Le Carnet d'Ysengrimus

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À propos de la dimension symbolique des personnages de FORREST GUMP et de JENNY CURRAN

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2019

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Il y a vingt-cinq ans, le film Forrest Gump (1994) faisait un solide succès au guichet, s’installant rapidement dans les mémoires comme un classique de la culture populaire américaine. Il est indubitable que ce morceau de savoureuse bravoure tragi-comique déploie une cruciale dimension symbolique. Forrest Gump (joué par Tom Hank) et son insaisissable amoureuse Jenny Curran (jouée par Robin Wright) sont bien des entités plus grandes que nature, oui, oui, oui. On le sent nettement et vite, dans le déploiement du récit. Mais que symbolisent-elles tant, ces deux figures? Le problème apparaît subitement plus ardu qu’on pense. Un débat va en effet implicitement prendre place sur ce point. Forrest Gump, le personnage, est né en 1944 et la narration qu’il nous livre, tout au long du film, sur son banc d’arrêt d’autobus, a lieu en 1982. Gardons donc à l’esprit que c’est cette période historique 1944-1982 qui est couverte et que c’est sa bringuebalante traversée par la fameuse génération du boom des bébés qui nous est narrée.

Un certain discours réactionnaire a voulu voir en Forrest et Jenny l’incarnation de la droite et de la gauche américaines de cette période. Forrest, né de père inconnu en Alabama dans une grande maison sudiste (sa mère y loue des chambres aux touristes), est prénommé d’après un des fondateurs du Ku Klux Klan. Il a le profil type d’un conservateur américain. Moineau du village à cause d’un retard mental, il entre au high school régulier parce que sa mère séduit le principal. Plus vieux, il court très vite, ce qui lui permettra d’aller à l’université avec 75 de QI car il y jouera au prestigieux football collégial. Il fait ensuite l’armée. Blessé au combat, lors de la guerre du Vietnam, il est décoré et devient ambassadeur de bonne volonté pour le gouvernement américain. Joueur de tennis sur table, il fait partie de l’aile sportive du corps diplomatique lors de la visite présidentielle en Chine. Il fait ensuite un premier coup d’argent en s’associant à une pube de raquettes de ping-pong. Devenu homme d’affaire, il achète un navire de pêche. Capitaine crevettier, il survit à l’ouragan Carmen alors que toute l’industrie de la pêche à la crevette est dévastée. Ça lui permet de s’acheter une flotte de chalutiers et de fonder la Bubba & Gump Shrimp Company. Son argent est ensuite investi, par les bons soins de son acolyte ancien combattant du Vietnam comme lui, le lieutenant Dan, dans la compagnie Apple naissante. Le voici rentier prospère avant même d’avoir atteint quarante ans. Il s’adonne alors à des activités d’olibrius, genre Howard Hughes, notamment un marathon pédestre de bord en bord du continent américain, largement médiatisé. Une lecture simplette peut donc parfaitement voir en la trajectoire de Forrest Gump le cheminement gagnant du bon petit ricain de droite des Trente Glorieuses.

Jenny Curran pour sa part, vire assez vite à gauche et cela se passe plutôt mal. Enfant molestée par son père et n’ayant pas connu sa mère, elle est renvoyée du high school pour avoir posé dans Playboy avec le chandail officiel du susdit high school, dans une séance de photos un peu allumée. Elle rêve de faire chanteuse comme Joan Baez mais elle en vient surtout à chanter nue dans un troquet de Memphis, au Tennessee, sous le pseudo de Bobbie Dylan. Elle s’embarque ensuite dans la grande aventure hippie. Elle touche le pacifisme, les expériences de drogue et le militantisme radical, notamment avec les Black Panther. Elle se coltaille toujours avec des amoureux abuseurs et instables. Ses rencontres avec Forrest sont épisodiques. Dans les années 1970, c’est le disco et la cocaïne et elle passe à deux doigts de se suicider en se jetant en bas d’un immeuble. Elle ne le fait pas finalement et elle revoit Forest en Alabama, avec qui elle baise ponctuellement et se fait mettre enceinte. Elle fuit de nouveau le pays natal et va s’installer à Savannah en Georgie où elle fait serveuse de restaurant, en élevant son fils, en mère monoparentale désormais un brin BCBG. Elle est atteinte d’un Sida qu’on ne nomme pas. Un peu après la tentative d’assassinat sur Ronald Reagan, elle retrouve Forrest Gump, lui remet son fils, se marie avec lui et meurt de cette maladie incurable qui inquiéta tant les années 1980. L’analyse symboliste réac interprète alors ce destin et cette mort comme une victoire de la droite sur la gauche, renoncement au militantisme, réconciliation néoconservatrice, retour au bercail, fin de la monoparentalité, conformisme matrimonial et mort d’un idéal.

Jenny Curran (en hippie) et Forrest Gump (en ancien combattant de la guerre du Vietnam)

Jenny Curran (en hippie) et Forrest Gump (en ancien combattant de la guerre du Vietnam)

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Cette analyse n’est pas sans mérite mais elle me parait pécher en confondant la portion FACTUELLE et la portion SYMBOLIQUE de l’opus. Le développement que je viens de rapporter relate ce qui est arrivé, cursivement et linéairement, à Forrest et à Jenny pendant ces tumultueuses années. Mais je ne crois pas qu’on touche au fondement symbolique (ou, osons le mot: philosophique) de l’exercice en s’en tenant ainsi à cette dynamique simplette et pendulaire d’un dualisme politicien gauche-droite. Certains aspects cruciaux et déterminants de ces deux personnages sont encore à fouiller, pour que leur dimension symbolique se dégage vraiment.

Un fait capital est que Forrest Gump n’est pas un héros prométhéen. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’a pas le contrôle intellectif de la nature motrice de sa quête. Il ne conquiert pas le monde, il est ballotté par celui-ci. Forrest nous raconte son histoire sur son banc d’arrêt de bus, en toute simplicité, sans la comprendre. Pétri de candeur et de naïveté, il ne voit pas la saleté, la perversité, la motricité et les ressorts structurants du monde. Il représente une innocence, une inconscience et un non-savoir, fondamentalement populaires et lumpen, de la formidable puissance objective de l’Amérique. En Alabama, il rend, devant les caméras, un cahier échappé par Vivian Malone, sans se rendre compte que la fac est en cours de déségrégation. Au Vietnam, il ne sait pas exactement ce qu’on fiche là. Il croit qu’on est à la recherche d’un certain Charlie. Plus tard, à Washington, il participera fortuitement à un immense rallye pacifiste, en compagnie du Yippie Abbie Hoffman, sans se rendre compte qu’il est en train de subvertir la cause qu’il a servi. Il devient un héros médaillé en sauvant tout son peloton parce qu’il ramasse des types tant qu’il n’a pas retracé son ami afro-américain Bubba, le seul qu’il cherche. Capitaine crevettier incompétent (c’est Bubba, finalement mort au combat, qui était dépositaire des compétences crevettières), Forrest fait fortune dans la pêcherie simplement parce que l’ouragan Carmen détruit d’un seul coup toute la concurrence. À cause de son logo, il prend la compagnie Apple pour une entreprise fruitière. C’est le lieutenant Dan qui fait les placements fructueux. Forrest aime Jenny tout en ayant une conscience hautement embryonnaire de la nature tragique et cruelle de sa souffrance. Candide, il a une compréhension fort approximative tant de la chose sexuelle que de la chose sociopolitique et/ou politico-économique. Il est entraîné par la tourmente historique de l’Amérique sans mener la marche. Il est un pur produit conjoncturel. Un immense chançard historique.

L’autre fait capital concernant Forrest est qu’il est un personnage catalyseur déclenchant inconsciemment et passivement les événements significatifs. Bougeant étrangement dans ses attelles d’infirme, il inspire son jeu de jambes à Elvis. Fuyant des malabars, il traverse à haute vitesse un terrain de football, se fait repêcher par un recruteur vedette, et change le sort de l’équipe de football de l’Université de l’Alabama. Logé â l’hôtel Watergate par Nixon, après son championnat de ping-pong amical en Chine, il téléphone au concierge de l’hôtel parce que des types avec des lampes de poche l’empêchent de dormir dans la chambre d’en face. Il attire ainsi, sans le savoir, l’attention collective sur le braquage du Watergate. Par une suite d’échanges verbaux biscornus et involontaires, lors d’une entrevue télé à l’emporte-pièce, il inspire John Lennon pour la composition de la chanson Imagine. Lors de son marathon hypermédiatisé de trois ans, il fait jaillir, au nez et à la barbe d’un des olibrius de sa camarilla de suiveux, le fameux slogan Shit happens. Puis sa face boueuse devient, par le bizarre effet marie-magadaléen d’une tache de boue dans un gaminet, l’émoticon souriant accompagnant la formule Have a nice day. Plus qu’un chançard, il est une manière de porte-bonheur permanent. Incarnation non-volontariste du mythe américain, Forrest Gump est comme ces petits lutins de légendes qui, quand ils apparaissent dans une situation, la voient se dénouer d’elle-même sans rien y faire. Il est l’incarnation imagée des forces objectives qui couvent dans les entrailles sociales, complexes et inouïes, du peuple américain.

Jenny, pour sa part, ce sera le contraire. Elle représente la conscience vive et cuisante, la conscience sociale aussi. Elle sait. Elle voit. Elle pige lucidement tous les arcanes du monde cruel. Elle est témoin de l’effondrement impérialiste du rêve américain. Elle comprend tout ce qui se passe et, entre autres, elle comprend que Forrest ne comprend rien. Elle souffre parce que sa conscience subjective constate tout et ne peut rien faire. Quand elle meurt, ce n’est pas la gauche qui meurt, c’est une certaine interprétation analytique du monde. Et elle meurt, entre autres, d’avoir fuit toute sa vie la portion porte-bonheur d’elle-même qu’est Forrest. Forrest, c’est le côté enfant, réac, soldoque, parce qu’infantile. Jenny c’est le côté adulte, progressiste, militant, parce que mûri. Et, tout au long de cette période historique, Jenny fuit Forrest parce que son savoir et sa puissance de compréhension à elle risquent d’écorcher et d’esquinter son innocence à lui et de lui faire perdre sa baraka qui, elle non plus, n’échappe pas à Jenny. Mordre le fruit de la connaissance décourage et nuit à l’action. C’est l’innocence en action qui paie.

L’analyse symboliste est ici non pas dualiste mais moniste. Elle est aussi plus gnoséologique que politicienne. Jenny et Forrest sont les deux facettes d’une entité unique qu’on pourrait appeler: la masse sociétale. Une portion de la masse sociétale sait, comprend adéquatement, analyse et voit venir ce qui se passe. Mais cette portion souffre, s’exacerbe, piétine, erre et n’arrive à rien. Une autre portion se contente de vivre en se laissant porter par les immenses forces objectives de l’Histoire. Et c’est celle-là qui monte, c’est celle là qui vainc, comme en se jouant, spontanée béate dans son optimisme, la conjoncture spécifique des Trente Glorieuses étant évidemment ce qu’elle est. La thèse fondamentale du film Forrest Gump consiste à exposer le primat du déploiement des forces historiques objectives sur la subjectivité consciente. Et ladite subjectivité consciente se meurt de n’avoir pas compris ça, à tout le moins entre 1944 et 1982. Et Forrest Gump reste seul en compagnie de Forrest Gump Junior, encore bien petit mais dont on sait déjà qu’il est très très intelligent. La symbolique de l’opus est profondément matérialiste, au plan philosophique, et elle n’a, à mon sens, rien de particulièrement réactionnaire. Ce n’est pas parce que Forrest et sa maman (jouée par Sally Field) sont des sudistes du cru avec un accent de cultivateurs que le film dans lequel ils jouent est un brûlot réac. Les choses sont beaucoup plus complexes que ça. Le succès daté de l’Amérique ne procède pas d’un mérite subjectif (Jenny) mais bien de la puissance objective, massive et gargantuesque du monstre (Forrest). La conscience de l’Amérique est déficiente, attristée et malingre (Jenny). Elle se marie encore fort mal avec sa force brute, carrée et niaise (Forrest).

Et Forrest Gump Junior s’assoit avec son papa au bord de la rivière, comme l’avait plus ou moins fait Jenny autrefois. Et la fusion de Jenny et de Forrest que cet enfant réalise, cette jonction des forces objective placides et de la conscience subjective acérée, grandira. C’est que l’histoire de l’Amérique continue. Et, justement, elle rapetisse face au monde. Son impérialisme aussi. Tous les espoirs de progrès et de synthèse sont permis, donc. Forrest et Jenny ont fini de courir dans toutes les directions sans savoir, (lui), sans pouvoir (elle). Cet enfant unique les a enfin unis. Et le roulement de tonnerre des catégories fondamentales de se poursuivre.

Jenny Curran (jouée par Robin Wright) et Forrest Gump (joué par Tom Hanks), vers 1962

Jenny Curran (Robin Wright) et Forrest Gump (Tom Hanks), vers 1962

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a quatre-vingts ans, THE ROARING TWENTIES

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2019

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Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, jeune cinéphile émérite aux yeux comme de grands lacs sombres (et que l’on n’introduit plus en ces pages) possède, dans les coulisses du petit cinéma de poche de son manoir de Milton (sur l’escarpement du Niagara), un grand placard de fer forgé où se trouvent pieusement rangés les disques cinématographiques qui firent la joie et les délices de son vieux père, le bien nommé Edward «Eddy» Griffith. Collections bigarrées de westerns semi-légendaires, long-métrages en noir et blanc langoureux et d’un romantisme échevelé, tragédies d’un autre âge aux têtes d’affiches oubliées, navets de guerre aussi pétaradants qu’inénarrables, documentaires fleuves aux sujets disparates, films muets sautillants et trépidants, comédies tarte à la crème (slapstick) à l’humour clownesque et aux scénarios improbables, collections de talkies (courts-métrages parlants) et de soundies (courts-métrages musicaux, les vidéoclips d’autrefois) sur lesquels il faudra un jour revenir. Le placard d’Eddy Griffith est une véritable boîte aux trésors des grandes et des petites gloires du septième art et mademoiselle Griffith en tire de temps en temps une œuvre cinématographique méconnue, injustement oubliée, pour en régaler son petit auditoire toujours avide de sensations renouvelées. Parmi les genres surannés, en consigne au placard de l’excellent Eddy Griffith, figurent en bonne place les fameux films de pègre (gangster movies) dont le genre culmina dans les années 1930 et 1940, notamment chez les frères Warner. The Roaring Twenties est, je vous l’annonce, un des fiers fleurons du genre. Il est connu des cinéphiles français sous le titre inénarrable suivant (ça ne s’invente pas): Les fantastiques années 1920.

En effet, les Roaring Twenties ou encore le Jazz Age ce sont les années de la décennie qu’on appela en français les années folles. L’histoire que ce noir et blanc léché raconte s’étale donc entre 1918 et 1938. Elle s’amorce dans un trou d’obus en France quelques jours avant l’Armistice de la Grande Guerre. Les clivages sociaux sont temporairement éliminés entre trois jeunes hommes en uniformes qui fraternisent dans leur quête pour la survie du bidasse. Eddie Bartlett (joué solidement par James Cagney, dont les allures carrées rappellent incroyablement une sorte de Kirk Douglas à l’ancienne) est un modeste employé de garage, George Hally (campé, avec sa force usuelle, par Humphrey Bogart) est un tenancier de tripot ténébreux et Lloyd Hart (joué par Jeffrey Lynn) est un jeune étudiant en droit qui aspire à mettre son étude d’avocat sur pied. La guerre se termine et les trois hommes se perdent de vue. On suit alors les déboires d’Eddy Bartlett. Le garage où il travaillait avant-guerre n’a plus de place pour lui et, avec l’aide d’un copain réformé, il se met dans le taxi. Fait curieux, il avait, pendant ses années de service en Europe, une correspondante épistolaire qu’il n’avait jamais rencontrée en personne et qui l’idéalisait comme soldat combattant au front. Quand il fait sa connaissance, il se rend compte qu’elle est trop jeune pour lui et prend ses jambes à son cou sans demander son reste. La jeune femme en restera blessée et s’en souviendra… Un jour un des clients d’Eddy lui demande d’aller remettre un étrange paquet à Madame Panama Smith, tenancière du cabaret Panama’s Palace (jouée par Gladys George dont la performance est extraordinairement riche, juste et dense). C’est une bouteille de gin dissimulée dans un emballage et Eddy se fait épingler par des policiers en civil. Innocent, il se retrouve en cours puis en prison mais, galant homme, il ne dénonce pas Panama Smith, à qui l’alcool était pourtant destiné. Celle-ci paie sa caution et c’est le début d’une amitié tendre et durable. C’est l’âge d’or de la prohibition et Eddy se rend vite compte qu son taxi est bien plus rentable s’il convoie des bouteilles que s’il transporte des personnes. Il devient bootlegger et son taxi, qui devient vite une flotte de taxis, alimente les tripots clandestins de la ville. Ceux-ci portent un nom parfaitement suave, aujourd’hui bien oublié. Ce sont des parlez-doucement (speakeasy). Un jour, Eddy juge que le prix des bouteilles qu’on lui fait convoyer est trop élevé. Il installe donc son propre alambic, dans sa baignoire d’abord puis dans une usine clandestine. Désormais, il ne fait pas que transporter, il produit aussi la précieuse liqueur de gingembre en la coupant parfois de substances plus suspectes, pour amplifier ses marges. Il retrouve Lloyd Grant, le jeune avocat qui avait été avec lui dans l’armée et en fait son conseiller juridique. Il retrouve aussi la jeune correspondante de ses années de service. Son nom est Jean Sherman (jouée par Priscilla Lane, actrice et chanteuse fort convaincante et bien poupine ce qui, on me pardonnera cet aparté bourru, nous change un peu des déprimantes maigrasses contemporaines). Jean est maintenant danseuse-choriste dans un vaudeville. Eddy s’en entiche alors et la fait entrer comme chanteuse soliste au Panama’s Palace. Malheureusement, les sentiments ne sont désormais plus réciproques. Dans l’entourage de son soldat de jadis, Jean fera la connaissance de l’avocat Lloyd Hart et tombera amoureuse de lui, derrière le dos d’un Eddy de plus en plus acariâtre et qui est de moins en moins habitué à se faire contrarier. C’est que l’homme est devenu tout graduellement un caïd puissant. Son empire s’étend sur terre et sur mer. Il entre tout doucement, graduellement, comme imperceptiblement, dans la guerre des gangs. Un jour qu’il aborde, avec ses hommes, un gros caboteur contrebandier en se faisant passer pour la garde côtière, il tombe pile sur le capitaine dudit caboteur. C’est George Hally (notre Humphrey Bogart, qui n’allait certainement pas rester dans la marge) qui fait aussi dans le trafic d’alcool à grande échelle. Les deux hommes construisent une alliance méfiante qui va malheureusement mal tourner. Une opération habituellement routinière à laquelle Eddy s’adonne avec ses camions et ses taxis consiste à braquer les entrepôts gouvernementaux et à y récupérer l’alcool saisi par les autorités, pour le remettre dans le circuit de boottlegging. Un soir, George accompagne Eddy et ses sbires sur une de ces missions mais, en neutralisant un des gardiens de sécurité de l’entrepôt, il se rend compte, incrédule, que c’est nul autre que l’ancien sergent qui lui avait empesté l’existence pendant la guerre. L’occasion est trop belle, George, qui n’en est pas à cela près, loge trois ou quatre balles dans le corps de l’ancien officier. Cela déclenche une fusillade où d’autres gardiens perdent la vie. Une page est tournée. On vient de passer d’un méfait toléré, le trafic d’alcool, à un crime intolérable, le meurtre. Le gang des taxis d’Eddy Bartlett a maintenant du sang sur les mains. Cela s’inscrit d’ailleurs dans une dynamique plus globale de criminalisation du trafic d’alcool, à partir de 1924. Mitraillages et explosions deviennent monnaie courante. De plus en plus engagé dans la guerre des gangs, Eddy commet lui aussi des meurtres, trucidant des caïds concurrents. C’est l’escalade. Quand l’avocat Lloyd Hart se rend compte de cette dérive criminelle, il quitte l’entreprise, bras dessus bras dessous avec Jean Sherman, qu’il épouse et à laquelle il fait un enfant. Puis survient le Krach de 1929 et, encore bien pire dans ce monde, l’abolition de la prohibition par Roosevelt en 1933. Les débits d’alcool sont désormais légaux, les parlez-doucement font faillite les uns après les autres et toute la structure de production et de distribution du boottlegging s’effondre et ce, en pleine dépression. Eddy Bartlett est ruiné. Il doit se remettre à conduire des taxis qui transportent des personnes qui, désormais, ont bien peu de moyens… Lui qui, pendant toutes ses années de caïd ne buvait que du lait, se met à picoler. Panama Smith, qui a perdu son tripot classe, se remet à chanter dans les cabarets. Seule leur amitié semble résister à tous les coups du sort. Et cela ne va pas s’arranger. Une confrontation ultime avec son ancien compagnon d’arme George, qui, lui, est resté dans le crime organisé, se terminera tragiquement pour les deux bidasses d’un autre âge. Le mot conclusif de Panama dit tout: He used to be a big shot.

Évidemment ce film en noir et blanc a été tourné en un temps bien plus proche de l’époque qu’il évoque que de nous. Il cultive en plus un ton semi-documentaire, avec flonflons ronflants, commentaires sur la réalité sociale et bandes d’archives. Cela pourrait faire parfaitement illusion. Pour le regard peu informé de notre temps, on croirait presque un film d’époque. Et pourtant le résultat est singulièrement décalé. Succès immense à sa sortie en 1939, ce film ne nous dupe que partiellement. On sent Hollywood… Ce qui trahit le fait que nous ne sommes déjà plus dans les années folles mais bel et bien dans une représentation stylisée de celles-ci, c’est, avant tout, la musique. Il n’y a pas un seul musicien ou danseur noir visible ou audible dans toute la représentation et Mademoiselle Griffith, qui pourtant est une véritable discothèque vivante, ne reconnaît pas vraiment les chansonnettes de troquets interprétées par Jean et par Panama. C’est probablement qu’elles n’ont pas eu de vie populaire effective. Ce sont des pièces de bande sonore de film. N’ayons pas pour autant la main trop lourde. Le récit bien configuré et la solide direction d’acteur sauvent en effet l’entreprise. On a, malgré tout, un scénario crédible et une étude de caractères fort bien formulée. La question que ce film pose se pose encore. Comment le gars ordinaire bascule-t-il graduellement dans le crime et ne s’en sort pas? C’était le temps où les gangsters cinématographiques n’étaient pas encore les irréels psychopathes sanguinaires, cyniques et animatroniques qu’on nous assène aujourd’hui. Il faut croire que chaque époque produit son propre réalisme et sa propre fantaisie dans la description, discrète ou ostentatoire, du merveilleux monde du crime.

The Roaring Twenties, 1939, Raoul Walsh, film américain avec James Cagney, Gladys George, Humphrey Bogart, Priscilla Lane, Jeffrey Lynn, 104 minutes.

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Les femmes du film MANHATTAN, de Woody Allen (1979)

Posted by Ysengrimus sur 25 avril 2019

Isaac (Woody Allen) et Tracy (Mariel Hemingway)

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Isaac à Tracy: Hey, don’t be so mature, okay?

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Il y a quarante ans, pilepoil, MANHATTAN de Woody Allen crevait les écrans mondiaux. J’avais vingt-et-un ans et ce film s’est imprimé en moi pour jamais. Donc, on va dire la chose comme elle est. Le film MANHATTAN (1979) est un des films importants de la seconde moitié du siècle dernier et c’est fort probablement un des trois ou quatre chefs-d’œuvre de Woody Allen. Bon, l’homme est passablement décoté par les temps qui courent, hein, et on voudrait tellement, dans l’ambiance de vindicte contemporaine, faire passer le magnifique travail artistique collectif qui reste associé à son nom par le même tuyau d’évacuation jugeant sa vie personnelle. Pas de ça entre nous ici, les ami(e)s. Je fais la ferme séparation entre l’homme et l’œuvre et nous allons parler ici de ce que ce film fait. On va surtout démontrer que ce film est probablement le plus ouvertement autodécapant de tout le corpus d’Allen. C’est un réquisitoire satirique et sardonique contre la théo-culture traditionnelle judéo-new-yorkaise (on y retrouve de superbes saillies d’humour juif autodérisoire), contre les snobismes intellectuels urbains et, surtout, contre le phallocratisme et la masculinité conventionnelle. Sur ces trois points, surtout le dernier, MANHATTAN est dévastateur.

Pour prendre la distance requise face aux diverses fascinations allenoïaques d’usage (qui hantent autant les contre que les pour, pour tout dire), on va partir, si vous le voulez bien, des femmes dans MANHATTAN. L’actrice Mariel Hemingway, née en 1961, avait 17 ans lors du tournage de MANHATTAN, Quand elle a tout juste eu ses 18 ans, le 22 novembre 1979, Woody Allen, incurable, s’est essayé à la dragouiller. Le film était alors dans la boite. Mariel Hemingway, costaude, a fermement refusé ses avances et l’homuncule binoclard se l’est tenu pour dit. Fin de l’histoire dans son angle potineur. Et ceci est le seul commentaire de bottin mondain que je ferai ici. Désormais, on parle de la fable construite par le film. Il nous en met plein les bras… sur ces questions justement.

Tracy (joué par Mariel Hemingway, dans un de ses premiers rôles — je ne connais pas de nom de famille au personnage) est amoureuse d’un homme plus vieux qu’elle. Comme Béatrice ici, cette jeune femme moderne n’a pas de compte à rendre sur ses choix sentimentaux. Tracy a 17 ans, presque 18, son amoureux en a 42, et honni soit qui mal y pense. Tracy est grande (grande physiquement. Elle a de la carrure. Son amoureux lui arrive aux yeux), calme, très mûre pour son âge, et solide dans ses bottes. Étudiante de secondaire, intéressée par l’art dramatique, Tracy est déjà une artiste et une intellectuelle articulée. Surtout, de toute cette kyrielle de personnages, elle est la seule qui soit toujours authentique, sereine, en bois brut, pas encore pourrie par la vénalité et la superficialité des petits intellocrates new-yorkais. Mais on sent bien qu’un jour, plus tard, elle se mettra elle aussi à papillonner et à déconner à vide, comme eux. Les tics y sont déjà, en puissance. Son petit bonhomme d’amoureux s’en afflige sans se l’admettre, d’ailleurs. Mais bon, pour le moment Tracy est pure, elle est solide, droite, stable, et, oui, elle se sent heureuse avec son susdit petit bonhomme de l’ère pré-Paul-McCartney. Ils regardent la télévision dans leur lit en mangeant des frites et s’amusent comme des fous. Ils sont bien ensemble et, redisons-le, Tracy ne transigera pas sur ses choix amoureux.

Pourtant il y aurait de quoi, parce que son petit bonhomme, ouf, il n’est pas tout à fait évident. C’est un glorieux humoriste télévisuel démissionnaire qui est en train d’écrire un livre sur rien de moins que la déliquescence de la civilisation contemporaine et, comme le lui signale une fois un de ses amis, il se prend tout simplement pour Dieu. L’homme que Tracy aime, est faux, prétentiard, frappé, androhystérique, tendanciellement agoraphobe, égomane et compulsivement verbo-moteur. Tracy se rend bien compte que son fébrile amoureux, le bien nommé Isaac Davis (joué par Woody Allen), ne donne sa vraie mesure émotive, sensible et intellectuellement riche que seul à seul avec elle. Aussitôt que d’autres intellos se montrent le bout du nez, c’est foutu. Isaac devient parfaitement insupportable, paniqué, insécure, ridicule, niaiseux, cave. Isaac Davis est un avorton, en fait, et Tracy va graduellement, douloureusement, le découvrir.

