Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Islam et incroyance

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2017

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Au départ, ici, l’affaire est parfaitement limpide: il n’y a tout simplement pas de mansuétude musulmane pour les incroyants. Il faut ne pas les reconnaître (dans tous les sens du terme) et, surtout, il faut les combattre, non pour les détruire (Que de générations avons-nous anéanties avant eux! – ronflante, l’idée est en fait hypertrophiée dans l’intox médiatique actuelle – je n’épilogue pas) mais bien plutôt pour les convertir. Le Coran fait tonner contre l’incroyance (ou ce qu’il désigne comme telle, en ratissant large) toute la fermeté habituelle du discours des prophéties monothéistes révélées. Çad (Ṣād) est une lettre de l’alphabet arabe qui est aussi le titre de la sourate 38 (tout simplement parce que c’est sur cette lettre que s’amorce l’écriture de cette sourate). L’ouverture de la sourate Çad, très explicite contre l’incroyance, va nous permettre d’entrer dans notre développement:

Çad.

Par le Coran, porteur du Rappel!
Les incrédules persistent
dans l’orgueil et le schisme.

Que de générations avons-nous anéanties avant eux!
Ces gens là criaient,
alors qu’il n’était plus temps de s’échapper.

Ils s’étonnent
que vienne à eux
un avertisseur pris parmi eux.

Les incrédules disent:
«C’est un sorcier, un grand menteur!
Va-t-il réduire les divinités à un Dieu unique?
Voilà une chose étrange!»

Les chefs du peuple se sont retirés en disant:
«Partez!
Soyez fidèles à vos divinités!
Voilà une chose souhaitable!

Nous n’avions jamais entendu dire cela
dans la religion précédente.
Ce n’est qu’une invention!

Est-ce donc parmi vous, sur celui-ci
que l’on a fait descendre le Rappel?»

Ce sont eux plutôt qui doutent de mon Rappel.
Ils n’ont pas encore goûté à mon châtiment.

Possèdent-ils
les trésors de la miséricorde de ton Seigneur,
le Tout-puissant, le continuel Donateur?

Possèdent-ils
la royauté des cieux, de la terre
et de ce qui se trouve entre les deux?

Qu’ils montent donc au ciel avec des cordes!
-Mais c’est une bande de factieux
qui, ici même, sera détruite-

Le peuple de Noé,
les ‘Ad et Pharaon, avec ses épieux,
les Thamoud, le peuple de Loth,
Les hommes d’al’Aïka
avaient crié au mensonge avant eux.
Tel est le comportement des factieux.

Aucun d’entre eux ne s’est abstenu
de traiter les Prophètes de menteurs.
Ils ont mérité mon châtiment.
Ceux-là n’ont qu’à attendre un seul Cri
qui ne sera pas répété.

(Le Coran, Sourate 38, Çad. versets 1-15, traduction D. Masson)

Le Coran ne fait pas ici une admission banale. Il est explicite sur le fait que la révélation prophétique ne se formule pas contre une mécréance qui serait écrue, vierge, vide, livide et sans a priori intellectuels, mais bien contre une lourde et dense tradition polythéiste, organisée et politisée. Va-t-il réduire les divinités à un Dieu unique? disent les «incrédules» qui se surprennent comme convulsivement du propos novateur d’un des prophètes monothéistes. Et les chefs de ces peuplades intellectuellement arriérées (je seconde pleinement les musulmans sur ce point) de confirmer autoritairement leurs sujets dans leurs vieilles croyances. L’immense combat du Coran contre la non-croyance fait face (ou croit faire face) quasi-exclusivement à la non-croyance en un dieu unique et intangible. Ceci est important. Ce n’est pas la religion ou la religiosité qu’on installe ici. C’est le monothéisme. Très classiquement, on passe de la multitude compliquée et turlupinée de dieux concrets, idolâtrables, et sensoriels/sensuels au seul dieu abstrait, adorable, aux assises (se voulant) exclusivement logico-discursives. C’est là une avancée critique majeure et, toujours prudents et politiquement pragmatiques et tactiques, les nouveaux zélateurs verront bien à camoufler la radicalité novatrice de ce progrès de la pensée mythique dans les replis onctueux d’une vaste filiation traditionnelle qui se voudra la plus vénérable possible.

Très importante, dans cette dynamique d’innovation circonspecte se voulant sciemment traditionaliste, est la notion de Rappel. Le propos coranique juge, en conscience, qu’il ne fait pas dans la tendance nouvelle-nouvelle à la page, sautillante et trépidante quand il lance ses avertissements contre les faux dieux. On a ici un rappel de ce que disaient déjà les très Anciens. Noé, Loth et Moussa (Moïse qui, donc, fut confronté à Pharaon et à ses épieux, possiblement les mâts de ses tentes de campagnes) sont connus pour avoir prêché soit le monothéisme, soit la moralité comportementale, soit les deux, avoir été rejetés, puis associés à une punition divine d’envergure de leurs objecteurs. D’autre part, les Ad sont le peuple yéménite auquel fut confronté le prophète Houd. Les Thamoud sont le peuple d’Arabie centrale auquel fut confronté le prophète Sâlih. Al Aïka est la contrée habitée par le peuple de Madian (en Palestine) auquel fut confronté le prophète Chou‘ayb. Ces trois très anciens prophètes arabes majeurs se sont retrouvés dans des situations analogues entre elles et, aussi, surtout, analogues à celle (évidemment ultérieure) vécue par Mahomet. D’ailleurs tous les prophètes monothéistes invoqués dans la sourate Çad (et les autres aussi, invoqués ailleurs dans le Coran: Ibrahim, Ismaël, Youssouf, Jésus, etc) anticipent frontalement l’appel monothéiste de Mahomet, dans le récit sacré (selon cette description en effet d’écho du prophétisme, procédure typiquement coranique). Bien connue dans ces traditions, récurrente, la situation est la suivante: un avertisseur inspiré du dieu unique se lève au milieu d’une population polythéiste et lui fait une promotion aussi ferme que mal entendue du passage au monothéisme. Après, habituellement, ça se passe assez mal et dieu finit par s’en mêler:

Si les habitants de cette citée avaient cru;
s’ils avaient craint Dieu;
nous leur aurions certainement accordé
les bénédictions du ciel et de la terre.

Mais ils ont crié au mensonge.
Nous les avons emportés
à cause de leurs mauvaises actions.

Les habitants de cette cité sont-ils sûrs
que notre rigueur ne les atteindra pas la nuit,
tandis qu’ils dorment?

Les habitants de cette cité sont-ils sûrs
que notre rigueur ne les atteindra pas le jour
tandis qu’ils s’amusent.

Sont-ils à l’abri du stratagème de Dieu?
Seuls les perdants
se croient à l’abri du stratagème de Dieu.

Ou bien n’a-t-il pas montré
à ceux qui héritent la terre
après ses premiers occupants,
que si nous le voulions,
nous leur enverrions quelque adversité,
à cause de leurs péchés.
Nous mettrons un sceau sur leurs cœurs
et ils n’entendront plus rien.

Voici les cités dont nous te racontons l’histoire.
Leurs prophètes étaient venus à eux
avec des preuves évidentes,
mais ils ne crurent pas
dans ce qu’ils avaient auparavant traité de mensonges.
Voilà comment Dieu met un sceau
sur le cœur des incrédules.

Nous n’avons trouvé,
chez la plupart d’entre eux
aucune trace d’alliance
et nous avons trouvé
que la plupart d’entre eux sont pervers.

(Le Coran, Sourate 7, Al‘Araf [les hauteurs, le discernement]. versets 96-102, traduction D. Masson)

Le Coran est pleinement tributaire de ce prophétisme catastrophiste classique, qui rappelle Sodome, Gomorrhe & Consort (S’ils recommencent, qu’ils se rappellent alors l’exemple des Anciens). J’attire cependant, dans cette seconde citation, très représentative, du bon vieux tonnerre divin contre les indigents du monothéisme, votre attention sur une notion malicieuse qu’on n’attend pourtant pas vraiment, quand il s’agit de l’omnipotence courroucée de l’être suprême. J’ai nommé: le stratagème de dieu. Il intrigue, lui, quand on relis plus attentivement cette citation de la sourate 7. Agacement à part, on nous y parle en effet du fait que dieu, pour en venir à imposer ses preuves évidentes, use, un peu paradoxalement, d’un stratagème… voilà qui n’est ni banal, ni anodin, ni marginal. C’est vachement moderne aussi, cette fois-ci, cette façon de se formuler et de se courroucer. On prend la mesure dudit stratagème quand on s’avise du fait que l’entêtement des polythéistes à ne pas accepter le dieu unique est lui-même un choix punitif fait par dieu (Voilà comment Dieu met un sceau sur le cœur des incrédules), un bon tour qu’il leur joue, littéralement, pour des raisons morales (si nous le voulions, nous leur enverrions quelque adversité, à cause de leurs péchés. Nous mettrons un sceau sur leurs cœurs et ils n’entendront plus rien). Les choses se compliquent subitement et, pour reprendre le mot coranique, il y a bien quelque chose de subtilement pervers qui s’installe ici. On fera inévitablement observer que les adeptes du dieu unique ne sont pas trop chauds à admettre ces résistances passéistes à leur endoctrinement car elles sont toutes autant d’esquintes à l’omnipotence de leur être suprême, pourtant totalisant et habituellement peu enclin à la nuance casuiste. Il faut donc remettre ces résistances et ces incrédulités dans le grand cadre décisionnel (et fatalement punitif) du divin qui. de ce fait, perd subitement en limpidité, en simplicité, en puissance, se complique, se tortillonne, se problématise… Et cela se met à sérieusement finasser et, redisons-le, à faire dans le stratagème:

Lorsque les incrédules usent de stratagèmes contre toi,
pour s’emparer de toi,
pour te tuer ou pour t’expulser;
s’ils usent de stratagèmes,
Dieu aussi use de stratagèmes
et c’est Dieu qui est le plus fort en stratagèmes.

Lorsque nos Versets leurs étaient récités,
ils disaient:
«Oui, nous avons entendu!
Nous en dirions autant, si nous le voulions;
ce ne sont que des histoires racontées par les Anciens».

Lorsqu’ils disaient:
«Ô Dieu!
Si cela est la Vérité venue de toi,
fais tomber du ciel des pierres sur nous,
ou bien, apporte nous un châtiment douloureux».

Mais Dieu ne veut pas les châtier
alors que tu es au milieux d’eux.
Dieu ne les châtie pas
quand ils demandent pardon.

Pourquoi Dieu ne les punirait-il pas?
Ils écartent les croyants de la Mosquée sacrée,
et ils ne sont pas ses amis.
Ses amis sont seulement ceux qui le craignent;
mais la plupart des hommes ne savent rien.

Leur prière à la Maison
n’est que sifflements et battements de mains…
«Goûtez donc le châtiment de votre incrédulité!»

Oui, les incrédules dépenseront leurs biens
pour éloigner les hommes du chemin de Dieu.
Ils les dépenseront,
puis ils déploreront de l’avoir fait
et ils seront ensuite vaincus.

Les incrédules seront réunis dans la Géhenne,
pour que Dieu sépare le mauvais du bon;
qu’il entasse les mauvais les uns sur les autres,
puis qu’il les amoncelle tous ensemble
et qu’il les mette dans la Géhenne.
-Voilà les perdants-

Dis aux incrédules que s’ils cessent,
on leur pardonnera ce qui est passé.
S’ils recommencent,
qu’ils se rappellent alors l’exemple des Anciens.

Combattez-les
jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition,
et que le culte soit rendu à Dieu en sa totalité.
S’ils cessent le combat,
qu’ils sachent
que Dieu sait parfaitement ce qu’ils font.

S’ils tournent le dos,
sachez que Dieu est votre Maître,
un excellent Maître, un excellent Défenseur!

(Le Coran, Sourate 8, Le butin. versets 30-40, traduction D. Masson)

À ce point-ci, le jeu du chat et de la souris entre les musulmans et les incrédules, c’est plus seulement du stratagème. C’est carrément de la stratégie. Stratégie militaire notamment (Combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition…). En me pardonnant une analogie un peu mutine, vous me permettrez de faire observer qu’on nous annonce ici que tout se passe comme si les croyants, encore minoritaires, étaient comme pris en otage, face au dieu, par les incrédules qui les cernent et qui les transforment, volontairement ou non, en une sorte de bouclier humain (Mais Dieu ne veut pas les châtier alors que tu es au milieux d’eux). Et lesdits incrédules, par contre, ne se gênent pas pour bien le narguer, le dieu («Ô Dieu! Si cela est la Vérité venue de toi, fais tomber du ciel des pierres sur nous, ou bien, apporte nous un châtiment douloureux»). On croirait presque que le prêche coranique décrit ici une bande de collégiens un peu potaches chahutant et faisant la sourde oreille face â l’autorité d’un maître qui, lui, visiblement, n’a pas que des amis (Ses amis sont seulement ceux qui le craignent). Et ce maître, qui ne veut/ne peut pas vraiment punir, de tonner: vous vous croyez fin-finauds, mais le maître aussi est fin-finaud, vous allez dépenser toute votre menue monnaie avant de le surclasser… Puis: bon, bon, si vous vous calmez, les enfants, je suis bien prêt à passer l’éponge (Dis aux incrédules que s’ils cessent, on leur pardonnera ce qui est passé). Mais, le calme revenu, n’allez surtout pas vous imaginer que je comprend pas ce qui se trame ici, les amis (S’ils cessent le combat, qu’ils sachent que Dieu sait parfaitement ce qu’ils font). Il est difficile de ne pas se dire que le prêcheur (le Coran, comme texte conseillant ici les croyants sur leur marche à suivre face aux incrédules) a sur tout ceci, en fait, beaucoup plus de fil à retordre qu’il ne se sent prêt à s’engager à l’admettre. Le fait est que ses problèmes prosélytes ne se réduisent peut-être pas tout à fait à la problématique archaïque et solidement balisée de la conversion au monothéisme d’une irrationalité religieuse éparse, sauvageonne, sensualiste, vieillotte mais somme toute préservée intacte, disponible et convertible.

