Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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PIAF, TOUJOURS L’AMOUR (Denis Morin)

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2022

L’écrivain Denis Morin est à installer le genre, original et exploratoire, de la poésie biographique. En découvrant le présent ouvrage de poésie, portant sur Édith Piaf, on prend d’abord la mesure de l’art poétique, en soi, de Denis Morin. Le texte est court, lapidaire quoique très senti. La sensibilité artistique s’ouvrant vers les arts de la scène s’y manifeste d’une façon particulièrement tangible.

Le spectacle

Édith, chaque soir de spectacle
Se produit un petit miracle
Tu entres dans ta loge
Tu souris à ton impresario
Contre ta secrétaire, tu tempêtes
Tu te maquilles
Tu enfiles ta petite robe noire
Comme tenue de scène obligatoire
Pour mieux incarner la tragédie
Avec tes mains qui implorent et déchirent le ciel
Avec ta voix immense à en faire trembler les vitraux
De Notre-Dame, Padam, padam.
(p. 23)

On entre tout doucement dans ce monde et la poésie biographique se met délicatement en place. Parfois elle agit en regardant Édith Piaf du dedans, parfois c’est en la mirant du dehors. Et on  aborde alors le monde cruel et douloureux du spectacle. Il est entendu que c’est là un grand espace d’intensité passionnelle et ce, même quand cela est dur, ardu, drainant.

Un soir de gala

Éclats de verre
Fragments d’hier
Amants, vieilles histoires
Oublier un scélérat
Ou un compositeur ingrat
Retrait de ses chansons du répertoire
Mise à l’ombre, mise en échec
Boire
Gommer un temps leur mémoire
Pour retrouver certains d’entre eux
Un soir de gala
Feindre d’être à son mieux
(p. 27)

Tout se dérègle en méthode car, chez Édith Piaf, la java et le travail fusionnent souvent. Fondamentalement, ils ne font qu’un. Solidement individualisée, l’artiste se définit à tous moments à travers les conflits passionnels qu’elle dégage avec ses différents collaborateurs. Mais dans la tempête desdits conflits, se manifestent aussi, sans partage, des rencontres sublimes… et pas seulement, comme on l’a dit si souvent, avec des hommes (des amants, des serins, des quasi-gigolos, des pupilles). La sororité, dans le torrent du travail, a aussi fait partie intégrante de l’univers d’Édith Piaf.

Marguerite Monnot

Le Ciel m’a envoyé cette femme patiente
Amusante
Amie charmante
Elle aurait été une brillante concertiste
Son jeu était apprécié par Camille Saint-Saëns
Marguerite la pianiste
Elle, grande et mince et blonde
Moi, petite et délicate
Elle habitait après la guerre boulevard Raspail
Bien loin, derrière moi, les canailles
J’écrivais des textes
Elle m’arrivait avec ses compositions
Toujours dans la bonne intention
Le bon contexte
Nous formions le premier tandem féminin
En chanson française
Puis pour un beau garçon
Un compositeur
Marguerite a cédé son banc de pianiste
Qui ne regrette rien?
(p. 16)

Comme des détails biographiques très riches sont intériorisés dans la succession des plans poétiques, on en vient à toucher le nerf des comportements sociaux d’Édith Piaf. C’est encore la connexion entre java et travail qui est en cause. On en vient graduellement à découvrir qu’il n’y pas là exclusivement fusion mais aussi radicale fission. Les deux comportements se démarquent, se séparent, se déchirent, se nient presque. On découvre quelque chose comme ce qui opposerait une cigale et une fourmi.

Mi cigale mi fourmi

Je me décris à la fois
Cigale et fourmi
Fourmi sur une scène et en répétition
Et cigale la nuit entourée d’amis
Gare à ceux qui font faux bond
On est mieux avec moi
Qu’à la cour des rois
On mange, on boit, surtout on rit
Je mêle le travail et le plaisir
Je nourris mon art par le désir.
(p. 28)

Voilà ce qui est, aussi perturbant que cela puisse paraître. D’ailleurs, il serait difficile de toucher la question des différentes facettes de la vie d’Édith Piaf sans toucher, justement, la question de ses conditions psychologiques. L’intense artiste (morte à 47 ans) souffre de tous les déchirements intérieurs imaginables. Pour tout dire comme il faut le dire, elle galère.

Ma galère

Je me sens parfois
Comme une garce
Qui se mire trop souvent dans la glace
Qui impose sa galère
Aux personnes qui la supportent,
Qui la tolèrent
Des fois, je me dis que c’est à cause
Des méchants comme moi
Qu’il y a la guerre…
Me viennent à l’esprit
Ces réflexions naïves
Je me sens parfois
À la dérive
Comme les volutes d’une clope se heurtant sur la glace.
(p. 11)

Douleur simple, écrue, nue, directe, cuisante. Culpabilisation presque enfantine aussi. Il faut dire que ses origines modestes la déterminent profondément. Re-nommée la Môme Piaf (par imitation d’une autre chanteuse de rue à la mode, du temps, la Môme Moineau), elle gardera toujours, intimement chevillée à sa faconde, la stigmate glorieuse et gouailleuse de son vieux fond vernaculaire.

Une enfant de la balle

Être une enfant de la balle
Fille d’un osseux contorsionniste
Et d’une chanteuse de rue à la destinée si triste
On est bien loin des rivages en images,
De la belle écriture en fions et en jambages
Oubliez Deauville ou la Ligurie
Le ciel parisien était vraiment gris souris
Et la suie tachait les mains pour de vrai
Et la pluie était froide et sale
Hiver comme été, fallait chanter
Puis tendre un béret
Pour acheter les bons pains frais
Et craquants à se mettre sous la dent
De monsieur le boulanger du coin
Il me faisait parfois la charité d’une brioche
J’attendrissais déjà les cœurs avec ma tête de mioche
Je faisais et je ferai la boîte à musique si souvent…
(p. 5)

De la belle écriture en fions et en jambagesÉdith Piaf s’en fera soumettre toute sa vie, par toutes sortes de paroliers surdoués, les premiers de France. Elle s’y adonnera elle-même, à la belle écriture. Un choc intellectuel entre la penseuse modeste et l’interprète sophistiquée va fatalement s’installer. On touche l’ensemble des aspirations qui configurent sa vision du monde. Le fond de l’affaire est finalement assez radical et assez simple: Édith Piaf veut comprendre…

Comprendre

Je veux comprendre le sens des choses,
La vie, la mort, l’amour
Et le pourquoi du parfum des roses…
Je me sais lucide
Parfois drôle
Tantôt acide
Comme si je me promenais entre deux pôles
Je déforme la réalité
Pour me rendre plus supportables les vanités
La beauté du regard et le talent
Ne sont que peu de choses
Si l’on ne sait pas croire en l’Amour.
(p. 39)

Déterminée philosophiquement autant qu’artistiquement, autodidacte en lutte constante avec son héritage intellectuel en crise, Édith Piaf pense et agit. Mais la problématique objective de l’être va vite s’incliner devant la problématique intersubjective de l’amour (toujours l’amour). Que ce soit dans ses interactions professionnelles, dans son rapport au monde, dans ses transes passionnelles avec le public. Édith Piaf, se doit d’aimer pour vivre. Aimer et être aimée. Tout ce qui est vrai et tout ce qui est faux se problématise dans l’amour.

Le vrai du faux

On me dit souvent irascible
Tantôt susceptible
Qui osera me contredire?
Je régente tout
De la levée du rideau au répertoire
Impossible
Depuis le berceau
Avec ce besoin irrésistible
De plaire
Et d’être aimée
Je me connais
J’aime ou je déteste
Je mens ou si peu
J’omets les moments trop laids
Je cultive dès à présent ma gloire
Pensera-t-on à moi beaucoup ou trop peu?
(p. 31)

Il faut dire que la question est ici fort adéquatement posée. Pensera-t-on à moi beaucoup ou trop peu? Car le fait est que plus de cinquante-cinq ans après sa mort (survenue en 1963), on pense à Édith Piaf. On y pense intensément, sans concession. Elle nous obsède, nous hante et ce, tant de par sa voix que de par ce qu’elle dit. Et Denis Morin —qui y pense aussi— l’a admirablement saisie, cette obsession d’Édith Piaf qui reste si fermement installée en nous. Le recueil est composé de trente-six poèmes (pp 3-40). Il se complète d’une chronologie détaillée de la vie d’Édith Piaf. (pp 45-55) et d’une liste de références (p. 57). On y retrouve aussi trois photos d’Édith Piaf, dont une photo d’enfance (pp 41-43). À lire, à faire tourner la tête.

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Extrait des fiches descriptives des cyber-libraires:

Édith Piaf (1915-1963), figure de proue de la culture française, connut tout autant la misère que la gloire. Sa voix résonne encore en nous. L’auteur s’est penché sur la vie de la Môme qui ne regrettait rien ou si peu.

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Denis Morin, Piaf, toujours l’amour — Poésie, Éditions Edilivre, 2017, 57 p.

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La Reine du Canada est morte

Posted by Ysengrimus sur 8 septembre 2022

Her Majesty’s a pretty nice girl,
But she doesn’t have a lot to say…

The Beatles

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La Reine est morte. Je ne suis pas spécialement monarchiste mais, oui, ça m’affecte. D’abord, Feue Sa Majesté, née en 1926, gardait encapsulé en elle quelque chose de mon papa (né en 1923), et de ma maman (née en 1924).  Mes deux parents (disparus ensemble en 2015) meurent un peu une seconde fois, en moi, avec la disparition de la Reine du Canada. Cette titanesque génération de la Seconde Guerre Mondiale, des Trente Glorieuses, du Vietnam, des Chocs Pétroliers et même du Millénarisme se dresse, derrière nous désormais, fantomatique et tutélaire. Mes parents —et leur reine— furent des géants sur les épaules desquels nous sommes encore un peu des petits enfants assis. Le vingtième siècle vient vraiment, mais alors là vraiment, de se terminer, avec la disparition de la Reine du Canada.

Sa Majesté parlait un français impeccable. J’en veux pour simple preuve cette citation, tirée d’un discours prononcé par elle, en français, en 1964. Il me semble qu’il y a encore lieu de méditer ces paroles de grande sagesse régalienne:

«Il m’est agréable de penser qu’il existe dans notre Commonwealth un pays où je puis m’exprimer officiellement en français, une des langues les plus importantes de notre civilisation occidentale. Cette langue de clarté est un instrument précieux au service de la compréhension et je suis sûre que sa plus ample diffusion et l’approfondissement de ses richesses ne peuvent que profiter à toutes les intelligences et favoriser un échange plus fructueux des idées.»

Elizabeth II, Reine du Canada, discours à l’Assemblée Législative du Québec, 10 octobre 1964.

Le colonialisme britannique, celui justement sur lequel le soleil ne se couchait jadis jamais, a vécu. La monarchie de Charles III sera une anecdote façon Roc de Monaco. Quelque chose de profond se termine ici, imperceptiblement mais radicalement. La monarchie constitutionnelle est, en soi, un mystère ondoyant. J’ai écrit un petit roman tendrement ironique sur le sujet, il y a quelques années: LE ROI CONTUMACE. En gros, on garde le roi ou la reine bien en place mais on le dépouille de tous pouvoirs. On en fait une figure, impériale ou régalienne, mais vide, creuse, fatalement convenue et inane, une entité spectrale guérissant les écrouelles boudeuses de nos langueurs du premier monde. Du point de vue de cette sensibilité française, qu’aucune force assimilatrice n’extirpera jamais de moi et que je revendique toujours aussi impétueusement, je voudrais expliquer à mes compatriotes anglo-canadiens, si possible, ce qu’on fait normalement d’un roi ou d’une reine quand il ou elle ne sert plus. La France détient, dans le sein de son dense héritage historique, tous les cas de figures du sort du roi subverti. Ou bien on l’exécute (Louis XVI — 1793), ou bien il abdique (Charles X —1830), ou bien on le dépose (Louis-Philippe Premier — 1848)… mais on le laisse pas trainouiller comme ça, sans fin… ou alors c’est qu’on a des motivations bien torves, bien coupables, bien suspectes, et bien douloureuses. Et qui sait?

