Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Il y a soixante-dix ans, A STREET CAR NAMED DESIRE

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2021

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Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, dont le petit cinéma de poche en son manoir de Milton (sur l’escarpement du Niagara, au Canada) est un lieu de rencontre pour cinéphiles aguerris, n’est pas, elle-même, du genre à se fier abstraitement à la réputation des artistes. Bien sûr, elle cligne de ses grands yeux bleus, sombres comme des lacs avant une tempête, quand on lui mentionne que le long métrage de 1951 A Streetcar Named Desire implique un conjoncture dynamique et harmonieuses de forces passablement fantastiques: Elia Kazan (1909-2003) dirigeant, dans un film basé sur une pièce de Tennessee Williams (1911-1983), Vivian Leigh (1913-1967) et Marlon Brando (1924-2004). On fait valoir que même les acteurs de soutien, Kim Hunter (1922-2002) et Karl Malden (1912-2009), sont bien loin d’être les premiers venus. Ce n’est donc pas un abus d’aptitudes spéculatives que de dire que, dans une telle dynamique et avec un tel aréopage, les planètes sont effectivement solidement alignées. Mais, un segment de la compagnie de cinéphiles du manoir Griffith gâtera quand même un peu la sauce an bramant à tous vents: Brando, Brando, Brando, la masculinité torride de Brando, le gaminet déchiqueté de Brando, Brando gueulant dans la pénombre, les débuts cinématographiques tonitruants de Brando. Mademoiselle Griffith attend donc finalement de voir… car le cinéma, c’est cela: voir (et revoir). On s’installe donc.

La Nouvelle-Orléans, 1947, dans le Quartier Français, tout près de la gare ferroviaire. Blanche Dubois (Vivian Leigh), monte dans un tram portant le nom Desire. Un peu effarouchée par toute cette urbanité trépidante, elle arrive de la campagne pour s’installer «temporairement» chez sa sœur, Stella –Stella, comme une étoile!– Dubois (Kim Hunter), plus précisément, désormais, Madame Stanley Kowalski. Fragile et très Belle du Sud à l’ancienne, Blanche, enseignante d’anglais «en repos», cite Browning et Edgar Allan Poe en dissimulant, par des allures un tout petit peu précieuses, supérieures et mijaurées, son profond désarrois face à la rudesse de la vie urbaine et à la laideur de la résidence prolétarienne de sa sœur. L’impétueux Stanley Kowalski (Marlon Brando, terrifiant) en prendra vite ombrage. C’est un travailleur d’usine, fort en gueule et bagarreur, qui joue aux quilles, au poker, qui mange avec ses doigts, casse la vaisselle quand il se fâche et bois sec. Mais, dans le fond, c’est aussi un petit andro-hystérique, fouineur, potineur, tataouineur et prompt aux jugements de valeurs patriarcaux et moralistes. Il a, ou prétend avoir, toutes sortes de contacts avec toutes sortes de gens, notamment des hommes (des hommes, des hommes, des hommes), de bons notables de Auriol (Mississippi), contrée d’origine de Blanche. La sœur aînée de Stella était plus ou moins la dépositaire du domaine fermier de la famille Dubois, une propriété ancestrale du nom de Belle Rive. Blanche annonce à Stella que ladite propriété a été «perdue», dans des circonstances aussi douloureuses que nébuleuses. Stanley Kowalski, soudain cador, casuiste et procédurier, est d’abord fort intrigué par le contenu de l’immense malle de Blanche Dubois. On y trouve en effet un lot d’effets personnels qui ressemble plus au bazar d’une artiste de burlesque ou d’une effeuilleuse que d’une instite d’anglais: boas, étoles de fourrure, atours de tissus fins, tiares et bijoux. Stanley se donne comme ayant un copain joaillier qui pourra expertiser tout ça. Il réclame ensuite de voir les titres de propriété de Belle Rive, expliquant sur un ton ronflant que, en vertu du Code Napoléon, ayant (prétendument) cours en Louisiane, un mari se trouve automatiquement en communauté de biens intégrale avec son épouse. Il se donne comme ayant un copain avocat qui pourra clarifier la teneur des titres et documents divers que Blanche finit par lui jeter au visage. En fait de copains, Stanley a surtout un petit groupe de camarades d’usines qui viennent tapageusement jouer au poker avec lui, jusque tard dans la nuit. La maison du couple Kowalski étant de taille modeste, des rideaux y tenant lieu de portes, le raffut fait par les joueurs de cartes est une nuisance constante pour Blanche et Stella, pour ne pas mentionner la voisine de palier, Eunice Hubbel (jouée par Peg Hillias). Au nombre de ces joueurs de cartes figure l’incapable masculin type, que l’on retrouve toujours à un moment ou à un autre dans le théâtre de Tennessee Williams: Harold «Mitch» Mitchell (finement campé par Karl Malden). Bien mis, poli, un tout petit peu guindé, il attire plus ou moins l’attention de Blanche qui, d’évidence, se cherche un parti. Coquette et insécure, elle ne se montre à lui que dans la pénombre, par crainte qu’il voie qu’elle n’est plus une prime jeunesse. Ils se mettent à se fréquenter et, malgré leurs louables efforts, il est clair que cela ne clique tout simplement pas entre eux. Mitch s’intéresse moins à Blanche pour ce qu’elle est vraiment que pour vérifier si sa vieille mère malade verra en elle un parti honnête. Et Blanche vit dans la nostalgie triste et coupable de l’homme qu’elle épousa quand elle avait seize ans et qui s’est suicidé pour des raisons peu claires (disons, pour des raisons peu claires, dans le film. Dans la pièce de Tennessee Williams, le jeune homme en question s’est suicidé parce que Blanche l’a surpris au lit avec un autre homme – le thème homosexuel ne passa évidemment pas la rampe hollywoodienne du temps).

L’ambiance devient vite tendue et hargneusement promiscuitaire entre Kowalski et les deux femmes. Il est clair qu’il fait une chaleur étouffante dans cette ville et Blanche a l’habitude de prendre de longs bains chauds pour se détendre les nerfs. Elle accapare la salle de bain et rehausse la chaleur dans toute la petite maison. Elle aime aussi écouter de la musique à la radio, ce qui exacerbe Stanley au point qu’il finit par jeter le poste par la fenêtre. Stella, qui est enceinte, est de plus en plus épuisée par la tension permanente entre se sœur et son mari. Ce dernier continue d’ailleurs de bien alimenter ses préjugés au moulin à ragots du tout venant urbain. Il finit ainsi par «apprendre» que Blanche a en fait été saquée de l’institution où elle enseignait, parce qu’elle a eu une aventure avec un de ses élèves, un jeune homme de dix-sept ans. Il semble aussi qu’elle était une assidue d’un hôtel baroque d’Auriol, le Flamingo, où elle voyait des hommes. Stanley se fait un «devoir» de couler toutes ces informations à Stella et aussi, à Mitch. Ce dernier, l’imbécile cardinal en habits de ville, va montrer à Blanche toute l’ampleur inane de sa petite moralité étroite en venant à la fois lui faire des reproches et chercher à la violenter. Mitch ne veut plus épouser Blanche, mais il veut bien, désormais, batifoler avec elle. Mademoiselle Griffith et les femmes de sa compagnie de cinéphiles sont outrées. Des éclats de voix rageurs fusent de partout, dans l’obscurité du cinéma de poche. Voilà bien la moralité patriarcale dans toute son étroitesse. Tu es parfaite, je te marie et te cerne. Tu es imparfaite, je te baise et te jette. Je te dicte ta conduite dans les deux cas… Blanche résiste à Mitch, lui échappe et le congédie. Mais on sent de plus en plus qu’elle perd doucement la raison. Sans que cela ne soit explicitement montré à l’écran, il semble bien qu’elle soit affligée d’un alcoolisme sévère et, avec elle, on entend de plus en plus souvent dans notre tête, le petit air de bastringue qui jouait en fond, le soir du suicide du grand amour de sa vie. Je ne vais pas vous vendre la chute, simplement pour vous dire que l’hypocrisie, violente et insensible, de Stanley Kowalski y culminera magistralement et que la fragilité de Blanche, sa détresse, sa déroute et sa déchéance prendront une sublime amplitude tragique, la rangeant au nombre des grands personnages féminins de la dramaturgie du siècle dernier. La prestation de Vivian Leigh est éblouissante de justesse et de complexité. La puissance et la férocité du jeu de Brando la soutiennent parfaitement, solidement, impeccablement. Car fondamentalement, c’est Brando qui joue soutien. C’est Leigh qui mène le bal et ce, tout simplement parce que, Tennessee Williams oblige, cette histoire est une histoire de femme.

Bilan abasourdi de Mademoiselle Griffith: Cette femme a été façonnée par l’abus masculin. Ce sont les hommes qui l’ont faite ce qu’elle est. Elle préserve pourtant une innocence, une ingénuité, une pureté inaltérables qui percent et fissurent de partout le rôle étroit et aliéné qu’on la force à jouer, malgré elle. Cette prestation est extraordinaire et, sur A Streetcar Named Desire, il ne me reste plus qu’à dire haut et fort désormais: Vivian Leigh, Vivian Leigh, Vivian Leigh…

Je vous seconde de tout coeur, Lindsay Abigaïl. Cet immense chef d’œuvre septuagénaire n’a pas pris une ride.

A Streetcar Named Desire, 1951, Elia Kazan, film américain avec Vivian Leigh, Marlon Brando, Kim Hunter, Karl Malden, Peg Hillias, 125 minutes.

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Quand on déshabillait inutilement les actrices, au cinéma

Posted by Ysengrimus sur 8 mars 2021

Louise Portal, dans TAUREAU (1973)

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CARRIE FISHER: Well, you should fight for your outfit. Don’t be a slave like I was.
DAISY RIDLEY: All right, I’ll fight.
CARRIE FISHER: You keep fighting against that slave outfit.
DAISY RIDLEY: I will.

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Il fut un temps, pas si lointain, où le cinéma pornographique était illégal. Puis, même devenu légal, il resta longtemps difficile d’accès. En fait, l’un dans l’autre, avant Internet, il était à toutes fins pratiques peu possible d’assouvir ses pulsions voyeuristes, dans un contexte cinématographique ou télévisuel. Couac majeur. Une telle conjoncture de censure implicite avait comme effet de gorger le cinéma conventionnel d’une charge libidineuse discrète (pas toujours discrète), tendue et surtout, pas toujours heureuse.

Pour développer mon propos ici, je vais m’en tenir au contexte culturel québécois mais je suis certain que toutes les cultures contemporaines ont produit une dynamique analogue, en des temps similaires. Dans le cinéma conventionnel de ma jeunesse, il y avait des actrices dont la fonction (fermement dictée par l’autorité directoriale) était de se déshabiller à l’écran. Au Québec, on pense à Danielle Ouimet (en France, on citera, par exemple, Muriel Catala — on pourrait fournir des brassées d’exemples, dans les deux cultures). Nous appellerons cette malchanceuse: l’effeuilleuse de service. L’effeuilleuse de service est une actrice de cinéma conventionnel (non pornographique) mais, de rôle en rôle, c’est une actrice marquée… et tout le monde le sait. Sa présence sur une affiche garantit un effeuillage ou un déshabillage, de façon aussi certaine que la présence de tel acteur garantit tel type de bagarre ou tel type de cascade en voiture. Le cinéma à l’ancienne cultivait beaucoup ce genre de lazzis, implicitement annoncés par la distribution. Les acteurs et les actrices étaient tatoués au fer, comme ça. Les Américains ont un mot pour ça. Ils disent: typecast (prisonnier ou prisonnière d’un rôle-type).

