Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Environnement’ Category

Le caribou danseur

Posted by Ysengrimus sur 14 février 2021

Denis Thibault (Namun), Le caribou danseur, 2019.

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C’est le caribou danseur
Il est vraiment pas complexé
Il a laissé ses terreurs
Dans sa forêt mordorée
Par les ardeurs de l’automne
Et ce cervidé s’étonne
De pogner le rigodon
Quasiment plus vite que le violon
Car un caribou, ma sœur
C’est un calibre de danseur
Qui ne se dépareille pas
Et ne perd pas souvent le pas
Son secret, autant l’avouer
Autant vous le partager
Et tant pis s’il vous étonne
C’est que le caribou autochtone
Dans les rythmes et les arpèges
Malgré les loups et la neige
Danse sans se démonter
Depuis l’éternité.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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INSECTES CHOISIS (Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2021

Berger-Insectes-choisis

Mais il ne faut pas se faire d’illusion: Fabre ne se trompe jamais. Tous les biologistes s’accordent à reconnaître la justesse de ses observations, sauf ceux qui ne sont pas d’accord avec lui, et ils sont légion.

Boris Vian, Troubles dans les Andains, 10/18, p. 44.

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Pour prendre la mesure du trépied expressif qu’érige pour nous Allan Erwan Berger dans son recueil de pictopoèmes intitulé Insectes choisis, partons de trois pattes, qui sont aussi trois mâts, qui sont aussi trois colonnes.

La poésie lyrico-pastorale: Ber (de LauBer) est ici le compagnon de Lau (aussi de LauBer). Lau, avouons-le, est ici un tout petit peu l’accoucheur de Ber (qui, lui, ici par contre, est l’auteur exclusif des textes). Et Richard Monette, pour en rajouter dans la percutance lyrale, est ici le titrulateur du lot et l’auteur d’une postface. À l’instar de Lau (Laurendeau, votre humble serviteur), Ber(ger) affectionne d’aller chercher le vers concret qui retrouve en son feuilleté menu et friable l’image, et joue d’elle et d’évocation. Mais le lyrico-pastoral de Berger s’autonomise des papillonnades un peu vides de Lau en une jouissifade de l’exploration de formes poétiques armaturées, héritées, qu’il s’agit de mobiliser et de réinvestir en s’amusant follement, juste de ne pas trop s’en affranchir.

Les fabliaux animaliers: Berger affectionne ses sujets, ses modèles. Il se projette en eux et eux en lui. On se retrouve donc par moments au cœur de fabliaux animaliers. On nous raconte les aventures d’une punaise ou d’une abeille qui se jouèrent de ceci de par un vécu de cela, avec dialogues même parfois. Mais La Fontaine a établi sa jonction avec Dada, par l’intermédiaire autant de Queneau que d’un François d’Assise qui ne veut vraiment pas s’assir. Pochades, boutades. Un pamphlétaire sociétal bourdonne, papillonne. Il ne nous tire pas des moralités, non, non. C’est que la modernité nous surveille. Mais une discrète extase se chuinte. Et pourquoi non?

L’anecdote entomologique en prose: La jouissance que Berger tire des mondes qu’il observe et qu’il manipule aussi, dans lesquels il vit, culmine dans ses petites anecdotes entomologiques en prose. Jubilations lexicales d’abord, taxinomiques, latines-linnéennes. Mais surtout intimité charnue et chenue avec les insectes choisis qui choisissent enfin de nous dire qui ils sont, qui ils piquent, comment ils se font l’amour et la guerre. Et l’imagier Berger revient alors nous hanter, nous intriguer, nous interpeller, nous faire rire. C’est que ces vieux animaux préhistoriques qu’il capture, c’est pas juste qu’il les voit. C’est qu’il les connaît, les observe, les retrouve.

Vous accotez finement, précisément, en emboîtage, vos trois pattes/mâts/colonnes, poésie lyrico-pastorale, fabliau animalier, anecdote entomologique en prose. C’est notre trépied. Et vous posez alors, tout délicatement, très prudemment, sur ce trépied expressif d’Allan Erwan Berger, le disque lumineux, vitré, vitral, vitrail, viral, pétant, parlant, égloguant, éclatant des images d’Allan Erwan Berger. Tout est alors dit. Rhapsodie des rhapsodies et tout est rhapsodie. Ça se dit, ça se crie, mais surtout, bout d’hostie, qu’est-ce que ça pétarade, qu’est-ce que ça barouette, qu’est-ce que ça transbahute, et qu’est-ce que ça jouit.

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Allan Erwan Berger, Insectes choisis, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2021

Denis Thibault (Namun), Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes, 2019.

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Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes
Et ils leur écrivaient aussi, avec leurs pas
Dans la neige et dans la mousse. En somme
C’était des temps où on ne se taisait pas.

C’était l’époque où on s’amenait des nouvelles
Au sujet des grands vents et des pistes de chasse
Pas de contrats alors, pas de profits, pas de gabelles
Seulement les paroles libres, celles que le vent efface.

Les animaux sauvages parlaient à l’homme de leur chair
Et l’homme leur parlait des premières cuissons
Les animaux en forêt sifflaient à l’homme leurs petits airs
Et ce dernier ne répondait pas encore: domestication.

Puis, il a fallu que la peau du castor et du loup
Devienne une pelleterie, objet de convoitise.
L’homme et les animaux ne se parlent plus, du coup.
Désormais, entre eux, le silence étranglé du collet est de mise.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Charles III. Prévoir un roi hautement emmerdant

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2020

Elizabeth II et le prince Charles, vers 1968

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Ce cuisinier va nous préparer des plats épicés…
Lénine, vers 1922 (à propos du jeune Staline)

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Les nations du monde se sont installées dans l’habitude distraite et tranquille de prendre Elizabeth II d’Angleterre et du Canada pour acquis. Encore impératrice coloniale intégrale en 1952, lors de son accession au trône, cette figure incontournable a fait atterrir le gros avion poussif de l’impérialisme britannique sans trop casser de bois. Une gageure. Translucide, constitutionnelle, intangible, solide, Elizabeth II nous a habitué à une souveraine qui faisait partie des meubles, tenait sa place et laissait la modernité institutionnelle s’installer, sans ruer dans les brancards. Cette situation ne change strictement rien au fait que, constitutionnelle ou absolue, la monarchie a beaucoup de pouvoir. Cette institution diaphane tient le coup, comme configuration strictement protocolaire et pro forma, parce que la reine actuelle ne cherche pas noise aux appareils étatiques sur lesquels elle repose. Mais même si ça dure depuis bientôt sept décennies, c’est et ça demeure globalement conjoncturel, au sein du plus vaste tableau des choses. Si un des rois succédant à Elizabeth II se prend à vouloir jouer subitement les Monsieur Veto, il est capable de donner pas mal de fil à retordre à ses commettants, gouvernement du Canada inclusivement.

Cet emmerdeur suprême, ça pourrait très bien être Charles III. Ce septuagénaire flegmatique est actif depuis des années dans toutes sortes de domaines et les longues saisons creuses que la reine a passé dans le protocolaire et le pro forma, il les a passé, lui, dans les levées de fonds et l’affairisme caritatif. Ce personnage passablement protéiforme opère autour de réseaux de pouvoirs argentiers internationaux beaucoup plus confidentiels et actifs que l’entourage convenu et armaturé de la reine. Charles et son florilège de fondations, c’est un peu le paradis fiscal de la monarchie britannique, en quelque sorte. Si la vie d’Elizabeth II a été de gouverner discrètement un empire politique en lent déclin, la vie de Charles a été de gérer ouvertement un empire financier en lente croissance.

Le pouvoir opaque du fric. Depuis des années, le prince Charles brasse des affaires. Les avoirs financiers qu’il contrôle sont délimités de façon brumeuse, tant du point de vue comptable que du point de vue fiscal, et conséquemment leurs contours et leur ampleur sont mal connus. Les contacts internationaux de Charles sont imposants et efficaces. Il peut, s’il le veut, mobiliser des alliances et faire circuler des fonds, dans des montages financiers subtils et variés. L’univers soi-disant philanthropique et caritatif qu’il contrôle, en tout ou en partie, ne doit pas faire illusion. C’est un empire discret, opaque, où tout est possible, vastes fiefs fonciers à l’ancienne autant qu’évasion fiscale et blanchiment d’argent. Ce qui compte le plus, pour la suite des choses, c’est que Charles agit, dans ce monde. Il est au cœur du dispositif. Non élu, il fonctionne beaucoup plus, au sein de cette structure polymorphe, comme un PDG que comme un prince héritier, un sénateur ou un gouvernant. Tant son prestige que son impunité avantagent les alliances qu’il établit sur l’échiquier monde. Il a les mains plus libres que la reine mais il a aussi les mains liées, un peu comme les auraient, disons, un grand chef de pègre. Rien de ce qu’il entreprend n’est innocent ou exempt d’intérêts. Propriétaire foncier, entrepreneur immobilier, grand brocanteur patrimonial, investisseur, brasseur d’affaires, Charles voit à tout, s’occupe de tout. Il a des grosses journées de travail et le protocolaire et le pro forma constituent encore la part congrue de ses activités. Il ne s’encombre ni des contraintes empesées du règne ni des obligations papillonnantes du gouvernement. Il mène ses affaires de fric et de lobby en douceur et il y institue solidement une habitude dont il se départira fort difficilement: celle de commander explicitement et de faire bouger des grosses batteries, sans rendre de comptes.

Un patron autoritaire. Tout ceux qui ont travaillé directement pour Charles le disent, en sous-main ou ouvertement: c’est un autoritaire. C’est un patron exigeant et les poses syndicales ne font pas partie des comportements qu’il concède. Charles opère dans un espace bien plus managérial que royal. Il n’a pas à s’encombrer de la dimension protocolaire des choses. Quand il a besoin qu’un de ses sbires fasse quelque chose pour lui ou pour une de ses fondations, il décroche le téléphone à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et donne ses ordres, frontalement. Son image publique, faussement bonhomme, onctueuse et placide, ne doit surtout pas faire illusion. C’est un tyran. Les cadres supérieurs qui gravitent dans son entourage font du vingt heures par jour, sept jours semaines. Il n’a pas l’habitude d’attendre ou de concéder. C’est un boss de compagnie auquel le prestige princier assure un pitch autoritaire incontestable. Il n’a donc pas pris l’habitude, au fil des années, de se faire remettre en question. Il commande ouvertement et n’a pas de majordomes ou de ladies-in-waiting pour encadrer ou limiter ses velléités. Elizabeth II a grandi, depuis l’âge de vingt-cinq ans, dans le cadre feutré mais serré de la toute dialectique soumission régalienne de palais. Charles, adulte, non. Il a ses coudées franches. Le corset de reine risque de bien vite le serrer au bide. Le fait que certaines personnes de marque s’éloignent de lui, discrètement, au fil du temps, prouve que sa coercition reste fort durillonne à endurer sur le moyen et le long terme.

