Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Archive for the ‘Philosophie’ Category

Angles transversaux dans la pensée fondamentale. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

Chialons en chœur contre les vieilles statues commémoratives iniques: le MONUMENT AUX HÉROS DE LA GUERRE DES BOERS (1907), à Montréal

Posted by Ysengrimus sur 7 septembre 2018

Au temps des Guerres des Boers
On tue des gens qu’on connaît pas
À quoi ça sert?

Gilles Vigneault

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Il y a donc dans l’air du temps cette tendance à chialer en chœur contre les vieilles statues commémoratives iniques. Je suis plutôt pour et je trouve particulièrement piquant de bien mettre en relief toutes les saloperies solennelles de fierté de merde qui trainassent encore un peu partout dans notre belle culture urbaine continentale. Bon, je ne ferais pas du dégommage des vieilles statues commémorant des iniquités révolues le but central de ma vie mais, quand même, il n’est pas inutile de s’aviser du fait que les ricains n’ont en rien le monopole de la niaiserie monumentale urbaine et que, sur ce point, le Canada ne laisse pas sa place, lui non plus.

Le John A. Macdonald montréalais du Carré Dorchester ayant reçu ce qu’il méritait en novembre 2017 ainsi qu’en août 2018, je jetterai plutôt le dévolu de mon chialage méthodique et crispé sur le MONUMENT AUX HÉROS DE LA GUERRE DES BOERS (1907) se trouvant à Montréal, lui aussi au Carré Dorchester. J’ironise partiellement ici, mais pas que. Il s’agit surtout de montrer, d’un seul mouvement, l’importance de l’autocritique ainsi que celle de l’autocritique de l’autocritique. On rappellera, pour la bonne bouche philosophique, que ce qu’on perçoit n’est pas trivialement ce qu’on perçoit mais autre chose se donnant obligatoirement à la recherche. Mon chialage ici va donc se formuler en neuf points. Tous en chœur.

  • Un monument de guerre. D’abord, au sens le plus fondamental du terme, ceci est un monument faisant, au premier degré et sans distanciation, l’apologie de la guerre. Ce n’est pas un monument sur l’agriculture, les spectacles hippiques ou l’équitation mais bien sur la guerre. La guerre, ce crime putride absolu, est présentée ici comme une réalité saine, valorisée et valorisante, méritoire, exaltante, presque joviale. Le traitement est laudatif, enthousiaste, hyperbolique. Il faut aller à la guerre. C’est une chose bien, appréciable, salutaire. On comparera, pour exemple, ce zinzin proto-fleur-au-fusil de 1907, avec l’installation monumentale du Mémorial canadien de la crête de Vimy (France) qui elle, date de 1936, et a au moins la décence minimale de dénoncer ouvertement les conséquences de l’absurdité guerrière. Les pleurs de la veuve canadienne de Vimy ne peuvent aucunement, eux, être perçus comme de l’apologie belliciste.
  • La Guerre des Boers fut une guerre impériale. Arrêtons nous maintenant à cette Guerre des Boers elle-même. En gros, il n’y a pas de mystère. Les colonialistes britanniques en Afrique du Sud disent aux autres colonialistes du coin: poussez-vous de là qu’on s’y mette. Il s’agissait strictement, pour eux, de prendre le contrôle des ressources naturelles, notamment minières, de ce territoire immense et riche, dans le cadre du dispositif impérial victorien qui culminait alors et commençait à se fissurer ostensiblement au zénith, comme un pétard de fête. Les priorités de ce conflit, court mais violent, furent strictement impériales. Chercher à en dégager la moindre dimension éthique ou humanitaire est un mensonge frontal. C’est du brigandage de barbouzes pur et simple. Une succession de crimes (meurtres, déplacement de populations, occupations et rapines), point.
  • Les Britanniques et les Boers étaient des colonialistes. Pour en rajouter une couche flibustière bien sentie, il ne faut pas chercher les petits saints, dans ce conflit. C’était clairement la guerre de la peste contre le choléra. Les Britanniques étaient les Britanniques, on les connaît bien. Le soleil ne se couche jamais sur leur ossuaire historique. Quant aux Boers, c’étaient des agriculteurs et des propriétaires terriens de souche néerlandaise, aussi rigides et fachos que leurs ennemis. Deux puissances coloniales en venaient aux mains sur le dos des populations locales africaines qui, elles, ne pouvaient que faire soldatesque de premières lignes dans les conflits de leurs deux occupants blancs, brutaux, et coloniaux (soldatesque ou pas, en fait — on évitait souvent de mettre des flingues dans les mains des Africains. On les parquait plutôt dans des camps). Vraiment: zéro partout pour les protagonistes, qui étaient tous ouvertement des racistes assumés pillant l’Afrique.
  • Le Canada était réfractaire à entrer dans cette guerre. Ce monument est situé au Carré Dorchester, à Montréal. Montréal est au Canada, je ne vous apprends pas ça. Or le Canada de Wilfrid Laurier a vécu la Guerre des Boers comme la première grande crise existentielle de son rapport à l’impérialisme britannique. La question s’est posée avec acuité, pour la toute première fois: une guerre britannique est-elle nécessairement une guerre canadienne? Le Canada d’alors n’a pas vraiment répondu oui à cette question. Il était déchiré, divisé par ce dilemme. Le clivage n’était pas seulement, comme on l’a dit souvent, entre francophones et anglophones, il était aussi entre impérialistes (pro-britanniques) et nationalistes (canadiens). Il faut donc poser la question prosaïquement, dans les termes du temps: comme notre nation ne voulait pas vraiment de cette guerre impériale extraterritoriale, qu’est ce que ce monument qui la promeut fout chez nous?
  • Une gloriole britannique sur le territoire montréalais. Je ne vous apprends pas non plus que la population de Montréal est historiquement de souche française (conquise par les Britanniques en 1760, et ouvertement occupée depuis). Planter ce vieux monument belliqueux britannique sur le sol de Montréal est donc aussi une insulte coloniale explicite aux québécois francophones, eux-mêmes. L’arrogance coloniale ici se dédouble. Tout ce Carré Dorchester est d’ailleurs cela: un ramassis hideux de statues pompeuses faisant l’apologie de l’occupant britannique sur Montréal. Son ancien nom est Square Dominion, et ça en dit long. On transforme Montréal en apologue d’un empire qu’il a subi plus qu’autre chose. Le Front de Libération du Québec, dans les années 1960-1970, dynamitait justement des monuments de ce genre, pour spectaculairement faire sentir sa critique de l’occupant britannique, tout en réduisant la casse utile au strict minimum.
  • Cruauté envers les animaux. Regardons maintenant un petit peu la statue elle-même. C’est, à sa manière, une statue équestre, indubitablement. Or, justement, on devra un jour raconter adéquatement l’histoire du cheval dans les guerres modernes. Ce fut une immense boucherie animalière innommable. Ici, l’animal est d’évidence effarouché par les explosions d’artillerie ou la mitraille de tirailleurs embusqués. Son cavalier, descendu de selle probablement à cause des anfractuosités du terrain, force la pauvre bête vers le combat. Le thème statuaire central est justement cela. L’homme volontaire menant la bête réfractaire vers sa destiné sanglante. Il n’y a évidemment, dans ce mouvement, aucune critique de ce comportement. La charge symbolique canado-britannique involontaire (traîner une rosse qui se cabre vers un combat dont elle ne veut pas), est originale et presque touchante. Mais cela ne change rien à la dimension cruelle et révoltante du premier degré figuratif de cette catastrophe d’évocation.
  • Implication de la paysannerie et du prolétariat dans les guerres bourgeoises. L’autre pauvre bête dans l’affaire, c’est le cavalier lui-même. Un demi-million de soldats britanniques, la majorité d’entre eux d’origine paysanne et prolétarienne, ont été massacrés dans ce conflit de deux ans et demi qui n’aligna jamais que 45,000 Boers. Le dédain bourgeois pour les travailleurs en armes, le gaspillage humain cynique avec lequel les classes dominantes de cette époque envoyaient le prolo au casse-pipe en le traitant comme une commodité dans ses affaires, annoncent déjà les deux terribles conflits mondiaux à venir. Pour la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, dira, quelques années plus tard, Lénine aux travailleurs russes. Cela ne se fit pas dans le conflit que ce monument commémore. Le paysan et le prolétaire y ont servi le bourgeois jusqu’au sacrifice ultime, foutaise sanglante parfaitement inutile du point de vue de la vie civique et collective.
  • George William Hill (1862-1934), un sculpteur bellicolâtre. Le statuaire auteur de cette œuvre n’a fait que ça de sa carrière: de l’art belliqueux, des cénotaphes de guerre, des premiers ministres à chier, des statues de soldoques. On promeut donc ici l’art figuratif monumental le plus servile et le plus soumis à l’ordre établi imaginable. Rien de moderne là dedans, rien de séditieux, rien de vif. De l’art public apologue à gros grains et ronron, tellement insupportable qu’on ne le voit plus vraiment quand on circule dans nos villes. En toute impartialité, il faut admettre que cette statue équestre de 1907 est une des moins ratées de ce statuaire. En la regardant, avec l’attention requise, on se dit que ce sculpteur aurait pu faire quelque chose de son art. Il faudrait la descendre de ce socle arrogant, par contre, qui est une hideur intégrale.
  • Lord Strathcona (1820-1914), un grand bourgeois extorqueur. Notons, en point d’orgue, que ledit socle et sa statue ne sont pas dédiés au pauvre troupier anonyme qui tient son joual par la bride sous le feu, ou à ses semblables. Que non. Eux, ils ne sont que des objets. Le monument se veut une apologie lourdingue, veule et tonitruante, de ce Lord colonial canado-écossais mort en 1914 qui, lors de la Guerre des Boers, contra ouvertement les hésitations subtiles de son pays, le Canada, par ses initiatives privées fétides de rupin bouffi. Il engagea carrément un million de dollars (de 1902 — une somme mirifique) pour financer le Lord Strathcona’s Horse (Royal Canadians), un bataillon équestre qui alla casser du Boer pour l’Empire. Ce tycoon montréalais, politicard, négociant en fourrures, financier, magnat ferroviaire, était le grand bourgeois putride intégral, façon 19ième siècle. Et ce monument-hommage existe en fait pour lui et pour lui seul. Sans plus. Alors, la barbe.

Je crois que, par la présente, j’ai dit mes lignes de chialage fort honorablement. S’il faut se résumer, en faisant court, on dira tout simplement que cette statue équestre est une merde inique intégrale et que sa passable qualité artistique (oui, oui, elle a un assez joli mouvement et assure un traitement thématique original de son sujet, lui-même pourtant fort étroit) ne la sauvera en rien d’une pesanteur symbolique lourdement répréhensible, déplorable, bourgeoise, coloniale, meurtrière, surannée, foutue. Ce qui est dit est dit, ce qui est dénoncé est énoncé.

Faut-il pour autant la dégommer et la relocaliser dans une cours de casse. Là, d’autre part, j’ai mes difficultés. Les dégommeurs de monuments bien pensants, les abatteurs de statues larmoyants, cherchent bien souvent à effacer leur honte. Or effacer la honte c’est aussi effacer la mémoire et ça, c’est une idée hautement suspecte, qui porte souvent de fort nuisibles conséquences intellectuelles et matérielles. Non, je la laisserais là, cette commémoration d’un autre âge, comme on fait avec des arènes romaines (où il se passait pourtant fort peu de jolies choses). Simplement je placarderais devant, sur un panneau aux couleurs vives, ce que je viens tout juste de vous dire.

Il est parfaitement possible de se souvenir sans promouvoir. Et les crimes d’antan nous parlent autant que les bons coups. Il est très important de savoir qu’il fut un temps où on croyait à ces énormités-là et que ce type avec son joual, deux criminels de facto, involontairement engagés dans une absurdité stérile et sanglante de jadis, furent un jour des héros anonymes, admirés hypocritement, adulés abstraitement, financés par des exploiteurs, cerclés d’une claque impériale ronflante et de thuriféraires bourgeois gras durs, planqués, et totalement imbus de leur gros bon droit inique de voleurs et d’exploiteurs.

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Vingt proverbes arabes

Posted by Ysengrimus sur 21 août 2018

Le Souk, par Elizabeth Carolan

Le Souk, par Elizabeth Carolan

 

Nous avons tous un détracteur et un adulateur.

 

Je préfère l’inimitié du sage à l’amitié de l’ignorant.

 

Aime et montre. Hais et cache.

 

La constance des injustices fait la justice.

 

Les conjectures du sage sont préférables aux certitudes de l’ignorant.

 

Une perte évidente est préférable à un profit lointain.

 

Le voleur prudent ne dérobe rien dans la rue qu’il habite.

 

Jette de la boue sur un mur. Soit elle restera collée, soit elle laissera une trace…

 

Seule ta main arrivera à essuyer les larmes de ton visage.

 

Celui qui mange le miel doit envisager la piqûre des abeilles.

 

Si deux personnes te disent que ta tête n’est plus sur tes épaules, tâte la donc…

 

Traite ton fils adulte comme ton frère.

 

Un oiseau dans ma main plutôt que dix sur un arbre.

 

Quand tu frappes, blesse. Quand tu nourris, rassasie.

 

Il voudrait un chat en bois qui attrape les souris et ne mange pas.

 

Si tu es aimé du capitaine, tu peux t’essuyer les mains dans les voiles.

 

Tu me parles d’un poisson qui crachait du feu. Je te réponds que l’eau où il vit aurait éteint les flammes.

 

Les peuples ont la religion de leurs rois.

 

Le rassasié rompt le pain bien trop lentement pour l’affamé.

 

Qui vivra verra mais qui voyagera verra d’avantage.

 

 

Source: Joseph Hankí (1998), ARABIC PROVERBS, with side by side English translations, Hippocrene books, New York, 129 p. [les traductions françaises sont de Paul Laurendeau]

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L’oignon comme modèle ontologique

Posted by Ysengrimus sur 5 août 2018

Il ne s’agit aucunement de devenir ici un sectateur des ADORATEURS DE L’OIGNON, micro-culte franco-français du siècle dernier qui cultiva un certain nombre de corrélations sauvages entre Jouvence, la castration et les pratiques horticoles, en misant sur le fait de tailler les plans d’oignons d’une certaine manière pour leur assurer une sorte de jeunesse perpétuelle, réelle ou illusoire (cette bizarrerie est authentique). Castration et horticulture à part, la question soulevée par ce genre de secte matérialiste et modélisante est d’une validité philosophique incongrue mais somme toute assez méritoire. La question qui nous interpelle ici est, très prosaïquement: certains objets matériels spécifiques peuvent-ils devenir des modèles ontologiques?

On s’efforcera d’abord de faire la distinction entre un modèle ontologique et un modèle cosmologique. Un modèle cosmologique prendrait position de façon physique ou matérielle sur ce que le cosmos revêt, en principe, comme forme effective. Assez simplement, dans un style un petit peu héraclitéen, on peut suggérer que le fleuve ou la flamme sont des modèles cosmologiques élémentaires, puisque le cosmos est possiblement une grande entité mouvante et flacotante contenue dans un dispositif plus vaste qu’elle intègre et fuit en permanence (fleuve) et dont, en même temps, l’existence est une avancée fugitive et hâtive vers sa finalité de destruction (flamme). Un modèle ontologique est moins concret ou tangible que cela, dans la réflexion qu’il propose. Une sorte de jeu d’abstractions simplettes s’y manifeste. Il s’agit moins d’imiter le cosmos, comme un globe terrestre imite la Terre effective, que de formuler une réflexion ontologique généralisable, de nature solidement métaphorique ou analogique, entre le modèle ontologique et les catégories principielles qu’il aspire à mettre en saillie. Un modèle cosmologique schématise une configuration matérielle. Un modèle ontologique fait penser sur un ensemble de problèmes corrélés concernant l’être. On va regarder comment cela fonctionne avec l’oignon.

Et, dans cette réflexion sur l’oignon comme modèle ontologique, nous partirons… d’un abricot. L’abricot est binarisé. Il nous donne, lorsque tranché, l’image nette et démarquée d’une chair molle et d’un noyau dur. La chair molle représente son présent (comestible, putrescible, transitoire), le noyau représente son avenir (dur, rébarbatif, immangeable, il faudra le planter pour en tirer quelque chose). Fatalement, et assez directement, le modèle ontologique de l’abricot nous ramène à la vieille dyade d’idées aristotéliciennes de l’essence et de l’accident. L’abricot conjoncturel est ce qu’on mange, l’abricot essentiel est ce qu’on plantera pour qu’il nous revienne. Le raisonnement implicite ici mise sur un avenir linéaire, une continuité agraire, un ordre convenu. Il y a un avant et un après. Tout, dans ce modèle ontologique, opère comme un binarisme.

Le modèle binariste (modèle de l’abricot) est, de fait, encore largement dominant, notamment dans la pensée occidentale. Toujours un peu prétentiarde, même en matière de philosophie vernaculaire, la pensée commune aime peler ce qu’elle décrète trivial et inviter ostensiblement à la recherche du ci-devant noyau dur. Noyau dur, radicalité, essence secrète de la chose, superficialité des scories aussi. On est souvent, en pensée ordinaire, dans le modèle de l’abricot. On cherche les chefs, les éminences grises, les forces motrices secrètes, les abri anti-nucléaires, les trésors cachés, les clefs de lecture, le centre de la terre.

C’est donc souvent avec le modèle ontologique de l’abricot à l’esprit qu’on aborde l’oignon. L’oignon se pèle facilement. Dorée, superficielle et d’une finesse éminemment craquelante, sa peau de surface ressemble à du papier friable. Il n’y a rien à tirer de cette fine surface de l’oignon. On va donc se mettre à le peler rapidement. La peau, à mesure que l’on pèle, s’humidifie et elle s’épaissit un petit peu. Mais qu’importe, elle reste peau, surface, accident. On a bien hâte de le trouver, le noyau, et de voir de quelle manière éclatante il s’imposera à notre conscience. Or, il n’y a pas de noyau. Il n’y a que la peau de l’oignon et ce, jusqu’au fond, jusqu’au centre, jusqu’à l’autre pourtour. L’oignon est un modèle moniste. Il ne contient que lui. Il ne cultive pas la distinction entre le dur et le mou, le radical et le superficiel, l’essence et l’accident, le pourtour et la substance. Tout est radical dans l’oignon ET tout y est superficiel aussi.

L’oignon, c’est comme un peuple ou comme un concerto. Cherchez l’élément essentiel d’un concerto, vous chercherez longtemps. Un concerto n’est pas un noyau dans son emballage de nutriments. C’est un déploiement unitaire, unaire. Il est une entité où chaque note compte, ni plus ni moins que l’autre. Pour appréhender le concerto, il faut l’approcher dans son intégralité. Pour manger l’oignon, vous devrez mettre à frire presque tous les différents feuilletés de peau que vous aviez cru initialement négligeables. Un peuple n’a pas pour noyau ses rois, ses chefs, ses rupins ou ses classes dominantes. Traitez le peuple comme peau négligeable et flagossez avec les chefs et les rupins, vous raterez totalement votre rendez-vous avec un grand peuple au profit de mondanités inutiles avec des petits tocs. La rencontre cruciale se vit au troquet et non au palais. On sait cela depuis Voltaire, et même avant.

Nous voici donc avec, face à face, deux modèle ontologiques: l’abricot binariste et l’oignon moniste. Pourquoi en valoriser un plutôt qu’un autre? N’est-ce pas de leur confrontation que jaillira une pensée féconde? Absolument. Jouons le jeu, donc. Procédons, par exemple, par la négative. Cherchons la faille idéologique de chaque modèle. Cela se fait assez aisément (tout modèle étant, par définition, à la fois sommaire, gauchi et orienté, il est inévitablement criblé de failles). L’abricot donne à conceptualiser une modélisation où il y aurait du superficiel, du négligeable qui s’opposerait à un essentiel dur et radical. Or des fautes tactiques et stratégiques immenses ont été commises en négligeant le scorie, la pelure, l’élément social insignifiant en apparence. Le sens de la globalité contemporaine se dirige de plus en plus vers une conception selon laquelle, comme tout est connecté, tout est essentiel. C’est, entre autres, ce que nous dit l’objet fractal. La faille idéologique de l’oignon, pour sa part, est celle des objets monistes. L’oignon nous donne à envisager l’idée que tout est identique à soi et au reste, et que rien ne se distingue radicalement. On a une impression de lisse, de monotonie, d’unité blême, de raplapla unitaire, de bulle globale. Les hiatus, les crises, les explosions, les altérités radicales ne semblent pas prévus dans ce modèle. Cela semble faire un sort assez hâtif à toutes les facettes —pourtant cruciales— du changement qualitatif.

Mais le monisme sans surprise de l’oignon est-il si certain? Car enfin, il nous reste encore à intégrer à notre petit dispositif réflexif l’une des particularités les plus originales de l’oignon. Quand on pèle ou coupe un abricot, il ne se passe rien de bien terrible. On sent son odeur et sa texture un petit peu, et tout est dit. Quand on pèle ou émince un oignon, on sent son odeur et sa texture aussi, comme condiment, comme légume… et en plus on se met à chialer intensément. Voilà un fait aussi incongru qu’archiconnu qu’il faut absolument adjoindre dans la modélisation. On a donc un objet qui semble ne pas avoir de radicalité interne particulière, pas de noyau, pas de centre dur, pas de souterrain secret. Mais plus on avance en lui, plus son impact, disons, intersubjectif s’amplifie singulièrement sur nous et ce, au point de troubler le tout de notre métabolisme actif. Nous pleurons comme une petite madeleine. Nous devons marquer une pause pour reprendre notre souffle. L’oignon, dans son monisme plat, dispose donc de l’équivalent évanescent de la radicalité inattendue symbolisée, chez l’abricot, par un noyau raboteux et temporairement inerte. C’est cet effet lacrymal, issu de la masse ouverte de l’oignon plutôt que de son centre spatial, qui tire radicalement notre subjectivité au cœur de l’action. La négation du dualisme par l’oignon va jusque dans le fait que nous ne pouvons peler l’oignon dans l’indifférence de notre physiologie en action. Elle en pleure…

Conceptualisons donc ces deux radicalités intérieures. L’abricot nous donne à voir et à palper un noyau que nos sens boudeurs continuent de dominer, sans mésaventure particulière. L’abricot confirme son petit dualisme en restant autre par rapport à nous qui agissons dessus. L’oignon, pour sa part, nie sciemment sa monotonie moniste initiale, attendu que plus on entre en lui, plus cette radicale crise lacrymale s’impose en nous. Le noyau de l’oignon est là, lui aussi. Simplement, invisible, empiriquement problématique, subversif, il contredit la dualité l’opposant à lui sur le mode simplet d’un objet cédant sous la force de l’action d’un sujet. Il se saisit de nous et nous tire des larmes objectales, bien exemptes de sentiments subjectifs. L’oignon nous impose d’office la force de son rapport à la totalité. Il dicte son unicité au point de compromettre notre action sur lui. Une force semble l’habiter. On comprend certains mystiques (fatalement anthropomorphisants) de s’être sentis interpellés.

Le monisme de l’oignon incorpore dialectiquement le dualisme, justement de par ce flux lacrymal émanant de lui vers nous. L’oignon remplace le noyau dur par le noyau fluide et nous force à incorporer la dimension objectale de l’intersubjectif (l’homme est un coupeur d’oignon larmoyant) au cœur même du modèle. Le modèle de l’abricot, face à cela, est plus trado, plus ordinaire, et il invite à réitérer un corpus de pensées beaucoup plus conventionnelles. Ces faits indéniables font de l’oignon un modèle ontologique à la fois plus riche dialectiquement et plus purulent de questionnements critiques que le modèle de l’abricot.

On notera, en conclusion, que si les modèles ontologiques basés sur des objets ordinaires sont des étapes cruciales, en gnoséologie vernaculaire, il faut rester sensible aux importantes limitations de ce genre d’appareillage intellectuel. Le génie d’Héraclite a été d’avoir su exploiter ce mode de réflexion en miniature, qui lui permettait de surmonter les limitations des temps d’Héraclite. Nous voulons croire que les limitations historico-sociales de ce vieux philosophes présocratique ne sont plus les nôtres… Ou alors c’est qu’il faut prudemment apprendre à renouer, notamment dans nos cuisines, avec notre présocratique intérieur et les insatisfactions qu’il continue de faire poindre dans la densité du monde.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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C’EST PAS NOUS, ÇA… ou à propos de ce qui n’existe pas

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2018

Combien d’athées se sont fait servir l’interrogation suivante par des théogoneux: Oui mais es-tu capable de prouver —de prouver incontestablement— que Dieu n’existe pas? Or, admettons-le, il y a passablement de bizarrerie dans l’attitude consistant à réclamer la démonstration d’une inexistence. Pour tout dire comme il faut le dire: on ne veut tout simplement pas de ça, en fait, dans les replis heuristiques d’une philosophie ordinaire conséquente. Ce que je propose ici, en toute déférence, c’est une remise à sa bonne place du fardeau de la preuve. Le fait est que, quel que soit le cadre de représentations physico-culturel commun qu’on se donne, c’est l’argumentateur aspirant à introduire une catégorie non étayée dans le système qui hérite du devoir de la démonstration de son existence. Ceux qui croient, en plein, en un dieu intangible doivent prouver leur dieu intangible, point. C’est pas à moi, athée en creux, de non-prouver ou de déprouver leur zinzin. Une démonstration d’inexistence est toujours une réfutation qui ne dit pas son nom. Et une réfutation se donne fatalement des postulats largement indus. De fait, il y a, dans toute démonstration d’inexistence, un point d’appui insidieusement déposé et arc-bouté sur une argumentation d’autorité préexistante. Dans le genre: le dieu est traditionnellement reçu par un grand nombre d’instances institutionnalisoïdes (religions officielles, pontes divers, scolastes, magisters, curetons de tous tonneaux, papa-maman, philosophes suppôts, croyants ahuris, et toute la ribambelle usuelle). Donc, ce serait à l’objecteur de démontrer le contraire (nommément sa non-existence) en référence insidieuse à cet argument d’autorité préexistant et pesant de tout son poids culturel conformiste. Sauf qu’une aporie déférente et docile reste une aporie… Alors, non. Juste, non.

Que je m’explique sur un cas moins conforté ethnoculturellement. Appliquons l’idée, sans rougir, aux soucoupes volantes. Argument d’autorité oblige, on commencera en faisant valoir que Jimmy Carter a vu une soucoupe volante quand il était gouverneur de Georgie (1969). Ancien président américain de prestige, Jimmy Carter n’a donc certainement pas besoin des ufos pour se faire mousser. Cela garantis amplement la sincérité d’autorité de ses observations et, conséquemment, dans l’enthousiasme, l’authenticité de ses souvenirs. Sur la base de cette source (ou de toute autre d’un poids analogue), on ferait donc ensuite valoir que c’est désormais entre les mains de l’objecteur que repose le fardeau de la démonstration de l’inexistence des soucoupes volantes. L’argumentateur pas convaincu par monsieur Carter et ses semblables se devrait donc subitement de reprendre tout le corpus, les photos, les vidéos, les témoignages et de les passer au décapant, démontrant leur invalidité, au cas par cas. On goûtera la dimension ubuesque qu’atteindrait vite une telle stratégie argumentative si elle trouvait des olibrius des deux camps pour l’endosser. Le fait reste que, tant culturellement qu’empiriquement, le débat sur les soucoupes volantes ne s’engage jamais comme ça. Avec ou sans l’appui implicite de Jimmy Carter et des autres de son tonneau, c’est l’ufologue qui se doit de travailler à démontrer l’existence de la catégorie qu’il cherche à introduire dans notre système de représentations ordinaires (ici, la catégorie en question, c’est la soucoupe volante). C’est bien pour cela qu’il serait particulièrement ardu (et corollairement savoureusement surréaliste) de dénicher un argumentaire qui viserait à démontrer à vide, au tout venant, sans dimension polémique préalable (sans visée de réfutation, donc), l’inexistence formelle et factuelle des soucoupes volantes et l’extraction méthodique de ces dernières de l’ensemble plus vaste des OVNI (qui eux, en leur qualité de notion gnoséologique, existent sans difficulté particulière, puisqu’ils ne corroborent jamais que notre inaptitude collective à reconnaître infailliblement tout ce qui nous flotte au dessus de la tête, dans le ciel). Pour faire simple: tu crois aux soucoupes volantes Baquet, eh bien, cherche des soucoupes volantes. Et, surtout, ne me demande pas de les faire disparaître avant de ne les avoir toi-même fait apparaître.

Si on trouve plus facilement des traités d’athéologie que des traités de non-ufologie, c’est bien, par principe, que les chercheurs de dieux disposent (encore) d’une crédibilité intellectuelle, institutionnelle et sociétale implicite dont les chercheurs de soucoupes volantes ne disposent pas ou pas encore. Il y a pourtant là un vice commun de méthode. Ce dernier se formule comme suit. Il est tout simplement philosophiquement inadéquat de chercher à procéder directement, de façon isolée et abstraite (et conséquemment sans systématicité dialectique) à la démonstration d’une inexistence.

Concentrons notre attention sur une catégorie dont l’inexistence est si massivement reçue aujourd’hui qu’il est même assez ardu de conceptualiser ce à quoi elle pouvait à peu près correspondre du temps de la revendication de sa validité descriptive. Il s’agit de nul autre que du fameux phlogiston. Plus personne ne croit à l’existence empirique de cette catégorie qui correspondait, dans cette partie de la physique des premiers temps modernes qui s’appelait la phlogistique, à une substance immanente intrinsèquement garante d’inflammabilité. Quand un objet inflammable passait au feu, on jugeait qu’il était, sous l’effet des flammes, en perte de phlogiston et qu’il ne contenait finalement plus de cette substance étrange au moment de son accession au statut de cendres impalpables. Libéré par la combustion, le phlogiston foutait le camp avec les flammes. Corollairement, un objet ininflammable était un objet tout simplement initialement dénué de phlogiston. En brûlant, l’objet inflammable, lui, se dévidait de son phlogiston, poil au menton. Bon. Personne ne chercha trop nettement à démontrer l’inexistence du phlogiston, tout simplement parce que la démonstration frontale (non-réfutative) d’une inexistence, on ne fait pas ça, en saine méthode. Ça n’arrive pas. C’est intellectuellement inhabituel. Le phlogiston, comme substance inhérente garante d’inflammabilité, resta donc en place dans le lot des postulats heuristiques de la physique empirique du bon vieux temps, un bon bout de temps. Puis quelque chose d’autre se passa dans un autre recoin de la science.

Le nom du chimiste français Antoine Lavoisier (1743-1794) est en effet associé à la disparition intellectuelle de cette catégorie factice du phlogiston et à l’irréversible effondrement de l’hypothèse phlogistique. C’est que Lavoisier travaillait sur l’oxygène (c’est lui qui a découvert l’oxygène en 1778 — et surtout ne me demandez pas comment on faisait pour respirer avant, on me l’a déjà faite) et il finit par tirer au net le rôle de cette dernière dans la combustion. Lavoisier ne travailla pas particulièrement sur l’inexistence du phlogiston. Il travailla tout simplement, dans un autre angle, sur autre chose, en mobilisant d’autres informations. Cela en vint, par effet logique, à rendre l’inexistence du phlogiston confirmable puis éventuellement confirmée. On ne travaille pas à démontrer que quelque chose n’existe pas. On travaille —d’autre part et par ailleurs— sur quelque chose qui existe et, par effet secondaire heureux, voulu ou non, notre travail sur ce qui existe fait disparaître la croyance en ce qui de toute façon n’existait pas (et ne valait donc, corollairement, pas vraiment la peine qu’on s’acharne dessus en s’y objectant et le combattant, disons, en l’air).

Arrivons-en au fameux C’est pas nous, ça ou C’est pas ce que nous sommes ou On est pas comme ça, nous des américains. (This not who we are). On l’entend de plus en plus, cette formulation, mise en vogue autrefois, par le président Obama. Rhéteur subtil, ce dernier s’efforça bien souvent, au cours de sa présidence tourmentée de démontrer l’inexistence de certains comportements peu reluisants de ses compatriotes. Cela se joua, avec une bien douloureuse récurrence, dans les multiples situations de coups foireux sociétaux qui ponctuèrent ses deux mandats (crimes haineux, capotages racistes, fusillades nihilo-absurdistes, terrorisme en uniforme etc.). Ce problème américain est, du reste, bien plus lancinant qu’on ne le pense. Il est vrai que les vingt dernières années nous ont forcé collectivement (et bien involontairement) à nous interroger pensivement sur ce que les américains ne sont pas. On a eu le party de la fin de la guerre froide clintonien, puis le Onze Septembre de la refachisation Bush, puis l’ère de la rédemption obamaesque et nous voici revenus au style fier-à-bras trumpiste. Carotte, bâton, carotte, bâton. Pas bâton, pas carotte, pas bâton, pas carotte. Admettons-le, la question se pose de plus en plus crucialement: qu’est-ce que les américains ne sont pas? Ils ne sont pas impérialistes? Ils ne sont pas ethnocentristes? Ils ne sont pas ploutocrates? Vraiment?

Sauf que là, attention hein, on va pas retomber dans la logique non-avenue de la négation abstraite du phlogiston, des soucoupes volantes et du dieu monothéiste. Holà, holà, ne cultivons pas la démonstration de ce qui n’est pas. En nos temps ambivalents de la fausse nouvelle et du fait alternatif, on va laisser aux politicards américains bon teint les This is not who we are ébaubis et atterrés et on va se tenir bien loin de l’effort de démonstration de ce qui n’existe pas, chez les américains, comme ailleurs. Dans un autre angle, donc, et d’autre part, si on regarde, sans vergogne mais sans amertume non plus, ce que les américains sont, devant l’histoire, ils sont la grande civilisation bourgeoise de l’ère moderne. Ils se sont constitués révolutionnairement, en démarcation du colonialisme britannique, et ils ont conquis une influence prépondérante sur le monde, dans la mouvance des deux guerres mondiales faisant, au siècle dernier, reculer l’Europe. Puis ils ont reculé eux aussi, civilisationnellement, devant la poussée africaine, moyen-orientale et eurasiatique. Détenteurs autoproclamés de vérités programmatiques en perte accélérée de sérénité dogmatique, les américains ressassent encore un peu leurs mythes de terre de liberté, de contrée d’opportunités, de melting pot et de société égalitaire. Il y a donc une chose que les américains sont voués à faire de plus en plus dans un futur historique proche et un peu plus lointain: se surprendre. Il vont s’étonner et s’exclamer, en voyant leur civilisation perdre graduellement son amplitude impériale, son pluralisme débonnaire, et son insouciance consumériste: C’est pas nous, ça ou C’est pas ce que nous sommes ou On est pas comme ça, nous.

Ne les suivons pas dans cet argumentaire. Ne nous préoccupons pas de ce que les américains ne sont pas et regardons ce qu’il sont, c’est-à-dire ce qu’ils deviennent: une civilisation originale sans empire pour l’imposer. Il ne s’agit pas ici de prétendre que les américains ne sont pas impérialistes, ne sont pas ethnocentristes, ne sont pas ploutocrates. Il s’agit, plus simplement d’observer concrètement qu’ils sont en crise de conscience, comme l’ont été toutes les puissances contraintes, sur le tas, à historiquement se relativiser face à la montée des autres cultures du monde.

C’EST PAS NOUS, ÇA! Ah, non? Ah bon…

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Des concepts unilatéraux et faux comme difficulté inévitable à dépasser

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2018

Dans l’avant-propos de Histoire et conscience de classe (1923), Georg Lukács, comme si de rien était (Puisqu’il est fait mention de tels défauts, que l’attention du lecteur non habitué à la dialectique soit seulement attirée encore sur une difficulté inévitable…), en parlant de son travail et des limitations de sa méthode d’exposition, signale ce qui apparaît comme une contrainte gnoséologique majeure.

Des développements du genre de ceux de ces pages ont l’inévitable défaut de ne pas répondre à l’exigence —justifiée— d’être scientifiquement complets et systématiques, sans faire pour autant en échange de la vulgarisation. Je suis parfaitement conscient de ce défaut. Mais la description de la façon dont ces essais sont nés et de ce qu’ils visent ne doit pas tant servir d’excuse qu’inciter, ce qui est le but réel de ces travaux, à faire de la question de la méthode dialectique —en tant que question vivante et actuelle— l’objet d’une discussion. Si ces essais fournissent le commencement, ou même seulement l’occasion, d’une discussion réellement fructueuse de la méthode dialectique, d’une discussion qui fasse à nouveau prendre universellement conscience de l’essence de cette méthode, ils auront entièrement accompli leur tâche.

