Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Posts Tagged ‘musique’

ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Harmonica

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2022

Harmonica
Décortiqua
Le son d’un être
Le cri d’un temps.

Et Harmonica
Reviendra
En grinçant, après les pivèles,
Les atermoiements, les appels.

Car Harmonica
Ne sait pas
Qu’il y a cette hiérarchie des arts
Il chante et crie, lui, comme un compas
Dessine ses cercles, et rit, se marre.

Harmonica est langoureux
Sans même avoir voulu pleurer
Il est candide, il est teigneux
Sans même chercher à s’affirmer.

C’est qu’Harmonica
Décortiqua
Le son des crêtes
Le cri d’un ventre.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Fiction, Musique, Poésie | Tagué: , , , , , , | 18 Comments »

ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Guitare

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2022

Guitare et tour de piste
Le joyeux et le triste
Le sonore, le feutré
La popularité
Les longues filles en cheveux
Des lendemains plein les yeux.

Quarante années d’histoire
Découlent des guitares
Dégoulinent et se scandent
Le long des cordes qu’on bande
Autour des baladins
Au fleuri baratin
Aux désaccords des arts
Aux accords de guitares.

Donnez-moi un sentier
Et de quoi faire du feu
Salut, la queue leu leu
Nous sommes tous des artistes
Au beau risque
Du guitariste.

Posted in Fiction, Musique, Poésie | Tagué: , , , , , , | 20 Comments »

Petit Papa Noël

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2021

Notre histoire débute vingt-cinq ans après le lancement de la chanson Petit Papa Noël par Tino Rossi (1907-1983). Nous voici donc en 1971, j’ai treize ans et je flâne, quelques semaines avant la Noël, dans le magasin de musique du vieux centre d’achats de Repentigny. Je barbotte dans la musique en feuilles et je tombe sur des partitions de Petit Papa Noël, en feuillets reliés. La quatrième de couve d’un de ces feuillets explique que cette rengaine archi-connue est une œuvre immense, rien de moins que le plus important succès de toute la chanson française. J’apprends aussi qu’elle a été popularisée, en 1946, par un certain Tino Rossi, dont je ne sais absolument rien. La musique est pour piano mais je n’achète pas le feuillet. Je suis à suivre des cours de piano depuis un moment mais ça me barbe au possible. Pas question que je me colle un pensum musical supplémentaire sur le dos, en attirant l’attention de mon instite de piano par ce qui me semblerait fatalement une initiative bien trop intempestive. La barbe. Profil bas, sur ces matières. Je remets prudemment la partition bien en place… et ce nom charmant et hautement exotique se fiche dans ma solide jeune mémoire: Tino Rossi.

Deux ans plus tard (en 1973), voici ma mère au téléphone avec une de ses collègues de travail. C’est la grande nouvelle: Tino, notre Tino, passe à la télévision, ce soir. Un spécial français, au canal 2 (Radio-Canada) ou bien au canal 10 (Télé Métropole), je suis pas certaine. Je hausse un peu le sourcil. Ma maman n’est pas très musique. Elle n’écoute jamais de disques et la chanson populaire contemporaine l’indiffère passablement. C’est bien la première fois (et la dernière) que je l’entends se pâmer ainsi sur un chanteur populaire quelconque. Notre Tino… tiens, tiens, il s’agit de nul autre que ce Tino Rossi rencontré furtivement par moi, sur musique en feuilles, deux ans auparavant. Je ne connais toujours strictement rien de ce gars. Je n’entends pas son son dans ma tête. Mais l’enthousiasme de maman m’intrigue passablement. Je me promets bien de ne pas rater ce spécial télévisé, car je suis hautement curieux d’entendre comment sonne notre Tino si chéri de maman.

Nous voici donc ce soir là, quelques jours avant la Noël de 1973, devant la téloche, toute la famille. Maman (1924-2015) est très excitée, limite méconnaissable. Papa (1923-2015) est plus calme, mais il ne veut pas rater le truc, lui non plus. Les types du canal 2 ou du canal 10 ont mené leur barque astucieusement. Ils ont repris un spécial français diffusé plus tôt dans l’année et intitulé Tino Rossi pour toujours et ils l’ont soigneusement charcuté puis lardé de capsules de présentation (visiblement je ne suis pas le seul québécois de 1973 qui ne connaît pas le premier mot du corpus de notre Tino et qui a besoin de se faire introduire le bonhomme). Le tout prend la forme d’une sorte de reportage-concert présentant les séquences chantées du spécial télévisuel français, sur le ton de chez nous. De la vraie téloche collage-tapisserie comme il s’en faisait tant, dans nos jeunes années. Le tout est évidemment amplement coupé d’interruptions publicitaires. Ah, le bon vieux temps de la bonne boîte de contreplaqué à images d’autrefois.