Des choses à dire sur tout. Charles ne la boucle pas. C’est là sa marque de commerce. Il a des opinions et il les formule. En témoignent les fameux Black Spider Memos, des notes de service manuscrites qu’il adresse aux grands représentants du gouvernement. Sans complexe et sans ambages, le prince se comporte comme une sorte de super-conseiller et il dicte ses vues par écrit au personnel ministériel britannique. Tu fais quoi, ce matin-là, quand tu reçois une note pareille d’un tel personnage? Et surtout, tu feras quoi quand il sera le roi? La vieille pratique du mutisme régalien est strictement conventionnelle, coutumière, implicite, et traditionnelle. C’est une règle non écrite. Rien n’empêche un roi frondeur de la transgresser à sa guise. Cela veut dire que demain, Charles postera ses notes de service manuscrites à ses sujets, membres du gouvernement. Cela risque de mener assez vite à des mises au point champion avec ses futurs premiers ministres. Premiers ministres qu’il pourra, constitutionnellement toujours, destituer à sa guise. Il va y avoir là une sérieuse période d’ajustement et elle risque d’être assez carabinée. Croyez-moi, Monsieur Veto percole ferme, dans toutes ces pratiques. On les tolère, lesdites pratiques, depuis un moment, d’une sorte de prince héritier perpétuel reconnu pour avoir la langue bien pendue et la tête bien carrée. Mais la prochaine étape promet d’être plus raboteuse. On a déposé des monarques pour moins que ça… pour ne pas dire plus. Ce genre de manœuvres confirme assez ouvertement que Charles n’est pas vraiment en train de s’éduquer à être un roi de monarchie constitutionnelle… loin de là. Inutile de dire qu’on s’en inquiète déjà passablement dans certaines officines.

Le dogmatisme feutré de la caution écolo. Or Charles, c’est le prince écolo, le grand-duc de l’agriculture bio, l’orchestrateur national de l’architecture moche et vieillotte mais crédibilisée au nom du développement durable. Initialement, ces cau-causes faisaient de lui un olibrius national. Il fut jadis le prince désœuvré qui flagossait avec des plantes en pots. Mais tout ça, ce ridicule d’herboriste utopiste, c’est bel et bien terminé. C’était pour le siècle dernier. Aujourd’hui, Charles fait ouvertement figure de visionnaire vert. On l’invite dans des forums internationaux, pour ça. Philanthrope et écolo, il carbure unilatéralement pour le Souverain Bien. Il a Dieu de son bord (et souvenons-nous que, roi, il sera Gouverneur suprême de l’Église d’Angleterre et que le Dalaï Lama, ce pantin hautement autolégitimé, est un de ses nombreux bouffons de cours). Tout est dit quand on a dit que Charles a le pouce vert. De tout temps, il est le prince environnemental. Or l’écologisme, c’est le nouveau dogmatisme de notre temps. C’est central et cardinal. Ça légitime tout. Dans l’urgence (et, quand on détient la vérité consacrée, tout se joue toujours dans l’urgence), la caution verte facilitera, chez Charles, toutes ces dérives autoritaires qu’il porte en lui. Le dogmatisme feutré de la caution écolo calfate par avance toute aptitude autocritique chez Charles. Implicitement sanctifié, il se prépare clairement à guérir les écrouelles, dans nos jardins, nos fermes et nos pâturages. Il ne sera tout simplement pas possible de s’objecter. Son appareillage d’autolégitimation sera très solidement disposé: écologisme, architecture durable-gnagnan, misère sociale et philanthropie bien-pensante. Allez restreindre les velléités autocrates d’un tel Abbé Pierre. Vous allez vite passer pour un bouilleur d’enfants.

Le retour durable d’une couronne masculine. L’Homme redevient roi. La Femme ne sera plus reine, et là, pour longtemps (Charles sera suivi de William qui sera suivi de babi George — on en a pour cent ans). Or, oublions une minute nos propensions françaises post-saliques, qui ne voient les femmes couronnées que comme des consorts ou des régentes, et pensons anglais. Il est hautement parlant que trois des plus grands rois d’Angleterre sont en fait des reines: Elizabeth I, Victoria, Elizabeth II. Ces figures monarchiques ont marqué leurs siècles respectifs. Et je crois sincèrement qu’il y a un facteur de sexage là-dedans. Passives, attentives, respectueuses, ces figures de femmes ont tenu leur rang hiératique et ont laissé les couillus des parlements travailler. En contexte anglais, c’est là la grande force des reines et la petite faiblesse des rois. Monsieur Veto va, de fait, débarquer dans l’échoppe de faïence parlementaire et sociétale d’Elizabeth II et il va tout casser. C’est plié. Un autre facteur crucial en matière de sexage, c’est la question des mœurs. On ne peut tout simplement plus se faire fourguer un Edouard VII sémillant et lubrique. Il va se faire ramasser. Les électrices britanniques et canadiennes ne vont pas le laisser passer. Bon, Charles est fort probablement à l’abri d’un scandale de mœurs (un scandale politico-financier est bien plus probable, dans son cas… ce qui ne vaut guère mieux), ses gaffes maritales sont loin derrière lui, désormais. Mais le maillon faible ici, c’est William. S’il se met à courir la gueuse, comme il tend déjà à le faire, la vaste sensibilité féminine du Commonwealth, désormais amplement dominante en matière de royauté, ne le prendra tout simplement pas. Et là, c’est tout le bourbier de l’institution monarchique qui pourrait passer dans le tuyau de renvoi, mettons… dix ou quinze ans après la disparition d’Elizabeth II.

Il faut regarder la chose bien en face. Rien ne va plus pour les Royaumes. Le règne de Charles III marche au désastre. Une fois l’euphorie du changement de règne retombée, lui ou son fils ont de fortes chances de se faire déposer par le gouvernement britannique. Or, le gouvernement britannique ne peut déposer qu’un roi d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande du Nord. Pour un roi du Canada, c’est au Canada d’agir. Or, pour que le Canada en vienne à se grouiller le beigne en matière de monarchie, il faudrait au moins que Charles III décroche son téléphone et demande au premier ministre canadien de retenir Harry, le petit prince néo-américain, comme Gouverneur Général. Comme il est finalement assez possible que cela survienne, le Canada devrait peut-être se décider à allumer ses lumières et à prudemment exciser le lien monarchique, pendant qu’il est encore temps, c’est-à-dire avant que le gâchis de taxes post-colonial que nous prépare Charles ne prenne des proportions par trop gargantuesques…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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PLANET OF THE HUMANS, l’inexorable autocritique du militantisme vert

Posted by Ysengrimus sur 5 mai 2020


The takeover of the environmental movement by capitalism is now complete
Jeff Gibbs

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Ce réquisitoire dévastateur a pour auteur un acolyte de longue date du cinéaste Michael Moore, un certain Jeff Gibbs (notre excellent Michael Moore a le statut de executive producer, sur ce film). Monsieur Gibbs nous la joue sinueusement à la dialectique interne semi-abasourdie. Il se donne (tout au long d’un commentaire off à la fois savoureux, onctueux et impitoyablement grinçant) comme un gars ordinaire qui croyait de tout cœur à l’écologie. Il a organisé sa cabane dans le bois en conséquence et il a écrit des articles de jeunesse sur la question. Il nous explique ensuite qu’en avançant pas à pas dans son militantisme vert, il en est venu à douloureusement se rendre compte que le jeu était insidieusement truqué. Et, graduellement, presque imperceptiblement, le commentaire environnementaliste contemplatif se transforme en une analyse critique imparable de la mythologie verte contemporaine. De plus en plus mordant et acide, l’opus en vient à défendre les trois thèses suivantes:

  • Le militant écologiste de base est un naïf et un rêveur. Il s’imagine illusoirement que les énergies renouvelables revêtent une sorte de dimension magique qui extirpe, comme par enchantement, ce nouveau modèle (promu) hors du cadre industriel contemporain. En réalité, les ci-devant énergies renouvelables (panneaux solaires, éoliennes, voitures électriques, biomasse) sont parfaitement polluantes et dépendantes des industries fossiles et de leurs travers écologiquement nuisibles. Tant au littéral qu’au symbolique, on fait croire à des festivaliers écolos que leur évènement militant est alimenté par des panneaux solaires quand, en fait, il est tout simplement raccordé au réseau électrique conventionnel. On ment ouvertement aux militants verts et ceux-ci se laissent berner comme des enfants.
  • Il existe une collusion profonde entre l’industrie fossile traditionnelle et les industries renouvelables. De fait, avec un cynisme qui confine littéralement à l’indifférence criminelle, l’industrie traditionnelle utilise les énergies renouvelables soi-disant propres comme paravent pour couvrir la perpétuation de ses activités les plus nuisibles. Exemple: de vieux moulins à pulpe de papier sont reconvertis en brûleurs de biomasse qui continuent d’abattre des arbres et peuvent même servir de couverture à des incinérateurs à déchets faussement verts. Le leadership écolo procède ouvertement de cette collusion et un certain nombre de figures historiques de l’environnementalisme américain (que nous ne nommerons pas ici) sont ouvertement dénoncées comme pantins de l’industrie sale.
  • Le passage mythique d’une énergie traditionnelle polluante à une énergie écolo faussement durable est une position qui postule et perpétue l’illusion d’une croissance industrielle infinie sur une planète aux ressources finies. L’écologisme ne veut pas d’une simplicité effective (corrélée à une baisse indispensable des profits industriels). On voudrait passer d’une voiture à carburant fossile à une voiture électrique… sans prendre le transport en commun ou marcher. Les industries faussement renouvelables ratent donc et le rendez-vous de la décroissance et celui d’une critique radicale de nos conditions de production et de nos modes de vie. Elles sont un moyen pour les profiteurs de se perpétuer, sans vraiment envisager de remettre en question l’ordre social capitaliste.

