Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘France’ Category

LA GUERRE DES BOUTONS ou le choc des enfances

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2022

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Installer Reinardus-le-goupil devant le classique cinématographique français la guerre des boutons fut une expérience parfaitement tempérée et équilibrée. Reinardus-le-goupil n’aime pas le noir et blanc mais une histoire d’enfants l’intrigue encore. Neutralisation des ondes positives et négatives, donc. Il allait regarder, l’œil serein. Et il allait finalement aussi me faire relativiser mon souvenir, vieux, vague, vermoulu, de cette œuvre charmante et m’aider à mieux la comprendre, la dominer. Après tout. J’avais cinq ans de moins que mon fils puîné quand je me suis imprégné, l’œil écarquillé, de cet opus crucial.

Nous sommes à l’automne de 1962, il y a donc de cela soixante ans pile-poil (le roman La guerre des boutons de Louis Pergaud, dont s’inspire le film, se passait, lui, à l’automne de 1912). C’est la rentrée… et les ribambelles d’enfants des villages de Longeverne et de Velrans vont réactiver leurs vieux conflits. C’est le rappel des classes, dans tous les sens du terme. Ceux de Longeverne sont menés par Lebrac (André Treton), grand préadolescent boutefeu et frondeur, enfant battu, graine de racaille, petit dur. Ceux de Velrans sont sous la coupe de L’Aztec (Michel Isella), haut comme trois pommes mais teigneux, autoritaire, vif et pugnace. Nous nous retrouvons littéralement au cœur de la bande de ceux de Longeverne, en compagnie de Lebrac, de Grand Gibus (François Lartigue), de Petit Gibus (Martin Lartigue, l’irrésistible et inoubliable bougonneux de dix ans de l’affiche), de Marie-Tintin (Marie-Catherine Faburel, la seule fille de la bande) et d’une kyrielle de moutards (tous acteurs amateurs et figurants de la région de Saint Hilarion, France). Les chocs de combat des deux armées enfantines ont habituellement lieux dans les sablières s’étendant entre les deux hameaux. On s’y bat avec des épées de bois, non sans une certaine élégance formelle. On y fait des trêves ambivalentes pour soigner tous ensembles une patte cassée à un garenne. Reinardus-le-goupil sourcille déjà et, ce faisant, il capture la principale problématique du film : Ils se battent pour vrai ou c’est un jeu?

En fait, c’est un peu des deux: l’art fielleux et subtil de se prendre au jeu. Après un de ces chocs de combats semi-ludiques, un velransois est capturé par la bande de ceux de Longeverne. On le colle à un arbre et un dilemme apparaît. Lebrac dégaine son couteau de poche et, sous la vindicte de ses troupes, cherche ce qu’il pourrait bien sectionner à sa victime. Oreilles, nez, cheveux, zizi, hmmm… trop abrupt. Un choix déterminant est arrêté. On lui coupera tous ses boutons et on lui tranchera ses bretelles. Il rentrera chez lui piteusement dépenaillé et subira les foudres parentales. Voilà une option appropriée. Le code de la guerre des boutons est alors scellé. Lebrac, capturé lors du choc de combat suivant, verra L’Aztec et ceux de Velrans lui faire subir le même sort. À bon chat, bon rat… Mauvais comme un babouin, vindicatif, le petit chef de ceux de Velrans n’a pas trop d’imagination autonome, mais il sait pister l’ennemi longevernois dans sa logique, s’en inspirer et le serrer. C’est l’escalade. Boutons et bretelles deviennent, dès lors, des objets hautement précieux, quelque chose comme un trésor de guerre. Car l’idée désormais, c’est de disposer d’un flot ininterrompu de boutons de rechange, que Marie-Tintin pourra recoudre, rafistolant au mieux l’apparence vestimentaire des prisonniers de guerre malchanceux avant qu’ils ne rentrent chez leurs parents. Les boutons et les bretelles se stabilisent solidement comme butin, dans les esprits. Cela exacerbe les tensions et favorise une dérive inattendue. Lebrac «emprunte» un cheval de labour et monte au combat devant ses troupes sur son canasson. L’Aztec est en déroute, mais il n’a pas dit son dernier mot. Avec l’appui d’un traître anti-républicain (c’est que la bande des longevernois s’articule ostentatoirement comme la république égalitaire des enfants), L’Aztec repère la cabane que ceux de Longeverne se sont patiemment construit pour planquer leurs boutons et il la boute au tracteur. Après la cavalerie, les tanks, s’exclame le féroce fils de paysan velransois, qui a emprunté le véhicule agricole à son père pour «quinze minutes». Et c’est ici que la machine des guerres fantasques de l’enfance se met à sérieusement grincer pour les deux jeunes chefs. Lebrac fait torturer un peu trop fort le traître «royaliste» qui a causé la perte de leur superbe cabane aux boutons. Celui-ci, plus mort que vif, ses nippes en charpie, traverse le village en larmes et ses parents s’en mêlent. Petit Gibus est capturé et rossé. La bande de ceux de Longeverne est démantelée par les adultes de leur village et Lebrac, qui craint la cuisante brutalité paternelle, fuit se cacher dans la forêt. On le recherchera, par groupes de rabatteurs adultes. Un arbre sera abattu, un garenne sera sacrifié. Tout un monde de petites choses si précieuses en enfance s’effondrera pour ce tout jeune homme, cet été là, sans possibilité de retour. L’autre chef de bande, L’Aztec, en boutant la cabane de l’ennemi, a fait tomber en panne le tracteur flambant neuf de son vieux. La machine ne peut plus bouger. L’Aztec ne peut pas la ramener. Désespoir insondable. Victoire à la Pyrrhus. L’Aztec subira donc aussi les cuisantes conséquences de la petite délinquance en déliquescence. Les deux chefs sont mis en pension par les adultes et, du coup, ce fameux automne là, «les autres se sont mis à grandir», pour reprendre le beau mot de Plume Latraverse.

Une vision tendre, chafouine, grinçante, drolatique du coming of age et de la fin de l’enfance, mise en contraste avec le ridicule bien tempéré d’une joyeuse petite troupe d’acteurs adultes dont le jeu, féroce et dérisoire, supporte celui des enfants avec un brio imparable. Pas trop de rectitude non plus, dans ce temps là… Oh là là. Les gamins, Petit Gibus en tête, boivent du calva et fument des gauloises. La scène de la bande de ceux de Longeverne buvant, fumant et gueulant, dans leur cabane pleine de boucane, vous casse la rectitude sous vous, comme on casserait de bien fines échasses. Elle avait déjà pris un bon coup dans les jarrets au moment des scènes de nus guerriers, toutes classiques désormais… Et, indécence des indécences, l’unique petite fille fait le ménage dans la cabane et raccommode les boutons sectionnés. Son rôle est solide, hiératique, intense, quoique presque muet. Ce n’est plus un Stéréotype, c’est carrément un Type. Le Type Rectitude-oh-pas-cette-fois-ci… Cette fois-ci, c’est la pleine insouciance canaille et garçonne d’autrefois, y compris celle des cinéastes!

Quand j’avais vu tout ce film, vieux maintenant de soixante ans (pile-poil), vers mes douze ans j’en avais gardé un souvenir vif et, l’un dans l’autre, assez terrifiant. Les moments de dissolution du monde enfantin par la rudesse et l’intransigeance adulte m’avaient durablement secoué. Et cette guerre des boutons, c’était purement une vraie de vraie guerre, dans mon regard abasourdi du temps. Aujourd’hui, bien, pour des raisons dont vous prendrez acte au moment de découvrir la toute dernière réplique du film, c’est mon puîné-plus-vieux-que-moi (dix-sept ans, lui, à l’époque) qui s’avère avoir raison au sujet de cette fiction folâtre. Tu vois, ils ne se battaient pas pour vrai, c’était un jeu, dira Reinardus-le-goupil, en épilogue. Et c’est moi qui, à douze ans, m’était, de fait, pris au jeu de l’effritement rageur et minuscule de ma propre enfance perdue.

La guerre des boutons, 1962, Yves Robert, film français avec Martin Lartigue, André Treton, Marie-Catherine Faburel, Michel Isella, François Lartigue, 90 minutes.

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Dialogue intemporel entre Peppone et Don Camillo

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2022

Don Camillo (Fernandel) et Peppone (Gino Cervi)

Don Camillo (Fernandel) et Peppone (Gino Cervi)

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Il y a soixante-dix ans (en 1952) s’amorçait le très populaire cycle cimématographique de Don Camillo, mettant en vedette Fernandel (dans le rôle de Don Camillo) et Gino Cervi (dans le rôle de Peppone). Le canon (si on me passe le mot) des films incorporant ces deux personnages tels que joués par ces deux acteurs est: Le petit monde de Don Camillo (1952), Le retour de Don Camillo (1953), La grande bagarre de Don Camillo (1955). Don Camillo Monseigneur (1961) et Don Camillo en Russie (1965). Ces deux personnages du notable laïc et républicain (ou communiste) et du curé réactionnaire et irrationaliste (ou légitimiste) se chamaillant sans fin, parfois de façon stérile parfois de façon un petit peu plus féconde, pour l’influence et l’ascendant sur une commune de province ont au moins un duo de grands ancêtres. En effet, dans Madame Bovary de Gustave Flaubert (1857), l’abbé Bournisien et le pharmacien Homais, deux notables en vue de la commune fictive de Yonville, nous servent un peu la même mixture interactive, avec des résultats tout aussi incertains. Et il en existe d’autres exemples. Mais il reste que Don Camillo et Peppone ont porté ce dualisme taquin et railleur de la lutte des classes au niveau éthéré d’un grand stéréotype culturel. À mesure qu’il rapetisse tout doucement dans nos mémoires, tout le siècle dernier, en fait, s’y encapsule.

Don Camillo et Peppone sévissent eux dans la commune italienne bien réelle de Brescello. Leur interaction se joue principalement entre 1943 et 1963 (du temps de la Résistance au temps de la Détente). Ici, juste ici, dans le petit monde d’Ysengrimus, leur échange se veut indissolublement intemporel. Ils sont silencieusement revenu dans leur pays, entre la rivière et la montagne, le temps d’une dernière passe d’arme savoureusement ambivalente, enchevêtrant, comme toujours, le vouvoiement et le tutoiement, la complicité et la lutte, la ferveur bouillante et le calme olympien…

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Don Camillo, curé de Brescello: Monsieur le maire?

Giuseppe Bottazzi dit Peppone, maire de Brescello: Monsieur le curé?

Don Camillo: Qu’est-ce que vous fichez-là?

Peppone: Mais… je vous renvoie la question, mon archiprêtre.

Don Camillo: Je ne le sais pas trop, pour le coup. Mais, ouf… as-tu vu la date en entête de cette feuille? Quinze janvier de l’an de grâce 2022.

Peppone: Y a pas… c’est passablement futuriste et moderniste comme date.

Don Camillo: Il n’y a pas de doute possible. Nous voici au paradis.

Peppone: Oh dites. Vous n’allez pas encore vous mettre à me ressasser vos légendes réactionnaires. Il n’y a absolument aucune preuve de ce que vous affirmez.

Don Camillo: Doux seigneur Jésus, expliquez-lui une bonne fois que nous sommes en paradis.

Voix de Jésus: Ne me mêle pas à tout ceci, Don Camillo.

Don Camillo: Mais seigneur… tout de même…

Peppone: Vous continuez d’entendre des voix dans le jubé bringuebalant de votre caboche, mon archiprêtre?

Don Camillo: Oh toi, de voix, tu es sur le point d’en entendre une aussi, tiens, celle de ta conscience, et nulle autre. Mais… mais… parlant de conscience. On dirait que la mienne s’élargit soudainement.

Peppone: La mienne aussi. Toutes les informations historiques se tenant entre 1962 et 2022 défilent en rafale dans ma tête. Soixante ans d’histoire viennent de débouler tapageusement sur le tambour de ma mémoire, d’un seul bloc.

Don Camillo: Moi aussi. Oh, oh… Effondrement et démantèlement de l‘URSS et de tout le bloc de l’Est, à partir de 1991. Mais c’est extrêmement intéressant.