Isaac Davis est aussi très intensément divorcé. La femme de laquelle il a un fils c’est Jill Davis (jouée par Meryl Streep). Jill a quitté Isaac pour une autre femme, Connie (jouée par Karen Ludwig). Jill ne peut tout simplement plus supporter Isaac. Et son couple lesbien endure patiemment les visites de l’homuncule binoclard dont l’androhystérie culmine en présence de son ex et de sa conjointe (on notera que Tracy n’assiste pas à ces visites, qui l’auraient pourtant passablement édifiée). Isaac prend le prétexte du droit de visite de son fils pour poursuivre Jill de ses assiduités réprobatrices. C’est que Jill se prépare à écrire un livre (tous ces plumitifs tartinent des livres à qui mieux mieux et se les jettent dans les pattes), livre-aveu qui promet de tout révéler de la vie intime de Jill Davis avec l’humoriste télévisuel bien connu Isaac Davis. Ce dernier, ouvertement et explicitement homophobe, a autrefois tenté de foncer sur Connie, la nouvelle conjointe de son épouse, avec sa bagnole. La rencontre fébrile ente Jill, Connie et Isaac est une catastrophe inénarrable et l’homuncule binoclard y montre, de façon particulièrement sentie et pathétique, son fond agressif, frustré, rigide, étroit et farceur-pas-drôle.

Mais Tracy (qui, redisons-le, n’a pas assisté à ce moment foireux) va bientôt avoir un plus gros problème à affronter. Lors d’une visite au musée, alors qu’elle est seule et tranquille avec son Isaac, voici qu’apparaît Yale Pollack (joué par Michael Murphy) en compagnie d’une nouvelle venue, Mary Wilkie (jouée par Diane Keaton). La rencontre est un peu bizarre et réfrigérante car Yale est en fait marié à Emily Pollack (jouée par Anne Byrne) qui est absente, elle, lors de cette susdite rencontre impromptue. Il est assez évident pour Tracy que ce vieil ami d’Isaac, Yale, est en train de furtivement visiter un musée en compagnie de sa maîtresse. Bon, Tracy reste parfaitement discrète mais la Mary Wilkie, elle, va regarder notre Tracy de fort haut et la traiter avec une condescendance que d’autres moins solides que Tracy auraient trouvé parfaitement exaspérante. En effet, Mary Wilkie, qui constate aussitôt la différence d’âge entre Tracy et Isaac, se met à faire des allusions pas très subtiles à Nabokov en échangeant des sourires entendus avec Yale. Cette Mary Wilkie, originaire de Philadelphie (une ville où l’on croit en Dieu et ne discute pas ouvertement de la question de l’orgasme, s’empresse t-elle de rappeler à maintes reprises) est l’intellocrate patentée et frappée type. Elle écrit des novelisations, édite les textes d’autres auteurs, vit dans le souvenir traumatique de son ex-mari génial (selon elle), et interpelle son thérapeute par son prénom (tous ces intellocrates frappés et hautains ont, bien sûr, leur psychothérapeute attitré). Mais surtout, Mary Wilkie, aussi affectée et précieuse ridicule qu’Isaac Davis en personne, se drape dans tout un barda de tapageuses références intellos et artistiques de bric et de broc. De prime abord, cette bonne dame philadelphe néo-new-yorkaise est semi-délirante, parfaitement imbuvable et, de ce seul fait, elle déclenche initialement une véritable panique intello-hystérique chez Isaac. Et Tracy ne comprend pas l’ampleur d’un tel débordement hargneux chez son petit bonhomme. Elle le lui dit par la suite, mais évidemment, il n’écoute pas.

Mary Wilkie va frapper de mort les amours de Tracy. C’est que, conformiste, son amant Yale se sent coupable d’aimer sa maîtresse plus que son épouse. Il est incapable d’assurer et d’assumer. Mec type, Yale va donc insidieusement pousser Mary Wilkie dans les bras de son vieux pote Isaac Davis, comme si Tracy n’existait tout simplement pas. Coreligionnaires, Yale et Isaac auront d’ailleurs des mots et ils se feront pesamment la morale sur la question maritale (la fameuse scène du squelette humain dans une salle de classe). Mis au défi de tenter sa chance avec une femme (et non une jeune fille), Isaac, pas plus capable d’assurer et d’assumer que son minus de copain Yale, voit son androhystérie et son indécision conformiste culminer. Travaillé par l’arrogance insécure (et aussi la vulnérabilité touchante, la complexité mal dissimulée) de Mary Wilkie, Isaac se met à s’en prendre à Tracy. Cela donne des échanges comme ceci (je résume)… Isaac: Mais qu’est-ce que tu fous avec un vieux comme moi. Tu devrais sortir avec Biff ou Scooter. Tracy (de plus en plus désappointée par la dynamique): Tu ne me prends pas au sérieux parce que j’ai dix-sept ans. C’est pourtant toi que j’aime. C’est vraiment très contrariant, ton attitude. Comprenons-nous bien, Isaac Davis n’est pas un pédophile. Il est un infantile. C’est très différent. Il y a des moments où on dirait que Tracy est sa mère. C’est superbement étudié et je le redis, minable au possible, dévastateur, anti-masculiniste avant la lettre. Tracy est donc repoussée par un Isaac hystéro qui n’assure pas, n’assume pas. Elle commence à graduellement se dire qu’il va falloir qu’elle prenne de la distance face au petit clapier cloaqueux de Manhattan. Elle envisage d’accepter un stage d’études de six mois, dans une école d’art dramatique de Londres (Angleterre).

Le principe tragi-comique est en place. Je vous coupe les détails. Il faut tout simplement voir ce film immense. Isaac va se retrouver Gros Jean. Tracy va partir pour Londres. Mary Wilkie, sa curiosité mondaine assouvie après une passagère idylle avec Isaac, va retourner se jeter dans les bras de Yale, qui va finir par quitter son épouse pour elle. Jill Davis va publier son livre-aveu et toute la petite coterie va s’esclaffer en riant d’Isaac, plus minus, ridicule, paumé et inepte que jamais. La scène finale, insupportable de majesté et de dérision, implique Tracy, plus centrale que jamais. C’est que quand Tracy quitte ce Manhattan dont elle est l’âme secrète, le film s’arrête. Isaac Davis (joué par Woody Allen) apparaît, dans cette scène conclusive, comme un inconscient buté et un rat, un rat égoïste, nul, insensible, incapable de se distancier des piles de détritus de Manhattan qui le fascinent tant. La masculinité, l’intellectualité toc, la théo-culture moraliste étroite et rigide montrent l’ampleur de leur vide et de leur tragédie dérisoire. Woody Allen, ici plus que jamais, nous expose le minable qu’est Woody Allen. S’il y a un film du corpus de Woody Allen qui nous avoue ouvertement et infailliblement que Woody Allen est une merde, c’est MANHATTAN. Tout y est. Tout s’y annonce.

S’ils comprenaient seulement le premier mot de la dialectique complexe de la crise de l’expression artistique, nos plus virulents détracteurs de Woody Allen devraient s’empresser de visionner et de calmement méditer MANHATTAN. Ils y trouveraient, dans la fibre subtile de la fable même, dans ce jeu d’acteur magnifique et imparable, dans ces dialogues foldingues, dans ce New York immense et si gris et si lourd, leurs meilleurs arguments de dénigrement, tous ouvertement avoués et admis par le maître en personne. C’est que Woody Allen ici fonctionne comme l’agneau pascal de sa fameuse ci-devant déliquescence de civilisation contemporaine de carton-pâte. Jamais autodérision n’aura été à la fois aussi cuisante, aussi mordante, aussi efficace. Séparation entre l’homme et l’œuvre, tu disais? Voire…

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Yale Pollack (Michael Murphy), Mary Wilkie (Diane Keaton), Isaac Davis (Woody Allen), Tracy (Mariel Hemingway)

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ANNEXE: L’ACADÉMIE DES SUREVALUÉS (The Academy of Overrated)

Dans leur outrecuidance fortillante d’intellos frappés du New York de 1979, Mary Wilkie (jouée par Diane Keaton) et Yale Pollack (joué par Michael Murphy) ont imaginé une Académie des Surévalués. Il s’agit simplement de leur liste personnelle des figures culturelles reconnues comme majeures mais qu’ils considèrent (pas toujours à tort d’ailleurs) comme faisant l’objet d’une inflation de valeur dans la sensibilité culturelle et mondaine de leur temps. Voici la liste des membres de cette Académie avec, entre crochets, les cas où Mary et Yale sont secondés dans leur analyse par votre Ysengrimus, quarante ans plus tard.

Sol LeWitt (1928-2007): Peintre semi-figuratif proposant une exploration tripative très découpée et très tranchée de la structure explicite des formes visuelles. Son sous-traitant montréalais (largement moins inspiré et, pourtant, fort passable tout de même) est Guido Molinari (1933-2004).

Gustav Mahler (1860-1911): Compositeur orchestral autrichien peu prolifique de la fin du mouvement romantique. Il est sensé annoncer les tendances du dodécaphonisme et de la musique sérielle, mais le fait-il vraiment? [Nomination secondée par Ysengrimus]

Isak Dinesen (1885-1962): De son vrai nom, Karen Blixen. Romancière danoise, auteure notamment de Out of Africa et de Le festin de Babette, œuvres ayant débouché, au siècle dernier, sur de fort honorables scripts de films (surtout dans le second cas).

Carl Jung (1875-1961): Psychiatre et psychanalyste suisse s’étant efforcé, non sans un certain mérite d’époque, de procéder à une rencontre entre psychologie, anthropologie, archéologie et histoire, aux fins de la mise en place d’une sorte de psychanalyse du collectif.

Scott Fitzgerald (1896-1940): Écrivain américain s’étant efforcé de décrire les travers de la bourgeoisie artistique, mondaine et cynique de l’entre-deux guerre, tout en restant lui-même passablement emberlificoté dans l’univers qu’il prétendait analyser. [Nomination secondée par Ysengrimus]

Lenny Bruce (1925-1966): De son vrai nom Leonard Alfred Schneider. Humoriste et fantaisiste américain reconnu comme une des figures déterminantes du stand up comic du siècle dernier. Humour vulgaire et ostensible qu’une époque étroite et révolue interprétait comme une sorte d’intervention satirique intelligente. Mal vieilli. [Nomination secondée par Ysengrimus]

Norman Mailer (1923-2007): Écrivain, essayiste, journaliste et acteur américain. C’est un des écrivains les plus lus de la seconde moitié du siècle dernier. Il venait, en 1979, de ramasser un autre de ses multiples Prix Pulitzer, d’où probablement l’acrimonie de Mary et de Yale. Bon, il fut la voix d’une époque, que dire de plus.

Heinrich Böll (1917-1985): Écrivain allemand, objecteur de conscience sous le nazisme. C’est un poète ayant obtenu le Prix Nobel de littérature en 1972. Mary et Yale ne lisent certainement pas l’allemand dans le texte, ce qui ne les empêche pas de juger la poésie sur traduction. Concluons, concluons.

Vincent van Gogh (1853-1890): Peintre néerlandais arrivant après les impressionnistes. D’une idiosyncrasie étonnante et d’une force lyrique qui ne se dément pas avec le temps. Ses croûtes se vendent des millions, d’où probablement l’acrimonie de Mary et de Yale (qui à mon sens devraient sérieusement faire rajuster leurs lunettes au sujet de ce gars).

Ingmar Bergman (1918-2007): Cinéaste suédois, minimaliste et puissant, considéré comme une des influences les plus profondes du cinéma mondial. Isaac Davis (joué par Woody Allen) va fortement s’insurger contre l’inclusion de cet artiste dans l’Académie des Surévalués, ce qui lui vaudra des ricanements ostensibles et  condescendants de la part de Mary et de Yale. Notons que Woody Allen même cite Ingmar Bergman au nombre de ses importantes influences personnelles.

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Passablement abasourdi, Isaac Davis (joué par Woody Allen) tentera alors, dans une poussée ironique un peu rageuse, de faire inclure Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) sur la liste des académiciens surévalués, sans grand succès. Et moi-même, pour le coup, je salue respectueusement (sans pouvoir pourtant les rejoindre) les voix qui, aujourd’hui, entendraient inclure nul autre que Woody Allen lui-même au sein de l’Académie des Surévalués.

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Manhattan, 1979, Woody Allen, film américain avec Mariel Hemingway, Diane Keaton, Meryl Streep, Karen Ludwig, Anne Byrne, Michael Murphy, Woody Allen, 96 minutes.

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Il y a trente ans, SEX, LIES AND VIDEOTAPE

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2019

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Dissipons d’abord le sempiternel et fort regrettable malentendu concernant le titre de ce superbe opus de Steven Soderbergh,  lauréat de la Palme d’Or du Festival de Cannes de 1989 (c’était il y a trente ans, pile-poil). Ceci n’est ni un vidéo pornographique, ni un long métrage osé ou visuellement explicite. Il s’y passe des choses de nature sexuelle, certes (les scènes d’amour sont en fait discrètes, passionnelles ou romantiques, toujours superbement tournées, presque pudiques). On y ment, indubitablement. Et on y tourne des rubans vidéo, sur une de ces petites caméras à cassettes qui étaient une technologie encore relativement nouvelle à la fin des années 1980. Ajoutons, pour la bonne compréhension de la belle aventure qui nous attend, qu’il n’y avait, à cette époque, ni internet, ni pilule érectile… Ce que je cherche à vous dire ici, c’est que ce film pourrait en fait s’intituler Pudeur, sincérité et conversation intime non médiatisée. Attendu que le sexe, les mensonges et la vidéastie y sont, de fait, en crise virulente.

Bâton Rouge, 1989, le petit bonheur de banlieue qui donne les bleus, comme disait Lucien Francœur. Madame Ann Bishop Mullany (Andie MacDowell, d’une pure et intense beauté, malgré les tenues particulièrement toc et ringardes dont son personnage est attifé) vit une sorte de compétition semi-consciente avec sa sœur, Mademoiselle Cynthia Patrice Bishop (Laura San Giacomo, actrice parfaitement nuancée et d’un charme indéniable). Cynthia, c’est la tenancière de bar, forte en gueule, délurée, consciente de ses attraits, extrovertie, pour reprendre le mot d’Ann la décrivant. Pour sa part, Ann, c’est la reine du foyer en blanc, un petit peu mijaurée, crispée, timide, fort bien logée mais fort mal aimée, épouse névrotique et tristounette du jeune avocat carriériste à bretelles John Mullany (Peter Gallagher). Il y a compétition et même guerre larvée entre ces deux sœurs, puisque John et sa belle-sœur Cynthia sont amants, à l’insu d’Ann, l’épouse de John. Cynthia méprise copieusement son amant, qui ment tant et trompe sa sœur, mais elle ne peut pas s’en passer. Elle l’a dans la peau, comme on dit, en bonne partie justement à cause du rapport problématique un peu complexé qu’elle entretient avec Ann, sa sœur Ann, la si majestueuse, la si correcte, la si sacro-sainte Ann. Ce triangle amoureux conformiste et toxique de suburb chic aurait pu s’enliser graduellement dans son avachissement, et lentement imploser. Un événement parfaitement fortuit et insolite va, en fait, le faire brutalement exploser.

Dans le plan (alterné) d’ouverture du film, Ann confie à son psychothérapeute (joué par Ron Vawter) son irritation du moment. C’est la fameuse scène culte où elle exprime l’angoisse, la panique, la terreur, l’épouvante que lui suscitent tous les détritus qui circulent de par le vaste monde (Garbage. All I’ve been thinking about all week is garbage. I mean, I just can’t stop thinking about it!). Hors du merdier psychologique de ces affres intérieures autour des détritus planétaires, la cuisante frustration du moment que vit Ann finit par gicler. Il s’avère que, sans la consulter, son mari John a invité un de ses anciens camarades de collège pour un bref séjour. L’idée d’avoir de la visite horripile souverainement Ann et elle n’attend rien de bon de cet intrus, qu’elle imagine comme une sorte de copie, vocale et comportementale, de son mari. Aussi quand Graham Dalton (campé tout en finesse par James Spader) sonne à la porte, c’est la surprise contenue, vite convertie en curiosité dévorante. Ce garçon étrange, mi éphèbe distant mi écornifleux sagace, est revenu dans la ville de ses premiers amours pour y résoudre on ne sait trop quelle opaque quête intérieure. Il restera chez les Mullany quelques jours, puis se prendra un logement non loin de là. Intriguée, déjà attirée, Ann lui rend une petite visite intempestive quelques jours après son déménagement. Il n’a pas de téléphone, peu de mobilier et cela met en évidence son grand téléviseur-lecteur-cassettes et sa collection personnelle de vidéos, bien classée, selon une drôle de petite procédure d’archivage artisanale et manuscrite. Quand Ann demande à Graham de quoi il s’agit, il lui explique candidement qu’il filme sur vidéos des entretiens qu’il a avec des femmes. Lesdits entretiens sont strictement verbaux et platoniques, et ce, en dépit de leur sujet exclusif et explicite: le sexe. Effarouchée par une telle bizarrerie, Ann fuit. Mais les deux sœurs Bishop, face à un sujet si mystérieux, énigmatique, fascinant et magnétisant, auront tôt fait de revenir rôder autour, et d’entrer dans la danse… Elles toucheront Graham Dalton de toutes leurs antennes et, par vidéastie interposée, se toucheront aussi l’une l’autre, se comprenant mieux et affrontant plus sereinement la jalousie dévorante qui les mine l’une par rapport à l’autre. Cynthia découvrira sa vulnérabilité latente et Ann prendra en main une force qu’elle ne se connaissait pas. Graham, et corollairement, John, ne sortiront pas non plus inaltérés de l’aventure issue de cet échange conversationnel, voyeur, impudique, désaxé et insolite. Je ne vous en dis pas plus.

Une superbe petite distribution pour une réalisation intimiste, très européenne de ton et de style. D’ailleurs, puisqu’on en parle, qu’y a-t-il de plus beau, quand un guitariste joue, que d’entendre un peu gricher l’acier des cordes de l’instrument s’il les frotte. Ainsi quand Ann, vêtue de blanc, et Cynthia, vêtue de rouge, se retrouvent dans l’appartement de cette dernière, pour parler de Graham Dalton, de qui d’autre, et de ses envoûtantes pratiques de vidéaste, il y a un malaise. Il y a la confrontation de deux visions féminines des hommes et de l’amour, certes, mais aussi… Il y a qu’Ann cherche alors à se donner une contenance en feuilletant un magazine. Frouch, frouch, frouch, on dirait qu’on n’entend que cela, les feuilles du magazine qui bruissent. Il est très inhabituel, dans le cinéma américain, d’entendre bruisser un magazine, comme si l’actrice qui le feuillette était justement filmée sur caméra vidéo. Tiens, les pieds de Graham Dalton frottent très richement, eux aussi, sur le plancher de bois de son grand appartement vide, un peu écho. Et les gros glaçons du verre de thé glacé qu’il sert à Ann, qu’est-ce qu’ils cliquettent net et juste… Ah, ah, sensation perdue toute simple, si jouissive à retrouver pourtant… C’est que ce «petit film indépendant» est tourné en prise sonore directe, comme ceux de la Nouvelle Vague française, et en porte-à-faux ostensible envers les habitudes de post-synchronisation sonore de nos si hollywoodiens voisins du sud. Et on le sent, ce son riche et vrai, jusque dans nos thorax.

Une étude de caractères adroitement tragicomique et une réflexion aussi calmement non-machique qu’ouvertement anti-phallocratique. Pas d’internet, pour que ces vidéos restent juste assez intimes. Pas de pilule érectile, pour que la question de l’impuissance sexuelle reste juste assez insondablement insoluble. Et le choc, le heurt, le clash engageant l’intégralité sensuelle de l’être, quand un menteur compulsif se met à subitement regarder sa vérité en face. J’ai du voir ce film environ cinq fois, dans les deux dernières décennies. Je viens tout juste de le revoir (2019). Il n’a pas pris une ride. L’originalité savoureuse de son écriture, la fraîcheur remarquable de son traitement, à partir pourtant de prémisses thématiques passablement conventionnelles, fait de Sex, Lies and Videotape une expérience hors-norme, dont on trouve rarement sa pareille dans le cinéma des héritiers déjantés, marginaux et démarqués des MGM et des WB

Sex, Lies and Videotape, 1989, Steven Soderbergh, film américain avec Andie MacDowell, Laura San Giacomo, James Spader, Peter Gallagher, Ron Vawter, 100 minutes.

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On a volé les moustaches du Père Noël

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2018

Peter Cooper (1791-1883)

Note d’Ysengrimus: Le faciès masculin non glabre se compose de trois entités distinctes, une barbe homogène, droite et neutre, une moustache vertueuse et une moustache véreuse. Pour faire mousser ce fait symbolico-mythologique incontournable, en ce tendre jour de la Noël, j’ai voulu donner sans ambages la parole au Père Noël lui-même, sur cette cruciale question de la pilosité faciale virile. Le gros lutin rouge nous relate ici, donc, un des pires drames historiques de sa longue et tumultueuse existence et, consécutivement, il nous explique l’origine lointaine de la prolifération des Pères Noël de substitution à moustaches et barbes postiches et visées commerciales monovalentes et courtichettes…

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Moi, le Père Noël qui vous parle, tel que vous me voyez, j’ai vécu des événements merveilleux mais j’ai aussi vécu des événements terribles. L’événement le plus terrible et le plus tragiquement cataclysmique qu’il me fut donné de vivre fut indubitablement la perte de mes moustaches, survenue quelque part dans la première moitié du siècle dernier. Je vois bien à vos bonnes têtes contemporaines que vous vous demandez tous et toutes ce que la perte des moustaches du Père Noël peut bien avoir de si terrible. Ah, les drames du passé sont toujours tributaires de problématiques trop oubliées. Aussi, je tiens à insister pour dire que l’événement fut gravissime, catastrophique, cataclysmique et qu’il porta de lourdes conséquences pour la terre entière. Et permettez-moi de vous expliquer pourquoi.

Il faut d’abord signaler que le Père Noël dort sur le dos, en son modeste grabat, dans son isba de  la portion de l’Île de Baffin, dans le Nunavut, se trouvant au-delà du cercle polaire, et qu’il dort ainsi fort souvent, au cours de tous les mois de l’année, sauf, naturellement, le mois de décembre. Le Père Noël est très vieux et aussi très magique. Sa luge volante, son attelage de chevreuils, sa merveilleuse cloche d’appel, sa poche de cadeaux, sont tous des objets profondément imprégnés de la magie la plus séculaire. Il en est autant de son costume couleur drapeau du Canada (qui lui permet de voyager dans l’espace mais aussi dans le temps), de son tuquon idoine, de sa barbe et de ses moustaches. Inutile de dire que tous les objets et oripeaux magiques d’une figure de la stature du Père Noël attirent la convoitise de toutes sortes de petits plaisantins qui n’attendent pas mieux que de faire tourner le magique au tragique. Donc, le Père Noël dort sur le dos et il est truffé d’objets magiques. C’est dans un tel contexte ordinaire et minuscule que notre drame va subitement prendre corps.

Le premier février 1932 (je m’en souviens comme si c’était hier car c’est le jour de la parution du fameux Meilleur des Mondes de mon excellent ami Aldous Huxley), le Père Noël se lève après une bonne nuit d’un de ces longs sommeils réparateurs. Il se regarde dans le miroir de glace de son isba et constate, oh horreur, qu’il n’a plus de moustaches. J’ai effectivement soudain la gueule de mon excellent ami, le bon Peter Cooper. Or ce qui, chez l’excellent citoyen Cooper, n’est que charme et chafouinerie devient, chez le Père Noël, une déconvenue hautement disgracieuse voire dangereuse. En effet, les moustaches du Père Noël lui confèrent secrètement une portion importante de sa portée magique. Bon, sans moustaches, le Père Noël peut tenir quelques temps, sur son air d’aller… mais cela, croyez-moi, ne durera pas. Fait plus grave, les moustaches du Père Noël sont un attribut viril ancien qui remonte aux archaïques origines manichéennes du personnage. Les moustaches sont un objet qui se subdivise tout naturellement en deux parties. Chez le Père Noël, ses moustaches, se subdivisent en une partie vertueuse et en une partie véreuse. La partie vertueuse des moustaches du Père Noël porte toute sa dimension d’amour, de bonhomie, de candeur et d’enfantillage badin, remontant aux temps du bon lutin Kris Kringle. La partie véreuse des moustaches du Père Noël porte toute sa dimension de méchanceté, de cruauté, d’autorité, d’arbitraire rigide et de persiflage rageur, remontant aux temps de ce triste sire de sinistre mémoire qu’est le terrible Père Fouettard. La synthèse tendue et grave de la force moustachue fonde une portion cruciale de la magie bien tempérée du Père Noël actuel, synthèse toujours bringuebalante et beaucoup plus fragile qu’il ne le semble de prime abord.

Il est hautement probable que le perfide ayant chapardé les moustaches du Père Noël sait parfaitement tout ce que je vous rapporte. Il vient de s’approprier un objet binaire, paradoxal, mélange subtil de poudre de perlimpinpin scintillante et de poudre à canon. Le Père Noël est dévasté. Se mettant promptement à la recherche d’indices, la Mère Noël (qui comme nous le savons tous, représente la portion perspicace, intellective et radicalement sage du couple Noël) découvre assez vite des chrono-stries. Il s’agit là de petites zébrures chronologiques attestant incontestablement que l’intrus, le voleur, l’infâme, disposait de la possibilité de voyager dans le temps. D’où, aussi, l’absence de la moindre trace d’effraction dans l’isba. Notre chrono-voyageur se sera présenté ici dix mille ans avant la construction de notre isba, aura remonté en un éclair cette longue période historique, m’aura arraché mes moustaches au passage comme un long et mauvais diachylon, d’un geste vif et perfide, et se sera esquivé dix mille ans dans le futur. Allez-le retrouver à présent.

La présence fort irritante de ces chrono-stries corrobore aussi que mon voleur peut maintenant être allé se réfugier n’importe où dans l’intégralité de nos strates historiques. Vous me connaissez, je suis un homme d’action. Conduire une luge volante tirée par un attelage de chevreuils, je vous le fait un doigt dans l’œil. Garrocher au jugé et à haute vitesses, des cadeaux dans des cheminées, je vous fais ça les doigts dans le nez. Mais me mettre à ratisser l’intégralité de nos connaissances historiques pour tenter d’y retracer mes moustaches, vous vous doutez bien que cela me parait aussitôt une tâche par trop bénédictine pour mes modestes capacités intellectives. La Mère Noël me dit alors: «C’est bien moins compliqué que tu le penses, Père Noël. Tes moustaches rehaussent ta personnalité, certes, j’en témoigne. Mais elles amplifient surtout des capacités au départ fort quelconques. Il s’agit simplement de rechercher dans l’histoire des grands escogriffes à barbes blanches disposant de certaines aptitudes magiques ou pratiques. Tu devrais arriver à circonscrire et restreindre l’ensemble assez rapidement. Va, va, je te trouve bien trépidant et fort énervé et tu risques de m’empêcher de penser sereinement à notre problème. Part à la recherche de tes moustaches dans le torrent de l’histoire, Pendant ce temps, moi, je colligerai d’autre indices, sur notre scène de crime… qu’il me faut, conséquemment, promptement protéger de ta panique et de tes énervements.»

