Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for novembre 2021

LE CYCLE DU RÉZO: LA PLANTE VERTE (Guilhem)

Posted by Ysengrimus sur 21 novembre 2021

La-plante-verte
La vie en cette année 2234 n’était pas forcément dure pour tous les hommes, seulement, comme depuis la nuit des temps, pour une immense majorité. Le gouvernement ministériel et la communauté scientifique de l’Europe unifiée sont, ce jour là, sur les dents. Une flotte extraterrestre est en train de se pointer aux confins du système solaire. Nous sommes au bord du tout premier de tous les premiers contacts. Mais quelle en sera la nature? Amical? Hostile? Rien n’est dit. On ne semble connaître avec certitude que le nom de ces visiteurs/envahisseurs: les Thétyens. Toutes les chancelleries sont aux abois mais on ne veut pas trop que l’information devienne intempestivement publique. On lance donc des fausses nouvelles scabreuses pour noyer l’info effective qui, initialement, ne coule, fétide et bizarre, que dans des cyber-tabloïdes foireux. C’est que l’énorme événement interplanétaire aux pourtours mal circonscrits est d’une haute sensibilité internationale. Il ne faudrait surtout pas qu’une ou l’autre nation locale ne se transforme involontairement en l’extraterrestre de toutes le autres.

En 2234, Europe et Asie (l’Amérique n’est pas trop dans le tableau) coexistent dans une relative harmonie sourcilleuse. Mais la lutte macroscopique aux changements climatiques a rendu, depuis plusieurs années, les grands gouvernements supranationaux intégralement dépendants de vastes conglomérats privés assurant la perpétuation artificiellement contrôlée d’un climat viable. Ces entreprises tentaculaires portent des noms percutants, courts et allusifs comme EcoTech ou NanoSoft. Elles sont l’incarnation contemporaine des anciens totalitarismes, en plus feutré, en plus branché, en plus technocrate. Elles pénètrent la société civile et ses pouvoirs traditionnels jusqu’au trognon. Que savent-elles exactement de cette visite d’extraterrestres? Le paradoxe virulent est que ces puissants conglomérats contrôlent intégralement l’appareillage et la technologie logicielle permettant de percevoir le vaste univers extérieur. De là à contrôler cet univers même…

D’autre part, et sur un autre plan, le quadragénaire Marhek Lorme est une sorte de rouage flottant, mi-détective privé, mi-barbouze à la retraite, qui enquête sur l’assassinat de son meilleur ami espion et de l’épouse de ce dernier par d’obscurs services non identifiés. Ici aussi, salmigondi analogue des perceptions, en la quête compréhensive. Qui a fait quoi? Qui tire les ficelles brutalement et arbitrairement plantées dans la tête de qui? C’est la valse des agents doubles, triples, quadruples. Ils s’expriment tous dans l’argot débridé et jubilatoire du romancier, en plus. C’est vif, c’est dur, c’est frontal, c’est brutal mais c’est pas triste. L’humour est là, grinçant, cynique, percussif. Et alors, dans le cas de Marhek Lorme et de son tonique jeune subalterne, le stagiaire Johnson, on est au ras des mottes. Ça castagne, ça explose, ça plonge à ses risques et périls dans un canal gorgé de polluants suspects, ça tabasse même des jeunes filles mi-espionnes mi-travailleuses temporaires. La caméra ici (la caméra plumitive!) nous entraîne dans des scènes visuellement enlevantes sur un rythme de tambour de charge. D’ailleurs, quand les enjeux politico-planétaires vont se complexifier et que des troupes, des flottes aériennes et des bataillons vont entrer en interaction, l’ambiance de visualisation à la lecture va devenir superbement cinétique. Ces nombreux éléments sur le terrain nous font inéluctablement penser à une étonnante et novatrice aptitude à convertir de complexes séquences de jeux vidéos en solides trames romanesques.