Peppone: Montée en force de l’athéisme et déréliction généralisée dans toutes les cultures de la terre. Très intéressant. En effet.

Don Camillo: Oh, monsieur le maire. Voyez-vous ce que je vois, à travers tout ce tourbillonnant bazar socio-historique? Il y a une statue en bronze de vous grandeur nature dans une rue de notre belle petite commune de Brescello.

Peppone: il y en a aussi une de vous, mon archiprêtre. Mais c’est charmant et pittoresque tout plein.

Don Camillo: Oui, oui… Je vois la mienne, maintenant aussi, oui. Elle est bien mieux que la vôtre. Je suis mille fois plus ressemblant.

Peppone: Chacun son opinion.

Don Camillo: Sinon, ils sont drôlement vêtus, nos petits compatriotes de Brescello, tu ne trouves pas, Peppone?

Peppone: Oh que si. Mais pourquoi ils parlent tous d’un air pensif dans cet étrange talkie-walkie vitré, sans antenne. Ils en ont tous un.

Don Camillo: C’est pas un talkie-walkie, dis, patate. Regarde-les plus attentivement. C’est un petit appareil photo.

Peppone: Mazette. Il me semble bien que c’est un peu les deux. Qu’est-ce que c’est que ce monde?

Don Camillo: Je ne le sais pas du tout. En tout cas, ma belle petite chapelle, elle, elle est toujours à sa place. Mais elle me semble bien vide et désâmée.

Peppone: Pas la moindre insigne, affiche ou bannière avè le marteau et la faucille.

Don Camillo: Mais qu’est-ce que c’est que cette époque?

Peppone: Oh… on… on me fera quand même pas croire qu’une réalité aussi fondamentale et universelle que la lutte des classes est disparue. Té, je sens qu’on nous cache quelque chose, dans ce petit monde d’ici et de maintenant.

Don Camillo: Dieu aussi est une réalité universelle, mon bon ami. Qu’on ne vienne pas nous chanter qu’il n’existe plus ou, pire, qu’il est mort ou quelque fadaise dans le genre. Je ne marche pas.

Peppone: Oh mademoiselle! Vous pouvez m’indiquer ou se trouve le secrétariat du parti?

Don Camillo: Voulez-vous venir vous confesser? Hé?

Peppone: Ils ne nous entendent pas.

Don Camillo: Nous sommes comme des fantômes.

Peppone: Nous sommes des statues qui ne sont plus que de pâles spectres investis de vagues visées touristiques, sous notre beau soleil éternel.

Don Camillo: Ah, ben dis donc. Ça valait bien la peine de se polochonner comme on l’a fait, pendant toute cette éternité de vingtième siècle, té.

Peppone: Vous me le dites. On dirait que nos enjeux font ici figure de réminiscence en perte accélérée de densité.

Don Camillo: Ah, triste époque, va. Pauvre jeunesse d’un siècle nouveau.

Peppone: Luttes oubliées. Peine perdue.

Don Camillo: Ça me rappelle terriblement quand j’étais devenu Monseigneur et que tu étais devenu Sénateur. Tu te souviens?

Peppone: Eh comment. On trônait tout les deux comme des coqs en pâte à Rome et on se barbait pour mourir. On ne reprenait vie que quand on revenait au pays. Et surtout, par-dessus tout, quand je vous servais une bonne empoigne pour vous remettre votre petite mauvaise foi bien à sa place.

Don Camillo: Oh dis. Tu ne te présentais sous mon nez froncé que flanqué de ta bande de serviles malabars rouges. Tu n’as jamais osé affronter ma modeste personne seul à seul, d’homme à homme.

Peppone: C’est que vous étiez pas un homme, vous étiez un curé. Vous aviez toujours votre maudit Jésus en croix au fond de la chapelle, et qui servait de faire-valoir à votre très élastique conscience.

Don Camillo: Oh… Hé… Maudit Jésus en croix… Soit poli si t’es pas joli, là, Peppone.

Peppone: Euh… tu as un petit peu raison, quand même, pour le coup. Pardon Seigneur.

Don Camillo: Il ne te répondra pas. Il ne parle que dans le jubé de ma caboche, comme tu dis.

Peppone: Hé bé… on a la tête qu’on a, hé.

Don Camillo: Oh, dites, monsieur le maire. Vous la rameniez moins ces fois ou, nuitamment, en vous cachant soigneusement de vos camarades du parti, vous veniez brûler des cierges gros comme des troncs d’arbres, pour prier notre Jésus en croix, justement comme vous dites, de vous faire remporter une de vos satanées campagnes électorales.

Peppone: Et alors? Vous vous êtes bien commis une ou deux fois pour la cause prolétarienne, vous. Alors, moi, j’avais bien droit à mon petit zeste de religion.

Don Camillo: Commis avec la cause prolétarienne, moi?

Peppone: Oui, oui, vous. Parfaitement. On vous a pris à maintes reprises en flagrant délit, défendant ardemment les travailleurs agricoles pauvres contre les propriétaires fonciers qui les exploitent. Vous oseriez le nier?

Don Camillo: Non, je ne le nie pas. Mais j’œuvrais alors au nom de la charité chrétienne.

Peppone: Oh, elle a bon dos, la charité chrétienne.

Don Camillo: Le bolchevisme aussi, il a bon dos, mon cher. Ose dire que tu ne t’es pas rendu compte, notamment lors de notre fameux voyage commun en Russie, qu’il avait passablement de vodka dans son gaz, ton cher bolchevisme.

Peppone: Té, de la vodka mélangée adéquatement avè du gazole, cela pourrait faire un combustible moderne aux effets surprenants. Ils nous indiquent toujours un peu la voie, nos camarades russes.

Don Camillo: De bien brave gens, ces Russes, dans le fond. Ce fut un bien beau voyage que celui-là, hein, Peppone.

Peppone: Passablement oui. Formateur et utile, en tout cas. On a eu de beaux moments, ensemble, finalement, vous et moi, depuis notre première rencontre en 1943, dans la Résistance.

Don Camillo: Que veux-tu, mon brave Peppone. Faire la synthèse d’un siècle en l’entortillant sans trop faire de manières dans de la vis comica, cela ne peut pas laisser indifférent les acteurs en goguette qui s’y adonnent.

Peppone: Ah, oui. Il faut ben l’admettre tout de même.

Don Camillo: Viens, mon bon Peppone. Je suis certain qu’il me reste une ou deux modestes burettes d’un vin ancien, devenu aussi fantomatique que toi et moi, tout au fond de ma vieille sacristie. Je t’en offre une petite lampée, en souvenir du bon vieux temps.

Peppone: Ben, c’est pas de refus, Don Camillo.

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 Et les voici qui se mettent tout doucement en marche. Et ils coulent comme la rivière, quand elle se met elle aussi tout doucement en marche entre les montagnes, sous le soleil, vers la mer. Des histoires vraies se transforment alors en narrations fictives, des narrations fictives se transforment alors en histoires vraies, tandis que le mouvement de la susdite rivière tourbillonne en silence, pour aller ne se dire qu’à la mer. Et Don Camillo et Peppone, continuent, encore un temps, de marcher, en noir et blanc (on ne s’est pas encore avisé de les coloriser). Chacun d’eux se tient de sont côté de la route, allant son train de Sénateur et/ou de Monseigneur. Ils argumentent tapageusement, avec force gestes muets, tout en continuant de s’avancer ensemble vers quelque chose ressemblant incroyablement (il ne faut pas trop le leur dire) à une direction commune…

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Petit Papa Noël

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2021

Notre histoire débute vingt-cinq ans après le lancement de la chanson Petit Papa Noël par Tino Rossi (1907-1983). Nous voici donc en 1971, j’ai treize ans et je flâne, quelques semaines avant la Noël, dans le magasin de musique du vieux centre d’achats de Repentigny. Je barbotte dans la musique en feuilles et je tombe sur des partitions de Petit Papa Noël, en feuillets reliés. La quatrième de couve d’un de ces feuillets explique que cette rengaine archi-connue est une œuvre immense, rien de moins que le plus important succès de toute la chanson française. J’apprends aussi qu’elle a été popularisée, en 1946, par un certain Tino Rossi, dont je ne sais absolument rien. La musique est pour piano mais je n’achète pas le feuillet. Je suis à suivre des cours de piano depuis un moment mais ça me barbe au possible. Pas question que je me colle un pensum musical supplémentaire sur le dos, en attirant l’attention de mon instite de piano par ce qui me semblerait fatalement une initiative bien trop intempestive. La barbe. Profil bas, sur ces matières. Je remets prudemment la partition bien en place… et ce nom charmant et hautement exotique se fiche dans ma solide jeune mémoire: Tino Rossi.

Deux ans plus tard (en 1973), voici ma mère au téléphone avec une de ses collègues de travail. C’est la grande nouvelle: Tino, notre Tino, passe à la télévision, ce soir. Un spécial français, au canal 2 (Radio-Canada) ou bien au canal 10 (Télé Métropole), je suis pas certaine. Je hausse un peu le sourcil. Ma maman n’est pas très musique. Elle n’écoute jamais de disques et la chanson populaire contemporaine l’indiffère passablement. C’est bien la première fois (et la dernière) que je l’entends se pâmer ainsi sur un chanteur populaire quelconque. Notre Tino… tiens, tiens, il s’agit de nul autre que ce Tino Rossi rencontré furtivement par moi, sur musique en feuilles, deux ans auparavant. Je ne connais toujours strictement rien de ce gars. Je n’entends pas son son dans ma tête. Mais l’enthousiasme de maman m’intrigue passablement. Je me promets bien de ne pas rater ce spécial télévisé, car je suis hautement curieux d’entendre comment sonne notre Tino si chéri de maman.

Nous voici donc ce soir là, quelques jours avant la Noël de 1973, devant la téloche, toute la famille. Maman (1924-2015) est très excitée, limite méconnaissable. Papa (1923-2015) est plus calme, mais il ne veut pas rater le truc, lui non plus. Les types du canal 2 ou du canal 10 ont mené leur barque astucieusement. Ils ont repris un spécial français diffusé plus tôt dans l’année et intitulé Tino Rossi pour toujours et ils l’ont soigneusement charcuté puis lardé de capsules de présentation (visiblement je ne suis pas le seul québécois de 1973 qui ne connaît pas le premier mot du corpus de notre Tino et qui a besoin de se faire introduire le bonhomme). Le tout prend la forme d’une sorte de reportage-concert présentant les séquences chantées du spécial télévisuel français, sur le ton de chez nous. De la vraie téloche collage-tapisserie comme il s’en faisait tant, dans nos jeunes années. Le tout est évidemment amplement coupé d’interruptions publicitaires. Ah, le bon vieux temps de la bonne boîte de contreplaqué à images d’autrefois.

Je découvre donc un gros sexagénaire tiré à quatre épingles, joufflu, bonhomme et décontracté, qui chante au micro, dans une sorte de style bel canto vieillotte et propret, des chansons en français mais… qui font mystérieusement italiennes, espagnoles ou corses. Je ne connais rien et ne reconnais que nouille de ce corpus. Terra incognita intégrale. Papa et maman semblent parfaitement familiers avec le tout. Surtout maman, qui fredonne en cadence plusieurs des chansonnettes. J’écoute, en silence, les doux flonflons de cette autre facette crépusculaire du temps lointain de la jeunesse de mes parents, dont je ne sais fichtre rien. Soudain, le petit freluquet de la capsule de présentation nous annonce: Après la pause publicitaire, nous vous ferons entendre le plus grand de tous les succès de Tino Rossi. Pendant les pubes de shampoing et de bagnoles, un petit débat doux et tendre s’instaure, entre papa et maman, sur l’identité de ce succès suprême du dodu ensoleillé. Papa opte pour Le plus beau tango du monde, une chansonnette de 1951 qu’il avait interprété lui-même autrefois, sur guitare hawaïenne. Maman penche plutôt pour Marinella, grand succès sentimental d’avant-guerre (1936) qui la fit jadis tant rêver. Je ne connais alors aucune de ces deux pièces et je me dis que si le tube est si immense que ça, même moi, qui n’y connais rien, je devrais l’avoir à l’esprit. La musique en feuilles de 1971 se remet alors à me bruisser dans la tête et je romps mon silence opaque d’une intervention unique. Non, vous l’avez pas ni un ni l’autre. C’est PETIT PAPA NOËL. Les pubes se terminent et le gros gars en costard entonne la rengaine de Noël bien connue. Papa ne bronche pas mais maman ronchonne tout de même un petit peu. Primeur d’entre les primeurs. Elle IGNORAIT tout simplement que Petit Papa Noël, chansonnette rebattue, séculaire et intégralement banalisée, était initialement une goualante de son cher Tino Rossi. Chacun nos segments de savoir et d’ignorance sur le gros corse, idole de la jeunesse maternelle d’un autre temps.