Je découvre donc un gros sexagénaire tiré à quatre épingles, joufflu, bonhomme et décontracté, qui chante au micro, dans une sorte de style bel canto vieillotte et propret, des chansons en français mais… qui font mystérieusement italiennes, espagnoles ou corses. Je ne connais rien et ne reconnais que nouille de ce corpus. Terra incognita intégrale. Papa et maman semblent parfaitement familiers avec le tout. Surtout maman, qui fredonne en cadence plusieurs des chansonnettes. J’écoute, en silence, les doux flonflons de cette autre facette crépusculaire du temps lointain de la jeunesse de mes parents, dont je ne sais fichtre rien. Soudain, le petit freluquet de la capsule de présentation nous annonce: Après la pause publicitaire, nous vous ferons entendre le plus grand de tous les succès de Tino Rossi. Pendant les pubes de shampoing et de bagnoles, un petit débat doux et tendre s’instaure, entre papa et maman, sur l’identité de ce succès suprême du dodu ensoleillé. Papa opte pour Le plus beau tango du monde, une chansonnette de 1951 qu’il avait interprété lui-même autrefois, sur guitare hawaïenne. Maman penche plutôt pour Marinella, grand succès sentimental d’avant-guerre (1936) qui la fit jadis tant rêver. Je ne connais alors aucune de ces deux pièces et je me dis que si le tube est si immense que ça, même moi, qui n’y connais rien, je devrais l’avoir à l’esprit. La musique en feuilles de 1971 se remet alors à me bruisser dans la tête et je romps mon silence opaque d’une intervention unique. Non, vous l’avez pas ni un ni l’autre. C’est PETIT PAPA NOËL. Les pubes se terminent et le gros gars en costard entonne la rengaine de Noël bien connue. Papa ne bronche pas mais maman ronchonne tout de même un petit peu. Primeur d’entre les primeurs. Elle IGNORAIT tout simplement que Petit Papa Noël, chansonnette rebattue, séculaire et intégralement banalisée, était initialement une goualante de son cher Tino Rossi. Chacun nos segments de savoir et d’ignorance sur le gros corse, idole de la jeunesse maternelle d’un autre temps.

Maintenant… attentifs et attentives comme je vous devine, une question cruciale s’impose. Si je ne tiens pas Petit Papa Noël de ce bon Tino Rossi (ni même de ma vieille musique en feuilles de 1971, vu que la rengaine m’était déjà amplement connue même alors), de qui est-ce que je la tiens donc tant? Eh bien, je vous le donne en mille. Je tiens cette ritournelle française du temps des fêtes d’un des sous-traitants québécois du bon gros corse séculaire. Et, oh finesse sublime, pour ne pas être en reste avec le folklore saisonnier du moment, cet interprète post-rossiesque s’appelait Paolo Noël. Vous admettrez avec moi que ça ne s’invente pas. Ce bon monsieur Noël avait fait un disque sur le thème attendri de la saison éponyme et c’est sa version de Petit Papa Noël et aucune autre qui berça ma tendre enfance.

Pour moi, donc, Petit Papa Noël fut, est, et restera, une chanson de Paolo Noël. Notre Paolo… et, comme maman, je ne me refais pas. Et, et, et… je vous raconte tout ceci, ici, l’âme attendrie, parce que Petit Papa Noël (celle de Rossi, de 1946, hein, pas celle de l’artiste local opinément dénommé Noël) jubile aujourd’hui, tout au fond de nos cœurs de vieux enfants, sa soixante-quinzième année d’existence qui sonne. Oh comme la vie défile et… faut profiter quand il est temps, Catarinetta tchi-tchi… Merci.

.

Posted in Commémoration, Culture vernaculaire, France, Monde, Poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , | 15 Comments »

ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Gong

Posted by Ysengrimus sur 21 décembre 2021

Gong
Monstre
Trombe
Fronce
Le sourcil
Gong
Sans merci.
Guerre.

Bonne
Blonde
Tombe
L’homme
Claquement des chairs
Gong
D’or et de fer.
Terre.

Mort
Morne
Tombe
Ronde
Choc des époques
Gong
De qui on se moque.
Verre.

Bonne
Blonde
Tombe
Ronde
Cadavre exquis
Gong
Bonsoir merci.
Nerf.

Fronce le sourcil
Gong
Choc des époques
Gong
De qui on se moque.
Gong
Cadavre exquis
Gong.