Si bien que la question en vient fatalement à se poser, livide. Le Coran n’a-t-il pas été, même en son temps, directement confronté à l’athéisme au sens fort (la non-croyance intégrale en un dieu ou des dieux). N’a-t-il pas du commenter, et analyser (donc implicitement admettre), l’incroyance pure, exempte de religiosités ou croyances antérieures d’aucune sorte. Chercher de l’athéisme dans le Coran, c’est vraiment chercher une aiguille dans une botte de foin. Et pourtant, eh bien, tendanciellement, on trouve… Observer ce court passage où le prêche coranique, derechef (comme il le fait souvent), explique au «militant» musulman comment il doit se comporter face à l’incroyance:

Pose cette question aux incrédules:
Sont-ils plus forts de constitution
que d’autres êtres créés aussi par nous?
Nous les avons créés d’argile durcie.

Tu t’étonnes et ils plaisantent.
Quand on leur rappelle quelque chose,
ils ne s’en souviennent pas.

Quand ils voient un Signe,
ils veulent s’en moquer
et ils disent:
«Cela n’est que magie notoire [sic]!
Lorsque nous serons morts
et que nous serons poussière et ossements,
Serons-nous ressuscités,
nous-même et nos premiers ancêtres aussi?»

Dis:
«Oui, et vous vous humilierez!»

(Le Coran, Sourate 37, Ceux qui sont placés en rang. versets 11-18, traduction D. Masson)

Dans ce texte du septième siècle, on s’approche singulièrement du type de procédé que des prêcheurs contemporains utilisent pour tenter d’ébranler des personnes non seulement indifférentes à une doctrine religieuse qui serait inusitée, incongrue, vieille (magie notoire) ou nouvelle mais aussi des personnes imbues d’une tranquillité éclairée et d’une paix froide face au tout de l’irrationalité religieuse, en soi. On s’offusque de leur indifférence intégrale devant tout ce qui pourrait procéder de l’au-delà (Lorsque nous serons morts et que nous serons poussière et ossements). Et de recommander au musulman de les ébranler avec un argument d’une singulière modernité ès préchi-précha: la peur de la faiblesse corporelle et de la mort physique (Pose cette question aux incrédules: Sont-ils plus forts de constitution que d’autres êtres créés aussi par nous?). On voit fort mal ce genre de dynamique argumentative se déployer devant des polythéistes qui, eux, restent intégralement pétris de vieilles croyances et de pulsions en faveur de l’au-delà.

Le Coran voudrait que l’on pense qu’il ne fait face qu’à de mauvais religieux (des polythéistes), ou à des monothéistes incomplets (des croyants en un dieu unique, mais non-musulmans), ou à des dépravés immoraux des deux groupes précédemment mentionnés (des «pervers» dévoyés ou mal islamisés). Il lui est extrêmement difficile d’admettre l’athéisme, sans le réduire de facto aux trois cas de figure précédents. Être sans dieu et sans croyance irrationnelle c’est, aux vues du prêche coranique, probablement juste d’avoir oublié dieu (Quand on leur rappelle quelque chose, ils ne s’en souviennent pas) ou de ne pas décoder son message (Quand ils voient un Signe, ils veulent s’en moquer). Sur ce point, les musulmans modernes sont, eux aussi, solidement coranistes, même si, technologie oblige, ils ne peuvent désormais plus s’exclamer, contre les incrédules: Qu’ils montent donc au ciel avec des cordes!

Les musulmans ont peur de l’athéisme comme la nature était autrefois censée avoir peur du vide. Ils ne l’admettent pas comme fait ordinaire, ne le cadrent pas, ne le piffent pas… malgré certains aveux involontaires de leur texte sacré, lumineux, lui, en cela aussi. Et, comme le Coran finalement, les musulmans se leurrent ouvertement au sujet de l’inexistence de dieu, dans les faits et dans les consciences. Car l’athéisme est. Et il existe pleinement, depuis des temps fort reculés. Une lecture attentive du Coran confirme que le texte sacré de l’Islam s’en avise et impitoyablement, fatalement, et comme désespérément, s’en insurge.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Posted in Citation commentée, L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Philosophie, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , | 13 Comments »

Sidi et les femmes

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2017

Couple mauritanien mauresque

Couple mauritanien mauresque

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Bon, on pourrait développer longuement —il y a d’ailleurs pleinement lieu de le faire— sur les difficultés en sexage que sont encore voués à rencontrer nos compatriotes musulmans de sexe masculin. On pourrait spéculer, analyser, subodorer. Je vais me contenter d’exemplifier.

J’ai connu Farouk oulb Sidi Farouk (nom altéré) circa 1983 lors de mes études doctorales à Paris. C’était un hassanyah mauritanien, petit fils de nomade (lui-même de seconde génération sédentarisée). Il faisait sa thèse doctorale sur une ville portuaire de Mauritanie. Géographe de profession, musulman de par son éducation. Il était, sans trop le dire à ses pairs, de fait athée par option, rationaliste et progressiste. C’était aussi une intelligence authentique. Nous étions étudiants, logés dans la même résidence. J’étais donc linguiste québécois. Il était donc géographe mauritanien. Malgré le fait que tout nous séparait, nous avons tout de suite fraternisé. Dans la France mitterrandienne, les effets répercutés de la Révolution Islamique d’Iran se faisaient solidement sentir et la problématique de la révolution post-marxiste était sur toutes les lèvres. Et celui que j’appelais tout simplement Sidi (ce qui l’amusait beaucoup car cela signifie «mon maître») manifestait sa compréhension des crises politiques du temps avec une finesse historique qui le démarquait nettement des autres étudiants musulmans et occidentaux de cette vaste résidence étudiante internationale du sud de Paris. Sa culture vernaculaire, qu’il appelait la culture des nomades, il la valorisait profondément en me disant, d’une air mi-hautain mi-amusé, «Toi, tu es un pur produit de la culture sandwich Coca-cola». Musulman donc, mais surtout, homme musulman, Sidi s’identifiait solidement à ces vieille valeurs de solidarité masculine en acier trempé d’un autre temps. Il les formulait, notamment en ce dit mauritanien qu’il me récita un jour qu’il m’accusait, sans trop se tromper d’autre part, d’être excessivement superficiel en amitié, comme tous les occidentaux foufous et mal embouchés de notre temps.

UN AMI ET DEMI…

Voici qu’un homme riche avait un fils. Et dans la maison de l’homme riche venaient manger et s’amuser toutes sortes de gens qui se disaient les amis du fils de l’homme riche. Un jour, l’homme riche prend son fils près de lui et dit: «D’après toi, combien as-tu d’amis?». « Mais père, ta maison est toujours pleine de gens qui viennent pour moi. J’ai des vingtaines d’amis.» «Je te dis moi, mon fils ceci: je suis ton aîné en âge, et pourtant je n’ai qu’un ami et la moitié d’un ami.» Le fils ne parla pas. «Maintenant, je t’invite à voir avec moi, mon fils Ibrahim, ce qu’il en est de mes amis.» Voici qu’ils prirent un agneau qu’ils égorgèrent et placèrent sous un drap que son sang poissa. Ils mirent le tout en évidence sur le sol. «Ibrahim, voici tes ci-devant ‘amis’.» Arrivèrent les jeunes hommes que le fils connaissait. Ils venaient festoyer. «Un ennemi a tué Ibrahim…» leur dit le père de ce dernier, en leur montrant la dépouille de l’agneau recouverte du drap sanglant. À ces mots, ils prirent la fuite comme poussière au vent. Arriva un homme mûr. «Ibrahim, voici mon demi-ami.», dit le père d’Ibrahim. L’homme fut surpris et s’enquit des détails de l’affaire. «Un ennemi a tué Ibrahim…» L’homme se déclara disponible pour toute collaboration financière à quelque entreprise visant à régler cette affaire. Mais il n’abordait pas les questions de vie et de mort. Comme il se retirait, arriva un vieil homme. «Ibrahim, vois, celui-ci est mon ami», dit le père d’Ibrahim. Le vieil homme regarde le père qui redit: «Un ennemi a tué Ibrahim…». À ces mots, le vieil homme entre dans une formidable fureur. Il saisit une arme à feu qu’il déchargea sur le drap recouvrant l’agneau et cria: «Voici. C’est moi qui ai tué ton petit, ton Ibrahim. Tu n’as plus comme objet de ta vengeance future que moi, maintenant. Que ma poitrine soit souillée de son sang et qu’entre nous se règle cette affaire.» Puis il partit rechercher l’auteur du crime pour le tuer, libérant de ce fait intégralement le père d’Ibrahim de toute culpabilité dans ce conflit et dans les crises futures qu’il allait fatalement engendrer.

Du pur, du solide, du costaud, du viril sans ambivalence. Cependant, d’autre part, Sidi avait un rapport complexe et difficile à ses compatriotes africains de la modernité. Il me disait une fois: «Si un jour je siège sur un comité international formé de douze personnes, onze africains et un occidental, je confie la trésorerie du comité les yeux fermés à l’occidental car si je la confie à un des africains, ce sera des embrouilles sans fins et la cagnotte va s’amenuiser et s’amenuiser sans qu’on comprenne trop pourquoi.» Cette problématique hautement paradoxale se généralisait aussi aux femmes. Cela donnait alors: «Je suis très réfractaire à l’idée d’épouser une femme mauresque. Parce que quand tu épouses une femme, tu épouses son clan. Si j’occupe des fonctions politiques, je dois rester libre des pressions de tous les groupes formels et informels.» Il fantasmait donc amplement la femme occidentale comme porteuse de liberté individuelle, liberté politique, d’abord, liberté sexuelle ensuite, la préférence envers la seconde restant amplement subordonné, comme on va le voir, aux enjeux et priorités de la première.

Un gros sac de maïs, Sidi, vraiment?

Un gros sac de maïs, Sidi, vraiment?

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Bel homme, élégant, articulé, distingué, svelte, basané, avec je ne sais quoi de sauvage dans le regard, Sidi, qui avait monté des chameaux et des chevaux maures mais n’avait jamais été à bicyclette, faisait tourner bien des têtes de filles aux résidences universitaires. Je crois qu’il aurait effectivement bien aimé se trouver une conjointe occidentale. Mais si les filles étaient attirées au départ, elles se rebutaient vite face à ses propos et ses comportements, involontairement incongrus et décalés. Je découvris éventuellement pourquoi. D’Olga, la solide maritorne russe qui étudiait en médecine, Sidi disait, en souriant férocement «Je te jure que cette Olga m’attire beaucoup. On dirait un gros sac de maïs.» Le sourire de la toute puissante Olga se crispa fortement quand le curieux compliment finit par lui venir aux oreilles. Mais Sidi n’en avait cure. Il était entier et fier. Il avait été coureur pour l’équipe olympique de Mauritanie et il s’occupait de nous coacher un peu, lors de nos joggings matinaux d’étudiants, au Parc de Montsouris. Dans notre bande de joyeux joggeurs, il y avait Bérengère, une bouillante méridionale aux cheveux de blé qui plaisait bien à Sidi. Un jour, dans la cuisine, après le jogging, elle dit, à la cantonade: «C’est très plaisant de faire du jogging avec Farouk. Ses conseils sont lumineux et il est une véritable gazelle. » Et Sidi, souriant radieusement, avait répondu: «Mais je te jure Bérengère, si je suis une gazelle, toi tu es une girafe.» Je revois encore la face de Bérengère crisper subitement. Elle s’attrapa le cou, en souriant gauchement et dit: «Girafe. Euh… Long cou.» Un peu plus tard, quand je prenais le délicieux thé maure en compagnie de Sidi dans sa chambre (il préparait le thé lui-même), il me questionna, comme il le faisait souvent au sujet de ses couacs interculturels. «Bérengère ne semble pas avoir apprécié mon compliment de tout à l’heure. Tu peux me dire pourquoi?» Je me contentai de répondre: «Commence donc par m’expliquer un petit peu ce que tu croyais accomplir en la qualifiant de girafe…» Sidi se leva, tira un ouvrage de sa bibliothèque, le feuilleta, le tint ouvert et me le tendit. La page s’ouvrait sur un vaste paysage du Sahel. Il s’agissait donc d’une photo de la savane africaine au fond de laquelle quatre girafes de profil couraient à grande vitesse. Sidi dit: «La girafe. L’animal le plus majestueux, le plus fluide et le plus élégant de toute l’Afrique.» Je dus rectifier ce nouveau malentendu interculturel: «L’image visuelle que toi tu as de la girafe est certainement plus juste que celle des occidentaux mais cela ne sauve pas ton compliment à Bérengère. Nous, occidentaux, les girafes, on les voit habituellement immobiles dans un enclos au zoo et qui se penchent gauchement pour capter une merde qu’on leur tend à bouffer. On ne voit que le long cou et les lèvres énormes d’un animal captif et peu mobile.» Sidi exprima avec dépit sa tristesse d’avoir éventuellement raté l’affaire avec Bérengère pour une raison si futile et si malencontreuse. Il le fit en des termes explicites que je ne vais pas reproduire ici mais qui laissaient deviner sans ambivalence que cet homme, pourtant si raffiné et intelligent, avait, disons, une conception finalement fort utilitaire des femmes… Quand le prenait le dépit de voir les femmes occidentales s’éloigner de lui comme ça, pour toutes ces raisons qu’il décodait mal, Sidi se mettait vite à déraper sur la pente misogyne. Il racontait alors que, l’un dans l’autre, les femmes ne sont bonnes que pour se les envoyer et encore, avec la plus grande méfiance, parce qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre.

Alors moi, cette fois là, j’ai quand même voulu qu’il comprenne mieux tout ça. Je suis donc allé chercher la photo de mon amoureuse du temps et quelques lettres. Et, candide, je lui ai raconté que j’étais amoureux, que nous étions séparés mais fidèles, que nous voulions fonder un foyer, tout ça. À un moment, il m’interrompit: «Mais pourquoi tu me racontes tout ça». Imbu de ma subite mission civilisatrice, je ne me démontai pas: «Mais Sidi, pour que tu comprennes que tes choix sexistes ont des conséquences inattendues. Que de mépriser les filles comme tu le fais ne donne rien. Un jour, tu trouvera l’amour et…» Sa réplique, lapidaire, sans appel, sonne encore aujourd’hui, trente ans plus tard, comme la voix de tonnerre du fier fleuron d’une époque: « Mais je n’ai pas le temps, moi. Je dois m’occuper de la reconstruction de mon pays, de sa décolonisation, du cheminement du tiers-monde ». J’avalais très lentement ma gorgée de thé mauresque. Sans y penser, Sidi m’avait, lui-même, fait comprendre que la vision du monde occidentale, surtout sa portion teinté de tendresse romantique privée et/ou de féminisme, était hautement incompatible avec sa quête à lui et ce, pour des raisons dont il serait hautement ardu de questionner la légitimité d’époque.

