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Il y a cinquante ans: VIVE LE QUÉBEC LIBRE!

Posted by Ysengrimus sur 24 juillet 2017

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Je ne suis pas devenu Président de la République
pour faire la distribution des portions de macaroni…

Commentaire attribué à Charles de Gaulle

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C’était il y a cinquante ans, pilepoil. On a dit bien des choses, compliments onctueux et autres sombres quolibets, sur cet événement spectacle. Les pour et les contre se sont amplement polochonnés. On va pas remettre ça, justement quand on est en train de se dire combien le temps a passé. Faudrait en venir un petit peu au recul historique, si tant est. Alors, bien, on va laisser les émotions frémissantes des anglo-canadiens un petit peu en dehors du truc, ici (ils étaient furax, c’est reçu. On va pas en faire une tartine). On va plutôt, si vous le voulez bien, concentrer notre attention sur les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec) et les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française) en cette année là de rencontre, entre toutes, sur Montréal. Ils sont fort disjoints, ces deux bouquets d’objectifs… jusqu’au malentendu, presque. Il va bien falloir finir par un peu s’en aviser.

Nous sommes en 1967, l’année de l’Exposition Universelle de Montréal. De Gaulle (1890-1970), il lui reste trois ans à vivre. Johnson (1915-1968), il lui reste un an à vivre. Sans vraiment s’en aviser, ce jour de gloire, pour ces deux hommes, est un petit peu aussi leur chant du cygne à chacun et, en même temps, le point final d’une certaine conception et de la France et du Québec. Pourtant ces deux hommes politiques semblent ouvrir une ère, plutôt que de fermer une époque. Ils se retrouvent autour de la priorité commune de renforcer les liens entre le Québec et la France et tout cela semble se tourner ostensiblement vers demain. Sauf qu’en fait, ces deux figures conservatrices des Trente Glorieuses servent des objectifs moins futuristes qu’on ne le croit. On va regarder un petit peu tout ça.

Commençons par le texte intégral de l’allocution de l’Hôtel de ville de Montréal. On observe alors que, dans ce court discours, trop souvent charcuté et édité dans les bandes d’actualité, le Général mentionne très explicitement le gouvernement du Québec, [celui] de mon ami Johnson. Lisons plutôt, à froid.

Discours de De Gaulle sur le balcon de la mairie de Montréal (intégral)

C’est une immense émotion qui remplit mon cœur en voyant devant moi la ville de Montréal française [acclamations]. Au nom… au nom du vieux pays, au nom de la France, je vous salue [acclamations]. Je vous salue de tout mon cœur [acclamations]. Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas [acclamations et rires]. Ce soir, ici, et tout le long de ma route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération [acclamations]. Et tout le long… et tout le long de ma route, outre cela, j’ai constaté quel immense effort de progrès, de développement et par conséquent d’affranchissement vous accomplissez [acclamations]… vous accomplissez ici. Et c’est à Montréal qu’il faut que je le dise, parce que [acclamations]… parce que s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre [acclamations]. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre [acclamations]. Si vous saviez quelle confiance la France, réveillée après d’immenses épreuves, porte maintenant vers vous [acclamations]. Si vous saviez, si vous saviez quelle affection elle recommence à ressentir pour les Français du Canada [acclamations]. Et si vous saviez à quel point elle se sent obligée de concourir à votre marche en avant, à votre progrès. C’est pourquoi elle a conclu, avec le gouvernement du Québec, avec celui de mon ami Johnson [acclamations] des accords… des accords pour que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française [acclamations]. Et d’ailleurs, le concours que la France va tous les jours un peu plus prêter ici, elle sait bien que vous le lui rendrez parce que vous êtes en train de vous constituer des élites, des usines, des entreprises, des laboratoires qui feront l’étonnement de tous et qui, un jour j’en suis sûr, vous permettront d’aider la France [acclamations]. Voilà ce que je suis venu vous dire ce soir, en ajoutant que j’emporte de cette réunion inouïe de Montréal un souvenir inoubliable. La France entière sait, voit, entend ce qui se passe ici. Et je puis vous dire qu’elle en vaudra mieux. Vive Montréal. Vive le Québec [acclamations]. Vive le Québec libre [acclamations]. Vive… vive… vive le Canada Français et vive la France [acclamations].

Les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec). Alors qui donc est ce Johnson qui reçoit, ce fameux soir là, ce coup de képi un peu oublié du Général. Malgré son nom anglais (irlandais, en fait), c’est un francophone pur poudre. Il avait été le principal homme lige du Premier Ministre Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959), dont le parti, la très conservatrice Union Nationale avait régné sur le Québec entre 1936 et 1939 puis entre 1944 et 1960. Évincée du pouvoir en 1960 par le fédéraliste Jean Lesage, l’Union Nationale de Johnson faisait figure de chien crevé archaïque quand, contre toutes attentes, elle reprend le pouvoir en 1966. La formule du Général, on le notera, sonne un peu comme un le gouvernement de mon ami Johnson, à l’exclusion de tout autre… Ceci est l’occasion de signaler qu’on assiste, de fait, en 1967, à la DEUXIÈME VISITE du Président De Gaulle au Québec (et au Canada). Lors de la première visite (entendre: première visite de De Gaulle comme président. Il est aussi venu au Canada comme gars ordinaire, si tant est), survenue, elle, en 1960, le Général était tombé sur le fédéraliste Jean Lesage et l’accueil avait été beaucoup plus froid et surtout, moins configuré, moins théâtral. Le Jean Lesage de l’impétueuse Révolution Tranquille et le Charles de Gaulle de l’archi-emmerdante Guerre d’Algérie s’étaient un peu regardés en chiens de fusils, cette fois-là. Et le passage à Ottawa (qui avait alors eu lieu, ce qui ne sera pas le cas en 1967) chez Lester B. Pearson avait été tout aussi frigorifique. On ajoutera que, dès 1959, le gouvernement De Gaulle avait approché le gouvernement Duplessis pour mettre en place des collaborations Québec-France. De Gaulle avait de la suite dans les idées sur ses affaires québécoises (comme sur toute sa politique internationale d’ailleurs). Et surtout, il préférait les unionistes nationalistes québécois aux libéraux fédéralistes canadiens.

Il y a donc une compatibilité idéologique profonde entre Johnson et De Gaulle. Ce sont des populistes, des nationalistes, des conservateurs, d’ardents cocardiers de la chose française. Ajoutons, et l’affaire est alors piquante, qu’il y a, chez Johnson, petit lombric effacé, une véritable attitude de sbire. Il a vécu sa longue maturation politique dans l’ombre d’un chef autoritaire (Duplessis) et, en regardant les images de ce spectacle de 1967, il est patent à tout québécois d’une certaine génération que, dans le regard pieux et servile de Johnson envers le Général, perdure le fait que cette ample figure oratoire française, matoise et tonitruante, est enveloppée, pour le petit québécois moustachu et pour une portion importante du reste de l’audience canadienne-française du temps, du suaire fantômatique éthéré mais encore implacable de Maurice Duplessis.

Quoi qu’il en soit de la fantasmatique interne de Johnson et de ses compatriotes face au Général, il reste que l’Union Nationale, même mourante, peut encore faire sentir son imprégnation sur le Québec moderniste naissant. Le parti de Johnson, tentaculaire, réactionnaire mais autonomiste, reste solidement implanté dans les campagnes. Il y fonctionne depuis l’après-guerre comme une sorte de pègre. Un jour de congé ad hoc a été décrété pour la visite du Général (qui a lieu un lundi). Le petit peuple patronal et syndical a suivi. Tout a été organisé au ratapoil. Il est évident, criant, que les communes traversées par la grande décapotable du Général ont été décorées, pavoisées et achalandées, par la vieille machine campagnarde de l’Union Nationale. En brimballes (des arcs de triomphes en branches de sapins avec des fleurs de lys géantes, je vous demande un peu), en êtres humains le long des routes (brandissant le fleurdelysé, ce drapeau nostalgique donné au Québec moins de vingt ans auparavant par Duplessis) et en fanfares (chaque harmonie de village est tenue par l’Union Nationale, bien au fait de l’impact populiste des flonflons de la fête), on acclame le grand visiteur, le long du Chemin du Roy, dans une couleur locale et une liesse populaire parfaitement orchestrées. Il s’agissait, pour Johnson, cette fois-ci, de ne pas rater son coup dans le rendez-vous ostensible avec la francophilie de tête.

C’est que tout va mal, en fait, pour l’Union Nationale. Sa carène vermoulue vient de se prendre deux torpilles qui vont, à très court terme, lui être fatales. Première torpille: la Révolution Tranquille de Jean Lesage (1960-1966), ostensiblement appuyée par les fédéralistes (notamment par les ci-devant Trois Colombes), fait maintenant apparaître le parti de Johnson comme ce qu’il est effectivement: un dispositif rétrograde, autoritaire, ruraliste et de plus en plus inadapté aux progrès en cours (ces élites, ces usines, ces entreprises, ces laboratoires dont parle justement le Général). Seconde torpille: le nationalisme québécois, fond de commerce classique de l’Union Nationale, est en train de prendre un solide virage socialisant. Un puissant tonnerre de gauche et de centre-gauche roule en effet de plus en plus fort sur l’horizon politique fleurdelysé: fondation de l’Union des Forces Démocratiques (1959), de l’Action Socialiste pour l’Indépendance du Québec (1960), du Rassemblement pour l’Indépendance Nationale (1960), du Mouvement Laïc de Langue Française (1961), du Nouveau Parti Démocratique (doté alors d’une remuante aile québécoise — 1961), de la revue Parti Pris (1963), du Mouvement Souveraineté-Association (1966), puis plus tard du Parti Québécois (1968). Début des actions directes violentes du Front de Libération du Québec (de 1963 à 1970). Le souverainisme québécois est à son comble. Il se démarque vigoureusement du vieux nationalisme traditionaliste, immobiliste et réactif, à la papa. Malgré les Johnson et les Lesage, voici donc que l’affirmation québécoise, embrassée par toute une jeunesse, déborde à gauche. Le tumultueux Mai 68 des québécois se fait au nom de l’émancipation nationale. Il y a eu et il y aura encore, jusqu’en 1970, des attentats terroristes. Le Québec veut se libérer. C’est Vive le Québec libre all the way, certes, mais plus du tout selon la doctrine sociale de l’Union Nationale. Il faut absolument tout faire pour chercher à se redonner l’initiative, sur la lancinante question nationale.

 Le coup de poker de la visite du Général est donc, dans le corpus des objectifs de Johnson, un moyen un peu intempestif pour reprendre le nationalisme québécois en main et ce, à droite. C’est que si le progressisme des Trente Glorieuses colle au fédéralisme, et si le nationalisme québécois, lui, se barre à gauche, notamment en devenant souverainiste, l’Union Nationale va se retrouver devant rien à défendre. Son passéisme est discrédité par les libéraux, son nationalisme est pillé par le R.I.N (dont les pancartes seront très visibles dans la foule acclamant le Général sur Montréal… pas en région, par contre). Le souverainisme, (appelé séparatisme par ses adversaires), ce nationalisme programmatique, émancipateur et gauchisant, ne faisant pas partie de la palette politique de Johnson, il faut tenter de faire gigoter devant les québécois un intervenant international prestigieux, francophone, dominateur mais libérateur… populaire mais conservateur. De Gaulle assurera, le temps d’un court été, ce rôle semi-conscient de flageolant funambule idéologique. Johnson, on le voit à sa sale trogne sagouine lors de la fameuse montée de la décapotable du Général sur le Chemin du Roy, boit littéralement du petit lait. Il s’illusionne largement d’ailleurs. Ça ressemble à un triomphe. C’est, en fait, un baroud. Après la mort subite de Johnson en 1968, son parti politique foutu, dirigé par un sbire de sbire, est battu aux élections de 1970, ne reprendra plus jamais le pouvoir, et disparaîtra en 1989. Si aujourd’hui, en France, un demi-siècle après la mort du Général, il est encore possible de se prétendre Gaulliste, il ne fait plus bon, au Québec, un demi-siècle après la mort de Daniel Johnson, de se dire Duplessiste…

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Les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française). Le Général, lui, pour sa part, évolue dans de toutes autres sphères. Et mes compatriotes québécois dorment aux gaz ben dur s’ils commettent la boulette hautement naïve d’interpréter son action de cabot à Montréal dans une perspective excessivement localiste. De Gaulle est un régalien. Avec lui, il faut savoir prendre de la hauteur pour suivre la manœuvre. En plus, et corollairement, il est essentiel de comprendre que tout ce qu’il bricole sur le continent nord-américain concerne au premier chef… les Américains, et personne d’autre. Ses visites au Québec en 1960 et en 1967, sa visite au Mexique en 1964, tout ça c’est pour picosser les Ricains, principalement sinon exclusivement. C’est assez turlupiné mais rien n’est improvisé. Il faut bien suivre. Aussi arrêtons nous une seconde à ce qui définit le De Gaulle de 1958-1970. Ce sont, en politique extérieure, principalement deux choses: le Paradoxe de la décolonisation et le Fantasme de la Troisième Voie. Détaillons ceci.

Le Paradoxe de la décolonisation. De Gaulle revient aux affaires en 1958, dans des conditions complexes (pour tout dire: dialectiques) quoique trop oubliées. C’est la Guerre d’Algérie. La France a déjà décolonisé l’Indochine (suite à une brutale défaite militaire), la Tunisie et le Maroc. La puissance militaire française, excessivement excentrée, se concentre donc alors en Algérie. Il souffle sur Alger une sorte d’ambiance para-franquiste. Souvenons-nous que le dictateur espagnol Francisco Franco avait lancé son putsch de 1936 depuis le Maroc espagnol, où il était en garnison en compagnie de ses factieux. Des généraux franco-algériens menacent, vingt ans plus tard (vers 1956-1958), de faire pareil si le gouvernement faiblard et constamment effrité de la Quatrième République ose chercher à décoloniser la dernière possession française d’Afrique du Nord. Sur Alger, parmi les Pieds-noirs, on crie Algérie française! mais aussi L’Armée au pouvoir! Les factieux d’Alger jugent qu’il faut remilitariser tout le pouvoir français, pour que de sains objectifs coloniaux perdurent. Pour ce faire, ils réclament le retour du Général De Gaulle aux commandes. Beaucoup plus politicien que soldoque, ce dernier va, assez perversement, se laisser porter par la vague factieuse des militaires d’Algérie. Bon, je vous coupe les détails. De Gaulle finit par mettre en place cette Cinquième République qu’il préconisait déjà en 1946 (il a de la suite dans les idées, on l’a déjà dit). Il fait plébisciter sa nouvelle constitution par référendum, se fait solidement élire président de la république, puis… il ne renvoie tout simplement pas l’ascenseur aux factieux d’Alger. Général-président, il leur ordonne de rentrer dans leurs casernes et engage, sans états d’âme, la décolonisation de l’Algérie. Bordel et bruits de bottes, O.A.S., attentats contre le Général, anti-gaullisme durable à l’extrême droite. Complications ruineuses et sanglantes (un million de morts algériens entre 1954 et 1962). De Gaulle œuvre, par étapes, à se débarrasser de ce problème ruineux pour son budget militaire et pour son image. Il veut commencer au plus vite à circuler dans le monde. Mais il est encore couvert du sang algérien quand il vient niaiser au Canada, en 1960. Cela légitime Lesage et Pearson de le regarder d’un drôle d’air et ils ne s’en priveront pas. De Gaulle se dépatouille finalement du drame colonial en lâchant l’Algérie, en 1962. C’est alors et alors seulement que devient perceptible le feuilleté subtil et un peu couillon du tout de sa doctrine coloniale. Malgré la lourde parenthèse algérienne, il s’avère que le Général n’est pas si décolonisateur que ça, finalement. Plus finasseur que décolonisateur, pour tout dire. Il faut se recycler. Il faut maintenir des rapports avec les anciennes colonies. Les dorloter plutôt que de les réprimer, les flirter, se faire aimer d’elles, et la jouer copain-copain. C’est une sorte de Vatican II du colonialisme, en somme. Ce délicat paradoxe de la décolonisation cherchera vraiment, chez le Général, à fonctionner comme une méthode, carrément. Un système strict et uniforme… à généraliser d’ailleurs à toutes les anciennes colonies franchouillardes, MÊME CELLES PERDUES DE LONGUE DATE, NOTAMMENT DANS LES AMÉRIQUES (clin d’œil, clin d’œil). La décolonisation-recolonisation dialectique gaullienne (que le vent de sable algérien rendait passablement invisible, entre 1958 et 1962) nous concerne nous aussi, donc, tout à coup. Comme il ne s’agit plus de conquérir militairement mais de séduire politiquement, le Général jouera désormais de l’héritage français se perpétuant de par le monde. Ce sera: je décolonise militairement d’un coup assez sec ET rapido-rapido je recolonise par la coopération internationale, d’un coup assez doux, avec tout ce qui parle français au monde. Avez-vous dit: ballet diplomatique? Cela inclura évidemment, sans s’y réduire, ceux qu’il appelle, sans se complexer ou s’enfarger dans nos nuances, les français du Canada. Voyons, sur ce point, quelques courts fragments de discours, lors du fameux crescendo oratoire de la montée en décapotable sur le Chemin du Roy (les italiques gras sont de moi mais ils correspondent à des accentuations fort appuyées du Général):

Discours de De Gaulle à la mairie de Québec (extraits)

De tout mon cœur… de tout mon cœur, je remercie Québec de son magnifique accueil, de son accueil français [acclamations]. Nous sommes liés par le présent, parce qu’ici, comme dans le vieux pays, nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes. Nous sommes liés par notre avenir… Mais on est chez soi, ici, après tout [acclamations].

