Le Carnet d'Ysengrimus

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LES DÉMONS DE LA SORCIÈRE (Anna Louise Fontaine)

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2019

Cet ouvrage se donne comme un essai et son sous-titre est: Ma vie n’est pas dans vos yeux. Il nous fait nous émouvoir et réfléchir selon un jeu éclaté de facettes distinctes. On a parlé, disserté, discutaillé amplement, dans les dernières trois ou quatre décennies, du écrire femme. Des développements savants —facultaires largement— ont été formulés, pour circonscrire une voix femme dans les lettres… une voix qui ne serait pas cacasserie de femme savante ou décalque de Jane Doe ou de garçon manqué inverti, mais une vraie voix, autonome, radicale, démarquée. On pense, de préférence, à une formulation qui ne se cherche pas comme formulation parce que, tout simplement, elle se trouve directement, de par sa plongée crue et vive dans le vaste bassin de ce qu’elle se propose de dire.

Appréhender une telle voix ne se fait pas comme on lit des notes de services. De fait, il est difficile de lire cet ouvrage superbe sans sentir une forte émotion pour la figure déchirante qui tient la plume. Anna Louise Fontaine rompt les amarres de ce qui est certainement un des puissants freins traditionnels et conventionnels du parler femmes: la rétention. Son programme se formule ni plus ni moins qu’ainsi:

Lasse des mensonges, je m’avancerai sans masque. Pas encore sans peur. Mais nue. Quel autre défi pourrait être le mien? Au moment où j’arrête la course folle qui m’entraîne toujours plus loin de moi-même, je viens déposer les armes aux pieds de mon propre mystère. Je me pardonne toutes les errances, car sur le fil du présent, je vois que les regrets et les espoirs sont des gouffres sans fond. Funambule sans nom, je m’éveille au premier matin. C’est à nouveau l’éden, mais ici, c’est moi qui mène. Pas un dieu capricieux et névrosé, distribuant les récompenses ou les punitions pour s’accorder quelque divertissement au long de son éternel ennui. (p. 82)

C’est la tempête des formulations, le désordre des sens, l’esquinte du dire. L’essai en prose est lacéré de poésie, fourbu de dissonances, échancré, fracturé dans sa linéarité, déchiqueté. On ne va pas se mettre ici à aller à la rencontre d’une vérité ronron, cordée à ras la cabane, et alignée au bord du terrain de jeu comme le sont je ne sais quels petits garçons partant en guerre. C’est que la voix qui parle ne s’ancre pas dans un héritage tranquille et postulé d’autorité implicitement mais fatalement masculine, trempée, confortée, didactique. Ici, tout éclate. Cette parole de femme est un cri déchirant, une feuille ondulante et sonore de tôle qui se tord et se fend. La sorcière autoproclamée expurge ses démons, eux-mêmes gauchement désignés. Elle les crache comme autant de crapauds purulents. Toute textualité est radicalement altérée, tout confort, de lecture ou de cogitation, est infailliblement compromis.

La déchirure, la fracture, la faillite, la faille, c’est aussi celles d’une époque. Si bien qu’on entend ici hurler, s’expurger, s’exprimer, une femme-époque. Le roc effrité des arrières grands-mères, des grands-mères, des traditions, des espérances rances, des conformités confirmées, des potagers enneigés… est frappé par la cataracte de la libération sexuelle, des paradis artificiels, de la déréliction, des divorces, des passions, des révoltes. Nos historiens avaient parlé d’une Révolution tranquille. Pas pour tout le monde, visiblement. Les hippies furtifs rencontrent ici les évanescentes madones de villages et le sabbat est intensif. Libérateur? Possible. Joyeux et jubilatoire? Moins certain…

C’est que, comme le brouillard sur un vieux cloaque, le glauque rôde, le malsain traîne dans le coin. Inceste, violence, arbitraire autoritaire, cadre scolaire suranné, étroitesse villageoise, effritement de vies putrides, qui se sont racornies de trop s’être racotillées. Rien ne va. Tout se fendille, se fissure, éclate. Et la souffrance est lancinante, cuisante, omniprésente. La quête est fondamentalement une quête de sincérité, un rejet remuant et colérique de la duplicité, des implicites, de la culture fétide de l’édredon. Le cri est-il assouvi? L’autocritique est-elle adéquatement armaturée, diamantée? C’est pas dit. Elle s’annonce en tout cas.

Mes passages mal vieillis (ce sont les miens, hein, moi qui avait un an quand Duplessis est mort) sont ceux se gargarisant de religiosité. Ils sont heureusement discrets, fugaces, minimaux, allusifs, comme dans un plat complexe qu’on aurait juste un peu trop salé, par cette nostalgie simplette et trompeuse du temps où les viandes d’autrefois se conservaient dans le gros sel. Ici, oui, oui, on se bat encore un peu avec dieu. On veut encore qu’il existe pour pouvoir le sermonner. Petits moments parcheminés. Ils ne nuisent en rien à l’économie de l’exposé et le datent. Mais nous sommes tous tatoués de dates. Il faut assumer. Ici, c’est fait.

L’enracinement socio-historique de cet ouvrage ne saute pas aux yeux et c’est ce qui fait sa force. L’enracinement socio-historique de cet ouvrage, on doit le chercher, comme dans une chambre en désordre. Une chambre de fille. Il s’est bien envolé, le ton détenteur de vérité. C’est que notre écrivaine est aussi bien solidement écœurée de se faire crier par la tête par un papa trado en colère. Elle fait même bouillir papa en tronçons dans je ne sais quelle marmite imaginaire. Et elle donne son billet de congédiement au père de ses propres enfants. Voix d’un temps.

Tout homme (J’entends: tout être masculin, biologique, sociologique ou les deux) devrait soigneusement lire cet ouvrage magistralement cacophonique. C’est à cause de ce qu’il y a dans cet ouvrage que nos copines, nos épouses et nos conjointes pognent les nerfs…

Je colère
Me hérisse, me refuse
Rumine la rage
Qui gronde dans ma gorge
Me submerge et me noie

Cri contraint, cri venin
On me viole, on me tue
Et je survis par habitude
On me force, on m’éventre
Je harnache mon hurlement…

(Extrait du poème, Cri et chuchotement, p. 72 — typographie et disposition modifiées)

Et pourtant, la masculinité contemporaine lisant cet ouvrage ne comprendra fichtre rien, ne verra pas le problème ou pire: en verra trop hâtivement la ficelable solution. La féminité contemporaine sera interpellée, elle, par contre. Son empathie vibrera, gros moteur collectif. Mais elles auront mal, les lectrices, elles aussi. Les femmes, dans cet ouvrage douloureux, se rejoignent mal. La configuration des sororités est compromise par l’intensité des crises, la concurrence, l’indifférence. La filiation matrilinéaire est, elle, crucialement fracturée. Les femmes de la tradition sont ouateusement critiquées. Il y a ici quelque chose qui leur est sourdement reproché. Quoi? Encore, une fois, c’est assez difficile à dire. Rien de frontal, rien de pointé. On enveloppe nos mamans et bonnes mamans dans une sorte d’amertume sourde, issue du fait que ces générations de femmes ont trop plié, trop accepté, trop gobé, abandonnant la bacchanale libératrice à une génération unique, justement celle de l’auteure. Ça fait tout un typhon dans le bac à sable et ce, pour un temps finalement fort courtichet, au regard de l’histoire, encore par trop secrète, des femmes.

Une sorcière qui expurge des démons, c’est encore une femme en position d’autoflagellation. Ma vie n’est pas dans vos yeux… parce que, torrieu, vos maudits yeux me fascinent encore passablement. Trop, pourtant. La question de la recherche d’approbation dans le regard de l’autre corrode passablement sa portion du tableau, lui imposant une part significative de ses teintes, comme un vieux verre d’eau séché qui s’était autrefois renversé sur une aquarelle.

Rebelle non-anarchisante, adolescente non-juvéniliste, femme mûre non-gérontolâtre, Anna Louise Fontaine nous livre des fractures. Fracture entre deux époques (tradition et modernité), fracture entre deux écritures (poésie et prose), fracture entre deux façons de se cogiter (dérive et rationalité). On a mal, dans la voix de la sorcière. Il est impossible de ne pas s’y engouffrer. Nous y sommes, nous y macérons, nous y rageons, avec elle. La lime de nos actions n’a vraiment pas fini de crier et de grincer sur le métal, gricheux et atavique, de toutes nos lassitudes.

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Anna Louise Fontaine (2012), Les démons de la sorcière, Société des écrivains, Paris, 157 p.

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Contre le kirpan

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2019

Guru Granth Sahib (Le Maître Livre)

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On va commencer par regarder un peu la religion sikh. Revendiquant quelques vingt millions d’adeptes dans le monde, le Sikhisme se développe au Panjab entre 1520 et 1610 environ. La première compilation des éléments du texte sacré, lui-même intitulé Guru Granth Sahib (Le Maître Livre), a eu lieu vers 1604. On en rédigea des éléments complémentaires jusqu’en 1708. On peut donc dire qu’une date aussi tardive pour la fondation d’une religion majeure, c’est rien de moins que la onzième heure. Aussi, on trouvera, dans cette religion et dans la philosophie qui en émane, une modernité de ton et d’attitude qui l’apparente à la pensée de certains théologiens rationalistes (Voltaire, Thomas Paine). On pourrait aller jusqu’à suggérer que, tendanciellement, le Sikhisme est un monothéisme déiste.

Vous n’êtes pas des Hindous ou des Musulmans, vous êtes des disciples (sikhs). Le Sikhisme est un syncrétisme d’Hindouisme et d’Islam. De l’Hindouisme, il retient la question des réincarnations punitives et du karma (mais ni le polythéisme ni le système des castes). De l’Islam, il retient la rigueur monothéisme et l’égalitarisme entre sectateurs (mais ni le prophétisme ni la filiation abrahamique). Le Sikhisme est un monothéisme strict (le nom de dieu, qui est ni masculin ni féminin, pourrait se traduire Être Suprême). Il n’y a ni fils de dieu, ni prophète, ni clergé et les différents dieux et déesses des religions orientales sont considérés comme des êtres légendaires. Ceci dit, tout dans les religiosités et les mythologies antérieures est jugé, par le Sikhisme, comme susceptible de mener à une saine compréhension du divin, dont les canaux d’appréhension sont jugés multiples et également méritoires. Dans son principe, le Sikhisme cherche à éviter toutes formes de sectarisme. Il est un promoteur explicite de la liberté et de la diversité des cultes.

Le Sikhisme se particularise dans certaines de ses pratiques coutumières. Respectueux de la nature, il promeut l’idée voulant qu’on évite d’altérer ce que la nature configure en nous. C’est sur la base de ce principe que les hommes sikhs ne se rasent pas. Il faut comprendre de ce dispositif comportemental que la barbe et le turban (qui retient les cheveux longs masculins) sont moins des signes religieux que les conséquences ordinaires d’un choix de vie engageant des options philosophiques. Dans le même ordre d’idée, les sikhs rejettent les viandes cacherout (kosher) et halal non pour des raisons cultuelles mais sur la base de considérations pratiques et philosophiques. Le cacherout (kosher) et le halal sont des modes d’abattage lents, impliquant la saignée complète. Dans un but de respect de la nature exigeant une réduction maximale de la souffrance animale, les sikhs revendiquent plutôt la pratique du jhatka, une procédure d’abattage traditionnelle hindoue, qui tue la bête instantanément, réduisant son tourment au minimum. De toute façon, une importante portion de la communauté sikhe est végétarienne, toujours en conformité envers la même visée philosophique.

Le sacrifice d’animaux pour des raisons rituelles, le suicide et le meurtre, pour des raisons rituelles ou autres, ne sont pas admis (ceci NB). Les sikhs tendent aussi à prohiber l’absorption de substances euphorisantes, les relations sexuelles extra-maritales, la vie solitaire (incluant le célibat, les pratiques des ermites et la vie monastique). C’est qu’ils sont de gros promoteurs de la famille traditionnelle. Ils considèrent le mariage un engagement crucial et ils sont monogames. La question de la polygamie est délicate à traiter dans la jurisprudence de leur héritage parce que leurs grands gourous fondateurs, tributaires des cultures hindoues et/ou musulmanes, furent souvent polygames. On reste donc discrets sur la distance critique prise désormais face à cette pratique ancienne. Mais distance critique il y a bel et bien (car les sikhs y sont aptes). On notera aussi que les sikhs requièrent que leurs sectateurs marient la personne de leur choix (démarcation ferme envers la vieille pratique hindoue des mariages arrangés). L’un dans l’autre, les sikhs font la promotion d’une vie familiale et collective simple, harmonieuse, cohérente. Ils rejettent autant les coutumes dépassées que la fixation excessive du monde moderne sur les objets matériels.

Pour une religion, le Sikhisme apparaît comme singulièrement modéré et éclairé. Il promeut l’égalité entre tous les êtres humains (notamment entre les hommes et les femmes), le partage (incluant la charité pécuniaire engageant un pourcentage des revenus, comme chez les musulmans), les droits individuels, la responsabilité civique, la décence morale, le rejet des comportements illogiques (incluant les superstitions surannées et les rites absurdes), la recherche de la vérité (par la contemplation et par l’instruction), le respect des lois de la nature, l’optimisme, l’abnégation généreuse, une vie disciplinée, le laconisme poli (il faut éviter de jacasser sans arrêt, selon les sikhs), l’acceptation de tous, et l’ouverture d’esprit face à la vision du monde des autres.

Alors les gars, je vous pose la question: pourquoi ce couteau? Les religions, qui sont des cadres de représentations fatalement archaïsants, ont toutes des causes perdues qu’elles traînent comme autant de casseroles. On ne va pas revenir là-dessus, ce qui est dit est dit. Dans le cas de nos compatriotes sikhs, leur cause perdue, c’est le kirpan. Les sikhs sont contre le meurtre, contre une fixation excessive sur les objets matériels, et contre les comportements illogiques (incluant les superstitions surannées et les rites absurdes). Et pourtant, tristement, selon la formulation de leur culte, le kirpan représente leur «droit» (concret ou abstrait, factuel ou ritualisé) à une forme féodale et spadassine d’autoprotection. En portant son kirpan, un sikh se proclame, explicitement ou implicitement, duelliste (protection personnelle) et vigilante (protection des autres). Le duel et la posture milicienne ne sont pas normaux ou légaux dans le contexte de fonctionnement ordinaire d’une civilisation non-moyenâgeuse. Le port du kirpan est une infraction ouverte aux exigences les plus élémentaires du communautarisme civique. Or, en cas de conflit de juridiction, les droits civiques priment sur les droits religieux, toujours. Conséquemment, le port du kirpan n’est pas acceptable.

Un kirpan et son étui

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Et surtout, mort de ma vie, qu’on ne vienne pas me bassiner avec la décision de la Cours Suprême de 2006. La Cours Suprême du Canada est un tribunal colonial méprisable et exempt du moindre mérite civique. Ce Directoire de l’Occupant prouve tout simplement son incompétence chronique, sans plus, quand il autorise un enfant à aller à l’école avec un kirpan cousu dans son froc et (soi-disant) inutilisable. On insulte absolument tout le monde avec ça. Les sikhs considèrent, en conscience, que le kirpan devrait se porter exclusivement au ceinturon (voir illustration, infra) et les citoyens laïcs (surtout ceux qui ont des enfants et des petits-enfants écoliers) considèrent que si une gang de bums décide de fendre le fond de culotte du petit compatriote sikh premier de classe, et de lui sauter son kirpan, ils l’attendront après la classe et ça se fera en un tour de main. Cette solution inepte (du kirpan cousu dans le froc) n’est satisfaisante pour absolument personne et elle prouve surtout qu’on est en droit de se demander si les bonzes coloniaux de la Cours Suprême du Canada sont tout simplement déjà allés à l’école…

Mes chers compatriotes sikhs, la sagesse, fine et nuancée, de votre religion aux vues avancées est hautement respectable. On gagne à la connaître. Je fais appel à la riche dimension autocritique que votre cadre culturel a produit (notamment sur la question de la polygamie traditionnelle). Je vous pose simplement la question, en ami, de philosophe à philosophe: pourquoi aller vous discréditer pour une niaiserie pareille? Quand un comportement est illogique, suranné, déplacé, nuisible, il faut le réformer. Il est sikh de le réformer. Gardez votre kirpan chez vous. Accrochez-le dans votre salon. Je suis certain que votre être suprême éthéré et vos gourous non-cléricaux vont parfaitement piger le topo et ne pas vous chipoter pour la bien petite nuance adaptative et syncrétique que vous aurez alors l’intelligence d’apporter au culte. Mon approche de cette question est athée mais non militante. Je suis sans religion et je sais parfaitement que les particularités religieuses sont soumises aux exigences de la société civile, pas le contraire. Quoi que disent les minus habens du Directoire de l’Occupant Colonialiste Suprême, se promener à la ville avec une arme offensive au ceinturon ou cousue dans le fond de culotte est illicite, illégal, criminel, inapproprié et dangereux. Il faut, à un certain moment, cesser de faire les casuistes et les tataouineux sur des questions aussi sensibles (et nuisibles), dans la vie pratique. C’est exactement comme pour l’histoire d’ours des armes à feu.

