Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Posts Tagged ‘conformisme’

Le Syndrome de Pénélope

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2017

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Ne jamais se satisfaire. «À ce dont un esprit se satisfait on mesure la grandeur de sa perte.» (Hegel). Pensée admirable, à laquelle nous objecterons toutefois que seul un «esprit» se satisfait…

Henri Lefebvre, Logique formelle, logique dialectiques, Éditions Sociales, p. 225.

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On connaît la situation que campe le mythe grec. Pénélope, reine d’Ithaque et épouse d’Ulysse, attendra pendant vingt ans le retour de son mari, de l’Iliade (la guerre de Troie en soi, dix ans) et de l’Odyssée (le voyage tumultueux du retour d’Ulysse, un autre dix ans). Les prétendants en rafales, présumant leur roi Ulysse mort, pressurent Pénélope pour qu’elle se remarie. Pénélope leur fait valoir qu’elle doit d’abord confectionner une toile funéraire pour son beau-père. Quand cette toile, tissée au métier, sera terminée, Pénélope s’engage alors, et alors seulement, à se remarier. Et, en fait, Pénélope, avec l’aide de ses servantes, défait la nuit la portion de toile qu’elle a tissé le jour. Éventuellement Ulysse revient, à la grande joie amoureuse de Pénélope, et, en compagnie de son fils Télémaque, il flingue tous les prétendants avec son arc et renoue avec son épouse. Pénélope, c’est donc cette reine tisserande qui, au nom des considérations supérieures de l’amour et du devoir, dans un ostensible sur-place politique, défait et refait sans cesse son ouvrage, en affectant de se rendre à la pression ambiante dont, de fait, elle n’a cure.

Le Syndrome de Pénélope, c’est donc cette urgence qu’on ressent de jeter ce qu’on est en train d’accomplir par terre et de le refaire, de le refaire sans cesse, en neuf, sous le poids d’une pression extérieure, implicite et obtuse. Mais le Syndrome de Pénélope ne bénéficie pas de la duplicité astucieuse et du sens abnégatoire de la Pénélope d’origine. Dans le Syndrome de Pénélope, on défait et refait sans cesse non pour temporiser mais pour améliorer, finaliser, astiquer, rétablir, réussir. La toile funéraire du beau-père, qui pour Pénélope n’était rien d’autre qu’un moyen, redevient fin dans le Syndrome de Pénélope. Le Syndrome de Pénélope est une forme de perfectionnisme qui s’avère finalement stérile et nocif. Son caractère d’exercice solitaire est, en plus, intégralement illusoire. C’est la pression sociale, comme insistance ou comme indifférence, qui fait entrer l’esprit hésitant, docile et peu pugnace dans le paradis rassurant et factice du Syndrome de Pénélope.

Autour de cette question de la pugnacité, on a voulu identifier le Syndrome de Pénélope à la Tactique de la Terre Brûlée. L’autodestruction nationale, totale ou partielle (préférablement partielle!), incorporée comme moment stratégique dans le combat, ni plus ni moins. En 1812, les russes incendient Moscou qui vient de tomber aux mains de Napoléon. En 1942, les troupes de Staline, reculant ostensiblement devant l’armée allemande, détruisent tout sur leur passage dans leur propre pays. Mais, quand on y regarde avec l’attention requise, l’action des russes, tant en 1812 qu’en 1942, est beaucoup plus une version vive, collective et proactive de la vraie temporisation pénélopéenne d’origine qu’un perfectionnisme abstrait et nivelant. Les moscovites incendient sciemment leur ville pour empêcher l’envahisseur impérial d’en bénéficier stratégiquement et, de ce fait, ils finissent par le forcer à se replier. Staline détruit ses propres campagnes et ses propres dispositifs d’approvisionnement mais tient solidement les villes soviétiques, même celles de taille moyenne. Les forces du Reich s’enfoncent dans un grand filet, en fait, qui, quand il se refermera, par l’action concertée des partisans russes et de l’hiver, pavera la voie qui mènera l’Armée Rouge aux portes de Berlin. Le minaudage et la rouerie de notre Pénélope stalinienne n’ont pas grand-chose à voir avec son Syndrome. La Terre Brûlée, c’est du repli stratégique offensif, en fait. Les prétendants qui n’ont rien vu et ont mal évalué la situation finissent massacrés.

Tout différemment, refaire c’est nier et nier c’est faire face. Le pouvoir créativement dialectique de la pensée négatrice pourrait donc apparaître comme une légitimation du Syndrome de Pénélope. Pourquoi ne pas spéculativement invoquer la fameuse négation de la négation dialectique pour «modestement» rebrousser chemin, admettre une erreur, faire du passé table rase, comme le dit si bien la chanson légitime et militante, et tout refaire, en mieux, en plus beau, en plus aimable, en plus pimpant. Le projet initial, chambranlant, isolé, boudé, méconnu, comme négation de la réussite est lui-même nié dans le Syndrome de Pénélope. Cela semble donc de bien bonne dialectique que de nier ainsi ce qui me niait ma gloire. Que reproche-tu tant à cela, Loup Ysengrimus? Ce que je reproche à la manœuvre ici, c’est son caractère mécanique, idéal, abstrait, en un mot. Car causons dialectique, s’il faut causer dialectique. La négation de la négation n’est pas je ne sais quelle obligation méthodologique principielle parce que Hegel le dit et que Marx le confirme. La  négation de la négation est un changement qualitatif, voilà la saine formulation objectale, poisseuse et charnue de notre affaire. Avez-vous déjà entendu parler de l’irréversibilité fondamentale du réversible? Oui? Non? Ça vous donne la tremblote asymétrique? Ça vous fait dormir, comme le ferait un (tout illusoire) pendule? Ça vous fait vous revirer de bord? Vous voulez subitement tout laisser tomber et retourner au village de votre enfance? Mais on ne retourne pas au village: il est changé qualitativement. Il n’est plus là. Il dort sur un autre palier, mnésique celui-là, immatériel, révolu, fatal. Vous voulez laver le manuscrit à grande eau et tout repeindre, tout retracer, tout redire… ré-écrire l’histoire? Et le palimpseste, lui? On ne peut pas effacer et refaire, on ne peut pas retourner en arrière. L’histoire, j’entends l’histoire humaine, ne fonctionne pas comme ça. Elle accumule, elle bricole, elle révolutionne, elle distend assez bien ce qu’elle thésaurise toujours assez mal. Il reste implacablement quelque chose du projet antérieur sur le papier, sur le métier, dans les mémoires (y compris le souvenir grincheux des prétendants qui, trouvant que la reine tisserande est bien lente à l’ouvrage, lui dévorent tout son avoir en des banquets interminables). Le Syndrome de Pénélope est une manœuvre fictive en ce sens qu’il est un mensonge abstrait.

Ce que le Syndrome de Pénélope retient du faix de la Pénélope légendaire, c’est cet effet de sur-place, justement, qui fait que, l’un dans l’autre, vos contraintes, et les choix frileux que vous faites dans le cadre étroit que celles-ci vous concèdent, font que vous n’avancez pas, que vous ne progressez plus, que ce en quoi vous avez tant cru pédale dans la mélasse doucereuse de l’espérance redondante qui s’imagine agir mais ne fait que tataouiner. Ce genre d’action n’existe pas, elle ne se rajuste pas comme ça. On apprend de ses erreurs mais on ne les efface pas. L’histoire ne se déploie pas de cette façon là. Et la force dialectique et tumultueuse de l’histoire est justement ce qui doit être invoqué ici, par-dessus tout et envers et contre tous. Les hystéros ultimes du Syndrome de Pénélope sont justement ces propagandistes qui ont voulu réécrire l’histoire. Dangers officiellement proclamés, les faits, raboteux et contradictoires, se sont comme trompés. Alors on lisse, on efface tout et on redit. C’est ce choix autoritaire fallacieux qui ne tient jamais la route. Car les faits ne se trompent pas, ils sont. Quand on les glose, soit on les reflète, soit on les distord… mais on ne peut pas vraiment les défaire et les refaire, sauf dans l’abstraction des légendes.

Le Syndrome de Pénélope n’est pas un programme artistique ou politique, c’est une fixation pathologique. Ce n’est pas la manifestation d’une saine aptitude rectifiante mais l’indice d’une soumission de girouette aux vents changeants de l’opinion, des modes, des superficialités mondaines, de la fadaise intellectuelle du tout venant. Le syndrome de Pénélope est la signification fondamentale du fait de piétiner. Il est un immobilisme gesticulateur déguisé en fausse sagesse autocritique. On va laisser ça à Noam Chomsky (qui, dans un chapitre de son traité Structures syntaxiques s’amuse à déconstruire les développements «intelligents» du chapitre précédent et ainsi de suite, de chapitre en chapitre) et à Chuck Berry (qui a passé sa longue et tonitruante carrière musicale à composer la même chanson). Au Du passé faisons table rase glorieux, factice, ardent et rêveur des siècles antérieurs, il faut répondre, sur le ton du froid militantisme au ras des mottes d’aujourd’hui: Il faut persévérer, il faut résister, il faut continuer la lutte. Car la bicyclette de Che Guevara ne peut tout simplement pas reculer et, si elle n’avance pas, elle tombe. Et le monde ne change pas de bases. Il mobilise des bases en mutations durables pour ébranler et faire trembler des sommets qui finissent par se craqueler en arêtes et tomber dans des torrents qui les transportent avec fracas vers des ailleurs irréversibles.

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Facebook n’est PAS un cyber-espace privé

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2016

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Bon, comme il s’agit ici de Facebook, commençons, si vous le voulez bien, pour solidement se placer dans le ton, par rien de moins que les désormais incontournables ego-informations. J’ai un Moi, bien vivace et vivant. Il existe, il exulte, il interagis. Or, malgré ça, du point de vue de la diffusion de camelote procédant de ma vie privée, ma page Facebook est un sarcophage, vide comme une vieille souche pourrite… Elle existe pourtant. Il le faut bien, hein. C’est une page Facebook assez banale d’homme de soixante ans. J’y parle de mes livres, de mes billets de blogue (mon carnet les lie automatiquement sur Facebook, à leur parution), du travail consciencieux, honorable, méritoire et méthodique de la maison d’édition ÉLP, et de quelques rares autres clopinettes grappillées ouvertement, éclectiquement, et sans primeur particulière, sur la ci-devant toile (je n’y pose plus de lien à YouTube car ils les effacent en douce, ces caviardeurs. Pas pour du copyright, en plus: non, non, juste pour couler un concurrent). J’y entretiens aussi des liens plates avec des groupes creux. Rien de trop vif, parlant ou tripatif. Du ronron bon ton.

J’ai un petit nombre d’amis (quarante ou… moins), des anciens de collège, des soeurs, neveux, nièces, des ventrus, des pelés, des tondus, des compagnons et compagnes auteur(e)s et éditeurs/trices franc-tireurs/reuses. Je refuse systématiquement et sans sommation les offres d’amitié venues d’inconnues, habituellement fort jolies (et qui n’apprécieraient certainement pas le vol d’identité qu’elles subissent en m’enquiquinant de la sorte, tout involontairement). Quand —et c’est rare— un nouvel ami effectif et plausible se présente au portillon, j’en retire un, sur le critère un peu flasque de sa non-saillance dans mon esprit et/ou de l’ineptie vide ou sottement ludique de ses contributions. Il s’agit de préserver soigneusement le nombre temporairement sacro-saint de quarante amis Facebook. Simple question à la fois de modestie et de méthode. À ceux et celles qui trouveraient que c’est bien peu d’amis, je répondrai: restons calmes ici, socratiques aussi. Je ne connais pas quarante personnes en profondeur donc, même si je contrôle un petit peu les volumes, je suis bel et bien, moi aussi, sous l’effet plein et entier de l’inflation Facebook, comme un peu tout le monde sur cette plate-forme de stature planétaire. En toute déférence pour ces quarante individus, tous fort estimables d’autre part, je me dois de signaler au cosmos entier que personne d’important (dans tous les sens du terme) n’est mon ami Facebook… Ronron, je n’y vais pas souvent et n’y discute pas grand chose. C’est comme le titre d’un bel album de Miles Davis du siècle dernier: Decoy. Le sénat canadien en quelque sorte. Balconville, un jour de pluie. Les gogos visitent fortuitement ma page Facebook et n’y voient que le feu qu’ils veulent bien y voir (car ils ne sont dupes de rien, comme tous nos contemporains, cyber-blasés à la corde)… Ce qui m’arrive de sauvage et de fou est ailleurs… parfaitement et intégralement invisible, à l’ancienne…

Je m’appelle Paul Laurendeau (c’est là mon identité sur Facebook). Mon nom de cyber-plume est Ysengrimus. Je suis barbu, debout non loin d’un ordi un peu ballonné et vieillotte et il y a derrière moi une batterie dont ma maisonnée n’est plus propriétaire (la photo date de 2005 et je n’ai aucune intention de vous annoncer sur tous les tons que je viens de la changer, donc elle reste). On notera aussi, sans s’appesantir mais en se rapprochant doucement du propos du jour, que Facebook est constamment en train de barboter dans sa quincaillerie de politique de confidentialité et de nous proposer de nous y ajuster, en remontant sans fin la côte caillouteuse et aride des nouvelles consignes à rencontrer. Comme je subis ce service, je suis bien contrarié de me voir forcé à ce genre de contraintes tataouines et récurrentes par eux. Bon je surveille avec une certaine attention le topo quand même (on est jamais assez prudent) même si ça fait un bail que je ne place rien de privé sur cet espace pour exibitios convulsionnaires. Je recommande à quiconque d’en faire autant (on y arrive, on y arrive). Ceci est un espace d’affichage public, pas une structure permettant de mettre en place des dispositifs de messagerie confidentiels.

