Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Il y a cinquante ans: VIVE LE QUÉBEC LIBRE!

Posted by Ysengrimus sur 24 juillet 2017

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Je ne suis pas devenu Président de la République
pour faire la distribution des portions de macaroni…

Commentaire attribué à Charles de Gaulle

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C’était il y a cinquante ans, pilepoil. On a dit bien des choses, compliments onctueux et autres sombres quolibets, sur cet événement spectacle. Les pour et les contre se sont amplement polochonnés. On va pas remettre ça, justement quand on est en train de se dire combien le temps a passé. Faudrait en venir un petit peu au recul historique, si tant est. Alors, bien, on va laisser les émotions frémissantes des anglo-canadiens un petit peu en dehors du truc, ici (ils étaient furax, c’est reçu. On va pas en faire une tartine). On va plutôt, si vous le voulez bien, concentrer notre attention sur les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec) et les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française) en cette année là de rencontre, entre toutes, sur Montréal. Ils sont fort disjoints, ces deux bouquets d’objectifs… jusqu’au malentendu, presque. Il va bien falloir finir par un peu s’en aviser.

Nous sommes en 1967, l’année de l’Exposition Universelle de Montréal. De Gaulle (1890-1970), il lui reste trois ans à vivre. Johnson (1915-1968), il lui reste un an à vivre. Sans vraiment s’en aviser, ce jour de gloire, pour ces deux hommes, est un petit peu aussi leur chant du cygne à chacun et, en même temps, le point final d’une certaine conception et de la France et du Québec. Pourtant ces deux hommes politiques semblent ouvrir une ère, plutôt que de fermer une époque. Ils se retrouvent autour de la priorité commune de renforcer les liens entre le Québec et la France et tout cela semble se tourner ostensiblement vers demain. Sauf qu’en fait, ces deux figures conservatrices des Trente Glorieuses servent des objectifs moins futuristes qu’on ne le croit. On va regarder un petit peu tout ça.

Commençons par le texte intégral de l’allocution de l’Hôtel de ville de Montréal. On observe alors que, dans ce court discours, trop souvent charcuté et édité dans les bandes d’actualité, le Général mentionne très explicitement le gouvernement du Québec, [celui] de mon ami Johnson. Lisons plutôt, à froid.

Discours de De Gaulle sur le balcon de la mairie de Montréal (intégral)

C’est une immense émotion qui remplit mon cœur en voyant devant moi la ville de Montréal française [acclamations]. Au nom… au nom du vieux pays, au nom de la France, je vous salue [acclamations]. Je vous salue de tout mon cœur [acclamations]. Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas [acclamations et rires]. Ce soir, ici, et tout le long de ma route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération [acclamations]. Et tout le long… et tout le long de ma route, outre cela, j’ai constaté quel immense effort de progrès, de développement et par conséquent d’affranchissement vous accomplissez [acclamations]… vous accomplissez ici. Et c’est à Montréal qu’il faut que je le dise, parce que [acclamations]… parce que s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre [acclamations]. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre [acclamations]. Si vous saviez quelle confiance la France, réveillée après d’immenses épreuves, porte maintenant vers vous [acclamations]. Si vous saviez, si vous saviez quelle affection elle recommence à ressentir pour les Français du Canada [acclamations]. Et si vous saviez à quel point elle se sent obligée de concourir à votre marche en avant, à votre progrès. C’est pourquoi elle a conclu, avec le gouvernement du Québec, avec celui de mon ami Johnson [acclamations] des accords… des accords pour que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française [acclamations]. Et d’ailleurs, le concours que la France va tous les jours un peu plus prêter ici, elle sait bien que vous le lui rendrez parce que vous êtes en train de vous constituer des élites, des usines, des entreprises, des laboratoires qui feront l’étonnement de tous et qui, un jour j’en suis sûr, vous permettront d’aider la France [acclamations]. Voilà ce que je suis venu vous dire ce soir, en ajoutant que j’emporte de cette réunion inouïe de Montréal un souvenir inoubliable. La France entière sait, voit, entend ce qui se passe ici. Et je puis vous dire qu’elle en vaudra mieux. Vive Montréal. Vive le Québec [acclamations]. Vive le Québec libre [acclamations]. Vive… vive… vive le Canada Français et vive la France [acclamations].

Les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec). Alors qui donc est ce Johnson qui reçoit, ce fameux soir là, ce coup de képi un peu oublié du Général. Malgré son nom anglais (irlandais, en fait), c’est un francophone pur poudre. Il avait été le principal homme lige du Premier Ministre Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959), dont le parti, la très conservatrice Union Nationale avait régné sur le Québec entre 1936 et 1939 puis entre 1944 et 1960. Évincée du pouvoir en 1960 par le fédéraliste Jean Lesage, l’Union Nationale de Johnson faisait figure de chien crevé archaïque quand, contre toutes attentes, elle reprend le pouvoir en 1966. La formule du Général, on le notera, sonne un peu comme un le gouvernement de mon ami Johnson, à l’exclusion de tout autre… Ceci est l’occasion de signaler qu’on assiste, de fait, en 1967, à la DEUXIÈME VISITE du Président De Gaulle au Québec (et au Canada). Lors de la première visite (entendre: première visite de De Gaulle comme président. Il est aussi venu au Canada comme gars ordinaire, si tant est), survenue, elle, en 1960, le Général était tombé sur le fédéraliste Jean Lesage et l’accueil avait été beaucoup plus froid et surtout, moins configuré, moins théâtral. Le Jean Lesage de l’impétueuse Révolution Tranquille et le Charles de Gaulle de l’archi-emmerdante Guerre d’Algérie s’étaient un peu regardés en chiens de fusils, cette fois-là. Et le passage à Ottawa (qui avait alors eu lieu, ce qui ne sera pas le cas en 1967) chez Lester B. Pearson avait été tout aussi frigorifique. On ajoutera que, dès 1959, le gouvernement De Gaulle avait approché le gouvernement Duplessis pour mettre en place des collaborations Québec-France. De Gaulle avait de la suite dans les idées sur ses affaires québécoises (comme sur toute sa politique internationale d’ailleurs). Et surtout, il préférait les unionistes nationalistes québécois aux libéraux fédéralistes canadiens.

Il y a donc une compatibilité idéologique profonde entre Johnson et De Gaulle. Ce sont des populistes, des nationalistes, des conservateurs, d’ardents cocardiers de la chose française. Ajoutons, et l’affaire est alors piquante, qu’il y a, chez Johnson, petit lombric effacé, une véritable attitude de sbire. Il a vécu sa longue maturation politique dans l’ombre d’un chef autoritaire (Duplessis) et, en regardant les images de ce spectacle de 1967, il est patent à tout québécois d’une certaine génération que, dans le regard pieux et servile de Johnson envers le Général, perdure le fait que cette ample figure oratoire française, matoise et tonitruante, est enveloppée, pour le petit québécois moustachu et pour une portion importante du reste de l’audience canadienne-française du temps, du suaire fantômatique éthéré mais encore implacable de Maurice Duplessis.

Quoi qu’il en soit de la fantasmatique interne de Johnson et de ses compatriotes face au Général, il reste que l’Union Nationale, même mourante, peut encore faire sentir son imprégnation sur le Québec moderniste naissant. Le parti de Johnson, tentaculaire, réactionnaire mais autonomiste, reste solidement implanté dans les campagnes. Il y fonctionne depuis l’après-guerre comme une sorte de pègre. Un jour de congé ad hoc a été décrété pour la visite du Général (qui a lieu un lundi). Le petit peuple patronal et syndical a suivi. Tout a été organisé au ratapoil. Il est évident, criant, que les communes traversées par la grande décapotable du Général ont été décorées, pavoisées et achalandées, par la vieille machine campagnarde de l’Union Nationale. En brimballes (des arcs de triomphes en branches de sapins avec des fleurs de lys géantes, je vous demande un peu), en êtres humains le long des routes (brandissant le fleurdelysé, ce drapeau nostalgique donné au Québec moins de vingt ans auparavant par Duplessis) et en fanfares (chaque harmonie de village est tenue par l’Union Nationale, bien au fait de l’impact populiste des flonflons de la fête), on acclame le grand visiteur, le long du Chemin du Roy, dans une couleur locale et une liesse populaire parfaitement orchestrées. Il s’agissait, pour Johnson, cette fois-ci, de ne pas rater son coup dans le rendez-vous ostensible avec la francophilie de tête.

C’est que tout va mal, en fait, pour l’Union Nationale. Sa carène vermoulue vient de se prendre deux torpilles qui vont, à très court terme, lui être fatales. Première torpille: la Révolution Tranquille de Jean Lesage (1960-1966), ostensiblement appuyée par les fédéralistes (notamment par les ci-devant Trois Colombes), fait maintenant apparaître le parti de Johnson comme ce qu’il est effectivement: un dispositif rétrograde, autoritaire, ruraliste et de plus en plus inadapté aux progrès en cours (ces élites, ces usines, ces entreprises, ces laboratoires dont parle justement le Général). Seconde torpille: le nationalisme québécois, fond de commerce classique de l’Union Nationale, est en train de prendre un solide virage socialisant. Un puissant tonnerre de gauche et de centre-gauche roule en effet de plus en plus fort sur l’horizon politique fleurdelysé: fondation de l’Union des Forces Démocratiques (1959), de l’Action Socialiste pour l’Indépendance du Québec (1960), du Rassemblement pour l’Indépendance Nationale (1960), du Mouvement Laïc de Langue Française (1961), du Nouveau Parti Démocratique (doté alors d’une remuante aile québécoise — 1961), de la revue Parti Pris (1963), du Mouvement Souveraineté-Association (1966), puis plus tard du Parti Québécois (1968). Début des actions directes violentes du Front de Libération du Québec (de 1963 à 1970). Le souverainisme québécois est à son comble. Il se démarque vigoureusement du vieux nationalisme traditionaliste, immobiliste et réactif, à la papa. Malgré les Johnson et les Lesage, voici donc que l’affirmation québécoise, embrassée par toute une jeunesse, déborde à gauche. Le tumultueux Mai 68 des québécois se fait au nom de l’émancipation nationale. Il y a eu et il y aura encore, jusqu’en 1970, des attentats terroristes. Le Québec veut se libérer. C’est Vive le Québec libre all the way, certes, mais plus du tout selon la doctrine sociale de l’Union Nationale. Il faut absolument tout faire pour chercher à se redonner l’initiative, sur la lancinante question nationale.

 Le coup de poker de la visite du Général est donc, dans le corpus des objectifs de Johnson, un moyen un peu intempestif pour reprendre le nationalisme québécois en main et ce, à droite. C’est que si le progressisme des Trente Glorieuses colle au fédéralisme, et si le nationalisme québécois, lui, se barre à gauche, notamment en devenant souverainiste, l’Union Nationale va se retrouver devant rien à défendre. Son passéisme est discrédité par les libéraux, son nationalisme est pillé par le R.I.N (dont les pancartes seront très visibles dans la foule acclamant le Général sur Montréal… pas en région, par contre). Le souverainisme, (appelé séparatisme par ses adversaires), ce nationalisme programmatique, émancipateur et gauchisant, ne faisant pas partie de la palette politique de Johnson, il faut tenter de faire gigoter devant les québécois un intervenant international prestigieux, francophone, dominateur mais libérateur… populaire mais conservateur. De Gaulle assurera, le temps d’un court été, ce rôle semi-conscient de flageolant funambule idéologique. Johnson, on le voit à sa sale trogne sagouine lors de la fameuse montée de la décapotable du Général sur le Chemin du Roy, boit littéralement du petit lait. Il s’illusionne largement d’ailleurs. Ça ressemble à un triomphe. C’est, en fait, un baroud. Après la mort subite de Johnson en 1968, son parti politique foutu, dirigé par un sbire de sbire, est battu aux élections de 1970, ne reprendra plus jamais le pouvoir, et disparaîtra en 1989. Si aujourd’hui, en France, un demi-siècle après la mort du Général, il est encore possible de se prétendre Gaulliste, il ne fait plus bon, au Québec, un demi-siècle après la mort de Daniel Johnson, de se dire Duplessiste…

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Les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française). Le Général, lui, pour sa part, évolue dans de toutes autres sphères. Et mes compatriotes québécois dorment aux gaz ben dur s’ils commettent la boulette hautement naïve d’interpréter son action de cabot à Montréal dans une perspective excessivement localiste. De Gaulle est un régalien. Avec lui, il faut savoir prendre de la hauteur pour suivre la manœuvre. En plus, et corollairement, il est essentiel de comprendre que tout ce qu’il bricole sur le continent nord-américain concerne au premier chef… les Américains, et personne d’autre. Ses visites au Québec en 1960 et en 1967, sa visite au Mexique en 1964, tout ça c’est pour picosser les Ricains, principalement sinon exclusivement. C’est assez turlupiné mais rien n’est improvisé. Il faut bien suivre. Aussi arrêtons nous une seconde à ce qui définit le De Gaulle de 1958-1970. Ce sont, en politique extérieure, principalement deux choses: le Paradoxe de la décolonisation et le Fantasme de la Troisième Voie. Détaillons ceci.

Le Paradoxe de la décolonisation. De Gaulle revient aux affaires en 1958, dans des conditions complexes (pour tout dire: dialectiques) quoique trop oubliées. C’est la Guerre d’Algérie. La France a déjà décolonisé l’Indochine (suite à une brutale défaite militaire), la Tunisie et le Maroc. La puissance militaire française, excessivement excentrée, se concentre donc alors en Algérie. Il souffle sur Alger une sorte d’ambiance para-franquiste. Souvenons-nous que le dictateur espagnol Francisco Franco avait lancé son putsch de 1936 depuis le Maroc espagnol, où il était en garnison en compagnie de ses factieux. Des généraux franco-algériens menacent, vingt ans plus tard (vers 1956-1958), de faire pareil si le gouvernement faiblard et constamment effrité de la Quatrième République ose chercher à décoloniser la dernière possession française d’Afrique du Nord. Sur Alger, parmi les Pieds-noirs, on crie Algérie française! mais aussi L’Armée au pouvoir! Les factieux d’Alger jugent qu’il faut remilitariser tout le pouvoir français, pour que de sains objectifs coloniaux perdurent. Pour ce faire, ils réclament le retour du Général De Gaulle aux commandes. Beaucoup plus politicien que soldoque, ce dernier va, assez perversement, se laisser porter par la vague factieuse des militaires d’Algérie. Bon, je vous coupe les détails. De Gaulle finit par mettre en place cette Cinquième République qu’il préconisait déjà en 1946 (il a de la suite dans les idées, on l’a déjà dit). Il fait plébisciter sa nouvelle constitution par référendum, se fait solidement élire président de la république, puis… il ne renvoie tout simplement pas l’ascenseur aux factieux d’Alger. Général-président, il leur ordonne de rentrer dans leurs casernes et engage, sans états d’âme, la décolonisation de l’Algérie. Bordel et bruits de bottes, O.A.S., attentats contre le Général, anti-gaullisme durable à l’extrême droite. Complications ruineuses et sanglantes (un million de morts algériens entre 1954 et 1962). De Gaulle œuvre, par étapes, à se débarrasser de ce problème ruineux pour son budget militaire et pour son image. Il veut commencer au plus vite à circuler dans le monde. Mais il est encore couvert du sang algérien quand il vient niaiser au Canada, en 1960. Cela légitime Lesage et Pearson de le regarder d’un drôle d’air et ils ne s’en priveront pas. De Gaulle se dépatouille finalement du drame colonial en lâchant l’Algérie, en 1962. C’est alors et alors seulement que devient perceptible le feuilleté subtil et un peu couillon du tout de sa doctrine coloniale. Malgré la lourde parenthèse algérienne, il s’avère que le Général n’est pas si décolonisateur que ça, finalement. Plus finasseur que décolonisateur, pour tout dire. Il faut se recycler. Il faut maintenir des rapports avec les anciennes colonies. Les dorloter plutôt que de les réprimer, les flirter, se faire aimer d’elles, et la jouer copain-copain. C’est une sorte de Vatican II du colonialisme, en somme. Ce délicat paradoxe de la décolonisation cherchera vraiment, chez le Général, à fonctionner comme une méthode, carrément. Un système strict et uniforme… à généraliser d’ailleurs à toutes les anciennes colonies franchouillardes, MÊME CELLES PERDUES DE LONGUE DATE, NOTAMMENT DANS LES AMÉRIQUES (clin d’œil, clin d’œil). La décolonisation-recolonisation dialectique gaullienne (que le vent de sable algérien rendait passablement invisible, entre 1958 et 1962) nous concerne nous aussi, donc, tout à coup. Comme il ne s’agit plus de conquérir militairement mais de séduire politiquement, le Général jouera désormais de l’héritage français se perpétuant de par le monde. Ce sera: je décolonise militairement d’un coup assez sec ET rapido-rapido je recolonise par la coopération internationale, d’un coup assez doux, avec tout ce qui parle français au monde. Avez-vous dit: ballet diplomatique? Cela inclura évidemment, sans s’y réduire, ceux qu’il appelle, sans se complexer ou s’enfarger dans nos nuances, les français du Canada. Voyons, sur ce point, quelques courts fragments de discours, lors du fameux crescendo oratoire de la montée en décapotable sur le Chemin du Roy (les italiques gras sont de moi mais ils correspondent à des accentuations fort appuyées du Général):

Discours de De Gaulle à la mairie de Québec (extraits)

De tout mon cœur… de tout mon cœur, je remercie Québec de son magnifique accueil, de son accueil français [acclamations]. Nous sommes liés par le présent, parce qu’ici, comme dans le vieux pays, nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes. Nous sommes liés par notre avenir… Mais on est chez soi, ici, après tout [acclamations].

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Discours de De Gaulle à la mairie de Trois-Rivières (extraits)

Nous sommes maintenant à l’époque où le Québec, le Canada français, devient maître de lui-même [acclamations]. C’est le génie de notre temps, c’est l’esprit de notre temps que chaque peuple, où qu’il soit, et quel qu’il soit, doit disposer de lui-même [acclamations].

On goûtera le sel fin du paradoxe de la décolonisation, notamment dans le second extrait. Dans l’esprit de notre temps, je vous fais disposer de vous-même par rapport à l’occupant anglo-canadien… tout en vous recolonisant tout doucement, gentil-gentil, comme si on relevait, nous tous, d’un seul et même pays (comme dans le vieux pays). C’est pousse toi de là, Lester, que je m’y (re)mette, en somme. Ces effets français rendent tout autant leur sonorité dans le discours de Montréal, cité supra: en voyant devant moi la ville de Montréal française. On y souhaite explicitement que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française. La recolonisation en douce et l’idée que tu t’en pousse et que je m’y (re)mette y est bien sentie elle aussi, presque de façon lourdingue: s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre. Explicite dans l’art de s’inviter. Mais on est chez soi, ici, après tout…

Donc De Gaulle sera très fort pour, une fois sa propre décolonisation bouclée (après des guerres de théâtres ruineuses et sanglantes), se retourner sur un mouchoir de poche et prôner la décolonisation chez les autres, notamment British (conférer le discours de Montréal) et Ricains (conférer le discours de Phnom-Penh). Cela va nous amener à son ultime grand fantasme.

Le Fantasme de la Troisième Voie. Après la Guerre d’Algérie (1954-1962) va donc apparaître le De Gaulle 2.0. Dépatouillé de la crise grave qui l’a mis en selle, comme une ogive bien débarrassée de son propulseur, il va maintenant déployer la courbure autonome de sa vision de la politique internationale. Guerre Froide oblige, on pourrait la résumer, sans rire, comme ceci: Les Américains, les Russes et Nous. Au plan symbolique, tout commence avec la mort de Kennedy. Ce dernier, qui, on l’oublie trop souvent, ne fut président que deux ans (1961-1963), se laissait un peu paterner par De Gaulle. Il admirait en lui la dernière grande figure du temps de la seconde guerre mondiale gnagnagnagna. De Gaulle a donc pu s’imaginer un temps que les Ricains verraient en lui une sorte de grand sage européen, oscillant, bonhomme, au juste milieu des choses. Cette illusion tombera raide quand il se heurtera à Lyndon B. Johnson (président de 1963 à 1968), sudiste baveux et cassant qui va le remettre à sa place, l’espionner, lui intimer de se mêler de ses affaires sur le Vietnam et l’enguirlander quand De Gaulle va aller voir les Russes. De Gaulle va donc se particulariser (…nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes) et il va engager la ci-devant Troisième Voie. Il va tout simplement jouer au Grand. Il va sortir de l’OTAN, se doter de la bombe nucléaire et ne pas laisser sa diplomatie dormir sous le parapluie ricain. Il retardera l’entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun Européen, la jugeant trop atlantiste. Une ligne idéologique assez crue se dessine ici aussi, de fait, car, en 1969-1970, Kissinger et Nixon, réacs tonitruants, seront bien plus indulgents envers la doctrine extra-atlantiste gaulliste (sortie de l’OTAN, politique nucléaire, etc) que les démocrates américains. En un mot, des libéraux anglo-saxons, amerloques ou assimilés (genre Lyndon B. Johnson, son paronyme Lester B. Pearson et dans le mouvement, Jean Lesage), c’est pas trop son truc, à De Gaulle.

Furthermore… il faut, selon De Gaulle, pas juste se démarquer,  à la française, de ces Ricains et de leurs laquais. Il faut aussi les enquiquiner, les picosser, les invectiver, leur jouer le jeu incessant de la mouche du coche. De Gaulle fera ça, entre autres, au Mexique, en 1964, et… au Québec, en 1967. Son incartade québécoise et montréalaise n’avait absolument rien de spontanéiste ou de maboule. Elle faisait modestement partie de la scénarisation d’un bouquet d’objectifs très précis, dans l’ambitieuse politique internationale gaullienne. Même la formule Vive le Québec libre ne venait pas de nulle part… observateur matois des hinterlands qu’il dragouille, le Général l’avait tout simplement lue sur les affiches des manifestants l’ayant accueilli dès sa descente du navire de guerre le Colbert, dans le port de Québec… car notre illustre visiteur a préféré venir sur un croiseur, justement pour mouiller l’ancre directement à Québec, dans les pattes de Daniel Johnson, plutôt que de prendre la Caravelle et d’atterrir à Ottawa, dans les pattes de Lester B. Pearson. C’est dire… Rien n’était laissé au hasard et peu de choses étaient spécifiquement orientées québécoises dans tout son tintouin, en fait.

De Gaulle fut un as dans le jeu de cartes rogné de la politique intérieure du courtaud Johnson. Et Johnson fut un pion sur l’échiquier international chambranlant du longiligne De Gaulle. Cinquante ans plus tard, tout ceci est fort défraîchi, racorni… déformé aussi, par les fantasmatiques laudatives et dépréciatives des uns et des autres. Et aujourd’hui, que voulez-vous, la France ne représente plus la moindre troisième voie internationale et le Québec n’est pas plus libre qu’avant. Il faut bien finir par admettre que les avancées sociales et civiques se feront par d’autres acteurs politiques et par d’autres moyens collectifs. Chou blanc et gros Jean comme devant, en somme. De tout ceci, il nous reste le souvenir affadi d’un grand spadassin inimitable d’autrefois donnant, un peu malhabilement mais avec cet insondable panache, un ample coup de croix de Lorraine dans l’eau bleue et glauque d’un fleuve Saint-Laurent scintillant et largement illusoire, cet été là, l’été de toutes les rencontres, à la hauteur de Montréal…

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Dossier complémentaire

Le chemin du Roy (Luc Cyr et Carl Leblanc)

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De Gaulle au Québec en 1967 (présentation didactique, très efficace)

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La véritable histoire du «Vive le Québec libre» de De Gaulle (suavement mythifiant)

https://www.youtube.com/watch?v=1nmnvAvGnYc

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Discours intégral du balcon de l’hôtel de ville de Montréal

https://www.youtube.com/watch?v=0l1EYNoHY1A

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De Gaulle parle du Québec lors de sa conférence de presse régulière, le 28 novembre 1967

https://www.youtube.com/watch?v=atulwu6uAOI

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Voyage de De Gaulle au Québec (fresques de l’INA)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00136/voyage-du-general-de-gaulle-au-quebec.html

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Il y a quarante ans, de Gaulle au Québec (journal français de droite Le Figaro)

http://www.lefigaro.fr/international/2007/07/23/01003-20070723ARTFIG90209-il_y_a_quarante_ans_de_gaulle_enflammait_le_chemin_du_roy_au_quebec.php

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De Gaulle et «Vive le Québec libre» (Encyclopédie canadienne)

http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/de-gaulle-et-vive-le-quebec-libre/

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La visite du Général De Gaulle au Canada en 1960 dans l’ombre de la crise algérienne

http://quod.lib.umich.edu/w/wsfh/0642292.0036.022/–visite-du-general-de-gaulle-au-canada-en-1960-dans-lombre-de?rgn=main;view=fulltext

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De Gaulle au Mexique (1964)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00091/voyage-au-mexique.html

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johnson-de-gaulle-3

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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NOS PREMIÈRES CRUAUTÉS (par Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2017


Nos premières cruautés
Sont, de toutes, les plus suaves
Et ce qu’elles ont teinté
Plus jamais ne se lave

Et ce qu’elles ont fendu
Plus jamais ne se scelle
Et ce qu’elles ont perdu
Plus rien ne le révèle.

Nos premières cruautés
Nous ont fait devenir
Ce qui nous fait pleurer
Et ce qui nous fait rire.

Et ce qu’elles nous avouent
Retombe au fond du puit
Quand pend à notre cou
La meule de notre vie.

Nos premières cruautés
Ne céderont jamais.
Elles vont persévérer
De relais en relais.

Sur nos iris, elles bougent
Comme autant de scotomes.
Une feuille d’automne rouge
Glissant des pages d’un tome.

Et, et… nos premières cruautés
Seront toujours
Le plus sublime atour
De tous nos apartés.

