Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Fiction’ Category

AU-DELÀ DES MOTS (Mariette Théberge)

Posted by Ysengrimus sur 7 septembre 2021

Un stylo c’est l’ami discret à qui on se confie.
(p. 6, extrait de la dédicace)

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Comme certains développements de son premier recueil l’annonçaient déjà, ce second recueil de poésie de Mariette Théberge prend parti, ouvertement et frontalement, sur le statut cognitif du langage. Foin de verbalisme et d’amphigouris signifiantolâtre. Prenons l’affaire dans le vif référentiel. Au-delà des mots, il y a un monde autre, celui de l’existence objective stricte. Il s’agit d’un monde complexe, perceptible et qui n’est pas verbal. Je ne sais pas si Mariette Théberge a pris connaissance de mes vues glottognoséologiques mais je ne peux que joyeusement la rejoindre sur la question du primat de l’existentiel et de l’univers mondain comme factualité à la fois averbale et extra-verbale. Ceci posé, la poétesse assume ensuite tranquillement la modestie sereine de son rôle, plume en main. Il s’agit pour elle de devenir tout simplement peintre, de par les mots.

Le peintre des mots

Dans le calme silencieux du matin
La rivière cristalline, paisiblement se repose
Les arbres s’y reflétant
L’embrassent goulûment
Alors que les colverts
Tête et bec sous l’aile
Flottent calmement

Debout sur le pont qui l’enjambe
D’un air béat j’admire le tableau
Comme j’envie l’artiste et sa grandeur
Lui qui sait reproduire une telle splendeur

Pendant qu’il installe chevalet et pinceau
De ma besace j’extirpe carnet et stylo
Tout comme lui, voilà que je peins aussitôt
À ma façon, bien sûr, de la couleur de mes mots
(p. 39)

Marquons la pause requise. La prise de position assumée ici n’est ni triviale, ni badine, ni évidente. Des pans entiers de la philosophie ontologique et de la philosophie du langage du dernier siècle feraient ostensiblement grise mine à Mariette Théberge pour la sage sérénité matérialiste de ses vues glottophilosophiques. Cessons effectivement de flagosser avec l’essence de l’être brumeux sensé s’alanguir en capilotade dans le fond des mots. Il y a un monde au-delà des mots et c’est, tout simplement, lui qui se donne à la recherche assumée, à vif, par l’exploration poétique.

Au-delà des mots (extrait)

Au-delà des mots
Se dessine un visage tant aimé
Au-delà des mots
S’étire un rivage mouillé
(p. 9)

Comme souvent quand une telle prise de position s’assume, tranquille, en matière de corrélation entre dispositif langagier et univers mondain, une hypertrophie empirique prend alors place. Le choix artistique transposé de la poétesse est donc déjà assumé. C’est dit: elle sera peintre par les mots. Son action sera donc de saisir la réalité visuelle du monde et de donner corps à son évocation, par le texte. Et d’ailleurs, elle s’en explique.

Le tableau

Voilà que je peins un tableau
Une aquarelle de mille mots
De la couleur de mon cœur
À la grandeur de mon âme
Un si beau moment
Fixé au temps présent
Du soleil radieux d’un été
Je le peins aux couleurs de l’amitié
Pour qu’il reste en vous un goût d’éternité
(p. 57)

Évidemment, tout n’est pas dit, une fois ce choix de principe assumé. C’est qu’il y a fatalement les quatre autres sens. La modélisation visualiste s’imposera discrètement à ces derniers. Le sonore, par exemple, deviendra visualisable, par une manière de synesthésie, un petit peu comme chez Duke Ellington pour le coup. Ainsi, dans une envolée suave, digne de Jacques Prévert, la poétesse nous installe la musique visuellement. Et même, elle en arrive à l’articuler, pour l’œil liseur, dans son code de retranscription (les notes, la portée, les clefs)… il s’agit moins ici de réduire que de problématiser intimement et ce, même si un charmant jeu verbal se substitue matoisement, sur le tas, à une solution philosophique fatalement un brin complicouillette.

Musique mon amour

Toi musique. Mon amour de musique
Oxygène de mon existence
Tu me transportes sur les arpèges
M’emmenant visiter de nouveaux cieux
Donnant un sens à ma vie
Sur tes portées j’accroche une note
Qu’elle soit noire, blanche, ronde, peu m’importe
Puisque partout où je demeure
Tu resteras toujours d’ailleurs
La Clé de mon sol en moi majeur
(p. 54)

Se met en place le moi… Et comme disent les Français: pas de soucis. Notre moi-poétesse est, ici, donc, plutôt visualiste. Qu’à cela ne tienne. On ne va pas lui lancer la pierre pour autant. Elle est pas plus folle ou moins artiste qu’un peintre, un photographe ou un cinéaste. Visualiste plutôt que verbaliste, donc, elle garde —de ce fait— son sens sûr et net de la poésie concrète. Observons d’ailleurs, par exemple, que la densité de ladite neige et la force dudit nord ne se restreignent pas ici au blanc de la neige et aux vastitudes du nord. On sent ledit froid sur nos chairs et le poids du géant boréal aux pieds puissants, en nos êtres.

Froid du Nord

Ces pas dans la neige
Mais où vont-ils?
Ici, là, nulle part!
Ils mènent vers la vie ou vers la mort.
Des cratères de lune
Aux poussières d’étoiles
Dessinant des pieds de vent aux aurores boréales
Perçant ainsi les froids du Grand-Nord
Pas à pas avançant vers l’inconnu
Dans l’insoutenable froideur
De cet hiver trop blanc
(p. 29)

Le principe fondamental des choix esthétiques assumés ici se défend en toute quiétude, notamment depuis Francis Ponge. Le monde des choses, notamment des choses ordinaires, représente un apport crucial, immanent, incontournable, principiel. Il faut donc en parler, du haut d’un langage ancillaire, qui plonge dans les faits présents et passés, les traverse, et nous les redonne.

Mon sac d’écolier

Dans mon vieux sac d’écolier
Retrouvé au fond d’un grenier
Mes doux souvenirs entassés
Une photo abîmée
Un biscuit émietté
Et une gomme à effacer
Dans un cahier jauni plutôt froissé
Le premier poème que j’avais composé
Autrefois je le trouvais génial!
Aujourd’hui je le trouve assez banal
Comme les années ont passé
Les routes de chacun se sont éloignées
Certains comme moi parmi les plus braves
Les ailes toutes grandes déployées ont pris le large
Désormais dans mon sac d’écolier
Subsistent les odeurs d’un lointain passé
Les rires de mes camarades
Les garçons observés à la dérobée
Battements de cils et le cœur en chamade
(p. 13)

Les références rustiques, déjà manifestées dans le premier recueil, refont surface ici. Mais aussi, le travail de poésie concrète s’enrichit aussi des éléments symbolistes dont on commence à dégager la stabilité chez Mariette Théberge. Les oiseaux migrateurs ne sont pas que des composantes fluentes du monde. Ils sont aussi ce grand symbole ondoyant, fragile mais affirmé, au sein duquel la poétesse s’engloutit, dans sa lutte permanente et constante contre les affres d’un autre de ses symboles: le froid.