Pendant ce temps (comme on dit conventionnellement, pour rester dans le ton), dans le bureau d’un important homme d’état européen, il y a une plante verte enracinée d’assez longue date dans son pot. Elle vivote de son mieux, au rythme des arrosages sporadiques et des séquences de lueurs de la lumière artificielle. On la mentionne de temps en temps, dans le flux et le reflux des péripéties, comme par cycles. Elle apparaît comme une sorte de point nodal dans un imbroglio sociétal, syndical et militaire de plus en plus enchevêtré et tonitruant. Et elle en vient graduellement à nous obséder, cette plante verte. Pourquoi? Curieux. Et que dire des chats de la concierge néo-syndicaliste de Marhek Lorme. Porteurs de messages codés tressés dans leurs colliers, ils trouvent moyen d’involontairement s’infiltrer puis de fuir chafouinement dans les couloirs de l’eurobase. Cela va de nouveau activer la remarquable caméra cursive d’action. Nous voici un chat fort énervé, perdu dans la base robotisée d’un futur lointain. Et ça gaule. Et ça marche.

Ce copieux premier tome du Cycle Rézo renoue spectaculairement avec la riche et picaresque tradition de la sci-fi pulp novel. Tous les procédés s’y trouvent et ils fonctionnent magistralement. Les thématiques, en plus, sont intensivement modernisées: cyber-culture, micro-robotique, catastrophisme climatique, gouvernement supranational, paix armée, ésotérisme laborantin, amours furtifs, dialogue (de sourd) homme-femme, marasme économique, surarmement, privatisation à outrance, OVNI ou pire OVNIC (Objet Volant Non Intellectuellement Conceptualisé). Et infailliblement, l’originalité jaillit. On lit, on lit, on lit.

C’est que quand l’intelligence devient artificielle, quand la créature surclasse son créateur, eh bien un bon lot luisant et onctueux de surprises nous attend et ce, même dans les replis bruissants et parfumés des éléments narratifs les plus traditionnels d’un genre.

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Guilhem, Le cycle du Rézo: La plante verte, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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Fleur des bois, porteuse de légendes

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2021

Denis Thibault (Namun), Fleur des bois, porteuse de légendes, 2019.

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Fleur des bois
Tu es porteuse de légendes
Que le soleil déploie ses apparats
Ou bien qu’il gèle à pierre fendre.
Tu veilles, Fleur des bois
Tu te racontes, porteuse de légendes.

Fleur des bois
Tu es l’amie des animaux
La cousine synthèse des oiseaux
La dépositaire des poissons
Qui pullulent par nations
Dans tes lacs, tes ciels, tes pourquoi…

Fleur des bois
Tu es aussi porteuse du danger des légendes
Dis-nous… mais dis-nous qu’elle ne disparaîtra pas
Toute cette faune sémillante
Qui frémit tout autour de toi.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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ICI, TOUT SIMPLEMENT (Diane Boudreau)

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2021

La poésie de Diane Boudreau se présente comme une suite de courts textes jouant de sobriété et de dépouillement. Les thèmes abordés touchent le quotidien et la concrétude. Ce sont des poèmes calmes. Un optimisme inhérent les caractérise. Il s’en dégage une solide harmonie entre poéticité et écriture ordinaire. Mille femmes habitent sereinement cette poétesse. La richesse de leur poésie et de leur philosophie chuinte intensément du texte. Pour croître, il faut s’orienter, il faut des modèles. Il faut aussi comprendre que les enfants quitteront un jour le nid et que l’on doit se garder une petite gène pratico-pratique face à toutes les grandes poussées exaltées.

Filets

Dentiste et nettoyeur,
Pneus d’hiver et coiffeur,
Assurances, permis…

Tracasseries!
Mais aussi…

Précieux filets
Qui nous retiennent,
Et nous protègent,

Quand tout bascule
Et qu’on aspire
Un peu trop vite
À l’infini.