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Discours de De Gaulle à la mairie de Trois-Rivières (extraits)

Nous sommes maintenant à l’époque où le Québec, le Canada français, devient maître de lui-même [acclamations]. C’est le génie de notre temps, c’est l’esprit de notre temps que chaque peuple, où qu’il soit, et quel qu’il soit, doit disposer de lui-même [acclamations].

On goûtera le sel fin du paradoxe de la décolonisation, notamment dans le second extrait. Dans l’esprit de notre temps, je vous fais disposer de vous-même par rapport à l’occupant anglo-canadien… tout en vous recolonisant tout doucement, gentil-gentil, comme si on relevait, nous tous, d’un seul et même pays (comme dans le vieux pays). C’est pousse toi de là, Lester, que je m’y (re)mette, en somme. Ces effets français rendent tout autant leur sonorité dans le discours de Montréal, cité supra: en voyant devant moi la ville de Montréal française. On y souhaite explicitement que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française. La recolonisation en douce et l’idée que tu t’en pousse et que je m’y (re)mette y est bien sentie elle aussi, presque de façon lourdingue: s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre. Explicite dans l’art de s’inviter. Mais on est chez soi, ici, après tout…

Donc De Gaulle sera très fort pour, une fois sa propre décolonisation bouclée (après des guerres de théâtres ruineuses et sanglantes), se retourner sur un mouchoir de poche et prôner la décolonisation chez les autres, notamment British (conférer le discours de Montréal) et Ricains (conférer le discours de Phnom-Penh). Cela va nous amener à son ultime grand fantasme.

Le Fantasme de la Troisième Voie. Après la Guerre d’Algérie (1954-1962) va donc apparaître le De Gaulle 2.0. Dépatouillé de la crise grave qui l’a mis en selle, comme une ogive bien débarrassée de son propulseur, il va maintenant déployer la courbure autonome de sa vision de la politique internationale. Guerre Froide oblige, on pourrait la résumer, sans rire, comme ceci: Les Américains, les Russes et Nous. Au plan symbolique, tout commence avec la mort de Kennedy. Ce dernier, qui, on l’oublie trop souvent, ne fut président que deux ans (1961-1963), se laissait un peu paterner par De Gaulle. Il admirait en lui la dernière grande figure du temps de la seconde guerre mondiale gnagnagnagna. De Gaulle a donc pu s’imaginer un temps que les Ricains verraient en lui une sorte de grand sage européen, oscillant, bonhomme, au juste milieu des choses. Cette illusion tombera raide quand il se heurtera à Lyndon B. Johnson (président de 1963 à 1968), sudiste baveux et cassant qui va le remettre à sa place, l’espionner, lui intimer de se mêler de ses affaires sur le Vietnam et l’enguirlander quand De Gaulle va aller voir les Russes. De Gaulle va donc se particulariser (…nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes) et il va engager la ci-devant Troisième Voie. Il va tout simplement jouer au Grand. Il va sortir de l’OTAN, se doter de la bombe nucléaire et ne pas laisser sa diplomatie dormir sous le parapluie ricain. Il retardera l’entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun Européen, la jugeant trop atlantiste. Une ligne idéologique assez crue se dessine ici aussi, de fait, car, en 1969-1970, Kissinger et Nixon, réacs tonitruants, seront bien plus indulgents envers la doctrine extra-atlantiste gaulliste (sortie de l’OTAN, politique nucléaire, etc) que les démocrates américains. En un mot, des libéraux anglo-saxons, amerloques ou assimilés (genre Lyndon B. Johnson, son paronyme Lester B. Pearson et dans le mouvement, Jean Lesage), c’est pas trop son truc, à De Gaulle.

Furthermore… il faut, selon De Gaulle, pas juste se démarquer,  à la française, de ces Ricains et de leurs laquais. Il faut aussi les enquiquiner, les picosser, les invectiver, leur jouer le jeu incessant de la mouche du coche. De Gaulle fera ça, entre autres, au Mexique, en 1964, et… au Québec, en 1967. Son incartade québécoise et montréalaise n’avait absolument rien de spontanéiste ou de maboule. Elle faisait modestement partie de la scénarisation d’un bouquet d’objectifs très précis, dans l’ambitieuse politique internationale gaullienne. Même la formule Vive le Québec libre ne venait pas de nulle part… observateur matois des hinterlands qu’il dragouille, le Général l’avait tout simplement lue sur les affiches des manifestants l’ayant accueilli dès sa descente du navire de guerre le Colbert, dans le port de Québec… car notre illustre visiteur a préféré venir sur un croiseur, justement pour mouiller l’ancre directement à Québec, dans les pattes de Daniel Johnson, plutôt que de prendre la Caravelle et d’atterrir à Ottawa, dans les pattes de Lester B. Pearson. C’est dire… Rien n’était laissé au hasard et peu de choses étaient spécifiquement orientées québécoises dans tout son tintouin, en fait.

De Gaulle fut un as dans le jeu de cartes rogné de la politique intérieure du courtaud Johnson. Et Johnson fut un pion sur l’échiquier international chambranlant du longiligne De Gaulle. Cinquante ans plus tard, tout ceci est fort défraîchi, racorni… déformé aussi, par les fantasmatiques laudatives et dépréciatives des uns et des autres. Et aujourd’hui, que voulez-vous, la France ne représente plus la moindre troisième voie internationale et le Québec n’est pas plus libre qu’avant. Il faut bien finir par admettre que les avancées sociales et civiques se feront par d’autres acteurs politiques et par d’autres moyens collectifs. Chou blanc et gros Jean comme devant, en somme. De tout ceci, il nous reste le souvenir affadi d’un grand spadassin inimitable d’autrefois donnant, un peu malhabilement mais avec cet insondable panache, un ample coup de croix de Lorraine dans l’eau bleue et glauque d’un fleuve Saint-Laurent scintillant et largement illusoire, cet été là, l’été de toutes les rencontres, à la hauteur de Montréal…

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Dossier complémentaire

Le chemin du Roy (Luc Cyr et Carl Leblanc)

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De Gaulle au Québec en 1967 (présentation didactique, très efficace)

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La véritable histoire du «Vive le Québec libre» de De Gaulle (suavement mythifiant)

https://www.youtube.com/watch?v=1nmnvAvGnYc

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Discours intégral du balcon de l’hôtel de ville de Montréal

https://www.youtube.com/watch?v=0l1EYNoHY1A

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De Gaulle parle du Québec lors de sa conférence de presse régulière, le 28 novembre 1967

https://www.youtube.com/watch?v=atulwu6uAOI

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Voyage de De Gaulle au Québec (fresques de l’INA)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00136/voyage-du-general-de-gaulle-au-quebec.html

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Il y a quarante ans, de Gaulle au Québec (journal français de droite Le Figaro)

http://www.lefigaro.fr/international/2007/07/23/01003-20070723ARTFIG90209-il_y_a_quarante_ans_de_gaulle_enflammait_le_chemin_du_roy_au_quebec.php

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De Gaulle et «Vive le Québec libre» (Encyclopédie canadienne)

http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/de-gaulle-et-vive-le-quebec-libre/

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La visite du Général De Gaulle au Canada en 1960 dans l’ombre de la crise algérienne

http://quod.lib.umich.edu/w/wsfh/0642292.0036.022/–visite-du-general-de-gaulle-au-canada-en-1960-dans-lombre-de?rgn=main;view=fulltext

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De Gaulle au Mexique (1964)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00091/voyage-au-mexique.html

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Pourquoi un buste de Louis XIV devant l’église Notre-Dame-des-Victoires à Québec?

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2017

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Bon alors c’est la minute d’historiographie touristique. D’aucuns se demandent pourquoi il y a un buste de Louis XIV devant la petite chapelle Notre-Dame-des-Victoires à Québec. Comme le tout est retapé et fraîchement requinqué, c’est absolument pas un buste d’époque. On a donc là un dispositif exprimant un choix assez contemporain. Quel en est le symbolisme? Les québéciens (citadins de la ville de Québec) et les québécois (citoyens de la nation du Québec) sont-ils des absolutistes? C’est improbable, gentils et décontractes comme le sont mes compatriotes. C’est quoi le flash alors. Pourquoi le Roy Soleil?

D’abord comme cette petite Place Royale évoque le Régime Français (1599-1760), il fallait y mettre un roy de France… ça s’imposait. On allait quand même pas planter là George III ou la Reine Victoria, simple question de cohérence thématique élémentaire. Alors voyons ceux qui se trouvaient fatalement en lice. Il n’y en a pas tant que ça. Bon, l’explorateur Jacques Cartier touche le Canada en 1534-1536. C’était sous François Premier (période de règne: 1515-1547). Mais l’aventure symbolique et percutante du navigateur malouin à la barbichette et au couvre-chef comme une écuelle est relativement sans lendemain, c’est pourquoi le vainqueur de Marignan, lui, d’ailleurs amplement plus branché Italie que Cap Diamant au demeurant, n’a pas été retenu pour figurer sur le socle du petit buste des Victoires. Passent deux générations. Le poste de traite de Tadoussac est fondé en 1599, et l’Abitation de Québec en 1608 soit, dans ce second cas, deux ans avant la mort de Henri IV. Le Vert Galant aurait-il pu être candidat? Possible. Ceci ouvre en fait la séquence des possibilités les plus tangibles pour le statut sensible de petit buste des Victoires. Les quatre roys de notre cher Régime Français, si aimé, si essentiel, si principiel, si québécien, si profond en nous, sont Henri IV (période de règne: 1589-1610), Louis XIII (période de règne: 1610-1643), Louis XIV (période de règne: 1643-1715) et Louis XV (période de règne: 1715-1774). Ce sera donc fatalement un de ces quatre-là. Revoyons-les, un par un, en commençant par les périphériques, soit celui du début et celui de la fin de l’aventure coloniale française dans les Amériques.

Henri IV: Certes Samuel de Champlain, fondateur du poste de traite de Tadoussac et de la ville de Québec, était un sujet du bon roy Henri le Grand. Sauf que si on regarde l’affaire avec le recul requis, on est bien obligé de se dire que Henri IV n’était pas vraiment orienté nouveau monde ou colonisation. C’est pas de sa faute, en plus. Il ne faut pas oublier que ce roy navarrais, gascon ferrailleur concentré et sans peur, menait ses troupes lui-même au combat sur son cheval blanc (le fameux cheval blanc d’Henri IV dont on questionne si souvent la couleur). Et pourquoi donc? Eh ben, c’est que cet époux politique de la ci-devant Reine Margot, était coincé et enfoncé jusqu’au cou fraisé dans les guerres de religion qui ravageaient son pays. Il a lui-même changé de religion aussi souvent que politiquement nécessaire et possible (catholique, protestant, catholique, protestant, tic, tac, tic, tac) et il a passé la plus grande partie de son règne besogneux, compliqué et intense à reconquérir son propre royaume. Seul roy de France à ne pas avoir été sacré à Reims, tenue ferme par les factieux cathos du temps (il fut sacré à Chartres), il a même dû s’allier aux anglais pour pouvoir reprendre les commandes de la France. Il n’avait pas une minute à lui. Sa postérité coloniale fut donc aussi sommaire que l’était sa vision personnelle sur la question. Si les Espagnols et les Portugais étaient déjà si durablement implantés dans les Amériques, si les Hollandais et les Anglais y prenaient pied déjà solidement, alors que la France y balbutiait encore, c’est la crise intérieure socio-religieuse que Henri IV incarne qui en fut largement la cause. Donc non.

Louis XV: De l’autre bord du rebord de la coupe coloniale, Quinze ne fait pas le poids non plus et pour des raisons inverses. Ce ne sont pas celles du pas encore mais plutôt celles du déjà plus. Sous Quinze, la joute est effectivement déjà jouée en Amérique du Nord. La supériorité démographique et militaire des Anglais les avantage maximalement. Ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’ils ne dominent le continent. Les priorités coloniales françaises sont désormais autres. Les Indes Orientales les inspirent plus que les Indes Occidentales et la portion des Indes Occidentales qui les inspire le plus, ce sont les Antilles, pas la Nouvelle-France. C’est sous Quinze que nous perdons la ci-devant French and Indian War (comme la désigne les Américains), la Guerre de la Conquête, comme on dit chez nous, le pendant colonial de la Guerre de Sept Ans. Nous devenons sujet du roy britannique George III suite au Traité de Paris passé justement sous Quinze (en 1763). C’est, en plus, disent les langues de couleuvres, ce brave Quinze, qui aurait prêté une oreille attentive au fameux apophtegme de Voltaire: On va quand même pas aller se faire chier pour quelques arpents de neige (glose libre). Tout ça ne favorise pas tellement sa cause pour la modeste position sur le socle de ce petit buste des Victoires qui, pourtant, décore la façade d’une églisette dont la construction fut achevée sous son règne (tout juste à la fin de la Régence, en fait, en 1723). Clarté touristique diurne oblige, que voulez-vous, on cherche à pérenniser une image du Régime Français qui marche, qui tient, pas qui barbotte dans les neiges voltairiennes sous les bordées en forme de ces boulets de canons anglais qui justement si souvent démolirent la toiture et les parois de cette petite chapelle bombardable depuis le fleuve et qu’il fallut si souvent rebâtir. On la commémore quand même ici deboute [sic], pas en ruines. Donc, non et non.

Louis XIII: La joute se joue donc désormais entre Treize et Quatorze et, à travers eux, entre deux visions fondamentalement distinctes du colonialisme français dans les Amériques. Voici un duo de roys puissants, ayant fait trembler la terre et les mers jusque dans notre bel estuaire. Treize avait pour conseiller le cardinal de Richelieu dont on a dit et fait de très grandes choses, y compris dénommer une de nos magnifiques rivières de son nom mémorable, le Richelieu. C’est quand même dire l’impact. Sauf que, sous Treize, la formule coloniale locale ira clopin-clopant. C’est qu’elle repose exclusivement sur les mandats des compagnies à privilèges. Celles-ci se font allouer par la couronne des territoires en Nouvelle-France où elles viendront courir la pelleterie avec monopoles et, en retour, elles s’engagent à implanter des colons et à subvenir à leurs besoins. L’affaire marche à moitié. Les compagnies à privilèges sont bien partantes pour instaurer des postes de traite et pénétrer les réseaux de course de pelleterie des aborigènes mais elles se font tirer l’oreille pour coloniser, forçant de facto les missions religieuses à prendre le relais. La formule coloniale française reste donc tiraillée entre la colonie comptoir (style hollandais et suédois), la colonie mission (style espagnol et portugais) et la colonie de peuplement (style anglais). Ces compagnies sont si peu efficaces pour assurer la mise en place d’un bassin démographique colonial que Richelieu, en 1627, en bazarde une, la Compagnie de Montmorency et en met une autre en place, la plus célèbre d’entre elles, la Compagnie des Cent-Associés de la Nouvelle-France. Ça n’ira pas mieux… tant et tant que le règne de Treize reste celui de ce boitillement du concept colonial entre poste de traite, mission religieuse et colonie de défricheurs-agriculteurs. Et cela lui fera rater de peu le socle du petit buste des Victoires.

Louis XIV: Ce dispositif colonial en tripode bancal va traîner pendant la régence de la maman de Quatorze. En 1663, trois ans après le début de son règne personnel, Quatorze, désormais régalien, y met fin. Il dissout la Compagnie des Cent-Associés (le modèle colonial suédo-hollandais est terminé) et il décide qu’il va gérer la colonie tout simplement comme il le ferait d’une région française éloignée dotée d’une cohérence culturelle, comme le Limousin, par exemple. Il nomme un intendant (le plus célèbre sera Jean Talon, non, non pas la station de métro montréalaise) et un gouverneur (le plus célèbre sera Frontenac, non, non pas l’hôtel de luxe québécien, dit château, signe distinctif de la ville). Quatorze met aussi les missions au pas (elles n’ont pas pu venir à bout de l’hostilité des Iroquois ni compenser la faiblesse militaire des Hurons — le modèle colonial hispano-portugais est terminé) et il traite directement avec les peuples aborigènes (Paix de Montréal, 1701, dont il ne faut surtout pas surestimer le caractère amical ou pacifique). Le ministre de la marine de Quatorze, Jean-Baptiste Colbert, envoie en Nouvelle France le Régiment de Carignan-Salières et surtout il met en place une implantation durable et adéquatement encadrée de colons français en Nouvelle-France. Le commerce triangulaire est solidifié et institutionnalisé avec les Antilles et une forme primitive de mercantilisme, le colbertisme, est instaurée. Bon an mal an, aime aime pas (c’est du colonialisme, hein, avec tout ce que cela implique d’implacable, de rapace et d’ethnocentriste), c’est Quatorze et son administration étatique qui sont à l’origine de ce qui sera l’armature démographique et sociale instaurant ce qu’on appelait alors le Canada. Mon ancêtre Jean Rolandeau est arrivé depuis La Rochelle (Aunis) en Nouvelle-France en 1673, sous le règne de Quatorze. Les ancêtres de beaucoup de québécois ont fait comme lui. De fait, si nous sommes ici d’un bord et de l’autre de l’Atlantique pour causer de ceci, c’est largement le résultat des initiatives commerciales, administratives, militaires et vernaculaires prises sous le long règne de Quatorze. La construction de cette petite chapelle Notre-Dame-des-Victoires fut amorcée en 1687 sur les ruines de la seconde Abitation de Champlain mais le roy figurant sur le socle du petit buste des Victoires symbolise bien plus que le fait d’avoir été le lointain initiateur de l’érection de cette structure minuscule. Il est la figure déterminante de l’implantation et de la perpétuation de la présence française en Amérique du Nord. Il est le Louis de la forteresse de Louisbourg et du Territoire de la Louisiane. Ce buste ambivalent ne représente pas plus l’absolutisme que la maldonne des fleur de lys du drapeau québécois ne représentent le monarchisme… Sauf que… le paradoxe des symboles ne nous échappe pas, pas plus que nous ne nous en échappons nous même…

C’est comme ça. On se refait pas…

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Pourquoi LIRE MEIN KAMPF?