L’enfance. L’ère fatidique de toutes les pulsions et des plus insondables ardeurs unilatérales. C’est ce temps qu’on n’en finit jamais de croire éternel. Ce temps d’avant le moment évanescent où les copains et les copines s’éparpilleront aux quatre vents, pour toujours. Ce temps où le jeu et la guerre ne font qu’un, où les garçons et les filles découvrent abruptement leurs ressemblances, leurs différences, leurs réfractions, leurs attractions, tout en les configurant de concert, en fait, et sans trop le savoir. C’est surtout le temps où tout se négocie, sauf la hiérarchie des forces, qui, elle, est aussi fatale que la flexibilité limitée des arbres, des vents et des saisons contrastées et tyranniques de notre beau Québec tutélaire.

Il est extrêmement important pour le petit Pol, notre volubile narrateur, d’être froidement cruel. Amoral, il aime insondablement le goût du sang. Et la violence, subie ou infligée, lui plaît. Il nous raconte donc, sans complaisance mais sans concession non plus, ses petites histoires de cruautés. Elles sont livides, mièvres et microscopiques à souhait. Mais elles ont été ses toutes premières. Et les cruautés les plus anciennes, les plus malingres, les plus rabougries sont aussi les plus cruciales, les plus suaves et les plus indélébiles. Le regard de Pol est circonscrit et concentré. Même les omissions de son récit sont minutieusement décidées. Pol ne parlera pas de sa famille (ses gens, comme il les appelle parfois), ni de sa maman, ni de son papa, ni de l’école, ni des adultes en général. C’est que Pol nous narre l’enfance des configurations libres, lâches et fofolles. Et quand l’enfance échancrée et tirailleuse se terminera, eh bien, Pol se taira.

Le monde de l’imaginaire du petit Pol est en légère diffraction par rapport au monde réel. Ses compagnons et compagnes d’enfance portent des noms improbables: Toupie, Bernadotte, Caporal, Primo, Gigi. C’est que Pol, dit Popol, nous relate l’enfance insolite et biscornue d’un monde et d’un temps. Les adultes, dans ce monde et ce temps là, travaillent dur pour assurer la belle vie de la maisonnée. Ils sont invisibles. Les écoles maternelles, les garderies, les centres de la petite enfance, les camps de vacance n’existent pas. Le terrain de jeu populaire, c’est la forêt immémoriale. Les réseaux sociaux, c’est la foule-marmaille piaillante des champs broussailleux et du poussiéreux coin de rue du cru. Pas de téléphones portables, pas d’ordinateurs, pas de jeux vidéo, pas de parents hélicoptères, pas de direction de la protection de la jeunesse. Bon, il y a bien la télévision, bourdonnante, crépitante et incolore… pour les jours de pluie ou de tempêtes de neige, sans plus. On allait jouer dehors, dans ce temps là, comme le dit si bien quelque chose de grognon qui percole et perdure en nous, et qui est presque en train de virer à l’adage populaire.

Le petit Pol et ses pairs enfantins de la commune fictive d’Irénéville étaient moins cernés, moins policés, moins corsetés de rectitudes, en leur enfance d’autrefois et de là-bas. Ils vivaient une vie plus secrète, plus sauvage et plus fluide, sans cyber-harcèlement et sans trolling. En étaient-ils pour autant moins cruels?

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Paul Laurendeau (2017), Nos premières cruautés, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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La période des questions et réponses orales à la Chambre des Communes du Canada (description empirique, factuelle et concrète)

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2017

Bon, je fais virer ma moulinette et j’apporte mon effort de guerre dans la commémoration des 150 ans du Canada raplapla, colonial et bourgeois. À moi un sujet bien canadien: la période des questions et réponses orales à la Chambre des Communes du Canada, pourquoi pas? Il s’agit d’un petit spectacle télévisuel qui dure environ quarante-cinq minutes par jour ouvrable, au Parlement Canadien. Les députés de l’opposition et certains députés gouvernementaux posent alors des questions, principalement adressées au premier ministre ou aux membres de son cabinet. Ces questions sont posées en rafale, selon un ordre solidement pré-établi (quoique d’une logique difficile à décoder, dans son éclectisme) et selon les prérogatives implicites hiérarchisant les partis d’opposition entre eux. La première question est habituellement posée par le ou la chef(fe) du premier parti d’opposition, puis certains de ses sbires, puis le ou la chef(fe) du second parti d’opposition puis certains de ses sbires et ainsi de suite. Les dernières questions sont posées par des députés d’arrière-bans de tous les partis, même du parti gouvernemental (qui, ce faisant, se lance alors des balles molles à lui-même, se permettant ainsi de faire sa com dans le cadre des questions et réponses orales en chambre). Toutes les questions sont adressées aux gouvernementaux. Les partis d’opposition ne se font pas poser de question.

Je ne vais pas développer sur la dimension réglementaire ou historique de la procédure des questions et réponses orales mais plutôt sur la réalisation empirique, factuelle, concrète et effective de ces dernières, de nos jours. Notons d’abord que la Chambre des Communes du Canada (338 députés) est disposée selon le modèle du parlementarisme britannique (système de Westminster). C’est une salle rectangulaire symétrique où les banquettes des gouvernementaux (à notre gauche sur la photo) et les banquettes de l’opposition (à notre droite sur la photo) sont face à face. Le Président de la Chambre (Speaker of the House) est assis sur un trône, au fond du rectangle. Réminiscent de l’autorité monarchique, il alloue les tours de parole et rappelle la chambre à l’ordre quand il y a du chahut. Il est fringué avec une toge noire à collet blanc René Descartes mais il ne porte pas de perruque (on est quand même plus dans le temps des Pères de la Confédération).

Chaque parlementaire préalablement autorisé à poser une question est soumis à une stricte chronométrie. Après l’extinction de son court temps de parole, on lui coupe le micro, habituellement sans sommation. Comme tout ça, c’est un baratin pour les caméras, il ou elle la boucle vite une fois le micro coupé, vu que cela le ou la rend largement inaudible. Les parlementaires ne sont pas autorisé(e)s à s’interpeller directement ou à se mentionner nominativement par leur patronyme (ou par toute autre désignation que leurs titres parlementaires). Ils doivent impérativement s’adresser au Président de la Chambre. Cela les oblige à se tourner d’environ quarante-cinq degrés et à refouler la propension qu’ils auraient à se faire face, propension fortement renforcée par l’architecture même de la Chambre, qui place face à face les banquettes des deux ou trois grands partis adverses. Les invectives hors échanges autorisés sont dès lors fréquentes.

Trois catégories de personnages ressortent, lors de la période des questions et réponses orales. D’abord, évidemment, ce sont les ministres et le premier ministre qui sont mis en vedette. La majorité des questions leur sont adressées. Il est important de noter qu’un parlementaire de l’opposition, même s’il destine sa question explicitement au premier ministre ou à un ou une ministre spécifique, ne verra pas nécessairement la susdite question répondue par le parlementaire qu’il visait (visait indirectement, naturellement, vu que l’on ne s’adresse qu’au Président de la Chambre). En l’absence d’un ou d’une ministre, c’est son ou sa secrétaire parlementaire qui répond à la question. La chose devient alors presque intéressante parce que ces ministres en second que sont les secrétaires parlementaires connaissent souvent les dossiers mieux que leurs supérieurs. Ils sont aussi de beaux coursiers d’avenir à regarder cavaler. Un autre personnage qui devient crucial au moment de la période des questions et réponses orales, c’est le leader parlementaire. Le leader parlementaire (qu’il ne faut confondre ni avec le chef du parti ni avec le whip) est ni plus ni moins que celui qui pilote un groupe parlementaire lors de ses activités en chambre. Chaque parti a son leader parlementaire. C’est un membre expérimenté de la députation, qui surveille attentivement la procédure et qui peut de temps en temps dégainer des questions de privilège. Quand le leader parlementaire se lève pour répondre à n’importe quelle question de l’opposition, il est factuellement porteur du message implicite suivant: attention, l’ami(e), vous êtes en train de doucement glisser hors-sujet ou hors-protocole et êtes sur le point de vous le faire dire formellement. De plus, ce qu’on observe empiriquement, c’est que le leader parlementaire est souvent celui qui répond à une question qui tend à attaquer plus personnellement la ci-devant intégrité d’un ministre ou d’un député. Si un ministre ou un député est implicitement accusé de conflit d’intérêt, de combine ou de malversation, il ou elle répondra à la question principale sur ce problème, mais si jaillissent des questions complémentaires, c’est le leader parlementaire qui les attrapera, fonctionnant de facto comme l’avocat sur le tas de la personne tourmentée du moment. Rappelons aussi que tous ces personnages disposent ici d’une immunité parlementaire qui permet, par delà les fausses courbettes et effets creux de politesse, aux couteaux de voler parfois assez bas…

Pour goûter tout le suc de la période de questions et réponses orales à la Chambre des Communes canadienne, il faut être bilingue. Les parlementaires, anglophones comme francophones, s’expriment en passant, de façon habituellement assez fluide, de l’anglais au français, au cours des débats en chambre. Chaque parlementaire a une petite oreillette lui permettant de bénéficier de la traduction simultanée dans la langue officielle de son choix. Fait intriguant et inusité, même les parlementaires parfaitement bilingues portent l’oreillette et on se demande s’il le font par choix d’une langue de traduction (procédé particulièrement malcommode pour un bilingue équilibré qui, en conditions naturelles, tend à préférer écouter ce qui se dit à vif plutôt qu’en traduction simultanée, notamment dans une oreillette) ou simplement par politesse pour décomplexer les parlementaires (surtout, dans ce cas-ci, anglophones) qui eux ont vraiment besoin de l’oreillette pour piger les subtilités de l’autre langue officielle. En tout cas, quelle que soit la motivation qui nous anime, on porte l’oreillette, c’est chic, ça fait ONU et tout et tout, qu’on en aie besoin ou pas. Une chose est certaine, par contre, c’est qu’au moment de prendre la parole, chaque parlementaire retire promptement son oreillette pour éviter d’entendre ses propres propos, soit redits par le traducteur, soit simultanément traduits dans l’autre langue officielle, ce qui lui cafouillerait passablement l’élocution. En matière linguistique, nos compatriotes anglophones sont parfois surprenants. Certains d’entre eux et elles, venant des falaises Atlantiques, des plaines albertaines, de la toundra nordique, ou des forêts de Colombie Britannique, parlent un français étonnamment juste. Sur certains de nos compatriotes de souche tamoul ou penjâbi: même commentaire. Je salue le mérite des uns et des autres au passage, reconnaissant leur louable effort car, pour eux, le français est une langue étrangère au sens strict et entier du terme. Tandis que pour les francophones, l’anglais est la langue de l’occupant et, veut veut pas, on l’a dans les oreilles constamment, ce qui facilite largement la corvée d’apprentissage.

Tendanciellement, une question posée dans une des langues officielles se verra répondue dans cette même langue officielle. Mais tous les cas de figure sont en fait possibles, attendu que le français et l’anglais ont au Canada un statut juridique identique. Certains députés monolingues anglophones s’expriment toujours en anglais. Certains députés francophones s’expriment toujours en français (même s’ils sont fatalement bilingues). En gros, la propension de tendance est au bilinguisme et les parlementaires canadiens sont rodés à cette portion de leur exercice de relation publique. Les chefs des partis d’opposition posent habituellement deux questions en ouverture, une en français et une en anglais, en ordre alterné, sans préséance particulière allouée à une langue ou à l’autre. Ces questions portent très ouvertement sur des contenus nettement distincts car on tend, lors de la période des questions et réponses orales, à éviter le procédé oratoire bien canadien consistant à redire une chose dans une langue officielle après l’avoir dit dans l’autre. De tels redoublements oratoires feraient doublet avec la traduction simultanée et le tout deviendrait un peu lourdingue. Ceci dit, les bilingues les plus virevoltants (qui sont fatalement avantagés dans toute cette gymnastique) profitent parfois d’une question complémentaire survenant dans l’autre langue pour ostensiblement redire, dans l’autre langue aussi, les propos répondant à la première question venue dans la première langue. Cela s’avère un procédé aussi élégant qu’inattaquable permettant insidieusement de ne pas trop en dire, de bien se redire et de ne rien dire de plus. L’alternance de code (code-switching) au sein d’une intervention spécifique unique est possible mais, dans les faits, rare. On comprend vite pourquoi. Si un parlementaire commente et questionne en partie en anglais et en partie en français, il brouille les cartes pour son répondant, vu que la propension à répondre dans la langue dans laquelle on a été interpellé se trouve alors complicaillée par l’alternance de code dans la question. Ce genre de cafouille potentielle n’est utile pour l’image de personne. Huit fois sur dix, quand une personne ne répond pas dans la langue de la question, c’est un anglophone qui ne parle pas français. Il est inutile de dire qu’il est parfaitement possible d’occuper des fonctions ministérielles au Canada en étant unilingue anglophone… alors qu’en étant unilingue francophone, bien là, non. L’un dans l’autre, on peut considérer que le tiers environ des questions et réponses orales se fait, à la Chambre des Communes du Canada, en français.

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La nature des questions et des réponses est particulièrement intéressante. On peut diviser les questions posées en deux grandes catégories effectives, factuelles, empiriques (et officieuses): les questions ministérielles et les questions de députation. Exemple de question ministérielle: Quelle est l’ampleur du déficit que prévoit assumer le Ministre des Finances pour l’année en cours? Exemple de question de députation: Mon comté a été particulièrement frappé par les inondations printanières. Le gouvernement fédéral entend-il allouer des fonds supplémentaires à la lutte aux effets du dégel dans le moyen-nord? Si les questions de députation sont des moyens pour les parlementaires de se donner l’image de gens se souciant vachement de leurs commettants, le fait reste que ces questions sont habituellement minoritaires. Les questions ministérielles sont habituellement majoritaires. Les députés font des efforts subtils mais réels pour voir à faire ressortir la dimension générale des questions spécifiques qu’ils abordent ou affectent d’aborder. La période des questions et réponses orales donne en fait l’image d’un consensus tacite des parlementaires sur une intendance des débats concernant les orientations générales de la politique nationale et internationale du Canada. Les couleurs idéologiques transparaissent vite dans les questions posées. On voit nettement que les Conservateurs canadiens sont des lobbyistes pétroliers et des suppôts de la réaction sociétale la plus neuneu et prévisible imaginable et que les Libéraux canadiens sont des promoteurs de la bourgeoisie multipolaire (industrielle, manufacturière, technologique, commerciale, touristique) et des réformistes sociétaux ronron et bon teint (pluri-ethniques, pro-autochtones, roses, marihuanesques, etc). Chaque rôle et couleur de parti est bien nettement découpé. Les âmes simples ne risquent pas de s’y tromper. Les députés ne s’injurient pas ouvertement mais, sardoniques, ils ironisent souvent en planquant leur mépris et leur aigreur dans les replis intimes de la question même, perfidement, à l’anglaise. Ma question est simple: le Ministre des Finances consulte-t-il de temps en temps les spécialistes en comptabilité et en économie de son ministère avant de rédiger le budget qu’il propose aux canadiens? Inutile de dire que l’antagonisme des deux banquettes de la chambre est amplement théâtralisé. Le tout de l’exercice est largement hypocrite, d’un côté comme de l’autre. C’est une belle cascade pugiliste entre complices de classe, pour le bénéfice de la galerie de presse et des caméras, sans plus. C’est comme les lutteurs professionnels de mon enfance. Ils font force grimaces dans le cadre puis ils vont tous manger une pizza ensemble, après le tournoi.

Les figures ministérielles semblent massivement obéir à la règle implicite voulant qu’il faille remercier mécaniquement pour la question qu’on vous pose puis soigneusement… répondre à côté. Souvent, le parlementaire questionneur finit sa question par un lapidaire (répondez-moi par) oui ou (par) non? On peut alors être assuré qu’il n’obtiendra ni un oui ni un non mais un énoncé générique noyant souvent le poisson de la question initiale, habituellement, elle, plus spécifique. Même si les questions sont souvent incisives et susceptibles d’attiser la curiosité publique, les réponses, elles, sont habituellement opaques ou creuses. On trouve une réponse intelligente, informative, vive ou utile aux trente questions environ. Il ne faut pas visionner ou assister à cet exercice en espérant trouver réponse à des questions qu’on se poserait sur la politique canadienne ou sur quoi que ce soit d’autre… Les gouvernementaux sont habituellement chargés de laisser entendre que tout va bien, qu’on verra à consulter les canadiens en temps et lieu, que ces questions trouveront leurs réponses au moment approprié (lors du dépôt du budget, au cours des travaux de la commission parlementaire concernée, après le forum international ou le procès en cours, etc). Les questions suivent assez intimement l’actualité, mais aussi les rythmes saisonniers, très contrastés au Canada. Le spectacle a grosso modo une solide dimension journalistique. Cependant, en dépit de cette forte pulsion actualiste, un fait étonnant a lieu. C’est que, dans un laps de temps donné (disons, sur quelques mois), une période de questions et réponses orales et une autre peuvent singulièrement se ressembler, comme si elles suivaient la même grande courbe narrative, avec les mêmes mouches du coches questionneuses tapant sur les mêmes clous en lirant la même ritournelle et les mêmes tribuns répondeurs produisant les mêmes effets de manches faisant parades aux mêmes formulations de fixation du moment. Il y a aussi des questionneurs et des questionneuses spécialisé(e)s: le monsieur que bougonne contre les palestiniens, la dame qui larmoie en faveur des autochtones, la prolo ou le paysan de service, l’apologue de la propriété privé ou des baisses d’impôts, le belliciste qui lire sur le courage de nos soldoques (mais qui ne demande jamais combien coûtent les missions militaires). On sent aussi rouler la bouffée venteuse des régionalismes: Atlantique, Québec, Ontario, Ouest, Côte Pacifique, Grand Nord. Tout le monde meugle un peu pour son terroir, coasse un peu pour son nid de corbeau. Pas trop non plus. On dit ses lignes, tout en cherchant à rester nuancé(e) et généralisable. La ritournelle globale des questions et des réponses fait jouer subtilement (ou pas) son sens de la redite, en redite, en redite… D’un océan, à l’autre, à l’autre… La Loi, c’est la Loi, c’est la Loi… Un Canadien, c’est un Canadien, c’est un Canadien… Il est clair et net qu’on se fait servir un canevas largement apprêté et recyclable. Aussi, quand on nous raconte, dans les documents réglementaires officiels, que les parlementaires ne connaissent pas les questions orales à l’avance, j’ai de gros doutes. Voyons donc. Tout se fait au tambour de charge. Pas d’hésitations, pas de flottements, pas de blancs, pas de consultations de notes. Certains ministériels (surtout les anglophones répondant en français approximatif) se lèvent ipso facto après la question et lisent leur réponse sur une feuille. On dirait parfois une lecture théâtrale dans un cours de langue de deuxième année de l’Université Lancastre. Il y a peu de répliques spontanées dans tout ce bazar, en fait, même si le spectacle reste, l’un dans l’autre, il faut l’admettre, plutôt enlevant. C’est placé. C’est évident.

En fait, si la période des questions et réponses orales sert à quelque chose, c’est à se donner une idée moins intellectuelle que mondaine de la personnalité oratoire des parlementaires du moment. On a là un fort savoureux présentoir pour s’amuser à essayer de deviner qui sera le prochain ministre de Ceci ou la prochaine cheffe du parti Cela, dans le cirque de demain. C’est la volière piaillante aux beaux oiseaux, pour tout dire. Le spectacle est passablement cocasse de fait, surtout qu’à la Chambre des Communes du Canada, quand même, ça brasse. Les députés chahutent, applaudissent tapageusement leurs collègues, et poussent des OOOOHHHH sonores en bavant des ronds de chapeaux et en roulant ostensiblement les mirettes, chaque fois qu’un fait potentiellement scandaleux ou juteux ou bizarre est mis en relief par un de leurs comparses, dans une question. On a ici, l’un dans l’autre, une ambiance de cabotinage particulièrement hirsute, tonique et pimpante. Pour sa part, l’Assemblée Nationale du Québec (125 députés) ayant renoncé, par règlement, à ces chahuts et à ces effets de cheerleading, elle a un peu, désormais, lors de sa période des questions et réponses orales, l’air d’un grand aquarium tout bleu, comparée à la Chambre des Communes du Canada, qui, elle, fait plutôt collectif de meneurs et de meneuses de claques sur pistes et pelouses et gradins verts vifs, le jour ensoleillé du grand tournoi de votre sport arrangé favori.

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Le court métrage suivant nous présente (sans doublage) l’intégralité de la période des questions et réponses orales de la Chambre des Communes canadienne en date du 10 mars 2016 (le premier ministre du Canada était alors en visite officielle au États-Unis). On échantillonne ici à peu près tous les comportements que je signale dans ma description supra. Noter que ce foulard jaune consensuel que presque tout le monde porte (et make no mistake: cette chambre est fondamentalement consensuelle) est une promo pour la lutte contre les ci-devant maladies rares… [véridique et sans ironie]

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Pourquoi un buste de Louis XIV devant l’église Notre-Dame-des-Victoires à Québec?

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2017

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Bon alors c’est la minute d’historiographie touristique. D’aucuns se demandent pourquoi il y a un buste de Louis XIV devant la petite chapelle Notre-Dame-des-Victoires à Québec. Comme le tout est retapé et fraîchement requinqué, c’est absolument pas un buste d’époque. On a donc là un dispositif exprimant un choix assez contemporain. Quel en est le symbolisme? Les québéciens (citadins de la ville de Québec) et les québécois (citoyens de la nation du Québec) sont-ils des absolutistes? C’est improbable, gentils et décontractes comme le sont mes compatriotes. C’est quoi le flash alors. Pourquoi le Roy Soleil?

D’abord comme cette petite Place Royale évoque le Régime Français (1599-1760), il fallait y mettre un roy de France… ça s’imposait. On allait quand même pas planter là George III ou la Reine Victoria, simple question de cohérence thématique élémentaire. Alors voyons ceux qui se trouvaient fatalement en lice. Il n’y en a pas tant que ça. Bon, l’explorateur Jacques Cartier touche le Canada en 1534-1536. C’était sous François Premier (période de règne: 1515-1547). Mais l’aventure symbolique et percutante du navigateur malouin à la barbichette et au couvre-chef comme une écuelle est relativement sans lendemain, c’est pourquoi le vainqueur de Marignan, lui, d’ailleurs amplement plus branché Italie que Cap Diamant au demeurant, n’a pas été retenu pour figurer sur le socle du petit buste des Victoires. Passent deux générations. Le poste de traite de Tadoussac est fondé en 1599, et l’Abitation de Québec en 1608 soit, dans ce second cas, deux ans avant la mort de Henri IV. Le Vert Galant aurait-il pu être candidat? Possible. Ceci ouvre en fait la séquence des possibilités les plus tangibles pour le statut sensible de petit buste des Victoires. Les quatre roys de notre cher Régime Français, si aimé, si essentiel, si principiel, si québécien, si profond en nous, sont Henri IV (période de règne: 1589-1610), Louis XIII (période de règne: 1610-1643), Louis XIV (période de règne: 1643-1715) et Louis XV (période de règne: 1715-1774). Ce sera donc fatalement un de ces quatre-là. Revoyons-les, un par un, en commençant par les périphériques, soit celui du début et celui de la fin de l’aventure coloniale française dans les Amériques.

Henri IV: Certes Samuel de Champlain, fondateur du poste de traite de Tadoussac et de la ville de Québec, était un sujet du bon roy Henri le Grand. Sauf que si on regarde l’affaire avec le recul requis, on est bien obligé de se dire que Henri IV n’était pas vraiment orienté nouveau monde ou colonisation. C’est pas de sa faute, en plus. Il ne faut pas oublier que ce roy navarrais, gascon ferrailleur concentré et sans peur, menait ses troupes lui-même au combat sur son cheval blanc (le fameux cheval blanc d’Henri IV dont on questionne si souvent la couleur). Et pourquoi donc? Eh ben, c’est que cet époux politique de la ci-devant Reine Margot, était coincé et enfoncé jusqu’au cou fraisé dans les guerres de religion qui ravageaient son pays. Il a lui-même changé de religion aussi souvent que politiquement nécessaire et possible (catholique, protestant, catholique, protestant, tic, tac, tic, tac) et il a passé la plus grande partie de son règne besogneux, compliqué et intense à reconquérir son propre royaume. Seul roy de France à ne pas avoir été sacré à Reims, tenue ferme par les factieux cathos du temps (il fut sacré à Chartres), il a même dû s’allier aux anglais pour pouvoir reprendre les commandes de la France. Il n’avait pas une minute à lui. Sa postérité coloniale fut donc aussi sommaire que l’était sa vision personnelle sur la question. Si les Espagnols et les Portugais étaient déjà si durablement implantés dans les Amériques, si les Hollandais et les Anglais y prenaient pied déjà solidement, alors que la France y balbutiait encore, c’est la crise intérieure socio-religieuse que Henri IV incarne qui en fut largement la cause. Donc non.

Louis XV: De l’autre bord du rebord de la coupe coloniale, Quinze ne fait pas le poids non plus et pour des raisons inverses. Ce ne sont pas celles du pas encore mais plutôt celles du déjà plus. Sous Quinze, la joute est effectivement déjà jouée en Amérique du Nord. La supériorité démographique et militaire des Anglais les avantage maximalement. Ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’ils ne dominent le continent. Les priorités coloniales françaises sont désormais autres. Les Indes Orientales les inspirent plus que les Indes Occidentales et la portion des Indes Occidentales qui les inspire le plus, ce sont les Antilles, pas la Nouvelle-France. C’est sous Quinze que nous perdons la ci-devant French and Indian War (comme la désigne les Américains), la Guerre de la Conquête, comme on dit chez nous, le pendant colonial de la Guerre de Sept Ans. Nous devenons sujet du roy britannique George III suite au Traité de Paris passé justement sous Quinze (en 1763). C’est, en plus, disent les langues de couleuvres, ce brave Quinze, qui aurait prêté une oreille attentive au fameux apophtegme de Voltaire: On va quand même pas aller se faire chier pour quelques arpents de neige (glose libre). Tout ça ne favorise pas tellement sa cause pour la modeste position sur le socle de ce petit buste des Victoires qui, pourtant, décore la façade d’une églisette dont la construction fut achevée sous son règne (tout juste à la fin de la Régence, en fait, en 1723). Clarté touristique diurne oblige, que voulez-vous, on cherche à pérenniser une image du Régime Français qui marche, qui tient, pas qui barbotte dans les neiges voltairiennes sous les bordées en forme de ces boulets de canons anglais qui justement si souvent démolirent la toiture et les parois de cette petite chapelle bombardable depuis le fleuve et qu’il fallut si souvent rebâtir. On la commémore quand même ici deboute [sic], pas en ruines. Donc, non et non.

