Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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C’EST PAS NOUS, ÇA… ou à propos de ce qui n’existe pas

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2018

Combien d’athées se sont fait servir l’interrogation suivante par des théogoneux: Oui mais es-tu capable de prouver —de prouver incontestablement— que Dieu n’existe pas? Or, admettons-le, il y a passablement de bizarrerie dans l’attitude consistant à réclamer la démonstration d’une inexistence. Pour tout dire comme il faut le dire: on ne veut tout simplement pas de ça, en fait, dans les replis heuristiques d’une philosophie ordinaire conséquente. Ce que je propose ici, en toute déférence, c’est une remise à sa bonne place du fardeau de la preuve. Le fait est que, quel que soit le cadre de représentations physico-culturel commun qu’on se donne, c’est l’argumentateur aspirant à introduire une catégorie non étayée dans le système qui hérite du devoir de la démonstration de son existence. Ceux qui croient, en plein, en un dieu intangible doivent prouver leur dieu intangible, point. C’est pas à moi, athée en creux, de non-prouver ou de déprouver leur zinzin. Une démonstration d’inexistence est toujours une réfutation qui ne dit pas son nom. Et une réfutation se donne fatalement des postulats largement indus. De fait, il y a, dans toute démonstration d’inexistence, un point d’appui insidieusement déposé et arc-bouté sur une argumentation d’autorité préexistante. Dans le genre: le dieu est traditionnellement reçu par un grand nombre d’instances institutionnalisoïdes (religions officielles, pontes divers, scolastes, magisters, curetons de tous tonneaux, papa-maman, philosophes suppôts, croyants ahuris, et toute la ribambelle usuelle). Donc, ce serait à l’objecteur de démontrer le contraire (nommément sa non-existence) en référence insidieuse à cet argument d’autorité préexistant et pesant de tout son poids culturel conformiste. Sauf qu’une aporie déférente et docile reste une aporie… Alors, non. Juste, non.

Que je m’explique sur un cas moins conforté ethnoculturellement. Appliquons l’idée, sans rougir, aux soucoupes volantes. Argument d’autorité oblige, on commencera en faisant valoir que Jimmy Carter a vu une soucoupe volante quand il était gouverneur de Georgie (1969). Ancien président américain de prestige, Jimmy Carter n’a donc certainement pas besoin des ufos pour se faire mousser. Cela garantis amplement la sincérité d’autorité de ses observations et, conséquemment, dans l’enthousiasme, l’authenticité de ses souvenirs. Sur la base de cette source (ou de toute autre d’un poids analogue), on ferait donc ensuite valoir que c’est désormais entre les mains de l’objecteur que repose le fardeau de la démonstration de l’inexistence des soucoupes volantes. L’argumentateur pas convaincu par monsieur Carter et ses semblables se devrait donc subitement de reprendre tout le corpus, les photos, les vidéos, les témoignages et de les passer au décapant, démontrant leur invalidité, au cas par cas. On goûtera la dimension ubuesque qu’atteindrait vite une telle stratégie argumentative si elle trouvait des olibrius des deux camps pour l’endosser. Le fait reste que, tant culturellement qu’empiriquement, le débat sur les soucoupes volantes ne s’engage jamais comme ça. Avec ou sans l’appui implicite de Jimmy Carter et des autres de son tonneau, c’est l’ufologue qui se doit de travailler à démontrer l’existence de la catégorie qu’il cherche à introduire dans notre système de représentations ordinaires (ici, la catégorie en question, c’est la soucoupe volante). C’est bien pour cela qu’il serait particulièrement ardu (et corollairement savoureusement surréaliste) de dénicher un argumentaire qui viserait à démontrer à vide, au tout venant, sans dimension polémique préalable (sans visée de réfutation, donc), l’inexistence formelle et factuelle des soucoupes volantes et l’extraction méthodique de ces dernières de l’ensemble plus vaste des OVNI (qui eux, en leur qualité de notion gnoséologique, existent sans difficulté particulière, puisqu’ils ne corroborent jamais que notre inaptitude collective à reconnaître infailliblement tout ce qui nous flotte au dessus de la tête, dans le ciel). Pour faire simple: tu crois aux soucoupes volantes Baquet, eh bien, cherche des soucoupes volantes. Et, surtout, ne me demande pas de les faire disparaître avant de ne les avoir toi-même fait apparaître.

Si on trouve plus facilement des traités d’athéologie que des traités de non-ufologie, c’est bien, par principe, que les chercheurs de dieux disposent (encore) d’une crédibilité intellectuelle, institutionnelle et sociétale implicite dont les chercheurs de soucoupes volantes ne disposent pas ou pas encore. Il y a pourtant là un vice commun de méthode. Ce dernier se formule comme suit. Il est tout simplement philosophiquement inadéquat de chercher à procéder directement, de façon isolée et abstraite (et conséquemment sans systématicité dialectique) à la démonstration d’une inexistence.

Concentrons notre attention sur une catégorie dont l’inexistence est si massivement reçue aujourd’hui qu’il est même assez ardu de conceptualiser ce à quoi elle pouvait à peu près correspondre du temps de la revendication de sa validité descriptive. Il s’agit de nul autre que du fameux phlogiston. Plus personne ne croit à l’existence empirique de cette catégorie qui correspondait, dans cette partie de la physique des premiers temps modernes qui s’appelait la phlogistique, à une substance immanente intrinsèquement garante d’inflammabilité. Quand un objet inflammable passait au feu, on jugeait qu’il était, sous l’effet des flammes, en perte de phlogiston et qu’il ne contenait finalement plus de cette substance étrange au moment de son accession au statut de cendres impalpables. Libéré par la combustion, le phlogiston foutait le camp avec les flammes. Corollairement, un objet ininflammable était un objet tout simplement initialement dénué de phlogiston. En brûlant, l’objet inflammable, lui, se dévidait de son phlogiston, poil au menton. Bon. Personne ne chercha trop nettement à démontrer l’inexistence du phlogiston, tout simplement parce que la démonstration frontale (non-réfutative) d’une inexistence, on ne fait pas ça, en saine méthode. Ça n’arrive pas. C’est intellectuellement inhabituel. Le phlogiston, comme substance inhérente garante d’inflammabilité, resta donc en place dans le lot des postulats heuristiques de la physique empirique du bon vieux temps, un bon bout de temps. Puis quelque chose d’autre se passa dans un autre recoin de la science.

Le nom du chimiste français Antoine Lavoisier (1743-1794) est en effet associé à la disparition intellectuelle de cette catégorie factice du phlogiston et à l’irréversible effondrement de l’hypothèse phlogistique. C’est que Lavoisier travaillait sur l’oxygène (c’est lui qui a découvert l’oxygène en 1778 — et surtout ne me demandez pas comment on faisait pour respirer avant, on me l’a déjà faite) et il finit par tirer au net le rôle de cette dernière dans la combustion. Lavoisier ne travailla pas particulièrement sur l’inexistence du phlogiston. Il travailla tout simplement, dans un autre angle, sur autre chose, en mobilisant d’autres informations. Cela en vint, par effet logique, à rendre l’inexistence du phlogiston confirmable puis éventuellement confirmée. On ne travaille pas à démontrer que quelque chose n’existe pas. On travaille —d’autre part et par ailleurs— sur quelque chose qui existe et, par effet secondaire heureux, voulu ou non, notre travail sur ce qui existe fait disparaître la croyance en ce qui de toute façon n’existait pas (et ne valait donc, corollairement, pas vraiment la peine qu’on s’acharne dessus en s’y objectant et le combattant, disons, en l’air).

Arrivons-en au fameux C’est pas nous, ça ou C’est pas ce que nous sommes ou On est pas comme ça, nous des américains. (This not who we are). On l’entend de plus en plus, cette formulation, mise en vogue autrefois, par le président Obama. Rhéteur subtil, ce dernier s’efforça bien souvent, au cours de sa présidence tourmentée de démontrer l’inexistence de certains comportements peu reluisants de ses compatriotes. Cela se joua, avec une bien douloureuse récurrence, dans les multiples situations de coups foireux sociétaux qui ponctuèrent ses deux mandats (crimes haineux, capotages racistes, fusillades nihilo-absurdistes, terrorisme en uniforme etc.). Ce problème américain est, du reste, bien plus lancinant qu’on ne le pense. Il est vrai que les vingt dernières années nous ont forcé collectivement (et bien involontairement) à nous interroger pensivement sur ce que les américains ne sont pas. On a eu le party de la fin de la guerre froide clintonien, puis le Onze Septembre de la refachisation Bush, puis l’ère de la rédemption obamaesque et nous voici revenus au style fier-à-bras trumpiste. Carotte, bâton, carotte, bâton. Pas bâton, pas carotte, pas bâton, pas carotte. Admettons-le, la question se pose de plus en plus crucialement: qu’est-ce que les américains ne sont pas? Ils ne sont pas impérialistes? Ils ne sont pas ethnocentristes? Ils ne sont pas ploutocrates? Vraiment?

Sauf que là, attention hein, on va pas retomber dans la logique non-avenue de la négation abstraite du phlogiston, des soucoupes volantes et du dieu monothéiste. Holà, holà, ne cultivons pas la démonstration de ce qui n’est pas. En nos temps ambivalents de la fausse nouvelle et du fait alternatif, on va laisser aux politicards américains bon teint les This is not who we are ébaubis et atterrés et on va se tenir bien loin de l’effort de démonstration de ce qui n’existe pas, chez les américains, comme ailleurs. Dans un autre angle, donc, et d’autre part, si on regarde, sans vergogne mais sans amertume non plus, ce que les américains sont, devant l’histoire, ils sont la grande civilisation bourgeoise de l’ère moderne. Ils se sont constitués révolutionnairement, en démarcation du colonialisme britannique, et ils ont conquis une influence prépondérante sur le monde, dans la mouvance des deux guerres mondiales faisant, au siècle dernier, reculer l’Europe. Puis ils ont reculé eux aussi, civilisationnellement, devant la poussée africaine, moyen-orientale et eurasiatique. Détenteurs autoproclamés de vérités programmatiques en perte accélérée de sérénité dogmatique, les américains ressassent encore un peu leurs mythes de terre de liberté, de contrée d’opportunités, de melting pot et de société égalitaire. Il y a donc une chose que les américains sont voués à faire de plus en plus dans un futur historique proche et un peu plus lointain: se surprendre. Il vont s’étonner et s’exclamer, en voyant leur civilisation perdre graduellement son amplitude impériale, son pluralisme débonnaire, et son insouciance consumériste: C’est pas nous, ça ou C’est pas ce que nous sommes ou On est pas comme ça, nous.

Ne les suivons pas dans cet argumentaire. Ne nous préoccupons pas de ce que les américains ne sont pas et regardons ce qu’il sont, c’est-à-dire ce qu’ils deviennent: une civilisation originale sans empire pour l’imposer. Il ne s’agit pas ici de prétendre que les américains ne sont pas impérialistes, ne sont pas ethnocentristes, ne sont pas ploutocrates. Il s’agit, plus simplement d’observer concrètement qu’ils sont en crise de conscience, comme l’ont été toutes les puissances contraintes, sur le tas, à historiquement se relativiser face à la montée des autres cultures du monde.

C’EST PAS NOUS, ÇA! Ah, non? Ah bon…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Koko le Clown

Posted by Ysengrimus sur 7 juin 2018

Koko le Clown, c’était un des clowns télévisuels cruciaux de mon enfance. La main d’un adulte (l’Oncle Max) le dessinait sur une grande page de bloc dressée, un panneau blanc genre écran à l’ancienne. Koko le Clown se faisait tartiner sur la feuille, à gros traits, par tronçons. La tête et le corps, une jambe puis l’autre. Et enfin les trois points jetés en gouttes formant les gros boutons de son costume. Koko était une sorte de Pierrot enfariné mais vêtu de noir (de bleu marine dans les versions en couleur), avec des boutons ou pompons blancs (ou jaunes) au costume et au chapeau, lui-même pointu. Koko le Clown se laissait dessiner et prenait alors vie sur la page mais aussi sur la table de l’atelier de l’Oncle Max. Koko le Clown pouvait manier son monde dessiné autant que les objets du monde réel. Un de ses principaux partenaires interactifs était l’Oncle Max lui-même, dont on ne voyait que la main dessinante et dont on entendait la voix feutrée et rassurante, une voix mâle et adulte. L’Oncle Max faisait aussi office de pourvoyeur omnipotent. Si Koko le Clown avait besoin d’un vélocipède ou d’un seau d’eau, il priait l’Oncle Max de lui en dessiner un et ce dernier obtempérait. Oncle Max n’agissait pas toujours de bon grée par contre. Il s’avérait souvent particulièrement facétieux envers son perso. Si Koko le Clown réclamait un cheval, il pouvait se faire lui-même partiellement effacer puis redessiner en centaure. S’il réclamait un chat, il pouvait lui-même se faire redessiner en chat. Koko le Clown était confronté, de face, aux péripéties aléatoires du monde dessiné et du monde réel où il évoluait, de dos, aux coups de Jarnac que pouvait constamment lui porter la plume et la gomme incisives de l’Oncle Max.

