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LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (le film): pro-Danton, anti-Robespierre, pour un bilan fatalement réactionnaire

Posted by Ysengrimus sur 14 juillet 2019


George Jacques Danton (joué par Klaus Maria Brandauer)

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Il y a trente ans, sortait, pour le bicentenaire de la Révolution Française, le film en deux parties LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (Première partie: Les années lumières, réalisé par Robert Enrico — deuxième partie: Les années terribles, réalisé par Richard T. Heffron). Le film n’a pas trop mal vieilli en ce sens qu’il est toujours grosso modo dans le ton gentil-gentil contemporain. C’est un spectacle méthodique et léché, l’un dans l’autre fort enlevant. Factuel en apparence, son astuce biaisée ne se manifeste qu’à l’usure.

Exposé flamboyant donc, c’est aussi une présentation adroitement didactique (et sélective) du fouillis d’événements de la période 1789-1794. Jouant finement du raccourci, voire du stéréotype historique, l’opus parvient à nous faire mettre un peu d’ordre dans cette tempête révolutionnaire cruciale aux vues de l’histoire universelle. En 1789, le roi Louis XVI (Jean-François Balmer) est cassé comme un clou. Il a engagé 2000 millions de livres dans la Révolution américaine, alimentant copieusement la flamme républicaine dans le Nouveau Monde pour bien enquiquiner les Anglais… sans se douter qu’il va finir par se brûler la culotte avec les effets locaux de cette même ardeur novatrice. Son ministre des finances Jacques Necker (Raymond Gérôme) lui expose les deux possibilités dont il dispose dans le marasme actuel. Soit désavouer le paiement de la dette, soit convoquer les états généraux pour leur réclamer de nouveaux impôts. Le roi opte pour la seconde solution. C’est comme ça qu’il va faire sortir le terrible génie de la bouteille…

Paquetés tous ensemble au château de Versailles (à l’Hôtel des Menus-Plaisirs), les représentants du Tiers-état vont vite se mettre à envisager une réorganisation en profondeur des pouvoirs. Ils œuvrent depuis un bon moment déjà, dans leurs communes et leurs cantons, à remplir les cahiers de doléances. Le peuple a faim. Il n’y a pas de pain. Les privilèges aristocratiques et ecclésiastiques étouffent la nation bourgeoise naissante. On suit un avocat parisien, un certain Georges Danton (Klaus Maria Brandauer) et un de ses brillants jeunes assistants, Camille Desmoulins (François Cluzet). Ce dernier va retrouver un de ses anciens compagnons de collège, Maximilien de Robespierre (Andrzej Seweryn), qui est déjà député d’Arras pour le Tiers, et qui va l’initier à la politique. George Danton, pour sa part, est approché par un certain Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau (Peter Ustinov), aristocrate mais député de Provence, aussi pour le Tiers. La mise en place d’une Assemblée Nationale est envisagée. Le roi, qui se veut ferme, sent vite qu’il perd le contrôle. Il fait verrouiller les grilles de l’Hôtel des Menus-Plaisirs, empêchant les députés du Tiers de s’y réunir. On se rend au local du jeu de paume, on tasse deux aristos qui jouaient au tennis et on y improvise une assemblée délibérante. C’est le Serment du Jeu de paume (on jure de ne pas se séparer avant la mise en place d’une Constitution pour la France). Le roi, raidi, refuse de reconnaître les délibérations de cette ci-devant Assemblée Nationale en cours de constitution. En plénière, il exige la dissolution des états généraux. Mais le Tiers ne quitte pas la salle de l’Hôtel des Menus-Plaisirs et il poursuit les délibérations sous la présidence de Jean Sylvain Bailly (Michel Duchaussoy). La Constituante s’autonomise graduellement du monarque. Mirabeau: Nous sommes ici par la volonté du peuple…

Furax, le comte d’Artois (frère du roi et lui-même futur Charles X, un gros réac incurable joué par André Penvern), veut faire dissoudre l’Assemblée Nationale par la force. Necker penche pour le compromis, Marie-Antoinette (Jane Seymour), pour la temporisation. Le roi fait marcher la troupe, des régiments de mercenaires suisses et allemands, qui ne parlent pas français. Le peuple de Paris leur sert une intifada de première. Le roi obtient la démission du ministre Jacques Necker, favorable au Tiers. Cela provoque une tempête à Paris. On craint que cela ne soit le signal de la Saint-Barthélemy des patriotes (selon le mot de Camille Desmoulins). Les parisiens se donnent une feuille de chêne comme cocarde et crient Aux armes! L’insurrection dévalise les principaux arsenaux de Paris, et en emporte les fusils. Mais il faut aussi de la poudre… et la poudre est dans la forteresse de la Bastille. Au Club des Cordeliers, Danton exacerbe la foule en fustigeant ceux qui s’en prennent aux élus du peuple. Il organise l’insurrection. Danton: les fusils sont aux Invalides, et la poudre est à la Bastille. Le peuple de Paris se rend sur la Bastille en scandant La poudre! La poudre! Le gouverneur de la Bastille a ses canons pointés vers les rues, depuis ses tours. Mais ses soudards tireront-ils sur le peuple de Paris? Pas certain. Un ballet diplomatique surréaliste va alors s’engager lors de la mise en place d’une des anecdotes historiques les plus célèbres de l’Histoire de France, de l’Histoire universelle même.

Le Comité Permanent de l’Hôtel de Ville de Paris (tout fraîchement constitué par les électeurs parisiens) envoie une délégation dans la forteresse de la Bastille, cernée par le peuple de Paris. Le marquis Bernard-René Jourdan de Launay (Henri Serre), gouverneur de la Bastille n’a jamais entendu parler de ce comité mais il accepte de déjeuner avec les trois délégués portant la cocarde bleue et rouge. En dégustant le rôti, les délégués parisiens demandent au gouverneur de retirer les canons des tours. Le gouverneur pinaille, louvoie mielleusement, puis il finit par accepter. Il fait retirer les canons et fermer les embrasures. Le peuple dans la rue, en voyant les canons disparaître des meurtrières, n’y voit pas un signe d’apaisement mais une manœuvre hostile. Il croit qu’on les recule pour les charger et ensuite tirer sur la foule, comme dans le cas de canons de navires. C’est la panique et la colère dans la foule immense. Apparaît alors un délégué national de district qui, lui, monte sur les tours et dit à Launay de rendre la forteresse. Launay se tourne vers les trois parisiens avec lesquels il vient de finir de déjeuner et la bisbille s’installe entre les deux instances révolutionnaires. Launay: Comprenez messieurs qu’avec toutes ces innovations, il est bien difficile à un officier du roi de savoir où est son devoir. Refusant finalement que le peuple entre dans la Bastille, le gouverneur demande à ses hommes de signaler, en brandissant leurs chapeaux, au peuple de s’en aller. Le peuple voit dans ces signaux bizarres du haut des tours de la forteresse une invitation à entrer dans la Bastille. Le peuple avance au lieu de reculer. Launay est contrarié et accuse les délégués parisiens de lui avoir fait un coup fourré. Il fait pointer les mousquetons du haut des tours vers le peuple. L’officier de district est prié de prouver son autorité et d’aller dire au peuple de se retirer.

Entre-temps, des astucieux qui ont fait le mur font descendre un des ponts-levis de la Bastille et le peuple s’engouffre dans la citadelle. L’officier de district et le personnel du gouverneur sont débordés. Le gouverneur, paniqué, se laisse convaincre par un de ses sous-offs de tirer sur la foule du haut des tours, au mousqueton uniquement. C’est le carnage. La foule rend le feu mais ses résultats sont dérisoires. Les sous-offs, sans demander l’avis du gouverneur, tirent maintenant sur la foule au canon. Survient alors un régiment battant tambour et marchant en bon ordre. Le gouverneur, du haut des tours, le prend pour un corps légitimiste. Manque de bol pour lui, c’est un escadron de la Constituante, avec des soldats portant cocardes. Au cri de Vive la Nation! ils fraternisent avec la foule dans la cours de la Bastille. On s’apprête à canonner la forteresse depuis la rue. Le gouverneur fait alors transmettre un message écrit aux insurgés les menaçant de faire sauter la Bastille si le peuple n’accepte pas les termes d’une capitulation. Les soldats du gouverneur l’empêchent de faire quoi que ce soit de plus. Le peuple prend finalement la Bastille et y danse autour de grands feux et de la tête du gouverneur Bernard-René Jourdan de Launay, plantée au bout d’une longue pique. Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt (Yves-Marie Maurin) décrit nuitamment au roi ces événements insurrectionnels et celui-ci n’y comprend goutte.

Le 17 juillet 1789, le roi quitte Versailles et se rend à la mairie de Paris pour se réconcilier solennellement avec son peuple. Dans une ambiance glaciale, le maire Jean Sylvain Bailly ne ploie pas le genoux devant lui et lui remet les clefs de la ville. Le roi se surprend du fait que Paris ait maintenant un maire. Il rencontre aussi le marquis Gilbert de Lafayette (Sam Neill), ce dernier portant la cocarde et expliquant que les volontaires qui assurent la défense de Paris s’appellent maintenant Garde Nationale et l’ont désigné lui, Lafayette, comme leur commandant général. On explique au roi la symbolique de la cocarde tricolore. Rouge et bleu pour le peuple de Paris auquel on vient maintenant de faire ajouter le blanc de la monarchie. Le roi accepte, sans enthousiasme excessif, de se faire épingler une cocarde au bicorne. Il annonce aussi qu’il retire ses troupes de la capitale et qu’il reprend Jacques Necker à son service, comme ministre des finances. Le roi rentre ensuite à Versailles.

En août 1789, les nobles et le clergé réunis aux états généraux avec le Tiers, renoncent solennellement à leurs privilèges. La liberté de culte et la liberté de la presse sont instaurées. Camille Desmoulins décide de fonder un journal et Danton s’engage à le financer. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est proclamée. Mais le roi refuse de signer les décrets sur l’abandon des privilèges et la Déclaration des Droits de l’Homme. Il va commencer à se mériter le surnom ironique de Monsieur Véto, car il va tendre à tout encombrer de son droit de véto. Son attitude intransigeante et vétillarde va graduellement pousser les instances constituantes vers l’idée d’abolition de la monarchie. Le roi fait venir le régiment de Flandres tandis que Mirabeau cherche à convaincre Camille Desmoulins de la légitimité constitutionnelle du véto royal.

Un banquet d’aristos réacs a lieu à Versailles où on trinque au roi, à la reine, et piétine la cocarde tricolore. Danton soupçonne la reine Marie-Antoinette, qui est une aristocrate autrichienne, de fomenter la contre-révolution. Celle-ci se répand, tandis que le peuple a toujours faim. Danton appelle à l’insurrection. Il fait placarder Paris. Ce sont alors les parisiennes qui répondent à l’appel. Elles marchent de Paris à Versailles. C’est avant tout une révolte de la faim, méthodique et directe. Allons chercher la boulangère et le boulanger… et le petit mitron! Danton exacerbe les Cordeliers pour qu’ils se joignent aux parisiennes et marchent eux aussi sur Versailles, tandis que la Commune de Paris exige de la garde royale qu’elle rapatrie la famille royale sur Paris. C’est qu’à Versailles, Louis XVI est louche. Il reçoit des émissaires, écrit des lettres, envoie des courriers, convoque des régiments étrangers, tripote avec les autres têtes couronnées du monde. Si le roi est à Paris, la nation le contrôle. Le roi symbolise le pouvoir. Il ne peut plus s’autonomiser du peuple. Il y a une vingtaine de kilomètres entre Paris et Versailles. Les parisiennes le marchent, sous la pluie, dans des routes défoncées. Elles arrivent dans la cours du palais de Versailles exacerbées et épuisées. Quatre femmes sont autorisées à rencontrer le roi, en compagnie de Jean-Joseph Mounier (Jacques Penot), président de l’Assemblée Nationale. La jeune porte-parole des parisiennes s’effondre au sol en disant, Du pain, du pain… Le roi est touché, secoué. La scène est poignante, naïve. Mounier ne parvient pas vraiment à la récupérer politiquement. Mais, un peu plus tard, Mounier parvient à faire revenir le roi sur plusieurs de ses vétos. Lafayette et des représentants de la Commune de Paris viennent chercher le roi. Ils entendent le ramener dans la capitale sous escorte de la Garde Nationale (et non de ses régiments mercenaires).

Le 6 octobre 1789, les parisiennes prennent les versaillais de vitesses. Elles déjouent la garde royale et entrent en force dans le palais de Versailles, armées de haches et de piques. Face à face avec les gardes royaux. Exacerbés par Jean-Paul Marat (Vittorio Mezzogiorno), les parisiens et les parisiennes se regroupent dans la cours du palais de Versailles. Lafayette est avec le roi et la garde royale. La foule exige que le roi se montre au balcon. Encouragé par Lafayette, ce dernier s’exécute. Puis la foule réclame la reine au balcon. Marie-Antoinette s’exécute aussi. Une voix de femme crie: Tirez-la, tirez-la. Abattez la putain! Mille mousquetons se pointent sur la reine mais aucun coup de feu n’est tiré. Il faut admettre que les deux figures ont livré la marchandise. On craignait en effet qu’ils se soient enfuis à l’étranger pour y établir leur jonction traîtresse avec l’internationale aristo mais… ils sont encore là, fidèles au poste. La foule exige que le roi rentre à Paris. Lafayette s’engage, au nom du roi, à le faire revenir dans la capitale. C’est que ses objectifs et ceux du peuple convergent.

Paris, juin 1790. Le roi et sa famille sont maintenant au Palais des Tuileries, à Paris. Le roi rencontre l’inventeur Joseph Ignace Guillotin (Jacques Ciron). Féru de mécanique, le roi améliore lui-même le couperet de la nouvelle invention du bon médecin (qui initialement imitait la forme d’une lame de hache de bourreau), pour qu’elle décapite mieux grâce à une astucieuse lame en biseau. Il s’agit de bien voir à ce que les suppliciés souffrent le moins possible. Camille Desmoulins lance son journal. Danton est élu député de la Commune de Paris à l’Assemblée Nationale. Mirabeau rencontre secrètement Marie-Antoinette à Saint-Cloud. Il négocie sec, en faveur d’une monarchie constitutionnelle. Il voudrait que le roi accepte la Constitution Nationale. Mais la reine se rebiffe. Elle trouve les idées de Mirabeau paradoxales. Le peuple et le roi auraient des intérêts communs? Vraiment? Ceci dit. Le roi finira par accepter la Constitution.

Le 14 juillet 1790, c’est la Fête de la Fédération. Tout semble harmonieux, renouvelé, fraternel. Le jour après la nuit, dit Camille Desmoulins. Lafayette est le centre d’attention des cérémonies. Le roi et la reine sont présents. Tout reste solidement monarchiste. Et les députés du Tiers font quand même un petit peu la moue. Mirabeau lui, jubile discrètement. Son idée de monarchie constitutionnelle semble prendre corps.

Mais à Nancy, en août 1790, l’aristocrate François Claude de Bouillé fait bastonner et pendre des soldats insurgés qui réclamaient leur solde, détournée par leurs officiers corrompus. Danton soulève la question à l’Assemblée Nationale. Il exige la démission de ministres royalistes au nom de Paris. Mirabeau, pour sa part, tripote pour en maintenir un en poste, et continue de servir secrètement les intérêts du roi. Camille Desmoulins épouse Lucille Laridon Duplessis (Marie Bunel) et, lors de son repas de mariage, Danton et Robespierre fraternisent, s’exprimant une admiration révolutionnaire mutuelle. Mirabeau, possiblement empoisonné par un des aristos qu’il a aidé, tombe malade. Vite, il agonise. Lafayette et Danton se rencontrent fortuitement chez Mirabeau. Le mourant tente de les allier (pour sauver la monarchie) mais ça ne colle pas vraiment. Lafayette traite Danton de corrompu. Danton traite Lafayette de militariste. Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau meurt en 1791.

Des conspirateurs aristos trament avec Marie-Antoinette l’évasion du roi de France vers l’Autriche. Pour sa part, le roi se fait comparer à Henri VIII par un cureton du haut clergé qui lui relaie un message du pape contre les prêtres jureurs (les prêtres qui admettent la constitution civile du clergé). Le journal de Marat, L’ami du peuple, dénonce alors la collusion entre le roi et la haute calotte. On brûle des curetons en effigie. On les bardasse dans leurs églises. Le 21 juin 1791, on annonce à Lafayette, qui fait la grasse matinée, que le roi a fui Paris. Danton dira: Monsieur de Lafayette, vous avez répondu du roi sur votre tête. Le peuple veut le roi, ou votre tête. On ne veut pas que le roi fuie à l’étranger. Il pourrait revenir avec une armée de forces extérieures. Le roi qui fuit, c’est le pouvoir aristocratique qui échappe à la nation et se niche ailleurs, en attendant de faire son prochain mauvais coup. Dans un coup de frime sublime, Lafayette fait publiquement croire que le roi a été enlevé par les ennemis de la France. Il ordonne à tous les français de retrouver le roi et de le ramener à l’Assemblée Nationale. Et ça marche. Le roi est pincé à Varennes par des gens ordinaires (dont notamment un certain Jean-Baptiste Drouet) et il est ramené à Paris. Sauf que, maintenant, quelque chose s’est cassé dans la petite mécanique monarchiste. Désormais, tout ce qu’il y a de décideurs politiques dans la nation considère ouvertement Louis comme un dangereux ennemi intérieur. Robespierre, dont le flair politique est sûr, a maintenant la certitude que cette tentative d’évasion conspirée révèle que le roi a de solides appuis à l’intérieur même du pays. Et cela va avoir de lourdes conséquences sur les politiques futures de l’Incorruptible (Robespierre).

Jean-Paul Marat, à la tribune du Club des Cordeliers, appelle désormais le roi Louis Capet et affirme devant un auditoire survolté qu’il doit être déchu de son titre. Il réclame une république et veut que le peuple de Paris signe une pétition à cet effet au Champ-de-Mars. Lafayette considère cela dangereux et réclame de l’Assemblée Nationale qu’elle instaure la loi martiale. Danton et Robespierre ne s’entendent pas sur le choix qui s’annonce: monarchie ou république? On sent que les deux penseurs de la révolution hésitent. Le 17 juillet 1791, sous la loi martiale, les gardes nationaux, commandés par Lafayette et arborant le drapeau rouge, tirent sur la foule réunie au Champ-de-Mars. C’est la fusillade du Champ-de-Mars. Paris est alors survolté et paniqué. Robespierre se fait presque piétiner par la foule qui fuit dans Paris mais il est sauvé in extremis par le bourgeois charpentier Maurice Duplay (Jean Bouise), un membre, comme lui, du Club des Jacobins. Marat, qui avait défié Lafayette au Champs-de-Mars, fuit la Garde Nationale par les égouts et il en contractera la maladie de peau qu’on lui connaît. Il se réfugie à Londres. Camille Desmoulins se cache à la campagne. Robespierre est toujours sur Paris mais il n’est plus député. Les choses se tassent un peu. En 1791, une amnistie générale est proclamée. Danton rencontre Marat à Londres. Il lui signale le danger imminent de guerre internationale contre la révolution et il le convainc de revenir sur Paris.

Le Club des Jacobins réclame que les armées d’immigrés soient détruites pour que le roi finisse par accepter de gouverner selon la constitution au lieu de s’imaginer que des poudrés en armes vont venir le remettre sur son trône. La thèse de l’union des ennemis extérieurs et intérieurs se raffermit. Il est de plus en plus admis que le roi mise sur des envahisseurs émanant de pays aristocratiques européens hostiles aux révolutions populaires pour raffermir son pouvoir sur la France. Jacques Pierre Brissot (Jean-Pierre Stewart) du parti des Girondins est favorable à la guerre dont il juge qu’elle purgera la France à la fois de ses ennemis intérieurs et extérieurs. Robespierre s’objecte à la guerre. Il la juge contre-révolutionnaire et, finalement, favorable au monarque parce qu’insidieusement consensuelle. Il n’a pas tort. En effet, le 20 avril 1792, le roi se présente à l’Assemblée Nationale et propose, d’un ton contrit mais explicite, que la France entre en guerre. L’Assemblée l’acclame.

Gabrielle Danton (Marianne Basler) essaie de convaincre Danton de ne pas se rendre à Paris car l’imminence de la guerre représente un danger tangible pour les chefs révolutionnaires. Danton la somme de fuir en Angleterre (où ils ont du fric entassé) si les choses tournent mal. À la frontière belge, les fantassins français se font planter par une armée de cavaliers autrichiens. Marie-Antoinette fait pression sur le roi (qui hésite constamment entre son peuple et sa classe) pour qu’il tripote avec les puissances extérieures qui commencent à envahir la France. Elle coule des secrets d’états aux autrichiens, par lettres. Jean-Paul Marat, à la tribune du Club des Cordeliers, réclame dix mille têtes de ces ennemis intérieurs qui mettent le peuple français en danger en tripotant avec les envahisseurs. Au nombre desdits ennemis intérieurs, il nomme au premier chef: Louis Capet, son espionne autrichienne et son valet Lafayette. La journée du 20 juin 1792, le peuple de Paris exacerbé envahit le Palais des Tuileries. Louis Legendre (Jean-François Stévenin) exige du roi qu’il retire un autre de ses vétos. On fait porter au roi un bonnet phrygien et le maire de Paris surgit à la dernière minute pour s’excuser au roi de ce débordement populaire soi-disant imprévu.