Soucis
Vie
De qui on rit
Gong.
Émeri
Envie
C’est fini
Gong.

(reprises ad lib, notamment à plusieurs voix et en canon)

Posted in Fiction, Musique, Poésie | Tagué: , , , , , , , | 13 Comments »

ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Gazou

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2021

Beau gazou
Au pays des fous
Tu brandis ta note unique
Comme une chanson mirlifique
Tu es bien matinal
Rien moins que musical
Et tu fais partie de nous
Beau gazou.

Fol gazou
Au fond de ton petit trou
Tu fais danser la cabane
Les fayots et les gourganes
Tu es tonitruant
Rien moins que pétulant
Et tu fais partie de nous
Fol gazou.

Tendre gazou
Des plus (roudou)doux
Tu es un bateau dans l’anse
Au soleil de nos enfances
Tu es bien cabotin
Rien de moins que gamin
Et tu fais partie de nous
Tendre gazou.

Vieux gazou
Plus archaïque que tout
Tu as raison, tu as tort
Car tu procèdes du folklore
Tu es un farfadet
Celtique, breton, maltais
Et tu fais partie de nous
Vieux gazou.

Toc gazou
Au pays du fond de nous
Tu redis ta note mécanique
Comme une rengaine automatique
Tu es bien marginal
Rien moins que guttural
Mais tu fais partie des fous
Toc gazou.

Posted in Culture vernaculaire, Fiction, Musique, Poésie, Québec | Tagué: , , , , , , | 17 Comments »

Les successeurs: épigones, pastiches, continuateurs

Posted by Ysengrimus sur 7 octobre 2021

ellington&strayhorn_full

Duke Ellington et Billy Strayhorn

.

Si vous ne pouvez l’imiter, évitez donc de le copier
Yogi Berra

.

Dans les champs philosophiques et artistiques, il y a toujours un moment où quelqu’un arrive à la suite de quelqu’un d’autre, dans son cadre, sur ses sentiers, dans sa travée, sur son rail. On a là ce qu’on pourrait appeler, du terme le plus neutre possible, un successeur, c’est à dire une personne qui effectue sa démarche ou son cheminement dans la continuité d’un premier penseur ou d’un premier artiste. Cette succession est nécessairement temporelle, chronologique, historique. En se ralliant, explicitement ou non, à son étendard et en se réclamant, sereinement ou non, de son héritage, le successeur suit un maitre, au sens le plus libre possible de ces trois termes (successeur, suivre, maitre)… On peut bien dire ça en première approximation mais il reste aussi que le susdit successeur n’est pas n’importe qui et il ou elle n’agit pas sur n’importe quoi. Et, de fait, il n’y a pas tant que ça de types de successeurs. Il y en a en fait trois, l’épigone, le pastiche (ou imitateur) et le continuateur. Nous allons un petit peu détailler ces choses, en exploitant principalement l’exemple, suavement jazzique, d’un personnage qui a beaucoup été suivi et beaucoup été imité sans jamais être vraiment remplacé. J’ai nommé Duke Ellington (1899-1974). On exploitera aussi, pour la bonne bouche, un certain nombre d’exemples tirés de la tradition philosophique… et picturale (surtout en finale).