Mes camarades de classe et moi regardions ce dessin animé très populaire en version française. Je n’ai pas souvenir de la voix originale anglaise de Koko le Clown et de son entourage. À la fin de la courte saynète d’environ six minutes formant l’aventure du jour, Koko le Clown plongeait dans le noir encrier qui l’avait vu naître et un petit chœur chantait (je cite de mémoire):

Au fond de l’encrier
Rentre Koko le Clown
Il est si gentil
Et vive Koko le Clown…

Il se passait alors une chose assez angoissante. Après que Koko le Clown avait plongé dans l’encrier, Oncle Max refermait ledit encrier pour bien marquer la fin de l’aventure du moment. L’encrier, d’allure toute classique, intégralement noir, était muni d’un bouchon doté lui-même d’une pointe doseuse à l’ancienne. Cette dernière s’enfonçait profondément dans la fiole, au moment de sa fermeture. Comme le geste des mains de l’Oncle Max fermant l’encrier était vif et ferme, on restait avec l’impression fugitivement inquiète que la pointe du doseur se plantait dans le corps de Koko le Clown qui venait juste de plonger dans l’encrier. Je me souviens que ce fait incongru suscitait un malaise suffisant pour que cela engendre des discussions de cours de récréation, circa 1968. Certains de mes petits camarades avaient la certitude contrariée qu’au moment de fermer l’encrier, Oncle Max tuait Koko le Clown. D’autres jugeaient en conscience qu’au moment de plonger dans l’encrier, Koko le Clown redevenait encre et que cela l’immunisait contre toute agression physique qu’il aurait pu subir, au moment où son corps avait encore forme humaine, par la pointe d’une plume ou d’un doseur. Les défenseurs de la seconde thèse (à laquelle je souhaitais de tout cœur adhérer) invoquaient une variante dans laquelle Koko le Clown plongeait dans l’encrier et le refermait lui-même, sans que cela ne ressemble aucunement à un suicide, plus à la fuite de lapin Bugs Bunny, son incontournable contemporain, au fond de son terrier. Je me souviens que le débat concernant ce meurtre ou non-meurtre de la figure enfantine par la figure adulte était assez acrimonieux. Aussi, sur cette question, il est difficile, avec le recul des ans (et en toute déférence pour l’intégrale cosmologie des choses) de ne pas voir une certaine dimension symbolique à la courte et cent fois ressassée trajectoire de vie de Koko le Clown. Il naît par à coups, par grosses taches, en une séance de coups de plume, comme on se fabrique au cours des phases d’une vie (plutôt que de naître tout fait comme un nourrisson). Il meurt d’un coup sec par un retour au néant intra-utérin suivit d’un vif et sec moment de pénétration phallique ressemblant à la fois à une fécondation et à un avortement. Perso de fiction inversant le mouvement réel d’apparition et de disparition des êtres, Koko le Clown apparaît comme on meurt, fatalement morceaux par morceaux. Et il disparaît comme on naît, par l’action mutuelle de la fiole et du doseur du grand encrier contenant le noir magma universel. L’inconscient de l’Oncle Max (Max Fleischer) est certainement passé par là d’une manière ou d’une autre. Allez savoir.

Parlant d’inconscient, l’inconscient collectif d’un temps est certainement passé par là, lui aussi. Et cela se constate au sein de la troupe des personnages qui en sont venus à entourer Koko le Clown (d’abord créé dans l’entre-deux-guerres, Koko le Clown était initialement un petit perso solitaire). Voici la liste des personnages de la troupe de Koko le Clown dont j’ai gardé souvenance.

Koko le Clown: Grand, délié, déjanté, enfariné, fort en gueule, débrouillard, goguenard, masculin, souvent trouillard, parfois héroïque, jamais ennuyeux.

Kokette: La fille de service. L’incarnation cardinale du fameux Syndrome de la Schtroumpfette. Conjointe implicite de Koko, Kokette était pourtant vive, volubile et forte de caractère. Il y aurait eu en elle un potentiel féministe non négligeable. Malheureusement, celui-ci restait intégralement latent et Kokette était souvent mise au service des stéréotypes sexistes les plus rebattus.

Méchant Boris (Mean Moe): Je reste avec l’impression (possiblement rehaussée par le nom qu’il portait en français — on notera aussi que le nom Moe est de souche norvégienne) que Méchant Boris était un personnage ethnique. Le Rastapopoulos (méchant ethnique) de service donc, possiblement. Primaire, brute épaisse, antipathique et, l’un dans l’autre, peu original.

Kokonut: L’intello verbo-moteur. Mi-scientifique mi-lettré. Un peu fort en thème, un peu fort en maths. Physicien, chimiste, ethnographe. Très axé délire verbal et hystérie comportementale. Source inépuisable de gadgets salvateurs et de solutions aussi turlupinées que ratiocinées. Sa locution fétiche qu’il servait à tous bouts de champ et milieu de tout et de rien: Et vice-versa!

Cette troupe un peu stéréotypée et simplette confirme que le dessin animé mettant en vedette Koko le Clown qui marqua mon enfance (un total de cent courtes saynètes conçues en 1958-1960) était une nette édulcoration artistique par rapport au travail plus expérimental opéré par le Max Fleischer (1883-1972) de la jeunesse, avec son petit clown solitaire, dans les années 1918-1929. À la fois plus dadaïste, plus théâtre cruel et plus universel, le Koko le Clown muet d’origine garde une tendresse et une incongruité dans le traitement que le Koko le Clown verbeux de mon enfance avait largement perdu. La ballade Au fond de l’encrier (Out of the inkwell) est en fait le titre du dessin animé d’origine (et aussi de celui de mon enfance). La ballade de 1958-1960 se lit comme suit:

Out of the inkwell
Comes Koko the Clown
Let’s gather around
Koko the Clown

Out of the inkwell
Comes Koko the Clown
He’s so gay and he’s so jolly
He will make you laugh, by golly

Il est intéressant de noter que mon souvenir de la ballade en français (non corroboré, lui, par de la documentation) fait référence à la rentrée dans l’encrier… tandis que le titre original est plutôt de l’ordre d’un Du fond de l’encrier (Out of the inkwell) dont je n’ai guère souvenance. Voilà un autre effet d’inversion faisant singulièrement écho au débat de cour d’école de tout à l’heure sur la survie ou la mort, l’apparition et la disparition de Koko le Clown. Ouf… ouf… Mais de qui suis-je en train de vous parler ici, finalement: de Koko ou de Popol?

Quoi qu’il en soit, le fait est qu’on ne voit plus aux jours d’aujourd’hui les saynètes du Koko le Clown de mon enfance. Et je soupçonne fortement que cela tient au fait que c’est tout simplement plus présentable aux enfants contemporains. Trop sexiste et trop ethnocentriste, j’en ai bien peur. Citons brièvement un court exemple représentatif de ce que je veux dire ici. De mémoire vive, toujours. Cette fois là, l’Oncle Max dessine en ouverture, par tronçons toujours, une silhouette plus menue que celle de Koko. C’est Kokette. Sitôt dessinée, Kokette adopte une posture déhanchée et se pose la main derrière la tête, dans l’attitude pin-up de ce temps. Elle râle. Elle aspire à séduire Koko et ne sait pas comment s’y prendre. Elle demande conseil à Oncle Max, dont la main dessinante est disparue de l’écran et dont la voix est en off (entendre que le personnage du dessinateur reste invisible, comme omniprésent). Oncle Max répond: Tu connais le proverbe, Kokette. Pour gagner le cœur d’un homme… et Kokette complète l’aphorisme du jour d’un ton agacé: il faut commencer par son estomac. S’ensuit une séance d’aventures ou Kokette tente maladroitement de cuisiner pour Koko, dans un intérieur cuisine-vivoir confortable dessiné à mesure par l’Oncle Max. Je ne me souviens pas de la conclusion, ce qui est une opportunité en or de vous l’épargner, vu que vous avez parfaitement pigé le topo et que n’en jetons plus, la cour est pleine.

Le Koko le Clown de mon enfance est un souvenir diffus et partiellement malencontreux qui m’a permis de découvrir le beau travail de pionnier de Max Fleischer (créateur aussi notamment de Betty Boop) et de m’aviser aujourd’hui du fait que je n’en avais bouffé enfant que le succédané affadi et enfariné des belles années PlaytexThunderbird.

Sur cette illustration, les personnages autres que Koko, Kokette, Mean Moe (Méchant Boris) et Kokonut me sont inconnus

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INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES SUR LES STUDIOS FLEISCHER ET KOKO LE CLOWN (en anglais)

GÉNÉRIQUE D’OUVERTURE DE LA SAYNÈTE OUT OF THE INKWELL (1958-1960 — en anglais)

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Le complexe de Joey Zasa

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2018

Joey Zasa (joué par Joe Mantegna) dans THE GODFATHER III (1990)

Joey Zasa (joué par Joe Mantegna) dans THE GODFATHER III (1990)

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Le gangster Joey Zasa est un personnage fictif créé par Mario Puzo et Francis Ford Coppola dans le film The Godfather Part III (1990). C’est une des figures mafieuses auxquelles le Parrain, Miguel Corleone, est confronté. Alliés formels, Corleone et Zasa sont en fait des ennemis farouches et leur conflit intestin forme une portion importante de la trame de cet opus cinématographique. Mais Joey Zasa nous intéresse moins ici dans ses turpitudes criminelles que dans son profil ethnoculturel plus général. Une des nombreuses raisons pour lesquelles Joey Zasa irrite profondément Miguel Corleone va nous mener directement au coeur de notre propos.

Nous sommes, dans The Godfather Part III, au début des années 1980. La communauté italo-américaine a bien évolué et elle s’est largement intégrée à la civilisation continentale. Miguel Corleone s’adonne depuis des décennies à des activités criminelles complexes se déployant à grande échelle et requérant une attitude feutrée, discrète, peu ostensible. Il envisage désormais de se tourner graduellement vers des investissements légitimes, maintenant que le contexte général est moins discriminatoire qu’autrefois. Et Miguel entend procéder tout doucement, en homme d’affaire d’officine, sans tambour ni trompette. Sauf que Joey Zasa a une autre conception de l’enchâssement des personnes et des institutions de sa communauté ethnoculturelle dans le cadre du rêve américain. Joey Zasa considère que les italo-américains doivent désormais se promouvoir ouvertement, s’affirmer fermement, prendre leur place. Il faut cesser de mettre des gants. Cette prise de possession d’une affirmation ethnoculturelle de soi se déploie sur le présent mais aussi sur le passé, sur l’histoire. Ainsi Joey Zasa est le genre de figure publique à se lancer dans une grande campagne promotionnelle visant à démontrer et faire unanimement accepter (notamment dans les manuels scolaires) le fait —par exemple— que le téléphone n’a pas été inventé par Alexander Bell mais bien par l’italien Antonio Meucci (1808-1889). Joey Zasa est un ostensible, un flamboyant, un tapageur. Il se soucie quasi maladivement de l’image publique des italiens et des italo-américains. Mais une portion importante de sa propre communauté (dont, entre autres. Miguel Corleone) trouve qu’il en fait trop. Il nuit à sa cause plus qu’il ne la sert.

J’appelle COMPLEXE DE JOEY ZASA l’attitude de CERTAINS représentants de CERTAINES communautés ethnoculturelles quand ils confondent intégration effective et ostentation promotionnelle, préférant ainsi le clinquant symbolique aux acquis sociaux effectifs pour leur communauté ethnoculturelle. Le Complexe de Joey Zasa est une attitude affectant quasi-exclusivement les figures bourgeoises des communautés ethnoculturelles concernées. C’est fondamentalement un comportement de classe, une posture de commerçant dont la camelote serait rien de moins que, d’un bloc et sans nuances descriptives, la communauté ethnoculturelle même dont le commerçant en question s’autoproclame le promoteur. Ces figures bourgeoises communautaires représentent une sorte de projection hypertrophiée de leur propre accession symbolique de classe et la généralisation indue de cette projection sur tous les représentants réels ou fantasmés de la communauté ethnoculturelle concernée. Souvent une grande gueule chronique ou un pamphlétaire forcené, le bourgeois communautariste atteint du Complexe de Joey Zasa se considère personnellement (et souvent exclusivement) comme le dépositaire du corps de procédures comportementales, interpersonnelles et individuelles autant qu’institutionnelles et collectives, permettent d’assurer une bonne réputation à toute sa communauté ethnoculturelle. Inutile de dire que l’idéologie, souvent étroite, étriquée, conformiste, victimaire et réactionnaire, des Joey Zasa de ce temps ceinture étroitement leur vision du devoir-être communautaire de leur groupe et des autres groupes envers leur groupe. Implicitement, pour notre bon héraut communautaire, tout tend fortement à être la faute des autres. Les problèmes de son groupe sont, aux vues de Joey Zasa, largement un artefact interculturel du groupe de l’autre. Traumatisme historique et autorité victimaire à la clef, Joey Zasa est un complexé, au sens classique et ordinaire du terme.

Nous allons prendre un exemple semi-fictif suavement autocritique tout autant que terriblement représentatif. Il y a quelques années, j’ai prononcé une communication intitulée AVOIR UN MÉCHANT LANGAGE portant sur le jugement souvent sévère, parfois indulgent, presque toujours dialectiquement contradictoire, que les québécois portent sur leur langue vernaculaire et sur les comportements interactifs qui s’y associent. Dans cette communication utilisant des données de corpus, je donne l’heure juste sans concession, décrivant les bons coups et les errements de mes chers compatriotes avec percutant mais aussi avec un recul tout sociologique. La communication était présentée à Paris, devant un auditoire international. Après mon exposé, je me fais tasser dans un coin par la sociolinguiste Lucie Mercier (nom fictif). Lucie Mercier PhD est une des figures de la sociolinguistique montréalaise du siècle dernier. Professeure titulaire, elle dirige un important centre de recherche sur la sociolinguistique du français québécois. En un mot, c’est une de nos (petites) éminences (locales). Et l’éminence se met à vertement m’enguirlander. Sans contester la véracité d’aucune des conclusions de ma communication, elle me reproche malgré tout de l’avoir prononcée parce que ce qui y est dévoilé n’est pas très bon pour l’image publique du Québec (verbatim). Je lui rétorque que je me soucie moins d’image publique que de pertinence descriptive mais elle continue de me chanter la chanson du toute vérité n’est pas bonne à dire et du prestige international du Québec et de patati et de patata. Je lui signale alors, en toute déférence, que je crois fermement qu’elle souffre du Complexe de Joey Zasa. Elle ne comprend pas un traître mot de ce que je lui raconte et tourne les talons, drapée dans sa certitude d’un primat crucial —pour le bien d’une communauté ethnoculturelle spécifique: la sienne— de la relation publique lénifiante sur la description adéquate des faits socio-historiques. Des sciences humaines comme croupion ancillaire aux objectifs promotionnels de Quebec Inc. Bon sang de bon… où vont nous subventions?