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2017

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Ça y est, Mein Kampf d’Adolf Hitler (1889-1945) vient de tomber domaine public. On va conséquemment amplement en parler, comme si cette histoire de domaine public changeait tant de choses (en fait, depuis un bon moment déjà, il est parfaitement possible de lire cet ouvrage en ligne). Battage, battage. Le plus atterrant dans tout ce battage, c’est qu’il semble bien que l’héritage intellectuel de Hitler, tacite ou explicite, se porte à merveille, par les temps qui courent. En 1977, lors du soixantième anniversaire de la révolution bolcheviste, Mein Kampf était un ouvrage ridicule. En 2017, pour le centenaire de cette dernière, Mein Kampf est désormais un ouvrage dangereux. Il n’y a pas là de quoi pavoiser. Que s’est-il donc passé? Vers quoi avons-nous tant dérivé?

Aujourd’hui, le lourd brûlot d’Adolf Hitler, écrit (dicté en fait) en prison, en 1924, est dense d’un contenu dont il faut prendre le contre-pied. Ce contenu délétère est partout. Plus précisément: il est cyber-partout… Autobiographie autant que précis de propagande, Mein Kampf est, de nos jours, discrètement glosé. Il fait cogiter et spéculer. Il influence. Il fascine. On ne le cite presque jamais et pourtant on s’y réfère presque toujours. La fachosphère lui fait inexorablement relever la tête. Et pas seulement en Occident… Africains, Arabes, Perses, Orientaux, Sud-américains lisent Mein Kampf. Et ils le relaient. Tout cela se fait de plus en plus ouvertement d’ailleurs. La stratégie de l’édredon ne marche tout simplement plus, à propos de la vision du monde d’Adolf Hitler. Il n’est plus possible de déclarer unilatéralement que le petit caporal de 14-18 n’est pas un auteur sensible et qu’on peut le ranger au nombre des olibrius, sur les tablettes de l’histoire. Il faut en fait désormais cesser de laisser entendre, en jouant de l’autoritarisme feutré de la censure implicite, que d’en parler, ce serait automatiquement, comme magiquement, de le promouvoir. Il faut en parler, en reparler. Il faut notamment associer explicitement ces idées qui traînent à l’auteur hautement suspect dont elles émanent.

Encore et encore, pour reprendre le mot de Lénine, l’histoire se développe par son mauvais côté. L’intellectuel doit donc cesser de bougonner hautainement ou de ricaner disgracieusement, en un amusement qui grince de plus en plus. L’intellectuel, s’il revendique minimalement la dignité de son rôle sociétal, doit derechef assumer ses responsabilités civiques et effectuer son travail critique. Allons-y, donc. Revenons sur cet ouvrage au contenu irrationnel et rebattu, puisque sa pensée suinte de partout dans les replis avachis du monde contemporain, cynique, inconscient, illusionné. Qui était Adolf Hitler? Et surtout: que se passe-t-il donc tant en nous quand on se met à lire Mein Kampf

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Entretien
entre Moshe Berg
et Paul Laurendeau (Ysengrimus)
sur la parution de l’ouvrage
Lire Mein Kampf (2017)

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Moshe Berg: Alors mon cher ami Paul on a un gros morceau à décortiquer aujourd’hui.

Paul Laurendeau: Oui, je pense. D’abord je te remercie Moshe d’avoir accepté de mener cette entrevue avec moi. Les lecteurs du Carnet d’Ysengrimus te connaissent déjà. Les autres vont te découvrir ici. Tu es très sympa d’avoir accepté d’aborder avec moi ce sujet pas facile.

Moshe Berg: Bah, c’est un sujet intellectuel comme un autre. Il procède de l’histoire et du devoir de mémoire et ça me gêne aucunement de parler de ces questions qu’il faut savoir regarder en face. Donc Paul, tu publies chez ÉLP Éditeur un essai intitulé Lire Mein Kampf. Qu’est-ce qui t’a motivé à faire ça?

Paul Laurendeau: Bien d’abord ça a été cette histoire de passage dans le domaine public. Soixante-dix ans révolus après la mort de leurs auteurs, deux importants ouvrages procédant du devoir de mémoire viennent de tomber dans le domaine public. Il s’agit du Journal d’Anne Frank et de Mein Kampf d’Adolf Hitler. Anne Frank est morte du typhus dans un camp de concentration (la pauvre pourrait encore être avec nous. Elle est née en 1929. Je connais des gens nés en 1929 qui sont encore en vie). Adolf Hitler (né en 1889) s’est suicidé dans son bunker de Berlin, en 1945 aussi. Les deux ouvrages sont donc tombés dans le domaine public au premier janvier 2016.

Moshe Berg: Je suppose que les répercussions ne sont pas les mêmes pour les deux ouvrages.

Paul Laurendeau: Non, pas du tout. Dans le cas d’Anne Frank, les conséquences sont surtout pécuniaires. Les droits appartenaient à la Maison Anne Frank d’Amsterdam, un organisme sans but lucratif qui gère aussi le musée du mémorial d’Anne Frank. Pour cette structure, les conséquences sont avant tout commerciales. Le Journal d’Anne Frank, qui est traduit dans un grand nombre de langues et qui se vend à des millions d’exemplaires pourra maintenant être exploité commercialement par d’autres éditeurs.

Moshe Berg: Mais Mein Kampf aussi.

Paul Laurendeau: Oui, mais dans son cas les répercussions sont plus compliqués, plus sociopolitiques, si on peut dire. D’abord, il faut dire que les droits de Mein Kampf appartiennent au Land de Bavière.

Moshe Berg: Au Land de Bavière?

Paul Laurendeau: Oui. La trajectoire éditoriale de cet ouvrage est assez tortueuse. Veux-tu que je t’en dise un mot?

Moshe Berg: Vas-y donc. Tu m’intrigues.

Paul Laurendeau: Tout commence en 1922, avec le gros Benito Mussolini. Il marche sur Rome avec ses sbires, engueule le gouvernement et, dans des conditions dignes d’une opérette grotesque, il se fait remettre les pleins pouvoirs par le roi d’Italie. Il les gardera vingt ans, dictatorialement, avec les conséquences tragiques que l’on sait. Hitler est alors à Munich, capitale du Land de Bavière. Il est le chef de son Parti Nazi, qui n’est alors qu’un groupuscule remuant. Il se dit qu’il est pas plus fou que le gros Musso et qu’il peut très bien faire un putsch, lui aussi. En 1923, avec sa gang, il se garroche dans Munich depuis une brasserie avec des flingues et tente donc un putsch. Les policiers bavarois ne l’entendent pas de cette oreille et il y a des coups de feu. Hitler voit plusieurs de ses factieux mourir à côté de lui. Il se fait mettre la main au paletot. Suite à un procès dont il se sert passablement pour se faire mousser, il est condamné à cinq ans de prison (il ne fera que huit mois). Il se retrouve immobilisé dans une prison plutôt confortable. Il dispose d’un espace de travail et d’une machine à écrire. Il décide donc d’écrire un livre, ce qu’il n’aurait jamais fait sans cette tapageuse séquence d’événements.

Moshe Berg: Nous y voici.

Paul Laurendeau: Oui. Nous sommes en 1924 et, en Allemagne aussi, ce sont les années folles. Il y a la prospérité économique éphémère du premier après-guerre et l’opinion publique est frivole et évaporée. Elle est curieuse aussi, de mille choses et parmi celles-ci, pas plus et pas moins, d’une curieuse rumeur qui concerne le putsch manqué de la brasserie de cet olibrius, ce caporal Hitler. Des membres hauts placés de l’état-major militaire auraient trempé dans ce putsch. Le public allemand est intrigué. C’est une des nombreuses curiosités de l’actualité. Tu me suis?

Moshe Berg: Je te suis.

Paul Laurendeau: Et on raconte maintenant que le chef des putschistes est en taule et qu’il est en train d’écrire un gros livre. Cela crée, chez le public, une attente, mais une attente mondaine si tu veux, journalistique. Les gens pensent que Hitler va leur fournir des détails fumants sur ce fait divers politique et ses possibles ramifications dans le pouvoir malhabile et chambranlant de Weimar… et cela les intrigue et les amuse.

Moshe Berg: Une sorte d’effet de buzz d’autrefois.

Paul Laurendeau: Exactement. Or Hitler, toujours en taule, est pas au courant de ce petit effet de mode et il écrit un gros livre indigeste et mal organisé de sept cent pages qui gueule contre les français, les slaves, les parlementaires allemands et les juifs et qui tient des propos ouvertement belliqueux, agressifs, racialistes, eugénistes, pseudo-théoriques et, finalement rasoirs au possible. Pas un mot en plus sur les magouilles du putsch de 1923. Barbant. Les allemands se désintéressent rapidement de ce gros livre plate, indigeste, mal organisé et interminable.

Moshe Berg: Bien fait.

Paul Laurendeau: Absolument. Faux départ, donc, pour Mein Kampf. Les années passent. À partir de 1929, la crise économique (qui va durer dix ans — 1929-1939) frappe l’Allemagne très durement. Il y a 30% de chômeurs dans toute l’Europe centrale. Les Allemands se tirent alors vers les partis politiques simplistes à solutions sommaires. Après des élections et des tractations assez compliquées dont je te coupe le détail, Hitler devient chancelier d’Allemagne, en 1933.

Moshe Berg: Dix ans après son putsch manqué d’olibrius.

Paul Laurendeau: Pilepoil. En un an, il va dissoudre le parlement de Weimar, abolir les partis politiques et instaurer un régime de dictature. Entre-temps, les Allemands veulent soudain mieux comprendre qui est ce gars et où il veut en venir. Ils se mettent donc à acheter son livre. Les années 1933 et 1934 seront les deux premières grosses années de ventes réelles pour Mein Kampf.

Moshe Berg: Années de ventes réelles? Il va vivre des années de ventes irréelles, ce bouquin?

Paul Laurendeau: Ah oui, tu peux dire ça. Car quand le régime nazi sera bien en selle, Mein Kampf, l’ouvrage du dictateur, deviendra une sorte de bible-gadget. Le régime va en acheter des millions d’exemplaires. À partir de 1936, quand un couple aryen se marie, l’état nazi donne aux heureux tourtereaux, un exemplaire de Mein Kampf en guise de présent de noces. Dans l’entreprise et dans l’armée, quand quelqu’un monte en grade ou prend du galon, un exemplaire de Mein Kampf lui est remis comme cadeau de promotion. Les bibliothèques, les mairies de communes, les établissements publics, tout le monde a sa copie. Il y a même des copies avec papier surfin et couverture en marbre pour les hauts dignitaires nazis. Hitler se retrouve avec en main une fortune personnelle fort rondelette, venue exclusivement de la vente de son ouvrage. On calcule que vingt ans après sa parution, en 1944 donc, le livre de Hitler est présent sur les tablettes d’un foyer sur deux, en Allemagne. Cet ouvrage a, de fait, beaucoup plus de propriétaires que de lecteurs.

Moshe Berg: Comme une bible, un almanach ou le bottin téléphonique.

Paul Laurendeau: Exactement. Vers la fin de la guerre, les Allemands changent subitement leur fusil d’épaule. Ils se rendent vite compte qu’il ne faut surtout pas se faire pogner avec ça dans sa maison par les Américains, et encore moins par les Soviétiques. Les gens jettent alors le livre par lots entiers dans les rivières, creusent une grande fosse à l’orée de leur village et l’y balancent en vrac, ou encore l’enveloppent dans du papier ciré et l’enterrent individuellement, presque pieusement, au fond du jardin. Quand la question du transfert des droits pour ce titre se posera aux autorité américaines d’occupation, comme ils ne connaissent pas de famille directe à Hitler (Paula Hitler vit alors encore sous un faux nom), on assigne les droits au lieu d’écriture de l’ouvrage. Comme il a été écrit à Munich, capitale de la Bavière, les droits en reviennent au Land de Bavière. Tout le monde s’en fiche passablement, au demeurant. On a un tas d’autres choses à penser et, surtout, on s’imagine que cet ouvrage est foutu et ne trouvera plus de lecteurs. Grave erreur.

Moshe Berg: Ah bon?

Paul Laurendeau: Ah oui. Car malheureusement, cet ouvrage va connaître, dans les sept décennies suivant la mort de son auteur, un succès mondial foudroyant. Il sera traduit en plusieurs langues dont le perse, le turc et l’arabe.

Moshe Berg: Et… c’est toujours le Land de Bavière qui palpe les droits?

Paul Laurendeau: Non. Car le Land de Bavière s’est donné comme tâche, comme mission, de circonscrire au maximum la circulation de cet ouvrage. Il en restreint la publication et traque patiemment toutes les éditions non autorisées. En 2007, par exemple, il a fait interrompre une édition turque, justement. Le Land de Bavière a des fonctionnaires assignés spécifiquement à l’intendance de cette problématique meinkampfienne. Il s’agit nommément de faire garde-fou à la circulation mondiale de Mein Kampf.

Moshe Berg: Et en 2016, avec le passage dans le domaine public, le garde-fou vient de sauter.

Paul Laurendeau: Poils au nez. On craint donc que tout le monde va se garrocher pour publier Mein Kampf et palper les dividendes juteux, qui serviront alors à des causes parfois fort louches.

Moshe Berg: Cette crainte est-elle fondée?

Paul Laurendeau: Elle est parfaitement fondée mais aussi, elle me fait un peu rigoler. Les bootleggers de Mein Kampf n’ont tout simplement pas attendu 2016 pour passer à l’action. La première traduction non autorisée fut faite en français, avant-guerre, du vivant même de Hitler. Ce dernier, crois-le ou non, a alors porté plainte devant un tribunal français pour faire valoir ses droits d’auteur et il a gagné sa cause. Les traducteurs français non autorisés de Mein Kampf  (des fachos français maurassiens qui voulaient —soi-disant— qu’on connaisse la morbidité francophobe du facho allemand) ont du mettre leur traduction pirate au pilon.

Moshe Berg: Hallucinant.

Paul Laurendeau: Oui. Tout ça pour dire que des Mein Kampf illicites, il y en a partout. J’ai basé mon analyse du texte sur une cyber-version de la traduction française non-critique de la version 1926 de l’ouvrage allemand. Et elle avait pas attendu janvier 2016 pour monter en ligne, celle-là. Moi, par contre, j’ai patiemment attendu le passage de l’ouvrage de Hitler dans le domaine public pour ne pas me retrouver avec le Land de Bavière sur le dos, alors que je publie des fragments de cet ouvrage pour en faire une critique.

Moshe Berg: Mais on en arrive au cœur de notre problème: pourquoi se soucier de produire une critique d’une ineptie comme Mein Kampf?

Paul Laurendeau: Parce que, crois-le ou non mon cher, cet ouvrage revient en vogue dans le monde occidental. Les petits jeunes s’y intéressent. Dans, l’ambiance fachosphérique contemporaine, il fascine… tout en continuant d’être mal lu, mal glosé, cité hors contexte et fort imparfaitement compris.

Moshe Berg: Je m’imagine bien la chose.

Paul Laurendeau: Alors moi je me suis dit, bon, laissons tomber la politique de l’édredon sur Hitler, Ça marche pas, la loi du silence, dans une telle situation. Ouvrons plutôt le jeu au maximum. Ramenons ce penseur à sa dimension de gars ordinaire. Cassons son ouvrage au milieu et regardons un petit peu ce qu’il y a dans ce livre. Prenons la mesure de ce que Hitler dit, tant que ça, en sept cent pages.

Moshe Berg: Bon.

Paul Laurendeau: C’est quoi la pensée de Hitler? C’est quoi sa vision du monde? C’est quoi qu’il nous communique, en 1924, à trente-six ans, comme penseur et comme futur acteur sociopolitique et socio-historique catastrophique?

Moshe Berg: Je vais pas te demander de nous résumer sa pensée, tu le fais dans ton livre. On ira lire ça. J’ai une question plus délicate à te poser, par contre.

Paul Laurendeau: Vas-y toujours.

Moshe Berg: Tu as donc lu Mein Kampf très attentivement, page par page.

Paul Laurendeau: Oui, fatalement, stylo en main. Je l’ai lu en version française (je ne comprends pas l’allemand). C’est passablement chiant à lire, d’ailleurs.

Moshe Berg: Voici donc ma question. J’espère qu’elle ne va pas te vexer.

Paul Laurendeau: J’en doute. Je t’écoute.

Moshe Berg: As-tu trouvé, dans Mein Kampf, des choses que tu approuves, avec lesquelles tu es en accord?

Paul Laurendeau: Non. Je réprouve l’intégralité du contenu de cette merde rebattue, réactionnaire, narcissique et raciste. Par contre il y a quelque chose chez Hitler écrivain qui fait bien mon affaire.

Moshe Berg: Ah oui? Quoi donc?

Paul Laurendeau: Son explicite. Il est cru, limpide, il ne met pas de gants. Il est frontal, virulent. Et il donne l’heure juste sur sa vision de brute.

Moshe Berg: Ah oui?

Paul Laurendeau: Oh oui. Il est limpide et direct. Cela ne veut pas du tout dire qu’il soit sincère ou authentique, hein. Ne nous méprenons pas. Il ment souvent. C’est prouvé. Mais même quand il ment, il ment frontalement. Ça repose des petits fachosphériques contemporains qui font les finasseurs, les tataouineurs, les casuistes, les victimaires. Hitler a de la merde dans la tête et il la crache d’un jet, sans tergiverser.

Moshe Berg: Pourrais-tu me donner un exemple?

Paul Laurendeau: Bien sûr. Je vais te donner un exemple original, qui a, en plus, la qualité d’exemplifier aussi comment Hitler fusionne, de façon un peu brouillonne, ses considérations pseudo-théoriques et ses compulsions autobiographiques.

Moshe Berg: Vas-y en grande.