Le peuple migrateur

Voilà que le peuple migrateur fait son entrée
Bernaches outardes et oies blanches
Toutes sont revenues à vitesse grand V
Un spectacle majestueux
Voir ces grands oiseaux courageux
Franchir tant de distance
Avec force courage et ténacité
Que leur spectaculaire arrivée
Sonne enfin le glas de l’hiver
Ce dernier s’acharnant
À vouloir s’enraciner
(p. 28)

Les symboles s’articulent, au-delà des noms qu’ils portent. Il en est autant du fluide mouvement crépusculaire des longues herbes sur un lac. Non, ils ne sont pas que des fractions du monde, ces scintillements problématiques. Ils sont aussi un moiré d’impressions chromatiques, sensorielles et, même, anthropomorphisantes. Le monde de l’au-delà des mots, ce n’est pas exclusivement celui de la matière inerte et roide, mais c’est aussi celui de son ondoiement significatif au plus profond de notre être (symboliquement) vespéral.

Crépuscule

De hautes herbes se balancent
Levant très haut vers le ciel
Leurs têtes moussues
Le soleil alors couchant
Se miroitant dans l’eau du fleuve
Les colore de poussière d’or et de bronze
Magnificiant ainsi la lumière du soir
La brise à la fois forte et légère
Faisant tanguer les tiges longilignes
Tels des corps androgynes
Dansant une valse lente dans le soir
(p. 21)

Aux éléments de concrétude, tant mondains que subjectivisés, puis aux articulations des symbolismes, se joindront ensuite les manifestations de sagesse. La sagesse, chez Mariette Théberge, s’installe toujours discrètement, comme si elle émanait de l’objet matériel évoqué. La discrétion de la sagesse de notre poétesse, c’est tout simplement celle du banc…

Le banc

Un banc de bois
Posé sur la véranda
Témoin muet de tant de secrets
Baisers volés de jeunes amants
Aux rires cristallins amusés d’un enfant
Ce grand ami simple et chaleureux à la fois
Sait depuis toujours demeurer discret
(p. 56)

Discrètement donc et, surtout, sans la moindre lourdeur didactique mais inexorablement, la sagesse des (premières) nations circule subtilement en nous, de la poétesse à nous. S’il faut aimer, il faut conclure. Il faut savoir faire une fin. L’amour est fragile, son objet souche aussi. C’est encore le canal de la concrétude qui voit se fendiller, sous notre main tremblante, le petit mal d’avoir tant aimé.

Fragile

Frêle et fragile comme porcelaine
Un cœur se voulant trop aimant
Hélas se fendille et s’égraine
Sous le joug de l’amant
À la fois rustre et malhabile
D’un rien a su briser
Cette âme si gracile
Qui ne demandait qu’à être aimée
(p. 36)

C’est que, fondamentalement, il faut vivre. La poéticité, verbalisée mais issue du monde, il faut la vivre, s’en imprégner, et grandir avec elle. Sans nostalgie, sans amertume (même en évoquant les menus objets vieillots d’une écolière d’autrefois), il faut assumer le Parti pris des choses, saisir au corps l’assomption de l’objet actuel. Et il faut le faire tout simplement en vertu du primat fatal et cardinal de l’instant présent.

Instant présent

Danser dans le petit matin
Sentir la rosée fraîche sous mes pieds
Voir soudain paraître à l’horizon
Le soleil éclatant de beauté
Profiter de l’instant présent
Le vivre comme si c’était le dernier
Être ici et maintenant
Et sans jamais me presser
M’approprier le silence
Prendre le temps de le savourer
Il apporte la paix à mon âme
D’une plénitude inégalée
(p. 51)

Bon, alors, on se comprend. Le langage dit le monde. Si le monde est, l’impression qu’il nous laisse est aussi. Et appréhender le monde c’est, surtout dans le roulement du temps qui a passé si vite, de s’imprégner des symbolismes et de la sagesse dont fatalement il nous imbibe. Le recueil de poésie Au-delà des mots — Poésie contient 41 poèmes. Il se subdivise en quatre petits sous-recueils ou Parties: Chemin de vie (p 9 à 16), Nature (p 19 à 32), Sentiments (p 35 à 46), Le temps de vivre (p 49 à 57). Ils sont précédés d’une préface de Diane Boudreau (p 5) et d’une dédicace versifiée (p 6). La quatrième de couverture renseigne succinctement sur la biographie de la poétesse et sur la motivation profonde de son geste d’écrire. L’image de couverture est une photographie prise par Jonathan Laflamme et représentant la rive lacustre de Pohénégamook. Une photo en noir et blanc du père de la poétesse apparaît dans le corps de l’ouvrage (p 10).

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Mariette Théberge, Au-delà des mots — Poésie, Mariette Théberge, 2016, 59 p.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Flûte traversière

Posted by Ysengrimus sur 21 août 2021


Une flûte traversière
Est entrée dans ma vie
Par le portail arrière
Du castel de mes soucis
Elle s’est insinuée
Jusqu’au fond de mon être
Et ses trilles ont scandé
Mes matines et mes vêpres.

Une flûte traversière
A tordu le réel
A cassé la verrière
Et fracassé la vaisselle
J’ai rêvé la bourrée
J’ai mordu l’orifice
Et ses trilles ont scandé
Mes abandons, mes sacrifices.

Une flûte traversière
Souffle et me hante encor
Dans ces parties de mon corps
Qui ne voient jamais la lumière
Elle me tient et me serre
Et me chante ma vie
Mes demains, mes hiers
Sont cernés en sa mélodie.

