Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for janvier 2021

Rhapsodie joyeuse

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2021

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Premier mouvement: petite quête quotidienne de joie

Je veux te voir
Je veux t’aimer
Je veux savoir
Où te rencontrer.

Les flots de joie
Les lacs de peine
S’unissent en moi
Je suis vide et pleine.

C’est le matin
Soleil, sourire
Je cherche en vain
Des mots pour me dire.

Le soir! Rentrons
Le jour s’estompe
Transformation
Du berceau en tombe.

Il faut apprendre
À jubiler
Mon oeil se cherche
Une identité.

Mon quotidien
S’use pourtant.
Je prends un bain.
J’ai une rage de dents.

Les rires et les
Bouderies s’alternent
Tout est éclat
Puis tout devient terne.

Un repas fin
Une discussion.
Viendront demain
Les répercussions.

J’étais joyeuse
J’étais souriante
Ma vie poreuse
Était luxuriante.

Puis sont venus
Les lourds nuages
Tête chenue
Il faut fuir l’orage.

Il faut chercher
Et s’alanguir
Pour retrouver
Les mots et les rires.

Les paradis
Artificiels
Sont sans merci
Et superficiels.

Les amitiés
Me rendent heureuse
Mais elles ont une
Facette sulfureuse.

Un jour, demain
Ou dans dix ans
Ce sera la fin
De ma rage de dents.

En toutes rencontres
Si pleines de joie
Les pour, les contre
Pèsent de tout leur poids.

La solution
De mes bonheurs
C’est de dire non
Aux réflexes de peur.

Et la chimie
De ma passion
Est un soucis
Qui ne dit pas son nom.

Il faut jaillir
Et s’affirmer
Parler, se dire
Et tout questionner.

Je veux te voir
Je veux t’aimer
Je veux savoir
Où te rencontrer.

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Second mouvement: lumière en recomposition

Un jour
Elle se décomposera
La force
Lumineuse qui est en moi.

Demain
Le rideau se déchirera
Soudain
Tout se recomposera.

Ma vie
Sonnera comme un appel
La glace
rencontrera le dégel.

Alors
Se retrouveront mes sœurs
Ensemble
Elles reformeront un chœur.

Le feu
Chauffera mes pieds, mes mains
Séchant
Les larmes de mes chagrins.

Le ciel
Composera sa chanson
D’étoiles
D’astres et de constellations.

Un jour
Elle se décomposera
La force
Lumineuse qui est en moi.

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Troisième mouvement: ma joie

Elle a connu des variations
Des aléas, des distorsions
Mais elle ne transigera pas
Ma joie

Elle n’est pas trop folle ni trop sage
Elle est une statue, une image
Un usufruit, un héritage
Ma joie

Elle se déverse comme un torrent
Sur les gentils, sur les méchants,
Sur les vieillards, sur les enfants
Ma joie

Elle est légère mais elle est dense
Et elle oscille comme une danse
Elle est calcul et elle est chance
Ma joie

Elle a connu des variations
Des aléas. des distorsions
Mais elle ne transigera pas
Ma joie

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Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2021

Denis Thibault (Namun), Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes, 2019.

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Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes
Et ils leur écrivaient aussi, avec leurs pas
Dans la neige et dans la mousse. En somme
C’était des temps où on ne se taisait pas.

C’était l’époque où on s’amenait des nouvelles
Au sujet des grands vents et des pistes de chasse
Pas de contrats alors, pas de profits, pas de gabelles
Seulement les paroles libres, celles que le vent efface.

Les animaux sauvages parlaient à l’homme de leur chair
Et l’homme leur parlait des premières cuissons
Les animaux en forêt sifflaient à l’homme leurs petits airs
Et ce dernier ne répondait pas encore: domestication.