La démonstration de ces trois points est parfaitement imparable et proprement atterrante. J’irais même jusqu’à affirmer qu’on assiste, avec cet opus, à la fin de l’Illusion Verte pour la génération de mes enfants comme l’effondrement des socialismes marqua, au siècle dernier, la fin de l’Illusion Rouge, pour ma génération. Je ne comprends pas comment il serait possible de rester un militant écologiste bon teint après le visionnement de cet exposé autocritique décapant. Tout y est. Et tout se joue quasi-exclusivement sur le théâtre américain (impossibilité complète, donc, de cultiver le refuge xénophobe, patriotique ou ethnocentriste). Cela rehausse encore plus les solides aptitudes subversives de ce remarquable exercice.

Reprenons un petit peu certaines des étapes de l’exposé (tout en évitant, encore une fois, de nommer des personnes ou de pointer des institutions du doigt — pour ça, quand vous irez voir le film, vous serez servis). Voici qu’on nous montre un merveilleux dispositif de miroirs solaires pour alimenter une tour portant une sorte de capteur d’énergie aussi futuriste qu’imprécis. Tout le monde est content et joyeux au moment du lancement de ce maxi zinzin, sous le soleil californien. Mais nos investigateurs cinématographiques creusent la question un petit peu. Ils constatent d’abord que cette structure de production d’énergie solaire requiert, pour s’enclencher, plusieurs heures quotidiennes d’alimentation au gaz naturel. C’est comme ça. Elle est installée dans un désert ensoleillé mais, pour l’établir et la déployer, il a fallu détruire des Yuccas (arbres de Josué) vieux de cinq cents ans et uniques au monde, en faisant table rase sur une surface de terrain circulaire énorme. Bon, ce sont des sortes de panneaux solaires ou de miroirs d’énergie. On nous expose donc, au préalable, les ingrédients requis pour les fabriquer. Oubliez ça, le sable, le sable est trop impur. Il faut du quartz, du graphite, du charbon fin (entre autres). Tout cela s’extrait de mines à ciel ouvert polluantes. Pour usiner le miroir ou panneau solaire, il faut le chauffer à mille degrés ou plus, dans un dispositif industriel parfaitement conventionnel. On pollue de tous bords tous côtés pour mettre en place cette source d’énergie-spectacle. Quelques années plus tard, les types reviennent sur le lieu de ce dispositif. Le bide. Tout est cassé, débretté, démolis, abandonné. Les miroirs en miettes polluent l’espace de désert désormais dénudé où ils avaient été déployés. Un désastre intégral. De la frime. Du toc.

La formule communicative de Michael Moore, sa cinématographie, son ton, sa faconde, sont ici pleinement opérationnels. Je les trouve même bonifiés, mieux pondérées, plus subtils, moins prompts à cultiver la tendance que Moore avait parfois à charrier trop loin. On découvre, en ce monsieur Jeff Gibbs, un épigone créatif, un élève efficace, un perpétuateur imaginatif de la formule Moore. Et ça fonctionne. De la description détaillée des collusions et des tireurs de ficelles, aux images forces de dispositifs polluants, en passant par les entretiens gênants avec des personnalités censées représenter la vision écologiste éclairée de notre temps, tout y passe. Cette portion de la démonstration est d’ailleurs saisissante. On fait la connaissance, tant chez les militants de base que chez les grands sachems écolos, d’un sacré lot de pseudo-spécialistes patentés qui, quand on gratte le vernis, s’avèrent être des ignares balbutiants et des cuistres sans expertise particulière. Encore une fois, cela m’a tellement rappelé les belles années rouges, quand tout le monde se prenait pour un grand économiste ou un éminent théoricien de la sociologie révolutionnaire. Aujourd’hui ils se prennent pour des nutritionnistes et des ingénieurs. Le cercle du faux savoir s’est déplacé. Il y a que le grotesque de la chose qui perdure.

Le film PLANET OF THE HUMANS (intitulé ainsi par allusion évidente a Planet of the Apes, selon une procédure titrologique à la Fahrenheit 9/11) provoque déjà sa petite tempête, dans l’écolo-sphère auto-sanctifiée contemporaine. Les commentateurs environnementalistes de la chaire réclament déjà que ce film soit retiré de YouTube et exigent ex cathedra, d’un ton hautain, des excuses publiques (là, faut vraiment se prendre pour les nouveaux nonces du Souverain Bien. Du temps des rouges, au moins, on se contentait de polémiquer). Les journaux de droite appliquent la procédure devenue usuelle devant un opus de l’atelier Michael Moore: picosser sur les questions périphériques en chipotant au sujet d’éventuelles erreurs de détails. Absolument personne ne réfute les trois thèses fondamentales du film que je vous ai exposé plus haut. On notera aussi que les journaux de droite défendent pugnacement les écolos, ce qui est en soi hautement révélateur au sujet de l’urgence militante de ce film.

Je fais un seul reproche à cet exposé important. Il bascule, discrètement mais ouvertement, dans la dérive malthusienne. Ma réplique acide à ces développements: je suis bien fatigué de me faire dire par des petits profs de facs occidentaux sans imagination intellectuelle particulière, avachis dans leurs grands bureaux aérés, qu’il y a trop de monde sur la planète. S’il y a trop de monde tant que ça, montez donc sur l’échafaud les premiers, mesdames et messieurs les grands penseurs de l’ordre établi, nous vous cédons respectueusement le pas (fin de ma réplique acide). Fortuites ou non, les quelques insinuations malthusiennes malencontreuses du commentaire off resteront indubitablement le talon d’Achille doctrinal de cet exercice. Je n’épiloguerai pas. L’opus est d’ailleurs discret (ses critiques disent: faible) sur les solutions qu’il proposerait. Là n’est d’ailleurs pas son propos. Son propos est de montrer ce que les solutions contemporaines ne sont certainement pas. L’écologisme n’est pas écologique et l’énergie renouvelable n’est pas renouvelable du tout. Cessons de mentir aux gens et cessons de nous mentir à nous-même. La question du capitalisme est effleurée en un raisonnement dépouillé, minimal, mais imparable. Décroissance effective signifie baisse des profits privés. On préfère donc inventer un nouveau segment d’industrie, même semi-déliré, et le vendre aux gogos comme on vend du tourisme, des colifichets ou du cola light plutôt que de regarder en face des solutions dont la radicalité effectivement durable ne sied pas plus aux milliardaires dans leur course en avant qu’à vous et moi, dans nos maisons chauffées et nos voitures individuelles.

Ce film est indubitablement un capteur d’époque. Il dit tout ce qui doit être dit sur les militants écologistes. Ce sont soit des rêveurs, soit des arnaqueurs, soit un cocktail imprécis des deux. Les enfants des guérilleros de salon sont devenus des cyber-jardiniers tertiarisés. Gauche sociétale sans radicalité effective, croupion tu fus, croupion tu restes.

Planet of the Humans, documentaire américain de Jeff Gibbs, 2019, Rumble Media, Huron Mountain Films, 100 minutes.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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DEUX NOUVELLES D’ISABELLE LAROUCHE

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2020

Illustration: Marc Delafontaine

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L’auteure québécoise Isabelle Larouche a produit un certain nombre de textes de fiction courts pour la jeunesse. Deux de ces textes touchent des genres distincts mais presque complémentaires, la science-fiction (ou l’anticipation, ceci pourrait être débattu) et la nouvelle d’évocation. À moi, nouvelles, deux mots…

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LA SPHÈRE —  La Sphère Virtualia est une manière de cyber-simulateur intégral. Elle reproduit fidèlement les espaces réels mais elle piège aussi ses invités dans son univers circonscrit. La jeune Gabrielle a contribué à la création par son père de certains des hologrammes qui habitent ce monde. Le Paris de 1900 a pris une singulière densité à son instigation. Et voici que ce dispositif virtuel, amical et contrôlable, devient de plus en plus intéressant, plus intéressant que la réalité même. Gabrielle y rencontre un garçon charmant qui semble tout spontanément comprendre ce qu’elle aime. Le temps semble se déployer autrement. Et pendant que Gabrielle s’engloutit dans son univers virtuel, toute une camarilla scientifique s’efforce de l’extirper de cette toile d’araignée circulaire. Cela se fera-t-il sans séquelles psychologiques, physiques et intellectuelles?

On a ici une nouvelle qui ressemble singulièrement au synopsis d’un roman que l’auteure pourrait encore écrire. Si l’objet technique ressemble initialement au fameux simulateur (Holodeck) de Star Trek, il s’en autonomise rapidement par le fait que la protagoniste, justement, s’autonomise elle-même de l’emprise technique du susdit simulateur, mais en assurant fermement une perpétuation du dispositif hallucinatoire. Tout se joue comme si l’objet technique avait fonctionné comme un simple déclencheur imaginatif menant la protagoniste à s’ouvrir et à assumer la propension à se mettre à vivre dans sa tête. Le monde scientifico-médical et parental cherchant à récupérer la jeune rêveuse perdue apparaît alors comme le monde adulte auquel l’imaginaire adolescent résiste encore et refuse de céder. Il y a là un vaste potentiel, narratif et symbolique, exploitable.

Isabelle Larouche (2004), «La Sphère», Marie-Andrée Clairmont dir, (Collectif de l’association des écrivains québécois pour la jeunesse), Virtuellement vôtre, Éditions Vents d’Ouest, Coll, Ado – Aventure numéro 62, Gatineau, pp 25-36.

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PINGUALUIT — Le jeune Norman part en compagnie de son père pour Pingualuit, dans le Nunavik (grand nord québécois). C’est un voyage de camping dans le vaste espace boréal. La majorité des déplacements se font en avion. Le guide inuit qui accompagne Norman et son père a amené Piari, son fils, avec eux. Piari ne parle que l’inuktitut. Norman va donc devoir déployer son petit lexique portatif et entrer en studieuse interaction avec son nouvel ami. On expérimente une courte mais intense aventure impliquant une découverte naturelle autant qu’une rencontre ethnoculturelle. Le cratère des Pingualuit, vieux de quatorze millions d’années et contenant une eau très pure est le principal objet d’attraction de cet immense espace. Un mystère s’esquisse. Cette eau est-elle vraiment terrestre et aussi, surtout: Piari est-il vraiment Piari?