La motivation monarchiste des Britanniques, des Australiens, ou des Néo-Zélandais, je la leur laisse. Qu’ils s’en expliquent, c’est pas trop mon affaire. Sur la motivation canadienne, par contre, je dois quand même un petit peu rendre mes comptes, si tant est. Pour le Canada, le monarchisme (constitutionnel, hein, non-effectif, donc) est un exercice fondamentalement démarcatif. D’abord colonie, puis dominion, puis grand pays ronron-gnagnan-gentil, ça ne nous intéresse plus du tout de devenir une république classique. Que voulez-vous, la république, dans le coin, c’est les États-Unis. Les flingues, le système de santé privé, le ploutocratisme effréné, le protectionnisme à géométrie variable, l’impérialisme cynique, le théocratisme bien-pensant, le militarisme éléphantesque, la paupérisation endémique, la fausse rédemption perpétuelle. Un peu, pas trop non plus, pour le coup… Sa Majesté était une figure, chambranlante mais sommes toutes assurée, au moins mythologiquement, qui nous permettait, bon an mal an, de nous assumer pleinement, nous canadiens, comme civilisation du Nouveau Monde sans se faire demander à tous les tours de pistes si on est pas, par hasard, le cinquante-et-unième état américain.

Bon, sur le fin fond, disons la chose comme elle est, en ma qualité de Québécois, pour moi, la reine ou le roi d’Angleterre sera toujours le monarque d’une force d’occupation. Pour bien faire sentir l’effet traumatique du fait que je ne suis jamais sorti de la monarchie, que je vous énumère simplement mes rois et mes reines: François Premier (suivi d’un long hiatus), Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, George III, George IV, Guillaume IV, Victoria, Édouard VII, George V, Édouard VIII, George VI, Elizabeth II et maintenant… ouf… Charles III.  Pesant, vous me direz pas. Le Canada c’est ça. Être passé sous le joug (effectif ou putatif) des trois plus grands impérialismes modernes en succession: France, Angleterre, États-Unis. Toute une leçon de modestie, je vous le dis.

Mais revenons-en à la dame du jour, qui vient de nous quitter. Mon fils Tibert-le-chat qui, dans sa belle formation universitaire d’humaniste, avait touché, entre autres, l’Histoire d’Angleterre, m’a dit un jour: As-tu remarqué que certains des plus importants rois d’Angleterre on été en fait des reines (Elizabeth I, Victoria, Elizabeth II)? Elles ont même servi à nommer de grandes époques ethnoculturelles, époque élisabéthaine, époque victorienne. Tibert-le-chat avait bien vu. Et c’est quand même autre chose, dans le calibré, que nos Rois de France avec leur Loi salique à deux balles. Je crois que ce facteur femme, ce facteur reine a beaucoup à voir avec la réalité empirique et mythique de la monarchie constitutionnelle. La reine, c’est une figure hiératique, empathique, gigantale, para-patriarcale. La reine, c’est un roi amuï, parlementairement embourgeoisé, sociétalement modernisé. Sa passivité apparente, sa réserve stoïque, son silence tendu, sa stature virginale (The Virgin Queen était le surnom d’Élizabeth Première), la placent au dessus de la mêlée. Un roi gouverne, ferraille, babille, torgnole. Une reine (une vraie reine de plain-pied, hein, pas une régente ou une consort) règne. On pourrait développer longuement ce point, très anglais (la seule régente de France qui se rapprocha fugitivement de ce subtil tendanciel politique fut Anne d’Autriche, notamment pendant la Fronde Parlementaire). Tout ce flafla symbolique est passablement passionnant, pour le philosophe et pour le sémiologue, du reste.

Beaucoup de mes amis français ne comprennent pas mon émotion actuelle, pleine de tristesse endeuillée. Moi, le marxiste, le moscoutaire, le libertaire, verser une larme de simili-croco sur la disparition de la Reine d’Angleterre, cette automate alanguie au sac à main vide et au sourire figé, quid? Mais, notre Ysengrimus, on nous l’aurait changé? Attention… Attention… Il faut bien prendre la mesure de la dimension pratique, prosaïque, domestique, et vernaculaire, de ces petites choses. D’abord, première observation: la mort d’une reine n’est pas la mort de la monarchie, il s’en faut d’une marge, c’est moi qui vous le dit. Celle-ci va continuer, brouillonne désormais, anecdotique, toc, tabloïdesque. Et c’est pas vous, chers ami(e)s de la zone euro, qui allez vous taper la bouille du très pompeux Prince Charles sur le bifton de vingt dollars. Ça, ce genre de symbole, ça pèse, moralement, dans un petit porte-monnaie cognitif. Aussi, deusio, tristement, la Reine est ici suivie d’un roi (Charles), qui sera suivi d’un roi (William) qui sera suivi d’un autre roi (babi George). On en a pour un siècle avec des mecs sous la couronne, là, from now on… Et moi, la perte durable de la figure régalienne féminine, ben, ça m’affecte. On n’en mesure pas pleinement les effets subtils et durables, du reste. Et comme l’occupant anglo-canadien en profitera pour bien ne pas en profiter pour rompre le lien monarchique, comprenez quand même un petit peu ma tristesse…

De ce point de vue, je me félicite du fait que la Gouverneure Générale du Canada (notre Vice-Reine), Son Excellence Mary Simon, qui ira enterrer Elizabeth II en notre nom, soit, elle, une femme. Sur ce point, au moins, lâchons le mot: Maple Leaf Forever! Et, qui plus est, le maintient de femmes dans cette position de cheffe d’état du Canada va, je pense, revêtir une importance renouvelée, désormais… pour produire une sorte d’écho local perpétuant le respect que nous ressentons encore un petit peu pour la dernière Impératrice du Commonwealth.

Des cinquante-cinq états du susdit Commonwealth justement, il ne reste plus que six pays utiles ayant encore le Roi d’Angleterre comme monarque (j’entends par pays utile, tout simplement un pays ayant deux millions d’habitants ou plus). Ce sont: le Royaume-Uni, le Canada, L’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et la Jamaïque. Une autre petite demi-douzaine de principautés a le Roi d’Angleterre comme monarque mais ce sont des confettis d’empire. Je ne pense pas que les Îles Cook, le Roc de Gibraltar, Les Grenadines, l’archipel Pitcairn, ou Belize pèsent bien lourd dans ce que sera l’avenir de la monarchie britannique. Cette dernière, notons-le au passage, est beaucoup mieux verrouillée dans la constitution coloniale canadienne que dans celle du Royaume-Uni même. Dans ce dernier, il serait, de fait, assez prosaïque d’abolir la monarchie. Il suffirait d’un simple référendum genre Brexit avec question limpide (Êtes vous pour ou contre l’abolition de la monarchie britannique, oui, non?). Un oui à 51% serait suivi d’une loi ordinaire de la Chambre des Communes et patatras, le Palais de Buckingham deviendrait musée national et le pays changerait subitement de nom.

Notons que, dans de telles circonstances, la famille Windsor ne perdrait ni ses autres palais, ni ses fermes, ni ses autres duchés et apanages, ni ses autres royaumes. Cela signifie que, Charles III, ou un de ses descendants, pourrait parfaitement se retrouver Roi du Canada tout en n’étant plus Roi d’Angleterre. Piquant. Parce qu’au Canada, les filles, les gars, pour déboulonner la monarchie, emportez votre sac de biscuits, parce que c’est pas joué. Il faut rouvrir la constitution, obtenir l’accord de sept provinces ou 70% de la population, les deux tiers des chambres, tout mettre à plat, et je sais pas quoi encore. Il y en aurait pour au moins dix ans. Le colonisé est plus crispé et agrippé que son colonisateur sur ces choses, c’est un fait tristement connu.

Une de mes vieilles tantes, une sœur aînée de ma mère qui ne parlait pas un mot d’anglais, se tenait et se coiffait comme la Reine d’Angleterre. Et Julie Papineau, autrefois, faisait un peu le même coup, en modelant son apparence sur celle de la jeune Reine Victoria. La monarchie constitutionnelle, surtout dans ses versions coloniales, a toujours eu, de façon toute diaphane, imperceptible, cette insidieuse dimension de conte de fée doux sur fond ethnographique dur. Aujourd’hui, le palais de cristal discret et implicite vient de voler en éclats. Et surtout, ne nous illusionnons pas: il ne reviendra pas. La roue de l’histoire vient de nous en porter tout un, là, de grand coup de butoir symbolique.

Elizabeth Alexandra Mary Windsor (1926—2022)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le critère anthropologique

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2022

La barbe à ras bord… euh… la barre à bâbord!
Capitaine Haddock
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Dans nos petites explications sociologiques contemporaines, on implore souvent, à tort et à travers, le critère anthropologique. Les théoriciens de droite sont particulièrement friands de ce genre d’invocation incantatoire. Tout (entendre: tout ce qui les arrange) chez l’humain, selon eux, devrait procéder de l’anthropologique immuable et fondamental: les races, l’inégalité des sexes, la familles papa-maman, l’égoïsme marchand, l’hétérosexisme, la soif de l’or, la nation, la nutrition, l’irrationalité religieuse, la brutalité guerrière, la condescendance machique, les pauvres et les riches, la volonté de puissance… et j’en passe. Le sacro-saint critère anthropologique, c’est la combine tout usage des ficelles intellectuelles contemporaines. Dans la superficialité éditorialiste de nos sciences humaines en lambeaux, Darwin est partout, Marx est nulle part. Tout ce qui est historique, soit dialectique et historicisé, est relégué. Mondialisation oblige, nous sommes censés désormais être une espèce, et nos classes sociales sont censées être des castes. Rien n’est plus révoltant pour la rationalité la plus élémentaire que ce genre de poutine de conformisme pseudo-scientifique de suppôts.

Ceci dit, des faits fondamentalement anthropologiques, il doit bien quand-même y en avoir. Je suis tout à fait prêt à en concéder un certain lot, effectivement. Mais ils sont concrets, ils sont épidermiques, ils sont petits et forts, ordinaires, vernaculaires. La modeste et furtive énumération que je vous propose justement ici n’est en rien exhaustive. Il s’en faut de beaucoup. J’y recherche rien de moins que notre cher universel humain. Les universaux que je vous propose ici sont largement incertains, en ce sens que les ethnologues les plus profonds d’entre vous me feront certainement valoir que j’ai involontairement généralisé, plus souvent qu’à mon tour, certains traits hautement culturels, idéologiques, ou ritualisés. Enfin, vous jugerez. Ce qui compte, c’est le principe critique, et je suis certain que vous allez gouter mon louable effort anthropologisant. Voici donc huit phénomènes humains où il semble effectivement possible d’invoquer le fameux critère anthropologique. En un mot: tous les êtres humains du monde partagent ces traits. Mais surtout (et c’est bien là la démonstration à laquelle j’aspire), un grand nombre des traits qui ne sont pas détaillés ici ne le sont pas tout simplement parce qu’ils procèdent de plain pieds, et sans compromission, du déterminisme historique, plutôt que des principes fondamentaux immuables de notre espèce.

