Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for mai 2019

Les aléas fonciers de l’agriculture bio

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2019

Nous allons suivre le cheminement d’Olivier Laframboise (non fictif), jeune agriculteur bio québécois. Monsieur Laframboise pense à son produit avant tout. Il n’est pas intéressé par la conception pragmatiste du marché bio. Arrêtons-nous pour commencer sur cette dernière. Un petit agriculteur veut se lancer dans le bio. La première chose qu’il fait, c’est de s’informer sur les attentes du public en matière de produits biologiques locaux. Il découvre alors que c’est la laitue bio qui pogne le plus dans les masses, en ce moment. Il se lance donc dans la production de laitue bio et connaît un succès commercial très passable. On voit bien l’ordonnancement de sa démarche: étude de marché d’abord, culture du produit retenu ensuite. Même en matière d’agriculture bio, la bonne vieille formule commerçante give people what they want reste une procédure peu originale mais relativement gagnante. Notre nouveau producteur de laitue n’a pas nécessairement mis en place quelque chose qui change le monde mais il a su doser survie commerciale et production agricole artisanale. C’est un pragmatiste. Peu importe ce qu’il cultive finalement, hein, si ça marche.

Plus innovateur, Olivier Laframboise ne raisonne pas comme ça. Il pense d’abord et avant tout au produit maraîcher qu’il veut faire. Il choisit donc des produits pointus qui le bottent bien et qui se caractérisent à la fois par leur intérêt culinaire effectif et leur aptitude naturelle à survivre et à s’implanter dans le milieu naturel québécois, qui est un écosystème nordique. Gastronome novateur autant que maraîcher imaginatif, Olivier Laframboise opte donc pour la fraise des Carpates, la petite orange nordique et la fameuse et savoureuse canneberge albanaise, qu’on peut même faire pousser sous la neige (ces trois produits maraîchers sont fictifs mais, hm, c’est tout juste). Solide dans sa décision de cultiver ces trois agrumes, et aucun autre, en plein air, au Québec, Olivier Laframboise va rencontrer sa première déconvenue. Ce sera moins une contrariété agricole ou gastronomique qu’une contrainte foncière. Autrement dit, il va perdre ses premières illusions au moment de tenter d’acheter son fond de terre de départ.

Notre petit producteur découvre en effet qu’il n’est tout simplement plus possible, au Québec, de s’acheter une parcelle. Il faut désormais s’approprier de la terre en grand volume, ou rien. Pour démarrer, Olivier Laframboise devrait dénicher un demi-million de dollars pour acquérir la copieuse surface de terre qu’on l’oblige à acheter. Il n’a évidemment pas ce genre de moyens. Mais pourquoi la terre est-elle si chère au Québec et d’où sort cette obligation de l’acheter ainsi, en bulk? Ça tient au marché lui-même et à sa dynamique, fatalement. Olivier Laframboise va creuser cette question. Il découvre alors qu’il est, veut veut pas, en compétition objective avec les puissances suivantes.

Promoteurs immobiliers. Jean Garon étant depuis longtemps sorti du corps des autorités agricoles québécoises contemporaines, la vieille notion vingtiémiste de zonage agricole n’est plus qu’un doux souvenir aisément contournable. Désormais, la grande périphérie des villes et villages des vieilles paroisses québécoises est le terrain de jeu des promoteurs immobiliers, industriels et surtout résidentiels. Ces instances peuvent acquérir de vastes surfaces de terre et les organiser pour en faire des logements qu’ils vendront ensuite à gros tarifs aux banlieusards tertiarisés fuyant les villes. Le paradoxe de la densification suburbaine étant ce qu’il est, il est incontestable qu’une portion importante des terres cultivables québécoises est tout doucement en train de perdre pour toujours sa vocation agricole.

Acheteurs spéculateurs fonciers. Il y a aussi des acheteurs de terres qui sont des spéculateurs fonciers. Olivier Laframboise vit dans une charmante commune riveraine que, inspiré par Gilles Vigneault, nous nommerons Saint-Dilon. Sur la petite rue tranquille où habite Olivier Laframboise, il y a une parcelle de terre grosse comme un ou deux bons espaces résidentiels. Cette terre est un petit boisé verdoyant et aucune maison n’y est construite. Olivier Laframboise s’y ballade souvent et il se dit qu’il pourrait y planter quelques jolies rangées de fraises des Carpates et ce, sans même toucher aux arbres qui y poussent. Quand il se renseigne au cadastre du village, il apprend que cette terre intouchable appartient à une héritière de l’Ohio qui n’en fait rien et qui attend tout simplement qu’on lui fasse une offre d’achat qui la satisfasse. Elle laisse le pourtour de cette terre qu’elle ne visite jamais s’urbaniser, se densifier. Elle laisse tout doucement les services villageois s’y perfectionner et, le temps venu, sur les conseils de son notaire local, elle la vendra avec un solide profit foncier à quelqu’un qu’elle ne rencontrera même pas, soit un riche particulier voulant se bâtir, comme on dit dans le pays, soit un promoteur immobilier. Il y a comme ça, dans les villes et villages québécois et sur leurs périphéries, des terres, habituellement en friche ou boisées, qui appartiennent à des américains, des chinois ou des saoudiens qui les ont achetées et se les sont revendues entre eux sur leurs ordis et qui attendent tranquillement la vente payante qui fera retomber cet espace foncier dans le monde empirique de la valeur d’usage. Olivier Laframboise n’a évidemment pas les moyens de faire l’offre alléchante que ces spéculateurs abstraits attendent sans se presser. La petite terre boisée de sa rue reste donc là, belle et inexploitable.