La vie sociale de Sidi en France évolua en dents de scie. Il fréquenta éventuellement une étudiante française, fraîchement convertie à l’Islam et fascinée, un peu abstraitement, par les intellectuels africains. L’idylle tint un temps, puis, pour des raisons mal éclaircies, l’ultime occidentale du cercle émotionnel de Sidi rentra hautainement dans ses terre en lui rendant respectueusement son vieux Coran emballé dans de la soie fine (Sidi ne touchait jamais le livre sacré de ses mains nues). Sidi lui-même soutint brillamment sa thèse de doctorat puis il rentra éventuellement en Mauritanie et, aux dernières nouvelles, il a épousé une femme mauresque qui le sert discrètement en portant respectueusement le voile…

Ah, cet infini dialogue des mondes et des âges. Nos compatriotes masculins arabes et africains sont tous, à des degrés divers, des Farouk oulb Sidi Farouk. Il faut les guider, respectueusement mais fermement, sur la voie de l’égalité inconditionnelle (et non négociable) et de la collégialité solidaire entre hommes et femmes (voie sur laquelle nous avons, de fait, nous-même encore bien du chemin à faire). Cette voie, cette route, on peut indubitablement la marcher avec ces hommes issus d’un autre cercle de mentalités et de croyances. Ils sont fins, sensibles, aussi modernes que nous, et ils ont énormément de chaleur humaine et de générosité. Mais il reste qu’elle sera longue, cette route, raboteuse et cernée de taillis ambivalents, paradoxaux, eux-mêmes truffés de tous les étranges petits piquants acerbes de ces mécompréhensions rectifiables dont sont hérissés en permanence tous nos dialogues culturels.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Un verre de vin rouge italien (en pensant à Sacco et Vanzetti)

Posted by Ysengrimus sur 23 août 2017

Sacco-Vanzetti

Il y a quatre-vingt-dix ans pilepoil mourraient, sur la chaise électrique, Sacco et Vanzetti. Cette histoire navrante, révoltante, des années 1920, qui m’avait tant écœuré à la fin de l’enfance, lors de la sortie du film Sacco et Vanzetti de Giuliano Montaldo (1971), reste toujours une grande stigmate d’injustice sociale. Woody Guthrie (1912-1967) ne s’y est pas trompé qui, en 1946, l’a évoqué, en sa qualité imprenable de témoin du temps (à la fin de l’enfance, lui aussi). La traduction en poésie rythmique que je propose ici de sa chanson Red Wine (le texte de la version originale suit) encapsule solidement la douleur et la colère vive suscitées par le drame des deux anarchistes italo-américains d’autrefois. Tout se dit ici avec cette candeur et cette indéfinissable nuance de pureté authentique dont Woody Guthrie a toujours eu le fin secret.

Un verre de vin rouge italien (en pensant à Sacco et Vanzetti)
Paroles et musique de Woody Guthrie (1946)

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Oh, verse-moi donc un verre de vin rouge italien
Que j’y goûte un petit peu et en vienne à me remémorer,
Me remémorer encore en mon âme et en mes pensées
Cette histoire si grande, peut-être la plus grande, hein…

Associated Press, les nouvelles du 24 juin
Parlent d’Earl J. Vaugh, un patrouilleur de ce temps là
Qui est monté
Dans un wagon du trolley
De la rue principale.
Pourquoi?
Pour arrêter
Sacco et Vanzetti,
Pardi.

L’article raconte que Earl J. Vaugh, ma foi,
Prend aujourd’hui sa retraite, comme représentant de la loi.
Ce flic à mes yeux passera à l’histoire
Pour avoir arrêté Sacco et Vanzetti, ce jour là.

C’était en 1920, le 5 mai
Les flics et leurs suppôts les ont épinglé.
Il les ont tiré du wagon,
Les ont flanqué sur le quai
Puis les ont flanqué en prison
Dans la commune
De Brockton.

Il y a eu vol à main armée avec pertes de vies
À Slater Morrill, l’usine de cordonnerie.
Vous deux, messieurs, portez des revolvers
Et vous ne vous êtes pas présentés pour le service militaire.

Oui, oh oui, exact, messieurs les flics.
On s’est cassés en direction du Mexique.
Les guerres de rupins, nous, c’est pas notre affaire.
On s’est donc portés disparus, de l’autre bord de la frontière…

Vous êtes connus, vous deux, comme des enfants de radicalisés.
Vous devez bien être des tueurs, voyez…
Vous êtes armés.

Je suis veilleur de nuit.
Lui,
Il est un marchand
De poissons ambulant.
Il porte un flingue quand il défend
Une grosse recette en argent
Comptant.

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Oh, verse moi une choppe de bonne bière allemande
Ou bien encore un verre de vodka russe, limpide et brûlante.
Oh, verse-moi donc un verre de vin blanc palestinien, tiens,
Ou de je ne sais quelle bibine frelatée, issue de quelque alambic incertain.

Maintenant, laisse moi réfléchir un petit peu, que je repense à tout ça.
Comment ont-ils bien pu finir par les juger coupables, ces deux gars?
Comment cent soixante témoins ont-ils été appelés?
Et comment, d’entre eux, cent cinq arrivaient à les disculper?

Les cinquante autres ont joué aux devinettes. Bien oui, dans le doute…
Et, sur les cinq dont la version fut étroitement vérifiée,
Un seul a vu son baratin minimalement corroboré.
Les cent cinquante neuf autres témoignages n’ont pas tenu la route.

Et ce témoin unique,
Une femme, hésitante
Et tremblante
A vu une tire
Pleine de bandits,
Du moins c’est ce qu’elle affirme.
Et un an plus tard, elle reconnaît sa livide
Bobine
Après avoir vu filer ce bolide
Pendant une seconde trente…

Et de développer sur ses mains, son flingue, son automobile.
Et de nous parler de la chemise, de la coiffure du type.
Et elle évoque ses joues, ses yeux, et ses lèvres mobiles.
Et le récit de cette Eva Splaine les envoie tous les deux au casse-pipe.

Le soir de leur mort, j’étais ici, dans la bonne ville de Boston.
Et je ne suis pas près d’oublier cette incroyable tension.
J’ai bien cru que ces foules immenses mettraient la ville à sac.
J’espérais qu’ils le fassent en fait, j’espérais qu’ils se braquent.

J’espérais qu’ils descendent le juge Thayer de son perchoir,
Le fassent courir comme un éperdu, tout autour d’un grand chêne
Et le poursuivent à grands coups de lattes dans les flancs, dans le noir.
Qu’ils le rossent pour de vrai. Qu’il en prenne pour ma peine.

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Oh, verse-moi donc un autre verre de ce vin rouge italien
Que j’y goûte un petit peu et en vienne à me remémorer,
Me remémorer encore en mon âme et en mes pensées
Cette histoire si injuste, peut-être la plus injuste, tiens…

 

Woodie Guthrie (1912-1967)

Woodie Guthrie (1912-1967)

Red Wine
Words and Music by Woody Guthrie (1946)

Oh, pour me a drink of Italian red wine,
And let me taste it and call back to mind
Once more in my thoughts, once more to my soul
This story as great, if not greater, than all.

The AP news on June 24th
Told about a Patrolman named Earl J. Vaugh,
He stepped on a Main Street Trolley Car
To arrest Sacco and Vanzetti there.

The article tells how Earl J. Vaugh
Is now retiring as officer of the law
This cop goes down in my history
For arresting Sacco and Vanzetti that day.

It was nineteen twenty, the fifth of May,
The cop and some buddies took these two men away
Off of the car and out and down,
Down to the jail in Brockton town.

There’s been a killing and a robbery
At the Slater Morrill’s shoe factory.
You two gents are carrying guns,
And you dodged the draft when the war did come.

Oh yes, ’tis so, ’tis so, ’tis so
We made for the borders of Mexico.
The rich man’s war we could not fight,
So we crossed the border to keep out of sight.

You men are known as radical sons,
You must be killers, you both carry guns.
I am a night watchman, my friend peddles fish,
He carries his gun when he’s go lots of cash.

Oh, pour me a glass of Germany’s beer,
Russia’s hot vodka, so strong and clear,
Oh, pour me a glass of Palestine’s Hock,
Or just a moonshiner’s bucket of Chock.

Now, let me think, and let me see,
How these two men were found guilty,
How a hundred and sixty witnesses passed by,
And the ones that spoke for them was a hundred and five.

Out of the rest, about fifty just guessed,
Out of the five that were put to the test,
Only the story of one held true,
And a hundred and fifty-nine got through.

And on this one, uncertain and afraid,
She saw the carload of robbers, she said,
One year later, she remembered his face,
After seeing this car for a second and a half.

She told of his hand, and his gun, and his ears,
She told of his shirt, and the cut of his hair,
She remembered his eyes, his lips, and his cheeks,
And Eva Splaine’s tale sent these men to the chair.

I was right here in Boston the night that they died.
I never seen such a sight in my life.
I thought those crowds would pull down the town,
I was hoping they’d do it and change things around.

I hoped they’d pull Judge Thayer on down
From off of his bench and chase him around.
I hoped they’d run him around the stump
And stick him with devils tails ’bout every jump.

Oh, pour me a drink of Italian red wine,
Let me taste it and call back to mind
Once more in my thoughts, once more to my soul
This story as great, if not greater, than all.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Il y a cinquante ans: IN THE HEAT OF THE NIGHT

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2017

Virgil Tibbs (Sidney Poitier)

Virgil Tibbs (Sidney Poitier)

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Virgil Tibbs (Sidney Poitier) vient d’aller rendre visite à sa mère à Brownsville au Mississippi et il rentre maintenant chez lui, dans le nord. En pleine nuit, il attend sa correspondance ferroviaire abstraite pour Memphis (Tennessee) sur le quai de la gare fermée d’un bled paumé du nom de Sparta (Mississippi). Il se fait alors remarquer par un constable local enquêtant à l’emporte-pièce sur un meurtre qui vient tout juste d’avoir lieu dans le patelin. Un noir inconnu en costard et cravate assis avec une valise sur le quai d’une gare déserte? Il n’y a aucun doute possible dans l’idéologie du coin, c’est l’assassin. Virgil Tibbs se fait donc braquer, fouiller et amener, sans ménagement ni vérification d’identité, au poste de police de Sparta. Il ne s’insurge pas mais il ne fraternise pas non plus. Il répond froidement au dédain raciste par le mépris de classe. C’est le début de son aventure dans la chaleur de la nuit qui sera en même temps, pour lui, une cavale au fin fond des campagnes et une sorte d’étrange et cauchemardesque recul dans le temps historique.

Bill Gillespie (Rod Steiger) est le chef de la police de la petite commune de Sparta. Il est évidemment peu doté en ressources, peu avancé intellectuellement, instable émotionnellement et il en est parfaitement conscient. C’est un bon gros gars du sud qui s’efforce de garder son patelin en ordre en évitant que ses hommes, aussi peu ressourcés que lui, fassent trop de gaffes dans les coins. Bill Gillespie est bien emmerdé, ce soir là. On vient d’assassiner, dans son patelin, un gros industriel de Chicago qui était sensé ouvrir une usine devant assurer mille nouveaux emplois locaux. Et voici qu’on lui amène un noir en costard en affirmant tout net qu’il est le meurtrier. C’est un grand gaillard hautain à l’accent du nord, qui dit whom et qui est originaire de Philadelphie (en Pennsylvanie, hein, pas Philadelphia, Mississippi,  si vous captez la nuance). Pataquès et maldonne. Non seulement ce noir est un officier de la très respectée Police Municipale de Philadelphie mais en plus c’est un expert en homicides, ayant notamment ses entrées au FBI.

Les deux hommes n’ont rien en commun. Leur répulsion mutuelle est immédiate. Pour clarifier la situation, on téléphone au supérieur hiérarchique de Virgil Tibbs. Ledit supérieur hiérarchique, après une conversation avec Bill Gillespie, a son employé au bout du fil. Virgil Tibbs se fait dire par son supérieur que comme il a de toute façon raté son train, il est prié de se mettre au service de la force municipale de Sparta pour mener l’enquête sur ce meurtre. Virgil Tibbs s’insurge. Il ne veut rien savoir de travailler avec ces culs terreux. Il retourne attendre son train à la gare. Quelques heures passent et Bill Gillespie se retrouve aussi avec de sérieux problèmes avec sa hiérarchie. Il se fait dire par le maire de la commune que la veuve de la victime du meurtre est furax et que si ce crime n’est pas adéquatement élucidé, on peut dire adieu à l’usine aux mille employés. Gillespie est incapable de résoudre ce mystère seul… et il le sait. Tibbs s’en voudrait à mort de désobéir à son chef et de laisser tomber une enquête qui l’intrigue déjà passablement… et il le sait aussi. Les deux hommes vont se sentir implacablement obligés de collaborer, en passant par-dessus tout ce qui les horripile et tout ce qui les oppose, psychologiquement et sociologiquement.

Imaginez Barack Obama et Donald Trump obligés de travailler main dans la main sur une question sensible concernant l’Amérique profonde. Main dans la main… Lequel des deux protagonistes aurait alors la main dans la marde? Ne répondez pas trop vite parce que c’est vraiment pas si simple. Ce film extraordinaire, du canadien Norman Jewison (né à Toronto en 1926), a obtenu l’Oscar du meilleur film en 1967, en pleine crise des droits civiques. Cinquante ans plus tard, il n’a pas pris une ride. Et les deux protagonistes vont donc mener l’enquête. Je ne vous dirai rien de celle-ci pour ne pas gâcher votre plaisir de visionnement. Elle est enlevante, complexe, riche en rebondissements et elle n’a, elle aussi, pas pris une ride, malgré la savoureuse patine du temps enrobant désormais ce grand classique du cinéma américain. On réussit ici à combiner magistralement un thriller policier et un drame social. C’est une superbe rencontre de genres.

