Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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HÉMOGLOBINE ET BONNE CONSCIENCE (Nicolas Hibon)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2019

Hibon-Hemoglobine

Cette femme est d’abord et avant tout une force de la nature. Oui, d’abord et avant tout, elle est costaude. Elle est grande, tonique, déterminée. Quand un organisme de bonnes œuvres quelconque fait un déménagement de meubles et de pesantes caisses, elle est première sur les rangs pour porter les poids les plus lourds. La force et la générosité se rejoignent en Josiane Muller, née Morel quelques cinquante-cinq ans plus tôt, elle qui possède à ce jour le sourire le plus volumineux de tout Pôle Emploi.

Josiane œuvre dans tous ces métiers, professions ou activités bénévoles ou philanthropiques engageant la conscience: Pôle emploi, Restos Fraternels, organisations caritatives diverse. La lie de la terre, les démunis et encore la lie de la terre et les démunis, Josiane se les coltine à la brouettée. Ses bénéficiaires lui pendent à l’encolure en permanence, comme autant de grigris aussi cuisants qu’incantatoires. Elle est si bonne, si indéfectiblement fiable, si stable et d’aplomb. Elle aime tant et est si solide. On peut toujours se fier sur elle.

Mais cette force, c’est aussi une tension. Un comburant interne faisant pression sur chaque millimètre des parois de la citerne. Josiane est gonflée à bloc, tendue comme un câble. Et un jour, comme disent les québécois, elle va le péter, justement, son câble. Elle va chasser du revers de la main une de ces vieillardes importunes comme il en bourdonne tant dans le vivier de son univers ordinaire saturé de la lie de la terre. Elle va la chasser du revers de sa puissante main, cette vieille impertinente, à l’insistance non pertinente. Sauf que l’autre ne l’entendra pas de cette oreille et va accuser le coup beaucoup plus durement que prévu initialement. Je ne vous en dis pas plus.

Et la conscience, la conscience sociale mais aussi la bonne conscience de Josiane Muller va graduellement se fendiller, comme une mauvaise peinture sur un mur tremblant ou un maquillage trop épais, trop rigide, sous la pression des crispations faciales en redites. Et cette vie ordinaire, peuplée de chats, de petites gens, de bureaux, de restos, et d’apparts modestes, cette vie décrite et dépeinte dans le style sobre, fin et convivial de Nicolas Hibon, va imperceptiblement se gorger de la plus hideuse des violences feutrées.

Grosse de pus et de haine rentrée, de rage irrationnelle sublimée, une maritorne souriante de société occidentale tertiarisée ruinée va donc graduellement devoir se mettre à se défouler. Comme tout ceci n’est absolument pas encadré (on connaît le dicton: les intervenantes psychosociales sont les moins bien psychosocialisées), cela va jaillir par jets puissants, noirs et épais, incontrôlés, inavoués, imprévus, magnifiés par la frustration refoulée cédant en déferlante. Tout l’univers social de Josiane Muller va s’en trouver éventuellement irrémédiablement barbouillé, poissé, souillé, dénoncé. Ce sera sublimement violent et, il faut se l’avouer, incroyablement jubilatoire.

Et ce n’est pas tout. Il ne faudra pas juste fauter dans la violence la plus crapuleuse et s’y vautrer. Il va aussi falloir se punir. Car tuer n’est pas vraiment faire souffrir (dans cette vallée de larmes, c’est tout juste le contraire, en fait) et, donc, pour adéquatement faire souffrir il faut soi-même tout sentir passer. Et vive internet avec son lot de commerces glauques vous proposant tous ces objets étrange et instruments suspects aux fonctions bien circonscrites qu’on vous fait parvenir au boulot dans des colis opaques et banalisés…

Et… fatalement… comme les choses vont s’aggraver, s’intensifier, comme la spirale va s’emporter, comme la crise va s’appesantir, l’incontournable flicaille française va devoir finir par s’en mêler. Et c’est alors, alors seulement, que prendra une bonne fois tout son sens et tout son sel, le vieil aphorisme vindicatif des anars d’autrefois: Mort aux vaches! Les autorités hiérarchisées, vermoulues et faisandées de la république des licteurs fort las n’auront en effet qu’à bien se tenir car l’ouragan défoulatoire des cols blancs de la base, cette fois-ci, montera, bien seul certes mais bien haut. Que voulez-vous, il est tellement de notre temps, cet ouragan des frustrations sans solutions.

En un mot, la fusion fatale de Florence Nightingale et de Jack l’Éventreur vient de banalement faire son apparition dans un des recoins sans aspérité de notre petite vie ordinaire bien française. Alerte à l’hémoglobine et à la bonne conscience.

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Nicolas Hibon, Hémoglobine et bonne conscience, Montréal, ÉLP éditeur, 2014, formats ePub ou Mobi.

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L’œuvre picturale de Nelly Roy: ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2019

MIRAGE (copyright © Nelly Roy)

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L’art moderne est réifiant. Sa propension historique de tendance est donc de s’orienter vers le parti pris des choses. On a amplement développé sur les rapports de l’art moderne à l’industrie, à l’objet préfabriqué, au ready-made, au design, au monde des objets. La peintre Nelly Roy choisit de s’exprimer selon le modus operandi de l’art moderne. On a même parlé, pour qualifier son œuvre, de peinture surréaliste. Comme toujours dans un tel univers, c’est peut-être là parler pour ne rien dire ou pour dire la bonne chose. Le travail de Nelly Roy est, en effet, figuratif mais pas que. Elle a soigneusement choisi son style et ses thèmes. Et, de fait, nos choix nous choisissent toujours un peu aussi. C’est fatal. Les contraintes de l’art moderne comme idiome et comme tradition (eh oui, il faut déjà proférer ce gros mot concernant l’art moderne) vont s’exercer sur le travail de Nelly Roy. Mais elle va aussi arc-bouter une jolie résistance qui va démarquer son art de façon particulièrement intéressante.

Comme maints peintres modernes, Nelly Roy a des scotomes. Il s’agit de ces objets de fixation qui virevoltent un peu et viennent hanter le travail par leur récurrence visuelle et plastique. On connaît les exemples: les yeux rapprochés de Picasso, ou le petit personnage en gabardine chez Magritte, ou les grands hommes longilignes qui marchent de Giacometti, ou les immenses petits chiens sculptés dans des ballons oblongs de Koons. L’art semi-figuratif, moderne et contemporain, tant du fait d’avoir fait éclater les contraintes d’une représentation excessivement cadrée que de par une certaine dimension soit automatiste soit préfabriquée de la production, facilite la mise en place des scotomes. Cela se passe un peu comme dans la vie onirique. Même quand on traite ouvertement et explicitement un thème spécifique, l’esprit rêveur se laisse aller et ne se gène pas pour fixer sur ses fixations, si vous me passez l’insistant petit pléonasme. Chez Nelly Roy, on peut suggérer que les scotomes sont principalement les suivants: les doigts de mains et les doigts de pieds, les barques, les petits escaliers irréguliers, les oiseaux de profil, les fruits éparpillés des coupes de nature morte. Il faut bien faire attention de discerner ce qui distingue les scotomes des tableaux des thèmes (eux aussi récurrents) ouvertement traités par la peintre (sur lesquels je vais revenir dans un instant), nommément: les figures zoomorphes et (par-dessus tout) anthropomorphes.

Ce qui facilite la pêche aux scotomes dans ce corpus spécifique, c’est le fait que les tableaux de Nelly Roy sont très souvent des fresques-agoras, c’est-à-dire de grands ensembles humanisants, chargés de fourmillants détails. On peut donc aisément y chercher ce qu’on y cherche et y trouver ce qu’on y trouve. Contrairement aux fresques-agoras humoristiques bien connu de l’univers Où est Charlie?, la contrainte figurativiste d’une unité de temps ou de lieu ne joue pas ici. On se retrouve donc avec un vrac beaucoup plus libre, semi-figuratif, associatif, serein ou tourmenté, et configuré sur un mode plus onirique que platement réaliste. Une telle configuration est hautement favorable à l’apparition, habituellement périphérique, des scotomes. Ceux-ci se manifestent de toute façon même dans les toiles les plus dépouillées. Observer la toile MIRAGE placée supra (entête du billet). Elle déploie le problème que je vous expose ici, de façon sobre et limpide. Devant les figures humaines apparaissent le scotome de leurs mains doitues, distordues et intenses. Derrière ce thème net du collectif humain (sur lequel je reviendrai) se profilent les barques et les oiseaux faisant à la fois scotome et configuration périphérique. J’insiste sur ces derniers (scotome et configuration périphérique, intimement corrélés) parce qu’ils représentent ce que Nelly Roy concède à la dimension réifiante de l’art moderne. Et, du fait de cette concession, ils seront présents mais se tiendront habituellement dans les marges ou en fond de scène. Quand j’ai eu l’occasion de discuter la question de ses scotomes avec Nelly Roy, elle a d’abord mis de l’avant la nette dimension symbolique de ces récurrences. La main et les superpositions de mains (gantées ou non — souvent une petite main dans une grande, en tout cas. Certaines mains ont parfois six doigts) symboliseraient l’entraide. Les petits escaliers, eux, vaudraient pour l’accession à une situation améliorée. La barque serait là pour symboliser le voyage, notamment le voyage migratoire. Très généreuse et soucieuse de partager la nature profonde de son travail, Nelly Roy en vient vite à expliquer qu’elle est originaire de la Gaspésie, pays des barques se posant sur les plages et des oiseaux se posant sur les barques… À propos du scotome des doigts de pieds, elle est encore plus explicite: dans mon enfance, une chaussure, c’était comme une prison. Nous vivions pieds nus (notamment sur nos plages). On mettait des chaussures en septembre, quand c’était le temps de retourner à l’école. Le scotome retrouve donc sa manifestation naturelle, notamment en peinture automatiste. Il est bel et bien la récurrence semi-consciente d’une sensualité secrète. Mais, perfectionnée, la symbolisation habillant le scotome est ouvertement revendiquée par l’artiste, ce qui ne sera certainement pas à négliger.

On a donc affaire, en fait, à un surréalisme bien tempéré. Les pulsions automatistes, le facteur réification, et la transgression du figuratif y sont mais il ne s’agit pas ici de se laisser porter ou emporter n’importe où. C’est que Nelly Roy a des choses à dire. S’il fallait résumer son propos de peintre moderniste en une seule phrase synthèse, celle-ci serait: ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN… Le corpus, formulé dans un idiome pictural réifiant, va s’arc-bouter et inverser la tendance. La réification étant le fait de transformer l’humain en chose, sa converse dialectique sera la fétichisation (au sens strictement marxiste du terme): transformer les choses en réalités humaines, humaniser les choses, les historiciser. Concentrons, pour exemple, notre attention sur la toile BABYLONE:

BABYLONE (copyright © Nelly Roy)

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On part (sans trop le savoir) de la nature morte cézannienne, disons, trois poires bien chosifiées dans une coupe. Puis la réification éclate. La coupe disparaît et les trois poires virevoltent dans les racoins du tableau, une au sol, côté jardin, une dans le décors lui-même, une troisième épinglée dans la tourelle, côté cours. Oh, et puisque nous sommes à régler nos comptes avec les scotomes du tableau, observer, au premier plan, la main ouverte tronçonnée du reste et, plus bas, les trois pieds nus (deux dans le sable et un troisième plus petit à l’intérieur d’un grand), ainsi que les petits escaliers irréguliers menant vers quelque choses d’autre. Le fond choral périphérique bien auditionné, passons au thème central du tableau. Il s’agit d’un espace convivial fétichisé (humanisé). Ma maison est devenu un grand totem humain. Le monde de mon humanité domine donc pleinement le monde de mes objets (sable extérieur, poires de nature morte, mobilier, escaliers, arches, configurations architecturales antiques). L’espace ici n’est pas seulement un espace humain (construit, architecturé, historique même). C’est aussi un espace humanisé et dominé par la figure gigantale et tutélaire du fétiche. Notons, en guise de souvenir réifiant rappelant les lois de l’idiome pictural mobilisé, les yeux intégralement noirs, comme chez le fameux Portrait de Madame Gagnon de Paul-Émile Borduas. S’il y a Babylone dans tout ceci, ses flonflons lointains, blanchâtres, émulsionnés, se font vaguement sentir au fond du torse de ce grand totem féminin. Le collectif antique babylonien (du titre) est réifié, pour ne pas dire mythifié, occulté. Il est marginal. Si quelque chose rappelle la pose hiératique (archéologique, mythique) de Babylone ici, c’est bien cette femme-chaise et son espace. Elle, elle est centrale. Conséquence inéluctable: le dispositif architectural est fétichisé. La figure humaine n’est plus dominée par son monde domestique ou archéologique (comme dans la peinture moderniste de l’ère industrielle) mais elle domine derechef celui-ci, dans une dynamique à la fois archaïsante, post-industrielle et, admettons-le, passablement triomphante. Retournement. On retourne à l’humain et on en vibre.

L’étude des figures humaines est de fait un aspect clef du travail de Nelly Roy. L’acte global de réification de la peinture moderne se subordonne à l’acte spécifique, fétichisant lui, de la démarche originale en cours. Bon, qu’est-ce que cela signifie concrètement? Revoyons le petit collectif humain du tableau MIRAGE (en entête du billet). Il y a là sept visages humains manifestant une intensité émotive peu commune des expressions faciales. Or, deux de ces figures sont soumises à un processus réifiant (d’ailleurs lui aussi récurrent dans l’œuvre). À deux reprises, on se trouve avec deux têtes siamoises qui semblent partiellement émerger l’une de l’autre comme, disons, les deux portions d’un brocoli ou d’un bourgeon. Le procédé est fatalement réifiant (chosifiant), en ce sens qu’il gère ces têtes humaines selon un traitement qui ne parviendrait à être factuellement figuratif que s’il s’agissait d’objets (de statues, par exemple). Et pourtant, malgré ce procédé, devenu plus ou moins convenu depuis Picasso, c’est la force humanisée, à la fois intime et ouverte, de ce collectif qui ressort, qui rejaillit. Un procédé pictural jadis fortement réifiant est mobilisé ici pour s’arc-bouter, inverser un vaste mouvement culturel, et retourner vers une humanisation semi-figurative (qui, cependant, préserve précieusement la sagesse moderniste de ne par retomber dans un réalisme plat). On notera que les effets de couleurs contribuent massivement au jeu, ici. Il y a de la chair et de la mer mais absolument aucun danger de se croire dans du photographique. La dimension anti-réaliste et semi-figurative est pleinement assumée. Le matériau bringuebalant et intransigeant du traitement moderniste est intégralement mis au service de l’aphorisme ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN… Le résultat est saisissant. On dirait que ces émouvantes figures, esquissées mais puissantes, vont se mettre à nous parler. Et c’est bel et bien parce qu’elles ont des choses à nous dire. N’épiloguons pas.

Concluons plutôt notre réflexion sur LE MARIAGE, une très belle fresque-agora évoquant la vie sociale d’immigrants du Congo-Kinshasa.

LE MARIAGE (copyright © Nelly Roy)

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Tout est dit, ici. On retrouve les mains, au moins un pied nu et les petits escaliers, en guise de scotomes… mais aussi, au premier plan, les barques, désormais subtilement réinvesties et habillées en pirogues africaines et assumant ainsi plus explicitement leur chaloupeuse mission symbolique. Les figures humaines, hiératiques et solennelles en leur gestus social indubitable (un mariage), dominent calmement et solidement le tableau mais cela se fait comme par transparence ou par transcendance, au sein de la trame sémillante des petits objets de la fresque. Le propos nouveau ici, ce sont les figures animalières. Quand une figure animalière apparaît chez Nelly Roy, si elle n’est pas un des scotomes oiseaux conventionnels, elle est habituellement fortement anthropomorphisée, du fait d’être ouvertement fétichisée. Regardez les animaux dans ce tableau, un zèbre, un éléphant, d’autres figures de bestiaire moins directement figuratives et plus complexes. Elles ne sont pas si bestiales, ces bêtes. Elles ressemblent toutes plus ou moins à des jouets, des dessins encadrés, des toutous façonnés, ou des totems soigneusement fabriqués de main d’homme. Observez maintenant deux des trois figures humaines au bas du tableau. Côté cours, les deux figures humaine ont le visage assombri, comme peint ou ombragé. Elles ressemblent un peu à des poupées. Ici, tout partout, les animaux et les humains semblent ouvragés par l’Humain. Et leur passage par la phase réifiée (jouet, toutou, dessin, poupée) sert à rien d’autre qu’à les ramener tous et toutes vers l’humanité, comme dimension déterminante. Et ainsi, la fresque-agora sera de la densité, du bigarré et du complexe que l’on voudra, l’ensemble sobre et stable des déterminations travaillant l’œuvre de Nelly Roy la traversera, comme un inévitable flot de couleurs. Le torrent des petits objets est comme fracassé. L’humain en émerge. Le parti pris des choses est remplacé par le parti pris des hommes et des femmes. Que dire de plus?

ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN… L’art pictural moderne, réifié, industriel, matériel, redevient, chez Nelly Roy, fétichisant, post-industriel, social. La pulsion intime de peindre rencontre le devoir civique de dépeindre. Et ce faisant, cet art pictural moderne, déjà crucialement démarqué face à sa propre tradition, parle derechef de ce qui humanise.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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TON SILENCE (Isabelle Courteau)

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2019

 

Ceci est une recension-glose

Avec ce recueil de poésie, nous sommes dans une cascade de textes très brefs, vifs, tous rédigés en vers libres. Tout est court ici: les textes, les trois titres subsidiaires (Sentier, Ton silence, Pétales déchiquetés), le recueil lui-même. Dans la succession du fugitif et du furtif, une narration pourtant se tisse, oscille, se tortille, s’installe. Elle est dense, douloureuse, problématisée, sourdement exaltée. Elle mérite de se voir un petit peu glosée. Au mérite, donc…

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Premier exergue

Le premier exergue, qui chapeaute tous le recueil, est de Henry Bauchau. Cette courte citation parle de mains heureuses et de mains moins heureuses. Y apparaît une référence à une réalité solidement reçue en poésie depuis Rimbaud, celle de la voyance.

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Premier titre: Sentier (p. 9)

On procède ici à la mise en place concrète du cadre sensoriel de l’activité d’écriture. Malgré tout ce qu’il y a à faire à partir du petit jour, il faut savoir s’abandonner à l’instant, plume en main, sentir les reliefs de l’horizon qui nous enveloppe et laisser l’écriture s’installer et s’établir dans la sensibilité et l’émotivité du jour. Il y a la montagne, il y a le fleuve, il y a un rocher immémorial, mais il faut savoir capturer dans ce monde objectal immense et enveloppant, la subjectivité, le MOI. Et c’est le MOI qui me tire comme inexorablement vers le TOI. (4 textes)

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Second titre: Ton silence (p. 15)

Second exergue

Nelly Sachs (s’adressant à Paul Celan) nous explique que la force inerte et éparpillée des mondes ne se détache en rien de la souffrance qui la traverse, notre souffrance qui nous amène, comme fatalement, vers la production de notre œuvre.

Les premiers interpellés ici seront alors père et mère et on leur explique, de surprise, de reproche un petit peu aussi, combien le monde diffère de ce qu’ils en avaient implicitement ou explicitement annoncé et à quel point cette diffraction peut faire un peu mal, quand même. Quand on va en venir à cesser d’espérer, de se reproduire dans l’illusoire, l’existence se rapprochera de sa nudité. La certitude fait place au doute et c’est alors seulement la mère qui est interpellée. On vit une sorte de retour sur le commencement, une réorganisation inattendue des dimensions. La démarcation d’avec les parents s’instaure, il s’agit d’avoir toujours été ce que l’on devient et d’en prendre abruptement conscience. L’immédiat, l’ignorance et la joie se côtoient enfin. Les jours et les nuits s’approprient leurs rythmes, à la fois fantomatiques et si densément existant, le rythme, le rythme plus lent qu’il ne se connaît. Père et mère n’y sont plus, la lumière est partie avec eux, l’obscurité dense comme un sable engendrera la suite. C’est à coups de couteau que père et mère se séparent de nous. Et alors, te voici, tu ne parles pas et cela me sert fondamentalement de cachette. Tes yeux, ton visage, la douceur des paroles échangées, tout converge vers un désespoir craquelé, fissuré. Tu me regardes mais la croyance n’y est pas, le temps a déjà coulé. Marie-Claire, oh elle, je lui dis que l’automne est encore un été et que tout peut encore ouvertement flamber, brûler. Puis c’est la rencontre avec la souche en pleine nuit, dans l’intensité de l’amour qui, pourtant, s’use si vite. Il s’agira de tout simplement cesser de penser, et puis de devenir cette nuit car de par elle, c’est la légèreté luminescente qui prime. Il est, il existe, et il me fait devenir car c’est sa monstration qui me fait prendre corps. Le secret de l’intimité répond au grincement écrin du monde si exister c’est ainsi de se démarquer. Le repos après la passion est aussi un retour à la moiteur furtive et tranquille du gazon, de la terre, de la nuit qui finit par faire dormir. C’est ici que s’installe ton silence, la parole présente et future est silence. Il y a aussi le paradoxe des retrouvaille avec les tout perdu, les yeux qui veulent voir dans la nuit, la terreur du don de soi. Dans la première déchirure il n’y avait pas de vent. Mon fils me fait alors comprendre l’éphémère dimension de la matérialité putride et putrescible. La branchette est fluide et c’est son mouvement, son flacotage, qui donne à voir des parallaxes inattendues. La nuit est liquide, le jour est solide, la nuit est fluide, le jour est rugueux… tout ça, c’est pas de tout repos pour les yeux. Mon fils ne souffre pas encore, il est souple, implicitement et involontairement cruel, anticipant ce durcissement si triste et si poignant, qui vient fatalement. La souffrance, passablement fatale, c’est un mobile de tessons de cristal, solide ou liquide, et elle rend amorphe, somnolent, automate. C’est dans la contemplation du dense et de l’opaque que le regard finit par rétablir ses vives fidélités. C’est la rencontre des silences, celle à laquelle ton départ n’a su instiller qu’une si lourde obtempération.   (31 textes)

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Troisième titre: Pétales déchiquetés (p. 51)

Poésie subitement dense, gorgée et concrète, nous sommes avec les pommetiers qui se laissent sentir, percevoir, aimer. C’est la sensation qui prime ici, elle est ambivalente, douceâtre, plissée, intermédiaire. Cela se conclut et cela perdure, la stabilité des transitions est problématique et puis il y a cette lumière crue, surprenante. Devant la concrétude, la langue se disloque et c’est le retour aux mots, par paquets, charnus, papillonnants. Un petit néant, ce n’est jamais que ce qui se trouve en position d’interstice, dans l’être. Puis, il y a ces inattendus de joie qui surgissent toujours comme des petits espaces imbriqués. Le poème se construit en brindilles, herbe, laine, frémissement, concrétude, miniature consentie. Et toujours ce cillement, ce scintillement, corrélés étroitement à l’amour et s’affirmant comme des paquets d’intensité sans cesse renouvelés de la surprise, toute petite mais toute estomaquée. Et la concrétude, c’est ce qui reste dans le regard à la fin du jour: un arbre, une lune, un ciel, une mouvance, une rue. (9 textes)

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Note (p. 63)

Les notes —intitulées, au singulier, Note— font, avec respect et douceur, les renvois à ce qui fut cité et retenu. Le fardeau des notes est léger mais le soucis d’exactitude qui y perce donne à comprendre et à renoter [sic, c’est de moi] que nous sommes bel et bien à l’ère du rappel de toutes les sources, même celles au larmoiement le plus ténu. Les notifié(e)s: …et Saint Jean de la Croix et Hildegarde de Bingen et Ted Blodgett.