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Deux séries de dents. Tous les êtres humains du monde sont appelés à voir croitre en eux (au moins) deux séries de dents. Plus précisément, ils ne voient pas croitre leurs dents de lait mais ils voient et sentent intimement croitre leurs dents d’adultes. Perdre ses dents d’origine et en sentir pousser d’autres, une fois dans une vie, dans l’enfance en plus, a une grande résonnance fantasmatique chez tous les humains. Bonjour le rite de passage. Pourtant on en parle l’un dans l’autre assez peu, dans nos cultures. Bon, la légende de la fée des dents traine toujours un petit peu dans les coins… mais on revient peu, adultes, sur ce petit événement anthropologiquement universel. Le fait qu’il soit relativement indolore (par rapport, par exemple, à une rage de dents) joue peut-être un rôle. Je me souviens d’avoir enlevé, à mains nues, du fond de ma mâchoire, certaines de mes molaires de lait comme on enlèverait une bague ou une montre. C’était assez curieux et, ma fois, passablement jubilatoire.

Cheveux et barbes. Les cheveux et les barbes poussent lentement. Ils sont indolores quand on les coupe mais douloureux quand on les tire. Les volutes, torsades, caprices et faveurs des cheveux et des barbes se répartissent en fonction des sous-groupes humains. Hommes, femmes, jeunes, vieux, ne les subissent pas et n’en bénéficient pas de la même manière et ces distinctions s’observent, malgré les variations dans leur stabilité (si vous me passez l’antithèse). Les poils corporels, pubiens notamment, font partie de cette grande aventure, sans disposer de la visibilité imparable des pilosités de chef et de face. Les cheveux et les barbes blanchissent, se salissent, se peuplent de bestioles, se mouillent et sèchent. Naturellement, on les travaille, on les colore, on les lisse, on les sculpte mais on ne les abolit pas. Ils reviennent toujours. Ou alors, ils s’abolissent eux-mêmes, souvent contre notre grée (calvitie, naturelle ou artificiellement induite par médication). On surveille les cheveux et les barbes. Les nôtres et ceux des autres. Si je rêve souvent à ma barbe (moins souvent à mes cheveux ou au reste de ma pilosité), c’est simplement que ma barbe broussaille dans l’oreiller et me picote le visage, pendant le sommeil. Intense et petiote dimension trivialement empirique et corporelle de tous nos universaux.

Des pieds et des mains. Nos pieds sont inférieurs, forts et grossiers. Nos mains sont supérieures, fines et subtiles. Leur symétrie et leur analogie nous impressionnent assez tôt. Les quatre sont mobiles et ont dix doigts. Mais les mains disposent de la si fameuse et si séculaire préhension. Les pieds, non. Qui n’a pas comparé ses mains et ses pieds? Qui n’a pas cherché à prendre avec un pied? Qui n’a pas cherché, même sommairement, à marcher sur les mains? La station debout, la marche et la course sont incroyablement originaux, chez Anthropos. Et que dire de la manipulation manuelle. Plus précisément, qu’est-ce qui n’a pas été dit de la manipulation manuelle? Nos ongles poussent, tant de pieds que de mains. Cela renforce cette analogie qui nous hante. Tous les êtres humains n’ont pas eu la chance de voir agir un primate quadrumane (un chimpanzé, par exemple). Mais d’en voir un reste très chargé fantasmatiquement. Dans notre perception, il a littéralement des mains à la place des pieds. C’est hautement déconcertant. Cette ubiquité perfectionnée des préhensions dont il dispose, lui, reste un petit peu monstrueuse à nos yeux, à nous. Et notre pied, comme main atrophiée, ça fait tout de même un peu frissonner.

Manger et boire. Manger et boire, ce n’est pas symétrique. La soif reste plus urgente, donc plus obsédante, que la faim. Mais les deux s’imposent à nous avec une récurrence et une permanence lancinante. On ne sait pas automatiquement (pour éviter de dire: naturellement) ce qui est bon à manger ou à boire. On peut se tromper, s’étouffer, s’empoisonner et, de fait, je pense que le cadastrage culturel ancien de ces deux activités par nos diverses gastronomies a beaucoup à voir avec ce danger latent. Habituellement, sur le tas, pour ce qui est de boire et de manger, on sait à peu près quand s’arrêter mais ce savoir là non plus n’est pas pleinement assuré. La nécessité de mâcher le solide et de boire par gorgées s’impose assez vite, en corrélation notamment avec la respiration, dont l’universalité se laisse bien percevoir, elle aussi. Certaines substances répugnent d’office, sont déplaisantes à manger ou à boire, mais la corrélation entre cette sensation et la valeur nutritive élémentaire de ces substances n’est pas automatique. Manger et boire se fait seul ou collectivement… dans ce second cas, la surveillance mutuelle est passablement importante, dans les cultures.

Déjections solides et déjections liquides. Nous déféquons solide et liquide et ce, de façon tendanciellement séparée. Si je résume, nos déjections solides sont brunes, nos déjections liquides sont jaunes. Nos déjections nous répugnent et répugnent les autres. Elles figurent habituellement au nombre de ce que nous ne voulons pas spontanément manger ou boire. Elles puent, elles irritent, elles salissent. Déféquer est un gestus tendanciellement solitaire, quoique ce fait ne soit pas un absolu culturel. Émettre des déjections peut requérir un effort physique patient ou, encore, nous prendre par surprise. Un jugement sur notre santé et sur notre bien-être personnel est porté, en rapport avec la nature variable de nos déjections. Une déjection est quelque chose dont on attend qu’elle soit en bonne partie contrôlable, en son émission. Une déjection incontrôlée est associée à des problèmes de différentes natures (malaise gastrique, peur, incontinence, ivresse carnavalesque). L’enfant apprend à assurer l’intendance de ses déjections et le vieillard perd cette connaissance. Vaincre l’incontinence est acquis (et non inné). Force est d’admettre une certaine dimension métaphoriquement mortuaire des déjections. On veut qu’elles partent ou, au moins, qu’elles restent dans un petit coin spécifique. Nos déjections ne sont socialement valorisées que d’avoir été adéquatement évacuées ou circonscrites. Montrer à tout le monde son caca et son pipi bien disposés dans le pot procède (le cas échéant, fatalement circonscrit culturellement) d’une gloriole toute éphémère.

Disparités génitales et accouchement. Sans entrer dans les détails hautement complexes du sexage, qui, eux, sont largement culturels et construits, on continue d’observer et de se représenter la disparité génitale. Elle nous intéresse au plus haut point, du reste. La pudeur s’instaure tôt. Esquive. Les parties génitales sont un organe qu’on cache souvent et qu’on recherche encore plus souvent, surtout chez les autres. Notre fixation et notre fascination pour ces questions sont grandes et la réponse répressive, sur les mêmes questions, est souvent à l’avenant. L’accouchement et la naissance ne mentent pas, au sujet de la génitalité. Ça reste le test imparable. Un être humain qui accouche confirme les particularités inexorables de sa génitalité et cela a une grande résonnance sociale et culturelle. Quelle que soit leur nature et leurs variations, les organes génitaux sont assez susceptibles de déclencher des sensations agréables. On recherche ces dernières, seuls ou collectivement. Il y a là un facteur crucial de l’intimité humaine, dont l’intendance est très étroitement balisée. Il y a toujours inceste, en ce sens que toutes les cultures légitiment certaines intimités charnelles et génitales, et en proscrivent d’autres.

Dormir et rêver. Qu’on en souffre ou qu’on en jouisse, le fait est qu’on dort. Cela s’impose au corps et cela le repose. Le sommeil est interruptible, notamment par le bruit et par la lumière. On voit donc à soigneusement maintenir la pénombre et le silence de l’espace où quelqu’un dort. On peut décider de réveiller un dormeur, par exemple si on a le sentiment qu’il a disposé d’un temps de sommeil suffisant. En fait, on peut toujours réveiller un dormeur, même involontairement. Ce n’est pas dangereux en soit, juste surprenant et un peu déplaisant. Il pourra d’ailleurs se rendormir. Il pourra même en venir à s’adapter aux interruptions de son sommeil, comme une girafe (qui, elle, dort par très courtes séquences). Les rêves ne sont pas vrais mais, culturellement, on tend à leur construire une corrélation au vrai (messages d’une source objective en songe, interprétation symbolique d’une trajectoire subjective). On les oublie incroyablement vite, au réveil. Ils semblent s’effacer, par grands segments. Le cauchemar existe et il est un des déplaisirs majeurs du sommeil. L’insomnie existe aussi, mais elle n’est que tendancielle. On dort les yeux fermés et on bouge les yeux (et le reste du corps) dans certaines des phases de notre sommeil. Le bâillement est un indicateur du besoin de sommeil. Il est communicatif, à la simple vue.

Vieillir et mourir. Les enfants sont petits, les adultes sont grands. Les enfants grandissent. Les vieillards se ratatinent, un peu. On constate le vieillissement des autres et il nous informe sur le nôtre. Les enfants observent les adultes. Les adultes guident les enfants. L’enfant en bas âge est dépendant de l’adulte. Un enfant a besoin d’adultes pour survivre et ce besoin n’est pas réciproque. L’attachement de l’adulte envers l’enfant est profond, senti, tangible sans être absolu ou fatal. Sachant qu’il grandira, l’adulte renonce graduellement à l’enfant. On meurt de mort violente ou naturelle. La mort est un fait répréhensible, souvent non voulu, combattu, reporté, freiné. Une des grandes quêtes de l’humanité est de retarder la mort humaine, d’assurer la préservation de la vie de nos pairs. Pourtant, on tue et on se suicide. Le jugement moral sur ces questions fluctue avec les cultures et l’histoire, et la différence entre un meurtrier et un héros de guerre est souvent ténue. Mourir de vieillesse est souvent approuvé. Mourir jeune est tendanciellement réprouvé, sauf s’il y a indubitable abrégement de souffrances graves. Vieillir entraine une diminution des facultés qui se corrèle parfois d’une augmentation de la surveillance par les pairs. On dispose du corps des morts de façon sanitaire, comme on dispose des déjections, mais le souvenir perpétué des morts, des ancêtres, des parents, tend à être hautement valorisé et ritualisé.

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Naturellement, il y a un tas d’autres phénomènes de ce type: paniquer, sursauter, rire, pleurer, allaiter, éternuer, se gratter quand ça nous démange, découvrir par étapes la permanence de l’objet, parler une langue, mentir, avouer, affirmer, nier, inférer. Il y a aussi le rapport qu’on établit, en tant qu’Anthropos, au Cosmos: soleil, pluie, saisons, chaud, froid, ciel, terre, points d’eau, mirages même. C’est la présence, effective et incontestable, de ces fondamentaux anthropologiques qui permet à nos penseurs réactionnaires de bien ouvertement les tricher, dans leurs développements doctrinaux. De fil en aiguille, nos grands confirmateurs de l’ordre établi érigent ainsi tous ce qu’ils promeuvent en fondements anthropologiques. Ensuite, ils refusent d’altérer quoi que ce soit dont ils se réclament, et se servent de tels développements pour bloquer des quatre fers sur tout et son contraire. J’ai pas besoin de vous faire un dessin: maman porte une jupe et papa est un turlupin. On légitime à peu près tout et le reste, avec une anthropologie abstraite, pas trop regardante, bien bâclée et bien frimée.

Il reste pourtant que, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse (comme disait autrefois Robert Bourassa), l’humain reste une être historicisé, un animal dénaturé. L’immense configuration matérielle et culturelle de son cadre de vie est un conglomérat complexe et dense de résultats historiques construits, fondamentalement fluents, fugitifs, corrélés, tourmentés, dialectiques et problématiques. Alors, le critère anthropologique… attention de ne pas en faire un de ces passe-partout formalistes qui nous permettent un peu trop de faire passer pour des raisonnements opératoires toutes nos petites logiques abstraites, sommaires, gesticulatoires, convenues et creuses.