La carrière cinématographique de l’effeuilleuse de service évoluait habituellement en dents de scie et, au final, finissait assez mal. Ses autres aptitudes artistiques étaient minimisées au profit de ce pourquoi on l’avait retenue dans une distribution donnée, et peu d’effeuilleuses de service ont pu se sortir de cet enclos implicitement limitatif. Avec les décennies de recul, plusieurs des séquences complaisantes impliquant ces actrices apparaissent comme des merdes sexistes sans grand mérite intellectuel ou artistique. Car, phallocratisme de la mise en scène oblige, une chose peu reluisante apparait fréquemment, dans ce genre de pratique. Ces plans impliquant l’effeuilleuse de service, dans son travail d’effeuillage sciemment performé, sont très souvent (pas toujours, mais très souvent) parfaitement inutiles. Ils n’apportent rien à la motricité narrative du film même et servent uniquement à fixer l’attention d’un petit public mâle aux vues sommaires et ne disposant pas du cyber-exutoire contemporain, pour mater. Je ne vais pas vous faire un dessin. Ces plans ont habituellement fort mal vieilli et, en les regardant avec les décennies de recul, on ne peut que ressentir une sorte de compassion navrée pour l’actrice fourvoyée dans cette obligation professionnelle dégradante et tristounette.

Je vais ici exploiter, brièvement, trois exemples québécois de ce que je cherche à démontrer. Inutile de dire que, chez mes compatriotes, entre, disons, 1965 et 1985, ce genre de phénomène se détaille aux kilomètres. Mazette, il fut un temps où cinéma québécois était un doublet synonymique ironique pour cinéma porno grand public minable. Alors, je vous demande un peu, que demande le commentateur. Y a qu’à se pencher. Les trois films que je retiens ici sont, toutes proportions gardées, des représentants majeurs de notre cinématographie. Même ravaudés par ces scènes d’effeuillages ineptes, heureusement courtes, ces trois long-métrages restent culurellement significatifs et je me dois de vous les recommander. Suivez bien le lancinant mouvement de nos effeuilleuses de service.

TAUREAU (1973): Nous sommes dans un village de la Beauce, au Québec, en 1973. Taureau est un grand gaillard costaud, balèze et moins simplet qu’il ne semble. Ce personnage steinbeckien fait face à toutes sortes de complications avec ses concitoyens qui exploitent sa force mais craignent sa puissance marginale. Taureau tombe amoureux (et l’amour est mutuel) d’une villageoise dont l’actrice n’est PAS l’effeuilleuse de service. Ce discret jeu sur la distribution, qu’on ne décode plus aujourd’hui, est une assurance de la pureté des sentiments de Taureau pour sa belle. Il ne pèlera pas le fruit défendu et, encore une fois, tout le monde le sait. Vous voyez le mouvement? C’est que l’effeuilleuse de service est encore perçue comme un personnage moralement malpropre. Ici, l’effeuilleuse de service, c’est l’actrice Louise Portal. Elle joue Gigi Gilbert, la sœur (naturelle ou adoptive, c’est pas limpide) de Taureau. Gigi et sa mère sont des prostituées et, dans la symbolique, elles incarnent un mode de vie libertaire et libertin dont les villageois rejettent les prémisses et les particularités. Le film s’ouvre ostensiblement sur un effeuillage parfaitement inutile et mal vieilli de Louise Portal. On s’attendrait à ce que la suite soit émaillée de ce genre de moments tocs et il en apparait d’ailleurs au moins un autre, n’impliquant pas Louise Portal, lui. Les soiffards du village se réunissent à la taverne et, en bons dépositaires de leurs obsédantes priorités d’époque, ils visionnent un noir et blanc pornographique, qu’ils commentent lourdement, tous ensemble. Les scènes de ce film-dans-le-film sont moins ostensibles et explicites que ce qu’on a fait faire antérieurement à Louise Portal. C’est à la fois hautement édifiant et, avec le recul des ans, assez navrant. Mais, dialectique implacable oblige, il se passe ensuite une chose qu’on n’attend pas. Vers la fin du film, Gigi Gilbert fait l’objet d’une tentative de viol par des malabars du village. Le viol ratera parce qu’un petit bicyclettiste, secrètement amoureux de Gigi, donnera une fausse alerte qui fera fuir les agresseurs. Il y a du déshabillage en masse dans ce plan, vif et brutal. L’actrice finit toute dépenaillée, mais ici, la scène est densément utile au propos, et surtout, elle est magistralement maitrisée. Louise Portal, qui est d’autre part, une de nos importantes actrices du siècle dernier, y est intense, juste et saisissante. Même l’effeuilleuse de service peut, parfois, arriver à maximaliser la musique, sur son pauvre violon à une seule corde.

MON ONCLE ANTOINE (1971): Les critiques cinématographiques canadiens (tant anglophones que francophones) s’entendent pour analyser cet opus comme le chef-d’œuvre cinématographique du siècle dernier, au Canada. Œuvre du coming of age originale et solide, ce film est très masculin. Mais il est masculin, dans le bon sens. Les garçons et les hommes y étalent l’entier de leur problématique d’une façon tragique, qui tient, et qui mérite amplement qu’on s’y arrête. Les femmes jouent soutien mais soutien solide, affirmé. Elles forment un puissant complément d’équipe et on comprend implicitement que, dans pas trop longtemps, elles passeront au premier plan. Ce film, qui évoque les années 1940, n’est pas sexiste. Ses personnages masculins le sont. Nuance cruciale. Un féminisme sourd et discret rôde en cet opus, court dans les maisons, les commerces villageois, les appentis et les granges. Remarquable regard sur les stigmates avant-coureurs d’un patriarcat déjà vermoulu. Il a fallu aller entacher ce propos d’une scène complaisante parfaitement inutile. L’effeuilleuse de service ici, ce sera Monique Mercure, une de nos importantes actrices. Les deux petits greluchons en rut vont mater madame Alexandrine, jouée, donc, par Monique Mercure, en train d’essayer un corset, dans l’arrière-boutique du magasin général du village. On dénude l’actrice nunuchement et de façon parfaitement flagrante et inutile. La présenter avec le corset déjà disposé et ajusté aurait été mille fois plus érotique. Mais visiblement, érotique était synonyme de criard, dans le bon vieux temps de nos vieilles salles obscures. Minable. Mal vieilli. Dégradant même. Pour ne rien arranger, notre greluchon, vers la fin du film, repasse mentalement ses fantasmes en revue et on nous ressert la scène complaisante inutile, en noir et blanc, cette fois, avec des effets psychédéliques années-soixantards à la manque. Comme on dit chez nous: moffé. Les deux courts segments parfaitement ratés d’un film qui, d’autre part, est un opus majeur que je vous recommande vivement. Si vous ne voyez qu’un seul film canadien dans votre vie, il faudrait que ce soit celui-là. Tout y est. Rien n’y a vieilli, sauf ces deux furtifs moments sexistes de merde.

J. A. MARTIN, PHOTOGRAPHE (1977): Nous retrouvons ici Monique Mercure, jouant, cette fois-ci, Rose-Aimée Martin, le personnage principal d’un opus somptuaire. Mais l’effeuilleuse de service, cette fois-ci, eh bien, elle restera au vestiaire. Monique Mercure ne nous montrera furtivement qu’un genou, et tout sera dit. Nous sommes dans les premières décennies du siècle dernier. Monsieur Martin est photographe. Un de ces photographes à l’ancienne, qui se mettait la tête en dessous de la couverte de son appareil et exigeait que vous restiez immobile pendant quinze interminables secondes. Tous les étés, monsieur Martin part pour faire sa tournée de photographie, sur des chemins forestiers défoncés, dans sa carriole à cheval, et il en a pour cinq semaines. D’habitude, il laisse son épouse avec la ribambelle d’enfants qu’il lui a fait, en quinze ans de mariage. Mais cette année, Rose-Aimée ne l’entend pas de cette oreille. Elle décide qu’elle accompagnera son mari, dans sa tournée de photographe. Une sourde tension érotique s’installe alors au cœur de ce couple, réactivé par ce coudoiement atypique, pittoresque et inattendu. L’érotisme est le thème principal de cet opus, point, barre. Il est omniprésent. Pourtant on ne voit absolument aucune scène ostensible. Tout le monde reste habillé, style années 1910. C’est magistral. Cet opus a ici ferme statut de contre-exemple. Il confirme, si nécessaire, qu’on peut faire du densément sexy, sans jamais déshabiller personne devant la caméra. Pas de show cheap, ici. Du pur. J’ai vu ce film à sa sortie, en 1977. Chaque fois que je le revois, je ne peux m’empêcher de me dire qu’il y avait peut-être quelque chose qui clochait un petit peu avec la sacro-sainte libération sexuelle de notre fortillante jeunesse et avec certaines des émanations culturelles qu’elle engendra, sur le ton triomphaliste qu’on lui connait.

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Bon, je ne vais pas m’étendre (ni faire des calembours faciles). Quand on déshabillait inutilement les actrices, au cinéma, il y avait quelque chose qui n’allait tout simplement pas. Disons la chose comme elle est. Ce que les actrices du siècle dernier ont subit s’apparente de plus en plus, avec le recul, à une forme de Jim Crow sexiste (Les gars se déshabillent pas, c’est immoral. Les filles se déshabillent, c’est normal). Elles sont passé à travers ce statut discriminatoire merdique avec une dignité incomparable. Si l’effeuillage inutile de nos nanars d’anthologie a incroyablement mal vieilli, c’est la faute au script mâle bien plus qu’au rendu peu reluisant des actrices. C’est Carrie Fisher qui a raison, au bout de la route. Les filles, ne vous laissez plus fringuer en esclaves par ces bonshommes qui tiennent la caméra. Ça n’en vaut strictement pas la peine, face aux exigences du présent et, surtout, face à l’Histoire.

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Monique Mercure dans J. A. MARTIN, PHOTOGRAPHE (1977)

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VACUUM, LA FÉE A L’ENVERS – CONTE POUR ADULTES (Pierre Fayard)

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2020

Vacuum

 

On a ici rien de moins que le petit conte enlevant de l’expectative tendue. Comme le déploiement en éventail des pouvoirs longuement anticipés du super-héro de service, l’action terrible et cruciale de la baguette de la fée Vacuum nous fait languir de se laisser attendre. Envers nous, elle est quasiment l’Arlésienne des fées. Elle est comme Clochette qui vient, d’un coup d’aiguille, taper sur le tableau et en crever la bulle. à la fin de la tonitruante et pétaradante campagne de pube. Car, bon, l’innovante légende de la fée Vacuum est relatée ici ex post. C’est une historiette iconoclaste, satirico-philosophique et contemporaine. On sait que l’histoire, écrite à la sauce du présent par les chroniqueurs du moment, justifie, filtre et oriente plus qu’elle ne rapporte fidèlement. Poil aux dents. C’est aussi que la fée Vacuum clôt un cycle, et pas le moindre des cycles. Le cycle atavique de la création du monde.