Maintenant… attentifs et attentives comme je vous devine, une question cruciale s’impose. Si je ne tiens pas Petit Papa Noël de ce bon Tino Rossi (ni même de ma vieille musique en feuilles de 1971, vu que la rengaine m’était déjà amplement connue même alors), de qui est-ce que je la tiens donc tant? Eh bien, je vous le donne en mille. Je tiens cette ritournelle française du temps des fêtes d’un des sous-traitants québécois du bon gros corse séculaire. Et, oh finesse sublime, pour ne pas être en reste avec le folklore saisonnier du moment, cet interprète post-rossiesque s’appelait Paolo Noël. Vous admettrez avec moi que ça ne s’invente pas. Ce bon monsieur Noël avait fait un disque sur le thème attendri de la saison éponyme et c’est sa version de Petit Papa Noël et aucune autre qui berça ma tendre enfance.

Pour moi, donc, Petit Papa Noël fut, est, et restera, une chanson de Paolo Noël. Notre Paolo… et, comme maman, je ne me refais pas. Et, et, et… je vous raconte tout ceci, ici, l’âme attendrie, parce que Petit Papa Noël (celle de Rossi, de 1946, hein, pas celle de l’artiste local opinément dénommé Noël) jubile aujourd’hui, tout au fond de nos cœurs de vieux enfants, sa soixante-quinzième année d’existence qui sonne. Oh comme la vie défile et… faut profiter quand il est temps, Catarinetta tchi-tchi… Merci.

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LE CYCLE DU RÉZO: LA PLANTE VERTE (Guilhem)

Posted by Ysengrimus sur 21 novembre 2021

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La vie en cette année 2234 n’était pas forcément dure pour tous les hommes, seulement, comme depuis la nuit des temps, pour une immense majorité. Le gouvernement ministériel et la communauté scientifique de l’Europe unifiée sont, ce jour là, sur les dents. Une flotte extraterrestre est en train de se pointer aux confins du système solaire. Nous sommes au bord du tout premier de tous les premiers contacts. Mais quelle en sera la nature? Amical? Hostile? Rien n’est dit. On ne semble connaître avec certitude que le nom de ces visiteurs/envahisseurs: les Thétyens. Toutes les chancelleries sont aux abois mais on ne veut pas trop que l’information devienne intempestivement publique. On lance donc des fausses nouvelles scabreuses pour noyer l’info effective qui, initialement, ne coule, fétide et bizarre, que dans des cyber-tabloïdes foireux. C’est que l’énorme événement interplanétaire aux pourtours mal circonscrits est d’une haute sensibilité internationale. Il ne faudrait surtout pas qu’une ou l’autre nation locale ne se transforme involontairement en l’extraterrestre de toutes le autres.

En 2234, Europe et Asie (l’Amérique n’est pas trop dans le tableau) coexistent dans une relative harmonie sourcilleuse. Mais la lutte macroscopique aux changements climatiques a rendu, depuis plusieurs années, les grands gouvernements supranationaux intégralement dépendants de vastes conglomérats privés assurant la perpétuation artificiellement contrôlée d’un climat viable. Ces entreprises tentaculaires portent des noms percutants, courts et allusifs comme EcoTech ou NanoSoft. Elles sont l’incarnation contemporaine des anciens totalitarismes, en plus feutré, en plus branché, en plus technocrate. Elles pénètrent la société civile et ses pouvoirs traditionnels jusqu’au trognon. Que savent-elles exactement de cette visite d’extraterrestres? Le paradoxe virulent est que ces puissants conglomérats contrôlent intégralement l’appareillage et la technologie logicielle permettant de percevoir le vaste univers extérieur. De là à contrôler cet univers même…

D’autre part, et sur un autre plan, le quadragénaire Marhek Lorme est une sorte de rouage flottant, mi-détective privé, mi-barbouze à la retraite, qui enquête sur l’assassinat de son meilleur ami espion et de l’épouse de ce dernier par d’obscurs services non identifiés. Ici aussi, salmigondi analogue des perceptions, en la quête compréhensive. Qui a fait quoi? Qui tire les ficelles brutalement et arbitrairement plantées dans la tête de qui? C’est la valse des agents doubles, triples, quadruples. Ils s’expriment tous dans l’argot débridé et jubilatoire du romancier, en plus. C’est vif, c’est dur, c’est frontal, c’est brutal mais c’est pas triste. L’humour est là, grinçant, cynique, percussif. Et alors, dans le cas de Marhek Lorme et de son tonique jeune subalterne, le stagiaire Johnson, on est au ras des mottes. Ça castagne, ça explose, ça plonge à ses risques et périls dans un canal gorgé de polluants suspects, ça tabasse même des jeunes filles mi-espionnes mi-travailleuses temporaires. La caméra ici (la caméra plumitive!) nous entraîne dans des scènes visuellement enlevantes sur un rythme de tambour de charge. D’ailleurs, quand les enjeux politico-planétaires vont se complexifier et que des troupes, des flottes aériennes et des bataillons vont entrer en interaction, l’ambiance de visualisation à la lecture va devenir superbement cinétique. Ces nombreux éléments sur le terrain nous font inéluctablement penser à une étonnante et novatrice aptitude à convertir de complexes séquences de jeux vidéos en solides trames romanesques.

Pendant ce temps (comme on dit conventionnellement, pour rester dans le ton), dans le bureau d’un important homme d’état européen, il y a une plante verte enracinée d’assez longue date dans son pot. Elle vivote de son mieux, au rythme des arrosages sporadiques et des séquences de lueurs de la lumière artificielle. On la mentionne de temps en temps, dans le flux et le reflux des péripéties, comme par cycles. Elle apparaît comme une sorte de point nodal dans un imbroglio sociétal, syndical et militaire de plus en plus enchevêtré et tonitruant. Et elle en vient graduellement à nous obséder, cette plante verte. Pourquoi? Curieux. Et que dire des chats de la concierge néo-syndicaliste de Marhek Lorme. Porteurs de messages codés tressés dans leurs colliers, ils trouvent moyen d’involontairement s’infiltrer puis de fuir chafouinement dans les couloirs de l’eurobase. Cela va de nouveau activer la remarquable caméra cursive d’action. Nous voici un chat fort énervé, perdu dans la base robotisée d’un futur lointain. Et ça gaule. Et ça marche.

Ce copieux premier tome du Cycle Rézo renoue spectaculairement avec la riche et picaresque tradition de la sci-fi pulp novel. Tous les procédés s’y trouvent et ils fonctionnent magistralement. Les thématiques, en plus, sont intensivement modernisées: cyber-culture, micro-robotique, catastrophisme climatique, gouvernement supranational, paix armée, ésotérisme laborantin, amours furtifs, dialogue (de sourd) homme-femme, marasme économique, surarmement, privatisation à outrance, OVNI ou pire OVNIC (Objet Volant Non Intellectuellement Conceptualisé). Et infailliblement, l’originalité jaillit. On lit, on lit, on lit.

C’est que quand l’intelligence devient artificielle, quand la créature surclasse son créateur, eh bien un bon lot luisant et onctueux de surprises nous attend et ce, même dans les replis bruissants et parfumés des éléments narratifs les plus traditionnels d’un genre.

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Guilhem, Le cycle du Rézo: La plante verte, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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AUGUSTE RODIN, LA VIE À PLEINES MAINS (Denis Morin)

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2021

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L’écrivain Denis Morin est à installer le genre, original et exploratoire, de la poésie biographique. En découvrant le présent ouvrage, on prend d’abord la mesure de l’art poétique, en soi, de Denis Morin. Le texte est court, lapidaire quoique très senti. La sensibilité artistique s’ouvrant vers les arts plastiques s’y manifeste d’une façon particulièrement tangible.

 Tôt ou tard

La vie émerge
De la matière
En apparence inerte
Comme le plâtre
L’argile
La pierre
Des êtres immobiles
Se faufilent
Sous la surface déserte
Se déroulent des choses
Se jouent des histoires
Que les ciseaux révéleront
Tôt ou tard
(p. 30)

Et alors, dans les replis de cette versification sobre et dépouillée, soudain, Rodin nous parle. Son ton est parfois intimiste, parfois plus professionnel, pas nécessairement dans le bon sens du terme. On est devant une sorte de prosopopée en soliloque. Cela se joue comme si on s’installait tout doucement dans la tête de Rodin, guidés par les discrètes hypothèses biographiques de Denis Morin. Certains faits solidement étayés historiquement (mais toujours mal discernés, au sein de la mytholâtrie dans laquelle on entretient assez ouvertement le grand public sur les artistes éminents) sont mentionnés, comme tout naturellement. On pense par exemple au fait que Rodin faisait travailler une foule de subalternes, dont l’action et le savoir-faire contribuaient anonymement à son art. Le statuaire à la longue barbe et au monocle était littéralement un chef d’atelier.

 Chef d’atelier

Je suis devenu peu à peu
Sans le savoir
Chef d’atelier de la Renaissance
On trie les blocs de pierre
On gâche le plâtre
On chauffe l’âtre
Sur les surfaces
Je trace
Une ligne
Une courbe
Je marque des points
«Jeune homme, accentuez ce trait,
Puis polissez-moi cette épaule
Ma main n’apprécie guère
Quand elle s’y frotte…»
(p. 48)

L’analyse du travail collectif des hommes et des femmes de l’atelier de Rodin, parfaitement étayé historiquement donc, se complète d’une hypothèse plus personnelle de Denis Morin sur les conceptions et les tourments intérieurs du statuaire. Littéralement, le poète se fait biographe et, ici, il amène Rodin, sur un ton semi-confidentiel, comme auto-réflexif, à nous narrer certains segments de sa vie. Le personnage-narrateur ne se justifie pas (quoique parfois, c’est bien proche) et ne se décrit pas non plus exhaustivement (comme si, par exemple, la prosopopée imitait une entrevue). C’est plutôt une sorte de réflexion intérieure, de bilan doux-amer, allusif, furtif. Le tout résulte sur une manière de synthèse personnelle (de Rodin? de Morin?) qui se susurre du bout des lèvres.

 Le tout entremêlé

Je me suis fait moi-même
Ou presque
Je voulais étudier aux Beaux-Arts
Destinée grotesque
Je me suis retrouvé aux Arts décoratifs
À façonner des objets
Vanité des maîtres
Et savoir faire des artisans

Je joue et déjoue la critique
Rodin doit être pris
Comme il est
Avec ses aspérités et ses rondeurs
Et ses éclats de modernité
Et de classicisme
Le tout entremêlé

Dans la cité
Je n’ai eu que le regard tourné vers Dieu
Les cathédrales
Et une admiration sans borne pour Michel-Ange
Et chair de femme
Retrouvée dans les tourments de marbre
(pp 5-6)

Un certain nombre de questions de philosophie des arts sont ainsi abordées, comme en passant. On peut penser notamment aux intéressantes références au fait que Rodin utilisait, et instrumentalisait dans son travail, une technique toute nouvelle à l’époque et pas encore autonomisée artistiquement: la photographie. Il semble qu’il faisait prendre des clichés de ses pièces et retouchait ensuite ces derniers, au crayon feutre, un peu comme on retoucherait des blueprints, des croquis, ou des plans, avant de retourner à l’œuvre même, le regard investi de ce nouveau traitement visuel. Il s’appuyait sur la technique pour peaufiner son art. Cela nous amène, plus largement, à toute la problématique de la virtuosité en art. Celle-ci est abordée ici, par le biais d’une réflexion sur le fameux scandale de la statue L’âge d’airain qui lança la notoriété de Rodin. Ici, le Rodin de Morin n’avoue rien sur ce fameux dilemme artistique du moulage sur nature. «Notre» Rodin louvoie ici, il reste évasif, mais il formule sans concession les prémices du problème.

