reine Victoria, simple question de cohérence thématique élémentaire. Alors voyons ceux qui se trouvaient fatalement en lice. Il n’y en a pas tant que ça. Bon, l’explorateur Jacques Cartier touche le Canada en 1534-1536. C’était sous François Premier (période de règne: 1515-1547). Mais l’aventure symbolique et percutante du navigateur malouin à la barbichette et au couvre-chef comme une écuelle est relativement sans lendemain, c’est pourquoi le vainqueur de Marignan, lui, d’ailleurs amplement plus branché Italie que Cap Diamant au demeurant, n’a pas été retenu pour figurer sur le socle du petit buste des Victoires. Passent deux générations. Le poste de traite de Tadoussac est fondé en 1599, et l’Abitation de Québec en 1608 soit, dans ce second cas, deux ans avant la mort de Henri IV. Le Vert Galant aurait-il pu être candidat? Possible. Ceci ouvre en fait la séquence des possibilités les plus tangibles pour le statut sensible de petit buste des Victoires. Les quatre roys de notre cher Régime Français, si aimé, si essentiel, si principiel, si québécien, si profond en nous, sont Henri IV (période de règne: 1589-1610), Louis XIII (période de règne: 1610-1643), Louis XIV (période de règne: 1643-1715) et Louis XV (période de règne: 1715-1774). Ce sera donc fatalement un de ces quatre-là. Revoyons-les, un par un, en commençant par les périphériques, soit celui du début et celui de la fin de l’aventure coloniale française dans les Amériques.

Henri IV: Certes Samuel de Champlain, fondateur du poste de traite de Tadoussac et de la ville de Québec, était un sujet du bon roy Henri le Grand. Sauf que si on regarde l’affaire avec le recul requis, on est bien obligé de se dire que Henri IV n’était pas vraiment orienté nouveau monde ou colonisation. C’est pas de sa faute, en plus. Il ne faut pas oublier que ce roy navarrais, gascon ferrailleur concentré et sans peur, menait ses troupes lui-même au combat sur son cheval blanc (le fameux cheval blanc d’Henri IV dont on questionne si souvent la couleur). Et pourquoi donc? Eh ben, c’est que cet époux politique de la ci-devant Reine Margot, était coincé et enfoncé jusqu’au cou fraisé dans les guerres de religion qui ravageaient son pays. Il a lui-même changé de religion aussi souvent que politiquement nécessaire et possible (catholique, protestant, catholique, protestant, tic, tac, tic, tac) et il a passé la plus grande partie de son règne besogneux, compliqué et intense à reconquérir son propre royaume. Seul roy de France à ne pas avoir été sacré à Reims, tenue ferme par les factieux cathos du temps (il fut sacré à Chartres), il a même dû s’allier aux anglais pour pouvoir reprendre les commandes de la France. Il n’avait pas une minute à lui. Sa postérité coloniale fut donc aussi sommaire que l’était sa vision personnelle sur la question. Si les Espagnols et les Portugais étaient déjà si durablement implantés dans les Amériques, si les Hollandais et les Anglais y prenaient pied déjà solidement, alors que la France y balbutiait encore, c’est la crise intérieure socio-religieuse que Henri IV incarne qui en fut largement la cause. Donc non.

Louis XV: De l’autre bord du rebord de la coupe coloniale, Quinze ne fait pas le poids non plus et pour des raisons inverses. Ce ne sont pas celles du pas encore mais plutôt celles du déjà plus. Sous Quinze, la joute est effectivement déjà jouée en Amérique du Nord. La supériorité démographique et militaire des Anglais les avantage maximalement. Ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’ils ne dominent le continent. Les priorités coloniales françaises sont désormais autres. Les Indes Orientales les inspirent plus que les Indes Occidentales et la portion des Indes Occidentales qui les inspire le plus, ce sont les Antilles, pas la Nouvelle-France. C’est sous Quinze que nous perdons la ci-devant French and Indian War (comme la désigne les Américains), la Guerre de la Conquête, comme on dit chez nous, le pendant colonial de la Guerre de Sept Ans. Nous devenons sujet du roy britannique George III suite au Traité de Paris passé justement sous Quinze (en 1763). C’est, en plus, disent les langues de couleuvres, ce brave Quinze, qui aurait prêté une oreille attentive au fameux apophtegme de Voltaire: On va quand même pas aller se faire chier pour quelques arpents de neige (glose libre). Tout ça ne favorise pas tellement sa cause pour la modeste position sur le socle de ce petit buste des Victoires qui, pourtant, décore la façade d’une églisette dont la construction fut achevée sous son règne (tout juste à la fin de la Régence, en fait, en 1723). Clarté touristique diurne oblige, que voulez-vous, on cherche à pérenniser une image du Régime Français qui marche, qui tient, pas qui barbotte dans les neiges voltairiennes sous les bordées en forme de ces boulets de canons anglais qui justement si souvent démolirent la toiture et les parois de cette petite chapelle bombardable depuis le fleuve et qu’il fallut si souvent rebâtir. On la commémore quand même ici deboute [sic], pas en ruines. Donc, non et non.

