Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Posts Tagged ‘poésie’

ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Basson

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2019

Mon compère, le basson
Nous assène sa chanson
Tout au fond de la fosse
Je vous le jure: l’affaire est grosse
Je n’entends pas son son
Je ne perçois pas sa grâce
C’est baraqué comme une maison
C’est dodu comme les vaches grasses
Cette affaire
Misère.

Le basson, en solo
Oublie ça, c’est ballepeau
Et le basson dans l’orchestre
Subit le sort le plus funeste
C’est qu’il est inaudible
Ou bien méconnaissable
Sa flèche rate la cible
Son moteur est plein de sable
Je ne sais pas c’est qui
Telle est ma très grande affliction
Je n’entends pas le crucial cri
De mon compère, le basson.

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Le vieux morse et le menuisier (Lewis Carroll)

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2019

Walrus-Carpenter

The Walrus and the Carpenter est récité à Alice par Tweedledum et Tweedledee dans le conte Through the Looking Glass and what Alice found there (1872). Il est difficile de ne pas noter l’innuendo pédophile de ce texte d’anthologie insolite et grinçant.

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Le vieux morse et le menuisier

Lewis Carroll, 1872

(traduit de l’anglais par Paul Laurendeau)

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Le soleil brillait sur la mer
D’une ardeur d’incendie.
Il faisait de son mieux pour que
Scintille l’onde sans bruit.
C’était bizarre car on était
Au beau mitan de la nuit.

Une lune fort réticente luisait.
Ce soleil attardé
N’avait pas à se trouver là,
Sa journée terminée.
«Ce trainard malappris» dit-elle
«Franchement, me casse les pieds.»

Humide était la mer humide.
Sec, le sable sec, Ah…
On ne voyait pas un nuage
Car il n’y en avait pas
Et aucun oiseau dans le ciel.
Ils n’y volaient donc pas.

Le vieux morse et le menuisier
Marchaient, la mine piteuse.
Ils se lamentaient à la vue
De l’étendue sableuse.
«Il faudrait balayer tout ça»,
Dirent-ils, la voix pleureuse.

«Si sept bonnes avec sept vadrouilles
Brossaient la chose six mois»,
Dit le vieux morse «on en serait
Débarrassés, tu crois?»
«J’en doute fort», dit le menuisier
Des larmes dans la voix.

«Ô huîtres, marchez donc avec nous»,
Le vieux morse implora
«Promenade et conversation
Sur ce rivage plat.
Venez, vous quatre! Par la main,
Nous deux, on vous tiendra.»

La doyenne des huîtres l’observa
Mais ne pipa parole,
Cligna des yeux, hocha la tête.
Pas folle, la guêpe, pas folle.
Tout en elle disait: «Pas question
Que je décolle du sol».

Mais quatre jeunes huîtres s’élancèrent
Séduites par cette idée.
Habits brossés, visages propres
Souliers neuf, bien cirées.
C’était bizarre car on sait bien
Que les huîtres sont sans pieds.

Un autre lot de quatre suivit
Et puis un autre encor.
Le flot des huîtres s’intensifia
Encor, encor, encor,
Sautillant dans l’écume mousseuse
Vers la rive, de tous bords.

Le vieux morse et le menuisier
Marchèrent, disons, une lieue.
Puis ils se posèrent sur une roche
Bien plate en son milieu.
Et toutes les petites huîtres se mirent
En rang à qui mieux mieux.

«C’est le moment», dit le vieux morse
«Il faut parler de tout:
Souliers – bateaux – cachets et sceaux –
Monarques – salade de chou –
Et pourquoi l’océan bouillonne?
Et les chauves ont-ils des poux? »
«Ouf, un instant», se lamentèrent
Les huîtres, toutes essoufflées
«Laissez nous souffler une minute.»
«Oui», dit le menuisier.
Et les grosses huîtres flageolantes
De bien le remercier.

«Une miche de pain, vinaigre, poivre,
Tout bon», dit le vieux morse
«Si nous ajoutons ces délices
Notre ordinaire se corse.
Alors sommes nous prêtes, mes chères huîtres?
Que le gueuleton s’amorce!»

«Le gueuleton, c’est quand même pas nous!»
Les huîtres en blêmissaient…
«Vous, si gentils, ne feriez pas
Quelque chose d’aussi laid!»
«La nuit est douce», dit le vieux morse
«Le point de vue vous plait?

C’est très sympa d’être venues
Vous êtes gentilles et franches.»
Le menuisier dit simplement
«Coupe moi donc une autre tranche.
Ça fait deux fois que je te le demande.
Tu es sourd comme un manche.»

«C’est un peu triste», dit le vieux morse
«De les piéger comme ça
Après les avoir fait trotter
Cette jolie distance là.»
Le menuisier dit simplement
«Le beurre ne s’étale pas.»

«Je pleure pour vous», dit le vieux morse
Vraiment, je compatis.»
Pleurnichant, il sélectionnait
Les plus dodues pour lui,
Son mouchoir de poche sur le nez,
Les yeux mouillés, rougis.

«Ô chères huîtres», dit le menuisier
«On s’est bien amusés.
Voulez-vous rentrer maintenant?»
Pas de réponse donnée.
Et ce ne fut pas bizarre du tout
Vu qu’ils les avaient toutes gobées.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Banjo

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2019

Le banjo, c’est vraiment du feu
Il pétarade dans les cheveux
De Fanchon
C’est la tempête au village
Tout ce qui est fou, tout ce qui est sage
En Fanchon

Banjo, Banjo
Sans rime ni raison,
Avec ardeur, avec passion
Le banjo de Fanchon
C’est la chanson

Et le picking étincelant
Clawhammer et tout le tremblement
Chez Fanchon
Font bondir mon cœur de joie
Acadie reviens! Dérange-moi!
De par Fanchon

Banjo, Banjo
Sans rime ni raison,
Avec ardeur, avec passion
Le banjo de Fanchon
C’est la chanson

Et du vrai banjo de fille
Et de la guitare, et de la béquille
Sous le bras
Ça fait de Fanchon, la géante
La hillbillie tonitruante
De ce temps

Banjo, Banjo
Sans rime ni raison,
Avec ardeur, avec passion
Le banjo, mon existence
C’est la durée de la danse
Le banjo, ma vie
C’est ma sève, c’est mon cri.

