Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Posts Tagged ‘poésie’

ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Batterie

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2019

Ma toute première batterie
C’était une pile de jouets
Je la tapais
Sans suite
Syncopé, hétéroclite
Et je me marrais bien.
Ces sons ne disaient rien
Mais ils faisaient des choses
Comme en vers, comme en prose…
Je tapochais au mieux
Et qu’est-ce que j’étais heureux.

Puis mes autres batteries
Roulèrent au tout venant
En scandant tous les temps
Des rythmes de ma vie.
Bill Bruford un beau jour a remplacé Ringo
J’ai longuement médité
Aux tréfonds altérés
Des sons denses et feutrés
De Barriemore Barlow.
Et le temps a filé entre mes deux baguettes
Droit devant, cap au large, cheval fou, à l’aveuglette.

Aujourd’hui, ma batterie s’est beaucoup dépouillée
Elle est plus arythmique, elle est moins syncopée.
Elle se joue doucement avec de longs balais
Elle ne porte plus ni robe ni cothurnes
Elle est devenue sirupeusement nocturne.
Mais elle reste avec moi
Comme ça.

Car de fait
Nos batteries ne scandent jamais
Que le tic-tac replet
Des pulsions secrètes
De tous nos vieux relais.

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Comptine, Est-ce Lettres?

Posted by Ysengrimus sur 7 juin 2019

Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau…
Gavroche

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Je suis aux abois
C’est la faute à Chrétien de Troyes.
Je suis pas un chançard
C’est la faute à Pierre de Ronsard.

J’ai les yeux pleins d’eau
C’est la faute â Boileau.
Si j’ai autant de peine
C’est la faute à Jean de La Fontaine.

Je suis un pauvre hère
C’est la faute à Voltaire
… le cul dans le ruisseau
C’est la faute à Jean-Jacques Rousseau.

Je suis pas très brillant
C’est la faute a Chateaubriand.
Si je fais des comptines
Ça, c’est la faute à Lamartine.

Je suis un ribaud
C’est la faute à Rimbaud.
Je suis pas beau, de l’air
C’est bien la faute à Baudelaire.

Par moi vient le scandale
C’est la faute à Stendhal.
Quand je m’enivre, holà!
J’Accuse le Père Zola.

Je n’ai pas de but
C’est la faute à Camus.
Si je n’ai plus d’espoir
C’est la faute à Simone de Beauvoir.

J’ai eu la vie dure
C’est la faute à l’écriture.
Si j’ai plus d’illusions
C’est la faute à la télévision.

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TON SILENCE (Isabelle Courteau)

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2019

 

Ceci est une recension-glose

Avec ce recueil de poésie, nous sommes dans une cascade de textes très brefs, vifs, tous rédigés en vers libres. Tout est court ici: les textes, les trois titres subsidiaires (Sentier, Ton silence, Pétales déchiquetés), le recueil lui-même. Dans la succession du fugitif et du furtif, une narration pourtant se tisse, oscille, se tortille, s’installe. Elle est dense, douloureuse, problématisée, sourdement exaltée. Elle mérite de se voir un petit peu glosée. Au mérite, donc…

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Premier exergue

Le premier exergue, qui chapeaute tous le recueil, est de Henry Bauchau. Cette courte citation parle de mains heureuses et de mains moins heureuses. Y apparaît une référence à une réalité solidement reçue en poésie depuis Rimbaud, celle de la voyance.

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Premier titre: Sentier (p. 9)

On procède ici à la mise en place concrète du cadre sensoriel de l’activité d’écriture. Malgré tout ce qu’il y a à faire à partir du petit jour, il faut savoir s’abandonner à l’instant, plume en main, sentir les reliefs de l’horizon qui nous enveloppe et laisser l’écriture s’installer et s’établir dans la sensibilité et l’émotivité du jour. Il y a la montagne, il y a le fleuve, il y a un rocher immémorial, mais il faut savoir capturer dans ce monde objectal immense et enveloppant, la subjectivité, le MOI. Et c’est le MOI qui me tire comme inexorablement vers le TOI. (4 textes)

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Second titre: Ton silence (p. 15)

Second exergue

Nelly Sachs (s’adressant à Paul Celan) nous explique que la force inerte et éparpillée des mondes ne se détache en rien de la souffrance qui la traverse, notre souffrance qui nous amène, comme fatalement, vers la production de notre œuvre.