Historiquement, collectivement, sur les différentes scènes locales comme au niveau planétaire, nous entrons dans une phase hautement sensible de mise en interface des communautés ethnoculturelles de notre grand domaine. Le communautarisme civique est vraiment de mise et il le sera de plus en plus. Dans un tel contexte délicat, requérant toute la diplomatie collective imaginable, les éléments se comportant comme des voyageurs de commerce et souffrant chroniquement du Complexe de Joey Zasa apparaissent comme des personnages archaïques pataugeant nuisiblement dans le jeu de quilles interculturel, avec leurs gros sabots. On observe que certaines communautés ethnoculturelles s’intègrent mieux que d’autres dans une société majoritaire. Je ne vais pas citer d’exemples: ils se devinent. Un simple petit examen de conscience suffit. Pensez au groupe ethnoculturel dont vous jugez qu’il s’intègre le mieux. Cherchez-y des Joey Zasa, des figures publiques ostensibles qui font une promo lourde et bruyante de ce groupe. Vous n’en trouverez pas. Pensez maintenant au groupe ethnoculturel dont vous jugez qu’il s’intègre le moins bien. Cherchez-y des Joey Zasa, des figures publiques ostensibles qui font une promo lourde et bruyante de ce groupe. Vous en trouverez. Et vous pourrez les nommer, vous les représenter visuellement et retracer leur trajectoire tintinnabulante dans les médias. Comme nous sommes tous potentiellement le Joey Zasa d’un autre, nous devons méditer cette question pudiquement, avec le regard autocritique requis, devant notre avenir collectif mondial qui s’avance.

Le gangster Joey Zasa finit ses jours abattu par Vincent Mancini-Corleone, le neveu de Miguel Corleone, contre le grée de ce dernier, qui en a marre des guerres mafieuses. Il s’agit d’un capotage (les américains disent un hit) ayant eu lieu dans le strict cadre du conflit pégreux entre Zasa et les Corleone. Mais toute la communauté italienne de ce petit univers fictif pousse un discret soupir de soulagement. Elle ne regrette pas trop longtemps cet élément remuant, tapageur et infatué qui voulait trop bien faire et risquait d’entraîner sa communauté dans des rapports de force indus avec le reste de la société civile et qu’il a bien fallu finir par faire taire, de l’intérieur. Adieu Joey, fleuron d’un temps…Voyons à apprendre à te faire taire en nous aussi, avant que tu ne t’attires ce genre d’ennui avec les membres de ta propre communauté ethnoculturelle déjà, elle, plus avancée que toi, en matière de communautarisme civique.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a soixante ans: THE DHARMA BUMS (Jack Kerouac)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2018

Dharma-Bums

Then suddenly everything was just like jazz: it happened in one insane second or so…
Jack Kerouac, The Dharma Bums, début du chapitre 12.

 

Ce roman extraordinaire est, de fait, terriblement mal compris ainsi que mal intitulé… en français (titre en version française: Les clochards célestes). Il faut d’ailleurs absolument lire ce récit grave, espiègle, solennel, toc et magnifique dans le texte, et en envoyer les traductions françaises parisiennes à tous les diables. Elles n’ont aucune prise sur ce qui se passe. Disons la chose comme elle est: c’est le malentendu intégral, ce truc en traduque. Ô lecteur hexagonal, comprenons-nous bien, je crois que toi européen et moi nord-américain faisons la même chose avec The Dharma Bums. Nous aimons un artiste. Mais nous l’aimons chacun selon le modus de notre civilisation. La tienne, riche d’un héritage culturel dense et toujours inévitablement aristocratique dans son fond face à l’artiste, le filtre, l’absorbe, se l’approprie, le surdétermine, le sacralise. La mienne, acculturée, déculturée, marchande, commerçante, le consomme, en jouit, le dévore, le déchire, le traite en copain, l’aime comme un frère en lui tapant sur les cuisses et tant pis si ça l’enquiquine. Je ne porte pas de jugement ici. Les deux canaux sont valides mais distincts. C’est comme pour le jazz: ici c’est un gig, en Europe, c’est un concert. Chez vous, c’est l’Art. Ici, c’est entertainment. L’Amérique, c’est aussi une ethnologie originale, une civilisation ordinaire. C’est le ketchup, le baseball, les contrastes climatiques, la dinde d’action de grâce, Elvis, Warhol et Kerouac. Il faut prendre cela dans l’angle ordinaire en tapant du pied et en buvant l’eau claire. Je ne démystifie pas Kerouac. Je m’en délecte à ma façon qui fut aussi la sienne. La tienne n’est pas la sienne, ô lecteur hexagonal. Ta lecture en est inévitablement moins intime. C’est cependant ce qui la rend bien plus riche. Je suis la négation de l’universalité de Kerouac, je suis son terroir. Tu es l’affirmation de son universalité, tu es son impact, son rayonnement. Nous sommes myopes mais alliés.

Un mot, donc d’abord, une fois ces prudentes précautions prises, sur la traduction française du roman, à travers un exemple microscopique: le titre, justement, de ce roman de 1958 (rédigé sur un rouleau, comme ON THE ROAD). The Dharma Bums devient donc en français Les Clochards célestes. Ce titre version française est beau, planant, je le dis sans ironie. Il va tellement bien à une certaine moins fameuse statue montréalaise de Pierre-Yves Angers. Simplement, ce n’est pas le titre du roman de Kerouac. Il n’y a absolument rien de céleste dans cela. Les deux principaux protagonistes du roman, Raymond Smith (le narrateur) et Japhy Ryder (son objet de vénération), recherchent le dharma dans les montagnes de l’ouest, le dharma au sens littéral, en un cocktail orientaliste de toc éclectique constitué de mythologie amérindienne, de sinologie, de bouddhisme et de poésie japonaise (haïku). Céleste ne rime absolument à rien ici et, dans une traduque conséquente qui ne réécrirait pas Kerouac mais le servirait, il faudrait garder dharma. La notion de clochard ne rend que fort imparfaitement bum et le parisianise sans plus. Un bum c’est un voyou malodorant, une crapule de bas étage, presque un bandit, souvent jeune. Dans certains contextes (mais pas ici), la meilleure traduction pour bum, c’est loubard. À l’indigence du clochard il faut ajouter une forte dose de délinquance asociale et d’anticonformisme. Le mot bum est une insulte et, ici, pour Kerouac, il joue fortement d’autodérision. Mais, il y a bien plus, un bum c’est aussi quelqu’un qui bumme, c’est-à-dire qui quémande sans arrêt:  «Il te bumme une cigarette, il te bumme de l’argent, il te bumme un lift, c’est-à-dire une déplacement en voiture». C’est un faiseur de manche perpétuel, délinquant en prime. Arrive dans une ruelle infâme et trouve-toi entouré d’une cours des miracles grimaçante de jeunes loubards qui te bousculent et veulent te faire les poches à demi, les voilà les bums. Dans le roman de Kerouac, Japhy Rider et l’autre crotté qui l’accompagne en décrivant sa quête bumment quoi? Eh bien, justement, ils bumment le dharma (ils le quémandent brutalement et sans respect réel, comme deux voyous suspects mendient), ils veulent faire les poches aux grandes mystiques orientales, ni plus ni moins. Ce sont des indigents intellectuels américains qui œuvrent à se fabriquer une respectabilité philosophique dans l’extase un peu forcée du voyage. Il y a là un effet antithétique fort et une ironie cuistre et mordante, complètement perdus dans le ton sacralisant du titre de la version française. En français bon teint, il faudrait traduire: La racaille du dharma ou Les voyous du dharma (ceci sera mon titre de travail ici). En joual, je pencherais pour Les quéteux de dharma… et encore, c’est parce que je suis bien réfractaire à l’anglicisme parce que le vrai ressenti serait rendu par Les bummeux de dharma. Tout le reste de la traduction de ce roman est à l’avenant. Mon cœur saigne en disant cela mais Kerouac en version française, c’est une torture. Il n’a pas revu ce texte là et ça paraît. Enfin, bref…

Raymond Smith est donc un vagabond ferroviaire, un clandestin des fourgons, un voyou du dharma. Son but, trouver —sans rire mais bel et bien avec un clin d’œil quand même— le grand vide bouddhiste au fil de son errance américano-mexicaine. Et il ne le fera pas en maître mais en élève. À chaque grande étape, une figure masculine fascinante, attirante même, enquiquinante parfois, obsédante toujours, lui servira de craquelant moulin à prière toc-bouddhiste (j’insiste: figure masculine. Les femmes, qui portent des noms comme Rosie, Psyche, Princess, Christine, sont restreintes à des rôles beaucoup plus effacés que dans On the road. Même la mère et la sœur de Ray Smith sont ici à peine discernables). Le tout se joue en cinq grandes phases.

  • AU SOMMET DU MATTERHORN (CELUI DE LA SIERRA NEVADA) AVEC JAPHY RIDER: Le premier (et le principal) objet masculin de fascination de Raymond sera Japhy Rider. Japhy, c’est un peu l’Élizabeth Mabille de Raymond Smith. Autant dire que Raymond voit, très spontanément et sans ostentation ou obséquiosité aucune, une sorte de maître à penser lumineux en Japhy Ryder, qui a pourtant à peu près son âge. Ce petit costaud à barbichette, qui traduit vers l’anglais des vers et des aphorismes chinois, récite à gorge déployée des haïku improvisés, et vous enfile sous la jambe des vérités bouddhistes à hue et à dia, va convaincre Raymond et un troisième larron d’escalader un des plus hauts monts de leur environnement immédiat, le Matterhorn (celui de la Sierra Nevada, en Californie). La chose va se faire en toute spontanéité héroïque, en une quête longuette mais radieuse, en s’imprégnant graduellement de la formidable puissance de la nature. Au sommet du mont qu’il sera le seul à atteindre (Raymond le contemplera d’un peu plus bas et le troisième larron restera plus bas encore), Japhy Ryder nous apparaîtra comme une sorte de grand lutin surnaturel, sautant onctueusement de rocher en rocher dans la brume étrange des sommets et instillant pour toujours la conscience d’un fait crucial qui ne quittera plus jamais Raymond: Il est parfaitement impossible de tomber en bas d’une montagne. Mais —couac!— ensuite, en se retrouvant dans le bled au pied du mont, Raymond, affamé, voudra manger dans un troquet spécifique. Il sera alors confronté à un Japhy Ryder soudain timide et mijauré, peureux comme une fouine d’entrer dans un restaurant classe moyenne pour lequel il ne se juge pas vêtu assez convenablement. Tel sera donc le talon d’Achille du grand sage solitaire: les petites contraintes contrites du gestus social le plus conventionnel imaginable lui corrode secrètement la vie.
  • DU MEXIQUE TORRIDE À L’OHIO ENNEIGÉ EN COMPAGNIE DU CAMIONNEUR BEAUDRY: Il faut maintenant rentrer au bercail. Par les fourgons ou autrement, Raymond se retrouve d’abord à Los Angeles. Avec son sac au dos de voyou du dharma désormais solitaire (sac au dos pesant cinquante livres), il monte jusqu’à San Francisco où il s’enchevêtre un brin, pour sa plus grande tristesse, avec certains des protagonistes paumés de On the Road. Puis il met le cap, seul, sur Mexicali (au Mexique) mais les voyous du coin lui font comprendre que dormir en plein air dans les patelins locaux c’est le coup parfait pour se faire assassiner et voler. Il re-saute alors la frontière et tombe sur le camionneur Beaudry. Ce dernier a besoin d’un guide pour bambocher adéquatement, justement… au Mexique. Si Raymond retourne à Mexicali avec lui et lui montre les bons tripots pour faire la foire, en échange, le lendemain, Beaudry l’amènera dans son camion gros-cul jusqu’à Tucson (Arizona). On fait comme ça. Tournée des grands ducs à Mexicali puis cap sur Tucson. En chemin, les deux hommes fraternisent tant et tant que Beaudry conduit finalement Raymond jusqu’en Ohio. Après la sagesse éthérée, intellective et fragile d’un Japhy Rider, c’est la densité épicurienne, prospère et frustre du camionneur Beaudry qui illumine le zen de Raymond. Il fera notamment cuire sur la flamme nue, à son camionneur, dans le désert, un steak inouï dont vous me direz des nouvelles.
  • AU BERCAIL CHEZ SA MAMAN (EN CAROLINE DU NORD): Depuis l’Ohio, par autobus et sur le pouce, Raymond gagnera la Caroline du Nord et la maison forestière où vivent sa maman, sa sœur et son beau-frère. Il y passera la Noël de 1955. Il va vite se retrouver avec son beau-frère sur le dos. C’est que Raymond ne fait qu’une chose de ses journées. Il va en forêt, s’y assoit, et médite. Il sait déjà que Tout est vide. Mais dans la forêt de Caroline du Nord, il prend conscience du fait que Tout est vide mais en éveil. Déjà, son beau-frère l’accuse ouvertement de farniente chronique. Mais les choses ne vont pas s’arranger quand il va s’avérer que Raymond amène avec lui, dans ses sessions de bouddhisme forestier, le chien de son beau-frère. C’est un chien de race et le beauf craint comme la peste que Raymond, qui laisse l’animal libre, finisse par tout simplement le perdre dans le bois. Patatras! Non seulement on a ici un foutu voyou du dharma (pourquoi varnousser dans les religions des autres et ne pas simplement t’en tenir à la tienne, lui reprochera tendrement sa maman) qui ne fout rien de ses journées mais en plus il compromet ouvertement la précieuse propriété privée de ses pairs. Notre bum voyageur comprend vite que ses vacances de la nativité seront de bien courte durée. Et, comble du conformisme assouvi, Raymond, grâce à des connections venues de Japhy Ryder, se déniche un boulot de garde forestier dans l’état du Washington. C’est à l’autre bout du contient. Il va (enfin) falloir repartir.
  • VERS LA CALIFORNIE POUR REVOIR JAPHY RYDER: Avant de se rendre faire le garde forestier estival à Desolation Peak (Washington), sur la frontière canadienne, Raymond retraverse le continent et retrouve Japhy Ryder dans une cabane au nord de la Califormie. Le vigoureux voyou du dharma d’autrefois semble plus triste. Il a coupé sa barbichette, il parle de se marier. Mais on en revient vite aux discussions voyoutes-bouddhiste de source ironico-sapientale. «Le Bouddha est fondamentalement un morceau d’étron séché» annonce Japhy à Raymond. Ce dernier rétorque: «Une petite merde toute simple, en somme». Et on se rejoint, en coupant du bois pour le proprio de la cabane et en mangeant des crêpes. On fait la fête aussi, naturellement. Tous les autres voyous et voyoutes se rameutent depuis San Francisco et font des parties à rallonge dans la cabane forestières de location de Japhy. Le plus tonitruant de ces parties est la fête d’adieu pour le départ de l’éminent boursier de recherche Japhy Ryder (tel qu’en lui-même) pour le Japon (par navire). Les deux voyous du dharma en ont subitement marre de faire la fête. Ils veulent se retrouver dans la nature. Ils laissent la surboume se poursuivre pour plusieurs jours à la cabane et se taillent en douce, sac au dos, sur une piste forestière longeant de loin les vastes pourtours de San Francisco. Cela les mène jusqu’au Pacifique où, sereins, il s’immergent. Puis Japhy finit par finir par prendre son bateau, au grand dam de son amoureuse (Psyche) et de tous les voyous et voyoutes bouddhistes de la Baie venus agiter leurs mouchoirs songés et formuler leurs bons souhaits sous toutes les formes conceptualisables.
  • VERS LE WASHINGTON POUR JOUER LES GARDIENS DE TOURELLE À FEU: «Now, as though Japhy’s finger were pointing me the way, I started north to my mountain». En juin 1956, Raymond Smith remonte, principalement sur le pouce, de San Francisco à Eureka (Californie du nord), puis Portland (Oregon) et Seattle (Washington). Il suit un entraînement de pompier forestier dans les montagnes du Washington où il coudoie les anciens camarades forest rangers de Japhy Ryder. Il se rend ensuite à cheval en compagnie d’un guide du nom de Happy jusqu’à sa lointaine tourelle à feu (plus une cabane sur un rocher qu’autre chose) de Desolation Peak (une vaste zone de montagnes qui porte ce nom sinistre à cause d’un immense incendie de forêt ayant durablement dévasté l’endroit en 1919). Son refuge de surveillant ignifuge est à six mille six cent pieds d’altitude. Il y vivra, fin seul, soixante jours, en compagnie des buttes de monts et du lit ouateux des nuages. Puis au moment de redescendre vers le monde, une sorte de Japhy Ryder intemporel et hallucinatoire lui apparaîtra sur les hauteurs. Il le remerciera, genoux en terre et sourire en coin, comme si de rien. Puis la formulation du fait qu’on ne sait pas vraiment quand Japhy Ryder et Ray Smith se reverront scelle la finalisation de la narration.

