Le Carnet d'Ysengrimus

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On a volé les moustaches du Père Noël

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2018

Peter Cooper (1791-1883)

Note d’Ysengrimus: Le faciès masculin non glabre se compose de trois entités distinctes, une barbe homogène, droite et neutre, une moustache vertueuse et une moustache véreuse. Pour faire mousser ce fait symbolico-mythologique incontournable, en ce tendre jour de la Noël, j’ai voulu donner sans ambages la parole au Père Noël lui-même, sur cette cruciale question de la pilosité faciale virile. Le gros lutin rouge nous relate ici, donc, un des pires drames historiques de sa longue et tumultueuse existence et, consécutivement, il nous explique l’origine lointaine de la prolifération des Pères Noël de substitution à moustaches et barbes postiches et visées commerciales monovalentes et courtichettes…

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Moi, le Père Noël qui vous parle, tel que vous me voyez, j’ai vécu des événements merveilleux mais j’ai aussi vécu des événements terribles. L’événement le plus terrible et le plus tragiquement cataclysmique qu’il me fut donné de vivre fut indubitablement la perte de mes moustaches, survenue quelque part dans la première moitié du siècle dernier. Je vois bien à vos bonnes têtes contemporaines que vous vous demandez tous et toutes ce que la perte des moustaches du Père Noël peut bien avoir de si terrible. Ah, les drames du passé sont toujours tributaires de problématiques trop oubliées. Aussi, je tiens à insister pour dire que l’événement fut gravissime, catastrophique, cataclysmique et qu’il porta de lourdes conséquences pour la terre entière. Et permettez-moi de vous expliquer pourquoi.

Il faut d’abord signaler que le Père Noël dort sur le dos, en son modeste grabat, dans son isba de  la portion de l’Île de Baffin, dans le Nunavut, se trouvant au-delà du cercle polaire, et qu’il dort ainsi fort souvent, au cours de tous les mois de l’année, sauf, naturellement, le mois de décembre. Le Père Noël est très vieux et aussi très magique. Sa luge volante, son attelage de chevreuils, sa merveilleuse cloche d’appel, sa poche de cadeaux, sont tous des objets profondément imprégnés de la magie la plus séculaire. Il en est autant de son costume couleur drapeau du Canada (qui lui permet de voyager dans l’espace mais aussi dans le temps), de son tuquon idoine, de sa barbe et de ses moustaches. Inutile de dire que tous les objets et oripeaux magiques d’une figure de la stature du Père Noël attirent la convoitise de toutes sortes de petits plaisantins qui n’attendent pas mieux que de faire tourner le magique au tragique. Donc, le Père Noël dort sur le dos et il est truffé d’objets magiques. C’est dans un tel contexte ordinaire et minuscule que notre drame va subitement prendre corps.

Le premier février 1932 (je m’en souviens comme si c’était hier car c’est le jour de la parution du fameux Meilleur des Mondes de mon excellent ami Aldous Huxley), le Père Noël se lève après une bonne nuit d’un de ces longs sommeils réparateurs. Il se regarde dans le miroir de glace de son isba et constate, oh horreur, qu’il n’a plus de moustaches. J’ai effectivement soudain la gueule de mon excellent ami, le bon Peter Cooper. Or ce qui, chez l’excellent citoyen Cooper, n’est que charme et chafouinerie devient, chez le Père Noël, une déconvenue hautement disgracieuse voire dangereuse. En effet, les moustaches du Père Noël lui confèrent secrètement une portion importante de sa portée magique. Bon, sans moustaches, le Père Noël peut tenir quelques temps, sur son air d’aller… mais cela, croyez-moi, ne durera pas. Fait plus grave, les moustaches du Père Noël sont un attribut viril ancien qui remonte aux archaïques origines manichéennes du personnage. Les moustaches sont un objet qui se subdivise tout naturellement en deux parties. Chez le Père Noël, ses moustaches, se subdivisent en une partie vertueuse et en une partie véreuse. La partie vertueuse des moustaches du Père Noël porte toute sa dimension d’amour, de bonhomie, de candeur et d’enfantillage badin, remontant aux temps du bon lutin Kris Kringle. La partie véreuse des moustaches du Père Noël porte toute sa dimension de méchanceté, de cruauté, d’autorité, d’arbitraire rigide et de persiflage rageur, remontant aux temps de ce triste sire de sinistre mémoire qu’est le terrible Père Fouettard. La synthèse tendue et grave de la force moustachue fonde une portion cruciale de la magie bien tempérée du Père Noël actuel, synthèse toujours bringuebalante et beaucoup plus fragile qu’il ne le semble de prime abord.

Il est hautement probable que le perfide ayant chapardé les moustaches du Père Noël sait parfaitement tout ce que je vous rapporte. Il vient de s’approprier un objet binaire, paradoxal, mélange subtil de poudre de perlimpinpin scintillante et de poudre à canon. Le Père Noël est dévasté. Se mettant promptement à la recherche d’indices, la Mère Noël (qui comme nous le savons tous, représente la portion perspicace, intellective et radicalement sage du couple Noël) découvre assez vite des chrono-stries. Il s’agit là de petites zébrures chronologiques attestant incontestablement que l’intrus, le voleur, l’infâme, disposait de la possibilité de voyager dans le temps. D’où, aussi, l’absence de la moindre trace d’effraction dans l’isba. Notre chrono-voyageur se sera présenté ici dix mille ans avant la construction de notre isba, aura remonté en un éclair cette longue période historique, m’aura arraché mes moustaches au passage comme un long et mauvais diachylon, d’un geste vif et perfide, et se sera esquivé dix mille ans dans le futur. Allez-le retrouver à présent.

La présence fort irritante de ces chrono-stries corrobore aussi que mon voleur peut maintenant être allé se réfugier n’importe où dans l’intégralité de nos strates historiques. Vous me connaissez, je suis un homme d’action. Conduire une luge volante tirée par un attelage de chevreuils, je vous le fait un doigt dans l’œil. Garrocher au jugé et à haute vitesses, des cadeaux dans des cheminées, je vous fais ça les doigts dans le nez. Mais me mettre à ratisser l’intégralité de nos connaissances historiques pour tenter d’y retracer mes moustaches, vous vous doutez bien que cela me parait aussitôt une tâche par trop bénédictine pour mes modestes capacités intellectives. La Mère Noël me dit alors: «C’est bien moins compliqué que tu le penses, Père Noël. Tes moustaches rehaussent ta personnalité, certes, j’en témoigne. Mais elles amplifient surtout des capacités au départ fort quelconques. Il s’agit simplement de rechercher dans l’histoire des grands escogriffes à barbes blanches disposant de certaines aptitudes magiques ou pratiques. Tu devrais arriver à circonscrire et restreindre l’ensemble assez rapidement. Va, va, je te trouve bien trépidant et fort énervé et tu risques de m’empêcher de penser sereinement à notre problème. Part à la recherche de tes moustaches dans le torrent de l’histoire, Pendant ce temps, moi, je colligerai d’autre indices, sur notre scène de crime… qu’il me faut, conséquemment, promptement protéger de ta panique et de tes énervements.»

