Le Carnet d'Ysengrimus

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Canada: l’élection des apparences

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2019

Commençons par bien prendre la mesure des principaux problèmes nationaux et internationaux qui enserrent la bourgeoisie du Canada trudeauiste actuel, à quelques courtes encablures des élections fédérales. Sans transition, en les énumérant par pays:

Canada I (Oléoduc). On trouvera le détail de ce serpent de mer spécifique dans mon article sur le foutoir pétrolier canadien. Pour résumer, on lève ici la principale différence doctrinale entre les Libéraux et les Conservateurs canadiens. Les Conservateurs, pro-ricains et pro-pétrole, veulent continuer de vendre les hydrocarbures onéreux à extraire du Canada aux ricains. Ceux-ci disposent, de toutes façons, d’une exclusivité d’achat ancienne (vu l’orientation géographique unilatérale de la majorité des oléoducs et des réseaux ferroviaires) et ils en abusent ouvertement, pour se couper les prix. Les Conservateurs canadiens, soumis et pragmatiques, jugent que le voisin impérial est tout simplement trop puissant, qu’on se doit de négocier au mieux notre dépendance. Plus frondeurs, les Libéraux canadiens cultivent le mythe de la diversification des marchés. Ils rachètent à un intendant pro-ricain un oléoduc vers l’ouest canadien et entreprennent d’en doubler la capacité, pour desservir le grand marché asiatique. C’est le tollé dans la petite populace. De fait, on peut ouvertement soupçonner les ricains d’entretenir les divers groupes d’objecteurs autochtones et écolos locaux, vu que cet oléoduc vise à diversifier —à leur détriment— la mise en marché du pétrole canadien. Le Canada peut-il faire comprendre à son puissant voisin qu’il aspire à s’affranchir, sans risquer de se faire rompre les os dans le processus? Tous les partis d’opposition, même les Verts et les Populistes, sont favorables à l’amplification du volume de cet oléoduc. Vous avez bien lu. La population canadienne, pour sa part, boude ouvertement tout ce dossier malpropre.

Canada II (SNC-Lavalin). Vaste contracteur en construction, employant des milliers de personnes au Canada, SNC-Lavalin aurait joué de corruption par le passé, notamment en graissant la patte à des notables libyens pour obtenir des gros contrats d’infrastructures en Afrique. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, des entreprises du même type ayant cultivé des pratiques similaires ont joué le jeu de la Restructuration Administrative. Tu congédies tes hauts administrateurs corrupteurs, les remplace, noie le poisson. Et voilà. Te revoici blanchi plus blanc et, en échange de ce Look at the new me! les décideurs gouvernementaux ne poursuivent que les lampistes congédiés et laissent intacte l’administration de l’entreprise trop-grosse-pour-tomber (on parle dans de tels cas d’Accords de Réparation). Or, au Canada, une ministre de la justice, intègre selon les uns, zélée selon les autres, a décidé, elle, de maintenir des poursuites judiciaires pharaoniques pour corruption généralisée contre SNC-Lavalin. Cela risque éventuellement de mettre l’entreprise sur le cul et de générer du chômage. Dans l’ «intérêt public» [sic], le bureau du Premier Ministre est intervenu, pour tordre le bras de la ministre de la justice pour qu’elle fasse comme les ricains et les rosbifs, sur cette question: écraser le coup et affecter de croire en la Restructuration Administrative de l’entreprise-hydre. Réfractaire, la ministre de la justice a fini par démissionner. Cela la fout cheni pour la sacro-sainte indépendance de la justice. Comme elle est en plus la première femme autochtone garde des sceaux de tous les temps, c’est pas bon non plus pour l’image de marque pluraliste du gouvernement. Les partis d’opposition picossent ledit gouvernement sur ce point mais ils se servent de l’histoire surtout pour discréditer l’image du Premier Ministre. On ne discerne pas trop ce qu’ils auraient fait à sa place ou feraient désormais.

Chine. Marché mirifique, la Chine intéresse le Canada, notamment comme débouché commercial pour fourguer ses produits pétroliers maudits. Au moment où tout semblait baigner au plan bilatéral, voici que survient le couac bizarre de l’affaire Meng Wanzhou. Cette princesse rouge, haute cadre et fille du PDG de Huawei, se rendait, ce jour-là, en Argentine pour affaires. Elle fait escale à Vancouver et se fait épingler par la GRC. Les ricains veulent l’interroger sur d’éventuelles tractations et transferts de fonds entre Huawei et l’Iran. Dans leur pur style extraterritorialité des lois impériales, nos bons ricains, qui n’en ratent jamais une, jugent que les rapports entre Huawei et l’Iran sont «illégaux» et que madame Meng pourrait parfaitement jouer les «personnes d’intérêt» dans cette histoire. Comme le Canada a un traité d’extradition direct avec les États-Unis, si madame Meng avait été une baronne de la drogue ou une tueuse en série, elle se serait retrouvée à Seattle ou à Portland en soixante-douze heures. Mais là, l’affaire traîne depuis des mois. Les chinois sont furax (ils emprisonnent deux canadiens, pour des raisons toutes aussi subtiles et transcendantes). Les ricains ne veulent tout simplement pas que leur petit sous-traitant du nord laisse filer une telle prévenue. Ils auraient d’ailleurs voulu bien bousiller les relations sino-canadiennes qu’ils n’auraient pas manœuvré autrement. En effet, le Canada est maintenant bien pris entre le marteau rouge et or et l’enclume tricolore. Et les partis d’opposition ne disent pas grand-chose sur cette question, si curieusement et opinément conflictuelle.

Europe. Redisons-le, le Canada trudeauiste cultive la mythologie des accords de libre échange avec tout le monde. Il passe donc le fameux CETA, accord de libre échange avec l’Europe. Ce faisant, il se pose, même explicitement, comme tremplin d’accès pour l’Europe aux marchés ricains. Jovialiste, il ne se dissimule même pas. Les agriculteurs français sont furax (ils ont peur du blé et du bœuf canadien) et —surtout— les politiciens ricains ne se sentent pas très bien eux non plus…

États-Unis. Aussi, assez promptement, l’Amérique trumpienne va mal réagir aux initiatives libérales en matière de diversification du commerce. Elle va ouvertement et tapageusement saboter le G7 de Charlevoix et foutre en l’air l’ALENA. Le raisonnement protectionniste ricain est ici imparable. Si le Canada passe des accords de libre échange avec tout le monde, l’ALENA (accord de libre échange nord-américain) transforme le Canada en gros ventre mou de pénétration des marchandises mondiales en Amérique du Nord. Pas de ça, Lisette. Les États-Unis vont donc jouer (comme avec le Japon et l’Europe) le jeu des barrières tarifaires avec le Canada (et avec le Mexique). L’ALENA est rompu et renégocié, à la vapeur. Il est clair que le Canada fait, comme tous les autres et sans traitement de faveur particulier, les frais d’un nouveau protectionnisme tous azimuts de la part de l’Amérique de Trump. Mais, pour ne rien arranger, force est de constater que le petit jeu multi-libre-échangiste de l’administration Trudeau a fait figure de légitimation des propensions trumpiennes. La question reste lancinante: le Canada peut-il vraiment se démarquer de son grand voisin impérial et jouer sur le terrain de balle multilatéral? La réponse que Trudeau donne désormais de plus en plus à cette question est: hélas non. Sa ligne devient, de ce fait, de moins en moins discernable de la ligne de ses adversaires électoraux conservateurs.

Russie. Le Canada joue les petits matamores face à la Russie. On a des troupes stationnées dans les républiques baltes et, surtout, on se mêle de dicter aux russes comment ils doivent manœuvrer leurs petites combines en Ukraine. Il est difficile de séparer cette ingérence canadienne sur l’Ukraine de la dense et complexe personnalité de madame Chrystia Freeland, notre cruciale ministre des affaires étrangères, qui est elle-même de souche ukrainienne par sa mère (madame Freeland possède même un super apparte sur Kiev, en copropriété avec sa sœur). Zinzins personnels à part, on est en droit de se demander si le Canada, qui reste un insecte au plan international, a les moyens de ses ambitions de se payer ce genre de politique étrangère de guerre froide à la manque, quand Macron et surtout Trump font des appels du pieds de plus en plus pressants pour normaliser les choses avec Poutine. Les partis d’oppositions canadiens n’ont pas spécialement laissé entendre qu’ils changeraient cette ligne matamore et stérile avec la Russie.

Voilà le tableau (et j’en passe). Les questions évoquées ci-haut, hautement durillonnes, sont littéralement immuables à court terme. Les partis d’opposition n’y changeront pas grand-chose et, ben… le sachant, ils ne s’engagent même pas à le faire. Tout se joue donc dans une durée à peine déguisée. On nous promet, dans le plus grand tapage, de réaliser, en forçant du nez… ce qui se prépare de toute façon, selon une continuité de l’état qui peine de plus en plus à cacher que son inflexible jupon dépasse.

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Maintenant —et conséquemment— comme tous les programmes se ressemblent et que les changements de fond sont fort peu probables, quelle que soit l’issue du scrutin, on ne se surprendra pas que les débats aient vite vu à se contenter de percoler dans la niaiserie la plus patente. On se crie des noms et on se la fait aux petits crêpages cacophoniques mesquins. Voici donc maintenant l’ensemble bringuebalant des questions–gadgets, scandales de réserves et autres accrocs d’images nunuches et insignifiants qui pendent, à ce jour, au cou des candidats de l’élection canadienne de 2019 comme autant de clochettes et de sifflets inutiles et distrayants, démontrant surtout que le style ricain du bon vieux salissage électoral tape-à-l’œil et ad hominem a désormais produit, en plus riquiqui, larmoyant, gnagnan et minus, sa petite version merdico-nordique.

Elizabeth May (Les Verts, centre-droite). Une histoire assez biscornue de photos retouchées a turlupiné minimalement madame May. Ses sbires ont remplacé un verre à café jetable dans les mains de notre bonne madame May par un verre réutilisable avec une paille en métal. Madame May a évidemment nié toute connivence avec cette manipulation visuelle, fatalement faite par des lampistes qui trinquent. Mais son image s’en est trouvée imparablement chiffonnée, attendu que les Verts et les écolos de toutes farines sont largement soupçonnés de jouer le déploiement de leur grande cause sanctifiée sur le spectacle, plus que sur les faits effectifs (conférer les faux compteurs écolos de Volkswagen, les fausses fibres végétales dans les produits Loulou Lemon, les étiquettes nutritives trafiquées, etc, etc… ad infinitum).

Andrew Scheer (Parti Conservateur, droite). Les petites fariboles d’image s’accumulent et s’agglutinent autour de monsieur Scheer. Avorton anti-avortement, il s’est fait amplement turlupiner sur cette question et il a fini par cracher qu’il était pro-vie, comme beaucoup de ses suppôts. Catholique avoué, on lui soupçonne des liens avec l’Opus Dei, mais il le nie, en bafouillant. Il s’est aussi fait passer pour un courtier d’assurance, dans une autre vie, alors qu’il n’avait pas la formation ou le permis. Puis, lui qui avait reproché assez ostentatoirement à Thomas Mulcair, Stéphane Dion et Michaëlle Jean d’avoir la nationalité française, on lui a récemment découvert la nationalité américaine. Fausse note. Il n’y a rien de très répréhensible dans tout ça. Ce qui est est. Un réac sera fatalement pro-vie et un canadien peut parfaitement avoir deux nationalités (et ce, quoi que monsieur Scheer en ait dit lui-même autrefois, des autres). Simplement c’est le style faux-jeton et louvoyeur de monsieur Scheer qui passe de plus en plus mal, autour de ces petits pépins d’image. Il esquive, il botte en touche, il marmonne, il susurre que tout ça, c’est pas si important. Évidemment, que ce larbin servile des entreprises pétrolières ricaines soit ricain de sa personne, bon, ça la fout cheni tout de même. Il aurait pu l’avouer au moins, au lieu d’attendre de se faire débusquer sur la question. Aussi, sur la problématique avorteuse, méfiance. Il dit qu’il ne votera jamais personnellement en faveur d’une réouverture du dossier de l’avortement par ses avortons. Cela ne veut pas dire qu’un bill privé est impossible sur la question. Monsieur Scheer voterait individuellement contre, c’est tout ce qu’il nous ânonne. Et si tous ses réacs votent pour, la merde est reprise, non? Monsieur Scheer ne clarifie pas ça. Le type est incontestablement un enfumeur intensif et sa persistante attitude de couillon sur tous ces petits hiatus d’image le confirme de plus en plus.

Jagmeet Singh (Nouveau Parti Démocratique, centre-gauche). Pas de scandale de réserve ni de squelette dans le placard avec le très charismatique monsieur Singh, pour le moment. Sa meule autour du cou, c’est tout simplement le turban qu’il porte sur la tête. Comme ce dernier n’est PAS un signe religieux (lire attentivement ICI), monsieur Singh n’hésite pas à le retirer à l’écran et ça fait insondablement gentil-gentil. Sauf que le kirpan, il n’y touche pas, par contre. Les atouts contemporains de l’autorité victimaire jouent un petit peu en faveur de monsieur Singh mais cela ne l’empêche pas de ne pas monter dans les sondages, surtout au Québec. Il est assez patent que les québécois se souviennent des révélations faites autrefois à son sujet par la très incohérente Martine Ouellet. Quand il était député ontarien, monsieur Singh a jadis milité pour l’abolition des casques de motos, de façon à ne pas nuire au port du turban… Ce genre de doctrine implicite, même si elle ne fait pas partie du programme officiel du NPD, ne vous décolle pas des basques si facilement, surtout de nos jours.

Justin Trudeau (Parti Libéral, centre-droite). Le Premier Ministre Trudeau a immensément de difficulté à se débarrasser de sa croissante réputation de guignol costumé. Les déguisements parfaitement inanes, lors de la fameuses visite en Inde, lui font comme la tunique de Déjanire sur le torse d’Hercule. Ça colle, ça brûle, ça empoisonne, et ça s’en va pas. Pour ne rien arranger, un petit putride de réac a coulé au magazine Time des photos de monsieur Trudeau en Aladin avec le visage noirci. Scandale de réserve patent. D’autres images de ce type ont circulé, qui faisaient assez Minstrel Show quand même. Même si l’académicien québéco-haïtien Dany Laferrière nous a intelligemment expliqué que cela tendait peut-être plutôt à prouver que monsieur Trudeau aurait secrètement envie d’être noir, rien n’y a fait. Les mijaurés donneurs de leçons canadiens anglais, trop contents que le raciste soit pour une fois quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes, ont crié au blackface en roulant des orbites et se sont pâmés de jouir du scandale de réserve mobilisé. Pour en rajouter, la version française du thème chanté de la campagne libérale était dans un sabir atlantique aussi indécodable que ridicule. Voilà pour les fronts ethnique et linguistique. Sur le front écologique, un des adversaires de monsieur Trudeau a mentionné qu’il avait deux avions de campagne et que cela augmentait son empreinte carbone, et faisait tache sur son vernis écolo. En gros, le personnage se fait de plus en plus jeter au nez une image de biaiseux, de baratineur, de fallacieux et d’hypocrite. Et, au bout du compte, toujours pour ne rien arranger, ce petit couillon de Trudeau passe son temps à s’affubler d’une grande bouille contrite en mondovision et à s’excuser sans fin, en cataracte et à répétition. Même les bourgeoises anglo-canadiennes aussi veules que lui en viennent à trouver que c’est tout de même un peu trop poussé dans l’apologétique, son gestus. Imaginez alors ce qu’ose en penser tout bas le reste du genre humain…

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En conclusion, deux points: 1) les problèmes nationaux et internationaux de fond ne font pas l’objet de différences significatives dans les programmes de tous les partis politiques bourgeois canadiens contemporains. Pour le Canada, le sac de nœuds national et —surtout— international ne changera pas significativement et ce, quel que soit la couleur du nouveau gouvernement au pouvoir. 2) Conséquemment, on investit beaucoup de bande passante à se crier des noms et à parler de verres à café, de turbans, de faux permis de courtier d’assurance, de coucous pollueurs, de chansonnettes gingle et de maquillage.