Le condescendant et arrogant duc prussien Brunswick (Hans Meyer) signe le Manifeste de Brunswick rédigé pour lui par un aristo français. Ce manifeste menace Paris des pleines représailles militaires de la Prusse si la sécurité du roi de France et de sa famille est compromise. L’Assemblée Nationale conspue ce manifeste de menaces et promet une humiliante défaite à la Prusse. Pendant que l’Assemblée ergote et que Robespierre fait la moue, le peuple des régions de France s’organise. Un immense bataillon de fédérés marseillais levé localement, formé de sans-culottes et de gardes nationaux, rencontre en route vers Paris un gamin qui leur enseigne sur le tas un hymne guerrier strasbourgeois. Allons enfants de la patrie… etc… Les volontaires nationaux marseillais marchent vers Paris en entonnant cet hymne. Devant la puissance et le caractère méthodique et vernaculaire de la mobilisation populaire pour la défense nationale, Robespierre rectifie son analyse. La victoire contre les envahisseurs prussiens et autrichiens coalisés servira la cause de la révolution mais Robespierre juge qu’il faut détruire l’ennemi intérieur avant de détruire l’ennemi extérieur. Un débat prend corps entre Danton, Desmoulins et Robespierre sur la nature et la puissance de cet ennemi intérieur. Robespierre le croit très puissant. Danton est moins certain. Dans un quart de siècle, en 1815, la Restauration de la monarchie donnera finalement raison à l’analyse de Robespierre contre celle de Danton. En tout cas, pour le moment, les trois sont d’accord sur un point: l’ennemi intérieur de la révolution en question est incarné par Gilbert de Lafayette. Il faut absolument empêcher le monarchisme qu’il incarne d’insidieusement redresser la tête entre les fissures des instances révolutionnaires institutionnalisées.

La journée du 10 août 1792. Danton et un groupe insurrectionnel entrent donc à la mairie de Paris, dissolvent la commune et la remplacent par une commune insurrectionnelle. Cette commune insurrectionnelle doit maintenant voir à la prise de contrôle du Palais des Tuileries. Danton mobilise alors le fameux bataillon des marseillais. Celui-ci va prendre les Tuileries à la Garde Nationale et ce, au nom des forces de cette seconde révolution. La garde du palais refuse de toute façon de combattre les nouveaux venus et elle retourne ses canons contre le palais, en fraternisant avec le peuple et en s’appuyant sur les fédérés marseillais et bretons. Le roi est obligé de se terrer derrière ses gardes suisses. On lui recommande de se rendre tout simplement à l’Assemblée Nationale, dernier rempart de protection que peut lui assurer la nation. Il le fait, avec sa famille, fendant prudemment la foule des gardes nationaux et du peuple de Paris. La bataille du Palais des Tuileries n’a lieu qu’après le départ du roi et de sa famille, que tout le monde a pourtant vu se retirer. L’Assemblée Nationale abrite le roi et sa famille dans un petit cagibi et, en même temps, elle abolit la monarchie et met en place la Convention Nationale. [Fin de la première partie]

Le 13 août 1792, le roi et sa famille sont enfermés à la prison de la Tour du Temple sur ordres de la commune insurrectionnelle de Paris. Au sein d’un conseil de six ministres, Danton est ministre de la justice. Robespierre explique à Desmoulins que ceci n’est que le début d’un long processus de mutation révolutionnaire de la nation. Lafayette, dans un petit bivouac militaire en campagne, annonce à ses sbires qu’il n’a plus sa place en France, parmi ces hommes qui ont détruit la couronne. Il se barre en Autriche (notons que, contrairement à bien d’autres, il ne mourra qu’en 1834, de mort naturelle). Le roi se fait discrètement annoncer, en prison, par son barbier, que Lafayette a déserté et que les prussiens marchent vers Paris. Dans deux semaines, vous serez libre… Les membres du gouvernement national envisagent de fuir Paris mais Danton les harangue en leur disant qu’il faut faire sentir à ceux qui montrent leur peur que la terreur est pire encore. L’idée de terreur prend corps, donc. Il faut effrayer l’ennemi intérieur (y compris le lâche au fond de nous) plus que tout. La terreur révolutionnaire doit être plus puissante que la peur réactionnaire. Bientôt Robespierre mènera cette doctrine jusqu’à ses plus tragiques aboutissements. On organise la défense de Paris. Et on appréhende les lâches et les traîtres, réels ou présumés. Danton lance son: De l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace. Camille Desmoulins trouve que Danton pousse la répression intérieure trop loin. Robespierre, qui appuie Danton sur ce point, dit à Desmoulins: Nous ne pouvons pas faire une guerre avec un second ennemi dans le dos. La doctrine de l’ennemi intérieur n’est pas une paranoïa, du moins pas encore. C’est, pour le moment, une analyse.

Les prussiens et les autrichiens mettent les campagnes françaises à feu et à sang. Brunswick perçoit toujours sa mission comme une ratonnade pour tabasser une populace en révolte contre ses dirigeants légitimes. Les prussiens prennent Verdun. Les parisiens ne peuvent rien faire sur le front militaire. Ils vont donc se concentrer sur le front intérieur. Harangués par Marat, ils vont aller massacrer tous les aristos dépenaillés qui sont en prison, pour bien s’assurer que le front intérieur est aplani. Le ministre de la justice Danton laisse faire, au grand dam de Camille Desmoulins. Ledit ministre de la justice Danton ferme les yeux sur ces exactions plutôt que de prouver son impuissance en tentant de les freiner. La tête de la princesse de Lamballe est promenée au bout d’une pique sous les fenêtres de la cellule de Marie-Antoinette. On massacre ainsi le ci-devant ennemi intérieur, au mieux, quand on le trouve. Pour le reste, ce sera aux soldats fédérés de jouer leur carte dans les campagnes. Et l’ennemi extérieur, lui, continue d’avancer.

Mais les emplumés aristo vont subitement se heurter au peuple révolutionnaire. À la bataille de Valmy, le 20 septembre 1792, les troupiers de Brunswick se font tailler en pièces par les fédérés français et leurs canonnières. Le duc en tombe quasiment de son cheval. Il vient de subitement comprendre que… non, la Révolution Française n’est pas une algarade de guenilleux. Il en reste sur le cul et se retire promptement du jeu. Danton est porté en triomphe à l’Assemblée Nationale et la monarchie est officiellement abolie en France. 1792 sera l’An 1 de la République Française.

Robespierre et Danton ont un repas intime. Robespierre exprime son inquiétude. Il dit à Danton que lui, Danton, est en ce moment le chef de la république révolutionnaire mais qu’en même temps il se rapproche dangereusement des éléments les plus conservateurs. Robespierre lui demande d’envisager la mort du roi, si la guerre se poursuit. Danton n’est pas chaud chaud pour jouer les régicides. Apparaît ensuite dans l’hémicycle Louis Antoine de Saint-Just, représentant du département de l’Aisne. Sa parole est limpide: Tant qu’il vivra, Louis Capet sera un signe de ralliement pour les traîtres. L’Assemblée approuve Saint-Just et on annonce au roi dans sa cellule qu’il va être jugé. Les principaux éléments d’accusation sont: tentative de corruption des députés (dont Mirabeau), tentative d’évasion, massacre du Champ-de-Mars, appui aux émigrés faisant la guerre à la France dont ses frères (le futur Louis XVIII et le futur Charles X) des ennemis de la nation, appel aux régiments défendant la patrie à déserter, véto sur la loi contre les prêtres réfractaires, avoir fait doubler la garde suisse aux Tuileries et fait tirer sur les Français. Les députés votent la mort.

Louis XVI est guillotiné, Place de la Révolution, en 1793. Après sa mort, Marie-Antoinette s’agenouille devant le petit Charles, devenu implicitement Louis XVII. Le cycle fou est alors enclenché. Jugements puis décapitations, le tout de plus en plus sommaire, expéditif, arbitraire, surréaliste. On dirait que, dans une incroyable hystérie de guillotinades, ces hommes vont s’appliquer entre eux et à eux-mêmes le jugement historique qu’ils ont appliqué à leur roi. Comme en une sorte de course du drogué vers sa surdose, ils vont accumuler les exécutions capitales rassembleuses, consensuelles et populaires, de moins en moins rassembleuses, de moins en moins consensuelles, de moins en moins populaires. Ils vont même devoir rendre la guillotine itinérante, les gens se plaignant de l’odeur du sang, en Place de la Révolution. Cet appareil va devenir le plus incongru, le plus imprévu et le plus involontaire de tous les grands symboles de la Révolution Française.

Danton, devenu subitement veuf, se met brièvement en retrait. Robespierre lui rend visite et lui explique que les ennemis de la révolution redressent la tête et que lesdits ennemis sont maintenant les modérés. Des mesures exceptionnelles s’imposent. Robespierre veut que Danton convainque l’Assemblée Nationale de la nécessité d’un nouveau tribunal révolutionnaire. Danton va le faire, en manœuvrant en coulisse. À ceux qui l’accuseront de vouloir instaurer une sorte d’inquisition espagnole, il expliquera qu’un tribunal révolutionnaire va permettre d’encadrer les mises à mort et donc de faire cesser tous ces massacres aléatoires à coups de triques dans les prisons et ailleurs. Jean-Paul Marat gueule encore à la tribune qu’il faut faire tomber cent mille têtes royalistes et Danton en profite discrètement pour expliquer qu’un tribunal révolutionnaire tiendrait en sujétion ce genre de débordement. Jacques Pierre Brissot et les Girondins appuient la mise en place du Tribunal révolutionnaire si et seulement si Marat est immédiatement jugé par ce dernier. Danton accepte et c’est fait. Marat est arrêté mais promptement acquitté par le tribunal spécial. Marat est innocenté (ce dont Danton se doutait bien) mais Robespierre dispose maintenant de son tribunal spécial. Celui-ci deviendra une formidable machine de destruction.

Les Girondins font fouiller le bureau de Danton. Ils le soupçonnent de protéger Dumouriez, passé aux autrichiens. On confie le petit Charles (Louis XVII) au citoyen Antoine Simon (Alain Frérot), pour qu’il devienne cordonnier. Il deviendra surtout un cadavre introuvable. En effet, le roitelet mourra bel et bien en 1795, dans un contexte fumeux et gorgé de légendes. Robespierre veut se débarrasser de Jacques Pierre Brissot et des Girondins modérés qui cherchent à instaurer une république fédérale à l’américaine. Pour ce faire, Robespierre s’allie de nouveau Danton, en lui laissant entendre qu’il sait qu’il a accepté des pots-de-vin et qu’il est corrompu. Danton accepte de suivre une fois de plus Robespierre, en affirmant qu’il veut la tête de Brissot, lui aussi. La Commune de Paris envoie la Garde Nationale appréhender vingt-deux traîtres protégés par l’Assemblée Nationale. Marie-Jean Hérault de Séchelles (Jean-Philippe Chatrier) tente bien de s’objecter mais il doit plier devant la force de la Garde Nationale commandée par François Hanriot (Jean-Pierre Laurent) et appuyée par le peuple de Paris. Les vingt-deux traîtres, dont Jacques Pierre Brissot, sont passés en jugement et guillotinés.

Ensuite, lors d’un rassemblement à Caen, un Girondin fuyard du camp Brissot se lamente publiquement contre Marat, disant qu’un gars comme ça qui réclame cent mille têtes aléatoirement est un nuisible et un dangereux. Cela tombe dans l’œil et l’oreille de Charlotte Corday. Elle se procure un couteau, monte à Paris et, sous le prétexte de lui moucharder des traîtres girondins de province, elle se fait mener dans la salle de bain de Marat. Tandis qu’il jubile en disant que les types qu’elle lui nomme seront morts demain, elle le poignarde dans le cœur et dans son bain. Elle est elle aussi promptement jugée et guillotinée. Robespierre prononce l’éloge funèbre de Marat et y dénonce les spéculateurs sur les grains.

Se sentant peut-être visé par ces attaques contre les spéculateurs, Danton quitte le Comité du Salut Public et rentre subitement dans ses terres. Le 15 octobre 1793, Marie-Antoinette est jugée. Jacques-René Hébert (qui, il faut le dire, est présenté dans ce film comme un sbire et un toc sans envergure alors qu’il est une figure cruciale de la Révolution Française — une figure très à gauche, ceci expliquant cela) vient accuser la reine d’avoir eu des pratiques sexuelles pédo-incestueuses avec son fils. Dans ce constant effort de faire consensus populaire par des condamnations à mort en cascades, Marie-Antoinette est guillotinée, dans une ambiance largement indifférente, presque foraine.

Robespierre prend un thé vespéral avec Maurice Duplay. Il se questionne et se tourmente au sujet de la compréhension que le peuple a de la révolution. Il pense aux vendéens anti-révolutionnaires. Il se demande si le peuple entier peut être traître? Cela lui semble paradoxal, insoluble. Duplay pense à une mécompréhension de masse de la révolution plutôt qu’à une trahison de masse. Robespierre conclut, douloureusement, que si la vertu veut triompher, elle doit s’accompagner de la terreur. Louis Antoine de Saint-Just, qui fonctionne de plus en plus comme sbire intellectuel et oratoire de Robespierre, propose à l’Assemblée une littérale inversion de l’habeas corpus. Désormais, les acteurs politiques doivent démontrer leur innocence. Plus explicitement: ils doivent faire la preuve tangible et concrète de leur dévotion limpide pour la révolution, sinon ils deviendront passibles d’arrestation. La dimension insidieusement paranoïde de la recherche de l’ennemi intérieur s’intensifie. C’est que cet ennemi contre-révolutionnaire est bel est bien là mais comme on détruit un par un tous ses pôles perceptibles de ralliement (Louis Capet, Marie-Antoinette, les Girondins), l’ennemi intérieur devient de plus en plus intangible, impalpable et insaisissable. Il se disperse, se diffuse, s’enfonce plus profondément dans le derme social et national. Le danger est effectif. C’est la solution —la Terreur— qui est de plus en plus irrationnelle. Robespierre, vertueux, y croit pourtant: La Vertu sans laquelle la Terreur est funeste, la Terreur sans laquelle la Vertu est impuissante.

Intensives guillotinades. Robespierre, Saint-Just et les Montagnards mènent maintenant l’Assemblée. Danton se remarie à la campagne et ne s’occupe plus de politique. C’est ici qu’on commence tout doucement à se foutre de notre gueule dans ce film. Danton apparaît comme un bon gars, droit, vertueux, sympathique, fidèle en amour, paternel avec les babis, roublard, bonhomme, sympa, pas terroriste pour deux sous. Robespierre apparaît comme roide, sec, crispé, un narcissique qui s’occupe de ses perruques et est fasciné par des statues, des bustes et des portraits de lui-même. Camille Desmoulins lui reproche la systématicité de la Terreur et l’Incorruptible est de plus en plus insensible à ses arguments. Camille Desmoulins part chercher Danton dans sa campagne. On nous donne donc le retour de Danton sur Paris comme une tentative, venue de lui et de Desmoulins, pour raisonner Robespierre et atténuer ses pulsions paranoïdes. Ces moments de narration simpliste font bien sentir qu’on promeut ici une lecture bourgeoise et réac de la Révolution Française, au détriment des cruciales radicalités robespierristes, hébertistes et babouviennes. Danton est la star gentille-gentille de ce film. On en reparlera quand on reviendra sur la période historique couverte.

Pour le moment, la contradiction interne du gouvernement révolutionnaire va se creuser. Robespierre et Saint-Just d’un côté, Danton et Desmoulins de l’autre. Robespierre craint Danton, meneur populiste aimé des bourgeois comme de la plèbe. L’Incorruptible sait que la charpente de son organisation politique est fragile et que les poussées démagogiques d’un chef comme Danton peuvent la faire jeter par terre par les coups de boutoir du peuple. Le retour de Danton, combinard affairiste enrichi de façon douteuse et politicien tout terrain, va alors exacerber un autre publiciste: Jacques-René Hébert (Georges Corraface). Son journal, Le Père Duchesne, va porter l’attaque contre Danton et ses combines politiques et économiques. Au Club des Jacobins, Hébert attaque Danton. On joue cette confrontation entre Hébert et Danton comme un peu anecdotique ici. On la marginalise discrètement. On minimise en douce le fait que c’est ce débat là, juste là, qui incarne oratoirement la lutte de classe fondamentale entre le peuple travailleur et la bourgeoisie exploiteuse et affairiste. Et Robespierre, fraternel et mielleux avec Danton et Desmoulins, se porte à la défense de son vieil ami. Et Hébert alors est enfoncé. Il cherche à déclencher une insurrection dans Paris. Robespierre le fait arrêter (pour monarchisme, un gag), juger et guillotiner.

C’est une manœuvre, en fait. Le Comité du Salut Public avait besoin de l’appui du Danton droitier pour détruire le Hébert gauchisant. Ces gens sont dangereux. Ils sont écoutés, leurs journaux sont lus. C’est pourquoi il faut prudemment les manœuvrer les uns contre les autres. Une fois cela fait, Hébert et Danton ne risquent plus de s’unir contre le gouvernement. Danton est bel et bien la prochaine cible de l’Incorruptible. Lucille Desmoulins flaire le coup fourré quand Hébert est arrêté (pour monarchisme, redisons-le: un gag). Elle tente de prévenir Desmoulins mais celui-ci, se croyant toujours libre de s’exprimer, fait la sourde oreille. Le journal de Camille Desmoulins, Le Vieux Cordelier, critique le Comité du Salut Public et se fait le porte parole des Indulgents, les anciens du Club des Cordeliers qui remettent aujourd’hui en question la Terreur. Saint-Just fait observer ceci à Robespierre, qui voit Danton se profiler derrière les textes de Desmoulins. Robespierre envoie des fier-à-bras anonymes tabasser Desmoulins dans une ruelle. Desmoulins en rajoute pourtant dans son journal. Robespierre s’offusque et Saint-Just continue d’exacerber Robespierre. Une rencontre est organisée en ville par Louis Legendre entre Danton et Robespierre mais le contact ne s’établit plus. On s’échange surtout des invectives peu reluisantes…

Saint-Just attaque Danton au Comité du Salut Public. L’arrestation surprise de Danton et de Desmoulins y est décidée. Louis Legendre prévient Danton mais celui-ci refuse de fuir Paris. Il juge que son procès lui permettra de détruire Robespierre. Il a totalement raison de faire cette analyse. Il a totalement tort de croire qu’il survivra à cette aventure… Les deux grandes figures révolutionnaires sont maintenant sur une trajectoire ultrarapide de destruction mutuelle. Danton et Desmoulins sont arrêtés. Le procès est un cabotinage populiste où Danton fait tout pour soulever le public contre le tribunal révolutionnaire. Robespierre et Saint-Just se font crier Mort aux tyrans et Vive Danton sur une petite place publique. Saint-Just produit des faux documents inculpant Danton. Même le Comité du Salut Public trouve le coup grossier et foireux. Robespierre dit: Si Danton gagne, cette république qui a survécu à toutes les attaques de toutes les monarchies d’Europe sera détruite de l’intérieur, par la corruption. Nous n’avons pas d’autre choix. On interdit de surcroît aux prisonniers de plaider leur cause en public. Le cabotinage de Danton est verrouillé (il fait bizarrement un ultime discours, d’ailleurs fort cinématographique et peu crédible, le public chante La Marseillaise, bon, bref, c’est un film, hein…). Et pour bien en rajouter, Lucille Desmoulins est arrêtée. Et finalement George Danton, Camille Desmoulins et d’autres dantoniens sont guillotinés. Lucille Desmoulins montera sur l’échafaud un petit peu plus tard.