Louis XIII: La joute se joue donc désormais entre Treize et Quatorze et, à travers eux, entre deux visions fondamentalement distinctes du colonialisme français dans les Amériques. Voici un duo de roys puissants, ayant fait trembler la terre et les mers jusque dans notre bel estuaire. Treize avait pour conseiller le cardinal de Richelieu dont on a dit et fait de très grandes choses, y compris dénommer une de nos magnifiques rivières de son nom mémorable, le Richelieu. C’est quand même dire l’impact. Sauf que, sous Treize, la formule coloniale locale ira clopin-clopant. C’est qu’elle repose exclusivement sur les mandats des compagnies à privilèges. Celles-ci se font allouer par la couronne des territoires en Nouvelle-France où elles viendront courir la pelleterie avec monopoles et, en retour, elles s’engagent à implanter des colons et à subvenir à leurs besoins. L’affaire marche à moitié. Les compagnies à privilèges sont bien partantes pour instaurer des postes de traite et pénétrer les réseaux de course de pelleterie des aborigènes mais elles se font tirer l’oreille pour coloniser, forçant de facto les missions religieuses à prendre le relais. La formule coloniale française reste donc tiraillée entre la colonie comptoir (style hollandais et suédois), la colonie mission (style espagnol et portugais) et la colonie de peuplement (style anglais). Ces compagnies sont si peu efficaces pour assurer la mise en place d’un bassin démographique colonial que Richelieu, en 1627, en bazarde une, la Compagnie de Montmorency et en met une autre en place, la plus célèbre d’entre elles, la Compagnie des Cent-Associés de la Nouvelle-France. Ça n’ira pas mieux… tant et tant que le règne de Treize reste celui de ce boitillement du concept colonial entre poste de traite, mission religieuse et colonie de défricheurs-agriculteurs. Et cela lui fera rater de peu le socle du petit buste des Victoires.

Louis XIV: Ce dispositif colonial en tripode bancal va traîner pendant la régence de la maman de Quatorze. En 1663, trois ans après le début de son règne personnel, Quatorze, désormais régalien, y met fin. Il dissout la Compagnie des Cent-Associés (le modèle colonial suédo-hollandais est terminé) et il décide qu’il va gérer la colonie tout simplement comme il le ferait d’une région française éloignée dotée d’une cohérence culturelle, comme le Limousin, par exemple. Il nomme un intendant (le plus célèbre sera Jean Talon, non, non pas la station de métro montréalaise) et un gouverneur (le plus célèbre sera Frontenac, non, non pas l’hôtel de luxe québécien, dit château, signe distinctif de la ville). Quatorze met aussi les missions au pas (elles n’ont pas pu venir à bout de l’hostilité des Iroquois ni compenser la faiblesse militaire des Hurons — le modèle colonial hispano-portugais est terminé) et il traite directement avec les peuples aborigènes (Paix de Montréal, 1701, dont il ne faut surtout pas surestimer le caractère amical ou pacifique). Le ministre de la marine de Quatorze, Jean-Baptiste Colbert, envoie en Nouvelle France le Régiment de Carignan-Salières et surtout il met en place une implantation durable et adéquatement encadrée de colons français en Nouvelle-France. Le commerce triangulaire est solidifié et institutionnalisé avec les Antilles et une forme primitive de mercantilisme, le colbertisme, est instaurée. Bon an mal an, aime aime pas (c’est du colonialisme, hein, avec tout ce que cela implique d’implacable, de rapace et d’ethnocentriste), c’est Quatorze et son administration étatique qui sont à l’origine de ce qui sera l’armature démographique et sociale instaurant ce qu’on appelait alors le Canada. Mon ancêtre Jean Rolandeau est arrivé depuis La Rochelle (Aunis) en Nouvelle-France en 1673, sous le règne de Quatorze. Les ancêtres de beaucoup de québécois ont fait comme lui. De fait, si nous sommes ici d’un bord et de l’autre de l’Atlantique pour causer de ceci, c’est largement le résultat des initiatives commerciales, administratives, militaires et vernaculaires prises sous le long règne de Quatorze. La construction de cette petite chapelle Notre-Dame-des-Victoires fut amorcée en 1687 sur les ruines de la seconde Abitation de Champlain mais le roy figurant sur le socle du petit buste des Victoires symbolise bien plus que le fait d’avoir été le lointain initiateur de l’érection de cette structure minuscule. Il est la figure déterminante de l’implantation et de la perpétuation de la présence française en Amérique du Nord. Il est le Louis de la forteresse de Louisbourg et du Territoire de la Louisiane. Ce buste ambivalent ne représente pas plus l’absolutisme que la maldonne des fleur de lys du drapeau québécois ne représentent le monarchisme… Sauf que… le paradoxe des symboles ne nous échappe pas, pas plus que nous ne nous en échappons nous même…

C’est comme ça. On se refait pas…

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ROSE? VERT? NOIR!… L’histoire de ce roi Marco qu’on aime tant tellement détester

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2017

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De l’auteur de ce roman d’anticipation ou d’orientation-sexuelle-fiction, paru il y a tout juste dix ans, il faut d’abord dire ouvertement qu’il est gai lui-même, de la même façon que Louis Armstrong est noir quand il chante ironiquement qu’il est blanc à l’intérieur de lui-même mais que cela n’arrange pas ses affaires vu que sa gueule ne change pas de couleur (dans What did I do to be so black and blue), que Woody Allen est juïf quand il plaisante à propos de son père devant donner de substantielles sommes d’argent à la synagogue pour pouvoir s’asseoir plus près de Dieu (dans Manhattan) et que Renaud Séchan est bel et bien français quand il chante que le roi des cons est indubitablement français (dans Hexagone).

Il faut bien dire cela en prologue parce que, dans ce roman étonnant, avec un humour particulièrement caustique et serré (un humour incorporant donc un fort élément d’ironie et d’autodérision antithétique), Francis Lagacé nous donne à nous émouvoir sur les péripéties drolatiques et insolites de la vie des sujets de la première dictature gaie connue de ce monde fictionnel torrentiel. Dans le pays de Norwet, quatre-vingt-dix pour cent de la population est homosexuelle. L’homosexualité masculine et féminine étant la seule orientation sexuelle socialement légitime, l’autre dix pour cents de la population, les zétés (diminutif ostracisant pour les hétérosexuels), vit dans des ghettos dorés où elle est astreinte aux tâches reproductives. L’homosexualité étant ni plus ni moins que l’Orientation Sexuelle d’État, les zétés ne sont pas autorisés à se manifester en dehors de leurs zones assignées. Et comme les zétés subissent au quotidien toutes sortes d’avanies discriminatoires, il ne fait pas très bon être ou paraître hétérosexuel dans cette civilisation. Qui plus est, Norwet est une monarchie autoritaire dont le petit potentat, le roi Marco, vit en son palais, dans une ambiance de surveillance inquiète et de soupçons permanents, entouré d’une camarilla superficiellement docile et servile (au sein de laquelle figure son mari Paolo, qui fréquente un peu trop les femmes au goût du roi). Sa cour roulant en permanence de noirs desseins de trahison, de sédition et d’intrigues, le roi Marco se doit de soigneusement faire surveiller un peu tout le monde, notamment par Védrine, son espionne mercenaire favorite. De plus, le roi n’a pas lui-même la conscience très tranquille. De compromettantes lettres d’amour écrites à une femme par lui dans sa toute prime jeunesse circulent et pourraient bien être mises à profit par ses nombreux ennemis politiques dans une tentative de coup d’état qui couve. Marco, crypto-hétéro? La guerre civile que cela ferait! On en jase déjà… Et, pour compliquer les affaires déjà bien délicates du roi Marco, l’archéologie se met de la partie dans une possible démonstration, par l’audacieuse historienne Sigma, du fait troublant et révoltant que l’hétérosexualité fut peut-être l’orientation sexuelle prédominante de la culture préhistorique de Norwet.

Sur un ton à la fois comique et sulfureux, dans un style mordant, cynique, très second degré, louvoyant adroitement entre science-fiction, insolite, fantasy et anticipation, Lagacé nous fait partager les angoisses coupables et autocrates du roi Marco dans sa lutte crispée et tendue pour garder sa couronne sur sa tête et sa tête sur ses épaules. Le malaise est permanent. De plus, à ma grande joie, les personnages féminins (Védrine, Sigma, etc…) engagés dans la vaste entreprise de complot et de contre-complot visant ce monarque que l’on adore détester, sont particulièrement solides et originaux. Parmis elles figure en bonne place la toute distante et distanciante Madame Ngyuen, une dame tout ce qu’il y a de plus ordinaire et bien, qui vient d’acheter le roman de Lagacé dans une gare anonyme et qui le lit en notre compagnie en écarquillant les yeux. À la fois roman revanche et roman dérision, assis le cul bien serré entre deux chaises multicolores, Rose? Vert? Noir! est le signe soulageant et jubilatoire que la culture gaie sait rire, ironiser et ne pas se lamenter. Savoureux, décapant, captivant et très intriguant.

Francis Lagacé (2007), Rose? Vert? Noir!, Les Écrits francs, Montréal, 163 p.

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Il y a vingt ans, la grande grève de 1997 à l’Université Lancastre

Posted by Ysengrimus sur 20 mars 2017

grevepaul

Pour se préserver des emmerdeurs et de leurs suppôts judiciaires, tous les noms propres (toponymes et anthroponymes) de cette série hautement plausible de tracs de grève électroniques ont été modifiés. Délégué syndical du Département d’Études Gauloises du campus de Milton (Université Lancastre), c’est à moi qu’incomba la tâche de guider méthodiquement nos troupes dans la grande grève de 1997 (qui dura du 20 mars 1997 au 13 mai 1997, soit 55 jours). Les collègues de mon département se sont comportés de façon magnifique dans ce difficile exercice de conflit organisé. Notre collègue Robert LANGLADE fut un capitaine de barricade exemplaire, et notre ligne de piquetage put être convertie en une unité mobile portant l’action sur d’autres sites de lutte, et jusque dans l’enceinte sénatoriale. Un superbe exemple de discipline collective et de collégialité dans l’action, dont le meilleur journal de bord imaginable est encore la compilation des 45 tracts de grève mis alors en circulation quotidiennement via un tout nouvel instrument de lutte à l’époque: le courrier électronique.

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Date: Mercredi, 12 Mars 1997, 19:04:39 —0500 (EST)
Re: PRÉPARATIFS EN VUE DE LA GRÈVE

MESSAGE DE PAUL YSENGRIM, DÉLÉGUÉ SYNDICAL — ÉTUDES FRANÇAISES

À partir d’aujourd’hui, l’exécutif de LUTU (Lancaster University Trade Union) peut décider à chaque instant la mise en place de MOYENS DE PRESSION (job actions) pouvant aller de procédures de harcèlement administratif léger à la grève générale illimitée. Les consignes sont les suivantes:

1— Mentionnez la situation à vos étudiants et commencez à envisager avec eux des moyens alternatifs de respect des critères d’évaluation (pouvant aller jusqu’à l’annulation de certaines unités d’évaluation). La ligne de l’exécutif syndical est la suivante: ceci est une grève «de la mi-mars» et non «de la mi-octobre» visant à des dommages maxima à l’administration (en frappant à une époque de relations publiques intensives: recrutement, levée de fonds etc.) et DES DOMMAGES MINIMA À LA CLIENTÈLE (frappant à la queue du semestre plutôt qu’à sa tête).

2— Tenez vous au courant des développements. Je vais m’efforcer de faire suivre les informations par courrier—e principalement. LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE. IMPRIMEZ MES TEXTES. FAITES EN COPIE. ET PLACEZ LES DANS LES BOÎTES DE NOS COLLÈGUES NON INFORMATISÉS. Un ou deux courrier—e par jour seront émis, vers 8:00 du matin et/ou vers 4:00 de l’après-midi.

3— Solidaires de vos collègues en grève ou non, AGISSEZ DANS LA DISCIPLINE. Pas de cabotinage, pas d’empoignes, pas de carnaval inutile. Soyons fermes ET dignes. Questions, problèmes, inquiétudes? Envoyez moi un courrier—e ou téléphonez moi (poste 97*** ou 997-52**). Si vous n’êtes pas informatisés, faites transmettre vos communications—e à votre délégué syndical par Robert LANGLADE ou Buster FARLEY, qui sont par la présente des maintenant réquisitionnés à cette fin dans la chaînes de communication études françaises—Milton.

D’AUTRES INSTRUCTIONS SUIVRONT
Toute ma solidarité et mes plus chaleureuses amitiés
PAUL YSENGRIM, délégué syndical
pysengrim@lancasteru.ca

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Date: Jeudi, 13 Mars 1997, 07:04:09 —0500 (EST)
Re: LES TROIS DOCTRINES SYNDICALES DE FRAPPE

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS — MERCI
PAUL YSENGRIM — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

Trois doctrines de frappe sont présentement envisagées et débattues par l’exécutif syndical:

1— PRESSIONS ADMINISTRATIVES «LÉGÈRES»: Il s’agit de procédures de boycott genre gel du dépôt des notes, chahutage des remises de diplômes et pressions de ce genre exercées sur la chaîne administrative. Ayant eu un certain succès dans le passé, ces procédures sont préconisées surtout par les éléments droitiers de la structure syndicale.

2— FRAPPES SURPRISES: Grèves complètes, appelées de façon abrupte et soudaine, de très brève durée, et possiblement répétitives (cp la notion québécoise de grève tournante). Préférence personnelle de Doug MORTIMER le président de LUTU, cette approche fait hésiter d’autres officiers, parce qu’elle nécessite des canaux de communication très performants pour être efficace.

3— APPEL DE GRÈVE CLASSIQUE: la date du début (mais pas celle de la fin!) de la grève est émise à l’avance et transmise aux membres syndiqués ainsi qu’à l’administration. Ce délai-guillotine fonctionne comme une sorte d’ultimatum à la table de négociations. Au jour J, après le crescendo dramatique d’usage, et si les négos sont toujours dans la dèche, c’est la plénière monstre puis «Debout les damné(e)s de la terre, on y va les filles et les gars».

CONSIGNES: NOUS EN SOMMES À LA PHASE DES ÉVÉNEMENTS OÙ IL EST LE PLUS IMPORTANT DE VOUS TENIR INFORMÉS DU DÉROULEMENT DU PROCESSUS. LISEZ VOTRE DOCUMENTATION SYNDICALE PAPIER ET ÉLECTRONIQUE. Dans l’attente de savoir laquelle (ou lesquelles) des options 1, 2, 3 ou même… 4 vont se mettre en place, il faut rester vigilants et se tenir prêts à bouger vite pour ne pas se faire surprendre nous-même par notre propre stratégie surprise!

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitiés et solidarité
Paul

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Date: Jeudi, 13 Mars 1997, 17:04:30 —0500 (EST)
Re: LES PROCÉDURES ADMINISTRATIVES D’INTIMIDATION

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS — MERCI
PAUL YSENGRIM — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

Jusqu’à nouvel ordre (les choses pouvant changer si une grève d’une certaine durée était déclenchée) l’administration de l’université n’envisage pas la procédure du cadenas (lock out). Au contraire, elle affiche de jouer l’indifférence en affirmant, fort caricaturalement, que… «en cas d’une grève de son corps enseignant, l’université maintiendra toutes ses activités régulières» (!!!). Le véritable nerf d’intimidation de l’administration de l’université CONSISTE À JOUER LES AUTRES CATÉGORIES DE PERSONNEL CONTRE LES MEMBRES DE LUTU. Particulièrement visés dans cette stratégie sont LES REPRÉSENTANT(E)S DU PERSONNEL NON ENSEIGNANT (staff). Une note de service musclée, déposée dans nos boîtes à lettres par une main charitable, rappelait il y a quelques jours au personnel non enseignant qu’ils sont bel et bien les otages de leurs managers et que si l’idée saugrenue de se faire porter pâle pendant la grève leur traversait l’esprit, ils se feraient demander leur petit billet de médecin à leur retour…

CONSIGNE: NE BOUSCULEZ PAS LE PERSONNEL NON ENSEIGNANT. Il faut demeurer solidaire de cette catégorie de personnel même si cette solidarité ne nous est pas payée en retour. NOTRE ADVERSAIRE COMMUN ÉTANT L’ADMINISTRATION DE L’UNIVERSITÉ, ÉVITEZ DE PLACER LE PERSONNEL NON ENSEIGNANT EN POSITION OBJECTIVE DE PROVOCATEURS. Continuez d’appliquer sereinement votre ligne syndicale, conscients que l’administration de l’université se sert sciemment de ces gens malgré eux pour nuire à notre action.

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitiés et solidarité
Paul

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Date: Vendredi, 14 Mars 1997, 07:06:40 —0500 (EST)
Re: ÊTES VOUS FICHÉ(E)S AU SYNDICAT?

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS — MERCI
PAUL YSENGRIM — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

Êtes vous fiché(e)s au syndicat? Si ce n’est pas le cas il faut y voir. Vous venez de recevoir une fiche signalétique intitulée JOB ACTION SIGN UP. Elle permet de faire savoir à l’équipe d’organisation de la grève vos heures de disponibilité pour le piquetage ainsi que vos différents talents et expertises. Je vous signale que le piquetage est rémunéré ($500 pour une semaine de 5 jours à 4 h de piquetage/jour).

CONSIGNE: Remplissez cette fiche le plus rapidement possible. NE LA POSTEZ PAS À LUTU (trop lent) MAIS ALLEZ LA PORTER VOUS MÊME ET PROFITEZ EN POUR DISCUTER LE COUP AVEC LES PERMANENTS ou sinon METTEZ LA RAPIDOS DANS MA BOÎTE À LETTRE. Je me ferai un plaisir d’être le modeste facteur de mes collègues militants. IL EST TRÈS URGENT DE REMPLIR CETTE FICHE RAPIDEMENT. Questions? Contactez moi. Si le téléphone est constamment occupé quand vous me sonnez à la maison, envoyez un petit courrier—e pour me dire de raccrocher!

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitiés et solidarité
Paul

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Date: Samedi, 15 Mars 1997, 19:18:14 —0500 (EST)
Re: DATE OFFICIELLE DE DÉBUT DE LA GRÈVE

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS  — MERCI
PAUL YSENGRIM  — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

La formule de grève a été décidée par l’exécutif syndical. Il s’agit de la formule 3) au sens de ma note de service explicative de la semaine dernière: GRÈVE GÉNÉRALE ILLIMITÉE AVEC DATE GUILLOTINE POUR LA CONCLUSION DES NÉGOCIATIONS. La guillotine sur les négos est fixe au mercredi 19 Mars 1 heure de l’après-midi. Si à ce jour et à cette heure, une entente satisfaisant le comité de négociation de LUTU n’a pas été atteinte, la grève est officiellement déclenchée mais ne se met effectivement en branle que LE JEUDI 20 MARS À 7 HEURE DU SOIR. Des négociations intensives se poursuivront cette fin de semaine et au début de la semaine prochaine. Je vous annonce aussi une rencontre-caucus-piquetage au QJ de LUTU le lundi 17 Mars de 5 à 7 heures.

CONSIGNE: Tenez vous prêts.

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitiés et solidarité
Paul

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Date: Lundi, 17 Mars 1997, 08:12:44 —0500 (EST)
Re: ERRATUM ET GRAND RASSEMBLEMENT PRÉ—GRÈVE

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DOTÉS D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS ET RÉPARERONT SPONTANÉMENT MES ERREURS ET INEXACTITUDES SUR LES COPIES PAPIER. SAUDITE AFFAIRE (COMME DIRAIT BUSTER…)
pysengrim@lancasteru.ca

ERRATUM: La grève est officiellement prévue pour le jeudi 20 Mars à 7 heures DU MATIN (et non pas du soir comme je vous l’ai malencontreusement écrit dans mon dernier communiqué — comme vous le savez on ne transforme pas une tarte en disque olympique et on ne se refait pas). Les personnes avec imprimantes s’il vous plaît essayez de réparer ma gaffe avant de faire tomber vos copies du communiqué antérieur dans les boîtes de la glorieuse aéropostale! Philippe CARDINAL, Denise KINLEY et Christiane LABICHE: bravo pour vos bons réflexes électroniques, continuez de bien me surveiller comme ça.

GRAND RASSEMBLEMENT PRÉ—GRÈVE: Un grand rassemblement pré-grève (pre-strike rally) est prévu pour le mercredi 19 Mars de 16:30 à 19:30 à l’auditorium EPSILON I (comme Isabelle). Les derniers préparatifs, notamment la constitution des équipes pour le piquetage auront lieu à cette très importante réunion. Des précisions vous seront apportées ce soir vers 7:00 sur le fonctionnement du piquetage. Sachez déjà que notre PICKET CAPTAIN (une commission d’experts chevronnés se penche en ce moment sur une traduction française pour ce terme là) est ROBERT LANGLADE.

D’AUTRES INFORMATIONS SUIVRONT
Amitié et solidarité
Paul

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Date: Lundi, 17 Mars 1997, 19:04:16 —0500 (EST)
Re: LE PIQUETAGE

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS — MERCI
PAUL YSENGRIM — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

Le piquetage va se faire à partir de jeudi matin 7 AM. Sept équipes fixes vont se relayer aux sept entrées de la cité universitaires sur un roulement à trois équipes assurant leur tour de piquetage pendant quatre heures chacune. Une équipe volante déjà constituée assurera la présence sur le site du campus même. CHAQUE DÉPARTEMENT EST RATTACHÉ À UNE PORTE PARTICULIÈRE SOUS LA DIRECTION D’UN PORTIER (gate captain) SPÉCIFIQUE. Nous (Études Françaises) sommes regroupés avec LANGUES MODERNES et GÉOGRAPHIE.  Notre portier est ROBERT LANGLADE et notre site de piquetage est la ROUTE VALLEYFIELD qui raccorde Milton au boulevard Sherlock juste à côté du collège SUMMERS en passant devant l’immeuble principal de la coopérative EDGAR ALLAN POE.

CONSIGNES: L’intention initiale de l’exécutif syndical est de frapper fort au tout début de la grève et d’assurer le roulement des équipes par la suite. LE JEUDI 20 MARS À 7 H. AM. PRÉSENTONS NOUS TOUS SUR LA ROUTE VALLEYFIELD ET REGROUPONS NOUS AUTOUR DE ROBERT LANGLADE. Nos consignes ultérieures nous seront alors distribuées. Il manque encore des CHEF D’ÉQUIPE (shift leaders) qui sont chargés de voir au bon fonctionnement des équipes (trois équipes par jour — un chef d’équipe est donc une personne qui fonctionne selon les «horaires» figurant sur votre fiche signalétique). Si ce boulot vous intéresse envoyez moi un courrier—e.

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitié et solidarité
Paul

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Date: Mercredi, 19 Mars 1997, 14:55:04 —0500 (EST)
Re: RASSEMBLEMENT POUR PRÉPARATIFS DE GRÈVE.

LA GRÈVE EST OFFICIELLEMENT DÉCLENCHÉE. ELLE DÉMARRE DEMAIN MATIN À 7:00 A.M. LES ULTIMES CONSIGNES VOUS SERONT TRANSMISES PAR COURRIER ÉLECTRONIQUE CE SOIR VERS 19:00.  RENDEZ VOUS TOUS AUJOURD’HUI 16:30 AU GRAND RASSEMBLEMENT PRÉPARANT LA MISE EN PLACE DES PROCÉDURES DE GRÈVE (PRE—STRIKE RALLY), AUDITORIUM EPSILON I (COMME ISABELLE) .

AMITIÉS ET SOLIDARITÉ
PAUL

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Date: Mercredi, 19 Mars 1997, 19:52:32 —0500 (EST)
Re: VOTRE LOCALISATION DE PIQUETAGE

Présentez vous tous à l’intersection route VALLEYFIELD et Boulevard Sherlock (anciennement route Pilgrim) demain matin 7:00. Les pancartes vous seront fournies sur place. VENEZ TÔT. VENEZ TÔT. TÔT. Le paradoxe du piqueteur se formule comme suit: pour se rendre à son lieu de piquetage le piqueteur doit traverser des lignes de piquetage! Ce paradoxe va vous retarder. VOYEZ DONC À ARRIVER TÔT. Sur la ligne de piquetage, avisez le chef équipe portant liséré rouge. Dites-lui (ou à défaut dites aux simples grévistes): I AM REPORTING TO MY PICKET GATE WHICH IS ON VALLEYFIELD ROAD. MY GATE CAPTAIN IS ROBERT LANGLADE, MY SHIFT LEADER IS PAUL YSENGRIM. Ça devrait décontracter les choses… Le plus tôt on tape dur. le plus courte sera la grève.

Tous aux barricades!