Louis XIII: La joute se joue donc désormais entre Treize et Quatorze et, à travers eux, entre deux visions fondamentalement distinctes du colonialisme français dans les Amériques. Voici un duo de roys puissants, ayant fait trembler la terre et les mers jusque dans notre bel estuaire. Treize avait pour conseiller le cardinal de Richelieu dont on a dit et fait de très grandes choses, y compris dénommer une de nos magnifiques rivières de son nom mémorable, le Richelieu. C’est quand même dire l’impact. Sauf que, sous Treize, la formule coloniale locale ira clopin-clopant. C’est qu’elle repose exclusivement sur les mandats des compagnies à privilèges. Celles-ci se font allouer par la couronne des territoires en Nouvelle-France où elles viendront courir la pelleterie avec monopoles et, en retour, elles s’engagent à implanter des colons et à subvenir à leurs besoins. L’affaire marche à moitié. Les compagnies à privilèges sont bien partantes pour instaurer des postes de traite et pénétrer les réseaux de course de pelleterie des aborigènes mais elles se font tirer l’oreille pour coloniser, forçant de facto les missions religieuses à prendre le relais. La formule coloniale française reste donc tiraillée entre la colonie comptoir (style hollandais et suédois), la colonie mission (style espagnol et portugais) et la colonie de peuplement (style anglais). Ces compagnies sont si peu efficaces pour assurer la mise en place d’un bassin démographique colonial que Richelieu, en 1627, en bazarde une, la Compagnie de Montmorency et en met une autre en place, la plus célèbre d’entre elles, la Compagnie des Cent-Associés de la Nouvelle-France. Ça n’ira pas mieux… tant et tant que le règne de Treize reste celui de ce boitillement du concept colonial entre poste de traite, mission religieuse et colonie de défricheurs-agriculteurs. Et cela lui fera rater de peu le socle du petit buste des Victoires.

Louis XIV: Ce dispositif colonial en tripode bancal va traîner pendant la régence de la maman de Quatorze. En 1663, trois ans après le début de son règne personnel, Quatorze, désormais régalien, y met fin. Il dissout la Compagnie des Cent-Associés (le modèle colonial suédo-hollandais est terminé) et il décide qu’il va gérer la colonie tout simplement comme il le ferait d’une région française éloignée dotée d’une cohérence culturelle, comme le Limousin, par exemple. Il nomme un intendant (le plus célèbre sera Jean Talon, non, non pas la station de métro montréalaise) et un gouverneur (le plus célèbre sera Frontenac, non, non pas l’hôtel de luxe québécien, dit château, signe distinctif de la ville). Quatorze met aussi les missions au pas (elles n’ont pas pu venir à bout de l’hostilité des Iroquois ni compenser la faiblesse militaire des Hurons — le modèle colonial hispano-portugais est terminé) et il traite directement avec les peuples aborigènes (Paix de Montréal, 1701, dont il ne faut surtout pas surestimer le caractère amical ou pacifique). Le ministre de la marine de Quatorze, Jean-Baptiste Colbert, envoie en Nouvelle France le Régiment de Carignan-Salières et surtout il met en place une implantation durable et adéquatement encadrée de colons français en Nouvelle-France. Le commerce triangulaire est solidifié et institutionnalisé avec les Antilles et une forme primitive de mercantilisme, le colbertisme, est instaurée. Bon an mal an, aime aime pas (c’est du colonialisme, hein, avec tout ce que cela implique d’implacable, de rapace et d’ethnocentriste), c’est Quatorze et son administration étatique qui sont à l’origine de ce qui sera l’armature démographique et sociale instaurant ce qu’on appelait alors le Canada. Mon ancêtre Jean Rolandeau est arrivé depuis La Rochelle (Aunis) en Nouvelle-France en 1673, sous le règne de Quatorze. Les ancêtres de beaucoup de québécois ont fait comme lui. De fait, si nous sommes ici d’un bord et de l’autre de l’Atlantique pour causer de ceci, c’est largement le résultat des initiatives commerciales, administratives, militaires et vernaculaires prises sous le long règne de Quatorze. La construction de cette petite chapelle Notre-Dame-des-Victoires fut amorcée en 1687 sur les ruines de la seconde Abitation de Champlain mais le roy figurant sur le socle du petit buste des Victoires symbolise bien plus que le fait d’avoir été le lointain initiateur de l’érection de cette structure minuscule. Il est la figure déterminante de l’implantation et de la perpétuation de la présence française en Amérique du Nord. Il est le Louis de la forteresse de Louisbourg et du Territoire de la Louisiane. Ce buste ambivalent ne représente pas plus l’absolutisme que la maldonne des fleur de lys du drapeau québécois ne représentent le monarchisme… Sauf que… le paradoxe des symboles ne nous échappe pas, pas plus que nous ne nous en échappons nous même…

C’est comme ça. On se refait pas…

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Pourquoi LIRE MEIN KAMPF?

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2017

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Ça y est, Mein Kampf d’Adolf Hitler (1889-1945) vient de tomber domaine public. On va conséquemment amplement en parler, comme si cette histoire de domaine public changeait tant de choses (en fait, depuis un bon moment déjà, il est parfaitement possible de lire cet ouvrage en ligne). Battage, battage. Le plus atterrant dans tout ce battage, c’est qu’il semble bien que l’héritage intellectuel de Hitler, tacite ou explicite, se porte à merveille, par les temps qui courent. En 1977, lors du soixantième anniversaire de la révolution bolcheviste, Mein Kampf était un ouvrage ridicule. En 2017, pour le centenaire de cette dernière, Mein Kampf est désormais un ouvrage dangereux. Il n’y a pas là de quoi pavoiser. Que s’est-il donc passé? Vers quoi avons-nous tant dérivé?

