Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for avril 2018

CHAMBERTIN ET CUPIDON (Nicolas Hibon)

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2018

Chambertin et Cupidon

C’est Paris. Le Paris-Paname, le Paris-Pantruche. Le Paris des zincs, des ballons de gros rouge qui tache et des vieux copains. On entre dans le petit monde apparemment sans histoire d’un fort modeste resto de quartier, Les Trois Soldats. Son tenancier sans âge, le terriblement bien nommé Louis, est un homme modeste, assidu au travail, engageant mais peu extravagant. C’est surtout un cuistot hors pair. Oh, pas un de ces maîtres-queux flamboyants, obséquieux, immaculés, ostensibles. Non, non, non, Louis, c’est juste un de ces coqs de gargote de quartier, sans cordon bleu aucun, sans le moindre articulet au Guide du Bourlingueur, mais discrètement et monstrueusement surdoué du culinaire et dont la magie, la magie sublime, se décode dans les tonalités de bruitage que produisent, en toute spontanéité ingénue, ses chaudrons au fond de sa cuisine, dans le fumet divin qui embaume graduellement son petit établissement un peu avant les heures des repas, et surtout dans le luisant des gamelles et plats qui reviennent si vides, si propres qu’on croirait ne pas devoir les laver. Le restaurant de quartier de Louis ne procède pas d’un concept authentique ou (encore moins) tendance. Il est cette authenticité écrue, ancienne, simple, inimitable, des petits restaurants d’habitués dont les derniers vrais quartiers de Paris gardent encore le plantureux et intime secret.

Secret, vous me dites. Secret, il faut dire. Car Louis en est un, de tiroir à secrets. Oh, je ne vais pas tous vous les révéler ici, les secrets de Louis, si denses, si vieux, si ataviques, si ensorcelés, si cuisants. Ne laissons, pour le moment, couler que les plus dicibles d’entre eux. D’abord, pour utiliser l’euphémisme requis, il a une cave. Les vins et les liqueurs datant, entre autres, de l’année de nos naissances nous y attendent, en compagnie de cet obsédant Chambertin dont vous lui direz des nouvelles… Mais, ès boissons fines, il y a encore bien plus. C’est que Louis fait dans la pharmacopée vernaculaire. Il confectionne des potions médicinales, il concocte des remontants mystérieux, il invente des philtres… C’est à peu près quand on commence à palper de la si fluide alchimie liquide de Louis qu’on rencontre Françoise. Femme d’affaire néo-tertiaire énergique, célibataire, crypto-émotive, Françoise tient une des nombreuses agences de rencontres de la capitale. C’est pas la plus huppée, c’est pas la plus ostentatoire, mais c’est une des plus directes, des plus imaginatives et des plus toniques. Cette agence pratique notamment le fameux speed-dating. C’est cette remarquable procédure en rotation vive où les Tristan et les Yseult de notre temps ont dix minutes de chaque bord d’une petite table carrée pour se débiter leurs curriculum vitæ pratico-romantico-pratique avant qu’une sonnerie ne les fasse changer de petite table carrée, en bloc. Tristan et Yseult, disions-nous… vous souvenez vous, justement, de comment ces deux là sont tombés amoureux? Ils ont bu, de concert, un philtre d’amour. Revoyez bien, dans les brumes légendaires, cette scène abstraite. Elle est si austère, roide, presque vide dans le sublime. Le philtre est insipide et inodore, les deux futurs amants le boivent par petites gorgées boudeuses, en se tenant bien droit, et en se regardant un peu bêtement dans les yeux, sans trop comprendre. Rien ne se passe mais l’amour est subitement installé là, entier, total, infini, fatal. Sauf que, grande nouvelle aujourd’hui, le philtre d’amour dont le drame de Tristan et d’Yseult nous a laissé, derrière la tête, la lancinante tradition, c’est de la petite lavasse théorique anti-rabelaisienne, c’est de la gnognotte non-épicurienne sans épaisseur, c’est un trop rapide contrepoison d’opérette, platement omnipotent et intangible. L’aventure, charnue et concrète, de Louis, de Françoise et de leur compagnie va nous faire comprendre ici que le vrai philtre d’amour, le dense, le brûlant, le poisseux, engage de plain pied Cupidon dans l’équation. Oui, le petit dieu romain Cupidon, dont le nom grec était Éros