Nations procédant à de la délocalisation agricole. L’autre concurrent de notre petit producteur bio entreprenant mais peu ressourcé, ce sont les nations procédant, souvent intensivement, à de la délocalisation agricole. Imaginons une république pétrolière d’Europe centrale, disons, la Syldavie (nom fictif, bien connu des tintinologues). La Syldavie produit aujourd’hui du pétrole et du gaz naturel mais c’est un pays montagneux, peu apte à maintenir une agro-industrie vivrière performante. Traditionnellement, les syldaves sont de gros mangeurs de patates. Mais leur agriculture traditionnelle patatière est en déclin, bousculée par l’économie tyrannique des hydrocarbures, gourmande en bras, en terre et en eau. La Syldavie se contente initialement d’acheter ses patates sur le marché agricole international. Mais celui-ci oscille terriblement et cela rend ce petit pays à l’économie mono-orientée vulnérable à la fluctuation passablement imprévisible du prix mondial des pommes de terre. La Syldavie change donc de stratégie. Elle s’engage dans la délocalisation agricole. Elle achète d’immenses espaces terriens, par exemple au Québec (qui a la culture de la patate bien installée dans sa tradition terrienne) et y finance elle-même la culture de la patate, sur des terres dont elle est propriétaire et dont la production sera d’office réservée, exclusivement et à tarif fixe, au marché syldave. De plus en plus de pays riches mais peu dotés au plan agricole procèdent ainsi à la délocalisation agricole, pour contourner la variation internationale des prix. Ils le font souvent d’ailleurs au détriment de pays manquant cruellement de ressources vivrières. Ce phénomène éthiquement problématique est fort adéquatement analysé ICI.

Agriculteurs traditionnels ruinés. Finalement le dernier personnage institutionnel auquel Olivier Laframboise est confronté, c’est l’agriculteur traditionnel ruiné. Celui-ci prend sa retraite. Son fils n’a ni les moyens ni l’envie de reprendre le fond de terre. L’agriculture traditionnelle familiale est un apostolat menant trop souvent à la faillite ou à la dépression. Notre triste sire de cultivateur trado arrivé au bout de son rouleau regarde donc attentivement du côté des trois instances dont je parle plus haut et se prépare à vendre sa terre inexploitée et ses appentis vermoulus à l’une d’entre elles… si ce n’est pas tout simplement aux autorités fédérales ou provinciales qui s’apprêtent, par exemple, à faire passer une autoroute dans le coin, comme dans la fameuse chanson de Donald Lautrec. Soucieux strictement de prendre sa retraite et de se replier avec un sac de billes le plus rondelet possible, l’agriculteur traditionnel ruiné ou semi-ruiné ne s’intéresse aucunement à la toute exploratoire aventure entrepreneuriale bio d’Olivier Laframboise. Notre vieux farmer de souche va donc poliment mais fermement dire à notre jeune maraîcher entreprenant qui se cherche de la terre d’aller voir ailleurs si j’y suis. Pour un ensemble de raisons assez détectables, Olivier Laframboise ne pourra faire affaire avec aucune des quatre instances agraires contemporaines que je viens de mentionner. Il va donc devoir revoir de fond en comble son ci-devant modèle d’affaire.

Or, le village de Saint-Dilon, qui a, au jour d’aujourd’hui, une population d’environ 45 000 personnes, a, de disséminé dans ses flancs fourmillants et variables, quelque chose comme 68% de terres qui sont en friche. Il s’agit habituellement de parcelles de petits volumes, saupoudrées un peu partout, au grée de l’histoire du village. Certains de ces lopins sont sous la coupe attentiste des spéculateurs fonciers abstraits mentionnés plus haut mais ils ne le sont pas tous. Olivier Laframboise prend son petit calepin de notes et investigue méticuleusement les espaces verts de son village. Les parcs, les terrains de foot, les champs oubliés, les lamelles de bords de rivières, les jachères bizarres, les fonds de cours de casse. Il déniche alors des industries locales ou des services régionaux comme, disons, une entreprise de logiciels, un marché d’alimentation familial, une petite usine de palettes de bois, un garage, qui ont de la terre et dont certains segments de ladite terre sont en friche mais clôturables, et parfaitement exploitables pour une portion de micro-production maraîchère. Olivier Laframboise approche donc certaines de ces entreprises et leur propose de louer une partie de leur terrain non utilisée et d’y mettre en place une portion de sa production de petits fruits. Et ça fonctionne. Plusieurs de ces PME voient en effet parfaitement l’intérêt qu’elles ont à soutirer une mensualité locative pour une bande de terrain qui, au fil des années, ne leur sert à rien et qui, ce faisant, fera l’objet d’un entretien plus assidu. Olivier Laframboise, parce qu’il a bien compris et assumé la nature de ses contraintes de petit producteur agricole, fait ainsi d’une pierre deux coups. Il maximalise les micro-friches de son village, tout en s’assurant le fond foncier de petit volume que sa production hyper-spécialisée requiert, à tout le moins pour se lancer. Il lui restera ensuite à voir s’il arrivera à rencontrer ses débouchés, pour les produits originaux qu’il aspire à promouvoir. Si un de ses trois petits fruits ne marche pas bien, il sera toujours temps de clore l’entente locative le concernant et de se replier, avec une perte financière minime.

Olivier Laframboise (nom fictif) existe. Je l’ai rencontré, dans les Basses-Laurentides. C’est à lui que je dois le tout de la présente analyse. C’est un jeune entrepreneur maraîcher de trente-huit printemps qui vient de mettre en place la formule agricole originale dont j’ai esquissé ici la description. Il a tout mon respect et toute ma solidarité. Je trouve son analyse astucieuse et ses solutions adroites, tout en m’affligeant profondément de constater que le producteur bio local se doit, pour survivre, de laisser les lions spéculatifs, immobiliers et transnationaux se partager les gros morceau terriens et se contenter, lui, Olivier Laframboise, des petits champs de pissenlits de  bords de clôtures et de derrières de choppes dans lesquels on faisait du bicycle dans notre enfance, pour lancer, en douce, son hypothèse agricole contemporaine. Né pour un petit pain, disaient non ancêtres?… Voué à une petite terre et à ses minimes aléas fonciers, disent nos contemporains.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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TON SILENCE (Isabelle Courteau)

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2019

 

Ceci est une recension-glose

Avec ce recueil de poésie, nous sommes dans une cascade de textes très brefs, vifs, tous rédigés en vers libres. Tout est court ici: les textes, les trois titres subsidiaires (Sentier, Ton silence, Pétales déchiquetés), le recueil lui-même. Dans la succession du fugitif et du furtif, une narration pourtant se tisse, oscille, se tortille, s’installe. Elle est dense, douloureuse, problématisée, sourdement exaltée. Elle mérite de se voir un petit peu glosée. Au mérite, donc…

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Premier exergue

Le premier exergue, qui chapeaute tous le recueil, est de Henry Bauchau. Cette courte citation parle de mains heureuses et de mains moins heureuses. Y apparaît une référence à une réalité solidement reçue en poésie depuis Rimbaud, celle de la voyance.