Votre kirpan, chers compatriotes sikhs, n’est pas conforme à la pensée fondamentale de sagesse que votre propre religion inspire et promeut. Il est l’épine au pied de notre compréhension mutuelle. Les rationalistes et les irrationalistes de la civilisation contemporaine n’en veulent pas. Vous ne les convaincrez jamais de tolérer le kirpan. Il est intolérable, comme simple objet inerte, comme arme, sans plus. Rangez-le respectueusement sur les étagères de l’histoire, avant que de vrais gestes disgracieux et regrettables ne se posent, d’un bord ou de l’autre, dans nos quartiers et nos écoles. Incidemment, les aéroports, les lieux sensibles, les parlements, certains pays même, n’en veulent pas, de ce poignard incurvé. Je ne vois vraiment pas pourquoi les petits bourgeois voyageurs et les politicards miteux s’épargneraient ce danger potentiel mais qu’on l’imposerait de jure aux citoyens ordinaires, dans la vie civile. Non. C’est non. Vivre ensemble c’est aussi régulariser adéquatement l’intendance de tous les objets pointus.

Port ordinaire du kirpan (quand aucune loi restrictive n’est appliquée)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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NOTRE PREMIER ANCÊTRE JEAN ROLANDEAU (1650-1715) — par Wilfrid Laurendeau

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2019

Le manoir Couillard-Dupuis à Montmagny

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Sans transition, j’ai le grand plaisir de vous annoncer que le généalogiste amateur Wilfrid Laurendeau (1899-1988) écrit, en 1964:

NOTRE PREMIER ANCÊTRE JEAN ROLANDEAU

Le vingtième jour du mois de janvier mil six cent cinquante, a été baptisé en l’église St-Pierre de Marsilly, France, Jean, fils de Louis Rolandeau [l’acte donne Roulandeau — W.L.] et de Laurence Chauveau, Parrain: Jean Thumain, marraine: Françoise Pinaud, tous demeurant en la paroisse de Marsilly.

«Le même couple avait eu en novembre 1647, un fils prénommé Hilaire; en décembre 1645 une fille Marguerite; en décembre 1643 une autre fille, prénom illisible; en septembre 1641 une Laurence et en juillet 1641 une Marie». C’était au moins, le sixième enfant de cette famille, puisqu’on retrace cinq naissances qui précèdent celle-ci. Peut-être y en a-t-il eu d’autres dans la suite?

Comme on vient de le voir, le fondateur de notre famille Jean Rolandeau était originaire d’une commune qui portait alors et qui porte encore aujourd’hui, le nom de Marsilly. Cette commune est située sur la côte occidentale de France, sur l’océan Atlantique, à environ 10 kilomètres (six milles) au nord de la ville de La Rochelle. Cette commune compte aujourd’hui [en 1964 – P.L.] environ 900 habitants.

Nous ne connaissons pas exactement la date de son arrivée au pays. Il semble bien que ce fut en l’année 1673 ou un peu auparavant. En effet, nous lisons dans l’Abbé Albert Dion [Topographie de Montmagny, 1935, p. 100] que «pendant la plus grande partie de l’été de 1674, Jean Guyon, Sieur du Buisson, faisait l’arpentage de la Seigneurie de la Rivière du Sud. Le consciencieux géomètre, armé du théodolite et de la boussole et accompagné de son fidèle ‘chaîneur’ Jean Rolandeau, parcourant en tous sens l’immense domaine, tirant les lignes, plantant les bornes, marquant les arbres et notant sur son carnet les particularités explorées. Quant à Jean Rolandeau, il compte parmi les premiers colons de St-Thomas, ses descendants ont pris le nom de Laurendeau».

Ce qui est certain, c’est qu’en 1676, le 7 avril, Noël Morin concède à Jean Rolandeau une terre de trois arpents par quarante en «la seigneurie de St-Luc», qui devait être plus tard une partie de la paroisse de St-Thomas de Montmagny.

Cette terre où notre premier ancêtre s’établit ainsi en arrivant au pays peut facilement être localisée.

Dans le titre de concession de la Seigneurie de St-Luc au Sieur Morin nous constatons qu’elle commence à un arpent au dessous de la rivière à la Caille et remonte le fleuve St-Laurent jusqu’à l’étendue d’un quart de lieue.

La seigneurie de St-Luc mesurait donc 21 arpents de front sur le fleuve St-Laurent, soit cinq terres de trois arpents et une de 6 arpents de large. La terre de notre ancêtre était la dernière de ces terres, et située à l’ouest de la rivière à la Caille. On peut dire sans guère se tromper que cette terre se trouvait aux alentours où se trouve actuellement l’Hôtel-Dieu de Montmagny.

La rivière à la Caille est connue encore aujourd’hui sous le même nom. C’est sur ses bords que commença la paroisse de Montmagny. La première chapelle de Montmagny fut bâtie sur les bords de la rivière à la Caille. Ce n’est que quatre-vingts ans plus tard, à la reconstruction de la troisième église que le centre de la paroisse de Montmagny fut déplacé et que l’église fut bâtie sur son site actuel.

Le 4 août de l’année 1677, nous retrouvons Jean Rolandeau faisant encore de l’arpentage avec Jean Guyon du Buisson, dans la Seigneurie de L’Islet-St-Jean, appartenant à Mlle Geneviève Couillard, fille de Louis Couillard.

Il contracta mariage le 24 avril 1680 à Québec, avec Marie Thibault de la Seigneurie de Maure aujourd’hui St-Augustin de Portneuf. Jean Rolandeau est accompagné de Pierre Joncas, l’un de ses voisins de la paroisse de Montmagny; les autres témoins mentionnés à l’acte viennent de la seigneurie de Maure et accompagnent la mariée.

Marie Thibault était l’aînée d’une famille de six enfants qui n’étaient peut-être pas au mariage à l’église vu la grande distance et la difficulté des chemins à cette époque, mais qui prirent certainement part à la fête de famille qui remplit le reste de la journée. Elle a quatre sœurs, Louise, 13 ans; Marguerite, 12; Anne 10;  Jeanne 6; et un frère Jean-Baptiste âgé de huit ans.

Au recensement de 1681, nous retrouvons Jean Rolandeau, 30 ans, Marie Thibault, sa femme, 18 ans; il possède 2 fusils, 1 vache, 6 arpents en valeur.

Cette vache dont il est fait mention dans ce recensement a toute une histoire que l’on peut reconstituer grâce à un acte du notaire Gilles Rageot; elle nous permet de lire le développement de la ferme de Jean Rolandeau.

Nos pères pour la plupart commençaient leur carrière en ce pays sans autre capital que leur courage et leur énergie. La ferme que les autorités du pays leur concédaient gratuitement était couverte de bois et il fallait la défricher arpent par arpent. La tâche ne les effrayait pas… Quant aux grains de semences et aux animaux, il fallait s’entendre avec les anciens habitants du pays pour se les procurer peu à peu. L’ingéniosité suppléait aux ressources et nous allons voir comment Jean Rolandeau sut habilement se préparer lui-même et à son fils un troupeau de laitières.

S’il pouvait s’en procurer une, le problème était réglé car la multiplication se fera assez rapidement; mais une laitière malgré les bas prix de cette époque était au dessus de ses moyens. Nous sommes au printemps de 1679, un an avant son mariage.

Le prix de la laitière est plus élevé si elle est dans la vigueur de l’âge et en plein rapport, il l’est beaucoup moins dans les premiers mois qui suivent la naissance. Jean Rolandeau s’entendit avec un nommé Pierre Normand Labrière qui avait une future laitière alors âgée de six mois. Il en prendra soin pendant cinq ans et la lui rendra ensuite grande et belle; pendant l’intervalle sans doute Jean Rolandeau comptait qu’il aurait commencé la multiplication du troupeau. C’est à l’expiration de ces cinq années que nous rencontrons les deux parties chez le notaire Gilles Rageot pour prolonger le marché de trois autres années. Nous croyons intéressant de reproduire cet acte du notaire Rageot parce qu’il nous peint sur le vif la vie de nos ancêtres pendant les premières années de leur séjour en ce pays, leurs difficultés, leurs efforts et leur mérite. Ce qui se passe chez Jean Rolandeau, nous l’avons rencontré chez les voisins qui l’ont précédé, nous le reverrons chez ceux qui arriveront après lui. Nous verrons ensuite la situation s’améliorer chez chacun d’eux d’année en année grâce à un travail constant, et le confort et l’aisance arriver rapidement.

En 1696, Jean Rolandeau vend sa terre à Denis Proulx, fils de Jean Proulx (Contrat Rageot, 30 juin). Terre de 5 arpents sur 40 de profondeur «joignant d’un côté Denis Huet dit Laviolette, de l’autre côté les terres non concédées, d’un bout la Rivière du Sud, et de l’autre bout, les terres descendant vers le fleuve St-Laurent». Cette terre vendue à Denis Proulx n’est pas celle que lui avait concédée Noël Morin en 1676. Dans le plan de la seigneurie de la Rivière du Sud, sur la carte de Catalogne [sic] en 1705, nous voyons que Jean Rolandeau possède encore cette même terre, située entre Jean Proulx et Pierre Blanchet. Il possède également à cette même date une autre terre située un peu plus loin, entre celle d’un nommé Fournier et une terre non concédée. L’«Aveu et Dénombrement» rendu par les seigneurs de la Rivière du Sud, en 1732, nous montre que Jean Rolandeau a laissé à ses héritiers une terre de 3 arpents sur 84, une maison, une grange, une étable, et 16 arpents de terre labourable. Il est de toute évidence que cette terre est la même que lui a concédé Noël Morin en 1676, plus une autre terre au bout de celle-ci dans les profondeurs, puisqu’il possédait 84 arpents en longueur au lieu de 40.

À la date du 21 août 1700, on trouve dans les minutes du notaire Chamballon un acte relatif à la succession de Marie Thibault, la femme de Jean Rolandeau, elle reçoit la part de sa mère, partagée en cinq parties. La succession se règle à l’amiable. Jean Rolandeau et ses beaux-frères Gilbert et Alary acceptent en règlement la somme de 150 livres chacun et 10 minots de blé. Jean Rolandeau faisait affaire avec un nommé Macaud, marchand de la ville de Québec, et il stipule que son argent et son blé devront être payés au dit Macaud.

 «On conçoit difficilement aujourd’hui quelle somme de courage, d’énergie, d’héroïsme même devaient avoir ceux qui se dévouèrent à la colonisation. Pour donner naissance à la paroisse de Saint-Thomas de Montmagny, ces braves durent s’enfoncer dans les bois, à trente milles de Québec, s’exposer aux dangers de tomber entre les mains des Iroquois qui visitaient souvent ces lieux de chasse et de pêche. Et de quels instruments se servaient-ils pour attaquer les arbres séculaires de nos forêts encore vierges, d’une simple hache. À cette époque, les chevaux étaient inconnus au pays; bien peu d’habitants avaient la bonne fortune de posséder un bœuf ou deux qu’ils pouvaient utiliser à traîner les arbres et à les mettre en monceaux pour les brûler ensuite. À ces difficultés presque incommensurables, il faut ajouter encore les privations, les misères, les accidents imprévus qu’ils devaient rencontrer. Ceux-là seuls qui ont vécu dans des endroits nouvellement ouverts à la colonisation, qui ont goûté un peu à la vie de colon, comprendront la vaillance des preux dont nous faisons connaître les mérites. Puisse la génération ne pas oublier ce qu’elle doit et marcher sur leurs traces de courage et de vertus chrétiennes.» [Azarie Couillard Després, Histoire des Seigneurs de la Rivière du Sud, 1912, p. 20]

Jean Rolandeau et Marie Thibault eurent une famille de 7 enfants; six filles et un fils, qui est le continuateur de la lignée et l’ancêtre de tous les Laurendeau du pays. Ils furent inhumés tous deux à St-Thomas de Montmagny. Le premier le deux février 1715, et son épouse le 17 août 1711.

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Wilfrid Laurendeau (1899-1988), Généalogie des Familles Laurendeau – 1680-1960, Montréal, 1964, chez l’auteur (avec approbation du Provincial des Oblats), 224 pages + une annexe de 54 p. Je cite ici les pp 4-7 dont j’ai expurgé une douzaine de notes de bas de pages qui sont principalement des renvois à des documents annexés (eux-mêmes de simples copies dactylographiées d’originaux non photocopiés).

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Et le généalogiste amateur Wilfrid Laurendeau (1899-1988) écrit encore:

La deuxième génération nous amène l’altération du nom Rolandeau en celui de Laurendeau. Aucun document nous en donne la cause; seul le contrat de mariage du deuxième ancêtre nous prouve le changement.

Wilfrid Laurendeau (1899-1988), Généalogie des Familles Laurendeau – 1680-1960, Montréal, 1964, chez l’auteur (avec approbation du Provincial des Oblats), 224 pages + une annexe de 54 p. En p. 9.

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Donc, comprenons-nous bien: malgré l’existence tranquille et ancienne du patronyme Laurendeau en France, tous les généalogistes nord-américains s’accordent, sans débat dubitatif aucun, sur le fait que l’ancêtre de tous les Laurendeau d’Amérique de souche ancienne n’est pas un Laurendeau mais un Rolandeau. Ce fait, peu banal, n’est pas contestable. Il y a donc eu un rapide changement de patronyme, in situ, circa 1701 (date de la naissance de Louis-Joseph Laurendeau). Et, pour le coup, puisqu’on la prend ici sur un ton de généalogie amateure, je vais vous fourguer l’hypothèse d’Ysengrimus sur le susdit changement de patronyme. Elle est parfaitement charmante et elle en vaut bien une autre. À un peu moins de 400 kilomètres au nord-est de Marsilly, il existe, dans le Loiret, un tout petit bras d’eau qui s’appelle La Rolande. Je me plais donc à imaginer qu’un des aïeux hexagonaux de l’ancêtre venait de par là. On peut donc se plaire à supposer qu’en référence à ces origines spécifiques (que j’invente intégralement ici, comprenons-nous bien), Jean Rolandeau sentait son patronyme assez fortement comme découlant (boutade) d’un hydronyme. Arrivé au Canada, patatras, plus de Rolande mais un fleuve Saint-Laurent. Le sentiment hydronymique, toujours supposé présent et intime, couplé à une très solide proximité de prononciation du L et du R massivement attestée, elle, au dix-septième siècle (Marcel Juneau 1972, pp 159-177) auront joué le tour.

Je suis attendri du fond du cœur par cette jolie hypothèse malgré la bien évidente fragilité de certains de ses aspects. La confirmation de cette fragilité réside dans le fait, tout simple mais implacable, que les deux patronymes Rolandeau et Laurendeau ont —insistons sur ce point— une bonne et vénérable présence ici et là en France (y compris dans des territoires parfaitement non irrigués) et qu’ils trouvent leurs racines ordinaires dans des étymons totalement non-hydronymiques (Roland et Laurent, tout simplement). L’historique de ces deux patronymes, fort honnêtement exposé ICI par un autre Laurendeau écornifleur, ne laisse aucun doute sur ce point. Rolandeau et Laurendeau se sentent, en plusieurs points, parallèlement et indépendamment, entre autres, comme petit Roland ou petit Laurent (notamment pour tout simplement dire fils de Roland, fils de Laurent). Fin du drame.

Enfin… quand même… il reste de tout cela la non négligeable force d’attraction du nom du majestueux Saint-Laurent qu’il est difficile de ne pas voir jouer un rôle dans la stabilisation généalogique et ethnoculturelle de cet intervertissement, somme toute assez courant, linguistiquement parlant, de deux consonnes (intervertissement qu’on appelle, en phonétique historique, une métathèse à distance). L’hydronymie est certainement quand même venu faire sentir son petit reflux, dans la genèse nord-américaine du beau nom de Laurendeau.

À tout événement, je n’aurai finalement qu’un mot: salut l’ancêtre.

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On a volé les moustaches du Père Noël

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2018

Peter Cooper (1791-1883)

Note d’Ysengrimus: Le faciès masculin non glabre se compose de trois entités distinctes, une barbe homogène, droite et neutre, une moustache vertueuse et une moustache véreuse. Pour faire mousser ce fait symbolico-mythologique incontournable, en ce tendre jour de la Noël, j’ai voulu donner sans ambages la parole au Père Noël lui-même, sur cette cruciale question de la pilosité faciale virile. Le gros lutin rouge nous relate ici, donc, un des pires drames historiques de sa longue et tumultueuse existence et, consécutivement, il nous explique l’origine lointaine de la prolifération des Pères Noël de substitution à moustaches et barbes postiches et visées commerciales monovalentes et courtichettes…

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Moi, le Père Noël qui vous parle, tel que vous me voyez, j’ai vécu des événements merveilleux mais j’ai aussi vécu des événements terribles. L’événement le plus terrible et le plus tragiquement cataclysmique qu’il me fut donné de vivre fut indubitablement la perte de mes moustaches, survenue quelque part dans la première moitié du siècle dernier. Je vois bien à vos bonnes têtes contemporaines que vous vous demandez tous et toutes ce que la perte des moustaches du Père Noël peut bien avoir de si terrible. Ah, les drames du passé sont toujours tributaires de problématiques trop oubliées. Aussi, je tiens à insister pour dire que l’événement fut gravissime, catastrophique, cataclysmique et qu’il porta de lourdes conséquences pour la terre entière. Et permettez-moi de vous expliquer pourquoi.

