Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Posts Tagged ‘poésie’

Le grand canot légendaire

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2022

Denis Thibault (Namun), Le grand canot légendaire, 2019.

.

Oh, le grand canot légendaire
Transporte mes sœurs et mes frères.
Ils caracolent sur les eaux
Ils sont humains et animaux.

Ils vivent pourtant dans le même monde
Cette carcasse d’étrave oblongue
L’ours et le lapin se côtoient
Le poisson de chair touche le poisson de bois.

Et sous cette lune qui sent si bon
Ils regardent tous dans la même direction
Les castors, les humains, les wapitis
Les petits oiseaux du nord, et l’ours aussi.

Admettons-le, il y a de quoi être assez fier
Qu’en cette rivière des harmonies
Histoire et Nature cogitent et s’associent
Dans une sorte de grand canot légendaire.

.

.

Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

.

.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Peinture, Philosophie, Poésie, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 14 Comments »

OCCUPONS MONTRÉAL — RÉFLEXIONS (John Mallette)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2022

Que reste-t-il, quelques dix années plus tard, du recueil de poésie militante qu’avait concocté John Mallette dans la mouvance des Carrés Rouges et du Mouvement des Indignés de 2012? Subdivisé en dix parties (Le rêve, La guerre, Camping citadin, Le présent, La Bourse, Démocratie, Religion, Médias, Grève des étudiants, Épilogue), ce court recueil de quatre-vingt-deux poèmes exprime les émotions et les réflexions d’un militant ordinaire, parfois perplexe, parfois timoré, souvent révolté, rarement survolté. Ancien ouvrier d’usine (ferblantier) et militant syndical, John Mallette est désormais homme de lettres dans la couronne nord de Montréal. Le tout de sa réflexion globale, il s’en faut de beaucoup, n’est pas exempt de sagesse sociale.

D’abord, bon, le recueil touche incontestablement le sujet qu’il annonce, l’occupation de Montréal par les Indignés de 2012.

MES PAS D’HIER
 
J’occupe Montréal
Dans la neige
Jusqu’aux genoux
Un pas pénible
Après l’autre
 
Blanc, blanc de neige,
Qui couvre tout
Même mes pas d’hier
 
Un passé éblouissant effacé
Mais pas oublié
Un soleil éclatant
Me désigne le chemin.
 
Mon ombre sombre
Et mélancolique…
 
Reste derrière.
(p. 65)

.

La concrétude habite profondément l’évocation. La conscience est bien là au sujet de ce qui est difficile, de ce qui requiert effort et persévérance, de ce qui traîne derrière soi, comme des casseroles. C’est que le militant n’est ni rêveur, ni juvéniliste, ni triomphaliste. Il sait parfaitement que son action opère au sein d’un ensemble circonscrit de strictes et dures limitations d’époque.

LE SYMBOLE

Le monument reste en place
Et les manifestants
Se promènent autour
 
À la fin, les pancartes
Sont rangées ou brûlées
Mais le monument reste bien visible
 
Symbole de l’autorité
Que personne ne contredit.
 
Le symbole persiste…
(p. 47)

.

C’est vu. C’est dit. Les symboles de la puissance bourgeoise arrogante et braquée ne bronchent pas. Les manifs, les chahuts, les charivaris, les tintamarres tonnent puis, fatalement, diminuent, s’esquivent, se perdent. Ils ne suffisent pas. Le poète militant le sait… il manque quelque chose.

L’INCONTESTABLE ÉVIDENCE
 
Guitare dans un coin
De ma tente glaciale
Toute reluisante
Et prête à jouer
Quel est ton sens
Ta raison d’être?
 
La logique te dicte
De jouer de la musique.
Ta perception acoustique
C’est ton inutilité réelle
L’incontestable évidence
Qu’il manque quelque chose…
 
Un musicien habile
Avec deux mains exercées
Qui chante…
 
La révolution.
(p. 57)

.

En attendant ainsi la radicalisation des choses, l’acteur côtoie patiemment l’observateur. Le fait d’être un demi-combattant oblige, comme langoureusement, à se faire aussi demi-témoin. La révolte contenue, c’est toujours un peu le petit mal, ou un éternuement qui ne sort pas vraiment. Ainsi, le militant observe son espace. Plein de choses s’y passent, dans l’organisation comme dans la spontanéité du mouvement. Il remarque alors que, par exemple, les enfants ne décodent pas nécessairement l’activité d’occupation comme il le fait lui. La gué-guerre infantile, elle, elle traîne partout. Elle rode.

JOUER À LA GUERRE
 
Les enfants jouent
À la guerre entre les tentes
Aux pieds de la Bourse
Comme si les morts
Ressusciteront
Le lendemain?
 
Et le jeu continue
Vingt ans plus tard
Avec de nouveaux ennemis
Inventés par
Les médias assoiffés
Du sang des autres.
 
Finalement,
Tout se vend.
Fusils en plastique
Ou fusils véritables.
 
Entre deux commerciaux…
Nous sommes en guerre.
(p. 35)

.

Le rendez-vous n’est alors pas raté avec l’opportunité, pour le poète militant, d’amplifier la réflexion, de se dégager de la praxis ocularisée et cernée du moment, et d’exprimer sa vision générale de la guerre, du bellicisme d’affaire et du cynisme froid les enrobant médiatiquement.

ÉHONTÉ
 
La guerre commence
Par un simple malentendu…
Ou un mensonge éhonté
 
Et c’est parti
Pour le pire
Comme d’habitude
 
Et tout le monde perd
Sauf, les marchands d’armes.
(p. 39)

.