L’âge d’airain

Lors d’une exposition
On expose l’âge d’airain
Le public et les critiques
N’y ont vu que du feu
Certains ont vu trouble
On a caressé les muscles saillants
La taille fine
Remarqué la patine
Effleuré la peau
Longé les veines
Causé une momentanée déveine
En m’accusant d’avoir moulé sur nature
Je les entends crier à l’imposture
Je me souviens
D’avoir vu l’éphèbe nu
Sa posture
Jeunesse revêtue
De sa virile beauté
Toute au printemps
Sans ride aucune
Or la fatigue de la pose
Le faisait frémir
Mais nullement agacé
Par ma présence mature
Il se tenait là, si beau, si pur
Bien étrange rumeur de plagiat
De la nature
Que j’aurais fait en plaquant de la glaise
Sur son corps soumis
Je me suis mérité
À la fois la réputation de falsificateur
Et d’habile sculpteur
(pp 21-22)

Dilemme, tension. Autre tension quand on touche aussi la question de la réception (souvent moralisante et aux vues étriquées) des œuvres commandées à Rodin. Le Monument à Victor Hugo, refusé par ceux qui en passèrent la commande, et surtout le fameux Monument à Balzac, dont le rejet par ceux qui en passèrent la commande et par une portion significative  du grand public accéda à une véritable dimension de crise esthétique en art sculptural.

On joue donc, dans la poésie de Morin sur Rodin, entre ce qui est professionnel et ce qui est personnel, dans la multiforme problématique du maître. Une place importante est aussi donnée aux femmes, notamment Rose Beuret et Camille Claudel. Sans s’appesantir, on passe en revue les différents avatars de la relation de Rodin avec ces deux personnes, cruciales chacune à leur manière. Dans le cas de Camille Claudel, c’est le rapport de force entre les deux statuaires de Giganti. C’est aussi le conflit artistique et les manœuvres avec Paul Claudel pour faire interner sa sœur, à raison ou à tort. Dans le cas de Rose, on pense plutôt aux inattentions matrimoniales du vieil amant qui n’épousera sa femme-servante que quelques mesquines semaines avant que la mort ne les emporte tous les deux. La sensibilité masculine (intérieure toujours) qui s’exprime alors dans le propos du Rodin de Morin ne se formalise pas outre mesure du fait de jouer un petit peu de l’anachronisme. On passe sinueusement de Si Rodin nous confiait ses pensées intérieures à Si Rodin se mettait un petit peu à penser comme un homme de notre temps.

Rose la sage

Rose
Motus et bouche cousue
Témoin
Faisait celle qui n’a rien vu
Rien entendu
Je ne t’ai pas appréciée à ta juste valeur
Pendant que je travaille
Pendant que j’explore
Des corps
Des matières et des manières
Tu m’attends Rose la sage
Dans notre domestique décor
Touillant la soupe ou le potage.
(p. 49)

C’est toujours subtil mais c’est pas nécessairement empêtré dans le factuel conjoncturel que l’on retrouvera, bien en ordre, chez les biographes conventionnels. Au corpus des hypothèses de Denis Morin sur Rodin s’ajoute tout doucement le corpus de ses émotions.

Le recueil est composé de quarante-deux poèmes (pp 5-69). Il se complète d’une chronologie détaillée de la vie de Rodin. (pp 70-82) et d’une liste de références (p. 83). Le CD-ROM, pour sa part, a deux plages. La première plage dure trente-six minutes et est un récitatif de l’intégralité du recueil, en continu (sans formulation des titres). L’ordre des textes de cette version orale diffère légèrement de celui de la version écrite. La prosopopée intérieure de Rodin est assurée par la voix masculine (Jean-Claude Barral) tandis que la voix féminine (Jacqueline Barral) fournit les brefs éléments descriptifs et narratifs des actions de Rodin évoquées et de son contexte physique. De menus bruitages (déclics d’appareils photo, marteaux de sculpteurs) discrets et bien placés, complètent l’ensemble, sobre et très bien produit. La seconde plage du CD-ROM est le récitatif du recueil Camille Claudel, la valse des gestes, aussi de Denis Morin, récitatif assuré principalement par Jacqueline Barral.

On trouvera ICI une autre intéressante recension de l’ouvrage Auguste Rodin, la vie à pleines mains.

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Extrait des fiches descriptives des cyber-libraires:

Une façon inédite de raconter Auguste Rodin! Denis Morin, auteur québécois, a choisi de compter l’artiste par des petites biographies poétiques. Les principales étapes de la vie du sculpteur prennent vie au fil des mots. C’est la pensée de Rodin qui s’exprime ici. Et pourquoi Auguste Rodin, la vie à pleines mains? Bien sûr à cause du sculpteur qu’il était, mais aussi pour son énergie, sa vitalité, sa force, comme si un flux remontait de ses mains vers l’ensemble de son corps. Denis Morin s’est inspiré ici du principe du journal intime pour faire parler Auguste Rodin et ainsi créer ces poèmes biographiques. Rodin raconte ainsi d’abord les «Beaux Arts». Il nous parle de ses amours et aussi de ses œuvres dont il est fier. Rodin est conscient de son génie. Il nous parle aussi de l’Italie qui a vu naître les plus grands sculpteurs.

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Denis Morin, Auguste Rodin, La vie à pleines mains — poésie biographique, Éditions VOolume, 2017, 83 p. et un CD-ROM (textes du recueil lus par Jacqueline Barral et Jean-Claude Barral).

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Racisme systémique

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2021

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J’adhère inconditionnellement à la position selon laquelle il y a racisme systémique au Canada, et dans la majorité des pays occidentaux. Je ne transigerai pas sur ce point.

Un autre point sur lequel je ne transigerai pas, c’est le suivant: il n’y a pas de batailles de mots, jamais. Ce qu’on prend pour une bataille de mots est une bataille pour des concepts, toujours. Et quand on minimise ladite bataille théorique en prétextant que c’est juste une bataille sur des mots, c’est alors tout un petit ensemble de catégories conceptuelles qu’on esquive, prudemment, méthodiquement… pas toujours honnêtement… Il n’est donc pas question ici de dégager la rondelle (pour prendre une image canadienne de hockey) ou de botter en touche (pour prendre une image française de rugby) sur la question du caractère systémique du racisme contemporain.

Il a été porté à mon attention par une source fiable qu’en contexte canadien, les progressistes anglophones sont plus enclins à reconnaitre le racisme systémique que ne le sont les progressistes francophones. Beaucoup d’acrimonie s’émulsionne autour de tout ceci, en ce moment, semble-t-il. La personne qui a attiré mon attention sur ce fait me demandait si quelque nuance étymologique, distincte dans nos deux langues officielles, pourrait fonder cette mésentente. Une sorte de tortillon de sémantique bilingue serait-il en train de polluer le débat? Bon, il n’y a pas de problème étymologique ici, au sens classique de la linguistique historique. Contrairement à fromage ou à camion, le mot systémique n’est pas un mot vernaculaire du cru, remontant aux nomades gaulois ou aux cuistots des légions de César. Le Grand Larousse de la Langue Française de 1971-1979, qui fait encore autorité en matière de néologie vingtièmiste, n’a même pas une entrée pour systémique. Le Trésor de la Langue Française atteste maladie systémique, affection systémique, et les date de 1972. Autrement dit, le mot-notion systémique est un enfant de la onzième heure, en français et, a fortiori, en anglais. Il n’y a pas de casseroles étymologiques ici, pas en français en tout cas.

Par contre, ce qu’il y a ici, en français toujours, c’est un accident paronymique (cela arrive surtout quand on fait mumuse avec justement ces néologismes turlupinés, en se prenant pour des grands penseurs — quand ce phénomène se manifeste sur des mots plus simples on parle aussi d’étymologie populaire). Voici la chose. Certains mots ayant des ressemblances formelles entre eux se rapprochent et se mettent à parasitairement échanger du contenu sémantique, un peu hors-contrôle. Conjoncture conjecture, intension intention, problème problématique se brouillonnent un peu les uns les autres et des effets de sens se transvasent et parfois se figent, pour ne pas dire qu’ils accrochent. Ce genre d’accident paronymique arrive indubitablement en français avec systémique systématique. Ne tombez pas dans les usages trop techniques, restez proche de la langue usuelle, et suivez-moi bien.

Ces trois gars lèvent toujours un peu le ton avec un ou une collègue de couleur, c’est systématique chez eux. Cet usage ordinaire (de systématique, hein, pas de systémique, qu’on ne peut pas placer ici, même en essayant de parler chic) laisse entendre que les collègues sont systématiques, constants, méthodiques, et invariables dans leurs interactions avec un ou une collègue de couleur. On pourrait même ajouter, en restant textuellement cohérents: Mais il le font exprès, ma parole. Il y a donc là une constance qui laisse supposer que ce qui arrive ici est concerté, décidé, voulu et que cela fait éventuellement l’objet d’une entente implicite, d’un accord, d’un plan, d’un fait exprès…. Notons, pour bien stabiliser cette valeur du mot-notion systématique, qu’en français usuel, filibuster ça se dit obstruction systématique, et il est net que ce type d’obstruction parlementaire est sciemment fomenté par un groupe qui se concerte ouvertement et s’organise implicitement pour la réaliser.

Dans le cas d’une collision paronymique du type de celle que je décris ici, les deux mots se ressemblent formellement. Alors, dans notre esprit collectif, ils se rapprochent comme des petits navires et se mettent subrepticement à se transférer du contenu sémantique. Habituellement, le mot le plus usuel (ici systématique) fourgue du contenu au mot moins usuel (ici systémique) histoire de lui assurer une meilleure flottaison dans l’océan de bouteilles de plastiques de nos conceptualisations ordinaire. Le phénomène que je vous décris ici, dans les conditions que je mobilise ici, se joue exclusivement en français.

Histoire de clarifier cette hypothèse dans mon esprit, j’ai discuté l’affaire, en anglais, avec Lindsay Abigail Griffith. Je traduis les observations fort utiles (et très anglophones) qu’elle m’a fait. Quand je lui ai demandé de me donner un exemple de racisme systémique, elle m’a répondu, sans hésiter, ceci: Paul, regardez la carte de Montréal et la carte de Toronto de la répartition de la COVID-19. On observe sur Montréal deux espace ethniques densement infectés, Montréal-Nord (les Noirs) et Laval (les Arabes). Sur Toronto, on observe aussi deux espace ethniques densement infectés, Scarborough (les Noirs) et Brampton (les Indiens et les Noirs). C’est criant. Comment peut-on regarder, sans frémir, ces deux présentations cartographiques d’une pandémie, un problème sanitaire collectif dont on s’attendrait qu’il soit sociologiquement inerte et uniforme sur l’axe des races (contrairement à l’axe des âges, médicalement justifié, lui). Cela corrobore incontestablement et impartialement qu’il y a racisme systémique, ici.

Quand j’ai soulevé la question d’une corrélation entre le systémique et le systématique, c’est-à-dire le volontaire, le concerté, l’implicitement planifié, mademoiselle Griffith ne comprenait pas du tout où je voulais en venir. La conversation se poursuivait, toujours en anglais. Pour elle le mot-notion systemic fonctionnait exactement comme dans les premières attestations françaises du Trésor de la Langue Française: maladie systémique, affection systémique. Il y a une dimension organisée et structurée du mal. Mais organisé, configuré, disposé selon une logique interne discernable et exposable ne signifie pas automatiquement volontairement concerté. Il s’en faut de beaucoup. L’accident paronymique dont je vous parle ici n’a pas eu lieu en anglais.