Ce roman et moi somme nés la même année (1958). Je l’ai lu à vingt ans (1978). Jack Kerouac (1922-1969) a à peu près le même âge que mon père (1923-2015), un petit canadien-français vigoureux et solaire, comme lui. Bouddhiste grotesque et bouffon bien plus que bouddhiste sage et/ou sacré, ce texte m’a crucialement défini comme intellectuel, moi qui suit pourtant beaucoup plus casanier que Sal Paradise ou Raymond Smith. Les voyous du dharma ne m’ont pas converti mais ils m’ont convaincu… et surtout ils ont imperturbablement changé ma vie.

Jack Kerouac (1922-1967)

Jack Kerouac (1922-1969)

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L’ère du Verseau (traduction de AQUARIUS)

Posted by Ysengrimus sur 17 octobre 2017

Aquarius-Femme

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Il y a cinquante ans pile-poil, c’était la première off-Broadway de l’opéra-rock Hair. Voici, en respectueux hommage à ce jubilatoire moment de culture underground, ma traduction-adaptation de la chanson Aquarius (paroles: James Rado), hymne d’ouverture du susdit opéra-rock Hair (1967).

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Oh! La lune est au second quartier.
Jupiter et Mars sont alignées.
Le Soleil renaît dans le décan
Du matin d’un nouveau temps.
 
Et alors jaillit l’ancien chant
De l’ère du Verseau.
Chantons l’ère du Verseau.
L’ère du Verseau.
L’ère du Verseau.
 
Humain, arrachons le torchis
De nos oripeaux de guerres et de cris.
Nos flambeaux étreindront la nuit.
Leurs mains concluront la fusion
Du cristal des générations,
Miroir de nos libérations.
L’ère du Verseau.
L’ère du Verseau.
 
Et la lune, au jour, va s’éclipser.
Jupiter et Mars, se cacher.
Le Soleil, versé par le Verseau,
Déversera le feu nouveau.

Et nous chanterons l’ancien chant
De l’ère du Verseau.
Chantons l’ère du Verseau.
L’ère du Verseau.
L’ère du Verseau.

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Hair logo-1968

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Il y a soixante ans, FUNNY FACE

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2017

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

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On a ici un film qui est une apologie ouverte et explicite de l’anti-intellectualisme commerçant, ran-tan-plan. Le philistinisme américain nous en a fait voir bien d’autres, et des pires, certes, on peut le dire. Mais bon, il reste que le susdit anti-intellectualisme est encore et encore ici le thème principal de la comédie musicale Funny Face qui fête au jour d’aujourd’hui ses deux générations d’existence. Explication. Mademoiselle Jo Stockton (Audrey Hepburn) est une jeune libraire de Greenwich Village qui rêve de monter à Paris pour aller y écouter, dans une boite enfumée de la rive gauche, l’éminent professeur de philosophie Émile Flostre (Michel Auclair) disserter sur la nouvelle doctrine philosophique du moment, l’Empaticalisme. En ce milieu des années 1950, il semble bien que l’intellectualisme soit de vogue puisque, d’autre part, la directrice du magazine de mode féminin Quality, la flamboyante et hautement The-devil-wears-Pradaesque Maggie Prescott (Kay Thompson) et son tonique photographe vedette Dick Avery (Fred Astaire) cherchent un faciès féminin jeune, vif, nouveau et intelligent d’allure… pour lancer une tout autre tendance de mode.

Dans leur quête d’imagerie intellective, Dick Avery et sa volubile et flacotante équipe se retrouvent comme en coup de vent dans la petite librairie beatnik Embryo Concepts, celle où justement, fatalement, bosse Jo Stockton. Une séance de photos est improvisée en rafale avec une mannequin et Jo apparaît presque fortuitement, avec ladite mannequin, sur certaines des photos. Quand il développe ces dernières, le photographe Avery est fortement intrigué par cette petite gueule marrante (funny face ou, en français, drôle de frimousse). Il avait déjà passablement froncé le sourcil quand il avait remis de l’ordre en compagnie de la petite libraire dans les piles de bouquins à l’ordonnancement dévasté par la tumultueuse séance de photos de ses journalistes de mode. Usant alors d’un subterfuge, on convoque Jo au quartier général du grand magazine de mode et on cherche à l’embringuer à faire la mannequin. Elle regarde la chose de fort haut au début, considérant la mode féminine comme du chichi commercial de peu de conséquence. Mais quand on lui fait comprendre qu’il pourrait y avoir un voyage à Paris à la clef, Jo se laisse submerger par l’éventualité de voir ses aspirations à la parisianité philosophique enfin assouvies. Et patatras, le temps d’un plan nous montrant un fier coucou rouge et blanc de la Trans World Airline survolant les mers et les mondes, et tout le monde se retrouve sur les rives de la Seine.

Jo se tient rive gauche, dans les cafés intellos. Elle y discute pendant des heures. Elle y refait le monde. Elle nous sert même une chorégraphie d’avant-garde avec deux pseudo-matelots dégingandés sur une sorte de jazz langoureux pata-ellingtonien. C’est là un de mes moments favoris du film. Corporellement et dramatiquement, Audrey Hepburn est mi-clown mi-diva. Il y a chez elle une très fine aptitude à doser gravité et cabotinage et comme, en plus, elle est une danseuse parfaitement crédible, le résultat arrive à être à la fois savoureusement ironique et insondablement tendre, presque respectueux dans la dérision ouverte. Maggie (la directrice de la revue Quality) et Dick (le photographe de mode), d’autre part, tout à la mise en place de leur événement promotionnel de mode, se tiennent, eux, rive droite. Ils vont tout faire pour y attirer Jo, qui, elle, rêve plus de philosophie empaticaliste que de glamour mondain. Anti-intellectualisme et visée réactionnaire du propos obligent, le photographe Avery (dont mes fils diraient qu’il porte fort bien son prénom car il est un Dick) finira bien par parvenir à entraîner Jo dans sa séquence de photos de mode et, graduellement emballée par ces bouffées de grand narcissisme qu’on lui impute implicitement d’office, notre jeune intellectuelle new-yorkaise en viendra à ouvertement s’enthousiasmer pour son nouveau statut de figure tendance de la mode parisienne.

Combinant une savoureuse alternance d’images fixes et de cinéma, cette séquence des photos de mode reste nettement le moment le plus original de cette comédie musicale d’autre part largement prévisible. Autoritaire et un peu nerveux, le photographe place son modèle dans un certain nombre de situations fictives de la vie parisienne et/ou européenne et lui dicte intempestivement la posture à prendre ou le comportement à déployer. Cela engendrera, entre autres, une des répliques cultes du film. À la gare, Dick dit quelque chose comme, Tu es à la gare. Ambiance des grands départs. Tu es Anna Karénine. Sardonique et peu amène, Jo répond Ah bon. Est-ce que je dois me jeter sous le train? Graduellement, comme elle se prend de plus en plus au jeu et finalement s’amuse follement, Jo s’empare imperceptiblement de cette initiative de direction que Dick détenait. Et lui, à mesure, y renonce, s’en départit, comme imprégné du talent naissant de sa partenaire. L’ingénuité du jeu d’Hepburn dans cette série de plans est d’un charme touchant. Et cela donne un joyeux lot de souvenirs photographiques de ce fameux ci-devant âge d’or du vieux ciné. Ici, juste ici, on aurait presque une jeune femme prométhéenne si… le propos fondamental n’était pas de la montrer en train de bien basculer sur l’autre rive. En tout cas, la dynamique Pygmalion/Galatée qui fera la gloire tonitruante et pesante de My Fair Lady au milieu de la décennie suivante s’esquisse déjà. La femme qu’on confectionne s’autonomise. L’homme qui la confectionne tombe en amour.

Et, fatalement, le bon pathétique philistin ricain culminera quand Jo, de retour sur la rive gauche, s’installera pieusement, comme une sorte de houri intellective, aux pieds du divan du professeur Émile Flostre. Maggie et Dick se déguiseront alors en couple mûr d’intellos de toc avec fausse barbe taillée et dégaine songée et se rendront chez les trippeux servant objectivement de courtisans empaticalistes. Ennuyés par les psalmodies larmoyantes d’une guitariste aux ras des mottes, Maggie et Dick vont se lancer dans un trépidant numéro de claquettes pour égayer un peu la purée de poix de l’atmosphère songée. Soixante ans plus tard, on en est quand même un peu revenus de ces ricains expressionnistes d’après-guerre avec leurs sautillements et leur fausse joie ricanante masquant leur abyssal vide cognitif de cuistres impérieux. Un peu tristement, je regarde Astaire (58 ans alors) et Thompson (48 ans alors) dans ce numéro dansant au style déjà monté en graine, sur fond de salle obscure, et j’ai quand même un peu envie de leur dire: ça va, barrez-vous, les clinquants croulants, on vous a vu… et que Saint-Germain-des-Prés revienne un peu, quand même. Évidemment ici, en 1957, sous le fanion satisfait et triomphant de la Paramount, Saint-Germain-des-Prés ne reviendra pas et… n’y sera jamais vraiment, en fait. Bien au contraire. Se rendant subitement compte que le professeur Émile Flostre est obligatoirement un fumiste carabiné doublé d’une vipère lubrique cherchant frontalement à lui faire du gringue et des papouilles, Jo lui casse une de ses statues de maître sur la tête et court se jeter dans les bras du photographe Avery. Bon pathétique philistin ricain, nous disions bien.