Aussi, bon ben, prolétaires de tous tonneaux, circulez, y a rien à voir. Cette élection est strictement une élection des apparences.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , | 18 Comments »

L’œuvre picturale de Nelly Roy: ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2019

MIRAGE (copyright © Nelly Roy)

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L’art moderne est réifiant. Sa propension historique de tendance est donc de s’orienter vers le parti pris des choses. On a amplement développé sur les rapports de l’art moderne à l’industrie, à l’objet préfabriqué, au ready-made, au design, au monde des objets. La peintre Nelly Roy choisit de s’exprimer selon le modus operandi de l’art moderne. On a même parlé, pour qualifier son œuvre, de peinture surréaliste. Comme toujours dans un tel univers, c’est peut-être là parler pour ne rien dire ou pour dire la bonne chose. Le travail de Nelly Roy est, en effet, figuratif mais pas que. Elle a soigneusement choisi son style et ses thèmes. Et, de fait, nos choix nous choisissent toujours un peu aussi. C’est fatal. Les contraintes de l’art moderne comme idiome et comme tradition (eh oui, il faut déjà proférer ce gros mot concernant l’art moderne) vont s’exercer sur le travail de Nelly Roy. Mais elle va aussi arc-bouter une jolie résistance qui va démarquer son art de façon particulièrement intéressante.

Comme maints peintres modernes, Nelly Roy a des scotomes. Il s’agit de ces objets de fixation qui virevoltent un peu et viennent hanter le travail par leur récurrence visuelle et plastique. On connaît les exemples: les yeux rapprochés de Picasso, ou le petit personnage en gabardine chez Magritte, ou les grands hommes longilignes qui marchent de Giacometti, ou les immenses petits chiens sculptés dans des ballons oblongs de Koons. L’art semi-figuratif, moderne et contemporain, tant du fait d’avoir fait éclater les contraintes d’une représentation excessivement cadrée que de par une certaine dimension soit automatiste soit préfabriquée de la production, facilite la mise en place des scotomes. Cela se passe un peu comme dans la vie onirique. Même quand on traite ouvertement et explicitement un thème spécifique, l’esprit rêveur se laisse aller et ne se gène pas pour fixer sur ses fixations, si vous me passez l’insistant petit pléonasme. Chez Nelly Roy, on peut suggérer que les scotomes sont principalement les suivants: les doigts de mains et les doigts de pieds, les barques, les petits escaliers irréguliers, les oiseaux de profil, les fruits éparpillés des coupes de nature morte. Il faut bien faire attention de discerner ce qui distingue les scotomes des tableaux des thèmes (eux aussi récurrents) ouvertement traités par la peintre (sur lesquels je vais revenir dans un instant), nommément: les figures zoomorphes et (par-dessus tout) anthropomorphes.

Ce qui facilite la pêche aux scotomes dans ce corpus spécifique, c’est le fait que les tableaux de Nelly Roy sont très souvent des fresques-agoras, c’est-à-dire de grands ensembles humanisants, chargés de fourmillants détails. On peut donc aisément y chercher ce qu’on y cherche et y trouver ce qu’on y trouve. Contrairement aux fresques-agoras humoristiques bien connu de l’univers Où est Charlie?, la contrainte figurativiste d’une unité de temps ou de lieu ne joue pas ici. On se retrouve donc avec un vrac beaucoup plus libre, semi-figuratif, associatif, serein ou tourmenté, et configuré sur un mode plus onirique que platement réaliste. Une telle configuration est hautement favorable à l’apparition, habituellement périphérique, des scotomes. Ceux-ci se manifestent de toute façon même dans les toiles les plus dépouillées. Observer la toile MIRAGE placée supra (entête du billet). Elle déploie le problème que je vous expose ici, de façon sobre et limpide. Devant les figures humaines apparaissent le scotome de leurs mains doitues, distordues et intenses. Derrière ce thème net du collectif humain (sur lequel je reviendrai) se profilent les barques et les oiseaux faisant à la fois scotome et configuration périphérique. J’insiste sur ces derniers (scotome et configuration périphérique, intimement corrélés) parce qu’ils représentent ce que Nelly Roy concède à la dimension réifiante de l’art moderne. Et, du fait de cette concession, ils seront présents mais se tiendront habituellement dans les marges ou en fond de scène. Quand j’ai eu l’occasion de discuter la question de ses scotomes avec Nelly Roy, elle a d’abord mis de l’avant la nette dimension symbolique de ces récurrences. La main et les superpositions de mains (gantées ou non — souvent une petite main dans une grande, en tout cas. Certaines mains ont parfois six doigts) symboliseraient l’entraide. Les petits escaliers, eux, vaudraient pour l’accession à une situation améliorée. La barque serait là pour symboliser le voyage, notamment le voyage migratoire. Très généreuse et soucieuse de partager la nature profonde de son travail, Nelly Roy en vient vite à expliquer qu’elle est originaire de la Gaspésie, pays des barques se posant sur les plages et des oiseaux se posant sur les barques… À propos du scotome des doigts de pieds, elle est encore plus explicite: dans mon enfance, une chaussure, c’était comme une prison. Nous vivions pieds nus (notamment sur nos plages). On mettait des chaussures en septembre, quand c’était le temps de retourner à l’école. Le scotome retrouve donc sa manifestation naturelle, notamment en peinture automatiste. Il est bel et bien la récurrence semi-consciente d’une sensualité secrète. Mais, perfectionnée, la symbolisation habillant le scotome est ouvertement revendiquée par l’artiste, ce qui ne sera certainement pas à négliger.

On a donc affaire, en fait, à un surréalisme bien tempéré. Les pulsions automatistes, le facteur réification, et la transgression du figuratif y sont mais il ne s’agit pas ici de se laisser porter ou emporter n’importe où. C’est que Nelly Roy a des choses à dire. S’il fallait résumer son propos de peintre moderniste en une seule phrase synthèse, celle-ci serait: ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN… Le corpus, formulé dans un idiome pictural réifiant, va s’arc-bouter et inverser la tendance. La réification étant le fait de transformer l’humain en chose, sa converse dialectique sera la fétichisation (au sens strictement marxiste du terme): transformer les choses en réalités humaines, humaniser les choses, les historiciser. Concentrons, pour exemple, notre attention sur la toile BABYLONE:

BABYLONE (copyright © Nelly Roy)

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On part (sans trop le savoir) de la nature morte cézannienne, disons, trois poires bien chosifiées dans une coupe. Puis la réification éclate. La coupe disparaît et les trois poires virevoltent dans les racoins du tableau, une au sol, côté jardin, une dans le décors lui-même, une troisième épinglée dans la tourelle, côté cours. Oh, et puisque nous sommes à régler nos comptes avec les scotomes du tableau, observer, au premier plan, la main ouverte tronçonnée du reste et, plus bas, les trois pieds nus (deux dans le sable et un troisième plus petit à l’intérieur d’un grand), ainsi que les petits escaliers irréguliers menant vers quelque choses d’autre. Le fond choral périphérique bien auditionné, passons au thème central du tableau. Il s’agit d’un espace convivial fétichisé (humanisé). Ma maison est devenu un grand totem humain. Le monde de mon humanité domine donc pleinement le monde de mes objets (sable extérieur, poires de nature morte, mobilier, escaliers, arches, configurations architecturales antiques). L’espace ici n’est pas seulement un espace humain (construit, architecturé, historique même). C’est aussi un espace humanisé et dominé par la figure gigantale et tutélaire du fétiche. Notons, en guise de souvenir réifiant rappelant les lois de l’idiome pictural mobilisé, les yeux intégralement noirs, comme chez le fameux Portrait de Madame Gagnon de Paul-Émile Borduas. S’il y a Babylone dans tout ceci, ses flonflons lointains, blanchâtres, émulsionnés, se font vaguement sentir au fond du torse de ce grand totem féminin. Le collectif antique babylonien (du titre) est réifié, pour ne pas dire mythifié, occulté. Il est marginal. Si quelque chose rappelle la pose hiératique (archéologique, mythique) de Babylone ici, c’est bien cette femme-chaise et son espace. Elle, elle est centrale. Conséquence inéluctable: le dispositif architectural est fétichisé. La figure humaine n’est plus dominée par son monde domestique ou archéologique (comme dans la peinture moderniste de l’ère industrielle) mais elle domine derechef celui-ci, dans une dynamique à la fois archaïsante, post-industrielle et, admettons-le, passablement triomphante. Retournement. On retourne à l’humain et on en vibre.

L’étude des figures humaines est de fait un aspect clef du travail de Nelly Roy. L’acte global de réification de la peinture moderne se subordonne à l’acte spécifique, fétichisant lui, de la démarche originale en cours. Bon, qu’est-ce que cela signifie concrètement? Revoyons le petit collectif humain du tableau MIRAGE (en entête du billet). Il y a là sept visages humains manifestant une intensité émotive peu commune des expressions faciales. Or, deux de ces figures sont soumises à un processus réifiant (d’ailleurs lui aussi récurrent dans l’œuvre). À deux reprises, on se trouve avec deux têtes siamoises qui semblent partiellement émerger l’une de l’autre comme, disons, les deux portions d’un brocoli ou d’un bourgeon. Le procédé est fatalement réifiant (chosifiant), en ce sens qu’il gère ces têtes humaines selon un traitement qui ne parviendrait à être factuellement figuratif que s’il s’agissait d’objets (de statues, par exemple). Et pourtant, malgré ce procédé, devenu plus ou moins convenu depuis Picasso, c’est la force humanisée, à la fois intime et ouverte, de ce collectif qui ressort, qui rejaillit. Un procédé pictural jadis fortement réifiant est mobilisé ici pour s’arc-bouter, inverser un vaste mouvement culturel, et retourner vers une humanisation semi-figurative (qui, cependant, préserve précieusement la sagesse moderniste de ne par retomber dans un réalisme plat). On notera que les effets de couleurs contribuent massivement au jeu, ici. Il y a de la chair et de la mer mais absolument aucun danger de se croire dans du photographique. La dimension anti-réaliste et semi-figurative est pleinement assumée. Le matériau bringuebalant et intransigeant du traitement moderniste est intégralement mis au service de l’aphorisme ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN… Le résultat est saisissant. On dirait que ces émouvantes figures, esquissées mais puissantes, vont se mettre à nous parler. Et c’est bel et bien parce qu’elles ont des choses à nous dire. N’épiloguons pas.

Concluons plutôt notre réflexion sur LE MARIAGE, une très belle fresque-agora évoquant la vie sociale d’immigrants du Congo-Kinshasa.

LE MARIAGE (copyright © Nelly Roy)

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Tout est dit, ici. On retrouve les mains, au moins un pied nu et les petits escaliers, en guise de scotomes… mais aussi, au premier plan, les barques, désormais subtilement réinvesties et habillées en pirogues africaines et assumant ainsi plus explicitement leur chaloupeuse mission symbolique. Les figures humaines, hiératiques et solennelles en leur gestus social indubitable (un mariage), dominent calmement et solidement le tableau mais cela se fait comme par transparence ou par transcendance, au sein de la trame sémillante des petits objets de la fresque. Le propos nouveau ici, ce sont les figures animalières. Quand une figure animalière apparaît chez Nelly Roy, si elle n’est pas un des scotomes oiseaux conventionnels, elle est habituellement fortement anthropomorphisée, du fait d’être ouvertement fétichisée. Regardez les animaux dans ce tableau, un zèbre, un éléphant, d’autres figures de bestiaire moins directement figuratives et plus complexes. Elles ne sont pas si bestiales, ces bêtes. Elles ressemblent toutes plus ou moins à des jouets, des dessins encadrés, des toutous façonnés, ou des totems soigneusement fabriqués de main d’homme. Observez maintenant deux des trois figures humaines au bas du tableau. Côté cours, les deux figures humaine ont le visage assombri, comme peint ou ombragé. Elles ressemblent un peu à des poupées. Ici, tout partout, les animaux et les humains semblent ouvragés par l’Humain. Et leur passage par la phase réifiée (jouet, toutou, dessin, poupée) sert à rien d’autre qu’à les ramener tous et toutes vers l’humanité, comme dimension déterminante. Et ainsi, la fresque-agora sera de la densité, du bigarré et du complexe que l’on voudra, l’ensemble sobre et stable des déterminations travaillant l’œuvre de Nelly Roy la traversera, comme un inévitable flot de couleurs. Le torrent des petits objets est comme fracassé. L’humain en émerge. Le parti pris des choses est remplacé par le parti pris des hommes et des femmes. Que dire de plus?

ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN… L’art pictural moderne, réifié, industriel, matériel, redevient, chez Nelly Roy, fétichisant, post-industriel, social. La pulsion intime de peindre rencontre le devoir civique de dépeindre. Et ce faisant, cet art pictural moderne, déjà crucialement démarqué face à sa propre tradition, parle derechef de ce qui humanise.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Les aléas fonciers de l’agriculture bio

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2019

Nous allons suivre le cheminement d’Olivier Laframboise (non fictif), jeune agriculteur bio québécois. Monsieur Laframboise pense à son produit avant tout. Il n’est pas intéressé par la conception pragmatiste du marché bio. Arrêtons-nous pour commencer sur cette dernière. Un petit agriculteur veut se lancer dans le bio. La première chose qu’il fait, c’est de s’informer sur les attentes du public en matière de produits biologiques locaux. Il découvre alors que c’est la laitue bio qui pogne le plus dans les masses, en ce moment. Il se lance donc dans la production de laitue bio et connaît un succès commercial très passable. On voit bien l’ordonnancement de sa démarche: étude de marché d’abord, culture du produit retenu ensuite. Même en matière d’agriculture bio, la bonne vieille formule commerçante give people what they want reste une procédure peu originale mais relativement gagnante. Notre nouveau producteur de laitue n’a pas nécessairement mis en place quelque chose qui change le monde mais il a su doser survie commerciale et production agricole artisanale. C’est un pragmatiste. Peu importe ce qu’il cultive finalement, hein, si ça marche.

Plus innovateur, Olivier Laframboise ne raisonne pas comme ça. Il pense d’abord et avant tout au produit maraîcher qu’il veut faire. Il choisit donc des produits pointus qui le bottent bien et qui se caractérisent à la fois par leur intérêt culinaire effectif et leur aptitude naturelle à survivre et à s’implanter dans le milieu naturel québécois, qui est un écosystème nordique. Gastronome novateur autant que maraîcher imaginatif, Olivier Laframboise opte donc pour la fraise des Carpates, la petite orange nordique et la fameuse et savoureuse canneberge albanaise, qu’on peut même faire pousser sous la neige (ces trois produits maraîchers sont fictifs mais, hm, c’est tout juste). Solide dans sa décision de cultiver ces trois agrumes, et aucun autre, en plein air, au Québec, Olivier Laframboise va rencontrer sa première déconvenue. Ce sera moins une contrariété agricole ou gastronomique qu’une contrainte foncière. Autrement dit, il va perdre ses premières illusions au moment de tenter d’acheter son fond de terre de départ.

Notre petit producteur découvre en effet qu’il n’est tout simplement plus possible, au Québec, de s’acheter une parcelle. Il faut désormais s’approprier de la terre en grand volume, ou rien. Pour démarrer, Olivier Laframboise devrait dénicher un demi-million de dollars pour acquérir la copieuse surface de terre qu’on l’oblige à acheter. Il n’a évidemment pas ce genre de moyens. Mais pourquoi la terre est-elle si chère au Québec et d’où sort cette obligation de l’acheter ainsi, en bulk? Ça tient au marché lui-même et à sa dynamique, fatalement. Olivier Laframboise va creuser cette question. Il découvre alors qu’il est, veut veut pas, en compétition objective avec les puissances suivantes.

Promoteurs immobiliers. Jean Garon étant depuis longtemps sorti du corps des autorités agricoles québécoises contemporaines, la vieille notion vingtiémiste de zonage agricole n’est plus qu’un doux souvenir aisément contournable. Désormais, la grande périphérie des villes et villages des vieilles paroisses québécoises est le terrain de jeu des promoteurs immobiliers, industriels et surtout résidentiels. Ces instances peuvent acquérir de vastes surfaces de terre et les organiser pour en faire des logements qu’ils vendront ensuite à gros tarifs aux banlieusards tertiarisés fuyant les villes. Le paradoxe de la densification suburbaine étant ce qu’il est, il est incontestable qu’une portion importante des terres cultivables québécoises est tout doucement en train de perdre pour toujours sa vocation agricole.