Il ne s’agit pas de se lamenter stérilement en pleurnichant contre les conflits de théâtres. Il est plutôt question de mettre solidement en connexion conflits, propagande, affairisme, cynisme bourgeois et perpétuation des soumissions. Et le poète élargit inexorablement son regard critique au sempiternel discours médiatique.

CONTENIR
 
Contenir
Voilà le rôle
Des médias
Vendus au profit.
 
Contenir la foule indignée
Contenir les manifestants
Contenir les progressistes
Contenir les écologistes
Contenir les idées nouvelles
Contenir les sentiments
 
Contenir les larmes
Par des humoristes
Grassement payés
(p. 115)

.

L’image est flétrie. Le rire est vicié, intoxiqué. Il grince. C’est d’ailleurs un clown casqué qu’on retrouve sur la page couverture du recueil de John Mallette. On ne croit pas au rire stipulé par contrat social. Il y a toujours quelque chose qui cloche, quand on laisse passer les clowns… surtout les clowns orateurs. Et de là, graduellement, la voix du poète militant s’ouvre sur les vicissitudes et turpitudes infinies de la politique politicienne.

DU RÉCHAUFFÉ
 
Un peu partout
Les choses semblent changer
Mais en regardant le passé
On s’aperçoit que c’est
Du pareil au même…
 
Du réchauffé!
 
Les braves gens le remarquent
En passant devant ma tente
Mais rapidement, ils oublient,
Et ils votent pour les mêmes partis.
(p. 94)

.

Politisé, aseptisé, cerné, le simple citoyen perd ses repères. Et, entre deux poussées de fièvre protestataire, il redevient apathique. Il s’isole, se désole, retourne sautiller dans sa cornu. Il y stagne, s’y concocte. Le citoyen tertiarisé contemporain est en fait abandonné à la cage de verre qui l’enserre et hors de laquelle nulle voix ne le rejoint vraiment.

ABANDONNÉ
 
Je tourne en rond
Et je me demande pourquoi
Personne ne répond
À mes cris de désespoir?
 
Je cherche, sans trouver,
La bonne porte
Où cogner
Pour avoir de l’aide.
 
C’est pire au téléphone!
On me met sur «attente»
Et j’attends
Des heures!
 
Au secours!
Je me noie
Dans la bureaucratie
Inventée
Pour propager…
 
Le désespoir.
(p. 30)

.

On ne sait plus que faire. La vague retombe. La dépression revient. Et, frustration… rien ne semble avoir vraiment bougé. L’intangible dicte sa lourdeur au mouvant qui, pourtant, s’annonce, même à perte, à lourdes pertes. Éventuellement, Montréal n’est plus occupé. Les gratte-ciels perdurent, immobiles, roides et glacés. Que faire? S’esquiver? Oh, la fuite hors de l’urb et de son inconscience dépersonnalisée ne donnerait rien de plus. En Canada, ce serait pour aller se taper la margoulette sur les perversités veules et secrètes du néo-colonialisme économico-régional le plus rapace imaginable.

LE NORD
 
Étendue de glace et de neige,
Immaculée et cristalline.
Blanc d’argent,
 
Phénomène optique
Noble perspective
Mûre pour le développement.
 
Immensité
À découvrir
À exploiter.
 
Je cherche
Dans toutes les directions
Et je perçois
 
Notre propre insignifiance
Cavité noire
Dans un entonnoir blanc.
(p. 98)

.

Le nord est cerné, le sud est englué, l’est et l’ouest perdent leurs repères autant que leurs distinctions. Le monde est cybernétisé, cyberNETisé. Il n’y a pas de sortie, pas d’esquive, pas de défense assez solide pour perpétuer l’intégrité de l’être. C’est que tout s’engouffre dans cette satané fissure pseudo-leonardcohenesque.

BRÈCHE
 
Il y a une brèche
Dans nos défenses
Une faiblesse
Un peu trop visible
Un troisième œil
Musique à l’appel
 
Vite, fermez les persiennes
Et ouvrez les rideaux
Il n’y a pas de protection
Contre les épines de la rose,
Son éblouissement
Crève… les yeux!
(p. 112)

.

Le troisième œil a indubitablement un pieu dans le front. Il n’est nullement et aucunement la solution. Le poète militant, malgré tout et bon an mal an, accède à une dimension philosophique. Mais cette dimension procède bel et bien du matérialisme historique. Le penseur fourbu entre en poésie concrète, dictant la fatale exigence d’une appropriation enrichie de la radicalité de l’étant.

SENTIR LE PRÉSENT
 
Je lance des cailloux
Dans l’eau glacée
Du printemps
 
Nul ne revient!
Partis pour toujours
Dans le fond du fleuve
 
C’est comme la vie
On prend le présent
Pour acquis
 
On a hâte
De s’en débarrasser
Pour arriver…
 
L’endroit choisi
Pour s’orienter
Sur terre,
Dans l’espace
Ou dans le temps,
Se trouve dans
Ce qui se passe…
 
Maintenant!
(p. 76)

.

Tout se dit et tout se dira. Rien n’est réglé, il faut encore et encore refaire la vie, et un autre jour viendra. Ah, bondance… il est assez indubitable que le titre choisi en 2012 pour ce dense recueil de poésie militante le sert assez mal, à terme. On retrouve en ces textes vifs et fulgurants un ensemble de développements d’une très grande validité, au sein du tonnerre de la réflexion de critique sociale contemporaine. N’enfermons pas ce précieux recueil de John Mallette dans une actualité anecdotique, restrictive et circonscrite. Rendons-le fougueusement à l’historicité plus ample dont il est tributaire.