Paul Laurendeau: Hitler développe sur le rôle de la violence dans l’action politique. Il dit qu’il la juge essentielle à l’intendance d’un mouvement politique conséquent. C’est là, pour Hitler, un important point de méthode. Un parti politique cohérent et efficace, selon lui, incorpore, tout naturellement, la violence dans son fonctionnement. Il tient les masses en sujétion grâce à des corps armés qui fracassent les têtes qui dépassent, sans se complexer.

Moshe Berg: Explicite, en effet.

Paul Laurendeau: Vigoureusement explicite. Hitler illustre ensuite cet enjeu de la violence dans l’action politique à partir du cas de son militantisme personnel, dans les années 1920. Il faisait alors des conférences dans de grandes brasseries munichoises. Il parlait contre le Traité de Versailles, contre le parlementarisme, contre la République de Weimar, contre tout ce qui lui tombait sous la main pour faire avancer ses vues politiciennes. Il parlait donc ainsi, une fois, devant deux mille personnes attablées dans une grande brasserie. Il n’y avait même pas d’estrade. Hitler se tenait derrière une table ordinaire sur laquelle il y avait un pichet et des verres de bière, comme sur toutes les autres tables.

Moshe Berg: Ambiance de forum populaire allemand de l’entre-deux-guerres.

Paul Laurendeau: Exactement. Hitler nous raconte ensuite, en jubilant passablement, qu’il avait un service d’ordre d’environ deux cent jeunes matamores habillés en brun qui circulaient parmi les deux mille convives. Alors supposons que quelqu’un se levait et formulait une objection à ce que disait Hitler. Le conférencier ne répondait même pas. Il ne disait rien. Le service d’ordre pognait le gars par le collet et le fond de culotte et le câlissait en dehors de la brasserie. C’en était fini et de l’objecteur et de son objection. L’intervention corporelle violente du service d’ordre fonctionnait tout naturellement comme moyen d’appuyer, par une percussion bien matérielle, les arguments et l’autorité du conférencier. Il nous raconte tout ça sans tataouiner, frontalement.

Moshe Berg: Je vois. Et pourquoi ça fait ton affaire?

Paul Laurendeau: Parce que —je te le redis— ça change des petits fachosphériques qui pensent exactement la même chose mais qui emploient toutes sortes d’astuces verbales de finasseurs pour se formuler. Ils pleurnichent pour qu’on respecte en eux une liberté d’expression qu’ils seraient les tout premiers à abolir d’un coup sec, s’il leur arrivait de pogner le manche. Or s’il avait fallu que Hitler —qui reste leur maître à penser, qu’ils l’admettent ou non— soit aussi tataouineux qu’eux, on n’en finirait jamais de détricoter ses idées hors du cocon verbal autoprotecteur infini.

Moshe Berg: Je vois un peu ce que tu veux dire. Hitler te facilite le travail d’analyse, en somme.

Paul Laurendeau: Exactement. Hitler est explicite et cet explicite de lumière crue facilite le regard critique. Il suffit souvent de le laisser parler. Très fier de lui, genre capitan de Commedia, il est surtout très efficace pour se couler lui-même, sans complexe et sans artifice.

Moshe Berg: Encore faut–il le lire.

Paul Laurendeau: Ben justement… voilà pourquoi lire Mein Kampf… Pour voir cette pensée raciste, brutale et inique en action, sans détour, presque candidement.

Moshe Berg: Je comprends. Mais il ne t’est pas arrivé de te dire que c’était probablement juste un fou et que tu étais en train de perdre ton précieux temps à finement décortiquer la pensée d’un fou?

Paul Laurendeau: Il faut faire très attention à cette idée du chef d’état fou. Il y avait un roi de France fou. Charles VI. Cet homme était dément. Il pouvait subitement prendre son épée et taper sur tous ceux autour de lui, en gueulant. Or, Charles VI fou n’a aucune signification politique. Malade mentalement, on l’a assit dans un petit coin et on a simplement attendu que sa folie, ou son règne, passent. Vois aussi le roi d’Angleterre George III. Atteint de porphyrie aiguë intermittente, il a fini par perdre la raison. Un beau film a été fait sur cette question, il y a quelques années (The madness of King George, 1994). Or la folie de George III n’est pas significative politiquement ou historiquement. C’est une anecdote de palais, sans plus. Avec Hitler, on a affaire à un tout autre type de folie (si tant est qu’on puisse se donner une notion claire de cette réalité). Il a entraîné des millions de compatriotes dans sa susdite folie. Il les a convaincus de rempiler dans une guerre mondiale dont ceux-ci ne voulaient strictement pas. La folie hitlérienne fut un vecteur socio-historique majeur au siècle dernier et son impact intellectuel (note ce mot) se fait encore largement sentir aujourd’hui.

Moshe Berg: Une folie collective donc. Ça fait de lui en fait le porte-parole de la folie d’un peuple et d’un temps.

Paul Laurendeau: Tout à fait. D’un temps d’ailleurs qui est aussi notre temps, hein. Il serait trop facile et trop commode de nous dédouaner nous-même de cette folie-là qui couve un peu en nous tous, en la projetant sur un temps éloigné, un peuple du passé, ou un seul petit bonhomme en noir et blanc, gueulard, fou de service, idiot utile. D’ailleurs lire Mein Kampf c’est justement aussi se donner l’opportunité en or de formuler l’état d’esprit de son auteur en termes psychologiques. Si je devais décrire la condition mentale de Hitler dans des termes procédant de la psychologie individuelle, je dirais qu’il est pathologiquement FRUSTRÉ et HUMILIÉ donc perpétuellement FÂCHÉ. Il était, de ce fait, le porte-voix verbal, mental et intellectuel de millions d’Allemands de 1918-1924.

Moshe Berg: Bon, je te comprends. Une folie à impact historique collectif récurrent doit être comprise adéquatement. On ne peut pas se contenter de la dénigrer abstraitement. C’est une responsabilité qu’il faut prendre et c’est incontestablement une des exigences du devoir de mémoire. Je voudrais conclure en restant, comme on l’a fait depuis le début, à la périphérie de ton ouvrage, si tu veux bien. Je voudrais dire un mot de son titre. Je trouve que le titre Lire Mein Kampf, ça fait quand même un peu promotionnel. On pense au Lire le Capital d’Althusser, Balibar, Macherey et les autres. C’était une invitation à lire le chef-d’œuvre de Marx, une invitation laudative, valorisante. Tu ne risques pas de sembler promouvoir Mein Kampf avec un tel titre (la couverture n’arrange rien en plus)?

Paul Laurendeau: Je te suis. Réglons d’abord le cas de la couverture. Allan Erwan Berger, notre graphiste, est parti d’une photo prise à Berlin en 1937 par Thomas Neumann, un journaliste norvégien. C’est un édifice municipal quelconque. Il est pavoisé pour la fête du travail. Pour nous, ceux du recul historique, c’est une parfaite horreur visuelle. Mais, tout juste avant les Accords de Munich, c’était là jamais que des pavois allemands passablement ronron, pour une festivité municipale. Je trouve qu’il en est de ces banderoles de 1937 comme des idées néo-fascisantes de 2017. Elles pendouillent parmi nous, se gondolent au vent, comme innocemment. C’est seulement un recul historique et critique acéré qui nous fait prendre la mesure de leur monstruosité. La symbolique me semble parfaite et j’endosse pleinement ce choix de notre graphiste.

Moshe Berg: Je vois. Et le titre?

Paul Laurendeau: Tu proposerais quoi toi, comme titre?

Moshe Berg: Je sais pas moi. Quelque chose de plus argumentatif. Contre Mein Kampf ou L’Anti-Mein Kampf.

Paul Laurendeau: Argumentatif? Non, Moshe. Juste non. Je ne suis pas ici pour polémiquer avec Adolf Hitler ou pour m’appesantir sur la fausseté puante de ses idées. Pour ma plus grande affliction, Hitler dure et ce, non pas à cause d’une originalité intellectuelle qu’il aurait eu (dans le genre Nietzsche ou Richard Wagner) et dont il faudrait interminablement prendre le contre-pied. Non, non. C’est plutôt, disons… comme la saleté dans une maison. Hitler perdure parce que sa pensée est rien d’autre que ce tapon compact de lieux communs réactionnaires, à base de racialisme élucubrant, de psycho-sociologie sommaire, de social-darwinisme niaiseux et de cherchage simpliste de boucs émissaires ethniques. Un tel dépôt de lieux communs sociopolitiques rejaillit, comme un herpès intellectuel, chaque fois que des conditions économiques déprimantes favorisent la recherche improvisée et abrupte de solutions faciles. On ne débat pas avec Hitler. On le lit. On le lit pour se souvenir et pour bien discerner notre hitlérisme ordinaire actuel, quand il rejaillit sous nos pas nouveaux comme les plus insidieux et les plus venimeux des mauvais insectes.

Moshe Berg: Et lire Lire Mein Kampf nous permet-il de faire fonctionner ce devoir de mémoire… tout en nous permettant de faire l’économie de lire l’indigeste Mein Kampf même?

 Paul Laurendeau: Je le crois, oui. C’est là ma modeste tentative, en tout cas.

Moshe Berg: Ce n’est donc pas là la moindre qualité de ton essai. Merci, Paul.

Paul Laurendeau: Merci mon camarade. Shalom et paix.

Moshe Berg: Amicalement à toi.

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Paul Laurendeau (2017), Lire Mein Kampf, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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LA LIBÉRATION EXPLOSIVE DE L’ÂME – UNE AVENTURE DE MAX PEINE (par Lordius)

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2017

Je vous laisse, les hommes, dit Sonia avec tact…

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Alors là attention, ceci n’est pas un roman de gare. C’est un roman de gars. Une des seules femmes qui s’exprime dans cette œuvre parfaitement savoureuse, c’est une jolie péripatéticienne hautement surdouée… et ce qu’elle dit de vraiment crucial, bien, c’est ce que je vous ai juste mis ici en exergue. Alors, il faut assumer, hé. Sonia (avec tact) nous a laissé. Nous sommes entre hommes, et tout est dit. C’est ça l’égalité des sexes: c’est aussi l’égalité dans l’adversité. Je cite Max Peine dans le texte ici, dont la mère ne s’est visiblement pas beaucoup occupée dans son enfance… Et, donc, si une femme lit ce roman météore, c’est qu’elle est (légitimement) curieuse de ce qui se trame de fondamental, de simplet et de cardinal dans la tête des petits mecs. De tous ces petits mecs que sont, quelque part au fond d’eux-mêmes, tous les hommes, on s’entend. Les vieux, les jeunes, les sportifs, les intellos, les petits, les gros, les beurs, les blanc-cassis, les tendres, les durs, les rationnels, les pulsionnels. Absolument tous les hommes fantasment leur univers, leur approche des grands et petits problèmes de leur vie, sous le globe limpide et net du gabarit mental et comportemental de cette toute première aventure de Max Peine. Soyez averti(e)s.

 C’est un roman jeune, français, contemporain, urbain, un roman des cités, de la came, de la castagne, de la boxe clandestine à mains nues, des descentes de policiers véreux qui tournent mal, du cynisme sociétal, et de l’embrouille généralisée. C’est aussi une écriture d’un rythme, d’une vigueur et d’un souffle indéniable. Ces jeunes français des rues jouent tellement à être américains. Ils le font notamment en maculant poisseusement leur prose, d’autre part lumineuse, vernaculaire et vive, de ces petits anglicismes scintillants qui, croient-ils, vous masculinisent (gun, black, deal, shit, clean, cash, man, cool, look, safe, heavy metal, smartphone, flash-bang, head shot, LOL, no life) et, aussi, ils le font en bouffant du mauvais hamburger. Bon, comme, je suis fondamentalement et inévitablement pas mal plus américain qu’eux, j’ai, dès le début de la brutale quête-évasion de Max Peine et de son comparse un peu demeuré, le gros rouquin Jules, inexorablement pensé à George Milton et à Lennie Small, les deux protagonistes de Of Mice and men («Des souris et des hommes») de Steinbeck. Simplement ici, l’équivalent de George, notre bon Max en personne, est un ancien garde du corps hyperspécialisé, enfermé en hôpital psychiatrique pour le meurtre sans préméditation (ni concession, ni compassion) de son épouse (…peu de femmes, on a dit). Narrateur et personnage principal, Max Peine (dont le blaze est un calembour bien senti et bien assumé sur peine maximale tout en se donnant aussi comme fortuitement homophone de Max Payne, nom du personnage d’un jeu vidéo millénariste finlandais), c’est une véritable machine à tuer qui se regarde aller. Il lit du Carl Gustav Jung dans ses temps libres et il formule froidement l’aphorisme fondamental de son existence dans les termes suivants. La liberté est ma priorité. L’égocentrisme est ma doctrine. Morale et compassion ne me tempèrent plus. C’est impératif à la survie en milieu très hostile. Il nous entraîne donc, quand on a bien accepté de jouer le jeu du genre, dans un pur régal hyperactif, salace et violent… et philosophique, et psychologique, et fulgurant.

 Ceci dit, au fil de cette lecture qui, vraiment, vous capture, une fois mon premier frisson steinbeckien passé, je m’avise du fait que les choses s’avèrent plus tramées et biscornues que je ne l’avais cru initialement. Ma problématique George/Lennie, de fait, se complexifie, s’amplifie, se perpétue, se problématise mais aussi se transpose, se subvertit et s’effiloche, au fil du déploiement et des trucages du récit. Cela prend corps notamment avec l’apparition imparable de Joe le Dealer et des terribles frères Kamsky, avec lesquels ledit Joe entretient une relation d’amour-haine fort malaisée. Dans cette cavalcade parisienne des ninjas du bitume (Max Peine dixit) qui nous mène directement de la maison de santé aux logis des cités, on étudie sans concession, et croyez-moi, c’est fait avec un brio remarquable, l’amalgame de la pulsion agressive archibrutale et de la cogitation cynique, calculatrice et lente, dans les tréfonds purulents, percolants, volcaniques de l’âme masculine. On vit, ébahi, la rencontre cérémonielle et passionnelle du Psychopathe et du Parrain… Je vous le dis et vous le redis, il faut aimer le poil de gars se hérissant sous la flamme crépitante de l’action converse des forces adverses pour lire ce novella (très court roman – ceci sera mon seul anglicisme personnel). Ce texte simple, fraternel, brutal et franc se renifle d’un coup, comme une ligne de coke, en grognant d’aise. C’est une lecture jubilante, carrée, superbement visualisée, vraiment, à ne pas manquer. On savoure jouissivement l’abrupt déploiement de cette courte tranche de vie, que Max nomme fort judicieusement le temps de l’épanouissement carnassier. On se paie une féroce et délétère inversion collective des valeurs morales, professionnelles et comportementales, cucul-gnagnan de notre temps. Et aussi, oh, on retrouve l’effet, donc pourtant durable, des vieilles amitiés de mauvais garçons de ces films en noir et blanc d’autrefois, avec Gabin et Ventura. Le tout, évidemment, est traité dans la version paumée, mondialisée, démoralisée, exacerbé contemporaine. Et, entre Max, Jules, Joe, Ali, Akmed et les autres, amis et ennemis, on arrive finalement à se dire… c’est un peu de la thérapie de groupe, comme à l’hôpital psychiatrique (Max Peine toujours dixit).

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Lordius, La libération explosive de l’âme – Une aventure de Max Peine, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF.

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Lettre ouverte aux jeunes idéalistes d’extrême-droite

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2017

extreme-droite

Vieux marxiste qui ne changera pas de bord, je n’aurais jamais cru ça possible: de l’idéalisme à l’extrême-droite. Pour les gens de ma génération, l’extrême-droite, ça a toujours été des milices patentées, des Pinkerton du capital, défendant brutalement la loi et l’ordre. Des suppôts de la réaction ne pouvaient absolument pas promouvoir un idéal. Les fachos de mon temps se contentaient de monter la garde devant la forteresse croupissante des valeurs de grand-papa. L’extrême-droite, ce sont des milices pour grands bourgeois, des mercenaires. Des fanatisés sans ligne définie. Certainement pas des idéalistes.

Et pourtant, voici maintenant que se présentent au portillon sociétal des petits jeunes en habits de ville, proprets, toniques, conscientisés, doctrinaires. Ils se donnent comme anti-système et ils aspirent à rien de moins qu’une refonte en profondeur de l’occident. Ils croient en un idéal et, tumultueux, cet idéal se canalise à travers le tuyau le plus brunâtre imaginable: antisémitisme (retour en force de la grande conspiration financière sioniste), xénophobie (les terroristes se planquent parmi les réfugiés des guerres impériales comme les hommes d’Ulysse parmi les brebis du cyclope éborgné), isolationnisme national (les grands ensembles sont des suppôts du supra-nationalisme extorqueur), anti-capitalisme droitier (oui à la boutique de papa. Non à la grande entreprise exporteuse d’emplois), moralisme sociétal (non au pour tous, sous toutes ses formes), religiosité rampante (catholiques culturels pour ne pas dire catholiques tout court). C’est le sursaut, la révolution sociale des droites, l’opération drapeau brun, avec toutes les évanescences oniroïdes que cela entraîne et charrie.

Le cœur serré d’une infinie tristesse, je vais postuler que ces petits jeunes sont de bonne foi. On a d’ailleurs trop voulu qu’ils soient de mauvaise foi, qu’ils soient des agents cyniques et livides de forces populistes troubles, mi-trublionnes mi-carriéristes, assurant leur avenir bureaucratico-entrepreneurial dans un occident froidement re-fascisé. On a trop voulu que les petits jeunes d’extrême-droite d’aujourd’hui fassent de la politique calculatrice, mièvre et foireuse comme leurs aînés, qu’ils s’avancent sur l’échiquier aux combines, de façon biaiseuse, médiocre, arriviste, hédoniste et onaniste. Non, les petits jeunes d’extrême-droite contemporains ne sont pas des cyniques et des fatalistes. Ils sont finalistes. Ils marchent au pas, l’œil sur la ligne d’horizon. Ils croient en leur camelote. Ils ont de l’idéal.