Je me rends à la séculaire sagesse sagace et inquisitrice de la Mère Noël et je fonce, ventre à terre. Il s’agit donc de retracer des grands persos historiques à barbes blanches disposant, contre toutes attentes, de capacités magiques ou pratiques, marrantes, percutantes, multiples, inattendues ou extraordinaires. Il est hautement probable que l’un d’entre eux sera mon coupable. Il aura installé mes moustaches magiques au dessus de sa barbouze aussi vénérable qu’impotente et cela l’aura subitement rehaussé et catapulté dans les sphères éthérées de l’éminence historique. Si je l’attrape, ce maroufle, je vous file mon calepin qu’il passera un fort mauvais quart d’heure. Mon portrait robot est configuré. Il faut savoir y combiner adéquatement manichéisme philosophique et matérialité pileuse. Ainsi, par exemple, Abraham Lincoln est promptement éliminé. Mazette, le géant du Kentucky est certes surdoué et autant fauteur de guerre (véreux) qu’émancipateur (vertueux) d’esclaves. Simplement, bondance, calmons nous. La barbe est noire et l’escogriffe est déjà lui-même sans moustache. Cela l’innocente d’office. Comprenons-nous bien. Diogène cherchait un homme honnête. Je cherche une barbouze canonique, débonnaire-atrabilaire, surdouée et, surtout, longue, soyeuse et immaculée.

Le premier personnage historique correspondant au portrait robot susnommé fut Moïse. L’homme était de conséquences. Grand, exalté, gaillard, brutalement manichéen dans sa magie. Il a distribué tant les plaies d’Égypte pour les uns que l’obtention des tables de la loi pour les autres. Et cette barbe de patriarche, neigeuse, blanche et fournie, le dénonçait fatalement. J’approchai l’homme en fin de course. Il venait de se faire confirmer par son patron céleste qu’il ne verrait pas la terre promise et il tirait une gueule passablement déprimée. Rien de bien flamboyant, pour tout admettre. On a discuté, sous sa tente de nomade. Il m’a longuement parlé des aléas du monothéisme. Il trouvait que les gens étaient bien bêtes et bien méchants. Il venait de solidement se faire emmerder par Aaron et son Veau d’Or régressant. Si ce type avait osé me chaparder mes moustaches, cela ne le faisait pas jubiler bien fort, car il semblait un peu au bout de son rouleau. En un mot, Moïse était dans la mouise. J’ai ostensiblement fait semblant de m’intéresser à ses zinzins et, quand il faisait moins attention à son interlocuteur qu’aux idées amères qu’il ressassait lui-même, j’en profitai pour promptement me pendre à ses moustaches. Postiches (donc chapardées au Père Noël), elles auraient du se décoller comme du mauvais diachylon. Il n’en fut rien. Les grandes moustaches de Moïse restèrent bien en place et le digne prophète poussa un hurlement de douleur qui percuta comme le tonnerre. Sans m’excuser ni rien expliquer, je me dépêchai de m’esquiver dans le tourbillon du temps. Mauvais choix.

Le second personnage historique correspondant à mon portrait robot fut Léonard de Vinci. Plus proche de nous, déjà, l’homme était lui aussi de conséquences. Illustre, sémillant, inventif, éclectiquement polyvalent, brouillonnement manichéen dans son savoir fourmillant et industrieux. Il a inventé autant des pateloutes absurdes et dangereuses pour les uns qu’il a peint et dessiné des œuvres poignantes et immortelles pour les autres. Et cette barbe de grand humaniste, neigeuse, blanche et fournie, le dénonçait fatalement. J’approchai l’homme dans un moment de fléchissement. Il venait de finir de peindre La Joconde et il avait le net sentiment que cette bourgeoise florentine lui avait ri au nez pendant toute l’opération. Il était bien contrarié et il tirait une gueule passablement épuisée. Rien de bien flamboyant, pour tout admettre. On a discuté, dans son officine d’inventeur et d’artiste. Il m’a parlé des sourds tiraillements de la Renaissance italienne. Il trouvait que les gens étaient bien bêtes et bien méchants. Il venait de solidement se faire emmerder par toutes sortes de mécènes aristos enquiquineurs et vétillards qui le priaient constamment de retoucher ses tableaux pour des raisons bassement morales. De plus, il avait tellement à faire qu’il ne savait tout simplement plus où donner de la tête. Si ce type avait osé me chaparder mes moustaches, cela ne le faisait pas jubiler bien fort, car il semblait un peu au faite de son inorganisation. En un mot, Léonard perdait un peu le nord. J’ai ostensiblement fait semblant de m’intéresser à ses zinzins et, quand il faisait moins attention à son interlocuteur qu’aux idées bougonnes et brouillonnes qu’il ressassait lui-même, j’en profitai pour promptement me pendre à ses moustaches. Postiches (donc chapardées au Père Noël), elles auraient du se décoller comme du mauvais diachylon. Derechef, il n’en fut rien. Les grandes moustaches de Léonard de Vinci restèrent bien en place et le digne inventeur poussa un hurlement de douleur qui percuta comme une ruine qui s’effondre. Sans rien expliquer, je me dépêchai de m’esquiver dans le tourbillon du temps. Un autre mauvais choix.