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Envoi

Ce recueil d’Isabelle Courteau adopte la voix ouvertement assumée d’une époque, ainsi que le ton d’une maison. On nous y donne à lire ce qu’il y avait lieu d’appeler, à une certaine époque, du texte. Cette écriture se ressent dans son absence de lourdeur, sa vacuité toute dolente, toute fraîche, et de par une aptitude sentie à se distancier, en restant vraie, fine, ténue. La lecture n’est pas ardue et, de fait, c’est là que réside son danger. Le texte glisse, il fuit entre les doigts, il ondoie sous l’œil. Aussi, crucialement, il faut savoir relire, concaténer aussi, construire, absorber, faire et défaire, travailler l’impact qui s’instille. Rien ne nous attend facilement mais rien ne nous agresse non plus. C’est de l’arak… On boit, on virevolte de bouche, on se rafraîchit de corps. C’est au moment de se lever pour passer à autres choses que l’on se rend compte combien cela a su, discrètement mais intensément, nous étourdir.

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Table
Première exergue
Premier titre: Sentier (p. 9 — 4 textes)
Second titre: Ton silence (p. 15 — 31 textes)
Seconde exergue
Troisième titre: Pétales déchiquetés (p. 51 — 9 textes)
Note(s) (p. 63)

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Extrait de la quatrième de couverture

Née en 1960, Isabelle Courteau est titulaire d’une maîtrise en Études Françaises de l’Université de Montréal. À L’Hexagone, elle a publié L’Inaliénable (1998) puis Mouvances (2001). Dans la collection «Pli» que dirige à Paris Daniel Leuwers, elle a signé, en collaboration avec François Vincent, un livre d’artiste intitulé Silences. Elle dirige la Maison de la poésie à Montréal.

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Isabelle Courteau, Ton silence, L’Hexagone, coll. L’appel des mots, 2004, 65 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Les femmes du film MANHATTAN, de Woody Allen (1979)

Posted by Ysengrimus sur 25 avril 2019

Isaac (Woody Allen) et Tracy (Mariel Hemingway)

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Isaac à Tracy: Hey, don’t be so mature, okay?

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Il y a quarante ans, pilepoil, MANHATTAN de Woody Allen crevait les écrans mondiaux. J’avais vingt-et-un ans et ce film s’est imprimé en moi pour jamais. Donc, on va dire la chose comme elle est. Le film MANHATTAN (1979) est un des films importants de la seconde moitié du siècle dernier et c’est fort probablement un des trois ou quatre chefs-d’œuvre de Woody Allen. Bon, l’homme est passablement décoté par les temps qui courent, hein, et on voudrait tellement, dans l’ambiance de vindicte contemporaine, faire passer le magnifique travail artistique collectif qui reste associé à son nom par le même tuyau d’évacuation jugeant sa vie personnelle. Pas de ça entre nous ici, les ami(e)s. Je fais la ferme séparation entre l’homme et l’œuvre et nous allons parler ici de ce que ce film fait. On va surtout démontrer que ce film est probablement le plus ouvertement autodécapant de tout le corpus d’Allen. C’est un réquisitoire satirique et sardonique contre la théo-culture traditionnelle judéo-new-yorkaise (on y retrouve de superbes saillies d’humour juif autodérisoire), contre les snobismes intellectuels urbains et, surtout, contre le phallocratisme et la masculinité conventionnelle. Sur ces trois points, surtout le dernier, MANHATTAN est dévastateur.

Pour prendre la distance requise face aux diverses fascinations allenoïaques d’usage (qui hantent autant les contre que les pour, pour tout dire), on va partir, si vous le voulez bien, des femmes dans MANHATTAN. L’actrice Mariel Hemingway, née en 1961, avait 17 ans lors du tournage de MANHATTAN, Quand elle a tout juste eu ses 18 ans, le 22 novembre 1979, Woody Allen, incurable, s’est essayé à la dragouiller. Le film était alors dans la boite. Mariel Hemingway, costaude, a fermement refusé ses avances et l’homuncule binoclard se l’est tenu pour dit. Fin de l’histoire dans son angle potineur. Et ceci est le seul commentaire de bottin mondain que je ferai ici. Désormais, on parle de la fable construite par le film. Il nous en met plein les bras… sur ces questions justement.

Tracy (joué par Mariel Hemingway, dans un de ses premiers rôles — je ne connais pas de nom de famille au personnage) est amoureuse d’un homme plus vieux qu’elle. Comme Béatrice ici, cette jeune femme moderne n’a pas de compte à rendre sur ses choix sentimentaux. Tracy a 17 ans, presque 18, son amoureux en a 42, et honni soit qui mal y pense. Tracy est grande (grande physiquement. Elle a de la carrure. Son amoureux lui arrive aux yeux), calme, très mûre pour son âge, et solide dans ses bottes. Étudiante de secondaire, intéressée par l’art dramatique, Tracy est déjà une artiste et une intellectuelle articulée. Surtout, de toute cette kyrielle de personnages, elle est la seule qui soit toujours authentique, sereine, en bois brut, pas encore pourrie par la vénalité et la superficialité des petits intellocrates new-yorkais. Mais on sent bien qu’un jour, plus tard, elle se mettra elle aussi à papillonner et à déconner à vide, comme eux. Les tics y sont déjà, en puissance. Son petit bonhomme d’amoureux s’en afflige sans se l’admettre, d’ailleurs. Mais bon, pour le moment Tracy est pure, elle est solide, droite, stable, et, oui, elle se sent heureuse avec son susdit petit bonhomme de l’ère pré-Paul-McCartney. Ils regardent la télévision dans leur lit en mangeant des frites et s’amusent comme des fous. Ils sont bien ensemble et, redisons-le, Tracy ne transigera pas sur ses choix amoureux.

Pourtant il y aurait de quoi, parce que son petit bonhomme, ouf, il n’est pas tout à fait évident. C’est un glorieux humoriste télévisuel démissionnaire qui est en train d’écrire un livre sur rien de moins que la déliquescence de la civilisation contemporaine et, comme le lui signale une fois un de ses amis, il se prend tout simplement pour Dieu. L’homme que Tracy aime, est faux, prétentiard, frappé, androhystérique, tendanciellement agoraphobe, égomane et compulsivement verbo-moteur. Tracy se rend bien compte que son fébrile amoureux, le bien nommé Isaac Davis (joué par Woody Allen), ne donne sa vraie mesure émotive, sensible et intellectuellement riche que seul à seul avec elle. Aussitôt que d’autres intellos se montrent le bout du nez, c’est foutu. Isaac devient parfaitement insupportable, paniqué, insécure, ridicule, niaiseux, cave. Isaac Davis est un avorton, en fait, et Tracy va graduellement, douloureusement, le découvrir.

Isaac Davis est aussi très intensément divorcé. La femme de laquelle il a un fils c’est Jill Davis (jouée par Meryl Streep). Jill a quitté Isaac pour une autre femme, Connie (jouée par Karen Ludwig). Jill ne peut tout simplement plus supporter Isaac. Et son couple lesbien endure patiemment les visites de l’homuncule binoclard dont l’androhystérie culmine en présence de son ex et de sa conjointe (on notera que Tracy n’assiste pas à ces visites, qui l’auraient pourtant passablement édifiée). Isaac prend le prétexte du droit de visite de son fils pour poursuivre Jill de ses assiduités réprobatrices. C’est que Jill se prépare à écrire un livre (tous ces plumitifs tartinent des livres à qui mieux mieux et se les jettent dans les pattes), livre-aveu qui promet de tout révéler de la vie intime de Jill Davis avec l’humoriste télévisuel bien connu Isaac Davis. Ce dernier, ouvertement et explicitement homophobe, a autrefois tenté de foncer sur Connie, la nouvelle conjointe de son épouse, avec sa bagnole. La rencontre fébrile ente Jill, Connie et Isaac est une catastrophe inénarrable et l’homuncule binoclard y montre, de façon particulièrement sentie et pathétique, son fond agressif, frustré, rigide, étroit et farceur-pas-drôle.

Mais Tracy (qui, redisons-le, n’a pas assisté à ce moment foireux) va bientôt avoir un plus gros problème à affronter. Lors d’une visite au musée, alors qu’elle est seule et tranquille avec son Isaac, voici qu’apparaît Yale Pollack (joué par Michael Murphy) en compagnie d’une nouvelle venue, Mary Wilkie (jouée par Diane Keaton). La rencontre est un peu bizarre et réfrigérante car Yale est en fait marié à Emily Pollack (jouée par Anne Byrne) qui est absente, elle, lors de cette susdite rencontre impromptue. Il est assez évident pour Tracy que ce vieil ami d’Isaac, Yale, est en train de furtivement visiter un musée en compagnie de sa maîtresse. Bon, Tracy reste parfaitement discrète mais la Mary Wilkie, elle, va regarder notre Tracy de fort haut et la traiter avec une condescendance que d’autres moins solides que Tracy auraient trouvé parfaitement exaspérante. En effet, Mary Wilkie, qui constate aussitôt la différence d’âge entre Tracy et Isaac, se met à faire des allusions pas très subtiles à Nabokov en échangeant des sourires entendus avec Yale. Cette Mary Wilkie, originaire de Philadelphie (une ville où l’on croit en Dieu et ne discute pas ouvertement de la question de l’orgasme, s’empresse t-elle de rappeler à maintes reprises) est l’intellocrate patentée et frappée type. Elle écrit des novelisations, édite les textes d’autres auteurs, vit dans le souvenir traumatique de son ex-mari génial (selon elle), et interpelle son thérapeute par son prénom (tous ces intellocrates frappés et hautains ont, bien sûr, leur psychothérapeute attitré). Mais surtout, Mary Wilkie, aussi affectée et précieuse ridicule qu’Isaac Davis en personne, se drape dans tout un barda de tapageuses références intellos et artistiques de bric et de broc. De prime abord, cette bonne dame philadelphe néo-new-yorkaise est semi-délirante, parfaitement imbuvable et, de ce seul fait, elle déclenche initialement une véritable panique intello-hystérique chez Isaac. Et Tracy ne comprend pas l’ampleur d’un tel débordement hargneux chez son petit bonhomme. Elle le lui dit par la suite, mais évidemment, il n’écoute pas.

Mary Wilkie va frapper de mort les amours de Tracy. C’est que, conformiste, son amant Yale se sent coupable d’aimer sa maîtresse plus que son épouse. Il est incapable d’assurer et d’assumer. Mec type, Yale va donc insidieusement pousser Mary Wilkie dans les bras de son vieux pote Isaac Davis, comme si Tracy n’existait tout simplement pas. Coreligionnaires, Yale et Isaac auront d’ailleurs des mots et ils se feront pesamment la morale sur la question maritale (la fameuse scène du squelette humain dans une salle de classe). Mis au défi de tenter sa chance avec une femme (et non une jeune fille), Isaac, pas plus capable d’assurer et d’assumer que son minus de copain Yale, voit son androhystérie et son indécision conformiste culminer. Travaillé par l’arrogance insécure (et aussi la vulnérabilité touchante, la complexité mal dissimulée) de Mary Wilkie, Isaac se met à s’en prendre à Tracy. Cela donne des échanges comme ceci (je résume)… Isaac: Mais qu’est-ce que tu fous avec un vieux comme moi. Tu devrais sortir avec Biff ou Scooter. Tracy (de plus en plus désappointée par la dynamique): Tu ne me prends pas au sérieux parce que j’ai dix-sept ans. C’est pourtant toi que j’aime. C’est vraiment très contrariant, ton attitude. Comprenons-nous bien, Isaac Davis n’est pas un pédophile. Il est un infantile. C’est très différent. Il y a des moments où on dirait que Tracy est sa mère. C’est superbement étudié et je le redis, minable au possible, dévastateur, anti-masculiniste avant la lettre. Tracy est donc repoussée par un Isaac hystéro qui n’assure pas, n’assume pas. Elle commence à graduellement se dire qu’il va falloir qu’elle prenne de la distance face au petit clapier cloaqueux de Manhattan. Elle envisage d’accepter un stage d’études de six mois, dans une école d’art dramatique de Londres (Angleterre).

Le principe tragi-comique est en place. Je vous coupe les détails. Il faut tout simplement voir ce film immense. Isaac va se retrouver Gros Jean. Tracy va partir pour Londres. Mary Wilkie, sa curiosité mondaine assouvie après une passagère idylle avec Isaac, va retourner se jeter dans les bras de Yale, qui va finir par quitter son épouse pour elle. Jill Davis va publier son livre-aveu et toute la petite coterie va s’esclaffer en riant d’Isaac, plus minus, ridicule, paumé et inepte que jamais. La scène finale, insupportable de majesté et de dérision, implique Tracy, plus centrale que jamais. C’est que quand Tracy quitte ce Manhattan dont elle est l’âme secrète, le film s’arrête. Isaac Davis (joué par Woody Allen) apparaît, dans cette scène conclusive, comme un inconscient buté et un rat, un rat égoïste, nul, insensible, incapable de se distancier des piles de détritus de Manhattan qui le fascinent tant. La masculinité, l’intellectualité toc, la théo-culture moraliste étroite et rigide montrent l’ampleur de leur vide et de leur tragédie dérisoire. Woody Allen, ici plus que jamais, nous expose le minable qu’est Woody Allen. S’il y a un film du corpus de Woody Allen qui nous avoue ouvertement et infailliblement que Woody Allen est une merde, c’est MANHATTAN. Tout y est. Tout s’y annonce.

S’ils comprenaient seulement le premier mot de la dialectique complexe de la crise de l’expression artistique, nos plus virulents détracteurs de Woody Allen devraient s’empresser de visionner et de calmement méditer MANHATTAN. Ils y trouveraient, dans la fibre subtile de la fable même, dans ce jeu d’acteur magnifique et imparable, dans ces dialogues foldingues, dans ce New York immense et si gris et si lourd, leurs meilleurs arguments de dénigrement, tous ouvertement avoués et admis par le maître en personne. C’est que Woody Allen ici fonctionne comme l’agneau pascal de sa fameuse ci-devant déliquescence de civilisation contemporaine de carton-pâte. Jamais autodérision n’aura été à la fois aussi cuisante, aussi mordante, aussi efficace. Séparation entre l’homme et l’œuvre, tu disais? Voire…

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Yale Pollack (Michael Murphy), Mary Wilkie (Diane Keaton), Isaac Davis (Woody Allen), Tracy (Mariel Hemingway)

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ANNEXE: L’ACADÉMIE DES SUREVALUÉS (The Academy of Overrated)

Dans leur outrecuidance fortillante d’intellos frappés du New York de 1979, Mary Wilkie (jouée par Diane Keaton) et Yale Pollack (joué par Michael Murphy) ont imaginé une Académie des Surévalués. Il s’agit simplement de leur liste personnelle des figures culturelles reconnues comme majeures mais qu’ils considèrent (pas toujours à tort d’ailleurs) comme faisant l’objet d’une inflation de valeur dans la sensibilité culturelle et mondaine de leur temps. Voici la liste des membres de cette Académie avec, entre crochets, les cas où Mary et Yale sont secondés dans leur analyse par votre Ysengrimus, quarante ans plus tard.

Sol LeWitt (1928-2007): Peintre semi-figuratif proposant une exploration tripative très découpée et très tranchée de la structure explicite des formes visuelles. Son sous-traitant montréalais (largement moins inspiré et, pourtant, fort passable tout de même) est Guido Molinari (1933-2004).

Gustav Mahler (1860-1911): Compositeur orchestral autrichien peu prolifique de la fin du mouvement romantique. Il est sensé annoncer les tendances du dodécaphonisme et de la musique sérielle, mais le fait-il vraiment? [Nomination secondée par Ysengrimus]

Isak Dinesen (1885-1962): De son vrai nom, Karen Blixen. Romancière danoise, auteure notamment de Out of Africa et de Le festin de Babette, œuvres ayant débouché, au siècle dernier, sur de fort honorables scripts de films (surtout dans le second cas).

Carl Jung (1875-1961): Psychiatre et psychanalyste suisse s’étant efforcé, non sans un certain mérite d’époque, de procéder à une rencontre entre psychologie, anthropologie, archéologie et histoire, aux fins de la mise en place d’une sorte de psychanalyse du collectif.

Scott Fitzgerald (1896-1940): Écrivain américain s’étant efforcé de décrire les travers de la bourgeoisie artistique, mondaine et cynique de l’entre-deux guerre, tout en restant lui-même passablement emberlificoté dans l’univers qu’il prétendait analyser. [Nomination secondée par Ysengrimus]

Lenny Bruce (1925-1966): De son vrai nom Leonard Alfred Schneider. Humoriste et fantaisiste américain reconnu comme une des figures déterminantes du stand up comic du siècle dernier. Humour vulgaire et ostensible qu’une époque étroite et révolue interprétait comme une sorte d’intervention satirique intelligente. Mal vieilli. [Nomination secondée par Ysengrimus]

Norman Mailer (1923-2007): Écrivain, essayiste, journaliste et acteur américain. C’est un des écrivains les plus lus de la seconde moitié du siècle dernier. Il venait, en 1979, de ramasser un autre de ses multiples Prix Pulitzer, d’où probablement l’acrimonie de Mary et de Yale. Bon, il fut la voix d’une époque, que dire de plus.

Heinrich Böll (1917-1985): Écrivain allemand, objecteur de conscience sous le nazisme. C’est un poète ayant obtenu le Prix Nobel de littérature en 1972. Mary et Yale ne lisent certainement pas l’allemand dans le texte, ce qui ne les empêche pas de juger la poésie sur traduction. Concluons, concluons.

Vincent van Gogh (1853-1890): Peintre néerlandais arrivant après les impressionnistes. D’une idiosyncrasie étonnante et d’une force lyrique qui ne se dément pas avec le temps. Ses croûtes se vendent des millions, d’où probablement l’acrimonie de Mary et de Yale (qui à mon sens devraient sérieusement faire rajuster leurs lunettes au sujet de ce gars).

Ingmar Bergman (1918-2007): Cinéaste suédois, minimaliste et puissant, considéré comme une des influences les plus profondes du cinéma mondial. Isaac Davis (joué par Woody Allen) va fortement s’insurger contre l’inclusion de cet artiste dans l’Académie des Surévalués, ce qui lui vaudra des ricanements ostensibles et  condescendants de la part de Mary et de Yale. Notons que Woody Allen même cite Ingmar Bergman au nombre de ses importantes influences personnelles.

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Passablement abasourdi, Isaac Davis (joué par Woody Allen) tentera alors, dans une poussée ironique un peu rageuse, de faire inclure Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) sur la liste des académiciens surévalués, sans grand succès. Et moi-même, pour le coup, je salue respectueusement (sans pouvoir pourtant les rejoindre) les voix qui, aujourd’hui, entendraient inclure nul autre que Woody Allen lui-même au sein de l’Académie des Surévalués.

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Manhattan, 1979, Woody Allen, film américain avec Mariel Hemingway, Diane Keaton, Meryl Streep, Karen Ludwig, Anne Byrne, Michael Murphy, Woody Allen, 96 minutes.

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La laïcité, otage de notre ethnocentrisme

Posted by Ysengrimus sur 7 avril 2019

Le projet de loi 21 sur la laïcité est sur le point d’être soumis â l’Assemblée Nationale du Québec. Il prévoit que le port des ci-devant signes religieux sera interdit pour les employés de l’état en position d’autorité, comme les policiers, les juges, les gardiens de prisons, et les enseignants des écoles primaires et secondaires. Dans les faits, c’est le redémarrage en trombe du bon vieux harcèlement institutionnalisé des femmes voilées. Les 7 du Québec vont vous formuler ici, une bonne fois, leur position éditoriale sur cette question.

Lâchez-moi avec les figures d’autorité. Ce projet de loi inique postule de façon axiomatisée et sans contrôle, la notion autoritaire de figure d’autorité. Le pléonasme s’impose parce que l’autorité est une notion qu’il est fort malsain de postuler sans contrôle. Un policier n’est pas une autorité pour moi. C’est un type particulier de fonctionnaire civil, membre d’un corps constitué et chargé d’un certain nombre de fonctions de protections (d’ailleurs souvent abusées — les policiers sont les Pinkertons de la bourgeoisie, tout le monde le sait). Un juge est un agent de diffusion et d’imposition du droit bourgeois. Son pouvoir n’a rien à voir avec de l’autorité, au sens fondamental du terme. Une enseignante fait partie d’un appareil idéologique d’état dont l’autorité est inexistante (barouettée qu’elle est entre une bureaucratie scolaire trouillarde et des parents hélicoptères arrogants et arrivistes qui passent de plus en plus leur commande de pizza en traitant l’école comme une sorte de structure de gardiennage inféodée à leurs propres fantasmes autocrates). Mon hygiéniste dentaire, mon infirmière de première ligne et Robert Bibeau (directeur des 7 du Québec) ont plus d’autorité sur moi que tous ces guignols. La première parce que sa parole a une influence directe sur la qualité de mes dents, la seconde parce que sa pensée a une incidence profonde sur le tonus de mon corps, le troisième parce que sa vision du monde et son ascendant intellectuel influent mes conceptions, et mon action en conséquence. La notion inepte de figure d’autorité de ce projet de loi est un comédon bourgeois, solidement tributaire des dérives anti-démocratiques contemporaines les plus virulentes.

Le signe religieux, notion vaseuse. J’ai démontré ailleurs que le voile n’est pas un signe religieux. J’ai aussi fait observer que le kirpan est, lui, un signe religieux et qu’il est nuisible non comme signe religieux mais bien comme arme offensive. On ne va pas revenir là-dessus. C’est ici, juste ici, que notre ethnocentrisme s’installe confortablement, comme un pacha vautré sur son lit d’évidences bouffies. Sans analyse, ethnographique, historique ou autre, et du haut de notre chaire bien pensante de petit occidental étroit, on décrète implicitement que l’objet visible ceci ou cela (toujours d’origine exotique — ceci NB, les crucifix passent habituellement sous le radar) est un signe religieux. Pourtant, quand on donne vraiment la parole aux musulmanes, elles nous expliquent bien souvent que le voile est porté pour des raisons ethnoculturelles procédant assez fréquemment de la pudeur élémentaire. Mais nous, sourds ne voulant rien entendre, on décrète plutôt, dans le mouvement, le statut de signe de ces différents artefacts vestimentaires. On les traite alors comme on traiterait le macaron d’un militant politique ou la pancarte d’un homme-sandwich. Cettte sémiologisation de l’exotisme vestimentaire est un pur ethnocentrisme déguisé, rien de plus. On en revient, assez ouvertement, à la vieille logique de l’uniforme. On réintroduit des particularités unilatérales de conformité d’apparence, vieille lune réactionnaire que l’on croyait définitivement disparue de nos sociétés depuis les patatras juvénilistes des belles années yéyé. Nous sommes donc en train de solidement régresser sur un des droits de la personne le plus profond, celui de la tenue vestimentaire, qui procède de l’intimité corporelle longtemps, très longtemps avent de procéder des cultes. L’indice le plus criant qu’il n’y a rien de théologico-mystique dans tout ceci et que tout y procède en fait de la vie ordinaire la plus prosaïque, est révélé par le fait que ce sont principalement les femmes qui font l’objet d’attaques sur ceci. Ben oui… dans nos cultes patriarcaux malodorants, les femmes ne sont jamais des curés ou des imams, vous aviez pas remarqué? Elles ne sont jamais que des citoyennes ordinaires. Et, de tous temps, la résistance des femmes s’est manifestée dans l’intendance de leur apparence physique. Et de tous temps, elles ont été attaquées sur ce point par le phallocratisme classique. Ce type d’attaque et de traitement en bouc émissaire se perpétue aujourd’hui, tout simplement. Or, où sont nos féministes quand il s’agit de défendre le libre arbitre vestimentaire de nos compatriotes musulmanes?