Cette nouvelle d’évocation prend toute sa densité de par une solide mise en place visuelle et sensorielle de la toundra boréale. Notons, pour la touche ethnoculturelle, que Galarneau, c’est le nom qu’on donne au Québec au soleil. Si ce dernier adopte des comportements diurnes et nocturnes si singuliers ici, c’est que la proximité du cercle polaire impose les contraintes astronomiques que l’on connaît. Le cratère séculaire, les aurores boréales sémillantes, la faune imprévue sont évoqués avec une tendresse et une vigueur descriptive qui nous fait entrer pleinement dans cet univers étrange. Les personnages, notamment les Inuits, nous suscitent le dépaysement de la solide réalité du voyage. On a ici aussi un texte à chute, qui nous laisse rêver sur les potentialités du mystère, au moment de l’interruption de ce trop court séjour nordique.

Isabelle Larouche (2012), «Pingualuit», Marie-Andrée Clairmont dir, (Collectif de l’association des écrivains québécois pour la jeunesse), Le camping ça me tente!, Association des écrivains québécois pour la jeunesse, Saint Lambert, pp 11-31.

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Catherine McKenna en moi

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2019

Catherine McKenna (Photo: Boris Minkevich)

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Il y a quelque chose d’important qui m’arrive à propos de Catherine McKenna. C’est quelque chose d’indéfinissable, de passablement envoûtant et de particulièrement difficile à saisir. C’est complexe, en tout cas, et c’est véritablement important. J’écoute madame McKenna attentivement, notamment quand elle intervient à la Chambre des Communes du Canada. Pour mes lecteurs et lectrices européens, je signale que Madame McKenna, née en 1971, est députée de la circonscription d’Ottawa-Centre et Ministre de l’Environnement et de la lutte aux changements climatiques du Canada (2015-2019).

Ce que je ressens, plus précisément la portion de Catherine McKenna qui vibre en moi, n’a rien à voir avec une quelconque harmonie des visions politiques ou une toute éventuelle communion idéologique. Au plan intellectuel et doctrinal, madame McKenna (comme madame Freeland, comme Justin Trudeau lui-même) me suscite plutôt des objections que des accords. Que fait madame McKenna au sein du cabinet de centre-droite (Parti Libéral du Canada) de Justin Trudeau? Eh bien, elle développe des considérations à rallonges sur l’urgence des changements climatiques, pour mieux dissimuler les effets environnementaux directs et indirects du foutoir pétrolier canadien. Comme ministre, Catherine McKenna sert la ligne de son parti, qui, l’un dans l’autre, est celle de sauver le gros des apparences de progrès consensuel pour mieux dissimuler au grand public le fait que les politiques mises en place par le parti qu’elle représente (et sert avec rectitude, tonus et discipline) sont des politiques de droite. Ce point est limpide dans mon esprit. Ce n’est pas politiquement ou intellectuellement que Catherine McKenna me travaille de l’intérieur.

Comme individu, sauf son respect, je m’en fiche un petit peu aussi, d’une certaine façon. Mère de trois enfants, dont deux filles, elle fait du cyclisme et de la natation. Bon. Anglophone de langue première, son français est passable, sans plus. C’est la grande canadienne anglaise athlétique et tonique, comme il y en a tant. C’est une avocate de formation qui a varnoussé dans l’international. Rien d’extraordinaire, ni dans les fonds ni dans les combles. Elle a du charisme, par contre. Un bon charisme, en plus. Un charisme frais et sain. Un charisme qui chante. Elle a une façon de se communiquer qui me fascine à chaque fois. Un style tribun, un petit peu, la voix rauque, un sens indéniable de l’effet de manches, mais sans excès. Jolie femme, elle ne flirte pas son interlocuteur. Lindsay Abigaïl Griffith, qui connaît bien la mode et le style, me confie que Catherine McKenna n’en joue pas, qu’elle s’y perd peut-être un peu, même. Tout en elle fait franc, droit et simple. Une canadienne du cru, en somme. Elle est une bonne communicatrice et elle survit passablement aux difficultés incroyablement épineuses des bobards climato-environnementaux qu’elle doit communiquer, redire, marteler, ânonner presque.

Syllogisme. Catherine McKenna travaille les hommes, je suis un homme donc… etc… Elle travaille les hommes, en effet, comme le corrobore une anecdote bizarre qui remonte déjà à quelque temps. Des réacs (masculins naturellement) se sont amusés à la surnommer Climate Barbie (Barbie environnementale ou Barbie climatique) et, pas achalée, elle leur a tenu tête avec brio et intelligence. Elle ne s’est pas laissée faire… sans pour autant trop en faire. Elle a expliqué qu’elle avait deux filles et que, comme modèle maternel, elle jugeait que si ses filles envisageaient une carrière politique, ce ne serait pas pour aller se faire parler de leurs cheveux ou de leur apparence. C’est après cette anecdote, hautement significative du point de vue sociétal, que Catherine McKenna s’est mise à vraiment remuer en moi. De fait, c’est seulement après ça que j’ai commencé à vraiment m’intéresser à sa signification philosophique, si on peut dire.

Les femmes en politique, notamment au siècle dernier, ont du, au début, se masculiniser et plus ou moins devenir one of the boys. Je ne vais pas épiloguer sur cette question, bien connue. On sort graduellement de cette culture transitoire d’ajustement et on commence à voir émerger des femmes politiques qui féminisent nos espaces de représentations, sans trompette et sans façon. Je me suis donc remis à observer Catherine McKenna, dans l’éclairage biscornu et inattendu qu’ont jeté sur elle ces ineptes masculinistes avec leurs insultes faiblardes crûment révélatrices d’une androhystérie d’époque. C’est la communicatrice (plus que le contenu convenu qu’elle communique) qui ressort, au bout du compte, en madame McKenna. Sans faire ni la chieuse ni la sinueuse, elle dégage un charme indubitable. Dosage de fermeté éloquente et de vulnérabilité non dissimulée. Ça me rappelle quelque chose, mais quoi donc? Je fouille dans ma mémoire encombrée pour essayer de retrouver quelle personnalité publique canadienne ou québécoise cela me ramène en mémoire. Je trouve, finalement: René Lévesque. Oh, oh, Catherine McKenna, quand elle se communique, me fait penser à René Lévesque. Pas simple, ça! Une sensibilité interpersonnelle souple et liante, presque à fleur de peau, côtoyant efficacement un sens oratoire juste, qui frappe net et qui répond à la susdite sensibilité de base, en la répercutant comme un efficace et symétrique effet d’harmoniques.

Comparer cette grande gigue anglophone, blonde et tonique de ce siècle à un René Lévesque, petit bonhomme québécois, chafouin et ratoureux du siècle dernier, est une saillie hautement inattendue. Vous me le concéderez. Mais c’est ça aussi, le Canada, la rencontre percutante et imprévue entre deux solitudes qui ne s’étaient pas trop vues au départ. L’analogie est d’ailleurs fort féconde, dans les deux sens. Il y avait, l’un dans l’autre, quelque chose de très féminin dans René Lévesque et je suis prêt à admettre, sans trop trembloter, qu’il annonçait hier les Catherine McKenna de demain. Dans cette rencontre, il y a bien la cigarette du vieux nationaliste qui vieillit assez mal. Catherine McKenna ne s’envelopperait pas de ces volutes là.

Ce que j’essaie de dégager, à coup d’analogies maladroites, de rapprochements hasardeux, et de tâtonnements empiriques et exploratoires, c’est qu’il y a quelque chose chez Catherine McKenna, femme publique, qui est à la fois ordinaire, banal, pris pour acquis et extrêmement important, beaucoup plus important que les petites lignes politiques qu’elle dessine et schématise du mieux qu’elle peut. Ces dernières, elles, resteront emberlificotées dans son temps historique (comme les lignes politiques de René Lévesque sont restées emberlificotées dans le sien). Ce qu’il y a de si suavement crucial dans cette femme politique, si je peux finir par mettre le doigt dessus, c’est du naturel. Voilà. Catherine McKenna est une femme politique et elle l’est de façon toute naturelle. Elle reste elle-même. Elle reste femme. Elle se domine comme telle, sans résidu. Elle est femme en politique comme Barack Obama fut noir en politique. On oublie la femme et le noir et on fait de la politique, tout naturellement, sans flafla.

D’autres femmes du peloton Justin Trudeau de 2015-2019 représentent aussi une telle réalité. On va pas toutes les nommer. C’est là un trait transversal d’époque, de toutes façons. Du côté des réacs aussi (les conservateurs parlementaires), il y a des femmes calibrées comme ça, tout autant. Au NPD et chez les Verts aussi. C’est bien d’une tendance sociétale qu’on parle. La tendance: femme en politique au naturel. Mais je trouve que, de ce peloton 2015-2019, c’est indubitablement Catherine McKenna qui remue le plus profondément en moi. Encore une fois: pourquoi? Elle est d’une intelligence moyenne, d’une cohérence politique assez étroite mais elle tient parfaitement. Non seulement elle est une femme politique mais elle est une femme politique ordinaire. Elle banalise inexorablement la féminité en politique. Toute la féminité, sans résidu et sans concession ni sur le centre ni sur la périphérie de la culture intime en cause. C’est important. Comme tous les événements ordinaires d’un progrès historique tranquille, c’est crucial, capital.

Nos androhystériques réactionnaires ne s’y sont pas trompés, finalement. Cochons qui s’en dédit, ils ont flairé les truffes du progrès social fondamental porté de façon toute ordinaire par Catherine McKenna. C’est elle qu’ils ont attaquée. Ils ont senti, en elle, le danger pour l’ordre patriarcal contre lequel ils se recroquevillent encore. C’est bien pour ça qu’ils se sont mis à farfouiller en s’énervant. Ils ont essayé de remettre Catherine McKenna dans une petite boite de carton et de cellophane. Oh, la futile tentative. Je leur dédis ici un petit mème, tiens, pour qu’ils ne se sentent pas pleinement inutiles, au sein du processus qui continue d’inexorablement se déployer.

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Catherine McKenna qui remue en moi, c’est la féminisation ordinaire de nos représentations politiques et politiciennes, finalement. La fin des token women, la fin aussi des wonder women. Pour être une femme en politique, il n’est plus nécessaire ni de faire le service ni de faire des merveilles. Il s’agit tout simplement d’être une citoyenne et de fréquenter l’agora.