Mallette, John (2012), Occupons Montréal — Réflexions, Louise Courteau éditrice, Saint Zénon, 127 p.

Posted in Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Fiction, Lutte des classes, Monde, Montréal, Philosophie, Poésie, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , | 14 Comments »

Petit Papa Noël

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2021

Notre histoire débute vingt-cinq ans après le lancement de la chanson Petit Papa Noël par Tino Rossi (1907-1983). Nous voici donc en 1971, j’ai treize ans et je flâne, quelques semaines avant la Noël, dans le magasin de musique du vieux centre d’achats de Repentigny. Je barbotte dans la musique en feuilles et je tombe sur des partitions de Petit Papa Noël, en feuillets reliés. La quatrième de couve d’un de ces feuillets explique que cette rengaine archi-connue est une œuvre immense, rien de moins que le plus important succès de toute la chanson française. J’apprends aussi qu’elle a été popularisée, en 1946, par un certain Tino Rossi, dont je ne sais absolument rien. La musique est pour piano mais je n’achète pas le feuillet. Je suis à suivre des cours de piano depuis un moment mais ça me barbe au possible. Pas question que je me colle un pensum musical supplémentaire sur le dos, en attirant l’attention de mon instite de piano par ce qui me semblerait fatalement une initiative bien trop intempestive. La barbe. Profil bas, sur ces matières. Je remets prudemment la partition bien en place… et ce nom charmant et hautement exotique se fiche dans ma solide jeune mémoire: Tino Rossi.

Deux ans plus tard (en 1973), voici ma mère au téléphone avec une de ses collègues de travail. C’est la grande nouvelle: Tino, notre Tino, passe à la télévision, ce soir. Un spécial français, au canal 2 (Radio-Canada) ou bien au canal 10 (Télé Métropole), je suis pas certaine. Je hausse un peu le sourcil. Ma maman n’est pas très musique. Elle n’écoute jamais de disques et la chanson populaire contemporaine l’indiffère passablement. C’est bien la première fois (et la dernière) que je l’entends se pâmer ainsi sur un chanteur populaire quelconque. Notre Tino… tiens, tiens, il s’agit de nul autre que ce Tino Rossi rencontré furtivement par moi, sur musique en feuilles, deux ans auparavant. Je ne connais toujours strictement rien de ce gars. Je n’entends pas son son dans ma tête. Mais l’enthousiasme de maman m’intrigue passablement. Je me promets bien de ne pas rater ce spécial télévisé, car je suis hautement curieux d’entendre comment sonne notre Tino si chéri de maman.

Nous voici donc ce soir là, quelques jours avant la Noël de 1973, devant la téloche, toute la famille. Maman (1924-2015) est très excitée, limite méconnaissable. Papa (1923-2015) est plus calme, mais il ne veut pas rater le truc, lui non plus. Les types du canal 2 ou du canal 10 ont mené leur barque astucieusement. Ils ont repris un spécial français diffusé plus tôt dans l’année et intitulé Tino Rossi pour toujours et ils l’ont soigneusement charcuté puis lardé de capsules de présentation (visiblement je ne suis pas le seul québécois de 1973 qui ne connaît pas le premier mot du corpus de notre Tino et qui a besoin de se faire introduire le bonhomme). Le tout prend la forme d’une sorte de reportage-concert présentant les séquences chantées du spécial télévisuel français, sur le ton de chez nous. De la vraie téloche collage-tapisserie comme il s’en faisait tant, dans nos jeunes années. Le tout est évidemment amplement coupé d’interruptions publicitaires. Ah, le bon vieux temps de la bonne boîte de contreplaqué à images d’autrefois.

Je découvre donc un gros sexagénaire tiré à quatre épingles, joufflu, bonhomme et décontracté, qui chante au micro, dans une sorte de style bel canto vieillotte et propret, des chansons en français mais… qui font mystérieusement italiennes, espagnoles ou corses. Je ne connais rien et ne reconnais que nouille de ce corpus. Terra incognita intégrale. Papa et maman semblent parfaitement familiers avec le tout. Surtout maman, qui fredonne en cadence plusieurs des chansonnettes. J’écoute, en silence, les doux flonflons de cette autre facette crépusculaire du temps lointain de la jeunesse de mes parents, dont je ne sais fichtre rien. Soudain, le petit freluquet de la capsule de présentation nous annonce: Après la pause publicitaire, nous vous ferons entendre le plus grand de tous les succès de Tino Rossi. Pendant les pubes de shampoing et de bagnoles, un petit débat doux et tendre s’instaure, entre papa et maman, sur l’identité de ce succès suprême du dodu ensoleillé. Papa opte pour Le plus beau tango du monde, une chansonnette de 1951 qu’il avait interprété lui-même autrefois, sur guitare hawaïenne. Maman penche plutôt pour Marinella, grand succès sentimental d’avant-guerre (1936) qui la fit jadis tant rêver. Je ne connais alors aucune de ces deux pièces et je me dis que si le tube est si immense que ça, même moi, qui n’y connais rien, je devrais l’avoir à l’esprit. La musique en feuilles de 1971 se remet alors à me bruisser dans la tête et je romps mon silence opaque d’une intervention unique. Non, vous l’avez pas ni un ni l’autre. C’est PETIT PAPA NOËL. Les pubes se terminent et le gros gars en costard entonne la rengaine de Noël bien connue. Papa ne bronche pas mais maman ronchonne tout de même un petit peu. Primeur d’entre les primeurs. Elle IGNORAIT tout simplement que Petit Papa Noël, chansonnette rebattue, séculaire et intégralement banalisée, était initialement une goualante de son cher Tino Rossi. Chacun nos segments de savoir et d’ignorance sur le gros corse, idole de la jeunesse maternelle d’un autre temps.