Les premiers interpellés ici seront alors père et mère et on leur explique, de surprise, de reproche un petit peu aussi, combien le monde diffère de ce qu’ils en avaient implicitement ou explicitement annoncé et à quel point cette diffraction peut faire un peu mal, quand même. Quand on va en venir à cesser d’espérer, de se reproduire dans l’illusoire, l’existence se rapprochera de sa nudité. La certitude fait place au doute et c’est alors seulement la mère qui est interpellée. On vit une sorte de retour sur le commencement, une réorganisation inattendue des dimensions. La démarcation d’avec les parents s’instaure, il s’agit d’avoir toujours été ce que l’on devient et d’en prendre abruptement conscience. L’immédiat, l’ignorance et la joie se côtoient enfin. Les jours et les nuits s’approprient leurs rythmes, à la fois fantomatiques et si densément existant, le rythme, le rythme plus lent qu’il ne se connaît. Père et mère n’y sont plus, la lumière est partie avec eux, l’obscurité dense comme un sable engendrera la suite. C’est à coups de couteau que père et mère se séparent de nous. Et alors, te voici, tu ne parles pas et cela me sert fondamentalement de cachette. Tes yeux, ton visage, la douceur des paroles échangées, tout converge vers un désespoir craquelé, fissuré. Tu me regardes mais la croyance n’y est pas, le temps a déjà coulé. Marie-Claire, oh elle, je lui dis que l’automne est encore un été et que tout peut encore ouvertement flamber, brûler. Puis c’est la rencontre avec la souche en pleine nuit, dans l’intensité de l’amour qui, pourtant, s’use si vite. Il s’agira de tout simplement cesser de penser, et puis de devenir cette nuit car de par elle, c’est la légèreté luminescente qui prime. Il est, il existe, et il me fait devenir car c’est sa monstration qui me fait prendre corps. Le secret de l’intimité répond au grincement écrin du monde si exister c’est ainsi de se démarquer. Le repos après la passion est aussi un retour à la moiteur furtive et tranquille du gazon, de la terre, de la nuit qui finit par faire dormir. C’est ici que s’installe ton silence, la parole présente et future est silence. Il y a aussi le paradoxe des retrouvaille avec les tout perdu, les yeux qui veulent voir dans la nuit, la terreur du don de soi. Dans la première déchirure il n’y avait pas de vent. Mon fils me fait alors comprendre l’éphémère dimension de la matérialité putride et putrescible. La branchette est fluide et c’est son mouvement, son flacotage, qui donne à voir des parallaxes inattendues. La nuit est liquide, le jour est solide, la nuit est fluide, le jour est rugueux… tout ça, c’est pas de tout repos pour les yeux. Mon fils ne souffre pas encore, il est souple, implicitement et involontairement cruel, anticipant ce durcissement si triste et si poignant, qui vient fatalement. La souffrance, passablement fatale, c’est un mobile de tessons de cristal, solide ou liquide, et elle rend amorphe, somnolent, automate. C’est dans la contemplation du dense et de l’opaque que le regard finit par rétablir ses vives fidélités. C’est la rencontre des silences, celle à laquelle ton départ n’a su instiller qu’une si lourde obtempération.   (31 textes)

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Troisième titre: Pétales déchiquetés (p. 51)

Poésie subitement dense, gorgée et concrète, nous sommes avec les pommetiers qui se laissent sentir, percevoir, aimer. C’est la sensation qui prime ici, elle est ambivalente, douceâtre, plissée, intermédiaire. Cela se conclut et cela perdure, la stabilité des transitions est problématique et puis il y a cette lumière crue, surprenante. Devant la concrétude, la langue se disloque et c’est le retour aux mots, par paquets, charnus, papillonnants. Un petit néant, ce n’est jamais que ce qui se trouve en position d’interstice, dans l’être. Puis, il y a ces inattendus de joie qui surgissent toujours comme des petits espaces imbriqués. Le poème se construit en brindilles, herbe, laine, frémissement, concrétude, miniature consentie. Et toujours ce cillement, ce scintillement, corrélés étroitement à l’amour et s’affirmant comme des paquets d’intensité sans cesse renouvelés de la surprise, toute petite mais toute estomaquée. Et la concrétude, c’est ce qui reste dans le regard à la fin du jour: un arbre, une lune, un ciel, une mouvance, une rue. (9 textes)

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Note (p. 63)

Les notes —intitulées, au singulier, Note— font, avec respect et douceur, les renvois à ce qui fut cité et retenu. Le fardeau des notes est léger mais le soucis d’exactitude qui y perce donne à comprendre et à renoter [sic, c’est de moi] que nous sommes bel et bien à l’ère du rappel de toutes les sources, même celles au larmoiement le plus ténu. Les notifié(e)s: …et Saint Jean de la Croix et Hildegarde de Bingen et Ted Blodgett.

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Envoi

Ce recueil d’Isabelle Courteau adopte la voix ouvertement assumée d’une époque, ainsi que le ton d’une maison. On nous y donne à lire ce qu’il y avait lieu d’appeler, à une certaine époque, du texte. Cette écriture se ressent dans son absence de lourdeur, sa vacuité toute dolente, toute fraîche, et de par une aptitude sentie à se distancier, en restant vraie, fine, ténue. La lecture n’est pas ardue et, de fait, c’est là que réside son danger. Le texte glisse, il fuit entre les doigts, il ondoie sous l’œil. Aussi, crucialement, il faut savoir relire, concaténer aussi, construire, absorber, faire et défaire, travailler l’impact qui s’instille. Rien ne nous attend facilement mais rien ne nous agresse non plus. C’est de l’arak… On boit, on virevolte de bouche, on se rafraîchit de corps. C’est au moment de se lever pour passer à autres choses que l’on se rend compte combien cela a su, discrètement mais intensément, nous étourdir.

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Table
Première exergue
Premier titre: Sentier (p. 9 — 4 textes)
Second titre: Ton silence (p. 15 — 31 textes)
Seconde exergue
Troisième titre: Pétales déchiquetés (p. 51 — 9 textes)
Note(s) (p. 63)

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Extrait de la quatrième de couverture

Née en 1960, Isabelle Courteau est titulaire d’une maîtrise en Études Françaises de l’Université de Montréal. À L’Hexagone, elle a publié L’Inaliénable (1998) puis Mouvances (2001). Dans la collection «Pli» que dirige à Paris Daniel Leuwers, elle a signé, en collaboration avec François Vincent, un livre d’artiste intitulé Silences. Elle dirige la Maison de la poésie à Montréal.