Nous y voici donc. Je veux simplement dire ici à mes lecteurs et lectrices que Facebook n’est PAS un cyber-espace privé. Il faut soigneusement éviter de mettre, par exemple, des photos de ses enfants sur Facebook. C’est un piège à con nuisible qui ne mérite absolument pas de notre progéniture. La seule et unique «photo» de nature personnelle que je recommande à placer d’urgence sur Facebook, c’est ceci, suavement paradoxal:

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En effet, pensons de façon minimalement autocritique, ici, pour une petite minute. Que dirait vraiment mon enfant de demain de mon enthousiasme d’aujourd’hui/autrefois, le concernant, enthousiasme pesant et gnagnan, qui l’engage lui aussi, et largement malgré lui? Les photos de famille se cyber-punaisent au tout venant sur internet, maintenant, vraiment? On est sérieux là? J’imagine un de mes fils se voyant aujourd’hui, en version cyber-monde, en train de câliner un ours en peluche circa 1999, de par mon enthousiasme d’un autre temps, sous la pluie parfumée des j’aime des matantes de mon cercle d’amis… Mais il me la ferait bouffer toute crue, la gentille peluche de jadis…

Posons la question de façon plus générique ou principielle, et sans attitude soupçonneuse aucune, sur la simple base d’une prudence prospective toute élémentaire face aux technologies cyber-communicatives. Faut-il ou non se méfier (comme de la peste) du scrapbooking gnagnan-familial sur Facebook? C’est un débat qu’il va finir par falloir avoir. Mon enfant un jour aura mon âge. Ses traces internet le suivront (ou non), comme des casseroles. Pour un (comme disent les vieux, s’il en reste), j’énonce ici un principe général ferme et nous sommes des millions en cause. Poster des photos de nos enfants sur un panier percé exibitio et nuisible comme Facebook est un comportement durablement irresponsable. Ce principe ne souffre hélas pas d’exception. À ceux qui iraient avancer des arguments de naïfs ébahis genre «j’estime que je ne risque pas grand-chose», je répondrais: tu me fais rigoler, c’est ton enfant qui a son image enfantine mise en circulation sur internet, pas toi. Les risques sont donc pleinement pour lui. Et son impression personnelle du moment —éventuellement approbative ou indifférente— eh ben, elle fait pas trop le poids dans la balance. On sait pas ce qu’il voudra demain, ton bambin de ce matin, point. Aussi, on sait pas où ces images finissent. J’ai pas besoin de vous faire un dessin. L’ours en peluche qu’il étreint si tendrement, ton enfant innocent, pourrait se retrouver satiriquement photoshoppé en Pedobear… Tapez simplement ce mot dans l’appel des images, vous verrez bien ce que je veux dire. Elles voyagent et se transmutent, les petites photographies innocentes qu’on abandonne en toute insouciance au cyber-golem. Et le fait est qu’en postant des photos de nos enfants sur Facebook, on s’autorise, nonchalamment et imprudemment, des comportements que l’histoire va juger fort sévèrement, comme Pierre Nadeau en noir et blanc, quand il allumait une clope à l’écran. Faute de mieux, souvenons-nous du vieux mot de Gilles Vigneault: «On fabrique des chaises. On sait pas qui va s’asseoir dedans»

C’est assez angoissant et contrariant ce qui se passe dans ces plate-formes et c’est vraiment très peu fiable, pour le citoyen pingouin de base qui n’a pas envie de se livrer en pâture aux cyber-commerce et au cyber-voyoutage (qui sont bien souvent les mêmes). D’autres diront encore qu’ils n’identifient pas explicitement leur enfant par un étiquetage, ou je ne sais quoi. Ouais, ouais, première affaire que tu sais, en ouvrant mon Facebook, l’œil glauque, sans trop penser à rien, vlan, je sais qui c’est ton enfant. Je sais son nom et sa ville de résidence. Comment ça se fait que je sais ça, moi? C’est pas de mes affaires (ceci n’est pas un reproche fait à quelqu’un. On discute sur des principes). Qui d’autre le sait? Les amis des amis de… on s’y perd un peu. Non, donner ce genre de chèque en blanc à un foutoir sociologique comme Facebook, c’est exactement là que se situe l’erreur de fond dont nous discutons. Ils nous font rebondir nos photos anciennes maintenant, en plus, ces corniauds là. Tu ne t’attendais pas à voir cette photo te retrousser dans la face, six ans plus tard! Elle va retrousser où demain? Et tu peux plus rien effacer, en plus. Facebook garde absolument tout, même les pages que l’on (croit que l’on) retire. Mazette… Tu veux vraiment jeter l’image présente ou passée de tes enfants dans ce genre de cloaque mouvant et malodorant? Moi, non. Mon image, oui. Elle peut y aller. Elle n’engage que moi. L’image et le nom des autres, non…

J’emmerde copieusement Facebook. Je n’ai aucune confiance en eux. Ce sont des suppôts du grand capital et des arnaqueurs patentés. Qu’ils alimentent leur livide et perfide chronique planétaire biaisée en d’autres sources que ma modeste maisonnée.

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Emprunts de «bon aloi», faux amis et traductions dites «littérales». La vieille chanson geignarde de l’anglicisme québécois

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2016

Tardivel_L'anglicisme_voilà_l'ennemi

Ah, sicroche de tornom! Les choses ont-elles changé tant que ça dans l’opinion des clercs-neuneus du Nouveau Monde depuis la causerie L’Anglicisme, voilà l’ennemi de Tardivel en 1879? C’est pas certain, pas certain pantoute. On rencontre encore bien des baîllonneurs impénitents et autoritaires qui racontent n’importe quoi et autres choses en se donnant des grands airs sur le fameux franglais d’ici. Je suis personnellement bien tanné de voir se perpétuer sans cesse l’hydre grimaçante de la vieille peur complexée et colonisée de l’anglicisme au Québec. On va donc se faire sans s’énerver une ou deux petites mises au point linguistiques et sociolinguistiques. Hmm, entre bons (vrais) amis.

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L’EMPRUNT SOI-DISANT DE BON ALOI. Il y aurait des anglicismes de «bon aloi» et d’autres non. On nous baille ça depuis des décennies. Or la notion de «bon aloi» n’a aucun statut analytique ou opératoire. C’est une formulation crypto-normative servant exclusivement à donner une apparence de légitimité descriptive au détenteur d’une compétence corrective trop souvent autoproclamée et biaiseuse. Plus le corpus des «mots de bon aloi» s’étend, plus la stabilité des critères sensés les légitimer s’estompe. Le seul critère qui reste finalement, c’est celui de la préférence subjective, habituellement émotive et fort peu imaginative, du personnage en position d’autorité dictant le «bon aloi». Ce personnage, dans la majorité des cas, s’aligne sur ce qu’il fantasme comme étant le choix français (entendre: étroitement hexagonal) et s’abdique devant ce choix ou pseudo-choix. Je ne vois vraiment pas pourquoi je dirais smoking (au lieu de tux ou tuxedo) ou bifteck (au lieu de steak) sous le prétexte, réel ou hallucinatoire, que les Français le font ou le feraient. Mes anglicismes directs, acculturés et bêtes valent bien ceux des autres et la formule selon laquelle il n’est de bon aloi que de Paris est parfaitement faisandée et dénuée des moindres qualités dialectologiques. Même les Parisiens d’ailleurs n’en veulent plus et la parisianité linguistique, notamment en matière d’anglicismes, est largement une fabrication coloniale (une fabrication de nous, donc). D’autre part, le xénisme, cet anglicisme un peu conjoncturel et ad hoc utilisé strictement pour faire smart ou pour «faire anglais» ne se cultive pas de la même façon d’un côté et de l’autre de l’Atlantique et il n’est certainement pas question de donner un chèque en blanc à nos amis Français (ou à leurs thuriféraires locaux) sur cette question. Je vais donc continuer de dire commenditaire et primeur et leur laisser sponsor et scoop, si ça les amuse tant (le cas échéant — n’oublions pas qu’on surestime largement la crispation des Français sur ces questions) de faire ricain à la manque quand ils disposent d’un mot parfaitement français pour ce dire. Le «bon aloi» n’est pas issu de papa commandant. Il n’en chuinte pas comme une humeur, n’en émane pas comme une vapeur, n’en jaillit pas subitement comme un vent. Il faut démontrer la validité de ce qu’on assume de défendre. Et, de fait, pour tout dire, le «bon aloi» absolu et transcendant n’est pas. Chaque formulation identifie une strate sociale et en émane. Et, variation sociolinguistique oblige, il n’y a pas d’autorité absolue en matière de langue et… surtout pas en matière d’anglicismes.

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LA TRADUCTION DITE LITTÉRALE. C’est là un autre serpent de mer souvent invoqué pour fustiger mais, de fait, fort mal décrit. Ainsi, par exemple, contrairement à ce qu’affirment certains olibrius, le tour téléphone intelligent n’est pas une «traduction littérale» d’usage. C’est d’abord un terme. En ce sens que c’est une unité retenue par une instance officielle de terminologie (québécoise). Son défaut n’est pas dans sa soi-disant dimension de «traduction» mais bien dans son intelligibilité en tant que syntagme (si vous me pardonnez le jargon). Les Français (qui restent numériquement majoritaires en francophonie) n’ayant pas retenu ce terme, ils le décodent au sens littéral analytique (plutôt que comme syntagme synthétique) et le résultat est inintelligible et, de fait, ridicule (on semble imputer de l’intelligence à un objet). C’est ça et rien d’autre qui rend le tour téléphone intelligent difficilement utilisable (surtout dans du texte visant un public hexagonal). Exemples converses en français: carte orange, fromage blanc. Les Québécois, ici, n’attrapent pas le syntagme et pensent à n’importe quelle carte de couleur orange ou n’importe quel fromage de couleur blanche et ça semble inintelligible, imprécis ou redondant. Pour le ridicule en matière de décodage littéral des syntagmes, il faut aller chercher le français glace à l’eau, qui ne remplacera jamais le terrible popsicle au Québec attendu que de la glace à l’eau, quand on la décode au mot à mot, surtout dans un pays nordique, c’est fatalement aussi imbuvable que de l’eau aqueuse ou du sel salé. Ces syntagmes québécois et français n’ont strictement rien à voir avec de la traduction, littérale ou autre. Au contraire, c’est leur irréductibilité franco-française ou franco-québécoise qui les rend difficiles à faire circuler en francophonie. Ce sont des tours régionaux, sans plus. L’anglais n’y est pour rien. La notion de traduction littérale ne doit pas être utilisée à tort et à travers, chaque fois que ça nous arrange, mais vraiment au sens précis, fort et… littéral, justement. Exemple: Fait sûr d’adresser les issues (sur: make sure to adress the issues) pour «assure toi de traiter les questions importantes». Ce tour surprenant existe chez les francophones de l’Ontario. Voilà une vraie traduction littérale. Un mot pour un mot, au mot à mot et, surtout, à syntaxe stable et sans aucun résidu. Pour l’anglais smartphone ou le plus rare intelligent (mobile) phone, une traduction littérale serait *intelligent téléphone (comme on disait autrefois paie-maitre pour pay master). C’est pas ça qu’on observe. Le fait est, l’un dans l’autre, que fin de semaine et téléphone intelligent ne sont aucunement des traductions littérales. Ce sont simplement des solutions françaises plus ou moins heureuses à un problème lexicologique ou terminologique spécifique. Exemple dans l’autre sens de traduction littérale: lily of the valley (sur lys de la vallée, le nom anglais du muguet) est une traduction complète dont la syntaxe est maintenue intégralement (traduction ici vers l’anglais — en plus on change de fleur, ce qui arrive plus souvent qu’on pense, dans ce genre de mésaventure). Autres exemples de traductions littérales (lexicales et syntaxiques) dans notre belle culture: tomber en amour (sur to fall in love) pour «tomber amoureux», à la fin de la journée (sur at the end of the day) pour «arrivé au bout du compte», y a rien là (sur there is nothing there) pour «c’est simple comme bonjour », qu’est-ce que tu penses que tu fais là (sur what do you think you are doing) pour «tu joues à quoi là?» Certains cas de traductions littérales sont strictement lexicaux (en ce sens qu’ils affectent un mot unique): plombeur pour «plombier», exploder pour «exploser», paquet (sur package) pour «liasse de documents». Redisons-le: au mot à mot, dans une traduction effectivement vraiment littérale, tu as tous les mots et la syntaxe reste constante. Noter, dans le cas de qu’est-ce que tu penses que tu fais là, que le final affaiblit la cause littérale. C’est du dégradé, tout ça. En tout cas, et quoi qu’il en soit de la légitimité réelle ou voulue du fait universel de passer d’une langue à une autre, nos bons compatriotes qui utilisent ces tours font de la traduction, c’est certain. Littérale ou non, peu importe finalement. Quand ces tours sont intelligibles en francophonie et qu’ils me bottent bien, je les utilise sans frémir. Ceux qui me barbent, je les laisse de côté. Tant qu’à américaniser son style, autant le faire par la traduction malicieuse que par le xénisme béat. Pensez-pas?

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LES FAUX AMIS: PARFOIS DE BONS VIEUX AMIS. Les cas comme avatar, éventuellement ou figurer, des classiques aussi, je les décrirais, sans rougir, avec la notion de faux amis (vieille désignation colorée et vive, mais descriptivement plutôt heureuse, pour attaquer l’anglicisme sémantique). C’est patent dans le cas, par exemple, de application au sens de «candidature» qui nous rappelle l’époque héroïque où on appelait un chef de gare un agent (sur station agent) et du pain grillé des rôties (en traduisant toast). Des cas comme image en mouvement sont plus difficiles à catégoriser. Comme balle molle (pour soft ball) ou chien chaud (pour hot dog) c’est un cas mixte faux amis et/ou traduction. On sent en tout cas que l’anglais ravaude l’affaire et que le français résiste. Le Dada de Troie, en somme. Le critère d’intelligibilité auprès des locuteurs est finalement un bien meilleur guide que tous nos cadres descriptifs, toujours plus ou moins défaillants quand les corpus s’élargissent. Souvenons-nous quand les vieux disaient Moi, pour un… (sur I, for one), moi tiku j’y comprenais rien. Je trouvais ça confusant (pour reprendre un beau monstre créé autrefois par mes étudiantes anglophones sur confusing) et l’expression a fini par mourir avec ma génération. L’intelligibilité française a prévalu, sans trompettes. Parfois, en plus, le fustigeage [sic] de ces tours se complique de préjugés enfouis pas vargeux-vargeux pour personne et qui n’ont absolument rien à voir avec l’adstrat anglais. Il y a des têtes croches partout, pour reprendre un mot bien de chez nous. Les Français aiment pas chandail (lui préférant pull, qui n’existe même plus en anglais, ayoye) pourtant bien présent dans leurs dictionnaires et français au boutte, à cause du souvenir de l’étymon marchand d’ail. Ça rend une odeur populaire. Certains de nos compatriotes tournent le dos à barbier (à cause de barber et malgré Figaro, pourtant barbier de Séville) pour des raisons tristement analogues. En plus, ça rendrait une odeur archaïque. Moi, entre populaire/archaïque français ou chic/tendance anglais, vous vous doutez que mon choix est fait… Mais cette partie là est une opinion strictement personnelle, n’est-ce pas. L’un dans l’autre, pour tout dire comme il faut le dire, j’accepte pas de me faire dire qu’il faut pas dire chien chaud (qui est attesté, marrant, un brin surréaliste et savoureux… surtout avec de la moutarde jaune fluo et vapeur —certainement pas steamé), que c’est une traduction fausse amie de mauvais aloi et que le mot français «est» hot dog. Pouah… c’est quoi le critère, autre que celui du conformisme rampant, veule et sans imagination?

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Insistons pour dire que ces classifications descriptives (calques, faux amis, traductions littérales, emprunts directs) n’ont aucune validité normative, de la même façon que les désignations normatives (barbarismes, solécismes ou le monstrueux «anglicisme de culture») n’ont aucune validité descriptive. Tant et tant que, finalement, souple et sans complexe, ma solution est sereinement subjectivée. J’invoque des critères descriptifs certes. Mais je les maintiens lâches, moirés, souples, pour arriver à des solutions empiriques, colorées, sociologiquement marquées, mais toujours intelligibles. Et je me méfie comme de la peste des grandes explications normatives improvisées pour faux savants roides et mal avisés en mal de psychologie des profondeurs et de nature des choses dans les mots. Elles ne sont habituellement que la légitimation de ce qui est usuel (pour moi) et le rejet (fallacieusement) documenté de ce qui est dépaysant (venu de l’autre). Il n’y a pas si longtemps, les baîllonneurs au «bon aloi» nous disaient, au Québec, de ne pas dire à cause que, une soi-disant traduction littérale (dans l’utilisation descriptivement impropre de cette notion) de because. Voilà des oiseaux qui n’avaient pas lu Le Discours de la Méthode où la majorité des causales sont introduites sans sourciller par à cause que. Si on ne peut plus invoquer le modèle de Descartes ès langue française, je vous demande un peu ce qu’on va manger l’hiver prochain… Tintouin…

Chien chaud, Hot dog, Westmister de Carole Spandau

Chien chaud, Hot dog, Westminster de Carole Spandau

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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THE WHOLE WIDE WORLD, quand une modeste mémorialiste revient sur sa fugitive rencontre avec l’Écrivain Fou

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2016

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Je me suis intéressé à l’écrivain Robert Ervin Howard dans des conditions parfaitement inattendues. J’ai vu, il y a quelques années, le très beau film intimiste, déjà vieux de vingt ans, The Whole Wide World (1996), basé sur One who walked alone (1986), le récit autobiographique d’une incisive institutrice d’anglais du Texas, Novalyne Price (1908-1999), relatant sa brève et tumultueuse relation, entre 1933 et 1936, avec un écrivain névropathe, dépressif et complètement obsédé par son écriture, nul autre, justement, que Robert Ervin Howard (né en 1906 – mort en 1936, d’un suicide par arme à feu). Précurseur quasi-visionnaire de la littérature du genre fantasy, Robert Ervin Howard créa, entre autres, en 1932, le personnage de Conan le Barbare, dans une série de ces petits romans à grand tirage que les américains désignent sous le terme difficilement traduisible de pulp fiction. Le récit poignant de Novalyne Price, tel que mis en forme dans ce petit film étonnant, donne un singulier relief émotif à toute cette œuvre échevelée et délirante. Concentrons ici notre attention sur l’inédite aventure de Madame Price, témoin lucide qui, au soir de sa vie, écrit sur tout ceci, avec une touchante sincérité. Quand j’ai revu le film The Whole Wide World en compagnie de mon fils Reinardus-le-goupil, il n’a pas été trop enthousiaste des comportements rustauds du personnage masculin, alors que moi… contrairement à mes (pourtant fermes) habitudes, j’ai… mais n’anticipons pas…