Le troisième personnage historique correspondant à mon portrait robot fut Charles Darwin. Plus proche de nous, encore plus, l’homme était lui aussi de conséquences. Savant, méthodique, rigoureux, inflexible, solidement manichéen dans l’impact de sa science articulée et amorale. Il a imposé la doctrine évolutionniste et la conscience de la progression universelle des organismes vivants pour les uns, il a durablement fracassé et ravagé la morale traditionnelle et l’angélisme humain pour les autres. Et cette barbe de docteur, neigeuse, blanche et fournie, le dénonçait fatalement. J’approchai l’homme dans un moment de sérénité. Il venait de terminer une nouvelle préface pour la version française du vieux compte-rendu de son grand voyage de recherche sur le voilier le Beagle et il tenait la clef, abstraite mais sûre, de la question de la lutte pour la vie, de l’origine des espèces et de la sélection naturelle. Il était malgré tout contrarié et il tirait une gueule passablement marrie. Rien de bien flamboyant, pour tout admettre. On a discuté, dans sa petite cabine de savant voyageur. Il m’a parlé des détails fourmillants et compliqués de la recherche biologique et, surtout, de leur impact aussi explosif qu’imprévisible dans l’opinion publique. Il trouvait que les gens étaient bien bêtes et bien méchants. Il venait de se faire copieusement traiter de brute velue et perverse par des olibrius aux vues sommaires qui s’offusquaient outre mesure du fait, pourtant implacable, que l’homme descende d’un singe. Ouf, il faut dire que ça bardait passablement, pour monsieur Darwin. Aussi, si ce type avait osé me chaparder mes moustaches, cela ne le faisait pas jubiler bien fort, car il semblait un peu au bout de sa patience et de ses moyens. En un mot, Darwin frôlait la ruine. J’ai ostensiblement fait semblant de m’intéresser à ses zinzins et, quand il faisait moins attention à son interlocuteur qu’aux idées efficaces qu’il ressassait lui-même, j’en profitai pour promptement me pendre à ses moustaches. Postiches (donc chapardées au Père Noël), elles auraient du se décoller comme du mauvais diachylon. Derechef, il n’en fut rien. Les grandes moustaches de Charles Darwin restèrent bien en place et le digne zoologiste poussa un hurlement bestial qui percuta comme le cri du tyrannosaure. Sans rien expliquer, je me dépêchai de m’esquiver dans le tourbillon du temps. Encore un mauvais choix. C’était bien le cas de le dire: la barbe, à la fin.

Penaud, fourbu, affaibli par l’effet de déclin magique de plus en plus senti de la perte de mes propres moustaches, je m’en retournai dans ma petite isba de  la portion de l’Île de Baffin, dans le Nunavut, se trouvant au-delà du cercle polaire, rejoindre la Mère Noël. Celle-ci n’avait d’ailleurs pas perdu son temps entre-temps (tandis que, visiblement, je perdais le mien). À mon arrivée, elle me mit entre les doigts un petite pincée de poussière velue et puante qu’elle avait découvert, après une patiente inspection microscopique de notre scène de crime. Je regardai cette insignifiante portion de miasme hirsute et malodorant d’un œil un peu éteint. Cela me semblait une bête et infime touffe de poils de chats, sans plus. La Mère Noël me dit alors, lapidaire: «C’est pas du poil de chat, bêta. Je l’ai soigneusement expertisée. C’est incontestablement une petite touffe de la fourrure de Tiglon. »

Non! Pas Tiglon! m’exclamai-je. Il faut absolument que je prenne une minute pour vous expliquer qui est Tiglon. Tiglon, c’est le mauvais génie universel des coups pendables et de la facétie calamiteuse. Dans les différentes cultures, il prend différentes formes. Il est le djinn Iblis chez les musulmans, il est le dieu Loki chez les vieilles peuplades germaniques, il est le demi-dieu Silène en Asie Mineure, Arlequin ou le Chat du Cheshire dans nos cultures. C’est le lutin, le farfadet, des irlandais. Le Jack Mistigri des vieilles légendes québécoises. En un mot, c’est pas un mauvais gars mais c’est un emmerdeur de première. C’est pas Satan, Méphisto ou Raspoutine mais c’est pas la Fée des Étoiles non plus, si vous voyez ce que je veux dire. Si Tiglon est derrière cette pitoyable histoire de vol de moustaches, là, on est pas sortis de l’auberge. C’est un facétieux, un inconscient, un intempestif, le Claude Blanchard du cataclysme, l’Olivier Guimond du tsunami d’emmerdements. Il ne pense pas à mal, il ne pense pas ruineux ou pitoyable, il pense juste à se marrer. Il est toujours en farces, comme on disait anciennement, et il déclenche, avec ses dites farces fort douteuses, des catastrophes planétaires juste en se jouant. En un mot, Tiglon est un petit plaisantin qui n’attend pas mieux que de faire tourner le magique au tragique.

La cachette de cet enfant terrible de Tiglon se trouve en la forêt immémoriale du Faîte du Calvaire, dans une des cabanes de bois désaffectées de l’ancien Calvaire. J’y fonce, ventre à terre, d’abord bien décidé à sonner vertement les cloches de ce satané mistigri fauteur de trouble de Tiglon. Mais, en chemin, plus je m’approche, plus je me frigorifie. Sans mes moustaches, mon potentiel magique est au plus bas. Tiglon est un prestidigitateur pugnace, une esbroufe politicienne inénarrable. Je vais devoir l’approcher sur un ton discret, sinon il risque de se braquer et je risque de perdre mon affaire. Nous sommes à la fin de l’année et déjà ma tournée de distribution de cadeaux de 1932 est foutue. Or Tiglon, ce sinueux voyageur temporel, est bien capable, si je manque de tact, de me faire niaiser une année entière. Je me propose donc de la jouer dans le feutré, à l’amicale. Aussi, en entrant dans sa cabane, je décide de faire fi de la pestilence, de ravaler ma contrariété rageuse, et d’aller droit au but. Le monstre félin anthropomorphe zébré et hirsute, sourit amplement, à sa manière niaise, quand il m’aperçoit dans son cadre de porte. Je m’exclame, avec mon plus grand enthousiasme feint imaginable: «Tiglon, mon ami, mon frère, mon alter ego, mon second moi-même, Castor de ce Pollux, Oreste de ce Pylade, Montaigne de ce La Boétie, âme sœur, copain d’abord. Je viens en paix, prendre tes lumières. J’ai perdu mes tristes et pendantes moustaches. N’y serais-tu pas, par le plus incommensurable des hasards, pour quelque chose?»