Je me rends à la séculaire sagesse sagace et inquisitrice de la Mère Noël et je fonce, ventre à terre. Il s’agit donc de retracer des grands persos historiques à barbes blanches disposant, contre toutes attentes, de capacités magiques ou pratiques, marrantes, percutantes, multiples, inattendues ou extraordinaires. Il est hautement probable que l’un d’entre eux sera mon coupable. Il aura installé mes moustaches magiques au dessus de sa barbouze aussi vénérable qu’impotente et cela l’aura subitement rehaussé et catapulté dans les sphères éthérées de l’éminence historique. Si je l’attrape, ce maroufle, je vous file mon calepin qu’il passera un fort mauvais quart d’heure. Mon portrait robot est configuré. Il faut savoir y combiner adéquatement manichéisme philosophique et matérialité pileuse. Ainsi, par exemple, Abraham Lincoln est promptement éliminé. Mazette, le géant du Kentucky est certes surdoué et autant fauteur de guerre (véreux) qu’émancipateur (vertueux) d’esclaves. Simplement, bondance, calmons nous. La barbe est noire et l’escogriffe est déjà lui-même sans moustache. Cela l’innocente d’office. Comprenons-nous bien. Diogène cherchait un homme honnête. Je cherche une barbouze canonique, débonnaire-atrabilaire, surdouée et, surtout, longue, soyeuse et immaculée.

Le premier personnage historique correspondant au portrait robot susnommé fut Moïse. L’homme était de conséquences. Grand, exalté, gaillard, brutalement manichéen dans sa magie. Il a distribué tant les plaies d’Égypte pour les uns que l’obtention des tables de la loi pour les autres. Et cette barbe de patriarche, neigeuse, blanche et fournie, le dénonçait fatalement. J’approchai l’homme en fin de course. Il venait de se faire confirmer par son patron céleste qu’il ne verrait pas la terre promise et il tirait une gueule passablement déprimée. Rien de bien flamboyant, pour tout admettre. On a discuté, sous sa tente de nomade. Il m’a longuement parlé des aléas du monothéisme. Il trouvait que les gens étaient bien bêtes et bien méchants. Il venait de solidement se faire emmerder par Aaron et son Veau d’Or régressant. Si ce type avait osé me chaparder mes moustaches, cela ne le faisait pas jubiler bien fort, car il semblait un peu au bout de son rouleau. En un mot, Moïse était dans la mouise. J’ai ostensiblement fait semblant de m’intéresser à ses zinzins et, quand il faisait moins attention à son interlocuteur qu’aux idées amères qu’il ressassait lui-même, j’en profitai pour promptement me pendre à ses moustaches. Postiches (donc chapardées au Père Noël), elles auraient du se décoller comme du mauvais diachylon. Il n’en fut rien. Les grandes moustaches de Moïse restèrent bien en place et le digne prophète poussa un hurlement de douleur qui percuta comme le tonnerre. Sans m’excuser ni rien expliquer, je me dépêchai de m’esquiver dans le tourbillon du temps. Mauvais choix.

Le second personnage historique correspondant à mon portrait robot fut Léonard de Vinci. Plus proche de nous, déjà, l’homme était lui aussi de conséquences. Illustre, sémillant, inventif, éclectiquement polyvalent, brouillonnement manichéen dans son savoir fourmillant et industrieux. Il a inventé autant des pateloutes absurdes et dangereuses pour les uns qu’il a peint et dessiné des œuvres poignantes et immortelles pour les autres. Et cette barbe de grand humaniste, neigeuse, blanche et fournie, le dénonçait fatalement. J’approchai l’homme dans un moment de fléchissement. Il venait de finir de peindre La Joconde et il avait le net sentiment que cette bourgeoise florentine lui avait ri au nez pendant toute l’opération. Il était bien contrarié et il tirait une gueule passablement épuisée. Rien de bien flamboyant, pour tout admettre. On a discuté, dans son officine d’inventeur et d’artiste. Il m’a parlé des sourds tiraillements de la Renaissance italienne. Il trouvait que les gens étaient bien bêtes et bien méchants. Il venait de solidement se faire emmerder par toutes sortes de mécènes aristos enquiquineurs et vétillards qui le priaient constamment de retoucher ses tableaux pour des raisons bassement morales. De plus, il avait tellement à faire qu’il ne savait tout simplement plus où donner de la tête. Si ce type avait osé me chaparder mes moustaches, cela ne le faisait pas jubiler bien fort, car il semblait un peu au faite de son inorganisation. En un mot, Léonard perdait un peu le nord. J’ai ostensiblement fait semblant de m’intéresser à ses zinzins et, quand il faisait moins attention à son interlocuteur qu’aux idées bougonnes et brouillonnes qu’il ressassait lui-même, j’en profitai pour promptement me pendre à ses moustaches. Postiches (donc chapardées au Père Noël), elles auraient du se décoller comme du mauvais diachylon. Derechef, il n’en fut rien. Les grandes moustaches de Léonard de Vinci restèrent bien en place et le digne inventeur poussa un hurlement de douleur qui percuta comme une ruine qui s’effondre. Sans rien expliquer, je me dépêchai de m’esquiver dans le tourbillon du temps. Un autre mauvais choix.

Le troisième personnage historique correspondant à mon portrait robot fut Charles Darwin. Plus proche de nous, encore plus, l’homme était lui aussi de conséquences. Savant, méthodique, rigoureux, inflexible, solidement manichéen dans l’impact de sa science articulée et amorale. Il a imposé la doctrine évolutionniste et la conscience de la progression universelle des organismes vivants pour les uns, il a durablement fracassé et ravagé la morale traditionnelle et l’angélisme humain pour les autres. Et cette barbe de docteur, neigeuse, blanche et fournie, le dénonçait fatalement. J’approchai l’homme dans un moment de sérénité. Il venait de terminer une nouvelle préface pour la version française du vieux compte-rendu de son grand voyage de recherche sur le voilier le Beagle et il tenait la clef, abstraite mais sûre, de la question de la lutte pour la vie, de l’origine des espèces et de la sélection naturelle. Il était malgré tout contrarié et il tirait une gueule passablement marrie. Rien de bien flamboyant, pour tout admettre. On a discuté, dans sa petite cabine de savant voyageur. Il m’a parlé des détails fourmillants et compliqués de la recherche biologique et, surtout, de leur impact aussi explosif qu’imprévisible dans l’opinion publique. Il trouvait que les gens étaient bien bêtes et bien méchants. Il venait de se faire copieusement traiter de brute velue et perverse par des olibrius aux vues sommaires qui s’offusquaient outre mesure du fait, pourtant implacable, que l’homme descende d’un singe. Ouf, il faut dire que ça bardait passablement, pour monsieur Darwin. Aussi, si ce type avait osé me chaparder mes moustaches, cela ne le faisait pas jubiler bien fort, car il semblait un peu au bout de sa patience et de ses moyens. En un mot, Darwin frôlait la ruine. J’ai ostensiblement fait semblant de m’intéresser à ses zinzins et, quand il faisait moins attention à son interlocuteur qu’aux idées efficaces qu’il ressassait lui-même, j’en profitai pour promptement me pendre à ses moustaches. Postiches (donc chapardées au Père Noël), elles auraient du se décoller comme du mauvais diachylon. Derechef, il n’en fut rien. Les grandes moustaches de Charles Darwin restèrent bien en place et le digne zoologiste poussa un hurlement bestial qui percuta comme le cri du tyrannosaure. Sans rien expliquer, je me dépêchai de m’esquiver dans le tourbillon du temps. Encore un mauvais choix. C’était bien le cas de le dire: la barbe, à la fin.

Penaud, fourbu, affaibli par l’effet de déclin magique de plus en plus senti de la perte de mes propres moustaches, je m’en retournai dans ma petite isba de  la portion de l’Île de Baffin, dans le Nunavut, se trouvant au-delà du cercle polaire, rejoindre la Mère Noël. Celle-ci n’avait d’ailleurs pas perdu son temps entre-temps (tandis que, visiblement, je perdais le mien). À mon arrivée, elle me mit entre les doigts un petite pincée de poussière velue et puante qu’elle avait découvert, après une patiente inspection microscopique de notre scène de crime. Je regardai cette insignifiante portion de miasme hirsute et malodorant d’un œil un peu éteint. Cela me semblait une bête et infime touffe de poils de chats, sans plus. La Mère Noël me dit alors, lapidaire: «C’est pas du poil de chat, bêta. Je l’ai soigneusement expertisée. C’est incontestablement une petite touffe de la fourrure de Tiglon. »

Non! Pas Tiglon! m’exclamai-je. Il faut absolument que je prenne une minute pour vous expliquer qui est Tiglon. Tiglon, c’est le mauvais génie universel des coups pendables et de la facétie calamiteuse. Dans les différentes cultures, il prend différentes formes. Il est le djinn Iblis chez les musulmans, il est le dieu Loki chez les vieilles peuplades germaniques, il est le demi-dieu Silène en Asie Mineure, Arlequin ou le Chat du Cheshire dans nos cultures. C’est le lutin, le farfadet, des irlandais. Le Jack Mistigri des vieilles légendes québécoises. En un mot, c’est pas un mauvais gars mais c’est un emmerdeur de première. C’est pas Satan, Méphisto ou Raspoutine mais c’est pas la Fée des Étoiles non plus, si vous voyez ce que je veux dire. Si Tiglon est derrière cette pitoyable histoire de vol de moustaches, là, on est pas sortis de l’auberge. C’est un facétieux, un inconscient, un intempestif, le Claude Blanchard du cataclysme, l’Olivier Guimond du tsunami d’emmerdements. Il ne pense pas à mal, il ne pense pas ruineux ou pitoyable, il pense juste à se marrer. Il est toujours en farces, comme on disait anciennement, et il déclenche, avec ses dites farces fort douteuses, des catastrophes planétaires juste en se jouant. En un mot, Tiglon est un petit plaisantin qui n’attend pas mieux que de faire tourner le magique au tragique.

La cachette de cet enfant terrible de Tiglon se trouve en la forêt immémoriale du Faîte du Calvaire, dans une des cabanes de bois désaffectées de l’ancien Calvaire. J’y fonce, ventre à terre, d’abord bien décidé à sonner vertement les cloches de ce satané mistigri fauteur de trouble de Tiglon. Mais, en chemin, plus je m’approche, plus je me frigorifie. Sans mes moustaches, mon potentiel magique est au plus bas. Tiglon est un prestidigitateur pugnace, une esbroufe politicienne inénarrable. Je vais devoir l’approcher sur un ton discret, sinon il risque de se braquer et je risque de perdre mon affaire. Nous sommes à la fin de l’année et déjà ma tournée de distribution de cadeaux de 1932 est foutue. Or Tiglon, ce sinueux voyageur temporel, est bien capable, si je manque de tact, de me faire niaiser une année entière. Je me propose donc de la jouer dans le feutré, à l’amicale. Aussi, en entrant dans sa cabane, je décide de faire fi de la pestilence, de ravaler ma contrariété rageuse, et d’aller droit au but. Le monstre félin anthropomorphe zébré et hirsute, sourit amplement, à sa manière niaise, quand il m’aperçoit dans son cadre de porte. Je m’exclame, avec mon plus grand enthousiasme feint imaginable: «Tiglon, mon ami, mon frère, mon alter ego, mon second moi-même, Castor de ce Pollux, Oreste de ce Pylade, Montaigne de ce La Boétie, âme sœur, copain d’abord. Je viens en paix, prendre tes lumières. J’ai perdu mes tristes et pendantes moustaches. N’y serais-tu pas, par le plus incommensurable des hasards, pour quelque chose?»

Tiglon est de fort bonne humeur. Tout va mal dans le monde, c’est la crise économique, l’imbroglio politique, la déprime morale, et cela le chatouille et l’amuse. Il n’est pas d’humeur à minauder ou à feindre. Il y va frontal. Il sait qu’il n’a rien à craindre, que même amputé de mes précieuses moustaches manichéennes, je reste un homme bon, bonhomme, placide. Tiglon exulte en me disant: «Père Noël, je vais pas vous niaiser plus avant. Vos bacchantes de vieux nigaud, c’est moi qui vous les ai escamotées. Ce ne fut pas une mince affaire d’ailleurs. Elles ont bien frétillé, comme un duo de chiens fidèles cherchant à retrouver leur vieux maître. Mais je leur ai coupé le sifflet assez raide. D’abord, je me suis empressé de revenir ici, en les tenants bien enfermées dans cette menue prison inviolable.» Tiglon me jette alors nonchalamment une petite cassette à fermoir magique. Je la capture au vol et m’empresse de l’ouvrir, le cœur plein d’espoir. Elle est vide. Cela aurait été bien que trop simple.

Et Tiglon de poursuivre, en ricanant, comme feule une panthère: «Une fois devenu l’heureux propriétaire de vos circonflexes blanches, brave lutin rouge, je ne me suis même pas soucié de me les coller sous le nez. J’ai mes propres moustaches pointues tigro-léonines et elles me vont parfaitement. Je me suis contenté de triturer et de torturer les vôtres. Je les ai d’abord bien fait macérer dans de la bonne gadoue du Bas d’Adour qui, comme vous le savez, est une poix de Jouvence. Vos fichues moustaches sont alors redevenues jeunes et noires, comme celles de Douglas Fairbanks ou du Magicien Mandrake. Ensuite, je me suis emparé de mon terrible coupe-coupe de brousse et j’ai sectionné, d’un geste ample et sec, vos moustaches par le centre, séparant ainsi radicalement la moustache vertueuse de la moustache véreuse, et fracturant de ce fait l’archaïque synthèse manichéenne de votre si ennuyeuse bonhomie séculaire. Jeunes et crispées, mordantes, vos deux moitiés de moustaches ont alors pris, en se tortillant d’aise et de rage comme de mauvais lombrics, la forme de deux intransigeantes figures géométriques dont je tairai ici sagouinement les contours. J’ai ensuite jeté vos deux moitiés de moustaches ainsi géométrisées au dessus de mon épaule, les laissant nonchalamment s’envoler et tomber, sans aménité particulière, dans le tournoiement des siècles.»

Totalement atterré, je fronce mes sourcils, neigeux eux aussi, et je me demande intérieurement, en frémissant de peur anticipatrice, ce qu’il veut bien dire par là. Le perfide Tiglon ne se soucie même pas de me laisser le temps de le questionner plus avant. Il poursuit, goguenard: «Vos deux moitiés de moustaches sont fatalement retombées sur deux gueules distinctes qui, contraintes magiques obligent, sont nécessairement les gueules masculines de deux olibrius aléatoires et ordinaires mais obligatoirement nés la même année. Elles tourbillonnaient à bonne distance l’une de l’autre, la dernière fois que je les ai vues, quand elles se sont engouffrées dans le maelstrom du temps. Bon… cela a du se jouer quelque part sur la cheville unissant le dix-neuvième et le vingtième siècle. Je n’en sais pas plus et, amoral comme vous me connaissez, Papa Noël, je me gausse bien du reste.» Et, dans un sourire dentu et cruel, Tiglon conclut en disant «Bonne recherche, Père Noël. Et surtout bon Noël et bon vent.» Puis Tiglon, en ricanant gauchement selon sa manière, me fait un petit signe sans ambivalence de ses griffes frémissantes en posture de pattes de kangourou, pour dire: maintenant, cacique, tu dégages.

Je suis totalement dévasté par ces épouvantables infos. Il est parfaitement inutile de me mettre à discutailler moralité publique avec un facétieux impénitent et cataclysmique comme Tiglon. Ce serait comme se chamailler avec un enfant lunatique qui viendrait de faire pipi sur mes genoux. En me retirant promptement de la cabane de Tiglon, j’ai plutôt une pensée marrie et contrite pour Moïse, Léonard de Vinci et Charles Darwin, tous trois, en soi, aussi innocents qu’Abraham Lincoln, quelque part. J’ai tiré brutalement et intempestivement les moustaches longues, unifiées et immaculées, de ces trois honnêtes hommes, figures historiques ingénues et blanches comme neige, alors que je me devais en fait de chercher deux fragments de moustaches jeunes, distincts, géométrisés, séparés, dangereusement désunis, et noirs comme mon charbon punitif d’autrefois. Dans les mois, les années, les siècles qui suivent (quand on est sans âge et qu’on voyage bilatéralement dans le chronoscope, allez donc faire un décompte fixe du temps qui passe), je cherche désespérément ces deux parcelles velues de forme géométrique secrète apposées sur des gueules masculines inconnues et livides. Tout ce que je sais c’est que, manichéisme oblige, l’une sera éminemment merveilleuse et l’autre sera terriblement immonde. Mais cela ne m’est absolument rien. Je ne trouve rien. Je suis bredouille. Je fais chou blanc. Tout est foutu.

Et une année passe, finalement. En février 1933, j’atteins le fond du baril. Mes pouvoirs de source moustachienne sont au plus bas et j’erre les mains dans les poches, comme un pauvre hère, dans les rues de Montréal. J’ai alors perdu tout espoir de retrouver mes moustaches et, dans les derniers mois de l’année précédente, j’ai constaté l’apparition de force Pères Noël de substitution, sonnant des grelots, portant des moustaches et des barbes postiches, et s’efforçant, avec une générosité forcenée et un talent variable, de compenser mes manques et de reproduire mes effets magiques, dans ce monde en totale crise économique, déroute politique et marasme moral. Paumé, un peu cloche, j’entre dans un petit cinéma borgne, y dilapidant mes dernières piécettes de nouveau pauvre. On y joue un film datant de 1931, City Lights (Les lumières de la ville). Je m’émerveille de la douceur insondable et du talent irrésistible de Charlie Chaplin. Le film se termine et une bande d’actualité passe, juste avant la fermeture du cinéma. L’Allemagne a un nouveau chancelier, un gesticulateur mal coiffé qui semble de fort méchante humeur. Tiens c’est curieux, il a la même moustache carrée que…

J’ai un violent sursaut. Deux moustaches noires et géométriques (carrées en fait, donc, je le découvre tout juste ici) sous le nez de deux figures historiques cruciales, l’une fondamentalement gentille, l’autre terriblement odieuse. Vite, je tire de ma poche arrière mon annuaire (microscopique mais très complet) de la liste de tous les enfants et anciens enfants du monde. C’est pour constater que ces deux messieurs Chaplin et Hitler sont exactement nés la même année, 1889, à seulement quelques semaines d’intervalle. Je me lève dans le cinéma et, sous le jet de lumière poussiéreux qui termine de se dérouler, je beugle que ces deux olibrius se partagent inconsciemment le manichéisme fatal de mes épouvantables sorcelleries de moustaches. Me prenant pour un pauvre poivrot déroulant son télex, un videur poli mais ferme me montre promptement la sortie.

La suite se devine. Même Charlie Chaplin en fera la synthèse, sept ans plus tard, dans The Great Dictator, tourné en 1940, où il met sa petite moitié de moustache de bon au service d’une incisive critique satirique du méchant et de son autre moitié de moustache. Sauf que moi, ici, tout de suite, moi, Noël le méconnu, il me faut maintenant me dépêcher d’aller récupérer, justement, mes deux moitiés de moustache, dans la tempête du siècle. Il faut urgemment commencer par la moitié véreuse, qui est incontestablement la plus dangereuse. Je fais bien quelques tentatives en direction de l’ancienne contrée de mon vieil ami Odin, un autre barbu de conséquences, mais ce méchant chancelier est entouré d’une bande d’infâmes sbires tout de noir vêtus, une muraille opaque, perfide et impossible à percer. Les années passent rapidement, je continue de rester totalement inopérant, ne pensant plus qu’à une seule chose, la petite moustache carrée de Hitler. Je ne fais plus mes tournées de la Noël. Les Pères Noël de substitution fleurissent et se multiplient alors, dans les dernières années de la si triste décennie 1930. Ils sont là pour rester, désormais, et il est limpide dans mon esprit qu’une fois toute cette crise terminée, il me faudra composer, me démultiplier, me commercialiser, perdre une portion significative de mon mystère et de ma magie. Plus rien ne sera vraiment comme avant. Le dentifrice ne retournera pas dans son tube, comme on dit aujourd’hui…

Vite, bien vite, nous voici en septembre 1939 et, incompétent et maladroit, je n’ai rien pu faire pour juguler mon drame, qui va maintenant devenir planétaire. Qu’est-ce que je m’en veux, avec le recul. La guerre éclate. La suite est inexorable. Vous me connaissez, je suis un homme d’action. Conduire une luge volante tirée par un attelage de chevreuils, je vous le fais un doigt dans l’œil. Garrocher au jugé et à haute vitesses, des cadeaux dans des cheminées, je vous fais ça les doigts dans le nez. Mais me mettre à affronter tout seul, sur mon esquif non armé et chambranlant, toute la force de feu de la Luftwaffe, non, juste non. Impossible. Suicidaire. J’ai donc du faire comme le reste de l’humanité entière. Attendre, le cœur transit, que nos vrais héros de guerre remontent la côte et libèrent, aux prix de toutes les souffrances que l’on sait, la magie de l’Europe.

Le méchant chancelier met fin à ses jours, en 1945. Sinistre. Je dois maintenant absolument agir car ses sbires s’apprêtent en plus à le brûler, comme un encombrant paquet de feuilles mortes. Dans Berlin dévastée, ayant désormais perdu toute ses ressources guerrières, je me faufile et fonce, ventre à terre. Je trouve moyen de m’approcher de la dépouille du méchant et de promptement lui tirer sa moustache, la moitié véreuse de la vieille moustache du Père Fouettard, avant qu’il ne soit trop tard. Elle s’arrache comme un mauvais diachylon. Puis elle se met à frétiller comme un odieux scorpion, entre mes doigts tremblants. Je m’empresse de l’enfermer dans la petite cassette à fermoir magique de Tiglon, que je gardais pendant toutes ces tristes années, en prévision de ce terrible moment. Dimension véreuse de moustache capturée. Je me tire en douce justement au moment ou le vilain chancelier prend feu. Morte la bête, capturée la moitié véreuse de ma moustache, mort le venin.

Il me faut maintenant passer à la portion la plus facile mais aussi la plus triste de toute cette regrettable opération. Je descends rendre visite à Sir Charles Spencer Chaplin, qui est innocent, qui n’a rien fait de mal, qui a littéralement fondé le septième art, et qui est à l’origine de choses si belles et ce, inconsciemment, grâce au talent magique que lui conféra la dimension vertueuse de mes moustache, le segment de Kris Kringle. Je m’assois calmement en compagnie de monsieur Chaplin et je lui explique poliment l’intégralité du pourquoi du comment du truc. Il réagit avec calme et grâce. C’est un être humain splendide qui, depuis ce moment et jusqu’à sa regrettable mort survenu en 1977, est resté un excellent ami. Comprenant tout et ne s’objectant à rien, Charlie Chaplin, une fois ma chaloupeuse explication complétée, se penche légèrement vers l’avant, ferme doucement les yeux, et me laisse promptement lui arracher sa petite moustache carrée. Elle vient, comme un bon diachylon. Je l’enferme en compagnie de sa dangereuse converse dans la petite cassette à fermoir magique de Tiglon, que je verrouille soigneusement et empoche prudemment. La cassette vibre violemment dans le fond de ma poche. Les deux polarités manichéennes de mes moustaches sont à s’empoigner ardemment. Avec tout ça, je viens tout juste de rater la Noël de 1945. Ce sont encore les Pères Noël de substitution avec leurs barbes postiches et leurs grelots qui devront me compenser. Mais il reste que, bon, tout pourra enfin bientôt recommencer. Je viens de récupérer tous les fragments de mon dangereux et terrible objet magique. Fauché dans l’intégralité de ses propres effets magiques, Charlie Chaplin restera artistiquement discret pendant deux longues années. En 1947, il tournera Monsieur Verdoux, le premier film dans lequel, comme on peut le voir sur les vieilles affiches d’époque, il apparaît sans moustache. Le film sera reçu avec un respect poli mais les critiques et l’histoire diront que les belles années de Charlot sont désormais derrière lui, qu’elles datent du temps de la petite moustache noire, vertueuse, vigoureuse, mystérieuse et carrée.

Entre-temps, j’ai un dernier problème à régler. Il faut encore que les deux portions de mes remuantes moustaches se recousent, se dégéométrisent et, surtout, il faut qu’elles retrouvent leur blancheur d’origine. Pour ce faire, il y a une seule solution: le temps. Dans leur petite prison métallique, mes contrariantes bacchantes sont encore trop distinctes et trop jeunes. Elles se chamaillent vigoureusement dans la cassette magique et la font intensivement vibrer. Je retourne donc dans ma petite isba de la portion de l’Île de Baffin, dans le Nunavut, se trouvant au-delà du cercle polaire. Sauf que, matois et pas plus con que Tiglon, j’y retourne mille ans dans le passé. J’avise ma vieille et fidèle boite à bois, qui est déjà bien en place et j’y dissimule soigneusement la cassette à fermoir magique contenant mes si conflictuelles moustaches. C’est d’ailleurs de là que provient le fameux aphorisme de nos jours de l’an d’autrefois: esquive la basse caisse dans le faux fond de la boite à bois. Je me retrouve ensuite mille ans plus tard, au temps présents, et je retrouve la cassette là où je l’avais dissimulée, un millénaire auparavant. Elle ne vibre plus, tout semble bien calme. J’ose ouvrir le fermoir magique de la cassette. Mes inimitables circonflexes s’y trouvent, sereines, radieuses, intimement unifiées, pointues derechef, et blanches comme neige. Elles se mettent à frétiller comme un bon chien unique retrouvant son vieux maître et elles frissonnent d’aise quand je me les arrime enfin sur le dessous du nez, où elles s’agrippent solidement et durablement.

Je retrouve finalement la Mère Noël, en soupirant d’aise. 1946, 1947 et les autres seront de bonnes années. Les Trente Glorieuses viennent de commencer.