Amitiés et solidarité
Votre Paul

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Date: Jeudi, 20 Mars 1997, 16:53:37 —0500 (EST)
Re: PROCÉDURE POUR LE PIQUETAGE et LES PROLÉTAIRES ÉTOILÉS DU JOUR 1

AUJOURD’HUI ON A BLOQUÉ LE CAMPUS. COMME L’AURAIT DIT CHIP MONK À WOODSTOCK: LANCASTRE UNIVERSITY CLOSED DOWN, MAN. CAN YOU DIG IT? Demain 7:00 regroupez vous autour de Robert LANGLADE au tiers du chemin de la rue VALLEYFIELD exactement en face de la centrale thermique. Vos consignes, au demeurant simples comme bonjour, vous seront assignées sur place. Petit tuyau dans les coins: portez un chapeau et ne portez pas de sac. Informez vous aussi des conditions météo et pelurez vous en circonstance.

Pour le JOUR 1 de notre grève:

—Une étoile rouge prolétarienne va à PETER OHARA. Calme comme Joe HILL en personne, drapé de sa pancarte d’homme-sandwich LUTU. Peter a distribué ses tracts avec tact et doigté. Un modèle de discipline syndicale.

—Deux étoiles rouges prolétariennes à DALILAH BROWN. Elle s’est présentée droite et fidèle pour relever la première équipe au moment ou on commençait vraiment à se les geler et a tenu de longues heures avec sa casquette de Bob Dylan en chantant LA MARSEILLAISE et L’INTERNATIONALE.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à LOLA ATTILA, du syndicat PROLO. Solidaire du mouvement de ses collègues en grève, notre championne tous azimuts de la conscience sociale a distribué des tracts dans la deuxième équipe avec une maestria de grande militante.

— Finalement le Marteau et la Faucille de diamant vont sans conteste à AMINA LEBRUN. Sans perdre son focus, Amina a tenu quelque chose comme six heures dans la ligne de piquetage avec le sourire angélique de ses meilleurs succès. J’ai du insister pour qu’elle rentre se reposer: elle était en train de prouver par la praxis au vieux matérialiste qui dort sous ma bonne barbe que l’esprit domine le corps et je ne pouvais plus faire face à cette perspective philosophique poignante.

Le slogan de la journée figurait sur la pancarte de MERCÉDÈS LOUVAIN: SOYEZ SYMPA ET AYEZ UN BUT, APPUYEZ LUTU. Consigne: que les absents d’hier deviennent demain l’incarnation pétulante de ce crucial mot d’ordre.

Demain matin: tous aux barricades!

Amitié et solidarité
Votre Paul

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Date: Vendredi, 21 Mars 1997, 16:21:25 —0500 (EST)
Re: LES ÉTOILES PROLÉTARIENNES DU JOUR 2 DE GRÈVE

Deuxième journée de fermeture complète de l’université par les grévistes de LUTU. Moral de fer, nerfs d’acier dans des manières de velours (armaturé). Nos étoiles rouges prolétariennes du jour pour le piquet de grève VALLEYFIELD sont:

—Une étoile rouge prolétarienne va à WALTER DAVID. Bien en focus, discipliné, attentif aux consignes. Comme en plus il a eu le culot de me réclamer son étoile ce matin sur les lignes, il a toutes les qualités humaines d’un gréviste de première (culot inclus!) et fera un excellent chef équipe.

—Deux étoiles rouges prolétariennes vont à MARIE BERTIN, du syndicat PROLO. Avec sa pétulance habituelle (Marie est très douée pour gueuler des slogans — je n’ai pas à vous faire un dessin) elle est venu prêter main forte à sa consoeur LOLA ATTILA dans le mouvement solidaire de nos collègues PROLO. Même l’atmosphère terrestre en a tremblé sur ses bases puisque toute la ligne a fait observer que l’apparition de Marie avait  amené le soleil dans ce ciel nuageux de mars.

—Trois étoiles rouges prolétariennes vont à LUDOVIC TAVERNIER. Compagnon solide du deuxième jour (de mauvaises langues ruminent encore qu’hier il était à la messe!), notre gars TAVERNO a fouetté les ardeurs des troupes pendant plusieurs heures, presque jusqu’à la clôture des piquets, par des chants patriotiques et révolutionnaires et une volée de renvois savants à Zola, hélas intraduisibles pour les compagnons anglos du vieux Joe HILL.

—Finalement le Marteau et la Faucille de diamant à BUSTER FARLEY qui nous a donnê deux solides jours de grève avec sa bonhomie et son intensité militante proverbiales. Buster a failli attraper le tournis dans la ligne, ce qui vous donne une idée de l’ampleur morale qu’il a déployé pour dessiner dans la gadoue de la taïga d’amples zéros pointés vers notre administration nullarde.

Slogan (français) de la journée:

BURLINGTON (prononcé comme garçon) À LA TÉLÉVISION! ÉTEIGNONS LE BOUTON!

Consignes: Soyez attentifs à votre courrier—e dimanche soir en début de soirée. Si vous lisez TOUS AUX BARRICADES, tirez en les conclusions qui s’imposent sur vos devoirs prolétariens.

Amitié et solidarité
Votre Paul

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Date: Dimanche, 23 Mars 1997, 14:44:18 —0500 (EST)
Re: LUNDI: TOUS AUX BARRICADES!

Deux jours de barricades et un négociateur provincial est maintenant impliqué. Grévistes, lâchez pas, on les aura! Prenez votre tour d’équipe demain matin 7:00, ou 11:00 ou 3:00 (arrivez à l’heure qui vous conviens mais 7:00 est préférable). La barricade LANGLADE se couvre de gloire. On a parlé de sa détermination, sa discipline et son entrain jusqu’à l’exécutif syndical. Le président de LUTU parle de vous à ses officiers. Venez nombreux montrer à madame Jennifer LORD ce que l’on fait de sa propagande. Entrez normalement sur le campus par votre entrée habituelle. En passant une barricade, avisez l’officier portant liséré rouge ou n’importe quel gréviste et dites: I AM REPORTING TO THE VALLEYFIELD GATE FOR PICKET DUTY. MY GATE CAPTAIN IS ROBERT LANGLADE, MY SHIFT LEADER IS PAUL YSENGRIM. On vous laissera passer en se disant intérieurement: VOILÀ UN(E) BRAVE DE LA BARRICADE OÙ ON CHANTE LA MARSEILLAISE ET L’INTERNATIONALE. Stationnez À VOTRE PLACE HABITUELLE S.V.P. et présentez vous sur la route VALLEYFIELD. Jennifer LORD et Ian BURLINGTON sont aux abois. Cette semaine on va les mettre sur les genoux.

TOUS AUX BARRICADES!

Votre Paul

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Date: Lundi, 24 Mars 1997, 20:15:46 —0500 (EST)
Re: (VOUS ÉTIEZ) TOUS AUX BARRICADES!

Prenez d’abord note: GRAND RASSEMBLEMENT DE GRÈVE, Mardi 25 mars de 3:00 à 5:00, Hôtel White Oak (je n’ai pas l’adresse. Si quelqu’un l’a, balancez la dans notre chaîne de solidarité).

Tout d’abord salut et solidarité enthousiaste à la pluie de forces fraîches prolétariennes qui s’est abattue sur la barricade LANGLADE aujourd’hui: Gwendoline BRISTOL, Firmin SAPIN (prompt rétablissement de ton accident de bagnole, mon grand), Christiane LABICHE (directement de Montréal), Danielle PAGNOL (la passionnaria occitane en personne, directement du pays du saucisson sec et du camarade Drucker)! HÉ, GRÉVISTES LE PRÉSENT COMMUNIQUÉ EST PARFAITEMENT REDONDANT: VOUS ÉTIEZ TOUS ET TOUTES AUX BARRICADES! Votre délégué syndical est tellement fier de vous!

Nos étoiles rouges prolétariennes de la journée.

—Une étoile rouge prolétarienne va à Vlad BALASKO. Le camarade Vlad, avec sa pipe et sa chapka, est venu prêter main forte à ses collègues LUTU en pure solidarité fraternelle.

—Deux étoiles rouges prolétariennes vont à Denise KINLEY. Denise nous a donné trois solides jours de grève avec un entrain de fer et un chapeau de cow-girl des plaines sublimissime. De plus Denise a su canaliser sa haine de l’ennemi de classe dans une attitude disciplinée et spirituellement élevée. Tu as raison Denise, il ne fallait pas débaptiser Leningrad!

—Trois étoiles rouges prolétariennes vont à Pierre LEDUC. Pierre est extraordinairement discipliné et a un focus remarquable. De plus Pierre a le sens de la stabilité militante et du travail de grève à long terme. Il économise son énergie de façon très efficace. S’il reste un dernier être humain sur les lignes, ce sera celui-là. Trois jours de grève pour Pierre, deux avec son extraordinaire bonnet phrygien bleu ciel, frappé aujourd’hui de trois étoiles rouges hautement méritées.

Le Marteau et la Faucille de diamant au camarade Luco GERMANOTTI. Après deux jours très intensifs de barricade la semaine dernière, Luco s’est porté volontaire au réseau de ravitaillement. Il circule maintenant sur le campus avec se voiture et ravitaille et encourage la totalité des barricade. Non Luco, la classe ouvrière n’oublie jamais ses héros.

LE PETIT LIVRE ROUGE DES POTINS DE GRÈVES: nous avons eu UN COUPLE sur les barricades aujourd’hui en la personne de Danielle PAGNOL et son mari. Ce dernier est l’incarnation contemporaine de Woody GUTHRIE. Il nous a balancé une série exaltante de chants prolétariens britanniques en tenant sa douce moitié par le bras (après avoir obtenu son autorisation pour ce comportement inusité de son chef équipe, passionné mais réglementaire…)

La barricade LANGLADE commence à disposer d’une stabilité des équipes. Stabilisez votre présence sur les barricades et allongez-là le plus possible. Demain, calculez avec le meeting de grève de trois heures et surveillez la météo. Même vos tenues vestimentaires sont une inspiration.

Slogan de la journée: JENNIFER LORD, YOUR LETTER: EXPENSIVE RECYCLING PAPER.

Amitié, solidarité et tout mon amour
Votre Paul

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Date: Mardi, 25 Mars 1997, 21:12:21 —0500 (EST)
Re: DE LA PRISE EN CHARGE COLLECTIVE D’UNE BARRICADE

Aujourd’hui événement crucial de la vie de la glorieuse barricade LANGLADE (HO!). Introduction d’un collectivisme à la fois planifié et spontané. Des tours ont été assurés pour prendre la position de chef d’équipe. Des slogans, poèmes, limmericks et autres chansons du grand Joe HILL ont été mis en place collectivement et avec toute l’intensité des grandes luttes. Un sens du long terme se met en place. Prise de conscience cruciale. IL FAUT CONTINUER DANS CETTE VOI(X)E (la survie du Grandgousier à la pastille d’or en dépend désormais). Il ne faut pas se sous-estimer ni se surestimer (je me cite). Il est important que cette barricade fonctionne comme une machine bien huilée prête à aller le plus loin possible dans la lutte, avec discipline et joie.

Nos étoiles rouges prolétariennes de la journée:

—Une étoile rouge prolétarienne va à Ruth MAXWELL. Resplendissante dans un magnifique imper rouge révolution-bolcheviste, la grande dame a marché avec ses frères et soeurs dans l’émotion et la sérénité des grands moments.

—Deux étoiles rouges prolétariennes vont à Firmin SAPIN. Superbe sous son grand pépin noir (Jennifer LORD pleurait très dru à ce moment la, Hou la vilaine. Elle comprenait que le gars Firmin était aux funérailles de sa présidence), concentré, le visage buriné par la conscience de l’effet des luttes durables, Firmin a assuré une présence constante, solide, et solidaire qui a illuminé nos consciences.

—Trois étoiles rouges prolétariennes au camarade Luther GOLDBACH. Sautillant, enjoué, décontracté comme un jeune trotskiste non encore désillusionné, notre vert [sic] baudelairien a entonné l’Internationale comme un de ces roulements de tonnerre du type de ceux que seul peut générer le disert qui ébranla le monde.

Le Marteau et la Faucille de diamant à Denise KINLEY. Denise a assumé la position de chef d’équipe pendant plusieurs heures, avec cet effet indéfinissable dans la voix qui fonde le grand leadership de foule et qui faisait bouger la ligne comme une seule masse (prolétarienne, il va sans dire). Je dois ajouter, pourquoi le taire quand toute la barricade en témoignera, Denise, dans ta glorieuse stature de chef équipe:  TU ÉTAIS INCROYABLEMENT BELLE.

Camarades de la glorieuse barricade LANGLADE, on continue la lutte. L’hydre hideuse de la classe ennemie pliera. Méfiez vous des météorologistes et demain, collectivement, en prenant votre position dans vos équipes comme les instrumentistes dans le grand orchestre du peuple:

TOUS ET TOUTES À NOTRE BARRICADE!

Votre Paul
(dont la gorge va bien mieux: merci Walter DAVID, Ian WARNER, Ricki MARCELLO, Denise KINLEY, James BORDEN)

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Date: Mercredi, 26 Mars 1997, 20:01:16 —0500 (EST)
Re: LA PRISE EN CHARGE COLLECTIVE D’UNE BARRICADE II

Aujourd’hui la prise en charge collective d’une barricade s’est poursuivie dans la discipline et la joie de vivre à un rythme hautement satisfaisant. La gorge de votre capitaine-substitut semble être devenue une priorité interne élevée, mes camarades grévistes, et je vous en remercie chaleureusement et silencieusement. Nous avons pu rouler à un chef équipe à l’heure aujourd’hui. Huit chefs équipe différents se sont succédés aux barricades avec un synchronisme de ballet. D’autres grévistes se sont spontanément portés volontaires pour jouer ce rôle demain. Vous êtes des as, vous vous couvrez de gloire et je vous aime de tout mon amour.

Nos étoiles rouges prolétariennes de la journée.

—Une étoile rouge prolétarienne à PETER OHARA. Peter est un titan. Il nous fait une grève extraordinaire, notamment en levant le rideau le matin avec une régularité de machine infernale bolcheviste. Une inspiration constante pour son délégué syndical ébahi.

—Deux étoiles rouges prolétariennes à DALILAH BROWN. Dalilah aujourd’hui s’est illustrée dans le rôle délicat et crucial de distributrice de tract aux automobilistes. Elle a fait un travail de conscientisation extraordinaire car les automobilistes arrivaient à la barrière calmes, sereins et solidaires.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à LUDOVIC TAVERNIER. Ludovic a assumé la position de chef équipe avec un doigté et une justesse de ton qui relevaient du grand art. Délicat mais ferme, discipliné mais débonnaire, béret basque et loden, sourire et intellection. Une icône de la classe ouvrière.

Notre Marteau et notre Faucille de diamant à MERCÉDÈS LOUVAIN. Mercédès est tout simplement cyclopéenne dans cette grève. Présente aux barricades tous les jours depuis le début pendant des heures interminables. Souriante, enjouée, disciplinée, omniprésente, extraordinaire. Elle a distribué des tracts aujourd’hui avec Dalilah, travail délicat où toute sa capacité de concentration et de communication ont servi la cause magnifiquement.

PRIX SPÉCIAL DU CUIRASSÉ POTEMKINE. Le prix spécial du cuirassé POTEMKINE est décerné à la personne qui, comme l’équipage de ce navire célèbre, a su retourner ses armes contre les officiers de son hésitation et arborer le drapeau rouge contre vents et marée réactionnaires. Décerné sans hésitation à DANIELLE PAGNOL qui, au début de la journée, disait qu’elle marcherait peu en vertu d’une verrue plantaire récemment opérée. Non contente de marcher des heures et des heures avec ses camarades, notre équipage du Potemkine fait femme a pris des photos immortalisant eisensteiniennement notre gloire.

LE PETIT LIVRE ROUGE DES POTINS DE GRÈVE: On commence à se demander de partout qui sont Joe HILL et Rosa LUXEMBURG. Joe HILL (1879-1915) militant ouvrier américain assassiné dans un simulacre de procès monté par les vigilantes d’un baron du cuivre d’Utah. Sujet d’un grand nombre de chansons ouvrières où il incarne non plus lui-même mais la cause ouvrière. L’allégorie stipule que partout où des ouvriers luttent pour leurs droits, Joe HILL est parmi eux… À preuve!

Rosa LUXEMBURG (1871-1919) leader politique et théoricienne allemande d’origine juive polonaise. Un certain nombre de potineuses sur la barricade prétendaient qu’elle était la maîtresse d’Aragon. Je n’en crois rien (ou alors elle était francophile et… pédophile). Rosa LUXEMBURG, Mesdames, est surtout le plus grand cerveau que la pensée marxiste ait produit au 20ième siècle. Son ouvrage majeur L’ACCUMULATION DU CAPITAL (1913) complète et rectifie certaines analyse du livre 2 du Capital en se basant (comme l’avait fait Lénine dans LE DÉVELOPPEMENT DU CAPITALISME EN RUSSIE, mais mieux parce qu’avec une plus grande ampleur théorique) sur une analyse de la phase impérialiste du développement de l’ennemi de classe. Comment des féministes articulées comme vous peuvent elles ramener une sommité comme Rosa LUXEMBURG au rang des Madame Récamier ou des Beauvoir à son Jean-Paul… Et, bon sang, pourquoi ne parle-t-on jamais de Rosa LUXEMBURG dans note folklore d’affirmative action. Trop subversive ou trop gigantesque? Pff, les deux, pardi!

Enfin, ne digressons pas et tenons nous en aux faits: vous êtes toutes des Rosa LUXEMBURG dans la lutte (la pauvre est morte la tête écrasée par la crosse de carabine d’un soldat allemand lors des grandes poussées révolutionnaires de 1919 — je ne souhaite cela à aucune d’entre vous. Continuons de surveiller les bagnoles!). Je vous admire avec une intensité inexorablement croissante.

Demain, prenez votre tour dans vos équipe et TOUS ET TOUTES AUX BARRICADES.

Votre Paul

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Date: Jeudi, 27 Mars 1997, 17:46:23 —0500 (EST)
Re: SÉCURITÉ SUR LA BARRICADE

Bon, donnons l’heure juste. Une certaine exaltation poétique ne nous fera pas perdre le sens des réalités. Il faut avouer qu’il est révolu le temps hugolien des trois glorieuses, Gavroche et le sang chaud éclaboussant les pavés de Paname. Notre cause ne vaut pas une jambe cassée ou un pied écrasé. Grâce à une action collective remarquablement efficace qui a tisse des liens humains qui dureront longtemps après la grève, la glorieuse barricade LANGLADE est désormais maximalement sécuritaire. Deux chefs d’équipe maintenant chevronnés se relaient à toutes les heures pour contrôler la circulation dans les deux directions de l’étroite artère VALLEYFIELD. Les automobiles ne s’approchent jamais à moins de deux mètres du groupe des piqueteurs et la procédure de sécurité en cas d’automobiliste-agresseur-fonceur est en place et bien rodée. Une malchance est toujours possible, mais nous avons travaillé dur pour mettre tous les atouts de la prudence de notre côté.

Nos étoiles rouges prolétariennes de la journée sont directement inspirées de la grande Pélagie VLASSOVA, glorieuse héroïne de LA MÈRE de Gorki. Cette vénérable dame âgée qui par la simple force de la nécessité de la chose historique devient à petit pas et sans ambages une extraordinaire héroïne révolutionnaire.

—Une étoile rouge prolétarienne à Gwendoline BRISTOL. La grande dame fait la navette entre le collège Tom Thompson et nous, là ou piquètent ses deux départements. Cross appointed jusque dans l’héroïsme révolutionnaire, Madame BRISTOL, qu’est-ce ce vous êtes belle sur les barricades!

—Deux étoiles rouges prolétariennes à Ruth MAXWELL. Dans une extraordinaire veste rouge classe ouvrière, un rouge très vif, qui éblouissait sous le tonitruant soleil printanier, Ruth souriante, resplendissante, savante, intellective, nous a de nouveau inspiré de sa présence envoûtante.

Trois étoiles rouges prolétariennes à Miranda COHEN. Pour son premier jour sur la barricade, Miranda n’a pas lésiné à la dose. Près de six heures de piquetage. Après les quatre premières heures, elle a eu ce mot, flegmatique: C’est vraiment bien organisé, Paul. Gonflée et héroïque, elle commente notre lutte de classes au milieu d’une rue bourdonnante comme si c’était un coquetel de plumitifs à la mode!!!

Il faut aussi allouer aujourd’hui des TRACTS BOLCHEVISTES VÉLINS, DORÉS SUR TRANCHE à nos champions des communications et encouragements en tous genres.

—Un tract bolcheviste vélin, doré sur tranche va à Danielle PAGNOL. Des heures de piquetage, un focus et une joie de vivre confinant au poignant et en plus, DANIELLE A FAIT CIRCULER LES PHOTOS QU’ELLE AVAIT CROQUÉ LA VEILLE SUR LA BARRICADE. Là, il a fallut toute la force de mon bras ouvrier pour les retenir de tous se rouler par terre comme des babouins. C’était hallucinogène. Une mauvaise langue départementale ayant requis l’anonymat a même susurré entre ses dents pourries par le manque de couverture sociale que voilà des photos qui remplaceraient bien d’autres photos se trouvant ailleurs autrement (je ne donne pas plus de détails, mon anonyme ne veut pas que je le cite en plus…)

—Deux tracts bolchevistes dorés sur tranches vont à Martin LUCIOLE. Martin a fait parvenir un extraordinaire message de solidarité qui a galvanise les troupes lorsqu’il a été distribué sur la barricade par les bons soins de Buster. Pour obtenir copie électronique de cet électrisant moment de solidarité internationaliste, contacter Buster qui vous le fera suivre. Martin lit tous nos tracts électroniques, et est très intensément avec nous. Merci Martin, tu es un frère.

Finalement grévistes, un Marteau et une Faucille de diamant montés sur une plaque de platine tout spécial à la veille de ce moment de pause pascale où nous allons recharger nos forces va à Robert LANGLADE. Notre capitaine, notre leader, notre compagnon de lutte. Un homme dont la conscience sociale est aiguë comme une lame. Robert a assuré son rôle de capitaine extraordinairement jour après jour depuis le début et nous lui devons énormément. Bravo Robert, bravo mon camarade, c’est une joie et un honneur de coudoyer un escogriffe au laconisme lacédémonien, aux pieds de granit, et au coeur d’or dans ton genre.

Suivez bien votre courrier électronique et dimanche soir entre 6:00 et 8:00 attendez vos mots d’ordre. Reposez vous, les orteils en éventails, et ne perdez pas votre extraordinaire cohésion fraternelle.

ON LES AURA.
JE VOUS EMBRASSE

Votre Paul

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Date: Dimanche, 30 Mars 1997, 18:44:18 —0500 (EST)
Re: LUNDI: À LA BARRICADE

LUNDI: À LA BARRICADE POUR LA DERNIÈRE LIGNE DROITE

D’abord une liasse de tracts bolchevistes sur papier vélin doré sur tranche à Julie MARMONTEL. Ma collègue membre associée du collège Parker, ma soeur de corridor, nous a fait parvenir le soleil australien par voie électronique via Robert et Buster. Le message a circulé dans le serveur général du département, si vous voulez vous pénétrer des effluves de solidarité internationaliste de notre géante du pays des wallabies, adressez vous à nos deux directeurs de département présent et futur, intérimaire et effectif, qui verront à vous télétransmettre la chose dans son intégralité. Julie reçoit tous nos tracts et suit notre action par le menu. Julie est avec nous sur la barricade. Ho! Julie!

CETTE SEMAINE, C’EST LE DERNIER DROIT. La solidarité à l’égard de notre mouvement augmente. De nombreux collègues ayant voté non à la grève prennent conscience de l’importance des enjeux et se joignent à nous. L’invitation présidentielle faite plus tôt la semaine dernière à une métamorphose de nous-même en nos propre briseurs de grèves tombe en capilotade. Elle a de fait fouetté les ardeurs de nos troupes dans la direction INVERSE de celle attendue par Jennifer et ses séides. Des témoins sûrs m’ont rapporté que le collège Mirandole est complètement paralysé. Même les chargés de cours se tournent les pouces faute d’étudiants. Les négociations se poursuivent sous la houlette du médiateur Castle, qui avec un nom pareil ne cédera pas à des constructions improvisées! LA DÉMONSTRATION EXPLICITE ET LIMPIDE DE NOTRE FORCE TRANQUILLE DOIT SE POURSUIVRE SANS FLÉCHISSEMENT. C’est absolument crucial à ce moment-ci. C’est le printemps, mes camarades. Une petite neige occasionnelle n’empêche pas la température de s’adoucir. Une nouvelle ère d’interaction avec l’administration universitaire se met déjà en place. LA SEMAINE DERNIÈRE, ILS ONT COMPRIS. CETTE SEMAINE, ILS VONT CÉDER.

Prenez vos équipes à la glorieuse barricade LANGLADE. Début 7:00 comme à l’accoutumé.

Amitié et solidarité
Paul

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Date: Lundi, 31 Mars 1997, 19:39:04 —0500 (EST)
Re: UN AÉROLITHE DANS LA TAÏGA

Tout commence avec les propos suivants de Léonid Alexéevitch Korchounov (rapportés par Sergueï Antonov dans ses souvenirs sur Lénine): «C’est à propos d’une expédition éventuelle en Sibérie, Vladimir Illich. Vous savez certainement que le 30 juin 1908 eut lieu un événement extrêmement intéressant pour les savants. Un phénomène assez rare, sans pareil par ses dimensions et peut être par son importance: un météorite tombé dans la taïga sibérienne.» Malgré la famine sur Moscou, le froid terrible, et le manque total de moyens, le camarade Lénine autorisa l’expédition scientifique vers le mystérieux aérolithe. Une légende, dont le caractère hautement apocryphe ne vous échappera guère, veut que le camarade Korchounov trouva au fond du cratère de l’aérolithe, en pleine taïga, par un hiver sibérien et interminable: LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE EN TRAIN DE TRACER DE VASTE ZÉROS SUR UN BITUME DE PERGÉLISOL. Il en resta bouche bée, le brave savant, et en bascula hors de nos mémoires.

Pour faire une glose courte de cet événement crucial: Il faisait très froid aujourd’hui mes petits lapins!