En plus, le cheminement psychologique de Virgil Tibbs et de Bill Gillespie fait proprement accéder cet opus à une dimension philosophique. D’abord, il faut dire que, pour un enquêteur noir qui farfouille dans ce petit hinterland sudiste pour y dénicher un assassin du cru, la situation est dangereuse, explosive même. De la poudre à canon. La réalité évoquée est d’ailleurs si tangible que Sidney Poitier (le vrai Sidney Poitier, l’acteur) a refusé d’aller jouer dans le sud. Faisant valoir qu’il n’irait pas se faire écharper chez les culs terreux pour un film, il a exigé et obtenu que le gros de l’opus soit tourné à Sparta mais à Sparta, Illinois, dans le nord donc. Son personnage, Virgil Tibbs, n’a pas cette chance. À tous les coins de rue, il risque de se faire assommer, dans la chaleur de la nuit, par ces blancs hargneux arborant le drapeau sudiste sur leurs plaques minéralogiques. Pour Virgil Tibbs, c’est une perte complète de ses références ordinaires, une descente aux enfers. Il se fait interpeller boy (alors qu’à Philadelphie on l’appelle Monsieur Tibbs) et on lui brandit des barres de fer au dessus du chef et lui pointe des flingues sous le nez plus souvent qu’à son tour. Bill Gillespie n’est pas en reste pour ce qui est de la déroute morale. Il se rend vite compte que cet afro-américain nordiste, roide et flegmatique, est un limier hors-norme. Gillespie se retrouve donc dans la posture paradoxale, politiquement emmerdante, et fort irritante pour sa psychologie sommaire ainsi que pour celle de ses commettants, de protéger paternalistement ce noir antipathique qui lève les pistes comme un surdoué et marche à la victoire. Les deux hommes ne fraterniseront pas. La distance est trop grande. Mais ils verront clair malgré tout et ils arriveront ainsi à comprendre froidement leur intérêt mutuel et à le faire opérer au mieux.

Pour Virgil Tibbs, Bill Gillespie est un raciste irrécupérable. Minable, lumpen, limité intellectuellement et matériellement par sa condition de classe, ce chef de police villageois miteux à casquette anguleuse et lunettes fumées jaune pipi est du mauvais côté de l’histoire, point. Virgil Tibbs le méprise copieusement et le lui fait bien sentir. Et, d’autre part, pour Bill Gillespie, Virgil Tibbs est un colored, donc fondamentalement un nègre et, même en costard, beau parleur et surdoué, un nègre reste un nègre, c’est-à-dire quelqu’un qui, même s’il est le plus malin, travaille pour les blancs, finit par la boucler au bout du compte, et le reste n’est que littérature. Bon, Virgil Tibbs se fait gifler par un planteur. Il le gifle en retour. Et quoi? Croit-il rétablir une injustice séculaire par ce geste intempestif? Non que non. Pragmatique, c’est bien lui qui finira par dire en privé à l’avorteuse noire des tréfonds du hameau que la prison pour les colored et la prison pour les blancs, c’est tout simplement pas la même prison. Et elle, elle lui répliquera que les blancs l’ont dévidé de tout ce qu’il avait en lui, et l’ont retourné contre lui-même. Mais, mais mais… toujours d’autre part, Bill Gillespie peut bien ironiser, rire du prénom Virgil et railler les compétences de cet expert tout en les exploitant, il reste que ce noir en costard de Philadelphie, simple officier, fait plus en une semaine que le chef de police Gillespie ne fait en un mois. Et quand ceci est dit, tout est dit. Nous sommes en Amérique. L’argent est le baromètre froid et inerte de tout ce qui est définitif socialement et ici l’argent a très explicitement parlé en faveur du professionnel noir urbain contre le col bleu blanc campagnard.

In the heat of the night, c’est le film qui nous dit que rien n’est résolu mais que tout est soluble. Notre histoire contemporaine récente a magnifié ce film et amplifié sa problématique. Aujourd’hui, un brillant et éloquent constitutionnaliste noir peut devenir président des États-Unis et, qu’à cela ne tienne, un aigrefin blanc mal coiffé, trapu, véreux, sexiste et fort en gueule lui succédera sans sourciller, et la galère de voguer continuera. Comment cela est-il simplement possible? Visionnez In the heat of the night et vous vous imprégnerez douloureusement de l’explication au sujet de ce tragique dead lock civilisationnel. Ce film vaut un traité d’histoire américaine et un cours de sociologie américaine, à lui tout seul.

Le tout se joue, en plus, au cœur d’une prestation d’acteurs et d’actrices à vous couper le souffle. La complicité de travail entre Sidney Poitier (né en 1927) et Rod Steiger (1925-2002) n’a eu d’égal que la force de leur prestation pour camper deux irréconciliables ennemis séculaires en situation d’active paix armée. Tous les acteurs et actrices de soutien sont remarquables aussi. On regarde ce film-culte perché au bout de son strapontin, la gueule béante. Un magnifique morceau du grand cinéma du siècle dernier.

 

In the heat of the night, 1967, Norman Jewison, film américain avec Sidney Poitier, Rod Steiger, Warren Oates, Lee Grant, Larry Gates, James Patterson, 109 minutes.

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Bill Gillespie (Rod Steiger)

Bill Gillespie (Rod Steiger)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Lire le Coran (quand on est occidental)

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2017


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Je ne vais pas vous chanter de chanson: le Coran est un texte insupportable à lire, surtout pour des occidentaux irréligieux. Le premier sentiment qu’il suscite au lecteur spontané et inexpérimenté est de la colère et de la répulsion. Il faut y revenir et y revenir encore et rester toujours très patient. Je vais expliquer pourquoi dans une seconde. Mais avant, je tiens à partager un souvenir qui en dit long sur certaines des petites difficultés du dialogue culturel au sujet de ces fausses évidences collectives que sont les textes sacrés.

Quand j’étais en fac circa 1979-1980, j’avais bien fraternisé avec une consoeur de classe d’origine arabe. Appelons-la Rahmah. On avait, entre autres, discuté cette question des textes sacrés. Rahmah, qui me savait athée donc impartial, m’avait explicitement demandé de lui conseiller un texte chrétien, un seul, qui ferait la synthèse de ce que cette religion exprime, formule et promeut. Je lui avais recommandé, sans hésiter, l’Évangile selon Saint Marc. Texte bref, solide, prenant, limpide, le plus dépouillé et le moins bavard des trois synoptiques. De bonne grâce, Rahmah s’était prêtée au jeu. Elle avait lu attentivement et patiemment l’Évangile selon Saint Marc en français d’abord, dans la magnifique version de la traduction Chouraqui si orientale d’allure, et ensuite en arabe, dans la version d’un éditeur libanais du temps dont j’oublie hélas le nom. Quand je lui demandai finalement ce qu’elle en tirait, Rahmah me répondit en toute candeur (c’était l’époque où les intellectuels disaient ce qu’ils pensaient, pas ce qu’ils se sentaient obligés de dire pour faire bien): «C’est insupportable, intolérable. C’est linéaire, simpliste, sensualiste, grossier, bêta, flagorneur. C’est crétin en fait. Une insulte à l’intelligence. On dirait une historiette pour écoliers. Ce texte traite son lecteur comme un ignorant infantile». Devant mon silence respectueux, ma consoeur arabo-musulmane de vingt-deux printemps s’était sereinement enhardi. Elle avait ajouté, comme en disant la chose la plus ordinaire et la plus évidente du monde: «En plus c’est contre la religion, ce genre de texte». Et ce fut tout.

J’ai souvent repensé à l’opinion agacée et sereinement irrévérencieuse de Rahmah sur l’Évangile, surtout quand je me suis mis à une lecture sérieuse du Coran. C’est que, voyez-vous, le Coran m’horripile pour les raisons inverses de celles qui font que l’Évangile horripile Rahmah. Elle trouvait l’Évangile simplet et linéaire. Je trouve le Coran éclaté et désorganisé. Elle trouvait l’Évangile sensualiste et flagorneur. Je trouve le Coran austère et autoritaire. Elle trouvait que l’Évangile ressemblait à une historiette pour enfants d’écoles. Je trouve que le Coran sonne comme le discours d’un vieillard en chaire. C’est en cela que le souvenir de Rahmah me détermine encore solidement ici. Grâce à la lecture patiente et au commentaire irrité de Rahmah sur l’Évangile ­—un commentaire ouvertement et sereinement biaisé et orienté par sa lecture antérieure du Coran, naturellement— je me suis rendu compte que ma propre lecture du Coran était justement… biaisée et orientée par ma lecture antérieure de l’Évangile! Les enfants du Jesus-freak-out se sont retrouvés, finalement et l’un dans l’autre, avec une façon bien au ras des mottes, et bas de gamme, et indigente intellectuellement de lire un texte sacré, sans trop s’en aviser. Ceci dit, pour ne rien arranger, mes fils n’ont jamais lu le moindre texte sacré (chrétien ou autre) et quand ils se sont mis le nez dans le Coran, ils ont très mal réagi. Ils ont trouvé cela autoritaire, abrupt, hostile, fendant, dogmatique. Donc les liseux d’Évangile (texte simplet et linéaire, je seconde pleinement le commentaire musulman sur ce point) AINSI QUE les athées de formation n’ayant subi le conditionnement d’aucun texte religieux particulier ont une caractéristique en commun. Ils sont très mal préparés pour la lecture du Coran et, mettez vous ça dans la tête une bonne fois pour toute: le premier contact avec le texte sacré des musulmans se passera très mal, pour un lecteur occidental. C’est fatal.

Les chrétiens brunâtres contemporains n’en ratent d’ailleurs pas une pour miser sur ce caractère hautement rébarbatif du Coran aux yeux de leurs ouailles à la noix. Aussi soucieux de leurs arguments de vente que les musulmans, en ces temps tristement résurgents, les suppôts du gentil Jésus nous bassinent souvent avec des développements à rallonge selon lesquels le Coran est un ouvrage fondamentalement belliqueux, courroucé, guerrier, conquérant, etc. On connaît la salade occidentale (bien mal placée pour parler) au sujet du christianisme, religion d’amour et de l’Islam, religion de guerre. Je demande aux chrétiens qui se lamentent du ton effectivement remonté et roide du Coran de relire et de méditer (par exemple — et ceci n’est qu’un tout petit exemple parmi bien d’autres) dans le Livre de Jérémie la section intitulée Introduction aux oracles contre les nations. Le ton virulent et le propos incendiaire sont là, l’un dans l’autre, passablement analogues à ceux du Coran. Et si le Coran est une longue jérémiade, souvenons-nous qu’il n’y a pas meilleure jérémiade que dans le texte sacré des héritiers du prophète Jérémie… tous testaments, ancien et nouveau, confondus. Souvenons nous de Jésus amenant le glaive et la bisbille dans les familles, des Actes des Apôtres tordeurs de bras de sectateurs, des Épîtres obscurantistes de saint Paul, de l’Apocalypse… et la barbe à la fin. Les textes sacrés, qui sont archaïques et vermoulus, incorporent leurs lots copieux de propos catastrophistes, tonitruants, virulents, courroucés et belliqueux et que celui dont l’ardoise est propre lance le premier pleurnichement bien intentionné…

Alors laissons là ces coups fourrés sectaires entre cultes fondamentalement similaires et allons à l’essentiel. Que fait le Coran, finalement? Que rapporte ce texte? Que nous dit-il? Oublions une seconde le mythe ex post de sa genèse (parole divine transmise au Saint Prophète par un ange, dans la langue de dieu, dictée, transcrite, consignée). Regardons simplement ce qui se passe, ce que nous avons sous les yeux, dans la traduction française ou anglaise de ce texte sacré que nous venons de nous décider à découvrir. Dans ce texte, dont le titre signifie lecture ou récitation, un orateur nous fait lire ou entendre une sourate, c’est-à-dire, en fait, un prêche, un sermon circonscrit autour du thème appelé par le titre de la sourate (il y a 114 sourates dans le Coran et elles sont disposées non pas en ordre chronologique ou thématique mais en ordre décroissant de longueur). Il faut vraiment lire le Coran comme on lirait une collection, un peu éparse, de sermons. Le sermonneur (qui est soit dieu, soit, le Saint Prophète, soit un imam ordinaire nous parlant de dieu et du Saint Prophète, cela varie au fil du texte) nous dit (et redit — faut pas craindre la redite quand on approche ce type d’ouvrage) de craindre dieu, de respecter ses prophètes, et il nous explique comment manifester adéquatement notre religiosité (y compris comment renoncer aux superstitions pré-islamiques, faire confiance à la miséricorde divine sans douter de son omniscience, prêcher le dieu unique aux incroyants) et comment organiser nos vies (y compris matrimonialement, juridiquement, pécuniairement mais aussi intellectuellement). Quand des exemples historico-légendaires sont invoqués, ils ne valent pas en soi (comme ce serait le cas, par exemple, dans une mythologie) mais ils servent exclusivement à appuyer l’argument mis en place dans le cadre du sermon en cours. Le Coran est un texte largement prescriptif, et indubitablement plus argumentatif que démonstratif.

La première difficulté de lecture de ce texte réside dans le fait que le Coran s’adresse à un auditoire savant, cultivé, très instruit même de tous les détails profonds de l’histoire sainte judéo-christiano-musulmane. Contrairement à l’Évangile, le Coran n’est pas un texte pour incultes. Ce n’est pas une biographie ou un compendium narratif ou explicatif. C’est un texte qui s’adresse à un auditoire non seulement solidement renseigné sur ce qu’il formule mais, en fait, déjà musulman. La Coran n’annonce pas, il partage et redistribue un corps de doctrine déjà largement disposé dans les esprits de ses lecteurs ou de son auditoire. C’est donc un texte fatalement et involontairement marqué au coin de l’implicite et de l’effet de connivence. Le Coran est très sereinement allusif. Il fait ses renvois en assumant que son auditoire les capte au vol et en décode le contenu, prosaïque ou allégorique. Il est erroné de croire que le Coran peut initier le lecteur ignorant de la culture musulmane. Dire à des occidentaux du tout venant lisez le Coran, en croyant qu’il instruit l’ignorant, c’est foncer vers un mur d’incompréhension et le choc sera fort abrupt. C’est en cela que, sans amertume aucune, ni ironie, ni irrespect, je dis que les sourates du Coran doivent être approchées comme un corpus de sermons. Si vous vous lancez dans la lecture disons, d’un recueil de sermons de Bossuet, vous serez confrontés à un intervenant oratoire original qui mobilise tout un fatras théologique convenu, postulé connu, et l’organise en fonction de la configuration originale de son intervention spécifique. Et alors, un conseil: apportez votre sac de biscuits documentaires. Bossuet, c’est ni un didacticien ni un vulgarisateur. Sur le Coran: même observation. Vite, bien vite, les renvois allusifs, éclatés, rhizomatiques, glosés et redits (souvent avec de significatives différences au fil des redites) que l’iman récitant le sermon de la sourate fait, en plus à un rythme de charge et dans un total désordre apparent… tout ça va vite nous faire perdre le fil.