Il faut d’abord signaler que le Père Noël dort sur le dos, en son modeste grabat, dans son isba de  la portion de l’Île de Baffin, dans le Nunavut, se trouvant au-delà du cercle polaire, et qu’il dort ainsi fort souvent, au cours de tous les mois de l’année, sauf, naturellement, le mois de décembre. Le Père Noël est très vieux et aussi très magique. Sa luge volante, son attelage de chevreuils, sa merveilleuse cloche d’appel, sa poche de cadeaux, sont tous des objets profondément imprégnés de la magie la plus séculaire. Il en est autant de son costume couleur drapeau du Canada (qui lui permet de voyager dans l’espace mais aussi dans le temps), de son tuquon idoine, de sa barbe et de ses moustaches. Inutile de dire que tous les objets et oripeaux magiques d’une figure de la stature du Père Noël attirent la convoitise de toutes sortes de petits plaisantins qui n’attendent pas mieux que de faire tourner le magique au tragique. Donc, le Père Noël dort sur le dos et il est truffé d’objets magiques. C’est dans un tel contexte ordinaire et minuscule que notre drame va subitement prendre corps.

Le premier février 1932 (je m’en souviens comme si c’était hier car c’est le jour de la parution du fameux Meilleur des Mondes de mon excellent ami Aldous Huxley), le Père Noël se lève après une bonne nuit d’un de ces longs sommeils réparateurs. Il se regarde dans le miroir de glace de son isba et constate, oh horreur, qu’il n’a plus de moustaches. J’ai effectivement soudain la gueule de mon excellent ami, le bon Peter Cooper. Or ce qui, chez l’excellent citoyen Cooper, n’est que charme et chafouinerie devient, chez le Père Noël, une déconvenue hautement disgracieuse voire dangereuse. En effet, les moustaches du Père Noël lui confèrent secrètement une portion importante de sa portée magique. Bon, sans moustaches, le Père Noël peut tenir quelques temps, sur son air d’aller… mais cela, croyez-moi, ne durera pas. Fait plus grave, les moustaches du Père Noël sont un attribut viril ancien qui remonte aux archaïques origines manichéennes du personnage. Les moustaches sont un objet qui se subdivise tout naturellement en deux parties. Chez le Père Noël, ses moustaches, se subdivisent en une partie vertueuse et en une partie véreuse. La partie vertueuse des moustaches du Père Noël porte toute sa dimension d’amour, de bonhomie, de candeur et d’enfantillage badin, remontant aux temps du bon lutin Kris Kringle. La partie véreuse des moustaches du Père Noël porte toute sa dimension de méchanceté, de cruauté, d’autorité, d’arbitraire rigide et de persiflage rageur, remontant aux temps de ce triste sire de sinistre mémoire qu’est le terrible Père Fouettard. La synthèse tendue et grave de la force moustachue fonde une portion cruciale de la magie bien tempérée du Père Noël actuel, synthèse toujours bringuebalante et beaucoup plus fragile qu’il ne le semble de prime abord.

Il est hautement probable que le perfide ayant chapardé les moustaches du Père Noël sait parfaitement tout ce que je vous rapporte. Il vient de s’approprier un objet binaire, paradoxal, mélange subtil de poudre de perlimpinpin scintillante et de poudre à canon. Le Père Noël est dévasté. Se mettant promptement à la recherche d’indices, la Mère Noël (qui comme nous le savons tous, représente la portion perspicace, intellective et radicalement sage du couple Noël) découvre assez vite des chrono-stries. Il s’agit là de petites zébrures chronologiques attestant incontestablement que l’intrus, le voleur, l’infâme, disposait de la possibilité de voyager dans le temps. D’où, aussi, l’absence de la moindre trace d’effraction dans l’isba. Notre chrono-voyageur se sera présenté ici dix mille ans avant la construction de notre isba, aura remonté en un éclair cette longue période historique, m’aura arraché mes moustaches au passage comme un long et mauvais diachylon, d’un geste vif et perfide, et se sera esquivé dix mille ans dans le futur. Allez-le retrouver à présent.

La présence fort irritante de ces chrono-stries corrobore aussi que mon voleur peut maintenant être allé se réfugier n’importe où dans l’intégralité de nos strates historiques. Vous me connaissez, je suis un homme d’action. Conduire une luge volante tirée par un attelage de chevreuils, je vous le fait un doigt dans l’œil. Garrocher au jugé et à haute vitesses, des cadeaux dans des cheminées, je vous fais ça les doigts dans le nez. Mais me mettre à ratisser l’intégralité de nos connaissances historiques pour tenter d’y retracer mes moustaches, vous vous doutez bien que cela me parait aussitôt une tâche par trop bénédictine pour mes modestes capacités intellectives. La Mère Noël me dit alors: «C’est bien moins compliqué que tu le penses, Père Noël. Tes moustaches rehaussent ta personnalité, certes, j’en témoigne. Mais elles amplifient surtout des capacités au départ fort quelconques. Il s’agit simplement de rechercher dans l’histoire des grands escogriffes à barbes blanches disposant de certaines aptitudes magiques ou pratiques. Tu devrais arriver à circonscrire et restreindre l’ensemble assez rapidement. Va, va, je te trouve bien trépidant et fort énervé et tu risques de m’empêcher de penser sereinement à notre problème. Part à la recherche de tes moustaches dans le torrent de l’histoire, Pendant ce temps, moi, je colligerai d’autre indices, sur notre scène de crime… qu’il me faut, conséquemment, promptement protéger de ta panique et de tes énervements.»

Je me rends à la séculaire sagesse sagace et inquisitrice de la Mère Noël et je fonce, ventre à terre. Il s’agit donc de retracer des grands persos historiques à barbes blanches disposant, contre toutes attentes, de capacités magiques ou pratiques, marrantes, percutantes, multiples, inattendues ou extraordinaires. Il est hautement probable que l’un d’entre eux sera mon coupable. Il aura installé mes moustaches magiques au dessus de sa barbouze aussi vénérable qu’impotente et cela l’aura subitement rehaussé et catapulté dans les sphères éthérées de l’éminence historique. Si je l’attrape, ce maroufle, je vous file mon calepin qu’il passera un fort mauvais quart d’heure. Mon portrait robot est configuré. Il faut savoir y combiner adéquatement manichéisme philosophique et matérialité pileuse. Ainsi, par exemple, Abraham Lincoln est promptement éliminé. Mazette, le géant du Kentucky est certes surdoué et autant fauteur de guerre (véreux) qu’émancipateur (vertueux) d’esclaves. Simplement, bondance, calmons nous. La barbe est noire et l’escogriffe est déjà lui-même sans moustache. Cela l’innocente d’office. Comprenons-nous bien. Diogène cherchait un homme honnête. Je cherche une barbouze canonique, débonnaire-atrabilaire, surdouée et, surtout, longue, soyeuse et immaculée.

Le premier personnage historique correspondant au portrait robot susnommé fut Moïse. L’homme était de conséquences. Grand, exalté, gaillard, brutalement manichéen dans sa magie. Il a distribué tant les plaies d’Égypte pour les uns que l’obtention des tables de la loi pour les autres. Et cette barbe de patriarche, neigeuse, blanche et fournie, le dénonçait fatalement. J’approchai l’homme en fin de course. Il venait de se faire confirmer par son patron céleste qu’il ne verrait pas la terre promise et il tirait une gueule passablement déprimée. Rien de bien flamboyant, pour tout admettre. On a discuté, sous sa tente de nomade. Il m’a longuement parlé des aléas du monothéisme. Il trouvait que les gens étaient bien bêtes et bien méchants. Il venait de solidement se faire emmerder par Aaron et son Veau d’Or régressant. Si ce type avait osé me chaparder mes moustaches, cela ne le faisait pas jubiler bien fort, car il semblait un peu au bout de son rouleau. En un mot, Moïse était dans la mouise. J’ai ostensiblement fait semblant de m’intéresser à ses zinzins et, quand il faisait moins attention à son interlocuteur qu’aux idées amères qu’il ressassait lui-même, j’en profitai pour promptement me pendre à ses moustaches. Postiches (donc chapardées au Père Noël), elles auraient du se décoller comme du mauvais diachylon. Il n’en fut rien. Les grandes moustaches de Moïse restèrent bien en place et le digne prophète poussa un hurlement de douleur qui percuta comme le tonnerre. Sans m’excuser ni rien expliquer, je me dépêchai de m’esquiver dans le tourbillon du temps. Mauvais choix.

Le second personnage historique correspondant à mon portrait robot fut Léonard de Vinci. Plus proche de nous, déjà, l’homme était lui aussi de conséquences. Illustre, sémillant, inventif, éclectiquement polyvalent, brouillonnement manichéen dans son savoir fourmillant et industrieux. Il a inventé autant des pateloutes absurdes et dangereuses pour les uns qu’il a peint et dessiné des œuvres poignantes et immortelles pour les autres. Et cette barbe de grand humaniste, neigeuse, blanche et fournie, le dénonçait fatalement. J’approchai l’homme dans un moment de fléchissement. Il venait de finir de peindre La Joconde et il avait le net sentiment que cette bourgeoise florentine lui avait ri au nez pendant toute l’opération. Il était bien contrarié et il tirait une gueule passablement épuisée. Rien de bien flamboyant, pour tout admettre. On a discuté, dans son officine d’inventeur et d’artiste. Il m’a parlé des sourds tiraillements de la Renaissance italienne. Il trouvait que les gens étaient bien bêtes et bien méchants. Il venait de solidement se faire emmerder par toutes sortes de mécènes aristos enquiquineurs et vétillards qui le priaient constamment de retoucher ses tableaux pour des raisons bassement morales. De plus, il avait tellement à faire qu’il ne savait tout simplement plus où donner de la tête. Si ce type avait osé me chaparder mes moustaches, cela ne le faisait pas jubiler bien fort, car il semblait un peu au faite de son inorganisation. En un mot, Léonard perdait un peu le nord. J’ai ostensiblement fait semblant de m’intéresser à ses zinzins et, quand il faisait moins attention à son interlocuteur qu’aux idées bougonnes et brouillonnes qu’il ressassait lui-même, j’en profitai pour promptement me pendre à ses moustaches. Postiches (donc chapardées au Père Noël), elles auraient du se décoller comme du mauvais diachylon. Derechef, il n’en fut rien. Les grandes moustaches de Léonard de Vinci restèrent bien en place et le digne inventeur poussa un hurlement de douleur qui percuta comme une ruine qui s’effondre. Sans rien expliquer, je me dépêchai de m’esquiver dans le tourbillon du temps. Un autre mauvais choix.

Le troisième personnage historique correspondant à mon portrait robot fut Charles Darwin. Plus proche de nous, encore plus, l’homme était lui aussi de conséquences. Savant, méthodique, rigoureux, inflexible, solidement manichéen dans l’impact de sa science articulée et amorale. Il a imposé la doctrine évolutionniste et la conscience de la progression universelle des organismes vivants pour les uns, il a durablement fracassé et ravagé la morale traditionnelle et l’angélisme humain pour les autres. Et cette barbe de docteur, neigeuse, blanche et fournie, le dénonçait fatalement. J’approchai l’homme dans un moment de sérénité. Il venait de terminer une nouvelle préface pour la version française du vieux compte-rendu de son grand voyage de recherche sur le voilier le Beagle et il tenait la clef, abstraite mais sûre, de la question de la lutte pour la vie, de l’origine des espèces et de la sélection naturelle. Il était malgré tout contrarié et il tirait une gueule passablement marrie. Rien de bien flamboyant, pour tout admettre. On a discuté, dans sa petite cabine de savant voyageur. Il m’a parlé des détails fourmillants et compliqués de la recherche biologique et, surtout, de leur impact aussi explosif qu’imprévisible dans l’opinion publique. Il trouvait que les gens étaient bien bêtes et bien méchants. Il venait de se faire copieusement traiter de brute velue et perverse par des olibrius aux vues sommaires qui s’offusquaient outre mesure du fait, pourtant implacable, que l’homme descende d’un singe. Ouf, il faut dire que ça bardait passablement, pour monsieur Darwin. Aussi, si ce type avait osé me chaparder mes moustaches, cela ne le faisait pas jubiler bien fort, car il semblait un peu au bout de sa patience et de ses moyens. En un mot, Darwin frôlait la ruine. J’ai ostensiblement fait semblant de m’intéresser à ses zinzins et, quand il faisait moins attention à son interlocuteur qu’aux idées efficaces qu’il ressassait lui-même, j’en profitai pour promptement me pendre à ses moustaches. Postiches (donc chapardées au Père Noël), elles auraient du se décoller comme du mauvais diachylon. Derechef, il n’en fut rien. Les grandes moustaches de Charles Darwin restèrent bien en place et le digne zoologiste poussa un hurlement bestial qui percuta comme le cri du tyrannosaure. Sans rien expliquer, je me dépêchai de m’esquiver dans le tourbillon du temps. Encore un mauvais choix. C’était bien le cas de le dire: la barbe, à la fin.

Penaud, fourbu, affaibli par l’effet de déclin magique de plus en plus senti de la perte de mes propres moustaches, je m’en retournai dans ma petite isba de  la portion de l’Île de Baffin, dans le Nunavut, se trouvant au-delà du cercle polaire, rejoindre la Mère Noël. Celle-ci n’avait d’ailleurs pas perdu son temps entre-temps (tandis que, visiblement, je perdais le mien). À mon arrivée, elle me mit entre les doigts un petite pincée de poussière velue et puante qu’elle avait découvert, après une patiente inspection microscopique de notre scène de crime. Je regardai cette insignifiante portion de miasme hirsute et malodorant d’un œil un peu éteint. Cela me semblait une bête et infime touffe de poils de chats, sans plus. La Mère Noël me dit alors, lapidaire: «C’est pas du poil de chat, bêta. Je l’ai soigneusement expertisée. C’est incontestablement une petite touffe de la fourrure de Tiglon. »

Non! Pas Tiglon! m’exclamai-je. Il faut absolument que je prenne une minute pour vous expliquer qui est Tiglon. Tiglon, c’est le mauvais génie universel des coups pendables et de la facétie calamiteuse. Dans les différentes cultures, il prend différentes formes. Il est le djinn Iblis chez les musulmans, il est le dieu Loki chez les vieilles peuplades germaniques, il est le demi-dieu Silène en Asie Mineure, Arlequin ou le Chat du Cheshire dans nos cultures. C’est le lutin, le farfadet, des irlandais. Le Jack Mistigri des vieilles légendes québécoises. En un mot, c’est pas un mauvais gars mais c’est un emmerdeur de première. C’est pas Satan, Méphisto ou Raspoutine mais c’est pas la Fée des Étoiles non plus, si vous voyez ce que je veux dire. Si Tiglon est derrière cette pitoyable histoire de vol de moustaches, là, on est pas sortis de l’auberge. C’est un facétieux, un inconscient, un intempestif, le Claude Blanchard du cataclysme, l’Olivier Guimond du tsunami d’emmerdements. Il ne pense pas à mal, il ne pense pas ruineux ou pitoyable, il pense juste à se marrer. Il est toujours en farces, comme on disait anciennement, et il déclenche, avec ses dites farces fort douteuses, des catastrophes planétaires juste en se jouant. En un mot, Tiglon est un petit plaisantin qui n’attend pas mieux que de faire tourner le magique au tragique.

La cachette de cet enfant terrible de Tiglon se trouve en la forêt immémoriale du Faîte du Calvaire, dans une des cabanes de bois désaffectées de l’ancien Calvaire. J’y fonce, ventre à terre, d’abord bien décidé à sonner vertement les cloches de ce satané mistigri fauteur de trouble de Tiglon. Mais, en chemin, plus je m’approche, plus je me frigorifie. Sans mes moustaches, mon potentiel magique est au plus bas. Tiglon est un prestidigitateur pugnace, une esbroufe politicienne inénarrable. Je vais devoir l’approcher sur un ton discret, sinon il risque de se braquer et je risque de perdre mon affaire. Nous sommes à la fin de l’année et déjà ma tournée de distribution de cadeaux de 1932 est foutue. Or Tiglon, ce sinueux voyageur temporel, est bien capable, si je manque de tact, de me faire niaiser une année entière. Je me propose donc de la jouer dans le feutré, à l’amicale. Aussi, en entrant dans sa cabane, je décide de faire fi de la pestilence, de ravaler ma contrariété rageuse, et d’aller droit au but. Le monstre félin anthropomorphe zébré et hirsute, sourit amplement, à sa manière niaise, quand il m’aperçoit dans son cadre de porte. Je m’exclame, avec mon plus grand enthousiasme feint imaginable: «Tiglon, mon ami, mon frère, mon alter ego, mon second moi-même, Castor de ce Pollux, Oreste de ce Pylade, Montaigne de ce La Boétie, âme sœur, copain d’abord. Je viens en paix, prendre tes lumières. J’ai perdu mes tristes et pendantes moustaches. N’y serais-tu pas, par le plus incommensurable des hasards, pour quelque chose?»