Et nous avons toujours nos étoiles rouges prolétariennes.

—Une étoile rouge prolétarienne va ex-aequo à Dalilah BROWN, Robert LANGLADE, et tous les héroïques volontaires prolétariens anonymes qui se sont reportés sur l’équipe de soir. Le bon camarade Korchounov a pété son thermomètre seulement en vous regardant tourner au fond du cratère. Que dire sinon: VOUS ÊTES DES BRAVES.

—Deux étoiles rouges prolétariennes ex-aequo à Denise KINLEY et Walter DAVID. Denise et Walter sont des chefs d’équipes exemplaires. Ils ont pris en charge le commandement cette fois-ci chacun à leur heure, et la taïga a retenti de leur voix titanesques comparable à celle des glorieux bateliers de la Volga.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à Ludovic TAVERNIER, doublé du prix Anatoli Lounatcharski pour le comportement révolutionnaire hallucinant de l’année. Notre gars TAVERNO a assuré sa première équipe droit comme un i, fidèle à lui même, a assuré sa position de chef équipe avec son panache habituel. Puis il est disparu… Le voilà qui réapparaît vers la fin de la deuxième équipe, sautillant comme un ouistiti, et qui se met à chanter des slogans d’un délirant échevelé contre Jennifer LORD et ses sbires sur des airs classiques et folkloriques. Il a entraîné toute la ligne dans son mouvement endiablé en allant jusqu’à y joindre des pas de danses pour compléter le tableau. Tristan Tzara génétiquement croisé avec Prokofiev dans un vivier spermatique de Maurice Béjart. Voir ça et geler sur place: un must!!!

Le Marteau et la Faucille de diamant à Pierre LEDUC. Pierre était sur la taïga avec son camarade Peter à 7:00 tapant. Le froid, le vent, un réveil matin qui sonne à 5:00, une douleur lancinante à la hanche. Rien n’arrête Pierre dans sa lutte. Quand on lui exprime notre admiration, il a ce mot spartiate: «On a tous nos petits problèmes. Si ça se trouve tu as mal quelque part toi-même en ce moment et tu ne m’en parles pas.» Pierre, tu es grand. Je te lève solennellement mon couvre-chef liséré de rouge.

Un tract vélin doré sur tranche à Adrienne AUDREY. Notre camarade nous a fait parvenir un poignant message de solidarité internationaliste, disponible chez Buster et déjà mis en circulation dans le serveur départemental. Merci Adrienne, ton soutien a énormément d’importance pour nous tous.

Mes camarade, demain le bon géologue Korchounov revient de la sombre taïga, et le vol noir des corbeaux sur la Moskova annonce l’indubitable, inéluctable et inexorable venue du printemps… Prenez vos équipes, mes camarades et venez dire à Jennifer LORD: POISSON D’AVRIL, ON EST ENCORE LÀ! PAR ICI LE PETIT CONTRAT.

Je vous embrasse.

Paul

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Date: Mardi, 1 Avril 1997, 16:48:43 —0500 (EST)
Re: LES PETITS POISSONS ROUGES D’AVRIL

Nos poissons d’avril à Madame LORD sont évidemment des poissons rouges. Ils sont fait de rubis et resplendissent sous le superbe ciel printanier. Aujourd’hui, premier avril, on a joué un bon tour à notre chère administration. ON A FAIT DU PIQUETAGE. NANANÈRE. Et on s’est bien enfoncé dans le crâne les glorieux chants de grève du gars TAVERNO que, vu que la pérennité nous observe de son oeil perçant, je me charge de verser au bocal bouillonnant de notre mémoire collective pour leurs cruciale profondeur sémantico-herméneutico-symbolico-artisanale (je cite de mémoire, les accrocs sont de moi — P.Y.).

Chant 1:
UN PAS EN AVANT, DEUX PAS EN ARRIÈRE
LES NÉGOCIATIONS, SELON NOTRE ADMINISTRATION

Chant 2:
COMPAGNONS DE LA BARRICADE
MONTRONS LEURS QU’ON SAIT RÉSISTER
MONTRONS LEURS OUI, OUI, OUI.
MONTRONS LEURS NON, NON, NON
MONTRONS LEURS QU’ON SAIT RÉSISTER

Chant 3: (inoubliable: un modèle sidéral de mnémotechnie)
JENNY LORD, ON N’EST PAS SI BÊTE
ON NE VA PAS SE LAISSER PLUMER
SE LAISSER PLUMER NOS R’TRAITES,
ET NOS PAYES,
ET NOS CLASSES,
SYNDICAT, AAAAHHHHH!

(etc.)

Nos poissons rouges de rubis sont alloués aujourd’hui:

—Un poisson rouge de rubis à Ruth MAXWELL. Elle a joué un bon tour à notre estomac en nous apportant des bons biscuits NANANÈRE. Et nos peptines en ont cliqueté de surprise de ne pas entrer en collision avec le désormais traditionnel trio-gréviste: bagel/beigne/café. Ruth, vêtue d’un superbe manteau de cuir, nous a nouveau enchanté par sa majesté.

—Deux poissons rouges de rubis à Peter OHARA. Peter à joué un bon tour à notre administration. Il lui a concoctionné une autres des glorieuses et régulières journées de grève dont il a le secret. Peter, compagnon régulier et sans égal, pécheur se présentant tous les matins à 7:00 pour ne pas rater la marée, chef équipe exemplaire, m’a de plus confié qu’il avait du sang québécois, par sa mère NANANÈRE. La couenne dure, on sait d’oâ ça vient, mon canayen…

—Trois poissons rouges de rubis à Mercédès LOUVAIN. Mercédès a joué un bon tour au sort: ELLE EST REVENUE. Mercédès prend maintenant l’équipe de soir. Restons pudiquement muet comme un aquarium de carpes d’avril. Myriam est une de celles dont quand elle dira: «j’étais du soir», on répondra: VOILÀ UNE BRAVE! Et NANANÈRE: Joue nous un air Austère, Liszt!

—Le bocal de diamant à Amina LEBRUN. Amina fait avec une maestria et une superbe sans égal un travail littéralement tuant. Se pencher à la fenêtre des bagnoles, donner un tract, et causer sympa à la tête de merlan frit d’avril qui ne veut pas qu’on touche à sa bulle métallico-psychologique, et qui se définit fondamentalement et intégralement comme du bord des requins (aussi d’avril) que nous combattons. Amina, nous sommes sans voix devant ta gloire.

Un hameçon d’or très tendre et tout spécial à Denise KINLEY qui m’a harponné droit au coeur en me faisant cadeau de deux épinglettes en provenance directe du marché noir de Moscou (authentique!): Un petit profil de Lénine sur plaque, et une inscription LENINGRAD en cyrillique avec une glorieuse petite étoile qui pendouille sur le côté. Quelle charmante attention, Denise, tu as vu à subtilement orienter ce présent délicat vers mes préférences les plus profondes. Comment a tu pu deviner que j’attachais quelqu’intérêt au camarade Vladimir Illich Oulianov (né a Simbirsk, aujourd’hui Oulianovsk en 1870 — mort à Gorki près de Moscou en 1924; je vous épargne le profil biographique et la liste des oeuvres principales) ainsi qu’a Leningrad (sur l’embouchure de la Néva, tout près du golfe de Finlande et dont l’université fut fondée en 1819; je vous épargne les statistiques de superficie et de population)?

Je porte désormais ces deux petites épinglettes sur la partie frontale du liséré rouge de mon glorieux chapeau de grève, à 180 degrés du ruban gommé dorsal, qui a d’ailleurs inspiré un très beau limmerick à une de nos collègues italiennes. Mais ce que je porte dans mon coeur après ce premier avril 1997 aux barricades, ça c’est à la fois beaucoup plus grand et beaucoup plus indéfinissable.

Demain, prenez vos équipes.
Cette grève, on continue de la faire…
NANANÈRE

Votre Paul

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Date: Mercredi, 2 Avril 1997, 20:03:34 —0500 (EST)
Re: IL VONT CÉDER!

Mes beaux grévistes, l’heure est venue de parler du CARACTÈRE SUBIT DU CHANGEMENT QUALITATIF (CE QU’ON APPELLE EN PHILOSOPHIE HÉGÉLIENNE LE BOND QUALITATIF). À moi, le plus grand cerveau de la philosophie moderne: G.W.F. HEGEL

«C’est ainsi que l’eau, par le refroidissement, ne devient pas solide peu à peu, en sorte qu’elle deviendrait comme de la bouillie et se solidifierait progressivement jusqu’à la consistance de la glace, mais elle est solide d’un seul coup; même si elle a toute la température du point de congélation, mais qu’elle se tient en repos, elle a encore toute sa fluidité, et un ébranlement minime la porte à l’état de solidité.»
(SCIENCE DE LA LOGIQUE — DOCTRINE DE ÊTRE — 1812)

Les anglos ont une belle représentation du BOND QUALITATIF en évoquant ce chameau surchargé qu’une paille (changement quantitatif minime et ultime) casse en deux et met sur les genoux. Nous en sommes là, mes camarades. Nous ne répétons pas sans fin une suite de journées de piquetages se ressemblant l’une l’autre comme autant de tours de sablier. Nous procédons méthodiquement et dans la joie à une ACCUMULATION QUANTITATIVE qui est sur le point de susciter le BOND QUALITATIF. Celui-ci va venir d’un coup, sera à la fois subit et crucial. Tenons mes camarades. ILS VONT CÉDER. Et Ian BURLINGTON va regretter de ne pas avoir glissé un ou deux tomes du vieux Hegel parmi ses livres de comptabilité et ses autobiographies de grands arnaqueurs satisfaits.

Nos étoiles rouges prolétariennes:

—Une étoile rouge prolétarienne à Dalilah BROWN. Dalilah est maintenant l’âme de la troisième équipe. Elle est l’Antigone guidant ses collègues dans la noirceur. Nous somme sans voix. Elle est du nombre des braves…

—Deux étoiles rouges prolétariennes à l’increvable gars TAVERNO. Son oeuvre sur la barricade est désormais immortelle. Et il est le champion de l’oeillade fin-finaude qui transforme infailliblement le pied nerveux de l’automobiliste crispé en fourme d’Ambert odoriférante et dégoulinante.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à Luco GERMANOTTI. Luco, le matinal, le primesautier, le pétulant, le caracolant, l’âme chevillée au corps de la première équipe. Chef d’équipe chevronné, compagnon d’armes, frère et ami.

—Un Marteau et une Faucille de diamant tout spécial à tous nos collègues des Langues Modernes et de Géographie. Des gens extraordinaires dont le nom est désormais ciselé sur les pourtours de nos auras pétaradantes. Les GABRIELLA, RAPHAELLA, DAVID BERG, PETER VERNON, HANZ HELMUD, PAUL MUNICH, ROY, MAURO, NICK MARTIN, VALERIE, LAURA FOGLIA, DONALD LE RÉCITEUR DE LIMMERICKS, GREG GILBERT, RICKI MARCELLO, VIOLA, PATRICIA WILLOW, PEDER, LE FINLANDAIS QUI S’EST MIS DANS LE CRÂNE DE M’ENSEIGNER LA LANGUE SUOMI, BARRY (ALIAS BENEDICT DE SPINOZA), MARTY, JOE HILL, ROSA LUXEMBURG, ET TOUS CEUX ET CELLES ENCORE PLUS PRÉCIEUX DONT JE N’ARRIVE PAS À ME FICHER LE BLAZE DANS MON CERVEAU RENDU GÉLATINEUX ET RÉFRACTAIRE PAR TOUTES CES HEURES DE LUTTE, ET QUI CONSTITUENT LA COUENNE DURILLONNE ET ASSIDUE DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE. Nous ne verrons plus jamais ces gens de la même façon, et qu’est-ce que nous les aimons…

Slogan de la journée:
CHOMSKY, T’ES FINI, RETOURNE DONC AU M.I.T! (euh, non, pas ça euh, plutôt… enfin les témoins se souviendront!)

Demain, prenez vos équipes.
Rappelez vous de la congélation selon Hegel.
D’un seul coup, ILS VONT CÉDER.

Je vous embrasse et vous borde dans votre lit douillet.
Votre Paul

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Date: Vendredi, 4 Avril 1997, 11:38:17 —0500 (EST)
Re: UN PORTE—VOIX SUR LA BARRICADE LANGLADE

Mes camarades,

Je dois vous avouer que je me suis senti comme un curiste apercevant un steak pommes frites, hier sur la barricade, quand Bill COLLINGWOOD s’est pointé en compagnie de trois trèfles de l’Association des Profs de Fac qui nous ont fait des discours DANS UN BEAU PORTE-VOIX GRIS SOURIS IDENTIQUE EN TOUS POINTS À CEUX QUI BRINGUEBALENT ET S’ENTRECHOQUENT DANS MES FANTASMES DEPUIS LE DÉBUT DE LA GRÈVE. Il était parfait, avec son pavillon régulier et l’espèce de petit cône à l’intérieur. Comble de raffinement technologique, on se collait une sorte de petit parlophone carré à fil boudiné, genre CB, contre la bouche.  Même pas besoin de se mettre la trompette au bec. J’ai craqué. J’ai poliment emprunté l’objet précieux à Bill, j’ai rapproché le petit parlophone de mes lèvres ardentes et j’ai dit: LADIES AND GENTLEMEN, STRIKERS je parlais à voix normale comme si j’étais dans mon salon THIS IS YOUR CAPTAIN SPEAKING la voix se catapultait jusqu’aux tréfonds de la taïga YOU ARE THE GLORIOUS LANGLADE PICKET. GIVE ME A HO! Mon HO! susurré d’une voix d’eunuque et la réponse glorieuse de la barricade, qui pourtant sonnait si faible par rapport à l’impact de l’appareil, me causèrent un net malaise. Je poursuivis donc: I JUST WANTED TO TRY THIS GADGET I PHANTASIZE ABOUT SINCE WEEKS, BUT MY CONCLUSION IS THAT THERE IS NOTHING COMPARED TO A BEAUTIFUL SHOUT PULLED OUT OF A THROAT MADE OF FLESH AND SKIN. La barricade poussa un long hululement approbatif, et ce fut la fin abrupte et apaisante de mon fantasme porte-voix. L’objet est maintenant rangé, dans mon esprit, au nombre des tourments à éviter sur une barricade de grève comme les sifflets et les radios…  Il n’y a rien comme assouvir, spas!

Nos étoiles rouges prolétariennes:

—Une étoile rouge prolétarienne va à Lola ATTILA. J’apprends beaucoup de Lola sur la barricade. Sa solidarité est indéfectible en dépit de problèmes personnels importants et de pressions professionnelles indues. Lola combat pour ce qui le plus élevé: la cause. Sa consistance politique est inaltérable.

—Deux étoiles rouges prolétariennes à Danielle PAGNOL. Danielle a fait ses armes de chef équipe aujourd’hui dans la gloire. Je vous certifie qu’elle a le coup de barrière le plus efficace et convainquant de toute la barricade. Ajoutez à cela qu’en vertu d’un crachin capricieux coupé de bourrasques teigneuses, Danielle avait enfilé une combinaison imperméable  semi-lunaire semi-service de désintox d’usine nucléaire en délire. Cela donnait un tableau épouvantablement convainquant.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à Mercédès LOUVAIN. Pourquoi trois? Parce qu’il y avait trois Mercédès sur la barricade hier. La première prenait sa position dans la ligne, réglo et disciplinée. La deuxième assurait la position de chef équipe, efficace et autoritaire. La troisième remplissait la délicate et diplomatique position de «relation publique» avec les bagnoles. On se bousculait parmi les Mercédès, hier. Reposez vous toutes mes belles Mercédès, dorlotez vous les unes les autres. Vous l’avez tant mérité.

Un Marteau et une Faucille de diamant tout spécial remis les mains tremblantes à Patricia WILLOW, notre jeune collègue de Géographie qui a apaisé un automobiliste tellement en colère qu’il en était sorti de sa bagnole. Extraordinaire maestria de discipline qui, je vous l’avoue en catimini, m’a tellement foutu les jetons que j’ai ressenti le besoin de la décrire en détails pour m’en libérer l’esprit (versé dans le serveur LUTU-Line. Je vous le fais suivre sur demande). Eh oui mes camarades, après 80 heures de barricade bien sonnées, il arrive à votre vieux capitaine d’avoir parfois ses petits états d’âme…

MAIS MAIS MAIS MAIS MAIS MAIS

Je ne suis pas le seul. Avez vous vu le beau texte intitule BURLINGTON SUR LES GENOUX balancé dans le serveur ce matin. Du grand art ciselé, mes camarades. Il est en dépression nerveuse le monsieur $142,000. Ça console, quelque part. Fin de semaine cruciale. Reposez vous bien. Et on se reverra, sans porte-voix.

Votre Paul

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Date: Dimanche, 6 Avril 1997, 20:31:26 —0400 (EDT)
Re: DEMAIN: PIQUETAGE RÉGULIER ET GRAND RASSEMBLEMENT

Mes collègues et mes camarades,

J’ai reçu en fin de semaine le message suivant de Bill COLLINGWOOD, l’officier organisateur de la grève (traduction serrée): LES NÉGOCIATIONS VONT BIEN. LES DEUX PROCHAINS JOURS SERONT CRUCIAUX. Il faut donc procéder à une démonstration de force sans ambages. Cette dernière est prévue pour 11:00 à l’entrée principale de l’université: GRAND RASSEMBLEMENT SYNDICAL. PREMIÈRE ÉQUIPE DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE: Prenez vos positions comme à l’accoutumée, mais essayez de prévoir rester jusqu’à 12:00 (heure prévue de la fin du rassemblement).

SECONDE ÉQUIPE DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE: Prenez vos positions une demi-heure plus tôt. A 10:30, on va se mettre en marche, décrire une belle boucle sur le boulevard Sherlock (qui l’a bien mérité, allez) et se rendre à la barrière principale drapés dans notre gloire. Après le rassemblement, sauf contre-ordre, on reprend le piquetage selon le système régulier, sur VALLEYFIELD.

TROISIÈME ÉQUIPE DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE: Procédure habituelle.

N’oubliez pas que nous sommes désormais à l’heure avancée de l’Est. Tous sur la droite ligne vers le grand baroud d’honneur.

ON LES TIENT.
Paul

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Date: Mardi, 8 Avril 1997, 20:17:00 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE

Dure journée sur la barricade. Les événements et les éléments ont été contraires. La fleur au fusil des débuts le cède maintenant à la gravité du combat durable. Le système d’allocation d’étoiles et de Marteau et de Faucille est aujourd’hui remplacé par un PORTRAIT DE RÉSISTANT. Avant d’y procéder je vous signale la nouvelle répartition des équipes.

ÉQUIPE 1: 8:00 à 11:00
ÉQUIPE 2: 11:00 à 2:00
ÉQUIPE 3: 2:00 à 5:00

À tout seigneur, tout honneur, notre premier résistant de la galerie de portraits est ROBERT LANGLADE. Capitaine initial de la barricade LANGLADE, Robert m’a cédé sa place en saluant ostensiblement mes qualités organisationnelles. Robert est présentement en sabbatique. C’est un collègue très au fait des réalités syndicales, ayant notamment siégé au comité LUTU sur la charge de travail. Trait particulier de l’implication de notre collègue dans notre lutte, sa femme Lucienne est aussi impliquée dans la même lutte et participe au piquetage sur le campus Mirandole. Si bien qu’en ce moment à la maison, entre la poire et le fromage, c’est GRÈVE, GRÈVE, GRÈVE. Robert a déjà été frôlé deux fois très dangereusement sur la barricade (le même jour en plus). C’est une figure totémique et emblématique de notre barricade à laquelle nos collègues, y compris des Langues Modernes et de Géographie, s’identifient très étroitement.

SALUT ROBERT.
Salut mes camarades.
On continue.

Paul

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Date: Mercredi, 9 Avril 1997, 10:35:08 —0400 (EDT)
Re: IMPORTANT MESSAGE POUR LES PIQUETEUR/EUSES DE LA GLORIEUSE  BARRICADE LANGLADE

BILL COLLINGWOOD M’A DONNÉ SES CONSIGNES CE MATIN EN PERSONNE. LES VOICI:

DE 8:00 A 10:30 DEMAIN MATIN, LES PIQUETEURS DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE SE RENDENT SUR LA BARRIÈRE PRINCIPALE (MAIN GATE) POUR PIQUETER. VENEZ TOUS ET TOUTES QUELLE QUE SOIT VOTRE ÉQUIPE HABITUELLE.

À 10:30, TOUT LE MONDE SE REND EN VILLE POUR UN RASSEMBLEMENT DÉMARRANT AU ROBERT BORDEN SQUARE. QUE LES INFORMATISÉS PRÉVIENNENT LES CONVENTIONNELS!

REPOSEZ VOUS BIEN AUJOURD’HUI. À DEMAIN.

PAUL

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Date: Jeudi, 10 Avril 1997, 22:40:33 —0400 (EDT)
Re: RETOUR AU PIQUETAGE RÉGULIER

Mes camarades,

Le piquetage sur l’artère principale de la glorieuse barricade LANGLADE s’est passé sans anicroche. Pour références futures voici les conséquences que nous en avons tiré. En gardant notre structure usuelle de chefs d’équipes, il s’est simplement agit de les disposer côte a côte et de dédoubler l’équipe des distributeurs de feuillets. Les deux chefs d’équipes et les deux distributeurs arrivaient très aisément à se concerter pour alterner l’entrée des voitures sur les deux lignes. Les commandements GATE—IN/GATE—OUT sont simplement replacés par GATE—NORTH/GATE—SOUTH et, si on ne perd pas le nord, le tour est joué. Comble de sophistication, on avait même l’aile Anarchiste du Mouvement des Brigades Internationales (le gros MAORO en l’occurrence) qui distribuait des feuillets aux piétons du trottoir. C’était tout simplement princier. Conseils pour l’avenir si on retourne dans cette zone de toundra. La barricade doit rester plus près des chefs d’équipes parce que la voix s’éparpille et se perd en rase campagne (je me suis surpris à regretter notre taïga) et une étrange tendance de la ligne à dériver vers l’édifice principal de la fac se manifeste. Aussi, si on y retourne un jour, prévoir un chapeau à rebords ou des lunettes de soleil: la luminosité est plus intense et moins glauque que sous nos climats.

Après nous être couverts de gloire sur l’artère principale: NOUS REVENONS AU PIQUETAGE RÉGULIER SUR VALLEYFIELD, AVEC HORAIRES RÉGULIERS (8/11; 11/2; 2/5) et folklore habituel.

Notre portrait de résistant rend hommage aujourd’hui à une résistante: LOLA ATTILA. Enseignante de langue, membre du syndicat PROLO, Lola est une des figures majeures de la barricade LANGLADE. Sa bonne humeur constante et son intelligence articulée sont une inspiration de chaque instant. Lola lutte pour la cause, ce qui signifie simplement et sans rhétorique qu’elle considère que la grève LUTU est une manifestation importante d’enjeux de qualité d’enseignement et de conditions de travail valable pour la totalité de la communauté universitaire, toutes affiliations syndicales confondues. La solidarité ferme et tranquille de Lola repose sur le socle de granit d’une analyse critique de la situation dans son ensemble. Lola lutte et pense avec le même entrain débonnaire, la même sérénité, la même sagesse.

SALUT LOLA.
Salut mes camarades.
On continue.

Paul

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Date: Dimanche, 13 Avril 1997, 21:50:10 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE II

Demain, piquetage régulier. Prévisions: soleil et onze degrés. Prenez vos équipes. La semaine sera caractérisée par un meeting décisionnel de LUTU quelque part, mais je n’ai pas encore d’informations sûres. Nos pressions s’exercent au mieux pour les faire changer d’idée sur l’adoption d’un arbitrage sans recours (merci Peter OHARA pour ce terme exact et précis) au pire pour qu’ils concrétisent leurs ci-devant «propositions plus flexibles». Il ne faut absolument pas faiblir.

Notre portrait de résistant rend hommage aujourd’hui à BUSTER FARLEY. Buster est un syndicaliste indéfectible et applique à la gestion de sa discipline syndicale son sens de la rigueur et de la précision qui en font l’administrateur respecté et le linguiste redoutable que l’on connaît. À la fois pince sans rire et boute en train, Buster distribue des piécettes en chocolat ou des cacahuètes en guise de rétribution pour services universitaires aux piqueteurs solidaires et ému. Il m’a même remis dernièrement, toujours sur la ligne de piquetage, la politique de couverture dentaire de l’administration de l’université LANCASTRE: un de ces impitoyables bonbons durs à la mélasse que l’on appelait KLENDAK dans mon enfance, possiblement une référence au Klondike neigeux et glacial dont nous sortons à peine sur la mémorable route VALLEYFIELD. Buster c’est Renart le goupil, astucieux, malicieux, mais incroyablement fraternel et humain. Une figure départementale centrale et incontournable ainsi qu’un fleuron de la glorieuse barricade LANGLADE.

SALUT BUSTER.
Salut mes camarades.
On continue.

Paul

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Date: Lundi, 14 Avril 1997, 22:01:15 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE III

Robert vient juste de me signaler que la plénière syndicale est prévue pour vendredi. Nous voici donc derechef glorieux sous le soleil pour une courte semaine. L’information de la journée est que Firmin SAPIN a réussi victorieusement sa séance d’entraînement à la position de chef équipe dans ce que Robert appelle la ferme et ce que Firmin lui même a nommé non moins élégamment l’école de recrues. Il a fait ça comme un vrai garde suisse. On va pouvoir le mettre à l’avant dès demain. À vos appareils photos, il ne manque plus que cela pour notre future murale de grève. David BERG portait un chapeau de paille, signe avant coureur assuré d’un printemps prospère. Peter BURTON est arrivé à motocyclette. Même commentaire. Demain, prenez vos équipes à heures régulières. Pépé BURLINGTON va finir par comprendre qu’on a la couenne plus dure que sa boîte crânienne.