Au problème linguistique (la collision paronymique en français entre systémique et systématique et les transferts sémantiques incontrôlé qu’elle engendre dans notre langue) s’ajoute le problème de la faiblesse culturelle du Canada sur ces questions de crises. Sur ce point sensible, il faut cesser de se raconter des histoires. Frappons notre affaire au cœur. Sur ces questions de racisme et d’ethnocentrisme, le Canada anglais tend à singer les États-Unis. Le Canada français tend à singer la France. C’est pas du tout anodin. Ça veut dire que, dans les représentations mentales et ethnoculturelles au Canada anglais, on retracera plus facilement le souvenir de l’esclavage, de Jim Crow et des luttes des droits civiques. Tandis qu’au Canada français, on retracera plus facilement le souvenir de la colonisation française de l’Algérie et du Sénégal, la décolonisation, l’immigration, le regroupement familial. Dans l’implicite, un noir, au Canada anglais, n’est pas un immigrant. C’est un descendant d’esclaves qui est dans les Amériques depuis aussi longtemps que vous et moi et qui subit une discrimination involontaire dérivant de la séquence disparue esclavage, Jim Crow, Lutte des droits civique. Au Canada français, un noir est plus perçu comme un immigrant, dont l’arrivée sur le sol national et dont l’intendance de la vie civique (conférer Loi 21) fait plus l’objet d’une action volontaire concertée des gouvernants contemporains. Le fond ethnoculturel du problème renforce le pli sémantique de l’accident paronymique signalé.

Voici donc ce que nous devons faire: A) ramener le mot-notion systémique à son sens français non-paronymique, celui qu’on dégage explicitement dans maladie systémique, affection systémique. Le racisme résulte d’une organisation collective qui n’est pas une décision. C’est une configuration involontaire et cela le rend encore plus tragique et difficile à dessouder. B) en tant que Canadiens, nous devons nous efforcer de cesser d’importer des schèmes de représentations impériaux sur la question du racisme et chercher à nous donner une compréhension adéquate et culturellement non-mimétique du racisme à la canadienne. Nous sommes une ancienne colonie britannique qui, comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande (bien plus que comme les États-Unis), s’est configurée dans la répression colonialiste de nations aborigènes dont la présence préexistait la nôtre de millénaires. Nous subissons aussi les problèmes d’ethnocentrisme et de xénophobie, sur les questions d’immigration, qui sont ceux d’un pays occidental qui, par contre, contrairement à la France, n’est pas une ancienne métropole coloniale en situation de reflux migratoire. Il va falloir en venir à produire l’analyse concrète de ces faits distinctifs et à les démarquer adéquatement, dans notre travail militant local.

Finalement, pour faveur et par pitié, voyons une bonne fois la différence entre racisme et ethnocentrisme. Tous les occidentaux sont encore tendanciellement ethnocentristes, en ce sens qu’ils inclinent à croire, de bonne foi (pire que la mauvaise foi: la bonne foi), que la pensée universelle c’est la pensée occidentale, sans plus. Par contre tous les occidentaux ne sont pas automatiquement racistes. La principale affaire à faire en tant qu’occidental autocritique, c’est d’approcher le racisme… sans le prendre avec nos pincettes ethnocentristes. Délicate dialectique, vu que pour comprendre adéquatement notre fond ethnocentriste, il faudrait ne plus l’être. Cet exercice est, surtout et avant tout, un pensum critique permanent, où toutes nos représentations mentales sont en cause, y compris (et sans s’y restreindre) notre utilisation mobilisatrice des mots et des concepts.

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Tiré de mon ouvrage, PHILOSOPHIE POUR LES PENSEURS DE LA VIE ORDINAIRE, chez ÉLP éditeur, 2021.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le nationalisme québécois comme artefact colonial

Posted by Ysengrimus sur 24 juin 2021

Drapeau du Québec ironiquement mimétique du drapeau du Canada (ce drapeau n’a pas de statut officiel)


Cet air de liberté au-delà des frontières
Aux peuples étrangers qui donnaient le vertige
Et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige
Elle répond toujours du nom de Robespierre
Ma France

Jean Ferrat

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Nos ténors de droite contemporains continuent de se gargariser avec des notions comme le droit des peuples et l’identité nationale. Le Québec (un certain Québec hein, celui de penseurs unilatéraux bourgeois et de petits folliculaires bien précis dont je tairai les noms) devrait soi-disant maintenant s’autoriser du droit des peuples et de la sacralité identitaire pour légitimer toutes les dérives ethnocentristes et xénophobes actuelles. On nous raconte en pleurnichant que les fédérastes (qui ne sont pas des petits saints, d’autre part) dissolvent la nationalité québécoise et la font passer pour une paillette pluriethnique et multiculturelle comme les autres. Il me semble pourtant que nos immigrants se sentent bien québécois et s’identifient à notre ci-devant nation, sans trop se complexer. L’Ile du Prince Édouard et la communauté sikhe de Vancouver ne sont pas des nations, au sens bourgeois du terme. Le Québec, si. Nos immigrants comprennent cela bien plus qu’on ne veut l’admettre et ils agissent en conséquence.

Mais il reste de bon ton, à droite, de prétendre que la nation québécoise est menacée et qu’il faut la protéger de la soupe multiculturelle anglo-canadienne, dissolvante, bien-pensante, veule et niaise. La nationalité québécoise serait la manifestation de résistance originale et cardinale au colonialisme britannique. Or, qu’en est-il vraiment? Qui a vraiment façonné cette nation québécoise?

Questions de dénominations. Au moment de l’invasion coloniale britannique (1759-1763) l’immense colonie française se nomme Nouvelle-France. Elle comprend l’Acadie, le Canada, les Pays-d’en-Haut et le Territoire de la Louisiane. L’occupant britannique, dans le plus pur style pousse-toi de là que je m’y mette, va dépecer tout ça et voir à bien bazarder un certain nombre de dénominations. La première qui saute, c’est Nouvelle-France. Il est pas question, pour l’occupant, de tolérer la moindre référence, en son nouveau monde, à la France. On ignore donc ouvertement cette dénomination. Il y a ensuite Acadie et Canada. Ces deux noms puent l’aborigène et le français à la narine du nouvel occupant. On va donc s’efforcer de les bazarder, eux aussi. Comme le roi d’Angleterre avait conquis ce territoire grâce à ses bons soldats coloniaux écossais et tudesques, tant pour leur rendre hommage que pour essayer de les encourager à s’établir afin d’amorcer l’assimilation, on leur découpa l’Acadie en Nouvelle-Écosse et Nouveau-Brunswick (dans le mouvement, on rebaptisa aussi l’ancienne Isle Saint-Jean, Ile du Prince-Édouard). L’Acadie se trouva donc toponymiquement dissoute. Elle perdure aujourd’hui comme lieu-dit culturel, fièrement. Pour se débarrasser de Canada, on fabriqua de toute pièce la notion de Province of Quebec, par une expansion toponymique parfaitement unilatérale du nom du chef-lieu. Mais on ne parvint pas à se débarrasser de Canada. Les gens ayant horreur de se faire barbotter leurs toponymes, la résistance vernaculaire fut ici trop forte. Notons que les dernières traces de cette résistance vernaculaire, on les retrouve en France même, qui dit encore tout spontanément Canada pour désigner ce grand pays de souche française du nord de l’Amérique. Pays d’en-Haut tomba assez facilement d’autant plus qu’il fut rapatrié, dans l’imaginaire des francophones du Québec, pour désigner les Hautes Laurentides (peu de gens se souviennent aujourd’hui que ce toponyme désignait initialement la région des Grands Lacs, située en haut du fleuve Saint-Laurent, c’est-à-dire en amont). Après la révolution américaine (1776) et l’achat de la Louisiane par les Américains (1803), ce territoire immense fut dépecé en quatorze états, dont les principaux furent renommés sur des hydronymes (Ohio, Missouri, Mississippi, Arkansas etc. – n’oublions pas Louisiane même, restreint désormais aux berges du Golfe du Mexique, pas un hydronyme lui, par contre). Comme Canada collait dans les masses, l’occupant colonial, converti en intendant fédéral, se l’appropria (1867). Les francophones de la vallée du Saint-Laurent y renoncèrent, tout doucement, autant qu’ils renoncèrent graduellement à se désigner canadiens-français, ce qui faisait parfaitement l’affaire de l’occupant, toujours preneur quand il s’agit d’éliminer la notion de français de nos espaces de représentations toponymiques ou ethnoculturelles. C’est donc la nouvelle désignation, griffonnée un peu comme ça sur les cartes du colonisateur… Québec, qu’ils intériorisèrent. La notion même de Québec vient donc de l’occupant britannique et elle visait initialement à nous défranciser.

Circonscrire et réduire. On se retrouve donc avec un Québec, dessiné, fabriqué, formaté, mis en place, dénommé et délimité par l’occupant colonial. Intégralement. Comme, à terme, on le trouve trop gros, on lui retire le Labrador (1927) et si on pouvait aussi lui retirer le Nunavik (qu’on ne nomme d’ailleurs plus Nouveau Québec) on le ferait aussi, va. Entre 1760 et 1960, la couronne britannique va gérer cette population française qu’elle espère tranquillement assimiler (comme elle l’avait fait avec la population hollandaise au siècle précédent) comme une poche démographique à réduire ou à extirper. Cela commence dès 1760-1763 quand, gentleman tout plein, on laisse, en vertu du Traité de Paris, les élites coloniales canadiennes-françaises qui y aspirent se barrer dans les Antilles ou en métropole avec leurs avoirs et on ne garde que la petite populace forestière et paysanne que l’on espère, pour son bien, intégrer au grand dispositif britannique. Il va s’agir ensuite de les circonscrire géographiquement et de les réduire démographiquement. Ce programme réussira amplement. De 75% de la population coloniale locale au moment de l’invasion britannique (1760) les québécois vont passer à 25% en 260 ans. Le tout se fera sans génocide explicite. Un lent ethnocide assimilateur. De la bousculade en masse aussi, hein, souvenons-nous, entre autres, du Grand Dérangement acadien. Mais ce programme a, en même temps, largement raté son coup, si on tient compte des chiffres absolus. Les québécois sont aujourd’hui plus de huit millions et la possibilité de les résorber intégralement comme entité distincte est désormais peu réalisable. C’est que l’occupant britannique a payé les frais durables de ses pratiques discriminatoires. Il avait déployé deux manœuvres. Il avait interdit que les canadiens-français participent à l’expansion vers l’Ouest. Il fallait les freiner, en les tenant cernés dans la vallée du Saint-Laurent. Ordres du roi. Et la même autorité royale avait maintenu cette population occupée dans une condition d’agriculteurs paupérisés n’entrant dans l’aventure industrielle que tardivement. Or, les conditions de paupérisations agricoles (la chose est encore observable aujourd’hui dans certains pays émergents) sont les dispositions idéales pour une explosion démographique. Pour simplifier, disons qu’à défaut de pouvoir embaucher des travailleurs agricoles sur de la terre de roche peu rentable, on les fabrique… et ce, dans un contexte de patriarcat ruraliste et de conformisme nataliste. Ces faits objectifs furent ensuite mythologisés sous la désignation de Revanche des berceaux. La circonscription des québécois dans leur territoire national actuel et leur rétablissement démographique contemporain sont donc de purs artefacts coloniaux. On fabriqua objectivement le Québec en empêchant les francophones de se diluer sur le continent (ce qui aurait largement facilité leur assimilation) et on favorisa leur pullulement concentré, en les paupérisant dans le système agro-forestier. Le tout, par pure bêtise ethnocentriste. Les politiques discriminatoires de l’occupant colonial ont autonomisé et peuplé le Québec, après l’avoir désigné d’un toponyme défrancisé. Au final, c’est un isolationnisme compact, rien d’autre. L’attitude actuelle des anglo-canadiens (qui, au demeurant, n’ont strictement rien perdu de leur ethnocentrisme) est fort éloquente en la matière: le français, c’est au Québec seulement. Les francophones hors-Québec n’ont pas vraiment droit au chapitre et se valoriser se fait à leur risques et périls. Il est capital, pour l’occupant colonial, que la francophonie canadienne se lézarde, se fragmente, se chamaille, se particularise, et que celle qui déborde du Québec s’assimile. Les frontières provinciales, imposées par l’occupant, charcutent la francophonie de ce pays, la concassant, la diluant, en méthode. Notons qu’un certain nationalisme québécois myope et sociologiquement hautain, toujours virulent, traite les francophones hors-Québec (et les francisants anglophones) en chiens crevés, ce qui est jouer ouvertement et sciemment, par contraste symétrique, le jeu de l’occupant colonial qui, lui, raffole de ce genre de division chez ses adversaires.