Puisqu’il est fait mention de tels défauts, que l’attention du lecteur non habitué à la dialectique soit seulement attirée encore sur une difficulté inévitable, inhérente à l’essence de la méthode dialectique. Il s’agit de la question de la définition des concepts et de la terminologie. Il est de l’essence de la méthode dialectique qu’en elle les concepts faux dans leur unilatéralité abstraite soient dépassés. Pourtant ce processus de dépassement oblige en même temps à opérer constamment avec ces concepts unilatéraux, abstraits et faux, à donner aux concepts leur signification correcte, moins par une définition que par la fonction méthodologique qu’ils remplissent dans la totalité en tant que moments dépassés. Il est cependant encore moins facile de fixer terminologiquement cette transformation des signi­fica­tions dans la dialectique corrigée par Marx que dans la dialectique hégélienne elle-même. Car si les concepts ne sont que les figures en pensée (gedankliche Gestalten) de réalités historiques, leur figure unilatérale, abstraite et fausse fait aussi partie, en tant que moment de l’unité vraie, de cette unité vraie. Les développements de Hegel sur cette difficulté de terminologie dans la Préface à la Phénoménologie sont donc encore plus justes qu’Hegel lui-même ne le pense, quand il dit: «De la même façon les expressions: unité du sujet et de l’objet, du fini et de l’infini, de l’être et de la pensée, etc., présentent cet inconvénient que les termes d’objet et de sujet, etc., désignent ce qu’ils sont en dehors de leur unité; dans leur unité ils n’ont plus le sens que leur expression énonce; c’est justement ainsi que le faux n’est plus en tant que faux un moment de la vérité». Dans la pure historicisation de la dialectique, cette constatation se dialectise encore une fois: le «faux» est un moment du «vrai» à la fois en tant que «faux» et en tant que «non-faux». Quand donc ceux qui font profession de «dépasser Marx» parlent d’un «manque de précision conceptuelle», chez Marx, de simples «images» tenant lieu de «définitions», etc., ils offrent un spectacle aussi désolant que la «critique de Hegel» par Schopenhauer et la tentative pour faire apparaître chez Hegel des «bévues logiques»: le spectacle de leur incapacité totale à comprendre ne fût-ce que l’a b c de la méthode dialectique. Mais un dialecticien conséquent n’apercevra pas tant dans cette incapacité l’opposition entre des méthodes scientifiques différentes, qu’un phénomène social qu’il a dialectiquement réfuté et dépassé, tout en le comprenant comme phénomène social et historique.

LUKACS, Georg (1960), Histoire et conscience de classe, Minuit, Coll. Arguments, pp 14-15.

On va simplement opposer derechef ces deux catégories philosophiques classiques que sont OBJET et SUJET. Voilà deux concepts unilatéraux et faux qui ne valent pas grand-chose si on les isole abstraitement l’un de l’autre. Ils ne rencontrent leur flux dialectique, intellectuellement exploitable, que lorsqu’on les compénètre adéquatement. L’OBJET existe en dehors de notre conscience mais son acquisition et son appréhension est fatalement subjectivisée. Le monde objectif ne s’intériorise gnoséologiquement que lors d’une subversion du halo empirique par la rationalité ordinaire. La rationalité ordinaire est elle-même un produit subjectif, intersubjectif, collectif, historique, hérité, perfectible et, surtout, solidement ancré dans la pratique vernaculaire. Que je vous raconte comment j’ai découvert ce fait extraordinaire mais tellement tant tellement ordinaire. Il y a cinquante ans environ, j’avais huit ou neuf ans et, vivant dans un beau pays nordique, je rentre de jouer dehors et j’ai les mains complètement gelées. Rouges et douloureuses, mes petites menottes crispées sont comme un Objet autonome au bout de mes bras tremblants mais le Sujet transit et démuni que je suis souffre profondément de la douleur due à la morsure du froid. La gardienne d’enfant, ma cousine, me dit: Va à la salle de bain et fais-toi couler de l’eau froide sur les mains. Surtout pas de l’eau chaude, Paul, de l’eau FROIDE. Cette information, connaissance héritée, collective, indirecte, subitement imposée intersubjectivement en moi par une figure disposant à la fois de ma confiance et de ma reconnaissance comme instance d’autorité, m’apparaît, sur le coup, fugitivement, comme une aporie assez abrupte. On s’imagine, en effet, dans ce type d’empirisme sommaire, linéaire et simplet qui attend toujours son premier choc dialectique, qu’il y a lieu de faire couler de l’eau chaude pour réchauffer des mains ayant eu froid. Vrai? Faux! Ma docilité intersubjectivisée ne sera pas déçue cette fois-là. Je n’oublierai jamais la chaude et soulageante sensation de l’eau FROIDE coulant sur la surface de mes mains glacées qui, pourtant, dialectiquement, étaient comme brûlées par le très grand froid hivernal. Le bien-être fut immédiat, souverain, durable, mémorable. Passage au plan intime d’un savoir culturel intersubjectif dont la dimension vivement héraclitéenne m’inspire encore crucialement aujourd’hui.

C’est que l’OBJET s’installe en nous par des canaux subjectivisés et collectifs (faisant notamment passer la connaissance indirecte en connaissance directe, argumentativement notamment). Or, conversement, il faut aussi faire observer que le SUJET est profondément objectivisé. Le Sujet individuel égo-mono-singleton est largement une vue de l’esprit (de l’esprit bourgeois notamment). Non seulement notre existence subjective est fondamentalement collective (et historicisée) mais elle est aussi objectale. J’y pense à chaque fois que je suis debout entre deux wagons du train de banlieue, quand je me prépare à en descendre. Le train fonce. Il est comme perché sur un pont. Je vois la rivière dévaler par les deux rangées de fenêtres et, vraiment, on a un petit peu l’air de voler raboteusement au dessus de tout ça. Je regarde distraitement le point de jonction des deux wagons, qui tressaute et oscille, parfois assez fortement, le tout se déroulant à fort bonne vitesse. Devant ce dynamique ensemble qui fonce et fonce, je me dis parfois que si Galilée ou Voltaire se trouvaient à ma place en ce moment, le corps tressautant objectivement comme le reste du contenu humain du convoi, ils seraient pris d’une irrépressible terreur panique, eux, deux des plus grands esprits de leurs temps respectifs. La notion d’habitus couvre justement les réalités implicites, intériorisées subjectivement mais qui sont d’origine socio-historique. Ainsi, j’ai l’habitus du train, du métro, de l’avion, de l’automobile. M’y faire ballotter est intimement intégré par moi, psychologiquement et corporellement, depuis l’enfance. Cet habitus, Galilée et Voltaire ne l’ont pas. Force est de conclure que mon corps et ma psyché sont des Objets largement indépendants de ma conscience individuelle active et entraînés tant dans un mouvement physique, mécanique que socio-historique. Le Sujet que je suis ne peut que suivre, capter, saisir, intérioriser, refléter, analyser, méditer, pratiquer.

L’OBJET est possiblement subjectivisé (c’est par la connaissance qu’on l’appréhende. La connaissance humaine ne pourra jamais s’extraire du lot de distorsions ajustables de son cercle subjectivisé). Le SUJET est obligatoirement objectivisé (je suis tant un organisme involontairement palpitant qu’une entité physico-culturelle collectivement historicisée, au je strictement transitoire). Le concept de Sujet qu’on priverait de sa dimension objectale deviendrait unilatéral et faux, biaisé, détaché, simpliste, métaphysique (pour utiliser le terme hégélien puis léninien consacré). De façon dissymétrique et non réversible, le concept d’Objet peut, lui, parfaitement se passer de sa compénétration avec le moindre Sujet. J’en veux pour attestation fatale et imparablement recevable la cruciale ouverture du Nô de Saint-Denis de Pierre Gripari (je cite de mémoire): Qui peut dire à quoi ressemblait le cri du Tyrannosaure? Pourtant, il a vécu et crié, le Tyrannosaure, lorsque, se balançant sur ses pattes musclées, il se jetait sur sa femelle ou sur sa proie…  C’est que, oui, l’arbre oublié qui tombe dans la forêt lointaine fait un bruit objectif, objectal, percussif, ondulatoire (et éventuellement enregistrable sur un appareil) même en l’absence de toute oreille subjective, humaine ou animale, pour l’entendre.

L’idée de COMPÉNÉTRATION MUTUELLE du Sujet et de l’Objet est, elle aussi, unilatérale et fausse, si on la fait jouer mécaniquement, égalitairement, abstraitement, en la privant de la dissymétrie objectiviste qui la tord et le fait pencher en faveur du primat déterministe du mondain sur l’individuel. Ce qui s’oppose s’accorde; de ce qui diffère résulte la plus belle harmonie; tout devient par discorde (Héraclite). Objet, Sujet, unité, compénétration dialectique cela ne se ramène en rien à de simples problèmes de terminologie, même en philosophie vernaculaire. Les chicanes de mots sont des débats d’idées… toujours… Tant et si bien que le tout de ce face à face initialement binarisé entre OBJET et SUJET, se dit le modeste penseur ordinaire qui se théorise dans l’action, n’est qu’un phénomène social qu’il a dialectiquement réfuté et dépassé, tout en le comprenant comme phénomène social et historique (Lukács).

Pourtant, il a vécu et crié, le Tyrannosaure…

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Poulet rôti, cubes de glace et misère de l’abstraction

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2018

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Lisons Karl Marx, critiquant le penseur anarchiste Proudhon (quand ce dernier préfère l’abstraction spéculative à l’analyse effective des problèmes spécifiques de l’économie politique):

Faut-il s’étonner que toute chose, en dernière abstraction, car il y a abstraction et non pas analyse, se présente à l’état de catégorie logique? Faut-il s’étonner qu’en laissant tomber peu à peu tout ce qui constitue l’individualité d’une maison, qu’en faisant abstraction des matériaux dont elle se compose, de la forme qui la distingue, vous arriviez à n’avoir plus qu’un corps, — qu’en faisant abstraction des limites de ce corps vous n’ayez bientôt plus qu’un espace, — qu’en faisant enfin abstraction des dimensions de cet espace, vous finissiez par ne plus avoir que la quantité toute pure, la catégorie logique. À force d’abstraire ainsi de tout sujet tous les prétendus accidents, animés ou inanimés, hommes ou choses, nous avons raison de dire qu’en dernière abstraction on arrive à avoir comme substance les catégories logiques. Ainsi, les métaphysiciens qui, en faisant ces abstractions, s’imaginent faire de l’analyse, et qui, à mesure qu’ils se détachent de plus en plus des objets, s’imaginent s’en approcher au point de les pénétrer, ces métaphysiciens ont à leur tour raison de dire que les choses d’ici-bas sont des broderies, dont les catégories logiques forment le canevas. Voilà ce qui distingue le philosophe du chrétien. Le chrétien n’a qu’une seule incarnation du Logos, en dépit de la logique; le philosophe n’en finit pas avec les incarnations. Que tout ce qui existe, que tout ce qui vit sur la terre et sous l’eau, puisse, à force d’abstraction, être réduit à une catégorie logique; que de cette façon le monde réel tout entier puisse se noyer dans le monde des abstractions, dans le monde des catégories logiques, qui s’en étonnera?

Tout ce qui existe, tout ce qui vit sur terre et sous l’eau, n’existe, ne vit que par un mouvement quelconque. Ainsi, le mouvement de l’histoire produit les rapports sociaux, le mouvement industriel nous donne les produits industriels, etc., etc.

De même qu’à force d’abstraction nous avons transformé toute chose en catégorie logique, de même on n’a qu’à faire abstraction de tout caractère distinctif des différents mouvements, pour arriver au mouvement à l’état abstrait, au mouvement purement formel, à la formule purement logique du mouvement. Si l’on trouve dans les catégories logiques la substance de toute chose, on s’imagine trouver dans la formule logique du mouvement la méthode absolue, qui non seulement explique toute chose, mais qui implique encore le mouvement de la chose.

C’est cette méthode absolue dont Hegel parle en ces termes:

La méthode est la force absolue, unique, suprême, infinie, à laquelle aucun objet ne saurait résister; c’est la tendance de la raison à se reconnaître elle-même en toute chose.  [Hegel, Logique. t. III]

Toute chose étant réduite à une catégorie logique, et tout mouvement, tout acte de production à la méthode, il s’ensuit naturellement que tout ensemble de produits et de production, d’objets et de mouvement, se réduit à une métaphysique appliquée. Ce que Hegel a fait pour la religion, le droit, etc., M. Proudhon cherche à le faire pour l’économie politique.

Ainsi, qu’est-ce donc que cette méthode absolue? L’abstraction du mouvement. Qu’est-ce que l’abstraction du mouvement? Le mouvement à l’état abstrait. Qu’est-ce que le mouvement à l’état abstrait? La formule purement logique du mouvement ou le mouvement de la raison pure. En quoi consiste le mouvement de la raison pure? À se poser, à s’opposer, à se composer, à se formuler comme thèse, antithèse, synthèse, ou bien encore à s’affirmer, à se nier, à nier sa négation.

Comment fait-elle, la raison, pour s’affirmer, pour se poser en catégorie déterminée? C’est l’affaire de la raison elle-même et de ses apologistes.

Mais une fois qu’elle est parvenue à se poser en thèse, cette thèse, cette pensée, opposée à elle-même, se dédouble en deux pensées contradictoires, le positif et le négatif, le oui et le non. La lutte de ces deux éléments antagonistes, renfermés dans l’antithèse, constitue le mouvement dialectique. Le oui devenant non, le non devenant oui, le oui devenant à la fois oui et non, le non devenant à la fois non et oui, les contraires se balancent, se neutralisent, se paralysent. La fusion de ces deux pensées contradictoires constitue une pensée nouvelle, qui en est la synthèse. Cette pensée nouvelle se déroule encore en deux pensées contradictoires qui se fondent à leur tour en une nouvelle synthèse. De ce travail d’enfantement naît un groupe de pensées. Ce groupe de pensées suit le même mouvement dialectique qu’une catégorie simple, et a pour antithèse un groupe contradictoire. De ces deux groupes de pensées naît un nouveau groupe de pensées, qui en est la synthèse.

De même que du mouvement dialectique des catégories simples naît le groupe, de même du mouvement dialectique des groupes naît la série, et du mouvement dialectique des séries naît le système tout entier.

Appliquez cette méthode aux catégories de l’économie politique, et vous aurez la logique et la métaphysique de l’économie politique, ou, en d’autres termes, vous aurez les catégories économiques connues de tout le monde, traduites dans un langage peu connu, qui leur donne l’air d’être fraîchement écloses dans une tête raison pure; tellement ces catégories semblent s’engendrer les unes les autres, s’enchaîner et s’enchevêtrer les unes dans les autres par le seul travail du mouvement dialectique. Que le lecteur ne s’effraie pas de cette métaphysique avec tout son échafaudage de catégories, de groupes, de séries et de systèmes. M. Proudhon, malgré la grande peine qu’il a prise d’escalader la hauteur du système des contradictions, n’a jamais pu s’élever au-dessus des deux premiers échelons de la thèse et de l’antithèse simples, et encore ne les a-t-il enjambés que deux fois, et de ces deux fois, il est tombé une fois à la renverse.

Aussi n’avons-nous exposé jusqu’à présent que la dialectique de Hegel. Nous verrons plus tard comment M. Proudhon a réussi à la réduire aux plus mesquines proportions. Ainsi, pour Hegel, tout ce qui s’est passé et ce qui se passe encore est tout juste ce qui se passe dans son propre raisonnement. Ainsi la philosophie de l’histoire n’est plus que l’histoire de la philosophie, de sa philosophie à lui. Il n’y a plus l’ «histoire selon l’ordre des temps», il n’y a que la «succession des idées dans l’entendement». Il croit construire le monde par le mouvement de la pensée, tandis qu’il ne fait que reconstruire systématiquement et ranger sous la méthode absolue, les pensées qui sont dans la tête de tout le monde.

MARX, Karl (1977), Misère de la philosophie, Éditions sociales, pp 115-118. (Ouvrage écrit en 1846)

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Marx ironise ouvertement ici sur l’abstraction. Il dénonce, en raillant, le mouvement vide et gesticulant du formalisme raisonneur. Il faut comprendre de cette rebuffade qu’il sert à l’économie politique ratiocinée et sommaire de Proudhon que, sans le retour du concret, le mouvement perpétuel de l’abstraction permet, l’un dans l’autre et au bout du compte, de tout dire sur tout, en se donnant l’air de disposer de la grammaire fatale ou de la logique profonde du réel. Comme je l’ai déjà un petit peu montré dans le cas de ma petite ontologie, on peut dire que qui trop embrasse la largeur abstraite mal étreint le réel nuancé, charnu, dissymétrique, vif et contradictoire. Il est parfaitement possible de ne rien dire de faux tout en ne disant rien d’utile, et surtout: tout en restant dans le creux, le principiel, le généraliste.

Sauf que le retour du concret, si on n’y voit pas attentivement, pourrait lui aussi devenir une autre bassinade formaliste. Comment fait-on tant revenir le concret, sans pour autant tourner le dos à la cogitation démonstrative? On va regarder ça un petit peu, en mobilisant la pensée vernaculaire, la pensée de cuisine, littéralement. C’est effectivement dans notre cuisine que nous allons regarder opérer la corrélation entre abstraction et retour du concret dans la systématisation des catégories philosophiques. Voici que, depuis notre cuisine, nous mettons en place deux petites opérations de notre activité ordinaire. Nous mettons un poulet au four, bien apprêté et épicé. Puis nous remplissons d’eau un moule à cubes de glace comme celui-ci…

Et nous le mettons au congélateur. Il se passe ensuite deux petites heures d’actions, très actives et bien exemptes de la moindre métaphysique appliquée. Une fois notre poulet cuit, on en mange gentiment quelques bons morceaux, en suisse. Comme on est seul, il en reste. On place le reste au réfrigérateur. Puis, vers la fin de la soirée, on se sert une petite limonade avec un glaçon tiré du moule à cubes de glace. Et on oublie le moule à cubes de glace avec les cinq glaçons restant sur le comptoir de la cuisine. Vous me suivez? Indubitablement. Il n’y a pas plus concret, ordinaire, non-spéculatif et banal, admettons-le de concert.

Le lendemain matin, on retrouve le moule à cubes de glace et lesdits cubes sont redevenu de l’eau tiède. Redécouverte de l’eau tiède. Le processus du passage de l’eau en glace et de la glace en eau est donc réversible. Bon. On remet le moule à cubes de glace au congélateur. On sort alors le poulet rôti du réfrigérateur. Il est refroidi, c’est maintenant du poulet froid. Il est devenu froid mais il n’est pas pour autant redevenu cru. Il ne s’est pas décuit au réfrigérateur comme les cubes de glace se sont décongelés sur le comptoir. Il est un poulet rôti refroidi, sans moins, sans plus. Il n’est pas vraiment retourné au village, si on peut dire. C’est bien que le processus de cuisson, lui, est irréversible. Voici une abstraction de bonne tenue, issue directement de la vie ordinaire, concrète: l’opposition réversible/irréversible. C’est une abstraction bien misérable, en plein celle qu’il nous faut. Pendant quelques secondes, cette petite abstraction, on lui fait battre la campagne dans notre tête. Quand tonton ou tata tombe malade, il ou elle guérit, c’est du réversible. Quand tonton ou tata meurt, il ou elle ne revit plus, c’est de l’irréversible. Quand on salit et lave notre linge (processus réversible), quand on casse la branche d’un arbre (processus irréversible), on observe l’existence de ces deux types de processus. On arrive même, de fil en aiguille, à en tirer des dictons populaires. Sur l’irréversible, les Américains disent souvent: il n’est pas possible de remettre le dentifrice dans son tube. Les Français optent plutôt pour: le vin est tiré, il faut le boire. Il y a du réversible (bonnet blanc, blanc bonnet) et de l’irréversible (tant va la cruche à l’eau qu’à la fin, elle se casse). Notons que cette saine et utile observation est philosophique plutôt que scientifique. Les descriptions physiques et chimiques détaillées de chacun des deux phénomènes survenus cette fois-là dans notre cuisine (congélation de l’eau, cuisson du poulet) gorgeraient l’analyse de détails fins et imposeraient de toutes nouvelles classifications, moins générales, moins grossières, moins vernaculaires, moins transversales, plus subtiles aussi.

Mais le fait reste que, dans la mise en place toute ordinaire et vernaculaire du couple réversible/irréversible, on ne commet pas la faute formaliste proudhonienne. Les deux catégories se sont imposées à la conscience non pas par importation depuis un système de pensée pré-établi (hégélien ou autre) mais bien en émergeant et en se stabilisant dans la conscience depuis la fluctuation problématique de la concrétude ordinaire. Aussi, ces deux catégories (réversible et irréversible) épousent-elles le réel, en ce sens qu’elles gardent un niveau de généralisation suffisamment bas, dépouillé, sobre, pauvre (misère de l’abstraction) pour ne pas basculer dans la spéculation creuse, passe-partout, triomphaliste et formaliste. Nous autorisant ainsi d’une généralisation philosophique minimale, on ne cultivera pas non plus le hocus-pocus dialectique que Marx reproche ci-haut à Proudhon. On va simplement se demander qu’est-ce qui, en ce monde empirique, prime, du réversible et de l’irréversible? On va se poser cette question, en se prenant la tête pendant plusieurs mois. Le poulet rôti, pendant ce temps, sera dévoré, désossé, digéré, déféqué et amplement éparpillé dans les différentes portions corrélatives du cosmos le concernant. Le moule à cubes de glace, pour sa part, va rester sagement dans le congélateur, immuable. Immuable?

Un beau jour, on retire du congélateur le moule à cubes de glace et la glace en est en grande partie disparue. Ce mystérieux phénomène, observable surtout dans les vieux congélateurs, tient à une sorte de bizarre effet d’évaporation que le moteur à hélice du conge antique impose aux cubes de glace quand ceux-ci restent trop longtemps devant son implacable souffle giratoire. Inutile de dire que, d’autre part, si on laissait le moule à cubes de glace plein d’eau sur le comptoir pendant une autre année, l’eau finirait aussi par graduellement s’en évaporer. Le processus réversible eau-glace-eau-glace ne l’est finalement pas tant que ça, quand l’observation perdure. Des phénomènes transversaux finissent par venir implacablement le compromettre. Le processus réversible apparaît donc comme transitoire, temporaire, circonscrit, localisé, cerné. C’est lui qui est abstrait, en fait. Une des maladies de tonton ou de tata peut parfaitement s’avérer fatale. Quand je lave mon linge, je ne le sépare jamais de la même saleté et, qui plus est, en se lavant, il s’use. Tout, sur le plus long terme, semble donc voué à l’irréversibilité. On conclura donc, pour le moment de notre exercice cogitatif de cuisine (et sous réserve d’éventuelles falsifications ultérieures), à un primat ontologique de l’irréversible sur le réversible.

Cette conclusion problématique est philosophique. Elle guidera la réflexion future, certes, mais comme organon critique uniquement, pas comme modèle, comme dogme, comme absolu, ou comme formalisme. La vraie priorité méthodologique étant fondamentalement de garder les dix doigts dans le poulet et les yeux sur la glace… dans la concrétude biscornue et spécifiante des problèmes à analyser, pour tout avouer. C’est ce que fit Marx avec l’économie politique (notamment dans Le Capital) et c’est bien pour ça qu’il ne se priva pas de reprocher à Proudhon de ne pas en faire autant (notamment dans Philosophie de la Misère)…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La petite ontologie comme grande crise de la philosophie

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2018

HAMLET. – Être, ou ne pas être: telle est la question. Y a-t-il pour l’âme plus de noblesse à endurer les coups et les revers d’une injurieuse fortune, ou à s’armer contre elle pour mettre frein à une marée de douleurs? Mourir… dormir, c’est tout… Calmer enfin, dit-on, dans le sommeil les affreux battements du cœur; quelle conclusion des maux héréditaires serait plus dévotement souhaitée? Mourir… dormir, dormir! Rêver peut-être! C’est là le hic. Car, échappés des liens charnels, si, dans ce sommeil du trépas, il nous vient des songes… halte-là! Cette considération prolonge la calamité de la vie. Car, sinon, qui supporterait du sort les soufflets et les avanies, les torts de l’oppresseur, les outrages de l’orgueilleux, les affres de l’amour dédaigné, les remises de la justice, l’insolence des gens officiels, et les rebuffades que les méritants rencontrent auprès des indignes, alors qu’un simple petit coup de pointe viendrait à bout de tout cela?

William Shakespeare, Hamlet, Acte III, scène 1, extrait (1601), traduction d’André Gide, dans Œuvres complètes, tome 2, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1959.

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Alors attention les yeux. Pas moins philosophe qu’un autre, je vais, en une phrase, vous formuler une ontologie:

CE QUI EST EST, DANS LA MESURE OÙ CE QUI FUT DEVIENT CE QUI SERA.

Patatras! Voici infailliblement une ontologie. Elle est à la fois globale, intégrale, fulgurante, valide et sans anicroche. Et, qui plus est, on peut toujours la détailler. Elle est d’ailleurs plus riche en implicites qu’il n’y apparaît à première vue. D’abord, quand on avance que ce qui est est, cela implique ouvertement, et avec toute la fermeté requise, que l’existence se déploie en dehors de notre conscience et indépendamment d’elle. On est pas dans le paraître ou dans le sembler mais bel et bien dans l’être. On est pas en train de marmotter qu’on suppose ou qu’il nous semble bien que… ce qui est est. Non, non. Toutes les fadaises idéalistes à base de fondements de l’être cosmologique comme grande conscience immanente ou transcendante sont ici rejetées, sans compensation. Ce qui est est, qu’on le sache ou pas, voilà… tel est l’implicite retenu ici. La connaissance est conséquemment subordonnée à l’être, pas le contraire. Perceptible ou non, l’être ne perd rien de sa constitutive et objective harmonie. Harmonie invisible plus parfaite que l’apparence (Héraclite). Du point de vue de la gnoséologie, nous sommes ici, très modestement face à la richesse et la complexité du monde, dans la thèse du reflet, sans moins, sans plus.

Observons aussi qu’on ne touche pas, dans la formulation retenue, la question du être ou ne pas être. Si ce qui est est, il n’est pas asserté explicitement (et spéculativement) que ce qui n’est pas n’est pas et, surtout, on ne tataouine pas sans fin dans le dilemme suicidaire d’Hamlet. Cela n’est pas la question et il n’y a pas de question concernant l’ontologie radicale de l’être (il n’y a que des questions concernant le détail du déploiement de l’être: Hamlet vit ou Hamlet meurt?). L’immanence du déploiement de l’être expose déjà, de par le pur et simple déploiement factuel, sa forme objectale et mondaine de réponse assertive à la très éventuelle question du être ou ne pas être (question du reste hautement égocentrée et fort peu philosophique, chez le prince du Danemark à tout le moins. Vivre ou ne pas vivre aurait été moins shakespearien mais ontologiquement plus juste dans la tirade princière). On ne reconnaît pas, dans l’ontologie ici présente, au monde connu, inconnu, méconnu ou à connaître, la moindre dimension de choix ou d’alternative. Les alternatives, et leur pendant ontologisant l’aléatoire, ne sont jamais que des fluctuations de la connaissance engluées dans les limitations historiques et historicisées de leurs pénétrations du réel (Hamlet vivra ou mourra… et de toute façon il mourra… et de toute façon il n’existera qu’incarné par son acteur). Une connaissance plus intime dudit réel balaie l’être ou ne pas être au profit de ce qui est. L’ontologie promue ici est fondamentalement celle d’un déterminisme.

Attardons-nous maintenant à la cheville dans la mesure où. Je ne veux pas devenir linguisticiste mais cette cheville en dit long sur ce qu’elle a à dire. Elle établit une synonymie restrictive entre sa protase (ce qui la précède) et son apodose (ce qui la suit). Le problème à résoudre ici consiste à éviter d’enfermer l’aphorisme ce qui est est dans la prison d’une aporie métaphysique assez lourdement classique. Si ce qui est est, sans plus, le devenir reste fatalement sur le bord du chemin. Il n’a pas de statut dans le modèle, pour utiliser du jargon d’autrefois. Et alors, le susdit devenir n’est pas intégré à l’ontologie et donc c’est la cruciale catégorie de mouvement et ses incontournables afférents ontologiques (changement, altération, montée, déclin, révolution, mutation, schisme, repos, dégradés, fusion, alliage, rejet, crise etc) qui se retrouvent sans statut. Notre petite ontologie devient alors par trop investie dans l’immuable. Elle est statique, gorgée d’une forte dérive fixiste. On ne veut pas de ça. Une synonymie problématique mais indispensable entre les verbes être et devenir est donc sciemment instaurée pour expliciter l’identité dialectique entre l’étant et le devenir. Il n’est pas possible d’être sans devenir. Le mouvement est donc intimement fusionné au fait d’être. Le repos et la stabilité sont des moments transitoires. Le changement, l’avancée, la mutation, la révolution sont des catégories ontologiques fondamentales.

Pour le segment ce qui fut devient ce qui sera, il convient de ne pas se méprendre sur ce qui est dit ici. On n’est pas en train de laisser entendre que l’ancien (ce qui fut) revient, comme mécaniquement, pendulairement ou cycliquement, et reprend place (ce qui sera). Cette ambivalence possible de la tournure tient à la dimension générique du tout de la formulation abstraite de ma petite ontologie. Nous ne chantons pas du tout, ici, la chanson nietzschéenne de l’éternel retour. Ce qui est affirmé ici est, au contraire, que le devenir procède de l’inévitable autant que de l’irréversible. Le seul sens entendu ici est: ce qui fut (et ne sera plus) devient ce qui sera (et n’est pas encore). C’est l’idée de passage qui est formulée. Il est crucial aussi de comprendre que rien ne disparaît ou s’anéantit. Tout se pulvérise… attendu que, même impalpable, la poudre reste et entre dans d’autres combinatoires, d’autres dynamiques. Hamlet prince, Hamlet cadavre, Hamlet personnage à jouer deviendront radicalement autres. Tout se transforme et rien ne cesse d’être, du seul fait d’avoir été. Pour reprendre une formulation inspirée de Hegel, on dira aussi que les possibles prennent leur réalité dans le devenir. Il est important finalement d’insister sur l’équation de fer établie ici: être = (ce qui fut devient ce qui sera). Ceci avance la dialectique de l’être. On affirme ontologiquement la contradiction motrice de l’étant qui est un devenant, soit la passage perpétuellement dynamique de ce qui était en ce qui sera. Notre saisie collective, instantanée et fugitive, de ce passage est ce qui constitue son seul repos. En changeant, il se repose (Héraclite).

Telle est mon ontologie. J’en suis très fier et je la chante, comme un coq sur un tas de merde. Elle s’applique autant à l’évolution naturelle (Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme — Lavoisier) qu’au développement historique (La coïncidence du changement des circonstances et de l’activité humaine ne peut être considérée et comprise rationnellement qu’en tant que pratique révolutionnaire — Marx). Elle est juste, mon ontologie. Elle est bonne. Elle est méritoire. Elle procède d’une saine rationalité ordinaire. Je n’ai rien dit de faux et je suis bien prêt à ferrailler avec quiconque en questionnerait les postulats et le déploiement.

Et pourtant, il y a comme un défaut…

D’abord, il parait fatalement un peu curieux de faire tenir la description de l’intégralité de la réalité totale et globale de l’être dans une petite phrase de quinze mots. En première approximation, le moins qu’on puisse en dire, c’est que c’est pas très encyclopédique. Évidemment, il s’agit d’un énoncé de principes mais tout de même, c’est court. Remarquez, une formule courte peut parfois ne pas manquer d’un sain impact dialectique. Je pense, par exemple, au sublime je est un autre de cinq mots d’Arthur Rimbaud. Il y a là de quoi méditer longuement, tout court que soit l’aphorisme. Et pourtant, il reste qu’il y a un défaut.

Le problème de ma petite ontologie ci-haut, ce n’est pas tellement qu’elle soit courte. C’est bien plutôt qu’elle est abstraite. Bon, nous sommes en philosophie, il est donc de bon ton de se réclamer d’une certaine propension à l’abstraction. Mais n’en faut pas trop n’en faut. Abstraire, c’est fondamentalement larguer, en méthode, des poches de lests de réel et cela reste la façon la plus couillonnement sûre de ne pas formuler quelque chose de faux. Mon voisin se trompe souvent, c’est une affirmation aussi concrète que risquée. On s’y objectera certainement. L’être humain se trompe souvent, c’est un aphorisme plus vaste mais aussi plus sûr. On en saluera certainement la sagesse. Et le fait que mon voisin soit un être humain ne change rien à l’affaire. C’est l’abstraction qui sauve la face ici. Elle intériorise l’approximation, la légitime, la gère et la postule.

Toute ontologie abstraite bue, on a l’impression soudain d’être en train de faire des farces plates, de ne plus rien dire de très sérieux. Et pourtant, la vraie farce plate ici, justement, juste ici, c’est que ma petite ontologie du moment exemplifie à elle seule l’intégralité de la crise de la philosophie. Ce qui congèle la philosophie, compromet sa crédibilité, l’enlise dans l’ennui et nuit à son développement contemporain, c’est ceci justement: le fait de trop abstraire. Du fait de chercher le fondamental et le général, la philosophie, scolaire ou vernaculaire, atteint le niveau de la formule passe-partout formaliste sans risque mais aussi, sans prise. On se retrouve donc alors avec devant soi trois strates épistémologiques, si vous voulez. La profondeur archi-abstraite du savoir est occupée par le genre d’ontologie creuse du type de celle que j’exemplifie justement ici, en quinze mots et en pavoisant. La densité concrète des savoirs est désormais, pour sa part, solidement tenue par les disciplines scientifiques et techniques, qui, elles, ne céderont pas leur place, surtout pas devant les soubresauts volontaristement sapientiaux d’une pensée généraliste du genre de celle que j’exemplifie ici. La philosophie doit donc chercher à s’installer entre ces deux strates. Elle se doit de chercher à rester profonde… sans devenir creuse (je suis fier de ce calembour aussi… presque autant que je suis fier de ma petite ontologie).

Et pourtant, houlàlà, la philosophie existe. Massivement. C’est un comportement intellectuel vernaculaire, ordinaire, qui nous habite tous jusqu’à un certain degré. Ce n’est aucunement une chasse gardée de savants, au demeurant. La philosophie, c’est moins les gammes de la sagesse que le blueprint de l’esprit critique, en quelque sorte. Et le cul-de-sac où elle se trouve actuellement, c’est justement la pensée savante traditionnelle qui l’y a fourvoyée, d’assez longue date d’ailleurs. Et, en même temps, de plus en plus, la pensée ordinaire s’empare de la philosophie (sans trop se soucier, du reste, des philosophes, de leur tradition, de leur héritage) et en fait une arme théorique du tout venant. La philosophie se transforme, se transmute… C’est qu’elle aussi, comme le reste de l’être, devient ce qui sera… Reste simplement à adéquatement l’engager en direction du retour du concret, notamment en lui faisant éviter soigneusement les ontologies trop petites parce que trop synthétiques…

Les définitions les plus abstraites, si on les soumet à un examen plus précis, font apparaître toujours une base déterminée, concrète, historique.

Karl Marx (Lettre à Engels, 2 avril 1858)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Des limites de l’empirique

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2018


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Dans le Livre II de De rerum natura (De la Nature), le philosophe matérialiste romain Lucrèce écrit:

Quoique tous les éléments se meuvent, on ne doit pas être surpris de ce que la masse semble demeurer immobile, sauf les corps qui ont un mouvement propre. Car la nature des éléments est enfouie dans les ténèbres, hors de la portée des sens; et, si leur essence échappe à ta vue, il faut bien qu’ils te dérobent aussi leurs agitations, puisque les corps visibles nous cachent eux-mêmes leurs mouvements à travers la distance qui nous en sépare. Souvent, en effet, les brebis qui paissent dans les gras pâturages se traînent où les appellent, où les attirent les herbes brillantes des perles de la fraîche rosée, tandis que les agneaux rassasiés jouent et bondissent avec grâce; mais on ne découvre de loin que des masses confuses, immobiles, et comme des taches blanches sur une verte colline. De même, lorsque de vastes légions inondent la campagne de leurs manœuvres et feignent de se livrer bataille, les armes jettent des éclairs dans le ciel; le sol étincelle de fer, et gémit sous la marche retentissante de cet amas de guerriers; les montagnes, frappées de leurs cris, les renvoient aux astres; les escadrons voltigent de toutes parts, et franchissent soudain les plaines ébranlées de leur poids et de leur course rapide: cependant, à les voir de certains endroits, au sommet des montagnes, on les croirait immobiles, et leur éclat semble dormir sur la terre.