Un trait récurrent chez Audrey Hepburn (28 ans alors), que ce soit dans Sabrina (1954) trois ans plus tôt ou dans My Fair Lady (1964) sept ans plus tard, c’est bien celui de jouer les petites pauvresses surdouées qui finissent dans les bras de rupins ayant presque deux fois leur âge. Respectueux de ma grande amie Béatrice, je n’ai rien contre les différences d’âge dans les couples, en principe. Malheureusement, dans ces œuvres classiques du cinéma, un peu vermoulues aujourd’hui, auxquelles s’associa Audrey Hepburn, le propos et les thématiques sont toujours d’un réactionnaire à vous couper le souffle par sa pestilence plus que par sa pertinence. Funny Face, hélas, ne fait pas exception. Ce rendez vous raté avec la complexité intellectuelle et artistique de la rencontre avec Paris (incluant le Paris du monde de la mode) nous en dit plus sur la bêtise surannée d’une certaine conception américaine du monde que sur quoi sur que ce soit d’autre.

La prestance indéfinissable de cette si intéressante actrice du siècle dernier préserve ici l’effet de curiosité intellectuelle encore largement méritoire ayant suscité, sans complexe aucun, le présent commentaire. Mais la mythologisation hollywoodienne n’y est vraiment plus. Très ouvertement, Audrey Hepburn (1929-1993) est un talent gâché. Funny face vous dites? Certes. Mais bogus script (script bidon) aussi, malheureusement. Tant pis. Le temps a passé, il y a pas à patiner. Contentons nous donc de contempler les admirables photos fixes de cette petite gueule marrante et de rêver le mieux possible de ce qui aurait pu être si l’art servait de temps en temps à autre chose qu’à assurer cyniquement sa propre petite promo de merde.

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

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Funny face, 1957, Stanley Donen, film américain avec Audrey Hepburn, Fred Astaire, Kay Thompson, Michel Auclair, Dovima, 103 minutes.

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Un verre de vin rouge italien (en pensant à Sacco et Vanzetti)

Posted by Ysengrimus sur 23 août 2017

Sacco-Vanzetti

Il y a quatre-vingt-dix ans pilepoil mourraient, sur la chaise électrique, Sacco et Vanzetti. Cette histoire navrante, révoltante, des années 1920, qui m’avait tant écœuré à la fin de l’enfance, lors de la sortie du film Sacco et Vanzetti de Giuliano Montaldo (1971), reste toujours une grande stigmate d’injustice sociale. Woody Guthrie (1912-1967) ne s’y est pas trompé qui, en 1946, l’a évoqué, en sa qualité imprenable de témoin du temps (à la fin de l’enfance, lui aussi). La traduction en poésie rythmique que je propose ici de sa chanson Red Wine (le texte de la version originale suit) encapsule solidement la douleur et la colère vive suscitées par le drame des deux anarchistes italo-américains d’autrefois. Tout se dit ici avec cette candeur et cette indéfinissable nuance de pureté authentique dont Woody Guthrie a toujours eu le fin secret.

Un verre de vin rouge italien (en pensant à Sacco et Vanzetti)
Paroles et musique de Woody Guthrie (1946)

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Oh, verse-moi donc un verre de vin rouge italien
Que j’y goûte un petit peu et en vienne à me remémorer,
Me remémorer encore en mon âme et en mes pensées
Cette histoire si grande, peut-être la plus grande, hein…

Associated Press, les nouvelles du 24 juin
Parlent d’Earl J. Vaugh, un patrouilleur de ce temps là
Qui est monté
Dans un wagon du trolley
De la rue principale.
Pourquoi?
Pour arrêter
Sacco et Vanzetti,
Pardi.

L’article raconte que Earl J. Vaugh, ma foi,
Prend aujourd’hui sa retraite, comme représentant de la loi.
Ce flic à mes yeux passera à l’histoire
Pour avoir arrêté Sacco et Vanzetti, ce jour là.

C’était en 1920, le 5 mai
Les flics et leurs suppôts les ont épinglé.
Il les ont tiré du wagon,
Les ont flanqué sur le quai
Puis les ont flanqué en prison
Dans la commune
De Brockton.

Il y a eu vol à main armée avec pertes de vies
À Slater Morrill, l’usine de cordonnerie.
Vous deux, messieurs, portez des revolvers
Et vous ne vous êtes pas présentés pour le service militaire.

Oui, oh oui, exact, messieurs les flics.
On s’est cassés en direction du Mexique.
Les guerres de rupins, nous, c’est pas notre affaire.
On s’est donc portés disparus, de l’autre bord de la frontière…

Vous êtes connus, vous deux, comme des enfants de radicalisés.
Vous devez bien être des tueurs, voyez…
Vous êtes armés.

Je suis veilleur de nuit.
Lui,
Il est un marchand
De poissons ambulant.
Il porte un flingue quand il défend
Une grosse recette en argent
Comptant.

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Oh, verse moi une choppe de bonne bière allemande
Ou bien encore un verre de vodka russe, limpide et brûlante.
Oh, verse-moi donc un verre de vin blanc palestinien, tiens,
Ou de je ne sais quelle bibine frelatée, issue de quelque alambic incertain.

Maintenant, laisse moi réfléchir un petit peu, que je repense à tout ça.
Comment ont-ils bien pu finir par les juger coupables, ces deux gars?
Comment cent soixante témoins ont-ils été appelés?
Et comment, d’entre eux, cent cinq arrivaient à les disculper?

Les cinquante autres ont joué aux devinettes. Bien oui, dans le doute…
Et, sur les cinq dont la version fut étroitement vérifiée,
Un seul a vu son baratin minimalement corroboré.
Les cent cinquante neuf autres témoignages n’ont pas tenu la route.

Et ce témoin unique,
Une femme, hésitante
Et tremblante
A vu une tire
Pleine de bandits,
Du moins c’est ce qu’elle affirme.
Et un an plus tard, elle reconnaît sa livide
Bobine
Après avoir vu filer ce bolide
Pendant une seconde trente…

Et de développer sur ses mains, son flingue, son automobile.
Et de nous parler de la chemise, de la coiffure du type.
Et elle évoque ses joues, ses yeux, et ses lèvres mobiles.
Et le récit de cette Eva Splaine les envoie tous les deux au casse-pipe.

Le soir de leur mort, j’étais ici, dans la bonne ville de Boston.
Et je ne suis pas près d’oublier cette incroyable tension.
J’ai bien cru que ces foules immenses mettraient la ville à sac.
J’espérais qu’ils le fassent en fait, j’espérais qu’ils se braquent.

J’espérais qu’ils descendent le juge Thayer de son perchoir,
Le fassent courir comme un éperdu, tout autour d’un grand chêne
Et le poursuivent à grands coups de lattes dans les flancs, dans le noir.
Qu’ils le rossent pour de vrai. Qu’il en prenne pour ma peine.

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Oh, verse-moi donc un autre verre de ce vin rouge italien
Que j’y goûte un petit peu et en vienne à me remémorer,
Me remémorer encore en mon âme et en mes pensées
Cette histoire si injuste, peut-être la plus injuste, tiens…

 

Woodie Guthrie (1912-1967)

Woodie Guthrie (1912-1967)

Red Wine
Words and Music by Woody Guthrie (1946)

Oh, pour me a drink of Italian red wine,
And let me taste it and call back to mind
Once more in my thoughts, once more to my soul
This story as great, if not greater, than all.

The AP news on June 24th
Told about a Patrolman named Earl J. Vaugh,
He stepped on a Main Street Trolley Car
To arrest Sacco and Vanzetti there.

The article tells how Earl J. Vaugh
Is now retiring as officer of the law
This cop goes down in my history
For arresting Sacco and Vanzetti that day.

It was nineteen twenty, the fifth of May,
The cop and some buddies took these two men away
Off of the car and out and down,
Down to the jail in Brockton town.

There’s been a killing and a robbery
At the Slater Morrill’s shoe factory.
You two gents are carrying guns,
And you dodged the draft when the war did come.

Oh yes, ’tis so, ’tis so, ’tis so
We made for the borders of Mexico.
The rich man’s war we could not fight,
So we crossed the border to keep out of sight.

You men are known as radical sons,
You must be killers, you both carry guns.
I am a night watchman, my friend peddles fish,
He carries his gun when he’s go lots of cash.

Oh, pour me a glass of Germany’s beer,
Russia’s hot vodka, so strong and clear,
Oh, pour me a glass of Palestine’s Hock,
Or just a moonshiner’s bucket of Chock.

Now, let me think, and let me see,
How these two men were found guilty,
How a hundred and sixty witnesses passed by,
And the ones that spoke for them was a hundred and five.

Out of the rest, about fifty just guessed,
Out of the five that were put to the test,
Only the story of one held true,
And a hundred and fifty-nine got through.

And on this one, uncertain and afraid,
She saw the carload of robbers, she said,
One year later, she remembered his face,
After seeing this car for a second and a half.

She told of his hand, and his gun, and his ears,
She told of his shirt, and the cut of his hair,
She remembered his eyes, his lips, and his cheeks,
And Eva Splaine’s tale sent these men to the chair.

I was right here in Boston the night that they died.
I never seen such a sight in my life.
I thought those crowds would pull down the town,
I was hoping they’d do it and change things around.

I hoped they’d pull Judge Thayer on down
From off of his bench and chase him around.
I hoped they’d run him around the stump
And stick him with devils tails ’bout every jump.

Oh, pour me a drink of Italian red wine,
Let me taste it and call back to mind
Once more in my thoughts, once more to my soul
This story as great, if not greater, than all.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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LOOKING FOR MISTER GOODBAR (À la recherche de Monsieur Goodbar — 1977)

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2017

J’ai vu ce film à sa sortie il y a quarante ans. Je le revois aujourd’hui et je juge en conscience qu’il a très bien vieilli. Je veux dire qu’il avait la dégaine voyoute et gaillarde d’un film contemporain pour l’époque et qu’aujourd’hui il a la force dépolie et tranquille d’un film d’époque, pour nos contemporains. Tout le monde y fait son travail magnifiquement, notamment une Diane Keaton toutes feux toutes flammes, vive, nuancée, terrible et qui fracasse l’écran.

Theresa Dunn (Diane Keaton) est, au début du film, une étudiante de lettres irlando-américaine qui s’entiche de son prof de prose anglaise et en devient la maîtresse. Au fil de la relation de Theresa avec cet homme marié, pas très bon amant (Theresa s’accuse elle-même de ce fait tristounet alors qu’elle n’y est pour rien), on découvre qu’elle a quelque chose comme un petit quelque chose pour quelque chose comme les abuseurs. L’histoire se passe dans une grande ville américaine. Officiellement, c’est San Francisco (les scènes de Nouvel An carnavalesque sans neige tendent à le confirmer) mais le film est de fait tourné à Chicago et, bon, au visionnement, ça fait New York plus qu’autre chose. En tout cas, la très typique sensibilité irlando-américaine joue un rôle central dans cet opus (et à la fois New York, Chicago, et San Francisco comptent une importante communauté irlando-américaine). La vie familiale de Theresa nous fait découvrir le terreau d’origine de son faux pli émotionnel pour les hommes abuseurs. Le pater familias, dont l’accent irlandais est fort accusé et dont l’obédience catholique n’est pas en reste, se fait servir ses repas par son épouse dans sa grande demeure dont la téloche en noir et blanc est toujours allumée sur du sport. Monsieur Dunn père (joué par Richard Kiley) tyrannise moralement ses deux filles, en pestant contre la modernité échevelée, et notamment contre les luttes féministes, toutes récentes. Katherine Dunn (Tuesday Weld) est la jeune sœur fraîche et parfaite de Theresa. Theresa, pour sa part, fait un peu figure de vilain petit canard. Elle a passé un an et deux jours, dans son enfance, complètement dans le plâtre (des orteils au cou) après une importante opération pour une scoliose congénitale. L’opération en question lui a laissé une cicatrice fort ostensible et complexante dans le bas du dos et cela fait douloureusement écho à la scoliose congénitale d’une de ses tantes paternelles, la honte de la famille, celle dont le pater familias ne parle jamais.

Theresa finit par se faire saquer par son prof de lettres et, corollairement, elle quitte la maison parentale où la téloche toujours allumée est de moins en moins supportable et où, en plus, il ne faut pas rentrer trop tard le soir. Elle s’installe en appartement. Sa sœur aussi s’affranchit clopin-clopant. Katherine se lance en effet dans des mariages, des divorces, des épivardes libertines individuelles et collectives, réminiscentes d’une révolution sexuelle qui monte en graine et qui tourne doucement à l’amertume répétitive aigre-douce. Tandis que sa sœur ballotte ainsi de mariages en divorces, Theresa entre dans une dynamique Jekyll-Hyde beaucoup plus perfide et  méthodique. Elle commence par se faire stériliser (stérilité permanente) pour éviter le genre de grossesses surprises auxquelles sa sœur ne semble pas savoir échapper. Puis Theresa se positionne dans une dynamique diurne et nocturne bien disposée. Le jour, elle enseigne à des petits enfants sourds et les fait avancer efficacement et tendrement dans leur acquisition de la parole (les acteurs enfants sont très bien dirigés et Keaton en instite compétente s’exprimant en langage des signes est parfaitement crédible). Elle bosse avec dévotion et dispose de la petite classe d’une huitaine de gamins dont les enseignants et enseignantes contemporains n’osent tout simplement plus rêver. La nuit, elle court les cabarets, se lève des bonshommes, les baise sauvagement dans son petit appartement et les saque avent le lever du soleil. C’est vraiment la jeune femme catholique en cours de rattrapage sexuel intensif, le tout bien arrosé et bien saupoudré de belle cocaïne d’époque bien forte et bien blanche.