C’est que, d’une part, ce grand œuvre de philtre d’amour, auquel travaille Louis depuis de longues années, n’est pas achevé. Il faut l’améliorer, le bonifier, l’alambiquer, l’amener à perfection, le faire culminer, et pour cela, il faut le tester sur des cobayes situationnels. Et, d’autre part, les idylles bibochées par l’agence de rencontre de Françoise, c’est jamais du gagné d’avance. Les sujets hésitent, avancent-reculent, doutent, se protègent, rétropédalent. Ah, si Françoise pouvait fouetter les sangs de tout ce beau monde avec, par exemple, une bonne potion relaxante, euphorisante, engageante. Et… ah, si Louis pouvait évaluer, par étapes, l’impact de son breuvage à conception étagée sur un solide échantillon humain représentatif, lui-même surveillé par des regards compétents et assidus. Vous sentez bien l’alliance fatale que va se nouer ici. L’agence de rencontres de Françoise va se mettre à organiser ses speed-datings dans la gargote de Louis… Il y aura une table savoureuse pour bien mettre tout le monde en condition et, aux frais de la maison, on servira un mystérieux petit cordial. Et tous se mettront, à l’unisson, à trinquer à la santé de Cupidon.

Voilà ce qui va vous arriver. Voilà ce qui vous attend. Et, oh mazette, je ne vous ai rien de rien dit des secrets de Louis et des déterminations multi-centenaires qui le tiennent au corps. Je ne vous ai tout simplement rien dit et je n’ai fait que faire miroiter à l’œil, en son cristal de jouissive constance, la robe pulpeuse de ce savoureux Nicolas Hibon nouveau. Il est tiré, il faut le boire et ce, jusqu’à la lie. Car, oui, tous ces gens ont des motivations profondes, des secrets insondables, un acharnement mystérieux à parachever LE philtre d’amour. Quelles peuvent donc être ces si intenses motivations? C’est la quête de l’amour, certes, mais aussi, la quête de la rédemption, de la paix de l’esprit, de l’ultime rendez-vous historique et, par-dessus tout, du petit nirvana ordinaire que vous provoque en l’âme, sans la moindre obligation de votre part, le roucoulant et percolant pipi du matin des grands lendemains de veilles passionnelles.

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Nicolas Hibon, Chambertin et Cupidon, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF.

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RICK MERCER REPORT (2004-2018)

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2018

Le RICK MERCER REPORT vient de baisser pavillon après quinze saisons (2004-2018). Animé par l’humoriste terre-neuvien Rick Mercer, ce programme de numéros humoristiques s’est voulu le grand promoteur de la ci-devant joyeuse et polymorphe réalité canadienne. Maître incontesté de la cascade bouffe, reporter-aventurier impliqué jusqu’au cou dans les activités qu’il investissait, Rick Mercer savait littéralement tout faire: courir, plonger, nager, patiner, sauter à ski, tirer du flingue, danser la claquette, se faire flotter dans tous les harnais imaginables, conduire des camions, des carrioles à chevaux, des traîneaux à chiens, des locomotives, des grues, des aéroglisseurs et j’en passe… Ce bouffon impayable excellait dans l’art de donner l’image du faux citoyen ordinaire découvrant tout ce qui peu impliquer une cascade aventureuse au Canada. Je dis faux citoyen ordinaire parce que ce petit bonhomme tonique et badin avait des capacités athlétiques indéniables (les athlètes olympiques qu’il a eu en entrevue ont souvent eu un discret sursaut admiratif). Simplement il dissimulait soigneusement lesdites capacités pour faire peuple et pour rehausser au mieux ses effets baratineurs.