On appelle réalité empirique la portion du réel perçue ou perceptible par un ou plusieurs des cinq sens. L’empirique est grossier, limité, mal découpé et soumis à force critiques, dès que la plus spontanée des impulsions philosophiques se fait jour. Nos sens nous trompent dit assez vite la ratiocination sourcilleuse qu’on produit à leur sujet. Une solution ancienne, du petit penseur élitaire étroit, consistait donc à fuir le monde des sens, à s’enfermer dans le mental, le cogitatif, le limpide, le confirmatif. On y voyait une sorte de résistance monastique à cette tromperie permanente issue du réel et une option permettant d’asseoir dans la certitude de la pensée subjective l’option des connaissances circonscrites… terriblement circonscrites, pour tout dire. Et aussi: terriblement restreintes dans l’enceinte durablement biaisée du petit collectif scolastique.

Mais, notamment au cours des siècles de la philosophie moderne (seizième au vingt-et-unième siècles), les lois du monde matériel en sont venues à s’imposer à la pensée. On a fini par implacablement s’aviser du fait que la connaissance passe par le canal des sens. Les sens nous transmettent le réel de façon faussée… pas de façon fausse mais de façon faussée. La nuance est capitale. Elle fonde ce qui fonctionne mal mais tient le coup tout de même. On a tous un jour rencontré le fameux panier d’épicerie qui dévie. Vous avancez dans le centre de l’allée du supermarché mais le foutu panier à roulettes a quelque chose de niqué dans les moyeux et il dévie, toujours dans le même sens. Comme il n’est pas question de traverser tout le magasin pour en changer (au risque d’en choper un qui dévie dans l’autres sens ou dont les roulettes sont bloquées), vous décidez, sur le tas, de compenser cette déviation tendancielle à la force des poignets. Vous vous développez, à la volée, des procédures. Vous les implémentez, à la dure. Soit vous forcez contre, soit vous replacez les roues arrières en bonne position par à coups, périodiquement, soit vous alternez aléatoirement une combinaison de ces deux solutions. Le panier d’épicerie, ce sont vos sens en cours de perception. Votre action rectificatrice, c’est l’intervention de votre rationalité apprenante. Vos courses, ce sont les connaissances que vous parvenez malgré tout à entasser en l’enceinte de ce véhicule qui roule mal mais roule tout de même. Dans ces conditions clopinantes, l’ensemble va de guingois mais il parvient, l’un dans l’autre, à vous permettre de vous traîner jusqu’à la caisse, avec vos courses. Après? Bien après, vous rangez ce véhicule déficient parmi ses semblables et ce sera aux générations suivantes de se démerder avec le panier aux roues faussées. Advienne que pourra, votre temps à vous sera révolu. Qui sait, quelqu’un finira peut-être même par tout simplement réparer cet instrument valide malgré tout et par en révolutionner tout doucement la pensée biaiseuse.

Arrivons-en aux brebis et aux agneaux de Lucrèce et installons nous dans la concrétude de la situation dont il nous parle. Vous voici au sommet d’une montagne et, dans la vallée, vous apercevez les brebis et les agneaux arpentant silencieusement le pâturage. On dirait une masse blanche crûment distincte du vert de la vallée mais compacte, unifiée et fixe. Les chances sont pourtant faibles que vous vous imaginiez que le fond de la vallée s’est couvert d’une manière de mousse polluante immobile. Vous savez que ce sont des moutons, qu’ils sont des entités discrètes, vivantes, mobiles, que vos sens vous trahissent et que ce que vous voyez d’ici diffère de ce qui est, et qu’il n’y a pas de quoi en faire une affaire, la chose étant si fréquente, dans le cours de la vie pratique. Les connaissances empiriques antérieures, solidement accumulées en vous et en vos pairs, jouent un rôle capital dans la sérénité de votre conclusion. Avant de monter sur le sommet, vous êtes passé par cette bergerie. Vous y avez retrouvé le berger Isaac, qui vous accompagne en ce moment même dans votre promenade. Vous avez circulé au milieu des moutons, bien entiers, bien bêlant, bien séparés les uns des autres, et bien empiriques. Il y en avait à perte de vue, qui trottinaient sur le terrain avoisinant, tel une vague. Vous avez aussi longé la bergerie, pour constater, d’en bas, qu’elle avait des murs et un toit rouge. Vous la voyez maintenant du haut du sommet, rectangle imprécis mais dont la teinte cramoisi perfaitement perceptible est toujours un peu là. Vous faites tout naturellement la transposition entre ces deux scènes de votre vécu récent. La masse blanche des moutons est à la tache rouge du toit de la bergerie ce que les moutons réels étaient à la bergerie en trois dimensions, quelques heures auparavant. Vous corrélez les deux expériences et, presque sans le vouloir, vous décidez de les hiérarchiser. Vous en faites tout naturellement primer une sur l’autre. Une grande distance restreint la qualité empirique. Vous le savez, pour l’avoir observé mille fois sur la route, en montagne, et dans les villages. L’information la plus fiable, venue des yeux et des oreilles, c’est souvent celle qui se capture d’assez prêt. En bas, vous perceviez l’individualité de chaque brebis, de chaque agneau, vous les voyiez frémir, vous les entendiez bêler et leurs clochettes étaient audibles aussi. Vous sentiez même leur odeur. Ici, sur le sommet, tout est atténué, tout semble comme schématique. Pas de son, pas d’odeur, et le troupeau en masse compacte ou semi-compacte. Non, il n’y a rien à y faire, les sens mentent plus ici qu’en bas… tout en vous faisant aussi comprendre, ici, combien le mouvement des bêtes est dérisoire et minimal face à l’immensité de la montagne (moins perceptible d’en bas, elle, par contre — s’il fallait esquisser une carte de la vallée, on serait mieux placé ici qu’en bas, pour le faire). La ratiocination sommaire vous amenant à prioriser vos différentes expériences empiriques est un comportement tellement ordinaire que vous n’en sentez plus se déployer la mécanique permanente, pourtant très sophistiquée, chèrement acquise, constamment rajustée, et aussi lancinante que l’activité compensatrice sur les roues du panier d’épicerie de tout à l’heure. Ceci est le monde raboteux et concret aux petites victoires mille fois renouvelées de la connaissance directe.

Mais imaginons que votre ignorance et votre hauteur touristique vous placent dans une situation encore moins articulée empiriquement. Imaginons que vous descendez directement sur le sommet depuis un hélicoptère qui vient de se poser et qui vous y dépose. Vous n’avez rien vu de proche, au fond de la vallée, et vous voici apparaissant, sans transition, sur le sommet. Vous y rencontrez le berger Isaac, qui sera votre guide de montagne. Vous apercevez alors le rectangle de couleur rouge et la grande masse blanche, au fond de la vallée. En paix avec votre ignorance, vous demandez: Qu’est-ce que c’est que cette immense masse mousseuse, au fond de la vallée? C’est pas de la pollution, j’espère. Le berger Isaac éclate d’un rire franc et il vous explique que non, que c’est un troupeau de brebis et d’agneaux et que, d’ici quelques heures, vous irez-vous balader au milieu d’eux. La chose vous parait parfaitement incroyable, tant cette masse est blanche, lisse, figée et compacte. Mais cet homme est un berger du pays. Vous le payez pour ses services. Il a très bonne réputation et il passe pour quelqu’un qui donne l’heure juste, en toute simplicité, et qui ne mène pas ses visiteurs en bateau. C’est un travailleur spontanément sincère, vous le savez. Vos amis touristes vous l’ont dit. Toute une configuration sociale complexe fonde votre assurance de classe et votre confiance en cet homme. Isaac parle juste. Son intimité avec le monde des pâturages est obligatoirement une solide vérité pour vous. Vous faites donc primer sa certitude tranquille et amusée (ce sont des brebis et des  agneaux qui paissent) sur votre supputation un peu intempestive (c’est une masse de mousse polluante). Vous gardez votre expectative en éveil, certes, mais, même si les confirmations empiriques manquent, vous recevez les dires du berger Isaac comme intégralement vrais. L’argumentation d’autorité dudit berger Isaac vous satisfait pleinement et ce, hors constat. C’est la connaissance indirecte.

Directe (basée sur une corrélation de l’observation présente depuis le sommet avec une promenade antérieure parmi les brebis et les agneaux) ou indirecte (basée sur la parole fiable du berger Isaac qui n’affabule pas et connaît bien son petit monde), la connaissance fondant la conclusion que vous tirez sur cette vaste tache blanche sur fond vert près d’un rectangle rouge est fatalement qu’elle n’est… PAS qu’un simple jeu de taches de couleurs blanche, verte et rouge. Vous ne faites pas une lecture picturale de cette situation (sauf fugitivement, le temps d’une émotion esthétique). Le fait est que cette masse blanche est autre chose que ce que votre perception limitée vous en transmet. Le fait est aussi que s’il y a un débat à formuler, ce sera au sujet de la nature de cet autre chose. Et, de fait, ce stare pro aliquo (standing for something else) de la grande tache blanche sur fond vert EST la réponse de votre praxis, justement quand vos sens torves et votre rationalité compensatrice travaillent de concert. Ce qu’on perçoit n’est pas trivialement ce qu’on perçoit mais autre chose, se donnant obligatoirement à la recherche individuelle et, surtout, collective. Car il est important de comprendre qu’on observe ici aussi la réponse de la praxis, plus riche et plus concrète, du berger Isaac et, l’un dans l’autre, à travers lui, la réponse de la praxis cumulative de la totalité contemporaine et historique de l’humanité, face aux limites de l’empirique.

Tous ensemble, depuis les tout débuts de leur existence historique, les humains sont arrivés à dominer ces limites de l’empirique et à se transmettre la connaissance de ce que le halo perceptible recèle en lui: le monde matériel. Et si la nature des éléments est enfouie dans les ténèbres, hors de la portée des sens; et, si leur essence échappe à ta vue, il faut bien qu’ils te dérobent aussi leurs agitations, puisque les corps visibles nous cachent eux-mêmes leurs mouvements à travers la distance qui nous en sépare (Lucrèce). Il reste que le cumul des connaissances directes et indirectes, dont dispose notre rationalité ordinaire, finit par percer cette essence agitée au jour, la harnacher et la saisir au vif. Cela s’effectue au cours des longs processus historiques de connaissance et d’action collective… de connaissance PAR l’action collective.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Du Nord

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2018

Il s’agit d’évoquer la puissance du Nord
Et sa fragilité, et son évanescence
Il faut donner raison et il faut donner tort
À ceux qui ont perdu la boussole de nos sens

C’est qu’il faut retrouver les choses que nous disent
Les dures immensités sous un soleil de feu
Les neiges craquelantes et l’immense banquise
L’étendue infinie qui fait plisser les yeux

Il faut chanter la peur et délier la bourse
Jeter l’or à la mer, tel un trésor tari
Il faut retrouver l’œil calme et cruel de l’ours
Quand il plonge et s’en va égorger l’otarie

Et les traîneaux à chiens doivent zébrer les surfaces
Sans les déchiqueter, comme en les survolant,
Faisant bruisser les neiges, faisant crisser les glaces
En plissant leurs étraves sous les gifles du vent

Il faut redécouvrir notre peur, notre gène
Devant la densité de nos glaciers fragiles
Et il faut écouter la voix aborigène
Qui nous dit de refaire le cercle de nos villes

Il s’agit de redire nos erreurs et nos torts
Toute cette souillure du fer terni, poisseux et sale
Dont nous avons enduit nos territoires du Nord
Lors de nos incursions béatement coloniales

La banquise infinie souffre et n’accepte plus
De céder sous le poids de tous nos brise-glace
Le Nord doit retrouver ce qui était son but
Occuper calmement son immense surface

L’ours blanc a mal aux pieds et il a l’œil éteint
Les poissons ont quitté leur océan livide
L’otarie semble rire. C’est qu’elle ne comprend rien
Au désordre historique de ses tourments liquides

La banquise est venue (elle est immémoriale)
Longtemps avant les filles, longtemps avant les gars
Le respect que l’on doit à sa masse virginale
S’étend depuis le pôle jusqu’à la taïga

Il faut cesser de dire que l’on va s’occuper
De nos immensités nordiques, un beau matin
Tout en perpétuant une conscience décalée
Embrumée de bobards, de frime, de baratins.

Il s’agit d’écouter la vive conscience inuite
Quand elle enserre le cœur de nos indifférences
Ne plus tergiverser par des propos sans suite
Tandis que le Grand Nord absorbe nos carences

Le soleil de minuit projette une lumière crue
Sur tous ces animaux dont nous violons les lois
Nous qui avons rêvé et nous qui avons cru
Que le Grand Nord serait éternellement froid

Il faut le protéger comme un petit enfant
L’ours blanc et l’otarie, de concert, le demandent
Entendons ce grand cri, quand la banquise se fend
Le chant du Nord est vrai, la cause du Nord est grande

On disait que toujours la neige serait blanche
Que le Nord éternel ne disparaîtrait pas
Et, au jour d’aujourd’hui, il est triste et étrange
Que cette affirmation fonde comme un frimas

Il s’agit de scander le devoir radical
Qui jaillit de nos yeux, qui chuinte de nos corps
Envers ce qui est terrestre, climatique, animal
Il s’agit de sauver ce qu’il reste du Nord

Car le Nord est en nous. Voyons-le tel qu’il est
Sous son ciel immuable, sa surface infinie
Est si pure, si solide. Il est éternité
Il chante et chantera, sans un heurt, sans un cri

Quand nos traîneaux dessinent leurs stries respectueuses
Sur son corps frémissant qui ne craint pas demain
Nos chiens aboient mais la banquise est silencieuse
Le Nord est infini, puissant, limpide, serein.

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Lire Mein Kampf

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2018

Hitler-Mein-Kampf

Du plus grand des mensonges, l’on croit toujours une certaine partie.
Adolf Hitler

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Donc ça y est, Mein Kampf vient de tomber domaine public. On va conséquemment amplement en parler, comme si cette patente de domaine public changeait tant de choses (notons qu’en fait il est déjà parfaitement possible de le lire en v.f. en ligne). Battage, battage. Le plus atterrant dans tout ce battage, c’est que, propensions fachosphériques obligent, il semble qu’il faille encore jeter un regard critique sur ce texte crucialement pestilentiel. Allons-y donc, hein, texte en main. Devoir sociétal, quand tu nous tiens. Il faut assumer toutes les dimensions de la fonction d’intellectuel, j’imagine, même celles qui nous obligent à jouer les éboueurs de l’histoire.

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 Lire Mein Kampf I: Principes généraux

En approchant la lecture de Mein Kampf, il est très important de garder à l’esprit que nous sommes en 1924-1925. Les dégâts et les catastrophes auxquels sont associés dans nos esprits le rôle historique de Hitler sont encore largement devant lui. Il lui faudra encore une décennie d’intensive activité politique pour devenir chancelier-dictateur (1933-1934) et une autre décennie pour perdre la boule et la guerre (1944-1945). Nous n’en sommes pas là, avec ce livre. Le Hitler de Mein Kampf a trente-six ans. Il est plus proche de son souvenir de bidasse de la Grande Guerre de 1914-1918 que du pouvoir ou de la seconde guerre mondiale. Autobiographique dans sa structure, cet ouvrage n’est donc pas un bilan de vie ni même des mémoires. C’est plutôt un manifeste politique en forme de segments de trajectoire de vie. Le triomphalisme implicite de ce type de texte, autant que le narcissisme auto-satisfait et le dogmatisme tranquille bien sentis de son auteur, font qu’il sera parfaitement vain de chercher ici le moindre développement autocritique. On en jugera aisément. Évoquant l’inefficacité des propagandistes allemands de 1914-1918, le caporal Hitler bougonne.

Plus d’une fois j’ai été tourmenté par la pensée que si la Providence m’avait mis à la place des impuissants ou des gens sans volonté de notre service de propagande, le sort de la lutte se serait annoncé autrement. Ces mois-là, je ressentis pour la première fois la perfidie de la fatalité, qui me maintenait ici et à une place à laquelle le geste fortuit de n’importe quel nègre pouvait m’abattre d’un coup de fusil, alors qu’à une autre place, j’aurais pu rendre d’autres services à la patrie. Car j’étais déjà alors assez présomptueux pour croire qu’en cela j’aurais réussi. Mais j’étais un être obscur, un simple matricule parmi huit millions d’hommes! Donc il valait mieux me taire et remplir aussi bien que possible mon devoir à mon poste. (p. 37)

Chez ce simple matricule finalement devenu chef dictatorial —ayant eu amplement la chance de jouer sa carte donc, si on peut dire— et ayant fini par mettre son pays sur le cul et le discréditer durablement face au monde, on rencontre bien peu de modestie. Il y a, de fait, dans cet ouvrage, beaucoup de fierté autodidacte et d’autosuffisance présomptueuse (pour reprendre le mot hitlérien). Mein Kampf signifie Mon Combat. Qu’est-ce c’est que ce combat? Hitler s’en explique fort candidement (Ce qui est l’objet de notre lutte, c’est d’assurer l’existence et le développement de notre race et de notre peuple, c’est de nourrir ses enfants et de conserver la pureté du sang, la liberté et l’indépendance de la patrie, afin que notre peuple puisse mûrir pour l’accomplissement de la mission qui lui est destinée par le Créateur de l’univers. p. 111). Aussi, ses admirateurs non-allemands devraient bien méditer la chose car fatalement, ils n’en sont pas, de son combat… Il aurait aussi été passablement intéressant que Hitler nous produise en 1944-1945 un Ma défaite. Il ne l’a pas fait et, bon, on peut s’en passer. L’histoire, des millions de morts à la clef, s’est bien chargée de lourdement démontrer l’incroyable faillite hitlérienne.

Mais jouons le jeu, hein, puisque c’est tant tellement tendance. Imprégnons nous de la pensée philosophique et sociopolitique de Hitler. C’est encore la meilleure façon de se diriger vers les conclusions appropriées au sujet de ce qu’il faut en faire. Imbu, par postulat non discuté, de la supériorité de la nation allemande, Hitler amorce pourtant son éducation politique en Autriche-Hongrie, empire déclinant, où les allemands de souche sont en minorité numérique et sociologique (Si l’apparence de nation que l’on nommait Autriche finit par s’effondrer, cela ne plaide en rien contre la capacité politique de l’élément allemand de la vieille Marche de l’Est. Il est impossible, avec dix millions d’hommes, de maintenir durablement un État de cinquante millions, à moins que des hypothèses parfaitement déterminées ne se trouvent justement réalisées en temps opportun. p. 37). Cette mentalité paranoïde de minorisé, solidement coulée dans son esprit depuis sa jeunesse austro-hongroise, perdurera même quand il montera en Allemagne. Il s’agira toujours, encore et toujours, d’un peuple principiellement supérieur qui devra compenser son statut de minorité internationale par sa détermination et son acharnement politico-militaire. Les forces que ce peuple tragique combattra héroïquement seront donc obscures, occultes, coalisées, fourbes et omnipotentes. Et conséquemment, la solution intellectuelle, la clef mentale du combat hitlérien ne sera pas rationnelle.

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Irrationalisme

Hitler parle assez ouvertement de ce qu’il appelle notre système philosophique (p. 312). On peut dire, en première approximation, que le système philosophique en question se réclame grosso modo du segment le plus réactionnaire de la tradition philosophique de l’idéalisme allemand (il faut absolument opposer aux calculateurs de la république réaliste actuelle la foi en l’avènement d’un Reich idéaliste. p. 228). Mais cet idéalisme de combat, exalté, belliqueux, programmatique, téléologique, repose sur de solides assises anti-rationnelles et anti-intellectuelles. Le facteur émotionnel et sa clef irrationaliste y jouent un rôle déterminant. Anti-Lénine oratoire, Hitler n’aspire pas prioritairement à faire penser son auditoire (Dans les réunions populaires, l’orateur qui parle le mieux n’est pas celui qui sent venir à lui l’intelligence des assistants, mais celui qui conquiert le cœur de la masse. p. 179). L’anti-intellectualisme de Hitler trouve ses assises dans sa propre trajectoire personnelle d’autodidacte et d’ancien combattant. En harmonie, en cela, avec un important segment sociologique de son époque, la démagogie hitlérienne saura tirer le profit doctrinal maximal d’un rejet populiste et populaire de toute forme d’intellocratie élitaire, réelle ou mystifiée.

Ceux qu’on est convenu d’appeler les «intellectuels» regardent d’ailleurs toujours avec une condescendance véritablement infinie et de haut en bas ceux qui n’ont pas fait d’études régulières et qui ne se sont pas fait inoculer la science nécessaire. On ne pose jamais la question: que peut l’homme, mais «qu’a-t-il appris»? Ces gens «instruits» apprécient plus le plus grand imbécile, quand il est entouré d’un nombre suffisant de certificats, que le plus brillant jeune homme, auquel manquent ces précieux parchemins. Je pouvais donc facilement imaginer quel accueil me ferait ce monde «instruit», et en cela je me suis trompé seulement dans la mesure où je croyais encore à ce moment les hommes meilleurs qu’ils ne le sont pour la plupart dans la prosaïque réalité. Quels qu’ils soient, les exceptions n’en ressortent toujours que d’une façon plus éclatante. Quant à moi j’appris par là à distinguer entre les perpétuels écoliers et les gens véritablement capables. (p. 114)

Le fait de s’instruire dans les cadres institutionnels est automatiquement suspect, dans le regard hitlérien. C’est que la vraie capacité historique, selon notre orateur, c’est la rage des masses qui la transporte. La hargne, la colère, la frustration nationale deviennent des vecteurs politiques cruciaux. Le communicateur politique hitlérien ciblera le segment des masses qui les manifeste de la façon la plus virulente.

Parmi les mécontents, les uns s’abstiennent aux élections, d’autres, nombreux, votent avec les fanatiques d’extrême gauche. C’est vers ceux-là que notre jeune mouvement devait se tourner en premier lieu: car il était naturel qu’il ne tendît pas vers une organisation de gens satisfaits et repus, mais qu’il recrutât les êtres torturés de souffrances, tourmentés, malheureux et mécontents; avant tout, il ne doit pas flotter à la surface du corps social, mais pousser des racines su fond de la masse populaire. (p. 173)

L’anti-intellectualisme populiste, hargneux et nationalement frustré de Hitler n’en fait cependant pas un penseur politique réfractaire aux cadres idéologiques reposant sur des idées philosophiques. Au contraire, dans ses vue, la grande idée c’est la carotte qui fait charger le troupeau de bourricots combattants. L’idée dépend crucialement des hommes qui la portent à bouts de bras. Tout simplement parce que, dans la lutte une idée ne peut l’emporter sur les conditions mises à l’existence et à l’avenir de l’humanité, car l’idée elle-même ne dépend que de l’homme. Sans hommes, pas d’idées humaines dans ce monde; donc l’idée, comme telle, a toujours pour condition la présence des hommes et, par suite, l’existence des lois qui sont la condition primordiale de cette présence (p. 150). Il faut avoir de l’idéal, certes. Mais à un certain point, ce sont les soldats d’une idée qui materont les soldats d’une idée adverse. L’idée supérieure en vient à primer… par la force… mais pas n’importe comment. Le Hitler de 1924 n’est pas un pragmatique mais un doctrinaire, un exalté de la tendance spirituelle, même (Les conceptions et les idées philosophiques, de même que les mouvements motivés par des tendances spirituelles déterminées, qu’ils soient exacts ou faux, ne peuvent plus, à partir d’un certain moment, être brisés par la force matérielle qu’à une condition: c’est que cette force matérielle soit au service d’une idée ou conception philosophique nouvelle allumant un nouveau flambeau. p. 88). Il faut combatte pour son idéal et ce, dans l’exaltation encore. L’inspiration méthodologique directe ici, ouverte, limpide et assumée, c’est le fanatisme religieux, chrétien notamment, qui la fournit. Hitler le valorise très explicitement (Quand une idée est juste par elle-même, et que, armés de cette conviction, ses adeptes entreprennent de combattre pour elle ici-bas, ils sont invincibles; toute attaque contre eux ne fait qu’accroître leur force. Le christianisme n’est pas devenu si grand en faisant des compromis avec les opinions philosophiques de l’antiquité à peu près semblables aux siennes, mais en proclamant en défendant avec un fanatisme inflexible son propre enseignement. pp. 183-184). De fait, l’irrationalisme religieux classique est une importante référence intellectuelle pour Hitler. Aussi, on trouve, sous sa plume soi-disant originale, mordante et novatrice, des envolées qui ne sont pas sans rappeler celles du dernier de nos curés de villages marmonnant en chaire.

En même temps que la foi aide à élever l’homme au-dessus du niveau d’une vie animale et paisible, elle contribue à raffermir et à assurer son existence. Que l’on enlève à l’humanité actuelle les principes religieux, confirmés par l’éducation, qui sont pratiquement des principes de moralité et de bonnes mœurs; que l’on supprime cette éducation religieuse sans la remplacer par quelque chose d’équivalent, et on en verra le résultat sous la forme d’un profond ébranlement des bases de sa propre existence. On peut donc poser en axiome que non seulement l’homme vit pour servir l’idéal le plus élevé, mais aussi que cet idéal parfait constitue à son tour pour l’homme une condition de son existence. Ainsi se ferme le cercle. Naturellement, dans la définition tout à fait générale du mot «religieux» sont incluses des notions ou des convictions fondamentales, par exemple celles de l’immortalité de l’âme, la vie éternelle, l’existence d’un être supérieur, etc. Mais toutes ces pensées, quelque persuasion qu’elles exercent sur l’individu, demeurent soumises à son examen critique et à des alternatives d’acceptations et de refus, jusqu’au jour ou la foi apodictique prend force de loi sur le sentiment et sur la raison. La foi est l’instrument qui bat la brèche et fraie le chemin à la reconnaissance des conceptions religieuses fondamentales. Sans un dogme précis, la religiosité, avec ses mille formes mal définies, non seulement serait sans valeur pour la vie humaine, mais, en outre, contribuerait sans doute au délabrement général. (p. 199)

Proprement et solidement dogmatisée, la pulsion de religiosité enflamme l’ardeur des troupes irrationnelles mais, même là, elle ne suffit pas en elle-même à stabiliser et à configurer l’idéal. Il faut armaturer ce dernier, lui fournir un cadre, une charpente qui canalisera le flux rageur des masses frustrées. L’idéalisme hitlérien appelle la mise en forme d’un programme donnant sa formulation à la visée irrationnelle. Le mode d’activité politique aryen en dépend crucialement.

La disposition d’esprit fondamentale qui est la source d’un tel mode d’activité, nous la nommons, pour la distinguer de l’égoïsme, idéalisme. Nous entendons par là uniquement la capacité que possède l’individu de se sacrifier pour la communauté, pour ses semblables. Il est de première nécessité de se convaincre que l’idéalisme n’est pas une manifestation négligeable du sentiment, mais qu’au contraire il est en réalité, et sera toujours, la condition préalable de ce que nous appelons civilisation humaine, et même qu’il a seul créé le concept de «l’homme». C’est à cette disposition d’esprit intime que l’Aryen doit sa situation dans le monde et que le monde doit d’avoir des hommes; car elle seule a tiré de l’idée pure la force créatrice qui, en associant par une union unique en son genre la force brutale du poing à l’intelligence du génie, a créé les monuments de la civilisation humaine. Sans l’idéalisme, toutes les facultés de l’esprit, même les plus éblouissantes, ne seraient que l’esprit en soi, c’est-à-dire une apparence extérieure sans valeur profonde, mais jamais une force créatrice. Mais, comme l’idéalisme n’est pas autre chose que la subordination des intérêts et de la vie de l’individu à ceux de la communauté et que cela est, à son tour, la condition préalable pour que puissent naître les formations organisées de tous genres, l’idéalisme répond en dernière analyse aux fins voulues par la nature. Seul, il amène l’homme à reconnaître volontairement les privilèges de la force et de l’énergie et fait de lui un des éléments infinitésimaux de l’ordre qui donne à l’univers entier sa forme et son aspect. L’idéalisme le plus pur coïncide, sans en avoir conscience, avec la connaissance intégrale. (p. 156)

La force brutale et guerrière, unie au génie sublime dont l’aryen est, dans le vision de l’orateur, le dépositaire historique exclusif et sans partage, fonde l’idéalisme de la pulsion communautaire sur laquelle cherchera à se percher le programme politique nazi. Ce dernier revendique fermement ses assises philosophiques et principielles (à défaut de formuler ces dernières de façon minimalement articulée).

C’est à partir de concepts généraux que l’on doit bâtir un programme politique et c’est sur la base d’un système philosophique que l’on doit appuyer un dogme politique déterminé. Ce dernier ne doit pas viser un but inaccessible, et s’attacher exclusivement aux idées, mais aussi tenir compte des moyens de lutte qui existent et que l’on peut mettre en œuvre pour leur victoire. À une conception spirituelle théoriquement juste, et qu’il appartient à celui qui trace le programme de mettre en avant, doit donc se joindre la science pratique de l’homme politique. Ainsi un idéal éternel doit malheureusement, pour servir d’étoile conductrice à l’humanité, accepter les faiblesses de cette même humanité pour ne pas faire naufrage dès le départ à cause de l’imperfection humaine. À celui qui a reçu la révélation, il faut adjoindre celui qui connaît l’âme du peuple, qui extraira du domaine de l’éternelle vérité et de l’idéal ce qui est accessible aux humbles mortels et qui lui fera prendre corps. Cette transmutation d’un système philosophique idéalement vrai en une communauté politique de foi et de combat nettement définis, organisée rigidement, animée d’une seule croyance et d’une même volonté, voilà le problème essentiel; toutes les chances de victoire d’une idée reposent entièrement sur l’heureuse solution de ce problème. C’est alors que, de cette armée de millions d’hommes, tous plus ou moins clairement pénétrés de ces vérités, certains même allant peut-être jusqu’à les comprendre en partie, un homme doit sortir qu’anime une puissance d’apôtre. (p. 200)

La concession pratique (sinon pragmatique) que l’idée, la grande idée trop forte pour la petite tête de fourmi des masses, fait au cadre politique passe par l’exigence absolue de l’émergence d’un chef, d’un apôtre. L’inintelligence des masses requiert un guide pour soigneusement éviter que le flux de sa saine pulsion rageuse ne s’éparpille vainement. Mais en fait, le programme hitlérien effectif est le contraire diamétral de sa doctrine proclamée. L’idée ne se formule pas rationnellement, elle ne s’articule pas politiquement, elle s’encadre par la force (force de frappe mais aussi force argumentative du tribun de masse). Le théoricien politique hitlérien n’a que faire de la pensée de la foule, de son rapport à la fameuse idée donc. C’est le sentiment de la foule qu’il entend harnacher et mettre au service du combat politique. Le programme est ici principiellement irrationaliste.

La grande masse d’un peuple ne se compose ni de professeurs, ni de diplomates. Elle est peu accessible aux idées abstraites. Par contre, on l’empoignera plus facilement dans le domaine des sentiments et c’est là que se trouvent les ressorts secrets de ses réactions, soit positives, soit négatives. Elle ne réagit d’ailleurs bien qu’en faveur d’une manifestation de force orientée nettement dans une direction ou dans la direction opposée, mais jamais au profit d’une demi-mesure hésitante entre les deux. Fonder quelque chose sur les sentiments de la foule exige aussi qu’ils soient extraordinairement stables. La foi est plus difficile à ébranler que la science, l’amour est moins changeant que l’estime, la haine est plus durable que l’antipathie. Dans tous les temps, la force qui a mis en mouvement sur cette terre les révolutions les plus violentes, a résidé bien moins dans la proclamation d’une idée scientifique qui s’emparait des foules que dans un fanatisme animateur et dans une véritable hystérie qui les emballait follement. Quiconque veut gagner la masse, doit connaître la clef qui ouvre la porte de son cœur. Ici l’objectivité est de la faiblesse, la volonté est de la force. (p. 176)

La ci-devant psychologie de masse hitlérienne est très explicite. La foule est bête et roide, l’abstrait et le pondéré la font flotter, la déconcentre. La rage et la haine la font s’orienter et marcher au pas. Les catégories irrationnelles priment dans la formulation populaire du politique. Communication et propagande, comportement public de l’orateur, à l’avenant, naturellement.

Toute propagande doit être populaire et placer son niveau spirituel dans la limite des facultés d’assimilation du plus borné parmi ceux auxquels elle doit s’adresser. Dans ces conditions, son niveau spirituel doit être situé d’autant plus bas que la masse des hommes à atteindre est plus nombreuse. Mais quand il s’agit, comme dans le cas de la propagande pour tenir la guerre jusqu’au bout, d’attirer un peuple entier dans son champ d’action, on ne sera jamais trop prudent quand il s’agira d’éviter de compter sur de trop hautes qualités intellectuelles. Plus sa teneur scientifique est modeste, plus elle s’adresse exclusivement aux sens de la foule, plus son succès sera décisif. Ce dernier est la meilleure preuve de la valeur d’une propagande, beaucoup plus que ne le serait l’approbation de quelques cerveaux instruits ou de quelques jeunes esthètes. L’art de la propagande consiste précisément en ce que, se mettant à la portée des milieux dans lesquels s’exerce l’imagination, ceux de la grande masse dominée par l’instinct, elle trouve, en prenant une forme psychologiquement appropriée, le chemin de son cœur. (p. 93)

Aux vues de l’orateur, les masses sont incurables, profondément méprisables, impossibles à éduquer collectivement ou à faire réfléchir. Il ne faut tout simplement pas qu’elles analysent les situations politiques. Il faut qu’elles s’en émeuvent et en exultent. Dans tout ceci, Hitler n’en a pas moins une certaine notion de ce que serait une idée raisonnable. Simplement, le moyen d’accéder à celle-ci passe lui aussi par les canaux irrationnels. Vous aspirez au pacifisme, cette volition étrange, nunuche, lopette, peu claire, eh bien, laissez-vous conquérir par les Allemands, dira l’orateur. Seuls eux, vos maîtres, instaureront par la force la Paix, seul fondement ferme de toute manière de pacifisme et, en même temps, seul moyen valide de le rendre obsolète.

Certaines idées sont liées à l’existence de certains hommes. Cela est surtout vrai pour les concepts qui ont leurs racines non pas dans une vérité scientifique et concrète, mais dans le monde du sentiment, ou qui, pour employer une définition très claire et très belle en usage actuellement, reflètent une «expérience intime». Toutes ces idées, qui n’ont rien à faire avec la froide logique prise en soi, mais représentent de pures manifestations du sentiment, des conceptions morales, sont liées à l’existence des hommes, dont l’imagination et la faculté créatrice les a fait naître. Mais alors la conservation des races et des hommes qui les ont conçues est la condition nécessaire pour la permanence de ces idées. Par exemple, celui qui souhaite sincèrement le triomphe de l’idée pacifiste ici-bas devrait tout mettre en œuvre pour que le monde soit conquis par les Allemands; car, dans le cas contraire, il se pourrait que le dernier pacifiste meure avec le dernier Allemand, puisque le reste du monde s’est moins laissé prendre au piège de cette absurdité contraire à la nature et à la raison que ne l’a malheureusement fait notre propre peuple. On devrait donc bon gré mal gré se décider résolument à faire la guerre pour arriver au règne du pacifisme. […] En fait, l’idée pacifiste et humanitaire peut être excellente à partir du moment où l’homme supérieur aura conquis et soumis le monde sur une assez grande étendue pour être le seul maître de cette terre. Cette idée ne pourra pas avoir d’effet nuisible que dans la mesure où son application pratique deviendra difficile, et finalement, impossible. (pp. 150-151)

Les fondements philosophiques de la pensée de l’orateur marchent ici sur la tête. Ils hypertrophient la catégorie de sujet, de personne, de personnalité (c’est un personnalisme, mais au sens littéral du terme) en situation d’expérience intime et ils éliminent la catégorie de raison, en se réclamant du sentiment, du cœur. Les fondements philosophiques de la pensée hitlérienne élimineront aussi la catégorie de développement historique en se réclamant des ci-devant très ronflantes lois de la nature.