Nous sommes donc entre 1933 et 1936, au fin fond de la campagne texane. Novalyne Price (Renée Zellweger, elle-même une texane) enseigne l’anglais pour payer ses études et rêve de devenir écrivaine. Un ami commun lui présente Robert Ervin Howard (Vincent D’Onofrio). C’est un grand gaillard costaud, pas du tout dégrossi, avec une casquette et des bretelles, qui parle fort mais semble parfaitement indifférent à tout, son regard perdu dans un monde lointain qui n’est pas tout à fait le nôtre. Novalyne est sensible à la notoriété littéraire naissante de Robert mais elle l’admire en fait abstraitement, et pour les mauvaises raisons. Vous vendez bien et moi aussi je veux vivre de ma plume. Il est donc important que je fasse l’effort du vous comprendre, dit en substance Novalyne à Robert. Et cette étrange et improbable relation d’amitié sentimentale va démarrer sur cette base, malencontreuse et ambivalente. Admirer un écrivain pour son succès de librairie plutôt que pour le contenu charnu et poissard de son œuvre, n’est pas l’option la moins bancale. Novalyne va le découvrir à ses dépends. S’intéresser à une femme parce qu’elle vous demande poliment de lui parler de ce que vous êtes en train d’écrire (en attendant patiemment des retours d’ascenseurs empathiques qui ne viennent jamais) n’est pas l’option la moins bancale non plus. Robert va le découvrir à ses dépends aussi, si tant est qu’il s’en soucie. Bon, Novalyne va parvenir à le civiliser minimalement. Il va s’habiller un peu mieux, porter un chapeau à la mode, se laisser pousser la moustache, même. Il va fournir son lot d’efforts mondains, mais cela ne suffira tout simplement pas pour rencontrer les standards comportementaux de Novalyne Price et du conformisme social ambiant que malgré elle et, comme compulsivement, elle incarne, bien souvent avec conviction, ardeur et rage. Ça va vraiment clocher entre ces deux là… Les seuls moments où ils se sentiront vraiment bien ensemble, ce sera lorsqu’ils s’abandonneront, silencieusement mais de concert, dans la contemplation du formidable coucher de soleil texan…

Nous, bien nous, nous sommes à l’intérieur de Novalyne. Nous procédons à la découverte graduelle d’un fou furieux littéraire méprisé, mécompris et qui, de plus, s’en moque éperdument. Ce dimanche là, après la messe, Novalyne se fait déposer, par le cabriolet conduit par ses copines enseignantes, près de la maison familiale des Howard. Bizarre quand même. Elle l’entend gueuler, s’époumoner. Les lèvres pincées, les sourcils froncés, Novalyne contourne la maison et arrive jusqu’à une fenêtre par laquelle elle aperçoit Robert, assis devant sa machine à écrire, aboyant, d’une voix de stentor, l’histoire qu’il est en train d’écrire, ses doigts ne bougeant pas assez vite pour tout entrer sans encombre dans la machine à écrire. Une autre fois, ce sont les collègues de Novalyne qui lui montrent, sur la route du village, un grand gaillard tonique et éperdu qui marche au milieu du chemin en boxant tout seul contre des personnages imaginaires. Novalyne se rue sur lui, au risque de se faire proprement assommer et l’interrompt, une fois de plus. Notons, pour la petite histoire que Robert Ervin Howard a écrit de très nombreux romans sur le thème de la boxe. Lors de ses balades en voiture en compagnie de Novalyne, il ne prend vie que lorsqu’elle lui demande de lui décrire les caractéristiques physiques et psychologiques de Conan le Barbare. Robert, alors, devient littéralement Conan au milieu d’un champ de blé et, faute de romantisme, l’affaire ne manque certainement pas d’une indubitable intensité émotionnelle.

Reinardus-le-goupil est particulièrement contrarié et agacé par l’attitude de Robert, qu’il analyse comme la plus grossière des goujateries imaginable. Je suis pour ma part obligé, fait rarissime, de prendre ici parti pour le personnage masculin contre le personnage féminin… Robert est une brute, mais ce n’est pas un goujat. Un goujat, c’est déjà quelqu’un qui agit sciemment, en prenant ouvertement ses options d’oppresseur, dans la parade de séduction. Robert est intégralement loin en deçà de la séduction. Engoncé, sans espoir de retour, dans son monde imaginaire, profondément déterminé par une mère souffrante qui l’approuve implicitement sur tout et lui donne tout (celle-ci est jouée par Anne Wedgeworth, superbe travail d’actrice de soutien), Robert n’interagis tout simplement pas avec une femme. Il épanche son être sous le regard d’une femme, c’est bien différent. Et celle-ci se doit de prendre acte et de vivre avec les faits bruts, sans plus. Quand à Novalyne, oh, je suis bien désolé, chère Novalyne, mais vous devez regarder bien en face les conséquences de vos propres options. Vous avez voulu vous intéresser à un écrivain qui «vend bien», il faut assumer que cela signifie se mettre en contact avec un psychopathe, intégralement hanté par les histoires qu’il raconte et qui n’a pas de temps à perdre avec les niaiseries mondaines auxquelles vous le convoquez (incroyablement prolifique, Robert Ervin Howard a écrit plusieurs centaines de récits entre 1916 et 1936). Quand Robert partage, au premier degré et en toute spontanéité, ses goûts littéraires et artistiques avec Novalyne, la catastrophe culmine. Un jour, il lui remet Weird Tales, une des revues de pulp fiction dans laquelle il écrit, histoire qu’elle découvre un peu, directement, ce qu’il fait. Cela semble grossier et pornographique aux yeux de la jeune femme. Une autre fois, il lui fait cadeau d’un gros ouvrage de Pierre Louys (1870-1925), auteur étrange, sensuel, inclassable, faisant surtout dans le roman érotico-romantique, langoureux, lesbien et «pervers». Novalyne est outrée et finit par jeter l’ouvrage. Lors d’une promenade au bord d’une rivière, Robert, visionnaire sans le savoir, comme Huxley, comme Lovecraft ses contemporains, annonce qu’un jour les perversions sexuelles les plus délirantes seront omniprésentes, banales même, dans l’intégralité des formes artistiques. Aucun mode d’expression ne sera épargné, tous seront affectés par une inévitable sexualisation, qui prendra de plus en plus une dimension parfaitement ordinaire. Novalyne n’est pas très enthousiasmée par ce genre de futurologie… Et le flot des histoires que Robert raconte continue de dégringoler hors de lui, comme un torrent, tant et tant que la moindre sortie est, à son sens, une pure perte de temps, parce qu’elle lui coûte tant d’heures perdues de cette tonitruante bande passante narrative qui ne reviendra pas. Si bien qu’un soir, Robert se met à raconter à haute voix, en plein resto mondain, un des récits qui lui roule dans la tête. Ce n’est ni très conventionnel ni très convenable et Novalyne s’emporte et demande d’être reconduite chez elle immédiatement. C’est le début de la rupture. Novalyne est acceptée au programme d’Études Supérieures de l’Université de l’État de Louisiane. Elle se met à fréquenter épisodiquement un autre homme. Elle quitte éventuellement le Texas en 1936 et apprend peu après, par télégramme, le suicide de Robert. Il ne l’a pas fait pour elle, mais bien à cause de la lente agonie de sa mère, malade depuis des années. Il aura été jusqu’au bout celui qui marche seul.

C’est seulement au soir de sa vie, après avoir pris sa retraite de l’enseignement, que Novalyne Price dominera ces événements de sa jeunesse et nous léguera le superbe récit autocritique qui servit de base pour le scénario de ce film. C’est en fait une réflexion sur la passion d’écrire et sur le fait qu’on écrit bien plus par folie que par sagesse. Toujours spontané, presque infantile, jamais calculateur, railleur ou arrogant, Robert Ervin Howard riait à gorge déployée quand Novalyne Price lui racontait les scénarios des romans qu’elle espérait un jour écrire. Et le jour où elle lui annonça qu’elle serait à la fois écrivaine et institutrice d’anglais, il lui dit, d’un ton grave qui n’admit pas de réplique: Ça ne fonctionne pas comme ça. Eh non, ça ne fonctionne pas comme ça, les faits historiques l’ont confirmé. On ne peut pas à la fois se conformer et déborder… Tout(e) écrivain(e) rencontre un jour, au fond de lui (ou d’elle) ou ailleurs, sa Novalyne Price. Il doit alors la combattre de toutes ses forces, car elle est l’instance qui risque d’étrangler, de corroder et d’annihiler sa créativité. Mais même combattre Novalyne Price de toutes ses forces ne change rien au fait qu’il est impossible de ne pas l’avoir profondément aimée, comme on aime ses lecteurs, ses objecteurs, ses détracteurs, son époque et…l’intégralité de ce vaste vaste monde…

The Whole Wide World, 1996, Dan Ireland, film américain avec Renée Zellweger, Vincent D’Onofrio, Anne Wedgeworth, Harve Presnel, Benjamin Mouton, Michael Corbett, Helen Cates, 111 minutes.

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D’un fragment du MANIFESTE SURRÉALISTE (1924) d’André Breton

Posted by Ysengrimus sur 28 septembre 2016

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Il y a donc cinquante ans pilepoil aujourd’hui, exactement, subitement, mourrait André Breton. Laissons-le d’abord nous en parler, de son cher Surréalisme:

Les types innombrables d’images surréalistes appelleraient une classification que, pour aujourd’hui, je ne me propose pas de tenter. Les grouper selon leurs affinités particulières m’entraînerait trop loin; je veux tenir compte, essentiellement, de leur commune vertu. Pour moi, la plus forte est celle qui présente le degré d’arbitraire le plus élevé, je ne le cache pas; celle qu’on met le plus longtemps à traduire en langage pratique, soit qu’elle recèle une dose énorme de contradiction apparente, soit que l’un de ses termes en soit curieusement dérobé, soit que s’annonçant sensationnelle, elle ait l’air de se dénouer faiblement (qu’elle ferme brusquement l’angle de son compas), soit qu’elle tire d’elle-même une justification formelle dérisoire, soit qu’elle soit d’ordre hallucinatoire, soit qu’elle prête très naturellement à l’abstrait, le masque du concret, ou inversement, soit qu’elle implique la négation de quelque propriété physique élémentaire, soit qu’elle déchaîne le rire. Et voici, dans l’ordre, quelques exemples:

Le rubis du champagne. Lautréamont.

Beau comme la loi de l’arrêt du développement de la poitrine chez les adultes dont la propension à la croissance n’est pas en rapport avec la quantité de molécules que leur organisme s’assimile. Lautréamont.

Une église se dressait éclatante comme une cloche. Philippe Soupault.

Dans le sommeil de Rrose Sélavy il y a un nain sorti d’un puits qui vient manger son pain la nuit. Robert Desnos.

Sur le pont la rosée à tête de chatte se berçait. André Breton.

Un peu à gauche, dans mon firmament deviné, j’aperçois —mais sans doute n’est-ce qu’une vapeur de sang et de meurtre le brillant dépoli des perturbations de la liberté. Louis Aragon.

Dans la forêt incendiée,
Les lions étaient frais
. Roger Vitrac.

La couleur des bas d’une femme n’est pas forcément à l’image de ses yeux, ce qui a fait dire à un philosophe qu’il est inutile de nommer: «Les céphalopodes ont plus de raisons que les quadrupèdes de haïr le progrès.» Max Morise.

1° Qu’on le veuille ou non, il y a là de quoi satisfaire à plusieurs exigences de l’esprit. Toutes ces images semblent témoigner que l’esprit est mûr pour autre chose que les bénignes joies qu’en général il s’accorde. C’est la seule manière qu’il ait de faire tourner à son avantage la quantité idéale d’événements dont il est chargé. Ces images lui donnent la mesure de sa dissipation ordinaire et des inconvénients qu’elle offre pour lui. Il n’est pas mauvais qu’elles le déconcertent finalement, car déconcerter l’esprit c’est le mettre dans son tort. Les phrases que je cite y pourvoient grandement. Mais l’esprit qui les savoure en tire la certitude de se trouver dans le droit chemin; pour lui-même, il ne saurait se rendre coupable d’argutie; il n’a rien à craindre puisqu’en outre il se fait fort de tout cerner.

2° L’esprit qui plonge dans le surréalisme revit avec exaltation la meilleure part de son enfance. C’est un peu pour lui la certitude de qui, étant en train de se noyer, repasse, en moins d’une minute, tout l’insurmontable de sa vie. On me dira que ce n’est pas très encourageant. Mais je ne tiens pas à encourager ceux qui me diront cela. Des souvenirs d’enfance et de quelques autres se dégage un sentiment d’inaccaparé et par la suite de dévoyé, que je tiens pour le plus fécond qui existe. C’est peut-être l’enfance qui approche le plus de la «vraie vie»; l’enfance au-delà de laquelle l’homme ne dispose, en plus de son laissez-passer, que de quelques billets de faveur; l’enfance où tout concourait cependant à la possession efficace, et sans aléas, de soi-même. Grâce au surréalisme, il semble que ces chances reviennent. C’est comme si l’on courait encore à son salut, ou à sa perte. On revit, dans l’ombre, une terreur précieuse. Dieu merci, ce n’est encore que le Purgatoire. On traverse, avec un tressaillement, ce que les occultistes appellent des paysages dangereux. Je suscite sur mes pas des monstres qui guettent; ils ne sont pas encore trop malintentionnés à mon égard et je ne suis pas perdu, puisque je les crains. Voici «les éléphants à tête de femme et les lions volants» que, Soupault et moi, nous tremblâmes naguère de rencontrer, voici le «poisson soluble» qui m’effraye bien encore un peu. POISSON SOLUBLE, n’est-ce pas moi le poisson soluble, je suis né sous le signe des Poissons et l’homme est soluble dans sa pensée! La faune et la flore du surréalisme sont inavouables.

3° Je ne crois pas au prochain établissement d’un poncif surréaliste. Les caractères communs à tous les textes du genre, parmi lesquels ceux que je viens de signaler et beaucoup d’autres que seules pourraient nous livrer une analyse logique et une analyse grammaticale serrées, ne s’opposent pas à une certaine évolution de la prose surréaliste dans le temps. Venant après quantité d’essais auxquels je me suis livré dans ce sens depuis cinq ans et dont j’ai la faiblesse de juger la plupart extrêmement désordonnés, les historiettes qui forment la suite de ce volume m’en fournissent une preuve flagrante. Je ne les tiens à cause de cela, ni pour plus dignes, ni pour plus indignes, de figurer aux yeux du lecteur les gains que l’apport surréaliste est susceptible de faire réaliser à sa conscience. […]

Ce monde n’est que très relativement à la mesure de la pensée et les incidents de ce genre ne sont que les épisodes jusqu’ici les plus marquants d’une guerre d’indépendance à laquelle je me fais gloire de participer. Le surréalisme est le «rayon invisible» qui nous permettra un jour de l’emporter sur nos adversaires. «Tu ne trembles plus, carcasse.» Cet été les roses sont bleues; le bois c’est du verre. La terre drapée dans sa verdure me fait aussi peu d’effet qu’un revenant. C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires. L’existence est ailleurs.