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Isabelle Courteau, Ton silence, L’Hexagone, coll. L’appel des mots, 2004, 65 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Basson

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2019

Mon compère, le basson
Nous assène sa chanson
Tout au fond de la fosse
Je vous le jure: l’affaire est grosse
Je n’entends pas son son
Je ne perçois pas sa grâce
C’est baraqué comme une maison
C’est dodu comme les vaches grasses
Cette affaire
Misère.

Le basson, en solo
Oublie ça, c’est ballepeau
Et le basson dans l’orchestre
Subit le sort le plus funeste
C’est qu’il est inaudible
Ou bien méconnaissable
Sa flèche rate la cible
Son moteur est plein de sable
Je ne sais pas c’est qui
Telle est ma très grande affliction
Je n’entends pas le crucial cri
De mon compère, le basson.

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Le vieux morse et le menuisier (Lewis Carroll)

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2019

Walrus-Carpenter

The Walrus and the Carpenter est récité à Alice par Tweedledum et Tweedledee dans le conte Through the Looking Glass and what Alice found there (1872). Il est difficile de ne pas noter l’innuendo pédophile de ce texte d’anthologie insolite et grinçant.

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Le vieux morse et le menuisier

Lewis Carroll, 1872

(traduit de l’anglais par Paul Laurendeau)

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Le soleil brillait sur la mer
D’une ardeur d’incendie.
Il faisait de son mieux pour que
Scintille l’onde sans bruit.
C’était bizarre car on était
Au beau mitan de la nuit.

Une lune fort réticente luisait.
Ce soleil attardé
N’avait pas à se trouver là,
Sa journée terminée.
«Ce trainard malappris» dit-elle
«Franchement, me casse les pieds.»

Humide était la mer humide.
Sec, le sable sec, Ah…
On ne voyait pas un nuage
Car il n’y en avait pas
Et aucun oiseau dans le ciel.
Ils n’y volaient donc pas.

Le vieux morse et le menuisier
Marchaient, la mine piteuse.
Ils se lamentaient à la vue
De l’étendue sableuse.
«Il faudrait balayer tout ça»,
Dirent-ils, la voix pleureuse.

«Si sept bonnes avec sept vadrouilles
Brossaient la chose six mois»,
Dit le vieux morse «on en serait
Débarrassés, tu crois?»
«J’en doute fort», dit le menuisier
Des larmes dans la voix.

«Ô huîtres, marchez donc avec nous»,
Le vieux morse implora
«Promenade et conversation
Sur ce rivage plat.
Venez, vous quatre! Par la main,
Nous deux, on vous tiendra.»

La doyenne des huîtres l’observa
Mais ne pipa parole,
Cligna des yeux, hocha la tête.
Pas folle, la guêpe, pas folle.
Tout en elle disait: «Pas question
Que je décolle du sol».

Mais quatre jeunes huîtres s’élancèrent
Séduites par cette idée.
Habits brossés, visages propres
Souliers neuf, bien cirées.
C’était bizarre car on sait bien
Que les huîtres sont sans pieds.

Un autre lot de quatre suivit
Et puis un autre encor.
Le flot des huîtres s’intensifia
Encor, encor, encor,
Sautillant dans l’écume mousseuse
Vers la rive, de tous bords.

Le vieux morse et le menuisier
Marchèrent, disons, une lieue.
Puis ils se posèrent sur une roche
Bien plate en son milieu.
Et toutes les petites huîtres se mirent
En rang à qui mieux mieux.

«C’est le moment», dit le vieux morse
«Il faut parler de tout:
Souliers – bateaux – cachets et sceaux –
Monarques – salade de chou –
Et pourquoi l’océan bouillonne?
Et les chauves ont-ils des poux? »
«Ouf, un instant», se lamentèrent
Les huîtres, toutes essoufflées
«Laissez nous souffler une minute.»
«Oui», dit le menuisier.
Et les grosses huîtres flageolantes
De bien le remercier.

«Une miche de pain, vinaigre, poivre,
Tout bon», dit le vieux morse
«Si nous ajoutons ces délices
Notre ordinaire se corse.
Alors sommes nous prêtes, mes chères huîtres?
Que le gueuleton s’amorce!»

«Le gueuleton, c’est quand même pas nous!»
Les huîtres en blêmissaient…
«Vous, si gentils, ne feriez pas
Quelque chose d’aussi laid!»
«La nuit est douce», dit le vieux morse
«Le point de vue vous plait?

C’est très sympa d’être venues
Vous êtes gentilles et franches.»
Le menuisier dit simplement
«Coupe moi donc une autre tranche.
Ça fait deux fois que je te le demande.
Tu es sourd comme un manche.»

«C’est un peu triste», dit le vieux morse
«De les piéger comme ça
Après les avoir fait trotter
Cette jolie distance là.»
Le menuisier dit simplement
«Le beurre ne s’étale pas.»

«Je pleure pour vous», dit le vieux morse
Vraiment, je compatis.»
Pleurnichant, il sélectionnait
Les plus dodues pour lui,
Son mouchoir de poche sur le nez,
Les yeux mouillés, rougis.