Tiglon est de fort bonne humeur. Tout va mal dans le monde, c’est la crise économique, l’imbroglio politique, la déprime morale, et cela le chatouille et l’amuse. Il n’est pas d’humeur à minauder ou à feindre. Il y va frontal. Il sait qu’il n’a rien à craindre, que même amputé de mes précieuses moustaches manichéennes, je reste un homme bon, bonhomme, placide. Tiglon exulte en me disant: «Père Noël, je vais pas vous niaiser plus avant. Vos bacchantes de vieux nigaud, c’est moi qui vous les ai escamotées. Ce ne fut pas une mince affaire d’ailleurs. Elles ont bien frétillé, comme un duo de chiens fidèles cherchant à retrouver leur vieux maître. Mais je leur ai coupé le sifflet assez raide. D’abord, je me suis empressé de revenir ici, en les tenants bien enfermées dans cette menue prison inviolable.» Tiglon me jette alors nonchalamment une petite cassette à fermoir magique. Je la capture au vol et m’empresse de l’ouvrir, le cœur plein d’espoir. Elle est vide. Cela aurait été bien que trop simple.

Et Tiglon de poursuivre, en ricanant, comme feule une panthère: «Une fois devenu l’heureux propriétaire de vos circonflexes blanches, brave lutin rouge, je ne me suis même pas soucié de me les coller sous le nez. J’ai mes propres moustaches pointues tigro-léonines et elles me vont parfaitement. Je me suis contenté de triturer et de torturer les vôtres. Je les ai d’abord bien fait macérer dans de la bonne gadoue du Bas d’Adour qui, comme vous le savez, est une poix de Jouvence. Vos fichues moustaches sont alors redevenues jeunes et noires, comme celles de Douglas Fairbanks ou du Magicien Mandrake. Ensuite, je me suis emparé de mon terrible coupe-coupe de brousse et j’ai sectionné, d’un geste ample et sec, vos moustaches par le centre, séparant ainsi radicalement la moustache vertueuse de la moustache véreuse, et fracturant de ce fait l’archaïque synthèse manichéenne de votre si ennuyeuse bonhomie séculaire. Jeunes et crispées, mordantes, vos deux moitiés de moustaches ont alors pris, en se tortillant d’aise et de rage comme de mauvais lombrics, la forme de deux intransigeantes figures géométriques dont je tairai ici sagouinement les contours. J’ai ensuite jeté vos deux moitiés de moustaches ainsi géométrisées au dessus de mon épaule, les laissant nonchalamment s’envoler et tomber, sans aménité particulière, dans le tournoiement des siècles.»

Totalement atterré, je fronce mes sourcils, neigeux eux aussi, et je me demande intérieurement, en frémissant de peur anticipatrice, ce qu’il veut bien dire par là. Le perfide Tiglon ne se soucie même pas de me laisser le temps de le questionner plus avant. Il poursuit, goguenard: «Vos deux moitiés de moustaches sont fatalement retombées sur deux gueules distinctes qui, contraintes magiques obligent, sont nécessairement les gueules masculines de deux olibrius aléatoires et ordinaires mais obligatoirement nés la même année. Elles tourbillonnaient à bonne distance l’une de l’autre, la dernière fois que je les ai vues, quand elles se sont engouffrées dans le maelstrom du temps. Bon… cela a du se jouer quelque part sur la cheville unissant le dix-neuvième et le vingtième siècle. Je n’en sais pas plus et, amoral comme vous me connaissez, Papa Noël, je me gausse bien du reste.» Et, dans un sourire dentu et cruel, Tiglon conclut en disant «Bonne recherche, Père Noël. Et surtout bon Noël et bon vent.» Puis Tiglon, en ricanant gauchement selon sa manière, me fait un petit signe sans ambivalence de ses griffes frémissantes en posture de pattes de kangourou, pour dire: maintenant, cacique, tu dégages.

Je suis totalement dévasté par ces épouvantables infos. Il est parfaitement inutile de me mettre à discutailler moralité publique avec un facétieux impénitent et cataclysmique comme Tiglon. Ce serait comme se chamailler avec un enfant lunatique qui viendrait de faire pipi sur mes genoux. En me retirant promptement de la cabane de Tiglon, j’ai plutôt une pensée marrie et contrite pour Moïse, Léonard de Vinci et Charles Darwin, tous trois, en soi, aussi innocents qu’Abraham Lincoln, quelque part. J’ai tiré brutalement et intempestivement les moustaches longues, unifiées et immaculées, de ces trois honnêtes hommes, figures historiques ingénues et blanches comme neige, alors que je me devais en fait de chercher deux fragments de moustaches jeunes, distincts, géométrisés, séparés, dangereusement désunis, et noirs comme mon charbon punitif d’autrefois. Dans les mois, les années, les siècles qui suivent (quand on est sans âge et qu’on voyage bilatéralement dans le chronoscope, allez donc faire un décompte fixe du temps qui passe), je cherche désespérément ces deux parcelles velues de forme géométrique secrète apposées sur des gueules masculines inconnues et livides. Tout ce que je sais c’est que, manichéisme oblige, l’une sera éminemment merveilleuse et l’autre sera terriblement immonde. Mais cela ne m’est absolument rien. Je ne trouve rien. Je suis bredouille. Je fais chou blanc. Tout est foutu.

Et une année passe, finalement. En février 1933, j’atteins le fond du baril. Mes pouvoirs de source moustachienne sont au plus bas et j’erre les mains dans les poches, comme un pauvre hère, dans les rues de Montréal. J’ai alors perdu tout espoir de retrouver mes moustaches et, dans les derniers mois de l’année précédente, j’ai constaté l’apparition de force Pères Noël de substitution, sonnant des grelots, portant des moustaches et des barbes postiches, et s’efforçant, avec une générosité forcenée et un talent variable, de compenser mes manques et de reproduire mes effets magiques, dans ce monde en totale crise économique, déroute politique et marasme moral. Paumé, un peu cloche, j’entre dans un petit cinéma borgne, y dilapidant mes dernières piécettes de nouveau pauvre. On y joue un film datant de 1931, City Lights (Les lumières de la ville). Je m’émerveille de la douceur insondable et du talent irrésistible de Charlie Chaplin. Le film se termine et une bande d’actualité passe, juste avant la fermeture du cinéma. L’Allemagne a un nouveau chancelier, un gesticulateur mal coiffé qui semble de fort méchante humeur. Tiens c’est curieux, il a la même moustache carrée que…

J’ai un violent sursaut. Deux moustaches noires et géométriques (carrées en fait, donc, je le découvre tout juste ici) sous le nez de deux figures historiques cruciales, l’une fondamentalement gentille, l’autre terriblement odieuse. Vite, je tire de ma poche arrière mon annuaire (microscopique mais très complet) de la liste de tous les enfants et anciens enfants du monde. C’est pour constater que ces deux messieurs Chaplin et Hitler sont exactement nés la même année, 1889, à seulement quelques semaines d’intervalle. Je me lève dans le cinéma et, sous le jet de lumière poussiéreux qui termine de se dérouler, je beugle que ces deux olibrius se partagent inconsciemment le manichéisme fatal de mes épouvantables sorcelleries de moustaches. Me prenant pour un pauvre poivrot déroulant son télex, un videur poli mais ferme me montre promptement la sortie.