ÉPIGONE: Le premier type de successeur, c’est l’épigone. L’épigone, c’est l’élève qui n’est pas devenu plus grand que le maitre et, donc, l’élève qui, assumant cet état de fait, est resté fidèle au maître et considère que le paramétrage ayant été mis en place par le maître est le seul pertinent. Pour l’épigone, le maitre est celui qui, en fait, domine la démarche, la fonde, la stabilise, la fait adéquatement rayonner. L’épigone est donc un doctrinaire, entendre (sans jugement dépréciatif) un suiveux fidèle, un disciple pieux, un successeur doxographique, qui ne prendra pas d’initiatives excessives. C’est aussi souvent quelqu’un qui s’efforce de perpétuer ou de reprendre le cheminement initial, de revenir aux sources, de retrouver les racines, de remettre tout à plat malgré les critiques ou les objections montantes, de brandir le vieux flambeau contre les vents contraires. L’épigone reprend fidèlement un héritage intellectuel ou artistique sans nécessairement l’enrichir d’apports imaginatifs. Il le compile, le documente, le sert, le reproduit, l’amplifie mais sans tapage excessif. Dans le cadre de l’institution musicale très spécifique mise en place en cinquante ans (1924-1974) par Duke Ellington, son fils Mercer Ellington a repris le Duke Ellington Orchestra après la disparition du maître, en 1974. Mais à ce moment-là, cet orchestre était déjà peuplé d’épigones, ayant tous succédés, par touches, aux musiciens originaux, retirés ou morts. L’orchestre se survit alors à lui-même… le plus docile de tous ces épigones étant le fils de Duke Ellington lui-même, musicien, chef d’orchestre et arrangeur compétent, sans plus. À partir de 1974 donc et jusqu’à nos jours (Mercer Ellington, pour sa part, meurt en 1996), l’orchestre de Duke Ellington se perpétue, comme mécaniquement, et ne produit plus rien de vif ou d’imaginatif. Les élèves, ici, n’ont pas dépassé le maitre. Fait notable, en philosophie, on désigne souvent les épigones intellectuels en mobilisant le préfixe néo- pour les étiqueter, un petit peu sans joie. Ainsi par exemple Plotin et Jamblique sont des néoplatoniciens. Cassirer et Rickert sont des néokantiens. Marcuse et Althusser sont des néomarxistes. Généralement, le néo-quelque-chose sera donc un personnage qui s’inscrira dans la continuité du penseur ou de l’artiste majeur d’origine, mais sans trop innover (il y a un néo-cubisme gentil-gentil, en peinture, par exemple). Il faut agir et perpétuer cet agir, sans trop faire de vagues et de façon à faire perdurer au mieux la pulsion d’origine, d’une certaine façon… si possible… et ce, en circonscrivant la flamme à l’intérieur de la coupe de la vestale et, surtout, sans déclencher d’incendie.

PASTICHE OU IMITATEUR: Le second type de successeur, ce sera le pastiche, qu’on pourrait appeler aussi un imitateur. Alors ça, c’est quelqu’un qui aura l’aptitude de littéralement se substituer à un artiste ou à un penseur initial. La chose se joue dans des conditions parfois douloureuses et traumatisantes (départ subit, décès), parfois humoristiques et satiriques (imitation par des fantaisistes, parodie), parfois discrètement interlopes (activité des faussaires, contrefaçons). Le fait est qu’ici on déniche, comme providentiellement, un personnage qui arrive à fonctionner comme une sorte de substitut ou de succédané de notre penseur ou de notre artiste d’origine. Et cette instance de remplacement se chargera de s’efforcer de continuer l’ordre initialement instauré, presque comme si de rien. Cela se fera alors, sans nécessairement, encore une fois, introduire d’éléments qualitativement distincts, mais en disposant quand même d’une certaine capacité d’innovation (dans le style de…). Cela fait que le pastiche ou imitateur peut finalement faire quelque chose de relativement nouveau, selon les procédures ou les modes de pensée du personnage initial. Ainsi, quand le saxophoniste Ben Webster a quitté l’orchestre de Duke Ellington, Ellington et Strayhorn se mirent à la recherche d’un successeur pour ce grand mélodiste saxo emblématique. Ils dénichent éventuellement, en 1950, un personnage improbable qui s’appelait Paul Gonsalves. Cet inconnu énergique jouait toutes les partitions de Ben Webster les yeux fermés, sur tous les rythmes et dans tous les tons. C’était littéralement un websterologue de choc, qui avait dû passer de longues heures à le singer, instrument en main, devant son phonographe. Et, donc, au moment de l’audition, Ellington dira simplement à Strayhorn: This so-and-so plays just like Ben (ce quidam du tout-venant joue exactement comme Ben). Et jusqu’à la fin de la vie de Duke Ellington, qui sera aussi la fin de la vie de Paul Gonsalves (ils sont morts la même année, en 1974, à dix jours d’intervalle), ledit Gonsalves fonctionnera comme le substitut, le succédané, le remplaçant orchestral adéquat de Ben Webster. Dans ce cas-ci, on a littéralement affaire à un imitateur (les anglophones disent copycat), quelqu’un qui arrive à reproduire le son, l’esprit et la tonalité du modèle, sans nécessairement être le personnage d’origine. Il lui est aussi louable d’évoluer, d’innover, au fil des années, tout en se maintenant solidement au sein du paramétrage d’origine. Dans le cas des philosophes, on peut joyeusement citer ce qu’on faisait autrefois à Dialogus. Ainsi, même avec le recul, je me glorifie sans ambages de mes pastiches très satisfaisants de Spinoza ou de Marx. On a bel et bien l’impression de lire du Spinoza ou de lire du Marx, dans leurs correspondances philosophiques. Imbu de mon travail de pastiche, je suis un imitateur et, aussi, largement, un fantaisiste parodique. Car, évidemment, ce caractère d’imitateur a une inévitable dimension creuse, vide, inerte. Paul Gonsalves chez Ellington et Paul Laurendeau chez Dialogus disposent d’une certaine marge de créativité, certes, mais ils ne peuvent pas, dans le contexte spécifique d’un tel exercice, devenir des successeurs autonomes à part entière. Ils restent intrinsèquement tributaires de leurs modèles. Leurs actions restent circonscrites, donc limitées, tant pour la forme que pour le fond.