En quinze années intensives, Rick Mercer s’est placé dans les situations les plus mirobolantes, en compagnie des instances suivantes (liste largement NON-exhaustive):

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Rencontre avec des corps constitués: police portuaire, garde civile, Collège militaire de Saint-Jean, sauveteurs en mer ou en forêt, pompiers forestiers, rangers nordiques, corps d’armée spécialisés, corps policiers urbain de plusieurs grandes villes, armée canadienne de terre, mer, air, Snowbirds, police rurale et/ou nordique, cadets parachutistes, escouades héliportées, Gendarmerie Royale du Canada. Etc…

Cabotinage en institutions publiques et parapubliques: Monnaie Royale Canadienne, Gouverneur Général du Canada, Chambre des Communes, Sénat, hisseur du drapeau de la Tour de la paix, lieutenants gouverneurs provinciaux, commissaires territoriaux, ambassadeurs étrangers au Canada, tous les hommes et femmes politiques canadiens imaginables (souvent placés dans d’abracadabrantes postures de cascades ou de cabotinage),  des musées nationaux en pagaille, un grand nombre d’institutions hospitalières et de facultés universitaires, Société des Chemins de Fer, Ballet National du Canada. Etc…

Cascades diverses auprès d’organisations sportives: école d’escrime, glisseux sur fils de fer, meneurs et meneuses de claques, hockeyeurs (sur glace et sur gazon), footballeurs, baseballeurs, joueuses de balle molle, joueurs de cricket, joueurs et joueuses de soccer, de rugby, sirènes nageuses, plongeurs et nageurs olympiques, volley de plage olympique, tir à l’arc, alpinisme en montagnes ou sur glaciers, ski acrobatique (y compris en entraînement estival avec plongeons à ski en eau lacustre), patinage de course, planche à neige, courses de canot sur glace, rodéos, compétitions de bûcherons, danse sociale compétitive, et même le pelletage ordinaire des citoyens bénévoles de l’Île-du-Prince-Édouard. Etc…

Entreprises: culture du caviar, soufflage de verre, élévateurs à grain, usines de production de croustilles, de sucettes glacées, les commerces florissants de Fort McMurray, des plates-formes de forage pétrolier, les grands marchés et espaces commerciaux, l’hôtel Château Laurier, tous les baratins touristiques imaginables, festival de la vigne et du vin, festival des trappeurs, festival des voyageurs de Saint Boniface, festival des écossais, parades des irlandais, nouvel an chinois, Carnaval de Québec, Stampede de Calgary, diverses cabanes à sucre, la compagnie Blackberry, les travailleurs de l’acier, les perceurs de tunnel sous les chutes Niagara, le Cirque du Soleil. Etc…

Le monde merveilleux des animaux: concours de beaux chiens, superchiens qui font des tours, les chiens d’aveugles, l’escouade canine (chiens policiers méchants qui attaquent les bandits), les chiens de traîneaux, les chevaux de course, les chevaux d’attelage, les chevaux et taureaux de rodéo, le sanctuaire des baudets, les vivariums, les aquariums, les dauphins, les bélugas (marsouins), les baleines dans leur habitat naturel, les ours bruns forestiers, les ours blancs du grand nord, les nouveaux ours hybridés de bruns et de blancs, les troupeaux de moutons, les poissons sauvages ou d’élevage, un essaim d’abeilles (se collant sur lui), les gros insectes de l’Insectarium de Montréal. Etc…

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Dans tous ces cas, Rick Mercer payait de sa personne. Il essayait tout et il est indéniable qu’il était un cascadeur incisif et gonflé qui, en plus, donc, ne la ramenait l’un dans l’autre pas trop comme athlète, ce qui rendait ses interventions de bousilleur méthodique particulièrement sympathiques. Reçu partout, accepté en tous lieux, il faisait un peu figure de clown-reporter canado-universel. Inutile de dire que la dimension instructive de l’exercice était largement subordonnée à sa dimension bateleuse et humoristique. Turbulent, remuant et gaffeur, Rick Mercer était particulièrement connu pour couper la parole à ses invités quand ceux-ci devenaient trop sérieux ou didactiques, afin d’orienter le tout de sa présentation-prestation vers le divertissement spectaculaire, bouffon et cocasse. Une dimension intéressante du RICK MERCER REPORT résidait dans sa capacité particulièrement sentie et fine à faire découvrir que des hommes et des femmes participent de façon sensiblement égale à cet ensemble complexe et bringuebalant d’activités spécialisées, au Canada. Les hommes et les femmes étaient mis en valeur uniformément, sans ostentation féministe particulière, dans le RMR. Aussi, je vois en Rick Mercer un acteur discret mais empiriquement efficace de la promotion de l’égalité entre les hommes et les femmes, dans toutes les sphères d’activité. Ce n’est pas là son moindre mérite.