Maintenant… attentifs et attentives comme je vous devine, une question cruciale s’impose. Si je ne tiens pas Petit Papa Noël de ce bon Tino Rossi (ni même de ma vieille musique en feuilles de 1971, vu que la rengaine m’était déjà amplement connue même alors), de qui est-ce que je la tiens donc tant? Eh bien, je vous le donne en mille. Je tiens cette ritournelle française du temps des fêtes d’un des sous-traitants québécois du bon gros corse séculaire. Et, oh finesse sublime, pour ne pas être en reste avec le folklore saisonnier du moment, cet interprète post-rossiesque s’appelait Paolo Noël. Vous admettrez avec moi que ça ne s’invente pas. Ce bon monsieur Noël avait fait un disque sur le thème attendri de la saison éponyme et c’est sa version de Petit Papa Noël et aucune autre qui berça ma tendre enfance.

Pour moi, donc, Petit Papa Noël fut, est, et restera, une chanson de Paolo Noël. Notre Paolo… et, comme maman, je ne me refais pas. Et, et, et… je vous raconte tout ceci, ici, l’âme attendrie, parce que Petit Papa Noël (celle de Rossi, de 1946, hein, pas celle de l’artiste local opinément dénommé Noël) jubile aujourd’hui, tout au fond de nos cœurs de vieux enfants, sa soixante-quinzième année d’existence qui sonne. Oh comme la vie défile et… faut profiter quand il est temps, Catarinetta tchi-tchi… Merci.

.

Posted in Commémoration, Culture vernaculaire, France, Monde, Poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , | 15 Comments »

ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Gong

Posted by Ysengrimus sur 21 décembre 2021

Gong
Monstre
Trombe
Fronce
Le sourcil
Gong
Sans merci.
Guerre.

Bonne
Blonde
Tombe
L’homme
Claquement des chairs
Gong
D’or et de fer.
Terre.

Mort
Morne
Tombe
Ronde
Choc des époques
Gong
De qui on se moque.
Verre.

Bonne
Blonde
Tombe
Ronde
Cadavre exquis
Gong
Bonsoir merci.
Nerf.

Fronce le sourcil
Gong
Choc des époques
Gong
De qui on se moque.
Gong
Cadavre exquis
Gong.

Soucis
Vie
De qui on rit
Gong.
Émeri
Envie
C’est fini
Gong.

(reprises ad lib, notamment à plusieurs voix et en canon)

Posted in Fiction, Musique, Poésie | Tagué: , , , , , , , | 13 Comments »

Le festin

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2021

Denis Thibault (Namun), Le festin, 2019.

.

Le festin qui s’annonce ne s’oubliera pas
Il sera bien plus dense qu’un simple repas.
Il nous verra marcher sur la racine des choses
Il sera la rencontre qui se donne et qui ose.

L’ours jouera du tambour. Le caribou danseur
Grimpera dans un arbre. Et mon frère, et ma sœur
Se joindront au gueuleton. Les oiseaux, en un cri
Annonceront cette vieille union de la matière et de l’esprit.

Le festin qui s’annonce et danse et se déhanche
Nous regroupe près de l’arbre, sous le toit de ses branches.
Humains et animaux, ici, ont bien compris
Que le banquet des temps ne se vit qu’entre amis.

Archaïque est la fête qui n’a pas sa pareille
Pour concilier ainsi les bouches et les oreilles.
Humains et animaux vont rire et ondoyer
Ils ont enfin compris comme il faut festoyer.

.

.

Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

.

.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Peinture, Philosophie, Poésie, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 13 Comments »

MES MOTS POUR TE DIRE (Mariette Théberge)

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2021


Parle-moi et que les mots
Ne se fassent jamais silence
Raconte-moi la vie
(plage 6, extrait de la chanson)

.

Après un premier recueil, puis un second recueil de poésie, Mariette Théberge produit en 2017 un CD-ROM contenant 19 poèmes et une chanson. La qualité sonore du produit est tout à fait satisfaisante, remarquable en fait. Le travail récitatif de Mariette Théberge est très achevé. La voix est chaude, solide, fort bien cadrée, posée, envoûtante. Le thème central de la réflexion est, cette fois-ci, celui de la rupture amoureuse. Cette dernière est traitée dans ses différentes facettes évolutives. Elle s’installe tout d’abord en amont, dans l’anticipation. Ainsi, avant de faire le saut terrible, on refait le plein de langoureux souvenirs.

Tant de mots (plage numéro 17)

Entre ce qui fut et qui sera
Le temps viendra de finir notre éternité
Car malheureusement tout doit s’effacer
De l’épaisseur des nuages
Au cailloux sur la grève
Tout devient relatif alors
Les nuages au moment de nous quitter
Tout ce qu’on se refuse et que l’on laisse
Devient mélange de couleur
Que marque l’angélique trace
En se déplaçant au-delà des montagnes
Je caresse le silence de mes rêves
Je file droit vers toi
Dans un dernier tête à tête
Comme je le veux si beau dans le paysage de mon cœur
Puisque l’eau coule de nos yeux attristés
Pourquoi ne pas pour toujours l’assécher
M’échappant de tes bras je repose désormais ma tête
Remplie de tant de souvenirs heureux
Le bruit de ton cœur doux à mon oreille
Alors s’imprime à jamais dans ma mémoire.

La crise de couple s’amorce dans le torrent passionnel le plus intense. C’est que ladite crise de couple s’instaure fatalement, au tout premier jour, dans la mise en place du couple même. Et quelle que soit la nature de la progression en cours, il demeure que le souvenir du choc des débuts reste imprimé en soi, comme la plus vive et la plus rouge des taches.