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LES DÉMONS DE LA SORCIÈRE (Anna Louise Fontaine)

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2019

Cet ouvrage se donne comme un essai et son sous-titre est: Ma vie n’est pas dans vos yeux. Il nous fait nous émouvoir et réfléchir selon un jeu éclaté de facettes distinctes. On a parlé, disserté, discutaillé amplement, dans les dernières trois ou quatre décennies, du écrire femme. Des développements savants —facultaires largement— ont été formulés, pour circonscrire une voix femme dans les lettres… une voix qui ne serait pas cacasserie de femme savante ou décalque de Jane Doe ou de garçon manqué inverti, mais une vraie voix, autonome, radicale, démarquée. On pense, de préférence, à une formulation qui ne se cherche pas comme formulation parce que, tout simplement, elle se trouve directement, de par sa plongée crue et vive dans le vaste bassin de ce qu’elle se propose de dire.

Appréhender une telle voix ne se fait pas comme on lit des notes de services. De fait, il est difficile de lire cet ouvrage superbe sans sentir une forte émotion pour la figure déchirante qui tient la plume. Anna Louise Fontaine rompt les amarres de ce qui est certainement un des puissants freins traditionnels et conventionnels du parler femmes: la rétention. Son programme se formule ni plus ni moins qu’ainsi:

Lasse des mensonges, je m’avancerai sans masque. Pas encore sans peur. Mais nue. Quel autre défi pourrait être le mien? Au moment où j’arrête la course folle qui m’entraîne toujours plus loin de moi-même, je viens déposer les armes aux pieds de mon propre mystère. Je me pardonne toutes les errances, car sur le fil du présent, je vois que les regrets et les espoirs sont des gouffres sans fond. Funambule sans nom, je m’éveille au premier matin. C’est à nouveau l’éden, mais ici, c’est moi qui mène. Pas un dieu capricieux et névrosé, distribuant les récompenses ou les punitions pour s’accorder quelque divertissement au long de son éternel ennui. (p. 82)

C’est la tempête des formulations, le désordre des sens, l’esquinte du dire. L’essai en prose est lacéré de poésie, fourbu de dissonances, échancré, fracturé dans sa linéarité, déchiqueté. On ne va pas se mettre ici à aller à la rencontre d’une vérité ronron, cordée à ras la cabane, et alignée au bord du terrain de jeu comme le sont je ne sais quels petits garçons partant en guerre. C’est que la voix qui parle ne s’ancre pas dans un héritage tranquille et postulé d’autorité implicitement mais fatalement masculine, trempée, confortée, didactique. Ici, tout éclate. Cette parole de femme est un cri déchirant, une feuille ondulante et sonore de tôle qui se tord et se fend. La sorcière autoproclamée expurge ses démons, eux-mêmes gauchement désignés. Elle les crache comme autant de crapauds purulents. Toute textualité est radicalement altérée, tout confort, de lecture ou de cogitation, est infailliblement compromis.

La déchirure, la fracture, la faillite, la faille, c’est aussi celles d’une époque. Si bien qu’on entend ici hurler, s’expurger, s’exprimer, une femme-époque. Le roc effrité des arrières grands-mères, des grands-mères, des traditions, des espérances rances, des conformités confirmées, des potagers enneigés… est frappé par la cataracte de la libération sexuelle, des paradis artificiels, de la déréliction, des divorces, des passions, des révoltes. Nos historiens avaient parlé d’une Révolution tranquille. Pas pour tout le monde, visiblement. Les hippies furtifs rencontrent ici les évanescentes madones de villages et le sabbat est intensif. Libérateur? Possible. Joyeux et jubilatoire? Moins certain…

C’est que, comme le brouillard sur un vieux cloaque, le glauque rôde, le malsain traîne dans le coin. Inceste, violence, arbitraire autoritaire, cadre scolaire suranné, étroitesse villageoise, effritement de vies putrides, qui se sont racornies de trop s’être racotillées. Rien ne va. Tout se fendille, se fissure, éclate. Et la souffrance est lancinante, cuisante, omniprésente. La quête est fondamentalement une quête de sincérité, un rejet remuant et colérique de la duplicité, des implicites, de la culture fétide de l’édredon. Le cri est-il assouvi? L’autocritique est-elle adéquatement armaturée, diamantée? C’est pas dit. Elle s’annonce en tout cas.

Mes passages mal vieillis (ce sont les miens, hein, moi qui avait un an quand Duplessis est mort) sont ceux se gargarisant de religiosité. Ils sont heureusement discrets, fugaces, minimaux, allusifs, comme dans un plat complexe qu’on aurait juste un peu trop salé, par cette nostalgie simplette et trompeuse du temps où les viandes d’autrefois se conservaient dans le gros sel. Ici, oui, oui, on se bat encore un peu avec dieu. On veut encore qu’il existe pour pouvoir le sermonner. Petits moments parcheminés. Ils ne nuisent en rien à l’économie de l’exposé et le datent. Mais nous sommes tous tatoués de dates. Il faut assumer. Ici, c’est fait.

L’enracinement socio-historique de cet ouvrage ne saute pas aux yeux et c’est ce qui fait sa force. L’enracinement socio-historique de cet ouvrage, on doit le chercher, comme dans une chambre en désordre. Une chambre de fille. Il s’est bien envolé, le ton détenteur de vérité. C’est que notre écrivaine est aussi bien solidement écœurée de se faire crier par la tête par un papa trado en colère. Elle fait même bouillir papa en tronçons dans je ne sais quelle marmite imaginaire. Et elle donne son billet de congédiement au père de ses propres enfants. Voix d’un temps.

Tout homme (J’entends: tout être masculin, biologique, sociologique ou les deux) devrait soigneusement lire cet ouvrage magistralement cacophonique. C’est à cause de ce qu’il y a dans cet ouvrage que nos copines, nos épouses et nos conjointes pognent les nerfs…

Je colère
Me hérisse, me refuse
Rumine la rage
Qui gronde dans ma gorge
Me submerge et me noie

Cri contraint, cri venin
On me viole, on me tue
Et je survis par habitude
On me force, on m’éventre
Je harnache mon hurlement…

(Extrait du poème, Cri et chuchotement, p. 72 — typographie et disposition modifiées)

Et pourtant, la masculinité contemporaine lisant cet ouvrage ne comprendra fichtre rien, ne verra pas le problème ou pire: en verra trop hâtivement la ficelable solution. La féminité contemporaine sera interpellée, elle, par contre. Son empathie vibrera, gros moteur collectif. Mais elles auront mal, les lectrices, elles aussi. Les femmes, dans cet ouvrage douloureux, se rejoignent mal. La configuration des sororités est compromise par l’intensité des crises, la concurrence, l’indifférence. La filiation matrilinéaire est, elle, crucialement fracturée. Les femmes de la tradition sont ouateusement critiquées. Il y a ici quelque chose qui leur est sourdement reproché. Quoi? Encore, une fois, c’est assez difficile à dire. Rien de frontal, rien de pointé. On enveloppe nos mamans et bonnes mamans dans une sorte d’amertume sourde, issue du fait que ces générations de femmes ont trop plié, trop accepté, trop gobé, abandonnant la bacchanale libératrice à une génération unique, justement celle de l’auteure. Ça fait tout un typhon dans le bac à sable et ce, pour un temps finalement fort courtichet, au regard de l’histoire, encore par trop secrète, des femmes.