C’est bien là le tout du drame. Pire que la mauvaise foi, il y a la bonne foi. La mauvaise foi au moins, on peut en désamorcer l’astuce. La bonne foi, on ne peut que rester baba, les bras ballants et la gueule béante. Un aigrefin insidieusement xénophobisant qui s’adonne à un lobbying mercantile en faveur d’un groupe pour en faire chanter un autre, ça se décode et conséquemment ça s’affronte. Un authentique xénophobe ardent qui croit de bonne foi à la ré-immigration pour fins de protection des valeurs de la race blanche, cela vous laisse frigorifié et sans voix dans sa terrible bonne foi. Au fin fond, il n’y a pas pire ferveur que la ferveur patriote authentique. Et oh, oh, elle n’est nullement garante de vérité et de pertinence descriptive, cette ardente authenticité.

Jeunes d’extrême-droite, votre ferveur est imparablement symptomatique du recul socio-historique de l’occident. Celui-ci est calmement irréversible. Dans l’économie-monde de demain, l’Europe et l’Amérique seront de plus petits ensembles devant l’Eurasie et l’Afrique. En 1950, les États-Unis assuraient 53% de la production industrielle mondiale. Aujourd’hui, c’est 22% en baisse graduelle. Cela ne va pas s’inverser pour plaire au président réac du moment conjoncturel que l’on voudra. Croire contrer de telles tendances lourdes est désarmant de naïveté. C’est pourtant dans cette voie patriotarde sans issue que vous vous engagez, jeunes idéalistes d’extrême-droite. Je ne vous dirai jamais assez combien les politicards conventionnels que vous exécrez tant sont suavement complaisants envers vous, dans cette démarche globale. Les politiciens professionnels véreux et manœuvriers adorent votre ferveur. Vous les servez. Quand vous êtes trop sages, vous faites ouvertement avancer les valeurs putrides qu’ils promeuvent en sous-main. Quand vous êtes trop remuants, vous leur servez de repoussoirs et vous légitimez leurs propres dérives répressives aussi pleurnicheuses qu’implacables.

Sur ce point spécifique, la culture internet, dont vous vous gargarisez tant, est un symptôme particulièrement lancinant. Elle s’approche de plus en plus, la fin de la récré des trolls fachos et des intempestifs utra-droitiers cyber-anonymes. Le flicage institutionnalisé de l’internet qui s’en vient, vous en aurez été les agents provocateurs idéaux… les artisans objectifs, en fait. Par vos pratiques et votre fachosphérisme, exacerbé ou victimaire, vous aurez légitimé tous ceux qui veulent tant avoir le doigt sur l’interrupteur de l’internet. Je ne vous lance pas la pierre, au demeurant. C’est largement impondérable, cette affaire. C’est comme les radios pirates d’autrefois ou tout autre type de Far West conjoncturel. La civilisation finit toujours par rentrer dans le tas, avec ce genre de dispositif. Et, jusqu’à nouvel ordre, la civilisation sert ouvertement sa bourgeoisie et ce, sans se complexer. On s’en souviendra un jour avec une sorte de nostalgie acide, des années trolls…

Ce que je vous dis frontalement ici, jeunes idéalistes d’extrême-droite, c’est que vous vous faites sciemment manipuler par l’ordre établi. Aucune génération n’y a échappé, du reste, et il viendra bien un jour, le moment amer où vous cesserez de vous croire, vous aussi, plus fins que tous les autres. Il faut dire que votre cause est bien mal partie, bien mal engagée. Embrasser en partant l’extrême-droite, en la prenant pour un facteur de changement, il faut vouloir s’en envoyer toute une d’erreur de jeunesse en quadraphonie. L’extrême-droite n’est pas structurellement anti-système. Elle sert le système à fond les ballons. Que fit la seconde guerre mondiale hitlérienne dans toute sa ferveur torride pendant six ans (1939-1945), si ce ne fut faire le lit objectif du libéralisme triomphant des Trente Glorieuses (1945-1975) et de sa suite de crises contemporaines. Penser changer le monde avec une programmatique de fachos éculés venu de Russie ou d’Iran, ma foi, il faut vraiment vouloir rêver.

Mais que voulez-vous? Il n’y en a plus vraiment de théorie économico-politique, hein. Allez pas vous imaginer que vous allez pas devoir retourner vos poches devant le tiroir-caisse, pour avoir remplacé le marxisme par le catholicisme. Tout ce qui est méthodiquement effectivement anti-capitaliste et/ou post-capitaliste, tout ce qui est authentiquement radical et subversif, vos saltimbanques extorqueurs et vos politicards pseudo-patriotes sont arrivés à vous faire croire que c’était bobo, dépassé, suranné, intellectualiste, condescendant, casuiste. Le marxisme, la lutte des classes, l’abolition de la propriété privée des moyens collectifs de production, la saisie sans compensation des grandes fortunes pour utilisation civique immédiate, la révolution des travailleurs, vous avez en commun avec le ci-devant système de ne pas vouloir en entendre parler. Hé bé, les alliances objectives seront ce qu’elles seront, sans moins sans plus… On vous a refait une vieille entourloupe de passe-passe sans que vous ne vous en rendiez compte vraiment. On vous a dit qu’il ne fallait plus penser, qu’il fallait simplement la jouer passionnel, pseudo-novateur, soi-disant dissident, et patriote. Vous allez payer pour ça aussi. Renoncer à la pensée analytico-critique effective, cela ne peut mener qu’à un seul état de conscience: celui du dur réveil.

Jeunes idéalistes d’extrême-droite, croyez-en un vieux qui a embrassé intimement ses causes et qui, ce faisant, s’est bien souvent fait baiser par elles: vous allez vous faire fourrer. Les politicards professionnels d’extrême-droite vont se servir de vous pour se positionner dans le mainstream politicien… puis ils vont tout doucement se recentrer, en vous prenant sournoisement pour acquis. Rien ne sortira de novateur ou d’utile de tout le fla-fla de la cause que vous avez si naïvement pris en charge. L’extrême-droite ne peut pas être un facteur de progrès. C’est là une contradiction dans les termes. Mais niaisez, allez. Tournez en rond dans le bac à sable. On en reparlera quand vous aurez pris conscience de votre erreur de jeunesse et lui aurez piteusement tourné le dos. Mais là, c’est votre jeunesse, elle aussi, qui n’y sera plus.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Entretien avec Paul Laurendeau d’ÉLP (par Xavier Mateos)

Posted by Ysengrimus sur 12 mars 2017

 

Internet est vraiment magique! J’ai découvert l’auteur Guilhem sur Facebook (je vous recommande tout particulièrement Le chevalier à la canne à pêche), qui m’a dirigé vers la maison d’édition Écrire, Lire, Penser (ÉLP). J’ai voulu en savoir plus, donc voici une interview de Paul Laurendeau. Quand je vous dis que la lecture en format numérique c’est génial!

(Xavier Mateos)

Xavier Mateos: Je vous propose maintenant de découvrir une maison d’édition francophone, une maison d’édition qui a la particularité de s’intéresser et de proposer de la littérature on va dire numérique… de cette lecture que vous pouvez lire sur vos ordinateurs, sur vos tablettes, sur vos smartphones. Avec la particularité —ils sont de plus en plus à le proposer— de ne pas proposer de DRM, ces codes qui empêchent le livre de pouvoir être installé sur votre ordinateur mais aussi sur votre tablette et sur votre smartphone. Je vous propose qu’on parle de tout ça avec le vice-président des éditeurs Écrire, Lire, Penser. Il s’agit de Paul Laurendeau. Bonjour.

Paul Laurendeau: Bonjour, bonjour et merci de cette invitation.

Xavier Mateos: Alors j’aimerais vous poser tout d’abord la question: comment est née cette maison d’édition Écrire, Lire, Penser?

Paul Laurendeau: Ben, au départ ça été la fascination que ressentaient le fondateur Daniel Ducharme et moi-même pour la cyberculture. Alors ça a commencé sous la forme d’un site web et on a un peu tâtonné, il y a de ça peut-être une quinzaine d’années, autour de comment on fait circuler du texte et comment on arrive à élargir les perspectives. Et on s’est vite orientés vers l’idée d’une maison d’édition attendu que, malgré les particularités d’évolution de la cyberculture, la notion de livre reste encore très présente dans la sensibilité culturelle générale.

Xavier Mateos: C’est vrai que de passer d’un livre à la lecture numérique, c’est pas encore acquis pour tout le monde. Il y a encore beaucoup de gens qui aiment toucher le livre et tourner les pages et même sentir parfois l’odeur d’un livre.

Paul Laurendeau: Tout à fait et c’est très crucial et on y est très sensibles. Et c’est donc pour ça que quelque part le cyber-livre garde, à tout le moins au plan virtuel, la dimension livresque. Il est paginé. Il est organisé en chapitres. C’est encore là une structure qui ne bouscule pas la sensibilité littéraire qu’on pourrait qualifier encore d’universelle. Tout ce qu’on perd évidemment, c’est la dimension matérielle sur laquelle on reparlera éventuellement. Mais on s’est vite rendu compte qu’on pouvait pas juste se lancer, faire une arabesque, un saut là qui nous mènerait vers du texte complètement cybernétisé, alors que le livre reste une entité très présente dans la sensibilité de quiconque s’intéresse aux lettres.

Xavier Mateos: En introduction je le disais, vous êtes une maison d’édition francophone et on l’entend avec votre superbe accent québécois. Que vous travaillez aussi avec des Français. Est-ce que le fait d’être à la fois et québécois et français donc francophones vous permet d’avoir une plus large couverture. Et est-ce que ça veut dire que vous vous intéressez au reste du monde aussi?

Paul Laurendeau: Tout à fait. Alors ça c’est tout à fait la sensibilité qui nous définit au point de départ. Ça fonctionne un petit peu comme les ports d’attache des navires. C’est-à-dire qu’on est dans une dynamique où les choses circulent. Pour l’instant on a des collaborateurs en France et au Québec. Mais si demain on en avait en Asie, en Afrique ou dans le reste de l’Europe, ce serait tout à fait partant. On est… on essaye d’être une peu l’opposé de ce que serait une maison d’édition qui serait ancrée dans un terroir. Nous on est plutôt corrélés à une dynamique générale. On a publié des Congolais. On a publié des Québécois. On a publié des Français des différentes régions de France. Et francophonie, c’est définitivement un vecteur là définitoire pour nous.

Xavier Mateos: Vous n’avez pas non plus de genre littéraire attitré. C’est-à-dire que vous êtes pas une maison qui fait soit du fantastique, soit de la science-fiction, soit de la fantasy. Vous vous intéressez un peu à tous les genres.

Paul Laurendeau: C’est-à-dire que nous… ça c’est une question évidemment qui s’est soulevée à un moment donné la question des genres. Et nous, il s’avère qu’on croit à l’écrivain et l’écrivaine plus qu’au genre. C’est-à-dire qu’on considère les genres méritoires. On considère qu’ils ont un grand intérêt. Mais on voudrait pas rater un écrivain ou une écrivaine intéressant(e) sous prétexte qu’ils sont dans un genre qu’on cultiverait pas. Alors on s’en est tenu aux grands genres reconnus là, c’est-à-dire: fiction en prose, poésie, essai et témoignage… qui sont là. Avec trois mailles de filet comme ça, vous pouvez à peu près rien rater, hein. Et après, ben, d’auteur en auteur —car on cultive l’intimité avec nos auteur— on laisse venir ce qui est le vecteur d’inspiration de nos auteurs. Les genres se placent après les auteurs, si vous voulez.

Xavier Mateos: Et du coup c’est les auteurs qui viennent vers vous? Ou vous avez quand même une démarche d’aller vers les auteurs et de leur proposer votre maison d’édition?

Paul Laurendeau: C’est-à-dire que la cyberculture est une réalité extrêmement fluide et qui peut être parfois fulgurante. Bon, c’est-à-dire qu’à partir du moment où vous installez votre dispositif… à partir du moment où vos ouvrages apparaissent dans les… chez les cyber-libraires type Amazon, FNAC, Archambault à Montréal etc… etc… C’est pas long que les auteurs, surtout les jeunes auteurs, hé, ils flairent l’odeur de la friture, hein, c’est pas long.  Donc, pour le coup, on a pas eu trop à faire appel. On s’est tout simplement exposés tels qu’on était. Et puis les auteurs se présentent.

Xavier Mateos: Et puis les réseaux sociaux y font sûrement pour beaucoup. Moi, par exemple, j’ai découvert votre maison d’édition grâce à Facebook et à un de vos auteurs qui s’appelle Guilhem, dont le dernier livre vient juste de sortir, en ce début mars, Le chevalier à la canne à pêche. Ça y fait beaucoup.

Paul Laurendeau: Aussi. Ah oui, Guilhem, j’ai travaillé sur ses deux ouvrages. Ça c’est un auteur justement qui est dans ces segments culturels fantasy etc… etc… Et ses textes sont extraordinaires. C’est-à-dire qu’on entre dans l’univers de Guilhem et on est avec ses personnages. Ce chevalier à la canne à pêche là, dont l’arme de combat est une canne à pêche, voyez, qui lui a été donnée comme objet magique dans des circonstances à la fois dignes de l’univers fantasy et du conte folklorique, parce que Guilhem est très apte à mélanger ces deux sensibilités là… C’est un roman savoureux, remarquable, très intéressant.

Xavier Mateos: Et pour ceux qui connaitraient Terry Pratchett, le grand Terry Pratchett, ça a vraiment cette sensibilité là, c’est-à-dire beaucoup d’humour, beaucoup de situations burlesques. C’est assez rigolo. C’est très fun à lire.

Paul Laurendeau: Eh oui. Et en même temps je crois que Guilhem est très soucieux… Guilhem est installé, là, pour construire un univers. Je veux dire, je crois qu’il est très soucieux de ça. Et c’est vrai qu’il est à l’intérieur d’un idiome et donc on peut le comparer à beaucoup d’auteurs de la culture fantasy. Mais il y a une originalité qui va se dégager de cet auteur là, au fil des œuvres, parce que les œuvres vont apparaître. Nous, c’est très important d’ailleurs, pour rebondir sur ce que vous disiez à propos des auteurs, ça c’est une chose qui est très importante à laquelle notamment Daniel Ducharme tenait beaucoup. C’est que nous on aime à avoir une écurie. C’est-à-dire qu’on aime avoir des auteurs qui planifient de produire plusieurs ouvrages et qui s’intéressent vraiment à quelque chose comme ce qu’on appelait autrefois une œuvre.

Xavier Mateos: Et puis je le disais en introduction, vous avez quand même choisi de faire de l’édition numérique sans DRM. C’était un choix risqué ou pas du tout, au tout début?

Paul Laurendeau: D’abord, c’est un choix qu’on a fait en connaissance de cause. C’est-à-dire que le segment plus technique de notre équipe a exploré avec ces deux dynamiques. Et à un moment donné, la question se pose: où est le beau risque? En ce sens que, j’ai pas besoin d’entrer dans les détails, vous êtes familier avec ce genre de réalité, le DRM, c’est un verrou, en fait, hein. C’est quelque chose qui cadenasse le dispositif électronique. Et c’est rendu que le lecteur peut même pas transférer l’ouvrage dont il s’est quand même porté acquéreur, de son ordi à sa tablette. Alors… on s’est vite dit… Bon évidemment, d’un autre côté, le beau risque c’est que le phénomène du photocopillage, qui existe d’ailleurs aussi dans la culture papier n’est ce pas, ben là devient très facile, hein, t’appuie sur le bouton puis là pouf… t’en envoie cinq cent copies à tes cinq cent copains. Et là on est obligé de dire, d’expliquer à nos lecteurs, ben vous avez entre les mains un produit qui est quand même un objet qu’il faut essayer d’éviter de faire circuler trop en dehors des circuits de la réalité commerciale. De ce point de vue là, on est tributaires des même problématiques, cyber-problématiques, que la musique, les films, que tout autre objet culturel. Et nous on a préféré assumer le beau risque que d’aller emmerder quelqu’un qui s’était déjà donné à essayer l’exercice du cyber-livre. En l’emmerdant, déjà, il peut pas transférer ça de là à là. Il peut pas transférer ça de sa tablette à son… à une autre structure de lecture, sous prétexte que c’est verrouillé. On s’est vite lassés de ce dispositif qu’on a trouvé coercitif et finalement peu utile.

Xavier Mateos: Et puis ce code DRM, c’est aussi… c’est aussi dommage quand vous avez un plantage d’ordinateur et que vous perdez tous vos livres et il y a plus moyen de les récupérer, sauf si vous avez pu faire une sauvegarde sur un disque dur ou sur un autre support.

Paul Laurendeau: Ah, c’est un dispositif qui, à mon avis, est… Vous savez, quand vous arrivez avec des dispositifs qui misent au départ que la personne qui entre dans un rapport avec vous, qui achète vos livres etc… risque de vous arnaquer, alors on les verrouille, alors nan!… C’est pas comme ça que je pense qu’une interaction, surtout entre gens de lettres là… Voyez… Donc nous, non. Je pense que les gens doivent pouvoir disposer de l’objet qu’ils se sont approprié et notamment le faire passer sur leur tablette. Et si c’est pour le mettre sur la tablette de la belle-doche aussi, pour qu’elle s’y familiarise, pourquoi pas, là. Il faut assumer un peu aussi, quand même, hein.

Xavier Mateos: Et puis c’est une façon aussi de faire connaître ses produits. Quelqu’un qui aura eu, par une connaissance, un de vos livres est plus susceptible de se dire, ben moi j’ai adoré, je vais aller vers cette maison d’édition pour leur acheter un nouveau livre, parce que j’ai aimé ce qu’ils faisaient.