Il faut implacablement entrer là-dedans en prenant du champ. On doit donc d’abord et avant tout revoir le récit de ladite création du monde et ce, de fond bouffon en comble potache. Il faut retrouver le Grand Architecte, son goût anthropomorphisant pour les pommes rouges, craquantes et fraîches, ses escarmouches perpétuelles avec Adam et Ève, son omnipotence usurpée, ébréchée, distante et angoissée. Il faut aussi s’introniser, bien en rythme, dans le monde complexe, subalterne et chatoyant des fées. Il faut s’imprégner de leurs fonctions besogneuses, de leur byzantine division du travail, de leurs déterminismes existentiels, de leurs acronymes percutants et aussi… de leurs petites personnalités affirmées. Les fées veulent agir certes mais, plus inconsciemment, elles veulent aussi briller, elles veulent scintiller, car la dorure de l’ego est vitale dans l’auto-estime féérique. Et quand la découverte de leur sensualité va s’entortiller dans l’affaire, tout va de surcroît se compliquer… et s’insurger aussi.

Aussitôt que l’humain et l’humaine sortent du paradis terrestre, patatras, c’est la techno-tornade. Une tempête mythologico-problématique de plusieurs millénaires nous roule sous le nez en quelques chapitres. Deux thèmes classiques, savoureusement et humoristiquement revisités, s’imposent alors à nous. Le premier de ces thèmes. c’est celui du golem, de la créature débordant machinalement son créateur. Comme l’être suprême organisateur est un vrai concepteur mais un faux dieu, le golem de ce grand apprenti sorcier involontaire ici, ce sera nul autre que l’être humain, tel qu’en lui-même. Ce dernier commencera par jouer des religions comme on joue d’une gouache avec les doigts. Comble de lèse divinité, les humains s’ingéniaient à s’inventer des religions qu’ils hybridaient sans soucis de cohérence, juste pour en tester la fertilité pratique. Ensuite, on aura la technocratie, l’ADN, la cyber-culture, le cartésianisme ratiocineur et la cynique tempête financiariste (je vous coupe le foisonnant détail). L’horloger du déclic initial perdra complètement le contrôle de sa lourde et complexe clepsydre hydraulique. Il ne la brisera cependant pas (car là c’aurait été le Déluge). Il n’y aura donc pas d’Arche mais il y aura quand même —hum, hum— la fée Vacuum…

Le second thème rencontré ici sera celui de l’androïde humanisée. Insensible au départ, imbue de ses fonctions terribles dont je vous tais le détail fin, roide et glaciale, presque robotique, la fée Vacuum est graduellement commise et compromise avec sa fascination inattendue et déroutante pour la sexualité torride de ces humains sensuels qu’elle se devait initialement de cerner en un cadre beaucoup plus abstrait (pour dire les choses pudiquement). Comme une androïde pré-programmée ailleurs et d’autre part donc, la fée Vacuum, prenant hardiment Ève pour muse, rencontre éventuellement son capitaine Kirk (à répétition) et bascule dans l’hommerie la plus sémillante imaginable. Je ne vous en dis pas plus. Il faut savourer comme lait et miel la discrète mais implacable gauloiserie du tout de la chose…

Ritournelle néo-mythologique comiquement revisitée en tourneboule, le texte de Pierre Fayard est vif, nerveux, ironique, goguenard. Les vagues et les replis du récit sont chamarrés d’une bouffonne iconoclastie. Dans un sens ou dans l’autre, ce conte a du souffle. De fait, il est emporté par un incroyable élan aspirant. Il nous avale atterrés et nous régurgite railleurs. Et quand on en finit avec ce petit roman, on juge en conscience que le tout de la mise en existence cosmologique fut rien de moins qu’une bourde monumentale. Mais pas grave. C’est absolument pas grave. L’erreur est créative.

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Pierre Fayard, VACUUM, la Fée à l’Envers – Conte pour adultes, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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VOCALISES SUR UN SANGLOT — RÉCIT POÉTIQUE (Francine Allard)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2020

l’hédonisme
but du voyage
le paradis
celui de toute existence
(p. 30)

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Dans le recueil Vocalises sur un sanglot — Récit poétique (2003) de la poétesse québécoise Francine Allard, notre narratrice est fermement décidée, une fois de plus, à ne pas se laisser si facilement oublier (la mort plutôt que l’oubli — p. 62). Se déploie ici un long récit poétique en quatre phases, dont la passion amoureuse et le flux sensuel que celle-ci exulte en nous sont le thème immanent. Ardeur et sensualité sont bien déterminées à ne pas se laisser esquiver, cette fois-ci. Notre tourbillon se joue, un petit peu, entre deux hommes. La narratrice passe de Charles, le grand amour secret dont le moyeu déterminant sera notre obsédante cible inavouée, et Frédéric, le nouveau volatile de service. L’impact ouvert de Monsieur Deux, explicite, ne nous coupera pas de la mémoire de Monsieur Un, occulte, mais sinueusement effective. En effet:

plus un rêve plus un geste et
plus une parole
qui ne soient imprégnés de la configuration
d’un amour passé
(p. 41)

Alors Frédéric, c’est pas le mauvais cheval du carrosse, loin s’en faut. Simplement, disons que son impact est plus campé au plan de la surface des choses. Feu de paille, pétard de fête, bruissement épidermique, vent dans les cheveux, frisson sur les lèvres, on se donnera l’image qu’on voudra… mais lisons plutôt:

Frédéric me fait l’amour
pendant que mes yeux traversent la vitre crasseuse
et observent l’appariade des bruants sur la corde à linge

l’oiselle n’attend pas en silence
l’accomplissement instinctif de sa race
elle volette avec frénésie
et lui s’agite en poussant des cris de victoire

le bruyant bruant exulte

l’univers des hommes est une immense volière où
le langage s’étiole quand il devrait éclater
comme un rap délirant!
(p. 72)

On constate ou croit constater que les ardeurs ont vécu. On s’imagine ou veut s’imaginer que le navire des belles années a vogué. Mais c’est bien mal connaître et bien mal évaluer les ressorts imprévus et insondablement impondérables de la délicate horlogerie femme. On la croit déjà vêtue de noir mais, oh, oh…

je mets ma robe sombre celle des pensées noires
je montre mon visage sans fard et sans poudre
mes lèvres me trahissent
(p. 33)

Trahison, donc. La trahison d’O, un petit peu, quand même. Trahison, transgression, transfert. Car en réalité, dans ce passage irréversible d’un homme à l’autre, ce qui se manifeste, au fin fond du fond des faits, c’est la cascade radicale des sens. On rencontre la sensation piquante et inouïe d’une excitation imprévue du plaisir, qui va fonder la correspondance mûrie et transversale entre toutes les antennes de nos sensualités…

Douce sylphide
je dévale la pente herbue
affolée les yeux hagards
je laisse glisser ma robe garance
dévêtue devant le premier venu
(p. 29)

Et le premier venu —en soi— compte bien moins qu’on ne se l’imagine car le fait crucial c’est rien de moins que l’explosion de fond de nos épicurismes internes, avec le premier-second venu (ou sans). Dans une première phase, notre faisceau femme de tous les sens va s’approprier les plaisirs de la chair (à tout seigneur…), puis ceux de la table

le fumet pénétrant de l’agneau qui rôtit sur la terrasse
le bouquet capiteux du Domaine de Trévallon
se mêle aux effluves faisandées du bleu d’Auvergne
(p. 38)

pour laisser sa place cruciale aussi aux plaisirs de l’oreille.

la musique sera dissonante
dans la chute de notre glissendo
(p. 41)

C’est donc le banquet bien tempéré de l’assouvissement des sens et, pour pouvoir jouir du corps, des lèvres, du ventre et de l’oreille, il va impérativement falloir faire taire d’autres pulsions. Et alors, savoureux paradoxe, affriolante aporie, c’est la pulsion textuelle qui va devoir apprendre à diminuer un petit peu. D’abord le babil frénétique de l’amoureux, c’est le premier qu’on place, vite fait bien fait, en mode amuï.

Tel Ulysse je me bouche les oreilles
Pour ne plus entendre ton cantique
(p. 17)

Mais de fil jouisseur en aiguille titillante, l’exigence du silence textuel (textuel comme non-sexuel, en une narratique fatalement non-érotique) va s’insinuer bien plus profondément dans le cœur du fruit aqueux et fendu de l’intellect même de la poétesse.

je me recroqueville sur mes draps froids
j’éteins dans mon ventre la douleur cuisante
de mes allégories
(p. 18)

Une exigence va s’installer, fatale, cuisante, antinomique, prélogique. Celle de désintellectualiser. Il n’est tout simplement pas question que nos grands monuments culturels se paient derechef le luxe  dolent et docte de sur-ratiociner ce qui se joue ici. Dehors, les marchands cogitatifs du temple des Belles Lettres…

Dépoétiser Rimbaud
pour mieux le comprendre
lui arracher sa tristesse
convoquer ses monstres sanguinaires

dédramatiser Ionesco
pour le saisir enfin!
museler la cantatrice
tuer le rhinocéros avant l’aube

fermer les yeux sur
l’effervescence de nos passions
(p. 24)

On dédramatise Ionesco et le rhinocéros conceptuel charge enfin. On dépoétise Rimbaud et le bateau ivre fracture enfin ses amarres. Le corps de la poétesse, dense, vibrant, allumé, interpellé par la suave tyrannie des sens, dicte le ton désormais. Poésie moderne comme poésie à la fluide tunique langoureusement déchirée. Les édits de la poéticité bien tempérée se subordonnent aux priorités cardinales de la sensualité. L’œil lecteur ne retiendra, mentalement, que ce qu’aura bu l’œil sensible, corporellement.

ces lignes s’insinuent dans mon œil
et créent sournoisement la convergence
des thèmes et des croyances et des fantasmes
(p. 44)

Il y a nettement de quoi vocaliser (texte) dans un sanglot (pulsion). Et la musique y est (voix — voir aussi les titres musicologiques des quatre sous-recueils). Et la musique fait certainement synthèse mais, ouf, bonjour l’ambiguïté d’un flux textuel qui s’articule désormais dans l’exigence ferme et coupante de moins dire et de plus sentir. Et il ne s’agira pas de s’esquiver.

L’ambiguïté est chose close
et je réponds de ma hardiesse devant l’éclaircie
(p. 77)

Conséquemment, la profondeur du paradoxe ne diminuera pas quand, au bord des lèvres de sa conclusion, notre récit poétique sera —pourtant— très ferme et très explicite sur le fait que, non, la poétesse n’est absolument pas ici en train de se taire. Au contraire.

j’ai quitté ma fœtale caverne
pour marcher en tête du peloton
brandir le poing
piétiner le terroir

je ne cesserai pas d’invoquer les stryges affolées
et les fantômes évanescents
je serai chevalière de la Cause
tant que soufflera la brise d’octobre
tant que persistera la lumière

nul ne peut éteindre ma voix
personne
(p. 64)

C’est: laissez-moi parler. C’est comme dans: laissez mes pulsions se dire, malgré vous et malgré moi. Il n’y a rien ici d’incohérent ou de difforme. Et, qui plus est, les quatre gouaches, non-figuratives en couleur, de Denys Matte: sont, en toute cohérence, en transgression ouverte, elles aussi, avec toute dimension dénotativement figurative. L’appel pictural fait ici est aussi celui des sens, des couleurs, des taches averbales, du pulsionnel sensoriel, et du traitement automatiste des formes. Charles, Frédéric, instrumentalisez-vous en bonne pondération apollinienne, mes loulous. Ici, c’est la femme dionysiaque qui frappe… et les textes, comme le plissé ondoyant des passions (avec leurs manifestations picturales… avec… avec…), en resteront durablement altérés.