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Premier titre: Sentier (p. 9)

On procède ici à la mise en place concrète du cadre sensoriel de l’activité d’écriture. Malgré tout ce qu’il y a à faire à partir du petit jour, il faut savoir s’abandonner à l’instant, plume en main, sentir les reliefs de l’horizon qui nous enveloppe et laisser l’écriture s’installer et s’établir dans la sensibilité et l’émotivité du jour. Il y a la montagne, il y a le fleuve, il y a un rocher immémorial, mais il faut savoir capturer dans ce monde objectal immense et enveloppant, la subjectivité, le MOI. Et c’est le MOI qui me tire comme inexorablement vers le TOI. (4 textes)

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Second titre: Ton silence (p. 15)

Second exergue

Nelly Sachs (s’adressant à Paul Celan) nous explique que la force inerte et éparpillée des mondes ne se détache en rien de la souffrance qui la traverse, notre souffrance qui nous amène, comme fatalement, vers la production de notre œuvre.

Les premiers interpellés ici seront alors père et mère et on leur explique, de surprise, de reproche un petit peu aussi, combien le monde diffère de ce qu’ils en avaient implicitement ou explicitement annoncé et à quel point cette diffraction peut faire un peu mal, quand même. Quand on va en venir à cesser d’espérer, de se reproduire dans l’illusoire, l’existence se rapprochera de sa nudité. La certitude fait place au doute et c’est alors seulement la mère qui est interpellée. On vit une sorte de retour sur le commencement, une réorganisation inattendue des dimensions. La démarcation d’avec les parents s’instaure, il s’agit d’avoir toujours été ce que l’on devient et d’en prendre abruptement conscience. L’immédiat, l’ignorance et la joie se côtoient enfin. Les jours et les nuits s’approprient leurs rythmes, à la fois fantomatiques et si densément existant, le rythme, le rythme plus lent qu’il ne se connaît. Père et mère n’y sont plus, la lumière est partie avec eux, l’obscurité dense comme un sable engendrera la suite. C’est à coups de couteau que père et mère se séparent de nous. Et alors, te voici, tu ne parles pas et cela me sert fondamentalement de cachette. Tes yeux, ton visage, la douceur des paroles échangées, tout converge vers un désespoir craquelé, fissuré. Tu me regardes mais la croyance n’y est pas, le temps a déjà coulé. Marie-Claire, oh elle, je lui dis que l’automne est encore un été et que tout peut encore ouvertement flamber, brûler. Puis c’est la rencontre avec la souche en pleine nuit, dans l’intensité de l’amour qui, pourtant, s’use si vite. Il s’agira de tout simplement cesser de penser, et puis de devenir cette nuit car de par elle, c’est la légèreté luminescente qui prime. Il est, il existe, et il me fait devenir car c’est sa monstration qui me fait prendre corps. Le secret de l’intimité répond au grincement écrin du monde si exister c’est ainsi de se démarquer. Le repos après la passion est aussi un retour à la moiteur furtive et tranquille du gazon, de la terre, de la nuit qui finit par faire dormir. C’est ici que s’installe ton silence, la parole présente et future est silence. Il y a aussi le paradoxe des retrouvaille avec les tout perdu, les yeux qui veulent voir dans la nuit, la terreur du don de soi. Dans la première déchirure il n’y avait pas de vent. Mon fils me fait alors comprendre l’éphémère dimension de la matérialité putride et putrescible. La branchette est fluide et c’est son mouvement, son flacotage, qui donne à voir des parallaxes inattendues. La nuit est liquide, le jour est solide, la nuit est fluide, le jour est rugueux… tout ça, c’est pas de tout repos pour les yeux. Mon fils ne souffre pas encore, il est souple, implicitement et involontairement cruel, anticipant ce durcissement si triste et si poignant, qui vient fatalement. La souffrance, passablement fatale, c’est un mobile de tessons de cristal, solide ou liquide, et elle rend amorphe, somnolent, automate. C’est dans la contemplation du dense et de l’opaque que le regard finit par rétablir ses vives fidélités. C’est la rencontre des silences, celle à laquelle ton départ n’a su instiller qu’une si lourde obtempération.   (31 textes)

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Troisième titre: Pétales déchiquetés (p. 51)

Poésie subitement dense, gorgée et concrète, nous sommes avec les pommetiers qui se laissent sentir, percevoir, aimer. C’est la sensation qui prime ici, elle est ambivalente, douceâtre, plissée, intermédiaire. Cela se conclut et cela perdure, la stabilité des transitions est problématique et puis il y a cette lumière crue, surprenante. Devant la concrétude, la langue se disloque et c’est le retour aux mots, par paquets, charnus, papillonnants. Un petit néant, ce n’est jamais que ce qui se trouve en position d’interstice, dans l’être. Puis, il y a ces inattendus de joie qui surgissent toujours comme des petits espaces imbriqués. Le poème se construit en brindilles, herbe, laine, frémissement, concrétude, miniature consentie. Et toujours ce cillement, ce scintillement, corrélés étroitement à l’amour et s’affirmant comme des paquets d’intensité sans cesse renouvelés de la surprise, toute petite mais toute estomaquée. Et la concrétude, c’est ce qui reste dans le regard à la fin du jour: un arbre, une lune, un ciel, une mouvance, une rue. (9 textes)

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Note (p. 63)

Les notes —intitulées, au singulier, Note— font, avec respect et douceur, les renvois à ce qui fut cité et retenu. Le fardeau des notes est léger mais le soucis d’exactitude qui y perce donne à comprendre et à renoter [sic, c’est de moi] que nous sommes bel et bien à l’ère du rappel de toutes les sources, même celles au larmoiement le plus ténu. Les notifié(e)s: …et Saint Jean de la Croix et Hildegarde de Bingen et Ted Blodgett.

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Envoi

Ce recueil d’Isabelle Courteau adopte la voix ouvertement assumée d’une époque, ainsi que le ton d’une maison. On nous y donne à lire ce qu’il y avait lieu d’appeler, à une certaine époque, du texte. Cette écriture se ressent dans son absence de lourdeur, sa vacuité toute dolente, toute fraîche, et de par une aptitude sentie à se distancier, en restant vraie, fine, ténue. La lecture n’est pas ardue et, de fait, c’est là que réside son danger. Le texte glisse, il fuit entre les doigts, il ondoie sous l’œil. Aussi, crucialement, il faut savoir relire, concaténer aussi, construire, absorber, faire et défaire, travailler l’impact qui s’instille. Rien ne nous attend facilement mais rien ne nous agresse non plus. C’est de l’arak… On boit, on virevolte de bouche, on se rafraîchit de corps. C’est au moment de se lever pour passer à autres choses que l’on se rend compte combien cela a su, discrètement mais intensément, nous étourdir.