Une sorcière qui expurge des démons, c’est encore une femme en position d’autoflagellation. Ma vie n’est pas dans vos yeux… parce que, torrieu, vos maudits yeux me fascinent encore passablement. Trop, pourtant. La question de la recherche d’approbation dans le regard de l’autre corrode passablement sa portion du tableau, lui imposant une part significative de ses teintes, comme un vieux verre d’eau séché qui s’était autrefois renversé sur une aquarelle.

Rebelle non-anarchisante, adolescente non-juvéniliste, femme mûre non-gérontolâtre, Anna Louise Fontaine nous livre des fractures. Fracture entre deux époques (tradition et modernité), fracture entre deux écritures (poésie et prose), fracture entre deux façons de se cogiter (dérive et rationalité). On a mal, dans la voix de la sorcière. Il est impossible de ne pas s’y engouffrer. Nous y sommes, nous y macérons, nous y rageons, avec elle. La lime de nos actions n’a vraiment pas fini de crier et de grincer sur le métal, gricheux et atavique, de toutes nos lassitudes.

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Anna Louise Fontaine (2012), Les démons de la sorcière, Société des écrivains, Paris, 157 p.

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Mai 68. La recherche de l’inversion…

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2018

Jacques Sauvagot, Daniel Cohn-Bendit, Alain Geismar. Les trois chefs inversés par excellence.

Jacques Sauvagot, Daniel Cohn-Bendit, Alain Geismar. Les trois chefs inversés par excellence.

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Il y a cinquante ans démarrait la révolte de Mai 68. J’avais dix ans. J’étais dans mon bac à sable à Repentigny (Québec) et je jouais avec mes petites autos dans mes petites villes de sable. Je n’en ai donc rien vu, sur le coup. Mais l’esprit de Mai et les valeurs de Mai, en retombées omniprésentes et émulsives, formèrent l’ambiance implicite définitoire de ma jeunesse. Quelle joie, quelle joie, quelle joie! Environ une douzaine d’années après Mai, j’assistais, dans une petite fac québécoise proche de la frontière américaine, à la soutenance de Maîtrise de Lettres d’un tonique olibrius dont je tairai pudiquement le nom et qui, à l’époque, se prenait pour rien de moins que le Jacques Derrida du Québec. Son mémoire, au sujet aussi abscons et turlupiné que peu inoubliable, était truffé de ces procédés d’inversions rhétoriques si chers à une certaine marxologie situationniste post-moderne d’époque. C’était des tirades comme: Le pouvoir de l’illusion devient l’illusion du pouvoir surtout et/ou exclusivement quand l’arme de la critique ignore la critique des armes. Ces constructions pseudo-songées mobilisant massivement ces effets de flip-flop d’inversions typiques d’une certaine langue de bois libertaire émaillaient son discours (autant que le texte de son mémoire) qui, autrement, se voulait crucialement novateur et, fatalement, explosivement subversif et anticonformiste. Un des profs du jury, le seul français présent en fait, et qui, lui, était de la génération 68, avait eu alors ce mot pissant: Cher monsieur, il ne faudrait quand même pas que la recherche de l’inversion devienne l’inversion de la recherche. Tout le monde dans la salle s’était esclaffé et, Tornom, quarante ans après, moi, je la ris encore.

Tout ça pour dire et bien dire qu’il faut comprendre que, dans ses grandeurs comme dans ses étroitesses, Mai 68 fut tout juste cela: la recherche de l’inversion… la recherche par une jeunesse en cours de maturation de l’inversion des discours et des attitudes traditionnels du pouvoir et de la conformité. Et l’exercice, subit, brutal, mécanique parfois, jouissif souvent, ne fut pas que verbal… même si ses traces verbales, les fameux slogans de Mai, en restent l’indice le plus patent au regard contemporain. On a trop voulu voir dans ceux-ci un corpus un peu foufou de facéties verbales au sens philosophique questionnable. Alors que, de fait, ces slogans libertaires, lapidaires mais lucides, font bondir et rebondir cet effet constant, lancinant: celui se donnant comme programme actif d’inverser du discours, d’inverser une vision, de retourner une crêpe. Regardons ça, un petit peu (La principale source pour les slogans de Mai 68 cités ici, qui sont tous authentiques, est CELLE-CI).

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Effets de paronymie. Bon, l’effet de paronymie c’est du calembour et c’est alors par le jeu de mot qu’une expression contestataire est trouvée. Elle surprend, elle étonne, elle détonne, elle déconne mais au fond elle ne fait pas grand chose de différent de ce que ferait une esbroufe publicitaire. Le plaisir du bon mot nous fait un instant oublier le peu qu’il y a éventuellement derrière (pas toujours au demeurant car c’est souvent passablement songé).

  • Jeunesse Marxiste Pessimiste.
  • Matérialisme hystérique.
  • L’action ne doit pas être une réaction mais une création.
  • Autrefois, nous n’avions que le pavot. Aujourd’hui, le pavé.
  • Il n’y aura plus désormais que deux catégories d’hommes: les veaux et les révolutionnaires.  En cas de mariage, ça fera des réveaulutionnaires.
  • Les motions tuent l’émotion.
  • Penser ensemble, non. Pousser ensemble, oui.
  • Marx, Mao, Marcuse.

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Effets d’antonymie. Le jeu de contraste devient moins verbal et plus conceptuel dans les effets d’antonymie. Cela s’installe quand on se met à opérer sur des oppositions diamétrales de sens. Ce n’est pas encore de la dialectique (si tant est que cela en soit jamais) mais l’effet d’inversion commence à plus sérieusement s’installer, dans ces joyeuses réminiscences héraclitéennes.

  • Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner.
  • La vie contre la survie.
  • Céder un peu c’est capituler beaucoup.
  • Consommez plus, vous vivrez moins.
  • Crier la mort c’est crier la vie.
  • La liberté, c’est la conscience de la nécessité.
  • Un rien peut être un tout, il faut savoir le voir et parfois s’en contenter.
  • Avoir le plaisir de vivre et non plus le mal de vivre.