André Breton, fin du Manifeste du Surréalisme, 1924

On y est donc. Tripatif, le Surréalisme est verbal et pictural, blablateux et croûteux. Il est le grand écart du dire et du montrer, du dégoiser et du triturer. Il est l’anti-ordinaire. Et sa crise débute là, juste là. Car ce qui fut sera, ma foi, et ce qui est ne fut pas. D’introduire les lionnesses fraîches ou les roses bleues, le Surréalisme les installe, les banalise, les instaure dans le champ, elles qui flageolaient dans le barbouille-bourbier ambivalent des demi-mesures moirées de notre flatulent imaginaire. Fatalement, le Surréalisme relaie, en aval, la banalisation qu’il affectait tant, en amont, de subvertir. Il congèle, il récupère, il pétrifie, il effigi-fige. Matois, conique, ployé, mœbiusesque, il s’en rend hautement cours des comptes, du reste. Il craint, il fiente, il troullardise. Il s’avise de la fatalité de la course en avant qui le triture, le ceint et le ceinture. Le Surréalisme, dans l’urgence qu’il engendre, se démarque par avance de ceux qui se démarqueront par la suite de lui. Plâtras effrité chuintant l’angoisse de son existe-temps-ciel, il anticipiote ses schisme en grimaçant comme un gargouille de flan flageolant.

Revenons à la lancinante fatalité du flingue, qui colle aux guêtres de Breton comme un mauvais grumeau au cul du grand dada-joual cosmique, tirant lui-même, en boudant blême, la charrette pénitente de tous nos ennuis mondio-visionnisés. Breton a dit, j’invente pas ça, on le sait tous: «L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule.» Cet acte aujourd’hui se fait. Il est plus surréaliste et imaginaire, il est réaliste et factuel. Il en perd ainsi toute ampleur imaginaire et, axiologie à part, c’est moins sa fort questionnable moralité que sa banalité cruelle qui l’extirpe de toute motricité artistique… et on va pas pleurer pour une telle perte de chic. Prenez des photos de la Victoire Pas-de-Tête de Samoa-troce, faites en des photocopies bien grisâtres, roulez-les en papillotes et chiquez vous les en vous promenant le long de la rivière rougie par le soleil couchant et c’est le fil de l’eau de feu qui vous paraîtra de loin plus surréaliste que la teneur rabougrie, amère et malingre de votre chique helléno-statuaire. Lulu Banalité tue le surréel autant que Mimi Criminalité le poisse de sanguinoles larmoyantes et de larmes sanglantes. On ne va pas s’étendre et pavoiser face à un monde qui lui, déjà indubitablement, s’est couché. Flinguer n’est plus surréaliser, c’est sinistrement réaliser. C’est dit, c’est plié.

Et voici d’ici le défi. Je défie l’univers carnassier et délétère des Teste du Temps de formuler un critère imparable démarquant le Surréalisme de Dada. Quand on y fouille et y touille, c’est pour ne trouver que des arabesques chicanières entre roulures-proxos fondatrices, principalement (mais pas exclusivement) Tristan Tzara (pour Dada) VER-SUCE André Breton (pour le surréalisme). Mondain comme mon grain de sable dans la clepsydre hydraulique des têtes d’eau chercheuses qui conséquemment n’ont rien su trouver de bien miroitant sur la Quête Ion. Sauf que moi, j’ai formulé de longue date mon critère de démarcationisme entre Dada et Surréalisme. C’est arrivé à cause de ma copine qui vit en Chine et qui, ce jour là, se rendit au Ghana et y tomba dans un égout, se rompant plusieurs os. La revoici halée hors de lalalalala et re-catapultée en Chine, Machine, en chaise roulante et qui m’écrit ses déboires. De l’autre bout du monde, je lui rétorque de continuer d’écrire, qu’elle a désormais du corpus en masse de super bons matériaux bien charnus. Aussi effectif et historico-socialement factuel que les coups de flingues post-bretonniens dans les rues contemporaines, ceci est aussi, comme on le dirait en parler ordinaire: surréaliste. «Mais c’est surréaliste, ce que tu me dis là, Paul» qu’elle pourrait me brâmer sur ce point, ma cocotte sino-ghanéenne à roulettes. Pourrait pas trop dire, par contre, en parler ordinaire spontané toujours: «Mais c’est dadaïste, ce que tu me dis là, Paul». Et c’est le André Breton qui, une fois de plus l’a dans le cul pour ce qui en est d’échapper à la banalité factuelle contemporaine devant le Tristan Tzara. Raplapla. Comme le disait déjà Salvador Dali (avec bien plus de fatuité et bien moins de sens empirique): le Surréalisme, c’est moi… et les autres. Ben oui, puisqu’on le fait sans rougir ni mugir de la qualifier de surréaliste, la vie…

À ce point–ci de mon développement bretonnant, je ne résiste plus à l’envie de vous balancer mon texte surréaliste fondateur. Écrit en mars 1975 (j’avais donc 17 ans — l’enfance où tout concourait cependant à la possession efficace, et sans aléas, de soi-même), rafraîchi trente ans plus tard, circa 2005 (notamment par l’ajout matois et incisif du préfixe cyber-), comme texte (lyrics) sur la mélodie Easy Winner de Scott Joplin. Enfourne-ça dans ton giron, André Breton.

Imaginez

Faites un petit effort en point d’orque.
Je vais vous demander d’imaginer.

Imaginez un physicien qui fait du chameau en Suisse.
Imaginez un crapaud tout vert qui fume de la réglisse.
Imaginez une soupe dont les pois se transforment en grelots.
On un alligator à claque,
Une toupie hamac,
L’inventeur du pou robot.

Un hippopotame bleu
Qui permute
Des logarithmes ionisés
Sur la lune
En avalant de l’arak
Multicolore
Et radioactif.

Imaginez le château Frontenac mâchant une chique d’LSD.
Imaginez un Larousse en trois tomes qui danse le yéyé.
De l’imaginer, ce serait malaisé.

Imaginez Abraham Lincoln à poil sur papier glacé.
Imaginez un surmulot rose conduisant un cabriolet.
Imaginez une locomotive qui broute des pissenlits.
Ou un billet de huit dollars,
Des lunettes pour canards,
Un œuf qui se reproduit.

Ou encore la tour Eiffel prenant le thé avec Big Ben.
Éléphants microscopiques,
Escargots sautillants.
Cobras chanteurs dans un caf’conc’ à Paris.
Ou bien encore
Un cheval mou
Se digérant au soleil,
Et qui chlingue
Ce grand parfum
De numéro quatre-vingt-douze,
Et qui n’a peur des jupitériens.

Ah si seulement les Agatha Christie se dissolvaient.
Ah si seulement les dentistes du Pôle Sud
Aimaient le plancton
Rose à pois verts
Et colérique.
Imaginez, imaginez, une pyramide carrée.
Ou bien encore une armée composé d’un quidam
Manchot, cul-de-jatte
Et paralytique.

Allez, imaginez, tout ce que vous voudrez.
Car pour l’imagination, tout est permis.
Mais c’est pas si facile que ça.
Et ce monde lapidaire
De l’imaginaire
Peuplé de cadavres exquis,
Il n’est pas si
Hirsute ou biscornu que ça.

Imaginez un papier buvard servant de langue à Churchill.
Imaginez le lumpenprolétariat guindé, en habits de ville.
Imaginez un cyber-nabab que trouble l’inflation.
Et en conclusion
Essayez d’imaginer une énumération
Qui étale Prévert
De tout son long.

(tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé, 2013)

Voilà. Imaginez. Le Surréalisme forgé en clef… Oyez, oyez… On catapulte ça puis, tout de Mânes, on essouffle. J’en ferais peut-être cent des comme celui-là mais j’en ferais pas mille, tu vois. La faune du surréalisme est pas juste inavouable, elle est fatalement peu multipliable, surtout si on force. Si on laisse aller par contre, elle fulmine, culmine et exponentialise. Ben Beau Dommage & Banco. Y a qu’à se tourner vers l’internet, le grand cloaque absolu et épormyable du Surréalisme et du Dadaïsme. Imaginez (derechef) la prédiction en 1916. Un jour les mecs et les nanas, ils se tourneront vers un écran-clavier et y éructeront en VERBUM et en PICTURA des torrents de Surréalismo-dadaïsme qui deviendront automatiquement disponibles et reproductibles sans distinction ni discrimination pour la planète entière. Ni Tzara ni Breton l’avaient vu venir, celle-là, nom d’un mirliton.

Et pourtant c’est désormais tellement factuel et banal qu’on ne le voit plus se débiter, se débiner, nous non plus. Et Breton, sur l’entremet, eh ben, il en reste de craie…

Portrait d’André Breton par Victor Brauner (1934)

Portrait d’André Breton par Victor Brauner (1934)

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Entretien à bâtons rompus avec Bérénice Einberg, personnage principal du roman L’AVALÉE DES AVALÉS de Réjean Ducharme (1966)

Posted by Ysengrimus sur 16 septembre 2016

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Ysengrimus: Alors Bérénice Einberg, il y a cinquante ans pile-poil aujourd’hui paraissait chez Gallimard le magnifique roman L’Avalée des avalés de Réjean Ducharme. Vous en êtes le personnage principal.

Bérénice Einberg: Oui, vacherie de vacherie. Ça nous rajeunis pas, tout ça. Je peux faire une petite mise au point ferme, farme, furme à vos lecteurs et lectrices avant qu’on aille plus loin?

Ysengrimus: Je vous en prie, faites.

Bérénice Einberg: Je suis fictive. Ne me cherchez pas nulle part. Je suis bidon. Du vent. Un feu de printemps dans la folle avoine de l’île fluviale de mon enfance. Une poussée de rage primale dans nos enfers les plus intimement intérieurs.

Ysengrimus: Absolument, je seconde. Et, de fait, vous êtes vermiculairement fictive, multiple, labile, tripative, bouquetée, filiforme. Vous êtes incroyablement difficile à cerner. Je suppose d’autre part que, telle (la vraie) Margaret Sinclair-Trudeau, vous êtes (fictivement) née en 1948.

Bérénice Einberg: Pas mal, Grimus, pas mal. Plus précisément je suis née en 1946-1947-1948. Oui, vacherie de vacherie. Ça nous rajeunis pas, tout ça.

Ysengrimus: Voilà.

Bérénice Einberg: Gros écornifleux de vous, vous avez fait comment pour ainsi me deviner mon âge?

Ysengrimus: Vous aviez neuf-dix-onze ans au moment de la Guerre de Suez de 1956-1957. Et vous êtes dans la toute jeune vingtaine au moment de votre implication personnelle comme soldate israélienne dans les escarmouches de 1966 qui déboucheront sur la Guerre des Six Jours de 1967. J’ai tiré au jugé.

Bérénice Einberg: Alors là, bien visé. Mautadites saligaudefrites turpisanguinolentesques de guerres. Je les hais en soi et les hais de surcroît attendu que je hais tout. On devrait changer promptement de sujet. J’ai une jolie anecdote non-guerrière sur moi, pour vous. Ça me Ça, les anecdote Surmoi, Moi. Et vous?

Ysengrimus: Totalement. Je vous écoute.

Bérénice Einberg: Cette année-là (dont je terrai la numérobibite), il fait nuit noire et je suis en train de trinquer grave avec une bande de rupins et rupines sur un charmant petit yacht privé lui-même en train de descendre le majestueux fleuve Guadalquivir. Passablement éméchées, moi et très exactement cinq-six autres filles un peu fofolles, on décide qu’on est prises de l’envie irrésistible de tester un des grands coquillages blancs de sauvetage de l’embarcation somptuaire. On mouille donc une chaloupe de sauvetage dans un total embrun éthylique. Nous voici, vite fait bien fait, sur les eaux noires, calmes et clapotantes du merveilleux grand fleuve andalou. Les lumières de Séville scintillent au loin. Nos cheveux volent au vent et nous rions comme des escogrifettes. Sur le yacht qui s’éloigne déjà, comme tout le monde fait la fête, en goguette, dans les flonflons assourdissants et les lumières aveuglantes, personne ne remarque exactement notre disparition. Nous nous retrouvons vite franchement isolées, sur notre esquif, dans la houle fluviale. La trouvant de moins en moins drôle, nous ramons vite en flageolante cadence vitevitevite, pour tenter de rejoindre le yacht. Il se déplace rapidement, fluidement, insensiblement et fatalement vers Séville et le vent ou le courant ou je ne sais trop nous pousse plutôt dans la direction opposée. Il devient vite indubitable qu’on y arrivera pas. Nous allons devoir accoster, et ensuite rentrer en ville par nos propres moyens.

Ysengrimus: Ça me sonne une clochette, votre histoire, Bérénice.

Bérénice Einberg: Ne grognez pas sur mon monde et écoutez plutôt. Motus Grimus. Rendues sans anicroche sur la berge, mon galop naturel revient à son naturel galop. On m’a entraînée dans cette aventure hydro-soulographique sans que je n’y comprenne trop rien. Mais maintenant j’ai bien envie d’en découdre avec les cinq autres ciboulottes-faribolles qui nous ont envoyé dans ce pétrin de berge isolée, en pleine nuitte, et loin, bien trop loin de Séville illuminée sur l’horizon. Je me mets à vertement engueuler mes cinq-six acolytes encore ahuries d’alcool. Je les traite, de zygomardes, d’échancrures à roulettes, de blusturizes multipatrides, de mosus de niklosuss, de micro-chamomors mortifères, de ronromules fétides et de pataquès renchrognisantes. Elles le prennent vraiment très mal. L’affaire vive vire promptement au crêpage. Comme nous sommes toutes plus ou moins braquées et enragées les unes contre les autres, en bouquet, en cascade, en estocade ibérique, nous nous entrechoquons aléatoirement, puis revolons dans tous les angles de la table du monde, comme des boules de billards polychrorizomatiques fessées raide par la boule blanche. Nous nous mettons alors ensuite en route-déboulade, vers Séville, par des chemins séparés ou distanciés. Je me retrouve vite fin seule, marchant dans la direction vague de la ville dans la nuit opaque, chaude et vile.

Ysengrimus: Je vous assure que je vous vois venir.

Bérénice Einberg: C’est après une heure de marche, en dégrisant et en vitupérant titanesquement contre le Cosmos et la Totalité que je me rends compte subitement que j’ai oublié mon sac à main dans ma cabine de yacht. Vacherie de vacherie, me voici en pleine nuit, en tenue de goule, en Espagne, pompette, sans passeport, sans pièce d’identité et sans fric. Quand j’arrive aux portes de Séville, le jour se lève et je suis vannée, fourbu, crevée, rampante, ruisselante. Toute fierté bue, savez vous ce que j’ai fait alors?

Ysengrimus: Oui, je le sais.

Bérénice Einberg: J’ai passé toute l’avant-midi à faire la manche aux portes de Séville pour pouvoir picosser piécette par piécette de quoi me payer un maigre petit déjeuner et un ticket de bus me permettant de retrouver la marina, le yacht des copains-copines, mon sac à main et le peu de prestance flageolante que j’arrive à maintenir minimalement en voyage. J’y suis arrivée mais quelle galère de luxe ce fut.

Ysengrimus: Je le savais.

Bérénice Einberg: Mais pourquoi vous le saviez tant que ça?

Ysengrimus: C’est que votre merveilleuse et paranormale amie Constance Chlore vous l’avait prédit, aux temps joyeux et mutuels de votre ardente enfance. Elle avait dit texto qu’elle vous voyait en train de mendier aux portes de Séville. Clairvoyance magistralement concrétudisée.

Bérénice Einberg: C’est parfaitement exact, Loup Grimus. Vous connaissez vos modernes. J’en reste sans voix… vocalement et vocalisement naturellement.

Ysengrimus: Et pan. L’avez-vous revue, Constance Chlore?

Bérénice Einberg: Constance Chlore alias Constance Exsangue, le grand rayon lumineux spéculaire de ma chienne de bâtarde de croûte molle de vie, vie, vie est morte, morte, morte, Grimus. Je ne peux aucunement l’avoir revue.

Ysengrimus: Même pas dans votre imaginaire?

Bérénice Einberg: Surtout pas dans le gouffre-cloaque fétide et purulent de mon mælstrom imaginaire. Non, non et non. La barbe.

Ysengrimus: Me permettez-vous de me reformuler, Bérénice?

Bérénice Einberg: S’il le faut tant, faites donc.