Acheteurs spéculateurs fonciers. Il y a aussi des acheteurs de terres qui sont des spéculateurs fonciers. Olivier Laframboise vit dans une charmante commune riveraine que, inspiré par Gilles Vigneault, nous nommerons Saint-Dilon. Sur la petite rue tranquille où habite Olivier Laframboise, il y a une parcelle de terre grosse comme un ou deux bons espaces résidentiels. Cette terre est un petit boisé verdoyant et aucune maison n’y est construite. Olivier Laframboise s’y ballade souvent et il se dit qu’il pourrait y planter quelques jolies rangées de fraises des Carpates et ce, sans même toucher aux arbres qui y poussent. Quand il se renseigne au cadastre du village, il apprend que cette terre intouchable appartient à une héritière de l’Ohio qui n’en fait rien et qui attend tout simplement qu’on lui fasse une offre d’achat qui la satisfasse. Elle laisse le pourtour de cette terre qu’elle ne visite jamais s’urbaniser, se densifier. Elle laisse tout doucement les services villageois s’y perfectionner et, le temps venu, sur les conseils de son notaire local, elle la vendra avec un solide profit foncier à quelqu’un qu’elle ne rencontrera même pas, soit un riche particulier voulant se bâtir, comme on dit dans le pays, soit un promoteur immobilier. Il y a comme ça, dans les villes et villages québécois et sur leurs périphéries, des terres, habituellement en friche ou boisées, qui appartiennent à des américains, des chinois ou des saoudiens qui les ont achetées et se les sont revendues entre eux sur leurs ordis et qui attendent tranquillement la vente payante qui fera retomber cet espace foncier dans le monde empirique de la valeur d’usage. Olivier Laframboise n’a évidemment pas les moyens de faire l’offre alléchante que ces spéculateurs abstraits attendent sans se presser. La petite terre boisée de sa rue reste donc là, belle et inexploitable.

Nations procédant à de la délocalisation agricole. L’autre concurrent de notre petit producteur bio entreprenant mais peu ressourcé, ce sont les nations procédant, souvent intensivement, à de la délocalisation agricole. Imaginons une république pétrolière d’Europe centrale, disons, la Syldavie (nom fictif, bien connu des tintinologues). La Syldavie produit aujourd’hui du pétrole et du gaz naturel mais c’est un pays montagneux, peu apte à maintenir une agro-industrie vivrière performante. Traditionnellement, les syldaves sont de gros mangeurs de patates. Mais leur agriculture traditionnelle patatière est en déclin, bousculée par l’économie tyrannique des hydrocarbures, gourmande en bras, en terre et en eau. La Syldavie se contente initialement d’acheter ses patates sur le marché agricole international. Mais celui-ci oscille terriblement et cela rend ce petit pays à l’économie mono-orientée vulnérable à la fluctuation passablement imprévisible du prix mondial des pommes de terre. La Syldavie change donc de stratégie. Elle s’engage dans la délocalisation agricole. Elle achète d’immenses espaces terriens, par exemple au Québec (qui a la culture de la patate bien installée dans sa tradition terrienne) et y finance elle-même la culture de la patate, sur des terres dont elle est propriétaire et dont la production sera d’office réservée, exclusivement et à tarif fixe, au marché syldave. De plus en plus de pays riches mais peu dotés au plan agricole procèdent ainsi à la délocalisation agricole, pour contourner la variation internationale des prix. Ils le font souvent d’ailleurs au détriment de pays manquant cruellement de ressources vivrières. Ce phénomène éthiquement problématique est fort adéquatement analysé ICI.

Agriculteurs traditionnels ruinés. Finalement le dernier personnage institutionnel auquel Olivier Laframboise est confronté, c’est l’agriculteur traditionnel ruiné. Celui-ci prend sa retraite. Son fils n’a ni les moyens ni l’envie de reprendre le fond de terre. L’agriculture traditionnelle familiale est un apostolat menant trop souvent à la faillite ou à la dépression. Notre triste sire de cultivateur trado arrivé au bout de son rouleau regarde donc attentivement du côté des trois instances dont je parle plus haut et se prépare à vendre sa terre inexploitée et ses appentis vermoulus à l’une d’entre elles… si ce n’est pas tout simplement aux autorités fédérales ou provinciales qui s’apprêtent, par exemple, à faire passer une autoroute dans le coin, comme dans la fameuse chanson de Donald Lautrec. Soucieux strictement de prendre sa retraite et de se replier avec un sac de billes le plus rondelet possible, l’agriculteur traditionnel ruiné ou semi-ruiné ne s’intéresse aucunement à la toute exploratoire aventure entrepreneuriale bio d’Olivier Laframboise. Notre vieux farmer de souche va donc poliment mais fermement dire à notre jeune maraîcher entreprenant qui se cherche de la terre d’aller voir ailleurs si j’y suis. Pour un ensemble de raisons assez détectables, Olivier Laframboise ne pourra faire affaire avec aucune des quatre instances agraires contemporaines que je viens de mentionner. Il va donc devoir revoir de fond en comble son ci-devant modèle d’affaire.

Or, le village de Saint-Dilon, qui a, au jour d’aujourd’hui, une population d’environ 45 000 personnes, a, de disséminé dans ses flancs fourmillants et variables, quelque chose comme 68% de terres qui sont en friche. Il s’agit habituellement de parcelles de petits volumes, saupoudrées un peu partout, au grée de l’histoire du village. Certains de ces lopins sont sous la coupe attentiste des spéculateurs fonciers abstraits mentionnés plus haut mais ils ne le sont pas tous. Olivier Laframboise prend son petit calepin de notes et investigue méticuleusement les espaces verts de son village. Les parcs, les terrains de foot, les champs oubliés, les lamelles de bords de rivières, les jachères bizarres, les fonds de cours de casse. Il déniche alors des industries locales ou des services régionaux comme, disons, une entreprise de logiciels, un marché d’alimentation familial, une petite usine de palettes de bois, un garage, qui ont de la terre et dont certains segments de ladite terre sont en friche mais clôturables, et parfaitement exploitables pour une portion de micro-production maraîchère. Olivier Laframboise approche donc certaines de ces entreprises et leur propose de louer une partie de leur terrain non utilisée et d’y mettre en place une portion de sa production de petits fruits. Et ça fonctionne. Plusieurs de ces PME voient en effet parfaitement l’intérêt qu’elles ont à soutirer une mensualité locative pour une bande de terrain qui, au fil des années, ne leur sert à rien et qui, ce faisant, fera l’objet d’un entretien plus assidu. Olivier Laframboise, parce qu’il a bien compris et assumé la nature de ses contraintes de petit producteur agricole, fait ainsi d’une pierre deux coups. Il maximalise les micro-friches de son village, tout en s’assurant le fond foncier de petit volume que sa production hyper-spécialisée requiert, à tout le moins pour se lancer. Il lui restera ensuite à voir s’il arrivera à rencontrer ses débouchés, pour les produits originaux qu’il aspire à promouvoir. Si un de ses trois petits fruits ne marche pas bien, il sera toujours temps de clore l’entente locative le concernant et de se replier, avec une perte financière minime.

Olivier Laframboise (nom fictif) existe. Je l’ai rencontré, dans les Basses-Laurentides. C’est à lui que je dois le tout de la présente analyse. C’est un jeune entrepreneur maraîcher de trente-huit printemps qui vient de mettre en place la formule agricole originale dont j’ai esquissé ici la description. Il a tout mon respect et toute ma solidarité. Je trouve son analyse astucieuse et ses solutions adroites, tout en m’affligeant profondément de constater que le producteur bio local se doit, pour survivre, de laisser les lions spéculatifs, immobiliers et transnationaux se partager les gros morceau terriens et se contenter, lui, Olivier Laframboise, des petits champs de pissenlits de  bords de clôtures et de derrières de choppes dans lesquels on faisait du bicycle dans notre enfance, pour lancer, en douce, son hypothèse agricole contemporaine. Né pour un petit pain, disaient non ancêtres?… Voué à une petite terre et à ses minimes aléas fonciers, disent nos contemporains.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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TON SILENCE (Isabelle Courteau)

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2019

 

Ceci est une recension-glose

Avec ce recueil de poésie, nous sommes dans une cascade de textes très brefs, vifs, tous rédigés en vers libres. Tout est court ici: les textes, les trois titres subsidiaires (Sentier, Ton silence, Pétales déchiquetés), le recueil lui-même. Dans la succession du fugitif et du furtif, une narration pourtant se tisse, oscille, se tortille, s’installe. Elle est dense, douloureuse, problématisée, sourdement exaltée. Elle mérite de se voir un petit peu glosée. Au mérite, donc…

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Premier exergue

Le premier exergue, qui chapeaute tous le recueil, est de Henry Bauchau. Cette courte citation parle de mains heureuses et de mains moins heureuses. Y apparaît une référence à une réalité solidement reçue en poésie depuis Rimbaud, celle de la voyance.

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Premier titre: Sentier (p. 9)

On procède ici à la mise en place concrète du cadre sensoriel de l’activité d’écriture. Malgré tout ce qu’il y a à faire à partir du petit jour, il faut savoir s’abandonner à l’instant, plume en main, sentir les reliefs de l’horizon qui nous enveloppe et laisser l’écriture s’installer et s’établir dans la sensibilité et l’émotivité du jour. Il y a la montagne, il y a le fleuve, il y a un rocher immémorial, mais il faut savoir capturer dans ce monde objectal immense et enveloppant, la subjectivité, le MOI. Et c’est le MOI qui me tire comme inexorablement vers le TOI. (4 textes)

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Second titre: Ton silence (p. 15)

Second exergue

Nelly Sachs (s’adressant à Paul Celan) nous explique que la force inerte et éparpillée des mondes ne se détache en rien de la souffrance qui la traverse, notre souffrance qui nous amène, comme fatalement, vers la production de notre œuvre.

Les premiers interpellés ici seront alors père et mère et on leur explique, de surprise, de reproche un petit peu aussi, combien le monde diffère de ce qu’ils en avaient implicitement ou explicitement annoncé et à quel point cette diffraction peut faire un peu mal, quand même. Quand on va en venir à cesser d’espérer, de se reproduire dans l’illusoire, l’existence se rapprochera de sa nudité. La certitude fait place au doute et c’est alors seulement la mère qui est interpellée. On vit une sorte de retour sur le commencement, une réorganisation inattendue des dimensions. La démarcation d’avec les parents s’instaure, il s’agit d’avoir toujours été ce que l’on devient et d’en prendre abruptement conscience. L’immédiat, l’ignorance et la joie se côtoient enfin. Les jours et les nuits s’approprient leurs rythmes, à la fois fantomatiques et si densément existant, le rythme, le rythme plus lent qu’il ne se connaît. Père et mère n’y sont plus, la lumière est partie avec eux, l’obscurité dense comme un sable engendrera la suite. C’est à coups de couteau que père et mère se séparent de nous. Et alors, te voici, tu ne parles pas et cela me sert fondamentalement de cachette. Tes yeux, ton visage, la douceur des paroles échangées, tout converge vers un désespoir craquelé, fissuré. Tu me regardes mais la croyance n’y est pas, le temps a déjà coulé. Marie-Claire, oh elle, je lui dis que l’automne est encore un été et que tout peut encore ouvertement flamber, brûler. Puis c’est la rencontre avec la souche en pleine nuit, dans l’intensité de l’amour qui, pourtant, s’use si vite. Il s’agira de tout simplement cesser de penser, et puis de devenir cette nuit car de par elle, c’est la légèreté luminescente qui prime. Il est, il existe, et il me fait devenir car c’est sa monstration qui me fait prendre corps. Le secret de l’intimité répond au grincement écrin du monde si exister c’est ainsi de se démarquer. Le repos après la passion est aussi un retour à la moiteur furtive et tranquille du gazon, de la terre, de la nuit qui finit par faire dormir. C’est ici que s’installe ton silence, la parole présente et future est silence. Il y a aussi le paradoxe des retrouvaille avec les tout perdu, les yeux qui veulent voir dans la nuit, la terreur du don de soi. Dans la première déchirure il n’y avait pas de vent. Mon fils me fait alors comprendre l’éphémère dimension de la matérialité putride et putrescible. La branchette est fluide et c’est son mouvement, son flacotage, qui donne à voir des parallaxes inattendues. La nuit est liquide, le jour est solide, la nuit est fluide, le jour est rugueux… tout ça, c’est pas de tout repos pour les yeux. Mon fils ne souffre pas encore, il est souple, implicitement et involontairement cruel, anticipant ce durcissement si triste et si poignant, qui vient fatalement. La souffrance, passablement fatale, c’est un mobile de tessons de cristal, solide ou liquide, et elle rend amorphe, somnolent, automate. C’est dans la contemplation du dense et de l’opaque que le regard finit par rétablir ses vives fidélités. C’est la rencontre des silences, celle à laquelle ton départ n’a su instiller qu’une si lourde obtempération.   (31 textes)

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Troisième titre: Pétales déchiquetés (p. 51)

Poésie subitement dense, gorgée et concrète, nous sommes avec les pommetiers qui se laissent sentir, percevoir, aimer. C’est la sensation qui prime ici, elle est ambivalente, douceâtre, plissée, intermédiaire. Cela se conclut et cela perdure, la stabilité des transitions est problématique et puis il y a cette lumière crue, surprenante. Devant la concrétude, la langue se disloque et c’est le retour aux mots, par paquets, charnus, papillonnants. Un petit néant, ce n’est jamais que ce qui se trouve en position d’interstice, dans l’être. Puis, il y a ces inattendus de joie qui surgissent toujours comme des petits espaces imbriqués. Le poème se construit en brindilles, herbe, laine, frémissement, concrétude, miniature consentie. Et toujours ce cillement, ce scintillement, corrélés étroitement à l’amour et s’affirmant comme des paquets d’intensité sans cesse renouvelés de la surprise, toute petite mais toute estomaquée. Et la concrétude, c’est ce qui reste dans le regard à la fin du jour: un arbre, une lune, un ciel, une mouvance, une rue. (9 textes)

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Note (p. 63)

Les notes —intitulées, au singulier, Note— font, avec respect et douceur, les renvois à ce qui fut cité et retenu. Le fardeau des notes est léger mais le soucis d’exactitude qui y perce donne à comprendre et à renoter [sic, c’est de moi] que nous sommes bel et bien à l’ère du rappel de toutes les sources, même celles au larmoiement le plus ténu. Les notifié(e)s: …et Saint Jean de la Croix et Hildegarde de Bingen et Ted Blodgett.

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Envoi

Ce recueil d’Isabelle Courteau adopte la voix ouvertement assumée d’une époque, ainsi que le ton d’une maison. On nous y donne à lire ce qu’il y avait lieu d’appeler, à une certaine époque, du texte. Cette écriture se ressent dans son absence de lourdeur, sa vacuité toute dolente, toute fraîche, et de par une aptitude sentie à se distancier, en restant vraie, fine, ténue. La lecture n’est pas ardue et, de fait, c’est là que réside son danger. Le texte glisse, il fuit entre les doigts, il ondoie sous l’œil. Aussi, crucialement, il faut savoir relire, concaténer aussi, construire, absorber, faire et défaire, travailler l’impact qui s’instille. Rien ne nous attend facilement mais rien ne nous agresse non plus. C’est de l’arak… On boit, on virevolte de bouche, on se rafraîchit de corps. C’est au moment de se lever pour passer à autres choses que l’on se rend compte combien cela a su, discrètement mais intensément, nous étourdir.

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Table
Première exergue
Premier titre: Sentier (p. 9 — 4 textes)
Second titre: Ton silence (p. 15 — 31 textes)
Seconde exergue
Troisième titre: Pétales déchiquetés (p. 51 — 9 textes)
Note(s) (p. 63)

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Extrait de la quatrième de couverture

Née en 1960, Isabelle Courteau est titulaire d’une maîtrise en Études Françaises de l’Université de Montréal. À L’Hexagone, elle a publié L’Inaliénable (1998) puis Mouvances (2001). Dans la collection «Pli» que dirige à Paris Daniel Leuwers, elle a signé, en collaboration avec François Vincent, un livre d’artiste intitulé Silences. Elle dirige la Maison de la poésie à Montréal.