Il nous faut plus de femmes comme Catherine McKenna en politique. Elle incarne ce que nous tendons à devenir collectivement, dans nos bons coups comme dans nos nunucheries. Il faut l’écouter parler, l’observer se dire. Ce sera pour constater que se manifeste en elle une profonde aptitude à représenter ce que nous sommes, sans malice et sans extraordinaire. Le fait est que 52% de ce que je suis manquait et manque encore largement à la Chambre des Communes. C’est bien pour ça que Catherine McKenna remue si fortement en moi, finalement. C’est qu’elle œuvre à sortir de cette prison archaïque que je lui suis, bien involontairement.

Catherine McKenna

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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QUARANTE-QUATRE COQUILLAGES DE MÉDITERRANÉE (par Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2019

CHICOREUS CORNUCERVI. Röding 1798. Synonyme : MONODON. 102-114mm. Photo: Allan Erwan Berger

CHICOREUS CORNUCERVI. Röding 1798. Synonyme: MONODON. 102-114mm. Photo: Allan Erwan Berger

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Ysengrimus (Paul Laurendeau): Alors Allan Erwan Berger, vous publiez chez ÉLP éditeur un ouvrage intitulé Quarante-quatre coquillages de Méditerranée. C’est indubitablement le texte passionnant d’un passionné. Parlez-nous donc d’abord un peu de ce qui, en vous, fait de vous un conchyliologue si ardent?

Allan Erwan Berger: C’est la lecture, c’est la découverte de la mer, et c’est le système des récompenses institué par mes parents. Chaque fois que j’avais de bonnes notes à l’école, en fin de mois je recevais un cadeau. Au début ce furent des livres sur les animaux, puis un jour ce fut, dans cette collection, le numéro sur les animaux marins: je découvris la faune magnifique et si étrange, si extra-terrestre, des mondes aquatiques. Au fond des images, comme de petites étoiles posées dans le paysage, apparurent les premiers coquillages de mon existence. Je me mis à rêver d’eux. On m’en offrit un. Puis on m’offrit un livre sur eux, livre qui reste une de mes références car l’auteur a parfaitement su cerner la fascination qui a été exercée sur les humains par ces êtres si particuliers. Il s’agit de Roderick Cameron: Les coquillages, Hachette, 1964, trad. M. Matignon. On y découvre des gravures d’anciens cabinets conchyliologiques des siècles passés: une profusion baroque qui comble l’esprit, et donne soif. Ainsi devins-je collectionneur. Puis, le temps passant, je devins conchyliologue amateur: m’intéressant non plus à la possession des objets, mais à leur étude comparée. Aujourd’hui, je me sépare d’à peu près tout ce que je reçois, enregistrant les nouveaux venus dans un atlas en ligne visité quotidiennement par des nuées de collectionneurs et d’amateurs, et corrigé constamment par les contributions amicales de ceux qui savent quelque chose que je ne savais pas, ou que je savais mal – en ce sens, Internet permet de faire bondir le niveau des connaissances à une vitesse sans mesure avec ce qui se pratiquait au temps des missives en papier, quand les recherches documentaires étaient obligatoirement menées en consultant des réceptacles non interactifs. Donc, je reçois des choses à tomber de ma chaise, j’en garde quelques unes, je relance le reste dans la mêlée. J’ai réussi par conséquent à échapper à la fascination de l’entassement, qui est une avidité sans fond; ceci me permet de rester plus froid, et peut-être alors plus amoureux. Voilà pourquoi je ne me décris plus comme un «collectionneur», mais comme un «conchyliologue amateur», qui agit de toutes ses petites forces dans le registre du dilettantisme cher à Daniel Ducharme.

Y.: Et, disons la chose comme elle est: transmet jubilativement son enthousiasme… Alors dans votre ouvrage on retrouve de magnifiques photos de coquillages. Vous les avez pris vous-même, elles proviennent d’ouvrages savants ou les deux? Comme corollaire à cette question, vous évoquez toutes les plages et fonds marins du monde (monde méditerranéen mais pas seulement) d’où proviennent ces petites merveilles. Elles ont été cueillies par vous, par d’autres, ou les deux? Comment se répartissent les dimensions directes et indirectes du savoir, ici?

A.E.B.: Toutes les illustrations sont de Berger, et sont mises sous licence [CC BY-SA 3.0]. Les coquilles sont soit pêchées par moi (principalement les espèces de faible profondeur), soit par d’autres personnes (principalement les espèces de grands fonds). Mais dans mes tiroirs il y a des choses du monde entier, que je ne peux donc avoir toutes pêchées – il n’y a d’ailleurs pas que des coquilles. Par exemple les deux cornucervi de l’illustration supra ont été récoltés à la limite extrême d’une marée très basse, sur un récif envasé de la région de Dampier, au nord-ouest de l’Australie. Aller jusque là-bas, arracher un permis de pêche, passer par l’intermédiaire d’un commerçant agréé pour faire franchir les douanes à ces deux captures, les faire transiter d’un antipode à l’autre… Autant les commander. De tous temps, les conchyliologues ont reçu l’immense majorité de leurs coquilles sans sortir de leurs chers cabinets. Nous avons ici affaire à une population de cloportes, blanchis à l’ombre des études, qui passent leurs vies le nez dans les écrans et les bouquins, à tapoter sur leurs claviers au milieu des odeurs inquiétantes des coquilles mal vidées qui sèchent sous un bureau, des produits chimiques de fixation, des chairs pourrissantes parfumées à la putrescine tapies dans des placards suspects. J’ai en ce moment un paquet de spécimens récoltés aux Samoa il y a un an, stoppés dans un mélange d’alcools, qui s’impatientent dans la cave, rendant celle-ci aussi charmante à renifler qu’une morgue. Lorsqu’on collectionne des coquilles marines, il est difficile de ne pas répandre une certaine ambiance autour de soi. C’est un combat. Mais pour en revenir aux «plages et fonds marins du monde» que vous mentionnez, cela se réfère aux indications de capture, aux données environnementales, à tout le data sans lequel un item n’est plus rien qu’une enveloppe vide. En sciences naturelles, un item doit transporter avec lui toute son histoire, ce qui permet de comparer celle-ci avec les histoires d’autres items semblables, afin de lever des mystères sur la répartition, l’habitat, l’évolution des communautés, ce qu’elles mangent, ce dans quoi elles se cachent, comment et pourquoi elles se camouflent, avec quoi elles s’associent, quels sont leurs parasites et leurs commensaux.

Y.: Vous mentionnez les commerçants avec lesquels, donc, il faut implacablement composer. Ça semble d’ailleurs être tout un import-export que celui des coquillages. Vous évoquez d’ailleurs à plusieurs reprises, dans votre ouvrage, le peu recommandable impact de connaissance de la dimension commerciale de la conchyliologie. Il semble que certaines «sous-espèces» de coquillages soient littéralement fabriquées plus sous la pression des priorités d’esbroufe marchande que dans une perspective de vraie description biologique. Qu’est-ce que c’est exactement que cette combine?

A.E.B.: C’est tout simplement l’avidité, sous deux formes qui sont complémentaires. L’une agit dans le registre de la construction de la persona, et l’autre dans le registre de l’intérêt vénal. La seconde naît de la première. Il faut d’abord que des collectionneurs ou des conchyliologues se sentent la fringale de publier la description d’un nouveau groupe, que l’on qualifiera, au mépris de toutes les évidences évolutionnistes, de «sous-espèces», pour que les marchands embraient et, sachant pertinemment qu’un bon quart de leurs clients amateurs et amoureux vont se jeter dessus à n’importe quel prix du moment que c’est le plus tôt possible (pour faire les malins auprès des confrères malheureux ou moins argentés), répercutent le nouveau nom dans leurs listes même si celui-ci n’a aucune validité taxonomique. Nous avons donc Machin qui, prenant argument que telle espèce a colonisé un nouvel endroit isolé de son aire naturelle et que, dans ce nouvel endroit, la plupart des spécimens semblent partager des caractéristiques morphologiques légèrement différentes de celles habituellement rencontrées dans l’aire naturelle, en conclut qu’il est fondé à pouvoir inventer un nouveau taxon de sous-espèce qui, puisqu’il sera le premier à le publier, portera son nom d’auteur à lui: Escargotus normalus broceliandensis Berger 2014… sous le prétexte que Berger aurait rencontré, en forêt de Brocéliande, des exemplaires à la spire plus étirée que la normale (ce qu’on trouve partout, mais qu’on trouverait plus souvent à Brocéliande même, dans certains boisés, pour toutes sortes de raisons environnementales qui nous resteront obscures, et de toute façon on s’en fout). À ce compte, les humains des forêts congolaises à faibles ressources alimentaires seront nommés Homo sapiens pygmæus Théodule 1914, tandis que ceux, tout aussi graciles, des déserts d’Afrique du sud seront nommés Homo sapiens kalaharensis Tartempion 2027. C’est faire fi des strictes définitions de l’espèce et de la sous-espèce, pour le plaisir chez l’inventeur d’alimenter sa gloire, et chez les marchands peu scrupuleux de piquer beaucoup de fric à tous les idiots des listes de diffusion. Bof, bof, bof. Un bon collectionneur doit avoir lu Épictète.

Y.: L’intervention humaine tend à bien vous casser les pieds, donc, en matière de coquillages. Les impacts de la susdite intervention humaine ne se restreignent d’ailleurs pas au domaine gnoséologique, il semble bien. Votre ouvrage mentionne à quelques reprises la portée de l’activité maritime humaine sur la vie même des espèces de mollusques. Vous nous parlez de ballasts transporteurs, de cueilleurs de moules comestibles qui, jadis, cassèrent les rochers où elles habitaient au point de bizouner tout un pan entier d’habitat, y compris pour d’autres espèces. Mais comme l’attention de votre travail se concentre en Méditerranée, vous faites fréquemment référence au perçage du Canal de Suez (ayant eu lieu entre 1859 et 1869) entre ladite Méditerranée et la Mer Rouge. Cette intervention humaine d’envergure semble avoir graduellement ouvert un monde de migrations bilatérales inattendues chez la gent coquilleuse de deux petits mondes jadis séparés. Impact positif? Négatif? Mixte?