Rick Mercer et le RICK MERCER REPORT ont aussi fait époque pour leurs différentes interventions de satire politique. Propagandiste consensuel discret mais indubitable, fou du roi tapageur faussement séditieux, Rick Mercer était connu pour son fameux coup de gueule (rant) éditorial, parfois passable, parfois douteux, et ses entrevues complices avec des personnalités du monde de la politique conventionnelle. Le RICK MERCER REPORT est un véritable portrait-robot satirique du Canada anglais politicien et institutionnel début de siècle. Je dis Canada anglais parce que la réalité sociale originale du Québec est discrètement mais soigneusement atténuée par nos bons amis du RMR. Les canadiens français sont ramenés au stéréotype habituel de carnavaleux à ceintures fléchées, buvant du caribou et faisant trois petits tours en leur temps, avec un joli accent. Il s’agissait bien de perpétuer l’image d’un pseudo-interculturalisme et d’une diversité distordue des classes sociales sous solide tutelle anglo-bourgeoise. Implacablement conformiste et assimilateur dans son essence, le RICK MERCER REPORT ne se gênait pas pour bien nous faire comprendre qu’il est toujours parfaitement possible de mobiliser tant «nos» onctueuses lourdeurs politiciennes que la brutalité feutrée de «nos» corps d’élite, pour bien garder en contrôle «nos» troupeaux de moutons et «nos» bancs de béluga… si vous voyez ce que je veux dire.

Néo-colonialisme lancinant, discret dédain de classe façon CBC et inévitable déception déculturante canadienne rouge et blanche mis à part, voici, sans rancune et sans nostalgie, mes quatre numéros préférés du RICK MERCER REPORT (ayant vécu vingt ans à Toronto, disons que j’ai vu un certain nombre de ses prestations et en ai sereinement tiré les conclusions requises):

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De la neige à Toronto: Rick Mercer et sa troupe de cabotins et cabotines présentent une petite chute de neige (20 centimètres) à Toronto comme un cataclysme national majeur reconfigurant durablement l’unité canadienne par le drame. Nous avons été frappés… par la neige. Ironie particulièrement savoureuse et mordante sur la posture guindée et nunuche de la petite bourgeoisie torontoise. L’humour pince-sans-rire anglo-canadien à son meilleur. Hurlant. Irrésistible.

Le Ballet National du Canada et le Chapelier Fou: Rick Mercer exemplifie ici sa façon à la fois mutine et amie de faire connaître (superficiellement mais comiquement) l’institution qu’il visite. Ici, il va nous asséner sa version personnelle du rôle du Chapelier Fou, dans la production du ballet Alice au Pays des Merveilles par le Ballet National du Canada. Comme c’est un rôle de danse à claquette, il va d’abord devoir s’entraîner en compagnie de l’acteur-danseur qui joue le vrai Chapelier Fou. Il va ensuite se costumer en compagnie du personnel spécialisé (costumière et perruquier). Comme souvent, on se dit que, s’il était moins foufou et niaiseusement touche-à-tout, il y arriverait et ce, malgré un évident manque de sérieux.

Une découchette chez le premier ministre Stephen Harper: Le premier ministre Stephen Harper, personnage habituellement austère et peu amène, prend Rick Mercer en découchette (sleep over) à sa résidence officielle du 24 Sussex Drive (Ottawa). Rick Mercer joue alors en pyjama avec les enfants du premier ministre avant d’aller au lit se faire lire un projet de loi soporifique par le premier ministre, qui veille à son chevet. Ce cabotinage insensé doit beaucoup à Harper lui-même, que j’ai alors découvert comme un humoriste pince-sans-rire très passable. Tu sais ce que je fais quand je n’arrive pas à m’endormir? Je compte des circonscriptions électorales. Étonnant numéro humoristique avec une fort jolie qualité critique car, en plus, Mercer y échantillonne son solide sens de l’autodérision journalistique.