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Jeu sur des négations notionnelles. La négation, l’acte négateur, nier s’avérera le cri profond de la poussée libertaire de Mai. Toute détermination est négation (Spinoza) tant et tant que le slogan portera assez rapidement sur ce que cela ne sera pas, sur ce dont on ne voudra pas.

  • Il est interdit d’interdire.
  • Notre espoir ne peut venir que des sans-espoir.
  • Pas de liberté aux ennemis de la liberté.
  • Le patron a besoin de toi, tu n’as pas besoin de lui.
  • Prenons la révolution au sérieux, mais ne nous prenons pas au sérieux.
  • Quand les gens s’aperçoivent qu’ils s’ennuient, ils cessent de s’ennuyer.

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Antanaclases. Mais la négation et l’inversion ne sont pas toujours carrées, tranchées, binaires. Parfois elles s’instillent et s’installent dans les replis de la nuance, et l’irritent, et s’y nichent et la cuisent. L’antanaclase est ce vieux procédé rhétorique qui reprend un mot (nominalement ou pronominalement) en mobilisant un autre de ses sens, comme pour nier ou flipper ou tortillonner ce qui s’introduisait avant. L’antanaclase bifurque en force sur le pivot du mot.

  • La volonté générale contre la volonté du général.
  • À bas le réalisme socialiste. Vive le surréalisme.
  • De bons maîtres nous en aurons dès que chacun sera le sien.
  • Baisez-vous les uns les autres sinon ils vous baiseront.
  • J’emmerde la société et elle me le rend bien.
  • Je ne suis au service de personne, le peuple se servira tout seul.
  • Les réserves imposées au plaisir excitent le plaisir de vivre sans réserve.
  • La barricade ferme la rue mais ouvre la voie.
  • Tout ce qui est discutable est à discuter.

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Effets d’inversion stricto sensu. Les vrais effets d’inversions situationnistes, comme dans le mémoire de maîtrise de mon olibrius de tout à l’heure, vrillent déjà leur chemin. Ils vont s’installer massivement, en coquetterie avec nul autre que Karl Marx. Il est indubitable qu’il a écrit quelque part dans son œuvre immense quelque chose comme les armes de la critique passent par la critique des armes. Sur le moule exclusif d’engendrement de ce patron d’inversion issu du grand barbu post-hégélien de gauche lui-même, la dialectique va pleuvoir dru… encore une fois conceptuellement ou pas.

  • Les armes de la critique passent par la critique des armes.
  • Les murs ont des oreilles. Vos oreilles ont des murs.
  • Je prends mes désirs pour la réalité car je crois en la réalité de mes désirs.
  • Ne nous attardons pas au spectacle de la contestation, mais passons à la contestation du spectacle.
  • Désirer la réalité, c’est bien. Réaliser ses désirs, c’est mieux.
  • Les gens qui travaillent s’ennuient quand ils ne travaillent pas.  Les gens qui ne travaillent pas ne s’ennuient jamais.
  • Manquer d’imagination, c’est ne pas imaginer le manque.
  • Nous voulons: les structures au service de l’homme et non pas l’homme au service des structures.
  • L’obéissance commence par la conscience et la conscience par la désobéissance.
  • Plus je fais l’amour, plus j’ai envie de faire la révolution. Plus je fais la révolution, plus j’ai envie de faire l’amour.
  • Le pouvoir est au bout du fusil. Est-ce que le fusil est au bout du pouvoir?
  • Quand l’assemblée nationale devient un théâtre bourgeois, tous les théâtres bourgeois doivent devenir des assemblées nationales.
  • Si vous pensez pour les autres, les autres penseront pour vous.
  • Tout enseignant est enseigné. Tout enseigné est enseignant.
  • L’éducateur doit être lui-même éduqué.
  • Tout le pouvoir aux conseils ouvriers (un enragé). Tout le pouvoir aux conseils enragés (un ouvrier).

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Altération d’une formulation reçue. Un certain genre d’altération d’une formule reçue va vite quitter le lit douillet du moulage établi par un théoricien mi-endossé mi-subverti (ici Marx) pour se retourner contre quelque chose à la fois de plus ordinaire et de plus ouvertement contesté. On va donc, de temps en temps, tendre à subvertir des formulations reçues qui correspondent aux idées qu’on combat. Noter (et ce sera capital pour la suite) que, dans ce mouvement d’inversion spécifique, la formule d’origine, réputée archiconnue, peut rester implicite. Il y a désormais ici deux discours: celui de la doxa conformiste d’origine (implicite) et celui du propos contestataire inverseur (explicite).

  • Défense de ne pas afficher.
  • Baisez-vous les uns les autres.

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Nous sommes. Avec les constructions récurrentes en Nous sommes et Nous sommes tous, la recherche de l’inversion culmine. Crucialement dans la culture de Mai, il s’agit ici de reprendre implicitement le discours antérieur de ceux qui «nous» ont traités de ceci, de cela, de groupuscules (ce slogan spécifique sera scandé dans des manifs mobilisant des foules immenses, comme antonyme empirique immédiat de la notion contestée), ou qui qualifièrent Cohn-Bendit d’Allemand ou de Juif allemand. Il s’agit de reprendre le qualificatif injurieux et d’ouvertement se l’approprier sur un mode collectif. La solidarité contestataire refuse qu’un ou l’autre des camarades se fasse isoler par une épithète extractrice. Voix du pouvoir, tu traites un des nôtres de quelques choses? Eh bien tremble car nous le sommes tous… On rencontre ici rien de moins que le Yankee Doodle de Mai (l’hymne initialement dénigreur réapproprié et mobilisé dans le combat). Oui, nous le sommes et c’est le fait de l’être qui, en inversant ouvertement les valeurs que vous y attachez, fait de nous les nouveaux maîtres de la définition de ce qui EST et désormais DOIT ÊTRE.

  • Nous sommes un groupuscule.
  • Nous sommes tous des enragés.
  • Nous sommes tous des indésirables.
  • Nous sommes tous des Juifs Allemands.
  • Nous sommes tous [le moule est ouvert].