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Hypernaturalisme (social-darwinisme)

Dans sa quête du crucial, du fondamental, Hitler délire la nature en faisant reposer sa doctrine de la force et de la supériorité sur un biologisme et un eugénisme aux prémisses largement fantasmées. Il nous assène à tire larigot de la fausse science biologique à son meilleur. Une notion centrale dans ce dispositif intensément approximatif, c’est la notion de sang (Toutes les grandes civilisations du passé tombèrent en décadence simplement parce que la race primitivement créatrice mourut d’un empoisonnement du sang. p. 151). On peut dire sans rougir (boutade) que ceci n’est vraiment pas là de l’hématologie… Le sang est ici une notion passe-partout servant à fabriquer une sorte de légitimation substantialiste à une autre notion largement délirée: la race. (Le mélange des sangs et l’abaissement du niveau des races, qui en est la conséquence inéluctable, sont les seules causes de la mort des anciennes civilisations; car ce ne sont pas les guerres perdues qui amènent la ruine des peuples, mais la disparition de cette force de résistance qui est la propriété exclusive d’un sang pur. p. 155). Le sang pur est ostentatoirement valorisé mais jamais minimalement décrit. On opère ici dans une sorte de naturalisme abstrait n’ayant proprement rien à voir avec les sciences de la nature. Le fond de l’affaire serait qu’en permanence, notre animal intérieur nous guette. (L’homme qui oublie et méprise les lois de la race se prive réellement du bonheur qu’il se croît sûr d’atteindre. Il met obstacle à la marche victorieuse de la race supérieure et, par là, à la condition préalable de tout progrès humain. Accablé par le fardeau de la sensibilité humaine, il tombe au niveau de l’animal incapable de s’élever sur l’échelle des êtres. p. 151). L’humain est un animal. Des lois animalières le dominent, le submergent. L’instinct de conservation et la pulsion belliqueuse, par exemple, priment sur la formulation, même esquissée, de toute autre conception civique.

Personne ne peut mettre en doute que l’existence de l’humanité ne donne lieu un jour à des luttes terribles. En fin de compte, l’instinct de conservation triomphera seul, instinct sous lequel fond, comme neige au soleil de mars, cette prétendue humanité qui n’est que l’expression d’un mélange de stupidité, de lâcheté et de pédantisme suffisant. L’humanité a grandi dans la lutte perpétuelle, la paix éternelle la conduirait au tombeau. (p. 71)

La férocité immanente de l’instinct de conservation animal fonde l’état moderne, dans l’analyse hitlérienne. Aussi, la compréhension des qualités raciales prime sur celle de l’économie pour articuler une configuration adéquate de l’état.

L’instinct de conservation de l’espèce est la première cause de la formation de communautés humaines. De ce fait, l’État est un organisme racial et non une organisation économique, différence qui est aussi grande qu’elle reste incompréhensible surtout pour les soi-disant «hommes d’État» contemporains. C’est pour cela que ceux-ci pensent pouvoir construire l’État par des moyens économiques, tandis qu’en réalité il n’est éternellement que le résultat de l’exercice des qualités qui entrent dans la ligne de l’instinct de conservation de l’espèce et de la race. (p. 79)

Pour l’orateur, tout tentative d’instauration de catégories intellectuelles tenant compte de la réalité, qualitativement distincte de la nature, du développement historique est illusoire. C’est une erreur de fond, pire: une fatuité prétentiarde, qui pousse quiconque à croire en une humanité extirpée de sa bestialité fondamentale par l’Histoire.

L’homme ne doit jamais tomber dans l’erreur de croire qu’il est véritablement parvenu à la dignité de seigneur et maître de la nature (erreur que peut permettre très facilement la présomption à laquelle conduit une demi-instruction). Il doit, au contraire, comprendre la nécessité fondamentale du règne de la nature et saisir combien son existence reste soumise aux lois de l’éternel combat et de l’éternel effort, nécessaires pour s’élever. Il sentira dès lors que dans un monde où les planètes et les soleils suivent des trajectoires circulaires, où des lunes tournent autour des planètes, où la force règne, partout et seule, en maîtresse de la faiblesse qu’elle contraint à la servir docilement, ou qu’elle brise, l’homme ne peut pas relever de lois spéciales. Lui aussi, l’homme subit la domination des principes éternels de cette ultime sagesse: il peut essayer de les saisir, mais s’en affranchir, il ne le pourra jamais. (p. 127)

Les envolées nietzschéennes et cosmologiques de Hitler aspirent à confirmer que (contrairement à ce que prétend le prométhéisme historiciste censé, lui, être d’origine juive) l’homme ne domine pas la nature et n’invente rien.

En tentant de se révolter contre la logique inflexible de la nature, l’homme entre en conflit avec les principes auxquels il doit d’exister en tant qu’homme. C’est ainsi qu’en agissant contre le vœu de la nature il prépare sa propre ruine. Ici intervient, il est vrai, l’objection spécifiquement judaïque aussi comique que niaise, du pacifiste moderne: «L’homme doit précisément vaincre la nature!» Des millions d’hommes ressassent sans réfléchir cette absurdité d’origine juive et finissent par s’imaginer qu’ils incarnent une sorte de victoire sur la nature; mais ils n’apportent comme argument qu’une idée vaine et, en outre, si absurde qu’on n’en peut pas tirer, à vrai dire, une conception du monde. En, réalité l’homme n’a encore vaincu la nature sur aucun point; il a tout au plus saisi et cherché à soulever quelque petit coin de l’énorme, du gigantesque voile dont elle recouvre ses mystères et secrets éternels; il n’a jamais rien inventé, mais seulement découvert tout ce qu’il sait; il ne domine pas la nature, il est seulement parvenu, grâce à la connaissance de quelques lois et mystères naturels isolés, à devenir le maître des êtres vivants auxquels manque cette connaissance. (p. 150)

L’hypernaturalisme hitlérien est moins philosophique, en fait, que paysan. La race est de fait souvent conceptualisée, dans les analogies explicatives qu’il échafaude, comme le seraient, par exemple, des races de chiens par un éleveur.

Les peuples qui ne reconnaissent pas et n’apprécient pas l’importance de leurs fondements racistes ressemblent à des gens qui voudraient conférer aux caniches les qualités des lévriers, sans comprendre que la rapidité du lévrier et la docilité du caniche ne sont pas des qualités acquises par le dressage, mais sont inhérentes à la race elle-même. Les peuples qui renoncent à maintenir la pureté de leur race renoncent, du même coup, à l’unité de leur âme dans toutes ses manifestations. (p. 177)

L’exemple canin est d’autant plus bancal ici quand on s’avise du fait que lévrier et caniche sont des conditions animales intégralement façonnées par l’élevage même, donc par un fait extérieur au fait racial, celui du vaste développement historique des pratiques agraires humaines. Mais l’orateur n’en a cure. C’est tout simplement trop élaboré pour lui de formuler les choses comme ça. Tout le racialisme hitlérien (dont on reparlera) repose plutôt sur une sorte d’hypertrophie de l’observation intuitive et non dégrossie, faite par un naturaliste amateur, des particularités les plus spectaculaires et métaphoriquement exploitables du monde animal.

La conséquence de cette tendance générale de la nature à rechercher et à maintenir la pureté de la race est non seulement la distinction nettement établie entre les races particulières dans leurs signes extérieurs, mais encore la similitude des caractères spécifiques de chacune d’elles. Le renard est toujours un renard, l’oie une oie, le tigre un tigre, etc., et les différences qu’on peut noter entre les individus appartenant à une même race, proviennent uniquement de la somme d’énergie, de vigueur, d’intelligence, d’adresse, de capacité de résistance dont ils sont inégalement doués. Mais on ne trouvera jamais un renard qu’une disposition naturelle porterait à se comporter philanthropiquement à l’égard des oies, de même qu’il n’existe pas de chat qui se sente une inclination cordiale pour les souris. Par suite, la lutte qui met aux prises les races les unes avec les autres a moins pour causes une antipathie foncière que bien plutôt la faim et l’amour. Dans les deux cas, la nature est un témoin impassible et même satisfait. La lutte pour le pain quotidien amène la défaite de tout être faible ou maladif, ou doué de moins de courage, tandis que le combat que livre le mâle pour conquérir la femelle n’accorde le droit d’engendrer qu’à l’individu le plus sain, ou du moins lui fournit la possibilité de le faire. Mais le combat est toujours le moyen de développer la santé et la force de résistance de l’espèce et, par suite, la condition préalable de ses progrès. (p. 149)

Les catégories biologiques sont fixes, éternelles et nous en sommes. Le social-darwinisme s’installe alors tout simplement, sur le ton joyeux de l’évidence triviale et il est importé, au mépris ouvert des distinctions classificatoires entre genres, espèces etc., dans l’espace plus que douteux des configurations raciales humaines. Le délire culmine alors au sein de ce fameux zoo humain auquel on ne reconnaît ici aucune assise proprement historicisée. Le danger du mélange des races est donné comme une sorte de loi fatale.

La connaissance que nous avons de l’histoire fournit d’innombrables preuves de cette loi. L’histoire établit avec une effroyable évidence que, lorsque l’Aryen a mélangé son sang avec celui de peuples inférieurs, le résultat de ce métissage a été la ruine du peuple civilisateur. L’Amérique du Nord, dont la population est composée, en énorme majorité, d’éléments germaniques, qui ne se sont que très peu mêlés avec des peuples inférieurs appartenant à des races de couleur, présente une autre humanité et une tout autre civilisation que l’Amérique du Centre et du Sud, dans laquelle les immigrés, en majorité d’origine latine, se sont parfois fortement mélangés avec les autochtones. Ce seul exemple permet déjà de reconnaître clairement l’effet produit par le mélange des races. Le Germain, resté de race pure et sans mélange, est devenu le maître du continent américain; il le restera tant qu’il ne sacrifiera pas, lui aussi, à une contamination incestueuse. (pp. 149-150)

Le développement historique accède alors à ce type de dépouillement formaliste qui est la principale assise logico-narrative du simplisme hitlérien. Si l’Amérique marche, c’est grâce à son fond aryen qui domine son métissage. Aussitôt que l’Amérique déconnera, ce sera que son métissage aura pris le dessus sur son fond aryen. Ça marche, c’est aryen. Ça marche pas, c’est pas aryen. Point. Ensuite, eh bien, il ne restera plus qu’à imbiber l’intégralité des rapports socio-historiques de ce simplisme naturaliste nazi et la lutte des classes se transformera, comme par enchantement, en grande concorde de chiots couinant tous ensemble dans une boite de carton. Dans un tel cas, si les chiots se mordillent parfois les oreilles, il faudra laisser tout simplement la sélection naturelle social-darwinienne opérer.

L’ouvrier nazi doit savoir que la prospérité de l’économie nationale signifie son propre bonheur matériel. Le patron nazi doit savoir que le bonheur et la satisfaction de ses ouvriers sont la condition primordiale de l’existence et du développement de sa propre prospérité économique. Les ouvriers et les patrons nazis sont tous deux des délégués et des mandataires de l’ensemble de la communauté populaire. La grande proportion de liberté personnelle qui leur est accordée dans leur action, doit être expliquée par ce fait que la capacité d’action d’un seul est beaucoup plus augmentée par une extension de liberté que par la contrainte d’en haut; la sélection naturelle, qui doit pousser en avant le plus habile, le plus capable et le plus laborieux, ne doit pas être entravée. (p. 308)

Mauvais sociologue au possible, l’orateur nous sert une salade mal brassée de sélection naturelle et de relations de travail. Qu’on ne nous raconte pas après ça qu’on nous prend pas pour des bêtes. Pondérée ici, par les lois unilatérales de la nature hitlérienne, la contrainte d’en haut ne sera au demeurant pas toujours aussi discrètement conceptualisée, il s’en faut de beaucoup. On y réintroduira bientôt le sujet personnaliste et ce, dans les formulations les plus fermes imaginales.

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Autoritarisme

On l’a vu, la fourmilière intellectuelle idéaliste a besoin d’un apôtre. Le troupeau de chevaux au sang rouge aryens a besoin d’un pasteur. Hitler est un autoritaire (ceci n’est certainement pas la nouvelle du jour). Il a donc copieusement réfléchi sur l’autorité. Lisons.

Le premier fondement sur lequel repose l’autorité, c’est toujours la popularité. Pourtant, une autorité qui ne repose que sur elle est encore extrêmement faible; sa sécurité et sa stabilité sont incertaines. Aussi tous ceux qui ne tiennent leur autorité que de la popularité, doivent-ils s’efforcer d’en élargir la base et pour cela de constituer fortement le pouvoir. C’est donc dans le pouvoir, dans la puissance, que nous voyons le deuxième fondement de toute autorité. Celui-ci est déjà notablement plus stable et plus sûr que le premier, mais il n’est nullement plus robuste. Si la popularité et la force s’unissent, et si elles peuvent se maintenir unies, pendant un certain temps, alors peut se former, sur des bases encore plus solides, une nouvelle autorité, celle de la tradition. Si enfin popularité, force et tradition s’unissent, l’autorité qui en dérive peut être considérée comme inébranlable. (pp. 266-267)

Cette autorité populaire et traditionnelle, peu importe son amplitude ou sa profondeur, c’est donc sans conteste sur la force qu’il faudra l’asseoir (ce qui, dans tous les temps, a agi le plus efficacement, c’est la terreur, la violence. p. 187). Souvenons-nous qu’en dernière instance, l’aventure militante de notre cher idéalisme allemand pliera devant les méthodes musclées du matérialisme le plus terre à terre (l’idée la plus élevée peut être étouffée si son protagoniste est assommé d’un coup de matraque. p. 277). Le cheminement politique de Hitler fusionne donc intimement compréhension des pulsions populaires et appropriation de la violence d’action (Je compris l’importance de la terreur corporelle que l’individu a de la masse. […] Plus j’appris à connaître les méthodes de la terreur corporelle, plus grandit mon indulgence à l’égard de la multitude qui la subissait. Je bénis mes souffrances d’alors de m’avoir rendu à mon peuple, et de m’avoir appris à distinguer entre meneurs et victimes. p. 24). Aussi, pour imposer tout ordre nouveau, seule l’intolérance fanatique vaudra. Le christianisme est cité ici encore comme exemple méthodologique cardinal. Autorité et tolérance pluraliste ne peuvent tout simplement pas coexister efficacement, adéquatement ou légitimement.

Un état de choses existant ne peut s’effacer simplement devant les prophètes et les avocats d’un état futur. On ne peut admettre que les partisans du premier, ou même ceux qui lui portent simplement quelque intérêt, seront tout à fait convertis par la seule constatation d’une nécessité et gagnés ainsi à l’idée d’un régime nouveau. Trop souvent, au contraire, les deux régimes continueront à exister simultanément et la prétendue doctrine philosophique s’enfermera à jamais dans le cadre étroit d’un parti. Car une doctrine n’est pas tolérante; elle ne peut être «un parti parmi les autres»; elle exige impérieusement la reconnaissance exclusive et totale de ses conceptions, qui doivent transformer toute la vie publique. Elle ne peut tolérer près d’elle aucun vestige de l’ancien régime. C’est la même chose pour les religions. Le christianisme non plus n’a pas pu se contenter d’élever ses propres autels, il lui fallait procéder à la destruction des autels païens. Seule, cette intolérance fanatique devait créer la foi apodictique; elle en était une condition première absolue. On peut objecter, à juste titre, que ces deux précédents historiques sont spécifiquement juifs — et même que ce genre d’intolérance et de fanatisme sont foncièrement juifs. Ceci peut être mille fois vrai et on peut aussi le déplorer profondément; on peut constater, avec une inquiétude qui n’est que trop justifiée, que l’apparition de cette doctrine dans l’histoire de l’humanité y introduisait quelque chose que l’on ne connaissait pas encore; mais cela ne sert de rien et il s’agit maintenant d’un état de fait. Les hommes qui veulent sortir notre peuple allemand de sa situation actuelle, n’ont pas à se casser la tête pour imaginer combien ce serait beau si telle ou telle chose n’existait pas; ils doivent rechercher et déterminer comment on peut supprimer ce qui en fait est donné. Mais une doctrine pleine de la plus infernale intolérance ne sera brisée que par la doctrine qui lui opposera le même esprit, qui luttera avec la même âpre volonté et qui, par surcroît, portera en elle-même une pensée nouvelle pure et absolument conforme à la vérité. (pp. 235-236)

L’étape suivante de la mise en place d’un dispositif autoritaire méthodique sera la saillie des chefs. Il faudra à la fois les laisser monter et bien les tenir.

Par suite, non seulement une organisation n’a pas le droit d’empêcher les têtes de «sortir» de la masse, mais, au contraire, la nature même de son action doit le permettre et le faciliter au plus haut point. En cela elle doit partir du principe que la providence de l’humanité n’a jamais été dans la masse, mais dans ses cerveaux créateurs, qui sont vraiment les bienfaiteurs de la race humaine. C’est l’intérêt de tous de leur assurer une influence déterminante et de faciliter leur action. Car ce n’est certes ni la domination des imbéciles ou des incapables, ni, en aucun cas, le culte de la masse qui servira cet intérêt de tous; il faudra nécessairement que des individus supérieurement doués prennent la chose en mains. (p. 232)

Et le chef suprême, lui, se devra d’être tout sauf démocrate. Et surtout, il n’a tout simplement pas droit à l’erreur (Un Chef qui doit abandonner ses théories générales parce que reconnues fausses, n’agit avec dignité que s’il est prêt à en subir toutes les conséquences. En pareil cas, il doit s’interdire l’exercice public d’une action politique ultérieure. Puisqu’il est déjà tombé dans l’erreur sur des points essentiels, il peut y tomber une seconde fois. En aucun cas, il n’a le droit de continuer à prétendre à la confiance de ses concitoyens ou seulement de l’accepter p. 37). Hitler aurait gagné à se relire sur cette question de l’autocritique absolue du chef, notamment à partir de 1943. Bref… pas de droit à l’erreur pour le chef, donc. Ceci dit, le chef n’est nullement obligé de bien informer les masses. Au contraire, la conception hitlérienne de la communication ciblant les masses postule ouvertement que ces dernières ne sont tenues qu’à un accès hautement sommaire et schématique aux informations sensibles détenues par le mouvement politique qui est aux commandes.

Il n’est d’ailleurs pas nécessaire que chacun de ceux qui combattent pour la doctrine soit complètement mis au courant ni qu’il connaisse exactement chacune des pensées du chef du mouvement. L’essentiel est qu’il soit clairement instruit de quelques principes fondamentaux, peu nombreux, mais très importants. Dès lors, il sera à tout jamais pénétré de ces principes, convaincu aussi de la nécessité de la victoire de son parti et de sa doctrine. Le soldat non plus n’est pas immiscé dans les plans des grands chefs. De même qu’il vaut mieux le former à une discipline rigide, à la conviction que sa cause est juste et doit triompher et qu’il doit s’y vouer tout entier, de même doit-il en être de chaque partisan d’un mouvement de grande envergure, appelé au plus grand avenir, soutenu par la volonté la plus ferme. Que pourrait-on faire d’une armée dont tous les soldats seraient des généraux, en eussent-ils les dons et les capacités? De même, de quelle utilité serait, pour la défense d’une doctrine, un parti qui ne serait qu’un réceptacle de gens «éminents». Non, il faut aussi le simple soldat, sans quoi on ne peut obtenir une discipline intérieure. De par sa nature même, une organisation ne peut subsister qu’avec un haut commandement intelligent, servi par une masse que guide plutôt le sentiment. Une compagnie de deux cents hommes intelligents autant que capables deviendrait, à la longue, plus difficile à mener que si elle contenait cent quatre-vingt-dix hommes moins bien doués et dix autres ayant une formation supérieure. (p. 237)

Une fois le réseau d’information sommaire (ou de propagande ciblée) bien configuré par l’autorité, son corollaire crucial, c’est la cause unique, unilatérale, simplette, bien en focus, condensée et intelligible. Un ennemi désigné explicitement et de façon limpide et carrée reste la plus efficace carotte pour faire courir les masses au pas de l’oie. Il ne faut surtout pas commettre l’erreur dialectico-rationaliste de disperser les cibles. (Le mouvement pangermaniste n’aurait jamais commis cette erreur s’il n’avait pas aussi mal compris la psychologie des grandes masses. Si ses chefs avaient su que, pour réussir, on ne doit jamais, et ceci par considération purement psychologique, désigner à la masse plusieurs adversaires —ce qui entraîne immédiatement un éparpillement complet des forces combatives— la pointe d’attaque du mouvement pangermaniste aurait été dirigée contre un seul adversaire. p. 62). Il faut cibler un ennemi unique, le pointer du doigt sans ambages, l’accuser méthodiquement et répétitivement de tous les maux et ne jamais lâcher prise. Le fond de commerce de la procédure méthodologique du leadership hitlérien requiert par principe le bouc émissaire.

En général, l’art de tous les vrais chefs du peuple de tous les temps consiste surtout à concentrer l’attention du peuple sur un seul adversaire, à ne pas la laisser se disperser. Plus cette assertion de la volonté de combat d’un peuple est concentrée, plus grande est la force d’attraction magnétique d’un pareil mouvement, plus massive est sa puissance de choc. L’art de suggérer au peuple que les ennemis les plus différents appartiennent à la même catégorie est d’un grand chef. Au contraire, la conviction que les ennemis sont multiples et variés devient trop facilement, pour des esprits faibles et hésitants, une raison de douter de leur propre cause. (p. 62)

Ceci dit, aux vues de l’orateur, l’ascendant du chef n’est jamais que la manifestation empirique de l’ascendant du tout de la race supérieure dont il émane. L’autoritarisme hitlérien reste, dans son principe fondamental, un élitisme raciste. Le chef de la propre race est admiré attendu qu’il émerge d’un peuple admirable, le peuple originel peut-être même. (Tout ce que nous admirons aujourd’hui sur cette terre —science et art, technique et inventions— est le produit de l’activité créatrice de peuples peu nombreux et peut-être, primitivement, d’une seule race. C’est d’eux que dépend la permanence de toute la civilisation. S’ils succombent, ce qui fait la beauté de cette terre descendra avec eux dans la tombe. p. 151). Par contre, ce peuple puissant, déterminé dans sa supériorité inhérente n’est en rien une nation de cerveaux. L’élitisme hitlérien n’est aucunement un intellectualisme (Il faut toujours avoir présent à l’esprit que la plus belle pensée d’une théorie élevée ne peut, le plus souvent, se répandre que par l’intermédiaire de petits et même de très petits esprits. p. 179). C’est bien là la raison pour laquelle l’autorité du parti devra s’exercer en permanence sur le troupeau aryen qui peut parfaitement être à la fois le plus fort, le plus pur et le plus bête. Ce peuple crucial ne théorise pas mais pratique la théorie qui percole en lui. (Ce n’est pas en développant sans limites une théorie générale, mais dans la forme limitée et ramassée d’une organisation politique qu’une conception philosophique peut combattre et triompher. p. 202). La conception hitlérienne de l’autorité n’est pas intellocratique. Au contraire, on se méfie ici très ouvertement des intellectuels.

Il ne faut, au service de notre mouvement, que des intellectuels susceptibles de comprendre assez bien notre mission et notre but pour juger l’activité de notre propagande uniquement sur ses succès et nullement sur l’impression qu’elle a pu leur faire. En effet, la propagande n’est pas faite pour entretenir la mentalité nationale des gens qui l’ont déjà, mais pour gagner des ennemis de notre conception du peuple allemand, s’ils sont toutefois de notre sang. (p. 179)

Hitler chef de parti, ne veut tout simplement pas de la pensée critique de ses pairs. Le jugement intellectuel, lui, doit se restreindre à une vision pragmatique, finaliste et surtout il faut, sans se complexer, manœuvrer le peuple issu du bon lot racial comme le ferait un petit collégium d’éleveurs avec ses chiens ou ses chevaux. Les conséquences eugénistes de cette doctrine sont formulées très explicitement.

L’État raciste doit partir du principe qu’un homme dont la culture scientifique est rudimentaire, mais de corps sain, de caractère honnête et ferme, aimant à prendre une décision, et doué de force de volonté, est un membre plus utile à la communauté nationale qu’un infirme, quels que soient ses dons intellectuels. Un peuple de savants dégénérés physiquement, de volonté faible, et professant un lâche pacifisme, ne pourra jamais conquérir le ciel; il ne sera même pas capable d’assurer son existence sur cette terre. Il est rare que, dans le dur combat que nous impose le destin, ce soit le moins savant qui succombe; le vaincu est toujours celui qui tire de son savoir les décisions les moins viriles et qui les met en pratique de la façon la plus pitoyable. (p. 213)

Ensuite, au niveau de l’intendance de la vie politique, le parlementarisme à vote majoritaire est à bazarder au profit de la valorisation systémique de la personnalité des sous-chefs et du chef suprême.

L’État raciste doit veiller au bien-être de ses citoyens, en reconnaissant en toutes circonstances l’importance de la personnalité: il augmentera ainsi la capacité de production de tous et par là même le bien-être de chacun. Ainsi l’État raciste doit libérer entièrement tous les milieux dirigeants et plus particulièrement les milieux politiques du principe parlementaire de la majorité, c’est-à-dire de la décision de la masse; il doit leur substituer sans réserve le droit de la personnalité. (p. 233)

Il est difficile de ne pas rapprocher les différentes facettes de cette conception de l’autorité (anti-intellectualisme, dédain ouvert pour la pensée critique, anti-parlementarisme, autocratisme auto-sanctifiant, personnalisme, approche pastorale de l’intendance des masses) de la gestion que se donnent depuis le Moyen-Âge les congrégations religieuses. Un tel rapprochement nous ramène une fois de plus aux vues formulées par Hitler sur la religion (qu’il se donne pour modèle autoritaire) et la déréliction (qu’il décrie et déplore).

Il faut remarquer avec quelle violence continue le combat contre les bases dogmatiques de toutes les religions, sans lesquelles pourtant, en ce monde humain, on ne peut concevoir la survivance effective d’une fin religieuse. La grande masse du peuple n’est pas composée de philosophes; or, pour la masse, la foi est souvent la seule base d’une conception morale du monde. Les divers moyens de remplacement ne se sont pas montrés si satisfaisants dans leurs résultats, pour que l’on puisse envisager, en eux, les remplaçants des confessions religieuses jusqu’alors en cours. Mais si l’enseignement et la foi religieuse portent efficacement sur les couches les plus étendues, alors l’autorité incontestable du contenu de cette foi doit être le fondement de toute action efficace. Les dogmes sont pour les religions ce que sont les lois constitutionnelles pour l’État: sans eux, à côté de quelques centaines de mille hommes haut placés qui pourraient vivre sagement et intelligemment, des millions d’autres ne le pourraient pas. (p. 140)

On ne s’étonnera donc pas d’entendre tout simplement Hitler, autoritaire, sonner comme un pape ou un évêque. En bon chef Tartuffe qu’il est, l’orateur verra lorsque requis à bien flatter le théocratisme dans le sens du poil (Celui qui se tient sur le plan raciste a le devoir sacré, quelle que soit sa propre confession, de veiller à ce qu’on ne parle pas sans cesse à la légère de la volonté divine, mais qu’on agisse conformément à cette volonté et qu’on ne laisse pas souiller l’œuvre de Dieu. Car c’est la volonté de Dieu qui a jadis donné aux hommes leur forme, leur nature et leurs facultés. Détruire son œuvre, c’est déclarer la guerre à la création du Seigneur, à la volonté divine. p. 290). Et, cependant, à cette conception imbibée mythiquement de représentations médiévales, se couplera solidement une approche moderne, brutale, technicienne des dispositifs autocratiques. La référence cardinale ne sera plus alors le couvent ou la secte chrétienne mais bel et bien l’armée. Elle est perçue comme le seule facteur de solidité autoritaire adéquate dans la ci-devant déliquescence de l’Allemagne de Weimar.

Comme facteur de force, à cette époque où commence la décomposition lente et progressive de notre organisme social, nous devons pourtant inscrire: l’armée. C’était l’école la plus puissante de la nation allemande et ce n’est pas sans raison que s’est dirigée la haine de tous les ennemis précisément contre cette protectrice de la conservation de la nation et de sa liberté. Aucun monument plus éclatant ne peut être voué à cette institution, et à elle seule, que l’affirmation de cette vérité qu’elle fut calomniée, haïe, combattue, mais aussi redoutée par tous les gens inférieurs. Le fait que, à Versailles, la rage des détrousseurs internationaux des peuples se dirigea, en premier lieu, contre la vieille armée allemande, désigne à coup sûr celle-ci comme le refuge de la liberté de notre peuple, opposée à la puissance de l’argent. Sans cette force qui veille sur nous, le Traité de Versailles, dans tout son esprit, se serait depuis longtemps accompli à l’égard de notre peuple. Ce que le peuple allemand doit à l’armée peut se résumer en un seul mot: tout. L’armée inculquait le sens de la responsabilité sans réserve, à une époque où cette vertu était déjà devenue très rare, et où sa compression était de jour en jour encore plus à l’ordre du jour, et surtout de la part du Parlement, modèle de l’absence totale de responsabilité; l’armée créait le courage personnel, à une époque où la lâcheté menaçait de devenir une maladie contagieuse, et où l’esprit de sacrifice au bien commun commençait déjà à être regardé comme une sottise, où seul paraissait intelligent celui qui savait le mieux épargner et faire prospérer son propre «moi». C’était l’école qui enseignait encore à chaque Allemand de ne pas chercher le salut de la nation dans des phrases trompeuses, incitant à une fraternisation internationale entre nègres, Allemands, Chinois, Français, Anglais, etc., mais dans la force et dans l’esprit de décision du peuple lui-même. L’armée formait à la force de décision, tandis que, dans la vie courante, le manque de décision et le doute commençaient déjà à déterminer les actions des hommes. À une époque où les malins donnaient le ton, c’était un coup de maître que de faire valoir le principe qu’un ordre est toujours meilleur qu’aucun ordre. (p. 146)

L’armée est idéaliste et (soi-disant) égalitaire. La société civile est matérialiste et divisée en classes se faisant la lutte les unes aux autres. Ouvertement militariste, Hitler se donne comme ayant choisi son camps sans ambivalence. Quand il critique l’armée, c’est de la voir maladroitement, dans son fonctionnement bureaucratique, restaurer l’exécrable intellocratisme qu’elle aurait tant du aplanir et aplatir.

L’armée avait formé à l’idéalisme et au dévouement à la patrie et à sa grandeur, tandis que, dans la vie courante, se propageaient la cupidité et le matérialisme. Elle formait un peuple uni contre la séparation en classes et ne présentait peut-être à cet égard qu’un point faible: celui de l’institution des engagés d’un an. Faute, parce que, de ce fait, le principe de l’égalité absolue était violé et que l’homme plus instruit se trouvait de nouveau placé hors du cadre du reste de son entourage, alors que le contraire eût été préférable. Devant l’ignorance générale si profonde de nos classes élevées et leur dissociation toujours plus accentuée avec le peuple de chez nous, l’armée aurait pu agir de façon très bienfaisante si, dans ses rangs au moins, elle avait évité toute séparation de ceux qu’on qualifie «intelligents»… Ne pas agir ainsi était une faute, mais quelle institution, en ce monde, sera infaillible? En tous cas, dans l’armée, le bien a tellement prévalu sur le mal que le peu d’infirmités dont elle eût été atteinte, sont très inférieures à ce que sont en moyenne les imperfections humaines. Mais le plus haut mérite que l’on doive attribuer à l’armée de l’ancien empire c’est, à une époque où tous étaient soumis à la majorité, à l’encontre du principe juif de l’adoration aveugle du nombre, d’avoir maintenu le principe de la foi en la personnalité. Elle formait, en effet, ce dont l’époque contemporaine avait le plus besoin: des hommes. Dans le marais d’un amollissement et d’un efféminement qui se propageait, surgissaient chaque année, sortant des rangs de l’armée, 350,000 jeunes hommes, regorgeant de force, qui avaient perdu par leurs deux années d’instruction la mollesse de leur jeunesse et s’étaient fait des corps durs comme l’acier. Le jeune homme qui avait, pendant ce temps, pratiqué l’obéissance pouvait alors, mais alors seulement, apprendre à commander. À son pas, on reconnaissait déjà le soldat instruit. (p. 147)

Attendu les contraintes du Traité de Versailles concernant le volume et l’intendance de l’armée allemande après 1918, sont apparus les corps francs, organisations paramilitaires échappant au recensement par les instances surveillant l’armée allemande. Là où plusieurs observateurs déploraient un débordement militariste dans le sein même de la société civile, Hitler lui voyait, au contraire, un danger mollissant de laisser ces sections armées échapper au pouvoir punitif du vieux dispositif militaire impérial de souche. La vraie autorité de l’armée, juge en conscience le caporal Hitler, ça ne se singe tout simplement pas par des ligues privées paradant à l’esbroufe en ville, sous des fanions de corps paramilitaires.

Au point de vue purement pratique, l’éducation militaire d’un peuple ne peut être faite par des ligues privées, si ce n’est avec d’énormes secours financiers de la part de l’État. Penser autrement eût été surestimer grandement ses propres possibilités. Il est impossible, en appliquant ce qu’on nomme «la discipline volontaire», de dépasser certaines limites dans la formation d’organisations qui possèdent une valeur militaire. L’instrument le plus essentiel du commandement —la faculté de punir— fait ici défaut. Au printemps 1919, il était encore possible de constituer ce qu’on appelle des «corps francs», mais cela pouvait se faire parce qu’ils étaient composés d’anciens combattants, qui, pour la plupart, étaient déjà passés par l’école de l’ancienne armée, mais aussi parce que le genre d’obligations imposées aux hommes impliquait une obéissance militaire inconditionnelle. Ces prémisses font complètement défaut pour les «ligues de défense» volontaires. Plus la ligue est vaste, plus la discipline est relâchée; moins on peut exiger de chaque membre, plus l’ensemble prend l’aspect des anciennes associations de militaires et de vétérans. Une préparation volontaire au service militaire, sans pouvoir de commandement inconditionnel, ne pourra jamais être appliquée aux grandes masses. (p. 278)

Aspirant à aller beaucoup plus loin que ne le faisait l’enthousiasme mal organisé, esquinté, semi-improvisé et sans programme des corps francs de 1919-1924, Hitler préconise un militarisation personnaliste méthodique de la structure politique entière, sur le modèle sacré de la vieille armée prussienne

Toute l’organisation de l’État doit découler du principe de la personnalité, depuis la plus petite cellule que constitue la commune jusqu’au gouvernement suprême de l’ensemble du pays. Il n’y a pas de décisions de la majorité, mais seulement des chefs responsables et le mot «conseil» doit reprendre sa signification primitive. Chaque homme peut bien avoir à son côté des conseillers, mais la décision est le fait d’un seul. Il faut transposer le principe qui fit autrefois de l’armée prussienne le plus admirable instrument du peuple allemand et l’établir à la base même de notre système politique: la pleine autorité de chaque chef sur ses subordonnés et sa responsabilité entière envers ses supérieurs. Même à ce moment nous ne pourrons pas nous passer de ces corporations que l’on appelle parlements. Seulement, toutes leurs délibérations deviendront réellement des conseils et un seul homme pourra et devra être investi de la responsabilité, ensemble avec l’autorité et le droit de commandement. (p. 234)

L’aspiration finale et fondamentale est évidemment l’instauration d’un régime de dictature. Le travail s’amorça d’abord par une autocratisation structurelle du mouvement national–socialiste lui-même… qui, initialement passablement singeux de procédures parlementaires, ne semblait pas trop aller dans cette direction là, au grand agacement de Hitler.