Puis, il a fallu que la peau du castor et du loup
Devienne une pelleterie, objet de convoitise.
L’homme et les animaux ne se parlent plus, du coup.
Désormais, entre eux, le silence étranglé du collet est de mise.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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SUR MON CORPS INCERTAIN (Jean-Pierre Bouvier)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2021

Je suis inquiet et surmené par la bohème
J’ai trouvé un mot une tournure de phrase
J’ai trouvé le mot celui de demain
J’ai senti le temps j’ai perdu le mien
(p. 27)

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À l’instar de son préfacier, notre respecté camarade le Poète Prolétaire, le poète, acteur et musicien Jean-Pierre Bouvier (qu’il ne faut pas, d’autre part, confondre avec le comédien français homonyme) est avant tout et par-dessus tout un baladin social. La date de parution de ce recueil (2012) n’est pas anodine. Le grand conflit étudiant du début de la dernière décennie est une des sources d’inspiration directes de la poésie de Jean-Pierre Bouvier. Il y fait allusion à plusieurs reprises au sein de cet opus. Mais la réflexion de critique sociale de ce slammeur et guitariste tonique et solide prend aussi de la hauteur. C’est que l’homme est aussi philosophe. L’homme est donc un critique pour l’homme…

Singe ou sapiens?

Applaudir le singe
Qui se met debout
Il marche dans la steppe
Se cache dans les houx

Applaudir sapiens
Qui grogne comme il peut
Il ramasse du bois
Il sait faire du feu

Applaudir l’homme
Qui sait faire la guerre
Avec des avions
Des bombes nucléaires

Applaudir les financiers
Qui spéculent sur le blé
Ils affament les terriens
Avec des liasses virtuelles
(p. 59)

Le ton est donné. Et en ce qui concerne la référence militante à notre vie sociale, on découvre ici le travail d’un citoyen planétaire. Soucieux d’une modification radicale et méthodique des replis du monde, la quête poétique s’y associe. Comme avait dit Plume Latraverse autrefois: Y a plus de frontières, y a que la planète. Et la planète, c’est nous tous, modestement, et intimement.

De petits jours

Sur ma planète il y a
Un feu de bois
De petits doigts
Comme les miens,
Et une femme.

Sur ma planète il y a
De petits jours,
Pour mes vieux jours,
De petits pas,
Et de l’amour.
Sur ma planète nous faisons,
Simplicité avant tout,
Pour les poupons de la nuit,
Qui ne dorment pas dans nos lits,
Sur cette Terre.

Sur ma planète nous sommes,
Tous entre nous,
Dans une danse,
Aux alentours,
Sainte famille.

Dans nos villages assis,
Contre les uns et les autres,
Nous désirons la même chose.
C’est le velours d’une rose,
Et c’est ainsi.
(p. 73)

Tourné vers le monde, le travail du poète est aussi ici tourné vers le soi. Introspectif, atteint profondément par la crise intérieure qui est l’effet en retour permanent de la crise du monde, le poète parle souvent de soi, de son vécu, de son parcours, pour articuler les éléments d’analyse sociale qu’il mobilise et revendique. Ancien chimiste, diplophore bardé et chamarré, dépositaire sereinement renégat des poncifs de la recherche bon teint, il nous laisse à lire, avec une originalité peu commune, cette saine critique de la ci-devant recherche et des ci-devant savoirs, qui fait tant sentir que l’université mène à tout… pourvu qu’on en sorte.

Je savais tout sur rien

C’était ma vie
C’était mon
Pain je savais
Tout mais
Tout sur rien
J’en ai trop
Fait j’étais
Trop pris
Dans des
Détails
Sciatiques
J’ai fait le
Fou sur
Le chemin
De la
Recherche
Empirique
Hors d’elle
Point de
Salut croyais-je
Je dois faire
Comme si
Je n’en
Avais pas
Fait.
(p. 49)

Sur la base de ce regard vif —et, notons-le au passage, assez peu fréquent dans le champs poétique contemporain ou hérité— le poète penseur produit aussi une expansion armaturée et configurée vers une corrosion philosophique de l’être fondamental et de la gnoséologie implicite. Nous continuons tant et tant de vivre des temps profondément irrationalistes. Nous continuons tellement de barboter dans l’obscurité intellectuelle et la crosse mentale permanente et omniprésente. Tout s’y oppose pourtant: avancées scientifiques, développement des technologies de l’information, mémoire collective et intelligence artificielle, unification politique, pacifisme implicite, critique immanente de plus en plus virulente du capitalisme. Et pourtant une poisseuse pulsion endémique d’obscurantisme et de sottise constitutive fleurit impitoyablement. La raison n’est vraiment pas au zénith, par les temps qui courent.