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Adolf Hitler (1889-1945) et Charlie Chaplin (1889-1977)

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Analogie vernaculaire intempestive entre les films THE CURIOUS CASE OF BENJAMIN BUTTON (2008) et FORREST GUMP (1994)

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2018

vieux-benjamin-button

Dans le long-métrage, vieux de dix ans (pilepoil), The Curious Case of Benjamin Button (2008), on nous relate l’histoire un petit peu grotesque et forcée d’un personnage fictif de la Nouvelle Orléans né en 1918 et mort en 2003. Benjamin Button (joué par Brad Pitt) aura une trajectoire de vie bien remplie (il travaillera sur un remorqueur, sera mobilisé lors de la seconde guerre mondiale et fera naufrage, deviendra l’amant de l’épouse d’un ministre britannique, héritera de l’entreprise paternelle de boutons à quatre trous etc.). Simplement son existence est tributaire d’une détermination fondamentale qui est aussi une particularité surnaturelle fort déroutante: il naîtra vieillard avec un esprit de babi et mourra babi avec un esprit de vieillard. Le protagoniste, donc, recule en âge physique à mesure qu’il avance et mûrit en âge moral. Cette dynamique hautement insolite n’est d’ailleurs pas introduite d’office. On la découvre cahin-caha, au fil du déploiement de l’intrigue. Et cette situation aura des conséquences assez catastrophiques, notamment sur la vie amoureuse de Benjamin Button. Il aime passionnément Daisy Fuller (jouée par Cate Blanchett) et c’est seulement quand leurs âges physiques seront à peu près parallèles (aux environs de 1962) qu’ils pourront temporairement consommer leur amour… pour finir par se quitter à cause de cette situation si biscornue. Les gros emmerdements physico-psychologiques de Benjamin Button vont se manifester de façon cruciale surtout au début de sa vie (il est si atroce en babi-vieillard que ses parents naturels terrifiés l’abandonnent à la naissance) et à la fin de sa vie (il est si erratique en vieillard-babi que son ex-amoureuse Daisy, qui a fini par piger son secret au fil des années, notamment en prenant connaissance de son journal intime, sera la seule personne pouvant le guider adéquatement vers la suite des choses). Au milieu de sa vie, les événements se jouent, pour le citoyen Button, à peu près normalement. Les moments du passage de l’adulte à l’adolescent sont particulièrement curieux, par contre, et le travail tant de Bratt Pitt que des concepteurs des effets spéciaux rajeunissants sont honorablement réussis. Sinon, on a un scénario à la fois étrange et passable, une direction d’acteurs et une distribution relativement satisfaisantes (ce sont surtout les actrices qui sauvent le film, en fait, je trouve), un rythme et un ton assez intéressant. On peut aimer ou ne pas aimer mais en tout cas, The Curious Case of Benjamin Button vaut le détour. Bon, on ne parle pas ici d’une œuvre inoubliable, loin s’en faut. Mais, il faut le noter, elle fit un certain bruit en son temps. Et pour cause…

Car en effet, il traîne dans la culture vernaculaire un fait fort bizarre concernant ce film: on le rapproche intempestivement de Forrest Gump (1994). Or, j’ai visionné attentivement les deux long-métrages et je ne vois entre eux absolument aucune ressemblance. La solide et unilatérale dimension de métaphore de l’Amérique que formule Forrest Gump (qui est un opus ayant fait époque et, conséquemment, qu’on ne présente plus) ne tient pas avec The Curious Case of Benjamin Button. Ce dernier, beaucoup plus erratique et biscornu, ressemble par moments à rien d’autre qu’un freak show un peu gratuit et sans grande portée symbolique, allégorique ou thématique (Pitt en vieux nain au début et en ado à la fin, cela fait vraiment bizarre). Il y a indubitablement de bons moments, une atmosphère par bouffées, qui doivent énormément à la prestation des actrices (la principale et les actrices de soutien). Je le redis: mention honorable… mais ceux qui crient au chef-d’œuvre forrestgumpesque pour The Curious Case of Benjamin Button poussent un peu fort dans le pétage de jet set, je trouve. En identifiant ce film spécifique si abruptement à Forrest Gump, on pourrait autant dire que cela se ressemble parce que les protagonistes ont un papa, une maman, bossent, baisent, mangent par la gueule et chient par le c… Souffrez que, m’inscrivant en faux avec cette idée vernaculaire du tout venant, je vous soumette quelques différences cruciales entre ces deux œuvres (en essayant soigneusement de ne pas vendre de secrets):

  • Le citoyen Forrest Gump est le fils naturel d’une femme de race blanche. Le citoyen Benjamin Button est le fils adoptif d’une femme de race noire. Forrest Gump est élevé par sa mère naturelle et monoparentale. Benjamin Button est élevé par une mère adoptive mariée. Ce sont les antipodes.
  • Forrest Gump, pas très doué intellectuellement, va à l’école parce que sa mère couche avec le principal pour le faire inscrire. Benjamin Button, qui est sans déficience intellectuelle particulière, je ne le vois tout simplement pas passer une minute à l’école.
  • Forrest Gump vit seul avec sa maman. Benjamin Button partage son enfance avec la foule variable d’un hospice pour vieillards.
  • Forrest Gump est le co-propriétaire de son crevettier. Benjamin Button est simple employé sur un remorqueur (sur lequel il fera la guerre de 39-45 alors que Forrest Gump est fantassin dans la jungle au Vietnam, sans la moindre coque de noix en vue).
  • Forrest Gump préserve des amitiés déterminantes du temps du service militaire. Benjamin Button, aucune.
  • Forrest Gump s’enrichit graduellement, d’abord sur son crevettier, grâce à une tempête qui coule les autres mais épargne son entreprise, puis de par des fonds placés dans Apple par son sergent amputé des jambes. Benjamin Button touche sur le tard l’héritage d’une usine de boutons à quatre trous du père qui l’avait initialement abandonné et qui, éventuellement, le retrouve. L’enrichissement de Forrest Gump se construit, se travaille, louvoie, bénéficie de conjonctures, de la chance, de l’amitié, du surf sur les vagues historiques. Forrest Gump devient le self made man semi-involontaire qui a joué d’équipe, passant d’un secteur économique à l’autre, et a gagné. Benjamin Button touche nunuchement et un peu abstraitement un héritage par pur hasard et devient rentier comme dans les romans de Balzac. Ce sont les antipodes.
  • Forrest Gump rencontre personnellement des personnages historiques à la pelle et, assez ouvertement, interagis avec eux (Elvis, Kennedy, il fait partie de l’équipe de ping-pong qui monte en Chine avec Nixon, etc). Benjamin Button ne côtoie que des inconnus. Forrest Gump INFLUENCE les grandes figures de l’Amérique. Ses mouvements d’infirme dans ses appareils de marche inspirent le déhanché d’Elvis… etc. Cette thématique d’un Forrest Gump anonyme fabriquant les grands hommes de son temps sans s’en rendre compte est centrale dans Forest Gump. Il n’y a rien de cela dans The Curious Case of Benjamin Button.
  • L’amoureuse de Forrest Gump est une fausse artiste (je n’en dis pas plus pour ne pas trahir de secrets). L’amoureuse de Benjamin Button est une vraie artiste (une danseuse de ballet).
  • Forrest Gump a un fils (d’intelligence normale) qu’il finit par rencontrer et avec lequel il finit pas interagir, malgré les limitations de sa propre intelligence. Benjamin Button a une fille avec laquelle il évite soigneusement toute interaction, à cause de sa condition.
  • Benjamin Button a une grosse idylle parallèle hautement torride avec une femme mariée. Cette idylle durable, passionnée et passionnante, distante et intense, avec cette épouse d’un homme politique important alors qu’il n’est qu’un petit marin, est de loin un des meilleurs moments du film. Rien de ce genre n’illumine la vie de Forrest Gump. Forrest Gump a une idylle sur le tard avec son tracteur-tondeuse.
  • Forrest Gump ne meurt pas. Benjamin Button… vous verrez bien.
  • Et… ce qui arrive à la ballerine Daisy Fuller à Paris (strictement entre nous), il n’y en a pas d’équivalent dans Forrest Gump. Et… ce qui arrive à Jenny Curran derrière sa guitare et sur la couverture d’un certain magazine (strictement entre nous), il n’y en a pas d’équivalent dans The Curious Case of Benjamin Button.

Alors, si toutes les histoires se déroulant sur une longue période de temps, impliquant l’amour, la mort, une séparation, une guerre, un coup d’argent, une paternité, une grande maison et un navire se ressemblent, alors là, Lelouch, Coppola et bien d’autres n’ont fait qu’un seul film… En termes de préférence maintenant, je juge que Forrest Gump plante The Curious Case of Benjamin Button à plate couture. Le premier est une réflexion allégorique sur l’improbabilité du rêve américain. Le second est un freak show inane qui cherche à déclencher des émotions en utilisant trop souvent des procédures de cirque et de vaudeville. Parler de ressemblance, c’est injurier Gump de par Button. Parler de plagiat, c’est discréditer Button de par Gump. Je ne vois vraiment aucun des deux. Dans The Curious Case of Benjamin Button, madame Blanchett et les autres actrices font flotter au mieux un gros bateau poussif (encore un bateau — haro, je suis un plagiaire) à la ligne de flottaison fort basse.

Culture vernaculaire, monde des certitudes colportées et des idées reçues qui ne citent pas leurs sources, alimente-moi quand tu dis vrai. Dors sur nos cyber-étagères quand tu serines le faux. C’est le cas ici… curiosité, insolite et bizarrerie à part, naturellement.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Mon pastiche de LA BELLE

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2018

Belle
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LETTRE D’ACCEPTATION DE LA BELLE

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Cher monsieur Sinclair,

Il était une fois, une jeune fille d’une grande gentillesse qui s’appelait Belle. Un jour, elle fut prisonnière dans un grand château où un épouvantable monstre régnait. Elle en était terrifiée, mais lorsqu’elle apprit à le connaître, elle se rendit compte qu’il était d’une immense bonté. Et elle en tomba amoureuse. Cette jeune personne, monsieur, c’est moi. Je suis tombée, par le plus grand des hasards, sur votre annonce pour DIALOGUS et j’aimerais beaucoup participer à votre grand projet. Quel plaisir ce serait pour moi d’expliquer aux gens ce qu’est la vraie beauté en dépit des apparences qui souvent sont trompeuses! La magie qu’il y a dans mon amour pour la Bête doit être comprise. Car sous son aspect hideux se cache un cœur d’or, rempli de gentillesse, d’affection et d’amour.

J’attends votre réponse avec hâte.

Bien à vous,

Belle

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1- QUE RESSENTEZ-VOUS?

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Bonjour «La Belle»,

J’ai lu votre belle lettre d’acceptation et je dois dire qu’elle est belle. J’ai aimé votre belle peur, votre belle envie, votre belle folie et votre belle expression. Vous avez réveillé en moi de belles images en noir et blanc, des images de souffle et de passion. Je voudrais tout de même savoir si au fond de vous avec cet acte de sacrifice pour votre père en allant vivre dans ce château, vous ne saviez pas déjà que tout allait se dérouler pour le mieux. Mais aussi lorsque vous êtes sur ce cheval, que ressentez-vous?

Ma B. Tef

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Ma chère Tef,

Je vous remercie énormément pour votre belle lettre. Je suis très heureuse que vous ayez aimé ma lettre d’acceptation. Je ne sais pas pourquoi, mais j’avais beaucoup d’inspiration ce jour là. Pour répondre à votre question, non je ne savais pas quelle vie m’attendait au château. Comment pouvais-je deviner que sous ses aspects si hideux, le maître de ce château pouvait être si gentil et capable d’une telle bonté. Il est certain que je n’imaginais pas sous ce jour celui qui avait la force de faire prisonnier de son domaine un vieil homme malade!

Alors si j’ai fait ce sacrifice, c’est vraiment par amour pour mon père. Je le faisais avec joie pour lui prouver la tendresse que j’avais pour lui. Bien sûr, après le départ de mon père, quand je me suis rendue compte de tout les efforts que la Bête faisait pour m’être agréable, ma crainte a vite diminué.

Pour ce qui est de ce cheval, de quoi parlez-vous donc? De celui que j’ai inévitablement utilisé pour me rendre au château? Si telle est votre question, j’ai eu terriblement peur durant ce trajet. J’ai pensé plusieurs fois faire demi-tour, mais dès que je regardais mon père, je me souvenais que je le faisais pour lui et cela renforçait ma détermination de prendre sa place comme prisonnière. Je ne regrette absolument rien de ce fatal moment.

Bien à vous,

Belle

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2- TA VIE

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Bonjour Belle.

Je voudrais que tu me racontes ta vie si tu le veux bien.

Merci.

Cocab

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Il était une fois un marchand, qui était extrêmement riche. Il avait six enfants, trois garçons et trois filles; et comme ce marchand était un homme d’esprit, il n’épargna rien pour l’éducation de ses enfants, et leur donna toutes sortes de maîtres. Ses filles étaient très belles; mais la cadette surtout se faisait admirer, et on ne l’appelait, quand elle était petite, que la belle enfant; en sorte que le nom lui resta: ce qui donna beaucoup de jalousie à ses sœurs. Cette cadette, qui était plus belle que ses sœurs, était aussi meilleure qu’elles. Les deux aînées avaient beaucoup d’orgueil, parce qu’elles étaient riches; elles faisaient les dames, et ne voulaient pas recevoir les visites des autres filles de marchands; il leur fallait des gens de qualité pour leur compagnie. Elles allaient tous les jours au bal, à la comédie, à la promenade, et se moquaient de leur cadette, qui employait la plus grande partie de son temps à lire de bons livres. Comme on savait que ces filles étaient fort riches, plusieurs gros marchands les demandèrent en mariage; mais les deux aînées répondirent qu’elles ne se marieraient jamais, à moins qu’elles ne trouvassent un duc, ou tout au moins, un comte. La Belle, (car je vous ai dit que c’était le nom de la plus jeune), la Belle, dis-je, remercia bien honnêtement ceux qui voulaient l’épouser, mais elle leur dit qu’elle était trop jeune, et qu’elle souhaitait tenir compagnie à son père, pendant quelques années. Tout d’un coup, le marchand perdit son bien, et il ne lui resta qu’une petite maison de campagne, bien loin de la ville. Il dit en pleurant à ses enfants, qu’il fallait aller demeurer dans cette maison, et qu’en travaillant comme des paysans, ils y pourraient vivre. Ses deux filles aînées répondirent qu’elles ne voulaient pas quitter la ville, et qu’elles avaient plusieurs amants, qui seraient trop heureux de les épouser, quoiqu’elles n’eussent plus de fortune; les bonnes demoiselles se trompaient: leurs amants ne voulurent plus les regarder, quand elles furent pauvres. Comme personne ne les aimait, à cause de leur fierté, on disait: «elles ne méritent pas qu’on les plaigne; nous sommes bien aises de voir leur orgueil rabaissé; qu’elles aillent faire les dames, en gardant les moutons». Mais, en même temps, tout le monde disait: «pour la Belle, nous sommes bien fâchés de son malheur; c’est une si bonne fille: elle parlait aux pauvres gens avec tant de bonté, elle était si douce, si honnête». Il y eut même plusieurs gentilshommes qui voulurent l’épouser, quoiqu’elle n’eût pas un sol: mais elle leur dit, qu’elle ne pouvait se résoudre à abandonner son pauvre père dans son malheur, et qu’elle le suivrait à la campagne pour le consoler et l’aider à travailler. La pauvre Belle avait été bien affligée d’abord de perdre sa fortune, mais elle s’était dit à elle-même, quand je pleurerais bien fort, cela ne me rendra pas mon bien, il faut tâcher d’être heureuse sans fortune. Quand ils furent arrivés à leur maison de campagne, le marchand et ses trois fils s’occupèrent à labourer la terre. La Belle se levait à quatre heures du matin, et se dépêchait de nettoyer la maison, et d’apprêter à dîner pour la famille. Elle eut d’abord beaucoup de peine, car elle n’était pas accoutumée à travailler comme une servante; mais au bout de deux mois, elle devint plus forte, et la fatigue lui donna une santé parfaite.

Quand elle avait fait son ouvrage, elle lisait, elle jouait du clavecin, ou bien elle chantait en filant. Ses deux sœurs, au contraire, s’ennuyaient à mort; elles se levaient à dix heures du matin, se promenaient toute la journée, et s’amusaient à regretter leurs beaux habits et la compagnie: «Voyez notre cadette, disaient-elles entre elles, elle a l’âme basse, et est si stupide qu’elle est contente de sa malheureuse situation».

Le bon marchand ne pensait pas comme ses filles. Il savait que la Belle était plus propre que ses sœurs à briller en compagnie. il admirait la vertu de cette jeune fille, et surtout sa patience; car ses sœurs, non contentes de lui laisser faire tout l’ouvrage de la maison, l’insultaient à tout moment.

Il y avait un an que cette famille vivait dans la solitude, lorsque le marchand reçut une lettre, par laquelle on lui mandait qu’un vaisseau, sur lequel il avait des marchandises, venait d’arriver heureusement. Cette nouvelle fit tourner la tête à ses deux aînées, qui pensaient qu’à la fin, elles pourraient quitter cette campagne, où elles s’ennuyaient tant; et quand elles virent leur père prêt à partir, elles le prièrent de leur apporter des robes, des palatines, des coiffures, et toutes sortes de bagatelles. La Belle ne lui demandait rien; car elle pensait en elle-même que tout l’argent des marchandises ne suffirait pas pour acheter ce que ses sœurs souhaitaient.

«Tu ne me pries pas de t’acheter quelque chose, lui dit son père.

— Puisque vous avez la bonté de penser à moi, lui dit-elle, je vous prie de m’apporter une rose, car il n’en vient point ici».

Ce n’est pas que la Belle se souciât d’une rose, mais elle ne voulait pas condamner par son exemple la conduite de ses sœurs, qui auraient dit que c’était pour se distinguer, qu’elle ne demandait rien. Le bonhomme partit; mais quand il fut arrivé, on lui fit un procès pour ses marchandises, et après avoir eu beaucoup de peine, il revint aussi pauvre qu’il était auparavant. Il n’avait plus que trente milles pour arriver à sa maison, et il se réjouissait déjà du plaisir de voir ses enfants; mais comme il fallait passer un grand bois, avant de trouver sa maison, il se perdit. Il neigeait horriblement; le vent était si grand, qu’il le jeta deux fois en bas de son cheval, et la nuit étant venue il pensa qu’il mourrait de faim, ou de froid, ou qu’il serait mangé par les loups, qu’il entendait hurler autour de lui. Tout d’un coup, en regardant au bout d’une longue allée d’arbres, il vit une grande lumière, mais qui paraissait bien éloignée. Il marcha de ce côté-là, et vit que cette lumière sortait d’un grand palais, qui était tout illuminé. Le marchand remercia Dieu du secours qu’il lui envoyait, et se hâta d’arriver à ce château; mais il fut bien surpris de ne trouver personne dans les cours. Son cheval, qui le suivait, voyant une grande écurie ouverte, entra dedans, et ayant trouvé du foin et de l’avoine, le pauvre animal, qui mourait de faim, se jeta dessus avec beaucoup d’avidité. Le marchand l’attacha dans l’écurie, et marcha vers la maison, où il ne trouva personne; mais étant entré dans une grande salle, il y trouva un bon feu; et une table chargée de viande, où il n’y avait qu’un couvert. Comme la pluie et la neige l’avaient mouillé jusqu’aux os, il s’approcha du feu pour se sécher, et disait en lui-même, le maître de la maison, ou ses domestiques me pardonneront la liberté que j’ai prise, et sans doute ils viendront bientôt. Il attendit pendant un temps considérable; mais onze heures ayant sonné, sans qu’il vît personne, il ne put résister à la faim, et prit un poulet, qu’il mangea en deux bouchées, et en tremblant. Il but aussi quelques coups de vin, et devenu plus hardi, il sortit de la salle, et traversa plusieurs grands appartements, magnifiquement meublés. À la fin, il trouva une chambre, où il y avait un bon lit, et comme il était minuit passé, et qu’il était las, il prit le parti de fermer la porte, et de se coucher.

Il était dix heures du matin, quand il se leva le lendemain, et il fut bien surpris de trouver un habit fort propre, à la place du sien, qui était tout gâté. Assurément, dit-il en lui-même, ce palais appartient à quelque bonne fée, qui a eu pitié de ma situation.

Il regarda par la fenêtre, et ne vit plus de neige, mais des berceaux de fleurs qui enchantaient la vue. il rentra dans la grande salle, où il avait soupé la veille, et vit une petite table où il y avait du chocolat.

«Je vous remercie, madame la fée, dit-il tout haut, d’avoir eu la bonté de penser à mon déjeuner».

Le bonhomme, après avoir pris son chocolat, sortit pour aller chercher son cheval, et comme il passait sous un berceau de roses, il se souvint que la Belle lui en avait demandé, et cueillit une branche, où il y en avait plusieurs. En même temps, il entendit un grand bruit, et vit venir à lui une bête si horrible, qu’il fut tout prêt de s’évanouir.

«Vous êtes bien ingrat, lui dit la Bête, d’une voix terrible; je vous ai sauvé la vie, en vous recevant dans mon château, et pour ma peine, vous me volez mes roses, que j’aime mieux que toutes choses au monde. Il faut mourir pour réparer cette faute; je ne vous donne qu’un quart d’heure pour demander pardon à Dieu».

Le marchand se jeta à genoux, et dit à la Bête, en joignant les mains: «Monseigneur, pardonnez-moi, je ne croyais pas vous offenser, en cueillant une rose pour une de mes filles, qui m’en avait demandé.

-Je ne m’appelle point Monseigneur, répondit le monstre, mais la Bête. Je n’aime pas les compliments, moi, je veux qu’on dise ce que l’on pense; ainsi, ne croyez pas me toucher par vos flatteries. Mais vous m’avez dit que vous aviez des filles; je veux bien vous pardonner, à condition qu’une de vos filles vienne volontairement, pour mourir à votre place; ne me raisonnez pas: partez, et si vos filles refusent de mourir pour vous, jurez que vous reviendrez dans trois mois».

Le bonhomme n’avait pas dessein de sacrifier une de ses filles à ce vilain monstre; mais il pensa, au moins, j’aurai le plaisir de les embrasser encore une fois. Il jura donc de revenir, et la Bête lui dit qu’il pouvait partir quand il voudrait; «mais, ajouta-t-elle, je ne veux pas que tu t’en ailles les mains vides. Retourne dans la chambre où tu as couché, tu y trouveras un grand coffre vide; tu peux y mettre tout ce qu’il te plaira, je le ferai porter chez toi». En même temps la Bête se retira, et le bonhomme dit en lui-même, s’il faut que je meure, j’aurai la consolation de laisser du pain à mes pauvres enfants.

Il retourna dans la chambre où il avait couché, et y ayant trouvé une grande quantité de pièces d’or, il remplit le grand coffre, dont la Bête lui avait parlé; le ferma, et ayant repris son cheval, qu’il retrouva dans l’écurie, il sortit de ce palais avec une tristesse égale à la joie qu’il avait, lorsqu’il y était entré. Son cheval prit de lui-même une des routes de la forêt, et en peu d’heures, le bonhomme arriva dans sa petite maison. Ses enfants se rassemblèrent autour de lui, mais, au lieu d’être sensible à leurs caresses, le marchand se mit à pleurer, en les regardant. Il tenait à la main la branche de roses, qu’il apportait à la Belle: il la lui donna, et lui dit:

«La Belle, prenez ces roses; elles coûteront bien cher à votre malheureux père»; et tout de suite, il raconta à sa famille la funeste aventure qui lui était arrivée. À ce récit, ses deux aînées jetèrent de grands cris, et dirent des injures à la Belle, qui ne pleurait point. «Voyez ce que produit l’orgueil de cette petite créature, disaient-elles; que ne demandait-elle des ajustements comme nous; mais non, mademoiselle voulait se distinguer; elle va causer la mort de notre père, et elle ne pleure pas.

— Cela serait fort inutile, reprit la Belle; pourquoi pleurerais-je la mort de mon père? Il ne périra point. Puisque le monstre veut bien accepter une de ses filles, je veux me livrer à toute sa furie, et je me trouve fort heureuse, puisqu’en mourant, j’aurai la joie de sauver mon père, et de lui prouver ma tendresse.

— Non, ma sœur, lui dirent ses trois frères, vous ne mourrez pas, nous irons trouver ce monstre, et nous périrons sous ses coups, si nous ne pouvons le tuer.

— Ne l’espérez pas, mes enfants, leur dit le marchand, la puissance de cette Bête est si grande, qu’il ne me reste aucune espérance de la faire périr. Je suis charmé du bon cœur de la Belle, mais je ne veux pas l’exposer à la mort. Je suis vieux, il ne me reste que peu de temps à vivre, ainsi, je ne perdrai que quelques années de vie, que je ne regrette qu’à cause de vous, mes chers enfants.

— Je vous assure, mon père, lui dit la Belle que vous n’irez pas à ce palais sans moi; vous ne pouvez m’empêcher de vous suivre. Quoique je sois jeune, je ne suis pas fort attachée à la vie, et j’aime mieux être dévorée par ce monstre, que de mourir du chagrin que me donnerait votre perte.»

On eut beau dire, la Belle voulut absolument partir pour le beau palais, et ses sœurs en étaient charmées, parce que les vertus de cette cadette leur avaient inspiré beaucoup de jalousie. Le marchand était si occupé de la douleur de perdre sa fille, qu’il ne pensait pas au coffre qu’il avait rempli d’or; mais, aussitôt qu’il se fut enfermé dans sa chambre pour se coucher, il fut bien étonné de le trouver à la ruelle de son lit. Il résolut de ne point dire à ses enfants qu’il était devenu si riche, parce que ses filles auraient voulu retourner à la ville, qu’il était résolu de mourir dans cette campagne; mais il confia ce secret à la Belle, qui lui apprit, qu’il était venu quelques gentilshommes pendant son absence, et qu’il y en avait deux qui aimaient ses sœurs. Elle pria son père de les marier; car elle était si bonne qu’elle les aimait, et leur pardonnait de tout son cœur le mal qu’elles lui avaient fait.

Ces deux méchantes filles se frottèrent les yeux avec un oignon pour pleurer lorsque la Belle partit avec son père; mais ses frères pleuraient tout de bon, aussi bien que le marchand: il n’y avait que la Belle qui ne pleurait point, parce qu’elle ne voulait pas augmenter leur douleur. Le cheval prit la route du palais, et sur le soir, ils l’aperçurent illuminé, comme la première fois. Le cheval fut tout seul à l’écurie, et le bonhomme entra avec sa fille dans la grande salle, où ils trouvèrent une table, magnifiquement servie, avec deux couverts. Le marchand n’avait pas le cœur de manger; mais Belle, s’efforçant de paraître tranquille, se mit à table, et le servit; puis elle disait en elle-même: la Bête veut m’engraisser avant de me manger, puisqu’elle me fait si bonne chère. Quand ils eurent soupé, ils entendirent un grand bruit, et le marchand dit adieu à sa pauvre fille en pleurant; car il pensait que c’était la Bête. Belle ne put s’empêcher de frémir, en voyant cette horrible figure: mais elle se rassura de son mieux, et le monstre lui ayant demandé si c’était de bon cœur qu’elle était venue, elle lui dit, en tremblant, que oui.

«Vous êtes bien bonne, dit la Bête, et je vous suis bien obligée. Bonhomme, partez demain matin, et ne vous avisez jamais de revenir ici. Adieu la Belle.

— Adieu la Bête, répondit-elle, et tout de suite le monstre se retira.

— Ah, ma fille! dit le marchand, en embrassant la Belle, je suis à demi-mort de frayeur.

— Croyez-moi, laissez-moi ici; non, mon père, lui dit la Belle avec fermeté, vous partirez demain matin, et vous m’abandonnerez au secours du Ciel; peut-être aura-t-il pitié de moi.»

Ils allèrent se coucher, et croyaient ne pas dormir de toute la nuit, mais à peine furent-ils dans leurs lits, que leurs yeux se fermèrent. Pendant son sommeil, la Belle vit une dame qui lui dit: «Je suis contente de votre bon cœur, la Belle; la bonne action que vous faites, en donnant votre vie, pour sauver celle de votre père, ne demeurera point sans récompense.»

La Belle en s’éveillant, raconta ce songe à son père, et quoiqu’il le consolât un peu, cela ne l’empêcha pas de jeter de grands cris, quand il fallut se séparer de sa chère fille.

Lorsqu’il fut parti, la Belle s’assit dans la grande salle, et se mit à pleurer aussi; mais comme elle avait beaucoup de courage, elle se recommanda à Dieu, et résolut de ne se point chagriner, pour le peu de temps qu’elle avait à vivre; car elle croyait fermement que la Bête la mangerait le soir.