Aujourd’hui, le lourd brûlot d’Adolf Hitler, écrit (dicté en fait) en prison, en 1924, est dense d’un contenu dont il faut prendre le contre-pied. Ce contenu délétère est partout. Plus précisément: il est cyber-partout… Autobiographie autant que précis de propagande, Mein Kampf est, de nos jours, discrètement glosé. Il fait cogiter et spéculer. Il influence. Il fascine. On ne le cite presque jamais et pourtant on s’y réfère presque toujours. La fachosphère lui fait inexorablement relever la tête. Et pas seulement en Occident… Africains, Arabes, Perses, Orientaux, Sud-américains lisent Mein Kampf. Et ils le relaient. Tout cela se fait de plus en plus ouvertement d’ailleurs. La stratégie de l’édredon ne marche tout simplement plus, à propos de la vision du monde d’Adolf Hitler. Il n’est plus possible de déclarer unilatéralement que le petit caporal de 14-18 n’est pas un auteur sensible et qu’on peut le ranger au nombre des olibrius, sur les tablettes de l’histoire. Il faut en fait désormais cesser de laisser entendre, en jouant de l’autoritarisme feutré de la censure implicite, que d’en parler, ce serait automatiquement, comme magiquement, de le promouvoir. Il faut en parler, en reparler. Il faut notamment associer explicitement ces idées qui traînent à l’auteur hautement suspect dont elles émanent.

Encore et encore, pour reprendre le mot de Lénine, l’histoire se développe par son mauvais côté. L’intellectuel doit donc cesser de bougonner hautainement ou de ricaner disgracieusement, en un amusement qui grince de plus en plus. L’intellectuel, s’il revendique minimalement la dignité de son rôle sociétal, doit derechef assumer ses responsabilités civiques et effectuer son travail critique. Allons-y, donc. Revenons sur cet ouvrage au contenu irrationnel et rebattu, puisque sa pensée suinte de partout dans les replis avachis du monde contemporain, cynique, inconscient, illusionné. Qui était Adolf Hitler? Et surtout: que se passe-t-il donc tant en nous quand on se met à lire Mein Kampf

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Entretien
entre Moshe Berg
et Paul Laurendeau (Ysengrimus)
sur la parution de l’ouvrage
Lire Mein Kampf (2017)

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Moshe Berg: Alors mon cher ami Paul on a un gros morceau à décortiquer aujourd’hui.

Paul Laurendeau: Oui, je pense. D’abord je te remercie Moshe d’avoir accepté de mener cette entrevue avec moi. Les lecteurs du Carnet d’Ysengrimus te connaissent déjà. Les autres vont te découvrir ici. Tu es très sympa d’avoir accepté d’aborder avec moi ce sujet pas facile.

Moshe Berg: Bah, c’est un sujet intellectuel comme un autre. Il procède de l’histoire et du devoir de mémoire et ça me gêne aucunement de parler de ces questions qu’il faut savoir regarder en face. Donc Paul, tu publies chez ÉLP Éditeur un essai intitulé Lire Mein Kampf. Qu’est-ce qui t’a motivé à faire ça?

Paul Laurendeau: Bien d’abord ça a été cette histoire de passage dans le domaine public. Soixante-dix ans révolus après la mort de leurs auteurs, deux importants ouvrages procédant du devoir de mémoire viennent de tomber dans le domaine public. Il s’agit du Journal d’Anne Frank et de Mein Kampf d’Adolf Hitler. Anne Frank est morte du typhus dans un camp de concentration (la pauvre pourrait encore être avec nous. Elle est née en 1929. Je connais des gens nés en 1929 qui sont encore en vie). Adolf Hitler (né en 1889) s’est suicidé dans son bunker de Berlin, en 1945 aussi. Les deux ouvrages sont donc tombés dans le domaine public au premier janvier 2016.

Moshe Berg: Je suppose que les répercussions ne sont pas les mêmes pour les deux ouvrages.

Paul Laurendeau: Non, pas du tout. Dans le cas d’Anne Frank, les conséquences sont surtout pécuniaires. Les droits appartenaient à la Maison Anne Frank d’Amsterdam, un organisme sans but lucratif qui gère aussi le musée du mémorial d’Anne Frank. Pour cette structure, les conséquences sont avant tout commerciales. Le Journal d’Anne Frank, qui est traduit dans un grand nombre de langues et qui se vend à des millions d’exemplaires pourra maintenant être exploité commercialement par d’autres éditeurs.

Moshe Berg: Mais Mein Kampf aussi.

Paul Laurendeau: Oui, mais dans son cas les répercussions sont plus compliqués, plus sociopolitiques, si on peut dire. D’abord, il faut dire que les droits de Mein Kampf appartiennent au Land de Bavière.

Moshe Berg: Au Land de Bavière?

Paul Laurendeau: Oui. La trajectoire éditoriale de cet ouvrage est assez tortueuse. Veux-tu que je t’en dise un mot?

Moshe Berg: Vas-y donc. Tu m’intrigues.