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C’est nous/C’est lui. Procédure analogue dans le cas de la très fameuse formule en C’est nous/C’est lui. Pendant la nuit d’émeutes du 24 au 25 mai, le ministre de l’Intérieur Fouchet avait stigmatisé «la pègre qui sort des bas-fonds de Paris et qui est véritablement enragée». Plus tôt, Pompidou citant de Gaulle avait dit, concernant les exigences formulées par la contestation estudiantine: «La réforme, oui. La chienlit, non». On impute aussi un «Paris est envahi par la chienlit» au général de Gaulle. Cette chienlit fait référence à toutes sortes de persos carnavalesques la crotte au cul, foutant le bordel dans les rues de Paris. La recherche de l’inversion par nos contestataires ne se fit pas attendre. Yankee Doodle, derechef…

  • La pègre c’est nous.
  • L’exemple c’est nous.
  • La chienlit c’est lui.

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Ces quelques modestes exemples rejoignent discrètement les nombreuses analyses historiques et sociétales qui disent, un demi-siècle plus tard, avec le recul requis, que Mai 68 ne fut pas une grande révolution ratée mais une petite réformette réussie. Pour le coup, puisqu’elle est là, cette réformette socio-historico-culturelle, si infime fut-elle, autant la prendre, hein, et ouvertement assumer que Mai 68 fut d’abord et avant tout une inversion contestataire des discours… avec tout ce que cela entraîne de conceptuel et de pratique dans le titanesque sillage. Inverser n’est pas transformer mais c’est, plus superficiellement, transgresser, retourner, subvertir…. flipper. C’est pas encore ça mais c’est déjà ça

Surtout qu’aujourd’hui, oh, la recherche de l’inversion se poursuit, mais désormais, ayoye, c’est dans l’autre sens. Tristement et brunâtrement, c’est Mai 68 qu’on cherche maintenant à inverser. Toutes sortes de petits théoriciens minables post-sarkoziens de la nouvelle extrême-droite factieuse/fâcheuse voudraient nous liquider les valeurs de Mai. Je les trouve tous fondamentalement vomitifs. Et, moi qui suis trop jeune et qui viens d’un pays trop lointain pour avoir pu prendre Mai 68 à bras le corps, je leurs dis simplement, aux dénigreurs/liquidateurs rétrogrades de cette libération des mœurs si lointaine mais qui m’a pourtant si profondément défini:

Néo-réactionnaires, vous n’êtes que des contreurs de contre-culture. Ne touchez pas trop à Mai 68 parce que Mai 68 m’a trop touché.

Chienlit

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LES ANGES S’ENVOLENT… en musique

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2018

LES ANGES EN VOL de Heri Dono

LES ANGES EN VOL de Heri Dono

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Cet ouvrage est paru il y a déjà dix ans. L’expérience est si simple et pourtant tellement inhabituelle. On fait jouer le disque compact de Doucet et on s’installe avec le recueil poétique de Lagacé sous les yeux. Trois titres chamarrent cette rhapsodie poétique de 114 pages: Ailes rognées, Ailes régénérées, Ailes déployées. À travers une poéticité libre et dépouillée, où perlent discrètement quelques clins d’œil à Trenet et à Brel (Il m’apporte des bonbons et des fleurs périssables – p. 103) se profile implacablement une narration. La narration sourde, à la fois ferme et ondoyante, d’un drame ourdi. La manipulation émotive, la tourmente lancinante du tourment lancinant, le paradoxe acide et destructeur du double message, les ragots faux jetons du visage à deux faces, l’autre, la manipe, la torture, la déroute, la révolte, la torture, la torture, la révolte, la révolte, la révolte. La plongée dans le gouffre innommable, pulpeux, onctueux, dégueu. On comprend, au fil du texte, que la parole syncopée encadre l’indicible. Et hors de tout doute, doucement et durement, cela avance, s’exprime, dénonce, se dit.

Puis, presque imperceptiblement, c’est la remontée, la reconstitution, la reconstruction, la rédemption. Son drame dominé au mieux, et de mieux en mieux, le poète s’affranchit, se libère. Il se décloisonne, s’épivarde, s’éblouit, s’envole. Il voyage, il se mondialise, il explore, il y va, il en vient, il réinvestit le bercail…

De temps en temps
Stockholm descend sur moi
Et je me prends
À la défendre
 
De temps à autre
Massada remonte en moi
Et je me prends
À faire silence
 
Des fois rarement
De plus en plus souvent
Montréal et moi
Nous nous prenons
À faire abstraction
(p.72)

La poésie et la musique (musique ET poésie doublement DE FOND) s’allient pour donner le fond du drame et de la rédemption qui nous investit et nous submerge. Musique, musicalité, poéticité, conceptualisation. Singulière triade, je ressens, je compatis, je pense. Le texte est dans tête, la musique est physique (Lucien Francoeur)… et la poésie est juste entre les deux. La triade: musique, poésie, pensée. Je souffre et m’affranchit, avec Lagacé, avec les trahis et les tourmentés du monde. Ils et elles ont tourné irrémédiablement le dos à leur statut hors sujet, hors thème, hors propos, faux, honni, nul, non avenu, de victime.

Pour la facette musicale, signée Doucet, en vrac, j’ai repensé à Pierre Henry, à Stockhausen, à Erik Satie, à Poulenc, à Ennio Morricone, à un copain musicien à moi mort en 2006 du nom de James Tenney et, en un fugitif moment, à Pink Floyd. Les plages 14 et 15 sublimement dominées par un piano rond, dense et ample m’ont transporté. La tension d’accompagnement est juste, si juste. Musique de fond, dans les deux sens du terme.

Le tout se conclut, en un point d’orgue élevé, poignant et profondément rationnel, sur un court essai d’une page et demi intitulé simplement Postface. Sublimement mûr et lucide, Lagacé nous signale le caractère socio-historique de l’émergence de la pulsion tortionnaire et exprime sereinement son rejet d’une diabolisation individualisante de la génitrice du drame dont sa poésie est tragiquement lacérée. Cela inspire un grand respect… voué lui-même au plus décapant des relativismes…

Le respect est une couleur inconnue
Ornant un drapeau de vapeurs
Qui bat au vent des planètes
Où il n’y a pas d’atmosphère
(p. 18)

À lire. À écouter. À découvrir

Francis Lagacé, Érick Doucet (2008), Les anges s’envolent (livre-disque), Les Écrits francs, Montréal, 118 p et un disque compact musical de 16 plages (64 minutes).

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Écho-nounours (sur la sculpture urbaine ÉCHO de Michel Saulnier)

Posted by Ysengrimus sur 9 septembre 2017

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en été)

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en été)

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Écho-nounours

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Une empilade de nounours
En vieux bois noir et dépoli.
Ils ont embelli mon jour
Et je leur ai tellement souri.

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Et je les ai touché.
Ils sont ronds et grégaires.
Sans mains, sans dents, sans pieds,
Ils sont modestes et fiers.