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Table
Première exergue
Premier titre: Sentier (p. 9 — 4 textes)
Second titre: Ton silence (p. 15 — 31 textes)
Seconde exergue
Troisième titre: Pétales déchiquetés (p. 51 — 9 textes)
Note(s) (p. 63)

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Extrait de la quatrième de couverture

Née en 1960, Isabelle Courteau est titulaire d’une maîtrise en Études Françaises de l’Université de Montréal. À L’Hexagone, elle a publié L’Inaliénable (1998) puis Mouvances (2001). Dans la collection «Pli» que dirige à Paris Daniel Leuwers, elle a signé, en collaboration avec François Vincent, un livre d’artiste intitulé Silences. Elle dirige la Maison de la poésie à Montréal.

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Isabelle Courteau, Ton silence, L’Hexagone, coll. L’appel des mots, 2004, 65 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Les quarante premières additions aux «Pensées philosophiques» de Diderot

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2019

Denis Diderot

Écrite en 1762, L’Addition aux Pensées Philosophiques de Denis Diderot (1773-1784), fut publié anonymement en 1770 sous le titre Pensées sur la religion. Ce recueil fait suite aux Pensées philosophiques publiées, anonymement aussi, en 1746. Continuant de jouer de l’aphorisme, Diderot nous sert les raisonnements «spontanées» de l’homme simple pensant logiquement, sans malice, et ratiocinant les apories irréconciliables de son éducations religieuse. Manifeste athée en échancrures, ferme et acide, cette présentation syncopée apparaît aujourd’hui comme un texte humoristique pétillant de candeur satirique et d’intelligence, tout en ne perdant rien de la portée critique corrosive qui fit sa force et son immense succès d’époque. Bigots et fidéistes de toutes confessions s’abstenir…

1. Les doutes, en matière de religion, loin d’être des actes d’impiété, doivent être regardés comme de bonnes oeuvres, lorsqu’ils sont d’un homme qui reconnaît humblement son ignorance, et qu’ils naissent de la crainte de déplaire à Dieu par l’abus de la raison.

2. Admettre quelque conformité entre la raison de l’homme et la raison éternelle, qui est Dieu, et prétendre que Dieu exige le sacrifice de la raison humaine, c’est établir qu’il veut et ne veut pas tout à la fois.

3. Lorsque Dieu de qui nous tenons la raison en exige le sacrifice, c’est un faiseur de tours de gibecière qui escamote ce qu’il a donné.

4. Si je renonce à ma raison, je n’ai plus de guide: il faut que j’adopte en aveugle un principe secondaire, et que je suppose ce qui est en question.

5. Si la raison est un don du ciel, et que l’on en puisse dire autant de la foi, le ciel nous a fait deux présents incompatibles et contradictoires.

6. Pour lever cette difficulté, il faut dire que la foi est un principe chimérique, et qui n’existe point dans la nature.

7. Pascal, Nicole, et autres ont dit : «qu’un dieu punisse de peines éternelles la faute d’un père coupable sur tous ses enfants innocents, c’est une proposition supérieure et non contraire à la raison.» mais qu’est−ce donc qu’une proposition contraire à la raison, si celle qui énonce évidemment un blasphème ne l’est pas?

8. Égaré dans une forêt immense pendant la nuit, je n’ai qu’une petite lumière pour me conduire. Survient un inconnu qui me dit: mon ami, souffle ta bougie pour mieux trouver ton chemin. Cet inconnu est un théologien.

9.  Si ma raison vient d’en haut, c’est la voix du ciel qui me parle par elle; il faut que je l’écoute.

10. Le mérite et le démérite ne peuvent s’appliquer à l’usage de la raison, parce que toute la bonne volonté du monde ne peut servir à un aveugle pour discerner des couleurs Je suis forcé d’apercevoir l’évidence où elle est, et le défaut d’évidence où l’évidence n’est pas, à moins que je ne sois un imbécile; or l’imbécillité est un malheur et non pas un vice.

11. L’auteur de la nature, qui ne me récompensera pas pour avoir été un homme d’esprit, ne me damnera pas pour avoir été un sot.

12. Et il ne te damnera pas même pour avoir été un méchant. Quoi donc! N’as−tu pas déjà été assez malheureux d’avoir été méchant?

13. Toute action vertueuse est accompagnée de satisfaction intérieure; toute action criminelle, de remords; or l’esprit avoue, sans honte et sans remords, sa répugnance pour telles et telles propositions; il n’y a donc ni vertu ni crime, soit à les croire, soit à les rejeter.

14. S’il faut encore une grâce pour bien faire, à quoi a servi la mort de Jésus−Christ?

15. S’il y a cent mille damnés pour un sauvé, le diable a toujours l’avantage, sans avoir abandonné son fils à la mort.

16. Le dieu des chrétiens est un père qui fait grand cas de ses pommes, et fort peu de ses enfants.

17. Ôtez la crainte de l’enfer à un chrétien, et vous lui ôterez sa croyance.

18. Une religion vraie, intéressant tous les hommes dans tous les temps et dans tous les lieux, a dû être éternelle, universelle et évidente; aucune n’a ces trois caractères. Toutes sont donc trois fois démontrées fausses.

19. Les faits dont quelques hommes seulement peuvent être témoins sont insuffisants pour démontrer une religion qui doit être également crue par tout le monde.

20. Les faits dont on appuie les religions sont anciens et merveilleux, c’est−à−dire les plus suspects qu’il est possible, pour prouver la chose la plus incroyable.

21. Prouver l’évangile par un miracle, c’est prouver une absurdité par une chose contre nature.

22. Mais que Dieu fera−t−il à ceux qui n’ont pas entendu parler de son fils? Punira−t−il des sourds de n’avoir pas entendu?

23. Que fera−t−il à ceux qui, ayant entendu parler de sa religion, n’ont pu la concevoir? Punira−t−il des pygmées de n’avoir pas su marcher à pas de géant?