Tiglon est de fort bonne humeur. Tout va mal dans le monde, c’est la crise économique, l’imbroglio politique, la déprime morale, et cela le chatouille et l’amuse. Il n’est pas d’humeur à minauder ou à feindre. Il y va frontal. Il sait qu’il n’a rien à craindre, que même amputé de mes précieuses moustaches manichéennes, je reste un homme bon, bonhomme, placide. Tiglon exulte en me disant: «Père Noël, je vais pas vous niaiser plus avant. Vos bacchantes de vieux nigaud, c’est moi qui vous les ai escamotées. Ce ne fut pas une mince affaire d’ailleurs. Elles ont bien frétillé, comme un duo de chiens fidèles cherchant à retrouver leur vieux maître. Mais je leur ai coupé le sifflet assez raide. D’abord, je me suis empressé de revenir ici, en les tenants bien enfermées dans cette menue prison inviolable.» Tiglon me jette alors nonchalamment une petite cassette à fermoir magique. Je la capture au vol et m’empresse de l’ouvrir, le cœur plein d’espoir. Elle est vide. Cela aurait été bien que trop simple.

Et Tiglon de poursuivre, en ricanant, comme feule une panthère: «Une fois devenu l’heureux propriétaire de vos circonflexes blanches, brave lutin rouge, je ne me suis même pas soucié de me les coller sous le nez. J’ai mes propres moustaches pointues tigro-léonines et elles me vont parfaitement. Je me suis contenté de triturer et de torturer les vôtres. Je les ai d’abord bien fait macérer dans de la bonne gadoue du Bas d’Adour qui, comme vous le savez, est une poix de Jouvence. Vos fichues moustaches sont alors redevenues jeunes et noires, comme celles de Douglas Fairbanks ou du Magicien Mandrake. Ensuite, je me suis emparé de mon terrible coupe-coupe de brousse et j’ai sectionné, d’un geste ample et sec, vos moustaches par le centre, séparant ainsi radicalement la moustache vertueuse de la moustache véreuse, et fracturant de ce fait l’archaïque synthèse manichéenne de votre si ennuyeuse bonhomie séculaire. Jeunes et crispées, mordantes, vos deux moitiés de moustaches ont alors pris, en se tortillant d’aise et de rage comme de mauvais lombrics, la forme de deux intransigeantes figures géométriques dont je tairai ici sagouinement les contours. J’ai ensuite jeté vos deux moitiés de moustaches ainsi géométrisées au dessus de mon épaule, les laissant nonchalamment s’envoler et tomber, sans aménité particulière, dans le tournoiement des siècles.»

Totalement atterré, je fronce mes sourcils, neigeux eux aussi, et je me demande intérieurement, en frémissant de peur anticipatrice, ce qu’il veut bien dire par là. Le perfide Tiglon ne se soucie même pas de me laisser le temps de le questionner plus avant. Il poursuit, goguenard: «Vos deux moitiés de moustaches sont fatalement retombées sur deux gueules distinctes qui, contraintes magiques obligent, sont nécessairement les gueules masculines de deux olibrius aléatoires et ordinaires mais obligatoirement nés la même année. Elles tourbillonnaient à bonne distance l’une de l’autre, la dernière fois que je les ai vues, quand elles se sont engouffrées dans le maelstrom du temps. Bon… cela a du se jouer quelque part sur la cheville unissant le dix-neuvième et le vingtième siècle. Je n’en sais pas plus et, amoral comme vous me connaissez, Papa Noël, je me gausse bien du reste.» Et, dans un sourire dentu et cruel, Tiglon conclut en disant «Bonne recherche, Père Noël. Et surtout bon Noël et bon vent.» Puis Tiglon, en ricanant gauchement selon sa manière, me fait un petit signe sans ambivalence de ses griffes frémissantes en posture de pattes de kangourou, pour dire: maintenant, cacique, tu dégages.

Je suis totalement dévasté par ces épouvantables infos. Il est parfaitement inutile de me mettre à discutailler moralité publique avec un facétieux impénitent et cataclysmique comme Tiglon. Ce serait comme se chamailler avec un enfant lunatique qui viendrait de faire pipi sur mes genoux. En me retirant promptement de la cabane de Tiglon, j’ai plutôt une pensée marrie et contrite pour Moïse, Léonard de Vinci et Charles Darwin, tous trois, en soi, aussi innocents qu’Abraham Lincoln, quelque part. J’ai tiré brutalement et intempestivement les moustaches longues, unifiées et immaculées, de ces trois honnêtes hommes, figures historiques ingénues et blanches comme neige, alors que je me devais en fait de chercher deux fragments de moustaches jeunes, distincts, géométrisés, séparés, dangereusement désunis, et noirs comme mon charbon punitif d’autrefois. Dans les mois, les années, les siècles qui suivent (quand on est sans âge et qu’on voyage bilatéralement dans le chronoscope, allez donc faire un décompte fixe du temps qui passe), je cherche désespérément ces deux parcelles velues de forme géométrique secrète apposées sur des gueules masculines inconnues et livides. Tout ce que je sais c’est que, manichéisme oblige, l’une sera éminemment merveilleuse et l’autre sera terriblement immonde. Mais cela ne m’est absolument rien. Je ne trouve rien. Je suis bredouille. Je fais chou blanc. Tout est foutu.

Et une année passe, finalement. En février 1933, j’atteins le fond du baril. Mes pouvoirs de source moustachienne sont au plus bas et j’erre les mains dans les poches, comme un pauvre hère, dans les rues de Montréal. J’ai alors perdu tout espoir de retrouver mes moustaches et, dans les derniers mois de l’année précédente, j’ai constaté l’apparition de force Pères Noël de substitution, sonnant des grelots, portant des moustaches et des barbes postiches, et s’efforçant, avec une générosité forcenée et un talent variable, de compenser mes manques et de reproduire mes effets magiques, dans ce monde en totale crise économique, déroute politique et marasme moral. Paumé, un peu cloche, j’entre dans un petit cinéma borgne, y dilapidant mes dernières piécettes de nouveau pauvre. On y joue un film datant de 1931, City Lights (Les lumières de la ville). Je m’émerveille de la douceur insondable et du talent irrésistible de Charlie Chaplin. Le film se termine et une bande d’actualité passe, juste avant la fermeture du cinéma. L’Allemagne a un nouveau chancelier, un gesticulateur mal coiffé qui semble de fort méchante humeur. Tiens c’est curieux, il a la même moustache carrée que…

J’ai un violent sursaut. Deux moustaches noires et géométriques (carrées en fait, donc, je le découvre tout juste ici) sous le nez de deux figures historiques cruciales, l’une fondamentalement gentille, l’autre terriblement odieuse. Vite, je tire de ma poche arrière mon annuaire (microscopique mais très complet) de la liste de tous les enfants et anciens enfants du monde. C’est pour constater que ces deux messieurs Chaplin et Hitler sont exactement nés la même année, 1889, à seulement quelques semaines d’intervalle. Je me lève dans le cinéma et, sous le jet de lumière poussiéreux qui termine de se dérouler, je beugle que ces deux olibrius se partagent inconsciemment le manichéisme fatal de mes épouvantables sorcelleries de moustaches. Me prenant pour un pauvre poivrot déroulant son télex, un videur poli mais ferme me montre promptement la sortie.

La suite se devine. Même Charlie Chaplin en fera la synthèse, sept ans plus tard, dans The Great Dictator, tourné en 1940, où il met sa petite moitié de moustache de bon au service d’une incisive critique satirique du méchant et de son autre moitié de moustache. Sauf que moi, ici, tout de suite, moi, Noël le méconnu, il me faut maintenant me dépêcher d’aller récupérer, justement, mes deux moitiés de moustache, dans la tempête du siècle. Il faut urgemment commencer par la moitié véreuse, qui est incontestablement la plus dangereuse. Je fais bien quelques tentatives en direction de l’ancienne contrée de mon vieil ami Odin, un autre barbu de conséquences, mais ce méchant chancelier est entouré d’une bande d’infâmes sbires tout de noir vêtus, une muraille opaque, perfide et impossible à percer. Les années passent rapidement, je continue de rester totalement inopérant, ne pensant plus qu’à une seule chose, la petite moustache carrée de Hitler. Je ne fais plus mes tournées de la Noël. Les Pères Noël de substitution fleurissent et se multiplient alors, dans les dernières années de la si triste décennie 1930. Ils sont là pour rester, désormais, et il est limpide dans mon esprit qu’une fois toute cette crise terminée, il me faudra composer, me démultiplier, me commercialiser, perdre une portion significative de mon mystère et de ma magie. Plus rien ne sera vraiment comme avant. Le dentifrice ne retournera pas dans son tube, comme on dit aujourd’hui…

Vite, bien vite, nous voici en septembre 1939 et, incompétent et maladroit, je n’ai rien pu faire pour juguler mon drame, qui va maintenant devenir planétaire. Qu’est-ce que je m’en veux, avec le recul. La guerre éclate. La suite est inexorable. Vous me connaissez, je suis un homme d’action. Conduire une luge volante tirée par un attelage de chevreuils, je vous le fais un doigt dans l’œil. Garrocher au jugé et à haute vitesses, des cadeaux dans des cheminées, je vous fais ça les doigts dans le nez. Mais me mettre à affronter tout seul, sur mon esquif non armé et chambranlant, toute la force de feu de la Luftwaffe, non, juste non. Impossible. Suicidaire. J’ai donc du faire comme le reste de l’humanité entière. Attendre, le cœur transit, que nos vrais héros de guerre remontent la côte et libèrent, aux prix de toutes les souffrances que l’on sait, la magie de l’Europe.

Le méchant chancelier met fin à ses jours, en 1945. Sinistre. Je dois maintenant absolument agir car ses sbires s’apprêtent en plus à le brûler, comme un encombrant paquet de feuilles mortes. Dans Berlin dévastée, ayant désormais perdu toute ses ressources guerrières, je me faufile et fonce, ventre à terre. Je trouve moyen de m’approcher de la dépouille du méchant et de promptement lui tirer sa moustache, la moitié véreuse de la vieille moustache du Père Fouettard, avant qu’il ne soit trop tard. Elle s’arrache comme un mauvais diachylon. Puis elle se met à frétiller comme un odieux scorpion, entre mes doigts tremblants. Je m’empresse de l’enfermer dans la petite cassette à fermoir magique de Tiglon, que je gardais pendant toutes ces tristes années, en prévision de ce terrible moment. Dimension véreuse de moustache capturée. Je me tire en douce justement au moment ou le vilain chancelier prend feu. Morte la bête, capturée la moitié véreuse de ma moustache, mort le venin.

Il me faut maintenant passer à la portion la plus facile mais aussi la plus triste de toute cette regrettable opération. Je descends rendre visite à Sir Charles Spencer Chaplin, qui est innocent, qui n’a rien fait de mal, qui a littéralement fondé le septième art, et qui est à l’origine de choses si belles et ce, inconsciemment, grâce au talent magique que lui conféra la dimension vertueuse de mes moustache, le segment de Kris Kringle. Je m’assois calmement en compagnie de monsieur Chaplin et je lui explique poliment l’intégralité du pourquoi du comment du truc. Il réagit avec calme et grâce. C’est une être humain splendide qui, depuis ce moment et jusqu’à sa regrettable mort survenu en 1977, est resté un excellent ami. Comprenant tout et ne s’objectant à rien, Charlie Chaplin, une fois ma chaloupeuse explication complétée, se penche légèrement vers l’avant, ferme doucement les yeux, et me laisse promptement lui arracher sa petite moustache carrée. Elle vient, comme un bon diachylon. Je l’enferme en compagnie de sa dangereuse converse dans la petite cassette à fermoir magique de Tiglon, que je verrouille soigneusement et empoche prudemment. La cassette vibre violemment dans le fond de ma poche. Les deux polarités manichéennes de mes moustaches sont à s’empoigner ardemment. Avec tout ça, je viens tout juste de rater la Noël de 1945. Ce sont encore les Pères Noël de substitution avec leurs barbes postiches et leurs grelots qui devront me compenser. Mais il reste que, bon, tout pourra enfin bientôt recommencer. Je viens de récupérer tous les fragments de mon dangereux et terrible objet magique. Fauché dans l’intégralité de ses propres effets magiques, Charlie Chaplin restera artistiquement discret pendant deux longues années. En 1947, il tournera Monsieur Verdoux, le premier film dans lequel, comme on peut le voir sur les vieilles affiches d’époque, il apparaît sans moustache. Le film sera reçu avec un respect poli mais les critiques et l’histoire diront que les belles années de Charlot sont désormais derrière lui, qu’elles datent du temps de la petite moustache noire, vertueuse, vigoureuse, mystérieuse et carrée.

Entre-temps, j’ai un dernier problème à régler. Il faut encore que les deux portions de mes remuantes moustaches se recousent, se dégéométrisent et, surtout, il faut qu’elles retrouvent leur blancheur d’origine. Pour ce faire, il y a une seule solution: le temps. Dans leur petite prison métallique, mes contrariantes bacchantes sont encore trop distinctes et trop jeunes. Elles se chamaillent vigoureusement dans la cassette magique et la font intensivement vibrer. Je retourne donc dans ma petite isba de la portion de l’Île de Baffin, dans le Nunavut, se trouvant au-delà du cercle polaire. Sauf que, matois et pas plus con que Tiglon, j’y retourne mille ans dans le passé. J’avise ma vieille et fidèle boite à bois, qui est déjà bien en place et j’y dissimule soigneusement la cassette à fermoir magique contenant mes si conflictuelles moustaches. C’est d’ailleurs de là que provient le fameux aphorisme de nos jours de l’an d’autrefois: esquive la basse caisse dans le faux fond de la boite à bois. Je me retrouve ensuite mille ans plus tard, au temps présents, et je retrouve la cassette là où je l’avais dissimulée, un millénaire auparavant. Elle ne vibre plus, tout semble bien calme. J’ose ouvrir le fermoir magique de la cassette. Mes inimitables circonflexes s’y trouvent, sereines, radieuses, intimement unifiées, pointues derechef, et blanches comme neige. Elles se mettent à frétiller comme un bon chien unique retrouvant son vieux maître et elles frissonnent d’aise quand je me les arrime enfin sur le dessous du nez, où elles s’agrippent solidement et durablement.

Je retrouve finalement la Mère Noël, en soupirant d’aise. 1946, 1947 et les autres seront de bonnes années. Les Trente Glorieuses viennent de commencer.

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Adolf Hitler (1889-1945) et Charlie Chaplin (1889-1977)

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Contre le positivisme bien intentionné de nos instances

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2018

Son Excellence Julie Payette, Gouverneure Générale du Canada

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Nous partirons des propos de notre Gouverneure Générale, tenus en 2017 alors qu’elle procédait au discours inaugural d’un colloque scientifique (le texte était livré, assez spontanément, et, comme souvent chez les officiels canadiens, en alternance de code. Je traduis les portions en anglais). Julie Payette:

Plusieurs terriens soi-disant éduqués pensent que… ou questionnent que les vaccins sont efficaces ou non. Plusieurs personnes pensent aussi et se demandent si ah, le fluor peut-être que c’est dangereux pour la santé et les dents de l’humain. Pouvez-vous imaginer qu’encore de nos jours dans certaines sociétés savantes et certaines officines gouvernementales on débat encore la question de savoir si l’être humain a un impact sur le réchauffement terrestre ou même tout simplement s’il y a effectivement réchauffement terrestre. On débat encore et on s’interroge encore sur la question de savoir si la vie résulte d’une intervention divine ou si elle est issue d’un processus naturel, en d’autres termes: un processus aléatoire. Tant de gens —je suis certaine que vous en connaissez— croient encore, veulent encore croire que l’absorption d’une pilule de sucre pourra guérir un cancer, si votre volonté est assez puissante. Et notre avenir et la personnalité de chaque personne présente dans cette salle peuvent être déterminés par le seul fait de contempler des planètes s’alignant devant des constellations inventées. […] Notre infrastructure de recherche, et de politique scientifique, nos programmes d’éducation, notre vision de l’avenir doivent constamment se renouveler et il faut continuer à mettre de l’emphase sur l’importance de la science pour l’importance de prendre des décisions basées sur les données, sur les faits et utiliser notre tête et notre esprit critique pour faire avancer les choses.

Julie Payette, Gouverneure Générale du Canada, 2017

Dans ce développement, qui lui a d’ailleurs attiré des bosses de la part de commentateurs de tous poils, Son Excellence manifeste ce que j’appelle ici, poliment mais fermement, le positivisme bien intentionné de nos instances. C’est qu’en parlant ainsi, dans un souci de rigueur scientifique qui, d’autre part, l’honore pleinement, elle s’engage, en fait, sur une pente assez glissante, en matière de rationalité scientifique. On va regarder ça un petit peu, en s’efforçant, au mieux, d’utiliser notre tête et notre esprit critique pour faire avancer les choses.