Le recueil de poésie Vocalises pour un sanglot — Récit poétique se subdivise en quatre petits sous-recueils: Diminuendo (pp 11 à 26), Staccato (pp 27 à 48), Lamentabile (pp 49 à 66), et Coda (pp 67 à 77). Ils sont suivis d’une bibliographie d’une page intitulée Autres ouvrages de Francine Allard (p 83). Le recueil est illustré des reproductions photographiques de cinq gouaches non-figuratives en couleur, de Denys Matte: Lettre sans réponse (1971, en page couverture). Sans titre (1971, p. 9), In Tobey’s lane (1970, p. 25), À pierre fendre (1965, p. 47), et The taming of the wild (1978, p. 65).

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Francine Allard, Vocalises sur un sanglot — Récit poétique, 2003, Éditions TROIS, Coll. Opale, 83 p., Illustré de quatre gouaches de Denys Matte.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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BUCZKO (roman de Loana Hoarau)

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2020

Buczko-couverture

De l’autrice de ce nouveau roman de pédophilie-fiction, il faut d’abord dire ouvertement qu’elle est une jeune femme elle-même, de la même façon que Louis Armstrong est noir quand il chante ironiquement qu’il est blanc à l’intérieur de lui-même mais que cela n’arrange pas ses affaires vu que sa gueule ne change pas de couleur (dans What did I do to be so black and blue), que Woody Allen est juif quand il plaisante à propos de son père devant donner de substantielles sommes d’argent à la synagogue pour pouvoir s’asseoir plus près de Dieu (dans Manhattan) et que Renaud Séchan est bel et bien français quand il chante que le roi des cons est indubitablement français (dans Hexagone).

Il faut bien dire cela en prologue parce que, dans ce roman terrible, épouvantable, insupportable, on nous campe avec un aplomb étonnant, un homme, Buczko, violenteur et tueur de petites filles (et de femmes… et d’hommes). Et l’œuvre n’est pas racontée du point de vue des victimes. Non, non, non. Nous devenons, intégralement, l’amoral, toxico, pédo et miso Buczko en personne, tel qu’en lui-même. Et on s’éclate à siffler de la vodka, à snorter de la poudre blanche (coke), de la poudre brune (héro) et à enlever des petites filles, les enfermer, les manipuler, les tabasser, les violenter, les louer à haut tarif à d’autres violenteurs, les estourbir et les escamoter. Cœurs sensibles, s’abstenir. On comprend presque. On pige quasiment le topo. Dans de très brèves mais tonitruantes envolées explicatives, Buczko procède d’ailleurs à une description quasi-clinique sans concession du surmoi peu reluisant et à géométrie variable des pédophiles actifs et violents. Nous ne guérirons jamais. Sans réelles lois au-dessus de nous, qui pourrait bien nous stopper sinon la mort? Nos vices, nous y pensons quand on nous enferme. Nos péchés, nous y pensons quand on nous soigne. Puis on nous libère pour bonne conduite, et nous recommençons nos activités macabres. Qui choisit cette voie? Je n’ai pas choisi cette voie. Pourquoi me punirait-on pour quelque chose que je n’ai pas cherché, que je n’ai pas voulu? Cocktail, serré, livide, lucide, de fatalisme, de narcissisme et de cynisme. On réprouve mais on suit…

Et foin d’envolées théoriques. C’est bien plutôt dans son action fulgurante —par la pratique, si on ose dire— que le pédophile est étudié, dans ce roman. C’est d’ailleurs fait avec une mæstria hautement perturbante. Notre sociopathe profond se déploie pour nous, sans malices ni artifices. On domine et comprend intimement le lot gesticulant de ses petites maniaqueries proprettes. Me voilà au centre commercial. J’y vais vraiment parce qu’il le faut. Je déteste ces endroits édulcorés qui sentent le fric et le cadavre. Les rayons pleins à craquer débordant d’aliments sans saveurs. De rabais indigestes. De promotions mensongères. Ça me répugne. Ça m’angoisse. J’ai l’odeur affreuse de la pourriture qui déborde de ces frigos, de ces présentoirs. Les sols sont crades. Orgie de microbes. Le milliard d’acariens copule sur les fruits et légumes sans protection. Copule sur les chariots rouillés qu’une paire de mains innocente empoigne. Copule sur les murs défraîchis. On domine et comprend intimement sa sourde misanthropie. Le regard androgyne, le look décontracté. Don Juan de pacotille, bimbos édulcorées, contact éphémère, femmes faciles, hommes d’un soir. Ce monde là m’horripile au plus haut point. Je hais l’homme, la femme, ce qu’ils sont, ce qu’ils deviennent en grandissant. On domine et comprend intimement son adultophobie implacable. Faut pas qu’elle grandisse. Je vais tout faire pour qu’elle ne grandisse pas. Laisse-moi m’occuper de tout. On comprend, on finit presque par partager sa frustration insondable et sa colère cuisante, pourtours inévitables de son programme radicalement négateur, amoral et nihiliste. C’est une des vertus de la fiction que de pouvoir entériner le monde des monstres.

Et l’amour suave et délétère de cette narco-crapule semi-psychotique de Buczko pour les petites filles nous est instillé, drogue d’entre les drogues, presque avec du sublime dans la voix. Dix ans. Non. Huit ans. J’opterais plus pour huit ans. Blonde comme les blés, le visage doux comme une liqueur. Haute comme trois pommes. Ondulation de sa robe qui flotte. De son parfum fleuri. Je ne vois plus rien. Je ne vois plus qu’elle. La destruction de la victime prend place en nous lumineusement, en rythme, par petits bonds nerveux. Éli me dévisage sans vraiment me regarder. Pousse de petits râles affectés. Semble complètement ailleurs. La catatonique sortie du monde de l’être qu’on détruit accède à rien de moins qu’une terrible grandeur. Elle fixe le mur sombre du regard comme une statue regarderait la plage. C’est une jeune femme qui écrit. Loana Hoarau en est à son deuxième roman. Tributaire des mêmes hantises que le premier, celui-ci est beaucoup plus assumé, plus solide, plus achevé. Une fixation prend corps. Un scotome s’imprime. Une œuvre s’annonce.

Le propos de cet ouvrage n’est absolument pas moraliste. Sa cruauté est absolue, hautement dérangeante, répugnante, révoltante, comme gratuite. Et pourtant (car il y aura un et pourtant…) notre pédo-toxico se retrouve avec une terrible clef anglaise jetée par le sort, dans le moteur bourdonnant de sa mécanique criminelle tellement rodée. Et tout va se mettre à déconner, s’estropier, chalouper, s’alanguir, se détraquer. C’est que, camera obscura et radicale inversion des polarités éthiques de l’existence obligent, dans le monde de la cruauté suprême et du crime sordide innommable, il est particulièrement nuisible, dangereux, délétère, subversif et autodestructeur de se surprendre à simplement aimer.

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Loana Hoarau, Buczko, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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Revoir et revoir le PSYCHO d’Hitchcock

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2020

Psycho-hitchcock

Revoir Psycho, bien sûr, mais le revoir dans les conditions déroutantes de la modernité adolescente est une expérience unique qui voue encore ce chef-d’œuvre étrange, vieux de soixante ans pile-poil, à son insolite pérennité. Ajoutons donc Jennifer [nom fictif – 15 ans] et Samir [nom fictif – 17 ans] à mes fils Reinardus-le-goupil [15 ans alors] et Tibert-le-chat [18 ans alors] et le drame est campé. Il y a quelques années donc, Jennifer annonce à Reinardus-le-goupil qu’elle a vue Psycho d’Hitchcock, n’a «pas pris de douche pour deux semaines après cela» mais recommande ardemment la chose. Mes fils ont déjà vu Rebecca (réaction entre moyenne et positive), Suspicion (Bof…) et Vertigo (là, ils ont hurlé au faux chef d’œuvre de toc, charrié et misogyne – je leur donne plutôt raison, on en reparlera un jours peut-être). Ils s’attendent cependant avec Psycho, à un film à sursauts, un de ces pétards de peur panique genre Alien ou Freddy. La mentalité ambiante est: voyons un peu si ce monsieur Hitchcock est si effrayant que cela. Reinardus-le-goupil: «À Alien [1979, avec Sigourney Weaver] j’ai eu un sursaut, un vrai. Un seul sursaut, mais senti. C’est un film très angoissant, très fort». Ces fichu mouflets ont vu déjà plus de films de zombies, de chasseurs animatroniques traitant l’humain comme un insecte, d’horreurs psychopathes sans fond et de fins du monde apocalyptiques que je n’en verrai jamais, sans compter la couche, épaisse, onctueuse et sanguinolente, de la culture brutale et insensible du jeu vidéo, par-dessus cela. Le vieil Alfred n’a qu’à bien se tenir, la génération de ses petits-enfants culturels l’attend de pied ferme dans le tournant des peurs…

Pour un peu égaliser les chances, j’ai donc eu, au moment de l’acquisition de la copie, une petite conversation père-fils avec Reinardus-le-goupil. Ceci n’est pas du surréalisme, voici ce qu’un père du 21ième siècle dira à son tendre rejeton du plus grand film d’horreur du 20ième siècle, soixante ans après sa sortie: «Limite tes attentes. Les moyens techniques étaient peu développés à cette époque. Concentre aussi ton attention sur les transgressions du scénario, l’étude psychologique et le jeu. Si tu t’attend à être effrayé, tu marches for probablement à une déception. Surtout, note un fait important: c’est un film en noir et blanc et j’avais deux ans lors de sa sortie en salles». Tronche ennuyée à l’idée exécrée du noir et blanc et moue révérencieuse à l’égard du caractère séculaire do l’œuvre. Un film fait quand le père de Reinardus-le-goupil avait deux ans n’est pas tombé de la dernière ondée. Mais ledit film est recommandé par Jennifer, cette dernière est une cinéphile crédible, mon jeune prince s’engage donc à jouer le jeu et à faire toutes les transpositions requises. Nous sommes fins prêts.