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MYSTÈRE AU PIEKUAKAMI (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2021

Et puis, comment parviendrais-je à mettre toutes ces inquiétantes impressions et ces distorsions temporelles en mots? Seuls les auteurs de mes romans frissons favoris arriveraient à en parler de façon intelligible. Pas moi!
(p 54)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, touche, dans le présent ouvrage (paru en 2013), la question de la confrontation entre sensibilité ratiocinante et mystère oniroïde. Nous sommes au Lac Saint-Jean ou Piekuakami, au moment de la pause estivale. Le jeune Marco, douze ans, est en vacances en compagnie de sa mère au bord de cette immense mer intérieure située en plein cœur du vaste pays des Ilnus. Marco est un enfant de l’internet, des patinettes et de la vie urbaine. Mais, beau joueur, il s’immerge de bonne grâce dans ce contexte forestier et lacustre qu’il connaît peu mais qu’il ne méjuge pas. Il circonscrit cet univers mystérieux en méthode. Il prend notamment le parti de s’amuser à partir de ce que cet univers livre. Prudemment et sans cruauté, il capture un crapaud et une salamandre (auxquels il rendra leur liberté ultérieurement). Il construit un château de sable, réminiscence de son père, qui est en ce moment en déplacement en Afrique où il travaille pour une ONG, et qui fut jadis champion de construction de sculptures de sable. Marco se fixe ici des objectifs circonscrits et conformes au contexte qu’il découvre. Un de ces objectifs, c’est d’arriver à pêcher une ouananiche. Ce saumon d’eau douce, un des traits culturels et naturels majeurs du Lac Saint-Jean, est un symbole significatif. C’est un poisson rétif, qui ne se livre pas sans combattre et, d’une certaine façon, il incarne Marco lui-même, enfant des villes, qui ne se donnera pas à l’immensité de la nature sauvage et mystérieuse sans frétiller et tirer sur le fil un brin.

Narrateur implicite, Marco apparaît comme un garçon ayant une tête bien faite. Sans céder trop docilement aux consignes de sa mère, il sait faire le tri dans les instructions qu’on lui dicte et il organise sa pensée et ses actions en conséquence. Il n’est ni paniqué, ni rêveur, ni esquinté, ni élucubrant. Il n’est donc en rien suspect d’exaltation irrationaliste. Fin observateur, tant de la chose naturelle que de la chose humaine, il a remarqué de longue date que sa mère est très intime avec ce coin de pays. La dame a amené avec elle du boulot tertiaire (ordi portable, documentation) et elle est souvent fort absorbée par son travail. Mais elle ne rate jamais l’occasion de s’imprégner de cette nature titanesque et immémoriale. Elle est au Lac Saint-Jean aussi pour y voguer et pour y plonger. Elle ne s’en prive pas. Marco ne partage pas, disons épidermiquement, l’harmonie de sa mère pour ce terroir ancien. Mais il constate ce fait et le joint au bagage de sa compréhension de sa situation actuelle.

C’est donc en sa qualité de rationaliste en herbe qui s’ignore que notre Marco va, de prime abord, appréhender les phénomènes incongrus et inexplicables auxquels il va se trouver confronté, dans ces vastes espaces forestiers et lacustres. Cela ne s’amorcera pas nécessairement dans la joie:

Mais comment est-ce possible qu’il se soit écoulé plus de cinq heures depuis le moment où je suis entré dans la forêt? D’accord je me suis perdu —un tout petit peu—, mais jamais je n’aurais cru avoir tourné en rond aussi longtemps! Oh… Comme je déteste cette sensation… Quand quelque chose d’étrange nous échappe et qu’on est incapable d’expliquer ce qui nous arrive. Je n’ai pourtant pas la berlue! D’où venait cette voix, tout à l’heure, hein? Ces ricanements? Ne me faites pas croire que les arbres peuvent parler quand même! Tout cela ne me dit rien qui vaille…
(p. 44)

C’est que, graduellement, la forêt et les abords du lac se peuplent de présences. D’abord des voix, puis des enfants qui marchent dans le bois, puis des enfants et des adultes vêtus à l’ancienne et s’exprimant dans une langue aborigène. Mazette, Marco rencontrera même un fort adroit pêcheur de ouananiche. Sans nécessairement s’en aviser, le jeune garçon va produire la réplique méthodique de tout penseur consistant, face au paranormal. Il va chercher à opérer une objectivation des phénomènes. Son premier agent objectivant, ce sera sa mère. En effet, quand il est accompagné de sa mère en forêt, les présences se manifestent aussi. Marco observe alors sa mère et celle-ci ne formule aucune réaction en compagnie de ces gens. Maman serait devenue snobinarde, ou quelque chose? C’est pas son truc pourtant, d’ignorer les gens. Il y a quelque chose qui crotte, c’est certain. Et Marco de continuer de la ratiociner au boutte.

L’affaire est d’autant plus troublante que le monde onirique —entendre le monde du rêve nocturne, quand on dort à poings fermés— de Marco se peuple lui aussi de présences thématiquement conformes au dispositif qui se reconstitue tout autour de lui. Les chamanes masqués qui dansent en s’égosillant dans ses rêves de dormeur-campeur, c’est quand même pas le vent qui fait ça. Cauchemars nocturnes et observations empiriques diurnes convergent, se rencontrent et se compatibilisent. Toujours tributaire inconscient du plus carré et du plus terre à terre des cartésianismes, Marco renonce à se confier à sa mère sur ces perceptions et ces visions. On a quand même pas envie de passer ouvertement pour un olibrius élucubrant… doublé d’un trouillard et d’une poule mouillée. Non, que non, il faut faire face. Il faut tester le corpus par soi-même. Quand le jeune homme moderne est confronté à l’inexplicable, un de ses recours assurés sera fatalement… la technologie. Marco se grèye donc de son appareil photo moderne, digital et toutim. Un de ces zinzins contemporains qui vous permet de voir au dos du boîtier votre produit photographique immédiat, en temps réel, sur une manière de petit téléviseur. Marco trouve moyen de capter en photo une charmante vieille amérindienne qui cueille des fleurs ou des fruits, dans un décor sauvagement bucolique. Amène et souriante, la bonne dame se laisse photographier sans minauder. Sauf que quand Marco tourne le dos de son appareil et mate le résultat de sa rigoureuse action objectivante, il ne discerne, sur le petit écran, que le gazon, les fleurs, les fruits, et les arbres… pas de charmante vieille dame aborigène. Ennuyé, Marco lâche alors, dans sa conscience ratiocinante, le mot convenu, achalant, enquiquinant: fantômes

Ce magnifique petit roman d’ambiance nous immerge dans une sensation et une impression qu’on a tous vécu enfants, si on a eu la chance et le privilège de se retrouver confronté à une nature dense, luxuriante et séculaire. On développe tout doucement le réflexe intellectuel de l’anthropomorphiser, l’humaniser, l’historiciser. Nos amis français rencontrent des serfs, des ermites et des barons dans leurs grandes forêts mystérieuses. Nous, ce sont les Amérindiens de la période précoloniale qui viennent nous hanter, dans leurs pratiques concrètes, dans leur toponymie (pp 73-75 — Sais-tu comment les Ilnus appelaient ce lac avant l’arrivée des premiers Européens?), dans leur langue. Et, parce que c’est intrinsèquement ce que la fiction fait et ce dont la fiction, dans son bonheur, nous fait bénéficier, les apparitions auxquelles est confronté Marco vont bel et bien finir par s’objectiver, se densifier… et même se confirmer dans le canal d’un savoir indirect, transmis, colligé, raconté. On ne se contentera pas de l’aventure intérieure et de la mise en place charnue et dense d’une atmosphère. On passera à l’action. Et la fraternité humaine et les valeurs universelles de l’amitié, de la sagesse et de l’entraide seront au rendez-vous, en compagnonnage intime avec la réminiscence historique et le symbolisme hérité des anciens.