Une science naturelle est une discipline d’observation qui porte sur un objet intégral. Une science humaine et sociale est une discipline d’interprétation qui porte sur un objet partiel. Si on cherche la structure moléculaire du sel, on peut en échantillonner un morceau, n’importe lequel. Tout morceau de sel porte l’intégralité de la structure du sel en lui. Si on cherche quelle fut la cause de la chute de l’empire romain, on ne peut pas échantillonner un romain décadent. Ils ont disparu et même si on trouve un échantillon sociologique (par exemple si on étudie le déclin de l’empire américain plutôt que romain), il ne vaut jamais pour l’ensemble comme un grain de sel vaut pour tout le sel. Le modèle de la science naturelle est la chimie (observation, systématisation, description raisonnée de structures). Le modèle de la science humaine et sociale est l’archéologie (recherche parcellaire, interprétation, hypothèses inductives). Il n’est pas possible de réduire la méthode de l’une à celle de l’autre. Imposer les patrons d’action d’une science naturelle à une science humaine et sociale EST la soumission positiviste. C’est céder veulement au prestige des sciences (dites dures) qui servent la production industrielle présente au détriment des sciences (dites molles) qui serviront la vie civique collective future.

Parce que le rendement des sciences naturelles a été supérieur à celui des sciences humaines et sociales, on tend fortement à hypertrophier le mérite des premières et à minimiser ou ignorer les secondes (c’est ce que fait ici, implicitement et en toute bonne foi rationaliste, Son Excellence). Or, le capitalisme a eu, dans les deux derniers siècles, besoin en priorité d’un essor de l’industrie. Les sciences naturelles servent l’industrie et sont crucialement servies par elle. Ce sont donc les disciplines géophysiques, pétrochimiques, neurobiologiques, informatiques qui, pour le moment ont le dessus et semblent porter la lumière. Les sciences humaines et sociales, vaseuses, dociles, aussi indifférentes à la vie socio-historique citoyenne que l’est le capitalisme même, semblent pour le moment toutes racotillées. Un jour, c’est l’organisation de la vie civique qui aura besoin de se comprendre en profondeur, pour se configurer adéquatement dans le jardin-monde. Les sciences humaines et sociales prendront alors un essor qui mobilisera et métamorphosera l’héritage de ses pionniers. Il faut refaire la vie et un jour viendra. La priorisation d’une catégorie de sciences au dessus d’une autre est historiquement transitoire. Toujours. Les phases historiques ont les sciences théoriques de leurs temps parce qu’elles ont les objectifs appliqués de leurs temps. C’est ainsi depuis l’époque des agriculteurs néolithiques, des astronomes babyloniens, des architectes égyptiens, des philosophes grecs et des juristes romains.

Comme d’habitude quand une prise de parti un peu rationnelle est éventuellement assumée par nos chères instances, les pense-petits réactionnaires et victimaires ne sont pas longs à se rameuter pour se lamenter. Son Excellence, peu solide sur le terrain des sciences humaines et sociales, a donc vite dû rétropédaler et rejouer doucereusement la chanson ronron des droits religieux. C’est bien canado-gentil-gentil de ne pas rejeter la religion comme ça, surtout avec un cadre «scientifique» comme celui de nos instances. Mais il y a pas que la gentillesse… il y a aussi le soucis de cohérence intellectuelle. Et Son Excellence nous prouve surtout ici que sa rationalité scientiste est finalement assez mal ficelée et encore passablement «philosophique» (sciemment dans le mauvais sens du terme, ici). La religion et la religiosité restent, en effet, le stigmate d’irrationalité non résolue traînant dans le fond de la tonne du positivisme bien intentionné de nos instances. Il est bien clair que nos positivistes —épistémologiquement fort courts, avouons-le— ne se sont, de fait, occupés des sciences humaines et sociales que pour, justement, y plaquer superficiellement un scientisme des sciences de la nature abstrait, triomphaliste et réducteur. La religion, diront-ils alors, est un comportement naturel, animal, psychomoteur, il est là, on l’observe, on l’encadre, on le garde. Pas fichu de se rendre compte qu’une science dont on est soi-même intégralement l’objet ne peu plus chanter la chanson de l’absence de prise de parti socio-historique.  Non à la fausse impartialité conformiste d’Auguste Comte. Oui à la partialité méthodique et critique de Karl Marx. Il faut assumer le tout des répercussions épistémologiques de sa prise de parti, Votre Excellence, sinon c’est le ronron ambiant qui, tout doucement, vous rattrape et vous englue. Il y a une rationalité mais plusieurs objets d’observation. Plusieurs méthodes scientifiques, donc… Mais nos positivistes institutionnels ne voient que leur version de la science. Le problème d’ailleurs est assez ancien.

C’est ainsi que les positivistes n’hésitent pas à faire table rase; il faudrait, à les entendre, que le corpus des sciences sociales traditionnelles, débarrassé de ses scories, débouche sur une science behavioriste d’ordre empirico-analytique, universelle et reposant sur un principe unitaire, structurellement identique aux sciences naturelles théoriques.

Jürgen Habermas, Logique des sciences sociales et autres essais, PUF, 1987, p.9.

De fait, les sciences humaines et sociales contemporaines sont, il faut bien l’admettre, des disciplines de petits singes. Elles sautillent sur l’orgue de barbarie scientiste et s’adonnent à toutes les singeries imaginables pour faire science. Cela nous ramène —par exemple (les exemples sont légion)— au vieux débat, en psycholinguistique, entre Jean Piaget (le comportementaliste constructiviste) et Noam Chomsky (l’innéiste ratiocineur). Ravaudé de positivisme scientiste jusqu’à l’os, ce débat classique (de 1975), dernier tour de piste d’un Piaget vieillissant, servit surtout à rehausser le prestige personnel d’époque de Chomsky, et cela ne fit pas pour autant avancer d’un pouce la logique spécifique des sciences sociales. En effet, il est capital de comprendre que Chomsky fut le fossoyeur de la linguistique structurale. Voilà, en effet, un bien drôle d’anarchiste qui menait l’empire ondoyant de la Grammaire Générative Transformationnelle comme une dictature. Il a englué une portion importante des sciences humaines et sociales dans sa propre gadoue mystifiante, positiviste et scientiste et ce, pendant une bonne génération. Ce fut profondément et durablement dommageable. Le débat Piaget/Chomsky est un exemple parmi bien d’autres des stérilités spectaculaires du positivisme dans l’enceinte même des sciences humaines et sociales. Ce fut aussi une sale application de l’impérialisme US, dans la sphère culturelle et intellectuelle, au siècle dernier. Le jugement de l’histoire sera sévère sur Chomsky, ce faux penseur de toc… Mais passons…

La logique des sciences sociales doit tenir compte d’un ensemble de faits qui n’ont absolument aucun équivalent dans les sciences positives. Par exemple, on sait, intuitivement, qu’il ne faut certainement pas confondre relativité physique et relativisme culturel. C’est totalement distinct. Réduire l’un à l’autre serait pure ineptie idéologique. Ainsi, dans une perspective spécifique aux sciences humaines et sociales, la première chose qu’il faut dire du relativisme culturel est qu’il n’est aucunement incompatible avec l’existence ou la vérité. Certaines cultures ont des gratte-ciels, d’autres n’en ont pas. Cela ne rend pas les gratte-ciels subitement inexistants parce que non-omniprésents. Les Indiens jouent du sitar, d’autres peuples n’en jouent pas, cela ne rend pas la sonorité du sitar moins audible ou moins établie culturellement. Le fait que les Italiens mangent plus de tomates que d’autres peuples ne rend pas les valeurs nutritives de la tomate supérieures ou inférieures. Ces valeurs nutritives, comme la vérité même, existent indépendamment des peuples ou des chefs-coqs qui les mobilisent ou s’en privent dans leur art. Le relativisme culturel n’est pas juste affaire de croyances. Il est aussi affaire de connaissances objectives et, dans ce cas, certaines cultures sont tout simplement plus avancées que d’autres, à certains moments historiques donnés, dans la connaissance adéquate de certaines facettes données du monde. Le cœur de l’affaire ici, c’est d’arriver à discerner ce qui est croyance (inter)subjective et ce qui est connaissance objective, dans l’écheveau. Les Chinois (ou les Étrusques, c’est débattu) ont inventé les nouilles. Ils avaient raison: c’est comestible. Ils ont aussi inventé la poudre à canon. Ils avaient aussi raison: elle éclate. Et surtout, ceci n’empêche pas tous les peuples du monde de se faire péter les culottes avec. C’est que la poudre à canon, ce n’est pas son origine culturelle et historique chinoise qui porte sa vérité… mais bien ses vertus explosives, confirmées, elles, par tous les peuples et utilisées pour percer des routes ou pour se taper sur la gueule (ce qui exclut tout jugement abstraitement laudatif ou péjoratif sur la poudre à canon — en se rappelant du fait que trop manger de pâtes alimentaires fait grossir, on transposera aisément ce raisonnement sur les nouilles). Pour gloser le philosophe Helvétius, il reste que le lait est blanc dans toutes les cultures et que la croyance (fausse) en Dieu ou au Père Noël n’instaurera pas subitement leur existence. Toutes les cultures errent, certes, mais toutes les cultures tendent aussi vers la connaissance objective du monde et s’empruntent entre elles sans hésitation tout instrument, toutes techniques, tout mode d’expression y contribuant. La connaissance est une activité vaste et collective et les cultures du monde ont toutes à y apporter. Tant et tant que le seul «relativisme» qu’il faut contester, quelle que soit son origine culturelle, c’est celui qui prétendrait que la poudre à canon n’est pas explosive, que les tomates et les nouilles sont sans valeurs nutritives, ou que le sitar n’est pas un instrument de musique… Sur le jugement de valeur, tout change, par contre. Des jugement de valeur, ce sont des conceptions comme: le sitar joue de la belle musique, les tomates sont agréables au goût (surtout avec des nouilles), la poudre à canon est finalement plus nuisible qu’utile parce que les humains sont plus méchants que bons. Le relativisme culturel prend alors tout son sel. C’est que le jugement de valeur ne décrit pas le monde. Il y instille les choix de l’affect. Ceux-ci sont intégralement marqués au coin d’une culture, d’une position de classe, d’une époque, d’un biais en sexage, d’une orientation idéologique, d’une maturité de l’oreille ou du palais etc…

Les pilules de sucre contre le cancer, l’astrologie et le design intelligent dénoncés par notre Gouverneure Générale procèdent eux aussi du relativisme culturel. Cela ne les rend pas moins faux et ineptes. Il faut les invalider, dans le cadre des sciences de la nature. Il faut les décrire comme développements idéologiques (se perpétuant en dépit de leur fausseté factuelle… et pourquoi?), dans les cadres des sciences humaines et sociales (qui sont fondamentalement des sciences historiques). C’est pour ça qu‘on les rejette et les garde en même temps, Votre Excellence… comme les religions, dans notre beau Canada pluraliste. C’est que DEUX corps de démarches scientifiques distincts traitent ces problèmes: dans un cas, comme problème naturel (physique, chimique, biologique, astronomique), dans l’autre cas comme problème humain (social, idéologique, culturel, historique). Non au positivisme bien intentionné mais unilatéral de nos instances. Non à la confusion ratiocineuse et réductionniste de ces deux grands types de sciences.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Élections québécoises d’octobre 2018. Le ballet des fausses gaugauches

Posted by Ysengrimus sur 3 octobre 2018

Dans les dernières quinze années, le vieux glacier poreux du Parti Québécois s’est définitivement lézardé. Il a perdu forces lamelles sur sa gauche. Les pertes à gauche au Parti Québécois sont à la fois parlementaires et électorales. Il est foutu, désormais. Les électeurs gauchisants du Parti Québécois sont inexorablement, ponctionnés, par la formation de centre-gauche Québec Solidaire qui, de plus en plus solidement, se parlementarise. À gauche du grand glacier quinquagénaire foutu du Parti Québécois, on a donc un écoulement, une fuite chuinteuse, une liquéfaction pleureuse qui, de plus en plus perceptiblement, le mine, le tue.

Sur la droite du Parti Québécois, la fracture interne avait été beaucoup plus abrupte. Le député ex-péquiste Francois Legault se lève d’abord, en 2011, et mène la fronde d’une poignée de transfuges droitiers. Il quitte le Parti Québécois avec eux, d’un coup sec, et part fusionner avec ce petit parti de mouches du coche bombinantes de droite qu’avait été l’Action Démocratique du Québec. La bande des transfuges péquistes droitiers à Legault dissous et absorbe l’ADQ, en peu de mois, s’arrogeant, dans le mouvement, le nouveau nom, largement surfait, pompeux et insignifiant, de Coalition Avenir Québec. Son ambition n’est ni modeste ni implicite. De fait, la jubilation rassembleuse des droites pousse rapidement Francois Legault à sereinement comparer son parti à l’Union Nationale (de Duplessis).

Dans ce dispositif d’équilibristes, passablement malsain et hostile au demeurant, le Parti Québécois représente de plus en plus le Centre étriqué et cerné de la politique parlementaire québécoise. En cela, il reflète de moins en moins la société civile (toujours passablement survoltée par les luttes récentes ayant mobilisé toute une génération au sens critique de plus en plus en alerte). Pour compenser la plus empirique des pertes subit par sa nette dissolution, le Parti Québécois a cherché, pendant son court mandat minoritaire d’adieu, en 2012, à ratisser à droite. Tel fut le but exclusif, délétère et minable de la Charte des Valeurs Ethnocentristes et Démagogiques qui fit avancer la perte péquiste de plusieurs crans. Cet appel du pied des droites idéologiques (sinon fiscales) fut, de fait, un échec cuisant, fermement sanctionné par l’électorat, et qui a, implacablement, entraîné la démission de la cheffe d’alors de cette formation, Madame Pauline Marois.

Depuis, le naufrage péquiste prend désormais de plus en plus corps politiquement (la gauche d’un bord, les droitiers de l’autre, les hyper-nationaleux dans leur petit coin, le centre-droite qui s’enfonce). Il est hautement improbable que cela soit réversible. L’effritement de cette formation politique vermoulue, qui marqua l’imaginaire d’une génération, est si important en proportion qu’il ne fut pas sans impact parlementaire. Les législatures québécoises, depuis la confédération canadienne (1867) avaient été, dans leur quasi totalité, constituées de gouvernements majoritaires. Si on excepte l’accident historique de 1878 (marquant l’ouverture de la transition libérale), on peut dire que les gouvernements québécois, une fois élus, n’eurent pas trop de problèmes de conciliation et/ou de copinage parlementaire entre les partis. On observe cependant, depuis 2007, la manifestation sensible de la mise en place insidieuse d’une certaine culture des gouvernements minoritaires à l’Assemblée Nationale. Voyons un peu la liste historique des gouvernements minoritaires au Parlement de Québec:

1878 (durée de vie de vingt mois)
Premier ministre: Henri-Gustave Joly de Lotbinière
Gouvernement (minoritaire): Parti Libéral
Second parti de coalition: Conservateurs indépendants
Opposition: Parti Conservateur

2007 (durée de vie de vingt et un mois)
Premier ministre: Jean Charest
Gouvernement (minoritaire): Parti Libéral
Première opposition: Action Démocratique du Québec
Seconde opposition: Parti Québécois

2012 (durée de vie de dix-huit mois)
Première ministre: Pauline Marois
Gouvernement (minoritaire): Parti Québécois
Première opposition : Parti Libéral
Seconde opposition : Coalition Avenir Québec

Ceci dit, il est clair que cet impact parlementaire minorisant de la nouvelle porosité friable du parlement a fait l’objet, à cette élection-ci, pour une seconde fois consécutive, d’un rejet. Patapoliticistes comme ils le sont toujours un peu désormais, les québécois voulaient stabiliser les effets perturbateurs du mouvement de fonte du gros glacier bleu et blanc et maintenir une chambre majoritaire (et ce, malgré l’existence désormais stabilisée de quatre partis). Aussi, moins politiciens au sens traditionnel qu’adeptes de plus en plus virulents et myopes du voter contre, les électeurs ont rejeté en bloc le Parti Libéral, les vieux capitaines de milices ronrons, coloniaux, plombiers et méprisables. Le vote actuel fut, l’un dans l’autre, bien plus conservateur que quoi que ce soit d’autre. On a voulu remettre la bonne réaction gériatrique bien en selle. Et, pour ce faire, on vient donc de positionner en force la Coalition Avenir Québec, les réacs pseudo-autonomistes, xénophobes, affairistes, hypocrites et véreux.