Le soir dit, je ne suis pas encore autorisé à participer à l’expérience. Reinardus-le-goupil m’a diplomatiquement prévenu qu’il est possible qu’on veuille la jouer entre ados uniquement. Après consultation collégiale, ma présence est tolérée. Revoir Psycho dans les conditions déroutantes de la modernité adolescente, c’est d’abord… en obtenir la permission. C’est fait. Soulagement. Cela m’aurait bien affligé de rater ça. Long divan, nachos et salsa épicée, eau fraîche (vieux, je suis le seul à boire du Coca-Cola), toute lumières éteintes, Psycho d’Hitchcock se met à grésiller et à pétiller sur le poste. En apercevant le noir et blanc, le pauvre Samir, qui n’avait pas été prévenu, a un coassement de déception. L’allergie au noir et blanc est vraiment bien implantée dans notre belle jeunesse, semble-t-il. Jennifer lui signale que la couleur n’est pas tout dans la vie, pendant que le démarrage se poursuit. Le générique d’ouverture interminable, avec sa musique pompier et son texte sans fin, suscite les premiers ricanements et c’est enfin parti. Que dire? Réglons d’abord le sort d’une petite vengeance morale qui m’a bien fait chaud au cœur. Les hitchcockologues de bonne futaie vous diront que le vieil Alfred fait une brève apparition dans tous ses films. J’en ai visionné plusieurs maintes fois et je rate presque toujours le bonhomme, tant la ci-devant caméo est habituellement discrète et fugitive. Informée de ma frustration en la matière, Jennifer signale vivement l’apparition d’Hitchcock quand elle se manifeste, dans les premières minutes de Psycho. Je la rate, naturellement, malgré son signal. Qu’à cela ne tienne. Tibert-le-chat attrape la télécommande, fait reculer les images, repasse le tout au ralenti. Ra – len – ti… Ah, le ralenti dans de tels cas: c’est purement jouissif… Quand Marion Crane (jouée superbement par Janet Leigh)) arrive au bureau, en retard après ses ébats diurnes avec son amant Sam Loomis (joué par John Gavin), on voit, depuis l’intérieur du bureau, Hitchcock à l’extérieur avec un chapeau de cow-boy grotesque sur la tête. Il est subitement évident… au ralenti sur une téloche contemporaine. Douce revanche. Reinardus-le-goupil croira le revoir une seconde fois dans une scène de rue. On ralentira l’image de nouveau sans le trouver et Jennifer expliquera patiemment que le caméo d’Hitchcock n’arrive qu’une fois par film. Notons aussi, pour la bonne bouche, que la commande de pause nous permettra aussi de lire une lettre en cours de rédaction. Ah, ces lettres de vieux films qu’on n’arrivait jamais à lire avant que l’image ne change complètement. Nous les tenons bien maintenant. Pause. Lecture. Merci. Celle-ci n’était pas si importante (ce qui n’altère en rien la douceur morale de cette autre petite revanche sur le siècle passé). Ils se mirent tous à la déchiffrer à haute voix et c’est Samir qui s’avéra le meilleur graphologue.

Comme prévu, les effets sursauts de Psycho tombèrent complètement à plat pour ces jeunes gens. Reinardus-le-goupil les qualifia de mitaine [expression québécoise dont l’équivalant hexagonal approximatif serait: de bric et de broc] et tout fut dit. La morbide fascination meurtrière de la scène de la douche –ce terrible chef-d’œuvre dans le chef d’œuvre– est quand même intact, je pense. Quel moment aigre-doux de violence insoutenable, puissant, fou, cruel. Les surprises, donc, pour ces jeunes gens, ne résidèrent pas là. Pour la douche, Jennifer les avait prévenu, pour le reste, ils se gaussèrent en se tenant les côtes. Tibert-le-chat me signala après coup qu’il avait deviné assez tôt les tenants et les aboutissant du mystère – mais insista sur le fait qu’il avait tiré du tout, un vif plaisir. Ah bon. Mais pourquoi donc?

Pourquoi donc? Les surprises ne résidèrent pas non plus dans ce type de mystère policier, devenu banal, dont Hitchcock reste, de par Psycho, un des fondateurs. C’est dit. Mais elles résidèrent ailleurs. Il m’est impossible d’avouer où précisément sans saboter le plaisir, toujours envisageable, de ceux et celle qui n’ont pas encore vu ce vieux zinzin. Tenons nous en donc au principe. Psycho est avant tout et par-dessus tout un exercice patent de sabotage du scénario conventionnel. Toutes les règles narratives sont méthodiquement transgressées, et cette déroute tiens toujours la route. Un seul exemple (mais il y en a plusieurs. Les fournir tous assassinerait au couteau à découper, c’est bien le cas de le dire, le vrai mystère de cette fable). Reinardus-le-goupil, après la scène de la douche: «La voilà morte déjà? L’histoire est finie! Il ne se passera plus rien!» Naturellement, il se passe encore quelque chose et ce quelque chose est subitement inattendu, désormais imprévisible, cordes cassée, bateau ivre inquiétant de la pire des inquiétudes, celle qui touche nos références, nos conventions, nos armatures d’idées, et les bouscule. Ah, ah, ceci confirme donc que, malgré toutes leurs pétarades éclaboussantes, tes films d’animatrons et de fins de monde gardent un solide aspect convenu, conventionnel, linéaire, prévisible, rassurant, au niveau le plus fondamental: celui du scénario. Et c’est le vieil Alfred qui t’en libère l’esprit, gars…

Ceci dit et bien dit, personnellement, mon agacement face à Psycho reste entier. Malgré ses qualité cinématographiques et surtout narratives indéniable, cette œuvre est la Misogynie dans son apogée cardinale. Piaillement étonné et semi-horripilé de mon jeune auditoire quand Norman Bates (joué par un Anthony Perkins gigantesque) est filmé en contre-plongée de dos, montant un escalier. Regarde ses fesses! Il se déhanche comme une femme! Fautif. Choquant. Encore plus choquant que la vraie femme gisant, elle, nue et poignardée sous la douche…. Ah là là, tout de même. Où sommes-nous donc? Tout est de la faute de la Femme, tout est de la Faute de la Mère, et la féminisation de l’homme vire ouvertement, et sans alternative viable, en psychose meurtrière. Subtil visionnaire face à la montée de ladite féminisation et de la panique agressive qu’elle suscitera chez certains, Hitchcock a pourtant donné à ces derniers un soliveau ethnoculturel qu’ils sont bien loin de mériter…

Mais cela, soixante ans après Psycho, je me dis que ce sont peut-être les enfants de mes enfants qui s’en aviseront…

Psycho, 1960, Alfred Hitchcock, film américain avec Janet Leigh, Anthony Perkins, Vera Miles, John Gavin, Durée, 109 minutes.

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Il y a trente ans, SEX, LIES AND VIDEOTAPE

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2019

Sex-Lies-And-Videotape400

Dissipons d’abord le sempiternel et fort regrettable malentendu concernant le titre de ce superbe opus de Steven Soderbergh,  lauréat de la Palme d’Or du Festival de Cannes de 1989 (c’était il y a trente ans, pile-poil). Ceci n’est ni un vidéo pornographique, ni un long métrage osé ou visuellement explicite. Il s’y passe des choses de nature sexuelle, certes (les scènes d’amour sont en fait discrètes, passionnelles ou romantiques, toujours superbement tournées, presque pudiques). On y ment, indubitablement. Et on y tourne des rubans vidéo, sur une de ces petites caméras à cassettes qui étaient une technologie encore relativement nouvelle à la fin des années 1980. Ajoutons, pour la bonne compréhension de la belle aventure qui nous attend, qu’il n’y avait, à cette époque, ni internet, ni pilule érectile… Ce que je cherche à vous dire ici, c’est que ce film pourrait en fait s’intituler Pudeur, sincérité et conversation intime non médiatisée. Attendu que le sexe, les mensonges et la vidéastie y sont, de fait, en crise virulente.

Bâton Rouge, 1989, le petit bonheur de banlieue qui donne les bleus, comme disait Lucien Francœur. Madame Ann Bishop Mullany (Andie MacDowell, d’une pure et intense beauté, malgré les tenues particulièrement toc et ringardes dont son personnage est attifé) vit une sorte de compétition semi-consciente avec sa sœur, Mademoiselle Cynthia Patrice Bishop (Laura San Giacomo, actrice parfaitement nuancée et d’un charme indéniable). Cynthia, c’est la tenancière de bar, forte en gueule, délurée, consciente de ses attraits, extrovertie, pour reprendre le mot d’Ann la décrivant. Pour sa part, Ann, c’est la reine du foyer en blanc, un petit peu mijaurée, crispée, timide, fort bien logée mais fort mal aimée, épouse névrotique et tristounette du jeune avocat carriériste à bretelles John Mullany (Peter Gallagher). Il y a compétition et même guerre larvée entre ces deux sœurs, puisque John et sa belle-sœur Cynthia sont amants, à l’insu d’Ann, l’épouse de John. Cynthia méprise copieusement son amant, qui ment tant et trompe sa sœur, mais elle ne peut pas s’en passer. Elle l’a dans la peau, comme on dit, en bonne partie justement à cause du rapport problématique un peu complexé qu’elle entretient avec Ann, sa sœur Ann, la si majestueuse, la si correcte, la si sacro-sainte Ann. Ce triangle amoureux conformiste et toxique de suburb chic aurait pu s’enliser graduellement dans son avachissement, et lentement imploser. Un événement parfaitement fortuit et insolite va, en fait, le faire brutalement exploser.

Dans le plan (alterné) d’ouverture du film, Ann confie à son psychothérapeute (joué par Ron Vawter) son irritation du moment. C’est la fameuse scène culte où elle exprime l’angoisse, la panique, la terreur, l’épouvante que lui suscitent tous les détritus qui circulent de par le vaste monde (Garbage. All I’ve been thinking about all week is garbage. I mean, I just can’t stop thinking about it!). Hors du merdier psychologique de ces affres intérieures autour des détritus planétaires, la cuisante frustration du moment que vit Ann finit par gicler. Il s’avère que, sans la consulter, son mari John a invité un de ses anciens camarades de collège pour un bref séjour. L’idée d’avoir de la visite horripile souverainement Ann et elle n’attend rien de bon de cet intrus, qu’elle imagine comme une sorte de copie, vocale et comportementale, de son mari. Aussi quand Graham Dalton (campé tout en finesse par James Spader) sonne à la porte, c’est la surprise contenue, vite convertie en curiosité dévorante. Ce garçon étrange, mi éphèbe distant mi écornifleux sagace, est revenu dans la ville de ses premiers amours pour y résoudre on ne sait trop quelle opaque quête intérieure. Il restera chez les Mullany quelques jours, puis se prendra un logement non loin de là. Intriguée, déjà attirée, Ann lui rend une petite visite intempestive quelques jours après son déménagement. Il n’a pas de téléphone, peu de mobilier et cela met en évidence son grand téléviseur-lecteur-cassettes et sa collection personnelle de vidéos, bien classée, selon une drôle de petite procédure d’archivage artisanale et manuscrite. Quand Ann demande à Graham de quoi il s’agit, il lui explique candidement qu’il filme sur vidéos des entretiens qu’il a avec des femmes. Lesdits entretiens sont strictement verbaux et platoniques, et ce, en dépit de leur sujet exclusif et explicite: le sexe. Effarouchée par une telle bizarrerie, Ann fuit. Mais les deux sœurs Bishop, face à un sujet si mystérieux, énigmatique, fascinant et magnétisant, auront tôt fait de revenir rôder autour, et d’entrer dans la danse… Elles toucheront Graham Dalton de toutes leurs antennes et, par vidéastie interposée, se toucheront aussi l’une l’autre, se comprenant mieux et affrontant plus sereinement la jalousie dévorante qui les mine l’une par rapport à l’autre. Cynthia découvrira sa vulnérabilité latente et Ann prendra en main une force qu’elle ne se connaissait pas. Graham, et corollairement, John, ne sortiront pas non plus inaltérés de l’aventure issue de cet échange conversationnel, voyeur, impudique, désaxé et insolite. Je ne vous en dis pas plus.