Ysengrimus: L’avez-vous revue, Constance Kloür?

Bérénice Einberg: Ah là, c’est tout autre chose. Ah là… Ah là… Ah là… Ah là…

Ysengrimus: Me permettez-vous de rappeler brièvement qui est Constance Kloür, pour le bénéfice/bérénice de mes lecteurs et lectrices?

Bérénice Einberg: Faites donc, surtout pour celui de vos lectrices car ce sont elles qui m’intéressent le plus.

Ysengrimus: Jeune fille, vous étiez institutrice de gym à New York. Vous enseigniez à des petites filles. Parmi elles, votre gentille d’entre les gentilles, votre chouchoute, c’était Constance Kloür. Car, de fait, foudroyée par la paronymie…

Bérénice Einberg: Bien dit! Fourvoyée par la paramécie, si vous m’en permettez une autre, justement, de paronymie.

Ysengrimus: …votre amour largement nostalgique (de Constance Chlore) envers Constance Kloür devient si grand qu’un jour, vous foxez une de vos séances, devant toutes les autres gamines, et l’amenez elle seule en promenade, notamment dans le tunnel Lincoln, réservé aux voitures.

Bérénice Einberg: Je corrobore. Sa petite main crispée dans la mienne et ses scintillants éclats de rire dans le tunnel Lincoln. Inoubliable.

Ysengrimus: Vous la ramenez très tard le soir, chez ses parents.

Bérénice Einberg: Très tort le soir, faudrait-il encore paronymiser.

Ysengrimus: Ceux-ci, irrémédiablement remontés, portent plainte à l’école qui vous emploie.

Bérénice Einberg: En bon bourgeois sommaires et lourdement infanticides et enfantômatiques qu’ils furent.

Ysengrimus: Et cela mit abruptement fin à votre vocation d’instite gymnaste.

Bérénice Einberg: Pléonaste… euh…nasme. Voilà qui est dit et bien dit. Maintenant pour garder le fil d’Ariane solidement noué à la corne du Minotaure d’abondance et, de ce fait, répondre à votre question, Grimus. J’ai effectivement revu Constance Kloür.

Ysengrimus: Oui?

Bérénice Einberg: Oh, que oui… Il y a dix ou douze ans, je déambulais sur la Promenade des Gouverneurs, à Québec, comme la vraie nénette dentue aimant les voyages que je suis. Je me dirigeais tout doucement vers la base principielle du Château Frontenac, ma face livide tournée vers le fleuve, si majestueux en ce point. C’était la fin de l’été et il faisait un soleil magnifique. Le vent soufflait très fort, par contre. Soudain, une petite forme vaguement cataplasmement anthropomorphe me vole directement au visage. J’ai juste le temps de la capturer de ma main preste et défensive d’ancienne combattante surentraînée. C’est une petite poupée de chiffon jolie mais bien légère, colorée, souriante, exorbitée et hébétée. Je la tiens maintenant bien serrée dans ma main et je me laisse immerger dans le scintillant éclat de rire de la petite fille qui courrait derrière, cherchant à voler plus vite que le vent pour tenter de capturiser sa catin cerf-volant en cavale dans la bourrasque. Je me penche devant moi pour sourire à la petite fille aux tresses blondes qui tend la main en me demandant joyeusement de lui rendre son enfant. C’est la copie carbone contemporaine de la petite Constance Kloür de ma jeunesse. Les pieds joints, elle se présente poliment à moi tandis que je lui rends sa poupée de chiffon. Elle s’appelle, je vous le donne en mille: Bérénice Vernon-Kloür.

Ysengrimus: Oh, oh!

Bérénice Einberg: Ah, ah, Hu, hu… La petite Bérénice n’est pas longue à prendre la grande Bérénice par la main et à l’amener rencontrer sa maman, assise sur un long banc vert, sous le radieux soleil québécien, en compagnie d’un petit garçon (le petit Christian Vernon-Kloür). La dame se lève gracieusement, me félicite rieusement de ma providentielle attrapée de poupée de chiffon venteuse dont elle a tout vu, et me fait une bise sentie. C’est Constance Kloür, adulte.

Ysengrimus: La Constance Kloür de votre mésaventure passionnelle new-yorkaise?

Bérénice Einberg: Elle-même telle qu’en elle-même en personne sur le sommet d’elle-même et d’absolument aucune autre. J’ai passé le reste de ma journée de villégiature québécienne en la compagnie de Constance Kloür et de ses deux merveilleux bambins (Monsieur Vernon ne fit pas son apparition et il n’en fut pas fait grande mention). C’était comme se promener dans une tarentelle de kaléidoscope psychédélique de jubilation orgastiques. On se souriait, on se matait, on se marrait, on parlait de tout et de rien et ses yeux se perdaient dans mes yeux et j’entendais des symphonies de fin du monde sur fond cospotonitruriopellesque. Ce fut merveilleux, touchant, toucan caquetant, sublime, archi-hyper-maritime. Moi qui ai depuis si longtemps renoncé à aimer, j’ai failli renoncer à ce renoncement ce beau jour là. Je ne vous dis que ça.

Ysengrimus: C’est très touchant, Bérénice.

Bérénice Einberg: On s’est promis de s’appeler, de s’écrire, de se cornilocomperturlufariner. Cela fait dix ou douze ans, and nothing happened since.

Ysengrimus: How sad! How come?

Bérénice Einberg: Peu importe honey comb, c’est comme ça, voilà. Vite, Grimus, vite une autre question là avant que je me mette à battre des yeux comme la poupée Fanfreluche toujours sur le point d’avoir l’air de s’apprêter à se préparer à se mettre en train pour pleurer.

Ysengrimus: Euh… euh… disons… vos autres anciens amours, Dick Dong, Jerry de Vignac, Gloria (dite la Lesbienne), vous les avez revus, eux aussi?

Bérénice Einberg: Gloria (comme vous devriez le savoir) et Dick Dong (comme vous l’ignorez certainement) ne sont plus. Quand à Jerry de Vignac en tutu, ce que je signifie pour lui signifie que je ne lui suis qu’un grand rien attendu que je suis femme.

Ysengrimus: Merveilleusement femme, du reste. Indubitablement une des plus significatives de toutes les femmes.

Bérénice Einberg: Merci Grimus, vous êtes vraiment un chou, un chou rave, le chou rave rémoulade d’une entièreté d’estropiade de végétale vie.

Ysengrimus: Je suis très profondément touché de ce compliment idiomatique bérénicesque titanesque de choc.

Bérénice Einberg: Et vous avez bien raison de l’être. Pas de question à me poser au sujet de mon frère Christian?

Ysengrimus: Si, justement. J’ai une seule question le concernant qui me brûle les lèvres. Mais je ne voudrais pas être indiscret.

Bérénice Einberg: Je vous suis toute ouverte.

Ysengrimus: Ces centaines de lettres d’amour incestueux et torride que vous lui avez écrit autrefois et qui vous valurent tant de déboires avec votre oncle et votre père. Qu’en est-il advenu?

Bérénice Einberg: Ce cochon fétide d’Einberg père me raconta sur tous les tons qu’il les avait interceptées et détruites. Il ne les avait qu’interceptées. À sa mort, j’ai mis la patte sur un gros classeur vert les contenant toutes, bien rangées en ordre chrono, comme l’aurait fait un numismate, un jardinier paysagiste, ou un photographe amateur. Et vous savez ce qu’il avait fait, ce porc immonde. Il les avait lu et relu pieusement et vachement annoté. Il envisageait même visiblement d’en faire une sorte d’édition critique vu que j’ai retrouvé, dans le même classeur, quelque chose comme une préface explicative.

Ysengrimus: Tiens donc! Mais… l’idée n’est pas si mauvaise. Envisageriez-vous vous-même de reprendre cette idée de publication?

Bérénice Einberg: Je ne sais pas. Je les relis parfois, ces lettres de feu follette hirsute. Je fais de moins en moins la distinction entre la part de provoque bravache et de passion torride qu’il y a de tortillonné dans cette vaste correspondance à sens unique. Je ne sais pas. Je m’identifie toujours profondément au contenu de ces missive fleuves et les revendique fermement. J’y penserai. Laissez moi votre carte. Carte blanche, bien blanche.

Ysengrimus: En tout cas je suis très content que vous ne les ayez pas perdu. C’est un aspect crucialement important de votre existence. Je suis tout simplement rassuré que ce corpus soit sauf.

Bérénice Einberg: C’est gentil de nous souhaiter tant de bien comme ça, à moi et à mon corpus, Grimus. Ça repose vachement (de vachement) du poids pesant et empesé du reste du monde.

Ysengrimus: C’est un grand honneur et une joie immense de vous rencontrer, Bérénice Einberg. Est-ce que TOUT VOUS AVALE toujours?

Bérénice Einberg: Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Tout… tout… tout… Tchou-tchou…

Ysengrimus: Je vous embrasse tendrement.

Bérénice Einberg: Réciproquement… et en ne se gênant aucunement pour bien se toquer les dents.

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Dialogue anachronique entre Alice Asbury et Juliette Capulet au sujet de maintes choses, dont la possibilité ou l’impossibilité d’un voyage en train…

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2016

Trian-possible-impossible
Un respectueux et amical moment d’interaction entre Alice Asbury, présumément de Londres, Angleterre (jouée par une correspondante anonyme) et Juliette (du drame Roméo et Juliette). Cet échange est cité depuis l’officine de correspondance de Juliette Capulet (pastichée par Paul Laurendeau) sur DIALOGUS.

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Ah Juliette, Belle Juliette, Comme je vous admire, belle, jeune, innocente, amoureuse. Comme votre histoire me touche profondément… Et comme vous seule pouvez me comprendre. L’amour, qu’est ce que l’amour? Ce sentiment qui nous traverse, qui même nous transperce de part en part et nous achève, parfois. Belle Juliette, comment donc supportez-vous l’absence de Roméo? Comment faites-vous pour tenir loin de lui? Occuper mon esprit à autre chose? Penser à lui? Comprenez, chère Juliette, que je me pose plus ces questions à moi-même que je ne les pose à vous. Mais elles sont sans réponses, malgré le fait que je cherche. Je suis tellement admirative de votre personne que je ne voudrais vous importuner…

Sincèrement vôtre,

Alice Asbury, Londres

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Chère Alice,

Vous ne m’importunez aucunement. C’est un plaisir et un honneur de communiquer avec vous. Vous me faites si bien sentir, à un demi-millénaire de distance, l’impact inaltérable des émotions éternelles. Je ne m’occupe pas à «autre chose» qu’au sentiment qui me lie à mon amant. Tout ce que je fais, tout ce par quoi j’existe se définit et s’articule par le fait de l’aimer. Chaque petit geste du quotidien est un cérémonial en hommage à cet amour. Chaque parole, chaque soupir est l’hymne éclatant d’une femme trouvère à son damoiseau adoré. Ce dernier me manque évidemment terriblement, cruellement. Le mien s’appelle Roméo. Le vôtre s’appelle comment?

Juliette

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Ma chère Juliette,

Votre plume m’enchante, sincèrement. J’apprécie beaucoup votre écriture. Elle me semble magique. Vous me donnez une définition si poétique que cela me transporte. J’ai remarqué, effectivement, que quoi que je fasse, quoi que je dise, mes pensées sont toutes pleines de lui, même si mon action momentanée n’a absolument aucun lien avec cet être que j’aime, que j’idolâtre par-dessus tout. Je ne veux pas vous faire de peine, mais cela me fait tellement plaisir que je me sens obligée, mon esprit me pousse à vous dire: demain je vois mon bien-aimé. Que je suis heureuse! Cet homme qui est le sens de ma vie, l’unique sens de ma vie, cet homme qui enchante mes jours, je vais enfin pouvoir le voir à nouveau, sentir sa fragrance, pouvoir goûter à ses lèvres… Il s’appelle Robin.

Sincèrement vôtre,

Alice Asbury, Londres

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Vous ne me faites pas de peine, voyons, chère Alice. Au contraire, C’est vous qui me transportez de joie. Je n’ai aucune peine à tirer du fait que voici une femme comme moi qui vit sereinement les ardeurs de son amour… moins la vénalité de Vérone, moins les spadassins brutaux qui s’interposent, moins le patriarcat intransigeant qui strangule, moins le désespoir et l’angoisse du petit pépin cruel érigé bien malgré lui au statut insupportablement intemporel de tragédie. Vous me confirmez que mon ordre fluet et terrorisé a malgré tout vaincu celui de la brute masculine dont l’omnipotence aristocratique n’est qu’un leurre ensanglanté et méprisable. Alice qui m’écrit librement sur Robin depuis ces siècles lointain du futur, c’est Juliette et Roméo, inaltérables dans leur amour et enfin affranchis de leur drame ronflant de petit fait divers minable. Je ne peux qu’en ressentir un immense plaisir. Mieux, si vous m’excusez le mot un peu cru, mais nous sommes déjà entre amies: de la jubilation! Je suis très très heureuse pour vous, Alice. Aimez, aimez et n’ayez cure. Je suis vôtre à jamais car vous me réalisez, m’épanouissez, m’incarnez par ce libre amour. C’est tout simplement merveilleux.

Juliette

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Ma chère Juliette, vous êtes vraiment une femme admirable. Votre manière d’exprimer vos idées et sentiments est, je me répète, magique. Pensez-vous à écrire quelque poème, roman ou essai? Oh oui, nous sommes déjà entre amies. Hier je suis revenue chez moi, après avoir passé quatre jours avec mon bien-aimé. Sans même avoir eu votre message, j’ai suivi votre conseil. «Aimez, aimez et n’ayez cure». Vous avez tellement raison. Pourquoi se poser tant de questions, au fond? Vivons notre amour du mieux que nous pouvons, et ne prenons pas garde aux quolibets extérieurs. Vous me voyez enchantée, Juliette, de savoir que je vous incarne, dans mon siècle du futur. Je vous en prie, parlez-moi de votre époque. Pour nous, gens du futur, votre époque est assez floue, assez magique je dois dire. Mais j’admire les époques du passé. La brute masculine est effectivement méprisable. À quoi sert d’être fort physiquement si l’on est faible intellectuellement? L’intellect a des chances de l’emporter sur le physique.

Sincèrement Vôtre,

Alice Asbury

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Là, Alice, comprenez que pour vous parler de mon… temps, je me vois obligée de vous parler de mon… plan. C’est une grosse faveur que je vous fais là, parce que c’est vraiment très angoissant pour moi de m’ouvrir comme cela. Mais une femme compréhensive et subtile comme vous devrait voir ou je veux en venir.

Je suis censée exister à travers un numéro de tréteaux que ce cher Shakespeare construisit, en 1595, comme une farce mais qui (semble-t-il) se termine en tragédie. Or le fait est que Shakespeare a tiré son histoire d’un poème narratif intitulé «Tragical History of Romeus and Juliet» écrit en 1562 par Arthur Brooke. Ce dernier a tout pompé d’une nouvelle de Matteo Bandello écrite en 1554 (d’où la date de ma présente signature). Matteo Bandello tient lui-même son précieux avoir d’un certain Luigi da Porto qui, dans son «Istoria novellamente ritrovata di due Nobili Amanti» donne à mon histoire sa forme moderne en introduisant les noms Romeus et Giulietta et en nous installant à Vérone (d’où mon présent lieu d’existence). C’est qu’avant cela, nous nous appelions Mariotto et Gianozza et notre drame avait lieu en 1476 à Siena, sous la plume d’un dénommé Masuccio Salernitano qui, lui-même, a tiré le gros de son inspiration de différentes sources populaires dont le fil se perd dans un passé encore plus fumeux…

Vous me comprenez Alice, parce que vous êtes mon amie, même si vous, vous avez la chance immense de ne pas subir ce petit problème existentiel. C’est vraiment épouvantable d’être un personnage de fiction et de voir ainsi le tout de son existence s’effriter comme plâtre quand on cherche à en faire la genèse… Vraiment, cela me terrorise. Alors j’ai tiré mon trait à peu près au milieu:

Vérone, 1554, comme dans la nouvelle de Matteo Bandello. Voilà: on n’en parle plus. Ça ne vous dérange pas, j’espère? Vous n’allez pas vous mettre à me prendre pour une petite menteuse simplement parce que je suis fictive. Il y a plus que cela entre nous, n’est-ce pas? Je vous confie tout cela justement parce que je sens votre finesse et votre mansuétude. C’est un secret terrible, mais il vous aidera à comprendre pourquoi je n’écris pas des poèmes, des romans ou des essais. C’est que je ne suis pas celle qui écrit, mais celle sur laquelle on écrit. C’est mon lot. Je l’assume. Bon, je me répète: il ne faut plus en parler. C’est bien trop douloureux pour moi de faire craquer mon intégrité comme cela. Même pour le bénéfice de quelqu’un d’aussi bien que vous.