L’autre difficulté de lecture majeure du Coran pour des occidentaux, c’est le ton. Autoritaire, lapidaire, cassant, percutant, menaçant, tonnant. Encore une fois: pensez aux prophètes de l’ancien testament quand ils pérorent. Vous retrouverez un ton fort similaire dans le Coran. Cela rappelle de bien mauvais souvenirs aux anticléricaux de ma génération et ça ne dit rien de bien engageant aux athées de formation de la génération de mes fils. On a donc là un dialogue mal engagé, s’il en fut. Pour des exemples limpides de cet état de fait, je vous renvoie aux quatre citations du Coran sur lesquelles repose mon propos descriptif dans le texte. Islam et incroyance. En vérité, je vous le dis: lire la sourate Çad (sourate 38), c’est littéralement un test de personnalité, pour un occidental. Prendre connaissance de cette sourate sans bouillir de rage n’est vraiment pas évident, surtout si, comme moi et mes fils, on ne croit ni à diable ni à dieu. Parce que soyons redondant mais limpide sur ce point: le Coran parle de dieu. Et pas un petit peu…

Alors pourquoi lire le Coran, s’il est si rébarbatif et nous casse les oreilles avec dieu? Oh, un petit instant, quand même… Pourquoi lire Spinoza, s’il est si rébarbatif et nous casse (lui aussi!) les oreilles avec dieu? Réponse: à cause de la rationalité. Pourquoi lire Hegel, s’il est si abstrus et nous casse les oreilles avec sa fadaise de l’Idée Absolue? Réponse: à cause de l’urgence de la dialectique. Si on se met à laisser de côté tout texte fondamental sous prétexte qu’il est rebutant à lire et nous casse les oreilles avec quelque chose, on va passer à côté de segments colossaux de la pensée universelle… car celle-ci est toujours datée et problématique parce que datée. Aime, aime pas, c’est comme ça. On ne s’informe pas que sur ce qui nous amuse, ou nous divertit, ou confirme nos croyances, nos espoirs et nos valeurs. Moi, je lis le Coran parce qu’une fois passé dieu, le ton pète-sec et les allusions théogoneuses absconses, j’y trouve des moments comme ceci:

 

N’imitez pas celle qui défaisait le fil de son fuseau
après l’avoir solidement tordu.
Ne considérez pas vos serments
comme un sujet d’intrigues entre vous,
en estimant que telle communauté
l’emportera sur telle autre.

(Le Coran, Sourate 16, Les abeilles. verset 92, traduction D. Masson)

 

Et via ceci, j’accède à la vraie raison pour laquelle je lis le Coran: les musulmans. Je lis le Coran à cause de mes compatriotes musulmans de partout. Ils sont avec moi et en moi dans ce vaste monde et ils sont un milliard cinq-cent millions à asseoir leur cadre de représentations intellectuelles et émotionnelles sur le fondement du Coran. Et moi, comme me le signale justement, fort opinément, la sagesse coranique ici, je ne crois pas que telle communauté l’emportera sur telle autre. Je crois que, planétairement comme localement, les communautés vont coexister. Et de coexister, elles vont échanger. Et d’échanger, elles vont faire l’effort de se comprendre et ce, même quand c’est bizarre, même quand c’est incongru, même quand c’est révoltant, même quand c’est enquiquinant, même quand ça tiraille. Je lis le Coran parce que les musulmans m’intéressent et que leur apport à la pensée universelle et à la sagesse des nations me fait réfléchir. Et je le fais en restant moi-même (je lis le Coran pour m’instruire, pas pour me convertir) et en ne cherchant pas non plus à les faire cesser d’être eux-mêmes (je parle du Coran en occidental, aux occidentaux, pas aux musulmans qui en savent bien plus long que moi sur la question).

Pour comprendre nos compatriotes musulmans, il faut éventuellement se décider à lire le Coran. Cela nous fait entrer dans les profondeurs les plus intimes de leur vision du monde, comme on entre dans la résidence étrange, bigarrée mais magnifique, d’un voisin incongru, dépaysant mais respecté. Ceci dit, ce que je vous dis ici c’est que le Coran, ça se lit pas comme un roman. Accrochez-vous.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam et nous, les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi ans Les 7 du Québec

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Entretien avec Paul Laurendeau d’ÉLP (par Xavier Mateos)

Posted by Ysengrimus sur 12 mars 2017

 

Internet est vraiment magique! J’ai découvert l’auteur Guilhem sur Facebook (je vous recommande tout particulièrement Le chevalier à la canne à pêche), qui m’a dirigé vers la maison d’édition Écrire, Lire, Penser (ÉLP). J’ai voulu en savoir plus, donc voici une interview de Paul Laurendeau. Quand je vous dis que la lecture en format numérique c’est génial!

(Xavier Mateos)

Xavier Mateos: Je vous propose maintenant de découvrir une maison d’édition francophone, une maison d’édition qui a la particularité de s’intéresser et de proposer de la littérature on va dire numérique… de cette lecture que vous pouvez lire sur vos ordinateurs, sur vos tablettes, sur vos smartphones. Avec la particularité —ils sont de plus en plus à le proposer— de ne pas proposer de DRM, ces codes qui empêchent le livre de pouvoir être installé sur votre ordinateur mais aussi sur votre tablette et sur votre smartphone. Je vous propose qu’on parle de tout ça avec le vice-président des éditeurs Écrire, Lire, Penser. Il s’agit de Paul Laurendeau. Bonjour.

Paul Laurendeau: Bonjour, bonjour et merci de cette invitation.

Xavier Mateos: Alors j’aimerais vous poser tout d’abord la question: comment est née cette maison d’édition Écrire, Lire, Penser?

Paul Laurendeau: Ben, au départ ça été la fascination que ressentaient le fondateur Daniel Ducharme et moi-même pour la cyberculture. Alors ça a commencé sous la forme d’un site web et on a un peu tâtonné, il y a de ça peut-être une quinzaine d’années, autour de comment on fait circuler du texte et comment on arrive à élargir les perspectives. Et on s’est vite orientés vers l’idée d’une maison d’édition attendu que, malgré les particularités d’évolution de la cyberculture, la notion de livre reste encore très présente dans la sensibilité culturelle générale.

Xavier Mateos: C’est vrai que de passer d’un livre à la lecture numérique, c’est pas encore acquis pour tout le monde. Il y a encore beaucoup de gens qui aiment toucher le livre et tourner les pages et même sentir parfois l’odeur d’un livre.

Paul Laurendeau: Tout à fait et c’est très crucial et on y est très sensibles. Et c’est donc pour ça que quelque part le cyber-livre garde, à tout le moins au plan virtuel, la dimension livresque. Il est paginé. Il est organisé en chapitres. C’est encore là une structure qui ne bouscule pas la sensibilité littéraire qu’on pourrait qualifier encore d’universelle. Tout ce qu’on perd évidemment, c’est la dimension matérielle sur laquelle on reparlera éventuellement. Mais on s’est vite rendu compte qu’on pouvait pas juste se lancer, faire une arabesque, un saut là qui nous mènerait vers du texte complètement cybernétisé, alors que le livre reste une entité très présente dans la sensibilité de quiconque s’intéresse aux lettres.

Xavier Mateos: En introduction je le disais, vous êtes une maison d’édition francophone et on l’entend avec votre superbe accent québécois. Que vous travaillez aussi avec des Français. Est-ce que le fait d’être à la fois et québécois et français donc francophones vous permet d’avoir une plus large couverture. Et est-ce que ça veut dire que vous vous intéressez au reste du monde aussi?

Paul Laurendeau: Tout à fait. Alors ça c’est tout à fait la sensibilité qui nous définit au point de départ. Ça fonctionne un petit peu comme les ports d’attache des navires. C’est-à-dire qu’on est dans une dynamique où les choses circulent. Pour l’instant on a des collaborateurs en France et au Québec. Mais si demain on en avait en Asie, en Afrique ou dans le reste de l’Europe, ce serait tout à fait partant. On est… on essaye d’être une peu l’opposé de ce que serait une maison d’édition qui serait ancrée dans un terroir. Nous on est plutôt corrélés à une dynamique générale. On a publié des Congolais. On a publié des Québécois. On a publié des Français des différentes régions de France. Et francophonie, c’est définitivement un vecteur là définitoire pour nous.

Xavier Mateos: Vous n’avez pas non plus de genre littéraire attitré. C’est-à-dire que vous êtes pas une maison qui fait soit du fantastique, soit de la science-fiction, soit de la fantasy. Vous vous intéressez un peu à tous les genres.

Paul Laurendeau: C’est-à-dire que nous… ça c’est une question évidemment qui s’est soulevée à un moment donné la question des genres. Et nous, il s’avère qu’on croit à l’écrivain et l’écrivaine plus qu’au genre. C’est-à-dire qu’on considère les genres méritoires. On considère qu’ils ont un grand intérêt. Mais on voudrait pas rater un écrivain ou une écrivaine intéressant(e) sous prétexte qu’ils sont dans un genre qu’on cultiverait pas. Alors on s’en est tenu aux grands genres reconnus là, c’est-à-dire: fiction en prose, poésie, essai et témoignage… qui sont là. Avec trois mailles de filet comme ça, vous pouvez à peu près rien rater, hein. Et après, ben, d’auteur en auteur —car on cultive l’intimité avec nos auteurs— on laisse venir ce qui est le vecteur d’inspiration de nos auteurs. Les genres se placent après les auteurs, si vous voulez.

Xavier Mateos: Et du coup c’est les auteurs qui viennent vers vous? Ou vous avez quand même une démarche d’aller vers les auteurs et de leur proposer votre maison d’édition?

Paul Laurendeau: C’est-à-dire que la cyberculture est une réalité extrêmement fluide et qui peut être parfois fulgurante. Bon, c’est-à-dire qu’à partir du moment où vous installez votre dispositif… à partir du moment où vos ouvrages apparaissent dans les… chez les cyber-libraires type Amazon, FNAC, Archambault à Montréal etc… etc… C’est pas long que les auteurs, surtout les jeunes auteurs, hé, ils flairent l’odeur de la friture, hein, c’est pas long.  Donc, pour le coup, on a pas eu trop à faire appel. On s’est tout simplement exposés tels qu’on était. Et puis les auteurs se présentent.

Xavier Mateos: Et puis les réseaux sociaux y font sûrement pour beaucoup. Moi, par exemple, j’ai découvert votre maison d’édition grâce à Facebook et à un de vos auteurs qui s’appelle Guilhem, dont le dernier livre vient juste de sortir, en ce début mars, Le chevalier à la canne à pêche. Ça y fait beaucoup.

Paul Laurendeau: Aussi. Ah oui, Guilhem, j’ai travaillé sur ses deux ouvrages. Ça c’est un auteur justement qui est dans ces segments culturels fantasy etc… etc… Et ses textes sont extraordinaires. C’est-à-dire qu’on entre dans l’univers de Guilhem et on est avec ses personnages. Ce chevalier à la canne à pêche là, dont l’arme de combat est une canne à pêche, voyez, qui lui a été donnée comme objet magique dans des circonstances à la fois dignes de l’univers fantasy et du conte folklorique, parce que Guilhem est très apte à mélanger ces deux sensibilités là… C’est un roman savoureux, remarquable, très intéressant.

Xavier Mateos: Et pour ceux qui connaitraient Terry Pratchett, le grand Terry Pratchett, ça a vraiment cette sensibilité là, c’est-à-dire beaucoup d’humour, beaucoup de situations burlesques. C’est assez rigolo. C’est très fun à lire.

Paul Laurendeau: Eh oui. Et en même temps je crois que Guilhem est très soucieux… Guilhem est installé, là, pour construire un univers. Je veux dire, je crois qu’il est très soucieux de ça. Et c’est vrai qu’il est à l’intérieur d’un idiome et donc on peut le comparer à beaucoup d’auteurs de la culture fantasy. Mais il y a une originalité qui va se dégager de cet auteur là, au fil des œuvres, parce que les œuvres vont apparaître. Nous, c’est très important d’ailleurs, pour rebondir sur ce que vous disiez à propos des auteurs, ça c’est une chose qui est très importante à laquelle notamment Daniel Ducharme tenait beaucoup. C’est que nous on aime à avoir une écurie. C’est-à-dire qu’on aime avoir des auteurs qui planifient de produire plusieurs ouvrages et qui s’intéressent vraiment à quelque chose comme ce qu’on appelait autrefois une œuvre.

Xavier Mateos: Et puis je le disais en introduction, vous avez quand même choisi de faire de l’édition numérique sans DRM. C’était un choix risqué ou pas du tout, au tout début?

Paul Laurendeau: D’abord, c’est un choix qu’on a fait en connaissance de cause. C’est-à-dire que le segment plus technique de notre équipe a exploré avec ces deux dynamiques. Et à un moment donné, la question se pose: où est le beau risque? En ce sens que, j’ai pas besoin d’entrer dans les détails, vous êtes familier avec ce genre de réalité, le DRM, c’est un verrou, en fait, hein. C’est quelque chose qui cadenasse le dispositif électronique. Et c’est rendu que le lecteur peut même pas transférer l’ouvrage dont il s’est quand même porté acquéreur, de son ordi à sa tablette. Alors… on s’est vite dit… Bon évidemment, d’un autre côté, le beau risque c’est que le phénomène du photocopillage, qui existe d’ailleurs aussi dans la culture papier n’est ce pas, ben là devient très facile, hein, t’appuie sur le bouton puis là pouf… t’en envoie cinq cent copies à tes cinq cent copains. Et là on est obligé de dire, d’expliquer à nos lecteurs, ben vous avez entre les mains un produit qui est quand même un objet qu’il faut essayer d’éviter de faire circuler trop en dehors des circuits de la réalité commerciale. De ce point de vue là, on est tributaires des même problématiques, cyber-problématiques, que la musique, les films, que tout autre objet culturel. Et nous on a préféré assumer le beau risque que d’aller emmerder quelqu’un qui s’était déjà donné à essayer l’exercice du cyber-livre. En l’emmerdant, déjà, il peut pas transférer ça de là à là. Il peut pas transférer ça de sa tablette à son… à une autre structure de lecture, sous prétexte que c’est verrouillé. On s’est vite lassés de ce dispositif qu’on a trouvé coercitif et finalement peu utile.