Une superbe petite distribution pour une réalisation intimiste, très européenne de ton et de style. D’ailleurs, puisqu’on en parle, qu’y a-t-il de plus beau, quand un guitariste joue, que d’entendre un peu gricher l’acier des cordes de l’instrument s’il les frotte. Ainsi quand Ann, vêtue de blanc, et Cynthia, vêtue de rouge, se retrouvent dans l’appartement de cette dernière, pour parler de Graham Dalton, de qui d’autre, et de ses envoûtantes pratiques de vidéaste, il y a un malaise. Il y a la confrontation de deux visions féminines des hommes et de l’amour, certes, mais aussi… Il y a qu’Ann cherche alors à se donner une contenance en feuilletant un magazine. Frouch, frouch, frouch, on dirait qu’on n’entend que cela, les feuilles du magazine qui bruissent. Il est très inhabituel, dans le cinéma américain, d’entendre bruisser un magazine, comme si l’actrice qui le feuillette était justement filmée sur caméra vidéo. Tiens, les pieds de Graham Dalton frottent très richement, eux aussi, sur le plancher de bois de son grand appartement vide, un peu écho. Et les gros glaçons du verre de thé glacé qu’il sert à Ann, qu’est-ce qu’ils cliquettent net et juste… Ah, ah, sensation perdue toute simple, si jouissive à retrouver pourtant… C’est que ce «petit film indépendant» est tourné en prise sonore directe, comme ceux de la Nouvelle Vague française, et en porte-à-faux ostensible envers les habitudes de post-synchronisation sonore de nos si hollywoodiens voisins du sud. Et on le sent, ce son riche et vrai, jusque dans nos thorax.

Une étude de caractères adroitement tragicomique et une réflexion aussi calmement non-machique qu’ouvertement anti-phallocratique. Pas d’internet, pour que ces vidéos restent juste assez intimes. Pas de pilule érectile, pour que la question de l’impuissance sexuelle reste juste assez insondablement insoluble. Et le choc, le heurt, le clash engageant l’intégralité sensuelle de l’être, quand un menteur compulsif se met à subitement regarder sa vérité en face. J’ai du voir ce film environ cinq fois, dans les deux dernières décennies. Je viens tout juste de le revoir (2019). Il n’a pas pris une ride. L’originalité savoureuse de son écriture, la fraîcheur remarquable de son traitement, à partir pourtant de prémisses thématiques passablement conventionnelles, fait de Sex, Lies and Videotape une expérience hors-norme, dont on trouve rarement sa pareille dans le cinéma des héritiers déjantés, marginaux et démarqués des MGM et des WB

Sex, Lies and Videotape, 1989, Steven Soderbergh, film américain avec Andie MacDowell, Laura San Giacomo, James Spader, Peter Gallagher, Ron Vawter, 100 minutes.

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Mai 68. La recherche de l’inversion…

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2018

Jacques Sauvagot, Daniel Cohn-Bendit, Alain Geismar. Les trois chefs inversés par excellence.

Jacques Sauvagot, Daniel Cohn-Bendit, Alain Geismar. Les trois chefs inversés par excellence.

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Il y a cinquante ans démarrait la révolte de Mai 68. J’avais dix ans. J’étais dans mon bac à sable à Repentigny (Québec) et je jouais avec mes petites autos dans mes petites villes de sable. Je n’en ai donc rien vu, sur le coup. Mais l’esprit de Mai et les valeurs de Mai, en retombées omniprésentes et émulsives, formèrent l’ambiance implicite définitoire de ma jeunesse. Quelle joie, quelle joie, quelle joie! Environ une douzaine d’années après Mai, j’assistais, dans une petite fac québécoise proche de la frontière américaine, à la soutenance de Maîtrise de Lettres d’un tonique olibrius dont je tairai pudiquement le nom et qui, à l’époque, se prenait pour rien de moins que le Jacques Derrida du Québec. Son mémoire, au sujet aussi abscons et turlupiné que peu inoubliable, était truffé de ces procédés d’inversions rhétoriques si chers à une certaine marxologie situationniste post-moderne d’époque. C’était des tirades comme: Le pouvoir de l’illusion devient l’illusion du pouvoir surtout et/ou exclusivement quand l’arme de la critique ignore la critique des armes. Ces constructions pseudo-songées mobilisant massivement ces effets de flip-flop d’inversions typiques d’une certaine langue de bois libertaire émaillaient son discours (autant que le texte de son mémoire) qui, autrement, se voulait crucialement novateur et, fatalement, explosivement subversif et anticonformiste. Un des profs du jury, le seul français présent en fait, et qui, lui, était de la génération 68, avait eu alors ce mot pissant: Cher monsieur, il ne faudrait quand même pas que la recherche de l’inversion devienne l’inversion de la recherche. Tout le monde dans la salle s’était esclaffé et, Tornom, quarante ans après, moi, je la ris encore.

Tout ça pour dire et bien dire qu’il faut comprendre que, dans ses grandeurs comme dans ses étroitesses, Mai 68 fut tout juste cela: la recherche de l’inversion… la recherche par une jeunesse en cours de maturation de l’inversion des discours et des attitudes traditionnels du pouvoir et de la conformité. Et l’exercice, subit, brutal, mécanique parfois, jouissif souvent, ne fut pas que verbal… même si ses traces verbales, les fameux slogans de Mai, en restent l’indice le plus patent au regard contemporain. On a trop voulu voir dans ceux-ci un corpus un peu foufou de facéties verbales au sens philosophique questionnable. Alors que, de fait, ces slogans libertaires, lapidaires mais lucides, font bondir et rebondir cet effet constant, lancinant: celui se donnant comme programme actif d’inverser du discours, d’inverser une vision, de retourner une crêpe. Regardons ça, un petit peu (La principale source pour les slogans de Mai 68 cités ici, qui sont tous authentiques, est CELLE-CI).

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Effets de paronymie. Bon, l’effet de paronymie c’est du calembour et c’est alors par le jeu de mot qu’une expression contestataire est trouvée. Elle surprend, elle étonne, elle détonne, elle déconne mais au fond elle ne fait pas grand chose de différent de ce que ferait une esbroufe publicitaire. Le plaisir du bon mot nous fait un instant oublier le peu qu’il y a éventuellement derrière (pas toujours au demeurant car c’est souvent passablement songé).

  • Jeunesse Marxiste Pessimiste.
  • Matérialisme hystérique.
  • L’action ne doit pas être une réaction mais une création.
  • Autrefois, nous n’avions que le pavot. Aujourd’hui, le pavé.
  • Il n’y aura plus désormais que deux catégories d’hommes: les veaux et les révolutionnaires.  En cas de mariage, ça fera des réveaulutionnaires.
  • Les motions tuent l’émotion.
  • Penser ensemble, non. Pousser ensemble, oui.
  • Marx, Mao, Marcuse.

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Effets d’antonymie. Le jeu de contraste devient moins verbal et plus conceptuel dans les effets d’antonymie. Cela s’installe quand on se met à opérer sur des oppositions diamétrales de sens. Ce n’est pas encore de la dialectique (si tant est que cela en soit jamais) mais l’effet d’inversion commence à plus sérieusement s’installer, dans ces joyeuses réminiscences héraclitéennes.

  • Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner.
  • La vie contre la survie.
  • Céder un peu c’est capituler beaucoup.
  • Consommez plus, vous vivrez moins.
  • Crier la mort c’est crier la vie.
  • La liberté, c’est la conscience de la nécessité.
  • Un rien peut être un tout, il faut savoir le voir et parfois s’en contenter.
  • Avoir le plaisir de vivre et non plus le mal de vivre.

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Jeu sur des négations notionnelles. La négation, l’acte négateur, nier s’avérera le cri profond de la poussée libertaire de Mai. Toute détermination est négation (Spinoza) tant et tant que le slogan portera assez rapidement sur ce que cela ne sera pas, sur ce dont on ne voudra pas.

  • Il est interdit d’interdire.
  • Notre espoir ne peut venir que des sans-espoir.
  • Pas de liberté aux ennemis de la liberté.
  • Le patron a besoin de toi, tu n’as pas besoin de lui.
  • Prenons la révolution au sérieux, mais ne nous prenons pas au sérieux.
  • Quand les gens s’aperçoivent qu’ils s’ennuient, ils cessent de s’ennuyer.

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Antanaclases. Mais la négation et l’inversion ne sont pas toujours carrées, tranchées, binaires. Parfois elles s’instillent et s’installent dans les replis de la nuance, et l’irritent, et s’y nichent et la cuisent. L’antanaclase est ce vieux procédé rhétorique qui reprend un mot (nominalement ou pronominalement) en mobilisant un autre de ses sens, comme pour nier ou flipper ou tortillonner ce qui s’introduisait avant. L’antanaclase bifurque en force sur le pivot du mot.

  • La volonté générale contre la volonté du général.
  • À bas le réalisme socialiste. Vive le surréalisme.
  • De bons maîtres nous en aurons dès que chacun sera le sien.
  • Baisez-vous les uns les autres sinon ils vous baiseront.
  • J’emmerde la société et elle me le rend bien.
  • Je ne suis au service de personne, le peuple se servira tout seul.
  • Les réserves imposées au plaisir excitent le plaisir de vivre sans réserve.
  • La barricade ferme la rue mais ouvre la voie.
  • Tout ce qui est discutable est à discuter.

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Effets d’inversion stricto sensu. Les vrais effets d’inversions situationnistes, comme dans le mémoire de maîtrise de mon olibrius de tout à l’heure, vrillent déjà leur chemin. Ils vont s’installer massivement, en coquetterie avec nul autre que Karl Marx. Il est indubitable qu’il a écrit quelque part dans son œuvre immense quelque chose comme les armes de la critique passent par la critique des armes. Sur le moule exclusif d’engendrement de ce patron d’inversion issu du grand barbu post-hégélien de gauche lui-même, la dialectique va pleuvoir dru… encore une fois conceptuellement ou pas.

  • Les armes de la critique passent par la critique des armes.
  • Les murs ont des oreilles. Vos oreilles ont des murs.
  • Je prends mes désirs pour la réalité car je crois en la réalité de mes désirs.
  • Ne nous attardons pas au spectacle de la contestation, mais passons à la contestation du spectacle.
  • Désirer la réalité, c’est bien. Réaliser ses désirs, c’est mieux.
  • Les gens qui travaillent s’ennuient quand ils ne travaillent pas.  Les gens qui ne travaillent pas ne s’ennuient jamais.
  • Manquer d’imagination, c’est ne pas imaginer le manque.
  • Nous voulons: les structures au service de l’homme et non pas l’homme au service des structures.
  • L’obéissance commence par la conscience et la conscience par la désobéissance.
  • Plus je fais l’amour, plus j’ai envie de faire la révolution. Plus je fais la révolution, plus j’ai envie de faire l’amour.
  • Le pouvoir est au bout du fusil. Est-ce que le fusil est au bout du pouvoir?
  • Quand l’assemblée nationale devient un théâtre bourgeois, tous les théâtres bourgeois doivent devenir des assemblées nationales.
  • Si vous pensez pour les autres, les autres penseront pour vous.
  • Tout enseignant est enseigné. Tout enseigné est enseignant.
  • L’éducateur doit être lui-même éduqué.
  • Tout le pouvoir aux conseils ouvriers (un enragé). Tout le pouvoir aux conseils enragés (un ouvrier).