A.E.B.: Si, de toute évidence, la destruction des rochers est indubitablement un phénomène qu’on peut estimer négatif dans le temps court, immédiat, de la survie d’une espèce, comment juger bien ou mal de l’impact des transports de larves d’un océan à l’autre, puisque toute la géologie méditerranéenne atteste de telles migrations, venues soit du nord soit du sud, en fonction des impacts climatiques? La seule différence entre le bateau-stop et la migration au gré des courants est que la première façon de voyager, «artificielle», se fait de manière quasi instantanée par rapport à la seconde, qui est réputée «naturelle». Puis-je proposer un criterium adossé à la mise en échelle des conséquences de tel ou tel phénomène? Quand des humains décident, sur deux mille kilomètres de côtes, de bousiller des rochers pour récolter des douceurs qu’on vendra bien cher, c’est moche car ça détruit les habitats de centaines de milliards de gens. Mais quand des cargos déversent des larves étrangères dans une mer isolée, ça n’a pas plus d’impact que lorsque des hordes de Blancs bien bondieusards et armés de whisky se déploient dans un pays rempli de bisons et d’indigènes amérindiens qui ne supportent pas l’alcool: lesdits indigènes s’en prennent plein la poire, les bisons sont décimés, mais le monde n’est pas entièrement ravagé. Les chiens de prairie sont toujours là, quelques «indiens» aussi, et ladite prairie se reconstitue cahin-caha sous les sabots des chevaux, nouveaux arrivants. C’est dur, c’est tragique, c’est sale et c’est salaud, mais on peut encore faire à peu près avec. Par contre, quand, dans bien des endroits de l’océan Indien, il devient interdit de ramasser une simple valve de palourde morte depuis vingt ans sous peine d’amende énorme, tandis que pêcher à la dynamite dans les récifs de corail ne coûte que le prix de la corruption des rangers chargés de le garder, alors là on va vers une destruction qui est adossée à une course effrénée: détruire un maximum tant qu’il y a quelque chose à en tirer, et merde aux suivants, on leur glisse une bonne quenelle bien néo-libérale. Autant dire que je ne mets presque pas de différence entre l’autorisation implicite de contourner la loi si on a du fric, et celle de déverser des millions de litres d’eau contaminée dans un océan, que cette eau soit radioactive comme celle de Fukushima, ou qu’elle soit simplement empoisonnée aux nitrates, phosphates et métaux lourds comme celle qui se jette dans le Golfe du Mexique en provenance des égouts nord-américains. Dans le cas des rochers dynamités, de Fukushima ou du Mississippi, l’impact est massif et laissera des traces dans la roche; dans le cas des ballastages, l’impact est combattu, compensé, négocié, et prend un temps considérable avant de faire évoluer les grands ordres. Tout le monde a le temps de s’adapter, et même celui d’entrer en résilience dans les zones où la conflictualité aurait engendré des phénomènes bien véhéments. Des coquillages de la Mer Rouge trouvés en Crète ne sont rien d’autre que de nouvelles occasions de manger des trucs bons avec un peu d’ail et un chouette vin doré; tandis que des thons, pêchés au large de Bornéo, et farcis de particules radioactives, c’est imbattable, c’est incombattable, c’est invivable et ça devient presque irracontable. En outre, quand on retrouve les mêmes au large de San Diego, et que les bébés humains de l’Oregon sont atteints d’hypothyroïdie pour cause de pluies japonaises, on se dit que le bon Dieu a décidé de casser quelques milliards de kilomètres de cailloux pour nous vendre aux restaurants de Satan, et que le volcan de Fukushima vaut bien un lahar des temps préhistoriques, pour ce qui est des génocides. Après quoi l’on reporte son regard sur le Golfe du Mexique, et l’on constate que toute la zone périt sous la pollution nord-américaine, dont le niveau a plus que doublé depuis les années 1950. Ce que montrent les films de Cousteau n’existe souvent plus du tout. La surface en état d’hypoxie et même d’anoxie totale croît chaque année: tout être vivant qui y pénètre meurt sans échappatoire, à part quelques poissons rapides s’ils ont la chance de changer d’avis et de faire demi-tour. Voilà les effets du néo-libéralisme sans frein. Les porte-conteneurs et leurs ballasts sont donc bien inoffensifs en comparaison. Ah, tant que j’y suis, voyons quel est l’impact des vilains collectionneurs sur une pauvre plage innocente: je vous l’apprends, une simple tempête vaut dix ans de cueillette effrénée. Et une petite séance de beach-refreshing (dragage de sable marin extrait au large et répandu sur les plages pour enterrer les paquets de clopes, les crottes de chien et les mégots) ça vaut vingt tempêtes tropicales, plus trois tsunamis et deux tremblements de terre – je me demande si j’exagère assez pour être enfin réaliste?

Y.: En tout cas, ici comme dans votre ouvrage, vous nous montrez bien votre sens des grands cycles. Cette remarquable Méditerranée, notre vedette ici, est un exemple spectaculaire de ces flux de grands cycles, justement, révélés chacun à leur façon, par les séculaires mouvements de mollusques. Montées des eaux, baisses des eaux, hypersalinisations, glaciations, assèchements, engloutissements. Elle en a vécu des aventures macro-géologiques «notre Mer», depuis les temps connus ou supputés. Votre ouvrage fait fréquemment allusion aux variations de cette immense trajectoire stratifiée. Si je vous demandais, sans filet (oui, c’est un calembour…), à vous et à toutes vos petites amies ès savoir les coquilles, de nous résumer en diapo rapides la vie de la Mer Méditerranée des cent soixante millions de dernières années, ça s’esquisserait comment?

A.E.B.: L’Afrique se rapproche de l’Europe, comme une mâchoire qui, pendant au bout du monde, se referme. Pendant tout ce temps le niveau des océans ne cesse de monter et descendre au gré des variations climatiques. L’avant-dernière fois, le niveau a si bien monté qu’il a fracturé le col de Gibraltar, et produit une immense cataracte qui noya la plaine méditerranéenne, à une époque où celle-ci était presque hors d’eau suite à un intense épisode d’assèchement que l’on nomme la crise de salinisation messinienne. Plus récemment, le niveau ayant de nouveau monté au-delà de toute mesure, le col du Bosphore a été recouvert par l’eau, et une autre immense cataracte a creusé des cañons terribles dans les pentes qui menaient aux plaines de l’est, aujourd’hui recouvertes sous ce que l’on nomme la Mer Noire. À cinquante mètres sous le niveau de cette dernière mer, on découvre aujourd’hui des faciès de plages.

Y.: Super. Cela contribue à faire sentir la puissante modestie de l’anecdote aux chèvres chiquant des coquilles de Crète et vous menant à la découverte d’un quai antique en pleine campagne. C’est là un fugitif et étrange moment de quête et de soleil dont vos lecteurs auront la joie de découvrir la teneur empirique (et gnoséologiques). Ces (rares mais savoureux) apartés anecdotiques où vous vous mettez en scène, acteur fouisseur, investigateur, à la fois frondeur et respectueux, à la fois sérieux et folâtre, un peu comme dans votre beau texte liminaire, nous fait rêver à quelque chose comme Les carnets de voyages du conchyliologue amateur qui en voulait. De tels carnets, moins savants, plus émotivement impressionnistes, seraient-ils dans vos cartons pour l’avenir?

A.E.B.: Non. Je verrai dans quelques années. Pour l’instant, je termine un recueil de nouvelles centrées sur la mise en paix du Soi par l’acceptation des souterrains et de leurs vertus, acceptation qui n’a rien d’une fascination évidemment.

Y.: Car ce conchyliologue est aussi spéléologue… Ce sera à lire, ça aussi. Des gens spéciaux, de fait, ces conchyliologues. Voraces mais vachement humains, quelque part… Je pense sans discontinuer à ces douzaines d’entre eux qui se sont mis, lors d’un événement public, à vous aider spontanément, par paquets, à rechercher une petite coquille grosse comme une bille qui venait de rouler au sol et qui fut effectivement sauvée. Oui, des humains hors du commun. Alors, pour conclure sur eux et sur vous, faites nous donc le portrait–robot du conchyliologue amateur contemporain et, dans le même souffle conclusif, pourquoi pas aussi le portrait-robot du lecteur cible de votre ouvrage du jour, tel que vous le concevez, le fantasmez ou le rêvez.

A.E.B.: Des conchyliologues, je n’en connais que par correspondance. Ils m’alertent sur une erreur, me donnent une coquille, me demandent la traduction d’un article ou me supplient de leur filer un spécimen pour leurs études. On s’envoie des bêtes et des messages, des images et des questions. Je questionne beaucoup, ils répondent beaucoup. J’ai de bonnes relations avec le Museum d’Histoire Naturelle de Genève; un mien camarade, collectionneur et conchyliologue amateur, est en très bon termes avec le Museum d’Histoire Naturelle de Paris. Nous avons nos sources! Quant aux collectionneurs, les profils sont très divers. Je fournis en ce moment du sable coquillier à un ami allemand qui adore en extraire les centaines de petites espèces; avec un pinceau fin, une bonne loupe et quelques sachets, un bon saladier de shell grit fait passer l’hiver de la plus tranquille des manières. Un autre camarade m’envoie des images pour mon atlas en ligne. Un troisième m’inonde de ses trouvailles, et je lui envoie en retour un paquet de ce que j’ai reçu par ailleurs et qui me semble devoir l’intéresser. Un quatrième ne saurait concevoir son existence sans écumer telle famille de A jusqu’à Z, et doit impérativement produire les tous premiers articles à chaque nouvelle découverte vraie. Il possède chez lui plusieurs centaines de milliers de spécimens de cette seule famille, et est co-auteur des ouvrages de référence qui s’y rapportent. Comme je me sépare souvent des coquillages que j’ai en trop en les exposant sur un site de vente aux enchères, j’ai pu faire la connaissance de divers types d’acheteurs. Il y a celui qui a aussi peu de sous que moi, et qui établit ses commandes avec les soins les plus minutieux. Il y a ceux qui, loin de tout souci financier, désespèrent tout le monde en posant une enchère qui écrase tout dès le début, bien certains qu’une bonne outrance clôt toujours le bec à la concurrence. Quand deux de ces fauves s’empoignent, le vendeur peut s’attendre à faire un joli gain. L’un de ces grands acheteurs entasse les paquets qu’il reçoit, et m’avoue n’avoir pas le temps de les ouvrir – il anime une émission sur une chaîne de télévision dans le Benelux, ce qui explique sa vie trépidante. Avec beaucoup de ces gens je noue des relations d’amitié ou de camaraderie, basée sur l’estime: leurs études et leurs amours sont respectables, harmonieuses, éclairées et sereines. Ils sont fertiles et m’aident souvent dans mes identifications. Les compulsifs sont rares, et on essaie en général d’établir des circuits parallèles pour éviter qu’ils se manifestent et interceptent. Quant au lectorat rêvé du présent ouvrage, j’imagine avec plaisir qu’il s’agit d’un jeune humain qui, ouvrant au hasard les titres de ce fichier, tombera en arrêt devant une coquille qui lui parlera et lui chuchotera les mille promesses, qui toutes seront tenues, que la mer offre à celles et ceux qui la regardent avec les yeux d’enfants du vieux pêcheur de mon histoire liminaire.