Elle résolut de se promener en attendant, et de visiter ce beau château. Elle ne pouvait s’empêcher d’en admirer la beauté. Mais elle fut bien surprise de trouver une porte, sur laquelle il y avait écrit: Appartement de la Belle. Elle ouvrit cette porte avec précipitation, et elle fut éblouie de la magnificence qui y régnait: mais ce qui frappa le plus sa vue, fut une grande bibliothèque, un clavecin, et plusieurs livres de musique.

« On ne veut pas que je m’ennuie », dit-elle, tout bas ; elle pensa ensuite, si je n’avais qu’un jour à demeurer ici, on ne m’aurait pas fait une telle provision. Cette pensée ranima son courage. Elle ouvrit la bibliothèque et vit un livre, où il y avait écrit en lettres d’or: Souhaitez, commandez; vous êtes ici la reine et la maîtresse.

«Hélas! dit-elle, en soupirant, je ne souhaite rien que de revoir mon pauvre père, et de savoir ce qu’il fait à présent»: elle avait dit cela en elle-même. Quelle fut sa surprise en jetant les yeux sur un grand miroir, d’y voir sa maison, où son père arrivait avec un visage extrêmement triste. Ses sœurs venaient au-devant de lui, et malgré les grimaces qu’elles faisaient, pour paraître affligées, la joie qu’elles avaient de la perte de leur sœur, paraissait sur leur visage. Un moment après, tout cela disparut, et la Belle ne put s’empêcher de penser que la Bête était bien complaisante, et qu’elle n’avait rien à craindre d’elle. À midi, elle trouva la table mise, et pendant son dîner, elle entendit un excellent concert, quoiqu’elle ne vît personne. Le soir, comme elle allait se mettre à table, elle entendit le bruit que faisait la Bête, et ne put s’empêcher de frémir.

«La Belle, lui dit ce monstre, voulez-vous bien que je vous voie souper?

— Vous êtes le maître, répondit la Belle, en tremblant.

— Non, répondit la Bête, il n’y a ici de maîtresse que vous. Vous n’avez qu’à me dire de m’en aller, si je vous ennuie; je sortirai tout de suite. Dites-moi, n’est-ce pas que vous me trouvez bien laid?

— Cela est vrai, dit la Belle, car je ne sais pas mentir, mais je crois que vous êtes fort bon.

— Vous avez raison, dit le monstre, mais, outre que je suis laid, je n’ai point d’esprit: je sais bien que je ne suis qu’une bête.

— On n’est pas bête, reprit la Belle, quand on croit n’avoir point d’esprit: un sot n’a jamais su cela.

— Mangez donc, la Belle, lui dit le monstre, et tâchez de ne vous point ennuyer dans votre maison; car tout ceci est à vous; et j’aurais du chagrin, si vous n’étiez pas contente.

— Vous avez bien de la bonté, dit la Belle. Je vous avoue que je suis bien contente de votre cœur; quand j’y pense, vous ne me paraissez plus si laid.

— Oh dame, oui, répondit la Bête, j’ai le cœur bon, mais je suis un monstre.

— Il y a bien des hommes qui sont plus monstres que vous, dit la Belle, et je vous aime mieux avec votre figure, que ceux qui avec la figure d’hommes, cachent un cœur faux, corrompu, ingrat.

— Si j’avais de l’esprit, reprit la Bête, je vous ferais un grand compliment pour vous remercier, mais je suis un stupide; et tout ce que je puis vous dire, c’est que je vous suis bien obligé.»

La Belle soupa de bon appétit. Elle n’avait presque plus peur du monstre; mais elle manqua mourir de frayeur, lorsqu’il lui dit: «La Belle, voulez-vous être ma femme?»

Elle fut quelque temps sans répondre; elle avait peur d’exciter la colère du monstre en le refusant elle lui dit pourtant en tremblant: «Non, la Bête.»

Dans le moment, ce pauvre monstre voulut soupirer, et il fit un sifflement si épouvantable, que tout le palais en retentit: mais Belle fut bientôt rassurée; car la Bête lui ayant dit tristement, «adieu la Belle», sortit de la chambre, en se retournant de temps en temps pour la regarder encore. Belle se voyant seule, sentit une grande compassion pour cette pauvre Bête: «Hélas, disait-elle, c’est bien dommage qu’elle soit si laide, elle est si bonne!»

Belle passa trois mois dans ce palais avec assez de tranquillité. Tous les soirs, la Bête lui rendait visite, l’entretenait pendant le souper, avec assez de bon sens, mais jamais avec ce qu’on appelle esprit, dans le monde.

L’habitude de le voir l’avait accoutumée à sa laideur, et loin de craindre le moment de sa visite, elle regardait souvent à sa montre, pour voir s’il était bientôt neuf heures; car la Bête ne manquait jamais de venir à cette heure-là. Il n’y avait qu’une chose qui faisait de la peine à la Belle, c’est que le monstre, avant de se coucher, lui demandait toujours si elle voulait être sa femme, et paraissait pénétré de douleur, lorsqu’elle lui disait que non. Elle lui dit un jour: «Vous me chagrinez, la Bête; je voudrais pouvoir vous épouser, mais je suis trop sincère, pour vous faire croire que cela arrivera jamais. Je serai toujours votre amie, tâchez de vous contenter de cela.

— Il le faut bien, reprit la Bête; je me rends justice. Je sais que je suis bien horrible; mais je vous aime beaucoup; cependant je suis trop heureux de ce que vous voulez bien rester ici; promettez-moi que vous ne me quitterez jamais.»

La Belle rougit à ces paroles. Elle avait vu dans son miroir, que son père était malade de chagrin, de l’avoir perdue, et elle souhaitait le revoir.

«Je pourrais bien vous promettre, dit-elle à la Bête, de ne vous jamais quitter tout à fait; mais j’ai tant d’envie de revoir mon père, que je mourrai de douleur, si vous me refusez ce plaisir.

— J’aime mieux mourir moi-même, dit ce monstre, que de vous donner du chagrin. Je vous enverrai chez votre père, vous y resterez, et votre pauvre Bête en mourra de douleur.

— Non, lui dit la Belle, en pleurant, je vous aime trop pour vouloir causer votre mort. Je vous promets de revenir dans huit jours. Vous m’avez fait voir que mes sœurs sont mariées, et que mes frères sont partis pour l’armée. Mon père est tout seul, souffrez que je reste chez lui une semaine.

— Vous y serez demain au matin, dit la Bête mais souvenez-vous de votre promesse. Vous n’aurez qu’à mettre votre bague sur une table en vous couchant, quand vous voudrez revenir. Adieu la Belle.»

La Bête soupira selon sa coutume, en disant ces mots, et la Belle se coucha toute triste de la voir affligée. Quand elle se réveilla le matin, elle se trouva dans la maison de son père, et ayant sonné une clochette, qui était à côté de son lit, elle vit venir la servante, qui fit un grand cri, en la voyant. Le bonhomme accourut à ce cri, et manqua mourir de joie, en revoyant sa chère fille; et ils se tinrent embrassés plus d’un quart d’heure. La Belle, après les premiers transports, pensa qu’elle n’avait point d’habits pour se lever; mais la servante lui dit, qu’elle venait de trouver dans la chambre voisine un grand coffre, plein de robes toutes d’or garnies de diamants. Belle remercia la bonne Bête de ses attentions; elle prit la moins riche de ces robes, et dit à la servante de serrer les autres, dont elle voulait faire présent à ses sœurs: mais à peine eut-elle prononcé ces paroles, que le coffre disparut. Son père lui dit que la Bête voulait qu’elle gardât tout cela pour elle, et aussitôt, les robes et le coffre revinrent à la même place. La Belle s’habilla, et pendant ce temps, on alla avertir ses sœurs, qui accoururent avec leurs maris. Elles étaient toutes deux fort malheureuses. L’aînée avait épousé un gentilhomme, beau comme l’amour; mais il était si amoureux de sa propre figure, qu’il n’était occupé que de cela, depuis le matin jusqu’au soir, et méprisait la beauté de sa femme. La seconde avait épousé un homme, qui avait beaucoup d’esprit; mais il ne s’en servait que pour faire enrager tout le monde, et sa femme toute la première. Les sœurs de La Belle manquèrent mourir de douleur, quand elles la virent habillée comme une princesse, et plus belle que le jour. Elle eut beau les caresser, rien ne put étouffer leur jalousie, qui augmenta beaucoup, quand elle leur eut conté combien elle était heureuse. Ces deux jalouses descendirent dans le jardin, pour y pleurer tout à leur aise et elles se disaient, pourquoi cette petite créature est-elle plus heureuse que nous? Ne sommes-nous pas plus aimables qu’elle?

«Ma sœur, dit l’aînée, il me vient une pensée: tâchons de l’arrêter ici plus de huit jours, sa sotte Bête se mettra en colère, de ce qu’elle lui aura manqué de parole, et peut-être qu’elle la dévorera.

— Vous avez raison, ma sœur, répondit l’autre. Pour cela, il lui faut faire de grandes caresses.»

Et ayant pris cette résolution, elles remontèrent et firent tant d’amitié à leur sœur, que la Belle en pleura de joie. Quand les huit jours furent passés, les deux sœurs s’arrachèrent les cheveux, et firent tant les affligées de son départ, qu’elle promit de rester encore huit jours.

Cependant Belle se reprochait le chagrin qu’elle allait donner à sa pauvre Bête, qu’elle aimait de tout son cœur, et elle s’ennuyait de ne la plus voir. La dixième nuit qu’elle passa chez son père, elle rêva qu’elle était dans le jardin du palais, et qu’elle voyait la Bête, couchée sur l’herbe, et prête à mourir, qui lui reprochait son ingratitude. La Belle se réveilla en sursaut, et versa des larmes.

«Ne suis-je pas bien méchante, disait-elle, de donner du chagrin à une Bête, qui a pour moi tant de complaisance? Est-ce sa faute, si elle est si laide, et si elle a peu d’esprit? Elle est bonne, cela vaut mieux que tout le reste. Pourquoi n’ai-je pas voulu l’épouser? Je serais plus heureuse avec elle, que mes sœurs avec leurs maris. Ce n’est, ni la beauté, ni l’esprit d’un mari, qui rendent une femme contente: c’est la bonté du caractère, la vertu, la complaisance: et la Bête a toutes ces bonnes qualités. Je n’ai point d’amour pour elle; mais j’ai de l’estime, de l’amitié, et de la reconnaissance. Allons, il ne faut pas la rendre malheureuse; je me reprocherais toute ma vie mon ingratitude.»

À ces mots, Belle se lève, met sa bague sur la table, et revient se coucher. À peine fut-elle dans son lit, qu’elle s’endormit, et quand elle se réveilla le matin, elle vit avec joie qu’elle était dans le palais de la Bête. Elle s’habilla magnifiquement pour lui plaire, et s’ennuya à mourir toute la journée, en attendant neuf heures du soir; mais l’horloge eut beau sonner, la Bête ne parut point. La Belle, alors, craignit d’avoir causé sa mort. Elle courut tout le palais, en jetant de grands cris; elle était au désespoir.

Après avoir cherché partout, elle se souvint de son rêve, et courut dans le jardin vers le canal, où elle l’avait vue en dormant. Elle trouva la pauvre Bête étendue sans connaissance, et elle crut qu’elle était morte. Elle se jeta sur son corps, sans avoir horreur de sa figure, et sentant que son cœur battait encore, elle prit de l’eau dans le canal, et lui en jeta sur la tête.

La Bête ouvrit les yeux et dit à la Belle: «Vous avez oublié votre promesse, le chagrin de vous avoir perdue, m’a fait résoudre à me laisser mourir de faim; mais je meurs content, puisque j’ai le plaisir de vous revoir encore une fois.

— Non, ma chère Bête, vous ne mourrez point, lui dit la Belle, vous vivrez pour devenir mon époux; dès ce moment je vous donne ma main, et je jure que je ne serai qu’à vous. Hélas, je croyais n’avoir que de l’amitié pour vous, mais la douleur que je sens, me fait voir que je ne pourrais vivre sans vous voir.»

À peine la Belle eut-elle prononcé ces paroles, qu’elle vit le château brillant de lumière, les feux d’artifices, la musique, tout lui annonçait une fête mais toutes ces beautés n’arrêtèrent point sa vue: elle se retourna vers sa chère Bête, dont le danger la faisait frémir. Quelle fut sa surprise! La Bête avait disparu, et elle ne vit plus à ses pieds qu’un prince plus beau que l’amour, qui la remerciait d’avoir fini son enchantement. Quoique ce prince méritât toute son attention, elle ne put s’empêcher de lui demander où était la Bête.

«la voyez à vos pieds, lui dit le prince. Une méchante fée m’avait condamné à rester sous cette figure jusqu’à ce qu’une belle fille consentît à m’épouser, et elle m’avait défendu de faire paraître mon esprit. Ainsi, il n’y avait que vous dans le monde assez bonne, pour vous laisser toucher à la bonté de mon caractère; et en vous offrant ma couronne, je ne puis m’acquitter des obligations que je vous ai.»

La Belle, agréablement surprise, donna la main à ce beau prince pour se relever. Ils allèrent ensemble au château, et la Belle manqua mourir de joie, en trouvant dans la grande salle son père, et toute sa famille, que la belle dame, qui lui était apparue en songe, avait transportés au château.

«Belle, lui dit cette dame, qui était une grande fée, venez recevoir la récompense de votre bon choix: vous avez préféré la vertu à la beauté et à l’esprit, vous méritez de trouver toutes ces qualités réunies en une même personne. Vous allez devenir une grande reine: j’espère que le trône ne détruira pas vos vertus. Pour vous, mesdemoiselles, dit la fée aux deux sœurs de Belle, je connais votre cœur, et toute la malice qu’il enferme. Devenez deux statues; mais conservez toute votre raison sous la pierre qui vous enveloppera. Vous demeurerez à la porte du palais de votre sœur, et je ne vous impose point d’autre peine, que d’être témoins de son bonheur. Vous ne pourrez revenir dans votre premier état, qu’au moment où vous reconnaîtrez vos fautes; mais j’ai bien peur que vous ne restiez toujours statues. On se corrige de l’orgueil, de la colère, de la gourmandise et de la paresse: mais c’est une espèce de miracle que la conversion d’un cœur méchant et envieux.»

Dans le moment la fée donna un coup de baguette, qui transporta tous ceux qui étaient dans cette salle, dans le royaume du prince. Ses sujets le virent avec joie, et il épousa la Belle, qui vécut avec lui fort longtemps, et dans un bonheur parfait, parce qu’il était fondé sur la vertu.

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3- UNE BIEN JOLIE HISTOIRE

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Ma très chère Belle,

Je ne sais pas très bien pourquoi je vous écris mais j’en éprouve le besoin. Je trouve votre histoire à la fois triste et magnifique: affronter sa peur et le danger pour l’amour de son père, waouh! Il vous a fallu beaucoup de courage et je vous dis BRAVO! Avez-vous regretté votre choix quand vous avez vu la Bête pour la première fois? De prime abord, elle est quand même effrayante? A-t-elle été gentille tout de suite ou a-t-il fallu un temps d’adaptation pour tous les deux? Ne vous êtes vous pas dit que votre vie était fichue ou que c’était trop injuste?

J’ai encore une petite question: avez vous pensé en voyant la Bête qu’il y avait un sortilège dans cette histoire?

Je sais je suis curieuse (c’est peut-être un vilain défaut) mais votre histoire m’intrigue tellement que j’ai envie de savoir. Je trouve magnifique qu’on puisse passer au-dessus des apparences et avoir une relation aussi forte avec quelqu’un. Ces temps-ci ce n’est pas courant.

Merci beaucoup de partager cette Belle histoire avec DIALOGUS.

En attendant d’avoir une petite réponse, je vous embrasse bien fort vous et la Bête.

À bientôt et merveilleuse année 2004 à vous deux.

Ninie

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Ma très chère Ninie,

Je suis vraiment désolée du délai que j’ai pris à t’écrire. Je dois t’avouer avoir passé un temps des fêtes très réjouissant mais aussi très occupé par les nombreux bals que nous avons organisés. Je suis très touchée que mon histoire t’aie plu. Mais je ne comprends pas pourquoi tu me parles de courage. Je n’ai fait pour mon père que ce que me dictait mon cœur. C’est pourquoi je n’ai jamais regretté mon choix, et ce, même lorsque j’ai vu la bête. Bien sûr, au tout début, l’inconnu nous terrifie. Mais dès qu’on l’apprivoise, on s’aperçoit rapidement que cette crainte est injustifiée. C’est ce qui s’est passé entre moi et la Bête. Dès mon arrivé au château, je fus choyée. Malgré le chagrin que me causait le fait de ne plus pouvoir revoir ma famille, comment aurais-je pu croire ma vie fichue?

Et pour répondre à ta dernière question, je n’en savais rien. Ce que je sais par contre, c’est que la vie est remplie de magie et que chacun de nous peut la trouver s’il le désire vraiment. Alors, peut-être que, à l’intérieur de moi, une partie savait que l’apparence de la Bête n’était pas vraiment ce que je devais voir. Les apparences sont souvent trompeuses.

En espérant avoir comblé tes attentes,

Belle

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Très chère Belle!

Je suis heureuse que tu m’aies répondu! Quel plaisir de te lire! Tu es toute pardonnée d’avoir mis un peu de temps pour me répondre! C’est vrai que la fin d’année et le début de 2004 ont dû être chargés pour vous deux. Il faut souhaiter ses bons vœux à tout le monde et apparemment vous connaissez beaucoup de personnes. Tu me dis que vous avez organisé des bals… je suis peut-être curieuse mais j’aimerais que tu me racontes comment ça se passe un bal dans votre château (les invités, la musique, les décorations, tes tenues…).

 Sinon j’avais encore une petite question à propos de ton histoire. Surtout tu me dis si je t’embête! Est-ce que la Bête est restée une bête longtemps. Comment ça s’est passé, comment est-elle redevenue un homme? Est-ce que tout le château était enchanté? Tout le monde avait été transformé ou seulement la Bête? D’ailleurs elle a un château alors elle doit avoir un titre, lequel? Donc maintenant que vous êtes mariés tu le portes aussi, petite chanceuse! Je sais, j’ai posé beaucoup de questions encore une fois!

Encore une petite chose: Comment va la Bête? (C’est quoi son vrai nom?) Surtout tu lui fais de gros bisous pour moi (peut-être qu’un jour elle me fera un petit coucou sur le Net!)

Je t’embrasse bien fort et te dis à bientôt, ma Belle.

Portez-vous bien.

Ninie

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Bien chère Ninie,

 Mon ami a pour nom Hildebert Beste Des Landes d’Ajonc, c’est un nom foncier. Tu te doutes que, vu sa trajectoire, il n’est pas titré à la Cour, ni de robe, ni d’épée. Il se désigne simplement: hobereau. C’est semi-ironique, mais ça lui va parfaitement. Moi on m’appelle simplement la Châtelaine. Cela me suffit amplement aussi.

Sur la durée en temps de notre enchantement, Hildebert et moi ne sommes jamais arrivés à nous la représenter même approximativement. On me dirait que ce fut des siècles que je le croirais sans hésiter tant l’avachissement ambiant était tangible. Hildebert est redevenu homme par la vertu de mon amour. C’est arrivé sans entourloupette, par un petit matin ordinaire en fait assez maussade.

Toute sa modeste compagnie s’est trouvée engagée dans le même mouvement magique. Et nous voici.

La Belle

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Bonjour Belle,

C’est encore moi, Ninie. J’espère que toi et la Bête vous allez bien. Je sais qu’il est un peu tard pour poser cette question mais j’y pense seulement maintenant. Avez-vous fêté la Saint-Valentin? Peux tu me dire comment? Si je suis trop curieuse tu ne me réponds pas.

Par contre j’aimerais avoir une réponse à ma question suivante: tu sais que ton histoire a été adaptée au cinéma plusieurs fois. Puis-je te demander quelle version tu préfères? Quelle version est la plus proche de la réalité? La version avec Jean Marais ou celle de Disney?

Merci beaucoup de m’avoir lue.

Je vous dis à bientôt,

Énormes bisous à vous deux, prenez soin de vous,

Ninie

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Hildebert et moi fêtons la Saint-Valentin tous les jours. Si tu insistes pour les détails, je risque de finir par me décider à te les fournir…

La version Cocteau de notre belle histoire est trop roide et trop sombre. J’irais jusqu’à dire qu’elle est un brin prétentiarde. Le décor y est raté. Jean Marais y a des allures de saltimbanque qui ne font en rien honneur à mon Hildebert, qui est à la fois plus fluide et plus majestueux.

 La version Disney a des défauts majeurs. Je suis singulièrement agacée par les scènes de jacqueries. Hildebert n’a jamais subi de jacqueries pour la simple raison que nos terres, qui sont des landes, ne sont peuplées que de coqs de bruyère. J’aime bien par contre le personnage de Gaston. Il incarne fort joliment la bêtise infatuée de nos hobereaux campagnards et la Belle du film le met en boîte d’une façon qui me parait vive et plaisante.

La Belle

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Bonjour ma jolie «Châtelaine»,

Je suis ravie de te retrouver sur DIALOGUS. Ton absence fut de courte durée et c’est très bien! J’ai été absolument enchantée de voir que tu prenais tout de même le temps de me répondre très gentiment sur ma boîte alors que tu t’étais retirée du site.

Merci infiniment.

Pour revenir au message précédent, je n’aime pas trop non plus la version de Cocteau. Je l’ai vue il n’y a pas longtemps et j’ai été très déçue: Le film est très noir (bon je sais, il est en noir et blanc mais on dirait qu’il n’y a jamais de journée, que tout se passe la nuit), les personnages un peu caricaturés, quant à la Bête, brrrrr, elle fait froid dans le dos!!

La version Disney est ma préférée. Je m’explique: les personnages sont attachants. La Belle du dessin animé doit te ressembler car elle est douce et c’est ce qui transparaît dans tes réponses. Vous semblez dotées des mêmes qualités et sentiments pour autrui, je me trompe? En ce qui concerne les jacqueries, je suis étonnée quand tu me dis qu’Hildebert n’en ait jamais subi. Les hommes sont tellement stupides en général! Enfin je veux dire par là, qu’ils ont toujours peur de ce qu’ils ne connaissent pas et que par conséquent c’est forcément mauvais et à éliminer! En tous les cas tant mieux qu’Hildebert ait échappé à cela!

Est-ce que les gens du village l’ont tout de suite acceptée? N’y a-t-il aucune peur, aucune histoire circulant sur les habitants du château avant ton arrivée? Ce serait étonnant, les gens aiment bien «jacasser» en général!

As-tu des frères et sœurs? T’entends-tu bien avec?

Dans ta dernière réponse tu m’as dit qu’Hildebert et toi fêtaient la Saint Valentin tous les jours, petits chanceux! C’est très romantique. Tu m’as dit aussi que si j’insistais un peu, tu finirais peut-être par me communiquer les détails… Tu es tombée sur une petite curieuse à l’âme romantique, je me permets donc d’insister… un peu!

Je vous embrasse affectueusement tous les deux. Votre amie virtuelle

Ninie

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Nous sommes en accord sur le fait que ce Monsieur Cocteau avait une vision presque épouvantée de mon rapport avec Hildebert. Mais je crois aussi savoir que ce Monsieur a choisi —et c’est son droit— qu’il préférait éviter de se trouver impliqué dans le commerce entre homme et femme. C’est peut-être sa propre épouvante face à cette question dont il nous communique la teneur. Pourquoi pas. On peut regarder ou ne pas regarder n’est-ce pas.

Me comparer à la Belle de ce Monsieur Disney c’est me complimenter trop. Cette jeune femme a une capacité de tenir tête aux hommes qui est très moderne et dont je crains qu’elles ne me caractérise guère. J’insiste sur le fait que la vindicte populacière dépeinte dans cette œuvre est disproportionnée. Les terres d’Hildebert sont maigres. Il n’y pousse que de la bruyère et des ajoncs. Elles ne suscitent pas l’envie des croquants et des jacques. Les badauds des villages lointains ont d’autres priorités. Nous n’intéressons personne et c’est au mieux. Nous aimons le halo magique de notre solitude.

J’ai trois frères et deux sœurs. Je les aime beaucoup. Mes sœurs sont ici près de moi, mais sous formes de statues de marbre fin. Mes frères sont soudards d’active. Je les vois rarement mais quand cela arrive, c’est toujours une grande joie.

Que dire de nos «Saint-Valentin». Hildebert est un cuisinier fin, un musicien virtuose et un superbe danseur. Il est aussi à la fois très doux et très viril. Cela vous donne à imaginer nos journées et nos nuits.

Belle

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4- MAIS IL CUMULE TOUTES LES QUALITÉS!

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Bonjour tous les deux,

Dans ton dernier petit mot, tu me dis que tu as trois frères et deux sœurs (quelle grande famille, moi je suis fille unique!). Pourquoi tes sœurs sont devenues des statues de marbre fin? Elles ont subi un sortilège? Quant à tes frères, ce sont des soudards d’active. C’est quoi?

Enfin tu me dis qu’Hildebert est un fin cuisinier (quelle est sa spécialité?), un musicien virtuose et un danseur génial. En plus il est très doux et viril (Mmmmmm… tout ce que j’aime: tu crois qu’il existe encore des hommes comme ça?). Mais il cumule toutes les qualités! Fait attention, tu vas te le faire piquer! Je rigole! Comme il doit être très amoureux de toi, tu n’as vraiment rien à craindre!

Je vous embrasse tous les deux.

À bientôt,

Ninie

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Comme le rapporta jadis Madame Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, mes sœurs ont effectivement subi un sortilège. Tu trouveras tous les détails dans l’échange intitulé TA VIE. Des soudards d’active, ce sont des hommes en armes qui servent dans l’armée active d’un domaine. La spécialité d’Hildebert est la poularde grillée aux fines herbes. Il la sert sur un lit d’haricots ocres. Le tout est précédé d’un excellent pâté d’ours et suivi de fruits frais hachés finement. Un délice.

Je ne m’étale pas sur les autres délices… Il semble que tu comprennes tout à fait ce dont il s’agit. Je ne sais pas s’il existe encore des hommes comme lui mais je n’ai pas peur de me le faire piquer, comme tu dis. Hildebert est un homme libre, il me garde simplement parce qu’il me préfère. Je suis aussi une femme libre. C’est ce qui fait la force sereine de notre union magique.

Amicalement,

La Belle

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5- GRANDE FEMME

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Avec le respect que je vous dois j’ai une très indiscrète question mais je pense qu’elle a de la réflexion: êtes-vous encore vierge?

Désolé pour l’indiscrétion.

DENEO

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Cher ami,

Il me fait habituellement très plaisir de répondre au courrier qui m’est adressé. Cependant, cette fois, je crois que la question posée est vraiment trop indiscrète et je n’y vois aucune réflexion. Je veux bien partager mon histoire d’amour mais ceci relève de ma vie privée.

En espérant ne pas t’avoir trop déçu,

Belle

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6- QUELQUES ANNÉES PLUS TARD…

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Ma très chère Belle,

J’ai lu votre lettre d’acceptation et je vous félicite pour cette affection d’amour et de gentillesse que vous donnez pour les gens qui veulent vous écrire.