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Altération d’une formulation reçue. Un certain genre d’altération d’une formule reçue va vite quitter le lit douillet du moulage établi par un théoricien mi-endossé mi-subverti (ici Marx) pour se retourner contre quelque chose à la fois de plus ordinaire et de plus ouvertement contesté. On va donc, de temps en temps, tendre à subvertir des formulations reçues qui correspondent aux idées qu’on combat. Noter (et ce sera capital pour la suite) que, dans ce mouvement d’inversion spécifique, la formule d’origine, réputée archiconnue, peut rester implicite. Il y a désormais ici deux discours: celui de la doxa conformiste d’origine (implicite) et celui du propos contestataire inverseur (explicite).

  • Défense de ne pas afficher.
  • Baisez-vous les uns les autres.

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Nous sommes. Avec les constructions récurrentes en Nous sommes et Nous sommes tous, la recherche de l’inversion culmine. Crucialement dans la culture de Mai, il s’agit ici de reprendre implicitement le discours antérieur de ceux qui «nous» ont traités de ceci, de cela, de groupuscules (ce slogan spécifique sera scandé dans des manifs mobilisant des foules immenses, comme antonyme empirique immédiat de la notion contestée), ou qui qualifièrent Cohn-Bendit d’Allemand ou de Juif allemand. Il s’agit de reprendre le qualificatif injurieux et d’ouvertement se l’approprier sur un mode collectif. La solidarité contestataire refuse qu’un ou l’autre des camarades se fasse isoler par une épithète extractrice. Voix du pouvoir, tu traites un des nôtres de quelques choses? Eh bien tremble car nous le sommes tous… On rencontre ici rien de moins que le Yankee Doodle de Mai (l’hymne initialement dénigreur réapproprié et mobilisé dans le combat). Oui, nous le sommes et c’est le fait de l’être qui, en inversant ouvertement les valeurs que vous y attachez, fait de nous les nouveaux maîtres de la définition de ce qui EST et désormais DOIT ÊTRE.

  • Nous sommes un groupuscule.
  • Nous sommes tous des enragés.
  • Nous sommes tous des indésirables.
  • Nous sommes tous des Juifs Allemands.
  • Nous sommes tous [le moule est ouvert].

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C’est nous/C’est lui. Procédure analogue dans le cas de la très fameuse formule en C’est nous/C’est lui. Pendant la nuit d’émeutes du 24 au 25 mai, le ministre de l’Intérieur Fouchet avait stigmatisé «la pègre qui sort des bas-fonds de Paris et qui est véritablement enragée». Plus tôt, Pompidou citant de Gaulle avait dit, concernant les exigences formulées par la contestation estudiantine: «La réforme, oui. La chienlit, non». On impute aussi un «Paris est envahi par la chienlit» au général de Gaulle. Cette chienlit fait référence à toutes sortes de persos carnavalesques la crotte au cul, foutant le bordel dans les rues de Paris. La recherche de l’inversion par nos contestataires ne se fit pas attendre. Yankee Doodle, derechef…

  • La pègre c’est nous.
  • L’exemple c’est nous.
  • La chienlit c’est lui.

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Ces quelques modestes exemples rejoignent discrètement les nombreuses analyses historiques et sociétales qui disent, un demi-siècle plus tard, avec le recul requis, que Mai 68 ne fut pas une grande révolution ratée mais une petite réformette réussie. Pour le coup, puisqu’elle est là, cette réformette socio-historico-culturelle, si infime fut-elle, autant la prendre, hein, et ouvertement assumer que Mai 68 fut d’abord et avant tout une inversion contestataire des discours… avec tout ce que cela entraîne de conceptuel et de pratique dans le titanesque sillage. Inverser n’est pas transformer mais c’est, plus superficiellement, transgresser, retourner, subvertir…. flipper. C’est pas encore ça mais c’est déjà ça

Surtout qu’aujourd’hui, oh, la recherche de l’inversion se poursuit, mais désormais, ayoye, c’est dans l’autre sens. Tristement et brunâtrement, c’est Mai 68 qu’on cherche maintenant à inverser. Toutes sortes de petits théoriciens minables post-sarkoziens de la nouvelle extrême-droite factieuse/fâcheuse voudraient nous liquider les valeurs de Mai. Je les trouve tous fondamentalement vomitifs. Et, moi qui suis trop jeune et qui viens d’un pays trop lointain pour avoir pu prendre Mai 68 à bras le corps, je leurs dis simplement, aux dénigreurs/liquidateurs rétrogrades de cette libération des mœurs si lointaine mais qui m’a pourtant si profondément défini:

Néo-réactionnaires, vous n’êtes que des contreurs de contre-culture. Ne touchez pas trop à Mai 68 parce que Mai 68 m’a trop touché.

Chienlit

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CHAMBERTIN ET CUPIDON (Nicolas Hibon)

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2018

Chambertin et Cupidon

C’est Paris. Le Paris-Paname, le Paris-Pantruche. Le Paris des zincs, des ballons de gros rouge qui tache et des vieux copains. On entre dans le petit monde apparemment sans histoire d’un fort modeste resto de quartier, Les Trois Soldats. Son tenancier sans âge, le terriblement bien nommé Louis, est un homme modeste, assidu au travail, engageant mais peu extravagant. C’est surtout un cuistot hors pair. Oh, pas un de ces maîtres-queux flamboyants, obséquieux, immaculés, ostensibles. Non, non, non, Louis, c’est juste un de ces coqs de gargote de quartier, sans cordon bleu aucun, sans le moindre articulet au Guide du Bourlingueur, mais discrètement et monstrueusement surdoué du culinaire et dont la magie, la magie sublime, se décode dans les tonalités de bruitage que produisent, en toute spontanéité ingénue, ses chaudrons au fond de sa cuisine, dans le fumet divin qui embaume graduellement son petit établissement un peu avant les heures des repas, et surtout dans le luisant des gamelles et plats qui reviennent si vides, si propres qu’on croirait ne pas devoir les laver. Le restaurant de quartier de Louis ne procède pas d’un concept authentique ou (encore moins) tendance. Il est cette authenticité écrue, ancienne, simple, inimitable, des petits restaurants d’habitués dont les derniers vrais quartiers de Paris gardent encore le plantureux et intime secret.

Secret, vous me dites. Secret, il faut dire. Car Louis en est un, de tiroir à secrets. Oh, je ne vais pas tous vous les révéler ici, les secrets de Louis, si denses, si vieux, si ataviques, si ensorcelés, si cuisants. Ne laissons, pour le moment, couler que les plus dicibles d’entre eux. D’abord, pour utiliser l’euphémisme requis, il a une cave. Les vins et les liqueurs datant, entre autres, de l’année de nos naissances nous y attendent, en compagnie de cet obsédant Chambertin dont vous lui direz des nouvelles… Mais, ès boissons fines, il y a encore bien plus. C’est que Louis fait dans la pharmacopée vernaculaire. Il confectionne des potions médicinales, il concocte des remontants mystérieux, il invente des philtres… C’est à peu près quand on commence à palper de la si fluide alchimie liquide de Louis qu’on rencontre Françoise. Femme d’affaire néo-tertiaire énergique, célibataire, crypto-émotive, Françoise tient une des nombreuses agences de rencontres de la capitale. C’est pas la plus huppée, c’est pas la plus ostentatoire, mais c’est une des plus directes, des plus imaginatives et des plus toniques. Cette agence pratique notamment le fameux speed-dating. C’est cette remarquable procédure en rotation vive où les Tristan et les Yseult de notre temps ont dix minutes de chaque bord d’une petite table carrée pour se débiter leurs curriculum vitæ pratico-romantico-pratique avant qu’une sonnerie ne les fasse changer de petite table carrée, en bloc. Tristan et Yseult, disions-nous… vous souvenez vous, justement, de comment ces deux là sont tombés amoureux? Ils ont bu, de concert, un philtre d’amour. Revoyez bien, dans les brumes légendaires, cette scène abstraite. Elle est si austère, roide, presque vide dans le sublime. Le philtre est insipide et inodore, les deux futurs amants le boivent par petites gorgées boudeuses, en se tenant bien droit, et en se regardant un peu bêtement dans les yeux, sans trop comprendre. Rien ne se passe mais l’amour est subitement installé là, entier, total, infini, fatal. Sauf que, grande nouvelle aujourd’hui, le philtre d’amour dont le drame de Tristan et d’Yseult nous a laissé, derrière la tête, la lancinante tradition, c’est de la petite lavasse théorique anti-rabelaisienne, c’est de la gnognotte non-épicurienne sans épaisseur, c’est un trop rapide contrepoison d’opérette, platement omnipotent et intangible. L’aventure, charnue et concrète, de Louis, de Françoise et de leur compagnie va nous faire comprendre ici que le vrai philtre d’amour, le dense, le brûlant, le poisseux, engage de plain pied Cupidon dans l’équation. Oui, le petit dieu romain Cupidon, dont le nom grec était Éros

C’est que, d’une part, ce grand œuvre de philtre d’amour, auquel travaille Louis depuis de longues années, n’est pas achevé. Il faut l’améliorer, le bonifier, l’alambiquer, l’amener à perfection, le faire culminer, et pour cela, il faut le tester sur des cobayes situationnels. Et, d’autre part, les idylles bibochées par l’agence de rencontre de Françoise, c’est jamais du gagné d’avance. Les sujets hésitent, avancent-reculent, doutent, se protègent, rétropédalent. Ah, si Françoise pouvait fouetter les sangs de tout ce beau monde avec, par exemple, une bonne potion relaxante, euphorisante, engageante. Et… ah, si Louis pouvait évaluer, par étapes, l’impact de son breuvage à conception étagée sur un solide échantillon humain représentatif, lui-même surveillé par des regards compétents et assidus. Vous sentez bien l’alliance fatale que va se nouer ici. L’agence de rencontres de Françoise va se mettre à organiser ses speed-datings dans la gargote de Louis… Il y aura une table savoureuse pour bien mettre tout le monde en condition et, aux frais de la maison, on servira un mystérieux petit cordial. Et tous se mettront, à l’unisson, à trinquer à la santé de Cupidon.

Voilà ce qui va vous arriver. Voilà ce qui vous attend. Et, oh mazette, je ne vous ai rien de rien dit des secrets de Louis et des déterminations multi-centenaires qui le tiennent au corps. Je ne vous ai tout simplement rien dit et je n’ai fait que faire miroiter à l’œil, en son cristal de jouissive constance, la robe pulpeuse de ce savoureux Nicolas Hibon nouveau. Il est tiré, il faut le boire et ce, jusqu’à la lie. Car, oui, tous ces gens ont des motivations profondes, des secrets insondables, un acharnement mystérieux à parachever LE philtre d’amour. Quelles peuvent donc être ces si intenses motivations? C’est la quête de l’amour, certes, mais aussi, la quête de la rédemption, de la paix de l’esprit, de l’ultime rendez-vous historique et, par-dessus tout, du petit nirvana ordinaire que vous provoque en l’âme, sans la moindre obligation de votre part, le roucoulant et percolant pipi du matin des grands lendemains de veilles passionnelles.