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Isabelle Courteau, Ton silence, L’Hexagone, coll. L’appel des mots, 2004, 65 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Ethnocentrisme et NOUVEAU MONDE

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2019

We’re the one for you, New England,
New England Telephone…

Ritournelle commerciale de la compagnie New England Telephone

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Le qualifiant NOUVEAU pour désigner des territoires coloniaux est un petit chef-d’œuvre fin d’ethnocentrisme européen. On sait ça, par principe, mais il faut encore prendre une minute ou deux pour s’imprégner du détail mondial de la chose… Énumérons donc d’abord ladite chose par le menu, avant de prendre la mesure des éléments convergents qui sont, eux, d’une remarquable stabilité. On dénombre donc une bonne vingtaine de vastes territoires (aux noms toujours existants ou disparus) qui, depuis le seizième siècle, furent nommés NOUVEAU ou NOUVELLE QUELQUE CHOSE. Enfin, perso, j’en dénombre une vingtaine. Les voici, en ordre alphabétique (liste non exhaustive, en fait. N’hésitez pas à m’envoyer les vôtres. Noter que les noms de bleds comme Newmarket, New Haven, New Moscow ou La Nouvelle Orléans ne sont pas inclus — on parle ici de territoires coloniaux, pas de villes):

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NOUVELLE-ANGLETERRE (New England): Elle comprend, encore aujourd’hui, le Vermont, le New Hampshire, le Maine, le Massachusetts, le Rhode Island et le Connecticut. Ce sont les six colonies anglaises initiales d’Amérique. Le chef-lieu putatif de cet espace fut longtemps Boston (Massachusetts). Il y eut même, au dix-septième siècle une Confédération de la Nouvelle-Angleterre (New England Confederation). Les lieux-dits Nouvelle Angleterre (en français) et New England sont toujours couramment utilisés aujourd’hui.

NOUVELLE-BRETAGNE (New Britain) Ancien nom (largement approximatif) du Labrador et/ou du Nunavik. Appelée aussi Nouvelle-Galles du Sud (la canadienne, pas l’australienne). Une des îles de Papouasie s’appelle aussi Nouvelle-Bretagne.

NOUVEAU-BRUNSWICK (New-Brunswick): Nommé d’après l’Électorat de Brunswick-Lunebourg, ancien apanage du roi d’Angleterre en terre allemande. Ceci forme la province canadienne contenant la partie la plus importante de l’ancienne Acadie (qui fut découpée en trois tronçons par l’occupant anglais). Inutile de dire que cette province canadienne n’est pas spécialement peuplée d’Allemands.

NOUVELLE-CALÉDONIE (Nouvelle-Calédonie): Nommée, par James Cook, d’après la Calédonie, ancien nom latin de l’Écosse. C’est un petit archipel se trouvant non loin de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Elle est tenue par la France depuis 1853. Comme sa constitution coloniale prévoit un éventuel changement de dénomination du territoire, on lui revendique le nom de Kanaky.

NOUVELLE-ÉCOSSE (Nova Scotia): Elle forme la province canadienne contenant la seconde partie la plus importante de l’ancienne Acadie (qui fut découpée en trois tronçons par l’occupant anglais). Inutile de dire qu’elle n’est pas spécialement peuplée d’Écossais. Noter qu’en anglais on ne dit pas *New Scotland mais Nova Scotia, imposant, de façon hautement inhabituelle, dans l’usage, la tournure latine des vieilles cartes.

NOUVELLE-ESPAGNE (Nueva España): Elle comprenait les Philippines, toute l’Amérique centrale, tout le Mexique, le Texas, la Californie, l’Arizona, le Nouveau-Mexique, le Nevada, le Colorado et l’Oregon. Territoire immense formé principalement de l’Amérique du Nord Espagnole. La notion est de facto disparue en 1821, quand le Mexique est devenu indépendant, fracturant ce vaste ensemble américain en deux tronçons.

NOUVELLE-FRANCE (Nouvelle-France): Elle comprenait l’Acadie, le Canada, les Pays-d’en-Haut et le Territoire de la Louisiane (qui, lui, comprenait l’équivalent de quatorze états américains actuels, le long des rivières Mississippi, Missouri et Ohio). Elle fut dépecée par la conquête anglaise de 1760 (pour la partie Acadie, Canada, Pays-d’en-Haut) et vendue aux américains par Bonaparte en 1803 (pour la partie Louisiane). Le terme Nouvelle-France n’existe plus, sauf en contexte historique.

NOUVELLE-GALLES DU SUD (New South Wales): Nommée d’après la Galles du Sud, lieu-dit non officiel désignant une région du Pays de Galles (Royaume Uni). Elle fut le point de départ du colonialisme anglais en Australie. Il est intéressant de noter que, sur la carte de l’Australie, la Nouvelle-Galles du Sud occupe à peu près le même espace qu’occupe la Galles du Sud sur la carte du Pays de Galles. Ceci dit, il y a eu aussi, fugitivement, une Nouvelle-Galles du Sud au… nord du Canada.

NOUVELLE-GUINÉE (Nueva Guinea): Nommée d’après la Guinée, sur la présomption d’un explorateur espagnol qui crut, à leur couleur, que les insulaires papous étaient du même type racial que les habitants de la Guinée, en Afrique de l’Ouest. C’est l’archipel de Papouasie, en Océanie, dans l’océan Pacifique.

NOUVEAU-HAMPSHIRE (New Hampshire): Nommé d’après le comté de Hampshire (Angleterre). Colonisé depuis 1623, ce fut la première province américaine à déclarer son indépendance de la Grande-Bretagne. Noter que la forme Nouveau-Hampshire apparaît sur de vieilles cartes françaises.

NOUVELLES-HÉBRIDES (Nouvelles-Hébrides): Nommées d’après les Hébrides, îles écossaises. C’est aujourd’hui le Vanuatu, en Océanie.

NOUVELLE-HOLLANDE (Nieuw-Holland): Portion occidentale de l’Australie, elle abritait la colonie néerlandaise qui fit face à la colonie anglaise de Nouvelle-Galles du Sud, installée, elle, de l’autre bord du continent. Les Néerlandais prirent l’Australie en tenaille, au dix-septième siècle, et y installèrent une colonie insulaire à l’est, nommée d’après une de leurs provinces (Nouvelle-Zélande) et une colonie continentale à l’ouest, nommée d’après une autre de leurs provinces (Nouvelle-Hollande). Le nom Nouvelle-Hollande désigna même, pour un temps, l’intégralité du continent australien. Le nom fut abandonné en 1824 par les Britanniques, au profit d’Australie. Il y eut aussi une Nouvelle-Hollande en Amérique du Sud, entre 1630 et 1654. Elle fut conquise et annexée au Brésil par les Portugais.

NOUVELLE-IRLANDE (New Ireland) Une des îles de Papouasie que les explorateurs avaient pris initialement pour une partie de la Nouvelle-Bretagne. Son nom latin fut un temps Nova Hibernia, d’après Hibernia, le nom latin de l’Irlande.

NOUVEAU-JERSEY (New Jersey): Nommé d’après l’île anglo-normande de Jersey (Royaume Uni). C’était initialement des comptoirs néerlandais établis à l’ouest de la rivière Hudson, en face de l’île de Manhattan, tenue, elle aussi, par les Néerlandais au dix-septième siècle. Noter que la forme Nouveau-Jersey apparaît sur de vieilles cartes françaises.

NOUVEAU-LEÓN (Nuevo León): Nommé d’après le Nuevo Reino de León lui-même nommé d’après le Royaume de León (Espagne médiévale — royaume disparu en 1230). Le Nuevo León est un des trente-et-un états des États-Unis Mexicains. Il est intéressant de noter que le Nuevo Reino de León, le territoire administratif de l’Empire Espagnol dont cet état mexicain tire son nom actuel fut donc initialement nommé d’après un royaume européen (le Royaume de León) qui lui-même n’existait plus depuis plus de trois siècles, quand le susdit Nuevo Reino de León fut établi (en 1582).

NOUVELLE-LUSITANIE (Nova Lusitânia): Nommée d’après la Lusitanie (ancien nom du Portugal). Ce nom de Nouvelle-Lusitanie a fugitivement désigné tout le Brésil mais il s’agit en fait surtout de la Capitainerie de Pernambouc. C’est la désignation la plus rapprochée que l’on trouve pour un *Nouveau Portugal. Le nom Brésil s’est cependant imposé tôt, en fait, renvoyant aux essences d’arbres qu’on pouvait extirper de ce territoire.

NOUVEAU-MEXIQUE (Nuevo México): Le Nouveau-Mexique moderne, qui est un état américain, n’est pas nommé d’après le Mexique moderne (qui lui-même prend ce nom en 1821). Les occupants espagnols du Vieux Mexique (désignation qui existe aussi, mais qui est rétrospective) tenaient en sujétion les mexicains (mexicas, c’est-à-dire les Aztèques). Ils crurent qu’au nord du vieux pays mexicain, de l’autre bord du Rio Grande, se trouvaient de nouveaux territoires aztèques ou mexicains, opulents et disponibles. Ils parlèrent donc, dès 1563, d’un Nouveau-Mexique. Ils n’y trouvèrent aucun Aztèque mais le nom resta.

NOUVELLE-NÉERLANDE (Nieuw-Nederland): Entre 1614 et 1674, une importante colonie néerlandaise (capitale: La Nouvelle-Amsterdam) se trouvait dans les états actuels de New York, du New Jersey, du Delaware (et partiellement en Pennsylvanie et au Connecticut). On parlait usuellement de New Netherland en anglais mais plutôt de Nouvelle-Hollande en français (à ne pourtant pas confondre avec les colonies du même nom en Australie et au Brésil). Les noms latins de cette colonie sont assez intéressants aussi: Nova Belgica ou encore Novum Belgium. Les anglais la combattirent rudement et la rayèrent définitivement de la carte coloniale en 1674.

NOUVELLE-PROVIDENCE (New Providence): Île des Bahamas qui s’appelait initialement Providence et qui fut renommée New Providence pour la distinguer d’une île nicaraguayenne portant elle-même le nom de Isla de Providencia et qu’on appelle parfois, rétrospectivement, en anglais Old Providence.

NOUVEAU-QUÉBEC (Nouveau-Québec): C’est l’ancien nom de l’immense territoire nord du Québec, utilisé notamment avant que le Labrador ne soit unilatéralement annexé à Terre-Neuve en 1927. Ce nom a fini par disparaître au profit de Nunavik.

NOUVELLE-SUÈDE (Nya Sverige): C’était une colonie suédoise qui s’installa en 1638 dans l’embouchure de la rivière Delaware. Les Suédois eurent une notable présence américaine dont le fait d’arme le plus spectaculaire est celui d’avoir été le premier envahisseur euro-américain à acheter officiellement l’île de Manhattan à la nation aborigène locale pour une pile de sacs de blés. Au Delaware, la Nouvelle-Suède disparut quand elle fut absorbée par la Nouvelle-Néerlande, en 1655.

NOUVELLE-YORK (New York): Nommée d’après York, siège du comté du Yorkshire (Angleterre). On fera observer qu’ici, on nomme d’après un bled et non d’après un comté (autrement, on aurait eu *New Yorkshire comme on a eu New Hampshire). Noter que la forme Nouvelle-York apparaît sur de vieilles cartes françaises. Je retiens ce nom de ville ici parce qu’il est aussi le nom d’un état américain majeur, l’ancien cœur de la Nouvelle-Néerlande. Après avoir été pris, une première fois, aux Néerlandais, en 1667, le territoire fut alloué par le roi d’Angleterre au duc d’York.

NOUVELLE-ZÉLANDE (Nieuw-Zeeland): Nommée d’après la province de Zélande (Pays-Bas). Ce duo d’îles pris initialement par les Néerlandais, au dix-septième siècle, puis conquis par les Britanniques est aujourd’hui un pays d’Océanie. Notons qu’il porte aussi un nom maori: Aotearoa.

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Alors maintenant, parlons d’abord des phénomènes marginaux ou anecdotiques. Ce sont les cas où le terme NOUVEAU catalogue un territoire limitrophe, auquel il faut faire allusion pour implicitement l’annexer ou s’en démarquer: Nouveau-Mexique, Nouvelle-Providence, Nouveau-Québec. C’est Nouvelle-Providence qui est le plus anecdotique des trois, l’île ayant, en plus, été renommée en se faisant ajouter le qualifiant Nouvelle. D’autre part, la Nouvelle-Guinée est un cas unique aussi, carrément bizarre et incongru, puisque la Papouasie y est littéralement donnée comme une version littéralement nouvelle de la Guinée, pour des raisons dont l’ethnocentrisme est patent. L’état mexicain du Nuevo León se rapproche, quant à lui, du modèle dominant (se nommer d’après un territoire européen dont on revendique l’héritage) mais il est marginal, voire incongru, vu que son désignatif renvoie à un royaume qui était déjà disparu depuis des siècles, au moment de la dénomination initiale. En retirant ces cas marginaux ou anecdotiques, on se rapproche de la fonction symbolique et sémiologique stable du désignatif NOUVEAU ou NOUVELLE QUELQUE CHOSE qui est de nommer d’après un territoire européen contemporain de la dénomination, choisi, dans le terroir du colonisateur, pour sa charge symbolique (générale ou particulière) et ce, en toute ostensible indifférence envers les réalités toponymiques et ethnoculturelles locales.

Arrivons-en alors aux espaces coloniaux mondiaux où a fleuri le NOUVEAU. La démarcation est ici criante. Rien en Afrique, rien en Asie et, évidemment, rien en Europe. Les deux cibles de choix pour ce mode très particulier de toponymie invasive furent quasi exclusivement l’Océanie et les Amériques. Voyons d’abord la première (je ne parle plus des cas atypiques déjà mentionnés au paragraphe précédent). L’Océanie hérite de: Nouvelle-Calédonie, Nouvelle-Galles-du-Sud, Nouvelles-Hébrides, Nouvelle-Hollande, Nouvelle-Irlande, Nouvelle-Zélande. Mazette, le beau cas! On a ici que des noms de provinces, de régions, ou de sous-régions. Aucune grande entité nationale colonialiste d’époque ne semble avoir souhaité se renouveler en Océanie.

Et nous atterrissons finalement devant le terrain de jeu privilégié du NOUVEAU: le ci-devant Nouveau Monde. Alors donc, dans les Amériques, on retrouve, en pagaille, comme pour l’Océanie, des noms de provinces, de comtés, de région, ou de sous-régions: Nouvelle-Bretagne, Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse, New–Hampshire, Nouvelle-Hollande, New-Jersey, New-York. Il s’agit encore, massivement, de dénommer selon le terroir anecdotique d’origine de telle ou telle figure coloniale.

Mais finalement, on va constater que les six grands occupants euro-américains ont tous été prêts à ouvertement (et souvent fort anciennement) engager le nom prestigieux de leur espace national strict dans une dénomination Nouveau-quelquechosesque désignant (exclusivement ou non, principalement en tout cas) leurs possessions américaines. Cette toponymie sciemment néonationale concernera donc, par ordre croissant de puissance: les Suédois (Nouvelle-Suède), les Néerlandais (Nouvelle-Néerlande), les Français (Nouvelle-France), les Portugais (Nouvelle-Lusitanie), les Espagnols (Nouvelle-Espagne), les Anglais (Nouvelle-Angleterre). Six occupants euro-américains sur six ont donc choisi de porter ce coup toponymique aussi hasardeux que majeur et fumant, avec le nom de leur cher pays. Il n’est pas spécialement évident qu’ils se soient singés entre eux, en plus, mais allez savoir… En tout cas, sur cette question dénominative, tout le monde est logé à la même enseigne. Voilà un autre indice, si nécessaire, du fait que le colonialisme euro-américain, c’est ôte toi de là que je m’y mette, kif-kif bourricot, du pareil au même et que passer d’une nation à l’autre, en ces matières, c’est jamais que chipoter dans les nuances du crime. Il est quand même passablement spectaculaire de mater ce fait incroyablement stable et cela oblige à finalement regarder en face la fonction sémiologique radicalement effective de cette dénomination de Nouveau Monde: nier explicitement qu’il y ait eu quelqu’un d’autre qui vivait là avant.