«Ô chères huîtres», dit le menuisier
«On s’est bien amusés.
Voulez-vous rentrer maintenant?»
Pas de réponse donnée.
Et ce ne fut pas bizarre du tout
Vu qu’ils les avaient toutes gobées.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Banjo

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2019

Le banjo, c’est vraiment du feu
Il pétarade dans les cheveux
De Fanchon
C’est la tempête au village
Tout ce qui est fou, tout ce qui est sage
En Fanchon

Banjo, Banjo
Sans rime ni raison,
Avec ardeur, avec passion
Le banjo de Fanchon
C’est la chanson

Et le picking étincelant
Clawhammer et tout le tremblement
Chez Fanchon
Font bondir mon cœur de joie
Acadie reviens! Dérange-moi!
De par Fanchon

Banjo, Banjo
Sans rime ni raison,
Avec ardeur, avec passion
Le banjo de Fanchon
C’est la chanson

Et du vrai banjo de fille
Et de la guitare, et de la béquille
Sous le bras
Ça fait de Fanchon, la géante
La hillbillie tonitruante
De ce temps

Banjo, Banjo
Sans rime ni raison,
Avec ardeur, avec passion
Le banjo, mon existence
C’est la durée de la danse
Le banjo, ma vie
C’est ma sève, c’est mon cri.

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LES DÉMONS DE LA SORCIÈRE (Anna Louise Fontaine)

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2019

Cet ouvrage se donne comme un essai et son sous-titre est: Ma vie n’est pas dans vos yeux. Il nous fait nous émouvoir et réfléchir selon un jeu éclaté de facettes distinctes. On a parlé, disserté, discutaillé amplement, dans les dernières trois ou quatre décennies, du écrire femme. Des développements savants —facultaires largement— ont été formulés, pour circonscrire une voix femme dans les lettres… une voix qui ne serait pas cacasserie de femme savante ou décalque de Jane Doe ou de garçon manqué inverti, mais une vraie voix, autonome, radicale, démarquée. On pense, de préférence, à une formulation qui ne se cherche pas comme formulation parce que, tout simplement, elle se trouve directement, de par sa plongée crue et vive dans le vaste bassin de ce qu’elle se propose de dire.

Appréhender une telle voix ne se fait pas comme on lit des notes de services. De fait, il est difficile de lire cet ouvrage superbe sans sentir une forte émotion pour la figure déchirante qui tient la plume. Anna Louise Fontaine rompt les amarres de ce qui est certainement un des puissants freins traditionnels et conventionnels du parler femmes: la rétention. Son programme se formule ni plus ni moins qu’ainsi:

Lasse des mensonges, je m’avancerai sans masque. Pas encore sans peur. Mais nue. Quel autre défi pourrait être le mien? Au moment où j’arrête la course folle qui m’entraîne toujours plus loin de moi-même, je viens déposer les armes aux pieds de mon propre mystère. Je me pardonne toutes les errances, car sur le fil du présent, je vois que les regrets et les espoirs sont des gouffres sans fond. Funambule sans nom, je m’éveille au premier matin. C’est à nouveau l’éden, mais ici, c’est moi qui mène. Pas un dieu capricieux et névrosé, distribuant les récompenses ou les punitions pour s’accorder quelque divertissement au long de son éternel ennui. (p. 82)

C’est la tempête des formulations, le désordre des sens, l’esquinte du dire. L’essai en prose est lacéré de poésie, fourbu de dissonances, échancré, fracturé dans sa linéarité, déchiqueté. On ne va pas se mettre ici à aller à la rencontre d’une vérité ronron, cordée à ras la cabane, et alignée au bord du terrain de jeu comme le sont je ne sais quels petits garçons partant en guerre. C’est que la voix qui parle ne s’ancre pas dans un héritage tranquille et postulé d’autorité implicitement mais fatalement masculine, trempée, confortée, didactique. Ici, tout éclate. Cette parole de femme est un cri déchirant, une feuille ondulante et sonore de tôle qui se tord et se fend. La sorcière autoproclamée expurge ses démons, eux-mêmes gauchement désignés. Elle les crache comme autant de crapauds purulents. Toute textualité est radicalement altérée, tout confort, de lecture ou de cogitation, est infailliblement compromis.

La déchirure, la fracture, la faillite, la faille, c’est aussi celles d’une époque. Si bien qu’on entend ici hurler, s’expurger, s’exprimer, une femme-époque. Le roc effrité des arrières grands-mères, des grands-mères, des traditions, des espérances rances, des conformités confirmées, des potagers enneigés… est frappé par la cataracte de la libération sexuelle, des paradis artificiels, de la déréliction, des divorces, des passions, des révoltes. Nos historiens avaient parlé d’une Révolution tranquille. Pas pour tout le monde, visiblement. Les hippies furtifs rencontrent ici les évanescentes madones de villages et le sabbat est intensif. Libérateur? Possible. Joyeux et jubilatoire? Moins certain…

C’est que, comme le brouillard sur un vieux cloaque, le glauque rôde, le malsain traîne dans le coin. Inceste, violence, arbitraire autoritaire, cadre scolaire suranné, étroitesse villageoise, effritement de vies putrides, qui se sont racornies de trop s’être racotillées. Rien ne va. Tout se fendille, se fissure, éclate. Et la souffrance est lancinante, cuisante, omniprésente. La quête est fondamentalement une quête de sincérité, un rejet remuant et colérique de la duplicité, des implicites, de la culture fétide de l’édredon. Le cri est-il assouvi? L’autocritique est-elle adéquatement armaturée, diamantée? C’est pas dit. Elle s’annonce en tout cas.

Mes passages mal vieillis (ce sont les miens, hein, moi qui avait un an quand Duplessis est mort) sont ceux se gargarisant de religiosité. Ils sont heureusement discrets, fugaces, minimaux, allusifs, comme dans un plat complexe qu’on aurait juste un peu trop salé, par cette nostalgie simplette et trompeuse du temps où les viandes d’autrefois se conservaient dans le gros sel. Ici, oui, oui, on se bat encore un peu avec dieu. On veut encore qu’il existe pour pouvoir le sermonner. Petits moments parcheminés. Ils ne nuisent en rien à l’économie de l’exposé et le datent. Mais nous sommes tous tatoués de dates. Il faut assumer. Ici, c’est fait.