Dans les années 1919 et 1920, le mouvement [national-socialiste] avait eu pour direction un Comité choisi par les assemblées des membres. Le Comité comprenait un premier et un second trésorier, un premier et un second secrétaire et, comme têtes, un premier et un second président. À cela s’ajoutèrent encore un comité de membres, le chef de la propagande [qui était alors Hitler] et différents assesseurs. Ce Comité personnifiait proprement —si comique que cela put être— ce que le mouvement même voulait combattre de la façon la plus âpre, à savoir le parlementarisme. Car il s’agissait là dedans d’un principe qui personnifiait tout à fait le système depuis le plus petit hameau jusqu’aux futurs arrondissements, provinces, États, jusqu’au gouvernement, système sous lequel nous souffrions tous. Il était absolument indispensable de procéder à un changement, si on ne voulait pas que le mouvement, par suite des mauvaises bases d’organisation intérieure, se corrompît pour toujours et fût incapable d’accomplir un jour sa haute mission. Les séances du Comité, qui étaient régies par un protocole, et dans lesquelles on votait à la majorité et prenait des décisions, représentaient en réalité un petit Parlement. La valeur personnelle et la responsabilité y manquaient. Il y régnait le même contresens et la même déraison que dans nos grands corps représentatifs de l’État. On nommait pour ce Comité des secrétaires, des hommes pour tenir la caisse, des hommes pour former les membres de l’organisation, des hommes pour la propagande et Dieu sait encore pour quoi, et ensuite tous devaient prendre position en commun pour chaque question particulière et décider par vote. Ainsi l’homme qui était chargé de la propagande votait sur un sujet concernant les finances; le trésorier votait sur l’organisation; l’organisateur votait sur un sujet ne concernant que les secrétaires, etc. Pourquoi désignait-on un homme pour la propagande, puisque les caissiers, les scribes, les commissaires, etc., avaient à juger les questions la concernant? Cela paraît à un cerveau sain aussi incompréhensible que si, dans une grande entreprise industrielle, les gérants avaient à décider sur la technique de la production, ou si, inversement, les ingénieurs avaient à juger des questions administratives. Je ne me suis pas soumis à cette insanité, mais, après fort peu de temps, je me suis éloigné des séances. Je faisais ma propagande et cela suffisait. J’interdisais, en général, que le premier incapable venu essaie d’intervenir sur le terrain qui m’était propre. De même que moi, réciproquement, je me gardais d’intervenir dans les affaires des autres. Lorsque l’acceptation des nouveaux statuts et mon appel au poste de premier président m’eurent, entre temps, donné l’autorité nécessaire et le droit correspondant, cette insanité cessa immédiatement. À la place des décisions du Comité, fut admis le principe de ma responsabilité absolue. (p. 302)

Il est hautement révélateur d’observer qu’en formulant son aspiration autocratique et ouvertement méprisante de toute démocratie participative, Hitler n’invoque plus l’exemple traditionnel de l’église ou de l’armée mais bien celui de la grande entreprise industrielle. Cette dernière fut bel et bien un important exemple à suivre pour le parti nazi naissant.

Malgré la difficulté des temps et à l’exception des petits comptes courants, le mouvement resta presque libre de dettes et même il réussit à réaliser un accroissement durable de son pécule. On travaillait comme dans une exploitation privée: le personnel employé avait à se signaler par ses actes et ne pouvait, en aucune façon, se targuer du titre de partisan. La réputation de chaque national-socialiste se prouvait d’abord par son empressement, par son application et son savoir-faire dans l’accomplissement de la tâche indiquée. Celui qui ne remplit pas son devoir, ne doit pas se vanter d’une réputation surfaite. Le nouveau chef commercial du parti affirma, malgré toutes les influences possibles, avec la dernière énergie, que les affaires du parti ne devaient pas être une sinécure pour des partisans ou des membres peu zélés. (p. 305)

Personnaliste, traditionaliste, théogoneux et militarisme, l’autoritarisme hitlérien n’est, l’un dans l’autre, trois fois hélas, pas si passéiste que ça quand on y regarde de près… vu qu’il inspire aussi en retour, crucialement, profondément, le tout du programme entrepreneurial. Il est indubitable que, moyenâgeux et paysan dans ses racines, l’hitlérisme se perpétue sans problème dans le capitalisme d’entreprise, cette ultime enclave autoritariste et anti-démocratique au sein douloureux de nos sociétés civiles contemporaines. Aussi, sur la pérennité contemporaine de l’autoritarisme hitlérien, conclueurs concluez…

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Sur les femmes

Irrationalisme, hypernaturalisme, autocratisme systémique, tels sont les principes généraux de la vision hitlérienne du monde. Un mot doit être dit maintenant sur la place donnée aux femmes dans la philosophie hitlérienne. Vision pastorale de l’orateur oblige, elles sont avant tout les procréatrices de la race supérieure (Mais l’État raciste n’a pas précisément pour rôle de faire l’éducation d’une colonie d’esthètes pacifistes et d’hommes physiquement dégénérés. L’image idéale qu’il se fait de l’humanité n’a pas pour types l’honorable petit bourgeois et la vieille fille vertueuse, mais bien des hommes doués d’une énergie virile et hautaine, et des femmes capables de mettre au monde de vrais hommes. p. 214). Éducation physique, éducation psychologique puis… loin derrière, éducation intellectuelle. L’état nazi prépare d’abord des mères (Comme il le fait pour les garçons, l’État raciste dirigera l’éducation des filles, et d’après les mêmes principes. Là aussi l’importance principale doit être attachée à la formation physique; après seulement viendra l’éducation du caractère, enfin, en dernier lieu, le développement des dons intellectuels. Il ne faut jamais perdre de vue que le but de l’éducation féminine doit être de préparer à son rôle la mère future. p. 216). On peut supposer sans problème, par contre, que s’exprimant ainsi, l’orateur ne fait jamais qu’exprimer la vision phallocentrée de son époque.

Par contre, les mésaventures de Hitler en matière de compréhension de la réalité féminine ne se restreignent pas au conformisme et au traditionalisme sexiste du programme nazi. Il s’en faut d’une marge. Le futur dictateur, encore célibataire à trente-six ans, se lance, tout brièvement, dans de grandes considérations sur les caractéristiques fondamentales de la psychologie féminine (De même que la femme est peu touchée par des raisonnements abstraits, qu’elle éprouve une indéfinissable aspiration sentimentale pour une attitude entière et qu’elle se soumet au fort tandis qu’elle domine le faible, la masse préfère le maître au suppliant, et se sent plus rassurée par une doctrine qui n’en admet aucune autre près d’elle, que par une libérale tolérance. p. 23). Ces considérations généralisantes, parfaitement non étayées même en son temps d’une part, sont d’autre part mises au service de la formulation abstraite et formaliste d’une sorte de principe féminin générique (Dans sa grande majorité, le peuple se trouve dans une disposition et un état d’esprit à tel point féminins que ses opinions et ses actes sont déterminés beaucoup plus par l’impression produite sur ses sens que par la pure réflexion. p. 95). Ce vague principe féminin est donc sensé caractériser la masse amorphe et flasque du peuple avant que le coup de fouet nazi ne le re-virilise. (De même qu’un homme courageux peut conquérir plus aisément les cœurs féminins qu’un lâche, de même un mouvement héroïque conquiert le cœur d’un peuple mieux qu’un mouvement pusillanime, ne se maintenant que grâce à la protection de la police. p. 252). On sent bien que le vecteur féminin dans les masses, c’est pas trop bon, selon Hitler. Nous voici ouvertement engagés sur la pente de la misogynie. L’orateur y glissera-t-il? Lisons.

Le front fut, avant comme après, submergé de ce poison, que des femmes étourdies fabriquaient dans le pays naturellement, sans se douter que c’était le moyen de réconforter au plus haut point la confiance de l’ennemi en la victoire, et de prolonger ainsi que d’augmenter les souffrances des leurs sur le front. Les lettres insensées des femmes allemandes coûtèrent par la suite la vie à des centaines de milliers d’hommes. (p. 98)

Le poison en question, c’est évidemment celui du pacifisme. Les femmes allemandes troublent les jeunes soldats de la nation, ces efféminés de tout à l’heure ayant fini par réussir à se donner, au combat, un corps d’acier. Les voici subitement privés de leur focus guerrier. C’est une sorte de nuisance incontrôlable passive, que ces femmes allemandes. On retrouve cette idée de nuisance incontrôlable féminine passive quand Hitler développe ses considérations, assez pesantes d’autre part, sur la prostitution.

La prostitution est un affront à l’humanité: mais on ne peut la supprimer par des conférences morales, une pieuse bonne volonté, etc.; mais sa limitation et sa destruction définitive imposent au préalable l’élimination d’un certain nombre de conditions préalables. Mais la première d’entre elles reste la création de la possibilité d’un mariage précoce qui réponde au besoin de la nature humaine, et en particulier de l’homme, car la femme ne joue à cet égard qu’un rôle passif. (p. 131)

Il faut donc forcer le plus vite possible les jeunes hommes et les jeunes femmes à se marier. Ces sottes de gamines allemandes aux yeux bleus doivent, en plus, naturellement, marier des aryens et ça, se lamente Hitler, c’est loin d’être gagné.

La jeune fille doit connaître son cavalier. Si la beauté corporelle n’était pas de nos jours si complètement reléguée au second plan par la niaiserie de la mode, des centaines de milliers de jeunes filles ne se laisseraient pas séduire par de repoussants bâtards juifs aux jambes torves. Il est aussi de l’intérêt de la nation que se trouvent les plus beaux corps pour faire don à la race d’une nouvelle beauté. (p. 216)

L’antisémitisme hitlérien (sur lequel nous reviendrons amplement) se propose de protéger la blonde jeune fille allemande en fleur de ses dérives métissantes. Laisse vivre Apollon nu, sale Dionysos en fringues griffées. La ligne doctrinale qui découle de cette portion drolatique du programme marital nazi ne craint nullement de basculer dans la caricature la plus grotesque imaginable. On se croirait dans un de ces vieux mélodrames racistes en noir et blanc du siècle dernier.

Le jeune Juif aux cheveux noirs épie, pendant des heures, le visage illuminé d’une joie satanique, la jeune fille inconsciente du danger qu’il souille de son sang et ravit ainsi au peuple dont elle sort. Par tous les moyens il cherche à ruiner les bases sur lesquelles repose la race du peuple qu’il veut subjuguer. De même qu’il corrompt systématiquement les femmes et les jeunes filles, il ne craint pas d’abattre dans de grandes proportions les barrières que le sang met entre les autres peuples. (p. 170)

Les critiques féminines de Hitler noteront que la petite dizaine de courtes citations fournies ici représente en tout et pour tout la totalité de ce que l’orateur dit sur la femme dans Mein Kampf. Le vaste monde tourmenté de Hitler est un monde sans femmes. Faut-il en conclure qu’une portion significative de la littérature et du cinéma contemporains est hitlérienne sans le savoir? Voilà qui est à méditer. Car encore pire que les grotesqueries formulées explicitement, l’absence lancinante de 52 % de la population humaine du corps dur de la réflexion d’un penseur reste la contrariété la plus assurée sur la question de la présence de la femme dans la pensée (soi-disant) fondamentale. Et, bon… ici, sur ceci, Hitler n’est certainement pas un penseur isolé.

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Des choses que Hitler reniera

Tels sont donc les principes généraux de la pensée d’Adolf Hitler telle que formulée dans Mein Kampf. L’orateur restera largement fidèle à sa hautement répréhensible ligne doctrinale dans les années qui suivront. Mais, en plus, cela ne signifie pas qu’il soit si cohérent en matière de continuité de ses prises de position. Il convient de clore cette première partie en disant un mot de ce qu’il affirme fermement ici et finira par ouvertement renier. On trouve ici quelques formulations assez étonnantes. À commencer par celle-ci, venue du fondateur objectif du Parti National-socialiste des Travailleurs allemands

Si tu te crois élu pour proclamer la vérité, fais-le; mais aie alors le courage de le faire non pas par le détour d’un parti politique —ce qui est un subterfuge— mais en remplaçant le présent mauvais par ton avenir meilleur. Si le courage te manque, ou si ce meilleur n’est pas tout à fait clair à toi-même, alors retire ta main; en aucun cas, n’essaie d’obtenir par la voie détournée d’une organisation politique ce que tu n’oses point revendiquer, la visière relevée. (p. 62)

Pas mal, hein! On peut aussi mentionner cette savoureuse dénonciation de la tyrannie autocrate d’un vieux monarque décati, ne souffrant pas qu’on le contredise.

Ne dit-il pas tout, ce beau proverbe: «Le chapeau à la main, on peut traverser tout le pays.» Cette souplesse accommodante devint pourtant néfaste lorsqu’elle s’appliqua aux formes seules admises pour se présenter devant le souverain: ne jamais contredire, mais toujours approuver tout ce que daignait exprimer Sa Majesté. Or, c’est justement là qu’eût été le plus utile, la libre manifestation de la dignité humaine; la monarchie mourut d’ailleurs de ces flagorneries, car ce n’était rien d’autre que de la flagornerie. (p. 123)

Et que faire de cette sidérante envolée sur les fondements inévitablement et obligatoirement démocratiques de

l’autorité de l’État. Car celle-ci ne repose pas sur des bavardages dans les Parlements ou les Landtag, ni sur des lois protectrices de l’État, ni sur des jugements de tribunaux destinés à terroriser ceux-là qui nient effrontément cette autorité; elle repose sur la confiance générale qui doit et peut être accordée à ceux qui dirigent et administrent une collectivité. Mais cette confiance n’est, encore une fois, que le résultat d’une conviction intime et inébranlable de ce que le gouvernement et l’administration du pays sont désintéressés et honnêtes; elle provient enfin de l’accord complet sur le sens de la loi et le sentiment de l’accord sur les principes moraux respectés de tous. Car, à la longue, les systèmes de gouvernement ne s’appuient pas sur la contrainte et la violence, mais sur la foi en leur mérite, sur la sincérité dans la représentation des intérêts d’un peuple et l’aide donnée à leur développement (p. 148)

Assez gros dans le paradoxal, merci. Et ici, au sujet de l’importance cruciale de ne pas écouter les orateurs fous furieux…

Notre planète a déjà parcouru l’éther pendant des millions d’années sans qu’il y eût des hommes et il se peut qu’elle poursuive un jour sa course dans les mêmes conditions, si les hommes oublient qu’ils arriveront à un niveau supérieur d’existence non pas en écoutant ce que professent quelques idéologues atteints de démence, mais en apprenant à connaître et en observant rigoureusement les lois d’airain de la nature. (p. 150)

Et finalement, par-dessus tout peut-être, si on cherche à placer Hitler devant ses contradictions, il est très important d’invoquer celle-ci, venue d’un homme justement en train d’écrire un livre.

Les livres sont pour les niais et les imbéciles des «classes intellectuelles» moyennes, et aussi naturellement des classes supérieures; les journaux sont pour la masse. (p. 23)

Il est bien vrai, je dois l’admettre, que plus j’avançais dans ma douloureuse lecture de Mein Kampf plus s’imposait nettement à moi l’idée que l’auteur de cet ouvrage me prenait très ouvertement pour un imbécile…

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Lire Mein Kampf II: Hitler économiste

On nous bassine amplement, par les temps qui courent, avec l’énormité sidérante selon laquelle Adolf Hitler serait un grand économiste. On va donc regarder un petit peu ça à la lumière des indications très explicites que le fondateur du parti nazi nous donne sur sa compréhension des réalités économiques de son temps et de tous les temps, dans Mein Kampf. L’économie des civilisations agraires traditionnelles, selon notre orateur, repose fondamentalement et principiellement sur la hiérarchie (soi-disant) naturelle des races et sur la sujétion des hommes inférieurs par les hommes supérieurs.

L’exemple le plus probant de ce fait nous est donné par la race dépositaire du développement de la civilisation humaine, c’est-à-dire par les Aryens. Sitôt que le destin les met en présence de circonstances particulières, ils commencent à développer sur un rythme de plus en plus rapide les facultés qui étaient en eux et à les couler dans des moules leur donnant des formes tangibles. Les civilisations qu’ils fondent dans de pareils cas sont presque toujours nettement conditionnées par le sol, le climat et les hommes qu’ils ont soumis. Ce dernier élément est d’ailleurs le plus décisif. Plus les conditions techniques dont dépend la manifestation d’une civilisation sont primitives, plus est nécessaire la présence d’une main-d’œuvre humaine, qui, organisée et utilisée, doit remplacer la force des machines. Sans la possibilité qui fut offerte à l’Aryen d’employer des hommes de race inférieure, il n’aurait jamais pu faire les premiers pas sur la route qui devait le conduire à la civilisation; de même que sans le concours de quelques animaux adéquats, qu’il sut domestiquer, il ne serait pas devenu maître d’une technique qui lui permet actuellement de se passer peu à peu de ces animaux. […] C’est ainsi que la présence d’hommes de race inférieure fut une condition primordiale pour la formation de civilisations supérieures; ils compensaient la pénurie de ressources matérielles sans lesquelles on ne peut concevoir la possibilité d’un progrès. Il est certain que la première civilisation humaine s’appuya moins sur l’animal domestiqué que sur l’emploi d’hommes de race inférieure. Ce fut seulement après la réduction en esclavage de races vaincues qu’un sort semblable atteignit les animaux, et non pas inversement, comme certains peuvent le croire. Car ce fut d’abord le vaincu qui fut mis devant la charrue; le cheval ne vint qu’après. Il faut être un fou de pacifiste pour se représenter ce fait comme un signe de dégradation humaine; il ne s’aperçoit pas que cette évolution devait avoir lieu pour arriver au degré de civilisation dont ces apôtres profitent pour débiter leurs boniments de charlatans. […] Ce ne fut pas par hasard que les premières civilisations naquirent là où l’Aryen rencontra des peuples inférieurs, les subjugua et les soumit à sa volonté. Ils furent le premier instrument technique au service d’une civilisation naissante. (p. 154)

Esclavagisme, guerres d’asservissement et supériorité raciale sont donc, dans l’économie politique hitlérienne, les forces motrices de la production… non pas des biens matériels mais de rien de moins que de la civilisation même. D’ailleurs, en plus, l’économie n’est pas le moteur de l’histoire, hein. Le moteur de l’histoire, on le sait déjà, c’est le sang qui le dicte (Si l’on vient à comprendre que le point de vue économique ne se trouve qu’au deuxième ou au troisième plan, et que le premier rôle est tenu par les facteurs politiques et moraux et le facteur «sang», alors seulement il sera possible de saisir la cause des malheurs actuels et, par suite, de trouver le moyen et le chemin de la guérison. p. 80). Le sang et les facteurs politique et moraux sont le moteur de l’histoire. Attendu cet héritage pseudo-historique, le politicien contemporain devra donc extirper la classe ouvrière de son (soi-disant) fantasme de lutte des classes et la tirer, aux bras, vers les vraies valeurs nationales subjectives, personnalistes, idéales et émotives, les seules valides aux vues de l’orateur (Le réservoir dans lequel notre mouvement devra puiser en premier lieu sera donc la masse de nos ouvriers. Cette masse, il s’agit de l’arracher à l’utopie internationaliste, à sa détresse sociale, de la sortir de son indigence culturelle et d’en faire un élément décidé, valeureux, animé de sentiments nationaux et d’une volonté nationale, de notre communauté populaire. (p. 178). Pas de lutte des classes, donc, papa a dit… Tous unis dans la vieillotte économie corporative de la languissante tradition de la petite manufacture facho.

Ce qui aujourd’hui pousse au combat des millions d’hommes doit, un jour, trouver sa solution dans les chambres professionnelles et dans le Parlement économique central. Avec eux, entrepreneurs et ouvriers ne doivent plus lutter les uns contre les autres dans la lutte des salaires et des tarifs —ce qui est très dommageable à l’existence économique de tous deux— mais ils doivent résoudre ce problème en commun pour le bien de la communauté populaire et de l’État, dont l’idée doit briller en lettres étincelantes au-dessus de tout. (p. 309)

Je sais pas trop ce que peut signifier, surtout chez un politicien de l’extrême-droite antiparlementaire, un parlement économique central mais je sais par contre que l’ensemble du programme nationaliste socio-économiquement rétrograde plombe solidement tous les éléments d’analyse économique que Hitler en arrive à hasarder. Mécaniste et subjectiviste, il prend la chose de fort haut et oppose économie et idéal, dans la subjectivité/personnalité des masses. Ceci posé, il mise sur le mental et l’idéologique pour minimiser la force historique de la production et de la reproduction des conditions matérielles d’existence.

Toutes les fois que la puissance politique de l’Allemagne a traversé une période ascendante, le niveau économique a aussi monté; par contre, toutes les fois que l’économie seule a occupé la vie de notre peuple et a fait sombrer les vertus idéalistes, l’État s’est effondré et a entraîné en peu de temps l’économie dans sa perte. Mais si on se demande quelles sont donc en réalité ces forces qui créent et qui conservent les États, on peut les réunir sous cette même désignation: l’esprit et la volonté de sacrifice de l’individu pour la communauté. Le fait que ces vertus n’ont rien de commun avec l’économie ressort de ce simple fait, que l’homme ne se sacrifie jamais pour celle-ci, c’est-à-dire qu’on ne meurt pas pour une affaire, mais pour un idéal. (p. 80)

L’économie hitlérienne marche sur la tête. De façon fort hargneuse, fort hautaine mais aussi fort naïve et verbale en fait, elle minimise argumentativement l’idée économique en croyant ainsi subordonner l’économique à l’idée. De surcroît, l’économie hitlérienne marche aussi du reculons. La classe sociale déterminante dans l’analyse économico-volontariste de Hitler c’est la classe sociale déterminante… du mode de production antérieur, nommément le mode de production féodal.

Tout d’abord on ne saurait trop priser la possibilité de conserver une classe paysanne saine comme base de toute la nation. Beaucoup de nos maux actuels ne sont que la conséquence du rapport faussé entre les populations urbaine et rurale. Une solide souche de petits et moyens paysans fut de tout temps la meilleure sauvegarde contre les malaises sociaux qui sont aujourd’hui les nôtres. C’est aussi la seule solution qui assure à une nation son pain quotidien dans le cadre d’une économie fermée. Industrie et commerce rétrogradent alors de leur situation prééminente et malsaine et s’articulent dans le cadre général d’une économie nationale où les besoins s’équilibreraient. Ils ne sont plus la base même, mais les auxiliaires de la subsistance de la nation. Quand leur rôle se borne à garder un juste rapport entre nos propres besoins et notre propre production dans tous les domaines, ils rendent à un certain degré la subsistance du peuple indépendante de l’étranger; ainsi ils contribuent à assurer la liberté de l’État et l’indépendance de la nation, surtout aux jours d’épreuve. (p. 72)

Valorisation du secteur agraire et rétrogradation (noter ce mot magnifique) du secteur commercial et du secteur industriel. Par-dessus le tout, le grand économiste Hitler nous ressert bien simplement le vieux brouet de la mentalité de bas de laine hyper-protectionniste des nationalismes fermés. On va pas se mettre à lui faire la morale en plus, vu que c’est de l’égoïsme racial très sereinement assumé. On théorise ici froidement la mentalité de flibustier centralisé et de pillard unilatéral que le nazisme imposera brutalement par la suite à toute l’Europe, dans les circonstances tragiques qu’on connaît. Simplement, venez plus me bassiner avec l’efficace éconogoneux nazi sur la base de tels développements sinistrement rebattus et vermoulus. C’est pas de l’efficace gestionnaire, ça. C’est du suicide collectif à l’ancienne dans des oripeaux de pirates vikings. On en a bien vu le résultat-catastrophe de toute façon… L’histoire a jugé.

Le mouvement raciste n’a pas à se faire l’avocat des autres peuples, mais à combattre pour le sien. Sinon il serait superflu, et au surplus on n’y aurait aucun droit, de dauber sur le passé. Car on agirait alors comme lui. L’ancienne politique allemande a été, du point de vue dynastique, tenue pour une injustice: la politique future ne doit pas s’inspirer davantage d’une niaise sentimentalité «raciste» cosmopolite. En particulier, nous ne sommes pas les gendarmes des «pauvres petits peuples» bien connus, mais les soldats de notre propre peuple. Cependant nous autres nationaux-socialistes nous ne devons pas nous arrêter là: le droit au sol et à la terre peut devenir un devoir, lorsqu’un grand peuple paraît voué à la ruine, à défaut d’extension. Et tout particulièrement quand il ne s’agit pas d’un quelconque petit peuple nègre, mais de l’Allemagne, mère de toute vie, mère de toute la civilisation actuelle. L’Allemagne sera une puissance mondiale, ou bien elle ne sera pas. Mais, pour devenir une puissance mondiale, elle a besoin de cette grandeur territoriale qui lui donnera, dans le présent, l’importance nécessaire et qui donnera à ses citoyens les moyens d’exister. (p. 337)

La tristement fameuse doctrine de l’espace vital allemand se donne au départ comme une posture économique de Physiocrate, sans plus. Raisonnant sommairement, comme un roitelet à l’ancienne, Hitler juge en conscience que la terre est la source de toute richesse et qu’il faut en conquérir le plus possible pour enrichir et nourrir la nation sublime. Théoriquement retardataire et nostalgique, il raisonne l’économie ouvertement et explicitement comme le faisait un conquérant féodal de jadis (Ne tenez jamais le Reich comme garanti tant qu’il n’aura pu donner, pour des siècles, à chaque rejeton de notre peuple, sa parcelle du sol. N’oubliez jamais que le droit le plus sacré en ce monde est le droit à la terre que l’on veut cultiver soi-même, et que le plus saint des sacrifices est celui du sang versé pour elle. p. 342). C’est déjà pas fort fort comme analyse économique moderne, en soi. Rien ne s’arrange en plus, quand l’orateur nous sert sa description des classes sociales…

Tout peuple considéré dans son ensemble s’articule en trois grandes classes. D’une part, un groupe extrême, composé de l’élite des citoyens est bon, doué de toutes les vertus, et par-dessus tout, est remarquable par son courage et par son esprit de sacrifice; à l’opposé, un autre groupe extrême, composé du pire rebut des hommes, est rendu exécrable par la présence en son sein de tous les instincts égoïstes et de tous les vices. Entre ces deux groupes extrêmes est la troisième classe, la grande et large classe moyenne, qui ne participe ni à l’héroïsme éclatant de la première ni à la mentalité vulgaire et criminelle de la seconde. (p. 267)

Retour en force du subjectivisme philosophique et du moralisme d’analyse. On dirait la vieille chanson de Fugain Les gentils, les méchants. Classes sociales: les abnégatifs, les égoïstes et les entre-deux. C’est les trois états féodaux revus et axiologisés à la sauce du simplisme oratoire de Hitler. Et la structure qui se doit de valoriser les abnégatifs et circonscrire les égoïstes, c’est nul autre que l’état. Passéiste classique ici aussi, Hitler voit l’état national comme le démiurge et la grande fonderie de la toute subalterne activité économique. Il est vrai qu’avec un cadre d’analyse économico-historique aussi sommaire et délirant, il n’est pas trop difficile à un tel penseur de juger, en conscience, que l’économique est comme fatalement subordonné au politique (qu’il préfère, et de loin).

Mais l’État n’a rien à faire avec une conception économique ou un développement économique déterminé! Il n’est pas la réunion de parties contractantes économiques dans un territoire précis et délimité, ayant pour but l’exécution de tâches économiques; il est l’organisation d’une communauté d’êtres vivants, pareils les uns aux autres au point de vue physique et moral, constituée pour mieux assurer leur descendance, et atteindre le but assigné à leur race par la Providence. C’est là, et là seulement, le but et le sens d’un État. L’économie n’est qu’un des nombreux moyens nécessaires à l’accomplissement de cette tâche. Elle n’est jamais ni la cause ni le but d’un État, sauf le cas où ce dernier repose a priori sur une base fausse, parce que contre nature. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut expliquer le fait que l’État, en tant que tel, ne repose pas nécessairement sur une délimitation territoriale. Cette condition ne deviendra nécessaire que chez les peuples qui veulent assurer par leurs propres moyens la subsistance de leurs compagnons de race, c’est-à-dire chez ceux qui veulent mener à bien la lutte pour l’existence par leur propre travail. Les peuples qui ont la faculté de se glisser comme des parasites dans l’humanité, afin de faire travailler les autres pour eux sous différents prétextes, peuvent former des États sans que le moindre territoire délimité leur soit propre. C’est le cas surtout pour le peuple dont le parasitisme fait souffrir toute l’humanité: le peuple juif. (pp. 78-79)

Nous reviendrons amplement —inévitablement— sur les méchants juifs, ces jokers universels de l’orateur, quand il prétend expliquer simplistement et comme imparablement pourquoi l’économie va mal. Pour le moment, ce qu’il compte de bien observer ici, c’est que le physiocrate compulsif Hitler a quand même aussi, quelque part, une conception de ce qu’est le capitalisme. Imprégnons-nous maintenant de la synthèse du capitalisme nationaliste hitlérien tel qu’en lui-même.

Quelque approfondie qu’ait été jusque-là mon attention sur le problème économique, elle s’était plus ou moins maintenue dans les limites de l’examen des questions sociales. Plus tard seulement, mon horizon s’élargit en raison de mon étude de la politique allemande à l’égard de ses alliés. Elle était en très grande partie le résultat d’une fausse appréciation de la vie économique et du manque de clarté dans la conception des principes de l’alimentation du peuple allemand dans l’avenir. Toutes ces idées reposaient dans l’idée que, dans tous les cas, le capital était uniquement le produit du travail et, par conséquent, était, comme ce dernier, modifiable par les facteurs susceptibles de favoriser ou d’entraver l’activité humaine. Donc l’importance nationale du capital résultait de ce que ce dernier dépendait de la grandeur, de la liberté et de la puissance de l’État, c’est-à-dire de la nation; et cela si exclusivement que cette dépendance devait uniquement conduire le capital à favoriser l’État et la nation par simple instinct de conservation ou par désir de se développer. Cette orientation favorable du capital à l’égard de la liberté et de l’indépendance de l’État devait le conduire à intervenir de son côté en faveur de la liberté, de la puissance et de la force, etc., de la nation. Dans ces conditions, le devoir de l’État à l’égard du capital devait être relativement simple et clair: il devait simplement veiller à ce que ce dernier restât au service de l’État et ne se figurât point être le maître de la nation. Cette position pouvait donc se maintenir entre les deux limites suivantes: d’une part, soutenir une économie nationale viable et indépendante; d’autre part, assurer les droits sociaux du travailleur. Précédemment, je n’étais pas. à même de reconnaître, avec la clarté désirable, la distinction entre ce capital proprement dit, dernier aboutissement du travail producteur, et le capital dont l’existence et la nature reposent uniquement sur la spéculation. J’en étais capable dorénavant grâce à un des professeurs du cours dont j’ai parlé, Gottfried Feder. Pour la première fois de ma vie, je conçus la distinction fondamentale entre le capital international de bourse et celui de prêt. (p. 108)

Et regardons maintenant un peu Hitler trembler, tout seul, dans ses bottes d’économiste. On va assister à une sorte d’autocritique rampante chez lui, sur cette question. Comme conscient que les fadaises rebattues qu’il débite en matière économique, dans cet ouvrage auto-justificatif qu’est Mein Kampf, risquent de ne guère tenir la route, il ressent le besoin, autodidacte insécure qu’il est en réalité, de faire une choses qu’il ne fera presque jamais d’autre part: s’expliquer par le menu sur comment il s’est attentivement instruit en matière d’économie et sur qui furent ses maîtres.

Lorsque j’entendis le premier cours de Gottfried Feder sur «la répudiation de la servitude de l’intérêt du capital», je compris immédiatement qu’il devait s’agir ici d’une vérité théorique d’une importance immense pour l’avenir du peuple allemand. La séparation tranchée du capital boursier d’avec l’économie nationale présentait la possibilité d’entrer en lutte contre l’internationalisation de l’économie allemande, sans toutefois menacer en même temps par le combat contre le capital les fondements d’une économie nationale indépendante. Je voyais beaucoup trop clairement dans le développement de l’Allemagne pour ne point savoir que la lutte la plus difficile devrait être menée non contre les peuples ennemis, mais contre le capital international. Dans le cours de Feder, je pressentais un puissant mot d’ordre pour cette lutte à venir. Et ici également, l’évolution ultérieure démontra combien juste était l’impression ressentie alors. Aujourd’hui, les malins de notre politique bourgeoise ne se moquent plus de nous; aujourd’hui, ils voient eux-mêmes, à moins d’être des menteurs conscients, que le capital international a non seulement le plus excité à la guerre, mais que précisément maintenant après la fin du combat, il ne manque pas de changer la paix en un enfer. La lutte contre la finance internationale et le capital de prêt est devenue le point le plus important de la lutte de la nation allemande pour son indépendance et sa liberté économique. (p. 110)

C’est ici que nos bassineurs vont relever la tête et aller affirmer que Hitler, grand visionnaire économiste, pressentait en 1924, les tares montantes du capitalisme international. La belle affaire! Tous les économistes, les médiocres et les journalistiques inclus, à quatre ou cinq ans du krach de 1929, s’égosillaient amplement à exposer les anfractuosités du mur vers lequel on fonçait allègrement. Et Hitler ne faisait que hurler avec eux, dans l’air du temps. Pourquoi pensez-vous qu’il cite ses sources? Pour bien nous l’avouer, qu’il n’est pas un visionnaire isolé. Plutôt que de se concentrer sur la tarte à la crème obligatoirement consensuelle de la crise du capital supra-national et de la spéculation, tournons notre attention vers la solution hitlérienne. L’écureuil ne sort pas de la roue avec ce qu’il propose. Hitler affronte le capitalisme futuriste, inconscient, téméraire, global, criminel et anarchique avec le capitalisme passéiste, nationaliste, local, arriéré, criminel, et freinant des quatre fers. La solution hitlérienne est exclusivement immobiliste. L’orateur répond ici au grand capitalisme par le petit capitalisme et c’est toujours du capitalisme. Par contre, il préfère à l’affreuse supériorité des extorqueurs mondiaux en émergence, la si belle supériorité allemande du bon vieux temps (On peut désigner comme la principale de ces supériorités le fait que le peuple allemand, parmi presque tous les autres peuples européens, essayait toujours de conserver au maximum le caractère national de son système économique, et, malgré de mauvais et fâcheux symptômes, se soumettait encore moins que les autres au contrôle de la finance internationale. p. 145). Encore une fois: la belle affaire. C’est pas un visionnaire, ça. C’est un réactionnaire, sans plus. Et, redisons-le, c’est toujours du capitalisme, de l’exploitation, de la brutalité, du profit, de l’extorsion de classe avec par-dessus le tas, un fort et indigeste badigeon de guerre territoriale physiocrate en gestation. National-socialisme? National-capitalisme, oui. Capitalisme national, en fait, pour tout dire. Je vous en supplie, lisons.