Blâmer le Canada anglais. Nos compatriotes québécois du cru, eux, surtout ceux d’obédience droitière, se gargarisent dans les nuances byzantines du multiculturalisme et de l’interculturalisme. Cette distinction, creuse et verbaliste, est un moyen malsain pour nos compatriotes du cru d’accuser le Canada anglais d’être trop permissif et de nous imposer un laxisme communautariste que serait anglo-saxon, et dont nous ne voudrions pas, par essence. C’est la vieille analyse voulant que le Canada anglais se serve perfidement des immigrants pour nous assimiler et nous emmerder. Il va falloir se réveiller et sortir un petit peu de nos lubies victimaires d’autrefois. L’occupant colonial canadien (copieusement méprisable d’autre part — là n’est pas la question) nous impose quoi finalement: une charte des droits assortie d’un solide mécanisme de clause dérogatoire. Ce mécanisme permet, sur des questions fondamentales, à une province de déroger de la charte des droits pour des raisons procédant, disons, des intérêts supérieurs de la nation (ici, la nation québécoise). La clause dérogatoire est ici automatiquement déclenchée au sein même du libellé du projet de loi 21. Autrement dit, le toutou rouge et blanc anglo-canadien va devoir rester à la niche et ne pourra pas nous imposer sa logique multiculturaliste disjointe de la nôtre (si disjonction il y a, tant que ça). Alors cessons de blâmer le Canada anglais. Il est hors du coup sur ce coup. Par contre, nos nationaleux petits-bourgeois vont devoir allumer leurs lumières sur un point. C’est que le Québec a, lui aussi, sa propre charte des droits fondamentaux, amplement singée sur celle du Canada anglais. Dans sa logique bourgeoise, aussi implacable qu’inepte, la nation québécoise ne pourra pas invoquer une clause dérogatoire contre sa propre charte des droits. C’est pas possible, c’est la nôtre, l’occupant colonial n’a rien à y voir. Et ça, le gouvernement québécois ne le dit pas trop fort. Les lamentations judiciaires (car lamentations judiciaires il y aura, sur le moyen et le long terme) n’auront qu’à s’appuyer sur une interprétation juridique de la charte québécoises des droits et libertés, sans que les anglo-canadiens n’aient rien à y voir. Le problème droit-de-l’hommiste de toute cette question reste donc entier. Même avec le Canada anglais hors du coup, la bombe à retardement des tribunaux reste entièrement amorcée.

Déréliction ou polarisation? Alors, revenons au hockey de base, comme on dit si bien chez nous. Que voulons-nous, dans toute cette histoire? Ethnocentrisme et malhonnêteté intellectuelle à part, à quoi aspirons-nous? Eh bien, notre petit consensus historique local est qu’on s’est assez fait mourir le cœur à sortir les curés du Québec (qui régnèrent, selon le modus vivendi d’une intendance théocratique coloniale typiquement victorienne, de 1840 à 1960), c’est pas pour laisser les mollah les remplacer. Ce qu’on veut, ce qu’on souhaite donc, c’est que notre déreliction sociétale, bien engagée depuis un demi-siècle, poursuive son cours tranquillement, sans se faire perturber par les effets indésirés d’une conjoncture migratoire. Il est important de comprendre ce point. Ceci n’est pas une croisade. La notion promue (hypocritement ou sincèrement) c’est la notion de laïcité, pas celle de christianité. Alors, on veut que tout le monde, immigrants inclus, découvre les vertus d’une civilisation permissive, non-cœrcitive, égalitaire, civique, et articulée en rationalité. Ce genre de programme civilisationnel (osons le mot), militant (pourquoi pas) doit se donner une méthode. Il faut, en un mot, que, graduellement, et par delà les réflexes autoprotecteurs typiques des diasporas déracinées, nos compatriotes de branches aient envie d’embrasser nos valeurs pluralistes et laïques, sereinement et sans crispation. Pensez-vous vraiment, en saine intendance, qu’une intervention autoritaire grossière et frontale de type projet de loi 21, va réaliser cet objectif? C’est de la bien mauvaise sociologie que de s’imaginer ça. On va tout simplement fabriquer des martyrs, et confirmer nos compatriotes de branches de la nécessité toxique et hautement malsaine d’invoquer l’autorité victimaire. On voulait la déreliction sereine et graduelle, on va se retrouver avec la polarisation abrupte et crispée. Ainsi, une portion significative de nos compatriotes qui auraient pu s’intégrer sans trompettes vont maintenant se braquer et résister, passivement ou activement, à notre vision du monde. C’est la perpétuation de l’Effet Drainville. Les extrémistes des deux bords vont adorer le projet de loi 21. Sa méthodologie déficiente va avoir l’effet contraire de ce qu’il affecte de souhaiter. On se prépare un bon lot d’emmerdements futurs et de radicalisations inutiles, évitables, pinailleuses, et non avenues. Il aurait fallu faire de l’extinction sur la question du voile. Il aurait fallu dire: je ne suis ni pour ni contre le voile, je suis pour le libre arbitre authentique. Ma compatriote musulmane veut garder son voile, elle a ma solidarité. Elle veut retirer son voile, elle a ma solidarité. Je l’accompagne patiemment et respectueusement dans sa réflexion intérieure, dans un sens ou dans l’autre, sans plus. Maintenant, on tourne le dos à ça. Maintenant, on prétend arracher le voile autoritairement alors qu’il suffisait simplement d’attendre qu’il tombe tout doucement de lui-même.

Ce que serait la vraie laïcité. Entre démagogie électoraliste et ethnocentrisme déguisé en grande idée, c’est pas de la laïcité qu’on aurait ici. La vraie laïcité consiste historiquement, dans nos civilisations, à retirer le pouvoir religieux des structures hospitalières (ça, c’est fait depuis l’après-guerre environ) et scolaires (ça c’est pas fait du tout). Aussi, si vous voulez un vrai projet de loi laïc, concevez-en un qui abolisse l’intégralité du financement public des écoles confessionnelles de tous tonneaux, protestantes et cathos inclues. Mieux, dans une vraie laïcité robespierriste ou léniniste, les écoles confessionnelles deviendraient tout simplement illégales et seraient démantelées au profit d’un système intégralement public et athée. On n’y est pas, au Québec. On en est loin. Or, quand on mentionne ce que serait la vraie laïcité effective à nos petits droitiers locaux, là c’est: mais les systèmes catho et protestant sont protégés par la constitution canadienne. On ne nous laissera jamais faire ça. Ah bon? Et la clause dérogatoire, elle est à géométrie variable? On est prêts à brandir le nonobstant de la clause dérogatoire quand il s’agit d’agresser stérilement nos compatriotes musulmanes dans leurs droits intimes. Mais quand il serait temps de mettre en éclisse les vraies structures malodorantes de propagande religieuse que sont les réseaux scolaires confessionnels, là, il y a plus personne, et surtout, plus de courage politique pour invoquer la susdite clause dérogatoire en faveur d’une vraie laïcité systémique. Alors lâchez-moi ici avec la laïcité, notion d’ailleurs empruntée tardivement aux français et fort mal dominée localement (on leur a piqué le mot sans assumer vraiment, comme ils le firent, la radicalité de la chose). La soi-disant laïcité, au nom de laquelle nous sautillons tous comme des cabris,  n’intéresse pas vraiment nos gouvernementaux. Elle est ici tout simplement l’otage de notre ethnocentrisme, rien de plus.

Le capitalisme raffole des chicanes sociétales. Le projet de loi 21 est une ineptie d’un mur à l’autre. Il ne rencontrera pas ses objectifs (réels ou proclamés) et il va foutre la division, sans plus. Or, quand vous perpétuez des divisions de ce type dans une société de classe, c’est la majorité des masses que vous divisez contre elle-même. Or diviser les masses, dans les sociétés industrielles et post-industrielles, c’est diviser le prolétariat, toujours. Le capitalisme raffole de ce genre de chicanes sociétales. Tour le monde perd son temps avec ça, s’empoigne, chichine, monte au front en tous nos militantismes de toc, et rien n’avance pour ce qui en est de la seule lutte utile sous nos deux hémisphères: la lutte des classes. Ne cherchez pas la raison de cette promotion étatique de la distraction ethnocentriste. Elle ne sert même pas les convulsionnaires droitiers qui en vibrent de travers et finiront aussi couillonnés que les autres. Ce genre de disputes de chiffonniers, au propre et au figuré, sert le Capital, rien d‘autre. C’est une agitation de somnambules qui ne prépare qu’une seule chose: des réveils difficiles.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a trente ans, SEX, LIES AND VIDEOTAPE

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2019

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Dissipons d’abord le sempiternel et fort regrettable malentendu concernant le titre de ce superbe opus de Steven Soderbergh,  lauréat de la Palme d’Or du Festival de Cannes de 1989 (c’était il y a trente ans, pile-poil). Ceci n’est ni un vidéo pornographique, ni un long métrage osé ou visuellement explicite. Il s’y passe des choses de nature sexuelle, certes (les scènes d’amour sont en fait discrètes, passionnelles ou romantiques, toujours superbement tournées, presque pudiques). On y ment, indubitablement. Et on y tourne des rubans vidéo, sur une de ces petites caméras à cassettes qui étaient une technologie encore relativement nouvelle à la fin des années 1980. Ajoutons, pour la bonne compréhension de la belle aventure qui nous attend, qu’il n’y avait, à cette époque, ni internet, ni pilule érectile… Ce que je cherche à vous dire ici, c’est que ce film pourrait en fait s’intituler Pudeur, sincérité et conversation intime non médiatisée. Attendu que le sexe, les mensonges et la vidéastie y sont, de fait, en crise virulente.

Bâton Rouge, 1989, le petit bonheur de banlieue qui donne les bleus, comme disait Lucien Francœur. Madame Ann Bishop Mullany (Andie MacDowell, d’une pure et intense beauté, malgré les tenues particulièrement toc et ringardes dont son personnage est attifé) vit une sorte de compétition semi-consciente avec sa sœur, Mademoiselle Cynthia Patrice Bishop (Laura San Giacomo, actrice parfaitement nuancée et d’un charme indéniable). Cynthia, c’est la tenancière de bar, forte en gueule, délurée, consciente de ses attraits, extrovertie, pour reprendre le mot d’Ann la décrivant. Pour sa part, Ann, c’est la reine du foyer en blanc, un petit peu mijaurée, crispée, timide, fort bien logée mais fort mal aimée, épouse névrotique et tristounette du jeune avocat carriériste à bretelles John Mullany (Peter Gallagher). Il y a compétition et même guerre larvée entre ces deux sœurs, puisque John et sa belle-sœur Cynthia sont amants, à l’insu d’Ann, l’épouse de John. Cynthia méprise copieusement son amant, qui ment tant et trompe sa sœur, mais elle ne peut pas s’en passer. Elle l’a dans la peau, comme on dit, en bonne partie justement à cause du rapport problématique un peu complexé qu’elle entretient avec Ann, sa sœur Ann, la si majestueuse, la si correcte, la si sacro-sainte Ann. Ce triangle amoureux conformiste et toxique de suburb chic aurait pu s’enliser graduellement dans son avachissement, et lentement imploser. Un événement parfaitement fortuit et insolite va, en fait, le faire brutalement exploser.

Dans le plan (alterné) d’ouverture du film, Ann confie à son psychothérapeute (joué par Ron Vawter) son irritation du moment. C’est la fameuse scène culte où elle exprime l’angoisse, la panique, la terreur, l’épouvante que lui suscitent tous les détritus qui circulent de par le vaste monde (Garbage. All I’ve been thinking about all week is garbage. I mean, I just can’t stop thinking about it!). Hors du merdier psychologique de ces affres intérieures autour des détritus planétaires, la cuisante frustration du moment que vit Ann finit par gicler. Il s’avère que, sans la consulter, son mari John a invité un de ses anciens camarades de collège pour un bref séjour. L’idée d’avoir de la visite horripile souverainement Ann et elle n’attend rien de bon de cet intrus, qu’elle imagine comme une sorte de copie, vocale et comportementale, de son mari. Aussi quand Graham Dalton (campé tout en finesse par James Spader) sonne à la porte, c’est la surprise contenue, vite convertie en curiosité dévorante. Ce garçon étrange, mi éphèbe distant mi écornifleux sagace, est revenu dans la ville de ses premiers amours pour y résoudre on ne sait trop quelle opaque quête intérieure. Il restera chez les Mullany quelques jours, puis se prendra un logement non loin de là. Intriguée, déjà attirée, Ann lui rend une petite visite intempestive quelques jours après son déménagement. Il n’a pas de téléphone, peu de mobilier et cela met en évidence son grand téléviseur-lecteur-cassettes et sa collection personnelle de vidéos, bien classée, selon une drôle de petite procédure d’archivage artisanale et manuscrite. Quand Ann demande à Graham de quoi il s’agit, il lui explique candidement qu’il filme sur vidéos des entretiens qu’il a avec des femmes. Lesdits entretiens sont strictement verbaux et platoniques, et ce, en dépit de leur sujet exclusif et explicite: le sexe. Effarouchée par une telle bizarrerie, Ann fuit. Mais les deux sœurs Bishop, face à un sujet si mystérieux, énigmatique, fascinant et magnétisant, auront tôt fait de revenir rôder autour, et d’entrer dans la danse… Elles toucheront Graham Dalton de toutes leurs antennes et, par vidéastie interposée, se toucheront aussi l’une l’autre, se comprenant mieux et affrontant plus sereinement la jalousie dévorante qui les mine l’une par rapport à l’autre. Cynthia découvrira sa vulnérabilité latente et Ann prendra en main une force qu’elle ne se connaissait pas. Graham, et corollairement, John, ne sortiront pas non plus inaltérés de l’aventure issue de cet échange conversationnel, voyeur, impudique, désaxé et insolite. Je ne vous en dis pas plus.

Une superbe petite distribution pour une réalisation intimiste, très européenne de ton et de style. D’ailleurs, puisqu’on en parle, qu’y a-t-il de plus beau, quand un guitariste joue, que d’entendre un peu gricher l’acier des cordes de l’instrument s’il les frotte. Ainsi quand Ann, vêtue de blanc, et Cynthia, vêtue de rouge, se retrouvent dans l’appartement de cette dernière, pour parler de Graham Dalton, de qui d’autre, et de ses envoûtantes pratiques de vidéaste, il y a un malaise. Il y a la confrontation de deux visions féminines des hommes et de l’amour, certes, mais aussi… Il y a qu’Ann cherche alors à se donner une contenance en feuilletant un magazine. Frouch, frouch, frouch, on dirait qu’on n’entend que cela, les feuilles du magazine qui bruissent. Il est très inhabituel, dans le cinéma américain, d’entendre bruisser un magazine, comme si l’actrice qui le feuillette était justement filmée sur caméra vidéo. Tiens, les pieds de Graham Dalton frottent très richement, eux aussi, sur le plancher de bois de son grand appartement vide, un peu écho. Et les gros glaçons du verre de thé glacé qu’il sert à Ann, qu’est-ce qu’ils cliquettent net et juste… Ah, ah, sensation perdue toute simple, si jouissive à retrouver pourtant… C’est que ce «petit film indépendant» est tourné en prise sonore directe, comme ceux de la Nouvelle Vague française, et en porte-à-faux ostensible envers les habitudes de post-synchronisation sonore de nos si hollywoodiens voisins du sud. Et on le sent, ce son riche et vrai, jusque dans nos thorax.

Une étude de caractères adroitement tragicomique et une réflexion aussi calmement non-machique qu’ouvertement anti-phallocratique. Pas d’internet, pour que ces vidéos restent juste assez intimes. Pas de pilule érectile, pour que la question de l’impuissance sexuelle reste juste assez insondablement insoluble. Et le choc, le heurt, le clash engageant l’intégralité sensuelle de l’être, quand un menteur compulsif se met à subitement regarder sa vérité en face. J’ai du voir ce film environ cinq fois, dans les deux dernières décennies. Je viens tout juste de le revoir (2019). Il n’a pas pris une ride. L’originalité savoureuse de son écriture, la fraîcheur remarquable de son traitement, à partir pourtant de prémisses thématiques passablement conventionnelles, fait de Sex, Lies and Videotape une expérience hors-norme, dont on trouve rarement sa pareille dans le cinéma des héritiers déjantés, marginaux et démarqués des MGM et des WB

Sex, Lies and Videotape, 1989, Steven Soderbergh, film américain avec Andie MacDowell, Laura San Giacomo, James Spader, Peter Gallagher, Ron Vawter, 100 minutes.

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LES DÉMONS DE LA SORCIÈRE (Anna Louise Fontaine)

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2019

Cet ouvrage se donne comme un essai et son sous-titre est: Ma vie n’est pas dans vos yeux. Il nous fait nous émouvoir et réfléchir selon un jeu éclaté de facettes distinctes. On a parlé, disserté, discutaillé amplement, dans les dernières trois ou quatre décennies, du écrire femme. Des développements savants —facultaires largement— ont été formulés, pour circonscrire une voix femme dans les lettres… une voix qui ne serait pas cacasserie de femme savante ou décalque de Jane Doe ou de garçon manqué inverti, mais une vraie voix, autonome, radicale, démarquée. On pense, de préférence, à une formulation qui ne se cherche pas comme formulation parce que, tout simplement, elle se trouve directement, de par sa plongée crue et vive dans le vaste bassin de ce qu’elle se propose de dire.

Appréhender une telle voix ne se fait pas comme on lit des notes de services. De fait, il est difficile de lire cet ouvrage superbe sans sentir une forte émotion pour la figure déchirante qui tient la plume. Anna Louise Fontaine rompt les amarres de ce qui est certainement un des puissants freins traditionnels et conventionnels du parler femmes: la rétention. Son programme se formule ni plus ni moins qu’ainsi:

Lasse des mensonges, je m’avancerai sans masque. Pas encore sans peur. Mais nue. Quel autre défi pourrait être le mien? Au moment où j’arrête la course folle qui m’entraîne toujours plus loin de moi-même, je viens déposer les armes aux pieds de mon propre mystère. Je me pardonne toutes les errances, car sur le fil du présent, je vois que les regrets et les espoirs sont des gouffres sans fond. Funambule sans nom, je m’éveille au premier matin. C’est à nouveau l’éden, mais ici, c’est moi qui mène. Pas un dieu capricieux et névrosé, distribuant les récompenses ou les punitions pour s’accorder quelque divertissement au long de son éternel ennui. (p. 82)

C’est la tempête des formulations, le désordre des sens, l’esquinte du dire. L’essai en prose est lacéré de poésie, fourbu de dissonances, échancré, fracturé dans sa linéarité, déchiqueté. On ne va pas se mettre ici à aller à la rencontre d’une vérité ronron, cordée à ras la cabane, et alignée au bord du terrain de jeu comme le sont je ne sais quels petits garçons partant en guerre. C’est que la voix qui parle ne s’ancre pas dans un héritage tranquille et postulé d’autorité implicitement mais fatalement masculine, trempée, confortée, didactique. Ici, tout éclate. Cette parole de femme est un cri déchirant, une feuille ondulante et sonore de tôle qui se tord et se fend. La sorcière autoproclamée expurge ses démons, eux-mêmes gauchement désignés. Elle les crache comme autant de crapauds purulents. Toute textualité est radicalement altérée, tout confort, de lecture ou de cogitation, est infailliblement compromis.

La déchirure, la fracture, la faillite, la faille, c’est aussi celles d’une époque. Si bien qu’on entend ici hurler, s’expurger, s’exprimer, une femme-époque. Le roc effrité des arrières grands-mères, des grands-mères, des traditions, des espérances rances, des conformités confirmées, des potagers enneigés… est frappé par la cataracte de la libération sexuelle, des paradis artificiels, de la déréliction, des divorces, des passions, des révoltes. Nos historiens avaient parlé d’une Révolution tranquille. Pas pour tout le monde, visiblement. Les hippies furtifs rencontrent ici les évanescentes madones de villages et le sabbat est intensif. Libérateur? Possible. Joyeux et jubilatoire? Moins certain…

C’est que, comme le brouillard sur un vieux cloaque, le glauque rôde, le malsain traîne dans le coin. Inceste, violence, arbitraire autoritaire, cadre scolaire suranné, étroitesse villageoise, effritement de vies putrides, qui se sont racornies de trop s’être racotillées. Rien ne va. Tout se fendille, se fissure, éclate. Et la souffrance est lancinante, cuisante, omniprésente. La quête est fondamentalement une quête de sincérité, un rejet remuant et colérique de la duplicité, des implicites, de la culture fétide de l’édredon. Le cri est-il assouvi? L’autocritique est-elle adéquatement armaturée, diamantée? C’est pas dit. Elle s’annonce en tout cas.

Mes passages mal vieillis (ce sont les miens, hein, moi qui avait un an quand Duplessis est mort) sont ceux se gargarisant de religiosité. Ils sont heureusement discrets, fugaces, minimaux, allusifs, comme dans un plat complexe qu’on aurait juste un peu trop salé, par cette nostalgie simplette et trompeuse du temps où les viandes d’autrefois se conservaient dans le gros sel. Ici, oui, oui, on se bat encore un peu avec dieu. On veut encore qu’il existe pour pouvoir le sermonner. Petits moments parcheminés. Ils ne nuisent en rien à l’économie de l’exposé et le datent. Mais nous sommes tous tatoués de dates. Il faut assumer. Ici, c’est fait.

L’enracinement socio-historique de cet ouvrage ne saute pas aux yeux et c’est ce qui fait sa force. L’enracinement socio-historique de cet ouvrage, on doit le chercher, comme dans une chambre en désordre. Une chambre de fille. Il s’est bien envolé, le ton détenteur de vérité. C’est que notre écrivaine est aussi bien solidement écœurée de se faire crier par la tête par un papa trado en colère. Elle fait même bouillir papa en tronçons dans je ne sais quelle marmite imaginaire. Et elle donne son billet de congédiement au père de ses propres enfants. Voix d’un temps.