Notre portrait de résistant rend un hommage que je sais ému et unanimement inconditionnel à une extraordinaire résistante: AMINA LEBRUN. Notre collègue et compagne de lutte est de tous les rendez-vous avec la modernité. Ouverture d’esprit, intelligence, sens de la collégialité, diplomatie subtile, Amina est un modèle dont j’avoue modestement souvent m’inspirer sans l’atteindre. Impliquée depuis longtemps avec le syndicat, Amina a déjà occupé des fonctions au comité de négociations. Elle a vu le feu et connaît les rouages. Et, sur la ligne de piquetage, quand des plus gros et des plus lourds à qui je tends une pancarte me répondent qu’ils ont froid au main, j’ai un coup d’oeil furtif et ému qui se tourne vers Amina: son sac a main, ses talons haut, sa coiffure chic et ses petits gantelets minimaux ne l’empêchent pas, elle, de la brandir fièrement cette pancarte de la dernier chance. Avec de la piétaille du calibre d’Amina dans nos troupes, le BURLINGTON et ses crotales sont voués à la ratatinade extra.

SALUT AMINA.
Salut mes camarades.
On continue.

Paul

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Date: Mardi, 15 Avril 1997, 17:06:23 —0400 (EDT)
Re: LE TONNERRE

Mes camarades,

Ayant du quitter la ligne vers midi pour surveiller les écoulements de pus de l’oreille gauche de mon petit deuxième (il va beaucoup mieux et retourne certainement à la garderie demain. Merci de toutes vos délicates manifestations d’attention. Elles m’ont vraiment touché. Pierre, Walter, Peter et les fidèles du matin, je suis avec vous demain sur 8 heures comme une seule pomme!), j’étais un peu désoeuvré après avoir pris mon premier déjeuner normal depuis quelques semaines et potiné un max dans le serveur électronique. Il m’est alors revenu un fantasme ancien. Qui n’a pas fait cela après quelques heures d’extases dans un motel aseptisé en compagnie d’une personne extraordinaire et inoubliable dont vous tairez le nom et qui dort en ce moment même en arrosant le draps de ses cheveux de rouille ou de paille. Vous ouvrez le tiroir du meuble de lit, en tirez l’inévitable bible des Gideons et vous faites des voeux sur votre passion du moment en y catapultant un doigt aléatoire et en herméneutisant à tire larigot sur le passage ainsi désigné. Pour faire changement, n’ayant pas de motel sous la main et en ayant pour tout dire un peu marre de l’ethnocentrisme judéo-chrétien implicite à la manoeuvre, j’ai fait le même coup, en pensant évidemment à notre GRÈVE, en exploitant la très belle édition bilingue du CORAN que l’on doit au Mouvement islamique Ahmadiyya. Ouvre le vénérable tome au pure pif. Y jette un doigt probabiliste… Je suis tombé sur le verset numéro 42 de la 13ième sourate, dite AL—RAD’, c’est-à-dire LE TONNERRE, et, croyez le ou non, le texte était le suivant:

NE VOIENT ILS PAS QUE NOUS CONQUÉRONS LE PAYS, LE RÉDUISANT À PARTIR DE SES FRONTIÈRES. ET ALLAH JUGE; IL N’Y A PERSONNE POUR RENVERSER SON JUGEMENT. ET IL EST CELUI QUI EST PROMPT À RÉGLER LES COMPTES.

 Si Allah représente l’arbitre attendu, il y a de l’espoir dans ce fragment, trouvez pas? Mon doigt était exactement sur PROMPT À RÉGLER LES COMPTES. C’est pas beau ça? Ça ne s’invente pas, en tout cas!

Puisque nous sommes en phase coranique, notre portrait de résistant porte ce soir sur PETER OHARA, un grand spécialiste en matières intellectuelles et spirituelles et qui, sur la ligne de piquetage, a la modestie, déplacée à mon sens, de dire de lui même (verset 50 de la 22ième sourate dite AL—HAJJ, LE PÈLERINAGE): OH HOMMES, JE NE SUIS POUR VOUS QU’UN SIMPLE AVERTISSEUR. De sa voix de stentor, Peter fait un chef équipe extraordinaire à la première heure du jour. Peter est d’une solidité et d’une discipline de fer. C’est un compagnon de lutte extraordinaire. Je tiens particulièrement à saluer le profond sens démocratique de Peter. Notre compagnon infatigable de lutte, notre fougueux et exemplaire chef équipe, notre inoubliable lecteur de poésie et compositeur d’odes satiriques AVAIT VOTÉ CONTRE LA GRÈVE, PARCE QU’IL CONSIDÈRE EN SON ÂME ET CONSCIENCE QUE LE RAPPORT DE FORCE AVEC L’EMPLOYEUR N’EST PAS LA SOLUTION DE NÉGOCIATION LA PLUS SOUHAITABLE. Respectueux du résultat démocratique, Peter s’est engagé dans la lutte avec ce qu’il a de plus précieux pour lui-même et pour nous tous: son âme. Maintenant je sais Peter, pourquoi la sourate que le hasard m’a donné à feuilleter en préparation de ce tract électronique où je prévoyais te rendre hommage s’intitule LE TONNERRE…

SALUT PETER.
Salut mes camarades.
Demain, prenez vos équipes: ON CONTINUE.

Paul

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Date: Mercredi, 16 Avril 1997, 22:22:38 —0400 (EDT)
Re: TOUS À LA RÉUNION DU SÉNAT

Mes camarades,

La journée de demain et celle d’après-demain vont compter aux nombres des plus importantes de cette grève. Prenons les une par une.

Demain, prenez vos équipes à heures régulières MAIS LIBÉREZ VOUS POUR ASSISTER DE 3 À 5 À LA RÉUNION DU SÉNAT DONT VOUS AVEZ REÇU L’ANNONCE. L’église en question se trouve sur Lexington près de Powell. Vous ne pouvez pas la rater, il y a de grandes statues de plâtre devant la façade. Cherchez le grotesque grand guignol. Si vous le trouvez. C’est là. Une des sénatrices, directrice du département de philosophie, m’a signalé qu’il était très possible que l’ennemi va tenter de paqueter la salle d’étudiants pour essayer d’intimider les sénateurs. Il faut y aller pour compenser. C’est crucial. Je suis prêt à fermer la barricade si nécessaire pour avoir le plus de monde possible. Les rencontres régulières du sénat son normalement ouvertes à tous les membres de la faculté. DEMAIN IL S’AGIT DE SE RÉAPPROPRIER LE SÉNAT COMME CORPS COLLÉGIAL (EN GRÈVE) ET DE FAIRE PAYER LA CANAILLE DU CI—DEVANT «EXÉCUTIF» (DES PLOMBIERS QUI SE PRENNENT POUR DES ORFÈVRES) POUR LEUR PROPAGANDE MENSONGÈRES QUI A SEMÉ LA PANIQUE ET LE DÉLIRE INFORME PARMI LES ÉTUDIANTS. Je compte sur vous. Cela doit être une de nos éclatantes victoires.

Reposez vous bien.

Paul

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Date: Jeudi, 17 Avril 1997, 22:24:31 —0400 (EDT)
Re: MÉFIEZ VOUS DES HOMMES QUI PRÉTENDENT CONNAÎTRE LES FEMMES

Aujourd’hui sur la ligne de piquetage: débat sur le sexe non pas des anges, mais des automobilistes agressifs. Dans ma bonne foi primesautière (un peu faisandée, mais quand même), je prétends l’oeil glauque que les PITONS (hommes) sont nettement les plus agressifs que les  PITOCHES (femmes), syndrome de la testostérone et tout le tremblement. Certaines figures féminines renommées de notre ligne de piquetage, Gabriella, Denise, Mercédès, ne sont pas très convaincues. Mercédès, qui a plusieurs heures de PR avec des automobilistes sur la ligne derrière elle, se déclare clairement pour le cinquante/cinquante. Gabriella réfute fermement mes arguments dans un français ma foi fort bon. On en vient presque à me comparer à ce juge délirant qui élucubrait sur la méchanceté des femmes en m’accusant, à mi-mot car on ménage sa vieille ganache de capitaine, d’en rajouter dans l’autre sens. En rien démonté (en québécois: pas achalé pour autant) j’invoque froidement l’argument empirique. Du haut de mes 100 heures ou plus de piquetage, impliquant une surveillance intense de la totalité des événements agressifs, j’ai vu une majorité de pitons foncer dans la ligne. 9 pitons pour 1 pitoche, sans désarmer. Silence poli de mes argumentatrices…

Sur les entrefaite, vous me croirez si vous le voulez bien, mais il y a des témoins, dans la demi-heure qui suit, trois bagnoles distinctes, pilotées par trois folles non moins distinctes, foncent dans la ligne et ça prend tout le talent des chefs équipe, Firmin et Walter notamment, pour garder les affaires en contrôle.

Avec son sourire éclatant qui fait la pérennité de ses succès, Amina me susurre à la cantonade un DIS DONC PAUL, C’EST UNE JOURNÉE FEMME AUJOURD’HUI! Et, croyez moi, je ne suis pas près d’oublier le scintillement vif de l’ivoire des incisives de Mercédès qui enchaîna d’un TU VAS DEVOIR REVOIR TES STATISTIQUES mordant et sans appel. Quand à Gabriella et Denise, comme on disait jadis dans les vieilles BD, elles en riaient encore le lendemain…

Méfiez vous donc des hommes qui prétendent connaître les femmes. Et présentez vous donc à la plénière syndicale de demain (heure et lieu déjà annoncés) après avoir bivouaqué avec nos étudiants entre 9 et 12 demain sur l’équipe unique du matin. Comme ça, je n’aurai pas dis que des faussetés sans fondement, stéréotypées et impertinentes de ma journée.

Hm…

Votre capitaine qui vous aime et qui ne voudrait
pas qu’un(e) automobilist(e) vous esquinte
mais qui sait rire de lui même
surtout quand il l’a mérité
ce qui fut le cas ici
OK les filles
J’ai compris
Je me rends
serein
Paul

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Date: Dimanche, 20 Avril 1997, 22:05:26 —0400 (EDT)
Re: POUR L’ÉQUITÉ SALARIALE ENTRE LES HOMMES ET LES FEMMES

Mes camarades,

C’est reparti. Pour l’équité salariale entre les hommes et les femmes. La plus scandaleuse réminiscence du fin fond de la barbarie est enfin à la place qu’elle mérité: en plein au milieu du collimateur. Prenez vos équipes à heures régulières (début 8:00). S’il-vous-plait les informatisés, prévenez les conventionnels. Évitez à votre ganache de capitaine de se faire écharper par le prolétariat mal renseigné et qui voit rouge…

Notre portrait de résistant rend hommage aujourd’hui à une résistante exemplaire: DENISE KINLEY. Denise nous quitte temporairement pour de courtes vacances bien méritées. Denise est une des figures centrales de notre ligne de piquetage. Première femme à être désignée chef d’équipe. Elle s’acquitte de cette tâche avec une maestria exemplaire. Denise est un exemple constant de lutte contre notre pire ennemi: nous-même. Elle applique des procédures sophistiquées de combat contre le découragement et la fatigue morale qui pourraient faire l’objet d’un copieux et savant traité. Sa haine de l’injustice, son agressivité face à l’abus de pouvoir et la stupidité arrogante, Denise les canalise brillamment par un focus et une énergie sans faille. Bien sûr que tu me suscites des sentiments sur la ligne de piquetage, Denise: admiration, respect, solidarité, déférence. Chroniqueurs, chroniquez: voilà ce que je pense de Denise, voilà pourquoi je pense à elle, comme à tous ses semblables de la barricade. C’est simplement que je m’efforce de modeler mes comportements et mes attitudes sur les siens, que j’apprends ce qu’elle m’enseigne, que je m’inspire de son exemple, que je me dépasse en la côtoyant… Comment peut-on oser donner à cette source vive d’inspiration, un salaire inférieur au mien? C’est inconcevable. En voici bien une parmi plusieurs autres qui aura hautement mérité de cette équité salariale que nous serons allés chercher tous ensembles.

SALUT DENISE.
Salut mes camarades.
On continue

Paul

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Date: Lundi, 21 Avril 1997, 22:29:19 —0400 (EDT)
Re: PHARAON AUX ABOIS

DEMAIN CONGÉ DE PIQUETAGE EN VERTU DES PÂQUES JUIVES. REPOSEZ VOUS BIEN. MERCREDI REPRISE DES ÉQUIPES RÉGULIÈRES AUX HORAIRES RÉGULIERS. SOUHAITONS QUE NOS STRUCTURES ADMINISTRATIVES PHARAONIQUES SONT AUTANT AUX ABOIS QUE L’ANCIEN GESTIONNAIRE ÉGYPTIEN, QUAND LES CADRES DE PORTES FURENT POISSÉS DU SANG TOTÉMIQUE DU PETIT AGNEAU DES PÂQUES.

SHALOM ET NI—DIEU—NI—MAÎTRE.

PAUL

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Date: Mardi, 22 Avril 1997, 22:00:59 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE IV

DEMAIN, PIQUETAGE À HEURES RÉGULIÈRES. PRENEZ VOS ÉQUIPES. TEMPS AU BEAU FIXE. POSSIBILITÉ DE HORDES ÉTUDIANTS MAIS D’UNE PHALANGE PRO—LUTU (JE VOUS EN REPARLE DEMAIN): «ON ACCROÎT LA DILIGENCE DES ABEILLES, EN LES CHÂTRANT D’UNE PARTIE DE LEUR CIRE ET DE LEUR MIEL. PRENEZ TOUT ET LES ABEILLES QUITTENT LA RUCHE. PRENEZ—EN TROP, LES ABEILLES RESTENT ET MEURENT.» (DENIS DIDEROT, RÉFUTATION D’HELVÉTIUS).

BON REPOS.

PAUL

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Date: Mercredi, 23 Avril 1997, 23:23:10 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE V

DEMAIN PIQUETAGE RÉGULIER À HEURES RÉGULIÈRES. RENDEZ VOUS SUR LA ROUTE VALLEYFIELD ET NULLE PART AILLEURS. BUSTER FERA SUIVRE UN MESSAGE DE BILL COLLINGWOOD ADRESSÉ À LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE PROVENANT DU SERVEUR LUTU—LINE. VOUS VOUS COUVREZ DE GLOIRE. MÊME LES AUTOMOBILISTES BALBUTIENT SUR LEURS LÈVRES BLEUÂTRES ET CONVULSÉES «LANGLADE», «LANGLADE». WALTER DAVID, MON PETIT LAPIN, PASSE AU QJ CHERCHER UNE POIGNÉE DE PANCARTES OU TÉLÉPHONE A PETER OHARA POUR QU’IL LE FASSE. NE LE FAITES PAS À VOUS DEUX SINON ON VA CROULER SOUS LE CARTON. QUE PETER OU TOI PRENNE AUSSI LE PAD ET LE TÉLÉPHONE, COMME HIER. JE VEUX LIBÉRER NOTRE SABBATIQUANT TOTÉMIQUE, ROBERT, DE CETTE CONTRAINTE. VOUS ÊTES DES AS. JE VOUS RÉVÈRE.

PAUL

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Date: Dimanche, 27 Avril 1997, 21:17:59 —0400 (EDT)
Re: CETTE SEMAINE: ESCALADE DES MOYENS DE PRESSION

PRENEZ VOS ÉQUIPES AUX HEURES RÉGULIÈRES. WALTER TÉLÉPHONE S’IL—TE—PLAIT À PETER POUR LUI SIGNALER DE PRENDRE LES PANCARTES EN LANGUE FRANÇAISE ET ITALIENNE QUI NOUS SONT SPÉCIFIQUEMENT DESTINÉES AU QJ DE PIQUETAGE (ELLES SONT DANS UN COIN DE LA SALLE. IL VA DEVOIR SE RENSEIGNER OÙ). POUR LE RESTE, IL PEUT PROCÉDER COMME D’HABITUDE. LA SEMAINE SERA PLACÉE SOUS LE SIGNE D’UNE ESCALADE DES MOYENS DE PRESSIONS. VOUS SEREZ CONSULTÉS ET INFORMÉS SUR LA LIGNE DE PIQUETAGE MÊME. ON CONTINUE MES CAMARADES. COURAGE.

PAUL

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Date: Lundi, 28 Avril 1997, 22:29:41 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE VI

DEMAIN: PIQUETAGE RÉGULIER. LES FEMMES, PRÉSENTEZ VOUS À LA BARRIÈRE PRINCIPALE, POUR LE PIQUETAGE DE L’ÉQUITÉ ENTRE 11 ET 2. LE RESTE DU TEMPS, PROCÉDURE RÉGULIÈRE. SI VOUS NE POUVEZ FAIRE QU’UNE CHOSE, QUE CE SOIT LE PIQUETAGE DE L’ÉQUITÉ, PRIORITÉ MORALE ET MÉDIATIQUE. SINON, DES INFORMATIONS SUR LE TAS VOUS SERONT TRANSMISES, FONCTION DE L’EFFICACE OU DU DÉRISOIRE DE LA FRAPPE ÉTUDIANTE PRÉVUE (LEUR DERNIÈRE INTERVENTION CONSISTAIT EN 25 ÉTUDIANTS, L’INFRASTRUCTURE ADMINISTRATIVE, DE LEUR ASSOCIATION BLOQUANT LES BAGNOLES SUR L’ARTÈRE PRINCIPALE EXCLUSIVEMENT ET POUR DEUX HEURES). MERCREDI, VOS FONCTIONS DE PIQUETAGE SONT LEVÉES AU PROFIT DE L’OPÉRATION SÉNAT, DÉJÀ ANNONCÉE, ET DONT JE VOUS REPARLERAI…

JE VOUS EMBRASSE.

PAUL

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Date: Mardi, 29 Avril 1997, 21:49:27 —0400 (EDT)
Re: CAP AU SÉNAT

La problématique sénatoriale se formule comme suit: le Sénat est une instance qui a manoeuvré, pas toujours honnêtement, pour maintenir sa façade décisionnelle pendant le conflit. Certains grévistes-sénateurs voudraient tout simplement voter une clôture du Sénat. Problème. Si ce vote est obtenu, il est quasi certain que l’exécutif du sénat, cette hydre inféodée à Ian BURLINGTON, s’arrogera le pouvoir extraordinaire des cellules de crise et pilotera l’affaire à sa guise. Vous voyez le carnaval d’ici: APRÈS LE SABORDAGE UNILATÉRAL PARLE DYNDICAT LUTU DU SÉNAT, NOUS AVONS JUGÉ QUE… etc… Le Sénat ne peut donc ni vivre ni mourir: il doit vivoter. Il faut donc le faire macérer dans le vivier de notre action militante. Son prochain gadget, c’est la session d’été.

La problématique de la session d’été se formule à son tour comme suit: si on en obtient l’annulation pure et simple, on perd notre seul moyen de pression avant la désert estival. Si elle est en place comme si de rien était, certains y verront une manière de lock out DE FACTO. La session d’été doit elle aussi ni vivre ni mourir mais vivoter. Et vivoter dans son cas, c’est le report…

C’est encore l’histoire des petites abeilles de Denis DIDEROT. Il faut tirer notre miel d’un tel magma. Demain votre piquetage, c’est au sénat que vous le faites. Il y aura les feuilles de signature. Gaminets et macarons recommandés. Bonne soirée.

Paul

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Date: Mercredi, 30 Avril 1997, 23:26:15 —0400 (EDT)
Re: PREMIER MAI

Demain, c’est le premier mai. La fête internationale des travailleurs. En hommage à cet anniversaire historique, il y aura le drapeau rouge sur la Glorieuse Barricade LANGLADE. Prenez vos équipes régulières, et debout les damnés de la terre…

Votre Paul

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Date: Jeudi, 1 Mai 1997, 23:32:47 —0400 (EDT)
Re: TOUS AU SÉNAT II

WALTER DAVID sur la ligne de piquetage me demandait si j’avais perdu ma faconde, vu le caractère désormais lapidaire de mes messages. N’en croyez rien, c’est que ladite faconde s’épivarde en ce moment sur le serveur LUTU-Line, ou ça ferraille ferme par les temps qui courent. Demain, tous au Sénat (lieu et date déjà annoncés). Compagnons et compagnes non sénatoriaux de la Glorieuse Barricade LANGLADE, REPÉREZ MOI AU MOMENT DE VOUS PRÉSENTER DANS LA SALLE. J’AURAI DES INSTRUCTIONS POUR VOUS VENANT DE BILL COLLINGWOOD SUR L’ACTION «NON BRUYANTE ET NON DÉFÉRENTE» À MENER PENDANT LA SÉANCE SÉNATORIALE.

Bon repos et à demain,

Paul

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Date: Vendredi, 2 Mai 1997, 18:48:43 —0400 (EDT)
Re: LA BARRICADE LANGLADE AU SÉNAT

De nouveau la barricade LANGLADE se couvre de gloire. Un contingent de choc de la barricade constitué d’éléments non sénatoriaux, nommément: Paul MUNICH, Firmin SAPIN, Patricia WILLOW, AMINA LEBRUN, Ricky MARCELLO, Denise KINLEY, Max BURTON, Dalilah BROWN, David BERG (appuyés d’un complément logistique du à Gerry PURCELL, Massimo COSTA, Maoro BUCCERI, Jack SCOTT et Bill COLLINGWOOD, et complétés de trois étudiants anonymes s’étant joint à la ligne en bonne discipline, et d’un mariole intermittent à noeud papillon grand format jaune vif et gants de boxe élimés) ont procédé à la délicate tâche de militantisme chirurgical consistant À MAINTENIR UNE LIGNE DE PIQUETAGE MUETTE AU FOND DE LA SALLE DE RÉUNION DU SÉNAT. Opération réussie sans anicroche pendant la durée complète de la réunion. Aucune provoque à signaler. Mes amours, Bill COLLINGWOOD a eu ce mot en vous regardant depuis la salle: VOUS AVEZ FAIT SENTIR LA PRÉSENCE ET L’IMPACT DE LA LIGNE DE PIQUETAGE JUSQU’À L’INTÉRIEUR DE L’ENCEINTE SÉNATORIALE.

Bravo pour votre belle discipline militante.

Votre Paul

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Date: Dimanche, 4 Mai 1997, 22:06:51 —0400 (EDT)
Re: PIQUETAGE RÉGULIER

Procédure régulière de piquetage. La plénière syndicale est reportée de 24 heures. Le médiateur les a gardé ensemble toute la journée de samedi et de dimanche. L’administration a cabotiné sur sa page web et LUTU a déposé une protestation publique dont le texte est connu du médiateur. Du grand caca politique millésimé. Aucun moyen de lire ce que cela signifie. Il nous faut une ligne de piquetage solide, demain. Ça c’est sûr. Tant que c’est pas fini, c’est pas fini (vieux proverbe de baseball). Je vous embrasse.

Paul

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Date: Lundi, 5 Mai 1997, 23:50:02 —0400 (EDT)
Re: DEMAIN, LA PLÉNIÈRE

Demain, pas de piquetage le matin. Que le soldat inconnu prévienne Pierre LEDUC (un soldat bien connu, celui là!). Plénière syndicale l’après-midi 2:30. La scène du grand frisson en cinémascope et Dolby-patatra…

À demain.

Paul

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Date: Mardi, 6 Mai 1997, 21:20:50 —0400 (EDT)
Re: TOUS AU SÉNAT III

Demain tous au Sénat. Piqueteurs non sénatoriaux de la barricade muette, préparez vous à entrer en fonction, car vous allez reprendre du service sur une barricade possiblement plus dense (sauf contre-ordre du à une sérénité grandissante).

Je voudrais signaler que je suis particulièrement content de ce piquetage intérieur pour une raison très tendre. Je suis un peu las de voir notre collègue Mercédès LOUVAIN se geler l’abcès dentaire sur une petite rue absurde par un temps acharné dans le maussade. Tu fais une grève titanesque, ma Mercédès et je pense à toi souvent quand j’appelle la muse des luttes à mon  aide.

On approche du but, mes camarades.

Bonne nuit.

Paul

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Date: Jeudi, 8 Mai 1997, 00:18:02 —0400 (EDT)
Re: PIQUETAGE NOUVELLE FORMULE

J’AI ATTENDU JUSQU’À MINUIT. RIEN DE NEUF. LE PIQUETAGE NOUVELLE FORMULE, JOUR I DE LA RÉPUBLIQUE COMMENCE DEMAIN. J’AI ENVIE DE ME FAIRE REMPLACER PAR PIERRE LEDUC, ESPRIT FÉRU DE SYSTÉMATICITÉ, SNCF DU PAUVRE, CLEPSYDRE MÉTABOLIQUE, QUI SEMBLE S’Y RETROUVER BIEN MIEUX QUE MOI DANS LES ORGANIGRAMMES SAVANTS DE BILL, UN PEU FORTS POUR MA PETITE TÈTE. MÉFIEZ VOUS, ET PISTEZ MOI VOUS—MÊME SUR VOTRE PETIT PAPELARD LÀ. MAIS SAUF GRAIN, ON SE RETROUVE SUR VALLEYFIELD POUR LES DEUX PREMIÈRES ÉQUIPE ET SUR LEXINGTON POUR LA TROISIÈME.

À DEMAIN.

PAUL

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Date: Vendredi, 9 Mai 1997, 00:05:09 —0400 (EDT)
Re: CRI DU GUET

IL EST MINUIT CITOYENS, DORMEZ BIEN, IL NE SE PASSE RIEN. PRÉSENTEZ VOUS A LA PLÉNIÈRE SYNDICALE DEMAIN.