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Tiré de mon ouvrage, PHILOSOPHIE POUR LES PENSEURS DE LA VIE ORDINAIRE, chez ÉLP éditeur, 2021.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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PROPHÉTIES (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2022

Parfois, sans raison cohérente, le temps s’emballe, file à vive allure, précipitant les événements. Quoi qu’on fasse. Qu’on le veuille ou non. Le destin des gens parait relié à une sorte de mécanique compliquée, tels les engrenages d’une horloge géante.
(pp 97-98)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, soulève dans le présent ouvrage (paru en 2017) la question dialectique (osons le mot) de l’implémentation sociale de la pensée magique. ici, une vieille montréalaise intemporelle, une itinérante bossue et discrète, arrive à jeter, de façon calculée, planifiée et méthodique, des sorts favorables autour d’elle. Ces enchantements positifs se manifestent à l’aide d’un petit déclencheur, le fameux objet magique des vieux contes. Il existe un nombre indéterminé de ces déclencheurs magiques. Il s’agit de clefs antiques miniatures en or fin. Elles sont toutes petites et elles ouvrent les serrures de portes donnant sur des espaces d’allure ordinaires, certes, mais tous petits, eux aussi, et susceptibles de transmettre le flux magique en cause, si un ensemble précis de conditions favorables est réuni. Voilà pour le monde idéel. La finesse de la démarche fictionnelle ici, consiste justement dans les contraintes pratiques rencontrées par la vieille dame aux clefs. Les susdites contraintes sont matérielles et socio-historiques. Si la vieille magicienne détient d’autorité les clefs enchanteresses, il lui faut obligatoirement des artisans locaux pour lui construire les serrures que lesdites clefs ouvriront. De fait, notre vieille montréalaise enchantée ne peu pas imposer sa magie comme on le ferait de facto en sucrant les fraises de je ne sais quel perlimpinpin inexorable et omnipotent. Rien à faire, cette mystérieuses bossue au long manteau noir élimé n’est tout simplement pas le père Noël.

C’est trop comme dans les contes de fées, ce que vous me dites là! Vous n’allez quand même pas essayer de me convaincre que le père Noël existe aussi, non!
(p 167)

Bon, alors, donc, la magie se travaille. Elle s’acquiert au fil du développement historique et s’immerge en lui. Si les choses sont ainsi, c’est que le monde réel, solide, armaturé, social, et complexe, fait dépôt et il se doit de faire corps avec la belle idée, pour que l’effet magique sorte enfin de son enfance. Notre vieille dame doit donc faire équipe avec un ou plusieurs représentant(s) du monde socio-historique matériel. En un mot, notre bossue lente et prudente doit se trouver des complices, des adjuvants physiques, au dessus de tous soupçons, et solidement impliqués dans leurs communautés respectives. Ces aides fabriqueront pour elle des portions de réalité physique (souvent les petites serrures et les petites portes pour les petites clefs ainsi que le contenu subtil et fin de ce qu’il y a derrière, mobilier, tapisseries etc). Ce sont ces objets façonnés de mains humaines qui permettront à la pulsion magique de prendre corps. Notre matoise petite vieille doit fatalement rencontrer des gens, gagner leur confiance, établir des réseaux, faire équipe, comme une sorte de discrète et industrieuse salonnière des rues. La magie n’est pas un absolu béat. C’est, au contraire, un dispositif chambranlant, compliqué, corrélé, impliquant un travail aussi collectif que peu visible car, bondance, par-dessus le tas, il faut parvenir à mettre tout ce bien-être en place sans passer pour des olibrius, des cambrioleurs ou des fous. Mise en confiance, la petite vieille ne parle pas autrement de ses petites portes.

Par ces nombreuses portes, que nous construisons, ajoute-t-elle, passeront des énergies créatrices et bienfaitrices. Elles enveloppent la Terre depuis le début des temps, mais les idées modernes les nient et les étouffent. C’est par ces portes que nous ferons entrer le courage, la force, la lucidité et la liberté, ce qui nous permettra d’aller au bout de nos rêves!
(p 163)

Or Isabelle Larouche ne se contente pas de discrètement présider à la rencontre de l’Idée et de la Matière, dans ce petit ouvrage optimiste, bricoleur et rêveur. Elle bricole elle aussi, dans son monde qui est celui… du texte. En effet, on nous convie, en plus, avec Prophéties, à une très intrigante rencontre alternée des genres. Jugez-en. L’ouvrage est subdivisé en quatre parties. Il vaudrait peut-être mieux parler de quatre périodes, vu que chacune de ces portions de récit correspond en fait à une tranche historique. Or, elle correspond aussi à un genre textuel spécifique. Détaillons ceci.

Partie 1: L’écrivain. Année du récit: 1929. Lieu: Verdun (Montréal). Genre exploré: le Fantastique (pp 13-115). Les protagonistes évoluent ici dans le contexte réaliste et sociologiquement saillant d’un (des futurs) arrondissement de Montréal, lors de la Grande Dépression. Des gens perdent leur boulot, doivent réorganiser leur vie et chercher de l’emploi, en manifestant solidarité et patience. Tout tourne autour des écluses du Canal Lachine et du milieu prolétarien y évoluant. Le fantastique s’installe graduellement avec l’apparition de discrètes manifestations magiques tournant autour des petites clefs miniatures données en cadeau de façon sélective par notre vieille dame qui, elle, servira de fil conducteur aux quatre récits. La magie instille sans bruit des éléments de bien-être qui parviennent à affronter et résorber la misère.

Partie 2: L’architecte. Année du récit: 2022. Lieu: Westmount. Genre exploré: l’Anticipation (pp 117-190). Ici on entre en anticipation proche. Le changement climatique que nous connaissons déjà s’aggrave subitement. Il provoque des inondations de plus en plus dévastatrices qui entraînent des perturbations majeures dans l’organisation de l’espace urbain. Le monde est en mutation abrupte et cette phase climatique est le moteur d’une nouvelle crise. Le principal protagoniste, futur architecte, sera invité à construire de-ci de-là des petites portes aux petites clefs, en corrélation avec l’aventure architecturale éco-adéquate qu’il est à conceptualiser. La perturbation critique a même certains avantages. Elle rapproche la famille bourgeoise, en la raccordant plus intimement sur les besoins réels et en la distançant du fric, du crispé et du futile.

Partie 3: Le musicien. Année du récit: 2104. Lieu: Laval. Genre exploré: la Science-fiction (pp 191-237). Nous voici dans l’espace et dans l’univers serein mais tendu de la coopération internationale. Un aérolithe fonce vers la terre et il faudra le démembrer pour à la fois éviter qu’il ne percute notre monde et pour disposer ses fragments pulvérisés en anneaux comme filtre climatique bonifiant. La solution trouvée est entre les mains d’un jeune lavalois qui arrive, avec des notes de guitare, recentrées dans son ordi, à péter du granit. Notre protagoniste se retrouve donc dans une de nos nombreuses stations orbitales pour réaliser sa mission. Ambiance à la 2001, en plus optimiste. En se préparant à sauver le monde, notre Peter Frampton futuriste pense à son amoureuse restée sur terre. Elle a des petites clefs magiques en sa possession… ou non…

Partie 4: La métamorphose. Année du récit: 2254. Lieu: Parc Lafontaine (Montréal). Genre exploré: le Conte de Fée (pp 239-273). On comprend maintenant que la vieille dame aux clefs est un personnage immortel. Mais c’est une petite fille du vingt-troisième siècle qui va nous permettre de mener à terme, dans nos consciences, la quête de la bonne montréalaise et de son secret. C’est un secret douloureux. C’est un secret punitif. C’est un secret qui engage la problématique de l’amour. Les petites clefs d’or permettent à la vieille tireuse de tarots de susciter des prophéties optimistes localisées, et cela aide les autres. Mais son sort à elle, qui s’en préoccupe? La bambine de ce futur lointain (ce futur qui est entièrement celui des petites filles) va nous permettre de finalement conclure. La vieille dame est une fée et les contraintes armaturées du monde des fées s’imposent à elle depuis la nuit des temps. Je ne vous en dis pas plus.

Rédigé dans un style sobre et précis, l’ouvrage est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) de l’illustratrice Jocelyne Bouchard représentant notre mystérieuse vieille dame assise sur un banc de parc, en train de manipuler ses cartes de tarot.

Fiche descriptive de l’éditeur:
Cette pauvre vieille assise sur un banc avec son jeu de tarot semble insensible aux saisons. Les passants la voient tous les jours sans trop se poser de questions. Pourtant, elle aurait tant à dire. Mais qui est-elle vraiment? Plusieurs disent que si elle croise votre regard, et que vous lui parlez, il est probable qu’elle vous offrira un cadeau que vous ne pourrez jamais oublier. Une histoire tendre remplie de doux mystères. Pour ceux et celles qui croient en la magie et en l’amour éternel.

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Isabelle Larouche (2017), Prophéties, Éditions du Phœnix, Coll. Ado, Montréal, 273 p [Illustration de couverture: Jocelyne Bouchard].

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Il y a quatre-vingts ans, HOLIDAY INN

Posted by Ysengrimus sur 4 août 2022

Jim Hardy (Crosby), Linda Mason (Marjorie Reynolds), Ted Hanover (Astaire), Lila Dixon (Virginia Dale)

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Happy holiday, happy holiday
May the calendar keep bringing happy holidays to you
If the traffic noise affects you like a squeaky violin
Kick your cares down the stairs, come to Holiday Inn!
Irving Berlin, Happy holiday, 1942

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Il y a quatre-vingts ans pilepoil, la doucereuse comédie musicale Holiday Inn enchantait une certaine Amérique et s’installait tranquillement pour imperceptiblement fleurir et devenir un des plus grands succès cinématographiques et télévisuels de tous les temps. C’est —entre autres— le film où fut lancée la fameuse chanson de Noël White Christmas de Irving Berlin. Le titre français de ce classique indécrottable est, lui, parfaitement inepte (L’amour chante et danse). Il faudrait en fait que ça s’intitule, plus littéralement et plus fidèlement, L’Auberge des jours fériés (conférer le titre de la version italienne, La taverna dell’allegria, bien plus heureux déjà).

Jim Hardy (Bing Crosby) et Ted Hanover (Fred Astaire) sont deux collègues de travail de la scène des variétés new-yorkaises. Ce sont aussi deux charmants faux frères qui se tirent dans les pattes à qui mieux mieux et se jouent dans les cheveux intensivement, notamment pour ce qui concerne leurs affaires de cœur. Ils ont la frivole habitude de constamment se chaparder les dames qu’ils fréquentent, au fil de l’effervescence mi-énervée mi-évaporée de leur petite vie de gloriole. Jim (Crosby), c’est le chanteur aux trémolos d’or. Tendre et sirupeux, onctueux et calme, il est aussi passablement mou, bien fataliste et si peu affirmé. Ted (Astaire), c’est le danseur à claquettes, fringant, retors et fébrile. Il est aussi égoïste, direct, baratineur, malhonnête et fripon comme pas un. La solide collaboration professionnelle entre ces deux zèbres se complète donc d’une compétition interpersonnelle et émotive sans concession.

Au moment où la caméra démarre, Jim et Ted assurent un trio de variété au Midnight Club, une boite de nuit (fictive) de New York, en compagnie de la danseuse et chanteuse Lila Dixon (Virginia Dale). Le numéro en question raconte que Jim séduira l’objet d’amour du moment et ce, en chantant. Ted rétorque qu’il va, lui, la conquérir et ce, en dansant. C’est ici, justement, le moment où l’amour chante et danse (conférer le titre français du film, toujours maladroit mais au moins, enfin, minimalement explicable). Derrière la façade scénique, la réalité est plus cruelle et implacable. Une fois cette tournée terminée, Jim, le chanteur, et Lila (Dale) sont sensés se marier, se retirer sur une ferme au Connecticut et laisser Ted, le danseur, continuer la tournée seul. Mais l’entreprenant Ted a séduit Lila, dans le dos de Jim, et il s’apprête à partir en tournée avec elle. Femme moderne, Lila aime bien les deux hommes, mais elle préfère sa vie de danseuse et de chanteuse à une bien improbable carrière de fermière. Elle choisit donc, des deux, celui qui lui assure le programme qu’elle revendique. Et cela se joue dans le dos de l’autre.