(p. 48 — typographie et disposition modifiées)

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Face à toute les fatalités, il faut avant tout savoir apprendre. Il faut savoir repousser les ténèbres et conjurer la peur. Il faut aussi tirer au net les contraintes d’acier de l’amour. Un homme qu’on a connu, un petit-fils aimé resteront avec nous et en nous, pour toujours. Leur densité, leur chaleur, leur ardeur caniculaire descend sur nous. Et ce sont finalement les autres mondes qui nous enseigneront la patience.

Canicule

Il fait si chaud,
Si lourd,
Que même les oiseaux de ma cour se sont tus.

Comme eux,
Attendre la fraîcheur

Avant que de bouger
Avant que de penser.

Ô frères africains
Ô frères haïtiens

Apprenez-moi

(p. 8 — typographie et disposition modifiées)

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Un moment clef du cheminement de sagesse-femme, ce sera la rencontre d’un nouveau compagnon de vie. Il en a bien coulé, de l’eau, sous les ponts. Tout ce qui était conventionnel a éclaté, s’est chamarré dans sa dissolution. D’autres horizons se sont imperceptiblement ouverts, dans une dimension critique, d’abord sceptique puis rassérénée. Une paix s’est installée. Puis voici que l’homme réapparaît, un autre homme, une autre allure, une différente tonalité. Tout se remet à vibrer.

Avant le jour

Un petit être blessé
S’affole et court en tous sens
Dans ma poitrine
Depuis que tu m’as serrée dans tes bras.

Oh là!
Touche mon cœur avec tes yeux
Juste tes yeux
Ne brise pas le sceau déjà…

Avant le jour,
Il y a l’aurore.

Parle d’abord…

(p. 29 — typographie et disposition modifiées)

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On revendique la lenteur d’approche, la douceur, le doigté. Évidemment, il y a cette méfiance, cette lancinance mémorielle des vieilles blessures. Rien ne s’arrange quand il quitte une terrasse pour prendre un coup de fil discret, l’œil rivé sur une inconnue. Que faire? Fuir, s’il nous blesse par mégarde? Se répéter qu’il nous aime pourtant? Ruminer les départs d’autres hommes? Assumer qu’un jour on existera de ne plus attirer? Il n’y a pas à tergiverser. Quand l’homme s’approche, un conflit feutré, un rapport immanent des forces s’approche avec lui. Il faut composer et assumer la crise latente.

À l’écart

La main qui te caresse
Et t’enveloppe et te séduit

Te heurtera peut-être
Au premier désaccord.

Alors que ce regard,
Qui de plus loin
Te couve de tendresse,

Sera peut-être là, encore,
Quand tu n’auras plus rien…

(p. 28 — typographie et disposition modifiées)

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Aussi, quand on se fait demander si on a un compagnon, cela fait inévitablement jaillir des larmes. Écrire, se faire écrire, quelle est cette quête profonde qui ne pourra qu’écorcher? La pensée continue de voltiger. On se prend à rêver de ce qui s’est enfui. Une sœur, des voix et aussi: les enfants, les petits. Serait-il finalement possible de voyager seule? De fait, plus je connais les humains… et plus j’ai de tendresse pour mon… bon…

Tendresse

N’en soyez pas choqués
Ni amusés

Si je vous dis que… certains jours,

Brandy,
Ma petite
Que je promène en laisse,

Est celle qui m’apprend le mieux
La tendresse

(p. 47 — typographie et disposition modifiées)

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Il faut dire en plus que, eh bien, ça va pas toujours très bien dans le monde. Là-bas, tout là-bas, la terre a tremblé, avec les gémissements cuisants et les craquelures de vie que cela occasionne, si cruellement. Ici, une petite fille se fait frôler par une abeille. Et, malgré tout cela, la sagesse s’installe. Et la chrysalide mentale finit par se rendre compte qu’elle devra le quitter un jour, ce cocon corporel. Il viendra éventuellement, le sommeil final. On s’en avise. On y pense. On en vit. Et c’est de prendre la mesure de l’onctueux éphémère du moment que l’on s’enrichit subtilement de cette poudre d’or, mirifiquement dissimulée dans les petits replis du temps qui passe.