L’enracinement socio-historique de cet ouvrage ne saute pas aux yeux et c’est ce qui fait sa force. L’enracinement socio-historique de cet ouvrage, on doit le chercher, comme dans une chambre en désordre. Une chambre de fille. Il s’est bien envolé, le ton détenteur de vérité. C’est que notre écrivaine est aussi bien solidement écœurée de se faire crier par la tête par un papa trado en colère. Elle fait même bouillir papa en tronçons dans je ne sais quelle marmite imaginaire. Et elle donne son billet de congédiement au père de ses propres enfants. Voix d’un temps.

Tout homme (J’entends: tout être masculin, biologique, sociologique ou les deux) devrait soigneusement lire cet ouvrage magistralement cacophonique. C’est à cause de ce qu’il y a dans cet ouvrage que nos copines, nos épouses et nos conjointes pognent les nerfs…

Je colère
Me hérisse, me refuse
Rumine la rage
Qui gronde dans ma gorge
Me submerge et me noie

Cri contraint, cri venin
On me viole, on me tue
Et je survis par habitude
On me force, on m’éventre
Je harnache mon hurlement…

(Extrait du poème, Cri et chuchotement, p. 72 — typographie et disposition modifiées)

Et pourtant, la masculinité contemporaine lisant cet ouvrage ne comprendra fichtre rien, ne verra pas le problème ou pire: en verra trop hâtivement la ficelable solution. La féminité contemporaine sera interpellée, elle, par contre. Son empathie vibrera, gros moteur collectif. Mais elles auront mal, les lectrices, elles aussi. Les femmes, dans cet ouvrage douloureux, se rejoignent mal. La configuration des sororités est compromise par l’intensité des crises, la concurrence, l’indifférence. La filiation matrilinéaire est, elle, crucialement fracturée. Les femmes de la tradition sont ouateusement critiquées. Il y a ici quelque chose qui leur est sourdement reproché. Quoi? Encore, une fois, c’est assez difficile à dire. Rien de frontal, rien de pointé. On enveloppe nos mamans et bonnes mamans dans une sorte d’amertume sourde, issue du fait que ces générations de femmes ont trop plié, trop accepté, trop gobé, abandonnant la bacchanale libératrice à une génération unique, justement celle de l’auteure. Ça fait tout un typhon dans le bac à sable et ce, pour un temps finalement fort courtichet, au regard de l’histoire, encore par trop secrète, des femmes.

Une sorcière qui expurge des démons, c’est encore une femme en position d’autoflagellation. Ma vie n’est pas dans vos yeux… parce que, torrieu, vos maudits yeux me fascinent encore passablement. Trop, pourtant. La question de la recherche d’approbation dans le regard de l’autre corrode passablement sa portion du tableau, lui imposant une part significative de ses teintes, comme un vieux verre d’eau séché qui s’était autrefois renversé sur une aquarelle.

Rebelle non-anarchisante, adolescente non-juvéniliste, femme mûre non-gérontolâtre, Anna Louise Fontaine nous livre des fractures. Fracture entre deux époques (tradition et modernité), fracture entre deux écritures (poésie et prose), fracture entre deux façons de se cogiter (dérive et rationalité). On a mal, dans la voix de la sorcière. Il est impossible de ne pas s’y engouffrer. Nous y sommes, nous y macérons, nous y rageons, avec elle. La lime de nos actions n’a vraiment pas fini de crier et de grincer sur le métal, gricheux et atavique, de toutes nos lassitudes.

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Anna Louise Fontaine (2012), Les démons de la sorcière, Société des écrivains, Paris, 157 p.

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Mai 68. La recherche de l’inversion…

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2018

Jacques Sauvagot, Daniel Cohn-Bendit, Alain Geismar. Les trois chefs inversés par excellence.

Jacques Sauvagot, Daniel Cohn-Bendit, Alain Geismar. Les trois chefs inversés par excellence.

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Il y a cinquante ans démarrait la révolte de Mai 68. J’avais dix ans. J’étais dans mon bac à sable à Repentigny (Québec) et je jouais avec mes petites autos dans mes petites villes de sable. Je n’en ai donc rien vu, sur le coup. Mais l’esprit de Mai et les valeurs de Mai, en retombées omniprésentes et émulsives, formèrent l’ambiance implicite définitoire de ma jeunesse. Quelle joie, quelle joie, quelle joie! Environ une douzaine d’années après Mai, j’assistais, dans une petite fac québécoise proche de la frontière américaine, à la soutenance de Maîtrise de Lettres d’un tonique olibrius dont je tairai pudiquement le nom et qui, à l’époque, se prenait pour rien de moins que le Jacques Derrida du Québec. Son mémoire, au sujet aussi abscons et turlupiné que peu inoubliable, était truffé de ces procédés d’inversions rhétoriques si chers à une certaine marxologie situationniste post-moderne d’époque. C’était des tirades comme: Le pouvoir de l’illusion devient l’illusion du pouvoir surtout et/ou exclusivement quand l’arme de la critique ignore la critique des armes. Ces constructions pseudo-songées mobilisant massivement ces effets de flip-flop d’inversions typiques d’une certaine langue de bois libertaire émaillaient son discours (autant que le texte de son mémoire) qui, autrement, se voulait crucialement novateur et, fatalement, explosivement subversif et anticonformiste. Un des profs du jury, le seul français présent en fait, et qui, lui, était de la génération 68, avait eu alors ce mot pissant: Cher monsieur, il ne faudrait quand même pas que la recherche de l’inversion devienne l’inversion de la recherche. Tout le monde dans la salle s’était esclaffé et, Tornom, quarante ans après, moi, je la ris encore.