24. Pourquoi les miracles de Jésus−Christ sont−ils vrais, et ceux d’Esculape, d’Apollonius de Tyane et de Mahomet sont−ils faux?

25. Mais tous les juifs qui étaient à Jérusalem ont apparemment été convertis à la vue des miracles de Jésus−Christ? Aucunement. Loin de croire en lui, ils l’ont crucifié. Il faut convenir que ces juifs sont des hommes comme il n’y en a point; partout on a vu les peuples entraînés par un seul faux miracle, et Jésus−Christ n’a pu rien faire du peuple juif avec une infinité de miracles vrais.

26. C’est ce miracle−là d’incrédulité des juifs qu’il faut faire valoir, et non celui de sa résurrection.

27. Il est aussi sûr que deux et deux font quatre, que César a existé; il est aussi sûr que Jésus−Christ a existé que César. Donc il est aussi sûr que Jésus−Christ est ressuscité, que lui ou César a existé. Quelle logique! L’existence de Jésus−Christ et de César n’est pas un miracle.

28. On lit dans la vie de Monsieur de Turenne, que le feu ayant pris dans une maison, la présence du saint−sacrement arrêta subitement l’incendie. D’accord. Mais on lit aussi dans l’histoire, qu’un moine ayant empoisonné une hostie consacrée, un empereur d’Allemagne ne l’eut pas plus tôt avalée qu’il en mourut.

29. Il y avait là autre chose que les apparences du pain et du vin, ou il faut dire que le poison s’était incorporé au corps et au sang de Jésus−Christ.

30. Ce corps se moisit, ce sang s’aigrit. Ce dieu est dévoré par les mites sur son autel. Peuple aveugle, égyptien imbécile, ouvre donc les yeux!

31. La religion de Jésus−Christ, annoncée par des ignorants, a fait les premiers chrétiens. La même religion, prêchée par des savants et des docteurs, ne fait aujourd’hui que des incrédules.

32. On objecte que la soumission à une autorité législative dispense de raisonner. Mais où est la religion, sur la surface de la terre, sans une pareille autorité?

33. C’est l’éducation de l’enfance qui empêche un mahométan de se faire baptiser; c’est l’éducation de l’enfance qui empêche un chrétien de se faire circoncire; c’est la raison de l’homme fait qui méprise également le baptême et la circoncision.

34. Il est dit dans Saint Luc, que Dieu le père est plus grand que Dieu le fils, pater major me est. Cependant, au mépris d’un passage aussi formel, l’église prononce anathème au fidèle scrupuleux qui s’en tient littéralement aux mots du testament de son père.

35. Si l’autorité a pu disposer à son gré du sens de ce passage, comme il n’y en a pas un dans toutes les écritures qui soit plus précis, il n’y en a pas un qu’on puisse se flatter de bien entendre, et dont l’église ne fasse dans l’avenir tout ce qu’il lui plaira.

36. Tu es petrus, etc. Est−ce là le langage d’un dieu, ou une bigarrure digne du seigneur des accords?

37. In dolore paries. Tu engendreras dans la douleur, dit Dieu à la femme prévaricatrice. Et que lui ont fait les femelles des animaux, qui engendrent aussi dans la douleur?

38. S’il faut entendre à la lettre, pater major me est, Jésus−Christ n’est pas Dieu. S’il faut entendre à la lettre, hoc est corpus meum, il se donnait à ses apôtres de ses propres mains; ce qui est aussi absurde que de dire que Saint Denis baisa sa tête après qu’on la lui eut coupée.

39. Il est dit qu’il se retira sur le mont des oliviers, et qu’il pria. Et qui pria−t−il? Il se pria lui−même.

40. Ce Dieu, qui fait mourir Dieu pour apaiser Dieu, est un mot excellent du baron de la Hontan. Il résulte moins d’évidence de cent volumes in−folio, écrits pour ou contre le christianisme, que du ridicule de ces deux lignes.

41. Dire que l’homme est un composé de force et de faiblesse, de lumière et d’aveuglement, de petitesse et de grandeur, ce n’est pas lui faire son procès, c’est le définir.

(Denis Diderot, Addition aux Pensées philosophiques, 1762)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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QUARANTE-QUATRE COQUILLAGES DE MÉDITERRANÉE (par Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2019

CHICOREUS CORNUCERVI. Röding 1798. Synonyme : MONODON. 102-114mm. Photo: Allan Erwan Berger

CHICOREUS CORNUCERVI. Röding 1798. Synonyme: MONODON. 102-114mm. Photo: Allan Erwan Berger

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Ysengrimus (Paul Laurendeau): Alors Allan Erwan Berger, vous publiez chez ÉLP éditeur un ouvrage intitulé Quarante-quatre coquillages de Méditerranée. C’est indubitablement le texte passionnant d’un passionné. Parlez-nous donc d’abord un peu de ce qui, en vous, fait de vous un conchyliologue si ardent?

Allan Erwan Berger: C’est la lecture, c’est la découverte de la mer, et c’est le système des récompenses institué par mes parents. Chaque fois que j’avais de bonnes notes à l’école, en fin de mois je recevais un cadeau. Au début ce furent des livres sur les animaux, puis un jour ce fut, dans cette collection, le numéro sur les animaux marins: je découvris la faune magnifique et si étrange, si extra-terrestre, des mondes aquatiques. Au fond des images, comme de petites étoiles posées dans le paysage, apparurent les premiers coquillages de mon existence. Je me mis à rêver d’eux. On m’en offrit un. Puis on m’offrit un livre sur eux, livre qui reste une de mes références car l’auteur a parfaitement su cerner la fascination qui a été exercée sur les humains par ces êtres si particuliers. Il s’agit de Roderick Cameron: Les coquillages, Hachette, 1964, trad. M. Matignon. On y découvre des gravures d’anciens cabinets conchyliologiques des siècles passés: une profusion baroque qui comble l’esprit, et donne soif. Ainsi devins-je collectionneur. Puis, le temps passant, je devins conchyliologue amateur: m’intéressant non plus à la possession des objets, mais à leur étude comparée. Aujourd’hui, je me sépare d’à peu près tout ce que je reçois, enregistrant les nouveaux venus dans un atlas en ligne visité quotidiennement par des nuées de collectionneurs et d’amateurs, et corrigé constamment par les contributions amicales de ceux qui savent quelque chose que je ne savais pas, ou que je savais mal – en ce sens, Internet permet de faire bondir le niveau des connaissances à une vitesse sans mesure avec ce qui se pratiquait au temps des missives en papier, quand les recherches documentaires étaient obligatoirement menées en consultant des réceptacles non interactifs. Donc, je reçois des choses à tomber de ma chaise, j’en garde quelques unes, je relance le reste dans la mêlée. J’ai réussi par conséquent à échapper à la fascination de l’entassement, qui est une avidité sans fond; ceci me permet de rester plus froid, et peut-être alors plus amoureux. Voilà pourquoi je ne me décris plus comme un «collectionneur», mais comme un «conchyliologue amateur», qui agit de toutes ses petites forces dans le registre du dilettantisme cher à Daniel Ducharme.