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Allan Erwan Berger (2014), Quarante-quatre coquillages de Méditerranée, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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Le foutoir pétrolier canadien

Posted by Ysengrimus sur 7 mars 2019

On va tenter de résumer ici ledit foutoir en évitant les jugements moralistes à rallonges. Bon, la populace en a marre des carburants fossiles et je la comprends. Elle tend donc à remplacer sa petite analyse sommaire par son gros jugement moral sur cette question et cela complique singulièrement la compréhension du sac de nœuds oléagineux dans lequel macèrent les canadiens depuis un bon moment déjà. Expliquons-nous ici, en restant prosaïques, synthétiques, et factuels.

Commençons par la catastrophe écologique mondiale. Quel que soit notre degré d’agacement et d’écœurement envers elle, elle ne va pas se régler en deux ou trois ans. Ayons les faits suivants à l’esprit, dans notre réflexion sur la suite. En Chine (et c’est pas parce que c’est la Chine en tant que Chine mais bien parce que c’est là un cinquième de l’humanité), l’électricité des villes est encore produite à 70% par des usines au charbon. De plus, au sein de cette population qui est formée de la population du Canada, plus celle des États-Unis plus un milliard de personnes (1,336, 000 de personnes), il y a, en ce moment, 100 millions de voitures. Le jour où leur classe moyenne émergente va vouloir emmener les gosses en balade en bagnole, ce nombre va facilement quadrupler ou quintupler. La Chine est, à plein, dans le rythme industriel que l’Occident avait au siècle dernier. Elle y avance à son rythme et à sa vitesse et son pic maximum de consommation d’énergie fossile est encore loin devant elle. Sur l’Inde et le reste de l’Asie, même commentaire. Ces pays sont demandeurs de pétrole et ils le seront encore longtemps, au moins pour une génération. Pas deux ou trois, par contre, car chez eux aussi la résistance sociétale s’organise. En misant sur un maintien (pourtant incertain) de son essor économique actuel, la Chine espère réduire de 10% ou 15% sa dépendance au charbon, d’ici vingt ans. Sur la croissance du parc automobile, il n’y a pas de programme en vue. Et l’auto électrique, avec la rareté du cobalt dont elle semble dépendre, elle ne se multipliera pas de sitôt, à petits tarifs, sous ces hémisphères. L’Asie est un continent consommateur de carburants fossiles, présent et futur. Tout le monde le sait.

Voyons maintenant le Canada. Le Canada est un pays pétrolier classique, comme le Venezuela, comme le Nigeria, comme l’Arabie Saoudite, avec tout ce que cela implique de faussement mirifique. Le pétrole canadien a deux caractéristiques cruciales. D’abord, il est produit principalement au centre du Canada, dans la province de l’Alberta (en bleu avec le point d’interrogation, sur notre carte). Dans cet espace, les distances sont colossales et le pétrole est, de toute façon, hautement ardu à acheminer. L’autre caractéristique, c’est que c’est un pétrole de sables bitumineux, énergivore et coûteux à extraire, intéressant donc seulement quand les cours pétroliers sont élevés. Le pétrole canadien est un pétrole de plan B, un pétrole à moyen et long termes, un pétrole pour quand la fiesta du pétrole facile sera bel et bien révolue, un pétrole qui postule que le virage écologique n’est pas vraiment pour demain. Dans ce contexte précis et envers et contre tous, l’intégralité de la classe bourgeoise canadienne est d’accord avec elle-même sur un point. Il faut maintenir et même faire avancer à bon rythme l’industrie pétrolière canadienne. Cette industrie est six fois plus importante que l’industrie automobile au Canada et elle est une cruciale source de richesse collective… surtout de profits privés bourgeois, naturellement.

Sur la base axiomatique de ce postulat productiviste en matière pétrolière, les nuances du débat bourgeois au Canada épousent ensuite, grosso modo, les nuances du débat politicien. On va parler ici des Conservateurs fédéraux (opposition), des Libéraux fédéraux (au pouvoir au Canada) et des Néo-démocrates albertains (le centre gauche ronron, au pouvoir en ce moment dans la province de l’Alberta). Le débat des partis bourgeois porte non pas sur le postulat du productivisme pétrolier (qu’ils ont tous en commun) mais bien sur la nature des débouchés pétroliers, le choix des marchés. Au Canada, fait peu badin, plus t’es réac, moins t’es nationaliste. Vous avez bien lu. Les Conservateurs fédéraux sont moins nationalistes (nationalistes canadiens…) que les Libéraux fédéraux, parce que les Conservateurs fédéraux sont plus pro-Ricains. Les Conservateurs s’assument et assument le Canada comme un sous-traitant néo-colonial de la métropole US tandis que les Libéraux cultivent la mythologie brumeuse d’une autonomie nationale canadienne susceptible de se déployer de par la chanson lireuse, mondialiste et harmonieuse des accords de libre échange avec tout le monde et les autres. Dans cette quadrature du cercle canado-américain, les Conservateurs fédéraux sont trop dociles et les Libéraux fédéraux sont trop outrecuidants. Il y a donc danger partout, face à la grosse bête du sud.

Les Conservateurs canadiens sont favorables à des oléoducs qui livreraient le pétrole canadien principalement, sinon exclusivement, vers les États-Unis, notre voisin traditionnel, naturel, historique, etc… Sous les Conservateurs, le Canada chercha donc à faire construire un oléoduc qui aurait traversé tout les États-Unis latéralement et aurait fournis du pétrole brut canadien aux raffineries du Texas. Il faut comprendre que les pays importateurs de pétrole tiennent de plus en plus à raffiner sur leur propre territoire, pour affecter de faire bénéficier leurs populations laborieuses des retombées industrielles du raffinage. C’est là une version mondialiste de la vieille formule du mercantilisme colonial. Le pays colonisé (ici, le Canada) livre son produit le plus brut possible et le pays métropolitain (ici, les États-Unis) se charge de la finition et de l’ajout de plus-value commerciale, ici par le raffinage. Comme tout le monde, dans l’économie-monde, joue le même jeu, les raffineries texanes avaient besoin du brut canadien pour se maintenir actives, vu que les puits de pétrole texans doivent eux aussi de plus en plus vendre sous forme brut, attendu que leurs acheteurs internationaux aussi préfèrent désormais raffiner chez eux. La chaise musicale ou les dominos. Il y a là une sorte de cascade des protectionnismes industriels, en quelque sorte. On ne peut pas décider d’où sort le pétrole (c’est un produit minier, donc foncier, géographiquement fixe) mais on peut décider où on le traite. La résistance sociétale aux États-Unis sous Obama a fait que ce projet d’oléoduc canadien vers les États-Unis n’a pas été accepté. Les Américains achètent de toute façon, de longue date, du pétrole canadien via différents canaux. Et surtout, conscients des contraintes canadiennes, ils dictent leurs normes et leurs prix (ce sont de toutes façons principalement leurs entreprises qui prospectent le pétrole en Alberta). Ils disent au Canada: le pétrole est à tant sur le marché mondial, si vous nous vendez le vôtre à quatre ou cinq fois moins cher, on est preneurs. Comme vous êtes coincés, c’est à prendre ou à laisser. Les Conservateurs canadiens prennent.

Les Libéraux canadiens, eux, aspirent plutôt à laisser tomber ce genre d’entente à saveur néo-colonialiste. Ils cherchent à diversifier le marché pétrolier canadien. Leur cible principale, c’est l’Asie, cet immense espace émergent, industriellement retardataire, et qui sera encore énergivore pour au moins une autre génération. Les Libéraux œuvrent donc à tripler le débit d’un oléoduc existant depuis 1953 et qui, à travers les immenses Montagnes Rocheuses, achemine le pétrole albertain jusqu’à Burnaby et au port de Vancouver, où il est chargé sur des superpétroliers et envoyé en Asie. La joute se joue alors entre deux provinces de l’Ouest canadien, l’Alberta, productrice de pétrole et dont un segment de sa surface vaste comme l’Angleterre est déjà durablement pollué par la prospection à ciel ouvert des titanesques espaces de sables bitumineux, et la Colombie-Britannique, cet immense jardin forestier qu’un triplement du débit de l’oléoduc dit Trans-Mountain risque de piteusement polluer, en cas de dégât, toujours possible. La résistance sociétale joue ici à plein. Nations aborigènes, population de l’hinterland et des espaces riverains, mairies des municipalités concernées, notamment Burnaby et Vancouver, personne ne veut que le flux pétrolier déjà présent, déjà constant, déjà tangible au quotidien, ne soit multiplié par trois, amplifiant d’autant le danger permanent d’une catastrophe écologique accidentelle.

Pour compliquer et bien envenimer une situation déjà tendue, il appert que l’oléoduc Trans-Mountain déjà existant appartient à une instance bizarre et douteuse dont nous tairons ici le nom. Cette instance n’est pas propriétaire de l’oléoduc comme disons, Apple est propriétaire de ses usines de téléphones. C’est plutôt une sorte de gestionnaire, de grand intendant, qui se spécialise justement dans le management des réseaux d’oléoducs et le fait à la carte, à contrat, en se vendant au plus offrant. Or ce gestionnaire de raccords de tuyaux a pour principal client, le gouvernement américain. Nos Libéraux canadiens se retrouvent donc à devoir faire affaire, pour leur seule possibilité de débouché vers un marché pétrolier autre que les USA, avec un grand intendant… dépendant largement du gouvernement des USA. S’instaurent alors toutes sortes de bizarreries, de dépassements de coûts, de coulages d’infos en direction de la résistance sociétale, de tiraillements divers et variés entre le gouvernement fédéral et l’intendant torve des tuyaux. Tout se joue comme si ce gestionnaire de l’oléoduc Trans-Mountain se traînait les pieds et n’était pas vraiment intéressé à voir son raccord du Nord-Ouest devenir le principal robinet pétrolier canadien vers l’Asie. Le gouvernement Libéral canadien finit par en avoir plein le dos de ces combines ambivalentes et il décide de procéder à un buyout de cet encombrant partenaire. Il donne cinq milliards de dollars à l’intendant bizarre et lui dit: maintenant, tu dégages, je m’occupe moi-même de cet oléoduc. On ne parle pas de nationalisation parce que la notion n’est plus très pop, mais dans les faits, c’est quand même ça qui se passe. Les Conservateurs (méthodiquement pro-Ricains) crient alors, à la Chambre des Communes, au gaspillage des fonds publics pour acheter un hostie de tuyau qui est à nous de toutes façon depuis 1953, et qui n’est même pas encore opérationnel, dans sa version 2.0.