Tout homme (J’entends: tout être masculin, biologique, sociologique ou les deux) devrait soigneusement lire cet ouvrage magistralement cacophonique. C’est à cause de ce qu’il y a dans cet ouvrage que nos copines, nos épouses et nos conjointes pognent les nerfs…

Je colère
Me hérisse, me refuse
Rumine la rage
Qui gronde dans ma gorge
Me submerge et me noie

Cri contraint, cri venin
On me viole, on me tue
Et je survis par habitude
On me force, on m’éventre
Je harnache mon hurlement…

(Extrait du poème, Cri et chuchotement, p. 72 — typographie et disposition modifiées)

Et pourtant, la masculinité contemporaine lisant cet ouvrage ne comprendra fichtre rien, ne verra pas le problème ou pire: en verra trop hâtivement la ficelable solution. La féminité contemporaine sera interpellée, elle, par contre. Son empathie vibrera, gros moteur collectif. Mais elles auront mal, les lectrices, elles aussi. Les femmes, dans cet ouvrage douloureux, se rejoignent mal. La configuration des sororités est compromise par l’intensité des crises, la concurrence, l’indifférence. La filiation matrilinéaire est, elle, crucialement fracturée. Les femmes de la tradition sont ouateusement critiquées. Il y a ici quelque chose qui leur est sourdement reproché. Quoi? Encore, une fois, c’est assez difficile à dire. Rien de frontal, rien de pointé. On enveloppe nos mamans et bonnes mamans dans une sorte d’amertume sourde, issue du fait que ces générations de femmes ont trop plié, trop accepté, trop gobé, abandonnant la bacchanale libératrice à une génération unique, justement celle de l’auteure. Ça fait tout un typhon dans le bac à sable et ce, pour un temps finalement fort courtichet, au regard de l’histoire, encore par trop secrète, des femmes.

Une sorcière qui expurge des démons, c’est encore une femme en position d’autoflagellation. Ma vie n’est pas dans vos yeux… parce que, torrieu, vos maudits yeux me fascinent encore passablement. Trop, pourtant. La question de la recherche d’approbation dans le regard de l’autre corrode passablement sa portion du tableau, lui imposant une part significative de ses teintes, comme un vieux verre d’eau séché qui s’était autrefois renversé sur une aquarelle.

Rebelle non-anarchisante, adolescente non-juvéniliste, femme mûre non-gérontolâtre, Anna Louise Fontaine nous livre des fractures. Fracture entre deux époques (tradition et modernité), fracture entre deux écritures (poésie et prose), fracture entre deux façons de se cogiter (dérive et rationalité). On a mal, dans la voix de la sorcière. Il est impossible de ne pas s’y engouffrer. Nous y sommes, nous y macérons, nous y rageons, avec elle. La lime de nos actions n’a vraiment pas fini de crier et de grincer sur le métal, gricheux et atavique, de toutes nos lassitudes.

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Anna Louise Fontaine (2012), Les démons de la sorcière, Société des écrivains, Paris, 157 p.

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L’ÉDUCATION SENTIMENTALE de Gustave Flaubert (1869). Dissection d’un lot de fantasmes masculins

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2019


Nous ne pouvons nous appartenir…
Madame Arnoux
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Il y a cent cinquante ans paraissait L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert. Déjà plus vraiment Balzac et/mais pas encore exactement Zola, Flaubert nous installe dans l’évocation d’événements qui ont déjà deux bonnes décennies d’âge quand il prend la plume pour en traiter. Nous sommes dans les dernières années de la Monarchie de Juillet. Le jeune Frédéric Moreau est un étudiant en droit originaire de Nogent qui touche assez tôt un héritage d’un vieil oncle. Cela va lui permettre de jouer les mondains parisiens papillonnants. Son éducation sentimentale va alors se configurer entre quatre femmes, les quatre points cardinaux du tout armaturé de la fantasmatique masculine. Et j’ai nommé:

Madame Marie Angèle Arnoux: L’amour absolu et impossible. Le personnage de Frédéric Moreau prend vie quand il rencontre Madame Arnoux, au tout début du roman. C’est la fameuse scène culte dans le bateau de transport, en ouverture. Comme Madame Arnoux est mariée et a deux enfants, notre passion unilatérale rend assez vite une sorte de drôle d’odeur insidieusement œdipienne. Surtout que le mari Arnoux va vite établir des rapports étroits, tonitruants et ostensibles avec Frédéric, notamment pour lui sauter du fric afin de financer ses diverses combines commerciales. Notre jeune homme, lui, entretient ses liens mondains avec les Arnoux, strictement pour voir Marie, même fugitivement. Et il se pâme à tous les coups et, franchement, je le comprends. J’ai gardé un rapport très senti à ce type de pâmoison que nous suscite la femme absolue de notre entrée dans l’âge adulte. Elle reste avec nous, pour toujours.

Mademoiselle Élizabeth Olympe Louise Roque: Le raisonnable parti provincial. Frédéric a connu cette petite voisine enfant. C’est la payse paysanne vive et joyeuse. Son père est un cultivateur prospère, bon ami et bon voisin de la mère de Frédéric. Le mariage mettrait Frédéric à la tête d’un excellent fermage mais… pas à Paris, naturellement. Louise grandit et gagne en charme. Son amour pour Frédéric grandit avec elle. C’est indubitablement la plus entichée du lot. Ce serait la petite femme parfaite, fidèle, assidue, docile, aimée et respectée de maman Moreau. Évidemment, Flaubert trouve moyen de mettre les toilettes mal ficelées de Louise en contraste avec celles, altières et opulentes, des dames Arnoux et Dambreuse. Éclipsée par nos grandes donzelles de la Ville Lumière, notre petite nogentaise se fait traiter par Frédéric de «laideron». Franchement, perso, je trouve que c’est pas sport pour Louise, qui est pas si mal que ça, en fait.

Mademoiselle Rosanette Bron, dite la Maréchale: Le choix sensuel et libertin. C’est la fille de vie. Son charme est réel et ses atouts sont indubitables. On lui doit d’ailleurs beaucoup narrativement car elle traîne Frédéric dans toutes sortes de fêtes bigarrées semi-orgiaques qui nous donnent à nous aviser du fait qu’on restait pas niaiseux longtemps dans le Paris aristo-bourgeois des années 1840. Frédéric fait croûter une peinture torride de Rosanette par le peintre Pellerin et, évidement, certaines des autres dames du présent brelan vont trouver moyen de voir le tableau chez Frédéric. Madame Arnoux va elle-même voir Frédéric déambulant avec Rosanette dans Paris… et n’en rentrera que plus profond dans sa coquille. Comme si le sac de nœuds était pas assez serré comme ça, le mari Arnoux est un des nombreux amants payants de la Maréchale, ce qui n’arrange rien dans le treillis des jalousies et/ou des combines de fric.

Madame Dambreuse: La riche parisienne garante d’accession. À ma connaissance, on ne lui connaît pas de prénom. Épouse d’un gros banquier légitimiste qui détient une fortune de trois millions de francs, elle est raffinée, élégante, pas trop mijaurée et rompue au tout de l’exercice mondain. Elle représente, pour Frédéric, le fantasme kaléidoscopique de la vie de pacha et de l’accession aux très hautes sphères sociales. Le banquier finit par mourir de mort subite et la veuve Dambreuse devient ouvertement un parti possible pour Frédéric. Manque de bol car, entre-temps, il s’est promis à Louise, a fait un babi illégitime à Rosanette et aime passionnellement Madame Arnoux. Or, soucieuse de la préservation de son amour propre, notre matoise veuve Dambreuse a toutes les ressources imaginables pour faire surveiller son petit Frédéric et bien emmerder les autres femmes qu’il a l’outrecuidance d’oser approcher, fréquenter ou aimer.

Deux autres entités cruciales vont jouer un rôle implacable dans cette œuvre sous-titrée Histoire d’un jeune homme: le fric et la révolution de 1848. Dans un style parfaitement français, Frédéric va nous donner à nous dépiter de son accumulation de coups financiers loupés. Un peu comme chez Balzac, on se fait amplement bassiner par les milliers de francs de rente, les héritages, les ventes de fermes, les lettres de changes, les plis notariés, les reconnaissances de dettes, les baratins à rallonges pour pas rembourser, les visites d’huissiers, les coups spéculatifs tordus, le train de vie somptuaire semi-absurde, et les gros biftons verrouillés dans des cassettes ou des petits secrétaires fragiles. D’autre part, dans un style quasi-proto-hollywoodien, on va nous faire graduellement monter, comme un feu de haut fourneau, la grande révolution de 1848, qui mit définitivement fin à la monarchie en France. Tous les hommes de l’entourage de Frédéric vont s’y trouver engagés, dans un camps ou dans l’autre… sauf Frédéric lui-même, bien trop affairé à se prendre la tête, dans des décors paisibles et bucoliques, avec ses histoires de femmes. La révolution de 1848, un des événements historiques les plus cruciaux du 19ième siècle européen, servira de toile de fond à ses baguenaudes de cœur. Allez, un petit échantillon quand même, qui honore mademoiselle Roque bien plus que Flaubert n’ose le dire, tout en tenant bien compte des nuages lourds s’accumulant sur Paris. Louise et Frédéric se promènent au champ, à Nogent

   Elle avait dans ses cheveux rouges, à son chignon, une aiguille terminée par une boule de verre imitant l’émeraude; et elle portait, malgré son deuil (tant son mauvais goût était naïf), des pantoufles en paille garnies de satin rose, curiosité vulgaire, achetées sans doute dans quelque foire.
    Il s’en aperçut, et l’en complimenta ironiquement.
— Ne vous moquez pas de moi! reprit-elle.
    Puis, le considérant tout entier, depuis son chapeau de feutre gris jusqu’à ses chaussettes de soie:
— Comme vous êtes coquet!
    Ensuite, elle le pria de lui indiquer des ouvrages à lire. Il en nomma plusieurs; et elle dit:
— Oh! comme vous êtes savant!
    Toute petite, elle s’était prise d’un de ces amours d’enfant qui ont à la fois la pureté d’une religion et la violence d’un besoin. Il avait été son camarade, son frère, son maître, avait amusé son esprit, fait battre son cœur et versé involontairement jusqu’au fond d’elle-même une ivresse latente et continue. Puis il l’avait quittée en pleine crise tragique, sa mère à peine morte, les deux désespoirs se confondant. L’absence l’avait idéalisé dans son souvenir; il revenait avec une sorte d’auréole, et elle se livrait ingénument au bonheur de le voir.
    Pour la première fois de sa vie, Frédéric se sentait aimé; et ce plaisir nouveau, qui n’excédait pas l’ordre des sentiments agréables, lui causait comme un gonflement intime; si bien qu’il écarta les deux bras, en se renversant la tête.
    Un gros nuage passait alors sur le ciel.
— Il va du côté de Paris, dit Louise; vous voudriez le suivre, n’est-ce pas?
— Moi! pourquoi?
— Qui sait?
    Et, le fouillant d’un regard aigu:
— Peut-être que vous avez là-bas… (elle chercha le mot), quelque affection.
— Eh! je n’ai pas d’affection!
— Bien sûr?
— Mais oui, mademoiselle, bien sûr!
    En moins d’un an, il s’était fait dans la jeune fille une transformation extraordinaire qui étonnait Frédéric. Après une minute de silence, il ajouta:
— Nous devrions nous tutoyer, comme autrefois; voulez-vous?
— Non.
— Pourquoi?
— Parce que!
    Il insistait. Elle répondit, en baissant la tête:
— Je n’ose pas.

Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, Folio, pp 276-277.

Disons la chose comme elle est, Frédéric Moreau mentira gros comme le bras à chacune de ces quatre femmes, notamment, justement, au sujet de l’exclusivité de ses sentiments pour elles. Dissection d’un lot de fantasmes masculins, avons-nous dit? Better believe it! Il ratera en plus au moins trois sur quatre de ces merveilleuses conjointes potentielles… ou peut être un peu plus… ou peut être un peu moins, fonction de votre façon de fantasmer le fantasme masculin, et ce à quoi il aspire, et… ce à quoi il échappe.

En tout cas, L’Éducation sentimentale a bien moins mal vieilli que maint de ces grands romans français à cabriolets bringuebalants, bastringues tonitruants, cabarets enfumés, duels aristos, barricades populaires, et milliers de livres de rente. Vaut le détour donc… entre autres, fatalement, pour l’éternel sentimental à fermentation indubitablement très très lente.

Les barricades de 1848 sur Paris

Les barricades de 1848 sur Paris

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LES RETROUVAILLES (Apolline Thiéry)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2018

Thiery-retrouvailles
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J’aimerais savoir d’où vous vient cette force presque désespérée de vivre, murmura-t-il d’un ton songeur. Vous êtes une lionne, Clara, une flamme incendiaire prête à tout brûler pour avoir droit à sa part de bonheur…

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Vous allez faire la rencontre et partager l’insatiable pulsion de vie et d’amour de Clara Gerda Schiller. Clara est allemande. C’est une beauté naturelle et étrange du siècle dernier, le genre de visage et de corps qui inspirent les peintres pour des portraits, poussent les hommes du tout venant à se jeter dans le vide, et déclenchent des tempêtes de jalousie féminine quand ils apparaissent dans une salle de bal. Les sentiments que Clara suscite à la volée sont voués à être implacablement gorgés des plus ardents contrastes, dans un sens haineux ou dans l’autre amoureux. Et la genèse des motivations de Clara Gerda Schiller sera la compréhension intime et articulée de ce qu’est très fondamentalement une garce. Mais Clara Gerda Schiller n’en est pas vraiment une car elle est profondément comprise et adéquatement étudiée par l’auteure qui la sert. Garce… (le mot ne figure qu’une seule fois dans le roman et encore le propos est alors moins descriptif qu’ouvertement hostile, myope), c’est une façon par trop phallo-orientée de conceptualiser ce qui s’empare de nous, ici. Pas de ça entre nous. Nous allons vivre ici une petite révolution de notre compréhension des femmes et du monde et l’aventure vaudra amplement la promenade. Il n’y a pas de garce ici. Il n’y a que des femmes, y compris une jeune écrivaine parfaitement envoûtante, qui domine son traitement à la fois avec sobriété et virtuosité.

Comprenons-nous, il y a des hommes aussi dans cette histoire toute en réminiscences. Les personnages masculins y occupent une portion significative du focus attentif. Tout s’amorce d’ailleurs sous l’impulsion de l’un d’entre eux. Un vieil homme d’affaire qui se meurt est à l’écritoire. Il est à mettre en forme une longue lettre-testament destinée à sa fille. Ou est-ce sa fille? En tout cas, c’est la fille de Clara Gerda Schiller, même si elle n’a jamais vraiment connu sa mère. Ou est-ce son père que cette fille allocutaire n’a jamais connu?

Bref, nous allons reculer dans le temps et vivre l’histoire d’une jeune femme qui abruptement tombe amoureuse et, tout aussi abruptement n’aime plus et tombe amoureuse encore… d’un autre… puis d’un autre… puis… Cette succession hachée des émotions de la passion et du désir en viendront à fonder notre normalité, nos implicites, notre compréhension en lecture. Et, un beau jour, Clara cesse (une fois de plus) d’aimer l’homme avec lequel elle est, un collectionneur de galerie d’art, et tombe amoureuse du peintre qui veut faire son portrait. Nouveau transfert de l’intensité des passions. Mais l’affaire se complique quand Clara découvre que Simon, le peintre donc, son nouvel objet d’amour, n’est pas aussi prompt à la réciprocité des passions que le furent le chapelet de ses autres hommes. Il est marié, il a un jeune fils, il est heureux en ménage et, comme maints artistes, il vit dans un petit hameau. C’est dans ce petit monde villageois et ce lieu champêtre que Simon, en toute innocence, entraîne Clara pour faire son portrait, car la forme étrange et mystérieuse de son visage le rend fou d’inspiration. Tandis que Clara s’attelle à séduire cette petite forteresse de professionnalisme, le huis clos se referme sur elle, plus implacable qu’il n’y parait. Le haut-fourneau des langueurs cerne tout ce qui est torride en son ventre et se met à percoler. Rien ni personne ne sera alors épargné.

Et les retrouvailles, dans tout ça? Elles sont les cendres de l’amour, la poussière jonchant le sol quand le verre pour couper a été broyé. Lisez Les Retrouvailles et vous les trouverez…

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Apolline Thiéry, Les retrouvailles, Montréal, ÉLP éditeur, 2014, formats ePub ou Mobi.

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Mon pastiche de LA BELLE

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2018

Belle
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LETTRE D’ACCEPTATION DE LA BELLE

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Cher monsieur Sinclair,

Il était une fois, une jeune fille d’une grande gentillesse qui s’appelait Belle. Un jour, elle fut prisonnière dans un grand château où un épouvantable monstre régnait. Elle en était terrifiée, mais lorsqu’elle apprit à le connaître, elle se rendit compte qu’il était d’une immense bonté. Et elle en tomba amoureuse. Cette jeune personne, monsieur, c’est moi. Je suis tombée, par le plus grand des hasards, sur votre annonce pour DIALOGUS et j’aimerais beaucoup participer à votre grand projet. Quel plaisir ce serait pour moi d’expliquer aux gens ce qu’est la vraie beauté en dépit des apparences qui souvent sont trompeuses! La magie qu’il y a dans mon amour pour la Bête doit être comprise. Car sous son aspect hideux se cache un cœur d’or, rempli de gentillesse, d’affection et d’amour.

J’attends votre réponse avec hâte.

Bien à vous,

Belle

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1- QUE RESSENTEZ-VOUS?

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Bonjour «La Belle»,

J’ai lu votre belle lettre d’acceptation et je dois dire qu’elle est belle. J’ai aimé votre belle peur, votre belle envie, votre belle folie et votre belle expression. Vous avez réveillé en moi de belles images en noir et blanc, des images de souffle et de passion. Je voudrais tout de même savoir si au fond de vous avec cet acte de sacrifice pour votre père en allant vivre dans ce château, vous ne saviez pas déjà que tout allait se dérouler pour le mieux. Mais aussi lorsque vous êtes sur ce cheval, que ressentez-vous?

Ma B. Tef

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Ma chère Tef,

Je vous remercie énormément pour votre belle lettre. Je suis très heureuse que vous ayez aimé ma lettre d’acceptation. Je ne sais pas pourquoi, mais j’avais beaucoup d’inspiration ce jour là. Pour répondre à votre question, non je ne savais pas quelle vie m’attendait au château. Comment pouvais-je deviner que sous ses aspects si hideux, le maître de ce château pouvait être si gentil et capable d’une telle bonté. Il est certain que je n’imaginais pas sous ce jour celui qui avait la force de faire prisonnier de son domaine un vieil homme malade!

Alors si j’ai fait ce sacrifice, c’est vraiment par amour pour mon père. Je le faisais avec joie pour lui prouver la tendresse que j’avais pour lui. Bien sûr, après le départ de mon père, quand je me suis rendue compte de tout les efforts que la Bête faisait pour m’être agréable, ma crainte a vite diminué.

Pour ce qui est de ce cheval, de quoi parlez-vous donc? De celui que j’ai inévitablement utilisé pour me rendre au château? Si telle est votre question, j’ai eu terriblement peur durant ce trajet. J’ai pensé plusieurs fois faire demi-tour, mais dès que je regardais mon père, je me souvenais que je le faisais pour lui et cela renforçait ma détermination de prendre sa place comme prisonnière. Je ne regrette absolument rien de ce fatal moment.

Bien à vous,

Belle

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2- TA VIE

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Bonjour Belle.

Je voudrais que tu me racontes ta vie si tu le veux bien.

Merci.

Cocab

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Il était une fois un marchand, qui était extrêmement riche. Il avait six enfants, trois garçons et trois filles; et comme ce marchand était un homme d’esprit, il n’épargna rien pour l’éducation de ses enfants, et leur donna toutes sortes de maîtres. Ses filles étaient très belles; mais la cadette surtout se faisait admirer, et on ne l’appelait, quand elle était petite, que la belle enfant; en sorte que le nom lui resta: ce qui donna beaucoup de jalousie à ses sœurs. Cette cadette, qui était plus belle que ses sœurs, était aussi meilleure qu’elles. Les deux aînées avaient beaucoup d’orgueil, parce qu’elles étaient riches; elles faisaient les dames, et ne voulaient pas recevoir les visites des autres filles de marchands; il leur fallait des gens de qualité pour leur compagnie. Elles allaient tous les jours au bal, à la comédie, à la promenade, et se moquaient de leur cadette, qui employait la plus grande partie de son temps à lire de bons livres. Comme on savait que ces filles étaient fort riches, plusieurs gros marchands les demandèrent en mariage; mais les deux aînées répondirent qu’elles ne se marieraient jamais, à moins qu’elles ne trouvassent un duc, ou tout au moins, un comte. La Belle, (car je vous ai dit que c’était le nom de la plus jeune), la Belle, dis-je, remercia bien honnêtement ceux qui voulaient l’épouser, mais elle leur dit qu’elle était trop jeune, et qu’elle souhaitait tenir compagnie à son père, pendant quelques années. Tout d’un coup, le marchand perdit son bien, et il ne lui resta qu’une petite maison de campagne, bien loin de la ville. Il dit en pleurant à ses enfants, qu’il fallait aller demeurer dans cette maison, et qu’en travaillant comme des paysans, ils y pourraient vivre. Ses deux filles aînées répondirent qu’elles ne voulaient pas quitter la ville, et qu’elles avaient plusieurs amants, qui seraient trop heureux de les épouser, quoiqu’elles n’eussent plus de fortune; les bonnes demoiselles se trompaient: leurs amants ne voulurent plus les regarder, quand elles furent pauvres. Comme personne ne les aimait, à cause de leur fierté, on disait: «elles ne méritent pas qu’on les plaigne; nous sommes bien aises de voir leur orgueil rabaissé; qu’elles aillent faire les dames, en gardant les moutons». Mais, en même temps, tout le monde disait: «pour la Belle, nous sommes bien fâchés de son malheur; c’est une si bonne fille: elle parlait aux pauvres gens avec tant de bonté, elle était si douce, si honnête». Il y eut même plusieurs gentilshommes qui voulurent l’épouser, quoiqu’elle n’eût pas un sol: mais elle leur dit, qu’elle ne pouvait se résoudre à abandonner son pauvre père dans son malheur, et qu’elle le suivrait à la campagne pour le consoler et l’aider à travailler. La pauvre Belle avait été bien affligée d’abord de perdre sa fortune, mais elle s’était dit à elle-même, quand je pleurerais bien fort, cela ne me rendra pas mon bien, il faut tâcher d’être heureuse sans fortune. Quand ils furent arrivés à leur maison de campagne, le marchand et ses trois fils s’occupèrent à labourer la terre. La Belle se levait à quatre heures du matin, et se dépêchait de nettoyer la maison, et d’apprêter à dîner pour la famille. Elle eut d’abord beaucoup de peine, car elle n’était pas accoutumée à travailler comme une servante; mais au bout de deux mois, elle devint plus forte, et la fatigue lui donna une santé parfaite.

Quand elle avait fait son ouvrage, elle lisait, elle jouait du clavecin, ou bien elle chantait en filant. Ses deux sœurs, au contraire, s’ennuyaient à mort; elles se levaient à dix heures du matin, se promenaient toute la journée, et s’amusaient à regretter leurs beaux habits et la compagnie: «Voyez notre cadette, disaient-elles entre elles, elle a l’âme basse, et est si stupide qu’elle est contente de sa malheureuse situation».

Le bon marchand ne pensait pas comme ses filles. Il savait que la Belle était plus propre que ses sœurs à briller en compagnie. il admirait la vertu de cette jeune fille, et surtout sa patience; car ses sœurs, non contentes de lui laisser faire tout l’ouvrage de la maison, l’insultaient à tout moment.