Rédigé dans un style vif, sobre, précis et parfaitement abordable pour les enfants, ce petit ouvrage fin et complexe est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de quatre illustrations en noir et blanc de l’illustrateur Raphaël Hébert, représentant notamment des scènes d’excursions touristiques.

Fiche descriptive de l’éditeur:
À douze ans, Marco aurait préféré rester en ville avec ses amis plutôt que d’accompagner sa mère en vacances. Heureusement pour lui, le chalet qu’ils ont loué au Lac Saint-Jean offre plusieurs opportunités intéressantes: la baignade, la pêche et même la chance d’apprendre à manier une chaloupe à moteur! Cependant, c’est en se promenant dans la forêt qui mène à l’étang que Marco perçoit d’étranges phénomènes. Comment se peut-il qu’il soit le seul à en être témoin? Deviendrait-il fou? C’est alors que débute une enquête passionnante qui l’amènera jusqu’aux petites îles éparpillées à l’embouchure du lac. Le Piekuakami recèle de grands mystères. Marco arrivera-t-il à éclaircir tout ce qui lui arrive?

Isabelle Larouche (2013), Mystère au Piekuakami, Éditions du Phœnix, Coll. Œil-de-chat, Montréal, 132 p [Illustrations: Raphaël Hébert]

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Cymbales

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2021


Cymbales
Rencontre
Métal
Prend, montre
Chaleur
Ardeur
Candeur
Faconde.

Rythmique
Tendue
Logique
Éperdue
Procession
Percussion
Attention
Soutenue.

Bravo
Chamade
Chapeau
Bravade
Cuivre pur
Aventure
Tessiture
Embrassades.

Majorettes
Polochon
Pique-assiette
Napperon
Soleil
Bouteilles
Vermeilles
Reblochon.

Cymbales
Mirliton
Combinaison
Martingale
Un, deux, trois
Embarras
Patatras
Musical.

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BRUISSEMENTS DE L’INFINI (Diane Boudreau)

Posted by Ysengrimus sur 10 mai 2021

Les êtres continuent de vivre
Quand même ils changent de maison
(p 55)

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La poésie de Diane Boudreau se présente comme une suite de courts textes jouant de sobriété et de dépouillement. Les thèmes abordés touchent le quotidien et la concrétude. Ce sont des poèmes calmes mais qui laissent habituellement sentir une tension, une intensité tellurique, qui couve. Il s’en dégage une solide harmonie entre poéticité et écriture ordinaire. Les luttes sociales y manifestent parfois la prégnance de leur douloureuse existence.

Tu me diras

Tu me diras
Que la terre est bien dure
Le pain trop sec
Le vin trop cher

Toi qui possèdes maison
Et jardin
Manges à ta faim
Bois chaque jour

Le mal à ton dos
Fais-en cadeau
À ceux qui n’ont plus rien

Frères et sœurs de Bosnie,
Haïti, Somalie…
Tes maux de tête
…à ceux et celles couchés dehors
Ici,
Près du vieux port.

(p. 29 — typographie et disposition modifiées)

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Le souci monde est discret mais présent et ferme. La souffrance du monde est une réalité inique, insupportable et qui ne se laisse pas oublier ou taire. Les origines modestes de la poétesse expliquent en partie ces manifestations critique. Elle ne renie en rien ses origines de classe et, notamment, elle se souvient vivement qu’il fut un temps, pas si lointain, où elle ne disposait même pas de son propre écritoire.

Sans demeure

Écrire un jour
À un pupitre
Un vrai

Et cesser de mendier
Dans ma propre maison
Une pièce.

Essayer d’échapper
Au tourbillon
Où idées de papier
Disparaissent

…si ce n’était ces bouts d’écrits
À la fin d’un cahier

Pareils à des enfants sans demeure.

(p. 70 — typographie et disposition modifiées)

.

Sans concession mais aussi sans ostentation, la poétesse est, tout simplement, la voix d’un temps, son temps. Les manifestations de conscience sociale émanent donc aussi directement de la réalité socio-historique que nous subissons tous. Le cas des guerres de théâtre est particulièrement exemplaire, sur ce point. Il est toujours frustrant et angoissant de se retrouver, par simple effet des forces objectives, du côté de l’oppresseur.

Irak

Dépotoir planétaire
Volcan fumant de haine
La guerre

J’ai honte des humains
Qui frappent dans le noir

J’ai honte de ma race
Et de ses jeux barbares

Ignorer?
Oublier?

Quand donc viendra le jour
Où chaque humain aura sa place?

Et, s’il en vient,
Restera-t-il assez d’air pur
Assez d’eau claire

Pour y croire?

(p. 26 — typographie et disposition modifiées)

.

La lancinante perplexité, face aux crimes contre l’humanité toujours en cours, manifeste son aigreur mais ne bascule jamais vraiment dans un désespoir insondable. S’installe en filigrane et sans concession, la résilience, la résistance. Le fait est que le fait de ne pas pouvoir tout régler ne rend pas nécessairement apathique. À l’impuissance factuelle répond le tourment des idées. La confrontation avec les crises sociales raccorde la poétesse avec son héritage, notamment avec celui se transmettant de femme â femme.

Courte échelle

Elle a des gestes d’une précision
Un regard d’un aplomb
Que je n’ai jamais eu à son âge,

Cette femme
Qui vient de moi
Sans avoir mon visage

Et qui ira plus loin encore
Que tous mes chemins à la fois.

(p. 37 — typographie et disposition modifiées)

.

La sensibilité femme est de toute façon omniprésente. L’être-femme prend sa place sans se tirailler pour ou la revendiquer. Il s’agit simplement de faire tourner sa facette d’existence dans l’angle que l’histoire lui a voué, angle qui, lui, se place de plus en plus sur l’axe de la plénitude. La femme fera ce que la femme a toujours voulu faire. Et ainsi, par exemple, témoin moderne de la féminité moderne, la femme contemporaine assume pleinement son aspiration au voyage.

Sur la route

Un matin de juillet,
Ressentir cette allégresse du départ
Cette ivresse de tout laisser derrière
Au hasard…

Abandonner sa vieille peau et se confondre
À l’infini sur la route…

Si ce n’était des gens que j’aime
De cette longue attente
Avant de les revoir

Je pourrais tout quitter heureuse
Dès ce soir…

(p. 63 — typographie et disposition modifiées)

.