Extase (plage numéro 2)

Dans ce paisible jardin
Où mes yeux ont croisé les siens
Une fleur rouge vermeil
Offre son cœur aux rayons du soleil
Et le mien alors enveloppé dans l’extase d’une nuit
Ne sait plus compter les jours ni les heures qui fuient
Désormais je ne vous parlerai de ces matins
Que mon âme s’étiolant dans sa peau de chagrin
Se croyant perdue à jamais dans l’écume du temps

La passion brille de mille feux tranquilles. Puis graduellement se mettent en place les épineux problèmes de communication. On leur propose ici des solutions poétiques. Se donner une surface de sable comme écritoire assume fatalement le beau risque de l’éphémère. Mais pourtant, la chance d’encore se rejoindre perdure. Il vaut donc plus ou moins le coup d’essayer.

Des mots dans le sable (plage numéro 4)

Si des mots ton cœur ont blessé
Écris les vite dans le sable
Afin que le vent de ta mémoire les efface
Lorsqu’il viendra bercer la marée
Faisant ainsi tanguer les vagues sur le quai
J’écrirai à mon tour dans le sable
Des mots t’étant destinés
Au lever du jour, lorsque tu les liras imprimés sur les dunes
Déjà j’aurai pris le large
Emportant bien gravés dans la mémoire
Ces doux moments passés sur ce rivage
Ton prénom sur mon âme, comme tatouage
Empreinte à jamais insculpée de ton visage
Tel un talisman sur ma vie niellée
Me préservant désormais de tout naufrage

Puis s’installe imperceptiblement l’éloignement. Il est assez inévitable, dans la dramatisation mise en place ici, que c’est la femme qui va devoir s’exprimer, expier, poursuivant et perpétuant inlassablement l’écoute due à ses émotions les plus profondes et les plus radicales. La majorité des poèmes portent sur le départ unilatéral de l’autre. L’un d’entre eux pourtant, à contre-courant de cette thématique du départ unique, s’installe dans la symétrie presque mécanique de la séparation implacable. Le Quai des Brumes est déjà une plate-forme des solitudes… tout en étant, au moins minimalement, un espace relativement égalitaire.

Quai des Brumes (plage numéro 10)

Deux âmes pressées l’une contre l’autre
Pourtant à la fois silencieuses et recluses
Autant l’une et l’autre éprises de liberté
Observent la mer
Roulant ses moutons d’écume blanche
Tanguant tel un bateau à la dérive
Épaves au mat et voile épars et déchirés
Deux cœurs qui chavirent emportés
Par cet épais brouillard qui les conscrit
Maintenant chacun de son côté s’éloignent l’un de l’autre
Sous le pâle rayon d’un réverbère sur le Quai des Brumes
Deux être hier encore réunis
S’apprêtent aujourd’hui à reprendre chacun sa vie.

Quelle qu’ait été la dynamique des départs, il reste que le retour à la solitude est un grand déchirement chagriné qu’il faut graduellement apprendre à dominer, à dompter. C’est le vent du large qui apportera les relents du large et de la marée lointaine, graduellement, comme imperceptiblement.

Apaisement (plage numéro 16)

Exorciser cet immense chagrin
Que la blessure infligée à une âme mortifiée
Cherchant sans fin refuge sur un rivage mouillé
Enveloppée, lovée dans la chaleur de ce mi-été
Écorchée, étouffée chinant la fraîcheur ne sachant l’apaiser
Et le vent du large vient soudain et l’affranchie
Lui redonnant enfin l’espace d’un instant
Le temps d’un espoir perdu et retrouvé
La sensation soudaine d’un merveilleux moment d’éternité.

Et évidemment, la résurgence de la réminiscence ne peut pas —comme ça— disparaître en un furtif instant. La nouvelle solitude n’est en rien à l’abri des lourds et denses reflux sentimentaux, qui rôdent, qui guettent. Mais où se cache le bonheur, quand le souvenir de nos pas sur le sable a été irrémédiablement emporté par toutes nos futiles tempêtes?

Préambules nocturnes (plage numéro 18)

Mon âme alourdie déambule
Seule et triste dans l’épais brouillard
Immergeant de la nuit froide
À la fois bercée par cette mélancolie
Insécable au son de ta voix perçue jadis
Dans la profondeur du silence

Fidèle comme mon cœur, ils se rappellent
Le parfum et la douceur de ces nuits d’été
De nos pas posés lentement sur le sable
Et qu’une mer déchaînée hélas
Depuis longtemps déjà aura effacés
Enfermant au creux de ses vagues tout souvenir
Ton corps, tes yeux, ton sourire

Toujours elle avance telle une somnambule
Pénétrée d’une intense souffrance
Engourdie toute entière par l’autre saison
Vêtue de ses tristes habits de novembre
Dénudée et sans couleur
Que préambules sinistres en cette nuit sans chaleur

Voilà que maintenant elle se replie,
Cherchant encore un bref instant
Mais où se cache le bonheur?
Elle croit à nouveau l’entendre

Mais hélas ta voix fait toujours silence
Pour l’instant elle veut vivre d’espoir
Elle cessera alors d’y croire
Pansera alors sa blessure
Étouffant ainsi sa souffrance.

Cependant l’âme, jadis torturée, retrouve imperceptiblement la paix. On notera la stable récurrence de l’imagerie maritime, instrument à la fois atavique, universel et solide pour rendre la palette contrastée de toutes les émotions ainsi que l’ample effet de cycle tourmenté emporté par l’ensemble des thématiques traitées.