Cette propension effaceuse et négatrice (le fin du fin de l’ethnocentrisme, vous ne me direz pas) va tapageusement se perpétuer quand les puissances coloniales vont, en plus, se mettre à se trucider entre elles. Éliminée la Nouvelle-Suède, plus rien de nouveau ne subsiste. Éliminée la Nouvelle-Néerlande, on troque New-Amsterdam pour New York et on continue. Dépecée la Nouvelle-Espagne et Mexique, Californie, Arizona, Texas etc prennent leur place, chacun dans son coin. Dépecée la Nouvelle-France et l’Acadie se trouve submergée de Nouveau-Brunswick et de Nouvelle-Écosse (toujours pour nier qu’il y avait quelqu’un là avant). Reste finalement au sommet du tas, la Nouvelle-Angleterre, ni plus fine ni moins fine que tous les autres, seul nouveau colonisateur disposant encore du lieu-dit néonational le désignant dans les Amériques. Parlant.

On mentionnera en conclusion, crucialement, les manifestations de résistances culturelles qui commencent solidement à pointer face à tout ce faux nouveau. Des territoires plus anciens recouvrent leur nom d’origine ou le revendiquent: Acadie (Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse auxquels s’ajoute l’Île-du-Prince-Édouard), Aotearoa (Nouvelle-Zélande), Kanaky (Nouvelle-Calédonie), Nunavik (Nouvelle-Bretagne, Nouveau-Québec), Papouasie (Nouvelle-Guinée), Vanuatu (Nouvelles-Hébrides). Que dire de plus?…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La laïcité, otage de notre ethnocentrisme

Posted by Ysengrimus sur 7 avril 2019

Le projet de loi 21 sur la laïcité est sur le point d’être soumis â l’Assemblée Nationale du Québec. Il prévoit que le port des ci-devant signes religieux sera interdit pour les employés de l’état en position d’autorité, comme les policiers, les juges, les gardiens de prisons, et les enseignants des écoles primaires et secondaires. Dans les faits, c’est le redémarrage en trombe du bon vieux harcèlement institutionnalisé des femmes voilées. Les 7 du Québec vont vous formuler ici, une bonne fois, leur position éditoriale sur cette question.

Lâchez-moi avec les figures d’autorité. Ce projet de loi inique postule de façon axiomatisée et sans contrôle, la notion autoritaire de figure d’autorité. Le pléonasme s’impose parce que l’autorité est une notion qu’il est fort malsain de postuler sans contrôle. Un policier n’est pas une autorité pour moi. C’est un type particulier de fonctionnaire civil, membre d’un corps constitué et chargé d’un certain nombre de fonctions de protections (d’ailleurs souvent abusées — les policiers sont les Pinkertons de la bourgeoisie, tout le monde le sait). Un juge est un agent de diffusion et d’imposition du droit bourgeois. Son pouvoir n’a rien à voir avec de l’autorité, au sens fondamental du terme. Une enseignante fait partie d’un appareil idéologique d’état dont l’autorité est inexistante (barouettée qu’elle est entre une bureaucratie scolaire trouillarde et des parents hélicoptères arrogants et arrivistes qui passent de plus en plus leur commande de pizza en traitant l’école comme une sorte de structure de gardiennage inféodée à leurs propres fantasmes autocrates). Mon hygiéniste dentaire, mon infirmière de première ligne et Robert Bibeau (directeur des 7 du Québec) ont plus d’autorité sur moi que tous ces guignols. La première parce que sa parole a une influence directe sur la qualité de mes dents, la seconde parce que sa pensée a une incidence profonde sur le tonus de mon corps, le troisième parce que sa vision du monde et son ascendant intellectuel influent mes conceptions, et mon action en conséquence. La notion inepte de figure d’autorité de ce projet de loi est un comédon bourgeois, solidement tributaire des dérives anti-démocratiques contemporaines les plus virulentes.

Le signe religieux, notion vaseuse. J’ai démontré ailleurs que le voile n’est pas un signe religieux. J’ai aussi fait observer que le kirpan est, lui, un signe religieux et qu’il est nuisible non comme signe religieux mais bien comme arme offensive. On ne va pas revenir là-dessus. C’est ici, juste ici, que notre ethnocentrisme s’installe confortablement, comme un pacha vautré sur son lit d’évidences bouffies. Sans analyse, ethnographique, historique ou autre, et du haut de notre chaire bien pensante de petit occidental étroit, on décrète implicitement que l’objet visible ceci ou cela (toujours d’origine exotique — ceci NB, les crucifix passent habituellement sous le radar) est un signe religieux. Pourtant, quand on donne vraiment la parole aux musulmanes, elles nous expliquent bien souvent que le voile est porté pour des raisons ethnoculturelles procédant assez fréquemment de la pudeur élémentaire. Mais nous, sourds ne voulant rien entendre, on décrète plutôt, dans le mouvement, le statut de signe de ces différents artefacts vestimentaires. On les traite alors comme on traiterait le macaron d’un militant politique ou la pancarte d’un homme-sandwich. Cettte sémiologisation de l’exotisme vestimentaire est un pur ethnocentrisme déguisé, rien de plus. On en revient, assez ouvertement, à la vieille logique de l’uniforme. On réintroduit des particularités unilatérales de conformité d’apparence, vieille lune réactionnaire que l’on croyait définitivement disparue de nos sociétés depuis les patatras juvénilistes des belles années yéyé. Nous sommes donc en train de solidement régresser sur un des droits de la personne le plus profond, celui de la tenue vestimentaire, qui procède de l’intimité corporelle longtemps, très longtemps avent de procéder des cultes. L’indice le plus criant qu’il n’y a rien de théologico-mystique dans tout ceci et que tout y procède en fait de la vie ordinaire la plus prosaïque, est révélé par le fait que ce sont principalement les femmes qui font l’objet d’attaques sur ceci. Ben oui… dans nos cultes patriarcaux malodorants, les femmes ne sont jamais des curés ou des imams, vous aviez pas remarqué? Elles ne sont jamais que des citoyennes ordinaires. Et, de tous temps, la résistance des femmes s’est manifestée dans l’intendance de leur apparence physique. Et de tous temps, elles ont été attaquées sur ce point par le phallocratisme classique. Ce type d’attaque et de traitement en bouc émissaire se perpétue aujourd’hui, tout simplement. Or, où sont nos féministes quand il s’agit de défendre le libre arbitre vestimentaire de nos compatriotes musulmanes?

Blâmer le Canada anglais. Nos compatriotes québécois du cru, eux, surtout ceux d’obédience droitière, se gargarisent dans les nuances byzantines du multiculturalisme et de l’interculturalisme. Cette distinction, creuse et verbaliste, est un moyen malsain pour nos compatriotes du cru d’accuser le Canada anglais d’être trop permissif et de nous imposer un laxisme communautariste que serait anglo-saxon, et dont nous ne voudrions pas, par essence. C’est la vieille analyse voulant que le Canada anglais se serve perfidement des immigrants pour nous assimiler et nous emmerder. Il va falloir se réveiller et sortir un petit peu de nos lubies victimaires d’autrefois. L’occupant colonial canadien (copieusement méprisable d’autre part — là n’est pas la question) nous impose quoi finalement: une charte des droits assortie d’un solide mécanisme de clause dérogatoire. Ce mécanisme permet, sur des questions fondamentales, à une province de déroger de la charte des droits pour des raisons procédant, disons, des intérêts supérieurs de la nation (ici, la nation québécoise). La clause dérogatoire est ici automatiquement déclenchée au sein même du libellé du projet de loi 21. Autrement dit, le toutou rouge et blanc anglo-canadien va devoir rester à la niche et ne pourra pas nous imposer sa logique multiculturaliste disjointe de la nôtre (si disjonction il y a, tant que ça). Alors cessons de blâmer le Canada anglais. Il est hors du coup sur ce coup. Par contre, nos nationaleux petits-bourgeois vont devoir allumer leurs lumières sur un point. C’est que le Québec a, lui aussi, sa propre charte des droits fondamentaux, amplement singée sur celle du Canada anglais. Dans sa logique bourgeoise, aussi implacable qu’inepte, la nation québécoise ne pourra pas invoquer une clause dérogatoire contre sa propre charte des droits. C’est pas possible, c’est la nôtre, l’occupant colonial n’a rien à y voir. Et ça, le gouvernement québécois ne le dit pas trop fort. Les lamentations judiciaires (car lamentations judiciaires il y aura, sur le moyen et le long terme) n’auront qu’à s’appuyer sur une interprétation juridique de la charte québécoises des droits et libertés, sans que les anglo-canadiens n’aient rien à y voir. Le problème droit-de-l’hommiste de toute cette question reste donc entier. Même avec le Canada anglais hors du coup, la bombe à retardement des tribunaux reste entièrement amorcée.

Déréliction ou polarisation? Alors, revenons au hockey de base, comme on dit si bien chez nous. Que voulons-nous, dans toute cette histoire? Ethnocentrisme et malhonnêteté intellectuelle à part, à quoi aspirons-nous? Eh bien, notre petit consensus historique local est qu’on s’est assez fait mourir le cœur à sortir les curés du Québec (qui régnèrent, selon le modus vivendi d’une intendance théocratique coloniale typiquement victorienne, de 1840 à 1960), c’est pas pour laisser les mollah les remplacer. Ce qu’on veut, ce qu’on souhaite donc, c’est que notre déreliction sociétale, bien engagée depuis un demi-siècle, poursuive son cours tranquillement, sans se faire perturber par les effets indésirés d’une conjoncture migratoire. Il est important de comprendre ce point. Ceci n’est pas une croisade. La notion promue (hypocritement ou sincèrement) c’est la notion de laïcité, pas celle de christianité. Alors, on veut que tout le monde, immigrants inclus, découvre les vertus d’une civilisation permissive, non-cœrcitive, égalitaire, civique, et articulée en rationalité. Ce genre de programme civilisationnel (osons le mot), militant (pourquoi pas) doit se donner une méthode. Il faut, en un mot, que, graduellement, et par delà les réflexes autoprotecteurs typiques des diasporas déracinées, nos compatriotes de branches aient envie d’embrasser nos valeurs pluralistes et laïques, sereinement et sans crispation. Pensez-vous vraiment, en saine intendance, qu’une intervention autoritaire grossière et frontale de type projet de loi 21, va réaliser cet objectif? C’est de la bien mauvaise sociologie que de s’imaginer ça. On va tout simplement fabriquer des martyrs, et confirmer nos compatriotes de branches de la nécessité toxique et hautement malsaine d’invoquer l’autorité victimaire. On voulait la déreliction sereine et graduelle, on va se retrouver avec la polarisation abrupte et crispée. Ainsi, une portion significative de nos compatriotes qui auraient pu s’intégrer sans trompettes vont maintenant se braquer et résister, passivement ou activement, à notre vision du monde. C’est la perpétuation de l’Effet Drainville. Les extrémistes des deux bords vont adorer le projet de loi 21. Sa méthodologie déficiente va avoir l’effet contraire de ce qu’il affecte de souhaiter. On se prépare un bon lot d’emmerdements futurs et de radicalisations inutiles, évitables, pinailleuses, et non avenues. Il aurait fallu faire de l’extinction sur la question du voile. Il aurait fallu dire: je ne suis ni pour ni contre le voile, je suis pour le libre arbitre authentique. Ma compatriote musulmane veut garder son voile, elle a ma solidarité. Elle veut retirer son voile, elle a ma solidarité. Je l’accompagne patiemment et respectueusement dans sa réflexion intérieure, dans un sens ou dans l’autre, sans plus. Maintenant, on tourne le dos à ça. Maintenant, on prétend arracher le voile autoritairement alors qu’il suffisait simplement d’attendre qu’il tombe tout doucement de lui-même.

Ce que serait la vraie laïcité. Entre démagogie électoraliste et ethnocentrisme déguisé en grande idée, c’est pas de la laïcité qu’on aurait ici. La vraie laïcité consiste historiquement, dans nos civilisations, à retirer le pouvoir religieux des structures hospitalières (ça, c’est fait depuis l’après-guerre environ) et scolaires (ça c’est pas fait du tout). Aussi, si vous voulez un vrai projet de loi laïc, concevez-en un qui abolisse l’intégralité du financement public des écoles confessionnelles de tous tonneaux, protestantes et cathos inclues. Mieux, dans une vraie laïcité robespierriste ou léniniste, les écoles confessionnelles deviendraient tout simplement illégales et seraient démantelées au profit d’un système intégralement public et athée. On n’y est pas, au Québec. On en est loin. Or, quand on mentionne ce que serait la vraie laïcité effective à nos petits droitiers locaux, là c’est: mais les systèmes catho et protestant sont protégés par la constitution canadienne. On ne nous laissera jamais faire ça. Ah bon? Et la clause dérogatoire, elle est à géométrie variable? On est prêts à brandir le nonobstant de la clause dérogatoire quand il s’agit d’agresser stérilement nos compatriotes musulmanes dans leurs droits intimes. Mais quand il serait temps de mettre en éclisse les vraies structures malodorantes de propagande religieuse que sont les réseaux scolaires confessionnels, là, il y a plus personne, et surtout, plus de courage politique pour invoquer la susdite clause dérogatoire en faveur d’une vraie laïcité systémique. Alors lâchez-moi ici avec la laïcité, notion d’ailleurs empruntée tardivement aux français et fort mal dominée localement (on leur a piqué le mot sans assumer vraiment, comme ils le firent, la radicalité de la chose). La soi-disant laïcité, au nom de laquelle nous sautillons tous comme des cabris,  n’intéresse pas vraiment nos gouvernementaux. Elle est ici tout simplement l’otage de notre ethnocentrisme, rien de plus.

Le capitalisme raffole des chicanes sociétales. Le projet de loi 21 est une ineptie d’un mur à l’autre. Il ne rencontrera pas ses objectifs (réels ou proclamés) et il va foutre la division, sans plus. Or, quand vous perpétuez des divisions de ce type dans une société de classe, c’est la majorité des masses que vous divisez contre elle-même. Or diviser les masses, dans les sociétés industrielles et post-industrielles, c’est diviser le prolétariat, toujours. Le capitalisme raffole de ce genre de chicanes sociétales. Tour le monde perd son temps avec ça, s’empoigne, chichine, monte au front en tous nos militantismes de toc, et rien n’avance pour ce qui en est de la seule lutte utile sous nos deux hémisphères: la lutte des classes. Ne cherchez pas la raison de cette promotion étatique de la distraction ethnocentriste. Elle ne sert même pas les convulsionnaires droitiers qui en vibrent de travers et finiront aussi couillonnés que les autres. Ce genre de disputes de chiffonniers, au propre et au figuré, sert le Capital, rien d‘autre. C’est une agitation de somnambules qui ne prépare qu’une seule chose: des réveils difficiles.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le foutoir pétrolier canadien

Posted by Ysengrimus sur 7 mars 2019

On va tenter de résumer ici ledit foutoir en évitant les jugements moralistes à rallonges. Bon, la populace en a marre des carburants fossiles et je la comprends. Elle tend donc à remplacer sa petite analyse sommaire par son gros jugement moral sur cette question et cela complique singulièrement la compréhension du sac de nœuds oléagineux dans lequel macèrent les canadiens depuis un bon moment déjà. Expliquons-nous ici, en restant prosaïques, synthétiques, et factuels.