Il y avait un an que cette famille vivait dans la solitude, lorsque le marchand reçut une lettre, par laquelle on lui mandait qu’un vaisseau, sur lequel il avait des marchandises, venait d’arriver heureusement. Cette nouvelle fit tourner la tête à ses deux aînées, qui pensaient qu’à la fin, elles pourraient quitter cette campagne, où elles s’ennuyaient tant; et quand elles virent leur père prêt à partir, elles le prièrent de leur apporter des robes, des palatines, des coiffures, et toutes sortes de bagatelles. La Belle ne lui demandait rien; car elle pensait en elle-même que tout l’argent des marchandises ne suffirait pas pour acheter ce que ses sœurs souhaitaient.

«Tu ne me pries pas de t’acheter quelque chose, lui dit son père.

— Puisque vous avez la bonté de penser à moi, lui dit-elle, je vous prie de m’apporter une rose, car il n’en vient point ici».

Ce n’est pas que la Belle se souciât d’une rose, mais elle ne voulait pas condamner par son exemple la conduite de ses sœurs, qui auraient dit que c’était pour se distinguer, qu’elle ne demandait rien. Le bonhomme partit; mais quand il fut arrivé, on lui fit un procès pour ses marchandises, et après avoir eu beaucoup de peine, il revint aussi pauvre qu’il était auparavant. Il n’avait plus que trente milles pour arriver à sa maison, et il se réjouissait déjà du plaisir de voir ses enfants; mais comme il fallait passer un grand bois, avant de trouver sa maison, il se perdit. Il neigeait horriblement; le vent était si grand, qu’il le jeta deux fois en bas de son cheval, et la nuit étant venue il pensa qu’il mourrait de faim, ou de froid, ou qu’il serait mangé par les loups, qu’il entendait hurler autour de lui. Tout d’un coup, en regardant au bout d’une longue allée d’arbres, il vit une grande lumière, mais qui paraissait bien éloignée. Il marcha de ce côté-là, et vit que cette lumière sortait d’un grand palais, qui était tout illuminé. Le marchand remercia Dieu du secours qu’il lui envoyait, et se hâta d’arriver à ce château; mais il fut bien surpris de ne trouver personne dans les cours. Son cheval, qui le suivait, voyant une grande écurie ouverte, entra dedans, et ayant trouvé du foin et de l’avoine, le pauvre animal, qui mourait de faim, se jeta dessus avec beaucoup d’avidité. Le marchand l’attacha dans l’écurie, et marcha vers la maison, où il ne trouva personne; mais étant entré dans une grande salle, il y trouva un bon feu; et une table chargée de viande, où il n’y avait qu’un couvert. Comme la pluie et la neige l’avaient mouillé jusqu’aux os, il s’approcha du feu pour se sécher, et disait en lui-même, le maître de la maison, ou ses domestiques me pardonneront la liberté que j’ai prise, et sans doute ils viendront bientôt. Il attendit pendant un temps considérable; mais onze heures ayant sonné, sans qu’il vît personne, il ne put résister à la faim, et prit un poulet, qu’il mangea en deux bouchées, et en tremblant. Il but aussi quelques coups de vin, et devenu plus hardi, il sortit de la salle, et traversa plusieurs grands appartements, magnifiquement meublés. À la fin, il trouva une chambre, où il y avait un bon lit, et comme il était minuit passé, et qu’il était las, il prit le parti de fermer la porte, et de se coucher.

Il était dix heures du matin, quand il se leva le lendemain, et il fut bien surpris de trouver un habit fort propre, à la place du sien, qui était tout gâté. Assurément, dit-il en lui-même, ce palais appartient à quelque bonne fée, qui a eu pitié de ma situation.

Il regarda par la fenêtre, et ne vit plus de neige, mais des berceaux de fleurs qui enchantaient la vue. il rentra dans la grande salle, où il avait soupé la veille, et vit une petite table où il y avait du chocolat.

«Je vous remercie, madame la fée, dit-il tout haut, d’avoir eu la bonté de penser à mon déjeuner».

Le bonhomme, après avoir pris son chocolat, sortit pour aller chercher son cheval, et comme il passait sous un berceau de roses, il se souvint que la Belle lui en avait demandé, et cueillit une branche, où il y en avait plusieurs. En même temps, il entendit un grand bruit, et vit venir à lui une bête si horrible, qu’il fut tout prêt de s’évanouir.

«Vous êtes bien ingrat, lui dit la Bête, d’une voix terrible; je vous ai sauvé la vie, en vous recevant dans mon château, et pour ma peine, vous me volez mes roses, que j’aime mieux que toutes choses au monde. Il faut mourir pour réparer cette faute; je ne vous donne qu’un quart d’heure pour demander pardon à Dieu».

Le marchand se jeta à genoux, et dit à la Bête, en joignant les mains: «Monseigneur, pardonnez-moi, je ne croyais pas vous offenser, en cueillant une rose pour une de mes filles, qui m’en avait demandé.

-Je ne m’appelle point Monseigneur, répondit le monstre, mais la Bête. Je n’aime pas les compliments, moi, je veux qu’on dise ce que l’on pense; ainsi, ne croyez pas me toucher par vos flatteries. Mais vous m’avez dit que vous aviez des filles; je veux bien vous pardonner, à condition qu’une de vos filles vienne volontairement, pour mourir à votre place; ne me raisonnez pas: partez, et si vos filles refusent de mourir pour vous, jurez que vous reviendrez dans trois mois».

Le bonhomme n’avait pas dessein de sacrifier une de ses filles à ce vilain monstre; mais il pensa, au moins, j’aurai le plaisir de les embrasser encore une fois. Il jura donc de revenir, et la Bête lui dit qu’il pouvait partir quand il voudrait; «mais, ajouta-t-elle, je ne veux pas que tu t’en ailles les mains vides. Retourne dans la chambre où tu as couché, tu y trouveras un grand coffre vide; tu peux y mettre tout ce qu’il te plaira, je le ferai porter chez toi». En même temps la Bête se retira, et le bonhomme dit en lui-même, s’il faut que je meure, j’aurai la consolation de laisser du pain à mes pauvres enfants.

Il retourna dans la chambre où il avait couché, et y ayant trouvé une grande quantité de pièces d’or, il remplit le grand coffre, dont la Bête lui avait parlé; le ferma, et ayant repris son cheval, qu’il retrouva dans l’écurie, il sortit de ce palais avec une tristesse égale à la joie qu’il avait, lorsqu’il y était entré. Son cheval prit de lui-même une des routes de la forêt, et en peu d’heures, le bonhomme arriva dans sa petite maison. Ses enfants se rassemblèrent autour de lui, mais, au lieu d’être sensible à leurs caresses, le marchand se mit à pleurer, en les regardant. Il tenait à la main la branche de roses, qu’il apportait à la Belle: il la lui donna, et lui dit:

«La Belle, prenez ces roses; elles coûteront bien cher à votre malheureux père»; et tout de suite, il raconta à sa famille la funeste aventure qui lui était arrivée. À ce récit, ses deux aînées jetèrent de grands cris, et dirent des injures à la Belle, qui ne pleurait point. «Voyez ce que produit l’orgueil de cette petite créature, disaient-elles; que ne demandait-elle des ajustements comme nous; mais non, mademoiselle voulait se distinguer; elle va causer la mort de notre père, et elle ne pleure pas.

— Cela serait fort inutile, reprit la Belle; pourquoi pleurerais-je la mort de mon père? Il ne périra point. Puisque le monstre veut bien accepter une de ses filles, je veux me livrer à toute sa furie, et je me trouve fort heureuse, puisqu’en mourant, j’aurai la joie de sauver mon père, et de lui prouver ma tendresse.

— Non, ma sœur, lui dirent ses trois frères, vous ne mourrez pas, nous irons trouver ce monstre, et nous périrons sous ses coups, si nous ne pouvons le tuer.

— Ne l’espérez pas, mes enfants, leur dit le marchand, la puissance de cette Bête est si grande, qu’il ne me reste aucune espérance de la faire périr. Je suis charmé du bon cœur de la Belle, mais je ne veux pas l’exposer à la mort. Je suis vieux, il ne me reste que peu de temps à vivre, ainsi, je ne perdrai que quelques années de vie, que je ne regrette qu’à cause de vous, mes chers enfants.

— Je vous assure, mon père, lui dit la Belle que vous n’irez pas à ce palais sans moi; vous ne pouvez m’empêcher de vous suivre. Quoique je sois jeune, je ne suis pas fort attachée à la vie, et j’aime mieux être dévorée par ce monstre, que de mourir du chagrin que me donnerait votre perte.»

On eut beau dire, la Belle voulut absolument partir pour le beau palais, et ses sœurs en étaient charmées, parce que les vertus de cette cadette leur avaient inspiré beaucoup de jalousie. Le marchand était si occupé de la douleur de perdre sa fille, qu’il ne pensait pas au coffre qu’il avait rempli d’or; mais, aussitôt qu’il se fut enfermé dans sa chambre pour se coucher, il fut bien étonné de le trouver à la ruelle de son lit. Il résolut de ne point dire à ses enfants qu’il était devenu si riche, parce que ses filles auraient voulu retourner à la ville, qu’il était résolu de mourir dans cette campagne; mais il confia ce secret à la Belle, qui lui apprit, qu’il était venu quelques gentilshommes pendant son absence, et qu’il y en avait deux qui aimaient ses sœurs. Elle pria son père de les marier; car elle était si bonne qu’elle les aimait, et leur pardonnait de tout son cœur le mal qu’elles lui avaient fait.

Ces deux méchantes filles se frottèrent les yeux avec un oignon pour pleurer lorsque la Belle partit avec son père; mais ses frères pleuraient tout de bon, aussi bien que le marchand: il n’y avait que la Belle qui ne pleurait point, parce qu’elle ne voulait pas augmenter leur douleur. Le cheval prit la route du palais, et sur le soir, ils l’aperçurent illuminé, comme la première fois. Le cheval fut tout seul à l’écurie, et le bonhomme entra avec sa fille dans la grande salle, où ils trouvèrent une table, magnifiquement servie, avec deux couverts. Le marchand n’avait pas le cœur de manger; mais Belle, s’efforçant de paraître tranquille, se mit à table, et le servit; puis elle disait en elle-même: la Bête veut m’engraisser avant de me manger, puisqu’elle me fait si bonne chère. Quand ils eurent soupé, ils entendirent un grand bruit, et le marchand dit adieu à sa pauvre fille en pleurant; car il pensait que c’était la Bête. Belle ne put s’empêcher de frémir, en voyant cette horrible figure: mais elle se rassura de son mieux, et le monstre lui ayant demandé si c’était de bon cœur qu’elle était venue, elle lui dit, en tremblant, que oui.

«Vous êtes bien bonne, dit la Bête, et je vous suis bien obligée. Bonhomme, partez demain matin, et ne vous avisez jamais de revenir ici. Adieu la Belle.

— Adieu la Bête, répondit-elle, et tout de suite le monstre se retira.

— Ah, ma fille! dit le marchand, en embrassant la Belle, je suis à demi-mort de frayeur.

— Croyez-moi, laissez-moi ici; non, mon père, lui dit la Belle avec fermeté, vous partirez demain matin, et vous m’abandonnerez au secours du Ciel; peut-être aura-t-il pitié de moi.»

Ils allèrent se coucher, et croyaient ne pas dormir de toute la nuit, mais à peine furent-ils dans leurs lits, que leurs yeux se fermèrent. Pendant son sommeil, la Belle vit une dame qui lui dit: «Je suis contente de votre bon cœur, la Belle; la bonne action que vous faites, en donnant votre vie, pour sauver celle de votre père, ne demeurera point sans récompense.»

La Belle en s’éveillant, raconta ce songe à son père, et quoiqu’il le consolât un peu, cela ne l’empêcha pas de jeter de grands cris, quand il fallut se séparer de sa chère fille.

Lorsqu’il fut parti, la Belle s’assit dans la grande salle, et se mit à pleurer aussi; mais comme elle avait beaucoup de courage, elle se recommanda à Dieu, et résolut de ne se point chagriner, pour le peu de temps qu’elle avait à vivre; car elle croyait fermement que la Bête la mangerait le soir.

Elle résolut de se promener en attendant, et de visiter ce beau château. Elle ne pouvait s’empêcher d’en admirer la beauté. Mais elle fut bien surprise de trouver une porte, sur laquelle il y avait écrit: Appartement de la Belle. Elle ouvrit cette porte avec précipitation, et elle fut éblouie de la magnificence qui y régnait: mais ce qui frappa le plus sa vue, fut une grande bibliothèque, un clavecin, et plusieurs livres de musique.

« On ne veut pas que je m’ennuie », dit-elle, tout bas ; elle pensa ensuite, si je n’avais qu’un jour à demeurer ici, on ne m’aurait pas fait une telle provision. Cette pensée ranima son courage. Elle ouvrit la bibliothèque et vit un livre, où il y avait écrit en lettres d’or: Souhaitez, commandez; vous êtes ici la reine et la maîtresse.

«Hélas! dit-elle, en soupirant, je ne souhaite rien que de revoir mon pauvre père, et de savoir ce qu’il fait à présent»: elle avait dit cela en elle-même. Quelle fut sa surprise en jetant les yeux sur un grand miroir, d’y voir sa maison, où son père arrivait avec un visage extrêmement triste. Ses sœurs venaient au-devant de lui, et malgré les grimaces qu’elles faisaient, pour paraître affligées, la joie qu’elles avaient de la perte de leur sœur, paraissait sur leur visage. Un moment après, tout cela disparut, et la Belle ne put s’empêcher de penser que la Bête était bien complaisante, et qu’elle n’avait rien à craindre d’elle. À midi, elle trouva la table mise, et pendant son dîner, elle entendit un excellent concert, quoiqu’elle ne vît personne. Le soir, comme elle allait se mettre à table, elle entendit le bruit que faisait la Bête, et ne put s’empêcher de frémir.

«La Belle, lui dit ce monstre, voulez-vous bien que je vous voie souper?

— Vous êtes le maître, répondit la Belle, en tremblant.

— Non, répondit la Bête, il n’y a ici de maîtresse que vous. Vous n’avez qu’à me dire de m’en aller, si je vous ennuie; je sortirai tout de suite. Dites-moi, n’est-ce pas que vous me trouvez bien laid?

— Cela est vrai, dit la Belle, car je ne sais pas mentir, mais je crois que vous êtes fort bon.

— Vous avez raison, dit le monstre, mais, outre que je suis laid, je n’ai point d’esprit: je sais bien que je ne suis qu’une bête.

— On n’est pas bête, reprit la Belle, quand on croit n’avoir point d’esprit: un sot n’a jamais su cela.

— Mangez donc, la Belle, lui dit le monstre, et tâchez de ne vous point ennuyer dans votre maison; car tout ceci est à vous; et j’aurais du chagrin, si vous n’étiez pas contente.

— Vous avez bien de la bonté, dit la Belle. Je vous avoue que je suis bien contente de votre cœur; quand j’y pense, vous ne me paraissez plus si laid.

— Oh dame, oui, répondit la Bête, j’ai le cœur bon, mais je suis un monstre.

— Il y a bien des hommes qui sont plus monstres que vous, dit la Belle, et je vous aime mieux avec votre figure, que ceux qui avec la figure d’hommes, cachent un cœur faux, corrompu, ingrat.

— Si j’avais de l’esprit, reprit la Bête, je vous ferais un grand compliment pour vous remercier, mais je suis un stupide; et tout ce que je puis vous dire, c’est que je vous suis bien obligé.»

La Belle soupa de bon appétit. Elle n’avait presque plus peur du monstre; mais elle manqua mourir de frayeur, lorsqu’il lui dit: «La Belle, voulez-vous être ma femme?»

Elle fut quelque temps sans répondre; elle avait peur d’exciter la colère du monstre en le refusant elle lui dit pourtant en tremblant: «Non, la Bête.»

Dans le moment, ce pauvre monstre voulut soupirer, et il fit un sifflement si épouvantable, que tout le palais en retentit: mais Belle fut bientôt rassurée; car la Bête lui ayant dit tristement, «adieu la Belle», sortit de la chambre, en se retournant de temps en temps pour la regarder encore. Belle se voyant seule, sentit une grande compassion pour cette pauvre Bête: «Hélas, disait-elle, c’est bien dommage qu’elle soit si laide, elle est si bonne!»

Belle passa trois mois dans ce palais avec assez de tranquillité. Tous les soirs, la Bête lui rendait visite, l’entretenait pendant le souper, avec assez de bon sens, mais jamais avec ce qu’on appelle esprit, dans le monde.

L’habitude de le voir l’avait accoutumée à sa laideur, et loin de craindre le moment de sa visite, elle regardait souvent à sa montre, pour voir s’il était bientôt neuf heures; car la Bête ne manquait jamais de venir à cette heure-là. Il n’y avait qu’une chose qui faisait de la peine à la Belle, c’est que le monstre, avant de se coucher, lui demandait toujours si elle voulait être sa femme, et paraissait pénétré de douleur, lorsqu’elle lui disait que non. Elle lui dit un jour: «Vous me chagrinez, la Bête; je voudrais pouvoir vous épouser, mais je suis trop sincère, pour vous faire croire que cela arrivera jamais. Je serai toujours votre amie, tâchez de vous contenter de cela.

— Il le faut bien, reprit la Bête; je me rends justice. Je sais que je suis bien horrible; mais je vous aime beaucoup; cependant je suis trop heureux de ce que vous voulez bien rester ici; promettez-moi que vous ne me quitterez jamais.»

La Belle rougit à ces paroles. Elle avait vu dans son miroir, que son père était malade de chagrin, de l’avoir perdue, et elle souhaitait le revoir.

«Je pourrais bien vous promettre, dit-elle à la Bête, de ne vous jamais quitter tout à fait; mais j’ai tant d’envie de revoir mon père, que je mourrai de douleur, si vous me refusez ce plaisir.

— J’aime mieux mourir moi-même, dit ce monstre, que de vous donner du chagrin. Je vous enverrai chez votre père, vous y resterez, et votre pauvre Bête en mourra de douleur.

— Non, lui dit la Belle, en pleurant, je vous aime trop pour vouloir causer votre mort. Je vous promets de revenir dans huit jours. Vous m’avez fait voir que mes sœurs sont mariées, et que mes frères sont partis pour l’armée. Mon père est tout seul, souffrez que je reste chez lui une semaine.

— Vous y serez demain au matin, dit la Bête mais souvenez-vous de votre promesse. Vous n’aurez qu’à mettre votre bague sur une table en vous couchant, quand vous voudrez revenir. Adieu la Belle.»

La Bête soupira selon sa coutume, en disant ces mots, et la Belle se coucha toute triste de la voir affligée. Quand elle se réveilla le matin, elle se trouva dans la maison de son père, et ayant sonné une clochette, qui était à côté de son lit, elle vit venir la servante, qui fit un grand cri, en la voyant. Le bonhomme accourut à ce cri, et manqua mourir de joie, en revoyant sa chère fille; et ils se tinrent embrassés plus d’un quart d’heure. La Belle, après les premiers transports, pensa qu’elle n’avait point d’habits pour se lever; mais la servante lui dit, qu’elle venait de trouver dans la chambre voisine un grand coffre, plein de robes toutes d’or garnies de diamants. Belle remercia la bonne Bête de ses attentions; elle prit la moins riche de ces robes, et dit à la servante de serrer les autres, dont elle voulait faire présent à ses sœurs: mais à peine eut-elle prononcé ces paroles, que le coffre disparut. Son père lui dit que la Bête voulait qu’elle gardât tout cela pour elle, et aussitôt, les robes et le coffre revinrent à la même place. La Belle s’habilla, et pendant ce temps, on alla avertir ses sœurs, qui accoururent avec leurs maris. Elles étaient toutes deux fort malheureuses. L’aînée avait épousé un gentilhomme, beau comme l’amour; mais il était si amoureux de sa propre figure, qu’il n’était occupé que de cela, depuis le matin jusqu’au soir, et méprisait la beauté de sa femme. La seconde avait épousé un homme, qui avait beaucoup d’esprit; mais il ne s’en servait que pour faire enrager tout le monde, et sa femme toute la première. Les sœurs de La Belle manquèrent mourir de douleur, quand elles la virent habillée comme une princesse, et plus belle que le jour. Elle eut beau les caresser, rien ne put étouffer leur jalousie, qui augmenta beaucoup, quand elle leur eut conté combien elle était heureuse. Ces deux jalouses descendirent dans le jardin, pour y pleurer tout à leur aise et elles se disaient, pourquoi cette petite créature est-elle plus heureuse que nous? Ne sommes-nous pas plus aimables qu’elle?

«Ma sœur, dit l’aînée, il me vient une pensée: tâchons de l’arrêter ici plus de huit jours, sa sotte Bête se mettra en colère, de ce qu’elle lui aura manqué de parole, et peut-être qu’elle la dévorera.

— Vous avez raison, ma sœur, répondit l’autre. Pour cela, il lui faut faire de grandes caresses.»

Et ayant pris cette résolution, elles remontèrent et firent tant d’amitié à leur sœur, que la Belle en pleura de joie. Quand les huit jours furent passés, les deux sœurs s’arrachèrent les cheveux, et firent tant les affligées de son départ, qu’elle promit de rester encore huit jours.

Cependant Belle se reprochait le chagrin qu’elle allait donner à sa pauvre Bête, qu’elle aimait de tout son cœur, et elle s’ennuyait de ne la plus voir. La dixième nuit qu’elle passa chez son père, elle rêva qu’elle était dans le jardin du palais, et qu’elle voyait la Bête, couchée sur l’herbe, et prête à mourir, qui lui reprochait son ingratitude. La Belle se réveilla en sursaut, et versa des larmes.

«Ne suis-je pas bien méchante, disait-elle, de donner du chagrin à une Bête, qui a pour moi tant de complaisance? Est-ce sa faute, si elle est si laide, et si elle a peu d’esprit? Elle est bonne, cela vaut mieux que tout le reste. Pourquoi n’ai-je pas voulu l’épouser? Je serais plus heureuse avec elle, que mes sœurs avec leurs maris. Ce n’est, ni la beauté, ni l’esprit d’un mari, qui rendent une femme contente: c’est la bonté du caractère, la vertu, la complaisance: et la Bête a toutes ces bonnes qualités. Je n’ai point d’amour pour elle; mais j’ai de l’estime, de l’amitié, et de la reconnaissance. Allons, il ne faut pas la rendre malheureuse; je me reprocherais toute ma vie mon ingratitude.»

À ces mots, Belle se lève, met sa bague sur la table, et revient se coucher. À peine fut-elle dans son lit, qu’elle s’endormit, et quand elle se réveilla le matin, elle vit avec joie qu’elle était dans le palais de la Bête. Elle s’habilla magnifiquement pour lui plaire, et s’ennuya à mourir toute la journée, en attendant neuf heures du soir; mais l’horloge eut beau sonner, la Bête ne parut point. La Belle, alors, craignit d’avoir causé sa mort. Elle courut tout le palais, en jetant de grands cris; elle était au désespoir.