Trahi, Jim se drape dans sa dignité et se retire dans ses terres, en s’imaginant que la vie de fermier sera moins trépidante et plus reposante que celle de chanteur de charme. En une petite année, il va bien déchanter. Il trime comme un forçat, y compris les jours de congés, et il s’ennuie, en prime. Il finit donc par convertir son domaine fermier du Connecticut en un concept resto rustique et spectacle, l’Auberge des jours fériés. Elle ne sera ouverte que les jours de congés et on y invitera le tout New York à venir s’amuser, dans une ambiance thématiquement corrélée à l’ardeur festive du moment. L’univers des hommes qui entourent Jim est peu convaincu d’un tel programme de divertissement campagnard.

Pendant ce temps, l’univers des femmes ne chôme pas, lui non plus. Lila rencontre un millionnaire et se tire avec, abandonnant abruptement Fred, sans partenaire de danse. Mais surtout, mademoiselle Linda Mason (Marjorie Reynolds) fait discrètement son apparition. Aiguillée vers l’Auberge des jours fériés naissante par un gérant d’artiste peu scrupuleux qui lui donne le lieu comme l’espace rompu idéal pour amorcer sa jeune carrière, Linda (Reynolds) établit, justement le soir de la veille de Noël, sa jonction avec un Jim encore peu dégrossi mais parfaitement ouvert à l’idée de travailler avec une chanteuse et danseuse débutante qui apportera de la fraîcheur et de la verdeur à sa formule de divertissement. La suite des événement sera désormais ponctuée au rythme des jours fériés joyeusement jubilés, dans le vaste et rustique Holiday Inn

Le Jour de l’An (New Years Day —  1 janvier) voit Ted recevoir sur New York le télégramme de Lila lui annonçant qu’elle se casse avec son millionnaire. Ted prend une cuite solide et se présente, rond comme une bille, à l’Auberge des jours fériés. Il danse alors, dans la foule, avec une mystérieuse inconnue, nulle autre que Linda, et il découvre ainsi qu’il voudrait bien l’avoir comme nouvelle partenaire de danse, en remplacement de la traîtresse qui le quitta. Jim voit la chose d’un fort mauvais œil. Voici encore le fichu danseur à claquettes sans conscience qui s’en vient lui voler la fille dont il est en train de s’enticher. Mais Ted était trop beurré pour reconnaître indubitablement la nouvelle danseuse. Il va lui falloir mieux écornifler l’affaire.

L’Anniversaire d’Abraham Lincoln (Lincoln’s Birthday — 12 février) voit Ted revenir vite fait à l’Auberge des jours fériés. Il vaut absolument retrouver la mystérieuse danseuse du Nouvel An et lui proposer de devenir sa partenaire de danse. Jim, trop couillon pour s’affirmer devant son collègue, convertit le numéro commémoratif sur Lincoln en blackface. Cela permet à Jim de déguiser Linda en afro-américaine écouettée, la rendant ainsi méconnaissable à son ennemi qui la cherche partout, dans la salle de l’auberge. Ce numéro, dont on ne peut désormais plus dire le bien qu’on en pense, si on en pense du bien, frappe ce film de mort, car le blackface, de nos jours, est abstraitement considéré comme une pratique raciste et ce, sans distinguo de contenu. Certaines stations de télévision américaines, de nos jours, quand elles repassent Holiday Inn, en excisent ce numéro, sans sommation.

La Saint Valentin (Valentine’s Day — 14 février) a lieu deux jours plus tard. Là, Ted ne se fait pas avoir. Il arrive au moment de la répétition, trouve tout le monde en train de travailler, s’empare ouvertement de la danseuse, et danse avec elle, tandis que Jim a le dos tourné, au piano. La jonction s’établit entre Linda et Ted. C’est une rencontre et une harmonie assez froide, strictement professionnelle… mais Jim sait bien ce qu’il advient à terme, des relations professionnelles de ce coquin de danseur à claquettes avec les personnes du sexe opposé. Couillon et trouillard, Jim a déjà fait une proposition maritale molle et mal ficelée à Linda. Celle-ci se considère donc informellement fiancée au chanteur fermier. Or, il y a quatre-vingts ans, les filles étaient déjà plus fidèles à leurs engagements que les garçons. Quoi de nouveau, sous le vaste mouvement du soleil des saisons.

L’Anniversaire de George Washington (Washington’s Birthday — 22 février) voit la première répétition formelle de Linda et de Ted, coéquipiers dans un numéro de menuet évoquant l’époque du mythique président perruqué qui, soit disant, ne mentait jamais. Jim, toujours au piano et flanqué d’un petit orchestre à sa solde, sabote sciemment le numéro de danse, en en alternant abruptement les rythmes musicaux. Linda ne prend pas encore conscience du fait que ce timide cultivateur musical est en train de bien lui saboter sa carrière naissante, pour des raisons inarticulées d’exclusivisme sentimental. Ted, pour sa part, est frontal avec Linda. Il lui fait ouvertement des propositions professionnelles et sentimentales qu’elle refuse, toujours fidèle à son engagement avec Jim, qu’elle préfère. Ted, dont les scrupules ont peu de poids s’ils existent, est fermement déterminé à ne pas lâcher prise. Il retourne pour le moment à New York, sans partenaire de danse.

Le Dimanche de Pâque (Easter Sunday — date variable en avril) nous présente un charmant numéro de promenade en calèche printanière des deux amoureux campagnards. La séquence se termine sur le retour faussement impromptu et attendri de Ted à l’Auberge des jours fériés. Il veut renoncer à l’effervescence illusoire de la ville et s’installer à la campagne en compagnie de ses deux grands amis Jim et Linda. Jim se méfie, il attend la prochaine trahison de Ted. Il sait que le danseur chapardeur est là pour lui soutirer cette jeune femme dont, d’autre part, Jim ne sonde ni ne jauge l’opinion sur le tout de la question. Dans l’intervalle, une autre nouvelle se met à circuler. Rien ne va plus entre Lila —la partenaire naturelle de Ted— et son millionnaire. Apparemment, le rupin ne détenait pas des millions, il devait des millions. Lila est donc de retour sur la scène des variétés new-yorkaises. Ce tuyau capital n’est pas tombé dans l’oreille d’un Jim sourd.

La Fête Nationale Américaine (Independence Day — 4 juillet) va voir culminer la gloire de l’Auberge des jours fériés. Des producteurs hollywoodiens sont dans la salle pour étudier le concept. Jim va donc porter son grand coup de sabotage égoïste dans la carrière de Linda. Il va téléphoner à Lila à New York et l’inviter à l’auberge. Il va ensuite soudoyer son chauffeur de taxi attitré pour que Linda ne parvienne pas à la même destination. Jim veut remplacer Linda par Lila pour que les hollywoodiens chopent le vieux couple de danseurs, Lila et Ted, et lui laissent son amoureuse tranquille sur la ferme. Le vieux chauffeur de taxi soudoyé reconduisant Linda braque son véhicule dans un lagon. Il croit sa mission accomplie mais Linda ne se laisse pas faire. Sale et trempée, elle s’empresse d’aller faire du stop. Une automobiliste la ramasse. C’est Lila. Les deux femmes établissent involontairement leur jonction semi-compétitive et Linda comprend la perfide manœuvre. On est en train de la remplacer par Lila comme partenaire de danse de Ted pour que les hollywoodiens ne voient qu’eux et pas elle. Invoquant le prétexte d’un raccourci, elle amène Lila à braquer sa bagnole dans le même lagon où repose encore son taxi de tout à l’heure. À l’auberge, après un numéro endiablé avec des pétards performé à la frime par Ted en solo, Linda arrive sur les lieux et c’est la mise au point champion. Elle comprend enfin que Jim la sabote pour la garder pour lui. Elle lui dit qu’elle n’apprécie pas ce genre de combine, et, dépitée sinon séduite, elle finit par accepter de devenir la partenaire de danse de Ted.

L’Action de Grâce américaine (Thanksgiving — quatrième jeudi de novembre, avec flottement entre 1939 et 1944 —hésitation entre quatrième et cinquième jeudi de novembre—, en vertu de l’incident historique du Franksgiving) est un jour solitaire pour Jim. Les hollywoodiens ont acheté son concept de l’Auberge des jours fériés et ils sont à monter un film à Hollywood, (en Californie, de l’autre bord du continent donc) autour de ce thème original. Jim écrit les chansons depuis sa ferme du Connecticut et il les envoie à Linda, sous forme de disques et de plis postaux. Ted et Linda ont annoncé leur mariage prochain. Mangeant sa dinde et ses patates tout seul, Jim se fait alors expliquer par Mamie, sa servante noire (Louise Beavers), comment il doit se comporter pour être un vrai homme sachant parler authentiquement à la femme qu’il aime. Est-il trop tard?

La Noël (Christmas — 25 décembre) voit la fringante conclusion californienne du tout des choses. Je ne vous la livre pas mais je vous concède que c’est une fin heureuse. Une chute charmante, en quatuor, qui voit pourtant surtout émerger et bien s’installer une cinquième vedette immense et immortelle, elle, l’indémodable chanson de Noël White Christmas.

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J’adore ce film. Je le revois fréquemment (habituellement dans le temps des fêtes), pour son charme vieillot de comédie musicale, certes, mais aussi pour sa sourde et subtile intelligence. La réflexion sur les relations homme-femme de cet opus vieux de huit décennie n’a, elle, pas pris une seule ride. J’en tire une autocritique permanente sur les cruciales questions de sexage, tout en tapant du pied sur les numéros chantants et dansants de Irving Berlin. À moi la permanente et percolante rencontre de l’intellectif et du divertissant.

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Holiday Inn, 1942, Mark Sandrich, film américain avec Bing Crosby, Fred Astaire, Marjorie Reynolds, Virginia Dale, Walter Abel, Louise Beavers, 101 minutes.

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LADYBOY (Perrine Andrieux)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2022

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Jade Ajar est thaïlandaise. Elle préfère vivre à Bangkok qu’à Paris, principalement parce que son père, directeur d’un grand réseau hospitalier de la capitale du Royaume du Sourire, lui facilite largement son style de vie en finançant tous les détails, parfois un peu clinquants, de son existence matérielle. Si papa-dirlo facilite le style de vie de Jade, cela ne signifie en rien qu’il lui facilite la vie tout court, par contre. En effet, monsieur Ajar père regarde son enfant de bien haut et ne lui concède pas vraiment beaucoup de marge de mansuétude. C’est que Jade est ce qu’on appelle en thaï une kathoey, une transgenre. Et elle serait le fils aîné héritant de l’empire si et seulement si… Il n’en est tout simplement pas question.

Jade Ajar est amoureuse d’un français, un traducteur littéraire un peu plus vieux qu’elle, du nom de Stéphane. C’est passionnel parce que c’est autant l’amour de l’amour, de la féminité durement conquise que de l’homme vous ayant choisi, sans pinailler, ni transiger, ni rougir. C’est jaloux aussi, exclusiviste, unilatéral, tendu. Quand l’amoureux part pour Paris, pour affaires naturellement, rien ne va plus car Jade, c’est aussi la Thaïlande contemporaine, toujours un peu insécurisée, menacée, angoissée par l’écrasant prestige européen. Cet amour pour un occidental sans père est définitoire pour Jade, principiel, existentiel. Aussi, quand, après seize ans de vie commune, cette méritoire union commence à sensiblement s’étioler, s’effilocher, s’alanguir, Jade vit un tumultueux tourbillon de terreur et de tourmente qui l’amène, entre autres, en thérapie avec toi. D’abord en compagnie de son conjoint puis seule, Jade va refaire avec toi, sa thérapeute, le parcours cuisant et passionnel de sa vertigineuse trajectoire sur la passerelle escarpée et flageolante de l’historique transition entre les genres.