Paul Laurendeau: Tout à fait. Et de tout façon je crois, au niveau du principe général, —et notre équipe technique nous l’a fait valoir et moi je suis d’accord avec eux— je crois que le DRM est un procédé condamné, c’est un procédé daté dont on dira un jour il y a eu cette tentative dans les grands tâtonnements des débuts.

Xavier Mateos: Merci Paul Laurendeau. Je rappelle que vous êtes le vice-président de cette très belle maison d’édition francophone 100% numérique qui s’appelle, alors en abrégé, ÉLP,  qui veut dire Écrire, Lire, Penser, il y a tout dans ce nom, Écrire, Lire, Penser. Que vous proposez des romans, des nouvelles, de la poésie mais aussi des témoignages. Et que, pourquoi pas vous contacter pour vous proposer des manuscrits. C’est possible?

Paul Laurendeau: Oui, oui, tout à fait. C’est toujours toujours possible. Et, nous, on chemine avec nos auteur, hein. Je veux dire, on a un soucis d’éditer, de travailler avec nos auteurs, et de créer des… profiter de la possibilité que donne la cyberculture. Pas de livres à mettre au pilon, pas de toutes les contraintes du papier, les camions, le camionnage, le transport. Non. On peut essayer de nouveaux auteurs, justement grâce à ces mécanismes là dont nous fait disposer la technologie moderne.

Xavier Mateos: Et puis, j’arrête pas de le répéter, un livre c’est bien, c’est un bel objet. Mais ça prend de la place dans une bibliothèque. Alors qu’une liseuse, c’est tout fin. C’est un investissement mais c’est aussi des milliers de livres qui restent stockés à l’intérieur. Et c’est plus facile à transporter dans une petite sacoche.

Paul Laurendeau: Un jour, la liseuse, ce sera l’équivalent littéraire du téléphone portable. C’est-à-dire que vous aurez votre bibliothèque dans votre sac à main.

Xavier Mateos: Merci Paul Laurendeau. Il y a un site internet que je conseille à ceux qui nous écoutent, le http://www.elpediteur.com/. Merci beaucoup et très bonne continuation à vous.

Paul Laurendeau: Merci beaucoup. Merci encore de cette invitation.

 

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Il y a deux cent vingt ans, JACQUES LE FATALISTE ET SON MAITRE (Denis Diderot)

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2017

Jacques-Diderot

Comment s’étaient-ils rencontrés? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils? Que vous importe? D’où venaient-ils? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils? Est-ce que l’on sait où l’on va? Que disaient-ils? Le maître ne disait rien qui ne fut captable sur magnéto ou sur téléphone et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était programmé (ou quelque chose de la sorte) là-haut.

LE MAITRE: Savais-tu Jacques, que nous voici très officiellement entrés dans l’intemporel.

JACQUES: Et pour cause, mon maître, un tout petit peu moins d’un quart de millénaire que nous causons ainsi. Ça se jubile un peu tout de même.

LE MAITRE: Tu me le dis. Quelle incroyable et incongrue postérité que la nôtre!

JACQUES: Ah, il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que notre conversation en échancrure se déploierait longuement sur le monde, comme la pulpeuse et fraîche brume matinale sur un lagon poissonneux cerné d’un bois giboyeux.

LE MAITRE: Le grand serveur? Ce n’est plus un rouleau, ton implacable mécanisme fataliste?

JACQUES: Non, ce n’ai plus un rouleau, monsieur. En matière de rouleau, comme pour le reste, comme aurait très bien pu le dire Jean-Louis Lebris de Kérouac en ricanant comme un sagouin: il faut savoir se mettre à la page.

Le maître n’a pas le temps de commenter le mot fin et subtil de Jacques car voici que la chaîne du vélo de Jacques débarque de son dérailleur, encore une fois. Le Fataliste passe à deux doigts de débouler et de s’étamper dans le fossé. Il rétablit difficultueusement sa trajectoire en jouant fermement du guidon et arrive à s’immobiliser, après force tremblotements. Il descend promptement de selle, perche son vélo sur sa béquille, retire son casque protecteur et inspecte son dérailleur en se grattant le front. Son maître l’imite. Les voici tous les deux à l’arrêt, en travers de l’air d’aller, casques en main, au centre de la piste cyclable, qui, elle-même, longe une charmante route de campagne non identifiée. Mais voici que sur cette route s’avance en sens contraire un bruyant véhicule. Et voyez comme les choses sont, amis lecteurs. Je pourrais faire de ce véhicule une auto patrouille de gendarmerie. Il en descendrait ouateusement un policier et une policière polis mais fermes qui, constatant l’avarie du dérailleur du vélo de Jacques et de son maître, les aviseraient et, après mille palabres et péripéties, verbaliseraient pour cette chaîne de vélo intempestivement débarquée d’un dérailleur partiellement inopérant. Ce pourrait être encore un de ces autobus hippies fleuris qui reviennent en vogue, pétaradant de musique et d’incantations joyeuses. Une allègre bande de filles et de garçons en cheveux, frais et rieurs, sortis directement d’un grand ballet psychédélique sur l’Ère du Verseau, entourerait alors le Fataliste et son maître et emporterait à bout de bras en vagues dansantes les vélos, les chaînes et les dérailleurs des deux hommes pour aller les réparer, les laissant pantois et seuls sur la piste cyclable désertée, une colombe sur l’épaule. Ce pourrait aussi être la voiture-photographe d’un site de localisation géo-cybernétique qui, captant tout sur images, nous choperait un snap shot incongru du Fataliste et de son maître, casques sous le bras, contemplant leurs vélos sur béquilles en se grattant le front d’un air ahuri. Le tout se retrouverait éventuellement sur un de ces sites de curiosités Cyber-map avec les chiens crevés, les transatlantiques en pleine cambrousse et les petites filles déguisées en squelettes fluo sur des chemins de terre. Mais soyez sans inquiétude, nous allons nous épargner cette fois-ci ces solutions digressantes bien dignes du français Denis Diderot et de sa muse irlandaise Laurence Sterne. Il s’agira simplement d’une bourdonnante voiture électrique bleu piscine dont le gros du bruit sera causé quasi-exclusivement par ses quatre occupants, tous engagés dans des conversations téléphoniques distinctes. Elle passe puis se tait. Jacques réengage sa chaîne de vélo sur le dérailleur, fait jouer le pédalier en l’air pour voir si ça marche et les deux hommes reprennent l’air d’aller de leur randonnée.

LE MAITRE: Il faudrait penser à la resserrer plus intimement sur le dérailleur.

JACQUES: Mais j’y pense constamment. Sauf que ce n’est pas d’y penser qui assure que ça se fasse.

LE MAITRE: Je m’en avise. Ceci dit, il reste louable déjà d’y penser. Ça en augmente tout de même les possibilités empiriques de réalisation ultérieure.

JACQUES: Si peu.

LE MAITRE: Comment? Comment? Serais-tu en train d’admettre la possibilité d’une bourrasque d’aléatoire vouée à te faire oublier de resserrer une chaîne de vélo à laquelle tu songes sans arrêt autour d’un dérailleur qui ne quitte jamais tes pensées?

JACQUES: J’affirme plutôt qu’il est saisi et bien saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel le nombre entier, fixe et fini, de fois où ma chaîne de vélo débarquera de ce dérailleur. Je postule aussi que ce nombre, qui m’est inconnu mais est possiblement supérieur au nombre de ces incidents déjà effectivement réalisés, ne manquera pas de continuer de s’imposer à moi.

LE MAITRE: Tu t’y retrouves, dans ce galimatias?

JACQUES: Au mieux. Tant qu’on se borne à méticuleusement suivre la ligne principielle.

LE MAITRE: Ah bon. Je te reconnais là tout un mérite. Tu n’as pas un petit peu plus limpide, comme aphorisme de sagesse?

JACQUES: Voyons toujours… Hmmm… Mon capitaine disait: on devrait laisser les guerres de théâtres aux bateleurs se battant avec des sabres de beurre.

LE MAITRE: Un peu mieux déjà.

JACQUES: Vous ne me dites pas! Je sentais de façon très sentie que celui-là vous le sentiriez.

LE MAITRE: Beaucoup moins belliqueux qu’autrefois, ton capitaine, du reste.

JACQUES: Ben, vous comprenez. Après les guerres napoléoniennes, les invasions coloniales, la guerre de Crimée, la Guerre Septante, deux guerres mondiales, la Corée, l’Indochine, l’Algérie, le Vietnam, les Malouines, l’Iran, l’Irak, l’Afghanistan, tutti quanti, il est passablement plus mou dans les articulations, mon capitaine.

LE MAITRE: Comme la chaîne de ton vélo sur son dérailleur, en somme.

JACQUES: Absolument. Inutile d’ajouter que son vieux coupe-chou à pompons de rideaux du temps de la bataille de Berg-op-Zoom en a pris un sérieux coup de rouille sur la question de l’ajustement aux technologies de guerre.

LE MAITRE: J’arrive à voir cela.

JACQUES: Et les expansions tentaculaires du complexe militaro-industriel, il n’y détecte goutte, mon capitaine. Bondance, encore ce maudit dérailleur qui se remet à déconner.

Ici, Jacques et son maître, flageolants sur leurs bécanes, pourraient entrer dans de grands développements pacifistes à rallonges, tous parfaitement valides et légitimes au demeurant. On connaît désormais la formule. Ces dialogues digressants n’ont un peu que ça à faire, de faire passer des idées, en douce habituellement. Souvenons-nous de Ray Smith et de Japhy Rider, de Simone de Beauvoir et d’Élizabeth Mabille. Les exemples sont légions et la jurisprudence culturelle est dense. Ces couples dialoguistes ne se valent qu’au diapason de l’écho d’une des tiges dudit diapason sur l’autre et des harmoniques intellectuelles qui en émanent, comme si de rien… En plus, après l’auto électrique bleue piscine, c’est un jeep ou un char qui pourrait les croiser depuis la route. Et Jacques le Fataliste et son maître, l’invectiveraient de slogans mi-soixante-huitards mi-néo-indignés en lui jetant des trognons de pomme biologiques et des bouteilles de plastique d’eau distillée. L’auto patrouille de ma modalité de tout à l’heure, avec son policier et sa policière polis mais fermes, pourrait finir par revenir et les pincer en flagrant délit d’enquiquinade de nos pauvres soldoques verts tachetés de vert, qui ne peuvent tuer qu’outre-mer. Suivez la fatale courbure tracée par les anneaux de votre gourmette, ce sera pour conclure que la dérive dialogico-narrative ne se déglue jamais d’une certaine forme de raideur logique. J’ai appris la chose en Sorbonne. — En Sorbonne? — Comme je vous le dis, car j’ai vu la Sorbonne de mes yeux, comme je vous vois. — Et qu’en avez-vous observé? — Que les numéros des portes des bureaux sorbonnards ne sont pas en ordre et que c’est une véritable trappe à feu. — Mais encore? — Qu’il ne se passe pas grand-chose dans les amphis. Le type en avant lit ses notes d’un ton monocorde. — Et le contenu de cette lecture est cohérent? — Pas très. — Quel rapport alors avec la logique que vous invoquiez tout à l’heure avec vos contes concernant les anneaux de ma gourmette? — Une large portion de cette corrélation logique est enfouie dans l’implicite — D’où tenez-vous donc cela? — D’un éminent sémanticien de la Sorbonne qui nous assurait que si on disait tricolore, l’intégralité du monde francophone pensait fatalement au drapeau français (plutôt, par exemple, qu’au drapeau italien ou irlandais, pourtant trichromes eux aussi). — L’observation n’était pas sans mérite. — Non, mais le tricolore de ce cocorico de l’implicite logico-connotatif outrecuidant vira au gris de la grise mine de l’éminent sémanticien en question quand je me levai, en plein amphi, et déclarai, avec la ouateuse tonalité du Survenant, que moi, francophone canadien, tricolore, ça me faisait penser bien plus rondement à l’uniforme de l’équipe de hockey de Montréal. — Il en découla des débats? — Tumultueux. — Dites, dites… — Mais, et la dérive pacifiste du présent récit? — Votre marotte, pas la mienne. — Mais et la suite des mésaventures découlant des avaries du dérailleur de Jacques? — Qu’il le répare une bonne fois et que vous me rameniez en Sorbonne! — Mais moi, la Sorbonne, je n’en suis pas. — Non pas? — Que non. Je suis un diplômé doctoral (nouveau régime. Ahem…) de L’Université Denis Diderot (Paris 7). — Voilà qui, avoué candidement ici, est tout de même un comble. — Vous ne me le faites pas dire. Mais revoici notre Quichotte et notre Sancho qui en remettent…

LE MAITRE: Fais attention. Tu oscilles trop, là. Droit devant, il y a une côte descendante assez accusée.

JACQUES: Je la discerne, vous êtes marrant. La chaîne est sur le point de débarquer derechef de mon dérailleur.

LE MAITRE: Freine, freine!

JACQUES: Je crains qu’il ne soit saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que ce freinage ne se fera pas.

LE MAITRE: Fonce alors. Je te suis… oh, oh… et adieu vat.

Et nos deux cyclistes de s’engager rondement, carrément (même s’il faut que toute la géométrie planaire y passe) dans le dénivelé imprévu, dont on ne voit pas encore le fond, faisant de leur piste cyclable de campagne une manière de toboggan involontaire. En contrebas il y a… une église? Non. Une station-service? Encore moins. Un abribus? N’importe quoi. Un jamboree scout? Démodé. Une manif syndicale? Déclassé. Un kiosque touristique proposant des excusions terroir? On s’approche. Un grill en plein air? Vous brûlez. Un grill artisanal en plein air proposant des hambourgeois nature, des merguez santé avec, juste à côté, une table à condiments sous un parasol et de jolie glacières multicolores remplies de bouteilles de bières de micro brasseries bien fraîches? Nous y sommes. Tenu par un hôte viandeur et une hôtesse panetière en costume d’époque, le grill portatif artisanal, dont on sent maintenant la pourléchante odeur de graillon songé et subtil est posé sur une vaste surface de pelouse. Jacques, qui descend très vivement, les jambes grandes ouvertes, le cul oscillant sur sa selle, ne peut plus freiner car sa chaîne est derechef en quenouille sur son dérailleur. Mais il mise sur le fait qu’un long circuit sur cette grande surface gazonnée amortira imperceptiblement son roulement en une graduelle décélération, bringuebalante, certes, mais l’un dans l’autre assurée. Il quitte donc la piste cyclable au bas du dénivelé et entreprend de tracer un grand cercle ayant le grill artisanal pour centre approximatif. Son maître le suit, un peu à l’aveuglette, confirmant bien le fameux bon mot de Félix Leclerc (et d’autres): c’est son valet qui a le génie. Le gazon, qui est long, vert et gras a tôt fait de ralentir les deux bécanes. Le Fataliste et son maître se retrouvent exactement devant le grill artisanal après avoir fait un grand tour quasi-complet tout autour. Les vélos, finalement immobilisés, tombent d’eux même, dans un petit fracas de ferraille, entre les jambes ouvertes des deux cyclistes qui se reçoivent sur les pieds en riant comme des escogriffes.

JACQUES: Il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que nous ne mourrions pas aux tréfonds de cette vaste virgule de balade là. Ah, ah, ah…

LE MAITRE: Magnifique circuit. Freinage phénoméniste impeccable. Ah, ces merveilleuses lois de la physique.

JACQUES: Monsieur l’hôte… Mademoiselle l’hôtesse…

LA PANETIÈRE: Messieurs les cyclistes équilibristes déséquilibrés…

JACQUES: Que nous offrez-vous donc de bon à croquer de si grand midi? Je meurs de faim.

LA PANETIÈRE: Mon collègue ici présent est votre joyeux hôte viandeur. Il est très concentré à faire virevolter ses bourgeois et ses saucisses, dans la sporadique et crissante boucane de grill. Ne l’interpellez pas trop directement, il déconcentrerait et brûlerait la soupe. Je suis la panetière. Je prépare tout simplement les petits pains de blé entier de vos hambourgeois ou chiens chauds et me charge de votre distraction.

JACQUES: Et cette jolie bouffe de ce temps, c’est à l’œil?

LA PANETIÈRE: Absolument. C’est aux frais de la Princesse Patricia dont on sait pas exactement qui elle est mais dont on sait que son bataillon se déplume passablement depuis la Fission de l’Atome.

JACQUES: Ah, mon capitaine disait que l’Atome, cela marquerait la fin de toutes guerres et de tous bataillons.

LE MAITRE: Il se prenait pour Jean-Paul Sartre, ton capitaine?

JACQUES: Non, mon maître. Mon capitaine se prenait pour Démocrite à peu près autant que je me prends pour Spinoza.

LA PANETIÈRE: Un hambourgeois bœuf nature ou un chien chaud merguez santé?

JACQUES: Hambourgeois bœuf nature…

LE MAITRE: Chien chaud merguez santé…

LE VIANDEUR: Ils marchent.

LA PANETIÈRE: On se fait donc une petite balade philosophique à deux hommes sur nos belles pistes cyclables en bosses de dromadaires?

LE MAITRE: Exactement. Et rien ne semble fonctionner comme il le faudrait.

LA PANETIÈRE: Rien ne semble fonctionner comme il le faudrait. Rigolo, vous sonnez comme notre belle et sérieuse Madame de la Pommeraye.

LE MAITRE: Tiens donc. Que nous en dites vous donc tant?

JACQUES: Ce nom me rappelle quelque chose. Comme une sorte de retour en boucle de ce bourrin de cheval de bourreau, qu’on nous fourgua jadis, et qui bifurquait vers tous les gibets de notre vaste voisinage. Vous vous souvenez, mon maître?

LE MAITRE: Cesse de ressasser, referme ce tiroir-là sitôt ouvert, et laisse plutôt causer notre hôtesse panetière.