Robespierre se met maintenant à déconner sur dieu. Se réclamant de la Raison et de Jean-Jacques Rousseau, il lance le culte de l’Être suprême. Lors de la grande et pompeuse cérémonie de ce lancement, le peuple se fait chier et se paie copieusement sa poire. Les créatures se mettent alors à douter de leur créateur. Le Comité du Salut Public se retourne contre Robespierre. On lui reproche le grand nombre d’exécutions, leur caractère expéditif, la dimension de plus en plus policière et confidentielle du mode de gouvernement. Indisposé, Robespierre tombe malade et il est alité quand Maurice Duplay lui annonce la victoire de Fleurus, qui met fin aux attaques extérieures contre la France. Robert Lindet (qui appelle désormais Robespierre un dictateur) et d’autres membres du Comité du Salut Public considèrent que cette fin de la menace extérieure confirme que la politique criminelle de Robespierre, à l’intérieur, est désormais inutile. Un des seuls qui défend encore Robespierre, c’est Saint-Just. Robespierre prend la parole à l’Assemblée Nationale. Il se défend d’être un tyran et un dictateur. Citoyens, je suis né pour combattre le crime et non pour le gouverner. Il défend sa doctrine et son bilan, affirme que la lutte doit continuer. Il dénonce alors une soi-disant conspiration des comités politiques et il exige, un peu soudainement, que l’Assemblée Nationale reprenne les pleins pouvoirs. Le président de l’Assemblée exige alors qu’il nomme ceux qu’il accuse. Robespierre refuse de le faire et se fait conspuer par l’Assemblée. Les membres des Comités, tous présents, sont furax de se faire accuser ainsi, dans le vague, le flou, et selon une procédure diffuse, paranoïde, sournoise et finalement fort peu crédible. Robespierre se fait crier Mort au tyran! et quand il cherche à parler de nouveau, il s’étouffe. Louis Legendre lui crie alors: C’est le sang de Danton qui t’étouffe! On met Saint-Just et Robespierre en accusation, tandis que ceux-ci fuient l’Assemblée. C’est la chute de Robespierre. Robespierre, Saint-Just et ses derniers alliés se réfugient à l’Hôtel de ville de Paris. Encore une fois se manifeste la virulente contradiction entre l’Assemblée Nationale et la Commune de Paris. François Hanriot et ses troupes tentent d’aller cueillir Robespierre. Ce sera finalement Paul Barras qui s’en chargera. Les portes de l’Hôtel de ville sont défoncées au canon. Dans la confusion qui s’ensuit, Robespierre tombe au sol et se casse la mâchoire avec son propre flingue. On le rafistole sommairement. Il ne pourra pas dire un mot, lors de son exécution. Saint-Just et Robespierre sont finalement guillotinés, dans une ambiance de liesse populaire. L’opus se termine sur une reprise en off du discours apocryphe de George Danton. [Fin de la seconde partie]

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Bon alors, pour conclure brièvement, normalement la période de la Révolution française, c’est la décennie 1789-1799 (de la Prise de la Bastille au Consulat). Dans ce film, on s’arrête, assez abruptement, à 1794 (exécution de Robespierre et fin de la Terreur). Pourquoi ce coup d’arrêt subit dans la présentation? Simple. Pour finir de couvrir la période, il aurait fallu se mettre à parler de Napoléon Bonaparte, notamment de son ascension sous le Directoire. Or cela aurait fait de l’ombre au vedettariat de Danton. C’est que c’est George Danton qui est la vedette gentille-gentille de ce film et à travers lui, c’est la conception bourgeoise, affairiste et ouvertement corruptible de la Révolution Française qu’on promeut. C’est pour cela, entre autres, qu’on y amplifie le rôle du Club des Cordeliers (dantonien) ou détriment du Club des Feuillants (réactionnaire) et du Club des Jacobins (robespierriste). Aussi, il n’y a rien sur les sans-culottes (on voit vaguement leur costume de ci de là, sans plus), rien sur les enragés, rien sur Gracchus Babeuf, rien sur les ressorts sociaux et socio-économiques fondamentaux de ce grand mouvement historique. On s’en est tenu à une présentation insidieusement droitière et atténuative du spectacle politique parisien et de sa jonglerie de symboles.

Tout reste à dire sur cette question, donc. Absolument tout… Ce film somptuaire et pédagogique est un tout petit début de mise en forme schématique des matériaux historiques, rien de plus. Et c’est tout un morceau de propagande bourgeoise, rien de moins. C’est pro-Danton, anti-Robespierre, pour un bilan fatalement réactionnaire. Une fois ces préventions bien présentes à l’esprit, on peut quand même dire que l’œuvre atteint ses objectifs (à défaut d’atteindre les nôtres) et, qu’en cela, elle vaut parfaitement le détour.

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Louis-Antoine de Saint-Just (joué par Christopher Thompson)

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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L’œuvre picturale de Nelly Roy: ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2019

MIRAGE (copyright © Nelly Roy)

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L’art moderne est réifiant. Sa propension historique de tendance est donc de s’orienter vers le parti pris des choses. On a amplement développé sur les rapports de l’art moderne à l’industrie, à l’objet préfabriqué, au ready-made, au design, au monde des objets. La peintre Nelly Roy choisit de s’exprimer selon le modus operandi de l’art moderne. On a même parlé, pour qualifier son œuvre, de peinture surréaliste. Comme toujours dans un tel univers, c’est peut-être là parler pour ne rien dire ou pour dire la bonne chose. Le travail de Nelly Roy est, en effet, figuratif mais pas que. Elle a soigneusement choisi son style et ses thèmes. Et, de fait, nos choix nous choisissent toujours un peu aussi. C’est fatal. Les contraintes de l’art moderne comme idiome et comme tradition (eh oui, il faut déjà proférer ce gros mot concernant l’art moderne) vont s’exercer sur le travail de Nelly Roy. Mais elle va aussi arc-bouter une jolie résistance qui va démarquer son art de façon particulièrement intéressante.

Comme maints peintres modernes, Nelly Roy a des scotomes. Il s’agit de ces objets de fixation qui virevoltent un peu et viennent hanter le travail par leur récurrence visuelle et plastique. On connaît les exemples: les yeux rapprochés de Picasso, ou le petit personnage en gabardine chez Magritte, ou les grands hommes longilignes qui marchent de Giacometti, ou les immenses petits chiens sculptés dans des ballons oblongs de Koons. L’art semi-figuratif, moderne et contemporain, tant du fait d’avoir fait éclater les contraintes d’une représentation excessivement cadrée que de par une certaine dimension soit automatiste soit préfabriquée de la production, facilite la mise en place des scotomes. Cela se passe un peu comme dans la vie onirique. Même quand on traite ouvertement et explicitement un thème spécifique, l’esprit rêveur se laisse aller et ne se gène pas pour fixer sur ses fixations, si vous me passez l’insistant petit pléonasme. Chez Nelly Roy, on peut suggérer que les scotomes sont principalement les suivants: les doigts de mains et les doigts de pieds, les barques, les petits escaliers irréguliers, les oiseaux de profil, les fruits éparpillés des coupes de nature morte. Il faut bien faire attention de discerner ce qui distingue les scotomes des tableaux des thèmes (eux aussi récurrents) ouvertement traités par la peintre (sur lesquels je vais revenir dans un instant), nommément: les figures zoomorphes et (par-dessus tout) anthropomorphes.

Ce qui facilite la pêche aux scotomes dans ce corpus spécifique, c’est le fait que les tableaux de Nelly Roy sont très souvent des fresques-agoras, c’est-à-dire de grands ensembles humanisants, chargés de fourmillants détails. On peut donc aisément y chercher ce qu’on y cherche et y trouver ce qu’on y trouve. Contrairement aux fresques-agoras humoristiques bien connu de l’univers Où est Charlie?, la contrainte figurativiste d’une unité de temps ou de lieu ne joue pas ici. On se retrouve donc avec un vrac beaucoup plus libre, semi-figuratif, associatif, serein ou tourmenté, et configuré sur un mode plus onirique que platement réaliste. Une telle configuration est hautement favorable à l’apparition, habituellement périphérique, des scotomes. Ceux-ci se manifestent de toute façon même dans les toiles les plus dépouillées. Observer la toile MIRAGE placée supra (entête du billet). Elle déploie le problème que je vous expose ici, de façon sobre et limpide. Devant les figures humaines apparaissent le scotome de leurs mains doitues, distordues et intenses. Derrière ce thème net du collectif humain (sur lequel je reviendrai) se profilent les barques et les oiseaux faisant à la fois scotome et configuration périphérique. J’insiste sur ces derniers (scotome et configuration périphérique, intimement corrélés) parce qu’ils représentent ce que Nelly Roy concède à la dimension réifiante de l’art moderne. Et, du fait de cette concession, ils seront présents mais se tiendront habituellement dans les marges ou en fond de scène. Quand j’ai eu l’occasion de discuter la question de ses scotomes avec Nelly Roy, elle a d’abord mis de l’avant la nette dimension symbolique de ces récurrences. La main et les superpositions de mains (gantées ou non — souvent une petite main dans une grande, en tout cas. Certaines mains ont parfois six doigts) symboliseraient l’entraide. Les petits escaliers, eux, vaudraient pour l’accession à une situation améliorée. La barque serait là pour symboliser le voyage, notamment le voyage migratoire. Très généreuse et soucieuse de partager la nature profonde de son travail, Nelly Roy en vient vite à expliquer qu’elle est originaire de la Gaspésie, pays des barques se posant sur les plages et des oiseaux se posant sur les barques… À propos du scotome des doigts de pieds, elle est encore plus explicite: dans mon enfance, une chaussure, c’était comme une prison. Nous vivions pieds nus (notamment sur nos plages). On mettait des chaussures en septembre, quand c’était le temps de retourner à l’école. Le scotome retrouve donc sa manifestation naturelle, notamment en peinture automatiste. Il est bel et bien la récurrence semi-consciente d’une sensualité secrète. Mais, perfectionnée, la symbolisation habillant le scotome est ouvertement revendiquée par l’artiste, ce qui ne sera certainement pas à négliger.

On a donc affaire, en fait, à un surréalisme bien tempéré. Les pulsions automatistes, le facteur réification, et la transgression du figuratif y sont mais il ne s’agit pas ici de se laisser porter ou emporter n’importe où. C’est que Nelly Roy a des choses à dire. S’il fallait résumer son propos de peintre moderniste en une seule phrase synthèse, celle-ci serait: ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN… Le corpus, formulé dans un idiome pictural réifiant, va s’arc-bouter et inverser la tendance. La réification étant le fait de transformer l’humain en chose, sa converse dialectique sera la fétichisation (au sens strictement marxiste du terme): transformer les choses en réalités humaines, humaniser les choses, les historiciser. Concentrons, pour exemple, notre attention sur la toile BABYLONE:

BABYLONE (copyright © Nelly Roy)

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On part (sans trop le savoir) de la nature morte cézannienne, disons, trois poires bien chosifiées dans une coupe. Puis la réification éclate. La coupe disparaît et les trois poires virevoltent dans les racoins du tableau, une au sol, côté jardin, une dans le décors lui-même, une troisième épinglée dans la tourelle, côté cours. Oh, et puisque nous sommes à régler nos comptes avec les scotomes du tableau, observer, au premier plan, la main ouverte tronçonnée du reste et, plus bas, les trois pieds nus (deux dans le sable et un troisième plus petit à l’intérieur d’un grand), ainsi que les petits escaliers irréguliers menant vers quelque choses d’autre. Le fond choral périphérique bien auditionné, passons au thème central du tableau. Il s’agit d’un espace convivial fétichisé (humanisé). Ma maison est devenu un grand totem humain. Le monde de mon humanité domine donc pleinement le monde de mes objets (sable extérieur, poires de nature morte, mobilier, escaliers, arches, configurations architecturales antiques). L’espace ici n’est pas seulement un espace humain (construit, architecturé, historique même). C’est aussi un espace humanisé et dominé par la figure gigantale et tutélaire du fétiche. Notons, en guise de souvenir réifiant rappelant les lois de l’idiome pictural mobilisé, les yeux intégralement noirs, comme chez le fameux Portrait de Madame Gagnon de Paul-Émile Borduas. S’il y a Babylone dans tout ceci, ses flonflons lointains, blanchâtres, émulsionnés, se font vaguement sentir au fond du torse de ce grand totem féminin. Le collectif antique babylonien (du titre) est réifié, pour ne pas dire mythifié, occulté. Il est marginal. Si quelque chose rappelle la pose hiératique (archéologique, mythique) de Babylone ici, c’est bien cette femme-chaise et son espace. Elle, elle est centrale. Conséquence inéluctable: le dispositif architectural est fétichisé. La figure humaine n’est plus dominée par son monde domestique ou archéologique (comme dans la peinture moderniste de l’ère industrielle) mais elle domine derechef celui-ci, dans une dynamique à la fois archaïsante, post-industrielle et, admettons-le, passablement triomphante. Retournement. On retourne à l’humain et on en vibre.

L’étude des figures humaines est de fait un aspect clef du travail de Nelly Roy. L’acte global de réification de la peinture moderne se subordonne à l’acte spécifique, fétichisant lui, de la démarche originale en cours. Bon, qu’est-ce que cela signifie concrètement? Revoyons le petit collectif humain du tableau MIRAGE (en entête du billet). Il y a là sept visages humains manifestant une intensité émotive peu commune des expressions faciales. Or, deux de ces figures sont soumises à un processus réifiant (d’ailleurs lui aussi récurrent dans l’œuvre). À deux reprises, on se trouve avec deux têtes siamoises qui semblent partiellement émerger l’une de l’autre comme, disons, les deux portions d’un brocoli ou d’un bourgeon. Le procédé est fatalement réifiant (chosifiant), en ce sens qu’il gère ces têtes humaines selon un traitement qui ne parviendrait à être factuellement figuratif que s’il s’agissait d’objets (de statues, par exemple). Et pourtant, malgré ce procédé, devenu plus ou moins convenu depuis Picasso, c’est la force humanisée, à la fois intime et ouverte, de ce collectif qui ressort, qui rejaillit. Un procédé pictural jadis fortement réifiant est mobilisé ici pour s’arc-bouter, inverser un vaste mouvement culturel, et retourner vers une humanisation semi-figurative (qui, cependant, préserve précieusement la sagesse moderniste de ne par retomber dans un réalisme plat). On notera que les effets de couleurs contribuent massivement au jeu, ici. Il y a de la chair et de la mer mais absolument aucun danger de se croire dans du photographique. La dimension anti-réaliste et semi-figurative est pleinement assumée. Le matériau bringuebalant et intransigeant du traitement moderniste est intégralement mis au service de l’aphorisme ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN… Le résultat est saisissant. On dirait que ces émouvantes figures, esquissées mais puissantes, vont se mettre à nous parler. Et c’est bel et bien parce qu’elles ont des choses à nous dire. N’épiloguons pas.

Concluons plutôt notre réflexion sur LE MARIAGE, une très belle fresque-agora évoquant la vie sociale d’immigrants du Congo-Kinshasa.

LE MARIAGE (copyright © Nelly Roy)

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Tout est dit, ici. On retrouve les mains, au moins un pied nu et les petits escaliers, en guise de scotomes… mais aussi, au premier plan, les barques, désormais subtilement réinvesties et habillées en pirogues africaines et assumant ainsi plus explicitement leur chaloupeuse mission symbolique. Les figures humaines, hiératiques et solennelles en leur gestus social indubitable (un mariage), dominent calmement et solidement le tableau mais cela se fait comme par transparence ou par transcendance, au sein de la trame sémillante des petits objets de la fresque. Le propos nouveau ici, ce sont les figures animalières. Quand une figure animalière apparaît chez Nelly Roy, si elle n’est pas un des scotomes oiseaux conventionnels, elle est habituellement fortement anthropomorphisée, du fait d’être ouvertement fétichisée. Regardez les animaux dans ce tableau, un zèbre, un éléphant, d’autres figures de bestiaire moins directement figuratives et plus complexes. Elles ne sont pas si bestiales, ces bêtes. Elles ressemblent toutes plus ou moins à des jouets, des dessins encadrés, des toutous façonnés, ou des totems soigneusement fabriqués de main d’homme. Observez maintenant deux des trois figures humaines au bas du tableau. Côté cours, les deux figures humaine ont le visage assombri, comme peint ou ombragé. Elles ressemblent un peu à des poupées. Ici, tout partout, les animaux et les humains semblent ouvragés par l’Humain. Et leur passage par la phase réifiée (jouet, toutou, dessin, poupée) sert à rien d’autre qu’à les ramener tous et toutes vers l’humanité, comme dimension déterminante. Et ainsi, la fresque-agora sera de la densité, du bigarré et du complexe que l’on voudra, l’ensemble sobre et stable des déterminations travaillant l’œuvre de Nelly Roy la traversera, comme un inévitable flot de couleurs. Le torrent des petits objets est comme fracassé. L’humain en émerge. Le parti pris des choses est remplacé par le parti pris des hommes et des femmes. Que dire de plus?

ET SI ON RETOURNAIT À L’HUMAIN… L’art pictural moderne, réifié, industriel, matériel, redevient, chez Nelly Roy, fétichisant, post-industriel, social. La pulsion intime de peindre rencontre le devoir civique de dépeindre. Et ce faisant, cet art pictural moderne, déjà crucialement démarqué face à sa propre tradition, parle derechef de ce qui humanise.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a soixante-dix ans: LA MORT DANS L’ÂME de Jean-Paul Sartre (1949)

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2019

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En 1972, j’avais quatorze ans et le prof de français du temps m’enquiquinait constamment parce que je ne lisais, à son sens, que des romans-savon. Je décide un beau jour de prendre ses recommandations implicites en forme de rodomontades explicites au pied de la lettre et de me grayer d’un vrai roman sérieux. Au jugé, je me pointe à la tabagie du coin et ramasse Les chemins de la liberté tome III — La mort dans l’âme, de Jean-Paul Sartre. Un auteur hautement institutionnel et vraiment vraiment philosophico-littéraire. Le petit prof faillit en avoir une attaque. Il se mit alors à rétropédaler dans l’autre sens. Il grimaça et m’accusa en effet d’avoir retenu une œuvre, cette fois-ci, trop forte pour ma petite tête.

Remarquable fut, le soir même, l’attitude de mon père et de ma mère, mes adorables parents. Quand je leur rapportai l’anecdote à la table du souper, il se renfrognèrent dans une savoureuse harmonie. Tu devrais le lire quand même. Tu serais peut-être surpris d’y comprendre bien plus que tu ne t’imagines. Encouragé par un tel efficace stéréophonique chez deux figures qui, sans être des intellectuels, restent à mes yeux deux excellent échantillons de solide intelligence, je me mis à la lecture du roman. Cela se lisait assez facilement tant et tant que ce qui freina ma lecture, ce ne fut pas la difficulté mais bien la contrariété. Je vous demande un peu. Le premier plan se passe le 15 juin 1940 à New York. On suit, dans la rue, dans le bus, au troquet, un réfugié espagnol du nom de Gomez. C’est la canicule et le pauvre Gomez sue comme un cochon dans sa chemise. Il se sent puant et mal à l’aise, surtout quand des femmes le regardent. Ayant aussi cogité attentivement mes cours de géographie physique et humaine du temps, je suis tant tellement contrarié par le manque de réalisme apparent d’un vétéran de la guerre d’Espagne ayant trop chaud à New York. Cela m’irrite tant que je finis par laisser tomber ma lecture, après seulement quelques pages, révulsé par les sueurs factices d’un personnage pourtant solidement campé. Et cet ouvrage, je n’y ai pas retouché pendant plus de quarante ans. Cette sueur salée d’un espagnol à New York me donnait vraiment l’impression malodorante de ne pas comprendre quelque chose de crucial et d’insondablement subtil aux profondes visées sartriennes. Le petit prof crispé l’avait finalement emporté sur le papa et la maman enthousiastes. Du moins, pour un temps…

Mes parents sont tous les deux morts nonagénaires en octobre et novembre 2015. J’ai alors subitement décidé de suivre leur judicieux conseil, quarante-trois ans après sa si unanime formulation. J’ai donc repris mon Sartre de 1972… de fait exactement le même livre matériel, pieusement emballé dans une couverture plastifiée par ma mère, et qui m’a suivi pendant toutes ces années sans jamais se faire ouvrir. Je me le suis enfilé tout d’une traite. L’expérience fut plutôt satisfaisante et assez inoubliable. Aussi l’Ysengrimus de 2019 a décidé d’aller discuter le coup avec le petit Po-pol de 1972, histoire d’échanger un peu sur Sartre, dans l’intemporel:

Ysengrimus: Tu veux qu’on parle un peu de Sartre?

Po-pol: Vous avez lu du Sartre?

Ysengrimus: Un peu… Pas tout… De Sartre j’ai lu, à ce jour La Nausée (1938), Les Mouches (1943), L’Être et le Néant (1943), Huis clos (1944), L’Âge de raison (1945), L’existentialisme est un humanisme (1945), Baudelaire (1947), Qu’est-ce que la littérature? (1948), Le Diable et le Bon Dieu (1951), Saint Genet, comédien et martyr (1952), Les Mots (1964) et Les Troyennes (1965). Avec ça, j’en ai eu passablement ma dose d’un penseur qui fut plutôt hégémonique un temps mais avec lequel je me sens pas spécialement en harmonie. Mais, pour des raisons sentimentales, je me suis décidé à lire La mort dans l’âme (1949). Un vieil ami à toi, je crois savoir.

Po-pol: Ouais, ouais. Et vous m’en dites quoi?

Ysengrimus: D’abord qu’il faut oublier Sartre, l’existentialisme, la phénoménologie, le marxisme bizouné (par Sartre) en lisant cet ouvrage là. Il faut lire ce roman, c’est le cas de le dire librement… comme un roman justement. C’est pas Jean-Paul Sartre qui s’adresse à nous.

Po-pol: C’est qui alors?

Ysengrimus: C’est le mois de juin 1940…

Po-pol: OK, bon… On oublie Sartre. On est en train de lire un roman de guerre.

Ysengrimus: Voilà.

Po-pol: Vu la date, je dirais même: un roman de guerre triste.

Ysengrimus: Très triste, oui. Désespéré même. En juin 1940, la France vient tout simplement de perdre la guerre, subitement, presque sans malice, comme on perd son mouchoir ou le prénom d’une personne. Elle qui l’avait gagnée de haute lutte en 14-18, sur de longues années, vient de la perdre, devant les Allemands toujours, d’un seul coup d’un seul, en quelques courtes semaines. La déroute et la déboussolade sont totales. L’effet de nouveauté morose est tonitruant. Les gens ne comprennent pas encore nettement ce qui se passe. Ils ne savent pas exactement où se tirer. Tâchez d’abord de les comprendre: ils ont la mort dans l’âme, ces gars là, ils ne savent plus où donner de la tête… (p. 349).

Po-pol: D’accord. Et alors qu’est ce qui se passe dans le roman?