Xavier Mateos: Et puis ce code DRM, c’est aussi… c’est aussi dommage quand vous avez un plantage d’ordinateur et que vous perdez tous vos livres et il y a plus moyen de les récupérer, sauf si vous avez pu faire une sauvegarde sur un disque dur ou sur un autre support.

Paul Laurendeau: Ah, c’est un dispositif qui, à mon avis, est… Vous savez, quand vous arrivez avec des dispositifs qui misent au départ que la personne qui entre dans un rapport avec vous, qui achète vos livres etc… risque de vous arnaquer, alors on les verrouille, alors nan!… C’est pas comme ça que je pense qu’une interaction, surtout entre gens de lettres là… Voyez… Donc nous, non. Je pense que les gens doivent pouvoir disposer de l’objet qu’ils se sont approprié et notamment le faire passer sur leur tablette. Et si c’est pour le mettre sur la tablette de la belle-doche aussi, pour qu’elle s’y familiarise, pourquoi pas, là. Il faut assumer un peu aussi, quand même, hein.

Xavier Mateos: Et puis c’est une façon aussi de faire connaître ses produits. Quelqu’un qui aura eu, par une connaissance, un de vos livres est plus susceptible de se dire, ben moi j’ai adoré, je vais aller vers cette maison d’édition pour leur acheter un nouveau livre, parce que j’ai aimé ce qu’ils faisaient.

Paul Laurendeau: Tout à fait. Et de tout façon je crois, au niveau du principe général, —et notre équipe technique nous l’a fait valoir et moi je suis d’accord avec eux— je crois que le DRM est un procédé condamné, c’est un procédé daté dont on dira un jour il y a eu cette tentative dans les grands tâtonnements des débuts.

Xavier Mateos: Merci Paul Laurendeau. Je rappelle que vous êtes le vice-président de cette très belle maison d’édition francophone 100% numérique qui s’appelle, alors en abrégé, ÉLP,  qui veut dire Écrire, Lire, Penser, il y a tout dans ce nom, Écrire, Lire, Penser. Que vous proposez des romans, des nouvelles, de la poésie mais aussi des témoignages. Et que, pourquoi pas vous contacter pour vous proposer des manuscrits. C’est possible?

Paul Laurendeau: Oui, oui, tout à fait. C’est toujours toujours possible. Et, nous, on chemine avec nos auteurs, hein. Je veux dire, on a un soucis d’éditer, de travailler avec nos auteurs, et de créer des… profiter de la possibilité que donne la cyberculture. Pas de livres à mettre au pilon, pas de toutes les contraintes du papier, les camions, le camionnage, le transport. Non. On peut essayer de nouveaux auteurs, justement grâce à ces mécanismes là dont nous fait disposer la technologie moderne.

Xavier Mateos: Et puis, j’arrête pas de le répéter, un livre c’est bien, c’est un bel objet. Mais ça prend de la place dans une bibliothèque. Alors qu’une liseuse, c’est tout fin. C’est un investissement mais c’est aussi des milliers de livres qui restent stockés à l’intérieur. Et c’est plus facile à transporter dans une petite sacoche.

Paul Laurendeau: Un jour, la liseuse, ce sera l’équivalent littéraire du téléphone portable. C’est-à-dire que vous aurez votre bibliothèque dans votre sac à main.

Xavier Mateos: Merci Paul Laurendeau. Il y a un site internet que je conseille à ceux qui nous écoutent, le http://www.elpediteur.com/. Merci beaucoup et très bonne continuation à vous.

Paul Laurendeau: Merci beaucoup. Merci encore de cette invitation.

 

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Emprunts de «bon aloi», faux amis et traductions dites «littérales». La vieille chanson geignarde de l’anglicisme québécois

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2016

Tardivel_L'anglicisme_voilà_l'ennemi

Ah, sicroche de tornom! Les choses ont-elles changé tant que ça dans l’opinion des clercs-neuneus du Nouveau Monde depuis la causerie L’Anglicisme, voilà l’ennemi de Tardivel en 1879? C’est pas certain, pas certain pantoute. On rencontre encore bien des baîllonneurs impénitents et autoritaires qui racontent n’importe quoi et autres choses en se donnant des grands airs sur le fameux franglais d’ici. Je suis personnellement bien tanné de voir se perpétuer sans cesse l’hydre grimaçante de la vieille peur complexée et colonisée de l’anglicisme au Québec. On va donc se faire sans s’énerver une ou deux petites mises au point linguistiques et sociolinguistiques. Hmm, entre bons (vrais) amis.

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L’EMPRUNT SOI-DISANT DE BON ALOI. Il y aurait des anglicismes de «bon aloi» et d’autres non. On nous baille ça depuis des décennies. Or la notion de «bon aloi» n’a aucun statut analytique ou opératoire. C’est une formulation crypto-normative servant exclusivement à donner une apparence de légitimité descriptive au détenteur d’une compétence corrective trop souvent autoproclamée et biaiseuse. Plus le corpus des «mots de bon aloi» s’étend, plus la stabilité des critères sensés les légitimer s’estompe. Le seul critère qui reste finalement, c’est celui de la préférence subjective, habituellement émotive et fort peu imaginative, du personnage en position d’autorité dictant le «bon aloi». Ce personnage, dans la majorité des cas, s’aligne sur ce qu’il fantasme comme étant le choix français (entendre: étroitement hexagonal) et s’abdique devant ce choix ou pseudo-choix. Je ne vois vraiment pas pourquoi je dirais smoking (au lieu de tux ou tuxedo) ou bifteck (au lieu de steak) sous le prétexte, réel ou hallucinatoire, que les Français le font ou le feraient. Mes anglicismes directs, acculturés et bêtes valent bien ceux des autres et la formule selon laquelle il n’est de bon aloi que de Paris est parfaitement faisandée et dénuée des moindres qualités dialectologiques. Même les Parisiens d’ailleurs n’en veulent plus et la parisianité linguistique, notamment en matière d’anglicismes, est largement une fabrication coloniale (une fabrication de nous, donc). D’autre part, le xénisme, cet anglicisme un peu conjoncturel et ad hoc utilisé strictement pour faire smart ou pour «faire anglais» ne se cultive pas de la même façon d’un côté et de l’autre de l’Atlantique et il n’est certainement pas question de donner un chèque en blanc à nos amis Français (ou à leurs thuriféraires locaux) sur cette question. Je vais donc continuer de dire commenditaire et primeur et leur laisser sponsor et scoop, si ça les amuse tant (le cas échéant — n’oublions pas qu’on surestime largement la crispation des Français sur ces questions) de faire ricain à la manque quand ils disposent d’un mot parfaitement français pour ce dire. Le «bon aloi» n’est pas issu de papa commandant. Il n’en chuinte pas comme une humeur, n’en émane pas comme une vapeur, n’en jaillit pas subitement comme un vent. Il faut démontrer la validité de ce qu’on assume de défendre. Et, de fait, pour tout dire, le «bon aloi» absolu et transcendant n’est pas. Chaque formulation identifie une strate sociale et en émane. Et, variation sociolinguistique oblige, il n’y a pas d’autorité absolue en matière de langue et… surtout pas en matière d’anglicismes.

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LA TRADUCTION DITE LITTÉRALE. C’est là un autre serpent de mer souvent invoqué pour fustiger mais, de fait, fort mal décrit. Ainsi, par exemple, contrairement à ce qu’affirment certains olibrius, le tour téléphone intelligent n’est pas une «traduction littérale» d’usage. C’est d’abord un terme. En ce sens que c’est une unité retenue par une instance officielle de terminologie (québécoise). Son défaut n’est pas dans sa soi-disant dimension de «traduction» mais bien dans son intelligibilité en tant que syntagme (si vous me pardonnez le jargon). Les Français (qui restent numériquement majoritaires en francophonie) n’ayant pas retenu ce terme, ils le décodent au sens littéral analytique (plutôt que comme syntagme synthétique) et le résultat est inintelligible et, de fait, ridicule (on semble imputer de l’intelligence à un objet). C’est ça et rien d’autre qui rend le tour téléphone intelligent difficilement utilisable (surtout dans du texte visant un public hexagonal). Exemples converses en français: carte orange, fromage blanc. Les Québécois, ici, n’attrapent pas le syntagme et pensent à n’importe quelle carte de couleur orange ou n’importe quel fromage de couleur blanche et ça semble inintelligible, imprécis ou redondant. Pour le ridicule en matière de décodage littéral des syntagmes, il faut aller chercher le français glace à l’eau, qui ne remplacera jamais le terrible popsicle au Québec attendu que de la glace à l’eau, quand on la décode au mot à mot, surtout dans un pays nordique, c’est fatalement aussi imbuvable que de l’eau aqueuse ou du sel salé. Ces syntagmes québécois et français n’ont strictement rien à voir avec de la traduction, littérale ou autre. Au contraire, c’est leur irréductibilité franco-française ou franco-québécoise qui les rend difficiles à faire circuler en francophonie. Ce sont des tours régionaux, sans plus. L’anglais n’y est pour rien. La notion de traduction littérale ne doit pas être utilisée à tort et à travers, chaque fois que ça nous arrange, mais vraiment au sens précis, fort et… littéral, justement. Exemple: Fait sûr d’adresser les issues (sur: make sure to adress the issues) pour «assure toi de traiter les questions importantes». Ce tour surprenant existe chez les francophones de l’Ontario. Voilà une vraie traduction littérale. Un mot pour un mot, au mot à mot et, surtout, à syntaxe stable et sans aucun résidu. Pour l’anglais smartphone ou le plus rare intelligent (mobile) phone, une traduction littérale serait *intelligent téléphone (comme on disait autrefois paie-maitre pour pay master). C’est pas ça qu’on observe. Le fait est, l’un dans l’autre, que fin de semaine et téléphone intelligent ne sont aucunement des traductions littérales. Ce sont simplement des solutions françaises plus ou moins heureuses à un problème lexicologique ou terminologique spécifique. Exemple dans l’autre sens de traduction littérale: lily of the valley (sur lys de la vallée, le nom anglais du muguet) est une traduction complète dont la syntaxe est maintenue intégralement (traduction ici vers l’anglais — en plus on change de fleur, ce qui arrive plus souvent qu’on pense, dans ce genre de mésaventure). Autres exemples de traductions littérales (lexicales et syntaxiques) dans notre belle culture: tomber en amour (sur to fall in love) pour «tomber amoureux», à la fin de la journée (sur at the end of the day) pour «arrivé au bout du compte», y a rien là (sur there is nothing there) pour «c’est simple comme bonjour », qu’est-ce que tu penses que tu fais là (sur what do you think you are doing) pour «tu joues à quoi là?» Certains cas de traductions littérales sont strictement lexicaux (en ce sens qu’ils affectent un mot unique): plombeur pour «plombier», exploder pour «exploser», paquet (sur package) pour «liasse de documents». Redisons-le: au mot à mot, dans une traduction effectivement vraiment littérale, tu as tous les mots et la syntaxe reste constante. Noter, dans le cas de qu’est-ce que tu penses que tu fais là, que le final affaiblit la cause littérale. C’est du dégradé, tout ça. En tout cas, et quoi qu’il en soit de la légitimité réelle ou voulue du fait universel de passer d’une langue à une autre, nos bons compatriotes qui utilisent ces tours font de la traduction, c’est certain. Littérale ou non, peu importe finalement. Quand ces tours sont intelligibles en francophonie et qu’ils me bottent bien, je les utilise sans frémir. Ceux qui me barbent, je les laisse de côté. Tant qu’à américaniser son style, autant le faire par la traduction malicieuse que par le xénisme béat. Pensez-pas?

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LES FAUX AMIS: PARFOIS DE BONS VIEUX AMIS. Les cas comme avatar, éventuellement ou figurer, des classiques aussi, je les décrirais, sans rougir, avec la notion de faux amis (vieille désignation colorée et vive, mais descriptivement plutôt heureuse, pour attaquer l’anglicisme sémantique). C’est patent dans le cas, par exemple, de application au sens de «candidature» qui nous rappelle l’époque héroïque où on appelait un chef de gare un agent (sur station agent) et du pain grillé des rôties (en traduisant toast). Des cas comme image en mouvement sont plus difficiles à catégoriser. Comme balle molle (pour soft ball) ou chien chaud (pour hot dog) c’est un cas mixte faux amis et/ou traduction. On sent en tout cas que l’anglais ravaude l’affaire et que le français résiste. Le Dada de Troie, en somme. Le critère d’intelligibilité auprès des locuteurs est finalement un bien meilleur guide que tous nos cadres descriptifs, toujours plus ou moins défaillants quand les corpus s’élargissent. Souvenons-nous quand les vieux disaient Moi, pour un… (sur I, for one), moi tiku j’y comprenais rien. Je trouvais ça confusant (pour reprendre un beau monstre créé autrefois par mes étudiantes anglophones sur confusing) et l’expression a fini par mourir avec ma génération. L’intelligibilité française a prévalu, sans trompettes. Parfois, en plus, le fustigeage [sic] de ces tours se complique de préjugés enfouis pas vargeux-vargeux pour personne et qui n’ont absolument rien à voir avec l’adstrat anglais. Il y a des têtes croches partout, pour reprendre un mot bien de chez nous. Les Français aiment pas chandail (lui préférant pull, qui n’existe même plus en anglais, ayoye) pourtant bien présent dans leurs dictionnaires et français au boutte, à cause du souvenir de l’étymon marchand d’ail. Ça rend une odeur populaire. Certains de nos compatriotes tournent le dos à barbier (à cause de barber et malgré Figaro, pourtant barbier de Séville) pour des raisons tristement analogues. En plus, ça rendrait une odeur archaïque. Moi, entre populaire/archaïque français ou chic/tendance anglais, vous vous doutez que mon choix est fait… Mais cette partie là est une opinion strictement personnelle, n’est-ce pas. L’un dans l’autre, pour tout dire comme il faut le dire, j’accepte pas de me faire dire qu’il faut pas dire chien chaud (qui est attesté, marrant, un brin surréaliste et savoureux… surtout avec de la moutarde jaune fluo et vapeur —certainement pas steamé), que c’est une traduction fausse amie de mauvais aloi et que le mot français «est» hot dog. Pouah… c’est quoi le critère, autre que celui du conformisme rampant, veule et sans imagination?