Y.: Et, disons la chose comme elle est: transmet jubilativement son enthousiasme… Alors dans votre ouvrage on retrouve de magnifiques photos de coquillages. Vous les avez pris vous-même, elles proviennent d’ouvrages savants ou les deux? Comme corollaire à cette question, vous évoquez toutes les plages et fonds marins du monde (monde méditerranéen mais pas seulement) d’où proviennent ces petites merveilles. Elles ont été cueillies par vous, par d’autres, ou les deux? Comment se répartissent les dimensions directes et indirectes du savoir, ici?

A.E.B.: Toutes les illustrations sont de Berger, et sont mises sous licence [CC BY-SA 3.0]. Les coquilles sont soit pêchées par moi (principalement les espèces de faible profondeur), soit par d’autres personnes (principalement les espèces de grands fonds). Mais dans mes tiroirs il y a des choses du monde entier, que je ne peux donc avoir toutes pêchées – il n’y a d’ailleurs pas que des coquilles. Par exemple les deux cornucervi de l’illustration supra ont été récoltés à la limite extrême d’une marée très basse, sur un récif envasé de la région de Dampier, au nord-ouest de l’Australie. Aller jusque là-bas, arracher un permis de pêche, passer par l’intermédiaire d’un commerçant agréé pour faire franchir les douanes à ces deux captures, les faire transiter d’un antipode à l’autre… Autant les commander. De tous temps, les conchyliologues ont reçu l’immense majorité de leurs coquilles sans sortir de leurs chers cabinets. Nous avons ici affaire à une population de cloportes, blanchis à l’ombre des études, qui passent leurs vies le nez dans les écrans et les bouquins, à tapoter sur leurs claviers au milieu des odeurs inquiétantes des coquilles mal vidées qui sèchent sous un bureau, des produits chimiques de fixation, des chairs pourrissantes parfumées à la putrescine tapies dans des placards suspects. J’ai en ce moment un paquet de spécimens récoltés aux Samoa il y a un an, stoppés dans un mélange d’alcools, qui s’impatientent dans la cave, rendant celle-ci aussi charmante à renifler qu’une morgue. Lorsqu’on collectionne des coquilles marines, il est difficile de ne pas répandre une certaine ambiance autour de soi. C’est un combat. Mais pour en revenir aux «plages et fonds marins du monde» que vous mentionnez, cela se réfère aux indications de capture, aux données environnementales, à tout le data sans lequel un item n’est plus rien qu’une enveloppe vide. En sciences naturelles, un item doit transporter avec lui toute son histoire, ce qui permet de comparer celle-ci avec les histoires d’autres items semblables, afin de lever des mystères sur la répartition, l’habitat, l’évolution des communautés, ce qu’elles mangent, ce dans quoi elles se cachent, comment et pourquoi elles se camouflent, avec quoi elles s’associent, quels sont leurs parasites et leurs commensaux.

Y.: Vous mentionnez les commerçants avec lesquels, donc, il faut implacablement composer. Ça semble d’ailleurs être tout un import-export que celui des coquillages. Vous évoquez d’ailleurs à plusieurs reprises, dans votre ouvrage, le peu recommandable impact de connaissance de la dimension commerciale de la conchyliologie. Il semble que certaines «sous-espèces» de coquillages soient littéralement fabriquées plus sous la pression des priorités d’esbroufe marchande que dans une perspective de vraie description biologique. Qu’est-ce que c’est exactement que cette combine?

A.E.B.: C’est tout simplement l’avidité, sous deux formes qui sont complémentaires. L’une agit dans le registre de la construction de la persona, et l’autre dans le registre de l’intérêt vénal. La seconde naît de la première. Il faut d’abord que des collectionneurs ou des conchyliologues se sentent la fringale de publier la description d’un nouveau groupe, que l’on qualifiera, au mépris de toutes les évidences évolutionnistes, de «sous-espèces», pour que les marchands embraient et, sachant pertinemment qu’un bon quart de leurs clients amateurs et amoureux vont se jeter dessus à n’importe quel prix du moment que c’est le plus tôt possible (pour faire les malins auprès des confrères malheureux ou moins argentés), répercutent le nouveau nom dans leurs listes même si celui-ci n’a aucune validité taxonomique. Nous avons donc Machin qui, prenant argument que telle espèce a colonisé un nouvel endroit isolé de son aire naturelle et que, dans ce nouvel endroit, la plupart des spécimens semblent partager des caractéristiques morphologiques légèrement différentes de celles habituellement rencontrées dans l’aire naturelle, en conclut qu’il est fondé à pouvoir inventer un nouveau taxon de sous-espèce qui, puisqu’il sera le premier à le publier, portera son nom d’auteur à lui: Escargotus normalus broceliandensis Berger 2014… sous le prétexte que Berger aurait rencontré, en forêt de Brocéliande, des exemplaires à la spire plus étirée que la normale (ce qu’on trouve partout, mais qu’on trouverait plus souvent à Brocéliande même, dans certains boisés, pour toutes sortes de raisons environnementales qui nous resteront obscures, et de toute façon on s’en fout). À ce compte, les humains des forêts congolaises à faibles ressources alimentaires seront nommés Homo sapiens pygmæus Théodule 1914, tandis que ceux, tout aussi graciles, des déserts d’Afrique du sud seront nommés Homo sapiens kalaharensis Tartempion 2027. C’est faire fi des strictes définitions de l’espèce et de la sous-espèce, pour le plaisir chez l’inventeur d’alimenter sa gloire, et chez les marchands peu scrupuleux de piquer beaucoup de fric à tous les idiots des listes de diffusion. Bof, bof, bof. Un bon collectionneur doit avoir lu Épictète.