Ce sont des petits combinards méprisables et la force apparente de leur victoire actuelle ne doit en rien laisser croire qu’ils se soient spécialement crédibilisés. C’est le retour par ressac réitéré de la fédérastie pense-petit et veule (le Canada anglais, qui n’y comprend rien, ne verra que le prisonnier se résignant derechef et ne brassant plus sa cage), de la droite ordinaire qui, tout tranquillement, se croit encore et encore propriétaire du pouvoir, du copinage impudent, du gaz de schiste, et des grandes magouilles d’infrastructures. Mais… bon… hein… les électeurs ne retourneront pas aux urnes dans vingt mois mais, en bonne tradition ronron, dans quatre ou cinq ans. Ils ont maintenant la paix électorale jusqu’à la prochaine fois. Pour ce qui est de la paix sociale, par contre, là, c’est une toute autre chose. Le troc pourrait s’avérer assez ardu à terme. C’est qu’on assiste bel et bien ici à un retour subtil mais ferme aux conditions sociales de 2012… l’année du sommet de la crête de la lutte des carrés rouges. C’est donc à suivre.

On préfère donc de loin, pour le moment, un gouvernement réac à un gouvernement minoritaire. Le poids du pouvoir effectif prend pesamment le dessus. Le fait est que, dans le mode parlementaire de type Westminster, si la chambre refuse à un gouvernement minoritaire une décision de nature budgétaire, celui-ci est automatiquement et mécaniquement dissous et des élections sont déclenchées. Mais l’élection est un exercice désormais hautement impopulaire et le parti qui prendrait l’initiative de la déclencher risquerait de le payer cher (en voyant le gouvernement minoritaire qu’il enquiquinait devenir majoritaire). Donc, du moins au début, la droite libérale, aux abois, réduite, niquée, ratatinée, va plutôt tenter de picosser les projets de loi, les amender, les infléchir, pour éviter d’involontairement aggraver le marasme majoritaire en place. Et comme nos bons amis du centre mou ne sont pas si inattentifs que ça aux velléités de la droite, ça pourra se faire mousser un bon petit moment au centre-gauche aussi… pour le moins pire ou pour le pire… Ceci dit, le fond de l’affaire, c’est que, pour le moment, les réactionnaires ont le plein contrôle. Ils vont pas se gêner, maintenant, pour bien servir leurs maîtres capitalistes fétides. Les masques vont vite tomber.

Car ce fut indubitablement une danse des masques. Effectivement, l’un dans l’autre, le trait saillant de cette campagne électorale de 2018 aura été la nuée des questionculae de fausse gaugauche qui fusèrent de partout. Chaque parti investissait beaucoup d’énergie verbale à promettre trente-six micro-cossins pour le confort douillet des uns et des autres, en se donnant des grands airs entendus de réformiste sociétal crucial. En même temps les partis les plus réacs dissimulaient soigneusement les portions les plus sombres, les plus ethnocentristes et les moins écologiques de leur programme (et il y en a pas mal, surtout à droite). Quant aux Solidaristes, ils se réfugiaient dans le discours creux des vastes causes (notamment la sacro-sainte cause écolo, ce grand marécage où il fait si bon de bien couler la lutte des classes) en se comportant littéralement comme le Bonhomme Carnaval au plan des promesses. La droite fut minable, couillonne et hypocrite. La gauche fut écolo-pas-anti-capi, ronflante et abstraite. Le tout fut globalement plombier, au ras des mottes, ronron et sans grand intérêt intellectuel ou matériel. Le faux changement toc et inepte est désormais en place. Dormez tranquille. Les vieux partis du bon vieux temps (Libéraux et Péquistes) sont tout doucement en train de se faire tasser par leurs versions 2.0. (Caquistes et Solidaristes).

Rappel du résultat des élections du 1 octobre 2018 au Québec

Nombre de sièges à l’Assemblée Nationale: 125
Nombre de sièges requis pour détenir une majorité parlementaire: 63
Nombre de sièges à la Coalition Avenir Québec: 74
Nombre de sièges au Parti Libéral: 31
Nombre de sièges à Québec Solidaire: 10
Nombre de sièges au Parti Québécois: 10

Gouvernement majoritaire de la Coalition Avenir Québec avec le Parti Libéral formant l’Opposition Officielle. et Québec Solitaire et le Parti Québécois formant (on sait pas trop encore comment) la Seconde Opposition.

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Un ancien du collège de l’Assomption fait une communication sur un autre ancien du collège de l’Assomption et ce, euh… ailleurs qu’à l’Assomption

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2018

PARIS

Il y a quelque quinze ans, à l’École Normale Supérieure à Paris, lors d’un colloque sur les Remarqueurs sur la Langue Française, moi, Paul Laurendeau (138e cours), je me suis retrouvé, ancien du collège de l’Assomption, dans la situation inusitée de prononcer, devant un aréopage international d’éminents spécialistes, une communication sur un autre ancien du collège de l’Assomption, et qui plus est, un ex-président de l’Association des Anciens: Louis-Philippe Geoffrion (54e cours). Discret de ma personne, je n’ai soufflé mie à mes collègues parisiens de cette jubilation anecdotique, gardant ce délicieux secret almamateresque bien caché au fond de mon petit cœur ému. L’exposé, intitulé Un remarqueur canadien de l’entre-deux-guerres: Louis-Philippe GEOFFRION et ses ZIGZAGS AUTOUR DE NOS PARLERS visait à exemplifier l’apport original de nos compatriotes en matière de remarques sur la langue française. En effet, le travail des remarqueurs prend un relief tout particulier dans le contexte intellectuel complexe associé à la réalité d’un français régional. Le Canada et le Québec fournissent, de ce point de vue, d’intéressants exemples des enjeux socioculturels particuliers auxquels correspond cette tradition particulière de commentaires ponctuels sur la langue française.

Louis-Philippe Geoffrion (1875-1942), en sa qualité de secrétaire de la Société du Parler Français au Canada, publie en 1924 un petit recueil de remarques sur le français vernaculaire du Québec intitulé ZIGZAGS AUTOUR DE NOS PARLERS, et sous-titré pudiquement: simples notes. Ce titre, inusité pour un recueil de remarques sur la langue française, ne doit pas faire illusion sur la prise que cet ancien du collège de l’Assomption, qui fut aussi greffier de l’Assemblée Législative du Québec, détient sur le problème délicat qu’il aborde. Les multiples «zigzags» en question incluent sciemment celui — inévitable en contexte de français régional— entre purisme et laxisme en matière de norme linguistique. On lit en préface:

…qu’on ne se méprenne pas sur la portée de mes menus propos. Rechercher l’origine d’une locution archaïque, populaire ou vicieuse, ce n’est pas en conseiller l’emploi. De même, souffler, à l’occasion, quelques cierges dans la petite chapelle du puritanisme grammatical n’implique pas nécessairement que l’on tienne à dédain le bon langage, qu’on veuille propager le culte du barbarisme. Tant pis donc pour les pudibonds que ces propos pourront scandaliser!

Louis-Philippe GEOFFRION (1924),  ZIGZAGS AUTOUR DE NOS PARLERS, Québec, p.  XVI [de préface].

On comprend dès ce fragment de la préface que, chez un tel remarqueur, le monde fonctionne à l’inverse de chez un Vaugelas ou un Girard. Il s’agit ici d’articuler «diplomatiquement» (notre remarqueur n’est pas juriste de profession pour rien) la démarche normante en porte-à-faux entre une pression puriste de minorité élitaire, dépassée, divisée, tatillonne, coloniale ou néo-coloniale dans l’âme (D’ailleurs les «surpuristes» de chez nous sont d’une espèce toute particulière… poursuit-il dans la même préface), et une pression vernaculaire fantastique, issue du parler commun québécois, et dont la montée vers une légitimité nationale, voire internationale, sera nette dans la suite du 20ième siècle. Chimie délicate, dans un dispositif idéologique où l’intervention du remarqueur n’est en rien émise ex cathedra devant public captif… Argumentation à l’avenant…

L’article, paru en 2004, ne devrait pas manquer d’intriguer les ancien(ne)s férus d’ancien(ne)s faisant écho à d’autres ancien(ne)s…

College de l'Assomption

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Chialons en chœur contre les vieilles statues commémoratives iniques: le MONUMENT AUX HÉROS DE LA GUERRE DES BOERS (1907), à Montréal

Posted by Ysengrimus sur 7 septembre 2018

Au temps des Guerres des Boers
On tue des gens qu’on connaît pas
À quoi ça sert?

Gilles Vigneault

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Il y a donc dans l’air du temps cette tendance à chialer en chœur contre les vieilles statues commémoratives iniques. Je suis plutôt pour et je trouve particulièrement piquant de bien mettre en relief toutes les saloperies solennelles de fierté de merde qui trainassent encore un peu partout dans notre belle culture urbaine continentale. Bon, je ne ferais pas du dégommage des vieilles statues commémorant des iniquités révolues le but central de ma vie mais, quand même, il n’est pas inutile de s’aviser du fait que les ricains n’ont en rien le monopole de la niaiserie monumentale urbaine et que, sur ce point, le Canada ne laisse pas sa place, lui non plus.

Le John A. Macdonald montréalais du Carré Dorchester ayant reçu ce qu’il méritait en novembre 2017 ainsi qu’en août 2018, je jetterai plutôt le dévolu de mon chialage méthodique et crispé sur le MONUMENT AUX HÉROS DE LA GUERRE DES BOERS (1907) se trouvant à Montréal, lui aussi au Carré Dorchester. J’ironise partiellement ici, mais pas que. Il s’agit surtout de montrer, d’un seul mouvement, l’importance de l’autocritique ainsi que celle de l’autocritique de l’autocritique. On rappellera, pour la bonne bouche philosophique, que ce qu’on perçoit n’est pas trivialement ce qu’on perçoit mais autre chose se donnant obligatoirement à la recherche. Mon chialage ici va donc se formuler en neuf points. Tous en chœur.

  • Un monument de guerre. D’abord, au sens le plus fondamental du terme, ceci est un monument faisant, au premier degré et sans distanciation, l’apologie de la guerre. Ce n’est pas un monument sur l’agriculture, les spectacles hippiques ou l’équitation mais bien sur la guerre. La guerre, ce crime putride absolu, est présentée ici comme une réalité saine, valorisée et valorisante, méritoire, exaltante, presque joviale. Le traitement est laudatif, enthousiaste, hyperbolique. Il faut aller à la guerre. C’est une chose bien, appréciable, salutaire. On comparera, pour exemple, ce zinzin proto-fleur-au-fusil de 1907, avec l’installation monumentale du Mémorial canadien de la crête de Vimy (France) qui elle, date de 1936, et a au moins la décence minimale de dénoncer ouvertement les conséquences de l’absurdité guerrière. Les pleurs de la veuve canadienne de Vimy ne peuvent aucunement, eux, être perçus comme de l’apologie belliciste.
  • La Guerre des Boers fut une guerre impériale. Arrêtons nous maintenant à cette Guerre des Boers elle-même. En gros, il n’y a pas de mystère. Les colonialistes britanniques en Afrique du Sud disent aux autres colonialistes du coin: poussez-vous de là qu’on s’y mette. Il s’agissait strictement, pour eux, de prendre le contrôle des ressources naturelles, notamment minières, de ce territoire immense et riche, dans le cadre du dispositif impérial victorien qui culminait alors et commençait à se fissurer ostensiblement au zénith, comme un pétard de fête. Les priorités de ce conflit, court mais violent, furent strictement impériales. Chercher à en dégager la moindre dimension éthique ou humanitaire est un mensonge frontal. C’est du brigandage de barbouzes pur et simple. Une succession de crimes (meurtres, déplacement de populations, occupations et rapines), point.
  • Les Britanniques et les Boers étaient des colonialistes. Pour en rajouter une couche flibustière bien sentie, il ne faut pas chercher les petits saints, dans ce conflit. C’était clairement la guerre de la peste contre le choléra. Les Britanniques étaient les Britanniques, on les connaît bien. Le soleil ne se couche jamais sur leur ossuaire historique. Quant aux Boers, c’étaient des agriculteurs et des propriétaires terriens de souche néerlandaise, aussi rigides et fachos que leurs ennemis. Deux puissances coloniales en venaient aux mains sur le dos des populations locales africaines qui, elles, ne pouvaient que faire soldatesque de premières lignes dans les conflits de leurs deux occupants blancs, brutaux, et coloniaux (soldatesque ou pas, en fait — on évitait souvent de mettre des flingues dans les mains des Africains. On les parquait plutôt dans des camps). Vraiment: zéro partout pour les protagonistes, qui étaient tous ouvertement des racistes assumés pillant l’Afrique.
  • Le Canada était réfractaire à entrer dans cette guerre. Ce monument est situé au Carré Dorchester, à Montréal. Montréal est au Canada, je ne vous apprends pas ça. Or le Canada de Wilfrid Laurier a vécu la Guerre des Boers comme la première grande crise existentielle de son rapport à l’impérialisme britannique. La question s’est posée avec acuité, pour la toute première fois: une guerre britannique est-elle nécessairement une guerre canadienne? Le Canada d’alors n’a pas vraiment répondu oui à cette question. Il était déchiré, divisé par ce dilemme. Le clivage n’était pas seulement, comme on l’a dit souvent, entre francophones et anglophones, il était aussi entre impérialistes (pro-britanniques) et nationalistes (canadiens). Il faut donc poser la question prosaïquement, dans les termes du temps: comme notre nation ne voulait pas vraiment de cette guerre impériale extraterritoriale, qu’est ce que ce monument qui la promeut fout chez nous?
  • Une gloriole britannique sur le territoire montréalais. Je ne vous apprends pas non plus que la population de Montréal est historiquement de souche française (conquise par les Britanniques en 1760, et ouvertement occupée depuis). Planter ce vieux monument belliqueux britannique sur le sol de Montréal est donc aussi une insulte coloniale explicite aux québécois francophones, eux-mêmes. L’arrogance coloniale ici se dédouble. Tout ce Carré Dorchester est d’ailleurs cela: un ramassis hideux de statues pompeuses faisant l’apologie de l’occupant britannique sur Montréal. Son ancien nom est Square Dominion, et ça en dit long. On transforme Montréal en apologue d’un empire qu’il a subi plus qu’autre chose. Le Front de Libération du Québec, dans les années 1960-1970, dynamitait justement des monuments de ce genre, pour spectaculairement faire sentir sa critique de l’occupant britannique, tout en réduisant la casse utile au strict minimum.
  • Cruauté envers les animaux. Regardons maintenant un petit peu la statue elle-même. C’est, à sa manière, une statue équestre, indubitablement. Or, justement, on devra un jour raconter adéquatement l’histoire du cheval dans les guerres modernes. Ce fut une immense boucherie animalière innommable. Ici, l’animal est d’évidence effarouché par les explosions d’artillerie ou la mitraille de tirailleurs embusqués. Son cavalier, descendu de selle probablement à cause des anfractuosités du terrain, force la pauvre bête vers le combat. Le thème statuaire central est justement cela. L’homme volontaire menant la bête réfractaire vers sa destiné sanglante. Il n’y a évidemment, dans ce mouvement, aucune critique de ce comportement. La charge symbolique canado-britannique involontaire (traîner une rosse qui se cabre vers un combat dont elle ne veut pas), est originale et presque touchante. Mais cela ne change rien à la dimension cruelle et révoltante du premier degré figuratif de cette catastrophe d’évocation.
  • Implication de la paysannerie et du prolétariat dans les guerres bourgeoises. L’autre pauvre bête dans l’affaire, c’est le cavalier lui-même. Un demi-million de soldats britanniques, la majorité d’entre eux d’origine paysanne et prolétarienne, ont été massacrés dans ce conflit de deux ans et demi qui n’aligna jamais que 45,000 Boers. Le dédain bourgeois pour les travailleurs en armes, le gaspillage humain cynique avec lequel les classes dominantes de cette époque envoyaient le prolo au casse-pipe en le traitant comme une commodité dans ses affaires, annoncent déjà les deux terribles conflits mondiaux à venir. Pour la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, dira, quelques années plus tard, Lénine aux travailleurs russes. Cela ne se fit pas dans le conflit que ce monument commémore. Le paysan et le prolétaire y ont servi le bourgeois jusqu’au sacrifice ultime, foutaise sanglante parfaitement inutile du point de vue de la vie civique et collective.
  • George William Hill (1862-1934), un sculpteur bellicolâtre. Le statuaire auteur de cette œuvre n’a fait que ça de sa carrière: de l’art belliqueux, des cénotaphes de guerre, des premiers ministres à chier, des statues de soldoques. On promeut donc ici l’art figuratif monumental le plus servile et le plus soumis à l’ordre établi imaginable. Rien de moderne là dedans, rien de séditieux, rien de vif. De l’art public apologue à gros grains et ronron, tellement insupportable qu’on ne le voit plus vraiment quand on circule dans nos villes. En toute impartialité, il faut admettre que cette statue équestre de 1907 est une des moins ratées de ce statuaire. En la regardant, avec l’attention requise, on se dit que ce sculpteur aurait pu faire quelque chose de son art. Il faudrait la descendre de ce socle arrogant, par contre, qui est une hideur intégrale.
  • Lord Strathcona (1820-1914), un grand bourgeois extorqueur. Notons, en point d’orgue, que ledit socle et sa statue ne sont pas dédiés au pauvre troupier anonyme qui tient son joual par la bride sous le feu, ou à ses semblables. Que non. Eux, ils ne sont que des objets. Le monument se veut une apologie lourdingue, veule et tonitruante, de ce Lord colonial canado-écossais mort en 1914 qui, lors de la Guerre des Boers, contra ouvertement les hésitations subtiles de son pays, le Canada, par ses initiatives privées fétides de rupin bouffi. Il engagea carrément un million de dollars (de 1902 — une somme mirifique) pour financer le Lord Strathcona’s Horse (Royal Canadians), un bataillon équestre qui alla casser du Boer pour l’Empire. Ce tycoon montréalais, politicard, négociant en fourrures, financier, magnat ferroviaire, était le grand bourgeois putride intégral, façon 19ième siècle. Et ce monument-hommage existe en fait pour lui et pour lui seul. Sans plus. Alors, la barbe.