CONTINUATEUR: Le continuateur, pour sa part, c’est le personnage le plus original et le plus innovant de toute cette dynamique. C’est celui qui intériorise radicalement les valeurs et le traitement du fonctionnement objectif du penseur ou de l’artiste initial. Mais cela se joue en ouvrant sa dynamique sur quelque chose de nouveau, sur quelque chose d’original, sur quelque chose de qualitativement distinct, qui se déploie d’une façon à la fois authentique et novatrice, tout en gardant un souvenir torve de la coloration du personnage initial. Il est important de soigneusement distinguer le continuateur du complémenteur. Ce dernier représente un apport vif et dynamique, à la fois original et solidaire, mais contemporain à l’action du penseur ou de l’artiste principal. Pour Duke Ellington, on pensera à son compositeur, arrangeur et orchestrateur Billy Strayhorn (mort en 1967 soit sept ans avant le maitre — voir notre photo). Leur rapport en matière de composition musicale était profondément fusionnel. C’était un peu comme s’il y avait deux Duke Ellington… Pour le philosophe Karl Marx, on pensera à Friedrich Engels, compagnon complémenteur incontournable, mais qui ne fut jamais vraiment son continuateur (même s’il est mort douze ans après le maitre). C’est que le continuateur est un artiste ou un penseur qui vient après et qui vaut pour lui-même. Il n’est en rien subordonné à sa ou ses sources d’inspiration, quoiqu’on retrouve toujours un peu de la saveur de l’instance d’origine chez le continuateur. Dans le cas de Duke Ellington, on pourra dire que son vrai de vrai continuateur, c’est le contrebassiste et compositeur Charlie Mingus, surtout quand celui-ci procède à un travail orchestral. Mingus est un ellingtonien d’obédience… mais autonome, indocile, charnu. Il perpétue et amplifie les idées d’Ellington, tout en se produisant et se déployant dans le cadre du bebop et du hard bop (ce qu’Ellington ne fit pas). Mingus a une façon de travailler qui est authentique, spécifique et marquée au coin de sa propre idiosyncrasie. En philosophie, on peut par exemple dire que Marx, c’est un continuateur de Hegel. Sans soumission, Marx problématise Hegel, le développe, l’inverse, le fait se retravailler dans une dimension qualitativement distincte. Le continuateur est, de ces trois types, le seul personnage ayant adéquatement dominé ses influences. Il en fait quelque chose qui permet une avancée significative et révélatrice de la totalité de la démarche intellective ou artistique en progression, confirmant, si nécessaire, le caractère profondément collectif et cumulatif d’une telle progression.

.

Ceci étant clairement posé, je peux maintenant formuler l’aphorisme conceptuellement étayé du jour. Attention…

Tout en s’avançant exploratoirement dans l’idiome de l’Art Singulier (ce que le maitre ne fit pas), le peintre et dessinateur Claude Bolduc est un continuateur du peintre Arthur Villeneuve.

.

Posted in Culture vernaculaire, Musique, Peinture, Philosophie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 18 Comments »

AU-DELÀ DES MOTS (Mariette Théberge)

Posted by Ysengrimus sur 7 septembre 2021

Un stylo c’est l’ami discret à qui on se confie.
(p. 6, extrait de la dédicace)

.

Comme certains développements de son premier recueil l’annonçaient déjà, ce second recueil de poésie de Mariette Théberge prend parti, ouvertement et frontalement, sur le statut cognitif du langage. Foin de verbalisme et d’amphigouris signifiantolâtre. Prenons l’affaire dans le vif référentiel. Au-delà des mots, il y a un monde autre, celui de l’existence objective stricte. Il s’agit d’un monde complexe, perceptible et qui n’est pas verbal. Je ne sais pas si Mariette Théberge a pris connaissance de mes vues glottognoséologiques mais je ne peux que joyeusement la rejoindre sur la question du primat de l’existentiel et de l’univers mondain comme factualité à la fois averbale et extra-verbale. Ceci posé, la poétesse assume ensuite tranquillement la modestie sereine de son rôle, plume en main. Il s’agit pour elle de devenir tout simplement peintre, de par les mots.