Y.: L’intervention humaine tend à bien vous casser les pieds, donc, en matière de coquillages. Les impacts de la susdite intervention humaine ne se restreignent d’ailleurs pas au domaine gnoséologique, il semble bien. Votre ouvrage mentionne à quelques reprises la portée de l’activité maritime humaine sur la vie même des espèces de mollusques. Vous nous parlez de ballasts transporteurs, de cueilleurs de moules comestibles qui, jadis, cassèrent les rochers où elles habitaient au point de bizouner tout un pan entier d’habitat, y compris pour d’autres espèces. Mais comme l’attention de votre travail se concentre en Méditerranée, vous faites fréquemment référence au perçage du Canal de Suez (ayant eu lieu entre 1859 et 1869) entre ladite Méditerranée et la Mer Rouge. Cette intervention humaine d’envergure semble avoir graduellement ouvert un monde de migrations bilatérales inattendues chez la gent coquilleuse de deux petits mondes jadis séparés. Impact positif? Négatif? Mixte?

A.E.B.: Si, de toute évidence, la destruction des rochers est indubitablement un phénomène qu’on peut estimer négatif dans le temps court, immédiat, de la survie d’une espèce, comment juger bien ou mal de l’impact des transports de larves d’un océan à l’autre, puisque toute la géologie méditerranéenne atteste de telles migrations, venues soit du nord soit du sud, en fonction des impacts climatiques? La seule différence entre le bateau-stop et la migration au gré des courants est que la première façon de voyager, «artificielle», se fait de manière quasi instantanée par rapport à la seconde, qui est réputée «naturelle». Puis-je proposer un criterium adossé à la mise en échelle des conséquences de tel ou tel phénomène? Quand des humains décident, sur deux mille kilomètres de côtes, de bousiller des rochers pour récolter des douceurs qu’on vendra bien cher, c’est moche car ça détruit les habitats de centaines de milliards de gens. Mais quand des cargos déversent des larves étrangères dans une mer isolée, ça n’a pas plus d’impact que lorsque des hordes de Blancs bien bondieusards et armés de whisky se déploient dans un pays rempli de bisons et d’indigènes amérindiens qui ne supportent pas l’alcool: lesdits indigènes s’en prennent plein la poire, les bisons sont décimés, mais le monde n’est pas entièrement ravagé. Les chiens de prairie sont toujours là, quelques «indiens» aussi, et ladite prairie se reconstitue cahin-caha sous les sabots des chevaux, nouveaux arrivants. C’est dur, c’est tragique, c’est sale et c’est salaud, mais on peut encore faire à peu près avec. Par contre, quand, dans bien des endroits de l’océan Indien, il devient interdit de ramasser une simple valve de palourde morte depuis vingt ans sous peine d’amende énorme, tandis que pêcher à la dynamite dans les récifs de corail ne coûte que le prix de la corruption des rangers chargés de le garder, alors là on va vers une destruction qui est adossée à une course effrénée: détruire un maximum tant qu’il y a quelque chose à en tirer, et merde aux suivants, on leur glisse une bonne quenelle bien néo-libérale. Autant dire que je ne mets presque pas de différence entre l’autorisation implicite de contourner la loi si on a du fric, et celle de déverser des millions de litres d’eau contaminée dans un océan, que cette eau soit radioactive comme celle de Fukushima, ou qu’elle soit simplement empoisonnée aux nitrates, phosphates et métaux lourds comme celle qui se jette dans le Golfe du Mexique en provenance des égouts nord-américains. Dans le cas des rochers dynamités, de Fukushima ou du Mississippi, l’impact est massif et laissera des traces dans la roche; dans le cas des ballastages, l’impact est combattu, compensé, négocié, et prend un temps considérable avant de faire évoluer les grands ordres. Tout le monde a le temps de s’adapter, et même celui d’entrer en résilience dans les zones où la conflictualité aurait engendré des phénomènes bien véhéments. Des coquillages de la Mer Rouge trouvés en Crète ne sont rien d’autre que de nouvelles occasions de manger des trucs bons avec un peu d’ail et un chouette vin doré; tandis que des thons, pêchés au large de Bornéo, et farcis de particules radioactives, c’est imbattable, c’est incombattable, c’est invivable et ça devient presque irracontable. En outre, quand on retrouve les mêmes au large de San Diego, et que les bébés humains de l’Oregon sont atteints d’hypothyroïdie pour cause de pluies japonaises, on se dit que le bon Dieu a décidé de casser quelques milliards de kilomètres de cailloux pour nous vendre aux restaurants de Satan, et que le volcan de Fukushima vaut bien un lahar des temps préhistoriques, pour ce qui est des génocides. Après quoi l’on reporte son regard sur le Golfe du Mexique, et l’on constate que toute la zone périt sous la pollution nord-américaine, dont le niveau a plus que doublé depuis les années 1950. Ce que montrent les films de Cousteau n’existe souvent plus du tout. La surface en état d’hypoxie et même d’anoxie totale croît chaque année: tout être vivant qui y pénètre meurt sans échappatoire, à part quelques poissons rapides s’ils ont la chance de changer d’avis et de faire demi-tour. Voilà les effets du néo-libéralisme sans frein. Les porte-conteneurs et leurs ballasts sont donc bien inoffensifs en comparaison. Ah, tant que j’y suis, voyons quel est l’impact des vilains collectionneurs sur une pauvre plage innocente: je vous l’apprends, une simple tempête vaut dix ans de cueillette effrénée. Et une petite séance de beach-refreshing (dragage de sable marin extrait au large et répandu sur les plages pour enterrer les paquets de clopes, les crottes de chien et les mégots) ça vaut vingt tempêtes tropicales, plus trois tsunamis et deux tremblements de terre – je me demande si j’exagère assez pour être enfin réaliste?