Perrine Andrieux signe ici un roman grandiose, d’un exotisme magnifique, d’une précision d’horloge et d’une cruauté intérieure absolue. Tout y est aussi juste et solide que digressant, douloureux, déroutant, obsédé et virulent. On ne manquera pas de s’imprégner de la vive et riche amplitude des symboles dont la délicate configuration se met en place dans le dense filigrane de la trame. Ainsi Stéphane, l’amoureux de Jade, est un traducteur littéraire alourdi par une pulsion d’écrivain qui s’enfante mal. Discret presque sans le vouloir, il traduit, du thaï vers le français, de grandes œuvres du corpus poétique traditionnel thaïlandais. Avec une patience qui, imperceptiblement, s’érode, Jade le guide à travers cette exploration de sa langue et de sa culture à elle. On s’efforce de jouer en équipe ici, sur ceci, tendrement, mais, fringance inattendue du dentellier effacé, c’est subitement l’homme qui, de main de maître dans les deux sens du terme, mène la barque de cette infinie recherche de communication et de communion entre deux mondes fragiles, tendus comme des outres ou des ventres. Traduire c’est aimer. Sauf que, fatalement, corollairement, ralentir dans sa compréhension émotionnelle de Jade, ce sera aussi, pour Stéphane, ralentir dans sa compréhension linguistique de la riche tradition culturelle thaïlandaise… qu’il faut pourtant obligatoirement continuer de livrer, par contraintes contractuelles.

Autre trajectoire crucialement symbolique que celle du personnage de la toute capiteuse Love, alter ego transgenre de Jade, son aînée ès transition, sa sœur de cœur, son modèle comportemental absolu, et son miroir interpersonnel ébréché, raboteux et souffrant. Le terrible axe de classe s’instille bien involontairement entre Love et Jade. Jade, fille de grand bourgeois, donzelle urbaine, disposant de tous les contacts dans toutes les cliniques et d’un accès privilégié à toutes les pharmacopées, vit sa transition vers la féminité sans entrave financière, en une quête strictement physique et psychologique, pimentée d’une crise familiale et patriarcale aux ressorts surtout existentiels et intérieurs. Love, fille de paysan, villageois(e) monté(e)e en ville depuis le tout d’une configuration ethnologique campagnarde et archaïque, doit se débattre avec les ennuis financiers associés à sa transition. Elle se prostituera dans une boite de ladyboys, fera des ménages, tirera le diable par la queue pour accéder à la féminité si convoitée. Elle perdra des emplois, retournera au village sans pouvoir s’y dévoiler. Elle reviendra, flétrie, esquintée, estourbie. Et pour quoi au bout? Pour toucher du bout de ses doigts aux ongles cassés, au vernis fendillé, le paradis perdu de quoi et quoi encore? Cela ne se terminera pas bien pour Love… dont le nom signifie amour. Oh, cette chute abrupte pour l’amour, pour tous les amours.

Imparable dans ses joies comme dans ses terreurs, dans ses fraîcheurs comme dans ses raideurs, clinique par moments (la vaginoplastie comme si vous y étiez), historique aussi (l’évocation du grand tsunami de 2004 est particulièrement remarquable), l’œuvre nous fait partager l’émoustillante et affriolante excitation intérieure du merveilleux devenir femme. Le crescendo de la transition est tout simplement extraordinaire, exaltant, libérateur. Puis, imperceptiblement, tout s’évente, se craquelle, s’englue dans une enveloppe de compromissions, de dépit insidieux, de langueur et de mal être. Fluctuations contemporaines de la problématique des universalités. L’amour peut-il durer? Le couple peut-il survivre le passage du temps? Mais surtout, plus prosaïquement, plus fatalement, plus cruellement: une ladyboy peut-elle vieillir?

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Perrine Andrieux, Ladyboy, Montréal, ÉLP éditeur, 2016, formats ePub ou Mobi.

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L’ÂME INCONSCIENTE DU PÉTONCLE (Francine Allard)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2022

Friteuse, poêlon, casseroles et marmites
rôtissoire, autocuiseur et lèchefrite
cocotte, percolateur et daubière
wok, faitout et turbotière
saucier, ramequin et cafetière
(p. 90)

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Le recueil L’âme inconsciente du pétoncle — Poésie à saisir sur feu vif (2012) de la poétesse québécoise Francine Allard, nous entraîne cette fois-ci dans le monde douloureux et étrange de la boulimie frustrée, frondeuse, féroce et passionnelle. C’est une tempête, un tourbillon, un mælstrom. Rien n’est calme ici. Tout est tonitruant, pétaradant, percolant, rissolant. C’est qu’il n’est tout simplement plus possible de se leurrer, de croire encore en la légèreté, au diaphane, au mordoré, à la babiole, au translucide, au fifrelin. Adieu maigrelette Colombine. Bonjour corpulent Rabelais. On parle de bouffe, de cuisine, de restaurants, de plaisirs coupables de la table. La femme qui s’exprime est forte. Elle est la toutoune québécoise vingt ans plus tard, celle qui mûrit, celle qui persiste et celle qui signe. Ici, on parle aussi de culture, de musique, de Belles Lettres, mais on en parle en éclectique, en boulimique, en marmitonne, en gargotière, en bardasseuse. L’ardeur à jouir rondement, et à solidement sentir ses sens, entre en débordement morfalou, en pataquès, en bric-à-brac, tout en ne rougissant justement pas de le crier, son éclectisme.

Autre thème solide et senti: l’âge. L’âge d’or, ronron et amoindri, dont se craquellent toutes les dorures. C’est le soir, le crépuscule. Oh, ça va, le soleil brille encore. Il rend même ses mille feux du fin fond du ciel, comme une peinture savante et dense ou un coulis de framboises fluide et vernaculaire, scintillant et —pour le coup— solidement désillusionné. Car effectivement l’émerveillement n’y sera pas… ou plus. Inexorablement, la poétesse aime moins qu’elle aimait. Elle assume plus explicitement ce qu’elle n’aime pas, ce qu’elle déteste, ce qu’elle abhorre, ce qu’elle méprise, même. Et, comme au soir d’une de ces vies surchargées où on renonce de plus en plus à donner le change aux autres ou à soi-même, c’est notre Michel Tremblay intérieur qui remonte, borborygme unaire et amer.

Comme elle est bonne pour son âge!
À Nanette W.

Tu dis r’garde Nanette
comme elle est bonne pour son âge
je dis c’est toutes vous autres, ça!
toutes vous autre
qui n’avez créé rien d’autre que des poudings chômeurs
et des pantoufles de Phentex
qui portez des brosses en rouleaux
dans vos cheveux sans teinture
qui portez des cross-your-heart
pis des caleçons à grandes manches
qui jouez au bingo
toutes vous autres qui volez des sachets de sucre chez Antoinette
qui allez au théâtre en autobus
eau de Floride sacoche blanche chaussures blanches
en groupe parce que c’est moins cher
qui avez enfouis vos rêves sous le tapis
avec les écales de pinottes
qui avez une armoire de cuisine juste pour vos plats Tupperware
qui avez troqué vos dents pour des râteliers dans le verre de Polident
toutes vous autres qui avez renoncé à danser à séduire à chanter
qui portez sur vos épaules une veste de laine boutonnée
c’est toutes vous autres, ça
qui vous taillez une petite robe dans la grosse vente de Fabricville
qui magasinez chez Jean Coutu le jour de l’âge d’or
qui feuilletez les circulaires pour courir les aubaines
même si l’essence est une piasse et quart
c’est pour toutes vous autres que Nanette reste magnifique
Et que Diane explose encore sur scène

c’est trop compliqué d’être une p’tite madame
(pp 52-53)

Le temps a déboulé. Tout est tourneboulé. Les plats sont compliqués, le ton est virulent, le tourniquet notionnel est foisonnant. Les dédicaces sont multiples, les ami(e)s se sont égayé(e)s. Il y a la frustration, la colère, le dédain de plus en plus senti des régimes alimentaires (À ma sœur Ann qui commence un régime tous les lundis. La barbe), ainsi que des contraintes culinaires convenues (pourquoi tu manges une tomate au petit déjeuner? Va te cacher). Frustration, colère, dédain, ce sont là incontestablement les sentiments les plus saillants de tout cet exercice. La poétesse est une bourgeoise qui voyage, qui reçoit, qui relit des épreuves (toute une épreuve!) et qui aime toujours tendrement son vieil amant, depuis 1968. Aussi, ce qui frappe de ce recueil, c’est sa sincérité de classe, crue, âpre, épicée, faisant bondance dans le sel et dans le fiel. On ne cherche pas à séduire mais on aspire encore à nommer. Connaître, c’est de plus en plus avoir connu et reconnaître, c’est de plus en plus avoir rencontré. Il y a encore des pays. Il y a encore du Japon, de l’Haïti et autres choses… mais, dans ces espaces aussi, on est en perte accélérée de jubilation. De bonne date, le pittoresque n’y est tout simplement plus. Le tarabusté le supplante. Le lassant aussi.

Rien ne parvient à se dire ou à se sentir sans fatalement un peu agacer la poétesse. La roue frotte. Le texte est acariâtre autant qu’il est assumé. Le rire est grinçant, le sourire est sardonique. La mémoire est suractivée mais la nostalgie n’est pas trop trop au rendez-vous. C’est une lecture qui a principalement envie de pester, envie de rager, envie de se dire que ce monde est fautif et que ses fautes en compromettent radicalement le génie. En point d’orgue de l’ouvrage, un collectif de femmes, amies de la bonne chère et des chefs cuisiniers télévisuels de notre temps, chantent en chœur leur délectation et leur attirance pour les boustifaillantes énumérations gastronomiques. Une telle compulsion affamée est ancienne, connue, presque livide. Frustrées, on mange. Mais le lecteur contemporain ne peut s’empêcher de noter la sophistication, le raffinement, la subtilité des variations sur la bonne vieille perversion boulimique de base. Orgie nutritive et profusion lexicale se rencontrent, donc. En pagaille, toujours, on bouffe du mot comme de la chose. On croque. On bâfre. On rage. On ne transige pas. Une phase de vie se termine ainsi, dans le tapage des cuisines et les cliquetis des fourchettes. Et, mazette, on bloquera bel et bien des quatre fers pour ne pas passer à la phase suivante d’existence, à la prochaine tablée du banquet d’Odin, car  le souffle nous manque quand même un petit peu. Et surtout: on se doute trop bien que ladite tablée, ce sera fort probablement la dernière.

Le recueil de poésie L’âme inconsciente du pétoncle — Poésie à saisir sur feu vif comprend 34 poèmes en vers libres (des textes de deux, trois ou quatre pages, en moyenne). Sa fiche éditoriale officielle se lit comme suit: Vient un jour où la poète s’éveille. Elle regarde agir ses contemporains et lui vient soudainement le goût de les cuisiner. Les mélanger, les battre, les déglacer, les aromatiser pour son plus grand plaisir. Francine Allard écrit et cuisine. Elle transforme nos habitudes de lecture comme elle vire un canard braisé en un mets divin. Elle joue avec la langue jusqu’à ce qu’elle claque. Elle presse le citron jusqu’à ce que l’amertume devienne volupté. L’âme inconsciente du pétoncle — Poésie à saisir sur feu vif se lit à voix haute, en respirant d’étonnants effluves, en se léchant les doigts et en liant la sauce. Une œuvre de maturité, certes. Une lecture jouissive nécessaire. Une introspection vitale.