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye, c’est une personnalité livide et roide qui fait partie du mobilier inamovible de nos journaux à potins. Dans sa jeunesse elle a vécu un grand amour impossible, pas trop loin d’ici au demeurant et ce, dans les conditions les plus bizarres imaginables.

LE MAITRE: Non pas!

JACQUES: Mais encore?

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye était la sœur cadette d’un chef d’entreprise boursicoteuse un peu fantasque qui s’était fiancé avec une travailleuse sociale sur un coup de tête à l’étranger et devait ramener sa promise à son manoir où il avait agglutiné des tas d’invités en leur disant, un peu candidement, de commencer à faire la fête et qu’il arriverait en grandes pompes, en fin de soirée, avec sa douce socialisante.

JACQUES: Ça me sonne une clochette.

LE MAITRE: Moi de même.

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye trouvait cette fête aussi ennuyeuse qu’elle jugeait les possibilités de fiançailles populaires de son frère hasardeuses. Elle s’apprêtait à présider sans joie réelle les débuts de ces festivités outrecuidantes, myopes et ronflantes quand, au beau milieu de tout, des flonflons et de rien, elle se retrouva, comme au cinéma ou dans un rêve, flanquée d’un beau, discret et solide gaillard en queue-de-pie, à la voix feutrée et aux yeux d’un bleu insondable. Elle ne le connaissait pas mais ce fut le coup de foudre le plus subit, le plus secret et le plus exclusif de sa longue existence… Et, trois fois hélas, dans le brouhaha calamiteux qui suivit les fiançailles finalement totalement ratées de son frangin (dont la promise ne fit jamais surface hors de la lie), Madame de la Pommeraye ne revit jamais le mystérieux party crasher d’une nuit, en queue de pie.

LE MAITRE: Je l’ai! Je l’ai!

JACQUES: Moi aussi! Elle est en train de nous refaire Le grand Meaulnes.

LE MAITRE: Absolument exact. Mais elle nous le sert capté dans l’angle féminin.

LA PANETIÈRE: Oh… Oh… Je ne vous «refais» en rien Le grand Meaulnes, mes bons petits messieurs. C’est bien plutôt Le grand Meaulnes qui se fait et se refait sans cesse, dans la psyché et dans le cœur de toutes vos femmes, attendu que vous les privez si ouvertement de ce romanesque sublime qui est le crucial comburant de leur existence intérieure.

LE MAITRE: Euh… Je veux biens vous suivre là-dessus.

JACQUES: Ahem… Ça arrive à se concevoir.

LA PANETIÈRE: Voilà. On va en rester là. Messieurs, vos repas. Bon appétit. Les condiments sont sur la petite table sous le parasol. Vous avez droit à une bière glacée chacun. Je vous laisse à vos méditations sur l’homme, la sagesse et la femme. Une bonne continuation de promenade à tous les deux.

JACQUES: Il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que l’histoire de Madame de la Pommeraye nous serait servie, cette fois-ci, avec un lance-pierre.

LE MAITRE: Et en un développement particulièrement dense en intertexte, ajouterais Roland Barthes…

JACQUES: Roland qui?

La panetière et le viandeur continuent de sourire radieusement sous le soleil éclatant, tout en se mettant à diligemment servir d’autres plaisanciers. Leurs repas engloutis, sous le parasol et sur le pouce, leurs petites bières sifflées sans façon, Jacques le Fataliste et son maître n’ont plus qu’à reprendre la route. Un plaisancier plus bricoleur qu’un autre tire du coffre de sa voiture quelques menus outils et en un tournemain il raccourcit de deux maillons la chaîne du dérailleur de Jacques. Il la remet ensuite en place, sous bonne tension, cette fois. Avec ces deux maillons de sautés, amis lecteurs et lectrices (voyons à intérioriser adéquatement les fines observations critiques de notre panetière), c’est une de mes principales ficelles narratives qui, elle, me claque justement au visage. Mais qu’à cela ne tienne attendu que la digression, c’est une rivière… et le maître de Jacques va se charger de bien nous remettre mon tirage à la ligne en selle. Ils le sont tous les deux, justement, Jacques et son maître, en selle, roulant calmement désormais sur le ruban assurément infini d’une piste cyclable sans histoire.

LE MAITRE: Cette cuisante, fugitive mais poignante et passionnelle histoire de Madame de la Pommeraye m’amène à subitement me souvenir d’une chose, Jacques.

JACQUES: Laquelle donc?

LE MAITRE: Il faut absolument que tu finisses par finir de me raconter l’histoire de tes amours.

JACQUES: Ah non! On va quand même pas remettre ça, après deux cent vingt ans.

LE MAITRE: Mais pourquoi pas?

JACQUES: Ah… Mais… Ah… C’était écrit là-haut qu’il me reviendrait avec cette foutue de chienne de ritournelle là.

LE MAITRE: C’était saisi là-haut…

JACQUES: C’était saisi au serveur de là-haut. Exact. Vous êtes d’une précision digitale, mon maître.

LE MAITRE: Noblesse oblige.

JACQUES: Roture collige…

Derailleur-de-bicyclette

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LES EAUX RÉPÉTITIVES (Targa Kolikov)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2017

Eaux-tranquilles-Kolikov

Nous sommes sur la planète terre (et non Terre), en une uchronie post-apocalyptique de facture somme toute assez standard (dans le genre). Les anciens anthroponymes et toponymes s’écrivent désormais complètement en lettres minuscules: alaska, caire, europe, afrique. Cela est presque encore plus déroutant que le fait que l’air est radioactif, que des bandes armées de robots dévoyés circulent de ci de là, et que l’humain, s’il existe encore sous forme de collectivité, serait devenu un vague troglodyte distant, secret, et parfaitement indétectable depuis un bon siècle. Ici, nous sommes dans une cité-monde et, l’un dans l’autres, les choses de la vie sont passablement cruelles, insensibles et socialement désorganisées. Dans une perspective et selon une problématique assez similaires à celles de Demain, les chiens (de Clifford Simak – titre original: City, 1952), un historien s’efforce de compiler et d’interpréter des dialogues anciens enregistrés sur un lot partiellement endommagé de bandes magnétiques. Mais ici, ce n’est pas demain, les chiens mais demain, les androïdes. S’appuyant sur l’héritage classique du thème du robot succédant à l’humain, après le patatras nucléaire d’usage, l’auteur peut tranquillement postuler cette problématique solidement balisée, en la laissant largement dans l’implicite. Cela va lui permettre de développer en toute liberté —et avec une vive originalité— les questions qu’il entend aborder.

On assiste donc à l’interaction verbale (enregistrée sur bande magnétique, donc — autant dire: ancienne, sibylline, hoqueteuse, mystérieuse) entre un vendeur et un docteur, tous deux des androïdes, parfaitement exempts d’émotions humaines comme tout androïde qui se respecte. Un débat de grande amplitude a lieu entre ces deux personnages. Le docteur veut procéder à un achat mais il ne comprend pas exactement la portée et les ramifications du geste qu’il s’apprête à poser. Le vendeur veut vendre à bon prix, certes, mais il ne vaut pas fourguer sommairement… car l’objet de la transaction en cause est indubitablement une marchandise de conséquence. Le vendeur tient à ce que le docteur, client potentiel prometteur mais hésitant et perplexe, prenne la mesure de ce dans quoi il s’embarque. L’objet —ou plutôt l’être, l’être complexe, déroutant, anxiogène— mis ici en vente, c’est un homme. Il s’agit d’un être humain de sexe masculin, un des ultimes survivants individuels du désastre encore proche. Et, en plus, c’est pas n’importe quel homme. C’est un tueur, un assassin patenté, encore partiellement opérationnel et droit dans ses bottes, quoique passablement décharné, esquinté, hirsute, déboussolé et hagard. Et, de fait, on ne vend pas l’homme ici comme matériau ou comme esclave mais plutôt, au fond, comme objet de curiosité… au sens de la curiosité profonde, radicale et sentie, qu’engendre un crucial objet de connaissance. Non, non, l’homme, c’est assez évident, on ne le laissera pas partir facilement. Il fascine, il captive, il semble comme magique. Les magiciens n’ont pas à révéler le fond de leur chapeau mais laissez-moi vous dire qu’il cache en lui un mystérieux lapin. Soit dit en passant, je vous précise que je ne le céderai pas à n’importe qui. Un type comme ça, on s’y attache pendant longtemps. Je n’ai déjà que trop souffert et je n’accepterai pas de le voir esclave de mains stupidement conformistes, mon processeur usé ne s’en remettrait pas. Mais vous me paraissez être un robot avenant, votre peau imberbe non réfléchissante et vos oreilles disproportionnées me rappellent les marins de mon enfance virtuelle. Comprenez quel homme il est sinon je ne vous donnerai jamais ma bénédiction. D’autres sont sur le coup, mais ils me semblent plus louches, de la nouvelle école, enfin bon… Marchons à contre-vérité. On ne lui attribue aucun trait spécifique, aucun touché français, seulement une légère modulation dans ses manières de tueur en fonction des circonstances. De par ces propos du vendeur au docteur, notre drame est campé.

Ce docteur et ce vendeur (et, à travers eux, toute leur civilisation post-humaine, implicitement irradiée du chapeau, corrodée de la charpente, socio-historiquement chambranlante) investissent, en fait, une colossale portion de leur énergie intellectuelle et physique à assurer l’intendance de leur perplexité face à ce que fut l’homme et ce qu’est l’androïde. On trouve donc, sur ce corpus de bandes magnétiques, des explications génialement laborieuses sur les caractéristiques de l’homme (et c’est pour cela que l’historien robotique contemporain s’intéresse tant à ces documents). Ces explications, dues principalement au vendeur, sont implacablement soumises à un cocktail complexe de distorsions volontaires, dues aux impératifs du commerce, et de distorsions involontaires, dues à l’altération de la mnémie robotique et aux limites un peu obtuses de l’empathie descriptive androïdesque. On passe donc méthodiquement lesdites caractéristiques de l’homme à vendre en revue: passions, émotions, naissance, amour, accouplement, veuvage, pulsions meurtrières… rire (ce propre de l’homme). Il faut s’efforcer au mieux de comprendre ce que l’on fait, ce que cet échange commercial trame, car il est, somme toute, passablement coûteux (pas juste en termes pécuniaires). La transaction finit par se conclure. Le docteur va donc se mettre à emporter l’homme dans son monde et à chercher à l’utiliser à ses fins. Je ne commence pas à vous dire à quel point ça va alors merder. Finalement, insatisfait du produit, le docteur retourne voir le vendeur, car il veut maintenant lui retourner l’homme, qui n’a pas du tout fonctionné selon les attentes… Et on se lance alors dans une manière de tractation inverse de la précédente, toute aussi perplexe, toute aussi déroutée, toute aussi inexorable de cruauté involontaire.

Cette œuvre (presque entièrement monologique) crée, modèle, façonne un véritable style verbal de l’androïde et c’est en cela qu’elle est radicalement jouissive et que son originalité déroutante déchire l’épais rideau quasi-centenaire des conventions de la s-f. Le vendeur et le docteur s’expriment ici dans un langage non-technicien (en ce sens, ils renouvellent solidement le jargon androïde en évitant soigneusement l’écueil usuel de ce laconisme techno-programmé dont on a si amplement fait le tour). Tout se passe comme si la compréhension du monde de ces robots, qui sont fondamentalement défectueux en fait (possiblement à cause de la radioactivité ambiante ou des crises sociales qu’ils ne peuvent encaisser, on ne sait trop), se formulait en un conglomérat vif et labile de métaphores douloureuses et de récits échancrés. L’expérience à laquelle nous convoque ce texte est un compendium flexible, vif et assez incroyable, de cette philosophie cynique et de cette poésie acide que pourraient produire des machines en voie difficultueuse d’humanisation. Une lecture aux ressorts aussi inattendus que riches. Un style inégalé, parfaitement dominé. On se laisse emporter dans ce monde, avant tout et par dessus tout verbal. La pensée de l’androïde est pauvre, tronquée, chaloupeuse, bien plus tâtonnante qu’il ne souhaiterait souhaiter le souhaiter… Il la compense donc par un ton et un style dense, imagé, transversal, crissant, percutant. Et, contrairement à ses robots cogitatifs, ahuris et diserts, Targa Kolikov, lui, sait exactement ce qu’il fait. Son roman est incontestablement une de ces étrangetés qui sont à lire, à déguster.

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Targa Kolikov, Les eaux répétitives, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF.

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LE LOUP LES DÉSHABILLE (Anne Leurquin)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2016

Loup-Leurquin

C’est un monde où les crédules s’auto-envoûtent, deviennent leur propre proie. C’est un tout petit monde, ordinaire, banalisé mais surtout: subtilement sensualisé et fantasmagorisé. C’est aussi un univers rural mais moderne. Il y a des téléphones portables, des véhicules quatre par quatre, de beaux lits tendance avec boutis, des appentis de fermes, des poulaillers, des chevaux que l’on monte, des curés de village blasés, de vieilles jeteuses de sort trépidantes, des clochards sylvestres, des convives inamovibles au café du coin, des enfants espiègles qui attendent la souris des dents, des maris aux abois et des épouses qui tendent à batifoler avec le tonique et viril vendeur d’assurance du hameau, ou à s’en parler, ou à en rêver. Ce monde (notre monde, en fait, sans plus), Anne Leurquin nous le (re)trace langoureusement, nous l’esquisse furtivement, comme si elle le dessinait pour la première fois. Il nous est livré, ce petit univers de notre monde, avec beaucoup de poésie, de charme, de faconde, souvent en de courts paragraphes vifs et hachés.

Et, toujours est-il que, dans ce monde là… une sorte de loup, cette nuit là, s’est évadé d’un vague jardin zoologique… S’amorce alors un tourbillon de faits brossés, souvent dans la pénombre, qui va nous placer bien en porte-à-faux entre le conte cruel, le roman de mœurs et le récit d’atmosphère.

On cherche un loup ou, en tout cas, une manière de grosse bête cynomorphe… De fait, il y en a, des animaux, dans ce petit univers: un cheval pure race, des chouettes frémissantes, des chevreuils paniqués, un serpent non venimeux en forme de S ondoyant, un crapaud sacrificiel, la furtive petite souris des dents et… le susdit loup. Surtout, il y a indubitablement un mystère. Est-il surnaturel ou métaphorique? Fantastique? Allégorique? Folklorique (après tout, la Bête du Gévaudan aussi déshabillait ses victimes, parait-il)? Il se joue, en tout cas, cet onctueux mystère, près, tout près, de la nature forestière, dense, intime et capiteuse, dans les coins et racoins des bouquets d’arbres et d’une rivière. Et il se joue de nuit, et bel et bien à l’encontre de toute morale configurée… La lune est posée dans le ciel, comme une hostie plongée dans un crachat, lumineuse, mais marquée de signes indélébiles et incompréhensibles. Puis les nuages s’en mêlent, griffent, salissent et zèbrent le cercle. Et ce loup qui est en maraude, cet animal qui (nous) hante, on le sent bien vite que, bon, c’est aussi possiblement (oui? non?) un homme. Un homme puissant, mystérieux, semi-onirique, partiellement fantasmé, que cette remarquable plume de femme fait émerger de toutes parts, en lacérant le petit contexte familial, amical, matrimonial, belledochial, en le craquelant, ce bien petit contexte, en le condamnant à tomber en poussière pour devenir le lit de cendres (des passions) froides ou le sable de la berge de rivière où se prend une vraie de vraie course folle. Une course folle de femme, surtout. Le seul mouvement de cette nuit, c’est cette course. La force d’évocation très fluide, labile et sensorielle de la prose magnifiquement maîtrisée d’Anne Leurquin ne s’explique pas sans se perdre un petit peu. Elle s’exemplifie, préférablement (pas trop non plus – il faut préserver le mystère). Pensez  (fatalement) à deux amants faisant l’amour dans le lit d’une rivière et/ou d’une mare (Je veux vivre dans la mare). Et alors, cela devient:

Les corps se frottent, presque insensibles et leurs cheveux se mêlent. Le mouvement de l’eau ainsi provoqué enhardit les amants et les enivre. Les vibrations de l’onde les portent et ralentissent leurs mouvements. Il n’existe plus de reflets sur les chairs. Leurs circonvolutions au fond de l’eau sont flouées, incessantes, peu fidèles. Les corps de lumière ont disparu depuis quelques minutes. Les vêtements liquides se collent et se gonflent doucement les uns contre les autres.

Il faut alors juste se laisser emporter. C’est exaltant, tourbillonnant, jubilatoire. D’amour et de folie, le loup les déshabille… Elles n’en sortiront pas autrement que lacérées, tringlées, déglinguées, exaltées, comblées… ou pas… Et les mecs ne s’en tireront pas si facilement eux non plus… C’est que les lectrices et les lecteurs d’Anne Leurquin deviennent imparablement des êtres altérés, déliés, déjoués. Tout se désarticule et le sens des mots fait partie d’un monde qu’ils fuient. Il faut lire cet ouvrage, et justement il faut le lire, pour tout dire, parce que cela vous marque.

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Anne Leurquin, Le loup les déshabille, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF.

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Réminiscences de François Mitterrand (1916-1996)

Posted by Ysengrimus sur 26 octobre 2016

Miteux

Vive le mythe errant
(graffiti sur un mur de la Fac de Jussieu, circa 1988)

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Aujourd’hui, François Mitterrand (1916-1996) aurait tout juste cent ans. Et… oui… je pense à lui, qui aura été le président de la cinquième république française ayant eu la plus longue durabilité au pouvoir: quatorze ans, deux septennats complets (1981-1995). Il a calciné sept premiers ministres (Mauroy, Fabius, Chirac, Cresson, Rocard, Bérégovoy, Balladur) dont un seul est devenu président de la république après lui (Chirac). Et maintenant que les coqs ont racotillé les durées de présidences en quinquennats, pour singer les ricains, il faudrait qu’un olibrius se fasse réélire deux fois pour battre, d’une petite année, la longévité au pouvoir du vieux vampire. C’est pas demain la veille, je vous le dis, dans l’ambiance de profonde révulsion patapoliticienne qui caractérise la France d’aujourd’hui. Réminiscences à propos du plus bandit des hommes politiques français des deux dernières générations, celui que les confrères et consœurs étudiants parisiens de mes années doctorales (1983-1986) surnommaient mi-affectueusement mi-fielleusement: Miteux.

