Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for juin 2010

Nous faisons partie du Mouvement de Libération des Femmes…

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2010

En hommage respectueux et admiratif aux luttes féministes de tous les temps, ce centième billet du Carnet d’Ysengrimus vous propose la version française d’un des plus fameux récitatifs de guerre féministe de l’époque du Women’s Liberation Movement. Il date de 1975 et on le doit à Joyce Stevens. J’en suis le modeste traducteur. Construit comme un monologue verbal (l’absence de ponctuation est volontaire, conformément au texte original), ce texte éclatant n’a absolument rien perdu de son souffle initial…

Nous faisons partie du Mouvement de Libération des Femmes, parce que…

Parce que le travail des femmes est jamais fait et est sous-payé ou non payé ou ennuyeux ou répétitif et on est les premières vidées et notre dégaine de minette compte plus que ce qu’on fait et si on se fait violer c’est notre faute et si on prend des baffes on a bien dû courir après et si on élève la voix on est une bande de pétasses criardes et si on aime le sexe on est nymphos et si on l’aime pas on est frigides et si on aime les femmes c’est parce qu’on arrive pas à trouver un «vrai» homme et si on pose trop de questions à notre médecin on est névrosées et/ou carriéristes et si on réclame des garderies pour les gosses on est égoïstes et si on se tient debout pour défendre nos droits on est agressives et «si peu féminines» et si on le fait pas on est la faible femme type et si on veut se marier on s’apprête à mettre la corde au cou à un type et si on veut pas se marier on est dénaturées et parce qu’on ne peut pas encore obtenir un contraceptif adéquat et sûr pour nous alors que l’homme lui peut marcher sur la lune et quand on ne peut pas ou ne veut pas être enceintes on est vouées à se sentir coupables à propos de la question de l’avortement et… pour tout un tas d’autres raisons nous faisons partie du Mouvement de Libération des Femmes.

Femen Protest
Femen Protest 2

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Le syndrome du T’AS DIT CACA!

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2010

t-as-dit-caca-et-tu-vas-payer

«Regardez, oh,  il a dit ceci!». « Hon, haro, elle a dit cela!» « Il y a trente ans, vous avez dit que… est-ce que cela signifie que…? . Je vous dis que la liberté d’expression et la liberté d’opinion n’ont pas trop bonne presse par les temps qui courent. Le rigorisme superficiel de la parole, la soumission conformiste de la pensée et le syndrome du T’AS DIT CACA! perpétuent et amplifient leurs odoriférants ravages. De plus, déférence obligée pour les uns et les autres, force est d’observer que tout le monde mange de ce pain là, en fait, de tous les bords du ci-devant spectre idéologique. Il y a un T’AS DIT CACA! de droite et un T’AS DIT CACA! de gauche. Chacun y allant fort, fort, dur, dur, fonction de sa fantasmatique spécifique. N’épiloguons pas sur la caca dans sa superfétation doctrinale… Observons simplement qu’on assiste et contribue de concert à la grande baillonnade compulsive universelle. Pour utiliser un mot inventé jadis par René Lévesque: c’est vomissant… Pas le droit de changer d’idée dans la vie. Plus droit au moindre écart de langage, d’opinion ou de comportement. Obligation de s’expliquer tataouineusement et sans fin sur tout, autre chose et le reste, devant un auditoire véreux qui, du reste, ne vaut guère mieux que ce qu’il vient de vous accuser d’avoir juste dit… C’est bien notre époque ça. T’AS DIT CACA! y a un hostie de putain de baille, on va te le faire payer de toute éternité et salir tout ce qu’on peut salir avec ton «t’as dit». Ça devient subrepticement facho, ces pratiques de fausse moralité médiatique là, vous me direz pas…