La force vient du monde où l’on assume l’extase du voyage, bien sûr. Mais un regard femme sur ce monde reste un enjeu de première importance. Le travail de l’écriture féminine s’articule depuis les profondeurs tranquilles, les soubassements ordinaires, chez Diane Boudreau. Elle tire sa force de son appréhension personnelle de la nature, du monde, des faits. Mai il vient des moment où cela ne suffit pas. La poétesse se ressource alors au sein du collectif humain. Elle tire sa force de l’humain. Elle tire aussi sa force des particularités cruciales de la sororité. C’est le stable et solide chemin de Nadie, qui, elle, entend bien ne pas exister comme femme convenue.

Nadie

«Quand bien même je suis femme
Ne dites pas madame
Ni vous, ni bonsoir

Ni talons hauts
Ni rouge aux lèvres
Ou robe du soir…

Je suis timide
J’aime la mer
Et les blés d’or
Dans les roseaux

Jambes qui dansent jusqu’aux étoiles
Bras comme branches de bouleau

…et les doigts effilés de celle
Qui cherche à tout connaître
Avec un jour d’avance
Sur la vie.

Bien essoufflée,
Inquiète,
Bien frêle aussi.»

(p. 68 — typographie et disposition modifiées)

.

La mer et les blés d’or se centrent sur cette précieuse construction qui est femme. C’est ainsi que la constellation femme s’installe sans tambour ni trompette au sein de la poéticité fondamentale de Diane Boudreau. C’est pourquoi que la poétesse alloue une attention soutenue à ses amitiés féminines.

Gîte

Dans le cœur de ta maison
Ma Lise
Les gens vont et viennent
S’arrêtent, se reposent
Rêvassent, rient et causent

Et font le plein d’amour
Avant de repartir

Pour le grand tour du monde…

(p. 50 — typographie et disposition modifiées)

.

Le modernisme des amitiés féminines regardant demain bien en face ne doit pas pour autant faire oublier les traditions du monde des femmes. La poétesse sent toujours solidement la ferme prise, dans le sol nourricier, de ses racines. Son héritage, notamment celui se transmettant de femme â femme, c’est aussi le rapport crucial à la mère de la mère.

Mamie bonheur

Toujours affairée
À penser, à chercher
À écrire ou à lire
À coudre, à tricoter

Sans cesse attirée
Par la vie, les défis
Nouvel air au piano
Voyages, vieux pays

Avec à côté d’elle
Les fleurs sur le patio
Les oiseaux dans la cour
Et les biscuits au four

Elle a depuis longtemps
Chassé de sa demeure
L’ennui et le malheur.

(p. 59 — typographie et disposition modifiées)

.

La sagesse s’installe. Et le nouvel air de piano en vient à imposer sa loi. Il viendra éventuellement, le voyage final. On s’en avise. On y pense. On en vit. Et c’est de prendre la mesure de l’onctueux éphémère du moment que l’on s’enrichit subtilement de la voix du guide perdu, mirifiquement dissimulée dans les petits replis du temps passé, assis sur sa valise. La fusion principielle entre amitié et ardeur du voyage fonde les éléments clefs du cheminement.

Issue

Où es-tu
Guide des jours gris
Ami de toujours
Alors que le chemin ici s’arrête?

Sur ma valise, assise,

L’horizon collé au front,

Je cherche l’issue
De l’intérieur,

Le passage secret
Imprévisible…

(p. 47 — typographie et disposition modifiées)

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Le voyage poétique ne s’interrompt jamais vraiment. Le recueil de poésie Bruissement de l’infini contient 45 poèmes. Il se subdivise en quatre petits sous-recueils: Venus d’ailleurs (p 11 à 19), Par une brèche (p 21 à 31), Au-delà de l’horizon (p 33 à 43), et Avant la traversée (p 45 à 75). Ils sont précédés d’une dédicace (p 7) et d’un poème liminaire d’une page intitulé Bruissements de l’infini (p 9), et suivis d’une table des matières (p 77 et 78) et de remerciements (p 79). Le recueil est illustré d’une peinture à l’huile de Paul Marie en page couverture ainsi que de onze photographies en noir et blanc (dont la teinte intégrale vire volontairement au verdâtre). Ces photographies sont de Claire Blanchard, Julie Charest, Denis Pelchat, Denis Tessier et Sophie Tessier.

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Texte de la quatrième de couverture:
«Ces poèmes éveillent une nostalgie de l’intouchable de l’au-delà… réveillent force, courage et goût de poursuivre… Je les sens comme ces bouquets de fleurs fraîches que l’on veut éternelles.»
Pierrette Martel Giroux

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Diane Boudreau, Bruissements de l’infini, Élisa Blanche Éditions, 1997, 79  p.

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HISTOIRE DE TÉNÈBRES ET DE LUMIÈRE (Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2021

Berger-tenebres-lumiere

…mais nous tenons malgré tout à honorer nos archaïsmes.
Ô toi qui remues sous la peau des cités, prends donc aussi un peu la parole.

Allan Erwan Berger

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Bon alors posons la question tout benoîtement, sans artifice: pourquoi lit-on de la fiction? Oh, les âmes Belles Lettres nous diront que c’est pour se prévaloir de la suave possibilité de se faire rouler du beau texte sous les yeux et dans l’intellect. Et c’est vrai, c’est valide. Du beau texte vous roulant dans l’intellect, c’est comme de la belle musique dans les pavillons d’oreilles ou du bon miel de culture dans le gosier. Et Allan Erwan Berger, dont la plume est aussi acérée qu’enlevante, nous fera rouler du beau texte sous les yeux et dans l’intellect. Ça, c’est une garantie. Esthètes sémillants, fourbissez vos émotions en boutons polychromes car elles ne pourront ici que fleurir, sous une ondée fraîche quoique quelque peu inattendue: celle de l’étrange.

Car, moi, en lisant un recueil de nouvelles comme les Histoires de ténèbres et de lumière, je m’ouvre subitement aux souvenirs enfants et adolescents fondant cette fameuse interrogation: pourquoi une partie de moi lit et lira toujours de la fiction? Et c’est pour pouvoir appréhender intellectuellement, mentalement, presque sensoriellement, des aventures que je ne voudrais pas vivre moi-même, en vrai. Allan Erwan Berger, comme le Edgar Allan Poe d’Arthur Gordon Pym et le Jean Ray des Contes du whisky, nous emporte, comme une tempête emporte un fétu, dans un monde souterrain, troglodyte et maritime, qu’on raffole de découvrir et d’aimer… sans nécessairement avoir envie de réellement se le farcir en vrai.