La suite se devine. Même Charlie Chaplin en fera la synthèse, sept ans plus tard, dans The Great Dictator, tourné en 1940, où il met sa petite moitié de moustache de bon au service d’une incisive critique satirique du méchant et de son autre moitié de moustache. Sauf que moi, ici, tout de suite, moi, Noël le méconnu, il me faut maintenant me dépêcher d’aller récupérer, justement, mes deux moitiés de moustache, dans la tempête du siècle. Il faut urgemment commencer par la moitié véreuse, qui est incontestablement la plus dangereuse. Je fais bien quelques tentatives en direction de l’ancienne contrée de mon vieil ami Odin, un autre barbu de conséquences, mais ce méchant chancelier est entouré d’une bande d’infâmes sbires tout de noir vêtus, une muraille opaque, perfide et impossible à percer. Les années passent rapidement, je continue de rester totalement inopérant, ne pensant plus qu’à une seule chose, la petite moustache carrée de Hitler. Je ne fais plus mes tournées de la Noël. Les Pères Noël de substitution fleurissent et se multiplient alors, dans les dernières années de la si triste décennie 1930. Ils sont là pour rester, désormais, et il est limpide dans mon esprit qu’une fois toute cette crise terminée, il me faudra composer, me démultiplier, me commercialiser, perdre une portion significative de mon mystère et de ma magie. Plus rien ne sera vraiment comme avant. Le dentifrice ne retournera pas dans son tube, comme on dit aujourd’hui…

Vite, bien vite, nous voici en septembre 1939 et, incompétent et maladroit, je n’ai rien pu faire pour juguler mon drame, qui va maintenant devenir planétaire. Qu’est-ce que je m’en veux, avec le recul. La guerre éclate. La suite est inexorable. Vous me connaissez, je suis un homme d’action. Conduire une luge volante tirée par un attelage de chevreuils, je vous le fais un doigt dans l’œil. Garrocher au jugé et à haute vitesses, des cadeaux dans des cheminées, je vous fais ça les doigts dans le nez. Mais me mettre à affronter tout seul, sur mon esquif non armé et chambranlant, toute la force de feu de la Luftwaffe, non, juste non. Impossible. Suicidaire. J’ai donc du faire comme le reste de l’humanité entière. Attendre, le cœur transit, que nos vrais héros de guerre remontent la côte et libèrent, aux prix de toutes les souffrances que l’on sait, la magie de l’Europe.

Le méchant chancelier met fin à ses jours, en 1945. Sinistre. Je dois maintenant absolument agir car ses sbires s’apprêtent en plus à le brûler, comme un encombrant paquet de feuilles mortes. Dans Berlin dévastée, ayant désormais perdu toute ses ressources guerrières, je me faufile et fonce, ventre à terre. Je trouve moyen de m’approcher de la dépouille du méchant et de promptement lui tirer sa moustache, la moitié véreuse de la vieille moustache du Père Fouettard, avant qu’il ne soit trop tard. Elle s’arrache comme un mauvais diachylon. Puis elle se met à frétiller comme un odieux scorpion, entre mes doigts tremblants. Je m’empresse de l’enfermer dans la petite cassette à fermoir magique de Tiglon, que je gardais pendant toutes ces tristes années, en prévision de ce terrible moment. Dimension véreuse de moustache capturée. Je me tire en douce justement au moment ou le vilain chancelier prend feu. Morte la bête, capturée la moitié véreuse de ma moustache, mort le venin.

Il me faut maintenant passer à la portion la plus facile mais aussi la plus triste de toute cette regrettable opération. Je descends rendre visite à Sir Charles Spencer Chaplin, qui est innocent, qui n’a rien fait de mal, qui a littéralement fondé le septième art, et qui est à l’origine de choses si belles et ce, inconsciemment, grâce au talent magique que lui conféra la dimension vertueuse de mes moustache, le segment de Kris Kringle. Je m’assois calmement en compagnie de monsieur Chaplin et je lui explique poliment l’intégralité du pourquoi du comment du truc. Il réagit avec calme et grâce. C’est un être humain splendide qui, depuis ce moment et jusqu’à sa regrettable mort survenu en 1977, est resté un excellent ami. Comprenant tout et ne s’objectant à rien, Charlie Chaplin, une fois ma chaloupeuse explication complétée, se penche légèrement vers l’avant, ferme doucement les yeux, et me laisse promptement lui arracher sa petite moustache carrée. Elle vient, comme un bon diachylon. Je l’enferme en compagnie de sa dangereuse converse dans la petite cassette à fermoir magique de Tiglon, que je verrouille soigneusement et empoche prudemment. La cassette vibre violemment dans le fond de ma poche. Les deux polarités manichéennes de mes moustaches sont à s’empoigner ardemment. Avec tout ça, je viens tout juste de rater la Noël de 1945. Ce sont encore les Pères Noël de substitution avec leurs barbes postiches et leurs grelots qui devront me compenser. Mais il reste que, bon, tout pourra enfin bientôt recommencer. Je viens de récupérer tous les fragments de mon dangereux et terrible objet magique. Fauché dans l’intégralité de ses propres effets magiques, Charlie Chaplin restera artistiquement discret pendant deux longues années. En 1947, il tournera Monsieur Verdoux, le premier film dans lequel, comme on peut le voir sur les vieilles affiches d’époque, il apparaît sans moustache. Le film sera reçu avec un respect poli mais les critiques et l’histoire diront que les belles années de Charlot sont désormais derrière lui, qu’elles datent du temps de la petite moustache noire, vertueuse, vigoureuse, mystérieuse et carrée.