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Insistons pour dire que ces classifications descriptives (calques, faux amis, traductions littérales, emprunts directs) n’ont aucune validité normative, de la même façon que les désignations normatives (barbarismes, solécismes ou le monstrueux «anglicisme de culture») n’ont aucune validité descriptive. Tant et tant que, finalement, souple et sans complexe, ma solution est sereinement subjectivée. J’invoque des critères descriptifs certes. Mais je les maintiens lâches, moirés, souples, pour arriver à des solutions empiriques, colorées, sociologiquement marquées, mais toujours intelligibles. Et je me méfie comme de la peste des grandes explications normatives improvisées pour faux savants roides et mal avisés en mal de psychologie des profondeurs et de nature des choses dans les mots. Elles ne sont habituellement que la légitimation de ce qui est usuel (pour moi) et le rejet (fallacieusement) documenté de ce qui est dépaysant (venu de l’autre). Il n’y a pas si longtemps, les baîllonneurs au «bon aloi» nous disaient, au Québec, de ne pas dire à cause que, une soi-disant traduction littérale (dans l’utilisation descriptivement impropre de cette notion) de because. Voilà des oiseaux qui n’avaient pas lu Le Discours de la Méthode où la majorité des causales sont introduites sans sourciller par à cause que. Si on ne peut plus invoquer le modèle de Descartes ès langue française, je vous demande un peu ce qu’on va manger l’hiver prochain… Tintouin…

Chien chaud, Hot dog, Westmister de Carole Spandau

Chien chaud, Hot dog, Westminster de Carole Spandau

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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MÊME LES SANS ABRIS ONT DES PÈRES (Donnet Sisa-Nzenzo)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2016

sans abris

C’est sur un captivant ton de témoignage à l’emporte-pièce, décousu, syncopé, presque déstructuré dans son intensité et sa colère rentrée, que Donnet Sisa-Nzenzo nous livre ce texte remarquable de vérité et de spontanéité. Sur une période de quelques années (entre 2009 et 2011 environ), nous suivons Donnet qui nous relate, presque sans reprendre son souffle, ses mésaventures en Occident. Originaire du Congo Kinshasa (l’ancien Zaïre), ce tout jeune homme, à peine entré dans la vie adulte, se rend en France officiellement pour ses études. Sitôt sur le territoire français, c’est la mise en place abrupte et irréversible, comme fatale, des combines, des irrégularités et de la démerde précaire. Sensé s’inscrire en fac à Lille, Donnet descend à Toulouse et y fait toutes sortes de petits boulots. On comprend, bien sûr, qu’il est rejeté par la France. Mais la grande découverte que l’on fait, c’est, en fait, qu’il est cerné par l’Afrique…

Fils déclassé d’un haut cadre de banque africain retombé au bas de l’échelle suite à des déboires financiers, Donnet doit subir la présence autoritaire de son frère et la présence indifférente de sa sœur, sur Toulouse. On entre graduellement, inexorablement, dans la vie intérieure de Donnet. On découvre l’incroyable réseautage de contraintes et d’obligations archaïsantes que le jeune africain monté en Occident maintient, comme obligatoirement, envers sa mère, son père, ses frères et soeurs, la communauté congolaise expatriée, et un florilège d’amis et de faux amis restés au pays. Ces conceptions d’une autre époque sont radicalement ébranlées par le choc et les désillusions modernistes de toc du faux miracle occidental, lui-même gros de ses propres mensonges, aussi unilatéraux qu’involontairement propagandistes. Ainsi, quand Donnet arrive en fac, il s’imagine que les choses vont se passer comme dans le film American Pie: les copains foufous mais fidèles, les filles joyeuses et faciles, les boums torrides et la grosses rigolade. Sa sensibilité d’africain reçoit l’attitude des étudiants occidentaux comme une froideur morne et, vite, rien ne va. Il n’a pas d’amis, pas d’amoureuse. Il souffre d’une douloureuse combinaison de solitude sociale et de pression des pairs. Il veut absolument s’affirmer, se promouvoir, se mettre en valeur. Donnet quitte donc ses études et se met à se chercher du travail, tout en continuant de faire croire à sa mère restée au pays qu’il est encore en fac, qu’il passe les examens, qu’il poursuit sa formation. Il entre dans les arcanes de l’administration policière française pour tenter de faire changer son statut d’étudiant pour un statut de travailleur. Comme il est jeune, inexpérimenté et sans permis de travail, il emprunte littéralement l’identité (empruntant aussi CV et documents d’identité, incluant les documents avec photos) de son frère aîné, pour se trouver des boulots de cantonnier et de plongeur. Pleinement complice de cette embrouille, son frère ne prend pas ce genre de risque légal par grandeur d’âme. Il considère Donnet comme un investissement et entend faire main basse sur une partie significative de son salaire à venir. Une autre partie de ce revenu anticipé devra aller au pays, pour ses parents qui sont dans l’indigence. La culture du métayage implicite et du parasitisme institutionnalisé est omniprésente. Le jeune africain finit déchiré psychologiquement et mis en éclisses socialement entre ceux qui l’exploitent, ceux qui le ponctionnent, ceux qui affectent de parfaire son éducation, ceux qui le rejettent, ceux qui le méprisent et ceux qui s’illusionnent à son sujet. Et cette incroyable complexité, ce poids séculaire de l’Afrique intérieure, ne doit pas faire oublier la France qui, elle, maintenant, l’entoure et l’environne. C’est alors l’exploitation prolétarienne frontale et éhontée, les heures de travail interminables, les arguties vétillardes et kafkaïennes des administrations universitaire et constabulaire et (notamment sur le lieu de travail) le racisme le plus brutal et le plus crasse. Il y a là tout un lot de mésaventures imprévues et cuisantes pour le jeune ego déboussolé d’un enfant de dix-neuf ans. Bienvenue en enfer, avait dit l’epsilon congolais venu le cueillir à l’aéroport le jour de son arrivée. Et c’était cyniquement bien dit.

Le ton de ce témoignage est d’une fraîcheur inimitable. Sans jouer les victime, sans cultiver une autocritique excessive non plus (mais avec une lucidité croissante sur ses propres limitations), Donnet Sisa-Nzenzo nous donne à lire les saisissants éléments autobiographiques d’un jeune proto-clandestin africain ordinaire (l’ouvrage se termine juste avant son entrée effective dans la vrais clandestinité légale). Ce court récit, fulgurant, enlevant, déroutant et navrant, en remontre haut la main et sans même chercher à le faire à maints copieux traités de sociologie sur les immigrants africains en France. La langue écrite de ce texte est, elle aussi, déconcertante. D’ailleurs, en sa qualité d’éditeur de la francophonie, ÉLP se fait un devoir de respecter les particularités historiques et ethnoculturelles des variétés de français du monde. Cet ouvrage a donc été rédigé par un jeune homme instruit du Congo Kinshasa. L’éditeur en a scrupuleusement respecté le rythme, le ton, la syntaxe et l’élocution, dans toutes leurs inflexions. Même les sans abris du monde francophone sont francophones et leur langue vigoureuse est de plain pied un objet tant vernaculaire que littéraire. Pour des raisons linguistiques, culturelles, sociologiques et historiques, on a ici une lecture en tout point dépaysante, un témoignage hautement parlant dont l’amertume, la tristesse, la détresse et la force en disent bien long, comme indices de la vaste crise sociale, humanitaire et humaine qui est de plus en plus la nôtre.

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Donnet Sisa-Nzenzo, Même les sans abris ont des pères, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF.

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Grandeurs et limites du principe syncrétique en Indonésie

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2016

Indonesie

Le plus grand pays musulman au monde c’est l’Indonésie, 240 millions d’habitants répartis dans un immense archipel de 13,000 îles au gouvernement cependant très unifié et centralisé (capitale: Jakarta). Les grandeurs et les limites du syncrétisme religieux indonésien se formulent comme suit, si on les résume. T’as pas le droit d’être officiellement athée là-bas. Tu dois avoir une religion d’affiliation (que tu choisis par contre librement. Il n’y a pas de religion d’état). Et pas seulement ça, tu dois explicitement déclarer une religion sur ta fiche d’identité obligatoire. Et, aux vues de la loi indonésienne, il y a que six religions reconnues. Tu dois donc choisir une de celles-ci aux fins de ton identification à l’état civil. Les choix sont les suivants (les pourcentages ont été arrondis) :

Islam (87% de la population)
Protestantisme (7% de la population)
Catholicisme (3% de la population)
Hindouisme (2% de la population)
Bouddhisme (0.75% de la population)
Confucianisme (0.05% de la population)
Résidu non déclaré (0.2% de la population)

Carrefour de commerce maritime fort ancien, le très vaste territoire qui constitue aujourd’hui l’Indonésie a d’abord produit son lot de religions contemplatives vernaculaires locales dont la prégnance se perpétue en partie jusqu’à nos jours, dans certaines îles, notamment à Java. Ces cultes n’ont aucun statut officiel ou légal mais ils forment le fond éclectique ondoyant et mouvant sur lequel se configurera graduellement la culture de tolérance confessionnelle de l’archipel. Pour tout envahisseur ou «découvreur», c’était une nouvelle île, un nouveau culte, un nouveau lot de fétiches, une nouvelle aventure interactionnelle.

La première grande religion historique à pénétrer en Indonésie fut l’Hindouisme (aujourd’hui 2% de la population). Les premières traces de cette religion datent des années 400 à 500 de notre ère. Corps de croyances polythéistes élitaire, circonscrit, peu implanté, elle articula le système de représentations des dirigeants de certains royaumes insulaires. On la retrouve aujourd’hui surtout à Bali et un petit peu à Java. Vers 600, le Bouddhisme (aujourd’hui (0.75% de la population) fait son apparition, relayé par des moines indiens ou chinois. Il ne s’implantera pas en profondeur, lui non plus.

Pour l’Islam on peut citer trois dates jalons. La plus vieille stèle musulmane connue date de 1082 (à Lehran, à l’est de Java). Le navigateur Marco Polo fait escale dans le nord de Sumatra en 1292 et constate que le roitelet local est musulman. En 1770, le dernier prince Hindou de Blambangan (sur la pointe orientale de l’île de Java) se convertit à l’Islam. Ces trois dates indicatives s’associent au fait que toutes les traces archéologiques et ethnologiques connues attestent une pénétration lente, feutrée et graduelle de l’Islam dans l’immense archipel et ce, sur 700 ans environ. Rien de fulgurant, d’abrupt ou de spectaculaire mais plus d’un demi-millénaire pour s’installer et s’imprégner en profondeur. Et surtout, capital, c’est le premier des trois monothéismes classiques à se positionner dans L’Asie du Sud-Est insulaire. Pour cet immense groupe humain diversifié, le passage au monothéisme, toujours hautement sensible intellectuellement, fut islamique, point barre. Le très ancien port malais de Malacca, situé dans un détroit géographiquement crucial, au nord de l’île de Sumatra et au sud de la Malaisie, est un passage obligé du commerce venu d’Arabie, de Perse, d’Inde (notamment vers la Chine). Les activités de commerce portuaires sont choses subtiles et spécifiques et les musulmans sont des signeux de contrats patentés et méthodiques. Toute une culture commerciale accompagne leur vision du monde et l’Indonésie s’en imprégnera tout doucement, sans assimilation linguistique cependant, les initiateurs musulmans parlant déjà, de fait, des langues diverses. Il est net que l’essor indonésien de l’Islam s’associe intimement au commerce maritime, à l’import-export et à l’organisation marchande des villes portuaires. Les musulmans qui implantent leur doctrine en Indonésie sont principalement des sunnites soufistes (arabes ou, surtout, indiens) dont la vision sapientale, contemplative et imbue de moralité pratique est fort compatible avec les cultes locaux. Une deuxième étape du fameux syncrétisme indonésien se met donc alors subtilement en marche. Après l’éclectisme tranquille, c’est la lente unification sans heurts.

Les premières poussées colonialistes occidentales sur l’Indonésie viendront des Portugais catholiques qui prennent Malacca en 1511 (3% de la population de l’Indonésie est encore catholique). Sans surprise, de par une culture de résistance vernaculaire assez courante face à ce nouveau type d’invasion, c’est l’Islam comme facteur identitaire beaucoup plus anciennement implanté qui va se trouver avantagé par les premières offensives occidentales. Les Portugais ne l’auront pas facile avec les chefs locaux indonésiens. Un autre moment syncrétique crucial va se disposer avec les occupants coloniaux hollandais. De 1602 à 1945, les Pays-Bas vont mettre en place les Indes Orientales Néerlandaises ou Insulinde. En 1641, ils prennent Malacca aux Portugais et stabilisent, pour près de 340 ans, leur puissant dispositif colonial, configurant de fait solidement la future identité nationale de cet immense espace maritime pas tout de suite évident. Les Hollandais sont protestants (aujourd’hui 7% de la population de l’Indonésie l’est encore) mais ce ne sont pas des sectateurs. Au contraire, leur capitale, Amsterdam, patrie de Spinoza, est une des places religieuses les plus tolérantes d’Europe. Les Hollandais sont des gars de comptoirs commerciaux. Ce sont des extorqueurs fermes et méthodiques mais ethno-culturellement translucides. Ce qui compte pour eux, c’est de tenir les cruciales îles aux épices et les routes commerciales maritimes sensibles vers l’Asie profonde et notamment vers le Japon (qu’ils contrôleront commercialement pendant 120 ans, sans s’y implanter culturellement, encore une fois). Les Hollandais, l’impact démographique de leur nation ou de leur langue, le préchi-précha, le sectarisme, c’est pas leur truc. Ils sont les champions des échanges commerciaux avec les peuples plus articulés d’Asie, qui résistent sourdement à l’assimilation coloniale classique (comme en Indonésie), ou la rejettent sèchement (comme au Japon). Ce sont les premiers grands affairistes occidentaux quasi-invisibles de l’histoire moderne. La culture de tolérance religieuse des néerlandais va insidieusement compléter le tableau syncrétique indonésien et durablement influencer, sans tambour ni trompette, l’intendance de l’Islam local pour en faire un des plus spécifiquement tolérants et «multiculturels» du monde.