Voici ce qu’il conviendrait de dire au point de vue économique. L’extraordinaire accroissement de la population allemande avant la guerre mit la question de la production du pain quotidien au premier plan de toute préoccupation et de toute action politique et économique, et ceci sous une forme de plus en plus aiguë. Malheureusement, il ne fut pas possible de se décider à la seule solution qui fût bonne: on crut pouvoir atteindre le but par des moyens moins onéreux. Renoncer à gagner de nouveaux territoires et rêver, en compensation, d’une conquête économique mondiale, ceci devait conduire, en dernière analyse, à une industrialisation tout aussi démesurée que nuisible. La première conséquence —et de la plus haute importance— de cette conception, fut l’affaiblissement de la condition des paysans. Dans la mesure même de ce recul, croissait de jour en jour le prolétariat des grandes villes jusqu’à ce que l’équilibre se trouvât enfin complètement rompu. Dès lors apparut aussi la séparation brutale entre riches et pauvres. Le superflu et la misère vécurent si près l’un de l’autre que les suites de cet état ne pouvaient et ne devaient en être que fort tristes. Détresse et chômage commencèrent à se jouer des hommes, ne laissant que des souvenirs de mécontentement et d’amertume: le résultat fut, semble-t-il, la coupure politique entre les classes. Malgré l’épanouissement économique, le découragement se fit plus grand et plus profond, et il atteignit un tel degré que chacun se persuada «que cela ne pouvait plus durer longtemps ainsi» sans que les hommes se soient représenté de façon précise ce qui aurait pu se produire, ce qu’ils feraient ou ce qu’ils pourraient faire. C’étaient les signes typiques d’un profond mécontentement qui cherchaient ainsi à s’exprimer. Pires étaient pourtant d’autres phénomènes, issus des premiers et auxquels donnait naissance la prépondérance du point de vue économique dans la nation. Dans la même mesure où l’économique monta au rang de maîtresse et de régulatrice de l’État, l’argent devint le dieu que tout devait servir et devant qui tout devait s’incliner. De plus en plus, les dieux célestes furent mis de côté, comme si, vieillis, ils avaient fait leur temps et, à leur place, l’idole Mammon huma les fumées de l’encens. Un abâtardissement vraiment désastreux se produisit alors; il était surtout désastreux de ce fait qu’il se manifestait à un moment où la nation pouvait avoir plus besoin que jamais d’une mentalité sublime jusqu’à l’héroïsme, à une heure qui paraissait menaçante et critique. L’Allemagne devait se tenir prête, un jour ou l’autre, à répondre avec l’épée de son essai de s’assurer de son pain quotidien par la voie «d’un travail pacifique et d’ordre économique». Le règne de l’argent fut malheureusement ratifié par l’autorité qui aurait dû le plus se dresser contre lui: Sa Majesté l’Empereur eut un geste malheureux quand il attira la noblesse, en particulier, sous la bannière de la finance. Certes, il faut lui tenir compte de ce que même Bismarck n’avait pas reconnu le danger menaçant sur ce point. Mais ainsi les vertus élevées le cédaient en fait à la valeur de l’argent, car il était clair qu’une fois engagée dans cette voie, la noblesse du sang devrait céder la place à la noblesse financière. Les opérations financières réussissent plus facilement que les batailles. Il n’était, dans ces conditions, plus engageant pour le véritable héros ou pour l’homme d’État de se trouver mis en rapport avec le premier venu des Juifs de banque: l’homme vraiment méritant ne pouvait attribuer aucun intérêt à se voir décerner des décorations à bon marché, et ne pouvait que décliner en remerciant. Mais, au point de vue du sang, cette évolution était profondément triste: la noblesse perdit de plus en plus la raison d’être «raciste» de son existence, et aurait mérité plutôt, pour la majorité de ses membres, la dénomination de «non-noblesse». Un phénomène important de dissolution économique fut le lent dégagement des droits de propriété personnelle et l’évasion progressive de l’économie générale vers la propriété des sociétés par action. L’aliénation de la propriété, vis-à-vis du salarié, atteignit des proportions démesurées. La bourse commença à triompher et se mit, lentement, mais sûrement, à prendre la vie de la nation sous sa protection et sous son contrôle. L’internationalisation de la fortune allemande avait été déjà mise en train par le détour de l’usage des actions. À vrai dire, une partie de l’industrie allemande essayait encore, avec un esprit de décision, de se protéger contre cette destinée, mais elle finit par succomber, victime de l’attaque combinée de ce système de capitalisme envahisseur qui menait ce combat avec l’aide toute spéciale de son associé le plus fidèle, le mouvement marxiste. La guerre persistante contre «l’industrie lourde» fut le début manifeste de l’internationalisation tentée par le marxisme de l’économie allemande, qui ne put être complètement détruite que par la victoire obtenue par ce marxisme pendant la révolution [allemande républicaine de 1918-1919]. Pendant que j’écris ceci, l’attaque générale contre le réseau ferré d’État allemand vient à la fin de réussir: ce réseau est désormais passé aux mains de la finance internationale. De ce fait, la Social-démocratie «internationale» a atteint l’un de ses buts les plus importants. À quel point fut réalisé cet émiettement économique du peuple allemand, ressort avec une clarté particulière de ceci: à la fin de la guerre l’un des dirigeants de l’industrie, et surtout du commerce allemand, put émettre l’opinion que les forces économiques, en elles-mêmes, étaient seules en mesure de produire une remise sur pied de l’Allemagne. C’est au moment même où la France, pour obvier à cette erreur, prenait le plus grand soin à faire de nouveau reposer, sur la base des humanités, les programmes de ses établissements d’enseignement, que fut débitée cette insanité selon laquelle la nation et l’État devraient leur persistance aux causes économiques et non pas aux biens immortels d’un idéal. (pp. 121-122)

Nous reviendrons amplement sur le marxisme comme soi-disant allié de la finance internationale. Constatons surtout pour le moment que ce développement synthèse de l’orateur est un morceau de bravoure descriptive de la vision nostalgique du capitalisme post-nobiliaire allemand. On nous y expose la lutte du national contre l’international sans sortie aucune de l’enceinte capitaliste. Et après ce bien prévisible tableau économique, Hitler nous sert le programme économique, celui, bien évidemment, se proposant de restaurer la gloire perdue sous d’autres formes, notamment en remettant en place une version revampée de la vieille corporation médiévale.

La corporation nazi [version nazie des syndicats ouvriers] n’est pas un organe de lutte de classe, mais un organe de représentation professionnelle. L’État nazi ne connaît aucune «classe», mais, au point de vue politique seulement, des bourgeois avec des droits complètement égaux et, en conséquence, avec les mêmes devoirs généraux, et, à côté de cela, des ressortissants de l’État qui, au point de vue politique, ne possèdent absolument aucun droit. La corporation au sens nazi n’a pas la mission, grâce au groupement de certains hommes, de les transformer peu à peu en une classe, pour accepter ensuite le combat contre d’autres formations, semblablement organisées à l’intérieur de la communauté populaire. Cette mission, nous ne pouvons pas l’attribuer principalement à la corporation, mais on la lui a accordée au moment où elle devint l’instrument de combat du marxisme. La corporation n’est pas en elle-même synonyme de «lutte des classes», mais c’est le marxisme qui a fait d’elle un instrument pour sa lutte de classes. Il créa l’arme économique que le monde juif international emploie pour la destruction des bases économiques des États nationaux libres et indépendants, pour l’anéantissement de leur industrie nationale et de leur commerce national, et grâce à cela, pour l’esclavage des peuples libres au service de la finance juive mondiale au-dessus des États. (p. 308)

Eh oui, pirouette ultime, vide théorique d’entre les vides théoriques, on le sent de plus en plus, les juifs débarquent dans l’économie hitlérienne. Comme on occulte la lutte des classes, masque la crise interne du capitalisme, s’insurge contre la mondialisation et le déclin des nationalités, cultive à fond la nostalgie paysanne et le bellicisme territorialiste… comme on n’explique pas ce qui se passe vraiment, en fait, on mobilise derechef le bouc émissaire, ce passe-partout commode, cette clefs de lecture formaliste imparable de toutes les frustrations déguenillées. Serpent de mer, revenu en vogue, les juifs contrôlent soi-disant la finance internationale. Mais saviez-vous que si les travailleurs allemands de 1924 ont le dédain du sain travail manuel aryen, c’est aussi la faute aux franco-juifs?

Si l’on pouvait supporter autrefois une journée de travail de quatorze ou quinze heures, on ne pouvait plus y résister à une époque où chaque minute est utilisée à l’extrême. Cet absurde transfert de l’ancienne durée du travail dans la nouvelle industrie fut fatal à deux points de vue: il ruina la santé des ouvriers et détruisit leur foi en un droit supérieur. À ces inconvénients vint s’ajouter, d’une part, la lamentable insuffisance des salaires et, de l’autre, la situation bien meilleure des employeurs qui n’en était que plus frappante. À la campagne, il ne pouvait pas y avoir de question sociale, parce que maître et valet se livraient au même travail et surtout mangeaient au même plat. Mais, là aussi, il y eut du changement. La séparation entre l’employeur et l’employé paraît accomplie aujourd’hui dans tous les domaines. Combien, à ce point de vue, l’enjuivement de notre peuple a fait de progrès, on s’en aperçoit au peu d’estime, sinon au mépris que l’on a pour le travail manuel. Cela n’est pas allemand. C’est seulement la francisation de notre vie sociale, qui a été en réalité un enjuivement, qui a transformé l’estime où nous tenions autrefois les métiers manuels en un certain mépris pour tout travail corporel. Ainsi est née une nouvelle classe très peu considérée… (p. 166)

Et si la subversion révolutionnaire s’installe historiquement dans le prolétariat, c’est pas la faute aux contradictions motrices du capitalisme comme déploiement objectif. Non, non, non, c’est un coup anti-nationaliste de la juiverie. Car

le Juif, plus malin, prend en mains la cause des opprimés. Il devient peu à peu le chef du mouvement ouvrier et cela d’autant plus allègrement qu’il n’a pas sérieusement l’intention de remédier réellement aux injustices sociales, mais qu’il vise uniquement à créer progressivement un corps de combattants dans la lutte économique, qui lui seront aveuglément dévoués et qui détruiront l’indépendance de l’économie nationale. Car, si la conduite d’une politique sociale saine doit prendre pour points de direction, d’une part le maintien de la santé du peuple, de l’autre la défense d’une économie nationale indépendante, non seulement ces deux considérations laissent le Juif tout à fait indifférent, mais le but de sa vie est d’en débarrasser sa route. Il ne désire pas maintenir l’indépendance de l’économie nationale, mais la supprimer. Aussi ne se fait-il pas scrupule d’élever, comme chef du mouvement ouvrier, des exigences qui non seulement dépassent le but, mais auxquelles il serait impossible de satisfaire ou bien qui amèneraient la ruine de l’économie nationale. Il veut avoir devant lui une génération d’hommes non pas sains et solides, mais un troupeau dégénéré et prêt à subir le joug. (p. 168)

Et, par le biais de la jérémiade en ritournelle de la menace ourdie contre l’économie nationale allemande par les luttes ouvrières, nous voici une fois de plus aspirés dans le vortex grondant de la catégorie centrale de tous les hitlérismes, celui de Hitler comme celui de nos petits minus de fachosphériques contemporains: antisémitisme, racisme, racialisme, sionisme, blablabla, y en a marre.

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Lire Mein Kampf III: racialisme, antisémitisme, marxisme et sionisme

Hitler est ouvertement raciste et il préconise la mise en place d’un état raciste au service exclusif du peuple allemand, qu’il considère supérieur (En raciste qui se base sur la race pour estimer la valeur du matériel humain, je n’ai pas le droit de lier le sort de mon peuple à celui des soi-disant «nations opprimées», connaissant déjà leur infériorité raciale. p 339). Sur ce point, pas besoin de faire un dessin. Mais, comme on le découvre vu qu’il s’en explique amplement et pesamment, il est raciste parce que, plus fondamentalement, il est racialiste. Il organise sa vision du tout de la réalité humaine sur la base d’une axiomatique de hiérarchie des races.

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Racialisme

Le racialisme hitlérien se réclame d’abord et avant tout d’une sorte de priorité méthodologique en matière de compréhension de la réalité sociale allemande (La nation allemande ne pourra plus s’élever de nouveau, si l’on n’envisage pas résolument le problème de la race, et par suite la question juive. p. 177). Cette conception fermement assertée et ouvertement non étayée se donne comme aspirant à rien de moins que la mise en place d’un âge racialement meilleur (Il appartiendra aux conceptions racistes mises en œuvre dans l’État raciste de faire naître cet âge meilleur: les hommes ne s’attacheront plus alors à améliorer par l’élevage les espèces canines, chevalines ou félines; ils chercheront à améliorer la race humaine; à cette époque de I’histoire de l’humanité, les uns, ayant reconnu la vérité, sauront faire abnégation en silence, les autres feront le don joyeux d’eux-mêmes. p 212). Paysan dans son principe, le racialisme hitlérien prétend bel et bien appliquer la mentalité des éleveurs de chiens, de chats et de chevaux à l’intendance sociopolitique des races humaines. Le principal problème rencontré alors sera celui des soi-disant individus dégénérés.

Si, pendant six cents ans, les individus dégénérés physiquement ou souffrant de maladies mentales étaient mis hors d’état d’engendrer, l’humanité serait délivrée de maux d’une gravité incommensurable; elle jouirait d’une santé dont on peut aujourd’hui se faire difficilement une idée. En favorisant consciemment et systématiquement la fécondité des éléments les plus robustes de notre peuple, on obtiendra une race dont le rôle sera, du moins tout d’abord, d’éliminer les germes de la décadence physique et, par suite, morale, dont nous souffrons aujourd’hui. Car, lorsqu’un peuple et un État se seront engagés dans cette voie, on se préoccupera tout naturellement de développer la valeur de ce qui constitue la moelle la plus précieuse de la race et d’augmenter sa fécondité pour qu’enfin toute la nation participe à ce bien suprême: une race obtenue selon les règles de l’eugénisme. (pp. 211-212)

Traitant littéralement ses compatriotes comme des chevaux, des ânes ou des mulets, Hitler se prononce très ouvertement pour l’eugénisme et contre le mélange des races, dans lequel il voit tous les défauts du monde agricole survenir, y compris la stérilité.

La nature corrige d’ordinaire par des dispositions appropriées l’effet des mélanges qui altèrent la pureté des races humaines. Elle se montre peu favorable aux métis. Les premiers produits de ces croisements ont durement à souffrir, parfois jusqu’à la troisième, quatrième et cinquième génération. Ce qui faisait la valeur de l’élément primitif supérieur participant au croisement, leur est refusé; en outre, le défaut d’unité de sang implique la discordance des volontés et des énergies vitales. Dans tous les moments critiques où l’homme de race pure prend des décisions sages et cohérentes, le sang-mêlé perd la tête ou ne prend que des demi-mesures. Le résultat, c’est que ce dernier se laisse dominer par l’homme de sang pur et que, dans la pratique, il est exposé à une disparition plus rapide. Dans des circonstances où la race résiste victorieusement, le métis succombe; on pourrait citer de ce fait d’innombrables exemples. C’est là que l’on peut voir la correction apportée par la nature. Mais il lui arrive souvent d’aller encore plus loin; elle met des limites à la reproduction; elle rend stériles les croisements multipliés et les fait ainsi disparaître. (p. 209)

Toujours comme dans l’élevage (tel que fantasmé par Hitler), les mélanges de races sont tout simplement à soigneusement éviter. L’aspiration fondamentale du purisme racial hitlérien est, une fois de plus, rétrograde, nostalgique. Il s’agit de retrouver la mythique race supérieure d’origine, fondatrice de toute civilisation: l’aryen.

Ce serait une vaine entreprise que de discuter sur le point de savoir quelle race ou quelles races ont primitivement été dépositaires de la civilisation humaine et ont, par suite, réellement fondé ce que nous entendons par humanité. Il est plus simple de se poser la question en ce qui concerne le présent et, sur ce point, la réponse est facile et claire. Tout ce que nous avons aujourd’hui devant nous de civilisation humaine, de produits de l’art, de la science et de la technique est presque exclusivement le fruit de l’activité créatrice des Aryens. Ce fait permet de conclure par réciproque, et non sans raison, qu’ils ont été seuls les fondateurs d’une humanité supérieure et, par suite, qu’ils représentent le type primitif de ce que nous entendons sous le nom d’«homme». L’Aryen est le Prométhée de l’humanité; l’étincelle divine du génie a de tout temps jailli de son front lumineux; il a toujours allumé à nouveau ce feu qui, sous la forme de la connaissance, éclairait la nuit recouvrant les mystères obstinément muets et montrait ainsi à l’homme le chemin qu’il devait gravir pour devenir le maître des autres êtres vivant sur cette terre. Si on le faisait disparaître, une profonde obscurité descendrait sur la terre; en quelques siècles, la civilisation humaine s’évanouirait et le monde deviendrait un désert. Si l’on répartissait l’humanité en trois espèces: celle qui a créé la civilisation, celle qui en a conservé le dépôt et celle qui l’a détruit, il n’y aurait que l’Aryen qu’on pût citer comme représentant de la première. Il a établi les fondations et le gros œuvre de toutes les créations humaines et, seuls, leur aspect et leur coloration ont dépendu des caractères particuliers des différents peuples. Il fournit les puissantes pierres de taille et le plan de tous les édifices du progrès humain et, seule, l’exécution répond à l’esprit propre à chaque race. Par exemple, dans quelques dizaines d’années, tout l’Est de l’Asie pourra nommer sienne une civilisation dont la base fondamentale sera aussi bien l’esprit grec et la technique allemande qu’elle l’est chez nous. Seul son aspect extérieur portera, en partie du moins, les traits de l’inspiration asiatique. Le Japon n’ajoute pas seulement, comme certains le croient, à sa civilisation la technique européenne; au contraire, la science et la technique européennes sont intimement unies à ce qui constitue les traits particuliers de la civilisation japonaise. La base fondamentale de la vie n’est plus la civilisation japonaise originale, quoique celle-ci donne à cette vie sa coloration particulière —cet aspect extérieur frappant particulièrement les yeux des Européens par suite de différences fondamentales— mais bien le puissant travail scientifique et technique de l’Europe et de l’Amérique, c’est-à-dire de peuples aryens. C’est en s’appuyant sur les résultats obtenus par ce travail que l’Orient peut, lui aussi, suivre la marche du progrès général de l’humanité. La lutte pour le pain quotidien a fourni la base de ce travail, a créé les armes et les instruments nécessaires; ce seront seulement les formes extérieures qui peu à peu s’adapteront au Caractère japonais. Si, à partir d’aujourd’hui, l’influence aryenne cessait de s’exercer sur le Japon, en supposant que l’Europe et l’Amérique s’effondrent, les progrès que fait le Japon dans les sciences et la technique pourraient continuer pendant quelque temps; mais, au bout de peu d’années, la source tarirait, les caractères spécifiques japonais regagneraient du terrain et sa civilisation actuelle se pétrifierait, retomberait dans le sommeil d’où l’a tirée, il y a soixante-dix ans [vers 1855], la vague de civilisation aryenne. (pp. 151-152)

L’aryen donc, civilise. Aux vues de l’orateur, il est le seul et unique à le faire. L’aryen éclaire les autres races qui coulent à pic et retombent dans le sommeil sans lui. Pas de fausse modestie ici, pas de complexe, et du simplisme historique en masse. Mais alors, le problème que déplore Hitler, et qui le fait amplement pleurnicher et se lamenter, c’est que le fond aryen de la nation allemande se perd, s’effiloche, se racotille, se dilue et, donc, se pervertit dans l’âme.

Notre peuple allemand n’a malheureusement plus pour base une race homogène. Et la fusion des éléments primitifs n’a pas fait de tels progrès qu’on puisse parler d’une race nouvelle sortie de cette fusion. En réalité, les contaminations successives qui, notamment depuis la guerre de Trente Ans [1618-1648], ont altéré le sang de notre peuple, ne l’ont pas décomposé seul, elles ont aussi agi sur notre âme. Les frontières ouvertes de notre patrie, le contact avec des corps politiques non-allemands le long des régions frontières, surtout le fort afflux de sang étranger dans l’intérieur du Reich ne laissait pas, par son renouvellement constant, le temps nécessaire pour arriver à une fusion complète. Il ne sortit pas de ce pot-bouille une race nouvelle… (p. 207)

Foutu, l’aryen d’origine donc. Lavé. Il est donc aussi très important d’observer que germaniser ou regermaniser n’est pas vraiment une chose possible, selon Hitler. En effet, comme la soi-disant base raciale n’est ni sociologique, ni ethnographique, ni linguistique, ni civique, mais biologique, ce qui est racialement perdu reste perdu. L’affaire est sans espoir et il est capital de noter que le racialisme hitlérien est avant tout cela: un désespoir. Un regret amer, frustré, hargneux. Une nostalgie prostrée et frustrée. L’orateur fulmine.

Il est lamentable de voir comment, au cours du dernier siècle, et très souvent en toute bonne foi, on a fait un usage frivole du mot: «germaniser». Je me rappelle encore combien, au temps de ma jeunesse, ce terme suggérait d’idées incroyablement fausses. On entendait alors exprimer jusque dans les milieux pangermanistes l’opinion que les Allemands d’Autriche pourraient très bien, avec le concours du gouvernement, germaniser les Slaves d’Autriche; on ne se rendait pas compte que la germanisation ne s’applique qu’au sol, jamais aux hommes. Ce qu’on entendait en général par ce mot, c’était l’usage de la langue allemande, imposé de force et publiquement pratiqué. C’est commettre une inconcevable faute de raisonnement que d’imaginer qu’il serait possible de faire un Allemand, disons d’un nègre ou d’un Chinois, en lui enseignant l’allemand et en obtenant qu’il parle désormais notre langue, peut-être même qu’il vote pour un parti politique allemand. Nos bourgeois nationaux ne voyaient pas que ce genre de germanisation était, en réalité, une dégermanisation. Car, si les différences existant entre les peuples, et qui jusqu’à présent sont évidentes et sautent aux yeux, pouvaient être atténuées et finalement effacées, en imposant par le fait du prince l’emploi d’une langue commune, cette mesure amènerait le métissage et, dans notre cas, non pas une germanisation, mais bien l’anéantissement de l’élément germanique. (p. 203)

Xénophobie cardinale, hystérie eugéniste, purisme raciste absolu, le racialisme hitlérien sacralise, éternise et universalise les vertus essentielles perdues des Germains. Négation systémique de la riche et complexe réalité du développement historique, la vision que se fait l’orateur de la race allemande en fait en tous points et de tous temps (et l’ironie du mot ne m’échappe aucunement), une race élue.

Les nations, ou plutôt les races civilisatrices, possèdent ces facultés bienfaisantes à l’état latent quand bien même les circonstances extérieures défavorables ne leur permettent pas d’agir. Aussi est-ce une incroyable injustice que de présenter les Germains des temps antérieurs au christianisme comme des hommes «sans civilisation», comme des barbares. Ils ne l’ont jamais été. C’était seulement la dureté du climat de leur habitat septentrional qui leur imposait un genre de vie qui s’opposait au développement de leurs forces créatrices. S’ils étaient, dans le monde antique, arrivés dans les régions plus clémentes du Sud et s’ils y avaient trouvé, dans le matériel humain fourni par des races inférieures, les premiers moyens techniques, la capacité à créer une civilisation qui sommeillait en eux aurait produit une floraison aussi éclatante que celle des Hellènes. Mais qu’on n’attribue pas uniquement au fait qu’ils vivaient dans un climat septentrional cette force primitive qui engendre la civilisation. Un Lapon, transporté dans le Sud, contribuerait aussi peu au développement de la civilisation que pourrait le faire un Esquimau. Non, cette splendide faculté de créer et de modeler a été justement conférée à l’Aryen, qu’elle soit latente en lui ou qu’il en fasse don à la vie qui s’éveille, suivant que des circonstances favorables le lui permettent ou qu’une nature inhospitalière l’en empêche. (p. 205)

Et c’est justement cette soi-disant mirifique pureté germanique qui, inexorablement depuis le dix-septième siècle, se perd, se brouille, s’étiole, part en quenouille. Tant et tant que

la mission des États germaniques est, avant tout, de veiller à ce que cesse absolument tout nouveau métissage. La génération des pleutres qui se sont signalés à l’attention de nos contemporains, va naturellement pousser des cris à l’énoncé de cette thèse et se plaindre, en gémissant, de ce que je porte la main sur les sacro-saints droits de I’homme. Non, l’homme n’a qu’un droit sacré et ce droit est en même temps le plus saint des devoirs, c’est de veiller à ce que son sang reste pur, pour que la conservation de ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité rende possible un développement plus parfait de ces êtres privilégiés. Un État raciste doit donc, avant tout, faire sortir le mariage de l’abaissement où l’a plongé une continuelle adultération de la race et lui rendre la sainteté d’une institution, destinée à créer des êtres à l’image du Seigneur et non des monstres qui tiennent le milieu entre l’homme et le singe. (p. 210)

Et dans les états non-racistes, eux, la valeur intangible des races s’impose aussi, fatale, selon la petite équation formaliste du simplisme hitlérien avec laquelle nous devenons graduellement fatalement familiers. Si un peuple non-allemand (donc inférieur) marche, c’est que son commandement germanique le fait marcher. Si ce peuple non-allemand ne marche plus, c’est que son commandement de souche germanique se corrompt et/ou que le juif, corrosif et désorganisateur, prend le dessus (et ne fait rien d’utile). Le cas d’espèce le plus probant de ce dispositif en capilotade des grands peuples inférieurs serait, aux dires de notre penseur racialiste, la Russie.

Le destin même semble vouloir nous le montrer du doigt: en livrant la Russie au bolchévisme, il a ravi au peuple russe cette couche d’intellectuels, qui fonda et assuma jusqu’à ce jour son existence comme État. Car l’organisation de l’État russe ne fut point le résultat des aptitudes politiques du slavisme en Russie, mais bien plutôt un exemple remarquable de l’action, créatrice d’États, de l’élément germanique au milieu d’une race de moindre valeur. Bien des États puissants de cette terre ont été ainsi créés. Des peuples inférieurs, ayant à leur tête des organisateurs et des maîtres de race germanique, se sont souvent enflés jusqu’à devenir, à un moment donné, des États puissants, et ils le sont restés aussi longtemps que se conserva inaltéré le noyau de la race créatrice d’État. Ainsi, depuis des siècles, la Russie vivait aux dépens du noyau germanique de ses couches supérieures dirigeantes qu’on peut considérer actuellement comme extirpé et anéanti. Le Juif a pris sa place. Et tout comme le Russe est incapable de secouer le joug des Juifs par ses propres moyens, de même le Juif ne saurait, à la longue, maintenir le puissant État. Lui-même n’est pas un élément organisateur, il n’est qu’un ferment de décomposition. L’État gigantesque de l’Est est mûr pour l’effondrement. Et la fin de la domination juive en Russie sera aussi la fin de la Russie en tant qu’État. Nous avons été élus par le destin pour assister à une catastrophe, qui sera la preuve la plus solide de la justesse des théories racistes au sujet des races humaines. (p. 337)

Et cela nous amène à la grande race inférieure par excellence: le juif.

Le Juif forme le contraste le plus marquant avec l’Aryen. Il n’y a peut-être pas de peuple au monde chez lequel l’instinct de conservation ait été plus développé que chez celui qu’on appelle le peuple élu. La meilleure preuve en est le simple fait que cette race a survécu jusqu’à nous. Où est le peuple qui, dans les derniers deux mille ans, a éprouvé moins de changements dans ses dispositions intimes, son caractère, etc., que le peuple juif? Enfin quel peuple a été mêlé à de plus grandes révolutions que les Juifs? Ils sont pourtant restés les mêmes au sortir des gigantesques catastrophes qui ont éprouvé l’humanité. De quelle volonté de vivre d’une infinie ténacité, de quelle constance à maintenir l’espèce témoignent de pareils faits! Les facultés intellectuelles des Juifs se sont développées pendant ces milliers d’années. Le Juif passe aujourd’hui pour «malin», mais il le fut dans un certain sens en tous temps. Mais son intelligence n’est pas le résultat d’une évolution intérieure, elle a profité des leçons de choses que lui a données l’étranger. L’esprit humain lui-même ne peut pas parvenir à son complet épanouissement sans franchir des degrés successifs. À chaque pas qu’il fait pour s’élever, il lui faut s’appuyer sur la base que lui fournit le passé, ceci entendu dans toute la portée de l’expression, c’est-à-dire sur la base que présente la civilisation générale. Toute pensée ne provient que pour une toute petite partie de l’expérience personnelle; elle résulte pour la plus grande part des expériences accumulées dans les temps passés. Le niveau général de la civilisation pourvoit l’individu, sans qu’il y fasse le plus souvent attention, d’une telle abondance de connaissances préliminaires que, ainsi équipé, il peut plus facilement faire lui-même d’autres pas en avant. Par exemple, le jeune homme d’aujourd’hui grandit au milieu d’une telle masse de conquêtes techniques faites par les derniers siècles que ce qui restait un mystère, il y a cent ans, pour les plus grands esprits, lui paraît tout naturel et n’attire plus son attention, quoique étant de la plus grande importance pour lui, en lui permettant de suivre et de comprendre les progrès que nous avons faits dans cette direction. Si un homme de génie, ayant vécu dans les vingt premières années du siècle précédent, venait subitement à quitter son tombeau de nos jours, il aurait plus de peine à mettre son esprit au diapason du temps présent que n’en a, de nos jours, un enfant de quinze ans médiocrement doué. Il lui manquerait l’incommensurable formation préparatoire que reçoit pour ainsi dire inconsciemment un de nos contemporains pendant qu’il grandit, par l’intermédiaire des manifestations de la civilisation générale. Comme le Juif —pour des raisons qui ressortiront de ce qui suit— n’a jamais été en possession d’une civilisation qui lui fût propre, les bases de son travail intellectuel lui ont toujours été fournies par d’autres. Son intellect s’est toujours développé à l’école du monde civilisé qui l’entourait. (p. 157)

Le peuple juif est, selon l’hitlérisme, le seul peuple effectivement authentiquement historicisé… façon toute hitlérienne de bien salir le développement historique même, en laissant entendre que l’historicisation est enjuivée. Le juif est effectivement, ici, le marqueur négatif absolu. Et, en plus, pour ne rien arranger, il contamine en permanence le ci-devant sang aryen.

Qu’on se représente les ravages que la contamination par le sang juif cause quotidiennement dans notre race et que l’on réfléchisse que cet empoisonnement du sang ne pourra être guéri que dans des siècles, ou jamais, de façon à ce que notre peuple en soit indemne; qu’on réfléchisse, en outre, que cette décomposition de la race diminue, souvent même anéantit les qualités aryennes de notre peuple allemand, si bien que l’on voit décroître de plus en plus la puissance dont nous étions doués comme nation dépositaire de la civilisation et que nous courons le danger de tomber, au moins dans nos grandes villes, au niveau où se trouve aujourd’hui l’Italie du sud. Cette contamination pestilentielle de notre sang, que ne savent pas voir des centaines de milliers de nos concitoyens, est pratiquée aujourd’hui systématiquement par les Juifs. Systématiquement, ces parasites aux cheveux noirs, qui vivent aux dépens de notre peuple, souillent nos jeunes filles inexpérimentées et causent ainsi des ravages que rien en ce monde ne pourra plus compenser. (p. 289)

Le moins qu’on puisse dire c’est que, ayoye… c’est explicite (tristement, on va revenir un peu plus loin sur l’antisémitisme de l’orateur). Donc on a déjà l’aryen, l’asiatique le slave, le juif. La cinquième grande race délirée sur laquelle Hitler disserte, cette fois-ci de façon moins frontale, ce sera le nègre. Oh, tonnerre de tonnerre, l’on ne fait rien de bien précis pour les Allemands

et l’on se dédommage en prêchant avec succès la doctrine évangélique aux Hottentots et aux Cafres. Tandis que nos peuples d’Europe, à la plus grande louange et gloire de Dieu, sont rongés d’une lèpre morale et physique, le pieux missionnaire s’en va dans l’Afrique centrale et fonde des missions pour les nègres, jusqu’à ce que notre «civilisation supérieure» ait fait de ces hommes sains, bien que primitifs et arriérés, une engeance de mulâtres fainéants. Nos deux confessions chrétiennes répondraient bien mieux aux plus nobles aspirations humaines si, au lieu d’importuner les nègres avec des missions dont ils ne souhaitent ni ne peuvent comprendre l’enseignement, elles voulaient bien faire comprendre très sérieusement aux habitants de l’Europe que les ménages de mauvaise santé feraient une œuvre bien plus agréable à Dieu, s’ils avaient pitié d’un pauvre petit orphelin sain et robuste et lui tenaient lieu de père et de mère, au lieu de donner la vie à un enfant maladif qui sera pour lui-même et pour les autres une cause de malheur et d’affliction. (p. 211)

Ici la chose devient presque subtile. En un soupir fétide de condescendance coloniale, le racialisme d’Hitler passe devant son racisme. Empiriquement fasciné par les races en soi, l’orateur ne peut qu’approuver la race noire, confirmation solide et magistrale, si possible, du franc découpage en races. Noire, nette, pure, la race des humains sains bien que primitifs d’Afrique sera donc moins réprouvable en soi que ne le sera le métissage des aryens avec des noirs. C’est lui, et lui seul, qui sera un danger pour la survie de la race qui défend une éthique plus haute; car, dans un monde métissé et envahi par la descendance de nègres, toutes les conceptions humaines de beauté et de noblesse, de même que toutes les espérances en un avenir idéal de notre humanité, seraient perdues à jamais (p. 201). Le soliveau de la profonde francophobie hitlérienne baignera d’ailleurs justement dans ce miasme raciste vu que, selon Hitler,

la France est, et reste, l’ennemi que nous avons le plus à craindre. Ce peuple, qui tombe de plus en plus au niveau des nègres, met sourdement en danger, par l’appui qu’il prête aux Juifs pour atteindre leur but de domination universelle, l’existence de la race blanche en Europe. Car la contamination provoquée par l’afflux de sang nègre sur le Rhin, au cœur de l’Europe, répond aussi bien à la soif de vengeance sadique et perverse de cet ennemi héréditaire de notre peuple qu’au froid calcul du Juif, qui y voit le moyen de commencer le métissage du continent européen en son centre et, en infectant la race blanche avec le sang d’une basse humanité, de poser les fondations de sa propre domination. (p. 320)

C’est des choses comme ça qui se passent quand les quatre ou cinq races se mettent à danser leur ronde délirée sur la petite mappemonde hitlérienne. C’est que —je suis certain que je ne vous apprends pas ça— le racisme racialiste d’Hitler est très ouvertement parano et conspiro. En Europe, les juifs et les français enjuivés se servent d’afflux de nègres pour contaminer l’aryen depuis l’ouest lui, le pauvre, qui en a déjà plein les bras à tenir le slave en sujétion sur la ci-devant Marche de l’Est (Autriche-Hongrie). Cette fichue France, géant métissé d’entre les géants, est en train carrément, nous dit l’orateur, d’africaniser l’Europe!

Nous devons encore considérer en première ligne comme États géants les États-Unis, puis la Russie et la Chine. Il s’agit là de formations territoriales qui, pour partie, ont une surface plus de dix fois supérieure à celle de l’empire allemand actuel. La France même doit être comptée au nombre de ces États. Non seulement du fait qu’elle complète son armée, dans une proportion toujours croissante, grâce aux ressources des populations de couleur de son gigantesque empire, mais aussi du fait que son envahissement par les nègres fait des progrès si rapides que l’on peut vraiment parler de la naissance d’un État africain sur le sol de l’Europe. La politique coloniale de la France d’aujourd’hui n’est pas à comparer avec celle de l’Allemagne de jadis. Si l’évolution de la France se prolongeait encore trois cents ans dans son style actuel, les derniers restes du sang franc disparaîtraient dans l’État mulâtre africano-européen qui est en train de se constituer: un immense territoire de peuplement autonome s’étendant du Rhin au Congo, rempli de la race inférieure qui se forme lentement sous l’influence d’un métissage prolongé. C’est là ce qui distingue la politique coloniale française de l’ancienne politique coloniale allemande. (p. 332)

Par-dessus le tas, le fasciste Benito Mussolini est au pouvoir en Italie depuis quelques années maintenant (À cette époque —je l’avoue franchement— je fus saisi de la plus profonde admiration pour le grand homme qui, au sud des Alpes, inspiré par l’ardent amour de son peuple, loin de pactiser avec les ennemis intérieurs de l’Italie, s’efforçait de les anéantir par tous les moyens. Ce qui placera Mussolini au rang des grands hommes d’ici-bas, c’est sa résolution de ne pas partager l’Italie avec le marxisme, mais au contraire, le vouant à la destruction, de préserver sa patrie de l’internationalisme. p. 350). Aussi nos futurs grands amis italien, dit toujours Hitler, devraient vraiment se méfier bien plus de cette satanée race de latins de Français (Toute augmentation nouvelle de la puissance française sur le continent est, pour l’avenir, un obstacle contre lequel l’Italie pourra se heurter; aussi ne faut-il jamais se figurer que la parenté de race peut supprimer toute rivalité entre deux peuples. p. 318). Les races ne se rejoignent pas toujours, en politique internationale, ces pauvres latins divergents le confirme, nous explique l’orateur. Les actuels admirateurs français de Mein Kampf (et il y en a, trois fois hélas… et qu’est-ce que je m’en afflige) devraient soigneusement méditer ces développements, à tout le moins. Quand au bon bourgeois allemand, pour sa part, c’est le nègre qu’il devrait pourtant avoir à l’œil.