Le recueil de poésie Ici, tout simplement contient 38 poèmes. Il se subdivise en trois petits sous-recueils: Au puits (p 8 à 23), Marées (p 28 à 40), et L’éclaircie (p 44 à 62). Ils sont suivis d’un épilogue de deux pages intitulé Un grand merci (p 70-71). Le recueil est illustré de douze photographies paysagères en noir et blanc (dont la teinte intégrale vire volontairement au verdâtre).

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Diane Boudreau, Ici, tout simplement, Diane Boudreau, 2005, 71 p.

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Discours narratif, discours descriptif, discours prescriptif et contraintes juridiques au Canada

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2021

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Nous allons crûment décrire le zipathographe, être fictif déjà bien connu des lecteurs et des lectrices du Carnet d’Ysengrimus, comme un personnage ordinaire faisant l’objet d’une discrimination assez virulente, dans notre petite société crispée. Le zipathographe est un personnage prolétarien, planétaire, malodorant, décrié, sciemment rejeté des pures laines et des bois bruts. Et, circonspecte autocensure oblige, c’est donc le zipathographe, comme être fictif mais au profil (et au profilage) sociologiquement hyper-réaliste, qui nous servira d’exemple, pour présenter les différentes formes de discours et les différentes contraintes juridiques que rencontrent ces différentes formes de discours, en contexte canadien.

DISCOURS NARRATIF: le discours narratif consiste tout simplement à raconter une histoire, réelles ou fictives, ici à propos du zipathographe, en le gérant un petit peu comme un personnage de roman. Le zipathographe monte sur une barge malodorante. Il traverse ainsi les mers et les frontières au mépris des lois. Le voici, par groupes compacts et déterminés, qui envahit notre pays. L’étape suivante, c’est que le zipathographe va méthodiquement essayer de nous voler nos épouses, nos emplois, ou notre argent. La suite du récit se déploie sur le même ton. Dans de telles conditions, ouvertement dépréciatives, on raconte donc une histoire et cette histoire a alors deux statuts possibles. Soit elle aspire à être journalistique, soit elle aspire à être une fiction. Si les calembredaines qu’on raconte sur l’action ourdie par les zipathographes aspirent à être journalistiques, elles s’exposent alors à des poursuites en diffamation. C’est à dire que les choses que l’on dit journalistiquement sur les zipathographes doivent absolument être vraies, étayées, corroborées et appuyées sur une documentation afférente. Si ces narrations se donnant comme factuelles ne sont pas vraies, le débat s’instaure et là, surtout si des identités spécifiques sont mentionnées, une poursuite en diffamation peut s’ensuivre. Dans le cas d’un discours de fiction sur les zipathographes (roman, film, jeu vidéo), même si ce discours est éventuellement virulent contre les zipathographes, il a (encore pour un temps) impunité. Le discours de fiction, attendu la jurisprudence actuelle au Canada, semble faire l’objet d’une protection juridique procédant de la liberté d’expression. Autrement dit, on peut raconter des histoires de n’importe quoi, dans le cadre d’une fiction. On s’expose bien sûr alors au désaccord de certains lecteurs, qui ne se gêneront pas pour le dire et ne pas acheter le livre, le film ou le jeu, mais une telle option ne semble pas faire l’objet de contraintes juridiques au Canada, du moins pas pour l’instant.