Voyage d’âme (plage numéro 12)

Accoudée au bastingage
Bien installée sur son voiler
Amarrée à la jetée près du pont d’or
Une âme jadis torturée
Accueille en elle la paix
Longtemps inhibée
Par son trop grand mal de vivre
Lentement, maintenant, elle apprend
Pouvoir enfin s’approprier et de plein droit
La sérénité et la quiétude si souvent rêvées
Aujourd’hui elle prend le large
Le vent gonflera sa voile
La mer immensément bleue
La bercera et l’enveloppera
Et cette solitude tant désirée
Compose son unique bagage
Elle voyage désormais sans amertume
Vers de nouveaux cieux et d’inconnus rivages
Au petit matin de ce jour nouveau
Atteignant enfin son apogée
Se rappelant qu’au loin derrière, elle entendit jadis
Le chant de la corne de brume sur le rocher

La dense cohérence thématique de ce recueil de récitatifs ne peut tout simplement pas se passer de l’évocation tendue et riche de  la remise en place d’une routine réinventée. Salutaire, le nouveau dispositif comblera graduellement la terrible prise de distance face à l’arrachement.

Éphémérides (plage numéro 14)

Un bonheur tendre et timide à la fois
Installé à l’aube d’une nouvelle saison
Au plein cœur de ma vie sans monition
Et alors je le croyais indéfectible
Mon être entier épris le temps d’un été
Par des promesses empruntées
À ces héros figés dans l’éternité
À qui nous ressemblions un peu plus chaque jour
J’y ai cru intensément
Je l’ai savouré ce bonheur enfiévré
J’en dévorais chaque goûlé
Hélas, je continue seule d’avancer
L’âme en bandoulière écartant toutes chimères
Un nouvel enchantement se voudrait-il qu’éphémère?
Une fleur encore plus belle au jardin de ma vie
Venue de nulle part et que je cueillerais à nouveau
Je le veux sans attentes, sans promesses, sans intumescences
Et si c’était ça le vrai bonheur?

On est merveilleusement bercé par la sublime langueur de ces textes, récités par cette poétesse sereinement et solidement installée dans l’oralité du verbe, notamment de par son riche héritage amérindien. Le CD-ROM de Mariette Théberge Mes mots pour te dire contient 19 poèmes et une chanson. La réalisation de l’album, la musique et les arrangements sont de Stéphane Pilon. L’album a été enregistré à Saint-Eustache, au Québec

.

Mariette Théberge, Mes mots pour te dire, Mariette Théberge (textes), Stéphane Pilon (musique et réalisation de l’album), CD-ROM, 2017, 20 plages (19 poèmes et une chanson), Durée: une trentaine de minutes.

.
.
.

Posted in Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Poésie, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , , | 14 Comments »

LOTUS — POÉSIE ÉROTIQUE PASSIONNELLE (Claude Bolduc et Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2021

.

J’avais écrit, il y a de cela quelques années, un recueil de cinquante poèmes érotiques, très explicites, très crus et très assumés, inspirés par des moments intimes sublimement intenses, vécus allègrement en compagnie d’un certain nombre de personnes parfaitement merveilleuses, dont nous garderons discrètement l’identité sous le dense boisseau de l’anonymat le plus opaque. Le temps passait sur les ardeurs mais pas sur les mémoires. Et j’avais toujours ces cinquante poèmes sur la conscience et dans le cœur. Ils percolaient, avec leur impudence de toujours, dans mon ordinateur, depuis ces quelques lustres, et je n’avais pas trouvé moyen de leur faire prendre un envol adéquat. Pour le coup, je ne savais plus trop quoi faire de ce charmant brûlot sensuel. Je ne voulais pas publier ces poèmes, très explicites et très torrides donc, à l’intérieur d’un recueil plus large. C’est que, généralement, mes recueils de poésie sans images font cent-cinquante poèmes (habituellement trois sous-recueils de cinquante poèmes chacun) et cela me permet de cultiver certains mélanges de thèmes. Selon mon approche habituelle, le recueil LOTUS se serait donc retrouvé en compagnie de deux autres sous-recueils traitant de sujets non-érotiques. Je ne voulais absolument pas publier ces textes comme ça, tout simplement parce que je n’aime pas passer la poésie érotique en contrebande, camouflée parmi des sujets moins sensibles ou plus anodins.

Il faut comprendre que l’expression érotique n’est pas une chose qu’on dissimule ou qu’on esquive. La poésie érotique, tout comme le roman érotique et le conte érotique, ce n’est pas, non plus, quelque chose que l’on faufile, en catimini, en douce, comme en passant, en donnant l’impression que c’est pas si sensible. Mes menues aventures dans la république des lettres me prouvent que quand on écrit érotique, il faut s’annoncer érotique, explicitement et sans esquive. Il faut faire comme ça et pas autrement tout simplement parce qu’il est très important que les lecteurs et les lectrices puissent s’approcher de ce genre de corpus très spécifique seulement s’ils en ont envie. Il n’est ni utile ni plaisant de prendre les lecteurs et les lectrices au piège de l’écriture érotique. Il faut montrer le drapeau, annoncer les couleurs, sonner le tocsin, au sujet de ce merveilleux genre qui, de plusieurs points de vue, est tout à fait à part. La chose est sensible et on n’abuse vraiment pas de la formule pour public averti, en la commentant. Le problème de la pornographie nous accompagne aussi, fatalement, quand on touche ce genre de question. Je me suis prononcé, sur mon carnet, au sujet de la distinction entre pornographie et érotisme. Cette prise de position philosophique m’anime pleinement, au moment de publier ces textes. On me retrouve donc, serein mais pantois, avec ces textes adorables sur les bras. Je les aime profondément. Je ne sais pas trop quoi en faire. Je les garde près de moi, les serrant contre mon sein palpitant, en attendant, pour eux et pour la sublime Lotus, la venue d’une saison plus clémente, plus chaude.