Y.: En tout cas, ici comme dans votre ouvrage, vous nous montrez bien votre sens des grands cycles. Cette remarquable Méditerranée, notre vedette ici, est un exemple spectaculaire de ces flux de grands cycles, justement, révélés chacun à leur façon, par les séculaires mouvements de mollusques. Montées des eaux, baisses des eaux, hypersalinisations, glaciations, assèchements, engloutissements. Elle en a vécu des aventures macro-géologiques «notre Mer», depuis les temps connus ou supputés. Votre ouvrage fait fréquemment allusion aux variations de cette immense trajectoire stratifiée. Si je vous demandais, sans filet (oui, c’est un calembour…), à vous et à toutes vos petites amies ès savoir les coquilles, de nous résumer en diapo rapides la vie de la Mer Méditerranée des cent soixante millions de dernières années, ça s’esquisserait comment?

A.E.B.: L’Afrique se rapproche de l’Europe, comme une mâchoire qui, pendant au bout du monde, se referme. Pendant tout ce temps le niveau des océans ne cesse de monter et descendre au gré des variations climatiques. L’avant-dernière fois, le niveau a si bien monté qu’il a fracturé le col de Gibraltar, et produit une immense cataracte qui noya la plaine méditerranéenne, à une époque où celle-ci était presque hors d’eau suite à un intense épisode d’assèchement que l’on nomme la crise de salinisation messinienne. Plus récemment, le niveau ayant de nouveau monté au-delà de toute mesure, le col du Bosphore a été recouvert par l’eau, et une autre immense cataracte a creusé des cañons terribles dans les pentes qui menaient aux plaines de l’est, aujourd’hui recouvertes sous ce que l’on nomme la Mer Noire. À cinquante mètres sous le niveau de cette dernière mer, on découvre aujourd’hui des faciès de plages.

Y.: Super. Cela contribue à faire sentir la puissante modestie de l’anecdote aux chèvres chiquant des coquilles de Crète et vous menant à la découverte d’un quai antique en pleine campagne. C’est là un fugitif et étrange moment de quête et de soleil dont vos lecteurs auront la joie de découvrir la teneur empirique (et gnoséologiques). Ces (rares mais savoureux) apartés anecdotiques où vous vous mettez en scène, acteur fouisseur, investigateur, à la fois frondeur et respectueux, à la fois sérieux et folâtre, un peu comme dans votre beau texte liminaire, nous fait rêver à quelque chose comme Les carnets de voyages du conchyliologue amateur qui en voulait. De tels carnets, moins savants, plus émotivement impressionnistes, seraient-ils dans vos cartons pour l’avenir?

A.E.B.: Non. Je verrai dans quelques années. Pour l’instant, je termine un recueil de nouvelles centrées sur la mise en paix du Soi par l’acceptation des souterrains et de leurs vertus, acceptation qui n’a rien d’une fascination évidemment.

Y.: Car ce conchyliologue est aussi spéléologue… Ce sera à lire, ça aussi. Des gens spéciaux, de fait, ces conchyliologues. Voraces mais vachement humains, quelque part… Je pense sans discontinuer à ces douzaines d’entre eux qui se sont mis, lors d’un événement public, à vous aider spontanément, par paquets, à rechercher une petite coquille grosse comme une bille qui venait de rouler au sol et qui fut effectivement sauvée. Oui, des humains hors du commun. Alors, pour conclure sur eux et sur vous, faites nous donc le portrait–robot du conchyliologue amateur contemporain et, dans le même souffle conclusif, pourquoi pas aussi le portrait-robot du lecteur cible de votre ouvrage du jour, tel que vous le concevez, le fantasmez ou le rêvez.

A.E.B.: Des conchyliologues, je n’en connais que par correspondance. Ils m’alertent sur une erreur, me donnent une coquille, me demandent la traduction d’un article ou me supplient de leur filer un spécimen pour leurs études. On s’envoie des bêtes et des messages, des images et des questions. Je questionne beaucoup, ils répondent beaucoup. J’ai de bonnes relations avec le Museum d’Histoire Naturelle de Genève; un mien camarade, collectionneur et conchyliologue amateur, est en très bon termes avec le Museum d’Histoire Naturelle de Paris. Nous avons nos sources! Quant aux collectionneurs, les profils sont très divers. Je fournis en ce moment du sable coquillier à un ami allemand qui adore en extraire les centaines de petites espèces; avec un pinceau fin, une bonne loupe et quelques sachets, un bon saladier de shell grit fait passer l’hiver de la plus tranquille des manières. Un autre camarade m’envoie des images pour mon atlas en ligne. Un troisième m’inonde de ses trouvailles, et je lui envoie en retour un paquet de ce que j’ai reçu par ailleurs et qui me semble devoir l’intéresser. Un quatrième ne saurait concevoir son existence sans écumer telle famille de A jusqu’à Z, et doit impérativement produire les tous premiers articles à chaque nouvelle découverte vraie. Il possède chez lui plusieurs centaines de milliers de spécimens de cette seule famille, et est co-auteur des ouvrages de référence qui s’y rapportent. Comme je me sépare souvent des coquillages que j’ai en trop en les exposant sur un site de vente aux enchères, j’ai pu faire la connaissance de divers types d’acheteurs. Il y a celui qui a aussi peu de sous que moi, et qui établit ses commandes avec les soins les plus minutieux. Il y a ceux qui, loin de tout souci financier, désespèrent tout le monde en posant une enchère qui écrase tout dès le début, bien certains qu’une bonne outrance clôt toujours le bec à la concurrence. Quand deux de ces fauves s’empoignent, le vendeur peut s’attendre à faire un joli gain. L’un de ces grands acheteurs entasse les paquets qu’il reçoit, et m’avoue n’avoir pas le temps de les ouvrir – il anime une émission sur une chaîne de télévision dans le Benelux, ce qui explique sa vie trépidante. Avec beaucoup de ces gens je noue des relations d’amitié ou de camaraderie, basée sur l’estime: leurs études et leurs amours sont respectables, harmonieuses, éclairées et sereines. Ils sont fertiles et m’aident souvent dans mes identifications. Les compulsifs sont rares, et on essaie en général d’établir des circuits parallèles pour éviter qu’ils se manifestent et interceptent. Quant au lectorat rêvé du présent ouvrage, j’imagine avec plaisir qu’il s’agit d’un jeune humain qui, ouvrant au hasard les titres de ce fichier, tombera en arrêt devant une coquille qui lui parlera et lui chuchotera les mille promesses, qui toutes seront tenues, que la mer offre à celles et ceux qui la regardent avec les yeux d’enfants du vieux pêcheur de mon histoire liminaire.

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Allan Erwan Berger (2014), Quarante-quatre coquillages de Méditerranée, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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