Ysengrimus: Pas grand choses de très précis. On se retrouve au milieu d’une étrange déroute, assez calme en fait. C’est la langueur vague et bourdonnante du ratage collectif intégral. Rien n’est plus monotone qu’une catastrophe (p. 145).

Po-pol: Vous allez pas essayer de me faire avaler qu’il se passe rien pendant trois cent quatre-vingt pages?

Ysengrimus: Oh, il se déroule des événements. La caméra romanesque, très précise, nous fait voir un certain nombre de plans. Ton ami Gomez, déjà mentionné, qui est critique d’art. Républicain espagnol réfugié à New York, il s’angoisse pour son épouse et son enfant restés coincés en France alors que Paris vient de tomber aux mains des Allemands. Puis l’épouse de Gomez avec son bambin, emmerdés au possible sur les routes de France, encombrées de réfugiés, pas tous très honnêtes, fuyant les combats. Puis on rencontre une poignée de bidasses désœuvrés, démobilisés. Il conversent, déconnent et jouent avec leurs zizis dans les champs. Puis on observe presque avec voyeurisme un dénommé Daniel, homosexuel parisien, draguant très explicitement et très ouvertement un jeune homme sur un des ponts de la Seine et finissant par l’amener dans son appartement.

Po-pol: Sérieux?

Ysengrimus: Ah oui, très sérieux. Un très beau plan. Le jeune homme est un déserteur qui doit maintenant se cacher. Tu te doutes que Daniel en profite pour bien fantasmer en sa compagnie. Ensuite, hop, on a une solide scène de guerre. Un petit contingent de soldats français se bat en tiraillant depuis un clocher contre une division d’artilleurs motorisés allemands. Le clocher, méthodiquement canonné, finit par leur tomber sur la tête.

Po-pol: Une vraie scène de guerre, donc.

Ysengrimus: Oui, oui. Et elle n’a absolument rien à envier à Ernest Hemingway. Ensuite, c’est plutôt à John Steinbeck qu’on pense, au moment de la longue dernière séquence. Dans un regroupement de vingt mille prisonniers français, fraîchement parqués dans le camp de Baccarat (Lorraine), des agitateurs communistes et socialistes cherchent difficultueusement à installer la subversion. Ils n’y arrivent pas, les Allemands ne remarquent rien de spécial, et les vingt mille prisonniers finissent par partir pour l’Allemagne en fourgon ferroviaire. L’un d’eux saute du fourgon et se fait tirer comme un lapin. Fin du roman. La cohérence de ces plans épars de récits est en fait assurée par le fait qu’ils nous présentent le sort de personnages qu’on est censé avoir découvert, approfondi et vachement suivi dans les deux tomes précédents de la trilogie Les chemins de la liberté.

Po-pol: Sauf qu’on en a rien à foutre de son esti de trilogie.

Ysengrimus: Tu me le dis. Et on en a pas spécialement besoin, en plus, pour bien sentir ce troisième tome. Le premier tome de ladite trilogie, L’âge de raison, est un des romans les plus crétins que j’aie lu dans ma vie. J’ai pas lu le second tome, Le sursis, parce que la barbe. La mort dans l’âme par contre, est parfaitement autonome et, ma foi, vaut honorablement le détour. Je l’admets la mort dans l’âme moi-même, du reste…

Po-pol: Vous diriez pourquoi qu’il vaut le détour?

Ysengrimus: À cause de son sens très authentique du drame collectif et de la force d’évocation d’une atmosphère. Sartre arrive à nous faire nous placer dans la situation bizarre et décalée des nationaux ordinaires de ce pays qui vient de recevoir d’un coup sec l’immense coup de marteau de la défaite sur la tête. Une sorte de liberté perverse et malsaine s’installe. Rien ne va plus. Rien n’est vrai, tout est permis. Surtout, tout est fucké vu que toute normalité est brisée. On entre dans l’étrangeté de ce moment incongru que l’histoire a furtivement insinué, tout juste entre le choc vif de la défaite et la brutalité frontale et totale de l’Occupation en cours d’installation.

Po-pol: Après la drôle de guerre, la drôle d’armistice.

Ysengrimus: Oui, oui, Po-pol. On peut dire ça comme ça. Je te retrouve bien là. Et Sartre a bien encapsulé ce moment là, fatalement très original. Et, de redécouvrir ce texte, soixante-dix ans après sa rédaction, ne manque pas de sel. C’est comme un crapaud immobile et hiératique au fond d’un terrarium. Tellement convainquant qu’on se dit que, oui, il pourrait encore nous faire un bond dans le visage.

Po-pol: Pas mal. Pas mal. Vous m’intriguez.

Ysengrimus: Veux-tu mon ultime conseil de lecture?

Po-pol: Je vous écoute.

Ysengrimus: Ne lis pas La mort dans l’âme avec un balai intellectuel planté dans le cul, comme en train de lire un crucial roman philosophique, en cherchant les clefs de lecture, la passe substile [sic] de sagesse, la pogne.

Po-pol: Non?

Ysengrimus: Non. Lis le tout simplement comme un de tes romans-savons d’autrefois. Un autre roman de guerre, comme ceux que tu as déjà dévorés. Ton petit prof trop sourcilleux avait tort et tes parents avaient raison contre lui, en ce fameux jour de 1972. Tu avais ramassé ce jour-là, à la tabagie, un roman d’action un peu différent, mais en fait toujours très proche de ce que tu pouvais comprendre. C’est en cherchant trop le grand et lourd message songé sartrien que tu t’es enlisé dans le cloaque-prestige et que tu as raté l’ensemble compact de sensations et d’émotions insolites, inusitées et douloureuses auxquelles on te conviait.

Po-pol: Bon. Je vais le lire.

Ysengrimus: Bonne idée.

Po-pol: Dans une quarantaine d’années… et avec le pseudo Ysengrimus à la clef.

Ysengrimus: Sale mioche.

Po-pol: Vieille barbe.

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France, 1940...

France, 1940…

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Les quarante premières additions aux «Pensées philosophiques» de Diderot

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2019

Denis Diderot

Écrite en 1762, L’Addition aux Pensées Philosophiques de Denis Diderot (1773-1784), fut publié anonymement en 1770 sous le titre Pensées sur la religion. Ce recueil fait suite aux Pensées philosophiques publiées, anonymement aussi, en 1746. Continuant de jouer de l’aphorisme, Diderot nous sert les raisonnements «spontanées» de l’homme simple pensant logiquement, sans malice, et ratiocinant les apories irréconciliables de son éducations religieuse. Manifeste athée en échancrures, ferme et acide, cette présentation syncopée apparaît aujourd’hui comme un texte humoristique pétillant de candeur satirique et d’intelligence, tout en ne perdant rien de la portée critique corrosive qui fit sa force et son immense succès d’époque. Bigots et fidéistes de toutes confessions s’abstenir…

1. Les doutes, en matière de religion, loin d’être des actes d’impiété, doivent être regardés comme de bonnes oeuvres, lorsqu’ils sont d’un homme qui reconnaît humblement son ignorance, et qu’ils naissent de la crainte de déplaire à Dieu par l’abus de la raison.

2. Admettre quelque conformité entre la raison de l’homme et la raison éternelle, qui est Dieu, et prétendre que Dieu exige le sacrifice de la raison humaine, c’est établir qu’il veut et ne veut pas tout à la fois.

3. Lorsque Dieu de qui nous tenons la raison en exige le sacrifice, c’est un faiseur de tours de gibecière qui escamote ce qu’il a donné.

4. Si je renonce à ma raison, je n’ai plus de guide: il faut que j’adopte en aveugle un principe secondaire, et que je suppose ce qui est en question.

5. Si la raison est un don du ciel, et que l’on en puisse dire autant de la foi, le ciel nous a fait deux présents incompatibles et contradictoires.

6. Pour lever cette difficulté, il faut dire que la foi est un principe chimérique, et qui n’existe point dans la nature.

7. Pascal, Nicole, et autres ont dit : «qu’un dieu punisse de peines éternelles la faute d’un père coupable sur tous ses enfants innocents, c’est une proposition supérieure et non contraire à la raison.» mais qu’est−ce donc qu’une proposition contraire à la raison, si celle qui énonce évidemment un blasphème ne l’est pas?

8. Égaré dans une forêt immense pendant la nuit, je n’ai qu’une petite lumière pour me conduire. Survient un inconnu qui me dit: mon ami, souffle ta bougie pour mieux trouver ton chemin. Cet inconnu est un théologien.

9.  Si ma raison vient d’en haut, c’est la voix du ciel qui me parle par elle; il faut que je l’écoute.

10. Le mérite et le démérite ne peuvent s’appliquer à l’usage de la raison, parce que toute la bonne volonté du monde ne peut servir à un aveugle pour discerner des couleurs Je suis forcé d’apercevoir l’évidence où elle est, et le défaut d’évidence où l’évidence n’est pas, à moins que je ne sois un imbécile; or l’imbécillité est un malheur et non pas un vice.

11. L’auteur de la nature, qui ne me récompensera pas pour avoir été un homme d’esprit, ne me damnera pas pour avoir été un sot.

12. Et il ne te damnera pas même pour avoir été un méchant. Quoi donc! N’as−tu pas déjà été assez malheureux d’avoir été méchant?

13. Toute action vertueuse est accompagnée de satisfaction intérieure; toute action criminelle, de remords; or l’esprit avoue, sans honte et sans remords, sa répugnance pour telles et telles propositions; il n’y a donc ni vertu ni crime, soit à les croire, soit à les rejeter.

14. S’il faut encore une grâce pour bien faire, à quoi a servi la mort de Jésus−Christ?

15. S’il y a cent mille damnés pour un sauvé, le diable a toujours l’avantage, sans avoir abandonné son fils à la mort.

16. Le dieu des chrétiens est un père qui fait grand cas de ses pommes, et fort peu de ses enfants.

17. Ôtez la crainte de l’enfer à un chrétien, et vous lui ôterez sa croyance.

18. Une religion vraie, intéressant tous les hommes dans tous les temps et dans tous les lieux, a dû être éternelle, universelle et évidente; aucune n’a ces trois caractères. Toutes sont donc trois fois démontrées fausses.

19. Les faits dont quelques hommes seulement peuvent être témoins sont insuffisants pour démontrer une religion qui doit être également crue par tout le monde.

20. Les faits dont on appuie les religions sont anciens et merveilleux, c’est−à−dire les plus suspects qu’il est possible, pour prouver la chose la plus incroyable.

21. Prouver l’évangile par un miracle, c’est prouver une absurdité par une chose contre nature.

22. Mais que Dieu fera−t−il à ceux qui n’ont pas entendu parler de son fils? Punira−t−il des sourds de n’avoir pas entendu?

23. Que fera−t−il à ceux qui, ayant entendu parler de sa religion, n’ont pu la concevoir? Punira−t−il des pygmées de n’avoir pas su marcher à pas de géant?

24. Pourquoi les miracles de Jésus−Christ sont−ils vrais, et ceux d’Esculape, d’Apollonius de Tyane et de Mahomet sont−ils faux?

25. Mais tous les juifs qui étaient à Jérusalem ont apparemment été convertis à la vue des miracles de Jésus−Christ? Aucunement. Loin de croire en lui, ils l’ont crucifié. Il faut convenir que ces juifs sont des hommes comme il n’y en a point; partout on a vu les peuples entraînés par un seul faux miracle, et Jésus−Christ n’a pu rien faire du peuple juif avec une infinité de miracles vrais.

26. C’est ce miracle−là d’incrédulité des juifs qu’il faut faire valoir, et non celui de sa résurrection.

27. Il est aussi sûr que deux et deux font quatre, que César a existé; il est aussi sûr que Jésus−Christ a existé que César. Donc il est aussi sûr que Jésus−Christ est ressuscité, que lui ou César a existé. Quelle logique! L’existence de Jésus−Christ et de César n’est pas un miracle.

28. On lit dans la vie de Monsieur de Turenne, que le feu ayant pris dans une maison, la présence du saint−sacrement arrêta subitement l’incendie. D’accord. Mais on lit aussi dans l’histoire, qu’un moine ayant empoisonné une hostie consacrée, un empereur d’Allemagne ne l’eut pas plus tôt avalée qu’il en mourut.

29. Il y avait là autre chose que les apparences du pain et du vin, ou il faut dire que le poison s’était incorporé au corps et au sang de Jésus−Christ.

30. Ce corps se moisit, ce sang s’aigrit. Ce dieu est dévoré par les mites sur son autel. Peuple aveugle, égyptien imbécile, ouvre donc les yeux!

31. La religion de Jésus−Christ, annoncée par des ignorants, a fait les premiers chrétiens. La même religion, prêchée par des savants et des docteurs, ne fait aujourd’hui que des incrédules.

32. On objecte que la soumission à une autorité législative dispense de raisonner. Mais où est la religion, sur la surface de la terre, sans une pareille autorité?

33. C’est l’éducation de l’enfance qui empêche un mahométan de se faire baptiser; c’est l’éducation de l’enfance qui empêche un chrétien de se faire circoncire; c’est la raison de l’homme fait qui méprise également le baptême et la circoncision.

34. Il est dit dans Saint Luc, que Dieu le père est plus grand que Dieu le fils, pater major me est. Cependant, au mépris d’un passage aussi formel, l’église prononce anathème au fidèle scrupuleux qui s’en tient littéralement aux mots du testament de son père.

35. Si l’autorité a pu disposer à son gré du sens de ce passage, comme il n’y en a pas un dans toutes les écritures qui soit plus précis, il n’y en a pas un qu’on puisse se flatter de bien entendre, et dont l’église ne fasse dans l’avenir tout ce qu’il lui plaira.

36. Tu es petrus, etc. Est−ce là le langage d’un dieu, ou une bigarrure digne du seigneur des accords?

37. In dolore paries. Tu engendreras dans la douleur, dit Dieu à la femme prévaricatrice. Et que lui ont fait les femelles des animaux, qui engendrent aussi dans la douleur?

38. S’il faut entendre à la lettre, pater major me est, Jésus−Christ n’est pas Dieu. S’il faut entendre à la lettre, hoc est corpus meum, il se donnait à ses apôtres de ses propres mains; ce qui est aussi absurde que de dire que Saint Denis baisa sa tête après qu’on la lui eut coupée.

39. Il est dit qu’il se retira sur le mont des oliviers, et qu’il pria. Et qui pria−t−il? Il se pria lui−même.

40. Ce Dieu, qui fait mourir Dieu pour apaiser Dieu, est un mot excellent du baron de la Hontan. Il résulte moins d’évidence de cent volumes in−folio, écrits pour ou contre le christianisme, que du ridicule de ces deux lignes.

41. Dire que l’homme est un composé de force et de faiblesse, de lumière et d’aveuglement, de petitesse et de grandeur, ce n’est pas lui faire son procès, c’est le définir.

(Denis Diderot, Addition aux Pensées philosophiques, 1762)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Sur la RÉFUTATION DE L’ÉCLECTISME de Pierre Leroux (1839)

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2019

CRAZY PATCHWORK de Sharon Boggon

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On part d’une critique formulée, il y a cent-quatre-vingts ans, dans les premières décennies du dix-neuvième siècle, par le philosophe déiste et socialiste Pierre Leroux (1797-1871) à l’encontre de la philosophie institutionnelle française, représentée alors par l’école psychologisante de Victor Cousin (1792-1867). Ce dernier, philosophe de la chaire, universitaire bon teint, est un bidouilleur patenté qui varnousse pompeusement entre la gauche socialisante et la droite cléricale. Pas vraiment aligné, finasseur, verbeux mais globalement superficiel, il pêche de ci de là des idées philosophiques qui le bottent chez les grands philosophes de son temps et il en fait de la soupe. Après l’avoir personnellement rencontré outre-Rhin, Hegel a dit de Victor Cousin qu’il faisait ses commissions philosophiques en Allemagne. Ledit Victor Cousin a cependant aussi picoré chez Descartes, chez Locke, chez Malebranche, chez Condillac etc… sans jamais vraiment systématiser… ou même radicalement comprendre ce qu’il reprenait aux auteurs qu’il traduisait, glosait ou fréquentait. Aussi, comme il n’avait pas de système de pensée très original ou très précis, son adversaire idéologique Pierre Leroux le voyait, en fait, comme rien d’autre qu’une sorte de crypto-sceptique.

Il [Victor Cousin] est sceptique en effet, et jamais en vérité on ne le fut davantage. Seulement il n’ose pas le dire; en quoi il a vraiment tort, car il faut toujours paraître ce qu’on est. Mais, réduit à l’impuissance de comprendre la raison des diverses philosophies, il a fait de cette impuissance même un système, et il a appelé cela éclectisme. Dans sa bouche, ce mot équivaut donc à cette proposition: Il y a fatalement quatre systèmes de philosophie qui comprennent tous les systèmes, et qui sont également légitimes, savoir: le matérialisme, le spiritualisme, le mysticisme, et le scepticisme; prenez celui que vous voudrez, et ne m’en demandez pas davantage.

Pierre Leroux, Réfutation de l’éclectisme, 1839, p 273.

On se retrouve donc avec une philosophie de la picosse magasineuse. On ramasse ce qui fait notre affaire et on l’organise grosso modo, pour le show institutionnel, sans trop s’inquiéter des contradictions internes que ça charrie. En cordant linéairement ensemble ce que Pierre Leroux appelle quatre systèmes divergents nécessaires (le matérialisme, le spiritualisme, le mysticisme, et le scepticisme), on restreint la complexité du déploiement philosophique, on écrase des nuances cruciales, on interrompt le débat trop vite, en enchevêtre des problématiques, on fait du cherry-pick en se pensant intelligent, alors qu’en réalité, on produit à la fois de l’esquinte douloureuse et du mélange confus. Pour remettre (brièvement) ces quatre catégories —quatre désignations de courants philosophiques, en fait— en bon ordre, il faut rajouter celles qui manquent et remettre en place un certain nombre de niveaux étagés de la pensée fondamentale (ceci n’est en rien exhaustif — j’ai mis les catégories de Victor Cousin en gras italique, pour bien faire sentir l’effet de saupoudre éclectique):

 Au niveau de la philosophie ontologique (doctrine de l’être), le Matérialisme s’oppose en fait à l’Idéalisme (ce que Cousin appelle Spiritualisme). La question posée est alors celle de savoir si le monde matériel détermine le monde idéel ou spirituel (c’est la position du Matérialisme) ou si le monde idéel (ou spirituel) détermine le monde matériel (c’est la position de l’Idéalisme). Ceci est le débat ontologique fondamental de toute l’histoire connue de la philosophie et, de ce fait, cela sert d’assise à toute autre facette pouvant figurer dans un système de pensée fondamentale, vernaculaire ou savant.

Au niveau de la philosophie gnoséologique (doctrine de la connaissance), le Rationalisme s’oppose au Mysticisme (qui, lui-même, n’est jamais qu’une forme restreinte d’Irrationalisme). La question posée est alors celle de savoir si la connaissance de ce qui n’est pas immédiatement perceptible doit reposer sur des démonstrations corrélantes, éventuellement vérifiables (c’est la position du Rationalisme, comme doctrine mobilisant la Rationalité) ou sur des pulsions certifiantes de l’affect, ou encore des croyances traditionnellement reçues, mais invérifiables (c’est la position de l’Irrationalisme, prenant des dimensions de Mysticisme s’il se formule dans le cadre spécifique de certains dispositifs religieux restreints).

Au niveau de l’attitude critique (qui n’est jamais qu’un des segments de la gnoséologie), le Dogmatisme (il est possible de tout savoir vu que, justement et incidemment, je sais tout — on notera que le Mysticisme incorpore habituellement un forte tendance dogmatique) s’oppose au Scepticisme (mal préparé, je doute de tout, donc je ne sais rien et, en fait, je crois qu’on ne peut pas vraiment connaître les choses). Ces deux postures sont à renvoyer dos à dos, au profit d’une attitude dialectique tierce, concernant le mouvement contradictoire de la progression historique et collective de la connaissance (tout peut s’apprendre, rien n’est inconnaissable en soi, mais l’on ne sait pas tout encore, donc il faut prévoir que nos systèmes seront amplement à revoir).

Bon, je vais éviter de m’étendre. En effet, pas besoin de touiller la tradition philosophique très longtemps pour s’aviser du fait que ces ci-devant quatre systèmes divergents nécessaires (le matérialisme, le spiritualisme, le mysticisme, et le scepticisme) de Victor Cousin sont disposés, côte à côte sur une tablette, chez lui (en attendant d’être intempestivement immergés dans la soupière). Cela se joue de façon parfaitement lacunaire, bizounée et incohérente. Mais laissons plutôt Pierre Leroux continuer de s’insurger et d’exprimer son agacement.

De l’idée même de l’éclectisme comme moyen d’arriver à la vérité.