Les meneurs et les meneuses de claques: Un exemple représentatif de Rick Mercer rencontrant des sportifs jeunes, toniques et vigoureux. Ici, ce sont des meneurs et meneuses de claques (cheerleaders). Ces animateurs collectifs sont devenus, au fil des années, de véritables acrobates pratiquant un sport chorégraphique parfaitement autonome et spécifique. Leurs prestations sont impressionnantes. Le tout de la recette RMR est concentré dans ce reportage. Admiration sentie pour les athlètes de haut niveau, valorisation égalitaire des hommes et des femmes, Rick Mercer jouant le jeu et payant de sa personne en s’essayant au sport dont il nous cause. Il nous montre ici aussi, en plus, un sens fin de l’entretien avec les enfants. Son interaction avec les gamines meneuses de claques lui montrant comment faire des culbutes et comment porter leur petite boucle-coiffe au sommet de la tête est à la fois particulièrement charmante, respectueuse et bouffonne.

Rick Mercer (né en 1969)

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Paru aussi (en version modifiée) dans Les 7 du Québec

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Entretien avec Anita Snook à propos du dernier roman de Paul Laurendeau, FRED NIETZSCHE, TUEUR À DÉGAGE

Posted by Ysengrimus sur 4 avril 2018

Ysengrimus: Alors mademoiselle Anita Snook (1896-1991), vous êtes un des personnages du dernier roman de Paul Laurendeau, intitulé Fred Nietzsche, tueur à dégage.

Anita Snook: Un des personnages subsidiaires, oui. Oh, je joue vraiment un tout petit rôle.

Ysengrimus: Ce n’est pas vous, là, sur la couverture?

Anita Snook: Non… mais non voyons, c’est Amelia… Amelia Earhart. Dites, monsieur Ysengrimus, avant qu’on aille plus loin, je peux moi-même vous poser une question?

Ysengrimus: Je vous en prie, faites.

Anita Snook: YsengrimusYsengrimus… n’êtes vous pas vous-même l’écrivain Paul Laurendeau?

Ysengrimus: Habituellement, oui…

Anita Snook: Ah, ah…

Ysengrimus: Mais pas aujourd’hui.

Anita Snook: Non?

Ysengrimus: Non, aujourd’hui, je suis le pataphilosophiste René Podular Pibroch.

Anita Snook: Ah bon?

Ysengrimus: Qui, lui-même, a subrepticement endossé la défroque de Tiglon dans une toute autre histoire de Paul Laurendeau, sur laquelle nous reviendrons, quand ce sera la saison.

Anita Snook: Ouf… Ça me parait un petit peu compliqué, toutes ces allées et venues…

Ysengrimus: Oui, oui… nous sommes tous très affairés. C’est une manière de chaise musicale rhapsodique, ainsi que de dérive onirique, vous comprenez?

Anita Snook: Pas vraiment. Mais… enfin… c’est pas grave.

Ysengrimus: Adressez-vous à moi comme si je n’étais pas du tout Paul Laurendeau, ou même René Podular Pibroch.

Anita Snook: Bon… bon…

Ysengrimus: Où en étions nous?

Anita Snook: Je vous expliquais que ce n’est pas moi qui apparaît sur cette magnifique couverture que l’on doit à l’illustrateur Allan Erwan Berger mais bien Amelia Earhart. Et, dans ses lunettes protectrices de pilote, ce sont George Westinghouse et, justement, Fred Nietzsche, que vous discernez, comme en une vaporeuse brume oculaire.

Ysengrimus: Je les vois, oui. C’est donc plutôt par l’intermédiaire de mademoiselle Earhart que vous figurez dans ce roman?

Anita Snook: On peut dire ça comme ça, oui.

Ysengrimus: Mais encore?

Anita Snook: Bien… Amelia est une vieille amie. C’est moi qui lui ai enseigné le pilotage. Nous sommes deux solides et joyeuses figures de la sororité aviatrice d’autrefois, si vous voulez.

Ysengrimus: Je vois.

Anita Snook: Et quant à Fred… euh, ça ne vous dérange pas que j’appelle monsieur Nietzsche, Fred…

Ysengrimus: Aucunement.

Anita Snook: Eh bien, Fred, il m’a approché quelques semaines ou quelques mois (je ne sais plus exactement) avant sa première rencontre avec Amelia. Un homme charmant, ce Fred, très chic, très classe. Plein d’allure et de hauteur, d’ailleurs, pour un tueur. Et… très liant en même temps. Tout simple, en fait, au fond. De la conversation en plus, je ne vous dis que ça. Et curieux de tout. Une intelligence. Un véritable intellectuel allemand.