Le nouveau nationalisme provincialisé. Après avoir fabriqué et circonscrit ce peuple, l’occupant colonial, devenu intendant fédéral, va voir à soigneusement le provincialiser. Pour ce faire, il faudra insidieusement continuer de l’encourager à se particulariser. Plus il se particularise, plus il tourne le dos à ses origines françaises. Plus il tourne le dos à ses origines françaises, plus on le folklorise. Plus on le folklorise, plus on le tient. On va d’abord l’encourager à se donner un drapeau. Pas un drapeau républicain, hein, et surtout pas, alors là surtout pas… le tricolore français (ce qui faillit arriver au dix-neuvième siècle et laissa d’ailleurs une jolie trace acadienne). Non, un drapeau cultivant une vague nostalgie provinciale française, ça ira parfaitement. Une fois les rébellions républicaines matées (1837-1838) et le drapeau non-républicain mis en place (1902-1948), on les laissera s’autonomiser un petit peu, s’affirmer, dans leur espace strict et avec l’encadrement ferme de leur gouvernement provincial, doté d’un parlement de type britannique (initialement bicaméral, si vous voyez ce que cela implique). Évidemment, il y aura des limites qu’ils ne devront pas dépasser. Ils ne pourront pas, par exemple, refuser de participer aux guerres mondiales (1914-18, 1939-45), au sein du dispositif britannique. On les enverra se battre en France, comme les américains enverront leurs ressortissants de souche italienne se battre en Italie. C’est toujours une bonne chose qu’une nouvelle armée d’occupation parle la langue de l’hinterland envahi. Le duplessisme réactionnaire (1944-1960) coexistera assez harmonieusement avec la fédérastie planificatrice d’après-guerre. Duplessis sera d’ailleurs le champion toutes catégories du mimétisme colonial méthodique. L’ennemi fait une manœuvre, je fais la même manœuvre, en plus petit, sur mon terrain, comme un petit singe sur une orgue de barbarie. Et le tout se jouera sous le signe amplement circonscrit de l’autonomie provinciale, c’est-à-dire d’une ségrégation sociale et territoriale de fait. Le séparatisme québécois bourgeois ultérieur, notamment celui de la Révolution Tranquille (1960-1966), ne sera jamais que l’effet en miroir de la ségrégation coloniale l’ayant lentement engendré… une propension moins innovatrice qu’imitatrice. Un reflet pervers de rejet du rejet. Un shadow boxing. Quand un nationalisme québécois plus gauchisant, donc plus dangereux et virulent, pointera l’oreille, on enverra d’abord l’armée dans Montréal (1970). Puis on corrompra les référendums de libération nationale bourgeoise (1980, 1995) avec de l’argent (de l’argent uniquement, hein… c’est amplement suffisant pour gagner un référendum en contexte colonial, l’argent). Puis, quand on en aura marre de casquer (2000), on verrouillera juridiquement le mécanisme référendaire. Une fois qu’ils seront bien provincialisés, tertiarisés, apaisés, et que leurs aspirations bourgeoises nationaleuses rêveuses se trouveront proprement éreintées, on leur concédera alors l’ultime bonbon régionaliste. On leur assignera, comme si cela émanait de la volonté de la princesse, le statut de nation (dans un Canada uni), leur concédant un peu, et plus tard (2006) ce qu’ils avaient revendiqué beaucoup (et qu’on ne leur avait pas vraiment refusé, juste fermement circonscrit, cerné, ligoté). La Canada reconnait désormais qu’il a minimalement besoin de son gadget québécois. Une certaine facette française du Canada est effectivement assez utile, par les temps qui courent, attendu qu’il existe un nombre non négligeable de pays émergents contemporains qui sont des nations francophones d’Afrique.

Cessons de dormir et de rêver. De Lord Durham à Stephen Harper, de Lord Dorchester à François Legault, le nationalisme québécois, le Québec même, sont un pur artefact colonial. Tout en eux a été façonné par l’occupant (qui ne pouvait pas faire autrement) puis réapproprié, miré et mythologisé (par ceux qui ne pouvaient plus s’en défaire). Cette huitre un peu niaise d’occupant colonial a enrobé un grain de sable qui lui gratouillait sérieusement les entrailles et il en est sorti quelque chose comme une perle. Et, dans tout ça, le mérite québécois est le mérite des enfants terribles… Ce n’est pas là un vain mérite mais il faut prudemment l’évaluer dans sa juste proportion, sans plus. Il faut aussi bien prendre la mesure de ses limitations internes. L’échec gaulliste au Québec (1967) corrobore nettement la stature inconsciente d’artefact colonial décrite ici. De Gaulle venant dégoiser sur les français du Canada (pour enquiquiner les américains, sans plus, comme il l’avait fait aussi au Mexique) était bien plus décalé, historiquement et ethnoculturellement, qu’on veut bien l’admettre aujourd’hui. Ce ne fut pas Lester B. Pearson qui désamorça De Gaulle au Québec, ce fut René Lévesque. Ce petit journaliste bilingue, ancien correspondant de guerre pour l’armée américaine, comprenait parfaitement cette conjoncture coloniale continentale particularisante et il sut faire manœuvrer sa démagogie expansive, dans ce contexte hautement suspect, pour en faire son parti. Une occupation coloniale n’est pas une démarche démocratique. Jamais. Tenter de s’en extirper par des moyens soi-disant démocratiques (électoraux, référendaires) est une contradiction dans les termes. L’ennemi, qui contrôle le bouton qui fait tourner la roulette de ce casino-là, optera toujours pour tricher. Pourtant, sans broncher, René Lévesque et ses successeurs nous lancèrent dans cette aventure illusoire qui nous fit tant rêver, pendant vingt ans (1975-1995). Prisonniers de l’impossible, on s’enivra tapageusement du pays ségrégué, goupillé, bizouné, ce pays jusqu’où l’argousin colonial ne nous laisserait jamais nous rendre. Pays du fond de moi, sache que je te suis fidèle (Vigneault). Mais surtout, France (France de Jean Ferrat), mère-patrie localement maganée, prolétarienne et révoltée, sache que je ne t’ai jamais oubliée et que la droite nationaliste bourgeoise actuelle n’a pas le monopole des lyrismes et des consciences sociales que tu déclenches encore.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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De la dialectique napoléonienne

Posted by Ysengrimus sur 5 mai 2021


Le nationalisme, c’est la guerre…
Francois Mitterrand
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Il y a exactement deux siècles mourrait Napoléon. La quête napoléonienne (1795-1815), difficilement séparable de son mythe, francocentré ou non, a été narrée ad nauseam. Mais les subtiles leçons de dialectique historique qui en émanent sont souvent moins perceptibles qu’on ne le pense. Le tapage, le clinquant, la gloriole et la boucane empêchent largement de discerner les faits fondamentaux qui opèrent, massivement mais en douce, dans tout ce patatras. On en a trop donné à l’ambition, au destin, à la bonne étoile de la diva individuelle mythologisée et pas assez aux formidables forces historiques souterraines dont le bonapartisme fut le superficiel et conjoncturel vecteur. Regardons cela au niveau des principes fondamentaux plutôt qu’au niveau du factuel et du linéaire.

Mathématiques, géographie, modernité, artillerie. Bon, Napoléon enfant (un grand petit enfant de son temps) était un premier de classe. Il s’intéressait surtout aux mathématiques et à la géographie. Fils d’un petit notable corse désargenté, il ne fit que l’école militaire, même enfant. Dans ce temps-là, l’armée royale française se subdivisait principalement en infanterie et cavalerie. Ces deux segments, surtout le second, avantageaient les aristocrates de haut rang et les fils de familles ayant des connexions. Puis, bien, il y avait l’artillerie, la petite dernière, enfantée par le monde industriel en cours de constitution. Vers 1780, le canon sur roues était encore largement perçu comme une grosse arquebuse appuyant l’infanterie. Et les artilleurs n’étaient rien de plus que des caporaux, chargeurs de canons. Napoléon se dirigea malgré tout vers ce segment de spécialisation qui, en fait, était celui de la modernité et des progrès de la rigueur guerrière. Tout s’y trouvait, encore en germes, mathématiques, géométrie, mécanique, cartographie, topographie, géographie physique, ainsi que la nette possibilité de monter vite en grade, dans une sous-spécialité des armées initialement peu prestigieuse et qui donc n’était pas encombrée par des aristos à plumes et à jabots. Homme des courants émergents du monde militaire de son temps donc, Napoléon, après des études solides, à l’École Militaire de Paris, glisse en son sillon et devient lieutenant d’artillerie, à seize ans. Porté par l’époque, il va autonomiser la fonction offensive des canonnières et en fera un art militaire à part. Un art des combinaisons savantes, diront ses supérieurs, qui iront parfois jusqu’à le surnommer Capitaine Canon.

Problématique du césarisme. Jeune officier pendant et après la révolution, Napoléon est calmement robespierriste, sereinement ultra-montagnard. Sans le savoir, il se prépare tout doucement à devenir le Staline militarisant du Lénine, incorruptible, génial mais sans repères, de la Révolution française. Napoléon est un homme d’ordre, sans états d’âme, pour qui la révolution ne vaut que comme transition vers des résultats. Et la Terreur, pour lui, c’est simplement un moyen, ferme et nécessaire, de mater, en méthode, la pagaille passéiste des royalistes. On impute à Napoléon, l’aphorisme suivant: toute révolution se conclut dans une dictature absolue. De l’intérieur, privément, il est donc déjà pleinement tributaire de la problématique du césarisme. Les différents gouvernements révolutionnaires, Constituante, Directoire, craignent, implicitement ou explicitement, l’apparition d’un César, c’est-à-dire d’un personnage au statut étatique semi-improvisé mais dont les victoires militaires établiront la crédibilité politique aux yeux d’un peuple ébloui. En 1794, la réaction thermidorienne guillotine Robespierre en le traitant d’ailleurs de tyran et ce, justement quand des premières victoires militaires récoltent les fruits de la Terreur et protègent un peu mieux la France révolutionnaire des agressions des autres monarchies d’Europe. Quand les soulèvements royalistes gagneront Paris, le Directoire se servira pourtant, sans hésiter, de Bonaparte, fraichement crédibilisé par le nettoyage de la rade de Toulon, pour les mater, au canon. Il est nommé général de brigade. La capitale intègre ainsi parmi son beau monde, le petit constable roide et boudeur qui finira par le lui vendre, ce fameux césarisme honni et ce, notamment lors du fameux 18 Brumaire.

L’insulaire qui redoutait la mer. Napoléon, qui pourtant est un insulaire, ne comprend fichtre rien à la guerre sur mer. Pour lui, la marine, c’est un ramassis de barges qui sert à transporter les troupes vers le théâtre des affrontements, qui, eux, sont crucialement terrestres. Quand il nettoie la rade de Toulon de la marine anglaise, il ne le fait pas dans une bataille navale mais bien par des tirs d’artillerie subtils, depuis des positions terrestres. Sur Aboukir, il laisse sa flotte jouer les palissades inertes devant le port et, tandis qu’il guerroie en Égypte, la marine britannique (de Nelson) incendie tous ses navires. Sur Saint-Domingue, il envoie des troupes par mer (sans les commander en personne) pour combattre la révolte des esclaves et il n’utilise pas la flotte pour étrangler les installations portuaires de cette colonie sucrière prospère. Il se contente de faire descendre les troupes et celles-ci se font décimer, sur terre, par la fièvre jaune et les guérilleros discrètement pro-américains de Toussaint Louverture. Finalement, au large de Trafalgar, la flotte coalisée (noter ce mot) franco-espagnole de Napoléon est battue par celle, nationalement homogène, d’Horatio Nelson qui, lui, est littéralement le Bonaparte du combat naval. Il est crucial de noter que le grand art militaire européen du début du dix-neuvième siècle se révolutionne simultanément dans la guerre sur terre (Bonaparte) et dans la guerre sur mer (Nelson) mais que cela se réalise en toute dissymétrie politique, vu que cela se déploie et se répartit… dans les camps opposés.