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Quand le bois dit l’amour,
Il le fait tout en sphères.
Et ça fait son affaire
De s’afficher nounours,

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Tout en s’appelant Écho
Et de bien rire du ventre
Qui dévore nos travaux,
Qui tire l’ours hors de l’antre.

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Ces nounours sont comme en piles.
Ils ne vont pas s’en aller.
Leur présence est fort utile
Vu qu’ils m’ont fait rêvasser, transgresser et aimer.

 

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en automne)

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en automne)

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Ode au Carlin

Posted by Ysengrimus sur 5 septembre 2017

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C’est qu’il est sympa, il pouffe et il grogne.
Il veut être aimé, il a les yeux tendres.
Il tourne en tous sens sa noiraude trogne,
Tenu lâche en laisse par quelque élégante.

Il a l’air songeur, il a l’air fripon
Quand il freine sec, l’œil contemplatif,
Pondant lentement quelque déjection
Si tôt capturée en un sac plastique.

Il est tout petit, mais il est dodu.
Il monte à l’assaut et il cherche noise
À trois papillons au flanc du talus
D’un parc verdoyant, à la torontoise.

Il est le Carlin, on le dit de Chine.
Son intelligence est élaborée.
Son esprit poupin, subtile machine
Aime et aime tant, qu’on reste pâmé(e).

On l’a façonné pour la compagnie.
C’est qu’il est sympa, il grogne et il pouffe.
Il a les yeux tendres, il aime en ami.
Il boit, il défèque, il dort, et il bouffe.

C’est lui le Carlin, il mérite une ode.
Il ne mord jamais, aboie rarement.
On le dit de Chine, pays des pagodes,
Du millet, du jade, des monts et des vents.

Il a l’air songeur, il a l’air fripon.
Il est tout petit, mais il est dodu.
Il est le Carlin, il est simple et bon
Comme la Sagesse du vieux Lao Tzu…

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Autoroute et soleil

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2017

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Autoroute et soleil

Sur le torse de cauchemar
De quelque Amérique insensée,
Une autoroute sans départ,
Cicatrice d’asphalte noire,
Love son méandre lacé.

Cette autoroute est rutilante
Comme le chrome des chansons
Crécellant, cymbales cinglantes,
Dans les radios intermittentes
Des tableaux de bord des nations.

Cette autoroute est le boyau
Des dures fourmis de vitesse
Carapacées en oripeaux
De métal peint, lustré et chaud,
Fonçant vers d’ultimes caresses.

Au bout du terrible ruban,
Un soleil dévore le ventre
D’un ciel d’où gicle le vieux sang
Lumineux. Les châssis brûlants
Brillent sous cette pluie puissante.

* * * *

Voici les camions barrissants,
Bardés de chaînes et de planches.
Ils vont, lourds et lascifs géants,
Scandant leur bestial olifant
En dévorant les lignes blanches.

Voici les félines corvettes
Nues et dorées comme des bronzes.
Elles sont femmes et fluettes.
Ivres d’amour, elles sécrètent
L’eau de néon, laiteuse et ponce.

Voici les trains, les réactés,
Chauves-souris et scolopendres.
Les gratte-ciels et les cités,
Les fanions, les publicités
Au dernier rendez-vous se rendent.

Tous ils foncent vers ce soleil
Qui vient de finir un repas
Et lèche babines vermeilles
D’une grand’langue sans pareil
De macadam et de gravats.

* * * *

Quand les transistors hystériques
Scandent cette marche dernière,
Dans des scintillements chroniques,
Leurs musiques épidermiques
Métallisent le cri des chairs.

Autoroute de l’Amérique,
Ton horizon n’est pas un mur
Mais un gouffre dialectique
Où l’ample succion historique
Te boit, en fracassant murmures.

* * * *

À la frontière du soleil,
Une station-service, un litre,
Un restaurant, quelques bouteilles
Attendent. On entend une abeille
Tapoter au coin d’une vitre.

L’autoroute d’asphalte gris
S’étend entre ces deux bâtisses.
À l’horizon, un cliquetis
Souffle, chante, monte et puis crie.
La route se tord et se plisse.

Regarde chuter l’Amérique.
Observe ce magma qui glisse
À grands fracas cataclysmiques.
Le vieux restaurant de plastique
Éclate. Et la station service

Explose. Et le ruban de route
Se gondole comme un boa,
Se craquelle comme une croûte.
Descend, grinçante banqueroute
Vers un soleil en contrebas.

* * * *

Les gros camions craquent, se fendent,
S’abattent, glissent sur le flanc,
Crient, pivotent. Leurs roues se tendent
Vers des cieux rouges qui n’entendent
Rien à leur trépas d’éléphants.

Les fines corvettes de race,
Féminins pantins disloqués,
Crient. Leurs hanches se décarcassent.
Elles plient, se voilent la face
Comme des esclaves enlevées.

Les trains, les avions, les épaves,
Le fer et le béton armé
Crient, dans le feu poisseux qui bave.
Les flancs du soleil Baal boivent
Les enfants du lacet damné.

Dans un hurlement électrique,
Les transistors fendent leur transe.
Ils ont suivi leur Amérique
Dans des flammèches de musique
Vers l’agonie et le silence.

* * * *

Une autoroute sans départ
De sa matrice s’est vidée.
Un soleil au feu rouge et noir
Digère le sang et l’espoir
De trois continents névrosés.

Pendant que remonte la nuit
À l’autre bout de l’horizon,
Un long serpent de route gît.
La pomme d’un soleil poursuit
Son vol d’étoile ou d’électron.

* * * *

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Tire du recueil Poésie d’Outre-ville (ÉLP éditeur, 2009). Paru aussi dans Les 7 du Québec.

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Entretien avec Paul Laurendeau d’ÉLP (par Xavier Mateos)

Posted by Ysengrimus sur 12 mars 2017

 

Internet est vraiment magique! J’ai découvert l’auteur Guilhem sur Facebook (je vous recommande tout particulièrement Le chevalier à la canne à pêche), qui m’a dirigé vers la maison d’édition Écrire, Lire, Penser (ÉLP). J’ai voulu en savoir plus, donc voici une interview de Paul Laurendeau. Quand je vous dis que la lecture en format numérique c’est génial!