Ysengrimus: Donc, au moment des événements évoqués dans le roman, vous connaissiez Fred Nietzsche de relativement fraîche date.

Anita Snook: Voilà.

Ysengrimus: Iriez-vous jusqu’à admettre qu’il s’est un peu servi de vous comme d’un marchepied pour… disons… accéder à Amelia?

Anita Snook: Oh, indubitablement. Ça, ça ne fait absolument aucun doute dans mon esprit. Il était comme ça, le Fred. C’était un… vous avez un joli mot pour ça en québécois, un ra… quelque chose.

Ysengrimus: Un ratoureux.

Anita Snook: Voilà. Exactement.

Ysengrimus: Et vous vous en rendiez compte?

Anita Snook: Mais absolument. Tout en dentelles et en finesses tant que vous voudrez, ça restait gros comme une maison, la tactique de Fred. Il ne cessait pas de me parler d’Amelia. Il cherchait à faire sa connaissance, c’était patent.

Ysengrimus: Mais n’était-ce pas un bien mauvais tour à jouer à Amelia que de faire l’entremetteuse, comme ça?

Anita Snook: Vous plaisantez? D’abord entremetteuse, c’est un bien grand mot. Je préfère votre expression antérieure de marchepied, plus passive, plus objective, plus conforme aux faits aussi. Plus heureuse surtout, dans tous les sens du terme. Ceci primo…

Ysengrimus: Bon.

Anita Snook: Et, deusio, je la connaissais parfaitement, ma petite Amelia. Je savais trop bien que si elle avait été informée de la manœuvre dans laquelle Fred m’impliquait, elle se serait languie plantureusement de bien vouloir me laisser faire et le laisser, lui aussi, me laisser faire… et que tout se fasse…

Ysengrimus: Ah oui?

Anita Snook: Oh que oui. Vous pensez. Permettre de faire se réaliser la rencontre dans les nuages entre son petit monomoteur rouge et le pétard flamboyant de la grande philosophie irrationaliste allemande. Elle m’en aurait voulu à mort de ne pas avoir joué le petit rôle que Fred m’allouait dans tout cela… à son avantage à elle. Elle a toujours eu une immense admiration pour Fred, sans l’avoir jamais vu en personne.

Ysengrimus: Bon, je… je vous suis. Mais pourquoi Fred Nietzsche tenait-il tant à rencontrer Amelia Earhart?

Anita Snook: Alors là, mon petit loup, il va vous falloir lire le roman. Je ne vais pas me mettre à vous papoter ici tout ce qui s’est joué entre ces deux là…

Ysengrimus: Pourquoi non?

Anita Snook: Ah non! C’est à la fois bien trop romanesque et bien trop turlupiné. Il vous faut découvrir tout ça, dans le texte. N’avez-vous pas vu ce qu’en a dit Allan Erwan Berger?

Ysengrimus: Oui… euh… une seconde. C’est ICI. Fred Nietzsche a un contrat. Il doit dessouder le petit roi d’une tour géante. Pour ce faire, il a sa manière: en bon philosophe, il rentre dans la tête des gens et opère. Chute libre assurée. En chemin, on rencontre un sacré bestiaire: Jacques Cœur, Mikhaïl Bakounine, et même Garibaldi. On rencontre aussi des femmes: Sarah Bernhardt, instrument du destin, mais aussi Amelia Earhart, avec laquelle Fred a un ticket. On rencontre encore des tueuses et deux belles crapules. Pas de surhommes ici, à part l’auteur peut-être: astucieux, retors, jamais plat, jamais lourd non plus, mais jamais vide, toujours à vous faire poser l’ouvrage pour regarder l’horizon intensément et réfléchir avant de reprendre la lecture après un ricanement satisfait. Car les personnages de ce carrousel ne nous déçoivent jamais. La fin, évidemment, est pire que tout (Allan Erwan Berger).

Anita Snook: Voilà.

Ysengrimus: Que dire de plus?