Le problème va justement prendre corps avec les bonshommes et avec le faux pli que Theresa semble continuer de garder en elle en faveur des abuseurs. Son monde diurne et son monde nocturne vont lui fournir deux pitons distincts, sur deux plans distincts. Au plan diurne, elle fait la connaissance, dans son contexte professionnel, d’un travailleur social irlando-américain du nom de James (William Atherton). Il est catholique, les parents de Theresa l’aiment bien et il a une jolie petite gueule qui compense pour son éthique un peu étriquée. Au plan nocturne, elle se fait lever et baiser par Tony (Richard Gere, jeune, tonique et intégralement voyou trépidant et chat de gouttières). Tony convient parfaitement à Theresa parce qu’il ne colle pas trop. Il la saute solide, presque sadique, puis il se casse pour un bon moment. Il est à la fois parfaitement ardent et pas trop encombrant, du moins au début. Le fait est que ces deux types, chacun dans l’espace que Theresa leur concède, vont graduellement se mettre à s’expansionner, à devenir envahissants, à la cerner et à l’étouffer. James veut la marier et lui dicte sa lourdeur morale de plus en plus insupportable. Tony la bardasse, lui pique son fric, lui file des pilules de narcotiques emmerdantes et vient l’enquiquiner sur son lieu de travail. Ce dispositif double est fatal et assez limpide. Cette femme libérée va voir sa libération compromise par les hommes qui assouvissent ses besoins émotionnels et sensuels. Ils ne savent absolument pas tenir leur place et ils semblent tous les deux réitérer pesamment le schéma d’abus masculin installé depuis l’enfance.

Les choses vont finalement passablement s’aggraver. Theresa va graduellement perdre le contrôle de ses deux pitons, de ses émotions, de la drogue, de sa vie nocturne et de sa fuite en avant (effectivement ou fallacieusement) autodestructrice. Elle finira par se lever un troisième zèbre, inconnu au bataillon et peu amène, et les choses vont prendre un tour tragique dont je vous laisse découvrir la teneur passablement déplaisante, pour ne pas dire terrifiante. Le film est basé sur le succès de librairie de 1975 Looking for Mister Goodbar de l’écrivaine Judith Rossner lui-même inspiré de la mésaventure tragique, vécue en 1973, par une institutrice new-yorkaise du nom de Roseann Quinn. Fait peu original mais tristement révélateur, les gens ayant lu le roman ont copieusement détesté le film, jugeant que le second dénature le premier à un niveau proprement sidéral, semble-t-il. Pour préserver intacte, sous globe, naïvement figée, la haute opinion que j’avais eu et ai encore du film, j’ai vu à soigneusement ne pas lire le roman. Il faut savoir assumer certains choix, en ces tristes matières. Ce film est un film qui évoque ma jeunesse. J’avais, en 1977, dix-neuf ans, l’âge du jeune Cap Jackson, le personnage de soutien joué ici tout en douceur par le futur trekkie LeVar Burton. Madame Keaton avait alors, elle, trente et un ans.

Ce film, donc, est un film de mon temps. 1977, ce n’est déjà plus 1967. La lutte nixonienne contre la drogue est encore en plein déploiement (même si on est sous Jimmy Carter). Il y a encore des discothèques avec la boulette scintillante, mais nous ne sommes plus en 1973 non plus. La première grande vague du disco est déjà passée (la seconde et ultime vague lèvera fin 1977 avec Saturday night fever des Bee Gees). On entre doucement dans une ère de désillusions diverses que cet opus capture finement. Le conformisme ancien est solidement lézardé tandis que la contre-culture commence à doucement se discréditer. La violence masculine n’est pas encore masculiniste (elle reste primaire, épidermique, ne se formule pas encore dans le flafla pseudo-théorique qu’on lui connaît aujourd’hui). Il n’y a toujours pas de Sida mais l’homosexualité est encore fort mal assumée (Theresa va en payer le triste coût). On sent une époque de transition. La résurgence reaganienne n’y est pas encore mais il reste que le défilé psychédélique du carnaval soixantard est déjà passé. Cette fugitive fluidité d’époque est très bien captée.

 La réflexion fondamentale s’impose alors. Qu’est-ce tant que l’autodestruction féminine? S’agit-il de se détruire intégralement ou de juste crever et pourfendre une image de soi dont on ne veut plus, craquant douloureusement une manière de vernis de surface collant trop intimement à la peau? On a bien tôt fait d’assigner à la ci-devant quête autodestructrice féminine l’amplitude démiurgique des grandes capilotades fatales. Dans le cas qui nous occupe ici, cela veut dire qu’on a vite fait d’encapsuler Theresa Dunn dans le stéréotype de la petite abusée incapable de se sortir de la fascination soumise que lui a légué un héritage culturel, religieux et familial lourdingue et plus qu’encombrant. Je boude un peu cette analyse. Je vois plutôt Theresa Dunn comme une femme avancée, prométhéenne, dont la destruction sera plus causée par le retard collatéral et l’inertie ambiante que par des déterminations vraiment internes à son cheminement propre. En un mot, Theresa ne juge personne et tout le monde la juge. James lui dit un jour que son appartement, avec des blattes tournoyant dans la vaisselle sale empilée dans le lavabo, ne lui ressemble pas. Theresa rétorque abruptement qu’au contraire cet appartement lui ressemble parfaitement et qu’il correspond tout à fait à ce qu’elle est vraiment, fondamentalement. Theresa Dunn n’a pas de compte à rendre et, au fond, on a trop voulu que sa tragédie soit conditionnée, déterminée, fatale. Je crois que la tragédie de Theresa Dunn fut en fait largement conjoncturelle et accidentelle. Monsieur Goodbar (le gars parfait qu’on dénicherait dans un cabaret) n’existe pas, certes, et Theresa finit inéluctablement par s’en aviser. Simplement, la suite de sa trajectoire ressemble plus au fait de traverser la rue sans regarder au mauvais moment et se faire frapper bien malgré soi. Tout ne peut pas se ramener inexorablement à la grande fatalité grecque. Parfois la merde arrive comme ça, presque hors sujet, hors thème. Shit happens, comme le dira un slogan semi-rigolo qui sera formulé quelques petites années plus tard (1983). On a ici un film à voir ou à revoir, en tout cas. Et à calmement méditer dans sa triste universalité, le recul historique aidant.

Looking for Mister Goodbar, 1977, Richard Brooks, film américain avec Diane Keaton, Tuesday Weld, Richard Gere, William Atherton, Richard Kiley, LeVar Burton, 136 minutes.

Theresa Dunn (Diane Keaton)

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Il y a cinquante ans: VIVE LE QUÉBEC LIBRE!

Posted by Ysengrimus sur 24 juillet 2017

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Je ne suis pas devenu Président de la République
pour faire la distribution des portions de macaroni…

Commentaire attribué à Charles de Gaulle

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C’était il y a cinquante ans, pilepoil. On a dit bien des choses, compliments onctueux et autres sombres quolibets, sur cet événement spectacle. Les pour et les contre se sont amplement polochonnés. On va pas remettre ça, justement quand on est en train de se dire combien le temps a passé. Faudrait en venir un petit peu au recul historique, si tant est. Alors, bien, on va laisser les émotions frémissantes des anglo-canadiens un petit peu en dehors du truc, ici (ils étaient furax, c’est reçu. On va pas en faire une tartine). On va plutôt, si vous le voulez bien, concentrer notre attention sur les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec) et les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française) en cette année là de rencontre, entre toutes, sur Montréal. Ils sont fort disjoints, ces deux bouquets d’objectifs… jusqu’au malentendu, presque. Il va bien falloir finir par un peu s’en aviser.

Nous sommes en 1967, l’année de l’Exposition Universelle de Montréal. De Gaulle (1890-1970), il lui reste trois ans à vivre. Johnson (1915-1968), il lui reste un an à vivre. Sans vraiment s’en aviser, ce jour de gloire, pour ces deux hommes, est un petit peu aussi leur chant du cygne à chacun et, en même temps, le point final d’une certaine conception et de la France et du Québec. Pourtant ces deux hommes politiques semblent ouvrir une ère, plutôt que de fermer une époque. Ils se retrouvent autour de la priorité commune de renforcer les liens entre le Québec et la France et tout cela semble se tourner ostensiblement vers demain. Sauf qu’en fait, ces deux figures conservatrices des Trente Glorieuses servent des objectifs moins futuristes qu’on ne le croit. On va regarder un petit peu tout ça.

Commençons par le texte intégral de l’allocution de l’Hôtel de ville de Montréal. On observe alors que, dans ce court discours, trop souvent charcuté et édité dans les bandes d’actualité, le Général mentionne très explicitement le gouvernement du Québec, [celui] de mon ami Johnson. Lisons plutôt, à froid.

Discours de De Gaulle sur le balcon de la mairie de Montréal (intégral)

C’est une immense émotion qui remplit mon cœur en voyant devant moi la ville de Montréal française [acclamations]. Au nom… au nom du vieux pays, au nom de la France, je vous salue [acclamations]. Je vous salue de tout mon cœur [acclamations]. Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas [acclamations et rires]. Ce soir, ici, et tout le long de ma route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération [acclamations]. Et tout le long… et tout le long de ma route, outre cela, j’ai constaté quel immense effort de progrès, de développement et par conséquent d’affranchissement vous accomplissez [acclamations]… vous accomplissez ici. Et c’est à Montréal qu’il faut que je le dise, parce que [acclamations]… parce que s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre [acclamations]. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre [acclamations]. Si vous saviez quelle confiance la France, réveillée après d’immenses épreuves, porte maintenant vers vous [acclamations]. Si vous saviez, si vous saviez quelle affection elle recommence à ressentir pour les Français du Canada [acclamations]. Et si vous saviez à quel point elle se sent obligée de concourir à votre marche en avant, à votre progrès. C’est pourquoi elle a conclu, avec le gouvernement du Québec, avec celui de mon ami Johnson [acclamations] des accords… des accords pour que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française [acclamations]. Et d’ailleurs, le concours que la France va tous les jours un peu plus prêter ici, elle sait bien que vous le lui rendrez parce que vous êtes en train de vous constituer des élites, des usines, des entreprises, des laboratoires qui feront l’étonnement de tous et qui, un jour j’en suis sûr, vous permettront d’aider la France [acclamations]. Voilà ce que je suis venu vous dire ce soir, en ajoutant que j’emporte de cette réunion inouïe de Montréal un souvenir inoubliable. La France entière sait, voit, entend ce qui se passe ici. Et je puis vous dire qu’elle en vaudra mieux. Vive Montréal. Vive le Québec [acclamations]. Vive le Québec libre [acclamations]. Vive… vive… vive le Canada Français et vive la France [acclamations].

Les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec). Alors qui donc est ce Johnson qui reçoit, ce fameux soir là, ce coup de képi un peu oublié du Général. Malgré son nom anglais (irlandais, en fait), c’est un francophone pur poudre. Il avait été le principal homme lige du Premier Ministre Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959), dont le parti, la très conservatrice Union Nationale avait régné sur le Québec entre 1936 et 1939 puis entre 1944 et 1960. Évincée du pouvoir en 1960 par le fédéraliste Jean Lesage, l’Union Nationale de Johnson faisait figure de chien crevé archaïque quand, contre toutes attentes, elle reprend le pouvoir en 1966. La formule du Général, on le notera, sonne un peu comme un le gouvernement de mon ami Johnson, à l’exclusion de tout autre… Ceci est l’occasion de signaler qu’on assiste, de fait, en 1967, à la DEUXIÈME VISITE du Président De Gaulle au Québec (et au Canada). Lors de la première visite (entendre: première visite de De Gaulle comme président. Il est aussi venu au Canada comme gars ordinaire, si tant est), survenue, elle, en 1960, le Général était tombé sur le fédéraliste Jean Lesage et l’accueil avait été beaucoup plus froid et surtout, moins configuré, moins théâtral. Le Jean Lesage de l’impétueuse Révolution Tranquille et le Charles de Gaulle de l’archi-emmerdante Guerre d’Algérie s’étaient un peu regardés en chiens de fusils, cette fois-là. Et le passage à Ottawa (qui avait alors eu lieu, ce qui ne sera pas le cas en 1967) chez Lester B. Pearson avait été tout aussi frigorifique. On ajoutera que, dès 1959, le gouvernement De Gaulle avait approché le gouvernement Duplessis pour mettre en place des collaborations Québec-France. De Gaulle avait de la suite dans les idées sur ses affaires québécoises (comme sur toute sa politique internationale d’ailleurs). Et surtout, il préférait les unionistes nationalistes québécois aux libéraux fédéralistes canadiens.

Il y a donc une compatibilité idéologique profonde entre Johnson et De Gaulle. Ce sont des populistes, des nationalistes, des conservateurs, d’ardents cocardiers de la chose française. Ajoutons, et l’affaire est alors piquante, qu’il y a, chez Johnson, petit lombric effacé, une véritable attitude de sbire. Il a vécu sa longue maturation politique dans l’ombre d’un chef autoritaire (Duplessis) et, en regardant les images de ce spectacle de 1967, il est patent à tout québécois d’une certaine génération que, dans le regard pieux et servile de Johnson envers le Général, perdure le fait que cette ample figure oratoire française, matoise et tonitruante, est enveloppée, pour le petit québécois moustachu et pour une portion importante du reste de l’audience canadienne-française du temps, du suaire fantômatique éthéré mais encore implacable de Maurice Duplessis.