Tout ça pour dire et bien dire qu’il faut comprendre que, dans ses grandeurs comme dans ses étroitesses, Mai 68 fut tout juste cela: la recherche de l’inversion… la recherche par une jeunesse en cours de maturation de l’inversion des discours et des attitudes traditionnels du pouvoir et de la conformité. Et l’exercice, subit, brutal, mécanique parfois, jouissif souvent, ne fut pas que verbal… même si ses traces verbales, les fameux slogans de Mai, en restent l’indice le plus patent au regard contemporain. On a trop voulu voir dans ceux-ci un corpus un peu foufou de facéties verbales au sens philosophique questionnable. Alors que, de fait, ces slogans libertaires, lapidaires mais lucides, font bondir et rebondir cet effet constant, lancinant: celui se donnant comme programme actif d’inverser du discours, d’inverser une vision, de retourner une crêpe. Regardons ça, un petit peu (La principale source pour les slogans de Mai 68 cités ici, qui sont tous authentiques, est CELLE-CI).

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Effets de paronymie. Bon, l’effet de paronymie c’est du calembour et c’est alors par le jeu de mot qu’une expression contestataire est trouvée. Elle surprend, elle étonne, elle détonne, elle déconne mais au fond elle ne fait pas grand chose de différent de ce que ferait une esbroufe publicitaire. Le plaisir du bon mot nous fait un instant oublier le peu qu’il y a éventuellement derrière (pas toujours au demeurant car c’est souvent passablement songé).

  • Jeunesse Marxiste Pessimiste.
  • Matérialisme hystérique.
  • L’action ne doit pas être une réaction mais une création.
  • Autrefois, nous n’avions que le pavot. Aujourd’hui, le pavé.
  • Il n’y aura plus désormais que deux catégories d’hommes: les veaux et les révolutionnaires.  En cas de mariage, ça fera des réveaulutionnaires.
  • Les motions tuent l’émotion.
  • Penser ensemble, non. Pousser ensemble, oui.
  • Marx, Mao, Marcuse.

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Effets d’antonymie. Le jeu de contraste devient moins verbal et plus conceptuel dans les effets d’antonymie. Cela s’installe quand on se met à opérer sur des oppositions diamétrales de sens. Ce n’est pas encore de la dialectique (si tant est que cela en soit jamais) mais l’effet d’inversion commence à plus sérieusement s’installer, dans ces joyeuses réminiscences héraclitéennes.

  • Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner.
  • La vie contre la survie.
  • Céder un peu c’est capituler beaucoup.
  • Consommez plus, vous vivrez moins.
  • Crier la mort c’est crier la vie.
  • La liberté, c’est la conscience de la nécessité.
  • Un rien peut être un tout, il faut savoir le voir et parfois s’en contenter.
  • Avoir le plaisir de vivre et non plus le mal de vivre.

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Jeu sur des négations notionnelles. La négation, l’acte négateur, nier s’avérera le cri profond de la poussée libertaire de Mai. Toute détermination est négation (Spinoza) tant et tant que le slogan portera assez rapidement sur ce que cela ne sera pas, sur ce dont on ne voudra pas.

  • Il est interdit d’interdire.
  • Notre espoir ne peut venir que des sans-espoir.
  • Pas de liberté aux ennemis de la liberté.
  • Le patron a besoin de toi, tu n’as pas besoin de lui.
  • Prenons la révolution au sérieux, mais ne nous prenons pas au sérieux.
  • Quand les gens s’aperçoivent qu’ils s’ennuient, ils cessent de s’ennuyer.

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Antanaclases. Mais la négation et l’inversion ne sont pas toujours carrées, tranchées, binaires. Parfois elles s’instillent et s’installent dans les replis de la nuance, et l’irritent, et s’y nichent et la cuisent. L’antanaclase est ce vieux procédé rhétorique qui reprend un mot (nominalement ou pronominalement) en mobilisant un autre de ses sens, comme pour nier ou flipper ou tortillonner ce qui s’introduisait avant. L’antanaclase bifurque en force sur le pivot du mot.

  • La volonté générale contre la volonté du général.
  • À bas le réalisme socialiste. Vive le surréalisme.
  • De bons maîtres nous en aurons dès que chacun sera le sien.
  • Baisez-vous les uns les autres sinon ils vous baiseront.
  • J’emmerde la société et elle me le rend bien.
  • Je ne suis au service de personne, le peuple se servira tout seul.
  • Les réserves imposées au plaisir excitent le plaisir de vivre sans réserve.
  • La barricade ferme la rue mais ouvre la voie.
  • Tout ce qui est discutable est à discuter.

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Effets d’inversion stricto sensu. Les vrais effets d’inversions situationnistes, comme dans le mémoire de maîtrise de mon olibrius de tout à l’heure, vrillent déjà leur chemin. Ils vont s’installer massivement, en coquetterie avec nul autre que Karl Marx. Il est indubitable qu’il a écrit quelque part dans son œuvre immense quelque chose comme les armes de la critique passent par la critique des armes. Sur le moule exclusif d’engendrement de ce patron d’inversion issu du grand barbu post-hégélien de gauche lui-même, la dialectique va pleuvoir dru… encore une fois conceptuellement ou pas.