L’éclectisme système, consistant dans la constatation de quatre systèmes divergents nécessaires, est une si énorme absurdité que ni M. Cousin ni ses élèves n’ont pu s’y tenir. Aussi n’est-ce réellement pas à titre de système, mais plutôt à titre de méthode, que l’on a répété le mot d’éclectisme après M. Cousin. Lui-même, en 1829, après ses Préfaces et ses Cours, en est venu à déserter l’idée de système pour définir l’éclectisme une sorte de tentative d’accommodement entre des idées diverses. «Qu’est-ce que l’éclectisme» dit-il en tête du Manuel de Tennemann; «c’est ne repousser aucun système, et n’en accepter aucun en entier; négliger ceci, prendre cela, choisir dans tout ce qui parait vrai et bon, et par conséquent durable. Il est évident que chacun des systèmes que nous ont légué les dix-septième et dix-huitième siècles (systèmes aussi anciens que la philosophie et inhérents à l’esprit humain) n’est pas absolument faux puisqu’il a pu être; mais il est de toute évidence aussi que nul de ces systèmes n’est absolument vrai, puisqu’il a cessé d’être, à l’encontre de la vérité absolue, qui, si elle paraissait, éclairerait, rallierait, soumettrait toutes les intelligences.» Voilà donc, en 1829, M. Cousin qui reconnaît qu’il y a une vérité qui pourrait rallier les intelligences. Que devient, je le demande, son système de la nécessité absolue des quatre systèmes?

Considéré comme méthode, l’éclectisme ne supporte pas l’examen. Car pour choisir entre plusieurs systèmes, il faut avoir un motif de choisir, c’est-à-dire qu’il faut savoir d’une certaine façon ce que l’on cherche. M. Cousin lui-même a reconnu quelque part cette vérité: «Pour recueillir et réunir les vérités éparses dans les différents systèmes,» dit-il (Préface de 1826), «il faut d’abord les séparer des erreurs auxquelles elles sont mêlées; or pour cela il faut savoir les discerner et les reconnaître; mais pour reconnaître que telle opinion est vraie ou fausse, il faut savoir soi-même où est l’erreur, et où est la vérité; il faut donc être ou se croire déjà en possession de la vérité, et il faut avoir un système pour juger tous les systèmes. L’éclectisme suppose un système déjà formé qu’il enrichit et qu’il éclaire encore.» Malheureusement pour l’éclectisme de M. Cousin, son système consistant dans la nécessité de l’existence et du développement de plus en plus large de quatre systèmes inconciliables puisqu’ils sont nécessaires, il s’ensuit que M. Cousin est vraiment incompréhensible lorsqu’il parle de conciliation entre les systèmes!

Qu’est-il donc résulté de tant de contradictions? C’est que le public n’a entendu par éclectisme qu’une disposition à accepter indifféremment toutes sortes d’opinions. «L’éclectisme» dit un disciple de cette école, «s’applique aussi au goût tant physique qu’esthétique. Un gastronome qui, acceptant les jouissances de quelque part qu’elles lui viennent, ne dédaigne pas un mets par la seule raison qu’au lieu d’être un produit de la cuisine française, il appartient à la cuisine anglaise, italienne, espagnole, mérite la qualification d’éclectique, aussi bien que le littérateur qui, sachant bien qu’aucune nation n’a le monopole du génie des lettres ou des arts, et que les formes de la beauté peuvent varier, admet des genres divers, Shakespeare et Corneille, Racine et Schiller, Voltaire et Milton, à condition seulement que ces genres soient raisonnables et dignes d’intérêts. On connaît le charmant dessin de Charlet qui exprime ainsi cette idée:Déjeunons avec le classique et soupons avec le romantique: il y a d’excellents morceaux à manger dans les deux écoles (Encyclopédie des gens du monde.

Je ne connais pas, en effet, une meilleure définition de l’éclectisme.

Pierre Leroux, Réfutation de l’éclectisme, 1839, pp 261-263.

 Méfions-nous, si vous le voulez bien, des exemplifications (littéraires ou gastronomiques) un peu trop digestes. Comme philosophe —et comme philosophe strictement—, il faut bien voir comment Victor Cousin en est venu à ce genre de conception picosseuse et touristique de la philosophie. Il est une sorte de compilateur scolaire. Il a traduit des grands philosophes, glosé des grands philosophes, rencontré, même, des grands philosophes. Il a magasiné la philosophie comme on magasine de la bouffe, justement (sans s’en méfier, lui, de cette analogie comportementale). Or, ça marche pour la bouffe, justement, cette attitude. Il n’y a rien de nocif à tout essayer, en gastronomie. Cette dernière est une discipline pratique, concrète et empirique. On peut goûter des mets achevés, dans l’ordre ou dans le désordre, cela ne nous tuera pas car, en cuisine et en gastronomie, si tout n’est pas obligatoirement harmonieux, tout est nécessairement comestible. Les erreurs, les maladresses, sont donc soit voulues, soit hardies, soit innocentes. Et les possibilités d’empoisonner sont beaucoup plus rares que les possibilités de dissoner. C’est cela —cette sérénité multidirectionnelle du goûteur— qui épuise rapidement la métaphore culinaire en matière de pensée fondamentale.

C’est que, sur la question des catégories fondamentales, justement, l’erreur radicale de Victor Cousin consiste à partir des philosophes et à aller (dans un contexte de traduction textuelle, de dissertation universitaire, ou de rencontre mondaine) à la pêche aux choses intelligentes, donc aux catégories (qui passeront par là, si tant est). Or, en bonne méthode, il faut faire exactement le contraire: il faut partir des questions fondamentales (qui, elles-mêmes, émergent du monde) et aller, par la suite, plus tard, à la pêche aux philosophes ayant, au cours du développement des crises historiques, abordé les problèmes qu’elles nous posent, ces idées problématiques de fond. Le principe de départ ne doit pas être une démarche (scolaire, notamment) de collection de penseurs intelligents, de grosses bolles, d’amis savants, de grands sages (et, corollairement, de leurs conceptions philosophiques) mais bien un travail de synthèse philosophique (et, corollairement, l’approche des cohortes de penseurs ayant militer pour les idées incorporées au sein de notre synthèse). C’est de cette façon qu’il faut renouveler la pensée, tant dans l’empirique que dans le logique.

Oui, il doit y avoir un nouvel instrument logique, un nouvel organum, comme parlent Aristote et Bacon. Mais son nom est SYNTHÈSE, et non pas éclectisme. Il ne consiste pas à opérer mécaniquement pour ainsi dire sur les idées; mais il consiste à recueillir la vie cachée sous les idées, pour faire revêtir à cette vie d’autres idées, pour lui donner une nouvelle forme, une nouvelle manifestation.

Pierre Leroux, Réfutation de l’éclectisme, 1839, p 264.

Le ferment critique sous-tendant l’ouvrage Réfutation de l’éclectisme va beaucoup plus loin que le simple rapport de force, daté lui, entre Pierre Leroux et Victor Cousin. Il y a ici, sur la question de l’éclectisme et de la dialectique problématique de l’esprit de système, une crise gnoséologique permanente qui traverse radicalement l’intégralité de l’attitude philosophique et des méthodes (spéculatives ou heuristiques) s’y rattachant.

Aussi, restons à la fois modestes et prudents… comme le serait, éventuellement, je sais pas, moi… un automobiliste éléphant.

Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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LES DÉMONS DE LA SORCIÈRE (Anna Louise Fontaine)

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2019

Cet ouvrage se donne comme un essai et son sous-titre est: Ma vie n’est pas dans vos yeux. Il nous fait nous émouvoir et réfléchir selon un jeu éclaté de facettes distinctes. On a parlé, disserté, discutaillé amplement, dans les dernières trois ou quatre décennies, du écrire femme. Des développements savants —facultaires largement— ont été formulés, pour circonscrire une voix femme dans les lettres… une voix qui ne serait pas cacasserie de femme savante ou décalque de Jane Doe ou de garçon manqué inverti, mais une vraie voix, autonome, radicale, démarquée. On pense, de préférence, à une formulation qui ne se cherche pas comme formulation parce que, tout simplement, elle se trouve directement, de par sa plongée crue et vive dans le vaste bassin de ce qu’elle se propose de dire.

Appréhender une telle voix ne se fait pas comme on lit des notes de services. De fait, il est difficile de lire cet ouvrage superbe sans sentir une forte émotion pour la figure déchirante qui tient la plume. Anna Louise Fontaine rompt les amarres de ce qui est certainement un des puissants freins traditionnels et conventionnels du parler femmes: la rétention. Son programme se formule ni plus ni moins qu’ainsi:

Lasse des mensonges, je m’avancerai sans masque. Pas encore sans peur. Mais nue. Quel autre défi pourrait être le mien? Au moment où j’arrête la course folle qui m’entraîne toujours plus loin de moi-même, je viens déposer les armes aux pieds de mon propre mystère. Je me pardonne toutes les errances, car sur le fil du présent, je vois que les regrets et les espoirs sont des gouffres sans fond. Funambule sans nom, je m’éveille au premier matin. C’est à nouveau l’éden, mais ici, c’est moi qui mène. Pas un dieu capricieux et névrosé, distribuant les récompenses ou les punitions pour s’accorder quelque divertissement au long de son éternel ennui. (p. 82)

C’est la tempête des formulations, le désordre des sens, l’esquinte du dire. L’essai en prose est lacéré de poésie, fourbu de dissonances, échancré, fracturé dans sa linéarité, déchiqueté. On ne va pas se mettre ici à aller à la rencontre d’une vérité ronron, cordée à ras la cabane, et alignée au bord du terrain de jeu comme le sont je ne sais quels petits garçons partant en guerre. C’est que la voix qui parle ne s’ancre pas dans un héritage tranquille et postulé d’autorité implicitement mais fatalement masculine, trempée, confortée, didactique. Ici, tout éclate. Cette parole de femme est un cri déchirant, une feuille ondulante et sonore de tôle qui se tord et se fend. La sorcière autoproclamée expurge ses démons, eux-mêmes gauchement désignés. Elle les crache comme autant de crapauds purulents. Toute textualité est radicalement altérée, tout confort, de lecture ou de cogitation, est infailliblement compromis.

La déchirure, la fracture, la faillite, la faille, c’est aussi celles d’une époque. Si bien qu’on entend ici hurler, s’expurger, s’exprimer, une femme-époque. Le roc effrité des arrières grands-mères, des grands-mères, des traditions, des espérances rances, des conformités confirmées, des potagers enneigés… est frappé par la cataracte de la libération sexuelle, des paradis artificiels, de la déréliction, des divorces, des passions, des révoltes. Nos historiens avaient parlé d’une Révolution tranquille. Pas pour tout le monde, visiblement. Les hippies furtifs rencontrent ici les évanescentes madones de villages et le sabbat est intensif. Libérateur? Possible. Joyeux et jubilatoire? Moins certain…

C’est que, comme le brouillard sur un vieux cloaque, le glauque rôde, le malsain traîne dans le coin. Inceste, violence, arbitraire autoritaire, cadre scolaire suranné, étroitesse villageoise, effritement de vies putrides, qui se sont racornies de trop s’être racotillées. Rien ne va. Tout se fendille, se fissure, éclate. Et la souffrance est lancinante, cuisante, omniprésente. La quête est fondamentalement une quête de sincérité, un rejet remuant et colérique de la duplicité, des implicites, de la culture fétide de l’édredon. Le cri est-il assouvi? L’autocritique est-elle adéquatement armaturée, diamantée? C’est pas dit. Elle s’annonce en tout cas.

Mes passages mal vieillis (ce sont les miens, hein, moi qui avait un an quand Duplessis est mort) sont ceux se gargarisant de religiosité. Ils sont heureusement discrets, fugaces, minimaux, allusifs, comme dans un plat complexe qu’on aurait juste un peu trop salé, par cette nostalgie simplette et trompeuse du temps où les viandes d’autrefois se conservaient dans le gros sel. Ici, oui, oui, on se bat encore un peu avec dieu. On veut encore qu’il existe pour pouvoir le sermonner. Petits moments parcheminés. Ils ne nuisent en rien à l’économie de l’exposé et le datent. Mais nous sommes tous tatoués de dates. Il faut assumer. Ici, c’est fait.

L’enracinement socio-historique de cet ouvrage ne saute pas aux yeux et c’est ce qui fait sa force. L’enracinement socio-historique de cet ouvrage, on doit le chercher, comme dans une chambre en désordre. Une chambre de fille. Il s’est bien envolé, le ton détenteur de vérité. C’est que notre écrivaine est aussi bien solidement écœurée de se faire crier par la tête par un papa trado en colère. Elle fait même bouillir papa en tronçons dans je ne sais quelle marmite imaginaire. Et elle donne son billet de congédiement au père de ses propres enfants. Voix d’un temps.

Tout homme (J’entends: tout être masculin, biologique, sociologique ou les deux) devrait soigneusement lire cet ouvrage magistralement cacophonique. C’est à cause de ce qu’il y a dans cet ouvrage que nos copines, nos épouses et nos conjointes pognent les nerfs…

Je colère
Me hérisse, me refuse
Rumine la rage
Qui gronde dans ma gorge
Me submerge et me noie

Cri contraint, cri venin
On me viole, on me tue
Et je survis par habitude
On me force, on m’éventre
Je harnache mon hurlement…

(Extrait du poème, Cri et chuchotement, p. 72 — typographie et disposition modifiées)

Et pourtant, la masculinité contemporaine lisant cet ouvrage ne comprendra fichtre rien, ne verra pas le problème ou pire: en verra trop hâtivement la ficelable solution. La féminité contemporaine sera interpellée, elle, par contre. Son empathie vibrera, gros moteur collectif. Mais elles auront mal, les lectrices, elles aussi. Les femmes, dans cet ouvrage douloureux, se rejoignent mal. La configuration des sororités est compromise par l’intensité des crises, la concurrence, l’indifférence. La filiation matrilinéaire est, elle, crucialement fracturée. Les femmes de la tradition sont ouateusement critiquées. Il y a ici quelque chose qui leur est sourdement reproché. Quoi? Encore, une fois, c’est assez difficile à dire. Rien de frontal, rien de pointé. On enveloppe nos mamans et bonnes mamans dans une sorte d’amertume sourde, issue du fait que ces générations de femmes ont trop plié, trop accepté, trop gobé, abandonnant la bacchanale libératrice à une génération unique, justement celle de l’auteure. Ça fait tout un typhon dans le bac à sable et ce, pour un temps finalement fort courtichet, au regard de l’histoire, encore par trop secrète, des femmes.

Une sorcière qui expurge des démons, c’est encore une femme en position d’autoflagellation. Ma vie n’est pas dans vos yeux… parce que, torrieu, vos maudits yeux me fascinent encore passablement. Trop, pourtant. La question de la recherche d’approbation dans le regard de l’autre corrode passablement sa portion du tableau, lui imposant une part significative de ses teintes, comme un vieux verre d’eau séché qui s’était autrefois renversé sur une aquarelle.

Rebelle non-anarchisante, adolescente non-juvéniliste, femme mûre non-gérontolâtre, Anna Louise Fontaine nous livre des fractures. Fracture entre deux époques (tradition et modernité), fracture entre deux écritures (poésie et prose), fracture entre deux façons de se cogiter (dérive et rationalité). On a mal, dans la voix de la sorcière. Il est impossible de ne pas s’y engouffrer. Nous y sommes, nous y macérons, nous y rageons, avec elle. La lime de nos actions n’a vraiment pas fini de crier et de grincer sur le métal, gricheux et atavique, de toutes nos lassitudes.

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Anna Louise Fontaine (2012), Les démons de la sorcière, Société des écrivains, Paris, 157 p.

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Contre le kirpan

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2019

Guru Granth Sahib (Le Maître Livre)

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On va commencer par regarder un peu la religion sikh. Revendiquant quelques vingt millions d’adeptes dans le monde, le Sikhisme se développe au Panjab entre 1520 et 1610 environ. La première compilation des éléments du texte sacré, lui-même intitulé Guru Granth Sahib (Le Maître Livre), a eu lieu vers 1604. On en rédigea des éléments complémentaires jusqu’en 1708. On peut donc dire qu’une date aussi tardive pour la fondation d’une religion majeure, c’est rien de moins que la onzième heure. Aussi, on trouvera, dans cette religion et dans la philosophie qui en émane, une modernité de ton et d’attitude qui l’apparente à la pensée de certains théologiens rationalistes (Voltaire, Thomas Paine). On pourrait aller jusqu’à suggérer que, tendanciellement, le Sikhisme est un monothéisme déiste.

Vous n’êtes pas des Hindous ou des Musulmans, vous êtes des disciples (sikhs). Le Sikhisme est un syncrétisme d’Hindouisme et d’Islam. De l’Hindouisme, il retient la question des réincarnations punitives et du karma (mais ni le polythéisme ni le système des castes). De l’Islam, il retient la rigueur monothéisme et l’égalitarisme entre sectateurs (mais ni le prophétisme ni la filiation abrahamique). Le Sikhisme est un monothéisme strict (le nom de dieu, qui est ni masculin ni féminin, pourrait se traduire Être Suprême). Il n’y a ni fils de dieu, ni prophète, ni clergé et les différents dieux et déesses des religions orientales sont considérés comme des êtres légendaires. Ceci dit, tout dans les religiosités et les mythologies antérieures est jugé, par le Sikhisme, comme susceptible de mener à une saine compréhension du divin, dont les canaux d’appréhension sont jugés multiples et également méritoires. Dans son principe, le Sikhisme cherche à éviter toutes formes de sectarisme. Il est un promoteur explicite de la liberté et de la diversité des cultes.

Le Sikhisme se particularise dans certaines de ses pratiques coutumières. Respectueux de la nature, il promeut l’idée voulant qu’on évite d’altérer ce que la nature configure en nous. C’est sur la base de ce principe que les hommes sikhs ne se rasent pas. Il faut comprendre de ce dispositif comportemental que la barbe et le turban (qui retient les cheveux longs masculins) sont moins des signes religieux que les conséquences ordinaires d’un choix de vie engageant des options philosophiques. Dans le même ordre d’idée, les sikhs rejettent les viandes cacherout (kosher) et halal non pour des raisons cultuelles mais sur la base de considérations pratiques et philosophiques. Le cacherout (kosher) et le halal sont des modes d’abattage lents, impliquant la saignée complète. Dans un but de respect de la nature exigeant une réduction maximale de la souffrance animale, les sikhs revendiquent plutôt la pratique du jhatka, une procédure d’abattage traditionnelle hindoue, qui tue la bête instantanément, réduisant son tourment au minimum. De toute façon, une importante portion de la communauté sikhe est végétarienne, toujours en conformité envers la même visée philosophique.

Le sacrifice d’animaux pour des raisons rituelles, le suicide et le meurtre, pour des raisons rituelles ou autres, ne sont pas admis (ceci NB). Les sikhs tendent aussi à prohiber l’absorption de substances euphorisantes, les relations sexuelles extra-maritales, la vie solitaire (incluant le célibat, les pratiques des ermites et la vie monastique). C’est qu’ils sont de gros promoteurs de la famille traditionnelle. Ils considèrent le mariage un engagement crucial et ils sont monogames. La question de la polygamie est délicate à traiter dans la jurisprudence de leur héritage parce que leurs grands gourous fondateurs, tributaires des cultures hindoues et/ou musulmanes, furent souvent polygames. On reste donc discrets sur la distance critique prise désormais face à cette pratique ancienne. Mais distance critique il y a bel et bien (car les sikhs y sont aptes). On notera aussi que les sikhs requièrent que leurs sectateurs marient la personne de leur choix (démarcation ferme envers la vieille pratique hindoue des mariages arrangés). L’un dans l’autre, les sikhs font la promotion d’une vie familiale et collective simple, harmonieuse, cohérente. Ils rejettent autant les coutumes dépassées que la fixation excessive du monde moderne sur les objets matériels.

Pour une religion, le Sikhisme apparaît comme singulièrement modéré et éclairé. Il promeut l’égalité entre tous les êtres humains (notamment entre les hommes et les femmes), le partage (incluant la charité pécuniaire engageant un pourcentage des revenus, comme chez les musulmans), les droits individuels, la responsabilité civique, la décence morale, le rejet des comportements illogiques (incluant les superstitions surannées et les rites absurdes), la recherche de la vérité (par la contemplation et par l’instruction), le respect des lois de la nature, l’optimisme, l’abnégation généreuse, une vie disciplinée, le laconisme poli (il faut éviter de jacasser sans arrêt, selon les sikhs), l’acceptation de tous, et l’ouverture d’esprit face à la vision du monde des autres.

Alors les gars, je vous pose la question: pourquoi ce couteau? Les religions, qui sont des cadres de représentations fatalement archaïsants, ont toutes des causes perdues qu’elles traînent comme autant de casseroles. On ne va pas revenir là-dessus, ce qui est dit est dit. Dans le cas de nos compatriotes sikhs, leur cause perdue, c’est le kirpan. Les sikhs sont contre le meurtre, contre une fixation excessive sur les objets matériels, et contre les comportements illogiques (incluant les superstitions surannées et les rites absurdes). Et pourtant, tristement, selon la formulation de leur culte, le kirpan représente leur «droit» (concret ou abstrait, factuel ou ritualisé) à une forme féodale et spadassine d’autoprotection. En portant son kirpan, un sikh se proclame, explicitement ou implicitement, duelliste (protection personnelle) et vigilante (protection des autres). Le duel et la posture milicienne ne sont pas normaux ou légaux dans le contexte de fonctionnement ordinaire d’une civilisation non-moyenâgeuse. Le port du kirpan est une infraction ouverte aux exigences les plus élémentaires du communautarisme civique. Or, en cas de conflit de juridiction, les droits civiques priment sur les droits religieux, toujours. Conséquemment, le port du kirpan n’est pas acceptable.