La populace, prompte à rager sur ces questions, et qui est peu au fait des détails cornéliens du foutoir, et qui en a bien marre de tout ce qui procède de l’oléagineux, ne voit que ce que les apparences lui montrent. Voici un gouvernement canadien qui vient de racheter pour cinq milliards d’argent public un oléoduc canadien (!) dont il entend tripler le débit pour lui faire traverser les majestueuses Montagnes Rocheuses et un des plus beaux jardins lacustres et forestiers du monde jusqu’au port d’une des villes les plus radieuses du Canada, au grand danger de tout durablement éclabousser et saloper. Pardon, les Libéraux, vous prétendiez être des écolos?

Entre alors en scène le gouvernement néo-démocrate de l’Alberta. Il est dirigé par une femme et son ministre de l’énergie est aussi une femme. J’insiste sur cette dimension de sexage parce que je trouve particulièrement frappant que, quand le pétrole vaut cher et rapporte bien, ce sont des mecs en costard, baveux et arrogants, qui dirigent la province pétrolière du Canada. Maintenant que le pétrole canadien se vend moins bien, qu’il fait douteux, foireux et sale, c’est des bonnes femmes qui doivent se taper le nettoyage du foutoir hérité. Pathétique, et passablement parlant, au sujet de certains traits politiciens de notre temps. Enfin bref. Ces dames pensent leur problème dans l’angle social-démocrate (bourgeois, toujours). Il s’agit donc, pour elles, de créer des emplois pour les Albertains frappés par la baisse mercantile des prix du pétrole. On déploie alors un certain nombre de stratégies. Pousser sur la même roue que les Libéraux fédéraux pour amplifier l’oléoduc Trans-Mountain, en insistant sur le fait que tous les Canadiens doivent faire des efforts pour perpétuer la prospérité canadienne nous permettant, notamment, de bénéficier de notre excellent système de santé publiquement financé. De l’autre bord des Montagnes Rocheuses, le gouvernement de la Colombie-Britannique, ironiquement néo-démocrate lui aussi, pousse dans l’autre sens pour que le volume d’un oléoduc déjà menaçant ne s’amplifie pas davantage. L’Alberta envisage alors l’option ferroviaire… mais depuis le bizarre accident du village de Lac-Mégantic, au Québec, ou un train-citerne de brut avait fait explosion en plein milieu du village, tuant des gens et décimant la communauté, le transport pétrolier par train (ayant augmenté exponentiellement dans les dix dernières années) est désormais subitement lui aussi dans le collimateur de la résistance sociétale. Le train n’est donc plus vraiment une alternative invisible au transport par oléoduc. Il y aura là aussi un coût de relations publiques à assumer. D’autre part, l’Alberta parle aussi de bâtir, sur Fort McMurray, son boomtown pétrolier d’autrefois, des raffineries, style Texas, pour faire comme tout le monde et se prévaloir de la forme de protectionnisme discret que représente de plus en plus l’industrie du raffinage. L’idée est que l’essence raffinée serait moins dangereuse à mettre en circulation que le brut. On dit ça, vite, vite, tout en taisant le fait qu’on remplace ainsi le risque de dégâts environnementaux interprovinciaux par une amplification de l’empreinte carbone locale due aux raffineries… raffineries qui, au demeurant, ne sortiraient pas en un an ou deux de la cuisse de Jupiter. L’Alberta nouveau genre ne se complexe d’ailleurs pas trop avec le protectionnisme. Elle fait valoir, dans une argumentation ayant son petit mérite logique, qu’elle ne comprend pas pourquoi le troisième pays pétrolier du monde, le Canada, achète du pétrole d’Arabie Saoudite. Pour le raffiner lui-même? Mais, dit l’Alberta, nous aussi on pourrait fournir du pétrole bien de chez nous et le raffiner nous-même! Maître chez nous, les foufous! Et finalement, l’Alberta, fraîchement social-démocrate, cherche, aussi et d’autre part, gaillardement mais souffreteusement, à s’extirper hors du fameux malaise hollandais en en revenant, sur le tas, à ses traditions pré-pétrolières, agricoles notamment. C’est donc subitement la promotion de l’orge et du houblon, au risque de se retrouver au cœur d’une guerre de la bière avec la puissante province de l’Ontario, fort chatouilleuse, elle aussi, sur la question de ses platebandes protectionnistes interprovinciales.

Le foutoir pétrolier canadien se résume donc comme suit. Un immense espace hérité, pollué et pullulant, d’où on extrait le pétrole de sables bitumineux coûteux à traiter mais toujours en demande. Des distances gigantesques peu peuplées mais avec une population, aborigène et non-aborigène, de plus en plus réfractaire à s’incliner devant les priorités de forbans des industriels… mais aussi… assez peu encline elle-même à cesser de chauffer son char au gaz et sa cabane au mazout. Un lobby pro-Ricains (représenté à la Chambre des Communes fédérale par les Conservateurs) qui veut mono-orienter l’exportation en direction de notre métropole néo-coloniale traditionnelle. Un autre lobby pro-Chinois (représenté à la Chambre des Communes fédérale par les Libéraux) qui veut amplifier un oléoduc vers l’Ouest et le Pacifique et se heurte aux résistances sociétales d’usage (amplement manipulées par le premier lobby, au demeurant). Et finalement les acteurs et actrices de la scène provinciale albertaine, qui ont les deux pieds et les deux mains dans le cambouis, un merdier innommable, durable, et qui se font traiter comme une bande de pestiférés malodorants après avoir été perçus comme des millionnaires nouveaux riches arrogants et anti-sociaux.

C’est la lutte de la peste, contre le choléra, contre le typhus. La situation est complètement bloquée. Et on parle ici de parcs industriels titanesques, bourdonnants, en expansion. Un danger potentiel permanent. Qui va donc finir par se rendre compte que c’est le postulat non-questionné de ces trois instances politiciennes et de sa petite populace embourgeoisée qui est le problème fondamental: j’ai nommé l’axiome capitaliste et sa doctrine à court terme du profit privé comme vision implicite du commerce et de la ci-devant économie-monde. Tout est à refaire de fond en comble, ès foutoir pétrolier canadien comme partout ailleurs. Un jour viendra.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Du Nord

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2018

Il s’agit d’évoquer la puissance du Nord
Et sa fragilité, et son évanescence
Il faut donner raison et il faut donner tort
À ceux qui ont perdu la boussole de nos sens

C’est qu’il faut retrouver les choses que nous disent
Les dures immensités sous un soleil de feu
Les neiges craquelantes et l’immense banquise
L’étendue infinie qui fait plisser les yeux

Il faut chanter la peur et délier la bourse
Jeter l’or à la mer, tel un trésor tari
Il faut retrouver l’œil calme et cruel de l’ours
Quand il plonge et s’en va égorger l’otarie

Et les traîneaux à chiens doivent zébrer les surfaces
Sans les déchiqueter, comme en les survolant,
Faisant bruisser les neiges, faisant crisser les glaces
En plissant leurs étraves sous les gifles du vent

Il faut redécouvrir notre peur, notre gène
Devant la densité de nos glaciers fragiles
Et il faut écouter la voix aborigène
Qui nous dit de refaire le cercle de nos villes

Il s’agit de redire nos erreurs et nos torts
Toute cette souillure du fer terni, poisseux et sale
Dont nous avons enduit nos territoires du Nord
Lors de nos incursions béatement coloniales

La banquise infinie souffre et n’accepte plus
De céder sous le poids de tous nos brise-glace
Le Nord doit retrouver ce qui était son but
Occuper calmement son immense surface

L’ours blanc a mal aux pieds et il a l’œil éteint
Les poissons ont quitté leur océan livide
L’otarie semble rire. C’est qu’elle ne comprend rien
Au désordre historique de ses tourments liquides

La banquise est venue (elle est immémoriale)
Longtemps avant les filles, longtemps avant les gars
Le respect que l’on doit à sa masse virginale
S’étend depuis le pôle jusqu’à la taïga

Il faut cesser de dire que l’on va s’occuper
De nos immensités nordiques, un beau matin
Tout en perpétuant une conscience décalée
Embrumée de bobards, de frime, de baratins.

Il s’agit d’écouter la vive conscience inuite
Quand elle enserre le cœur de nos indifférences
Ne plus tergiverser par des propos sans suite
Tandis que le Grand Nord absorbe nos carences

Le soleil de minuit projette une lumière crue
Sur tous ces animaux dont nous violons les lois
Nous qui avons rêvé et nous qui avons cru
Que le Grand Nord serait éternellement froid

Il faut le protéger comme un petit enfant
L’ours blanc et l’otarie, de concert, le demandent
Entendons ce grand cri, quand la banquise se fend
Le chant du Nord est vrai, la cause du Nord est grande

On disait que toujours la neige serait blanche
Que le Nord éternel ne disparaîtrait pas
Et, au jour d’aujourd’hui, il est triste et étrange
Que cette affirmation fonde comme un frimas

Il s’agit de scander le devoir radical
Qui jaillit de nos yeux, qui chuinte de nos corps
Envers ce qui est terrestre, climatique, animal
Il s’agit de sauver ce qu’il reste du Nord

Car le Nord est en nous. Voyons-le tel qu’il est
Sous son ciel immuable, sa surface infinie
Est si pure, si solide. Il est éternité
Il chante et chantera, sans un heurt, sans un cri

Quand nos traîneaux dessinent leurs stries respectueuses
Sur son corps frémissant qui ne craint pas demain
Nos chiens aboient mais la banquise est silencieuse
Le Nord est infini, puissant, limpide, serein.

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