C’est alors qu’en 2018-2019, j’ai eu le plaisir et l’honneur de travailler en équipe avec le peintre eustachois Claude Bolduc sur l’ouvrage de pictopoésie Rencontre onirique, paru en 2019. Lors de la mise en forme collective de ce premier opus, j’ai été frappé par la force érotique du travail pictural de Bolduc, qui s’exprime dans l’idiome artistique de l’Art Singulier. Claude Bolduc arrive à intégrer, très intimement et très profondément, la dimension sensuelle et sexuelle dans ses tableaux et ses dessins. L’éros s’y déploie d’une façon particulièrement puissante, vive, articulée et maîtrisée. D’autre part, le peintre Bolduc mobilise un univers extrêmement idiosyncrasique. Aussi, initialement, j’étais sous l’impression, d’ailleurs hautement déformante, que ce peintre était strictement ceinturé dans ses hantises, que la capsule de son imaginaire était un dôme isolant, autonome et imprenable. Je présumais donc qu’il lui serait difficile de s’ouvrir au monde tellurique d’un autre mode d’expression… alors que je l’avais, moi-même, si bien fait, en écrivant de solides poèmes à partir de ses tableaux. Erreur biscornue et maldonne clopinante. Tout au contraire, à ma grande joie, Claude Bolduc a réagi de façon très enthousiaste lorsque je lui ai soumis le recueil de poésie érotique LOTUS et que je lui ai poliment demandé de bien vouloir accepter, si c’était pas un effet de son immense bonté, de jouer les illustrateurs libres et fous, pour cette petite tempête des passions mâles. Notre monstre visuel, débordant et précis, a promptement associé à mes textes cinquante dessins magnifiques (trente-huit originaux et douze tirés de son imposant corpus antérieur). Ces cinquante œuvres en noir et blanc sont d’une force remarquable et d’une majesté somptuaire.

C’est cet opus que nous vous proposons aujourd’hui. Cinquante dessins en noir et blanc sur cinquante poèmes érotiques exprimant explosivement, et sans détours, le tout de l’amour, de l’ardeur et de la passion masculine, lorsque la femme qu’on aime culmine intensément en nous. Une amie intime de Lotus, à la plume acérée, Virginie Lavertue, signe une préface magistrale. Deux textes érotiques en prose, bien explicites et bien lascifs, qui sont aussi de votre humble serviteur, ouvrent ensuite la marche. Suivent les dessins et les poèmes. Vive la parole, vive la pulsion d’amour, vive éros, et vive le dense et capiteux tressaillement empirique que suscite en notre carcasse chenue et sur nos lèvres tremblantes la merveilleuse et capiteuse fleur de lotus, dans sa version tant textuelle que visuelle.

.
.

Claude Bolduc et Paul Laurendeau, LOTUS poésie érotique passionnelle, Claude Bolduc éditeur, in-plano sur papier glacé, 120 pages.

.
.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Fiction, Poésie, Québec, Sexage | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 18 Comments »

Fleur des bois, porteuse de légendes

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2021

Denis Thibault (Namun), Fleur des bois, porteuse de légendes, 2019.

.

Fleur des bois
Tu es porteuse de légendes
Que le soleil déploie ses apparats
Ou bien qu’il gèle à pierre fendre.
Tu veilles, Fleur des bois
Tu te racontes, porteuse de légendes.

Fleur des bois
Tu es l’amie des animaux
La cousine synthèse des oiseaux
La dépositaire des poissons
Qui pullulent par nations
Dans tes lacs, tes ciels, tes pourquoi…

Fleur des bois
Tu es aussi porteuse du danger des légendes
Dis-nous… mais dis-nous qu’elle ne disparaîtra pas
Toute cette faune sémillante
Qui frémit tout autour de toi.

.

.

Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

.

.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Peinture, Philosophie, Poésie, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 17 Comments »

ICI, TOUT SIMPLEMENT (Diane Boudreau)

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2021

La poésie de Diane Boudreau se présente comme une suite de courts textes jouant de sobriété et de dépouillement. Les thèmes abordés touchent le quotidien et la concrétude. Ce sont des poèmes calmes. Un optimisme inhérent les caractérise. Il s’en dégage une solide harmonie entre poéticité et écriture ordinaire. Mille femmes habitent sereinement cette poétesse. La richesse de leur poésie et de leur philosophie chuinte intensément du texte. Pour croître, il faut s’orienter, il faut des modèles. Il faut aussi comprendre que les enfants quitteront un jour le nid et que l’on doit se garder une petite gène pratico-pratique face à toutes les grandes poussées exaltées.

Filets

Dentiste et nettoyeur,
Pneus d’hiver et coiffeur,
Assurances, permis…

Tracasseries!
Mais aussi…

Précieux filets
Qui nous retiennent,
Et nous protègent,

Quand tout bascule
Et qu’on aspire
Un peu trop vite
À l’infini.

(p. 48 — typographie et disposition modifiées)

.

Face à toute les fatalités, il faut avant tout savoir apprendre. Il faut savoir repousser les ténèbres et conjurer la peur. Il faut aussi tirer au net les contraintes d’acier de l’amour. Un homme qu’on a connu, un petit-fils aimé resteront avec nous et en nous, pour toujours. Leur densité, leur chaleur, leur ardeur caniculaire descend sur nous. Et ce sont finalement les autres mondes qui nous enseigneront la patience.