Commençons par la catastrophe écologique mondiale. Quel que soit notre degré d’agacement et d’écœurement envers elle, elle ne va pas se régler en deux ou trois ans. Ayons les faits suivants à l’esprit, dans notre réflexion sur la suite. En Chine (et c’est pas parce que c’est la Chine en tant que Chine mais bien parce que c’est là un cinquième de l’humanité), l’électricité des villes est encore produite à 70% par des usines au charbon. De plus, au sein de cette population qui est formée de la population du Canada, plus celle des États-Unis plus un milliard de personnes (1,336, 000 de personnes), il y a, en ce moment, 100 millions de voitures. Le jour où leur classe moyenne émergente va vouloir emmener les gosses en balade en bagnole, ce nombre va facilement quadrupler ou quintupler. La Chine est, à plein, dans le rythme industriel que l’Occident avait au siècle dernier. Elle y avance à son rythme et à sa vitesse et son pic maximum de consommation d’énergie fossile est encore loin devant elle. Sur l’Inde et le reste de l’Asie, même commentaire. Ces pays sont demandeurs de pétrole et ils le seront encore longtemps, au moins pour une génération. Pas deux ou trois, par contre, car chez eux aussi la résistance sociétale s’organise. En misant sur un maintien (pourtant incertain) de son essor économique actuel, la Chine espère réduire de 10% ou 15% sa dépendance au charbon, d’ici vingt ans. Sur la croissance du parc automobile, il n’y a pas de programme en vue. Et l’auto électrique, avec la rareté du cobalt dont elle semble dépendre, elle ne se multipliera pas de sitôt, à petits tarifs, sous ces hémisphères. L’Asie est un continent consommateur de carburants fossiles, présent et futur. Tout le monde le sait.

Voyons maintenant le Canada. Le Canada est un pays pétrolier classique, comme le Venezuela, comme le Nigeria, comme l’Arabie Saoudite, avec tout ce que cela implique de faussement mirifique. Le pétrole canadien a deux caractéristiques cruciales. D’abord, il est produit principalement au centre du Canada, dans la province de l’Alberta (en bleu avec le point d’interrogation, sur notre carte). Dans cet espace, les distances sont colossales et le pétrole est, de toute façon, hautement ardu à acheminer. L’autre caractéristique, c’est que c’est un pétrole de sables bitumineux, énergivore et coûteux à extraire, intéressant donc seulement quand les cours pétroliers sont élevés. Le pétrole canadien est un pétrole de plan B, un pétrole à moyen et long termes, un pétrole pour quand la fiesta du pétrole facile sera bel et bien révolue, un pétrole qui postule que le virage écologique n’est pas vraiment pour demain. Dans ce contexte précis et envers et contre tous, l’intégralité de la classe bourgeoise canadienne est d’accord avec elle-même sur un point. Il faut maintenir et même faire avancer à bon rythme l’industrie pétrolière canadienne. Cette industrie est six fois plus importante que l’industrie automobile au Canada et elle est une cruciale source de richesse collective… surtout de profits privés bourgeois, naturellement.

Sur la base axiomatique de ce postulat productiviste en matière pétrolière, les nuances du débat bourgeois au Canada épousent ensuite, grosso modo, les nuances du débat politicien. On va parler ici des Conservateurs fédéraux (opposition), des Libéraux fédéraux (au pouvoir au Canada) et des Néo-démocrates albertains (le centre gauche ronron, au pouvoir en ce moment dans la province de l’Alberta). Le débat des partis bourgeois porte non pas sur le postulat du productivisme pétrolier (qu’ils ont tous en commun) mais bien sur la nature des débouchés pétroliers, le choix des marchés. Au Canada, fait peu badin, plus t’es réac, moins t’es nationaliste. Vous avez bien lu. Les Conservateurs fédéraux sont moins nationalistes (nationalistes canadiens…) que les Libéraux fédéraux, parce que les Conservateurs fédéraux sont plus pro-Ricains. Les Conservateurs s’assument et assument le Canada comme un sous-traitant néo-colonial de la métropole US tandis que les Libéraux cultivent la mythologie brumeuse d’une autonomie nationale canadienne susceptible de se déployer de par la chanson lireuse, mondialiste et harmonieuse des accords de libre échange avec tout le monde et les autres. Dans cette quadrature du cercle canado-américain, les Conservateurs fédéraux sont trop dociles et les Libéraux fédéraux sont trop outrecuidants. Il y a donc danger partout, face à la grosse bête du sud.

Les Conservateurs canadiens sont favorables à des oléoducs qui livreraient le pétrole canadien principalement, sinon exclusivement, vers les États-Unis, notre voisin traditionnel, naturel, historique, etc… Sous les Conservateurs, le Canada chercha donc à faire construire un oléoduc qui aurait traversé tout les États-Unis latéralement et aurait fournis du pétrole brut canadien aux raffineries du Texas. Il faut comprendre que les pays importateurs de pétrole tiennent de plus en plus à raffiner sur leur propre territoire, pour affecter de faire bénéficier leurs populations laborieuses des retombées industrielles du raffinage. C’est là une version mondialiste de la vieille formule du mercantilisme colonial. Le pays colonisé (ici, le Canada) livre son produit le plus brut possible et le pays métropolitain (ici, les États-Unis) se charge de la finition et de l’ajout de plus-value commerciale, ici par le raffinage. Comme tout le monde, dans l’économie-monde, joue le même jeu, les raffineries texanes avaient besoin du brut canadien pour se maintenir actives, vu que les puits de pétrole texans doivent eux aussi de plus en plus vendre sous forme brut, attendu que leurs acheteurs internationaux aussi préfèrent désormais raffiner chez eux. La chaise musicale ou les dominos. Il y a là une sorte de cascade des protectionnismes industriels, en quelque sorte. On ne peut pas décider d’où sort le pétrole (c’est un produit minier, donc foncier, géographiquement fixe) mais on peut décider où on le traite. La résistance sociétale aux États-Unis sous Obama a fait que ce projet d’oléoduc canadien vers les États-Unis n’a pas été accepté. Les Américains achètent de toute façon, de longue date, du pétrole canadien via différents canaux. Et surtout, conscients des contraintes canadiennes, ils dictent leurs normes et leurs prix (ce sont de toutes façons principalement leurs entreprises qui prospectent le pétrole en Alberta). Ils disent au Canada: le pétrole est à tant sur le marché mondial, si vous nous vendez le vôtre à quatre ou cinq fois moins cher, on est preneurs. Comme vous êtes coincés, c’est à prendre ou à laisser. Les Conservateurs canadiens prennent.

Les Libéraux canadiens, eux, aspirent plutôt à laisser tomber ce genre d’entente à saveur néo-colonialiste. Ils cherchent à diversifier le marché pétrolier canadien. Leur cible principale, c’est l’Asie, cet immense espace émergent, industriellement retardataire, et qui sera encore énergivore pour au moins une autre génération. Les Libéraux œuvrent donc à tripler le débit d’un oléoduc existant depuis 1953 et qui, à travers les immenses Montagnes Rocheuses, achemine le pétrole albertain jusqu’à Burnaby et au port de Vancouver, où il est chargé sur des superpétroliers et envoyé en Asie. La joute se joue alors entre deux provinces de l’Ouest canadien, l’Alberta, productrice de pétrole et dont un segment de sa surface vaste comme l’Angleterre est déjà durablement pollué par la prospection à ciel ouvert des titanesques espaces de sables bitumineux, et la Colombie-Britannique, cet immense jardin forestier qu’un triplement du débit de l’oléoduc dit Trans-Mountain risque de piteusement polluer, en cas de dégât, toujours possible. La résistance sociétale joue ici à plein. Nations aborigènes, population de l’hinterland et des espaces riverains, mairies des municipalités concernées, notamment Burnaby et Vancouver, personne ne veut que le flux pétrolier déjà présent, déjà constant, déjà tangible au quotidien, ne soit multiplié par trois, amplifiant d’autant le danger permanent d’une catastrophe écologique accidentelle.

Pour compliquer et bien envenimer une situation déjà tendue, il appert que l’oléoduc Trans-Mountain déjà existant appartient à une instance bizarre et douteuse dont nous tairons ici le nom. Cette instance n’est pas propriétaire de l’oléoduc comme disons, Apple est propriétaire de ses usines de téléphones. C’est plutôt une sorte de gestionnaire, de grand intendant, qui se spécialise justement dans le management des réseaux d’oléoducs et le fait à la carte, à contrat, en se vendant au plus offrant. Or ce gestionnaire de raccords de tuyaux a pour principal client, le gouvernement américain. Nos Libéraux canadiens se retrouvent donc à devoir faire affaire, pour leur seule possibilité de débouché vers un marché pétrolier autre que les USA, avec un grand intendant… dépendant largement du gouvernement des USA. S’instaurent alors toutes sortes de bizarreries, de dépassements de coûts, de coulages d’infos en direction de la résistance sociétale, de tiraillements divers et variés entre le gouvernement fédéral et l’intendant torve des tuyaux. Tout se joue comme si ce gestionnaire de l’oléoduc Trans-Mountain se traînait les pieds et n’était pas vraiment intéressé à voir son raccord du Nord-Ouest devenir le principal robinet pétrolier canadien vers l’Asie. Le gouvernement Libéral canadien finit par en avoir plein le dos de ces combines ambivalentes et il décide de procéder à un buyout de cet encombrant partenaire. Il donne cinq milliards de dollars à l’intendant bizarre et lui dit: maintenant, tu dégages, je m’occupe moi-même de cet oléoduc. On ne parle pas de nationalisation parce que la notion n’est plus très pop, mais dans les faits, c’est quand même ça qui se passe. Les Conservateurs (méthodiquement pro-Ricains) crient alors, à la Chambre des Communes, au gaspillage des fonds publics pour acheter un hostie de tuyau qui est à nous de toutes façon depuis 1953, et qui n’est même pas encore opérationnel, dans sa version 2.0.

La populace, prompte à rager sur ces questions, et qui est peu au fait des détails cornéliens du foutoir, et qui en a bien marre de tout ce qui procède de l’oléagineux, ne voit que ce que les apparences lui montrent. Voici un gouvernement canadien qui vient de racheter pour cinq milliards d’argent public un oléoduc canadien (!) dont il entend tripler le débit pour lui faire traverser les majestueuses Montagnes Rocheuses et un des plus beaux jardins lacustres et forestiers du monde jusqu’au port d’une des villes les plus radieuses du Canada, au grand danger de tout durablement éclabousser et saloper. Pardon, les Libéraux, vous prétendiez être des écolos?

Entre alors en scène le gouvernement néo-démocrate de l’Alberta. Il est dirigé par une femme et son ministre de l’énergie est aussi une femme. J’insiste sur cette dimension de sexage parce que je trouve particulièrement frappant que, quand le pétrole vaut cher et rapporte bien, ce sont des mecs en costard, baveux et arrogants, qui dirigent la province pétrolière du Canada. Maintenant que le pétrole canadien se vend moins bien, qu’il fait douteux, foireux et sale, c’est des bonnes femmes qui doivent se taper le nettoyage du foutoir hérité. Pathétique, et passablement parlant, au sujet de certains traits politiciens de notre temps. Enfin bref. Ces dames pensent leur problème dans l’angle social-démocrate (bourgeois, toujours). Il s’agit donc, pour elles, de créer des emplois pour les Albertains frappés par la baisse mercantile des prix du pétrole. On déploie alors un certain nombre de stratégies. Pousser sur la même roue que les Libéraux fédéraux pour amplifier l’oléoduc Trans-Mountain, en insistant sur le fait que tous les Canadiens doivent faire des efforts pour perpétuer la prospérité canadienne nous permettant, notamment, de bénéficier de notre excellent système de santé publiquement financé. De l’autre bord des Montagnes Rocheuses, le gouvernement de la Colombie-Britannique, ironiquement néo-démocrate lui aussi, pousse dans l’autre sens pour que le volume d’un oléoduc déjà menaçant ne s’amplifie pas davantage. L’Alberta envisage alors l’option ferroviaire… mais depuis le bizarre accident du village de Lac-Mégantic, au Québec, ou un train-citerne de brut avait fait explosion en plein milieu du village, tuant des gens et décimant la communauté, le transport pétrolier par train (ayant augmenté exponentiellement dans les dix dernières années) est désormais subitement lui aussi dans le collimateur de la résistance sociétale. Le train n’est donc plus vraiment une alternative invisible au transport par oléoduc. Il y aura là aussi un coût de relations publiques à assumer. D’autre part, l’Alberta parle aussi de bâtir, sur Fort McMurray, son boomtown pétrolier d’autrefois, des raffineries, style Texas, pour faire comme tout le monde et se prévaloir de la forme de protectionnisme discret que représente de plus en plus l’industrie du raffinage. L’idée est que l’essence raffinée serait moins dangereuse à mettre en circulation que le brut. On dit ça, vite, vite, tout en taisant le fait qu’on remplace ainsi le risque de dégâts environnementaux interprovinciaux par une amplification de l’empreinte carbone locale due aux raffineries… raffineries qui, au demeurant, ne sortiraient pas en un an ou deux de la cuisse de Jupiter. L’Alberta nouveau genre ne se complexe d’ailleurs pas trop avec le protectionnisme. Elle fait valoir, dans une argumentation ayant son petit mérite logique, qu’elle ne comprend pas pourquoi le troisième pays pétrolier du monde, le Canada, achète du pétrole d’Arabie Saoudite. Pour le raffiner lui-même? Mais, dit l’Alberta, nous aussi on pourrait fournir du pétrole bien de chez nous et le raffiner nous-même! Maître chez nous, les foufous! Et finalement, l’Alberta, fraîchement social-démocrate, cherche, aussi et d’autre part, gaillardement mais souffreteusement, à s’extirper hors du fameux malaise hollandais en en revenant, sur le tas, à ses traditions pré-pétrolières, agricoles notamment. C’est donc subitement la promotion de l’orge et du houblon, au risque de se retrouver au cœur d’une guerre de la bière avec la puissante province de l’Ontario, fort chatouilleuse, elle aussi, sur la question de ses platebandes protectionnistes interprovinciales.

Le foutoir pétrolier canadien se résume donc comme suit. Un immense espace hérité, pollué et pullulant, d’où on extrait le pétrole de sables bitumineux coûteux à traiter mais toujours en demande. Des distances gigantesques peu peuplées mais avec une population, aborigène et non-aborigène, de plus en plus réfractaire à s’incliner devant les priorités de forbans des industriels… mais aussi… assez peu encline elle-même à cesser de chauffer son char au gaz et sa cabane au mazout. Un lobby pro-Ricains (représenté à la Chambre des Communes fédérale par les Conservateurs) qui veut mono-orienter l’exportation en direction de notre métropole néo-coloniale traditionnelle. Un autre lobby pro-Chinois (représenté à la Chambre des Communes fédérale par les Libéraux) qui veut amplifier un oléoduc vers l’Ouest et le Pacifique et se heurte aux résistances sociétales d’usage (amplement manipulées par le premier lobby, au demeurant). Et finalement les acteurs et actrices de la scène provinciale albertaine, qui ont les deux pieds et les deux mains dans le cambouis, un merdier innommable, durable, et qui se font traiter comme une bande de pestiférés malodorants après avoir été perçus comme des millionnaires nouveaux riches arrogants et anti-sociaux.

C’est la lutte de la peste, contre le choléra, contre le typhus. La situation est complètement bloquée. Et on parle ici de parcs industriels titanesques, bourdonnants, en expansion. Un danger potentiel permanent. Qui va donc finir par se rendre compte que c’est le postulat non-questionné de ces trois instances politiciennes et de sa petite populace embourgeoisée qui est le problème fondamental: j’ai nommé l’axiome capitaliste et sa doctrine à court terme du profit privé comme vision implicite du commerce et de la ci-devant économie-monde. Tout est à refaire de fond en comble, ès foutoir pétrolier canadien comme partout ailleurs. Un jour viendra.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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LES DÉMONS DE LA SORCIÈRE (Anna Louise Fontaine)

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2019

Cet ouvrage se donne comme un essai et son sous-titre est: Ma vie n’est pas dans vos yeux. Il nous fait nous émouvoir et réfléchir selon un jeu éclaté de facettes distinctes. On a parlé, disserté, discutaillé amplement, dans les dernières trois ou quatre décennies, du écrire femme. Des développements savants —facultaires largement— ont été formulés, pour circonscrire une voix femme dans les lettres… une voix qui ne serait pas cacasserie de femme savante ou décalque de Jane Doe ou de garçon manqué inverti, mais une vraie voix, autonome, radicale, démarquée. On pense, de préférence, à une formulation qui ne se cherche pas comme formulation parce que, tout simplement, elle se trouve directement, de par sa plongée crue et vive dans le vaste bassin de ce qu’elle se propose de dire.