Entre-temps, j’ai un dernier problème à régler. Il faut encore que les deux portions de mes remuantes moustaches se recousent, se dégéométrisent et, surtout, il faut qu’elles retrouvent leur blancheur d’origine. Pour ce faire, il y a une seule solution: le temps. Dans leur petite prison métallique, mes contrariantes bacchantes sont encore trop distinctes et trop jeunes. Elles se chamaillent vigoureusement dans la cassette magique et la font intensivement vibrer. Je retourne donc dans ma petite isba de la portion de l’Île de Baffin, dans le Nunavut, se trouvant au-delà du cercle polaire. Sauf que, matois et pas plus con que Tiglon, j’y retourne mille ans dans le passé. J’avise ma vieille et fidèle boite à bois, qui est déjà bien en place et j’y dissimule soigneusement la cassette à fermoir magique contenant mes si conflictuelles moustaches. C’est d’ailleurs de là que provient le fameux aphorisme de nos jours de l’an d’autrefois: esquive la basse caisse dans le faux fond de la boite à bois. Je me retrouve ensuite mille ans plus tard, au temps présents, et je retrouve la cassette là où je l’avais dissimulée, un millénaire auparavant. Elle ne vibre plus, tout semble bien calme. J’ose ouvrir le fermoir magique de la cassette. Mes inimitables circonflexes s’y trouvent, sereines, radieuses, intimement unifiées, pointues derechef, et blanches comme neige. Elles se mettent à frétiller comme un bon chien unique retrouvant son vieux maître et elles frissonnent d’aise quand je me les arrime enfin sur le dessous du nez, où elles s’agrippent solidement et durablement.

Je retrouve finalement la Mère Noël, en soupirant d’aise. 1946, 1947 et les autres seront de bonnes années. Les Trente Glorieuses viennent de commencer.

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Adolf Hitler (1889-1945) et Charlie Chaplin (1889-1977)

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Le Jour Ordinaire

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2015

cannes-de-bonbon

If every day was Christmas
If we could make believe…

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C’était une maisonnette de conte, habitée par deux personnes. La maman s’appelait Fleur. La petite fille s’appelait Odile. Odile avait huit ans et à huit ans on se sent de plus en plus calme à l’approche du Jour Ordinaire. Ah, les Temps Ordinaires, ce sont vraiment les plus beaux de l’année. Ils arrivent n’importe quand, à n’importe quelle saison, mais personne n’a encore osé vraiment les annuler. Le Jour Ordinaire approchait donc à grand pas et il fallait dépouiller la maisonnette de conte de tous ses atours de Noël sinon on ne serait jamais prêtes. Il restait en effet encore une douzaine de Noëls avant l’entrée dans les Temps Ordinaires et on se devait vraiment de faire vite car les décorations, les friandises et les cadeaux cette année représentaient un encombrement particulièrement saillant. Ah, toute cette quincaillerie de Noël, il semblait toujours à ce moment précis qu’on ne s’en dépatouillerait jamais.

Mais Fleur et Odile avaient leur petite tactique personnelle. Dix Noëls avant le jour fatidique, elles appliquaient doucement une subtile méthode de freinage bien à elles. Simple comme bonjour, elles régressaient vers des Noëls plus archaïques, plus dépouillés, plus coloniaux, plus virginaux. Cela concernait surtout les cadeaux. On en diminuait graduellement le nombre, puis le volume, puis on les expurgeait de leurs vertus ludiques si énervantes et si peu envoûtantes. On diluait subtilement leur opulente densité pour en faire quelque chose de plus modeste, de plus badin aussi. Deux ou trois Noëls avant le Jour Ordinaire, on en était finalement revenues à la vieille doctrine des oranges pour la sagesse et des morceaux de charbon pour la turbulence. Fleur et Odile voyaient en fait à prendre les dix derniers Noëls pour se donner du recul et subrepticement se débarrasser des cadeaux de toute l’année qui formaient des piles pyramidales dans les douze ou quatorze coins de la maison de conte. On faisait basculer ces produits de consommation tintinnabulants, le moins abruptement possible mais quand même avec toute la fermeté requise, dans la banalité usuelle qui annonçait de façon tant attendue le jour de calme sublime. Les oranges des derniers Noëls s’accumulaient doucement dans un petit panier d’osier non tressé qu’on posait délicatement sur la table triangulaire dont la nappe rouge vif allait bientôt disparaître pour quelques jours. Les morceaux de charbon, morceaux choisis, s’accumulaient sous une cheminée encore temporairement enguirlandée, mais qu’on allait un bon jour, pour quelques jours, pouvoir allumer, car il n’y aurait bientôt, oh très bientôt maintenant, plus aucun monstre mythologique, barbon barbant blanc et rouge, à laisser s’insérer par l’âtre froid et ambivalent des jours fériés à répétition.

Les décorations et les friandises, alors là c’était toujours compliqué au possible. Fleur et surtout Odile étaient constamment tentées de les détruire. Mais la flatulente pétaradance des Noëls revenait bien vite, et se trouver à cours de décorations et de friandises quand il fallait remettre l’épaule à la roue juste après les Temps Ordinaire, c’était bien lassant. Les décorations n’étaient en fait plus un problème depuis quelques années déjà. La mère et la fille, hardies et débrouillardes, avait fabriqué, en bonne planche de sapin –nous sommes, vous le devinerez, dans un monde ou ce n’est pas le sapin qui manque– une immense boite à musique, bourrée d’étagères et de crochets divers très pratiques et on y enfournait la scintillance agaçante, encore une fois graduellement, laissant doucement les strates de banalité s’infiltrer dans tous les coins et recoins de la maison de conte. Sur les friandises, surtout les périssables comme les pains d’épice, gâteaux aux fruits et autres imprécisions innommables dont nos cultures nous imposent l’ingestion rituelle depuis des Noëls immémoriaux, on n’avait par contre pas encore trouvé de solution satisfaisante. S’en gaver hâtivement ne donnait pas grand-chose d’utile car risquer une indigestion si près du Jour Ordinaire n’enthousiasmait vraiment personne. Tant et tant que, en un ballet discret dont seules une mère et sa fille ont eu de tous temps le secret, la petite Odile, quand sa mère regardait fort opinément et ostentatoirement ailleurs, finissait par jeter le tout aux corneilles qui s’en régalaient en toute saison, sauf, comme de bien entendu, à celle des récoltes.