Maintenant que la Bête est devenue un humain, qu’est-ce qui s’est passé après votre mariage? Vos sœurs ont-elles fini d’être moins chochottes? Comment va votre père? J’espère qu’il n’est pas mort. Tout de même, vous avez fait quelque chose de magique, vous avez guéri votre père grâce aux diamants apparus à votre visage, comme c’est la preuve que vous aviez pleuré en pensant très fort à cette Bête qui était sympathique.

Je suis tout à fait d’accord avec vous, la Bête n’est pas si méchante que ça, d’abord elle vous a offert une chambre dans son château, elle vous a proposé de venir dîner avec elle pour discuter et pleins d’autres cadeaux. Même si vous n’avez pas l’habitude qu’on vous serve quelque chose, c’est pourquoi la Bête veut que vous soyez heureuse dans ce château. Il faut exprimer les moindres caprices. Les cadeaux de la Bête sont magnifiques, j’aime beaucoup les roses, le miroir, le cheval, la clé d’or et le gant.

En attendant une réponse, je vous embrasse bien fort vous et la Bête.

À bientôt.

Un jeune Sieur

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Cher Sieur,

C’est tout simple, à la vérité. Nous avons vécu et avons eu des enfants qui en ont eu aussi. Mes sœurs sont toujours égales à elles-mêmes, mais je les aime comme elles sont. Papa se fait vieux mais assure toujours.

La perception que vous avez de mon époux est sobre, juste et impartiale. C’est très beau et très rare. Vous n’en faites pas un croquemitaine et cela me rassérène. Merci de tout cœur pour vos bons mots. Écrivez-moi de nouveau. Parlez-moi un peu de vous et de votre temps.

Respectueusement,

Belle

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7- UN PEU BIZARRE?

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Salut Belle,

J’adore ton nom. Je ne vais pas prendre de ton temps plus longtemps, je sais que tu as beaucoup à faire dans ton beau palais. Tu dois sûrement te préparer pour une fête.

J’ai adoré la façon dont tu as chanté «C’est la fête» lors de ta première nuit au palais de la Bête. J’espère que tu flottes encore sur ton petit nuage avec ton amoureux. L’amour c’est génial. J’aurais seulement une seule question à te poser…

La Bête semble quelquefois unique et même un peu bizarre. Tu es la seule à le comprendre et à le trouver merveilleux. Comment as-tu fait pour ne pas le trouver un peu bizarre?

Merci.

Karine

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J’ai simplement adopté une posture attentive, indifférente à la surface des choses, ouverte simplement à l’essence de mon interlocuteur. Tout est venu ainsi doucement, à l’abri des jugements surfaits et de la vindicte alarmante de nos héritages respectifs. Lui aussi aurait pu me trouver fort bizarre. Mais il a su faire son effort aussi, de son côté et à sa manière.

Belle

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8- LA BEAUTÉ INTÉRIEURE

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Chère Belle,

Je trouve que ta personnalité est digne d’avoir un mérite; je ne connais pas beaucoup de filles, ces temps-ci, qui cherchent la beauté intérieure, mais surtout la beauté physique. Pourquoi? De quoi ont-elles vraiment peur? Moi je ne suis point de même, j’apprends à le connaître avant et après de savoir s’il est assez bien pour moi d’après mes critères et ce que j’ai remarqué de lui.

Explique-moi aussi: c’est quoi les sentiments que tu avais pour la Bête?

J’aimerais que tu me poses une question en retour.

Amicalement.

Claudia

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Claudia,

Ne sois pas si sévère avec tes pairs. Les filles de ton monde et celles du mien ont en commun non pas le fait de ne rechercher que la beauté physique mais le fait de CONFONDRE beauté physique et beauté intérieure. Nous avons toutes commis cette erreur très ancienne, qui est celle de prendre le beau pour le bon. J’ai eu la chance de vivre un cheminement qui a rectifié cette erreur dans mon cœur. Je n’ai conséquemment que bien peu de mérite.

Hildebert était laid mais doux. Il se dévouait à mon bien-être. Il était mon féal. Il ne cherchait pas à me séduire mais tout simplement à me faire me sentir bien et heureuse d’être moi-même. J’ai vite senti la sincérité et la constance de cette émotion chez lui. Il est impossible de demeurer insensible à l’attention touchante, durable et précise qu’il m’apportait sous forme de bête, et m’apporte encore sous forme de châtelain.

Une question? Eh bien voici. Les femmes de ton monde qui m’écrivent paraissent si libres et si fortes. Y a-t-il des femmes cheftaines de famille chez toi?

Belle

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9- VOTRE HISTOIRE

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Très chère Belle,

Vous m’avez fait rêver lorsque j’étais jeune et je suis encore émerveillée par votre histoire. Ma mère m’avait acheté une poupée de vous avec votre parfum dans un contenant, mais un jour le contenant a glissé et je l’ai perdu…

J’ai encore beaucoup d’affection pour vous car vous avez marqué mon enfance de merveilles et de joies. Mais au fur et à mesure que je grandis, mon histoire est tout à fait différente de la vôtre, j’ai conscience que la vie de chaque personne sur terre est différente, mais est-ce que toutes les fins sont heureuses? Dans tous les films de Walt Disney, les fins sont toujours heureuses et quand on grandit, on découvre le contre; c’est très désespérant à la fin…

En passant j’ai beaucoup apprécié votre générosité et votre amour pour La Bête qui est devenue prince. J’espère que vos amis vont bien aussi.

Répondez-moi vite!

Lina

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Croyez moi Lina, si la fin d’un conte de fée est si belle, c’est en fait une astuce cachée dans la façon dont on le raconte. J’ai mes tristesses aussi, vous savez. Par exemple, je suis une fille du village et je dois maintenant faire la châtelaine. Ma domesticité tient beaucoup à ce rôle et m’y enferme un peu, gentiment certes, mais sans concession. Cette distance avec mes gens de maison me pèse assez. Il m’arrive même parfois de pleurer un petit peu. Moi aussi, ça m’a coûté de grandir, de ne plus courir dans les champs derrière mon troupeau d’agneaux… Moi aussi, d’une certaine façon, comme vous, j’ai égaré la petite fiole de parfum magique…

Revenez me voir. J’aime beaucoup échanger avec vous. Vous me faites renouer avec la simplicité de mon cœur.

Belle

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Chère Belle,

Après avoir lu votre lettre, je me suis sentie triste; ce que je trouve de bien, c’est que les gens essayent de vivre heureux et ne s’apitoient pas sur leurs malheurs. J’avoue que quand on tient un rôle, il faut bien le jouer et ça devient lourd à la fin. Comme à l’école, les professeurs et les parents veulent qu’on devienne mature et autonome; ils disent que maintenant, ils nous considèrent comme des adultes, mais on a que seize ans! Seize ans… c’est encore jeune je trouve, et même si on en avait trente ou bien cinquante, la vie est faite pour apprendre, acquérir de la sagesse, aider les gens, mais aussi pour s’amuser et rire…!

J’avoue que je ne suis pas une personne excentrique, tout le contraire! Mais on peut toujours sortir des règles de temps en temps et nous amuser, faire quelque chose qu’on n’a jamais fait dans notre vie, quelque chose de vraiment farfelu comme jouer à cache-cache dans un métro ou bien jouer à la «tag» dans un centre d’achat à quatre étages! C’est très amusant je vous le dis, vous devriez l’essayer dans votre château avec vos amis, (et puis passer dans les passages secrets de votre demeure, ils ne vous trouveront jamais).

J’ai une dernière question à vous poser et j’espère que ça ne vous dérangera pas. Mais est-ce qu’on peut changer une personne totalement? Vous avez réussi à changer la Bête en un être gentil et doux, mais sa vraie nature, elle est là et le restera pour toujours, non? Comment peut-on changer une personne pour qu’il devienne son contraire? Sa personnalité, ses pensées, ses souvenirs et sa vision sont en elle et c’est cela qui fait une personne unique et différente des autres.

En passant, merci de m’avoir répondu aussi vite avec une telle élégance.

Je vous salue,

Lina.

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Vous avez raison, Lina. Oui, vous avez su saisir l’essence de ma légende. Si Hildebert, mon prince, est devenu si beau et si droit, c’est que cette beauté et cette droiture étaient au fond de lui, et que ses oripeaux puants de bête n’étaient qu’apparence. Je l’ai changé, certes, mais je ne l’ai pas changé fondamentalement: il était déjà tout là.

Je vais essayer de jouer à chat, la prochaine fois que j’aurai des visiteurs au manoir. Et je penserai à vous. Ce sera amusant.

Mes amitiés.

Belle

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10- QUELQUE CHOSE D’HUMAIN

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Chère Belle,

Je dois avouer que ton courage m’impressionne grandement. Tu t’es vraiment dévouée pour la personne que tu aimais.

J’aimerais tout de même savoir quelque chose: as-tu découvert quelque chose d’humain en la Bête lorsque tu es tombée amoureuse de lui? Savais-tu qu’il était un homme?

Au plaisir de lire ta réponse,

Valérie

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Non, Valérie,

Sous sa forme de bête, mon prince était innommable. Il était hideux, puant, affreux, effrayant, terrible. C’était pour moi un être dénaturé, torve, incompréhensible. C’était un monstre, au sens le plus ancien du terme. Je ne le voyais pas comme un homme. Je ne le voyais pas comme une bête non plus d’ailleurs, comme un gros chien pouilleux, ou comme un vieux cheval boiteux. Non, non, non… Il était un mystère insondable qui ne correspondait à rien de terrestre.

Ce sont ses actions qui ont sauvé mon prince. La profondeur de sa douceur, de son respect pour moi, de sa patience, de sa bonhomie ont fait qu’une fois le moment de terreur passé, il restait, à mes yeux, surnaturel en ce sens désormais qu’il paraissait trop bon et généreux pour être un des nôtres.

Sa métamorphose en homme fut pour moi une surprise intégrale.

Belle

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11- COMMENT FAIRE POUR L’AIMER?

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Chère Belle,

Je vous trouve très comment dire… différente des autres femmes et des gens de mon époque. Je ne connais pas beaucoup de personnes pour qui la beauté physique ne compte pas du tout. Elle aide toujours un peu, mais vous, vous en avez fait abstraction. Justement, comment avez-vous pu tomber amoureuse d’une bête premièrement, et qui vous gardait captive deuxièmement? Quoi qu’il ait été très civilisé en vous donnant des cadeaux par la suite, vous étiez quand même sa prisonnière. Comment fait-on pour aimer quelqu’un qui nous restreint autant? Pour moi, la liberté est une des premières valeurs à respecter, je ne crois pas qu’il soit possible de s’épanouir lorsque nous sommes contraints à un seul lieu où il est impossible de voir notre famille, nos amis.

J’attends votre réponse pour comprendre,

Merci.

Laurence Goulet

P.S. Quoi qu’il en soit, je trouve votre histoire d’amour merveilleuse et je pense que chacun devrait réussir à voir la beauté intérieure plutôt que la beauté physique.

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Chère Laurence,

Votre liberté et la mienne, ce sont deux choses distinctes. La liberté de crier la faim ou de se perdre dans les bois est une liberté dont on peut vouloir un peu mais pas trop non plus. C’est d’autre part un puissant sentiment de liberté que j’ai ressenti quand Hildebert m’a autorisée à baguenauder à ma guise dans sa riche et immense bibliothèque… Une femme de mon monde n’a normalement pas le droit de toucher un livre ou tout autre objet de nature savante… Alors avisez-vous, en ouverture, du fait que vous et moi ne logeons probablement pas la liberté à la même place.

Mais prenons l’affaire au début. La Bête était un monstre, pas seulement physiquement. Il avait des pulsions monstrueuses, des appétits monstrueux, un égoïsme monstrueux, une violence monstrueuse. Il aurait pu déchirer mon père de ses griffes puissantes et me prendre de toute façon en se fichant du reste. Il a surmonté sa monstruosité inhérente pour libérer mon père. Ce fut le premier acte de mansuétude qui m’ait touchée chez lui. Le monstre aurait tant pu nous trahir, nous duper. C’est cela un monstre! Il ne l’a pas fait, et je voyais que cela lui était fort difficile. Il fallait donc bien le récompenser un petit peu, sinon il n’aurait pas pu surmonter sa condition de monstre pour compléter cet acte généreux en gestation en lui. J’ai donc récompensé de ma personne. Nous avons alors établi une entente. Une entente féodale. Une allégeance. Je suis devenue de plein gré sa vassale. C’était déplaisant, certes, mais mon père vivait. Le coût m’était alors léger. Malgré la souffrance que j’attendais. Car de nouveau, le monstre aurait pu me dévorer au repas suivant, me violenter, me brutaliser, me traiter en esclave, en souillon, en chienne. Il en avait les pulsions monstrueuses, la capacité et même, vu notre entente, le droit. Il n’en fit rien. Et de jour en jour j’attendais toujours la venue de cette souffrance que m’annonçait sa condition de monstre.

Une souffrance qui ne vint jamais et se transforma mystérieusement et imperceptiblement en la plus radieuse des douceurs…

Le monstre s’était vaincu lui-même.

Belle

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Chère Belle,

Suite à votre réponse plusieurs autres questions sont venues à moi. Le monstre étant redevenu humain, a-t-il perdu l’égoïsme et la colère qui l’habitait? Qu’êtes-vous devenus, avez-vous des enfants, et si oui, Hildebert est-il un bon père? Et votre père se porte-t-il bien? Bref j’aimerais connaître la suite de votre histoire.

Au plaisir de vous lire,

Laurence

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Hildebert n’était pas égoïste et colérique en son état de Bête. Il était excessif parce que monstrueux, c’est fort différent. Nous ne pouvons pas appliquer nos critères de psychologie humaine automatiquement à un lion, à un griffon ou à un dragon. C’est la même chose ici. Les monstruosités de son comportement de Bête se sont résorbées longtemps avant qu’il ne prenne forme humaine. Sa transformation en homme ne fut que le parachèvement de tendances déjà bien installées en lui en son état de Bête.

Nous avons eu des enfants qui ont eu des enfants. Certains ont quitté le domaine. D’autres sont toujours avec nous. Nous les aimons tous. Hildebert est un père dévoué, un seigneur débonnaire et généreux avec sa progéniture.

Mon père est très vieux maintenant. Mais il est toujours lucide. Il sourit lumineusement quand les rosiers sont en fleur aux jours ensoleillés.

Belle

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12- BEAUTÉ SUPERFICIELLE

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Bonjour La Belle,

Je voudrais savoir comment tu as pu voir à travers la Bête quel être extraordinaire il était? Je voudrais aussi savoir ce que tu penses de la beauté aujourd’hui dans la société. Est-elle devenue un problème grave? La beauté aujourd’hui est-elle superficielle, car il y a de plus en plus de filles qui sont anorexiques, qui subissent des chirurgies plastiques…?

En un deuxième temps, j’aimerais savoir ce que tu penses de ces filles? Et si tu avais quelque chose à leur dire pour changer leur vision de la beauté, que leur dirais-tu?

Merci de bien vouloir répondre.

Catherine

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Tout le monde est beau, Catherine.

Dans le cas de ma chère Bête, c’est évidemment son comportement qui vite compensa sa hideur. Mais que faisait-il donc? Simple, si simple. Il me laissait être moi-même. Il constatait que j’aimais les roses, il faisait planter une roseraie, malgré le fait que le parfum des fleurs était horrible à sa narine difforme de monstre. Il s’apercevait que j’aimais la lecture, il m’ouvrait sans lésiner son immense bibliothèque malgré un édit familial ferme et ancien qui dictait que les femmes n’y étaient pas autorisées. Tendre, il gauchissait toutes ses lois pour moi. Et c’était si sincère, si pur, si vrai. Je me sentais soudain si bien d’être moi-même auprès de lui. Du plus profond de mon être, je me sentais si… belle.

Et un jour, comme tu le sais, même sa hideur a disparu. Cela n’a rien altéré dans ses comportements. Aujourd’hui, c’est à ses côtés dans notre domaine que je suis heureuse. Quand il me chuchote à l’oreille que je suis sa châtelaine et que je suis toute sa vie, je le crois, car il parle du cœur et c’est le vrai. C’est merveilleux d’être aimée ainsi. C’est à la fois si simple et si puissant.

Et aimée ainsi, je n’ai nul besoin d’altérer mes comportements ou ma simplette apparence! Je suis acceptée juste comme je suis. Je dirais donc à ces jeunes filles, dont vous mentionnez le drame, que le jour ou elles seront vraiment aimées pour elles-mêmes en toute sincérité et sans compromission, par un homme, par une femme, par leurs amis, mais surtout par elles-mêmes, elles cesseront tout naturellement, de se torturer pour rien et comprendront intimement le message que j’ai placé au début de cette missive: tout le monde est beau.

Belle

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13- POUR VOIR AU-DELÀ

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Chère Belle,

Je trouve votre histoire très inspirante. Je crois que nous savons tous qu’il faut voir la beauté intérieure, et non la beauté extérieure. Malheureusement, c’est toujours plus facile à dire qu’à faire. Voici ma question: comment doit-on faire, ou quels chemins devons-nous suivre, pour réussir à voir au-delà des apparences physiques et des premières impressions?

Merci.

Alexandra

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Mais Alexandra, il suffit de suivre un penchant qui nous est si profondément naturel que je suis certaine qu’il est en chacun de nous.

Laissez-moi m’expliquer d’un exemple. Pensez à la relation des jeunes enfants avec leurs grands-parents. Les vieillards sont voués à la laideur. Ils sont chenus, malades, défigurés par les rides et l’avachissement inévitable de l’âge. Même d’avoir été très beau ou très belle, il est impossible d’esquiver la hideur inexorable apportée par le grand âge.

Les enfants s’approchent des vieillards dans un moment initial de terreur. Mais l’ajustement est rapide. La voix de l’ancêtre est douce, ses gestes sont lents, minutieux, sans rudesse. Les vieillards parlent de choses anciennes, belles, mystérieuses et attirantes. Ils font des choses inusitées et bien fascinantes. Ils aiment, d’une manière qui est unique et pleine de paix. Et ainsi, en très peu de temps, l’enfant ne voit plus la laideur du vieillard. Le lien d’amour profond, éternel, est devenu incorporel. Les enfants pleurent du fond du cœur quand les vieillards meurent. Cela arrive à tout moment du cycle de la vie. C’est un fait profondément ordinaire.

En retrouvant votre émerveillement naturel d’enfant face aux vieillards que vous aimez, en flagrante indifférence pour leur terrible et cruelle laideur, et en le généralisant adéquatement, vous verrez au fond de vous-même, Alexandra, combien ma douce histoire avec Hildebert est humaine, banale et bien peu magique.

Amicalement,

Belle

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14- VOTRE MÈRE

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Très chère Belle,

Encore hier ma petite sœur de six ans regardait votre film de Walt Disney, assise sur le divan et si émerveillée! Elle me faisait penser à moi lorsque j’avais son âge. Elle vous aime beaucoup, vous savez; même pour moi vous représentez un personnage qui m’a énormément marqué dans le monde enchanté de Walt Disney! Vous nous émerveillez par votre grand cœur, par votre générosité et la plus belle leçon que l’on peut tirer dans votre conte est que les apparences sont souvent trompeuses; il y a toujours de la beauté dans ce qui peut nous paraître laid et fade.

J’aurais une question que j’ai toujours voulu poser mais à laquelle vous seule pourriez répondre… Pourquoi n’a-t-on jamais vu votre mère? Était-elle si peu importante pour vous qu’on n’ait même pas pris la peine de même la mentionner dans votre histoire? Pourquoi est-ce que dans presque toutes les histoires, il y a seulement ou la mère ou le père, et jamais les deux ensemble?

Je vous prie, Belle, d’accepter mes sentiments les plus distingués et de me répondre rapidement si vous le pouvez! Merci.

Pamela

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Ma mère est morte en couches. Je ne l’ai jamais connue. C’est souvent comme cela dans les histoires de mon monde parce qu’elles sont d’un temps où la mortalité humaine était effroyable.

Merci pour tes bons mots et ton amour, Pamela.

Belle

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15- L’AMOUR

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L’amour? Comment pouvons-nous passer par-dessus les apparences? Lorsque dans notre société, les gens sont tellement axés sur leur physique… Nous vivons dans l’artificiel… Comment trouver l’amour? Celui qui nous rendra vraiment heureux? Comment pouvons-nous faire pour être sûr que cette personne soit idéale pour nous quand tout peut être si facilement faux? Comment avez-vous fait pour donner le vôtre à un monstre? Comment justement pouvons-nous nous assurer que nous ne donnerons pas le nôtre à un monstre, quelqu’un qui ne le mérite pas nécessairement.. quelqu’un qui pourrait nous faire du mal? Pouvons-nous trouver avec notre cœur et notre tête, et non seulement avec nos premières impressions qui souvent nous envahissent? Est-il possible de reconnaître le moment où naît un coup de foudre? Comment voir au-delà de ce que l’autre désire montrer? Pouvons-nous vraiment prétendre connaître quelqu’un?

Pascale

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Il y a une réponse unique pour toutes ces interrogations: le risque existe et il faut y faire face. En s’esquivant ou en affrontant. Je n’ai pas pu m’esquiver. J’ai dû affronter. Cela s’est bien soldé. Il n’y a pas de honte à admettre que j’ai eu de la chance. Que j’ai vécu un vrai conte de fée.

Belle

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Comment pouvons-nous trouver la force d’affronter quelque chose d’incertain… Est ce que le bonheur peut être affirmé au bout des efforts… Et si par malheur cela ne fonctionne pas, si nous nous retrouvons trompés pour n’importe quelle situation comment pouvons-nous faire pour passer au travers de ces difficultés, où trouver cette nouvelle force?

Pascale

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Il faut d’abord chasser l’appréhension que vous décrivez, l’inverser, en disant: et si par bonheur nous ne nous trompons pas, que faire de ce surplus de forces anciennes? Le partager avec ceux et celles qui ont moins confiance en la vie? C’est ce que je fais ici.

Belle

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16- LE MOMENT

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Chère Belle,

Toi qui fut mon idole d’enfance, dis-moi à quel moment tu as commencé à penser qu’il y avait un côté humain à la Bête?

Lady Bird

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Le jour où il a libéré mon père, alors qu’il avait initialement prévu de le déchirer de ses horribles griffes.

Belle

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17- PREMIÈRE IMPRESSION

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Bonjour Belle,

J’ai toujours voulu savoir qu’elle a été la première impression que la Bête vous a donnée, et si vous n’étiez pas restée prisonnière au château, y seriez-vous retournée?

Merci à l’avance.

Chanèle

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Ma première impression de la Bête, Chanèle, fut horripilation et terreur. En cet exact instant, j’aurais voulu disparaître de son château et n’y jamais revenir. Autant pour dire combien il faut se méfier du premier instant…

Belle

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18- GASTON?

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Bonjour Belle..

Même si votre cœur a su choisir avec raison la Bête, n’avez-vous jamais failli succomber aux avances de Gaston? Sa chute du château juste avant que vous n’embrassiez l’élu de votre cœur lui a-t-elle été fatale et cela vous a-t-il fait quelque chose?

Aviez-vous un peu de sympathie pour lui ou seulement du mépris? Il avait tant de femmes qui l’admiraient… mais c’était vous qu’il aimait; vous la seule qui ne l’aimiez pas. Gaston, cet homme qui se cache derrière ses muscles, fait peut-être un peu pitié en fin de compte…

Merci beaucoup de prendre un peu de temps pour éclairer mon esprit et répondre à mes quelques questions!

Simone Simoni

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Le jour où ce croquant m’a arraché mon livre des mains, il était foutu. Je ne sais pas ce qu’il est devenu après cette ignoble jacquerie qu’il avait fomentée contre nous. Je n’ai rien de plus à dire à son sujet.

Belle

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Chère Belle,

Croyez-vous que la rancune soit la meilleure solution aux conflits? Pour rien au monde vous ne pardonneriez à Gaston de vous avoir arraché votre livre?

Simone Simoni

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Il y a des rancunes légitimes. Je suis une femme de rang et, comme telle, je sais qui sont mes ennemis. Le geste de m’arracher mon livre, que vous minimisez ici bien insidieusement, révélait de sa part un profond rejet de la totalité de mon être. Gaston est un de ces hommes à l’ancienne que rien ne changera. Je n’ai certainement pas à pardonner quoi que ce soit à un tel rustaud, dont les temps modernes ont irrémédiablement condamné l’attitude. Qu’il vive sa vie à sa façon, dans ses hameaux, avec ses femmes et me laisse en paix avec mon homme. Je ne lui ai jamais rien demandé ni rien fait.

Belle

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19- TROUVER LA FORCE D’AIMER

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Comment faites-vous et où trouvez-vous la force d’aimer la Bête?

Comment pourrais-je faire pour aimer quelqu’un autant que vous?

Comment fait-on pour se rendre digne d’un amour?

Bref, parlez-moi de l’amour, du vrai, de l’unique et de l’éternel amour.

Avec tendresse (si je peux me le permettre),

Andrée-Anne

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Merci de ta tendresse, Andrée-Anne. Reçois la mienne en retour.

Ma réponse à toutes tes questions est: il ne faut rien faire.

Il ne faut rien faire pour être digne d’un amour. Tout le monde a les droits et les devoirs de l’amour. Ce sont seulement les dictateurs méchants, les hobereaux pervers, les camelots avides qui spolient les devoirs de l’amour et, de ce fait, en perdent les droits. Ils sont une minorité infime et indigne de notre réflexion. Autrement, nous sommes tous et toutes dignes de mériter un grand amour et de le vivre.

Moi, Belle, pour trouver la force d’aimer, toujours, je ne fais rien. Je ne cherche ni force, ni allant, ni pulsion, ni propension. Ils y sont. Je les laisse vibrer, comme la prairie gorgée de petits insectes qui butinent sous un chaud soleil d’été.

Pour en venir à aimer quelqu’un comme je le fais? Encore et toujours, Andrée-Anne: ne fais rien. Sois toi-même. Vaque à tes diverses industries sans chercher l’amour ou un amant. Fais et sois. L’amour viendra tout seul. Vous n’y penserez même pas, l’autre et toi, et il sera soudain là. Vous aurez alors trouvé ensemble la force de… comprendre ce que Belle voulait dire quand elle disait: ne fais strictement rien.

Belle

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20- BEAUTÉ

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Chère Belle,

Je suis encore jeune, et j’avoue que je suis vraiment heureuse de pouvoir vous écrire par l’intermédiaire de DIALOGUS. Vous êtes si forte, je vous admire, sincèrement. Mais qui êtes-vous réellement? On parle de vous comme d’une femme relativement jolie, mais je voudrais savoir ce qui se cache vraiment sous cette beauté et ce charme. Seule vous pouvez me répondre honnêtement.

À bientôt j’espère,

Diane

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Bonjour Diane,

Tu me flattes. Je ne suis pas si jolie. Et… au fond de moi, il n’y a que moi.

Belle

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21- LORSQU’ON SE RETROUVE SEUL…

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Bonjour,

J’ai lu ce que vous écrivez, et je me demandais si, après de nombreuses années de bonheur, d’insouciance, lorsqu’on se retrouve seul, on a encore une chance de ressentir cet état, de paix, de partages, de tendresse, ou si cela doit rester un rêve.

Raymond Delfino

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Un rêve est irréel, distordu, imprévu. Disons que ce serait plutôt une réminiscence. C’est ce que vous vivez?