Le peintre des mots

Dans le calme silencieux du matin
La rivière cristalline, paisiblement se repose
Les arbres s’y reflétant
L’embrassent goulûment
Alors que les colverts
Tête et bec sous l’aile
Flottent calmement

Debout sur le pont qui l’enjambe
D’un air béat j’admire le tableau
Comme j’envie l’artiste et sa grandeur
Lui qui sait reproduire une telle splendeur

Pendant qu’il installe chevalet et pinceau
De ma besace j’extirpe carnet et stylo
Tout comme lui, voilà que je peins aussitôt
À ma façon, bien sûr, de la couleur de mes mots
(p. 39)

Marquons la pause requise. La prise de position assumée ici n’est ni triviale, ni badine, ni évidente. Des pans entiers de la philosophie ontologique et de la philosophie du langage du dernier siècle feraient ostensiblement grise mine à Mariette Théberge pour la sage sérénité matérialiste de ses vues glottophilosophiques. Cessons effectivement de flagosser avec l’essence de l’être brumeux sensé s’alanguir en capilotade dans le fond des mots. Il y a un monde au-delà des mots et c’est, tout simplement, lui qui se donne à la recherche assumée, à vif, par l’exploration poétique.

Au-delà des mots (extrait)

Au-delà des mots
Se dessine un visage tant aimé
Au-delà des mots
S’étire un rivage mouillé
(p. 9)

Comme souvent quand une telle prise de position s’assume, tranquille, en matière de corrélation entre dispositif langagier et univers mondain, une hypertrophie empirique prend alors place. Le choix artistique transposé de la poétesse est donc déjà assumé. C’est dit: elle sera peintre par les mots. Son action sera donc de saisir la réalité visuelle du monde et de donner corps à son évocation, par le texte. Et d’ailleurs, elle s’en explique.

Le tableau

Voilà que je peins un tableau
Une aquarelle de mille mots
De la couleur de mon cœur
À la grandeur de mon âme
Un si beau moment
Fixé au temps présent
Du soleil radieux d’un été
Je le peins aux couleurs de l’amitié
Pour qu’il reste en vous un goût d’éternité
(p. 57)

Évidemment, tout n’est pas dit, une fois ce choix de principe assumé. C’est qu’il y a fatalement les quatre autres sens. La modélisation visualiste s’imposera discrètement à ces derniers. Le sonore, par exemple, deviendra visualisable, par une manière de synesthésie, un petit peu comme chez Duke Ellington pour le coup. Ainsi, dans une envolée suave, digne de Jacques Prévert, la poétesse nous installe la musique visuellement. Et même, elle en arrive à l’articuler, pour l’œil liseur, dans son code de retranscription (les notes, la portée, les clefs)… il s’agit moins ici de réduire que de problématiser intimement et ce, même si un charmant jeu verbal se substitue matoisement, sur le tas, à une solution philosophique fatalement un brin complicouillette.

Musique mon amour

Toi musique. Mon amour de musique
Oxygène de mon existence
Tu me transportes sur les arpèges
M’emmenant visiter de nouveaux cieux
Donnant un sens à ma vie
Sur tes portées j’accroche une note
Qu’elle soit noire, blanche, ronde, peu m’importe
Puisque partout où je demeure
Tu resteras toujours d’ailleurs
La Clé de mon sol en moi majeur
(p. 54)

Se met en place le moi… Et comme disent les Français: pas de soucis. Notre moi-poétesse est, ici, donc, plutôt visualiste. Qu’à cela ne tienne. On ne va pas lui lancer la pierre pour autant. Elle est pas plus folle ou moins artiste qu’un peintre, un photographe ou un cinéaste. Visualiste plutôt que verbaliste, donc, elle garde —de ce fait— son sens sûr et net de la poésie concrète. Observons d’ailleurs, par exemple, que la densité de ladite neige et la force dudit nord ne se restreignent pas ici au blanc de la neige et aux vastitudes du nord. On sent ledit froid sur nos chairs et le poids du géant boréal aux pieds puissants, en nos êtres.

Froid du Nord

Ces pas dans la neige
Mais où vont-ils?
Ici, là, nulle part!
Ils mènent vers la vie ou vers la mort.
Des cratères de lune
Aux poussières d’étoiles
Dessinant des pieds de vent aux aurores boréales
Perçant ainsi les froids du Grand-Nord
Pas à pas avançant vers l’inconnu
Dans l’insoutenable froideur
De cet hiver trop blanc
(p. 29)

Le principe fondamental des choix esthétiques assumés ici se défend en toute quiétude, notamment depuis Francis Ponge. Le monde des choses, notamment des choses ordinaires, représente un apport crucial, immanent, incontournable, principiel. Il faut donc en parler, du haut d’un langage ancillaire, qui plonge dans les faits présents et passés, les traverse, et nous les redonne.