On finissait donc par s’en sortir et il arrivait enfin, le Jour Ordinaire. Celui qu’on me charge d’évoquer ici resta pour toujours particulièrement saillant dans la mémoire de la mère et de la fille. Fleur et Odile ne se levèrent pas trop tôt, ce matin là. Elles se firent cuire un œuf chacune qu’elles dégustèrent en silence, les yeux dans les yeux, sur une table toujours triangulaire mais cette fois-ci sans nappe, au milieu d’une maison de conte nue. L’après-midi, le cœur gorgé d’amour et de simplicité, on alla faire quelques courses en voyant à ne s’approprier que des objets simples: du sel, des épingles à chapeaux pas trop fantaisie et surtout, des allumettes. Odile jugeait que le Jour Ordinaire était l’occasion d’assumer pleinement sa vocation de petite fille aux allumettes. Une soupe bien épaisse et fumante forma leur repas du soir. Elles le prirent en bavardant de ces choses sublimes et utiles dont les extravagances fériées nous font si souvent oublier la teneur cruciale. Les allumettes (de la petite fille) allumèrent un feu de charbon peu spectaculaire mais parfaitement adapté à l’austérité sereine du moment. Odile et Fleur prirent place devant le feu livide. L’enfant posa délicatement la tête sur l’épaule de sa mère et ne dit rien. Fleur, complètement engourdie par la joie tranquille des moments d’émerveillement suprême, finit par chuchoter:

Ah mon Odile, ah mon amour, quelle extraordinaire journée que celle du Jour Ordinaire.

Oui maman, ce serait si merveilleux si tous les jours étaient comme ça.

Et ce fut tout. Le fameux jour déclinait déjà. Dans peu de temps, la sarabande effrénée du tourbillon du temps des fêtes allait reprendre, mais ce soir, cette nuit, c’était encore un peu la paix sur terre. Une paix indubitablement reposante, anodine, ordinaire.

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Père Noël. L’avoir été… L’avoir éventé…

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2011

Père Noël. La photo est floue? Oh oui. Toujours…

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Ce qui a été cru par tous, et toujours, et partout, a toutes les chances d’être faux.

Paul Valéry, Tel Quel, «Moralité», Folio-Essais, p. 113.

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Le Père Noël, pour ou contre? Je ne vais pas trancher à la pelle à tarte ce petit dilemme confit ici et plutôt me contenter, une fois n’est pas coutume, cette fois-ci, comme un vrai de vrai blogueur à la page, du témoignage à fleur de peau de celui que laboura intensément, autrefois, le frémissement des pour et des contre. Et ce sera aux conclueurs et aux conclueuses de conclure. Notons d’abord que le gros, l’immense problème parental qu’on a avec le Père Noël, c’est que, veut veut pas, il existe. Oui, oui, il existe. Il croit, il pullule, il se perpétue, se pérennise, nous survivra… Tout le monde en parle, on le voit souvent, on s’assoit dessus parfois, on porte son bonnet, on se déguise en lui, on le visite, on l’incarne. Le tout le concernant se fait habituellement sans faute, avec des variations certes, mais sans trop d’imprécisions… C’est qu’il est avec nous depuis un bon moment. Il a une couleur (trois en fait), un âge, un sexe. Simplement, on se comprend, ce n’est pas un être objectif… plutôt un objet ethnoculturel reposant sur un consensus intersubjectif stable et d’une certaine ampleur. Il est comme Superman et Pikachou d’ailleurs, avec lesquels on ne le confondra jamais. Notons, au passage (et c’est crucial pour la bonne compréhension de mon témoignage de papa dialectiquement rationaliste), que même s’il ne garantit en rien l’existence objective de son objet, le consensus intersubjectif (sur cet objet), surtout s’il est massivement collectif, ne manque pas d’une certaine solidité. Une solidité toute mentale mais bon, elle en reste pourtant lourdement incontournable et, comme il s’en trouve encore pour (affecter de vouloir) préserver ça, prétendre ignorer le personnage, pour s’éviter de faire face à ce qu’il implique, n’est pas vraiment payant pour des parents… Que voulez-vous, c’est passablement compliqué à raconter aux tous petits mouflets que cette affaire de tension entre l’intersubjectif et l’objectif, je m’en avise en l’écrivant juste là. Il faudra le faire pourtant. Fatalement, mais… au bon moment, il faudra l’éventer isolément, après l’avoir inventé collectivement, ce bon gros atavisme psychologique débonnaire. Mais, enfin, pour l’instant, revenons un peu sur le terrain des vaches du centre commercial de nos vies ordinaires pour observer qu’on pousse pas mal, par les temps qui courent, les hauts cris de voir le Père Noël semblant apparaître de plus en plus tôt dans les susdits centres commerciaux. On donne encore souvent notre début de siècle comme ayant, tout fraichement, inventé cette déviation consumériste du gros perso rouge. Or, pourtant, dans la pièce de théâtre WOUF WOUF d’Yves Sauvageau, le Père Noël fait une brève apparition, au cœur de l’immense machinerie-revue, pour puber aux (éventuels) enfants de l’auditoire qu’il sera en ville dès le 15 octobre. C’est pas mal tôt ça et pourtant… la pièce de Sauvageau date de 1970! Donc, c’est pas comme si le vieux mon-oncle commercial nous prenait historiquement par surprise avec ses arrivées précoces en boutiques… hm… Alors restons calmes sur ce front spécifique et voyons le bien venir, en temps réel. Le fait est que, même si la photo mémorielle est toujours plus ou moins floue, en nous, sur la question, les choses ne sont pas si différentes qu’autrefois en matière d’intendance du Père Noël. Qu’on saisisse l’affaire dans l’angle philosophique ou dans l’angle prosaïque, on peut affirmer sans ambages que ce personnage et le corpus de coutumes vernaculaires qui l’enrobe sont stabilisés depuis bien des décennies maintenant, dans le bouillon ondoyant de notre imaginaire collectif. Alors plongeons.