Appréhender une telle voix ne se fait pas comme on lit des notes de services. De fait, il est difficile de lire cet ouvrage superbe sans sentir une forte émotion pour la figure déchirante qui tient la plume. Anna Louise Fontaine rompt les amarres de ce qui est certainement un des puissants freins traditionnels et conventionnels du parler femmes: la rétention. Son programme se formule ni plus ni moins qu’ainsi:

Lasse des mensonges, je m’avancerai sans masque. Pas encore sans peur. Mais nue. Quel autre défi pourrait être le mien? Au moment où j’arrête la course folle qui m’entraîne toujours plus loin de moi-même, je viens déposer les armes aux pieds de mon propre mystère. Je me pardonne toutes les errances, car sur le fil du présent, je vois que les regrets et les espoirs sont des gouffres sans fond. Funambule sans nom, je m’éveille au premier matin. C’est à nouveau l’éden, mais ici, c’est moi qui mène. Pas un dieu capricieux et névrosé, distribuant les récompenses ou les punitions pour s’accorder quelque divertissement au long de son éternel ennui. (p. 82)

C’est la tempête des formulations, le désordre des sens, l’esquinte du dire. L’essai en prose est lacéré de poésie, fourbu de dissonances, échancré, fracturé dans sa linéarité, déchiqueté. On ne va pas se mettre ici à aller à la rencontre d’une vérité ronron, cordée à ras la cabane, et alignée au bord du terrain de jeu comme le sont je ne sais quels petits garçons partant en guerre. C’est que la voix qui parle ne s’ancre pas dans un héritage tranquille et postulé d’autorité implicitement mais fatalement masculine, trempée, confortée, didactique. Ici, tout éclate. Cette parole de femme est un cri déchirant, une feuille ondulante et sonore de tôle qui se tord et se fend. La sorcière autoproclamée expurge ses démons, eux-mêmes gauchement désignés. Elle les crache comme autant de crapauds purulents. Toute textualité est radicalement altérée, tout confort, de lecture ou de cogitation, est infailliblement compromis.

La déchirure, la fracture, la faillite, la faille, c’est aussi celles d’une époque. Si bien qu’on entend ici hurler, s’expurger, s’exprimer, une femme-époque. Le roc effrité des arrières grands-mères, des grands-mères, des traditions, des espérances rances, des conformités confirmées, des potagers enneigés… est frappé par la cataracte de la libération sexuelle, des paradis artificiels, de la déréliction, des divorces, des passions, des révoltes. Nos historiens avaient parlé d’une Révolution tranquille. Pas pour tout le monde, visiblement. Les hippies furtifs rencontrent ici les évanescentes madones de villages et le sabbat est intensif. Libérateur? Possible. Joyeux et jubilatoire? Moins certain…

C’est que, comme le brouillard sur un vieux cloaque, le glauque rôde, le malsain traîne dans le coin. Inceste, violence, arbitraire autoritaire, cadre scolaire suranné, étroitesse villageoise, effritement de vies putrides, qui se sont racornies de trop s’être racotillées. Rien ne va. Tout se fendille, se fissure, éclate. Et la souffrance est lancinante, cuisante, omniprésente. La quête est fondamentalement une quête de sincérité, un rejet remuant et colérique de la duplicité, des implicites, de la culture fétide de l’édredon. Le cri est-il assouvi? L’autocritique est-elle adéquatement armaturée, diamantée? C’est pas dit. Elle s’annonce en tout cas.

Mes passages mal vieillis (ce sont les miens, hein, moi qui avait un an quand Duplessis est mort) sont ceux se gargarisant de religiosité. Ils sont heureusement discrets, fugaces, minimaux, allusifs, comme dans un plat complexe qu’on aurait juste un peu trop salé, par cette nostalgie simplette et trompeuse du temps où les viandes d’autrefois se conservaient dans le gros sel. Ici, oui, oui, on se bat encore un peu avec dieu. On veut encore qu’il existe pour pouvoir le sermonner. Petits moments parcheminés. Ils ne nuisent en rien à l’économie de l’exposé et le datent. Mais nous sommes tous tatoués de dates. Il faut assumer. Ici, c’est fait.

L’enracinement socio-historique de cet ouvrage ne saute pas aux yeux et c’est ce qui fait sa force. L’enracinement socio-historique de cet ouvrage, on doit le chercher, comme dans une chambre en désordre. Une chambre de fille. Il s’est bien envolé, le ton détenteur de vérité. C’est que notre écrivaine est aussi bien solidement écœurée de se faire crier par la tête par un papa trado en colère. Elle fait même bouillir papa en tronçons dans je ne sais quelle marmite imaginaire. Et elle donne son billet de congédiement au père de ses propres enfants. Voix d’un temps.

Tout homme (J’entends: tout être masculin, biologique, sociologique ou les deux) devrait soigneusement lire cet ouvrage magistralement cacophonique. C’est à cause de ce qu’il y a dans cet ouvrage que nos copines, nos épouses et nos conjointes pognent les nerfs…

Je colère
Me hérisse, me refuse
Rumine la rage
Qui gronde dans ma gorge
Me submerge et me noie

Cri contraint, cri venin
On me viole, on me tue
Et je survis par habitude
On me force, on m’éventre
Je harnache mon hurlement…

(Extrait du poème, Cri et chuchotement, p. 72 — typographie et disposition modifiées)

Et pourtant, la masculinité contemporaine lisant cet ouvrage ne comprendra fichtre rien, ne verra pas le problème ou pire: en verra trop hâtivement la ficelable solution. La féminité contemporaine sera interpellée, elle, par contre. Son empathie vibrera, gros moteur collectif. Mais elles auront mal, les lectrices, elles aussi. Les femmes, dans cet ouvrage douloureux, se rejoignent mal. La configuration des sororités est compromise par l’intensité des crises, la concurrence, l’indifférence. La filiation matrilinéaire est, elle, crucialement fracturée. Les femmes de la tradition sont ouateusement critiquées. Il y a ici quelque chose qui leur est sourdement reproché. Quoi? Encore, une fois, c’est assez difficile à dire. Rien de frontal, rien de pointé. On enveloppe nos mamans et bonnes mamans dans une sorte d’amertume sourde, issue du fait que ces générations de femmes ont trop plié, trop accepté, trop gobé, abandonnant la bacchanale libératrice à une génération unique, justement celle de l’auteure. Ça fait tout un typhon dans le bac à sable et ce, pour un temps finalement fort courtichet, au regard de l’histoire, encore par trop secrète, des femmes.

Une sorcière qui expurge des démons, c’est encore une femme en position d’autoflagellation. Ma vie n’est pas dans vos yeux… parce que, torrieu, vos maudits yeux me fascinent encore passablement. Trop, pourtant. La question de la recherche d’approbation dans le regard de l’autre corrode passablement sa portion du tableau, lui imposant une part significative de ses teintes, comme un vieux verre d’eau séché qui s’était autrefois renversé sur une aquarelle.

Rebelle non-anarchisante, adolescente non-juvéniliste, femme mûre non-gérontolâtre, Anna Louise Fontaine nous livre des fractures. Fracture entre deux époques (tradition et modernité), fracture entre deux écritures (poésie et prose), fracture entre deux façons de se cogiter (dérive et rationalité). On a mal, dans la voix de la sorcière. Il est impossible de ne pas s’y engouffrer. Nous y sommes, nous y macérons, nous y rageons, avec elle. La lime de nos actions n’a vraiment pas fini de crier et de grincer sur le métal, gricheux et atavique, de toutes nos lassitudes.

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Anna Louise Fontaine (2012), Les démons de la sorcière, Société des écrivains, Paris, 157 p.

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Contre le kirpan

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2019

Guru Granth Sahib (Le Maître Livre)

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On va commencer par regarder un peu la religion sikh. Revendiquant quelques vingt millions d’adeptes dans le monde, le Sikhisme se développe au Panjab entre 1520 et 1610 environ. La première compilation des éléments du texte sacré, lui-même intitulé Guru Granth Sahib (Le Maître Livre), a eu lieu vers 1604. On en rédigea des éléments complémentaires jusqu’en 1708. On peut donc dire qu’une date aussi tardive pour la fondation d’une religion majeure, c’est rien de moins que la onzième heure. Aussi, on trouvera, dans cette religion et dans la philosophie qui en émane, une modernité de ton et d’attitude qui l’apparente à la pensée de certains théologiens rationalistes (Voltaire, Thomas Paine). On pourrait aller jusqu’à suggérer que, tendanciellement, le Sikhisme est un monothéisme déiste.

Vous n’êtes pas des Hindous ou des Musulmans, vous êtes des disciples (sikhs). Le Sikhisme est un syncrétisme d’Hindouisme et d’Islam. De l’Hindouisme, il retient la question des réincarnations punitives et du karma (mais ni le polythéisme ni le système des castes). De l’Islam, il retient la rigueur monothéisme et l’égalitarisme entre sectateurs (mais ni le prophétisme ni la filiation abrahamique). Le Sikhisme est un monothéisme strict (le nom de dieu, qui est ni masculin ni féminin, pourrait se traduire Être Suprême). Il n’y a ni fils de dieu, ni prophète, ni clergé et les différents dieux et déesses des religions orientales sont considérés comme des êtres légendaires. Ceci dit, tout dans les religiosités et les mythologies antérieures est jugé, par le Sikhisme, comme susceptible de mener à une saine compréhension du divin, dont les canaux d’appréhension sont jugés multiples et également méritoires. Dans son principe, le Sikhisme cherche à éviter toutes formes de sectarisme. Il est un promoteur explicite de la liberté et de la diversité des cultes.

Le Sikhisme se particularise dans certaines de ses pratiques coutumières. Respectueux de la nature, il promeut l’idée voulant qu’on évite d’altérer ce que la nature configure en nous. C’est sur la base de ce principe que les hommes sikhs ne se rasent pas. Il faut comprendre de ce dispositif comportemental que la barbe et le turban (qui retient les cheveux longs masculins) sont moins des signes religieux que les conséquences ordinaires d’un choix de vie engageant des options philosophiques. Dans le même ordre d’idée, les sikhs rejettent les viandes cacherout (kosher) et halal non pour des raisons cultuelles mais sur la base de considérations pratiques et philosophiques. Le cacherout (kosher) et le halal sont des modes d’abattage lents, impliquant la saignée complète. Dans un but de respect de la nature exigeant une réduction maximale de la souffrance animale, les sikhs revendiquent plutôt la pratique du jhatka, une procédure d’abattage traditionnelle hindoue, qui tue la bête instantanément, réduisant son tourment au minimum. De toute façon, une importante portion de la communauté sikhe est végétarienne, toujours en conformité envers la même visée philosophique.

Le sacrifice d’animaux pour des raisons rituelles, le suicide et le meurtre, pour des raisons rituelles ou autres, ne sont pas admis (ceci NB). Les sikhs tendent aussi à prohiber l’absorption de substances euphorisantes, les relations sexuelles extra-maritales, la vie solitaire (incluant le célibat, les pratiques des ermites et la vie monastique). C’est qu’ils sont de gros promoteurs de la famille traditionnelle. Ils considèrent le mariage un engagement crucial et ils sont monogames. La question de la polygamie est délicate à traiter dans la jurisprudence de leur héritage parce que leurs grands gourous fondateurs, tributaires des cultures hindoues et/ou musulmanes, furent souvent polygames. On reste donc discrets sur la distance critique prise désormais face à cette pratique ancienne. Mais distance critique il y a bel et bien (car les sikhs y sont aptes). On notera aussi que les sikhs requièrent que leurs sectateurs marient la personne de leur choix (démarcation ferme envers la vieille pratique hindoue des mariages arrangés). L’un dans l’autre, les sikhs font la promotion d’une vie familiale et collective simple, harmonieuse, cohérente. Ils rejettent autant les coutumes dépassées que la fixation excessive du monde moderne sur les objets matériels.

Pour une religion, le Sikhisme apparaît comme singulièrement modéré et éclairé. Il promeut l’égalité entre tous les êtres humains (notamment entre les hommes et les femmes), le partage (incluant la charité pécuniaire engageant un pourcentage des revenus, comme chez les musulmans), les droits individuels, la responsabilité civique, la décence morale, le rejet des comportements illogiques (incluant les superstitions surannées et les rites absurdes), la recherche de la vérité (par la contemplation et par l’instruction), le respect des lois de la nature, l’optimisme, l’abnégation généreuse, une vie disciplinée, le laconisme poli (il faut éviter de jacasser sans arrêt, selon les sikhs), l’acceptation de tous, et l’ouverture d’esprit face à la vision du monde des autres.

Alors les gars, je vous pose la question: pourquoi ce couteau? Les religions, qui sont des cadres de représentations fatalement archaïsants, ont toutes des causes perdues qu’elles traînent comme autant de casseroles. On ne va pas revenir là-dessus, ce qui est dit est dit. Dans le cas de nos compatriotes sikhs, leur cause perdue, c’est le kirpan. Les sikhs sont contre le meurtre, contre une fixation excessive sur les objets matériels, et contre les comportements illogiques (incluant les superstitions surannées et les rites absurdes). Et pourtant, tristement, selon la formulation de leur culte, le kirpan représente leur «droit» (concret ou abstrait, factuel ou ritualisé) à une forme féodale et spadassine d’autoprotection. En portant son kirpan, un sikh se proclame, explicitement ou implicitement, duelliste (protection personnelle) et vigilante (protection des autres). Le duel et la posture milicienne ne sont pas normaux ou légaux dans le contexte de fonctionnement ordinaire d’une civilisation non-moyenâgeuse. Le port du kirpan est une infraction ouverte aux exigences les plus élémentaires du communautarisme civique. Or, en cas de conflit de juridiction, les droits civiques priment sur les droits religieux, toujours. Conséquemment, le port du kirpan n’est pas acceptable.

Un kirpan et son étui

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Et surtout, mort de ma vie, qu’on ne vienne pas me bassiner avec la décision de la Cours Suprême de 2006. La Cours Suprême du Canada est un tribunal colonial méprisable et exempt du moindre mérite civique. Ce Directoire de l’Occupant prouve tout simplement son incompétence chronique, sans plus, quand il autorise un enfant à aller à l’école avec un kirpan cousu dans son froc et (soi-disant) inutilisable. On insulte absolument tout le monde avec ça. Les sikhs considèrent, en conscience, que le kirpan devrait se porter exclusivement au ceinturon (voir illustration, infra) et les citoyens laïcs (surtout ceux qui ont des enfants et des petits-enfants écoliers) considèrent que si une gang de bums décide de fendre le fond de culotte du petit compatriote sikh premier de classe, et de lui sauter son kirpan, ils l’attendront après la classe et ça se fera en un tour de main. Cette solution inepte (du kirpan cousu dans le froc) n’est satisfaisante pour absolument personne et elle prouve surtout qu’on est en droit de se demander si les bonzes coloniaux de la Cours Suprême du Canada sont tout simplement déjà allés à l’école…

Mes chers compatriotes sikhs, la sagesse, fine et nuancée, de votre religion aux vues avancées est hautement respectable. On gagne à la connaître. Je fais appel à la riche dimension autocritique que votre cadre culturel a produit (notamment sur la question de la polygamie traditionnelle). Je vous pose simplement la question, en ami, de philosophe à philosophe: pourquoi aller vous discréditer pour une niaiserie pareille? Quand un comportement est illogique, suranné, déplacé, nuisible, il faut le réformer. Il est sikh de le réformer. Gardez votre kirpan chez vous. Accrochez-le dans votre salon. Je suis certain que votre être suprême éthéré et vos gourous non-cléricaux vont parfaitement piger le topo et ne pas vous chipoter pour la bien petite nuance adaptative et syncrétique que vous aurez alors l’intelligence d’apporter au culte. Mon approche de cette question est athée mais non militante. Je suis sans religion et je sais parfaitement que les particularités religieuses sont soumises aux exigences de la société civile, pas le contraire. Quoi que disent les minus habens du Directoire de l’Occupant Colonialiste Suprême, se promener à la ville avec une arme offensive au ceinturon ou cousue dans le fond de culotte est illicite, illégal, criminel, inapproprié et dangereux. Il faut, à un certain moment, cesser de faire les casuistes et les tataouineux sur des questions aussi sensibles (et nuisibles), dans la vie pratique. C’est exactement comme pour l’histoire d’ours des armes à feu.