Paul Laurendeau: Tout commence en 1922, avec le gros Benito Mussolini. Il marche sur Rome avec ses sbires, engueule le gouvernement et, dans des conditions dignes d’une opérette grotesque, il se fait remettre les pleins pouvoirs par le roi d’Italie. Il les gardera vingt ans, dictatorialement, avec les conséquences tragiques que l’on sait. Hitler est alors à Munich, capitale du Land de Bavière. Il est le chef de son Parti Nazi, qui n’est alors qu’un groupuscule remuant. Il se dit qu’il est pas plus fou que le gros Musso et qu’il peut très bien faire un putsch, lui aussi. En 1923, avec sa gang, il se garroche dans Munich depuis une brasserie avec des flingues et tente donc un putsch. Les policiers bavarois ne l’entendent pas de cette oreille et il y a des coups de feu. Hitler voit plusieurs de ses factieux mourir à côté de lui. Il se fait mettre la main au paletot. Suite à un procès dont il se sert passablement pour se faire mousser, il est condamné à cinq ans de prison (il ne fera que huit mois). Il se retrouve immobilisé dans une prison plutôt confortable. Il dispose d’un espace de travail et d’une machine à écrire. Il décide donc d’écrire un livre, ce qu’il n’aurait jamais fait sans cette tapageuse séquence d’événements.

Moshe Berg: Nous y voici.

Paul Laurendeau: Oui. Nous sommes en 1924 et, en Allemagne aussi, ce sont les années folles. Il y a la prospérité économique éphémère du premier après-guerre et l’opinion publique est frivole et évaporée. Elle est curieuse aussi, de mille choses et parmi celles-ci, pas plus et pas moins, d’une curieuse rumeur qui concerne le putsch manqué de la brasserie de cet olibrius, ce caporal Hitler. Des membres hauts placés de l’état-major militaire auraient trempé dans ce putsch. Le public allemand est intrigué. C’est une des nombreuses curiosités de l’actualité. Tu me suis?

Moshe Berg: Je te suis.

Paul Laurendeau: Et on raconte maintenant que le chef des putschistes est en taule et qu’il est en train d’écrire un gros livre. Cela crée, chez le public, une attente, mais une attente mondaine si tu veux, journalistique. Les gens pensent que Hitler va leur fournir des détails fumants sur ce fait divers politique et ses possibles ramifications dans le pouvoir malhabile et chambranlant de Weimar… et cela les intrigue et les amuse.

Moshe Berg: Une sorte d’effet de buzz d’autrefois.

Paul Laurendeau: Exactement. Or Hitler, toujours en taule, est pas au courant de ce petit effet de mode et il écrit un gros livre indigeste et mal organisé de sept cent pages qui gueule contre les français, les slaves, les parlementaires allemands et les juifs et qui tient des propos ouvertement belliqueux, agressifs, racialistes, eugénistes, pseudo-théoriques et, finalement rasoirs au possible. Pas un mot en plus sur les magouilles du putsch de 1923. Barbant. Les allemands se désintéressent rapidement de ce gros livre plate, indigeste, mal organisé et interminable.

Moshe Berg: Bien fait.

Paul Laurendeau: Absolument. Faux départ, donc, pour Mein Kampf. Les années passent. À partir de 1929, la crise économique (qui va durer dix ans — 1929-1939) frappe l’Allemagne très durement. Il y a 30% de chômeurs dans toute l’Europe centrale. Les Allemands se tirent alors vers les partis politiques simplistes à solutions sommaires. Après des élections et des tractations assez compliquées dont je te coupe le détail, Hitler devient chancelier d’Allemagne, en 1933.

Moshe Berg: Dix ans après son putsch manqué d’olibrius.

Paul Laurendeau: Pilepoil. En un an, il va dissoudre le parlement de Weimar, abolir les partis politiques et instaurer un régime de dictature. Entre-temps, les Allemands veulent soudain mieux comprendre qui est ce gars et où il veut en venir. Ils se mettent donc à acheter son livre. Les années 1933 et 1934 seront les deux premières grosses années de ventes réelles pour Mein Kampf.

Moshe Berg: Années de ventes réelles? Il va vivre des années de ventes irréelles, ce bouquin?

Paul Laurendeau: Ah oui, tu peux dire ça. Car quand le régime nazi sera bien en selle, Mein Kampf, l’ouvrage du dictateur, deviendra une sorte de bible-gadget. Le régime va en acheter des millions d’exemplaires. À partir de 1936, quand un couple aryen se marie, l’état nazi donne aux heureux tourtereaux, un exemplaire de Mein Kampf en guise de présent de noces. Dans l’entreprise et dans l’armée, quand quelqu’un monte en grade ou prend du galon, un exemplaire de Mein Kampf lui est remis comme cadeau de promotion. Les bibliothèques, les mairies de communes, les établissements publics, tout le monde a sa copie. Il y a même des copies avec papier surfin et couverture en marbre pour les hauts dignitaires nazis. Hitler se retrouve avec en main une fortune personnelle fort rondelette, venue exclusivement de la vente de son ouvrage. On calcule que vingt ans après sa parution, en 1944 donc, le livre de Hitler est présent sur les tablettes d’un foyer sur deux, en Allemagne. Cet ouvrage a, de fait, beaucoup plus de propriétaires que de lecteurs.

Moshe Berg: Comme une bible, un almanach ou le bottin téléphonique.

Paul Laurendeau: Exactement. Vers la fin de la guerre, les Allemands changent subitement leur fusil d’épaule. Ils se rendent vite compte qu’il ne faut surtout pas se faire pogner avec ça dans sa maison par les Américains, et encore moins par les Soviétiques. Les gens jettent alors le livre par lots entiers dans les rivières, creusent une grande fosse à l’orée de leur village et l’y balancent en vrac, ou encore l’enveloppent dans du papier ciré et l’enterrent individuellement, presque pieusement, au fond du jardin. Quand la question du transfert des droits pour ce titre se posera aux autorité américaines d’occupation, comme ils ne connaissent pas de famille directe à Hitler (Paula Hitler vit alors encore sous un faux nom), on assigne les droits au lieu d’écriture de l’ouvrage. Comme il a été écrit à Munich, capitale de la Bavière, les droits en reviennent au Land de Bavière. Tout le monde s’en fiche passablement, au demeurant. On a un tas d’autres choses à penser et, surtout, on s’imagine que cet ouvrage est foutu et ne trouvera plus de lecteurs. Grave erreur.