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Francine Allard, L’âme inconsciente du pétoncle — Poésie à saisir sur feu vif, 2012, Éditions d’Art Le Sabord, 92 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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PRÉPARE TA VALISE (Hélène Lamarre)

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2022

Chère Hélène,
toi qui trouves tout beau
et ne voit jamais assez le mauvais côté des choses.
Je t’admire beaucoup.
Bon retour chez toi.
Gisèle
(p. 108)

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Le phénomène de l’autobiographie naturelle prend de plus en plus d’ampleur au Québec. Un de ses sous-genres incontournables est évidemment le récit de voyage. Dans la foulée massive des blogs-voyages de notre temps, des gens, souvent des femmes, s’organisent éditorialement pour enrichir les autres de leurs expériences de voyages. Le récit de voyage est tout simplement la version papier de ce phénomène. Sa mise en forme et sa production est, l’un dans l’autre, assez prosaïque. Il s’agit de mettre au net son journal de bord et/ou ses carnets de voyages et de les organiser, sobrement, en forme livresque. Pas besoin d’être Jack Kerouac pour y arriver et, ce faisant, on contribue, sans prétention mais assurément, à documenter la description de la vaste culture globe-trotteuse de notre temps.

Dans son second ouvrage, Prépare ta valise, Hélène Lamarre procède donc ainsi. Ponctué, tout comme son premier ouvrage, Le chemin de ma vie, de nombreuses photographies, le présent texte est une sorte d’annexe voyage du susdit premier opus. On y présente, par le petit bout de la lorgnette, les multiples activités de notre voyageuse dans les pays suivants: Palestine, Turquie, Grèce, Guatemala, États-Unis (notamment l’Alaska), Canada (notamment le Yukon) et Maroc. On vit ou revit l’appréhension occidentale toute simple, toute viscérale et toute spontanée face à l’idée de se retrouver dans un pays en guerre, ou très pauvre, ou inénarrablement exotique. Mais cette inquiétude anticipatrice s’apprivoise vite et la petite sérénité ordinaire de la voyageuse se met promptement en place. Le quotidien se surprend alors à parler. On découvre des personnes peu communes, comme cette compagne d’aventures de la voyageuse qui retrouve tous les objets perdus (p. 53). On prend connaissance de coutumes inédites, comme cet important brelan de journées de la Toussaint guatémaltèque où on rejoint nos morts en faisant voler des cerfs-volants dans les cimetières et où des repas spécifiques sont préparés distinctement pour les défunts, et que personne ne peut consommer autre qu’eux (p. 99). On fait face aux différentes manifestations de la barrière linguistique, un problème récurrent mais toujours soluble. On rencontre des gens simples mais uniques, maniant une culture vernaculaire fascinante. Ces gens liants, attachants, sont souvent les enfants et les femmes de ces pays. Ces femmes sont dévouées, travailleuses, solides, et on connaît si mal leur vie et leur culture secrètes.

Par delà la découverte circonscrite des activités tribulatoires spécifiques de madame citoyenne Lamarre, l’intérêt de cet ouvrage réside dans la manifestation de sensibilité ordinaire qui en émane. Il engage en nous les questionnements contemporains sur le voyage. Pour quelles raisons voyage-t-on? Et aussi: les motivations avouées de l’exercice côtoient-elles des motivations inavouées mais aussi immanentes qu’inévitables? En ces temps sensibles et tendus de rejet du tourisme de masse, il est tout à fait de bonne tenue de réfléchir sur le moi-bourgeois-voyageur et sur ce qui fait cliqueter son horlogerie. On le fait ici, données représentatives en mains.

Survenus sur une période de vingt ans (entre 1997 et 2016), les déplacements de notre voyageuse occidentale ont reposé sur des motivations distinctes. Le voyage en Palestine (pays de Jésus) et le voyage en Turquie (pays de Paul de Tarse) revêtaient incontestablement une dimension de pèlerinage. Ces voyages étaient d’ailleurs encadrés pas des théologiens et historiens de différentes natures qui éclairaient la voyageuse de leurs lumières descriptives et théogoneuses. Une sorte de dimension spirituelle plus diffuse motivait aussi le voyage en Alaska, puisqu’il s’agissait spécifiquement d’aller palper empiriquement la teneur du fameux solstice estival, entraînant vingt-quatre heures de luminosité solaire intégrale dans le grand nord et toutes sortes de festivités populaires à l’avenant. Le voyage guatémaltèque, pour sa part, nous fait toucher la démarche du voyage humanitaire et caritatif dans un pays en développement. Ce fut un véritable voyage-labeur. La voyageuse a creusé la terre, cassé du béton, peint des meubles, nettoyé des jardins, animé des groupes d’enfants. Les voyages en Grèce et au Maroc exemplifient finalement le déplacement touristique plus classique. Dépaysement, couleur locale, souk, soleil, expériences esthétiques diverses, et bonne bouffe.

Nous voici donc devant un petit ouvrage échantillonnant les joies (bien mises en valeur) et les aléas (bien minimisés) des grands types de déplacements contemporains ayant comme priorité principale une prise de contact semi-improvisée avec les cultures réceptrices. Le style de l’écriture, synthétique, direct, émaillé de questionnements divers, fait moins carte postale que travel log. On entre dans le quotidien simple et écru, parfois jubilant, parfois ahanant, de la voyageuse. La constante qu’on observe au fil de la lecture, c’est que l’instance réceptrice (le pays visité, son administration et ses commerces) est finement rodée et elle donne au pèlerin, au coopérant ou au touriste une version soigneusement mise en place de ce qui est perçu comme devant combler ses attentes. On assiste un petit peu à une sorte de rencontre de dupes. La voyageuse veut apprendre et découvrir sans trop se faire dévaliser. Le récepteur veut soit endoctriner, soit vendre, soit exploiter l’engagement de la voyageuse pour le canaliser vers les tâches ingrates de l’entreprise caritative. Et, dans les interstices du temps, il y a toujours ces petits moments hautement parlants où les touristes s’ennuient un peu et jouent entre eux à des jeux de société, réécoutent un CD de leçons de langue vivante, font la sieste, prennent des douches, ou lisent tout doucement des livres qu’ils ont amenés avec eux, de leur pays.

Un autre intéressant facteur d’échantillonnage sociologique réside dans celui nous donnant à observer les compagnons de voyages. Dans certains cas, notre protagoniste voyage seule (Palestine, Turquie, Grèce, Guatemala). Dans d’autres, elle voyage en compagnie de son mari (Alaska, Yukon, Maroc). Les cas où elle voyage seule (avec un groupe ou un organisme, en fait) sont ceux où la caution savante ou humanitaire enrobe maximalement la dimension touristique. Les cas où elle voyage avec son mari sont des déplacements plus ouvertement assumés comme touristiques. On échantillonne donc (et c’est parfaitement passionnant) les émotions de la voyageuse solitaire ainsi que celles de la voyageuse en couple, sous la même plume, selon la même sensibilité, et au sein du même corpus. Quand elle est seule, la voyageuse fonctionne avec sa logique propre. Elle explore ce qui l’intrigue sans trop se soucier. Elle entretient et développe des amitiés féminines et nous donne à lire les manifestations de la sensibilité féminine voyageuse (phénomène des exploratrices modernes, dont l’importance devient de plus en plus massive et cruciale). Quand la voyageuse est en couple, on entre dans l’espace des concessions décisionnelles et du partage des choix et des priorités. J’aime ceci, on fait à moitié ceci, tu aimes cela, on fait à moitié cela. On y va. J’y vais sans toi, tu y vas sans moi.… On me propose une excursion… laissez moi consulter ma moitié avant… etc. S’articule alors une dynamique d’équipe, qui n’est pas sans mérite, mais qui est fort distincte de celle de la voyageuse seule. On le voit, on le sent, livre en mains.

La sensibilité féminine, voire féministe, d’Hélène Lamarre se manifeste ici, dans le voyage, tout doucement, comme elle s’était manifestée tout aussi doucement, dans le présentoir de vie de son premier opus. Traversant le Midwest américain en direction de la longue route incurvée qui les mènera vers le Yukon et l’Alaska (via la Colombie-Britannique), notre voyageuse fait, au Michigan, une petite découverte muséologique qui en dit long autant sur elle (sur la découverte) que sur elle (sur la voyageuse)…

Me voilà remplie d’émotion et de tendresse face aux conceptrices de ce musée [le Michigan Women’s Historical Center]. Cet endroit met en valeur l’apport des femmes. Ce musée me remplit de fierté et de courage. Le musée, dédié aux femmes, renferme beaucoup de plaques soulignant l’apport des femmes à la société. Elles se démarquent par leurs actions et l’amélioration de la condition des femmes dans l’état du Michigan. Un premier musée rencontré dédié aux femmes. Super! J’approuve fortement la teneur de ce musée et ma fierté d’être femme augmente. La femme doit se faire connaître et reconnaître avec ses qualités, ses productions, ses talents, etc. Je pense à mon monde de femmes m’entourant dans ma vie de tous les jours. Marie-Josée, Sophie, Pascale, mes trois filles, Alice, Charlotte, Juliette, mes trois petites filles, je les porte dans mes pensées. Ouf! La vaillance, la volonté, la joie de vivre les habite et nous formons une bonne équipe ensemble.

 (p. 146)

On a ici une tribulatrice femme qui voyage en femme, portant notamment toujours ses pairs en elle. Toute la question, de plus en plus sensible, de l’aspiration contemporaine au voyage se transmet à travers elle, tant dans ses grandes exaltations que dans ses petites déceptions. Quiconque s’intéressant à la problématique sociologique du voyage des années 1990-2020 verra crucialement à inclure Prépare ta valise dans son corpus de travail. C’est un ouvrage à lire, tant pour ce qu’il dit et rapporte que pour ce qu’il révèle et indique.

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Hélène Lamarre (2017), Prépare ta valise, À compte d’auteure, Saint-Eustache, 187 p.

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Extrait de la quatrième de couverture:

Dans ce deuxième livre d’Hélène Lamarre, vous découvrirez la femme voyageuse et ses multiples péripéties. Elle nous raconte cinq de ses voyages sur quatre continents de 1997 à 2016.

Ses récits débutent à la découverte de l’histoire biblique en Israël puis en Turquie et Grèce. Puis son voyage humanitaire au Guatemala. On y lit aussi les magnifiques voyages de découvertes avec mon père en Alaska et au Maroc […].

Découvrez de magnifiques coins du monde à travers les yeux et les mots de ma mère.

Bonne lecture… et bon voyage.

Sophie Bellemare

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LE MAGICIEN DE LA MER NE FAIT PAS DE MIRACLE! (Marie-Andrée Mongeau)

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2022

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Fin de l’été 1992. Une mécanicienne de marine québécoise se voit offrir un contrat de six semaines sur un superpétrolier américain de deux cent cinquante mille tonnes, le Sea Wizard. En puisant dans ses souvenirs et son expérience, notre protagoniste imagine initialement un navire flambant neuf, voyageant majestueusement sur les Sept Mers, de Dubaï, à l’Alaska, à Singapour, à Dubaï encore, et disposant des plus attrayantes commodités: salle de cinéma, cuisines rutilantes, cabines confortables. Elle se retrouve sur un immense rafiot vieillissant, ancré pour longtemps (pour plus longtemps que six semaines, en tout cas) un peu au large de Dubaï, et que ses armateurs cherchent à faire retaper en engageant le moins de frais possible. La machinerie ne fonctionne pas, les commodités sont minimales et malpropres, tout se déglingue et ce qui semble manifester la détérioration la plus accusée et la plus cuisante, c’est le moral et la psychologie des mariniers.

Les équipes de terre (des Philippins, des Arabes et des Indiens) étant mandatées pour effectuer les importantes réparations sur les chaudières, poumons du navire, il ne nous reste plus, à nous, de l’équipage régulier, qu’à dépenser notre énergie sur les auxiliaires, ongles d’orteils du navire. Cela ne rend pas la tâche plus facile pour autant. Un sentiment défaitiste règne parmi les mécaniciens, sous la conduite d’un chef hystérique qui trépigne de joie quand quelque chose fonctionne et qui trépigne de rage quand quelque chose ne fonctionne pas (ce qui arrive plus souvent qu’autrement).