 L’hiver de la raison

C’est la mort de la pensée
C’est l’hiver de la raison
Je croyais pouvoir aimer
Malgré toutes ces tensions
Quand je me fais des reproches
Quand mes attentes sont élevées
Tout mon être s’effiloche
Et je perds mes qualités
Quand s’enfilent les minutes
Et que rien ne m’apparaît
Mon cœur amortit la chute
Et le verbe disparaît
Non je n’ai plus rien à dire
Toutes mes idées ont fui
Il ne me reste qu’à chérir
La nature qui me séduit
(p. 22)

Cette irrationalité de système, rampante, vernaculaire, sentie, charrie fatalement son lot d’indigences intellectuelles et d’incuries diverses et éparses. Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés… Toutes les activités mentales et savantes en sont affectées. L’art n’est pas épargné. La poésie n’échappe donc pas non plus au cloaque. Elle s’enlise dans le magma des idées vagues et convenues, incompréhensibles, prétentiardes et songées, dont le roulement s’intensifie au cœur de l’usine à saucisses bourdonnante et convulsionnaire des élucubrations absconses.

L’An de 5 à 7

Éclosion d’idées vagues
De mots innocents
Début difficile
Chemin de labeur
Effort culminant
Quelque part
Dans l’avenir
Au coin du feu
De l’intensité
Du goût de vivre
Malgré l’auteur obscur
Cercle restreint
Regards hautains
Élucubrations absconses
Poèmes austères
Critères verbeux
Crevaison critique
Image de marque
Concert de louanges
—L’incompréhension
Est payante—
Vers amers
Adulé [sic]
(p. 48)

Portons le chapeau s’il nous épouse le crâne percolant. Sans hypertrophier l’ego et ses stigmates tourmentées, Jean-Pierre Bouvier reste un poète qui dit Je et ne s’excuse pas de le faire (voir notamment ci-haut, notre exergue). Rythmée, heureuse en oralité, sa poésie, diverse et innervée, est fluide dans ses canaux d’inspiration. Et elle émet une solide exploration formelle. Le travail d’écriture est, toutes sommes faites, résolument moderniste. Il construit par touche une textualité particulièrement originale.

Chemin incolore

Dans la noirceur flétrie
Des fins de jour abîmées d’habitudes
Je grisaille contre les murs éternels
Comme l’ennui
Le tapage du néant
Me pèse et les sons
Étourdissent ma moisissure de vie
Accroupi
Croupissant
Angoissé
Fainéant
Je brûle une dernière phase
Vidé par maître Réel
Qui roule en bobine de film
Vidé par les voisins qui me raillent
Je dessine du nonchalant
Dans le sable
Un autre vaccin
Pour un chemin incolore
(p. 62)

La poésie concrète est aussi au rendez-vous, ainsi que notre fond intertextuel canadien et québécois. Le poète mobilise ce dernier avec beaucoup de fraîcheur et de joie, donnant à lire des moments d’une singulière authenticité d’outre-ville. Avec les vieux mots, les anciennes rimes, j’arrive trop tôt, j’arrive trop tard… avait dit Gilles Vigneault…

Vers seize heures

Je cherche un coin
Où je pourrais faire un jardin
Y travaillant en chansons
La mémoire de mes ancêtres
Et l’hiver…? Je serais
Ébahi par l’étonnante musique
De la chute des flocons

Vers seize heures à l’orée du soir
Les deux pieds près du poèle [sic]
Dans la chaleur suave
D’un petit chalet
Nous trinquerons à la fraternité!
(p. 67)

L’ancien et le moderne se rejoignent toujours un petit peu, quand l’action et la réflexion touchent du bout des doigts ce qui est fondamental. Le recueil de poésie Sur mon corps incertain — Slams, Brefs, Poèmes, Rotrouenges et chansons contient 48 poèmes. Il se subdivise en cinq petits sous-recueils ou parties: Sur mon corps incertain — Slams (p 17 à 32), Cœur battant — Brefs (p 33 à 52), Le blé de mon âme — Poèmes (p 53 à 62), Une Nouvelle Nouvelle-France — Rotrouenges identitaires (p 63 à 67), Donne-moi une cible — Chansons (p 69 à 87). Ils sont précédés d’une citation d’exergue (p. 7), de remerciements (p. 8), d’une dédicace (p. 9), d’une table des matières (pp 10-11), d’une préface de John Mallette, le Poète Prolétaire (p 13), et d’une introduction de Richard de Bessonet (p 15). L’ouvrage se conclut sur un Épislam (p. 89), une Annexe contenant la retranscription avec notes de musique pour guitare d’une des chansons du corps du texte (p. 91), et de douze notes de fin de texte (pp 93-94). La quatrième de couverture renseigne succinctement sur la biographie du poète et sur les motivations de son travail. L’image de couverture est un montage visuel incorporant une photographie en couleur du poète à la guitare. Une seconde photographie en couleur du poète figure sur la quatrième de couverture. Les deux rabats du rebord de couverture sont décorés de deux textes figurant dans le corps de l’ouvrage (les poèmes Cœur battant et Fresque).