Moshe Berg: Ah bon?

Paul Laurendeau: Ah oui. Car malheureusement, cet ouvrage va connaître, dans les sept décennies suivant la mort de son auteur, un succès mondial foudroyant. Il sera traduit en plusieurs langues dont le perse, le turc et l’arabe.

Moshe Berg: Et… c’est toujours le Land de Bavière qui palpe les droits?

Paul Laurendeau: Non. Car le Land de Bavière s’est donné comme tâche, comme mission, de circonscrire au maximum la circulation de cet ouvrage. Il en restreint la publication et traque patiemment toutes les éditions non autorisées. En 2007, par exemple, il a fait interrompre une édition turque, justement. Le Land de Bavière a des fonctionnaires assignés spécifiquement à l’intendance de cette problématique meinkampfienne. Il s’agit nommément de faire garde-fou à la circulation mondiale de Mein Kampf.

Moshe Berg: Et en 2016, avec le passage dans le domaine public, le garde-fou vient de sauter.

Paul Laurendeau: Poils au nez. On craint donc que tout le monde va se garrocher pour publier Mein Kampf et palper les dividendes juteux, qui serviront alors à des causes parfois fort louches.

Moshe Berg: Cette crainte est-elle fondée?

Paul Laurendeau: Elle est parfaitement fondée mais aussi, elle me fait un peu rigoler. Les bootleggers de Mein Kampf n’ont tout simplement pas attendu 2016 pour passer à l’action. La première traduction non autorisée fut faite en français, avant-guerre, du vivant même de Hitler. Ce dernier, crois-le ou non, a alors porté plainte devant un tribunal français pour faire valoir ses droits d’auteur et il a gagné sa cause. Les traducteurs français non autorisés de Mein Kampf  (des fachos français maurassiens qui voulaient —soi-disant— qu’on connaisse la morbidité francophobe du facho allemand) ont du mettre leur traduction pirate au pilon.

Moshe Berg: Hallucinant.

Paul Laurendeau: Oui. Tout ça pour dire que des Mein Kampf illicites, il y en a partout. J’ai basé mon analyse du texte sur une cyber-version de la traduction française non-critique de la version 1926 de l’ouvrage allemand. Et elle avait pas attendu janvier 2016 pour monter en ligne, celle-là. Moi, par contre, j’ai patiemment attendu le passage de l’ouvrage de Hitler dans le domaine public pour ne pas me retrouver avec le Land de Bavière sur le dos, alors que je publie des fragments de cet ouvrage pour en faire une critique.

Moshe Berg: Mais on en arrive au cœur de notre problème: pourquoi se soucier de produire une critique d’une ineptie comme Mein Kampf?

Paul Laurendeau: Parce que, crois-le ou non mon cher, cet ouvrage revient en vogue dans le monde occidental. Les petits jeunes s’y intéressent. Dans, l’ambiance fachosphérique contemporaine, il fascine… tout en continuant d’être mal lu, mal glosé, cité hors contexte et fort imparfaitement compris.

Moshe Berg: Je m’imagine bien la chose.

Paul Laurendeau: Alors moi je me suis dit, bon, laissons tomber la politique de l’édredon sur Hitler, Ça marche pas, la loi du silence, dans une telle situation. Ouvrons plutôt le jeu au maximum. Ramenons ce penseur à sa dimension de gars ordinaire. Cassons son ouvrage au milieu et regardons un petit peu ce qu’il y a dans ce livre. Prenons la mesure de ce que Hitler dit, tant que ça, en sept cent pages.

Moshe Berg: Bon.

Paul Laurendeau: C’est quoi la pensée de Hitler? C’est quoi sa vision du monde? C’est quoi qu’il nous communique, en 1924, à trente-six ans, comme penseur et comme futur acteur sociopolitique et socio-historique catastrophique?

Moshe Berg: Je vais pas te demander de nous résumer sa pensée, tu le fais dans ton livre. On ira lire ça. J’ai une question plus délicate à te poser, par contre.

Paul Laurendeau: Vas-y toujours.

Moshe Berg: Tu as donc lu Mein Kampf très attentivement, page par page.

Paul Laurendeau: Oui, fatalement, stylo en main. Je l’ai lu en version française (je ne comprends pas l’allemand). C’est passablement chiant à lire, d’ailleurs.

Moshe Berg: Voici donc ma question. J’espère qu’elle ne va pas te vexer.

Paul Laurendeau: J’en doute. Je t’écoute.

Moshe Berg: As-tu trouvé, dans Mein Kampf, des choses que tu approuves, avec lesquelles tu es en accord?

Paul Laurendeau: Non. Je réprouve l’intégralité du contenu de cette merde rebattue, réactionnaire, narcissique et raciste. Par contre il y a quelque chose chez Hitler écrivain qui fait bien mon affaire.

Moshe Berg: Ah oui? Quoi donc?

Paul Laurendeau: Son explicite. Il est cru, limpide, il ne met pas de gants. Il est frontal, virulent. Et il donne l’heure juste sur sa vision de brute.

Moshe Berg: Ah oui?