Seule femme à bord, notre second engineer au cuir dur et à l’anglais approximatif, une narratrice non-nommée écrivant en je, va devoir s‘affirmer professionnellement dans un monde d’hommes (cela ne sera pas trop malaisé, l’un dans l’autre, attendu son aplomb et sa compétence). Elle devra le faire tout en assurant l’intendance de son fragile et sinueux paradoxe émotionnel (cela, par contre sera bien plus malaisé, attendu, notamment, le caractère rabougri et sporadique des possibilités d’épanchement romanesque à bord). À un certain point de ma lecture, j’ai surnommé l’héroïne anonyme de ce roman aussi passionnant qu’étonnant Andromaque. Effectivement, comme la veuve d’Hector dans la tragédie racinienne, notre mécanicienne navale ressent une attirance très forte pour un jeune collègue qui naïf (c’est le mot utilisé) ne semble tout simplement pas configuré pour rendre la réciproque (sauf quand il a un verre dans le nez, cas aussi hasardeux que hors-jeu). En même temps, elle est elle-même la cible constante des assiduités méthodiques et tentaculaires d’un grand escogriffe régalien qui semble avoir beaucoup de pouvoir, d’autonomie, d’ascendant et de ressources, sur le navire et en dehors. Tout le petit monde de ce trio regarde donc dans la mauvaise direction idyllique: Andromaque vers l’homme-enfant gentleman à rallonge, l’homme puissant et entreprenant vers Andromaque. Tension tragicomique sur fond d’étrave chambranlante et d’humour grinçant. À terre, lors des permissions dans le havre de Dubaï ou, à bord, lors des longues pauses séparant les quarts de travail, ou à n’importe quel autre moment de liberté clandestine ou semi-clandestine, les têtes vont-elles finir par se retourner et parvenir à apercevoir l’attirance venant sur tribord quand on la cherche désespérément à bâbord? Ma foi, espérons-le, car l’ennui et la mélancolie semblent ici très intimement se coller au cambouis et à la sueur (nous sommes après tout dans le Golfe Arabo-Persique, sous un soleil de plomb immuable et ce, la plupart du temps sans climatisation). L’amalgame du cambouis, de la sueur, de l’hystérie du chef, des moments de camaraderie aussi ambivalents qu’inoubliables, et du tourbillon capricieux des amours flétries, tout cela en vient à constituer un brouet matériel et sentimental fort étrange et irrésistiblement savoureux. C’est aussi rafraîchissant et étourdissant que la bière et le rhum qu’on fait, de ci de là, monter illicitement à bord.

L’écriture de Marie-Andrée Mongeau, limpide et directe, humoristique et décalée, nous entraîne avec précision et sobriété dans les cadres intrigants mais incroyablement déroutants d’un mode d’existence parfaitement magique (n’hésitons pas à reprendre ce mot). Vite, très vite, on comprend que ce lieu de travail incroyable, cette réalité alternative, cet ordinaire extraordinaire, existent… qu’ils sont là, au monde, quelque part. Archi-spécialisé, mystérieux et titanesque, le dispositif sans miracle du terrible magicien de la mer est un univers inouï, parallèle au nôtre mais brutalement effectif. Il encapsule toute une dimension d’enchantement incongru et de véracité subtile qui, fatalement, nous submerge, nous domine et nous hante.

Quel symbole aussi, que l’immense étrave rouillée d’un gigantesque pétrolier vieillissant (comme l’Occident même), vouée, de par les activités fermement réparties de son feuilleté d’équipes et d’équipages, à un sort historique aussi formidablement improbable que crûment vrai. C’est le vague à l’âme insolite, lourd et fatal de toute une époque qui s’exprime ici, dans les entreponts du navire, beau temps, mauvais temps.

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Marie-Andrée Mongeau, Le magicien de la mer ne fait pas de miracle!, Montréal, ÉLP éditeur, 2016, formats ePub ou Mobi.

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UN FEU, UNE TENDRESSE, UN RIRE (Diane Boudreau, Marie Josée Gélineau)

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2022

Tout comme dans le premier recueil analysé (Ici, tout simplement, 2005), les textes courts et sobres de la poétesse Diane Boudreau (et de sa comparse Marie Josée Gélineau, qui signe ici trois textes) mobilisent cette formidable aptitude à s’extirper du quotidien tout en préservant, un sens pur et dépouillé de la concrétude. C’est de se regarder se décoller du monde éclectique et contraignant des vétilles qu’on entre déjà en poésie.

Vétilles

Grapillée
Ma vie
Grapillés
Mon temps
Et mon espace

Par toutes ces vétilles
Qui me tracassent
Et enveniment
Et dilapident
Mes journées

Doux amis

Alors que je voudrais
Seulement t’aimer
Et être aimée
À l’infini

(p. 32 — typographie et disposition modifiées)

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On mobilise dans ce recueil-ci des valeurs poétiques plus anciennes: l’arbre, la terre aride des déserts, les muses, la voix nue, le chant des hirondelles, la Rivière du Chêne. Mais, par delà la variation mûrie des sources d’inspiration, ce qui reste en nous, c’est la douleur tranquille, la blessure de guerre, les fragments de shrapnell. On pourrait s’appesantir sur la plaie, on pourrait regretter, on pourrait se coucher. Mais, pas question… nous voici désolée certes, mais tout en train de se ressaisir. Allez! Allez!

Désolée (extrait)

Allez! Sous la douche!
Ô combien douce et chaude
L’eau ruissellera
Sur ta peau

Se fera rassurante
Jusqu’à la moelle de tes os

Secoue-toi, remue-toi
Enfile tes bas à fleurs
Ou rayés ou à pois

Vite, dehors!
Il reste encore de l’air…

Affine ton museau
Et sens comme il fait beau, là
Hors de ta tanière.

(p. 16 — typographie et disposition modifiées)

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Voici donc que me voici moi, dans mon corps, tel quel… Je ne changerais pas mon cœur pour celui d’une autre. Et pourtant les médecins, avec leurs sempiternelles mesures préventives, ne lâchent pas prise et ils ne prescrivent rien de bien rassurant. Tant pis pour eux. Rien ne me séparera de mes joies, de ma vie, de la nature de la pluie… de l’amour. Nous sommes vivants, aimants et, de toutes façon, qu’y avait-il tant que cela, avant?

Vivants

C’était comment
Avant
Avant nous deux?

J’ai trop de sable
Dans les yeux

J’ouvre la porte
En ce jardin
Où nous étions si amoureux
Je me souviens
L’eau était pure
Et nous buvions
À pleines mains
À tout ce bleu

Ce bleu azur

Avant nous deux,
Émerveillés, aimants,
C’était comment?

Étions-nous même vivants?

(p. 48 — typographie et disposition modifiées)

.

Explorant la vie, la poésie s’aventure aussi à explorer le petit jeu délicat des genres. La fable ou moralité (La grive et le tilleul), les aphorismes (Pensées). Par tant de rigoles, ce qui doit se dire se dit. Ce qui est est. Ce bonheur est compromis. Les contraintes de vie sociale le fait trébucher. Un nouvel amour n’est jamais assuré. Les amples vagues de la vie font onctueusement bouger les vieilles amies du réseau de jadis vers des distances qui, elles, imperceptiblement s’allongent…

La toile

Bien sûr
On se voit peu
On s’écrit moins souvent

Le temps se joue des sentiments

Mais tous ces liens
Qui me relient à vous
Ont tissé
Une toile sous mes pieds
Qui me soutient
Me tient debout
Et le cœur par devant
Bien vivant

Le cœur n’est jamais seul

(p. 56 — typographie et disposition modifiées)

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Et —flageolement social oblige— le monde matériel entre en scène, le feu, les vagues, une huître perlière. Trois sœurs traversent hardiment les saisons, trois solides perles de concrétude marchant vers une rivière. Et, oh, elle est cruciale, tout le long, cette solide dimension de sororité. C’est elle qui va nous faire cheminer… et finalement revenir vers les contingences et les amplitudes de la vie sociale, ainsi que du compagnonnage intellectuel.

 

La bouquiniste

Devant l’auteur, le peintre
Le relieur, la joaillière,

Elle redevient lumière,
Imprégnée de respect et de silence,

S’émerveillant
Devant chaque œuvre
Qu’elle touche

Avec des gants d’amour.

(p. 23 — typographie et disposition modifiées)

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La femme se prend des coups. Elle combat. Elle résiste. Elle s’échiffe comme de la dentelle. Il n’est pas question de lui dire de ployer, d’onduler. Latente, cuisante, il y a ici toute une réflexion sur la souffrance. Il y a aussi une réflexion de la souffrance, un ondoiement scintillant, comme si, au fond, c’était une lumière. Une lumière qui brûle, qui instille des tourments, qui torture. Et tout cela se brasse, se joue, sous une superficialité si fragile.

Fragile

Contempler
Regards et sourires

Et boire à la lumière
Sans vouloir la saisir

Car elle pourrait s’enfuir

Devant la fragile beauté
L’humain… si maladroit

La souffrance rend fou parfois

(p. 50 — typographie et disposition modifiées)

.

Mais la lumière guérit aussi. Surtout quand elle est portée par le vent des saisons: mai, septembre. Tous ces atours du monde font leur part dans la grande guérison. Ils ont chacun leurs lumières et leurs espaces, une prucheraie, un ciel frileux, les humeurs mystérieuses de la fin de l’hiver. Le temps (comme température, comme cycle des saisons, comme irréversible avancée) fait son œuvre. Il polit et patine nos puissantes et sourdes intelligences du monde. Et ouf, on en a bien besoin. Car il y a tant tellement d’inintelligence, en ce malmonde. Et la philosophie et la quête esthétique, qui se rencontrent ici tout en douceur, ont souvent buté dessus, l’inintelligence, la cruauté, la bêtise.

 

La bêtise

Partout,
Elle est partout,
Dans l’eau, l’air et le feu

Tapie en nous
Aboie, mord et effraie
Comme un chien fou!

Ma sœur blessée
Voici nos mains, nos bras, nos voix
Pour te bercer, te consoler

Pour te redire qu’elle est partout
Dans l’eau, le feu l’air et le vent
Et jusque dans le sang
Plus ignorante que méchante
Et maladroite, et sans boussole

Elle s’agite, elle regrette
Et chacune y passe à son tour

Celle qui blesse, qui console
Qui abandonne, qui pardonne

Ma douce amie,
Pour apaiser ce bruit en nous
Qui nous affole,

Allons marcher dans le soleil!

(p. 54-55 — typographie et disposition modifiées)

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Écheveau balancé de sagesse et d’ardeur, d’ontologie générale et de conscience sociale, ce petit recueil veut parler pour continuer de dire que l’optimisme se gagne, il se conquiert, il se dépose, il fermente comme les liqueurs. La nature nous nourrit mais nous l’harnachons et, ce faisant, il faut savoir s’avoir à l’œil. Tout n’est pas noir et tout n’est pas rose. Il faut tout redécouvrir et ne jamais abuser du serein. Amour, est-ce la fin? (Marie Josée Gélineau)

Le recueil de poésie Un feu, une tendresse, un rire contient 40 poèmes (37 poèmes de Diane Boudreau et 3 poème de Marie Josée Gélineau). Il se subdivise en trois petits sous-recueils: En moi le silence (p 9 à 26), Dénouer l’âme (p 31 à 56), et Lumière guérisseuse (p 59 à 66). Ceux-ci sont suivis d’un épilogue de deux pages intitulé Remerciements (p 72-73) et de deux brèves notules sur les auteures (p. 74). Le recueil est précédé d’une préface de Claude Hamelin (p 7) dont le maître mot est: le présent recueil de poèmes est un véritable coffret à bijoux! L’ouvrage est illustré de sept photographies paysagères (six en noir et blancs et une en couleurs).

Diane Boudreau, Marie Josée Gélineau, Un feu, une tendresse, un rire, Diane Boudreau, 2016, 68 p.

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