Ah, Vérone en 1554, Alice. C’est si joli. Nous relevons de la suzeraineté des Doges de Venise, mais nous sommes à mi-chemin entre cette dernière et Milan, ce qui fait de nous une des fleurs les plus suaves de l’Italie du Nord. Nous avons de belles montagnes et des ruines romaines absolument superbes. La vie ici est douce, indolente, paradisiaque, surtout si on est de l’aristocratie…

Ah! si seulement je ne brûlais pas de ce fol amour qui m’attire tant d’avanies brutales. Mais, dites moi, chère amie, on dirait, à vous lire, que je ne suis pas la seule dans ce pétrin. Vous me ressemblez encore plus que je ne le pense. Ne parlez vous pas de «quolibets extérieurs» s’interposant dans votre amour?

Voudriez vous m’en dire un mot?

Votre Juliette (bien réelle malgré tout)

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Ma chère Juliette,

Que de précisions vous me donnez là! Moi qui suis une admiratrice de Shakespeare, et une admiratrice de sa pièce «Roméo et Juliette», je ne pensais pas que cette histoire venait de si loin! Vraiment, je vous remercie du fond du cœur de cet «historique», qui me ravit. Je vais vous avouer quelque chose: cela fait quatre ans maintenant que je prends des cours de théâtre, et mon rêve est d’interpréter le personnage de Juliette sur les planches, ou tréteaux comme vous les appelez. Et je vous remercie aussi de m’avoir avoué tout ça, ça me touche beaucoup. En effet quelle difficulté cela doit être de ne pas savoir où se placer. C’est promis, je ne vous en parlerai plus. Je ne voudrais pas vous faire de peine.

Comme vous décrivez admirablement Vérone, Juliette. C’est si poétique. Ah si je pouvais la voir de mes propres yeux!

Oui, je vous parlais tantôt de «quolibets extérieurs»… Disons que même à mon époque, quand on est encore jeune, on subit la dictature parentale. Ah que n’ai-je deux années de plus! Ce serait tellement magnifique… Voyez-vous, Robin et moi sommes séparés par quelque deux cents kilomètres. Je comprends bien que mes parents comme les siens refusent de faire deux cents kilomètres en voiture pour nous emmener chez l’un, chez l’autre. Mais ils refusent le train. Ils refusent que nous communiquions trop (notre moyen de communication est Internet, vous connaissez?), se moquent de moi. Cela m’est insupportable, car je sais que Robin est l’homme de ma vie. Cela peut sembler ridicule comme qualification, mais c’est la vérité. C’est si difficile. Si tout se passe bien, dans deux semaines je pourrais le revoir. Sinon, il me faudra attendre cinq semaines… C’est bien difficile parfois, mais le véritable amour surmonte toutes les limites! Comment faites-vous, de votre côté?

Votre Alice.

Pour moi, vous êtes bel et bien réelle, ma chère.

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Chère Alice, chère amie,

Nous ne sommes plus censées en parler, mais je dois quand même faire allusion au fait que je vous suis profondément reconnaissante de me rappeler que des actrices et des ballerines me permettent de me perpétuer à travers elles depuis bientôt un demi-millénaire. Leur ardeur et leur générosité me sont un mystère aussi opaque qu’émouvant. Si jamais vous deveniez l’une d’entre elles, ce serait pour moi un immense honneur. Nos coeurs battraient ensembles et nous existerions, même fugitivement, en une vie unique. Ce serait suprêmement exaltant. Je vous le souhaite et me le souhaite de tout coeur. Voilà. Ne parlons plus de cela. Cela me terrorise vraiment trop.

Venons-en plutôt au problème que vous abordez. Pour comprendre les choses très compliquées que vous me racontez, j’ai dû faire appel au tout dévoué Cappel in Mano [littéralement «Le chapeau à la main», en Italien du Nord. Il s’agit de notre Chef Recherchiste René Podular Pibroch, dit Chapeau Bas. – Note de DIALOGUS], dont le savoir encyclopédique est consacré, en ce forum DIALOGUS, à guider les personnalités quand vous, correspondants du futur, commettez, sans le faire exprès, des anachronismes. Grâce aux patientes explications de Cappel in Mano, je comprends qu’il y a, entre votre amant et vous, une distance correspondant à peu près à la distance entre Vérone et Florence. Je croyais initialement que vous vouliez parcourir cet abîme insondable en voiture de poste et, pour tout vous avouer, je comprenais un peu vos parents d’hésiter à se lancer dans un voyage de cinq jours sur une route certainement cahoteuse et bien peu sûre. Cappel in Mano m’a alors expliqué que la «voiture» en question, dans votre propos, est un véhicule à traction automate ultra-rapide du futur qui, grâce aussi à une incroyable amélioration des voiries, couvrirait ladite distance en environ deux heures. Pour la suite, je dois vous citer in petto le dialogue entre l’encyclopédiste et moi, pour que vous en goûtiez le sel. Ce dialogue s’est effectué, un peu comme le nôtre, grâce à cet «Internet» auquel vous avez fait allusion, sans que je sache exactement comment car, pour ma part, je gratte le tout de ma partie à la simple plume d’oie…

Juliette: Très bien. Je vois. C’est formidable comme progrès. Et dites moi donc un peu maintenant, mon bon, ce que c’est qu’un «train»?

Cappel in Mano: C’est un long véhicule articulé, monté sur de solides madriers de fer et qui peut transporter des centaines de voyageurs à une vitesse fulgurante. Le train est utilisé surtout pour relier les villes entre elles en un grand réseau de transport motorisé fort efficace.

Juliette: Je vois, je vois. Proprement sidérant. Mais alors… expliquez moi donc un peu ce que mon amie Alice, parlant de ses parents, entend par: «ils refusent le train».

Cappel in Mano: Il semble bien que les parents de votre amie ne veulent pas qu’elle… se déplace en train.

Juliette: Tiens, pourquoi donc? Il y a des brigands?

Cappel in Mano: Aucunement. Le train est un moyen de transport très sûr, exempt de toute vie interlope.

Juliette: Des… des déficiences mécaniques peut-être? À des vitesses inconcevables de ce genre, cela se comprendrait…

Cappel in Mano: Je ne crois pas. Le train est un véhicule très hautement sécuritaire, beaucoup plus sécuritaire que la voiture automobile, qu’il faut piloter prudemment et qui est plus soumise aux intempéries et aux aléas du manque de carburant.

Juliette: Expliquez moi alors —je vous en prie, vous m’obligeriez— pourquoi les parents de mon amie «refusent le train».

Cappel in Mano: Cela… cela me semble inexplicable.

Juliette: Cela vous semble inexplicable, à vous si savant?

Cappel in Mano: Cela me semble complètement inexplicable et pour tout dire une parfaite absurdité.

Juliette: Une absurdité! Dites, Cappel in Mano, vous y allez tout de même un peu fort. Ce n’est pas très respectueux ça!

Cappel in Mano: Non pas… mais je ne me dédis pas.

Juliette: Fort bien, je vais devoir demander à Alice de m’expliquer cela, alors. Cela me parait un peu injuste tout de même de se priver d’un moyen aussi formidable d’éliminer les distances entre deux amants. Bon… Au revoir et merci, docte page.

Cappel in Mano: Je partage parfaitement votre opinion sur ce point spécifique. À bientôt Demoiselle Capulet.

Voilà, Alice, j’en suis donc là. Mon encyclopédiste et moi-même y perdront nos chiots de par ce «ils refusent le train» incompréhensible. Il va falloir que vous soyez assez gentille de m’expliquer si le mot et l’humeur, vraiment fort vifs sur cette question, de Cappel in Mano sont méritoires ou impertinents.

Avec Roméo, que voulez-vous que je vous en dise, nous ne nous voyons que depuis deux jours et trois nuits (mais quelles nuits!), vous comprenez donc que nous n’en sommes pas encore à ce genre de problèmes d’intendance. Mais nos familles étant des ennemies séculaires, vous vous doutez, douce amie, que j’en connais un toron sur les parents qui vous entravent cruellement et en toute mauvaise foi.

Or j’ai un peu le sentiment que c’est ce qui vous arrive céans, avec ce… «train» qu’on vous «refuse». Si j’erre, corrigez moi vertement en pardonnant mon insolence. Je vous embrasse.

Votre Juliette

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Ma très chère Juliette,

Si jamais je devenais une actrice vous incarnant, ce serait pour moi un immense honneur et une joie sans limite! Mais ne parlons définitivement plus de cela, cela vous dérange. Vous faites aussi allusion aux ballerines… J’aurais aimé être une ballerine, mais malheureusement mon avenir en a décidé autrement…

Oh, vous me voyez vraiment très gênée, je vous ai mise dans l’embarras en commettant des anachronismes! J’avoue que lorsque j’ai évoqué la voiture, voiture actuelle, l’idée m’a traversé l’esprit de vous expliquer ce que c’était. Peut être aurais-je dû… Vraiment si vous le pouvez, transmettez, je vous prie tous mes remerciements au Cappel in Mano, il est très admirable. Ses mots sur la question du train sont malheureusement véridiques. Mes parents n’acceptent pas que je prenne le train seule, ils me trouvent trop jeune pour cela, je crois que peut-être ils ne me font pas confiance, ils n’ont pas confiance, pourtant j’estime être digne de confiance pour cela… mais peut-être que je me trompe. Ils ont peur pour moi et sont trop effrayés par ce qu’il pourrait m’arriver. Vous savez actuellement on trouve des hommes (ou femmes) qui enlèvent des jeunes filles, ils ont peur que cela m’arrive aussi. Je sais aussi que le fait qu’un homme soit entré dans ma vie ne sied guère à mon père. Il est un peu jaloux, il faut le comprendre, je suis sa fille aînée. Mais il me semble que lui n’essaie pas de son côté de me comprendre.

Les parents de nos jours sont très stricts et souvent n’ont pas confiance en leurs enfants. J’ai décidé que quand j’aurais des enfants, je leur ferai confiance. Ils deviendront ainsi autonomes. Les parents de mon temps couvent leurs enfants, ont peur de les voir partir. À 18 ans, beaucoup sont encore immatures et incapables de vivre seuls. Malheureusement, je n’ai pas encore 18 ans mais suis peut être trop mature…

Je vous embrasse,

Votre dévouée Alice

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Ma pauvre Alice,

Les parents de NOS jours (1554) sont très stricts et souvent n’ont pas confiance en leurs enfants! Plus je vous lis, plus je trouve que nos situations se ressemblent fort. Il faut faire de deux choses l’une. Ou bien il y a effectivement des brigands dans vos trains, même si ce bon Cappel in Mano semble en douter, ou bien vos parents se servent du vieux réflexe de la peur pour vous garder sous leur coupe. Je ne peux pas juger pour votre temps et votre monde. J’évite —de ma modeste personne— de déambuler dans les ruelles de Vérone la nuit, non pas pour obéir à ma mère mais bien parce que chaque fois que je l’ai fait en compagnie du comte Pâris, une des fines lames du clan Capulet, nous avons eu, de sac ou de corde, maille à partir avec des coupe-jarret ou quelques autres louches épéistes. Mon obéissance sur ce point s’appuie donc en un constat direct et s’en alimente. Il y a là un vrai danger: je le sais.

Je sais aussi que le fait qu’un homme soit entré dans ma vie ne sied guère à mon père. Il est un peu jaloux, il faut le comprendre, je suis sa fille aînée. Mais il me semble que lui n’essaie pas de son côté de me comprendre… Je vous chaparde vos paroles, douce Alice, parce qu’elles rendent merveilleusement l’attitude de mon propre père depuis que j’ai ouvertement rejeté le mari qu’il me destinait (ce même comte Pâris, un excellent ami, mais que je n’aime pas d’amour) et que je me suis donnée à Roméo Montaigu, mon ennemi de clan, tout entière et pour toujours. Nous sommes au fond très semblables, vous et moi, il n’y a pas de mystère.

Le seul mystère avec lequel je ne communie pas dans votre dernière missive, mon amie Alice, c’est: pourquoi êtes vous si obsédée par le chiffre 18?

Je vous étreins tout de même, en amie qui vous comprend du fond du cœur,

Votre Juliette

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Ma très chère Juliette,

J’espère de tout cœur que vous me pardonnerez mon retard, je vous avais envoyé une missive, qui, m’a-t-on appris, s’est perdue en route… J’en suis désolée, et je vais tenter de vous réécrire tout ce que je vous avais dit du mieux que je peux.

Quant au train, disons que les deux hypothèses sont valables, avec mes parents. Il y a d’infimes risques pour que je rencontre un satyre, ou un personnage peu recommandable, mais si je reste en public, avec du monde, il n’y a pas de raison qu’il m’arrive quelque chose. Je suis bien consciente que le danger existe, ça, je l’admets. Mais ils me couvent trop, ils sont effrayés, et ont peur de me voir voler de mes propres ailes. Je pense que c’est normal dans la société française actuelle. Je discutais il n’y a pas si longtemps avec un ami allemand qui est actuellement en France, il est d’accord avec moi: les parents français sont très stricts et très apeurés par l’avenir de leurs enfants. Mes parents refusent que je fasse mes études à Paris (je vous expliquerai cela dans une prochaine lettre, n’ayez crainte!)

Si je suis «obsédée» par le chiffre 18, c’est que dans notre société actuelle, 18 ans est l’âge de la majorité, l’âge auquel on devient citoyen, l’âge où on devient son propre responsable légal. Avant 18 ans, nous sommes considérés comme mineurs, et sous la responsabilité de nos parents, qui peuvent donc prendre les décisions à notre place. Comprenez-vous? 18 ans est un symbole de liberté pour moi.

Je vous embrasse, chère amie,

Votre Alice

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Libre à 18 ans! Oh! quelle merveille futuriste! Une femme de mon temps n’est jamais libre. Elle est une éternelle enfant, même adulte. Elle est la féale de son père et de son clan pour toujours. En aimant un ennemi, je trahis ces lois mais je m’en moque fort. Je n’ai plus aucun respect pour mon père. Il a complètement perdu mon allégeance en répugnant à prendre acte du fait que je me donne à Roméo et à nul autre. Tant pis pour lui, tant pis pour son ordre.

Je m’étonne, douce Alice Asbury, de vous voir parler si vertement de la France et de Paris. Ne m’écrivez-vous pas de Londres, ville capitale du pays des Anglois?

Juliette

Juliet-Capulet

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La Fondation Cloporte

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2016

Tableau de blattes
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Le docteur Cégismond Lajoie-Boniface, docteur ès lettres du Collège de Suspicion. Chevalier de l’Ordre de Diafoirus, 7ième Cercle du Grand Universel, Patalinguisticiste en l’Université Lancastre, de Fort Rouillé, dit, redit, rapporte:

Au Collège de Suspicion,
Le Professeur Cloporte
Explicitait avec passion
L’organigramme des nations
Et familles cloportes.
Blattes, cancrelats, coquerelles,
Tous reliés par les ficelles
Du grand schéma Cloporte,
Étaient épinglés sur la planche
Encyclopédiquement blanche
De l’éminent Cloporte.
Science complète et ramifiée
Que la cloportie classifiée.
Et, que le diable emporte
Toute objection inamicale
Au classement grammatical,
Achevé, du Cloporte.