Paul Laurendeau: Oh oui. Il est limpide et direct. Cela ne veut pas du tout dire qu’il soit sincère ou authentique, hein. Ne nous méprenons pas. Il ment souvent. C’est prouvé. Mais même quand il ment, il ment frontalement. Ça repose des petits fachosphériques contemporains qui font les finasseurs, les tataouineurs, les casuistes, les victimaires. Hitler a de la merde dans la tête et il la crache d’un jet, sans tergiverser.

Moshe Berg: Pourrais-tu me donner un exemple?

Paul Laurendeau: Bien sûr. Je vais te donner un exemple original, qui a, en plus, la qualité d’exemplifier aussi comment Hitler fusionne, de façon un peu brouillonne, ses considérations pseudo-théoriques et ses compulsions autobiographiques.

Moshe Berg: Vas-y en grande.

Paul Laurendeau: Hitler développe sur le rôle de la violence dans l’action politique. Il dit qu’il la juge essentielle à l’intendance d’un mouvement politique conséquent. C’est là, pour Hitler, un important point de méthode. Un parti politique cohérent et efficace, selon lui, incorpore, tout naturellement, la violence dans son fonctionnement. Il tient les masses en sujétion grâce à des corps armés qui fracassent les têtes qui dépassent, sans se complexer.

Moshe Berg: Explicite, en effet.

Paul Laurendeau: Vigoureusement explicite. Hitler illustre ensuite cet enjeu de la violence dans l’action politique à partir du cas de son militantisme personnel, dans les années 1920. Il faisait alors des conférences dans de grandes brasseries munichoises. Il parlait contre le Traité de Versailles, contre le parlementarisme, contre la République de Weimar, contre tout ce qui lui tombait sous la main pour faire avancer ses vues politiciennes. Il parlait donc ainsi, une fois, devant deux mille personnes attablées dans une grande brasserie. Il n’y avait même pas d’estrade. Hitler se tenait derrière une table ordinaire sur laquelle il y avait un pichet et des verres de bière, comme sur toutes les autres tables.

Moshe Berg: Ambiance de forum populaire allemand de l’entre-deux-guerres.

Paul Laurendeau: Exactement. Hitler nous raconte ensuite, en jubilant passablement, qu’il avait un service d’ordre d’environ deux cent jeunes matamores habillés en brun qui circulaient parmi les deux mille convives. Alors supposons que quelqu’un se levait et formulait une objection à ce que disait Hitler. Le conférencier ne répondait même pas. Il ne disait rien. Le service d’ordre pognait le gars par le collet et le fond de culotte et le câlissait en dehors de la brasserie. C’en était fini et de l’objecteur et de son objection. L’intervention corporelle violente du service d’ordre fonctionnait tout naturellement comme moyen d’appuyer, par une percussion bien matérielle, les arguments et l’autorité du conférencier. Il nous raconte tout ça sans tataouiner, frontalement.

Moshe Berg: Je vois. Et pourquoi ça fait ton affaire?

Paul Laurendeau: Parce que —je te le redis— ça change des petits fachosphériques qui pensent exactement la même chose mais qui emploient toutes sortes d’astuces verbales de finasseurs pour se formuler. Ils pleurnichent pour qu’on respecte en eux une liberté d’expression qu’ils seraient les tout premiers à abolir d’un coup sec, s’il leur arrivait de pogner le manche. Or s’il avait fallu que Hitler —qui reste leur maître à penser, qu’ils l’admettent ou non— soit aussi tataouineux qu’eux, on n’en finirait jamais de détricoter ses idées hors du cocon verbal autoprotecteur infini.

Moshe Berg: Je vois un peu ce que tu veux dire. Hitler te facilite le travail d’analyse, en somme.

Paul Laurendeau: Exactement. Hitler est explicite et cet explicite de lumière crue facilite le regard critique. Il suffit souvent de le laisser parler. Très fier de lui, genre capitan de Commedia, il est surtout très efficace pour se couler lui-même, sans complexe et sans artifice.

Moshe Berg: Encore faut–il le lire.

Paul Laurendeau: Ben justement… voilà pourquoi lire Mein Kampf… Pour voir cette pensée raciste, brutale et inique en action, sans détour, presque candidement.

Moshe Berg: Je comprends. Mais il ne t’est pas arrivé de te dire que c’était probablement juste un fou et que tu étais en train de perdre ton précieux temps à finement décortiquer la pensée d’un fou?

Paul Laurendeau: Il faut faire très attention à cette idée du chef d’état fou. Il y avait un roi de France fou. Charles VI. Cet homme était dément. Il pouvait subitement prendre son épée et taper sur tous ceux autour de lui, en gueulant. Or, Charles VI fou n’a aucune signification politique. Malade mentalement, on l’a assit dans un petit coin et on a simplement attendu que sa folie, ou son règne, passent. Vois aussi le roi d’Angleterre George III. Atteint de porphyrie aiguë intermittente, il a fini par perdre la raison. Un beau film a été fait sur cette question, il y a quelques années (The madness of King George, 1994). Or la folie de George III n’est pas significative politiquement ou historiquement. C’est une anecdote de palais, sans plus. Avec Hitler, on a affaire à un tout autre type de folie (si tant est qu’on puisse se donner une notion claire de cette réalité). Il a entraîné des millions de compatriotes dans sa susdite folie. Il les a convaincus de rempiler dans une guerre mondiale dont ceux-ci ne voulaient strictement pas. La folie hitlérienne fut un vecteur socio-historique majeur au siècle dernier et son impact intellectuel (note ce mot) se fait encore largement sentir aujourd’hui.