Un kirpan et son étui

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Et surtout, mort de ma vie, qu’on ne vienne pas me bassiner avec la décision de la Cours Suprême de 2006. La Cours Suprême du Canada est un tribunal colonial méprisable et exempt du moindre mérite civique. Ce Directoire de l’Occupant prouve tout simplement son incompétence chronique, sans plus, quand il autorise un enfant à aller à l’école avec un kirpan cousu dans son froc et (soi-disant) inutilisable. On insulte absolument tout le monde avec ça. Les sikhs considèrent, en conscience, que le kirpan devrait se porter exclusivement au ceinturon (voir illustration, infra) et les citoyens laïcs (surtout ceux qui ont des enfants et des petits-enfants écoliers) considèrent que si une gang de bums décide de fendre le fond de culotte du petit compatriote sikh premier de classe, et de lui sauter son kirpan, ils l’attendront après la classe et ça se fera en un tour de main. Cette solution inepte (du kirpan cousu dans le froc) n’est satisfaisante pour absolument personne et elle prouve surtout qu’on est en droit de se demander si les bonzes coloniaux de la Cours Suprême du Canada sont tout simplement déjà allés à l’école…

Mes chers compatriotes sikhs, la sagesse, fine et nuancée, de votre religion aux vues avancées est hautement respectable. On gagne à la connaître. Je fais appel à la riche dimension autocritique que votre cadre culturel a produit (notamment sur la question de la polygamie traditionnelle). Je vous pose simplement la question, en ami, de philosophe à philosophe: pourquoi aller vous discréditer pour une niaiserie pareille? Quand un comportement est illogique, suranné, déplacé, nuisible, il faut le réformer. Il est sikh de le réformer. Gardez votre kirpan chez vous. Accrochez-le dans votre salon. Je suis certain que votre être suprême éthéré et vos gourous non-cléricaux vont parfaitement piger le topo et ne pas vous chipoter pour la bien petite nuance adaptative et syncrétique que vous aurez alors l’intelligence d’apporter au culte. Mon approche de cette question est athée mais non militante. Je suis sans religion et je sais parfaitement que les particularités religieuses sont soumises aux exigences de la société civile, pas le contraire. Quoi que disent les minus habens du Directoire de l’Occupant Colonialiste Suprême, se promener à la ville avec une arme offensive au ceinturon ou cousue dans le fond de culotte est illicite, illégal, criminel, inapproprié et dangereux. Il faut, à un certain moment, cesser de faire les casuistes et les tataouineux sur des questions aussi sensibles (et nuisibles), dans la vie pratique. C’est exactement comme pour l’histoire d’ours des armes à feu.

Votre kirpan, chers compatriotes sikhs, n’est pas conforme à la pensée fondamentale de sagesse que votre propre religion inspire et promeut. Il est l’épine au pied de notre compréhension mutuelle. Les rationalistes et les irrationalistes de la civilisation contemporaine n’en veulent pas. Vous ne les convaincrez jamais de tolérer le kirpan. Il est intolérable, comme simple objet inerte, comme arme, sans plus. Rangez-le respectueusement sur les étagères de l’histoire, avant que de vrais gestes disgracieux et regrettables ne se posent, d’un bord ou de l’autre, dans nos quartiers et nos écoles. Incidemment, les aéroports, les lieux sensibles, les parlements, certains pays même, n’en veulent pas, de ce poignard incurvé. Je ne vois vraiment pas pourquoi les petits bourgeois voyageurs et les politicards miteux s’épargneraient ce danger potentiel mais qu’on l’imposerait de jure aux citoyens ordinaires, dans la vie civile. Non. C’est non. Vivre ensemble c’est aussi régulariser adéquatement l’intendance de tous les objets pointus.

Port ordinaire du kirpan (quand aucune loi restrictive n’est appliquée)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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On a volé les moustaches du Père Noël

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2018

Peter Cooper (1791-1883)

Note d’Ysengrimus: Le faciès masculin non glabre se compose de trois entités distinctes, une barbe homogène, droite et neutre, une moustache vertueuse et une moustache véreuse. Pour faire mousser ce fait symbolico-mythologique incontournable, en ce tendre jour de la Noël, j’ai voulu donner sans ambages la parole au Père Noël lui-même, sur cette cruciale question de la pilosité faciale virile. Le gros lutin rouge nous relate ici, donc, un des pires drames historiques de sa longue et tumultueuse existence et, consécutivement, il nous explique l’origine lointaine de la prolifération des Pères Noël de substitution à moustaches et barbes postiches et visées commerciales monovalentes et courtichettes…

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Moi, le Père Noël qui vous parle, tel que vous me voyez, j’ai vécu des événements merveilleux mais j’ai aussi vécu des événements terribles. L’événement le plus terrible et le plus tragiquement cataclysmique qu’il me fut donné de vivre fut indubitablement la perte de mes moustaches, survenue quelque part dans la première moitié du siècle dernier. Je vois bien à vos bonnes têtes contemporaines que vous vous demandez tous et toutes ce que la perte des moustaches du Père Noël peut bien avoir de si terrible. Ah, les drames du passé sont toujours tributaires de problématiques trop oubliées. Aussi, je tiens à insister pour dire que l’événement fut gravissime, catastrophique, cataclysmique et qu’il porta de lourdes conséquences pour la terre entière. Et permettez-moi de vous expliquer pourquoi.

Il faut d’abord signaler que le Père Noël dort sur le dos, en son modeste grabat, dans son isba de  la portion de l’Île de Baffin, dans le Nunavut, se trouvant au-delà du cercle polaire, et qu’il dort ainsi fort souvent, au cours de tous les mois de l’année, sauf, naturellement, le mois de décembre. Le Père Noël est très vieux et aussi très magique. Sa luge volante, son attelage de chevreuils, sa merveilleuse cloche d’appel, sa poche de cadeaux, sont tous des objets profondément imprégnés de la magie la plus séculaire. Il en est autant de son costume couleur drapeau du Canada (qui lui permet de voyager dans l’espace mais aussi dans le temps), de son tuquon idoine, de sa barbe et de ses moustaches. Inutile de dire que tous les objets et oripeaux magiques d’une figure de la stature du Père Noël attirent la convoitise de toutes sortes de petits plaisantins qui n’attendent pas mieux que de faire tourner le magique au tragique. Donc, le Père Noël dort sur le dos et il est truffé d’objets magiques. C’est dans un tel contexte ordinaire et minuscule que notre drame va subitement prendre corps.

Le premier février 1932 (je m’en souviens comme si c’était hier car c’est le jour de la parution du fameux Meilleur des Mondes de mon excellent ami Aldous Huxley), le Père Noël se lève après une bonne nuit d’un de ces longs sommeils réparateurs. Il se regarde dans le miroir de glace de son isba et constate, oh horreur, qu’il n’a plus de moustaches. J’ai effectivement soudain la gueule de mon excellent ami, le bon Peter Cooper. Or ce qui, chez l’excellent citoyen Cooper, n’est que charme et chafouinerie devient, chez le Père Noël, une déconvenue hautement disgracieuse voire dangereuse. En effet, les moustaches du Père Noël lui confèrent secrètement une portion importante de sa portée magique. Bon, sans moustaches, le Père Noël peut tenir quelques temps, sur son air d’aller… mais cela, croyez-moi, ne durera pas. Fait plus grave, les moustaches du Père Noël sont un attribut viril ancien qui remonte aux archaïques origines manichéennes du personnage. Les moustaches sont un objet qui se subdivise tout naturellement en deux parties. Chez le Père Noël, ses moustaches, se subdivisent en une partie vertueuse et en une partie véreuse. La partie vertueuse des moustaches du Père Noël porte toute sa dimension d’amour, de bonhomie, de candeur et d’enfantillage badin, remontant aux temps du bon lutin Kris Kringle. La partie véreuse des moustaches du Père Noël porte toute sa dimension de méchanceté, de cruauté, d’autorité, d’arbitraire rigide et de persiflage rageur, remontant aux temps de ce triste sire de sinistre mémoire qu’est le terrible Père Fouettard. La synthèse tendue et grave de la force moustachue fonde une portion cruciale de la magie bien tempérée du Père Noël actuel, synthèse toujours bringuebalante et beaucoup plus fragile qu’il ne le semble de prime abord.

Il est hautement probable que le perfide ayant chapardé les moustaches du Père Noël sait parfaitement tout ce que je vous rapporte. Il vient de s’approprier un objet binaire, paradoxal, mélange subtil de poudre de perlimpinpin scintillante et de poudre à canon. Le Père Noël est dévasté. Se mettant promptement à la recherche d’indices, la Mère Noël (qui comme nous le savons tous, représente la portion perspicace, intellective et radicalement sage du couple Noël) découvre assez vite des chrono-stries. Il s’agit là de petites zébrures chronologiques attestant incontestablement que l’intrus, le voleur, l’infâme, disposait de la possibilité de voyager dans le temps. D’où, aussi, l’absence de la moindre trace d’effraction dans l’isba. Notre chrono-voyageur se sera présenté ici dix mille ans avant la construction de notre isba, aura remonté en un éclair cette longue période historique, m’aura arraché mes moustaches au passage comme un long et mauvais diachylon, d’un geste vif et perfide, et se sera esquivé dix mille ans dans le futur. Allez-le retrouver à présent.

La présence fort irritante de ces chrono-stries corrobore aussi que mon voleur peut maintenant être allé se réfugier n’importe où dans l’intégralité de nos strates historiques. Vous me connaissez, je suis un homme d’action. Conduire une luge volante tirée par un attelage de chevreuils, je vous le fait un doigt dans l’œil. Garrocher au jugé et à haute vitesses, des cadeaux dans des cheminées, je vous fais ça les doigts dans le nez. Mais me mettre à ratisser l’intégralité de nos connaissances historiques pour tenter d’y retracer mes moustaches, vous vous doutez bien que cela me parait aussitôt une tâche par trop bénédictine pour mes modestes capacités intellectives. La Mère Noël me dit alors: «C’est bien moins compliqué que tu le penses, Père Noël. Tes moustaches rehaussent ta personnalité, certes, j’en témoigne. Mais elles amplifient surtout des capacités au départ fort quelconques. Il s’agit simplement de rechercher dans l’histoire des grands escogriffes à barbes blanches disposant de certaines aptitudes magiques ou pratiques. Tu devrais arriver à circonscrire et restreindre l’ensemble assez rapidement. Va, va, je te trouve bien trépidant et fort énervé et tu risques de m’empêcher de penser sereinement à notre problème. Part à la recherche de tes moustaches dans le torrent de l’histoire, Pendant ce temps, moi, je colligerai d’autre indices, sur notre scène de crime… qu’il me faut, conséquemment, promptement protéger de ta panique et de tes énervements.»

Je me rends à la séculaire sagesse sagace et inquisitrice de la Mère Noël et je fonce, ventre à terre. Il s’agit donc de retracer des grands persos historiques à barbes blanches disposant, contre toutes attentes, de capacités magiques ou pratiques, marrantes, percutantes, multiples, inattendues ou extraordinaires. Il est hautement probable que l’un d’entre eux sera mon coupable. Il aura installé mes moustaches magiques au dessus de sa barbouze aussi vénérable qu’impotente et cela l’aura subitement rehaussé et catapulté dans les sphères éthérées de l’éminence historique. Si je l’attrape, ce maroufle, je vous file mon calepin qu’il passera un fort mauvais quart d’heure. Mon portrait robot est configuré. Il faut savoir y combiner adéquatement manichéisme philosophique et matérialité pileuse. Ainsi, par exemple, Abraham Lincoln est promptement éliminé. Mazette, le géant du Kentucky est certes surdoué et autant fauteur de guerre (véreux) qu’émancipateur (vertueux) d’esclaves. Simplement, bondance, calmons nous. La barbe est noire et l’escogriffe est déjà lui-même sans moustache. Cela l’innocente d’office. Comprenons-nous bien. Diogène cherchait un homme honnête. Je cherche une barbouze canonique, débonnaire-atrabilaire, surdouée et, surtout, longue, soyeuse et immaculée.

Le premier personnage historique correspondant au portrait robot susnommé fut Moïse. L’homme était de conséquences. Grand, exalté, gaillard, brutalement manichéen dans sa magie. Il a distribué tant les plaies d’Égypte pour les uns que l’obtention des tables de la loi pour les autres. Et cette barbe de patriarche, neigeuse, blanche et fournie, le dénonçait fatalement. J’approchai l’homme en fin de course. Il venait de se faire confirmer par son patron céleste qu’il ne verrait pas la terre promise et il tirait une gueule passablement déprimée. Rien de bien flamboyant, pour tout admettre. On a discuté, sous sa tente de nomade. Il m’a longuement parlé des aléas du monothéisme. Il trouvait que les gens étaient bien bêtes et bien méchants. Il venait de solidement se faire emmerder par Aaron et son Veau d’Or régressant. Si ce type avait osé me chaparder mes moustaches, cela ne le faisait pas jubiler bien fort, car il semblait un peu au bout de son rouleau. En un mot, Moïse était dans la mouise. J’ai ostensiblement fait semblant de m’intéresser à ses zinzins et, quand il faisait moins attention à son interlocuteur qu’aux idées amères qu’il ressassait lui-même, j’en profitai pour promptement me pendre à ses moustaches. Postiches (donc chapardées au Père Noël), elles auraient du se décoller comme du mauvais diachylon. Il n’en fut rien. Les grandes moustaches de Moïse restèrent bien en place et le digne prophète poussa un hurlement de douleur qui percuta comme le tonnerre. Sans m’excuser ni rien expliquer, je me dépêchai de m’esquiver dans le tourbillon du temps. Mauvais choix.

Le second personnage historique correspondant à mon portrait robot fut Léonard de Vinci. Plus proche de nous, déjà, l’homme était lui aussi de conséquences. Illustre, sémillant, inventif, éclectiquement polyvalent, brouillonnement manichéen dans son savoir fourmillant et industrieux. Il a inventé autant des pateloutes absurdes et dangereuses pour les uns qu’il a peint et dessiné des œuvres poignantes et immortelles pour les autres. Et cette barbe de grand humaniste, neigeuse, blanche et fournie, le dénonçait fatalement. J’approchai l’homme dans un moment de fléchissement. Il venait de finir de peindre La Joconde et il avait le net sentiment que cette bourgeoise florentine lui avait ri au nez pendant toute l’opération. Il était bien contrarié et il tirait une gueule passablement épuisée. Rien de bien flamboyant, pour tout admettre. On a discuté, dans son officine d’inventeur et d’artiste. Il m’a parlé des sourds tiraillements de la Renaissance italienne. Il trouvait que les gens étaient bien bêtes et bien méchants. Il venait de solidement se faire emmerder par toutes sortes de mécènes aristos enquiquineurs et vétillards qui le priaient constamment de retoucher ses tableaux pour des raisons bassement morales. De plus, il avait tellement à faire qu’il ne savait tout simplement plus où donner de la tête. Si ce type avait osé me chaparder mes moustaches, cela ne le faisait pas jubiler bien fort, car il semblait un peu au faite de son inorganisation. En un mot, Léonard perdait un peu le nord. J’ai ostensiblement fait semblant de m’intéresser à ses zinzins et, quand il faisait moins attention à son interlocuteur qu’aux idées bougonnes et brouillonnes qu’il ressassait lui-même, j’en profitai pour promptement me pendre à ses moustaches. Postiches (donc chapardées au Père Noël), elles auraient du se décoller comme du mauvais diachylon. Derechef, il n’en fut rien. Les grandes moustaches de Léonard de Vinci restèrent bien en place et le digne inventeur poussa un hurlement de douleur qui percuta comme une ruine qui s’effondre. Sans rien expliquer, je me dépêchai de m’esquiver dans le tourbillon du temps. Un autre mauvais choix.

Le troisième personnage historique correspondant à mon portrait robot fut Charles Darwin. Plus proche de nous, encore plus, l’homme était lui aussi de conséquences. Savant, méthodique, rigoureux, inflexible, solidement manichéen dans l’impact de sa science articulée et amorale. Il a imposé la doctrine évolutionniste et la conscience de la progression universelle des organismes vivants pour les uns, il a durablement fracassé et ravagé la morale traditionnelle et l’angélisme humain pour les autres. Et cette barbe de docteur, neigeuse, blanche et fournie, le dénonçait fatalement. J’approchai l’homme dans un moment de sérénité. Il venait de terminer une nouvelle préface pour la version française du vieux compte-rendu de son grand voyage de recherche sur le voilier le Beagle et il tenait la clef, abstraite mais sûre, de la question de la lutte pour la vie, de l’origine des espèces et de la sélection naturelle. Il était malgré tout contrarié et il tirait une gueule passablement marrie. Rien de bien flamboyant, pour tout admettre. On a discuté, dans sa petite cabine de savant voyageur. Il m’a parlé des détails fourmillants et compliqués de la recherche biologique et, surtout, de leur impact aussi explosif qu’imprévisible dans l’opinion publique. Il trouvait que les gens étaient bien bêtes et bien méchants. Il venait de se faire copieusement traiter de brute velue et perverse par des olibrius aux vues sommaires qui s’offusquaient outre mesure du fait, pourtant implacable, que l’homme descende d’un singe. Ouf, il faut dire que ça bardait passablement, pour monsieur Darwin. Aussi, si ce type avait osé me chaparder mes moustaches, cela ne le faisait pas jubiler bien fort, car il semblait un peu au bout de sa patience et de ses moyens. En un mot, Darwin frôlait la ruine. J’ai ostensiblement fait semblant de m’intéresser à ses zinzins et, quand il faisait moins attention à son interlocuteur qu’aux idées efficaces qu’il ressassait lui-même, j’en profitai pour promptement me pendre à ses moustaches. Postiches (donc chapardées au Père Noël), elles auraient du se décoller comme du mauvais diachylon. Derechef, il n’en fut rien. Les grandes moustaches de Charles Darwin restèrent bien en place et le digne zoologiste poussa un hurlement bestial qui percuta comme le cri du tyrannosaure. Sans rien expliquer, je me dépêchai de m’esquiver dans le tourbillon du temps. Encore un mauvais choix. C’était bien le cas de le dire: la barbe, à la fin.

Penaud, fourbu, affaibli par l’effet de déclin magique de plus en plus senti de la perte de mes propres moustaches, je m’en retournai dans ma petite isba de  la portion de l’Île de Baffin, dans le Nunavut, se trouvant au-delà du cercle polaire, rejoindre la Mère Noël. Celle-ci n’avait d’ailleurs pas perdu son temps entre-temps (tandis que, visiblement, je perdais le mien). À mon arrivée, elle me mit entre les doigts un petite pincée de poussière velue et puante qu’elle avait découvert, après une patiente inspection microscopique de notre scène de crime. Je regardai cette insignifiante portion de miasme hirsute et malodorant d’un œil un peu éteint. Cela me semblait une bête et infime touffe de poils de chats, sans plus. La Mère Noël me dit alors, lapidaire: «C’est pas du poil de chat, bêta. Je l’ai soigneusement expertisée. C’est incontestablement une petite touffe de la fourrure de Tiglon. »

Non! Pas Tiglon! m’exclamai-je. Il faut absolument que je prenne une minute pour vous expliquer qui est Tiglon. Tiglon, c’est le mauvais génie universel des coups pendables et de la facétie calamiteuse. Dans les différentes cultures, il prend différentes formes. Il est le djinn Iblis chez les musulmans, il est le dieu Loki chez les vieilles peuplades germaniques, il est le demi-dieu Silène en Asie Mineure, Arlequin ou le Chat du Cheshire dans nos cultures. C’est le lutin, le farfadet, des irlandais. Le Jack Mistigri des vieilles légendes québécoises. En un mot, c’est pas un mauvais gars mais c’est un emmerdeur de première. C’est pas Satan, Méphisto ou Raspoutine mais c’est pas la Fée des Étoiles non plus, si vous voyez ce que je veux dire. Si Tiglon est derrière cette pitoyable histoire de vol de moustaches, là, on est pas sortis de l’auberge. C’est un facétieux, un inconscient, un intempestif, le Claude Blanchard du cataclysme, l’Olivier Guimond du tsunami d’emmerdements. Il ne pense pas à mal, il ne pense pas ruineux ou pitoyable, il pense juste à se marrer. Il est toujours en farces, comme on disait anciennement, et il déclenche, avec ses dites farces fort douteuses, des catastrophes planétaires juste en se jouant. En un mot, Tiglon est un petit plaisantin qui n’attend pas mieux que de faire tourner le magique au tragique.

La cachette de cet enfant terrible de Tiglon se trouve en la forêt immémoriale du Faîte du Calvaire, dans une des cabanes de bois désaffectées de l’ancien Calvaire. J’y fonce, ventre à terre, d’abord bien décidé à sonner vertement les cloches de ce satané mistigri fauteur de trouble de Tiglon. Mais, en chemin, plus je m’approche, plus je me frigorifie. Sans mes moustaches, mon potentiel magique est au plus bas. Tiglon est un prestidigitateur pugnace, une esbroufe politicienne inénarrable. Je vais devoir l’approcher sur un ton discret, sinon il risque de se braquer et je risque de perdre mon affaire. Nous sommes à la fin de l’année et déjà ma tournée de distribution de cadeaux de 1932 est foutue. Or Tiglon, ce sinueux voyageur temporel, est bien capable, si je manque de tact, de me faire niaiser une année entière. Je me propose donc de la jouer dans le feutré, à l’amicale. Aussi, en entrant dans sa cabane, je décide de faire fi de la pestilence, de ravaler ma contrariété rageuse, et d’aller droit au but. Le monstre félin anthropomorphe zébré et hirsute, sourit amplement, à sa manière niaise, quand il m’aperçoit dans son cadre de porte. Je m’exclame, avec mon plus grand enthousiasme feint imaginable: «Tiglon, mon ami, mon frère, mon alter ego, mon second moi-même, Castor de ce Pollux, Oreste de ce Pylade, Montaigne de ce La Boétie, âme sœur, copain d’abord. Je viens en paix, prendre tes lumières. J’ai perdu mes tristes et pendantes moustaches. N’y serais-tu pas, par le plus incommensurable des hasards, pour quelque chose?»