Après 1945 (défaite de l’envahisseur japonais en Indonésie), la dictature de Suharto va graduellement se déployer, décoloniser l’archipel, sortir les Hollandais, et s’installer comme premier grand nationalisme indonésien. Dictateur adulé mais brutal, Suharto, en place officiellement de 1967 à 1998, est musulman certes (de la même façon que Pinochet est catholique, si vous voyez ce que je veux dire) mais là s’arrête son ardeur doctrinale. Ce n’est ni un intégriste, ni un islamiste, ni un théocrate. Il est bien trop occupé à militariser la société civile, servir les grands conglomérats compradore américains et casser du communiste menu pour s’occuper de religion. En ce temps là, en Indonésie, la mairie est un lieu de rigidité doctrinaire et constabulaire, la mosquée est un lieu de souplesse intellectuelle et de combines feutrées. La riche tradition syncrétique et tolérante des multi-insulaires indonésiens s’accommode mal de militarisme et d’autoritarisme. Ces gens sont pauvres, exploités. Ils travaillent dur, gagnent leur vie modestement et ne se comportent pas comme des sectateurs. C’est Suharto, sourcilleux face aux éventualités de mise en place de diasporas commerçantes non-nationales (notamment de souche chinoise) dans ses villes portuaires, qui va instaurer la fiche d’identité obligatoire incorporant les religions à cocher. Son administration autoritaire le fera tout prosaïquement, y voyant un indicateur démographique stable, parlant, et commode à gérer, sans plus. Peu ouverte aux variations et fluctuations historiques, cette fiche n’inclura notamment pas le confucianisme, ce qui fait que maints chinois desdites villes portuaires vont devoir, un temps, se déclarer «bouddhistes» pour ne pas faire de vagues involontaires face au court corpus des choix religieux obligatoires d’état. Cette habitude de recensement un peu boiteuse finira par s’installer et survivra au régime Suharto.

Dans l’Indonésie hautement urbanisée d’aujourd’hui, tout comme dans ses nombreuses régions et sous-régions restées sauvages et naturelles, l’Islam se modernise et mobilise toute cette tradition de représentations syncrétiques implicites typiquement indonésienne qui fait, entre autres, que la charia, malgré quelques tentatives après la décolonisation, ne fut jamais retenue comme formule juridique ou gouvernementale. La déréliction chemine aussi, compagne sereine de toutes modernités, sans faire de bruit, comme à son habitude. Il faut faire observer que les «attentats islamistes» contre des intérêts touristiques compradore à Bali en 2002 (ayant tué 202 personnes, principalement des touristes australiens – L’ambassade d’Australie fit aussi l’objet d’un attentat — ceci NB) font un peu tache ici. D’aucun ont voulu y voir le pétard mouillé d’une internationale islamiste mal implantée localement et peu enracinée dans l’hinterland des musulmans indonésiens. On verra ce que l’avenir de la ci-devant Jemaah Islamiyah indonésienne (fondée en 1993 par un marchand de batik javanais de souche yéménite) nous dira mais, personnellement, j’ai tendance à fortement seconder cette hypothèse d’un terrorisme islamiste mais non musulman et pas vraiment trop indonésien non plus… sauf, quand même, dans sa touche assez nettement anti-australienne (plus nationaliste qu’islamiste, donc), bien plus indicative, elle, d’enjeux géopolitiques locaux que nos médias d’intox veulent bien nous le laisser croire. C’est à suivre.

L’intégrisme, comme la tolérance religieuse, sont affaires historiques, économiques et socio-politiques bien longtemps avant d’être des affaires religieuses (ou «théologiques», ayoye). Encore grippé par le souvenir d’un dispositif politique autoritaire un peu toc, chamarrant ses législations civiles, le syncrétisme religieux indonésien, de fait dense, ancien, original, historiquement configuré, n’en reste pas moins souple et sans acuité conflictuelle effective. Non, l’Islamie ne porte pas ici la burqa odieuse que l’intoxidentale propagandiste lui colle malhonnêtement à la peau partout ailleurs. Méditons et observons ce qui se joue et s’annonce, là-bas, dans les îles du plus grand pays musulman au monde.

Jakarta (capitale de l’Indonésie)

Jakarta (capitale de l’Indonésie)

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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L’étrange lettre de garantie au bédouin Surâqa ibn Mâlik

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2016

Cavalier bédouin de Tunisie

Cavalier bédouin de Tunisie

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Les récits hagiographiques pourtant sur Mahomet, Saint Prophète de l’Islam, sont des révélateurs intellectuels étonnants. Outre qu’ils sont des peintures incroyablement vivantes et passionnées du personnage (dans une culture sensée interdire de le représenter — la représentation par le texte narratif semble se faufiler entre les mailles autoritaires), ces portions biographiques laudatives mettent en contraste un archaïsme mythifiant «classique», gorgé d’irrationalité, de visions et de miracles, avec des traits de modernité dignes d’un baratin de secte contemporaine. Je vais vous citer ici un exemple de cela, pour sa haute représentativité critique.

C’est l’Hégire et les musulmans fuient La Mecque, comptoir polythéiste, autoritaire et doctrinaire, pour la palmeraie de Médine. Les chefs musulmans ont laissé fuir tous leurs sectateurs en premier et, imprégnés de l’héroïsme tranquille et abnégatoire des grands de jadis, ils ferment la marche. Mahomet et son beau–père, le futur premier calife de l’Islam Abû Bakr, sont donc les derniers à se replier. Les Mecquois, inquiets de l’Hégire qu’ils perçoivent comme un défi à l’autorité municipale autant que comme un symptôme inquiétant de rayonnement des idées nouvelles, poursuivent les deux chefs musulmans. Ils passent à deux doigts de les pincer dans une caverne mais virent de bord dans les montagnes, un peu inexplicablement. Mahomet et Abû Bakr s’organisent alors dare-dare avec quelques serviteurs et des chameaux et se tirent en douce, sans trompettes, mais sans précipitation non plus. C’est au moment de cette traversée calme du désert en direction de Médine que survient l’étrange épisode du bédouin Surâqa ibn Mâlik. On lit:

Surâqa poursuit le Saint Prophète

Avant de se mettre en route, le Saint Prophète se retourna pour regarder la Mecque, le cœur gonflé d’émotion. C’était sa ville natale, celle où il avait vécu enfant puis homme, et où il avait reçu l’Appel divin. C’était la ville où ses ancêtres avaient vécu et prospéré depuis l’époque d’Ismaël. Rempli de ces pensées, il jeta un dernier long regard sur la ville et dit: «La Mecque, tu m’es plus chère que toute autre ville au monde, mais ton peuple ne veut pas me laisser vivre en ton enceinte». Après quoi Abû Bakr dit: «Cette ville a rejeté son Prophète. Elle a mérité sa destruction.»

Les Mecquois, après l’échec de leur poursuite, mirent à prix la tête des deux fugitifs. Quiconque capturerait et leur rendrait le Saint Prophète ou Abû Bakr, morts ou vifs, recevrait une récompense de cent chameaux. L’annonce de ceci fut faite parmi les tribus des environs de La Mecque. Tenté par la récompense, Surâqa ibn Mâlik, un chef bédouin, se lança à la poursuite des fuyards et les aperçut finalement sur la route de Médine. Il vit deux chameaux montés et, certain qu’ils portaient le Saint Prophète et Abû Bakr, il éperonna son cheval… Le cheval se cabra et tomba peu de temps après, entraînant Surâqa dans sa chute. Laissons la parole à Surâqa lui-même:

Après être tombé de cheval, j’ai consulté ma fortune à la manière superstitieuse commune chez les Arabes, en tirant des flèches. Les flèches prédirent la malchance. Mais la tentation de la récompense était grande. Je me remis en selle et repris ma poursuite, atteignant presque les fugitifs. Le Saint Prophète allait dignement, sans regarder en arrière. Abû Bakr, quant à lui, regardait sans cesse en arrière (craignant évidemment pour la sécurité du Saint Prophète). Comme j’approchais d’eux, mon cheval se cabra à nouveau et me désarçonna. Je consultai encore les flèches, et elles prédirent encore la malchance. Les sabots de mon cheval s’enfoncèrent profondément dans le sable. Remonter et reprendre la poursuite paraissaient difficile. Je compris alors que ces hommes étaient sous la protection divine. Je les interpellai et les priai de s’arrêter. Il me fut alors possible de les rejoindre. Quand je fus assez près d’eux, je leur communiquai mon intention première et mon changement de sentiment. Je leur dis que j’abandonnais la poursuite et que je tournais bride. Le Saint Prophète me laissa aller, non sans me faire promettre de ne révéler leur route à personne. Je fus convaincu du fait qu’il était un prophète véritable et qu’il était destiné à réussir. Je lui demandai de me donner par écrit une garantie de paix qui me servirait quand il deviendrait suprême. Le Prophète demanda à ’Àmir ibn Fuhair de m’écrire cette lettre de garantie, ce qu’il fit. Comme je m’apprêtais à rentrer avec celle-ci, le Prophète reçut une révélation concernant l’avenir et dit: «Surâqa, comment te sentiras-tu quand tu aura les bracelets de Chosroès à tes poignets?» Étonné de cette prophétie, je demandai: «Quel Chosroès? Chosroès bin Hormizd, l’Empereur de Perse?» Le Prophète dit: «Oui.»

Seize ou dix-sept ans plus tard, la prophétie fut accomplie à la lettre. Surâqa embrassa l’Islam et se rendit à Médine. Le Prophète mourut. Et après lui Abû Bakr, d’abord, puis ‘Umar, devinrent les califes de l’Islam. L’influence grandissante de l’Islam excita la jalousie des Perses au point qu’ils attaquèrent les musulmans mais au lieu de les battre, ils furent eux-mêmes vaincus. La capitale des Perses tomba aux mains des musulmans qui prirent possession de ses trésors, y compris des bracelets d’or que Chosroès portait aux cérémonies officielles. Après sa conversion, Surâqa avait coutume de raconter comment il avait poursuivi le Saint Prophète et sa petite suite et ce qui s’était passé entre le Saint Prophète et lui. Quand le butin de la guerre avec la Perse fut placé devant ‘Umar, il vit les bracelets d’or et se souvint de ce que le Saint Prophète avait dit à Surâqa. C’était une grande prophétie qui avait été faite en un temps de dénuement complet. ‘Umar décida de montrer de façon spectaculaire l’accomplissement de cette prophétie. Il fit donc appeler Surâqa et lui donna l’ordre d’enfiler les bracelets d’or. Surâqa objecta que l’Islam interdisait aux hommes de porter de l’or. ‘Umar dit que c’était vrai, mais que l’occasion était exceptionnelle. Le Saint Prophète avait prédit que les bracelets d’or de Chosroès seraient un jour à ses poignets. Il devait donc les porter maintenant, même s’il se rendait passible de punition. Surâqa avait fait son objection par déférence pour l’enseignement du Saint Prophète. Autrement il était aussi désireux que tout autre de donner la preuve de l’accomplissement de la grande prophétie. Il enfila les bracelets et, ainsi, les musulmans virent de leurs yeux la prophétie accomplie.

Tiré de «La vie de Mohammad, le Saint prophète de l’Islam» dans  Le Saint Coran avec texte arabe, une traduction et une introduction à l’étude du Saint Coran, sous la direction de Hadrat Mirza Tàhir, 1995, Islam international Publication, pp 263-265.

Ce texte traduisant des segments tirés de l’Usud al-Ghâba, une des biographies traditionnelles autorisée du Saint Prophète, parle au premier degré d’une «lettre de garantie» rédigée par un des serviteurs du Prophète dans l’objectif limpide et explicite d’ultérieurement protéger la tribu bédouine de Surâqa ibn Mâlik au moment de sa conquête future par les musulmans. On retrouve les poncifs narratifs habituels: l’adieu ostensible à la ville aimée mais honnie, le peuple voisin qui attaque les croyants victorieux par jalousie. On retrouve aussi la formule usuelle de la vision prophétique réalisée et, de surcroît, on observe l’intégration des fléchettes divinatoires, coutume pourtant pré-islamique, dans la compréhension prospective (ici: pessimiste mais aussi, fatalement, erronée) du monde. Mais tous ces procédés reconnus se combinent à l’acte singulièrement moderne et décalé de la méfiance contractuelle par excellence qui est celui de se faire parapher une belle et bonne lettre de garantie par le futur «chef suprême» pour considération par ses subalternes anonymes de l’avenir. On observera aussi combien, pour le cavalier bédouin, la pulsion irrationaliste ou surnaturelle prend corps dans le cadre ordinaire de sa vie de cavalier du désert. Quand il se fait désarçonner deux fois par son pur-sang qui se cabre et quand, par-dessus le marché, les pieds de ce dernier s’enfoncent dans le sable —une suite de faits incongrus virtuellement impossibles à concaténer si subitement dans le tout de la journée, ou de la vie, d’un cavalier bédouin— Surâqa ibn Mâlik embrasse très prosaïquement l’hypothèse d’une intervention divine. Remarquables aussi sont le statu de l’or et de la transgression dans ce récit. Pour minimiser l’ostentation et la rapine, l’Islam restreint, depuis ses tous débuts, le port de bijoux d’or aux seules femmes. Pourtant le calife ‘Umar, vainqueur des Perses, n’hésite pas à placer Surâqa ibn Mâlik en position ouverte de transgression des enseignements éthiques du Prophète pour arranger «avec le gars des vue» une spectaculaire confirmation de la validité prophétique des visions du même Prophète. La prise de parti irrationaliste est patente et on assume sereinement qu’il urge de confirmer le Saint Prophète de l’Islam comme visionnaire magique où, dira-t-on plus pudiquement, comme être humain divinement inspiré. Rien, dans ce choix politico-religieux du calife ‘Umar, pour vraiment étonner.

On reste cependant avec un bizarre questionnement praxéo-philosophique accroché à l’esprit, suite à ce récit. De fait, qu’en est il tant de l’infaillibilité communicative et inspiratrice du Saint Prophète de l’Islam s’il doit signer des lettres de garantie, rédigées dans les formes par un serviteur-secrétaire, comme je ne sais quel grand commis commercial, pour indubitablement confirmer que telle obscure tribu bédouine est bien celle du chasseur de prime repenti qui les épargna lui, ses serviteurs et son futur premier calife, aux jours si bénis, si sensibles, si obscurs, et si risqués de l’Hégire?

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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