Du General républicain, au Premier Consul réformateur, à l’Empereur autoritaire. La contradiction existentielle la plus spectaculaire (et la plus commentée) de Napoléon reste celle de ses trois grandes mues politiques. Le général libérateur des peuples de 1795 deviendra le Premier Consul organisateur et législateur français de 1799 puis l’Empereur européen de 1804. On va passer de l’égyptologue observateur, au juriste pointilleux rédigeant le Code Civil, au Charlemagne concordataire à la manque cherchant à fonder une dynastie. Ce passage, spectaculairement dialectique, va du rationnel à l’irrationnel et on n’a pas fini d’en discuter les motivations fondamentales. La réflexion bonapartiste se dégageant de cette très complexe inversion porte fondamentalement sur le statut émotionnel du rapport des peuples à un dirigeant. Toutes ces monarchies européennes que Napoléon combat en méthode ne désarriment pas et les masses européennes restent, elles, compulsivement accrochées à leurs rois et à leurs empereurs. Elles continuent de mourir pour leurs chefs locaux, même après que le message émancipateur de la Révolution française soit devenu pleinement intelligible à leur esprit… et les influence… Aporie de la logique collective? Bonaparte en tire en tout cas, à moyen terme, des conclusions assez fatales, au sujet de la pulsion émotionnelle des peuples dans le rapport qui les cheville à leurs dirigeants étatiques. Il voudra impérativement s’approprier cette immense charge symbolique que visiblement l’intendance révolutionnaire ne livre tout simplement pas. Ce n’est pas juste une question d’ordre social (et encore moins une petite affaire de destin personnel), c’est une question de cohésion viscérale profonde de la vie politique ordinaire, intime, totale. Devenu Empereur, suite à un sacre spectaculaire, Napoléon Premier épousera une princesse autrichienne, une Habsbourg du cru, et cherchera à fonder une dynastie. Mais cela lui mettra tous les républicains d’Europe à dos et ne lui gagnera pas les royalistes du vieux monde. On ne fabrique pas de toute pièce un délire monarchiste sociologiquement opérationnel. Celui-ci se place lentement, percole durablement, au cours de vastes phases historiques (féodales, de préférence). L’Aiglon ne règnera jamais et les Empires français (le Premier puis le Second) deviendront, dans leur existence effectives et leur action objective, la plus spectaculaire démonstration de facto de la pantalonnade vide, toc et pro forma que sont imperceptiblement devenues toutes les monarchies d’Europe, au sein d’un ordre social bourgeois de plus en plus omniprésent.

Dialectique des coalitions I. S’insinuer entre deux instances. Venons-en au génie stratégique de Napoléon. Il s’y manifeste une méthode unique qui joue d’abord au plan militaire, ensuite au plan politique. L’armée française, homogène, exaltée, disciplinée, combat des coalitions qui, sur le champ de bataille, prennent souvent la formes d’armées distinctes, disjointes, aux commandements séparés, mal coordonnés et qui doivent établir leur jonction. Napoléon, incisif et fulgurant, insinue son armée entre les deux armées ennemies, bat d’abord la plus faible ou la moins fine stratège, puis se jette sur l’autre, elle-même en plein désarroi de trouver l’ennemi en lieu et place de l’armée qu’elle devait joindre. Des campagnes d’Italie à Austerlitz, cette dialectique des coalitions opère sur à peu près tous les théâtres d’opérations napoléoniens. Deux ennemis valent mieux qu’un, dira un jour Mao. On s’insinue donc entre les armées coalisées et on les plante une par une. Ensuite, brandissant ostensiblement le drapeau tricolore de la Révolution française, Napoléon, le politique, va là aussi s’insinuer… mais là ce sera entre les peuples et leurs dirigeants aristocratiques. Et ce sera: nous ne sommes pas contre vous mais contre vos oppresseurs. Ce procédé d’insinuation militaire réussira en Italie en 1796 et ratera à Waterloo en 1815. Ce procédé d’insinuation politique réussira à Milan en 1798 et ratera à Madrid en 1808. La recette militaire et politique de Napoléon ne change pas vraiment. C’est diviser pour conquérir. C’est pousse toi de là que je m’y mette. Simplement, l’Europe s’en surprend de moins en moins et y résiste de plus en plus, au fil des années.

L’inertie diplomatique du libérateur des peuples. Globalement, la force de Napoléon va devenir sa faiblesse. Hérault de la Révolution française, il dit aux peuples d’Europe: vous n’existez pas pour vos ducs, vos rois ou vos empereurs, vous existez pour vous-mêmes, en tant que nations. Mais, comme commandant militaire, il prendra constamment la fin des batailles pour la fin des guerres… comme si la troupe existait indépendamment de la nation ou encore comme représentante exclusive de celle-ci. Ce sera donc le règne de la multiplicité des traités de paix et de l’irrespect systématique de ces derniers. On se bat, fait la paix, entre dans une concorde formelle qu’on renie plus tard et tout recommence, avec des troupes fraiches, tirées derechef du sein de la nation. Napoléon instaure des républiques, favorise des régimes modernes bourgeois et nationalistes. Il dissout le Saint Empire Romain Germanique et… les peuples qu’il libère se défendront de plus en plus comme nations, contre les envahisseurs et les empereurs, y compris, eh bien, contre l’empereur des Français lui-même. L’Espagne va instaurer, en 1808, cette nouvelle tonalité politique et la faire résonner dans toute l’Europe. Quand Napoléon leur impose son frère Joseph Bonaparte comme roi intrus, les Espagnols se soulèvent. Initialement des alliés d’égal à égal, on veut maintenant les traiter comme un protectorat. Ce sera non. Ce sera une guerre de résistance sans merci qui durera, qui usera l’Empire. Négociateur trop sommaire, Napoléon n’a pas intimement compris ces peuples. Sa diplomatie reste une propagande unilatérale de soldatesque. Il n’échappe pas à ses compulsions de politicien militariste. Décrets, diktats autoritaires, répressions, mouchardages policiers. C’est pas comme ça qu’on se fabrique des alliés durables, dans les différents hinterlands de la diversité des peuples modernes. Cette inertie diplomatique du libérateur des peuples finira par faire de lui la principale instance dont les peuples voudront… se libérer.

Dialectique des coalitions II. L’incomparable homogénéité des Russes. L’Empire français restant immense, le coup des coalitions friables va, lui aussi, finir par changer de bord. Quand Napoléon décide d’envahir la Russie, en 1812, il mise sur sa belle feuille de route victorieuse contre les Russes. Or antérieurement, les Russes se battaient hors de leur territoire national et au sein de dispositifs coalisés aux prérogatives compliquées. Au moment de la campagne de Russie, les choses se sont inversées. Les Russes se battent maintenant seuls, chez eux, et selon leur logique propre, unique, folle ou, à tout le moins, partiellement irrationnelle. Napoléon les attaque aujourd’hui avec une armée… coalisée (Français, Autrichiens, Prussiens et toutim). D’abord introuvables sur leur immense territoire qu’ils dévastent eux-mêmes par la procédure de la terre brulée, les Russes se battront ensuite frontalement (bataille de la Moskova) puis fouteront eux-mêmes le feu à Moscou. Le tsar, aussi introuvable que ses troupiers, ignore les émissaires d’un Napoléon interloqué qui, lui maintenant, ne comprend plus ces nouvelles lois de la guerre. Ainsi, pour le meilleur et pour le pire, les Russes contrôlent intégralement leur défaite, un immense jeu d’esquive phénoméniste de leur cru qui, misant en plus sur l’impact du climat (la chaleur puis le froid), force Napoléon au repli. Napoléon, en retraite, fait face aux désertions par blocs nationaux (la fragilité des coalitions, c’est pour lui maintenant), aux cosaques harceleurs, et aux glaces ambivalentes de la Bérézina. De ses 600,000 hommes, il n’en reviendra que 80,000. Une minorité de ces infortunés sera tuée par les quelques chocs de combats. Cet immense désastre matériel et symbolique n’échappera à personne en Europe. Les Russes n’ont rien gagné mais Napoléon a tout perdu.

L’école napoléonienne des armées d’Europe. C’est que la chose militaire et historique a bien changé, en vingt ans (1795-1815). En 1796, lors des premières campagnes d’Italie, le sentiment dominant des Piémontais et des Autrichiens devant les charges napoléoniennes, c’est la surprise interloquée. Cette bande de va-nu-pieds français ignore toutes les règles de la guerre aristocratique conventionnelle. Ils attaquent par surprise, sur les flancs, par derrière, n’importe quand, incluant la nuit. Ils frappent pour détruire. Ils se comportent comme des brigands, se ravitaillant par des pillages. L’artillerie, indépendante des autres branches, est une surprise perpétuelle, aléatoire, imprévisible, maximale. Le commandement franchouillard est direct, populiste, il joue de compagnonnage, pour ne pas dire de démagogie. Le déplacement des troupes est fluide et incroyablement rapide (les procédures françaises de marche forcée sont mathématiquement calculées). Sauf que, sur vingt ans, cet effet de surprise va nettement se résorber. Tous les états-majors d’Europe vont minutieusement étudier, sans l’admettre, toutes les techniques de guerre napoléoniennes. Ces dernières émergent historiquement en un point spécifique (ici français) mais elles se répandent, au sein d’une civilisation européenne de plus en plus déféodalisée et aux forces productives désormais largement symétriques. Tout sera revu et, chez les coalisés aussi, on adoptera la levée en masse, la marche forcée méthodique, l’artillerie autonome, la stratégie cartographiée. Au ravitaillement par pillage on répliquera par la terre brulée. Vers 1815, toutes les armées qui se battent en Europe sont des armées de facto napoléoniennes. Elles sont tenues et commandées par des officiers de toutes nations qui, ayant tous plus ou moins subi son occupation et adopté sa doctrine, sont devenus, bon an mal an, des élèves de Napoléon. Le nivellement historique aidant, l’élève a fini par dépasser le maitre. Et, ainsi, Napoléon plafonne d’avoir été rejoint. Waterloo ne surprendra plus personne.

Les cent jours d’un roi qu’on ne décapita pas. Le tout se termine en catastrophe totale. Cinq millions de morts, en vingt ans (1795-1815), dont près de deux millions de Français. Statu quo ante bellum. La France, défaite, occupée, rançonnée, est ramenée aux frontières de 1789, avec un manque démographique qui ne se résorbera qu’en 1914. Dans notre perspective moderne, on ne comprend pas trop pourquoi ce personnage historique terrible ne fut pas tout simplement passé par les armes (comme le fut, par exemple, son vieux complice, le roi de Naples Murat)… ou guillotiné. Mais, la propagande insidieuse, ça fonctionne dans les deux sens. En 1815, les monarchies d’Europe viennent tout juste de remettre Louis XVIII en place sur le trône de France et le souvenir de son frangin décapité flotte sinistrement sur toutes les mémoires. Les diplomaties réactionnaires autrichienne et anglaise veulent bel et bien montrer aux peuples comment on traite un chef d’état et aussi, que ce sont les élites aristocratiques qui mènent le monde et non la populace sans-culotte. Ce gaillard qui a fait trembler l’Europe fut empereur, il fut l’un des nôtres et même si son couronnement-spectacle ne fut jamais qu’un gadget-symbole pour tenter de se gagner frauduleusement le respect des cours monarchiques d’Europe (après avoir bien flagorné leur hinterland, dans le sens du poil républicain), il faut le traiter en chef d’état. On le refoule donc dans ses terres d’origine et on lui alloue une petite principauté, l’Ile d’Elbe. On connait la suite. Cela autorisera son retour et son baroud, le Vol de l’aigle, les Cent-Jours et Waterloo. On a voulu éviter de décapiter un roi. Mais Napoléon n’était pas un roi. Il était l’incarnation, tant factuelle que symbolique, de la mise en place brutale, cynique et généralisable du monde bourgeois moderne. Sans le savoir, il préfigurait Staline et Hitler. Autant de figures-catastrophes qu’il faut analyser moins comme destins individuels d’exceptions que comme indices, superficiels mais vectoriels, de la profondeur dialectique des grands mouvement historiques de classes.