(Xavier Mateos)

Xavier Mateos: Je vous propose maintenant de découvrir une maison d’édition francophone, une maison d’édition qui a la particularité de s’intéresser et de proposer de la littérature on va dire numérique… de cette lecture que vous pouvez lire sur vos ordinateurs, sur vos tablettes, sur vos smartphones. Avec la particularité —ils sont de plus en plus à le proposer— de ne pas proposer de DRM, ces codes qui empêchent le livre de pouvoir être installé sur votre ordinateur mais aussi sur votre tablette et sur votre smartphone. Je vous propose qu’on parle de tout ça avec le vice-président des éditeurs Écrire, Lire, Penser. Il s’agit de Paul Laurendeau. Bonjour.

Paul Laurendeau: Bonjour, bonjour et merci de cette invitation.

Xavier Mateos: Alors j’aimerais vous poser tout d’abord la question: comment est née cette maison d’édition Écrire, Lire, Penser?

Paul Laurendeau: Ben, au départ ça été la fascination que ressentaient le fondateur Daniel Ducharme et moi-même pour la cyberculture. Alors ça a commencé sous la forme d’un site web et on a un peu tâtonné, il y a de ça peut-être une quinzaine d’années, autour de comment on fait circuler du texte et comment on arrive à élargir les perspectives. Et on s’est vite orientés vers l’idée d’une maison d’édition attendu que, malgré les particularités d’évolution de la cyberculture, la notion de livre reste encore très présente dans la sensibilité culturelle générale.

Xavier Mateos: C’est vrai que de passer d’un livre à la lecture numérique, c’est pas encore acquis pour tout le monde. Il y a encore beaucoup de gens qui aiment toucher le livre et tourner les pages et même sentir parfois l’odeur d’un livre.

Paul Laurendeau: Tout à fait et c’est très crucial et on y est très sensibles. Et c’est donc pour ça que quelque part le cyber-livre garde, à tout le moins au plan virtuel, la dimension livresque. Il est paginé. Il est organisé en chapitres. C’est encore là une structure qui ne bouscule pas la sensibilité littéraire qu’on pourrait qualifier encore d’universelle. Tout ce qu’on perd évidemment, c’est la dimension matérielle sur laquelle on reparlera éventuellement. Mais on s’est vite rendu compte qu’on pouvait pas juste se lancer, faire une arabesque, un saut là qui nous mènerait vers du texte complètement cybernétisé, alors que le livre reste une entité très présente dans la sensibilité de quiconque s’intéresse aux lettres.

Xavier Mateos: En introduction je le disais, vous êtes une maison d’édition francophone et on l’entend avec votre superbe accent québécois. Que vous travaillez aussi avec des Français. Est-ce que le fait d’être à la fois et québécois et français donc francophones vous permet d’avoir une plus large couverture. Et est-ce que ça veut dire que vous vous intéressez au reste du monde aussi?

Paul Laurendeau: Tout à fait. Alors ça c’est tout à fait la sensibilité qui nous définit au point de départ. Ça fonctionne un petit peu comme les ports d’attache des navires. C’est-à-dire qu’on est dans une dynamique où les choses circulent. Pour l’instant on a des collaborateurs en France et au Québec. Mais si demain on en avait en Asie, en Afrique ou dans le reste de l’Europe, ce serait tout à fait partant. On est… on essaye d’être une peu l’opposé de ce que serait une maison d’édition qui serait ancrée dans un terroir. Nous on est plutôt corrélés à une dynamique générale. On a publié des Congolais. On a publié des Québécois. On a publié des Français des différentes régions de France. Et francophonie, c’est définitivement un vecteur là définitoire pour nous.

Xavier Mateos: Vous n’avez pas non plus de genre littéraire attitré. C’est-à-dire que vous êtes pas une maison qui fait soit du fantastique, soit de la science-fiction, soit de la fantasy. Vous vous intéressez un peu à tous les genres.

Paul Laurendeau: C’est-à-dire que nous… ça c’est une question évidemment qui s’est soulevée à un moment donné la question des genres. Et nous, il s’avère qu’on croit à l’écrivain et l’écrivaine plus qu’au genre. C’est-à-dire qu’on considère les genres méritoires. On considère qu’ils ont un grand intérêt. Mais on voudrait pas rater un écrivain ou une écrivaine intéressant(e) sous prétexte qu’ils sont dans un genre qu’on cultiverait pas. Alors on s’en est tenu aux grands genres reconnus là, c’est-à-dire: fiction en prose, poésie, essai et témoignage… qui sont là. Avec trois mailles de filet comme ça, vous pouvez à peu près rien rater, hein. Et après, ben, d’auteur en auteur —car on cultive l’intimité avec nos auteurs— on laisse venir ce qui est le vecteur d’inspiration de nos auteurs. Les genres se placent après les auteurs, si vous voulez.

Xavier Mateos: Et du coup c’est les auteurs qui viennent vers vous? Ou vous avez quand même une démarche d’aller vers les auteurs et de leur proposer votre maison d’édition?

Paul Laurendeau: C’est-à-dire que la cyberculture est une réalité extrêmement fluide et qui peut être parfois fulgurante. Bon, c’est-à-dire qu’à partir du moment où vous installez votre dispositif… à partir du moment où vos ouvrages apparaissent dans les… chez les cyber-libraires type Amazon, FNAC, Archambault à Montréal etc… etc… C’est pas long que les auteurs, surtout les jeunes auteurs, hé, ils flairent l’odeur de la friture, hein, c’est pas long.  Donc, pour le coup, on a pas eu trop à faire appel. On s’est tout simplement exposés tels qu’on était. Et puis les auteurs se présentent.

Xavier Mateos: Et puis les réseaux sociaux y font sûrement pour beaucoup. Moi, par exemple, j’ai découvert votre maison d’édition grâce à Facebook et à un de vos auteurs qui s’appelle Guilhem, dont le dernier livre vient juste de sortir, en ce début mars, Le chevalier à la canne à pêche. Ça y fait beaucoup.

Paul Laurendeau: Aussi. Ah oui, Guilhem, j’ai travaillé sur ses deux ouvrages. Ça c’est un auteur justement qui est dans ces segments culturels fantasy etc… etc… Et ses textes sont extraordinaires. C’est-à-dire qu’on entre dans l’univers de Guilhem et on est avec ses personnages. Ce chevalier à la canne à pêche là, dont l’arme de combat est une canne à pêche, voyez, qui lui a été donnée comme objet magique dans des circonstances à la fois dignes de l’univers fantasy et du conte folklorique, parce que Guilhem est très apte à mélanger ces deux sensibilités là… C’est un roman savoureux, remarquable, très intéressant.