Que je m’explique soigneusement. On parle ici d’hommes et de femmes qu’il faut qualifier, dans un style fatalement pata-nietzschéen et faute d’un meilleur terme, de spéléologues-archéologues-géologues-biologistes vernaculaires. On me pardonnera cette longue chaînette de traits d’union quand on prendra une mesure plus tangible des mecs et des nanas hautement inclassables que le recueil de Berger nous fait ici découvrir dans leurs obsessions et côtoyer dans leurs quêtes. Ils apparaissent d’abord comme des sortes de trippeux cavernicoles. Ils vont, assez erratiquement en apparence, sous terre avec des lampes, des sacs et des combinaisons, dans des grands trous de gravats, de bouette et d’eau aux parois friables et aux plafonds plus que douteux. Grognards de Bonaparte d’un nouveau genre (toutes ces histoires se déroulent en Europe: bassin parisien, France profonde, Crète), ils râlent et se lamentent sans cesse quand leur couloirs sont trop immergés ou que quelque chose finit par fatalement dégringoler du plafond. Ils râlent sans cesse mais ils rempilent toujours.

C’est quand ils se mettent à barboter dans les os flacotants d’un immense ossuaire intempestif d’autrefois qu’on commence à doucement prendre la mesure de la subtilité de ces esprits paradoxaux. Leur gravité droite, et exempte de toute ironie macabre, face aux traces, attendues ou inattendues, de nos disparus en pagaille, nous rejoint. Ils cherchent quelque chose, finalement. Quelque chose qui est d’abord et avant tout de l’ordre de l’humain: outils brisés, graffitis, aphorismes, sculptures de souche ou de toc… C’est alors qu’on passe tout doucement du spéléologue dur à l’archéologue fin et délicat. D’ailleurs les sites que ces hommes et ces femmes investissent sont souvent moins des gouffres naturels que des fosses humaines: carrières désaffectées, champignonnières abandonnées, cryptes de chapelles médiévales hyper-mythologisées, monuments scientistes se déclenchant à date fixe et frimant les édiles. À n’en pas douter, rien de ce qui est humain ne leur est étranger, et toute cette sorte de chose…

Puis, croyant avoir cerné nos explorateurs et exploratrices —humains, trop humains—, voici qu’on renoue imperceptiblement avec l’appel des grandes phases. C’est une motte médiévale, certes, mais elle repose sur le lit profond, bigarré et biscornu d’un tas de choses mystérieuses en empilade cyclopéenne qui confirment qu’il y a peu, eu égard non plus à l’horloge historique mais bien à l’horloge planétaire, notre petit coin de France méconnu existait dans les brumes forestières d’un climat analogue à celui de la Gambie. Le géologue prend alors place et, en s’insinuant sinueusement dans son trou inondé, il voit, en bon théoriseur, le mouvement des grandes phases, des amples plaques, des vastes choses, devenues, de longue date, non-empiriques (donc fatalement philosophiques, un petit peu quand même) parce que trop vieilles, trop astronomiques, ou trop spéculées. Et nos ami(e)s de l’immense globe se configurant mentalement dans nos petits crânes se mettent à mobiliser leurs ultimes complices, pour tracer dans le sable impalpable et immémorial les stries et les rainures de leurs hypothèses hardies mais sereines. Ce sont maintenant les coquillages, crustacés, colimaçons et animalcules de tous tonneaux de way back when… qui viennent dire de nouveaux secrets, des millions d’années après avoir vécu leur propre petite quête dans le grand tout. Et les biologistes débarquent enfin. Et ma chaînette de traits d’union, explicitement liée, finit de s’étirer et se dépose, se love, sur une plage du grand autrefois de toujours. Et la mer tonne et bruisse au loin, comme si de rien.

Les speléologues-archéologues-géologues-biologistes vernaculaires qu’on rencontre et côtoie dans Histoires de ténèbres et de lumière ne sont pas des professionnels. Cela ne les empêche pas de solidement dominer leur savoir (Allan Erwan Berger domine aussi solidement le sien et nous le fait joyeusement partager, à la fois avec simplicité et force, sans jamais l’asséner). Ce sont un peu des fous et des folles, en fait, pour tout avouer. Guides touristiques marrons et partiellement élucubrants, faux descendants d’experts s’emmêlant les crayons quand on les coince sur des questionculae, petits cartésianistes carrés faisant dans leur froc inexpérimenté aussitôt que l’épouvante s’en mêle, semi-dilettantes d’âge mûr devant se gagner la confiance de local lads sourcilleux et embrasser le lot bringuebalant de coutumes locales opaques pour pouvoir avancer dans leurs quêtes de l’insondable géant. Mais ces fous et ces folles de l’underground inattendu de notre histoire et de notre géologie collectives ont un cœur d’or. Aussi leur amour des animaux de biologistes et de citoyens nous ramène, en bouclant la boucle du bigorneau pensif, vers leur radicale et transcendante humanité. Droits, vrais et simples qu’ils sont, qu’ils trouvent seulement un vieux chien fatalement anthropomorphe en train de crever au fond du gouffre de ténèbres qu’ils croyaient investir selon un plan défini… et vous verrez ledit plan voler en éclats de par les efforts de forçats dégingandés qu’ils livreront pour ramener Cerbère, fragile, précieux, sublime, vers le monde ordinaire des villes, de l’eau du robinet, de l’amour et de la lumière.

Moi, je ne suivrai jamais —empiriquement, concrètement, factuellement— les hommes et les femmes uniques que m’a fait rencontrer le recueil Histoires de ténèbres et de lumière (six récits, sept en fait avec le texte d’introduction). Mais je suis bien heureux d’avoir pu les découvrir et les aimer en profondeur (dans tous les sens du terme), depuis ma tranquille officine de liseur de fiction voyageant tumultueusement… dans sa tête.

 

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Allan Erwan Berger, Histoires de ténèbres et de lumière, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Cuillères

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2021

Les cuillères nous en disent long
Sur les percussionnistes du village.
Si elles sont sans yeux et sans visage
Elles savent quand même tirer les leçons.

Les cuillères disent de Ti-Mé
Qu’il a encore son alambic
Dans le vieux hangar de brique
Du côté du trécarré.

Les cuillères disent de Solange
Qu’elle organise ses affaires
Pas mal mieux qu’au temps d’hier
Quand les filles souriaient aux anges.

Les cuillères ont vu l’amour
S’épivarder dans tous les sens
Et ce que les cuillères en pensent
Elles m’ont l’air d’être plutôt pour.

Pour les cuillères, la politique
C’est pas mal le discrédit.
Quand on leur parle de pays
Elles deviennent mélancoliques,
Antipathiques,
Neurasthéniques,
Et peu patriotiques.

Les cuillères font cliqueter
Les virages et les changements.
Elles se rythment au son des vents
Qui vous charrient des brassées
De modernité,
De fraternité,
Et de sororité.