Quoi qu’il en soit de la fantasmatique interne de Johnson et de ses compatriotes face au Général, il reste que l’Union Nationale, même mourante, peut encore faire sentir son imprégnation sur le Québec moderniste naissant. Le parti de Johnson, tentaculaire, réactionnaire mais autonomiste, reste solidement implanté dans les campagnes. Il y fonctionne depuis l’après-guerre comme une sorte de pègre. Un jour de congé ad hoc a été décrété pour la visite du Général (qui a lieu un lundi). Le petit peuple patronal et syndical a suivi. Tout a été organisé au ratapoil. Il est évident, criant, que les communes traversées par la grande décapotable du Général ont été décorées, pavoisées et achalandées, par la vieille machine campagnarde de l’Union Nationale. En brimballes (des arcs de triomphes en branches de sapins avec des fleurs de lys géantes, je vous demande un peu), en êtres humains le long des routes (brandissant le fleurdelysé, ce drapeau nostalgique donné au Québec moins de vingt ans auparavant par Duplessis) et en fanfares (chaque harmonie de village est tenue par l’Union Nationale, bien au fait de l’impact populiste des flonflons de la fête), on acclame le grand visiteur, le long du Chemin du Roy, dans une couleur locale et une liesse populaire parfaitement orchestrées. Il s’agissait, pour Johnson, cette fois-ci, de ne pas rater son coup dans le rendez-vous ostensible avec la francophilie de tête.

C’est que tout va mal, en fait, pour l’Union Nationale. Sa carène vermoulue vient de se prendre deux torpilles qui vont, à très court terme, lui être fatales. Première torpille: la Révolution Tranquille de Jean Lesage (1960-1966), ostensiblement appuyée par les fédéralistes (notamment par les ci-devant Trois Colombes), fait maintenant apparaître le parti de Johnson comme ce qu’il est effectivement: un dispositif rétrograde, autoritaire, ruraliste et de plus en plus inadapté aux progrès en cours (ces élites, ces usines, ces entreprises, ces laboratoires dont parle justement le Général). Seconde torpille: le nationalisme québécois, fond de commerce classique de l’Union Nationale, est en train de prendre un solide virage socialisant. Un puissant tonnerre de gauche et de centre-gauche roule en effet de plus en plus fort sur l’horizon politique fleurdelysé: fondation de l’Union des Forces Démocratiques (1959), de l’Action Socialiste pour l’Indépendance du Québec (1960), du Rassemblement pour l’Indépendance Nationale (1960), du Mouvement Laïc de Langue Française (1961), du Nouveau Parti Démocratique (doté alors d’une remuante aile québécoise — 1961), de la revue Parti Pris (1963), du Mouvement Souveraineté-Association (1966), puis plus tard du Parti Québécois (1968). Début des actions directes violentes du Front de Libération du Québec (de 1963 à 1970). Le souverainisme québécois est à son comble. Il se démarque vigoureusement du vieux nationalisme traditionaliste, immobiliste et réactif, à la papa. Malgré les Johnson et les Lesage, voici donc que l’affirmation québécoise, embrassée par toute une jeunesse, déborde à gauche. Le tumultueux Mai 68 des québécois se fait au nom de l’émancipation nationale. Il y a eu et il y aura encore, jusqu’en 1970, des attentats terroristes. Le Québec veut se libérer. C’est Vive le Québec libre all the way, certes, mais plus du tout selon la doctrine sociale de l’Union Nationale. Il faut absolument tout faire pour chercher à se redonner l’initiative, sur la lancinante question nationale.

 Le coup de poker de la visite du Général est donc, dans le corpus des objectifs de Johnson, un moyen un peu intempestif pour reprendre le nationalisme québécois en main et ce, à droite. C’est que si le progressisme des Trente Glorieuses colle au fédéralisme, et si le nationalisme québécois, lui, se barre à gauche, notamment en devenant souverainiste, l’Union Nationale va se retrouver devant rien à défendre. Son passéisme est discrédité par les libéraux, son nationalisme est pillé par le R.I.N (dont les pancartes seront très visibles dans la foule acclamant le Général sur Montréal… pas en région, par contre). Le souverainisme, (appelé séparatisme par ses adversaires), ce nationalisme programmatique, émancipateur et gauchisant, ne faisant pas partie de la palette politique de Johnson, il faut tenter de faire gigoter devant les québécois un intervenant international prestigieux, francophone, dominateur mais libérateur… populaire mais conservateur. De Gaulle assurera, le temps d’un court été, ce rôle semi-conscient de flageolant funambule idéologique. Johnson, on le voit à sa sale trogne sagouine lors de la fameuse montée de la décapotable du Général sur le Chemin du Roy, boit littéralement du petit lait. Il s’illusionne largement d’ailleurs. Ça ressemble à un triomphe. C’est, en fait, un baroud. Après la mort subite de Johnson en 1968, son parti politique foutu, dirigé par un sbire de sbire, est battu aux élections de 1970, ne reprendra plus jamais le pouvoir, et disparaîtra en 1989. Si aujourd’hui, en France, un demi-siècle après la mort du Général, il est encore possible de se prétendre Gaulliste, il ne fait plus bon, au Québec, un demi-siècle après la mort de Daniel Johnson, de se dire Duplessiste…

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Les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française). Le Général, lui, pour sa part, évolue dans de toutes autres sphères. Et mes compatriotes québécois dorment aux gaz ben dur s’ils commettent la boulette hautement naïve d’interpréter son action de cabot à Montréal dans une perspective excessivement localiste. De Gaulle est un régalien. Avec lui, il faut savoir prendre de la hauteur pour suivre la manœuvre. En plus, et corollairement, il est essentiel de comprendre que tout ce qu’il bricole sur le continent nord-américain concerne au premier chef… les Américains, et personne d’autre. Ses visites au Québec en 1960 et en 1967, sa visite au Mexique en 1964, tout ça c’est pour picosser les Ricains, principalement sinon exclusivement. C’est assez turlupiné mais rien n’est improvisé. Il faut bien suivre. Aussi arrêtons nous une seconde à ce qui définit le De Gaulle de 1958-1970. Ce sont, en politique extérieure, principalement deux choses: le Paradoxe de la décolonisation et le Fantasme de la Troisième Voie. Détaillons ceci.

Le Paradoxe de la décolonisation. De Gaulle revient aux affaires en 1958, dans des conditions complexes (pour tout dire: dialectiques) quoique trop oubliées. C’est la Guerre d’Algérie. La France a déjà décolonisé l’Indochine (suite à une brutale défaite militaire), la Tunisie et le Maroc. La puissance militaire française, excessivement excentrée, se concentre donc alors en Algérie. Il souffle sur Alger une sorte d’ambiance para-franquiste. Souvenons-nous que le dictateur espagnol Francisco Franco avait lancé son putsch de 1936 depuis le Maroc espagnol, où il était en garnison en compagnie de ses factieux. Des généraux franco-algériens menacent, vingt ans plus tard (vers 1956-1958), de faire pareil si le gouvernement faiblard et constamment effrité de la Quatrième République ose chercher à décoloniser la dernière possession française d’Afrique du Nord. Sur Alger, parmi les Pieds-noirs, on crie Algérie française! mais aussi L’Armée au pouvoir! Les factieux d’Alger jugent qu’il faut remilitariser tout le pouvoir français, pour que de sains objectifs coloniaux perdurent. Pour ce faire, ils réclament le retour du Général De Gaulle aux commandes. Beaucoup plus politicien que soldoque, ce dernier va, assez perversement, se laisser porter par la vague factieuse des militaires d’Algérie. Bon, je vous coupe les détails. De Gaulle finit par mettre en place cette Cinquième République qu’il préconisait déjà en 1946 (il a de la suite dans les idées, on l’a déjà dit). Il fait plébisciter sa nouvelle constitution par référendum, se fait solidement élire président de la république, puis… il ne renvoie tout simplement pas l’ascenseur aux factieux d’Alger. Général-président, il leur ordonne de rentrer dans leurs casernes et engage, sans états d’âme, la décolonisation de l’Algérie. Bordel et bruits de bottes, O.A.S., attentats contre le Général, anti-gaullisme durable à l’extrême droite. Complications ruineuses et sanglantes (un million de morts algériens entre 1954 et 1962). De Gaulle œuvre, par étapes, à se débarrasser de ce problème ruineux pour son budget militaire et pour son image. Il veut commencer au plus vite à circuler dans le monde. Mais il est encore couvert du sang algérien quand il vient niaiser au Canada, en 1960. Cela légitime Lesage et Pearson de le regarder d’un drôle d’air et ils ne s’en priveront pas. De Gaulle se dépatouille finalement du drame colonial en lâchant l’Algérie, en 1962. C’est alors et alors seulement que devient perceptible le feuilleté subtil et un peu couillon du tout de sa doctrine coloniale. Malgré la lourde parenthèse algérienne, il s’avère que le Général n’est pas si décolonisateur que ça, finalement. Plus finasseur que décolonisateur, pour tout dire. Il faut se recycler. Il faut maintenir des rapports avec les anciennes colonies. Les dorloter plutôt que de les réprimer, les flirter, se faire aimer d’elles, et la jouer copain-copain. C’est une sorte de Vatican II du colonialisme, en somme. Ce délicat paradoxe de la décolonisation cherchera vraiment, chez le Général, à fonctionner comme une méthode, carrément. Un système strict et uniforme… à généraliser d’ailleurs à toutes les anciennes colonies franchouillardes, MÊME CELLES PERDUES DE LONGUE DATE, NOTAMMENT DANS LES AMÉRIQUES (clin d’œil, clin d’œil). La décolonisation-recolonisation dialectique gaullienne (que le vent de sable algérien rendait passablement invisible, entre 1958 et 1962) nous concerne nous aussi, donc, tout à coup. Comme il ne s’agit plus de conquérir militairement mais de séduire politiquement, le Général jouera désormais de l’héritage français se perpétuant de par le monde. Ce sera: je décolonise militairement d’un coup assez sec ET rapido-rapido je recolonise par la coopération internationale, d’un coup assez doux, avec tout ce qui parle français au monde. Avez-vous dit: ballet diplomatique? Cela inclura évidemment, sans s’y réduire, ceux qu’il appelle, sans se complexer ou s’enfarger dans nos nuances, les français du Canada. Voyons, sur ce point, quelques courts fragments de discours, lors du fameux crescendo oratoire de la montée en décapotable sur le Chemin du Roy (les italiques gras sont de moi mais ils correspondent à des accentuations fort appuyées du Général):

Discours de De Gaulle à la mairie de Québec (extraits)

De tout mon cœur… de tout mon cœur, je remercie Québec de son magnifique accueil, de son accueil français [acclamations]. Nous sommes liés par le présent, parce qu’ici, comme dans le vieux pays, nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes. Nous sommes liés par notre avenir… Mais on est chez soi, ici, après tout [acclamations].

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Discours de De Gaulle à la mairie de Trois-Rivières (extraits)

Nous sommes maintenant à l’époque où le Québec, le Canada français, devient maître de lui-même [acclamations]. C’est le génie de notre temps, c’est l’esprit de notre temps que chaque peuple, où qu’il soit, et quel qu’il soit, doit disposer de lui-même [acclamations].

On goûtera le sel fin du paradoxe de la décolonisation, notamment dans le second extrait. Dans l’esprit de notre temps, je vous fais disposer de vous-même par rapport à l’occupant anglo-canadien… tout en vous recolonisant tout doucement, gentil-gentil, comme si on relevait, nous tous, d’un seul et même pays (comme dans le vieux pays). C’est pousse toi de là, Lester, que je m’y (re)mette, en somme. Ces effets français rendent tout autant leur sonorité dans le discours de Montréal, cité supra: en voyant devant moi la ville de Montréal française. On y souhaite explicitement que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française. La recolonisation en douce et l’idée que tu t’en pousse et que je m’y (re)mette y est bien sentie elle aussi, presque de façon lourdingue: s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre. Explicite dans l’art de s’inviter. Mais on est chez soi, ici, après tout…

Donc De Gaulle sera très fort pour, une fois sa propre décolonisation bouclée (après des guerres de théâtres ruineuses et sanglantes), se retourner sur un mouchoir de poche et prôner la décolonisation chez les autres, notamment British (conférer le discours de Montréal) et Ricains (conférer le discours de Phnom-Penh). Cela va nous amener à son ultime grand fantasme.

Le Fantasme de la Troisième Voie. Après la Guerre d’Algérie (1954-1962) va donc apparaître le De Gaulle 2.0. Dépatouillé de la crise grave qui l’a mis en selle, comme une ogive bien débarrassée de son propulseur, il va maintenant déployer la courbure autonome de sa vision de la politique internationale. Guerre Froide oblige, on pourrait la résumer, sans rire, comme ceci: Les Américains, les Russes et Nous. Au plan symbolique, tout commence avec la mort de Kennedy. Ce dernier, qui, on l’oublie trop souvent, ne fut président que deux ans (1961-1963), se laissait un peu paterner par De Gaulle. Il admirait en lui la dernière grande figure du temps de la seconde guerre mondiale gnagnagnagna. De Gaulle a donc pu s’imaginer un temps que les Ricains verraient en lui une sorte de grand sage européen, oscillant, bonhomme, au juste milieu des choses. Cette illusion tombera raide quand il se heurtera à Lyndon B. Johnson (président de 1963 à 1968), sudiste baveux et cassant qui va le remettre à sa place, l’espionner, lui intimer de se mêler de ses affaires sur le Vietnam et l’enguirlander quand De Gaulle va aller voir les Russes. De Gaulle va donc se particulariser (…nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes) et il va engager la ci-devant Troisième Voie. Il va tout simplement jouer au Grand. Il va sortir de l’OTAN, se doter de la bombe nucléaire et ne pas laisser sa diplomatie dormir sous le parapluie ricain. Il retardera l’entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun Européen, la jugeant trop atlantiste. Une ligne idéologique assez crue se dessine ici aussi, de fait, car, en 1969-1970, Kissinger et Nixon, réacs tonitruants, seront bien plus indulgents envers la doctrine extra-atlantiste gaulliste (sortie de l’OTAN, politique nucléaire, etc) que les démocrates américains. En un mot, des libéraux anglo-saxons, amerloques ou assimilés (genre Lyndon B. Johnson, son paronyme Lester B. Pearson et dans le mouvement, Jean Lesage), c’est pas trop son truc, à De Gaulle.