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Jean-Pierre Bouvier, Sur mon corps incertain — Slams, Brefs, Poèmes, Rotrouenges et chansons, Les Éditions Poèmes et Slams, 2012, 94 p.

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Il était une fois: la Colombie Canadienne

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2021

Il y a cent cinquante ans, la Colombie-Britannique devenait une province canadienne. Je vais me donner ici comme point de départ le commentaire regrettable émis, il y a quelques années déjà, par un cyber-billettiste journalistique début-de-siècle, fort mal informé.

La Colombie canadienne
Sylvio Le Blanc  L’EXPRESS, 24 juillet 2007

Quelle ne fut pas ma surprise de lire dans un article de journal écrit il y a 63 ans la dénomination «Colombie canadienne», en parlant bien entendu de la Colombie-Britannique.

Cette Colombie était britannique (ainsi dite pour la distinguer de l’autre, sud-américaine) à son entrée dans la Confédération, en 1871, mais l’est-elle toujours en 2007, dans un Canada souverain?

Je ne comprends pas pourquoi les souverainistes canadiens purs et durs ne parlent pas d’organiser un référendum sur la question, pour arrêter éventuellement une nouvelle dénomination (Colombie canadienne? Colombie du Nord?).

Cela dit, la monarchie étant particulièrement respectée dans cette province, le changement de dénomination ne passerait pas facilement auprès des Canado-Colombiens, euh!… des Britanno-Colombiens.

D’abord, en partant, il faut rappeler que les gens ont une sainte horreur de se faire changer leurs toponymes sous le nez par des ti-jean-connaissants venus d’ailleurs qui se permettent de leur dicter leurs comportements vernaculaires et les cadres de représentations intellectuelles qui sont sensés en émaner. Québec est une désignation, provinciale puis nationale, imposée par un occupant colonial copieusement honni mais… je n’en changerais pas pour autant. Je l’assume et ai appris à m’en accommoder, sinon à l’aimer.

Je ne suis pas spécialement impressionné par le toponyme British Columbia (Colombie-Britannique). J’en ai pas grand-chose à foutre, en fait. Mais le fait de ne pas adorer leur toponyme provincial ne me prive pas de respecter mes compatriotes de la côte Pacifique. Effectivement, le changement de dénomination ne passerait pas facilement tout simplement parce que ce serait une agression culturelle et une pure ineptie. Les résistances qui se manifesteraient, en plus, pour le coup, n’ont pas trop à voir avec un éventuel respect qu’auraient les Britanno-Colombiens pour la monarchie colonialo-canado-britannique.

Car, expliquons nous candidement ici, la suggestion inane et non avenue d’un referendum pour changer ce toponyme provincial repose sur une analyse fausse de son origine historique, chez notre commentateur. Et si le laid, le lourdingue, le quétaine et le nunuche sont toujours tolérables, le faux factuel, ça, non, c’est pas acceptable. On lit en effet, chez notre petit billettiste: Cette Colombie était britannique (ainsi dite pour la distinguer de l’autre, sud-américaine) à son entrée dans la Confédération… Fausseté frontale. Ce toponyme ne se réfère en rien à la République de Colombie d’Amérique du Sud et ne s’y rapporte même pas par quelque chose qui serait l’intermédiaire étymologique lointain et inexact du nom de Christophe Colomb. En effet, en 1792, un américain du nom de Robert Grey pilote son sloop, le Columbia Rediviva, (lui-même nommé d’après Saint Colomba, un des patrons de l’Irlande) sur une importante rivière située assez loin à l’ouest de la Terre de Rupert, la rivière Wimahl (de son nom chinook). Notre explorateur, en bon colonialiste assumé, renomme cet immense bras d’eau Columbia River, par métonymie directe avec la coque de son petit navire… On aura donc, au départ, pour ce territoire, un hydronyme, comme dans le cas de la Saskatchewan, mais issu ici du nom d’un navire, comme dans le cas de l’Île Nancy (sur la rivière Nottawasaga).