Oui, les cuillères sont d’autrefois
De bonne soupe, de tradition
Mais quand même, leurs percussions
Savent rythmer le temps qui va.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Crincrin

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2021

C’est au rythme du crincrin
Que l’on va notre chemin
En faisant la ronde
Dans le monde
Sous la lumière et dans l’ombre
On tente ce coquin de sort
Dans la vie et dans la mort
Le crincrin lire ses grands cris
Et tous les Jack Mistigris
Dansent et sautent et râlent et miaulent
Et les acteurs jouent leurs rôles
Les bonhommes brassent des bouteilles
Les monts accouchent de merveilles
Les bonnes femmes se rongent les sangs
Les cotillons comme des volcans
Les époques se tortillonnent
Toutes les nations s’émulsionnent
Les feux follettes sont achalés
Ils dansent la polka piquée
Rose Latulipe est vraiment chanceuse
La route est bien que trop neigeuse
Donc le Yâbe va resté chez lui
La musique va rouler toute la nuit
Jeux de pieds, jeux de mains, jeux de vilains
Tout ça au rythme du crincrin.

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JE HAIS LES LUNETTES (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2021

Ceux qui portent ces horreurs à l’école deviennent la cible de… d’intimidation… Je refuse de porter des fonds de bouteille, point final!
(p 135)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, aborde, dans le présent ouvrage (paru en 2012), la question subtile et terrible du handicap léger et de son lourd poids social. La petite Magali, qui, au début du récit, a huit ou neuf ans, attrape la rougeole. Clouée sur son lit, à la maison, elle va en profiter pour s’immerger dans une œuvre cruciale qui aura un grand retentissement pour elle: L’élixir du docteur Doxey. Cet ouvrage incontournable, le  septième tome des aventures de Lucky Luke aux éditions Dupuis (1955), met en vedette un de ces faux dépositaires de remèdes miracles de l’Ouest. Charlatan ambulant, le Docteur Doxey fourgue une potion de cheval qui est censée tout guérir, du rhume aux ongles incarnés en passant par le vague à l’âme. Magali, qui a donc la vraie de vraie rougeole, est très amusée par Doxey et son sbire peignant en rouge le faciès des dormeurs et des chevaux d’un village pour faire croire à une subite épidémie de rougeole. Le faux médecin lave ensuite la peinture avec du kérosène dans un grand torchon blanc et passe ainsi pour un sauveur… jusqu’au jour où on lui présente un babi vraiment atteint de rougeole. Tout cela livre le contexte intellectuel idéal pour mener notre Magali à ne pas prendre sa propre rougeole trop au sérieux. Elle lit donc les enlevantes aventures de Lucky Luke et de Jolly Jumper en pleine nuit, à la lumière crue de sa veilleuse. Pourtant son médecin et ses parents lui avaient bien dit de ne pas s’exposer à la lumière vive, pendant sa maladie. C’est que la rougeole, les enfants, je vous l’annonce en primeur, cela peut vous niquer durablement les yeux et là, le bon Docteur Doxey, dans son incompétence et sa frivolité, ne pourra pas grand choses pour vous. Il faudra en venir à lui substituer un optométriste…

C’est ce qui arrive à Magali. D’avoir lu ainsi la nuit, d’avoir négligé la consigne recommandant une luminosité basse pendant la période culminante de la rougeole, la voici atteinte d’une myopie acquise, curable si traitée tôt. Or, une seconde série de cow-boys vont alors entrer en scène, bien plus patibulaires que des personnages d’illustrés, ceux-là: les boulés scolaires. De retour à l’école, Magali constate que se perpétue la brutalité d’une petite troupe de matamores écoliers qui adore s’en prendre, en priorité, aux enfants manifestant des handicaps légers, ceux qui ont des broches dans les dents, ceux qui ceci, ceux qui cela et… par-dessus le tas, ceux qui portent des lunettes. Magali est donc déterminée à ne pas entrer ainsi dans le collimateur de ces boulés scolaires anti-binoclards. Il est aussi significatif que navrant de constater de quelle manière notre jeune protagoniste va articuler le rejet de la prothèse qui l’aurait débarrassée de son handicap léger. Elle va formuler la chose non pas individuellement mais socialement. Elle en arrive, d’autre part, comme inexorablement, à fraterniser avec Steeve, un jeune malentendant de son école. Lui et son groupe, qui travaillent le langage des signes dans un contexte d’enseignement spécialisé, ne plient pas devant la petite troupe des boulés scolaires. Comment parviennent-ils, ces sourds effectifs, à ne pas se laisser bousculer et intimider par les boulés? Mais… mais… mais…voilà un mystère qui, pour Magali, gagne en densité autant qu’en relief, à mesure que son propre handicap visuel évolue.

Si ce mystère est si crucial pour Magali, c’est bel et bien qu’elle est vraiment en train de devenir complètement miro. Et les choses ne s’arrangent pas. Déterminée à ne pas céder devant la fatalité lunetteuse, notre fin-finaude développe une série perfectionnée de stratégies latérales pour ne pas admettre ou faire admettre qu’elle est désormais complètement bigleuse. C’est l’école primaire, un contexte sécuritaire, familier, intime, où elle peut opérer largement à tâtons et donner le change, si on se résume. Mais, il y va y avoir des coûts, des tombés au bataillon. Ainsi, comme Magali ne peut plus mater le tableau, elle écornifle la copie de sa copine Caroline. L’institutrice le constate et, comme Magali arrive (très efficacement grâce à son lot effronté de ruses d’apache) à faire croire au tout venant qu’elle a une vision de dix sur dix, elle se fait saprer au fond de la classe, en compagnie d’Hervé, nul autre que le chef putatif des boulés scolaires. Cela s’inscrit tant dans le malentendu hypermétrope issu de la malhonnêteté méthodique de Magali qu’au sein d’une offensive diplomatique plus large de la structure scolaire pour encadrer socialement les boulés scolaires, attendu qu’ils développent une propension trop accusée à balancer les binoclards et autres éclopés naturels (sauf les malentendants, toujours) en bas des bancs de neige, à la récré. Magali, du fond de la classe, doit maintenant composer avec le dessinateur de dragons qui deviendrait ouvertement son bourreau, si jamais… elle portait des lunettes.

De fait, dans la vie sociale de Magali, tout converge pour la faire copieusement détester l’option de corriger sa vue, toujours déclinante. Par effet dialectique, dans cette dynamique, son admiration pour l’ami malentendant, qui prend méthodiquement son handicap en main, apprend le langage des signes, et s’assume tel qu’il est, augmente sensiblement, comme la fatale conscience qui monte, qui monte. Magali va tenir le coup trois ans comme ça, à mentir à tout le monde et à elle-même sur son handicap visuel. Mais l’échéance de l’école secondaire approche et avec elle la perspective terrifiante de se retrouver dans un espace physique et social aussi radicalement renouvelé que cruellement imperceptible. Le navire se dirige directement vers son snag, pour cultiver une autre image digne du héro de Magali, le bon et langoureux Lucky Luke. Graduellement, son inquiétude anticipatrice se généralise. Que lui arriverait-il si elle s’égarait vraiment dans un lieu inconnu? Que ferait-elle s’il n’y avait pas de «gardiens» pour la ramener sur le bon chemin? Si elle perdait réellement la vue?  (p 127).