Moshe Berg: Une folie collective donc. Ça fait de lui en fait le porte-parole de la folie d’un peuple et d’un temps.

Paul Laurendeau: Tout à fait. D’un temps d’ailleurs qui est aussi notre temps, hein. Il serait trop facile et trop commode de nous dédouaner nous-même de cette folie-là qui couve un peu en nous tous, en la projetant sur un temps éloigné, un peuple du passé, ou un seul petit bonhomme en noir et blanc, gueulard, fou de service, idiot utile. D’ailleurs lire Mein Kampf c’est justement aussi se donner l’opportunité en or de formuler l’état d’esprit de son auteur en termes psychologiques. Si je devais décrire la condition mentale de Hitler dans des termes procédant de la psychologie individuelle, je dirais qu’il est pathologiquement FRUSTRÉ et HUMILIÉ donc perpétuellement FÂCHÉ. Il était, de ce fait, le porte-voix verbal, mental et intellectuel de millions d’Allemands de 1918-1924.

Moshe Berg: Bon, je te comprends. Une folie à impact historique collectif récurrent doit être comprise adéquatement. On ne peut pas se contenter de la dénigrer abstraitement. C’est une responsabilité qu’il faut prendre et c’est incontestablement une des exigences du devoir de mémoire. Je voudrais conclure en restant, comme on l’a fait depuis le début, à la périphérie de ton ouvrage, si tu veux bien. Je voudrais dire un mot de son titre. Je trouve que le titre Lire Mein Kampf, ça fait quand même un peu promotionnel. On pense au Lire le Capital d’Althusser, Balibar, Macherey et les autres. C’était une invitation à lire le chef-d’œuvre de Marx, une invitation laudative, valorisante. Tu ne risques pas de sembler promouvoir Mein Kampf avec un tel titre (la couverture n’arrange rien en plus)?

Paul Laurendeau: Je te suis. Réglons d’abord le cas de la couverture. Allan Erwan Berger, notre graphiste, est parti d’une photo prise à Berlin en 1937 par Thomas Neumann, un journaliste norvégien. C’est un édifice municipal quelconque. Il est pavoisé pour la fête du travail. Pour nous, ceux du recul historique, c’est une parfaite horreur visuelle. Mais, tout juste avant les Accords de Munich, c’était là jamais que des pavois allemands passablement ronron, pour une festivité municipale. Je trouve qu’il en est de ces banderoles de 1937 comme des idées néo-fascisantes de 2017. Elles pendouillent parmi nous, se gondolent au vent, comme innocemment. C’est seulement un recul historique et critique acéré qui nous fait prendre la mesure de leur monstruosité. La symbolique me semble parfaite et j’endosse pleinement ce choix de notre graphiste.

Moshe Berg: Je vois. Et le titre?

Paul Laurendeau: Tu proposerais quoi toi, comme titre?

Moshe Berg: Je sais pas moi. Quelque chose de plus argumentatif. Contre Mein Kampf ou L’Anti-Mein Kampf.

Paul Laurendeau: Argumentatif? Non, Moshe. Juste non. Je ne suis pas ici pour polémiquer avec Adolf Hitler ou pour m’appesantir sur la fausseté puante de ses idées. Pour ma plus grande affliction, Hitler dure et ce, non pas à cause d’une originalité intellectuelle qu’il aurait eu (dans le genre Nietzsche ou Richard Wagner) et dont il faudrait interminablement prendre le contre-pied. Non, non. C’est plutôt, disons… comme la saleté dans une maison. Hitler perdure parce que sa pensée est rien d’autre que ce tapon compact de lieux communs réactionnaires, à base de racialisme élucubrant, de psycho-sociologie sommaire, de social-darwinisme niaiseux et de cherchage simpliste de boucs émissaires ethniques. Un tel dépôt de lieux communs sociopolitiques rejaillit, comme un herpès intellectuel, chaque fois que des conditions économiques déprimantes favorisent la recherche improvisée et abrupte de solutions faciles. On ne débat pas avec Hitler. On le lit. On le lit pour se souvenir et pour bien discerner notre hitlérisme ordinaire actuel, quand il rejaillit sous nos pas nouveaux comme les plus insidieux et les plus venimeux des mauvais insectes.

Moshe Berg: Et lire Lire Mein Kampf nous permet-il de faire fonctionner ce devoir de mémoire… tout en nous permettant de faire l’économie de lire l’indigeste Mein Kampf même?

 Paul Laurendeau: Je le crois, oui. C’est là ma modeste tentative, en tout cas.

Moshe Berg: Ce n’est donc pas là la moindre qualité de ton essai. Merci, Paul.

Paul Laurendeau: Merci mon camarade. Shalom et paix.

Moshe Berg: Amicalement à toi.