Anita Snook: En effet, que dire de plus? Notez que, comme je joue un tout petit rôle, ce descriptif de Berger, eh bien, je n’ai pas l’honneur d’y figurer. Il vous aurait fallu faire cet entretien avec Amelia plutôt qu’avec moi, vous voyez. Elle est beaucoup plus au fait des détails fins du tout de la chose que moi…

Ysengrimus: Je suppose, oui. Le problème, c’est qu’Amelia Earhart, depuis sa disparition aéronautico-océanique en 1937, elle n’est plus tellement visible…

Anita Snook: Alors là, je vous comprends parfaitement. Elle me manque beaucoup, d’ailleurs.

Ysengrimus: Et… je dois l’avouer, il y a un peu plus…

Anita Snook: Ah bon? Quoi donc?

Ysengrimus: Bien, pour tout dire, je trouve que vous êtes un personnage parfaitement passionnant et je trouve que Laurendeau ne vous a pas assez mise en valeur, dans son roman.

Anita Snook: Vous êtes un gros flatteur, vous alors.

Ysengrimus: Vous aimez le hamburger?

Anita Snook: Seulement celui de chez Goya-Burger. Je vous signale aussi, puisque nous en sommes à parler de ces choses, que je ne fume plus, ne chique pas de tabac non plus. De plus, je vais au cinéma en salle et tous mes électroménagers fonctionnent au courant alternatif.

Ysengrimus: Mais… mais… mais… vous êtes vraiment du bon côté de l’histoire, vous, alors.

Anita Snook: Je le crois, oui.

Ysengrimus: Et… ahem… le billet de tramway illustré infra, ça vous dit quelque chose?

Anita Snook: Aucunement.

Ysengrimus: Vous n’en auriez pas un à votre disposition, par hasard?

Anita Snook: Aucunement.

Ysengrimus: Ah, là là. Rien n’est parfait…

Anita Snook: Comme vous dites. Et ceci étant dit, pour tout dire, l’un dans l’autre, moi, malgré le rôle que j’y joue, ce roman, j’y comprends pas grand choses. Vous vous y retrouvez, vous?

Ysengrimus: Fort peu. Et son auteur reste par trop allusif pour ce qui en est de la documentation complémentaire. De fait, pour encrypter les choses encore plus, tout ce que j’ai en main concernant cet ouvrage, c’est une sorte de fiche signalétique parfaitement allusive et fort mystérieuse que m’a remis Laurendeau

Anita Snook: Ah bon! Faites voir?

Liste signalétique des grands ancêtres culturels du roman Fred Nietzsche, tueur à dégage, œuvre en prose procédant (fort lâchement) du réalisme historico-fantastico-insolite
(par Paul Laurendeau)

Chansons:
I am the Walrus (Beatles)
Fly on a Windshield dans The Lamb lies down on Broadway (Genesis)
Vogue (Madonna)

Romans:
Plan B (Chester Himes)
A series of unfortunate events (Lemony Snicket)
Spinoza encule Hegel (Jean-Bernard Pouy)

Long métrages:
La dialectique peut-elle casser des briques? (René Viénet)
Zelig (Woody Allen)
The league of extraordinary gentlemen (Stephen Norrington)

Télévision et cyber-culture:
Dialogus (Sinclair Dumontais et René Pibroch)
Les grands esprits (Jean Boisvert, émission à Radio-Canada, 1982-1987)

Anita Snook: Mouais… c’est cryptique, en effet. Mais ça ne manque pas d’un certain cachet intriguant.

Ysengrimus: Si vous le dites.

Anita Snook: Et, en tout cas, c’est bien digne du charme vaporeux de Fred et de la maestria tranchante d’Amelia, tout ça.

Ysengrimus: Exactement. Bien dit. Vous avez tout un sens de la formule, vous aussi, dans votre registre.

Anita Snook: Mais merci.

Ysengrimus: Et… à propos de ce hamburger?

Anita Snook: Vous êtes vraiment un décideur, vous. Bon. Il y a une fort saturnienne succursale de Goya-Burger pas trop loin de chez moi. On s’y retrouve ce soir?

Ysengrimus: Sans fautes.

Anita Snook: Laissez-moi votre petit numéro.

Ysengrimus: Vous de même.

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Paul Laurendeau (2018), Fred Nietzsche, tueur a dégage, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Billet de tramway bakouninien (conception: Allan Erwan Berger)

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