Votre kirpan, chers compatriotes sikhs, n’est pas conforme à la pensée fondamentale de sagesse que votre propre religion inspire et promeut. Il est l’épine au pied de notre compréhension mutuelle. Les rationalistes et les irrationalistes de la civilisation contemporaine n’en veulent pas. Vous ne les convaincrez jamais de tolérer le kirpan. Il est intolérable, comme simple objet inerte, comme arme, sans plus. Rangez-le respectueusement sur les étagères de l’histoire, avant que de vrais gestes disgracieux et regrettables ne se posent, d’un bord ou de l’autre, dans nos quartiers et nos écoles. Incidemment, les aéroports, les lieux sensibles, les parlements, certains pays même, n’en veulent pas, de ce poignard incurvé. Je ne vois vraiment pas pourquoi les petits bourgeois voyageurs et les politicards miteux s’épargneraient ce danger potentiel mais qu’on l’imposerait de jure aux citoyens ordinaires, dans la vie civile. Non. C’est non. Vivre ensemble c’est aussi régulariser adéquatement l’intendance de tous les objets pointus.

Port ordinaire du kirpan (quand aucune loi restrictive n’est appliquée)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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NOTRE PREMIER ANCÊTRE JEAN ROLANDEAU (1650-1715) — par Wilfrid Laurendeau

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2019

Le manoir Couillard-Dupuis à Montmagny

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Sans transition, j’ai le grand plaisir de vous annoncer que le généalogiste amateur Wilfrid Laurendeau (1899-1988) écrit, en 1964:

NOTRE PREMIER ANCÊTRE JEAN ROLANDEAU

Le vingtième jour du mois de janvier mil six cent cinquante, a été baptisé en l’église St-Pierre de Marsilly, France, Jean, fils de Louis Rolandeau [l’acte donne Roulandeau — W.L.] et de Laurence Chauveau, Parrain: Jean Thumain, marraine: Françoise Pinaud, tous demeurant en la paroisse de Marsilly.

«Le même couple avait eu en novembre 1647, un fils prénommé Hilaire; en décembre 1645 une fille Marguerite; en décembre 1643 une autre fille, prénom illisible; en septembre 1641 une Laurence et en juillet 1641 une Marie». C’était au moins, le sixième enfant de cette famille, puisqu’on retrace cinq naissances qui précèdent celle-ci. Peut-être y en a-t-il eu d’autres dans la suite?

Comme on vient de le voir, le fondateur de notre famille Jean Rolandeau était originaire d’une commune qui portait alors et qui porte encore aujourd’hui, le nom de Marsilly. Cette commune est située sur la côte occidentale de France, sur l’océan Atlantique, à environ 10 kilomètres (six milles) au nord de la ville de La Rochelle. Cette commune compte aujourd’hui [en 1964 – P.L.] environ 900 habitants.

Nous ne connaissons pas exactement la date de son arrivée au pays. Il semble bien que ce fut en l’année 1673 ou un peu auparavant. En effet, nous lisons dans l’Abbé Albert Dion [Topographie de Montmagny, 1935, p. 100] que «pendant la plus grande partie de l’été de 1674, Jean Guyon, Sieur du Buisson, faisait l’arpentage de la Seigneurie de la Rivière du Sud. Le consciencieux géomètre, armé du théodolite et de la boussole et accompagné de son fidèle ‘chaîneur’ Jean Rolandeau, parcourant en tous sens l’immense domaine, tirant les lignes, plantant les bornes, marquant les arbres et notant sur son carnet les particularités explorées. Quant à Jean Rolandeau, il compte parmi les premiers colons de St-Thomas, ses descendants ont pris le nom de Laurendeau».

Ce qui est certain, c’est qu’en 1676, le 7 avril, Noël Morin concède à Jean Rolandeau une terre de trois arpents par quarante en «la seigneurie de St-Luc», qui devait être plus tard une partie de la paroisse de St-Thomas de Montmagny.

Cette terre où notre premier ancêtre s’établit ainsi en arrivant au pays peut facilement être localisée.

Dans le titre de concession de la Seigneurie de St-Luc au Sieur Morin nous constatons qu’elle commence à un arpent au dessous de la rivière à la Caille et remonte le fleuve St-Laurent jusqu’à l’étendue d’un quart de lieue.

La seigneurie de St-Luc mesurait donc 21 arpents de front sur le fleuve St-Laurent, soit cinq terres de trois arpents et une de 6 arpents de large. La terre de notre ancêtre était la dernière de ces terres, et située à l’ouest de la rivière à la Caille. On peut dire sans guère se tromper que cette terre se trouvait aux alentours où se trouve actuellement l’Hôtel-Dieu de Montmagny.

La rivière à la Caille est connue encore aujourd’hui sous le même nom. C’est sur ses bords que commença la paroisse de Montmagny. La première chapelle de Montmagny fut bâtie sur les bords de la rivière à la Caille. Ce n’est que quatre-vingts ans plus tard, à la reconstruction de la troisième église que le centre de la paroisse de Montmagny fut déplacé et que l’église fut bâtie sur son site actuel.

Le 4 août de l’année 1677, nous retrouvons Jean Rolandeau faisant encore de l’arpentage avec Jean Guyon du Buisson, dans la Seigneurie de L’Islet-St-Jean, appartenant à Mlle Geneviève Couillard, fille de Louis Couillard.

Il contracta mariage le 24 avril 1680 à Québec, avec Marie Thibault de la Seigneurie de Maure aujourd’hui St-Augustin de Portneuf. Jean Rolandeau est accompagné de Pierre Joncas, l’un de ses voisins de la paroisse de Montmagny; les autres témoins mentionnés à l’acte viennent de la seigneurie de Maure et accompagnent la mariée.

Marie Thibault était l’aînée d’une famille de six enfants qui n’étaient peut-être pas au mariage à l’église vu la grande distance et la difficulté des chemins à cette époque, mais qui prirent certainement part à la fête de famille qui remplit le reste de la journée. Elle a quatre sœurs, Louise, 13 ans; Marguerite, 12; Anne 10;  Jeanne 6; et un frère Jean-Baptiste âgé de huit ans.

Au recensement de 1681, nous retrouvons Jean Rolandeau, 30 ans, Marie Thibault, sa femme, 18 ans; il possède 2 fusils, 1 vache, 6 arpents en valeur.

Cette vache dont il est fait mention dans ce recensement a toute une histoire que l’on peut reconstituer grâce à un acte du notaire Gilles Rageot; elle nous permet de lire le développement de la ferme de Jean Rolandeau.

Nos pères pour la plupart commençaient leur carrière en ce pays sans autre capital que leur courage et leur énergie. La ferme que les autorités du pays leur concédaient gratuitement était couverte de bois et il fallait la défricher arpent par arpent. La tâche ne les effrayait pas… Quant aux grains de semences et aux animaux, il fallait s’entendre avec les anciens habitants du pays pour se les procurer peu à peu. L’ingéniosité suppléait aux ressources et nous allons voir comment Jean Rolandeau sut habilement se préparer lui-même et à son fils un troupeau de laitières.

S’il pouvait s’en procurer une, le problème était réglé car la multiplication se fera assez rapidement; mais une laitière malgré les bas prix de cette époque était au dessus de ses moyens. Nous sommes au printemps de 1679, un an avant son mariage.

Le prix de la laitière est plus élevé si elle est dans la vigueur de l’âge et en plein rapport, il l’est beaucoup moins dans les premiers mois qui suivent la naissance. Jean Rolandeau s’entendit avec un nommé Pierre Normand Labrière qui avait une future laitière alors âgée de six mois. Il en prendra soin pendant cinq ans et la lui rendra ensuite grande et belle; pendant l’intervalle sans doute Jean Rolandeau comptait qu’il aurait commencé la multiplication du troupeau. C’est à l’expiration de ces cinq années que nous rencontrons les deux parties chez le notaire Gilles Rageot pour prolonger le marché de trois autres années. Nous croyons intéressant de reproduire cet acte du notaire Rageot parce qu’il nous peint sur le vif la vie de nos ancêtres pendant les premières années de leur séjour en ce pays, leurs difficultés, leurs efforts et leur mérite. Ce qui se passe chez Jean Rolandeau, nous l’avons rencontré chez les voisins qui l’ont précédé, nous le reverrons chez ceux qui arriveront après lui. Nous verrons ensuite la situation s’améliorer chez chacun d’eux d’année en année grâce à un travail constant, et le confort et l’aisance arriver rapidement.

En 1696, Jean Rolandeau vend sa terre à Denis Proulx, fils de Jean Proulx (Contrat Rageot, 30 juin). Terre de 5 arpents sur 40 de profondeur «joignant d’un côté Denis Huet dit Laviolette, de l’autre côté les terres non concédées, d’un bout la Rivière du Sud, et de l’autre bout, les terres descendant vers le fleuve St-Laurent». Cette terre vendue à Denis Proulx n’est pas celle que lui avait concédée Noël Morin en 1676. Dans le plan de la seigneurie de la Rivière du Sud, sur la carte de Catalogne [sic] en 1705, nous voyons que Jean Rolandeau possède encore cette même terre, située entre Jean Proulx et Pierre Blanchet. Il possède également à cette même date une autre terre située un peu plus loin, entre celle d’un nommé Fournier et une terre non concédée. L’«Aveu et Dénombrement» rendu par les seigneurs de la Rivière du Sud, en 1732, nous montre que Jean Rolandeau a laissé à ses héritiers une terre de 3 arpents sur 84, une maison, une grange, une étable, et 16 arpents de terre labourable. Il est de toute évidence que cette terre est la même que lui a concédé Noël Morin en 1676, plus une autre terre au bout de celle-ci dans les profondeurs, puisqu’il possédait 84 arpents en longueur au lieu de 40.

À la date du 21 août 1700, on trouve dans les minutes du notaire Chamballon un acte relatif à la succession de Marie Thibault, la femme de Jean Rolandeau, elle reçoit la part de sa mère, partagée en cinq parties. La succession se règle à l’amiable. Jean Rolandeau et ses beaux-frères Gilbert et Alary acceptent en règlement la somme de 150 livres chacun et 10 minots de blé. Jean Rolandeau faisait affaire avec un nommé Macaud, marchand de la ville de Québec, et il stipule que son argent et son blé devront être payés au dit Macaud.

 «On conçoit difficilement aujourd’hui quelle somme de courage, d’énergie, d’héroïsme même devaient avoir ceux qui se dévouèrent à la colonisation. Pour donner naissance à la paroisse de Saint-Thomas de Montmagny, ces braves durent s’enfoncer dans les bois, à trente milles de Québec, s’exposer aux dangers de tomber entre les mains des Iroquois qui visitaient souvent ces lieux de chasse et de pêche. Et de quels instruments se servaient-ils pour attaquer les arbres séculaires de nos forêts encore vierges, d’une simple hache. À cette époque, les chevaux étaient inconnus au pays; bien peu d’habitants avaient la bonne fortune de posséder un bœuf ou deux qu’ils pouvaient utiliser à traîner les arbres et à les mettre en monceaux pour les brûler ensuite. À ces difficultés presque incommensurables, il faut ajouter encore les privations, les misères, les accidents imprévus qu’ils devaient rencontrer. Ceux-là seuls qui ont vécu dans des endroits nouvellement ouverts à la colonisation, qui ont goûté un peu à la vie de colon, comprendront la vaillance des preux dont nous faisons connaître les mérites. Puisse la génération ne pas oublier ce qu’elle doit et marcher sur leurs traces de courage et de vertus chrétiennes.» [Azarie Couillard Després, Histoire des Seigneurs de la Rivière du Sud, 1912, p. 20]

Jean Rolandeau et Marie Thibault eurent une famille de 7 enfants; six filles et un fils, qui est le continuateur de la lignée et l’ancêtre de tous les Laurendeau du pays. Ils furent inhumés tous deux à St-Thomas de Montmagny. Le premier le deux février 1715, et son épouse le 17 août 1711.

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Wilfrid Laurendeau (1899-1988), Généalogie des Familles Laurendeau – 1680-1960, Montréal, 1964, chez l’auteur (avec approbation du Provincial des Oblats), 224 pages + une annexe de 54 p. Je cite ici les pp 4-7 dont j’ai expurgé une douzaine de notes de bas de pages qui sont principalement des renvois à des documents annexés (eux-mêmes de simples copies dactylographiées d’originaux non photocopiés).

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Et le généalogiste amateur Wilfrid Laurendeau (1899-1988) écrit encore:

La deuxième génération nous amène l’altération du nom Rolandeau en celui de Laurendeau. Aucun document nous en donne la cause; seul le contrat de mariage du deuxième ancêtre nous prouve le changement.

Wilfrid Laurendeau (1899-1988), Généalogie des Familles Laurendeau – 1680-1960, Montréal, 1964, chez l’auteur (avec approbation du Provincial des Oblats), 224 pages + une annexe de 54 p. En p. 9.

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Donc, comprenons-nous bien: malgré l’existence tranquille et ancienne du patronyme Laurendeau en France, tous les généalogistes nord-américains s’accordent, sans débat dubitatif aucun, sur le fait que l’ancêtre de tous les Laurendeau d’Amérique de souche ancienne n’est pas un Laurendeau mais un Rolandeau. Ce fait, peu banal, n’est pas contestable. Il y a donc eu un rapide changement de patronyme, in situ, circa 1701 (date de la naissance de Louis-Joseph Laurendeau). Et, pour le coup, puisqu’on la prend ici sur un ton de généalogie amateure, je vais vous fourguer l’hypothèse d’Ysengrimus sur le susdit changement de patronyme. Elle est parfaitement charmante et elle en vaut bien une autre. À un peu moins de 400 kilomètres au nord-est de Marsilly, il existe, dans le Loiret, un tout petit bras d’eau qui s’appelle La Rolande. Je me plais donc à imaginer qu’un des aïeux hexagonaux de l’ancêtre venait de par là. On peut donc se plaire à supposer qu’en référence à ces origines spécifiques (que j’invente intégralement ici, comprenons-nous bien), Jean Rolandeau sentait son patronyme assez fortement comme découlant (boutade) d’un hydronyme. Arrivé au Canada, patatras, plus de Rolande mais un fleuve Saint-Laurent. Le sentiment hydronymique, toujours supposé présent et intime, couplé à une très solide proximité de prononciation du L et du R massivement attestée, elle, au dix-septième siècle (Marcel Juneau 1972, pp 159-177) auront joué le tour.

Je suis attendri du fond du cœur par cette jolie hypothèse malgré la bien évidente fragilité de certains de ses aspects. La confirmation de cette fragilité réside dans le fait, tout simple mais implacable, que les deux patronymes Rolandeau et Laurendeau ont —insistons sur ce point— une bonne et vénérable présence ici et là en France (y compris dans des territoires parfaitement non irrigués) et qu’ils trouvent leurs racines ordinaires dans des étymons totalement non-hydronymiques (Roland et Laurent, tout simplement). L’historique de ces deux patronymes, fort honnêtement exposé ICI par un autre Laurendeau écornifleur, ne laisse aucun doute sur ce point. Rolandeau et Laurendeau se sentent, en plusieurs points, parallèlement et indépendamment, entre autres, comme petit Roland ou petit Laurent (notamment pour tout simplement dire fils de Roland, fils de Laurent). Fin du drame.

Enfin… quand même… il reste de tout cela la non négligeable force d’attraction du nom du majestueux Saint-Laurent qu’il est difficile de ne pas voir jouer un rôle dans la stabilisation généalogique et ethnoculturelle de cet intervertissement, somme toute assez courant, linguistiquement parlant, de deux consonnes (intervertissement qu’on appelle, en phonétique historique, une métathèse à distance). L’hydronymie est certainement quand même venu faire sentir son petit reflux, dans la genèse nord-américaine du beau nom de Laurendeau.

À tout événement, je n’aurai finalement qu’un mot: salut l’ancêtre.

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