Tiglon est de fort bonne humeur. Tout va mal dans le monde, c’est la crise économique, l’imbroglio politique, la déprime morale, et cela le chatouille et l’amuse. Il n’est pas d’humeur à minauder ou à feindre. Il y va frontal. Il sait qu’il n’a rien à craindre, que même amputé de mes précieuses moustaches manichéennes, je reste un homme bon, bonhomme, placide. Tiglon exulte en me disant: «Père Noël, je vais pas vous niaiser plus avant. Vos bacchantes de vieux nigaud, c’est moi qui vous les ai escamotées. Ce ne fut pas une mince affaire d’ailleurs. Elles ont bien frétillé, comme un duo de chiens fidèles cherchant à retrouver leur vieux maître. Mais je leur ai coupé le sifflet assez raide. D’abord, je me suis empressé de revenir ici, en les tenants bien enfermées dans cette menue prison inviolable.» Tiglon me jette alors nonchalamment une petite cassette à fermoir magique. Je la capture au vol et m’empresse de l’ouvrir, le cœur plein d’espoir. Elle est vide. Cela aurait été bien que trop simple.

Et Tiglon de poursuivre, en ricanant, comme feule une panthère: «Une fois devenu l’heureux propriétaire de vos circonflexes blanches, brave lutin rouge, je ne me suis même pas soucié de me les coller sous le nez. J’ai mes propres moustaches pointues tigro-léonines et elles me vont parfaitement. Je me suis contenté de triturer et de torturer les vôtres. Je les ai d’abord bien fait macérer dans de la bonne gadoue du Bas d’Adour qui, comme vous le savez, est une poix de Jouvence. Vos fichues moustaches sont alors redevenues jeunes et noires, comme celles de Douglas Fairbanks ou du Magicien Mandrake. Ensuite, je me suis emparé de mon terrible coupe-coupe de brousse et j’ai sectionné, d’un geste ample et sec, vos moustaches par le centre, séparant ainsi radicalement la moustache vertueuse de la moustache véreuse, et fracturant de ce fait l’archaïque synthèse manichéenne de votre si ennuyeuse bonhomie séculaire. Jeunes et crispées, mordantes, vos deux moitiés de moustaches ont alors pris, en se tortillant d’aise et de rage comme de mauvais lombrics, la forme de deux intransigeantes figures géométriques dont je tairai ici sagouinement les contours. J’ai ensuite jeté vos deux moitiés de moustaches ainsi géométrisées au dessus de mon épaule, les laissant nonchalamment s’envoler et tomber, sans aménité particulière, dans le tournoiement des siècles.»

Totalement atterré, je fronce mes sourcils, neigeux eux aussi, et je me demande intérieurement, en frémissant de peur anticipatrice, ce qu’il veut bien dire par là. Le perfide Tiglon ne se soucie même pas de me laisser le temps de le questionner plus avant. Il poursuit, goguenard: «Vos deux moitiés de moustaches sont fatalement retombées sur deux gueules distinctes qui, contraintes magiques obligent, sont nécessairement les gueules masculines de deux olibrius aléatoires et ordinaires mais obligatoirement nés la même année. Elles tourbillonnaient à bonne distance l’une de l’autre, la dernière fois que je les ai vues, quand elles se sont engouffrées dans le maelstrom du temps. Bon… cela a du se jouer quelque part sur la cheville unissant le dix-neuvième et le vingtième siècle. Je n’en sais pas plus et, amoral comme vous me connaissez, Papa Noël, je me gausse bien du reste.» Et, dans un sourire dentu et cruel, Tiglon conclut en disant «Bonne recherche, Père Noël. Et surtout bon Noël et bon vent.» Puis Tiglon, en ricanant gauchement selon sa manière, me fait un petit signe sans ambivalence de ses griffes frémissantes en posture de pattes de kangourou, pour dire: maintenant, cacique, tu dégages.

Je suis totalement dévasté par ces épouvantables infos. Il est parfaitement inutile de me mettre à discutailler moralité publique avec un facétieux impénitent et cataclysmique comme Tiglon. Ce serait comme se chamailler avec un enfant lunatique qui viendrait de faire pipi sur mes genoux. En me retirant promptement de la cabane de Tiglon, j’ai plutôt une pensée marrie et contrite pour Moïse, Léonard de Vinci et Charles Darwin, tous trois, en soi, aussi innocents qu’Abraham Lincoln, quelque part. J’ai tiré brutalement et intempestivement les moustaches longues, unifiées et immaculées, de ces trois honnêtes hommes, figures historiques ingénues et blanches comme neige, alors que je me devais en fait de chercher deux fragments de moustaches jeunes, distincts, géométrisés, séparés, dangereusement désunis, et noirs comme mon charbon punitif d’autrefois. Dans les mois, les années, les siècles qui suivent (quand on est sans âge et qu’on voyage bilatéralement dans le chronoscope, allez donc faire un décompte fixe du temps qui passe), je cherche désespérément ces deux parcelles velues de forme géométrique secrète apposées sur des gueules masculines inconnues et livides. Tout ce que je sais c’est que, manichéisme oblige, l’une sera éminemment merveilleuse et l’autre sera terriblement immonde. Mais cela ne m’est absolument rien. Je ne trouve rien. Je suis bredouille. Je fais chou blanc. Tout est foutu.

Et une année passe, finalement. En février 1933, j’atteins le fond du baril. Mes pouvoirs de source moustachienne sont au plus bas et j’erre les mains dans les poches, comme un pauvre hère, dans les rues de Montréal. J’ai alors perdu tout espoir de retrouver mes moustaches et, dans les derniers mois de l’année précédente, j’ai constaté l’apparition de force Pères Noël de substitution, sonnant des grelots, portant des moustaches et des barbes postiches, et s’efforçant, avec une générosité forcenée et un talent variable, de compenser mes manques et de reproduire mes effets magiques, dans ce monde en totale crise économique, déroute politique et marasme moral. Paumé, un peu cloche, j’entre dans un petit cinéma borgne, y dilapidant mes dernières piécettes de nouveau pauvre. On y joue un film datant de 1931, City Lights (Les lumières de la ville). Je m’émerveille de la douceur insondable et du talent irrésistible de Charlie Chaplin. Le film se termine et une bande d’actualité passe, juste avant la fermeture du cinéma. L’Allemagne a un nouveau chancelier, un gesticulateur mal coiffé qui semble de fort méchante humeur. Tiens c’est curieux, il a la même moustache carrée que…

J’ai un violent sursaut. Deux moustaches noires et géométriques (carrées en fait, donc, je le découvre tout juste ici) sous le nez de deux figures historiques cruciales, l’une fondamentalement gentille, l’autre terriblement odieuse. Vite, je tire de ma poche arrière mon annuaire (microscopique mais très complet) de la liste de tous les enfants et anciens enfants du monde. C’est pour constater que ces deux messieurs Chaplin et Hitler sont exactement nés la même année, 1889, à seulement quelques semaines d’intervalle. Je me lève dans le cinéma et, sous le jet de lumière poussiéreux qui termine de se dérouler, je beugle que ces deux olibrius se partagent inconsciemment le manichéisme fatal de mes épouvantables sorcelleries de moustaches. Me prenant pour un pauvre poivrot déroulant son télex, un videur poli mais ferme me montre promptement la sortie.

La suite se devine. Même Charlie Chaplin en fera la synthèse, sept ans plus tard, dans The Great Dictator, tourné en 1940, où il met sa petite moitié de moustache de bon au service d’une incisive critique satirique du méchant et de son autre moitié de moustache. Sauf que moi, ici, tout de suite, moi, Noël le méconnu, il me faut maintenant me dépêcher d’aller récupérer, justement, mes deux moitiés de moustache, dans la tempête du siècle. Il faut urgemment commencer par la moitié véreuse, qui est incontestablement la plus dangereuse. Je fais bien quelques tentatives en direction de l’ancienne contrée de mon vieil ami Odin, un autre barbu de conséquences, mais ce méchant chancelier est entouré d’une bande d’infâmes sbires tout de noir vêtus, une muraille opaque, perfide et impossible à percer. Les années passent rapidement, je continue de rester totalement inopérant, ne pensant plus qu’à une seule chose, la petite moustache carrée de Hitler. Je ne fais plus mes tournées de la Noël. Les Pères Noël de substitution fleurissent et se multiplient alors, dans les dernières années de la si triste décennie 1930. Ils sont là pour rester, désormais, et il est limpide dans mon esprit qu’une fois toute cette crise terminée, il me faudra composer, me démultiplier, me commercialiser, perdre une portion significative de mon mystère et de ma magie. Plus rien ne sera vraiment comme avant. Le dentifrice ne retournera pas dans son tube, comme on dit aujourd’hui…

Vite, bien vite, nous voici en septembre 1939 et, incompétent et maladroit, je n’ai rien pu faire pour juguler mon drame, qui va maintenant devenir planétaire. Qu’est-ce que je m’en veux, avec le recul. La guerre éclate. La suite est inexorable. Vous me connaissez, je suis un homme d’action. Conduire une luge volante tirée par un attelage de chevreuils, je vous le fais un doigt dans l’œil. Garrocher au jugé et à haute vitesses, des cadeaux dans des cheminées, je vous fais ça les doigts dans le nez. Mais me mettre à affronter tout seul, sur mon esquif non armé et chambranlant, toute la force de feu de la Luftwaffe, non, juste non. Impossible. Suicidaire. J’ai donc du faire comme le reste de l’humanité entière. Attendre, le cœur transit, que nos vrais héros de guerre remontent la côte et libèrent, aux prix de toutes les souffrances que l’on sait, la magie de l’Europe.

Le méchant chancelier met fin à ses jours, en 1945. Sinistre. Je dois maintenant absolument agir car ses sbires s’apprêtent en plus à le brûler, comme un encombrant paquet de feuilles mortes. Dans Berlin dévastée, ayant désormais perdu toute ses ressources guerrières, je me faufile et fonce, ventre à terre. Je trouve moyen de m’approcher de la dépouille du méchant et de promptement lui tirer sa moustache, la moitié véreuse de la vieille moustache du Père Fouettard, avant qu’il ne soit trop tard. Elle s’arrache comme un mauvais diachylon. Puis elle se met à frétiller comme un odieux scorpion, entre mes doigts tremblants. Je m’empresse de l’enfermer dans la petite cassette à fermoir magique de Tiglon, que je gardais pendant toutes ces tristes années, en prévision de ce terrible moment. Dimension véreuse de moustache capturée. Je me tire en douce justement au moment ou le vilain chancelier prend feu. Morte la bête, capturée la moitié véreuse de ma moustache, mort le venin.

Il me faut maintenant passer à la portion la plus facile mais aussi la plus triste de toute cette regrettable opération. Je descends rendre visite à Sir Charles Spencer Chaplin, qui est innocent, qui n’a rien fait de mal, qui a littéralement fondé le septième art, et qui est à l’origine de choses si belles et ce, inconsciemment, grâce au talent magique que lui conféra la dimension vertueuse de mes moustache, le segment de Kris Kringle. Je m’assois calmement en compagnie de monsieur Chaplin et je lui explique poliment l’intégralité du pourquoi du comment du truc. Il réagit avec calme et grâce. C’est une être humain splendide qui, depuis ce moment et jusqu’à sa regrettable mort survenu en 1977, est resté un excellent ami. Comprenant tout et ne s’objectant à rien, Charlie Chaplin, une fois ma chaloupeuse explication complétée, se penche légèrement vers l’avant, ferme doucement les yeux, et me laisse promptement lui arracher sa petite moustache carrée. Elle vient, comme un bon diachylon. Je l’enferme en compagnie de sa dangereuse converse dans la petite cassette à fermoir magique de Tiglon, que je verrouille soigneusement et empoche prudemment. La cassette vibre violemment dans le fond de ma poche. Les deux polarités manichéennes de mes moustaches sont à s’empoigner ardemment. Avec tout ça, je viens tout juste de rater la Noël de 1945. Ce sont encore les Pères Noël de substitution avec leurs barbes postiches et leurs grelots qui devront me compenser. Mais il reste que, bon, tout pourra enfin bientôt recommencer. Je viens de récupérer tous les fragments de mon dangereux et terrible objet magique. Fauché dans l’intégralité de ses propres effets magiques, Charlie Chaplin restera artistiquement discret pendant deux longues années. En 1947, il tournera Monsieur Verdoux, le premier film dans lequel, comme on peut le voir sur les vieilles affiches d’époque, il apparaît sans moustache. Le film sera reçu avec un respect poli mais les critiques et l’histoire diront que les belles années de Charlot sont désormais derrière lui, qu’elles datent du temps de la petite moustache noire, vertueuse, vigoureuse, mystérieuse et carrée.

Entre-temps, j’ai un dernier problème à régler. Il faut encore que les deux portions de mes remuantes moustaches se recousent, se dégéométrisent et, surtout, il faut qu’elles retrouvent leur blancheur d’origine. Pour ce faire, il y a une seule solution: le temps. Dans leur petite prison métallique, mes contrariantes bacchantes sont encore trop distinctes et trop jeunes. Elles se chamaillent vigoureusement dans la cassette magique et la font intensivement vibrer. Je retourne donc dans ma petite isba de la portion de l’Île de Baffin, dans le Nunavut, se trouvant au-delà du cercle polaire. Sauf que, matois et pas plus con que Tiglon, j’y retourne mille ans dans le passé. J’avise ma vieille et fidèle boite à bois, qui est déjà bien en place et j’y dissimule soigneusement la cassette à fermoir magique contenant mes si conflictuelles moustaches. C’est d’ailleurs de là que provient le fameux aphorisme de nos jours de l’an d’autrefois: esquive la basse caisse dans le faux fond de la boite à bois. Je me retrouve ensuite mille ans plus tard, au temps présents, et je retrouve la cassette là où je l’avais dissimulée, un millénaire auparavant. Elle ne vibre plus, tout semble bien calme. J’ose ouvrir le fermoir magique de la cassette. Mes inimitables circonflexes s’y trouvent, sereines, radieuses, intimement unifiées, pointues derechef, et blanches comme neige. Elles se mettent à frétiller comme un bon chien unique retrouvant son vieux maître et elles frissonnent d’aise quand je me les arrime enfin sur le dessous du nez, où elles s’agrippent solidement et durablement.

Je retrouve finalement la Mère Noël, en soupirant d’aise. 1946, 1947 et les autres seront de bonnes années. Les Trente Glorieuses viennent de commencer.

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Adolf Hitler (1889-1945) et Charlie Chaplin (1889-1977)

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Syncrétisme, développement intellectuel et sagesse: le Shinto

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2018

Le Shintoïsme est la très ancienne religion populaire traditionnelle du Japon. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon technique de l’anthropologie des croyances, un hylozoïsme. Quand on réfléchit sur des religiosités aussi anciennes, il faut commencer par bien distinguer fétichisme, animisme et hylozoïsme. Le fétichisme (au sens originel, non sexuel, du terme) consiste à se façonner une idole, habituellement anthropomorphe ou zoomorphe, et, sur plusieurs générations, en venir à lui imputer des vertus humaines, magiques ou sacrées. La fascination pour l’objet fabriqué de main d’homme fonde le fétichisme (ses détracteurs y voient de l’idolâtrie). L’animisme consiste, pour sa part, à animer légendairement des entités naturelles, habituellement déjà vivantes (arbres, oiseaux, animaux terrestres) en les tirant en direction d’un fétichisme dynamique ou d’un totémisme. L’aigle, le serpent ou le lion deviennent alors un frère, un ancêtre ou un allié, centre polarisé d’une interaction implicite ou de différentes formes de déférence sacrée (ces animaux qu’on dote d’une âme semi-humaine peuvent même être fictifs: dragons, griffons). L’hylozoïsme, lui, est encore moins anthropocentré ou anthropomorphisant que l’animisme. Plus abstrait, générique ou schématique, l’hylozoïsme, c’est le fait de considérer que tout (une source, une montagne, une forêt, une mer, un col, un carrefour, une construction humaine même) est imprégné d’un principe de vie (ou force vitale), donc intangiblement vivant, ni plus ni moins. Doté d’une spiritualité passive, existentielle, moins susceptible de faire l’objet d’une invocation directe et consensuelle, comme l’animisme et le fétichisme, l’hylozoïsme est plus contemplatif qu’interactif. Il est la phase la plus ancienne de l’anthropomorphisation des vastitudes existentielles et naturelles. Le Shinto, culte polymorphe et millénaire, est donc d’abord et avant tout, dans son fondement ancien, un hylozoïsme. Pour lui, une montagne, un typhon, un tsunami, une forêt, une cataracte, un lac, une route sont dotés d’une existence spirituelle autonome, ni soumise ni rétive, simplement indépendante des hommes et ne rendant compte qu’à sa propre logique interne.

La mythologie japonaise, Shinto d’origine, manœuvre donc initialement des grands principes naturels. Très radicalement objectiviste, elle n’anthropomorphise pas la configuration du monde — du moins pas dans sa version archaïque, pré-bouddhique. On a affaire à une sorte de cosmologie mythique très poussée en amplitude dont les Kamis, ces forces vitales fondamentales de l’existence, sont les principales sources d’instigation. Le monde commence sur une tension entre l’ombre et la lumière. Amaterasu, l’entité solaire, vit dans une caverne obscure d’où une astuce la fait sortir pour éclairer le monde. Elle fait alors jaillir le riz et le blé. Elle engendre aussi deux sous-entités, Isanagi et  Isanami. Ceux-ci séparent les eaux de la terre, font émerger les îles de l’archipel japonais, les inséminent, les fécondent et les peuplent.

Insularisé, spécifique au Japon, le Shinto est donc une croyance nationale fort ancienne qui perpétue certains des traits les plus archaïques des vieilles religiosités vernaculaires, engageant un rapport crucial à la nature et aux vastités. Il semble bien que le Shinto se joue entre le petit peuple et le vaste monde. Mais on découvre alors une singulière curiosité. C’est que le Shinto dispose aujourd’hui de deux grands textes. Le premier de ces textes est le Kojiki (Chronique des faits anciens — il s’agit d’une généalogie de dieux, jusqu’aux empereurs de la dynastie de la période Yamato), écrit en 710 de notre ère. Le second texte est le Nihon Shoki (Annales du Japon — texte plus détaillé, moins mythologique, et considéré aujourd’hui comme une fort honorable source historique des faits de son temps), écrit en 720 de notre ère. Curiosité, curiosité… dans le cas des religiosités, qui dit apparition de textes dit activité démarcative. Or, le Shinto, dont l’origine remonte à quelques bons millénaires avant Jésus-Christ, ne se donne pourtant des Annales et des Chroniques qu’en 710-720 après ledit Jésus-Christ. L’écriture arrive au Japon, de Chine, dans les années 400. Il faudra donc encore trois siècles avant que le Shinto ne se couche sur papier. Eu égard à son passé archi-vénérable, autant dire qu’il le fait à la onzième heure. Que s’est-il donc tant passé entre-temps pour stimuler ce virage lettré? Eh bien, est advenue l’apparition du Bouddhisme au Japon, dans le milieu des années 500 (il est lentement venu de Chine, par la Corée). La mise en forme écrite de la pensée Shinto sera donc un effet de raideur syncrétique, une sorte de reflux culturel, d’acte de résistance et de démarcation des religiosités traditionnelles japonaises face à la pénétration de l’influence intellectuelle chinoise incarnée, elle, par le Bouddhisme. Le syncrétisme entre Shintoïsme et Bouddhisme va culminer encore plus tard au Japon, entre les années 1185 et 1333, au temps glorieux et flamboyant des Shoguns de Kamakura, puis entre 1603 et 1867 sous les Shoguns de Tokugawa.