  • Les armes de la critique passent par la critique des armes.
  • Les murs ont des oreilles. Vos oreilles ont des murs.
  • Je prends mes désirs pour la réalité car je crois en la réalité de mes désirs.
  • Ne nous attardons pas au spectacle de la contestation, mais passons à la contestation du spectacle.
  • Désirer la réalité, c’est bien. Réaliser ses désirs, c’est mieux.
  • Les gens qui travaillent s’ennuient quand ils ne travaillent pas.  Les gens qui ne travaillent pas ne s’ennuient jamais.
  • Manquer d’imagination, c’est ne pas imaginer le manque.
  • Nous voulons: les structures au service de l’homme et non pas l’homme au service des structures.
  • L’obéissance commence par la conscience et la conscience par la désobéissance.
  • Plus je fais l’amour, plus j’ai envie de faire la révolution. Plus je fais la révolution, plus j’ai envie de faire l’amour.
  • Le pouvoir est au bout du fusil. Est-ce que le fusil est au bout du pouvoir?
  • Quand l’assemblée nationale devient un théâtre bourgeois, tous les théâtres bourgeois doivent devenir des assemblées nationales.
  • Si vous pensez pour les autres, les autres penseront pour vous.
  • Tout enseignant est enseigné. Tout enseigné est enseignant.
  • L’éducateur doit être lui-même éduqué.
  • Tout le pouvoir aux conseils ouvriers (un enragé). Tout le pouvoir aux conseils enragés (un ouvrier).

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Altération d’une formulation reçue. Un certain genre d’altération d’une formule reçue va vite quitter le lit douillet du moulage établi par un théoricien mi-endossé mi-subverti (ici Marx) pour se retourner contre quelque chose à la fois de plus ordinaire et de plus ouvertement contesté. On va donc, de temps en temps, tendre à subvertir des formulations reçues qui correspondent aux idées qu’on combat. Noter (et ce sera capital pour la suite) que, dans ce mouvement d’inversion spécifique, la formule d’origine, réputée archiconnue, peut rester implicite. Il y a désormais ici deux discours: celui de la doxa conformiste d’origine (implicite) et celui du propos contestataire inverseur (explicite).

  • Défense de ne pas afficher.
  • Baisez-vous les uns les autres.

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Nous sommes. Avec les constructions récurrentes en Nous sommes et Nous sommes tous, la recherche de l’inversion culmine. Crucialement dans la culture de Mai, il s’agit ici de reprendre implicitement le discours antérieur de ceux qui «nous» ont traités de ceci, de cela, de groupuscules (ce slogan spécifique sera scandé dans des manifs mobilisant des foules immenses, comme antonyme empirique immédiat de la notion contestée), ou qui qualifièrent Cohn-Bendit d’Allemand ou de Juif allemand. Il s’agit de reprendre le qualificatif injurieux et d’ouvertement se l’approprier sur un mode collectif. La solidarité contestataire refuse qu’un ou l’autre des camarades se fasse isoler par une épithète extractrice. Voix du pouvoir, tu traites un des nôtres de quelques choses? Eh bien tremble car nous le sommes tous… On rencontre ici rien de moins que le Yankee Doodle de Mai (l’hymne initialement dénigreur réapproprié et mobilisé dans le combat). Oui, nous le sommes et c’est le fait de l’être qui, en inversant ouvertement les valeurs que vous y attachez, fait de nous les nouveaux maîtres de la définition de ce qui EST et désormais DOIT ÊTRE.

  • Nous sommes un groupuscule.
  • Nous sommes tous des enragés.
  • Nous sommes tous des indésirables.
  • Nous sommes tous des Juifs Allemands.
  • Nous sommes tous [le moule est ouvert].

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C’est nous/C’est lui. Procédure analogue dans le cas de la très fameuse formule en C’est nous/C’est lui. Pendant la nuit d’émeutes du 24 au 25 mai, le ministre de l’Intérieur Fouchet avait stigmatisé «la pègre qui sort des bas-fonds de Paris et qui est véritablement enragée». Plus tôt, Pompidou citant de Gaulle avait dit, concernant les exigences formulées par la contestation estudiantine: «La réforme, oui. La chienlit, non». On impute aussi un «Paris est envahi par la chienlit» au général de Gaulle. Cette chienlit fait référence à toutes sortes de persos carnavalesques la crotte au cul, foutant le bordel dans les rues de Paris. La recherche de l’inversion par nos contestataires ne se fit pas attendre. Yankee Doodle, derechef…

  • La pègre c’est nous.
  • L’exemple c’est nous.
  • La chienlit c’est lui.

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Ces quelques modestes exemples rejoignent discrètement les nombreuses analyses historiques et sociétales qui disent, un demi-siècle plus tard, avec le recul requis, que Mai 68 ne fut pas une grande révolution ratée mais une petite réformette réussie. Pour le coup, puisqu’elle est là, cette réformette socio-historico-culturelle, si infime fut-elle, autant la prendre, hein, et ouvertement assumer que Mai 68 fut d’abord et avant tout une inversion contestataire des discours… avec tout ce que cela entraîne de conceptuel et de pratique dans le titanesque sillage. Inverser n’est pas transformer mais c’est, plus superficiellement, transgresser, retourner, subvertir…. flipper. C’est pas encore ça mais c’est déjà ça

Surtout qu’aujourd’hui, oh, la recherche de l’inversion se poursuit, mais désormais, ayoye, c’est dans l’autre sens. Tristement et brunâtrement, c’est Mai 68 qu’on cherche maintenant à inverser. Toutes sortes de petits théoriciens minables post-sarkoziens de la nouvelle extrême-droite factieuse/fâcheuse voudraient nous liquider les valeurs de Mai. Je les trouve tous fondamentalement vomitifs. Et, moi qui suis trop jeune et qui viens d’un pays trop lointain pour avoir pu prendre Mai 68 à bras le corps, je leurs dis simplement, aux dénigreurs/liquidateurs rétrogrades de cette libération des mœurs si lointaine mais qui m’a pourtant si profondément défini:

Néo-réactionnaires, vous n’êtes que des contreurs de contre-culture. Ne touchez pas trop à Mai 68 parce que Mai 68 m’a trop touché.