Xavier Mateos: Et pour ceux qui connaitraient Terry Pratchett, le grand Terry Pratchett, ça a vraiment cette sensibilité là, c’est-à-dire beaucoup d’humour, beaucoup de situations burlesques. C’est assez rigolo. C’est très fun à lire.

Paul Laurendeau: Eh oui. Et en même temps je crois que Guilhem est très soucieux… Guilhem est installé, là, pour construire un univers. Je veux dire, je crois qu’il est très soucieux de ça. Et c’est vrai qu’il est à l’intérieur d’un idiome et donc on peut le comparer à beaucoup d’auteurs de la culture fantasy. Mais il y a une originalité qui va se dégager de cet auteur là, au fil des œuvres, parce que les œuvres vont apparaître. Nous, c’est très important d’ailleurs, pour rebondir sur ce que vous disiez à propos des auteurs, ça c’est une chose qui est très importante à laquelle notamment Daniel Ducharme tenait beaucoup. C’est que nous on aime à avoir une écurie. C’est-à-dire qu’on aime avoir des auteurs qui planifient de produire plusieurs ouvrages et qui s’intéressent vraiment à quelque chose comme ce qu’on appelait autrefois une œuvre.

Xavier Mateos: Et puis je le disais en introduction, vous avez quand même choisi de faire de l’édition numérique sans DRM. C’était un choix risqué ou pas du tout, au tout début?

Paul Laurendeau: D’abord, c’est un choix qu’on a fait en connaissance de cause. C’est-à-dire que le segment plus technique de notre équipe a exploré avec ces deux dynamiques. Et à un moment donné, la question se pose: où est le beau risque? En ce sens que, j’ai pas besoin d’entrer dans les détails, vous êtes familier avec ce genre de réalité, le DRM, c’est un verrou, en fait, hein. C’est quelque chose qui cadenasse le dispositif électronique. Et c’est rendu que le lecteur peut même pas transférer l’ouvrage dont il s’est quand même porté acquéreur, de son ordi à sa tablette. Alors… on s’est vite dit… Bon évidemment, d’un autre côté, le beau risque c’est que le phénomène du photocopillage, qui existe d’ailleurs aussi dans la culture papier n’est ce pas, ben là devient très facile, hein, t’appuie sur le bouton puis là pouf… t’en envoie cinq cent copies à tes cinq cent copains. Et là on est obligé de dire, d’expliquer à nos lecteurs, ben vous avez entre les mains un produit qui est quand même un objet qu’il faut essayer d’éviter de faire circuler trop en dehors des circuits de la réalité commerciale. De ce point de vue là, on est tributaires des même problématiques, cyber-problématiques, que la musique, les films, que tout autre objet culturel. Et nous on a préféré assumer le beau risque que d’aller emmerder quelqu’un qui s’était déjà donné à essayer l’exercice du cyber-livre. En l’emmerdant, déjà, il peut pas transférer ça de là à là. Il peut pas transférer ça de sa tablette à son… à une autre structure de lecture, sous prétexte que c’est verrouillé. On s’est vite lassés de ce dispositif qu’on a trouvé coercitif et finalement peu utile.

Xavier Mateos: Et puis ce code DRM, c’est aussi… c’est aussi dommage quand vous avez un plantage d’ordinateur et que vous perdez tous vos livres et il y a plus moyen de les récupérer, sauf si vous avez pu faire une sauvegarde sur un disque dur ou sur un autre support.

Paul Laurendeau: Ah, c’est un dispositif qui, à mon avis, est… Vous savez, quand vous arrivez avec des dispositifs qui misent au départ que la personne qui entre dans un rapport avec vous, qui achète vos livres etc… risque de vous arnaquer, alors on les verrouille, alors nan!… C’est pas comme ça que je pense qu’une interaction, surtout entre gens de lettres là… Voyez… Donc nous, non. Je pense que les gens doivent pouvoir disposer de l’objet qu’ils se sont approprié et notamment le faire passer sur leur tablette. Et si c’est pour le mettre sur la tablette de la belle-doche aussi, pour qu’elle s’y familiarise, pourquoi pas, là. Il faut assumer un peu aussi, quand même, hein.

Xavier Mateos: Et puis c’est une façon aussi de faire connaître ses produits. Quelqu’un qui aura eu, par une connaissance, un de vos livres est plus susceptible de se dire, ben moi j’ai adoré, je vais aller vers cette maison d’édition pour leur acheter un nouveau livre, parce que j’ai aimé ce qu’ils faisaient.

Paul Laurendeau: Tout à fait. Et de tout façon je crois, au niveau du principe général, —et notre équipe technique nous l’a fait valoir et moi je suis d’accord avec eux— je crois que le DRM est un procédé condamné, c’est un procédé daté dont on dira un jour il y a eu cette tentative dans les grands tâtonnements des débuts.

Xavier Mateos: Merci Paul Laurendeau. Je rappelle que vous êtes le vice-président de cette très belle maison d’édition francophone 100% numérique qui s’appelle, alors en abrégé, ÉLP,  qui veut dire Écrire, Lire, Penser, il y a tout dans ce nom, Écrire, Lire, Penser. Que vous proposez des romans, des nouvelles, de la poésie mais aussi des témoignages. Et que, pourquoi pas vous contacter pour vous proposer des manuscrits. C’est possible?

Paul Laurendeau: Oui, oui, tout à fait. C’est toujours toujours possible. Et, nous, on chemine avec nos auteurs, hein. Je veux dire, on a un soucis d’éditer, de travailler avec nos auteurs, et de créer des… profiter de la possibilité que donne la cyberculture. Pas de livres à mettre au pilon, pas de toutes les contraintes du papier, les camions, le camionnage, le transport. Non. On peut essayer de nouveaux auteurs, justement grâce à ces mécanismes là dont nous fait disposer la technologie moderne.

Xavier Mateos: Et puis, j’arrête pas de le répéter, un livre c’est bien, c’est un bel objet. Mais ça prend de la place dans une bibliothèque. Alors qu’une liseuse, c’est tout fin. C’est un investissement mais c’est aussi des milliers de livres qui restent stockés à l’intérieur. Et c’est plus facile à transporter dans une petite sacoche.

Paul Laurendeau: Un jour, la liseuse, ce sera l’équivalent littéraire du téléphone portable. C’est-à-dire que vous aurez votre bibliothèque dans votre sac à main.

Xavier Mateos: Merci Paul Laurendeau. Il y a un site internet que je conseille à ceux qui nous écoutent, le http://www.elpediteur.com/. Merci beaucoup et très bonne continuation à vous.

Paul Laurendeau: Merci beaucoup. Merci encore de cette invitation.

 

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