De temps en temps, les journaux illustrés mettent sous les yeux de nos bons bourgeois allemands le portrait d’un nègre qui, en tel ou tel endroit, est devenu avocat, professeur, ou pasteur, ou même ténor tenant les premiers rôles ou quelque chose de ce genre. Pendant que nos bourgeois imbéciles admirent les effets miraculeux de ce dressage et sont pénétrés de respect pour les résultats qu’obtient la pédagogie moderne, la Juif rusé y découvre un nouvel argument à l’appui de la théorie qu’il veut enfoncer dans I’esprit des peuples et qui proclame l’égalité des hommes. Cette bourgeoisie en décadence n’a pas le plus léger soupçon du péché qu’on commet ainsi contre la raison; car c’est une folie criminelle que de dresser un être, qui est par son origine un demi-singe, jusqu’à ce qu’on le prenne pour un avocat, alors que des millions de représentants de la race la plus civilisée doivent végéter dans des situations indignes d’eux. On pèche contre la volonté du Créateur quand on laisse les hommes les mieux doués étouffer par centaines de milliers dans le marais du prolétariat actuel, tandis qu’on dresse des Hottentots et des Cafres à exercer des professions libérales. Car il ne s’agit là que d’un dressage, comme pour un caniche, et non d’une «culture» scientifique. Si l’on consacrait les mêmes efforts et les mêmes soins aux races douées d’intelligence, n’importe lequel de leurs représentants serait mille fois plus capable d’obtenir des résultats pareils. (pp. 224-225)

Ici, par contre, c’est bien le naturel qui revient au galop et c’est le racisme d’Hitler qui reprend ouvertement le dessus sur son enthousiasme racialiste de tout à l’heure envers le noir. Les actuels admirateur africains de Mein Kampf (et il y en a, trois fois hélas… et qu’est-ce que je m’en afflige) relirons et méditerons soigneusement le passage précédent. Pour leur maître à penser, parce qu’ils sont noirs, ils sont des demi-singes. Point. Barre. Conclueurs concluez. Et, dans les vues d’Hitler, les noirs sont aussi du bétail à métissage dont les garçons vachers en Allemagne sont, évidemment, les juifs.

Ce furent et ce sont encore des Juifs qui ont amené le nègre sur le Rhin, toujours avec la même pensée secrète et le but évident: détruire, par l’abâtardissement résultant du métissage, cette race blanche qu’ils haïssent, la faire choir du haut niveau de civilisation et d’organisation politique auquel elle s’est élevée et devenir ses maîtres. Car un peuple de race pure et qui a conscience de ce que vaut son sang ne pourra jamais être subjugué par le Juif; celui-ci ne pourra être éternellement en ce monde que le maître des métis. Aussi cherche-t-il à abaisser systématiquement le niveau des races en empoisonnant constamment les individus. (p. 170)

Et nous voici arrivé au fin fond de la fosse à purin qui croupissait dans la tête de Hitler… l’antisémitisme.

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Sur l’antisémitisme

Un certain nombre de stéréotypes obscurantistes sur les juifs ayant encore tristement cours de nos jours sortent directement, avec armes et bagages, de Mein Kampf (Les Juifs sont les maîtres des puissances financières des États-Unis. p. 329). On serait tenté de croire, sur la base du dogmatisme à la fois virulent et tranquille que ceci manifeste, que Hitler, rigide et braqué, devint antisémite au berceau. Or, plus louvoyant qu’on ne le croirait sur la question, il le nie. Il ressent même le curieux besoin d’expliquer à son lecteur comment il devint graduellement antisémite.

Il me serait difficile aujourd’hui, sinon impossible, de dire à quelle époque le nom de Juif éveilla pour la première fois en moi des idées particulières. Je ne me souviens pas d’avoir entendu prononcer ce mot dans la maison paternelle du vivant de mon père. Je crois que ce digne homme aurait considéré comme arriérés des gens qui auraient prononcé ce nom sur un certain ton. Il avait, au cours de sa vie, fini par incliner à un cosmopolitisme plus ou moins déclaré qui, non seulement avait pu s’imposer à son esprit malgré ses convictions nationales très fermes, mais avait déteint sur moi. À l’école, rien ne me conduisit à modifier les idées prises à la maison. […] Je ne voyais encore [à Vienne, vers 1911-1912,] dans le Juif qu’un homme d’une confession différente et je continuais à réprouver, au nom de la tolérance et de l’humanité, toute hostilité issue de considérations religieuses. En particulier, le ton de la presse antisémite de Vienne me paraissait indigne des traditions d’un grand peuple civilisé. J’étais obsédé par le souvenir de certains événements remontant au Moyen-Âge et que je n’aurais pas voulu voir se répéter. Les journaux dont je viens de parler n’étaient pas tenus pour des organes de premier ordre. Pourquoi? Je ne le savais pas alors au juste moi-même. Aussi les considérais-je plutôt comme les fruits de la colère et de l’envie, que comme les résultats d’une position de principe arrêtée, fût-elle fausse. (p. 28)

Ensuite, la préférence que Hitler ressent, avec le temps, pour les arguments politiques des susdits journaux antisémites quand ils traitent des questions nationales générales (autres que la question juive) est donnée comme le poussant petit à petit à remettre en question ses émotions initiales (mon jugement sur l’antisémitisme se modifia avec le temps, ce fut bien là ma plus pénible conversion. Elle m’a coûté les plus durs combats intérieurs et ce ne fut qu’après des mois de lutte où s’affrontaient la raison et le sentiment que la victoire commença à se déclarer en faveur de la première. Deux ans plus tard, le sentiment se rallia à la raison pour en devenir le fidèle gardien et conseiller. p. 30). La soi-disant raison rendit l’orateur antisémite, par cheminement intellectuel, et ses émotions ne firent que suivre le mouvement initial de sa nouvelle compréhension politique et sociologique du monde.

Hitler prend très bien soin, donc, de nous ratiociner son antisémitisme. Ce n’est pas un obscur préjugé de l’enfance. Il prétend qu’il y est venu graduellement, adulte pensif, à son corps défendant. Il voudrait vraiment que le lecteur de son ouvrage croie que son antisémitisme résulte d’un raisonnement de tête, qu’il n’a rien d’épidermique, d’irrationnel ou de compulsif. Et pourtant, l’orateur ne se prive pas pour laisser perler les préjugés xénophobes les plus viscéraux et les plus grossiers imaginables (Le conglomérat de races que montrait la capitale de la monarchie [Vienne], tout ce mélange ethnique de Tchèques, de Polonais, de Hongrois, de Ruthènes, de Serbes et de Croates, etc., me paraissait répugnant, sans oublier le bacille dissolvant de l’humanité, des Juifs et encore des Juifs. Cette ville gigantesque me paraissait l’incarnation de l’inceste. p. 65). Tout y passe, par le canal de l’affect, et une métaphore douteuse n’attend pas l’autre.

D’ailleurs la propreté, morale ou autre, de ce peuple était quelque chose de bien particulier. Qu’ils n’eussent pour l’eau que très peu de goût, c’est ce dont on pouvait se rendre compte en les regardant et même, malheureusement, très souvent en fermant les yeux. Il m’arriva plus tard d’avoir des haut-le-cœur en sentant l’odeur de ces porteurs de kaftans. En outre, leurs vêtements étaient malpropres et leur extérieur fort peu héroïque. Tous ces détails n’étaient déjà guère attrayants; mais c’était de la répugnance quand on découvrait subitement sous leur crasse la saleté morale du peuple élu. Ce qui me donna bientôt le plus à réfléchir, ce fut le genre d’activité des Juifs dans certains domaines, dont j’arrivai peu à peu à pénétrer le mystère. Car, était-il une saleté quelconque, une infamie sous quelque forme que ce fût, surtout dans la vie sociale, à laquelle un Juif au moins n’avait pas participé? (p. 31)

Saleté physique/saleté morale. Il est assez patent que Hitler démagogise son argumentaire ici. Il mobilise les préjugés crasses de l’allemand moyen de 1924 (sur la ci-devant saleté physique des immigrants méprisés) et les tire en direction de l’analyse conspiro qu’il entend instiller (saleté morale). Et on en rajoute. Les juifs n’ont soi-disant aucun sens collectif. Ce sont des rats individualistes, encore une fois métaphoriquement et/ou littéralement.

Les Juifs ne sont unis que quand ils y sont contraints par un danger commun ou attirés par une proie commune. Si ces deux motifs disparaissent, l’égoïsme le plus brutal reprend ses droits et ce peuple, auparavant si uni, n’est plus en un tournemain qu’une troupe de rats se livrant des combats sanglants. Si les Juifs étaient seuls en ce monde, ils étoufferaient dans la crasse et l’ordure ou bien chercheraient dans des luttes sans merci à s’exploiter et à s’exterminer, à moins que leur lâcheté, où se manifeste leur manque absolu d’esprit de sacrifice, ne fasse du combat une simple parade. (p. 128)

La raison d’existence du juif est donc, pour Hitler, éminemment et fondamentalement parasitaire. Il ne nous le dira pas mais c’est lui, en fait, qui fabrique de toutes pièces cette idée là. Si le juif ne s’intègre pas à la culture allemande, dans l’analyse sommaire qu’en fait Hitler, c’est que, bon, quand l’orateur lui-même, Allemand, fait mention des juifs, il les présente avant tout, de toute façon, et a priori comme un corps étranger à l’Allemagne, comme

un peuple de race étrangère exprimant en langue allemande ses idées étrangères et portant atteinte à la noblesse et à la dignité de notre nation par sa nature inférieure. N’est-ce pas déjà une pensée assez effrayante que celle du tort fait à notre race germanique, lorsque l’ignorance des Américains met à son débit les sales Juifs qui débarquent chez eux, parce qu’ils jargonnent leur allemand de youpins. Il ne viendra pourtant à l’esprit de personne que le fait purement accidentel que ces immigrants pouilleux, venus de l’Est, parlent le plus souvent allemand, prouve qu’ils sont d’origine allemande et font vraiment partie de notre peuple. (p. 204)

La si grande admiration de Hitler pour les Américains se trouve toute dépitée dans sa honte hargneuse du juif-allemand. Ces gens, dit l’orateur, ne sont pas Allemands, point. Leur assimilation culturelle ne peut être que superficielle. Et Hitler de continuer de veulement ratiociner sa soi-disant douloureuse conscientisation antisémite. Le voici qui se donne comme l’autodidacte impartial discutant et découvrant graduellement dans le juif… ce qu’il y installe en fait lui-même.

Plus je discutais avec eux, mieux j’apprenais à connaître leur dialectique. Ils comptaient d’abord sur la sottise de leur adversaire et, quand ils ne trouvaient plus d’échappatoire, ils se donnaient à eux-mêmes l’air d’être des sots. Était-ce sans effet, ils ne comprenaient plus ou, mis au pied du mur, ils passaient d’un bond sur un autre terrain; ils mettaient en ligne des truismes dont, sitôt admis, ils tiraient argument pour des questions entièrement différentes; les acculait-on encore, ils vous glissaient des mains et on ne pouvait leur arracher de réponse précise. Quand on voulait saisir un de ces apôtres, la main ne prenait qu’une matière visqueuse et gluante qui vous filait entre les doigts pour se reformer le moment d’après. Si l’on portait à l’un d’entre eux un coup si décisif qu’il ne pouvait, en présence des assistants, que se ranger à votre avis et quand on croyait avoir au moins fait un pas en avant, on se trouvait bien étonné le jour suivant. Le Juif ne savait plus du tout ce qui s’était passé la veille; il recommençait à divaguer comme auparavant, comme si de rien n’était, et lorsque, indigné, on le sommait de s’expliquer, il feignait l’étonnement, ne se souvenait absolument de rien, sinon qu’il avait déjà prouvé la veille le bien-fondé de ses dires. J’en demeurai souvent pétrifié. On ne savait pas ce qu’on devait le plus admirer: l’abondance de leur verbiage ou leur art du mensonge. Je finis par les haïr. […] Le cosmopolite sans énergie que j’avais été jusqu’alors devint un antisémite fanatique. (pp. 34-35)

Encore une fois, c’est explicite. La haine du juif n’est pas corporelle, sensuelle ou viscérale. Elle est argumentative, cognitive, verbale. Elle n’est pas subconsciente, elle est consciente. Elle n’est pas spontanée, elle est acquise. C’est du moins ce que Hitler veut bien nous faire croire. Et il ne ment pas lui, hein. Ce sont les juifs qui mentent…

Qu’il reste toujours quelque chose des plus impudents mensonges, c’est un fait que les plus grands artistes en tromperie et que les associations de trompeurs ne connaissent que trop bien et qu’ils emploient dès lors bassement. Ceux qui connaissent le mieux cette vérité sur les possibilités d’emploi du mensonge et de la dénonciation ont été de tous temps les Juifs. Leur existence n’est-elle pas déjà fondée sur un seul et grand mensonge, celui d’après lequel ils représentent une collectivité religieuse, tandis qu’il s’agit d’une race — et de quelle race! Un des plus grands esprits de l’humanité [Schopenhauer] les a pour toujours stigmatisés dans une phrase d’une véracité profonde et qui restera éternellement juste: il les nomme «les grands maîtres du mensonge». (p. 120)

Hitler est le grand spécialiste tant du secret des races que de la tromperie. C’est bien en tant que tel qu’il nous instruit ici sur ses cruciales découvertes antisémites, va. Sincère ou roué lui-même ici, sur ceci (l’un ou l’autre, peu importe, en fait), le fait est que se considérant désormais un antisémite adéquatement conscientisé par le feu couvert de sa propre petite dialectique personnelle, l’orateur va devoir ensuite passer à l’étape suivante: convaincre son peuple de catholiques et de protestants allemands d’abandonner leurs ci-devant préjugés cosmopolites et de casser du juif autant que lui. Hitler prétend que cela ne fut pas si facile à faire.

En 1918, il ne pouvait être question d’un antisémitisme systématique. Je me rappelle encore combien il était difficile de prononcer alors seulement le nom de Juif. Ou bien l’on vous regardait avec des yeux stupides ou bien l’on se heurtait à l’opposition la plus vive. Nos premières tentatives pour montrer à l’opinion publique quel était notre véritable ennemi, ne paraissaient avoir à cette époque presque aucune chance de succès et ce ne fut que lentement que les choses prirent une meilleure tournure. Si défectueuse qu’ait été l’organisation de la Ligue défensive et offensive [du peuple allemand], elle n’en eut pas moins le grand mérite de poser de nouveau la question juive et de la traiter en soi. En tout cas, c’est grâce à la ligue que l’antisémitisme commença, pendant l’hiver de 1918-1919, à prendre lentement racine. Il est vrai que le mouvement national-socialiste lui fit faire plus tard bien d’autres progrès. Il est parvenu surtout à élever ce problème au-dessus de la sphère étroite des milieux de la grande et de la petite bourgeoisie et à en faire le ressort et le mot d’ordre d’un grand mouvement populaire. Mais, à peine avions-nous réussi à doter ainsi le peuple allemand d’une grande idée qui devait faire en lui l’union et le conduire au combat, que le Juif avait déjà organisé sa défense. Il eut recours à son ancienne tactique. Avec une fabuleuse rapidité, il jeta au milieu des troupes racistes la torche de la discorde et sema la désunion. Soulever la question des menées ultramontaines et provoquer ainsi une lutte mettant aux prises le catholicisme et le protestantisme, c’était, étant données les circonstances, le seul procédé possible pour détourner l’attention du public vers d’autres problèmes, de façon à empêcher que la juiverie ne fût attaquée par des forces coalisées. Le tort que les hommes, qui ont posé cette question devant le public, ont fait au peuple ne pourra jamais être réparé par eux. En tout cas, le Juif a atteint son but: catholiques et protestants se combattent à cœur joie et l’ennemi mortel de l’humanité aryenne et de toute la chrétienté rit sous cape. (p. 289)

Politicien avant tout, Hitler politise le débat religieux. Champion des ferveurs quand il s’agit des siennes, il voit mal que celles des autres puissent souffrir quelque autre avatar que la manipulation par des esprits malins. Dans sa vision, si les cathos et les protestos en viennent aux mains en Allemagne, c’est que le juif tire les ficelles. Hitler peaufine cette analyse. En incontestable amalgameur du religieux et du politique qu’il sera toujours, lui-même, l’orateur impute cette propension, —sa propre propension— au juif.

L’État juif ne fut jamais délimité dans l’espace; répandu sans limites dans l’univers, il comprend cependant exclusivement les membres d’une même race. C’est pour cela que ce peuple a formé partout un État dans l’État. C’est l’un des tours de passe-passe les plus ingénieux au monde que d’avoir fait naviguer cet État sous I’étiquette de «religion», et de lui assurer ainsi la tolérance que l’Aryen est toujours prêt à accorder à la croyance religieuse. En réalité, la religion de Moïse n’est rien d’autre que la doctrine de la conservation de la race juive. C’est pour cela qu’elle embrasse aussi presque tout le domaine des sciences sociales, politiques et économiques qui peuvent s’y rapporter. (p. 79)

Socialement et politiquement parasitaire, le juif est, dans les vues hitlériennes, le maître d’œuvre absolu et occulte de l’intégralité du bordel politique allemand de l’entre-deux-guerres. À chaque fois que quelque chose crotte dans le Reich, pas de mystère, cherchez pas, analysez pas, décortiquez pas, pensez pas… c’est les juifs. Une Nième chicane éclate entre la Prusse et la Bavière pour allez savoir quelle queues de cerises bureaucratiques du temps, pas de doute possible, c’est encore un coup des juifs.

De même qu’avant la révolution [allemande républicaine de 1918-1919], le Juif avait su détourner l’attention du public de ses offices de guerre, ou plutôt de lui-même, et soulever les masses, et spécialement le peuple de Bavière, contre la Prusse, de même il lui fallait, après la révolution, voiler d’une façon quelconque sa nouvelle entreprise de pillage dix fois plus active. Et il réussit encore à exciter les uns contre les autres les «éléments nationaux» de l’Allemagne: les conservateurs bavarois contre les conservateurs prussiens. Il s’y prit à nouveau de la façon la plus perfide, en provoquant, lui qui tenait seul tous les fils et dont dépendait le sort du Reich, des abus de pouvoir si brutaux et si maladroits qu’ils devaient mettre en ébullition le sang de tous ceux qui en étaient continuellement les victimes. Celles-ci n’étaient jamais des Juifs, mais des compatriotes allemands. Ce n’était pas le Berlin de quatre millions de travailleurs et de producteurs, appliqués à leur tâche, que voyait le Bavarois, mais le Berlin fainéant et corrompu des pires quartiers de l’Ouest! Mais sa haine ne se tournait pas contre ces quartiers-là; elle ne visait que la ville «prussienne». Il y avait souvent de quoi perdre courage. Cette habileté qu’apporte le Juif à détourner de lui l’attention du public en l’occupant ailleurs, on peut encore l’observer aujourd’hui. (p. 289)

L’autre ritournelle reçue, évidemment, c’est que les juifs contrôlent la presse allemande. Hitler pousse d’ailleurs l’affaire ici jusqu’à transformer certains journaux spécifiques qu’il juge suspects en autant de stricts baromètres négatifs de la ferveur éventuelle ou réelle de ses troupiers nazi en devenir (ou pas en devenir).

Celui qui n’est pas combattu dans les journaux juifs, celui qu’ils ne dénigrent pas, n’est ni un bon Allemand, ni un véritable national-socialiste; sa mentalité, la loyauté de sa conviction et la force de sa volonté ont pour exacte mesure l’hostilité que lui oppose l’ennemi mortel de notre peuple. Il faut encore et toujours signaler aux partisans de notre mouvement, et plus généralement, au peuple entier, que les journaux juifs sont un tissu de mensonges. Même quand un Juif dit la vérité, c’est dans le but précis de couvrir une plus grande tromperie; dans ce cas encore, il ment donc sciemment. Le Juif est un grand maître en mensonges: mensonge et tromperie sont ses armes de combat. Toute calomnie, toute calomnie d’origine juive marque nos combattants d’une cicatrice glorieuse. (p. 184)

En même temps, naturellement, Hitler n’admet pas bien cet insidieux anti-critère et il affecte un mépris ostensible et ouvert envers ce journalisme qui d’autre part le guide subrepticement en sens contraire (un obus de trente centimètres a toujours sifflé plus fort que mille vipères de journalistes juifs… Alors, laissons-les donc siffler! p. 128). Le chef nazi garde l’œil ardemment braqué sur son étendard glorieux à la symbolique dénuée de la moindre ambivalence (Nationaux-socialistes, nous voyions dans notre drapeau notre programme. Dans le rouge, nous voyions l’idée sociale du mouvement; dans le blanc, l’idée nationaliste; dans la croix gammée, la mission de la lutte pour le triomphe de l’aryen et aussi pour le triomphe de l’idée du travail productif, idée qui fut et restera éternellement antisémite. p. 256). Cet antisémitisme omniprésent, tonitruant, pesant, rasoir, semble, à première vue, parfaitement gratuit, démagogique, largement inutile. Il va falloir en venir à quand même se demander un petit peu quelle est donc la fonction active qu’il exerce, dans le tout de la doctrine hitlérienne.

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Sur le marxisme

On ne se surprendra pas bien longtemps de voir le marxisme figurer ici, au cœur du fort malodorant dispositif discriminatoire hitlérien, quand on s’avisera du fait que c’est Hitler lui-même qui l’y pose. Et arrivés à ce point-ci, on comprend bien comment l’orateur raisonne. Karl Marx est juif donc tout ce qui est marxiste ou bolcheviste n’importe où au monde, est automatiquement fatalement intégralement enjuivé (Nous devons voir dans le bolchévisme russe la tentative des Juifs au vingtième siècle, pour conquérir la domination mondiale. […] La lutte contre la bolchevisation mondiale juive exige une attitude nette vis-à-vis de la Russie soviétique. On ne peut pas chasser le diable par Belzébuth. p. 341). Partons, sur ce point sensible, du serpent de mer habituel, la ci-devant finance juive internationale. Et lisons.

Si le maintien de l’Allemagne dans son état actuel d’impuissance, n’a que très peu d’intérêt pour la politique anglaise, il en a un très grand pour la finance juive internationale. La politique anglaise officielle ou, pour mieux dire, traditionnelle et les puissances boursières soumises complètement à l’influence juive poursuivent des buts opposés; c’est ce que prouvent, avec une particulière évidence, les positions différentes que prennent l’une et les autres sur les questions qui touchent à la politique étrangère de l’Angleterre. La finance juive désire, contrairement aux intérêts réels de l’État anglais, non seulement que l’Allemagne soit radicalement ruinée économiquement, mais encore qu’elle soit, politiquement, réduite complètement en esclavage. En effet, l’internationalisation de notre économie allemande, c’est-à-dire la prise de possession par la finance mondiale juive des forces productrices de l’Allemagne, ne peut être effectuée complètement que dans un État politiquement bolchevisé. Mais pour que les troupes marxistes qui mènent le combat au profit du capital juif international, puissent définitivement casser les reins à l’État national allemand, elles ont besoin d’un concours amical venu du dehors. Aussi les armées de la France doivent donner des coups de boutoir à l’État allemand jusqu’à ce que le Reich, ébranlé dans ses fondations, succombe aux attaques des troupes bolchevistes au service de la finance juive internationale. C’est ainsi que le Juif est celui qui pousse le plus ardemment aujourd’hui à la destruction radicale de l’Allemagne. Tout ce qui, dans le monde entier, s’imprime contre l’Allemagne est écrit par des Juifs, de même que, en temps de paix et pendant la guerre, la presse des boursiers juifs et des marxistes a attisé systématiquement la haine contre l’Allemagne jusqu’à ce que les États aient, les uns après les autres, renoncé à la neutralité et, sacrifiant les vrais intérêts des peuples, soient entrés dans la coalition mondiale qui nous faisait la guerre. Le raisonnement que tiennent les Juifs est évident. La bolchevisation de l’Allemagne, c’est-à-dire la destruction radicale de la conscience nationale populaire allemande, rendant possible l’exploitation de la force productrice allemande soumise au joug de la finance juive internationale, n’est que le prélude de l’extension toujours plus grande que prendra la conquête du monde entier rêvée par les Juifs. (pp. 319-320)

Le fantasme du juif anti-national devient alors pour Hitler, le moyen parfait de bien occulter la lutte entre finance internationale et bolchevismes. Leur opposition ne peut être que feinte, hein, mazette, ils sont tous juifs! Et l’enjeu ici, l’enjeu crucial, mondial, déclenché en Russie en 1917, ce n’est pas la destruction du capitalisme par le prolétariat, non, non, c’est la soumission finale de ce centre du monde universel qu’est l’Allemagne et le dénigrement circonscrit de son éventuelle bonne entente conjoncturelle avec les Anglais. L’analyse journalistique politicienne localisée (et parano) prime, chez Hitler, sur la compréhension approfondie des lois historiques impliquant le marxisme. L’antisémitisme ici n’est plus un bougonnage hargneux ou défoulatoire en soi. Il devient l’instrument cardinal de minimisation de la signification historique du marxisme. Le programme nazi vit de cette minimisation, s’en nourrit en hommes et en actions. Ce ne sont pas les juifs qui sont visés ici, c’est la compréhension adéquate de la lutte des classes.

Un réel profit pour le mouvement [national-socialiste], aussi bien que pour notre peuple, peut seulement se développer principalement d’un mouvement corporatif nazi, si celui-ci est déjà si fortement rempli de nos idées nazi, qu’il ne court plus le danger de tomber dans le sentier marxiste. Car une corporation nazie qui voit seulement sa mission en une concurrence de la corporation [syndicat] marxiste, serait plus nuisible que s’il n’y en avait pas. Elle doit proclamer la lutte contre la corporation marxiste, non seulement comme organisation, mais avant tout comme idée. Elle doit dénoncer en elle l’annonciatrice de la lutte des classes et de l’idée de classes et doit, à sa place, devenir la protectrice des intérêts professionnels de la bourgeoisie allemande. (pp. 310-311)

La lutte des classes est une sorte de caprice corporatif marxiste nuisible à la concorde nationale. Le nazisme œuvre donc d’arrache–pieds à rapatrier la masse de nos concitoyens qui a donné dans l’internationalisme (p. 174). Il se fixe comme objectif primordial de détruite la république de Weimar et d’éteindre la tentation bolcheviste chez les ouvriers allemands (ce qu’il faut, c’est nationaliser la masse, qui est antinationale comme on le voit. p. 174). Hitler est littéralement obnubilé par la titanesque force de frappe symbolique du drapeau rouge internationaliste de la république soviétique naissante.

Dès ma jeunesse, j’ai eu bien souvent l’occasion de reconnaître et aussi de sentir toute l’importance psychologique d’un pareil symbole. Je vis après la guerre une manifestation de masses marxistes devant le palais royal et au Lustgarten. Une mer de drapeaux rouges, de brassards rouges, de fleurs rouges donnait à cette manifestation, qui réunissait près de cent vingt mille personnes, un aspect extérieur vraiment impressionnant. Je pouvais sentir et comprendre moi-même combien il est aisé à un homme du peuple de se laisser séduire par la magie suggestive d’un spectacle aussi grandiose. (p. 254)

Entre 1917 et 1921, rien n’est dit, pour l’Allemagne. Il s’en faut de beaucoup. Une révolution prolétarienne de type soviétique y est encore une possibilité hautement tangible. Pour Hitler, il faut absolument contre-attaquer. Et il faut le faire en commençant par les mous, les poussifs, les branleux, les gens bien, les bourgeois allemands. Le préjugé antisémite marche très bien avec ces gens, il s’enfonce onctueusement en eux. On peut le postuler, tranquillement. Il opérera parfaitement comme marqueur dépréciatif. Il faudra le faire jouer à fond, et vite, avant de se faire doubler (Peu à peu la crainte de l’arme marxiste, maniée par la juiverie, s’impose comme une vision de cauchemar au cerveau et à l’âme des gens convenables. On commence à trembler devant ce redoutable ennemi et on devient ainsi, en fin de compte, sa victime. p. 169). Surtout ne jamais dire communiste (ce mot généreux, encore séduisant, n’apparaît que très rarement dans Mein Kampf), toujours dire marxiste, ça fait plus juif. Et l’orateur de bien marteler l’amalgame obscurantiste pour salir le marxisme.

Le marxisme international n’est lui-même que la transformation, par le Juif Karl Marx, en une doctrine politique précise d’une conception philosophique générale déjà existante. Sans cet empoisonnement préalable, le succès politique extraordinaire de cette doctrine n’eût pas été possible. Karl Marx fut simplement le seul, dans le marécage d’un monde pourri, à reconnaître avec la sûreté de coup d’œil d’un prophète les matières les plus spécifiquement toxiques; il s’en empara, et; comme un adepte de la magie noire, les employa à dose massive pour anéantir l’existence indépendante des libres nations de ce monde. Tout ceci d’ailleurs au profit de sa race. Ainsi la doctrine marxiste est, en résumé, l’essence même du système philosophique aujourd’hui généralement admis. Pour ce motif déjà, toute lutte contre lui de ce que l’on appelle le monde bourgeois est impossible, et même ridicule, car ce monde bourgeois est essentiellement imprégné de ces poisons et rend hommage à une conception philosophique qui, d’une façon générale, ne se distingue de la conception marxiste que par des nuances ou des questions de personnes. Le monde bourgeois est marxiste, mais croit possible la domination de groupes déterminés d’hommes (la bourgeoisie), cependant que le marxisme lui-même vise délibérément à remettre ce monde dans la main des Juifs. (p. 200)

Pas question pour l’orateur de séparer ou d’opposer les marxistes et les capitalistes. Ils se rejoignent dans l’internationalisme, ce mal absolu. Seul la cohésion nationale allemande leur tient encore tête (Le véritable organisateur de la révolution, celui qui en tirait effectivement les ficelles, le Juif international, avait alors bien apprécié la situation. Le peuple allemand n’était pas encore mûr pour pouvoir être, comme il advint en Russie, traîné dans la boue sanglante du marécage bolcheviste. p. 270). Dans le fantasme parano et dans la propagande nationaliste, il faut donc étroitement unir, de façon ouvertement et sereinement contre-intuitive, marxisme prolétarien et capitalisme international. L’antisémitisme, ce brouet à tout faire du vieux préjugé allemand, leur servira de ciment, de colle tout usage, de liant universel. Tel est le secret. L’autodidacte Hitler l’a déniché. (Je recommençai à étudier; j’arrivai à comprendre le contenu et l’intention du travail de toute l’âme du Juif Karl Marx. Son «Capital» me devint maintenant parfaitement compréhensible, comme la lutte de la social-démocratie contre l’économie nationale, lutte qui devait préparer le terrain pour la domination du capital véritablement international et juif de la finance et de la bourse. p. 111). Le seul espoir pour l’Allemagne, dans cette tourmente dangereuse et hostile, avait pourtant été le sain militarisme impérial de la guerre de 1914.

Le marxisme, dont le but définitif est et reste la destruction de tous les États nationaux non juifs, devait s’apercevoir avec épouvante qu’au mois de juillet 1914, les ouvriers allemands qu’il avait pris dans ses filets, se réveillaient et commençaient à se présenter de plus en plus promptement au service de la patrie. En quelques jours, toutes les fumées et les duperies de cette infâme tromperie du peuple furent semées à tous les vents, et soudain le tas de dirigeants juifs se trouva isolé et abandonné, comme s’il n’était plus resté aucune trace de ce qu’ils avaient inoculé aux masses depuis soixante ans [depuis 1855]. Ce fut un vilain moment pour les mauvais bergers de la classe ouvrière du peuple allemand. Mais aussitôt que les chefs aperçurent le danger qui les menaçait, ils se couvrirent jusqu’aux oreilles du manteau du mensonge qui rend invisible et mimèrent sans vergogne l’exaltation nationale. (pp. 87-88)

Les ci-devant pasteurs marxistes font la pirouette devant l’Allemagne qui leur tourne subitement le dos et marche au pas vers le front. Sauf qu’avec la brutale défaite allemande de 1918, l’espoir hitlérien tomba à plat. Les soldats furent démobilisés et retournèrent à l’usine. Le militarisme se retrouva subitement sur la touche, au grand dam de l’orateur. La faute à qui, vous pensez… (Tandis que, par sa presse marxiste et démocrate, le judaïsme hurlait de par le monde entier le mensonge du «militarisme» allemand et essayait ainsi, par tous les moyens, d’accabler l’Allemagne, les partis marxistes et démocratiques refusaient toute instruction complète à la force populaire allemande. p. 142). Le toujours-plus-que-jamais militariste Hitler analyse alors la phase suivante comme suit, après le fait accompli implacable de la défaite et de la démobilisation.

La Social-Démocratie a tiré de ce fait le plus grand profit. Elle a étendu sa domination sur les innombrables représentants des couches populaires, à peine libérés de l’armée et qui y avaient été dressés à la discipline; elle leur a imposé une discipline du parti aussi rigide que la première. Là aussi, l’organisation comporte des officiers et des soldats. En quittant le service militaire, l’ouvrier allemand devenait le soldat, l’intellectuel juif devenait l’officier; les employés des syndicats formaient à peu près l’équivalent des sous-officiers. Ce qui faisait toujours hocher la tête à notre bourgeoisie —c’est-à-dire le fait que seules les masses dites ignorantes adhèrent au marxisme— était, en réalité, la condition première du succès marxiste. Tandis que les partis bourgeois, dans leur uniforme intellectualité, constituaient une masse indisciplinée et incapable d’agir, le marxisme constituait, avec un matériel humain moins intelligent, une armée de militants qui obéissaient aussi aveuglément au dirigeant juif qu’ils avaient obéi autrefois à leur officier allemand. (p. 237)

Pour Hitler, l’idée de dictature du prolétariat ne vient pas démocratiquement des masses mais autoritairement de ses chefs (donnés comme juifs), usurpateurs de l’ancienne autorité militaire impériale. Le déploiement du marxisme comme programme politique est vu comme le résultat d’une simple manipulation des masses rendues dociles par le grand militarisme allemand perdu. Hitler pense tout ce qui n’est pas hitlérien… comme le ferait Hitler, nul autre.

Mais, au point de vue politique, [le Juif] commence à remplacer l’idée de la démocratie par celle de la dictature du prolétariat. Dans la masse organisée des marxistes il a trouvé l’arme qui lui permet de se passer de la démocratie et qui le met également à même de subjuguer et de gouverner les peuples dictatorialement d’un poing brutal. Il travaille systématiquement à amener une double révolution: économiquement et politiquement. Il entoure, grâce aux influences internationales qu’il met en jeu, d’un réseau d’ennemis les peuples qui opposent une énergique résistance à cette attaque venue du dedans; il les pousse à la guerre et finit, quand il le juge nécessaire, par planter le drapeau de la révolution sur le champ de bataille. Il ébranle économiquement les États jusqu’à ce que les entreprises sociales, devenues improductives, soient enlevées à l’État et soumises à son contrôle financier. (p. 170)

Chez Hitler, la catégorie nationale prime. Toujours. Tout dans son analyse gravite autour d’un grand national-centrisme sociologiquement, unitaire, mythiquement unificateur et intellectuellement fédérateur. L’orateur ne voit tout simplement pas le bond qualitatif engagé par l’internationalisme prolétarien. Pour lui, un militant internationaliste, c’est tout simplement un traître qui roule pour l’étranger, y compris le capital étranger. Point, c’est plié. La compétition nation contre nation est son phénomène central. L’épiphénomène de ce dernier, c’est la toute secondaire ahem, bof… domination exploiteuse de la société par la classe capitaliste.

À cette classe, s’oppose celle de la grande masse de la population des travailleurs manuels. Celle-ci est groupée en mouvements de tendance plus ou moins marxistes-extrémistes, et elle est décidée à briser par la force toutes les résistances d’ordre intellectuel. Elle ne veut pas être nationale; elle refuse sciemment de favoriser les intérêts nationaux: au contraire, elle favorise toutes les poussées dominatrices étrangères. Numériquement, elle représente la plus grande partie du peuple, mais surtout elle contient les éléments de la nation sans lesquels un relèvement national ne peut être ni envisagé, ni réalisé. (p. 173)

Il faut absolument rétrograder le marxisme internationaliste, si influent chez les ouvriers allemands. Il faut absolument ramener ces éléments de la nation justement au bercail national. Mais tout s’y oppose. À commencer par les institutions politiques allemandes elles-mêmes, son parlement au premier chef. La répulsion envers le marxisme (enjuivé toujours) sera donc l’argument massue d’Hitler contre le parlementarisme. Pour lui, les chefs marxistes sont des punaises de parlement. Et ils le resteront jusqu’au jour où ça les arrangera, eux, de faire la révolution. En roulant avec eux, les parlementaires bourgeois allemands mettent à nu, dans l’analyse hitlérienne, la déficience essentielle du parlementarisme même. Oh, Hitler ne perd jamais de vue l’intendance de ses idées fixes. Discréditer le parlementarisme (pour mieux asseoir son autoritarisme futur) est l’une d’entre elles. La torche marxiste enduite de l’étoupe antisémite lui sert pour incendier, d’abord argumentativement, le Reichstag de Weimar.