Chienlit

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LES ANGES S’ENVOLENT… en musique

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2018

LES ANGES EN VOL de Heri Dono

LES ANGES EN VOL de Heri Dono

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Cet ouvrage est paru il y a déjà dix ans. L’expérience est si simple et pourtant tellement inhabituelle. On fait jouer le disque compact de Doucet et on s’installe avec le recueil poétique de Lagacé sous les yeux. Trois titres chamarrent cette rhapsodie poétique de 114 pages: Ailes rognées, Ailes régénérées, Ailes déployées. À travers une poéticité libre et dépouillée, où perlent discrètement quelques clins d’œil à Trenet et à Brel (Il m’apporte des bonbons et des fleurs périssables – p. 103) se profile implacablement une narration. La narration sourde, à la fois ferme et ondoyante, d’un drame ourdi. La manipulation émotive, la tourmente lancinante du tourment lancinant, le paradoxe acide et destructeur du double message, les ragots faux jetons du visage à deux faces, l’autre, la manipe, la torture, la déroute, la révolte, la torture, la torture, la révolte, la révolte, la révolte. La plongée dans le gouffre innommable, pulpeux, onctueux, dégueu. On comprend, au fil du texte, que la parole syncopée encadre l’indicible. Et hors de tout doute, doucement et durement, cela avance, s’exprime, dénonce, se dit.

Puis, presque imperceptiblement, c’est la remontée, la reconstitution, la reconstruction, la rédemption. Son drame dominé au mieux, et de mieux en mieux, le poète s’affranchit, se libère. Il se décloisonne, s’épivarde, s’éblouit, s’envole. Il voyage, il se mondialise, il explore, il y va, il en vient, il réinvestit le bercail…

De temps en temps
Stockholm descend sur moi
Et je me prends
À la défendre
 
De temps à autre
Massada remonte en moi
Et je me prends
À faire silence
 
Des fois rarement
De plus en plus souvent
Montréal et moi
Nous nous prenons
À faire abstraction
(p.72)

La poésie et la musique (musique ET poésie doublement DE FOND) s’allient pour donner le fond du drame et de la rédemption qui nous investit et nous submerge. Musique, musicalité, poéticité, conceptualisation. Singulière triade, je ressens, je compatis, je pense. Le texte est dans tête, la musique est physique (Lucien Francoeur)… et la poésie est juste entre les deux. La triade: musique, poésie, pensée. Je souffre et m’affranchit, avec Lagacé, avec les trahis et les tourmentés du monde. Ils et elles ont tourné irrémédiablement le dos à leur statut hors sujet, hors thème, hors propos, faux, honni, nul, non avenu, de victime.

Pour la facette musicale, signée Doucet, en vrac, j’ai repensé à Pierre Henry, à Stockhausen, à Erik Satie, à Poulenc, à Ennio Morricone, à un copain musicien à moi mort en 2006 du nom de James Tenney et, en un fugitif moment, à Pink Floyd. Les plages 14 et 15 sublimement dominées par un piano rond, dense et ample m’ont transporté. La tension d’accompagnement est juste, si juste. Musique de fond, dans les deux sens du terme.

Le tout se conclut, en un point d’orgue élevé, poignant et profondément rationnel, sur un court essai d’une page et demi intitulé simplement Postface. Sublimement mûr et lucide, Lagacé nous signale le caractère socio-historique de l’émergence de la pulsion tortionnaire et exprime sereinement son rejet d’une diabolisation individualisante de la génitrice du drame dont sa poésie est tragiquement lacérée. Cela inspire un grand respect… voué lui-même au plus décapant des relativismes…

Le respect est une couleur inconnue
Ornant un drapeau de vapeurs
Qui bat au vent des planètes
Où il n’y a pas d’atmosphère
(p. 18)

À lire. À écouter. À découvrir

Francis Lagacé, Érick Doucet (2008), Les anges s’envolent (livre-disque), Les Écrits francs, Montréal, 118 p et un disque compact musical de 16 plages (64 minutes).

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Écho-nounours (sur la sculpture urbaine ÉCHO de Michel Saulnier)

Posted by Ysengrimus sur 9 septembre 2017

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en été)

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en été)

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Écho-nounours

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Une empilade de nounours
En vieux bois noir et dépoli.
Ils ont embelli mon jour
Et je leur ai tellement souri.

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Et je les ai touché.
Ils sont ronds et grégaires.
Sans mains, sans dents, sans pieds,
Ils sont modestes et fiers.

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Quand le bois dit l’amour,
Il le fait tout en sphères.
Et ça fait son affaire
De s’afficher nounours,

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Tout en s’appelant Écho
Et de bien rire du ventre
Qui dévore nos travaux,
Qui tire l’ours hors de l’antre.

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Ces nounours sont comme en piles.
Ils ne vont pas s’en aller.
Leur présence est fort utile
Vu qu’ils m’ont fait rêvasser, transgresser et aimer.

 

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en automne)

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en automne)

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