Paul

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La candeur du satrape (lettre au vice-recteur Ian Burlington – 1997)

Date: Samedi, 10 Mai 1997, 19:25:19 -0400 (EDT)
À: burlingtoni@lancasteru.ca
Cc: LUTU-Line@lancasteru.ca
Re: LA CANDEUR DU SATRAPE

Monsieur le vice-recteur aux affaires académiques,

Ce qui se passe en ce moment est insupportablement inacceptable. L’appareil gestionnaire de notre institution traite les représentants de son corps académique comme une vulgaire horde de bagnards en révolte. Une question, parmi des centaines, est régulièrement soulevée: celle de VOS MOTIVATIONS, non en tant que personne, la majorité des acteurs (pas tous, hélas) sont conscients que la situation de crise présente transcende les personnes, mais en tant que figure politique. En vous priant de voir dans mon ton moins le cynisme d’un Diogène que l’explicite d’un constable Polycarpe, qui a vu depuis des semaines ses proches se faire frôler dangereusement par des voitures, et qui se décide à finalement demander au Pirate Maboule s’il a vraiment perdu sa Boule, passons rapidement en revue ce qui peut bien vous (acteur administratif) motiver à commettre des exactions pareilles.

  • L’hypothèse de l’incurie crasse a beaucoup circulé. On me disait encore aujourd’hui «et s’ils étaient simplement de purs crétins». Alors là, Monsieur le vice-recteur, restons décents. Il y a des limites à insulter l’intelligence… de vos critiques. La thèse de votre incurie et de votre stupidité est tentante, ou mieux plaisante. Elle a servi d’armature à de succulents slogans de grève mais, de vous à moi, je n’y crois guère. Il faut bien dire la chose, dans nos rangs, nombreux sont ceux et celles qui admirent votre intelligence personnelle sous de nombreuses facettes. Notre administration fait certainement souvent la sotte, nos gestionnaires font assurément souvent les ânes pour avoir du son. Il y a assurément quelques connards chroniques grassement rémunérés sur vos rutilantes étagères. Mais pure incurie, là non. Il manque quand même quelque chose..
  • Beaucoup de nos collègues y croient maintenant corps et âme, à votre fourberie. J’entends encore le ton de désespoir d’un de nos militants le soir du 9 mai. MAINTENANT JE TIENS POUR UNE CERTITUDE LE FAIT QUE IAN BURLINGTON EST UN MENTEUR. Vous connaissez nos anglo-canadiens et leur pudeur verbale à étages. Dans la bouche d’un Ysengrim, un énoncé pareil aurait été du petit lait de la génisse blanche à verser aux profits et pertes des tourments rhétoriques. Là, c’est beaucoup plus grave, plus profond, plus asserté. Il faut dire qu’en la matière, vous avez fait fort. Et je te donne de faux espoirs, et je te couillonne à plein, et je te redonne de faux espoirs, et je te recouillonne à plein. Et je mens à pleine bouche aux médias sans blêmir. Et j’envoie de longs courriers électroniques flagorneurs et larmoyants. Mais il demeure que Ian BURLINGTON un fourbe, un pur et simple menteur arriviste, ça ne colle pas parfaitement. Il y a quelque chose qui cloche là dedans. Qui ne se joint pas à la complexité des faits.
  • Évidemment, ça en prend. Pour avoir écrit que votre but est de mettre en place une entente honorable et ensuite humilier notre comité de négociation de cette manière, ça en prend une dose corsée. Monsieur le vice-recteur, vous n’êtes pas un arrogant. Mais vous êtes le représentant (de fait terriblement représentatif) d’une administration arrogante. D’une oligarchie de rupins parasitaires qui s’autoproclame impunité et omnipotence, d’une cynique ploutocratie académique érigeant sa propre gabegie en priorité budgétaire. Mais encore une fois, il y a un petit problème. Là, c’est dans le rapport cause-conséquence. Votre arrogance est moins fondatrice que symptomatique. Elle n’engendre pas votre état d’esprit actuel, elle en provient.
  • Finalement, j’opte pour la candeur. Mais pas n’importe quelle candeur. La candeur du satrape, repus, gavé et indifférent, qui ne voit plus le monde tant ses abajoues se sont enflées. Vous avez perdu le sens des réalités en toute bonne foi, par hyper-spécialisation bureaucratique. C’est très grave et terriblement nocif pour nous tous. Vous êtes un tyran isolé dans le confort inquiet de son palais aux vitraux torves. La candeur du satrape, il n’y a rien d’innocent là dedans. On raconte qu’Attila était attendri par le chant des petits oiseaux. Ça n’a pas réduit d’un iota la surface de terre brûlée! Votre perspective n’est pas une ineptie, un mensonge, ou une rebuffade. Votre perspective est un délire digestif. Un délire de bonne foi, mâtiné de dogmatisme condescendant. Tel est le grave mal dont vous êtes atteint et qui nous empeste tous, nous, vos otages en lutte: la candeur du satrape. Si vous vous êtes rendu ici dans votre lecture, peut-être vous posez vous maintenant une question: ma candeur dévoilée, découverte peut-être, motive-t-elle mes actes, vont-ils boire à la coupe mielleuse que je leur tends, vont-il mordiller mon ambroisie faisandée, que va-t-il se passer, que va-t-il advenir de moi, vont-ils encore m’aimer, me reluquer? Pour éviter d’être trop mordant, je vais donner la parole à un grand militant et un grand poète, qui va conclure pour nous à propos de la suite de nos rapports institutionnels…

…je vous en prie ne m’appelez pas votre ami
gardez vos distances
je ne suis pas venu vous baiser l’anneau
gardez votre truc sur la tête
moi je garderai ma casquette
vous me demandez quel bon vent m’amène
je suis venu à pied le vent était mauvais
mais tout de même entre parenthèses quel drôle de chapeau vous portez
j’ai répondu à votre question
répondez à la mienne
ou est le panier…
JACQUES PRÉVERT

On va le chercher longtemps le panier contenant le pain beurré pour nourrir nos enfants, les petits abécédaires racornis pour faire ânonner nos élèves. On va se battre sans fin pour le trouver. Et rien ne nous arrêtera, ni l’incurie, ni la fourberie, ni l’arrogance, ni la terrible candeur du satrape, qui l’a égaré, le panier, et qui s’en fiche.

Paul YSENGRIM
Glorieuse Barricade Langlade
Route Valleyfield

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La grande grève de 1997 s’est terminée le 13 mai 1997.

en_greve

 

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Emprunts de «bon aloi», faux amis et traductions dites «littérales». La vieille chanson geignarde de l’anglicisme québécois

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2016

Tardivel_L'anglicisme_voilà_l'ennemi

Ah, sicroche de tornom! Les choses ont-elles changé tant que ça dans l’opinion des clercs-neuneus du Nouveau Monde depuis la causerie L’Anglicisme, voilà l’ennemi de Tardivel en 1879? C’est pas certain, pas certain pantoute. On rencontre encore bien des baîllonneurs impénitents et autoritaires qui racontent n’importe quoi et autres choses en se donnant des grands airs sur le fameux franglais d’ici. Je suis personnellement bien tanné de voir se perpétuer sans cesse l’hydre grimaçante de la vieille peur complexée et colonisée de l’anglicisme au Québec. On va donc se faire sans s’énerver une ou deux petites mises au point linguistiques et sociolinguistiques. Hmm, entre bons (vrais) amis.

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yao-ming-faut-pas-dire---tuxedo---faut-dire---smoking---sil-vous-plait----mais-sil-vous-plait

L’EMPRUNT SOI-DISANT DE BON ALOI. Il y aurait des anglicismes de «bon aloi» et d’autres non. On nous baille ça depuis des décennies. Or la notion de «bon aloi» n’a aucun statut analytique ou opératoire. C’est une formulation crypto-normative servant exclusivement à donner une apparence de légitimité descriptive au détenteur d’une compétence corrective trop souvent autoproclamée et biaiseuse. Plus le corpus des «mots de bon aloi» s’étend, plus la stabilité des critères sensés les légitimer s’estompe. Le seul critère qui reste finalement, c’est celui de la préférence subjective, habituellement émotive et fort peu imaginative, du personnage en position d’autorité dictant le «bon aloi». Ce personnage, dans la majorité des cas, s’aligne sur ce qu’il fantasme comme étant le choix français (entendre: étroitement hexagonal) et s’abdique devant ce choix ou pseudo-choix. Je ne vois vraiment pas pourquoi je dirais smoking (au lieu de tux ou tuxedo) ou bifteck (au lieu de steak) sous le prétexte, réel ou hallucinatoire, que les Français le font ou le feraient. Mes anglicismes directs, acculturés et bêtes valent bien ceux des autres et la formule selon laquelle il n’est de bon aloi que de Paris est parfaitement faisandée et dénuée des moindres qualités dialectologiques. Même les Parisiens d’ailleurs n’en veulent plus et la parisianité linguistique, notamment en matière d’anglicismes, est largement une fabrication coloniale (une fabrication de nous, donc). D’autre part, le xénisme, cet anglicisme un peu conjoncturel et ad hoc utilisé strictement pour faire smart ou pour «faire anglais» ne se cultive pas de la même façon d’un côté et de l’autre de l’Atlantique et il n’est certainement pas question de donner un chèque en blanc à nos amis Français (ou à leurs thuriféraires locaux) sur cette question. Je vais donc continuer de dire commenditaire et primeur et leur laisser sponsor et scoop, si ça les amuse tant (le cas échéant — n’oublions pas qu’on surestime largement la crispation des Français sur ces questions) de faire ricain à la manque quand ils disposent d’un mot parfaitement français pour ce dire. Le «bon aloi» n’est pas issu de papa commandant. Il n’en chuinte pas comme une humeur, n’en émane pas comme une vapeur, n’en jaillit pas subitement comme un vent. Il faut démontrer la validité de ce qu’on assume de défendre. Et, de fait, pour tout dire, le «bon aloi» absolu et transcendant n’est pas. Chaque formulation identifie une strate sociale et en émane. Et, variation sociolinguistique oblige, il n’y a pas d’autorité absolue en matière de langue et… surtout pas en matière d’anglicismes.

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LA TRADUCTION DITE LITTÉRALE. C’est là un autre serpent de mer souvent invoqué pour fustiger mais, de fait, fort mal décrit. Ainsi, par exemple, contrairement à ce qu’affirment certains olibrius, le tour téléphone intelligent n’est pas une «traduction littérale» d’usage. C’est d’abord un terme. En ce sens que c’est une unité retenue par une instance officielle de terminologie (québécoise). Son défaut n’est pas dans sa soi-disant dimension de «traduction» mais bien dans son intelligibilité en tant que syntagme (si vous me pardonnez le jargon). Les Français (qui restent numériquement majoritaires en francophonie) n’ayant pas retenu ce terme, ils le décodent au sens littéral analytique (plutôt que comme syntagme synthétique) et le résultat est inintelligible et, de fait, ridicule (on semble imputer de l’intelligence à un objet). C’est ça et rien d’autre qui rend le tour téléphone intelligent difficilement utilisable (surtout dans du texte visant un public hexagonal). Exemples converses en français: carte orange, fromage blanc. Les Québécois, ici, n’attrapent pas le syntagme et pensent à n’importe quelle carte de couleur orange ou n’importe quel fromage de couleur blanche et ça semble inintelligible, imprécis ou redondant. Pour le ridicule en matière de décodage littéral des syntagmes, il faut aller chercher le français glace à l’eau, qui ne remplacera jamais le terrible popsicle au Québec attendu que de la glace à l’eau, quand on la décode au mot à mot, surtout dans un pays nordique, c’est fatalement aussi imbuvable que de l’eau aqueuse ou du sel salé. Ces syntagmes québécois et français n’ont strictement rien à voir avec de la traduction, littérale ou autre. Au contraire, c’est leur irréductibilité franco-française ou franco-québécoise qui les rend difficiles à faire circuler en francophonie. Ce sont des tours régionaux, sans plus. L’anglais n’y est pour rien. La notion de traduction littérale ne doit pas être utilisée à tort et à travers, chaque fois que ça nous arrange, mais vraiment au sens précis, fort et… littéral, justement. Exemple: Fait sûr d’adresser les issues (sur: make sure to adress the issues) pour «assure toi de traiter les questions importantes». Ce tour surprenant existe chez les francophones de l’Ontario. Voilà une vraie traduction littérale. Un mot pour un mot, au mot à mot et, surtout, à syntaxe stable et sans aucun résidu. Pour l’anglais smartphone ou le plus rare intelligent (mobile) phone, une traduction littérale serait *intelligent téléphone (comme on disait autrefois paie-maitre pour pay master). C’est pas ça qu’on observe. Le fait est, l’un dans l’autre, que fin de semaine et téléphone intelligent ne sont aucunement des traductions littérales. Ce sont simplement des solutions françaises plus ou moins heureuses à un problème lexicologique ou terminologique spécifique. Exemple dans l’autre sens de traduction littérale: lily of the valley (sur lys de la vallée, le nom anglais du muguet) est une traduction complète dont la syntaxe est maintenue intégralement (traduction ici vers l’anglais — en plus on change de fleur, ce qui arrive plus souvent qu’on pense, dans ce genre de mésaventure). Autres exemples de traductions littérales (lexicales et syntaxiques) dans notre belle culture: tomber en amour (sur to fall in love) pour «tomber amoureux», à la fin de la journée (sur at the end of the day) pour «arrivé au bout du compte», y a rien là (sur there is nothing there) pour «c’est simple comme bonjour », qu’est-ce que tu penses que tu fais là (sur what do you think you are doing) pour «tu joues à quoi là?» Certains cas de traductions littérales sont strictement lexicaux (en ce sens qu’ils affectent un mot unique): plombeur pour «plombier», exploder pour «exploser», paquet (sur package) pour «liasse de documents». Redisons-le: au mot à mot, dans une traduction effectivement vraiment littérale, tu as tous les mots et la syntaxe reste constante. Noter, dans le cas de qu’est-ce que tu penses que tu fais là, que le final affaiblit la cause littérale. C’est du dégradé, tout ça. En tout cas, et quoi qu’il en soit de la légitimité réelle ou voulue du fait universel de passer d’une langue à une autre, nos bons compatriotes qui utilisent ces tours font de la traduction, c’est certain. Littérale ou non, peu importe finalement. Quand ces tours sont intelligibles en francophonie et qu’ils me bottent bien, je les utilise sans frémir. Ceux qui me barbent, je les laisse de côté. Tant qu’à américaniser son style, autant le faire par la traduction malicieuse que par le xénisme béat. Pensez-pas?

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LES FAUX AMIS: PARFOIS DE BONS VIEUX AMIS. Les cas comme avatar, éventuellement ou figurer, des classiques aussi, je les décrirais, sans rougir, avec la notion de faux amis (vieille désignation colorée et vive, mais descriptivement plutôt heureuse, pour attaquer l’anglicisme sémantique). C’est patent dans le cas, par exemple, de application au sens de «candidature» qui nous rappelle l’époque héroïque où on appelait un chef de gare un agent (sur station agent) et du pain grillé des rôties (en traduisant toast). Des cas comme image en mouvement sont plus difficiles à catégoriser. Comme balle molle (pour soft ball) ou chien chaud (pour hot dog) c’est un cas mixte faux amis et/ou traduction. On sent en tout cas que l’anglais ravaude l’affaire et que le français résiste. Le Dada de Troie, en somme. Le critère d’intelligibilité auprès des locuteurs est finalement un bien meilleur guide que tous nos cadres descriptifs, toujours plus ou moins défaillants quand les corpus s’élargissent. Souvenons-nous quand les vieux disaient Moi, pour un… (sur I, for one), moi tiku j’y comprenais rien. Je trouvais ça confusant (pour reprendre un beau monstre créé autrefois par mes étudiantes anglophones sur confusing) et l’expression a fini par mourir avec ma génération. L’intelligibilité française a prévalu, sans trompettes. Parfois, en plus, le fustigeage [sic] de ces tours se complique de préjugés enfouis pas vargeux-vargeux pour personne et qui n’ont absolument rien à voir avec l’adstrat anglais. Il y a des têtes croches partout, pour reprendre un mot bien de chez nous. Les Français aiment pas chandail (lui préférant pull, qui n’existe même plus en anglais, ayoye) pourtant bien présent dans leurs dictionnaires et français au boutte, à cause du souvenir de l’étymon marchand d’ail. Ça rend une odeur populaire. Certains de nos compatriotes tournent le dos à barbier (à cause de barber et malgré Figaro, pourtant barbier de Séville) pour des raisons tristement analogues. En plus, ça rendrait une odeur archaïque. Moi, entre populaire/archaïque français ou chic/tendance anglais, vous vous doutez que mon choix est fait… Mais cette partie là est une opinion strictement personnelle, n’est-ce pas. L’un dans l’autre, pour tout dire comme il faut le dire, j’accepte pas de me faire dire qu’il faut pas dire chien chaud (qui est attesté, marrant, un brin surréaliste et savoureux… surtout avec de la moutarde jaune fluo et vapeur —certainement pas steamé), que c’est une traduction fausse amie de mauvais aloi et que le mot français «est» hot dog. Pouah… c’est quoi le critère, autre que celui du conformisme rampant, veule et sans imagination?

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Insistons pour dire que ces classifications descriptives (calques, faux amis, traductions littérales, emprunts directs) n’ont aucune validité normative, de la même façon que les désignations normatives (barbarismes, solécismes ou le monstrueux «anglicisme de culture») n’ont aucune validité descriptive. Tant et tant que, finalement, souple et sans complexe, ma solution est sereinement subjectivée. J’invoque des critères descriptifs certes. Mais je les maintiens lâches, moirés, souples, pour arriver à des solutions empiriques, colorées, sociologiquement marquées, mais toujours intelligibles. Et je me méfie comme de la peste des grandes explications normatives improvisées pour faux savants roides et mal avisés en mal de psychologie des profondeurs et de nature des choses dans les mots. Elles ne sont habituellement que la légitimation de ce qui est usuel (pour moi) et le rejet (fallacieusement) documenté de ce qui est dépaysant (venu de l’autre). Il n’y a pas si longtemps, les baîllonneurs au «bon aloi» nous disaient, au Québec, de ne pas dire à cause que, une soi-disant traduction littérale (dans l’utilisation descriptivement impropre de cette notion) de because. Voilà des oiseaux qui n’avaient pas lu Le Discours de la Méthode où la majorité des causales sont introduites sans sourciller par à cause que. Si on ne peut plus invoquer le modèle de Descartes ès langue française, je vous demande un peu ce qu’on va manger l’hiver prochain… Tintouin…

Chien chaud, Hot dog, Westmister de Carole Spandau

Chien chaud, Hot dog, Westminster de Carole Spandau

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La dérive budgétariste du souverainisme québécois

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2016

Vive-Pays-Basque-Quebec-libre

Il y a quarante ans pile-poil, le Parti Québécois prenait le pouvoir au Québec et tout semblait possible. J’avais tout juste dix-huit ans, je votais pour la toute première fois de ma vie, et on avait fait rentrer Parizeau dans l’Assomption avec vingt milles voix de majorité (son adversaire libéral, un dénommé Comtois, vissé là depuis des lustres, avait perdu son dépôt, cette fois-là). Que de temps passé, que de temps perdu… Salut, solidarité et amitié de la part d’un québécois internationaliste. Je vous convoque ici, sans complexe, à une petite relecture cynico-argentière de l’histoire politicienne québécoise du dernier demi-siècle. On va se donner comme postulat que l’aphorisme suivant, attribué à Maurice Duplessis, est la clef de bien des choses dans une confédération comme la nôtre: Il faut rapatrier notre butin.

On va ensuite froidement envisager que René Lévesque et ceux qui le suivirent dans le demi-siècle agité qui succéda à la fondation du Mouvement Souveraineté-Association en 1968 n’ont jamais vraiment cru à l’idée d’une indépendance nationale viable du Québec. Avec le recul, tout converge en direction de cette hypothèse. Le délai de quatre ans (1976-1980) entre l’élection éclatante du parti souverainiste et le premier référendum sur la souveraineté, le caractère mou, conciliant et brumeux de la première question référendaire, puis l’étapisme, la mythologie des conditions gagnantes, jusqu’à la dérive-distraction xéno-chartiste du gouvernement Marois. Une seule période laisse, avec le recul, l’impression que les ténors du mouvement souverainiste ont pu se prendre un peu au jeu de leur propre propagande, ce sont les années précédant le second référendum sur la souveraineté (1993-1995). Là, la tête a pu leur chauffer passablement, un temps. Mais le cynisme crypto-provincialiste reviendra bien vite.

Il est limpide, depuis un moment, à quiconque procède à l’analyse adéquate de la situation politique dans les sociétés de classes que ces chicanes de souveraineté nationale sont des chicanes de bourgeois, relayées par des partis bourgeois opérant dans un cadre de représentations bourgeois et vivant, en parallèle, en synergie, la crise contemporaine de ce cadre de représentations, de plus en plus assisté économiquement. À partir du moment où on postule que personne, côté québécois, ne croit vraiment à la possibilité effective d’une réalisation concrète de la souveraineté (chez les décideurs bleu-et-blanc, hein. Vous et moi, c’est autre chose. On y a cru. On en a rêvé du pays. On dormait profondément), le souverainisme québécois change subitement de visage. De «projet de société» (pour reprendre le mot du temps), il devient épouvantail pour faire peur au gros voisin bourgeois d’en face. Graduellement le souverainisme a cessé d’être une anticipation programmatique pour devenir, plus prosaïquement, un lobbying au ras des mottes, et au présent.

Attention, important. Je ne crois pas qu’il y ait eu là-dedans quelque chose d’occultement orchestré ou de sciemment et/ou cyniquement décidé. Je crois bien plus que c’est venu, par effet de repoussoir colonial, de la poussée réactive des fédéraux qui, involontairement (puis, eux aussi, de plus en plus volontairement), ont joué du soufflet sur le feu de camp souverainiste. Les Burns, Landry, Lazure, Laurin, Payette, Parizeau et Lévesque en bois brut de 1969-1979 ont pu, un temps, vouloir mettre en place une sorte de souveraineté-association bizarre avec le reste du Canada. Récolte maigre et difficultueuse, sur fond de «il y a pas d’argent pour ça dans le contexte de crise actuelle» (elle date d’un bon moment maintenant, la bien commode rhétorique de la crise). Mais le déraillement et l’apparition du vrai développement de la péréquation perverse sont apparus lors de la mise en place du premier référendum sur la souveraineté. C’est alors et alors seulement que les torrents de fric Pro-Can et Pro-Non ont submergé le Québec. Soudain l’esprit ratoureux du colonisé s’est pris dans la gueule et dans le cerveau l’angle d’approche qui allait torvement s’imposer dans les vingts années suivantes (1980-2000). La négociation de bon ton n’attire que de l’austérité et de la pingrerie budgétaire. C’est le danger d’une manœuvre politique de grande envergure adéquatement démagogisée (en italique ici: la définition du mot «référendum» dans le cadre anti-citoyen de la politique bourgeoise) qui subitement a ouvert les puissantes vannes à fric du Canada. Car, effectivement autant que perversement, l’argent Pro-Can et Pro-Non fut, l’un dans l’autre, de l’argent «pour le Québec», déversé au Québec et dont toute une faune québécoise profita largement, si ta tunique était de la bonne couleur naturellement. C’est ainsi que, dès 1980, implicitement du moins, tout fut dit. Après la défaite du référendum de 1980, le pli budgétariste du souverainisme québécois était pris. Oh, regarde donc ça! Quand le gros gorille bleu brassait sa cage assez solidement, le geôlier en rouge se mettait à lui jeter des bananes pour qu’il se calme un moment.

L’alternance politicienne québécoise de la période 1980-1995 fut marquée au coin de cette dynamique veule. Voter pour le Parti Québécois tendait, fantasmatiquement ou réellement, à augmenter les possibilités de péréquations fédérales. Voter pour le Parti Libéral du Québec correspondait à une accalmie fiscale dont le Canada anglais profitait pour récupérer partiellement sa mise tant financière que politique. Le summum de cette mesquinerie politico-budgétaire fédérale fut le fameux échec de l’accord du Lac Meech en 1990, trahison perfide menée de main de maître hypocrite par le Canada fédéraste sous le nez pointu et blêmissant d’un Robert Bourassa ouvertement flouzé par les limitations intrinsèques de sa propre conciliance fédéraliste. Le référendum de 1995 marqua à la fois une culmination et une fracture de cette solution fédérale du Throw money at the problem. Effectivement, les coûts pour casser ce second référendum furent si pharaoniques et les malversations furent si virulentes que cela déboucha frontalement sur le ci-devant Scandale des Commandites. La perversité budgétaro-souverainiste du colonisateur et du colonisé ouvertement coalisés contre leurs populations culmina, mais aussi déborda, en 1995. Après ça, effectivement, quelque chose se cassa dans la machine de péréquation perverse des nationaleux et des fédérastes subtilement collusionnés. Une autre phase se préparait.