Le marxisme marchera avec la démocratie aussi longtemps qu’il n’aura pas réussi à se gagner, poursuivant indirectement ses desseins destructeurs, la faveur de l’esprit national qu’il a voué à l’extermination. Mais si, dans nos arrondissement, cercle, région. aujourd’hui, on arrivait à la conviction que, dans le chaudron de sorcières de notre démocratie parlementaire, peut se cuisiner soudainement, quand ce ne serait que dans le corps législatif, une majorité qui s’attaque sérieusement au marxisme, alors le jeu de prestidigitation parlementaire serait bientôt fini. Les porte-drapeaux de l’internationale rouge adresseraient alors, au lieu d’une invocation à la conscience démocratique, un appel enflammé aux masses prolétariennes, et le combat serait d’un seul coup transplanté, de l’atmosphère croupissante des salles de séances des parlements, dans les usines et dans la rue. Ainsi la démocratie serait immédiatement liquidée; et ce que n’a pu réaliser dans les parlements la souplesse d’esprit de ces apôtres populaires, réussirait avec la rapidité de l’éclair aux pinces et marteaux de forge des masses prolétariennes surexcitées; exactement comme en automne 1918, elles montreraient d’une façon frappante au monde bourgeois comme il est insensé de penser arrêter la conquête mondiale juive avec les moyens dont dispose la démocratie occidentale. (p. 198)

En référence à ma question de tout à l’heure sur la fonction de l’antisémitisme, on proposera que c’est dans l’anti-marxisme hitlérien que l’antisémitisme allemand trouve justement sa principale fonction, dans le tout de l’exercice argumentatif de l’orateur. Hitler comprend très nettement que le marxisme frappe sa vision du monde au cœur. Il sait aussi que, les préjugés rétrogrades de ses compatriotes étant ce qu’ils sont, enjuiver le marxisme, c’est le salir. Postulant calmement l’antisémitisme de son lecteur, il applique donc au marxisme la formule facile: fripier juif contre aristo allemand.

La doctrine juive du marxisme rejette le principe aristocratique observé par la nature, et met à la place du privilège éternel de la force et de l’énergie, la prédominance du nombre et son poids mort. Elle nie la valeur individuelle de l’homme, conteste l’importance de l’entité ethnique et de la race, et prive ainsi l’humanité de la condition préalable mise à son existence et à sa civilisation. Admise comme base de la vie universelle, elle entraînerait la fin de tout ordre humainement concevable. Et de même qu’une pareille loi ne pourrait qu’aboutir au chaos dans cet univers au delà duquel s’arrêtent nos conceptions, de même elle signifierait ici-bas la disparition des habitants de notre planète. Si le Juif, à l’aide de sa profession de foi marxiste, remporte la victoire sur les peuples de ce monde, son diadème sera la couronne mortuaire de l’humanité. Alors notre planète recommencera à parcourir l’éther comme elle l’a fait il y a des millions d’années: il n’y aura plus d’hommes à sa surface. La nature éternelle se venge impitoyablement quand on transgresse ses commandements. C’est pourquoi je crois agir selon l’esprit du Tout-Puissant, notre créateur, car en me défendant contre le Juif, je combats pour défendre l’œuvre du Seigneur. (pp. 35-36)

On fait flèche de tout bois. L’anti-marxisme s’installe bien confortablement dans les envolées messianiques. Servant discrètement le capitalisme militaro-industriel de sa fort bigote bourgeoisie nationale, Hitler reste un démagogue de droite très efficace. Il sait se tenir toujours bien près des élucubrations religieuses, sans jamais s’y engloutir. Puis, au bon moment, il reprend, pour le sacro-saint bien commun, le développement de sa doctrine philosophique (personnalisme) et sociale (autoritarisme antidémocratique).

Il faut aussi, au fond, imputer l’action destructrice du judaïsme à ses constants efforts pour miner, chez les peuples qui l’ont accueilli, l’influence de la personnalité et lui substituer celle de la masse. Le principe constructif des peuples aryens fait place au principe destructeur des Juifs. Ceux-ci deviennent les «ferments de décomposition» des peuples et des races, et, au sens le plus large, ils désagrègent la civilisation humaine. Quant au marxisme, il représente en somme l’effort du Juif dans le domaine de la civilisation pure pour exclure de toutes les formes de l’activité humaine la prépondérance de la personnalité et pour la remplacer par celle du nombre. À cette doctrine correspond, au point de vue politique, la forme parlementaire dont nous voyons les effets néfastes depuis l’infime cellule de la commune jusqu’au sommet de la nation; dans le domaine économique, il provoque l’agitation syndicaliste qui, d’ailleurs, ne sert nullement les intérêts véritables des ouvriers, mais rien que les vues destructrices de la juiverie internationale. (pp. 232-233)

Il faut donc, aux yeux d’Hitler, détruire méthodiquement la social-démocratie qui n’est jamais pour lui qu’une sorte de marxisme générique. Mais alors, par quoi la remplacer, pour continuer d’endormir les masses?

Plus je me plongeais dans les réflexions sur la nécessité de changer l’attitude du gouvernement de l’État à l’égard de la Social-Démocratie, laquelle était l’incarnation du marxisme de l’époque, plus je reconnaissais le manque d’un succédané utilisable pour cette école philosophique. Qu’allait-on donner en pâture aux masses en supposant que le marxisme pût être brisé? Il n’existait aucun mouvement d’opinion dont on pût attendre qu’il réussît à enrôler parmi ses fidèles les nombreuses troupes d’ouvriers ayant plus ou moins perdu leurs dirigeants. Il est insensé et plus que stupide de s’imaginer qu’un fanatique internationaliste, ayant abandonné le parti de la lutte des classes, voudrait instantanément entrer dans un parti bourgeois, c’est-à-dire dans une nouvelle organisation de classe. Car, quelque désagréable que cela puisse être aux diverses organisations, on ne peut cependant nier que, pour un très grand nombre de politiciens bourgeois, la distance entre les classes apparaîtra comme toute naturelle durant tout le temps où elle ne commencera pas à agir dans un sens politiquement défavorable pour eux. La négation de cette vérité démontre seulement l’impudence et aussi la stupidité de l’imposteur. (p. 90)

C’est en posant le problème de cette façon que Hitler optera pour déguiser son nationalisme en socialisme. Il mettra de l’avant un parti lutteur, baroudeur, anti-bourgeois, anti-parlementaire, populaire, socialiste… mais national. Il plantera sa croix gammée au milieu du drapeau rouge, en somme. Mais il se doute bien que ses ennemis marxistes ne se laisseront pas facilement chaparder le monopole symbolique de leur vaste quête politique (Les imposteurs marxistes devaient haïr au plus haut point un mouvement dont le but avoué était la conquête de cette masse qui, jusqu’à présent, était au service exclusif des partis juifs et financiers marxistes internationaux. Déjà le titre: «Parti ouvrier allemand» les excitait fort. On pouvait en déduire aisément qu’à la première occasion, il se produirait une violente rupture avec les meneurs marxistes, encore ivres de leur victoire. p. 187). Et comme lesdits marxistes sont de très mauvais nationalistes, les choses risquent de bien mal se passer.

Pas plus qu’une hyène ne lâche une charogne, un marxiste ne renonce à trahir sa patrie. Qu’on veuille bien ne pas me faire la plus sotte des objections, à savoir que de nombreux ouvriers ont aussi autrefois versé leur sang pour l’Allemagne. Des ouvriers allemands, d’accord, mais c’est qu’alors ils n’étaient plus des internationalistes marxistes. Si la classe ouvrière allemande n’avait été composée, en 1914, que de partisans des doctrines marxistes, la guerre aurait été finie en trois semaines. L’Allemagne se serait effondrée avant même que le premier soldat eût franchi la frontière. Non, pour qu’alors le peuple allemand ait continué à combattre, il fallait que la folie marxiste ne l’eût pas corrodé à cœur. Mais qu’un ouvrier allemand et un soldat allemand fussent, au cours de la guerre, repris en main par les chefs marxistes, cet ouvrier et ce soldat étaient perdus pour la patrie. Si l’on avait, au début et au cours de la guerre, tenu une seule fois douze ou quinze mille de ces Hébreux corrupteurs du peuple sous les gaz empoisonnés que des centaines de milliers de nos meilleurs travailleurs allemands de toute origine et de toutes professions ont dû endurer sur le front, le sacrifice de millions d’hommes n’eût pas été vain. Au contraire, si l’on s’était débarrassé à temps de ces quelques douze mille coquins, on aurait peut-être sauvé l’existence d’un million de bons et braves Allemands pleins d’avenir. (p. 349)

Ah, le bon vieux temps de la grande bidasserie collective. Quoi de plus solidement anti-marxiste et anti-hébreux finalement qu’une bonne guerre. Le militarisme hitlérien plonge ses racines idéologiques dans sa pratique toute ordinaire de caporal. Vive la guerre. Car c’est aussi la guerre qui tient les masses populaires loin du libéralisme, cette autre exécration. Le libéralisme bourgeois, dans les vues de Hitler, n’est lui aussi qu’un insidieux modus operandi marxiste. Cela se manifeste notamment dans sa presse (L’activité de la presse dite libérale ne fut pour le peuple et l’empire allemands qu’un travail de fossoyeurs. Il n’y a rien à dire à ce sujet des feuilles de mensonges marxistes: pour elles, le mensonge est une nécessité vitale, comme l’est pour le chat la chasse aux souris. Sa tâche n’est-elle pas de briser l’épine dorsale du peuple, au point de vue social et national, pour rendre ce peuple, mûr pour le joug servile du capital international et de ses maîtres les Juifs? p. 90). Cette marxisation omniprésente se manifeste aussi, aux vues de l’orateur, dans les tendances de philosophie politique fondamentale du libéralisme. Et l’équation amalgamante libéral-bourgeois-financier-marxiste-juif de continuer de s’appesantir, tandis que les acquis de l’analyse marxiste des sociétés sont très ouvertement niés.

Bien plus encore: le Juif devient tout d’un coup libéral et commence à manifester son enthousiasme pour les progrès que doit faire le genre humain. Peu à peu il devient, en paroles, le champion des temps nouveaux. Il est vrai qu’il continue à détruire toujours plus radicalement les bases d’une économie politique vraiment utile pour le peuple. Par le détour des sociétés par actions, il s’introduit dans le circuit de la production nationale, il en fait l’objet d’un commerce de brocanteur pour lequel tout est vénal, ou, pour mieux dire, négociable; il dépouille ainsi les industries des bases sur lesquelles pourrait s’édifier une propriété personnelle. C’est alors que naît entre employeurs et employés cet état d’esprit qui les rend étrangers les uns aux autres et qui conduit plus tard à la division de la société en classes. (p. 164)

La lutte des classes n’est pas une loi historique objective. C’est une galipette de brocanteurs juifs, un effet secondaire de la vénalité juive corrodant l’économie nationale. Toute connaissance historique ou critique formulant le contraire n’est que fatras, aux vues de l’orateur. Le Capital de Marx est un ouvrage confidentiel, sans impact réel sur les masses. L’anti-intellectualisme hitlérien entre alors dans la danse. Il s’associe étroitement à l’antisémitisme contre l’influence étonnante du marxisme.

Tout ce déluge de journaux, et tous les livres produits, année par année, par les intellectuels, glissent sur les millions d’hommes qui forment les couches inférieures du peuple, comme l’eau sur un cuir huileux. Cela ne peut s’expliquer que de deux manières: ou bien le contenu de toute cette production littéraire de notre monde bourgeois ne vaut rien, ou bien il est impossible d’atteindre jusqu’au cœur des masses par l’écrit seul. Ceci est évidemment d’autant plus vrai que la littérature en question fera montre de moins de psychologie, ce qui était ici le cas. Surtout qu’on ne vienne pas nous répondre (comme l’a fait un journal nationaliste de Berlin) que le marxisme lui-même, par sa littérature, et surtout par l’influence de l’œuvre fondamentale de Karl Marx, prouve le contraire de cette assertion. Jamais argument plus superficiel n’a été fourni à l’appui d’une thèse fausse. Ce qui a donné au marxisme son influence étonnante sur les masses populaires, ce n’est aucunement le produit formel, exprimé par écrit, des efforts de la pensée juive, mais c’est au contraire la prodigieuse vague de propagande orale qui s’est emparée, au cours des ans, des masses ouvrières. Sur cent mille ouvriers allemands, en moyenne, on n’en trouvera pas cent qui connaissent cette œuvre [Le Capital], qui est étudiée mille fois plus par les intellectuels et surtout par les Juifs que par les véritables adeptes de ce mouvement dans la foule des prolétaires. En effet, cet ouvrage n’a jamais été écrit pour les grandes masses, mais exclusivement pour l’équipe dirigeante de la machine juive à conquérir le monde; elle fut ensuite chauffée par un tout autre combustible: par la presse. Car voilà ce qui distingue la presse marxiste de notre presse bourgeoise: dans la presse marxiste écrivent des propagandistes, et la presse bourgeoise confie sa propagande à des écrivailleurs. L’obscur rédacteur socialiste, qui presque toujours n’entre à la rédaction qu’au sortir d’un meeting, connaît son monde comme nul autre. Mais le scribe bourgeois, qui sort de son cabinet de travail pour affronter la grande masse, se sent déjà malade à la seule odeur de cette masse, et n’est pas moins impuissant vis-à-vis d’elle quand il emploie le langage écrit. (p. 244)

Le folliculaire marxiste sent bien les masses, le folliculaire bourgeois non. Le marxiste serait-il des deux le meilleur sociologue? Tentant. On en viendra donc inévitablement à se demander ce que Hitler pense du marxisme, en soi, comme pensée, indépendamment des objectifs politiques de combat bien circonscrits qu’il sert ou entrave. L’orateur ne nous parlera jamais vraiment sincèrement sur cette question mais quand même, lisons.

Cette doctrine est un mélange inextricable de raison et de niaiserie humaine, mais ainsi dosé que seul ce qu’elle a de fou peut être réalisé, et jamais ce qu’elle a de raisonnable. En refusant à la personnalité et, par suite, à la nation et à la race qu’elle représente, tout droit à l’existence, elle détruit la base élémentaire de ce qui constitue l’ensemble de la civilisation humaine, laquelle dépend précisément de ces facteurs. Voilà l’essence même de la philosophie marxiste, autant qu’on peut donner le nom de «philosophie» à ce produit monstrueux d’un cerveau criminel. La ruine de la personnalité et de la race supprime le plus grand obstacle qui s’oppose à la domination d’une race inférieure, c’est-à-dire de la race juive. Ce sont précisément ses théories extravagantes en économie et en politique qui donnent sa signification à cette doctrine. Car l’esprit qui l’anime détourne tous les hommes vraiment intelligents de se mettre à son service, tandis que ceux qui ont moins l’habitude d’exercer leurs facultés intellectuelles et qui sont mal informés des sciences économiques s’y rallient bannières au vent. L’intelligence nécessaire à la conduite du mouvement —car même ce mouvement a besoin, pour subsister, d’être dirigé par l’intelligence— c’est le Juif qui, en «se sacrifiant», la tire du cerveau d’un de ses congénères. Voilà comment naît un mouvement de travailleurs exclusivement manuels conduits par les Juifs. Il a, en apparence, pour but d’améliorer la condition des travailleurs; en réalité, sa raison d’être est de réduire en esclavage et, par là, d’anéantir tous les peuples non-juifs. (p. 167)

L’orateur est constant dans sa ligne doctrinale. Nationaliste, il hait l’internationalisme. Personnaliste, il hait le collectivisme. Populiste, il hait les intellectuels. Antisémite, il hait Marx. À cela se surajoute le fait qu’il n’a pas une très haute opinion des révolutions, les révolutions française et russe au premier chef.

Qu’on ne pense pas que la révolution française serait jamais sortie des théories philosophiques, si elle n’avait pas trouvé une armée d’agitateurs, dirigée par des démagogues de grand style, qui excitèrent les passions du peuple qui souffrait, jusqu’à ce qu’eût lieu la terrible éruption volcanique qui figea de terreur toute l’Europe. De même, la plus grande convulsion révolutionnaire des temps nouveaux, la révolution bolcheviste en Russie fut provoquée non pas par les écrits de Lénine, mais par l’activité oratoire haineuse d’innombrables apôtres —petits et grands— de la propagande parlée. Ce peuple qui ne savait pas lire, vraiment, ne put pas se passionner pour la révolution communiste en lisant Karl Marx, mais il la fit, parce que des milliers d’agitateurs —tous, il est vrai, au service d’une même idée— lui promirent toutes les splendeurs du ciel. (p. 246)

Alors, une fois Hitler nous dit que l’impact de masse du marxisme n’est pas au mérite desdites masses mais de ses chefs et de ses agitateurs (strictement comme orateurs, hein, pas comme auteurs d’ouvrages écrits. Centré sur lui-même, Hitler préfère de loin les hitlériens aux léniniens). L’autre fois il nous annonce que l’impact de masse du marxisme, au contraire, n’est pas au mérite de ses chefs (qui sont des minus) mais au démérite de ses adversaires bourgeois. C’est très nettement tout pour dénigrer, quitte à ouvertement se contredire.

Le marxisme avait triomphé non pas grâce au génie supérieur d’un chef quelconque, mais à cause de la faiblesse pitoyable et sans bornes, à cause du lâche renoncement du monde bourgeois. Le reproche le plus cruel qu’on puisse faire à notre bourgeoisie, c’est de constater que la révolution n’a pas mis en vedette le moindre cerveau, mais qu’elle l’a soumise quand même. On peut encore comprendre qu’on puisse capituler devant un Robespierre, un Danton, un Marat, mais il est scandaleux de s’être mis à quatre pattes devant le grêle Scheidemann ou le gros Erzberger, ou un Friedrich Ebert, et tous les autres innombrables nains politiques. Il n’y eut vraiment pas une tête dans laquelle on aurait pu voir l’homme de génie de la révolution. Dans le malheur de la patrie, il n’y avait que des punaises révolutionnaires, des spartakistes de pacotille en gros et en détail. Cela n’aurait eu aucune importance si on en avait supprimé un; le seul résultat aurait été qu’une poignée d’autres sangsues, aussi nulles et aussi avides, auraient pris sa place. (p. 281)

Il est vraiment ironique et pathétique que Hitler n’arrive pas à voir l’homme de génie de la révolution allemande de 1918-1919. C’est tout simplement que ce génie, c’était une femme: la spartakiste Rosa Luxemburg. Une juive polonaise (dont le nom n’est évidemment jamais mentionné dan Mein Kampf) dont la mort brutale en 1919 fut très nuisible au mouvement révolutionnaire allemand… et je vous emmerde, monsieur l’orateur. En tout cas au final, le marxiste, s’il faut se résumer: c’est le grand ennemi à abattre, l’obsession de tous les instants, le monstre rouge caché sous le lit du théoricien politique Hitler.

L’État allemand est assailli bien rudement par le marxisme. Dans une lutte qui dure depuis soixante-dix ans [depuis 1855], non seulement il n’a pu empêcher le triomphe de cette idéologie, mais il a été forcé de capituler presque sous tous les rapports, en dépit de milliers d’années de bagne et de prison, et des répressions les plus sanglantes dont il frappait les militants de cette idéologie marxiste qui le menaçait. (Les dirigeants d’un État bourgeois essayeront de nier tout cela, mais en vain). L’État qui, le 9 novembre 1918, capitula sans conditions devant le marxisme, ne pouvait, du jour au lendemain, s’en rendre maître; au contraire: les bourgeois idiots, assis dans les fauteuils ministériels, radotent déjà aujourd’hui de la nécessité de ne pas gouverner contre les ouvriers, ce qui signifie pour eux «contre les marxistes». En identifiant l’ouvrier allemand avec le marxisme, ils commettent non seulement une falsification, aussi lâche que mensongère, de l’histoire, mais ils s’efforcent de dissimuler ainsi leur propre effondrement devant l’idée et l’organisation marxistes. En présence de la subordination complète de l’État actuel au marxisme, le mouvement national-socialiste a d’autant plus le devoir, non seulement de préparer par les armes de l’esprit le triomphe de son idée, mais aussi celui d’organiser, sous sa propre responsabilité, la défense contre la terreur de l’Internationale ivre de sa victoire. (p. 276)

La mission du nazisme devient alors d’une simplicité d’acier. Réintégrer les ouvriers allemands dans un espace de représentations politiques et militantes qui soit fondamentalement raciste (C’est seulement quand s’opposera à la conception philosophique internationaliste —dirigée politiquement par le marxisme organisé— le front unique d’une conception philosophique raciste qu’une égale énergie au combat fera se ranger le succès du côté de l’éternelle vérité. p. 201) et aussi strictement nationaliste (et non internationaliste). Le tout selon un mode de fonctionnement intégralement exempt de contradictions sociales, capitaliste-corporatiste par implicite, démagogue-populiste par obligation, et profondément collabo de classe.

L’incorporation dans une communauté nationale de la grande masse de notre peuple, qui est aujourd’hui dans le camp de l’internationalisme, ne comporte aucune renonciation à l’idée que chacun défende les intérêts légitimes des gens de sa condition. Tous ces intérêts particuliers aux différentes conditions ou professions ne doivent entraîner en rien une séparation entre les classes: ce ne sont que des phénomènes résultant normalement des modalités de notre vie économique. La constitution de groupements professionnels ne s’oppose en rien à la formation d’une véritable collectivité populaire, car celle-ci consiste dans l’unité du corps social dans toutes les questions qui concernent ce corps social. L’incorporation d’une condition, devenue une classe, dans la communauté populaire, ou seulement dans l’État, ne se produit pas par abaissement des classes plus élevées, mais par relèvement des classes inférieures. La bourgeoisie d’aujourd’hui n’a pas été incorporée dans l’État par des mesures prises par la noblesse, mais par sa propre activité et sous sa propre direction. Le travailleur allemand n’est pas entré dans le cadre de la communauté allemande à la suite de scènes de fraternisation larmoyante, mais parce qu’il a consciemment relevé sa situation sociale et culturelle jusqu’à atteindre sensiblement le niveau des autres classes. Un mouvement qui s’assigne un but semblable devra chercher ses adhérents d’abord dans le camp des travailleurs. Il ne doit s’adresser à la classe des intellectuels que dans la mesure où celle-ci aura saisi pleinement le but à atteindre. La marche de ce phénomène de transformations et de rapprochements de classes n’est pas une affaire de dix ou vingt ans: l’expérience conduit à penser qu’elle embrassera de nombreuses générations. (p. 177)

Et les juifs, dans la vaste vision utopique hitlérienne, n’en seront pas. Ils n’ont pas droit à la collectivité populaire nationale vu qu’ils n’ont pas droit à un pays. Ni à un pays d’adoption, ni à un pays qui soit pleinement le leur. Rien de nouveau sous le soleil.

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Sur le sionisme

Bon, alors, nos fachosphériques contemporains sont aussi anti-juifs que Hitler. Simplement, ils se croient très fins et très subtils en remplaçant, verbalement, l’antisémitisme (perçu désormais comme trop ouvertement racialiste et raciste) par de l’anti-sionisme (opposition à la réalité nationale d’Israël). Sauf qu’à cette pirouette rhétorique près, le reste du montage obscurantiste reste parfaitement inchangé. L’Israël séculaire cherche toujours à occultement contrôler le monde, comme le pensait Hitler (Les meilleurs cerveaux de la juiverie croient déjà voir approcher le moment où sera réalisé le mot d’ordre donné par l’Ancien Testament et suivant lequel Israël dévorera les autres peuples. p. 329) et même le gadget de la franc-maçonnerie montre le bout de l’oreille de temps à autre, au jour d’aujourd’hui, comme chez Hitler. (Tandis que le Juif sans patrie et international nous serre à la gorge, lentement mais sûrement, nos soi-disant patriotes hurlent contre l’homme et le système qui ont osé, fût-ce sur un seul point du globe, se libérer de l’étreinte judéo-maçonnique, et opposer une résistance nationaliste à ce poison de l’idéologie internationale et universelle. (p. 241). La hargne anti-juive contemporaine n’a absolument rien à envier à la virulence de Hitler. De fait, elle en est l’héritière directe, ouverte ou cachée. La cause sociale, d’autre part parfaitement légitime, de la Palestine occupée n’a vraiment pas besoin de toutes ces élucubrations et ce blablabla fallacieux et mystificateur sur Sion.

Le fait est que, bon, Hitler, lui aussi, dès Mein Kampf, parlait de Sion et de Sionisme… eh oui, comme vous et moi. L’orateur mentionne d’abord, et commente, les fameux Protocoles, en nous servant à leur sujet la salade conspiro bien connue (qui vient de lui donc, elle aussi, eh oui).

Les «Protocoles des sages de Sion», que les Juifs renient officiellement avec une telle violence, ont montré d’une façon incomparable combien toute l’existence de ce peuple repose sur un mensonge permanent. «Ce sont des faux», répète en gémissant la Gazette de Francfort et elle cherche à en persuader l’univers; c’est là la meilleure preuve qu’ils sont authentiques. Ils exposent clairement et en connaissance de cause ce que beaucoup de Juifs peuvent exécuter inconsciemment. C’est là l’important. Il est indifférent de savoir quel cerveau juif a conçu ces révélations; ce qui est décisif, c’est qu’elles mettent au jour, avec une précision qui fait frissonner, le caractère et l’activité du peuple juif et, avec toutes leurs ramifications, les buts derniers auxquels il tend. Le meilleur moyen de juger ces révélations est de les confronter avec les faits. Si l’on passe en revue les faits historiques des cent dernières années [1825-1925] à la lumière de ce livre, on comprend immédiatement pourquoi la presse juive pousse de tels cris. Car, le jour où il sera devenu le livre de chevet d’un peuple, le péril juif pourra être considéré comme conjuré. (pp. 160-161)

Mais, plus fondamentalement, Hitler commente, avec sa virulence habituelle, le sionisme, ce mouvement fondé en 1897 par Theodor Herzl et aspirant à imposer une nation géographiquement délimitée aux juifs du monde. Et, encore une fois, les juifs ne peuvent tout simplement rien faire de bon. Lisons.

Un grand mouvement qui s’était dessiné parmi eux et qui avait pris à Vienne une certaine ampleur, mettait en relief d’une façon particulièrement frappante le caractère ethnique de la juiverie: je veux dire le sionisme. Il semblait bien, en vérité, qu’une minorité seulement de Juifs approuvait la position ainsi prise, tandis que la majorité la condamnait et en rejetait le principe. Mais, en y regardant de plus près, cette apparence s’évanouissait et n’était plus qu’un brouillard de mauvaises raisons inventées pour les besoins de la cause, pour ne pas dire des mensonges. Ceux qu’on appelait Juifs libéraux ne désavouaient pas, en effet, les Juifs sionistes comme n’étant pas leurs frères de race, mais seulement parce qu’ils confessaient publiquement leur judaïsme, avec un manque de sens pratique qui pouvait même être dangereux. Cela ne changeait rien à la solidarité qui les unissait tous. Ce combat fictif entre Juifs sionistes et Juifs libéraux me dégoûta bientôt; il ne répondait à rien de réel… (p. 31)

Dans le temps de Hitler c’était comme aujourd’hui, en fait. Ô juif, que tu repousses le sionisme (et t’insinue dans tous les pays du monde) ou l’approuve (et impose au monde ton pays unique), ça ne va pas… car ton défaut n’est pas d’être libéral ou sioniste, mais tout simplement d’être juif et d’oser l’affirmer. C’est purement et tout simplement jamais correct. Lisons.

La domination du Juif parait maintenant si assurée dans l’État qu’il ose non seulement recommencer à se donner ouvertement pour Juif, mais confesser sans réserves ses conceptions ethniques et politiques jusque dans leurs dernières conséquences. Une partie de sa race se reconnaît ouvertement pour un peuple étranger, non sans d’ailleurs commettre un nouveau mensonge. Car lorsque le sionisme cherche à faire croire au reste du monde que la conscience nationale des Juifs trouverait satisfaction dans la création d’un État palestinien [d’un état juif localisé en Palestine], les Juifs dupent encore une fois les sots goïms de la façon la plus patente. Ils n’ont pas du tout l’intention d’édifier en Palestine un État juif pour aller s’y fixer; ils ont simplement en vue d’y établir l’organisation centrale de leur entreprise charlatanesque d’internationalisme universel; elle serait ainsi douée de droits de souveraineté et soustraite à l’intervention des autres États; elle serait un lieu d’asile pour tous les gredins démasqués et une école supérieure pour les futurs bateleurs. Mais c’est un signe de leur croissante assurance, et aussi du sentiment qu’ils ont de leur sécurité, qu’au moment où une partie d’entre les Juifs singe hypocritement l’Allemand, le Français ou l’Anglais, l’autre, avec une franchise impudente, se proclame officiellement race juive. (pp. 169-170)

Alors attention, suivez bien le mouvement. Hitler ne voulait pas du sionisme ou d’un état juif. Il y voyait le grand guêpier international-conspiro du futur. Que nos fachosphériques contemporains qui en disent autant, presque au mot à mot, en invoquant les arguments conspiros mondialistes rebattus usuels actuels, aient au moins la cohérence intellectuelle minimale de ne pas prétendre se démarquer de leur maître à penser doctrinal sur cette question: Adolf Hitler. Et ensuite, pour le coup, pour les gars de l’autre bord, lisons encore ceci.

Le Juif n’obéit à rien d’autre qu’au pur égoïsme. C’est pourquoi l’État juif —qui doit être l’organisme vivant destiné à conserver et multiplier une race— est, au point de vue territorial, sans aucune frontière. Car la délimitation du territoire d’un État suppose toujours une disposition d’esprit idéaliste chez la race qui le constitue et notamment une conception exacte de ce que signifie le travail. Dans la mesure où cette conception fait défaut, toute tentative pour former ou pour faire vivre un État délimité dans l’espace doit plus ou moins échouer. Par suite, il manque à cet État la base sur laquelle peut s’élever une civilisation. (p. 158)

Il faut alors s’aviser du fait que, quelque part, Hitler est pleinement fautif dans cette dernière citation, encore une fois. Bien oui, enfin, pensez-y. Aime, aime pas, Israël existe aujourd’hui. Il s’impose. Il prend le plancher. On peut pas le rater. Nier n’est pas jouer. Et, bon, contrairement à ce qu’anticipait l’orateur, les nationaux israéliens contemporains (idéalistes, conscients de leur race, nationalistes, militaristes, jusqu’au-boutistes, blablablabla, droitiers en masse, passablement fascisants même en fait) sont eux aussi de plain pied, sur ces histoires de pays et de sujétion des peuples qu’ils oppriment, des hitlériens, rien de moins! Qui l’eut cru, c’est arrivé. Tout le monde se réconcilie en Hitler. L’héritage putride de Mein Kampf inspire désormais les deux camps braqués, le pro-sioniste et l’anti-sioniste. Laissez s’installer la rigidité politico-militaire jusqu’au désespoir, et la propension fascisante reviendra. Et elle percolera dans tous les camps. comme si de rien. Voilà le signe le plus patent du fait qu’il serait peut-être temps de s’asseoir à une table de négociation et de changer de disque une bonne fois.

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Sur l’art

On conclura, gavé, loadé, écœuré, en se tapant le cul par terre et en observant sans joie que Hitler conchie l’art moderne. Ce faisant, rantanplan, il s’en prend encore aux juifs.

Déjà à la fin du siècle dernier, commençait à s’introduire dans notre art un élément que l’on pouvait jusqu’alors considérer comme tout à fait étranger et inconnu. Sans doute y avait-il eu, dans des temps antérieurs, maintes fautes de goût, mais il s’agissait plutôt, dans de tels cas, de déraillements artistiques auxquels la postérité a pu reconnaître une certaine valeur historique, non de produits d’une déformation n’ayant plus aucun caractère artistique et provenant plutôt d’une dépravation intellectuelle poussée jusqu’au manque total d’esprit. Par ces manifestations commença à apparaître déjà, au point de vue culturel, l’effondrement politique qui devint plus tard plus visible. Le bolchevisme dans l’art est d’ailleurs la seule forme culturelle vivante possible du bolchevisme et sa seule manifestation d’ordre intellectuel. Que celui qui trouve étrange cette manière de voir examine seulement l’art des États qui ont eu le bonheur d’être bolchevisés et il pourra contempler avec effroi comme art officiellement reconnu, comme art d’État, les extravagances de fous ou de décadents que nous avons appris à connaître depuis la fin du siècle sous les concepts du cubisme et du dadaïsme. Même pendant la courte période de la république soviétique bavaroise, ce phénomène avait apparu. Déjà là on pouvait voir combien toutes les affiches officielles, les dessins de propagande dans les journaux, etc., portaient en eux-mêmes non seulement le sceau de la décomposition politique, mais aussi celui de la culture. Un effondrement culturel, comme il commençait à s’en manifester depuis 1911 dans les élucubrations futuristes et cubistes, aurait été, il y a encore soixante ans [en 1865], aussi peu prévisible que l’effondrement politique dont nous constatons la gravité. Il y a soixante ans, une exposition des témoignages que l’on a appelés «dadaïstes» aurait paru tout simplement impossible et ses organisateurs auraient été internés dans une maison de fous, tandis qu’aujourd’hui ils président des sociétés artistiques. Cette épidémie n’aurait pas pu voir le jour, car l’opinion publique ne l’aurait pas tolérée et l’État ne l’aurait pas regardée, sans intervenir. Car c’était une question de gouvernement, d’empêcher qu’un peuple soit poussé dans les bras de la folie intellectuelle. Mais un tel développement devait finir un jour; en effet, le jour où cette forme d’art correspondrait vraiment à la conception générale, l’un des bouleversements les plus lourds de conséquences se serait produit dans l’humanité. Le développement à l’envers du cerveau humain aurait ainsi commencé… mais on tremble à la pensée de la manière dont cela pourrait finir. (p. 135)

Les juifs sont, selon l’orateur, de mauvais artistes pistonnés ayant, de ce fait, pignon sur rue (Le fait est que les neuf dixièmes de toutes les ordures littéraires, du chiqué dans les arts, des stupidités théâtrales doivent être portés au débit d’un peuple qui représente à peine le centième de la population du pays. Il n’y a pas à le nier; c’est ainsi. p. 32). Hitler va jusqu’à formuler une sorte de grossière typologie des Beaux-Arts, en fonction de l’inaptitude intrinsèque qu’aurait le juif à s’y adonner.

Pour apprécier quelle est la position du peuple juif à l’égard de la civilisation humaine, il ne faut pas perdre de vue un fait essentiel: il n’y a jamais eu d’art juif et, conséquemment, il n’y en a pas aujourd’hui; notamment les deux reines de l’art: l’architecture et la musique, ne doivent rien d’original aux Juifs. Ce que le Juif produit dans le domaine de l’art n’est que bousillage ou vol intellectuel. Mais le Juif ne possède pas les facultés qui distinguent les races créatrices et douées par suite du privilège de fonder des civilisations. Ce qui prouve à quel point le Juif ne s’assimile les civilisations étrangères que comme un copiste, qui d’ailleurs déforme son modèle, c’est qu’il cultive surtout l’art qui exige le moins d’invention propre, c’est à dire l’art dramatique. Même ici il n’est qu’un bateleur ou, pour mieux dire, un singe imitateur; même ici il lui manque l’élan qui porte vers la véritable grandeur; même ici il n’est pas le créateur de génie, mais un imitateur superficiel sans que les artifices et trucs qu’il emploie arrivent à dissimuler le néant de ses dons de créateur. Ici la presse juive vient à son secours avec la plus grande complaisance en entonnant les louanges du bousilleur le plus médiocre, à condition qu’il soit juif, de sorte que le reste du monde finit par se croire en présence d’un artiste, tandis qu’il ne s’agit en réalité que d’un misérable histrion. (p. 158)

Ouf, c’est tellement Hitler, l’histrion dans tout ceci, en fait. Personne d’autre. Mais les inepties qu’il raconte ici au sujet des juifs et des arts, qu’est-ce qu’on les entend encore passablement aujourd’hui. Et les petits brunâtres qui se croient finfins, subtils et novateurs en redisant ces fadaises ad nauseam prennent pourtant bien soin de discrètement renier leur Maître ès Arts en nous les crachant au visage: Adolf Hitler, tel qu’il persiste, signe et casse souverainement les pieds à la rationalité civique contemporaine encore, encore, et encore.

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Paru aussi (en trois partie) dans Les 7 du Québec. ICI, ICI et ICI.

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