Moi, de notre culture du T’AS DIT CACA! contemporaine j’ai envie de dire, pour ma part: LA BONNE DAME PROTESTE UN PEU TROP, IL ME SEMBLE. Mais il faut alors un peu s’expliquer. C’est dans Hamlet. Ce prince contrarié reproche à sa mère, la reine du Danemark, de s’être remariée trop vite, avec son oncle, qui a promptement remplacé le père de Hamlet sur le trône danois. Une troupe d’acteurs vient au château royal et Hamlet leur fait jouer une pièce dans laquelle une vieille reine proteste et se lamente sans fin à la simple idée de la mort de son roi. Hamlet se penche alors vers sa mère et lui demande son appréciation sur la pièce, justement au moment de cette scène spécifique, qui est en fait la formulation, par effet de contraste, du reproche qu’il lui fait à elle. La mère de Hamlet répond: LA BONNE DAME PROTESTE UN PEU TROP, IL ME SEMBLE («The lady doth protest too much methinks.» HAMLET, Acte 3, Scène 2). Par ce propos, la reine du Danemark exprime clairement son droit personnel à des comportements moins convenus, donc, ici, dans ce cas-ci, à un deuil plus bref. Autrement dit: ce spectacle, cet étalage, ce flamboiement de «vertu» n’est pas très fiable, trop poussé, trop charrié, trop empesé, trop artificieux… Or, le battage pépiant et cancanant des petites âmes soi-disant offensées par la licence toute minimale des comportements verbaux et sociaux contemporains nous donne à contempler et à subir une opinion publique braquée, creuse, vide, sans fond, sans perspective, sans vision, sans entrailles qui, franchement, justement, PROTESTE UN PEU TROP, IL ME SEMBLE. Tout se passe comme si la mère de Hamlet, ou toute personnalité, publique ou privée, de notre temps, de tous les temps, doit maintenant s’expliquer sans fin devant le grand collège des Diafoirus renfrognés anonymes sur son remariage rapide, son passé personnel, ses regrets, ses amours, ses envies, ses pulsions, ses croyances, ses orientations (dans tous le sens du terme). Faut-il aussi qu’elle soumettre pour approbation, au grand symposium nivelant, ses préférences artistiques et musicales, ses sports favoris, sa marque de tomates en conserve, ses hauteurs de talons, la teneur en fluor de son dentifrice, ses cauchemars les plus récurrents, son personnage favori dans Sésame Street, la couleur de la peinture de son premier char, la couleur électorale de son premier parti politique, si elle est Beatles ou Rolling Stones, Apollon ou Dionysos, Chips ou Fritos, Monet ou ManetMolière ou Shakespeare? Oh là là, la barbe. Il faut présenter patte blanche, conformette et doucereuse, à tous les huis et dans tous les tournants et il s’agit, c’est le cas de le dire, d’une patte blanche toujours de la même farine… Les idées qui dérangent tant les ergoteurs et les ergoteuses de nos galeries (de presses et de ruelles) ont indubitablement une longue tradition de pulvérisation silencieuse par le bon ton maladif… On prétend informer et éduquer? On bouche les bouches, on bouche les yeux. Maudite conformité fliquante. Cela ne se calme pas, n’en finit pas, et cela s’aggrave. Bon, attardons nous sur deux petits exemples, tirés de la nasse grouillante et opaque de la vindicte omniprésente. Ya qu’à se pencher. C’est qu’on dégage, de nos jours, deux grands types de T’AS DIT CACA!

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Le T’AS DIT CACA! de type «contenu choquant» (si tant est). Un petit politicien nationaleux québécois a le malheur, dans un de ces discours de thérapie collective autojustifiante dont il a le sirupeux secret, de parler de la résistance québécoise. Un gros ministre fédéral anglophone canadien se met aussitôt à pogner la Danse de Saint-Guy, à sautiller et à fortiller: «Oh, t’as dit résistance. T’AS DIT CACA! Tu nous traites implicitement, nous (anglo) canadiens, de miliciens, de pétainistes, de vilains, de nazis… etc… etc… caca… caca… ». C’est tellement typique des anglo-canadiens ça (mais oh, hein, ils ne sont pas les seuls!). Charrier plus loin, en faisant passer l’autre pour celui qui a charrié plus loin. Pourquoi la barouetter tout de suite d’un seul coup d’un seul dans le stéréotype «français» de la Résistance Française/Miliciens/Pétainistes/Nazi etc… Malhonnêteté criante de gouvernant gluant et veule. Accusations de T’AS DIT CACA! sur implicites déformants et fallacieux. Bon moyen –surtout!- d’esquiver le débat de fond qui vous placerait devant votre statut réel d’occupant multi-centenaire, tranquille, onctueux, et si faussement bonhomme. Solution de facilité rhétorique pour faire l’autre avoir l’air fou, excessif, extrême, abusif, délirant, impertinent, inane, devant les gogos en extase. Nous sommes en pays anglo-saxon, les plombs. Restons impériaux, mes beaux… Ainsi, la comparaison intellectuellement, ethnologiquement, sociologiquement et éthiquement adéquate ici, c’est celle de la RÉSISTANCE IRLANDAISE (Irish Resistance). Calmons nous le pompon folklorique un brin, et chantons en choeur…

Et que monsieur le tout petit petit gros ministre, inculte comme tous les ministres, s’informe un peu sur la longue et lancinante Résistance Irlandaise face à l’Angleterre. La ressemblance entre le Québec et l’Irlande, sur ces questions historiques et sociopolitiques est sidérale, et on a là, sans malice et sans fiel, une analogie pertinente, pondérée, utile, éclairante et, surtout, pas de nazis torves dans le tableau pour donner mauvais genre à quiconque. Qu’il se dépayse un peu, le petit politicard baillonneux qui proteste juste un peu trop (il me semble). Comme ça, en plus, bien, ses (éventuels) souhaits de la Saint Patrick aux québécois ne seront pas que du lip service multiculturel-oui-mais-seulement-si-vous-nous-imitez de toc… Bon, je m’arrête ici sur cet irritant exemple canadien. Partez-moi pas là-dessus, je n’en finirais plus et me mettrais moi-même en personne à vous la dégobiller sur votre liquette, mon Irlande intérieure bien raboteuse, vallonnée et verte vive. Les petites âmes offensées (et gros oppresseurs effectifs) de ce premier exemple sont de fait, aussi ridicules, vides et perfides que celles qui pépient dans le giron du second grand type.