C’est que, quelque part à Ottawa, s’installa la conscience politicienne du fait que ce qui était coûteux en pognon de transferts pervers et réactifs ce n’était pas le souverainisme comme émanation philosophico-fantasmatico-culturelle du peuple québécois mais bien le référendum comme action politico-démagogique effective d’un certain parti québécois spécifique. C’est donc le référendum qu’il fallait verrouiller, pas le souverainisme. On lança donc, circa 1997, depuis Ottawa, la Loi sur la Clarté référendaire (parachevée en 2000), une limpide obligation zigouillant à la fois les libellés de questions et les pourcentages recevables de réponses favorables. Québec contesta cette doctrine mais un fait reste. Statistiques en main, il est désormais impossible pour le mouvement souverainiste québécois de remporter un référendum qui rencontrera les critères «légaux» de «clarté» des fédéraux. Un troisième référendum sur la souveraineté est conséquemment une cause foutue. Perdu, il assommera le mouvement souverainiste pour toujours. Gagné, selon les critères québécois, il ne rencontrera pas les critères de clarté des fédéraux et débouchera sur une absence de reconnaissance par Ottawa, débouchant elle-même éventuellement sur un rapport de force qui finirait à l’avantage du Canada anglais, quitte à faire entrer l’armée canadienne dans les grandes villes québécoises, comme lors de la crise-prétexte d’Octobre 1970. La merveilleuse démocratie mythico-démago ronron des grandes causes coûte finalement trop cher à étrangler en affectant de jouer le jeu (et en le trichant de facto au fric). Vaut mieux désormais, pour les fédéraux, restreindre la susdite démocratie par de la législation corsetant solidement les référendums du futur. C’est plus autoritaire mais bien moins coûteux en pognon et en scandales de combines de financement occulte Pro-Non (coûts et saletés politiciennes dont même la population du Canada anglais commençait à s’émouvoir). Le référendum comme serrure ouvrant les vannes à fric fédéral est désormais une option solidement verrouillée. Ou alors la clef est cassée, ou cachée, ou elle a été gobée par Stéphane Dion. Choisissez votre métaphore. La propagande des capitaines de milice, notamment sous Pauline Marois, fit ensuite le reste pour bien présenter, abstraitement et comme axiomatiquement, le référendum comme un comportement coûteux, démobilisateur, diviseur, bâdrant, encombrant et inutile. Finalement, le principe reste: un peuple occupé ne se libère pas pacifiquement de son occupant. Et… pour ce qui est de se libérer «belliqueusement», rien ne s’est arrangé non plus sur cette avenue là depuis 1837-1838.

Ceci dit, la dérive budgétariste du souverainisme québécois ne s’arrête pas là. Elle continue de se déployer, mais désormais en une dynamique insidieusement inversée. Sur fond de désaffectation souverainiste de la jeunesse (jeunesse qui, de fait, est plus sociale que nationale, ce que j’approuve totalement), les fédéraux la jouent maintenant dans le sens contraire, un peu comme avec un oléoduc dont on inverserait la direction du flux. On vous inondait de fric pour vous garder dans la fédération quand votre fond populaire était souverainiste, on vous impose l’austérité budgétaire maintenant que votre fond populaire ne vous suit plus et qu’on vous tient. Les partis fédéralistes provinciaux, le Parti Libéral du Québec (actuellement au pouvoir à Québec) et la Coalition Avenir Québec (seconde opposition) sont donc profondément fiscal conservative. Pendant que le gouvernement fédéral canadien se prépare sans broncher à payer un milliard de dollars (ou plus) pour le brise-glace HMCS Diefenbaker (et fricote d’autres dépenses pharaoniques, surtout dans les secteurs militaires, dont je vous épargne le lassant détail), le Québec ne doit pas attendre trop de la péréquation contemporaine. Alors que le capitalisme occidental en crise se financiarise chroniquement et devient de plus en plus un glorified assisté budgétaire, sur la scène fiscale québécoise c’est: plus de référendum souverainiste plus de brasiers socio-politique à éteindre, plus de brasier socio-politique à éteindre plus de fric déversé en urgence dans la bucolique vallée du majestueux Saint Laurent. Bien circonscrit dans cette dynamique bourgeoise sans solution radicale, François Legault compare de plus en plus, sans complexe, son parti à l’Union Nationale de Duplessis. Il entend très ostensiblement la jouer sur le ton du Il faut rapatrier notre butin post-duplessiste face à un Parti Libéral du Québec, fiscalement plus docile envers les fédéraux. En même temps et du même souffle, la Coalition Avenir Québec veut paraitre plus à droite que la droite pour bien plaire à la bourgeoisie affairiste des deux nations. Elle fait donc co-exister son post-duplessisme de ton avec un discours très abruptement fiscal conservative. On a pas peur des paradoxes doctrinaux à droite… si ça paie. Et puis, est-ce vraiment si paradoxal, finalement, que d’allier nationalisme et conservatisme?

Le gorille bleu va continuer de brasser sa cage coloniale flacotante quoique bien verrouillée. Le tapage, les grognements et les (quelques) bananes y seront encore. Dans le cerveau embrumé du gros singe ahuri, seule la souveraineté nationale va passer graduellement de grand espoir bourgeois à grand rêve bourgeois oublié. Le déclin parlementaire du Parti Québécois (je lui donne encore dix ans de survie. Il pourrait même retourner niaiser au pouvoir) symbolisera graduellement la mort lente d’une idée qui, depuis le départ, était, au pire mensongère, au mieux illusoire… en tout cas colonialement fallacieuse. Corse, Écosse, Catalogne, Guadeloupe, Pays Basque, Québec, prenez acte. L’Occident ne s’intéresse à la «souveraineté nationale» que si cela sert localement ses intérêts crasses, sans plus (Ukraine, Sud-Soudan… n’épiloguons pas, ça deviendrait vite parfaitement grotesque).

parti-quebecor

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Leonard Cohen ne fera jamais mon épicerie pour moi (Nancy White)

Posted by Ysengrimus sur 11 novembre 2016

Leonard Cohen (1934-20xx)

Leonard Cohen (1934-2016)

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Le grand Leonard Cohen (1934-2016) vient de brusquement nous quitter, confirmant magistralement et grandiosement le texte savoureux de Nancy White que vous allez tout juste lire. L’auteure-compositeure-interprète canadienne anglaise Nancy White a écrit Leonard Cohen’s Never Gonna Bring My Groceries In [«Leonard Cohen ne fera jamais mon épicerie pour moi»] en 1990. La chanson figure sur son disque Momnipotent: Songs for Weary Parents [«Maman l’omnipotente: Chansons pour parents timorés»], un favori du public. À l’époque de l’enregistrement de cet album, Nancy White écrivait des chansonnettes humoristiques à thèmes inspirées par l’actualité et la vie quotidienne (topical songs) pour l’émission Sunday Morning à la radio anglaise de Radio-Canada (CBC). Elle a composé plusieurs centaines de ces chansonnettes sur une période de quinze années. On lui doit aussi les disques Gaelic Envy [«Tentation gaélique»], Pumping Irony [«De l’ironie à la pelle»], et Stickers on Fruit [«Des vignettes sur des fruits»]. Elle est aussi la co-auteure de la comédie musicale Anne and Gilbert [«Anne et Gilbert»], dont la première a eu lieu à l’Île du Prince Édouard en 2005. Madame White vit à Toronto en compagnie de ses deux filles Suzy et Maddy Wilde. Cette traduction vous est présentée ici avec son aimable permission.

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LEONARD COHEN NE FERA JAMAIS MON ÉPICERIE POUR MOI
Nancy White, 1990

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(Leonard Cohen’s never gonna bring my grocery in,
traduit de l’anglais canadien par Paul Laurendeau)

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J’écoutais une petite musique en balayant mon plancher,
J’avais les cheveux dégueus et la quarantaine avancée.
J’eus alors une révélation aussi crue qu’intermittente
Sur le thème des hommes qui nous échappent et des coups que l’on manque.
En pinçant mon double menton, je me dis avec effroi,
Leonard Cohen ne fera jamais mon épicerie pour moi.

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J’ai un enfant, un autre est en gestation. J’ai un mari.
Et, comme Leonard, j’ai les zones érogènes endolories.
Mais finalement ça me va, ce petit confort domestique
Car Warren Beatty m’épargne sa vanité antipathique.
Mais j’ai un seul regret, intégral et sincère à la fois,
Leonard Cohen ne fera jamais mon épicerie pour moi.

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Oh, Leonard et moi ensemble, ce serait une vraie splendeur,
On gratterais nos guitares en chantant fort jusqu’au petites heures!
(Enfin pas trop petites les heures, je me couche avant minuit.
Mais bon, pour un bien bref moment, je verrais le paradis.)
Oh oui, Leonard et moi, ce serait la grande décadence.
Les bouteilles de vieux rouge se videraient à une de ces cadences.
(En fait, j’évite de boire du vin, ça me donne mal à la tête,
Mais Leonard me ferait retrouver le vrai sens de la fête.)

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J’adore tout ce qu’il a écrit, sauf une petite ligne immonde:
«Nancy portait des chaussettes vertes et couchait avec tout le monde.»
Les gens pourraient penser que j’ai inspiré ce vers fatal!
Car, après tout, en ’63, j’habitais bien Montréal.
J’étais peut être son genre quand j’étais jolie, jeune, svelte, ah…
Mais aujourd’hui, Leonard ne ferait pas l’épicerie pour moi.

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Sauf que Leonard et moi, pour sûr, nous sommes de vrais âmes soeurs.
Nous pourrions tant discuter, je le sens au fond de mon coeur.
On boirait notre café noir, dans la Tour d’Ivoire du Haut Chant.
Bon ça, c’est à condition que je trouve une gardienne d’enfants.
Je suis une pauvre chanteuse qui se cherche une gardienne d’enfants.

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[Parlé] Oui, une seconde Leonard! Hé dites, peut-être que Leonard lui même pourrait garder les enfants! Oh, il serait parfait. Les filles l’adoreraient. Il pourrait leur lire des histoires et tout. Et puis, un poète, comme ça, ça ne lèverais certainement pas le nez sur un petit cinq dollars de l’heure par ci par là. Hmmm, oui, mais comment trouver son numéro de téléphone? Un instant, je suis certaine que Marie-Lynn Hammond a son numéro. Elle l’a, c’est sûr. Oh, je suis si contente! Leonard Cohen va pouvoir garder les enfants et comme ça Douglas et moi on va faire un petit saut au centre commercial pour renouveler notre réserve de papier chiotte parfumé pour la salle de bain. C’est exactement ce que j’ai l’intention de faire. Et naturellement, à la fin de la soirée, ce sera moi qui reconduirai chez lui en voiture le beau gaillard qui aura gardé les enfants…

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Entretien à bâtons rompus avec Bérénice Einberg, personnage principal du roman L’AVALÉE DES AVALÉS de Réjean Ducharme (1966)

Posted by Ysengrimus sur 16 septembre 2016

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Ysengrimus: Alors Bérénice Einberg, il y a cinquante ans pile-poil aujourd’hui paraissait chez Gallimard le magnifique roman L’Avalée des avalés de Réjean Ducharme. Vous en êtes le personnage principal.

Bérénice Einberg: Oui, vacherie de vacherie. Ça nous rajeunis pas, tout ça. Je peux faire une petite mise au point ferme, farme, furme à vos lecteurs et lectrices avant qu’on aille plus loin?

Ysengrimus: Je vous en prie, faites.

Bérénice Einberg: Je suis fictive. Ne me cherchez pas nulle part. Je suis bidon. Du vent. Un feu de printemps dans la folle avoine de l’île fluviale de mon enfance. Une poussée de rage primale dans nos enfers les plus intimement intérieurs.

Ysengrimus: Absolument, je seconde. Et, de fait, vous êtes vermiculairement fictive, multiple, labile, tripative, bouquetée, filiforme. Vous êtes incroyablement difficile à cerner. Je suppose d’autre part que, telle (la vraie) Margaret Sinclair-Trudeau, vous êtes (fictivement) née en 1948.

Bérénice Einberg: Pas mal, Grimus, pas mal. Plus précisément je suis née en 1946-1947-1948. Oui, vacherie de vacherie. Ça nous rajeunis pas, tout ça.

Ysengrimus: Voilà.

Bérénice Einberg: Gros écornifleux de vous, vous avez fait comment pour ainsi me deviner mon âge?

Ysengrimus: Vous aviez neuf-dix-onze ans au moment de la Guerre de Suez de 1956-1957. Et vous êtes dans la toute jeune vingtaine au moment de votre implication personnelle comme soldate israélienne dans les escarmouches de 1966 qui déboucheront sur la Guerre des Six Jours de 1967. J’ai tiré au jugé.

Bérénice Einberg: Alors là, bien visé. Mautadites saligaudefrites turpisanguinolentesques de guerres. Je les hais en soi et les hais de surcroît attendu que je hais tout. On devrait changer promptement de sujet. J’ai une jolie anecdote non-guerrière sur moi, pour vous. Ça me Ça, les anecdote Surmoi, Moi. Et vous?

Ysengrimus: Totalement. Je vous écoute.

Bérénice Einberg: Cette année-là (dont je terrai la numérobibite), il fait nuit noire et je suis en train de trinquer grave avec une bande de rupins et rupines sur un charmant petit yacht privé lui-même en train de descendre le majestueux fleuve Guadalquivir. Passablement éméchées, moi et très exactement cinq-six autres filles un peu fofolles, on décide qu’on est prises de l’envie irrésistible de tester un des grands coquillages blancs de sauvetage de l’embarcation somptuaire. On mouille donc une chaloupe de sauvetage dans un total embrun éthylique. Nous voici, vite fait bien fait, sur les eaux noires, calmes et clapotantes du merveilleux grand fleuve andalou. Les lumières de Séville scintillent au loin. Nos cheveux volent au vent et nous rions comme des escogrifettes. Sur le yacht qui s’éloigne déjà, comme tout le monde fait la fête, en goguette, dans les flonflons assourdissants et les lumières aveuglantes, personne ne remarque exactement notre disparition. Nous nous retrouvons vite franchement isolées, sur notre esquif, dans la houle fluviale. La trouvant de moins en moins drôle, nous ramons vite en flageolante cadence vitevitevite, pour tenter de rejoindre le yacht. Il se déplace rapidement, fluidement, insensiblement et fatalement vers Séville et le vent ou le courant ou je ne sais trop nous pousse plutôt dans la direction opposée. Il devient vite indubitable qu’on y arrivera pas. Nous allons devoir accoster, et ensuite rentrer en ville par nos propres moyens.

Ysengrimus: Ça me sonne une clochette, votre histoire, Bérénice.

Bérénice Einberg: Ne grognez pas sur mon monde et écoutez plutôt. Motus Grimus. Rendues sans anicroche sur la berge, mon galop naturel revient à son naturel galop. On m’a entraînée dans cette aventure hydro-soulographique sans que je n’y comprenne trop rien. Mais maintenant j’ai bien envie d’en découdre avec les cinq autres ciboulottes-faribolles qui nous ont envoyé dans ce pétrin de berge isolée, en pleine nuitte, et loin, bien trop loin de Séville illuminée sur l’horizon. Je me mets à vertement engueuler mes cinq-six acolytes encore ahuries d’alcool. Je les traite, de zygomardes, d’échancrures à roulettes, de blusturizes multipatrides, de mosus de niklosuss, de micro-chamomors mortifères, de ronromules fétides et de pataquès renchrognisantes. Elles le prennent vraiment très mal. L’affaire vive vire promptement au crêpage. Comme nous sommes toutes plus ou moins braquées et enragées les unes contre les autres, en bouquet, en cascade, en estocade ibérique, nous nous entrechoquons aléatoirement, puis revolons dans tous les angles de la table du monde, comme des boules de billards polychrorizomatiques fessées raide par la boule blanche. Nous nous mettons alors ensuite en route-déboulade, vers Séville, par des chemins séparés ou distanciés. Je me retrouve vite fin seule, marchant dans la direction vague de la ville dans la nuit opaque, chaude et vile.

Ysengrimus: Je vous assure que je vous vois venir.

Bérénice Einberg: C’est après une heure de marche, en dégrisant et en vitupérant titanesquement contre le Cosmos et la Totalité que je me rends compte subitement que j’ai oublié mon sac à main dans ma cabine de yacht. Vacherie de vacherie, me voici en pleine nuit, en tenue de goule, en Espagne, pompette, sans passeport, sans pièce d’identité et sans fric. Quand j’arrive aux portes de Séville, le jour se lève et je suis vannée, fourbu, crevée, rampante, ruisselante. Toute fierté bue, savez vous ce que j’ai fait alors?

Ysengrimus: Oui, je le sais.

Bérénice Einberg: J’ai passé toute l’avant-midi à faire la manche aux portes de Séville pour pouvoir picosser piécette par piécette de quoi me payer un maigre petit déjeuner et un ticket de bus me permettant de retrouver la marina, le yacht des copains-copines, mon sac à main et le peu de prestance flageolante que j’arrive à maintenir minimalement en voyage. J’y suis arrivée mais quelle galère de luxe ce fut.

Ysengrimus: Je le savais.

Bérénice Einberg: Mais pourquoi vous le saviez tant que ça?

Ysengrimus: C’est que votre merveilleuse et paranormale amie Constance Chlore vous l’avait prédit, aux temps joyeux et mutuels de votre ardente enfance. Elle avait dit texto qu’elle vous voyait en train de mendier aux portes de Séville. Clairvoyance magistralement concrétudisée.

Bérénice Einberg: C’est parfaitement exact, Loup Grimus. Vous connaissez vos modernes. J’en reste sans voix… vocalement et vocalisement naturellement.

Ysengrimus: Et pan. L’avez-vous revue, Constance Chlore?

Bérénice Einberg: Constance Chlore alias Constance Exsangue, le grand rayon lumineux spéculaire de ma chienne de bâtarde de croûte molle de vie, vie, vie est morte, morte, morte, Grimus. Je ne peux aucunement l’avoir revue.

Ysengrimus: Même pas dans votre imaginaire?

Bérénice Einberg: Surtout pas dans le gouffre-cloaque fétide et purulent de mon mælstrom imaginaire. Non, non et non. La barbe.

Ysengrimus: Me permettez-vous de me reformuler, Bérénice?

Bérénice Einberg: S’il le faut tant, faites donc.

Ysengrimus: L’avez-vous revue, Constance Kloür?

Bérénice Einberg: Ah là, c’est tout autre chose. Ah là… Ah là… Ah là… Ah là…

Ysengrimus: Me permettez-vous de rappeler brièvement qui est Constance Kloür, pour le bénéfice/bérénice de mes lecteurs et lectrices?

Bérénice Einberg: Faites donc, surtout pour celui de vos lectrices car ce sont elles qui m’intéressent le plus.

Ysengrimus: Jeune fille, vous étiez institutrice de gym à New York. Vous enseigniez à des petites filles. Parmi elles, votre gentille d’entre les gentilles, votre chouchoute, c’était Constance Kloür. Car, de fait, foudroyée par la paronymie…

Bérénice Einberg: Bien dit! Fourvoyée par la paramécie, si vous m’en permettez une autre, justement, de paronymie.

Ysengrimus: …votre amour largement nostalgique (de Constance Chlore) envers Constance Kloür devient si grand qu’un jour, vous foxez une de vos séances, devant toutes les autres gamines, et l’amenez elle seule en promenade, notamment dans le tunnel Lincoln, réservé aux voitures.

Bérénice Einberg: Je corrobore. Sa petite main crispée dans la mienne et ses scintillants éclats de rire dans le tunnel Lincoln. Inoubliable.

Ysengrimus: Vous la ramenez très tard le soir, chez ses parents.

Bérénice Einberg: Très tort le soir, faudrait-il encore paronymiser.

Ysengrimus: Ceux-ci, irrémédiablement remontés, portent plainte à l’école qui vous emploie.

Bérénice Einberg: En bon bourgeois sommaires et lourdement infanticides et enfantômatiques qu’ils furent.

Ysengrimus: Et cela mit abruptement fin à votre vocation d’instite gymnaste.

Bérénice Einberg: Pléonaste… euh…nasme. Voilà qui est dit et bien dit. Maintenant pour garder le fil d’Ariane solidement noué à la corne du Minotaure d’abondance et, de ce fait, répondre à votre question, Grimus. J’ai effectivement revu Constance Kloür.

Ysengrimus: Oui?

Bérénice Einberg: Oh, que oui… Il y a dix ou douze ans, je déambulais sur la Promenade des Gouverneurs, à Québec, comme la vraie nénette dentue aimant les voyages que je suis. Je me dirigeais tout doucement vers la base principielle du Château Frontenac, ma face livide tournée vers le fleuve, si majestueux en ce point. C’était la fin de l’été et il faisait un soleil magnifique. Le vent soufflait très fort, par contre. Soudain, une petite forme vaguement cataplasmement anthropomorphe me vole directement au visage. J’ai juste le temps de la capturer de ma main preste et défensive d’ancienne combattante surentraînée. C’est une petite poupée de chiffon jolie mais bien légère, colorée, souriante, exorbitée et hébétée. Je la tiens maintenant bien serrée dans ma main et je me laisse immerger dans le scintillant éclat de rire de la petite fille qui courrait derrière, cherchant à voler plus vite que le vent pour tenter de capturiser sa catin cerf-volant en cavale dans la bourrasque. Je me penche devant moi pour sourire à la petite fille aux tresses blondes qui tend la main en me demandant joyeusement de lui rendre son enfant. C’est la copie carbone contemporaine de la petite Constance Kloür de ma jeunesse. Les pieds joints, elle se présente poliment à moi tandis que je lui rends sa poupée de chiffon. Elle s’appelle, je vous le donne en mille: Bérénice Vernon-Kloür.

Ysengrimus: Oh, oh!

Bérénice Einberg: Ah, ah, Hu, hu… La petite Bérénice n’est pas longue à prendre la grande Bérénice par la main et à l’amener rencontrer sa maman, assise sur un long banc vert, sous le radieux soleil québécien, en compagnie d’un petit garçon (le petit Christian Vernon-Kloür). La dame se lève gracieusement, me félicite rieusement de ma providentielle attrapée de poupée de chiffon venteuse dont elle a tout vu, et me fait une bise sentie. C’est Constance Kloür, adulte.

Ysengrimus: La Constance Kloür de votre mésaventure passionnelle new-yorkaise?

Bérénice Einberg: Elle-même telle qu’en elle-même en personne sur le sommet d’elle-même et d’absolument aucune autre. J’ai passé le reste de ma journée de villégiature québécienne en la compagnie de Constance Kloür et de ses deux merveilleux bambins (Monsieur Vernon ne fit pas son apparition et il n’en fut pas fait grande mention). C’était comme se promener dans une tarentelle de kaléidoscope psychédélique de jubilation orgastiques. On se souriait, on se matait, on se marrait, on parlait de tout et de rien et ses yeux se perdaient dans mes yeux et j’entendais des symphonies de fin du monde sur fond cospotonitruriopellesque. Ce fut merveilleux, touchant, toucan caquetant, sublime, archi-hyper-maritime. Moi qui ai depuis si longtemps renoncé à aimer, j’ai failli renoncer à ce renoncement ce beau jour là. Je ne vous dis que ça.

Ysengrimus: C’est très touchant, Bérénice.

Bérénice Einberg: On s’est promis de s’appeler, de s’écrire, de se cornilocomperturlufariner. Cela fait dix ou douze ans, and nothing happened since.

Ysengrimus: How sad! How come?

Bérénice Einberg: Peu importe honey comb, c’est comme ça, voilà. Vite, Grimus, vite une autre question là avant que je me mette à battre des yeux comme la poupée Fanfreluche toujours sur le point d’avoir l’air de s’apprêter à se préparer à se mettre en train pour pleurer.

Ysengrimus: Euh… euh… disons… vos autres anciens amours, Dick Dong, Jerry de Vignac, Gloria (dite la Lesbienne), vous les avez revus, eux aussi?

Bérénice Einberg: Gloria (comme vous devriez le savoir) et Dick Dong (comme vous l’ignorez certainement) ne sont plus. Quand à Jerry de Vignac en tutu, ce que je signifie pour lui signifie que je ne lui suis qu’un grand rien attendu que je suis femme.

Ysengrimus: Merveilleusement femme, du reste. Indubitablement une des plus significatives de toutes les femmes.

Bérénice Einberg: Merci Grimus, vous êtes vraiment un chou, un chou rave, le chou rave rémoulade d’une entièreté d’estropiade de végétale vie.

Ysengrimus: Je suis très profondément touché de ce compliment idiomatique bérénicesque titanesque de choc.

Bérénice Einberg: Et vous avez bien raison de l’être. Pas de question à me poser au sujet de mon frère Christian?

Ysengrimus: Si, justement. J’ai une seule question le concernant qui me brûle les lèvres. Mais je ne voudrais pas être indiscret.

Bérénice Einberg: Je vous suis toute ouverte.

Ysengrimus: Ces centaines de lettres d’amour incestueux et torride que vous lui avez écrit autrefois et qui vous valurent tant de déboires avec votre oncle et votre père. Qu’en est-il advenu?

Bérénice Einberg: Ce cochon fétide d’Einberg père me raconta sur tous les tons qu’il les avait interceptées et détruites. Il ne les avait qu’interceptées. À sa mort, j’ai mis la patte sur un gros classeur vert les contenant toutes, bien rangées en ordre chrono, comme l’aurait fait un numismate, un jardinier paysagiste, ou un photographe amateur. Et vous savez ce qu’il avait fait, ce porc immonde. Il les avait lu et relu pieusement et vachement annoté. Il envisageait même visiblement d’en faire une sorte d’édition critique vu que j’ai retrouvé, dans le même classeur, quelque chose comme une préface explicative.

Ysengrimus: Tiens donc! Mais… l’idée n’est pas si mauvaise. Envisageriez-vous vous-même de reprendre cette idée de publication?

Bérénice Einberg: Je ne sais pas. Je les relis parfois, ces lettres de feu follette hirsute. Je fais de moins en moins la distinction entre la part de provoque bravache et de passion torride qu’il y a de tortillonné dans cette vaste correspondance à sens unique. Je ne sais pas. Je m’identifie toujours profondément au contenu de ces missive fleuves et les revendique fermement. J’y penserai. Laissez moi votre carte. Carte blanche, bien blanche.

Ysengrimus: En tout cas je suis très content que vous ne les ayez pas perdu. C’est un aspect crucialement important de votre existence. Je suis tout simplement rassuré que ce corpus soit sauf.

Bérénice Einberg: C’est gentil de nous souhaiter tant de bien comme ça, à moi et à mon corpus, Grimus. Ça repose vachement (de vachement) du poids pesant et empesé du reste du monde.

Ysengrimus: C’est un grand honneur et une joie immense de vous rencontrer, Bérénice Einberg. Est-ce que TOUT VOUS AVALE toujours?

Bérénice Einberg: Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Tout… tout… tout… Tchou-tchou…

Ysengrimus: Je vous embrasse tendrement.

Bérénice Einberg: Réciproquement… et en ne se gênant aucunement pour bien se toquer les dents.

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