Au Collège de Suspicion
Se glissa sous la porte,
Attiré par la pestilence
Dans la salle de conférence
Du professeur Cloporte,
Un de ces cancrelats dorés,
Banal, mais non répertorié
Qu’un vent taquin apporte
Toujours au moment fatidique.
Vif le prof le voit, cille, et tique…
L’impertinence est forte.
Ce sot boulet de moins d’un gramme
Anéantit l’organigramme
Qui croule, lettre morte…

Le docteur procède ici au jeu de pied approprié, pulvérisant quelque insecte importun

Discret, notre émule de Mendel
Sauve d’un frottis de semelle
La Fondation Cloporte.

Tableau de blattes

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LE DÉCLIN DE L’EMPIRE AMÉRICAIN, trente ans plus tard…

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2016

declin_de_l'empire_americain

Trente ans plus tard, j’ai revu le machin qui avait mis Denys Arcand en selle. Bon, si on se place strictement du point de vue de la production cinématographique québécoise, voici certainement un film important (même si au niveau de la production occidentale ou mondiale on peut probablement le classer entre médiocre et ordinaire. Nous sommes d’accord là-dessus, je pense). Important parce que finalement il a longtemps été assez difficile pour le cinéma québécois de mettre en scène des hommes et des femmes de l’époque contemporaine, et de se sortir des mariachapdelinades et autres productions familleplouffardes folklorisantes que nous connaissons bien et qui s’exportent encore mieux. Important donc déjà pour la diffusion et la mise en évidence d’un discours qui arrive à traiter de l’homo et de la femina kebekensans (tout en se traînant jusque sur le parvis des Academy Award, ce qui fut aussi une petite première locale).

Important aussi parce que c’est un film à thèse (ce qui est plutôt rare sur le continent du just for fun) et que, qui plus est, la thèse n’est pas inintéressante. Je parle encore en ayant en tête le public nord-américain: il est moins habitué à se faire dire que sa vie la plus intime est soumise aux tensions de l’histoire que de se faire raconter des sornettes allègres et militantes de volonté individuelle et de self made (wo)man. Mettre en rapport le «déclin» de l’empire américain avec les comportements intimes des gens d’ici, cela a pour nous une portée didactique non négligeable. Je dis didactique à dessein car vous aurez certainement remarqué le ton didactique à mourir de ce machin. Ce n’est que profs qui dissertent, écrivent des livres, font des entrevues etc… Le même ton didactique se retrouvait d’ailleurs dans le comportement de Denys Arcand lui-même en interview au Québec (… au Québec, car en France j’ai observé à l’époque qu’il adoptait un profil plus bas. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant car il y a bien dû se trouver un européen ou deux pour lui mettre sous le nez le simplisme désarmant de ses belles théories historiques). Chez nous en tout cas, il jouait au grand historien, et on pouvait observer dans ses propos de toutes les entrevues que j’ai entendu à l’époque de la sortie du film que son propre discours et le discours des personnages du film ne font qu’un. Ceci N.B. car c’est capital dans la suite de mon propos.

Film à thèse, donc. C’est cela qui m’a le plus intéressé. Bon, les gens parlent de cul et ont des comportements de dégénérés, ça en a choqué plusieurs dans le temps (ici en tout cas). Pour ma part, je n’ai rien à redire là-dessus. Je trouve cela très bien, à peu près réaliste surtout dans le cas des personnages masculins (quoique parfois plutôt mal joué). Donnons lui un bon 8/10 pour la peinture de moeurs (en se disant bien que 37,2 le matin était allé chercher 42/10!) et passons à ce qui à mon avis est le plus important là dedans: les thèses ronflantes de monsieur Arcand.

Au début, j’ai ressenti une certaine jubilation. Enfin le déterminisme historique au cinéma en Amérique, me disai-je. On campe une classe décadente d’intellectuels nord-américains et on travaille à démontrer l’historicité de ces destinées individuelles. Tout beau. Mais graduellement on s’aperçoit que le discours des personnages et le discours du film (et de surcroît le discours de monsieur Arcand en interview) sont les mêmes, c’est-à-dire que les personnages ne sont pas les seuls à croire au «déclin» irréversible de la totalité de l’univers. Le film et son réalisateur y croient aussi!

Arrêtons nous un instant sur ce concept historique de déclin ou de décadence. Arcand (en interview), à qui on avait dit que ce terme était péjoratif voire dénigrant, répondait avec une hauteur condescendante que non… déclin, c’est neutre historiquement. Rien de plus faux évidemment (quoique les qualificatifs de péjoratif ou de dénigrant n’aient aucun intérêt ici). Déclin, décadence c’est le recul historique pensé de l’intérieur et conçu exclusivement comme un affaissement imputable à une causalité interne, organique, sans que les rapports à d’autres entités (en montées celles là) ne soient pris en compte. Un organicisme historique moniste et myope, voilà bien ce que nous sert Arcand le prof-d’histoire-drop-out. Revoyez la scène où ils sont à l’extérieur du chalet et se tournent vers le sud. L’une d’entre eux annonce alors solennellement aux autres que si les missiles tombaient sur Plattsburgh (base militaire importante située sur le Lac Champlain dans l’état de New-York), on verrait briller le ciel d’ici. Suit alors toute une diatribe sur le déclin des civilisations comparé au déclin des organismes, le tout baignant dans un fatalisme ronflant et réducteur. On prend alors, entre autres, l’Amérique pour l’univers entier. C’est un après-nous-le-déluge sidérant de suffisance naïve… et pourtant ces missiles, ils viendraient bien d’ailleurs qu’en Amérique, il me semble!

 Je considère que dans un film à thèse (et croyiez moi, au Québec et au Canada, c’est comme ça qu’Arcand le posait en 1986-1987) on fait le boulot au complet ou alors on ferme sa gueule et on se contente de faire de la peinture de mœurs (ce qu’Arcand prétendait faire sans plus… quand il s’adressait au public français à la même époque). En un mot, c’est une complète absence du moindre recul critique (de recul historique pour tout dire) qui produit cette identification du discours du film au discours de ses personnage. Dès lors, le propos central du film, ce qui a décidé de ce titre tellement ronflant: un rendez-vous crucial, dans une importante période de crise, avec le déterminisme historique (et incidemment avec le matérialisme historique, c’est bien cela qui est mon propos) est raté, parce que la réflexion s’arrête à mi-chemin, c’est-à-dire au niveau des illusions (partagées par le discours du film) des décadents sur eux mêmes. On se prétend historien et on n’est même pas capable de penser les causes du recul de l’Amérique (rapports-monde concurrentiels: Corée, Japon, Pacifique; rapports-monde pays émergents: Inde, Chine, Tiers-monde). On remplace cela par une bouillie pédante et fataliste sur le déclin des organismes et la désillusion des élites où le seul représentant d’un pays du Tiers-monde invité participe allègrement à la foire en ne cherchant de l’Amérique que ses putains consentantes. On n’est pas plus capable de penser l’après-déclin (c’est-à-dire qu’après l’empire romain, l’histoire continue à se dérouler avec de nouveaux rapports de forces etc…). Il y a une scène révélatrice à ce sujet. Revoyez le petit prof d’histoire cynique au moment où son étudiante prostituée le masturbe dans le salon de massage en lui parlant de la peur de l’an mille. Il y a tout un crescendo dans la description de la terreur dans le discours de l’étudiante correspondant à la montée de la jouissance onaniste chez mon historien. Au moment où elle en arrive à l’an mille lui-même, et où il ne reste plus rien à dire sinon que la peur n’était pas fondée et qu’après, l’histoire a bêtement suivi son cours sans qu’on en fasse un plat, voilà mon zozo qui lui signale qu’il va jouir. L’incapacité de penser l’après déclin d’une classe par cette même classe se trouve mise en abîme (inconsciemment, j’en suis sûr) dans cette petite scène, drôle uniquement pour ceux qui la trouvent drôle.

Cette incapacité de penser tout ce qui est autre ou postérieur à soi caractérise la classe et la génération campée dans le film (qui est la classe et la génération d’Arcand: nos sempiternels babyboomers, babacools de jadis et reaganiens de tout à l’heure). Je ne m’étendrai pas sur le mépris des jeunes (qui sont dépeints comme des éphèbes falots et sans entrailles. Le réalisateur ne perce visiblement pas les secrets de la jeunesse aussi bien que dans ses chères années soixante!), le mépris des homosexuels (il est bien sympa… mais il pisse bien le sang quand même), le mépris des nations étrangères (je ne reviens pas sur mon africain sans cervelle), le mépris des classes populaires (représentées par un cabotin sans talent, splendide fleuron du népotisme cinématographique, jouant les rockeurs putschistes et dénué de conscience). Je m’arrêterai pour finir sur le mépris des femmes car il est lui aussi particulièrement révélateur de la dynamique faussement moderniste de ce film.

Cette dynamique se pose ainsi: au départ, ça semble neuf puis graduellement ça tourne carrément au vioque. Au Québec —comme dans le reste de l’Amérique— les femmes représentent une force avec laquelle il faut compter… et ce d’une façon que les Européennes pouvaient difficilement se représenter vers 1986. Se mettre à dos le lobby féminin est dangereux pour le succès d’un film. Aussi Arcand prend toutes les précautions d’usage: elles feront des haltères pendant que les bonshommes prépareront le repas… au début du film. Si cette image a frappé l’Europe à l’époque, ici elle n’a pas eu beaucoup d’effet: les vendeurs de lessive emploient le même type de procédé pour ne pas se faire taxer de sexisme et perdre de la clientèle. Bref, côté sexisme, Arcand est blindé avec cette image de départ. Il pourra donc doucement faire entrer sa misogynie par la porte d’en arrière sans risque. Cela se manifeste d’abord par une compréhension beaucoup moins intime des femmes que des hommes alors que l’on prétend les décrire de façon égale. Au moment de l’alternance des dialogues féminins et masculins au début du film, les forces sont égales en apparence. Mais graduellement on se rend bien compte que les hommes sont plus réels, mieux campés, plus truculents, en un mot plus intimement compris par le réalisateur que leur vis-à-vis féminins. Nous voici ramenés à cette incapacité à comprendre tout ce qui est autre. Les femmes misandres ont la part un peu moins belle et débitent beaucoup plus de clichés creux et sans âme que les hommes misogynes. C’est un faux match nul en vérité, malgré tous les efforts déployés. Ensuite, voici qu’une de ces jeunes femmes, sportive, intelligente et volontaire, avoue à une collègue aussi féministe qu’elle qu’elle jouit à mort de se faire sadomasocher par un con sans cervelle. On embarque à plein. Après tout, c’est un fantasme comme un autre et cette jeune femme a tellement tout de la yuppie autonome de notre temps. Il m’a fallu tout le film pour réaliser que cette femme n’était qu’une marionnette servile dans les mains d’un réalisateur mâle et qu’on était en train de se faire réintroduire en douce nos bon vieux schémas de domination d’un sexe sur l’autre, qui reviennent à la mode, comme tout le fascisme ordinaire de nos yuppies vieillissants. Se faisant fouetter à la fin en contemplant le coucher du soleil, la comédienne bien tempérée parachève le tableau et contredit par ses actes les vues de nos deux historiens-années-soixantards-vieux-schnoques qui affirment sans rire que le déclin des empires est relié à la montée du pouvoir des femmes dans la société.

En conclusion, voici un film à la mesure de la génération et de la classe qu’il décrit. Des belles promesses progressistes et novatrices au début, puis graduellement tout s’inverse et on tombe dans une espèce de valorisation réactionnaire du cynisme, de la jouissance égoïste et des pires idées reçues, baratin didactique autolégitimant et autodéculpabilisateur à l’appui. Le «charme» indiscret et philistin de la bourgeoisie gavée et suffisante d’Amérique du Nord, de l’intelligentsia du statu quo jaloux et de la gabegie planétaire, croqué pour la postérité par un de ses vaillants pairs au moment ou la prescience obscure de la fin de ses privilèges lui affleure à peine à la cervelle. On connaît la suite. Les critiques encenseront aussi Les Inflations barbantes (Les invasions barbares) et n’allumeront leurs lumières que pour L’âge des ténèbres, qui rencontrera enfin la révulsion méritée par l’intégralité de cette œuvre de cabot.

Le Déclin de l’empire américain, 1986, Denys Arcand, avec Dominique Michel, Dorothée Berryman, Louise Portal, Geneviève Rioux, Pierre Curzi, Rémi Girard, Yves Jacques, Daniel Brière, 101 minutes.

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Dada!

Posted by Ysengrimus sur 8 février 2016

Il y a cent ans pile-poil, Tristan TZARA fonde DADA. Cela se fit comme suit… Un peu plus de deux ans plus tard paraissait le manifeste suivant:

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Tristan Tzara, Manifeste Dada, 23 mars 1918

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« Pour lancer un manifeste il faut vouloir : A.B.C.,
foudroyer contre 1, 2, 3,
s’énerver et aiguiser les ailes pour conquérir et répandre de petits et de grands a, b, c, signer, crier, jurer, arranger la prose sous une forme d’évidence absolue, irréfutable, prouver son non-plus-ultra et soutenir que la nouveauté ressemble à la vie comme la dernière apparition d’une cocotte prouve l’essentiel de Dieu. Son existence fut déjà prouvée par l’accordéon, le paysage et la parole douce. Imposer son A.B.C. est une chose naturelle, — donc regrettable. Tout le monde le fait sous une forme de cristalbluffmadone, système monétaire, produit pharmaceutique, jambe nue conviant au printemps ardent et stérile. L’amour de la nouveauté est la croix sympathique, fait preuve d’un je m’enfoutisme naïf, signe sans cause, passager, positif. Mais ce besoin est aussi vieilli. En donnant à l’art l’impulsion de la suprême simplicité : nouveauté, on est humain et vrai envers l’amusement, impulsif, vibrant pour crucifier l’ennui. Au carrefour des lumières, alerte, attentif, en guettant les années, dans la forêt.
J’écris un manifeste et je ne veux rien, je dis pourtant certaines choses et je suis par principe contre les manifestes, comme je suis aussi contre les principes (décilitres pour la valeur morale de toute phrase — trop de commodité; l’approximation fut inventée par les impressionnistes). J’écris ce manifeste pour montrer qu’on peut faire les actions opposées ensemble, dans une seule fraîche respiration; je suis contre l’action; pour la continuelle contradiction, pour l’affirmation aussi, je ne suis ni pour ni contre et je n’explique pas car je hais le bon sens. DADA — voilà un mot qui mène des idées à la chasse; chaque bourgeois est un petit dramaturge, invente des propos différents, au lieu de placer les personnages convenables au niveau de son intelligence, chrysalides sur les chaises, cherche les causes ou les buts (suivant la méthode psychanalytique qu’il pratique) pour cimenter son intrigue, histoire qui parle et se définit. Chaque spectateur est un intrigant, s’il cherche à expliquer un mot (connaître!). Du refuge ouaté des complications serpentines, il faut manipuler ses instincts. De là les malheurs de la vie conjugale.
Expliquer: Amusement des ventre rouges aux moulins des crânes vides.