DISCOURS DESCRIPTIF: dans le discours descriptif, ce qu’on tente de nous relater, c’est ce que le zipathographe générique est, ou ce que les zipathographes spécifiques seraient. On a ici un discours qui ne signale pas spécialement l’existence d’une action mais plutôt qui présente un ensemble de caractéristiques fixes, exemplifiantes et/ou définitoires. Le zipathographe est voleur, le zipathographe est gourmand, le zipathographe est menteur, le zipathographe est malhonnête, le zipathographe sent mauvais, le zipathographe fait du trafic de drogue et de flingues, le zipathographe a peur de l’autorité. On est dans le criage de noms, en quelque sorte. On cultive ce genre de développements assez amplement dans la rhétorique discriminatoire. Et ici, encore une fois, on se retrouve dans une situation où un tel discours peut faire l’objet d’une poursuite en diffamation. Remarquez que le discours descriptif seul, qui n’est pas enchâssé à l’intérieur d’une fiction plus large, a beaucoup plus tendance à se donner comme procédant du vrai, de la vérité, du véritable (plutôt que du fictionnel). Cela le rend, conséquemment, bien plus susceptible de faire face, de façon ouverte et directe, à des poursuites en diffamation. Quand on raconte que les zipathographes font ceci et font cela sur l’île déserte (fictive) de Zipathe, on dispose encore du couvert de la fiction et cela noie amplement le poisson. Quand on dit que les zipathographes sont des voleurs, qu’ils l’ont toujours été, là on s’approche beaucoup plus d’un discours de dénigrement qui est susceptible de faire au moins l’objet d’objections fermes et/ou de poursuites en diffamation, sur la base d’une opposition de principe contre la propagande haineuse. Tout se joue en dégradé du narratif, au descriptif, au…

DISCOURS PRESCRIPTIF: le discours prescriptif contient ce que le jargon de la philosophie du langage appelle des énoncés performatifs, c’est-à-dire que ce discours est un propos d’action… donc, en fait, fondamentalement et effectivement, une action. C’est qu’en réalité le discours prescriptif ne dit pas quelque chose (récit, description) mais fait quelque chose (injonction, demande, requête). On a alors des propos qui ouvertement INCITENT. Ce sont des choses comme: tuons (ou tuez) les zipathographes, empêchez, par tous les moyens, les zipathographes d’entrer dans notre pays, enfermez les zipathographes, refoulez les zipathographes à la frontière, frappez-les, harcelez-les sans trêve, réduisez leurs salaires et leurs droits. Ce genre d’énoncé prescriptif est en fait l’équivalent, technique et juridique, d’une action. On est en train de signaler haut et fort qu’il faut faire quelque chose et aussi, du même coup, on se mêle d’ordonner de faire cette chose. On se formule comme le dépositaire d’une autorité, légitime ou factieuse, établissant les exigences qu’on éructe ainsi. Dans de tels cas, on n’est plus dans une situation où on se contente de dire ce que les zipathographes sont, pourraient être, font, ou pourraient faire. Le discours prescriptif est, de fait, explicitement promotionnel. Il est donc l’équivalent d’une action effective et, du point de vue juridique, il est un acte délictueux. Au Canada, le discours prescriptif haineux est illégal et passible de poursuites pénales, au même titre que n’importe quel délit. Il ne procède pas de la liberté d’expression, artistique ou philosophique, mais des contraintes d’action du droit commun, exactement comme le fait de bruler un feu rouge ou de battre quelqu’un pour lui piquer ses sous.

Sur la base de ces trois types axiomatiques de discours, il est ensuite possible de dégager un feuilleté de textes qui est, l’un dans l’autre, assez précisément balisé. Des choses comme: narration de fiction, libre encore, sous nos hémisphères, narration journalistique, susceptible de faire l’objet de poursuites en diffamation, description factuelle ou déformante, susceptibles de faire l’objet de poursuites en diffamation, prescription incitative, susceptible de contraintes pénales. Une cause célèbre québécoise touchant à des questions de pédophilie, sur laquelle je ne vais pas revenir en détails, exemplifie très bien le phénomène que je décris ici. Après s’être fait amplement bardasser par le grand public (plutôt à raison, selon mon opinion personnelle, mais bon…) un vague auteur de romans d’horreur ayant relaté une scène de brutalité pédophile, dans un de ses petits romans de merde, a été finalement innocenté, devant le tribunal, parce que cette narration, strictement fictive, n’était pas une promotion ou une incitation à l’activité pédophile. Donc, la fiction textuelle évoquant des crimes, des meurtres, de la consommation de drogues, du terrorisme, de la violence sexuelle envers des adultes ou des enfants, tombe toujours, jusqu’à nouvel ordre, sous le couvert de la liberté d’expression, au Canada. D’autre part, il y a eu ce cas bizarre d’un hôpital régional, dont nous tairons pudiquement le nom, qui offrait des postes de préposées à des femmes de race blanche exclusivement (soi-disant à cause d’un patient méchant qui rejetait tout autre profil de race et de genre, chez les préposées interagissant avec sa petite personne). L’offre d’emploi, qui est d’abord un texte, est en fait un ACTE (performatif de requête) et, comme tel, elle est un geste discriminatoire, donc illégal au Canada, au même titre qu’un panneau (signal performatif) qui dirait, à la porte d’un bar ou d’un restaurant: entrée interdite aux zipathographes.