Furthermore… il faut, selon De Gaulle, pas juste se démarquer,  à la française, de ces Ricains et de leurs laquais. Il faut aussi les enquiquiner, les picosser, les invectiver, leur jouer le jeu incessant de la mouche du coche. De Gaulle fera ça, entre autres, au Mexique, en 1964, et… au Québec, en 1967. Son incartade québécoise et montréalaise n’avait absolument rien de spontanéiste ou de maboule. Elle faisait modestement partie de la scénarisation d’un bouquet d’objectifs très précis, dans l’ambitieuse politique internationale gaullienne. Même la formule Vive le Québec libre ne venait pas de nulle part… observateur matois des hinterlands qu’il dragouille, le Général l’avait tout simplement lue sur les affiches des manifestants l’ayant accueilli dès sa descente du navire de guerre le Colbert, dans le port de Québec… car notre illustre visiteur a préféré venir sur un croiseur, justement pour mouiller l’ancre directement à Québec, dans les pattes de Daniel Johnson, plutôt que de prendre la Caravelle et d’atterrir à Ottawa, dans les pattes de Lester B. Pearson. C’est dire… Rien n’était laissé au hasard et peu de choses étaient spécifiquement orientées québécoises dans tout son tintouin, en fait.

De Gaulle fut un as dans le jeu de cartes rogné de la politique intérieure du courtaud Johnson. Et Johnson fut un pion sur l’échiquier international chambranlant du longiligne De Gaulle. Cinquante ans plus tard, tout ceci est fort défraîchi, racorni… déformé aussi, par les fantasmatiques laudatives et dépréciatives des uns et des autres. Et aujourd’hui, que voulez-vous, la France ne représente plus la moindre troisième voie internationale et le Québec n’est pas plus libre qu’avant. Il faut bien finir par admettre que les avancées sociales et civiques se feront par d’autres acteurs politiques et par d’autres moyens collectifs. Chou blanc et gros Jean comme devant, en somme. De tout ceci, il nous reste le souvenir affadi d’un grand spadassin inimitable d’autrefois donnant, un peu malhabilement mais avec cet insondable panache, un ample coup de croix de Lorraine dans l’eau bleue et glauque d’un fleuve Saint-Laurent scintillant et largement illusoire, cet été là, l’été de toutes les rencontres, à la hauteur de Montréal…

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Dossier complémentaire

Le chemin du Roy (Luc Cyr et Carl Leblanc)

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De Gaulle au Québec en 1967 (présentation didactique, très efficace)

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La véritable histoire du «Vive le Québec libre» de De Gaulle (suavement mythifiant)

https://www.youtube.com/watch?v=1nmnvAvGnYc

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Discours intégral du balcon de l’hôtel de ville de Montréal

https://www.youtube.com/watch?v=0l1EYNoHY1A

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De Gaulle parle du Québec lors de sa conférence de presse régulière, le 28 novembre 1967

https://www.youtube.com/watch?v=atulwu6uAOI

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Voyage de De Gaulle au Québec (fresques de l’INA)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00136/voyage-du-general-de-gaulle-au-quebec.html

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Il y a quarante ans, de Gaulle au Québec (journal français de droite Le Figaro)

http://www.lefigaro.fr/international/2007/07/23/01003-20070723ARTFIG90209-il_y_a_quarante_ans_de_gaulle_enflammait_le_chemin_du_roy_au_quebec.php

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De Gaulle et «Vive le Québec libre» (Encyclopédie canadienne)

http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/de-gaulle-et-vive-le-quebec-libre/

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La visite du Général De Gaulle au Canada en 1960 dans l’ombre de la crise algérienne

http://quod.lib.umich.edu/w/wsfh/0642292.0036.022/–visite-du-general-de-gaulle-au-canada-en-1960-dans-lombre-de?rgn=main;view=fulltext

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De Gaulle au Mexique (1964)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00091/voyage-au-mexique.html

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Qu’est-ce que le populisme?

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2017

Populisme-Coca

Le président Obama, à la fin du sommet dit des Trois Amigo (juillet 2016), s’est lancé dans un développement bizarroïde et auto-justificateur qu’il a qualifié lui-même, d’un ton boudeur et blasé, de bougonnade (rant). «Si vous me permettez, j’aimerais dire une dernière chose parce que ça vire en boucle dans un bon nombre de questions posées en ce moment. Il s’agit de cette fameuse affaire du populisme.» Il a ensuite suggéré qu’on jette un coup d’œil pour se renseigner (ce qu’il n’a visiblement pas fait lui-même) sur la signification de la notion de populisme. Il y voit en effet le fait de représenter les intérêts des hommes et des femmes du commun. Sur la base de cette définition superficielle et bébête, il s’est alors mis à se justifier. Il a expliqué qu’il s’était lancé en politique pour aider les gens, pour s’assurer que le nécessiteux ait les mêmes chances de succès que le rupin, que la mère travailleuse dispose de garderies fiables, que le système fiscal soit équitable, que les babis aient une éducation décente… etc… etc… Faites lirer les violons. «Now, I suppose that makes me a populist» a-t-il ouvertement insisté.

Et de poursuivre: «Quelqu’un d’autre n’a jamais démontré le moindre respect pour les travailleurs, ne s’est jamais battu pour la justice sociale, n’a jamais fait l’effort de permettre aux enfants pauvres d’avoir leur chance dans la vie, ou de disposer de soins de santé (de fait le quelqu’un en question a ouvertement œuvré contre les opportunités économiques pour les travailleurs et les gens ordinaires). Un tel quelqu’un ne devient pas soudainement un populiste sous prétexte qu’il tient des propos controversés pour engranger des votes. Ceci n’est en rien la mesure du populisme. C’est du nativisme, ou de la xénophobie ou pire encore. Ou alors c’est tout simplement du cynisme.» Obama a ensuite justifié son intervention en 2008 lors du rachat de certaines compagnies ricaines de bagnoles. Il a limoné en expliquant qu’il ne faisait pas plaisir à la bourgeoisie en effectuant ces rachats agressifs et unilatéraux mais qu’il les avait fait quand même pour le bien commun et non pas pour faire plaisir à tel groupe spécifique ou tel autre. Et bla… et bla…. et blablabla.

Alors… bon… passons sur la conception bourgeoise, ou centriste, ou radical-bourgeoise de la justice sociale et de la lutte, réelle ou feinte, pour le souverain bien d’un Obama en fin de trajectoire et concentrons notre attention sur la définition du populisme qui sous-tend la bougonnade auto-justificatrice de ce jour là. Il est assez net que, dans l’esprit de ce politicien sans science politique, populisme s’oppose ici à élitisme. Dans ce type de sociologie simplette, binarisée et réactionnaire dont les américains ont le sublime secret, le populiste travaille pour le peuple et l’élitiste travaille pour l’élite, point final. Cherchez pas plus loin. Et, manichéisme axiologique gnagnan oblige, l’un est un bon et l’autre est un méchant. Et Obama de se vexer de ne pas lui, être qualifié de populiste, donc de bon.

Le problème ici est qu’Obama politicien se pose en acteur sur la société, alors que la notion de populisme renvoie, elle, à une façon de penser la société. Il s’agit moins de savoir qui on sert (ou prétend servir) que qui on est. Le populisme est une ontologie qui s’ignore, bien longtemps avant d’être une pragmatique qui s’assume. La vieille notion de PEUPLE (catégorie descriptive centrale du populisme) est une notion unificatrice mais non organisatrice, simplificatrice mais non descriptive, nivelante, globalisante, abstraite, volontariste, simpliste et creuse. Le populiste, le vrai tribun populiste, nie ouvertement ou implicitement que le peuple (tout le peuple, «ses» élites inclusivement) soit traversé de contradictions internes, de guerres intestines, de conflits radicaux, de rapports de forces définitoires. Niant la contradiction, ce que le populiste nie fondamentalement c’est la réalité motrice de la lutte des classes.

Le politicien populiste sera donc d’abord un bourgeois ou un homme du peuple roulant pour les bourgeois. Cela ne lui semblera nullement contradictoire… justement. Pas de lutte de classes cela veut dire pas de conflit existentiel dans l’idée paradoxale d’un rupin plein aux as prétendant mener la plèbe en guenilles vers ses lendemains qui chantent. Le populiste est moins anti-élitiste qu’anti-classe. Il n’analyse pas la société qu’il prétend diriger. Il la prend d’un bloc, en se guidant comme d’instinct sur son idéologie dominante (qui, subconsciemment ici, reste toujours l’idéologie de la classe dominante). L’ennemi de classe étant nié, il restera à stigmatiser l’ennemi national, l’ennemi populaire (du moment), l’ennemi de race, l’agneau pascal inamical, l’ennemi fantasmé sur tous les axes imaginaires permettant à la propagande populiste d’enterrer soigneusement la lutte des classes dans la gadoue xéno, nationaleuse et ethnocentriste. Oui, monsieur Obama, le fait de tenir des propos xéno vous rend populiste, incontestablement. Mais c’est pas pour les raisons mal formulées que vous ne conceptualisez aucunement dans votre rhétorique tristounette, tout en les déplorant tout de même. C’est plutôt que la fabrication martelée et martelante de l’ennemi imaginaire soude illusoirement le Peuple en lui masquant ses cuisantes luttes internes au profit de cette fleur au fusil fallacieuse et matamore qui, justement, sert tellement les élites. Disons la chose dans la langue de nos bons ricains, la seule qu’ils décodent vraiment. It is the oldest trick in the book…

Corollairement et accessoirement, l’amalgame populiste se fait autant dans l’intellect que dans le sociétal. Aussi, le politicien populiste n’aime pas plus la pensée critique (entendre la sociologie philosophiquement fondée, c’est-à-dire principalement sinon exclusivement le matérialisme historique, marxiste surtout) dans les têtes qu’il n’aime la lutte des classes dans l’action. Le politicien populiste est donc, corollairement et accessoirement, un solide et tonitruant anti-intellectuel. Regardez-le simplement interagir avec les journalistes, même les journalistes croupions qui lui lancent des balles molles. Ce sera pour constater que le politicien populiste préfère la phraséologie à la pensée. Il ne fait pas cogiter. Il fait rêver. Ce n’est pas une intendance sociétale qu’il avance. C’est un show. Le politicien populiste ne fait pas cela par bêtise d’ailleurs. Il fait cela par rouerie. Il sait, d’instinct ou autrement, que la pensée fondamentale est contradictoire. Il se tient loin d’elle donc, lui préférant le ci-devant sens commun ou bon sens, ce caramel unilatéral et superficiel apte, un temps, à figer les crises historico-sociales, les empêchant temporairement de fendiller le vernis de surface de tout programme politicien simpliste.

L’affectation des élitistes co-optés et désillusionnés genre Obama face au populisme durillon est assez parlante à son sujet, de fait… une fois qu’on en a saisi les ressorts. L’Obama crépusculaire se réclame ostentatoirement du populisme. Il dit: pourquoi dites-vous que le populiste c’est l’autre quand le vrai ami du peuple c’est moi? C’est qu’Obama est assez astucieux pour comprendre que le populisme, c’est la planque élitaire parfaite, finalement. Mazette, s’il n’y a plus de bourgeois, plus de prolétaires, plus de paysans, plus de banquiers, d’industriels, de commerçants, d’aigrefins militaro-industriels, de lobbyistes, de financiers, de clochards… S’il n’y a plus que Nous, le Peuple, c’est bien que, le temps de l’union sacrée du moment, c’est la nuit et que tous les chats son gris. Le bourgeois, qui cherche de plus en plus désespérément à se couler dans la masse, n’en demandait pas tant. Le populisme est toujours bon à prendre pour la bourgeoisie. Il transforme le petit peuple en soldat de ses intérêts de classe aveuglé par la démagogie et le scintillement illusoire des boucs émissaires antinationaux, anti-américains, anti-blancs, anti-nous…

Ceci dit, il reste que ce qui est est. Le Peuple n’existe pas plus comme notion socio-historique que la Race. C’est un artefact bourgeois dont la fonction est exclusivement de servir de base à un consensus de classe toc, rapace, tape-à-l’œil et mensonger. La limpidité et la tonitruance de la démagogie populiste parlent d’elles-mêmes. La démagogie populiste s’y montre telle qu’elle est. Le citoyen calme, informé, le travailleur imprégné de ses priorités civiques ordinaires n’y adhère pas. C’est que le populisme reste ancré dans une idée de la nation qui est fondamentalement archaïsante. Ce n’est pas une idée progressiste. Aussi, quand Obama pleurniche de ne pas, lui, se voir qualifié de populiste, il tourne ouvertement le dos au progrès social qu’il aurait pu éventuellement autrefois incarner. Lui aussi, à sa façon, comme Bill Clinton ayant (soi-disant) fumé du cannabis sans l’inhaler, il a parlé au peuple sans vraiment l’incarner. Obama a autrefois nié être socialiste. Aujourd’hui il rêve d’être étiqueté populiste. Ces deux manifestations de science politique déficiente en lui posent déjà les jalons du jugement sévère que l’Histoire s’apprête à porter sur ce faux progressiste en costard. Populiste, mais oui il l’est, comme tous les thuriféraires bourgeois de la toute ploutocratique classe politique américaine. Et cela ne fait en rien de lui ou de ses semblables les bons gars et les bonnes filles populaires tributaires de cette axiologie simplette et gnagnan qu’on cherche tant à nous faire bouffer par tous les orifices.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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