cannes-de-bonbon

De fait, s’il faut témoigner et tout dire, j’ai moi-même été Père Noël pour l’école de musique de mes enfants, en 1998 et 1999, par là. L’honnêteté intellectuelle la plus élémentaire m’oblige à admettre que c’est vraiment très sympa à faire. Touchant. Adorable. C’était en milieu anglophone et, entendant mon accent français quand je cacassais avec les enfants, les mères, en arrosant le tableau de flash photos, s’exclamaient: «Santa Claus is French Canadian. I always knew it!». Avez-vous dit folklorisation et/ou mythologie nordique? De surcroit, je n’oublierai jamais la bouille de mon plus jeune fils, Reinardus-le-goupil (né en 1993, cinq ou six ans à l’époque de ma prestation pèrenoélesque) assis sur mes genoux. Il ne savait plus s’il contemplait le Père Noël ou son papa dans une défroque de Père Noël. La tronche de perplexité tendrillonne qu’il me tirait. Trognon. Crevant. Inoubliable. Je sais pas si c’est une conséquence de ce doux moment (j’en doute, mais bon) mais le fait est que Reinardus-le-goupil ne se gêna pas pour bien la faire, lui, la grasse matinée du Père Noël. Vers 1999, il nous affirma, dur comme fer et droit comme un if, qu’il avait vu, en pleine nuit, le Père Noël venir garnir le gros sapin artificiel de notre maison-de-ville torontoise. On ne trouvait pas qu’il hallucinait, mais, fichtre, pas loin. Quand, vers 2001 ou 2002, nous décidâmes enfin de lui révéler que c’était une invention, un artefact ethnoculturel, il tira une gueule de petite fille aux allumettes gelée vive, bouda ferme pour une bonne semaine, et nous annonça finalement, au 3 janvier: «Ceci fut le plus mauvais Noël de toute ma vie». Il semble cependant s’en être bien remis depuis, l’escogriffe…

Pour tout dire, il faut dire que mon autre fils, Tibert-le-chat, sur ordre expresse de sa mère, grande protectrice des magies de l’enfance s’il en fut, en rajoutait et en remettait une couche pralinée pour son petit frère Reinardus-le-goupil, sur l’onctueuse légende du gros lutin rouge. C’est qu’il circulait furtivement derrière l’envers du décors depuis un petit moment déjà, notre-Tibert-le-chat. Je le vois encore, vers cinq ans, depuis son siège auto, demander à sa mère si la barbe du Père Noël est vraie ou fausse. Comme celle-ci, circonspecte, lui renvoie la question en écho maïeutique, il répond, encore partiellement sous le charme: «Sa barbe est fausse. Mais, sous sa barbe fausse, il a une barbe vraie». Croissance hirsute, touffue et inexorable du précoce rationnel… Il fut donc monsieur UN qui, lui, savait, quand petit DEUX ne savait pas encore. On a même un film de Tibert-le-chat, datant justement de 1999, fringué en petit Père Noël maigrelet et déposant des joujoux sous l’arbre. Bref, il savait et, connaissant donc le dessous des cartes rouges, noires et blanche depuis un menu bail, il mystifiait son ouaille. C’est que, sagace, Tibert-le-chat, pour sa part (né en 1990, huit ans à l’époque de petit drame qui va suivre) m’avait, lui, coincé, très exactement le 15 juillet 1998 (quand Noël en était au fin fond de son creux émotionnel), seul à seul (il avait déjà détecté, le maroufle, que sa maman était plus pro-Kris-Kringle que moi). On était allés faire une course au centre commercial et on se croquait un petit sandwich tranquillos, quand le perfide a posé LA question, au milieu de tout et de rien, candidement, froidement, sans sommation: «Le Père Noël existe-il vraiment ou ce sont les parents qui achètent les cadeaux?» J’étais un peu piégé. J’aurais voulu pouvoir consulter sa mère, histoire de couvrir mes arrières et de ne pas sembler avoir imposé, sans délicatesse aucune, le déploiement lourdingue et fatal du cartésianisme le plus terre-à-terre. Mais le petit sagouin m’avait sciemment isolé. Ma propre doctrine maïeutique s’est donc appliquée, implacable. Quand un enfant pose une question, c’est qu’il est prêt pour la réponse, la vraie. J’ai donc répondu: «C’est une légende. Une légende ancienne qu’on perpétue encore de nos jours parce que les émotions des petits enfants sont sensibles à ce personnage. La «magie» de la Noël est un peu truquée, comme ça. Mais cela ne diminue en rien la qualité de cette fête. Ce qui est important de Noël, ce sont les bons repas, les retrouvailles, l’amour». Ah, la maïeutique étant ce qu’elle est, le couvercle de la réponse doit énormément au bouillonnement de la question, dans la marmite, comme je l’apprenais justement l’autre fois (intérieurement, songeusement, sagement…) de cet autre vieux bonhomme séculaire dépeint dans la chanson Another Christmas Song de Jethro Tull (de loin ma chanson de Noël favorite)… Et Tibert-le-chat, ce fameux jour là, fut parfaitement satisfait. «L’amour et les cadeaux», avait-il alors nuancé, serein, sublime. Cette formule «L’amour et les cadeaux» resta dans la famille pour un temps. Puis, vers treize ans, Tibert-le-chat la compléta, la finalisa, la paracheva: «L’amour, les cadeaux et les souvenirs»

Effectivement, ils rentrent bien vite, les souvenirs…

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Post-scriptum: Tiens pour le kick de continuer à vous la jouer blogueur-à-la-page, je sens que je vais, une fois n’est pas coutume toujours, vous taponner dans un petit racoin la désormais fameuse question à ne pas me poser:

Pourquoi toi, Ysengrimus, un athée de granit brut qui pue la déliction de toutes ses pores, as-tu fait faire mumuse à tes enfants avec des sapins de Noël et le Père Noël?

Réponse (tout de même): parce que c’est marrant, nan. De toutes ces pratiques vernaculaires gravitant autour des religions (précocement récupérées par elles -sapin païen- ou tardivement engendrées par elles -Père Noël, bébelles-), on jette aux ordures ce qui nous opprime et on garde ce qui nous fait jouir. Et, de fait, prendre congé, bien manger, se marrer par petits paquets grégaires, se donner des présents sympas, décorer l’intérieur intime de loupiotes fluos et de dessins d’enfants, écouter de la zizique sciontillante jouée par des combos endiablés, et rigoler sur les genoux d’un gros perso rouge, ben, c’est indubitablement jouir. Surtout avec des jeunes babis, qui, eux, sont l’exclusive dynamo de la magie de la Noël. Le sapin était sans crèche ni étoile épiphane et on n’allait pas chier à la messe de minuit. Voilà. Ça va comme ça? Oui? Notez, pour la bonne bouche, que je mange du fromage d’Oka, écoute du gospel accapella râpeux de chapelles de Dixie de 1927 (pas souvent, mais bon…), et monte me relaxer dans un ancien lieu de pélerinage désaffecté, converti en parc forestier, pour des raisons parfaitement analogues… Mort à la calotte comme dans: emparons-nous du butin calottin et remotivons le, sans complexe bigleux, dans nos bricolages.

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