Canicule

Il fait si chaud,
Si lourd,
Que même les oiseaux de ma cour se sont tus.

Comme eux,
Attendre la fraîcheur

Avant que de bouger
Avant que de penser.

Ô frères africains
Ô frères haïtiens

Apprenez-moi

(p. 8 — typographie et disposition modifiées)

.

Un moment clef du cheminement de sagesse-femme, ce sera la rencontre d’un nouveau compagnon de vie. Il en a bien coulé, de l’eau, sous les ponts. Tout ce qui était conventionnel a éclaté, s’est chamarré dans sa dissolution. D’autres horizons se sont imperceptiblement ouverts, dans une dimension critique, d’abord sceptique puis rassérénée. Une paix s’est installée. Puis voici que l’homme réapparaît, un autre homme, une autre allure, une différente tonalité. Tout se remet à vibrer.

Avant le jour

Un petit être blessé
S’affole et court en tous sens
Dans ma poitrine
Depuis que tu m’as serrée dans tes bras.

Oh là!
Touche mon cœur avec tes yeux
Juste tes yeux
Ne brise pas le sceau déjà…

Avant le jour,
Il y a l’aurore.

Parle d’abord…

(p. 29 — typographie et disposition modifiées)

.

On revendique la lenteur d’approche, la douceur, le doigté. Évidemment, il y a cette méfiance, cette lancinance mémorielle des vieilles blessures. Rien ne s’arrange quand il quitte une terrasse pour prendre un coup de fil discret, l’œil rivé sur une inconnue. Que faire? Fuir, s’il nous blesse par mégarde? Se répéter qu’il nous aime pourtant? Ruminer les départs d’autres hommes? Assumer qu’un jour on existera de ne plus attirer? Il n’y a pas à tergiverser. Quand l’homme s’approche, un conflit feutré, un rapport immanent des forces s’approche avec lui. Il faut composer et assumer la crise latente.

À l’écart

La main qui te caresse
Et t’enveloppe et te séduit

Te heurtera peut-être
Au premier désaccord.

Alors que ce regard,
Qui de plus loin
Te couve de tendresse,

Sera peut-être là, encore,
Quand tu n’auras plus rien…

(p. 28 — typographie et disposition modifiées)

.

Aussi, quand on se fait demander si on a un compagnon, cela fait inévitablement jaillir des larmes. Écrire, se faire écrire, quelle est cette quête profonde qui ne pourra qu’écorcher? La pensée continue de voltiger. On se prend à rêver de ce qui s’est enfui. Une sœur, des voix et aussi: les enfants, les petits. Serait-il finalement possible de voyager seule? De fait, plus je connais les humains… et plus j’ai de tendresse pour mon… bon…

Tendresse

N’en soyez pas choqués
Ni amusés

Si je vous dis que… certains jours,

Brandy,
Ma petite
Que je promène en laisse,

Est celle qui m’apprend le mieux
La tendresse

(p. 47 — typographie et disposition modifiées)

.

Il faut dire en plus que, eh bien, ça va pas toujours très bien dans le monde. Là-bas, tout là-bas, la terre a tremblé, avec les gémissements cuisants et les craquelures de vie que cela occasionne, si cruellement. Ici, une petite fille se fait frôler par une abeille. Et, malgré tout cela, la sagesse s’installe. Et la chrysalide mentale finit par se rendre compte qu’elle devra le quitter un jour, ce cocon corporel. Il viendra éventuellement, le sommeil final. On s’en avise. On y pense. On en vit. Et c’est de prendre la mesure de l’onctueux éphémère du moment que l’on s’enrichit subtilement de cette poudre d’or, mirifiquement dissimulée dans les petits replis du temps qui passe.

Le recueil de poésie Ici, tout simplement contient 38 poèmes. Il se subdivise en trois petits sous-recueils: Au puits (p 8 à 23), Marées (p 28 à 40), et L’éclaircie (p 44 à 62). Ils sont suivis d’un épilogue de deux pages intitulé Un grand merci (p 70-71). Le recueil est illustré de douze photographies paysagères en noir et blanc (dont la teinte intégrale vire volontairement au verdâtre).

.

Diane Boudreau, Ici, tout simplement, Diane Boudreau, 2005, 71 p.

Posted in Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Fiction, Monde, Philosophie, Poésie, Québec | Tagué: , , , , , , , , , | 13 Comments »

ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Gazou

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2021

Beau gazou
Au pays des fous
Tu brandis ta note unique
Comme une chanson mirlifique
Tu es bien matinal
Rien moins que musical
Et tu fais partie de nous
Beau gazou.

Fol gazou
Au fond de ton petit trou
Tu fais danser la cabane
Les fayots et les gourganes
Tu es tonitruant
Rien moins que pétulant
Et tu fais partie de nous
Fol gazou.

Tendre gazou
Des plus (roudou)doux
Tu es un bateau dans l’anse
Au soleil de nos enfances
Tu es bien cabotin
Rien de moins que gamin
Et tu fais partie de nous
Tendre gazou.

Vieux gazou
Plus archaïque que tout
Tu as raison, tu as tort
Car tu procèdes du folklore
Tu es un farfadet
Celtique, breton, maltais
Et tu fais partie de nous
Vieux gazou.

Toc gazou
Au pays du fond de nous
Tu redis ta note mécanique
Comme une rengaine automatique
Tu es bien marginal
Rien moins que guttural
Mais tu fais partie des fous
Toc gazou.

Posted in Culture vernaculaire, Fiction, Musique, Poésie, Québec | Tagué: , , , , , , | 17 Comments »