Je crois que, par la présente, j’ai dit mes lignes de chialage fort honorablement. S’il faut se résumer, en faisant court, on dira tout simplement que cette statue équestre est une merde inique intégrale et que sa passable qualité artistique (oui, oui, elle a un assez joli mouvement et assure un traitement thématique original de son sujet, lui-même pourtant fort étroit) ne la sauvera en rien d’une pesanteur symbolique lourdement répréhensible, déplorable, bourgeoise, coloniale, meurtrière, surannée, foutue. Ce qui est dit est dit, ce qui est dénoncé est énoncé.

Faut-il pour autant la dégommer et la relocaliser dans une cours de casse. Là, d’autre part, j’ai mes difficultés. Les dégommeurs de monuments bien pensants, les abatteurs de statues larmoyants, cherchent bien souvent à effacer leur honte. Or effacer la honte c’est aussi effacer la mémoire et ça, c’est une idée hautement suspecte, qui porte souvent de fort nuisibles conséquences intellectuelles et matérielles. Non, je la laisserais là, cette commémoration d’un autre âge, comme on fait avec des arènes romaines (où il se passait pourtant fort peu de jolies choses). Simplement je placarderais devant, sur un panneau aux couleurs vives, ce que je viens tout juste de vous dire.

Il est parfaitement possible de se souvenir sans promouvoir. Et les crimes d’antan nous parlent autant que les bons coups. Il est très important de savoir qu’il fut un temps où on croyait à ces énormités-là et que ce type avec son joual, deux criminels de facto, involontairement engagés dans une absurdité stérile et sanglante de jadis, furent un jour des héros anonymes, admirés hypocritement, adulés abstraitement, financés par des exploiteurs, cerclés d’une claque impériale ronflante et de thuriféraires bourgeois gras durs, planqués, et totalement imbus de leur gros bon droit inique de voleurs et d’exploiteurs.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le manifeste REFUS GLOBAL

Posted by Ysengrimus sur 9 août 2018

une-croute-de-Riopelle

Il y a soixante-dix ans pile-poil paraissait sous le manteau à Montréal Le Manifeste refus Global. Pour nous, pour se souvenir des peintureux fleurdelyseux de plafonds de chapelles de mitaines de villages qui voulaient faire du Picabia, du Braque et du Tzara mais pouvaient pas, dans ce temps là, ben le voici:

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Manifeste Refus Global (1948)

Texte intégral

 

Rejetons de modestes familles canadiennes-françaises, ouvrières ou petites bourgeoises, de l’arrivée du pays à nos jours restées françaises et catholiques par résistance au vainqueur, par attachement, arbitraire au passé, par plaisir et orgueil sentimental et autres nécessités.

Colonie précipitée dès 1760 dans les murs lisses de la peur, refuge habituel des vaincus; là, une première fois abandonnée. L’élite reprend la mer ou se vend au plus fort. Elle ne manquera plus de le faire chaque fois qu’une occasion sera belle.

Un petit peuple serré de près aux soutanes restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale. Tenu à l’écart de l’évolution universelle de la pensée pleine de risques et de dangers, éduqué sans mauvaise volonté, mais sans contrôle, dans le faux jugement des grands faits de l’histoire quand l’ignorance complète est impraticable.

Petit peuple issu d’une colonie janséniste, isolé, vaincu, sans défense contre l’invasion, de toutes les congrégations de France et de Navarre, en mal de perpétuer en ces lieux bénis de la peur (c’est-le-commencement-de-la-sagesse!) le prestige et les bénéfices du catholicisme malmené en Europe. Héritières de l’autorité papale, mécanique, sans réplique, grands maîtres des méthodes obscurantistes, nos maisons d’enseignement ont dès lors les moyens d’organiser en monopole le règne de la mémoire exploiteuse, de la raison immobile, de l’intention néfaste.

Petit peuple qui malgré tout se multiplie dans la générosité de la chair sinon dans celle de l’esprit, au nord de l’immense Amérique au corps sémillant de la jeunesse au cœur d’or, mais à la morale simiesque, envoûtée par le prestige annihilant du souvenir des chefs-d’œuvre d’Europe, dédaigneuse des authentiques créations de ses classes opprimées.

Notre destin sembla durement fixé.

Des révolutions, des guerres extérieures brisent cependant l’étanchéité du charme, l’efficacité du blocus spirituel.

Des perles incontrôlables suintent hors des murs.

Les luttes politiques deviennent âprement partisanes. Le clergé contre tout espoir commet des imprudences.

Des révoltes suivent, quelques exécutions capitales succèdent. Passionnément les premières ruptures s’opèrent entre le clergé et quelques fidèles. Lentement la brèche s’élargit, se rétrécit, s’élargit encore.

Les voyages à l’étranger se multiplient. Paris exerce toute l’attraction. Trop étendu dans le temps et dans l’espace, trop mobile pour nos âmes timorées, il n’est souvent que l’occasion d’une vacance employée à parfaire une éducation sexuelle retardataire et à acquérir, du fait d’un séjour en France, l’autorité facile en vue de l’exploitation améliorée de la foule au retour. À bien peu d’exceptions près, nos médecins, par exemple, (qu’ils aient ou non voyagé) adoptent une conduite scandaleuse (il-faut-bien-n’est-ce-pas-payer-ces-longues-années-d’études!)

Des œuvres révolutionnaires, quand par hasard elles tombent sous la main, paraissent les fruits amers d’un groupe d’excentriques. L’activité académique a un autre prestige à notre manque de jugement.

Ces voyages sont aussi dans le nombre l’exceptionnelle occasion d’un réveil.

L’inviable s’infiltre partout. Les lectures défendues se répandent. Elles apportent un peu de baume et d’espoir.

Des consciences s’éclairent au contact vivifiant des poètes maudits: ces hommes qui, sans être des monstres, osent exprimer haut et net ce que les plus malheureux d’entre nous étouffent tout bas dans la honte de soi et de la terreur d’être engloutis vivants. Un peu de lumière se fait à l’exemple de ces hommes qui acceptent les premiers les inquiétudes présentes, si douloureuses, si filles perdues. Les réponses qu’ils apportent ont une autre valeur de trouble, de précision, de fraîcheur que les sempiternelles rengaines proposées au pays du Québec et dans tous les séminaires du globe.

Les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes.

Des vertiges nous prennent à la tombée des oripeaux d’horizons naguère surchargés.

La honte du servage sans espoir fait place à la fierté d’une liberté possible à conquérir de haute lutte.

Au diable le goupillon et la tuque!

Mille fois ils extorquèrent ce qu’ils donnèrent jadis.

Par delà le christianisme nous touchons la brûlante fraternité humaine dont il est devenu la porte fermée.

Le règne de la peur multiforme est terminé.

Dans le fol espoir d’en effacer le souvenir je les énumère:

peur des préjugés – de l’opinion publique – des persécutions – de la réprobation générale

peur d’être seul sans Dieu et la société qui isolent très infailliblement

peur de soi – de son frère – de la pauvreté

peur de l’ordre établi – de la ridicule justice

peur des relations neuves

peur du surrationnel

peur des nécessités

peur des écluses grandes ouvertes sur la foi en l’homme – en la société future

peur de toutes les formes susceptibles de déclencher un amour transformant

peur bleue – peur rouge – peur blanche : maillon de notre chaîne.

Du règne de la peur soustrayante nous passons à celui de l’angoisse.

Il aurait fallu être d’airain pour rester indifférents à la douleur des partis pris de gaieté feinte, des réflexes psychologiques des plus cruelles extravagances: maillot de cellophane du poignant désespoir présent (comment ne pas crier à la lecture de la nouvelle de cette horrible collection d’abat-jour faits de tatouages prélevés sur de malheureux captifs à la demande d’une femme élégante; ne pas gémir à l’énoncé interminable des supplices des camps de concentration; ne pas avoir froid aux os à la description des cachots espagnols, des représailles injustifiables, des vengeances à froid). Comment ne pas frémir devant la cruelle lucidité de la science.

À ce règne de l’angoisse toute puissance succède celui de la nausée.

Nous avons été écœurés devant l’apparente inaptitude de l’homme à corriger les maux. Devant l’inutilité de nos efforts, devant la vanité de nos espoirs passés.

Depuis des siècles les généreux objets de l’activité poétique sont voués à l’échec fatal sur le plan social, rejetés violemment des cadres de la société avec tentative ensuite d’utilisation dans le gauchissement irrévocable de l’intégration, de la fausse assimilation.

Depuis des siècles les splendides révolutions aux seins regorgeant de sève sont écrasées à mort après un court moment d’espoir délirant, dans le glissement à peine interrompu de l’irrémédiable descente:

les révolutions françaises

la révolution russe

la révolution espagnole

avortée dans une mêlée internationale malgré les vœux impuissants de tant d’âmes simples du monde.

Là encore, la fatalité fut plus forte que la générosité.

Ne pas avoir la nausée devant les récompenses accordées aux grossières cruautés, aux menteurs, aux faussaires, aux fabricants d’objets mort-nés, aux affineurs, aux intéressés à plat, aux calculateurs, aux faux guides de l’humanité, aux empoisonneurs des sources vives.

Ne pas avoir la nausée devant notre propre lâcheté, notre impuissance, notre fragilité, notre incompréhension.

Devant les désastres de notre amour…

En face de la constante préférence accordée aux chères illusions contre les mystères objectifs.

Où est le secret de cette efficacité de malheur imposée à l’homme et par l’homme seul, sinon dans notre acharnement à défendre la civilisation qui préside aux destinées des nations dominantes.

Les États-Unis, la Russie, l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne: héritières à la dent pointue d’un seul décalogue, d’un même évangile.

La religion du Christ a dominé l’univers. Vous voyez ce qu’on en a fait: des fois sœurs sont passées à des exploitations sœurettes.

Supprimez les forces précises de la concurrence des matières premières, du prestige, de l’autorité et elles seront parfaitement d’accord. Donnez la suprématie à qui il vous plaira, et vous aurez les mêmes résultats fonciers, sinon avec les mêmes arrangements des détails.

Toutes sont au terme de la civilisation chrétienne.

La prochaine guerre mondiale en verra l’effondrement dans la suppression des possibilités de concurrence internationale.

Son état cadavérique frappera les yeux encore fermés.

La décomposition commencée au XIVe siècle donnera la nausée aux moins sensibles.

Son exécrable exploitation, maintenue tant de siècles dans l’efficacité aux prix des qualités les plus précieuses de la vie, se révélera enfin à la multitude de ses victimes: dociles esclaves d’autant plus acharnés à la défendre qu’ils étaient plus misérables.

L’écartèlement aura une fin.

 

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La décadence chrétienne aura entraîné dans sa chute tous les peuples, toutes les classes qu’elle aura touchées, dans l’ordre de la première à la dernière, de haut en bas.

Elle atteindra dans la honte l’équivalence renversée des sommets du XIIIe siècle.

Au XIIIe siècle, les limites permises à l’évolution de la formation morale des relations englobantes du début atteintes, l’intuition cède la première place à la raison. Graduellement l’acte de foi fait place à l’acte calculé. L’exploitation commence an sein de la religion par l’utilisation intéressée des sentiments existants, immobilisés; par l’étude rationnelle des textes glorieux au profit du maintien de la suprématie obtenue spontanément.

L’exploitation rationnelle s’étend lentement à toutes les activités sociales: un rendement maximum est exigé.

La foi se réfugie au cœur de la foule, devient l’ultime espoir d’une revanche, l’ultime compensation. Mais là aussi, les espoirs s’émoussent.

En haut lieu, les mathématiques succèdent aux spéculations métaphysiques devenues vaines.

L’esprit d’observation succède à celui de transfiguration.

La méthode introduit les progrès imminents dans le limité. La décadence se fait aimable et nécessaire: elle favorise la naissance de nos souples machines au déplacement vertigineux, elle permet de passer la camisole de force à nos rivières tumultueuses en attendant la désintégration à volonté de la planète. Nos instruments scientifiques nous donnent d’extraordinaires moyens d’investigation, de contrôle des trop petits, trop rapides, trop vibrants, trop lents ou trop grands pour nous. Notre raison permet l’envahissement du monde, mais d’un monde où nous avons perdu notre unité.

L’écartèlement entre les puissances psychiques et les puissances raisonnantes est près du paroxysme.

Les progrès matériels, réservés aux classes possédantes, méthodiquement freinés, ont permis l’évolution politique avec l’aide des pouvoirs religieux (sans eux ensuite) mais sans renouveler les fondements de notre sensibilité, de notre subconscient, sans permettre la pleine évolution émotive de la foule qui seule aurait pu nous sortir de la profonde ornière chrétienne.

La société née dans la foi périra par l’arme de la raison: L’INTENTION.

La régression fatale de la puissance morale collective en puissance strictement individuelle et sentimentale, a tissé la doublure de l’écran déjà prestigieux du savoir abstrait sous laquelle la société se dissimule pour dévorer à l’aise les fruits de ses forfaits.

Les deux dernières guerres furent nécessaires à la réalisation de cet état absurde. L’épouvante de la troisième sera décisive. L’heure H du sacrifice total nous frôle.

Déjà les rats européens tentent un pont de fuite éperdue sur l’Atlantique. Les événements déferleront sur les voraces, les repus, les luxueux, les calmes, les aveugles, les sourds.

Ils seront culbutés sans merci.

Un nouvel espoir collectif naîtra.

Déjà il exige l’ardeur des lucidités exceptionnelles, l’union anonyme dans la foi retrouvée en l’avenir, en la collectivité future.

Le magique butin magiquement conquis à l’inconnu attend à pied d’œuvre. Il fut rassemblé par tous les vrais poètes. Son pouvoir transformant se mesure à la violence exercée contre lui, à sa résistance ensuite aux tentatives d’utilisation (après plus de deux siècles, Sade reste introuvable en librairie; Isidore Ducasse, depuis plus d’un siècle qu’il est mort, de révolutions, de carnages, malgré l’habitude du cloaque actuel reste trop viril pour les molles consciences contemporaines).

Tous les objets du trésor se révèlent inviolables par notre société. Ils demeurent l’incorruptible réserve sensible de demain. Ils furent ordonnés spontanément hors et contre la civilisation. Ils attendent pour devenir actifs (sur le plan social) le dégagement des nécessités actuelles.

D’ici là notre devoir est simple.

Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société, se désolidariser de son esprit utilitaire. Refus d’être sciemment au-dessous de nos possibilités psychiques. Refus de fermer les yeux sur les vices, les duperies perpétrées sous le couvert du savoir, du service rendu, de la reconnaissance due. Refus d’un cantonnement dans la seule bourgade plastique, place fortifiée mais facile d’évitement. Refus de se taire —faites de nous ce qu’il vous plaira mais vous devez nous entendre— refus de la gloire, des honneurs (le premier consenti): stigmates de la nuisance, de l’inconscience, de la servilité. Refus de servir, d’être utilisables pour de telles fins. Refus de toute INTENTION, arme néfaste de la RAISON. À bas toutes deux, au second rang!

Place à la magie! Place aux mystères objectifs!

Place à l’amour!

Place aux nécessités!

Au refus global nous opposons la responsabilité entière.

L’action intéressée reste attachée à son auteur, elle est mort-née.

Les actes passionnels nous fuient en raison de leur propre dynamisme.

Nous prenons allègrement l’entière responsabilité de demain. L’effort rationnel, une fois retourné en arrière, il lui revient de dégager le présent des limbes du passé.

Nos passions façonnent spontanément, imprévisiblement, nécessairement le futur.

Le passé dut être accepté avec la naissance il ne saurait être sacré. Nous sommes toujours quittes envers lui.

Il est naïf et malsain de considérer les hommes et les choses de l’histoire dans l’angle amplificateur de la renommée qui leur prête des qualités inaccessibles à l’homme présent. Certes, ces qualités sont hors d’atteinte aux habiles singeries académiques, mais elles le sont automatiquement chaque fois qu’un homme obéit aux nécessités profondes de son être; chaque fois qu’un homme consent à être un homme neuf dans un temps nouveau. Définition de tout homme, de tout temps.

Fini l’assassinat massif du présent et du futur à coup redoublé du passé.

Il suffit de dégager, d’hier les nécessités d’aujourd’hui. Au meilleur demain ne sera que la conséquence imprévisible du présent.

Nous n’avons pas à nous en soucier avant qu’il ne soit.