DADA NE SIGNIFIE RIEN
Si l’on trouve futile et si l’on ne perd son temps pour un mot qui ne signifie rien… La première pensée qui tourne dans ces têtes est de l’ordre bactériologique: trouver son origine étymologique, historique ou psychologique, au moins. On apprend dans les journaux que les nègres Krou appellent la queue d’une vache sainte: DADA. Le cube et la mère en une certaine contrée d’Italie: DADA. Un cheval de bois, la nourrice, double affirmation en russe et en roumain: DADA. De savants journalistes y voient un art pour les bébés, d’autres saints jésusapellantlespetitsenfants du jour, le retour à un primitivisme sec et bruyant, bruyant et monotone. On ne construit pas sur un mot la sensibilité; toute construction converge à la perfection qui ennuie, idée stagnante d’un marécage doré, relatif produit humain. L’œuvre d’art ne doit pas être la beauté en elle-même, car elle est morte; ni gaie ni triste, ni claire, ni obscure, réjouir ou maltraiter les individualités en leur servant les gâteaux des auréoles saintes ou les sueurs d’une course cambrée à travers les atmosphères. Une œuvre d’art n’est jamais belle, par décret, objectivement, pour tous. La critique est donc inutile, elle n’existe que subjectivement, pour chacun, et sans le moindre caractère de généralité. Croit-on avoir trouvé la base psychique commune à toute l’humanité? L’essai de Jésus et la bible couvrent sous leurs ailes larges et bienveillantes: la merde, les bêtes, les journées.
Comment veut-on ordonner le chaos qui constitue cette infinie informe variation : l’homme? Le principe: «aime ton prochain» est une hypocrisie. «Connais-toi» est une utopie mais plus acceptable car elle contient la méchanceté en elle. Pas de pitié. Il nous reste après le carnage l’espoir d’une humanité purifiée. Je parle toujours de moi puisque je ne veux convaincre, je n’ai pas le droit d’entraîner d’autres dans mon fleuve, je n’oblige personne à me suivre et tout le monde fait son art à sa façon, s’il connaît le joie montant en flèches vers les couches astrales, ou celle qui descend dans les mines aux fleurs de cadavres et des spasmes fertiles. Stalactites: les chercher partout, dans les crèches agrandies par la douleur, les yeux blancs comme les lièvres des anges. Ainsi naquit DADA d’un besoin d’indépendance, de méfiance envers la communauté. Ceux qui appartiennent à nous gardent leur liberté. Nous ne reconnaissons aucune théorie. Nous avons assez des académies cubistes et futuristes: laboratoires d’idées formelles. Fait-on l’art pour gagner de l’argent et caresser les gentils bourgeois? Les rimes sonnent l’assonance des monnaies et l’inflexion glisse le long de la ligne du ventre de profil. Tous les groupements d’artistes ont abouti à cette banque en chevauchant sur diverses comètes. La porte ouverte aux possibilités de se vautrer dans les coussins et la nourriture.
Ici nous jetons l’ancre dans la terre grasse.
Ici nous avons le droit de proclamer car nous avons connu les frissons et l’éveil. Revenants ivres d’énergie nous enfonçons le trident dans la chair insoucieuse. Nous sommes ruissellements de malédictions en abondance tropique de végétations vertigineuses, gomme et pluie est notre sueur, nous saignons et brûlons la soif, notre sang est vigueur.
Le cubisme naquit de la simple façon de regarder l’objet: Cézanne peignait une tasse 20 centimètres plus bas que ses yeux, les cubistes la regardent d’en haut, d’autres compliquent l’apparence en faisant une section perpendiculaire et en l’arrangeant sagement à côté. (Je n’oublie pas les créateurs, ni les grandes raisons de la matière qu’ils rendirent définitives.) Le futuriste voit la même tasse en mouvement, une succession d’objet l’un à côté de l’autre agrémentée malicieusement de quelques lignes-forces. Cela n’empêche que la toile soit une bonne ou mauvaise peinture destinée au placement des capitaux intellectuels. Le peintre nouveau crée un monde, dont les éléments sont aussi les moyens, une œuvre sobre et définie, sans argument. L’artiste nouveau proteste: il ne peint plus (reproduction symbolique et illusionniste) mais crée directement en pierre, bois, fer, étain, des rocs, des organismes locomotives pouvant être tournés de tous les côtés par le vent limpide de la sensation momentanée.
Toute œuvre picturale ou plastique est inutile; qu’il soit un monstre qui fait peur aux esprits serviles, et non douceâtre pour orner les réfectoires des animaux en costumes humains, illustrations de cette triste fable de l’humanité. — Un tableau est l’art de faire se rencontrer deux lignes géométriquement constatées parallèles, sur une toile, devant nos yeux, dans la réalité d’un monde transposé suivant de nouvelles conditions et possibilités. Ce monde n’est pas spécifié ni défini dans l’œuvre, il appartient dans ses innombrables variations au spectateur. Pour son créateur, il est sans cause et sans théorie.
Ordre = désordre; moi = non-moi; affirmation = négation : rayonnements suprêmes d’un art absolu. Absolu en pureté de chaos cosmique et ordonné, éternel dans la globule seconde sans durée, sans respiration, sans lumière, sans contrôle. J’aime une œuvre ancienne pour sa nouveauté. Il n’y a que le contraste qui nous relie au passé. Les écrivains qui enseignent la morale et discutent ou améliorent la base psychologique ont, à part un désir caché de gagner, une connaissance ridicule de la vie, qu’ils ont classifiée, partagée, canalisée; ils s’entêtent à voir danser les catégories lorsqu’ils battent la mesure. Leurs lecteurs ricanent et continuent: à quoi bon?
Il y a une littérature qui n’arrive pas jusqu’à la masse vorace. œuvre de créateurs, sortie d’une vraie nécessité de l’auteur, et pour lui. Connaissance d’un suprême égoïsme, où les bois s’étiolent. Chaque page doit exploser, soit par le sérieux profond et lourd, le tourbillon, le vertige, le nouveau, l’éternel, par la blague écrasante, par l’enthousiasme des principes ou par la façon d’être imprimée. Voilà un monde chancelant qui fuit, fiancé aux grelots de la gamme infernale, voilà de l’autre côté: des hommes nouveaux. Rudes, bondissants, chevaucheurs de hoquets. Voilà un monde mutilé et les médicastres littéraires en mal d’amélioration.
Je vous dis: il n’y a pas de commencement et nous ne tremblons pas, nous ne sommes pas sentimentaux. Nous déchirons, vent furieux, le linge des nuages et des prières, et préparons le grand spectacle du désastre, l’incendie, la décomposition. Préparons la suppression du deuil et remplaçons les larmes par les sirènes tendues d’un continent à l’autre. Pavillons de joie intense et veufs de la tristesse du poison. DADA est l’enseigne de l’abstraction; la réclame et les affaires sont aussi des éléments poétiques.
Je détruis les tiroirs du cerveau et ceux de l’organisation sociale: démoraliser partout et jeter la main du ciel en enfer, les yeux de l’enfer au ciel, rétablir la roue féconde d’un cirque individu.
La philosophie est la question: de quel côté commencer à regarder la vie, dieu, l’idée, ou n’importe quoi d’autre. Tout ce qu’on regarde est faux. Je ne crois pas plus important le résultat relatif, que le choix entre gâteau et cerises après dîner. La façon de regarder vite l’autre côté d’une chose, pour imposer indirectement son opinion, s’appelle dialectique, c’est-à-dire marchander l’esprit des pommes frites, en dansant la méthode autour. Si je crie:
Idéal, idéal, idéal
Connaissance, connaissance, connaissance,
Boumboum, boumboum, boumboum,

j’ai enregistré assez exactement le progrès, la loi, la morale et toutes les autres belles qualités que différents gens très intelligents ont discutés dans tout des livres, pour arriver, à la fin, à dire que tout de même chacun a dansé d’après son boumboum personnel, et qu’il a raison pour son boumboum, satisfaction de la curiosité maladive; sonnerie privée pour besoins inexplicables; bain; difficultés pécuniaires; estomac avec répercussion sur la vie; autorité de la baguette mystique formulée en bouquet d’orchestre-fantôme aux archets muets, graissés de philtres à base d’ammoniaque animal. Avec le lorgnon bleu d’un ange ils ont fossoyé l’intérieur pour vingt sous d’unanime reconnaissance. Si tous ont raison et si toutes les pilules ne sont que Pink, essayons une fois de ne pas avoir raison. On croit pouvoir expliquer rationnellement, par la pensée, ce qu’il écrit. Mais c’est très relative. La psychanalyse est une maladie dangereuse, endort les penchants anti-réels de l’homme et systématise la bourgeoisie. Il n’y a pas de dernière Vérité. La dialectique est une machine amusante qui nous conduit / d’une manière banale / aux opinions que nous aurions eues de toute façon. Croit-on, par le raffinement minutieux de la logique, avoir démontré la vérité et établi l’exactitude de ses opinions? Logique serrée par les sens est une maladie organique. Les philosophes aiment ajouter à cet élément: Le pouvoir d’observer. Mais justement cette magnifique qualité de l’esprit est la preuve de son impuissance. On observe, on regarde d’un ou de plusieurs points de vue, on les choisit parmi les millions qui existent. L’expérience est aussi un résultat du hasard et des facultés individuelles. La science me répugne dès qu’elle devient spéculative-système, perd son caractère d’utilité — tellement inutile — mais au moins individuel. Je hais l’objectivité grasse et l’harmonie, cette science qui trouve tout en ordre. Continuez, mes enfants, humanité, gentils bourgeois et journalistes vierges… Je suis contre les systèmes, le plus acceptable des systèmes est celui de n’en avoir par principe aucun. Se compléter, se perfectionner dans sa propre petitesse jusqu’à remplir le vase de son moi, courage de combattre pour et contre la pensée, mystère du pain déclochement subit d’une hélice infernale en lys économiques:

LA SPONTANÉITÉ DADAÏSTE
Je nomme je m’enfoutisme l’état d’une vie où chacun garde ses propres conditions, en sachant toutefois respecter les autres individualités, sinon se défendre, le two-step devenant hymne national, magasin de bric-à-brac, T.S.F. téléphone sans fil transmettant les fugues de Bach, réclames lumineuses et affichage pour les bordels, l’orgue diffusant des œillets pour Dieu, tout cela ensemble, et réellement, remplaçant la photographie et le catéchisme unilatéral.
La simplicité active.
L’impuissance de discerner entre les degrés de clarté: lécher la pénombre et flotter dans la grande bouche emplie de miel et d’excrément. Mesurée à l’échelle Éternité, toute action est vaine — (si nous laissons la pensée courir une aventure dont le résultat serait infiniment grotesque — donnée importante pour la connaissance de l’impuissance humaine). Mais si la vie est une mauvaise farce, sans but ni accouchement initial, et parce que nous croyons devoir nous tirer proprement, en chrysanthèmes lavés, de l’affaire, nous avons proclamé seule base d’entendement: l’art. Il n’y a pas l’importance que nous, reîtres de l’esprit, lui prodiguons depuis des siècles. L’art n’afflige personne et ceux qui savent s’y intéresser, recevront de caresses et belle occasion de peupler le pays de leur conversation. L’art est une chose privée, l’artiste le fait pour lui; une œuvre compréhensible est produit de journaliste, et parce qu’il me plaît en ce moment de mélanger ce monstre aux couleurs à l’huile: tube en papier imitant le métal qu’on presse et verse automatiquement, haine lâcheté, vilenie. L’artiste, le poète se réjouit du venin de la masse condensée en un chef de rayon de cette industrie, il est heureux en étant injurié: preuve de son immuabilité. L’auteur, l’artiste loué par les journaux, constante la compréhension de son œuvre: misérable doublure d’un manteau à utilité publique; haillons qui couvrent la brutalité, pissat collaborant à la chaleur d’un animal qui couve les bas instincts. Flasque et insipide chair se multipliant à l’aide des microbes typographiques.
Nous avons bousculé le penchant pleurnichard en nous. Toute filtration de cette nature est diarrhée confite. Encourager cet art veut dire la digérer. Il nous faut des œuvres fortes, droites, précises et à jamais incomprises. La logique est une complication. La logique est toujours fausse. Elle tire les fils des notions, paroles, dans leur extérieur formel, vers des bouts, des centres illusoires. Ses chaînes tuent, myriapode énorme asphyxiant l’indépendance. Marié à la logique, l’art vivrait dans l’inceste, engloutissant, avalant sa propre queue toujours son corps, se forniquant en lui-même et le tempérament deviendrait un cauchemar goudronné de protestantisme, un monument, un tas d’intestins grisâtres et lourds.
Mais la souplesse, l’enthousiasme et même la joue de l’injustice, cette petite vérité que nous pratiquons innocents et qui nous rend beaux: nous sommes fins et nos doigts sont malléables et glissent comme les branches de cette plante insinuante et presque liquide; elle précise notre âme, disent les cyniques. C’est aussi un point de vue; mais toutes les fleurs ne sont pas saintes, heureusement, et ce qu’il y a de divin en nous est l’éveil de l’action anti-humaine. Il s’agit ici d’une fleur de papier pour la boutonnière des messieurs qui fréquentent le bal de la vie masquée, cuisine de la grâce, blanches cousines souples ou grasses. Ils trafiquent avec ce que nous avons sélectionné. Contradiction et unité des polaires dans un seul jet, peuvent être vérité. Si l’on tient en tout cas à prononcer cette banalité, appendice d’une moralité libidineuse, mal odorante. La morale atrophie comme tout fléau produit de l’intelligence. Le contrôle de la morale et de la logique nous ont infligé l’impassibilité devant les agents de police — cause de l’esclavage, — rats putrides dont les bourgeois ont plein le ventre, et qui ont infecté les seuls corridors de verre clairs et propres qui restèrent ouverts aux artistes.
Que chaque homme crie: il y a un grand travail destructif, négatif, à accomplir. Balayer, nettoyer. La propreté de l’individu s’affirme après l’état de folie, de folie agressive, complète, d’un monde laissé entre les mains des bandits qui déchirent et détruisent les siècles. Sans but ni dessein, sans organisation: la folie indomptable, la décomposition. Les forts par la parole ou par la force survivront, car ils sont vifs dans la défense, l’agilité des membres et des sentiments flambe sur leurs flancs facettés.
La morale a déterminé la charité et la pitié, deux boules de suif qui ont poussé comme des éléphants, des planètes et qu’on nomme bonnes. Elles n’ont rien de la bonté. La bonté est lucide, claire et décidée, impitoyable envers la compromission et la politique. La moralité est l’infusion du chocolat dans les veines de tous les hommes. Cette tâche n’est pas ordonnée par une force surnaturelle, mais par le trust des marchands d’idées et des accapareurs universitaires. Sentimentalité: en voyant un groupe d’hommes qui se querellent et s’ennuient ils ont inventé le calendrier et le médicament sagesse. En collant des étiquettes, la bataille des philosophes se déchaîna (mercantilisme, balance, mesures méticuleuses et mesquins) et l’on comprit une fois de plus que la pitié est un sentiment, comme la diarrhée en rapport avec le dégoût qui gâte la santé, l’immonde tâche des charognes de compromettre le soleil.
Je proclame l’opposition de toutes les facultés cosmiques à cette blennhorragie d’un soleil putride sorti des usines de la pensée philosophique, la lutte acharnée, avec tous les moyens du

DÉGOÛT DADAISTE
Tout produit du dégoût susceptible de devenir une négation de la famille, est dada; protestation aux poings de tout son être en action destructive: DADA; connaissance de tous les moyens rejetés jusqu’à présent par le sexe publique du compromis commode et de la politesse: DADA; abolition de la logique, danse des impuissants de la création: DADA; de toute hiérarchie et équation sociale installée pour les valeurs par nos valets: DADA; chaque objet, tous les objets, les sentiments et les obscurités, les apparitions et le choc précis des lignes parallèles, sont des moyens pour le combat: DADA; abolition de la mémoire: DADA; abolition de l’archéologie: DADA; abolition des prophètes: DADA; abolition du futur: DADA; croyance absolue indiscutable dans chaque dieu produit immédiat de la spontanéité: DADA; saut élégant et sans préjudice d’une harmonie à l’autre sphère; trajectoire d’une parole jetée comme un disque sonore cri; respecter toutes les individualités dans leur folie du moment: sérieuse, craintive, timide, ardente, vigoureuse, décidée, enthousiaste; peler son église du tout accessoire inutile et lourd; cracher comme une cascade lumineuse la pensé désobligeante ou amoureuse, ou la choyer — avec la vive satisfaction que c’est tout à fait égal — avec la même intensité dans le buisson, pur d’insectes pour le sang bien né, et doré de corps d’archanges, de son âme. Liberté: DADA DADA DADA, hurlement des douleurs crispées, entrelacement des contraires et de toutes les contradictions, des grotesques, des inconséquences: LA VIE.”

dada-souleve
tristan-tzara-est-un-bon-gars

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