Belle

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Bonjour,

Non, un rêve n’est ni distordu, ni imprévu. Il est une image, un sentiment que l’on garde au fond de soi. Et moi, je me dis que cette image, ce sentiment est quelque chose que j’ai bien en moi et qui me manque terriblement à vivre au jour le jour. La réminiscence est le retour d’un souvenir qui n’est pas reconnu comme tel. Et j’ai dit rêve, car, pour moi, mon rêve aujourd’hui est d’être heureux, de partager, et je me demande si je retrouverai cette douce saveur.

Raymond Delfino

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Je vous comprends.

Belle

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Vous me comprenez. Vous êtes peut-être la seule.

Raymond Delfino

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22- LIVRES

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Chère Belle,

Je voudrais savoir si, comme la Belle du dessin animé de Disney, vous aimez lire. Si oui, quel est votre genre de livres préféré? Qu’est-ce que cela fait de passer de la vie d’une jeune femme de naissance modeste à celle d’une noble?

Bien à vous.

Alexandre, 14 ans

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Bonjour Alexandre,

J’adore lire. Je lis de tout mais j’ai une prédilection marquée pour les beaux traités de botanique illustrés de croquis coloriés. Ces livres en couleur sont rares et précieux. Il y en a de très beaux au Domaine des Landes d’Ajonc.

Mon changement de condition n’a pas entamé ma modestie. La déférence un peu obséquieuse avec laquelle les gens de maison me traitent parfois m’intimide finalement de moins en moins. Je sens qu’au fond ils m’aiment parce que je suis proche d’eux. Le statut nobiliaire n’a pas que des avantages, il s’en faut de beaucoup. Parfois je m’ennuie un peu.

Belle

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Chère Belle,

Cela tombe bien, moi aussi j’adore lire. Je préfère les romans de la vie ou de fiction. Avez-vous déjà remarqué des peintures de la Bête lorsqu’elle était humaine, comme dans le film de Walt Disney? Où se trouvaient les serviteurs à l’époque où le prince était une bête?

Bien à vous.

Alexandre

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Maintenant que vous en parlez, Alexandre, il y avait bien en effet un tableau, assez rustique et passablement mutilé. Je l’avais vu une ou deux fois dans les combles du manoir au temps de la bestialité d’Hildebert, mais, à l’époque, je n’avais pas fait le lien avec mon amant.

Du temps où nous étions ensorcelés, les gens de maison avaient disparu, mais cette dernière était encombrée d’objets hétéroclites qui s’articulaient parfois de fort étrange façon, surtout au crépuscule.

Belle

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Chère Belle,

C’est en regardant encore une fois le classique de Walt Disney que j’aurais deux questions à vous poser. Est-ce que les gens de votre village vous trouvaient bizarre? Est-ce que la Bête (ou Hildebert si vous voulez) vous interdisait d’entrer dans certaines pièces?

Vous direz toutes mes salutations à votre aimé de ma part. Bien à vous.

Alexandre

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Alexandre,

Les gens du hameau m’ont toujours acceptée telle que je suis. Nous sommes tous un peu « bizarres » et chaque facette de cette bizarrerie est ce qui constitue le chatoiement de l’être collectif des petits villages…

Hildebert, du temps de sa bestialité, m’avait interdit la mansarde à la rose s’étiolant sous globe. Aussi fantasque que lui, en ces temps tortueux, je n’avais guère obtempéré à cette prohibition qui me paraissait biscornue, excessive et folâtre.

Belle

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Chère Belle,

J’espère de tout cœur que tu vas à merveille (peut-on se tutoyer?) et que ton mari n’est pas de mauvais poil (c’est une plaisanterie, ne la prends pas mal).

Qu’est-il arrivé à la rose sous le globe ?

Que pense ton père de ton mari, après que celui-ci est redevenu humain ?

Bien à toi,

Alexandre

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La rose enchanteresse est tombée en poussières impalpables depuis un bon moment et mon papa a une très haute opinion d’Hildebert.

Tu peux me tutoyer. Il n’y a rien de rude à cela. Bons baisers.

Belle

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Chère Belle,

Je te réécris une toute nouvelle lettre pour te questionner de nouveau sur ta belle histoire.

Je suis d’accord avec toi au sujet de Gaston. Je préfère deux fois plus la compagnie de la Bête sous sa forme bestiale (quand elle est de bonne humeur bien sûr) que celle de Gaston.

Ma question se porte toutefois au sujet de son compagnon Le Fou. Que penses-tu de lui? Selon moi, il se fait le confident de Gaston pour faire oublier son physique. C’est donc un homme en mal d’identité.

Parmi tes frères et tes sœurs, lesquels préfères-tu?

Bien à toi,

Alexandre

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Alexandre,

Je ne connais pas cet homme. J’aime mes frères et sœurs d’un amour égal.

Belle

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Chère Belle,

Il vaut mieux peut-être que tu ne connaisses pas les acolytes de Gaston.

Quelle fut ta première impression du château de la Bête?

Bien à toi,

Alexandre

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Terreur et horreur. Les hobereaux n’ont jamais eu très bonne renommée en mon hameau.

Belle

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23- CADEAUX

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Chère belle,

Est-ce la Bête qui t’offrait des cadeaux ou est-ce toi qui les lui demandais? Comment faisait-elle pour t’offrir tous ces cadeaux puisqu’elle ne sortait jamais, est-ce des couturières, des bijoutiers qui venaient? Quel genre de choses t’offrait-elle?

Amicalement,

Flore

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Flore, mon amie,

Du temps de sa bestialité, le domaine d’Hildebert était enrobé d’un halo de mystère qui faisait que tous nos besoins étaient satisfaits par la vertu de quelque obscur enchantement. C’était d’ailleurs sur ce même enchantement que reposait toute la souffrance de mon amant. Aujourd’hui, nous vivons de nos modestes fermages. Notre style de vie est rustique mais bien plus heureux que du temps où nos gens et nous-mêmes étions ensorcelés.

Belle

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24- SI TU AVAIS SU LA VÉRITÉ?

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Chère belle,

Si la Bête t’avait dit qu’elle était en réalité un prince transformé en bête et que si tu l’épousais, il retrouverait son apparence, que se serait-il passé? Aurait-il été condamné à rester une bête jusqu’à la fin de sa vie?

Trouvais-tu Gaston séduisant? Si tu n’avais pas connu la Bête, aurais-tu accepté sa main?

Bien à toi,

Flore

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Flore, mon amie,

Gaston était un goujat qui, au fond, préférait la compagnie des hommes à celle des femmes. Je n’ai jamais ressenti le moindre sentiment pour ce malabar d’un autre âge.

La première question que tu soulèves est plus complexe. En effet, ce qui aurait été gagné en sincérité par un tel aveu aurait été en même temps perdu en spontanéité des émotions. Les choses auraient donc été, je crois, plus difficiles à réaliser. Hildebert ne s’est pas tu par duplicité mais par pudeur. Cette pudeur se joint à mille autres choses pour constituer le tout du charme qui se dégage de lui. Un charme magique plus fort que la magie même.

Belle

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25- L’EXEMPLE

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Chère Belle,

Votre splendeur m’a émerveillé pendant des années, même maintenant. Vous, qui êtes une femme si jolie, si ouverte, si resplendissante, avec une si jolie voix. Nous pouvons admirer votre beauté sans énumérer aucun défaut tellement il est difficile d’en trouver. Pourriez-vous me donner l’autocritique de vos défauts pour que je puisse mieux vous connaître?

De plus, pensez-vous être un exemple pour une génération en 2005 qui favorise malheureusement le physique plutôt que la beauté intérieure? Pensez-vous que votre image peut se répercuter sur ce que les hommes pensent des femmes? Grâce à vous, des milliers de jeunes pourront comprendre que la beauté intérieure est plus forte que la beauté extérieure et qu’elle mène le plus souvent à un intense plaisir. Pour moi, vous êtes donc un exemple.

Est-ce que la description faite de Gaston dans l’adaptation de votre vie dans le dessin animé de Disney est caractéristique du mouvement «beauf»? La profession de chasseur en est-elle une (caractéristique beauf)? Quel âge aviez-vous lors de votre rencontre avec la bête?

Merci mille fois, Belle, je vous baise la main, très chère.

Florent Paquier

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Gaston est un beauf. Il est méprisable. Je n’ai aucun respect pour lui.

Et cela vous fournit justement mon principal défaut: je n’ai aucun respect pour ce que je méprise et c’est irrémédiable. Pensez-y bien consciencieusement avant de m’ériger en modèle.

Belle

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26- VOTRE LANGAGE

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Ma très chère Belle,

J’aime beaucoup la façon dont vous parlez aux gens.

Comment faites-vous cela?

A bientôt.

René Susini

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Je les écoute simplement et attentivement. Puis je m’inspire de leur façon de communiquer. Communiquer, c’est toujours un peu se rejoindre sur le terrain de ce en quoi l’on se ressemble.

Belle

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27- GRANDEUR

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Dites, êtes-vous grande? Moi, je fais 1,90 m.

Selmane

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Bonjour!

Je fais cinq pieds du Roy et quatre paumes. Je suis assez grande pour une femme de mon temps.

Belle

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28- JE SUIS FIÈRE DE TOI

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Chère Belle,

Je sais que pour sauver ton père, victime des sortilèges de la Bête chimère à corps d’homme et à tête de lion, tu t’es sacrifiée. En retour, tu as gagné le cœur de la Bête chimère, qui s’est changée en prince charmant.

Il n’est pas le seul à avoir changé en homme ou en femme. Il y a le chandelier, la tasse à café, le réveil, l’armoire, etc.

Bon, ce qui compte pour toi et moi, c’est que tu sois heureuse. Je suis fière de toi.

Sofia, 11 ans

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Merci Sofia.

Ta générosité me touche beaucoup, surtout qu’au fond je n’ai pas fait grand chose d’extraordinaire.

Je t’embrasse

Belle

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29- BEAUTÉ INTÉRIEURE

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Bonjour Belle,

J’aimerais juste savoir ce que vous pensez des gens qui ne croient pas en la beauté intérieure de quelqu’un qui est des plus laids. Est-ce une réaction logique? Un jugement précoce? Un manque d’ouverture d’esprit? À votre avis?

Au plaisir de vous lire,

Florence

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Florence,

C’est d’abord et avant tout un réflexe de peur. Et en fait, c’est ce réflexe intangible qui est fort laid.

Belle

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Oui d’accord, mais quel est vraiment le contenu de cette peur?

Florence

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C’est le sursaut de la révulsion, comme lorsqu’on voit une araignée ou une chouette (des animaux pourtant fort utiles) ou quand on sent l’odeur de cette horrible fiente de mouton, pourtant si saine pour les récoltes. Nos serfs surmontent mieux leur révulsion face à ces animaux et cette substance utiles et nous avons énormément à apprendre d’eux. Ils ne jugent pas la vie sur la beauté ou la laideur, mais sur ses qualités d’action. C’est ce fond de sagesse roturière et paysanne qui m’a permis de surmonter mes pulsions initiales de dégoût face à la Bête.

Belle

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Donc, si je te lis bien, nous pouvons en conclure que plus on est haut placés, moins nous sommes aptes à regarder avec un œil sans jugement et sans critique ce qui est laid.

Mais en même temps, je me suis toujours demandé pourquoi la laideur, le spécial, l’original, attire notre regard et le retient si souvent prisonnier. Est-ce parce que tout simplement, il ne rentre pas dans la norme?

Florence

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C’est surtout, je pense, parce que ce type de laideur interpelle notre curiosité qui devine vite qu’il y a inexorablement quelque chose de fort précieux au fond de ce puits.

Belle

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30- UNE FEMME QUE J’ADMIRE

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Bonjour, je m’appelle Sabrina et j’ai 11 ans.

J’espère du fond du cœur que vous allez bien. Moi, ça ne va pas super, car j’ai déménagé à Marseille car mon père a été muté. Cependant, je prends le temps de vous écrire, car vous êtes une des femmes que j’admire le plus. J’espère vous faire plaisir en vous envoyant cette lettre!

Au revoir!

Sabrina

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Bonjour Sabrina,

Prends le loisir de découvrir ce nouvel espace. J’ai vécu ce que tu décris quand je suis arrivée ici, aussi contre mon gré. Je me croyais condamnée à côtoyer pour toujours une bête affreuse. En fait, je venais de découvrir la route me menant au bonheur.

Donne-toi le temps.

Belle

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31- LA LAIDEUR DU MONSTRE

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Bonjour,

Je voulais savoir comment vous avez fait pour passer par-dessus la laideur du monstre.

Ionique

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En découvrant, tout graduellement, que l’idée de laideur est la seule et unique vraie monstruosité.

Belle

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32- AS-TU EU DES ENFANTS?

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Chère Belle,

Je t’écris pour apprendre des choses sur toi.

Pourquoi t’es-tu mariée avec la Bête?

Est-ce que tu as eu des enfants avec lui?

Est-il vrai que tu parles avec Assiette?

Comment as-tu connu la Bête?

Juliette

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Le détail des circonstances de ma vie est exposé fort joliment et explicitement dans l’échange intitulé, TA VIE, ici même en mon officine. Je me permets de vous y renvoyer. Mon seigneur et moi avons eu huit enfants ensemble. Quatre garçons et quatre filles. Autrement, je sais que je parle avec assurance, mais «avec assiette», là je ne sais pas.

Belle

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Je te remercie de m’avoir répondu. Je voudrais te demander si tes demi-sœurs se sont mariées puis ont eu des enfants.

Gros bisous, réponds-moi vite.

Juliette

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Je ne suis pas certaine. Je ne les ai pas revues sous forme humaine.

Belle

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Merci, à bientôt, prends bien soin de tes enfants et de ton mari.

Juliette

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Bons baisers.

Belle

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33- PITIÉ?

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Bonjour Belle,

À toi, la spécialiste de l’amour… l’amour malmené, j’ai une question un peu particulière. Penses-tu que parfois, ce soit la pitié qui soit la base d’un amour entre deux personnes? Avais-tu pitié de la Bête?

Bien à toi,

Florence

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Oui, mais avant de l’aimer. Quand l’amour est venu, la pitié a décliné.

Belle

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Bien sûr. Relis ta réponse. Tu n’as pas dit: «quand l’amour est venu, la pitié a disparu», mais «elle a décliné». Donc, logiquement, il reste une part de pitié.

À moins que tu me dises que tu t’es trompée dans le terme utilisé.

Florence

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Ah, logiquement, Florence…

Belle

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Très bien, Belle. Tu dis que la pitié a décliné lorsque l’amour est venu. Mais ta réponse suggère en fait qu’il en reste toujours…

Florence

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Non.

Belle

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34- QUELLE EST LA PERSONNE QUE TU ADMIRES LE PLUS?

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Bonjour la Belle, si aimable, douce et pure. Toi qui sais voir au-delà des apparences, j’aimerais savoir quelle est la personne que tu admires le plus?

Que ton bonheur soit grand. En espérant que tu me répondras.

Angélique

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Madame Gabrielle-Suzanne Barbot de Villeneuve et Madame Jeanne-Marie Leprince de Beaumont.

Belle

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35- TON PRÉNOM

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Belle, es-tu si belle pour porter un tel prénom?

Ben

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Regarde-moi et juge pour ton âme propre. Mais dis-toi qu’il y a des millions de beautés.

Belle

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36- QUESTION BEAUTÉ

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Bonjour Belle,

J’ai entendu parler de DIALOGUS par ma cousine et j’aurais quelques questions à vous poser.

Comment faites-vous pour rester aussi belle après tant d’années? Êtes-vous vraiment heureuse? Faites-vous des soins particuliers pour garder votre jeunesse? Pourriez-vous me donner quelques conseils pour m’occuper de ma peau sensible?

J’attends votre réponse avec le sourire!

Jennifer

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Ne rien faire à ta peau. Te promener dans les champs au soleil et te baigner dans la rivière. Éviter la ville et les tâches viles. Laisser faire, laisser vivre ta peau. Il faut traiter ta peau comme tu traites ton cœur. Il faut aussi l’aimer. C’est le plus grand secret.

Belle

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37- LEURS AVIS

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Bonjour Belle,

Alors voilà, j’ai une question à vous poser. Vous savez, vous lisez tout le temps, sans cesse. Et les gens vous trouvent mystérieuses. Vous-en rendez vous compte?

Aussi, vous rêviez de vivre une histoire comme celle de votre roman préféré. Voilà qui est fait. Êtes-vous heureuse?

En espérant avoir votre réponse,

Affectueusement,

Pauline.

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On m’a toujours trouvée mystérieuse et je ne m’en suis jamais formalisée. Je suis maintenant plus heureuse que jamais et mon mystère s’est amplifié. Le mystère et le bonheur ont peut-être des traits en commun, qui sait, chère Pauline.

Belle

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Chère Belle,

Oui, je pense que vous avez raison, chère Belle. Mais je voulais savoir autre chose. Quelle a été votre première impression quand vous avez vu la bête pour la première fois? Parce que ça doit faire bizarre. Enfin je pense. Et à partir de quel moment êtes-vous tombée amoureuse de lui?

Voila, merci d’avance. C’est tout.

Bises affectueuses,

Pauline.

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Lis ma correspondance séant, belle Pauline. Tout s’y trouve.

Belle

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38- EST-CE QUE TU AIMES ENCORE TES SŒURS?

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Salut Belle,

Comment vas-tu?

Je crois que ma question est bizarre, mais j’ai envie de savoir si tu aimes encore tes sœurs après tout ce qu’elles t’ont fait. À ta place j’aurais accepté qu’elles vivent dans mon château, mais au fond je les détesterais, car je suis un peu méchante.

Passe le bonjour à la Bête.

Maroua, 13 ans

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Je les aime, oui. Leur jalousie d’alors était enfantine, rageuse, pesteuse, superficielle, sans profondeur réelle. Nous, femmes, sommes subrepticement éduquées à cultiver cette insidieuse compétition les unes envers les autres. Or, je vois plus loin que cela en mes chères sœurs. On ne me fera certainement pas ne pas les aimer à cause d’épisodes regrettables de notre mutuel passé de gamines un peu sottes.

Belle

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39- UNE GRANDE ADMIRATRICE DE TON HISTOIRE

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Bonjour,

Je me présente, je m’appelle Laura et je suis une adolescente comme les autres. Mais une chose me différencie d’eux: je suis une grande admiratrice de votre histoire. En effet, je trouve que ce que vous avez vécu est tout simplement magnifique et je pense qu’il faut vraiment avoir un cœur d’or pour accepter la Bête et voir au-delà des apparences.

Ma question est la suivante: êtes-vous aussi belle que la jeune héroïne de Walt Disney? Et en quoi êtes-vous différente d’elle?

Je vous admire beaucoup.

Amitié,

Laura

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Chère Laura,

Je n’ai pas l’honneur d’avoir été présentée à ce monsieur, mais les porteurs qui m’ont livré votre missive m’ont décrit cet artiste d’un autre monde à l’aide d’un petit calembour cocasse que je partage avec vous car il m’a fait sourire. Ils ont dit: «Walt savait Disney.» Si ce monsieur Walt savait dessiner, il a dû m’évoquer avec toute la sensibilité requise, mais cela, je ne peux en fait que le présumer!

Ne voyez pas le mouvement d’amour qui m’attira irrésistiblement vers mon prince comme quelque chose de généreux ou d’altruiste. J’ai simplement senti sa sensibilité et sa vulnérabilité derrière sa hideur et l’amour s’est imposé à nous car j’étais si curieuse et il était si doux!

Mes respects,

Belle

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40- AIMER SANS AVOIR DE CŒUR

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Chère Belle,

C’est Alexandre qui revient poser à la figure de l’amour que tu incarnes une question qui me taraude sur ce beau sentiment.

J’ai envoyé quelques lettres à Juliette Capulet (que tu dois connaître car c’est l’héroïne d’une pièce de théâtre écrite avant que tu sois née) sur DIALOGUS. J’ai découvert que, malgré le symbole amoureux qu’elle incarne, c’était une fille froide, égoïste (elle ne pense qu’à elle et à son Roméo) et qui ne cherche pas à comprendre les autres malgré tout le respect que nous avons pour elle. Je me demandais aussi, à toi qui as autant d’amour pour ton amant et ta famille et autant d’amitié pour les autres: peut-on aimer mais aussi être à ce point égoïste et méprisant? Lorsqu’on est amoureux, ne peut-on pas, lorsque ce sentiment naît dans le cœur, connaître aussi un certain respect des autres et de la vie? En clair, est-ce que l’amour peut avoir ses défauts?

Et une dernière question, quel genre de folie procure l’amour?

Salue de ma part ton père, ton mari, tes quatre fils, tes quatre filles et tes petits-enfants, vous qui devez incarner une famille soudée et tendre.

Bien à toi,

Alexandre, quinze ans

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Alexandre,

Aimer ne vous transforme pas en petit saint! L’amour étourdit d’abord, assagit ensuite. Il ne faut pas y voir un remède universel!

Je vais transmettre vos salutations,

Belle

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Chère Belle,

Avec retard, je te remercie pour ta réponse courte mais ô combien satisfaisante. J’aimerais te poser quelques questions aussi taboues à ton époque qu’à la mienne: que penses-tu du divorce, si cela existe à ton époque? Si, selon les personnes de l’ancien temps, il est infect de se séparer de son amant, il est à mon époque devenu malsain de vouloir rester avec une personne que l’on n’aime plus. Qu’en penses-tu? Crois-tu qu’un enfant né hors mariage apporte véritablement la honte sur sa famille? Que penses-tu de l’asexualité (c’est lorsqu’une personne n’est attirée par des personnes d’aucun des deux sexes) et de l’homosexualité?

Bien à toi,

Alexandre

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Alexandre,

La réponse à toutes ces questions se résume en une seule formule: fais ce que voudras.

Belle

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Chère Belle,

On t’a posé des questions sur ce que tu pensais de la Belle de Disney et du film de Cocteau. J’ai une question un peu particulière: que penses-tu de la Belle interprétée par Josette Day dans le film de Jean Cocteau? Je trouve qu’elle est fidèle à celle du conte, mais ayant un côté quelque peu froid, voire cru. Je préfère le personnage de la Belle du roman ou de Disney (ça donne mauvaise impression pour un littéraire comme moi!). À l’inverse, je préfère le personnage d’Avenant (moins caricaturé) à celui de Gaston. En clair, les deux versions de ton conte se valent.

Que penses-tu des personnes (dont je fais partie je l’avoue) qui s’inspirent de ton histoire pour leurs livres ?

Bien à toi,

Ton humble ami Alexandre

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Le sort de ces actrices comme celui de ces personnes, dont toi, qui varient allègrement sur mon thème de vie me placent devant une inexorable constante. J’ai inspiré… J’ai inspiré des actrices, des scénaristes, des dessinateurs, des auteurs. Cela me laisse sidérée, foudroyée d’une surprise hébétée, comme pétrifiée. C’est là une posture bien malcommode pour prétendre me mettre à commenter et ergoter sur les mérites ou les démérites de telle performance, de tel coup de crayon, de tel insondable et impénétrable appel des muses. Je me fais donc un devoir, sur tout ceci, de demeurer bien coite.

Respectueusement,

Belle

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41- LA BÊTE

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Chère Belle,

Si tu n’avais pas été amoureuse de la Bête alors qu’elle était mourante et que l’épouser avait été la seule solution pour la sauver, l’aurais-tu fait malgré tout? Et si la Bête avait simulé sa mort afin que tu la prennes en pitié et que tu te maries avec elle?

Respectueusement,

Flore

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Oui en réponse à ta première question. Non à la seconde. Mon suzerain est bien trop nature, droit et spontané pour imaginer ce procédé de baratineur de foire! Tu as de bien curieuses idées, Flore.

Belle

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42- QUI ES-TU?

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Bonjour Belle,

Ça peut paraître étrange, mais je voulais savoir quelle Belle tu es: celle de Walt Disney, celle de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, ou celle de la télé série de 1987? J’attends impatiemment ta réponse.

Audrey

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Je suis la vraie Belle.

Belle

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43- CHÈRE BELLE,

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Aimes-tu la Bête? J’espère que non parce qu’il a l’air méchant!

Salomé

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Aujourd’hui, oui, je l’aime intensément. Ne te fie pas à sa triste gueule hargneuse et léonine. C’est un amour, un amour pur.

Belle

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44- ÉVOLUTION DE VOTRE RELATION

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Bonjour Belle,

Cela fait un moment que je vis dans l’incertitude, et il me semble que vous êtes la personne la plus à même de répondre à mes interrogations. J’aimerais tout d’abord vous poser une question: il me semble que votre relation avec Hildebert a évolué lentement, et est d’abord passée par l’amitié avant de se transformer en amour… mais quand exactement avez-vous réalisé que vous l’aimiez?

Il me semble être dans une situation un peu semblable… non pas que je sois enfermée avec une bête, non, mais je me suis rendue compte il y a de ça un peu plus d’un an que j’étais amoureuse d’un ami proche. Il n’est pas spécialement beau, mais ça m’est égal car je le connais, je sais qui il est et c’est pour ça que je l’aime. Depuis que j’ai fait cette «découverte», je ne cesse de me demander s’il pourrait m’aimer en retour. Comment le savoir? Je n’ose aller lui poser la question, car si la réponse était négative, j’aurais du mal à continuer à le voir régulièrement (et je ne peux l’éviter).

Comment cela s’est-il passé dans votre cas? Comment avez-vous compris que Hildebert vous aimait également?

Bien à vous,

Chrysopale

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Ah, il s’annonçait ouvertement, rageusement, tapageusement. C’était très explicite. Et du temps de l’absence de réciprocité dans l’amour, il boudait. Et un monstre intangible et mystérieux qui boude, ça vous fait son lot de ramdam et ça laisse circuler ses courants de mauvaises odeurs. Je crains que nos deux situations soient radicalement distinctes, du moins en leurs prémisses.

Mais un trait pourtant unis nos deux dilemmes: l’impétueuse nécessité de les trancher par la plus radicale des sincérités. À vous de jouer.

Courage,

Belle

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Tyrannie révolue de l’horaire télé (billet pour mes petits-enfants)

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2018

La télé rend con
(slogan de Mai 68)

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On a beaucoup parlé du contenu idiot et réac de la télé. Cette idée ne sera pas ici contestée. Simplement, avec le recul du temps, tous ces lambeaux d’inepties se dissolvent un peu quand même et se défraîchissent bien vite, dans le grand magma d’images contemporain. La distance historique qui s’installe oblige à se remémorer un autre aspect crucial de l’enconnement raide et dur que nous imposait, comme fatalement, la culture téloche. C’est celui de l’horaire télé. Mes petits-enfants liront peut-être un jour ce billet. Je me dois donc de bien leur expliquer le tout du flafla de la chose.

Le contenu de la télévision était diffusé, en continu, depuis des stations. En direct ou en différé, la boite à images nous envoyait ses émissions à heures fixes. Pour ne pas les rater, il fallait donc intérioriser très précisément la grille horaire. Cette dernière était diffusée, dans son intégralité vétillarde, comme complément de publication du journal (papier) hebdomadaire. Quand ce guide télé apparaissait (le nôtre s’appelait Télé-Presse), tout le monde se jetait dessus. C’est que s’il y avait les émissions stables (dont on ne devait pas spécialement vérifier les jours ou les heures, sauf au moment des grands changements de programmation saisonniers), il y avait aussi les programmations ad hoc. Celles-ci concernaient prioritairement le cinéma. Ainsi, si une émission portait, par exemple, le titre générique de Ciné Jeudi, il fallait se ruer pour vérifier quel film jouerait, ce soir-là. Si c’était Le bon, la brute et le truand, il faudrait faire ses devoirs de la semaine en vitesse pour inconditionnellement dégager un bloc de quelques heures, le jeudi soir. Noter que, pour une œuvre majeure comme un Leone ou un Coppola, la consultation de la grille horaire n’était en rien une obligation. Les tikus se passaient le message à l’école et tout le monde savait vite que le jeudi soir était à libérer en priorité, pour s’imprégner d’une œuvre cinématographique majeure qui, elle, ne reviendrait pas de sitôt.