Mon sac d’écolier

Dans mon vieux sac d’écolier
Retrouvé au fond d’un grenier
Mes doux souvenirs entassés
Une photo abîmée
Un biscuit émietté
Et une gomme à effacer
Dans un cahier jauni plutôt froissé
Le premier poème que j’avais composé
Autrefois je le trouvais génial!
Aujourd’hui je le trouve assez banal
Comme les années ont passé
Les routes de chacun se sont éloignées
Certains comme moi parmi les plus braves
Les ailes toutes grandes déployées ont pris le large
Désormais dans mon sac d’écolier
Subsistent les odeurs d’un lointain passé
Les rires de mes camarades
Les garçons observés à la dérobée
Battements de cils et le cœur en chamade
(p. 13)

Les références rustiques, déjà manifestées dans le premier recueil, refont surface ici. Mais aussi, le travail de poésie concrète s’enrichit aussi des éléments symbolistes dont on commence à dégager la stabilité chez Mariette Théberge. Les oiseaux migrateurs ne sont pas que des composantes fluentes du monde. Ils sont aussi ce grand symbole ondoyant, fragile mais affirmé, au sein duquel la poétesse s’engloutit, dans sa lutte permanente et constante contre les affres d’un autre de ses symboles: le froid.

Le peuple migrateur

Voilà que le peuple migrateur fait son entrée
Bernaches outardes et oies blanches
Toutes sont revenues à vitesse grand V
Un spectacle majestueux
Voir ces grands oiseaux courageux
Franchir tant de distance
Avec force courage et ténacité
Que leur spectaculaire arrivée
Sonne enfin le glas de l’hiver
Ce dernier s’acharnant
À vouloir s’enraciner
(p. 28)

Les symboles s’articulent, au-delà des noms qu’ils portent. Il en est autant du fluide mouvement crépusculaire des longues herbes sur un lac. Non, ils ne sont pas que des fractions du monde, ces scintillements problématiques. Ils sont aussi un moiré d’impressions chromatiques, sensorielles et, même, anthropomorphisantes. Le monde de l’au-delà des mots, ce n’est pas exclusivement celui de la matière inerte et roide, mais c’est aussi celui de son ondoiement significatif au plus profond de notre être (symboliquement) vespéral.

Crépuscule

De hautes herbes se balancent
Levant très haut vers le ciel
Leurs têtes moussues
Le soleil alors couchant
Se miroitant dans l’eau du fleuve
Les colore de poussière d’or et de bronze
Magnificiant ainsi la lumière du soir
La brise à la fois forte et légère
Faisant tanguer les tiges longilignes
Tels des corps androgynes
Dansant une valse lente dans le soir
(p. 21)

Aux éléments de concrétude, tant mondains que subjectivisés, puis aux articulations des symbolismes, se joindront ensuite les manifestations de sagesse. La sagesse, chez Mariette Théberge, s’installe toujours discrètement, comme si elle émanait de l’objet matériel évoqué. La discrétion de la sagesse de notre poétesse, c’est tout simplement celle du banc…

Le banc

Un banc de bois
Posé sur la véranda
Témoin muet de tant de secrets
Baisers volés de jeunes amants
Aux rires cristallins amusés d’un enfant
Ce grand ami simple et chaleureux à la fois
Sait depuis toujours demeurer discret
(p. 56)

Discrètement donc et, surtout, sans la moindre lourdeur didactique mais inexorablement, la sagesse des (premières) nations circule subtilement en nous, de la poétesse à nous. S’il faut aimer, il faut conclure. Il faut savoir faire une fin. L’amour est fragile, son objet souche aussi. C’est encore le canal de la concrétude qui voit se fendiller, sous notre main tremblante, le petit mal d’avoir tant aimé.

Fragile

Frêle et fragile comme porcelaine
Un cœur se voulant trop aimant
Hélas se fendille et s’égraine
Sous le joug de l’amant
À la fois rustre et malhabile
D’un rien a su briser
Cette âme si gracile
Qui ne demandait qu’à être aimée
(p. 36)

C’est que, fondamentalement, il faut vivre. La poéticité, verbalisée mais issue du monde, il faut la vivre, s’en imprégner, et grandir avec elle. Sans nostalgie, sans amertume (même en évoquant les menus objets vieillots d’une écolière d’autrefois), il faut assumer le Parti pris des choses, saisir au corps l’assomption de l’objet actuel. Et il faut le faire tout simplement en vertu du primat fatal et cardinal de l’instant présent.