Quand on balise les choses en les disposant en termes de discours narratif (généralement fictif), discours descriptif (souvent journalistique) et discours prescriptif (toujours incitatif), il devient possible de comprendre finalement assez clairement où veulent en venir nos juridictions. Bon, évidemment le problème de la liberté d’expression reste entier, aussitôt qu’on prétend la baliser. Ainsi, si un auteur matois écrivait, au premier ou au second degré, un ouvrage intitulé Pédophilie, mode d’emploi (comme on écrivit autrefois un Suicide, mode d’emploi), cet ouvrage tomberait sous le coup de la loi canadienne, puisqu’il serait analysé, par nos représentants juridiques, comme une incitation et une promotion de l’acte pédophile (discours prescriptif). On comprend donc que les problèmes épineux de tout ce bataclan restent entiers mais, d’autre part, on se doit de reconnaître une certaine bonne foi, un peu carrée, chez nos législateurs, ainsi que dans la jurisprudence, pesamment anglo-saxonne, qui les encadre, bon an mal an. La loi canadienne s’efforce de respecter (osons le mot) ce qui est de l’ordre de l’imprécation verbale inane sur le zipathographe et, aussi, de l’ordre du fait d’en faire un être thématique, à l’intérieur d’une fiction articulée. Mais, il s’agit, d’autre part, de trouver un moyen juridique, minimalement cohérent, de criminaliser le fait de recommander à des boutefeux, sur lesquels on a peut-être une certaine crédibilité, militante ou autre, d’attaquer nos compatriotes zipathographes, de s’en prendre à eux, de les bousculer et de les traiter un petit peu comme on traitait certains groupes sociaux dans les années 1930 du siècle dernier. On veut pas de ça au Canada. Voilà.

Discours narratif, oui, au risque de critiques acerbes et de poursuites civiles. Discours descriptif, oui, au risque de poursuites civiles aussi. Discours prescriptif, non, s’il requiert l’acte haineux ou discriminatoire. Ce dernier discours tombe sous le coup de la loi, comme une agression physique, un vol, un viol, un meurtre, ou du trafic de drogue. Le principe fondamental, finalement, est pas si sorcier que ça. Bon, évidemment, comme disent nos bons anglophones, le diable est dans les détails. C’est souvent parce que les décisions juridiques deviennent délicates, difficiles, compliquées, turlupinées, qu’on s’inquiète à tous les coups, quand de telles causes se font jour. La liberté d’expression est une notion ainsi contrainte… et contraindre la liberté d’expression, c’est la perdre. Il n’y a donc pas de liberté d’expression intégrale au Canada. Il est interdit d’y dire des choses qui incitent à la haine, la provoque, l’entretient, la cultive, la perpétue. On notera crucialement que ceux qui, en pleurnichant et en s’autovictimisant, se plaignent le plus fort de ces restrictions sur la liberté d’expression, eh bien ce sont justement ceux qui, si jamais ils attrapaient le manche du pouvoir, seraient les premiers à faire disparaître intégralement la susdite liberté d’expression. Alors, bon, conclueurs, concluons.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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