Reportons-nous ensuite, si vous le voulez bien, au début du dix-neuvième siècle. C’est la culture de la frontière et les délimitations territoriales sont largement inexistantes pour tout ce qui se trouve au nord de la Californie (qui appartenait elle-même alors au Mexique) et à l’ouest de la Terre de Rupert. Tout le monde rôde un peu dans le coin, même les Russes. Notre point de départ, dans ce paysage immense, sauvage et contrasté, c’est donc justement la susdite rivière Columbia. Depuis sa source, elle traverse le sud-est de la (future) Colombie-Britannique et elle descend vers le (futur) Washington pour ensuite se jeter dans le Pacifique, non loin de la ville d’Astoria (Oregon). Cette rivière et le territoire colossal qui l’entoure feront l’objet d’une revendication explicite tant par les Britanniques que par les Américains. Or, après la guerre de 1812-1815, les deux grandes puissances coloniales locales n’ont plus vraiment la tête à s’empoigner sur des bébelles de territoires.

Aussi, dans un contexte totalement inédit, on décide de laisser le contentieux latent en veilleuse et de plutôt explorer et exploiter l’immense district de la Columbia conjointement, à l’éparpille, en bon voisinage improvisé, sans frontière. Je fais ma petite affaire, tu fais ta petite affaire… Vous avez bien lu. Ce joint venture cordial durera de 1818 à 1846. La carte coloniale se dessinait donc alors ainsi:

La vaste partie couleur sable sur la carte s’appelle donc, pendant cette période, le Columbia district, district de (la) Columbia. Il en fut ainsi pendant presque trente ans. Puis, en 1846, les choses changent assez promptement. Le Mexique est devenu indépendant de l’Espagne (1821) mais a bien reculé, le Texas vient d’entrer dans l’union américaine (1845), la Californie est tout juste sur le point de se faire envahir par la ruée massive des chercheurs d’or et de se voir assigner ses contours actuels (elle va devenir un état dès 1850), l’Oregon s’ouvre à la colonisation, notamment via la mythique Oregon Trail. Les Américains et les Britanniques décident donc de régler à l’amiable l’ancien contentieux du nord-ouest, avant que la susdite colonisation ne se mette à trop s’y intensifier. Ce sera le Traité de l’Oregon (1846). On tire la frontière sur la carte au niveau du quarante-neuvième parallèle, avec un petit estoc vers le bas au bord de l’océan, permettant au futur Canada de garder le tout de l’île de Vancouver. La bizarre mixité coloniale de ce vaste territoire de Columbia encore largement à prendre venait alors de disparaître, d’un trait de plume.

Et on se retrouva subitement avec une American Columbia et une British Columbia

Or les américains avaient déjà, de l’autre bord du continent, un autre district de Columbia, (nommé, lui, d’après Christophe Colomb) beaucoup plus ancien et riquiqui, et dans lequel se trouve leur capitale, Washington. Deux Columbia, de leur bord, ça en faisait quand même un de trop. Aussi, quelques décennies plus tard, au moment de fragmenter l’immense Territoire de l’Oregon pour en faire deux états, mutins comme on les connais, nos voisins du sud ont décidé que si Washington (la capitale) se trouvait dans le district de Columbia (limitrophe à la Virginie et au Maryland), de l’autre bord du continent, leur bras de la rivière Columbia se trouverait dans… l’état du Washington. Et ils nommèrent ainsi l’ancienne portion nord du vieux Territoire de l’Oregon. C’est le seul état américain nommé d’après le nom d’un président. Les Britanniques, pour leur part, s’en sont tenus à l’idée, fixée toponymiquement depuis 1846 et déjà un tout petit peu vermoulue, d’une Colombie-Britannique. Celle-ci, amplifiée vers le nord, deviendra province canadienne en 1871 (quatre ans après la confédération canadienne). D’où la carte actuelle:

Il y a donc là un enracinement historique du toponyme en cause, turlupiné certes, mais original, qu’on ne peut pas traiter à la légère, en coassant des banalités au sujet de la monarchie ou de l’Amérique du Sud, et en disant à ces gens, un peu hautainement, de changer le nom de leur province comme on change de paire de godasses. C’est pas si simple. Et pourtant ce genre de proposition frivole et peu fondée se fit, au moins tendanciellement… Notre billettiste maladroit atteste, circa 1944, dans un article de journal, le terme Colombie Canadienne (en français — je doute fortement que *Canadian Columbia ait jamais vu le jour mais, bon, qui sait?). J’aurais bien aimé qu’il cite sa source mais en fait je n’en ai pas besoin, car j’ai une bien meilleure source pour implacablement confirmer cette attestation.

Et cette source, c’est moi-même.

J’étais petit garçon sous Lester B. Pearson (qui fut premier ministre du Canada de 1963 à 1968). Ce premier ministre moderniste avait engagé le Canada très ouvertement dans la décolonisation. On lui doit, notamment, le drapeau du Canada sans Union Jack en canton (les casques bleus canadiens arborant le Red Ensign canadien avec Union Jack en canton s’étaient fait pointer des flingues égyptiens dans les naseaux pendant la crise du canal de Suez, en se faisant ouvertement traiter de troupiers britanniques — et notre bon Pearson, diplomate à l’époque, s’était bien promis qu’on ne la lui ferait pas deux fois, celle-là). En un mot, sous Pearson et la bourgeoisie nationale prospère et jovialiste du temps, dans les tonitruantes années 1960 de ma tendre enfance, tout, au Canada, se devait de subitement devenir canadien. Aussi, moi, je n’atteste pas Colombie Canadienne en 1944, comme mon petit billettiste ici, mais bel et bien vingt-deux ans plus tard, soit en 1966.

J’ai huit ans est on est en train d’apprendre pieusement nos provinces canadienne sur des grandes cartes couvertes de couleurs. Dans le manuel ainsi qu’au mur, la province canadienne se trouvant le plus à l’ouest de la carte se nomme Colombie Britannique (sans le trait d’union je crois, enfin, je me rappelle pas exactement) mais la maîtresse, quand elle écrit les noms au tableau, y appose Colombie Canadienne et elle nous explique très ostentatoirement qu’il ne faut plus dire que cette province est britannique car maintenant elle est canadienne. C’est un peu, quarante ans plus tôt, le raisonnement de mon billettiste ici (sans cependant que la moindre référence ne soit fait à la République de Colombie). Et alors, pourtant, dans ma petite tête d’enfant, ce nom me paraissait singulièrement plus redondant que, disons, Bouclier canadien ou Rocheuses canadiennes. Bref… Enfin… Colombie Canadienne… Bon… On nous a répété cette tournure et les explications l’accompagnant, à l’école, plusieurs fois, entre 1966 et 1970. Il me semble bien l’avoir même finalement vu imprimée dans certains manuels soixantards à la page du temps… Puis l’affaire est un peu tombée dans l’oubli. Et, au fond, je ne sais vraiment pas ce que nos compatriotes de la côte Pacifique ont pu effectivement percevoir de cet écho venu de l’est.

Alors, calmons nous le pompon et respirons bien par les naseaux. Les Américains ne sont plus ni britanniques, ni français, ni monarchistes et pourtant ils ont encore (entre autres) la Géorgie (nommée d’après George II) et même la Louisiane (nommée d’après Louis XIV). Tant et tant que si on se lançait dans je ne sais quel grand nettoyage toponymique néo-historique, ouf, on n’en finirait plus. Et —corollairement— on va quand même par me soutirer mon beau Carré Saint-Louis sous prétexte que je ne serais plus français… La barbe, à la fin. Il y a des cicatrices historiques euro-coloniales dans les Amériques. C’est comme ça. Alors, bon, tant pis.

Attestons, clairement, explicitement et pour mémoire, au moins en français, le terme mort-né de Colombie Canadienne. Il y fut. Je l’ai vu. Il était une fois… Et, ensuite, laissons ces gens tranquilles, avec la toponymie qui les définit. Il y a quand même, disons… des enjeux un petit peu plus cruciaux à promouvoir, en un monde si turbulent, si tourmenté et si complexe.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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