Instant présent

Danser dans le petit matin
Sentir la rosée fraîche sous mes pieds
Voir soudain paraître à l’horizon
Le soleil éclatant de beauté
Profiter de l’instant présent
Le vivre comme si c’était le dernier
Être ici et maintenant
Et sans jamais me presser
M’approprier le silence
Prendre le temps de le savourer
Il apporte la paix à mon âme
D’une plénitude inégalée
(p. 51)

Bon, alors, on se comprend. Le langage dit le monde. Si le monde est, l’impression qu’il nous laisse est aussi. Et appréhender le monde c’est, surtout dans le roulement du temps qui a passé si vite, de s’imprégner des symbolismes et de la sagesse dont fatalement il nous imbibe. Le recueil de poésie Au-delà des mots — Poésie contient 41 poèmes. Il se subdivise en quatre petits sous-recueils ou Parties: Chemin de vie (p 9 à 16), Nature (p 19 à 32), Sentiments (p 35 à 46), Le temps de vivre (p 49 à 57). Ils sont précédés d’une préface de Diane Boudreau (p 5) et d’une dédicace versifiée (p 6). La quatrième de couverture renseigne succinctement sur la biographie de la poétesse et sur la motivation profonde de son geste d’écrire. L’image de couverture est une photographie prise par Jonathan Laflamme et représentant la rive lacustre de Pohénégamook. Une photo en noir et blanc du père de la poétesse apparaît dans le corps de l’ouvrage (p 10).

.

Mariette Théberge, Au-delà des mots — Poésie, Mariette Théberge, 2016, 59 p.

.
.

Posted in Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Fiction, Philosophie, Poésie, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 14 Comments »

ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Flûte traversière

Posted by Ysengrimus sur 21 août 2021


Une flûte traversière
Est entrée dans ma vie
Par le portail arrière
Du castel de mes soucis
Elle s’est insinuée
Jusqu’au fond de mon être
Et ses trilles ont scandé
Mes matines et mes vêpres.

Une flûte traversière
A tordu le réel
A cassé la verrière
Et fracassé la vaisselle
J’ai rêvé la bourrée
J’ai mordu l’orifice
Et ses trilles ont scandé
Mes abandons, mes sacrifices.

Une flûte traversière
Souffle et me hante encor
Dans ces parties de mon corps
Qui ne voient jamais la lumière
Elle me tient et me serre
Et me chante ma vie
Mes demains, mes hiers
Sont cernés en sa mélodie.

Posted in Fiction, Musique, Poésie | Tagué: , , , , , , | 12 Comments »

ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Cymbales

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2021


Cymbales
Rencontre
Métal
Prend, montre
Chaleur
Ardeur
Candeur
Faconde.

Rythmique
Tendue
Logique
Éperdue
Procession
Percussion
Attention
Soutenue.

Bravo
Chamade
Chapeau
Bravade
Cuivre pur
Aventure
Tessiture
Embrassades.

Majorettes
Polochon
Pique-assiette
Napperon
Soleil
Bouteilles
Vermeilles
Reblochon.

Cymbales
Mirliton
Combinaison
Martingale
Un, deux, trois
Embarras
Patatras
Musical.

Posted in Fiction, Musique, Poésie | Tagué: , , , , , , | 18 Comments »

ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Cuillères

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2021

Les cuillères nous en disent long
Sur les percussionnistes du village.
Si elles sont sans yeux et sans visage
Elles savent quand même tirer les leçons.

Les cuillères disent de Ti-Mé
Qu’il a encore son alambic
Dans le vieux hangar de brique
Du côté du trécarré.

Les cuillères disent de Solange
Qu’elle organise ses affaires
Pas mal mieux qu’au temps d’hier
Quand les filles souriaient aux anges.

Les cuillères ont vu l’amour
S’épivarder dans tous les sens
Et ce que les cuillères en pensent
Elles m’ont l’air d’être plutôt pour.

Pour les cuillères, la politique
C’est pas mal le discrédit.
Quand on leur parle de pays
Elles deviennent mélancoliques,
Antipathiques,
Neurasthéniques,
Et peu patriotiques.

Les cuillères font cliqueter
Les virages et les changements.
Elles se rythment au son des vents
Qui vous charrient des brassées
De modernité,
De fraternité,
Et de sororité.

Oui, les cuillères sont d’autrefois
De bonne soupe, de tradition
Mais quand même, leurs percussions
Savent rythmer le temps qui va.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Fiction, Musique, Poésie, Québec | Tagué: , , , , , , | 13 Comments »