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Le T’AS DIT CACA! de type «comportement verbal déplacé» (si tant est). Une autre manifestation omniprésente de notre cher syndrome contemporain du T’AS DIT CACA! c’est le fameux dirty talking, comme quand, disons, un vice-président américain susurre This is a big fucking deal! dans l’oreille de son président et que des micros renifleurs le captent inopinément. Alors là, les hauts cris (surtout dans l’autre famille politique): « Hon… T’AS DIT FUCKING! Haro… Haro…». Or pourtant, dans ce cas particulier, l’injure, la vraie, la “de contenu” aurait été si le vice-président en question avait dit: THIS IS NO FUCKING BIG DEAL, traduisible alors par: Y A PAS DE QUOI EN FAIRE UN FROMAGE PAREIL. Ce que monsieur le vice-président truculent a vraiment dit se traduit, en fait par: C’EST IMMENSE, C’EST GIGANTESQUE, C’EST FABULEUX, C’EST MERVEILLEUX… Linguistiquement, FUCKING n’est rien d’autre qu’un adverbe intensif, rien de plus, rien de plus… et il faut aussi noter que le susdit FUCKING est en train de devenir ce que les linguistes appellent un infixe, c’est-à-dire une forme dépendante qui s’enchâsse dans un groupe idiomatique pour en altérer le sens initial. BIG DEAL en anglo-américain c’est une expression figée signifiant «une grosse affaire» «une grosse histoire» ou (au sens figuré de ces traductions): «un foin», «un fromage», «un plat». Maintenant comparez:

(1) FUCKING CLINT EASTWOOD
(2) CLINT FUCKING EASTWOOD

en (1) FUCKING est péjoratif, on dénigre ouvertement monsieur Eastwood. En (2) FUCKING, infixé dans le groupe, comme dans la remarque de notre bon vice-président, est laudatif. On valorise monsieur Eastwood. Dans le film DUDES de Penelope Spheeris (1987), un premier personnage veut venger la mort d’un second en utilisant une arme à feu, genre western. Le troisième “dude” s’exclame: “There is no way you can do this, dude. You’r no Clint Fucking Eastwood”, signifiant clairement son admiration pour le grand cowboy mythique et son statut inégalable. Il est indubitable que le mot de notre vice-président qui, ici a, si ouvertement, dit caca, et face auquel on paniqua si vivement, protestant vraiment un peu trop (il me semble), sans jamais rien analyser, est, lui aussi, intégralement laudatif. Dans la mouvance de ce T’AS DIT CACA! mal décrit par les médias du temps, certaines personnes, moins délirantes que les autres, avaient vite fait d’imprimer les macarons (très) minimalement protestataires suivant:

On se donne les slogans-de-macarons des causes que notre époque nous dicte, me direz-vous, et ce sera effectivement fort bien dit. Le BIG en majuscule sur les macarons ici, tête du groupe BIG DEAL, représente un accent tonique. Cela réduit la valeur laudative de l’infixe FUCKING et nous ramène fermement vers le sens littéral de BIG DEAL, pour signifier qu’on fait vraiment effectivement tout un plat de ce petit mot de l’irlando-américain au sourire éclatant… En résumé, comparez (la majuscule représentant un accent tonique d’insistance):

(3) This is a big FUCKING deal (comme dans le mot de notre truculent vice-président)
(4) This is a BIG fucking deal (comme sur les macarons supra)

En (3) la valeur laudative de FUCKING tire le groupe vers la valorisation. En (4) la valeur littérale de BIG (+deal) ramène le tout vers le sens littéral du groupe, plus péjoratif, de «un foin», «un fromage», «un plat», «(toute) une affaire», «(tout) une histoire». Nos traductions :

(3)   C’est extraordinaire, c’est merveilleux (Implicite: cet événement politique)
(4)   Mais vous en faites tout un plat! (Implicite: de ce mot du vice-président)

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Oui? Tout un plat, oui? On se suit? Bon… Ouf… Ah, mais inutile de vous dire combien il serait fatiguant, épuisant, éreintant de devoir démonter ainsi, un par un, cas par cas, graine à graine, tous les T’AS DIT CACA! contemporains pour le bénéfice des petits esprits bien en place qui se gaussent tellement de la vérité, en fait, et ne cherchent qu’à flétrir et à discréditer, sans débattre, sans diffuser la moindre pensée, sans respecter la décence intellectuelle la plus élémentaire, en utilisant la bêtise ambiante comme porte-voix, et en s’appuyant simplement sur le genre de postulat de vindicte dont se nourrissent constamment les salisseurs professionnels. Il serait pourtant tellement plus simple de laisser les voix discordantes s’exprimer clairement, de relever le gant et de débattre sur le contenu, au contenu justement, ouvertement, frontalement, sans constamment souffler démagogiquement au tout venant suiviste ce que devraient être les lignes des uns et le babil des autres, au nom du bon ton bâillon du moment. Dosé, écoeuré de cela, moi, je me promène avec une lanterne, en plein jour, en murmurant: je cherche un débat de fond.

Je suppose qu’un jour (re)viendra sur l’une ou l’autre de nos agoras-extra-ou-intra-caca…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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