On fera aussi observer qu’il y avait des chaînes et que ces chaînes se faisaient déjà une belle concurrence de couillons et ce, à nos dépends. Si le Canal 10 jouait le Leone, le Canal 2 s’arrangerait pour mettre Funny Face à la même heure, pour contrer ce concurrent sérieux. Un choix obsédant allait alors s’imposer. Le déchirement intérieur n’était pas strictement personnel, du reste. Il devenait bien vite, disons… interpersonnel. Une portion de la maisonnée voulait retrouver Tuco et Blondin dans les affres de la Guerre Civile tandis que l’autre portion préférait partir pour Paris en compagnie de mademoiselle Audrey Hepburn. Des disputes acrimonieuses éclataient, qui laissaient souvent des amertumes durables. Eh oui, c’est qu’il fut un temps où il n’y avait qu’une seule téloche par maisonnée. Il fallait fatalement composer sur ses algarades de programmation. On ne les gagnait pas toutes.

Arrivons-en aux feuilletons. Ceux-ci se construisaient habituellement comme de perfides crescendos visant quasi-exclusivement à vous faire visionner l’épisode de la semaine suivante. Batman et Perdus dans l’espace (Lost in Space) étaient des spécialistes en la matière. Mais, du fond de sa vieille roulotte, le Capitaine Bonhomme ne cédait pas sa place, qui terminait tous ses récits par quelque chose comme le tour suivant: Le capitaine se verra-t-il saisir par les terribles sbires qui le cernent ainsi? C’est ce qu’on saura peut-être demain, mes enfants. Le lendemain, il fallait être bien en place devant son poste pour capter la suite… sinon, on la perdait pour toujours.

Les plus optimistes diront que cela produisit une cohorte qui développa l’habitude d’arriver à l’heure… mais bon, dans quel but? Pour se faire asséner quoi ou pour servir qui? Enfin, que ce subreptice phénomène de masse soit déplorable ou non, il reste que quand nous étions enfants donc, l’intégralité du rythme de vie des futurs hommes et femmes de ma génération (j’ai eu soixante ans en 2018) était tout simplement configuré par l’horaire télé. Nos parents, moins tributaires de ces douloureuses déterminations, rataient assez souvent le coche. Une ballade en voiture s’étirait parfois de cinq ou dix minutes après l’heure fatidique et nous éclations tous en sanglots sonores, sur notre banquette arrière, bien marris de rater le début de la suite des mésaventures du taureau Sancho. Chaque journée prenait la coloration spécifique de l’émission dominante du jour. Ainsi je me souviens que, vers 1968, j’étais un inconditionnel des demi-heures de Supermarionation qui jouaient (en v.f.) au Canal 10, à cinq heure tapant, les jours de semaine. Je me dépêchais de revenir de l’école (j’évitais de traîner au parc ou dans les lambeaux boisés, respirer le bon air, tout ça… pas question, pas question, la barbe!). Chaque journée était marquée au coin d’une émission spécifique du conglomérat Supermarionation. Le lundi, c’était L’escadrille sous-marine (Stingray). Le mardi, Fusée XL5 (Fireball XL5). Le mercredi et le jeudi, la première et la seconde partie de Les sentinelles de l’air (Thunderbirds — un immense succès populaire à l’époque). Le vendredi, c’était Supercar (Supercar). Il ne fallait surtout pas rater ça et c’est d’ailleurs vers cette époque qu’un second téléviseur fit son apparition, dans notre maisonnée. Il était en noir et blanc comme le premier mais il était plus petit et, surtout, il était monté sur un perchoir à roulettes très pratique qui permettait —oh merveille!— de le rouler depuis la chambre de mes parents jusque dans la cuisine. Un téléviseur portatif. Mobile en plus. Je regardais donc mes inexorables épisodes de Supermarionation pendant le souper, directement, en bouffant la tambouille. C’était là la seule façon de me faire me stabiliser à la table du repas vespéral.

Un mot sur les stations. Il y avait, dans le Québec d’alors, le Canal 2 (Radio-Canada — culture musicale et théâtreuse pour les enfants… souvent chiant) et le Canal 10 (Télé Métropole — culture populaire et cabotinage insensé venu directement du vivier des cabarets montréalais… toujours hilarant). Initialement, les chaînes en anglais ne nous intéressaient pas, le Canal 6 (CBC, soit Radio-Canada anglophone) et le Canal 12 (CFCF). Il y avait aussi l’héroïque Canal 7 (CHLT), francophone, qui diffusait depuis Sherbrooke et sur lequel on regardait une émission pour enfants en direct qui s’intitulait Pipe de plâtre. Les autres chaînes, me direz-vous? Les autres chaînes, c’était de la neige. Il n’y avait rien. Ajoutons que les télécommandes n’existaient pas, dans ce temps-là. Pour changer de poste, il fallait se lever et tourner le gros bouton numéroté qui se trouvait sur la façade borgne du téléviseur… et vite, car l’horaire était tyrannique et il n’attendait pas après vous. L’arrivée de la télévision couleur s’accompagna d’un accès à deux chaînes américaines, le Canal 3 (WVNY, à Burlington au Vermont) et le Canal 5 (WPTZ, à Plattsburgh, dans l’état de New York). Ce fut là une petite révolution qui me permit d’enfourcher un nouveau dada horaire qui allait déterminer mes émotions et celles de générations d’enfants à venir. J’ai nommé les dessins animés du samedi matin, aux couleurs vives et couperosés d’annonces de jouets foireux et de céréales ricaines archi-sucrées et merdiques, comme Trix ou Lucky Charms. La séquence de dessins animés du samedi matin sur les chaînes américaines dévorait avidement tout l’avant-midi, sans discontinuer. On en avait les yeux exorbités. Combien de fois ai-je contemplé le soleil radieux du samedi matin depuis la fenêtre qui était le long du téléviseur que je ne quittais pourtant pas. Il était alors parfaitement inutile de consulter l’horaire télé. On se laissait simplement porter par le flot torrentiel des émissions en succession, en jouant pensivement avec les boutons de dosage des couleurs (un bouton pour les couleurs froides, un bouton pour les couleurs chaudes), dont la syntonisation extrême donnait au cartoon hystérique du moment de véritables allures de trip de LSD.

La rigidité et les effets d’urgence des horaires de programmation étaient sciemment exploités par nos parents comme autant de carottes pour les baudets télévisuels que nous étions mécaniquement devenus. J’ai déjà mentionné le téléviseur portatif m’attirant vers mon souper vespéral. On peut aussi mentionner les bains. Le dimanche soir, il fallait se grouiller de prendre notre bain pour ne pas rater la séquence Jinny (I dream of Jeannie), Du feu s’il vous plait, et Des agents très spéciaux (The Man from U.N.C.L.E), en début de soirée. Les mésaventures du major Nelson et de son fidèle sbire Roger Healey sentent pour toujours le savon et les cheveux mouillés, dans mon souvenir.

Non vraiment, quand on y pense avec le recul, la télé rendait con pour son contenu, certes, mais aussi pour l’incroyable danse behaviorale qu’elle imprima profondément dans nos vies d’enfants. Que d’énergie bazardée pour se soumettre à la tyrannie bien révolue de cette organisation abstraite, rigide et fatale du temps. Et ces salopards trichaient en grande, avec ledit temps, en plus. Une émission d’une demi-heure ne durait en fait que vingt minutes car elle était coupée de dix minutes de pubes, ou plus. Un chef-d’œuvre cinématographique se voyait parfois tronçonner des segments et des plans entiers, pour laisser de la place à la pube tout en se maintenant rigoureusement dans l’horaire. Ma génération s’accommodait vaille que vaille de la fatalité des pubes périodiques (c’était entre autres des pauses pipi idéales) mais la génération précédente, plus déterminée par la tranquillité perdue des salles obscures, en souffrait atrocement. Il faut aussi dire que, dans le cas d’un grand film, la durée des pubes augmentait insidieusement à mesure que la trame du film s’avançait. Je n’oublierai jamais votre pauvre arrière-grand-père qui s’était confortablement installé pour mater Les dix commandements  (The Ten Commandments) de Cecil B. DeMille. Les pubes, au début, faisaient cinq minutes aux vingt minutes. Vers la fin du film, elles étaient passées à vingt minutes de pubes pour vingt minutes de film. Le vieux ferma rageusement la téloche, un bon moment avant que le peuple Hébreux ne joigne la terre promise, profondément écœuré qu’il était des annonces de savonnettes et de bagnoles qui lui polluaient son expérience.

Puis, un jour fatidique, un ratoureux méconnu mit, sans le savoir, fin à toute cette absurde tyrannie. Il popularisa une invention assez ancienne: le magnétoscope. Il devenait désormais possible d’enregistrer son émission et de la mater plus tard, en dehors de la grille horaire. Tout doucement, cette pratique se généralisa. Ce fut là le premier facteur de libération. Les gens prirent l’habitude d’écouter leurs émissions quand ça les arrangeait et, de plus en plus, en sautant les pubes. Le pli était pris. Aujourd’hui, on consulte ou compulse un feuilleton ou un film comme on le ferait d’un livre. On absorbe en deux jours et deux nuit un feuilleton HBO ou Netflix qu’on aurait dû autrefois picorer à la petite semaine en trois ou quatre mois, fidèlement et docilement. On regarde désormais son émission favorite sur le site web disponible quand nous sommes nous-même disponibles (pas le contraire). Les pubes intercalaires intempestives ont, à toutes fins pratiques, disparu.

Je ne peux tout simplement pas commencer à expliquer à mes petits-enfants la vengeance morale absolue que les conditions technologiques contemporaines représentent, pour les hommes et les femmes de ma génération, anciens enfants prisonniers sans espoir de la grille horaire télévisuelle. Celle-ci est désormais tordue et déchiquetée, comme une vieille cage foutue et obsolète après l’évasion dans la nature de toutes les bêtes fofolles qu’elle cernait autrefois cruellement. Espérons que ces dernières bébêtes en profiteront pour aller jouer dehors un peu, notamment le samedi matin, réservant les visionnements, désormais bien tempérés, d’émissions, nunuches ou non, pour les jours de pluie, de neige et de grêle.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il était une fois (une femme) dans l’Ouest

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2018

il-etait-une-fois-dans-louest

Je m’appelle Jill McBain (je suis jouée par Claudia Cardinale) et, pendant un certain temps, j’ai exercé le plus vieux métier du monde dans une maison close chic de la Nouvelle Orléans. Puis j’ai rencontré ce type, ce Brett McBain. Ah, c’était pas le plus beau gaillard du coin mais il y avait quelque chose en lui, comme une vigueur, une ardeur et une passion. Il m’a chanté la chanson qu’ils chantent tous: Tu mérites mieux que ça, ce métier là c’est pas pour une femme comme toi, etc… Mais, je sais pas pourquoi, quand ces phrases convenues tombaient de ses lèvres à lui, elles sonnaient soudain incroyablement juste, comme une musique. Elles me faisaient entendre une musique justement, dans ma tête. Une sorte de rengaine endiablée de piano de barrelhouse dansant, comme celles qu’on entend, en fond, dans les saloons de l’Ouest.

Puis ce Brett McBain s’est mis à me raconter que, là-bas, dans l’Ouest, il avait fait un coup d’argent mirifique, qu’une fortune colossale l’attendait. Je n’ai jamais douté une seconde de ses propos. J’avais raison d’ailleurs. Mon nouvel amoureux était parfaitement sincère. Il était fou, visionnaire, foutu mais sincère. Alors, sur un coup de tête aussi fou et visionnaire, on s’est mariés (en reportant le repas de noces à un peu plus tard). Puis il est retourné en Arizona. Nous sommes alors en 1870 et l’Arizona est encore un territoire. C’est le Far West, au sens absolu et mythique du terme. Au sens réel aussi. Quelques temps après notre mariage intime et son départ, je suis allé rejoindre Brett, par le chemin de fer. J’ai débarqué dans un petit bled méconnu (parce que fictif) du nom de Flagstone. C’est dans le coin de l’extraordinaire Monument Valley, vous savez, cette grande zone désertique avec ces incroyables pitons rocheux sur l’horizon, tellement typiques du Far West. Eh ben, c’est là. Comme personne ne m’attendait à la gare, je me suis fait reconduire sur la propriété de mon mari. Je les ai trouvé là, lui, sa fille et ses deux fils du premier lit, criblés de balles et couchés en posture pré-funéraire sur les tables qui devaient servir pour notre repas de noces. Les invités étaient là, eux aussi, mais tous vêtus de noir…

Me voici donc subitement veuve, seule et parfaitement paumée dans l’Ouest. J’hérite de cette manière de ranch bizarre, en plein désert. La propriété s’appelle Sweetwater («eau douce» — rebaptisée La Source Fraîche dans la vf du film) mais pour le coup, il y a que du roc et du sable. Si c’est un pactole, c’est pas un pactole agraire ou pastoral, en tout cas. L’ambiance ici est passablement désâmée, terrifiante pour tout dire. Il y a comme une violence latente dans ce pays. Tout y est étrange, fou raide en fait. Je ne sais pas quelle pègre locale a bien pu assassiner mon pauvre mari mais je ne souhaite en rien subir le même sort. Ceci dit, tout semble aussi confirmer cette idée cinglée d’un trésor étrange profondément enfouis en ces lieux. Mais où est-il? Par acquis de conscience, je me mets à fouiller la maison. Je ne trouve ni pièces d’or ni billets de banques. Je ne trouve que des maquettes. Des maquettes en bois, fort jolies, d’édifices publics et de maisons. Comme une manière de ville jouet. Je suis motivée par l’appât du gain, je le dis sans complexe. Mais je suis aussi motivée par une curiosité dévorante. Qu’est ce que c’est que ce coup d’argent mirobolant de Brett McBain, son trésor, sa vision, sa passion?… Cela a quelque chose à voir avec ce lieu, cette propriété, ce bled. Mais où creuser, où fouiller pour dégotter le gros lot? Je ne sais pas comment faire et je manque de temps.

Je manque indubitablement de temps parce qu’il y a ici toute une faune humaine qui traîne dans les coins. On se croirait vraiment dans le fin fond du Far West. Y a toujours dix pistolets qui rôdent. D’abord il y a ce type sang-mêlé. Les autres l’appellent Harmonica (joué par Charles Bronson), parce qu’il est toujours à jouer de son harmonica à la noix. Enfin, jouer… disons qu’il respire dedans, sans plus. Il faudrait vraiment un grand compositeur pour construire un thème musical à partir de ça (musique du film composée par Ennio Morricone). Je ne comprends pas les motivations de ce type, Harmonica. C’est pas le fric ou le pouvoir, en tout cas. Il s’est fait tirer dessus, en plus, il a un trou de pétoire dans une des manches de sa veste. J’ai assisté, au relais de poste (roadhouse) de Flagstone, à sa rencontre hiératique avec un autre des oiseaux de mauvais augure du coin, un dénommé Cheyenne (joué par Jason Robards). Lui, c’est certainement un repris de justice. Mazette, lorsque je l’ai vu la première fois, il portait une grosse paire de menottes. Il venait au relais de poste pour se faire couper les chaînes et retirer les menottes des mains, par le maréchal-ferrant. Il est entouré d’un halo musical lui aussi. Une sorte de petite ballade de banjo enlevante et très bien orchestrée: l’air du Cheyenne. Barbu comme un satyre, assez bel homme, ce Cheyenne est en plus toujours flanqué d’une sarabande de sbires. Ils portent tous des cache-poussières caractéristiques, le signe distinctif de leur bande, certainement. Cela a d’ailleurs attiré l’attention de l’homme à l’harmonica, qui a laissé entendre qu’il avait eu maille à partir avec des cache-poussières analogues, troués de plomb depuis. Cela a bien interloqué le Cheyenne qui semble ne pas trop apprécier que des types fringués comme ses séides fassent le coup de feu en ville, sans qu’il n’en sache rien.

Enfin, vous voyez l’ambiance. Et ça risque pas de s’arranger ou de se simplifier, attendu que le chemin de fer s’en vient, parait-il. Oui, oui, le Transcontinental, rien de moins. Et ça, le chemin de fer, ça a bien l’air de traîner toute une pègre dans son sillage. J’envisage donc de vendre au plus vite cette propriété au mystère insoluble et de rentrer en Louisiane, sans demander mon reste. Pas si simple, malheureusement. D’abord, quand j’ai le malheur de rester dans cette maison quelques temps, on m’y rend visite. Le plus assidu (le plus sympathique aussi, il faut l’admettre), c’est justement Cheyenne. Il me regarde avec des yeux à la fois tendres et dévorateurs. Il me dit que je lui rappelle sa mère, il me demande si j’ai fait le café. Enfin, vous voyez le genre. Malgré le fait qu’il est un bandit, il y a une droiture chez cet homme, comme une sorte de rigueur archaïque. Il s’est d’ailleurs toujours comporté comme un parfait gentleman. Un peu âpre, un peu campagne, mais l’un dans l’autre, charmant. Mon autre visiteur, Harmonica, est resté très correct, lui aussi d’ailleurs, enfin, dans son registre… Il est plus intelligent, lui, plus pervers et hargneux aussi, plus mystérieux, surtout.

Mais le seul visiteur que j’appréhende vraiment, celui que j’attends avec une terreur dissimulée, c’est le tueur inconnu qui a trucidé froidement mon mari et ses enfants.  Il finit par se pointer, du reste. C’est un grand cruel du nom de Frank (joué par Henry Fonda). J’ai vu des hommes dangereux dans ma vie de putain mais celui-là les dépasse tous d’une longueur, dans sa hauteur. C’est un crotale tranquille. Quand Frank fait son apparition, il ne me reste qu’une seule solution pour sauver mon existence: faire la putain, justement. Je le séduis charnellement. C’est ni intéressant ni inintéressant. Du travail de pute, sans plus. Mais au moins, ça me permet de gagner du temps, car Frank envisage froidement de me tuer comme il a tué McBain. C’est à cette petite propriété complètement pourrie qu’ils en ont. Mais pourquoi donc? Bon tant pis, on verra plus tard. Je retourne en ville. Il faut absolument que je prenne un bon bain. Il fait si chaud dans ce trou.

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Il y a cinquante ans, Sergio Leone nous donnait son western le plus léché, le plus achevé: C’era una volta il West — Once upon a time in the West — Il était une fois dans l’Ouest. Misogyne maladif, habituellement incapable d’installer significativement la femme au cœur de ses histoires de cow-boys en bois brut, Leone y arrive ici magistralement, avec l’aide solide et articulée de Sergio Donati, Dario Argento et Bernardo Bertolucci pour l’écriture du script. Claudia Cardinale, amie de Sergio Leone, s’est lancée dans cette aventure en toute confiance, sans même lire ledit script. Elle nous campe une Jill McBain plus grande que nature. On a ici un des très intéressants regards de femme sur le monde enfumé, mythologique et pétaradant de l’Ouest. Madame Cardinale est aujourd’hui (2018) la dernière survivante de la prestigieuse distribution de ce film, considéré comme un des grands chefs d’œuvres cinématographiques du siècle dernier, tous genres confondus.

Il était une fois dans l’Ouest, 1968, Sergio Leone, film italien avec Claudia Cardinale, Henry Fonda, Charles Bronson, Jason Robards, Gabriele Ferzetti, Frank Wolff, 180 minutes.

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Jill McBain (jouée par Claudia Cardinale)

Jill McBain (jouée par Claudia Cardinale)

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Il y a soixante ans: AGAGUK (Yves Thériault)

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2018

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Je peux affirmer sans difficulté que je suis de la génération Agaguk. Né en 1958, tout juste comme ce roman d’Yves Thériault, j’ai amplement existé enfant et adolescent sous la coupole de sa mythologie, largement affadie dans le contexte contemporain. Vous me croirez si vous voulez mais aujourd’hui, Agaguk est donné comme un polar! La puissance ambivalente du Loup Blanc a fini par se tasser devant la petite mesquinerie sans concession de la police! Et pourtant, dans ma jeunesse, c’était pas de la littérature de gare, que ce solide morceau d’anthologie. C’était une lecture obligatoire à l’école et c’était une grande fresque esquimaude qui inspirait le respect, tant pour sa radicale justesse ethnographique que pour sa cruauté et sa puissance.

L’histoire se passe aux environs de 1940 dans l’Arctique. Une notule introductive manifeste discrètement la seule rectitude prudente de tout l’exercice. Elle dit, sans détour: AVERTISSEMENT. L’action de ce roman se déroule chez les Esquimaux tels qu’ils étaient dans les années quarante. Que leur vie soit aujourd’hui modifiée par l’invasion du progrès dans l’Arctique est indéniable. L’auteur se réserve d’en faire le sujet d’un prochain roman. Yves Thériault (1915-1983) écrivit effectivement par la suite plusieurs romans sur les Inuits. Mais aucun de ces ouvrages ultérieurs ne connut le retentissement d’époque d’Agaguk (vendu à 300,000 exemplaires et traduit en sept langues, en son temps). C’est que, pour le coup, ce thème de l’invasion pernicieuse du progrès des blancs est déjà central dans Agaguk. La fatale destruction d’une civilisation par une autre y prend encore des dimensions tragiques alors que, par la suite, ces thématiques deviendront soit crasses et minables soit neuneu et gentillettes.

Présentés sans cette hypocrisie atténuative polluée par la rectitude condescendante actuelle, les Esquimaux (qu’on commence à peine à appeler par le nom qu’ils se donnent eux-mêmes, les Inuits — les deux termes apparaissent en alternance dans le roman) vivent déjà sous le joug bien senti des blancs. Habitant près du cercle polaire, ils voient les blancs très rarement mais quand cela arrive, les occupants déboulent sur la banquise en avion et portent des uniformes à galons. Leur savoir-faire, ce qu’on appelle encore de temps en temps leur magie, fait une grosse impression. Et l’Esquimau et l’Esquimaude de Thériault sont déjà insidieusement aliénés par la technologie occidentale. Ils se déplacent encore en cométiques (traîneaux à chiens) mais ils chassent avec des fusils. Ils construisent encore l’iglou hivernal mais ils s’y chauffent avec des petits poêles portatifs dont le combustible est encore parfois la graisse de phoque mais de plus en plus souvent le kérosène, surtout les jours de grand froid, car il produit une flamme plus sèche et plus vive. La femme esquimaude tanne encore les peaux avec ses dents et en sépare encore la viande avec un couteau en os… mais parfois c’est le couteau à lame de métal qu’elle utilise, surtout sur le caribou et l’ours, dont le cuir est plus dur. Son mari, quand il pêche, a désormais besoin du filet de ce fin cordage huilé que détaillent les blancs, car ni lui ni son épouse ne savent plus tresser les vieux filets en cuir de babiche. Et en échange de tous ces objets utilitaires si commodes et si efficaces, les blancs réclament pour l’instant des peaux d’ours, de caribous, de loups, de visons, de renards. Certains d’entre eux commencent à peine à s’intéresser à ces petites statues inutiles en pierres de rivières que certains hommes et femmes fabriquent comme pour s’amuser et qui déclencheront, en un jour encore à venir, la constitution des plus bizarres fortunes.

Le grand alambic des blancs serine une autre technologie dont les Esquimaux sont sourdement friands: l’alcool. Et notre trame constabulaire (je trouve cette notion plus juste que celle d’intrigue policière, largement anachronique ici) démarre sur cette entrefaite. La vente d’alcool aux Inuits est interdite mais se pratique quand même. Agaguk, qui vit dans la toundra en compagnie de son épouse Iriook, très loin du village, vient troquer des peaux dans ce dernier. Le contrebandier d’alcool Brown lui refuse les objets utiles qu’il réclame, lui proposant de la boisson à la place. Pataquès & Rififi. Agaguk, éméché, s’emporte et capote le détaillant de gniole, moins pour son immoralité civique que pour sa pingrerie commerciale. Il le trucide sec et fout le feu à sa cahute de vente. Le Montagnais sbire du contrebandier Brown se barre dare-dare vers le sud. Agaguk retourne dans sa toundra. Et, inexorablement, un beau jour, un constable débarque au village.

C’est alors le ballet des dupes entre le chef du village (une crapule finie qui est en plus le père d’Agaguk) et son sorcier d’une part, et le constable Henderson d’autre part. Frontal, roman naturaliste au boutte, le traitement de Thériault est sans concession pour les deux parties. Il n’y a pas de noblesse ici, pas de grandeur, pas de moralisme outrecuidant. Il n’y a qu’un grand gendarme anglo-canadien dédaigneux pour ces petits hommes et ces petites femmes malodorants qui lui arrivent à l’aisselle et une tribu de personnages rondouillards féroces, roués et rusés, qui méprisent copieusement cet occupant hautain et dangereux qui, lui, pour sa part, impose sans relativisme sa conception de la loi, simplement parce que sa civilisation détient le contrôle et la puissance. Dans ce chassé-croisé des myopies ethnocentristes, les choses se terminent tragiquement pour le constable Henderson (p. 190, dans la vieille version des Éditions de l’Homme dont je vous ai posé la couverture supra — je croyais que je citerais mais pour le coup j’y renonce, c’est vraiment trop cru)… L’homme solitaire de la toundra a maintenant son meurtre (Brown, le fourgueur de gniole) et les villageois ont maintenant le leur (Henderson, le premier constable enquêteur). Débarque alors le constable Scott et le cycle onctueusement répressif recommence. Je ne vous vendrai pas qui, au bout du compte, plonge et qui s’en tire et à quel prix. Les peuples occupés portent toujours leurs lots aléatoires de guigne fatale et de coups de bol improbables.

L’existence solitaire d’Agaguk et de son épouse Iriook nous donne aussi à voir des plans saisissants de la vie des couples esquimaux d’autrefois. Iriook accouche de Tayaout, fils d’Agaguk, (qui fera l’objet, en 1969, d’un autre roman) et, pour des raisons subtiles, très finement amenées et parfaitement crédibles (qui me bottent bien) la femme s’affranchit graduellement du vieux patriarcat inuit, tout en maintenant pour son homme une passion ardente, fidèle et libre. Merci le Loup Blanc. Je ne vous en dit pas plus avant, il faut simplement lire.

Un film intitulé Agaguk a été produit en 1993 par une équipe française, en adaptation du roman. Insondablement décevant en soi mais implacablement intéressant sur l’acidulée question de comment, en deux générations, la rectitude politique a tout simplement tué ce roman (qu’on ne diffuse plus dans les écoles aujourd’hui, du reste, c’est moi qui vous le dit). Il est impératif de lire le roman avant de voir le film, sinon vous allez vous foutre le tout de votre expérience en l’air de façon magistralement pitoyable. Ces soixante ans n’ont pas été sans impact. Disparu Agaguk, disparue aussi la voix rauque et sans concession qui chanta sa quête.

Soyons de notre temps, soyons gentils-gentils et oublions en chœur.

 

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