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Nicolas Hibon, Chambertin et Cupidon, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou Mobi.

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LOOKING FOR MISTER GOODBAR (À la recherche de Monsieur Goodbar — 1977)

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2017

J’ai vu ce film à sa sortie il y a quarante ans. Je le revois aujourd’hui et je juge en conscience qu’il a très bien vieilli. Je veux dire qu’il avait la dégaine voyoute et gaillarde d’un film contemporain pour l’époque et qu’aujourd’hui il a la force dépolie et tranquille d’un film d’époque, pour nos contemporains. Tout le monde y fait son travail magnifiquement, notamment une Diane Keaton toutes feux toutes flammes, vive, nuancée, terrible et qui fracasse l’écran.

Theresa Dunn (Diane Keaton) est, au début du film, une étudiante de lettres irlando-américaine qui s’entiche de son prof de prose anglaise et en devient la maîtresse. Au fil de la relation de Theresa avec cet homme marié, pas très bon amant (Theresa s’accuse elle-même de ce fait tristounet alors qu’elle n’y est pour rien), on découvre qu’elle a quelque chose comme un petit quelque chose pour quelque chose comme les abuseurs. L’histoire se passe dans une grande ville américaine. Officiellement, c’est San Francisco (les scènes de Nouvel An carnavalesque sans neige tendent à le confirmer) mais le film est de fait tourné à Chicago et, bon, au visionnement, ça fait New York plus qu’autre chose. En tout cas, la très typique sensibilité irlando-américaine joue un rôle central dans cet opus (et à la fois New York, Chicago, et San Francisco comptent une importante communauté irlando-américaine). La vie familiale de Theresa nous fait découvrir le terreau d’origine de son faux pli émotionnel pour les hommes abuseurs. Le pater familias, dont l’accent irlandais est fort accusé et dont l’obédience catholique n’est pas en reste, se fait servir ses repas par son épouse dans sa grande demeure dont la téloche en noir et blanc est toujours allumée sur du sport. Monsieur Dunn père (joué par Richard Kiley) tyrannise moralement ses deux filles, en pestant contre la modernité échevelée, et notamment contre les luttes féministes, toutes récentes. Katherine Dunn (Tuesday Weld) est la jeune sœur fraîche et parfaite de Theresa. Theresa, pour sa part, fait un peu figure de vilain petit canard. Elle a passé un an et deux jours, dans son enfance, complètement dans le plâtre (des orteils au cou) après une importante opération pour une scoliose congénitale. L’opération en question lui a laissé une cicatrice fort ostensible et complexante dans le bas du dos et cela fait douloureusement écho à la scoliose congénitale d’une de ses tantes paternelles, la honte de la famille, celle dont le pater familias ne parle jamais.

Theresa finit par se faire saquer par son prof de lettres et, corollairement, elle quitte la maison parentale où la téloche toujours allumée est de moins en moins supportable et où, en plus, il ne faut pas rentrer trop tard le soir. Elle s’installe en appartement. Sa sœur aussi s’affranchit clopin-clopant. Katherine se lance en effet dans des mariages, des divorces, des épivardes libertines individuelles et collectives, réminiscentes d’une révolution sexuelle qui monte en graine et qui tourne doucement à l’amertume répétitive aigre-douce. Tandis que sa sœur ballotte ainsi de mariages en divorces, Theresa entre dans une dynamique Jekyll-Hyde beaucoup plus perfide et  méthodique. Elle commence par se faire stériliser (stérilité permanente) pour éviter le genre de grossesses surprises auxquelles sa sœur ne semble pas savoir échapper. Puis Theresa se positionne dans une dynamique diurne et nocturne bien disposée. Le jour, elle enseigne à des petits enfants sourds et les fait avancer efficacement et tendrement dans leur acquisition de la parole (les acteurs enfants sont très bien dirigés et Keaton en instite compétente s’exprimant en langage des signes est parfaitement crédible). Elle bosse avec dévotion et dispose de la petite classe d’une huitaine de gamins dont les enseignants et enseignantes contemporains n’osent tout simplement plus rêver. La nuit, elle court les cabarets, se lève des bonshommes, les baise sauvagement dans son petit appartement et les saque avant le lever du soleil. C’est vraiment la jeune femme catholique en cours de rattrapage sexuel intensif, le tout bien arrosé et bien saupoudré de belle cocaïne d’époque bien forte et bien blanche.

Le problème va justement prendre corps avec les bonshommes et avec le faux pli que Theresa semble continuer de garder en elle en faveur des abuseurs. Son monde diurne et son monde nocturne vont lui fournir deux pitons distincts, sur deux plans distincts. Au plan diurne, elle fait la connaissance, dans son contexte professionnel, d’un travailleur social irlando-américain du nom de James (William Atherton). Il est catholique, les parents de Theresa l’aiment bien et il a une jolie petite gueule qui compense pour son éthique un peu étriquée. Au plan nocturne, elle se fait lever et baiser par Tony (Richard Gere, jeune, tonique et intégralement voyou trépidant et chat de gouttières). Tony convient parfaitement à Theresa parce qu’il ne colle pas trop. Il la saute solide, presque sadique, puis il se casse pour un bon moment. Il est à la fois parfaitement ardent et pas trop encombrant, du moins au début. Le fait est que ces deux types, chacun dans l’espace que Theresa leur concède, vont graduellement se mettre à s’expansionner, à devenir envahissants, à la cerner et à l’étouffer. James veut la marier et lui dicte sa lourdeur morale de plus en plus insupportable. Tony la bardasse, lui pique son fric, lui file des pilules de narcotiques emmerdantes et vient l’enquiquiner sur son lieu de travail. Ce dispositif double est fatal et assez limpide. Cette femme libérée va voir sa libération compromise par les hommes qui assouvissent ses besoins émotionnels et sensuels. Ils ne savent absolument pas tenir leur place et ils semblent tous les deux réitérer pesamment le schéma d’abus masculin installé depuis l’enfance.

Les choses vont finalement passablement s’aggraver. Theresa va graduellement perdre le contrôle de ses deux pitons, de ses émotions, de la drogue, de sa vie nocturne et de sa fuite en avant (effectivement ou fallacieusement) autodestructrice. Elle finira par se lever un troisième zèbre, inconnu au bataillon et peu amène, et les choses vont prendre un tour tragique dont je vous laisse découvrir la teneur passablement déplaisante, pour ne pas dire terrifiante. Le film est basé sur le succès de librairie de 1975 Looking for Mister Goodbar de l’écrivaine Judith Rossner lui-même inspiré de la mésaventure tragique, vécue en 1973, par une institutrice new-yorkaise du nom de Roseann Quinn. Fait peu original mais tristement révélateur, les gens ayant lu le roman ont copieusement détesté le film, jugeant que le second dénature le premier à un niveau proprement sidéral, semble-t-il. Pour préserver intacte, sous globe, naïvement figée, la haute opinion que j’avais eu et ai encore du film, j’ai vu à soigneusement ne pas lire le roman. Il faut savoir assumer certains choix, en ces tristes matières. Ce film est un film qui évoque ma jeunesse. J’avais, en 1977, dix-neuf ans, l’âge du jeune Cap Jackson, le personnage de soutien joué ici tout en douceur par le futur trekkie LeVar Burton. Madame Keaton avait alors, elle, trente et un ans.

Ce film, donc, est un film de mon temps. 1977, ce n’est déjà plus 1967. La lutte nixonienne contre la drogue est encore en plein déploiement (même si on est sous Jimmy Carter). Il y a encore des discothèques avec la boulette scintillante, mais nous ne sommes plus en 1973 non plus. La première grande vague du disco est déjà passée (la seconde et ultime vague lèvera fin 1977 avec Saturday night fever des Bee Gees). On entre doucement dans une ère de désillusions diverses que cet opus capture finement. Le conformisme ancien est solidement lézardé tandis que la contre-culture commence à doucement se discréditer. La violence masculine n’est pas encore masculiniste (elle reste primaire, épidermique, ne se formule pas encore dans le flafla pseudo-théorique qu’on lui connaît aujourd’hui). Il n’y a toujours pas de Sida mais l’homosexualité est encore fort mal assumée (Theresa va en payer le triste coût). On sent une époque de transition. La résurgence reaganienne n’y est pas encore mais il reste que le défilé psychédélique du carnaval soixantard est déjà passé. Cette fugitive fluidité d’époque est très bien captée.

 La réflexion fondamentale s’impose alors. Qu’est-ce tant que l’autodestruction féminine? S’agit-il de se détruire intégralement ou de juste crever et pourfendre une image de soi dont on ne veut plus, craquant douloureusement une manière de vernis de surface collant trop intimement à la peau? On a bien tôt fait d’assigner à la ci-devant quête autodestructrice féminine l’amplitude démiurgique des grandes capilotades fatales. Dans le cas qui nous occupe ici, cela veut dire qu’on a vite fait d’encapsuler Theresa Dunn dans le stéréotype de la petite abusée incapable de se sortir de la fascination soumise que lui a légué un héritage culturel, religieux et familial lourdingue et plus qu’encombrant. Je boude un peu cette analyse. Je vois plutôt Theresa Dunn comme une femme avancée, prométhéenne, dont la destruction sera plus causée par le retard collatéral et l’inertie ambiante que par des déterminations vraiment internes à son cheminement propre. En un mot, Theresa ne juge personne et tout le monde la juge. James lui dit un jour que son appartement, avec des blattes tournoyant dans la vaisselle sale empilée dans le lavabo, ne lui ressemble pas. Theresa rétorque abruptement qu’au contraire cet appartement lui ressemble parfaitement et qu’il correspond tout à fait à ce qu’elle est vraiment, fondamentalement. Theresa Dunn n’a pas de compte à rendre et, au fond, on a trop voulu que sa tragédie soit conditionnée, déterminée, fatale. Je crois que la tragédie de Theresa Dunn fut en fait largement conjoncturelle et accidentelle. Monsieur Goodbar (le gars parfait qu’on dénicherait dans un cabaret) n’existe pas, certes, et Theresa finit inéluctablement par s’en aviser. Simplement, la suite de sa trajectoire ressemble plus au fait de traverser la rue sans regarder au mauvais moment et se faire frapper bien malgré soi. Tout ne peut pas se ramener inexorablement à la grande fatalité grecque. Parfois la merde arrive comme ça, presque hors sujet, hors thème. Shit happens, comme le dira un slogan semi-rigolo qui sera formulé quelques petites années plus tard (1983). On a ici un film à voir ou à revoir, en tout cas. Et à calmement méditer dans sa triste universalité, le recul historique aidant.

Looking for Mister Goodbar, 1977, Richard Brooks, film américain avec Diane Keaton, Tuesday Weld, Richard Gere, William Atherton, Richard Kiley, LeVar Burton, 136 minutes.

Theresa Dunn (Diane Keaton)

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