Après avoir cherché partout, elle se souvint de son rêve, et courut dans le jardin vers le canal, où elle l’avait vue en dormant. Elle trouva la pauvre Bête étendue sans connaissance, et elle crut qu’elle était morte. Elle se jeta sur son corps, sans avoir horreur de sa figure, et sentant que son cœur battait encore, elle prit de l’eau dans le canal, et lui en jeta sur la tête.

La Bête ouvrit les yeux et dit à la Belle: «Vous avez oublié votre promesse, le chagrin de vous avoir perdue, m’a fait résoudre à me laisser mourir de faim; mais je meurs content, puisque j’ai le plaisir de vous revoir encore une fois.

— Non, ma chère Bête, vous ne mourrez point, lui dit la Belle, vous vivrez pour devenir mon époux; dès ce moment je vous donne ma main, et je jure que je ne serai qu’à vous. Hélas, je croyais n’avoir que de l’amitié pour vous, mais la douleur que je sens, me fait voir que je ne pourrais vivre sans vous voir.»

À peine la Belle eut-elle prononcé ces paroles, qu’elle vit le château brillant de lumière, les feux d’artifices, la musique, tout lui annonçait une fête mais toutes ces beautés n’arrêtèrent point sa vue: elle se retourna vers sa chère Bête, dont le danger la faisait frémir. Quelle fut sa surprise! La Bête avait disparu, et elle ne vit plus à ses pieds qu’un prince plus beau que l’amour, qui la remerciait d’avoir fini son enchantement. Quoique ce prince méritât toute son attention, elle ne put s’empêcher de lui demander où était la Bête.

«la voyez à vos pieds, lui dit le prince. Une méchante fée m’avait condamné à rester sous cette figure jusqu’à ce qu’une belle fille consentît à m’épouser, et elle m’avait défendu de faire paraître mon esprit. Ainsi, il n’y avait que vous dans le monde assez bonne, pour vous laisser toucher à la bonté de mon caractère; et en vous offrant ma couronne, je ne puis m’acquitter des obligations que je vous ai.»

La Belle, agréablement surprise, donna la main à ce beau prince pour se relever. Ils allèrent ensemble au château, et la Belle manqua mourir de joie, en trouvant dans la grande salle son père, et toute sa famille, que la belle dame, qui lui était apparue en songe, avait transportés au château.

«Belle, lui dit cette dame, qui était une grande fée, venez recevoir la récompense de votre bon choix: vous avez préféré la vertu à la beauté et à l’esprit, vous méritez de trouver toutes ces qualités réunies en une même personne. Vous allez devenir une grande reine: j’espère que le trône ne détruira pas vos vertus. Pour vous, mesdemoiselles, dit la fée aux deux sœurs de Belle, je connais votre cœur, et toute la malice qu’il enferme. Devenez deux statues; mais conservez toute votre raison sous la pierre qui vous enveloppera. Vous demeurerez à la porte du palais de votre sœur, et je ne vous impose point d’autre peine, que d’être témoins de son bonheur. Vous ne pourrez revenir dans votre premier état, qu’au moment où vous reconnaîtrez vos fautes; mais j’ai bien peur que vous ne restiez toujours statues. On se corrige de l’orgueil, de la colère, de la gourmandise et de la paresse: mais c’est une espèce de miracle que la conversion d’un cœur méchant et envieux.»

Dans le moment la fée donna un coup de baguette, qui transporta tous ceux qui étaient dans cette salle, dans le royaume du prince. Ses sujets le virent avec joie, et il épousa la Belle, qui vécut avec lui fort longtemps, et dans un bonheur parfait, parce qu’il était fondé sur la vertu.

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3- UNE BIEN JOLIE HISTOIRE

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Ma très chère Belle,

Je ne sais pas très bien pourquoi je vous écris mais j’en éprouve le besoin. Je trouve votre histoire à la fois triste et magnifique: affronter sa peur et le danger pour l’amour de son père, waouh! Il vous a fallu beaucoup de courage et je vous dis BRAVO! Avez-vous regretté votre choix quand vous avez vu la Bête pour la première fois? De prime abord, elle est quand même effrayante? A-t-elle été gentille tout de suite ou a-t-il fallu un temps d’adaptation pour tous les deux? Ne vous êtes vous pas dit que votre vie était fichue ou que c’était trop injuste?

J’ai encore une petite question: avez vous pensé en voyant la Bête qu’il y avait un sortilège dans cette histoire?

Je sais je suis curieuse (c’est peut-être un vilain défaut) mais votre histoire m’intrigue tellement que j’ai envie de savoir. Je trouve magnifique qu’on puisse passer au-dessus des apparences et avoir une relation aussi forte avec quelqu’un. Ces temps-ci ce n’est pas courant.

Merci beaucoup de partager cette Belle histoire avec DIALOGUS.

En attendant d’avoir une petite réponse, je vous embrasse bien fort vous et la Bête.

À bientôt et merveilleuse année 2004 à vous deux.

Ninie

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Ma très chère Ninie,

Je suis vraiment désolée du délai que j’ai pris à t’écrire. Je dois t’avouer avoir passé un temps des fêtes très réjouissant mais aussi très occupé par les nombreux bals que nous avons organisés. Je suis très touchée que mon histoire t’aie plu. Mais je ne comprends pas pourquoi tu me parles de courage. Je n’ai fait pour mon père que ce que me dictait mon cœur. C’est pourquoi je n’ai jamais regretté mon choix, et ce, même lorsque j’ai vu la bête. Bien sûr, au tout début, l’inconnu nous terrifie. Mais dès qu’on l’apprivoise, on s’aperçoit rapidement que cette crainte est injustifiée. C’est ce qui s’est passé entre moi et la Bête. Dès mon arrivé au château, je fus choyée. Malgré le chagrin que me causait le fait de ne plus pouvoir revoir ma famille, comment aurais-je pu croire ma vie fichue?

Et pour répondre à ta dernière question, je n’en savais rien. Ce que je sais par contre, c’est que la vie est remplie de magie et que chacun de nous peut la trouver s’il le désire vraiment. Alors, peut-être que, à l’intérieur de moi, une partie savait que l’apparence de la Bête n’était pas vraiment ce que je devais voir. Les apparences sont souvent trompeuses.

En espérant avoir comblé tes attentes,

Belle

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Très chère Belle!

Je suis heureuse que tu m’aies répondu! Quel plaisir de te lire! Tu es toute pardonnée d’avoir mis un peu de temps pour me répondre! C’est vrai que la fin d’année et le début de 2004 ont dû être chargés pour vous deux. Il faut souhaiter ses bons vœux à tout le monde et apparemment vous connaissez beaucoup de personnes. Tu me dis que vous avez organisé des bals… je suis peut-être curieuse mais j’aimerais que tu me racontes comment ça se passe un bal dans votre château (les invités, la musique, les décorations, tes tenues…).

 Sinon j’avais encore une petite question à propos de ton histoire. Surtout tu me dis si je t’embête! Est-ce que la Bête est restée une bête longtemps. Comment ça s’est passé, comment est-elle redevenue un homme? Est-ce que tout le château était enchanté? Tout le monde avait été transformé ou seulement la Bête? D’ailleurs elle a un château alors elle doit avoir un titre, lequel? Donc maintenant que vous êtes mariés tu le portes aussi, petite chanceuse! Je sais, j’ai posé beaucoup de questions encore une fois!

Encore une petite chose: Comment va la Bête? (C’est quoi son vrai nom?) Surtout tu lui fais de gros bisous pour moi (peut-être qu’un jour elle me fera un petit coucou sur le Net!)

Je t’embrasse bien fort et te dis à bientôt, ma Belle.

Portez-vous bien.

Ninie

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Bien chère Ninie,

 Mon ami a pour nom Hildebert Beste Des Landes d’Ajonc, c’est un nom foncier. Tu te doutes que, vu sa trajectoire, il n’est pas titré à la Cour, ni de robe, ni d’épée. Il se désigne simplement: hobereau. C’est semi-ironique, mais ça lui va parfaitement. Moi on m’appelle simplement la Châtelaine. Cela me suffit amplement aussi.

Sur la durée en temps de notre enchantement, Hildebert et moi ne sommes jamais arrivés à nous la représenter même approximativement. On me dirait que ce fut des siècles que je le croirais sans hésiter tant l’avachissement ambiant était tangible. Hildebert est redevenu homme par la vertu de mon amour. C’est arrivé sans entourloupette, par un petit matin ordinaire en fait assez maussade.

Toute sa modeste compagnie s’est trouvée engagée dans le même mouvement magique. Et nous voici.

La Belle

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Bonjour Belle,

C’est encore moi, Ninie. J’espère que toi et la Bête vous allez bien. Je sais qu’il est un peu tard pour poser cette question mais j’y pense seulement maintenant. Avez-vous fêté la Saint-Valentin? Peux tu me dire comment? Si je suis trop curieuse tu ne me réponds pas.

Par contre j’aimerais avoir une réponse à ma question suivante: tu sais que ton histoire a été adaptée au cinéma plusieurs fois. Puis-je te demander quelle version tu préfères? Quelle version est la plus proche de la réalité? La version avec Jean Marais ou celle de Disney?

Merci beaucoup de m’avoir lue.

Je vous dis à bientôt,

Énormes bisous à vous deux, prenez soin de vous,

Ninie

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Hildebert et moi fêtons la Saint-Valentin tous les jours. Si tu insistes pour les détails, je risque de finir par me décider à te les fournir…

La version Cocteau de notre belle histoire est trop roide et trop sombre. J’irais jusqu’à dire qu’elle est un brin prétentiarde. Le décor y est raté. Jean Marais y a des allures de saltimbanque qui ne font en rien honneur à mon Hildebert, qui est à la fois plus fluide et plus majestueux.

 La version Disney a des défauts majeurs. Je suis singulièrement agacée par les scènes de jacqueries. Hildebert n’a jamais subi de jacqueries pour la simple raison que nos terres, qui sont des landes, ne sont peuplées que de coqs de bruyère. J’aime bien par contre le personnage de Gaston. Il incarne fort joliment la bêtise infatuée de nos hobereaux campagnards et la Belle du film le met en boîte d’une façon qui me parait vive et plaisante.

La Belle

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Bonjour ma jolie «Châtelaine»,

Je suis ravie de te retrouver sur DIALOGUS. Ton absence fut de courte durée et c’est très bien! J’ai été absolument enchantée de voir que tu prenais tout de même le temps de me répondre très gentiment sur ma boîte alors que tu t’étais retirée du site.

Merci infiniment.

Pour revenir au message précédent, je n’aime pas trop non plus la version de Cocteau. Je l’ai vue il n’y a pas longtemps et j’ai été très déçue: Le film est très noir (bon je sais, il est en noir et blanc mais on dirait qu’il n’y a jamais de journée, que tout se passe la nuit), les personnages un peu caricaturés, quant à la Bête, brrrrr, elle fait froid dans le dos!!

La version Disney est ma préférée. Je m’explique: les personnages sont attachants. La Belle du dessin animé doit te ressembler car elle est douce et c’est ce qui transparaît dans tes réponses. Vous semblez dotées des mêmes qualités et sentiments pour autrui, je me trompe? En ce qui concerne les jacqueries, je suis étonnée quand tu me dis qu’Hildebert n’en ait jamais subi. Les hommes sont tellement stupides en général! Enfin je veux dire par là, qu’ils ont toujours peur de ce qu’ils ne connaissent pas et que par conséquent c’est forcément mauvais et à éliminer! En tous les cas tant mieux qu’Hildebert ait échappé à cela!

Est-ce que les gens du village l’ont tout de suite acceptée? N’y a-t-il aucune peur, aucune histoire circulant sur les habitants du château avant ton arrivée? Ce serait étonnant, les gens aiment bien «jacasser» en général!

As-tu des frères et sœurs? T’entends-tu bien avec?

Dans ta dernière réponse tu m’as dit qu’Hildebert et toi fêtaient la Saint Valentin tous les jours, petits chanceux! C’est très romantique. Tu m’as dit aussi que si j’insistais un peu, tu finirais peut-être par me communiquer les détails… Tu es tombée sur une petite curieuse à l’âme romantique, je me permets donc d’insister… un peu!

Je vous embrasse affectueusement tous les deux. Votre amie virtuelle

Ninie

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Nous sommes en accord sur le fait que ce Monsieur Cocteau avait une vision presque épouvantée de mon rapport avec Hildebert. Mais je crois aussi savoir que ce Monsieur a choisi —et c’est son droit— qu’il préférait éviter de se trouver impliqué dans le commerce entre homme et femme. C’est peut-être sa propre épouvante face à cette question dont il nous communique la teneur. Pourquoi pas. On peut regarder ou ne pas regarder n’est-ce pas.

Me comparer à la Belle de ce Monsieur Disney c’est me complimenter trop. Cette jeune femme a une capacité de tenir tête aux hommes qui est très moderne et dont je crains qu’elles ne me caractérise guère. J’insiste sur le fait que la vindicte populacière dépeinte dans cette œuvre est disproportionnée. Les terres d’Hildebert sont maigres. Il n’y pousse que de la bruyère et des ajoncs. Elles ne suscitent pas l’envie des croquants et des jacques. Les badauds des villages lointains ont d’autres priorités. Nous n’intéressons personne et c’est au mieux. Nous aimons le halo magique de notre solitude.

J’ai trois frères et deux sœurs. Je les aime beaucoup. Mes sœurs sont ici près de moi, mais sous formes de statues de marbre fin. Mes frères sont soudards d’active. Je les vois rarement mais quand cela arrive, c’est toujours une grande joie.

Que dire de nos «Saint-Valentin». Hildebert est un cuisinier fin, un musicien virtuose et un superbe danseur. Il est aussi à la fois très doux et très viril. Cela vous donne à imaginer nos journées et nos nuits.

Belle

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4- MAIS IL CUMULE TOUTES LES QUALITÉS!

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Bonjour tous les deux,

Dans ton dernier petit mot, tu me dis que tu as trois frères et deux sœurs (quelle grande famille, moi je suis fille unique!). Pourquoi tes sœurs sont devenues des statues de marbre fin? Elles ont subi un sortilège? Quant à tes frères, ce sont des soudards d’active. C’est quoi?

Enfin tu me dis qu’Hildebert est un fin cuisinier (quelle est sa spécialité?), un musicien virtuose et un danseur génial. En plus il est très doux et viril (Mmmmmm… tout ce que j’aime: tu crois qu’il existe encore des hommes comme ça?). Mais il cumule toutes les qualités! Fait attention, tu vas te le faire piquer! Je rigole! Comme il doit être très amoureux de toi, tu n’as vraiment rien à craindre!

Je vous embrasse tous les deux.

À bientôt,

Ninie

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Comme le rapporta jadis Madame Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, mes sœurs ont effectivement subi un sortilège. Tu trouveras tous les détails dans l’échange intitulé TA VIE. Des soudards d’active, ce sont des hommes en armes qui servent dans l’armée active d’un domaine. La spécialité d’Hildebert est la poularde grillée aux fines herbes. Il la sert sur un lit d’haricots ocres. Le tout est précédé d’un excellent pâté d’ours et suivi de fruits frais hachés finement. Un délice.

Je ne m’étale pas sur les autres délices… Il semble que tu comprennes tout à fait ce dont il s’agit. Je ne sais pas s’il existe encore des hommes comme lui mais je n’ai pas peur de me le faire piquer, comme tu dis. Hildebert est un homme libre, il me garde simplement parce qu’il me préfère. Je suis aussi une femme libre. C’est ce qui fait la force sereine de notre union magique.

Amicalement,

La Belle

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5- GRANDE FEMME

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Avec le respect que je vous dois j’ai une très indiscrète question mais je pense qu’elle a de la réflexion: êtes-vous encore vierge?

Désolé pour l’indiscrétion.

DENEO

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Cher ami,

Il me fait habituellement très plaisir de répondre au courrier qui m’est adressé. Cependant, cette fois, je crois que la question posée est vraiment trop indiscrète et je n’y vois aucune réflexion. Je veux bien partager mon histoire d’amour mais ceci relève de ma vie privée.

En espérant ne pas t’avoir trop déçu,

Belle

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6- QUELQUES ANNÉES PLUS TARD…

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Ma très chère Belle,

J’ai lu votre lettre d’acceptation et je vous félicite pour cette affection d’amour et de gentillesse que vous donnez pour les gens qui veulent vous écrire.

Maintenant que la Bête est devenue un humain, qu’est-ce qui s’est passé après votre mariage? Vos sœurs ont-elles fini d’être moins chochottes? Comment va votre père? J’espère qu’il n’est pas mort. Tout de même, vous avez fait quelque chose de magique, vous avez guéri votre père grâce aux diamants apparus à votre visage, comme c’est la preuve que vous aviez pleuré en pensant très fort à cette Bête qui était sympathique.

Je suis tout à fait d’accord avec vous, la Bête n’est pas si méchante que ça, d’abord elle vous a offert une chambre dans son château, elle vous a proposé de venir dîner avec elle pour discuter et pleins d’autres cadeaux. Même si vous n’avez pas l’habitude qu’on vous serve quelque chose, c’est pourquoi la Bête veut que vous soyez heureuse dans ce château. Il faut exprimer les moindres caprices. Les cadeaux de la Bête sont magnifiques, j’aime beaucoup les roses, le miroir, le cheval, la clé d’or et le gant.

En attendant une réponse, je vous embrasse bien fort vous et la Bête.

À bientôt.

Un jeune Sieur

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Cher Sieur,

C’est tout simple, à la vérité. Nous avons vécu et avons eu des enfants qui en ont eu aussi. Mes sœurs sont toujours égales à elles-mêmes, mais je les aime comme elles sont. Papa se fait vieux mais assure toujours.

La perception que vous avez de mon époux est sobre, juste et impartiale. C’est très beau et très rare. Vous n’en faites pas un croquemitaine et cela me rassérène. Merci de tout cœur pour vos bons mots. Écrivez-moi de nouveau. Parlez-moi un peu de vous et de votre temps.

Respectueusement,

Belle

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7- UN PEU BIZARRE?

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Salut Belle,

J’adore ton nom. Je ne vais pas prendre de ton temps plus longtemps, je sais que tu as beaucoup à faire dans ton beau palais. Tu dois sûrement te préparer pour une fête.

J’ai adoré la façon dont tu as chanté «C’est la fête» lors de ta première nuit au palais de la Bête. J’espère que tu flottes encore sur ton petit nuage avec ton amoureux. L’amour c’est génial. J’aurais seulement une seule question à te poser…

La Bête semble quelquefois unique et même un peu bizarre. Tu es la seule à le comprendre et à le trouver merveilleux. Comment as-tu fait pour ne pas le trouver un peu bizarre?

Merci.

Karine

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J’ai simplement adopté une posture attentive, indifférente à la surface des choses, ouverte simplement à l’essence de mon interlocuteur. Tout est venu ainsi doucement, à l’abri des jugements surfaits et de la vindicte alarmante de nos héritages respectifs. Lui aussi aurait pu me trouver fort bizarre. Mais il a su faire son effort aussi, de son côté et à sa manière.

Belle

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8- LA BEAUTÉ INTÉRIEURE

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Chère Belle,

Je trouve que ta personnalité est digne d’avoir un mérite; je ne connais pas beaucoup de filles, ces temps-ci, qui cherchent la beauté intérieure, mais surtout la beauté physique. Pourquoi? De quoi ont-elles vraiment peur? Moi je ne suis point de même, j’apprends à le connaître avant et après de savoir s’il est assez bien pour moi d’après mes critères et ce que j’ai remarqué de lui.

Explique-moi aussi: c’est quoi les sentiments que tu avais pour la Bête?

J’aimerais que tu me poses une question en retour.

Amicalement.

Claudia

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Claudia,

Ne sois pas si sévère avec tes pairs. Les filles de ton monde et celles du mien ont en commun non pas le fait de ne rechercher que la beauté physique mais le fait de CONFONDRE beauté physique et beauté intérieure. Nous avons toutes commis cette erreur très ancienne, qui est celle de prendre le beau pour le bon. J’ai eu la chance de vivre un cheminement qui a rectifié cette erreur dans mon cœur. Je n’ai conséquemment que bien peu de mérite.

Hildebert était laid mais doux. Il se dévouait à mon bien-être. Il était mon féal. Il ne cherchait pas à me séduire mais tout simplement à me faire me sentir bien et heureuse d’être moi-même. J’ai vite senti la sincérité et la constance de cette émotion chez lui. Il est impossible de demeurer insensible à l’attention touchante, durable et précise qu’il m’apportait sous forme de bête, et m’apporte encore sous forme de châtelain.

Une question? Eh bien voici. Les femmes de ton monde qui m’écrivent paraissent si libres et si fortes. Y a-t-il des femmes cheftaines de famille chez toi?

Belle

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9- VOTRE HISTOIRE

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Très chère Belle,

Vous m’avez fait rêver lorsque j’étais jeune et je suis encore émerveillée par votre histoire. Ma mère m’avait acheté une poupée de vous avec votre parfum dans un contenant, mais un jour le contenant a glissé et je l’ai perdu…

J’ai encore beaucoup d’affection pour vous car vous avez marqué mon enfance de merveilles et de joies. Mais au fur et à mesure que je grandis, mon histoire est tout à fait différente de la vôtre, j’ai conscience que la vie de chaque personne sur terre est différente, mais est-ce que toutes les fins sont heureuses? Dans tous les films de Walt Disney, les fins sont toujours heureuses et quand on grandit, on découvre le contre; c’est très désespérant à la fin…

En passant j’ai beaucoup apprécié votre générosité et votre amour pour La Bête qui est devenue prince. J’espère que vos amis vont bien aussi.

Répondez-moi vite!

Lina

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Croyez moi Lina, si la fin d’un conte de fée est si belle, c’est en fait une astuce cachée dans la façon dont on le raconte. J’ai mes tristesses aussi, vous savez. Par exemple, je suis une fille du village et je dois maintenant faire la châtelaine. Ma domesticité tient beaucoup à ce rôle et m’y enferme un peu, gentiment certes, mais sans concession. Cette distance avec mes gens de maison me pèse assez. Il m’arrive même parfois de pleurer un petit peu. Moi aussi, ça m’a coûté de grandir, de ne plus courir dans les champs derrière mon troupeau d’agneaux… Moi aussi, d’une certaine façon, comme vous, j’ai égaré la petite fiole de parfum magique…

Revenez me voir. J’aime beaucoup échanger avec vous. Vous me faites renouer avec la simplicité de mon cœur.

Belle

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Chère Belle,

Après avoir lu votre lettre, je me suis sentie triste; ce que je trouve de bien, c’est que les gens essayent de vivre heureux et ne s’apitoient pas sur leurs malheurs. J’avoue que quand on tient un rôle, il faut bien le jouer et ça devient lourd à la fin. Comme à l’école, les professeurs et les parents veulent qu’on devienne mature et autonome; ils disent que maintenant, ils nous considèrent comme des adultes, mais on a que seize ans! Seize ans… c’est encore jeune je trouve, et même si on en avait trente ou bien cinquante, la vie est faite pour apprendre, acquérir de la sagesse, aider les gens, mais aussi pour s’amuser et rire…!