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Mitterrand-la Francisque. François Mitterrand démarre dans la vie publique très à droite. Tellement à droite qu’en 1943, il est décoré de l’Ordre de la Francisque pour son implication auprès des anciens prisonniers de guerre. Il s’agit d’une haute distinction instaurée sous l’Occupation par le Maréchal Pétain. Ceux qui se la voyaient remettre la recevaient du chef de l’état français lui-même, en prêtant explicitement un serment éternel à la personne du Maréchal. Cette situation très ostensible ne fut jamais ouvertement utilisée politiquement contre Mitterrand. Il faut dire que si les autres avaient brandi sa Francisque, Miteux aurait pu brandir la Francisque des autres… C’est que beaucoup de beau monde dans la classe politique française porta cette décoration, un temps. On peut mentionner notamment, entre autres, le haut fonctionnaire Edmond Giscard d’Estaing, le père de Valéry Giscard d’Estaing. On comprend vite qu’une sorte de loi du silence s’instaura rapidement dans le gratin politicien français au sujet de cette décoration qui, elle, ne fut jamais explicitement répudiée ou reniée. Tout le monde écrasa le coup et enterra l’affaire. On n’en parla que fort épisodiquement, montrant de temps en temps, tardivement, la vieille photo de Miteux se faisant faire l’accolade protocolaire par le Maréchal Pétain.

Mitterrand-l’Algérie. Entre 1954 et 1958, Mitterrand, maintenant socialiste, occupe des fonctions sensibles dans la quatrième république. Il est ministre de l’Intérieur (sous Pierre Mendès France) puis ministre de la Justice (sous Guy Mollet). C’est la guerre d’Algérie. Le ministre de l’Intérieur Miteux considère et dit explicitement que «l’Algérie c’est la France» et le ministre de la Justice Miteux avalise des exécutions par décapitation de militants algériens. Cette fermeté est déjà un appel du pied bien senti vers les droites. Miteux aspire à la présidence du conseil et il passe bien proche de l’avoir. Ce passé colonial trouble, quasi-gestapiste en fait, restera avec lui, même quand il sera devenu président de la république. Il refusera alors d’inquiéter les anciens généraux de la guerre d’Algérie (1982). Il ne s’agit pas de soutenir des compagnons brunâtres mais bien plutôt, plus pragmatiquement, d’éviter que ne s’ouvrent toutes sortes de boîtes à lombrics qui risqueraient de lourdement asticoter la suite de sa présidence. Il est assez ironique et tragique de constater que l’homme d’état qui a aboli la peine de mort sous la Cinquième (en 1981) est celui qui envoya environ 500 zigomars à l’échafaud sous la Quatrième.

Mitterrand-l’Observatoire. En 1959, Miteux n’a plus la cote. À quarante-trois ans, il est sénateur mais apparaît déjà comme un politicien dépassé. Il est plus vraiment dans le coup, en apparence du moins. Survient alors l’attentat de l’Observatoire. Miteux est poursuivi en bagnole dans Paris, fourre les brakes dans la rue de l’Observatoire, sort de sa tire, saute une clôture et se cache dans un parc tandis que sa bagnole est mitraillée par des barbouzes. On avance que c’est un coup de l’extrême-droite et Mitterrand voit soudain son blason de grande figure de la gauche héroïque abruptement redoré. Pas pour longtemps cependant vu que les factieux qui ont fait le coup de feu se rendent et affirment avoir monté de toute pièce un faux attentat en complète complicité avec… nul autre que Miteux lui-même. Le gouvernement gobe l’histoire au point de retirer son immunité parlementaire à Miteux. Son procès ne débouchera pas vraiment et cette histoire bizarre restera toujours frappée d’un point d’interrogation. Miteux mettra quelques années à se dépatouiller de cet insolite discrédit.

Mitterrand en porte-à-faux des gauchistes de Mai 68: «Je suis candidat». La tonitruante effervescence de Mai 68 fait vaciller le pouvoir crispé de la fin des années 1960. Elle culmine par un grand meeting des gauches au stade de rugby Charléty. Le régime de Gaulle est ébranlé. Porté par la ferveur de Mai, l’ancien président du conseil Pierre Mendès France se joint discrètement aux manifestants du stade. Les communistes prosoviétiques gardent leurs distances. Leur analyse, qui avec le recul historique ne manque pas de mérite, voit le gauchisme et les ardeurs de Mai comme un feu de paille social plus susceptible de servir un recyclage et une rejuvénation de l’ordre établi qu’une alternative révolutionnaire, ou même réformiste, précise. Face à ces mouvements immenses et généreux, quel sentiment habite alors Mitterrand? La certitude morbide, froide et petite que Mendès France cherche à le doubler, tout juste. Que fera-t-il, notre Miteux, entre les libertaires de Mai en révolte et les cocos syndicalo-corporatistes en lutte ouverte au point d’avoir paralysé le pays? Il singera son grand adversaire du moment, de Gaulle, lors de sa fameuse poussée individualiste-putchiste de 1958. Au mépris des gauches, des contraintes constitutionnelles et de l’analyse sociétale la plus élémentaire et en misant sur un effondrement subit du Képi et de son premier ministre Pompidou, ce qui provoquerait tourmente et désarroi, le vampire «socialiste» s’exclamera, dans une conférence de presse en solitaire, comme un petit factieux opportuniste esseulé déguisé en alternative politique jouable: «Je suis candidat». Autrement dit: si de Gaulle tombe de son trône, poussez-vous de la à gauche, cocos prolos et libertaires estudiantins, que je m’y mette, point. Rien de plus, rien de moins. De Gaulle se ressaisira temporairement, Pompidou lui succédera et Miteux devra encore attendre.

Mitterrand-Programme Commun. Débat des candidats présidentiels Mitterrand-Giscard de 1974. Là, électoralisme oblige, inversion ostentatoire des choses, Miteux roule avec les cocos à fond… ou affecte de le faire. Valéry Giscard d’Estaing, perfide, jouant des peurs primaires, l’asticote en lui demandant s’il y aurait des ministres communistes dans son gouvernement. Miteux insinue alors une info qui va, avec l’avenir qui gronde, prendre toute une dimension historique. Il laisse entendre qu’il sera le président de tous les français et flottera au dessus de la mêlée, y compris celle de ses alliés politiques porteurs du moment. Pas rien ça, chez un soi-disant militant opiniâtre censé être solennellement chevillé au Programme Commun. Sinon, autrement, il fustige et enguirlande son adversaire de droite, démontre méthodiquement que ce dernier travaille pour les riches et les patrons et Mitterrand, lui, se fait le porte-voix des pauvres, des éperdus et des démunis. Il a tellement l’air d’un socialiste, Miteux, dans ce bras de fer de 1974 pour les présidentielles qu’on y croirait presque. Le mur de l’argent y a cru certainement car le chaleureux Mitterrand au Programme Commun avec les Coco perdra, de très peu, ses élections au profit de VGE, le glacial suppôt des rupins. La polarisation gauche-droite culmine alors en France comme jamais, de façon limpide et solaire. Elle s’embrouillera beaucoup plus, par après.

Mitterrand en 1981: «Ne vous inquiétez pas à propos des communistes au gouvernement. Mon but, c’est de les réduire». En 1981, les choses ont changé. D’abord les mauvaises langues racontent que Miteux s’est fait limer les canines pour avoir une allure télévisuelle moins vampirique. Je sais pas si c’est véridique ou de quand le limage de canines date exactement mais la rumeur, elle, est parfaitement authentique. Plus fondamentalement, comme par hasard, le Programme Commun n’existe plus. On s’entend plus vraiment avec les cocos sur un programme et on en est revenu à un très ostensible socialisme non-communiste. La possibilité de communistes épars au gouvernement continue de flotter dans l’air, par contre (il faut bien toujours ratisser à gauche). En secret, Miteux dit à Jacques Chaban-Delmas, qui est alors président de l’assemblée nationale, «Ne vous inquiétez pas à propos des communistes au gouvernement. Mon but, c’est de les réduire». Et il le fera. Le freinage irréversible d’un tout éventuel positionnement du PCF dans les espaces de pouvoir en France sera l’œuvre de François Mitterrand. En 1983, j’arrive à Paris pour y faire le Doctorat de Lettres. J’ai vingt-cinq ans et je suis tout excité à l’idée de poser mon petit pied léger dans la France socialiste. Ce rêve de jeunesse sera vite éventé. La faute à qui? La faute à Miteux.

Mitterrand-Fabius. C’est que dès 1984, le petit roquet rupin à Laurent Fabius remplace Pierre Mauroy comme premier ministre. C’est l’instauration de la rigueur. On se rend compte alors que les engagements socialistes de Miteux, c’est de la gnognotte. Quand les choses redeviennent corsées sur l’échiquier économique mondial, c’est un petit énarque puant le fric qu’on remet en place aux affaires courantes. On prépare de plus en plus ouvertement l’ensemble des désillusions qui s’avancent, tandis que Miteux tient la route, bien calfeutré dans le solide bathyscaphe de son premier septennat (lui qui avait tant dénoncé la langoureuse longueur des mandats présidentiels de la république gaulliste). Inutile de dire qu’à ce point là du processus, il n’y a plus de communistes au gouvernement.

Mitterrand-Chirac. Survient ensuite, aux élections législatives, un coup classique dans les cas de gouvernements de gauche montés en graine. Les réacs qui ne voulaient pas de Miteux n’en veulent toujours pas, malgré ses appels du pied. Les socialos qui sont déçus par le régime Fabius se rabattent sur les petits partis de gauche. La chambre devient donc majoritairement réac. Mitterrand appelle alors à la position de premier ministre un bandit de son calibre, son futur successeur, le très cyniquement opportuniste Jacques Chirac. C’est la ci-devant première cohabitation. On s’en tape passablement aujourd’hui mais à l’époque l’effet de surprise de cette alliance au sommet contre nature est retentissant. C’est qu’on perçoit encore, à tort, la gauche et la droite comme l’huile et l’eau. Aujourd’hui on le sait que c’est juste du show mais dans le temps, on y croyait passablement encore. La même année (1986), je quitte la France, doctorat en poche. Le socialisme français ne m’a pas spécialement déçu. Simplement, je ne l’ai tout simplement pas vu. Et, pour ce socialisme introuvable, les choses vont bien continuer de ne pas s’arranger.

Mitterrand-Le Pen. En 1988, Mitterrand, expert manœuvrier désormais, est réélu pour un second septennat. C’est que Chirac, qui brigue la présidence contre lui, s’est usé au pouvoir comme premier ministre (Mitterrand est solidement familier de l’usure des premiers ministres par le pouvoir. Et il en joue à plein, lui, qui, un peu plus tard, dira de Michel Rocard: «Il va bien falloir le prendre comme premier ministre puisque les gens l’aiment. Mais croyez-moi, dans dix-huit mois, on verra au travers»). Chirac est donc usé, temporairement neutralisé. Mais surtout, désormais, le candidat Jean-Marie Le Pen du Front National caracole et divise fondamentalement, crucialement, le vote de droite. On commence alors à jongler avec l’hypothèse que notre bon Miteux ait d’ailleurs et d’autre part œuvré en sous-main à un renforcement de la montée de l’extrême droite, pour se faufiler vers la présidence entre les candidats réacs. Cette hypothèse fait de moins en moins de doute aujourd’hui maintenant que le recul historique s’installe. La seule question qui demeure désormais c’est la suivante: affinité secrète du vieux décoré de la Francisque avec les xénos lepénistes en montée ou simple calcul politicien de haute volée minable? Pourquoi pas les deux, finalement, c’est pas du tout exclu non plus, s’ils sont compatibles. En tout cas, il devait bien ricaner du foutoir qu’il instaurait dans les droites avec ses combines, le Miteux. L’idée que, ce faisant, il nuisait durablement à la France en solidifiant la bête immonde qui monte, qui monte, ne sembla pas trop l’effleurer cependant.

Mitterrand-Baladur. En 1993, les socialistes s’effondrent aux élections législatives. Un aplatissage historique. C’est que les français connaissent de plus en plus leur vieux président maintenant. L’opportunisme louvoyant et individualiste de Miteux a fini par rattraper son parti et lui nuire en profondeur. Président pour encore deux ans, Mitterrand ne parle même pas de démissionner. Il annonce le soir même à la téloche qu’il prendra comme premier ministre le grand vizir des rupins Édouard Balladur. Ce dernier l’apprend assis devant son poste, comme le reste des Français. Il se rend pronto à l’Élysée. Ce sera la ci-devant seconde cohabitation, moins surprenante que la première désormais. Et ça va tripoter sec durant les dernières années du règne. Un petit film fort intéressant a encapsulé les rapports acides Mitterrand-Balladur. Le titre de ce savoureux long-métrage décrit l’intégralité de la situation: Le pouvoir ne se partage pas.

Mitterrand sur le plasticage du Rainbow Warrior: «Voyez…». C’est le mot que Miteux aurait prononcé quand on lui a demandé comment faire pour empêcher ce navire des militants de Greenpeace, le Rainbow Warrior dont le port d’attache était en Nouvelle-Zélande, d’aller perturber les essais nucléaires français dans l’atoll de Mururoa. «Voyez…». Oh… ils y ont vu sur tout un temps, en envoyant des hommes-grenouilles plastiquer le bateau, qui explosa et coula, ce qui causa mort d’homme. Ce fut alors le plus cuisant scandale international de la présidence Mitterrand. Charles Hernu, ministre de la défense, porta éventuellement le chapeau et fut limogé. Et Miteux, une fois de plus, s’en tira indemne. Un intéressant petit film cultive l’hypothèse voulant que cette bavure énorme viendrait directement du fait que Miteux s’était monté une sorte de petit service secret personnel aventuriste, amateuriste, brutal et factieux dont il perdit éventuellement le contrôle effectif, ce qui mena au plasticage. Titre de ce morceau de bravoure cinématographique en forme d’enquête sordide: Mitterrand et les espions.

Miteux le cancéreux. En 1974, Georges Pompidou meurt au pouvoir. La France est d’autant plus atterrée sur le coup qu’on lui cachait sciemment tout de la santé déclinante du président. On prétendait qu’il avait des rhumes ou encore un petit mal de cul (authentique). Quand il s’avéra que le successeur de de Gaulle, atteint d’une fort longue maladie, l’avait pas joué franco à propos de sa santé, il fut explicitement dit qu’il faudrait quand même pas nous la refaire, celle là. Mitterrand candidat s’engage sur l’honneur, dès la mort de Pompidou, à publier des bulletins de santé présidentiels périodiques. Après son élection en 1981, on lui découvre un cancer qui s’avancera subrepticement au fil de ses quatorze années de pouvoir. Les Français ne l’apprendrons qu’en 1995, tout juste à la fin de l’ère Mitterrand. Mais… et les bulletins de santé présidentiels périodiques dans tout ça? Oh, ils paraissaient, à un rythme d’horloge. Simplement, le médecin du président les falsifiait, le bras évidemment tordu dans le dos par Miteux. Mort en 1996, de son cancer, François Mitterrand compte donc aujourd’hui au nombre des ci-devant malades célèbres.

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Voilà. C’est énorme dans le sordide, gigantesque dans le putride. C’est beaucoup, pas mal beaucoup, il faut avouer. Et encore, pour ne pas trop en rajouter j’ai pas tout mis, hein. Il y en a encore en masse. J’aurais pu en tartiner bien plus épais (affaire des Irlandais de Vincennes, accueil réservé à Georges Habache sur le territoire français, affaire des écoutes de l’Élysée, financement bizarre du Parti socialiste, implication dans la Françafrique, rapports amicaux multiples avec l’extrême droite, soutien politique et financier au régime Hutu du Rwanda, suicides curieux de Pierre Bérégovoy et de François de Grossouvre, affaire du Carrefour du développement, traitement financier par l’État de sa fille adultérine). Le type était une crapule politique intégrale, un langoureux arnaqueur tranquille, un systématique flibustier d’état, rien de moins.

Mais surtout, fondamentalement, crucialement, historiquement, François Mitterrand fut l’ultime fossoyeur de la gauche. C’est avec lui, en lui, de par lui que s’incarne le fait incontournable qu’une alternative socialiste ou révolutionnaire de l’organisation de la société civile en France ne passera pas par le jeu des alternances politiciennes. Miteux a fermement remis la politique sur son rail prosaïque, cynique, pragmatique, crétin, inane. En lui (et, dans une moindre mesure, en Jacques Chirac) s’incarne, à la fin du siècle dernier, encore gros d’espoirs et de rêves, le fait que la position cardinale de grande figure politique ne s’obtiendra pas au mérite sociétal, intellectuel ou programmatique mais au savoir-faire manœuvrier, méthodique, insensible et systématiquement arriviste. Tel est le paradoxe François Mitterrand. Il a vidé pour très longtemps, pour toujours peut-être, les progressistes français de leurs espoirs politiques en établissant durablement la synonymie fatale entre la petite politique et le grand politicaillage minable. C’est là la leçon pragmatico-pratique qu’il nous lègue, en fait. Un plat qui se consomme froid, en se bouchant le nez.

Ô forces de progrès, ne misez pas sur les politicards professionnels pour faire avancer vos valeurs, vous finirez par faire flotter au sommet du cloaque des Miteux, comme celui-là. Entre 1981 et 1995 ce fut CQFD et concrétude de cet apprentissage cuisant et désolant de la désillusion politique et ce, sur toute la ligne et en grande.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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