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Paul Laurendeau (2017), Lire Mein Kampf, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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LA LIBÉRATION EXPLOSIVE DE L’ÂME – UNE AVENTURE DE MAX PEINE (par Lordius)

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2017

Je vous laisse, les hommes, dit Sonia avec tact…

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Alors là attention, ceci n’est pas un roman de gare. C’est un roman de gars. Une des seules femmes qui s’exprime dans cette œuvre parfaitement savoureuse, c’est une jolie péripatéticienne hautement surdouée… et ce qu’elle dit de vraiment crucial, bien, c’est ce que je vous ai juste mis ici en exergue. Alors, il faut assumer, hé. Sonia (avec tact) nous a laissé. Nous sommes entre hommes, et tout est dit. C’est ça l’égalité des sexes: c’est aussi l’égalité dans l’adversité. Je cite Max Peine dans le texte ici, dont la mère ne s’est visiblement pas beaucoup occupée dans son enfance… Et, donc, si une femme lit ce roman météore, c’est qu’elle est (légitimement) curieuse de ce qui se trame de fondamental, de simplet et de cardinal dans la tête des petits mecs. De tous ces petits mecs que sont, quelque part au fond d’eux-mêmes, tous les hommes, on s’entend. Les vieux, les jeunes, les sportifs, les intellos, les petits, les gros, les beurs, les blanc-cassis, les tendres, les durs, les rationnels, les pulsionnels. Absolument tous les hommes fantasment leur univers, leur approche des grands et petits problèmes de leur vie, sous le globe limpide et net du gabarit mental et comportemental de cette toute première aventure de Max Peine. Soyez averti(e)s.

 C’est un roman jeune, français, contemporain, urbain, un roman des cités, de la came, de la castagne, de la boxe clandestine à mains nues, des descentes de policiers véreux qui tournent mal, du cynisme sociétal, et de l’embrouille généralisée. C’est aussi une écriture d’un rythme, d’une vigueur et d’un souffle indéniable. Ces jeunes français des rues jouent tellement à être américains. Ils le font notamment en maculant poisseusement leur prose, d’autre part lumineuse, vernaculaire et vive, de ces petits anglicismes scintillants qui, croient-ils, vous masculinisent (gun, black, deal, shit, clean, cash, man, cool, look, safe, heavy metal, smartphone, flash-bang, head shot, LOL, no life) et, aussi, ils le font en bouffant du mauvais hamburger. Bon, comme, je suis fondamentalement et inévitablement pas mal plus américain qu’eux, j’ai, dès le début de la brutale quête-évasion de Max Peine et de son comparse un peu demeuré, le gros rouquin Jules, inexorablement pensé à George Milton et à Lennie Small, les deux protagonistes de Of Mice and men («Des souris et des hommes») de Steinbeck. Simplement ici, l’équivalent de George, notre bon Max en personne, est un ancien garde du corps hyperspécialisé, enfermé en hôpital psychiatrique pour le meurtre sans préméditation (ni concession, ni compassion) de son épouse (…peu de femmes, on a dit). Narrateur et personnage principal, Max Peine (dont le blaze est un calembour bien senti et bien assumé sur peine maximale tout en se donnant aussi comme fortuitement homophone de Max Payne, nom du personnage d’un jeu vidéo millénariste finlandais), c’est une véritable machine à tuer qui se regarde aller. Il lit du Carl Gustav Jung dans ses temps libres et il formule froidement l’aphorisme fondamental de son existence dans les termes suivants. La liberté est ma priorité. L’égocentrisme est ma doctrine. Morale et compassion ne me tempèrent plus. C’est impératif à la survie en milieu très hostile. Il nous entraîne donc, quand on a bien accepté de jouer le jeu du genre, dans un pur régal hyperactif, salace et violent… et philosophique, et psychologique, et fulgurant.

 Ceci dit, au fil de cette lecture qui, vraiment, vous capture, une fois mon premier frisson steinbeckien passé, je m’avise du fait que les choses s’avèrent plus tramées et biscornues que je ne l’avais cru initialement. Ma problématique George/Lennie, de fait, se complexifie, s’amplifie, se perpétue, se problématise mais aussi se transpose, se subvertit et s’effiloche, au fil du déploiement et des trucages du récit. Cela prend corps notamment avec l’apparition imparable de Joe le Dealer et des terribles frères Kamsky, avec lesquels ledit Joe entretient une relation d’amour-haine fort malaisée. Dans cette cavalcade parisienne des ninjas du bitume (Max Peine dixit) qui nous mène directement de la maison de santé aux logis des cités, on étudie sans concession, et croyez-moi, c’est fait avec un brio remarquable, l’amalgame de la pulsion agressive archibrutale et de la cogitation cynique, calculatrice et lente, dans les tréfonds purulents, percolants, volcaniques de l’âme masculine. On vit, ébahi, la rencontre cérémonielle et passionnelle du Psychopathe et du Parrain… Je vous le dis et vous le redis, il faut aimer le poil de gars se hérissant sous la flamme crépitante de l’action converse des forces adverses pour lire ce novella (très court roman – ceci sera mon seul anglicisme personnel). Ce texte simple, fraternel, brutal et franc se renifle d’un coup, comme une ligne de coke, en grognant d’aise. C’est une lecture jubilante, carrée, superbement visualisée, vraiment, à ne pas manquer. On savoure jouissivement l’abrupt déploiement de cette courte tranche de vie, que Max nomme fort judicieusement le temps de l’épanouissement carnassier. On se paie une féroce et délétère inversion collective des valeurs morales, professionnelles et comportementales, cucul-gnagnan de notre temps. Et aussi, oh, on retrouve l’effet, donc pourtant durable, des vieilles amitiés de mauvais garçons de ces films en noir et blanc d’autrefois, avec Gabin et Ventura. Le tout, évidemment, est traité dans la version paumée, mondialisée, démoralisée, exacerbé contemporaine. Et, entre Max, Jules, Joe, Ali, Akmed et les autres, amis et ennemis, on arrive finalement à se dire… c’est un peu de la thérapie de groupe, comme à l’hôpital psychiatrique (Max Peine toujours dixit).

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Lordius, La libération explosive de l’âme – Une aventure de Max Peine, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF.

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