J’avoue que je ne suis pas une personne excentrique, tout le contraire! Mais on peut toujours sortir des règles de temps en temps et nous amuser, faire quelque chose qu’on n’a jamais fait dans notre vie, quelque chose de vraiment farfelu comme jouer à cache-cache dans un métro ou bien jouer à la «tag» dans un centre d’achat à quatre étages! C’est très amusant je vous le dis, vous devriez l’essayer dans votre château avec vos amis, (et puis passer dans les passages secrets de votre demeure, ils ne vous trouveront jamais).

J’ai une dernière question à vous poser et j’espère que ça ne vous dérangera pas. Mais est-ce qu’on peut changer une personne totalement? Vous avez réussi à changer la Bête en un être gentil et doux, mais sa vraie nature, elle est là et le restera pour toujours, non? Comment peut-on changer une personne pour qu’il devienne son contraire? Sa personnalité, ses pensées, ses souvenirs et sa vision sont en elle et c’est cela qui fait une personne unique et différente des autres.

En passant, merci de m’avoir répondu aussi vite avec une telle élégance.

Je vous salue,

Lina.

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Vous avez raison, Lina. Oui, vous avez su saisir l’essence de ma légende. Si Hildebert, mon prince, est devenu si beau et si droit, c’est que cette beauté et cette droiture étaient au fond de lui, et que ses oripeaux puants de bête n’étaient qu’apparence. Je l’ai changé, certes, mais je ne l’ai pas changé fondamentalement: il était déjà tout là.

Je vais essayer de jouer à chat, la prochaine fois que j’aurai des visiteurs au manoir. Et je penserai à vous. Ce sera amusant.

Mes amitiés.

Belle

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10- QUELQUE CHOSE D’HUMAIN

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Chère Belle,

Je dois avouer que ton courage m’impressionne grandement. Tu t’es vraiment dévouée pour la personne que tu aimais.

J’aimerais tout de même savoir quelque chose: as-tu découvert quelque chose d’humain en la Bête lorsque tu es tombée amoureuse de lui? Savais-tu qu’il était un homme?

Au plaisir de lire ta réponse,

Valérie

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Non, Valérie,

Sous sa forme de bête, mon prince était innommable. Il était hideux, puant, affreux, effrayant, terrible. C’était pour moi un être dénaturé, torve, incompréhensible. C’était un monstre, au sens le plus ancien du terme. Je ne le voyais pas comme un homme. Je ne le voyais pas comme une bête non plus d’ailleurs, comme un gros chien pouilleux, ou comme un vieux cheval boiteux. Non, non, non… Il était un mystère insondable qui ne correspondait à rien de terrestre.

Ce sont ses actions qui ont sauvé mon prince. La profondeur de sa douceur, de son respect pour moi, de sa patience, de sa bonhomie ont fait qu’une fois le moment de terreur passé, il restait, à mes yeux, surnaturel en ce sens désormais qu’il paraissait trop bon et généreux pour être un des nôtres.

Sa métamorphose en homme fut pour moi une surprise intégrale.

Belle

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11- COMMENT FAIRE POUR L’AIMER?

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Chère Belle,

Je vous trouve très comment dire… différente des autres femmes et des gens de mon époque. Je ne connais pas beaucoup de personnes pour qui la beauté physique ne compte pas du tout. Elle aide toujours un peu, mais vous, vous en avez fait abstraction. Justement, comment avez-vous pu tomber amoureuse d’une bête premièrement, et qui vous gardait captive deuxièmement? Quoi qu’il ait été très civilisé en vous donnant des cadeaux par la suite, vous étiez quand même sa prisonnière. Comment fait-on pour aimer quelqu’un qui nous restreint autant? Pour moi, la liberté est une des premières valeurs à respecter, je ne crois pas qu’il soit possible de s’épanouir lorsque nous sommes contraints à un seul lieu où il est impossible de voir notre famille, nos amis.

J’attends votre réponse pour comprendre,

Merci.

Laurence Goulet

P.S. Quoi qu’il en soit, je trouve votre histoire d’amour merveilleuse et je pense que chacun devrait réussir à voir la beauté intérieure plutôt que la beauté physique.

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Chère Laurence,

Votre liberté et la mienne, ce sont deux choses distinctes. La liberté de crier la faim ou de se perdre dans les bois est une liberté dont on peut vouloir un peu mais pas trop non plus. C’est d’autre part un puissant sentiment de liberté que j’ai ressenti quand Hildebert m’a autorisée à baguenauder à ma guise dans sa riche et immense bibliothèque… Une femme de mon monde n’a normalement pas le droit de toucher un livre ou tout autre objet de nature savante… Alors avisez-vous, en ouverture, du fait que vous et moi ne logeons probablement pas la liberté à la même place.

Mais prenons l’affaire au début. La Bête était un monstre, pas seulement physiquement. Il avait des pulsions monstrueuses, des appétits monstrueux, un égoïsme monstrueux, une violence monstrueuse. Il aurait pu déchirer mon père de ses griffes puissantes et me prendre de toute façon en se fichant du reste. Il a surmonté sa monstruosité inhérente pour libérer mon père. Ce fut le premier acte de mansuétude qui m’ait touchée chez lui. Le monstre aurait tant pu nous trahir, nous duper. C’est cela un monstre! Il ne l’a pas fait, et je voyais que cela lui était fort difficile. Il fallait donc bien le récompenser un petit peu, sinon il n’aurait pas pu surmonter sa condition de monstre pour compléter cet acte généreux en gestation en lui. J’ai donc récompensé de ma personne. Nous avons alors établi une entente. Une entente féodale. Une allégeance. Je suis devenue de plein gré sa vassale. C’était déplaisant, certes, mais mon père vivait. Le coût m’était alors léger. Malgré la souffrance que j’attendais. Car de nouveau, le monstre aurait pu me dévorer au repas suivant, me violenter, me brutaliser, me traiter en esclave, en souillon, en chienne. Il en avait les pulsions monstrueuses, la capacité et même, vu notre entente, le droit. Il n’en fit rien. Et de jour en jour j’attendais toujours la venue de cette souffrance que m’annonçait sa condition de monstre.

Une souffrance qui ne vint jamais et se transforma mystérieusement et imperceptiblement en la plus radieuse des douceurs…

Le monstre s’était vaincu lui-même.

Belle

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Chère Belle,

Suite à votre réponse plusieurs autres questions sont venues à moi. Le monstre étant redevenu humain, a-t-il perdu l’égoïsme et la colère qui l’habitait? Qu’êtes-vous devenus, avez-vous des enfants, et si oui, Hildebert est-il un bon père? Et votre père se porte-t-il bien? Bref j’aimerais connaître la suite de votre histoire.

Au plaisir de vous lire,

Laurence

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Hildebert n’était pas égoïste et colérique en son état de Bête. Il était excessif parce que monstrueux, c’est fort différent. Nous ne pouvons pas appliquer nos critères de psychologie humaine automatiquement à un lion, à un griffon ou à un dragon. C’est la même chose ici. Les monstruosités de son comportement de Bête se sont résorbées longtemps avant qu’il ne prenne forme humaine. Sa transformation en homme ne fut que le parachèvement de tendances déjà bien installées en lui en son état de Bête.

Nous avons eu des enfants qui ont eu des enfants. Certains ont quitté le domaine. D’autres sont toujours avec nous. Nous les aimons tous. Hildebert est un père dévoué, un seigneur débonnaire et généreux avec sa progéniture.

Mon père est très vieux maintenant. Mais il est toujours lucide. Il sourit lumineusement quand les rosiers sont en fleur aux jours ensoleillés.

Belle

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12- BEAUTÉ SUPERFICIELLE

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Bonjour La Belle,

Je voudrais savoir comment tu as pu voir à travers la Bête quel être extraordinaire il était? Je voudrais aussi savoir ce que tu penses de la beauté aujourd’hui dans la société. Est-elle devenue un problème grave? La beauté aujourd’hui est-elle superficielle, car il y a de plus en plus de filles qui sont anorexiques, qui subissent des chirurgies plastiques…?

En un deuxième temps, j’aimerais savoir ce que tu penses de ces filles? Et si tu avais quelque chose à leur dire pour changer leur vision de la beauté, que leur dirais-tu?

Merci de bien vouloir répondre.

Catherine

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Tout le monde est beau, Catherine.

Dans le cas de ma chère Bête, c’est évidemment son comportement qui vite compensa sa hideur. Mais que faisait-il donc? Simple, si simple. Il me laissait être moi-même. Il constatait que j’aimais les roses, il faisait planter une roseraie, malgré le fait que le parfum des fleurs était horrible à sa narine difforme de monstre. Il s’apercevait que j’aimais la lecture, il m’ouvrait sans lésiner son immense bibliothèque malgré un édit familial ferme et ancien qui dictait que les femmes n’y étaient pas autorisées. Tendre, il gauchissait toutes ses lois pour moi. Et c’était si sincère, si pur, si vrai. Je me sentais soudain si bien d’être moi-même auprès de lui. Du plus profond de mon être, je me sentais si… belle.

Et un jour, comme tu le sais, même sa hideur a disparu. Cela n’a rien altéré dans ses comportements. Aujourd’hui, c’est à ses côtés dans notre domaine que je suis heureuse. Quand il me chuchote à l’oreille que je suis sa châtelaine et que je suis toute sa vie, je le crois, car il parle du cœur et c’est le vrai. C’est merveilleux d’être aimée ainsi. C’est à la fois si simple et si puissant.

Et aimée ainsi, je n’ai nul besoin d’altérer mes comportements ou ma simplette apparence! Je suis acceptée juste comme je suis. Je dirais donc à ces jeunes filles, dont vous mentionnez le drame, que le jour ou elles seront vraiment aimées pour elles-mêmes en toute sincérité et sans compromission, par un homme, par une femme, par leurs amis, mais surtout par elles-mêmes, elles cesseront tout naturellement, de se torturer pour rien et comprendront intimement le message que j’ai placé au début de cette missive: tout le monde est beau.

Belle

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13- POUR VOIR AU-DELÀ

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Chère Belle,

Je trouve votre histoire très inspirante. Je crois que nous savons tous qu’il faut voir la beauté intérieure, et non la beauté extérieure. Malheureusement, c’est toujours plus facile à dire qu’à faire. Voici ma question: comment doit-on faire, ou quels chemins devons-nous suivre, pour réussir à voir au-delà des apparences physiques et des premières impressions?

Merci.

Alexandra

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Mais Alexandra, il suffit de suivre un penchant qui nous est si profondément naturel que je suis certaine qu’il est en chacun de nous.

Laissez-moi m’expliquer d’un exemple. Pensez à la relation des jeunes enfants avec leurs grands-parents. Les vieillards sont voués à la laideur. Ils sont chenus, malades, défigurés par les rides et l’avachissement inévitable de l’âge. Même d’avoir été très beau ou très belle, il est impossible d’esquiver la hideur inexorable apportée par le grand âge.

Les enfants s’approchent des vieillards dans un moment initial de terreur. Mais l’ajustement est rapide. La voix de l’ancêtre est douce, ses gestes sont lents, minutieux, sans rudesse. Les vieillards parlent de choses anciennes, belles, mystérieuses et attirantes. Ils font des choses inusitées et bien fascinantes. Ils aiment, d’une manière qui est unique et pleine de paix. Et ainsi, en très peu de temps, l’enfant ne voit plus la laideur du vieillard. Le lien d’amour profond, éternel, est devenu incorporel. Les enfants pleurent du fond du cœur quand les vieillards meurent. Cela arrive à tout moment du cycle de la vie. C’est un fait profondément ordinaire.

En retrouvant votre émerveillement naturel d’enfant face aux vieillards que vous aimez, en flagrante indifférence pour leur terrible et cruelle laideur, et en le généralisant adéquatement, vous verrez au fond de vous-même, Alexandra, combien ma douce histoire avec Hildebert est humaine, banale et bien peu magique.

Amicalement,

Belle

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14- VOTRE MÈRE

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Très chère Belle,

Encore hier ma petite sœur de six ans regardait votre film de Walt Disney, assise sur le divan et si émerveillée! Elle me faisait penser à moi lorsque j’avais son âge. Elle vous aime beaucoup, vous savez; même pour moi vous représentez un personnage qui m’a énormément marqué dans le monde enchanté de Walt Disney! Vous nous émerveillez par votre grand cœur, par votre générosité et la plus belle leçon que l’on peut tirer dans votre conte est que les apparences sont souvent trompeuses; il y a toujours de la beauté dans ce qui peut nous paraître laid et fade.

J’aurais une question que j’ai toujours voulu poser mais à laquelle vous seule pourriez répondre… Pourquoi n’a-t-on jamais vu votre mère? Était-elle si peu importante pour vous qu’on n’ait même pas pris la peine de même la mentionner dans votre histoire? Pourquoi est-ce que dans presque toutes les histoires, il y a seulement ou la mère ou le père, et jamais les deux ensemble?

Je vous prie, Belle, d’accepter mes sentiments les plus distingués et de me répondre rapidement si vous le pouvez! Merci.

Pamela

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Ma mère est morte en couches. Je ne l’ai jamais connue. C’est souvent comme cela dans les histoires de mon monde parce qu’elles sont d’un temps où la mortalité humaine était effroyable.

Merci pour tes bons mots et ton amour, Pamela.

Belle

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15- L’AMOUR

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L’amour? Comment pouvons-nous passer par-dessus les apparences? Lorsque dans notre société, les gens sont tellement axés sur leur physique… Nous vivons dans l’artificiel… Comment trouver l’amour? Celui qui nous rendra vraiment heureux? Comment pouvons-nous faire pour être sûr que cette personne soit idéale pour nous quand tout peut être si facilement faux? Comment avez-vous fait pour donner le vôtre à un monstre? Comment justement pouvons-nous nous assurer que nous ne donnerons pas le nôtre à un monstre, quelqu’un qui ne le mérite pas nécessairement.. quelqu’un qui pourrait nous faire du mal? Pouvons-nous trouver avec notre cœur et notre tête, et non seulement avec nos premières impressions qui souvent nous envahissent? Est-il possible de reconnaître le moment où naît un coup de foudre? Comment voir au-delà de ce que l’autre désire montrer? Pouvons-nous vraiment prétendre connaître quelqu’un?

Pascale

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Il y a une réponse unique pour toutes ces interrogations: le risque existe et il faut y faire face. En s’esquivant ou en affrontant. Je n’ai pas pu m’esquiver. J’ai dû affronter. Cela s’est bien soldé. Il n’y a pas de honte à admettre que j’ai eu de la chance. Que j’ai vécu un vrai conte de fée.

Belle

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Comment pouvons-nous trouver la force d’affronter quelque chose d’incertain… Est ce que le bonheur peut être affirmé au bout des efforts… Et si par malheur cela ne fonctionne pas, si nous nous retrouvons trompés pour n’importe quelle situation comment pouvons-nous faire pour passer au travers de ces difficultés, où trouver cette nouvelle force?

Pascale

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Il faut d’abord chasser l’appréhension que vous décrivez, l’inverser, en disant: et si par bonheur nous ne nous trompons pas, que faire de ce surplus de forces anciennes? Le partager avec ceux et celles qui ont moins confiance en la vie? C’est ce que je fais ici.

Belle

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16- LE MOMENT

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Chère Belle,

Toi qui fut mon idole d’enfance, dis-moi à quel moment tu as commencé à penser qu’il y avait un côté humain à la Bête?

Lady Bird

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Le jour où il a libéré mon père, alors qu’il avait initialement prévu de le déchirer de ses horribles griffes.

Belle

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17- PREMIÈRE IMPRESSION

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Bonjour Belle,

J’ai toujours voulu savoir qu’elle a été la première impression que la Bête vous a donnée, et si vous n’étiez pas restée prisonnière au château, y seriez-vous retournée?

Merci à l’avance.

Chanèle

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Ma première impression de la Bête, Chanèle, fut horripilation et terreur. En cet exact instant, j’aurais voulu disparaître de son château et n’y jamais revenir. Autant pour dire combien il faut se méfier du premier instant…

Belle

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18- GASTON?

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Bonjour Belle..

Même si votre cœur a su choisir avec raison la Bête, n’avez-vous jamais failli succomber aux avances de Gaston? Sa chute du château juste avant que vous n’embrassiez l’élu de votre cœur lui a-t-elle été fatale et cela vous a-t-il fait quelque chose?

Aviez-vous un peu de sympathie pour lui ou seulement du mépris? Il avait tant de femmes qui l’admiraient… mais c’était vous qu’il aimait; vous la seule qui ne l’aimiez pas. Gaston, cet homme qui se cache derrière ses muscles, fait peut-être un peu pitié en fin de compte…

Merci beaucoup de prendre un peu de temps pour éclairer mon esprit et répondre à mes quelques questions!

Simone Simoni

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Le jour où ce croquant m’a arraché mon livre des mains, il était foutu. Je ne sais pas ce qu’il est devenu après cette ignoble jacquerie qu’il avait fomentée contre nous. Je n’ai rien de plus à dire à son sujet.

Belle

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Chère Belle,

Croyez-vous que la rancune soit la meilleure solution aux conflits? Pour rien au monde vous ne pardonneriez à Gaston de vous avoir arraché votre livre?

Simone Simoni

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Il y a des rancunes légitimes. Je suis une femme de rang et, comme telle, je sais qui sont mes ennemis. Le geste de m’arracher mon livre, que vous minimisez ici bien insidieusement, révélait de sa part un profond rejet de la totalité de mon être. Gaston est un de ces hommes à l’ancienne que rien ne changera. Je n’ai certainement pas à pardonner quoi que ce soit à un tel rustaud, dont les temps modernes ont irrémédiablement condamné l’attitude. Qu’il vive sa vie à sa façon, dans ses hameaux, avec ses femmes et me laisse en paix avec mon homme. Je ne lui ai jamais rien demandé ni rien fait.

Belle

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19- TROUVER LA FORCE D’AIMER

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Comment faites-vous et où trouvez-vous la force d’aimer la Bête?

Comment pourrais-je faire pour aimer quelqu’un autant que vous?

Comment fait-on pour se rendre digne d’un amour?

Bref, parlez-moi de l’amour, du vrai, de l’unique et de l’éternel amour.

Avec tendresse (si je peux me le permettre),

Andrée-Anne

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Merci de ta tendresse, Andrée-Anne. Reçois la mienne en retour.

Ma réponse à toutes tes questions est: il ne faut rien faire.

Il ne faut rien faire pour être digne d’un amour. Tout le monde a les droits et les devoirs de l’amour. Ce sont seulement les dictateurs méchants, les hobereaux pervers, les camelots avides qui spolient les devoirs de l’amour et, de ce fait, en perdent les droits. Ils sont une minorité infime et indigne de notre réflexion. Autrement, nous sommes tous et toutes dignes de mériter un grand amour et de le vivre.

Moi, Belle, pour trouver la force d’aimer, toujours, je ne fais rien. Je ne cherche ni force, ni allant, ni pulsion, ni propension. Ils y sont. Je les laisse vibrer, comme la prairie gorgée de petits insectes qui butinent sous un chaud soleil d’été.

Pour en venir à aimer quelqu’un comme je le fais? Encore et toujours, Andrée-Anne: ne fais rien. Sois toi-même. Vaque à tes diverses industries sans chercher l’amour ou un amant. Fais et sois. L’amour viendra tout seul. Vous n’y penserez même pas, l’autre et toi, et il sera soudain là. Vous aurez alors trouvé ensemble la force de… comprendre ce que Belle voulait dire quand elle disait: ne fais strictement rien.

Belle

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20- BEAUTÉ

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Chère Belle,

Je suis encore jeune, et j’avoue que je suis vraiment heureuse de pouvoir vous écrire par l’intermédiaire de DIALOGUS. Vous êtes si forte, je vous admire, sincèrement. Mais qui êtes-vous réellement? On parle de vous comme d’une femme relativement jolie, mais je voudrais savoir ce qui se cache vraiment sous cette beauté et ce charme. Seule vous pouvez me répondre honnêtement.

À bientôt j’espère,

Diane

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Bonjour Diane,

Tu me flattes. Je ne suis pas si jolie. Et… au fond de moi, il n’y a que moi.

Belle

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21- LORSQU’ON SE RETROUVE SEUL…

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Bonjour,

J’ai lu ce que vous écrivez, et je me demandais si, après de nombreuses années de bonheur, d’insouciance, lorsqu’on se retrouve seul, on a encore une chance de ressentir cet état, de paix, de partages, de tendresse, ou si cela doit rester un rêve.

Raymond Delfino

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Un rêve est irréel, distordu, imprévu. Disons que ce serait plutôt une réminiscence. C’est ce que vous vivez?

Belle

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Bonjour,

Non, un rêve n’est ni distordu, ni imprévu. Il est une image, un sentiment que l’on garde au fond de soi. Et moi, je me dis que cette image, ce sentiment est quelque chose que j’ai bien en moi et qui me manque terriblement à vivre au jour le jour. La réminiscence est le retour d’un souvenir qui n’est pas reconnu comme tel. Et j’ai dit rêve, car, pour moi, mon rêve aujourd’hui est d’être heureux, de partager, et je me demande si je retrouverai cette douce saveur.

Raymond Delfino

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Je vous comprends.

Belle

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Vous me comprenez. Vous êtes peut-être la seule.

Raymond Delfino

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22- LIVRES

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Chère Belle,

Je voudrais savoir si, comme la Belle du dessin animé de Disney, vous aimez lire. Si oui, quel est votre genre de livres préféré? Qu’est-ce que cela fait de passer de la vie d’une jeune femme de naissance modeste à celle d’une noble?

Bien à vous.

Alexandre, 14 ans

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Bonjour Alexandre,

J’adore lire. Je lis de tout mais j’ai une prédilection marquée pour les beaux traités de botanique illustrés de croquis coloriés. Ces livres en couleur sont rares et précieux. Il y en a de très beaux au Domaine des Landes d’Ajonc.

Mon changement de condition n’a pas entamé ma modestie. La déférence un peu obséquieuse avec laquelle les gens de maison me traitent parfois m’intimide finalement de moins en moins. Je sens qu’au fond ils m’aiment parce que je suis proche d’eux. Le statut nobiliaire n’a pas que des avantages, il s’en faut de beaucoup. Parfois je m’ennuie un peu.

Belle

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Chère Belle,

Cela tombe bien, moi aussi j’adore lire. Je préfère les romans de la vie ou de fiction. Avez-vous déjà remarqué des peintures de la Bête lorsqu’elle était humaine, comme dans le film de Walt Disney? Où se trouvaient les serviteurs à l’époque où le prince était une bête?

Bien à vous.

Alexandre

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Maintenant que vous en parlez, Alexandre, il y avait bien en effet un tableau, assez rustique et passablement mutilé. Je l’avais vu une ou deux fois dans les combles du manoir au temps de la bestialité d’Hildebert, mais, à l’époque, je n’avais pas fait le lien avec mon amant.

Du temps où nous étions ensorcelés, les gens de maison avaient disparu, mais cette dernière était encombrée d’objets hétéroclites qui s’articulaient parfois de fort étrange façon, surtout au crépuscule.

Belle

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Chère Belle,

C’est en regardant encore une fois le classique de Walt Disney que j’aurais deux questions à vous poser. Est-ce que les gens de votre village vous trouvaient bizarre? Est-ce que la Bête (ou Hildebert si vous voulez) vous interdisait d’entrer dans certaines pièces?

Vous direz toutes mes salutations à votre aimé de ma part. Bien à vous.