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Tiré de mon ouvrage, PHILOSOPHIE POUR LES PENSEURS DE LA VIE ORDINAIRE, chez ÉLP éditeur, 2021.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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HISTOIRE DE TÉNÈBRES ET DE LUMIÈRE (Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2021

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…mais nous tenons malgré tout à honorer nos archaïsmes.
Ô toi qui remues sous la peau des cités, prends donc aussi un peu la parole.

Allan Erwan Berger

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Bon alors posons la question tout benoîtement, sans artifice: pourquoi lit-on de la fiction? Oh, les âmes Belles Lettres nous diront que c’est pour se prévaloir de la suave possibilité de se faire rouler du beau texte sous les yeux et dans l’intellect. Et c’est vrai, c’est valide. Du beau texte vous roulant dans l’intellect, c’est comme de la belle musique dans les pavillons d’oreilles ou du bon miel de culture dans le gosier. Et Allan Erwan Berger, dont la plume est aussi acérée qu’enlevante, nous fera rouler du beau texte sous les yeux et dans l’intellect. Ça, c’est une garantie. Esthètes sémillants, fourbissez vos émotions en boutons polychromes car elles ne pourront ici que fleurir, sous une ondée fraîche quoique quelque peu inattendue: celle de l’étrange.

Car, moi, en lisant un recueil de nouvelles comme les Histoires de ténèbres et de lumière, je m’ouvre subitement aux souvenirs enfants et adolescents fondant cette fameuse interrogation: pourquoi une partie de moi lit et lira toujours de la fiction? Et c’est pour pouvoir appréhender intellectuellement, mentalement, presque sensoriellement, des aventures que je ne voudrais pas vivre moi-même, en vrai. Allan Erwan Berger, comme le Edgar Allan Poe d’Arthur Gordon Pym et le Jean Ray des Contes du whisky, nous emporte, comme une tempête emporte un fétu, dans un monde souterrain, troglodyte et maritime, qu’on raffole de découvrir et d’aimer… sans nécessairement avoir envie de réellement se le farcir en vrai.

Que je m’explique soigneusement. On parle ici d’hommes et de femmes qu’il faut qualifier, dans un style fatalement pata-nietzschéen et faute d’un meilleur terme, de spéléologues-archéologues-géologues-biologistes vernaculaires. On me pardonnera cette longue chaînette de traits d’union quand on prendra une mesure plus tangible des mecs et des nanas hautement inclassables que le recueil de Berger nous fait ici découvrir dans leurs obsessions et côtoyer dans leurs quêtes. Ils apparaissent d’abord comme des sortes de trippeux cavernicoles. Ils vont, assez erratiquement en apparence, sous terre avec des lampes, des sacs et des combinaisons, dans des grands trous de gravats, de bouette et d’eau aux parois friables et aux plafonds plus que douteux. Grognards de Bonaparte d’un nouveau genre (toutes ces histoires se déroulent en Europe: bassin parisien, France profonde, Crète), ils râlent et se lamentent sans cesse quand leur couloirs sont trop immergés ou que quelque chose finit par fatalement dégringoler du plafond. Ils râlent sans cesse mais ils rempilent toujours.

C’est quand ils se mettent à barboter dans les os flacotants d’un immense ossuaire intempestif d’autrefois qu’on commence à doucement prendre la mesure de la subtilité de ces esprits paradoxaux. Leur gravité droite, et exempte de toute ironie macabre, face aux traces, attendues ou inattendues, de nos disparus en pagaille, nous rejoint. Ils cherchent quelque chose, finalement. Quelque chose qui est d’abord et avant tout de l’ordre de l’humain: outils brisés, graffitis, aphorismes, sculptures de souche ou de toc… C’est alors qu’on passe tout doucement du spéléologue dur à l’archéologue fin et délicat. D’ailleurs les sites que ces hommes et ces femmes investissent sont souvent moins des gouffres naturels que des fosses humaines: carrières désaffectées, champignonnières abandonnées, cryptes de chapelles médiévales hyper-mythologisées, monuments scientistes se déclenchant à date fixe et frimant les édiles. À n’en pas douter, rien de ce qui est humain ne leur est étranger, et toute cette sorte de chose…

Puis, croyant avoir cerné nos explorateurs et exploratrices —humains, trop humains—, voici qu’on renoue imperceptiblement avec l’appel des grandes phases. C’est une motte médiévale, certes, mais elle repose sur le lit profond, bigarré et biscornu d’un tas de choses mystérieuses en empilade cyclopéenne qui confirment qu’il y a peu, eu égard non plus à l’horloge historique mais bien à l’horloge planétaire, notre petit coin de France méconnu existait dans les brumes forestières d’un climat analogue à celui de la Gambie. Le géologue prend alors place et, en s’insinuant sinueusement dans son trou inondé, il voit, en bon théoriseur, le mouvement des grandes phases, des amples plaques, des vastes choses, devenues, de longue date, non-empiriques (donc fatalement philosophiques, un petit peu quand même) parce que trop vieilles, trop astronomiques, ou trop spéculées. Et nos ami(e)s de l’immense globe se configurant mentalement dans nos petits crânes se mettent à mobiliser leurs ultimes complices, pour tracer dans le sable impalpable et immémorial les stries et les rainures de leurs hypothèses hardies mais sereines. Ce sont maintenant les coquillages, crustacés, colimaçons et animalcules de tous tonneaux de way back when… qui viennent dire de nouveaux secrets, des millions d’années après avoir vécu leur propre petite quête dans le grand tout. Et les biologistes débarquent enfin. Et ma chaînette de traits d’union, explicitement liée, finit de s’étirer et se dépose, se love, sur une plage du grand autrefois de toujours. Et la mer tonne et bruisse au loin, comme si de rien.

Les speléologues-archéologues-géologues-biologistes vernaculaires qu’on rencontre et côtoie dans Histoires de ténèbres et de lumière ne sont pas des professionnels. Cela ne les empêche pas de solidement dominer leur savoir (Allan Erwan Berger domine aussi solidement le sien et nous le fait joyeusement partager, à la fois avec simplicité et force, sans jamais l’asséner). Ce sont un peu des fous et des folles, en fait, pour tout avouer. Guides touristiques marrons et partiellement élucubrants, faux descendants d’experts s’emmêlant les crayons quand on les coince sur des questionculae, petits cartésianistes carrés faisant dans leur froc inexpérimenté aussitôt que l’épouvante s’en mêle, semi-dilettantes d’âge mûr devant se gagner la confiance de local lads sourcilleux et embrasser le lot bringuebalant de coutumes locales opaques pour pouvoir avancer dans leurs quêtes de l’insondable géant. Mais ces fous et ces folles de l’underground inattendu de notre histoire et de notre géologie collectives ont un cœur d’or. Aussi leur amour des animaux de biologistes et de citoyens nous ramène, en bouclant la boucle du bigorneau pensif, vers leur radicale et transcendante humanité. Droits, vrais et simples qu’ils sont, qu’ils trouvent seulement un vieux chien fatalement anthropomorphe en train de crever au fond du gouffre de ténèbres qu’ils croyaient investir selon un plan défini… et vous verrez ledit plan voler en éclats de par les efforts de forçats dégingandés qu’ils livreront pour ramener Cerbère, fragile, précieux, sublime, vers le monde ordinaire des villes, de l’eau du robinet, de l’amour et de la lumière.

Moi, je ne suivrai jamais —empiriquement, concrètement, factuellement— les hommes et les femmes uniques que m’a fait rencontrer le recueil Histoires de ténèbres et de lumière (six récits, sept en fait avec le texte d’introduction). Mais je suis bien heureux d’avoir pu les découvrir et les aimer en profondeur (dans tous les sens du terme), depuis ma tranquille officine de liseur de fiction voyageant tumultueusement… dans sa tête.

 

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Allan Erwan Berger, Histoires de ténèbres et de lumière, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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INSECTES CHOISIS (Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2021

Berger-Insectes-choisis

Mais il ne faut pas se faire d’illusion: Fabre ne se trompe jamais. Tous les biologistes s’accordent à reconnaître la justesse de ses observations, sauf ceux qui ne sont pas d’accord avec lui, et ils sont légion.

Boris Vian, Troubles dans les Andains, 10/18, p. 44.

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Pour prendre la mesure du trépied expressif qu’érige pour nous Allan Erwan Berger dans son recueil de pictopoèmes intitulé Insectes choisis, partons de trois pattes, qui sont aussi trois mâts, qui sont aussi trois colonnes.

La poésie lyrico-pastorale: Ber (de LauBer) est ici le compagnon de Lau (aussi de LauBer). Lau, avouons-le, est ici un tout petit peu l’accoucheur de Ber (qui, lui, ici par contre, est l’auteur exclusif des textes). Et Richard Monette, pour en rajouter dans la percutance lyrale, est ici le titrulateur du lot et l’auteur d’une postface. À l’instar de Lau (Laurendeau, votre humble serviteur), Ber(ger) affectionne d’aller chercher le vers concret qui retrouve en son feuilleté menu et friable l’image, et joue d’elle et d’évocation. Mais le lyrico-pastoral de Berger s’autonomise des papillonnades un peu vides de Lau en une jouissifade de l’exploration de formes poétiques armaturées, héritées, qu’il s’agit de mobiliser et de réinvestir en s’amusant follement, juste de ne pas trop s’en affranchir.

Les fabliaux animaliers: Berger affectionne ses sujets, ses modèles. Il se projette en eux et eux en lui. On se retrouve donc par moments au cœur de fabliaux animaliers. On nous raconte les aventures d’une punaise ou d’une abeille qui se jouèrent de ceci de par un vécu de cela, avec dialogues même parfois. Mais La Fontaine a établi sa jonction avec Dada, par l’intermédiaire autant de Queneau que d’un François d’Assise qui ne veut vraiment pas s’assir. Pochades, boutades. Un pamphlétaire sociétal bourdonne, papillonne. Il ne nous tire pas des moralités, non, non. C’est que la modernité nous surveille. Mais une discrète extase se chuinte. Et pourquoi non?

L’anecdote entomologique en prose: La jouissance que Berger tire des mondes qu’il observe et qu’il manipule aussi, dans lesquels il vit, culmine dans ses petites anecdotes entomologiques en prose. Jubilations lexicales d’abord, taxinomiques, latines-linnéennes. Mais surtout intimité charnue et chenue avec les insectes choisis qui choisissent enfin de nous dire qui ils sont, qui ils piquent, comment ils se font l’amour et la guerre. Et l’imagier Berger revient alors nous hanter, nous intriguer, nous interpeller, nous faire rire. C’est que ces vieux animaux préhistoriques qu’il capture, c’est pas juste qu’il les voit. C’est qu’il les connaît, les observe, les retrouve.

Vous accotez finement, précisément, en emboîtage, vos trois pattes/mâts/colonnes, poésie lyrico-pastorale, fabliau animalier, anecdote entomologique en prose. C’est notre trépied. Et vous posez alors, tout délicatement, très prudemment, sur ce trépied expressif d’Allan Erwan Berger, le disque lumineux, vitré, vitral, vitrail, viral, pétant, parlant, égloguant, éclatant des images d’Allan Erwan Berger. Tout est alors dit. Rhapsodie des rhapsodies et tout est rhapsodie. Ça se dit, ça se crie, mais surtout, bout d’hostie, qu’est-ce que ça pétarade, qu’est-ce que ça barouette, qu’est-ce que ça transbahute, et qu’est-ce que ça jouit.

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Allan Erwan Berger, Insectes choisis, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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