Règlement final des comptes

Les forces organisées de la société nous reprochent notre ardeur à l’ouvrage, le débordement de nos inquiétudes, nos excès comme une insulte à leur mollesse, à leur quiétude, à leur bon goût pour ce qui est de la vie (généreuse, pleine d’espoir et d’amour par habitude perdue).

Les amis du régime nous soupçonnent de favoriser la «Révolution». Les amis de la «Révolution» de n’être que des révoltés: «…nous protestons contre ce qui est, mais dans l’unique désir de le transformer, non de le changer.»

Si délicatement dit que ce soit, nous croyons comprendre.

Il s’agit de classe.

On nous prête l’intention naïve de vouloir «transformer» la société en remplaçant les hommes au pouvoir par d’autres semblables. Alors, pourquoi pas eux, évidemment!

Mais c’est qu’eux ne sont pas de la même classe! Comme si changement de classe impliquait changement de civilisation, changement de désirs, changement d’espoir!

Ils se dévouent à salaire fixe, plus un boni de vie chère, à l’organisation du prolétariat; ils ont mille fois raison. L’ennui est qu’une fois la victoire bien assise, en plus des petits salaires actuels, ils exigeront sur le dos du même prolétariat, toujours, et toujours de la même manière, un règlement de frais supplémentaires et un renouvellement à long terme, sans discussion possible.

Nous reconnaissons quand même qu’ils sont dans la lignée historique. Le salut ne pourra venir qu’après le plus grand excès de l’exploitation.

Ils seront cet excès.

Ils le seront en toute fatalité sans qu’il y ait besoin de quiconque en particulier. La ripaille sera plantureuse. D’avance nous en avons refusé le partage.

Voilà notre «abstention coupable». À vous la curée rationnellement ordonnée (comme tout ce qui est au sein affectueux de la décadence); à nous l’imprévisible passion; à nous le risque total dans le refus global.

(Il est hors de volonté que les classes sociales se soient succédé au gouvernement des peuples sans pouvoir autre chose que poursuivre l’irrévocable décadence. Hors de volonté que notre connaissance historique nous assure que seul un complet épanouissement de nos facultés d’abord, et, ensuite, un parfait renouvellement des sources émotives puissent nous sortir de l’impasse et nous mettre dans la voie d’une civilisation impatiente de naître).

Tous, gens en place, aspirants en place, veulent bien nous gâter, si seulement nous consentions à ménager leurs possibilités de gauchissement par un dosage savant de nos activités.

La fortune est à nous si nous rabattons nos visières, bouchons nos oreilles, remontons nos bottes et hardiment frayons dans le tas, à gauche à droite.

Nous préférons être cyniques spontanément, sans malice.

 

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Des gens aimables sourient au peu de succès monétaire de nos expositions collectives, ils ont ainsi la charmante impression d’être les premiers à découvrir leur petite valeur marchande.

Si nous tenons exposition sur exposition, ce n’est pas dans l’espoir naïf de faire fortune. Nous savons ceux qui possèdent aux antipodes d’où nous sommes. Ils ne sauraient impunément risquer ces contacts incendiaires.

Dans le passé, des malentendus involontaires ont permis seuls de telles ventes.

Nous croyons ce texte de nature à dissiper tous ceux de l’avenir.

Si nos activités se font pressantes, c’est que nous ressentons violemment l’urgent besoin de l’union.

Là, le succès éclate!

Hier, nous étions seuls et indécis.

Aujourd’hui un groupe existe aux ramifications profondes et courageuses; déjà elles débordent les frontières.

Un magnifique devoir nous incombe aussi: conserver le précieux trésor qui nous échoit. Lui aussi est dans la lignée de l’histoire.

Objets tangibles, ils requièrent une relation constamment renouvelée, confrontée, remise en question. Relation impalpable, exigeante qui demande les forces vives de l’action.

Ce trésor est la réserve poétique, le renouvellement émotif où puiseront les siècles à venir. Il ne peut être transmis que TRANSFORMÉ, sans quoi c’est le gauchissement.

Que ceux tentés par l’aventure se joignent à nous. Au terme imaginable, nous entrevoyons l’homme libéré de ses chaînes inutiles, réaliser dans l’ordre imprévu, nécessaire de la spontanéité, dans l’anarchie resplendissante, la plénitude de ses dons individuels.

D’ici là, sans repos ni halte, en communauté de sentiment avec les assoiffés d’un mieux être, sans crainte des longues échéances, dans l’encouragement ou la persécution, nous poursuivrons dans la joie notre sauvage besoin de libération.

 

Paul-Émile BORDUAS, Madeleine ARBOUR, Marcel BARBEAU, Bruno CORMIER, Claude GAUVREAU, Pierre GAUVREAU, Muriel GUILBAULT, Marcelle FERRON-HAMELIN, Fernand LEDUC, Thérèse LEDUC, Jean-Paul MOUSSEAU, Maurice PERRON, Louis RENAUD, Françoise RIOPELLE, Jean-Paul RIOPELLE, Françoise SULLIVAN.

 

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Tyrannie révolue de l’horaire télé (billet pour mes petits-enfants)

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2018

La télé rend con
(slogan de Mai 68)

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On a beaucoup parlé du contenu idiot et réac de la télé. Cette idée ne sera pas ici contestée. Simplement, avec le recul du temps, tous ces lambeaux d’inepties se dissolvent un peu quand même et se défraîchissent bien vite, dans le grand magma d’images contemporain. La distance historique qui s’installe oblige à se remémorer un autre aspect crucial de l’enconnement raide et dur que nous imposait, comme fatalement, la culture téloche. C’est celui de l’horaire télé. Mes petits-enfants liront peut-être un jour ce billet. Je me dois donc de bien leur expliquer le tout du flafla de la chose.

Le contenu de la télévision était diffusé, en continu, depuis des stations. En direct ou en différé, la boite à images nous envoyait ses émissions à heures fixes. Pour ne pas les rater, il fallait donc intérioriser très précisément la grille horaire. Cette dernière était diffusée, dans son intégralité vétillarde, comme complément de publication du journal (papier) hebdomadaire. Quand ce guide télé apparaissait (le nôtre s’appelait Télé-Presse), tout le monde se jetait dessus. C’est que s’il y avait les émissions stables (dont on ne devait pas spécialement vérifier les jours ou les heures, sauf au moment des grands changements de programmation saisonniers), il y avait aussi les programmations ad hoc. Celles-ci concernaient prioritairement le cinéma. Ainsi, si une émission portait, par exemple, le titre générique de Ciné Jeudi, il fallait se ruer pour vérifier quel film jouerait, ce soir-là. Si c’était Le bon, la brute et le truand, il faudrait faire ses devoirs de la semaine en vitesse pour inconditionnellement dégager un bloc de quelques heures, le jeudi soir. Noter que, pour une œuvre majeure comme un Leone ou un Coppola, la consultation de la grille horaire n’était en rien une obligation. Les tikus se passaient le message à l’école et tout le monde savait vite que le jeudi soir était à libérer en priorité, pour s’imprégner d’une œuvre cinématographique majeure qui, elle, ne reviendrait pas de sitôt.

On fera aussi observer qu’il y avait des chaînes et que ces chaînes se faisaient déjà une belle concurrence de couillons et ce, à nos dépends. Si le Canal 10 jouait le Leone, le Canal 2 s’arrangerait pour mettre Funny Face à la même heure, pour contrer ce concurrent sérieux. Un choix obsédant allait alors s’imposer. Le déchirement intérieur n’était pas strictement personnel, du reste. Il devenait bien vite, disons… interpersonnel. Une portion de la maisonnée voulait retrouver Tuco et Blondin dans les affres de la Guerre Civile tandis que l’autre portion préférait partir pour Paris en compagnie de mademoiselle Audrey Hepburn. Des disputes acrimonieuses éclataient, qui laissaient souvent des amertumes durables. Eh oui, c’est qu’il fut un temps où il n’y avait qu’une seule téloche par maisonnée. Il fallait fatalement composer sur ses algarades de programmation. On ne les gagnait pas toutes.

Arrivons-en aux feuilletons. Ceux-ci se construisaient habituellement comme de perfides crescendos visant quasi-exclusivement à vous faire visionner l’épisode de la semaine suivante. Batman et Perdus dans l’espace (Lost in Space) étaient des spécialistes en la matière. Mais, du fond de sa vieille roulotte, le Capitaine Bonhomme ne cédait pas sa place, qui terminait tous ses récits par quelque chose comme le tour suivant: Le capitaine se verra-t-il saisir par les terribles sbires qui le cernent ainsi? C’est ce qu’on saura peut-être demain, mes enfants. Le lendemain, il fallait être bien en place devant son poste pour capter la suite… sinon, on la perdait pour toujours.

Les plus optimistes diront que cela produisit une cohorte qui développa l’habitude d’arriver à l’heure… mais bon, dans quel but? Pour se faire asséner quoi ou pour servir qui? Enfin, que ce subreptice phénomène de masse soit déplorable ou non, il reste que quand nous étions enfants donc, l’intégralité du rythme de vie des futurs hommes et femmes de ma génération (j’ai eu soixante ans en 2018) était tout simplement configuré par l’horaire télé. Nos parents, moins tributaires de ces douloureuses déterminations, rataient assez souvent le coche. Une ballade en voiture s’étirait parfois de cinq ou dix minutes après l’heure fatidique et nous éclations tous en sanglots sonores, sur notre banquette arrière, bien marris de rater le début de la suite des mésaventures du taureau Sancho. Chaque journée prenait la coloration spécifique de l’émission dominante du jour. Ainsi je me souviens que, vers 1968, j’étais un inconditionnel des demi-heures de Supermarionation qui jouaient (en v.f.) au Canal 10, à cinq heure tapant, les jours de semaine. Je me dépêchais de revenir de l’école (j’évitais de traîner au parc ou dans les lambeaux boisés, respirer le bon air, tout ça… pas question, pas question, la barbe!). Chaque journée était marquée au coin d’une émission spécifique du conglomérat Supermarionation. Le lundi, c’était L’escadrille sous-marine (Stingray). Le mardi, Fusée XL5 (Fireball XL5). Le mercredi et le jeudi, la première et la seconde partie de Les sentinelles de l’air (Thunderbirds — un immense succès populaire à l’époque). Le vendredi, c’était Supercar (Supercar). Il ne fallait surtout pas rater ça et c’est d’ailleurs vers cette époque qu’un second téléviseur fit son apparition, dans notre maisonnée. Il était en noir et blanc comme le premier mais il était plus petit et, surtout, il était monté sur un perchoir à roulettes très pratique qui permettait —oh merveille!— de le rouler depuis la chambre de mes parents jusque dans la cuisine. Un téléviseur portatif. Mobile en plus. Je regardais donc mes inexorables épisodes de Supermarionation pendant le souper, directement, en bouffant la tambouille. C’était là la seule façon de me faire me stabiliser à la table du repas vespéral.

Un mot sur les stations. Il y avait, dans le Québec d’alors, le Canal 2 (Radio-Canada — culture musicale et théâtreuse pour les enfants… souvent chiant) et le Canal 10 (Télé Métropole — culture populaire et cabotinage insensé venu directement du vivier des cabarets montréalais… toujours hilarant). Initialement, les chaînes en anglais ne nous intéressaient pas, le Canal 6 (CBC, soit Radio-Canada anglophone) et le Canal 12 (CFCF). Il y avait aussi l’héroïque Canal 7 (CHLT), francophone, qui diffusait depuis Sherbrooke et sur lequel on regardait une émission pour enfants en direct qui s’intitulait Pipe de plâtre. Les autres chaînes, me direz-vous? Les autres chaînes, c’était de la neige. Il n’y avait rien. Ajoutons que les télécommandes n’existaient pas, dans ce temps-là. Pour changer de poste, il fallait se lever et tourner le gros bouton numéroté qui se trouvait sur la façade borgne du téléviseur… et vite, car l’horaire était tyrannique et il n’attendait pas après vous. L’arrivée de la télévision couleur s’accompagna d’un accès à deux chaînes américaines, le Canal 3 (WVNY, à Burlington au Vermont) et le Canal 5 (WPTZ, à Plattsburgh, dans l’état de New York). Ce fut là une petite révolution qui me permit d’enfourcher un nouveau dada horaire qui allait déterminer mes émotions et celles de générations d’enfants à venir. J’ai nommé les dessins animés du samedi matin, aux couleurs vives et couperosés d’annonces de jouets foireux et de céréales ricaines archi-sucrées et merdiques, comme Trix ou Lucky Charms. La séquence de dessins animés du samedi matin sur les chaînes américaines dévorait avidement tout l’avant-midi, sans discontinuer. On en avait les yeux exorbités. Combien de fois ai-je contemplé le soleil radieux du samedi matin depuis la fenêtre qui était le long du téléviseur que je ne quittais pourtant pas. Il était alors parfaitement inutile de consulter l’horaire télé. On se laissait simplement porter par le flot torrentiel des émissions en succession, en jouant pensivement avec les boutons de dosage des couleurs (un bouton pour les couleurs froides, un bouton pour les couleurs chaudes), dont la syntonisation extrême donnait au cartoon hystérique du moment de véritables allures de trip de LSD.

La rigidité et les effets d’urgence des horaires de programmation étaient sciemment exploités par nos parents comme autant de carottes pour les baudets télévisuels que nous étions mécaniquement devenus. J’ai déjà mentionné le téléviseur portatif m’attirant vers mon souper vespéral. On peut aussi mentionner les bains. Le dimanche soir, il fallait se grouiller de prendre notre bain pour ne pas rater la séquence Jinny (I dream of Jeannie), Du feu s’il vous plait, et Des agents très spéciaux (The Man from U.N.C.L.E), en début de soirée. Les mésaventures du major Nelson et de son fidèle sbire Roger Healey sentent pour toujours le savon et les cheveux mouillés, dans mon souvenir.

Non vraiment, quand on y pense avec le recul, la télé rendait con pour son contenu, certes, mais aussi pour l’incroyable danse behaviorale qu’elle imprima profondément dans nos vies d’enfants. Que d’énergie bazardée pour se soumettre à la tyrannie bien révolue de cette organisation abstraite, rigide et fatale du temps. Et ces salopards trichaient en grande, avec ledit temps, en plus. Une émission d’une demi-heure ne durait en fait que vingt minutes car elle était coupée de dix minutes de pubes, ou plus. Un chef-d’œuvre cinématographique se voyait parfois tronçonner des segments et des plans entiers, pour laisser de la place à la pube tout en se maintenant rigoureusement dans l’horaire. Ma génération s’accommodait vaille que vaille de la fatalité des pubes périodiques (c’était entre autres des pauses pipi idéales) mais la génération précédente, plus déterminée par la tranquillité perdue des salles obscures, en souffrait atrocement. Il faut aussi dire que, dans le cas d’un grand film, la durée des pubes augmentait insidieusement à mesure que la trame du film s’avançait. Je n’oublierai jamais votre pauvre arrière-grand-père qui s’était confortablement installé pour mater Les dix commandements  (The Ten Commandments) de Cecil B. DeMille. Les pubes, au début, faisaient cinq minutes aux vingt minutes. Vers la fin du film, elles étaient passées à vingt minutes de pubes pour vingt minutes de film. Le vieux ferma rageusement la téloche, un bon moment avant que le peuple Hébreux ne joigne la terre promise, profondément écœuré qu’il était des annonces de savonnettes et de bagnoles qui lui polluaient son expérience.

Puis, un jour fatidique, un ratoureux méconnu mit, sans le savoir, fin à toute cette absurde tyrannie. Il popularisa une invention assez ancienne: le magnétoscope. Il devenait désormais possible d’enregistrer son émission et de la mater plus tard, en dehors de la grille horaire. Tout doucement, cette pratique se généralisa. Ce fut là le premier facteur de libération. Les gens prirent l’habitude d’écouter leurs émissions quand ça les arrangeait et, de plus en plus, en sautant les pubes. Le pli était pris. Aujourd’hui, on consulte ou compulse un feuilleton ou un film comme on le ferait d’un livre. On absorbe en deux jours et deux nuit un feuilleton HBO ou Netflix qu’on aurait dû autrefois picorer à la petite semaine en trois ou quatre mois, fidèlement et docilement. On regarde désormais son émission favorite sur le site web disponible quand nous sommes nous-même disponibles (pas le contraire). Les pubes intercalaires intempestives ont, à toutes fins pratiques, disparu.

Je ne peux tout simplement pas commencer à expliquer à mes petits-enfants la vengeance morale absolue que les conditions technologiques contemporaines représentent, pour les hommes et les femmes de ma génération, anciens enfants prisonniers sans espoir de la grille horaire télévisuelle. Celle-ci est désormais tordue et déchiquetée, comme une vieille cage foutue et obsolète après l’évasion dans la nature de toutes les bêtes fofolles qu’elle cernait autrefois cruellement. Espérons que ces dernières bébêtes en profiteront pour aller jouer dehors un peu, notamment le samedi matin, réservant les visionnements, désormais bien tempérés, d’émissions, nunuches ou non, pour les jours de pluie, de neige et de grêle.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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