L’angoisse augmente et l’évocation du drame de ces enfants dissimulant ainsi leur handicap pour des raisons révoltant particulièrement l’entendement adulte gagne en solidité et en ardeur. Isabelle Larouche procède ici à une combinatoire de thèmes et de dispositifs narratifs particulièrement heureuse pour nous faire sentir, dans ce petit roman nerveux et habile, que des enfants peuvent tout naturellement s’installer en enfer et —c’est bien le cas de le dire— laisser sciemment leurs parents et leurs institutrices dans le noir total, pendant de longues années, pour des raisons terribles dans l’angle enfantin… des motifs et des motivations totalement infantiles, en fait. Une autre constante du travail d’Isabelle Larouche réside dans cette aptitude très sentie qu’elle a de nous faire avoir de l’attachement et une intense sympathie pour tous ses personnages, même les subsidiaires. Et les boulés scolaires, qui ont eux aussi (qui l’eut cru?) des difficultés assez ardues avec les échelons vernaculaires de leur propre hiérarchie (a)sociale, ne sont en rien les dépositaires manichéens d’un mal dont les héros et les bonnes poires seraient le pendant bien, bon, bonasse et gentil-gentil. Le monde n’est pas aussi tranché que si on disposait de solides lunettes pour le contempler. Et le boulé scolaire peut fort souvent avoir, en train de couver au fond de lui, son contraire.

Rédigé dans un style vif, sobre, précis et parfaitement abordable pour les enfants, ce petit ouvrage fin et complexe est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de cinq illustrations en noir et blanc représentant notamment des scènes scolaires, plus un autoportrait de l’illustratrice Anouk Lacasse (p. 157).

Fiche descriptive de l’éditeur:
Magali rêve la plupart du temps… Surtout en classe! Elle rêve de joindre Médecins sans frontières un jour, pour aider les enfants malades, dans les pays lointains. À l’école, rien ne va plus. Hervé et ses copains sèment la terreur. Étrangement, ceux qui portent des lunettes y goûtent le plus. Comme si les lunettes attiraient et décuplaient la méchanceté de ces tyrans. Pas étonnant que Magali hait les lunettes plus que tout! Par chance, elle peut compter sur de bons amis comme Caroline ou Steeve, un malentendant de la classe de madame Doris. C’est après une forte fièvre causée par la rougeole, que tout s’embrouille pour la demoiselle aux tresses blondes. À l’aide de ruses, toutes plus astucieuses les unes que les autres, Magali protège ce secret dans lequel elle s’enlise de plus en plus. Mais jusqu’où ira-t-elle? Et à quel prix? Combien de temps lui faudra-t-il encore mentir? Combien de temps lui faudra-t-il pour y voir enfin plus clair?

 

Isabelle Larouche (2012), Je hais les lunettes, Éditions du Phœnix, Coll. Œil-de-chat, Montréal, 157 p [Illustrations: Anouk Lacasse]

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INSECTES CHOISIS (Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2021

Berger-Insectes-choisis

Mais il ne faut pas se faire d’illusion: Fabre ne se trompe jamais. Tous les biologistes s’accordent à reconnaître la justesse de ses observations, sauf ceux qui ne sont pas d’accord avec lui, et ils sont légion.

Boris Vian, Troubles dans les Andains, 10/18, p. 44.

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Pour prendre la mesure du trépied expressif qu’érige pour nous Allan Erwan Berger dans son recueil de pictopoèmes intitulé Insectes choisis, partons de trois pattes, qui sont aussi trois mâts, qui sont aussi trois colonnes.

La poésie lyrico-pastorale: Ber (de LauBer) est ici le compagnon de Lau (aussi de LauBer). Lau, avouons-le, est ici un tout petit peu l’accoucheur de Ber (qui, lui, ici par contre, est l’auteur exclusif des textes). Et Richard Monette, pour en rajouter dans la percutance lyrale, est ici le titrulateur du lot et l’auteur d’une postface. À l’instar de Lau (Laurendeau, votre humble serviteur), Ber(ger) affectionne d’aller chercher le vers concret qui retrouve en son feuilleté menu et friable l’image, et joue d’elle et d’évocation. Mais le lyrico-pastoral de Berger s’autonomise des papillonnades un peu vides de Lau en une jouissifade de l’exploration de formes poétiques armaturées, héritées, qu’il s’agit de mobiliser et de réinvestir en s’amusant follement, juste de ne pas trop s’en affranchir.

Les fabliaux animaliers: Berger affectionne ses sujets, ses modèles. Il se projette en eux et eux en lui. On se retrouve donc par moments au cœur de fabliaux animaliers. On nous raconte les aventures d’une punaise ou d’une abeille qui se jouèrent de ceci de par un vécu de cela, avec dialogues même parfois. Mais La Fontaine a établi sa jonction avec Dada, par l’intermédiaire autant de Queneau que d’un François d’Assise qui ne veut vraiment pas s’assir. Pochades, boutades. Un pamphlétaire sociétal bourdonne, papillonne. Il ne nous tire pas des moralités, non, non. C’est que la modernité nous surveille. Mais une discrète extase se chuinte. Et pourquoi non?

L’anecdote entomologique en prose: La jouissance que Berger tire des mondes qu’il observe et qu’il manipule aussi, dans lesquels il vit, culmine dans ses petites anecdotes entomologiques en prose. Jubilations lexicales d’abord, taxinomiques, latines-linnéennes. Mais surtout intimité charnue et chenue avec les insectes choisis qui choisissent enfin de nous dire qui ils sont, qui ils piquent, comment ils se font l’amour et la guerre. Et l’imagier Berger revient alors nous hanter, nous intriguer, nous interpeller, nous faire rire. C’est que ces vieux animaux préhistoriques qu’il capture, c’est pas juste qu’il les voit. C’est qu’il les connaît, les observe, les retrouve.

Vous accotez finement, précisément, en emboîtage, vos trois pattes/mâts/colonnes, poésie lyrico-pastorale, fabliau animalier, anecdote entomologique en prose. C’est notre trépied. Et vous posez alors, tout délicatement, très prudemment, sur ce trépied expressif d’Allan Erwan Berger, le disque lumineux, vitré, vitral, vitrail, viral, pétant, parlant, égloguant, éclatant des images d’Allan Erwan Berger. Tout est alors dit. Rhapsodie des rhapsodies et tout est rhapsodie. Ça se dit, ça se crie, mais surtout, bout d’hostie, qu’est-ce que ça pétarade, qu’est-ce que ça barouette, qu’est-ce que ça transbahute, et qu’est-ce que ça jouit.

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Allan Erwan Berger, Insectes choisis, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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