Le choc social, tendu et complexe, des aristocraties chinoises et japonaises va se compléter d’un important choc intellectuel, au Japon. C’est que le Bouddhisme est fortement anthropocentré. Exempt de théologie (il n’y a pas en soi de «dieu» bouddhiste), il se concentre sur le cheminement très humain de la quête subjective et collective de l’Éveil. Le Shintoïsme, pour sa part, est, dans sa version archaïque, hylozoïste, donc cosmologique, naturaliste, très peu anthropocentré. Un moyen terme va s’instaurer. Au contact du Bouddhisme, les Kamis Shinto vont graduellement s’humaniser. Les grandes entités Shinto des débuts vont finir par devenir des dieux et des déesses anthropomorphes. Le Shintoïsme va se formuler de plus en plus comme un polythéisme doté d’un panthéon et de récits mythologiques humanisants. Isanagi et Isanami sont alors un dieu et une déesse à qui d’autres dieux ont donné une hallebarde géante. En brassant l’eau salée avec la pointe de la hallebarde, en se tenant sur le pont céleste, ils lèvent de grosses gouttes d’eau salées qui perlent, retombent et deviennent les îles japonaises. La légende de l’engendrement du monde est ainsi anthropomorphisée, dans le Kojiki, et les amours de Isanagi et Isanami engendrant le peuple japonais deviennent sexuels et, de fait, un inceste coupable car ils sont maintenant frère et sœur. Amaterasu, pour sa part, devient leur mère, la déesse solaire, ancêtre directe de l’empereur et représentée par la boulette rouge sur le drapeau japonais. La cosmologie d’autrefois prend désormais forme humaine et, alors, les Kamis anthropomorphisés peuvent plus aisément devenir rien de moins que des personnifications diverses, temporaires mais parfaitement accréditées, du Bouddha, lui-même. Les moines bouddhistes officient dans des temples Shinto et le culte Shinto, son cérémonial et ses pratiques, souvent tarabiscotés et complexes, deviennent —un peu abstraitement— une des voies permettant d’accéder à l’Éveil bouddhique. Lors de cette mutation, le culte des ancêtres —ancêtres humains— va aussi s’amplifier au contact du Bouddhisme. Les grands anciens, les parents, les héros disparus et même l’empereur vont en venir à devenir eux aussi des Kamis. Sans transition monothéiste, le vieux Shinto hylozoïste et le Bouddhisme intériorisé et athée vont tirer le Shinto nouveau vers le moyen terme du polythéisme anthropomorphisant et mythologisé. Dans le même mouvement, le Bouddhisme préserve le Shintoïsme, s’arrime à lui et le fait avancer intellectuellement.

Shintoïsme et Bouddhisme vont aussi se répartir le boulot cultuel, au Japon. La naissance et le mariage auront tendance à se pratiquer selon le culte Shinto tandis que le Bouddhisme prendra en charge les rites funéraires. Il est très intéressant de voir le syncrétisme se diviser le travail ainsi, au fil des siècles, dans la concrétude des pratiques cultuelles. Environ 60% des japonais déclarent aujourd’hui avoir les deux religions: Shintoïsme et Bouddhisme. Grâce au Bouddhisme, le Shintoïsme, qui est une religiosité vernaculaire fourmillante, sans prophète et sans texte fondateur, a pu se donner des écrits colligés lui fournissant une mythologie mémorisable et une solide stabilité polythéiste (qui rebondit aujourd’hui jusque dans la culture des mangas et des jeux vidéo). Grâce au Shintoïsme, souple, fluide et polymorphe, le Bouddhisme, invasif quand même, a pu s’implanter sans faire face à un dogme trop rigide et il a pu déployer sa vision du monde qui requiert de facto des dieux multiples (donc un panthéon pluraliste) et l’absence d’un dogmatisme extérieur à lui, pour prospérer. Notons aussi que si le Japon avait été pénétré par une religion plus dogmatique que le Bouddhisme (un des monothéismes de la triade abrahamique, par exemple), le Shinto, plus faible intellectuellement, se serait trouvé écrabouillé, comme le furent, par exemple, les religiosités vernaculaires des Amériques par le Christianisme ou les religiosités vernaculaires d’Indonésie par l’Islam. On peut aujourd’hui s’imprégner de la richesse intellectuelle fragile mais sublime du Shinto grâce à la sorte de préservation implicite que lui assura la coupole du Bouddhisme. Comme on a ici affaire, de fait, à une représentation intellectuelle et élucubrée des rapports de force entre Chine et Japon (rapports de force nationaux inclusivement — on en connaît les multiples avatars des deux derniers siècles, notamment entre 1868 et 1945), les choses n’ont pas toujours été pleinement harmonieuses entre Shintoïsme et Bouddhisme, il s’en faut de beaucoup. Il y a même eu des phases mutuelles de rejets. Mais les deux cultes ont su, à terme, poser leurs marques et produire, en terre japonaise, une des manifestations pratiques et observables les plus originales et contrastées de la réalité complexe et labile du syncrétisme religieux.

Les conséquences intellectuelles et philosophiques de l’expérience religieuse japonaise sont particulièrement enrichissantes et intéressantes, notamment pour une compréhension plus fouillée et relativisée de la tension antinomique entre dogmatisme et syncrétisme. Il semble bien que monothéisme et dogmatisme religieux aillent de pair. Voilà une dure fatalité, à la fois âprement théorique et cruellement concrète. Le monothéisme est logiquement incompatible avec le polythéisme (il ne peut pas y avoir à la fois un seul dieu et plusieurs) ainsi qu’avec l’athéisme (il ne peut pas à la fois y avoir un dieu et ne pas y en avoir). Le monothéisme tend donc à faire le vide autour de lui. Du mieux qu’il peut, il fait table rase des cultes antérieurs et ce, en en venant aux mains si nécessaire. L’expérience japonaise démontre qu’une indifférence aux dieux axée sur l’affinement subjectif et collectif de soi (Bouddhisme) co-existe durablement avec un polythéisme contemplatif, lui-même subtilement pluraliste et rompu à la coexistence entre eux des différents Kamis du panthéon (Shintoïsme). Le Bouddhisme, né quelques mille ans plus tôt dans l’Inde brahmanique polythéiste, s’installe au Japon et s’y préserve tout en préservant en retour la vieille religiosité vernaculaire délicate et fragile lui préexistant dans l’archipel. Inutile d’insister sur la dimension universelle et cruciale, dans l’horizon multiculturel contemporain, de la leçon de collégialité et de coexistence pacifique des syncrétismes séculaires. C’est ça aussi, la sagesse.

Ancien comme le syncrétisme même, le mont Fujiyama est un Kami

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Hantise de l’interrupteur lumineux II (du nouveau sur les ready-made)

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2018

Hantise de l’interrupteur lumineux II (photo: Source Vive)

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Simplement prendre note que c’est un interrupteur lumineux, ou que c’était un interrupteur lumineux, qui a changé de destination, puis c’est tout.
(d’après Marcel Duchamp)

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Mort il y a tout juste cinquante ans, Marcel Duchamp (1887-1968) continue de manifester sa présence aussi chafouine que lancinante et je voudrais ici en témoigner de par un charmant petit cadeau du Nouvel An qui me fut offert par ma nièce Iphigénie Civile, le 13 janvier 2018. Comme il s’agit encore de ces si obsédants ready-made, je vais me permettre de résumer le problème du jour à partir de quelques petites citations tirées de la remarquable vidéo À propos des ready-made (entretien de Marcel Duchamp avec Philippe Colin), du 21 juin 1967. D’abord que veut dire ready-made? Marcel Duchamp répond ainsi:

Ça veut dire tout fait, ça veut dire… comme les vêtements de confection, vous savez. Alors, nous sommes arrivés à une conclusion, il y a assez longtemps. […] Il y a toujours quelque chose de tout fait, dans un tableau. Vous ne faites pas les brosses, vous ne faites pas les couleurs, vous ne faites pas la toile. Alors en allant plus loin, en enlevant tout, même la main, n’est-ce pas, on arrive au ready-made. Vous comprenez? Il n’y a plus rien qui soit fait. Tout est tout fait.

(Marcel Duchamp dans À propos des ready-made — 1:20-1:52)

On retracera mes autres développements sur les ready-made ICI, ICI et ICI. Je veux pour le moment concentrer l’attention sur la dimension esthétique du problème qu’ils posent. Bon, en gros, on trouve des hélices, des soupapes, des roues de vélo ou des porte-chapeaux ici et là et on les investit directement comme objets d’art, en leur apportant peu ou pas de modifications. Cela se donne comme prosaïque, ironique, un peu frondeur mais compréhensible. L’objet trouvé qu’on a choisi devient art. L’option (qui a d’ailleurs eu un grand retentissement) semble au départ assez simple. Sauf qu’une autre radicalité est alors recherchée, beaucoup plus ardue, elle. Duchamp:

Au lieu de choisir quelque chose qui vous plaît, ou quelque chose qui vous déplaît, vous choisissez quelque chose qui n’a aucun intérêt, visuellement pour l’artiste. Autrement dit, arriver à une chose… un état d’indifférence envers cet objet. À ce moment–là, ça devient un ready-made. Si c’est une chose qui vous plaît, c’est comme les racines [qu’on trouve] sur la plage, comprenez-vous? Alors c’est esthétique, c’est joli, c’est beau. On met ça dans le salon. C’est pas du tout l’intention du ready-made. L’intention du ready-made, c’est de se débarrasser de cette idée du beau et du laid, comprenez-vous? Et c’est ça qui m’intéresse.

(Marcel Duchamp dans À propos des ready-made — 3:01-3:39)

Sauf que là, ayoye, c’est toute ben juste pas faisable. Tous ces objets que Duchamp a investis comme ready-made sont aujourd’hui dans des musées du monde entier (habituellement sous forme de reproductions, les originaux étant souvent perdus). Et tout le monde se pâme sans fin sur eux, ou rage contre eux. Avec une certaine amertume aigre-douce, Duchamp était parfaitement conscient de la dimension quasi-insoluble de cet aspect anti-esthétisant du problème. N’importe quoi, vous savez, aussi laid que ce soit, aussi indifférent que ce soit, deviendra beau et joli après quarante ans, vous pouvez être tranquille. Alors, c’est très inquiétant, n’est-ce-pas, pour l’idée même de ready-made. (Marcel Duchamp dans À propos des ready-made — 4:46-4:57). Cette inquiétude philosophique est d’autant plus sentie du fait que, de par le ready-made, Duchamp souhaite, fermement et radicalement, faire disparaître complètement la sensibilité esthétique en art plastique, pour la remplacer par une sorte de froid constat factuel, post-industriel, neutre, libre de toutes les contemplations aimantes ou haïssantes. Vaste programme.

Comment doit être regardé un ready-made, ou perçu? — Il ne doit pas être regardé, au fond. Il est là, simplement. On prend notion, par les yeux, qu’il existe. On ne [le] contemple pas comme on contemple un tableau. L’idée de contemplation disparaît complètement. Simplement prendre note que c’est un porte-bouteille, ou que c’était un porte-bouteille, qui a changé de destination, puis c’est tout.

(Philippe Colin et Marcel Duchamp dans À propos des ready-made — 7:48-8:12)

Pour ma part, je croyais dur comme fer que cette option anti-esthétisante de Marcel Duchamp représentait l’échec de la radicalité des ready-made. Je me disais: ti-père, au mieux tu es un grand naïf, au pire tu te fous ouvertement de notre poire, d’imaginer qu’un objet investi (par l’artiste, professionnel ou amateur) comme réalité non-utilitaire restera exempt de toute dimension esthétique. Juste: ayoye. J’étais certain que la mise sur l’axe beau/laid collait obligatoirement, comme effet fatal et conséquence inévitable, au halo sociologique de l’objet (artisanalement fabriqué ou ready-made) investi en soi, comme objet. J’ai donc cru en cet échec de Duchamp sur la dimension esthétique des ready-made, jusqu’en ce jour béni du 13 janvier 2018.

L’expérience que j’ai vécu en ce susdit 13 janvier 2018, dans des conditions parfaitement ordinaires (et très sympathiques) va profondément bouleverser les conclusions que j’avais précédemment mis en place dans mon esprit, sur cet échec qu’aurait subit Marcel Duchamp dans l’élimination de la dimension esthétisante du ready-made. Alors suivez bien le mouvement.

Une semaine plus tôt, le 6 janvier 2018, à la suite d’une première rencontre du Nouvel An, ma nièce, Iphigénie Civile m’annonce en catimini qu’elle aura un petit cadeau pour moi lors de la seconde rencontre du Nouvel An, celle du 13. Ce n’est pas un cadeau méchant et ce n’est pas un cadeau qui se mange. Touché et intrigué, je réclame qu’on me donne au moins un indice, histoire de me permettre de patienter, pendant cette longue semaine. Éminence des Fleurs (qui est visiblement dans la confidence), ma sœur et la mère d’Iphigénie Civile, me dit, sibylline: Relis un [de tes] vieux billet[s] de blogue. S’installe alors —et cela va prendre une grande importance dans la suite du développement— la réminiscence intertextuelle (si vous me passez le mot: c’est-à-dire le fait tout simple de s’ancrer dans un renvoi à un texte déjà écrit, que les personnes impliquées dans l’échange ont en commun comme objet de connaissance). Le blogue étant, par principe, un espace public, je suis forcé de postuler que les quelques 400 billets du Carnet d’Ysengrimus sont englobés dans cette insinuation de ma sœur. Je râle un peu, à cause de ce nombre (il m’est impossible de retrouver le billet auquel il est spécifiquement fait allusion) mais on ne me fournit pas d’indice plus approfondi. Et les choses en restent là, ce jour là.

Le 13 janvier 2018, le cadeau m’est remis par Iréné Lagare, le conjoint de ma nièce, en présence de cette dernière, de mon frère, de mes deux sœurs, et de tous les invités de cette petite rencontre. L’emballage du cadeau est intégralement (et inconsciemment) en ready-made. Il s’agit d’une de ces pochettes de Noël préfabriquées, qu’on utilise ou réutilise pour les petits cadeaux (on m’avoue même candidement qu’elle fait ici l’objet d’une de ces réutilisations). Les papiers décoratifs bouffants que l’on pose habituellement par-dessus le petit présent dormant au fond de la susdite pochette sont ici des pages de journaux, objet ready-made par excellence, s’il en est. Iréné Lagare me tendant le petit cadeau a même un peu des airs de Père Noël (je le lui signale gentiment, complétant tout naturellement le côté culturellement et préalablement codé du gestus). Il est important de faire observer que tout ceci s’est fait en pure spontanéité et sans aucune allusion à Marcel Duchamp ou à quoi que ce soit d’autre que l’unique source intertextuelle que l’on va bientôt découvrir (allusion formulée initialement le 6 janvier). Tout se joue ici dans des conditions parfaitement ordinaires. Quand ma nièce fronce le sourcil devant cet emballage cadeau semi-improvisé, son conjoint explique qu’il  manquait de temps et a du faire avec ce dont il disposait. Et, bon, ça passe. Nous sommes ici dans tout, sauf la lourdingue pâmoison culturelle ou artistique. Dans la spontanéité du mouvement en cours, ces gens ne se prennent aucunement pour des personnages du film Les amours imaginaires de Xavier Dolan, si vous voyez ce que je veux dire.

Je soupèse délicatement le petit cadeau, sans le secouer. Il est léger. Je retire les papiers journaux et m’amuse à les rendre à ma nièce, comme s’ils étaient des documents d’importance. Je déniche finalement, au fond de la pochette cadeau, le petit interrupteur lumineux dont vous voyez la photo au haut de ce billet. Surprise totale et jubilation sentie. Vérification faite ipso facto, il s’agit d’un interrupteur antique dont, crucialement, le déclic est audible. Iphigénie Civile et Iréné Lagare l’ont délicatement recueilli pendant qu’ils procédaient aux rénovations intérieures de leur petit apparte montréalais, datant lui-même de l’époque de l’immédiat après-guerre. Il est alors limpide, pour toutes les personnes présentes, que ceci est une allusion directe au billet de blogue intitulé Hantise révolue de l’interrupteur lumineux (voir notamment le commentaire 10 sous ce billet, qui rapporte à chaud l’événement décrit ici). Comme ce billet fait référence à des souvenirs familiaux, je l’avais posté sur le groupe Facebook secret de ma famille et il a visiblement inspiré ma nièce, lors de ses activités de rénovation domiciliaire.

Arrêtons-nous un instant à l’objet même. S’il est difficile de parler ici d’Art Trouvé (formulation française parfois utilisée pour traduire ready-made — le caractère artistique de l’objet est problématique), il est indubitable que ce petit cadeau est un objet qui est à la fois tout fait et trouvé. Il se qualifie donc parfaitement comme ready-made au sens purement duchampêtre du terme. Là où notre affaire prend tout son sel, c’est qu’à aucun moment dans le processus, aucune des personnes impliquées (notamment les trois donateurs du présent, instigateurs inconscients mais effectifs de son nouveau statut de ready-made) ne se sont engagées sur la voie d’une démarche esthétisante. Personne ne s’est dit que cet objet était joli et que je le poserais sur un espace décoratif… ou qu’il était affreux et qu’en ma qualité d’iconoclaste artistique impénitent, je serais pleinement satisfait de sa hideur. L’objet ici est tout simplement ni beau ni laid et il n’est pas investi comme réalité esthétique ni, du reste, comme réalité utilitaire. En toute spontanéité et sans même que quiconque essaye d’y arriver, la partie la plus ardue du programme de Marcel Duchamp en matière de ready-made vient donc de se réaliser, sous nos yeux, comme si de rien. Investi en présent du Nouvel An, emballé dans un dispositif reçu culturellement l’encodant imparablement comme cadeau (dispositif d’emballage parfaitement ready-made, lui aussi, et ne faisant, lui non plus, l’objet d’aucune émotivité esthétique particulière), cet interrupteur ni beau ni laid, est, un point c’est tout.

La réaction immédiate du tout venant face à ce petit événement a perpétué, toujours sans que qui que ce soit (surtout pas moi) n’y fasse référence, le programme duchampêtre. Entre alors en scène mon frère Coupe-Feu-de-Choc. Il va avancer un certain nombre d’observations parfaitement éclairantes et intéressantes procédant de l’histoire ou de l’ethnologie des technologies. Ainsi, il fait observer que le boîtier de l’interrupteur est en céramique (les boîtiers des interrupteurs modernes sont en métal) et qu’il ne porte aucun numéro de série ou d’identification d’aucune sorte. Ces deux faits confirment le caractère parfaitement archaïque, peut-être même artisanal, de l’objet. Iréné Lagare en fera jouer le dispositif, attirant notre attention sur le fait que la structure interne du mécanisme de la switch est ancienne aussi, et n’existe plus dans les interrupteurs modernes, sous cette forme. Ma sœur Source Vive va même me faire prendre la pose pour tirer une photo de l’objet (c’est la photo supra — son titre est désormais Hantise de l’interrupteur lumineux II). De tous ces commentaires, interventions, observations et analyses, il n’émanera absolument aucune conception concernant l’éventuel beauté ou laideur de l’objet. Il est, un point c’est tout, ni beau ni laid, tout fait. Son impact mental est plus intellectuel qu’émotionnel. Il intéresse mais il n’exalte pas esthétiquement, ni dans une direction (beau) ni dans l’autre (laid). Non, mort de ma mort, Marcel Duchamp n’est pas mort.

Si bien qu’il y a lieu de se demander, l’œil glauque, ce qu’Iphigénie Civile vient de me donner là, finalement. Ce n’est pas un objet utilitaire (il est indubitable que je ne vais pas installer cet interrupteur dans mon bureau). Ce n’est pas un objet artistique (je ne vais pas l’encadrer ou le poser sur un socle, non plus). Qu’est-ce que c’est que ce truc, exactement? C’est pas si trivial, quand on s’arrête à y penser. Le problème n’est pas tout de suite évident. Et, dans ces conditions de réalisation concrètes et effectives de l’intégralité du programme des ready-made duchampêtres (prendre conscience de l’existence d’un objet tout fait sans qu’une visée esthétisante ne fasse jamais partie de l’équation), les faits effectifs nous fournissent (pour le moment) le constat qu’il n’a pas été possible de procéder à cette installation à vide. Évacué l’objet utilitaire, évacué l’objet esthétique, reste (et ça, Duchamp n’y avait pas pensé) l’objet réminiscent. Ma nièce ne m’a pas donné, comme ça, dans le vide, un vieil interrupteur lumineux pas rapport (comme on dit par chez nous), arraché d’un mur vermoulu, aléatoirement, parmi tant d’autres scories. Elle me l’a sciemment donné par allusion à un texte que j’avais préalablement écrit au sujet des vieux interrupteurs au déclic audible de jadis se trouvant dans une maison où elle a elle-même vécu des portions importantes de sa propre enfance. L’objet ne produit plus sa fonction (utilitaire). Il ne produit pas une exaltation (esthétique). Il produit une allusion (intertextuelle). La jubilation de cette allusion est intégrale, certes, mais elle n’est ni fonctionnelle ni artistique.

Sauf qu’elle n’est pas dans le vide non plus. L’espoir duchampêtre de dévider l’objet tout fait de toute détermination est encore toujours un petit peu raté. Il y a un truc, ni plus ni moins. C’est la réminiscence qui occupe la place que n’occupe pas (plus!) la dimension utilitaire, et pas (pas encore?) la dimension esthétique. En remerciant chaleureusement Iphigénie Civile et Iréné Lagare pour ce cadeau, je l’ai qualifié de magnifique (Je reprends d’ailleurs ce qualificatif dans le commentaire 10 du billet sur la hantise de l’interrupteur lumineux). Je suis donc le premier à faire référence à une éventuelle beauté de cet objet. Il s’agit, je m’empresse de le signaler, d’une beauté toute abstraite, toute philosophique, source d’une joie vive de voir Marcel Duchamp avancer d’un autre cran dans la sensibilité émotionnelle et factuelle de nos civilisations industrielles et post-industrielles.

Encore merci à toutes les personnes impliquées dans ce savoureux événement. Elles ont confirmé, si nécessaire, que les petites choses importantes se jouent souvent sans trop y penser… comme en se jouant, justement.

Marcel Duchamp (1887-1968)

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