Alexandre

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Alexandre,

Les gens du hameau m’ont toujours acceptée telle que je suis. Nous sommes tous un peu « bizarres » et chaque facette de cette bizarrerie est ce qui constitue le chatoiement de l’être collectif des petits villages…

Hildebert, du temps de sa bestialité, m’avait interdit la mansarde à la rose s’étiolant sous globe. Aussi fantasque que lui, en ces temps tortueux, je n’avais guère obtempéré à cette prohibition qui me paraissait biscornue, excessive et folâtre.

Belle

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Chère Belle,

J’espère de tout cœur que tu vas à merveille (peut-on se tutoyer?) et que ton mari n’est pas de mauvais poil (c’est une plaisanterie, ne la prends pas mal).

Qu’est-il arrivé à la rose sous le globe ?

Que pense ton père de ton mari, après que celui-ci est redevenu humain ?

Bien à toi,

Alexandre

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La rose enchanteresse est tombée en poussières impalpables depuis un bon moment et mon papa a une très haute opinion d’Hildebert.

Tu peux me tutoyer. Il n’y a rien de rude à cela. Bons baisers.

Belle

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Chère Belle,

Je te réécris une toute nouvelle lettre pour te questionner de nouveau sur ta belle histoire.

Je suis d’accord avec toi au sujet de Gaston. Je préfère deux fois plus la compagnie de la Bête sous sa forme bestiale (quand elle est de bonne humeur bien sûr) que celle de Gaston.

Ma question se porte toutefois au sujet de son compagnon Le Fou. Que penses-tu de lui? Selon moi, il se fait le confident de Gaston pour faire oublier son physique. C’est donc un homme en mal d’identité.

Parmi tes frères et tes sœurs, lesquels préfères-tu?

Bien à toi,

Alexandre

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Alexandre,

Je ne connais pas cet homme. J’aime mes frères et sœurs d’un amour égal.

Belle

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Chère Belle,

Il vaut mieux peut-être que tu ne connaisses pas les acolytes de Gaston.

Quelle fut ta première impression du château de la Bête?

Bien à toi,

Alexandre

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Terreur et horreur. Les hobereaux n’ont jamais eu très bonne renommée en mon hameau.

Belle

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23- CADEAUX

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Chère belle,

Est-ce la Bête qui t’offrait des cadeaux ou est-ce toi qui les lui demandais? Comment faisait-elle pour t’offrir tous ces cadeaux puisqu’elle ne sortait jamais, est-ce des couturières, des bijoutiers qui venaient? Quel genre de choses t’offrait-elle?

Amicalement,

Flore

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Flore, mon amie,

Du temps de sa bestialité, le domaine d’Hildebert était enrobé d’un halo de mystère qui faisait que tous nos besoins étaient satisfaits par la vertu de quelque obscur enchantement. C’était d’ailleurs sur ce même enchantement que reposait toute la souffrance de mon amant. Aujourd’hui, nous vivons de nos modestes fermages. Notre style de vie est rustique mais bien plus heureux que du temps où nos gens et nous-mêmes étions ensorcelés.

Belle

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24- SI TU AVAIS SU LA VÉRITÉ?

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Chère belle,

Si la Bête t’avait dit qu’elle était en réalité un prince transformé en bête et que si tu l’épousais, il retrouverait son apparence, que se serait-il passé? Aurait-il été condamné à rester une bête jusqu’à la fin de sa vie?

Trouvais-tu Gaston séduisant? Si tu n’avais pas connu la Bête, aurais-tu accepté sa main?

Bien à toi,

Flore

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Flore, mon amie,

Gaston était un goujat qui, au fond, préférait la compagnie des hommes à celle des femmes. Je n’ai jamais ressenti le moindre sentiment pour ce malabar d’un autre âge.

La première question que tu soulèves est plus complexe. En effet, ce qui aurait été gagné en sincérité par un tel aveu aurait été en même temps perdu en spontanéité des émotions. Les choses auraient donc été, je crois, plus difficiles à réaliser. Hildebert ne s’est pas tu par duplicité mais par pudeur. Cette pudeur se joint à mille autres choses pour constituer le tout du charme qui se dégage de lui. Un charme magique plus fort que la magie même.

Belle

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25- L’EXEMPLE

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Chère Belle,

Votre splendeur m’a émerveillé pendant des années, même maintenant. Vous, qui êtes une femme si jolie, si ouverte, si resplendissante, avec une si jolie voix. Nous pouvons admirer votre beauté sans énumérer aucun défaut tellement il est difficile d’en trouver. Pourriez-vous me donner l’autocritique de vos défauts pour que je puisse mieux vous connaître?

De plus, pensez-vous être un exemple pour une génération en 2005 qui favorise malheureusement le physique plutôt que la beauté intérieure? Pensez-vous que votre image peut se répercuter sur ce que les hommes pensent des femmes? Grâce à vous, des milliers de jeunes pourront comprendre que la beauté intérieure est plus forte que la beauté extérieure et qu’elle mène le plus souvent à un intense plaisir. Pour moi, vous êtes donc un exemple.

Est-ce que la description faite de Gaston dans l’adaptation de votre vie dans le dessin animé de Disney est caractéristique du mouvement «beauf»? La profession de chasseur en est-elle une (caractéristique beauf)? Quel âge aviez-vous lors de votre rencontre avec la bête?

Merci mille fois, Belle, je vous baise la main, très chère.

Florent Paquier

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Gaston est un beauf. Il est méprisable. Je n’ai aucun respect pour lui.

Et cela vous fournit justement mon principal défaut: je n’ai aucun respect pour ce que je méprise et c’est irrémédiable. Pensez-y bien consciencieusement avant de m’ériger en modèle.

Belle

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26- VOTRE LANGAGE

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Ma très chère Belle,

J’aime beaucoup la façon dont vous parlez aux gens.

Comment faites-vous cela?

A bientôt.

René Susini

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Je les écoute simplement et attentivement. Puis je m’inspire de leur façon de communiquer. Communiquer, c’est toujours un peu se rejoindre sur le terrain de ce en quoi l’on se ressemble.

Belle

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27- GRANDEUR

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Dites, êtes-vous grande? Moi, je fais 1,90 m.

Selmane

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Bonjour!

Je fais cinq pieds du Roy et quatre paumes. Je suis assez grande pour une femme de mon temps.

Belle

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28- JE SUIS FIÈRE DE TOI

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Chère Belle,

Je sais que pour sauver ton père, victime des sortilèges de la Bête chimère à corps d’homme et à tête de lion, tu t’es sacrifiée. En retour, tu as gagné le cœur de la Bête chimère, qui s’est changée en prince charmant.

Il n’est pas le seul à avoir changé en homme ou en femme. Il y a le chandelier, la tasse à café, le réveil, l’armoire, etc.

Bon, ce qui compte pour toi et moi, c’est que tu sois heureuse. Je suis fière de toi.

Sofia, 11 ans

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Merci Sofia.

Ta générosité me touche beaucoup, surtout qu’au fond je n’ai pas fait grand chose d’extraordinaire.

Je t’embrasse

Belle

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29- BEAUTÉ INTÉRIEURE

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Bonjour Belle,

J’aimerais juste savoir ce que vous pensez des gens qui ne croient pas en la beauté intérieure de quelqu’un qui est des plus laids. Est-ce une réaction logique? Un jugement précoce? Un manque d’ouverture d’esprit? À votre avis?

Au plaisir de vous lire,

Florence

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Florence,

C’est d’abord et avant tout un réflexe de peur. Et en fait, c’est ce réflexe intangible qui est fort laid.

Belle

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Oui d’accord, mais quel est vraiment le contenu de cette peur?

Florence

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C’est le sursaut de la révulsion, comme lorsqu’on voit une araignée ou une chouette (des animaux pourtant fort utiles) ou quand on sent l’odeur de cette horrible fiente de mouton, pourtant si saine pour les récoltes. Nos serfs surmontent mieux leur révulsion face à ces animaux et cette substance utiles et nous avons énormément à apprendre d’eux. Ils ne jugent pas la vie sur la beauté ou la laideur, mais sur ses qualités d’action. C’est ce fond de sagesse roturière et paysanne qui m’a permis de surmonter mes pulsions initiales de dégoût face à la Bête.

Belle

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Donc, si je te lis bien, nous pouvons en conclure que plus on est haut placés, moins nous sommes aptes à regarder avec un œil sans jugement et sans critique ce qui est laid.

Mais en même temps, je me suis toujours demandé pourquoi la laideur, le spécial, l’original, attire notre regard et le retient si souvent prisonnier. Est-ce parce que tout simplement, il ne rentre pas dans la norme?

Florence

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C’est surtout, je pense, parce que ce type de laideur interpelle notre curiosité qui devine vite qu’il y a inexorablement quelque chose de fort précieux au fond de ce puits.

Belle

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30- UNE FEMME QUE J’ADMIRE

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Bonjour, je m’appelle Sabrina et j’ai 11 ans.

J’espère du fond du cœur que vous allez bien. Moi, ça ne va pas super, car j’ai déménagé à Marseille car mon père a été muté. Cependant, je prends le temps de vous écrire, car vous êtes une des femmes que j’admire le plus. J’espère vous faire plaisir en vous envoyant cette lettre!

Au revoir!

Sabrina

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Bonjour Sabrina,

Prends le loisir de découvrir ce nouvel espace. J’ai vécu ce que tu décris quand je suis arrivée ici, aussi contre mon gré. Je me croyais condamnée à côtoyer pour toujours une bête affreuse. En fait, je venais de découvrir la route me menant au bonheur.

Donne-toi le temps.

Belle

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31- LA LAIDEUR DU MONSTRE

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Bonjour,

Je voulais savoir comment vous avez fait pour passer par-dessus la laideur du monstre.

Ionique

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En découvrant, tout graduellement, que l’idée de laideur est la seule et unique vraie monstruosité.

Belle

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32- AS-TU EU DES ENFANTS?

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Chère Belle,

Je t’écris pour apprendre des choses sur toi.

Pourquoi t’es-tu mariée avec la Bête?

Est-ce que tu as eu des enfants avec lui?

Est-il vrai que tu parles avec Assiette?

Comment as-tu connu la Bête?

Juliette

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Le détail des circonstances de ma vie est exposé fort joliment et explicitement dans l’échange intitulé, TA VIE, ici même en mon officine. Je me permets de vous y renvoyer. Mon seigneur et moi avons eu huit enfants ensemble. Quatre garçons et quatre filles. Autrement, je sais que je parle avec assurance, mais «avec assiette», là je ne sais pas.

Belle

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Je te remercie de m’avoir répondu. Je voudrais te demander si tes demi-sœurs se sont mariées puis ont eu des enfants.

Gros bisous, réponds-moi vite.

Juliette

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Je ne suis pas certaine. Je ne les ai pas revues sous forme humaine.

Belle

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Merci, à bientôt, prends bien soin de tes enfants et de ton mari.

Juliette

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Bons baisers.

Belle

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33- PITIÉ?

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Bonjour Belle,

À toi, la spécialiste de l’amour… l’amour malmené, j’ai une question un peu particulière. Penses-tu que parfois, ce soit la pitié qui soit la base d’un amour entre deux personnes? Avais-tu pitié de la Bête?

Bien à toi,

Florence

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Oui, mais avant de l’aimer. Quand l’amour est venu, la pitié a décliné.

Belle

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Bien sûr. Relis ta réponse. Tu n’as pas dit: «quand l’amour est venu, la pitié a disparu», mais «elle a décliné». Donc, logiquement, il reste une part de pitié.

À moins que tu me dises que tu t’es trompée dans le terme utilisé.

Florence

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Ah, logiquement, Florence…

Belle

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Très bien, Belle. Tu dis que la pitié a décliné lorsque l’amour est venu. Mais ta réponse suggère en fait qu’il en reste toujours…

Florence

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Non.

Belle

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34- QUELLE EST LA PERSONNE QUE TU ADMIRES LE PLUS?

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Bonjour la Belle, si aimable, douce et pure. Toi qui sais voir au-delà des apparences, j’aimerais savoir quelle est la personne que tu admires le plus?

Que ton bonheur soit grand. En espérant que tu me répondras.

Angélique

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Madame Gabrielle-Suzanne Barbot de Villeneuve et Madame Jeanne-Marie Leprince de Beaumont.

Belle

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35- TON PRÉNOM

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Belle, es-tu si belle pour porter un tel prénom?

Ben

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Regarde-moi et juge pour ton âme propre. Mais dis-toi qu’il y a des millions de beautés.

Belle

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36- QUESTION BEAUTÉ

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Bonjour Belle,

J’ai entendu parler de DIALOGUS par ma cousine et j’aurais quelques questions à vous poser.

Comment faites-vous pour rester aussi belle après tant d’années? Êtes-vous vraiment heureuse? Faites-vous des soins particuliers pour garder votre jeunesse? Pourriez-vous me donner quelques conseils pour m’occuper de ma peau sensible?

J’attends votre réponse avec le sourire!

Jennifer

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Ne rien faire à ta peau. Te promener dans les champs au soleil et te baigner dans la rivière. Éviter la ville et les tâches viles. Laisser faire, laisser vivre ta peau. Il faut traiter ta peau comme tu traites ton cœur. Il faut aussi l’aimer. C’est le plus grand secret.

Belle

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37- LEURS AVIS

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Bonjour Belle,

Alors voilà, j’ai une question à vous poser. Vous savez, vous lisez tout le temps, sans cesse. Et les gens vous trouvent mystérieuses. Vous-en rendez vous compte?

Aussi, vous rêviez de vivre une histoire comme celle de votre roman préféré. Voilà qui est fait. Êtes-vous heureuse?

En espérant avoir votre réponse,

Affectueusement,

Pauline.

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On m’a toujours trouvée mystérieuse et je ne m’en suis jamais formalisée. Je suis maintenant plus heureuse que jamais et mon mystère s’est amplifié. Le mystère et le bonheur ont peut-être des traits en commun, qui sait, chère Pauline.

Belle

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Chère Belle,

Oui, je pense que vous avez raison, chère Belle. Mais je voulais savoir autre chose. Quelle a été votre première impression quand vous avez vu la bête pour la première fois? Parce que ça doit faire bizarre. Enfin je pense. Et à partir de quel moment êtes-vous tombée amoureuse de lui?

Voila, merci d’avance. C’est tout.

Bises affectueuses,

Pauline.

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Lis ma correspondance séant, belle Pauline. Tout s’y trouve.

Belle

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38- EST-CE QUE TU AIMES ENCORE TES SŒURS?

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Salut Belle,

Comment vas-tu?

Je crois que ma question est bizarre, mais j’ai envie de savoir si tu aimes encore tes sœurs après tout ce qu’elles t’ont fait. À ta place j’aurais accepté qu’elles vivent dans mon château, mais au fond je les détesterais, car je suis un peu méchante.

Passe le bonjour à la Bête.

Maroua, 13 ans

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Je les aime, oui. Leur jalousie d’alors était enfantine, rageuse, pesteuse, superficielle, sans profondeur réelle. Nous, femmes, sommes subrepticement éduquées à cultiver cette insidieuse compétition les unes envers les autres. Or, je vois plus loin que cela en mes chères sœurs. On ne me fera certainement pas ne pas les aimer à cause d’épisodes regrettables de notre mutuel passé de gamines un peu sottes.

Belle

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39- UNE GRANDE ADMIRATRICE DE TON HISTOIRE

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Bonjour,

Je me présente, je m’appelle Laura et je suis une adolescente comme les autres. Mais une chose me différencie d’eux: je suis une grande admiratrice de votre histoire. En effet, je trouve que ce que vous avez vécu est tout simplement magnifique et je pense qu’il faut vraiment avoir un cœur d’or pour accepter la Bête et voir au-delà des apparences.

Ma question est la suivante: êtes-vous aussi belle que la jeune héroïne de Walt Disney? Et en quoi êtes-vous différente d’elle?

Je vous admire beaucoup.

Amitié,

Laura

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Chère Laura,

Je n’ai pas l’honneur d’avoir été présentée à ce monsieur, mais les porteurs qui m’ont livré votre missive m’ont décrit cet artiste d’un autre monde à l’aide d’un petit calembour cocasse que je partage avec vous car il m’a fait sourire. Ils ont dit: «Walt savait Disney.» Si ce monsieur Walt savait dessiner, il a dû m’évoquer avec toute la sensibilité requise, mais cela, je ne peux en fait que le présumer!

Ne voyez pas le mouvement d’amour qui m’attira irrésistiblement vers mon prince comme quelque chose de généreux ou d’altruiste. J’ai simplement senti sa sensibilité et sa vulnérabilité derrière sa hideur et l’amour s’est imposé à nous car j’étais si curieuse et il était si doux!

Mes respects,

Belle

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40- AIMER SANS AVOIR DE CŒUR

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Chère Belle,

C’est Alexandre qui revient poser à la figure de l’amour que tu incarnes une question qui me taraude sur ce beau sentiment.

J’ai envoyé quelques lettres à Juliette Capulet (que tu dois connaître car c’est l’héroïne d’une pièce de théâtre écrite avant que tu sois née) sur DIALOGUS. J’ai découvert que, malgré le symbole amoureux qu’elle incarne, c’était une fille froide, égoïste (elle ne pense qu’à elle et à son Roméo) et qui ne cherche pas à comprendre les autres malgré tout le respect que nous avons pour elle. Je me demandais aussi, à toi qui as autant d’amour pour ton amant et ta famille et autant d’amitié pour les autres: peut-on aimer mais aussi être à ce point égoïste et méprisant? Lorsqu’on est amoureux, ne peut-on pas, lorsque ce sentiment naît dans le cœur, connaître aussi un certain respect des autres et de la vie? En clair, est-ce que l’amour peut avoir ses défauts?

Et une dernière question, quel genre de folie procure l’amour?

Salue de ma part ton père, ton mari, tes quatre fils, tes quatre filles et tes petits-enfants, vous qui devez incarner une famille soudée et tendre.

Bien à toi,

Alexandre, quinze ans

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Alexandre,

Aimer ne vous transforme pas en petit saint! L’amour étourdit d’abord, assagit ensuite. Il ne faut pas y voir un remède universel!

Je vais transmettre vos salutations,

Belle

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Chère Belle,

Avec retard, je te remercie pour ta réponse courte mais ô combien satisfaisante. J’aimerais te poser quelques questions aussi taboues à ton époque qu’à la mienne: que penses-tu du divorce, si cela existe à ton époque? Si, selon les personnes de l’ancien temps, il est infect de se séparer de son amant, il est à mon époque devenu malsain de vouloir rester avec une personne que l’on n’aime plus. Qu’en penses-tu? Crois-tu qu’un enfant né hors mariage apporte véritablement la honte sur sa famille? Que penses-tu de l’asexualité (c’est lorsqu’une personne n’est attirée par des personnes d’aucun des deux sexes) et de l’homosexualité?

Bien à toi,

Alexandre

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Alexandre,

La réponse à toutes ces questions se résume en une seule formule: fais ce que voudras.

Belle

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Chère Belle,

On t’a posé des questions sur ce que tu pensais de la Belle de Disney et du film de Cocteau. J’ai une question un peu particulière: que penses-tu de la Belle interprétée par Josette Day dans le film de Jean Cocteau? Je trouve qu’elle est fidèle à celle du conte, mais ayant un côté quelque peu froid, voire cru. Je préfère le personnage de la Belle du roman ou de Disney (ça donne mauvaise impression pour un littéraire comme moi!). À l’inverse, je préfère le personnage d’Avenant (moins caricaturé) à celui de Gaston. En clair, les deux versions de ton conte se valent.

Que penses-tu des personnes (dont je fais partie je l’avoue) qui s’inspirent de ton histoire pour leurs livres ?

Bien à toi,

Ton humble ami Alexandre

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Le sort de ces actrices comme celui de ces personnes, dont toi, qui varient allègrement sur mon thème de vie me placent devant une inexorable constante. J’ai inspiré… J’ai inspiré des actrices, des scénaristes, des dessinateurs, des auteurs. Cela me laisse sidérée, foudroyée d’une surprise hébétée, comme pétrifiée. C’est là une posture bien malcommode pour prétendre me mettre à commenter et ergoter sur les mérites ou les démérites de telle performance, de tel coup de crayon, de tel insondable et impénétrable appel des muses. Je me fais donc un devoir, sur tout ceci, de demeurer bien coite.

Respectueusement,

Belle

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41- LA BÊTE

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Chère Belle,

Si tu n’avais pas été amoureuse de la Bête alors qu’elle était mourante et que l’épouser avait été la seule solution pour la sauver, l’aurais-tu fait malgré tout? Et si la Bête avait simulé sa mort afin que tu la prennes en pitié et que tu te maries avec elle?

Respectueusement,

Flore

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Oui en réponse à ta première question. Non à la seconde. Mon suzerain est bien trop nature, droit et spontané pour imaginer ce procédé de baratineur de foire! Tu as de bien curieuses idées, Flore.

Belle

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42- QUI ES-TU?

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Bonjour Belle,

Ça peut paraître étrange, mais je voulais savoir quelle Belle tu es: celle de Walt Disney, celle de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, ou celle de la télé série de 1987? J’attends impatiemment ta réponse.

Audrey

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Je suis la vraie Belle.

Belle

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43- CHÈRE BELLE,

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Aimes-tu la Bête? J’espère que non parce qu’il a l’air méchant!

Salomé

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Aujourd’hui, oui, je l’aime intensément. Ne te fie pas à sa triste gueule hargneuse et léonine. C’est un amour, un amour pur.

Belle

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44- ÉVOLUTION DE VOTRE RELATION

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Bonjour Belle,

Cela fait un moment que je vis dans l’incertitude, et il me semble que vous êtes la personne la plus à même de répondre à mes interrogations. J’aimerais tout d’abord vous poser une question: il me semble que votre relation avec Hildebert a évolué lentement, et est d’abord passée par l’amitié avant de se transformer en amour… mais quand exactement avez-vous réalisé que vous l’aimiez?

Il me semble être dans une situation un peu semblable… non pas que je sois enfermée avec une bête, non, mais je me suis rendue compte il y a de ça un peu plus d’un an que j’étais amoureuse d’un ami proche. Il n’est pas spécialement beau, mais ça m’est égal car je le connais, je sais qui il est et c’est pour ça que je l’aime. Depuis que j’ai fait cette «découverte», je ne cesse de me demander s’il pourrait m’aimer en retour. Comment le savoir? Je n’ose aller lui poser la question, car si la réponse était négative, j’aurais du mal à continuer à le voir régulièrement (et je ne peux l’éviter).

Comment cela s’est-il passé dans votre cas? Comment avez-vous compris que Hildebert vous aimait également?

Bien à vous,

Chrysopale

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Ah, il s’annonçait ouvertement, rageusement, tapageusement. C’était très explicite. Et du temps de l’absence de réciprocité dans l’amour, il boudait. Et un monstre intangible et mystérieux qui boude, ça vous fait son lot de ramdam et ça laisse circuler ses courants de mauvaises odeurs. Je crains que nos deux situations soient radicalement distinctes, du moins en leurs prémisses.

Mais un trait pourtant unis nos deux dilemmes: l’impétueuse nécessité de les trancher par la plus radicale des sincérités. À vous de jouer.

Courage,

Belle

beauty_and_the_beast_by_artofty

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